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Timestamp: 2020-04-04 01:43:34+00:00
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Même pour les employeurs volontaires, l'accompagnement des salariés touchés par une maladie chronique représente un défi. Comment, en effet, traiter cette délicate question qui touche au secret médical et à la sphère privée ? Pour les y aider, l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact) a édité un guide de bonnes pratiques à l'usage des directions, intitulé Promouvoir la qualité de vie au travail des personnes atteintes de maladies chroniques.
Le fonds de dotation Cap santé entreprise, créé en janvier 2015, est soutenu par le comité des Hauts-de-Seine de la Ligue contre le cancer et coprésidé par Marie-Christine Oghly, vice-présidente du pôle international du Medef. Il a pour objectif de favoriser le maintien dans l'emploi des victimes de maladies chroniques, en accompagnant les employeurs via un dispositif comprenant diagnostic et formations. Il associe des représentants du monde de l'entreprise, du secteur associatif, du milieu de la recherche et du corps médical. Voir www.capsan.fr
Pour Isabelle Burens, chargée de mission au département santé au travail de l'Anact, il existe trois types de soutiens nécessaires au maintien dans l'emploi de ces personnes, à commencer par "les aménagements techniques, comme un rapprochement du poste des toilettes ou des zones de repos pour leur éviter de passer devant tout le monde si elles ont besoin de s'y rendre fréquemment, ou encore la recherche d'aides pour effectuer le trajet du domicile au travail, via la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) ". "L'accompagnement humain est également primordial pour les épauler lors de la reprise et qu'elles se sentent soutenues, ajoute-t-elle. Enfin, il faut réfléchir à l'organisation du travail, avec un temps partiel, des horaires aménagés ou du télétravail dans la mesure du possible, tout en évitant une surcharge de travail pour les salariés et leurs collègues."
La première étape de l'accompagnement vient avec l'annonce de la pathologie. "Trouver les mots justes quand un collaborateur nous annonce qu'il est atteint d'une maladie chronique relève de l'équilibrisme, confie Damien Kunegel, directeur de l'agence Crédit mutuel de Lagny-Pomponne-Thorigny (Seine-et-Marne). Nous devons comprendre ce que la maladie va changer dans sa vie, comment nous y adapter, et également gérer la relation avec les collègues, qui peuvent être impactés par les aménagements trouvés." Lui et 188 autres directeurs d'agences du Crédit mutuel d'Ile-de-France viennent de se voir proposer une formation, en vue de faciliter le maintien des salariés malades da ns une dynamique professionnelle. Une démarche animée par Cap santé entreprise, un fonds de dotation spécialisé dans le maintien en emploi des victimes de maladies chroniques (voir "Repères").
Que ce soit pour les managers ou les malades, l'impact de la pathologie sur les relations de travail n'est pas toujours facile à gérer. Sandra Louis, 42 ans, peut en témoigner. Agent de cantine à la mairie de Bordeaux, elle enchaînait les arrêts maladie avant d'apprendre qu'elle était atteinte d'une spondylarthrite ankylosante, une inflammation chronique des articulations. "J'appelais pour prévenir que j'étais coincée dans la baignoire, par exemple. Mes collègues pensaient tout simplement que je ne voulais pas venir travailler", se souvient-elle. Pour lutter contre ces préjugés, la mairie de Bordeaux, avec l'appui de l'Anact, a sensibilisé aux maladies chroniques ses 450 encadrants, en partant de l'exemple parlant du cancer. Pour l'heure, la moitié a participé aux séances de formation.
Comme dans toute administration, les dispositifs applicables au sein de cette collectivité locale en matière de prévention de la désinsertion professionnelle sont différents de ceux prévus dans le privé. Il n'existe ainsi pas de visite de préreprise, qui permettrait d'anticiper la réintégration d'agents ayant besoin d'une adaptation de leur poste ou d'un reclassement. Qui plus est, seul un poste vacant peut être proposé pour un reclassement, ces postes correspondant par ailleurs rarement aux compétences de l'agent… Pour contourner ces obstacles, la mairie de Bordeaux a créé dix postes "tremplins". D'une durée minimum de six mois, intégrés à l'équipe des ressources humaines (RH), ils permettent à un agent de monter en compétence, le temps qu'un poste vacant qui lui corresponde se libère ou que son ancien poste soit aménagé en fonction de ses besoins.
Sandra Louis a été reclassée dans un premier temps au poste d'accueil de la direction des ressources humaines, via un de ces postes "tremplins". Elle travaille à présent à temps partiel aux archives de l'accueil de la DRH, où elle a finalement été pleinement intégrée. Son poste a été aménagé avec un ergonome, dans le but d'alléger ses contraintes physiques. Tout agent malade peut aussi bénéficier d'un aménagement de son emploi du temps : changement des horaires pour permettre une prise de poste l'après-midi ; départ plus tôt autorisé pour une séance de chimiothérapie…
En lien avec le handicap
Enfin, l'équipe RH de la mairie contacte les agents en arrêt depuis plus de trois mois pour leur demander comment ils envisagent leur retour à l'emploi et leur présenter la démarche de RQTH. "Nous expliquons bien que la RQTH est le blanc-seing pour reprendre à temps partiel thérapeutique ou bénéficier d'un aménagement de poste", précise Cécile Lacroix-Tréjaut, chargée de mission handicap de la collectivité. Car la mairie a intégré son action sur les maladies chroniques dans sa politique sur le handicap, enclenchée en 2008 par la signature d'une convention avec le Fonds pour l'insertion des personnes handicapées dans la fonction publique (FIPHFP). En effet, 60 % des handicaps sont dus à des maladies chroniques invalidantes.
Du côté des Fermiers landais, groupe agroalimentaire spécialisé dans la volaille, c'est le plan sur la qualité de vie au travail (QVT) qui a servi de support à l'action concernant les maladies chroniques, avec l'aide là aussi de l'Anact. Les difficultés rencontrées pour réintégrer dans l'usine de découpe du groupe les salariés souffrant de troubles musculo-squelettiques (TMS) ont servi de point de départ. "Eviter le poste de découpe pendant une semaine à la reprise d'un salarié était possible, mais pas des changements plus profonds, comme la mise en place d'un mi-temps thérapeutique", relate Patrice Mercier, ergonome chargé de la sécurité.
Suite à une chute au travail sur la main et aux examens médicaux consécutifs, Sylvie Hardelin, salariée de l'usine, a appris qu'elle était atteinte d'une rhizarthrose du pouce, une pathologie qui affecte l'articulation entre le trapèze et le premier métacarpien. "Cela faisait trois ans que j'avais mal, mais je n'avais pas consulté, raconte-t-elle. Après ma chute, les médecins m'ont expliqué que cette maladie chronique évoluerait sûrement. Effectivement, j'ai de plus en plus mal." En arrêt maladie, elle s'inquiète alors : "Je me disais que je n'arriverais jamais à reprendre mon poste. Mais après vingt-cinq ans dans l'entreprise, dont seize à la découpe, je ne me voyais pas faire autre chose avant la retraite." A sa demande, afin d'anticiper les conditions de son retour au travail, l'ergonome chargé de la sécurité l'a appelée toutes les semaines pendant son arrêt maladie d'un mois.
Une des pistes aurait été de la changer de poste pour l'intégrer à l'équipe du conditionnement. "Je ne voulais pas abandonner totalement la découpe : avec le changement d'horaires et de collègues, c'est le moral qui n'aurait pas été", avoue Sylvie Hardelin. Une solution intermédiaire a été trouvée, avec trois jours par semaine à la découpe et deux au conditionnement. Mais trois jours à la découpe, c'était déjà trop. Les douleurs étant trop fortes, elle est passée à deux jours. Son état actuel le permet et la médecine du travail surveille la validité du compromis à long terme.
Reste que les trois jours où elle quitte la chaîne de découpe, la charge de travail supplémentaire incombe à ses collègues. "Cela s'est bien passé, ils me connaissent bien et me comprennent", assure Sylvie Hardelin. La formation à la prévention des TMS mise en place début 2015 et la sensibilisation générale de l'entreprise aux maladies chroniques n'y sont pas pour rien, selon elle. "Moi-même, je comprends mieux pourquoi certaines personnes en état de fatigue, touchées par des maladies chroniques, bénéficiaient d'un aménagement de poste", note l'opératrice.Le plan QVT a permis la création d'un référentiel sur toutes les situations de travail du site qui recense les difficultés que les salariés peuvent rencontrer lors de leur retour au travail. Il sert à la médecine du travail pour préparer ses avis d'aptitude ou d'inaptitude au poste. Par ailleurs, 20 cadres et 20 chefs d'équipe ont été formés, de manière à leur faire prendre conscience de la fatigue qui résulte des maladies chroniques, comme le cancer. "Cela leur a permis de comprendre pourquoi la personne touchée par telle maladie chronique devait se rendre régulièrement aux toilettes ou en salle de pause, et ainsi d'éviter les remarques désobligeantes", observe Patrice Mercier.
Entretien avec	Anne-Sophie Tuszynski, fondatrice de l'association Cancer@work
L'association Cancer@work aide les entreprises à donner une place aux salariés atteints d'une maladie chronique.
Qu'est-ce qui vous a poussée à travailler sur le maintien dans l'emploi des personnes atteintes d'une pathologie chronique, avec le cancer comme point d'entrée ?
Anne-Sophie Tuszynski : En 2011, quand j'ai été malade, je me suis rendu compte que le sujet était resté dans l'angle mort du plan national sur le cancer. Statutairement, quand on est atteint d'une maladie chronique, on est soit travailleur handicapé, soit salarié "bien portant". Le salarié malade n'existe pas en tant que tel dans l'entreprise. Il n'y avait pas de processus d'accompagnement qui permettait d'intégrer le sujet. Or, quand des personnes souffrent d'un diabète ou d'une sclérose en plaques par exemple, elles ne sont pas forcément en arrêt maladie et ne peuvent pas nécessairement bénéficier d'une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, ou ne le souhaitent pas. Elles se retrouvent dans une zone grise.
Comment accompagner au mieux le retour d'arrêt maladie suite à une pathologie comme le cancer ?
A.-S. T. : La maladie a des conséquences physiques, mais aussi psychologiques. Les gens n'ont pas envie de donner à voir qu'ils sont fragiles. Peu osent dire qu'ils sont fatigués et ne mesurent pas forcément cet état. Souvent, ils ont envie de revenir à leur vie d'avant et de tourner la page. La mise en place d'un temps partiel thérapeutique ou du télétravail, par exemple, peut être salvatrice. Ces solutions permettent de concilier le besoin vital, pour certains salariés, de reprendre leur travail, tout en ménageant leur santé impactée par les traitements.
Dans certaines entreprises, enfin, l'action sur les maladies chroniques prend un sens particulier. Chez Roche, laboratoire pharmaceutique spécialisé notamment dans les traitements liés aux cancers, un plan consacré à ces pathologies a été lancé avec l'appui d'une association, Cancer@work (voir interview ci-dessous), pour faciliter la réintégration des salariés atteints. "En ce début 2016, six responsables RH vont être formés spécifiquement à l'accompagnement des salariés touchés par le cancer, qu'ils soient en poste ou de retour d'arrêt maladie. Un livret explicatif, avec une partie ciblant les managers, sera également distribué. En outre, la possibilité de donner des RTT à des salariés touchés par la pathologie, malades ou aidants, est mise en place", indique Laurence Séguillon, en charge de la responsabilité sociale.
Le projet national "maladies chroniques et travail", porté par l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact) et piloté par l'agence régionale (Aract) Aquitaine de son réseau, a donné lieu à la réalisation d'un site consacré au sujet : www.maladie-chronique-travail.eu.
Disponible aussi sur www.anact.fr, le numéro de la revue trimestrielle Travail & Changement consacré aux maladies chroniques évolutives (n° 360, juillet-septembre 2015).