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Mortelle détention
Publié le lundi 27 mai 2002 | Dernière modification le vendredi 24 janvier 2003
http://prison.eu.org/spip.php?article447
Cela se passe à la maison d’arrêt de Grasse, à la prison St Paul de Lyon, à Nice, Angers, Strasbourg ou Paris. Cela se passe en moyenne tous les deux jours. A chacune de ces journées particulières, une personne, un homme, jeune en général, meurt en prison. Statistiquement ils sont là pour de courtes peines. Officiellement, ils étaient 60 à se suicider en 1987. Pour l’année 2000, ce sont 121 personnes qui se seraient données la mort, pour une augmentation de la population carcérale entre 87 et 1998 d’à peine 1 %.
Selon les statistiques de l’OIP (Observatoire International des Prisons) il y aurait eu, dans les prisons françaises depuis octobre 1981 entre 2500 et 3500 morts, toutes causes confondues.
Monde opaque, l’Administration pénitentiaire n’est pas capable elle-même de tenir ses comptes à jour. Le Monde, le 18 mai 2000 : « Dépêche prisons : Véronique Vasseur - Médecin chef à la Santé - conteste le nombre de suicides, communiqué par la prison de la Santé pour l’année 1999 par l’administration de cet établissement pénitentiaire, qui vient de faire savoir au Comité européen de prévention de la torture qu’elle avait comptabilisé cinq tentatives de suicide de détenus en 1999. Selon les cahiers de garde concernant uniquement les nuits entre janvier 1999 et mars 2000, j’arrive à 97 cas, a-t-elle indiqué. »
Dans son rapport annuel 2001, Amnesty International pointe du doigt les autorités françaises en ce qui concerne les morts en détention : « Certains tribunaux ont continué à favoriser la persistance d’une impunité de fait, notamment dans les cas de morts en détention ».
En effet, l’on meurt dans les prisons françaises. Que ce soit par suicide, par accident, de mort naturelle, ou violente. En l’an 2001, l’univers carcéral demeure pour les familles de détenus morts en prison un monde secret, et impénétrable.
Nous vivons dans un monde d’images. Une cause sans photos est malheureusement difficile à défendre auprès de la presse écrite. C’est pourquoi j’ai commencé à contacter des familles ayant perdu un frère, un fils ou un compagnon en prison. Pour sensibiliser, à travers la presse, "l’opinion publique".
Mon but est de réaliser le plus possible de portraits pour que les morts en détention ne soient plus uniquement des statistiques annuelles, mais des visages, des familles. J’ai donc besoin de témoignages pour pouvoir continuer. Si vous voulez participer à ce projet, vous pouvez me contacter.
Laurent Vautrin - textes et photos
Jawad ZAOUYA (Mantes la jolie)
Le 23 juillet 1996 à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy (Yvelines) le co-détenu de Jawad Zaouya, 20 ans, met le feu à sa cellule. En détention préventive pour une émeute à laquelle il aurait participé suite à la mort d’un jeune Mantais poursuivis par la police, il tente en vain de défoncer la porte de sa cellule. Il sera retrouvé mort asphyxié par les pompiers trois quart d’heure plus tard. Le matelas incendié était fait d’une mousse particulièrement inflammable. La justice a conclu à un non-lieu en ce qui concerne la responsabilité de l’administration pénitentiaire. Salha Zaouya, le père de Jawad en dépression depuis la mort de son fils, a crée l’association AFLIDD (Association des Familles en Lutte contre l’Insécurité et les Décès en Détention). Il porte plainte devant la cour européenne. Le groupe de rap Assassin, engagé dans le MIB (Mouvement Immigration Banlieue), a écrit une chanson sur Jawad.
(Sources : Le Parisien - Le Monde)
Mehdi REZIGA (Lyon)
Nebia Reziga, 18 ans, fréquente Agora, une association de quartier depuis la mort de son frère, Mehdi, 22 ans. Il était incarcéré pour une période de trois mois, pour outrage à agents. « On a prétendu qu’il s’était suicidé. Je n’y crois pas. Mon frère devait sortir quelques jours plus tard. Non seulement il avait un moral d’acier, mais, dans la religion musulmane, mettre fin à ses jours est un péché. » Le 2 juin 1999, Khiera Reziga reçoit un coup de téléphone de la prison Saint Paul, à Lyon. On lui apprend la tentative de suicide de son fils Mehdi, à 20 jours de sa libération. Il décède dans la soirée. Suite à une altercation avec un surveillant, il avait écopé de trente jours de mitard. La mère et la sœur de Mehdi réclament des explications sur ce décès : « Les non dits entourent ce décès. Il y a d’abord le rapport d’autopsie. Au lendemain de sa mort, nous n’avons pu l’obtenir, ni même son dossier disciplinaire et administratif. Des détenus nous ont confiés qu’ils avaient entendu hurler mon fils a veille de son évacuation vers l’hôpital. Nous pensons qu’il y a eu un problème et que l’Administration pénitentiaire nous cache quelque chose. »
V. Les suites judiciaires
Pascal LABIDI (Nice)
Le 11 juillet 2000 Pascal LABIDI, 32 ans, incarcéré à la prison de Nice, est déclaré mort d’une crise cardiaque. Deux heures auparavant, après une séance d’exercices à la salle de gymnastique, il est pris d’un malaise. Son co-détenu essaie de la ranimer tout en appelant un gardien à l’aide. Celui-ci ouvre la porte, puis la referme pour aller chercher du secours. Il reviendra 45 minutes plus tard, alors que le corps de Pascal gît, sans vie, sur le sol de la cellule. Trois versions sont données par l’Administration pénitentiaire. Dans la première il se serait suicidé, puis il aurait eut une crise d’épilepsie, enfin il serait tombé par la fenêtre, pour finir mort d’une overdose. Astreint à une obligation de soin pour toxicomanie (hachisch), une erreur de prescription des médicaments serait à l’origine de sa mort.
Louise-Françoise, Jean-Fréderic, Fabrice AIOUT (Strasbourg)
En l’espace de 6 ans, Bernard Aiout, RMiste père de quinze enfants a perdu deux garçons et une fille en détention. C’est d’abord Louise-Françoise, 20 ans, morte le 20 octobre1993 étouffée pendant la nuit selon les explications de l’Administration pénitentiaire. Le 26 mars 1997, Jean-Fréderic, 21 ans, décède au mitard de la maison d’arrêt d’Elsau, à Strasbourg, deux mois avant la fin de sa peine. Il aurait mis le feu à son matelas avec un briquet (théoriquement interdit au mitard). Bernard Aiout ne croit pas au suicide de son fils, qui avait formé le projet de refaire sa vie dans le sud. Le 19 juillet 2000, c’est au tour de Fabrice, 21 ans, de décéder au commissariat central de la ville de Strasbourg. Examiné par un médecin au début de sa garde à vue et déclaré apte, il est retrouvé mort par les gardiens. Le procureur de Strasbourg, Edmond Stenger conclut au décès par « arrêt cardio-respiratoire ». Monsieur Aiout a déposé une plainte avec constitution de partie civile.
(Sources : Le Monde - Libération)
Khaled BOUAFFIA (Lyon)
Incarcéré à la maison d’arrêt Saint Paul à Lyon le 24 juin 1999, Khaled Bouaffia, 17 ans, est placé au mitard pour une durée de 20 jours. Il doit sortir le 12 septembre. Le 24 août sa famille lui rend visite. Puis un infirmier psychiatrique. Le lendemain il est retrouvé pendu selon l’Administration pénitentiaire. Sa famille refuse de croire à son suicide, et porte plainte au parquet de Lyon.
Zamani DERNI (Angers)
Il devait sortir de prison le 6 mars 2000. Le 8 février, Zamani Derni est retrouvé pendu au bout d’un drap blanc, dans une cellule du quartier disciplinaire de la maison d’arrêt de Nantes. Selon la version officielle. Car celle-ci a beaucoup changé. Lorsque la famille réussie à voir le corps, il est couvert d’ecchymoses : nombreuses marques à la tête, une coupure au cou, écorchures aux genoux, hématomes aux hanches et au bas-ventre, des traces aux aisselles, aux chevilles, qui font soupçonner qu’il aurait pu être attaché...mais aucune trace de strangulation. Rabha, sa sœur, a alors l’idée de le photographier et de le filmer. Car aucune de ces traces n’apparaissent sur le rapport d’autopsie. Quelques semaines plus tard, un nouveau rapport parvient à la famille, mentionnant ces traces.
Smaïn MASSOUI (Lyon)
Incarcéré pour deux mois et demi pour un vol d’auto-radio, Smaïn, 21 ans, écrit à sa mère : « En sortant, j’arrête mes conneries, je trouve un boulot, je me marie et je fais un enfant ». Il devait sortir le lundi ; le samedi 9 mai 1998 à 7 heures du matin, il est retrouvé pendu dans sa cellule avec un lacet. Ses parents ne peuvent se résoudre à croire au suicide.
Aïssa IHICH (Mantes la jolie)
La famille d’Aïssa Ihich s’est battue jusqu’au bout : le 20 mars 2001, 10 ans après la mort du jeune garçon, un médecin a été reconnu coupable par le tribunal correctionnel de Versailles de faute caractérisée. Il était poursuivi pour homicide involontaire par négligence. Le 27 mai 1991, lors de sa garde à vue au commissariat de Mantes-la-jolie, Aïssa Ihich, 18 ans décède d’une crise d’asthme. Sa mère, prévenue de sa garde à vue avait tenté de lui donner les médicaments indispensables à son état. Les fonctionnaires de police avaient refusé. Poursuivis pour violences avec arme dans l’exercice de leur fonction, les trois policiers qui l’avaient arrêté étaient accusés d’avoir passé Aïssa à tabac lors de son interpellation. Les experts médicaux avaient affirmé que les coups reçus avaient un lien indirect avec le décès. Le médecin et les policiers font appel. Cette affaire emblématique du malaise des banlieues a contribué à la réforme de la garde à vue.
V. aussi l’Observatoire des suicides en prison et No Comment