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Timestamp: 2018-08-14 06:44:12+00:00
Document Index: 137323258

Matched Legal Cases: ['art. 454', 'art. 1607', 'art. 2905', 'CSC ', 'art. 1614', 'art. 454', 'CSC ', 'art 14', 'CSC ', 'arrêt ']

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1 La qualification du préjudice en droit civil québécois Mémoire Louis Turgeon-Dorion Maîtrise en droit Maître en droit (LL.M.) Québec, Canada Louis Turgeon-Dorion, 2014
3 Résumé Le Code civil du Québec utilise une qualification tripartite du préjudice, celui-ci pouvant être corporel, moral ou matériel. Or, depuis l adoption du Code, deux méthodes différentes de qualification sont utilisées par les tribunaux. Dans ce mémoire, l auteur tente de démontrer que le préjudice doit être qualifié en fonction de la source, et non en fonction de la nature pécuniaire ou non pécuniaire des conséquences de celle-ci. Pour ce faire, il développe, dans la première partie, une théorie générale de la qualification du préjudice fondée sur la distinction des deux temps de la responsabilité civile, l engagement et la réparation, auxquels correspondent le préjudice et la perte. Il y explique aussi les avantages de cette distinction. Dans la deuxième partie, l auteur examine le Code civil du Québec, la Charte québécoise et les autres lois civiles qualifiant le préjudice afin de démontrer que c est la qualification du préjudice selon la source qui y est utilisée. III
5 Table des matières RÉSUMÉ TABLE DES MATIÈRES AVANT-PROPOS III V VII INTRODUCTION 1 1 ÈRE PARTIE LES FONDEMENTS D UNE THÉORIE RATIONNELLE DE LA QUALIFICATION DU PRÉJUDICE 9 1. LES DEUX TEMPS DE LA RESPONSABILITÉ CIVILE ET LEUR NÉCESSAIRE DISTINCTION La distinction ici et ailleurs La spécificité du droit québécois : le vocabulaire Distinguons! Les avantages propres à la distinction LES DIVERSES FORMES DU PRÉJUDICE ET LEURS DÉLIMITATIONS EN DROIT QUÉBÉCOIS LE PRÉJUDICE CORPOREL LE PRÉJUDICE MORAL LE PRÉJUDICE MATÉRIEL LES CONSÉQUENCES RÉPARABLES DU PRÉJUDICE ET LA NOTION DE PERTE LA QUALIFICATION DU PRÉJUDICE SELON LA SOURCE ET SA MISE EN APPLICATION La théorie de la qualification du préjudice selon sa source De certains cas problématiques 47 2 ÈME PARTIE LA THÉORIE DE LA QUALIFICATION DU PRÉJUDICE SELON LA SOURCE APPLIQUÉE AU DROIT CIVIL QUÉBÉCOIS LE CODE CIVIL SUGGÈRE UNE QUALIFICATION DU PRÉJUDICE SELON SA SOURCE L ADOPTION DU CODE CIVIL DU QUÉBEC : CONSÉQUENCES INSOUPÇONNÉES DE L ADOPTION D UNE QUALIFICATION TRIPARTITE DU PRÉJUDICE L historique de la réforme du Code civil du Québec 61 V
6 Les objectifs derrière l adoption du préjudice corporel La réforme et la qualification du préjudice LA CONFORMITÉ DE LA QUALIFICATION SELON LA SOURCE AVEC LES OBJECTIFS ET LES DISPOSITIONS DU CODE Des préjudices et de la société d acquêts (art. 454 C.c.Q.) De la responsabilité civile (art et 1458 C.c.Q.) De certains cas d exonération de responsabilité (art C.c.Q.) Des dommages-intérêts (art. 1607, 1609, 1614, 1615 et 1616 C.c.Q.) De la prescription (art. 2905, 2926, et 2930 C.c.Q.) De certains principes inhérents au Code civil du Québec LE DROIT STATUTAIRE AU RENFORT D UNE QUALIFICATION DU PRÉJUDICE SELON SA SOURCE La Loi sur l assurance automobile La Loi sur Héma-Québec et sur le Comité d hémovigilance et La Loi sur la santé publique La Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles et la Loi sur les normes du travail La Loi sur l indemnisation des victimes d actes criminels Les autres lois LA CHARTE QUÉBÉCOISE : L EXCEPTION QUI CONFIRME LA RÈGLE? L omission du préjudice corporel : erreur ou prise de position? Quelle méthode de qualification? 143 CONCLUSION 151 TABLE DE LA LÉGISLATION 155 TABLE DES JUGEMENTS 157 BIBLIOGRAPHIE 161 ANNEXE 1 TRAVAUX LIÉS À LA RÉFORME DU CODE CIVIL DU QUÉBEC 169 VI
7 Avant-propos J aimerais d abord remercier mon directeur de mémoire, le professeur Daniel Gardner, pour ses judicieux conseils ainsi que pour son encadrement et la confiance qu il m a témoignée tout au long de ma maîtrise. Ma reconnaissance va également aux professeurs Frédéric Levesque et Benoît Moore qui ont évalué mon mémoire et dont les commentaires alimenteront certainement mes réflexions prochaines, ainsi qu à la professeure Marie-Ève Arbour qui a évalué mon atelier de présentation. Je souhaite également remercier la professeure Christine Morin et le Juge Georges Taschereau qui m ont accordé une chance lorsque j étais encore au baccalauréat et qui ont sans contredit développé ma curiosité juridique et mon goût pour la recherche. Je tiens également à remercier la Faculté de droit de l Université Laval, le Fonds Thérèse-Rousseau-Houle et la Chaire Louis-Philippe-Pigeon qui ont apporté leur soutien financier à mes recherches. Sur un plan plus personnel, je tiens à remercier mes parents qui m ont toujours encouragé et supporté dans mes études, ainsi que mon frère qui a bien voulu lire et commenter des ébauches du présent texte. Finalement, je tiens à remercier ma conjointe, Ève, et mes amis Rami, Bruno, les Franks, Laurent, Louith et Marie pour leur soutien continu et pour m avoir changé les idées lorsque c était nécessaire! Finalement, il est à noter que le dépôt initial du présent mémoire a eu lieu avant que la Cour suprême ne rende sa décision dans Cinar Corporation c. Robinson, 2013 CSC 73. La présente version tient compte de cette décision et les commentaires nécessaires ont été ajoutés, toutefois, ce jugement ne fait pas l objet d une analyse détaillée. Louis Turgeon-Dorion Février 2014 VII
9 Introduction Introduction Pour la plupart des juristes, la qualification du préjudice, voire le préjudice en tant que tel, va de soi et n a rien de bien sorcier. Toutefois, il suffit d interroger les praticiens ou de lire quelques jugements pour s apercevoir que, non seulement la qualification du préjudice n est pas si simple, mais qu elle est bien mal comprise par la plupart et emporte d importantes conséquences. Le préjudice est pourtant l un des principes de base de la responsabilité civile. Après tout, le but d une action en responsabilité civile est d obtenir réparation pour le préjudice. Rappelons d abord les bases. Afin que la responsabilité civile d une personne soit retenue, trois conditions sont généralement nécessaires : faute, préjudice et lien de causalité. Notre étude, on l aura compris, porte sur celle du préjudice. Le Code civil du Bas Canada ne qualifiait pas le préjudice. C est plutôt la doctrine qui avait développé le «droit du préjudice». Celle-ci avait alors retenu une classification bipartite du préjudice : il était matériel lorsqu on cherchait à se faire indemniser pour des pertes pécuniaires (perte de revenu, gain manqué, etc.), et il était moral lorsqu on recherchait plutôt la réparation de pertes non pécuniaires (souffrance, humiliation, etc.). Toutefois, le législateur a modifié cette qualification bipartite lors de l adoption du Code civil du Québec. Ce dernier utilise maintenant une qualification tripartite du préjudice : «Le créancier a droit à des dommages-intérêts en réparation du préjudice, qu'il soit corporel, moral ou matériel, que lui cause le défaut du débiteur et qui en est une suite immédiate et directe.» 1 Comment alors classer le préjudice dans l une ou l autre de ces catégories? Deux méthodes de qualification concurrentes se sont développées sous le Code civil : la qualification selon les conséquences et la qualification selon la source. Qualification selon les conséquences La théorie de la qualification selon les conséquences se veut une continuation de la méthode utilisée sous le Code civil du Bas Canada. Ainsi, comme son nom l indique, le préjudice sera qualifié en fonction de la nature des conséquences entraînées par la faute du débiteur. En d autres mots, lorsque 1 C.c.Q., art Voir aussi les articles 1457 et
10 l atteinte causera des conséquences pécuniaires, nous serons en présence d un préjudice matériel, alors que lorsqu elle entraînera des conséquences non pécuniaires, nous serons en présence d un préjudice moral. Par exemple, la victime de diffamation subirait un préjudice moral (humiliation, atteinte à sa dignité, etc.), mais également un préjudice matériel si, par exemple, elle éprouvait une perte de revenu suite à la diffamation. Qu en est-il du préjudice corporel? Celui-ci «n existe pas en lui-même et doit être compris dans le sens d une atteinte à l intégrité physique.» 2 Selon Baudouin et Deslauriers, principaux instigateurs de cette théorie, le préjudice corporel consiste en un concept hybride qui englobe le préjudice moral et le préjudice matériel, l atteinte à l intégrité physique pouvant entrainer des conséquences «morales» et des conséquences «matérielles» 3. Les préjudices moral et matériel sont donc qualifiés en fonction de la nature des conséquences de l atteinte, alors que le préjudice corporel est qualifié en fonction de la source de l atteinte, celui-ci étant assimilé à une atteinte à l intégrité physique 4. Le tableau suivant illustre bien cette méthode de qualification 5 : Schéma 1 La qualification du préjudice selon les conséquences Préjudice Préjudice Corporel Préjudice matériel (pécuniaire) (non pécuniaire) moral La qualification selon la source La deuxième méthode de qualification qualifie plutôt le préjudice en fonction de l objet de l atteinte. Cette théorie rompt ainsi avec le Code civil du 2 Patrice DESLAURIERS, «Le préjudice», dans Collection de droit , École du Barreau du Québec, vol. 4, Responsabilité, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p. 149, à la page Jean-Louis BAUDOUIN et Patrice DESLAURIERS, La responsabilité civile, 7 e éd., vol. 1 «Principes généraux», Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2007, n Id. 5 Tiré de : Nathalie VÉZINA, «Préjudice matériel, corporel et moral : variations sur la classification tripartite du préjudice dans le nouveau droit de la responsabilité», (1993) 24 R.D.U.S. 161,
11 Bas Canada, puisqu elle recentre son analyse sur le siège de l atteinte plutôt que sur la nature des conséquences découlant de celle-ci. Le préjudice corporel se définit alors comme toute atteinte à l intégrité physique ou psychique de la personne ; le préjudice moral comme toute atteinte aux intérêts et aux droits extrapatrimoniaux d une personne ; et le préjudice matériel comme toute atteinte aux biens. Ici, la nature des conséquences découlant de l atteinte n a aucune influence sur la qualification. Seul l objet de l atteinte qualifie le préjudice, et chacun des trois types de préjudice peut emporter des conséquences pécuniaires ou non pécuniaires. Si on reprend l exemple de la diffamation, la victime pourra toujours se faire indemniser pour ses pertes de revenu et l humiliation subie, mais le préjudice sera simplement qualifié de moral, puisque la source de l atteinte est un droit extrapatrimonial. Cette qualification, principalement défendue par les professeurs Gardner et Morin 6, peut être illustrée de la façon suivante : Schéma 2 La qualification du préjudice selon la source Objet de l atteinte Préjudice corporel Préjudice moral Préjudice matériel Conséquences de l atteinte Perte pécuniaire Perte non pécuniaire Perte pécuniaire Perte non pécuniaire Perte pécuniaire Perte non pécuniaire Illustration Un exemple, maintes fois repris par la doctrine 7, illustre bien la différence entre les deux méthodes de qualification. Le propriétaire d un chien, désirant partir en 6 Daniel GARDNER, Le préjudice corporel, 3 e éd., Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2009; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, Voir également : Maurice TANCELIN, Des obligations en droit mixte du Québec, 7 e éd., Montréal, Wilson & Lafleur, Tiré à l origine de : Adrian POPOVICI, «De l'impact de la Charte des droits et libertés de la personne sur le droit de la responsabilité civile : un mariage raté?», dans La pertinence renouvelée du droit des obligations : Back to basics, Conférences Meredith , Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2000, p. 49, à la page 86. Repris, notamment, par : Jean-Louis BAUDOUIN et Patrice DESLAURIERS, La responsabilité civile, 7 e 3
12 voyage, laisse son animal en pension à un vétérinaire. Malheureusement, à la suite d une faute du vétérinaire, l animal décède. Quel type de préjudice le propriétaire subit-il alors? En vertu de la théorie de la qualification selon les conséquences, le propriétaire du chien subit un préjudice matériel et un préjudice moral. En effet, le propriétaire subit une perte pécuniaire puisque le chien n a plus de valeur (préjudice matériel), mais il subit également une perte non pécuniaire la peine et la souffrance qu il ressent suite au décès de son animal, ce qui constitue un préjudice moral. Toutefois, en vertu de la qualification selon la source de l atteinte, le propriétaire subit seulement un préjudice matériel. Il a toujours droit aux mêmes indemnités, mais puisque le préjudice prend sa source dans l atteinte au chien et que ce dernier est un meuble sous le Code civil du Québec, le préjudice doit être qualifié de matériel. Cet exemple semble anodin, mais on verra que la qualification du préjudice entraîne plusieurs problèmes sur le plan pratique. Deux méritent toutefois d être soulignés immédiatement. Premièrement, plusieurs règles sont spécifiques à certains types de préjudice et, comme on vient de le voir, le préjudice subi par une même personne peut être qualifié de différente façon, tout dépendant de la méthode de qualification qui est retenue. Cela fait en sorte que deux personnes ayant subi exactement le même tort peuvent se voir appliquer des règles différentes. Or, certaines de ces règles ont trait à la prescription et l indemnisation, et peuvent ainsi avoir d importantes répercussions sur le recours de la victime 8. Dans le cas de la victime directe, le problème se posera surtout en présence des préjudices moral et matériel, le préjudice corporel étant défini de la même façon par les éd., vol. 1 «Principes généraux», Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2007, n 1-317; Patrice DESLAURIERS, «Introduction», dans Collection de droit , École du Barreau du Québec, vol. 4, Responsabilité, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p. 149, à la p. 152; Daniel GARDNER, «Le préjudice revisité dans ses conséquences pratiques», Repères, juin 2012, La référence Droit civil, EYB2012REP C.c.Q., art. 1614, 1615, 1616, 2905, et On peut également inclure le plafond d indemnisation des pertes non pécuniaires établi par Andrews c. Grand Toy Alberta Ltd., [1978] 2 RCS 229. Voir aussi : C.c.Q., art. 454, 1474 et
13 deux théories 9, mais dans le cas de la victime par ricochet, le problème se posera pour les trois types de préjudice 10. Deuxièmement, la majorité des juristes ignorant qu il existe deux méthodes de qualification du préjudice concurrentes, il peut arriver que les deux soient confondues, ce qui transparaîtra sur l indemnisation. La situation la plus fréquemment rencontrée est celle où, soit par ignorance de l existence des deux théories de qualification, soit par confusion entre celles-ci, le tribunal emprunte aux deux. Il en résultera généralement un dédoublement d indemnisation 11. La qualification selon la source doit prévaloir Lorsque nous avons commencé nos travaux, les tribunaux s étant peu penchés sur la question et chaque thèse étant défendue par des auteurs respectés, nous n avions aucun «parti pris». Pourtant, une conclusion s est imposée assez rapidement : la qualification selon les conséquences n est plus adaptée à la réalité du Code civil du Québec et sa qualification tripartite. La qualification selon la source semblait donc s imposer. On rencontra alors une autre difficulté : cette théorie n avait pas encore 12 fait l objet de développements généraux, puisque les auteurs l ayant déjà abordée ne l avaient fait que de façon incidente et avec une approche sectorielle, limitant leurs propos à un seul type de préjudice 13. Il fallait ainsi, au préalable, développer une théorie de la qualification selon sa source. 9 Il peut toutefois arriver que le préjudice corporel pose également problème en cas de victime directe, voir : France Animation, s.a. c. Robinson, 2011 QCCA 1361, par 212 et suiv., inf. par 2013 CSC Voir : Montréal (Ville de) c. Tarquini, J.E , [2001] R.J.Q (C.A.) (requêtes pour autorisation de pourvoi à la Cour suprême rejetées, C.S.C., , , 28707). 11 Voir : Landry c. Audet, 2011 QCCA 535, par. 89 à 110 (requête pour autorisation de pourvoi à la Cour suprême rejetée, C.S.C., , 34261); Nikoforos c. Paloukis, 2011 QCCA 1944 (requête pour autorisation de pourvoi à la Cour suprême rejetée, C.S.C., , 34577). 12 Le professeur Gardner s est, plus tard, prononcé sur la qualification des trois types de préjudice, mais de façon assez sommaire. Nos travaux se veulent plus fouillés et plus complets. Daniel GARDNER, «Le préjudice revisité dans ses conséquences pratiques», Repères, juin 2012, La référence Droit civil, EYB2012REP À notre connaissance, seuls Daniel Gardner (préjudice corporel) et Sophie Morin (préjudice moral) ont élaboré sur le sujet. D autres auteurs ont tout de même mentionné l existence des deux méthodes de qualification ou repris certains passages de ces auteurs : Daniel GARDNER, Le préjudice corporel, 3 e éd., Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2009; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais,
14 C est ce qui est visé dans la première partie de notre mémoire : développer une théorie générale et fonctionnelle de la qualification du préjudice selon sa source. On verra que la compréhension de cette théorie passe d abord par la distinction des deux temps de la responsabilité civile (1.), soit l engagement et la réparation. Une fois la distinction et les avantages qui y sont liés expliqués, on pourra définir les trois types de préjudice (2.) ainsi que les deux types de perte (3.), notion rattachée au deuxième temps de la responsabilité civile, la réparation. Une fois ces fondements établis, il sera possible de poser une théorie rationnelle de la qualification du préjudice selon la source (4.). Spécifions d emblée que nous réfèrerons au préjudice, et non au «dommage», lorsque nous discuterons de l engagement de la responsabilité civile, et que celui-ci pourra être corporel, moral ou matériel. Pour ce qui est de l étape de la réparation, nous réfèrerons aux pertes, et celles-ci pourront être pécuniaires ou non pécuniaires, il faut ainsi proscrire les termes «matériel» et «moral» à cette étape. Bien que les raisons du choix de ces termes seront expliquées un peu plus loin, il nous a semblé important de préciser le vocabulaire que nous privilégions dès le départ 14. Quant à la deuxième partie de notre mémoire, elle vise à démontrer que la législation civile québécoise privilégie la qualification selon la source à celle selon les conséquences. Pour ce faire, nous nous pencherons d abord sur les raisons qui ont poussé le législateur à adopter le troisième type de préjudice le préjudice corporel pour découvrir qu il n avait pas envisagé les conséquences de cette insertion (1.1.). Cependant, l analyse des dispositions du Code civil du Québec qualifiant le préjudice permettra de démontrer que c est la qualification selon la source qui est utilisée par le Code (1.2.). Cette position sera d ailleurs confortée par l étude des diverses lois statuaires québécoises, puisque celles-ci utilisent toutes la qualification selon la source (2.), exception faite de la Charte des droits et libertés de la personne qui utilise encore une qualification bipartite du préjudice. Il nous sera toutefois possible de démontrer que cette qualification bipartite n est pas irréconciliable avec le reste du portrait juridique québécois (3.). 14 Voir infra, Partie 1 1. Les deux temps de la responsabilité civile et leur nécessaire distinction, p. 16 et suiv.; 3. Les conséquences réparables du préjudice et la notion de perte. 6
17 1 ère Partie Les fondements d une théorie rationnelle de la qualification du préjudice «Le droit constitue une science dont la rigueur repose sur la précision du langage. Un terme juridique employé à la place d un autre, un terme du langage courant employé à la place du terme juridique approprié, peuvent emporter des conséquences aussi fondamentales qu indésirables.» 15 Plan Il existe deux méthodes de qualification du préjudice au Québec : la qualification selon les conséquences et la qualification selon la source de l atteinte. Selon nous, c est cette dernière méthode qui doit être retenue. Toutefois, cette théorie n a jamais été développée de façon générale et approfondie au Québec, puisque les auteurs qui l ont abordée l ont fait de façon incidente ou très sommaire 16. La présente section vise donc à développer cette méthode et à en poser les fondements afin d en faire un outil fonctionnel, cohérent et d application générale. Nous expliquerons d abord que la qualification du préjudice selon sa source nécessite de séparer les deux temps de la responsabilité civile, soit son engagement et la réparation (1.). Nous tenterons ensuite de définir les différents types de préjudice (2.) et les pertes pécuniaires et non pécuniaires (3.). Une fois ces bases posées, il sera possible de bâtir une théorie rationnelle de la qualification du préjudice et de se pencher sur certains cas problématiques (4.). 15 Rémy CABRILLAC (dir.), Dictionnaire du vocabulaire juridique, 2 e éd., coll. «JurisClasseur», Paris, Litec, 2004, p. VII. 16 Daniel GARDNER, Le préjudice corporel, 3 e éd., Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2009; Daniel GARDNER, «Le préjudice revisité dans ses conséquences pratiques», Repères, juin 2012, La référence Droit civil, EYB2012REP1195; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais,
18 1. Les deux temps de la responsabilité civile et leur nécessaire distinction Introduction Comme son nom l indique, la qualification du préjudice selon la source qualifie le préjudice selon la source de l atteinte 17. Par exemple, le préjudice sera qualifié de matériel si un bien est l objet de l atteinte et de corporel si l intégrité corporelle est la source de l atteinte. Toutefois, cette méthode de qualification est parfois source de confusion chez les juristes, puisque le but ultime de la responsabilité civile étant de réparer le préjudice subi, il peut leur sembler plus logique d utiliser une qualification binaire. Ils discutent alors du «préjudice matériel ou pécuniaire» et du «préjudice moral ou non pécuniaire», préférant une qualification qui reflète la nature de ce que l on doit réparer. Cela s explique par le fait que le discours dominant met l accent sur les dommages-intérêts, et donc sur la réparation, en perdant de vue que la réparation nécessite, au préalable, l établissement d une responsabilité 18. Or, lors de l adoption du Code civil du Québec, cette qualification bipartite du préjudice a été abandonnée par le législateur qui lui a préféré la qualification tripartite. La classification du préjudice selon la nature des conséquences devant être réparées n est ainsi plus adéquate. La qualification tripartite doit plutôt se faire selon l objet de l atteinte première et nécessite, pour être bien comprise, que l on distingue les deux temps de la responsabilité civile. Pour qu il y ait réparation, il faut d abord qu il y ait engagement de la responsabilité. En dissociant ces deux étapes de la responsabilité civile, la division tripartite et la qualification selon la source du préjudice prennent tout leur sens et deviennent beaucoup plus logiques. Le préjudice correspond ainsi à l étape de l engagement de la responsabilité civile et est qualifié en fonction de la source de l atteinte. Il peut être corporel, moral ou matériel. Alors que la deuxième étape, la réparation, correspond à la notion de perte et est 17 On pourrait également parler de l objet ou du siège de l atteinte. 18 Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p
19 qualifiée selon la nature pécuniaire ou non pécuniaire des conséquences emportées par l atteinte. À l opposé, ne pas différencier ces deux étapes, loin de mener à une simplification, rend impossible la compréhension de la qualification tripartite du préjudice ou force à la dénaturer et à en faire un hybride de la qualification bipartite. La distinction des deux temps de la responsabilité civile est essentielle à la compréhension d une théorie rationnelle de la qualification tripartite du préjudice. Nous aborderons donc, dans cette première section, la distinction entre engagement et réparation et la relation qui existe entre cette distinction et la qualification du préjudice selon la source. Nous ferons d abord un bref portrait de la situation en droit québécois, en droit antique romain et en droit français pour, par la suite, approfondir les notions d engagement et de réparation en droit québécois. Nous terminerons en présentant brièvement quelques avantages pratiques et théoriques que présente la distinction La distinction ici et ailleurs Droit québécois Nous devons l admettre, la distinction des deux temps de la responsabilité civile est rarement expressément retenue au Québec. Elle est pratiquement absente de la jurisprudence et elle est peu traitée en doctrine, si ce n est que de manière incidente 19 ou en guise de pistes de réflexion 20. Il ne faut toutefois pas s en étonner, puisque le préjudice est un sujet très peu étudié tant par la doctrine québécoise que française. On s imagine donc facilement, a fortiori, que la qualification tripartite du préjudice et son corolaire, la distinction des deux temps de la responsabilité civile, n ont pas fait couler beaucoup d encre. Pour ce qui est de la jurisprudence, un jugement récent de la Cour d appel mérite tout de même d être cité, puisqu il distingue expressément les deux temps de la responsabilité civile : 19 Daniel GARDNER, Le préjudice corporel, 3 e éd., Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2009, n 2 et s. 20 Adrian POPOVICI, «De l'impact de la Charte des droits et libertés de la personne sur le droit de la responsabilité civile : un mariage raté?», dans La pertinence renouvelée du droit des obligations : Back to basics, Conférences Meredith , Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2000, p. 49, aux pages 83 à 86; Adrian POPOVICI, «Le droit qui s écrit», (1995) 29 R.J.T Voir également : Daniel GARDNER, «Le préjudice revisité dans ses conséquences pratiques», Repères, juin 2012, La référence Droit civil, EYB2012REP
20 «[ ] In my view, "préjudice/damage" referred to in article 3148 C.C.Q. refers to the injury that is an essential element, along with fault and causation, for establishing civil liability. As a connecting factor, it is placed alongside "faute/fault" and "fait dommageable/injurious act" which are also basic elements of causes of action in civil liability where applicable. Used in this sense, "préjudice" also echoes the language used in article 1607 C.C.Q. in speaking to the objective fact of bodily, moral integrity or material injury required as an element of an action in civil liability. It is to be distinguished from the "dommage/damage" that is the subjective consequence of the injury relevant to the measure of reparation needed to make good the loss. As a result, in specifying "damage was suffered in Québec/un préjudice y a été subi" as the relevant connecting factor, article 3148(3) seeks to identify the substantive situs of the "bodily, moral or material injury which is the immediate and direct consequence of the debtor's default" (article 1607 C.C.Q.) and not the situs of the patrimony in which the consequence of that injury is recorded.» 21 (Renvois omis) Sans constituer la norme, ce jugement n est pas un cas isolé et il démontre bien l ouverture d esprit dont font actuellement preuve plusieurs juges quant à la compréhension et la nécessité de distinguer les deux temps de la responsabilité civile. Le récent jugement de la Cour suprême dans l affaire Robinson abonde d ailleurs dans ce sens, puisque la Cour écrit que «C est la violation initiale [1 er temps], plutôt que les conséquences de cette violation [2 ème temps], qui sert de fondement pour décider du type de préjudice subi» 22. Quant à la doctrine, il semble que la professeure Sophie Morin fût la première, et la seule à notre connaissance, à réellement se pencher sur la question 23. Nous réfèrerons d ailleurs à ses travaux à plusieurs reprises dans les prochaines pages. Pour ce qui est de la législation, la distinction entre engagement et réparation, bien qu elle ne soit pas totalement ignorée, est mal rendue par le vocabulaire utilisé. Le législateur réfèrera le plus souvent au «préjudice» peu importe l étape qui est visée. On verra, dans la deuxième partie de notre étude, que cela est dû au fait que le législateur n avait pas considéré les changements que causerait l inclusion du préjudice corporel sur la 21 Option Consommateurs c. Infineon Technologies, a.g., 2011 QCCA 2116, par. 65 (requêtes pour autorisation de pourvoi à la Cour suprême accueillies, C.S.C., , 34617). 22 Cinar Corporation c. Robinson, 2013 CSC 73, par Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p. 175 et s. 12
21 qualification du préjudice 24. Il ne faut donc pas voir l absence de distinction expresse dans la loi comme écartant l utilisation de la théorie de qualification développée ici. L idée de distinguer les deux temps de la responsabilité civile n est d ailleurs pas nouvelle : elle était déjà connue du droit romain. Droit romain L idée de distinguer les deux temps de la responsabilité civile daterait de l époque romaine. Il semble en effet que le droit romain différenciait le Damnum du préjudice. Le premier désignait l atteinte à l intégrité d une chose et était évalué objectivement : l atteinte était sanctionnée sans considération du «préjudice» effectivement subi par le propriétaire 25. Le deuxième, le préjudice, fut adopté plus tard en raison de l introduction progressive de la subjectivité dans le droit. Il visait à indemniser les conséquences de l atteinte au bien subies par le propriétaire. Ainsi, il était alloué à la victime une somme équivalente au Damnum à laquelle s ajoutait un montant pour compenser l intérêt qu elle pouvait avoir à ce que l atteinte à son bien ne se soit pas réalisée 26. On comprendra que le vocabulaire qui était alors utilisé ne correspond pas à la réalité actuelle du droit québécois. Le Damnum du droit romain est l ancêtre du préjudice du droit québécois et le «préjudice» du droit romain est l ancêtre de la perte du droit québécois. Droit français Le droit administratif français distingue également les deux temps de la responsabilité civile 27. Une mise en garde s impose toutefois. Contrairement au Code civil du Québec qui utilise maintenant la notion de préjudice comme condition d engagement de la responsabilité civile, le droit français utilise toujours le vocabulaire traditionnel. Ce qui 24 Voir infra, Partie L adoption du Code civil du Québec : conséquences insoupçonnées de l adoption d une qualification tripartite du préjudice. 25 Laurence CLERC-RENAUD, Du droit commun et des régimes spéciaux en droit extracontractuel de la réparation, thèse de doctorat, Annecy, Faculté de Droit et d Économie, Université de Savoie, 2006, n 178, p. 262; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p Laurence CLERC-RENAUD, Du droit commun et des régimes spéciaux en droit extracontractuel de la réparation, thèse de doctorat, Annecy, Faculté de Droit et d Économie, Université de Savoie, 2006, n 178, p L auteure fait toutefois remarquer «[qu ] il semble qu en droit romain, les deux notions se sont succédées dans le temps et n ont jamais coexisté. L étude de l évolution du droit romain nous enseigne toutefois qu il est possible d isoler les deux concepts [ ]». 27 Christine CORMIER, Le préjudice en droit administratif français. Étude sur la responsabilité extracontractuelle des personnes publiques, coll. «Bibliothèque de droit public», t. 228, Paris, L.G.D.J.,
22 veut dire que le «dommage» est la condition d engagement de la responsabilité et correspond au préjudice québécois, alors que le «préjudice» correspond à l étape de la réparation, donc à la notion de perte selon le vocabulaire que nous privilégions 28. Quant au droit civil français, la distinction, bien que retenue par plusieurs, ne fait pas encore l unanimité. Comme le «droit du dommage» a été développé par la doctrine et qu il existe des centaines d ouvrages sur le sujet, les théories se sont multipliées et aucune ne semble s imposer. Certaines utilisent préjudice et dommage comme synonyme, d autres les différencient, certaines ne reconnaissent qu une qualification bipartite alors que d autres, tout en reconnaissant une qualification tripartite, ne s entendent par sur les définitions à accorder aux différents types de préjudice, etc. Toutefois, plusieurs auteurs adoptent maintenant une «analyse moderne» 29 qui distingue les deux temps de la responsabilité civile 30. Ils utilisent alors le même vocabulaire que le droit administratif français. Par contre, en matière de «dommage» corporel, la distinction semble s être imposée depuis le Rapport Dintilhac. Celui-ci avait pour mission «l établissement d une nomenclature des chefs de préjudice corporel cohérente, reposant sur une distinction claire entre les préjudices économiques et non économiques [ ]» 31. Or, on y a retenu une nomenclature différenciant les deux temps de la responsabilité civile, et bien qu il n ait pas de valeur législative, la Cour de cassation a reconnu sa force normative Nous utiliserons les guillemets () lorsque nous réfèrerons au vocabulaire du droit français. 29 AUBRY et RAU, Droit civil français, 8 e éd., t. VI-2, «Responsabilité civile délictuelle», par Noël DEJEAN DE LA BÂTIE, Paris, Éditions Litec, 1989, n 10, p Sans être une liste exhaustive, on pourra consulter : Id.; Philippe BRUN, Responsabilité civile extracontractuelle, 2 e éd., coll. «Manuel», Paris, LexisNexis Litec, 2009, n 174, p ; Yvonne LAMBERT-FAIVRE et Stéphanie PORCHY-SIMON, Droit du dommage corporel. Systèmes d indemnisation, 7 e éd., Paris, Dalloz, 2011, n 25 et 52; Romain OLLARD, «La distinction du dommage et du préjudice en droit pénal», (2011) Revue de science criminelle 561, p. 1; Philippe LE TOURNEAU (dir.), Droit de la responsabilité et des contrats, 8 e éd., Dalloz Action, Paris, 2010, n 1305, p MINISTÈRE DE LA JUSTICE DE FRANCE et Jean-Pierre DINTILHAC (dir.), Rapport du groupe de travail chargé d élaborer une nomenclature des préjudices corporels, Juillet 2005, France, en ligne : <http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/ /index.shtml> (consulté le 22 janvier 2013). Ci-après, «Rapport Dintilhac». 32 Civ. 2 e, 28 mai 2009, n , Bull. civ. II, n 131 : JCP 2009, 248, n 1, obs. C. BLOCH. 14
23 Cette distinction semble également avoir été reprise par l un des deux seuls articles du Code civil français qualifiant le «dommage». Il s agit de l article 2226 adopté en juin 2008 : Art L action en responsabilité née à raison d'un événement ayant entraîné un dommage corporel, engagée par la victime directe ou indirecte des préjudices qui en résultent, se prescrit par dix ans à compter de la date de la consolidation du dommage initial ou aggravé. Toutefois, en cas de préjudice causé par des tortures ou des actes de barbarie, ou par des violences ou des agressions sexuelles commises contre un mineur, l'action en responsabilité civile est prescrite par vingt ans. (nos soulignements) On retrouve dans cette disposition tant la notion de «dommage» que de «préjudice» qui, rappelons-le, correspondent respectivement au préjudice et à la perte en droit québécois. Cet article semble reprendre la distinction du Rapport Dintilhac entre «dommage» et «préjudice». Comme l explique une auteure française, cette disposition vise «à étendre l application du délai décennal à toutes les actions en responsabilité tendant à la réparation de l ensemble des préjudices résultant d un dommage corporel [ ] Dès lors que la victime aura subi un dommage corporel, aussi minime soit-il, l ensemble des chefs de préjudice qui seront en rapport causal avec la faute ayant provoqué ce préjudice seront absorbés dans le régime de prescription applicable aux dommages corporels. La rédaction retenue nous semble suffisamment large pour conclure à une attractivité de tous les chefs de préjudice, moral [non pécuniaire] ou financier [pécuniaire].» 33 (soulignements dans l original) On peut toutefois se demander pourquoi le législateur français a cru bon de spécifier que ce délai s appliquait tant aux victimes directes qu aux victimes indirectes : le préjudice (ou dommage en droit français) se qualifie en fonction de la source de l atteinte, peu importe qui subit la perte. Les victimes directes et indirectes étaient, dès lors, déjà comprises. Cela s explique par le fait que l article 2226 remplace l article sous lequel il existait 33 Cécile BIGUENET-MAUREL, Réforme de la prescription civile. Loi du 17 juin 2008, coll. «Dossiers pratiques», Levallois-Perret, Éditions Francis Lefebvre, 2008, n 597, p. 96. Voir également : Antoine HONTEBEYRIE, Rép. Civ. Dalloz, v Prescription extinctive, n 127 à Celui-ci prévoyait que «les actions en responsabilité civile extracontractuelle se prescrivent par dix ans à compter de la manifestation du dommage ou de son aggravation». 15
24 une certaine controverse. La Cour de cassation faisait courir le délai de prescription de l art tant pour la victime directe qu indirecte et cette solution était remise en cause par plusieurs auteurs qui, malgré qu ils la jugeaient opportune, en critiquaient le fondement juridique en soulignant qu elle n était pas conforme à la lettre ou l esprit du texte visé 35. Le législateur français a donc choisi de codifier la solution retenue par la Cour de cassation et a voulu s assurer que cette règle trouve un fondement dans le texte. Il faut également se rappeler que, quoiqu elle gagne en popularité, la distinction entre «dommage» et «préjudice» ne fait pas encore l unanimité en droit civil français. Cette rédaction permet donc de s assurer que tous les «dommages» et les «préjudices» auront le même délai de prescription lorsqu ils résultent d un «événement ayant entraîné un dommage corporel», et ce, peu importe le statut de la victime. Quant au deuxième alinéa, il semble que par l emploi seul du terme «préjudice», le législateur français vise tout chef de «préjudice», qu il soit la conséquence d un «dommage» corporel ou non. Le régime dérogatoire s applique qu il s agisse d un «préjudice» pécuniaire ou non pécuniaire, dès que celui-ci résulte de tortures, d actes de barbarie, de violences ou d une agression sexuelle commises contre un mineur 36. C est d ailleurs ce que semblent sous-entendre les travaux parlementaires du sénat, puisque ceuxci expliquent que cet alinéa s applique «qu'il s'agisse du préjudice matériel [pécuniaire] ou moral [non pécuniaire] de la victime ou du préjudice subi par ses proches.» 37 Le droit français retient donc, du moins en partie, la distinction des deux temps de la responsabilité civile. C est d ailleurs pour cette raison que nous réfèrerons à quelques reprises à des sources françaises dans les développements suivants. 35 Angélique THURILLET-BERSOLLE, note sous Cass. 2 e civ., 3 nov. 2011, P.A Cécile BIGUENET-MAUREL, Réforme de la prescription civile. Loi du 17 juin 2008, coll. «Dossiers pratiques», Levallois-Perret, Éditions Francis Lefebvre, 2008, n 601, p FRANCE, SÉNAT, Loi n portant réforme de la prescription en matière civile, Commission des lois, Rapport n 83, 14 novembre 2007, en ligne : <http://www.senat.fr/rap/l07-083/l html#toc138> (consulté le 3 juillet 2013). Voir également le Rapport n 358 de la Commission des lois déposé le 28 mai 2008 au Sénat, en ligne : <http://www.senat.fr/rap/l07-358/l html#toc45> (consulté le 3 juillet 2013). 16
25 1.2. La spécificité du droit québécois : le vocabulaire Une fois ce court détour en droit romain et français fait, il importe de se pencher de façon plus approfondie sur le vocabulaire à employer en droit civil québécois. Depuis 1994, le Code civil du Québec ne traite plus du «dommage». Malgré que historiquement le «dommage» représentait l atteinte et le «préjudice» les conséquences, le législateur, en remplaçant le «dommage» par le préjudice, s est départi de cette tradition. En adoptant ce vocabulaire, la réforme de 1991 a ainsi échappé à l ambiguïté entourant le mot «dommage» qui, au singulier, représentait l une des trois conditions de l engagement de la responsabilité civile, alors qu au pluriel les dommages, il correspondait à l indemnité, les dommages-intérêts, à laquelle la victime a droit lorsque les conditions de la responsabilité civile sont réunies 38. Nous nous rallions à l opinion du professeur Gardner lorsqu il souligne qu il faut voir dans l abandon de ce terme par le législateur «un salutaire coup de barre permettant de départager clairement les deux temps de la responsabilité civile, soit l engagement de la responsabilité et la détermination de ses conséquences.» 39 Il faut donc employer, de façon exclusive, la notion de préjudice lorsque l on réfère à la condition d engagement de la responsabilité civile. Ainsi, le préjudice pourra être corporel, moral ou matériel, et il devra être qualifié selon la source de l atteinte. Le terme «dommage» doit être proscrit. Par le fait même, nous soulignons notre désaccord avec le vocabulaire employé par la professeure Morin. Alors que celle-ci va à l encontre de celui employé par le Code civil du Québec et propose de retenir le vocabulaire français 40, nous préférons nous conformer au souhait du législateur de remplacer la notion de «dommage» par celle de préjudice. Morin souligne d ailleurs «qu il est difficile, pratiquement parlant, d aller à l encontre de la terminologie employée au Code civil du Québec, [ ] cette difficulté pratique est certainement un argument, non négligeable, s offrant à qui veut justifier une résistance aux 38 Maurice TANCELIN, Des obligations en droit mixte du Québec, 7 e éd., Montréal, Wilson & Lafleur, 2009, n 748, p Daniel GARDNER, Le préjudice corporel, 3 e éd., Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2009, n Rappelons que selon celui-ci, le «dommage» est la condition nécessaire à l engagement de la responsabilité civile, alors que le «préjudice» correspond à l étape de la réparation. 17
26 changements proposés.» 41 Nous désirons justement éviter ces difficultés en adoptant un vocabulaire conforme à la loi, même si cela a pour effet de faire perdre du poids à l argument étymologique relié au Damnum et au «préjudice» du droit romain. Les motifs du législateur pour s écarter de ce vocabulaire étaient, selon nous, tout à fait justifiés. Un de ceux-ci était d ailleurs de souligner les changements faits par le Code civil du Québec. Pour ce qui est de la deuxième étape de la responsabilité civile, la notion de préjudice devant être réservée à l engagement de la responsabilité, il faut évidemment rejeter le vocabulaire utilisé en droit romain et en droit français. Bien que nous ayons d abord contemplé utiliser le terme dommage, inversant ainsi le sens original attribué tant au dommage qu au préjudice, nous avons finalement opté pour le concept de perte. D abord parce que, vraisemblablement, le législateur a voulu abandonner la notion de dommage en 1994, il serait alors peu judicieux de la réintégrer. Ensuite, parce qu il règne déjà une grande confusion dans les termes employés actuellement ; confusion qui est d ailleurs la cause d un grand nombre de problèmes que nous tentons de solutionner par nos travaux. Il nous a donc semblé qu utiliser le concept de dommage créerait plus de dommages (!) qu autre chose. Dommage et préjudice étant actuellement utilisés comme synonyme par plusieurs, il était préférable de s en éloigner. De plus, comme les auteurs français et certains auteurs québécois ont conservé le sens traditionnel de dommage et de préjudice, il y aurait eu un réel danger de confusion pour nos lecteurs se référant à d autres ouvrages. Finalement, il nous a semblé que la notion de perte allait de paire avec l idée de réparation. Il faut donc, de façon exclusive, discuter du préjudice corporel, moral et matériel lorsque l on réfère à l engagement de la responsabilité civile et aux pertes pécuniaires et non pécuniaires lorsque l on est à l étape de la réparation 42. Comme le démontre le passage suivant d un arrêt récent de la Cour d appel, ces concepts, surtout en présence d un préjudice corporel, ne sont pas inconnus des tribunaux québécois : «Le concept de préjudice corporel englobe en effet les pertes pécuniaires et non pécuniaires qui sont la 41 Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p Sur les qualificatifs de corporel, moral et matériel, voir infra, 2. Les diverses formes du préjudice et leurs délimitations en droit québécois. Sur les qualificatifs de pécuniaire et non pécuniaire, voir infra, 3. Les conséquences réparables du préjudice et la notion de perte. 18
27 conséquence d une atteinte à l intégrité physique» 43 (nos soulignements). Une fois cette clarification du vocabulaire faite, il importe d approfondir la distinction des deux étapes de la responsabilité civile Distinguons! Les deux temps de la responsabilité civile 44 La qualification tripartite adoptée par le Code civil du Québec nécessite de séparer les deux temps de la responsabilité civile. Le premier, auquel correspond le préjudice, est l engagement de la responsabilité, alors que le deuxième correspond à la notion de perte et vise la réparation de la victime. La distinction consiste à séparer l atteinte que constitue le préjudice des conséquences qu il est susceptible d emporter, soit la ou les pertes 45. Le préjudice est l une des trois conditions généralement nécessaires à l engagement de la responsabilité civile, la faute et le lien de causalité étant les deux autres. Le préjudice s entend alors de la lésion subie, de l atteinte matérielle. C est un fait brut qui se constate objectivement 46. Il s agit d une notion de fait 47. Il sera qualifié selon l objet de l atteinte, sans égard aux conséquences que cette atteinte entraîne à la ou aux victimes 48. Comme le souligne une auteure française «l examen concret d un [préjudice] requiert de faire abstraction de la personne qui en subira les conséquences [ ] la mesure du [préjudice] 43 St-Arnaud c. C.L., 2013 QCCA Pour une étude détaillée des deux temps de la responsabilité civile, voir : Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, Christine CORMIER, Le préjudice en droit administratif français. Étude sur la responsabilité extracontractuelle des personnes publiques, coll. «Bibliothèque de droit public», t. 228, Paris, L.G.D.J., 2002, p Francis-Paul BÉNOIT, «Essai sur les conditions de la responsabilité en droit public et privé», J.C.P I.1351, n 11; Laurence CLERC-RENAUD, Du droit commun et des régimes spéciaux en droit extracontractuel de la réparation, thèse de doctorat, Annecy, Faculté de Droit et d Économie, Université de Savoie, 2006, n 178, p ; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p Christine CORMIER, Le préjudice en droit administratif français. Étude sur la responsabilité extracontractuelle des personnes publiques, coll. «Bibliothèque de droit public», t. 228, Paris, L.G.D.J., 2002, p ; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p Loïc CADIET, Le préjudice d agrément, thèse de doctorat, Université de Poitiers, 1983, p. 355 et 373; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p
28 n est pas fonction de la personne qui le subit et celui-ci présente, en principe, un caractère relativement neutre.» 49 Afin que la responsabilité civile soit engagée, il suffira que le préjudice soit une conséquence directe et immédiate de la faute 50 et qu il entre dans l une des trois catégories reconnues par le Code civil 51. Quant à la deuxième étape de la responsabilité, soit la réparation, elle correspond à la notion de perte. Celle-ci se définit comme les conséquences juridiques pécuniaires et non pécuniaires découlant du préjudice. Elles sont évaluées de façon subjective, en fonction d une personne déterminée 52. Ainsi, le même préjudice peut entraîner des pertes différentes d une personne à l autre. Contrairement au préjudice qui se constate, la perte présuppose une évaluation 53. On l aura compris, un préjudice peut causer plus d une perte, et il est également possible qu un préjudice n emporte aucune perte. Toute perte n est pas indemnisable. Pour l être, elle devra rencontrer certains critères établis par la jurisprudence : elle devra être directe, certaine et légitime 54. La perte nécessite donc un travail de qualification juridique ; il s agit d une notion juridique 55. Comme l ont 49 Nous avons remplacé le vocabulaire français par l emploi des crochets ([ ]) afin de ne pas confondre le lecteur. Christine CORMIER, Le préjudice en droit administratif français. Étude sur la responsabilité extracontractuelle des personnes publiques, coll. «Bibliothèque de droit public», t. 228, Paris, L.G.D.J., 2002, p C.c.Q., art Par exemple, il a été jugé qu une atteinte au «droit» de circuler librement en voiture n entrait pas dans les catégories reconnues du Code : Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal (SCFP, section locale 301) c. Coll, 2009 QCCA 708, par. 89 et suiv. 52 Francis-Paul BÉNOIT, «Essai sur les conditions de la responsabilité en droit public et privé», J.C.P I.1351, n 13-14; Laurence CLERC-RENAUD, Du droit commun et des régimes spéciaux en droit extracontractuel de la réparation, thèse de doctorat, Annecy, Faculté de Droit et d Économie, Université de Savoie, 2006, n 178, p ; Christine CORMIER, Le préjudice en droit administratif français. Étude sur la responsabilité extra-contractuelle des personnes publiques, coll. «Bibliothèque de droit public», t. 228, Paris, L.G.D.J., 2002, p ; Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p Sophie MORIN, Le dommage moral et le préjudice extrapatrimonial, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2011, p. 190 à Pour une étude de ces conditions, voir notamment : Jean-Louis BAUDOUIN et Patrice DESLAURIERS, La responsabilité civile, 7 e éd., vol. 1 «Principes généraux», Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2007, n et s. 55 Christine CORMIER, Le préjudice en droit administratif français. Étude sur la responsabilité extracontractuelle des personnes publiques, coll. «Bibliothèque de droit public», t. 228, Paris, L.G.D.J., 2002, p