Source: http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/reserve/auteur/97-l-arme-de-la-parole-dans-le-dialogue-des-orateurs-de-tacite
Timestamp: 2019-08-25 14:45:01+00:00
Document Index: 68296690

Matched Legal Cases: ['§14', '§19', '§ 25', '§ 28', '§ 34', '§ 35', '§ 36', 'arrêt ']

L’arme de la parole dans le Dialogue des orateurs de Tacite
A. Une mise en scène ?
B. Première partie du Dialogue
C. Deuxième partie
D. Troisième partie
Initalement paru dans : L’art de la parole, pratiques et pouvoirs du discours, dir. Ph. Guisard et Chr. Laizé, Paris, Ellipses, 2009, p. 44-57
1 J. P. Murphy, « Tacitus on the Education of the Orator », Aufstieg und Nied...
2 H. Bornecque et H. Goelzer, dans l’édition des Belles Lettres 1985 (6ème éd...
3 Quintilien, Institution oratoire, X, 1, 120-121: Iulio Secundo si longior c...
4 Il a été identifié avec un autre Maternus, mis à mort sous Domitien pour av...
1Le Dialogue des orateurs, maintenant attribué à Tacite de manière à peu près incontestée1, est une œuvre relativement brève, dans laquelle l’historien présente une discussion entre quatre personnages, tous liés à la rhétorique, à une date située en 75 ap. J.-C., c’est-à-dire sous Vespasien. La date d’écriture est postérieure en revanche, et les avis divergent entre les spécialistes qui la placent soit au début des années 80, quand Tacite est encore tout jeune homme, soit plus tardivement, vers 100-105 et donc sous Trajan2. Tacite y use d’un style bien différent de celui de ses œuvres historiques majeures, les Annales et les Histoires ; les tournures, les formulations et les structures de phrase sont plus classiques, plus cicéroniennes. Les idées politiques, bien qu’elles soient portées par différents interlocuteurs, sont pour leur part assez proches de ce qu’on trouve dans les autres œuvres. Ce qui fait vraiment la singularité du Dialogue, c’est précisément cette forme même du dialogue. Les interlocuteurs sont, par ordre de prise de parole dans le dialogue, Julius Secundus, présenté comme une gloire du forum, un orateur de talent. Il nous est connu aussi par une autre source, Quintilien, de manière aussi élogieuse3, mais aucun texte de lui ne nous est parvenu. Maternus, personnage central, chez qui le dialogue se déroule, a été célèbre pour ses talents d’auteur de tragédie ainsi que d’orateur ; dans son cas aussi, les œuvres sont perdues et Tacite est le seul à nous parler de lui4. Prend la parole en troisième Marcus Aper, maître de Tacite (tout comme d’ailleurs Secundus). Plus tard arrive Vipstanus Messalla, orateur et historien, dont les œuvres aussi sont perdues pour nous. Le Dialogue est donc la rencontre de ces voix perdues pour nous, mises en scène d’une manière vivante et agréable.
2Or, c’est précisément la valeur même de cette mise en scène que je prendrai comme point de départ de ma réflexion ici ; en effet, il me semble qu’en réduisant à une mise en scène les indications données au début, on se prive d’un moyen d’interprétation de l’œuvre, qui est bien plus qu’un dialogue, mais porte un sens politique profond, que je vais tâcher ici de mettre en lumière. Pour plus de clarté, j’ai choisi d’avancer cette réflexion en suivant le mouvement du texte, avec un fil conducteur qui concerne, bien sûr, l’art de la parole et la place que les interlocuteurs du dialogue lui accordent. Une introduction, paragraphes 1 à 5, 2, laisse la place à une première partie (5,3 à 13) dans laquelle sont posés les mérites respectifs de la poésie et de l’éloquence ; la deuxième partie (14 à 27) s’attache à une réflexion sur la décadence de la l’éloquence, décadence dont la troisième partie (28 à 40,1) cherche les causes ; 40,1 et 42 marquent une conclusion, si on se reporte au mouvement dégagé par les éditeurs du texte aux Belles Lettres.
3Le début de l’œuvre a généralement été considéré comme une simple mise en scène, faisant partie de l’introduction, après un paragraphe de l’auteur sur la décadence de l’éloquence. Cependant, cette « mise en scène », occupant les paragraphes 2 à 5,2, me paraît bien plus importante et sa portée ne doit pas être limitée à une présentation des lieux, des personnages et de l’occasion de leur rencontre. En effet, Tacite situe la rencontre, non par rapport à une date précise du calendrier, mais par rapport à une lecture publique :
2, 1 : Postero die quam Curiatius Maternus Catonem recitauerat, cum offendisse potentium animos diceretur, tamquam in eo tragoediae argumento sui oblitus tantum Catonem cogitasset, eaque de re per urbem frequens sermo haberetur, uenerunt ad eum Marcus Aper et Iulius Secundus.
« Le lendemain du jour où Curiatius Maternus avait lu en public son Caton, alors qu’on disait qu’il avait offensé l’opinion des puissants, parce qu’il se serait oublié lui-même, dans ce sujet de tragédie, et n’aurait pensé qu’à Caton, et qu’on parlait beaucoup de cette affaire en ville, Marcus Aper et Iulius Secundus vinrent chez lui. »
5 L. Pernot, La rhétorique dans l’Antiquité, paris, 2000, p. 172, souligne au...
4Le fait que la tragédie en question s’intitule Caton la définit d’emblée comme une tragédie prétexte, c’est-à-dire à sujet romain, et surtout comme une pièce politique : la figure de Caton, adversaire de César et devenu très vite le symbole de la résistance au pouvoir absolu que César cherchait à obtenir dans la guerre civile des années 48-45 av. J.-C., a le poids et le rôle d’un étendard politique. On peut retracer, sur plusieurs siècles, les références à Caton et son suicide, à Utique, qui marque la fin de la République et l’avènement d’un pouvoir quasi-monarchique, débouchant sur la mise en place de la dynastie julio-claudienne. Prendre comme date de référence, pour la mise en scène du dialogue, la lecture de cette pièce donne, à mon sens, à tout le dialogue une coloration politique : la référence à Caton n’est pas une simple toile de fond, mais installe un contexte signifiant5. L’ensemble de la littérature latine d’époque impériale joue sur des symboles et des exempla, qu’il s’agisse de personnages, de lieux ou de monuments, qui constituent une mémoire collective, politique et très marquée par le souvenir de la République. Maternus est donc ainsi, d’entrée de jeu, un auteur politique, que nous dirions « engagé », et marqué par l’opposition aux Julio-Claudiens.
5Allons plus loin : Secundus, Maternus et Aper entreprennent alors une discussion sur les tragédies de Maternus.
3, 1 Igitur ut intrauimus cubiculum Materni, sedentem ipsumque quem pridie recitauerat librum inter manus habentem, deprehendimus. 3,2 Tum Secundus « nihilne te », inquit, « Materne, fabulae malignorum terrent, quo minus offensas Catonis tui ames ? An ideo librum istum adprehendisti, ut diligentius retractares, et sublatis, si qua prauae interpretationi materiam dederunt, emitteres Catonem non quidem meliorem sed tamen securiorem ? »
« Donc, quand nous entrâmes dans la chambre de Maternus, nous le trouvâmes assis, tenant entre les mains le livre même qu’il avait lu la veille. Alors Secundus lui dit : « Les rumeurs des gens malintentionnés ne t’effraient pas, Maternus, et ne t’empêchent pas d’aimer ton héros Caton, bien qu’il ait déplu6, ou bien as-tu pris ton livre pour le revoir plus soigneusement, supprimer ce qui a pu donner lieu à une interprétation malveillante, et produire un Caton qui soit, non pas meilleur, mais moins dangereux ? »
7 On pourrait aussi ajouter un autre passage, Dial. 11, 2, qui mentionne un N...
6Il est clair que, si les premières lignes correspondent bien à une mise en scène du dialogue, par la mention du lieu et l’attitude de Maternus, la suite a un tout autre intérêt : c’est bien de politique qu’il s’agit, dans un climat où les rumeurs destructrices vont bon train et où il y a un réel danger à écrire des tragédies. Les fabulae malignorum tout comme les interprétations faussées, prauae, constituent le terreau même de ce que Tacite décrit dans les Annales, ce monde de fausseté, de rumeurs, de trahison dans lequel la dynastie julio-claudienne s’est épanouie. Qu’on pense aux nombreux cas, dans les Annales, de sénateurs poussés au suicide par des accusations mensongères ou exagérées. Dans ce climat, les délateurs étaient les maîtres d’une opinion publique terrifiée, et surtout les manipulateurs du pouvoir, y compris des empereurs. Mais Tacite avance avec discrétion dans l’œuvre qui nous occupe ici : si la politique est capitale, elle est cependant dissimulée derrière la discussion littéraire. Ainsi, en s’attardant encore sur ces premiers paragraphes, on notera que Maternus cite ensuite une autre de ses pièces, Thyeste, et Aper signale pour sa part deux autres œuvres, une Médée et un Domitius. C’est là tout ce qu’on sait des œuvres de Maternus et on ne peut guère faire que des hypothèses. Mais il me semble que, précisément, ces pièces aussi pouvaient avoir un sens politique, soit direct, soit allégorique ; le Domitius qui aurait donné son nom à la tragédie de Maternus, pourrait être L. Domitius Ahenobarbus, le consul de 54 av. J.-C., qui était un oposant à César, si on tire argument de la façon dont les deux titres sont associés et mis sur le même plan : Domitium et Catonem, id est nostras quoque historias et Romana nomina (3, 4) : « Domitius et Caton, c’est-à-dire des épisodes de notre propre histoire et des noms romains ». Pour Médée et Thyeste, on peut avancer une même coloration politique, détournée, si on se fonde sur les exemples donnés par les pièces homonymes de Sénèque ; la démonstration est trop longue pour prendre place ici, mais une étude du Thyeste de Sénèque montre qu’il s’est inspiré probablement d’une tragédie d’Accius, auteur latin du IIème siècle av. J.-C., souvent interprété dans un sens politique républicain ; Médée pour sa part s’ouvrait sans peine à une réflexion sur le pouvoir et ses abus. Maternus est donc bien présenté dans le Dialogue comme un auteur de tragédies à portée politique7 ; le discours se passe chez lui et fait suite à la lecture publique : nous sommes clairement au confluent de la politique et de la littérature.
7On peut continuer la lecture du Dialogue au moyen de ce prisme politique. Ainsi, la dernière intervention de Secundus, avant que ne commence la première partie, installe, sous prétexte d’humour, une scène qui est celle d’un procès, avec juges et accusé : le procès de la poésie (entendons par ce mot, l’écriture en vers, comprenant aussi le théâtre). La métaphore judiciaire fait d’ailleurs le lien avec la première partie :
5,1 : Ego uero, inquit Secundus, antequam me iudicem Aper recuset, faciam quod probi et moderati iudices solent…Porro si poetica accusatur, non alium uideo reum locupletiorem.
« Pour moi, dit Secundus, avant qu’Aper ne me récuse en tant que juge, je ferai ce que font d’habitude les juges honnêtes et modérés…En outre, si c’est la poésie qu’on met en accusation, je ne vois pas d’accusé plus compromis ».
5, 3 : Ego enim, quatenus arbitrium litis huius inuenimus, non patiar Maternum societate plurium defendi, sed ipsum solum apud se coarguam.
« En effet, du moment que nous avons trouvé un arbitre à ce procès, je ne tolérerai pas que Maternus soit défendu en étant associé à plusieurs personnes, mais je l’accuserai devant son propre tribunal ».
8Ainsi, si la littérature et la discussion sur l’éloquence semblent devenir le sujet central de l’œuvre, on ne saurait oublier que le contexte est politique : les accusations devant des tribunaux étaient fréquentes sous l’Empire et, comme Tacite le peint magnifiquement dans les Annales, constituaient le pain quotidien de la vie romaine ; accusations, délations, exils, condamnations, suicides commandés se succédaient. La métaphore proposée ici ne peut être innocente.
9Dans la première partie du Dialogue, Marcus Aper entreprend de défendre l’éloquence aux dépens de la poésie (5, 2-10), dont Maternus assure la défense (11-13) ; une lecture attentive du passage donnera d’intéressantes pistes de réflexion, sur le rôle de la cité et l’inscription des activités poétiques et oratoires dans la vie de la cité, ainsi que sur le critère de l’utile et celui de l’agréable, notamment. Mais je me limiterai ici à la lecture politique : Marcus Aper défend l’éloquence en la présentant essentiellement comme le moyen d’obtenir richesse et pouvoir. La peinture qu’il fait de l’orateur, jouissant de la gloire, entouré de clients, applaudi et couvert d’honneurs comme de récompenses, reconnu des enfants, des étrangers, de tous enfin, est surprenante si on revient sur le fait qu’Aper a été le maître de Tacite, comme celui-ci l’affirme au début de l’œuvre. Or Tacite n’a pas usé de son talent oratoire pour conquérir richesses, honneurs et considération politique ; il a certes été consul mais sa participation à la vie politique active semble avoir été limitée, à l’inverse de son activité d’historien de la politique. Voici donc un point épineux dans le Dialogue : Aper ne correspond pas à l’image de maître de Tacite qu’on s’attendait à trouver.
10Continuons dans ce chemin de perplexité : Aper loue deux orateurs dans ce passage, Eprius Marcellus et Vibius Crispus :
5, 6 : quid aliud infestis patribus nuper Eprius Marcellus quam eloquentiam suam opposuit ? Qua accinctus et minax disertam quidem sed inexercitatam et eius modi certaminum rudem Heluidii sapientiam elusit.
« Récemment, qu’est-ce qu’Eprius Marcellus opposa aux sénateurs qui lui étaient hostiles, sinon son éloquence ? Equipé de cette arme8, menaçant, il a su se jouer de la sagesse d’Helvidius, qui certes savait parler mais manquait d’exercice et avait peu l’expérience des combats de ce genre ».
8, 1 : Ausim contendere Marcellum hunc Eprium, de quo modo locutus sum, et Crispum Vibium…non minores esse in extremis partibus terrarum quam Capuae et Vercellis, ubi nati dicuntur. Nec hoc illis alterius bis, alterius ter milies sestertium praestat… sed ipsa eloquentia.
« J’oserais affirmer que cet Eprius Marcellus dont je viens de parler, et Vibius Crispus (…) n’ont pas moins d’importance à l’autre bout du monde qu’à Capoue et Vercelli où ils sont nés, dit-on. Et cet honneur, ce n’est pas, pour l’un ses deux cents millions de sesterces et pour l’autre ses trois cents millions de sesterces qui le leur valent, mais l’éloquence elle-même ».
9 Sur les délateurs, voir Y. Rivière, Les délateurs sous l’empire romain, BEF...
11Ces éloges sont à première vue « normaux » ; mais on pourra, tout d’abord être surpris par le qualificatif minax, « menaçant », apposé à Eprius Marcellus : l’idée d’une menace n’est guère positive, surtout quand on note que, armé de cette éloquence (et l’image militaire que contient le participe accinctus est capitale, nous y reviendrons), Marcellus remporte la victoire par ce qui ressemble à une traîtrise, comme l’indique le verbe eludere (elusit). Ensuite, la formulation du deuxième passage, avec le subjonctif d’atténuation ausim, signale une précaution dans l’énonciation, qu’on peut reconnaître pour une marque de l’ironie : ironie en effet que de comparer le « bout du monde » et deux villes d’Italie, ironie aussi de préciser le montant de leurs fortunes, considérables si on se rappelle que, pour être sénateur, le montant du cens était d’un million de sesterces ! Ironie enfin, et magistrale, que de citer ces deux noms qui sont ceux, comme Tacite l’écrira dans les Annales, de deux délateurs sans scrupules, âmes damnées de Néron ! Eprius Marcellus est en effet connu pour avoir dénoncé et accusé Thrasea Paetus, sénateur aux mœurs irréprochables qui refusa de seconder Néron dans ses vices, stoïcien que sa stature philosophique et son poids politique plaçaient dans la lignée de Caton auquel il est comparé explicitement, dans les Annales 16, 22, 29. Tacite reprend le discours de Marcellus, Annales, 16, 28-29, contre Thrasea et son gendre Helvidius Priscus, et le réécrit au discours indirect, en insistant sur sa force de menace, sa violence enflammée ; ailleurs dans la même œuvre, il donne de Thrasea, d’Helvidius Priscus et des femmes de leur famille une peinture très positive, celle de gens dédiés à la philosophie stoïcienne, à la réflexion, marqués de la morale la plus rigoureuse. Tacite ne pouvait qu’estimer Thrasea et Helvidius…et ne pouvait donc admirer Eprius Marcellus et Vibius Crispus, proche de Vitellius puis du tyran Domitien. La seule issue est de considérer que tout le discours d’Aper est ironique et ne doit pas être pris au premier degré. Outre les éléments que nous avons déjà signalés et qui vont dans ce sens, on en donnera pour preuves la fin du discours d’Aper, qui reconnaît aux œuvres de Maternus leur vrai poids politique :
10,7 : Tolle igitur quietis et securitatis excusationem, cum tibi sumas aduersarium superiorem.
« Renonce à donner pour excuse ton repos et ta sécurité, puisque tu te choisis un adversaire au-dessus de toi ».
12Aper, en affirmant que Maternus choisit de heurter les puissants, ces adversaires « au-dessus de lui » à travers ses tragédies, reconnaît donc bien, en réalité, la valeur de la poésie tragique, vraie éloquence juste et morale, tandis que son éloge ironique de l’éloquence des délateurs est une accusation d’autant plus forte qu’elle est détournée.
13De ce fait, quand Maternus prend à son tour la parole pour défendre la poésie, il va en réalité dans le même sens, mais de manière directe cette fois : l ’éloge de la poésie y est net, dans une opposition totale avec l’éloquence dévoyée d’Eprius Marcellus :
12, 2 : Haec eloquentiae primordia, haec penetralia ; hoc primum habitu cultuque commoda mortalibus in illa casta et nullis contacta uitiis pectora influxit ; sic oracula loquebantur. Nam lucrosae huius et sanguinantis eloquentiae usus recens et ex malis moribus natus, atque, ut tu dicebas, Aper, in locum teli repertus.
« Telle fut la naissance de l’éloquence, tel est son berceau ; c’est d’abord sous cette apparence et cette parure que, pour le bien des mortels, elle pénétra dans les cœurs purs et encore intacts de tout vice ; c’est ainsi que parlaient les oracles. Car l’usage de cette éloquence du profit et du sang est récent, provoqué par la décadence morale et, comme tu le disais, Aper, inventé pour servir d’arme ».
14Ainsi, au terme de la première partie du Dialogue, les choses sont claires : l’éloquence est indissociable de la politique, mais celle des délateurs est condamnable, tandis que la vraie éloquence est poétique.
15La deuxième partie du Dialogue, la plus longue (§14-27) se présente comme le cœur de l’œuvre, la réponse à la question de la décadence de l’éloquence posée par Tacite au tout début. Il s’agit surtout de comparer les mérites des Anciens et des Modernes… en ce premier siècle de notre ère ! Ici encore, limitée par le temps, je ne traiterai que des aspects politiques dans ce passage. Marcus Aper continue à tenir le rôle difficile d’avocat du diable, si l’on veut, ou plutôt de maître d’ironie ; il défend les Modernes, tandis que Messalla fait l’inverse ensuite et défend les Anciens. Aper, tentant de trouver où situer la limite entre Anciens et Modernes, affirme que ne sont pas « anciens » ceux qu’un homme encore vivant a pu entendre lui-même : la limite sera donc toujours variable, et à la mesure de l’homme, Aper donnant le chiffre de 120 ans comme la durée maximale d’une vie et comme le temps écoulé depuis la mort de Cicéron, en 43 av. J.-C., ce qui correspond bien à la date « dramatique » du Dialogue, environ 75 ap. J.-C. Ce qui m’intéresse ici est le choix de la date de 43, motivé par les événements suivants :
17, 2 : Nam ut de Cicerone ipso loquar, Hirtio nempe et Pansa consulibus, ut Tiro libertus eius scribit, septimo idus Decembris occisus est, quo anno Diuus Augustus in locum Pansae et Hirtii se et Q. Pedium consulem suffecit.
« En effet, pour ne parler que de Cicéron, c’est bien sous le consulat de Hirtius et Pansa, comme l’écrit son affranchi Tiron, qu’il est mort, le septième jour avant les Ides de décembre, l’année où le Divin Auguste a substitué lui-même et Q. Pedius comme consuls à Pansa et Hirtius ».
16Tout le paragraphe est ensuite un comput, à la façon des abréviateurs, des années de règne des empereurs julio-claudiens, puis de Galba, Othon et Vitellius, jusqu’à Vespasien : c’est dire que les repères sont politiques. La date qui marque le tournant d’une « durée de vie » est aussi-et surtout- la date de la fin de la République, avec la mort de Cicéron, autre symbole, aux côtés de Caton, de cette fin. Comment mieux marquer le lien intime entre éloquence et politique ?
17Continuons avec le discours d’Aper, encore une fois trompeur et ironique ; il défend les Modernes, mais sa défense ne présente qu’un nom, celui de Cassius Severus. Or voici que nous retrouvons le même cas de figure que précédemment : un paragraphe entier, §19, est consacré à Cassius Severus, dont la caractéristique stylistique est la rapidité, voire la brutalité. Et Cassius Severus est à son tour décrit par Messalla comme un orateur peu recommandable, dépourvu de toute modestie et de tout sens des convenances : ipsis etiam quibus utitur armis incompositus et studio feriendi plerumque deiectus, non pugnat sed rixatur (26, 4 « se servant sans art des armes mêmes qu’il emploie, et, dans l’ardeur de frapper, se découvrant souvent, il ne boxe pas, il fait le coup de poing » trad. Belles Lettres). Dans les Annales (4, 21, 3), Tacite en donne un portrait cohérent avec cette image : maleficae uitae, sed orandi ualidus, « homme à la vie malfaisante, mais puissant par son art oratoire ». C’est donc encore de l’ironie, à mon sens, que cet éloge de Cassius Severus dans le Dialogue, éloge trompeur comme ceux des délateurs.
18La réponse de Messalla, qui défend les Anciens, mérite aussi qu’on s’y attarde, non seulement pour le tableau qu’il donne de l’évolution de l’éloquence depuis Démosthène (§ 25), mais aussi pour la façon dont Brutus est loué : selon Messalla, tous les orateurs, y compris Cicéron, ont été limités par les vices, les faiblesses de la nature humaine : jalousie, envie, etc. « Je ne fais exception que pour Brutus : lui, ce n’est pas, je crois, par sévérité ni par envie, mais en toute bonne foi et en toute sincérité qu’il exprima sa conviction. Pouvait-il être jaloux de Cicéron, lui qui me semble ne l’avoir pas été de César ? » (25,6). Certes, Brutus était un des plus grands orateurs de son temps et sa place dans la réflexion de Messalla est méritée ; toutefois, Brutus a laissé aussi une autre image de lui-même, tout aussi importante : celle de l’assassin de César. La présence des noms de Cicéron et de César dans cette phrase, si elle s’impose pour la réflexion sur la rhétorique, ne contredit pas mon hypothèse d’une lecture politique de ce passage : Messalla fait l’éloge de Brutus orateur, mais son aura de césaricide se dessine en filigrane. Tout se passe donc comme si l’opinion de Tacite sur les grands hommes de la république se dissimulait derrière plusieurs porte-paroles.
19La troisième partie du Dialogue (§ 28 à 40, 1) s’attache aux causes de la décadence qu’a connue l’éloquence. C’est ici qu’on peut trouver la confirmation de notre lecture politique de l’œuvre. En effet, la description des conditions dans lesquelles un enfant est formé à la rhétorique, dans une comparaison entre autrefois, pridem, et maintenant, nunc, ainsi que la réflexion sur la formation de l’orateur font apparaître un élément, fondamental à mon sens : la question du climat politique. Ainsi, l’éducation oratoire ancienne, prisée par Messalla, présente un lien capital avec la vie de la cité : l’orateur auprès de qui doit se former un jeune homme est reconnu, détient une place dans la cité, principem in ciuitate locum 34, 1 ; les jeunes gens, pour se former, fréquentent les tribunaux, les assemblées, au forum, devant un public. De la sorte l’orateur devient l’expression de la vie de la cité, de la vie politique ; le résumé qui en est donné au § 34,6 met bien en lumière cette place fondamentale de la cité :
Iuuenis ille…oratorum discipulus, fori auditor, sectator iudiciorum, eruditus et adsuefactus alienis experimentis, cui cotidie audienti notae leges, non noui iudicum uultus, frequens in oculis consuetudo contionum, saepe cognitae populi aures…
« Ce jeune homme, disciple des orateurs, qui sait écouter au forum, qui sait suivre les tribunaux, instruit et formé par les expériences des autres, à l’attention de qui chaque jour les lois sont rappelées, à qui le visage des juges n’est pas inconnu, qui a souvent sous les yeux la vue des assemblées, qui a souvent fait l’épreuve des oreilles du public… »
20On trouverait sans peine d’autres passages dans l’œuvre insistant sur cette intégration de l’orateur dans la cité, au point d’en être l’essence même. Ce qui peut nous apporter des éléments pour notre réflexion sur l’art de la parole et la politique dans le Dialogue est l’autre thème lié à cette image de la cité : la question de la sécurité ou de l’agitation. Secundus développe en effet, dans un passage hélas lacunaire, un avis présenté comme un paradoxe : l’éloquence d’autrefois était grande parce que les conditions politiques étaient dramatiques. Telle est la grande idée de toute cette dernière partie du Dialogue et c’est ce que je voudrais souligner.
21Les écoles de rhétorique sont discréditées par Messalla (§ 35) et par Secundus (§ 36) pour la même raison : elles sont hors de toute réalité, offrant une tranquillité trompeuse qui empêche le développement de la vraie éloquence. La vraie éloquence est combat, l’art de la parole repose sur l’arme de la parole. Et c’est là que, précisément, les différents interlocuteurs du Dialogue se retrouvent et donne un visage unique : Messalla stigmatise les exercices rhétoriques détachés de la réalité (35,5), par opposition aux « vrais » tribunaux et aux vrais juges, ueros iudices ; Secundus affirme que l’éloquence a besoin de mouvement :
36,1 : magna eloquentia, sicut flamma, materia alitur et motibus excitatur et urendo clarescit
« La grande éloquence, comme la flamme, se nourrit de matière, est animée par l’agitation, brille en brûlant »
22Il n’est d’éloquence que dans le mouvement et l’agitation, telle est l’opinion de Messalla, de Secundus…et de Maternus, qui (après une lacune qui, hélas, nous prive sûrement d’informations cruciales) vient clore le dialogue avec la même idée :
40,2 : non de otiose et quieta re loquimur, et quae probitate et modestia gaudeat, sed est magna illa et notabilis eloquentia alumna licentiae, quam stulti libertatem uocitant, comes seditionum, effrenati populi incitamentum, sine obsequio, sine seueritate, contumax, temeraria, adrogans…
« Nous ne parlons pas d’une chose calme et tranquille, qui apprécierait l’honnêteté et la modération ; non, cette grande éloquence, cette remarquable éloquence est l’élève de l’excès, que les sots appellent liberté, la compagne des séditions, l’aiguillon d’un peuple sans frein, une éloquence dépouillée de tout respect, de toute sagesse, opiniâtre, téméraire, arrogante… »
10 L’analyse de M. F. Delpeyroux, « Sénèque le Père et la décadence de la rhé...
11 Rappelons une hypothèse d’identification donnée au début de cette étude : ...
23Ainsi se nouent les différents fils que nous avons vus se tisser dans cette lecture du Dialogue avec un filtre politique : la parole est une arme, une arme de temps de crise et de guerre civile. Quand les temps sont à la sécurité, à la tranquillité, la grande éloquence n’a plus sa place… sauf sous un déguisement : celui de la tragédie10. Voilà pourquoi Maternus écrit son Caton et en donne lecture publique. Aussi sa conclusion, conciliante et qui peut sonner comme l’arrêt de mort de l’éloquence, en ces temps tranquilles où tout le monde est d’accord avec un gouvernement sage et mesuré, est en réalité, elle aussi, ironique : les armes détournées ne sont pas moins dangereuses, comme il avait été dit dès le début du Dialogue, quand les amis de Maternus l’avertissaient du danger qu’il courait après la lecture publique de sa pièce11. La boucle est bouclée : la « mise en scène » du dialogue donnait le « la » d’une interprétation politique, fil de trame qui court toute l’œuvre et se noue dans la conclusion. Et l’ironie, arme détournée s’il en est, court aussi toute l’œuvre, jusqu’à la fin du dialogue, surprenante et abrupte, qui voit les interlocuteurs s’éloigner sur un éclat de rire, nouvel indice du décryptage qu’il faut opérer.
12 Voir par exemple, sur les liens entre histoire et tragédie, le livre de F....
24À l’aide de ce décryptage, de ce filtre politique appliqué à toute l’œuvre, on voit se dessiner une possible lecture en filigrane, où les orateurs loués par les maîtres de Tacite ne sont pas dignes d’éloge, tandis que Maternus, qui transfigure l’art de la parole dans ses tragédies, donne naissance à une rhétorique nouvelle et morale, proche des stoïciens, s’inscrivant dans un courant qui fait de Caton et Brutus les martyrs de la liberté. Le lien avec les autres œuvres de Tacite apparaît alors d’autant plus nettement, comme si le Dialogue était une réflexion sur ce que vaut la parole quand elle est employée comme une arme. Les Annales et les Histoires en seront l’application12. Comes seditionum, compagne des séditions, l’éloquence est la plus dangereuse des armes.
1 J. P. Murphy, « Tacitus on the Education of the Orator », Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, II, 33, 3, 1991, p. 2284-2297, résume les nombreux débats sur l’attribution de l’œuvre et donne une large bibliographie. L’œuvre est en elle-même problématique, avec une histoire relativement complexe des manuscrits la transmettant et avec des lacunes de longueur indéfinie qui brouillent les pistes. La grosse étude d’E. Aubrion, Rhétorique et histoire chez Tacite, Metz, 1985, reste utile et intéressante, surtout pour l’étude des outils rhétoriques précis employés par Tacite, uariatio, amplificatio, etc.
2 H. Bornecque et H. Goelzer, dans l’édition des Belles Lettres 1985 (6ème éd.) placent la rédaction en 81ap. J.-C. , pour la raison que Tacite dit que quelques années se sont écoulées depuis cette discussion, mais qu’il a gardé la mémoire de nombreux détails ; J. P. Murphy, op. cit., la situe sous Trajan, entre 102 et 105, pour des raisons de climat politique.
3 Quintilien, Institution oratoire, X, 1, 120-121: Iulio Secundo si longior contigisset aetas, clarissimum profecto nomen oratoris apud posteros foret: adiecisset enim atque adiciebat ceteris uirtutibus suis quod desiderari potest, id est autem, ut esset multo magis pugnax et saepius ad curam rerum ab elocutione respiceret. 121. Ceterum interceptus quoque magnum sibi uindicat locum, ea est facundia, tanta in explicando quod uelit gratia, tam candidum et leue et speciosum dicendi genus, tanta uerborum etiam quae adsumpta sunt proprietas, tanta in quibusdam ex periculo petitis significantia. « S'il avait vécu plus longtemps, Julius Secundus aurait certainement transmis à la postérité un renom d'orateur des plus illustre. Il aurait ajouté à toutes ses autres qualités, il y ajoutait d'ailleurs déjà, ce qu'il pouvait améliorer : être plus combatif et plus souvent attentif aux situations qu'à leur énoncé. De plus, tout en ayant été surpris par la mort, il s'arroge encore une belle place, car il a une telle facilité d'expression, tant de grâce à exprimer tout ce qu'il veut, un style si pur, doux et brillant, tant son élocution a de propriété jusque dans ses métaphores et de valeur expressive dans certaines de ses hardiesses ».
4 Il a été identifié avec un autre Maternus, mis à mort sous Domitien pour avoir abusé de la liberté de parole et parlé contre les tyrannies. Cette identification permettrait de voir en Maternus un auteur de littérature politique, de façon cohérente avec ce qu’on lit dans le Dialogue.
5 L. Pernot, La rhétorique dans l’Antiquité, paris, 2000, p. 172, souligne aussi l’importance de l’explication politique dans la réflexion que Tacite mène ici sur l’éloquence.
6 Je reprends ici la traduction des Belles-Lettres pour offensas Catonis tui.
7 On pourrait aussi ajouter un autre passage, Dial. 11, 2, qui mentionne un Néron, œuvre dans laquelle Maternus aurait abattu Vatinius, favori de l’empereur.
9 Sur les délateurs, voir Y. Rivière, Les délateurs sous l’empire romain, BEFAR 311, Rome-Paris, 2002 ; sur Eprius, n° 26 ; Vibius Crispus, n° 75.
10 L’analyse de M. F. Delpeyroux, « Sénèque le Père et la décadence de la rhétorique », dans L’ancienneté chez les Anciens, B. Bakhouche éd., Montpellier, 2003, p. 629-651, n’amène pas aux mêmes conclusions, car la poésie y est rangée, aux côtés de l’éloquence des écoles, parmi les formes qui s’éloignent de la réalité de la vie. Si cette conclusion peut être valable pour Sénèque le Père, elle ne s’applique pas aux idées de Tacite telles que le Dialogue les exprime.
11 Rappelons une hypothèse d’identification donnée au début de cette étude : on connaît un Maternus, mis à mort sous Domitien pour avoir abusé de la liberté de parole…Il serait, certes, surprenant que Tacite ne parle pas plus de lui s’il s’agissait du même personnage, alors qu’il donne dans ses œuvres historiques de nombreux exemples de victimes politiques ; mais l’homonymie reste à noter, en espérant qu’on trouve un jour de nouvelles informations sur le personnage.
12 Voir par exemple, sur les liens entre histoire et tragédie, le livre de F. Santoro l’Hoir, Tragedy, Rhetoric and the Historiography of Tacitus’Annales, Ann Arbor, 2006.
Isabelle Cogitore, «L’arme de la parole dans le Dialogue des orateurs de Tacite», La Réserve [En ligne], La Réserve, Livraison juin-juillet 2015, mis à jour le : 12/11/2015, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/reserve/97-l-arme-de-la-parole-dans-le-dialogue-des-orateurs-de-tacite.