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Timestamp: 2019-09-17 02:20:52+00:00
Document Index: 61941434

Matched Legal Cases: ['art. 4', 'art. 1', 'art. 2', 'art. 3', 'art. 15', 'art. 6', 'art. 7', 'art. 4']

Les accords séparés de Londres et le traité turco-russe de Moscou ﻿
Les accords séparés de Londres et le traité turco-russe de Moscou
L’ESPOIR d’arriver au prompt établissement d’une paix générale dans le Proche-Orient ayant été déçu, le gouvernement français estima nécessaire de conclure un accord spécial avec le gouvernement d’Angora. Cet accord fut signé, à Londres, le 9 mars 1921, par M. Aristide Briand et Békir Sami bey.
Au point de vue territorial, la France, mandataire en Syrie, consentait, par cet accord, à une réduction considérable des limites de ce pays fixées par le traité de Sèvres[284]. Elle abandonnait, en effet, à la Turquie toute la vallée inférieure du Djihoun et tout le fond du golf d’Alexandrette et les territoires se trouvant au Nord du chemin de fer de Bagdad, depuis Tchoban-Bey jusqu’à Nissibin. En d’autres termes, la Turquie récupérait toute la Cilicie avec les débouchés donnant accès à la Syrie et la majeure partie des « Confins militaires » créés au Nord du gouvernement d’Alep, avec les villes de Aïntab, de Biridjik, d’Ourfa, de Mardin, etc. : ces Confins, qui d’après la paix de Sèvres avaient une superficie de 48.200 kilomètres carrés peuplés de 800.000 habitants en chiffres ronds, étaient réduits par l’accord de Londres à 26.000 kilomètres peuplés de 25.000 âmes[285].
Les avantages que la France retirait de l’accord de Londres étaient d’ordre économique. En effet, le paragraphe G de l’accord stipulait une « collaboration économique franco-turque, avec droit de priorité pour les concessions à accorder en vue de la mise en valeur et du développement économique de la Cilicie, des régions évacuées par les troupes françaises, ainsi que des vilayets de Mamuret-el-Aziz, Diarbékir et Sivas, dans la mesure où cela ne serait pas effectué directement par le gouvernement ottoman ou les ressortissants ottomans à l’aide de capitaux nationaux ». Ce paragraphe stipulait également la « concession à un groupe français des mines d’Argana-Maden » et « l’association la plus large possible des capitaux ottomans et français (pouvant aller jusqu’à 50% du capital ottoman) ». Le paragraphe K enregistrait en même temps le « transfert à un groupe français de la section du chemin de fer de Bagdad entre les Portes de Cilicie et la frontière de Syrie ».
À ces dispositions politiques et économiques, l’accord de Londres joignait des dispositions ayant pour but de sauvegarder les intérêts des populations après le départ des troupes françaises (art. D)[286]. L’accord mentionnait en outre : le « désarmement des populations et des bandes armées d’accord entre les commandements français et turc » (art. B) ; la « constitution de forces de police (en utilisant la gendarmerie déjà formée) sous le commandement turc, assisté d’officiers français mis à la disposition du gouvernement turc » (art. C) ; une « amnistie politique entière et le maintien en fonctions du personnel administratif cilicien » (art. E) ; enfin « l’engagement de protéger les minorités ethniques, de leur garantir l’égalité absolue des droits à tous égards et de tenir compte, dans une mesure équitable, de la quotité des populations pour l’établissement, dans les régions à population mixte, d’un équilibre pour la constitution de la gendarmerie et de l’administration municipale » (art. F). Ces dernières dispositions trouvaient une contre-partie en faveur des populations turques dans la région d’Alexandrette, dans le paragraphe I : « Le gouvernement français instituera un régime administratif spécial pour la région d’Alexandrette, où les populations ont un caractère mixte, et s’engage à donner aux habitants de race turque toutes les facilités pour le développement de leur culture et l’emploi de la langue turque qui aura le caractère officiel, au même titre que les langues arabe et française ».
Les buts que poursuit le gouvernement français en concluant l’accord de Londres ont été exposés avec force et précision par le Président du Conseil français, M. Aristide Briand, aux séances de la Chambre des députés et du Sénat français, les 11 et 12 juillet 1921[287]. Les déclarations de M. Briand peuvent être résumées comme suit :
Les droits de la France dans le Proche-Orient fixés par les accords de 1916 ont été réduits par le jeu des négociations de paix. Il a été entendu, à la suite du traité de Sèvres, que la France ne resterait pas en Cilicie. Mais elle conservait son mandat en Syrie et elle était obligée de jouer son rôle civilisateur dans ce pays en collaboration étroite avec la Turquie, sa voisine. En restant avec la Turquie en état d’hostilité latente, la France serait dans l’obligation d’avoir constamment des troupes sur les confins de la Syrie et de la Cilicie, obligation qui pèserait lourdement sur son budget. Au contraire, la question de la Cilicie une fois réglée, le problème syrien n’existait plus.
D’ailleurs, il a apparu dès le premier moment que le traité de Sèvres dans son ensemble, « heurtait trop violemment les traditions françaises, qu’il était trop violemment en contradiction avec nos intérêts, et du moment, et de l’avenir, et que c’était une nécessité de le remettre à l’étude et de le modifier ». Dès la première heure, M. Briand avait « dit à ses alliés que jamais, à cause des traditions de la politique française en Orient, il n’obtiendrait du Parlement français la ratification du traité de Sèvres tel qu’il était, sans en envisager la modification ».
« La France, déclarait M. Briand, est une puissance musulmane ». Elle doit reprendre sa vieille politique traditionnelle vis-à-vis de la Turquie qui se reconstituera fatalement. Les Nationalistes turcs « sont des hommes qui ont été peut-être par l’excès de certaines parties du traité de Sèvres, jetés dans le Nationalisme par une sorte d’explosion ». Ils « ont des préoccupations dont les unes sont peut-être excessives, mais dont les autres sont respectables et doivent, en effet, être respectées, car elles dérivent d’un sentiment très juste de la souveraineté nationale de leur patrie ».
En outre, il n’y pas de problème particulier en Syrie, « il y a des problèmes d’ensemble qui, s’ils ne sont pas résolus, ne permettront pas d’établir la paix définitive »… « Ayant peut-être d’autres efforts à faire sur d’autres points qui intéressent plus essentiellement la France, il est nécessaire, c’est notre devoir, de réduire au minimum nos charges militaires dans les pays lointains ».
Si la France, jusqu’ici, n’a pas évacué la Cilicie, c’est qu’elle avait pris, à la suite du traité de Sèvres, « l’engagement d’y rester avec ses troupes tant que n’aurait pas été assurée la protection des personnes et des biens des minorités ». « C’est un engagement d’honneur que nous avons pris, c’est un engagement réel, du reste, sous notre signature, vis-à-vis de toutes les Puissances alliées » …
« Voilà le rôle ingrat que la France a accepté ; mais enfin elle l’a accepté, elle a mis sa signature devant le monde, et ce serait pour elle une chose atroce que, une fois partie de la Cilicie, son départ soit suivi d’excès sur les personnes ou sur les biens ».
Cependant, la France ne pouvait pas rester indéfiniment dans un état d’hostilités prolongeant celui de la grande guerre et continuer à consommer des sacrifices en vies humaines et en argent. L’effort pour obtenir, dans le Proche-Orient une paix générale, ayant échoué, M. Briand expliqua aux alliés de la France la nécessité pour elle de « régler une situation qui lui devenait intolérable » et de faire un accord particulier avec les Nationalistes turcs qui « au point de vue militaire tiennent la clef de la situation » et qui maintiennent la France en Cilicie dans l’état de guerre. Cet accord devait avoir comme objet la libération immédiate des prisonniers français et l’évacuation de la Cilicie, après que des garanties seraient prises, en commun avec les Turcs, suffisantes pour assurer la protection des minorités.
Ainsi donc, en signant l’accord de Londres avec les Kémalistes, le Président du Conseil français poursuivait les buts suivants : la conclusion immédiate de la paix mettant fin à l’effusion du sang français et à une situation militaire en Cilicie devenue intolérable ; la possibilité pour la France d’exercer son mandat en Syrie dans les conditions de bon voisinage avec la Turquie, sans être obligée à de lourds sacrifices pour le maintien d’une grande armée d’occupation ; la reprise des traditions séculaires de la politique française en Orient, basées sur l’amitié avec la Turquie ; la concentration de toutes les forces disponibles de la France dans l’Occident ; enfin, la garantie des droits des minorités que la France s’était obligée d’assurer avant l’évacuation.
La France ne fut pas la seule à conclure à Londres un accord particulier avec les délégués d’Angora. L’Italie, elle aussi, s’engagea dans cette voie. L’accord signé à Londres, le 12 mars 1921, entre le Comte Sforza et Békir Sami Bey, établit une collaboration économique italo-turque, avec droit de priorité pour les concessions d’ordre économique à accorder par l’État turc dans certaines parties de l’Anatolie méridionale. De son côté, le gouvernement royal d’Italie s’engagea « à appuyer efficacement auprès de ses alliés toutes les demandes de la Délégation turque relatives au traité de paix, spécialement la restitution à la Turquie de la Thrace et de Smyrne » (art. 4). L’accord ne devait cependant entrer en vigueur qu’en vertu d’une convention définitive qui serait stipulée « immédiatement après la conclusion d’une paix assurant à la Turquie une existence viable et indépendante et acceptée par elle »[288].
En commentant, à la séance du 19 mars 1921 de la Chambre des députés italienne, l’accord qu’il avait conclu avec Békir Sami Bey, le Compte Sforza expliqua qu’il avait recherché une entente directe avec la Turquie au sujet de l’action économique qu’en vertu de l’action tripartite l’Italie était appelée à développer dans la partie méridionale de l’Anatolie et dans le bassin d’Héraclée. Il était dans l’intention du gouvernement italien, dit le Comte Sforza, que cette action se développât sur une base de parfaite coopération entre l’Italie et la Turquie et que fussent éliminés tous les inconvénients d’ordre politique qui pourraient entraver l’activité économique et financière italienne. « Une vaste zone en Asie Mineure est dorénavant ouverte à notre activité économique spéciale, en accord cordial avec le gouvernement turc qui s’est rendu pleinement compte de la loyauté des intentions de l’Italie, laquelle ne désire rien autant dans l’Orient que de voir une Turquie prospère, politiquement forte, maîtresse incontestée dans sa maison »[289].
Mais, tandis que la France et l’Italie signaient, à l’issue de la Conférence de Londres, des accords séparés avec la Turquie d’Angora, la Grande-Bretagne concluait, le 16 mars 1921, un accord avec l’amie de cette dernière : la Russie des Soviets. Cet accord était, il est vrai, une convention de commerce (trade agreement), mais il avait aussi une grande portée politique, car il était expressément subordonné à la condition de la cessation de toute action ou propagande hostile d’une des parties contre l’autre. « Chacune des parties, dit le préambule de l’accord, s’interdira toute action ou entreprise hostile à l’égard de l’autre et de mener, en dehors de ses frontières, directement ou indirectement, aucune propagande officielle contre les institutions de l’Empire britannique ou la République soviétique russe respectivement. Plus particulièrement le gouvernement soviétique russe s’interdira toute espèce de tentative, par des actions militaires, diplomatiques ou autres, ou par voie de propagande, destinée à encourager aucun peuple d’Asie dans une action hostile, quelle qu’elle soit, dirigée contre les intérêts britanniques ou contre l’Empire britannique, spécialement dans l’Inde et dans l’État indépendant d’Afghanistan, Le gouvernement britannique prend un engagement particulier semblable vis-à-vis du gouvernement russe des Soviets en ce qui concerne les pays qui ont fait partie de l’ancien Empire russe et qui sont devenus aujourd’hui indépendants »[290]. En outre, simultanément avec la signature de cet accord, sir Robert Horne présenta à M. Krassine une lettre où il passait en revue toute l’action de propagande révolutionnaire que les Soviets dirigeaient du Turkestan et de l’Afghanistan contre l’Empire des Indes et soulignait avec emphase que la cessation de cette activité de la Russie rouge était un corollaire nécessaire de la convention[291].
En signant ainsi, à Londres, des accords séparés avec la Turquie, la France aussi bien que l’Italie s’étaient montrées animées des dispositions les plus conciliantes envers la puissance ennemie qui avait retardé l’heure de leur victoire sur l’Allemagne, et toutes les deux, mais surtout la France, consentaient, dans l’intérêt d’une paix stable en Orient, à d’importants sacrifices politiques. De son côté, l’Angleterre pensait bien consolider cette paix par une entrée en contact direct avec les Soviets. Malheureusement, les Alliés durent bientôt se convaincre que Turcs et Bolcheviks étaient également incapables de mesurer à leur juste valeur ces dispositions pacifiques et qu’ils ne considéraient les accords de Londres que comme des succès dus à la faiblesse des Alliés ainsi qu’à la crainte salutaire inspirée par le spectacle de leur union. Et, très naturellement, un pareil état d’âme devait amener Angora et Moscou à resserrer encore leurs liens, dans l’espoir d’arracher aux Alliés de nouvelles concessions.
À vrai dire, ni les Kémalistes, ni les Soviets n’avaient point attendu les résultats de la Conférence de Londres pour se rapprocher davantage[292]. De part et d’autre, on avait préludé à ce rapprochement par la conclusion, à Moscou même, de deux traités significatifs avec l’Afghanistan.En effet, à la date du 28 février 1921, la Russie rouge signait un traité avec ce pays assurant à l’Afghanistan l’aide russe, financière et autre, stipulant la création de consulats et affirmant le principe de la liberté des nations de l’Orient[293]. Un traité entre la Turquie et l’Afghanistan fut encore signé, également à Moscou, le 1er mars suivant[294]. Ce traité proclama, lui aussi, le principe de l’indépendance de tous les peuples de l’Orient et stipula une assistance mutuelle contre la politique d’invasion et d’exploitation des puissances impérialistes ; plus nettement que dans le traité avec la Russie, l’Afghanistan recevait la promesse de l’aide militaire de la Turquie et de l’envoi d’instructeurs turcs ; enfin, par un article significatif, l’Afghanistan reconnaissait la Turquie comme « guide de l’Islam ».
Les traités de la Turquie d’Angora et de la Russie des Soviets avec l’Afghanistan, si clairement dirigés contre l’impérialisme des puissances occidentales, reçurent bientôt leur complément naturel. Pendant que Békir Sami Bey se rendait à Londres, Youssef Kémal Bey partait pour Moscou. Et, par une curieuse coïncidence, le 16 mars 1921, c’est-à-dire le jour même où sir Robert Horne et M. Krassine échangeaient leurs signatures à Londres, et quelques jours seulement après la conclusion des accords séparés Briand-Békir Sami et Sforza-Békir Sami M. Tchitchérinr et Youssef Kémal Bey apposaient leurs sceaux sur un nouveau traité qui est le fameux traité russo-turc de Moscou.
Dans le préambule de ce traité, les Parties contractantes, partant du principe de la fraternité entre les peuples et de leur droit de disposer librement de leur sort, basent la conclusion de leur accord d’amitié et de fraternité sur leur solidarité dans la lutte entreprise contre l’Impérialisme, sur le fait que les difficultés de l’une aggravent la situation de l’autre, et sur le désir de voir régner toujours entre elles des rapports cordiaux et des relations constantes d’amitié fondées sur les intérêts réciproques des deux pays.
Les dispositions principales du traité qui nous intéressent ici sont les suivantes :
Chacune des deux parties accepte comme principe de ne reconnaître aucun traité ou autre acte international qu’on voudrait imposer à l’autre ; le gouvernement des Soviets s’engage spécialement à ne reconnaître aucun acte international concernant la Turquie qui ne soit pas reconnu par le gouvernement national de Turquie représenté actuellement par sa Grande Assemblée nationale.
Sous la dénomination de Turquie on entend les territoires compris dans le Pacte national élaboré le 28 janvier 1920 par la Chambre des députés ottomans à Constantinople (art. 1). Par conséquent, la frontière Nord-Est de la Turquie, tracée par le dernier paragraphe de l’article 1er du traité, englobe Ardahan et Kars dans le territoire ottoman.
La ville et le port de Batoum sont cédés par la Turquie à la Géorgie à titre de territoire autonome (art. 2) et, d’autre part, le territoire de Nakhitchevan est placé sous le protectorat de l’Azerbeïdjan (art. 3).
La Russie s’engage à faire des démarches auprès des Républiques transcaucasiennes pour leur faire accepter les clauses du traité les concernant (art. 15).
Les deux parties reconnaissent que tous les traités conclus jusqu’à présent entre les deux pays ne correspondent pas à leurs intérêts réciproques, et en conséquence se déclarent d’accord pour considérer ces traités comme non existants et abrogés. Le gouvernement de la République des Soviets, notamment, considère la Turquie comme libre envers lui de toutes obligations pécuniaires ou autres basées sur les actes internationaux passés antérieurement entre la Turquie et le gouvernement du Tsar (art. 6). De même la Russie consent à l’abrogation du régime capitulaire (art. 7).
Les deux parties contractantes constatent la parenté qui existe entre les mouvements nationaux et libérateurs des peuples d’Orient et la lutte des travailleurs de Russie pour un nouvel ordre social, et affirment formellement le droit de ces peuples à la liberté et à l’indépendance ainsi que celui à se gouverner par le gouvernement de leur choix (art. 4).[295].
Un traité comme celui de Moscou, dont l’esprit concordait aussi peu que possible avec celui de l’accord anglo-russe du même jour et qui, au contraire, proclamait la solidarité russo-turque dans la lutte commune contre l’Impérialisme, devait évidemment encore surexciter le chauvinisme des dirigeants d’Angora, sûrs maintenant d’un appui plus efficace des maîtres de Moscou. Aussi une campagne haineuse s’engagea-t-elle immédiatement dans les milieux du Parlement et dans la presse kémaliste contre les accords conclus à Londres par Békir Sami Bey[296]. Ces dispositions chauvines furent encore naturellement accrues par l’échec, qui avait suivi la fin de la Conférence de Londres, de l’offensive grecque qui, après un succès initial, s’était terminée, dès le 8 Avril, par un repli des Hellènes sur leurs positions de départ. Bientôt Békir Sami Bey dut donner sa démission, et, le 19 mai, un nouveau Cabinet fut constitué, dans lequel le ministère des affaires étrangères fut confié au négociateur du traité de Moscou, Youssef Kémal Bey.
Dans ces conditions, le Parlement d’Angora, enhardi par la situation générale toujours plus favorable à la Turquie, crut pouvoir s’abstenir de ratifier les accords de Londres[297], et le gouvernement kémaliste présenta au gouvernement français des contre-propositions. Ces contre-propositions exigeaient, entre autres choses, l’évacuation de la Cilicie par les Français avant la conclusion de l’armistice, des rectifications à la frontière turco-syrienne au profit de la Turquie, ainsi qu’une transformation des clauses économiques prévues par l’accord de Londres. D’autre part, le gouvernement d’Angora refusait d’accorder les garanties nécessaires de sécurité aux populations des régions évacuées[298]. Le gouvernement français n’accepta point ces contre-propositions.
L’accord italo-turc n’était pas, d’autre part, ratifié davantage par la Grande Assemblée que l’accord turco-français.
Ainsi, le mouvement franco-italien pour la révision du traité de Sèvres avait abouti, non seulement à l’échec de la Conférence de Londres, mais encore au rejet, par les Turcs d’Angora, des deux tentatives de paix séparées de la France et de l’Italie.
Qu’était devenue dans tout cela la question de l’Arménie ?
À l’Arménie la Conférence de Londres avait révélé l’abandon, par les Alliés, du principe de son érection en État indépendant composé de territoires russes et turcs. L’accord séparé franco-turc n’avait contenu qu’un engagement de protéger les minorités ethniques et n’avait fait aucune mention spéciale de l’Arménie. Quant à l’accord italo-turc, il n’avait même pas touché aux minorités, et, loin de revendiquer l’indépendance arménienne, il avait assuré l’appui efficace du gouvernement italien à « toutes les demandes de la Délégation turque relatives au traité de paix, spécialement la restitution à la Turquie de la Thrace et de Smyrne ». L’accord russo-turc de Moscou s’occupa bien par contre de l’Arménie, mais ce fut pour consacrer la reprise par la Turquie des territoires de Kars et d’Ardahan, perdus par elle lors de la guerre russo-turque de 1877-1878. C’était, en résumé, l’Arménie qui payait tous les efforts stériles qu’avaient tentés les Puissances alliées pour aboutir à une paix de conciliation avec la Turquie.
Un accord séparé entre la France et la Turquie devait cependant avoir lieu quelques mois plus tard, le 20 octobre 1921.
Jusqu’à cette date, la lutte armée entre Grecs et Turcs n’avait donné aucun résultat positif. Comme nous l’avons déjà mentionné, l’offensive grecque de mars s’était, après un succès initial, terminée par un repli. Et, à la suite de cet échec, les Puissances proposèrent leur médiation au gouvernement hellène, mais cette offre fut rejetée[299]. Alors, le 10 juillet, une nouvelle offensive hellène commença : tout d’abord également couronnée de succès, elle fut, aux derniers jours d’août, arrêtée par les Turcs sur les bords du Sakaria. Cette fois-ci, toutefois, les Grecs conservaient de fortes positions sur la ligne ferrée Eski-Chehir-Afioun-Karahissar. Si les Hellènes n’avaient pas atteint l’objectif de leur offensive, qui était Angora, les Turcs n’avaient donc pas, d’autre part, réussi à les rejeter vers la mer. Ainsi, les deux adversaires demeuraient face à face, sans vouloir ni l’un ni l’autre consentir à une paix de compromis : les Grecs continuant à invoquer la paix de Sèvres, et les Turcs se basant sur le Pacte national pour réclamer la souveraineté sur Smyrne et la Thrace.
Quelle était la situation politique générale des trois Puissances alliées dans le Proche-Orient pendant la période qui préluda à l’accord franco-turc d’Angora ?
La Grande-Bretagne maintenait sa politique consistant à ne faire aucune nouvelle concession dans la question turque aux Musulmans de l’Inde. M. Lloyd George qui, après la Conférence de Londres, avait reçu une délégation du Comité pour la défense du Califat, refusa d’accéder à ses demandes, notamment en ce qui concerne la Thrace et la Palestine[300]. Aux Indes, cependant, le rapprochement entre Musulmans et Hindous s’accentuait, les premiers semblant plus enclins à la violence, mais adhérant pour le moment au mouvement de non-coopération de Gandhi[301]. La diplomatie du nouveau vice-Roi, lord Reading, amena, il est vrai, pour quelque temps, un apaisement. Mais bientôt éclata un fort mouvement révolutionnaire parmi les Moplahs musulmans dans le Malabar, et lord Reading dut faire procéder à l’arrestation des frères Ali, chefs musulmans du mouvement de non-coopération[302]. Le gouvernement anglais restait donc toujours, aux,Indes, aux prises avec de graves difficultés.
Pendant ce temps, en Mésopotamie, pays placé sous son mandat par la Conférence de San Remo, le gouvernement anglais suivait une politique excessivement souple vis-à-vis du nationalisme arabe, politique que lui dictaient, d’ailleurs, en dehors de sa sagesse coutumière, le mouvement croissant de l’opinion publique britannique contre une occupation permanente de la Mésopotamie et les charges qu’elle impliquait, ainsi que l’expérience acquise au cours de la révolte de 1920. Déjà, en juin 1920, le Haut-Commissaire en Mésopotamie, sir Percy Cox, avait annoncé l’établissement ultérieur d’un gouvernement arabe. Le 14 juin 1921, M. Winston Churchill déclara à la Chambre des- communes que l’Angleterre, fidèle aux promesses faites aux Arabes pendant la guerre, s’appliquerait à constituer autour de Bagdad un Ltat arabe, ami de l’Angleterre et de ses alliés, capable de faire revivre l’antique culture et l’ancienne gloire de la race. Le ministre ajouta que seule la candidature d’un Prince de la maison du Chérif de la Mecque, le Roi Hussein, pourrait donner satisfaction aux Nationalistes arabes. Peu après, l’Emir Faïçal fut effectivement élu par la voie d’un plébiscite, organisé parmi les cheikhs et notables de la Mésopotamie, à la majorité de 96% des votants, et cette élection fut confirmée par le Conseil supérieur de l’Irak. Le 23 août 1921, le Haut-Commissaire britannique, sir Percy Cox lut, en grande cérémonie, une proclamation constatant le résultat de l’élection et déclarant Faïçal Roi de l’Irak, reconnu par la Grande-Bretagne. Le Haut-Commissaire remit ensuite au nouveau Roi un Message du Roi George V annonçant la conclusion imminente d’un traité d’alliance entre l’Angleterre et l’Irak[303].
En Palestine, autre pays confié au mandat de la Grande-Bretagne, le gouvernement anglais, lié par la déclaration Balfour relative au Foyer national juif, incorporée au traité de Sèvres, ne pouvait donner une entière satisfaction aux aspirations des Arabes qui formaient la majorité dans le pays. Il installa cependant le second fils du Roi Hussein, l’Emir Abdullah, dans une région voisine : la Transjordanie[304].
Quant au gouvernement italien, il donna pendant cette période à la Turquie d’Angora un nouveau signe de ses bonnes dispositions, en évacuant Adalia. C’est ce qu’il fit au mois de juin 1921[305].
Restait la France. Pour donner satisfaction aux particularismes locaux, le gouvernement français avait, dès le mois de septembre 1920, dans la zone de son mandat syrien, constitué quatre États autonomes (État du Grand Liban, État de Damas, État d’Alep, Territoire des Aloui-tes) ; il s’appliqua ensuite à les doter peu à peu d’institutions représentatives et à établir entre trois d’entre eux une Fédération syrienne avec laquelle le Liban devait former une association économique[306]. Ainsi, la France envisageait son rôle de puissance mandataire en Syrie et dans le Liban comme celui d’un guide chargé de préparer par étapes l’indépendance de ces pays. Cette politique prudente entièrement conforme à l’article 22 du Pacte de la Société des Nations, provoquait cependant le mécontentement des adhérents du Panarabisme, déjà installé, en Mésopotamie, dans la personne du Roi Faïçal, et qui d’ailleurs reprochaient à l’Angleterre elle-même son attitude en Palestine. Des organisations syriennes et palestiniennes se réunirent en Congrès à Genève du 25 août au 21 septembre 1921, et cette réunion vota des résolutions en faveur de la reconnaissance de l’indépendance de la Syrie, du Liban et de la Palestine et de la cessation des mandats[307]. Cette agitation créait une situation propice aux intrigues des Kémalistes en Syrie. Ces intrigues ne manquèrent pas effectivement de s’y produire.
V. l’intéressant article de M. Henri Froidevaux, La France et la grande Assemblée nationale d’Angora, dans l’Asie française, de mai 1921, n° 192, p. 180-183. Le texte de l’accord de Londres a été publié dans le n° 196 de la même Revue, novembre 1921, p. 416.
Paragraphe L de l’accord de Londres :
« La frontière entre la Turquie et la Syrie partira d’un point à choisir sur le golfe d’Alexandrette, immédiatement au Sud de la localité de Payas et se dirigeant sensiblement en ligne droite vers Meidan Ekbès (la station de chemin de fer et la localité restant à la Syrie). De là, la frontière s’infléchira vers le Sud-Est, de manière à laisser à la Syrie la localité de Marsova et à la Turquie celle de Karnaba, ainsi que la ville de Killis. De là, la frontière rejoindra la voie ferrée à la station de Choban Bey. Ensuite, la frontière suivra la voie ferrée de Bagdad, dont la plate-forme restera en territoire ottoman jusqu’à Nouseibine. Puis, la frontière rejoindra le coude du Tigre au Nord d’Aszekh et suivra le Tigre jusqu’à Djeziret-ibn-Omar. La ligne des douanes turques sera installée au Nord de la voie et la ligne des douanes françaises au Sud ».
Art. D : « D’accord entre les commandements français et turc : Evacuation dans un délai d’un mois (après la cessation des hostilités) des territoires occupés par les troupes combattantes, au Nord des frontières du traité de Sèvres. Les troupes turques se retireront les premières et occuperont, huit jours après l’évacuation, les localités évacuées par les troupes françaises ».
« Des dispositions transitoires seront prises, en ce qui concerne l’évacuation des territoires attribués à la Syrie par le traité de Sèvres et réincorporés à l’État turc par le présent accord, en raison de leur caractère ethnique ».
« En raison de l’état de guerre prolongé et des troubles profonds qui en sont résultés, les troupes françaises se retireront progressivement dans des conditions déterminées par les autorités françaises et turques réunies en Commission, sur les bases générales suivantes : pacification effective, garantie de la sécurité des communications par voie ferrée entre l’Euphrate et le golfe d’Alexandrette, y compris le rétablissement des ouvrages d’art de l’Amanus et du pont de Djerablous, droit de suite militaire éventuel en cas d’attentats par des bandes, punition des coupables du guet-apena d’Ourfa ».
Vu la grande importance qu’à, pour l’histoire arménienne, la précision authentique de la politique orientale française à cet époque, nous croyons indispensable de présenter des extraits plus détaillés des déclarations de M, Aristide Briand, Président du Conseil, se référant à l’accord de Londres faites, le 11 juillet 1921, devant la Chambre française :
« Vous savez très bien que le traité de 1916 consacrait des droits très étendus de la France sur toutes ces régions (Très bien ! Très bien !). C’était l’idéal vers lequel nous avions tendu l’effort français. Depuis il y a eu d’autres accords, et la question s’est posée de savoir comment nous tiendrions la Syrie dans ses plus vastes frontières. Puis, à un moment donné aussi, s’est posé le problème de la politique traditionnelle de la France dans tout l’Orient, le proche et le loin tain Orient : comment serait modifié le traité de Sèvres et comment pourrions-nous arriver n établir en Europe et en Orient la paix définitive.
« Il n’y a pas de problème particulier, dans les graves difficultés que nous rencontrons. Il n’y a pas à proprement parler un problème de Syrie, vous avez eu raison do le dire tout à l’heure. Il y a des problèmes d’ensemble qui, s’ils ne sont pas résolus, ne nous permettront pas d’établir la paix définitive.
« Le gouvernement est obligé de tenir compte de toutes les conditions du problème extérieur et quand la Chambre et le Sénat, par toutes les manifestations, montrent le désir, la volonté que la France fasse la paix avec la Turquie, il faut que le gouvernement en emploie les moyens. Quand il négocie, soyez sûrs qu’il ne néglige pas ce qui vous a préoccupés. Soyez certains que, dans les négociations actuelles, la question des points d’eau, celle de la sécurité d’Alexandrette, que pourrait rendre préciaire une frontière trop rapprochée, seront soulevées de même que la question de la sécurité des minorités, dans leurs personnes et dans leurs biens, dans la région de Cilicie, région que nous ne pouvons pas évacuer, sans en avoir assuré la pacification. C’est un engagement d’honneur que nous avons pris, c’est un engagement réel, du reste, sous notre signature, vis-à-vis de toutes les Puissances alliées. Voilà comment le problème se pose pour le gouvernement. (Très bien ! Très bien !)…
« A la suite du traité de Sèvres, il fut entendu que la France ne restait pas en Cilicie, qu’elle devrait l’évacuer, mais qu’elle prenait vis-à-vis des Alliés l’engagement d’y rester avec des troupes tant que n’aurait pas été assurée la protection des personnes et des biens des minorités. » (Très bien ! Très bien !)
« Nous voilà donc, Messieurs, maintenus dans un état d’hostilités prolongeant celles si longues et si douloureuses de la Grande Guerre, sur un territoire qui ne nous était pas destiné, que nous devrons évacuer ; et je comprends très bien que l’opinion publique ait quelque peu résisté à une semblable obligation, pesant si lourdement sur le budget de la France, sans parler des sentiments que pouvaient faire naître dans la population française d’incessantes hostilités, provoquant des conflits sanglants et des pertes trop cruelles. » (Applaudissements.)
« Le Parlement a fait connaître nettement son sentiment. Dès la première heure, il a manifesté son opposition à la ratification du du traité de Sèvres. Il est apparu dès le premier moment, et je l’ai dit hautement à nos alliés, qu’il ne fallait pas compter sur le Parlement français, pour ratifier le traité de Sèvres tel qu’il était (Applaudissements), qu’il heurtait trop violemment les traditions françaises, qu’il était trop violemment en contradiction avec nos intérêts, et du moment, et de l’avenir, et que c’était une nécessité de le remettre à l’étude et de le modifier. Ces sentiments à peine exprimés, je me suis efforcé, dès la première Conférence à laquelle j’ai assisté aussitôt après la constitution de mon gouvernement, c’est-à-dire dès la Conférence de Paris, de faire comprendre à nos alliés qu’il fallait tenter, dans l’intérêt de la paix, d’appeler à une médiation les Grecs et les Turcs, et quand je parlais des Turcs, tout naturellement il ne pouvait pas être question seulement du milieu officiel, mais aussi de ces Nationalistes turcs, qui, au point de vue militaire, tiennent la clef de la situation et qui, en ce qui nous concerne, nous maintenaient en Cilicie dans l’état de guerre. Vous savez ce qui est arrivé à Paris, à Londres comment il n’a pas été possible de faire accepter par les belligérants la médiation interalliée…
« Dès Londres, j’avais prévenu nos alliés que la question avait le caractère d’une question générale, en ce qu’elle concernait eux et nous, et qu’elle était particulière en ce qui nous concernait nous, Français.
« Je m’explique. Nous nous efforcerons, de tous nos moyens, d’aboutir, en commun avec nos alliés britanniques, à une paix d’ensemble : c’était évidemment là le point le plus important. Mais, si notre effort malheureusement ne réussissait pas, nous ne pouvions pas, nous, Français, continuer à nous trouver dans cette situation d’entretenir près de 100.000 hommes dans un pays que nous sommes prêts à quitter (Applaudissements), que nous ne garderons pas. Nous ne pourrions accepter que fussent consommés tant de sacrifices en vies humaines et en argent. Aussi étais-je bien décidé à profiter de la présence à Londres des représentants des Nationalistes turcs pour essayer de régler avec eux nos affaires.
« Comment ? D’abord libération immédiate de nos prisonniers. (Très bien ! Très bien !). C’est là, vraiment, une question pénible. D y a là-bas des soldats français (à l’extrême gauche : 1.100 !)… qui n’ont que difficilement contact avec leurs familles, qui, si longtemps après la guerre, se trouvent dans une position à laquelle il est indispensable de mettre fin. (Vifs applaudissements.)
« Puis, évacuation, garanties prises — et cela, je l’ai dit aux représentants des Nationalistes turcs — plus, peut-être, dans leur intérêt pour l’avenir que dans celui de la France, qui a donné sa parole, qui doit la tenir — garanties prises en commun, organisation faite en commun, sans porter atteinte au sentiment respectable de la souveraineté nationale ottomane, mais suffisante pour assurer que, nous partis, personne no sera menacé, qu’il n’y aura pas de pillage, d’incendie, qu’enfin les choses se passeront comme elles doivent se passer entre peuples civilisés (Très bien ! Très bien !)…
« De deux choses l’une : ou nous serons dans l’avenir — et c’est mon ardent désir — en paix amicale avec la Turquie (Applaudissements), et nous pourrons reprendre avec elle nos relations d’avant-guerre, celles que nous avions quand quelques malheureux fanatiques égarés, trompés, pour ne pas dire pis encore, ont entraîné leur peuple dans la voie des catastrophes (Très bien ! Très bien !), ou bien nous resterons en état d’hostilité d’une façon permanente, latente, si vous voulez. Ce serait alors une nécessité pour la France d’avoir constamment des troupes sur les confins de la Syrie et de la Cilicie, se battant continuellement, d’où, dans nos budgets, des trous formidables. (Très bien ! Très bien !)
« Les Nationalistes turcs sont méfiants, comme tous les nationalistes ! Ce sont des hommes qui ont été, peut-être par l’excès de certaines parties du traité de Sèvres, jetés dans le nationalisme par une sorte d’explosion.
« En France, cela s’appelle du patriotisme quand cela s’applique aux choses françaises. Lorsque cela se produit dans d’autres pays, quoique la source soit la même, cela s’appelle souvent du fanatisme (Sourires). Mais, en réalité, ces fanatiques turcs, qui se prétendent des patriotes turcs, ont des préoccupations dont les unes sont peut-être excessives, mais dont les autres sont respectables et doivent, en effet, être respectées, car elles dérivent d’un sentiment très juste de la souveraineté nationale de leur patrie.
« Entre eux et nous, pour la question de la Cilicie, sans que nos accords gênent en rien nos alliés italiens ou anglais, doit se régler notre affaire. Si elle est réglée tout de suite, le problème syrien n’existe pour ainsi dire plus.
« Là, je répondrai à M. Berthon en lui indiquant comment nous envisageons l’attitude française, car il ne vous échappe pas que, tant que, sur les confins de la Cilicie, il y a des bandes armées, tant qu’elles sont susceptibles de se porter à des excès, la possession syrienne serait précaire, si nous n’y avions pas de nombreux hommes en armes. Si, au contraire, des accords sont conclus, si des engagements sont pris entre les Nationalistes turcs et nous, c’est la paix qui règne dans ces régions »… (Asie française, n° 194, juillet-août 1921, p. 312-329).
Voici d’autre part les extraits d’un discours non moins important, prononcé par M. Aristide Briand, Président du Conseil, le 12 juillet 1921, au Séant français :
« …J’ai dit que si une puissance a le droit d’exercer un mandat sur la Syrie, c’est la France, pour une foule de raisons qu’il n’est nul besoin d’indiquer au Sénat.
« Cette politique, au nom de laquelle le gouvernement a sollicité un mandat sur la Syrie, que doit-elle être ? Une politique de domination inspirée par un esprit de conquête ? Nullement. Là, nous avons été appelés par le vœu ardent, unanime, de toutes les populations. Lorsqu’il s’est agi de la disparition de la Turquie — et, à un moment donné, c’est une question qu’avait posée la guerre — il a fallu savoir quelles seraient les puissances qui se partageraient cet Empire. En 1916, dans des accords aux négociations desquels j’avais présidé, j’avais cru bien interpréter les droits immémoriaux de la France en demandant pour elle, non seulement le mandat sur la Syrie, mais des droits infiniment plus étendus. Ils avaient été accordés, et puis, dans la suite, par le jeu des négociations de paix, il s’est trouvé que peu à peu la part de la France a été réduite aux proportions que vous savez…
« Il faut tenir compte du fait qu’en Syrie on n’a pas affaire à une population homogène, qu’il n’y a pas une unité syrienne, mais que l’on trouve quatre fractions très distinctes de la population qui aiment également la France, qui s’inspirent également de la civilisation et qui veulent qu’on leur donne le maximum d’autonomie dans l’administration locale (Très bien), mais qui seraient incapables de s’entendre entre elles s’il n’y avait pas un lien qui les réunisse et leur facilite l’effort commun. (Vive approbation.)
« Voilà le rôle de la France en Syrie. Ce rôle, elle veut le jouer en collaboration étroite, intime, avec la Turquie, qui sera sa voisine. Elle a le désir d’évacuer, dans un bref délai, la Cilicie, où il est entendu qu’elle ne restera pas. Et c’est là, Messieurs, j’en conviens, une chose douloureuse pour le pays, que nous y ayons eu des soldats se battant, versant leur sang, périssant par centaines sur un territoire qui ne devait pas rester à la France.
« C’est encore un des sacrifices que la France a faits à des considérations d’humanité. Par le traité de Sèvres, il a été entendu qu’elle ne resterait pas en Cilicie, mais aussi qu’elle ne s’en irait pas sans avoir reçu des garanties que les minorités qui s’y trouvent ne seraient molestées ni dans leur personne, ni dans leurs intérêts. Voilà le rôle ingrat que la France a accepté ; mais enfin elle l’a accepté, elle a mis sa signature devant le monde, et ce serait pour elle une chose atroce qu’une fois partie de la Cilicie, son départ soit suivi d’excès sur les personnes ou sur les biens. Donc, c’est une nécessité pour elle de prendre toutes les précautions nécessaires. Peut-on reprocher à celui qui est à cette tribune de n’avoir pas essayé, dès la première heure, de redresser le traité de Sèvres ? Dès la première heure, il a dit nettement à ses alliés que jamais, à cause des traditions de la politique française en Orient, il n’obtiendrait du Parlement français la ratification du traité de Sèvres tel qu’il était, sans en envisager la modification. Nous avons obtenu qu’on examinât cette modification, et, à Londres, par une offre de médiation, nous avons essayé de faire la paix générale en Orient. Nous n’avons pas réussi ; les Grecs ont refusé d’accepter les constatations internationales que les Turcs avaient admises, soit à Smyrne, soit en Thrace. Alors, j’ai dit à nos alliés que l’effort d’ensemble ayant malheureusement échoué, il restait tout de même, pour la France, à régler une situation qui lui devenait intolérable, et que c’était pour elle une nécessité de faire un accord particulier avec les Nationalistes turcs, ou, si vous aimez mieux, car c’est le vrai nom à leur donner, avec les patriotes turcs.
« Nous avons tenté de réaliser cet accord ; il a été rédigé et signé : les hostilités ont cessé, le sang de nos soldats ne coule plus. Ce n’est pas négligeable à mes yeux, mais ce n’est pas suffisant. Nous avons des prisonniers qui sont entre les mains des Turcs depuis un certain nombre de mois et qui aspirent à la liberté, dont les familles nous font comprendre que notre devoir est de hâter leur libération. Et puis, enfin, ayant peut-être d’autres efforts à faire sur d’autres points qui intéressent plus essentiellement la France, il est nécessaire, c’est notre devoir, de réduire au minimum nos charges militaires dans les pays lointains…
« Pour des préoccupations de souveraineté nationale, Angora n’a pas ratifié l’accord. Nous avons été renseignés depuis. Des hommes, qui avaient négocié, signé, avec nous à Londres, sont allés, comme Békir Sami Bey, comme le docteur Rechad, soutenir loyalement l’accord dont ils avaient pris la responsabilité. Je dois reconnaître que leur tâche était difficile, parce qu’il existe là-bas un milieu mystique que nous n’avons peut-être pas très bien compris. Il s’est formé de tout ce qui, en Turquie, n’a pas voulu mourir en tant que peuple et que nation.
« Il y a là un bouillonnement de patriotisme autour de serments échangés, qu’on ne se séparera pas, qu’on ne baissera pas les armes tant que la Turquie n’aura pas revécu dans sa souveraineté.
« Alors, tout ce qui, dans notre accord, pouvait paraître attentatoire à ces serments, à ces principes, naturellement a fait reculer la solution.
« Est-ce à dire qu’on n’ait pas eu la volonté de s’entendre avec la France ? Non, pas du tout. On a le vif désir d’un accord avec la France. Je le vois, du reste, s’affirmer dans ce fait que les hostilités n’ont pas repris, que des négociations nouvelles se sont rouvertes…
« Alexandrette n’est pas un point négligeable. Si nous y sommes dans un continuel esprit d’hostilité vis-à-vis de la Turquie qui se reconstitue, et qui se reconstituera fatalement, évidemment nous nous trouverons dans des conditions difficiles. Mais nos accords tendent à permettre pour plus tard une collaboration ; ils doivent nous faciliter la reprise de la vieille politique traditionnelle de la France à l’égard de la Turquie. Nous ne pouvons pas ne pas avoir, en Orient, une politique française qui ne soit pas fondée sur ces bases. « La France est une puissance musulmane. Pendant la guerre, nos ressortissants musulmans ne sont-ils pas venus donner le magnifique exemple de leur héroïsme uni à celui de nos soldats ? Faut-il en cette matière agir d’une manière absolue, dans un accord rigide avec les leçons de l’histoire et sans s’y soustraire jamais ? La vie est infiniment plus mobile que les enseignements figés de l’histoire…
« Je considère que l’évolution des événements, dans les milieux syriens, ne va pas à rencontre des intérêts français. Et l’attitude de ces populations qui n’ont pas été, je puis bien le dire, admirablement administrées depuis quelques années, et qui ont tant souffert pendant la guerre, la sympathie persistante de ces milieux pour la France, le désir qu’ils ont que la France reste parmi eux, continue à exercer son action tutélaire d’une manière aussi peu tyrannique que possible, tout cela fait que la nation la plus qualifiée pour un mandat sur la Syrie, c’est la France. Et, lorsqu’elle aura fait la paix avec la Turquie, elle restera là, tirant des avantages de ses sacrifices, et, prenant pour l’avenir dans la Méditerranée une position prestigieuse, à laquelle son passé, les conditions de son activité, ne lui permettent pas de ne pas songer (Applaudissements). Voilà donc la politique que pourrait faire la France… » (Asie française, n° 195, septembre-octobre 1921, p. 377-384).
Texte de l’accord Sforza-Békir Sami Bey du 12 mars 1921 :
V. l’Europe nouvelle du 28 mai 1921, p. 698 ; Giannini, / documen-ti diplomatici délia pace orientale, p. 215.
Giannini, Carlo Sforza, Un anno di politica estera, p. 105.
V. le point a du préambule de l’accord anglo-russe signé à Londres, le 16 mars 1921, par sir Robert Horne et M. Krassine, dans The Times du 17 mars 1921, p. 11. Comp. l’Europe nouvelle du 26 février et du 2 avril 1921.
The Times du 17 mars 1921, p. 11.
Comp. sur les intrigues kémalistes pendant cette époque Omer Kiazim, L’aventure kémaliste, p. 61-91 ; Paillarès, Le Kémalisme devant les Alliés, p. 354.
L’article 2 du traité russo-afghan contient l’engagement des deux États de ne pas conclure avec une tierce puissance d’accords militaires ou politiques qui pourraient porter atteinte à l’une des deux parties contractantes. L’article 4 stipule la création de consulats sur les territoires des deux pays. L’article 7 porte que les deux pays s’accordent pour reconnaître la liberté des nations d’Orient, basée sur le principe de l’indépendance et conformément aux vœux de chaque nation. L’article 10 stipule que la République des Soviets décide d’aider l’Afghanistan financièrement et autrement, et un article, supplémentaire déclare que la Russie des Soviets payera au gouvernement afghan un subside annuel jusqu’à concurrence de 1 million de roubles en or ou en argent et est prête à mettre à la disposition du gouvernement afghan des techniciens et autres spécialistes (V. l’Europe nouvelle du 28 mai 1921 et l’Oriente Moderno, n° 6, qui ont publié la traduction française du traité russo-afghan ).
Voici le contenu des articles les plus importants du traité turco-afghan :
Article 1er. — La Turquie reconnaît l’indépendance complète de l’Afghanistan.
Art. 2 — Les deux parties contractantes reconnaissent la liberté complète et le droit à l’indépendance de tous les peuples de l’Orient et leur droit de se gouverner de la manière et d’après la règle qu’ils détermineront eux-mêmes. La liberté de Boukhara et de Khi-va est spécialement reconnue.
Art. 3. — « Vu que la Turquie a depuis des siècles servi de guide à l’Islam et lui a rendu des services signalés et qu’elle tient dans ses mains l’étendard de l’Islam, le haut État de l’Afghanistan reconnaît que la Turquie est le guide sous ce rapport ».
Art. 4. — Chacune des parties contractantes convient de considérer comme dirigée contre elle-même toute atteinte dirigée contre l’autre et provenant de la part d’un État impérialiste poursuivant une politique d’envahissement et d’exploitation en Orient, et s’oblige à la combattre par tous les moyens en son pouvoir.
Art. 5. — Chacune des parties contractantes s’engage à ne conclure aucun traité ni convention internationale favorable aux intérêts d’une tierce puissance se trouvant en désaccord avec l’autre partie ou préjudiciable aux intérêts de l’autre partie ; elle s’oblige aussi à avertir préalablement l’autre partie de son intention de conclure une convention avec une nation quelconque.
Art. 8. — La Turquie s’engage à aider l’Afghanistan militairement et à lui fournir des instructeurs et des officiers. Il est convenu que ces missions d’instructeurs et d’officiers resteront en service pendant au moins cinq années ; à la fin de cette période, la Turquie, sur le désir de l’Afghanistan, enverra une nouvelle mission.
Nous donnons le contenu de ces articles d’après le texte turc du traité turco-afghan imprimé dans le Recueil des lois de la Grande Assemblée nationale d’Angora (Kavanin-Medjmuassi), 2e volume, p. 162-166. Comp. l’Asie française, n° 192 et 193.
V. l’excellente traduction française du traité de Moscou qui se trouve dans le livre de Jean Schliklin, Angora, p. 291-296, traduction que nous avons confrontée avec le texte turc du traité inséré dans le Recueil des lois du gouvernement de la Grande Assemblée nationale de Turquie, vol. II, p. 148-160.
Pour se faire une idée do la xénophobie des kémalistes, on n’a qu’à parcourir leurs journaux de cette époque dont on peut trouver des extraits dans la brochure si documentée d’Omar Kiazim, L’aventure kémaliste. Ces journaux, pleins d’attaques contre les trois Puissances alliées, débordent surtout d’injures contre la France. Voici à titre d’échantillon des extraits que donne Omer Kiazim d’un article révoltant du Hakimiet-i-Millivé, l’organe officiel du gouvernement kémaliste, du 20 mars 1921 : « La nécessité d’une entente solide avec les Turcs et de la reconnaissance de leur droit à la vie fut répétée avec une telle insistance que parmi nous commençait à s’éveiller une tendance à croire à la sincérité de ces paroles. En lisant maintenant les termes de l’accord sur la Cilicie, tels qu’ils furent proposés par M. Briand à nos délégués à Londres, nous voyons que la France a voulu nous tromper une fois de plus… D’abord, la France nous demande un armistice ; pourquoi pas une paix ? Ensuite, la France veut contrôler lu ligne ferrée ; de quel droit ? Et puis, la France veut monopoliser toutes les richesses de la Cilicie ; pourquoi ? Voici l’accord franco-turc chanté depuis deux mois par les politiciens français ! A certains marchés se trouvent des courtiers marrons. On les évite de crainte d’être dupé. Mais eux s’acharnent après vous, vous invitent avec mille assurances, mille bons mots, mille flatteries, à jeter un regard sur ce qu’ils offrent. Par hasard, si vous vous laissez entraîner à leur comptoir, ils commencent par se lamenter, ils vous assurent de vendre à perte, etc. Mais tout cela est faux et il se cache dessous un truc ou une escroquerie !… Les Français, dans leur politique, ressemblent à ces courtiers marrons. Depuis trois mois, leur presse et leurs politiciens sèment des louanges sur nous. Gouraud, Leygues, Briand… ont tous déclaré vouloir s’entendre avec les Turcs. Regardons maintenant le fond de cette littérature : En Cilicie, des atrocités, des cupidités sans fin,…continuation de l’armement et de l’excitation des Arméniens. L’Impérialisme en pleine floraison !… Dans ces conditions, il n’y a aucune possibilité d’accord avec les Français. Laissons la France ajouter, au péril allemand, le péril turc ! » (Omer Kiazim, op. cit., p. 74 ; des extraits de cet article sont également reproduits dans la Correspondance d’Orient du 15-30 juin 1921, p. 514-515).
Un autre article du même organe officiel (Hakimiet-i-Mïllié) du 22 mars 1921 prend, quoique dans des termes plus mesurés, à partie l’Italie, pour son attitude envers la Turquie. Le journal commence par constater que « le gouvernement n’ayant pas accepté l’accord lucratif que le Comte Sforza avait voulu conclure avec la Délégation turque, les Italiens ont fait volte face à Adalia et dans d’autres villes du littoral et assumé une attitude insensée d’occupants ». Ce fait induit le journal à jeter un coup d’œil sur l’ensemble de la politique italienne en Orient depuis l’armistice : « Il est vrai, dit-il, que les Italiens se sont conduits avec moins de violence et d’orgueil que les Français et les Anglais. Mais, après que les hommes politiques italiens avaient déclaré que l’Italie désirait voir en Orient une Turquie forte, celle-ci a assisté avec stupéfaction à la conclusion de l’accord Tittoni-Venizelos. L’Italie parlait avec sincérité, mais agissait d’une manière assez équivoque. Tout en déclarant inapplicable le traité de Sèvres et en insistant sur sa politique bienveillante en Orient, l’Italie a conclu l’accord tripartite. L’Italie disait qu’elle ne cherchait en Turquie ni territoires, ni zones d’influence, et qu’elle voulait seulement s’assurer des intérêts économiques et des débouchés commerciaux ; mais l’activité insensée de ses soldats et de ses fonctionnaires à Adalia et ailleurs était en pleine contradiction avec ces déclarations. Consuls et commandants faisaient de leur mieux pour prendre dans leur piège, par les ruses et la propagande, les populations que l’Italie ne réussissait pas à réduire en esclavage par la force des armes. Finalement les Italiens, ayant compris que le gouvernement d’Angora ne leur accorderait pas le profit illicite auquel ils aspiraient, ont découvert leur véritable sentiment qu’ils n’ont pu cacher plus longtemps ». Le journal croit cependant malgré tout que l’Italie ne voit pas le territoire turc du même œil que le voient la France et l’Angleterre ; c’est à quoi il attribue aussi le fait que les canons qui ont tonné à Smyrne et en Cilicie se taisent encore à Adalia, et il espère que cette foi ne sera jamais ébranlée (V. la reproduction de cet article dans l’Oriente Moderno du 15 juin 1921, p. 22-23).
D’après les déclarations du docteur Nihad Réchad Bey, collaborateur de Békir Sami Bey, faites au Petit Parisien, le 6 juillet 1921, l’accord Briand-Bekir n’aurait même pas été soumis par le gouvernement à la Grande Assemblée. « A son retour d’Europe, Bekir Sami Bey soumit tout d’abord le résultat de ses négociations au Conseil des ministres. Après un examen attentif, ces derniers élevèrent aussitôt des objections, non sur le principe même de l’accord, mais sur certaines modalités qu’il présentait. Ces objections étaient, d’ailleurs, assez sérieuses et assez graves pour faire redouter que le traité, présenté tel quel, à la Grande Assemblée, y fût repoussé. Pour éviter une telle décision préjudiciable à l’ensemble de l’arrangement conclu par Békir Sami Bey, il fut décidé qu’il ne serait pas porté devant la Grande Assemblée. Il en fut ainsi fait et, contrairement à toutes les informations parues sur ce sujet, le Parlement nationaliste ne discuta pas l’accord. Conformément à l’avis de la majorité du Conseil des ministres, des contre-propositions furent élaborées et il fut décidé que ces contre-propositions seraient portées, dans le plus bref délai, à la connaissance du gouvernement français… » (Correspondance d’Orient du 15-30 juillet, 1921, p. 570).
Cependant, d’après un télégramme de Constantinople du 5 juillet, que publia la même Correspondance d’Orient, Youssouf Kemal Bey, Commissaire aux affaires étrangères, aurait déclaré, le 27 juin, devant l’Assemblée nationale d’Angora, que les accords signés à Londres avaient été rejetés tant par le gouvernement que par l’Assemblée (Correspondance d’Orient, même numéro, qui relève cette contradiction ; V. aussi Paillarès, Le Kémalisme devant les Alliés, p. 357). Ce qui demeure certain, c’est que l’Assemblée d’Angora n’a pas ratifié les accords de Londres.
Les contre-propositions d’Angora ont été publiées par la Correspondance d’Orient, numéro du 15-30 juin 1921, p. 575. Comp. Omer Kiazim, L’aventure kémaliste, p. 75.
V. la réponse grecque dans Paillarès, Le Kémalisme devant les Alliés, p. 224 et suiv. V. aussi l’Asie française, n° 193, p. 249.
L’Asie française, n° 191, p. 171.
Gandhi a déclaré : « Le swaraj (autonomie) est absolument impossible sans une union indissoluble entre les Hindous et des Musulmans. En aidant les Musulmans à un moment critique de leur histoire, je veux acheter leur amitié » (Freedom’s Battle [Recueil des écrits de Gandhi], cité par l’Asie française, n° 193, p. 269). D’autre part, le secrétaire du Comité central pour la défense du Califat écrit, au mois de mai 1921, de Bombay au Grand Vizir de Turquie ; « Il nous est agréable de reconnaître que nos frères hindous travaillent avec nous épaule contre épaule pour la défense du Califat et qu’ils ont volontiers répondu à notre appel en participant à notre chagrin et à nos afflictions. Nous ne pourrons jamais les remercier suffisamment de leur cordial appui » (Islamic News du 12 mai 1921, cité par l’Asie française, n° 193, p. 269).
Lord Reading avait commencé par entrer en relations personnelles avec Gandhi et avait même obtenu, grâce à son intervention, une déclaration écrite des frères Ali exprimant leurs regrets pour les passages de discours interprétés comme des appels à la force, et contenant la promesse de s’abstenir à l’aventir de prêcher la violence, « tant qu’ils resteraient associés au mouvement de non-coopération » ; les frères Ali avaient notamment, à la Conférence pan-indienne du Califat, fait voter un ordre du jour séditieux portant qu’aucun Musulman n’avait le droit de s’enrôler dans l’armée indienne. Cependant, dès que la presse publia la rétractation des frères Ali, ceux-ci se ressaisirent et l’expliquèrent dans un sens qui lui ôtait toute valeur (L’Asie française, n° 193, p. 270 ; n° 194 p. 336 ; n° 195, p. 398. Comp. Oriente Moderno, 1921, n° 2 et 5). Et Gandhi lui-même commença à faire des déclarations plus violentes. Ainsi, au sujet de la question d’une intervention armée de l’Afghanistan en faveur de l’autonomie de l’Inde, il publia une déclaration fort intéressante où il ne se prononce contre cette intrevention que pour des simples raisons d’opportunité, par exemple : celles que le gouvernement anglais a pris toutes les mesures utiles pour résister à une invasion afghane et que les Afghans, s’ils étaient victorieux, ne résisteraient pas à la tentation d’établir un royaume dans l’Inde. Mais Gandhi déclare qu’il « considère comme contraire à la foi d’un non-coopérationiste de prêter sans conditions secours à un gouvernement qu’il cherche à supprimer ou à améliorer » ; et plus loin : « J’aimerais mieux voir l’Inde périr de la main des Afghans que d’acheter des Anglais sa libération au pris de son honneur. Faire défendre l’Inde par un gouvernement impénitent qui laisse toujours saignantes les plaies du Califat et du Pendjab, c’est vendre son honneur ». Et il termine en déclarant qu’ « il est du devoir de tout non-coopérationiste de faire savoir aux Afghans qu’il croit en la puissance de la non-coopération pour rétablir le Califat dans sa situation d’avant-guerre » et « que l’Inde n’a pas besoin de leur intervention armée » (L’Asie française, n° 194, p. 336). La thèse que l’Inde se libérera d’elle-même et n’a pas besoin du concours afghan est aussi celle des frères Âli (L’Asie française, n° 193, p. 269).
Les frères Ali furent arrêtés les 14 et 16 septembre 1921. Prévoyant cette arrestation, Gandhi avait déclaré dans un article du Young-India : « Les poursuites contre les frères Ali indiqueraient l’intention d’étrangler l’agitation grandissante en faveur du Califat et ne seraient rien autre chose qu’une provocation directe aux Musulmans de l’Inde et à l’Inde entière, car la question du Califat est devenue une question indienne et n’est plus une simple revendication musulmane… » (L’Asie française, n° 195, p. 399 ; Oriente Moderno, n° 5, p. 299).
Comp. l’Asie française, n° 191, p. 164 ; n° 195, p. 342, 363,
387 ;Oriente Moderno, n" 2, p. 82 ; n" 3, p. 158-159 ; n° 4, p. 218-219.
Comp. Oriente Moderno, n° 1, p. 29 ; n° 3, p. 15 ;n" 4, p. 226 ; l’Asie française, n° 192, p. 218 ; n° 195, p. 387.
Dans son discours du 25 juin 1921 à la Chambre des députés italienne, le Comte Sforza expliqua que le gouvernement n’avait pas voulu exposer le petit détachement italien isolé d’Adalia à des incidents inutiles avec les Nationalistes ; le ministre répéta que l’Italie ne cherchait qu’une « féconde collaboration avec les Turcs, dans l’intérêt commun, laquelle aurait été viciée dans la racine par des attitudes, visées et entreprises militaires » (Gîannini, Carlo Sforza, Un anno di politica estera, p. 138-141).
Voici comment le Haut-Commissaire français, le général Gouraud, expliquait la politique française dans un discours, prononcé le 20 juin 1921 à Damas : « J’ai vu dans ces États d’étendue modérée, où chacun peut plus facilement saisir du regard les intérêts publics et leur gestion, le meilleur champ d’apprentissage du gouvernement de la Nation par elle-même. Mais je n’ai jamais cessé de considérer qu’un lien devait être donné à ces États et que leur ensemble devait constituer cette Syrie indépendante que la France a toujours eu la volonté de créer.
Je précise maintenant le double problème que vous et nous avons à résoudre. Il faut compléter et rendre plus libérale l’organisation des États d’une part et, de l’autre, constituer le lien fédéral. L’organisation des États ne sera pas nécessairement partout la même ; elle peut se développer d’une manière légèrement différente à Damas, à Alep et à Lattakié, selon les progrès plus ou moins rapides du pays. Je ne nomme pas ici, parmi les États de la Confédération, le Liban que ses traditions particulières doivent faire évoluer à part dans une association moins étroite, et seulement économique, avec la Confédération syrienne, jusqu’au jour où il déciderait lui-même d’y entrer » (V. l’Asie française, n° 193, p. 235. V. aussi l’article intitulé : Le récent voyage du général Gouraud en Syrie et ses conséquences, dans l’Asie française, n° 194, p. 287).
Voici le texte des résolutions du Congrès : « 1) La reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté de la Syrie, du Liban et de la Palestine ; 2) le droit de ces pays de s’unir entre eux avec un gouverneur civil et parlementaire et de se fédérer avec les autres États arabes ; 3) le prononcé immédiat de la cessation du mandat ; 4) l’évacuation de la Syrie, du Liban et de la Palestine par les troupes franco-anglaises qui les occupent ; 5) l’annulation de la déclaration Balfour, relative au Foyer national juif en Palestine ». Correspondance d’Orient, 15 novembre 1921, p. 785.