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Timestamp: 2017-09-21 21:22:59+00:00
Document Index: 80654376

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Repenser le carcéral à travers le prisme de l’institutionalisation : Sur les liens entre asiles et prisons aux États-Unis
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2. La compilation des données
3. Les résultats au niveau national de l’analyse de données établies à l’échelle des Etats
4. Les implications, questions et pistes de recherche
4.1. L’interdépendance des populations
4.2. Les différences de population
4.3 Pistes de recherche
1Cet article est le fruit retravaillé d'une communication présentée dans le cadre du séminaire GERN "Prison, pénalité, modernité", coordonné par Gilles Chantraine, Antoinette Chauvenet, Dan Kaminski, Philippe Mary et Daniel Fink. La première séance du séminaire, « Longues peines et peines indéfinies, punir la dangerosité » s'est tenue à Paris le 21 mars 2008 ; elle a été financée par le GERN et l'Université de St-Quentin. La deuxième séance, « Prison, psychiatrie et gestion de la dangerosité », s'est tenue à Neuchâtel, le 3 septembre 2008 ; elle a été financée par le GERN et L'Office Fédéral de la Statistique. La prochaine séance doit se tenir à Bruxelles, en mars 2009. Les articles issus de ce séminaire seront mis progressivement en ligne, au fil des évaluations par l'équipe de Champ pénal/Penal Field ; vous en retrouverez l'intégralité dans la rubrique "colloque et séminaires" du site de la revue.
1 Cet article est basé sur un projet de recherche en progrès. Pour plus de détails concernant ce pro (...)
2Les textes canoniques de théorie sociale racontent une histoire remarquable, non seulement de la montée et puis, dans certains cas, du déclin d’institutions carcérales particulières –sanatorium, asile, hospice, orphelinat, prison – mais aussi d’une continuité des pratiques de détention et d’exclusion sociale à travers les âges. Ce schéma se retrouve dans les écrits d’Erving Goffman sur les Asiles (1961), de Gerald Grob dans L’État et les malades mentaux (1966), de David Rothman dans La Découverte de l’asile (1971) et bien sûr de Michel Foucault (1961). Dans son Histoire de la folie à l’âge classique, Foucault retrace cette continuité de la détention à différents moments de l’histoire de l’Europe occidentale, des léproseries installées à la périphérie des cités médiévales, aux nefs des fous descendant les rivières européennes à la Renaissance, jusqu’à la création, au XVIIe siècle à Paris, de l’Hôpital général, cette énorme maison de détention pour les pauvres, les sans-abri, les vagabonds, les chômeurs, les criminels et les fous.
3Les grands théoriciens des années 1960 et 70 ont défendu l’idée qu’entre l’asile et la prison, il existait une certaine continuité d’exclusion spatiale. Les essais d’Erving Goffman sont un bon point de départ. Goffman situe l’asile dans l’espace qu’il désigne du nom d’« institutions totales » – une classe d’institutions comprenant les prisons centrales, les maisons d’arrêt, les sanatoriums et les léproseries, les hospices pour pauvres et infirmes, les casernes, les pensionnats et les monastères (Goffman, 1961, 4-5). Ces institutions totales, explique Goffman, sont marquées par une « fracture fondamentale » entre le groupe de reclus, extraits du monde extérieur, et le personnel, qui y est intégré (1961, 7).
L’institution totale peut se définir comme un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus partageant une même situation, coupés de la société environnante pour un laps de temps significatif, vivent ensemble une partie de leur vie dans un enfermement administré par une instance officielle. Les prisons en sont un bon exemple, tant que l’on veut bien admettre que ce qui fait leur caractère carcéral se retrouve dans des institutions dont la population n’a pas enfreint les lois. Cet ouvrage traite des institutions totales en général et de l’une d’entre elles en particulier, les hôpitaux psychiatriques. (1961, xiii)
2 Cf. Rothman, 1971, 133 (l’auteur observe que le système asilaire avait pour but de créer « un nouv (...)
4C’est précisément la continuité – et les discontinuités – entre les différentes « institutions totales » que Goffman explore dans son ouvrage. David Rothman, de la même manière, s’est intéressé aux institutions totales, mais d’un point de vue socio-historique. Lui aussi situe l’asile dans un espace partagé par la prison, le sanatorium, l’orphelinat et l’hospice. La question qu’il pose est la suivante : « Pourquoi, dans les décennies suivant 1820, [les Américains] ont-ils, dans un même élan, érigé des établissements pénitentiaires pour les criminels, des asiles pour les fous, des hospices pour les pauvres, des orphelinats pour les enfants privés de foyer et des maisons de correction pour les délinquants ? » (1971, xiii). C’est cette « révolution des pratiques à l’égard du fou » que Rothman cherchait à explorer et à expliquer – une révolution dans laquelle s’inscrit un concept d’enfermement au sens large (1971, 128). Ces institutions, observait Rothman, sont devenues des lieux de « premier recours, la solution privilégiée aux problèmes de pauvreté, de criminalité, de délinquance et de folie » (1971, 131). Sur un mode typiquement durkheimien, Rothman mettait l’accent sur la cohésion sociale et morale – sur le besoin de restaurer une certaine forme d’équilibre social dans une période d’instabilité correspondant à la naissance de la nouvelle république.2 Dans cette quête de stabilité et de cohésion sociale, l’invention de la prison, de l’asile et de l’hospice, sans oublier celle des foyers, des maisons de correction et des orphelinats, fut une façon de mettre en œuvre l’exclusion spatiale nécessaire pour calmer la peur de l’inconnu.
5Les documents rapportés par Foucault dans son Histoire de la folie à l’âge classique, illustrent eux aussi cette continuité, des léproseries installées à la périphérie des villages au Moyen Age, aux maisons de détention du XVIIe siècle où toutes les catégories étaient confondues, jusqu’à la naissance de l’asile à l’époque moderne. Dans un passage frappant, Foucault décrivait cette constante d’enfermement:
La lèpre disparue, le lépreux effacé, ou presque, des mémoires, ces structures resteront. Dans les mêmes lieux souvent, les jeux de l’exclusion se retrouveront, étrangement semblables deux ou trois siècles plus tard. Pauvres, vagabonds, correctionnaires et « têtes aliénées » reprendront le rôle abandonné par le ladre (…). Avec un sens tout nouveau, et dans une culture très différente, les formes subsisteront – essentiellement cette forme majeure d’un partage rigoureux qui est exclusion sociale, mais réintégration spirituelle (Foucault, 1961, 16).
3 Foucault, 1961, 66 (« Il ne faut pas oublier que peu d’années après sa fondation, le seul Hôpital (...)
6Les « institutions totales » de Goffman se trouvèrent toutes réunies avec la création de l’Hôpital général, par Louis XIV, à Paris, en 1656 (Foucault, 1961, 65). Ce qui avait été un arsenal, une maison de repos pour anciens combattants et un ensemble d’hôpitaux se transforma en maison de détention pour les pauvres, les sans-abri, les chômeurs, les prisonniers et les fous – ceux qui cherchaient assistance et ceux qui y étaient envoyés par décret royal ou de justice. Ainsi, en l’espace de quelques mois, un habitant de Paris sur cent allait se trouver enfermé dans ces institutions.3 Ce qui caractérisait la maison de détention, c’était précisément la non-discrimination : « [Dans] les mêmes murs [se trouvaient enfermés] des condamnés de droit commun, de jeunes garçons qui troublaient le repos de leur famille, ou en dilapidaient les biens, des gens sans aveu et des insensés » (Foucault, 1961, 66).
4 Ignatieff, 1978, 210 (« On ne peut expliquer la persistance d’une opinion favorable à la prison si (...)
5 Cf. Grob, 1983, ix (d’après l’auteur, les « révisionnistes » considéraient que, « en parlant d’ali (...)
7Un déluge de travaux critiques produits par la gauche comme par la droite dans les années 1960 et 70 ont dépeint l’hôpital psychiatrique comme une institution répressive par nature, identique à la prison. S’appuyant sur les écrits de Thomas Szasz, et notamment sur Le Mythe de la maladie mentale (1961), ainsi que sur les travaux de Goffman, Rothman, Foucault et Michel Ignatieff,4 ces textes critiques ont confirmé l’idée de cette continuité de la détention.5 De ce point de vue, la maladie mentale était « une abstraction visant à justifier la détention d’individus faisant preuve d’un comportement turbulent et anormal » et la première fonction de l’asile était d’« enfermer les déviants et/ou les personnes improductives » (Grob, 1983, ix-x).
6 Cet axe de recherche vise à établir dans quelle mesure le désinternement dans les hôpitaux psychia (...)
7 Cf. par ex. Pfaff, 2004 (travail non publié, fichier à demander à l’auteur); Raphael, 2000 (l’aute (...)
8 Le terme « institutionnalisation », qui traduit le mot anglais institutionalization, comprend tout (...)
8Chose étonnante, ces écrits n’ont jamais trouvé d’écho dans les travaux de recherche empirique ayant pour objet la révolution carcérale de la fin du XXe siècle aux Etats-Unis. A l’exception notable de quelques études longitudinales portant sur l’interdépendance des populations des hôpitaux psychiatriques et des prisons,6 ainsi que d’un petit sous-ensemble de recherches empiriques s’attachant à déceler les causes de l’explosion carcérale de la fin du XXe siècle,7 aucune étude empirique publiée ne cherche à penser la détention à travers le prisme de l’institutionalisation8 au sens large – en d’autres mots, à travers le prisme de l’enfermement en asile et en prison.
9 Cf. par ex. DeFina, Arvanites, 2002 (analyse de l’impact de l’incarcération sur la criminalité à p (...)
10 Cf. par ex. Blumstein, Moitra, 1979, 377–89 (examen Etat par Etat des tendances en matière d’empri (...)
11 Cf. par ex. DeFina, Arvanites, 2002 (étude de l’impact de l’emprisonnement sur sept délits majeurs (...)
12 Cf. par ex. Blumstein, Moitra, 1979, 377 (analyse de la population des détenus dans les prisons d’ (...)
13 Cf. par ex. Land, 1990, 922 (démonstration du fait que « les études empiriques menées actuellement (...)
14 Cf. par ex. Chiricos, 1987, 187-212; Chiricos, Delone, 1992, 421-446; Fox, 1978.
15 Cf. par ex. Blumstein, Wallman, 2000, 1-12 (à propos de l’énorme croissance de la population carcé (...)
16 Cf. notes 5 et 6 et texte correspondant.
9Toutes les études empiriques bornent leur champ d’analyse aux taux d’incarcération en prison seulement. Aucune de celles qui traitent l’enfermement comme une variable indépendante – autrement dit, qui étudient l’effet de l’enfermement (et éventuellement d’autres indicateurs sociaux) sur la criminalité, le chômage, l’éducation ou d’autres variables dépendantes – n’inclut l’hospitalisation psychiatrique dans sa mesure de la détention.9 De surcroît, aucune des analyses binaires de l’enfermement – en d’autres termes, celles qui explorent le lien entre détention et chômage, détention et criminalité, ou détention et tout autre indicateur sans rapport avec la santé mentale – ne prend en compte les taux d’hospitalisation psychiatrique.10 Même les analyses récentes les plus rigoureuses portant sur le lien entre enfermement et criminalité s’en tiennent seulement aux données relatives à l’incarcération.11 Alors qu’il existe une somme considérable de travaux empiriques sur les tendances à long terme de la criminalité,12 sur les co-variables structurelles de l’homicide,13 du chômage,14 et de l’accroissement des prisons,15 aucun d’entre eux ne propose une conception de l’enfermement prenant en compte la notion plus large d’institutionalisation, et aucun ne tient compte, dans le calcul des taux d’enfermement, des chiffres des hospitalisations psychiatriques. Les théories sociales n’ont guère influencé le travail d’évaluation du contrôle social en ce qui concerne les recherches empiriques, le recueil de données, ou les analyses statistiques – à une exception près.16 Mais, ce petit groupe d’études mis à part, le lien entre asile et prison est resté pour l’essentiel inexploré.
17 Cf. Liska, et al., 1999, 1744 (« La dernière décennie a vu naître une pléthore d’études sur les fo (...)
18 Cf. par ex. Gronfein, 1985, 192 (« Les populations des hôpitaux d’Etat ont sérieusement décrû depu (...)
19 Gronfein montre que c’est la nature des politiques de remboursement mises en œuvre avec le passage (...)
10Cette lacune est la conséquence en partie de la balkanisation de la recherche dans le domaine du contrôle social.17 Ces dernières décennies, le regard des criminologues et des sociologues s’est le plus souvent porté – à juste titre – sur l’impressionnante croissance du carcéral. A l’inverse, les historiens des systèmes de santé mentale ont eu à expliquer une autre tendance étonnante : la sortie massive des patients pris en charge par les institutions psychiatriques pendant les années 1960.18 Leurs travaux ont surtout cherché à analyser ce mouvement de désinternement, et beaucoup d’entre eux ont tenté de formuler d’autres explications que l’interprétation traditionnelle en termes humanitaires.19 Mais les deux champs de recherche ne semblent pas s’être recoupés.
20 Cf. Blumstein, Moitra, 1979, 389 (« En examinant l’évolution des taux d’incarcération per capita d (...)
21 Cf. par ex. Bowker, 1981, 206 (développement d’une analyse précédente qui concluait à la réalité d (...)
22 Cf. par ex. Land, et al., 1990, 922 (démonstration du fait que « les études empiriques menées actu (...)
11C’est là aussi, en partie, un accident de l’histoire. Bon nombre des études longitudinales portant sur les co-variables structurelles de l’homicide et le rapport entre incarcération et criminalité ont été menées à partir de données datant d’avant 1980, à une époque où l’emprisonnement était perçu comme stable : pensons à l’important travail d’Alfred Blumstein sur l’hypothèse de la « stabilité de la punition »,20 aux recherches sur les liens entre prison et criminalité,21 à certains travaux d’importance sur les co-variables de l’homicide,22 ou encore aux travaux du National Research Council’s Panel on Deterrent and Incapacitative Effects [commission du conseil national de la recherche sur les effets de dissuasion et d’incapacité] (Blumstein, et al., 1978). Le choc de l’explosion carcérale des années 1980 et 1990 amena la plupart des chercheurs – dont Blumstein (1995, 388) – à réviser leurs conclusions antérieures sur la stabilité de la punition et déclencha une multitude de nouvelles recherches à propos des effets de l’incarcération sur la criminalité, mais utilisant à la base, cette fois, les chiffres des années 1990 (Spelman, 2000, 97). Ce décalage temporel occulta le rôle de l’hospitalisation psychiatrique : en 1999, le nombre de malades mentaux hospitalisés était si faible, comparativement, que le taux des hospitalisations psychiatriques semblait insignifiant (APA, 2004).
12La faible attention portée sur la relation asile-prison reflète aussi le large fossé qui sépare la critique sociale théorique de la recherche quantitative. Mais quelles qu’en soient les raisons, le résultat est là : aucun travail de recherche empirique n’analyse la détention à travers le prisme de l’institutionalisation pris de façon globale. La criminologie n’a pas réussi à faire le lien entre la prison et l’asile. Alfred Blumstein, par exemple, lorsqu’il rend compte des tendances de la criminalité dans son introduction à The Crime Drop in America – généralement considéré comme une compilation officielle des tendances récentes en la matière – n’aborde à aucun moment la question plus générale de l’institutionalisation (Blumstein, Wallman, 2000, 1-12). Pour expliquer la forte croissance de la criminalité dans les années 1960, Blumstein s’en prend à tous les suspects habituels : la génération du baby-boom, la légitimité politique, l’économie (Blumstein, Wallman, 2000, 4) – y ajoutant plus tard les raisons traditionnellement avancées pour expliquer la chute de la criminalité dans les années 1990 : changement dans les modèles de consommation des drogues, diminution de l’usage des armes, adoption du modèle new-yorkais de travail de police ainsi que du programme fédéral COPS et croissance de l’incarcération (Blumstein, Wallman, 2000, 4-5, 244). Le grand absent demeure, cependant, le lien entre la population carcérale et celle des internés.
13Plus récemment, dans un texte où il passe en revue les études empiriques portant sur la criminalité, « Understanding Why Crime Fell in the 1990s : Four Factors that Explain the Decline and Six that Do Not » (2004), Steven Levitt fait de la forte concentration de détenus dans les prisons l’un des quatre facteurs qui expliquent la chute de la criminalité dans les années 1990. Il estime que la croissance de la population carcérale au cours de cette décennie a contribué pour 12 % à la baisse du nombre d’homicides et de crimes violents, et pour 8 % à celle du nombre d’atteintes aux biens – et qu’au total, elle est responsable pour un tiers environ de la baisse globale de la criminalité au cours de la décennie 1990 (Levitt, 2004, 178-79). Mais lorsqu’il élargit l’analyse à la période 1973-1991, Levitt ne s’intéresse qu’à la population carcérale, sans même prendre en compte le rôle joué par la baisse de la population internée en hôpitaux psychiatriques (Levitt, 2004, 183-86).
14C’est là un fait remarquable, simplement stupéfiant. Stupéfiant car les données empiriques sur l’hospitalisation psychiatrique reflètent des taux d’internement extraordinairement élevés au milieu du siècle. En termes simples, si l’on ajoute aux chiffres de l’incarcération ceux des hospitalisations psychiatriques pour les années 1928 à 2000 – addition qui permet de mesurer ce que l’on pourrait appeler l’institutionalisation – la révolution carcérale de la fin du XXe siècle atteint à peine le niveau total d’institutionalisation qu’ont connu les Etats-Unis au milieu du siècle.
23 Cf. Harcourt,2007a, 166-167 (proposant que le passage progressif de la réhabilitation, dans les an (...)
15Combiner les taux d’hospitalisation psychiatrique et d’incarcération dans un taux global d’institutionalisation change significativement la tendance en matière d’enfermement au cours du XXe siècle. Nous avons pris l’habitude de penser la détention à travers le seul prisme de l’incarcération et de nous référer à la période précédant les années 1970 comme une période de « stabilité relative » suivie d’une croissance exponentielle – et je m’inclus dans ce constat.23 Si l’on s’en tient aux chiffres d’emprisonnement, c’est évidemment vrai. Tant que nous nous bornons à décrire la variable unique de la population en prison, les observations sont stables sur les cinq premières décennies. Mais le fait est, ce que nous essayons de saisir à travers la variable de l’incarcération concerne non seulement la prison, mais l’enfermement dans un cadre institutionnel – une détention qui met la population concernée dans une situation d’incapacité ou d’impossibilité de travailler, de poursuivre des études, de commettre des crimes, etc. Prise sous cet angle plus large, la tendance de la période précédant 1970 – et, en réalité, de tout le XXe siècle – apparaît bien différente : elle reflète des taux d’institutionalisation extraordinairement élevés au milieu même du siècle. A l’échelle nationale, prenant en compte la population internée psychiatrique, le contraste est prononcé : pendant les années 1940 et 1950, les Etats-Unis ont systématiquement enfermé, en hôpitaux psychiatriques et en prisons, plus de 700 personnes pour 100.000 adultes, avec des pointes à 778 en 1939 et à 786 en 1955.
16Cet article analyse cette continuité des pratiques de détention et d’exclusion sociale aux Etats-Unis depuis les années 1930, où les taux d’hospitalisation étaient si élevés, au tournant du XXIe siècle, où les taux d’incarcération sont si importants, afin d’imaginer les implications dans différents domaines, notamment dans celui de la recherche sociologique, criminologique, politique et économique portant sur l’institutionalisation des citoyens et, plus généralement, sur les théories de la peine. Le but de cet article n’est pas d’élaborer ou de vérifier des hypothèses sur les liens existant véritablement entre l’institutionalisation au sens large et d’autres facteurs comme la criminalité, le chômage ou l’éducation. Son objectif est plus limité : reconnecter théorie sociale et recherche empirique, prendre au sérieux les textes sur l’asile des années 1960 et leur permettre d’influencer la recherche empirique, et inciter chacun de nous – y compris moi-même – à repenser le carcéral à travers le prisme de l’institutionalisation.
17Naturellement, la première tâche a consisté à rassembler les données disponibles pour le XXe siècle et pour chacun des Etats du pays. Le premier ouvrage décrivant la population des hôpitaux psychiatriques – un ouvrage qui anticipait une série annuelle débutant en 1926 avec l’officiel « premier dénombrement annuel des patients des hôpitaux psychiatriques d’Etat » – date de 1923 et s’intitule Patients in Hospitals for Mental Disease. La couverture du livre est sans prétention. Carton souple de couleur verte. Titre imprimé en haut de page en simples lettres majuscules : PATIENTS IN HOSPITALS FOR MENTAL DISEASE [Patients des hôpitaux psychiatriques]. Quelques lignes plus bas : 1923. Dans le coin en bas à droite, au-dessus d’un simple insigne représentant un bateau et un aigle : BUREAU OF THE CENSUS [Service du recensement]. Enfin, en petits caractères, sur un timbre collé sans doute par un bibliothécaire : « Gift of U.S. Govt » [Don du gouvernement des Etats-Unis]. Rien de plus. Aucune mise en valeur. Un volume à couverture souple, élégamment relié par la bibliothèque de l’Université de Chicago en 1920, avec dos en cuir et première et dernière pages en papier marbré. Son prix, indiqué sur la deuxième de couverture, s’élevait à 35 centimes. Un bien modeste ouvrage, en fait.
18Mais à l’intérieur, un trésor de données, de chiffres, de catégories, de listes, de cartes et de graphiques. Non, il faut être plus précis. Ce modeste ouvrage exige plus de précision. 124 tables détaillées et commentées, 13 cartes et graphiques, 83 pages d’analyse statistiques. Un bon centimètre d’épaisseur contenant tous les détails possibles au sujet de la population des internés. Dans ces pages, on découvre que 5 hommes avaient été re-internés à l’Hôpital d’Etat pour fous criminels de Waymart, Pennsylvanie, au cours de l’année 1922 (BC, 1923, 101, table 64) ; que 107 femmes nées en Ecosse avaient été admises pour la première fois dans des hôpitaux psychiatriques en 1922, soit un taux de 89,6 pour 100.000 personnes de même origine et même sexe, à comparer favorablement par ailleurs aux 399 femmes autrichiennes (159 pour 100.000) hospitalisées pour la première fois la même année (BC, 1923, 23, table 8) ; que 4.492 patients des hôpitaux d’Etat, dont deux hôpitaux fédéraux (« the Asylum for Insane Indians in South Dakota » et le Saint-Elizabeths du district de Columbia), soit 2 % de la population de l’ensemble des hôpitaux du pays – chiffre comprenant aussi bien les personnes internées que les patients en liberté conditionnelle ou absents pour toute autre raison – ont souffert de « mélancolie involontaire », catégorie comprenant les « dépressions à évolution lente du milieu ou des dernières années de la vie, s’accompagnant de soucis, d’insomnie, d’inquiétude, d’anxiété et d’agitation, où se manifeste en général un complexe d’irréalité mais pas ou peu de difficultés à penser » (BC, 1923, 44, table 28 ; 41).
19Ainsi la population des hôpitaux psychiatriques de 1922 et 1923 était-elle disséquée sous tous les angles, de toutes les façons et à travers toutes les catégories possibles et imaginables. En témoigne cet échantillon pris au hasard – je dis bien, au hasard – des tables contenues dans l’ouvrage :
Table de texte n° 39. - Consommation immodérée d’alcool lors des premières admissions à l’hôpital psychiatrique en 1922, par pays de naissance et par sexe……………………………………………………. 64
Table de texte n° 55. - Couleur ou race et psychose des malades mentaux hospitalisés ayant servi dans l’armée au 1er janvier 1923, et des premières admissions ou réadmissions en 1922……………… 85
Table détaillée n° 81. - Statut matrimonial des premières admissions en hôpital psychiatrique en 1922, par sexe, couleur ou race, lieu de naissance et origine des parents, pour les Etats-Unis ………………………… 144
Table détaillée n° 124. - Dépenses d’entretien ou d’autre type engagées par les hôpitaux psychiatriques d’Etat au cours de l’année 1922, avec coût d’entretien pro capita, par institution ………………………………..... 145
20Le nombre, les mouvements, les premières admissions, les réadmissions, les transferts, les décès de chacun des malades, classés par diagnostic, pour chacune des institutions psychiatriques publiques et privées de chaque Etats, y compris les hôpitaux de comté, de municipalité et d’anciens combattants ; mais aussi les résidents des hôpitaux et, listés séparément, les malades en liberté conditionnelle ou absents pour toute autre raison, classés par race, nationalité, psychose, âge, statut matrimonial, pays de naissance, durée de séjour à l’hôpital, nombre d’admissions, en chiffres bruts et en pourcentages. Plus de 250 pages de matériaux, élaborés dans les moindres détails. Un luxe de chiffres et de catégories, qui signalait une chose : que cette population ne nous était pas indifférente. Il fallait qu’on puisse la comprendre, l’analyser, la cataloguer – ce qui n’a rien de surprenant, étant donné son importance : 267.617 malades en 1923, soit un taux de 245 pour 100.000 habitants. Un chiffre énorme, appelé à doubler pour atteindre 513.894 en 1938.
21Le service du recensement réalisa des dénombrements annuels à partir de 1926 et fit paraître ces brochures analysant en détail la population. Le travail de compilation, d’analyse et de dissection s’est poursuivi sans discontinuer y compris dans les années de guerre. A partir de 1947, il fut confié à l’institut national pour la santé mentale, rattaché au service américain de santé publique, lequel continua de faire paraître ces analyses détaillées. A partir de 1952, les brochures annuelles furent divisées en quatre parties distinctes. Et la catégorisation des hôpitaux recensés évolua au fil des ans, ainsi que la classification des malades : « en résidence », « en liberté conditionnelle », « soignés par la famille », « en visite d’essai » ou autre.
22Chose intéressante, le dernier volume de la série que j’ai pu trouver date de 1967. Au-delà, plus moyen d’en dénicher : apparemment, il n’était plus nécessaire de connaître cette population. Et cela coïncide, sans surprise, avec le mouvement de désinternement. Après quelques autres tentatives infructueuses, j’eus recours au téléphone et m’adressai aux statisticiens du service des enquêtes de l’institut national pour la santé mentale qui collectaient les données. On m’expliqua que les « publications de la Série A » – celles en quatre parties qui débutent en 1952 – s’arrêtent en 1970. Depuis cette date, le service ne s’est plus intéressé qu’aux hôpitaux psychiatriques d’Etat et de comté. Il se trouve que le Professeur Steven Raphael, de l’Ecole de politique publique de Berkeley, avait exploité ces éléments pour constituer, dans le cadre d’une recherche faite en 2000, une banque de données à l’échelle de l’Etat sur les hôpitaux psychiatriques d’Etat et de comté pour la période 1967-1996. Généreusement, il mit ses données à ma disposition. Et grâce à quelques rapports supplémentaires portant sur la période 1997-2001, je pu compléter l’ensemble des données.
23Les choses n’auraient pu être plus différentes en ce qui concerne les données relatives aux prisons. Aujourd’hui, les populations des prisons d’Etat et fédérales sont correctement recensées, analysées et consignées de la manière la plus accessible qui soit par le service des statistiques judiciaires du ministère de la Justice. Toutes sortes d’analyses statistiques sont aisément disponibles et l’on peut sans peine télécharger les statistiques sur Internet, en format texte ou pdf, sans se donner la peine de quitter son siège, ni de se rendre en bibliothèque. Les livres et les imprimés sont des choses du passé. En quelques minutes de recherche sur le Web, chacun peut trouver un tableur téléchargeable offrant, en format Excel (insérable dans n’importe quel programme de calcul), l’analyse statistique, Etat par Etat, de la population des prisons d’Etat et des prisons fédérales, en chiffres bruts et en taux pour 100.000, pour toute la période 1977-2004. On y accède remarquablement facilement. Grâce aux outils technologiques actuels, c’est devenu un trésor de données, le plus simple, le plus aisément et immédiatement accessible qui soit.
24Le problème reste que, pour obtenir les données antérieures à 1977, ce n’est pas aussi simple, et les informations ne sont pas aussi fiables. La personne en charge au service des statistiques judiciaires – qui a élaboré, avec d’autres, la banque de données moderne dans sa version d’origine et l’a mise à jour jusqu’en 2004 – explique que les dénombrements antérieurs ne sont ni fiables ni cohérents, et en aucun cas disponibles sur support informatique. A partir de 1926, des documents ont été publiés chaque année, recensant la population des prisons d’Etat et des prisons fédérales sur une base annuelle – de minces brochures, élaborées au départ par le service du recensement sur le modèle des analyses statistiques de la population des hôpitaux psychiatriques, mais avec beaucoup moins de détails et de tables. Sans doute, c’était une population de bien moindre importance. Les données existent donc, mais elles sont nettement moins bien analysées et interprétées.
25Avec un peu de recul, il semblerait que nous pourrions presque faire nos analyses statistiques non pas sur la base des chiffres de cette population, mais sur celle d’un inventaire de l’accessibilité et de la disponibilité des données. Nous pourrions presque calculer le nombre de pages et de tables consacrées à chacune d’elles ; la somme des données disponibles dans le format techniquement le plus avancé pour l’époque (monographies imprimées à 35 centimes au début du XXe siècle, tableurs Excel au début du XXIe) ; la somme des détails et le nombre de catégories, l’analyse des données, le nombre d’observations ; le nombre brut de pages de tables et d’analyses. Il est pratiquement inutile d’examiner les chiffres : la disponibilité des données raconte à elle seule toute une histoire. Et cette histoire, tout simplement, c’est que la population enfermée que nous surveillons, disséquons, cataloguons et analysons a changé. Autrefois il s’agissait d’internés en asiles, aujourd’hui il s’agit de prisonniers. Une histoire qui se raconte toute seule, simplement sur la base de la collecte des données. Malgré tout, je propose dans les lignes qui suivent une description plus détaillée des données recueillies et exploitées dans le cadre de cette étude.
24 On trouvera à l’annexe B de ce même article, « From the Asylum to the Prison: Rethinking the Incar (...)
26Population des hôpitaux psychiatriques. On trouvera une liste complète des sources de données concernant ces populations à l’annexe A de l’article, version américaine, Bernard E. Harcourt, « From the Asylum to the Prison: Rethinking the Incarceration Revolution - Part II: State Level Analysis, » University of Chicago Law & Economics, Olin Working Paper No. 335 (March 2007) (http://papers.ssrn.com/​sol3/​papers.cfm?abstract_id=970341). Ces sources permettent de créer trois variables différentes. La première, intitulée « Insti 1 », concerne les malades en résidence dans les hôpitaux d’Etat, de comté et de municipalité. C’est le décompte le plus restreint, mais aussi le plus cohérent, étant donné qu’après 1967 il s’agit de la seule donnée disponible. Elle a fait l’objet d’un calcul systématique entre 1922 et 2001. Les chiffres proviennent des rapports officiels établis par le service du recensement et, plus tard, par l’institut national pour la santé publique et le centre pour les services de santé mentale. Pour la période qui va de 1967 à 1996, je me suis servi de la base de données informatique constituée par Steven Raphael à partir des éléments fournis par ces mêmes rapports ; pour toutes les années pour lesquelles je disposais d’un rapport, j’ai comparé et vérifié que les chiffres étaient justes.24
27La seconde variable, intitulée « Insti 2 », concerne les malades en résidence dans l’ensemble des institutions psychiatriques : pas seulement les hôpitaux d’Etat, de comté et de municipalité, mais aussi les services psychiatriques des hôpitaux généraux et des hôpitaux pour anciens combattants, les hôpitaux pour psychopathes, les hôpitaux psychiatriques privés, les institutions publiques et privées pour « déficients mentaux et épileptiques » et pour « retardés mentaux ». Une raison notamment justifie la prise en compte de l’ensemble de ces institutions : lorsque les recenseurs commencent à énumérer ces différentes catégories d’institutions, le nombre des internés atteint une masse suffisamment critique pour qu’ils aient besoin d’être comptés. C’est un marqueur significatif qui rend bien la notion plus large d’institutionalisation.
28La troisième et dernière variable, intitulée « Insti 3 », élargit le champ de la deuxième pour inclure les malades « en liberté conditionnelle ». Ce terme recouvre plusieurs statuts différents : des permissions judiciaires, aux patients soignés hors des murs ou par famille, et même, aux évasions. Là encore, le fait d’inclure ces malades dans une variable distincte se justifie par le fait qu’ils apparaissent suffisamment nombreux, aux yeux des recenseurs, pour mériter qu’on les contrôle et les dénombre.
29Afin de faire saisir le sens des trois variables de l’hospitalisation psychiatrique, le tableau 1 montre l’évolution de chacune d’entre elles dans le temps : la première courbe (Insti 1) concerne les patients en résidence dans les hôpitaux publiques psychiatriques seulement d’Etat, de comté et de municipalité; la seconde (Insti 2), les patients en résidence dans l’ensemble des institutions de santé mentale ; la troisième (Insti 3), les patients en résidence et en liberté surveillée dans l’ensemble des institutions de santé mentale.
Tableau 1 - Différentes mesures d’internement en institution psychiatrique aux Etats-Unis (pour 100.000 adultes)
30Population des prisons centrales**. Les données concernant la population carcérale sont reprises des rapports établis à partir de 1926, sur une base annuelle, par le service du recensement – rapports intitulés « Prisoners in State and Federal Prisons and Reformatories [Year] : Statistics of Prisoners Received and Discharged During the Year, for State and Federal Penal Institutions » (Détenus des prisons d’Etat, des prisons fédérales et des maisons de correction [Année] : statistiques des détenus reçus et libérés au cours de l’année, pour les institutions pénales d’Etat et fédérales). A partir de l’année 1977, les données sont directement consultables auprès du service des statistiques judiciaires sur Internet (BJS, 2005a).
25 Lorsque la distinction est faite entre « centrales » et « maisons d’arrêt », elle traduit ici la d (...)
26 En 1970, par exemple, le recensement dénombre 129.189 détenus dans les maisons d’arrêt, tandis que (...)
27 Conservation téléphonique avec Paige Harrison, statisticien du Service des statistiques judiciaire (...)
31Population des maisons d’arrêt25**. Pour la population des maisons d’arrêt, les chiffres sont rares et peu fiables en ce qui concerne la période antérieure à 1970, date à laquelle la LEAA (Law Enforcement Assistance Administration, l’administration fédérale finançant les organismes chargés de l’application des lois) a effectué le premier recensement Etat par Etat (Cahalan, 1986, 73, 76). Il existe bien des décomptes décennaux réalisés par le service du recensement en 1880, 1890, 1940 et 1960, mais ils ne sont eux-mêmes pas totalement fiables.26 Les données postérieures à 1970 sont, elles, plus fiables, mais restent extrêmement inégales. Le service des statistiques judiciaires a recensé la population des maisons d’arrêt tous les cinq ou six ans, et ces informations constituent une source de données à l’échelle des Etats. Elles sont complétées par une enquête annuelle sur les maisons d’arrêt, mais celle-ci ne porte que sur un échantillon et ne permet donc pas d’estimations Etat par Etat.27 Résultat : depuis 1970, on ne dispose d’un décompte par Etats que pour les années 1978, 1983, 1988, 1993 (BJS, 1997), et 1999 (BJS, 2001), à quoi s’ajoute une estimation effectuée Etat par Etat au milieu de l’année 2005 (BJS, 2005b). Entre 1990 et 2005, il existe des tendances au niveau national, mais elles ne concernent que la nation et pas les Etats.
32A partir des éléments disponibles, j’ai rassemblé les données les plus fiables établies à l’échelle des Etats concernant la population des maisons d’arrêt. Il s’agit des statistiques suivantes : 1) celles du service du recensement pour les années 1940 , 1950 et 1960, ainsi que les décomptes des détenus, établis par le même service pour 1923 et 1933 (Cahalan, 1987, 76, 78) ; 2) le recensement effectué par le LEAA pour l’année 1970 (Cahalan, 1987, 76) ; 3) le décompte des détenus des maisons d’arrêt réalisé par le service des statistiques judiciaires pour 1978, 1983, 1993, 1999 et 2005. Pour les années manquantes, j’ai interpolé linéairement – et extrapolé pour 1922 – les données.
33Le recueil des données par Etats a fait apparaître une grande diversité d’institutions psychiatriques au milieu du siècle – non seulement les hôpitaux publiques traditionnels, mais aussi des institutions publiques destinées aux « déficients mentaux et épileptiques » et aux « retardés mentaux », des services psychiatriques dans les hôpitaux pour anciens combattants, ainsi que des hôpitaux pour « psychopathes »,et de nombreuses institutions privées. Lorsque les résidents de tous ces établissements psychiatriques sont dénombrés et ajoutés au nombre de personnes en prison, les taux d’institutionalisation historique deviennent tout à fait comparables aux taux d’incarcération actuel : entre 1935 et 1963, les Etats-Unis ont systématiquement institutionalisé (donc placé en institutions psychiatriques et en prisons) plus de 700 adultes sur 100.000 – avec des pointes à 778 en 1939 et à 786 en 1955.
34Si l’on compte seulement les résidents (en excluant les patients en liberté conditionnelle) de toutes ces institutions psychiatriques, les tendances nationales prennent l’aspect des courbes présentées au tableau 2.
Tableau 2 - Taux d’institutionalisation prenant en compte les résidents de l’ensemble des établissements psychiatriques (« Insti2 Rate ») et les détenus des prisons d’Etat et des prisons fédérales des Etats-Unis (« Prison Rate ») (pour 100.000 adultes)
35Ces courbes ne prennent pas en compte la population des maisons d’arrêt, car, nous l’avons vu à la section précédente, les données les concernant sont extrêmement éparses et établies de façon peu fiable jusqu’en 1970 ; de plus, il n’existe après cette date que six recensements à l’échelle des Etats (1978, 1983, 1988, 1993, 1999 et 2005). Si toutefois, à partir de ces données, on interpole linéairement les années manquantes et qu’on les inclus dans la tendance d’ensemble à l’échelle nationale, on obtient la courbe suivante (voir graphique 3). Encore une fois, la révolution carcérale des années 1980 et 1990 ne s’est traduite que récemment par un taux qui se rapproche des niveaux globaux d’institutionalisation des années 1940 et 1950.
Tableau 3 - Taux d’institutionalisation en institutions psychiatriques et carcérales aux Etats-Unis (pour 100.000 adultes)
36Ne disposant pas de chiffres fiables à l’échelle des Etats pour les prisonniers en liberté surveillée pendant toute cette période, dans toutes les analyses à venir, et notamment celles montrant une régression, je me servirai des données de la variable Insti 2, qui ne prend pas en compte les malades mentaux en liberté surveillée.
37Repenser l’enfermement à travers le prisme de l’institutionalisation remet en cause le trajet carcéral américain du XXe siècle. Si l’on additionne les taux d’hospitalisation psychiatrique et d’incarcération, on s’aperçoit que ce n’est que maintenant que les Etats-Unis commencent à retrouver les niveaux d’institutionalisation qui étaient communs entre le milieu des années 1930 et celui des années 1950. Naturellement, cela ne nous dit rien de normatif sur l’ampleur de la détention dans notre société contemporaine, et ne devrait pas altérer notre perception ou notre évaluation de la révolution carcérale de la fin du XXe siècle. Ce que cela met en lumière, plus que toute autre chose, c’est l’importance du recours à l’internement par hospitalisation dans la période 1930-1960. Peut-être est-ce alors la continuité de l’institutionalisation – et pas seulement la croissance exponentielle récente de l’incarcération – qu’il s’agit d’étudier empiriquement et d’expliquer.
28 Cela concerne non seulement les études sur l’« incapacitation » et la dissuasion, mais aussi les t (...)
38Cette façon de repenser le carcéral à travers le prisme de l’institutionalisation a de fortes implications sur la recherche sociologique, criminologique, politique et économique qui s’intéresse à la relation entre les effets d’incapacité produits par l’incarcération d’une part, et la criminalité, l’éducation, l’emploi et autres indicateurs sociaux d’autre part.28 Mais elle influe aussi sur la recherche concernant la théorisation de la peine et de la punition, ainsi que sur les études qui ont tenté de soumettre à vérification statistique les idées forces de l’Ecole de Francfort – plus précisément, les idées développées par Georg Rusche et Otto Kirchheimer dans Peine et structure sociale, selon laquelle les stratégies pénales sont dictées par des impératifs économiques et par des politiques fiscales (1939, 7). Il ressort de la lecture de ces travaux, que l’hypothèse de Rusche et Kirchheimer apparaît empiriquement plausible (Chiricos, Delone, 1992, 431). Mais jusqu’à présent la recherche ne s’est intéressée qu’aux taux d’incarcération.
39Dans Unemployment, Imprisonment and Social Structures of Accumulation: Historical Contingency in the Rusche-Kirchheimer Hypothesis (1999), Raymond Michalowski et Susan Carlson vérifient plus finement l’hypothèse de Rusche et Kirchheimer en procédant à une analyse périodique. S’appuyant sur les récentes théories de l’évolution des structures sociales d’accumulation (SSA) au cours du XXe siècle aux Etats-Unis, les auteurs découpent les années 1933 à 1992 en quatre périodes : (1) de 1933 à 1947, une période d’exploration économique marquée par des niveaux élevés de chômage structurel, de conflit social et de déplacement de main-d’œuvre, débouchant sur l’émergence d’institutions sociales (protection sociale et relations salariales négociées), période que l’on a qualifiée de « fordiste » (Michalowski, Carlson, 1999, 224) ; (2) de 1948 à 1966, une période de consolidation économique marquée par une croissance de la productivité, une hausse tendancielle des salaires réels et une baisse du chômage (1999, 224-25) ; (3) de 1967 à 1979, une période de déclin marquée par la montée du chômage, la négociation de concessions salariales et la crise pétrolière de 1973 (1999,225-26) ; et (4) de 1980 à 1992, une nouvelle période d’exploration économique marquée par un important déplacement d’hommes jeunes, un abandon progressif des stratégies de protection sociale et la croissance de l’industrie des services, période que certains qualifient comme étant le début de l’époque post-fordiste (1999, 226).
29 Cf. par ex. Donohue, Siegelman, 1998, 21 (à propos du rapport inverse et proportionnel que l’on pe (...)
40Sur la seule base des taux d’incarcération, les auteurs relèvent un impact faible, bien que statistiquement significatif, du chômage sur les admissions en prison pendant la première période (exploration) (1999, 237-38), et un fort impact du chômage sur ces admissions pendant la troisième période (déclin) (1999, 238). Le problème, c’est que ces deux périodes sont marquées par une stabilité de l’incarcération mais par une instabilité de l’institutionalisation. Si l’on s’attache à l’institutionalisation globale, la première période se caractérise par une croissance spectaculaire et la troisième période par une baisse exponentielle. En d’autres termes, si l’on repense le carcéral à travers le prisme plus large de l’institutionalisation, les choses apparaissent bien différentes. Les études portant sur le lien entre éducation, incarcération et criminalité devraient elles aussi en être sérieusement affectées.29
41Un point important reste toutefois à aborder : la différence entre les deux populations – celle des prisons et celle des asiles. Le fait est qu’elles présentaient et présentent encore des caractéristiques extrêmement différentes, comme nous allons le voir. Même s’il peut y avoir quelque chevauchement à la marge entre les deux, il est difficile de croire que toutes les personnes qui ont été désinternés des institutions psychiatriques ont ensuite fini en prison. En ce sens, la thèse de la continuité heurte l’idée que l’on se fait du « fou » et du « criminel ». Ce qui soulève la question de l’interdépendance des deux populations, sur laquelle certains chercheurs se sont penchés.
42Dans une étude menée en 1984, Henry Steadman, John Monahan et leurs collègues ont cherché à déterminer le niveau de perméabilité entre les systèmes d’internement psychiatrique et d’incarcération à la suite du mouvement de désinternement psychiatrique des malades mentaux pendant les années 1960. Ils ont adopté une démarche à la fois comparative et longitudinale, sélectionnant au hasard, dans six Etats différents, 3.897 prisonniers et 2.376 internés adultes, tous de sexe masculin, enfermés pour moitié en 1968 et pour moitié en 1978 (Steadman, Monahan, 1984, 478). Pour chaque détenu ou interné, ils ont relevé tous les épisodes institutionnels relevant de l’arrestation, de l’emprisonnement ou de l’hospitalisation psychiatrique et étudié les recoupements sur la période 1968 et 1978 (1984, 478). Ainsi ont-ils pu quantifier le phénomène des enfermements croisés – autrement dit, ils ont pu voir comment évoluait le nombre de prisonniers ayant été précédemment internés et celui des internés ayant eu des antécédents carcéraux.
43Pour ce qui est du nombre et de la proportion des détenus ayant été internés au moins une fois, Steadman et Monahan ont relevé des variations significatives entre les six Etats. Au Texas, une hausse considérable a été enregistrée ; hausse que l’on constate de même en Californie et en Iowa ; en revanche, l’Arizona, le Massachusetts et l’Etat de New York ont connu une baisse proportionnelle. C’était bien sûr une période de croissance rapide de la population carcérale : dans les six Etats, le nombre des incarcérations a crû de 42,4 % entre 1968 et 1978. Dans la même période, le nombre global de prisonniers des six Etats ayant été précédemment internés a quasiment doublé : + 97,3 %. En regroupant les tableaux de Steadman et Monahan, et en calculant les totaux, on peut résumer leurs conclusions sous la forme suivante.
44Constatant que trois Etats (New York, Arizona et Massachusetts) avaient enregistré une baisse relative – tenant compte, bien sûr, de la croissance de la population carcérale – Steadman et Monahan en ont conclu que l’on manquait d’éléments pour confirmer l’idée d’un déplacement des hôpitaux vers les prisons : « Le nombre d’Etats étudiés où l’on a enregistré une baisse en pourcentage du nombre d’anciens internés parmi les détenus équivaut à celui des Etats où il a augmenté (1984, 483). » « Nous manquons donc de preuves pour soutenir l’idée que le ‘désinternement’ des malades mentaux fut un facteur significatif de la croissance de la population carcérale dans la période [1968-1978] (1984, 490). »
30 Autre problème lié à leur analyse : la réduction de l’offre de soins psychiatriques que l’on enreg (...)
45Mon interprétation de ces chiffres est un peu différente. Bien qu’il y ait trois États de part et d’autre, les chiffres globaux racontent une histoire bien différente. Le nombre de détenus ayant été antérieurement internés dépasse de plus de 50 % celui auquel on aurait pu s’attendre compte tenu de la croissance de l’incarcération. Certes, il ne justifie pas à lui seul cette croissance. Et en ce sens, Steadman et Monahan ont incontestablement raison : les chiffres ne prouvent pas que l’explosion carcérale s’explique entièrement par le désinternement. Ils ne font pas apparaître de transfert direct de l’asile à la prison. Mais il peut y avoir des chevauchements significatifs et, sur le long terme, un phénomène plus net de substitution. En pourcentage, on enregistre une croissance de plus de la moitié. Cela permet de parler au moins d’interdépendance. La véritable question est de savoir dans quelles proportions.30
46De plus, si l’on s’attache à l’autre élément de l’équation, on voit que Steadman et Monahan ont effectivement trouvé des preuves du fait que la population « criminelle » des hôpitaux psychiatriques a augmenté. A évolution constante du nombre d’admissions en hôpital psychiatrique pour les six Etats – soit une baisse de 9 % entre 1968 et 1978 – le nombre d’internés ayant fait l’objet antérieurement d’une ou plusieurs arrestations a augmenté de 40,3 % en moyenne, et celui des internés ayant un antécédent carcéral, de 60,4 %. « Dans tous les Etats à l’exception de l’Iowa, le nombre réel d’internés ayant subi auparavant une ou plusieurs arrestations est substantiellement plus élevé (de 11,7 % à 99,9 %) que celui auquel on pourrait s’attendre sur la base de l’évolution tendancielle du nombre d’admissions » (1984, 486).
47Dans une autre étude, « The Deinstitutionalization of the Mentally Ill and Growth in the U.S. Prison Populations : 1971 to 1996 » (2000), Steven Raphael s’attaque au problème en faisant appel à un modèle économétrique. Il étudie le rapport entre la population des internés psychiatriques et celle des détenus à l’aide de données établies à l’échelle des Etats pour la période 1971-1996. De l’analyse de ses six différents modèles, il conclut que le taux d’hospitalisation psychiatrique a un impact statistiquement significatif et fortement négatif sur les taux d’incarcération (2000, 8-9, 10-11). De plus, l’amplitude de cet impact est forte : la hausse du nombre d’incarcérés résultant d’une baisse du nombre d’internés varie de un pour deux à un pour sept (2000, 9). En chiffres réels, cela signifie que le désinternement de la période 1971-1996 s’est traduit par une augmentation d’entre 48.000 et 148.000 détenus supplémentaires dans les prisons d’Etat en 1996, ce qui, d’après Raphael, « représente entre 4,5 et 14 % de l’ensemble de la population carcérale de cette année-là, et entre 28 et 86 % des détenus souffrant de maladie mentale » (2000, 12). Ce que nous savons par ailleurs, c’est qu’à la fin du XXe siècle, les centrales et les maisons d’arrêt des Etats-Unis renfermaient un grand nombre de délinquants souffrant de maladies mentales – 283.800 en 1998, soit 16 % de l’ensemble des prisonniers (Ditton, 1999).
48Le problème avec ces analyses empiriques cependant, c’est qu’elles prennent à nouveau trop à la lettre les catégories officielles de « malades mentaux » et de « criminels ». Le diagnostic de maladie mentale et les documents l’attestant doivent être regardés d’un œil critique, de même que le verdict de culpabilité. Les travaux de recherche se fient en effet trop facilement aux étiquettes officielles. Ces catégories ne sont pas naturelles, elles n’ont pas de validité autonome, ni de sens objectif. La question n’est pas : « combien de personnes souffrant de maladie mentale sont détenues dans les prisons américaines ? » mais bien plutôt : « le système pénal a-t-il capturé dans son plus large filet le type de personnes qui sont à la marge de la société – la classe de ceux qui sortent des normes sociales dominantes – et qui autrefois se trouvaient enfermées dans les asiles et les hôpitaux psychiatriques ? ». Ce qu’il faut arriver à faire, c’est à déconstruire simultanément les deux catégories de « fou » et de « criminel ».
49Pour la première, ce n’est pas difficile. Sur les questions qui touchent à l’asile, nous sommes tous des constructivistes aujourd’hui. Nous acceptons tous l’idée que la criminalité était médicalisée au début du XXe siècle. Comme le suggèrent à juste titre Liska et Markowitz, « pendant la première moitié du XXe siècle, les psychiatres médicalisaient les problèmes sociaux, faisant valoir avec succès le fait que beaucoup d’entre eux, tel le crime, s’expliquaient par un dérèglement psychologique et que la solution était de faire soigner les personnes concernées par des médecins spécialisés à l’intérieur de centres de soins » (Liska, et al., 1999, 1747). Or, comme William Gronfein écrit,
« la mission officielle de l’hôpital psychiatrique public, » comme le disait Goffman, « c’était en partie de protéger la communauté des risques et des nuisances liés à certaines formes d’inconduite. » Les asiles d’aliénés financés par l’argent public furent le produit d’un mariage difficile, mais étonnamment réussi, entre l’asile et la prison, ce qui a largement contribué à leur croissance à long terme. (Gronfein, 1985, 194 [citant Goffman, 1961, 352])
50Nous reconnaissons tous que la catégorie de « fou » a été créée à l’époque moderne pour reconcevoir les déviants et les marginaux. Mais, pour donner sens à cette tendance plus générale de l’institutionalisation, il nous faut aussi observer que le terme « criminel » est lui aussi peut-être une construction. Est-il donc possible que cette deuxième catégorie joue aujourd’hui la même fonction que celle de « fou » autrefois ? Se peut-il qu’elle désigne la même classe de déviants, de marginaux, d’anormaux?
51Pourtant, il faut évidemment tenir compte d’importantes différences démographiques. Les deux sexes étaient bien plus également représentés dans les hôpitaux psychiatriques que dans les prisons : en 1966, sur 560.548 premières admissions en hôpital psychiatrique, 310.810, soit 55,4 %, furent des hommes et 249.738, soit 44,6 %, des femmes (USHEW, 1969) ; à l’inverse, pendant tout le XXe siècle, les nouveaux entrants dans les prisons d’Etat et les prisons fédérales furent des hommes à 95 % (Cahalan, 1986, 66). Les différences entre les âges et les races étaient importantes, également – problème que j’aborde plus loin. Mais à l’intérieur du même groupe de population – celui des détenus de sexe masculin, par exemple – ces deux catégories ont-elles pu avoir à peu près la même fonction ? Steadman et Monahan semblent le laisser entendre lorsqu’ils suggèrent qu’entre les systèmes psychiatrique et carcéral la relation pourrait être indirecte, « déterminée par la façon dont réagit la communauté à l’égard de tous les types de groupes socialement marginaux quand le niveau sociétal de tolérance envers la déviance est dépassé (1984, 479) ». Voici une piste qu’il convient d’explorer.
52Et quelle est la place que tient alors l’ethnicité – ce que l’on appelle aux Etats-Unis « race » – dans cette question, vu l’importance de son rôle dans la croissance de l’incarcération, la prison étant devenue, comme Loïc Wacquant le suggère, la dernière des institutions particulières des États-Unis (Wacquant, 2001, 98-99) ? Certains éléments permettent de dire que la part des minorités dans la population des internés allait croissant à l’époque du désinternement. Entre 1968 et 1978, par exemple, une évolution était déjà observable parmi la population admise en hôpital psychiatrique. D’après les chiffres fournis par Steadman et Monahan, le pourcentage de non-Blancs est passé de 18,3 % en 1968 à 31,7 % en 1978. « Dans les six Etats étudiés, l’âge moyen d’entrée à l’hôpital a baissé, passant de 39,1 ans en 1968 à 33,3 ans en 1978. Le pourcentage de Blancs parmi les malades admis à l’hôpital a également baissé, passant de 81,7 % en 1968 à 68,3 % en 1978 » (Steadman, Monahan, 1984, 479). L’évolution est moins marquée parmi les entrants en prison, mais elle va dans le même sens : « Dans les six Etats étudiés, l’âge moyen des entrants en prison était de 29,0 ans en 1968 et de 28,1 ans en 1978. Le pourcentage de Blancs est resté lui aussi relativement stable, ne passant que de 57,6 % en 1968 à 52,3 % en 1978 » (Steadman, Monahan, 1984, 479).
53Au niveau national, toutefois, l’évolution « raciale » de la population carcérale a commencé bien avant 1968. En fait, pendant tout le XXe siècle, le pourcentage des Africains-Américains parmi les détenus des prisons d’Etat et des prisons fédérales n’a cessé d’augmenter. Leur proportion parmi les nouveaux entrants des prisons d’Etat est ainsi passée de 23 % en 1926 – année où le gouvernement fédéral a commencé à recueillir les données sur la population carcérale – à 46 % en 1982 (BJS, 1991, 5) ; elle atteint 51,8 % en 1991 et se maintient à 47 % en 1997 (BJS, 1997, 10, tab. 1.20).
54En 1978, les Africains-Américains représentaient 44 % des nouveaux entrants dans les prisons d’Etat (BJS, 1991, 5). La même année, les minorités représentaient 31,7 % des patients admis en hôpital psychiatrique – contre seulement 18,3 % en 1968. Est-il possible que, la population internée devenant de plus en plus Africaine-américaine et jeune, notre société ait préféré recourir à la prison plutôt qu’à l’hôpital psychiatrique pour résoudre le problème des populations à risque ? Cela aussi mériterait que l’on y regarde de plus près.
55Au bout du compte, ces recherches soulèvent plus d’interrogations qu’elles ne fournissent de réponses. Elles aident, à n’en pas douter, à se poser de bonnes questions ; mais elles ne font qu’ouvrir le débat, sans offrir de conclusion.
56La première question touche, naturellement, aux énormes différences de profil entre les deux populations – celle des internés et celle des détenus. Et, outre les différences, ce sont les changements graduels dans la composition démographique de l’une et de l’autre qu’il faudrait également étudier. La population des internés était bien plus équilibrée en termes de représentation des sexes, elle était plus âgée et tendanciellement plus blanche, que celle des détenus. Mais les caractéristiques démographiques ont évolué avec le temps, et ces changements graduels nécessitent une explication.
57Une autre interrogation est corrélée à cette première question : celle de la durée de détention des différentes populations. Grâce aux chiffres des recensements, nous pouvons mesurer le stock des populations. Mais nous ne pouvons pas explorer le flux, lequel pourrait faire apparaître de grosses différences entre l’une et l’autre. Je remercie Bruno Aubusson de Cavarlay et René Lévy de m’en avoir fait la remarque.
58La seconde question porte sur la façon dont ces chiffres globaux peuvent jouer sur la perception du lien entre incarcération et criminalité. Pour toute personne qui se serait longuement penchée sur les données longitudinales des homicides aux Etats-Unis, la courbe de l’institutionalisation globale telle qu’elle apparaît au Graphique 2 a quelque chose de choquant : elle offre une image renversée des taux nationaux d’homicides. Ce que le tableau 4, établi sur la base des statistiques de vie fournies par le Centre national de statistiques sanitaires, permet de visualiser.
Tableau 4 : Taux d’institutionalisation et d’homicides (pour 100.000 adultes)
59Il semble y avoir un lien, au moins au premier coup d’œil, entre le taux global d’institutionalisation et le taux d’homicides. Ayant fait d’autres recherches pour étudier ce point de plus près, j’ai constaté, à ma grande surprise, qu’il existe une relation négative solide et statistiquement significative entre le niveau d’institutionalisation et le taux d’homicides, même en maintenant constant les principales co-variables structurelles de l’homicide (pauvreté, changements démographiques et chômage). Naturellement, la corrélation ne dit rien en elle-même sur la nature du lien. Mais elle suggère qu’il serait peut-être nécessaire de revenir sur nos travaux empiriques portant sur la notion d’ « incapacitation » – sur le fait que ceux qui sont enfermés, que se soit en prisons ou en hôpitaux mentaux, ne peuvent commettre de crimes.
60La troisième question est d’ordre comparatif. Les Etats-Unis ont aujourd’hui un taux d’incarcération extraordinairement élevé, notamment si on le compare à celui d’autres pays occidentaux ou industrialisés (ils ont le taux et le nombre brut de prisonniers le plus élevé du monde, mais le contraste est encore plus fort avec les pays industrialisés, naturellement). La question qui vient naturellement à l’esprit est de savoir si les nations occidentales ou industrialisées dont le taux de population carcérale est actuellement faible se servent de leurs institutions psychiatriques comme d’une forme alternative de contrôle social.
31 Des informations troublantes ont été publiées sur le recours à l’internement psychiatrique en Russ (...)
61Sur la base de recherches préliminaires, la réponse semble être négative, au moins pour le présent. Ainsi, en 2000, parmi les pays de l’Union européenne, c’est aux Pays-Bas que l’on enregistre le plus grand nombre de lits d’hôpital psychiatrique pour 100.000 habitants : 188,5. Ce taux est également élevé en Belgique (161,6), en Suisse (119,9), en France (113) et en Finlande (102,9). Dans les 25 pays de l’Union européenne, en 2000 toujours, la moyenne était de 90,1, tandis qu’elle était de 115,5 en 1993 (Eurostat, 2008). Ces chiffres sont bien sûr plus importants que ceux du taux d’incarcération dans les mêmes pays, qui s’élevait en 2006 à 128 pour 100.000 habitants aux Pays-Bas, à 91 en Belgique, à 83 en Suisse, à 85 en France et à 75 en Finlande. Mais ces données ne se rapprochent en aucun cas des taux d’institutionalisation globale des Etats-Unis. Ce sont là de premiers résultats, et je dois mener plus loin l’étude comparative de ces données. La Fédération de Russie, par exemple, dont le taux d’incarcération est de 611 pour 100.000 habitants (Walmsley, 2006, 5), commence à faire concurrence aux Etats-Unis si l’on combine le taux d’internement psychiatrique.31
62Sur un sujet voisin : les chiffres montrent que les pays européens ont eu plus souvent recours autrefois qu’aujourd’hui à d’autres institutions que la prison pour tenir sous contrôle ceux qu’ils considéraient comme déviants – en d’autres termes, ces données illustrent le fait que les tendances mises en lumière aux Etats-Unis pourraient avoir quelque ressemblance avec celles que l’on peut étudier en Europe. La République d’Irlande, par exemple, avait, au milieu du XXe siècle, des taux bien plus élevés d’institutionalisation dans toute une gamme d’établissements – y compris dans les institutions psychiatriques et les foyers pour femmes célibataires – qu’à la fin du siècle : quatre fois plus élevés, en fait (O’Sullivan, O’Donnell, 2006, 27-48). En Belgique, le nombre de lits d’hôpital psychiatrique pour 100.000 habitants est passé de 275 en 1970 à 162 en 2000 ; en France, il est passé de 242 en 1980 à 111 en 2000 ; au Royaume-Uni, de 250 en 1985 à 100 en 1998 ; et en Suisse, de 300 en 1970 à 120 en 2000 (Eurostat, 2002). Un travail d’approfondissement, je le répète, est nécessaire, mais il pourrait bien y avoir un parallèle – un parallèle qui pourrait fondamentalement remettre en cause la thèse très importante de la nouveauté de la culture de contrôle.
63Aujourd’hui, les catégories « maladie mentale » et « criminalité » semblent vraiment très différentes, très distinctes, très spécifiques. Si l’on fait abstraction des 7 à 16 % de prisonniers souffrant de maladie mentale (Ditton, 1999, 1), mélanger les populations des hôpitaux psychiatriques avec celles des prisons ne peut, semble-t-il, qu’être source d’erreur et de confusion. Cela paraît même insultant de regrouper ces populations sous une même variable. Mais au fond, est-ce correct ? Les générations futures dénonceront-elles notre incapacité à saisir la continuité de l’exclusion spatiale et de la détention ? Mettront-elles en cause la balkanisation des recherches sur les formes de contrôle social ? Réexamineront-elles nos catégories ?
32 Gronfein, 1985, 193. Gerald Grob fait remarquer que « la baisse du nombre d’internés en hôpital es (...)
64Je soupçonne que oui. Il est peut-être temps, donc, de repenser le carcéral à travers le prisme plus large de l’institutionalisation et de commencer à dessiner l’histoire plus vaste de l’« incapacitation » institutionnelle au XXe siècle. L’histoire pourrait bien sûr avoir été encore plus compliquée. Peut-être n’ai-je fait qu’effleurer la surface du phénomène. Après tout, Goffman n’incluait-il pas l’armée dans l’ensemble des institutions totales (Goffman, 1961, 5) ? Devrions-nous donc ajouter les forces armées à notre décompte de l’institutionalisation ? Sans compter que, dans le domaine de la santé mentale, nombreux sont ceux qui, sortis de l’hôpital public, furent effectivement jetés à la voirie. Comme l’écrit William Gronfein, « pour bien des anciens malades, passés d’un asile financé par l’Etat à une maison de vieillesse ou un centre d’hébergement et de soins de gestion privée, il s’est agi de trans-institutionalisation plutôt que de ‘désinstitutionnalisation’ ».32 Devrions-nous également prendre en compte ces maisons ? Et que dire des campus clos des universités ? Quelle définition donner exactement à l’institutionalisation ? Où s’arrête l’institution totale ?
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1 Cet article est basé sur un projet de recherche en progrès. Pour plus de détails concernant ce projet, veuillez consulter les deux articles suivants (en anglais) : Bernard E. Harcourt, « From the Asylum to the Prison: Rethinking the Incarceration Revolution, » Texas Law Review No. 84, p. 1751 - 1786 (2006) (consultable sur Internet: http://www.law.uchicago.edu/files/harcourt/institutionalized-final.pdf); et Bernard E. Harcourt, « From the Asylum to the Prison: Rethinking the Incarceration Revolution - Part II: State Level Analysis, » University of Chicago Law & Economics, Olin Working Paper No. 335 (March 2007) (consultable sur Internet: http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=970341). Je remercie vivement Bruno Aubusson de Cavarlay, Gilles Chantraine, Daniel Fink, René Lévy, Philippe Mary, et Laurent Mucchielli pour leurs suggestions et commentaires. Merci aussi à Gilles Chantraine pour avoir encouragé ces recherches et pour avoir fait traduire cet article, ainsi qu’à Nicole Thirion pour sa traduction. Je remercie chaleureusement Elisabeth Geoffroy pour sa lecture et pour ses suggestions concernant cet article et Diana Wattral pour son assistance sur la version finale.
2 Cf. Rothman, 1971, 133 (l’auteur observe que le système asilaire avait pour but de créer « un nouveau monde de l’aliéné [qui] corrigerait dans son domaine restreint les fautes de la communauté et, par la force de l’exemple, déclencherait un mouvement général de réforme » et remarque que ce « vaste programme avait une évidente ressemblance avec le rôle dévolu à la prison »).
3 Foucault, 1961, 66 (« Il ne faut pas oublier que peu d’années après sa fondation, le seul Hôpital général de Paris groupait 6000 personnes, soit environ 1 % de la population. »)
4 Ignatieff, 1978, 210 (« On ne peut expliquer la persistance d’une opinion favorable à la prison si l’on considère que l’attrait de celle-ci reposait sur sa capacité fonctionnelle à contenir la criminalité. Le soutien du public reposait sur un besoin social plus large. L’attrait de la prison s’explique par le fait que les réformateurs avaient réussi à la présenter comme une réponse non seulement à la criminalité, mais à la crise sociale globale d’une époque »).
5 Cf. Grob, 1983, ix (d’après l’auteur, les « révisionnistes » considéraient que, « en parlant d’aliénation mentale, on ne faisait pas une description objective d’une maladie dans le sens conventionnel du terme ; cette notion était plutôt une abstraction destinée à justifier l’enfermement d’individus qui ont un comportement turbulent ou anormal).
6 Cet axe de recherche vise à établir dans quelle mesure le désinternement dans les hôpitaux psychiatriques pendant les années 1960 – ce qu’on appelle aux Etats-Unis la « désinstitutionnalisation » – a engendré l’augmentation de la population carcérale au cours des décennies suivantes. Cf. par ex. Grabosky, 1980 (étude de la façon dont les taux d’incarcération et d’hospitalisation psychiatrique interagissent entre 1930 et 1970) ; Liska, et al., 1999 (analyse de la relation réciproque entre système de santé mentale et système pénal); Steadman, Monahan, 1984 (les auteurs se servent à la fois d’éléments comparatifs et de données longitudinales pour analyser la relation entre la population des internés et celle des prisonniers).
7 Cf. par ex. Pfaff, 2004 (travail non publié, fichier à demander à l’auteur); Raphael, 2000 (l’auteur y montre que les taux d’hospitalisation psychiatrique ont une incidence négative significative sur les taux d’incarcération).
8 Le terme « institutionnalisation », qui traduit le mot anglais institutionalization, comprend tout enfermement en institution, terme qui en anglais désigne aussi bien la prison que l’hôpital psychiatrique. Ce terme se distingue donc du terme plus précis d’« emprisonnement » ou d’« incarcération », qui ne désigne que l’enfermement en prisons ou maisons de détention, ainsi que du terme « internement », qui désigne l’enfermement en hôpitaux psychiatriques. Institutionalisation représente cette idée plus large d’enfermement dans des institutions totales. [NdT]
9 Cf. par ex. DeFina, Arvanites, 2002 (analyse de l’impact de l’incarcération sur la criminalité à partir de taux d’emprisonnement per capita); Levitt, 2004, 177-79 (l’auteur examine dans quelle mesure la croissance de la population carcérale a contribué à la baisse de la criminalité dans les années 1990).
10 Cf. par ex. Blumstein, Moitra, 1979, 377–89 (examen Etat par Etat des tendances en matière d’emprisonnement, où l’auteur relève que « les données excluent aussi les personnes détenues dans (…) des institutions psychiatriques et d’autres formes d’incarcération ») ; Bowker, 1981, 208 (calcul des taux d’emprisonnement à partir du nombre de détenus dans les prisons d’Etat et fédérales et étude du rapport taux de criminalité entre taux d’incarcération); Chiricos, Waldo, 1970, 203-06 (à partir des chiffres de l’incarcération fournis par les Etats, analyse du rapport entre certitude de la punition, sévérité de la peine et taux de criminalité); Levitt, 1996, 323 (le contentieux de la surpopulation des prisons est utilisé comme variable pour analyser l’incidence de l’incarcération sur la criminalité) ; McGuire, Sheehan, 1985, 77 (calcul des taux d’incarcération à partir du nombre des « détenus dans les prisons d’Etat et fédérales » et examen du rapport entre taux de criminalité et taux d’incarcération).
11 Cf. par ex. DeFina, Arvanites, 2002 (étude de l’impact de l’emprisonnement sur sept délits majeurs, sur la base des données établies annuellement Etat par Etat); Levitt, 2004; Levitt, 1996; Marvell, Moody, 1994, 127 (étude du rapport entre taux d’incarcération et taux de criminalité à l’échelle des Etats).
12 Cf. par ex. Blumstein, Moitra, 1979, 377 (analyse de la population des détenus dans les prisons d’Etat entre 1926 et 1974 »); Cohen, Land, 1987, 170 (analyse des « taux annuels d’homicides et de vols de voiture entre 1946 et 1984 »).
13 Cf. par ex. Land, 1990, 922 (démonstration du fait que « les études empiriques menées actuellement sur les co-variables structurelles des taux d’homicides font apparaître des résultats contradictoires entre les différentes périodes et unités géographiques »).
15 Cf. par ex. Blumstein, Wallman, 2000, 1-12 (à propos de l’énorme croissance de la population carcérale); Marvell, Moody, 1994, 109 (auteurs suggèrent que l’analyse de régression est mieux adaptée à la mesure de l’impact de la croissance de l’incarcération sur la criminalité); Spelman, 2000, 125 (l’auteur conclut que la croissance de l’incarcération a contribué de façon importante à la réduction du nombre de crimes violents observée ces dernières années).
17 Cf. Liska, et al., 1999, 1744 (« La dernière décennie a vu naître une pléthore d’études sur les formes de contrôle social que sont l’emprisonnement et l’internement psychiatrique. Malheureusement, chacune de ces deux formes tend à être étudiée séparément de l’autre, et l’analyse de leur rapport n’a pas été poussée bien loin. »).
18 Cf. par ex. Gronfein, 1985, 192 (« Les populations des hôpitaux d’Etat ont sérieusement décrû depuis le milieu des années 1950 : entre 1955 et 1980, la baisse a été de plus de 75 %. »).
19 Gronfein montre que c’est la nature des politiques de remboursement mises en œuvre avec le passage au programme fédéral Medicaid qui fut le facteur décisif dans le processus de désinternement – et non pas, comme beaucoup le croient, l’orientation politique en elle-même, ni le financement de centres de santé mentale de quartier. Gronfein, 1985, 193. Mais cf. Aviram, 1976, 576 (« En tentant de repérer des variations entre Etats dans les tendances à la baisse du nombre d’internés sur une période de quinze ans, nous avons constaté qu’il existe un lien entre les modalités de cette baisse et les changements dans les politiques et les programmes de l’administration. »); Rose, 1979, 434-35 (discussion des différents facteurs pouvant, selon les spécialistes, avoir joué un rôle dans le mouvement de désinternement, comme une conception de la santé mentale plus empathique, des considérations financières et le rôle de certains psychotropes).
20 Cf. Blumstein, Moitra, 1979, 389 (« En examinant l’évolution des taux d’incarcération per capita dans les quarante-sept Etats, on a remarqué que dans la moitié des cas (vingt), la situation est stationnaire et que, dans les autres, elle varie peu, de moins de 2 % en moyenne dans tous les cas. Ces résultats confirment donc le caractère globalement homéostatique du phénomène à l’échelle des Etats-Unis ainsi que d’autres pays »).
21 Cf. par ex. Bowker, 1981, 206 (développement d’une analyse précédente qui concluait à la réalité d’un lien entre criminalité et emprisonnement) ; Chiricos, Waldo, 1970, 200 (développement d’une recherche antérieure par examen de trois points au lieu d’un seul et prise en compte d’une évolution dans les taux de criminalité); McGuire, Sheehan, 1985, 73−74 (développement d’une recherche antérieure par prise en compte « d’interdépendances caractérisant les relations »).
22 Cf. par ex. Land, et al., 1990, 922 (démonstration du fait que « les études empiriques menées actuellement sur les co-variables structurelles des taux d’homicides font apparaître des résultats contradictoires entre les différentes périodes et unités géographiques »).
23 Cf. Harcourt,2007a, 166-167 (proposant que le passage progressif de la réhabilitation, dans les années 1950, au concept de l’ « incapacitation » dans les années 1980 et 1990, peut être imputable au succès des méthodes de prévision et de contrôle de la criminalité fondées sur le modèle actuariel) ; Harcourt, 2001,4 (décrivant la croissance spectaculaire de l’incarcération entre les années 1970 et 1990).
24 On trouvera à l’annexe B de ce même article, « From the Asylum to the Prison: Rethinking the Incarceration Revolution - Part II: State Level Analysis, » une liste détaillée des sources qui m’ont permis d’établir la première variable, Insti 1. Il n’y avait guère de données manquantes, mais quand il y en avait, j’ai interpolé les valeurs. On trouvera à l’annexe C de cet article la liste par Etats et années des données qui ont été interpolées.
25 Lorsque la distinction est faite entre « centrales » et « maisons d’arrêt », elle traduit ici la différence entre prisons et jails. Dans les prisons sont enfermées les personnes reconnues coupables de crime et condamnées à une longue peine (supérieure en général à 90 jours). Dans les jails sont enfermées les personnes qui attendent leur procès ou qui ont été reconnues coupables de délits mineurs et condamnées à une courte peine (généralement inférieure à 90 jours). [NdT]
26 En 1970, par exemple, le recensement dénombre 129.189 détenus dans les maisons d’arrêt, tandis que le premier décompte réalisé la même année par le LEAA-ministère de la Justice en fait apparaître 160.863, soit 24,5 % de plus (Cahalan, 1986, 76). De surcroît, entre 1904 et 1940 au moins, le recensement ne dénombrait que les détenus des maisons d’arrêt qui étaient condamnés (Cahalan, 1986, 73-74). Le rapport spécial de 1923, « Prisoners, 1923 », excluait également les prisonniers qui n’avaient pas été condamnés et ne prenait pas en compte certaines maisons d’arrêt, censées ne pas abriter de détenus condamnés (Cahalan, 1986, 73). Toutes ces sources, y compris le rapport « County and City Jails » de 1923, excluaient de leurs calculs les prisonniers qui n’avaient pas été encore condamnés (Cahalan, 1986, 73).
27 Conservation téléphonique avec Paige Harrison, statisticien du Service des statistiques judiciaires et co-auteur du recensement des maisons d’arrêt effectué au milieu de 2005, 20 février 2007.
28 Cela concerne non seulement les études sur l’« incapacitation » et la dissuasion, mais aussi les travaux de recherche sur l’incidence du niveau de criminalité sur les taux d’incarcération. Voir aussi Ouimet, Tremblay, 1996, 109, 111 (comparaison des taux de criminalité et d’incarcération entre Etats et périodes). Dans ce cas aussi, le fait d’y intégrer les taux d’hospitalisation aurait d’importantes répercussions.
29 Cf. par ex. Donohue, Siegelman, 1998, 21 (à propos du rapport inverse et proportionnel que l’on peut observer entre investissement dans les programmes éducatifs à destination des jeunes enfants, tel « Head Start » et criminalité) ; Jacobs, Lefgren, 2003, 1561 (analyse des effets à court terme de l’école sur la criminalité des jeunes) ; Lochner, 2004, 827-28 (comparaison des données longitudinales relatives à l’éducation et l’emploi et de l’incidence de celles-ci sur l’incarcération) ; Lochner, Moretti, 2004,156 (étude portant sur le rapport entre lois sur la scolarité obligatoire et probabilité de l’incarcération).
30 Autre problème lié à leur analyse : la réduction de l’offre de soins psychiatriques que l’on enregistre à partir des années 1960 a pu se traduire elle-même par de moindres contacts avec les services psychiatriques pour les individus qui se sont retrouvés en prison. Mesurer l’interdépendance des deux populations sur la base des hospitalisations psychiatriques antérieures ne permet pas de saisir correctement le phénomène de la maladie mentale si les soins dont on garde la trace se font plus rares pour l’ensemble de la population.
31 Des informations troublantes ont été publiées sur le recours à l’internement psychiatrique en Russie. Cf. Murphy, 2006.
32 Gronfein, 1985, 193. Gerald Grob fait remarquer que « la baisse du nombre d’internés en hôpital est, pour une bonne part, plus apparente que réelle. Pendant les années 1960, le nombre de malades mentaux placés dans des maisons de santé longue durée a crû précipitamment lorsque les Etats ont tenté de réduire leurs dépenses en profitant des programmes fédéraux » (Grob, 1983, 317). Ainsi, alors que la population des hôpitaux psychiatriques baissait nettement et rapidement, passant de 500.000 en 1963 à moins de 370.000 sept années plus tard, en 1970, « le nombre de personnes souffrant de troubles mentaux placées dans des maisons de santé longue durée est passé de 221.721 à 426.712 (dont 367.586 personnes de 65 ans et plus) » (Grob, 1983, 317).
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Bernard E. Harcourt, « Repenser le carcéral à travers le prisme de l’institutionalisation : Sur les liens entre asiles et prisons aux États-Unis », Champ pénal/Penal field [En ligne], Vol. V | 2008, mis en ligne le 25 octobre 2009, consulté le 21 septembre 2017. URL : http://champpenal.revues.org/7560 ; DOI : 10.4000/champpenal.7560
Rethinking the Carceral through an Institutional Lens: On prisons and asylums in the United States [Texte intégral]
Repenser le carcéral à travers le prisme de l’institutionalisation : Sur les liens entre asiles et prisons aux Etats-Unis [Texte intégral]
10.4000/champpenal.7560
Rethinking the Carceral through an Institutional Lens: On prisons and asylums in the United States [Texte intégral] Paru dans Champ pénal/Penal field, Séminaire du GERN "Longues peines et peines indéfinies. Punir la dangerosité" (2008-2009)
Rethinking the Carceral through an Institutional Lens: On prisons and asylums in the United States [Texte intégral] Paru dans Champ pénal/Penal field, Vol. V | 2008
Repenser le carcéral à travers le prisme de l’institutionalisation : Sur les liens entre asiles et prisons aux Etats-Unis [Texte intégral] Paru dans Champ pénal/Penal field, Séminaire du GERN "Longues peines et peines indéfinies. Punir la dangerosité" (2008-2009)