Source: http://doczz.fr/doc/266269/internet-en-milieu-de-travail---conf%C3%A9rence-des-juristes-d.
Timestamp: 2018-12-09 21:36:29+00:00
Document Index: 292791393

Matched Legal Cases: ['art. 183', 'art. 2087', 'arrêt ', 'arrêt ', 'art. 183', 'arrêt ', 'arrêt ', 'art. 5', 'arrêt ']

Internet en milieu de travail - Conférence des Juristes de l`État - Loi, Gouv Et De La Politique
Internet en milieu de travail - Conférence des Juristes de l`État
Internet en milieu de travail:
par l’adoption de politiques
et directives appropriées
relatives à l’utilisation des
Karl Delwaide*
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
1. La protection des intérêts légitimes des employeurs . . . . . 55
La baisse de productivité. . . . . . . . . . . . . . . . . 56
La diffamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 56
Le harcèlement (sexuel ou autre) en milieu de
travail . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
La perte de contrôle sur l’information privilégiée. . . . 65
2. Les intérêts sérieux et légitimes des employés . . . . . . . . 70
Les dispositions du Code criminel relatives à
l’interception de communications privées
(art. 183 et s.) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
Avocat du cabinet Martineau Walker. LL.B et M.C.L. (1982), University of San
Diego. L’auteur, avocat chez Martineau Walker, remercie très sincèrement Me
Jean-François de Rico pour sa collaboration à la préparation et à la rédaction de
XIVe CONFÉRENCE DES JURISTES DE L'ÉTAT
Le droit à des conditions de travail justes
et raisonnables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
La protection de la vie privée d’une personne, même
en milieu de travail. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
A. La définition générale du droit à la vie privée . . . 75
B. Le concept de vie privée en milieu de travail . . . . 77
3. L’encadrement interne de l’utilisation d’Internet et du
courriel par les employés: l’adoption de politiques et de
directives claires par l’employeur . . . . . . . . . . . . . . . 88
L’accès à Internet et l’utilisation du courrier électronique
(«courriel») constituent désormais des moyens de communication
communément utilisés en milieu de travail. Un sondage mené en
1998 par Forrester Research Inc. a fait ressortir que 98% des compagnies qui emploient plus de 1000 employés fournissent des accès
Internet à leurs employés tandis que cette proportion est de 45 %
dans les entreprises qui emploient de 20 à 99 employés1. Ce réseau
possède plusieurs avantages, qu’ils soient de nature à augmenter
l’efficacité des entreprises en reliant rapidement entre eux les divers
intervenants du marché ou encore par l’ouverture aux entreprises
d’un immense réservoir de données de toutes sortes. Mais l’introduction des nouvelles technologies en milieu de travail a aussi soulevé
plusieurs questions d’ordre juridique relativement à la responsabilité civile de l’entreprise, au maintien de la qualité de l’environnement de travail, à la protection des informations de l’entreprise de
même qu’au maintien de son «image» dans la communauté, cette
image étant souvent garante de succès commerciaux.
La protection des intérêts de l’employeur sous ces divers aspects
soulève plusieurs questions quant à son droit de contrôler et de surveiller l’utilisation d’Internet et du courriel par ses employés et quant
à son droit d’accès à cette correspondance électronique.
Il est donc d’une importance primordiale pour les entreprises de
connaître, en plus des moyens technologiques leur permettant de
contrôler l’utilisation des outils de travail, leurs droits face aux situations qui peuvent survenir dans le cadre de cette utilisation. Les nouvelles technologies de l’information n’évoluent pas dans un vide
juridique. L’arrivée de ces nouvelles technologies n’a pas transformé
du tout au tout les principes juridiques déjà établis. À titre d’exemple,
pour expliquer sa position récente, soit qu’il ne réglementerait pas
(pour l’instant) les services des nouveaux médias sur Internet, le
1. Http://www.mlb.com/le0699.htm.
(«CRTC») a souligné ce qui suit:
Il existe des outils plus adéquats que la réglementation du Conseil pour
régler les problèmes de contenu offensant ou illégal sur Internet,
comme par exemple le Code criminel canadien, la Charte des droits et
libertés, l’autoréglementation de l’industrie, divers logiciels de filtrage
du contenu et une sensibilisation accrue aux médias.2
En principe, l’utilisation d’Internet est soumise aux lois d’application générale. Nul besoin de réinventer la roue, il s’agit plutôt
d’adapter les principes généraux connus en droit à la réalité des nouvelles technologies. Les principes généraux du droit commun, que ce
soit en matière de responsabilité civile ou en matière de contrats
d’emploi ou de services, devront être appliqués à l’utilisation des technologies de l’information.
Par notre analyse, nous ferons ressortir que les tribunaux tentent généralement d’établir, à la lumière des faits en cause, un
équilibre entre les droits de l’entreprise et ceux de ses employés. Cet
équilibre se dégagera des intérêts sérieux et légitimes qui s’affrontent de même que de la manière dont une partie entend les exercer.
C’est ainsi qu’au regard de l’utilisation d’Internet et du courriel,
nous examinerons, dans un premier temps, les principes du pouvoir
de gérance d’un employeur et ce, à la lumière des intérêts légitimes
que celui-ci possède sur les différentes facettes de la gestion et
de l’exploitation de son entreprise. À ce chapitre, nous étudierons
plus particulièrement les questions relatives aux intérêts légitimes
de l’employeur à obtenir une prestation de travail adéquate, à se
protéger contre des recours ou réclamations en matière de diffamation, de harcèlement, d’utilisation non autorisée de documents ou
informations protégés par des droits d’auteur et, aussi, ces questions
relatives à la protection que toute entreprise désire accorder aux
informations financières ou commerciales la concernant. D’un autre
côté, ces intérêts légitimes à la protection de l’entreprise seront
contrebalancés par les intérêts légitimes des employés au chapitre de
l’interdiction d’intercepter une communication privée, des attentes
raisonnables de protection d’une sphère de vie privée (même en
milieu de travail), au maintien de la protection de la dignité des
employés, de même qu’au maintien de conditions raisonnables d’emploi.
2. Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, communiqué du 17 mai 1999.
Nous terminerons avec ce qui semble faire consensus chez les
auteurs qui se sont penchés sur cette problématique: la nécessité
pour l’entreprise de se doter d’une politique et de directives claires
quant aux paramètres d’utilisation d’Internet et du courriel par ses
employés. Nous dégagerons d’une façon générale les paramètres
idéaux de telles politiques et directives, lesquelles viendront encadrer d’une façon claire et transparente le droit de l’employeur d’accéder légalement et sans reproche au courriel de ses employés.
1. La protection des intérêts légitimes des employeurs
L’édition du 8 mai 1999 du Philadelphia Inquirer rapportait
qu’un employé de la FCC (Federal Communication Commission)
avait malencontreusement fait parvenir une blague à connotation
sexuelle aux 6000 destinataires de la «mailing list» de l’organisme au
lieu de l’envoyer à un ami. Cet incident met en relief l’ampleur des
risques reliés à l’introduction d’Internet et du courriel en milieu de
travail. L’employeur voudra donc encadrer l’utilisation de ces outils
de travail. Il voudra ainsi éviter que ses employés utilisent ses installations pour des motifs qui seraient contraires au contrat de travail, à
la convention collective ou à la loi.
Le contexte de l’emploi se caractérise par une relation de subordination d’un salarié face à un employeur. L’article 2085 C.c.Q. est
explicite à cet effet:
2085. Le contrat de travail est celui par lequel une personne, le salarié,
s’oblige pour un temps limité et moyennant rémunération, à effectuer
un travail sous la direction ou le contrôle d’une autre personne,
L’employeur a donc généralement le droit de gérer et d’administrer son entreprise comme bon lui semble. Il peut également, de ce
fait, exercer un contrôle sur le travail de ses employés. Ces pouvoirs
doivent toutefois s’exercer en tenant compte des limites imposées par
L’employeur exercera ce pouvoir de contrôle pour s’assurer de la
qualité et de la quantité de la prestation de travail qu’il reçoit de ses
employés. Il pourra aussi se prévaloir de ce droit pour protéger son
entreprise de l’utilisation illégitime, illégale et dommageable d’Internet et du courriel par ses employés.
1.1 La baisse de productivité
L’implantation des nouvelles technologies en milieu de travail
vise certainement, au premier chef, à doter l’entreprise et ses
employés de ressources toujours plus adéquates et puissantes pour
améliorer la performance globale de l’entreprise. En principe, l’implantation des nouvelles technologies et l’accès à Internet viseraient
à obtenir une hausse tant qualitative que quantitative de la productivité résultant de l’utilisation efficiente de ces outils. Mais à ce chapitre, comme le souligne Karen L. Casser dans The Internet and
Business: A Lawyer’s Guide to the Emerging Legal Issues3:
Three issues arise. First, are employees surfing the Net instead of
doing assigned work? Second are these activities clogging the corporate
networks, blocking access and using computing power needed for corporate activities? Third, even if computing is not interfering with work,
are resources being used at a significant cost to the company for personal gain?
Le droit d’un employeur de contrôler et de surveiller la qualité et
la quantité de la prestation de travail réside au cœur de ses prérogatives. Les employés ont le devoir de fournir une prestation de travail
adéquate dans des temps raisonnables:
Organizations usually have standards and job descriptions that an
employee must meet. If Internet surfing is affecting job performance
then the employer should proceed with its usual procedures.4
Dans cette perspective, nous ne saurions être étonnés que
les politiques et directives d’une entreprise incluent le fait que
l’employeur entend vérifier périodiquement (en adoptant et en adaptant les mesures déjà appliquées en cette matière) la qualité et la
quantité du travail effectué par les employés.
1.2 La diffamation
La faute civile d’un employé peut donner ouverture au régime de
la responsabilité des commettants de l’article 1463 C.c.Q. En fait, cet
article fixe une responsabilité pour autrui au sens strict du terme
puisque la faute du commettant lui-même n’est pas nécessaire pour
3. Au chapitre 6 intitulé «Employers, Employees, E-mail and The Internet», aux
pages 6 et 7, The Computer Law Association Inc., 1996.
4. K.L. CASSER, précité, note 3, à la page 7.
engager sa responsabilité5. L’employeur ne pourra s’exonérer que si
l’auteur du préjudice n’est pas son préposé, que son préposé n’a
commis aucune faute ou encore que, si faute il y a, elle s’inscrit hors
du cadre d’exécution des fonctions de l’employé.
Quel type de faute un employé est-il susceptible de commettre
dans l’utilisation de l’autoroute de l’information ou du courriel?
Référons d’abord à la diffamation puisque celle-ci est un cas d’application de la responsabilité extra contractuelle en droit civil6.
Le contexte d’Internet impose un examen de la responsabilité
qui doit être assumée par les différents intervenants dans la transmission du message ou dans la mise à disposition d’un environnement rendant possibles les communications 7 . L’entreprise,
propriétaire d’installations informatiques et qui fournit un accès à
Internet ou qui est l’hôte d’un babillard accessible à des tiers, devient
un intervenant dans la transmission de messages. Ces messages
pourraient contenir des informations fausses ou même publiées dans
le but de nuire à autrui, donc diffamatoires, et qui pourraient ainsi
entraîner la responsabilité non seulement de son auteur, mais aussi
de son employeur. Mme le juge Carole Cohen, de la Cour supérieure,
s’exprimait d’ailleurs ainsi dans une récente décision par laquelle elle
émettait une ordonnance de sauvegarde visant à faire cesser la diffusion sur des sites Web (exploités par un «serveur» situé hors du
Canada) de propos diffamatoires tenus contre son ancien employeur
par un employé congédié:
[...] he has described his ongoing litigation with Investors on his two
websites in a manner which is clearly critical of Investors Group and
alleged to be defamatory. [...] The Internet can be considered by analogy to other means of communication, such as newspapers.8
5. A. SOLDEVILA, «La responsabilité pour le fait ou la faute d’autrui et pour le fait
des biens», dans La responsabilité, Collection de droit, vol. 4, Cowansville, Les
Éditions Yvon Blais, 1996, à la page 53.
6. J.-L. BAUDOUIN et P. DESLAURIERS, La responsabilité civile, 5e éd., Cowansville, Les Éditions Yvon Blais inc., 1998, à la page 301.
7. M. RACICOT, M.S. HAYES, A.R. SZIBBO, P. TRUDEL, Étude de la responsabilité relative au contenu circulant sur Internet, Industrie Canada, 1997,
Http://strategis.ic.gc.ca.
8. Investors Group Inc. c. Hudson, J.E. 99-499 (C.S.), aux pages 1 et 3. Pour un
exemple d’une sanction disciplinaire imposée à un employé suite à la diffusion à
l’ensemble du personnel, par courriel, d’un message «médisant sur autrui», voir
Organisation catholique canadienne pour le développement et la paix et Syndicat
des employés de Développement et paix, D.T.E. 97T-702 (Me Charles Turmel,
Certains se rappelleront aussi l’affaire Rindos c. Hardwick où la
«Supreme Court of Western Australia» a condamné à des dommagesintérêts de 40 000 $ l’auteur d’un message comportant des propos qui
portaient atteinte à l’honneur et à la réputation d’un professeur
d’anthropologie, message qui avait été envoyé à un groupe de discussion auquel étaient abonnés 23 000 étudiants et chercheurs du même
domaine9.
Les principes généraux relatifs à la diffamation seront donc
applicables aux cas où le message est publié ou diffusé sur Internet.
Mais à cet égard, il ne faut pas oublier la réalité suivante:
Cependant, intenter un recours contre l’auteur peut présenter des
inconvénients importants. En premier lieu, il peut être extrêmement
difficile sinon carrément impossible de le retracer. En second lieu,
même s’il peut être retracé, l’auteur peut être insolvable. Finalement, il
est possible qu’il soit situé dans un ressort étranger, ce qui peut rendre
passablement complexe l’exécution d’un jugement contre lui. Pour ces
raisons, une victime peut décider d’intenter son recours non pas contre
l’auteur de l’acte, mais contre un ou plusieurs acteurs télématiques.10
C’est pourquoi l’entreprise qui aura mis à la disposition de son
personnel les outils de travail informatiques par lesquels un acte
dommageable (ce qui inclut la diffamation) aura été commis pourra
voir sa responsabilité recherchée, soit par le biais de l’article 1463
C.c.Q. (la responsabilité des commettants), soit par le biais de l’article
1457 C.c.Q. (la responsabilité extra contractuelle directe; par exemple, pour avoir omis d’adopter les politiques ou directives appropriées
pour encadrer suffisamment la diffusion d’information sur Internet
par les employés).
Dans Stratton Oakmont Inc. c. Prodigy Services Co.11, une
entreprise exploitant un babillard électronique et un de ses abonnés
ont été poursuivis en diffamation par une firme d’investissement
bancaire, Stratton Oakmont, et son président, après que l’abonné eut
fait paraître un message dans lequel il accusait la compagnie et son
président d’avoir agi de façon criminelle lors d’une émission d’actions.
Parce que Prodigy avait adopté une politique de contrôle éditorial, le
tribunal jugea son rôle assimilable à celui d’un éditeur et sa responsabilité fut retenue. Par contre, un autre gestionnaire de réseau, qui
9. Supreme Court of Western Australia, 31 mars 1994.
10. F. THÉMENS, Internet et la responsabilité civile, coll. Minerve, Cowansville,
Éditions Yvon Blais, 1998, à la page 25.
11. 1995 WL 323710 (N.Y. Sup. Ct., 24 mai 1995).
n’effectuait aucun contrôle éditorial, fut plutôt considéré comme un
distributeur ou comme un «kiosque à journaux» et ne fut pas jugé
responsable des propos diffamatoires12.
Suite à la décision dans Stratton, le Congrès américain a adopté
une loi qui prévoit une immunité pour les fournisseurs de services
Section 230 of CDA, officially titled, «Protection for private blocking
and screening of offensive material,» was Congress’s attempt to
balance the interests of free speech, commercial competition on the
Internet, and to encourage self-regulation of the Internet by allowing
individuals and companies to block certain offensive content from
being published on the Internet. Specifically, Congress stated:
(b) Policy. – It is the policy of the United States –
(1) to promote the continued development of the Internet and
other interactive computer services and other interactive
(2) to preserve the vibrant and competitive free market that presently exists for the Internet and other interactive computer
services, unfettered by Federal or State regulation;
(3) to encourage the development of technologies which maximize
user control over what information is received by individuals,
families, and schools, who use the Internet and other interactive computer services;
(4) to remove disincentives for the development and utilization of
blocking and filtering technologies that empower parents to
restrict their children’s access to objectionable or inappropriate online material; and
(5) to ensure vigorous enforcement of Federal criminal laws
To protect online services from being held liable as distributors or
publishers of defamatory information and to encourage those services
to block and screen offensive material, Congress provided that providers and users of online services would not be treated as publishers of
any information that was provided by another person. Further, Congress proscribed civil liability for online services or their users who
12. Cubby c. Compuserve, 776 F. Supp. 135 (1991).
exercise editorial control over offensive materials online. Specifically,
CDA states:
(c) Protection for «Good Samaritan» Blocking and Screening of Offensive Material. –
(1) Treatment of publisher or speaker. – No provider or user of an
(2) Civil liability. – No provider or user of an interactive computer
service shall be held liable on account of –
to or availability of material that the provider or user
considers to be obscene, lewd, lascivious, filthy, excessively violent, harassing, or otherwise objectionable, whether or not such material is constitutionally protected; or
Finally, regarding online services, Congress preempted any state law
tort causes of action that were inconsistent with CDA; however, Congress left intact any state laws that are consistent with this section.
Section 230(d)(3) of CDA provides:
(d) Effect on Other Laws. –
(3) State law. – Nothing in this section shall be construed to prevent any State from enforcing any State law that is consistent
with this section. No cause of action may be brought and no liability may be imposed under any State or local law that is
This preemption is crucial because tort law, generally, is a matter of the
common law of several states. While federal law does provide some
civil remedies, the tort of defamation is exclusively a matter of state
common law. The following case demonstrates one use of Section 230 as
a defense to liability for conduct posted to an online service by another
13. Stephen D. IMPARL, Internet Law The Complete Guide, STP Specialty Technical Publishers, Inc., North Vancouver, 1998, aux pages 8-17 et 8-18. Le Communications Decency Act («CDA») a été déclaré (en grande partie) inconstitutionnel
par la Cour suprême des États-Unis. Il a été remplacé par le Child Online Protection Act of 1998, lequel maintient, en faveur des entreprises exploitant des
L’adoption de ces dispositions législatives semble avoir été
particulièrement efficace et a permis aux tribunaux de rejeter, même
sur procédures sommaires, des poursuites en diffamation intentées
contre des entreprises exploitant des serveurs Internet, tels America
Online et même Prodigy Service Company14.
Au Québec et même au Canada, en l’absence d’une législation de
même nature que celle établie à l’article 230 du Communications
Decency Act of 1996, plusieurs questions demeurent sans réponse.
À titre d’exemple, il y a fort à parier qu’en présence d’un geste
fautif d’un employé, l’employeur voudra faire valoir que ce geste
diffamatoire s’inscrit hors du cadre d’exécution des fonctions de
son employé; autrement dit, que l’employeur n’a jamais autorisé
l’employé à tenir des propos diffamatoires. Ce moyen de défense, bien
que recevable sur un strict plan théorique, devra être examiné à la
lumière des cas dans lesquels il se soulève. À n’en pas douter, la
nature de l’entreprise et des fonctions de l’employé au sein de celle-ci
devra être considérée. D’abord, si l’entreprise elle-même œuvre dans
le domaine de la fourniture de services de communication par Internet, il y a tout lieu de croire que sa responsabilité devra être analysée
en tenant compte de la catégorie de rôles joués par celle-ci dans la
diffusion du message incriminé. L’entreprise doit-elle être considérée
comme un éditeur, un diffuseur, un rediffuseur, un bibliothécaire,
un retransmetteur, un propriétaire des locaux ou un transporteur
public15? À titre d’exemple, nous soulignerons que l’auteur Stephen
D. Imparl16 a émis le commentaire suivant sur l’affaire Blumenthal c.
serveurs Internet, l’exception du «common carrier» applicable aux compagnies
de télécommunications. De la sorte, ces entreprises voient leur responsabilité
écartée sur le contenu des propos véhiculés par le biais de leurs services.
14. Ben Ezra, Weinstein, and Company, Inc. c. America Online, Inc., No. CIV 97-485
LH/LFG, April 23, 1998, in America Online, Online Defamation; Sidney Blumenthal and Jacqueline Jordan Blumenthal c. Matt Drudge and America
Online, Inc., Civil Action No. 97-1968 (PLF), April 22, 1998, in America Online,
Online Defamation; Jane Dow c. America Online, Inc., Case No. 97-2587,
October 14, 1998, in America Online, Online Defamation; Zeran c. America
Online, in America Online, Online Defamation; Alexander G. Lunney c. Prodigy
Services Company, 97-07342, 98-00842, in America Online, Online Defamation;
Thomas Kempf c. Time, Inc. et al., Case No. BC 184799, June 11, 1998, in America Online, Online Defamation; Gerald Nicosia c. Diane De Rooy, No. C98-3029
MMC, July 7, 1999, in America Online, Online Defamation; Alan J. Truelove c.
Mensa International, Ltd. et al., Civil No. PJM 97-3463, February 10, 1999, in
America Online, Online Defamation. Le lecteur sera intéressé par les quatre
principes développés par le tribunal dans l’affaire Lunney c. Prodigy Services
Company, à la page 6.
15. P. TRUDEL, Technologies de l’information et des communications, Strategis
1997, au chapitre 3, «Les acteurs et la responsabilité».
16. Précité, note 13, à la page 8-24a.
Drudge and America Online Inc.17:
It is also important to remember that Drudge was not AOL’s employee.
If it had been the case, the Court might have allowed the Blumenthals
to present a case holding AOL liable for Drudge’s actions committed
within the scope of his employment. In that case, the CDA would not
provide a defence to liability for the interactive computer service.
Si les propos diffamatoires ont été tenus dans le cadre des activités qui sont au cœur de l’exploitation de l’entreprise (par exemple, si
un employé d’une firme d’analyse financière émet des commentaires
erronés, même de bonne foi, sur la santé financière d’une autre entreprise), il y a tout lieu de croire que la défense relative aux gestes posés
hors du cadre d’exécution des fonctions de l’employé ne pourrait bénéficier à l’employeur.
Par contre, si les propos diffamatoires étaient tenus par un
employé sur un sujet totalement étranger au cadre d’activités habituelles de l’entreprise, une telle défense serait probablement envisageable, surtout si l’employeur n’a eu aucune connaissance préalable
des propos diffusés sur Internet par son employé et que l’employeur
est totalement étranger à ces propos.
À ce sujet, un auteur18 faisait remarquer que la situation des
entreprises découlant des quelques décisions existant avant l’adoption, par le Congrès américain, du Communications Decency Act plaçait une entreprise exploitant des serveurs informatiques (et, selon
nous, même les entreprises «propriétaires» d’un site Web ou exploitant un tel site) dans une position délicate: si elles intervenaient en
adoptant une politique et des directives quant au type de messages
acceptables sur Internet, elles devaient alors effectuer un suivi et un
contrôle adéquats de ceux-ci, à défaut de quoi elle devenait responsable, à titre d’éditeur ou de diffuseur, du contenu des messages
diffusés. C’est d’ailleurs ce qui a amené la firme Prodigy Services
Company à cesser tout effort de contrôle éditorial du contenu des
propos diffusés sur Internet par son intermédiaire après la décision
Second, the evidence in the record in Stratton Oakmont describes the
efforts at editorial control which, according to the evidence in the present record, Prodigy in fact abandoned in January 1994, prior to the
17. Voir note 14.
18. David POTTS, Liability for Libel on the Internet, à la page 6.
events underlying the present complaint. Thus, the decision in
Stratton Oakmont was made in an entirely different factual context.19
D’un autre côté, si l’entreprise n’adopte pas de politiques ou
de directives relatives à l’utilisation d’Internet et du courriel,
s’expose-t-elle à être poursuivie pour négligence, c’est-à-dire pour
avoir omis de prendre les moyens raisonnables appropriés pour éviter
qu’un dommage à autrui ne soit causé par ses employés? Si l’entreprise avait déjà été avisée que des membres de son personnel utilisaient de façon «incorrecte» Internet mis à leur disposition et
qu’aucun encadrement raisonnable n’est mis en place malgré cet
avis, il apparaît que l’entreprise engagera sa responsabilité: l’«aveuglement volontaire» ne peut constituer une défense valable20. Si l’acte
dommageable est commis hors la connaissance de l’employeur, les
circonstances détermineront s’il y a eu faute autonome de l’employeur: ce dernier aurait-il pu ou dû savoir qu’une utilisation fautive
d’Internet avait cours ou pouvait survenir?
Cependant, en ce qui concerne les relations employeur-employé,
il n’y a aucun doute que l’existence d’une responsabilité potentielle
pour l’employeur sur les propos diffusés sur Internet par ses
employés constitue un fondement juridique valable quant à son droit
de contrôler et de surveiller l’utilisation d’Internet et du courriel par
ses employés. L’employeur voudra déterminer les limites qu’il entend
poser à ses employés dans l’utilisation des nouveaux moyens de communication. L’employeur voudra informer ses employés des mesures
de contrôle et de surveillance qu’il entend prendre à ce sujet. À ce
stade du développement des autorités doctrinales et jurisprudentielles, il nous semble plutôt hasardeux de choisir la route de l’«attentisme» c’est-à-dire ne pas intervenir et ne pas fixer de balises sur le
contrôle et la surveillance des propos diffusés sur Internet par les
employés d’une entreprise, puis d’invoquer par la suite l’ignorance
que de tels propos auraient été tenus. Nous suggérons d’emblée aux
entreprises de choisir la voie de la prévention en adoptant les politiques et directives appropriées et en en informant leurs employés.
1.3 Le harcèlement (sexuel ou autre) en milieu de travail
La loi, que ce soit par le biais des dispositions relatives à la responsabilité pour le fait d’autrui énoncées à l’article 1463 C.c.Q. ou
19. Lunney c. Prodigy Services Company, précité, note 14, à la page 6.
20. Par analogie, voir 1267623 Ontario Inc. c. Nexx Online Inc., Cour supérieure de
l’Ontario, 14 juin 1999.
celui des dispositions relatives au maintien d’un milieu de travail
où la santé, la sécurité et la dignité du salarié forment la base
des conditions raisonnables d’un emploi (art. 2087 C.c.Q. et 46 de la
Charte québécoise des droits et libertés de la personne), établit qu’un
employeur est également tenu d’offrir à ses employés un environnement exempt de harcèlement.
Dans Di Vito and Mathers c. Macdonald Dettwiler21, la Cour
suprême de la Colombie-Britannique s’est penchée sur une affaire de
congédiement motivé par l’utilisation abusive du courrier électronique.
Les événements ayant mené au congédiement des plaignants
ont tiré leur origine de la réception d’un courriel à connotation
sexuelle intitulé «sexuel acts with an obese woman». L’expéditeur du
message avait altéré le message afin qu’on puisse y reconnaître une
coemployée qui souffrait d’obésité. Le message a circulé et a ensuite
été imprimé. La femme qui était visée dans le message a en trouvé
une copie et s’en est plainte à l’employeur. Le juge conclut que les
actes des plaignants relatifs à la circulation du courriel étaient suffisants pour justifier une suspension, mais non un congédiement (qui a
tout de même été maintenu pour d’autres motifs). De même, dans une
affaire ontarienne22, un congédiement pour usage abusif et personnel
du système de courrier électronique pour faire circuler certains
messages à caractère sexiste et raciste fut maintenu. La compagnie
avait adopté une politique stricte qui restreignait l’usage du système
C’est dans l’arrêt Robichaud c. Canada (Conseil du trésor)23 que
la Cour suprême du Canada a établi les paramètres de la responsabilité de l’employeur pour les actes discriminatoires accomplis sans
autorisation par ses employés «dans le cadre» de leur emploi. Mme
Robichaud alléguait avoir été victime de harcèlement sexuel de la
part de son surveillant et de discrimination et d’intimidation de la
part de son employeur le ministère de la Défense nationale. La question qui occupait la Cour était de savoir si les actes fautifs d’un
employé commis en cours d’emploi, mais certes non autorisés ou
approuvés par l’employeur, pouvaient être imputés à ce dernier. Bien
que la décision ait été rendue suite à un recours pris en vertu de la Loi
canadienne sur les droits de la personne, l’obligation qu’elle impose
21. Vancouver Registry, no C944198, 27 juin 1996, http://www.courts.gov.bc.ca.
22. In the matter of a claim by Prasad A. Bhamre, décision rendue par E.J. Houston,
arbitre, Ottawa, 2 octobre 1998.
23. [1987] 2 R.C.S. 84.
est assimilable à celle énoncée dans la législation québécoise de procurer un environnement de travail sain et exempt de toute discrimination.
Dans l’arrêt Robichaud, la Cour suprême du Canada affirme
que les lois interdisant le harcèlement sexuel ou la discrimination
fondée sur le sexe en milieu de travail posent la responsabilité de
l’employeur selon des principes différents de ceux traditionnellement
reconnus en matière de responsabilité pour le fait d’autrui. La Cour
est unanime à reconnaître que le régime de responsabilité applicable
est le régime propre aux lois sur les droits de la personne, c’est-à-dire
un régime qui permet d’atteindre les objectifs de ces lois, soit la suppression des actes prohibés.
Ainsi, il appartient à l’employeur de démontrer qu’il a pris les
mesures nécessaires pour prévenir le harcèlement ou qu’il est intervenu pour supprimer les actes prohibés. L’employeur doit agir. Il ne
peut se contenter de réagir. Bref, s’il n’agit pas en temps opportun et
avec l’efficacité requise, l’enseignement de la Cour suprême est clair:
peu importe la nature et la portée des gestes posés, la responsabilité
de l’employeur sera engagée dès lors que ces gestes sont posés à l’occasion de l’emploi24.
Une firme de courtage new-yorkaise a été poursuivie pour
60 millions $ après qu’un courriel à connotation raciale ait circulé
entre des employés. Les parties ont conclu un règlement hors cour
d’un montant non dévoilé. De même, un auteur rapporte qu’une
filiale de Chevron a récemment réglé une poursuite pour un montant
de 2,2 millions de dollars suite à la distribution sur courrier électronique d’un texte intitulé «why beer is better than women»25.
L’employeur a donc grandement avantage à adopter une politique d’utilisation claire qui proscrit les comportements qui peuvent
créer un environnement de travail offensant ou hostile... et à la faire
1.4 La perte de contrôle sur l’information privilégiée
Est-il besoin d’insister longuement sur la nécessité pour une
entreprise de se prémunir contre toute divulgation non autorisée des
informations commerciales sensibles la concernant: listes de prix,
24. CDPDJ (Lippé) c. P.G. Québec, J.E. 98-2370 (T.D.P.), à la page 21.
25. Http://www.gahtan.com/alan/articles/monitor.htm.
listes de clients, structures financières et commerciales d’un contrat,
etc. Sans entrer dans le débat de déterminer si l’entreprise peut être
qualifiée de «propriétaire» de ces informations, il importe de souligner que les tribunaux ont généralement reconnu aux entreprises le
droit de contrôler selon leur bon vouloir la dissémination de ce type
d’informations26.
L’utilisation des nouvelles technologies ne change pas l’obligation de loyauté et de confidentialité qui lie un employé à son
employeur et qui est énoncée à l’article 2088 du Code civil du Québec:
2088. Le salarié, outre qu’il est tenu d’exécuter son travail avec prudence et diligence, doit agir avec loyauté et ne pas faire usage de l’information à caractère confidentiel qu’il obtient dans l’exécution ou à
l’occasion de son travail.
Ces obligations survivent pendant un délai raisonnable après cessation
du contrat, et survivent en tout temps lorsque l’information réfère à la
réputation et à la vie privée d’autrui.
L’article 2088 C.c.Q. établit l’obligation pour l’employé d’accomplir le travail pour lequel il est rémunéré en plus de l’obligation de ne
pas divulguer d’information confidentielle avec laquelle il vient en
contact au cours de son travail. Un employé (et même un ancien
employé dans certaines circonstances) ne peut faire un usage non
autorisé de l’information à caractère confidentiel qu’il a obtenue
durant son emploi dans l’entreprise. S’il fait défaut de respecter cette
obligation, il s’expose à ce que son employeur prenne des sanctions
disciplinaires contre lui et le poursuive en dommages, voire en injonction. Ces obligations de l’employé sont à la base du pouvoir général de
l’employeur de diriger et de contrôler son entreprise, droit qui inclut
celui de surveiller le travail de ses employés et qui est étudié au paragraphe 2.2 ci-après27.
26. R. c. Stewart, [1988] 1 R.C.S. 963, p. 975, et Lac Minerals c. International
Corona Resources, [1989] 2 R.C.S. 574, p. 638-639.
27. À cet égard, nous sommes aussi d’avis que les informations financières ou commerciales privées d’une entreprise font partie de ce que nous pourrions appeler
une «sphère de protection de la vie privée» de l’entreprise. À ce sujet, voir K.
DELWAIDE, «La protection de la vie privée et les nouvelles technologies:
L’accès au courrier électronique des employés par un employeur», dans Congrès
annuel du Barreau du Québec (1997), Service de la formation permanente, Barreau du Québec, 627, aux pages 633-636. Voir aussi Barrou c. Micro-Boutique
éducative inc., J.E. 99-1951 (C.S.), à la page 19; SOQUIA c. Libman, J.E.
98-1648 (C.Q.), aux pages 9-10, et Régie intermunicipale des déchets de la Mauricie c. Service spécial de vidanges inc., J.E. 97-730 (C.Q.), aux pages 14-15
(maintenu en appel, mais sans se prononcer sur la question de la protection de
la vie privée d’une entreprise, J.E. 97-1258).
Un employé peut par exemple avoir accès à de l’information privilégiée par le biais de son ordinateur et la transmettre par courrier
électronique, sans autorisation, à des tiers. Une telle situation a
donné lieu à une poursuite aux États-Unis lorsque suite à l’embauche
par Symantec d’un employé haut placé de la compagnie Borland,
cette dernière a allégué que l’employé avait transmis par courriel,
avant de quitter, des informations confidentielles, «propriété» de
Borland, à Symantec et à son président. L’enquête menée a donné
lieu à la saisie des fichiers des ordinateurs de Symantec et de son
président. En plus de voir sa responsabilité civile et criminelle
retenue, la compagnie Symantec a souffert de la couverture médiatique du litige28.
Au Québec, différentes lois29 créent aussi l’obligation pour les
organismes ou entreprises de maintenir et de protéger la confidentialité des renseignements personnels détenus par eux. De son côté, le
gouvernement fédéral s’apprête à mettre en vigueur une loi de même
nature applicable au secteur privé, le Projet de loi C-6, afin d’assurer
l’intégrité dans la conduite du commerce électronique. Un tribunal
d’arbitrage a eu à examiner le cas d’un programmeur en informatique
qui avait utilisé ses compétences pour avoir accès à des informations
confidentielles sans autorisation de l’employeur. Dans cette affaire30,
l’arbitre a conclu, malgré l’absence de preuve quant à la mauvaise foi
de l’employé, que les agissements de l’employé étaient prémédités
dans la mesure où il savait parfaitement ce qu’il faisait et qu’il tentait
d’accéder à des informations auxquelles il n’avait pas droit. Étant
donné la nature confidentielle de l’information (échantillons-dossiers
médicaux), les fonctions de l’employé exigeaient un très haut niveau
de loyauté envers son employeur et l’arbitre a conclu que le comporte28. Borland International Inc. c. Eubanks, Santa Cruz, CA, County Sup. Ct. Civ.
Case no. 123059; People c. Eubanks, Santa Cruz, CA, County Sup. Ct. Crim.
Case no. 67483.
29. Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, L.R.Q., c. A-2.1, et la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé, L.R.Q., c. P-39.1. L’article 1 de cette
dernière énonce ce qui suit:
1. La présente loi a pour objet d’établir, pour l’exercice des droits conférés par
les articles 35 à 40 du Code civil du Québec en matière de protection des renseignements personnels, des règles particulières à l’égard des renseignements
personnels sur autrui qu’une personne recueille, détient, utilise ou communique à des tiers à l’occasion de l’exploitation d’une entreprise au sens de
l’article 1525 du Code civil du Québec.
30. Laboratoire de santé publique c. Syndicat de la fonction publique, section locale
2667, [1992] T.A. 23. Voir aussi Frezza et Réseau CP Rail, St-Jean-surRichelieu, 24 juillet 1997, Claude Lauzon, arbitre et Syndicat des fonctionnaires municipaux de Québec c. Québec (Ville de), [1995] T.A. 997, D.T.E. 95T-1337.
ment de l’employé avait brisé le lien de confiance qu’il avait avec son
employeur. Le congédiement de l’employé était donc nécessaire.
Dans Canadian Pacific Ltd. c. Transportation Communication
Union31, l’arbitre a réduit une sanction contre un employé qui avait
utilisé le courriel pour émettre des commentaires péjoratifs sur
d’autres employés et obtenir l’accès non autorisé à des fichiers personnels appartenant à des collègues. Les communications de l’employé incluaient des conversations à caractère intime, quelquefois
des conversations de potinage incluant des insultes et des commentaires négatifs à l’endroit de collègues. L’arbitre justifie la réduction
de la sanction de la façon suivante:
The arbitrator is inclined to give some weight to the submission that in
the instant case the Company has not established that it developed and
properly communicated a clear policy or system of rules for employees
in relation to the use of Merlin e-mail [le logiciel de courrier électronique] for sending personal messages [...] While the sending of a general e-mail, addressed over the Company’s entire system, may have
certain efficiencies from the standpoint of broad communication, it is
less than perfect for confirming the receipt of a given message by any
individual employee. There is no evidence that employees were required to give any acknowledgment of the communication, or to sign a
policy booklet or document, as is sometimes done in the communication
of policies and rules.32
L’employeur doit être en mesure de limiter les risques relatifs à
l’accès et à l’utilisation d’informations confidentielles concernant son
entreprise, ses clients et ses employés. Dans l’éventualité de telles
violations, l’employeur doit pouvoir imposer des sanctions afin de
limiter la possibilité qu’il y ait d’autres violations dans l’avenir. D’où
l’importance d’adopter une politique explicite et même d’obtenir un
engagement exprès de la part des employés de ne pas accéder ni utiliser et communiquer les informations détenues par l’entreprise autrement qu’aux fins de l’exécution des fonctions pour lesquelles ils sont
dûment autorisés.
L’entreprise voudra aussi protéger l’information et la documentation qu’elle détient et qui bénéficient de «droits d’auteur». L’employeur voudra éviter que même involontairement, ses employés ne
viennent copier des informations d’une autre entreprise qui, elles
aussi, sont protégées par des droits d’auteur.
31. Canadian Railway Office of Arbitration, Case no. 2731, Calgary, 14 mai 1996.
32. Id., p. 6.
L’employé qui utilise l’autoroute de l’information ou le courrier
électronique pour copier et distribuer l’œuvre originale et licenciée
d’une tierce personne, sans le consentement de cette dernière, peut
voir la responsabilité de son employeur retenue pour atteinte aux
droits d’auteur. Des auteurs s’expriment ainsi sur l’impact de l’essor
des communications sur les droits d’auteur:
Le droit d’auteur est un concept juridique fondamental à la création, à
la croissance et à l’exploitation des produits artistiques et de divertissement qui enrichissent nos vies. En outre, avec l’expansion des ordinateurs et des logiciels qui permettent de les utiliser, la loi sur le droit
d’auteur a assumé la tâche importante de protéger les droits économiques de ceux qui créent les logiciels. L’importance de la propriété intellectuelle et de la protection que confère le droit d’auteur à ses créateurs
continuera de s’étendre.33
L’employeur, quant à lui, doit avant tout s’assurer que les logiciels utilisés dans son entreprise n’ont pas été illégalement téléchargés sur Internet et qu’il possède toutes les licences d’utilisation
nécessaires. La Loi sur le droit d’auteur34 définit quatre types d’œuvres protégées: les œuvres littéraires, dramatiques, musicales et
artistiques. La loi prévoit que chaque type d’œuvre susceptible d’être
protégée par un droit d’auteur est inclus dans une ou plusieurs de ces
catégories. Par exemple, les logiciels ont été classés comme des
œuvres littéraires pour les fins d’application de la loi.
L’employeur a aussi le droit de voir à ce que son système de courrier électronique ne soit pas utilisé pour faire circuler des «œuvres»
lui appartenant et qui sont protégées par un droit d’auteur. Par
exemple, un employé envoie un message auquel du texte, un logiciel,
des images, de la vidéo ou de la musique appartenant à l’entreprise
peuvent être joints; le message et ses annexes sont livrés à un ou
plusieurs correspondants. Dès qu’un tel message est envoyé à un
nombre de personnes indéterminé ou à une liste de distribution non
personnelle, la communication est considérée «au public» en vertu de
l’article 3(1) de la Loi sur le droit d’auteur qui énonce l’énumération
des droits conférés au titulaire du droit et auquel renvoie l’article
27(1) qui porte sur la violation du droit d’auteur.
Nous n’entendons pas couvrir l’ensemble des questions relatives aux droits d’auteur. Nous nous en remettons aux experts en cette
33. M. RACICOT, M.S. HAYES, A.R. SZIBBO, P. TRUDEL, Étude de la responsabilité relative au contenu circulant sur Internet, Industrie Canada, 1997,
34. L.R.C., c. C-42.
matière35. Pour les fins de notre étude, nous constatons cependant
que les tribunaux sanctionnent sévèrement une utilisation fautive
des nouveaux moyens technologiques en milieu de travail lorsque
cette utilisation fautive constitue une atteinte aux droits des tiers ou
lorsque l’employeur a adopté une politique d’utilisation et porté
celle-ci à la connaissance de ses employés.
Les éléments auxquels nous avons référé au présent chapitre
constituent des exemples établissant le droit d’une entreprise de
contrôler et de surveiller l’utilisation d’Internet et du courriel par ses
employés. Selon les circonstances, tous et chacun de ces exemples
constituent des intérêts sérieux et légitimes permettant à l’employeur de procéder à un tel contrôle et à une telle surveillance.
Mais une fois cela établi, cela ne signifie pas qu’en toute circonstance et de toutes les façons, l’employeur est justifié de procéder
à ce contrôle et à cette surveillance. D’une part, ces intérêts sérieux et
légitimes doivent être contrebalancés avec ceux, tout aussi sérieux et
légitimes, des employés. Et même lorsque les intérêts de l’employeur
l’emporteront sur ceux des employés, la manière dont ces droits
seront exercés demeure sujette à limitation.
2. Les intérêts sérieux et légitimes des employés
La jurisprudence arbitrale reconnaît depuis longtemps qu’un
employeur, dans l’exercice de son droit de gestion, peut imposer
certains contrôles à ses employés et qu’il peut, à cet égard, procéder à
une certaine surveillance de ceux-ci. La surveillance électronique est
l’un des moyens par lesquels l’employeur peut assurer ce contrôle et
cette surveillance. Par exemple, il n’est pas rare que dans le domaine
du transport, on utilise un système de tachygraphe. Dans d’autres
industries, l’employeur utilisera un système d’horloge-poinçon pour
contrôler le temps de travail de ses salariés.
Il n’est donc pas étonnant que suite à l’apparition d’Internet et
l’introduction du courriel en milieu de travail, ceux-ci soient aussi
soumis au droit de contrôle et de surveillance de l’employeur. Bien
que l’employeur ait un droit reconnu à ce contrôle et à cette surveillance (sujet à certaines limitations), il devra néanmoins l’exercer avec
prudence, de manière raisonnable et en respectant le droit à la vie
privée et à la dignité des employés.
35. Pour une étude sur le sujet, voir M.-H. CÔTÉ, «La responsabilité des intermédiaires à l’égard des violations de droit d’auteur commises par des tiers sur
l’Internet», (1998) 10 Cahiers de propriété intellectuelle 359, 370 et 392.
C’est pourquoi, à ce stade, nous nous permettrons d’examiner
certains des principes législatifs, doctrinaux et jurisprudentiels qui
supportent la protection des intérêts sérieux et légitimes des
employés à l’égard de l’utilisation des moyens de communication mis
à leur disposition en milieu de travail.
2.1 Les dispositions du Code criminel relatives à
l’interception de communications privées (art. 183 et s.)
Le législateur fédéral a criminalisé l’acte d’interception de
communications privées. Ainsi, le Parlement fédéral traduisait sa
préoccupation d’assurer une certaine forme de protection aux communications privées. Il s’agit alors de déterminer si un courriel d’un
employé est en toute circonstance une «communication privée» au
sens de la définition de l’article 183 du Code criminel:
183. «communication privée» Communication orale ou télécommunication dont l’auteur se trouve au Canada, ou destinée par celui-ci à une
personne qui s’y trouve, et qui est faite dans des circonstances telles
que son auteur peut raisonnablement s’attendre à ce qu’elle ne soit pas
interceptée par un tiers. La présente définition vise également la communication radiotéléphonique traitée électroniquement ou autrement
en vue d’empêcher sa réception en clair par une personne autre que
celle à laquelle son auteur la destine.
Dans l’affaire Roy c. Saulnier, la Cour d’appel a eu l’occasion de
se pencher sur le cas d’un employeur qui soupçonnait son employé de
vouloir organiser une entreprise concurrente et qui avait enregistré
ses conversations téléphoniques avec certains clients. L’employé
s’était objecté à la recevabilité en preuve de ces enregistrements en
invoquant la Charte des droits et libertés de la personne et le respect
de la vie privée. Sous la plume du juge Beauregard, la Cour d’appel
affirmait ce qui suit:
Voulant se ménager un moyen de preuve, l’appelant, tout à fait de
bonne foi et ignorant des dispositions du Code criminel sur le sujet,
décide d’enregistrer ce que l’intimé dit aux clients durant les heures de
travail, à partir des lignes téléphoniques de l’appelant. Le but de
l’appelant n’est pas d’écouter les conversations privées de l’intimée
mais bien de voir ce que l’intimée dit à la clientèle de l’appelant.
Quant au juge Moisan, il considère que ces conversations ne
portent pas sur des matières relevant de la vie privée étant donné
qu’elles ont eu lieu dans le cadre des affaires commerciales de l’entreprise:
Quant au contenu des conversations qu’on veut mettre en preuve, elles
ne portent pas sur des matières relevant de la vie privée de l’intimée, de
ses relations familiales ou sociales, mais uniquement d’affaires commerciales de l’appelant.
Je ne puis me convaincre que, dans ce cadre de travail et dans ces
matières, la vie privée de l’intimée soit en cause. Je ne puis non plus me
convaincre que l’intimée puisse prétendre qu’elle pouvait raisonnablement s’attendre à ce que ses conversations d’affaires, en cours de
travail, ne soient pas interceptées par l’employeur qui la paie pour
recevoir ou faire des appels.36
La question soulevée sera donc de déterminer si la communication est faite «dans des circonstances» telles que son auteur (puisse)
raisonnablement s’attendre à ce qu’elle ne soit pas interceptée par un
tiers». Il s’agit d’une formulation législative de l’«attente raisonnable
de protection de la vie privée». Nous suggérons qu’à l’égard des communications émanant de ses employés dans le cadre (ou aux fins) de
leur travail, l’employeur ne devrait pas être considéré comme un
«tiers». Après tout, les employés agissent pour et en son nom; c’est
d’ailleurs de ce fait qu’ils peuvent engager la responsabilité civile de
leur commettant. Et il y a plus! Une communication d’affaires, en
cours d’emploi, nous apparaît difficilement répondre aux principes
mêmes d’une communication de nature privée37.
Si l’on s’interroge sur les communications effectuées à partir du
lieu de travail, mais pour des fins personnelles (par exemple, au cours
des pauses), nous référons le lecteur au paragraphe (2.3) ci-après. En
résumé, nous insisterons sur l’importance pour l’entreprise de ne pas
créer une impression chez ses employés que leurs communications
personnelles sont et demeurent strictement privées.
Enfin, si on examine la question sous l’angle du «client» de
l’entreprise qui communique avec celle-ci par courriel, nous soulignerons à nouveau l’importance de «prévenir» toute situation problématique en avisant les tiers (par exemple, en affichant une note au site
Web de l’entreprise) que les outils informatiques de l’entreprise sont
assujettis à de la surveillance et à des contrôles routiniers et réguliers
à des fins de sécurité, de vérifications d’affaires ou de formation, selon
le cas. Il s’agit en fait de d’annoncer clairement que les usagers du site
Web de l’entreprise ne peuvent s’attendre raisonnablement à une
protection de la «vie privée».
36. Roy c. Saulnier, [1992] R.J.Q. 2419, p. 2422 et 2425.
37. P. TRUDEL, F. AKRAN, K. BENYEKHLEF et S. HEIN, Droit du cyberespace,
Les Éditions Thémis inc., 1997, aux pages 11-49, 11-54 et 11-56.
2.2 Le droit à des conditions de travail justes et
L’article 46 de la Charte (québécoise) des droits et libertés de la
personne stipule ce qui suit:
46. Toute personne qui travaille a droit, conformément à la loi, à des
conditions de travail justes et raisonnables et qui respectent sa santé,
sa sécurité et son intégrité physique.
Le Code civil du Québec, à son article 2087, complète les exigences en la matière de la façon suivante:
2087. L’employeur, outre qu’il est tenu de permettre l’exécution de la
prestation de travail convenue et de payer la rémunération fixée, doit
prendre les mesures appropriées à la nature du travail, en vue de protéger la santé, la sécurité et la dignité du salarié.
Ces droits reconnus aux employés ont été invoqués, soit dans le
contexte où un employeur désirait procéder à une fouille de ses
employés ou de leurs effets ou soit dans le but de tenter de circonscrire le droit d’un employeur de procéder à la surveillance de ses
employés à l’intérieur ou à l’extérieur de son établissement.
C’est pourquoi nous avons déjà tenté de tracer les paramètres
relatifs au droit de fouille et à la surveillance des employés par
l’employeur de la façon suivante:
Bien que (sous réserve de contraintes légales ou contractuelles) l’employeur soit généralement libre d’administrer son entreprise et de
gérer son personnel comme bon lui semble, les tribunaux d’arbitrage
ont rejeté l’argument voulant que les droits de gérance permettent à
eux seuls de procéder à une fouille. La jurisprudence reconnaît toutefois que l’employeur peut acquérir ce droit et ce, de deux façons:
• soit contractuellement; par exemple, par l’existence d’une clause spécifique dans le contrat d’emploi de l’employé, dans la convention
collective, dans le formulaire d’embauche ou encore, dans le manuel
de règlement remis à l’employé lors de son embauche;
• soit par le biais d’une pratique passée; dans ce dernier cas, la procédure de fouille devra avoir été appliquée de façon suffisamment constante et uniforme avant de conclure qu’elle fut connue et acceptée par
En d’autres termes, les employés doivent donc savoir que la vérification
de leurs effets personnels fait partie de leurs conditions d’emploi.
En l’absence de clause particulière dans le contrat d’emploi ou d’une
pratique passée, la jurisprudence a retenu certaines considérations
qui pourraient constituer des justifications suffisantes pour qu’un
employeur puisse procéder à la fouille des biens de ses employés. Parmi
ces circonstances, on note l’épidémie de vols de biens appartenant à
l’employeur, la nature de l’entreprise, les soupçons de vol contre un
Même si l’employeur a obtenu implicitement ou expressément le droit
de fouiller les effets de ses employés, ces fouilles devront toujours
respecter le critère de la raisonnabilité. Il est à noter que certaines
décisions laissent croire que le test de raisonnabilité sera appliqué plus
rigoureusement dans le cas d’une fouille de la personne que dans celui
d’une fouille de biens personnels.
Le droit à la surveillance électronique, tel qu’interprété jusqu’à maintenant par les tribunaux, n’est toutefois pas absolu et l’employeur se
doit de respecter certains paramètres. Des autorités ont tenté de dégager cinq de ces paramètres:
L’employeur peut, en vertu de la notion de subordination juridique
et sa fonction de gestion, contrôler le travail des salariés;
Prima facie, l’employeur ne pourrait recourir à l’utilisation de
caméras pour surveiller le comportement et la productivité des
salariés au travail;
Une surveillance continue pourrait constituer une condition de
travail déraisonnable et contrevenir à l’article 46 de la Charte des
droits et libertés de la personne (Québec);
Une telle surveillance est permise dans des circonstances particulières, par exemple lorsque l’employeur peut démontrer qu’un
problème sérieux de sécurité existe et que ce type de surveillance
pourra à court terme ou moyen terme l’aider à le surmonter;
L’employeur qui a des motifs sérieux de procéder à une surveillance électronique des lieux de travail doit porter le moins possible
atteinte au droit du salarié à des conditions de travail justes et
raisonnables.38
2.3 La protection de la vie privée d’une personne, même en
A. La définition générale du droit à la vie privée
Il est généralement accepté que le concept de «vie privée»
recoupe au moins deux réalités: le droit à la vie privée comme tel et le
droit de contrôler les renseignements qui touchent sa personne. Mais
une constatation s’impose déjà quant au premier de ces deux aspects:
malgré toute l’activité législative sur le sujet, ni la Charte québécoise
ni le Code civil ne comportent une définition formelle de ce qu’est la
vie privée. En raison de la subjectivité qui est inhérente à ce concept,
le législateur a plutôt choisi d’énumérer à l’article 36 C.c.Q. un certain nombre d’actions pouvant constituer une atteinte à la vie privée.
L’emploi, dans cet article, de l’expression «Peuvent [...] être
considérés» amène à conclure que la seule présence d’un des gestes
décrits aux paragraphes 1 à 6 de l’article 36 C.c.Q. ne permet pas de
conclure automatiquement à l’atteinte du droit à la vie privée. À titre
d’exemple, on pourrait penser à une situation où l’employé consent,
que ce soit de façon explicite ou implicite, à une telle atteinte.
Ajoutons aussi que les situations décrites aux paragraphes 1 à 6
de l’article 36 C.c.Q. ne sont pas exhaustives. En effet, l’emploi du
terme «notamment» révèle une intention de ne pas limiter les situations pouvant porter atteinte au droit à la vie privée. Les tribunaux se
voient attribuer une large discrétion afin d’évaluer si un geste porte
atteinte à ce droit. Chaque cas constituera donc un cas d’espèce et il y
a gros à parier que le droit de l’employeur de procéder à la surveillance du courrier électronique de ses employés variera selon les circonstances.
38. K. DELWAIDE, «La protection de la vie privée et les nouvelles technologies:
L’accès au courrier électronique des employés par un employeur», Congrès
annuel du Barreau (1997), précité, note 27, plus particulièrement aux pages
641-642, 643 et 647-648. Voir aussi J. YOON et M.-H. CONSTANTIN, Les outils
technologiques et leur impact sur le droit du travail, Colloque sur le droit du travail, Martineau Walker, 1997. Pour les paramètres relatifs au droit de surveillance, voir Association des techniciennes et techniciens en diététique du Québec
et Centre hospitalier Côte-des-Neiges, D.T.E. 93T-1329 (T.A.). Quant au cinquième paramètre, voir P.-Y. BOURDEAU, La surveillance par caméra vidéo
des lieux de travail, Allocution présentée le 13 mars1996 lors d’un colloque organisé par la Ligue des droits et libertés, à la page 7.
Il faut reconnaître cependant que le droit à la vie privée n’est
plus limité au droit de ne pas être surveillé ou dérangé dans sa
demeure; ce droit comporte d’autres aspects dont ceux qualifiés par le
professeur Patrick Glenn39 de droit à la solitude et de droit à l’anonymat.
Les auteurs Deleury et Goubau ont également tenté d’expliquer
la nature et l’étendue du droit à la vie privée:
Cette tranquillité, qui est une valeur psychologique protégée, revêt
de multiples aspects concrètement dissemblables: demeurer inconnu;
n’être pas épié, suivi, sollicité, questionné, dépeint; ne pas entendre
prononcer son nom en public; ne pas voir divulgués sa biographie ou sa
généalogie, l’état de sa fortune, de ses dettes; ne pas être comptables
des actes de son existence quotidienne, etc.40
La jurisprudence récente de la Cour d’appel du Québec a
reconnu le droit d’une personne de poursuivre en dommages l’auteur
d’une atteinte à ces droits. Dans l’affaire The Gazette c. Valiquette41,
le journal appelant avait publié, sans le consentement du principal
intéressé, deux articles racontant l’expérience d’un professeur sidatique de l’école secondaire Sophie-Barat à qui on a refusé l’accès à
l’école le jour de la rentrée. Les articles ne nommaient pas le professeur spécifiquement, mais permettaient à ses proches, collègues et
étudiants de le reconnaître, d’identifier sa maladie et de spéculer sur
son orientation sexuelle. La preuve a démontré que l’intimé désirait
avant tout garder le secret autour de sa condition et que le fait de se
retrouver ainsi au centre d’un débat public avait eu sur lui un effet
psychologique important. Dans ces circonstances, la Cour d’appel a
décidé de ne pas retenir l’argument des appelants voulant qu’ils aient
de bonne foi et dans l’intérêt public simplement dénoncé une politique discriminatoire dont M. Valiquette aurait été victime. Le journal, malgré la véracité des faits rapportés, aurait dû obtenir le
Quant au droit à l’anonymat, on retrouve un très bon exemple de
sa portée dans l’affaire Duclos c. Aubry et Éditions Vice-Versa Inc.42
39. H.R. GLENN, «Le droit au respect de la vie privée», (1979) 39 R. du B. 879.
40. E. DELEURY, D. GOUBAU, Le droit des personnes physiques, Cowansville, Les
Éditions Yvon Blais, 1994, à la page 137. Voir aussi P.A. MOLINARI et P. TRUDEL, «Le droit au respect de l’honneur, de la réputation et de la vie privée:
aspects généraux et applications», dans Formation permanente du Barreau du
Québec, Application des Chartes des droits et libertés en matière civile, Cowansville, Les Éditions Yvon Blais, 1988, p. 197 et s.
41. J.E. 97-133 (C.A.).
42. [1998] 1 R.C.S. 591.
où la Cour suprême du Canada a reconnu une faute dans la publication sans autorisation d’une photo de l’intimée Aubry, demanderesse
en première instance. La photographie montre Mme Aubry, qui n’est
aucunement engagée dans la vie publique, assise à l’extérieur d’un
édifice. Elle fut photographiée par un photographe amateur sans son
consentement et la photo fut publiée dans un magazine artistique à
faible tirage. Dans ce cas, la Cour a décidé que l’intérêt public à
l’information ne pouvait justifier cette atteinte à des composantes du
droit au respect de la vie privée (à savoir le droit à l’image – voire à
l’anonymat), comme cela eût pu être le cas d’une photo prise lors d’un
événement public très médiatisé.
B. Le concept de vie privée en milieu de travail
Par le passé, les juristes se sont souvent posé la question, à
savoir si le milieu du travail pouvait être considéré comme un lieu
visé par la protection de la vie privée. Peut-on parler de «sphère de
protection de la vie privée» au travail?
Dans le cadre de dossiers soulevant l’application et l’interprétation de l’article 8 de la Charte canadienne des droits et libertés,
la Cour suprême du Canada a dégagé certains paramètres relatifs
à l’interprétation et à l’application de cette notion de «vie privée».
Bien que la Charte canadienne ne soit applicable qu’à condition qu’il
y ait une «action gouvernementale» impliquée, nous croyons que
l’approche utilisée par la Cour suprême du Canada peut être utile
dans la détermination des principes pertinents à notre analyse de la
notion de vie privée en milieu de travail.
C’est ainsi que nous dégageons de cette jurisprudence deux
concepts. D’une part, la Cour suprême du Canada s’est refusée de
confiner au seul domicile de l’individu l’étendue de ce qui constituerait une «sphère de protection de la vie privée». Au surplus, la Cour
suprême s’est appliquée à déterminer, selon les circonstances, s’il
existait en faveur d’une personne une «attente raisonnable de protection de la vie privée» («legitimate expectation of privacy»). Si nous
transposons ces principes au cadre des relations employeur-employé,
nous déterminerons d’abord si le «lieu de travail» peut inclure une
«sphère de protection de la vie privée» et, si oui, dans quelles circonstances.
D’abord, dans l’affaire R. c. Dyment, la Cour suprême s’est
refusée de confiner au seul domicile de l’individu l’étendue de la
«sphère de protection de la vie privée»:
Comme nous l’avons déjà souligné, les revendications d’ordre territorial étaient à l’origine légalement et conceptuellement liées à la propriété, ce qui signifiait que les revendications d’un droit à la propriété
en ce sens étaient, sur le plan juridique, largement confinées au domicile. Mais, comme Westin, précité, à la p. 363, le fait observer, [traduction] «protéger la vie privée au domicile seulement [...] revient à
protéger ce qui n’est devenu, dans la société contemporaine, qu’une
petite partie du besoin environnemental quotidien de la vie privée de
l’individu.43
Ce n’est donc pas une raison valable d’écarter du domaine de la
protection de la vie privée une communication ou une information
personnelle pour le seul motif qu’elle est survenue ou a été obtenue en
milieu de travail, en cours d’emploi. Il faut pousser plus loin l’analyse
pour déterminer les circonstances particulières où cette communication ou information personnelle a été véhiculée.
Mes Jean Yoon et Marie-Hélène Constantin écrivent ce qui suit à
cet égard:
Comme nous l’avons vu plus haut, les tribunaux ont, en général, interprété la notion de vie privée en établissant une distinction entre ce qui
constitue la sphère publique de la vie d’un individu et ce qui constitue
sa sphère privée. Afin de déterminer ce qui constitue cette sphère
privée, les tribunaux se sont fiés au critère de l’expectative raisonnable
Il est intéressant de noter que la Cour suprême du Canada, dans
Thomson Newspaper, a reconnu qu’une distinction devait être apportée
lorsqu’un tribunal est confronté à l’examen d’une question relative à la
fouille et à la vie privée dans un milieu de travail. Dans cette décision,
la Cour avait à se pencher sur le pouvoir d’un tribunal administratif de
contraindre une personne à témoigner et à produire des documents. Il
s’agissait, dans ce cas, de documents provenant d’une entreprise. Le
juge La Forest a analysé cette question comme suit:
Bien que ces dossiers ne soient pas dépourvus d’intérêt de nature
privée, il est raisonnable de dire qu’ils soulèvent des préoccupations beaucoup moins importantes que les documents personnels.
L’argument suprême à l’appui d’une garantie constitutionnelle du
droit au respect de la vie privée repose sur notre conviction,
conforme à tant de nos traditions juridiques et politiques, qu’il
appartient à l’individu de déterminer la façon dont il mènera sa vie
privée. Il appartient à l’individu de décider quels sont les groupes
ou personnes qu’il fréquentera, les livres qu’il lira, etc. Ces dossiers
43. [1988] 2 R.C.S. 417, p. 428.
et documents ne contiennent habituellement pas de renseignements relatifs au mode de vie d’une personne, à ses relations intimes ou à ses convictions politiques ou religieuses. Bref, ils ne
traitent pas de ces aspects de l’identité personnelle que le droit à la
vie privée vise à protéger de l’influence envahissante de l’État.
La Cour suprême établit donc clairement une distinction entre des
documents appartenant à une entreprise et des documents strictement
privés. Par analogie, il semble clair que le droit à la vie privée ne vise
pas à empêcher l’accès par un employeur aux fichiers électroniques
contenus dans les ordinateurs de ses employés lorsque ces fichiers sont
des documents de l’entreprise fruit du travail des salariés.
De plus, dans R. c. Wong44, la Cour suprême a clairement affirmé que
les limites imposées à l’État dans son droit de surveillance sont beaucoup plus strictes que les limites qui s’imposeraient entre particuliers.
La Cour s’exprime ainsi:
L’arrêt R. c. Duarte était fondé sur la notion selon laquelle il existe
une distinction cruciale entre le fait de s’exposer au risque que l’on
surprenne notre conversation et celui de s’exposer au risque, beaucoup plus dangereux que nos propos soient enregistrés électroniquement en permanence à la seule discrétion de l’État. Si l’on
transpose cette notion pour l’appliquer à la technologie en cause en
l’espèce, il s’ensuit nécessairement qu’il existe une différence
importante entre le risque que nos activités soient observées par
d’autres personnes et le risque que des agents de l’État, sans autorisation préalable, enregistrent de façon permanente ces activités
sur bande magnétoscopique, une distinction qui, dans certaines
circonstances, peut avoir des conséquences en matière constitutionnelle. Refuser de reconnaître cette distinction, c’est refuser de
voir que la menace à la vie privée inhérente à la vie en société, dans
laquelle nous sommes soumis à l’observation ordinaire d’autrui,
n’est rien en comparaison avec la menace que représente pour la
vie privée le fait de permettre à l’État de procéder à un enregistrement électronique permanent de nos propos ou de nos activités.
Voilà un facteur important à considérer lorsqu’il s’agit de déterminer s’il y a violation d’une attente raisonnable en matière de respect de la vie privée dans des circonstances données.
Les décisions relatives à l’article 8 de la Charte canadienne ne s’appliquent donc pas de façon absolue afin d’établir ce qui constitue la vie
privée en milieu de travail.
Comme nous l’avons affirmé plut tôt, la situation d’un employeur qui
veut avoir accès à des dossiers de l’entreprise contenus sur les ordina44. [1990] 3 R.C.S. 36, p. 48.
teurs de l’entreprise qui ne sont utilisés que pour les fins du travail ne
pose pas de difficulté réelle. L’employeur pourrait avoir accès à ces dossiers. Il reste cependant plusieurs zones grises où le droit de surveillance et de contrôle de l’employeur est moins bien défini.
Dans Thomson Newspaper45, la Cour suprême rattache la protection
garantie par la Constitution au type d’information qui pourrait être
divulguée. L’information que la Cour semble vouloir protéger est celle
qui se rattache aux caractéristiques personnelles de l’individu. De
même, lorsque nous avons examiné l’article 35 du Code civil du Québec,
nous avons pu constater que le législateur tentait, là encore, de protéger une zone touchant l’individu dans ses particularités les plus intimes. En effet, l’énumération, non limitative, de types d’actes qui
peuvent violer la vie privée, s’attachent à la violation du domicile, à la
violation de conversations ou correspondance privées ou à la violation
du droit à l’image. Il s’agit donc de situations qui sont purement privées
ou qui mettent en jeu le droit de l’individu de s’exprimer ou de communiquer ses idées personnelles aux individus de son choix sans peur de
La Cour suprême affirme, de plus, dans Thomson Newspaper, que le
milieu de travail peut d’une certaine façon, constituer une aire privée
de la vie d’un employé. En effet, le juge La Forest affirme que:
Il va de soi que les personnes qui font partie d’une entreprise attachent plus d’importance à l’intégrité physique de leur domicile
qu’aux dossiers et documents de l’entreprise. Mais cela ne signifie
pas qu’ils n’attachent pas non plus d’intérêt à la protection des
locaux de l’entreprise. Bien que l’on puisse raisonnablement dire
que les dossiers d’entreprise ne contiennent habituellement pas de
renseignements relatifs aux affaires, aux opinions et aux fréquentations personnelles d’un particulier, on ne peut affirmer la même
chose avec autant de conviction de tout ce qui peut être trouvé ou
observé dans les dossiers ou les locaux de l’entreprise. Les gens qui
travaillent dans des bureaux (le genre de milieu de travail où l’on
perquisitionnerait habituellement en vertu de la Loi relative aux
coalitions) perçoivent ceux-ci comme un endroit personnel, un peu
comme ils perçoivent leur domicile, et agissent en conséquence.
Cela traduit en partie le besoin compréhensible d’humaniser un
environnement fréquenté une bonne partie de la journée. Cela
peut refléter en partie le simple fait que la vie humaine ne peut
être compartimentée en sections professionnelles et personnelles
étanches correspondant au bureau et au domicile. D’ailleurs, un
bureau peut s’avérer plus privé que le domicile en ce qui concerne
les relations familiales. Peu importe la raison, il est effectivement
45. [1990] 1 R.C.S. 425, p. 521-522.
probable que l’on trouvera dans un bureau des lettres personnelles, des répertoires d’adresses et de numéros de téléphone privés et
bien d’autres indices de la vie personnelle de son occupant.46
En droit québécois, comme l’a suggéré Me Yves Bourdeau,
conseiller juridique de la Commission des droits de la personne et des
droits de la jeunesse, il ne faut pas oublier que:
[...] Les notions de «lieu privé» et de «vie privée» sont relatives et dépendent de l’attente raisonnable de protection de la vie privée qu’on peut
entretenir à l’égard d’un lieu particulier ou d’une situation donnée. Or,
la jurisprudence a déterminé que les attentes des particuliers ne peuvent être très élevées quant au respect de leur vie privée sur les lieux de
travail.47
Dans l’arrêt Société des alcools du Québec et Syndicat des
employés de magasins et bureaux de la SAQ, Me Jean-Pierre Lussier,
arbitre, s’exprimait ainsi:
De façon générale, la surveillance électronique d’un salarié au travail
ne contrevient pas, à mon avis, à cet article de la Charte (art. 5). Le
salarié, dans l’exécution de ses fonctions, a des agissements qui
n’appartiennent pas à sa vie privée, sauf exception. Bien sûr, il existe
des cas où à l’occasion du travail on restera quand même dans le
domaine de la vie privée. Je pense à des conversations privées entre
salariés pendant des périodes de pause ou encore à des circonstances
qui, de par leur nature même, sont du domaine strictement privé (aller
à la salle de toilette, par exemple). Mais, de façon générale, un salarié
au travail loue ses services à un employeur qui a le droit de prendre les
mesures qui s’imposent pour vérifier la nature et la qualité du travail
fourni. À cette fin, rien ne lui interdit de surveiller le salarié pour
s’assurer de la qualité de son travail et on ne peut certes pas prétendre
que pendant le temps où le salarié effectue sa prestation de travail, on
est toujours dans le strict domaine de la vie privée.
Bref, une surveillante constante et assidue, même par le truchement
d’appareils électroniques, ne contrevient pas à l’article 5 de la Charte
des droits et libertés de la personne. Elle ne peut donc, à ce titre, être
considérée comme illégale.48
46. J. YOON et M.-H. CONSTANTIN, Les outils technologiques et leur impact sur le
droit du travail, précité, note 38, p. 9 à 12.
47. P.-Y. BOURDEAU, La surveillance par caméra vidéo des lieux de travail, précité, note 38.
48. [1983] T.A. 335.
Dans un arrêt récent49, la Cour d’appel du Québec, sous la
plume de M. le juge Louis LeBel, a d’une part souligné que le problème
de la surveillance d’un salarié (dans ce cas, absent du travail pour des
raisons de santé à la suite d’un accident du travail) ne saurait se
régler abruptement en donnant au concept de vie privée une signification essentiellement territoriale. La Cour d’appel ajoutait qu’on ne
saurait non plus en disposer en induisant de l’existence d’un contrat
ou d’une relation de travail une renonciation aux protections de la vie
privée de la part du travailleur. Dans cet arrêt, la Cour d’appel a souligné que bien que l’on doive reconnaître que la surveillance, au sens
du paragraphe 36(4) C.c.Q., comporte à première vue une atteinte à la
vie privée, cela ne signifiait surtout pas que toute surveillance par
l’employeur hors des lieux du travail ait été illicite. La Cour d’appel
soulignait qu’en substance, bien qu’elle comporte une atteinte apparente au droit à la vie privée, la surveillance à l’extérieur de l’établissement pouvait être admise si elle était justifiée par des motifs
rationnels et menée par des moyens raisonnables, comme l’exige
l’article 9.1 de la Charte québécoise50.
C’est ainsi que la Cour d’appel concédait qu’un employeur avait
un intérêt sérieux à s’assurer de la loyauté et de l’exécution correcte
par le salarié de ses obligations, lorsque celui-ci recourt au régime de
protection contre les lésions professionnelles. Mais avant d’employer
une méthode de surveillance (en l’espèce, la filature et l’enregistrement sur vidéo d’épisodes de la vie courante du salarié, hors des lieux
du travail), il fallait que l’employeur démontre avoir des motifs
sérieux lui permettant de mettre en doute l’honnêteté du comportement de l’employé. Au niveau du choix des moyens, il faut que la
mesure de surveillance, notamment la filature, apparaisse comme
nécessaire pour la vérification du comportement du salarié et que,
par ailleurs, elle soit menée de la façon la moins intrusive possible.
Lorsque ces conditions sont réunies, l’employeur a le droit de recourir
à des procédures de surveillance qui doivent être aussi limitées que
Il ne saurait s’agir d’une décision purement arbitraire et appliquée au
hasard. L’employeur doit déjà posséder des motifs raisonnables avant
de décider de soumettre son salarié à une surveillance. Il ne saurait les
créer a posteriori, après avoir effectué la surveillance en litige.
49. Syndicat des travailleurs(euses) de Bridgestone Firestone de Joliette (C.S.N.) c.
Trudeau, J.E. 99-1786 (C.A.), p. 30.
50. Id., p. 34 et 35.
Au départ, on peut concéder qu’un employeur a un intérêt sérieux à
s’assurer de la loyauté et de l’exécution correcte par le salarié de ses
obligations, lorsque celui-ci recourt au régime de protection contre
les lésions professionnelles. Avant d’employer cette méthode, il faut
cependant qu’il ait des motifs sérieux qui lui permettent de mettre en
doute l’honnêteté du comportement de l’employé.
Au niveau du choix des moyens, il faut que la mesure de surveillance,
notamment la filature, apparaisse comme nécessaire pour la vérification du comportement du salarié et que, par ailleurs, elle soit menée de
la façon la moins intrusive possible. Lorsque ces conditions sont réunies, l’employeur a le droit de recourir à des procédures de surveillance,
qui doivent être aussi limitées que possible:
In suspicious circumstances surrounding the medical condition of
the grievor, the employer has every right to conduct a full investigation but only as a last step should it choose the intrusive alternative of invading the employee’s privacy by conducting surveillance.
(Re Alberta Wheat Pool and Grain Workers’ Union, Local 333, 48
(L.A.C.) (4th) 341, p. 345, arbitre B. Williams)
L’exécution de la surveillance doit ainsi éviter des mesures qui porteraient atteinte à la dignité d’un salarié.51
L’étude de principes récemment développés en droit américain
s’avère très intéressante aux fins de notre recherche. Le Congrès
américain a adopté en 1986 le Electronic Communications Privacy
Act (E.C.P.A.). La législation a pour but d’interdire l’interception de
communications électroniques par des individus non autorisés. Cette
loi comporte plusieurs exemptions spécifiques à son application. Bien
qu’aucune de ces exemptions ne vise explicitement les employeurs,
certaines d’entre elles peuvent être appliquées dans un contexte de
Des exemptions à la loi trouvent application lorsque l’une des
parties y consent, lorsque le fournisseur du service de communication
peut surveiller les transmissions et lorsque la surveillance est accomplie dans le cours normal des affaires. L’exemption relative au
consentement trouve application dans le cadre d’une relation de travail lorsque l’employé a consenti que ce soit en signant une politique
d’utilisation qui prévoit une telle surveillance, ou dans le cas de
l’envoi d’un courriel contenant la politique à tous les employés. Quant
à l’exemption visant le fournisseur de service, elle trouve application
lorsque les installations informatiques et les logiciels d’utilisation
51. Id., p. 36 et 37.
sont la propriété de l’employeur. La dernière exemption concernant
l’interception dans le cadre des affaires vise seulement les communications à caractère professionnel et ne trouverait pas application
dans le cadre de l’interception d’une communication personnelle.
À ce jour, les tribunaux américains n’ont pas encore décidé s’ils
devaient appliquer les dispositions de la Electronic Communications
Privacy Act à la surveillance par un employeur du courrier électronique de ses employés. Ils semblent plutôt réticents à limiter ce droit
et interprètent largement les exceptions prévues par la E.C.P.A. Rappelons que la Business Extension Rule fut notamment invoquée pour
permettre aux employeurs d’accéder aux boîtes vocales de leurs
employés, si cette surveillance se fait dans le cours normal de ses
affaires et si elle est justifiable dans le cadre des activités de l’entreprise. Les tribunaux américains ont toutefois appliqué des critères
similaires dans l’étude des cas de surveillance électronique sur l’autoroute de l’information. En même temps, il ressort de l’étude de ces
décisions qu’ils interprètent très largement cette exception d’affaires,
aussi bien que l’exception de consentement. Cette législation s’appuie
sur le même principe que celui développé par les tribunaux canadiens, soit celui de l’attente raisonnable de protection de la vie privée52. Nous allons examiner quelques décisions rendues relativement à l’application de cette loi.
Dans chaque cas répertorié, le tribunal en est arrivé à la conclusion qu’un employé ne peut raisonnablement s’attendre à ce que ses
communications électroniques soient protégées par son droit à la vie
privée. D’abord l’affaire Smyth c. The Pillsbury Company53. Dans une
contestation de congédiement formulée sur la base d’une atteinte à la
vie privée (des dirigeants de la compagnie avaient vu une copie d’une
correspondance électronique au contenu offensant et avaient congédié l’employé), une cour de district de l’État de Pennsylvanie a donné
raison à l’employeur malgré le fait qu’afin de favoriser l’utilisation du
52. Une question intéressante pourra se soulever sur l’existence du «consentement»
d’un employé à ce que l’employeur accède au courriel contenant des renseignements personnels en regard de l’article 14 de la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé. L’article 14 ne permet pas de dégager
des consentements «implicites». En l’absence d’un consentement écrit et donné
par l’employé et autorisant l’employeur à consulter les renseignements personnels contenus dans un fichier informatique, l’utilisation des outils informatiques en milieu de travail par l’employé et l’inclusion par celui-ci de
renseignements personnels le concernant, sachant que l’employeur a le droit de
contrôler et surveiller cette utilisation, peut-il constituer un consentement
répondant aux critères de l’article 14? Qu’en est-il des renseignements personnels provenant de tiers acheminés à un employé de l’entreprise?
53. Smyth c. The Pillsbury Co., 914 F. Supp. 97 (E.D. Pa. 1996).
courrier électronique, l’employeur avait, de façon répétée, assuré
les employés que les correspondances électroniques avaient un caractère confidentiel. Dans sa décision, la cour conclut que l’intérêt de
l’employeur à prévenir des correspondances inappropriées et son
droit de s’assurer du professionnalisme dans l’utilisation de son système de courrier électronique prévalaient sur le droit à la vie privée
de l’employé qui, dans le contexte d’un contrat caractérisé par un lien
de subordination, ne pouvait prétendre qu’à une faible expectative de
vie privée. La Cour considère que l’employé avait renoncé à son droit
à la vie privée en envoyant par courrier électronique, à son superviseur, des commentaires désobligeants sur certains gérants et sur les
activités sociales de la compagnie. La Cour s’exprime ainsi:
[...] Even if we found that an employee had a reasonable expectation of
privacy as to the contents of his E:mail communications over the company E:mail system, we do not find that a reasonable person would
consider the company’s interception of these communications to be a
substantial and highly offensive invasion of his privacy. By intercepting such communications the company is not, as in the case of urine
analysis or personal property searches, requiring the employee to
disclose any personal information about himself or invading the
employee’s person or personal effects.
Moreover, the company’s interest in preventing inappropriate and
unprofessional comments or even illegal activity over its E:mail system
outweighs any privacy interest the employee may have in those comments.
Dans Shoars c. Epson54, on a refusé d’appliquer une loi californienne interdisant la surveillance électronique au sens classique du
terme. Dans cette affaire, l’employé invoquait cette loi pour justifier
son refus de procéder, à la demande de l’employeur, à la surveillance
du courrier électronique des autres employés. Sa demande en dommages pour congédiement illégal fut rejetée de même que l’action des
employés qui étaient visés par la surveillance. De même, dans Bourke
c. Nissan Motors Corp.55, la compagnie avait congédié un employé
après avoir intercepté certains de ses messages personnels, à teneur
sexuelle dans la plupart des cas. Le tribunal refusa de reconnaître un
droit à la vie privée à ce salarié, d’abord parce qu’il avait signé une
entente reconnaissant que le système devait être utilisé pour des
54. No. SCW112749, Cal. Sup. Ct., Los Angeles Cty., 1989.
55. No. YC003979, Cal. Ct. App. 2d Div., July 26, 1993. Voir également Andersen
Consulting, LLP c. UOP and Bickel & Brewer, 991 F. Supp. 1041 (N.D. Ill. 1998);
McVeigh c. Cohen, 983 F. Supp. 215 (D.D.C. 1998), et Bohach c. City of Reno, 932
F. Supp. 1232 (D. Nev. 1996).
raisons d’affaires et ensuite, parce qu’il savait que l’employeur interceptait de temps à autre certains des messages électroniques reçus ou
envoyés par ses employés.
De ce qui précède, nous devons conclure qu’en principe, l’employeur devrait se voir accorder une plus grande latitude à l’égard du
contrôle et de la surveillance qu’il désire pratiquer sur ses employés
en milieu de travail et ce, plus particulièrement à l’égard des outils de
travail qu’il leur fournit et dont il est le propriétaire. Cependant, il
serait incorrect de prétendre que les employés se verraient nier d’une
façon générale une sphère de protection de vie privée en milieu de
travail du simple fait que le lieu de travail ne pourrait en lui-même
être tributaire d’une attente raisonnable de protection de la vie
privée. Les décisions des tribunaux contiennent suffisamment d’indices, voire de commentaires directs, selon lesquels la sphère de protection de vie privée d’une personne n’est pas rattachée exclusivement
aux lieux où elle désire invoquer cette protection.
Si nous tentons de paraphraser les critères de reconnaissance
d’une sphère de protection de la vie privée en milieu de travail, nous
suggérerions qu’un double test, objectif et subjectif, serve à qualifier
cette sphère de protection de la vie privée. D’une part, certains gestes
sont intrinsèquement en eux-mêmes (objectivement) de la nature
d’une activité personnelle et privée. Il y a donc objectivement attente
raisonnable de protection de la vie privée à l’égard de ces gestes.
Telles sont, par exemple, l’utilisation normale et courante des salles
de toilette, la dispensation de premiers soins, les conversations
personnelles normales et courantes d’employés dans les aires de travail, etc.
D’autre part, certains gestes et certains lieux peuvent voir
naître chez les employés une attente raisonnable de protection de la
vie privée et ce, subjectivement, par l’attitude de l’employeur, expressément ou implicitement. C’est ainsi que la convention collective, le
contrat de travail, une politique ou des directives de même qu’une
pratique passée dans l’entreprise peuvent faire en sorte que les
employés se voient reconnaître un «droit» d’utiliser à des fins personnelles et privées les outils de travail mis à leur disposition par
l’employeur. Dans ce cas, l’employeur peut avoir fait naître chez ses
employés une attente raisonnable de protection de vie privée lorsqu’il
permet à ses employés de conserver dans des classeurs, dans des
fichiers informatiques, des données à caractère personnel, voire
lorsque l’employeur permet à ses employés d’utiliser les outils tech-
nologiques à des fins personnelles pourvu, évidemment, que cela
n’entre pas en conflit avec leurs obligations d’assurer une prestation
de travail adéquate qualitativement et quantitativement.
Dès lors, l’employeur aura avantage à clarifier la situation
par l’adoption de politiques et directives claires quant aux droits qu’il
entend attribuer à ses employés d’utiliser (ou non) à des fins personnelles et privées les outils de travail qu’il a mis à leur disposition.
Et encore, même cela fait, l’employeur devra porter une attention particulière à la manière dont seront effectués les contrôles et la
surveillance de l’utilisation des outils électroniques qu’il met à la
disposition de ses employés.
Par analogie avec les principes déjà connus en matière de
surveillance et de fouille des employés développés par la jurisprudence arbitrale, plus particulièrement en matière de surveillance
électronique par caméra vidéo, nous rappellerons ce qui suit:
– l’employeur peut, en vertu de la notion de subordination juridique
et sa fonction de gestion, contrôler le travail des employés et,
en conséquence, surveiller le courrier électronique d’affaires de
– la surveillance du courrier électronique (de nature personnelle)
d’un employé et l’accès à celui-ci seraient permis dans des circonstances particulières, par exemple lorsque l’employeur a des motifs
raisonnables de croire que l’employé utilise le courrier électronique de façon contraire à la loi, à la convention collective, au
contrat de travail, aux règlements ou pratiques internes de l’entreprise, etc.;
– mais, dans tous les cas, même lorsque l’employeur possède de tels
motifs sérieux pour procéder à la surveillance du courrier électronique d’un employé et à y accéder, les moyens choisis pour ce faire
doivent porter le moins possible atteinte aux droits fondamentaux
de l’employé, dont le droit à la protection de la vie privée.
directives claires par l’employeur
Nous l’avons déjà souligné: l’arrivée des nouvelles technologies
de l’information n’a pas transformé radicalement les principes juridiques déjà connus. Il s’agit plutôt d’adapter ces principes à la nouvelle
réalité posée par les technologies de l’information. En l’absence d’une
ligne jurisprudentielle clairement établie à ce stade, nous tenterons
de dégager certaines recommandations pratiques dans la mise en
place d’une politique ou de directives relatives à l’utilisation d’Internet et du courriel par les employés d’une entreprise56.
ll est fondamental de garder en tête cet équilibre entre les intérêts sérieux et légitimes des employeurs (tels que nous les avons résumés au chapitre 1) et les intérêts sérieux et légitimes des employés
(tels que plus amplement décrits au chapitre 2). Nous avons déjà fait
ressortir dans notre analyse que nous suggérerions aux employeurs
de ne pas attendre d’être poussés par les événements pour adopter
une politique et des directives quant à l’utilisation d’Internet et du
courriel par leurs employés. Il nous apparaît préférable de prendre
les devants à ce sujet en nous rappelant les trois principes généraux
– Never access an employee’s e-mail without their consent, or
– Abolish passwords and make clear to employees that they should
have no expectation of privacy in their e-mail, or
– Provide employees with a clear statement of policy describing the
circumstances in which their personal e-mail will be accessed, thereby dispelling any false sense of complete privacy.57
Nous partageons ce point de vue qui nous semble conforme aux
préoccupations légitimes des employeurs tout en avisant clairement
les employés des paramètres délimitant leur «sphère de protection de
la vie privée» en milieu de travail.
56. N’oublions pas cet autre aspect pratique de la réalité des nouvelles technologies
qui imposera aux entreprises d’adopter une ligne de conduite relative au contrôle et à la surveillance de leurs communications avec leurs clients ou auprès
de tout visiteur de leur site Web. Un exemple de cet aspect de la question nous
est donné par B.P. DILLINGHAM et M.G. SALOMON dans «Legal and Practical Pitfalls, A Premium on Online Privacy Policies» in The Internet Newsletter,
août 1999, aux pages 3 et 4.
57. M.R. BROWN, Are Employee E-mail Messages really Private?, 16 octobre 1996,
Voyons maintenant comment, en pratique, ces trois principes
généraux viendront s’articuler.
Les politiques ou directives en la matière devraient tenir
compte des éléments suivants:
1. Elles devront tenir compte des contrats de travail ou des conventions collectives applicables;
2. Elles devront être raisonnables, non discriminatoires, uniformes et claires. Toute ambiguïté risque d’être interprétée contre
3. Elles devront spécifier que le non-respect de ces politiques et
directives entraînera des sanctions, tout en incluant et précisant
les sanctions qui pourraient être prises en cas de violation des
politiques et directives;
4. Elles pourront préciser qu’elles s’appliquent à tous les moyens de
communication mis à la disposition des employés par l’employeur
et qui associent l’utilisateur à l’entreprise;
5. Elles préciseront que l’accès aux outils de communication et leur
utilisation par les employés sont considérés comme équivalant à
«acceptation» par l’employé de se conformer aux politiques et
directives les concernant.
Les employés devraient être avisés formellement de l’existence
des politiques et directives en matière de contrôle et de surveillance
des outils informatiques et du contenu de ces politiques et directives.
Des rappels occasionnels devraient être faits. Idéalement, un avis
devrait être affiché dès le moment où un employé vient se «connecter»
(«log in») au système informatique de l’entreprise, ce message requérant, si possible, un geste positif d’acceptation par l’employé indiquant qu’il a bien lu l’avis et qu’il en accepte la teneur. L’auteur Karen
L. Casser prend la position suivante à ce sujet:
4. Post a notice when employees log onto the computer network and
require an affirmative acknowledgment by having the employee indicate that she has read the screen before moving on. The notice should
state clearly that the system and e-mail are not private and will be
audited and the parameters of employee use. It should also state
on-line etiquette for using the network and company resources. For
All systems and electronic communications are to be used for business purposes only and in accordance with company policies and
procedures. All systems are subject to periodic company audit for
business and security purposes. Please keep these guidelines in
mind when using company networks and the Internet.58
6. L’employeur doit indiquer que les usagers renoncent à invoquer
tout droit à la vie privée à l’égard de toute information visionnée,
créée, emmagasinée, envoyée ou reçue à l’aide des outils informatiques fournis par l’entreprise, que ces informations aient été à
des fins professionnelles ou personnelles;
7. Les politiques et directives devront informer les employés si l’utilisation des outils de communication est (ou non) limitée à leur
travail. Nous suggérons que l’employeur informe ses employés
que l’utilisation d’Internet et du courriel est limitée aux seules
fins de l’exécution des fonctions de l’employé dans le cadre des
activités de l’entreprise. L’employeur pourra alors souligner qu’il
tolère, à titre de privilège, l’utilisation occasionnelle à des fins
personnelles d’Internet et du courriel dans la mesure où cette
utilisation ne cause aucun préjudice à l’employeur et qu’elle
demeure dans les limites de ce qui est raisonnable. L’employeur
devrait utiliser un langage qui amène à comprendre qu’il est de la
responsabilité de l’employé d’éviter tout abus du privilège qui lui
est accordé. L’employeur devrait rappeler aux employés que les
outils technologiques qui leur sont fournis au travail appartiennent à la compagnie;
8. Elles devront rappeler aux employés les règles générales d’utilisation des outils technologiques dont, notamment, leur devoir de
prudence, de diligence, de professionnalisme et de respect des
droits d’autrui. À titre d’exemple, des politiques de ce genre interdisent généralement la consultation de matériel pornographique,
violent ou autrement offensant;
9. Elles devraient faire la liste des prohibitions formelles comme
l’interdiction de distribuer du matériel offensant, l’interdiction
d’obtenir l’accès à certains dossiers et l’interdiction de distribuer
de l’information personnelle sur les autres employés. C’est à
ce chapitre que l’on retrouvera généralement les interdictions
visant à compléter les politiques anti-discrimination et antiharcèlement de l’employeur de même que les dispositions visant
à interdire de copier des logiciels, des fichiers ou toute autre information électronique sans la permission du détenteur des droits
58. K.L. CASSER, The Internet and Business: A Lawyer’s Guide to the Emerging
Legal Issues, à «Employers, Employees, E-mail and The Internet», précité, note
3, à la page 5.
d’auteur, ce qui devrait couvrir non seulement les droits dont
l’employeur est bénéficiaire, mais aussi la situation où
un employé serait tenté de télécharger des logiciels ou autres
«œuvres» dont des tiers seraient détenteurs des droits d’auteur;
10. Pour compléter ces interdictions, l’employeur devrait néanmoins
prévoir qu’advenant le cas où des fichiers informatiques ou
autres logiciels étaient téléchargés, ceux-ci doivent être vérifiés
en tout temps pour détecter la présence de virus ou d’autres programmes destructifs avant d’être reproduits sur le système informatique de l’entreprise. Il y aurait lieu d’insister pour que les
courriels provenant d’expéditeurs inconnus soient effacés sans
être ouverts, sauf sur consultation préalable avec les personnes
responsables du service informatique de l’entreprise;
11. Elles devront rappeler que les employés ne doivent utiliser ou
révéler aucune information confidentielle au détriment de la
compagnie. Il est nettement avantageux que l’employeur précise
à ses employés quelles informations doivent être considérées
comme confidentielles ainsi que les limites d’utilisation ou de
communication de ces informations (par exemple, les autorisations préalables lorsqu’il est nécessaire de communiquer une
information confidentielle dans le cadre de l’exécution des fonctions d’un employé aux fins des activités de l’entreprise);
12. Lorsque le secret professionnel est en jeu (par exemple dans le cas
des cabinets comptables, cabinets d’avocats, etc.), il est fondamental que les politiques et directives insistent sur la responsabilité imposée à chaque usager de protéger le secret professionnel.
À titre d’exemple, l’employeur pourrait exiger des employés que
tout client soit avisé des dangers et des risques entraînés par
l’utilisation du courriel dans la communication de renseignements couverts par le secret professionnel. Les cabinets concernés devraient songer sérieusement à faire précéder leurs communications électroniques d’un message standard de confidentialité, voire d’insister sur l’utilisation d’une forme d’encryption
appropriée aux circonstances, ce qui inclut de tenir compte des
besoins du client concerné;
13. L’employeur devrait mettre en place un système où l’accès aux
outils informatiques est protégé par un mot de passe. Chaque
usager doit demeurer responsable d’assurer la confidentialité de
ce mot de passe, la communication de celui-ci étant réservée aux
supérieurs administratifs pour fins de contrôle, d’entretien ou de
mise à jour et d’urgence. L’employeur peut même prévoir que
chaque employé doit modifier périodiquement son mot de passe;
14. Les politiques et directives devront indiquer que l’employeur
aura le droit, mais non le devoir, de contrôler et de surveiller tout
aspect de l’utilisation des outils informatiques selon les besoins
de l’entreprise. Évidemment, en attente de décisions des tribunaux sur le droit d’un employeur de procéder à une surveillance
constante de l’utilisation des outils technologiques, l’employeur
devrait songer à opérer cette surveillance de façon intermittente
et l’opérer envers tous les employés de façon uniforme ou n’entreprendre celle-ci que lorsqu’il a des motifs raisonnables de croire à
une utilisation fautive de l’employé visé. L’employeur devrait
cependant spécifier expressément qu’il se réserve le droit d’augmenter la surveillance de l’utilisation des outils technologiques
selon les circonstances et les besoins. D’ailleurs, l’employeur éviterait sans doute plusieurs contestations s’il mentionnait expressément que l’existence de motifs raisonnables le justifierait de
procéder à augmenter la surveillance à l’égard de personnes en
particulier, voire de maintenir une surveillance constante sur
15. L’employeur devrait indiquer les personnes (ou catégories de
personnes) qui sont en charge du contrôle et de la surveillance des
outils informatiques. Les politiques et directives préciseraient
alors que ces personnes sont tenues à des obligations de confidentialité à l’égard des renseignements obtenus dans le cadre de
l’exécution de leurs fonctions de contrôle et de surveillance des
outils informatiques. De même, elles devraient indiquer les dispositions prises pour maintenir la confidentialité des documents
ou renseignements obtenus dans le cadre du contrôle et de la surveillance de l’utilisation des outils informatiques. Par exemple,
des enregistrements, de la preuve écrite ou des dossiers obtenus à
partir de l’ordinateur d’un employé visé par une surveillance
devraient être conservés dans un endroit sécuritaire avec accès
limité à un nombre restreint de personnes. De plus, un calendrier
précis pour la destruction des informations colligées et une
méthode sécuritaire de destruction devraient être établis. Cela
est d’autant plus vrai si des renseignements personnels sont
impliqués. L’entreprise s’assurera alors de respecter les dispositions des lois (provinciales et bientôt fédérale) visant la protection des renseignements personnels qu’elle recueille, conserve,
utilise ou communique dans le cadre du contrôle et de la surveillance des outils informatiques;
16. Il est de loin préférable que les tiers qui communiquent avec les
employés de l’entreprise soient eux aussi avisés que plus d’une
personne peut avoir accès aux messages laissés dans les boîtes
vocales ou dans le courriel, surtout si des renseignements personnels peuvent y être conservés et qu’ils pourraient être contrôlés et
surveillés par l’employeur. Mes Jean Yoon et Marie-Hélène Constantin sont d’avis qu’un simple avis de «laisser un message non
confidentiel» serait suffisant59. Nous ajouterions d’indiquer que
l’entreprise procède au contrôle et à la surveillance des communications effectuées sur son réseau et ce, selon le cas, à des fins de
sécurité, de vérifications d’affaires ou de formation.
Les éléments énumérés ci-haut ne peuvent être exhaustifs. Il
importera sans doute de suivre les développements jurisprudentiels
en la matière afin de les compléter et de les mettre à jour. Mais d’une
façon générale, il importe de retenir que les employés de l’entreprise
devraient recevoir les avis appropriés de façon à ce qu’ils comprennent clairement ce qui sera contrôlé et surveillé par l’entreprise, les
circonstances qui amèneront ce contrôle et cette surveillance ainsi
que ce qu’il adviendra de l’information découlant des contrôle et surveillance effectués de même que les sanctions qu’ils peuvent encourir
s’ils ne respectent pas les politiques et directives de l’entreprise en la
matière60.
En définitive, il importe qu’un employeur ne crée pas lui-même
chez ses employés une attente raisonnable de protection de la vie
privée dans le milieu de travail. L’adoption d’une politique et de directives claires dans l’utilisation d’Internet et du courriel aura d’abord et
avant tout pour effet de minimiser, autant que faire se peut, cette
«sphère de protection de la vie privée».
59. J. YOON et M.-H. CONSTANTIN, Les outils technologiques et leur impact sur le
droit du travail, précité, note 38, à la page 29.
60. Pour un portrait plus global des éléments fondamentaux à toute politique et
directive en matière de contrôle et de surveillance des outils électroniques d’une
entreprise, le lecteur pourra consulter Karen L. CASSER, The Internet and
Business: A Lawyer’s Guide to the Emerging Legal Issues, déjà cité, note 3, au
chapitre 6 intitulé «Employers, Employees, E-mail and The Internet»; M.S.
DICHTER et M.S. BURKHARDT, Electronic Interaction in the Workplace:
Monitoring, Retrieving and Storing Employee Communications in the Internet
Age, Morgan Lewis & Vockius, L.L.P. 1996, p. 23 à 26; The Law Society of New
South Wales, Law Society Online, et Guideline to Assist Legal Practices to Construct a Policy on the Use and Governance of Electronic Mail and Worldwide Web
Access, Law Society Online et J. YOON et M.-H. CONSTANTIN, Les outils technologiques et leur impact sur le droit du travail, précité, note 38, p. 28 à 30.
BONNEVILLE Compétences Clés – parcours 1 GRETA ARVE
THONON LES BAINS Compétences Clés – parcours 2 GRETA LAC
Expertise libre <150 salariés