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Timestamp: 2017-04-24 03:37:00+00:00
Document Index: 259647167

Matched Legal Cases: ['§ 5', '§ 9', '§ 1', '§ 81', '§ 77', '§ 78', '§ 79']

Basile de Césarée face aux divisions de l’Église d’après sa correspondance
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Basile de Césarée face aux divisions de l’Église d’après sa correspondance1
Français English L’article examine comment Basile de Césarée, évêque dans les années 370, prend conscience de la réalité des divisions, des frontières dans l’Église d’Orient. Son analyse des situations et ses initiatives montrent sa volonté de « faire » la communion, de manifester l’unité alors même que, l’expansion du christianisme aidant, distances et frontières semblent inévitables. Une dernière partie souligne le lien entre la réflexion ecclésiologique de Basile et la rédaction du traité sur le Saint Esprit.
How did Basil of Caeserea, a bishop in the 370’s become aware that divisions and boundaries were a reality in the Eastern Church? Basil analysed the situations and took initiatives, which shows he wanted to « create » a communion, to make unity clear for all to see at a time when, owing to the expansion of Christianity, distances and boundaries seemed inevitable. The last part of the article underlines the link between Basil’s ecclesiological reflection and his views in the treatise on the Holy Ghost.
Mots-clés :Basile de Césarée, Église d’Orient, ecclésiologie, pneumatologie
Keywords :Basil of Caeserea, Eastern Church, ecclesiology, pneumatologyHaut de page
Quand les frontières se multiplient
« Faire » la communion ?
« Avec » l’Esprit et « dans » l’EspritHaut de page
1 L’édition des Lettres de Basile utilisée est celle d’Y. Courtonne, 3 vol. , CUF, Paris, 1957 s. - P (...)
1Tristesse des divisions, sentiment d’une décomposition de l’Église - « L’Église tout entière est défaite », écrit Basile à Athanase (Lettre 82) - et désir d’être artisan de paix et d’unité, tels sont les motifs récurrents bien connus des lettres de Basile de Césarée qui nous sont parvenues. Les hérétiques ariens hostiles à la confession de foi de Nicée sont clairement identifiés, mais la ligne de front semble bien floue et fluctuante, et Basile n’est pas moins affligé par les dis­sensions internes aux Églises d’Orient. Pourtant, l’adhésion à Nicée paraît acquise de la part de nombre de ses confrères évêques ; il s’avère alors que les « frontières dans l’Église » tiennent à des facteurs multiples, à des conflits de pouvoirs mais tout autant à des sentiments et comportements personnels, sans compter le jeu des rumeurs et de la médisance. Combien de fois Basile ne se dit-il pas victime de complots et de calomnies ! Montrer qu’on coopère, qu’on compatit et qu’on recherche le lien de l’unité dans l’Église, c’est la seule manière de faire tomber les frontières internes, suggère l’évêque à ses destinataires. Une étude linguistique de la correspondance de Basile et de l’usage des préverbes/prépositions sun et en révèlerait sans doute des aspects décisifs de l’ecclésiologie de Basile, mais elle suggère surtout, comme on essaiera de le voir dans la dernière partie, un lien étroit avec le Traité sur le Saint Esprit, d’abord rédigé pour répondre aux interrogations d’Amphiloque d’Iconium sur la validité des doxologies adressées « à Dieu le Père » , tantôt : « avec (sun) le Fils, avec le Saint-Esprit » ; tantôt : « par le Fils, dans (en) le Saint-Esprit » (I, 3).
2 L’image du manteau peut rappeler l’interprétation patristique courante de la tunique sans couture d (...)
2Mais il nous faut d’abord repérer les signes concrets de cette situation où, écrit Basile aux prêtres de Tarse, « l’état de l’Église est désormais semblable à celui d’un vieux manteau qui se déchire facilement à la moindre occasion et qui ne peut plus revenir à sa solidité première » (Lettre 113)2.
3 Basile, lettres, vol. 1, p. 212. Sur la division de la Cappadoce, voir aussi la lettre 122, vol. 2, (...)
4 Grégoire de Nazianze, Lettres, t. 1, éd. et trad. de P. Gallay, Paris, 1964.
5 Ch. Pietri, « L’évolution des débats théologiques dans l’Empire à nouveau divisé (364-378) », Histo (...)
3Nous sommes en 372. Basile est évêque de Césarée depuis 370, il a succédé à Eusèbe. Valens, empereur de 364 à 378, favorable aux Homéens, rend la vie difficile aux défenseurs de Nicée, Grégoire de Nysse et quelques autres seront exilés. La décision impériale de diviser administrativement la Cappadoce en deux provinces, début 372, vise-t-elle directement Basile et ses amis en cherchant à diminuer leur influence ? Pas nécessairement, suggèrent les historiens, mais il est vrai que cette modification nuit à la ville de Césarée : un nouvel évêque, anthime, est installé sur le siège de tyane, devenue capitale de la Cappadoce II et affirme son autorité de métropolitain. Basile s’en plaint à plusieurs reprises, ainsi dans la lettre qu’il adresse à Eusèbe de Samosate (Lettre 98), sans doute en 372 : « Nous devions nous rencontrer avec les évêques de la seconde Cappadoce, mais, lorsqu’ils reçurent le nom d’une autre province, ils crurent soudain être devenus pour nous des hommes d’une autre nation et d’une autre race ; ils nous ignorèrent autant que ceux qui n’ont jamais eu la moindre expérience de nous et qui ne sont jamais entrés en conversation avec nous (eis logous aphikesthai)3 ». La correspondance de Grégoire de Nazianze nous donne cependant un autre regard sur les relations avec l’évêque du nouveau siège métropolitain. Dans sa lettre 47, adressée à Basile, il s’étonne, ou feint de s’étonner, de l’attitude de ce dernier : « J’apprends que tu es troublé par la nouvelle division de la province et que tu as des difficultés par suite de je ne sais quelle ingérence sophistique de ceux qui s’emparent du pouvoir : c’est leur habitude...4 » ; il se montre pourtant confiant dans la fermeté de Basile. Mais quelques mois plus tard, le ton change et il reproche à Basile ses manœuvres pour résister à l’évêque Anthime, qui lui attirent inimitiés et calomnies : « Moi, je vais te faire connaître mon état d’âme, tel qu’il est, et ne t’en fâche point contre moi [...] Je ne me battrai pas contre le belliqueux Anthime, bien qu’il soit un guerrier hors de saison ; car je suis désarmé, ignorant de la guerre et trop sujet aux blessures ! Fais-lui toi-même la guerre, si cela te plaît... » (Lettre 48, § 5-6). Il conclut cependant par un appel à l’unité : « Agis virilement, sois fort [...] sois au seul Esprit » (§ 9). Cette dernière expression, hènos ôn tou pneu-matos, pourrait peut-être mieux se traduire, en tenant compte de la place de hènos : « sois à l’Esprit qui est un, à l’Esprit d’unité ». Rivalités et ambitions ecclésiastiques ne sont pas loin de créer des divisions, et ce n’est pas la doctrine d’Anthime qui est en cause. La lettre 92 de Basile, que nous analyserons plus loin, est en effet cosignée par Anthime, qui paraît donc bien être du côté des Nicéens. Mais ce que Ch. Pietri décrit comme le « principe d’accommodement de la géographie ecclésiastique à celle de l’Empire5 » montre ses effets per­vers, dirait-on aujourd’hui.
6 Il faut bien sûr faire la part de l’amplification rhétorique, mais celle-ci, si fréquente qu’elle s (...)
4Dans un tel contexte, Basile est d’humeur sombre et craint le pire pour l’Église - dans une lettre à Valérien, évêque d’Illyrie (Lettre 91), il envisage même, non sans exagération rhétorique, la fin des temps !6-, ce qu’il exprime au plus fort de la tempête en adressant une lettre cosignée par trente-deux évêques aux « [évêques] Italiens et Gaulois » pour demander leur aide (Lettre 92, datée de 372). Ce passage nous servira de point de départ pour analyser les diverses frontières que Basile y nomme :
7 . Flavius Josèphe décrit les divisions et les affrontements dus aux extrémistes zélotes (Guerre des (...)
8 Nous préférons divisions à « schismes », que choisit Courtonne, à cause du sens technique que le te (...)
Toutefois il faut faire vite pour sauver ceux qui restent, et l’on a besoin de la présence d’un plus grand nombre de frères, pour que le concile soit complété par ceux du dehors. Ainsi non seulement à cause de la dignité de ceux qui les auront envoyés, mais aussi à cause de leur nombre à eux-mêmes, ils auront l’autorité suffisante pour un redressement : ils renouvelleront la profession de foi écrite à Nicée par nos Pères, ils banniront l’hérésie, ils adresseront aux Églises des paroles de paix, pour amener à la concorde ceux qui sont dans les mêmes sentiments. C’est là, en effet, sans doute, ce qu’il y a de plus pitoyable, que la partie qui paraît saine se soit divisée contre elle-même ; et nous sommes entourés, semble-t-il, de malheurs pareils à ceux qui enserrèrent autrefois Jérusalem7, pendant que Vespasien l’assiégeait. Les Juifs étaient à la fois pressés par la guerre extérieure et consumés par la division intérieure des hommes de même tribu. Pour nous, outre la guerre que nous font ouvertement les hérétiques, il y a encore celle qui a été suscitée par les hommes qui semblent partager nos sentiments, et qui a conduit les Églises au dernier degré de la faiblesse. Aussi avons-nous grand besoin de votre secours, pour que ceux qui reconnaissent la foi apostolique, ayant mis fin aux divisions (skhismata)8 qu’ils ont imaginées, soient désormais soumis à l’autorité souveraine de l’Église. Ainsi le corps du Christ sera parfait, revenu à l’intégrité de tous ses membres... (Lettre 92, 3).
5La comparaison avec le siège de Jérusalem renforce l’impression de guerre totale. Les divisions, les frontières sont extérieures et inté­rieures. À partir de ces lignes, on peut établir, en quelque sorte, une liste des frontières et trouver pour chacune d’autres éclairages dans la correspondance de Basile.
6(1) La frontière la plus évidente sépare les hérétiques des évêques fidèles à Nicée, ceux qui sont à l’extérieur et ceux qui sont à l’intérieur de l’Église : la guerre est suscitée par ceux de l’extérieur et appelle l’exclusion - il faut, dit Basile, « bannir l’hérésie » (tèn hai-resin ekkèrussein), le verbe signalant la proclamation publique -, et à l’inverse, à l’intérieur, « amener à la concorde ceux qui sont dans les mêmes sentiments (tous ta auta phronountas sunagein ein homonoian) ».
7(2) Il y a donc aussi frontière à l’intérieur, dans l’Église, douleur pour Basile - « la partie qui paraît saine s’est divisée contre elle-même » -, guerre intestine attisée par les rivalités et les ambitions, ou peut-être des malentendus. Pire, avait précisé Basile dans le para­graphe précédent, chacun prétend défendre la vérité : « Déjà même quelques-uns ont imaginé comme arme pour se faire la guerre les uns aux autres la défense, on s’en doute, de l’orthodoxie : ils cachent leurs haines personnelles et font semblant de haïr dans l’intérêt de la piété » (Lettre 92, 2). Un écho de cela est encore manifeste avec l’expression « les divisions qu’ils ont imaginées (le verbe grec est epinœin, concevoir) », à la fin du passage cité.
9 Sur les interventions de Lucifer de Cagliari dans les affaires d’Antioche, voir les analyses de G. (...)
10 La métaphore paulinienne du corps apparaît ici en filigrane (1 Co 12) ; elle est bien sûr une référ (...)
8Signe par-dessus tout de cette fracture interne à l’Église, le schisme d’Antioche - un des quatre sièges métropolitains dont le concile de Nicée reconnaît les prérogatives, rappelons-le, d’où la gravité de la crise -, et la rivalité opposant Mélèce, évêque depuis 360, rallié à la foi de Nicée, plusieurs fois exilé par Valens, et Paulin, lui aussi nicéen, ordonné évêque deux ans plus tard par Lucifer de Cagliari9. Basile revient souvent sur cette situation et on peut relire ce qu’il en disait quelques mois plus tôt dans la lettre 66, adressée à Athanase, méfiant à l’égard de Mélèce et partisan de Paulin. Basile voudrait bien rallier le puissant évêque d’Alexandrie à sa sympathie pour Mélèce : « Le bon ordre de l’Église d’Antioche dépend évidem­ment de ta piété [...] Or que pourrait-il y avoir pour les Églises de toute la terre de plus vital qu’Antioche ? S’il lui arrivait de revenir à la concorde, rien ne l’empêcherait, comme une tête qui a repris sa force, de communiquer sa santé à tout le corps » (Lettre 66, 2)10.
9(3) Le fonctionnement même de l’Église, lié à l’expansion du christianisme, et les réglementations définies par plusieurs canons du concile de Nicée pour nommer de nouveaux évêques (canon 4) et pour interdire aux membres du clergé de passer d’une Église à l’autre (canon 16), suggèrent l’existence d’abus dans ces domaines et donc de nouvelles sources de divisions, en lien avec les frontières ecclésiastiques que nous évoquions à propos de la création d’une seconde province de Cappadoce. Basile s’inquiète d’ordinations faites trop rapidement, « surtout maintenant que la plupart, par crainte d’être enrôlés comme soldats, se font admettre dans le ministère » (Lettre 54), mais il met aussi en cause les évêques eux-mêmes : avant même qu’il ait pu obtenir les avis de ses collègues dans l’épiscopat, Faustos, « sans égard pour nous s’en alla chez Anthime et, après avoir reçu de lui l’imposition des mains sans que nous en eussions été averti, il revint » (Lettre 121 à Théodote, évêque de Nicopolis).
11 Voir Pouchet, Basile le Grand..., « La mission de Basile en Arménie », p. 276-289 et 315-316.
12 Lettre 99, 2 (Courtonne, vol. 1, p. 215). Nous avons modifié la traduction pour souligner la cohére (...)
10La sphère d’influence des évêques métropolitains amène Basile à se déplacer à plusieurs reprises. Il fait en particulier plusieurs voyages dans les provinces d’Arménie11, d’ailleurs mandaté par Valens lui-même ; il était de tradition en effet que l’évêque métropolitain de Cappadoce préside à la nomination de nouveaux évêques en Arménie. Basile donne un écho au Comte Térence d’un de ces voyages en Arménie, qu’il réussit à faire malgré les difficultés (Lettre 99) : « J’ai mis la paix (eirèneuein) entre les évêques d’Arménie et je leur ai adressé les paroles qui convenaient, pour les faire renoncer à leur désaccord habituel (tèn sunéthè diaphoran) et revenir au soin authentique du Seigneur pour ses Églises12 ». C’est un prêtre cappadocien que Basile fait nommer évêque de Satale, et il s’adresse à lui sans ménagement, lui demandant de l’informer de tout ce qui se passe, lors des affaires avec Anthime (Lettre 122, datée de 373).
11Mais dans le passage de la lettre 92 que nous examinons, les choses vont plus loin : Basile attend des évêques « de l’extérieur », résidant à l’étranger, qu’ils viennent « compléter le synode » des évêques et ainsi fassent basculer la majorité du concile en faveur de l’orthodoxie. L’appel aux Occidentaux est appel à la communion et sonne comme l’ultime recours, mais les frontières ecclésiastiques montrent ici leur pesanteur... et Basile sa conception du pouvoir.
13 Sur les difficiles relations de Basile et Damase, voir A. de Mendieta, « Basile de Césarée et Damas (...)
12(4) Il s’adresse donc à des évêques Gaulois et Italiens, à des Occidentaux : la frontière entre Orient et Occident traverse toute la correspondance de Basile. Il précise dans la lettre 70, qu’on suppose adressée à Damase13, l’évêque de Rome, les limites de l’Orient : « j’entends par Orient les régions qui s’étendent depuis l’Illyrie jusqu’à l’Égypte » ; et cet Orient est malade, confie-t-il aux évêques d’Occident : « C’est presque depuis les frontières de l’Illyrie jusqu’à la Thébaïde que le fléau de l’hérésie étend ses ravages » (Lettre 92). Distance géographique, frontière linguistique et culturelle, mais aussi, pourrait-on dire, frontière mentale, se conjuguent pour conforter, figer les frontières dans l’Église. Et Basile en est conscient, lui qui n’hésite pas à rappeler aux évêques d’Occident qu’il ne faut pas être prisonnier de cela car l’unité n’est pas soumise à la distance : « Ce n’est pas la proximité des lieux, mais l’union spirituelle (hè katapneuma suna-pheia) qui crée d’ordinaire l’intimité, et nous croyons qu’elle existe pour nous avec votre amour » (Lettre 242, § 1).
13Les Occidentaux sont à ses yeux les tenants de l’orthodoxie et donc « de même sentiment » (homognômoi) que lui et ses amis. Et Basile les invite, les exhorte à ne pas se laisser gagner par l’arianisme, et à « apport(er) des paroles de paix ». L’union comme la division sont affaire de décision et de foi, pense Basile, et, lorsqu’il y a accord, « communauté d’inspiration » (sumpnoia), il importe de le manifester, de rendre active la communion. C’est le sens de sa demande aux Occidentaux, mais, en Orient même, il condamne toute passivité complice. Il reproche ainsi aux « évêques du bord de la mer », ceux du Pont, leur inaction, car ils n’ont pas pris la peine de lui rendre visite ni même de lui témoigner qu’ils étaient d’accord avec lui : « Ne vous laissez pas prendre à ce raisonnement : nous qui habitons au bord de la mer, nous sommes hors d’atteinte du mal dont souffrent la plupart, et nous n’avons nul besoin du secours des autres ; aussi quel avantage présenterait pour nous la communion avec les autres ? » Basile suggère immédiatement en réponse : « Le Seigneur a séparé par la mer les îles du continent, mais il a uni par la charité les habitants des îles à ceux du continent. Rien ne nous sépare les uns des autres, frères, à moins que de propos délibéré nous ne choisissions la séparation. Nous avons un seul Seigneur, une seule foi, la même espérance » (Lettre 203, 3, vol. 2, p. 170). La communauté de confession de foi fait la communion.
14Lorsqu’il s’adressait à Athanase (Lettres 66 et 69 en particulier), qui est à ses yeux le lien, l’interface, dirait-on, entre Orient et Occident, Basile lui demandait d’user de son autorité pour faire intervenir l’évêque de Rome et, plus largement, les Occidentaux. Il précise ainsi son projet dans la lettre 69 :
...puisqu’il serait déplaisant de faire envoyer par un décret commun et synodal des gens de là-bas, il [ = l’évêque de Rome] pourrait s’occuper lui-même de cette affaire en usant de sa pleine autorité, en choisissant des hommes capables de supporter les fatigues du voyage, capables aussi, par leur douceur et leur fermeté de caractère, de reprendre les pervers de chez nous. Ils devront user de la parole avec tact et mesure et avoir avec eux tout ce qui s’est fait depuis Ariminum, pour l’annulation de ce qu’on y avait accordé par contrainte. Qu’à l’insu de tous, sans bruit, par mer, ils viennent se placer aux côtés des gens d’ici, pour devancer ce qui pourrait avertir de leur arrivée les ennemis de la paix (Lettre 69, 1).
14 Fedwick définit en se fondant sur l’ensemble de l’œuvre de Basile les « présupposés théologiques de (...)
15 Voir P. Brown, Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive. Vers un Empire chrétien, trad. fr., (...)
15Leçon de diplomatie ecclésiastique ! « user de tact et de mesure -praotès kai eutonia », dit Basile, mais en même temps quelle tactique du secret et de la ruse ! Diminuer la distance géographique pour conforter l’unité de la foi : Basile s’efforce d’affaiblir le front arien et de manifester la communion. Communion, concorde, conspiration, ce sont les maîtres mots de la correspondance de Basile. Mais cette communion, celle qui passe au-delà des frontières, a plusieurs strates14, on va le voir. Basile reconnaît qu’elle ne peut être que l’œuvre de Dieu mais en même temps il met en place, pour reprendre l’expression de J.R. Pouchet, une « stratégie de communion », révélant sa dimension politique. P. Brown15 a mis en évidence les pouvoirs de l’évêque au IVe siècle, surtout en rapport ou en lien avec les pouvoirs civils, impériaux et plus encore municipaux ; il s’agit plutôt ici d’insister sur le pouvoir « intra-ecclésial » de l’évêque, de l’évêque métropolitain surtout, pouvoir légitime, bien sûr, mais le terme « stratégie » a d’autres connotations. Basile expose abondamment son appréciation de la situation mais en revenant une fois encore au point de vue de Grégoire de Nazianze, on pourra s’interroger avec lui sur l’activisme de son cher Basile !
16On s’en tiendra, pour examiner de plus près les différentes expressions de l’union et de la division, au groupe des lettres datées de 372, soit les lettres 80 à 119.
17Le traité Sur le Saint Esprit nous permettra de revenir au terme koinônia, mais il y a dans les lettres tout un groupe de termes servant à exprimer ce qui relie et unit, dans des registres différents : le registre psychologique ou plutôt du for intérieur (« de même sentiment », « de même opinion ») ; un registre plus politique avec le terme de concorde, homonoia ; deux autres termes, sunapheia et sumphônia, ont une connotation philosophique, le premier, emprunté au stoïcisme, soulignant la « cohésion », le second filant la métaphore musicale de l’accord, largement présente dans le lexique platonicien. Les remarques précédentes ont montré que l’unité n’était pas acquise : comment Basile agit-il pour faire changer une situation conflictuelle ? La lettre 99 nous fournit un exemple. Adressée au Comte Térence, donc à un représentant du pouvoir impérial et non plus à un dignitaire ecclésiastique, elle nous donne en effet le tableau des démarches entreprises par Basile auprès d’Eustathe, évêque de Sébaste, soupçonné d’hérésie. Basile commence par regretter que Théodote, évêque de Nicopolis (en Arménie) ait trahi sa promesse de l’aider - le verbe utilisé est sumprattein, littéralement : agir-avec au motif qu’« il [Basile] supportait de recevoir dans [sa] communion le très vénérable Eustathe ». Le premier acte de Basile est d’aller dialoguer (eis logous elthein), comme on dirait aujourd’hui, avec Eustathe : « Nous l’avons prié, s’il suivait la foi droite, de nous le faire connaître clairement, pour que nous fussions en communion avec lui (hôste hèmas koinôni-kous einai) ». La discussion se prolonge jusqu’au lendemain, jusqu’à un accord (sunkatathesis), la reconnaissance qu’il y a « même pensée et même langage » (to autophronein kai to auto legein). Mais cela ne suffit pas encore et Basile demande une confirmation écrite des deux partis :
il me fallait encore recevoir de cet homme une adhésion écrite, afin que pour ses adversaires son accord (sunkatathésis) devînt évident, et que pour les autres il y ait une preuve suffisante de sa libre décision (proai-resis). Mais je voulus moi-même, poussé par un grand souci de précision, avoir un entretien avec Théodote, et les frères qui l’entourent, recevoir d’eux une profession de foi écrite (grammateion pisteôs) et présenter celle-ci au personnage que j’ai dit [Eustathe].
16 Voir M. Canévet, « L’unicité de la foi comme fondement de la communion dans l’Église : Athanase et (...)
18Bien que Théodote change d’avis et fasse ainsi échouer le plan de Basile, il importe pour Basile qu’on ne doive pas se contenter de discuter ; de part et d’autre, il faut souscrire à la confession de foi commune. Celle-ci joue donc le rôle de critère de communion, comme l’écrit M. Canévet16 à propos d’Athanase dans sa lutte contre les Ariens ; mais l’intérêt de la situation décrite par Basile est que le document écrit vise à mettre un terme à des divisions surtout intra-ecclésiales.
17 Voir J.-R. Pouchet, « L’Église dans les Homélies de S. Basile sur les Psaumes », dans Ricerche patr (...)
19Autrement dit, la confession de foi commune ramène ou assied, confirme la communauté de sentiment, fait taire les divergences d’opinion et les rumeurs qui s’en font l’écho et/ou les renforcent. On le voit, il faut ajouter à la confession de foi commune le rôle des sentiments, amitiés et inimitiés, sans compter, Basile s’en plaint fréquem­ment à ses destinataires, les obstacles liés aux difficultés de commu­nication pour des raisons de distance, de santé ou par manque de messager, obstacles qui viennent amplifier les risques de division. Le jeu des initiatives épiscopales pour ramener l’union s’exprime géné­ralement par l’expression « recevoir dans la communion/commu­nauté » (par ex., Lettre 99, 1, ligne 20 ; Lettre 114, ligne 29), qui s’oppose à l’invitation à « fuir la communion/communauté » (Lettre 106, 2) des hérétiques. Si l’expression « admettre à la communion » fait nettement référence à l’eucharistie dans la lettre 217 à Amphiloque (Sur les canons - voir § 81), le sens dans les deux exem­ples mentionnés paraît plus largement évoquer la participation à la vie de la communauté. Cela peut sans doute, concrètement, signifier une participation liturgique, comme le rappelle J.-R. Pouchet en analysant l’ecclésiologie de Basile dans les Homélies sur les Psaumes : « Le chant des psaumes noue les liens de l’amitié : il réunit ceux qui étaient séparés ; il réconcilie les ennemis »17.
20Ainsi se manifeste, de fait, une ligne de démarcation, et l’évêque en a la responsabilité. La communion relève alors de l’action, de démarches humaines, ce qui inclut le jeu des sympathies ou des antipathies.
18 C. White, Christian Friendship in the fourth Century, Cambridge, 1992.
19 Dans la lettre 40, datée 372 par P. Gallay, Grégoire reproche à Basile d’avoir feint d’être malade (...)
20 White, Christian Friendship..., p. 75.
21 Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 2, 1155a (trad. J. Tricot), Paris, 19979.
21Les lettres de Grégoire de Nazianze offrent à ce sujet un contrepoint éclairant. L’amitié de Basile et de Grégoire de Nazianze remonte, comme on sait, à leurs années d’études à Césarée, puis à Athènes, et Grégoire l’évoque chaleureusement dans son œuvre autobiographique comme dans son éloge de Basile (Discours 43, de 382). La communion relève d’abord ici de l’amitié, des relations interpersonnelles. Dans son étude Christian Friendship in the fourth Century18, C. White consacre un chapitre aux différents épisodes de l’amitié entre Grégoire et Basile et souligne la dissymétrie des évolutions. Pour Grégoire, l’amitié donne un sentiment de communauté (C. White rappelle qu’il cite volontiers le proverbe : « tout est commun aux amis »), et à ce titre, il s’est senti blessé et comme manipulé par Basile qui cherche son soutien et lui impose le siège épiscopal de Sasimes (Lettres 40 et 45)19 ; Basile, lui, surtout à partir de son accession à l’épiscopat, donne un sens beaucoup plus large à la koinônia, dans la tradition aristotélicienne de la philia comme fondement de la cité20. Quelques lignes du livre VIII de l’Éthique à Nico-maque sont bien en consonance avec les réflexions basiliennes et permettent de comprendre la réaction de Grégoire de Nazianze : « L’amitié semble aussi constituer le lien des cités, et les législateurs paraissent y attacher un plus grand prix qu’à la justice même : en effet, la concorde, qui paraît bien être un sentiment voisin de l’amitié, est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que l’esprit de fac­tion, qui est son ennemie, est ce qu’ils pourchassent avec le plus d’énergie »21. Si l’on suit en parallèle les correspondances de nos deux évêques, le regard de Grégoire de Nazianze sur l’activité de Basile suggère, dirait-on, que Basile crée autant de frontières qu’il en dénonce. Grégoire, qu’on dépeint volontiers (et qui se peint lui-même) comme faible et surtout désireux de vivre en retrait du monde, tient des propos sans concession dans la lettre 49, que P. Gallay date des environs de Pâques 372 :
Tu nous reproches l’oisiveté et la paresse parce que nous n’avons pas pris possession de ta Sasimes, parce que nous ne nous remuons pas comme un évêque (mèd’ episkopikôs kinoumetha), et parce que nous ne vous armons pas les uns contre les autres, comme une pâture jetée entre des chiens ! mais pour moi, la plus grande action (praxis), c’est l’inaction (apraxia). Et, pour que tu connaisses une de mes qualités, je suis si fier de mon inactivité que je crois même être pour tous un modèle de grandeur d’âme sur ce point. Et si tous nous imitaient, il n’y aurait pas de difficultés pour les Eglises et la foi ne serait pas mise en pièces, en servant d’arme à chacun dans ses querelles personnelles !
22Les accusations de Grégoire sont rudes ! Même si, dans l’oraison funèbre qu’il prononce pour l’anniversaire de la mort de Basile, il mêle émotion personnelle et hagiographie pour faire l’éloge de l’ardent défenseur de l’unité de l’Eglise, la lettre 49 entame l’image de l’évêque de Césarée, met en cause sa « stratégie ».
23Au milieu de multiples initiatives, Basile n’oublie pourtant pas que l’unité est l’œuvre de Dieu, ce que soulignent plusieurs allusions scripturaires, par exemple à propos des difficultés d’Antioche : « Unir ces éléments et les amener à l’harmonie d’un seul corps appartient à celui-là seul qui permet aux ossements desséchés de se joindre de nouveau aux nerfs et aux chairs par son ineffable puissance ; mais il est certain que le Seigneur exécute ses grandes œuvres par ceux qui sont dignes de Lui » (Lettre 66,2). L’allusion fréquente à la métaphore paulinienne du corps se renforce ici de celle au chapitre 37 d’Ezéchiel. La fin de la phrase nous renvoie à l’action humaine et si elle est un éloge adressé à Athanase, destinataire de la lettre, ce que développe encore la phrase suivante, il est clair que Basile, plus encore sans doute après la mort d’Athanase en mai 373, aspire aussi à ce rôle de coopération au retour à la paix.
22 Sur le Saint-Esprit, éd. et trad. de B. Pruche, Sources Chrétiennes 17 bis, Paris (édition revue, p (...)
23 Nous laissons le mot grec koinônia, traduit ici « association » par Courtonne, ce qui est plus faib (...)
24 Voir Pouchet, « L’Eglise dans les Homélies de S. Basile sur les Psaumes » (« Le rassemblement, œuvr (...)
24Mais on pourrait également relire dans le contexte conflictuel qu’on vient d’évoquer plusieurs passages du Traité sur le Saint Esprit22 et souligner ainsi que cette œuvre est aussi la réponse théolo­gique de Basile à la question de la communion et de l’unité dans l’Eglise, théologie trinitaire et ecclésiologie se trouvant ainsi étroitement liées dans la maturation de la pensée basilienne et l’expérience vécue de la nécessité vitale de la communion : « jusque dans la consti­tution de notre corps, le Seigneur nous enseigne la nécessité de la koinônia », écrit-il au sénat de Tyane (Lettre 97)23. Et l’Esprit est préci­sément le « rassembleur », ho ekklèsiazôn, comme le proclame Basile dans l’homélie sur le Psaume 48 (PG 29, 433 A)24.
« Avec » l’Esprit et « dans » l’Esprit
25La rédaction de l’ouvrage répond, on le sait, aux questions d’Am-philoque d’Iconium à propos de la coexistence de deux doxologies dans la liturgie - « avec le Fils, avec le Saint Esprit ; par le Fils, dans le Saint-Esprit » -, vers la fin de 374. En s’adressant à nouveau à Amphiloque, sans doute en 375 (Lettre 231), Basile lui précise : « le livre sur le Saint Esprit a été écrit par nous et il est achevé ». Basile s’interroge donc sur les sens et le mode d’emploi des mots « et » et « avec » pour répondre aux hérétiques dans le débat trinitaire, mais à plusieurs reprises, par analogie, il envisage leur utilisation pour parler de la communauté humaine. On peut y lire le fruit de sa réflexion sur la question : qui fait la communion ? L’image banale de la navigation (métaphore de l’existence humaine et de l’Eglise à la fois), présente à la fois dans les chapitres 25 et 30, nous renvoie à ce que Basile dit des difficultés et des dissensions intra-ecclésiales dans sa correspondance.
26Au chapitre 25, après avoir rapporté les deux prépositions aux personnes divines et à leurs relations mutuelles, Basile continue :
Ce qui se voit également dans les choses humaines : la conjonction et exprime l’action commune, mais la préposition avec manifeste en même temps une sorte de communauté (koinônia) [...] Du monosyllabe dans, le monosyllabe avec diffère surtout en ceci qu’il dénote l’union mutuelle des êtres en communauté (tèn pros allèlous sunapheian tôn koinônountôn) : pour ceux qui naviguent ensemble, qui habitent ensemble, qui font quelque chose ensemble. Dans, par contre, désigne la relation avec ce en quoi se déroule l’action. Lorsqu’on entend dire : ils naviguent dans, ils habitent dans, on pense immédiatement au bateau ou à la maison.
25 Traité du Saint-Esprit, XXV, 59-60 (SC 17 bis, p. 460-463). Nous modifions la traduction du terme « (...)
26 Sur les différentes acceptions du mot dans l’œuvre de Basile, voir Pouchet, Basile le Grand..., p. (...)
27 de Andia, « La koinônia du Saint-Esprit... », p. 243.
27Méditation sur le sens des prépositions et des conjonctions : Basile a été formé aux lettres et à la grammaire grecques mais il a aussi conscience de mener « un très grand combat au sujet de petits mots25 » (Traité du Saint-Esprit, 72 B) ! Ces lignes suggèrent aussi qu’il y a une stabilité de la communion/communauté antécédente à l’action. Le verbe koinônéô pourrait aussi bien se traduire, nous semble-t-il, « être en communion » ; on retrouve ici l’ambivalence des traductions de koinônia26 par communauté ou par communion, ambivalence dont Y. De Andia a analysé la pertinence dans le débat trinitaire : « la koinônia est à la fois une communauté de nature et une communion entre les Personnes27 ». Mais la présence récurrente du lexique de la koinônia dans les Lettres et dans le Traité sur le Saint-Esprit, ajoutée à la comparaison que Basile introduit dans le passage précédemment cité avec la société humaine, montre à l’évidence le souci ecclésiologique de Basile, explicite dans le dernier chapitre, « Exposé sur l’état actuel des Eglises » (chap. 30).
28 Une traduction plus littérale de ces deux phrases pourrait être : « Nous ne sommes en communion les (...)
28Le tableau dramatisé de deux flottes ennemies sur une mer démontée y rappelle la tonalité des lettres les plus sombres. Mais en soulignant surtout la confusion régnante, Basile indique que la fron­tière séparant ceux qui sont dans l’Eglise et les hérétiques ariens se modifie constamment, car beaucoup changent de camp : « toutes les bornes des Pères se trouvent déplacées » ; allusion, comme le signale B. Pruche, à la législation du Deutéronome : « Tu ne déplaceras pas les bornes de ton voisin, posées par tes ancêtres » (Dt 19,14). C’est donc bien la manière dont les frontières de l’Eglise se démultiplient en frontières dans l’Eglise qui hante Basile : « Ce qui nous unit, ce n’est que la haine commune de nos adversaires. L’ennemi est-il passé ? Aussitôt nous nous traitons les uns les autres en ennemis28 » (chap. XXX, § 77). Et dans une situation d’incompréhension généralisée, Basile mesure que des paroles risquent d’attiser les querelles et il rappelle l’affirmation du prophète : « L’homme intelligent se taira en ce temps-là, car c’est un temps mauvais » (Amos 5,13 - chap. XXX, § 78). Il a cependant cédé à la demande d’Amphiloque plutôt qu’à la peur, dit-il, « fondant (son) espérance sur le secours de l’Esprit [...], Auxiliaire et Défenseur (sunègoron kai sunaspistèn) » (§ 79). Ces deux paragraphes nous ramènent à la différence d’appréciation, par Basile et Grégoire de Nazianze, des difficultés et de l’attitude à avoir au milieu des querelles.
29 Acta Conciliorum Œcumenicorum, I, 3, p. 471 (cité par Pruche, SC 17 bis, p. 53 et Pouchet, Basile l (...)
30 Lettre 99 au comte Térence.
29Mais en faisant cosigner son traité par ses chorévêques, comme le signalent les Actes du Concile de Chalcédoine29, Basile refuse d’entrer dans le concert discordant des opinions individuelles - à chacun sa théologie - pour faire œuvre de communion. La signature indivi­duelle que Basile demandait à Eustathe de Sébaste et à Théodote30, les 32 signatures d’évêques pour susciter le soutien des évêques d’Italie et de Gaule (Lettre 92) se développent avec le Traité du Saint-Esprit en un accord apporté à un développement théologique.
30Au fond, rien de pire pour Basile que des frontières floues et l’antonyme le plus juste de koinônia est sugkhusis, confusion. Remerciant l’évêque de Thessalonique qui a dû l’assurer de sa sympathie, de sa compassion, il se prend à rêver des temps anciens, du temps des martyrs :
Alors étaient bien connus les persécuteurs, les peuples se multipliaient du fait qu’on leur faisait la guerre, et le sang des martyrs, arrosant les Églises, nourrissait pour la piété des combattants bien plus nombreux [...] C’est alors que nous, chrétiens, nous étions en paix les uns avec les autres, cette paix que le Seigneur nous laissait [...] [Mais aujourd’hui, continue-t-il,] bien que les afflictions soient lourdes, il n’y a de martyre nulle part, parce que ceux qui nous maltraitent portent le même nom que nous » (Lettre 164 à Ascholios, datée de 374).
31Idéalisation, si l’on nous passe la familiarité, du bon vieux temps de « la » frontière - celle imposée par l’autre et qui fait de nous des victimes -, alors que Basile, tout au long de son épiscopat, paraît découvrir chaque jour un nouveau front et se donner pour mission de maintenir l’unité et la communion, dans la fidélité à la foi de Nicée.
1 L’édition des Lettres de Basile utilisée est celle d’Y. Courtonne, 3 vol. , CUF, Paris, 1957 s. - Pour chaque lettre, Courtonne propose une date approximative, datations dans l’ensemble reprises par B. Gain (L’Eglise de Cappadoce au IVème s. d’après la correspondance de Basile de Césarée, Rome 1985) et J.-R. Pouchet (Basile le Grand et son univers d’amis d’après sa correspondance. Une stratégie de communion, Rome 1992). Pour une présentation d’ensemble de la chronologie de la vie et de l’œuvre de Basile, voir P.J. Fedwick, The Church and the Charisma of Leadership in Basil of Caesarea, Toronto, 1979, p. 133-155.
2 L’image du manteau peut rappeler l’interprétation patristique courante de la tunique sans couture du Christ (Jn 19,23-24). Voir le dossier réuni par M. Aubineau, dans La Bible et les Pères. Colloque de Strasbourg, Paris, 1971, p. 9-50.
3 Basile, lettres, vol. 1, p. 212. Sur la division de la Cappadoce, voir aussi la lettre 122, vol. 2, p. 28.
5 Ch. Pietri, « L’évolution des débats théologiques dans l’Empire à nouveau divisé (364-378) », Histoire du christianisme, t. 2, Paris, 1995, p. 370.
6 Il faut bien sûr faire la part de l’amplification rhétorique, mais celle-ci, si fréquente qu’elle soit dans la correspondance de Basile, ne doit pas faire oublier toute l’importance qu’il attachait à l’échange de lettres, véritable signe de communion (voir les remarques de Fedwick, The Church and the Charisma…, « The Written Word. Its Value and Characteristics », p. 170-173).
7 . Flavius Josèphe décrit les divisions et les affrontements dus aux extrémistes zélotes (Guerre des Juifs V, 2) ; Tacite, quant à lui, sans se prononcer sur les responsabilités des uns et des autres, insiste plutôt sur l’afflux de population à Jérusalem à cause des troubles antérieurs et note : « tout ce qu’il y avait de plus opiniâtre s’était réfugié à Jérusalem, et, par suite, les Juifs se montraient encore plus séditieux. Trois chefs, autant d’armées » (Histoires V, 12, trad. H. Bornecque, Paris). Sur le siège de Jérusalem, voir P. Schäfer, Histoire des Juifs dans l’Antiquité, trad. fr., Paris, 1989, p. 149-159.
8 Nous préférons divisions à « schismes », que choisit Courtonne, à cause du sens technique que le terme a reçu. Lorsque Basile écrit, des processus de divisions sont en cours, on ne peut pas parler de schisme.
9 Sur les interventions de Lucifer de Cagliari dans les affaires d’Antioche, voir les analyses de G. Corti, Lucifero di Cagliari. Una voce nel conflitto tra chiesa e impero alla letà del IV secolo, Milan, 2004, p. 159-166.
10 La métaphore paulinienne du corps apparaît ici en filigrane (1 Co 12) ; elle est bien sûr une référence fréquente de Basile dans sa réflexion ecclésiologique (ensemble des références dans Biblia Patristica, vol. 5, Paris, 1991).
12 Lettre 99, 2 (Courtonne, vol. 1, p. 215). Nous avons modifié la traduction pour souligner la cohérence du vocabulaire basilien.
13 Sur les difficiles relations de Basile et Damase, voir A. de Mendieta, « Basile de Césarée et Damase de Rome. Les causes de l’échec de leurs négociations », dans Biblical and Patristic Studies in Memory of R.P. Casey, Fribourg/Brisgau, 1963, p. 122-166.
14 Fedwick définit en se fondant sur l’ensemble de l’œuvre de Basile les « présupposés théologiques de la communion » (The Church and the Charisma..., p. 114-128).
15 Voir P. Brown, Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive. Vers un Empire chrétien, trad. fr., Paris, 1998.
16 Voir M. Canévet, « L’unicité de la foi comme fondement de la communion dans l’Église : Athanase et la controverse autour de Nicée », Revue des Sciences Religieuses [RevSR], 75 (2001), p. 68-76.
17 Voir J.-R. Pouchet, « L’Église dans les Homélies de S. Basile sur les Psaumes », dans Ricerche patristiche in onore di Dom Basil Studer, osb, Augusti-nianum XXXIII, 1993, p. 369-405 (phrase citée, p. 377).
19 Dans la lettre 40, datée 372 par P. Gallay, Grégoire reproche à Basile d’avoir feint d’être malade pour le faire venir au moment où se prépare son élection sur le siège de Césarée. Voir aussi la lettre 45, écrite après l’élection.
22 Sur le Saint-Esprit, éd. et trad. de B. Pruche, Sources Chrétiennes 17 bis, Paris (édition revue, publiée en 2002).
23 Nous laissons le mot grec koinônia, traduit ici « association » par Courtonne, ce qui est plus faible que « communion », mais ce dernier terme s’adapte difficilement à l’allusion à l’unité des membres du corps. Voir plus loin sur l’ambivalence du terme.
24 Voir Pouchet, « L’Eglise dans les Homélies de S. Basile sur les Psaumes » (« Le rassemblement, œuvre de l’Esprit »), p. 402-403.
25 Traité du Saint-Esprit, XXV, 59-60 (SC 17 bis, p. 460-463). Nous modifions la traduction du terme « sullabè » en choisissant « monosyllabe », alors que Pruche traduit « particule », ce qui indique une autre catégorie grammaticale. « Préposition » est la traduction habituelle de sundesmos.
26 Sur les différentes acceptions du mot dans l’œuvre de Basile, voir Pouchet, Basile le Grand..., p. 79-80 et l’ensemble de l’article d’Y. de Andia, « La koinônia du Saint-Esprit dans le traité sur le Saint-Esprit de saint Basile », Irénikon, 2005/4, p. 239-270. Pour une mise en perspective historique, voir les réflexions de G. Alberigo : « La koinônia, voie et âme de l’Eglise une », RevSR, 68 (1994), p. 47-71.
28 Une traduction plus littérale de ces deux phrases pourrait être : « Nous ne sommes en communion les uns avec les autres qu’autant que nous haïssons en commun des ennemis ». Ce n’est pas au hasard que Basile utilise ici le tour compa­ratif indiquant une égalité de mesure.
29 Acta Conciliorum Œcumenicorum, I, 3, p. 471 (cité par Pruche, SC 17 bis, p. 53 et Pouchet, Basile le Grand..., p. 430).
30 Lettre 99 au comte Térence.Haut de page
Françoise Vinel, « Basile de Césarée face aux divisions de l’Église d’après sa correspondance », Revue des sciences religieuses, 81/1 | 2007, 79-93.
Françoise Vinel, « Basile de Césarée face aux divisions de l’Église d’après sa correspondance », Revue des sciences religieuses [En ligne], 81/1 | 2007, mis en ligne le 09 décembre 2014, consulté le 24 avril 2017. URL : http://rsr.revues.org/1678 ; DOI : 10.4000/rsr.1678 Haut de page
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