Source: https://anarchiv.wordpress.com/2019/11/
Timestamp: 2020-07-13 08:16:58+00:00
Document Index: 74136311

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novembre | 2019 | Archives anarchistes
Perquisition au siège de l’Étendard révolutionnaire de Lyon. 18 octobre 1882
Dernier numéro du journal paru avant la perquisition. Document Archives autonomies.
Acte d’exécution d’une commission rogatoire de M. le juge d’instruction de Charolles
Affaire Bande noire
L’an mil huit cent quatre vingt deux et le dix huit octobre
Nous, Morin Joseph Benjamin, commissaire spécial, chef de la police de Sûreté, officier de police judiciaire, auxiliaire de M. le procureur de la république de l’arrondissement de Lyon.
Agissant en exécution d’une commission rogatoire de M. le juge d’instruction de Charolles (Saône et Loire) en date de Montceau-les-Mines, 17 octobre, 10 heures du soir à nous transmise ce jourd’hui, dix huit du dit, à neuf heures 15 minutes du matin, par délégation de M. le juge d’instruction Cuaz de Lyon, dans la procédure en information contre la bande noire inculpée d’excitation par des écrits à la destruction, au meurtre et au pillage, avec la circonstance que les provocations ont été suivies d’effet.
A l’effet d’opérer au siège social du journal L’Étendard révolutionnaire et au domicile particulier du sieur Bourdon, gérant du dit journal, à une perquisition et à la saisie de tous manuscrits, correspondances, notes et documents de nature à éclairer la justice. De saisir à la Poste toutes lettres à l’adresse des sieurs Bordat, Bourdon et autres, rédacteurs du journal dont s’agir.
Nous sommes transportés immédiatement à l’imprimerie du sieur Pastel Louis Régis Auguste, âgé de 35 ans, imprimeur demeurant petite rue de Cuire n°10, à la Croix Rousse. Chargé de l’impression de la susdite feuille où étant, après avoir exhibé la commission rogatoire dont nous étions porteur, en présence du sieur Pastel et du nommé Dejoux François, âgé de 46 ans, né le 16 mai 1836 à Davayé (Saône et Loire) de feu Joseph et de feu Marie Senaillet, cordonnier demeurant à Lyon rue St Georges n°40, récemment nommé secrétaire provisoire du journal L’Étendard révolutionnaire en remplacement de Bordat et qui venait de s’y présenter porteur de manuscrits destinés à être imprimés dans la numéro devant paraître le 20 de ce mois, nous avons procédé à une exacte perquisition et déclaré saisie :
1° d’un carton contenant une quantité de manuscrits que le sieur Pastel a déclaré devoir servir à la composition du journal n° du 20 octobre
2° de plusieurs feuilles manuscrites contenant la suite d’un article en publication dans le dit journal
3° un modèle d’annonce pour une conférence devant avoir lieu à l’Alcazar le 22 octobre par Émile Gautier (pièce n°1)
Document Archives départementales du Rhône 2 U 433
A ce moment le nommé Dejoux, à notre invitation d’exhiber le contenu d’un petit paquet de papiers qu’il tenait à la main nous a fait remise de ce contenu consistant en trois lettres dont deux contenant des mandats poste l’un n° 430 de Paris Batignolles, de la somme de 21 fr., l’autre n°411 de Puteaux, de la somme de 4 fr. et deux enveloppes vides que nous avons également saisies (pièce n°2)
De même suite nous nous sommes transporté en compagnie du nommé Dejoux François, au siège de la rédaction rue Molière n°51, où, en sa présence, avons procédé une exacte perquisition et à la saisie des documents ci-après :
1° un fragment d’un placard intitulé « Mouvement social » détaché de la porte où il était collé à l’intérieur (Pièce n°3 )
Placard arraché de la porte par la police lors de la perquisition. Document Archives départementales du Rhône 2 U 433
2° Dans un tiroir du bureau, une note portant de retenir l’adresse de 2 magistrats ( Pièce n°4)
3° 27 chemises papier rose pour dossiers (Pièces n°5)
4° 61 reçus divers (Pièce n°6)
5° 16 enveloppes ouvertes, contenant des lettres (Pièce n°7)
6° 45 lettres ou écrits (Pièce n°8)
7° 4 exemplaires sur 2.000 d’une brochure intitulée « Menace à la bourgeoisie » dont le dépôt n’a pu être justifié par Dejoux (Pièce n°9)
8° 4 exemplaires uniques d’une brochure intitulée : « Compte-rendu des conférences contradictoires » dont le dépôt n’a pu être justifié (Pièce n°10)
9° 1 exemplaire unique d’une brochure intitulée « la vérité sur le scandale de la Ricamarie » (Pièce n°11)
10° 1 exemplaire unique d’une brochure intitulée « Propagande socialiste » (Pièce n°12)
11° 185 récépissés d’expédition par colis postaux (Pièce n°13)
12° 69 bandes avec adresses du journal L’Étendard révolutionnaire (Pièce n°14)
13° 11 rouleaux de manuscrits divers (Pièce n°15)
14° 16 enveloppes contenant des lettres et un mandat poste n°534, de Lodève, pour la somme de 3 fr. 95 (Pièce n°15 bis)
15° 4 exemplaires sur neuf d’une brochure intitulée : « Dieu et l’Etat » dont le dépôt n’a pu être justifié (Pièce n°16)
16° 4 exemplaires sur 38 d’une brochure intitulée « Congrès ouvriers de France » dont le dépôt n’a pu être justifié (Pièce n°17)
17° 25 registres reliés et brochés et trois pancartes d’adresses (Pièce n°18)
18° une liasse de lettres, télégrammes, listes etc… recueillis froissées dans le panier aux ordures (Pièce n°19)
19° Deux paquets de débris de lettres etc…recueillis dans le panier aux ordures (Pièce n°20)
A la suite de cette opération le sieur Dejoux François, nous a fait la déclaration suivante :
« Comme vous avez pu le constater par mon attitude indifférente, je suis peu, sinon pas du tout, au courant de ce qui se passe au journal l’Étendard révolutionnaire dont j’ai été institué secrétaire provisoire depuis deux jours seulement et je ne puis, par conséquent, vous fournir aucun renseignement sur l’administration de cette feuille.
J’ai pris possession de mes fonctions hier 17, à 10 heures du matin et depuis lors j’affirme que rien n’est sorti d’ici mais je sais que depuis quelques jours, tout à été remué et bouleversé et peut-être a-t-on pu détruire certaines pièces, mais je vous le répète, je ne peux rien affirmer.
A ce moment l’agent Maurin, du service spécial de la préfecture s’est présenté à nous, faisant connaître qu’il serait bon, à son avis, de s’assurer si le nommé Bourdon, recherché, ne se trouverait pas caché au domicile de Dejoux, rue St Georges, n°40.
Cette confidence faite sur un ton quelque peu élevé ayant été entendue en partie par Dejoux, il a demandé qu’un ou deux agents l’accompagnent à son domicile, afin de s’assurer de l’inexactitude de ce renseignement.
Il a été fait droit à cette demande et on a pu constater, en effet, que le dit Bourdon n’avait pas paru à cette adresse.
Les lettres suivantes, à l’adresse de Bordat, Bourdon et autres, rédacteurs de l’Étendard révolutionnaire ont été saisies à la poste et transmises d’urgence à M. le juge d’instruction Cuaz.
1° Le 19 octobre une lettre de Marseille du 18
2° Le 19 octobre une lettre de Paris Batignolles du 18
3° Le 19 octobre une lettre de St Paul en Jarret (Loire) du 18
4° Le 19 octobre une lettre de Paris rue Réaumur du 18
5° Le 19 octobre une lettre de Roubaix (Nord) du 18
6° Le 19 octobre une lettre de Martigues (Bouches du Rhône) du 18
7° Le 19 octobre une lettre de St Léger sur Dheune (Saône et Loire) du 18
Tous les documents saisis seront par nos soins déposés au greffe de l’instruction.
En foi de quoi nous avons rédigé le présent procès-verbal à Lyon, les jour, mois et ans que d’autre part.
Source Archives départementales du Rhône 2 U 433
Procès des 66 anarchistes de Lyon. 2e perquisition chez Toussaint Bordat. 26 novembre 1882
Liste de souscription saisie chez Toussaint Bordat. Archives départementales du Rhône 2 U 433.
L’an mil huit cent quatre vingt deux et le vingt six novembre.
Nous Morin Joseph Benjamin, commissaire spécial de la Sûreté, officier de police judiciaire, auxiliaire de Monsieur le procureur de la république de l’arrondissement de Lyon
Agissant en exécution d’une commission rogatoire de M. Rigot, juge d’instruction à Lyon, en date du 26 de ce mois, dans la procédure en information contre Bordat et autres, inculpés d’affiliation à une association internationale de travailleurs, à l’effet de rechercher et saisir au domicile du nommé Bordat, rue Moncey 70, tous papiers, correspondance et documents de nature à établir le délit ci-dessus.
Nous nous sommes transporté cejourd’hui à 3h de relevée, accompagné de M. Arban, sous-inspecteur et des agents Ponsard et Reverd, au domicile précité et avons procédé à une perquisition minutieuse dans tous les appartements et dépendances, opération qui a donné pour résultats la découverte des objets et documents ci-après :
1° 2 photographies obscènes
2° 2 timbres de la société Le Droit social
3° 2 adresses
4° 1 carte d’entrée (conférence Louise Michel)
5° 1 action n° 1282 au Droit social
6° 1 reçu de 378 brochures, signé : Rollet
7° 1 télégramme signé Gautier
8° 1 télégramme signé : Comité Javel (?)
9° 1 note concernant Dejoux, s’adresser à Rougeot, rue de [illisible] 8
10° 1 récépissé d’expédition de 10fr. 10 c. versé par Mme Bordat
11° 1 note signée Senel, annonçant son départ pour Clermont
12° 1 lettre à l’adresse de Bayet, signée Feuillade
13° 3 lettres de Bordat détenu à Charolle, non visées
14° Une note de Bordat annonçant son arrestation
15° un fragment de lettre de Bordat
16° une lettre signée Durand de Saint-Etienne
17° 1 lettre de Lausanne, signée Dejoux Louis
18° 1 lettre de Chatillon à Marlieux, signée Bourdon
19° 10 feuilles aux rédacteurs du Réveil lyonnais, sous la signature Crestin
20° 6 factures
21° 2 listes de souscription pour la propagande du Droit social et en faveur des victimes de la réaction bourgeoise (La dernière a été trouvée dans le café Bordat)
22° 3 listes de délégués au 2e congrès régional de l’Est
23° 2 extraits des minutes du greffe de la cour d’appel faisant connaître les noms, professions et adresses des jurés du 2e trimestre 1882
L’un de ces extraits est annoté au crayon rouge et bleu et portant à 3 reprises au crayon les mots : Mort aux voleurs : une cartouche de dynamite au etc, etc.
24° Une gravure représentant la sortie du Palais de justice
25° Un placard contenant d’un côté la loi sur l’ivresse dont on a gratté les signatures pour les remplacer par des inscriptions outrageantes, de l’autre côté des dessins représentants en caricature
1° M. le procureur général
2° M. Talon n°3
3° M. Morin n°2
4° M ; Cuaz n°1
5° M. Rigot
Les quatre derniers entourés de cette inscription : A mort
Ce placard a été trouvé affiché dans le café
26° 2 brochures : L’esprit de révolte
27° 12 brochures Discours d’Auguste Blanqui
28° 7 brochures Aux jeunes gens par Kropotkine
29° 3 brochures Menaces à la bourgeoisie
30 2 brochures Marie Ferré
31° 2 brochures La vérité sur le scandale de la Ricamarie
32° 1 brochure Compte-rendu des conférences contradictoires et collectivistes
33° 2 brochures : Séances du congrès ouvrier de France
34° 1 brochure compte-rendu du 6e congrès national ouvrier
35° 1 brochure : catalogue spécial pour les reproductions
36° 1 brochure Le marxisme
37° 1 brochure Le socialisme constructeur
38° 1 brochure Quatrième congrès socialiste
39° 2 livraisons du journal officiel de la Commune
40° 32 livrets de sociétaires au Droit social
41° 1 carnet de comptes de l’association
42° 1 placard du scrutin de ballottage des élections du 12 octobre 1879
43° 1 placard : Publication du groupe socialistes révolutionnaires
44° 1 bulletin du congrès de Londres, suivi d’une liste de souscription
45° 1 paquet d’imprimés de convocations à des réunions
46° 7 feuilles de souches de cotisation
47° 1 carnet contenant des notes et adresses
48° 2 stylets neufs sans leur gaîne en métal
153 exemplaires Le Révolté
1 exemplaire Le Gogo
7 exemplaires Radical algérien
21 exemplaires Le Citoyen français
1 exemplaire Proximus [illisible]
1 exemplaire L’Anarchie
1 exemplaire L’Egalité (ancien Citoyen)
2 exemplaires Le Forçat
2 exemplaires Revista social
1 exemplaire Le Citoyen international
12 exemplaires La Révolution sociale
Il a été, en outre, saisi et laissé à la garde de la nommée Durtot Pauline, femme Bordat
1° Six drapeaux en calicot rouge pavoisant l’intérieur d’une salle
2° Un grand drapeau en cachemire noir à frange argent
3° Un grand drapeau en flanelle rouge à frange or
Le Vingt-huit novembre, conformément aux ordres de M. le juge d’instruction, ordonnant la saisie et le dépôt au greffe des drapeaux mentionnés plus haut, les agents Ponsard et Reverd s’étant présentés, à cet effet, au domicile de Bordat ont constaté leur disparition et la nommée Durdot Pauline, femme Bordat a répondu qu’ils avaient été remis et emportés par leur propriétaire dont elle a refusé de faire connaître le nom et adresse.
Du tout quoi, avons dressé le présent procès-verbal à Lyon le vingt-huit des mois et an que d’autre part.
Source : Archives départementales du Rhône 2 U 433
Lettre de Jean Grave aux anarchistes lyonnais à propos du Bulletin des groupes anarchistes. 16 novembre 1881
Paris 16 novembre 1881
Voulant faire paraître le 1er n° du bulletin au jour annoncé, nous avons essayé de le tirer au chromographe, nous n’avons pu réussir à faire quelque chose de propre, vous pouvez en juger par l’exemplaire que nous vous envoyons (1).
Nous sommes donc forcés de retarder l’apparition dudit n° jusqu’à ce que les groupes nous aient envoyé envoyé leurs cotisations.
Nous avons reçus jusqu’à ce jour : Bordeaux, Levallois, Cercle international, 5e et 13e arrondissements, chacun 8 fr. en tout, par Paulet d’Amiens, l’Avant-garde de Paris, chacun 5fr. En tout 47 fr. à peu près la moitié de ce qu’il faut pour acheter un appareil à imprimer. Les Devaux et Rivesaltes, nous ont promis l’envoi de leurs cotisations, nous engageons donc les autres groupes qui avaient adhéré, à nous faire parvenir les fonds dont ils peuvent disposer pour le bulletin dans les plus brefs délais possible, sitôt que nous aurons réunis la somme nécessaire nous ferons paraître le 1er n°.
Nous profitons de cette circulaire pour répondre à nos amis de Lyon, Cette, Béziers, qu’ils n’ont pas mal compris l’idée du bulletin. Ce bulletin n’est pas destiné à remplir le rôle d’un journal, c’est tout simplement le lien qui [illisible] relier les groupes entre eux et les amener à se sentir les coudes.
Par la correspondance que nous avons entreprise au mois de février de cette année, nous nous sommes aperçus qu’il était dur à amener les groupes à correspondre ensemble et soit dit [illisible] reproche notoirement avec les groupes de Lyon, Marseille [illisible] le midi, le bulletin avait et a toujours, pour but de servir [illisible] à cette correspondance. Mais comme vous aussi nous repoussons toute centralisation, nous avons reconnu que si le bulletin était imprimé toujours par le même groupe, que les correspondances finiraient par se retrouver dans ledit groupe et faire acquérir une certaine influence sur les autres et réunir tous les dangers d’un groupe central. Tout cela donne à penser à le faire imprimer par chaque groupe à tour de rôle, de sorte que {illisible] danger évité, les groupes restant libres de leur action chacun dans leur milieu, en apprenant à se connaître par la discussion des idées, pourront se produire dans ce bulletin, pourront pour faire converger tous leurs efforts dans le même sens. Par le seul fait de cette cohésion résultant d’un commun accord d’idées [illisible] cohésion que l’on chercherait vainement dans cette discipline dont MM. Les autoritaires (masqués ou non) nous ont montré l ‘échantillon au congrès de Reims.
Pour le groupe des 5e et 13e arrondissement
37 avenue des Gobelins
(1) Tous les groupes ne recevront pas cet exemple, nous n’en avons qu’une dizaine pour une quarantaine de groupes.
Adversaires de la centralisation, nous voulions trouver un moyen de relier les groupes entre eux, sans [centre plus ou moins directeur et que, cependant, cette fédération n’existât pas seulement sur le papier, que chaque groupe y fût actif].
C’est alors que nous imaginâmes la création d’un Bulletin mensuel, organe des groupes fédérés, qui y développaient leurs idées, les mettraient en discussion, appelant la controverse, y formuleraient leurs propositions pour la propagande à accomplir [et à y demander les concours nécessaires].
Mais si la publication était faite toujours par le même groupe il y avait danger que ce groupe ne devînt une espèce de groupe directeur.
Pour y parer, nous décidâmes que chaque groupe, à tour de rôle, éditerait un numéro dudit Bulletin.Cela éviterait la centralisation et, de plus, forçait les groupes à quelque activité, le temps, tout au moins, qu’ils auraient à préparer la publication de leur numéro.
Faute de fonds, le premier numéro fut polycopié, Baillet nous avait amené un de ses amis, employé à la Cie d’Orléans, qui avait une écriture superbe. Ça aurait valu l’impression si le tirage, faute d’expérience, n’avait laissé à désirer. Malheureusement, à travers les vicissitudes de la vie d’un propagandiste, ce premier numéro a été perdu.
Dans le Révolté du 26 novembre 1881, je retrouve le sommaire. Il y avait des correspondances de Rivesaltes, du Creusot, des Devaux (Yonne), de Fontaines (Isère), de Cette, du Havre, de Bordeaux, de Lyon et de Perpignan.
La tentative, hélas ! S’arrêta à ce premier numéro. Survinrent les événements de Lyon, les arrestations qui en furent la suite. L’activité du groupe en fut paralysée un moment. Lorsqu’elle reprit, elle se trouva aiguillée dans d’autres directions.
Du reste, l’importance de l’idée ne fut jamais bien comprise par personne. Ayant à diverses reprises, essayé de la susciter en la décrivant, faute [de disposer] du temps nécessaire pour m’en occuper d’une façon efficace, il ne se trouva personne pour en reprendre l’initiative.
Source : Quarante ans de propagande anarchiste par Jean Grave. L’histoire/Flammarion 1973, p. 154
Les groupes anarchistes de Paris ont eu l’excellente idée de faire paraître, sous forme de circulaire autographiée, un Bulletin des Groupes anarchistes, dont le premier a paru le 15 novembre. Nous recommandons vivement à nos amis cette publication qui peut devenir un lien entre les divers groupes français.
Le premier numéro contient des nouvelles de Paris, du Creusot, de Rivesaltes, des Devaux (Yonne), de Fontaines (Isère), de Cette, du Havre, de Bordeaux, de Lyon et de Perpignan.
Nous sommes persuadés que tous les groupes anarchistes liront cette publication ; qu’il suffise donc de dire qu’il résulte de ces nouvelles un développement continuel des groupes anarchistes en France.
Nos meilleurs souhaits pour la réussite du Bulletin.
Le Révolté n°20 26 novembre 1881
Les attendus du procès en appel des 31 anarchistes de Lyon. 13 mars 1883
Présidence de M. Rieussec.
Conseillers : MM. Salveton, Marth, Berthaud, Moitessier, Gros, Longchampt et Pradier-Fodéré.
Ministère public : M. Fabreguettes, procureur général.
Audience du 13 mars 1883
Affaire des anarchistes affiliés à une association révolutionnaire internationale (loi du 14 mars 1872). Trente et un appelants du jugement du tribunal correctionnel de Lyon en date du 19 janvier 1883. Arrêt.
La Cour a rendu l’arrêt suivant :
Considérant que les prévenus ont été, par ordonnance d’un des juges d’instruction de Lyon, en date du 30 décembre 1882, renvoyés devant le tribunal correctionnel, sous l’inculpation d’avoir, depuis moins de trois ans, à Lyon ou sur tout autre partie du territoire français, été affilié ou fait acte d’affiliation à une association internationale et ayant pour but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion, et d’avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique, délit prévu et puni par la loi du 14 mars 1872 ;
Considérant que l’attaque individuelle, isolée, par la voie de la presse ou de la parole, au droit de propriété, à la patrie, à la religion, à la famille, fait courir à la société des dangers bien moindres qu’une vaste association internationale dont le but est indiqué par la loi du 14 mars 1872 ;
Qu’ainsi, non seulement cette loi n’a pas été implicitement abrogée par celle du 29 juillet 1881, mais qu’elle est devenue plus nécessaire qu’elle ne l’était au moment de sa promulgation.
Considérant que tous les prévenus se sont déclarés anarchistes et qu’il résulte de leurs déclarations et de l’ensemble des pièces saisies qu’en cette qualité d’anarchistes, ils veulent la suspension du travail, l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion ;
Que, bien plus, ils sont les ennemis de tous les gouvernements, républicains ou autres, de toute loi, de toute autorité, ce qu’indique leur nom d’anarchistes ;
Qu’enfin ils se défient de l’opinion, du suffrage universel, qu’ils entendent recourir à la force ;
Considérant qu’il résulte de l’information qu’à partir de l’année 1881, les anarchistes se sont associés et ont formé des groupes ;
Qu’ainsi à Lyon, à Paris, à Marseille, à Saint-Etienne, à Villefranche, à Vienne, au Creusot, à Montceau-les-Mines, il existe un ou plusieurs groupes ;
Considérant que Bordat a déclaré qu’il y avait, à Lyon, douze sections d’anarchistes et que ces douze sections formaient la Fédération révolutionnaire lyonnaise ;
Considérant que la Fédération anarchique lyonnaise s’est mise en rapport avec les groupes anarchiques des villes voisines : Sain-Etienne, Villefranche, Vienne, Le Creusot, Montceau-les-Mines, même avec les groupes de villes plus éloignées : Paris, Marseille ;
Considérant que les pièces saisies prouvent qu’il a existé une correspondance très active entre la Fédération lyonnaise et les groupes régionaux constituant par leur ensemble la Fédération de l’Est ;
Considérant que les inculpés ont prétendus que les anarchistes étaient un parti, que ce parti avait des réunions publiques, mais qu’il ne s’organisait nulle part en associations dans le sens juridique du mot ;
Considérant que cette allégation ne saurait être acceptée en présence des faits ;
Que les anarchistes eux-mêmes la démentent par les termes dont ils se servent ;
Qu’ainsi ils parlent de la Fédération lyonnaise, de l’Alliance stéphanoise, du groupe du Glaive, à Villefranche, du groupe des Criminels, au Creusot ;
Qu’un grand nombre des inculpés ont reconnu qu’ils avaient été secrétaires de leur groupe ou de leur section ;
Considérant que Bardoux, l’un d’eux, a dit qu’il faisait partie, à Lyon, de la section des Brotteaux, qu’elle se réunissait tous les quinze jours au café de l’Helvétie, que c’est là qu’on versait les cotisations ;
Considérant que la Fédération lyonnaise non seulement a organisé des réunions publiques, mais qu’elle a en de nombreuses réunions privées chez Bordat, chez Célérier et chez plusieurs autres, que ses membres se sont cotisés pour envoyer un délégué à Genève au Congrès de 1882 ;
Considérant enfin qu’il est démontré qu’à Lyon et dans toutes le villes dont il a été parlé, les groupes formaient de véritables associations ;
Considérant qu’il ne suffit pas, pour établir tous les éléments qui constituent le délit prévu par la loi du 14 mars 1872, d’avoir prouvé que les anarchistes ont formé des associations dans le but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion ; qu’il faut encore que ces associations soient affiliées à la Société internationale, visée par la législateur ;
Considérant que les prévenus soutiennent que le législateur n’a eu en vue que l’Association internationale des travailleurs, qui existait au moment de la promulgation de la loi ;
Considérant qu’il est bien difficile d’admettre une interprétation aussi rigoureuse, mais qu’il est démontré pour la Cour que l’Association internationale des travailleurs, qui existait le 14 mars 1872, n’a jamais été dissoute complètement ;
Qu’elle s’est perpétuée dans la Fédération jurasienne qui, depuis 1873, a tenu, presque chaque année, une grande assemblée ;
Considérant que le congrès de Londres, au mois de juillet 1881, n’a pas créé une nouvelle Association internationale des travailleurs, qu’il a seulement donné à l’ancienne une vie et un développement qu’elle avait en grande partie perdus ;
Considérant que le congrès de Genève, au mois d’août de l’année suivante, est une preuve que les résolutions prises à Londres avaient été acceptées et exécutées par les groupes anarchiques, ainsi que le démontrent encore un certain nombre d’affiches sur lesquelles on lit : Fédération internationale ;
Considérant qu’en laissant pour un moment de côté Michaud et Voisin, on reconnaît que tous les groupes anarchiques auxquels le Ministère public rattache les prévenus, se sont affiliés à l’Association internationale des travailleurs, dont le but, comme en 1872, est de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion ;
Qu’ils ont, en effet, envoyé des délégués, soit au congrès de Londres, soit au congrès de Genève ;
Que même plusieurs groupes en ont envoyé à tous les deux ;
Considérant que le compte rendu des séances prouve que les groupes de Lyon, de Paris et de Vienne ont été représentés à Londres et à Genève ; que les groupes de Marseille ont été représentés à Londres, tout au moins indirectement par le délégué du congrès du Midi ; que les groupes de St Etienne et le groupe de Villefranche ont été représentés à Genève ;
Que vainement on allègue qu’il avait été convenu au congrès de Londres que les engagements pris par les délégués ne lieraient les groupes qu’autant que ces groupes les auraient ratifiés ;
Considérant que cette objection ne peut s’appliquer qu’aux groupes de Marseille, qui n’ont été représentés qu’au congrès de Londres ;
Mais que, même vis à vis d’eux, elle est sans valeur, parce que leurs agissements postérieurs prouvent suffisamment la ratification ;
Considérant qu’il s’agit maintenant de rechercher si tous les prévenus, moins Voisin et Michaud, qui se trouvent dans une position spéciale, font partie d’un des groupes dont on vient de constater l’affiliation à l’Association internationale des travailleurs ;
Considérant que le fait n’est pas douteux, d’après l’information, ainsi que l’a décidé le tribunal ;
Considérant toutefois que les premiers juges ne se sont pas expliqués à l’égard d’Hugonnard ;
Considérant qu’à la vérité, Hugonnard nie avoir appartenu à un des groupes de la Fédération anarchiste lyonnaise ;
Mais que cette dénégation est évidemment un mensonge ;
Qu’Hugonnard a été actionnaire du Droit social, qu’il a assisté à presque toutes les réunions des anarchistes et que la lettre de Peillon ne permet pas de supposer qu’il soit étanger à la Fédération anarchiste lyonnaise ;
En ce qui concerne Michaud :
Considérant que Michaud fait certainement partie du groupe des Criminels du Creusot, mais que le compte rendu des séances du congrès de Londres et celui des séances du congrès de Genève ne mentionnent pas la présence d’un délégué de ce groupe ;
Considérant, il est vrai, que Michaud a avoué qu’il avait souscrit et dait souscrire pour l’envoi d’un délégué à Londres, mais en ajoutant que la souscription n’avait pas produit une somme suffisante ;
Considérant dès lors qu’il n’est pas impossible que le groupe des Criminels n’ait été affilié par aucun délégué à l’Association internationale des travailleurs ;
Mais considérant que ce fait n’a pas une importance réelle ;
Qu’en effet, il résulte d’un ensemble de circonstances très probantes que le groupe des Criminels du Creusot était affilié à la Fédération anarchique lyonnaise laquelle, comme on l’a vu, était affilié à l’Association internationale des travailleurs ;
En ce qui concerne Voisin,
Considérant qu’il soutient qu’il n’y a pas à Montceau-les-Mines un groupe anarchiste affilié à l’Association internationale des travailleurs ; que, dans tous les cas, il ne fait point partie de ce groupe ;
Considérant que le compte-rendu des séances du congrès de Genève met au nombre des groupes représentés celui de Montceau-les-Mines ;
Considérant que cette mention, si nette et si précise, ne peut être détruite par la déclaration qu n’a rien, d’ailleurs, d’absolument contraire, d’un anarchiste de Montceau-les-Mines qui a dit qu’il était difficile de créer des groupes dans la localité ;
Considérant que, vainement, Voisin objecte encore que le prétendu délégué de Montceau-les-Mines n’était pas un délégué officiel ;
Qu’en effet tout démontre que l’affiliation consentie a été ratifiée par le groupe ;
Considérant enfin, qu’il est hors de doute, au vu des pièces daisies, que Voisin fait partie du groupe anarchique de Montceau-les-Mines ;
En ce qui concerne Bayet,
Considérant que Bayet, condamné par défaut à une peine sévère par le jugement du 19 janvier 1883, qui est celui dont les autres prévenus ont appelé, a formé opposition audit jugement du 19 janvier 1883 et a fait réduire sa peine par un nouveau jugement dont il a interjeté appel ;
Qu’il y a lieu, à raison de la connexité, de joindre l’appel de Bayet à l’appel des autres prévenus et de statuer par un seul arrêt ;
Considérant que bayet ne nie pas avoir fait partie de la Fédération anarchique lyonnaise et qu’il a été précédemment démontré que cette fédération s’était affiliée à l’Association internationale des travailleurs ;
Considérant, en résumé, que de tout ce qui précède résulte la preuve que tous les prévenus, d’ailleurs tous français et habitant en France, y compris Bayet, se sont affiliés à des associations anarchiques qu’ils savaient affiliées elles-mêmes à l’Association internationale des travailleurs, ce qui constitue le délit prévu et puni par les articles 1 et 2 de la loi du 14 mars 1872 ;
Considérant qu’il est, de plus, établi que Bernard, Bordat, Gautier, Ricard, Liégeon, Blonde, Crestin, Péjot, Desgranges, Etienne Faure dit Cou-Tordu et Pautet sont passibles de l’aggravation de peine prévue par l’article 3 de ladite loi pour avoir sciemment concouru au développement de l’Association internationale des travailleurs, soit en lui procurant des adhésions collectives ou individuelles, soit en propageant ses doctrines, ses statuts ou ses circulaires ;
Sur l’application des peines,
Considérant que Bernard, Bordat, Guatier, Ricard, qui sont les organisateurs des associations anarchiques internationales, à Lyon, à Paris et à Saint-Etienne, ont en droit été frappés d’une peine sévère et qu’à leur égard le jugement doit être pleinement confirmé ;
Qu’il y a lieu aussi de confirmer le jugement relativement à Desgranges, à Etienne Faure dit Cou-Tordu, à Pautet, à Bardoux, à Fages, à Chavrier, à Coindre, à Hugonnard, à Sourisseau et à Champal ;
Qu’il y a lieu de décider toutefois que les condamnés à deux ans d’emprisonnement seulement ne seront sous la surveillance de la haute police que pendant cinq ans et ne seront privés de leurs droits civiques, civils et de famille que pendant ces mêmes cinq années ;
Considérant que, pour tous les autres prévenus, la Cour estime qu’il y a lieu d’abaisser les peines dans une certaine mesure ;
Qu’en effet Liegeon ne paraît pas avoir pris une part plus grande que desgranges à la fondation du groupe du Glaive, à Villefranche ;
Que la Cour, notamment, peut tenir compte à Crestin de ce que, pour des faits connexes à ceux qui l’amènent devant elle, il a été condamné à d’autres peines qu’il n’a pas encore subies et qui ne se confondront point avec celle qui va être prononcée ; à Morel, de son désaveu des doctrines anarchiques et de son repentir ; à Blonde, à Péjot, à Tressaud, à Bruyère, à Gleizal dit Garnier, à Pinoy, de leur jeunesse ;
Par ces motifs et ceux des premiers juges, ceux du moins qui n’ont rien de contraire au présent arrêt ;
La Cour, joingnant l’appel de bayet à ceux des autres prévenus et déclarant tous les appelants coupables de délits ci-dessus caractérisés,
Confirme le jugement à l’égard de Bernard, Bordat, Gautier et Ricard ;
Réduit la condamnation prononcée contre Liégeon à trois ans d’emprisonnement et cinq cents francs d’amende, dit qu’il sera sous la surveillance de la haute police pendant dix ans et que, pendant le même temps, il sera privé de ses droits civiques, civils et de famille, confirme le jugement qui a infligé les mêmes peines à Desgranges ;
Réduit les condamnations prononcées contre Crstin, Blonde et Péjot à deux ans d’emprisonnement et trois cents francs d’amende, dit qu’ils seront sous la surveillance pendant cinq ans et privés pendant ces cinq années de leurs droits civiques, civils et de famille ;
Dit aussi que les peines sur subit acutellement Crestin ne se confondront pas avec la peine ci-dessus prononcée ;
Confirme le jugement en ce qui concerne Etienne Faure, dit Cou-Tordu, et Pautet ; dit toutefois qu’ils ne seront sous la surveillance de la haute police que pendant cinq ans et privés de leurs droits civiques, civils et de famille que pendant ces mêmes cinq années ;
Réduit les condamnations prononcées contre Tressaud, Michaud, Bonnet, Régis Faure, Peillon, Voisin, Bayet, à un an d’emprisonnement et cent francs d’amende, dit qu’ils seront privés pendant cinq ans de leurs droits civiques, civils et de famille ;
Confirme le jugement en ce qui concerne Bardoux et Fages, auxquels le tribunal a infligé les mêmes peines ;
Réduit les condamnations prononcées contre Gleizal dit Garnier, Pinoy, Salvaville, Morel, Bruyère et Dupoizat, à huit mois d’emprisonnement, cinquante francs d’amende et à la privation, pendant cinq ans, de leurs droits civiques, civils et de famille ;
Confirme le jugement en ce qui concerne Chavrier, Coindre, Hugonnard, Sourisseau et Champal ;
Confirme également le jugement, quant aux frais ; dit que les frais, occasionnés par l’opposition de Bayet, resteront à sa charge personnelle ;
Condamne tous les prévenus solidairement aux frais d’appel ;
Fixe, eu égard à la quotité de la somme due, la durée de la contrainte par corps au minimum déterminé par la loi.
Source : Gallica L 57b 8311
A l’origine du procès des 66 anarchistes de Lyon : l’attentat de Saint-Vallier (Saône-et-Loire). 11 octobre 1882
Deux cartouches de dynamite avaient été placées chez M. Gardenet, contremaître à la tuilerie de Saint-Vallier et témoin à charge du procès de la Bande noire de Montceau-les-Mines.
Les Troubles de Montceau-les-Mines
On nous adresse de Montceau-les-Mines des détails sur les tentatives que nous avons signalées hier :
« Le 11 courant, à 11 heures du soir, les émeutiers ont placé deux cartouches de dynamite dans un trou de mur près de l’escalier d’une maison appartenant à la Société des Tuileries- Réunies, attenant à la tuilerie de Saint-Vallier, et habitée par le contre-maître, M. Gardenet, et son gendre, M. Baudier, aubergiste et chauffeur à la tuilerie. Les cartouches avaient été placées près du mur qui sépare les deux ménages. Fort heureusement, l’effet produit par l’explosion n’a pas répondu à l’attente des criminels ; les galandages seuls ont été endommagés et toutes les vitres brisées.
La femme Baudier a reçu un éclat de verre à la joue ; la blessure est légère. Mais si l’explosion avait renversé la maison, comme les bandits l’espéraient, on aurait pu avoir à déplorer la mort de six personnes, sans compter que plusieurs ouvriers occupent le même bâtiment et ont leurs logements voisins de celui de M. Gardenet.
On m’assure que le chef de ces bandits dînait très tranquillement à l’hôtel tenu par Mme veuve Cotelle.
Il y a eu ces jours-ci une grande réunion de la bande dans les environs de St-Vallier. Espérons qu’après les changements de troupes qui vont avoir lieu, on renforcera les troupes qui sont ici, car le départ de la classe de 1877 a réduit beaucoup l’effectif du bataillon cantonné à Montceau. Il ne faudrait cependant pas attendre qu’il y eu des personnes tuées ou blessées pour prendre des mesures énergiques.
Les deux cartouches qui ont fait sauter la croix de Laragée, à Sanvignes, — ou plutôt qui l’ont réduite en poussière — ne sont pas des cartouches de la Cie des Mines de Blanzy ; elles viennent de l’Internationale dont elles portent bien le cachet imprimé en rouge sur un fragment de parchemin.
MM. les sous préfets de Chalon et de Charolles, ainsi que les parquets de ces deux villes, étaient aujourd’hui même à Montceau pour procéder à l’enquête relative au bris de la croix et à l’affichage des placards. Le destinataire du ballot d’affiches révolutionnaires a été arrêté.
Courrier de Saône-et-Loire 14 octobre 1882
La situation à Montceau-les-Mines.
On nous écrit de Montceau-les-Mines, 12 octobre 1882 : Malgré la présence des troupes, les attentats les plus graves contre les personnes et les propriétés se multiplient dans la commune de Montceau les-Mines et dans les villages avoisinants. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, les destructions de croix ont recommencé. Les malfaiteurs, se rassemblant la nuit comme ils faisaient au mois d’août dernier, en ont abattu une demi-douzaine à Montceau, à Saint-Vallier, à Fouilloux et à Sauvignes. Le 10, vers dix heures et quart du soir, une détonation formidable effraya la population : c’était une grande croix de pierre qu’on venait de faire sauter à Laragée avec une cartouche de dynamite. Le même soir, une des bandes qui parcourent les campagnes brisa toutes les vitres d’un cabaret. Enfin la nuit dernière les bandes nocturnes ont essayé de faire sauter une maison particulière. M. Gardenet, contre maître de la tuilerie de Saint-Vallier, appartenant à la Société des tuileries réunies et située à trois kilomètres de Montceau, a failli être avec sa famille composée de six personnes enseveli sous les ruines de sa maison. Deux cartouches de dynamite ont été glissées sous la porte et en faisant explosion ont brisé toutes les vitres et ont reversé une cloison sur le lit des enfants. C’est miracle que personne n’ait été blessé. Chaque nuit d’ignobles affiches appelant les ouvriers à la révolte et contenant des menaces contre diverses personnes sont affichées à Monceau et aux environs. Depuis trois mois les habitants de Montceau vivent dans une terreur perpétuelle et s’étonnent de n’être pas mieux protégés. Ils ne s’occupent pas, je vous l’assure, des querelles entre libéraux et autoritaires et ne demandent que la sécurité à laquelle tous les honnêtes gens ont droit sous tous les gouvernements civilisés.
P.-S. — Le parquet s’est enfin ému, il est arrivé cette après-midi, à quatre heures. M. le sous-préfet de Chalon est également arrivé.
Le Temps 14 octobre 1882
Le 12, les insurgés de 1882 ont essayé une tentative contre le sieur Gardenet, contre maître de la tuilerie de St Vallier, et sa famille composée de 6 personnes dont 3 en bas âge. Il s’agissait, au moyen de deux cartouches de dynamite, dont l’une était placée devant la porte et l’autre contre l’escalier de faire sauter la maison et d’ensevelir les habitants sous les décombres. La secousse a été très violente; toutes les vitres ont été brisées; un enfant a été projeté a deux mètres de son lit, mais l’explosion des deux cartouches n’ayant pas eu lieu en même temps, quelques marches de l’escalier seulement ont été détruites.
Cet attentat est attribué à la vengeance. M. Gardenet ayant déposé devant lu juge d’instruction contre certains membres ce la Bande noire, on devait supprimer ce brave ouvrier pour l’empêcher de comparaître comme témoin devant le jury de Saône-et-Loire, convoqué extraordinairement a Chalon le 18 à l’effet de juger les détenus inculpés des troubles des 17 et 18 août.
Le 13, attaque à main armée contre M. Laubepin, maître mineur attaché au puits Ste-Elisabeth. Cet employé essuie à 4 heures du matin, près du Bois Duverne, eu se rendant à son travail, deux coups de revolver qui, heureusement, ne l’atteignent pas. Le même jour des menaces de mort sont adressées par écrit a un maître-mineur du puits Lucy le nommé Langeron et au directeur de la tuilerie de Montceau, M. Villard fils, ainsi qu’a son contre-maître M. Geiger. La situation de ces messieurs est d’autant plus terrible que la tuilerie où ils demeurent est éloignée de tout centre de population et qu’ils ont chacun un enfant né depuis 15 jours a peine ; un poste d’infanterie est de puis ce moment commis à leur garde.
Le 14, attentat épouvantable contre les Sœurs de St. Vincent de Paul établies au village de Sauvigne. Des forcenés ont placé les cartouches de dynamite contre leur habitation et y ont mis le feu. Mais l’amorçage ayant été mal préparé, la mèche bickford s’est consumée sans communiquer le feu à la capsule et, par suite, sans produire de détonation.
Le 15, explosion sans effet contre les maisons d’un maître mineur du puits St François, M. Sonnier, et d’un chef de poste. Comme vous pouvez le constater par ces détails rigoureusement exacts, les tentatives essayées jusqu’à ce jour ont échoué parce que les anarchistes qui s’en sont rendus coupables n’ont pas su se servir de la dynamite. Malheureusement ils en ont une provision considérable car il en a été volé, il y a une huitaine de jours environ, 20 kilos à M. de la Goutte. De plus, il est reconnu qu’il s’en introduit journellement, par contrebande des quantités considérables venant de Suisse.
Aussi, Dieu seul sait les atrocités que nous aurons à déplorer si l’impunité continue à favoriser les criminels qui terrorisent la contrée.
Jusqu’à présent l’instruction n’a relevé aucun indice contre les exécuteurs. Mais M. Mariani, procureur de la République à Charolles, a fait arrêter le citoyen Bordat, rédacteur en chef de l’Etendard révolutionnaire et un ouvrier de Perrecy, l’un, pour avoir envoyé, l’autre pour avoir reçu et distribué un certain nombre d’exemplaires d’une proclamation subversive.
Quoi qu’il en soit, la terreur plane sur la contrée, chacun craint pour sa vie et la tactique des insurgés est si habile qu’une armée de policiers et non de soldais est nécessaire pour en avoir raison.
Le Petit caporal 18 octobre 1882
On lit dans l’Union républicaine de Mâcon, parue hier soir:
La présence des troupes n’intimide pas les meneurs révolutionnaires.
De nouvelles menaces de mort ont été proférées contre plusieurs habitants, et même envoyées par la poste à beaucoup de personnes.
Une lettre de ce genre a été trouvée devant la maison de M. Camus, maître mineur au village de Bel-Air. On le prévenait qu’il avait du plomb de fondu pour lui et pour MM. Villard et Dovilez.
On a également affiché sur les portes de la tuilerie de Saint-Pierre, à Montceau, les menaces manuscrites suivantes à l’adresse de M. Louis Gager, contre maître en chef, et de M. Albert Villers, directeur :
«Voilà le premier salut qu’on le donne pour te faire voir comme on t’aime. Depuis que tu es à la tuilerie, tu ne fais que des misères aux ouvriers qui sont sous toi, et quand tu y es venu, tu avais deux sabots avec du foin dedans. Main tenant tu suces les sang des enclaves qui travaillent sous toi. Le deuxième salut qu’on te donnera, ce ne sera plus avec la plume, mais avec du plomb ou de la dynamite.
Toi et ton ami qui est à côté de toi, on te condamne à avoir la tête coupée, et, de cette tête, nous ferons des boulettes pour faire crever les chiens; de ta graisse, nous graisserons les roues de tes wagons ; de ton corps, nous ferons une auge pour faire manger les cochons.
Nous attendons le jour et l’heure que la révolution éclate pour tous vous égorger. « V. L. R. S. Vive l’Internationale !
On te donne huit jours pour débarrasser ta maison.
A Perrecy-les-Forges, on a volé 20 kil. de cartouches de dynamite à la poudrière même de la mine. Relativement à l’affaire des sœurs de Sanvignes, le parquet a fait une importante capture. Il a arrêté le sieur Henri, président de la société de secours mutuels de Sanvignes et membre de la propagande anarchiste.
Dans une perquisition faite chez lui, on a trouvé une quantité de cartouches de dynamite, avec des mèches creuses remplies de poudres à l’intérieur et destinées à allumer une capsule fulminante et la dynamites.
Henri est l’auteur soupçonné de la tentative contre les sœurs de Sanvignes.
On annonce également l’arrestation du sieur Rancier, qui distribuait des placards incendiaires. Rancier est correspondant de l’Etendard révolutionnaire et distributeur du journal la Tenaille. Malgré ces actes de vigueur, il court des bruits sinistres. On dit que la bande noire veut faire sauter les ponts du railway de Nevers.
M. Schnerb, l’habile chef de la sûreté de Paris, l’apprenant, a fait garder les ponts de Blanzy et de Galuzot.
On craint de nouveaux méfaits.
La force armée arrive ici. 1.500 soldats sont venus renforcer les 500 hommes précédemment arrivés.
Sanvignes, Génelard, Gueugnon, Ciry, Perrecy, Saint-Vallier, Montceau sont occupés militairement.
Des patrouilles armées sillonnent les rues constamment. Les 10.000 mineurs de Montceau sont consternés.
La nuit dernière, la tuilerie de Saint-Pierre, à Montceau, a été couverte d’affiches manuscrites annonçant l’incendie de cette usine dans un délai de huit jours.
A Blanzy, à une heure du matin, la croix de mission devant l’église a sauté. La dynamite a projeté au loin le socle à demi démoli.
Une explosion formidable a brisé toutes les fenêtres et les devantures des maisons à plus de 600 mètres de distance.
Les magasins d’un drapier, M. Quinard, et d’un plâtrier, M. Fouchecourd, ont été endommagés considérablement.
La croix n’est pas tombée complète ment, mais on annonce qu’une nouvelle tentative sera incessamment tentée.
À Sanvignes, une nouvelle explosion a eu lieu au couvent des sœurs, mais elle a avorté. Au Bois-du-Verne, M. Saunier, maître mineur, a échappé à un coup de revolver qui lui a été tiré par un inconnu.
Il y a eu une explosion de cartouches dans un jardin.
Jusqu’à présent, les coupables sent insaisissables.
M. Montardon père, effrayé, vient d’ôter la croix sur sa propriété.
Un voyageur de commerce, traversant la route du Bois-du-Verne, a heurté,avec sa voiture, un gros sapin jeté au milieu de la route du bois.
Entouré aussitôt de malfaiteurs, il s’est enfui à grand peine.
Telles sont les nouvelles qui jusqu’à cette heure nous sont parvenues de Montceau.
Nous apprenons encore, mais nous donnons ce renseignement sous toutes réserves, car rien encore n’est venu le confirmer, qu’à la poste centrale de Mâcon une lettre venant de Suisse, et contenant des valeurs à l’adresse d’un individu suspect, a été arrêté par ordre du parquet.
Enfin, le sieur Bordat, fortement compromis a été arrêté à Lyon par ordre de M. Mariani, procureur de la République.
Cet individu doit être actuellement à Charolles; hier, en prévision de son arrivée, un grand nombre d’habitants se sont portés à la gare afin de lui faire un mauvais parti.
Quant au parquet, dont l’activité est considérable et dont l’attitude énergique est approuvée par tous les citoyens, il a procédé à des perquisitions rigoureuses chez des ouvriers appartenant à l’Internationale, et a saisi des documents importants; des arrestations ont été faites.
Dernière heure. — Des arrestations ont été opérées celle nuit, notamment celles de plusieurs individus qui étaient porteurs de cartouches de poudre comprimée et soupçonnés de vouloir faire sauter les deux ponts du chemin de fer.
Le Progrès de la Côte-d’Or 18 octobre 1882
Par dépêche télégraphique Cour d’assises de Saône-et-Loire. Les troubles de Montceau-les-Mines. Chalon-sur-Saône, 23, octobre.
Un nommé Claude Gardenet, contre maître, à Saint-Vallier, cité comme témoin à charge par acte du 11 octobre, a été l’objet, le 13, d’une tentative criminelle. On a déposé chez lui deux charges de dynamite dont l’une a fait explosion à quelques pouces de la tête de ses enfants. La terreur des témoins est dès lors facile à comprendre.
Le Figaro 24 octobre 1882
Lire aussi : La dynamite à Sanvignes (bassin de Montceau les Mines) le 11 octobre 1882
Les anarchistes de Roubaix envahissent le journal La Dépêche de Lille : le procès des complices de Girier-Lorion
Présidence de M. Hedde.
Audience du 25 avril.
ANARCHISTES. — AGRESSIONS DANS LES BUREAUX D’UN JOURNAL. — VOIES DE FAIT — MENACES DE MORT.
A la suite d’un article publié dans le journal la Dépèche, plusieurs individus ont envahi, dans la nuit de mercredi à jeudi dernier, les bureaux de ce journal et s’y sont livrés à des violences qui ont motivé l’arrestation de six d’entre eux, nommés : François Denollet, Edmond Vercruysse, Louis Claeys, Arthur Bernier, Bruno Pernet et Ernestine Deman. Ils sont prévenus de violences de voies de fait, de menaces verbales de mort sous condition. Ernestine Deman est accusée de complicité d’un vol de cannettes, commis par Denollet.
M. Caillot, rédacteur à la Dépêche, entendu comme témoin, raconte les faits de la manière suivante :
Mercredi soir, vers onze heures et demie, je me trouvais au bureau de la rédaction avec mon collégue Dumont et l’employé téléphoniste, M. Boyé. Un compositeur, M, Pinart, vint me prévenir que quelques personnes demandaient à parler aux rédacteurs du journal. Je lui dis de les faire entrer, en même temps une douzaine d’individus pénétraient dans la salle, ayant à leur tête l’anarchiste Lorion, que je reconnus parfaitement pour l’avoir rencontre à plusieurs reprises dans des réunions publiques. A peine entré, M. Lorion fit fermer la porte en ajoutant : « Que personne ne sorte ! » Puis il s’avança vers moi en me sommant de faire paraître une rectification concernant un article dans lequel il était dit que certains collectivistes considéraient Lorion comme un agent provocateur.
M. le président : Il est même à remarquer que l’article n’accusait pas expressément Lorion, mais se contentait d’émettre Un simple doute. Veuillez continuer votre déposition.
Le témoin: Je répondis à ces messieurs que je ne pouvais prendre sur moi de faire paraître une rectification dans le journal, que je n’étais ni rédacteur en chef, ni secrétaire de la rédaction, et que d’ailleurs le moment était bien mal choisi pour venir faire une pareille demande. Je les priai, en conséquence, soit d’écrire une lettre, soif de revenir le lendemain au grand jour demander notre rédacteur en chef. Sur mon refus d’accéder à leur demande, ces messieurs entrèrent dans une fureur extrême, frappant sur la table et les armoires à coups de canne et à coups de poing, nous injuriant et nous appelant « des vendus, des meurt-de faim et des salariés à la solde du gouvernement», me sommant de nouveau de faire la rectification réclamée. Je refusai. Lorion, un anarchiste en bourgeois et Vercruysse s’approchèrent alors de moi, me saisirent brutalement et me renversèrent sur la table. Ayant une blessure toute récente à l’épaule, blessure qui me fait cruellement souffrir, je ne pus opposer de résistance, et l’anarchiste en bourgeois, qui ne se trouve pas parmi les prévenus, dit: « Gare à toi, Caillot, je te connais, nous te ferons sauter. » Pendant cette scène, mon collègue Dumont qui avait voulu venir à mon aide, avait été empoigné à son tour, l’employé téléphoniste et le compositeur étaient tenus également à distance par les anarchistes qui les menaçaient de leurs gourdins et de leurs revolvers.
M. le président : Votre bureau se trouve éloigné des ateliers?
Le témoin : Oui, monsieur le président. J’avais bien essayé de m’approcher de la sonnerie électrique, mais un anarchiste s’était placé entre moi et le bouton, pendant qu’un autre fermait la porte d’entrée à double tour et s’y adossait.
M. le président : Avez-vous été frappé ?
Le témoin : Non, monsieur le président; tous nous ont injuriés et insultés; ils ont braqué sur nous leurs revolvers, des bâtons et des chaises ; j’ai été saisi violemment à l’épaule, mais je n’ai reçu aucun coup. Je ne sais cependant comment la scène se serait terminée, tant nos assaillants étaient surexcités, si, à un moment donné, leur chef Lorion ne leur avait dit: « Bah ! après tout, laissons-les ; ils sont vendus au gouvernement; nous reviendrons demain à cinquante et nous chambarderons la boîte. » En s’éloignant, ils ont arraché les tuyaux de gaz, brisé les boîtes à lettres ; l’un d’eux a même soustrait une lettre qui se trouvait sur le bureau, lettre ayant trait à la manifestation du 1er mai.
M. le président procède alors à l’interrogatoire des prévenus :
M. le président: Denollet, vous avez déjà été condamné trois fois ; aujourd’hui vous êtes accusé de violences, de menaces de mort et de vol. Vous reconnaissez avoir volé à votre patron des bobines de fil ?
Le prévenu : Je reconnais avoir repris un peu de ce que mon patron me prend tous les jours.
Le président : Eh bien, c’est ce que tous les honnêtes gens appellent un vol.
Le prévenu : Vous appelez ça un vol, vous ? Allons donc! N’est-ce pas mon patron qui m’exploite, n’est-ce pas lui seul qui gagne, n’est-ce pas moi qui travaille ?
Le président: Vous n’êtes pas ici pour faire des discours, défendez-vous simplement, cela vaudra beaucoup mieux pour vous. Expliquez-vous sur votre agression dans les bureaux de la Dépêche.
Le prévenu :Nous avons vu dans ce journal qu’on nous traitait de provocateurs, nous sommes allés simplement réclamer une rectification.
Le président : On n’y va pas en bande armée, et à onze heures du soir, comme vous l’avez fait.
Le prévenu : Nous ne pouvons y aller que le soir, la journée nous travaillons et il y a un bon bout de chemin de Roubaix à Lille
M. le président passe à l’interrogatoire du prévenu Edmond Vercruysse.
— Ce que j’ai fait, déclare t-il, je ne le regrette pas, car je l’ai fait pour mon parti et j’en sois fier, car je le défends hautement et loyalement. Je suis un anarchiste et je suis dévoué à l’anarchie.
Le président : Ce qui ne vous a pas empêché de vous enfuir sur les toits quand on a voulu vous arrêter.
Le prévenu : Parbleu! je préfère la liberté à la prison et je peux plus utilement défendre mes idées en plein air. Et la Dépêche m’a accusé, moi, un vrai, d’être un provocateur ainsi que Lorion.
Le président : Le journal n’avait nommé que Lorion.
Le prévenu : Le journal avait dit : « Lorion et d’autres anarchistes. » Agents provocateurs, nous ne le sommes pas, et nous ne l’avons jamais été. Si nous avions été payés par le gouvernement, nous ne
serions pas ici sur les bans, comme accusés. Ce sont les rédacteurs de la Dépêche qui, eux, sont vendus au gouvernement.
Le président : Enfin, vous reconnaissez les faits.
Le prévenu : Les témoins changent leurs paroles, nous n avons pas frappé, et, d’ailleurs, c’est de leur
faute, ils ne nous ont pas reçus poliment.
Louis Clays, tisseur, a déjà eu, lui aussi, maille à partir avec la justice.
— Oui, sans doute, répond-il au président qui l’interroge, j’ai été condamné trois fois à six mois, a un mois et à vingt jours, mais j’étais innocent : seulement au Tribunal on croit toujours les inventions.
Tout le monde, les bourgeois, les journaux, le gouvernement, la police, la magistrature frappe sur mon parti, je proteste ; ce n’est pas moi que je défends, c’est mon parti que j’ai à coeur. J’ai été attaqué par le gouvernement, je me défends, voilà tout.
Arthur Bernier, lui, n’a jamais été condamné.
Il affirme n’avoir ni frappé, ni injurié les rédacteurs de la Dépêche. Tout ce qu’on dit est faux : ils ont voulu simplement exiger une rectification pour l’honneur du parti, sans préméditation.
Le président : Oh ! sans préméditation. Pourquoi donc avez-vous fermé la porte ?
Le prévenu : Quand on entre dans une salle, j’ai toujours remarqué qu’on ferme la porte par politesse.
Le président : Oui, mais on ne la ferme pas à clef, comme vous l’avez fait.
Ernest Pernet, lui, est le journaliste du parti. On a trouvé chez lui le Drapeau noir, organe anarchiste.
Le président : On a trouvé également en votre domicile une proclamation. Est-ce votre œuvre ?
Le prévenu : Est-ce que je suis accusé de cela ?
Le président : Non, mais pour la moralité du procès, ce serait intéressant à connaître.
Le prévenu : Si c’est intéressant, je demande au Tribunal d’en donner lecture !
Comme les précédents, le prévenu veut faire l’apologie du parti anarchiste.
Le président lui fait observer qu’il n’est pas dans une réunion publique.
C’est dommage, réplique sans s’émouvoir, Pernet.
Quant à la femme Ernestine Deman, femme divorcée, poursuivie pour complicité de vol, elle prétend, elle aussi, que ce n’est pas un vol et que c’est une simple restitution.
M. le président reprend l’audition des témoins qui viennent attester la manière connue dont les faits se sont passés.
M. Dassonville, substitut, soutient la prévention et demande une répression énergique Ce qu’il y a de particulièrement grave, dit le ministère public, c’est la violence que les prévenus ont voulu exercer, c’est l’accord projeté entre eux, bien combiné, les faisant venir de Roubaix à Lille armés de revolvers et de gourdins, et mettant les rédacteurs de la Dépêche en séquestration.
Lorsque j’aurai indiqué au Tribunal quels sont les hommes qu’il a à juger, quel est leur passé, ce que l’on peut attendre d’eux, étant donné leur présent, le Tribunal, j’en suis convaincu, comprendra qu’il doit se montrer inflexible.
Lorion, qui nous échappe, mais qui bientôt sera à son tour arrêté, car il y a contre lui un mandat d’arrêt, est le véritable chef de ce parti qui se flatte de n’obéir à personne.
C’est un homme essentiellement dangereux, un anarchiste ambulant, un véritable apôtre du parti anarchiste, allant du nord au sud, de l’est à l’ouest, semant non pas la bonne mais la mauvaise parole, toujours en tête pour exciter les autres mais sachant cependant s’éclipser au bon moment.
Vercruysse est ensuite l’un des plus redoutables, il a à son actif plusieurs condamnations déjà.
Hier, dans la perquisition faite en son domicile, on a saisi une correspondance des plus curieuses et des plus instructives, dont je ne puis donner lecture au Tribunal, mais qui démontre le but poursuivi par cet individu. On a trouvé également dans sa chambre un revolver armé et un stylet des plus effilés.
Clays est un fanatique qui se fait gloire de vouloir la mort des bourgeois et de tous ceux qui possèdent.
Les autres sont tous des soldats de ce parti qui a pour devise : « Pillage, assassinat et vol »
Et ce qui prouve, messieurs, que les prévenus d’aujourd’hui ne méritent aucune indulgence de votre part, c’est qu’hier, au moment, même où ils étaient arrêtés, au moment où ils se trouvaient devant les portes de ce palais de justice où ils comparaissent aujourd’hui, ils jetaient un nouveau défi à la société en criant : « Mort aux bourgeois ! Vive la révolution sociale! » ameutant notre population toujours si calme et si paisible. Vous les connaissez, Messieurs, ces fanatiques de ce parti sans nom, qui prêche tous les jours la révolte, le pillage, l’assassinat, ce parti qui se livrait dernièrement à Roubaix à une manifestation honteuse sur la tombe d’un assassin, — n’hésitant pas à souiller de leur présence cette chose respectable entre toutes, devant laquelle tous, libres-penseurs comme catholiques, nous nous inclinons, cette chose si sainte et si sacrée, le culte des morts.
Ils m’ont pas songé de souiller la mémoire de ce brave et honnête contre-maître qui s’était attiré l’estime de tous, en portant sur la tombe de l’assassin et du misérable, une couronne portant cette inscription immonde : « Au justicier ! »
Ils se mettent, disent-ils, hors la loi, eh bien, qu’ils le sachent, tant qu’il y aura des lois en France, nous les ferons respecter et nous les obligerons bien, sinon à les respecter, du moins à les subir et à s’y soumettre.
Les prévenus se défendent en faisant l’apologie du parti anarchiste; l’un d’eux, Clays termine son discours en disant:
« Nous luttons contre les privilégiés qui ont tout pour eux, armée, justice et magistrature. Je suis fier d’être anarchiste, car l’anarchie veut le bonheur de l’humanité entière ! »
Le Tribunal condamne Denollet à six mois de prison, Vercruysse à quatre mois, Clays et Pernet à trois mois, Bernier a deux mois et la femme Deman à un mois.
Après le prononcé du jugement, Vercruysse et Denollet s’écrient : « Vive la sociale ! Vive l’anarchie ! » En passant devant le Tribunal, Vercruysse s’incline et salue en disant : « Merci bien, monsieur le président, c’est pour l’anarchie ! Vive la liberté ! »
Enfin, Clays se retire en lançant cette menace :
« Ça n’empêchera pas la Révolution sociale de se faire, et ce jour-là, on vous fera votre affaire à tous. »
La Gazette des tribunaux 27 avril 1890
Lire le dossier Girier-Lorion
Perquisition chez Toussaint Bordat le 14 octobre 1882, pour rechercher un manifeste affiché à Montceau-les-Mines.
Manifeste de l’Internationale affiché à Montceau et aux environs dans la nuit du 10 au 11 octobre 1882.
Je vous envole le texte du placard imprimé qui a été affiché à Montceau et aux environs dans la nuit du 10 au 11 octobre.
« MOUVEMENT SOCIAL
Compagnons de chaînes !
Chaque jour, nous entendons prononcer à nos oreilles le mot de liberté ; pouvons-nous parler de liberté, nous, esclaves de la mine, qui avons à subir toutes les vexations des capitalistes et de leurs gardes chiourmes sous la direction desquels nous devons marcher? Pouvons-nous prononcer le mot liberté, nous, chair à explosion, qui descendons dès l’aube au fond des puits; nous qui luttons à chaque instant contre le danger qui veille, attendant sa proie nous qui suons sang et eau pour procurer toutes les satisfactions de la vie à une poignée de fainéants qui nous méprisent, tout en vivant à nos dépens ? Non, la liberté, nous ne la connaissons pas encore ! La liberté ne se donne pas, elle se prend, et nous la prendrons ! Oui, nous la prendrons, messieurs les bourgeois, malgré vos sbires de toute espèce, nous nous émanciperons, car l’étincelle de la liberté nous a touchés, nous avons senti grandir en nous le besoin d’être des « hommes » et non des « esclaves ». Pendant longtemps nous nous sommes contenus, refoulant nos colères et nos haines; acceptant l’injure et crispant nos poings dans nos poches, par amour des nôtres, car le moindre geste les aurait plongés dans une situation encore plus atroce que celle qui nous est faite par les Compagnies; mais aujourd’hui nous avons conscience de notre force et de notre mission. Partout les travailleurs, nos frères, relèvent leur front, les nuages s’amoncellent à l’horizon, messieurs les exploiteurs, les éclairs commencent à sillonner l’espace, la foudre gronde déjà, la Révolution sociale est proche !
Alors, exploiteurs de Saône -et-Loire, Lagoutte, marchand d’eau bénite, à Perrecy, Chagot de Montceau, Schneider du Creuzot, Blanchet d’Epinac et autres chacals du capitalisme, nous vous promettons, ainsi qu’à la clique de valets qui vous entourent, maîtres mineurs, chefs de postes, marqueurs, mouchards, etc., exécuteurs de vos basses œuvres, qu’au jour de la délivrance nous saurons faire notre devoir; nous le faisons déjà !
Les comités secrets de l’Internationale de la 6° section F., de la 2e section T., de la 5e section L., de la 1ère section T., de la 6e section R., de la 8e section B., de la 3e section L., de la 4e section X., de la 10e section B., de la 1ère section F., se sont assemblés en réunion générale le samedi 23 septembre et ils ont résolu de faire payer cher aux Lagoutte, Chagot, Mathet, Janin et Cie leurs exploits homicides.
Ah! bourgeois idiots, vous avez cru nous épouvanter en menaçant, vous n’avez réussi qu’à faire accentuer notre haine et bientôt nous vous le prouverons par de nouveaux faits
Nous sommes las d’affronter le danger seulement pour votre satisfaction, assez longtemps nous avons travaillé pour remplir vos coffres-forts; côte à côte avec le malheureux père de famille qui, pour un salaire dérisoire de quarante-cinq à cinquante francs par mois, descendait dans la mine avant l’aurore, ne sachant pas si le soir il reverrait les siens. Couchés sur un lit pierreux, ou rampant sur le ventre pour étayer les parois menaçantes, meurtris moralement et physiquement pour que vous puissiez vous vautrer dans toutes les voluptés, nous nous sommes enfin écriés : Assez de martyres, assez de souffrances, nous voulons vivre en hommes libres !
Forts de nos droits, et ayant à cœur de remplir les devoirs qui nous incombent, nous avons levé l’étendard de l’Internationale au cri de : Vive la révolution sociale! pour hâter l’avènement de cette révolution qui amènera enfin l’émancipation des travailleurs du joug du capital et de l’Etat.
Vive la révolution sociale, vive l’anarchie! »
Le procureur de la République de Charolles a arrêté hier le sieur Jean Rancier, à qui des ballots de ce placard avalent été expédiés par le chemin de fer et qui en avait surveillé la distribution et l’affichage. On a saisi chez lui des correspondances qui mettront probablement sur la trace des auteurs de ce manifeste. Rancier, qui habite Ciry-le-Noble, était le distributeur de la Tenaille, journal collectiviste de la région.
Les attentats continuent. Hier soir, vers neuf heures, trois détonations ont été entendues aux environs de Montceau. On ne sait ce qui les a causées; peut-être les bandes nocturnes voulaient elles simplement dépister l’attention; à minuit, elles ont encore détruit une croix à Génelard. Ce matin, vers trois heures, deux coups de feu ont été tirés sur le sieur Lapaupin, maître mineur du Bois-du- Verne, au moment où il quittait son domicile pour se rendre au puits Sainte-Elisabeth. Il a eu la chance de ne pas être atteint. Le préfet doit arriver ce soir de Mâcon.
Le Temps 15 octobre 1882
Acte d’exécution de M. Cuaz, juge d’instruction à Lyon
Affaire Bordat, inculpé d’incitation au pillage et au meurtre
L’an mil huit cent quatre vingt deux et le quatorze octobre.
Nous Morin [illisible]Benjamin, commissaire spécial, chef de la police de Sûreté, officier de police judiciaire, auxiliaire de M. Le procureur de la république de l’arrondissement de Lyon
Agissant en exécution d’une commission rogatoire, en date de ce jour, de M. Cuaz, juge d’instruction à Lyon, par délégation d’une commission rogatoire du 12 dudit de M. le juge d’instruction de Charolle (Saône et Loire) dans la procédure en information contre Bordat Toussaint, sans profession demeurant rue Moncey, n°70, inculpé d’avoir vendu ou distribué des écrits ou imprimés dans des lieux publics, exposé des placards ou affiches aux regards du public, provoqué directement la guerre civile en vue de porter la dévastation dans une ou plusieurs communes, ainsi prévu et puni par les articles 23 de la loi du 29 juillet 1881 et 91 du code pénal.
A l’effet de procéder à la saisie de tous les imprimés ou correspondances qui pourraient se trouver en la possession de Bordat, rue Molière 51, domicile indiqué par lui, de rechercher l’imprimerie où ont été faites les proclamations anarchistes que Bordat a envoyé à Rancier de Ciry et procéder dans cette imprimerie à une perquisition et à la saisie de tous imprimés anarchistes et manuscrits originaux qui pourraient s’y trouver. Saisir à la poste les lettres adressées à Bordat et vérifier enfin à la gare de Lyon, sur le registre des colis postaux, s’il n’y a pas eu d’expédition par Bordat dans l’arrondissement de Charolles, du premier octobre à ce jour et en ce cas faire connaître le nombre et l’adresse de destination.
Rapportons que cejourd’hui et immédiatement après avoir procédé à l’arrestation de Bordat en vertu du mandat d’arrêt dont nous étions porteur, avons, en sa présence, opéré une exacte perquisition de son domicile, rue Moncey, n° 70, où nous avons découvert dans une salle basse, déposé sur des [illisible], des ballots découverts dont l’examen a fait constater la présence des imprimés suivants :
chiffres approximatifs reconnus par Bordat
1° 60 exemplaires du journal : Le Droit social du 28 mai 1882
2° 1.000 exemplaires du Manifeste socialiste révolutionnaire.
3° 6 exemplaires du journal Le Révolté du 5 août 1882
4° 6 exemplaires du discours prononcé sur la tombe de Blanqui par le docteur Susini.
5° 200 exemplaires de brochures intitulées : Aux jeunes gens par Pierre Kropotkine
6° 100 exemplaires de brochures intitulées Menaces à la bourgeoisie
7° 50 exemplaires du programme de la Constitution des républicains socialistes
8° 6 exemplaires de l’invitation de la fédération des groupes socialistes révolutionnaires lyonnais
9° 1 placard du comité socialiste révolutionnaire lyonnais
10° 1 placard annonce d’une réunion publique (4 février 1882)
11° 4 gravures du journal l’Illustration.
12° 1 placard intitulé Fédération socialiste révolutionnaire
13° 2 numéros du journal La Révolution sociale
14° 7 exemplaires d’une publication des groupes socialistes révolutionnaires de la région de l’Est.
15° 2 numéros du journal L’Etendard révolutionnaire.
16° 19 numéros du journal L’Egalité (année 1880)
17° 23 Lettres, notes ou télégrammes
18° 1 manifeste programme du comité abstentionniste lyonnais
La saisie de ces imprimés ou correspondance a été opérée suivant les instructions de M. le juge mandant et de concert avec M. le procureur de la république dans la limite indiquée au tableau inventaire ci-joint, revêtu de la signature [de ?] Bordat.
A notre invitation de faire connaître l’imprimerie où ont été confectionnés ces imprimés à Lyon, Bordat a répondu : « Il y en a qui ont été imprimés à Paris, d’autres à l’étranger. Nous ne sommes pas des fous pour faire ce travail à Lyon.
Vous n’avez qu’à mieux faire surveiller la frontière, si vous voulez en empêcher l’introduction en France. Du reste s’il y avait ici des écrits compromettants, vous ne les auriez pas.
La vérification opérée à la gare de Perrache sur le registre d’expédition des colis postaux a fait connaître qu’il n’a été fait aucune expédition par Bordat, dans l’arrondissement de Charolles du 1er octobre courant jusqu’à ce jour, mais elle a fait connaître deux expéditions faites le 28 septembre par Bordat, l’une à M. Grave, l’autre à M. Poebricard [?] à Paris, à domicile.
(Ces domiciles sont inconnus à Lyon, mais on pourra les obtenir à la gare de Paris)
Une troisième expédition a été faite le même jour par Bordat de Lyon, en gare à Montceau, sans indication de destinataire.
Les mesures sont prises à la poste à l’effet d’assurer la saisie des lettres à l’adresse de Bordat.
Nous pensons qu’il serait utile de prescrire d’urgence la même mesure pour la correspondance télégraphique.
De tout quoi, avons rédigé le présent procès-verbal, à Lyon, le jour, mois et an que d’autre part.
Nous croyons devoir ajouter, à titre de renseignement, qu’au moment de son arrestation, après avoir pris lui-même lecture du mandat d’arrêt, Bordat voulant se retirer dans un cabinet noir contigu à la salle d’auberge, a prétendu qu’il s’y tiendrait seul pour faire sa toilette et sur l’ordre donné à l’agent Perrin de s’y tenir et de ne pas perdre de vue un seul des mouvements de notre prisonnier dont nous sommes dès à présent responsable, Bordat s’est écrié avec colère et sur le ton de la menace : « Je vois qu’à l’avenir c’est à coups de mitrailleuse qu’il faudra vous recevoir. ».
Thonon, 17 décembre.
La police, qui ma rien trouvé dans la perquisition faite au domicile du prince Kropotkine à Thonon, parait avoir acquis la certitude que les documents compromettants qu’elle croyait trouver, ont été transportés à Annemasse (Suisse), depuis plus de 15 jours, chez un individu, sujet russe, tout dévoué au prince Kropotkine. Le parquet de Thonon a reçu l’ordre de poursuivre ses investigations.
Lyon, 18 décembre.
Le parquet de Lyon vient de faire mettre en liberté la femme de Bordat et le nommé Louis Rancier, arrêtés tous deux pour affiliation à l’Internationale.
Un nommé Ruelle,qui était détenu sous prévention de participation à l’explosion de Bellecour, a été également remis en liberté.
Courrier de Saône-et-Loire 20 décembre 1882
Les anarchistes en région lyonnaise de 1880 à 1882, selon le commissaire spécial Perraudin
En 1882, les réunions des anarchistes lyonnais avaient souvent lieu au café de Bordat, 70 rue Moncey. Document Archives départementales du Rhône 2 U 433.
Information contre Bordat et autres
Inculpés d’affiliation à l’Internationale.
Cejourd’hui 30 décembre 1882
Par-devant nous E. Rigot
Juge d’instruction du tribunal civil de Lyon, assisté de [illisible] greffier assermenté, est comparu
Perraudin Philippe, 48 ans, commissaire spécial près la préfecture du Rhône à Lyon.
Le parti anarchiste a pris sa naissance à Lyon vers la fin de 1880. C’est à la suite du congrès régional de l’Est, tenu à Lyon, que le parti ouvrier s’est divisé en deux camps, les suffragistes et les abstentionnistes ; à la tête de ces derniers, d’abord peu nombreux, se trouvait le citoyen Bernard, ouvrier serrurier, né à Nogaray (Isère).
Au début, ce groupe peu important et confiné dans les quartiers de la Guillotière et de Brotteaux, s’attachait à combattre le suffrage universel et à provoquer l’agitation parmi la masse ouvrière au moyen de grèves engagées bien plus en vue de jeter l’antagonisme entre les patrons et les ouvriers que dans le but d’améliorer la situation de ces derniers.
Peu à peu, sous la direction et l’action énergique du citoyen Bernard, ces groupes se développèrent et s’étendirent aux quartiers de la Croix Rousse et de Perrache et formèrent avec les groupes de Villefranche, Roanne, Saint-Etienne et Vienne, la Fédération révolutionnaire de la région de l’Est.
Dès le 4 juillet 1881, les groupes lyonnais fédérés avaient déjà une certaine importance, car dans une réunion générale privée tenue à cette date, rue Ste Elisabeth, n°108, chez Célérier, assistaient environ 120 membres. C’est dans cette réunion que sur la proposition des companons Dejoux et Bernard, le prince russe Kropotkine fut délégué pour représenter la Fédération révolutionnaire lyonnaise au congrès international de Londres qui devait s’ouvrir le 14 du même mois, la Fédération manquant des ressources nécessaires pour y envoyer un ou plusieurs délégués pris dans son sein.
Peu de temps après, au mois d’août 1881, à l’occasion des élections générales, le parti anarchiste fit publier et afficher deux manifestes prêchant l’abstention, la propagande et l’action pour arriver à la révolution violente. C’est le compagnon Peillon qui a signé pour le comité socialiste révolutionnaire lyonnais, ces deux manifestes dont l’un se termine ainsi :
« Par la propagande de tous les jours, par l’action continuelle, nous constituerons l’avant-garde de l’armée révolutionnaire qui, profitant des circonstances qui se présenteront ou de celle qu’elle fera présenter, mettra une dernière fois la force au service du Droit et assurera pour toujours le règne de la justice sociale. »
En même temps, cette association se mettait en rapports avec les groupes anarchistes créés dans les autres villes et avait des correspondants parmi eux, notamment Paris, Levallois-Perret, Puteau, Marseille, Cette, Perpignan, Narbonne, Toulouse, Libourne, Saint-Etienne, Montchanin les Mines, Teigny (Yonne), Troyes, Reims, Amiens, etc…
Les groupes de la Fédération révolutionnaire lyonnaise étaient formés en sections, ayant chacune leur secrétaire, lesquelles étaient reliées et administrées par une commission exécutive, agissant au nom de la Fédération.
Les sections se réunissaient dans leur quartiers réciproques, et les réunions générales avaient lieu généralement chez Célérier, 108 rue Sainte-Elisabeth.
Ce n’est en réalité que depuis les lois du 30 juin 1881 sur la liberté de réunion et du 29 juillet, même année sur la liberté de la presse, que le parti anarchiste que l’on ne prenait pas au sérieux tout d’abord, a pris une réelle importance, non pas à cause du nombre de ses membres, qui a cependant augmenté dans des proportions sérieuses, mais à cause de son audace et de la violence de ses attaques.
Il a seul profité de la liberté des réunions en y imposant sa volonté et en y exposant cyniquement ses théories qui consistent à supprimer l’État, l’Église, l’Autorité, l’armée, la magistrature, la bourgeoisie et à s’emparer du sol, du sous-sol, des capitaux et des instruments de travail au profit de la collectivité. C’est ce qu’il appelait le règne de la justice et de l’égalité sociale.
Il préconise dans les réunions publiques la résistance et la désobéissance aux lois, les grèves, la pendaison des patrons qui résistent aux revendications ouvrières, la propagande par la parole, par les écrits révolutionnaires et même par le fait en usant de tous les moyens, même du poignard et de la dynamite. En un mot, en abusant de la liberté, il est devenu d’autant plus dangereux qu’il recrutait dans son sein beaucoup de jeunes gens égarés qu’il détournait de leur devoir envers la patrie en les enrégimentant dans son parti pour les pousser plus facilement, en raison de leur ardeur, de leur jeunesse et de leur inexpérience, à la propagande par le fait, tels que Pinoy, Bruyère, Cyvoct, Gleizal dit Garnier, Giraudon (Jean-Marie), etc…
Dès le mois de février 1882, l’anarchiste Bernard, qui était le véritable chef de la Fédération révolutionnaire lyonnaise s’est emparé habilement de la société du Droit social dans laquelle il avait fait entrer un certain nombre d’anarchistes et avec les fonds qu’elle possédait, environ 3.000 fr., il a fait paraître le journal Le Droit social dont il a fait un organe de la Fédération révolutionnaire lyonnaise.
Le premier numéro, portant la date du 12 février 1882, a fait connaître le but que le parti révolutionnaire poursuivait dans un article intitulé : Ce que nous voulons !
Cet organe est devenu un élément actif de la propagande et dans chaque numéro on y a exposé les théories violentes déjà débitées impunément dans les réunions publiques.
Les rédacteurs ou collaborateurs de cette feuille, comme de l’Étendard révolutionnaire qui lui a succédé, étaient les compagnons Émile Gautier, Maria, Crié, Grave, Raoul Rousseau, Bernard, Bordat, Bonthoux et autres.
Le 25 mai 1882, le Droit social fut poursuivi à l’occasion de ses articles contenant des excitations au meurtre, au pillage, à l’incendie et à la guerre civile, en la personne de son gérant, Dejoux Louis, qui fut condamné à une année d’emprisonnement et 200 fr. d’amende.
A ce moment, Bernard avait quitté Lyon pour Paris et c’est Bordat qui l’avait remplacé à la tête de la Fédération et du journal qui avait alors une administration séparée et une caisse indépendante de celle de la Fédération.
Le 28 du même mois, le parti anarchiste organisa à la Guillotière une réunion publique sous forme de tribunal populaire et pour bien montrer qu’il se moquait des décisions de la justice, ses orateurs, après avoir injurié les membres du gouvernement, menacé la bourgeoisie et tous les exploiteurs en général, firent voter, grâce au concours de tous les adhérents convoqués pour la circonstance, une proposition déclarant nul le verdict du jury, , comme aussi que Dejoux avait bien mérité de la Révolution.
Il ouvrit dans son organe une souscription pour l’achat d’un revolver d’honneur à offrir au citoyen Fournier, condamné pour tentative de meurtre sur M. Bréchard, de Roanne, à la suite d’une grève, et toutes les fois qu’il organisait des réunions publiques, il acclamait ledit Fournier comme président d’honneur et ne manquait jamais de faire l’apologie de son acte criminel en excitant les ouvriers à suivre son exemple.
Le parti anarchiste ne s’est pas contenté d’exercer son action à Lyon, il a aidé à la formation et au développement des groupes de Villefranche, Vienne, Saint-Etienne et Roanne en organisant ou faisant organiser dans ces localités des réunions auxquelles il envoyait ses orateurs les plus passionnés.
C’est ainsi que la manifestation de la Ricamarie du 18 juin 1882 a été organisée dans une réunion générale privée des membres de la Fédération révolutionnaire lyonnaise, tenue le dix du même mois chez Célérier, rue Ste Elisabeth, 108, réunion dans laquelle fut votée l’achat d’une couronne qui devait être déposée sur la tombe des mineurs assassinés à la Ricamarie et le compagnon Pautet délégué pour effectuer ce dépôt le jour de la manifestation à laquelle le compagnon Bordat qui y fut arrêté, devait représenter avec Régis Faure de Saint-Etienne, la section anarchiste de cette localité.
Indépendamment de l’action qu’il exerçait dans la région du Rhône, le parti anarchiste avait des ramifications étroites avec les groupes de toutes les villes de France et de la section de propagande de Genève, desquels il recevait des communications.
Le 31 juillet 1882, dans une réunion générale privée des membres de la Fédération révolutionnaire lyonnaise, tenue rue St Elisabeth, 108, sous la présidence du compagnon Dejoux François et à laquelle assistaient environ 140 membres, les bases d’une nouvelle administration commune à la Fédération et à son organe dont la dissolution de la société venait d’être votée, furent arrêtés et une commission exécutive de neuf membres fut nommée pour administrer la Fédération et le nouveau journal qui prenait pour titre L’Etendard révolutionnaire, lesquels ne devaient plus avoir qu’une caisse commune.
La commission exécutive fut composée d’un délégué par section et de cinq délégués choisis parmi les anciens administrateurs ou actionnaires du Droit social, mais appartenant tous au parti anarchiste.
Les membres de cette commission étaient :
Pour la section de la Guillotière, Fabre
Pour la section des Brotteaux, Valadier
Pour la section de la Croix Rousse, Cottaz
Pour la section de Perrache, Genoud
Pour les membres choisis parmi les anciens administrateurs ou actionnaires du Droit social : Bordat, Crestin, Trenta aîné, Trenta jeune, Damians.
Cette commission se forma ensuite en trois sous-commissions, savoir :
Sous-commission de rédaction : Bordat, Damians et Valache.
Sous-commission des finance et du contrôle : Trenta jeune, Genoux et Cottaz.
Sous-commission de la correspondance et de propagande : Crestin, Fabre et Trenta jeune, Trenta aîné fut en outre nommé trésorier général de la Fédération et du journal, la caisse étant commune et Bordat secrétaire de rédaction aux appointements de 150 fr. par mois.
Le premier numéro de l’Étendard révolutionnaire, organe anarchiste hebdomadaire a paru le 30 juillet 1882 et contient à la 1ère page un long article signé : La rédaction, intitulé : Ce que nous voulons et dont l’auteur véritable ne serait autre que le compagnon Gautier.
Le 7 août 1882, dans une réunion générale de la Fédération, tenue au lieu habituel, rue Ste Elisabeth, 108, sous la présidence du compagnon Cyvoct, aujourd’hui réfugié à l’étranger, réunion à laquelle assistaient environ 50 membres, Bordat fut délégué pour représenter la Fédération révolutionnaire lyonnaise, à la réunion internationale de Genève des 13, 14 et 15 du même mois et une somme de 100 fr. lui fut allouée pour son voyage.
L’ordre du jour de la réunion internationale portait :
1° Des mesures à prendre par les socialistes anarchistes en vue des éventualités probables ;
2° De la séparation complète du parti anarchiste d’avec les partis politiques de quels titres qu’ils se décorent.
Cette seconde question avait été ajoutée à l’ordre du jour de la réunion par la section de propagande de Genève, ainsi que cela résulte d’une circulaire par elle adressée aux groupes anarchistes et publiée dans l’Étendard révolutionnaire du 13 août.
(Pour la description de la réunion de Genève voir rapports des 19 et 20 août 1882)
Ce manifeste publié dans le n°4 de l’Étendard révolutionnaire du 20 août, sous ce titre : « Réunion internationale de Genève« , a été approuvé en principe par la Fédération révolutionnaire lyonnaise dans une réunion générale privée, tenue rue Garibaldi, 108 le 4 septembre suivant en faisant des réserves sur les moyens d’action trouvés trop platoniques.
Le 14 août 1882 à Genève, le compagnon Bordat s’assura le concours des délégués de Paris et de Cette, Vaillat et Michel, pour faire à Lyon, le 16 du même mois, une conférence au sujet des poursuites dirigées contre les compagnons Crestin et Bonthoux qui devaient passer devant la cour d’assises du Rhône le même jour.
Le compagnon Cyvoct, gérant de l’Étendard, qui assistait à la réunion internationale comme adhérent, revint à Lyon avec un projet d’affiches pour organiser cette réunion sous forme de tribunal révolutionnaire et faire acquitter par la Fédération les compagnons Crestin et Bonthoux, s’ils étaient condamnés par la justice.
Ces affiches furent apposées le 16 août au matin, avant l’ouverture de l’audience.
A cette réunion fut nommé président d’honneur le compagnon Crestin, condamné le même jour à deux années d’emprisonnement et retenu prisonnier, ayant outragé le ministère public en lui adressant une menace de mort.
Tous les orateurs y ont prononcé des discours menaçants et prêché la propagande par le fait, par l’emploi du poignard et de la dynamite ; la propagande par la parole et la plume se servant qu’à faire condamner et emprisonner ceux des compagnons qui s’y livraient.
Le compagnon Bonthoux, condamné le même jour à deux ans de prison, y a lui-même recommandé l’emploi d’une aiguille empoisonnée, dont il a fait la description et le compagnon Cyvoct y a prononcé un réquisitoire véhément et haineux contre la société, c’est à dire les exploiteurs de toutes catégories, la pourriture bourgeoise, les capitalistes, les généraux, les ministres, le président de la république, etc…, prêchant l’assassinat, l’incendie et le refus du service militaire.
A la fin de la séance, il a proposé et fait voter un arrêt de mort contre les jurés et les juges ayant condamné les compagnons Crestin et Bonthoux, se chargeant de procurer leurs noms et leurs adresses . La séance a été levée aux cris répétés par les anarchistes de Vive la Révolution ! Vive l’anarchie ! Mort aux voleurs !
Parmi les papiers saisis dans les bureaux de l’Étendard, se trouvait une note ainsi conçue :
« Voici deux adresses qu’il faudrait conserver pour que nous puissions un jour venger les compagnons Crestin et Bonthoux :
Tallon [?], avocat général, condamné à mort par Crestin, rue Gasparin, 24
Dubost, président, rue Ste Hélène, 24 »
Le 4 septembre 1882, dans une réunion générale des membres de la Fédération, tenue rue Garibaldi, 108 et à laquelle assistaient environ 100 membres, il a été décidé d’organiser un grand meeting relatif aux affaires de Montceau-les-Mines et le compagnon Cyvoct a fait ajouter à l’ordre du jour l’organisation de la grève des conscrits.
A cette réunion qui a eu lieu le 9 du même mois, les journalistes qui s’y trouvaient et qui y avaient été personnellement invités, ont été injuriés, maltraités et ont failli être victimes de la fureur des anarchistes qui proposaient de ne pas les laisser sortir vivants sous prétexte qu’ils cherchaient ou avaient cherché à faire croire que les troubles de Montceau-les-Mines étaient l’œuvre des cléricaux, et des bonapartistes. L’un d’eux, Pinoy, leur a même lancé un verre d’eau au visage.
Après y avoir injurié l’armée et organisé la grève des conscrits, on y a adopté une résolution portant que les révolutionnaires de Montceau-les-Mines avaient bien mérité de la Révolution et que les anarchistes lyonnais se rendaient solidaires de leurs exploits.
Le 15 septembre 1882, Bordat a quitté Lyon précipitamment et à son retour il a raconté que le samedi 17 septembre, il avait assisté à une réunion tenue dans les bois, aux environs de Montceau-les-Mines, où tous les assistants étaient armés de revolvers.
Dans l’Étendard du 24 septembre une note vient corroborer ce fait, elle a pour titre : « Les bandes noires » et dit en substance que l’organe anarchiste voulant se rendre un compte exact de la situation révolutionnaire dans la Saône et Loire, un de ses collaborateurs s’est rendu à Montceau-les-Mines, ainsi que dans diverses localités du département, mais qu’il demande à garder le silence sur les secrets de cet admirable mouvement anarchiste qui fait trembler les Chagot et les Jeannin de tout acabit.
Le 6 octobre 1882, des exemplaires d’un écrit révolutionnaire ont été reçu de Genève dans les bureaux de l’Étendard révolutionnaire et réexpédiés immédiatement à Montceau-les-Mines. Cet écrit commençant par ces mots : « Compagnons de chaînes » et finissant par ceux-ci : « Vive la Révolution sociale ! Vive l’anarchie ! Comité exécutif » a été publié dans l’Étendard du 15 octobre 1882.
Après avoir préparé l’organisation de conférences publiques et contradictoires que Gautier, des groupes révolutionnaires anarchistes de Paris, devait revenir faire dans la région du Rhône et jusqu’à Genève et Lausanne, au profit de l’Etendard et de la propagande révolutionnaire les 21, 22, 23, 25, 26, 28, 29 et 30 octobre, sous le titre de « Parti révolutionnaire international », Bordat fut arrêté à Lyon, le 14 du même mois, comme impliqué dans les troubles de Montceau-les-Mines.
Le [?] octobre 1882, le compagnon Cyvoct, adepte fervent de la propagande par le fait, partit pour Ténay (Ain) après avoir fait imprimer 200 affiches passe-partout, ainsi conçues :
« Appel à la Révolution
Conférence contradictoire Le citoyen Cyvoct traitera …
Travailleurs des manufactures, travailleurs des campagnes, esclaves des usines et esclaves de nos seigneurs terriens, l’heure approche où le canon qui durant des siècles a tourné contre les pauvres, va bientôt tourner contre notre pire ennemi, l’exploiteur, voleur et assassin. »
N’ayant pu organiser une conférence à Tenay, il revint à Lyon et comme il était sous le coup de poursuites et soldat de la classe 1881, il partit pour Genève le 9 du même mois.
Après l’arrestation de Bordat, Emile Gautier aurait bien voulu ajourner ses conférences, mais la Fédération, consultée par lui, décida qu’elles auraient lieu aux dates primitivement indiquées.
Il fut arrêté le 21 octobre à Lyon, gare de Vaise, au moment où il se disposait à partir pour Villefranche où il devait inaugurer sa tournée de conférences.
Le 22, la conférence de Lyon eut lieu, salle Alcazar et les anarchistes s’y montrèrent d’une rare audace. L’un d’eux, le compagnon Jolly, aujourd’hui réfugié en Suisse, alla jusqu’à déclarer qu’il se mettait à la disposition de la Fédération, pour assassiner le premier venu, même le président de la république ou le commissaire de police présent au bureau.
C’est le lendemain que se produisaient les attentats de Bellecour et du recrutement qui ont si profondément émotionné la population lyonnaise.
Les arrestations des compagnons Bordat et Gautier ne désarmèrent pas les anarchistes qui continuèrent leur propagande en se réunissant tantôt chez Bordat dont l’établissement était le lieu des rendez-vous des meneurs, tantôt chez Goutard, 108 rue Garibaldi, et il est certain que sans les arrestations des anarchistes d’action qui voulaient continuer la propagande par le fait, arrestation opérée le 28 octobre, les attentats de Bellecour et du recrutement se seraient renouvelés sur d’autres points de la ville.
Le 12 novembre 1882 notamment a eu lieu chez Bordat, 70 rue Moncey, une réunion des anarchistes les plus en vue, à laquelle assistaient les compagnons Sanlaville, délégué de Villefranche ; Genet, délégué de Vienne ; Ricard, délégué de Saint-Etienne ; Sourisseau, Pautet, Boriasse, Bayet, Courtois, Berlion ? Arthur, Bruyère, qui avait échappé aux recherches dont il était l’objet et autres.
Il a été décidé de faire paraître l’Étendard révolutionnaire le plus tôt possible, avec le concours pécuniaire des groupes de la région et, dès le 15 du même mois, le compagnon Bayet a traité avec l’imprimeur Berthet pour l’impression de cet organe à partir du 23.
Le 16 novembre, la commission exécutive provisoire s’est réunie au bureau du journal, y assistaient : Bayet, Boriasse, Courtois, Pautet, Mathon et les deux frères Trenta. Ces deux derniers ne faisaient pas partie de la commission et auraient cependant donné lecture d’un article qui devait être publié dans le numéro qui devait paraître le jeudi 23, avec la date du dimanche 26.
Le samedi 18 novembre, le parti anarchiste a organisé à la Guillotière une réunion publique à laquelle assistaient notamment les compagnons Dauvergne, Viallet, Verrière, Chavrier, Pautet, Boriasse, Blonde, Courtois, Ribeyre, Dupoizat, Demoncept, Trenta aîné, Trenta jeune, Pocheron et les citoyens Pautet et Jolly.
A cette réunion, dont le compagnon Bordat a été acclamé président d’honneur, le compagnon Chavrier, président effectif et le compagnon Pocheron, secrétaire, le compagnon Blonde a proposé et fait adopter une résolution ainsi conçue :
« Le parti révolutionnaire regrette que les actes qui ont été commis n’aient pu aboutir, mais il s’associera à ceux qui voudront recommencer l’expérience. Il se rend solidaire de tous les actes commis jusqu’à ce jour, ainsi que de ceux à commettre. »
Le compagnon Sourisseau assesseur, a présenté et fait adopter la résolution suivante :
« Les révolutionnaires réunis le 18 novembre 1882, salle de l’Elysée protestent contre les actes de cet infâme gouvernement, ainsi que contre la presse et lui infligent un vote de flétrissure pour les arrestations qu’il a fait opérer à Montceau-les-Mines et à Lyon et la mesure d’expulsion prise contre Danesi, considéré comme révolutionnaire dangereux.
Le lendemain 19, les principaux membres du parti anarchiste ont été arrêtés.
Quelques individus ont bien continué l’agitation clandestine en vue de préparer ou provoquer l’accomplissement d’actes de propagande par le fait, mais après l’arrestation des compagnons Huser, Bruyère, Clavel et Sala et la fuite des sieurs Pochery et Fabre, cette agitation a complètement cessé.
Lecture faite, le témoin a signé avec nous et le greffier.
La réunion internationale de Genève des 13 et 14 août 1882 (2)
La réunion internationale se tenait 11 rue de la Machine, au 3e étage, dans les appartements d’un suisse nommé J. Bareis, secrétaire de la section de propagande de Genève.
Parti révolutionnaire anarchiste.
Réunion internationale de Genève des 13 et 14 août 1882
Lyon le 20 août 1882
En vous adressant le compte-rendu ci-joint de la réunion anarchiste internationale de Genève des 13, 14 et 15 août du présent mois, je vous ferai remarquer qu’il existe des différences sur certains points importants entre ce compte-rendu et celui que vous a été fourni par M. Gallet. Il ne saurait guère en être autrement, du reste, en raison des difficultés que l’on éprouve pour faire après diverses séances un compte-rendu bien exact quand il a été impossible de prendre des notes.
Mon correspondant ayant assisté à toutes les séances et s’étant tenu constamment en rapport avec les principaux membres du parti anarchiste, j’ai tout lieu de croire que son compte-rendu est beaucoup plus exact, surtout en ce qui concerne la rédaction du manifeste anarchiste, les moyens d’action révolutionnaire préconisés et l’intervention d’un délégué de Montceau-les-Mines, que celui que vous m’avez communiqué, d’autant plus qu’il a pour lui la pratique, l’intelligence et la capacité indispensable en pareil cas.
J’ai eu avec lui, aujourd’hui, une entrevue qui me permet d’ajouter à mon rapport ci-joint rédigé d’après les renseignements par lui fournis, quelques indications complémentaires.
1° Le nombre des délégués ou adhérents assistant aux séances de la réunion internationale était bien de 54 et non de 65, chiffre indiqué dans le rapport de M. Gallet. Deux femmes seulement non comprises dans ce chiffre de 54 y assistaient bien en curieuses : la maîtresse du compagnon Herzig et celle d’un russe évadé de Sibérie qui sert au restaurant de Mme veuve Graissot, mais la nihiliste russe Véra Zassoulich ne s’y trouvait pas.
2° Le secrétaire de la réunion G. Herzig, domicilié à Genève, rue Montbrillant, 20 et non Hentzig comme l’a écrit M. Gallet serait sujet suisse et non sujet russe comme son rapport l’indique.
3° Aux délégués désignés comme ayant pris le plus souvent la parole dans les séances, il convient d’ajouter à mon rapport le compagnons Dejoux de Lyon, ancien gérant du Droit social, réfugié en Suisse à la suite d’une condamnation, délégué de la section de Lausanne, lequel a parlé principalement sur les moyens d’action révolutionnaire à employer.
4° Les membres de la commission chargée d’élaborer la manifeste ci-joint discuté et adopté par la réunion sont :
Elisée Reclus, Bordat, Vaillat, Michel, Herzig et Tcherkesoff.
5° Après la réunion du lundi14 qui eut lieu dans la matinée, plusieurs délégués se rendirent à Lausanne où une réunion organisée par la Fédération jurassienne devait avoir lieu à 8 heures du soir, salle Tonnalhe, réunion dans laquelle les compagnons Dejoux et Bordat devaient faire une conférence contradictoire sur le sujet suivant : Dieu et l’État.
Douze à quinze cent personnes environ assistaient à cette réunion présidée par le compagnon Valadier de Lyon.
Chaque orateur ne devait parler que pendant dix minutes, d’après un vote émis sur la proposition des conservateurs qui étaient en majorité, dans le but d’empêcher les anarchistes d’escamoter la discussion, selon leurs habitudes, en occupant seuls toute la séance.
De nombreux orateurs lausannois combattirent vivement et très énergiquement les théories anarchistes sur la question de la propriété, la seule discutée.
Des interpellations très vives de personne à personne s’étant produites, un agent serait intervenu et aurait mis le président en demeure de les empêcher, sous peine de se voir arrêter. Plusieurs gendarmes se tenaient à la porte d’entrée de la salle.
Un peu avant minuit, Bordat voulant discuter la question à l’ordre du jour : Dieu et l’État, déclare que « Dieu n’était qu’un mannequin ignoble » paroles qui provoquèrent d’immenses protestations et un grand désordre.
Le président, sur la réquisition du cafetier propriétaire de la salle, se vit alors dans la nécessité de faire lever la séance.
Dans la section jurassienne de Lausanne, il y a parait-il beaucoup d’italiens et plusieurs d’entre eux, pendant la réunion et en prévision de désordres où de l’intervention de la police, auraient préparé leur couteau qu’ils tenaient tout ouvert dans leur poche.
6° Bien que le rapport de M. Gallet ne parle nullement de la présence à la réunion internationale d’un délégué de Montceau-les-Mines, mon indicateur affirme qu’il y a fait son apparition comme je l’ai dit, dans la séance du dimanche soir, 13 et y a tenu le langage que j’ai rapporté.
Ce délégué qui a pris le nom de Girardet fils, a dit en dehors de la réunion qu’il était ou qu’il connaissait l’état de coiffeur. A la pension il aurait dit aussi qu’il était poète à ses heures, et il aurait déclamé en lisant des vers très mal faits sur la révolution et la bourgeoisie, dont il s’est dit l’auteur.
Cet homme serait âgé de 36 à 38 ans, de taille moyenne, cheveux châtains, courts, moustache tirant sur le blond, visage ovale, teint hâlé quoique sanguin.
Signe particulier : il boite fortement de la jambe gauche et s’appuie sur une canne en marchand.
Il est donc facile de le reconnaître.
Ce délégué qui avait un vêtement complet en drap d’hiver couleur marron-clair, rayé quadrillé et son porte-monnaie bien garni de pièces d’or, après avoir assisté à la réunion à Lausanne du lundi 14 août, aurait quitté Genève le lendemain dans la matinée sans assister aux dernières séances de la réunion internationale, après avoir eu toutefois un entretien particulier avec les compagnons Herzig et Tcherkesoff, qui paraissaient être les chefs de la section de propagande à Genève, disant qu’il partait pour Neufchâtel.
7° Aux séances du dimanche et à celle du lundi matin 14, assistait un individu portant le ruban de la médaille de Crimée, ce qui aurait fait murmurer les russes, se disant anarchiste et être venu de Lyon pour assister à la réunion intime.
Il a donné un nom qui n’a point été retenu et il n’a pas pris la parole.
Personne parmi les compagnons de Lyon ou autres ne le connaissait, il aurait été suspecté, filé, et le lundi après la réunion du matin, surpris dans un café avec un agent de police de Genève. Se voyant ainsi surveillé, il aurait immédiatement disparu et on ne l’aurait plus revu.
Cet homme pourrait bien être l’indicateur qui a fourni à M. Gallet les renseignements contenus dans son rapport du 17 courant.
Il est incontestable que depuis six mois les groupes anarchistes ont gagné beaucoup, non seulement au point de vue numérique mais encore au point de vue de la propagande et de l’action révolutionnaire. Ce parti qui prêche ouvertement la résistance à la loi même par la force, la destruction de L’État et de toutes les institutions, la reprise du sol, de l’outillage et des usines des mains des propriétaires et des patrons, le pillage des caisses publiques, des maisons de banque et de crédit, en un mot la destruction, par la révolution violente de la bourgeoisie, du clergé, de la magistrature, de l’autorité et de L’État lui-même, devient de plus en plus agressif et audacieux. Ce qui s’est passé le 16 courant, à la cour d’assises du Rhône et le même jour, à la réunion de la salle de la Perle à la Croix Rousse où une centaine d’anarchistes s’érigeant en tribunal révolutionnaire ont voté un arrêt de mort contre les juges et les jurés qui venaient condamner à deux années d’emprisonnement les compagnons Crestin et Bonthoux ; le manifeste rédigé et voté à la réunion internationale de Genève les 13 et 14 du courant et les moyens d’action révolutionnaire qui y ont été préconisés et recommandés, en sont une preuve frappante et matérielle.
D’après la décision par laquelle la commission organisatrice de la réunion internationale de Genève, en terminant ses séances, a décidé que tous les membres présents à la réunion feraient partie de la commission exécutive révolutionnaire, laquelle serait appelée à Genève si les circonstances l’exigeaient, il paraît certain que cette ville est le centre d’action, au moins pour les régions du Sud-Est et du Midi.
Les poursuites dont le journal anarchiste de la fédération lyonnaise est l’objet ne produisent pas l’effet qu’on était en droit d’en attendre. Malgré des condamnations sévères, la fédération qui fait beaucoup de recrues parmi la jeunesse exaltée de la classe ouvrière, trouve facilement des gérants qui semblent rechercher l’occasion de se poser en martyr, en s’élevant tout d’un coup, par une condamnation aux conséquences de laquelle ils ont soin de se soustraire, au premier rang parmi les révolutionnaires victimes de la persécution bourgeoise et gouvernementale. Et cet organe qui n’a rien à redouter des amendes encourues, loin d’atténuer la violence de ses attaques, ne fait que l’accentuer encore davantage, jetant en quelque sorte un audacieux défi à la société qu’il menace, à la justice et au gouvernement du pays.
A mon avis, ce parti qui s’organise, se développe et s’étend chaque jour davantage, dont les théories destructives et incendiaires trouvent des partisans jusque dans les plus petites communes, ne présente pas un danger imminent, bien qu’il paraisse décidé à négliger un peu la propagande par la parole et écrits pour se livrer à la propagande par le fait, c’est à dire à passer des menaces aux actes ; mais il ne faut pas se dissimuler qu’il peut devenir à un moment donné, excessivement dangereux, surtout dans les grandes villes comme Lyon où la population est aujourd’hui profondément divisée entre conservateurs, républicains, républicains radicaux, socialistes, collectivistes et anarchistes, divisions qui s’accentue chaque jour davantage et qui fait un tort considérable au gouvernement de la république dont les forces vives s’affaiblissent au seul profit des partis réactionnaires.
Si nous avions des complications extérieures par exemple un guerre avec une puissance étrangère ou même une crise industrielle sérieuse, accompagnée de grèves assez étendues qu’il entre dans les moyens d’action révolutionnaire de provoquer pour exciter la classe ouvrière à la révolte, il est à peu près certain que les anarchistes qui attendent (ils s’en vantent publiquement) un de ces moments favorables pour agir, ne manqueraient pas d’engager résolument l’action et de tenter un mouvement qui, une fois commencé, pourrait prendre de graves proportions attendu que les socialistes et les collectivistes, qui ne diffèrent avec eux que sur les moyens d’exécution, s’y associeraient très probablement.
On vient même à croire que les causes principales qui ont favorisé l’extension et le développement du parti anarchiste en le poussant aux excès les plus dangereux sont :
1° La loi sur la presse dont toutes les prescriptions sont éludées par suite de la suppression du cautionnement et de la responsabilité directe du journal ou de l’imprimeur qui n’existe plus, au point de vue journal qu’à l’égard du gérant qui est toujours un homme sans valeur [illisible] et sans fortune, n’offrant pas la moindre garantie, n’ayant absolument rien à perdre et recherchant même dans un but de vaine popularité politique, une condamnation à laquelle il a soin de se soustraire.
2° La loi sur les réunions publiques qui a établi la responsabilité du bureau et enlevé au représentant de l’administration le droit d’empêcher de mettre en discussion des questions étrangères à l’objet de la réunion, et de les dissoudre sauf en cas de tumulte et de troubles.
Les anarchistes qui ne reconnaissent pas la loi et qui prétendent s’honorer en la violant ouvertement pour faire acte de révolutionnaires, sont absolument les maîtres dans toutes les réunions à l’assaut desquelles ils marchent comme un seul homme et avec une audace que rien ne déconcerte ; en sorte qu’aujourd’hui il est matériellement impossible d’organiser une réunion publique politique sans qu’ils la fassent tourner à leur profit ou tout au moins qu’il la fassent avorter quand ils ne peuvent pas faire autrement. Ces réunions donnent lieu à des scènes de violence, [illisible] les gens honnêtes y sont hués, conspués et les commissaires de police réduits au rôle de témoins impuissants ne pourront bientôt plus y assister sans être insultés et menacés, et même sans être exposés à de grands dangers.
Source : Archives départementales du Rhône 4 M 307