Source: http://www.assembly.coe.int/nw/xml/Speeches/Speech-XML2HTML-FR.asp?SpeechID=208
Timestamp: 2020-04-01 17:25:06+00:00
Document Index: 289445273

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Monsieur le Président, monsieur le Secrétaire Général, mesdames, messieurs les parlementaires, c’est pour moi un honneur que de m’adresser à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en cette session d’automne.
Permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma tristesse après le décès de Lord Russell‑Johnston qui a été un de mes pairs pendant vingt-trois ans et qui a présidé brillamment votre assemblée entre 1999 et 2002. Lord Russell‑Johnston a œuvré sans relâche en faveur des droits de l’homme. Toute notre sympathie va à sa famille et à ses amis.
Mesdames, messieurs, la Bosnie-Herzégovine attache la plus haute valeur au travail du Conseil de l’Europe, de ses organismes et institutions. Nous en avons d’ailleurs directement bénéficié lorsque nous avons apporté des améliorations au respect de l’Etat de droit, des droits de l’homme et de la démocratie. De ces améliorations, nous sommes reconnaissants au Conseil de l’Europe. Nous sommes néanmoins conscients de la présence de nombreux obstacles et du chemin à parcourir avant que la Bosnie-Herzégovine ne soit à la hauteur des principes qui constituent les fondations du Conseil de l’Europe.
« L'instauration d'un état constitutionnel moderne qui préserve le caractère multi-ethnique du pays sera bénéfique tout à la fois pour la Bosnie et pour l'Europe »
Les progrès réalisés par la Bosnie-Herzégovine sont freinés par les discriminations qui sont consacrées par notre système de gouvernance. Même si notre pays a été l’un des cinq premiers à ratifier le Protocole n° 12 de la Convention européenne, c’est encore l’un des seuls Etats en Europe et de par le monde dont la Constitution admet que des citoyens soient écartés de certains postes publics du fait de leur appartenance ethnique.
Les accords de paix de Dayton ont mis un terme à la guerre, à l’agression et au génocide. Sa valeur ne peut être niée. Toutefois, l’accord de paix avait pour intention de réduire les discriminations et de renverser les effets négatifs du génocide et de l’épuration ethnique. Sur le papier, les accords de Dayton semblent comporter tous les éléments pour y parvenir. En effet, l’annexe 7 garantit que tous les réfugiés et toutes les personnes déplacées jouissent du droit de retour en toute sécurité sans risque d’intimidation, de persécution et de discrimination ou de harcèlement, en particulier sur la base de leur origine ethnique.
En pratique et dans les termes mêmes employés par la Cour constitutionnelle de la Bosnie‑Herzégovine, «une pratique systématique et délibérée des autorités publiques de la Republika Srpska – l’une des deux Entités qui forme la Bosnie-Herzégovine – visant à empêcher le retour des minorités, soit par le biais d’une participation à des incidents violents, soit en ne protégeant pas ces personnes contre des attaques violentes, a entraîné cette discrimination, fondée uniquement sur des raisons ethniques.»
Mesdames, messieurs, nous avons entendu ici même que le droit au retour, dans un autre contexte européen, n’était pas un droit important. D’ailleurs, les faits le montrent, puisque ce droit n’a jamais été mis en œuvre en Bosnie-Herzégovine. La Republika Srpska a-t-elle réussi à créer un précédent sur la scène internationale? La Republika Srpska aurait-elle réussi dans son entreprise d’épuration ethnique violente? Si cela était permis, cela créerait un précédent dangereux qui saperait les objectifs poursuivis par votre institution et par mon pays.
Les accords de Dayton n’ont pas été signés dans l’idée qu’ils pourraient être appliqués à la carte. L’obstruction relève précisément du souhait de certains de préserver l’ethnocratie au détriment de la démocratie. L’un de ses effets a été la mise en place d’un mécanisme ethno-territorial. Ainsi 22 % des députés du Parlement d’Etat, qui sont tous Serbes et tous issus d’une seule et même Entité, la Republika Srpska, peuvent bloquer l’ensemble des décisions. C’est précisément parce que 1,2 million de personnes n’a jamais pu retourner dans ses foyers que seulement deux députés non serbes viennent de la Republika Srpska, ce qui ne permet pas de débloquer la situation.
Depuis que la Republika Srpska a multiplié par deux le nombre de ses voix, le mécanisme est entièrement bloqué et partial. Au cours des deux dernières années, il a été employé à cinq reprises pour empêcher la législation sur la citoyenneté qui aurait permis de détenir la double nationalité. Si ces changements fondés sur le modèle européen ne sont pas adoptés, plus de 500 000 réfugiés qui ont fui leur pays ne pourront pas obtenir la nationalité de Bosnie-Herzégovine. Ce n’est pas tant l’application des accords de Dayton que l’application de ces principes qui a abouti à un apartheid ethnique dont nous sommes les témoins aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine.
Mesdames, messieurs, nous sommes sur le point de commencer à travailler sur une nouvelle constitution, mais si nous permettons à cette pratique de se poursuivre, nous ne réussirons pas. Au contraire, nous assisterons à des négociations sous pression, à des négociations secrètes qui aboutiront à un document parfaitement inutile.
Je me trouvais là-bas il y a deux ans lorsque à la Commission de Venise, a été proposé un document qui n’avait aucun sens à la place d’une véritable réforme constitutionnelle. Ainsi que le rapport le souligne clairement, le système de vote, compte tenu de l’Entité et de ses implications politiques, est responsable de l’échec de l’initiative constitutionnelle à l’époque à cause d’une poignée d’individus qui a voté contre la proposition.
C’est la raison pour laquelle je vous demande de bien identifier les coupables et de les en rendre responsables. Si la Bosnie-Herzégovine ne peut pas mettre un terme à la ségrégation dans les écoles parce que les accords de Dayton ne lui en donnent pas la compétence, qui en est responsable? Si l’on peut grâce aux voix de 22 % des députés bloquer la loi sur le recensement en refusant les propositions d’Eurostat, qui est responsable? Enfin, si nous ne pouvons pas créer une véritable Cour suprême, comme vous nous l’avez demandé, comme la Commission de Venise l’a demandé, qui est responsable?
Mesdames, messieurs, dites-nous clairement quels sont les principes et les normes de l’Europe? Pour ma part, je puis vous le garantir, j’accepte clairement ces normes, comme je l’ai toujours fait. Je suis convaincu de m’exprimer au nom d’une grande majorité des citoyens de la Bosnie-Herzégovine. Il y a bien sûr, ceux qui disent qu’ils préfèreraient des institutions ethnocratiques plutôt que l’Europe, mais de telles allégations sont-elles acceptables aujourd’hui?
En fait, la véritable question est la suivante: l’Europe est-elle profondément différente de l’Europe qui existait il y a soixante ans? Ne serions-nous en faveur des droits de l’homme, de l’Etat de droit et de la démocratie que du bout des lèvres? N’acceptons-nous, finalement, que l’usage de la force brute? Condamnons-nous les génocides par le biais de la Cour internationale de justice sans pour autant en éliminer les conséquences? J’espère que nous ne sommes pas une Europe de cette sorte. J’espère que nous sommes une Europe où les arrêts de la Cour internationale de justice sont mis en œuvre et ne sont pas archivés au fin fond d’un tiroir. J’espère que nous sommes une Europe qui réalise qu’à long terme, ces valeurs doivent être défendues et ne doivent pas être abandonnées au profit d’intérêts pragmatiques de court terme.
Je pourrais évoquer l’arrêt de la Cour internationale de justice qui rappelle les valeurs qui sont en jeu, mais je préfère vous citer Lord Russell-Johnston lorsqu’il rendait compte du génocide à Srebrenica: «Quasiment 10 000 maris, frères, fils, certains pas plus âgés que 10 ou 11 ans, et même des bébés ont été tués pendant ces cinq jours de folie, de massacres perpétrés par les troupes serbes bosniaques sous le commandement de Ratko Maldic.»
Nous nous félicitons de l’arrestation récente de Radovan Karadzic, mais les faits demeurent. Certaines des institutions qui ont été considérées, dans l’arrêt de la Cour internationale de justice, comme coupables de ce génocide sont toujours en liberté. Nous nous félicitons, bien entendu, de la révision de l’acte de mise en accusation de Karadzic qui, maintenant, inclut deux actes de génocide en Bosnie‑Herzégovine, contre les Bosniaques et contre les Croates. Enfin, considérant que l’arrêt de la Cour internationale de justice est le premier et le seul arrêt dans le cadre de l’application de la Convention sur le génocide de l’histoire de l’humanité, j’espère que votre Assemblée prendra en considération les implications dudit arrêt. C’est ce que j’attends de votre Assemblée.
Chers amis, nous n’avons pas oublié l’aide que nous avons reçue de beaucoup d’entre vous. Nous vous en sommes très reconnaissants. Néanmoins, sans une réforme complète de la constitution découlant de Dayton, peu de progrès pourront être obtenus, et la paix et la stabilité en Bosnie‑Herzégovine continueront d’être menacés. J’espère que la procédure de suivi se poursuivra et que la Commission de Venise continuera son suivi. L’Etat de droit est important. Dans le monde chaotique dans lequel nous vivons, nous avons besoin de législation et de régulation, pas seulement dans le monde financier. La justice doit exister, les peuples doivent avoir la possibilité d’y croire.
Enfin, j’espère que nous pouvons compter sur vous pour identifier ceux qui se sont engagés sur la voie de l’Europe du XXIe siècle et que vous serez capables de les distinguer de ceux qui vivent encore sous l’emprise d’idées du XVIe siècle, d’idées féodales. Paradoxalement, la Bosnie-Herzégovine a été, pendant de nombreux siècles, une société multiethnique et cette caractéristique a été quasiment anéantie par les massacres, les viols, les tortures, les expulsions qui se sont produites à la fin du siècle dernier. Aidez-nous à renverser la tendance, aidez-nous à construire un Etat moderne, constitutionnel, qui soit véritablement multiethnique. Cela permettra à la Bosnie-Herzégovine et à l’Europe d’être un lieu où l’on vit mieux.
Merci, Monsieur le Président, de nous avons fourni autant d’informations sur vos problèmes sur vos difficultés, sur votre société. Merci pour vos projets. Merci de vous engager dans cet hémicycle, comme vous l’avez fait. L’idée est de transformer votre Etat en un Etat «normal», si je puis dire, où règnent les droits de l’homme, la démocratie et l’Etat de droit. Les gens qui connaissent Dayton et ses institutions ainsi que les difficultés que vous éprouvez, se disent qu’il va falloir revoir le Traité. Nous arrivons à cette nécessité. C’est la position défendue par notre Assemblée.
Un grand nombre de collègues ont déjà exprimé le souhait de vous poser une question. Je rappelle à nos collègues que leurs questions doivent avoir un caractère interrogatif et ne pas dépasser trente secondes.
La parole est à M. Cebeci.
M. CEBECI (Turquie) (interprétation)
Je vous remercie de votre discours devant notre Assemblée. Au nom du groupe PPE, j’aimerais vous poser la question suivante: quel est le défi le plus important que doit relever la Bosnie-Herzégovine pour réaliser la réforme nécessaire? Dans ce contexte, quelle serait votre première demande à l’égard du Conseil de l’Europe? Qu’attendriez-vous de lui pour vous aider à atteindre cet objectif?
M. Silajdžić, Président de la présidence de Bosnie-Herzégovine (interprétation)
Du fait du système en vigueur, la Bosnie-Herzégovine est un pays bloqué. Nous avons besoin d’une nouvelle constitution et j’espère que le Conseil de l’Europe pourra nous aider à nous entendre sur une constitution qui soit authentiquement démocratique et qui soit, en tout premier lieu, au service des citoyens de la Bosnie-Herzégovine. Il est vrai que nous avons des divergences graves mais rien n’est impossible. Je pense que le Conseil de l’Europe, pourra nous aider, car c’est une institution pour laquelle nous avons le plus grand respect pour tout ce qui concerne les droits de l’homme, l’Etat de droit et la démocratie. Nous espérons que le Conseil de l’Europe pourra nous permettre d’atteindre ces objectifs.
Ceux qui ont écouté avec intérêt votre discours comprennent bien la raison pour laquelle vous dites que Dayton c’était bien pour mettre un terme à la guerre mais pas plus. Comment répondre aux craintes de ceux qui n’appartiennent pas à votre communauté? En effet si l’on pérennisait Dayton, ils seraient les perdants; ils auraient peur de la dictature d’une majorité. Or, ne l’oublions pas, la démocratie ce n’est pas que la majorité. Comment répondez-vous aux craintes des autres communautés?
Ainsi que j’ai essayé de le souligner: c’est une crainte de la minorité et non de la majorité. Des décisions sont bloquées par la minorité et non par la majorité. Pensez‑vous qu’il soit bien que la minorité bloque ainsi la majorité?
En fait, ce n’est pas une question de minorité ou de majorité. Il s’agit d’une question de droits de l’homme, de droits fondamentaux. Un de ces droits est justement le droit au retour: 1,2 million de personnes ne sont pas rentrées chez elles, ce sont les statistiques les plus récentes de l’OSCE. Voilà ce que l’on demande: le droit au retour! On parle des droits de l’homme, mais le droit au retour en fait partie. Les gens ne sont pas retournés chez eux en raison de la politique d’obstruction qui a été menée.
Il y a d’importantes divergences de vue sur ce point. C’est peut-être une perspective philosophique. Je préfère les citoyens, je préfère un Etat civique. L’idée est que tout le monde soit traité sur un pied d’égalité en termes de droits et de responsabilités. D’autres penseront qu’il convient de privilégier les groupes ethniques. Notre pays n’a jamais connu cela dans son histoire. Il est multiculturel depuis des siècles et des siècles. Depuis mille ans, nous avons survécu à tout ce qui s’est passé. Ce multiculturalisme s’est presque éteint au XXe siècle mais j’espère qu’il continuera de vivre au XXIe siècle. Cela est essentiel, car il s’agit de s’accorder sur une constitution destinée à servir tout citoyen du pays.
Quant aux craintes que vous exprimez, sachez que je ne suis pas un néophyte en politique. J’ai connu des périodes difficiles. Ce que je vous dis aujourd’hui, je le disais déjà en 1992, en 1993 et en 1994, à un moment où il était difficile d’être objectif et de manifester un esprit démocratique. Je suis fier de mes discours de 1992 et 1993. Ceux qui les liront ne pourront concevoir la moindre crainte.
Comme l’Irlande, la Bosnie-Herzégovine a connu la division et le conflit. Quel rôle y joue l’enseignement de l’histoire pour développer l’esprit de paix au sein de toutes les Entités de votre pays? L’interaction entre les différentes cultures représentées en Bosnie‑Herzégovine est-elle encouragée et représentée, en particulier par les ministres de la culture des deux Entités?
Malheureusement notre système, ou plutôt la mise en œuvre des accords de Dayton, dans l’annexe IV du traité de paix, c’est-à-dire notre constitution, ne le permet pas, car elle induit une ségrégation à l’école, certains parlant même d’apartheid. Dans certains cas, les enfants sont répartis en fonction de leur origine ethnique. C’est une honte, et pas seulement pour la Bosnie‑Herzégovine. Certains disent ouvertement que c’est la solution. Nous ne permettons pas à des citoyens de l’Europe de s’exprimer ainsi.
Sans doute n’avons nous pas encore fait assez. C’est pourquoi je demande instamment aux institutions comme la vôtre et à votre assemblée de nous aider à mettre un terme à la ségrégation, ce qui est probablement le souhait de la majorité des personnes qui vivent en Bosnie-Herzégovine.
La Bosnie-Herzégovine, c’est une grande leçon de l’histoire. Quels messages enverrons‑nous pour l’avenir? Pouvons-nous permettre que les conséquences du génocide demeurent? Pouvons-nous permettre que les accords de paix de Dayton servent de bouclier à Milosevič? En ce qui concerne l’enseignement de l’histoire, il y a quelques temps, Sir Patrick Cormack, parlementaire britannique, m’a invité à venir à Belfast pour que je me fasse expliquer par les gens sur place comment ils ont réussi à accepter leurs différences. Je lui ai répondu que j’étais prêt à l’accepter dès lors que d’autres aussi l’accepteraient.
M. JACOBSEN (Norvège) (interprétation)
Les accords de Dayton étaient utiles pour faire cesser la guerre mais, fondés sur un compromis ethnique, ils n’ont pas permis d’améliorer l’efficacité de la prise de décisions. Selon vous, quelle forme devrait revêtir un nouveau texte capable de renforcer les structures étatiques?
Si je n’ai jamais été partisan d’un Etat centralisé à l’excès, je considère néanmoins que nous devons renforcer nos institutions, lesquelles sont actuellement en Bosnie‑Herzégonie une structure inefficace. La Bosnie-Herzégovine doit être structurée par des régions économiques, conformément à un modèle très répandu en Europe plutôt que sur des lignes de partages ethniques. Elle doit être refondée sur des critères économiques.
Le système actuel nous empêche de prendre des décisions importantes sur des sujets essentiels, notamment en matière économique. Vous le savez, la Bosnie-Herzégovine est un pays riche en ressources humaines et en ressources naturelles. A une période où la demande énergétique est très importante, l’énergie électrique que nous produisons est potentiellement exportable à 63 %. Nous pourrions contribuer au bien-être de l’Europe, mais nous n’utilisons pas cette possibilité faute de capacités de planification et de volonté politique. Il en va de même pour d’autres secteurs d’activité, comme les infrastructures.
Sans vouloir restreindre le droit de chacun à affirmer son origine – croate, serbe, ou bosniaque –, et ses intérêts vitaux, la meilleure solution consisterait à structurer la Bosnie-Herzégovine en zones économiques. Etablir des relations entre ces régions et les régions voisines et avec l’ensemble de l’Europe donnerait un nouvel élan à notre économie. Je suis persuadé que ce point de vue est partagé par un grand nombre de citoyens de mon pays.
M. IVANIĆ (Bosnie-Herzégovine) (interprétation)
Monsieur le Président, vous n’avez pas dit qu’il n’y avait aucun Serbe dans une délégation de vingt-huit membres de la Fédération, où vous détenez la majorité et où vous occupez les postes clés. Après vos propos, pensez-vous que le pays se trouvera mieux qu’avant, en termes de division?
Monsieur Ivanić, vous auriez dû poser cette question lorsque nous étions réunis dans notre pays. Je n’ai pas dit qu’au sein de la Fédération tout allait bien. L’exemple serbe est l’exemple même de la non mise en œuvre de Dayton. L’annexe VII, la plus importante, concerne le retour des réfugiés. Or, aujourd’hui, seulement 8 % de non-Serbes vivent dans l’Entité serbe, contre 46 % auparavant. Cela dit tout des accords de Dayton et des fonds qui ont été injectés dans cet effort.
Vous affirmez qu’il y aura davantage de division chez nous, du fait de ce que je viens de dire. Durant la Seconde guerre mondiale, un tel raisonnement a conduit un général américain à proposer de ne pas bombarder les convois allant à Auschwitz de peur que les nazis ne deviennent fous. Ils ne sont pas devenus fous, ils n’ont tué «que» six millions de personnes, parce que l’on n’a pas bombardé les convois. De même, s’agissant de l’agression de notre pays, un important acteur politique d’un pays important sur la scène internationale avait dit «oui» à l’embargo, – ce qui aidait Milosevic – sous prétexte que la levée de l’embargo risquerait de mettre de l’huile sur le feu. On a ainsi alimenté le feu par le sang d’innocents. Le général américain, comme cet acteur politique, se sont trompés. Un autre acteur politique européen important a considéré que l’arrêt de la Cour internationale de justice ne devrait pas être exécutoire mais mis sous le boisseau.
Dès lors, pensez-vous vraiment que ce que j’ai dit puisse ajouter aux centaines de milliers de victimes de Sarajevo, ces femmes violées, ces enfants tués, sans parler des quinze mille disparus, des centaines de milliers de victimes, des milliers d’enfants qui ont perdu la vie? Le moment est venu de s’exprimer. Le projet de Milosevic ne prospérera pas sous la tutelle de Dayton. Les droits de l’homme doivent être respectés dans notre pays. Les gens ont le droit au retour, l’Etat de droit doit exister. Vous qui, au Conseil de l’Europe, êtes intéressés par les valeurs clés, vous devez savoir que la démocratie existe chez nous et que les élections y sont organisées de façon démocratique, comme ne manqueront pas de le confirmer les observateurs.
Monsieur Ivanić, je suis à votre disposition pour en discuter en Bosnie-Herzégovine, voire à Sarajevo.
Mme MARKOVIĆ (Bosnie-Herzégovine) (interprétation)
Monsieur le Président, vous sentez-vous vraiment en mesure, au vu des déclarations que vous faites au nom du peuple bosniaque, de contraindre la République Srpska à rester en Bosnie-Herzégovine?
Vous le savez, je suis devenu le Président de la présidence de Bosnie-Herzégovine à la suite d’élections démocratiques que j’ai remportées à une large majorité. Je représente donc l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine. Nous avons des différences. Vous avez fait référence à la lettre de M. Radmanovic, mais on ne peut ici faire semblant de jouer. Il y a eu trop de victimes. Ce qui s’est passé est trop grave pour continuer ces petits jeux.
L’arrêt de la Cour internationale de justice sur le génocide est complètement ignoré ce qui me trouble. Pourtant c’est le premier arrêt de l’histoire sur un génocide. Les choses sont tellement graves que vous ne me ferez pas taire quand je parle ici au nom des victimes. Je ne me laisserai pas arrêter par des procédures frauduleuses. Cette lettre n’a pas été acceptée. Il est vrai que des différences importantes nous séparent. J’espère que nous trouverons des points communs qui sont les normes, les valeurs que nous devons tous suivre, consacrées par le Conseil de l’Europe.
Je reviens sur votre dernière réponse. Nous sommes nombreux à être préoccupés par les informations récentes sur la montée de l’instabilité en Bosnie-Herzégovine. Des membres de votre présidence ont contacté les Nations Unies. Les relations entre Sarajevo et Banja Luka pourraient-elles être améliorées dans un futur prévisible?
Entre Sarajevo et Banja Luka, je ne sais pas. Il s’agit de citoyens de Bosnie-Herzégovine. Nous sommes responsables de leur sort où qu’ils se trouvent. Nous avons essayé d’assumer cette responsabilité. Ceux qui supervisent l’application de l’accord de Dayton se sont également engagés à cet égard.
Il s’agit de tracer une ligne de démarcation de l’égalité. C’est cela qui suscite des problèmes en Bosnie-Herzégovine. C’est la raison pour laquelle je vous ai priés, vous tous dans cet hémicycle, de dire qui fait quoi, qui dit quoi. Voilà deux ans que nous entendons des déclarations très préoccupantes de certains dirigeants de la Republika Srpska qui ne sont pas loin de propos séparatistes.
Je me suis adressé à vous aujourd’hui, pour demander à chacun d’être responsable de ses actes et de ses paroles. Il ne faut pas se cacher: ce serait la politique de la facilité. Je sais que la communauté internationale est souvent favorable au statu quo, mais votre Assemblée est bien placée pour comprendre ces problèmes. Vous avez suivi pendant longtemps et de près l’évolution de la situation dans notre pays.
Le moment est vraiment venu de dire qui est responsable, qui a tenu de tels propos. Qui fait quoi et pourquoi. Il faudra prendre des sanctions. Sinon il y aura toujours deux partis, rien ne se produira et nous n’arriverons pas au résultat visé.
M. KOÇ (Turquie) (interprétation)
Monsieur le Président, merci beaucoup pour votre intervention. Après les élections locales, vous allez mettre les bouchées doubles sur le front constitutionnel. Il existe des divergences de vue. Pensez-vous que les leaders politiques chez vous, soient en mesure de plancher là-dessus sans que la communauté internationale interfère?
Non, je ne le pense pas. L’expertise et les contributions politiques sont requises. C’est un projet international. Nous sommes fondés à être aidés par la communauté internationale. Ce n’est pas facile pour moi de le dire, mais très franchement, la communauté internationale s’est immiscée dans les attaques contre notre pays, ce qui a aidé Milosevic. Nous avons été privés de notre droit à l’auto-défense. L’embargo imposé à notre pays a coûté la vie à de nombreuses personnes. Je l’ai expliqué aux Nations Unies, au Conseil de sécurité qui porte une part de responsabilité.
Ce n’est pas une position neutre. Ces interventions nous ont privés de notre droit à l’autodéfense. C’est ce qui a permis à ceux qui avaient la puissance militaire de mener une guerre contre les civils. Il est donc équitable et juste que la communauté internationale nous aide à régler ce problème.
Merci Monsieur le Président d’être parmi nous cet après-midi pour discuter de l’avenir de votre pays. Quelles sont les perspectives pour votre pays concernant l’adhésion à l’Union européenne et à l’Otan?
Je me réjouis de souligner, que les choses vont bien malgré le système qui nous bloque sur le plan intérieur. Nous avons déjà beaucoup progressé. Nous pouvons encore avancer. Tous ceux qui se sont rendus récemment en Bosnie-Herzégovine ont été les témoins des progrès réalisés. Bien sûr, il y a encore des difficultés, je ne le nie pas. Nous allons les traiter.
Personnellement je suis optimiste. Nous pouvons avoir une excellente situation économique. Nous avons des ressources naturelles et humaines, un taux de croissance de 6 % cette année. Nous allons rejoindre l’Otan. Nous avançons sur la voie de l’adhésion à l’Union européenne. La tâche la plus difficile à accomplir c’est l’intégration de notre communauté. Nous ne vivions pas juste côte à côte; nous nous tournions le dos dans le passé. Aujourd’hui nous coexistons à peine. C’est cela que je voudrais corriger.
M. NESSA (Italie) (interprétation)
Je remercie le Président d’être parmi nous et je le remercie pour la passion dont il a fait preuve en parlant de son peuple. Cela enrichit notre Assemblée qui s’occupe des droits de l’homme. Monsieur le Président, vous avez beaucoup de pain sur la planche. La route est encore longue. Ce qui est aujourd’hui important c’est le mariage avec votre peuple. Vous avez de nombreuses priorités. Quelles sont-elles?
J’ai déjà répondu à cette question, mais je vais le faire à nouveau. L’accord de Dayton a arrêté le massacre et les souffrances des civils en Bosnie. Nous en sommes très heureux. Le processus était contradictoire. Il y avait des manquements. Il a été difficile de trouver un terrain d’entente. A l’époque, Milosevic était considéré comme le pacificateur. Tudjman était très fort et notre délégation était divisée. Il était très difficile de trouver un compromis. C’est pourquoi l’accord de paix comporte évidemment certaines contradictions internes.
Néanmoins il faut aller de l’avant. Nous avons besoin d’une nouvelle constitution permettant de promouvoir la démocratie et non l’ethnocratie. Notre pays ne doit pas faire marche arrière. Nous méritons d’aller de l’avant. C’est ce qui renforcera le tissu de notre société. C’est un modèle. Nous avons eu de bonnes expériences et de mauvaises. Nous ne méritons pas de retomber dans les affres du passé. Il ne faut pas retourner à la féodalité, ériger de nouvelles frontières. Nous avons besoin d’une nouvelle constitution.
Merci, Monsieur le Président, d’avoir répondu à toutes nos questions et merci de votre franchise, de votre clarté et de votre engagement envers notre Assemblée. S’agissant du projet constitutionnel et de l’Etat démocratique de Bosnie, vous pouvez compter sur nous.