Source: http://www.global-chance.org/Projet-risque-et-couteux-d-enfouissement-definitif-et-irreversible-Cigeo-n-est-pas-admissible
Timestamp: 2018-08-16 03:11:14+00:00
Document Index: 171599320

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Au regard des risques et des incertitudes scientifiques multiples qu’il présente, le projet Cigéo ne saurait constituer, comme il le prétend, une réponse acceptable et pérenne au problème de la gestion à long terme des déchets nucléaires français de haute et moyenne activité, et ce d’autant que l’étude des coûts et des projections financières relatives au projet amène à s’interroger sérieusement sur sa pertinence et son financement.
Surtout, alors que la loi de 2006 relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs a imposé le principe de réversibilité et de récupérabilité des déchets pour permettre aux générations futures de décider à tout moment des meilleures solutions pour la gestion des déchets produits par les activités nucléaires passées et actuelles, il apparaît, à l’examen du projet Cigéo, que les dispositions mises en avant pour répondre à cet impératif ne semblent pas conçues pour être réellement mises en œuvre...
Projet d’enfouissement définitif et irréversible dans des terrains élastiques, faillés, sismiques et hydratés, Cigéo n’est à cet égard pas admissible, et il importe qu’élus et décideurs politiques, scientifiques et industriels accordent en lieu et place une réelle priorité à l’approfondissement des solutions alternatives, incluant l’arrêt du du retraitement des combustibles irradiés et les options d’entreposage en surface ou sub-surface, et ce dans le cadre d’un projet national de transition énergétique axé sur la sortie du nucléaire.
• Introduction : Le projet Cigéo : quel projet ?
• Thierry de Larochelambert : Cigéo n’est pas admissible
LE PROJET CIGÉO : QUEL PROJET ?
Thierry de Larochelambert, Blog « Énergie Société Écologie », samedi 11 janvier 2014
Le débat public officiel par internet sur le projet Cigéo s’est clos en décembre 2013, après les nombreuses péripéties, polémiques houleuses, annulations de séances publiques et manipulations de tous ordres (*), sur fond de suspicion générale de biais et duperie, accusations d’achat des consciences des élus auxquels l’ANDRA s’est avancée à promettre largesses et subventions sans toujours les concrétiser.
En dehors des scientifiques impliqués dans le projet Cigéo et rémunérés par l’ANDRA ou en partenariat avec elle, donc dépendants directement ou indirectement du lobby nucléaire, plusieurs scientifiques indépendants ont accepté de prendre de leur temps pour étudier le projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires de haute et moyenne activité à vie longue, lire les milliers de pages de documents officiels, passer au crible les publications diverses relatives au projet, et participer aux débats en direct sur internet ou contribuer aux Cahiers d’acteurs du Débat Public Cigéo, poser des questions sur le site du débat, etc.
Il faudra encore des mois pour dresser un bilan précis sur la réalité, la précision et l’honnêteté scientifique des réponses officielles que l’ANDRA apportera, mais les actes ont été posés qui appelleront une réponse démocratique, sous peine de relégation du débat dans le cimetière des simulacres de démocratie dont la nucléocratie française et mondiale s’est fait une spécialité depuis l’après guerre.
Pour ma part, j’ai choisi de participer à ce débat en rédigeant deux Cahiers d’acteurs qui ciblent les points principaux sur lesquels je souhaitais mettre le projecteur, qui relèvent tant du champ scientifique et écologique que du domaine économique et juridique :
• sur la structure-même du projet, sa définition et sa méthodologie
• sur les coûts prévisionnels du projet et les impacts économiques, comparés à ceux de projets approchant menés dans d’autres pays
• sur les risques radiologiques et accidentels du court terme au long terme
• sur les possibles alternatives au projet Cigéo.
Ils sont accessibles sur le site officiel du Débat Public Cigéo (Cahiers d’acteurs n° 118 et 119) et téléchargeables au format pdf :
Cahier d’acteurs n°118 [380 ko, fichier pdf, 4 pages]
Thierry de Larochelambert, décembre 2013
Cahier d’acteurs n°119 [400 ko, fichier pdf, 4 pages]
Je reviendrai plus en détails sur ces points dans un prochain article.
Tous les autres cahiers d’acteurs de ce débat sont disponibles et téléchargeables sur le site officiel : http://cpdp.debatpublic.fr/cpdp-cigeo/informer/cahier-acteurs.html
(*) Voir à ce sujet notre dossier
Titre : rédaction de Global-Chance.org à partir de la conclusion des deux « Cahiers d’acteurs » réunis ici en une seule contribution.
Nature du projet / Coût / Risques / Alternatives / Conclusion / Références
Tel que défini par les directives de la loi de 2006, le projet Cigéo est censé résoudre la question des déchets nucléaires français de haute et moyenne activité mais il laisse la porte ouverte à des interprétations diverses au gré de son avancement et à des évolutions structurelles non initialement prévues et intégrées au projet :
• pendant la phase réversible d’une durée arbitraire de cent ans, plusieurs types d’activités peu compatibles co-existeraient, dont la superposition géographique et temporelle me semble source de risques d’accidents et de contaminations : l’entreposage temporaire en surface des déchets nucléaires HA-VL et MA-VL ; leur chargement par les rampes et galeries souterraines et leur stockage en alvéoles souterraines maintenues accessibles pour d’éventuels déstockages d’urgence en cas de problème, d’accident ou de changement d’objectifs ; le creusement, la construction et l’achèvement de nouvelles galeries et d’alvéoles de stockage en profondeur ;
• l’entreposage-stockage géologique des barres de combustibles irradiés (UOX et MOX), évoqué mais non inclus dans le projet Cigéo, nécessiterait de changer complètement de projet en termes d’équipements, de superficie et probablement de lieu (socle granitique préférable). Ne faut-il pas l’exclure de Cigéo ? Ces combustibles irradiés et non retraités peuvent devenir très vite la seule source de déchets des réacteurs nucléaires civils si le peuple français décide l’arrêt du retraitement des combustibles irradiés, conformément à la politique de transition énergétique soutenable que je défends [de Larochelambert, 2013] ;
• ce projet me semble prématuré car décidé et dimensionné sur la base hypothétique d’une poursuite du nucléaire et du prolongement à 50 ans des réacteurs, avant même que le débat sur la « transition énergétique française » ait rendu ses conclusions ; il risque donc de se trouver en contradiction avec les décisions que les Français prendront quant à la structure énergétique de la France dans les décennies à venir : arrêt du nucléaire dans 22 ans (scénario type Négawatt), arrêt des réacteurs après 30 ou 40 ans, arrêt du retraitement des combustibles irradiés, pas de nouveaux EPR ; ou au contraire prolongement à 60 ans du fonctionnement des réacteurs, poursuite du retraitement, construction des EPR et de surgénérateurs au plutonium, etc. La montée en puissance des énergies renouvelables et des politiques de sobriété-efficacité ne remet-elle pas d’ores et déjà en cause toutes les hypothèses sur lesquelles le projet Cigéo a été basé et présenté comme inéluctable ?
• l’ambiguïté du projet Cigéo quant à un possible stockage futur mais non dimensionné de déchets FA-VL (graphite, résines) pose un problème de crédibilité : on ne sait pas à l’heure actuelle gérer et traiter de manière satisfaisante sur le plan radiologique les volumes considérables de graphite irradié des anciens réacteurs UNGG [Tian et al., 2010 ; Dautray et al., 2012]. Or ce graphite est hautement contaminé par des éléments aussi nocifs que le chlore 36, le tritium 3H, le carbone 14, le nickel 63, le cobalt 60, le technetium 99, l’iode 129, le plutonium 239 et 240, l’américium 241, etc. et les procédés envisagés (chauffage à haute température, filtration ou lessivage à l’eau, etc.) sont loin d’être au point [von Lensa et al., 2012]. Le graphite ne devrait-il pas être exclu ?
• pourquoi ce projet a-t-il été dimensionné à une échelle industrielle sans qu’aucune expérimentation en conditions réelles n’ait au préalable été réalisée sur plusieurs décennies comme pour n’importe quel projet industriel pour étudier sa faisabilité, sa réalisabilité et la tenue à long terme des colis nucléaires enfouis en galerie profonde, contrairement au projet de stockage géologique suédois (tests de corrosion et de retrait en cours sur 20 ans en vraie grandeur ; essais opérationnels avec 200 à 400 fûts, suivis par une évaluation sur plusieurs années) [Rosborg et al., 2008] ?
• les conditions de réversibilité et récupérabilité des déchets demandées par la loi ne me semblent pas conçues pour être réellement mises en œuvre pendant la phase « de réversibilité » dans ce projet pensé pour enfouir et « oublier » les déchets : la disposition confinée des colis dans les alvéoles, la complexité des transferts dans les galeries et puits en profondeur me paraissent peu compatibles avec la surveillance et le contrôle fins de leur comportement dans le temps, mais aussi avec leur évacuation et remontée sélectives ou massives en cas d’urgence, de graves fuites ou de changement d’options, en comparaison du projet KBS suédois de stockage de combustibles irradiés (suivi instrumenté en temps réel, atmosphère argon de 2019 à 2070) [SKB, 2011] ;
• le projet, apparemment structuré et défini, reste pourtant très flou en terme d’évolution, d’emprise au sol, de permis de construire, etc. N’est-ce pas un blanc-seing ?
• le choix de l’argilite n’est pas le choix géologiquement le plus cohérent : déformation, plasticité, faillage, infiltrations, gestion des eaux souterraines menacent l’intégrité et l’étanchéité des structures béton et des fûts entreposés ; c’est un choix par défaut après les oppositions rencontrées sur les sites granitiques. Les vieux gisements granitiques des socles hercyniens me semblent à cet égard beaucoup plus fiables à très long terme. Ne faut-il pas reprendre cette option ?
• les incertitudes sismiques locales sont importantes (failles actives, séisme 5,9 du 22 février 2003 à St-Dié). Les conséquences d’un déplacement massif de couches d’argilite seraient la rupture des barrières géologiques. Ont-elles été négligées ou volontairement ignorées ?
• la tenue à long terme à la corrosion des colis d’acier au carbone dans l’argile reste une forte incertitude scientifique, malgré le nombre élevé d’études théoriques et de tests de laboratoire : pH de l’argilite non homogène, présence de pyrite acide, circulation d’eau. Les tests de corrosion de l’acier au carbone sont étroitement liés au flux d’eau en surface ; la vitesse de corrosion pouvant dépasser 0,3 mm/an au-delà de 1 L/m²/an, les 55 mm des parois des fûts pourraient être percés bien plus rapidement que prévu (taux de corrosion limité à 5 μm/an) en cas de faille circulante ou de déplacement de terrain, de présence d’oxygène dissous et d’acidité, de température élevée (50-80°C), déjà observé en archéologie [Féron et al., 2008]. La production d’hydrogène par corrosion de l’acier à des niveaux significatifs sur plusieurs siècles s’ajoute à la possible radiolyse gamma de l’eau du béton et à la radiolyse des composés azotés produisant de l’acide nitrique selon le taux d’émission gamma des colis, ce qui ne serait pas sans conséquence pour les containers HA même non ventilés [Bouniol, 2007 ; Bennett et al., 2008].
L’étude des coûts et des projections financières à très long terme du projet Cigéo, publiés par l’Andra ou examinés par la Cour des Comptes, amène à s’interroger sur sa pertinence et son provisionnement :
• le caractère monumental du projet laisse augurer une dérive des coûts, comme cela se vérifie généralement pour des projets de très grande ampleur : 350 km de galeries horizontales bétonnées souterraines, 4 puits bétonnés de 500 m, 15 millions de m3 de roches excavées à transporter et stocker, ventilation permanente des galeries MA-VL de 500 à 600 m3/s pour évacuer l’hydrogène et les gaz radioactifs ; gainage d’acier des alvéoles HA ; gestion de 300.000 colis radioactifs ; arrivée de 100.000 wagons Castor pendant 100 ans (3 wagons par jour), etc. À cet égard, des leçons doivent être tirées de la très grande dérive du coût officiel de l’EPR de Flammanville (3,3 GE en 2005 ; 8,5 GE en 2012), quand le coût de l’EPR britannique s’élève à 9,5 GE ;
• l’évaluation du coût final réel du projet reste très incertaine, particulièrement dans le contexte de crise économique actuel : de 14,1 GE en 2003, le projet a été réévalué à 35 GE par la Cour des Comptes en 2011. Quel sera le nouveau chiffrage en 2013-2014 ?
• les expériences étrangères laissent planer un doute sur l’estimation du coût de Cigéo : l’installation pilote WIPP de stockage de 72000 m3 de déchets nucléaires militaires aux USA (56 chambres de 91 m de long creusées dans le sel à 650 m de profondeur à Carlsbad) a été estimée à 19 G$ fin 2010 ; le projet finlandais de stockage à long terme de 2800 fûts pour 5500 tUML de barres de combustibles irradiés (42 km de galeries à 400 m de fond dans le granite, excavation de 1,3 millions de m3) est estimé à 3 GE, et le projet SKB suédois de stockage en profondeur des combustibles irradiés à 14,1 GE ;
• les coûts liés à la réversibilité et à la récupérabilité des colis de déchets ne sont pas inclus ni évalués dans l’évaluation officielle du projet Cigéo, ce qui trahit l’orientation du projet vers le stockage définitif, irréversible et l’oubli ;
• les coûts d’assurance ne sont pas inclus dans le projet Cigéo : aucune assurance ne couvre les risques nucléaires dans aucun pays. Le budget national assumera-t-il les coûts des accidents ou catastrophes susceptibles de survenir dans l’installation ?
• à ma connaissance, les coûts de santé induits par l’augmentation progressive de la contamination radioactive des sols, de l’atmosphère, des eaux, des aliments, du bétail, et de l’irradiation des travailleurs et des populations n’ont pas été estimés ni inclus. Des évaluations indépendantes des coûts de contamination ne devraient-elles pas être menées ?
• les manques à gagner induits par la dégradation de l’image économique, écologique et agricole de la région de Champagne et de Lorraine, transformées en sanctuaire nucléaire, ont été écartés (pensons aux crus de Champagne, au Chaource, au Brie et autres fromages locaux) ;
• les atteintes aux ressources géothermiques locales n’ont pas été comptabilisées mais niées. Or elles existent [Ploquin, 2011] et peuvent être valorisées dans la transition énergétique.
Le projet Cigéo présente des risques élevés et des incertitudes scientifiques qui doivent être soulignés :
• quelles que soient les précautions prises, le transport, la manutention et l’entreposage des colis et des fûts radioactifs HA, MA et autres sur le site pendant un siècle s’accompagnerait nécessairement d’émissions de rayonnements gamma (25 gray/h par colis HA par exemple) et de contamination radioactive de l’air et de l’eau par contact, dispersion, lessivage : les seuils réglementaires de 0,4 Bq/cm² (rayonnement a), 4 Bq/cm² (b et g) sont souvent largement dépassés (jusqu’à 1000 Bq/cm²), les éléments radioactifs pouvant s’accumuler localement et être inhalés ou ingérés régulièrement. Or les recherches internationales ont admis que les faibles doses cumulées sont aussi nocives (voire davantage) que les mêmes doses absorbées en une fois [Garnier-Laplace et al., 2013 ; Mothersill et al., 2013 ; Ugolin et al., 2011] ;
• la ventilation permanente disperserait en permanence dans l’atmosphère les gaz radioactifs émis par les colis MA empilés dans les alvéoles : aucun filtrage de très haute efficacité n’a été prévu du fait des énormes volumes ventilés car il augmenterait la puissance électrique consommée et favoriserait l’auto-inflammation des filtres THE par accumulation de radioactivité [Joubert, 2009] ;
• les colis vitrifiés HA émettent des isotopes radioactifs de gaz rares de fission (Kr, Xe) qui ne sont pas piégés chimiquement dans la matrice amorphe : quelle contamination l’accumulation de ces isotopes pourrait-elle induire dans les installations et la population ?
• la production continue d’hydrogène en grande quantité (1000 m3/an) par radiolyse au sein des colis MA contenant des matières organiques (mais aussi par la corrosion lente de l’acier et la radiolyse de l’eau de béton) serait une menace permanente sur toute l’installation : une teneur de 1,5% de H2 dans l’air à faible pression et à chaud peut devenir explosive [Schroeder et al., 2005]. Les effets dévastateurs d’une explosion d’hydrogène, minimisés dans le projet, constituent un risque majeur pour l’installation, comme l’a montré la catastrophe de Fukushima ;
• le risque d’incendie par auto-inflammation des bitumes enveloppant les boues radioactives MA est élevé au vu des quantités prévues (10.000 t) : l’exclusion de ces déchets du projet doit être définitive. Après les incendies de Stocamine (Haut-Rhin, 2002) et du tunnel du Mont-Blanc (1999), on imagine les conséquences directes d’un incendie sur les alvéoles et les galeries (rupture, fonte des bétons, déformation et fonte des structures métalliques, destruction des appareils électroniques et des ventilateurs) ; on imagine moins les conséquences radiologiques d’une fusion des colis vitrifiés HA piégés dans leurs alvéoles : tous les atomes radioactifs seraient fondus dans un magma et partiellement vaporisés dans les fumées s’échappant aisément à l’extérieur. De plus, la concentration de certains noyaux fissiles accumulés au hasard dans ce magma pourrait atteindre par endroits le seuil de criticité des actinides [GD-327, CCSN], déclenchant une réaction nucléaire en chaîne exponentielle. Quand on sait que Cigéo prétend stocker plus de 99,9% de la radioactivité des déchets nucléaires français, on ne peut qu’être saisi de doute quant à l’échelle d’une catastrophe induite par un tel incendie : on est dans la démesure ;
• les risques de mobilité des radioéléments dans les couches argileuses homogènes à long terme ont été considérés comme négligeables par la plupart des travaux de l’Andra et de l’OCDE car la perméabilité de l’argilite est faible, mais ces travaux minimisent le faillage existant (majoritairement vertical) et les circulations d’eau possibles (en particulier si le fluage des argilites sous l’effet des déformations engendrées par le creusement des galeries et le gradient thermique dû aux déchets modifie la déviation des contraintes à l’interface marno-calcaire supérieure et donc le régime de failles existant) et ne s’appuient pas sur des expériences in situ de longue durée [André et al., 2006 ; Delay et al., 2006 ; Gaucher et al., 2006]. Ils montrent cependant que les anions (en particulier des radio-isotopes de très grande demi-vie 129I et 36Cl) sont beaucoup plus mobiles que les cations et que de grandes incertitudes subsistent sur leurs concentrations réelles dans les combustibles irradiés et dans les déchets HA et MA. Le problème se pose en particulier pour les matrices de ciment pour lesquelles aucune donnée de lixiviation n’existe. Même les actinides, considérés comme très peu mobiles, peuvent devenir fortement mobiles en milieu oxydant (cations oxy-métalliques) ou réducteur en présence de matières organiques kérogéniques dans l’argile Callovo-Oxfordienne de Bure [Grambow, 2008]. De fortes incertitudes concernent la migration rapide du 14C des gaines de combustible inexpliquée mais observée dans les eaux souterraines sous forme organique (elle pourrait provenir de l’activité bactérienne), ainsi que le relâchement et la mobilisation du sélénium 79 par complexation dans les argiles ;
• selon le taux de diffusion des radio-éléments à travers l’argilite en présence de failles ou de circulations naturelles d’eau souterraine (11% d’eau libre) ou par advection dans les structures des puits, la contamination des nappes phréatiques alimentant les populations et les productions agricoles et viticoles pourrait devenir significative à long terme ; ainsi, une très faible contamination des nappes à 1 Bq/L pendant 10.000 ans en 135Cs conduirait à des doses maximales absorbées pouvant atteindre 140 μSv/an et 155 μSv/an en 79Se [Albrecht et al., 2010]. En considérant que la migration de ces radio-éléments à travers 130 m d’argile et 370 m de calcaires et de marnes pour des raisons diverses (failles, circulations d’eau non prévues comme dans les mines de Asse en Allemagne, fuites dans les puits) pourrait conduire à dépasser largement 1 Bq/L dans les nappes phréatiques et en ajoutant celle des autres radio-éléments très mobiles (en particulier 129I, 36Cl, 14C , etc.), l’exposition moyenne des populations locales pourrait alors être nettement supérieure à la limite 0,25 mSv/an à des horizons de millénaires (en argile homogène) ou de siècles (en milieux plus ou moins faillés et advectifs), même si ce risque peut paraître très faible dans les conditions optimales (argilite homogène, non faillée, perméabilité inférieure à 10-12m/s, début de relâchement des radionucléides à partir de 4000 ans, pas de fuites dans les structures).
On ne peut simplement rejeter le projet Cigéo et laisser sans solution les déchets existants ni sans réponse la question de la production de déchets futurs. Le débat national devrait donc soumettre à étude et à discussion les solutions alternatives qui suivent :
• arrêt du retraitement des combustibles irradiés : l’utilisation du plutonium pour la fabrication du MOX (la neutronique du plutonium est trois fois plus rapide que celle de l’uranium) [Trellue, 2006] et son stockage en vue de son utilisation comme matière fissile pour d’éventuels réacteurs nucléaires surgénérateurs à neutrons rapides (projet ASTRID) extrêmement dangereux devraient être abandonnés. Il serait hautement préférable de stocker sur place et laisser refroidir les barres de combustible UOX irradié pendant 30 ans et de MOX irradié pendant 80 ans avant de les enfermer de manière sûre en containers contrôlés pour un éventuel stockage géologique granitique comme en Suède. Les installations de stockage devraient être aménagées sur des sites nucléaires existants sans en créer de nouveaux. Cette solution est la seule qui permette d’éviter tout détournement de plutonium ou d’uranium fissiles à des fins terroristes ; a contrario, la séparation et la concentration de ces deux éléments chimiques après retraitement les rendent disponibles à des détournements et accroissent les risques de criticité, y compris lors de la fabrication du MOX [Gomes, 2011] ;
• les déchets nucléaires HA, MA, FA (hors graphite) et TFA déjà produits doivent être entreposés et refroidis en surface ou sub-surface dans des installations déjà dédiées et surveillées pendant des siècles ;
• le stockage géologique en structures granitiques stables ne peut être envisagé qu’au terme de décennies d’études (conditionnements, refroidissement, comportement radiologique, interaction avec les structures géologiques dans des installations d’expérimentation en conditions réelles surveillées et instrumentées) ;
• la recherche scientifique de solutions sûres et pérennes doit être poursuivie pour décontaminer les déchets de graphite.
Sur le plan éthique, les élus et décideurs politiques, scientifiques et industriels qui ont décidé du programme nucléaire français et du retraitement des combustibles irradiés doivent être juridiquement responsables des risques encourus par les générations actuelles et futures. Une éthique responsable commanderait de conserver à ces générations le pouvoir de décider à tout moment des meilleures solutions pour la gestion des déchets (pris au sens large, tous actinides compris) produits par les activités nucléaires passées et actuelles : l’enfouissement définitif et irréversible dans des terrains élastiques, faillés, sismiques et hydratés n’est à cet égard pas admissible.
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