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Pratiques unilatérales. Chroniques l Concurrences N pp
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1 Concurrences Revue des droits de la concurrence Competition Law Journal Chroniques l Concurrences N pp Frédéric Marty l Chargé de recherche CNRS, Université de Nice Sophia Antipolis Anne-Lise Sibony l Professeur, Université de Liège l Professeur invité, Université Panthéon-Assas Anne Wachsmann l Avocat, Linklaters, Paris
2 Retrouvez les textes et décisions commentés sur concurrences.com Chroniques Frédéric marty Chargé de recherche CNRS, Université de Nice Sophia Antipolis Anne-Lise sibony Professeur, Université de Liège, Professeur invité, Université Panthéon-Assas Abstracts Anne WaChsmann * Avocat, Linklaters, Paris 1. EU exclusionary Abuse Commitments procedure non-compliance Fines: 73 The European Commission fines the dominant undertaking in the operating system software industry for non-compliance with its commitments for Internet browser liberty of choice Eur. Comm., Press Release, IP/13/196, , case COMP/ C-3/ exclusionary Abuse tying strategy ForeClosing Commitments: 73 The European Commission makes legally binding the commitments proposed by a dominant undertaking in the aluminium industry to address its concerns about competition on the market for aluminium smelting equipment Eur. Comm., Press Release, IP/12/1434, , case COMP/ exclusionary Abuses exploitative Abuses Commitments: 74 The European Commission renders legally binding the commitments proposed to address its competition concerns relative to licensing terms for financial instrument codes Eur. Comm., Press Release, IP/12/1433, , case COMP/ France exclusionary Abuse predatory pricing incremental Costs: 74 The Paris court of appeals, seizes for the third times in a case about Ferries in Vendée, relies on the Post Danmark judgement of the Court of justice, incorporates the effects-based approach in French competition law and applies the modified Akzo test for predation, using incremental costs for a multi-product firm Paris CA, , Pelletier v. Régie départementale des passages d eau de la Vendée, n 169, RG 2011/05667 exclusionary Abuse interim measures incumbent vertical integration: 79 The French NCA refuses to issue interim measures against the incumbent for practices in the photovoltaic electricity sector but decides to pursue its investigations Fr. NCA, dec. 13-D-04, , on a request for interim measures relating to practices implemented by the EDF Group in the photovoltaic electricity sector Abuse of DominAnCe Abuse of economic DepenDenCe networks of opticians reject of ComplAint: 80 The French NCA rejects a complaint against a healthcare network Fr. NCA, dec. 13-D-05, , Kalivia, Optical products *Avec la collaboration de Nicolas Zacharie, Avocat, Linklaters, Paris. 1. Union européenne abus d éviction procédure d engagements non-respect sanction pécuniaire : La Commission européenne sanctionne un opérateur dominant du marché des systèmes d exploitation pour non-respect de ses engagements en matière de possibilité laissée au consommateur de choisir librement son navigateur Internet (Com. eur., Communiqué IP/13/196 du 6 mars 2013, Microsoft, COMP/ C-3/39.350) Une part croissante, sinon hégémonique, des affaires ouvertes sur la base de l article 102 trouve une conclusion par le recours à une procédure négociée dans le cadre de l article 9 du règlement 1/2003. La Commission rend alors obligatoires par voie de décision les engagements volontaires proposés par les entreprises concernées si ces derniers lui apparaissent comme à même de répondre aux préoccupations de concurrence qui lui ont été adressées. Si pour l entreprise concernée la procédure présente l avantage d échapper à une éventuelle amende et de ne pas conduire à une qualification juridique des pratiques visées, elle rend les engagements contraignants et permet à la Commission de sanctionner aisément tout comportement non conforme à ces derniers. En effet, dès lors qu un manquement aux engagements est établi, la Commission peut imposer une sanction pécuniaire pouvant aller jusqu à 10 % du chiffre d affaires total de l entité considérée sans qu il lui soit nécessaire d apporter la preuve d une violation des règles de concurrence. La démonstration du non-respect des engagements suffit alors. Microsoft en fait ici la coûteuse expérience au travers d une amende de quelques 561 millions d euros. Alors qu il s était engagé en décembre 2009 à offrir aux utilisateurs de son système d exploitation Windows, un écran multi-choix, disponible à compter de mars 2010, permettant d opter pour un navigateur Internet alternatif à Windows Explorer et ce pour une période courant jusqu en 2014, une mise à jour de Windows 7 s est traduite par la disparition de cette fonction de mai 2011 à juillet Les engagements proposés par Microsoft et rendus obligatoires au travers de la décision de la Commission du 16 décembre 2009 (affaire COMP/C-3/39.530) étaient de nature à lever les préoccupations exprimées par la Commission quant à un possible effet d éviction anticoncurrentielle procédant de la vente liée de son système d exploitation et de son navigateur Internet de Microsoft. La crainte était que la position dominante soit étendue du premier segment (pour lequel Microsoft détenait 90 % de parts de marché) au second (contrôlé à hauteur de 55 %) au travers d une stratégie de levier anticoncurrentiel. Non seulement les navigateurs concurrents courraient-ils le risque d être évincés du marché sur une autre base que celle des mérites mais les consommateurs auraient-ils pu voir leur liberté de choix restreinte. La disparition de l écran de choix du navigateur conduisait donc à un retour à la situation qui prévalait avant le recours volontaire à la procédure d engagements. Ce manquement aux engagements librement proposés et souscrits a conduit au prononcé d une amende dont le niveau a immédiatement suscité maints débats. Si la publication de la décision permettra de discuter de son adéquation à la nature, à la gravité et à la durée de l infraction, gageons que la recherche de l effet dissuasif a sans-doute été très significativement pondérée F. M. n abus d éviction ventes liées forclusion engagements : La Commission européenne rend obligatoires des engagements proposés par l entreprise dominante du secteur de l aluminium visant à garantir l accès au marché à ses concurrents sur le segment aval des équipements de manutention pour fonderies (Com. eur., Communiqué IP/12/1434 du 20 décembre 2012, Rio Tinto Alcan, COMP/ 39230) Nous avons décrit dans cette chronique (Concurrences n ), les engagements proposés par Rio Tinto Alcan, opérateur dominant dans l industrie de l aluminium 73
3 pour mettre fin à la procédure ouverte par la Commission relative à un éventuel abus de position dominante sur le marché des équipements pour fonderie. Rio Tinto Alcan, en liant les licences pour sa technologie de pointe (Aluminium Péchiney AP) pour la réduction (i.e. fusion) de l aluminium à l acquisition de certains équipements des dispositifs de piquage et d alimentation (DPA), en d autres termes des grues spécialisées -, aurait pu avantager indûment sa filiale aval ECL (Electrification Charpente Levage) au détriment de ses concurrents. Pour la Commission, les engagements, modifiés à l issue du test de marché, sont de nature à prévenir d éventuels effets d éviction anticoncurrentielle. L introduction d une procédure objective et non discriminatoire de sélection des fournisseurs qualifiés de DPA devrait permettre aux concurrents d ECL d accéder aux marchés d équipements des fondeurs titulaires d une licence AP. En effet, ces derniers pourront disposer de toute l information technique nécessaire pour assurer le fonctionnement de leurs équipements dans les fonderies ayant adopté la technologie licenciée par Rio Tinto Alcan. Ainsi, ces engagements, contrôlés par un auditeur indépendant, répondent aux préoccupations de concurrence communiquées par la Commission, lesquelles tenaient principalement au risque de voir s exercer un effet de levier conduisant au verrouillage du marché des DPA situé en aval (au profit d ECL) au travers de la position détenue en amont en matière de technologies de réduction de l aluminium. F. M. n abus d éviction abus d exploitation engagements : La Commission européenne rend obligatoires des engagements en matière de conditions de licences pour les codes d instruments financiers (Com. eur., Communiqué IP/12/1433 du 20 décembre 2012, Reuters Instrument Codes, COMP/39654) Nous avons présenté dans cette chronique (Concurrences n ), les engagements proposés par Thomson-Reuters pour répondre aux préoccupations de concurrence exprimées par la Commission en matière de conditions de licence des droits d utilisation des codes d instruments financiers de Reuters (RIC) pour lesquels elle détient une position dominante, position notamment liée à ses droits exclusifs en matière de numérotation des valeurs mobilières mises sur le marché aux États-Unis. Les restrictions posées pour l utilisation des codes et les conditions d octroi des licences pouvaient faire craindre la mise en œuvre d un abus de position dominante. Non seulement, les modalités de transfert des données empêchaient les utilisateurs d établir des tableaux de correspondances avec les flux de données financières consolidées d autres fournisseurs mais elles rendaient en outre particulièrement difficile techniquement et coûteuse une éventuelle décision de résilier son abonnement à Thomson-Reuters. Ainsi la position dominante pouvaitelle être consolidée au travers d une restriction volontaire de l interopérabilité avec des sources concurrentes et d un accroissement artificiel des coûts de changements d opérateurs pour réduire la fluidité du marché. De plus, l abonnement ouvrant accès aux données RIC s accompagnait de services additionnels non indispensables à l ensemble des utilisateurs. Les engagements rendus obligatoires par voie de décision font suite à deux tests marchés lancés successivement en décembre 2011 et en juillet La version finale de ces derniers s attache particulièrement aux conditions d octroi des licences (dites licences ERL). Ces engagements visent à permettre aux opérateurs des marchés financiers d utiliser les RIC pour identifier et collecter des données provenant d autres fournisseurs, de combiner les informations de Thomson-Reuters avec ces dernières (pour permettre des mises en correspondances) et enfin de pouvoir cesser leur abonnement sans pour autant devoir reconfigurer l ensemble de leurs applications internes. Qui plus est, l abonnement ERL n impliquera plus l acquisition d autres données en provenance de Thomson-Reuters. Les nouvelles conditions de licence permettront également le développement par des tiers d applications logicielles permettant de faire interagir les données de Thomson-Reuters et celles de services concurrents. Ces engagements permettent donc, selon la Commission, de lever ses préoccupations de concurrence sur le marché des flux de données financières en temps réels consolidés. La position de marché de Thomson-Reuters, ainsi que les droits exclusifs qu elle détient sur les codes d identification des valeurs mobilières mises sur le marché aux États-Unis, en fait un opérateur indispensable pour les acteurs des marchés financiers. À ce titre, les engagements doivent permettre de prévenir tant des abus d éviction vis-à-vis des services concurrents que des abus d exploitation vis-à-vis des utilisateurs via des ventes liées. 2. France F. M. n abus d éviction prix prédateurs Coûts incrémentaux approche par les effets : La Cour d appel de Paris annule la décision du Conseil de la concurrence dans l affaire des vedettes vendéenne et renvoie l affaire à l instruction pour la détermination des coûts incrémentaux (CA Paris, 20 décembre 2012, Pelletier c/ Régie départementale des passages d eau de la Vendée, n 169, RG 2011/05667) Après 8 années de péripéties judiciaires, la décision du Conseil de la concurrence du 23 décembre 2004 dans l affaire des vedettes vendéennes est annulée et l affaire est renvoyée à l instruction devant l Autorité de la concurrence. Par cette décision, le Conseil avait retenu que la régie des passages d eau de Vendée n avait pas commis d abus. Cette décision avait été confirmée en appel, mais sa motivation n avait pas convaincu la Cour de cassation. Statuant sur renvoi, la Cour d appel avait éludé le point crucial, relatif à la caractérisation des prix prédateurs dans le cas particulier d une entreprise 74
4 dominante exerçant à la fois une mission de service public et une activité concurrentielle. L arrêt avait donc donné lieu à une seconde cassation (sur les précédents épisodes, v. D. Spector, Concurrences n , pp ; J.-P. Tran Thiet, V. Thouvenin, N. Mouy, C. Barthélémy, Concurrences n , pp ; C. Prieto, Concurrences n , pp ; T. Tuot, D. Lescop, Concurrences n , pp ; A.-L. Sibony, Concurrences n , pp et Concurrences n , pp ). L affaire revient donc pour la troisième fois devant la Cour d appel, cette fois saisie par le mandataire liquidateur de la société VIIV l un des deux opérateurs concurrents à la régie, en faillite. Dans un arrêt à la motivation soignée et plus discursif que ne le sont généralement les arrêts français, la Cour d appel reprend l historique procédural de l affaire, celui, factuel, de la régie (depuis les années 1940) et même l historique de la doctrine économique à propos de la prédation (citant Areeda et Turner ansi que Baumol). Elle intègre en outre dans son raisonnement les apports de l arrêt Post Danmark (CJUE, 27 mars 2012, Post Danmark, aff. C-209/10, obs. ALS Concurrences n , pp ) et s attache à circonscrire précisément le point qui aurait dû être analysé pour pouvoir apprécier le caractère prédateur des prix pratiqués par la Régie des passages d eau de Vendée sur le marché du transport estival de passagers entre l île d Yeu et le continent. Après un arrêt qui avait prêté le flanc à la critique, la Cour d appel se saisit cette fois frontalement des questions importantes que soulève véritablement l affaire des vedettes vendéennes. Les apports de l arrêt post Danmark intégrés au droit français Comme nous avions eu l occasion de le relever, l affaire qui a donné lieu à l arrêt Post Danmark présentait des similarités factuelles avec celle des vedettes vendéennes (obs. préc.) En effet, dans l affaire qui avait conduit la Cour suprême du Danemark à interroger la Cour de justice à titre préjudiciel, les comportements reprochés à la poste danoise (réductions ciblées de prix) s étaient déroulés sur un marché ouvert à la concurrence. Comme dans l affaire française des vedettes, on était en présence d une entreprise chargée d une mission de service public opérant pour une partie de son activité sur un marché concurrentiel : celui de la livraison de plis non adressés pour la poste danoise, celui du transport de passagers en été pour la Régie des passages d eau de Vendée. Dans l un et l autre cas, l existence de coûts communs aux activités de service public et aux activités concurrentielles compliquait l analyse. L arrêt Post Danmark de la grande chambre était donc pertinent en l espèce. L arrêt rapporté le cite longuement et en reprend les enseignements tant généraux que particuliers, ce qui est naturellement heureux, à la fois sur le fond et par souci de cohérence entre le droit français et le droit de l Union. Deux éléments sont plus particulièrement repris de l arrêt Post Danmark : l adhésion de principe à une approche par les effets et l admission des coûts incrémentaux comme seuil de coûts pertinent pour analyser le caractère prédateur des prix dans le cas d une entreprise multi-produits. Priorité à l analyse des effets L enseignement le plus général de l arrêt Post Danmark tient à l adoption du principe selon lequel l analyse d une pratique d exclusion aux abus de position dominante doit être prioritairement orientée vers l appréciation des effets de cette pratique (pt. 44). Certes l intention reste pertinente, certes les effets peuvent n être que potentiels ou futurs, mais l intention seule ne suffit pas à caractériser l abus et, en l absence de toute caractérisation de l effet d éviction, une condamnation n est pas motivée à suffisance de droit. Plus précisément, dans l arrêt Post Danmark, la Cour a dit pour droit qu il était nécessaire pour caractériser l effet d éviction pertinent de se demander si la pratique en cause tendait à évincer des concurrents considérés comme aussi efficaces que l entreprise dominante (pt 25). La Cour d appel de Paris reprend cette analyse. Elle rappelle tout d abord que le test de coût consacré dans l arrêt Akzo (CJCE, 3 juillet 1991, AKZO c/ Commission européenne, C-62/86, Rec. I-3359) et habituellement retenu en matière de prix prédateurs est issu des travaux d Areeda et Turner (p. 14). Elle analyse ensuite ce test en s appuyant notamment sur une étude que le Conseil de la concurrence avait consacrée dans son rapport annuel pour 2003 aux monopoles publics dans le jeu concurrentiel. Citant cette étude, la Cour d appel retient que le test de l arrêt Akzo consiste à inférer de manière automatique un objet anticoncurrentiel à partir de la constatation d un prix inférieur au coût moyen variable (nous soulignons). Nous souscrivons pleinement à cette analyse : dans le raisonnement suivi par la Cour dans l arrêt Akzo, les seuils de coûts fonctionnent comme des indices de l intention d évincer un concurrent : indice concluant pour le premier seuil et indice devant être complété par d autres pour le second (A.-L. Sibony, Les prix prédateurs entre la lettre de la jurisprudence et l esprit du raisonnement économique : note sous TPICE, 30 janvier 2007, France Telecom c/ Commission européenne, T-340/03, LPA 14-22, C est ayant ainsi exactement caractérisé le raisonnement de l arrêt Akzo comme un raisonnement en terme d objet que la Cour expose de manière très claire les raisons de s en écarter dans le cas d une entreprise chargée d un service public. Donnant un bel exemple de distinguishing à la française, la Cour, citant encore le Conseil, retient que les prémisses sur lesquels est fondé l arrêt Akzo ( ) peuvent n être qu imparfaitement satisfaites dans les cas où se trouvent confrontés sur un même marché des opérateurs privés et un opérateur public ( ) du fait que l opérateur public peut avoir pour objectif de maximiser le niveau de sa production plutôt que son profit. La Cour en conclut que le test Akzo est impropre à établir l intention anticoncurrentielle d un opérateur public. Intégrant la logique de l arrêt Post Danmark, elle n en conclut pas qu il faudrait un test différent pour établir une telle intention. Prenant au contraire acte du fait que l intention est difficile à établir et, surtout, du fait qu elle ne doit pas être déterminante, la Cour juge qu il faut s attacher aux effets de la pratique. Dans un attendu qui sera sans doute cité dans les manuels français, les juges 75
5 parisiens énoncent que L objet anticoncurrentiel étant souvent difficile voire impossible à démontrer dans le cas des entreprises publiques, c est l appréciation des effets qui prime (p. 15, nous soulignons). Il nous semble que la clause restrictive dans le cas des entreprises publiques, pertinente en l espèce, ne doit pas conduire à sous-estimer la portée de l arrêt rapporté. En effet, quelques pages plus loin, la Cour d appel reprend à son compte un énoncé général sur l approche par les effets en matière de prédation : il y a lieu, écrit la Cour d apprécier l existence d effets anticoncurrentiels en examinant si cette politique de prix, sans justification objective, a eu pour résultat l éviction effective ou probable de ses concurrents au détriment de la concurrence, et ce nonobstant le fait qu il n était pas établi que l entreprise en cause avait l intention d évincer ses concurrents (p. 22). La Cour d appel en conclut que l Autorité de la concurrence ne pourra se contenter de constatations relatives à l absence d intention anticoncurrentielle de la Régie. Elle devra se pencher sur les indices, effectivement présents en l espèce, d effets d éviction, à savoir les pertes structurelles subies par les concurrents de la Régie à partir de la date de mise en service de l Amporelle puis la faillite successive de deux opérateurs privés (NVG en 2006 et VIIV en 2007). L Autorité devra vérifier si les évictions qui ne peuvent à présent qu être constatées ont ou non été causées par les pratiques tarifaires de la Régie. En ce sens, la Cour conclut qu il conviendra de déterminer si la disparition de deux des trois concurrents de la Régie relève d une mauvaise politique de gestion interne ou de facteurs extérieurs ou [au contraire] si elle peut être imputée à la pratique tarifaire mise en place par la Régie, dans la mesure où lesdits concurrents seraient considérés comme étant aussi efficaces que cette dernière (p. 22). L approche par les effets et le critère du concurrent aussi efficace semblent désormais bien ancrés en droit français. L adaptation du test de coût L adaptation du test de coût de l arrêt Akzo au cas de coûts communs entre une activité de service public et une activité concurrentielle avait déjà été discutée lors des précédentes étapes de cette affaire et l avaient été essentiellement sur la base de la décision de la Commission dans l affaire Deutsche Post (Commission européenne, décision du 5 mai 2001, n 2001/354/EC, JOCE L 125/27). Entre temps, la Cour de justice a donné dans l arrêt Post Danmark (pts 32-38) une consécration jurisprudentielle aux arguments admis de longue date en doctrine et repris tant par la Commission et l OCDE que par certaines autorités nationales de concurrence (communication de la Commission relative à l application des règles de concurrence aux accords d accès dans le secteur des télécommunications Cadre général, marchés en cause et principes, JOCE, 22 août 1998, C 265/2, pt 110 et s. ; communication sur les priorités de mise en œuvre en matière d abus-exclusion (préc.), pt. 26 ; Predatory foreclosure, DAF/ COMP(2005)14, OECD 2004, spéc. p. 35). En l espèce, la requérante reprochait au Conseil de la concurrence d avoir mal appliqué le test Akzo modifié. Selon elle, la modification consiste à remplacer dans le test Akzo la notion de coût variable par la notion de coût incrémental. Si les coûts incrémentaux de l activité concurrentielle sont couverts mais que les coûts totaux ne le sont pas, on se trouve dans la seconde branche du test et l Autorité de concurrence devait s attacher aux indices d intention prédatrice (p. 18). Or, poursuivait la requérante, de tels indices étaient nombreux en l espèce (pp ). Pour sa part la Régie faisait valoir que, dans le test Akzo modifié, la notion de coût incrémental remplace la notion de coûts totaux moyens et non la notion de coût variable moyen (p. 19). La Cour d appel rejette cette dernière interprétation et confirme, conformément à la logique et à l arrêt Post Danmark, que l adaptation du test Akzo au cas d une entreprise multiproduits consiste à remplacer la notion de coût variable par la notion de coût incrémental. La Cour cite à cet égard la décision Deutsche Post qui retenait déjà cette solution et qui a été abondamment utilisée dans les précédentes décisions dans cette affaire (p. 20). Pour autant, elle ne donne pas raison à la requérante sur son analyse de l application du test correct par le Conseil de la concurrence. Elle retient au contraire que le Conseil n a pas commis d erreur en n analysant pas les indices d intention prédatrice dès lors qu il avait constaté que les prix pratiqués n étaient pas dans la zone grise, les coûts totaux étant en moyenne couverts. La question de savoir si la Régie suivait un plan d éviction ne se posait alors plus, conclut la Cour (p. 20). En d autres termes, on se situait bien dans la seconde branche du test Akzo modifié, mais pas dans l hypothèse où le test de coût constitue un commencement de preuve de l intention prédatrice. La véritable question, dit la Cour, reste celle de savoir si la décision querellée a ou non exactement mesuré les coûts incrémentaux (p. 20). C est donc une insuffisance de motivation en fait que l Autorité de la concurrence devra réparer et non une erreur de droit, ainsi que cela résultait déjà des deux arrêts de la chambre commerciale, la Cour de cassation ayant par deux fois cassé pour manque de base légale. La question qui reste à trancher : Quels coûts étaient évitables? Pour appliquer le test Akzo modifié qu il faut peut-être appeler le test Post Danmark la question cruciale est celle de savoir quels coûts sont imputables à la mission de service public et quels sont les coûts propres à l activité concurrentielle. Le Conseil de la concurrence dans sa décision initiale s était appuyé sur une décision du Conseil d État (CE, 30 juin 2004, n ) pour retenir que les coûts relatifs à l Amporelle notamment le loyer que la Régie versait au département, propriétaire du bateau étaient imputables à la mission de service public. En conséquence, ces coûts n avaient pas été comptabilisés au titre des coûts incrémentaux liés à l activité concurrentielle (définis comme les coûts que l entreprise en position dominante pourrait éviter si elle ne se livrait pas à l activité concurrentielle). Dès lors ces coûts incrémentaux étaient très réduits et ils étaient couverts par les prix pratiqués. Comme l avait observé une commentatrice (C. Prieto, préc.), le Conseil avait tranché en ce sens à regret, puisqu il ajoute immédiatement que cette considération ne préjuge pas de l efficacité économique ( ) de l utilisation d une vedette de la dimension de l Amporelle (pt 103). 76
6 La Cour d appel énonce clairement la lacune de ce raisonnement : la décision du Conseil d État ne dit pas ce que le Conseil lui a fait dire. Comme l avait déjà constaté la Cour de cassation dans son premier arrêt, l instance devant le Conseil d État avait un tout autre objet et la juridiction administrative n avait pas à se prononcer sur la question de savoir si, d un point de vue de bonne gestion du service public, l Amporelle était nécessaire à l accomplissement des missions de la Régie ou bien si, au contraire, la Régie avait surdimensionné sa flotte par rapport aux besoins du service public et disposait ainsi d un avantage concurrentiel anormal dans son activité concurrentielle. En validant la décision du président du Conseil général accordant à la Régie une autorisation de stationnement prolongée de l Amporelle dans le port de Fromentine, alors qu une autorisation similaire n était pas accordée aux autres compagnies, le CE n avait pas pris parti sur la nécessité pour la régie d affréter l Amporelle pour satisfaire à ses mission de service public. Contrairement à ce qu avait cru pouvoir dire le Conseil de la concurrence, la question n avait donc pas été tranchée. Il lui appartenait au contraire de le faire. En annulant sa décision, la Cour d appel lui donne donc l occasion de revenir sur ses regrets et de tenir pleinement compte des critiques qui avaient été adressées à son choix de considérer la totalité des coûts liés à l Amporelle comme des coûts communs (D. Spector préc.). Il s agit donc à présent pour l Autorité de mener un raisonnement contrefactuel et de répondre à la question déjà formulée par la Cour de cassation : si elle ne consacrait pas l Amporelle d avril à fin septembre à l exploitation d une activité sur un marché ouvert à la concurrence, la Régie, qui disposait par ailleurs de ferries, [aurait-elle été] obligée de supporter le coût de l Amporelle pour assurer ses missions de service public [?]. Tout vient à point à qui sait attendre. La longueur de la saga des vedettes vendéennes n aura pas porté chance aux entreprises concurrentes à la Régie, mais l intervention de l arrêt Post Danmark en cours d instance aura du moins permis que le retour à la question essentielle et plusieurs fois évitée, celle de la détermination des coûts incrémentaux, se fasse dans une logique économique pleinement satisfaisante. Ce retour nécessaire à la question qui aurait dû être tranchée ab initio aurait sans doute de toute façon eu lieu, car la logique le commandait. Cependant, les coûts sont toujours difficiles à mesurer et l imputation des coûts communs ne peut être faite sur la base de seuls calculs. Les choix qui doivent nécessairement être faits gagnent donc à l être dans la perspective d une interprétation téléologique du droit. C est en ce sens que l adhésion claire de la Cour d appel à une approche par les effets est particulièrement bienvenue. Elle l est de manière générale, bien sûr, mais aussi de manière particulière, pour les besoins de cette affaire. L autorité à présent saisie a le devoir de s attacher à caractériser l effet d éviction des pratiques en cause. Ce sera non seulement l occasion d appliquer les notions de coût incrémental et de concurrent aussi efficient, ce qui intéressera tous les praticiens et universitaires qui suivent les questions d abus de position dominante, et ce sera peut-être aussi l occasion de rendre justice fût-ce post mortem aux entreprises évincées en mettant au centre de l analyse les effets dont elles ont peut-être (il ne faut pas préjuger de la décision de l Autorité) été victimes. En dehors de quelques scories de forme (visa de l article L au lieu de l article L (p. 20) ; Décision Deutsche Post de la Commission érigée en arrêt de la Cour (p. 21) et référence à l arrêt Akso (p. 21)), l arrêt de la Cour d appel rassure. Il mérite d être entièrement approuvé sur le plan des principes et, en l espèce, parce qu il remet enfin l affaire des vedettes sur le droit chemin. A.-L. S. n abus de position dominante exclusivités pratiques discriminatoires stratégie globale d éviction : L Autorité de la concurrence sanctionne des pratiques d exclusivité de fait dans le secteur des portails de télédéclaration comptable et fiscale (Aut. conc., déc. n 13-D-06 du 28 février 2013 relative à des pratiques mises en œuvre dans le marché de la télétransmission de données fiscales et comptables sous format EDI à l administration fiscale) Saisie par la Fédération nationale des associations de gestion agréées ( FNAGA ) d une plainte relative à des pratiques mises en œuvre dans le secteur de la télétransmission des données comptables et fiscales des entreprises et professions libérales aux autorités fiscales, l Autorité de la concurrence a condamné l Ordre des experts-comptables ainsi que l association ECMA, créée par ce dernier pour commercialiser le portail de télédéclaration comptable et fiscale jedeclare.com, pour avoir mis en place une stratégie délibérée visant à évincer du marché les portails concurrents. Le secteur concerné et les pratiques relevées Au-delà d un certain seuil de chiffre d affaires, les entreprises ont l obligation de déclarer certains impôts à l administration fiscale, dont la TVA et l impôt sur les sociétés, en utilisant une procédure appelée échange de données informatisées télétransmission de données fiscales et comptables ( EDI-TDFC ). Pour cela, la plupart des entreprises ont recours à un partenaire EDI qui est le plus souvent un cabinet d expertise-comptable ou un organisme de gestion agréé. Ces derniers utilisent des logiciels de production comptable adaptés pour effectuer les déclarations qui leur sont confiées et les transmettre à l administration fiscale via un portail déclaratif fonctionnant en ligne. Le portail jedeclare. com, conçu en 2000 par l Ordre des experts-comptables et commercialisé depuis lors par l association ECMA, est à ce jour le plus utilisé. Sur la stratégie globale d éviction des portails concurrents mise en œuvre par l Ordre des experts-comptables et son association, l ECMA Après avoir établi la position dominante de l ECMA sur le marché pertinent, l Autorité de la concurrence s est intéressée aux pratiques mises en œuvre par cette association et l Ordre des experts-comptables à l initiative de sa création, qui seraient à l origine de cette position prééminente du 77