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Timestamp: 2017-06-29 09:10:29+00:00
Document Index: 121590869

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ']

Mots-clés :De Gaulle (Charles), Debré (Michel), guerre d’Algérie, maison d’arrêt, OAS, histoire des prisons
Géographique :Tulle
Chronologique :Cinquième République (depuis 1958), Quatrième République (1946-1958)Haut de page
La presse Rappel historique : l’échec des putschistes
L’essor économique Les fêtes Les projets d’évasion
Les parloirs Le moral des troupes
Une amnésie organisée ?Haut de page
1L’histoire de certains établissements pénitentiaires reste indélébilement marquée par des événements sociopolitiques qui, au cours des années, prennent une dimension de mythe fondateur. Il en est ainsi de la maison d’arrêt de Tulle, en Corrèze, qui d’août 1961 à juin 1968 a reçu les officiers impliqués dans ce qu’on a communément appelé le « putsch des généraux ». Cette présence de hauts gradés de l’armée française (ils seront jusqu’à dix-huit) a paradoxalement suscité peu d’intérêt de la part des historiens : seuls subsistent des rumeurs, des souvenirs difficiles à authentifier et des anecdotes. Il n’y eut pendant les sept ans que dura l’incarcération aucun travail spécifique, ni conservation de documents, ni recueil de témoignages. On peut donc s’étonner qu’une période si exceptionnelle dans l’histoire de l’administration pénitentiaire n’ait pas soulevé plus d’attention. Ce travail veut – modestement – pallier ce manque. À travers les quelques écrits et témoignages qui sont restés, on tentera de découvrir le quotidien carcéral des officiers ainsi que du « quarteron de généraux en retraite » pour reprendre la formule fameuse du général de Gaulle. Des sources limitées
2Outre les références bibliographiques générales sur la guerre d’Algérie, il a été possible de consulter un fonds de documents versé aux archives départementales de la Corrèze. Ce fonds comporte trois volets :- le dossier de construction de la maison d’arrêt (Cote 244 W 8115) ;- les talons de permis de visites (cote non mentionnée) du 11 août 1965 au 13 juin 19681. Il n’a pas été possible de déterminer la raison pour laquelle les carnets à souche de permis de visites ont été utilisés si tardivement, quand on sait que les premiers officiers incarcérés sont arrivés à l’établissement en août 1961.- le fonds Borricand (cote 40 J 1 à 40 J 8) : je nomme ainsi la masse de documents versés en janvier 1991 par René Borricand. Il fut l’un des animateurs d’un mouvement fondé par le professeur Jean de la Hargue, le Secours populaire par l’entraide et la solidarité (SPES), et dont l’objectif était de venir en aide aux détenus qui avaient pris fait et cause pour que l’Algérie reste française. Cette association venait ainsi en aide aussi bien aux détenus militants de l’OAS2 qu’aux militaires incarcérés. On notera que les officiers ont considéré ce mouvement avec beaucoup de circonspection voire de méfiance, compte tenu de sa connotation politique très marquée. Malgré cela, certains détenus entretinrent une correspondance régulière avec René Borricand, en particulier le lieutenant colonel Charles de la Chapelle. Ces courriers composent les trois premières liasses des huit qui composent le fonds. Les autres liasses contiennent divers documents à l’intérêt historique limité : coupures de presse concernant l’activité du SPES, comptes rendus de conférences, cartes de vœux, etc.
4Ce registre porte, outre la signature du juge de l’application des peines (7 juillet 1961, avant le départ pour Tulle), la signature du directeur régional venu par trois fois inspecter l’établissement, les 3 mai et 9 novembre 1965 ainsi que le 22 mai 1968.Il a été clos par la mention : « Vu le 15 juin 1968. Registre clos suite à l’élargissement du général Raoul Salan. Le chef du bureau de la détention. [Signature illisible] »
La presse 5L’édition corrézienne de La dépêche du Midi a été consultée. Bien évidemment il n’a pas été possible de parcourir l’ensemble des parutions sur la période considérée. Afin de mesurer l’impact médiatique de la détention, les numéros parus à des moments clefs ont été dépouillés. On a consulté également les numéros du Canard Enchaîné parus pendant cette période. Cet hebdomadaire, anarcho-républicain résolument hostile à toute intervention, disait tout haut ce qu’une partie non négligeable de l’opinion publique française (une fraction de l’opinion de gauche, ainsi que des courant pacifistes et non-violents non marqués politiquement) pensait tout bas. Rappel historique : l’échec des putschistes
7Cette nouvelle orientation politique fut, au sens propre et profond du terme, insupportable à certains officiers qui avaient jusqu’alors manifesté un loyalisme républicain sans faille. Certains d’entre eux, qui avaient vécu les douleurs de la guerre d’Indochine et la bataille de Dien Bien Phu (mai 1954), confrontés à ce qu’ils disaient être un nouveau renoncement à la souveraineté de la France et à un nouvel abandon, ne purent se résigner et décidèrent d’entrer en dissidence. Ils parvinrent à convaincre le général Challe de prendre la tête de leur mouvement et de préparer un coup d’État afin de conquérir le pouvoir en Algérie et de la maintenir ainsi comme un territoire de la République. Maurice Challe, en retraite depuis le 26 janvier 1961, se préparait à entrer dans le privé, à Saint-Gobain. Il accepta de rencontrer ses amis Jouhaud, Zeller, Regard, Faure et Vanuxem dans un appartement parisien des Buttes-Chaumont3. Des ralliements devaient bientôt suivre, ceux d’Hélie de Noix de Saint Marc, commandant en second du 1er régiment étranger de parachutistes (REP), du colonel de la Chapelle, commandant le 1er régiment étranger de cavalerie (REC) ainsi que ceux des colonels Masselot et Lecomte du 4e régiment chasseurs parachutistes (RCP). 4 Courrière (Yves) et Monnier (Philippe), La guerre d’Algérie, DVD, éditions Montparnasse, 2001.
8Challe revint secrètement à Alger le 19 avril. Le vendredi 21, à minuit, les « bérets verts » du 1er REP marchent sur la ville. Ils se rendent maîtres en quelques heures des bâtiments du gouvernement général, de l’aérodrome, de l’hôtel de ville et du dépôt d’armes. Le lendemain, les Algérois se rassemblent à nouveau pour acclamer Challe, Zeller et Jouhaud. Le général Salan, exilé en Espagne, rentre en grand secret pour rejoindre ses trois collègues. À Paris, court le bruit d’une prise de pouvoir des militaires par l’envoi de bataillons sur la capitale. Le gouvernement, dans un premier temps, se contente d’affirmer qu’il « a pris les mesures nécessaires ». Dans la soirée, Michel Debré, Premier ministre, explique aux Français que « des avions sont prêts à lancer des parachutistes sur les aéroports » et il ajoute ensuite « Allez-y à pieds ou en voiture convaincre les soldats trompés de leur erreur4 ». 5 Ibid.
14Ainsi s’acheva une période critique pour les jeunes institutions de la cinquième République. Grâce à la solidarité nationale, au système de conscription, à la généralisation de l’usage du poste de radio à transistors, la France avait surmonté une crise majeure. Tout n’était pas cependant terminé, mais la suite n’entre pas dans le cadre de ce travail. 15C’est ainsi qu’à compter du mois d’août 1961, la plupart des protagonistes de cet épisode se retrouvèrent à la maison d’arrêt de Tulle. On trouvera en annexe un tableau synoptique de l’effectif de ces soldats « perdus » qui vont pour de longs mois se retrouver détenus. C’est cette détention que l’on s’efforcera de faire revivre.
17Le permis de construire, accordé le 9 mai 195613, fait état d’un devis de 46 millions de francs (anciens, bien sûr). Il n’a pas été possible d’obtenir la date exacte de mise en service, mais on peut estimer qu’elle a eu lieu fin 1960, début 1961, si l’on en croit le rapport général de l’administration pénitentiaire sur l’exercice 1959 qui relève que « la construction de la nouvelle maison d’arrêt de Tulle touche à sa fin. Le bâtiment est clos et couvert. Le chauffage central est installé, les installations sanitaires et électriques sont en cours. Cette prison doit normalement être mise en service avant la fin de l’année 196014 ». 18Compte tenu des informations obtenues, il apparaît qu’en fait la prison a commencé à fonctionner avec l’arrivée des officiers. C’est vraisemblablement leur arrivée, le 4 août 1961, qui « inaugure » l’établissement. Des renforcements de la sécurité périphérique seront entrepris à la fin de l’année 1964. Ce qui valut le commentaire suivant de l’un des officiers, dans un courrier au SPES : 15 ADC, courrier inédit en date du 9 décembre 1964, général de la Chapelle. La majuscule à Bastille e (...)
Vue des coursives de la maison d'arrêt de TulleAgrandir Original (jpeg, 36k)
35C’est pendant le second semestre de l’année 1961 que se fait l’installation des officiers, suite à la décision de faire de l’établissement une prison habilitée à recevoir les détenus politiques. 34 Voir le tableau synoptique.
36Un premier transfert eut lieu le 4 août, par autobus de l’administration, conduisant dix officiers, tous en provenance de Clairvaux, à leur nouvel établissement. Il s’agit des généraux Zeller, Challe, Bigot, Petit et Nicot, des lieutenants-colonels Lecomte, De la Chapelle et Masselot, ainsi que des chefs de bataillon Robin et Denoix de Saint-Marc. Ils sont rejoints, le 21 mars 1962, par le commandant Forhan34. Le 8 septembre 1962, les généraux Faure et Gouraud, venus directement de la maison d’arrêt de la Santé, sont à leur tour incarcérés à Tulle. Le 7 décembre de la même année, les généraux Jouhaud et Salan, qui viennent quant à eux de Fresnes, arrivent dans la préfecture corrézienne. 37Le 3 septembre 1963, c’est au tour du colonel de Sèze d’être incarcéré à Tulle. Six mois après, le 4 mars 1964, ce sont le commandant Gamelin et le lieutenant de vaisseau Guillaume, tous deux en provenance de la Santé, qui intègrent l’établissement. Ils seront ainsi, d’après les sources étudiées, les derniers officiers incarcérés.
38L’arrivée des neuf officiers le 4 août 1961 n’a provoqué qu’un très relatif mouvement de curiosité dans la population. 35 La Dépêche du Midi, lundi 7 août 1961.
39La presse locale relève qu’à part quelques curieux qui ont essayé d’aller se promener autour de la prison, la note dominante est l’indifférence. En page locale, le lundi 7 août, un quotidien titre : « La présence de détenus de marque à la maison d’Arrêt de Tulle ne suscite pas une grande curiosité35 ». 40Le Canard enchaîné fait état du transfert en Corrèze par une notule :
41Un dispositif de sécurité considérable avait été déployé, qui explique sûrement en partie ce manque de curiosité ! Trois pelotons de gendarmerie avaient gardé l’établissement deux nuits et une journée, avant d’être relevés par un détachement de gardes mobiles stationné en temps ordinaire à Bergerac en Dordogne. Ce détachement était cantonné dans l’ancienne maison d’arrêt encore en attente de démolition, l’agrandissement de l’école n’ayant pas été encore réalisé. 37 La Dépêche du Midi, 7 août 1961.
43Une partie de l’entourage des détenus s’établit à Tulle pour y résider pendant toute la durée de leur incarcération. Il n’est pas possible de citer de noms tant les informations données sont contradictoires à ce sujet. Il est toutefois certain que la plupart des proches des officiers ont fait de longs séjours dans la préfecture de la Corrèze. 44L’obtention de quelque information que ce soit sur la détention des officiers par la lecture de la presse locale n’a donné aucun résultat. Excepté au moment de leur arrivée et à celui de leur libération, nul article n’a été consacré à la vie des officiers incarcérés. Il n’a pas été possible, on se doute, de consulter la totalité des archives des journaux concernant la période, mais des sondages aléatoires ont été faits, en particulier sur des trimestres de parution de La Montagne et de La Dépêche du Midi. Nulle trace d’article ou de note quelconque sur ce qui pouvait bien se passer dans la prison. 45À défaut d’alimenter la curiosité, ce séjour a alimenté une certaine rumeur tulliste, ceci expliquant sans doute cela, dont il est revenu quelques échos, bien évidemment invérifiables eux aussi, mais intéressants à relever.
L’essor économique 46Il a été dit que l’activité économique de la ville a été dynamisée par l’apport de ces familles, grandes consommatrices d’hôtels, taxis, services en tous genres, commerçants, en particulier pour ce qui concerne l’alimentation, et tout particulièrement les vins et spiritueux ! Cette affirmation n’a jamais été bien sûr validée par des analyses socio-économiques, mais elle est un élément récurrent du discours tulliste lorsqu’il se réfère à cette époque. Les fêtes 40 ADC, fonds Borricand, correspondance inédite. Tout laisse à penser qu’il s’agit de la fin de l’ann (...)
« Sont arrivés :- 1 colis de tabac, cigarettes, annuaire- 1 Servavox41 avec le micro en plus- Les 14 colis de trois bouteilles- Les cartes de vœux- Les vins du Marquis de Perthuis.- Calissons : “non vus” (?)42 ».
53Ces projets d’évasion par une aide extérieure semblent eux au contraire bien réels, mais là encore, il faut lire entre les lignes, et bien sûr, pas celles de la correspondance de l’époque. 54Edmond Jouhaud l’évoque dans ses mémoires :
56Un précieux témoignage a été donné sur ce projet par un conseiller municipal de la ville, par ailleurs militant de la section locale du parti communiste. Des membres du conseil municipal avaient eu vent des divers projets d’évasion. Comment ? Par quels canaux ? En toute bonne foi, le témoin n’a pas été en mesure de le dire, mais on peut penser qu’il s’agissait d’une information donnée par le parti communiste, bien implanté à l’époque au niveau national et qui avait pu bénéficier de renseignements grâce à ses réseaux organisés et efficaces. On se souvient que l’on était alors en pleine époque des « barbouzes », tant moquées et vilipendées par le Canard Enchaîné. Sur ces informations donc fut constitué un groupe de vigilance rassemblant des élus locaux et des militants du parti communiste. S’inscrivant dans la continuité des actions maquisardes du parti communiste, ils mirent en place des tours de garde pour protéger la mairie ainsi que la permanence de la fédération du PCF. Une quinzaine d’hommes, armés de leurs fusils de chasse, se relayaient régulièrement pour parer à toute éventualité. Ils signaient consciencieusement un cahier d’émargement. Chaque nuit, un ou deux veilleurs allaient « faire un tour vers la prison ». Ce dispositif s’est maintenu pendant deux mois. 47 Ces informations ont été obtenues grâce aux entretiens téléphoniques que m’ont accordés trois témo (...)
57Aucun des trois témoins contactés47 n’a pu fournir une date exacte quant à cette période qu’on est bien sûr tenté de mettre en parallèle avec le projet d’évasion de mars 1962. Mais on ne peut s’avancer avec certitude. Outre le phénomène bien naturel de perte de mémoire, les témoins interrogés étant comme on s’en doute assez âgés, on se trouve également confronté à « l’amnésie » concernant cette période, personne n’ayant jugé utile de relever par écrit ce qui concerne les faits évoqués, à moins que tout cela ne dorme dans des archives secrètes à la fédération locale du PCF ou ailleurs… 58Les protagonistes interrogés restent persuadés que c’est grâce à cette vigilance que l’OAS a renoncé au projet, ce qui est bien sûr invérifiable. Ils restent également convaincus que Tulle a été choisi comme lieu de détention à cause du caractère profondément et résolument républicain de la ville, encore très imprégnée des faits de résistance, ce qui aurait rendu toute action commando extrêmement difficile. Cette hypothèse semble assez plausible.
65On a vu qu’ils avaient la possibilité, accordée par les textes réglementaires, de recevoir les journaux de leur choix. Il semble que leur éventail de lecture était à spectre large : « Nous sommes très largement abonnés aux principaux journaux et périodiques les plus divers. Nous lisons même courageusement les pires ordures… pour connaître au mieux les opinions du moment [...] Mais vous devinez combien cela nous bouleverse, parfois on explose ! » 54 Jouhaud (Edmond), op. cit.
Les parloirs 67Ce fut le dispositif central de la vie en détention. La bonne organisation des parloirs ainsi que les facilités accordées aux condamnés ont grandement contribué au climat de sérénité dont il sera question plus loin. L’on constate, en dépouillant les souches des dix carnets de permis de visites, qu’ils commencent le 10 juillet 1965. Cette date correspond à une première période de départ des officiers, soit suite à un transfert, soit suite à leur élargissement (libération). Cinq d’entre eux quitteront l’établissement entre le 16 avril et le 12 juillet de cette même année. On a peut être saisi cette occasion pour mettre à jour des procédures. On ne trouve nulle trace dans les archives consultées de l’organisation des permis antérieurement à ces dates.
73Les occasions de maintien des liens familiaux n’ont donc pas manqué et cela a participé pour une large part à l’équilibre des détenus. En consultant les carnets de permis de visites, on apprend également que des amis, ou de la famille éloignée venaient à Tulle, chaque détenu recevant en moyenne une quinzaine de personnes. Il n’est jamais question dans les courriers de ces autres visiteurs, seules les familles sont mentionnées. Il n’est donc pas possible d’évoquer le tissu relationnel des officiers, les personnes mentionnées sur les permis étant des anonymes. De même que la rumeur, évoquée plus haut, quant à la venue de maîtresses, en concurrence avec les épouses légitimes, ne trouve aucun fondement dans ces archives. 74Au mois de mai 1964, une évasion de Saint-Martin-de-Ré, celle de l’adjudant Robin, entraîne une suspension du régime des parloirs libres. Le SPES s’élève dans un communiqué à la presse contre ce qu’il considère comme des « représailles ». Les officiers de Tulle voient avec quelque agacement l’intrusion du SPES dans leur action.
76On se souvient que la principale source pour ce qui concerne la détention des officiers reste le fonds Borricand. L’analyse de la correspondance envoyée par les détenus permet d’avoir une approche de ce que pouvait être la vie au quotidien, l’organisation du temps et de l’espace ainsi que l’état d’esprit des prisonniers. On notera qu’il s’agit presque exclusivement du courrier échangé avec le lieutenant-colonel Charles de la Chapelle, incarcéré du 4 août 1961 au 12 juillet 1965, qui semble avoir eu une relation privilégiée avec René Borricand. Le fait de ne rencontrer presque exclusivement que du courrier de cet officier peut s’expliquer de plusieurs façons. On peut les déceler en filigrane à la lecture des documents. Tout d’abord, Charles de la Chapelle se place en position de porte-parole de l’ensemble des détenus. Ils ont été jusqu’à dix-huit, mais la plupart du temps dix-sept60. Le courrier utilise le « nous » très régulièrement, tantôt employé comme pronom personnel de politesse, tantôt pour impliquer l’ensemble du groupe. Il est également fort probable que les détenus n’aient pas souhaité voir leur nom associé à une association, qui pour être humanitaire n’en était pas moins très fortement connotée politiquement. Les dossiers de presse joints au fonds Borricand font une large part aux publications d’extrême droite telles que Le Charivari ou Aspect de la France dans lesquelles le militantisme du SPES recevait un écho très favorable. 61 ADC 40 J 1 à 8 : fonds Borricand, courrier de C. De la Chapelle daté du 26 février 1963.
77On peut également expliquer cela par le très gros volume de correspondance des officiers. 62 Ibid. daté du 7 mai 1964, signé par Salan, Bigot, de Saint-Marc, de la Chapelle, Challe, Robin, Ze (...)
78On trouvera toutefois dans ce fonds un courrier collectif, c’est le seul, adressé, un an et demi après le précédent, à Jean de la Hargue, président du SPES. Dans ce courrier, les signataires expriment leur reconnaissance « pour l’effort fait et les résultats obtenus pendant l’année écoulée […] Votre action incessante en faveur d’une amnistie a suscité de nombreux échos et des prises de positions favorables62 ». 79Une autre caractéristique de cette correspondance est de ne jamais faire mention, d’une manière ou d’une autre, du personnel de l’administration pénitentiaire, que ce soit des surveillants ou du personnel de direction. Précaution contre d’éventuelles censures et représailles, ou tout simplement signe de la « transparence » du personnel compte tenu du régime particulier de détention ? Il n’est pas possible de favoriser une explication.
81L’analogie guerrière de la dernière phrase est intéressante. Ce délire obsidional permet, c’est évident, aux officiers de supporter leur incarcération. Le paradoxe est là, ils sont en sécurité dans leur « fortin » et doivent se défendre contre le monde extérieur hostile. Cette distorsion de la réalité ainsi que l’organisation de leur vie quotidienne sur le modèle de la vie en casernement leur permettront de vivre au mieux leur détention. On retrouve dans le courrier des formules telles que « Le moral et la santé sont excellents, les cœurs restent intacts64 » ou « Ici tout va aussi bien que possible dans le calme le plus complet et dans un mauvais temps déplorable65 ». 66 Ibid., 23 mars 1965.
« Nous sommes donc 17 dans notre monastère pour le moment. Aucun départ prévu,… naturellement au contraire68 ! » Le ton plaisant, détaché, d’une phrase se voulant humoristique n’enlève rien à la référence religieuse. Une cellule de la maison d'arrêt de TulleAgrandir Original (jpeg, 24k)
86Lorsque sont évoqués les « événements » et le contexte politique de l’époque, le beau détachement dont il est fait mention se craquelle pour laisser entrevoir de profondes rancoeurs et un étonnant aveuglement face aux changements de société. La belle formule utilisée par Étienne Borne pour décrire Georges Bidault peut tout à fait s’appliquer à la « communauté de Tulle » : 72 Article « G. Bidault », Encyclopédia Universalis, édition DVD, 2003.
91La correspondance des officiers était bien sûr soumise au contrôle des autorités, mais il semble, là encore, que suivant les périodes cette censure ait été plus ou moins rigoureuse. On relève plusieurs fois dans les courriers des manifestations d’irritation contre ces procédés : 79 Jean-Louis Tixier-Vignancour, militant d’extrême droite, avocat du général Salan.
93Il a été là encore impossible de pouvoir approcher la façon dont le courrier était contrôlé et de savoir s’il y avait effectivement eu des substitutions ou des censures pures et simples. Les contacts pris avec la préfecture de la Corrèze pendant l’élaboration de ce travail n’ont pas abouti positivement et il n’a donc pas été possible de savoir si la préfecture, par le biais des renseignements généraux, exerçait une quelconque censure des envois aux prisonniers de Tulle. Il est évident qu’on imagine mal d’un côté une grande liberté dans l’accès à tous les moyens d’information, des facilités concernant les parloirs, et de l’autre un contrôle tatillon, voire pusillanime, de la correspondance. Les deux attitudes seraient pour le moins contradictoires. On a vu toutefois dans l’histoire de telles ambivalences se manifester et l’on se souviendra que la période de haute suspicion où l’on voyait, à tort ou à raison, des « barbouzes » grenouiller à tous les échelons de l’administration française, n’était encore pas très éloignée. Un an et demi plus tôt, la même remarque avait déjà été formulée : 82 Ibid. 5 novembre 1962.
94Le contexte politique peut accréditer qu’il y ait eu sur cette période une vigilance accrue concernant le contrôle du courrier. Il est daté de fin 1962, année de l’indépendance, de l’attentat de Petit-Clamart ainsi que des condamnations de Salan et Jouhaud entre autres. Le personnel de l’administration pénitentiaire n’est jamais visé par ces remarques, et l’on constate qu’elles s’en prennent à des entités toujours définies de manière suffisamment floue pour ne pas attirer de représailles ciblées. 95Le dépouillement de ce courrier, à la fois très personnel et très protocolaire, très neutre et très engagé, très stoïcien et bouillant de révolte, a permis d’approcher le comportement carcéral d’hommes aux convictions anachroniques et dangereuses. Des soldats perdus, comme on disait volontiers à l’époque. Ils ont traversé leur détention sans grandes remises en question personnelles, sans grandes souffrances avouées, sans perspectives d’avenir réalistes. Suspendus à l’attente de leur libération, ils ont construit, jour après jour, ou plutôt recréé dans l’environnement carcéral leur système de résistance à l’emprisonnement qui passe par une structuration de l’espace et du temps, à laquelle sont intégrés leurs systèmes de référence et leurs affects. Comportement ultimement commun à tous les détenus. Une amnésie organisée ?
96Il est évident que la relative pauvreté de la matière première n’a pas permis d’aller aussi loin que l’on aurait souhaité dans l’étude de cette période d’exception vécue à la maison d’arrêt de Tulle. Les témoignages, on l’a vu, restent rares, fragmentaires. Mêlés aux scories d’une mémoire stéréotypée, qui s’est construite autour d’une « légende », ils restent pour la plupart invérifiables, les recoupements s’avérant presque toujours impossibles, les documents écrits ne venant que rarement au secours de la parole. 97Il eût fallu peut-être une approche plus sociologique qu’historienne pour travailler sur la rumeur, sur les dits (au sens médiéval du terme) et leurs représentations.
98On s’autorisera à regretter qu’une époque si exceptionnelle (il n’est pas banal qu’une quinzaine de prestigieux officiers soit incarcérée dans un même lieu, sur une même période) n’ait pas soulevé d’intérêt particulier de la part des historiens. 99Une circulaire du Premier ministre, en date du 13 avril 2001, relève qu’« Il convient, enfin, d’accélérer les inventaires des fonds d’archives relatifs à la guerre d’Algérie, et de les tenir à la disposition du public, de manière que des chercheurs et des historiens soient effectivement à même de présenter des demandes de dérogation à titre individuel ».
100Ce « fonds d’archives judiciaires relatives à la présence française en Algérie et à la guerre d’Algérie » comporte divers documents, en particulier des états statistiques et nominatifs qu’il n’a pas été possible de consulter83. Un archivage spécifique par établissement a-t-il été établi, où seraient rassemblées des informations sur la vie quotidienne des détenus ? Il ne semble pas. Peut-être que dorment dans les cartons de la maison d’arrêt de Tulle de précieuses informations sur ces temps qui, somme toute, ne sont pas si éloignés. La vie carcérale des officiers n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, quarante ans après. Composante fondamentale de toute culture, la mémoire n’a pas retenu grand chose de cet épisode. La culture pénitentiaire s’en trouve sans doute appauvrie, du moins, on le souhaite, très provisoirement. 101Quel que soit le regard porté sur cette détention, on regrettera une absence de curiosité historienne. Le chercheur est-il aujourd’hui victime, pour reprendre la formule de Stora, « d’une amnésie organisée » ? Il se trouve peut-être tout simplement confronté au principe d’oubli qui doit prévaloir pour tout détenu, une fois sa peine purgée, ainsi que du droit à l’anonymat. 102Quoi qu’il en soit, cette recherche aura permis d’appréhender certaines problématiques d’historien, à savoir l’utilisation des sources et la mise en perspective de l’événement observé.
- Ministère de la Justice, direction de l’administration pénitentiaire, rapport général sur les exercices 1962, 1963, 1964. - Journal Officiel du 7 avril 1955 : loi du 3 avril 1955 « instituant un état d’urgence et en déclarant l’application en Algérie ».
83 Ibid. Art. 59-64.Haut de page
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Pierre Calvas, « Les généraux de l’OAS à la prison de Tulle : réalités et rumeurs », Criminocorpus [En ligne], Justice et détention politique, Répressions politiques en situation de guerre, mis en ligne le 25 mai 2012, consulté le 29 juin 2017. URL : http://criminocorpus.revues.org/1777 Haut de page
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