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Timestamp: 2017-09-24 21:16:02+00:00
Document Index: 7556448

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'art. 1', 'art. 3', 'art. 6', 'art. 18', 'art. 16', 'art. 19', 'art. 26', 'art. 20', 'art. 29', 'art. 36', 'art. 44', 'art. 39']

CHAPITRE II. — INSTITUTIONS MILITAIRES.
Ce qui constitue véritablement la souveraineté politique, c'est le droit d'avoir une armée, de rendre la justice et de lever les impôts. Chaque seigneur était donc au moyen âge un véritable souverain, puisque chaque possesseur de fief jouissait de ce triple privilège. L'enlever à la féodalité, t'eût été l'annuler complètement, aussi le pouvoir royal s'était-il constamment efforcé, depuis le douzième siècle, de réduire les justices seigneuriales, de limiter dans les domaines féodaux le droit de lever des contributions arbitraires, et de chercher, en dehors du concours de la noblesse, des forces militaires dont elle put disposer à son gré. Ce sera aussi la préoccupation du gouvernement de Charles VII, et nous allons le voir fonder successivement des institutions militaires, judiciaires et financières dignes de la plus sérieuse attention.
Parlons d'abord des institutions militaires. Jusqu'au douzième siècle la royauté avait uniquement à son service des troupes féodales, que les vassaux étaient tenus de fournir au roi, en vertu des conventions qui liaient tout vassal à son seigneur. C'étaient des troupes souvent désobéissantes, car l'intérêt du roi différait presque toujours de l'intérêt des vassaux, et d'ailleurs leur service annuel était beaucoup trop restreint. Aussi, les villes de communes s'étant multipliées à partir du douzième siècle, Louis-le-Gros el après lui Philippe-Auguste et Saint-Louis s'empressèrent de recourir à leurs milices, dont le concours était plus sûr et le service moins limité. Seulement ces milices des communes étaient plus propres à combattre derrière des murs qu'à tenir la campagne. Philippe-Auguste se vit donc obligé d'accueillir aussi le service d'aventuriers, organisés en compagnies sous le nom de routiers ou cottereaux. Flamands, Espagnols ou Allemands pour la plupart, ils commencent à paraître en France à la fin du douzième siècle, à l'exemple des condottieri, qui jouaient à la même époque un rôle si important au nord de l'Italie[1]. Ils n'étaient guère plus dépendants du roi que les troupes féodales elles-mêmes, ne voulant pas obéir à des capitaines royaux, mais du moins on pouvait les retenir sous le drapeau royal au moyen d'une bonne solde. Cependant il y avait loin de là à une véritable armée monarchique.
Cet état de choses persistait encore au milieu du règne de Charles V. On voit, en effet, par la Chronique de Bertrand Du Guesclin que les troupes royales n'étaient alors qu'un mélange, pour ne pas dire un ramas de toutes les nations[2]. Charles V voulut modifier une organisation aussi vicieuse, et on le vit tenter le remaniement complet de l'armée. Il exigea que les officiers des compagnies reçussent leur titre du roi ou des princes du sang, et prêtassent, ainsi que leurs soldats, un serment de fidélité. Il régla, par des ordonnances minutieuses, la solde et les fournitures. Quant au ban et à l'arrière-ban, c'est-à-dire aux troupes féodales, dont le service était d'un dévouement si capricieux et d'une durée si insuffisante, ils ne furent plus appelés qu'à fournir des auxiliaires libres. Le pouvoir royal eut ainsi son armée.
Mais le règne de Charles VI arrivé, et de tous les efforts tentés par son père pour fortifier l'autorité royale, il ne reste bientôt absolument rien. Non pas que les ordonnances touchant l'état militaire aient manqué sous ce règne ; elles furent, au contraire, fort nombreuses[3], mais elles ne servirent guère qu'à attester l'indiscipline et l'insubordination de l'armée. On peut dire des lois de Charles VI sur cette matière, ce que Montesquieu disait des fortifications si nombreuses élevées par Justinien : Qu'un empire n'est jamais si faible que quand tous ses villages sont entourées de murailles. Sous Charles VI, le désordre fut donc aussi grand dans l'état militaire que dans les autres parties du gouvernement, et l'armée fut à tout le monde, excepté au roi.
A l'avènement de Charles VII, comme un siècle plus tôt, elle se composait toujours de trois parties bien distinctes : de milices communales, de troupes féodales et de compagnies d'aventures. Les troupes féodales et les compagnies s'étaient, il est vrai, à peu près fondues les unes dans les autres, tout noble portant bannière, tout seigneur un peu paissant, tout prince du sang même s'étant fait chef de bande. Aussi bien il n'était, guère question de nationalité dans ce ramas tumultueux d'hommes de guerre que la soif du pillage, bien plus que l'intérêt du patriotisme et la haine du nom anglais, avait réunis sous les mêmes drapeaux. Charles. VII avait à son service des mercenaires écossais, lombards, espagnols[4], qui n'avaient été attirés en France que par l'espoir de la solde, et ne s'intéressaient en aucune façon aux querelles nationales qui se débattaient avec l'Angleterre. Sous les mêmes drapeaux s'étaient rangés tous les hommes des seigneurs qui tenaient encore pour le roi de France : les Bretons, de Richemont, les Gascons de Xaintrailles et de Lahire, les Français du centre sous Dunois ; mêlée confuse et violenté, sorte de Babel militaire qui parlait toutes les langues, et qui n'avait de commun que l'amour du butin et du sang.
Il faut voir dans les chroniques contemporaines[5], ce qu'ils firent de ce royaume qu'ils étaient chargés de défendre. Pendant vingt années ces fureurs se succèdent sans trêve ni merci, et l'on ne peut comprendre qu'un ordre social quelconque .ait pu subsister dans de pareilles convulsions. On est bien obligé pourtant d'admettre comme véridiques les récits des chroniqueurs, car ils s'accordent tous sur ces maux effroyables, bien que leurs sympathies politiques soient profondément différentes. Le Journal du Bourgeois de Paris (1405-1448), ne cesse pendant quarante ans de dénoncer ces horreurs qui sont commises également par les deux partis, et l'on voit presque, à chaque page de son livre que la guerre, était devenue une véritable chasse aux paysans, aux marchands, aux gens d'Église, à tout ce qui possédait et était désarmé. Les larrons qui étaient sur les champs, dit le Bourgeois à propos des brigandages commis en 1439, devinrent si enragés, que jamais, païens ni loups enragés ne firent pis à chrétiens qu'ils faisaient aux bonnes gens de labour et aux bons marchands[6]. La première semaine de janvier 1435, dit encore le chroniqueur[7], vint à Paris un grand planté de laboureurs, pour larrons et brigands qui étaient autour Paris, et faisaient tant de maux que nul ne le dirait, et n'avaient point d'aveu et nul étendard, et étaient pauvres gentilshommes qui ainsi devenaient larrons de jour et de nuit. Le roi était déjà rentré dans sa capitale que ces excès duraient encore, comme l'attestent de nouvelles doléances du Bourgeois de Paris ; à la date de 1437[8] : Nul des capitaines français, dit-il, ne fit quelque bien dont on doit aucunement parler, sinon de rober et piller par nuit et par jour... et les pauvres gens des villages étaient dépouillés, et nulle chose ne leur demeurait, et disaient qu'ils avaient aussi cher et mieux de tomber aux mains des Anglais qu'aux mains des Français.
Ces récits sont, il est vrai, ceux d'un ennemi de Charles VII qui s'obstina jusqu'à sa mort à l'accuser de tous les maux du royaume ; mais Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui fut conseiller dû roi et qui est généralement assez impartial à son égard, n'a pas tracé de cette anarchie un tableau moins douloureux. Des deux côtés, dit-il, la guerre était devenue une guerre aux paysans. On les prenait par centaines, on les entassait dans les souterrains des châteaux, on les obligeait à se racheter à force de tortures. Les campagnes se trouvèrent ainsi dépeuplées, d'autant plus que pour échapper à ces violences, une foule d'habitants s'enfuyaient dans les forêts[9]. Thomas Basin trace en particulier le tableau qu'offrait la Normandie où il habitait avec sa famille. On fuyait, dit-il[10], en Bretagne et même en Angleterre. Ce qui restait d'habitants à Rouen était réduit à la mendicité. Les campagnes désertes se couvraient de broussailles ; les chemins disparaissaient sous l'herbe. Les gens de guerre et les nobles ne faisaient rien pour arrêter cette dévastation, à laquelle ils semblaient heureux, au contraire, de prêter les mains.
On peut dire que cette effroyable misère s'étendait à toute la France. Les ordonnances elles-mêmes en font foi, par la défense qu'elles adressent aux gens de guerre de détruire les récoltes, de couper les arbres à fruit, de brûler les gerbes, d'abattre les maisons pour se chauffer avec les charpentes, d'enlever le bétail ou de faire main basse sur les personnes[11]. Si nous avions à faire l'histoire du royaume sous Charles VII, au lieu de nous borner à celle de ses institutions, nous trouverions bien d'autres témoignages tout aussi navrants sur les excès et l'impunité de cette soldatesque. Nous citerions les récits de l'historiographe de France Jean Chartier, et ceux de Monstrelet ; les plaintes vraiment pathétiques que ces misères arrachaient au poète Eustache Deschamps[12] ; les doléances adressées en 1433 et en 1435 aux états généraux par Juvénal des Ursins, évêque .de Beauvais, sur les crimes des écorcheurs et des retondeurs[13], et nous reproduirions les lettres pleines de bon sens et de patriotisme de Nicolas de Clémengis, archidiacre de Bayeux[14]. Ces lettres contiennent sur les violences militaires de cette époque des détails qui sont tels qu'on voudrait pouvoir les révoquer en doute pour l'honneur, je ne dis pas seulement de notre nation, mais de l'espèce humaine. Après la peinture de ces excès, Nicolas de Clémengis essayait d'indiquer les remèdes propres, selon lui, à les faire disparaître. C'était d'interdire la levée des troupes dans toute l'étendue du territoire sans un ordre formel du roi ; d'assigner aux divers chefs de corps une solde régulière pour eux et leurs soldats ; de faire poursuivre sévèrement par les baillis royaux tout acte de déprédation, et surtout de rétablir énergiquement la discipline militaire qui n'existait plus. Dans l'abîme des souffrances où l'on était tombé, c'était à qui s'évertuerait à découvrir le remède le plus immédiat et le plus énergique. Les mesures proposées par l'archidiacre de Bayeux dès les premières années du règne, furent justement celles que le Conseil crut devoir adopter ; mais il ne le fit pas immédiatement, et avant d'obtenir ce qu'on réclamait pour elle avec tant de force et de justesse, la France dut traverser encore de longues années de misère.
Il faut dire aussi que les nécessités de la guerre n'auraient guère permis à Charles VII de s'aliéner les compagnies, avant qu'il eût remporté des succès propres à leur inspirer le respect et la crainte du pouvoir. En 1437, le roi rentre à Paris. C'était une grande victoire matérielle et morale : la royauté si longtemps errante sur le territoire du royaume, reprend enfin son siège et ses droits. Quelques mois sont à peine écoulés, qu'une ordonnance énergique vient révéler la situation nouvelle et l'esprit nouveau du pouvoir. Ce sont des lettres adressées au prévôt de Paris, portant injonction d'arrêter les gens de guerre, qui font dommage aux sujets du roi, et d'appréhender même en garantie leurs capitaines[15]. Emprisonner un homme d'armes, que, dis-je, un chef de compagnie, pour avoir pillé une cabane, ou maltraité un paysan, ce dut être un grand scandale pour les Chabannes, les La Hire, les Xaintrailles, les Villandrada, et tant d'autres chefs de bande qui, pour quelques coups d'épée assez heureux dans leurs luttes avec les Anglais, croyaient mériter sans doute la reconnaissance du royaume qu'ils dévastaient. Mais ils durent éprouver un bien autre étonnement, quand l'année suivante (1439), après une délibération solennelle des états généraux[16], le Conseil adopta la célèbre ordonnance du 2 novembre pour obvier aux pilleries et vexations des gens d'armes. Tout ce que Charles V avait essayé de faire prévaloir dans cette matière, les différentes réformes que l'opinion publique ou l'expérience des dernières années avaient suggérées, toutes ces mesures étaient habilement reproduites dans cette ordonnance, l'une des plus sensées et les plus énergiques que la royauté eût encore décrétées.
La collation des grades, le mode de recrutement des compagnies, les rapports des gens d'armes et des habitants, la poursuite des délits militaires, la solde des troupes, ces parties si importantes du service étaient réglée avec un très-grand soin. Donnons-nous le plaisir d'insister sur ces différentes mesures qui, du même coup, menaçaient et frappaient si énergiquement l'indiscipline féodale.
Et d'abord, il est bien entendu que l'armée appartient exclusivement au roi, et que seul il a le droit de conférer ou d'enlever les grades. L'ordonnance commence, en effet, par déclarer que le roi choisira un certain nombre d'hommes d'armes pour la conduite de la guerre, que ces chefs seront seuls reconnus pour capitaines royaux, et qu'à vouloir usurper ce titre, on encourra la peine de lèse-majesté[17].
A leur tour, ces capitaines lèveront seuls les hommes d'armes. Que aucun, de quelque état qu'il soit, ne soit si osé ni si hardi de lever ou de recevoir compagnie de gens d'armes ni de trait, sous peine d'être dépouillé de ses biens, des droits et prérogatives de noblesse[18].
Viennent ensuite plusieurs articles destinés à empêcher les pilleries des gens d'armes, à préserver les personnes, les propriétés, les gens d'Église, nobles, marchands, laboureurs, les bœufs et chevaux, les bêtes de labour, de voiture ou de charrois, les moissons et meubles des habitations[19]. Le capitaine est rendu responsable de tous les délits de ses hommes d'armes, et l'ordonnance prend à cet égard un ton singulièrement comminatoire. Il répondra des excès commis par les gens de sa compagnie, s'il ne livre les coupables ou s'il les laisse évader, et il souffrira pareilles peines qu'eut fait le délinquant[20]. En outre, il est permis à tous les citoyens de courir sus aux pillards comme ils feraient aux ennemis, par voie de fait et force d'armes[21] ; le roi leur adjuge même les dépouilles de ceux qu'ils tueront, et il défend qu'on les poursuive, le meurtre devant être réputé à bien fait[22]. Pour enlever aux coupables tout moyen d'échapper à la punition, l'ordonnance va jusqu'à déclarer que ceux qui seraient témoins de ces désordres sans s'y opposer, seraient considérés comme les complices des délinquants et punis comme tels. Du reste, pour couper court une fois pour toutes à ces brigandages, on annonce que les hommes d'armes ne seront plus répandus par tout le pays, mais qu'ils seront cantonnés tous dans les villes frontières, en face de l'ennemi[23].
Autre innovation fort importante. Ces délits seront jugés non par la justice militaire, qu'on suspecte avec raison de trop d'indulgence pour les fautes des siens, mais par les tribunaux civils, par les baillis, les sénéchaux, les juges et prévôts royaux, voire même par le parlement ou le roi en personne, si les coupables sont si puissants, par soutenance des seigneurs ou autrement, que ces magistrats n'en puissent faire justice. En ce cas, ils enverront leurs procédures au roi ou bien au parlement, qui incontinent y pourvoiront[24]. Et pour que la punition ne puisse manquer au délit, le roi prend une précaution singulière : il s'interdit formellement le droit de grâce, et autorise le parlement et ses officiers de justice à lui désobéir s'il absout quelque coupable[25]. Les hommes du Conseil qui avaient introduit cet article dans l'ordonnance, connaissaient sans doute de longue date la versatilité de Charles VII.
Les autres articles de l'ordonnance ont pour but de réduire ou de supprimer quelques-uns des privilèges de la noblesse. Après lui avoir enlevé le droit de tenir la campagne à son gré et de faire des levées d'hommes par tout le royaume, le Conseil veut restreindre les pouvoirs militaires qu'elle exerce dans ses propres domaines. Il lui défend donc de lever sur ses vassaux et ses sujets des taxes arbitraires, et d'exiger perpétuellement des vivres et de l'argent, sous prétexte d'entretenir les garnisons de ses places fortes[26]. Au roi seul appartient le droit d'imposer des tailles, des aides ou des tributs non-seulement dans le domaine royal, mais dans les domaines des seigneurs ; l'ordonnance le déclare de la manière la plus explicite[27]. Elle n'invite pas moins formellement les seigneurs à ne pas exiger des droits de passage sur les marchandises qui traversent leurs terres[28]. Autant valait leur dénier le droit d'avoir des soldats à eux, puisqu'ils ne pouvaient les conserver qu'en les payant. Enfin on les menaçait de peines sévères s'ils ne veillaient attentivement à la conduite de leurs. gens d'armes, comme on faisait aux capitaines qui étaient à la solde du roi.
Que ressort-il de cette ordonnance ? C'est d'abord que le roi veut avoir et qu'il aura son armée, et l'on peut dire, en effet, que désormais l'armée monarchique existe véritablement. L'ordonnance proclame ensuite que l'armée est faite pour servir le pays et non pour le rançonner[29]. La royauté est donc-rentrée dans ses vieilles traditions ; elle est redevenue ce qu'elle avait été pendant si longtemps, une protection pour les faibles, le meilleur appui de la paix publique, l'auxiliaire dévoué des classés paisibles et laborieuses. Une innovation bien imprévue, qui dut causer un grand scandale à quelques-uns et une grande joie au plus grand nombre, est aussi annoncée à plusieurs reprises : c'est le droit égal pour tous d'être respecté dans sa vie et dans ses biens, et de pouvoir se défendre par tous les moyens. Ainsi, par un seul coup de vigueur, le roi s'affranchissait de l'aristocratie militaire ; il se donnait une armée, et il s'assurait de l'obéissance et du dévouement de toutes les classes laborieuses contre l'insubordination féodale.
Seulement il fallait faire exécuter ces mesures, et opposer à des résistances opiniâtres une invincible énergie. Les aventuriers n'avaient pas voulu naturellement renoncer à des habitudes de brigandage pour une solde incertaine, qu'on promit longtemps, d'ailleurs, sans pouvoir la payer, et, de leur côté, les chefs de guerre n'entendaient pas abandonner l'indépendance dont ils jouissaient depuis si longtemps pour devenir de simples officiers royaux. Ces mécontentements déchaînent une guerre civile, violente explosion de l'anarchie militaire et des colères féodales, et qui réunit contre le roi tous les chefs de guerre qui l'avaient servi jusque-là, La Trémouille, les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes de Vendôme, et de Dunois, le bâtard de Bourbon, les Chabannes[30], etc. Preuve évidente qu'en combattant les Anglais, ils avaient entendu combattre pour leur indépendance, bien plus que pour la cause du royaume et de l'autorité royale. Nous n'avons pas ici à raconter la guerre de la Praguerie ; bornons-nous à remarquer la conduite du roi et ses mesures décisives. Nous avons dit plus haut de Charles VII que c'était un caractère apathique et faible, ennemi de tout effort et de toute énergie ; et, en effet, la fatigue du malheur avait si bien courbé son âme, que, jusqu'à l'approche de l'âge mûr, sa vie n'avait été qu'une longue et débile enfance. Joignez à cette indolence un égoïsme profond, une perpétuelle défiance des autres et de lui-même : c'est ainsi qu'il avait vécu pendant trente-cinq ans, jusqu'au moment où le succès, en rouvrant son âme à l'espérance, vint découvrir en lui un jugement solide, un sens droit et profond, et quelque chose d'énergique qu'il n'avait pas soupçonné lui-même dans l'abattement du malheur. S'il y a des âmes que l'infortune aiguillonne, combien il y en a plus encore qui ont besoin du succès pour se confier à elles-mêmes et pour oser davantage ! Les coups extraordinaires dont la Providence s'était servie pour relever le royaume et la maison royale, parurent donc ranimer quelque peu ce cœur défaillant et pusillanime, et l'on vit Charles VII reprendre par moments dans la victoire la conscience et le courage de sa mission.
Loin de céder aux menaces de l'aristocratie soulevée, il n'en poursuivit qu'avec plus de vigueur le plan arrêté dans le Conseil. Il eut, à cette occasion, des paroles énergiques que nous trouvons dans la chronique de Berry et que nous voulons citer : Que sert, s'était-il écrié[31], de tenir sur les champs tant de gens d'armes ? Il faut à chaque combattant dix chevaux pour son bagage et son frétin de pages, de femmes et de valets. Toute cette coquinaille n'est bonne qu'à manger le pauvre peuple. Le roi d'ailleurs se sentait soutenu dans cette résistance par tous ceux qui souffraient, par les bourgeois et les paysans, qui, voulant la sûreté des routes, le bon marché des vivres et le rétablissement de l'agriculture et du commerce, ne pouvaient voir dans ces gens de guerre indisciplinés que de mortels ennemis. Jamais la noblesse n'avait été aussi impopulaire, et c'était justice. Elle n'avait conscience ni de sa situation ni de ses devoirs. De toutes les blessures faites à la France par la guerre de cent ans, elle ne voyait que celles qui avaient atteint le tiers-état et la royauté ; elle ne voulait pas reconnaître qu'elle avait été elle-même encore plus cruellement frappée. Vaincue et décimée sur les champs de bataille, dépouillée de ses châteaux et de ses terres, elle croyait son prestige toujours intact aux yeux des populations, quand celles-ci ne considéraient plus l'aristocratie militaire que comme l'implacable ennemie de son repos et de ses intérêts. Sans doute, ce n'était p. as de gaieté de cœur qu'elle avait embrassé cette vie de brigandage et de violence. L'amour du meurtre et du pillage n'était pas plus inné dans la classe de l'aristocratie que dans les autres classes de la nation, et à coup sûr elle aimait tout autant le sol natal que la bourgeoisie et le peuple. On peut nier à l'ancienne noblesse l'intelligence politique, mais on ne pourra jamais sans injustice lui refuser d'avoir aimé profondément la France. Et pourtant nous la voyons au quinzième siècle se jeter sur elle avec une véritable fureur, la fouler aux pieds, la mettre à feu et à sang ! Souvenons-nous que dès les premières années de la guerre de cent ans, une grande partie de la noblesse s'était vue dépouillée et presque ruinée elle-même, par l'invasion étrangère et la guerre civile. Le mal avait ensuite gagné de proche en proche, de telle sorte qu'à la fin du règne de Charles VI il n'y avait peut-être pas un château féodal qui n'eût vu l'ennemi, pas un coin de terre qui n'eût été dévasté. Remarquons en même temps qu'à mesure que les Anglais prennent possession d'une nouvelle province, ils rejettent sur les pays voisins tous les nobles qui ne veulent pas consentir à servir un roi étranger. C'est ce qui arrive en particulier à une foule de seigneurs de la Normandie, du Maine et de quelques-unes des provinces voisines[32]. N'ayant plus pour toute fortune que leur épée, tous ces nobles veulent du moins vivre par elle, et ceux qui ont abandonné leurs châteaux aux Anglais, et ceux qui ont vu l'invasion venir dévaster au cœur du royaume leurs manoirs et leurs domaines. Ils chargent donc le brigandage de leur rendre ce que le brigandage leur avait enlevé. D'abord ils ne demandent au pays que de nourrir la guerre, mais l'habitude du pillage leur retire peu à peu tout sentiment national ; ils en viennent à traiter la France comme un pays conquis, ils luttent de férocité avec les Anglais, ils se font comme une joie sauvage de tout dévaster. Nous savons, en effet, qu'il y avait des milliers de nobles parmi ces aventuriers, ces écorcheurs et ces retondeurs, dont les bandes étaient du reste commandées toutes par des gentilshommes[33]. On peut imaginer les ressentiments du peuple contre cette noblesse, surtout lorsque le pouvoir royal parut vouloir se rapprocher de ces classes opprimées, et les aider contre le brigandage. A ce moment, l'excès de leurs souffrances leur avait enlevé en quelque sorte la force même de les sentir. Foulées aux pieds, presque anéanties, elles s'étaient affaissées sur elles-mêmes, sans même regarder de quelles mains leur venaient les coups les plus rudes, et confondant la royauté et la noblesse dans une haine commune, elles s'étaient habituées à ne plus rien espérer de personne. Mais tout à coup la voix de la royauté retentit dans cette désolation et ce silence. Elle rappelle l'intime alliance qui avait uni pendant si longtemps la couronne et le tiers état ; elle le convie à la renouveler ; elle déclare qu'elle veut se dévouer de nouveau à la cause de la bourgeoisie, et pour gage de sa promesse elle déclare au brigandage et à l'anarchie une guerre impitoyable. Il n'y avait pas à hésiter, et le tiers état se relevant tout entier dans un immense élan de reconnaissance et d'espoir, court se serrer autour du trône. C'est ce qu'on vit en particulier pendant la guerre de la Praguerie, où le sentiment national se prononça avec tant d'énergie, qu'en certains lieux il entraîna la petite noblesse elle-même aux côtés du roi. Ainsi firent les nobles de l'Auvergne, bien que vassaux du duc de Bourbon[34]. Aussi la Praguerie, qui dans l'opinion de la haute noblesse devait emporter non-seulement Charles VII, mais la royauté même, n'avait pas plutôt éclaté qu'elle était étouffée presque sans coup férir.
Cependant l'ordonnance de 1439 n'avait pas encore reçu son exécution. En 1445 l'occasion parut favorable pour reprendre la réorganisation de l'armée : une trêve venait d'être signée avec l'Angleterre, et les grandes compagnies avaient quitté la France sous les ordres du Dauphin pour appuyer Fréderic III contre les Suisses. Le pouvoir royal a de la sorte toute liberté d'entreprendre ; il en profite pour se mettre résolument à l'œuvre. Son projet était de reprendre et de compléter une ordonnance de Charles V, portant que toute la gendarmerie serait rangée en compagnies de cent hommes d'armes chacune, sous des chefs nommés par le roi[35], et Charles VII réunit à plusieurs reprises le Conseil à cet effet. Nous ne trouvons, il est vrai, dans les ordonnances aucun détail à ce sujet, mais à défaut des ordonnances et des autres chroniqueurs, l'histoire de Mathieu de Coucy contient des renseignements pleins d'intérêt. On voit dans cette chronique que les objections ne manquèrent pas au projet de réorganisation, et qu'il éprouva même de la part de plusieurs Conseillers la plus vive résistance. Les soldats et les officiers congédiés, disaient quelques personnes du Conseil, voudront sans doute s'attrouper, et former des routes et des compagnies, comme celles dont Charles V avait eu tant de mal à débarrasser le royaume. On se verra obligé d'employer contre ces compagnies rebelles les troupes régulières, et qui sait si ces troupes une fois en présence ne voudront pas faire cause commune au lieu de combattre. D'autres ajoutèrent qu'on ne pourrait maintenir les compagnies d'ordonnance sous une discipline sévère qu'en les payant exactement : or, l'argent manquait et il y avait fort à craindre que ces troupes ne se missent à vivre de nouveau aux dépens du pays, ce que la mesure projetée avait précisément pour but d'empêcher. Il faut dire à l'honneur de Charles VII que ces objections ne purent modifier son opinion sur la nécessité d'une réforme énergique et immédiate. Tous ces débats et remontrances qu'un chacun faisait à son tour, le roi, dit Mathieu de Coucy, les oyait volontiers et les avait pour bien agréables, et de lui-même il y répondait aucunes fois, en déclarant aucune raison pour ôter ces difficultés, car il avait cette besogne fort à cœur....[36] Le projet ide réforme fut donc adopté, seulement on ne voulut le rendre public qu'après avoir pris plusieurs précautions propres à en assurer le succès. Pour empêcher que les troupes licenciées ne formassent des attroupements hostiles, on envoya à tous les prévôts des maréchaux l'ordre de rassembler leurs archers, ainsi que toutes les troupes que les villes ou la noblesse des campagnes pourraient fournir. Ils durent tenir la campagne avec ces troupes et faire main basse sur quiconque opposerait la moindre résistance aux ordres du roi. Quant à la difficulté de trouver l'argent nécessaire pour solder exactement les troupes régulières, on devait y pourvoir en engageant les villes et les campagnes à se charger de cet entretien[37]. Disons tout de suite qu'elles ne firent aucune difficulté d'accepter cette nouvelle charge, tant elles étaient persuadées que cette réforme militaire serait le salut du commerce, de l'agriculture et de l'ordre lui-même.
Ces mesures préliminaires adoptées, le roi et les membres du Conseil choisirent parmi les chefs militaires quinze seigneurs d'une bravoure et d'une expérience éprouvée. On les manda en plein Conseil, et là, dit Mathieu de Coucy, leur fut dit et ordonné qu'ils gardassent et entretinssent les ordonnances, tout autant qu'ils craignaient de tomber dans l'indignation du roi et des seigneurs du Conseil, et qu'ils ne fissent ni souffrissent être fait par leurs gens aucun dommage ni violence aux marchands, laboureurs, ni à autres de quelque état et condition qu'ils fussent. On leur prescrivit ensuite de choisir dans toutes leurs troupes les soldats les plus braves et les plus disciplinés, et d'en composer chacun une compagnie. Après quoi le roi fit publier à son de trompe dans toute l'armée que tous ceux qui n'étaient pas compris dans les quinze compagnies eussent à retourner immédiatement dans leurs foyers, sans commettre aucun désordre en route, sous peine de vie. Ils obéirent et avec tant de promptitude, dit Mathieu de Coucy, que dedans les quinze jours ensuivants on n'entendit plus aucune nouvelle d'eux dans tous les pays du roy[38].
Quant aux troupes qui restèrent sous les armes, voici l'organisation qu'elles reçurent. Tous les soldats étaient répartis comme nous l'avons vu en quinze compagnies, appelées compagnies d'ordonnance. Chaque compagnie devait renfermer cent lances, et par lance on entendait un peloton de sis cavaliers, savoir un homme d'armes et son varlet, tous les deux gentilshommes, trois archers et un coutilier[39].
Les capitaines de ces compagnies devaient les recruter eux-mêmes et sous leur propre responsabilité. On leur destinait une solde fixe que les villes et les bourgs s'étaient engagés à payer soit en argent soit en nature[40]. Des commis établis dans les bailliages et les sénéchaussées étaient chargés de percevoir cette solde et de la distribuer, en s'assurant par des revues fréquentes du nombre d'hommes présents dans la compagnie et de l'état de leur équipement. Cette solde était très-élevée : elle était de 40 livres tournois par mois pour l'homme d'armes, de 5 livres pour le coutilier et de 4 livres pour l'archer[41], soit pour le peloton entier une somme équivalente à environ 500 francs de notre monnaie. Un si haut prix devait assurer plus qu'aucun serment le dévouement de la nouvelle milice[42].
Ce n'est pas qu'on eut dédaigné d'attacher les chefs au drapeau par un engagement solennel. Chaque capitaine de compagnie et son lieutenant devait jurer d'empêcher tout acte de pillage et de violence, ou d'en faire une sévère justice[43]. Voilà donc les chefs de bande, les capitaines des routiers et des écorcheurs devenus les protecteurs de l'ordre, des véritables prévôts et justiciers royaux !
La nouvelle cavalerie pouvait fournir un corps d'au moins huit à neuf mille hommes[44], chiffre considérable pour une arme pareille, et pour un temps où l'épuisement de la population avait singulièrement réduit le nombre des hommes de guerre. Aussi, comme le fait remarquer Thomas Basin, cette force suffit-elle pour reconquérir la Normandie et la Guyenne[45]. En attendant la reprise des hostilités, on répartit les compagnies d'ordonnance dans différentes villes[46], où elles furent soumises à des fréquentes revues, et entretenues par des prestations en nature, jusqu'à la levée d'un impôt spécial[47].
Cette institution d'une cavalerie royale était de tout point excellente. Elle conservait au service du roi tous les gentilshommes qui pouvaient joindre à l'habitude des armes le sentiment de la discipline ; elle attachait à la défense de l'ordre presque toutes les forces désordonnées et brutales qui l'avaient si souvent compromis ; elle désarmait et faisait rentrer dans leurs foyers des milliers de ces seigneurs et de ces barons qui ne prêtaient leur concours au roi qu'à la condition de partager ou de méconnaître son autorité. Quel coup pour cette aristocratie militaire si exigeante et si orgueilleuse !
On s'est souvent demandé à quel moment exact la chevalerie avait disparu : il nous semble que cette réforme de Charles VII a dû lui porter une mortelle atteinte. Qu'était le chevalier du moyen âge ? un gentilhomme qui n'avait d'autre drapeau que son pennon ou sa bannière, qui donnait des ordres et n'en recevait pas, qui combattait à sa fantaisie, et à qui l'indépendance des mœurs féodales permettait de porter son épée et son courage où bon lui semblait. Mais désormais il n'est plus possible au chevalier d'entendre le service militaire de cette manière. S'il fait un seul pas hors de son domaine, le casque en tête et la lance au poing, il s'expose à rencontrer devant lui ces prévôts des maréchaux qui ont ordre de ne souffrir sur les routes du roi d'autres gens d'armes que ceux des compagnies d'ordonnance. De toute nécessité il faut qu'il rentre dans son château pour y déposer ses armes, ou bien qu'il prenne service dans les compagnies. Mais une fois admis au service du roi, il ne doit plus songer à commander ; il lui faut obéir, et renoncer pour toujours à cette indépendance individuelle qui l'égalait presque à son suzerain. Et ces bannières de toute sorte qui flottaient si orgueilleusement à côté du drapeau royal, et qui désignaient de loin à toute l'armée chacun de ces fiers chevaliers, défense leur est faite de reparaître au milieu de troupes : l'armée n'a plus qu'un seul chef, elle ne doit plus avoir qu'un seul drapeau. Ce changement peut paraître insignifiant, et de fait il était fort grave. Avec son cri de guerre, ses hommes d'armes et sa bannière, partout où le chevalier se montrait il formait en quelque sorte une petite armée au sein de la grande. Maintenant, hélas, qu'il n'a plus de drapeau, personne ne saurait même dire s'il est un chevalier, ou s'il n'est qu'un simple gentilhomme ! Ses hommes d'armes sont devenus les soldats du roi, et lui-même ne peut avoir le droit de servir, qu'en consentant à se perdre dans la foule des hommes du roi. A quoi bon désormais ces titres jadis si enviés de banneret et de chevalier ? On ne les délaisse pas encore, mais on n'a plus de raison de les rechercher. En tout cas, on est désormais convaincu que la chevalerie .ne peut plus conférer l'indépendance qu'elle avait si longtemps donnée. Une transformation aussi grave n'équivalait-elle pas à son arrêt de mort ?
Pour en revenir aux compagnies d'ordonnance, nous devons faire remarquer qu'elles eurent encore pour caractère particulier de former une troupe permanente. L'ordonnance de 1439 avait prescrit, en effet, qu'elles ne seraient jamais licenciées, et que le roi les aurait à son service pendant la paix comme pendant la guerre. C'est ce qui a fait dire à presque tous les historiens que Charles VII a constitué la première armée permanente qu'ait eue la France : assertion cependant inexacte, quelques-uns des Valois et en particulier Charles V s'étant déjà servis de troupes permanentes. Ce qui le prouve, c'est le grand nombre des lettres dites de retenue, insérées dans les mémoires de la chambre des comptes du quatorzième siècle, lettres qui avaient pour but de retenir sur pied un certain nombre de soldats après le licenciement des autres[48]. Si donc il n'est que juste d'attribuer à Charles VII l'établissement d'une forte armée monarchique, la première qui ait été vraiment digne de ce nom, ce serait aller trop loin de lui rapporter complètement l'institution de la première armée permanente. Il est bien rare que les grandes institutions s'improvisent. Quand vous essayez de découvrir leur origine, vous vous apercevez presque toujours qu'elles ne sont sorties que du long travail des années.
En organisant une cavalerie régulière et permanente, le roi ne renonçait pas absolument à se servir des troupes féodales ; il se réservait de convoquer l'arrière-ban dans les moments de danger public. Seulement comme il avait son armée à lui, et qu'il pouvait parler en maître, il n'entendait plus que les hommes des seigneurs apportassent sous ses drapeaux leurs habitudes d'indiscipline. C'est dans ce but que parut en 4454 une ordonnance prescrivant aux nobles de quelle manière ils devront faire le service quand ils seront convoqués[49]. Le roi ne veut admettre ces hommes d'armes sous ses drapeaux qu'autant qu'ils auront la discipline et l'équipement des troupes régulières. Lors donc que les nobles auront été convoqués, ils devront aller trouver les sénéchaux et baillis, et leur déclarer dans quel équipement ils veulent servir. L'ordonnance entre à ce propos dans les plus minutieux détails. Elle établit autant de soldes différentes qu'il y a dans l'armée régulière de sortes d'équipements, depuis celui de l'homme d'armes, jusqu'à celui de l'archer[50], et déclare que les nobles ne pourront toucher une solde qu'après d'être réglés scrupuleusement sur l'une de ces catégories d'armement. Dans le cas où ils ne voudraient pas se conformer à ces prescriptions, le roi ne leur fournirait aucune solde, ce qui revenait à dire qu'il se passerait purement et simplement de leurs services, Il ne veut pas, en effet, de services gratuits ; il sait par expérience que ce sont toujours les plus onéreux. Ainsi, plus de noble dans les troupes royales qui ne soit à la solde du prince. Équipée et payée comme l'armée permanente, il n'y avait plus guère moyen que la noblesse militaire crût encore à sa complète indépendance.
L'expérience de la guerre de cent ans avait démontré depuis longtemps la nécessité d'une solide infanterie ; cet établissement fut aussi l'un des soins de Charles VII. On avait eu jusqu'à lui de l'infanterie de deux sortes, comme nous le disions plus haut, et toutes deux mauvaises, l'infanterie des milices communales, héritage de Louis-le-Gros, et l'infanterie louée aux condottieri de l'Europe entière, Anglais, Écossais, Italiens, Flamands, Belges ou Hannuyers, mêlés à des routiers français. Les milices communales, à peine disciplinées et exercées, ne pouvaient guère paraître en campagne ; quant aux compagnies, nous savons déjà qu'elles présentaient plus de dangers que d'avantages au pouvoir. Le gouvernement de Charles VII qui répugnait profondément à se servir de soldats étrangers autres que les Écossais dont il avait éprouvé à plusieurs reprises la bravoure et l'attachement[51], voulut demander cette nouvelle force au peuple même[52], exclu systématiquement jusque là du métier des armes. Une ordonnance de 1448 décrète à cet effet l'établissement d'une milice d'infanterie, celle des francs-archers, recrutés dans les campagnes parmi les hommes les plus habiles à manier l'arc. En chaque paroisse du royaume, dit l'ordonnance, les élus choisiront un archer parmi les plus habiles. Cet archer devra être pourvu d'un équipement complet aux frais de la paroisse, et s'exercer tous les jours de fête. Il sera constamment à la disposition du roi, et comme dédommagement il sera affranchi de toute taxe, et recevra 4 livres tournois par mois de service effectif.
Telle fut l'ordonnance de 1448, si célèbre dans l'histoire de notre infanterie nationale. Cependant cette ordonnance était loin d'être assez complète ; elle ne réglait ni le nombre des archers, ni les exercices militaires auxquels ils devaient être soumis, ni la qualité et le mode d'élection des capitaines qui devaient les commander. Des instructions complémentaires publiées en 1448 et en 1451, vinrent fixer ces points si importants[53]. Les commissaires et les élus, chargés de répartir les francs-archers d'après la population de chaque paroisse, devront en désigner au moins un par chaque groupe de cinquante feux. Des capitaines nommés par le roi, seront ordonnés dans un certain nombre de sénéchaussées et de bailliages, pour commander les nouvelles troupes. Il les passeront en revue, avec un des élus ou le lieutenant du bailli, tous les quatre ou tous les six mois, en les assemblant par châtellenies ou par pelotons de quarante à cinquante hommes, afin de ne les déplacer que le moins possible. Ces capitaines devront encore tenir un registre constatant le nombre bien exact des francs-archers de chaque compagnie et l'état de leur équipement. Leurs gages sont fixés à 120 livres par an, outre huit livres pour les chevauchées[54].
Quel pouvait-être l'effectif de la nouvelle infanterie ? Nous n'avons trouvé ni dans les chroniques ni dans les ordonnances aucun document qui fixe exactement ce chiffre. Il suffirait, il est vrai, de connaître approximativement le nombre des feux qui se trouvaient dans le royaume à cette époque, pour déterminer à peu près le nombre de ces archers ; mais on sait à quels résultats contradictoires ont abouti toutes les statistiques concernant la population de la France au moyen âge[55]. A défaut de documents un peu précis, nous essaierons de nous renseigner dans une ordonnance publiée au commencement du règne de Louis XI, au sujet du recrutement des francs-archers[56]. Cette ordonnance porte à seize mille le nombre des soldats qu'on pouvait lever dans le royaume, et comme à cette époque la population de la France n'était pas sensiblement plus forte que dix années auparavant, et que d'un autre côté l'ordonnance ne modifiait en rien les règles du recrutement fixées en 1448, tout porte à croire que ce chiffre de 16.000 hommes fut à peu de chose près celui des francs-archers sous Charles VII. Si vous ajoutez ce corps de seize mille fantassins aux neuf ou dix mille cavaliers des compagnies d'ordonnance, vous reconnaîtrez sans peine qu'aucune monarchie de l'Europe n'était capable alors de disposer d'une force militaire plus considérable et surtout mieux composée. Ces francs-archers formaient, en effet, comme les hommes d'armes des compagnies, de véritables soldats d'élite, car ils étaient choisis soigneusement parmi les habitants les plus robustes et les plus habiles. Thomas Basin prétend même que l'entrée dans cette milice était considérée comme une véritable faveur, et qu'elle excitait une émulation générale[57]. Il faut savoir aussi qu'à cette époque l'exercice des armes était plus familier à la bourgeoisie des villes et à la population des campagnes, qu'il ne le fût jamais pendant les deux ou trois siècles qui suivirent. Les compagnies d'arbalétriers établies dans un grand nombre de villes par Philippe-Auguste et ses successeurs, se développaient de plus en plus et formaient pour le recrutement des troupes légères une pépinière excellente. Quant au peuple des campagnes, il était, lui aussi, beaucoup moins étranger qu'on l'a prétendu au métier des armes et à l'esprit militaire. Ces guerres continuelles et les souffrances qu'elles entraînaient avec elles, avaient développé cet esprit dans toutes les classes ; à force d'être frappées, elles avaient appris à frapper à leur tour, et souvent elles l'avaient fait d'une manière terrible. La révolte de la Normandie contre les Anglais, pendant le règne de Charles VII, peut donner une idée de l'esprit belliqueux qui, par moments, animait les campagnes[58].
L'idée de mettre des armes aux mains du peuple, était donc une idée heureuse ; mais, comme il arrive presque toujours dans les coups d'essai, on ne sut pas appliquer d'abord à la nouvelle infanterie l'organisation la plus avantageuse. Pour former une bonne infanterie, il eût fallu que les francs-archers restassent constamment sous les drapeaux ; qu'on les fit sortir fréquemment de leurs paroisses, qu'on les façonnât à la vie militaire par des exercices multipliés et par de grandes manœuvres. Malheureusement on se contenta d'imposer aux francs-archers l'obligation de tenir en bon état leurs arcs et leurs habillements, et de s'en servir tous les jours de fête. Si donc ces troupes renfermaient les éléments d'une bonne infanterie, on peut dire hardiment que, même après l'organisation décrétée par Charles VII, ce corps restait toujours à créer. Hâtons-nous cependant de faire remarquer que ce prince sut encore tirer de cette infanterie toute imparfaite d'utiles et nombreux services. Faut-il l'attribuer à la première ferveur de leur institution ? Toujours est-il qu'ils se comportèrent vaillamment dans toutes les affaires, qu'ils prirent une part honorable aux sièges d'Harfleur et de Caen, aux batailles de Formigny et de Castillon, et Thomas Basin qui n'aimait pas beaucoup les réformes militaires de Charles VII, n'hésite pas à donner aux francs-archers les plus grands éloges pour leur conduite dans toutes ces affaires[59].
Il paraîtrait que sous Louis XI, ces brillantes qualités s'obscurcirent ; du moins, ce prince se crut obligé de réorganiser cette milice à deux reprises différentes, et même de la supprimer tout à fait après la bataille de Guinegate. Mais, peut-être la suppression des francs-archers a-t-elle tenu à une autre cause qu'au vice même de leur organisation. Tout porte à croire que la royauté s'était alarmée de voir tant d'armes aux mains du peuple, et ses inquiétudes durent être nourries par l'aristocratie militaire, qui trouvait fort scandaleux de voir la profession des armes devenir aussi l'affaire des bourgeois et des manants. Dès le milieu du règne de Charles VII, elle adressait au pouvoir royal des plaintes fort aigres, à cause du grand nombre de roturiers qui combattaient sous ses drapeaux. Que le roi, disaient les doléances de l'assemblée de Nevers, retienne seulement pour lui servir des gens expérimentés de la guerre, et contraigne les gens de bas états, oiseux, noiseux, et non-sachants de la guerre, de retourner à leurs balances et métiers[60]. Telles étaient les plaintes de la noblesse dès avant la création de l'infanterie des francs-archers ; naturellement ces haines de caste durent être beaucoup plus vives après cet établissement. On ne peut guère douter non plus que la noblesse n'ait essayé de dégoûter les gens du tiers état du métier des armes par toute sorte de vexations et d'avanies. Quand Villon tourna ses moqueries contre le franc-archer de Bagnolet[61], ce n'était pas la première fois, à coup sûr, que l'humble milice était chansonnée, et qu'on essayait de la tuer par le ridicule. Qu'elle disparaisse donc, puisqu'il le faut, devant les défiances du pouvoir royal et les haines de l'aristocratie militaire ; mais le jour viendra bientôt où l'œuvre de Charles VII sera reprise, et dès le seizième siècle cette infanterie nationale, si bafouée à son origine, pourra déjà faire pressentir à force de discipline et de courage son incomparable destinée[62].
A ces deux corps de là cavalerie et de l'infanterie, Charles VII avait pris soin d'adjoindre une artillerie assez nombreuse et assez perfectionnée pour remplacer dans l'attaque des places le système de guerre en usage jusque-là. C'est alors, en effet, qu'on voit définitivement disparaître des armées ces balistes, ces catapultes, ces béliers et ces mangonneaux, matériel plus embarrassant que redoutable, et que le moyen âgé avait conservé à peu près tel que l'antiquité le lui avait transmis. Partout on lui substitue l'arme terrible qui a fait de l'art des sièges une science à la fois si meurtrière et si profonde[63]. C'est à de simples bourgeois de Paris, à ces deux frères Jean et Gaspard Bureau, dont nous avons déjà signalé les services, qu'il faut rapporter le principal honneur de ces changements. Ingénieurs, ils inventent les tranchées pour l'approche des places ; artilleurs, ils organisent des batteries de siège d'une force de projection irrésistible ; fondeurs, ils remplacent le boulet de pierre par le-boulet de fer, et ils donnent de la sorte à leur artillerie autant de mobilité que de puissance. Grâce à tous ces perfectionnements, le canon devient le principal instrument de l'expulsion des Anglais et de la délivrance de la patrie. Les chefs ennemis les plus célèbres disparaissent devant ses boulets : le comte de Salisbury à Orléans, le comte d'Arundel à Beauvais, le comte de Cornouailles à Meaux, Talbot et son fils à Castillon. Toute la Normandie, qui exigera pourtant près de soixante sièges, sera reconquise en une année ; Harfleur, Honfleur, Caen, Cherbourg, etc., qui avaient coûté aux Anglais plusieurs mois de siège, seront reprises en quelques jours[64].
Telles furent les réformes militaires du règne de Charles VII, et l'on voit qu'elles sont justement célèbres. Nous avons dû faire observer néanmoins qu'elles ont été un peu moins radicales qu'on le croit généralement. C'est trop accorder, avons-nous dit, à Charles VII que de lui rapporter sans réserve la création de l'armée permanente. Il s'est borné à faire revivre ce qui avait été essayé quelque temps sous Charles V ; encore ne l'a-t-il fait que pour la seule arme de la cavalerie, la milice des francs-archers ne devant en réalité de service actif que pendant la guerre. Mais si Charles VII n'a pas inventé l'armée permanente, il a eu du moins l'honneur de rendre cette institution possible et durable par une série d'habiles règlements. A ce titre il faut lui en savoir presque autant de gré que de l'institution même. Mais c'est d'après leurs résultats que les réformes militaires de Charles VII méritent surtout des éloges. Ce n'est pas trop dire, à coup sûr, que d'affirmer qu'elles furent avec l'exemple de Jeanne d'Arc, l'instrument le plus efficace de l'affranchissement du royaume ; qu'elles relevèrent la paix publique, et qu'elles rendirent au commerce, à l'agriculture et à toutes les relations sociales la sécurité disparue depuis quarante années !
C'est ce qu'attestent les chroniques contemporaines avec autant d'unanimité que d'enthousiasme. Thomas Basin convient aussi que des réformes étaient indispensables, tant il y avait de désordres à réparer ; seulement il n'approuve pas complètement tout ce qui a été fait, et comme ses réserves expriment assez exactement l'opinion des classes privilégiées auxquelles il appartenait par ses fonctions et ses dignités, nous ne voulons pas les passer sous silence. L'évêque de Lisieux condamne très-vivement en principe l'établissement d'une armée permanente, et sa première raison c'est qu'une pareille armée n'était pas nécessaire. La noblesse pourrait, dit-il, mettre facilement sur pied quarante mille hommes de cavalerie et une infanterie considérable[65] : de telles forces suffisent, et au delà, pour repousser toute attaque du dehors, et pour réprimer tout soulèvement à l'intérieur. Il est parfaitement vrai qu'une armée aussi nombreuse pouvait défier toute espèce d'agression, mais à une condition, celle d'être sans réserve et toujours à la disposition du roi. Or Thomas Basin pouvait-il ignorer qu'une partie de la noblesse française était acquise d'avance à tous les ennemis de la couronne, de quelque côté qu'ils vinssent l'attaquer ? Et quant à ceux des nobles dont le dévouement à la cause royale était assuré, leurs habitudes d'in discipline et de désobéissance n'avaient-elles pas trop souvent compromis le pouvoir royal pour qu'il fût prudent de s'y confier sans réserve ?
Une autre raison faisait repousser par Thomas Basin l'établissement d'une armée permanente : il craignait que le pouvoir royal n'en fit un instrument de tyrannie. Les intérêts et les franchises de la noblesse ne pouvaient manquer, en effet, de courir les plus grands périls avec ces nouvelles réformes qui, dans un temps plus ou moins long, devaient permettre à la royauté déjà si puissante de ne plus compter que des sujets au-dessous d'elle. Mais à qui la faute si l'autorité de la couronne se développait chaque jour de plus en plus ? N'était-ce pas la noblesse elle-même qui de ses propres mains élevait cette suprématie si redoutée, alors que ses excès et ses fureurs ne laissaient à la nation désespérée d'autre protection que celle de son roi ? Mais les impôts s'accroîtront dans des proportions démesurées, ajoutait l'évêque de Lisieux[66]. L'accroissement de l'impôt devait être en effet la conséquence inévitable de la création de l'armée permanente ; mais un impôt régulier, même élevé, ne valait-il pas mieux que ces déprédations effroyables, que cette expropriation continuelle exercée par une soldatesque affamée sur des populations aux abois ? Enfin Thomas Basin ajoutait que les armées permanentes avaient toujours conduit aux guerres d'invasion, et il citait à ce propos l'exemple de tous les grands empires de l'antiquité, depuis Babylone jusqu'à Rome[67]. C'était aller chercher ses preuves un peu loin ; il est vrai qu'elles n'en étaient pas plus mauvaises, et ce qui le montre bien c'est que quarante ans seulement après les réformes militaires de Charles VII, la royauté jetait une armée d'invasion sur l'Italie. Malheureusement toute l'argumentation de Thomas Basin se brisait contre ce seul fait, à savoir qu'il fallait à tout prix pourvoir aux calamités du présent. Or la création d'une forte armée monarchique était évidemment le seul remède qu'on put appliquer à cette effroyable anarchie.
La paix publique dépendait si bien, en effet, de la réorganisation de l'armée, qu'à peine exécutée, cette réforme relevait l'ordre comme par enchantement. Les contemporains signalent ce changement comme une chose véritablement merveilleuse, tant il fut complet et décisif. Les marches et pays du royaume, dit Mathieu de Coucy[68], en devinrent plus sûrs et mieux en paix dès dedans deux mois en-suivants, qu'ils n'avaient été trente ans auparavant. Si semble à plusieurs marchands, laboureurs et populaires qui de longtemps étaient en excessives afflictions, que Dieu les eût pourvus et remplis de sa miséricorde. Et adonc commencèrent les marchands de divers lieux à traverser d'un pays à l'autre, à exercer leurs marchandises et négoces. Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays s'efforçaient de tout leur pouvoir à labourer, et réédifier leurs maisons, et cultiver leurs terres, vignes et jardinages, et tant en cela continuèrent que plusieurs villes et pays qui avaient été longtemps comme non habités furent remis sus et repeuplés assez abondamment, et nonobstant qu'ils eussent grand peine en ce faisant, si se tenaient-ils pour bien heureux quand Dieu leur faisait cette grâce qu'ils demeuraient paisibles en leurs lieux, ce que faire n'avaient pu la plus grande partie de leur vie[69]. Voilà la meilleure justification des réformes militaires de Charles VII.
[1] Voyez Daniel, Hist. de la milice française, p. 140, éd. de 1721, et Rigord, Hist. de Philippe-Auguste, ad ann. 1194.
[2] On y voyait, dit cette chronique,
Gents de maint pays et de mainte nation,
L'un Anglais, l'autre Escot, si avait maint Breton,
Hannuyers et Normands y avait à foison ;
Par li païs allaient prendre leur mansion,
Et prenaient partout les gens à rainçon...
Voyez Ducange, art. Compagnia. V. aussi l'ouvrage fort intéressant intitulé : Hist. des troupes étrangères au service de la France, par M. Fieffé, 1854.
[3] Ordonnance de 1405, enjoignant aux gens de guerre de se dissoudre, et de ne plus s'assembler sans la volonté du roi. (Ordonnances, IX, 96.)
Ordonnance de 1410, défendant à toutes personnes et même aux princes du sang de lever des troupes. (Ordonnances, IX, 575.)
Ordonnance de 1413, sur les désordres des gens de guerre. (Ordonnances, X, 159.)
Ordonnance analogue de 1417. (Ordonnances, X, 57.)
[4] Thomas Basin, t. II, c. 3.
[5] Voyez le Journal du Bourgeois de Paris, chronique du temps, qui n'est qu'un long cri de colère contre les désordres des gens de guerre ; — Alain Chartier, p. 839, édition et notes d'André Duchesne ; — Jean Chartier, p. 39, 96, 99, etc. ; — Mémoires des pays, villes, contrées de Beauvais et de Beauvoisis, par Antoine Loisel, Paris, 1617, p. 229 et suivantes ; etc.
[6] Le Bourgeois de Paris, p. 447, éd. Buchon.
[7] Le Bourgeois de Paris, p. 356.
[8] Le Bourgeois de Paris, p. 483.
[9] Voyez Th. Basin, t. III, c. 6.
[10] Th. Basin, t. III, c. 5.
[11] Ordonnances, XIII, p. 307 et 308.
[12] Voyez dans le Cours de littérature de M. Géruzez, p. 91, une satire d'Eustache Deschamps écrite avec une rare énergie.
[13] Voyez les Mémoires du Beauvoisis, par Loisel, cités plus haut.
[14] Nicolaï de Clemangis, Catalaunensis archidiaconi Baïocensis opera omnia, Lyon, 1613, 2e partie, epist. 59, 63 et 67.
[15] Ordonnances, XIII, p. 295 et suivantes.
[16] Par l'advis et délibération des princes du sang, la reine de Sicile, le duc de Bourbon, Charles d'Anjou, les comtes de la Marche, d'Eu et de Vendôme, plusieurs prélats et autres seigneurs notables, barons et autres, gens d'Église, nobles et gens des bonnes villes... (Ordonnances, XIII, p. 306.)
[17] Ordonnances, XIII, p. 306, art. 1.
[18] Ordonnances, XIII, art. 3, p. 307.
[19] Ordonnances, XIII, art. 6-16, p. 307 et 308.
[20] Ordonnances, XIII, 306, art. 18.
[21] Ordonnances, XIII, 306, art. 16.
[22] Ordonnances, XIII, 306, art. 19.
[23] Ordonnances, XIII, 306, art. 26.
[24] Ordonnances, XIII, 306, art. 20 et 21.
[25] Ordonnances, XIII, 306, art. 29.
[26] Ordonnances, XIII, 306, art. 36.
[27] Ordonnances, XIII, 306, art. 44.
[28] Ordonnances, XIII, 306, art. 39.
[29] On lit au préambule de l'ordonnance : Le roi, considérant la pauvreté, oppression et destruction de son peuple, ainsi détruit par lesdites pilleries, lesquelles n'est plus son intention de les tolérer en aucune manière mais bon ordre et provision y être mis, etc. (Ordonnances, XIII, p. 306.)
[30] Voyez les Mémoires de Richemont, collect. Petitot, VIII, p. 514. Seul de ces chefs de guerre, il était resté fidèle au roi, ce qui excita tellement leur fureur qu'ils faillirent porter les mains sur lui. — Voyez aussi Thomas Basin, t. III, c. 12 et 13.
[31] Hist. chronologique de Charles VII, par Berry, roi d'armes, dans Godefroid, p. 408.
[32] Lesquels nobles de Normandie, du Maine et autres pays susdits allèrent demeurer ès frontières des Anglais, chacun le plus près d'où il était natif, par lesquels fut faite plus grande guerre et résistance que par aucuns autres du royaume de France... (J. Chartier, p. 96 et 97.)
[33] Environ quinze jours après (1435), vinrent au pays de Champagne trois à quatre mille hommes de guerre, dont aucuns étaient sortis des forteresses que le connétable avait fait rendre, lesquels endommagèrent grandement le pays ; et n'y avait hommes, femmes et enfants qu'ils ne dépouillassent jusques à la chemise, pourvu qu'ils les pussent rencontrer à leur avantage. Quand ils avaient tout pillé, ils rançonnaient les villages, et étaient leurs capitaines un nommé de Chabannes, et deux bâtards de Bourbon... (J. Chartier, p. 86.)
[34] Voyez Berry, dans Godefroid, p. 408.
[35] Ordonnance de 1373, citée par Rebuffe, liv. III, tit. IV.
[36] Math. de Coucy, dans Godefroid, p. 544.
[37] Qu'était donc devenue cette fameuse taille des 1.200.000 livres, que quelques historiens ont fait voter par les états de 1439, sans en donner aucune preuve ? L'expédient imaginé en 1445 pour solder les hommes d'armes achèvera, nous le croyons, de faire voir combien ce fait était inexact.
[38] Math. de Coucy, p. 546. — Voyez aussi Duclerc, c. 37 ; éd. du Panthéon.
Les gens d'armes d'ordonnance, dit de son côté Henri Baude, étaient payés par le pays, et y faisaient résidence en temps de paix a et vivaient sans aucune paierie. Les peuples les y voulaient bien et les aimaient, et faisaient requête au roi de les faire loger et tenir ès pays où ils prenaient leur solde, à ce qu'ils y dépensassent l'argent qui était mis sus pour leur payement. Et étaient les dits gens d'armes riches car ils portaient leurs harnais sans parements, et leur était défendu de mener chiens, oiseaux ni femmes (H. Gaude, éd. Godefroid, p. 5). Il dit encore : qu'il était permis aux capitaines et commissaires des gens de guerre de casser tous jureurs et maugréeurs du nom de Dieu, ivrognes et gens oisifs.
[39] Thomas Basin dit que la lance était de 6 hommes et de 6 chevaux, savoir : deux archers à cheval, un valet et deux pages accompagnant chaque homme d'armes. — Duclerc dit, il est vrai, qu'il y avait 1700 lances, chacune de 5 hommes (t. I, c. 37) ; mais Math. de Coucy maintient le chiffre de 1500 lances, à 6 hommes par lance. — Il n'y a malheureusement rien dans les ordonnances sur cette opération si importante. Serait-ce qu'elle n'a été considérée que comme la mise en vigueur de la loi de 1439 ? Mais la réforme du 2 novembre 1439 était bien loin de renfermer tous les détails de celle de 1445. II y aurait donc eu une ordonnance spéciale qui depuis a été perdue. Ce n'est pas d'ailleurs la seule ordonnance du règne de Charles VII qu'on ait à regretter.
[40] Th. Basin, t. IV, c. 3.
[41] Math. de Coucy, p. 545 et suivantes.
[42] Thomas Basin dit de son côté que l'impôt fut de 20 écus d'or pour la lance et ses suivants. L'écu d'or peut être évalué d'après les recherches de M. Leber en moyenne à 25 sous, et le sou à 2 francs de notre monnaie. Ce serait une somme équivalente aussi à environ 500 de nos francs.
[43] Voici les termes de ce serment : Je promets et jure à Dieu et à Notre-Dame que je garderai justice et ne souffrirai aucune pillerie, et jugerai tous ceux de ma charge que je trouverai avoir failli sans y épargner personne, et promets faire faire à mon lieutenant semblable serment que dessus. Ce serment ne se trouve cité que dans l'Histoire de la milice française, de P. Daniel (t. I, p. 215), qui ne dit pas d'où il l'a tiré.
[44] Math. de Coucy l'estime même à 9 ou 10.000 chevaux (p. 545).
[45] Th. Basin, t. IV, c. 4.
[46] Ils furent mis par les bonnes villes en assez petit nombre, car il n'y en avait à Troyes, à Châlons, à Reims, à Laon, etc., que 20, 24 ou 34 en chacune, par quoi ils ne pouvaient être assez puissants pour prendre aucune maîtrise sur les bourgeois ou sur les manants... (Math. de Coucy, t. IV, c. 4.)
[47] Necessarium fuit in illis exordiis magna ex parte stipendia militibus non in numerata pecunia, sed in quantitate certæ annonæ et victualium necessariorum, tam pro personis quam equis taxari. Pedetentim vero, quum inchoarent parochiæ ad fortunes increscere pinguiores, ex regiis vectigalibus, quæ pro solutione hujusmodi lancearum constituta sunt, stipendia solvi militibus constitutum fuit, et annonæ illæ militares in pecuniarum quantitatem mutatæ sunt, atque, quolibet mense, pro lancea cum suis duobus sagittariis, viginti scuta auri taxata. (Th. Basin, t. IV, c. 3.)
[48] Voici une de ces Lettres, extraite du 7e compte de Nicolas de Mauregard, trésorier des guerres, du 23 juin 1368, sous Charles V :
Charles, etc., à nos amis et aux trésoriers de nos guerres. Comme par délibération de notre Conseil, nous, les gens d'armes et archiers qui nous ont servi à nos gages cette saison et présentes guerres ayons aujourd'hui cassé de nos dits gages, excepté certain nombre que retenu en avons aux gages et états qui ci-après s'en suivent, c'est à savoir, le maréchal de Sancerre 120 payes, et pour état 300 livres par mois, le maréchal de Blainvilliers 133 payes, et pour état 300 livres ; le grand-maître des arbalétriers 226 payes, et pour état 300 livres... Si nous mandons et commandons expressement à chacun de vous que vous fassiez présentement le prêt d'un mois pour eux et les gens d'armes de leur compagnie, et leur payer chacun la somme par nous ordonnée pour son état par mois outre les dits gages, et leur faites payement de mois en mois jusqu'à ce que vous ayez de nous mandement contraire..... Donné en notre hôtel St. Pol à Paris, le 23e juin l'an de grâce 1368. (Citée par Daniel, p. 223.)
[49] Ordonnances, XIV, 350.
[50] La citation suivante de Jean Chartier nous explique ces différentes d'équipement. Le roi, dit-il, a fait mettre tous iceux gens d'armes et de traits en bons habillements et sûrs ; c'est à savoir les hommes d'armes étaient tous armés de bonnes cuirasses, harnois de jambes, épées, salades — dont la plupart des dites salades étaient toutes garnies d'argent — et lances, que portaient les pages de chacun d'iceux hommes d'armes, montés de 3 bons chevaux, savoir pour lui, son page et son varlet ; lequel varlet était armé de salade, jacquette, jacques ou haubergeon, brigandine, hache ou guisarme ; et avait chacun des dits hommes d'armes pour lance deux archers à cheval, armés le plus de brigandines, harnois de jambes et salades, dont la plupart étaient aussi garnis d'argent. (J. Chartier, p. 215.)
[51] Il continue en effet de s'en servir, comme on le voit par le témoignage de Th. Basin et de Henri Baude. Il parait même que la lie des compagnies d'ordonnance était exclusivement écossaise. Henri Baude prétend aussi que Charles VII prit à sa solde quelques allemands, mais en bien petit nombre. Depuis la conquête de la Normandie, dit-il, il prit 25 cranequiniers allemands. (H. Baude, p. 2.)
[52] C'est ce que disent formellement les considérants de l'ordonnance du 28 avril 1443. (Ordonnances, XIV, 3.)
[53] Ces instructions si importantes paraissent avoir échappé aux deux historiens les plus complets de la milice française, le P. Daniel (1721) et M. le capitaine Susane (1849). Le P. Daniel, après avoir parlé de l'ordonnance de 1448, dit en effet que : cette ordonnance ne marque ni le nombre des soldats dont cette milice était composée, ni comment elle était levée, ni par quels officiers elle était coma mandée. Je n'ai trouvé, ajoute-t-il, rien de tout cela dans les diverses histoires du règne de Charles VII... (p. 239). Le t. XIV des ordonnances contient pourtant ces instructions ; il est vrai de dire qu'il n'a été publié qu'en 1790, et que ce n'est peut-être qu'à cette époque que les instructions ont été réunies à l'ordonnance. Quant à M. Susane, il ne parait pas non plus les avoir connues, sans quoi il où été très-probablement moins sévère pour l'institution des francs-archers sous Charles VII.
[54] Ordonnances, XIV, 3-5.
[55] Voyez à ce sujet les détails intéressants que contient l'histoire de Jacques Cœur, par M. P. Clément, t. Ier, p. 146 et suivantes.
[56] Ordonnance citée par le P. Daniel, p. 244.
[57] Facile inveniebantur plures qui ad eam se militiam obligarent ultraneos que oferrent, imo et sœpe unus adversis alterum ob hujus modi immunitatis prærogativam pro militia consequendam, decertarent. (Th. Basin, t. IV, c. 4.)
[58] A propos du siège de St. Denis en 1435, on lit dans Jean Chartier : Il y avait grandes défenses dedans cette place, tant des habitants que des laboureurs des villages voisins, que des femmes et enfants même de dix ans, et au-dessous ; les uns chauffaient broches de fer, huiles, et avec les autres combattaient, et recueillaient dards et traits que les assaillants tiraient, et les autres les apportaient sur les murs à grandes brassées... (J. Chartier, p. 70.)
[59] Thomas Basin, t. IV, c. 22, 24, 25 ; t. V, c. 27. — V. aussi J. Chartier aux dates de 1449-1450.
[60] Voyez le Recueil des anciennes lois françaises, t. IX, p. 107.
[61] Voyez dans Villon le Monologue du franc-archer de Bagnolet, avec son épitaphe. Rabelais s'est aussi plusieurs fois amusé aux dépens des francs-archers. Il nous dépeint Bon Joan, capitaine des francs-taupins, qui au moment du combat prend l'ennemi pour le diable et dit ses patenôtres pour l'exorciser.
[62] Avant que le roi Louis XI prit des étrangers à sa solde, les gens de pied de quoy on se servait dans les guerres étaient de peu de cas, et les appelait-on francs-archers ou francs-taupins. Depuis, on a vu comme par l'exercitation ils se sont façonnés, de sorte que si l'on représentait un de ces anciens francs-taupins équipés comme ils étaient alors, en présence de ces vieux et braves régiments de notre infanterie moderne, quel est celui d'eux, s'il n'avait la mort dans les dents, qui se put garder de rire ? Et cependant les uns et les autres ont été recueillis en même champ, la France les ayant tous produits. (De la Noue, Discours militaires et politiques, éd. de Bâle de 1587.)
[63] On lit dans J. Chartier ce qui suit à propos du siège de Barfleur :
Or devant la dite ville furent assorties 16 grosses bombardes, lesquelles le roi qui était logé au Moustier-Villiers, vint lui-même faire tirer et jeter contre la ville. Il y avait devant de grandes et profondes tranchées pour aller plus sûrement.... On pouvait aller par le moyen des mines jusqu'auprès des murs du dit Harfleur (p. 188). Et plus loin, à propos du siège de Honfleur en 1450 : Tôt après ceux qui étaient à ce siège firent de grandes approches, tranchées, fossés et mines, et disposèrent de grosses bombardes, canons et autres engins volants, avec grande quantité d'autre artillerie, qui fort ébahit ceux de dedans cette ville assiégée (p. 193). — Voyez aussi sur le développement de l'artillerie à cette époque les Mém. de Duclerc, t. I, c. 37, et Th. Basin, t. IV, c. 25. Basin dit, par exemple, qu'au siège de Caen il y avait 24 canons dans lesquels on pouvait se tenir debout.
[64] Ainsi fut toute conquise la duché de Normandie, dit Jean Chartier, et toutes les villes et châteaux d'icelui pays remis en l'obéissance du roi, et ce, en l'espace seulement d'un an et six jours, qui était un grand miracle et une très-grande merveille (J. Chartier, p. 214). — Voyez aussi Th. Basin, t. IV, c. 25.
[65] Th. Basin, t. IV, c. 6.
[66] Th. Basin, t. IV, c. 5.
[67] Th. Basin, t. IV, c. 6.
[68] Math. de Coucy, ap. Godefroid, p. 546.
[69] Henri Baude fait de cette résurrection du royaume la même peinture : Et tellement le roi conduisit ses œuvres et en si grande justice et police, qu'en brief temps et sans grande effusion de sang, il recouvra tout son royaume ; en quoi faisant les laboureurs ne laissaient point de labourer, ni de se tenir en leurs maisons, car les gens d'armes ne leur faisaient plus aucunes exactions, par quoi vingt ans avant son trépas, lui et son peuple vécurent en paix et tranquillité... (H. Baude, p. 8). — Même témoignage dans Jean Chartier, Jean Lefebvre, Jacques Duclerc et Jean de Troyes. Dans ses Vigiles de Charles VII, Martial d'Auvergne fait chanter pour les mêmes raisons les louanges du roi par les laboureurs et les marchands.