Source: http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/brasil-2pol-portugues.htm
Timestamp: 2019-05-19 11:10:16+00:00
Document Index: 120694177

Matched Legal Cases: ['§ 3', '§ 3', '§ 1', 'art.26', '§1', 'art.36', '§1', 'art. 26', '§ 5', '§ 5', '§ 3', '§ 3', '§ 2', '§ 1', '§ 1', '§ 1', "l'article 4", "l'article 5", "l'article 6", "l'article 13", "l'article 1", "l'article 138", "l'article 3", "l'article 3", 'art. 13']

(língua nacional)
Tradução e português de Maria Cláudia Fittipaldi (Brasil)
Texto original em francês: Jacques Leclerc (Québec)
Tradução e português daqui a pouco tempo
La politique linguistique à l’égard du portugais concerne deux grands volets: d’une part, le statut de la langue portugaise au Brésil, notamment en éducation et, d’autre part, le code linguistique lui-même, c’est-à-dire le portugais en tant qu'instrument de communication, que ce soit à l’échelle nationale ou internationale. Nous allons aborder d’abord la question du code linguistique lui-même.
1 L'activité brésilienne sur le code linguistique
La Constitution de 1988 (modifiée en 1994) proclame, dans son article 13, le statut officiel de la langue portugaise:
A língua portuguesa é o idioma oficial da República Federativa do Brasil. La langue portugaise est l'idiome officiel de la République fédérative du Brésil.
Une pareille déclaration dans d’autres pays s’avérerait inutile dans la mesure où la très grande majorité de la population parle la langue officielle comme langue maternelle. Mais il existe près de 200 langues au Brésil, dont 170 langues autochtones et une trentaine de langues immigrantes. Cette disposition sur la langue officielle était absente dans la version de 1988; elle n’est apparue qu’en 1994 lors des modifications constitutionnelles. Manifestement, le législateur a voulu, par cette disposition, renforcer le caractère identitaire du Brésil. Cela dit, toute la vie politique, culturelle, scolaire, économique, etc., se déroule massivement en portugais (brésilien), bien que, comme nous le verrons, l'influence de la langue anglo-américaine pèse d'un poids de plus en plus lourd sur la vie économique et, par voie de conséquence, sur la langue nationale.
Malgré les décisions prises par la Communauté des pays de langue portugaise (voir la section 4, plus bas à ce sujet), les Brésiliens, parce qu'ils ont généralement l'habitude d'être indépendants par rapport au Portugal, font les choses à leur façon. Depuis l'indépendance en 1822, les Brésiliens n'ont pas eu de mal à assimiler les apports étrangers, notamment les mots amérindiens et africains (surtout en yorouba). Avec le temps, les terminologues ont simplement confirmé les usages lexicaux implantés spontanément au pays. Cela a fini par donner le Formulário Ortográfico («Formulaire orthographique»). C'est pourquoi les Brésiliens se basent généralement sur le Formulário Ortográfico et le Vocabulário Ortográfico da Língua Portuguesa («Vocabulaire orthographique de la langue portugaise»).
Le Formulário Ortográfico n'est ni un organisme ni un «livre» ni un véritable «dictionnaire», c'est plutôt un texte normalisant proposé et approuvé, le 12 août 1943, par l'assemblée de l'Academia Brasileira de Letras (l'Académie brésilienne des lettres), une institution créée à l'image de l'Académie française. Le titre complet du Formulaire orthographique est le suivant: Formulário Ortográfico: Instruções para a Organização do Vocabulário Ortográfico da Língua Portuguesa (ou «Formulaire orthographique: instructions pour l'organisation du vocabulaire orthographique de la langue portugaise»). C'est bel et bien un «formulaire», car il codifie un ensemble de règles («fórmulas» en portugais) d'orthographe, de ponctuation, de modes d'écriture des mots (majuscule, minuscules, noms propres, graphie de toponymies d'origine tupi-guarani, etc.). Même si ce texte n'est pas disponible sur Internet, il est publié au Brésil dans les pages liminaires (numérotées IX à XV) après la préface du Novo Dicionário da Língua Portuguesa («Nouveau Dictionnaire de la langue portugaise»), dont l'auteur est Aurélio Buarque de Holanda Ferreira (1re édition de 1985). Il existe une édition électronique du Novo Dicionário, mais le Formulário Ortográfico n'y est pas reproduit.
Quant au Vocabulário Ortográfico da Língua Portuguesa («Vocabulaire orthographique de la langue portugaise»), c'est en quelque sorte le dictionnaire «officiel» de la langue portugaise du Brésil. Il existe aussi un PVOLP, c'est à-dire un Pequeno Vocabulário Ortográfico da Língua Portuguesa («Petit Vocabulaire orthographique de la langue portugaise»).
Après 1943, l'année du Formulário Ortográfico, la langue brésilienne avait déjà subi beaucoup de transformations et elle était devenue un sujet de préoccupation de la part des maisons d'édition (et des dictionnaires) du Brésil. Il existait dès ce moment beaucoup de différences de graphies entre le portugais courant du Brésil et celui du Portugal (et des «colonies»). Il y a eu une réforme de l'orthographe en 1946, mais la situation était catastrophique pour ceux qui voulaient vendre leurs livres des deux côtés de l'Atlantique.
Le 28 janvier 1959, le ministre de l'Éducation fixa par décret (Portaria no 36, 28/1/1959) la Nomenclatura Gramatical Brasileira («Nomenclature grammaticale brésilienne»). C'était une liste, comme un schéma un peu «vide», où l'on retrouvait seulement des noms, sans définitions ni concepts, ainsi que des termes de la grammaire (nom, adjectif, préposition, voyelle, affixe, etc.). Les académiciens estimaient que cet ouvrage était très important en raison des examens d'État pour évaluer la connaissance de la langue nationale.
Le 18 décembre 1971, le ministère de l'Éducation demanda à l'Académie brésilienne des lettres de faire les «corrections» sur les «fórmulas» (règles) du Formulário Ortográfico de 1943 dans le but de l'actualiser. Les corrections du Formulário ont effectivement été faites et elles sont devenues une loi, la loi no 5.765 du 18 décembre 1971. Dans le but de fixer les nouvelles «fórmulas» (règles) pour bien écrire le portugais du Brésil, l'Académie brésilienne des lettres a préparé la première édition du Vocabulário Ortográfico da Língua Portuguesa, lequel est paru chez l'éditeur Bloch Editores, une maison d'édition très connue au Brésil pour ses magazines populaires.
Il n'existe pas beaucoup d'organismes linguistiques au Brésil, comme il en existe des dizaines dans la Francophonie: Académie française, Conseil supérieur de la langue française, Institut national de la langue française, Délégation générale à la langue française, Office de la langue française du Québec, Service de la langue française de la Communauté française de Belgique, Délégation à la langue française de la Suisse romande, etc. On peut en compter plusieurs dizaines!
L'un des organismes les plus connus au Brésil est certainement la fameuse Academia Brasileira de Letras (Académie brésilienne des lettres). À l'origine, en 1897, l'Academia Brasileira de Letras se voulait progressiste, mais avec les années elle est devenue une institution très conservatrice, sans aucune représentation scientifique, car elle regroupe aujourd'hui plus de «notables» que des spécialistes de la langue, notamment des politiciens, des ex-présidents de la République, des militaires, des journalistes, etc.). Mentionnons aussi le Movimento Nacional em Defesa da Língua Portuguesa (Mouvement national pour la défense de la langue portugaise), une organisation non gouvernementale qui a tenté de politiser la question de la langue portugaise, alors que cette question avait traditionnellement été considérée comme non politisée. En effet, la langue a toujours été perçue au Brésil comme un objet de «haute culture» associé aux élites littéraires et aux institutions officielles, pas un objet de débat public. Soulignons encore l'Associação Brasileira de Lingüística (l'Association brésilienne de linguistique), l'Instituto de Investigação e Desenvolvimento em Política Lingüística (l'Institut de recherche et développement en politique linguistique), etc.
De façon générale, le «discours élitiste» sur la langue au Brésil est souvent resté au niveau d'une sensibilité passéiste. Par exemple, certains Brésiliens aimaient bien parler de la «grande langue» du célèbre poète portugais du XVIe siècle, Luís de Camões, de celle de Rui Barbosa (un poète considéré comme médiocre, mais ministre des Finances du Brésil et polyglotte) ou de Machado de Assis (un romancier célèbre du XIXe siècle, encore très respecté mais très peu lu par les masses au Brésil), etc. Autrement dit, on pourrait accuser certains Brésiliens des milieux littéraires de faire de forts beaux discours sur les gloires du passé tout en faisant fort peu pour la promotion réelle de la langue portugaise contemporaine. Quand on sait que les livres les plus lus, c'est-à-dire les plus grands succès commerciaux, sont les... best-sellers (!) américains en traduction portugaise. Comme il arrive fréquemment dans d'autres pays, les célébrités littéraires du passé font davantage l'objet d'examens ministériels que de lectures passionnées de la part de la population.
Cela dit, on peut se faire une idée de l'activité lexicographique du Brésil. On peut consulter une liste d'environ 180 emprunts provenant des langues les plus influentes auprès du portugais: l'anglais, le français, l'italien, le latin, etc. Cette liste, tirée du Pequeno Vocabulário Ortográfico da Língua Portuguesa («Petit Vocabulaire orthographique de la langue portugaise») révèle que le portugais brésilien est capable de s'adapter admirablement aux réalités modernes et qu'il semble intégrer ou naturaliser assez facilement les apports étrangers. La plupart de ces termes sont d'origine populaire, c'est-à-dire qu'ils ont été formés spontanément par l'usage qu'en en fait les Brésiliens «ordinaires».
N'oublions pas que la langue portugaise brésilienne d'aujourd'hui est le résultat d'une pratique langagière très peu normalisée (contrairement au français) et qu'elle est utilisée par une masse de locuteurs traditionnellement perçus à tort ou à raison comme peu lettrés, voire semi-alphabétisés ou analphabètes, sans grande littérature populaire. Il est donc normal que la créativité lexicale soit demeurée plus flexible pour recevoir les «importations» venant des langues étrangères. C'est, rappelons-le, une situation très différente, par exemple, du français hexagonal qui a toujours été très normalisé. Ce n'est pas le cas au Brésil où la langue a évolué pratiquement sans contrainte depuis l'indépendance. Bref, la langue portugaise du Brésil a toujours été très «ouverte» aux estrangeirismos, c'est-à-dire aux emprunts étrangers, ce qu'on pourrait appelé en français des «étrangérismes» (mot inexistant en cette langue). Au Brésil, les estrangeirismos comprennent non seulement les emprunts à l'anglais, au français, etc., mais aussi les mots nouveaux (néologismes) en provenance du portugais du Portugal. Ajoutons aussi que le mot portugais pour désigner ce processus de naturalisation à la langue portugaise est aportuguesamento ou portugaisization, un mot qui pourrait correspondre au néologisme «portugaicisation» ou même «lusophonisation», abstraction faite que l'élément latin luso- paraîtrait inacceptable pour un Brésilien parce que, pour lui, il fait référence au Portugal et non au Brésil.
2 Le statut de la langue portugaise et l’enseignement au Brésil
La question de l'enseignement constitue une préoccupation majeure au Brésil. L’article 210 de la Constitution stipule à l’alinéa 2 que «l’enseignement fondamental régulier sera dispensé en langue portugaise» («O ensino fundamental regular será ministrado em língua portuguesa»). Si l’on fait exception des mesures prévues pour les autochtones, toutes les écoles, tous les collèges, tous les lycées et tous les établissements d’enseignement supérieurs dispensent les cours en portugais.
Au point de vue juridique, la langue d’enseignement est régie par la loi no 9.394 du 20 décembre de 1996 fixant les directives et les bases de l'Éducation nationale (Lei nº 9.394, de 20 de Dezembro de 1996 estabelece as diretrizes e bases da Educação Nacional) et dévoile certains principes de la politique linguistique que le gouvernement a l’intention de mettre en application. En matière de langue portugaise, la loi ne mentionne que deux articles (32 et 36). L’article 32 porte sur l’enseignement de base et reprend intégralement les dispositions de la Constitution à ce sujet:
O ensino fundamental, com duração mínima de oito anos, obrigatório e gratuito na escola pública, terá por objetivo a formação básica do cidadão, mediante: [...]
§ 3º O ensino fundamental regular será ministrado em língua portuguesa, assegurada às comunidades indígenas a utilização de suas línguas maternas e processos próprios de aprendizagem. L'enseignement fondamental, avec durée minime de huit années, obligatoire et gratuit à l'école publique, aura par objectif la formation de base du citoyen, moyennant: [...]
§ 3 L'enseignement fondamental régulier sera dispensé en langue portugaise, et les communautés indigènes seront aussi assurées de l'usage de leur langue maternelle et des méthodes propres d'apprentissage.
Pour sa part, l’article 36 (§ 1) précise que, dans l’enseignement moyen (secondaire), sera enseignée, entre autres, «la langue portugaise comme instrument de communication». Autrement dit, l’étude du portugais demeure obligatoire durant tout le cursus primaire et secondaire (art.26, §1), comme l’est également l’enseignement en langue portugaise (art.36, §1).
La loi no 9.394 prescrit l’enseignement obligatoire d’une langue étrangère (art. 26, § 5):
§ 5º Dans la partie diversifiée du cursus scolaire, il sera inclus obligatoirement à partir de la cinquième année, l'enseignement d’au moins une langue étrangère moderne, dont le choix restera à la charge de la communauté scolaire, selon les possibilités de l'établissement.
Voici également le paragraphe 3 de l’article 36:
§ 3º Será incluída uma língua estrangeira moderna, como disciplina obrigatória, escolhida pela comunidade escolar, e uma segunda, em caráter optativo, dentro das disponibilidades da instituição.
§ 3º Il sera inclus une langue étrangère moderne, comme discipline obligatoire choisie par la communauté scolaire et une seconde, à caractère facultatif, selon les disponibilités de l'établissement.
Comme le précisent bien les dispositions de la loi 9.394, non seulement cet enseignement d’une «langue étrangère moderne» est confié au choix de la «communauté scolaire», mais ce choix est au surplus conditionné aux «possibilités de l’établissement». Précisons que l’enseignement d’une langue étrangère ne commence qu’en 5e, ce qui correspond pour d’autres pays au début de l’enseignement secondaire ou, selon le cas, à la 6e année du primaire. L’enseignement d’une seconde langue étrangère reste facultatif et est confié à ce qui serait ailleurs au lycée. Comme tout ces choix sont limités aux «possibilités de l’établissement», il reste à savoir dans quelle mesure ces décisions sont appliquées par la «communauté scolaire» locale.
Lorsque l'enseignement d'une langue étrangère est possible, les Brésiliens ont tendance à choisir l'espagnol ou l'anglais, reléguant loin derrière des langues telles que le français, l'italien, l'allemand ou le japonais; il y a aussi des «offres» pour le chinois, l'arabe et le russe.
Bien que le Brésil soit un pays multiracial, multiculturel et multilingue, les Brésiliens restent traditionnellement très majoritairement unilingues. Dans les faits, ils ne semblent pas accorder beaucoup d’importance à l’apprentissage des autres langues. En cela, ils ne diffèrent guère des Américains! Il faut dire que les parents ne sont généralement pas sensibilisés ni motivés aux avantages du multilinguisme, qu’il existe des problèmes d’infrastructure et de gestion, d’emploi du temps, d’enseignants (pénurie), d’achat et d’entretien du matériel, etc., qui font en sorte que cet enseignement est toujours relégué à l’arrière-plan des préoccupations pédagogiques fondamentales.
Les autres articles de la loi concernent l’enseignement dans les langues autochtones. Le prochain chapitre est consacré à la question linguistique chez les autochtones.
3 Le portugais brésilien face à la mondialisation
Jusqu'à récemment, les Brésiliens ne semblaient pas trop souffrir des conséquences de la mondialisation et, par le fait même, de l'influence de la langue anglo-américaine dans leur portugais. Le gouvernement fédéral du Brésil n'avait jamais développé une politique linguistique à cet égard. Là comme ailleurs, la langue du commerce, des affaires, de la technologie, des finances, des médias et du savoir scientifique a été envahie par l'anglo-américain à un point tel que des intellectuels, des journalistes et des des politiciens parlent maintenant de «deux langues» au Brésil: celle des gens pauvres et en partie illettrés, celle des riches, relativement anglicisés, qui ne communiquent presque plus avec le peuple. Certains affirment même que le Brésil est devenu linguistiquement un «pays occupé» dans ce monde soumis à la «macdonaldisation» (Macdonaldização) des économies et des intérêts financiers, lesquels ont profondément modifié le contexte social et culturel.
Des voix se sont élevées pour mettre un frein à cette invasion linguistique anglo-américaine. Parmi ces voix, citons celle du député fédéral Aldo Rebelo du Parti communiste, qui a présenté en 1999 au Congrès national (Chambre des députés) un projet de loi destiné à assurer la promotion, la protection, la défense et l'usage de la langue portugaise. C'est le Projeto de Lei no 1676 de 1999 Dispõe sobre a promoção, a proteção, a defesa e o uso da língua portuguesa e dá outras providências. De plus, le même député a également présenté un autre projet de loi, le Projeto de Lei no 4681 de 2001, relatif, celui-là, au doublage des films étrangers importés pour fins de représentation au moyen de bandes ou disques pour appareils vidéos. Il s'agit là d'une attitude nouvelle au Brésil, celle qui consiste à intervenir par la voie législative dans le code linguistique, mais c'est une pratique courante en France depuis quelques siècles. Ces deux projets de loi relatifs à la promotion, la protection et la défense de la langue portugaise ont fait couler beaucoup d'encre dans le pays, surtout dans les journaux. Ils ont mis les linguistes brésiliens sur «le pied de guerre», mais c'est en même temps une excellente occasion pour favoriser la confrontation des idées sur la question linguistique brésilienne. Examinons maintenant de quoi il en retourne.
3.1 Le projet de loi no 1676 de 1999
Le projet de loi no 1676/1999 compte 10 articles. Certains estiment que le projet de loi brésilien s'inspirerait de la loi française no 94-665 du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française, dite «loi Toubon»; le projet de loi brésilienne aurait même reçu l'appui de l'ambassade de France. L'initiateur brésilien du projet de loi, le député Aldo Rebelo, se propose de faire adopter son projet au Congrès national (Chambre des députés) et faire en sorte que les États fédérés soutiennent par de semblables mesures l'éventuelle législation fédérale. Effectivement, deux autres projets similaires attendent d'être approuvés dans les États de São Paulo et du Rio Grande do Sul. Il s'agit du projet no 1.071/99 présenté à l'Assemblée législative de l'État de São Paulo et du projet no 65/2000 présenté à l'Assemblée législative de l'État du Rio Grande do Sul. Les trois projets de loi sont relativement semblables, sauf pour les deux États fédérés en ce qui a trait aux dispositions touchant les amendes en cas d'infraction à la loi.
Revenons donc au projet fédéral dont l'objectif est de protéger et défendre l'usage de la langue portugaise, notamment par rapport aux emprunts (anglo-américains), dans le domaine des communications officielles, des médias et de la publicité. L'article 1 rappelle les grands principes qui orientent la loi: le portugais est la langue officielle de la République, la forme d'expression orale et écrite du peuple brésilien et constitue un bien de nature immatérielle, partie intégrale du patrimoine culturel brésilien:
Considerando o disposto no caput, I, II e III deste artigo, a língua portuguesa é um dos elementos da integração nacional brasileira, concorrendo, juntamente com outros fatores, para a definição da soberania do Brasil como nação. Article 1
III – constitue un bien de nature immatérielle, intégral du patrimoine culturel brésilien.
Considérant les dispositions des paragraphes I, II et III de cet article, la langue portugaise constitue l’un des éléments de l'intégration nationale brésilienne, en concourant, conjointement avec d’autres facteurs, à la définition de la souveraineté du Brésil comme Nation.
L'article 2 rend responsables les pouvoirs publics de la mission de promouvoir, protéger et défendre la langue portugaise en matière d'enseignement et d'apprentissage, d'études et de recherches, de campagne d'éducation, de diffusion du portugais, de participation du Brésil au sein de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), de naturalisation des mots étrangers au portugais. Le projet de loi attribue à l'Académie brésilienne des lettres le rôle de «gardien des éléments constitutifs de la langue portugaise employée au Brésil»:
§ 2º À Academia Brasileira de Letras incumbe, por tradição, o papel de guardiã dos elementos constitutivos da língua portuguesa usada no Brasil. Article 2
§ 1º Les moyens de communication de masse et les établissements d'enseignement devront, conformément à cette loi, participer activement à la réalisation pratique des objectifs énumérés dans les dispositions précédentes.
L'article 3 est plus précis, car il rend obligatoire, dans certaines domaines socioculturels (I à VIII), l'usage de la langue portugaise pour les Brésiliens d’origine ou naturalisés et par les étrangers résidant durant plus d’une année au pays, ce qui inclut le monde de l'enseignement, du travail, des médias, des biens de consommation et de services. Voici le libellé de cet article 3:
É obrigatório o uso da língua portuguesa por brasileiros natos e naturalizados, e pelos estrangeiros residentes no País há mais de um ano, nos seguintes domínios socioculturais:
L'utilisation de la langue portugaise est obligatoire, dans les domaines socioculturels qui suivent, pour les Brésiliens d’origine ou naturalisés et par les étrangers résidant au pays pour plus d’une année:
IV – l'expression orale, écrite, audiovisuelle et électronique officielle;
V – l'expression orale, écrite, audiovisuelle et électronique lors des événements publics nationaux;
VIII – dans la publicité de biens, produits et services.
Comme on le constatera dans la suite du même article 3 (voir les paragraphes § 1º, alinéas I à VIII), les dispositions de cette loi ne s'appliqueraient pas, entre autres, aux communautés indigènes, aux situations qui découlent de la libre manifestation de la pensée et de la libre expression dans les activités intellectuelles, artistiques et scientifiques; la loi exempterait aussi les informations destinées aux étrangers, l'enseignement et l'apprentissage des langues étrangères ainsi que les expressions et mots d'une langue étrangère consacrés par l'usage et dûment enregistrés dans le Vocabulaire orthographique de la langue portugaise. On constatera aussi que l'exemption s'applique en principe à la totalité des actes de communications et, comme il n'y a pas dans le texte de précision sur ce qui constitue une «libre manifestation de la pensée», on pourrait comprendre que tous les Brésiliens sont libres de dire, écrire, imprimer ou transmettre ce qui leur convient. Voici la suite de cet article 3:
II – uso concorrente, em igualdade de condições, da língua portuguesa com a língua ou línguas estrangeiras.
§ 1º Les dispositions des paragraphes I à VIII de cet article ne s'appliquent pas:
VI – dans les mots et expressions des langues étrangères consacrés par l'usage et enregistrées dans le Vocabulaire orthographique de la langue portugaise;
II – l’utilisation simultanément, à parité de conditions, de la langue portugaise avec la langue ou les langues étrangères.
En vertu de l'article 4, sera considérée préjudiciable au patrimoine culturel brésilien et punissable formellement par la loi toute utilisation d'un mot ou d’une expression dans une langue étrangère, sauf pour les cas prévus dans la présente et dans la réglementation:
Toute utilisation d'un mot ou expression dans une langue étrangère, sauf pour les cas prévus dans cette loi et la réglementation, sera considérée préjudiciable au patrimoine culturel brésilien et punissable formellement par la loi.
Pour rendre effective la mesure du paragraphe de cet article, il sera considéré:
I – comme une pratique abusive, si le mot ou l'expression de la langue étrangère a un équivalent dans la langue portugaise;
II – comme une pratique trompeuse, si le mot ou l'expression de la langue étrangère peut, de n’importe quelle façon, induire toute personne, physique ou morale, en erreur ou la duper;
Selon l'article 5, toute expression ou tout mot d’une langue étrangère en usage sur le territoire national devra être substitué par une expression ou un mot équivalent en portugais, et ce, dans un délai de 90 jours à compter de la date d'enregistrement de la présente loi.
L'article 7 prévoit que la réglementation traitera des mesures, plus particulièrement des mesures de renforcement positives, c'est-à-dire des «récompenses» — en portugais «sanções premiais» par opposition aux «sanctions pénales», ce qui pourrait être rendu par «mesures» ou mieux «mesures de renforcement positives» — applicables à toute personne, physique ou morale, publique ou privée, disposée à modifier volontairement l'usage déjà établi d’un mot ou d’une expression en langue étrangère par son équivalent en portugais. Il reste trois autres articles qu'on pourra consulter dans le texte complet disponible sur ce site en version bilingue (portugais-français). Il suffit de cliquer ICI s.v.p. pour accéder au texte intégral du projet de loi sur la défense de la langue portugaise.
3.2 Les projets des États de São Paulo et du Rio Grande do Sul
Le projet de loi fédéral a fait des petits. En effet, des projets de loi similaires ont été présentés dans au moins deux États fédérés: celui de São Paulo et celui du Rio Grande do Sul. Ces projets de loi ressemblent étrangement au projet fédéral, mais ils diffèrent sur la question des infractions, lesquelles prévoient des amendes précises.
Le projet de loi no 1.071/99 présenté à l'Assemblée de l'État de São Paulo prévoit à l'article 6 des amendes de 1300 (équivalant à 525 $US) à 4000 reals brésiliens (équivalant à 1600 $ US) dans le cas d’une personne physique et de 4000 à 13 000 reals brésiliens (équivalant à 5280 $US) dans le cas d’une personne morale; de plus, le montant de l'amende doublera à chaque récidive. Quant au projet de loi no 65/2000 présenté à l'Assemblée de l'État du Rio Grande do Sul, il prévoit les mêmes amendes.
Pour consulter le texte du projet no 1.071/99 de l'État de São Paulo, cliquer ICI s.v.p.
Pour consulter le texte du projet no 65/2000 de l'État du Rio Grande do Sul, cliquer ICI s.v.p.
On constatera que les différences sont pratiquement inexistantes entre le projet de loi fédéral et les deux projets cités ici.
3.3 La «guerre linguistique» brésilienne
Ces projets de loi sur la défense de la langue portugaise ont entraîné une véritable «guerre linguistique» entre les linguistes et les journalises, mais aussi les politiciens de toute tendance. Le député fédéral Aldo Rebelo, l'initiateur du projet de loi, explique que sa préoccupation n'est pas seulement de «discipliner» ou régulariser l'usage des mots étrangers, mais aussi d'évaluer et d'améliorer la langue portugaise. Selon lui, la «dénationalisation» dont fait l'objet le Brésil appauvrit le portugais. Il suffit de mentionner des mots tels que site, down load, delete, chat, file, mouse, home page, shift, chip, etc. On pourrait citer aussi, pour le vocabulaire courant des mots tels que sale, delivery, no shopping, franchising, hamburger, cheeseburger ou eggsburger, coffee-break, milk-shake, Halloween, etc. Même la Banco do Brasil (Banque du Brésil) utilise comme nom BB Personal Banking dès qu'elle fait de la publicité sur Internet. Il est vrai que la plupart de ces mots pourraient, par exemple, se retrouver en français, en italien, en néerlandais, en serbe, etc., mais certainement pas en islandais en raison de la politique d'islandisation pratiquée en Islande.
Pour les défenseurs du projet de loi fédéral, l'invasion des termes étrangers («estrangeirismos»), surtout anglo-américains, constitue une perte de l'identité brésilienne. En vertu de quelle obligation, un citoyen brésilien doit-il comprendre, par exemple, qu'une marchandise «on sale» signifie qu'elle est en liquidation (liqüidação) ou que «50 % off» signifie «50 % de réduction» (50 % a menos)? Cela n'est pas seulement abusif, mais trompeur. Et au fur et à mesure que telles pratiques augmentent (présentement d'usage courant dans les commerces des grandes villes), elles deviennent néfastes pour le patrimoine culturel véhiculé par la langue. La situation semble s'amplifier dans la documentation écrite, sinon électronique.
En effet, Il est devenu rare qu’un formulaire, surtout dans les textes électroniques, apparaissent avec tous les signes graphiques du portugais (accents, cédille, etc.). Et que penser, par exemple, du service de «clipping» du Secrétariat de la communication sociale (Secretaria de Comunicação Sociale) de la Chambre des députés ou du «newsletter» du Secrétariat d’État au développement urbain de la présidence de la République ou encore des milliers d'appareils de «personal banking» de la Banque du Brésil éparpillés par tout le pays? Il est vrai que de telles pratiques seraient impensables dans certains pays, même si, dans la plupart des cas, il s'agit surtout de satisfaire une «mode lexicale» par définition passagère.
Le plus curieux, c’est que les Brésiliens pourraient compter sur des mots et expressions en portugais parfaitement utilisables à la place des mots anglo-américains. Selon les défenseurs de la législation, le portugais officiel (reconnue à l'article 13 de la Constitution fédérale) est en train de vivre «une transformation sans précédents historiques» («uma transformação sem precedentes históricos») qui ne devrait plus se perpétuer tel quel, sans intervention étatique. La situation actuelle serait favorisée par l'absence de sens critique à l'égard de la langue, ce qui correspondrait à un «manque d'estime de soi» («falta de auto-estima»). Selon les défenseurs du projet de loi, cette intervention législative ne se veut pas une attitude de xénophobie ou d'intolérance, mais un acte d'affirmation de l'identité collective, le tout dans un esprit d'ouverture et de créativité. L'objectif de promouvoir, protéger et défendre la langue portugaise dans les domaines socioculturels semble aussi justifié, par exemple, que peut l'être en France la loi no 94-665 (loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française).
La société brésilienne semblerait déjà donner des signes clairs de mécontentement au sujet de la perte identitaire («descaracterização») à laquelle est soumise la langue portugaise devant l'invasion grandissante et excessive des mots étrangers («estrangeirismos»). Les défenseurs du projet affirment que la loi ne concernerait que l'usage de la langue portugaise, orale et écrite, dans l’enseignement et dans l'apprentissage, les relations de travail, le domaine judiciaire, les agences audiovisuelles et électroniques, les événements publics, les médias et la publicité, la consommation des biens et services. La loi ne concernerait ni la vie privée ni les communications personnelles. Le député Aldo Rebelo souligne enfin que les éventuelles sanctions aux infractions seraient d'ordre administratif et non de nature civile et criminelle. En somme, intervenir par la voie législative sur la langue portugaise, c'est avant tout une question de fierté nationale, surtout pour une grande nation comme le Brésil.
De leur côté, les opposants au projet de loi fédéral n'y vont pas avec le dos de la cuillère. Certains accusent le député Rebelo de se prendre pour un «dictateur»; ils citent fréquemment dans les journaux les noms de Francisco Franco (1892-1975) et de Benito Mussolini (1883-1945), lesquels auraient voulu imposer par la force, selon le cas, l'espagnol ou l'italien, à tous les habitants de leur pays. Le député Rebelo réfute ces accusations en disant que le projet de loi n'a pas pour but d'imposer le portugais aux individus, mais seulement de préserver la langue nationale en conformité avec les dispositions constitutionnelles. La loi n'imposerait le portugais à personne, seulement aux institutions et aux organismes, exception faite pour les cas prévus à la loi. D'autres traitent Aldo Rebelo de «héraut de l'apocalypse» («arauto do apocalipse») qui, tel un croisé, entraînerait le Brésil dans un «guerre sainte pour la langue» («guerra santa pelo idioma»).
Des dizaines de savants professeurs de linguistique brésiliens, généralement davantage préoccupés par la précarité de leur emploi que par la langue, considèrent que «proposer des lois sur la langue est comme vouloir proposer des lois sur le vent» et que «la langue est si dynamique et si vivante qu'on ne doit jamais la réglementer par la loi pour ne pas la "tuer"». Quelques-uns prétendent même que, sur un total de quelque 500 000 vocables, les emprunts étrangers (les «estrangeirismos») ne constitueraient qu'un goutte d'eau (quelques dizaines ou centaines de mots!) dans un «océan portugaisé». De plus, la plupart de ces mots finiront pas disparaître après un certain temps, le temps que la mode ait fait son oeuvre.
Ils affirment aussi que les emprunts n'ont jamais constitué un problème et que les locuteurs, sans interdiction de la part de personne, ont toujours su «gérer» la dynamique de l'emprunt lexical. Selon certains, il n'est pas vrai que les nombreux emprunts lexicaux dans la langue portugaise, surtout ceux provenant de l'anglais, soient «sans précédents» dans l'histoire. Dans le passé, les Brésiliens ont emprunté des mots par centaines ou par milliers (en castillan, français, italien, tupinambá, yorouba ou en d'autres langues), sans que cela ne menace l’existence ou la promotion du portugais brésilien. Évidemment, ces mêmes spécialistes omettent de dire qu'aujourd'hui les mots empruntés correspondent à des mots d'usage très courant, c'est-à-dire employés avec une haute fréquence par les médias et la publicité, et que ces mots sont inculqués presque «de force» au sein de la population brésilienne.
Pour bon nombre d'opposants, l'intention de préserver la langue portugaise brésilienne de l'invasion étrangère est peut-être bonne, mais le résultat serait nul, car aucun Brésilien ne va cesser d'utiliser des expressions ou des mots étrangers seulement parce qu'une loi l'interdit. D'autres croient aussi que ce projet de loi est un signe de xénophobie et d'intolérance, et que l'usage de néologismes, d’emprunts et d'«étrangérismes» (estrangeirismos) ne corrompt pas la langue ni humilie leurs utilisateurs. Pour eux, la présence d'estrangeirismos ne doit pas être perçue comme une «invasion» corruptrice, mais comme une occasion d'«enrichissement lexical», ce qui favoriserait par surcroît le développement scientifique et culturel. Si le Brésil adoptait ce projet de loi, le pays sombrerait dans la xénophobie et l'isolationnisme, et resterait fermé aux innovations; il serait non seulement isolé linguistiquement, mais aussi culturellement, socialement, politiquement et économiquement. L'apocalypse, quoi! Enfin, d'autres linguistes estiment simplement que le projet de loi repose sur des bases bien plus politiques que linguistiques.
- Un débat politique
Dans les circonstances actuelles, la langue est maintenant devenue un étendard politique au Brésil. Les Brésiliens sont en train de réaliser eux aussi que, dans les faits, les interventions politiques en matière de langue s'inspirent rarement de motifs purement linguistiques. Elles se rapportent le plus souvent à des projets de société formulés en fonction d'objectifs d'ordre culturel, économique et politique. Or, le fondement idéologique de l'actuelle politique brésilienne est la défense de la langue portugaise en tant que symbole de la souveraineté nationale, laquelle se transforme en une lutte anti-impérialiste ou, en l'occurrence, anti-anglo-américaine. Les opposants au projet de loi ont raison d'y voir un caractère politique à cette intervention législative. On peut affirmer sans se tromper que toute «politique linguistique» est par essence un «acte politique». Le nier revient à considérer la langue comme un simple instrument de communication, ce qu'elle est d'abord sans doute, mais toute langue est aussi le symbole identitaire d'un peuple ou d'une nation. Et ça, on n'y peut rien, car la langue a toujours été un instrument d'identité sociale ou nationale, voire un instrument politique servant parfois à dominer. Les Américains, l'ont compris! Avant eux, les Britanniques, les Français, les Espagnols, les Portugais, les Arabes, les Chinois, etc.
Quand on lit les déclarations des opposants brésiliens au projet de loi, force est de constater que leur point de vue reste relativement incomplet. Ils oublient que d'autres pays interviennent par la voie législative sur leur langue nationale et qu'ils ne sont pas nécessairement taxés de xénophobie. Parmi ceux-là, et non des moindres: les États-Unis d'Amérique! On dirait bien que certains linguistes brésiliens n'ont jamais entendu parler des mouvements américains pro-anglais tels que US English («L'anglais pour les États-Unis»), English First («L'anglais d'abord») et, surtout, English Only («L'anglais seulement»), le plus hispanophobe de tous. Par ailleurs, la liste des organismes qui appuient officiellement l'idéologie d'US English est impressionnante: on y compte au moins 110 organismes, dont de fort nombreux groupes allophones tels que l'American East European Ethnic Conference, l'American Ethnic Coalition, l'American Hungarian Federation, le Bulgarian National Front in the USA, la Croatian Fraternal Union of America, etc. La «guerre linguistique» entreprise par US English a porté fruit, car de nombreux États ont modifié leur constitution pour «protéger l'anglais» qui serait gravement menacé, entre autres, par la communauté hispanique. Le gouvernement fédéral américain n'a pas encore pu légiférer sur ce sujet — il a échoué, mais ce n'est que partie remise! —, ce qui n'a pas empêché de nombreux États de le faire. À la fin de 2001, quelque 28 États américains avaient adopté l'anglais comme langue officielle, ce qui permettra à plusieurs d'entre eux de légiférer sur la promotion et la défense de la langue anglaise.
- D'autres pays
Enfin, on pourrait ajouter que des politiques linguistiques similaires à celle que se prépare à adopter le Brésil sont relativement nombreuses. Outre la France, mentionnons le Mexique, le Costa Rica et la Colombie, mais aussi le Québec, l'Islande, la Catalogne, l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Pologne, l'Arménie et plusieurs autres. Cela dit, le projet de loi brésilien s'apparente davantage à la Loi sur la langue polonaise qu'à la législation française.
Le cas de l'Islande dans la chasse aux «étrangérismes» (estrangeirismos) semble un exemple intéressant pour le Brésil, car, sans véritable interdiction législative, le nom-emploi des mots étrangers par la population islandaise est respecté scrupuleusement, mais il s’agit là d’une sorte de «religion» traditionnelle au sein de cette population. Cette pratique existe depuis le XVIIIe siècle; dans ce pays, les terminologues sont considérés comme des «sages» veillant à la pureté de la langue, et non comme des fonctionnaires «bornés» campés sur leurs «positions puristes». C'est vraiment une question de point de vue. Cette habitude islandaise reste relativement rare, car dans la plupart des pays pratiquant un interventionnisme linguistique axé sur le code les locuteurs continuent généralement d'utiliser entre eux les «anglicismes» officiellement honnis, alors que les communications gouvernementales ou publiques, surtout les communications médiatisées et diffusées, se conforment plus facilement aux directives linguistiques normatives.
Quoi qu'il en soit, il reste aux parlementaires brésiliens le soin d'adopter, avec ou sans modifications, le texte du controversé projet de loi. Selon toute probabilité, il semble que le texte présenté finira par être adopté et qu'il deviendra une loi, mais avec des modifications destinées à l'améliorer.
3.4 Le doublage des films
On sait que l'industrie du cinéma et ses produits dérivés subissent également l'influence des produits anglo-américains. Le député Rebelo (encore lui!) a présenté à la Chambre des députés un projet de loi spécifique à ce sujet. C'est le projet no 4681 de 2001, qui oblige que la traduction, le doublage et les légendes de films produits dans une langue étrangère et diffusés sur le territoire national soient faits par des professionnels qualifiés.
Il faut dire que la législation qui réglementait ces moyens de diffusion date de 1980, alors qu'il n'y avait pas au Brésil d'abonnements de bandes vidéos et de disques. La résolution no 55 du 29 d'août 1980, sous l'égide du Conselho Nacional de Cinema (CONCINE) ou Conseil national du cinéma, établissait que «le doublage en portugais de films importés à des fins de projection dans des émetteurs de télévision au Brésil» devait obligatoirement être réalisé sur le territoire national. Mais le non-respect de cette résolution, soit par ignorance soit par oubli de la part des distributeurs de films, a permis que la traduction et le doublage soient devenus de fort piètre qualité. Ce type d'opération a souvent été fait par des personnes qui méconnaissaient le portugais, généralement en parsemant le texte de termes ou expressions en anglais ou en espagnol. C'est pourquoi le député Aldo Rebelo dit s'être porté comme l'initiateur de ce projet de loi afin d'assurer la promotion, la protection, la défense et l'usage du portugais, et ainsi réduire ce qu'il appelle la «décaractérisation» («descaracterização») ou dégradation de la langue portugaise. La Commission des députés a analysé le projet original d'Aldo Rebelo et en a présenté une nouvelle version, laquelle correspond à ce qu'on appelle dans le jargon brésilien un «substitutivo» (substitut) du projet initial. Le texte du «substitutivo» est présenté par le député Bispo Walderval, celui qui dorénavant est chargé de transcrire les résultats des débats parlementaires.
En vertu de l'article 1 de ce projet de loi, la traduction, le doublage et les légendes de films produits en langue étrangère et commercialisés au Brésil devront dorénavant être réalisés par des professionnels qualifiés:
Esta Lei obriga que a tradução, dublagem ou legendagem de filmes produzidos em língua estrangeira comercializados no País seja realizada, em território nacional, por profissionais habilitados.
A tradução, a dublagem e a legendagem de filmes produzidos em língua estrangeira comercializados no País deverão ser realizadas, em território nacional, por profissionais habilitados.
O disposto no caput aplica-se aos filmes destinados à exibição por emissoras de radiodifusão de sons e imagens e por operadoras de televisão por assinatura, bem como à comercialização na forma de fitas e discos para vídeos.
Esta lei entra em vigor na data de sua publicação. Le Congrès national décrète:
Cette loi oblige que la traduction, le doublage ou les légendes de films produits en langue étrangère et commercialisés dans le pays soient réalisés sur le territoire national par des professionnels qualifiés.
La traduction, le doublage ou les légendes de films produits en langue étrangère et commercialisés au pays devront être effectués, sur le territoire national, par des professionnels qualifiés.
La disposition de ce paragraphe s'applique aux films destinés à la représentation par des émetteurs de radiodiffusion sonore et visuelle et par des opérateurs de télévision pour abonnement, ainsi que la commercialisation sous la forme de bandes et de disques pour vidéos.
Cette loi entre en vigueur lors de la date de sa publication.
Chose curieuse, ce projet de loi ne semble pas avoir provoqué de tollé, contrairement au projet de loi no 1676 de 1999 sur la défense de la langue portugaise. Les intellectuels doivent trouver plus important que les moyens de communication moderne soient transmis en portugais. La défense de la langue portugaise passe donc aussi par la production culturelle brésilienne, dont l'espace a été jusqu'ici dominé par des films et des produits étrangers. Il faut dire aussi que la profession de traducteur n'est pas encore réglementée au Brésil. N'importe qui peut s'improviser traducteur.
Beaucoup de gens, même lorsqu'ils ne connaissaient pas bien le portugais, voire l'ignoraient tout simplement, ont dans le passé proposé leurs services aux compagnies de films et de télévision pour des tarifs très bas. Ou bien les films et les vidéos arrivaient du Portugal et demeuraient peu compréhensibles pour la population brésilienne, qui trouve généralement les doublages produits au Portugal tout à fait ridicules et complètement «déconnectés» de leurs valeurs culturelles. Avec cette loi, la profession de traducteur/doubleur serait reconnue. Évidemment, les traducteurs/doubleurs du Brésil luttent pour faire adopter cette loi, plus connue au pays comme la «Loi des traducteurs/doubleurs».
4 Le rôle de la langue portugaise dans le monde
Nous savons que le Brésil occupe une place incontournable au sein des pays de langue portugaise, ce que nous pourrions appelé, par comparaison avec la francophonie, la lusophonie. Déjà, en vertu d’une loi adoptée le 18 décembre 1971, une convention internationale avec le Portugal liait l'Académie brésilienne des lettres (Academia Brasileira de Letras) dont le but était de maintenir la parité orthographique et lexicale avec la langue portugaise du Portugal. En vertu de l’entente, le portugais brésilien devait demeurer aligné sur la forme de prestige préconisée par l'Académie des sciences de Lisbonne (Academia das Ciências de Lisboa). Beaucoup de Brasileiros croient que la langue portugaise du Brésil n'a jamais pu devenir tout à fait autonome. C'est pourquoi le mot lusofonia n'est pas très prisé par les Brésiliens, car l'élément latin luso- fait référence à l'Europe, donc au Portugal, pas au portugais brésilien.
4.1 L’accord orthographique de 1990
Depuis 1990, de nombreux accords de coopération scientifique et technique ont été signés entre le Portugal et le Brésil, ce qui a donné lieu à plusieurs commissions communes de terminologie. Le traité le plus important concerne l'Accord orthographique sur la langue portugaise de 1990 — Acordo Ortográfico da língua Portuguesa — qui a pris en compte les différences linguistiques afin de réduire les difficultés liées à la tendance naturelle à la différenciation et de préserver les intérêts de la langue portugaise dans les pays lusophones.
À la suite des délibérations entre les délégations de l'Angola, du Cap-Vert, de la Guiné-Bissau, du Mozambique et de São Tomé et Príncipe, ainsi que des observateurs de la Galice (Espagne), les États signataires — la République populaire d'Angola, la République fédérative du Brésil, la république du Cap-Vert, la république du Guiné-Bissau, la république de Mozambique, la république du Portugal et la République démocratique de São Tomé et Príncipe — ont convenu des dispositions qui suivent (l’accord comptant quatre articles).
L’article 1 ne fait que proclamer l’adoption de l’accord orthographique de 1990, mais l’article 2 énonce que les États signataires prendront, au moyen des institutions et agences compétentes, les mesures nécessaires en vue d'élaborer, d’ici le 1er janvier 1993, un vocabulaire orthographique commun de la langue portugaise, aussi complet que cela est souhaitable et aussi normalisé que possible en ce qui concerne les terminologies scientifiques et techniques. Selon l’article 3, l’Acordo Ortográfico da língua Portuguesa devait entrer en vigueur le 1er janvier 1994, une fois que seront déposés les instruments de ratification de tous les États signataires auprès du gouvernement de la république du Portugal. Quant à l’article 4, il oblige les États signataires à prendre les mesures appropriées pour assurer le respect effectif de la date d'entrée en vigueur établie à l’article précédent. Le document fut signé par les sept États, à Lisbonne, le 16 décembre 1990. Le traité est accompagné d’annexes décrivant les points orthographiques et/ou grammaticaux sur lesquels porte l’accord: alphabet, [h] initial et final, homophonie, séquences consonantique, voyelles atones, voyelles nasales, accentuation des oxytons/paroxytons, accent grave, tréma, trait d’union, apostrophe, minuscules et majuscules, divisions syllabiques, etc.
Quant au Brésil, il a ratifié par le décret 43/1991 l’Accord orthographique sur la langue portugaise, le 4 août 1991 en ces termes:
O Presidente da República decreta, nos termos do artigo 138.º, alínea b), da Constitução, o siguiente:
É ratificato o Acordo Ortográfico da Língua Portuguesa, assinado em Lisboa em 16 Dezembro de 1990, aprovado, para ratificação, pela Resolução da Assemblea da República nº. 26/91, em 4 Junho de 1991.
Assinado em 4 de Agosto de 1991.
Le président de la République décrète, selon les dispositions de l'article 138, alinéa b), de la Constitution, ce qui suit:
L’Accord orthographique sur la langue portugaise, signée à Lisbonne le 16 décembre 1990, est ratifié, approuvé pour ratification par la résolution no 26/91 de l'Assemblée de la République du 4 juin 1991.
Signé le 4 août 1991.
Cela dit, cet accord orthographique, bien que signé et ratifié par le Brésil, n'est que très peu appliqué dans ce pays. Des campagnes de presse ont tout fait pour discréditer le traité. C’est que l’Acordo Ortográfico da Língua Portuguesa ne fait pas l’unanimité dans le pays. Beaucoup craignent de perdre le caractère brésilien de la langue portugaise. Et la polémique de se poursuivre sans véritables arguments scientifiques. Les partisans de l’Accord dénoncent l’affaiblissement de la langue portugaise dans le monde en raison de son hétérogénéité, fruit de sa dispersion géographique entre trois continents. Il est vrai que le portugais est quelque peu différent selon les pays et qu'on a tendance à parler plutôt du «portugais du Portugal», du «portugais du Brésil», du «portugais d'Angola», du «portugais de Mozambique», etc. En cela, la situation ne diffère pas tellement du «français de France», du «français de Belgique», du français du Canada», etc.
4.2 La Communauté des pays de langue portugaise
En 1996, le Portugal ainsi que six de ses anciennes colonies ont fondé la Comunidade dos Países de Língua Portuguesa (CPLP), la Communauté des pays de langue portugaise. Les pays membres sont les suivants: l'Angola, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Portugal et Sao Tomé-et-Principe. La nouvelle communauté veut promouvoir la langue portugaise ainsi que la culture commune qui unit les pays membres. Plus particulièrement, les pays lusophones désirent collaborer dans le domaine de l'éducation, mais chercheront aussi à renforcer les liens culturels, politiques et économiques. La CPLP a son siège social à Lisbonne.
Grosso modo, les pays de la CPLP veulent encourager la diffusion et l'enrichissement de la langue portugaise, accroître les échanges culturels dans l’espace lusophone, renforcer la coopération entre les pays de langue portugaise dans le domaine de la concertation politique et diplomatique, encourager le développement d'actions de coopération interparlementaire, développer la coopération économique, dynamiser et approfondir la coopération dans le domaine universitaire, de la formation professionnelle et dans les différents secteurs de la recherche scientifique et technologique, mobiliser des efforts et des ressources en appui solidaire aux programmes de reconstruction et de réhabilitation, promouvoir la coordination des activités des institutions publiques et entités privées, associations de nature économique et organisations non gouvernementales oeuvrant au développement de la coopération entre les pays lusophones, etc.
- La Déclaration constitutive des pays de langue portugaise
Deux documents ont été signés par les États de la CPLP: la Déclaration constitutive des pays de langue portugaise (du 17 juillet 1996) et les Statuts de la Communauté des pays de langue portugaise, également du 17 juillet 1996.
La Déclaration constitutive a institutionnalisé la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). L'article 3 de la Charte de la Communauté des pays de langue portugaise exprime clairement les objectifs de ces sept pays :
1) concertation politique et diplomatique entre ses membres en matière de relations internationales, principalement dans le but d'affirmer sa présence (de la CPLP) dans les congrès internationaux ;
2) la coopération, particulièrement dans les domaines économique, social, culturel, juridique, technique et scientifique;
3) la mise en oeuvre de projets destinés à promouvoir et à diffuser la langue portugaise.
On peut consulter une version française de la Déclaration constitutive des pays de langue portugaise en cliquant ICI.
- Les statuts des pays de langue portugaise (CPLP)
La Déclaration constitutive est accompagnée des Statuts de la CPLP, qui comptent 22 articles. Seul l'article 3 traite de la langue portugaise, les autres articles concernent le fonctionnement de la CPLP. Voici les objectifs tels qu'énoncés par l'article 3:
c) la matérialisation de projets visant à la promotion et à la diffusion de la langue portugaise.
On peut consulter une version française du texte complet des Statuts de la Communauté des pays de langue portugaise en cliquant ICI.
La politique linguistique du Brésil à l'égard du portugais consiste à valoriser la langue portugaise tant au plan national qu'international. Sur le plan intérieur, la politique linguistique du Brésil à l'égard de la langue officielle semblait, jusqu'ici, bien mince. Il n'existait que fort peu de textes juridiques à ce sujet, si l'on fait exception d'un article de la Constitution (art. 13) et d'une loi scolaire (la loi no 9.394 du 20 décembre de 1996). En même temps, cette quasi-absence d'instruments juridiques sur le portugais montrait que le Brésil n'avait pas besoin d'appliquer une politique volontariste sur sa langue officielle du fait qu'elle était parlée par la très grande majorité de la population. Cependant, cette politique peu contraignante est appelée à changer. Si les projets de loi, comme on peut s'y attendre, se transforment en loi, la politique linguistique du Brésil deviendra à la fois défensive et offensive, un peu à l'exemple de plusieurs autres États (France, Québec, Catalogne, Mexique, Costa Rica, Lituanie, Pologne, etc.).
Au plan international, le Brésil s'implique dans la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). C'est une façon pour le Brésil de s'affirmer au sein du monde lusophone, car en tant que plus grand pays lusophone du monde il ne peut s'esquiver de cette représentativité. Cependant, parce qu'il constitue justement le plus gros «morceau» de la lusophonie, le Brésil peut aussi faire bande à part. C'est pourquoi il applique, pour employer un euphémisme, avec une certaine réticence les ententes internationales qui le lient à la CPLP, notamment l'Accord orthographique sur la langue portugaise. Néanmoins, c'est une politique d'internationalisme linguistique qui sied bien à un grand État comme le Brésil. Cela étant dit, cette question n'intéresse absolument pas la masse des Brésiliens pour qui la lusophonie n'est qu'un reliquat colonial entre le Portugal et les «pauvres» du Brésil et les Africains «encore plus pauvres».
Dernière modification en date du 16 déc. 2015
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