Source: https://www.fichier-pdf.fr/2017/02/22/saisine-conseil-constitutionnel-ceta-delphine-batho/
Timestamp: 2020-05-28 01:14:34+00:00
Document Index: 187468662

Matched Legal Cases: ["l'article 8", "l'article 207", 'art=1', "l'article 3", "l'article 3", "l'article 54", "l'article 61", 'art. 8', "l'article 5", "l'article 61", "l'article 191", "l'article 168", "l'article 169"]

Saisine-Conseil-Constitutionnel-CETA-Delphine-Batho par lhugues.dauroi - Fichier PDF
Saisine Conseil Constitutionnel CETA Delphine Batho .pdf
Nom original: Saisine-Conseil-Constitutionnel-CETA-Delphine-Batho.pdfTitre: Projet de Saisine CC CETA 21022017 DEFAuteur: lhugues.dauroi
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Version non définitive du 21/02/2017
EN VERTU DE L’ARTICLE 54 DE LA CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
L’ACCORD ECONOMIQUE ET COMMERCIAL GLOBAL (AECG)
ENTRE LE CANADA, D'UNE PART, ET L'UNION EUROPEENNE ET SES ETATS
MEMBRES, D'AUTRE PART
En application de l’article 54 de la Constitution, les députés soussignés ont l’honneur de vous
demander d'apprécier la conformité à la Constitution de l’Accord Economique et Commercial
Global (AECG) (ci-après le « Traité ») entre le Canada, d'une part, et l'Union Européenne et
ses Etats Membres, d’autre part, tel qu’il a été approuvé par le Parlement Européen le 15
Ils estiment pour leur part que le Traité porte atteinte à plusieurs principes et libertés
A l’appui de cette saisine, sont développés les griefs suivants.
Le Traité, constitué d’un ensemble imposant et hétérogène de textes (l’accord en tant que
tel, ses nombreuses annexes, un « instrument interprétatif commun »1, des « déclarations » de
l’Union Européenne et de certains Etats membres2 et d’autres accords internationaux
incorporés au Traité3) est un accord dit de « nouvelle génération » allant bien au-delà des
traités de libre-échange classiques et des accords bilatéraux d’investissement du type de ceux
que la France a pu conclure par le passé, sans que ceux-ci soient soumis à votre examen.
Il vise en effet non seulement la libéralisation totale des échanges commerciaux entre le
Canada, d’une part, l’Union européenne et ses Etats membres, d’autre part, mais également la
suppression des mesures – en ce compris les lois, les règlements et les pratiques nationales –
réputées faire obstacle aux « investissements » des entreprises et citoyens « du Canada »
dans les Etats membres de l’Union Européenne et réciproquement4.
Le Traité organise ainsi une coopération très poussée entre les Parties au Traité en matière
de réglementation dans tous les domaines de la vie économique, à l’exception de quelques
domaines expressément listés, conférant un véritable droit de regard du Canada et de ses
ressortissants sur les normes en cours d’adoption par l’Etat français.
Le Traité confie en outre à des organes internationaux tout à fait extérieurs au système
juridique de l’Etat français et dans lesquels l’Etat français n’est pas représenté le pouvoir
d’interpréter, voire de modifier le Traité, de manière contraignante à l’égard des Parties. Il
transfert enfin à des tribunaux spéciaux et groupes d’arbitrage dont l’Etat français ne
concourt pas à désigner les membres, la compétence de régler les « différends » entre les
Parties au Traité et de juger des plaintes des citoyens et entreprises réputés « investisseurs
du Canada » contre l’Etat français pour tout non-respect allégué à de nouvelles obligations
à leur égard imposées par le Traité.
Le Traité emporte ainsi clairement un transfert de souveraineté de l’Etat français vers ces
nouveaux organes allant au-delà de celui auquel il a consenti au profit de l’Union
Européenne dans le cadre des traités européens puisque l’Etat français se lie par ce Traité
dans des domaines dans lesquels l’Union européenne n’a pas de compétence exclusive. De
plus, dans les domaines de sa compétence exclusive, l’Union européenne se lie elle-même
d’une manière susceptible de bouleverser les conditions d’exercice des pouvoirs que les
Etats membres lui ont transférés sur la base des traités européens.
Instrument interprétatif commun concernant l'accord économique et commercial global (AECG) entre le
Canada, d'une part, et l'Union européenne et ses États membres, d'autre part, JOUE du 14 janvier 2017, L11/7
(« l’Instrument interprétatif commun »).
Ces Déclarations contenues dans un document « Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27
octobre 2016 ne font pas partie du Traité en tant que tel et ne sont donc pas opposables au Canada et à ses
« investisseurs » en cas de différends.
Il s’agit notamment de l'article III du GATT de 1994 (cf. article 2.3), l'article XI du GATT de 1994 (article
2.11), l’accord OTC (article 4.2), les articles XVII:1 à XVII:3 du GATT de 1994, le Mémorandum d'accord sur
l'interprétation de l'article XVII de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de 1994, les articles
VIII:1 et VIII:2 de l'AGCS (article 18.2), de l'article XX du GATT de 1994 (cf. article 28.3)
Il convient de noter à cet égard que le Traité ne semble pas assurer une pleine réciprocité de la part du
Canada vis-à-vis des Etats membres, notamment de la France, au vu du nombre substantiel de réserves émises
par le Canada (29 au niveau national et 193 au niveau de ses Provinces) contre 13 pour la France qui s’ajoutent
aux 10 réserves émises par l’Union européenne au niveau de l’Union (cf. Annexe I au Traité).
Pour ces raisons, le Traité est considéré par les Etats membres comme un traité « mixte » et
l’entrée en vigueur définitive de l’ensemble de ses stipulations est soumise à la ratification de
l’ensemble des Etats Membres. Néanmoins, la Commission européenne continue d’afficher sa
volonté de conclure à l’avenir au nom de l’Union seule – et donc sans la participation ni
l’accord de chacun des Etats membres – ces traités de « nouvelle génération »5. La procédure
retenue pour la conclusion du Traité constitue donc une opportunité peut-être unique pour
le Conseil constitutionnel de se prononcer sur la compatibilité de ce type de traités, privilégié
par l’Union européenne, avec la Constitution française.
Aussi, au regard de l’impact de ce Traité sur les structures même de l’ordre juridique
national et de l’ordre juridique européen et du fait qu’il préfigure d’autres accords très
englobants, les députés soussignés estiment-ils qu’il est indispensable que votre Conseil
effectue un examen détaillé de la compatibilité de ces stipulations, en les considérant une à
une et par leurs effets combinés, avec la Constitution. Les députés soussignés sont d’avis que
de nombreuses stipulations du Traité portent atteinte à des principes constitutionnels, et
Les stipulations du Traité affectant l’élaboration des normes nationales ou conférant à
des tiers ou à des organes étrangers à l’ordre juridique français et européen le pouvoir
de définir des obligations pesant sur l’Etat français et d’influer sur les normes
nationales portent atteinte aux conditions essentielles d'exercice de la souveraineté
nationale (1) ;
La procédure de règlement des différends au bénéfice des « investisseurs étrangers »
porte notamment atteinte aux conditions essentielles d'exercice de la souveraineté
nationale, à l’article 88-1 de la Constitution fixant les conditions d’exercice des
compétences attribuées par les Etats membres à l’Union européenne et au principe
d’indépendance et d’impartialité des juges (2) ;
Les stipulations du Traité conférant aux « investisseurs du Canada » des droits
spéciaux par rapport aux investisseurs français ou d’une autre nationalité, couplées
aux stipulations relatives à la procédure de règlement des différends qui leur est
réservée, portent atteinte au principe d’égalité devant la loi (3) ;
Le Traité porte atteinte au principe de précaution, en ce qu’il ne ménage pas la faculté
pour les Etats membres et l'Union européenne de se prévaloir de ce principe vis-à-vis
du Canada, de ses « investisseurs » et des différents organes institués par le Traité et
qu’il ne fait référence qu’à des normes internationales qui ne reconnaissent pas ce
principe (4) ;
Les conditions de dénonciation du Traité et de son application provisoire porte atteinte
aux conditions d’exercice de la souveraineté nationale (5).
La Commission européenne considère que la conclusion de ce type d’accord de libre-échange et
d’investissement relève de la compétence exclusive de l’Union européenne et a conclu à ce titre pour l’Union
européenne un accord de libre-échange avec la République de Singapour sans la participation des Etats
Membres. La compatibilité de cet accord avec les traités européens fait actuellement l’objet d’une procédure
d’avis (n°2/15) devant la Cour de l’Union Européenne. Si la Cour confirme la position de la Commission (contre
les conclusions de l’Avocat général rendues le 21 décembre 2016), les Etats membres seront par suite exclus de
la conclusion de nouveaux accords et ceux-ci pourront entrer en vigueur sans être ratifiés par les Etats membres.
Les stipulations du Traité affectant l’élaboration des normes nationales sur des
sujets relevant de la compétence de l’Etat français portent atteinte aux conditions
essentielles d'exercice de la souveraineté nationale
Au titre du Traité, l’Etat français s’engage non seulement à limiter le champ de sa liberté
normative pour faciliter l’accès à son marché (1.1) mais également à associer étroitement le
Canada et ses entreprises dans le processus d’élaboration des normes nationales (1.2).
Le Traité confère en outre à des organes étrangers à l’ordre juridique français et européen et
dans lesquels l’Etat français n’est pas représenté le pouvoir de lui imposer des obligations
(1.3) et d’influer sur les normes nationales (1.4).
Dans la mesure où ces stipulations limitant les compétences normatives de l’Etat français
concernent en moins en partie des domaines relevant de la compétence partagée ou exclusive
de l’Etat français, celles-ci portent atteinte aux conditions essentielles d'exercice de la
L’Etat français s’engage à limiter le champ de sa liberté normative pour faciliter
l’accès à son marché aux investisseurs étrangers
Au titre du Traité, les Etats signataires s’interdisent d’adopter toute une série de mesures
réputées faire obstacle à l’accès au marché des marchandises et des services.
A titre d’illustration, l’article 8.4 (dans le cadre de la protection des investisseurs et des
investissements) et l’article 9.6 (dans le cadre du commerce transfrontalier de service) posent
un principe général d’interdiction des mesures (au niveau national et local) imposant des
limitations concernant :
« le nombre d'entreprises pouvant mener une activité économique spécifique »,
« la valeur totale des transactions ou des actifs »,
« le nombre total d'opérations ou la quantité totale produite », « la participation de
capital étranger »,
« le nombre total de personnes physiques qui peuvent être employées dans un secteur
L’Etat français limite donc sa liberté normative dans un champ d’application qui semble très
large6 et concerne par défaut tous les secteurs économiques en dehors des services aériens et
En application de l’article 9.2, l’article 9.6 s’applique en particulier à toute « mesure qui affecte : a) la
production, la distribution, la commercialisation, la vente et la livraison d'un service; b) l'achat, l'utilisation ou
le paiement d'un service; c) l'accès et le recours, à l'occasion de la fourniture d'un service, à des services dont il
est exigé qu'ils soient offerts au public en général. ». L’article 8.4 s’applique à toute « mesure adoptée ou
maintenue par une Partie sur son territoire concernant a) un investisseur de l'autre Partie; b) un investissement
visé; et c) s'agissant de l'article 8.5, tout investissement sur son territoire. » (article 8.2). Ce champ d’application
paraît particulièrement large au vu de la définition extensive du terme « investissement » (qui, d’après l’article
8.1 peut prendre la forme d'une entreprise, d'actions, d'obligations, d'un prêt accordé à une entreprise ou de tout
autre type d'intérêt dans une entreprise).
audiovisuels (article 8.2), et des quelques activités pour lesquelles l’Etat français ou l’Union
européenne ont émis des réserves expresses.
L’Etat français s’engage à associer étroitement le Canada et ses entreprises au
processus d’élaboration des normes nationales
Le Traité institue à son Chapitre 21 une coopération en matière de réglementation portant sur
« les mesures réglementaires prises par les autorités de réglementation des Parties qui sont
visées, entre autres, par l'Accord OTC, l'Accord SPS, le GATT de 1994, l'AGCS et les
chapitres Quatre (Obstacles techniques au commerce), Cinq (Mesures sanitaires et
phytosanitaires), Neuf (Commerce transfrontières des services), Vingt-deux (Commerce et
développement durable), Vingt-trois (Commerce et travail) et Vingt-quatre (Commerce et
environnement) » (article 21.1).
Au vu de l’étendu du champ d’application de cette coopération, il n’est pas douteux qu’elle
intervient au moins en partie dans des domaines qui intéressent la souveraineté nationale7 et
qu’elle impose de nombreuses contraintes pour les Etats signataires dans l’exercice de leur
fonction normative. En particulier :
Les Etats signataires s’engagent à s’efforcer « chaque fois que cela sera possible et
mutuellement bénéfique, d'aborder la coopération en matière de réglementation de
manière à permettre l'ouverture à la participation d'autres partenaires commerciaux
internationaux. » (article 21.2.3) et à « développer davantage leur coopération en
matière de réglementation en tenant compte de leur intérêt mutuel » (article 21.2.4).
L’article 21.3 précise que les activités de coopération en matière de réglementation
peuvent notamment consister à échanger des informations, y compris non
publiques, tout au long du processus d'élaboration de la réglementation et ce « au
stade le plus précoce possible, de sorte que les observations et les propositions de
modification puissent être prises en compte » ; à fournir des projets de règlements, à
« accorder aux parties intéressées un délai suffisant pour leur permettre de
soumettre leurs observations » et à « réduire au minimum les différences inutiles
entre les réglementations » ;
Au titre de cette coopération, les Etats signataires doivent notamment « prendre en
considération, s’il y a lieu, les mesures ou initiatives réglementaires de l’autre Partie
portant sur des sujets connexes ou identiques » (article 21.5).
Le Traité établit en outre un Forum de coopération en matière de réglementation
(FCR), co-présidé par un haut représentant du Canada et un haut représentant de la
Commission européenne, dont la mission est de faciliter et de promouvoir la
coopération en matière de réglementation (article 21.6).
L’article 21.8 prévoit enfin que « les Parties peuvent consulter, s'il y a lieu, les parties
prenantes et les parties intéressées, y compris des représentants du milieu
On peut noter à cet égard, que le Conseil du l’Union européenne affirme au point 4 du document
« Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27 octobre 2016, que les domaines visés par les
Chapitre 22, 23 et 24 relèvent de compétences partagées entre l’Union européenne et les Etats membres.
universitaire, de groupes de réflexion, d'organisations non gouvernementales, des
milieux d'affaires, des consommateurs et d'autres organisations ».
En sus de la collaboration instituée par le chapitre 21, plusieurs stipulations du Traité
imposent aux Etats signataires de consulter l’autre Partie ou des « personnes de l’autre
Partie » dans le processus d’élaboration des normes :
L’article 4.6 stipule que « lorsqu’un processus de consultation concernant
l’élaboration de règlements techniques ou de procédures d’évaluation de la
conformité est ouvert au public, chaque Partie permet aux personnes de l’autre
Partie d’y participer à des conditions non moins favorables que celles accordées à ses
propres personnes ».
De la même manière, l’article 27.1 relatif à la transparence, impose aux Etats
signataires de faire en sorte « que ses lois, règlements, procédures et décisions
administratives d'application générale concernant toute question visée par le présent
accord soient promptement publiés ou rendus accessibles d'une manière permettant
aux personnes intéressées et à l'autre Partie d'en prendre connaissance ». L’article
27.2 prévoit que dans la mesure du possible, chaque Partie « ménage aux personnes
intéressées et à l'autre Partie une possibilité raisonnable de présenter des
observations sur les mesures de cette nature qu'elle projette d'adopter ».
La mise en place de cet arsenal inédit d’obligations de coopération, de consultation et de
transparence dans l’élaboration des normes nationales interfère de manière significative dans
le processus d’élaboration de ces normes en exerçant une forte pression sur l’activité
normative de l’Etat français :
Le Traité institue un véritable droit de regard du Canada sur les normes en cours
d’adoption par l’Etat français grâce à des échanges d’informations précoces qui se
prolongent tout au long du processus d'élaboration des normes et donne au Canada
ainsi qu’à ses citoyens et entreprises la possibilité de faire valoir leurs observations sur
les projets de mesures françaises.
Si l’Etat français peut refuser de participer à la coopération réglementaire instituée par
le Chapitre 21 du Traité puisque celle-ci est en principe « volontaire »8, un tel refus
semble difficile à exercer puisque le Traité prévoit que « la Partie qui refuse
d’entamer la coopération en matière de réglementation ou qui se retire d’une telle
coopération devrait être prête à expliquer les motifs de sa décision à l’autre Partie. »
(Article 21.2 point 6). L’Etat français encourt ainsi le risque qu’un refus non
suffisamment justifié constitue un élément à charge dans le cadre d’une procédure de
règlement de différend au titre de l’article 29 (cf. section 2.b ci-dessous).
Enfin, au titre de l’article 27.2 (qui figure dans le chapitre sur la « Transparence » et
non pas sur la « Coopération règlementaire »), l’Etat français est contraint de fournir
« dans les moindres délais, à la demande de l'autre Partie et dans la mesure du
possible, des informations et des réponses aux questions concernant toute mesure
Voir à cet égard l’article 3 de l’Instrument interprétatif commun qui stipule « Cette coopération s'effectuera
sur une base volontaire, les autorités de réglementation pouvant choisir librement de coopérer, sans y être
contraintes ou sans devoir mettre en œuvre les résultats de leur coopération. ».
existante ou projetée qui affecte substantiellement l'application du présent accord », et
ce « sans préjudice de la question de savoir si la mesure est compatible avec le
présent accord ». Il s’agit donc clairement ici d’une obligation et non d’une démarche
volontaire. Son non-respect peut faire l’objet d’une procédure de règlement de
différend au titre de l’article 29 du Traité (cf. section 2.b ci-dessous).
L’ampleur de ces interférences doit aussi s’apprécier au regard des mécanismes de règlement
des différends entre les Parties au Traité (au titre de l’article 29) et entre les investisseurs et
les Etats (au titre de l’article 8) qui exposent l’Etat français à des risques financiers
significatifs en cas d’adoption d’une mesure jugée non conforme au Traité et qui sont donc
susceptibles de peser sur les processus législatif ou réglementaire en France.
Ainsi, les stipulations du Traité visées (notamment les Chapitres 4, 21 et 27) modifient
substantiellement les conditions d’exercice des pouvoirs du Parlement et des autorités
Le Traité confère à des organes étrangers à l’ordre juridique français et européen
le pouvoir de définir des obligations pesant sur l’Etat français dans des domaines
relevant de sa compétence
Le Traité institue plus d’une dizaine de comités9 (article 26.2) dont le Comité mixte de
l’AECG (le « Comité mixte ») qui joue un rôle prépondérant et central dans la mise en œuvre
du Traité puisqu’il a la « responsabilité de toutes les questions concernant le commerce et
l'investissement entre les Parties ainsi que de la mise en œuvre et de l'application du » Traité
(article 26.1 point 3).
Le Comité mixte est un organe international étranger à l'ordre juridique français, composé
exclusivement de représentants de l'Union européenne et du Canada, et dans lequel la
France n'est pas assurée d'être représentée. Il est « coprésidé par le ministre du Commerce
international du Canada et le membre de la Commission européenne chargé du commerce, ou
leurs suppléants respectifs » (article 26.2 du Traité). Il adopte « ses décisions et ses
recommandations par consentement mutuel ».
Au titre du Traité, le Comité mixte dispose de pouvoirs extrêmement étendus à l’égard des
Il peut adopter des « interprétations » du Traité qui lient les tribunaux institués par le
Traité. Le Comité mixte peut décider qu'une interprétation a force obligatoire à partir
d'une date déterminée (article 8.31.3).
L’article 26.2 du Traité établit les comités suivants : Comité des services et de l'investissement, Comité du
commerce des marchandises, Comité de l'agriculture, Comité des vins et des spiritueux, Groupe sectoriel mixte
sur les produits pharmaceutiques, Comité mixte de la reconnaissance mutuelle des qualifications
professionnelles, le Comité de gestion mixte pour les mesures sanitaires et phytosanitaires, le Comité des
marchés publics, le Comité des services financiers, le Comité du commerce et du développement durable, le
Forum de coopération en matière de réglementation, le Comité des indications géographiques. Enfin, le Comité
mixte de coopération douanière, déjà institué, se voit accorder le pouvoir d’agir sous les auspices du Comité
mixte de l’AECG.
Il peut adopter – par consentement mutuel – des « décisions » qui lient les Parties,
lesquelles doivent les mettre en œuvre (« sous réserve de l'accomplissement de toute
exigence et procédure internes nécessaires » - cf. ci-après) (article 26.3).
Il nomme les quinze membres du Tribunal institué par le Traité (article 8.27 point 2) et
ceux du tribunal d’appel (article 8.28 point 3) dont il décide notamment du
fonctionnement (article 8.28.8).
Il établit la liste des personnes habilitées à participer à un groupe spécial d’arbitrage
(article 29.6).
Il peut examiner toute question d'intérêt dans une des sphères visées par le Traité
(article 26.1 4).
Il peut communiquer avec toutes les parties intéressées, y compris des organisations
du secteur privé et de la société civile (article 26.1.5).
Il « peut décider d'amender certains protocoles et annexes » du Traité (article 30.2.2)
qui pourront être approuvées par les Parties « conformément à leurs obligations et
procédures internes respectives qui sont nécessaires à l’entrée en vigueur de
l’amendement » (cf. ci-après).
Ainsi, le Comité mixte peut modifier le contenu des obligations pesant sur l’Etat français
au titre du Traité soit par le biais de ses décisions ou interprétations (qui lient le Tribunal et
les Parties), soit en amendant directement le Traité10.
Or, les prérogatives du Comité mixte sont particulièrement étendues, que l’on considère
ses pouvoirs d’interprétation et de décision11 ou son champ de compétences qui s’étend à
toutes les questions visées par le Traité et qui touche donc des domaines relevant de
compétences partagées entre l’Union européenne et les Etats membres12, voire des
compétences exclusives des Etats membres.
La Commission a reconnu que le Comité mixte dispose bien de cette faculté dans sa déclaration 18 du
document « Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27 octobre 2016 selon laquelle « Il est noté
qu'il est peu probable qu'une décision modifiant l'AECG et une interprétation contraignante de l'AECG
adoptées par le comité mixte de l'AECG soient requises dans un avenir proche. ».
En l’absence de précision dans le Traité sur la distinction entre les décisions et les interprétations du Comité
mixte, ce dernier semble disposer d’une grande marge de manœuvre pour définir lui-même la nature de ses
A cet égard, dans le document « Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27 octobre 2016, le
Conseil et/ou les Etats membres ont affirmé que les domaines suivants relèvent des compétences partagées : le
domaine des services de transport, les domaines visés par les Chapitre 22, 23 et 24 (c’est-à-dire le
développement durable, le travail et l’environnement), la reconnaissance mutuelle des qualifications
professionnelles, la protection des travailleurs. La Cour constitutionnelle fédérale allemande a indiqué dans sa
décision du 13 octobre 2016 que relevaient de la compétence de la République fédérale d’Allemagne les
stipulations sur la protection des investissements y compris sur le système de règlement des différends (Chapitres
8 et 13 du Traité), sur les portefeuille d’investissements (Chapitres 8 et 13 du Traité), sur le droit maritime
international (Chapitre 14 du Traité), sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles (Chapitre
11 du Traité) et sur la protection des travailleurs (Chapitre 23 du Traité) :Voir communiqué de presse (en
http://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/EN/2016/bvg16-071.html).
A cet égard, au titre du Traité, les Etats membres ne sont pas assurés d’avoir la faculté
d’approuver les décisions du Comité mixte même dans des domaines relevant de leur
Dans sa décision du 13 octobre 2016, la Cour constitutionnelle fédérale allemande a
soulevé le risque que les décisions du Comité mixte – y compris dans le cadre de
l’application provisoire du Traité - empiètent sur les compétences de la République
Fédérale d’Allemagne. Elle a toutefois considéré que ce risque pouvait être contré par la
mise en place d’un accord interinstitutionnel assurant par exemple que les décisions du
Comité mixte soient adoptées à l’unanimité13.
Cette exigence a été reprise par le Conseil de l’Union européenne et les Etats membres,
mais uniquement s’agissant des décisions relevant de la compétence des Etats membres,
dans une déclaration selon laquelle : « Le Conseil et les États membres rappellent que,
dès lors qu'une décision du comité mixte de l'AECG relève de la compétence des États
membres, la position à prendre par l'Union et ses États membres au sein du comité
mixte de l'AECG est adoptée d'un commun accord »14.
Toutefois, la Commission européenne n’a pris aucun engagement exprès vis-à-vis
des Etats membres en ce sens et s’est contentée d’indiquer « Il est noté qu'il est peu
probable qu'une décision modifiant l'AECG et une interprétation contraignante de
l'AECG adoptées par le comité mixte de l'AECG soient requises dans un avenir
proche »15.
En outre, la Commission européenne a jugé nécessaire de déclarer qu’elle estime que
« toutes les questions concernées [par le Traité] relèvent entièrement du champ
d'application de l'article 207 du TFUE »16, c’est-à-dire, de la compétence exclusive de
La Commission estime donc par principe que les décisions du Comité mixte ne
relèvent pas de la compétence des Etats membres et, partant, que leur adoption ne
requiert pas leur accord.
Par ailleurs, les dispositions du Traité (articles 26.3 et 30.2.2) faisant référence à la
possibilité d’approbation des Etats membres des décisions du Comité mixte
conformément à leurs « procédures internes nécessaires », apportent peu de garanties
aux Etats membres. En effet, le Traité ne fournit aucune précision sur l'articulation de
ces procédures internes avec les autres stipulations du Traité, ni surtout sur le partage
entre les domaines relevant de la compétence exclusive de l’Union européenne et ceux
relevant de la compétence partagée ou exclusive des Etats membres.
Cf. décision de la Cour constitutionnelle allemande du 13 octobre 2016 et communiqué de presse (en anglais)
disponible au lien : http://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/EN/2016/bvg16071.html, selon lequel : « bb) Any encroachment on the constitutional identity (Art. 79 sec. 3 GG) brought about
by the system of committees’ competences and procedures can – in the context of the provisional application at
any rate – be countered in various ways. An inter-institutional agreement, for example, might ensure that
decisions taken by the CETA Joint Committee pursuant to Art. 30.2 sec. 2 CETA may only be passed on the
basis of a common position (Art. 218 sec. 9 TFEU) unanimously adopted by the Council ».
Déclaration n°19 du document « Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27 octobre 2016..
Voir déclaration 18 du document « Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27 octobre 2016.
Cf. Déclaration n°9 de la Commission européenne.
Or, comme indiqué, cette question fait l’objet d’un désaccord explicite entre le Conseil
de l’Union européenne et la plupart des Etats membres, d’une part, qui considèrent que
les accords de « nouvelle génération » relient au commerce des questions non
strictement commerciales et ne relevant donc pas de la compétence exclusive de l’Union
européenne, et la Commission européenne, d’autre part, qui a une conception très
extensive de la compétence de l’Union Européenne. Cette question fait actuellement
l’objet d’un examen par la Cour de l’Union européenne qui a été saisie d’une demande
d’avis sur la compatibilité avec les traités européens de l’accord de libre-échange conclu
entre l’Union Européenne et la République de Singapour sans la participation des Etats
membres17.
Ainsi, en l’absence de décision de principe de la Cour de l’Union Européenne sur ce point et
au vu des incertitudes entretenues par la Commission européenne, le Traité ne procure à
l’Etat français aucune garantie de pouvoir approuver les « décisions » du Comité mixte
et ses amendements au Traité même dans les domaines dont il estimerait qu’ils relèvent
Enfin et en tout état de cause, le Traité prévoit que les « interprétations » du Comité mixte
lient le Tribunal dans tous les cas, sans mentionner d’éventuelles « procédures interne »
d’approbation (article 8.31.3).
Cela signifie donc que le Comité mixte aura la faculté d’altérer unilatéralement la substance
des obligations souscrites par l’Etat français au titre du Traité y compris celles relevant de sa
le pouvoir d’influer directement sur les normes nationales et européennes
Le Chapitre 29 du Traité met en place un mécanisme de Règlement de différend qui peut
porter sur toute question « portant sur l'interprétation ou l'application des dispositions » du
Traité (cf articles 29.4 et 29.2). Il s’agit donc là-encore d’un champ d’application très large
portant nécessairement au moins en partie sur des domaines relevant de la compétence des
Au titre de ces articles, les mesures de l’Etat français (c’est-à-dire, au titre de l’article 1.1, ses
lois, règlements, règles, procédures, décisions, actes administratifs, prescriptions, pratiques ou
« tout autre type de mesure ») peuvent être contestées par le Canada dans le cadre d’une
procédure de « consultation ».
Procédure d’avis 2/15. Dans le cadre de cette procédure, l’avocat général a rendu ses conclusions en date du
http://curia.europa.eu/juris/document/document.jsf?docid=186494&amp;mode=req&amp;pageIndex=1&amp;dir=&amp;occ=first&amp;
part=1&amp;text=&amp;doclang=EN&amp;cid=379248; le communiqué de presse, en français, est disponible au lien suivant :
http://curia.europa.eu/jcms/upload/docs/application/pdf/2016-12/cp160147fr.pdf)
Or, le Traité prévoit qu’en cas d’échec de la consultation, la partie requérante peut soumettre à
un groupe spécial d’arbitrage (article 29.6.1) sa « question » portant sur la mesure (à
l’exclusion des mesures « projetées » - cf. 29.5.8) en indiquant « la mesure particulière en
cause et le fondement juridique de la plainte, y compris une explication sur la manière dont
une telle mesure constitue un manquement » au Traité (article 29.6.2).
Le groupe spécial d’arbitrage devant lequel est portée la plainte est composé de trois membres
qui sont soit désignés d’un commun accord entre les Parties, soit, à défaut d’accord, tirés au
sort parmi une liste de 15 personnes établie par le Comité mixte (articles 29.7 et 29.8).
La procédure conduit à la remise d’un rapport final par le groupe spécial d’arbitrage, étant
précisé que la « décision du groupe spécial d'arbitrage contenue dans le rapport final lie les
Parties » (article 29.10.1). Cette décision n’est pas susceptible de recours.
L’article 29.12 stipule que « La Partie défenderesse prend toutes les mesures nécessaires
pour se conformer au rapport final du groupe d'arbitrage ». En cas de défaut de « mise en
conformité » de la mesure jugée contraire au Traité, « la Partie requérante est en droit de
suspendre des obligations ou de recevoir une compensation » (article 29.14).
Le groupe spécial d’arbitrage est donc doté d’un pouvoir d’influer de manière directe
sur les normes nationales en concluant à la nécessité de les modifier, voire de les annuler,
pour se conformer aux décisions du groupe spécial d’arbitrage.
Ainsi le Traité soumet la quasi-intégralité des lois, règlements et autres mesures
nationales18 de l’Etat français au contrôle d’un organe étranger à l’ordre juridique
français et européen (dont l’Etat français – à la différence du Canada - ne concourt pas à
désigner les membres) et qui pourra décider de leur nécessaire « mise en conformité ».
En outre, cette influence directe du groupe spécial arbitral sur les normes nationales est
complétée par l’influence indirecte du Tribunal via les dommages-intérêts qu’il peut allouer
aux « investisseurs du Canada » en cas de « mesures » de l’Etat français jugées non
conformes à ses obligations envers eux au titre du Traité (cf. section 2 ci-dessous)19.
Ainsi, au titre du Traité l’Etat français consent de manière très large – y compris dans des
domaines relevant de sa compétence - à limiter sa liberté normative mais aussi à transférer à
des tiers et des organes étrangers à l’ordre juridique national et européen la faculté d’interférer
dans le processus national d’élaboration et d’adoption des normes nationales, d’influer sur les
normes adoptées et de lui imposer des contraintes allant au-delà de ses obligations au titre du
Une telle interférence dans le processus national d’élaboration des normes et un tel transfert
de compétences nationales à des tiers constituent des atteintes aux conditions essentielles
d’exercice de la souveraineté nationale au regard de la jurisprudence de votre Conseil.
Le Traité s’appliquant à quasiment tous les domaines de la vie économique.
Le Traité reconnaît d’ailleurs cette influence en prévoyant que le Tribunal réduit ces dommages-intérêts afin
de tenir compte de « l'abrogation ou de la modification de la mesure » (article 8.39.3). Il est vraisemblable que
cette influence sera d’autant plus forte que l’article 8.43 permet la jonction de plusieurs plaintes, ce qui
pourraient donner lieu à des plaintes coordonnées d’entreprises étrangères pour faire pression sur l’Etat afin qu’il
modifie une mesure nationale.
Votre Conseil a en effet jugé, dans une décision du 30 décembre 1976, que « la souveraineté
qui est définie à l'article 3 de la Constitution de la République française, tant dans son
fondement que dans son exercice, ne peut être que nationale et seuls peuvent être regardés
comme participant à l'exercice de cette souveraineté les représentants du peuple français
élus dans le cadre des institutions de la République »20.
Votre Conseil a ainsi jugé dans à plusieurs occasions que les traités portant atteinte aux
conditions essentielles d'exercice de la souveraineté nationale ne pouvaient être ratifiés sans
une révision constitutionnelle21.
En particulier, votre Conseil a considéré dans sa décision du 9 août 201222, relative au traité
sur la stabilité, la coordination et la gouvernance au sein de l'Union économique et monétaire,
que l’introduction de dispositions contraignantes et permanentes imposant le respect des
règles relatives à l'équilibre des finances aurait entraîné la modification des prérogatives
du Gouvernement et du Parlement dans l’élaboration et l’adoption des lois et aurait
donc exigé une révision de la Constitution :
« la Constitution fixe les prérogatives du Gouvernement et du Parlement dans l'élaboration et
l'adoption des lois de finances et des lois de financement de la sécurité sociale ; […] ;
qu'introduire directement des dispositions contraignantes et permanentes imposant le respect
des règles relatives à l'équilibre des finances publiques exige la modification de ces
dispositions constitutionnelles ; qu'en conséquence, si la France fait le choix de faire prendre
effet aux règles énoncées au paragraphe 1 de l'article 3 au moyen de dispositions
contraignantes et permanentes, l'autorisation de ratifier le traité devra être précédée d'une
révision de la Constitution ».
De même, dans sa décision concernant le Traité de Lisbonne23, votre Conseil a jugé que :
« appelle une révision de la Constitution toute disposition du traité qui, dans une matière
inhérente à l'exercice de la souveraineté nationale, permet, même en subordonnant un tel
changement à une décision unanime du Conseil européen ou du Conseil des ministres, de
substituer un mode de décision majoritaire à la règle de l'unanimité au sein du Conseil des
ministres ; qu'en effet, de telles modifications ne nécessiteront, le moment venu, aucun acte
de ratification ou d'approbation nationale de nature à permettre un contrôle de
constitutionnalité sur le fondement de l'article 54 ou de l'article 61, alinéa 2, de la
Constitution » (cons. 23).
En l’espèce, les stipulations susvisées du Traité portent atteinte aux conditions essentielles de
la souveraineté nationale en empiétant sur les prérogatives du Parlement et du Gouvernement
dans l’élaboration et l’adoption des lois et en privant l’Etat français de la faculté de réaliser un
contrôle de constitutionnalité sur les décisions qui seront prises par le Comité mixte, même
dans des domaines dont la compétence exclusive n’a pas été transférée à l’Union européenne.
Décision du Conseil Constitutionnel n°76-71 DC du 29-30 décembre 1976.
Voir par exemple Décision du Conseil Constitutionnel n°2004-505 DC du 19 novembre 2004, cons. 7.
Conseil constitutionnel, Décision n°2012-653 DC, 9 août 2012, cons. 21.
Conseil constitutionnel, Décision n° 2007-560 DC du 20 décembre 2007.
2. La procédure de règlement des différends au bénéfice des investisseurs à
l’encontre des Etats porte atteinte à plusieurs principes constitutionnels
Le Traité institue à la section F du Chapitre 8 un système de règlement des différends ouvert
aux « investisseurs de l’autre Partie » à l’encontre d’une Partie au Traité devant un Tribunal
institué par le Traité (le « Tribunal ») composé de 15 membres désignés par le Comité mixte.
Ce mécanisme institue donc un régime spécial de responsabilité de l’Etat et de l’Union
devant une juridiction spéciale au bénéfice exclusif des « investisseurs du Canada ».
Ce mécanisme porte atteinte à plusieurs principes constitutionnels, notamment aux conditions
essentielles d’exercice de la souveraineté nationale et à l’article 88-1 de la Constitution (2.1)
et au principe d’indépendance et d’impartialité des juges (2.2).
Le système de règlement des différends au bénéfice des « investisseurs du
Canada » contre les Etats membres et l’Union européenne porte atteinte aux
conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale et à l’article 88-1 de
En application des articles 8.18 et 8.23 du Traité, un « investisseur d’une Partie en son propre
nom » ou « au nom d'une entreprise établie localement qu'il détient ou contrôle directement
ou indirectement » peut déposer devant le Tribunal une plainte invoquant la violation par une
autre Partie de ses obligations au titre des articles 8.6 à 8.8 (traitement non discriminatoire) et
8.9 à 8.14 (protection des investissements).
En application de l’article 8.1, la notion d’« investisseur d’une Partie » renvoie à « une
personne physique ou une entreprise d'une Partie, autre qu'une succursale ou un bureau de
représentation, qui cherche à effectuer, effectue ou a effectué un investissement sur le
territoire de l'autre Partie », c’est-à-dire « tout type d'actif qu'un investisseur détient ou
contrôle, directement ou indirectement, et qui présente les caractéristiques d'un
investissement, y compris une certaine durée ainsi que d'autres caractéristiques telles que
l'engagement de capitaux ou d'autres ressources, l'attente de gains ou de profits, ou
l'acceptation du risque ».
« Un investissement peut notamment prendre la forme : a) d'une entreprise; b) d'actions et
autres formes de participation au capital d'une entreprise; c) d'obligations, titres obligataires
non garantis et autres titres de créance d'une entreprise; d) d'un prêt accordé à une
entreprise; e) de tout autre type d'intérêt dans une entreprise; f) d'un intérêt découlant, selon
le cas : i) d'une concession conférée en application du droit d'une Partie ou d'un contrat, y
compris pour l'exploration, la mise en valeur, l'extraction ou l'exploitation de ressources
naturelles, ii) d'un contrat clé en main, de construction, de production ou de partage des
recettes, iii) d'autres contrats semblables; g) de droits de propriété intellectuelle; h) d'autres
biens meubles, tangibles ou intangibles, ou biens immeubles et droits s'y rapportant; i) de
créances de somme d'argent ou de droits à une prestation en vertu d'un contrat. »
Ainsi, les notions d’investisseur et d’investissements sont définies de manière si large
qu’elles sont de nature à s’appliquer en réalité à quasiment toute personne physique ou
entreprise d’une Partie. En effet, pour être qualifiée d’investisseur au titre du Traité, il suffit
pour la personne physique ou l’entreprise de montrer, par exemple, qu’elle détient ou cherche
à détenir des actions ou obligations dans une entreprise (sans qu’un niveau minimum soit
requis) ou même un bien meuble ou immeuble, ou encore un droit de propriété intellectuelle.
Le critère de rattachement à une Partie d’un « investisseur », tel que défini en application de
l’article 8.1, est également très large. Pour le cas du Canada, le Traité renvoie :
aux personnes physiques du Canada, c’est-à-dire, les citoyens canadiens et résidents
permanents du Canada ; et
aux entreprises du Canada, c’est-à-dire les entreprises constituées conformément à la
législation du Canada qui exercent des activités commerciales substantielles sur le
territoire du Canada ou qui sont directement ou indirectement détenue ou contrôlée
par des citoyens canadiens ou des résidents permanents du Canada ou par des
entreprises constituées conformément à la législation du Canada et qui exercent des
activités commerciales substantielles sur le territoire du Canada.
L’accès au Tribunal est directement ouvert à ces « investisseurs du Canada » sans obligation
pour eux d’activer ni a fortiori d’épuiser les voies de recours internes devant les
juridictions nationales ou européennes compétentes.
En conséquence, ce mécanisme offre aux « investisseurs au Canada », le choix
discrétionnaire de porter leur plainte soit devant les juridictions nationales ou européennes
(sur le fondement de droits qu’ils tirent des règles nationales ou d’autres engagements
internationaux de l’Etat), soit devant le Tribunal (sur le fondement du Traité), pour contester
des mesures nationales, fussent-elles législatives, administratives, judiciaires et qu’ils
estimeraient incompatibles avec leurs droits reconnus dans le Traité.24.
En ce sens, et contrairement à la déclaration de la Commission européenne et du Conseil dans
le document « Déclarations à inscrire au Procès-verbal » en date du 27 octobre 2016 (point
36), le Tribunal institué par le Traité est fondé sur des principes très différents de ceux
sur lesquels sont fondées la Cour européenne des droits de l’homme ou la Cour pénale
En effet, la Cour européenne des droits de l’homme ne peut être saisie qu’après épuisement
des recours internes effectifs et laisse donc intacte la compétence des juridictions de l’Etat.
Quant à la Cour pénale internationale, elle ne peut exercer sa compétence que si l’Etat n’a pas
la volonté́ ou est dans l’incapacité́ de mener véritablement à bien une enquête ou des
poursuites25.
A cet égard, dans sa décision du 22 janvier 199926, relative au Statut de la Cour pénale
internationale, votre Conseil a relevé que « les stipulations du traité qui apportent des
restrictions au principe de complémentarité de la Cour par rapport aux juridictions
L’article 8.22.1.f) prévoit uniquement que l’investisseur doit se retirer ou se désister « de toute procédure en
cours devant un tribunal ou une cour en vertu du droit interne ou du droit international relativement à une
mesure dont il est allégué qu'elle constitue une violation visée par sa plainte ». Toutefois, au titre de l’article
8.22.5, cette renonciation cesse si le Tribunal rejette la plainte pour tout motif procédural ou juridictionnel ou
parce qu’elle est manifestement dénuée de fondement juridique ou non fondée en droit ou si l’investisseur retire
sa plainte dans les 12 mois suivant la constitution de la division du Tribunal.
Cf. article 17 du Statut de Rome.
Conseil Constitutionnel, Décision n° 98-408 DC du 22 janvier 1999.
criminelles nationales, dans les cas où l'État partie se soustrairait délibérément aux
obligations nées de la convention » « fixent limitativement et objectivement les hypothèses
dans lesquelles la Cour pénale internationale pourra se déclarer compétente ; que, par
suite, elles ne méconnaissent pas les conditions essentielles d'exercice de la souveraineté
nationale » (cons. 33).
En revanche, dans cette même décision, votre Conseil a censuré les stipulations du Statut
prévoyant « que la Cour pénale internationale pourrait être valablement saisie du seul fait de
l'application d'une loi d'amnistie ou des règles internes en matière de prescription » sur le
fondement de l’atteinte aux conditions essentielles d'exercice de la souveraineté nationale au
motif « qu'en pareil cas, la France, en dehors de tout manque de volonté ou d'indisponibilité
de l'État, pourrait être conduite à arrêter et à remettre à la Cour une personne à raison de
faits couverts, selon la loi française, par l'amnistie ou la prescription » (cons. 34).
En transposant cette jurisprudence au Traité, il apparaît que les stipulations organisant la
compétence du Tribunal « en dehors de tout manque de volonté » de l’Etat ou
d’indisponibilité des recours nationaux portent clairement atteinte aux conditions
essentielles d’exercice de la souveraineté nationale.
C’est d’autant plus vrai que, en premier lieu, que la compétence du Tribunal n’est pas limitée
à des hypothèses objectivement définies mais peut au contraire être activée très largement
puisque les obligations des Parties envers les « investisseurs » (et dont la violation alléguée
suffit à justifier la compétence du Tribunal) peuvent s’interpréter de manière
particulièrement extensive.
En effet, contrairement à la déclaration de principe contenue dans l’Instrument interprétatif
commun à cet égard27, les obligations pesant sur les Etats envers les investisseurs ne sont
absolument pas clairement définies. En particulier :
S’agissant de l’obligation de « traitement juste et équitable » visée à l’article 8.10 :
L’article 8.10.2 ne définit pas la substance de cette obligation et renvoie à des
notions elles-mêmes non définies ou définies en des termes vagues, telles que « un
déni de justice dans les procédures pénales, civiles ou administratives » ou « une
violation fondamentale du principe de l'application régulière de la loi, y compris
une violation fondamentale de la transparence, dans les procédures judiciaires
et administratives » ;
Par ailleurs, l’article 8.10.4 vient brouiller davantage la définition de cette
obligation en ajoutant une stipulation selon laquelle « Lorsqu'il applique
l'obligation d'accorder un traitement juste et équitable précitée, le Tribunal peut
tenir compte du fait qu'une Partie a fait ou non des déclarations spécifiques à
un investisseur en vue d'encourager un investissement visé, lesquelles ont créé
une attente légitime et motivé la décision de l'investisseur d'effectuer ou de
maintenir l'investissement visé, mais auxquelles la Partie n'a pas donné suite ».
Cette stipulation ouvre ainsi une possibilité pour le Tribunal de prendre en compte
Cf Article 6 c) « L'AECG établit des normes clairement définies relatives à la protection des investissements,
notamment en matière de traitement juste et équitable et d'expropriation, et fournit aux tribunaux chargés du
règlement des différends des orientations claires quant à la manière dont il convient d'appliquer ces normes. »
dans l’obligation de « traitement juste et équitable », une « attente légitime » de
l’investisseur, ce qui montre la subjectivité de cette notion.
L’article 8.10.2f) prévoit en outre que le contenu de cette obligation pourra
évoluer pour contenir d’autres éléments selon la procédure suivante : « Les
Parties examinent, sur une base régulière ou à la demande d'une Partie, la teneur
de l'obligation d'accorder un traitement juste et équitable. Le Comité des services
et de l'investissement […] peut formuler des recommandations à cet égard et
soumettre celles-ci au Comité mixte de l'AECG pour décision. » (article 8.10.3) ;
D’ailleurs les Parties au Traité ont jugé qu’il existait un risque suffisamment
concret que l’obligation de « traitement juste et équitable » fasse l’objet d’un
traitement extensif par le Tribunal pour rendre nécessaire une clarification à cet
égard dans leur Instrument interprétatif commun selon laquelle « L'Union
européenne et le Canada sont tenus d'examiner, sur une base régulière, la teneur
de l'obligation d'accorder un traitement juste et équitable, afin de s'assurer qu'elle
est conforme à leurs intentions (notamment telles qu'elles sont énoncées dans la
présente déclaration) et qu'elle ne sera pas interprétée plus largement qu'ils ne
le souhaitent. »
S’agissant de l’interdiction d'expropriation d’un investissement, « directement ou
indirectement, au moyen de mesures ayant un effet équivalent à une nationalisation ou
à une expropriation », visée par l’article 8.12 du Traité, elle n’est pas non plus définie
par le Traité qui renvoie à une Annexe 8-A pour son interprétation (cf. article 8.12.1).
Or, l’Annexe 8-A indique que pour déterminer si une mesure ou une série de mesures
d’une Partie constitue une expropriation indirecte, « il est nécessaire de procéder à un
examen au cas par cas fondé sur les faits, qui tient compte, entre autres, des facteurs
suivants : a) l'impact économique de la mesure ou de la série de mesures […], b) la
durée de la mesure ou de la série de mesures d’une Partie; c) l’étendue de l’atteinte
portée par la mesure ou la série de mesures en cause aux attentes spécifiques et
raisonnables sous-tendant l’investissement; d) la nature de la mesure ou de la série de
mesures, notamment leur objet, contexte et but. ».
L’Annexe 8-A précise : « Il est entendu que, sauf dans de rares circonstances, par
exemple lorsque la mesure ou la série de mesures est si sévère par rapport à son
objectif qu’elle semble manifestement excessive, les mesures non discriminatoires
d’une Partie qui sont conçues et appliquées afin d’atteindre des objectifs politiques
légitimes, comme la protection de la santé publique, de la sûreté, de l’environnement ou
de l’éthique, la protection sociale ou encore la promotion et la protection de la diversité
culturelle, ne constituent pas des expropriations indirectes. »
Ces critères d’appréciation des mesures étatiques pour déterminer si elles sont
susceptibles de constituer des « expropriations indirectes » démontrent le caractère très
subjectif de cette notion et le risque d’une interprétation extensive ou abusive de celle-ci
par les « investisseurs » pour contester toute mesure étatique qui leur serait défavorable.
En effet, au titre de l’Annexe 8-A, même les mesures non discriminatoires des Etats
poursuivant des objectifs politiques légitimes comme la protection de la santé publique,
de la sûreté, de l’environnement peuvent constituer des expropriations indirectes si « la
mesure ou la série de mesures est si sévère par rapport à son objectif qu’elle semble
manifestement excessive ».
Les litiges portés par les entreprises devant les systèmes de règlement de différends
investisseurs /Etat (ISDS – Investor-State Dispute Settlement) dans le cadre de traités
internationaux incluant ces mécanismes en fournissent une illustration. Ainsi, par
exemple, dans le cadre de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) :
Le Mexique a été condamné à dédommager l’entreprise américaine Metalclad à
16,2 millions de dollars car les arbitres ont considéré que le refus du Mexique
d’accorder un permis pour l’établissement d’un centre de gestion de déchets
toxiques et une loi convertissant la zone du site en une réserve naturelle portait
significativement atteinte aux biens de l’entreprise et constituait une expropriation
indirecte28.
Le promoteur d’oléoducs canadien TransCanada a effectué une « requête en
arbitrage » contre les Etats-Unis demandant une indemnisation à hauteur de 15
milliards de dollars à la suite de la décision du gouvernement des Etats-Unis
d’abandonner pour des raisons liés à la protection de l’environnement et à
l’opposition citoyenne, le projet « Keystone XL », qui devait connecter les sites
d’exploitation des sables bitumineux canadiens aux raffineries américaines29.
La compagnie gazière et pétrolière canadienne, Lone Pine Resources Limited a
engagé en 2013 une procédure contre le gouvernement du Canada demandant une
indemnisation de plus de 118 millions de dollars à la suite de l’introduction d’une
loi par le gouvernement du Québec abrogeant tous les permis d’exploitation de
gaz et de pétrole sous le Saint-Laurent et interdisant la poursuite de l’exploration
par les compagnies minières, le temps que des études d’impact soient réalisées.
Lone Pine soutient que cette loi a eu l’effet d’une expropriation, qu’elle « n’était
pas une disposition règlementaire dans le cadre normal, mais une destruction
pure et simple d’une propriété immatérielle »30.
Le type d’arguments développés par les investisseurs dans ces litiges pourrait
parfaitement être utilisé par un « investisseur du Canada » pour contester une mesure de
l’Etat français ou demander une indemnisation sur le fondement de l’article 8.12 du
Affaire Metalclad Corporation c. les Etats-Unis du Mexique, CIRDI cas n° ARB(AF)/97/1, Indemnisation,
http://www.italaw.com/sites/default/files/casedocuments/ita0510.pdf.
Affaire TransCanada Corporation &amp; TransCanada PipeLines Limited v. The Government of the United States
of America, « Request for arbitration », du 24 juin 2016 disponible au lien suivant : https://www.keystonexl.com/wp-content/uploads/2016/06/TransCanada-Request-for-Arbitratio-2n.pdf, para. 91.
Voir Lone Pine Resources Inc v. Canada, “Claimant’s memorial”, 10 avril 2015, (p.91 para 162 et p.126 para
239), disponible au lien suivant http://www.italaw.com/sites/default/files/case-documents/italaw4259.pdf
S’agissant enfin de l’obligation de permettre que tous les transferts relatifs à un
investissement « soient effectués sans retard ni restriction » visé à l’article 8.13 du
Traité, elle semble également particulièrement large et imprécise (cf. point 3(i) ciaprès).
Ainsi, l’ensemble du dispositif mis en place par le Traité revient à confisquer, à l’entière
discrétion des « investisseurs du Canada », la compétence de l’ensemble des juridictions
nationales (judiciaires et administratives) et européennes (juridictions de l’Union
européenne et Cour européenne des droits de l’homme) pour juger de la responsabilité de
l’Etat français notamment du fait de ses lois dans des hypothèses multiples et
indéterminables, au profit d’un « Tribunal » qui ne se rattache en rien à l’ordre juridique
national ou européen, à la désignation duquel l’Etat français ne participe pas et dans lequel il
n’est pas assuré que l’un de ses ressortissants siège.
Ce dispositif porte donc atteinte aux conditions essentielles d’exercice de la souveraineté
Il porte également atteinte à la compétence exclusive de la CJUE pour juger de la
responsabilité de l’Union Européenne pour les actes de ses institutions (au titre des articles
268 et 340 alinéa 2 du TFUE) puisque cette compétence peut être transférée au Tribunal dans
des domaines relevant de la compétence de l’Union européenne, aux conditions sus-décrites.
Ce dispositif modifie ainsi les conditions qui ont entouré l’attribution de compétences par
l’Etat français à l’Union européenne. Il porte donc atteinte à l’article 88-1 de la Constitution.
Le dispositif de règlement des différends au bénéfice des investisseurs porte
atteinte au principe d’indépendance et d’impartialité des juges
Le principe d’indépendance des juges est rattaché à l’article 16 de la Déclaration de 1789 qui
garantit « les principes d'indépendance et d'impartialité, indissociables de l'exercice de
fonctions juridictionnelles »31.
Votre Conseil a jugé que ce principe s’appliquait à différents organes dotés d’un pouvoir de
sanctions, tels que la chambre disciplinaire des vétérinaires32, la commission centrale d'aide
sociale33 ou la Cour de discipline budgétaire et financière34.
Or, le Tribunal institué par le Traité ne respecte pas les standards d’indépendance et
d’impartialité des juges requis par la jurisprudence constitutionnelle, alors même qu’il peut se
substituer aux juridictions nationales pour trancher un différend opposant un « investisseur »
à l’Etat. En effet :
La composition même du Tribunal fait peser un doute sur son impartialité.
Voir notamment Conseil Constitutionnel, Décision n° 2003-466 DC, 20 février 2003.
Conseil Constitutionnel, Décision n° 2011-199 QPC, 25 novembre 2011.
Conseil Constitutionnel, Décision n°2012-250 QPC, 8 juin 2012.
Conseil Constitutionnel, Décision n° 2014-423 QPC, 24 octobre 2014.
Le Tribunal est en effet composé de quinze membres dont cinq ressortissants d’un Etat
membre de l’Union européenne, cinq ressortissants du Canada et cinq ressortissants de
pays tiers (tous nommés par le Comité mixte de l’AECG).
Par conséquent, un différend opposant une entreprise canadienne à l’Etat français sera
jugé par une division du Tribunal composé d’un ressortissant canadien (article 8.27.6)
mais ne comptant potentiellement aucun ressortissant français. Ainsi, alors que
l’entreprise canadienne pourra raisonnablement compter sur la compréhension de son
droit interne par le juge canadien (voire sa bienveillance), l’Etat français n’a aucune
garantie qu’un de ses ressortissants siège au Tribunal et puisse apporter un éclairage
sur le droit interne.
Par ailleurs, la possibilité de renouveler (une fois) le mandat des membres du Tribunal
(article 8.27) fait également peser un doute sur l’indépendance des juges vis-à-vis de
l’organe qui les a nommés, à savoir le Comité mixte, à qui revient également la
décision de renouveler leur mandat.
L’indépendance des juges vis-à-vis des « investisseurs » est également susceptible
d’être altérée par le fait que seuls les « investisseurs » peuvent saisir le Tribunal et
qu’une partie de la rémunération des juges est constituée « des honoraires et frais des
membres du Tribunal qui siègent dans une division constituée pour instruire une
plainte » (article 8.27.14) et dépend donc pour partie de la volonté des
« investisseurs » à déposer des plaintes, elle-même influencée par les chances de
succès d’une action au regard notamment des sentences antérieures prononcées par le
Enfin, les exigences relatives aux connaissances des juges « plus particulièrement
dans les domaines du droit de l'investissement international, du droit commercial
international et du règlement des différends découlant d'accords internationaux en
matière d'investissement ou d'accords commerciaux internationaux » (article 8.27.4)
est susceptible d’introduire un biais des juges en faveur des investisseurs (plutôt qu’en
faveur des politiques publiques des Etats).
Ainsi, les stipulations relatives à la composition et au fonctionnement du Tribunal portent
atteinte aux principes d'indépendance et d'impartialité, indissociables de l'exercice de
Le régime de protection spéciale des « investisseurs étrangers » institué par le
Traité couplé au dispositif de règlement des différends dont ils bénéficient porte
atteinte au principe d’égalité devant la loi
Le principe d’égalité devant la loi est issu de l’article 6 de la Déclaration des droits de
l'homme et du citoyen de 1789, aux termes duquel « La loi [...] doit être la même pour tous,
soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse ».
Il est de jurisprudence constante que ce principe « ne s'oppose ni à ce que législateur règle de
façon différente des situations différentes, ni à ce qu'il déroge à l'égalité pour des raisons
d'intérêt général, pourvu que, dans l'un et l'autre cas, la différence de traitement qui en
résulte soit en rapport direct avec l'objet de la loi qui l'établit »35.
Or, le régime de protection spéciale des « investisseurs étrangers » institués par le Traité et le
dispositif de règlement des différends au bénéfice des « investisseurs étrangers » contre les
Etats portent atteinte au principe d’égalité dès lors qu’ils créent des différences de traitement
significatives entre plusieurs types de citoyens et d’entreprises (i) alors que les distinctions
opérées par le Traité entre différents types de citoyens et d’entreprises ne justifient pas une
différence de traitement en rapport avec l’objectif du Traité (ii). Une telle différence de
traitement n’est pas non plus justifiée par l’intérêt général (iii).
L’article 8 du Traité opère des différences de traitement significatives entre les
citoyens et entreprises qualifiés d’« investisseurs étrangers » et les autres citoyens et
En application du Traité, les citoyens canadiens, les entreprises qu’ils contrôlent et les
entreprises exerçant des « activités commerciales substantielles » au Canada jouissent dans
l’Union européenne d’une situation significativement plus favorable que celles des autres
citoyens et entreprises.
En premier lieu, les « investisseurs du Canada » jouissent d’une série de droits spéciaux qui
leur sont reconnus par le Traité vis-à-vis de l’Union européenne et des Etats membres,
Le droit à « un traitement juste et équitable ainsi qu'une protection et une sécurité
intégrales » (article 8.10). Comme expliqué en section 2.1 ci-dessus, ce droit se prête –
du fait de sa définition large et imprécise – à une interprétation extensive au bénéfice de
« l’investisseur ».
L’interdiction pour l’Union européenne et les Etats membres de procéder à
l’expropriation de leurs investissements, que l’expropriation soit directe ou indirecte au
moyen de mesures ayant un effet équivalent sur leurs investissements (article 8.12.1) et
le droit à « une indemnité prompte, adéquate et effective », même en cas d’expropriation
conforme à la loi, non discriminatoire et pour une raison d’intérêt public. La situation
des « investisseurs » du Canada est à cet égard bien plus favorable que celle des
entreprises n’ayant pas cette qualité dès lors que les « investisseurs du Canada » ont
droit à une indemnisation même en cas d’expropriation indirecte. Or, comme
expliqué en section 2.1 ci-dessus, la notion d’expropriation indirecte se prête à une
interprétation extensive au bénéfice de « l’investisseur ».
Le droit à ce que « tous les transferts relatifs à un investissement » (c’est-à-dire
notamment « les profits, dividendes, intérêts, gains en capital, paiements de redevances,
les frais de gestion, d'assistance technique et autres, ou les autres formes de revenus ou
sommes tirés de l'investissement ») « soient effectués sans retard ni restriction » (article
On peut s’interroger sur la mesure dans laquelle cette stipulation pourrait être utilisée
pour permettre aux « investisseurs étrangers » de faire échec à l’application à leur égard
Voir par exemple Conseil constitutionnel, décision n°1996-375 DC du 9 avril 1996 et Conseil
Constitutionnel, Décision. n° 2011-216 QPC du 3 février 2012, M. Franck S., cons. n° 3.
de certaines mesures fiscales nationales, en invoquant que celles-ci constituent une
« restriction » aux transferts relatifs à leurs investissements (dès lors notamment que
l’hypothèse de l’application des règles fiscales non-discriminatoires ne figure pas parmi
les exceptions au principe non restriction aux transferts et que l’article 28.7 sur la
fiscalité n’exclut pas non plus expressément une telle interprétation de l’article 8.13).
Ainsi, les « investisseurs du Canada » bénéficient de droits dérogatoires et très favorables par
rapport à ceux des « investisseurs » nationaux.
En second lieu, comme expliqué en section 2.1 ci-dessus, les « investisseurs étrangers » ont
seuls la faculté à déposer une plainte devant le Tribunal et bénéficient donc d’un choix –
qu’ils peuvent effectuer de manière discrétionnaire en fonction de leurs intérêts – entre les
juridictions internes (statuant sur le fondement du droit interne et d’engagements
internationaux autres que le Traité)36 et la juridiction spéciale (le Tribunal statuant sur le
fondement du Traité), sans être tenus d’épuiser au préalable les voies de recours internes37.
Les « investisseurs étrangers » peuvent même faire succéder les procédures devant les
juridictions internes et celles devant le Tribunal au titre de l’article 8.22.1.f), sous réserve de
renoncer à introduire ou poursuivre des procédures internes dès lors qu’ils saisissent le
Tribunal (art. 8.22.1. f et g).
En troisième lieu, devant le Tribunal, les « investisseurs étrangers » bénéficient de règles
procédurales qui leur sont extrêmement favorables38, au point de porter atteinte au principe
d’égalité des armes aux dépens de l’Etat visé par la plainte. En particulier :
En application de l’article 8.23.3, les « investisseurs étrangers » peuvent choisir
d’introduire leur plainte selon les règles de procédure qui leur sont les plus favorables
(en choisissant en les règles de la Convention du CIRDI et le Règlement de procédure
relatif aux instances d'arbitrage, le Règlement du mécanisme supplémentaire CIRDI et
le Règlement d’arbitrage de la CNUDCI). L’Etat visé par la plainte ne peut pas
s’opposer à ce choix ;
L’Etat visé par la plainte ne peut pas contester la compétence du Tribunal puisque
l’article 8.25 prévoit que « Le défendeur consent à ce que le différend soit réglé par le
Tribunal » ;
S’agissant des « investisseurs canadiens », ils sont assurés que leur plainte sera instruite
par une formation comptant au moins un ressortissant canadien, à l’inverse des Etats
membres (cf. article 8.27.6 du Traité et développement sous le point 2.2 ci-dessus).
Ainsi, au vu de ces nombreux avantages substantiels et procéduraux donc bénéficient
exclusivement les « investisseurs étrangers », on ne peut que s’étonner de l’affirmation
figurant à l’article 6 de l’Instrument interprétatif commun selon laquelle « L'AECG ne
conduira pas à accorder un traitement plus favorable aux investisseurs étrangers qu'aux
On peut relever à cet égard que l’article 6 de l’Instrument interprétatif commun indique que « Les
investisseurs peuvent opter pour les voies de recours disponibles au niveau des tribunaux nationaux. »
Cette option dont disposent les « investisseurs étrangers » entre la compétence du Tribunal ou celle des
juridictions nationales est d’ailleurs reconnue par l’Instrument interprétatif commun qui indique « Les
investisseurs peuvent opter pour les voies de recours disponibles au niveau des tribunaux nationaux. » (article 6)
En dehors du coût significatif d’accès au Tribunal qui, en l’absence d’aide juridictionnelle, désavantage les
petites entreprises mais constitue au contraire un avantage supplémentaire pour les entreprises multinationales
face à des Etats disposant de moins de ressources.
investisseurs nationaux ». Il y a bien une « discrimination à rebours », au préjudice des
« investisseurs » nationaux.
Les distinctions opérées par le Traité entre différents types de citoyens et
d’entreprises ne justifient pas une différence de traitement en rapport avec l’objectif
Il convient tout d’abord de relever que la qualification d’« investisseur d’une Partie » en
application de l’article 8.1 (cf. section 2.1) manque d’objectivité dès lors que le Traité
renvoie à des notions non définies par le Traité, plutôt qu’à des critères précis et objectif de
rattachement (comme l’aurait été par exemple la nécessité pour une entreprise de disposer
d’un siège social au Canada) (cf. section 2.1 ci-dessus).
En particulier, la définition inclut les entreprises détenues ou contrôlées directement ou
indirectement par des citoyens/résidents canadiens ou par des entreprises exerçant des
« activités commerciales substantielles » sur le territoire du Canada, or le Traité ne définit ni
la notion de détention ou contrôle direct ou indirect ni celle d’« activités commerciales
substantielles »39
Il semble ainsi particulièrement aisé pour une grande entreprise de modifier sa structuration
interne pour devenir « investisseur du Canada » au titre du Traité.
Par ailleurs, cette définition amène à traiter différemment des investissements en France
pourtant similaires, notamment ceux :
d’un citoyen canadien (agissant comme « investisseur du Canada » en France) et d’un
citoyen français se livrant aux mêmes opérations en France ;
d’une entreprise immatriculée en France contrôlée par un actionnaire canadien (agissant
comme « investisseur du Canada ») et d’une entreprise concurrente immatriculée en
France contrôlée par des actionnaires français ;
d’une entreprise immatriculée en France faisant partie d’un groupe international ayant
notamment des activités commerciales substantielles au Canada (habilitée à agir comme
« investisseur du Canada ») et d’une entreprise concurrente immatriculée en France ne
faisant pas partie d’un groupe international ;
d’une entreprise immatriculée au Canada, y exerçant des activités substantielles, mais
contrôlée par des actionnaires français et d’une entreprise concurrente immatriculée en
France et contrôlée par des actionnaires français.
Ces situations ne correspondent pas à des situations objectivement différentes dès lors que les
entreprises réputées « du Canada » et les autres peuvent être concurrentes sur le territoire
français, y exercer strictement les mêmes activités et opérer des « investissements »
identiques en nature et en valeur.
Cette notion « d’activités commerciales substantielles » fait l’objet d’une déclaration de la Commission dans
le cadre du document « Déclarations à inscrire au Procès-verbal » en date du 27 octobre 2016. Toutefois, ce
document n’a pas de force contraignante vis-à-vis du Canada dès lors qu’il n’est pas signataire de ce document.
Par ailleurs, la simple différence de nationalité de l’actionnaire d’une entreprise ne justifie pas
une différence de traitement qui soit en rapport avec l’objet du Traité qui vise à « créer un
marché élargi et sûr pour leurs marchandises et services par la réduction ou l'élimination
d'obstacles au commerce et à l'investissement » et à « établir des règles claires,
transparentes, prévisibles et mutuellement avantageuses pour régir leurs échanges
commerciaux et leurs investissements ».
A cet égard, votre Conseil a déjà jugé par exemple que « le fait que l'État contrôle,
directement ou indirectement, le capital de certaines sociétés d'économie mixte d'intérêt
national et des sociétés filiales cocontractantes n'est pas de nature à placer celles-ci dans une
situation justifiant une différence de traitement eu égard à l'objet de la loi »40
De la même manière ici, l’objet du Traité ne justifie en rien de traiter par exemple
différemment des entreprises déjà établies en France uniquement en raison de la nationalité de
En tout état de cause, si l’objet direct du Traité pourrait justifier d’imposer aux Parties des
obligations de traitement non discriminatoire des « investisseurs » de l’autre Partie (incluses
aux articles 8.6 à 8.9 du Traité), celui-ci ne justifie pas de leur octroyer un traitement
significativement plus favorable que celui accordé aux « investisseurs nationaux ».
D’ailleurs, l’Instrument interprétatif commun indique « L'AECG ne conduira pas à accorder
un traitement plus favorable aux investisseurs étrangers qu'aux investisseurs nationaux ».
Cette déclaration montre donc bien que le traitement plus favorable qui est de facto accordé
aux investisseurs « du Canada » est sans objet direct avec le Traité.
Les différences de traitement opérées par le Traité ne sont pas justifiées par des
raisons d’intérêt général
Comme mentionné ci-dessus, votre Conseil admet que « le principe d’égalité ne s’oppose pas
à ce que le législateur déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général »41. Tout motif
d’intérêt général n’est cependant pas, par principe, à même de justifier une différence de
traitement42 : il doit exister un lien logique entre l’intérêt général précisément poursuivi par
l’objet de la loi et la règle qui crée une différence de traitement.
S’agissant du Traité, aucun élément parmi ses stipulations, ses annexes ou les déclarations
faites par les parties au cours des négociations ne vient corroborer l’existence d’un
quelconque intérêt général justifiant une telle atteinte au principe d’égalité.
Bien au contraire, les avantages accordés aux « investisseurs du Canada » sont tout à fait
contraires à l’intérêt général en ce qu’ils permettent à ces « investisseurs » de poursuivre
l’Etat français pour dédommagement du fait de mesures nationales légitimes, légales et nondiscriminatoires aux dépens de l’intérêt public et des contribuables qui doivent financer les
indemnisations (non plafonnées) des « investisseurs ». Or, il est nullement démontré que ces
« investisseurs » (qui en réalité n’ont même pas besoin d’avoir investi en France mais
uniquement de montrer, par exemple, qu’ils cherchent à détenir des actions dans une
Conseil constitutionnel, Décision n° 92-316 DC du 20 janvier 1993, cons. 50.
Conseil constitutionnel, Décision n° 87-232 DC du 7 janvier 1988.
Conseil constitutionnel, Décision n° 83-162 DC du 20 juillet 1983.
entreprise français ou à acquérir un bien quelconque en France – cf. section 2.1 ci-dessus)
présentent un apport particulier pour l’économie de l’Etat français.
Au surplus, la différence de traitement entre entreprises concurrentes immatriculées en France
selon la nationalité des actionnaires qui les contrôlent ou leur appartenance ou non à un
groupe international va à l’encontre de l’intérêt général et des objectifs du Traité puisque
cette différence donne lieu à des distorsions de concurrence majeures entre entreprises
concurrentes sur un marché en conférant sans aucune raison objective à certaines entreprises
de droits et voies de recours que d’autres ne pourront utiliser.
Ainsi, en l’absence de différences de situation entre les « investisseurs nationaux » et les
« investisseurs du Canada » et de lien direct entre la différence de traitement opérée par le
Traité (notamment par les articles 8.10 à 8.13 et 8.18 à 8.25) entre ces types d’investisseurs ()
et l’objet du Traité, lesdits articles créent une discrimination entre les citoyens et entreprises et
portent atteinte au principe constitutionnel d’égalité devant la loi.
Le Traité porte atteinte du principe de précaution
Le principe de précaution est issu de l’article 5 de la Charte de l’environnement de 2004 qui
dispose : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des
l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et
dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des
risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation
du dommage ».
Ces dispositions sont de nature constitutionnelle depuis la révision de la Constitution le 1er
mars 2005 qui inclut une référence expresse à la Charte de l’environnement dans son
préambule. Le Conseil constitutionnel a fait une première application de la Charte de
l’environnement (relative au principe de développement durable) dans sa décision du 28 avril
Votre Conseil a par la suite affirmé très clairement la valeur constitutionnelle du principe de
précaution dans sa décision du 19 juin 200844 en jugeant que l'article 5 de la Charte de
l'environnement « comme l'ensemble des droits et devoirs définis dans la Charte de
l'environnement, ont valeur constitutionnelle ; qu'elles s'imposent aux pouvoirs publics et aux
autorités administratives dans leur domaine de compétence respectif ; que, dès lors, il
incombe au Conseil constitutionnel, saisi en application de l'article 61 de la Constitution, de
s'assurer que le législateur n'a pas méconnu le principe de précaution et a pris des mesures
propres à garantir son respect par les autres autorités publiques ».
De même, au niveau européen, l’article 191 TFUE contraint l’Union à fonder sa politique
dans le domaine de l'environnement sur « les principes de précaution et d’action préventive ».
Conseil constitutionnel, décision n° n°2005-514 DC du 28 avril 2005, cons. 35 à 38.
Conseil constitutionnel, décision n° 2008-564 DC du 19 juin 2008, cons. 18.
L’article 10 de la Charte de l’environnement énonce enfin qu’elle « inspire l’action
européenne et internationale de la France ».
Or, non seulement le Traité ne contient aucune stipulation sur le principe de précaution
« propre à garantir son respect par les autres autorités publiques » (4.1), mais il contient
aussi plusieurs stipulations méconnaissant ce principe (4.2)
Le Traité ne contient aucune stipulation propre à garantir le respect du principe
Sur près de 1600 pages d’un accord qui intervient dans de nombreux domaines relatifs à
l’environnement et qui contient un chapitre « Commerce et environnement » et institue un
Comité chargé de ces sujets, le Traité ne fait pas une seule fois référence au principe de
précaution ni dans les obligations pesant sur les Parties, ni dans le cadre des exceptions
qu’elles peuvent faire valoir, ni même dans les réserves émises par l’Union européenne et ses
Cette omission constitue en soi une atteinte au principe de précaution et notamment à
l’exigence rappelée par votre Conseil dans la décision précitée à l’égard des « pouvoirs
publics et [des] autorités administratives dans leur domaine de compétence respectif » de
prendre des « mesures propres à garantir son respect par les autres autorités publiques ».
En effet, au titre du Traité, l’Etat français est privé de la faculté d’invoquer le principe de
précaution, par exemple pour justifier du non-respect d’une de ses obligations vis-à-vis du
Canada devant un groupe spécial d’arbitrage ou vis-à-vis d’un « investisseur du Canada »
Cette possibilité lui est d’autant plus refusée que les stipulations du Traité tendent à montrer
que les rédacteurs du Traité ont volontairement soustrait celui-ci à l’application du principe de
précaution. Non seulement il n’est pas fait référence au principe de précaution dans les
exceptions (article 28.3 notamment), mais en outre l’article 24.8.2 (« Information scientifique
et technique ») du Traité stipule :
« Les Parties reconnaissent que, en cas de risque de dommages graves ou irréversibles,
l'absence de certitude scientifique absolue ne sert pas de prétexte pour remettre à plus tard
l'adoption de mesures économiquement efficaces visant à prévenir la dégradation de
Ainsi, cet article – qui se fonde sur une hypothèse similaire à celle gouvernant le principe
de précaution, c’est-à-dire en substance, l’existence d’un risque grave et irréversible mais qui
reste incertain en l’état des connaissances scientifiques – conduit à une conclusion distincte
de celle du principe de précaution :
le principe de précaution impose aux autorités publiques de veiller à mettre en œuvre
des « procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et
proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage »,
L’article 24.8.2, prévoit uniquement qu’une telle hypothèse « ne sert pas de prétexte
pour remettre à plus tard l'adoption de mesures économiquement efficaces visant à
prévenir la dégradation de l'environnement. ».
Ainsi, l’article 24.8.2 n’impose en réalité aucune obligation aux Parties, même en cas de
risque grave et irréversible. Cette stipulation du Traité ne leur ménage pas non plus la
possibilité de suspendre certaines de leurs obligations du Traité pour prendre en compte les
risques graves et irréversibles.
Cet article pourrait donc être interprété, notamment par le Comité mixte, le Comité sur le
commerce et le développement durable, le Tribunal, un groupe spécial d’arbitrage ou un
« groupe d’experts » institué par l’article 24.15, comme un élément montrant que les
Parties ont évoqué le principe de précaution sans le nommer expressément mais ont
délibérément souhaité soustraire le Traité à ce principe.
L’Etat français serait ainsi définitivement privé de la possibilité d’invoquer ce principe, ce qui
est manifestement contraire à la Constitution.
Cette atteinte n’est pas de nature à être réparée par l’Instrument interprétatif commun ou par
la déclaration de la Commission dans le document « Déclarations à inscrire au procès-verbal
du Conseil » du 27 octobre 2016. En effet :
L’Instrument interprétatif commun ne fait aucune référence au principe de précaution et
se borne à affirmer « L'Union européenne et ses États membres, d'une part, et le
Canada, d'autre part, réaffirment les engagements qu'ils ont pris en matière de
précaution dans le cadre d'accords internationaux ».
Une telle déclaration, loin de présenter une garantie pour l’Etat français, constitue au
contraire un élément additionnel tendant à montrer que les Parties au Traité ont
volontairement soustrait le Traité à l’application de ce principe puisque la « précaution
dans le cadre d’accords internationaux » s’interprète de manière totalement distincte
voire contraire au principe de précaution en droit français et européen (comme
développé dans la section 4.2 ci-après).
S’agissant du document « Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27
octobre 2016, il contient la déclaration suivante de la Commission européenne :
« La Commission confirme que l'AECG préserve la faculté de l'Union européenne et de
ses États membres d'appliquer leurs principes fondamentaux régissant les activités de
réglementation. Pour l'Union européenne, ces principes incluent ceux que prévoient le
traité sur l'Union européenne (TUE) et le traité sur le fonctionnement de l'Union
européenne (TFUE) et, en particulier, le principe de précaution énoncé à l'article 191
et pris en compte à l'article 168, paragraphe 1, et à l'article 169, paragraphes 1 et 2, du
Par conséquent, la Commission confirme qu'aucune disposition de l'AECG n'empêche
l'application du principe de précaution dans l'Union européenne, conformément au
TFUE ».
D’une part, cette déclaration unilatérale de la Commission n’a pas de valeur
contraignante à l’égard du Canada, de ses « investisseurs » et des différents tribunaux
et organes institués par le Traité faute d’être reprise dans le Traité ou acceptée par le
D’autre part et en tout état de cause, on remarquera que la Commission se contente
d’affirmer que « aucune disposition de l'AECG n'empêche l'application du principe de
précaution dans l'Union européenne », sans aucune référence à la possibilité d’invoquer
ce principe à l’égard du Canada, de ses « investisseurs » et des différents organes
institués par le Traité.
Au vu de ce qui précède, il n’est pas sérieusement contestable que le Traité porte atteinte à
l’exigence pour les pouvoirs publics de prendre des « mesures propres à garantir » le
respect du principe de précaution « par les autres autorités publiques ».
Le Traité contient en outre plusieurs stipulations méconnaissant le principe de
Le chapitre 5 du Traité concernant les mesures sanitaires et phytosanitaires ne fait aucune
référence au principe de précaution mais renvoie en revanche aux règles de l'Accord sur
l'application des mesures sanitaires et phytosanitaires, figurant à l'annexe 1A de l'Accord sur
l'OMC (« l’Accord SPS »).
Or, cet accord non seulement ne reconnaît pas le principe de précaution mais repose
également sur une approche « scientifique » de l’analyse des risques, qui entre en
contradiction avec ce principe. Il prévoit ainsi :
« Les Membres feront en sorte que leurs mesures sanitaires ou phytosanitaires soient
établies sur la base d'une évaluation, selon qu'il sera approprié en fonction des
circonstances, des risques pour la santé et la vie des personnes et des animaux ou pour
la préservation des végétaux, compte tenu des techniques d'évaluation des risques
élaborées par les organisations internationales compétentes » (article 5.1) […]
« Dans les cas où les preuves scientifiques pertinentes seront insuffisantes, un
Membre pourra provisoirement adopter des mesures sanitaires ou phytosanitaires sur
la base des renseignements pertinents disponibles, y compris ceux qui émanent des
organisations internationales compétentes ainsi que ceux qui découlent des mesures
sanitaires ou phytosanitaires appliquées par d'autres Membres. Dans de telles
circonstances, les Membres s'efforceront d'obtenir les renseignements additionnels
nécessaires pour procéder à une évaluation plus objective du risque et examineront en
conséquence la mesure sanitaire ou phytosanitaire dans un délai raisonnable. » (article
Sur ce fondement, des réglementations de l’Union européenne justifiées par l’application
du principe de précaution ont déjà été contestées, notamment par le Canada. Dans ces
affaires l’Organe de règlement des différends (l’ORD) de l’OMC à Genève a jugé les
obstacles à l’importation dans l’Union européenne de viande de bœuf produite à l’aide
d’hormones de croissance45, et le régime communautaire d’autorisation des OGM46
Voir : Rapport du Groupe spécial de l’OMC du 18 août 1997, Communautés européennes – Mesures
communautaires concernant les viandes et les produits carnés (hormones), WT/DS26/R/USA, points 8.157 à
8.159 pages 239 à 240) ; Rapport de l’Organe d’appel de l’OMC du 16 janvier 1998, Communautés européennes
— Mesures concernant les viandes et les produits carnés (hormones), WT/DS26/AB/R, WT/DS48/AB/R,;
Rapport de l’Organe d’appel de l’OMC, États-Unis — Maintien de la suspension d’obligations dans le différend
incompatibles avec l’Accord SPS en rejetant l’invocation du principe de précaution par
Le Traité semble ainsi faire renvoi à ce type de sentences contraires au principe de précaution
et fait d’ailleurs une référence expresse à l’article 25.2 du Traité au différend entre l’Union
européenne et le Canada devant l’OMC au sujet des OGM.
Par ailleurs, le Traité contient d’autres stipulations susceptibles de faire échec au principe de
précaution, notamment :
Le Chapitre 4 sur les Obstacles techniques au commerce qui incorpore l'Accord sur les
obstacles techniques au commerce, figurant à l'annexe 1A de l'Accord sur l'OMC
(Accord OTC) dans le Traité en vertu de l’article 4.2. Or, dans ce domaine également, la
portée de la reconnaissance du principe de précaution dans le droit de l’OMC est
incertaine, en l’absence de jurisprudence.
Le Chapitre 21 sur la coopération règlementaire qui s’étend dès l’élaboration des
nouvelles normes et couvre toutes les réglementations qui pourraient avoir des effets sur
le commerce et vise notamment « l'Accord OTC, l'Accord SPS, le GATT de 1994,
l'AGCS et les chapitres Quatre (Obstacles techniques au commerce), Cinq (Mesures
sanitaires et phytosanitaires), Neuf (Commerce transfrontières des services), Vingt-deux
(Commerce et développement durable), Vingt-trois (Commerce et travail) et Vingtquatre (Commerce et environnement) ».
Or, rien dans le Traité ne garantit que le principe de précaution soit pris en compte dans
l’approche règlementaire. En effet, l’article 21.2 stipule :
« 1. Les Parties confirment leurs droits et obligations relatifs aux mesures
réglementaires au titre de l'Accord OTC, de l'Accord SPS, du GATT de 1994 et de
l'AGCS.
2. Les Parties s'engagent à assurer des niveaux élevés de protection de la vie et de la
santé des personnes et des animaux, de préservation des végétaux et de protection de
l'environnement en conformité avec l'Accord OTC, l'Accord SPS, le GATT de 1994,
l'AGCS et le présent accord. »
Le Traité entend ainsi inscrire les « droits et obligations [des Parties] relatifs aux
mesures réglementaires » et leurs engagements « à assurer des niveaux élevés de
protection de la vie et de la santé des personnes et des animaux, de préservation des
végétaux et de protection de l'environnement » dans le cadre de traités internationaux
qui ne reconnaissent pas, voire fragilisent le principe de précaution.
Les conditions de dénonciation du Traité et de son application provisoire portent
atteinte aux conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale
CE — Hormones, WT/DS320/AB/R. Ces documents sont disponibles au lien suivant :
https://www.wto.org/french/tratop_f/dispu_f/cases_f/ds26_f.htm
Voir : Rapport du Groupe spécial de l’OMC, Communautés européennes — Mesures affectant l’approbation
et la commercialisation des produits biotechnologiques, WT/DS291/R, WT/DS292/R, WT/DS293/R; disponible
au lien suivant : https://www.wto.org/french/tratop_f/dispu_f/cases_f/ds291_f.htm.
Au titre du Traité, il n’est pas certain que l’Etat français aura la faculté de dénoncer
unilatéralement le Traité tant s’agissant de l’application provisoire (5.1) que de l’application
définitive (5.2), ce qui constitue une nouvelle atteinte aux conditions essentielles d’exercice
La faculté de l’Etat français à dénoncer unilatéralement l’application provisoire
du Traité n’est pas certaine
Aux termes de la décision du Conseil de l’Union européenne du 28 octobre 201647, le Traité
est appliqué à titre provisoire « dans l’attente de l’achèvement des procédures nécessaires à
sa conclusion », à l’exclusion de certaines stipulations du Traité (en particulier celles
concernant l’institution du mécanisme de règlement des différends au bénéfice des
S’agissant de la faculté de dénonciation de l’application provisoire, l’article 30.7.3 c) du
Traité stipule : « Une Partie peut mettre fin à l'application provisoire du présent accord par
un avis écrit à l'autre Partie. L'application provisoire prend fin le premier jour du deuxième
mois suivant cette notification ».
Toutefois, la capacité pour l’Etat français à se prévaloir de cet article pour dénoncer
unilatéralement l’application provisoire du Traité n’est pas garantie. En effet :
L’utilisation du terme « Partie » à l’article 30.7.3 c) soulève un doute sur la personne
pouvant mettre fin à l’application provisoire du Traité en vertu de cet article, au regard
de la définition du mot « Parties » à l’article 1.1 du Traité qui stipule :
« Parties désigne, d'une part, l'Union européenne ou ses États membres ou l'Union
européenne et ses États membres dans leurs domaines de compétence respectifs
prévus par le traité sur l'Union européenne et le traité sur le fonctionnement de
l'Union européenne (ci-après dénommés la "Partie UE") et, d'autre part, le Canada ».
Sur la base de cette définition, il n’est pas possible de déterminer si l’article 30.7.3 c)
fait référence à l’Union européenne, aux Etats membres ou aux deux. Aussi, il n’est
pas certain que l’Etat français seul puisse être considéré comme une Partie au
sens de l’article 30.7.3 c) et mettre fin unilatéralement à l’application provisoire
Cette incertitude n’est pas levée par la déclaration (n°20) du Conseil de l’Union
Européenne qui affirme : « Si la ratification de l'AECG échoue de façon définitive en
raison d'une décision prononcée par une Cour constitutionnelle, ou à la suite de
l'aboutissement d'un autre processus constitutionnel et d'une notification officielle par
le gouvernement de l'État concerné, l'application provisoire devra être et sera
dénoncée. Les dispositions nécessaires seront prises conformément aux procédures
de l'UE »48. Ainsi, cette déclaration requiert que « la ratification de l'AECG échoue de
façon définitive » pour que l’application provisoire soit dénoncée.
Décision (UE) 2017/38 du Conseil du 28 octobre 2016 relative à l'application provisoire de l'accord
économique et commercial global (AECG) entre le Canada, d'une part, et l'Union européenne et ses États
membres, d'autre part, JOUE du 14 janvier 2017, L11.1080.
« Déclarations à inscrire au procès-verbal du Conseil » du 27 octobre 2016.
Par ailleurs, la référence aux « procédures de l’UE » laisse entendre que la Décision du
Conseil du 28 octobre 2016 sur l’application provisoire devra être dénoncée, non pas
par un Etat membre seul mais par une nouvelle décision à l’unanimité du Conseil,
A cet égard, on peut noter que la Cour constitutionnelle allemande a jugé dans sa
décision du 13 octobre 201649 que l’interprétation de l’article 30.7.3 c) ne paraissait
pas faire autorité entre les Parties et a donc jugé que le Gouvernement Fédéral
Allemand devait déclarer, d’une manière ayant une valeur en droit international son
interprétation de cet article et notifier son interprétation à l’autre Partie.
Or, on peut relever que l’Etat français n’a pas effectué ni notifié à l’Etat du Canada
En outre, même en cas de dénonciation de l’application provisoire du Traité, au titre de
l’article 30.9.2, l’Etat français restera tenu pendant 20 ans par ses obligations envers les
« investisseurs » qui font dorénavant l’objet de l’application provisoire50, à savoir
l’article 8.4 (relatif à l’accès au marché), l’article 8.5 (relatif à l’interdiction de « prescription
de résultats »), l’article 8.6 (relatif au traitement national), l’article 8.7 (relatif au Traitement
de la nation la plus favorisée), l’article 8.8 (relatif au Dirigeants et conseils d'administration),
l’article 8.13 (relatif aux transferts), l’article 8.16 (relatif au Refus d'accorder des avantages).
Même si les « investisseurs » ne pourront pas invoquer directement ses obligations de l’Etat
français à leur égard (puisque les articles instituant le Tribunal ne sont pas inclus dans
l’application provisoire), leurs demandes pourront être portées par l’Etat du Canada dans le
cadre des procédures de règlement de différends entre Etats (au titre du Chapitre 29 du
Ainsi, alors que l’application provisoire du Traité porte dorénavant sur un champ très
large qui touche des domaines relevant de la compétence des Etats membres, l’Etat
français n’est pas assuré d’avoir la faculté à dénoncer unilatéralement l’application
provisoire du Traité et sera en tout état de cause lié par des obligations qui y figure
Voir communiqué de presse (en anglais) de la Cour constitutionnelle fédérale allemande (disponible au lien
suivant : http://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/EN/2016/bvg16-071.html),
selon lequel : « cc) If, contrary to the assumption of the Senate, the Federal Government should not be able to,
or foreseeably will not be able to, undertake the courses of action it had proposed in order to avoid a potential
ultra-vires act or a violation of the constitutional identity of the Basic Law (Art. 79 sec. 3 GG), it has, as a final
resort, the possibility of terminating the provisional application of the Agreement for the Federal Republic of
Germany by means of written notification (Art. 30.7 sec. 3 lit. c CETA). This interpretation of the norm,
however, does not appear to be authoritative. However, the Federal Government has stated that it is correct. It
must therefore declare, in a manner that has bearing in international law, that this is its understanding and
notify the other parties to the Agreement accordingly ».
On peut noter à cet égard que lors du projet de décision du Conseil sur l’application provisoire du Traité du
13 septembre 2016 (disponible au lien suivant : http://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-5367-2016INIT/fr/pdf), le champ d’application devait être plus réduit et notamment exclure toute application du Chapitre
Huit relatif aux investissements. Toutefois le champ de l’application provisoire a finalement été
considérablement élargi. De la même manière l’article 30.9.2 a été modifié pour supprimer une exception qui
visait à exclure l’application provisoire du champ d’application de cet article.
La faculté de l’Etat français à dénoncer unilatéralement le Traité après son entrée
en vigueur pleine et définitive n’est pas non plus certaine
L’article 30.9.1 du Traité prévoit « Une Partie peut dénoncer le présent accord en donnant un
avis écrit d'extinction […] ».
Pour les raisons exposées précédemment, l’utilisation du terme « Partie » à l’article 30.9.1
soulève un doute sur la personne pouvant dénoncer le Traité et si l’article s’applique aux Etats
En tout état de cause, même en cas de dénonciation du Traité, l’article 30.9.2 stipule « dans
l'éventualité de l'extinction du présent accord, les dispositions du chapitre Huit
(Investissement) restent en vigueur pendant une durée de 20 ans après la date d'extinction
du présent accord, en ce qui concerne les investissements effectués avant cette date ».
Cette clause fait échec à toute dénonciation effective de la part de l’Etat français puisque
pendant 20 ans après la dénonciation du Traité, les « investisseurs » continueront à pouvoir se
prévaloir de l’ensemble de leurs droits spéciaux qui leur sont conférés au titre du Chapitre
Huit du Traité, qu’ils pourront continuer à invoquer devant le tribunal d’exception institué par
le Traité et qui continuera à exister pendant toute la période.
Ainsi, l’Etat français ne dispose pas de la faculté de dénoncer unilatéralement ses
engagements au titre du Traité y compris au titre de l’application provisoire de celui-ci.
Or, votre Conseil a jugé dans sa décision du 13 octobre 2005 relative à la peine de mort51
« porte atteinte aux conditions essentielles d'exercice de la souveraineté nationale l'adhésion
irrévocable à un engagement international touchant à un domaine inhérent à celle-ci ».
Votre Conseil a ainsi jugé le deuxième protocole facultatif se rapportant au Pacte international
relatif aux droits civils et politiques, portait atteinte aux conditions essentielles d'exercice de
la souveraineté nationale en ce qu’il lierait irrévocablement la France.
De la même manière, les conditions de dénonciation du Traité et de son application provisoire
porte atteinte aux conditions d’exercice de la souveraineté nationale.
Soucieux que ces questions soient tranchées en droit, les députés auteurs de la présente saisine
demandent donc au Conseil Constitutionnel de se prononcer sur ces points et tous ceux qu’il
estimera pertinents eu égard à la compétence et aux fonctions que lui confère la Constitution.
Conseil constitutionnel, Décision n° 2005-524/525 DC du 13 octobre 2005, cons. 5.
Saisine-Conseil-Constitutionnel-CETA-Delphine-Batho.pdf (PDF, 244 Ko)
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