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Timestamp: 2017-01-22 18:54:38+00:00
Document Index: 27149302

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⭐Le travail domestique des mineurs en France
Le travail domestique des mineurs en France
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Antoinette Crevier
1 Le travail domestique des mineurs en France 12 Avant-propos Dans le cadre de la commémoration du 20 ème anniversaire de la Convention Internationale des Droits de l Enfant (CIDE), l'opinion internationale continue à se mobiliser pour faire respecter les droits de l'enfant et tenter notamment de juguler le phénomène de la Traite des êtres humains à des fins d'exploitation économique et en particulier domestique. Pourtant, les textes applicables se révèlent encore insuffisants. L'esclavage domestique des mineurs existe y compris en France. Il reste difficile de mesurer l'ampleur de ce phénomène qui se déroule dans l'espace clos d'un cercle familial, le plus souvent à l'abri des regards extérieurs. A travers cette étude fondée sur les cas de 79 mineurs, âgés de 4 à 17 ans lors de leur mise en exploitation 1, le Comité Contre l'esclavage Moderne (CCEM) entend démontrer dans quelle mesure les droits de l'enfant peuvent être bafoués au quotidien. Les témoignages ont été recueillis au moment de leur prise en charge respective par le CCEM alors qu elles étaient majeures. Remerciements Cette étude a été réalisée sous la direction de Sophia Lakhdar, Directrice du CCEM et Valérie Quélier, Chargée de communication bénévole au CCEM. Tous nos remerciements vont à Ileana Petrini et Deborah Caetano qui ont su mettre au profit du Comité leurs multiples compétences. Ont également collaboré à cette étude Guy Richard Assako, Pauline Stewart, Cécile Perinelle et Grégoire Seither. 1 Voir aussi méthodologie en Annexe I 23 Préface Le travail domestique des mineurs existe en France, au mépris de tous les textes nationaux et internationaux que notre pays a signés et ratifiés. De quel travail parle-ton ici? Non pas des menues tâches de la vie quotidienne que chacun peut demander à un enfant, à ses enfants, d accomplir dans le cadre familial. Mais de celui qui constitue une exploitation, qui entrave le développement, interdit la liberté, expose à tous mauvais traitements. En d autres termes, de celui qui s apparente à la servitude et constitue, de ce fait, un délit passible des tribunaux. Dans les pages qui suivent, l on trouvera en effet la description de tout ce qui constitue cet asservissement. Nulle surprise, alors, que le Comité Contre l Esclavage Moderne se soit saisi de cette réalité pour la dénoncer, soutenir ses victimes et les accompagner, mais aussi faire traduire en justice ses auteurs, comme les tribunaux français le font régulièrement. Rechercher, pour légitimer de telles pratiques, des racines culturelles d un autre âge est ici totalement hors de propos. Il n est nullement question de trouver une quelconque justification «culturaliste» à des pratiques que les pays d Afrique ou d Amérique latine, par exemple, condamnent eux-mêmes dans leurs systèmes législatifs. Quant à la France, elle a non seulement fait de l abolition de l esclavage l un des étendards de sa culture moderne, mais elle condamne, par ses textes d aujourd hui, toute forme, avouée ou non d esclavage, qu il s agisse d adultes ou de mineurs. Ce rapport parle des enfants. Il le fait à un moment où le monde entier célèbre le vingtième anniversaire de la Convention Internationale sur les Droits de l Enfant. Un jour brumeux de novembre 1989, à New York, les Nations unies ont décidé, par leur instance la plus élevée, l Assemblée Générale, de proclamer une vérité en tous points subversive : les enfants ont des droits. Et parmi ces droits figurent celui de vivre en famille, celui d être respecté dans son intégrité, d aller à l école, d être soigné, de jouer, de rire, de donner son avis de vivre comme un enfant. Dans toutes les situations d asservissement, ces droits sont systématiquement ignorés, bafoués, déniés. Il était temps qu un petit livre comme celui-là rappelle à chacun que parmi le droit élémentaire de chaque enfant figure le droit au respect et à la liberté. Claire Brisset Ancienne Défenseure des enfants 34 SOMMAIRE Avant-propos p. 2 Préface p. 3 Introduction : L'esclavage domestique, un phénomène persistant I L esclavage domestique des mineurs: éléments de définition p. 1 Distinguer le travail juvénile de l' exploitation des enfants p. 2 Appréhender les instruments internationaux p. 3 Faire reconnaître l'atteinte à la dignité humaine p. II La pauvreté, le seul vecteur de l'exploitation? p. 1. Situation des pays de provenance p. 2. Le confiage, de la tradition à la déviance p. 3. De la non-scolarisation aux fausses promesses p. 4. L'impact des politiques migratoires p. III - L'exploitation en France : une emprise totale de l'employeur p. 1. Conditions de travail contraires à la dignité humaine p. 2. Conditions de vie discriminatoires p. 3. Isolement physique, affectif, culturel et social p. 4. Les mauvais traitements p. 5. Le profil des employeurs p. 6. La sortie d'exploitation p. Conclusion Le déni des droits de l'enfant p. ANNEXE I p. ANNEXE II p. ANNEXE III p. 45 Introduction L'esclavage domestique, un phénomène persistant Un tiers des personnes prises en charge en moyenne chaque année par le CCEM étaient mineures lors de leur exploitation. Au fil des témoignages, le procédé est identique et cette similarité des faits questionne sur les causes qui conduisent les employeurs à recourir à la Traite des êtres humains à des fins d'exploitation économique. En dépit de l'abolition de l'esclavage il y a plus de 160 ans, le travail forcé et la Traite des êtres humains constituent les phénomènes criminels qui se sont le plus développés au cours de ces dernières décennies en raison, essentiellement, de leur caractère très lucratif. Selon le Bureau International du Travail (BIT), 12,3 millions de personnes sont victimes de travail forcé 2 dans le monde. La plupart d'entre elles vivent en Asie, en Amérique latine et en Afrique, et, c'est assurément leur vulnérabilité liée à une situation sociale précaire qui est exploitée à des fins lucratives. Mais il y a également plus de hommes et femmes en situation de travail forcé dans les pays industrialisés, dont plus de victimes de Traite à des fins d exploitation économique ou sexuelle 3. Ces chiffres sont bien en deçà de ceux avancés par le Rapporteur spécial de l'onu sur les formes modernes de l'esclavage, Mme Gulnara Shahinian, qui estime à 27 millions le nombre d'hommes, de femmes, de garçons et de filles en situation d'esclavage dans le monde. Aurélie Hauchère, Responsable de projets au sein du programme d'action spéciale du BIT pour combattre le travail forcé, souligne que l'estimation de l'oit (Organisation Internationale du Travail) a minima reste fiable 4. La réduction en esclavage domestique et en servitude constitue de fait une forme de travail forcé parmi les plus communes. Ce phénomène se pratique sur tous les continents et dans presque tous les pays. S'il est très répandu dans les pays en développement, il prospère aussi dans la société européenne où la demande de services domestiques ne cesse d'augmenter. De par sa nature, la fonction d'employé domestique implique majoritairement des femmes et des enfants. D'après le BIT, sur les 12,3 millions de personnes concernées par le travail forcé, 40 % à 50 % sont âgées de moins de 18 ans. La captation de la main d œuvre enfantine à des fins domestiques a tendance à s internationaliser du fait de la globalisation de l économie et de l augmentation des flux migratoires. Le travail juvénile n'implique pas systématiquement une situation d'esclavage domestique, de 2 Dont 2,4 millions victimes de la Traite des êtres humains et 2,5 millions exploitées par un Etat ou une force armée. 3 Une alliance mondiale contre le travail forcé, rapport global en vertu du suivi de la Déclaration de l OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail, Conférence internationale du travail, 93e session, 2005, Bureau International du Travail, Genève 4 Les estimations de l'oit sont fondées sur une collecte de données durant six mois en6 même, il faut veiller à ne pas faire l'amalgame entre la domesticité et l'esclavage domestique. L'un et l'autre recouvrent des réalités différentes. Néanmoins, ainsi que l'ont souligné Nasima Moujoud et Dolores Pourette 5, ces deux institutions présentent des éléments de similarité notamment en terme de violences et d abus sexuels et physiques. Ces deux situations se caractérisent également par une même invisibilité, mise en exergue dans l'enquête réalisée par Judith Rollins dans Les domestiques et leurs patronnes 6 : «A l'unanimité, les domestiques jugent que la façon de les traiter constitue l'aspect le plus important de leur travail. Leur premier souci n'est ni le salaire ni les horaires mais leur dignité». Cette difficulté à être reconnu dans sa dignité humaine en situation de domesticité atteint son paroxysme en situation d'esclavage domestique, puisque dès lors le respect de l'être humain est totalement nié. La servitude domestique a longtemps été assimilée à un esclavage doux, par contraste avec le travail dans les mines ou les plantations. Cette tendance à minorer la gravité de l'esclavage domestique ne doit pas faire oublier les faits eux-mêmes. L'esclavage ne correspond pas à un stade de l'évolution humaine mais à un mode de relations sociales qui a existé dans toutes les régions du monde et à toutes les époques. On peut se référer à l'atlas des esclavages 7 pour mieux s'en convaincre. Le fait que le service domestique fasse partie - au même titre que le travail sexuel des activités «traditionnellement» réservées aux femmes, et supposées ne pas nécessiter de professionnalisation, ni produire de richesse économique joue bien sûr un rôle considérable dans la persistance de ce phénomène. Pour Judith Rollins, l'invisibilité des activités effectuées, des lieux privés où elles sont réalisées et le fait qu'il s'agisse de services rendus à des particuliers favorisent les abus : l'exploitation physique, sans respect de la personne, du travail effectué, des tarifs ou de la rémunération demandés, ni des horaires de travail ; la stigmatisation et les atteintes psychologiques dues à des attitudes humiliantes, dégradantes, insultantes. La domesticité comme le travail sexuel sont des secteurs éminemment dévalorisés, sous-payés, non professionnalisés qui échappent à la législation du travail et largement réservés aux femmes en situation administrative et politique précaire. 8 Ce phénomène invisible est du reste rarement abordé par les historiens et sociologues. Ibrahima Thioub critique l extrême timidité des historiens africanistes sur le sujet de l esclavage domestique, qui a selon lui créé les conditions de la Traite. L'historien note néanmoins l'émergence de travaux récents portant sur la signification de l'esclavage domestique dans différentes formations sociales ouest-africaines : «Rompant avec les lectures romantiques et pigmentaires d'un esclavage africain intemporel et par essence «social», «humaniste» et 5 Traite de femmes migrantes, domesticité et prostitution, Nasima Moujoud et Dolorès Pourette, Cahiers d Etudes Africaines, n , 2006, pp Les domestiques et leurs patronnes, Judith Rollins, in Actes de la recherche en sciences sociales N 84, Atlas des esclavages, traites, sociétés coloniales, abolitions de l'antiquité à nos jours, Marcel Dorigny et Bernard 8 Gainot, 2006, éditions Autrement V. supra note 4. 67 «intégrateur» indemne de toute préoccupation économique, ces travaux portent un regard critique sur les éléments de différenciation des processus d'intégration des esclaves dans les sociétés hiérarchisées et dans les formations sociales où dominent les rapports lignagers». Alain Testart 9 explique pour sa part que «d'une façon ou d'une autre, l'esclave est un dépendant exclu d'une des dimensions sociales fondamentales de la société, exclu de la Cité dans le régime de la Cité antique, exclu de la parenté dans les sociétés lignagères où la parenté joue un rôle fondamental, exclu du rapport au roi dans les royautés( )». Pour appréhender ce phénomène, on retiendra l'éclairage apporté par Ibrahima Thioub : «L'esclavage, c'est-à-dire la réduction par un acte martial, marchand ou pénal d'un individu, la privation de sa liberté pour en faire sa propre propriété en le déshumanisant, en le dépersonnalisant et en le désocialisant, en le coupant de son histoire et de son identité pour le reconstruire comme objet, ça a existé un peu partout.[...] Les conditions dans lesquelles les esclaves étaient maintenus, c'est une autre question. Elles pouvaient être moins cruelles d'un maître à l'autre, d'un système à l'autre, et de ce point de vue, il est certain que le système capitaliste n'a pas les mêmes applications que le système patriarcal. Mais au-delà de ces différences, le statut et l'origine des esclaves sont pratiquement les mêmes dans toutes les sociétés humaines : l'exercice de la violence pour priver quelqu'un de sa liberté et de sa personne en tant que personne humaine et pour se l'approprier comme un bien meuble» L'esclave, la dette et le pouvoir: études de sociologie comparative, Alain Testart, Errance, Paris, Entretien avec Ibrahima Thioub, Esclavage in L'Humanité du 24 juin8 I L esclavage domestique des mineurs : éléments de définition L'opinion internationale s'est largement mobilisée pour encadrer le travail des enfants. L'âge minimum d'admission à l'emploi constitue la pierre angulaire des instruments juridiques internationaux mis en œuvre. Certains organismes ont par ailleurs permis d'établir un distinguo entre le travail juvénile tel qu'il peut être toléré et l'exploitation des enfants qui enfreint aux droits fondamentaux de l'homme. Il convient donc de convoquer différents instruments juridiques en présence afin de faire reconnaître l'existence de ce phénomène devant les tribunaux. 1-1 Distinguer le travail juvénile de l'exploitation des enfants Le XX e siècle a vu la sacralisation de l'enfance qui est de plus en plus souvent assimilée à une période d'insouciance, d'apprentissage et d'absence de contraintes. Ainsi, «L'école et la famille sont considérés comme les seuls lieux de socialisation valorisants et structurants. Cette perception de l'enfance domine la plupart des discours et s'impose comme un «concept normatif universel» [...] vers lequel toute société est censée tendre dans une perspective de progrès» 11. Les situations de Traite des mineurs à des fins d'exploitation domestique, en France comme ailleurs, constituent une sérieuse entorse à ce souci de protection de l'enfant. Ainsi que l'a souligné Claude Meillassoux 12, «l'exploitation de l'enfant relève de considérations lucratives qui sont non seulement contraires à son épanouissement, mais dangereuses pour son intégrité physique et intellectuelle». Pourtant, l'opinion internationale a approuvé dans sa grande majorité la plupart des instruments visant à limiter les risques d'exploitation des mineurs. La Convention Internationale des Droits de l'enfant (1989) a largement contribué à la reconnaissance de l'enfant comme sujet de droit et acteur à part entière. Le texte confère également à l'enfant le droit au travail. Pour ce faire, les normes internationales sur le travail des enfants s'articulent sur une notion de l'enfance, pour des raisons d'application, fondée sur des limites d'âge. C'est l'âge de l'enfant qui le protège ou lui donne accès au marché du travail. La définition la plus large de l'enfant est celle de tout être humain âgé de moins de 18 ans. Elle est reprise à l'article 1 er de la Convention Internationale des Droits de l'enfant et à l'article 2 de la Convention 182 sur les pires formes du travail de l'organisation Internationale du Travail (OIT). L'âge minimum d'admission à l'emploi est, quant à lui, défini par la convention 138. Il ne peut être inférieur à l'âge de la fin de la scolarisation obligatoire et en aucun cas inférieur à 15 ans. Les 11 Contre le travail des enfants? Point de vue Sud, 2009, collectif, éd. Syllepse. 12 L'enfant exploité, conclusion générale par Claude Meillassoux, in Schlemmer B., éd. Karthala-ORSTOM 89 pays en développement peuvent néanmoins fixer un âge minimum de 14 ans pour les travaux légers. La définition du travail effectivement réalisé par des enfants se révèle plus délicate à circonscrire. «Comment considérer cette majorité d'enfants travaillant dans l'agriculture familiale et dans le secteur informel? Ces activités constituent-elles du «travail» ou répondent-elles davantage à des exigences familiales?» interrogent les auteurs de Contre le travail? 13 De fait la frontière peut sembler parfois bien poreuse. Pour sa part, l'oit a écarté de ses études les contributions, même lourdes, à l'entreprise familiale. Reste que l OIT s'est également attachée à lever la confusion éventuelle entre travail domestique juvénile et exploitation domestique des enfants. Ainsi, elle distingue le travail dit nuisible (child labour) de celui non-nuisible (child work). «Selon l'oit, on est en présence de l'une des pires formes de travail domestique des enfants lorsque ceux-ci accomplissent des tâches domestiques au domicile d'une tierce personne ou d'un employeur dans des conditions relevant de l'exploitation. Lorsque cette exploitation est extrême, qu'elle est le fait d'une traite, qu'elle s'apparente à l'esclavage ou à des pratiques similaires ou quand les enfants sont employés à des travaux qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles ils sont effectués, sont dangereux et susceptibles de nuire à leur santé, à leur sécurité ou à leur moralité. Il ressort de la littérature et des études existantes que l'emploi d'enfants en tant que domestiques est l'une des formes de travail les plus répandues et les plus ancrées dans la tradition. Les filles de moins de seize ans qui travaillent sont nettement plus nombreuses dans le service domestique que dans tout autre type d'activité» 14. Concernant les personnes prises en charge au CCEM, un tiers d'entre elles étaient mineures au début de leur exploitation. Dans la très grande majorité de ces 79 cas, il s'agit de filles, âgées de 4 à 17 ans lors de la mise en servitude. De facto, la limite d'âge légale fixée à 16 ans pour le travail en France n'est pas respectée pour 72% des victimes (filles et garçons). La prévalence féminine (96% des cas étudiés) découle à n'en pas douter des siècles entiers au cours desquels les tâches ménagères ont été exclusivement dévolues aux femmes. Aujourd'hui encore, «la domesticité et la prostitution constituent des secteurs où sont majoritairement orientées les femmes non qualifiées étrangères originaires de pays défavorisés» 15. Du reste certaines d'entre elles exerçaient déjà un emploi de domestique avant leur exploitation en France voire étaient déjà en situation d'exploitation. 13 V. Supra note La traite des êtres humains, réalité de l'esclavage contemporain, Georgina Vaz Cabral, 2006, éd. La Découverte 15 V. supra note 4. 910 Mademoiselle B. a été exploitée en Côte d Ivoire de l âge de 6 à 11 ans au sein de plusieurs familles afin d y effectuer l ensemble des tâches domestiques. Sur les conseils de sa sœur, son père accepte la promesse de scolarisation d un des membres de leur famille résidant en France lorsqu elle atteint l âge de 12 ans. N étant pas scolarisée, elle doit effectuer l ensemble des tâches domestiques et garder les enfants sans percevoir de rémunération. Ayant un accès restreint à la nourriture, elle ne dispose que de couvertures pour dormir au sol dans le salon. Mademoiselle B. s enfuit de son lieu d exploitation à 17 ans après avoir subi des violences sexuelles par le fils de la famille et un avortement. «Dès 6 ans, je suis placée dans des familles comme bonne à tout faire et nourrice contre logement et nourriture. J'ai travaillé ainsi pour 4 familles différentes». Un peu plus nombreuses sont celles qui participaient aux travaux des champs et par-delà contribuaient à l'entreprise familiale. 1.2 Appréhender les instruments internationaux L'exploitation des mineurs bafoue non seulement les droits de l'enfant mais constitue aussi plus généralement une atteinte aux droits de l'homme et aux libertés fondamentales. Les instruments juridiques internationaux s'y référant foisonnent, et pourtant aucun ne donne une définition nette et précise de l'esclavage. Les textes en présence l'évoquent au même titre qu'ils mentionnent le travail forcé, la servitude, la servitude par dette, ou bien encore la Traite des êtres humains. Toutes ces notions pertinentes se rapportent au sujet mais leurs définitions restent imprécises. Peut-être doit-on y déceler un décalage entre l'idée préconçue de l'esclavage domestique et les formes contemporaines de cette réalité, à l'instar de Roger Botte 16 : «La référence au droit de propriété est un point commun à toutes les conventions relatives à l'abolition de l'esclavage et des pratiques analogues à l'esclavage [ ]». Or, les conditions des formes contemporaines de l esclavage «rendent le renforcement de la prohibition de la possession (owneship) inefficace dans la mesure où l'assujettissement et le contrôle des personnes sont obtenus sans possession. C'est ainsi, selon cette théorie, qu'il y aurait aujourd'hui plus d'esclaves dans le monde qu'à aucun autre moment de son histoire». La compréhension du phénomène de l'esclavage domestique ne peut se faire qu en s appuyant sur les différents outils mis en place pour le respect des droits fondamentaux de l Homme. Le tout forme une sorte de kaléidoscope juridique, et ce, que ce soit pour définir l'esclavage domestique ou plus particulièrement l'esclavage domestique des mineurs. Le fait que l esclavage domestique soit appliqué aux mineurs est d'ailleurs le plus souvent perçu comme un facteur aggravant, mais cette spécificité n est abordée en tant que telle dans aucun instrument juridique international particulier. La Convention 1926 a longtemps fait référence à la définition de l'esclavage. Mais l article 1 17 s attarde davantage sur les moyens de la mise en esclavage (capture, acquisition, cession) que sur les conditions de l esclavage. Le texte reste vague, par exemple, sur la signification exacte de «réduire en esclavage». Pour Michele 16 Les Habits neufs de l'esclavage, Métamorphoses de l oppression au travail, in Cahiers d'études africaines, , Voir annexe II 1011 Cavallo 18, «elle a laissé le soin à l'etat partie - censé introduire cette définition dans son droit pénal interne ou au juge national tenu de l'appliquer-, la responsabilité d'établir dans le cas d'espèce si la victime se trouve dans tel état ou condition». Depuis le début du XXI ème siècle, les instruments juridiques internationaux sont davantage concentrés sur la notion de Traite des êtres humains (TEH). C est dans le but de lutter contre ce phénomène que le Protocole de Palerme 19 a été rédigé. Il s agit du premier instrument international portant sur tous les aspects de la Traite des personnes. Le texte, additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, vise à prévenir, réprimer et punir la Traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants. Il réaffirme également le devoir de protection des États à l'égard des victimes de la Traite. Mais une fois encore, on constate que la notion d esclavage ne fait pas l objet d une explication sémantique détaillée. L'ensemble de ces instruments juridiques tend à faire respecter les droits fondamentaux de l homme? quel que soit son statut, mineur ou majeur. Toutefois la jurisprudence devant permettre d'affiner la définition de l'esclavage fait encore cruellement défaut. Suzanne Miers 20 ne dit pas autre chose: «L'esclavage reste encore à définir puisqu'il ne s'agit plus d'une question de propriété mais du contrôle exercé par une personne sur une autre.». Michele Cavallo 21 estime pour sa part que «les formes contemporaines d'esclavage peuvent échapper à une sanction digne de ce nom et à la hauteur du délit commis, faute d'une qualification claire de ce qu'est, aujourd'hui, l'esclavage». Ce constat s'appuie sur la comparaison de l'affaire Kunarac, Kovac et Zukovic et l'affaire Siliadin, qui concernait le cas d une personne prise en charge par le CCEM. La première affaire jugée par la Chambre de première instance du Tribunal pénal international concernait deux hommes accusés «d'avoir réduit en esclavage certaines des femmes qui étaient tombées sous leur contrôle pendant l'occupation militaire [ ] en les astreignant à des travaux domestiques et à des rapports sexuels avec eux-mêmes ainsi qu'avec d'autres soldats auxquels ils les avaient «cédées» et/ou «prêtées». Le jugement du TPI a abouti à une interprétation extensive et évolutive de la notion d'esclavage telle qu'elle découle de la définition de Il ressort en fait que «sont révélateurs d'une réduction en esclavage les éléments de contrôle et de propriété, la limitation et le contrôle de l'autonomie, de la liberté de choix ou de circulation et, souvent, les bénéfices retirés par l'auteur de l'infraction. Le consentement ou le libre arbitre de la victime fait défaut. Les menaces, le recours à la force ou d'autres formes de contrainte, par exemple, le rendent souvent impossible ou sans objet, tout comme la peur de la violence, le dol ou les promesses fallacieuses, l'abus de pouvoir, la vulnérabilité de la victime, la détention ou la 18 Formes contemporaines d'esclavage, servitude et travail forcé: le TPIY et la CEDH entre passé et avenir, Michele Cavallo, Droits fondamentaux, n 6, janvier-décembre Idem 20 Le nouveau visage de l'esclavage au XX e siècle, Suzanne Meiers, Cahiers d'etudes africaines, XLV (3-4) , pp V. supra note 15 1112 captivité, les pressions psychologiques ou les conditions socio-économiques. Sont également symptomatiques l'exploitation, le travail ou service forcé ou obligatoire, [ ] l'utilisation sexuelle, la prostitution et la Traite des êtres humains. [ ] Le fait d'«acquérir» ou de «céder» une personne contre une rémunération ou un avantage en nature n'est pas un élément constitutif de la réduction en esclavage, mais c'est un bon exemple de l'exercice du droit de propriété sur autrui». Michele Cavallo rajoute en outre que «cela implique d'ailleurs que la notion d'esclavage «englobe» le travail forcé ou obligatoire aussi bien que la servitude, la prostitution et la Traite des êtres humains». Henriette Siliadin est recrutée au Togo via une promesse de scolarisation et un travail domestique pour rembourser son billet d'avion. Elle se retrouve rapidement au domicile de Madame Bardet par l intermédiaire de la personne l ayant recrutée. Sa force de travail est prêtée pour effectuer durant trois années les tâches ménagères et la garde des enfants. Travaillant 15 heures par jour sans aucun jour de repos ni congés, elle ne perçoit aucun salaire. Elle n est autorisée à sortir librement que pour se rendre de temps en temps à l'église le dimanche matin. Condamnés en première instance en juin 1999, Monsieur et Madame Bardet sont relaxés en appel et condamnés à une simple amende pour emploi d'étranger en situation irrégulière. Dans l'arrêt Siliadin 22 rendu par la Cour Européenne des Droits de l'homme (CEDH), la CEDH ne considère pas que la situation d Henriette Siliadin relevait de l esclavage, «bien que la requérante ait été [ ] clairement privée de son libre arbitre, il ne ressort pas du dossier qu'elle ait été tenue en esclavage au sens propre, c'est-à-dire que les époux B. aient exercé sur elle, juridiquement, un véritable droit de propriété». En revanche, la Cour a conclu que la requérante, mineure à l'époque des faits, avait été tenue en état de servitude au sens de l'article 4 de la Convention. La CEDH a donc confirmé que l'état de servitude correspond à un degré moindre que celui de l'esclavage mais à un degré supérieur que celui du travail forcé. Il importe en effet de relever qu'à la différence des faits de l'affaire jugée par le TPI, aucune violence sexuelle n'avait été perpétrée à l'encontre de la requérante et il n'avait pas été porté atteinte à son intégrité physique durant la période d'exploitation de son travail. Si la CEDH rappelle de manière laconique ce qu'elle désigne comme le «sens classique de l'esclavage», à savoir que «l'esclavage est l'état ou la condition d'un individu sur lequel s'exercent les attributs du droit de propriété ou certains d'entre eux», il convient d'avoir à l'esprit que la Cour statuait en espèce sur le débat entre le gouvernement et la requérante qui portait sur la question de savoir si les faits subis par la requérante emportaient la qualification de travail forcé ou de servitude. Par conséquent, si la Cour était appelée à se prononcer dans une affaire soulevant la question d'une qualification d'esclavage ou de servitude, relativement à des faits où les auteurs auraient utilisé en plus de la force de travail de sa victime sa personne même, il n'est pas exclu que la CEDH aurait pu procéder à une extension de la notion d'esclavage (par rapport à sa définition classique) 22 Voir annexe II 1213 similaire à celle effectuée pour le TPI, à la faveur d'une «interprétation à la lumière des conditions de vie actuelles» 23. Outre ces nuances sémantiques, l'arrêt Siliadin constitue une réelle avancée. La Cour a en effet estimé que, conformément aux normes et aux tendances contemporaines en la matière, il y a lieu de considérer que les obligations positives qui pèsent sur les Etats membres en vertu de l'article 4 de la Convention commandent la criminalisation et la répression effective de tout acte tendant à maintenir une personne dans ce genre de situation. Dorénavant les avocats des victimes de Traite à des fins d exploitation notamment domestique peuvent s'appuyer sur cet arrêt pour expliquer ce qu'est la notion de servitude au cours des procédures. «Aujourd'hui, explique Bénédicte Bourgeois, Responsable juridique du CCEM, les magistrats ne sont pas à même d'identifier et de mesurer la gravité de ces pratiques. Or l'arrêt de la CEDH parle de «répression effective» de ces comportements, ce qui devrait déboucher sur des peines plus lourdes pour les employeurs. Cela va dans le sens de la création d'une infraction adaptée, dans la mesure où la Cour a précisé que les dispositions pénales actuelles ne visent pas spécifiquement les cas d'esclavage et de servitude, "mais concernent, de manière beaucoup plus restrictive, l'exploitation par le travail".» 1.3 Faire reconnaître l'atteinte à la dignité humaine Les ajustements apportés à la législation française illustrent à certains égards la difficile adéquation entre les textes de droit interne et la réalité des situations auxquels ils sont supposés se rattacher. Jusqu en 2003, la législation française prévoyait qu une condamnation formelle de l esclavage en tant que crime contre l humanité ne pouvait pas s appliquer aux cas d esclavage individuel. Or, la très grande majorité des situations d'esclavage domestique à laquelle est confronté quotidiennement le Comité Contre l Esclavage Moderne, sont de fait des cas individuels. Avec la Loi du 18 mars , la législation française a finalement introduit le délit de Traite des êtres humains en introduisant l article dans le Code Pénal. Néanmoins, le délit de Traite, qui avait vocation a priori à sanctionner les conditions de recrutement des victimes par les employeurs, était inapplicable à la majorité des cas de servitude domestique. En l occurrence, l infraction de droit français retenait une conception de la notion de Traite restrictive par rapport à la définition consacrée au niveau international. En conséquence, parmi les employeurs ayant recruté leur(s) victime(s) par de fausses promesses à l étranger, seuls ceux qui les avaient par la suite exploitées sur le territoire national en les plaçant dans des emplois domestiques auprès de tiers étaient susceptibles d être poursuivis pour avoir commis un délit de Traite. Il était en outre 23 Bénédicte BOURGEOIS, Etude de jurisprudence des jugements, et arrêts du CCEM rendue par les tribunaux français en matière de traite à des fins d'exploitation du travail, , à paraître. 24 Loi n du 18 mars 2003, art idem 13 Montrer encore
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