Source: http://abbaye-saint-benoit.ch/Bibliotheque/bossuet/volume026/014.htm
Timestamp: 2017-03-24 10:15:25+00:00
Document Index: 154146135

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LETTRE CCXI. BOSSUET AU PREMIER PRÉSIDENT DE HARLAY. A Meaux, 2 novembre 1693.
J'ai reçu avec respect l'arrêt que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, et la lettre dont il vous a plu de l'accompagner. Il
(a) Quelques mois sur cette lettre et sur la suivante.
Les années 1692 et 1693 avaient donné des moissons peu abondantes ; et la disette, venant s'ajouter au dénuement causé par une longue guerre, faisait craindre de grands malheurs pour l'hiver de 1694. Le parlement de Paris, qui à ses fonctions judiciaires joignait des attributions administratives très-étendues, était chargé de surveiller l'approvisionnement des marchés, et de pourvoir à l'assistance des pauvres dans la capitale et dans son vaste ressort. On nous a conservé, parmi les papiers de Harlay, plusieurs volumes de rapports adressés presque jour par jour au premier président par le lieutenant de police La Reynie et par les intendants de province, sur les progrès du fléau et les moyens de l'arrêter. A l'approche de l'hiver, la chambre des vacations rendit un arrêt pour exhorter et, au besoin, pour forcer toutes les classes de la société à contribuer à l'entretien des pauvres. Le Parlement réglait la distribution des aumônes, et mettait le zèle le plus louable à rechercher les mesures les plus efficaces pour soulager la misère publique. Malgré ses préjugés gallicans, animé d'un esprit sincèrement chrétien et profondément catholique, il ne disputait point au clergé, comme on l'a fait depuis, le droit de secourir les peuples. Il savait que nul pouvoir en ce monde n'a plus d'autorité que l'Eglise, sur les riches pour commander leur commisération, ni sur les pauvres pour apaiser et consoler leurs souffrances. On n'avait pas encore oublié qu'il n'y a pas d'oeuvre de charité féconde, sans la présence et la bénédiction du prêtre.
L'arrêt de la chambre des vacations mettait les évoques et les curés au premier rang dans la lutte que les pouvoirs publics engageaient contre la famine. Les évêques et les curés, dont le zèle avait depuis longtemps devancé celui des magistrats, acceptèrent avec reconnaissance l'appui de l'autorité temporelle, et répondirent à ses désirs par un redoublement de charité. Outre les deux lettres de Bossuet, on peut lire plus de cent autres lettres, également autographes, de tous les évêques du ressort, qui montrent la tendresse et des ecclésiastiques et des laïques pour les membres souffrants de Notre-Seigneur ; elles
était absolument nécessaire. Je n'oublierai rien, Monsieur, de ce qui dépendra de mon ministère pour en rendre l'exécution aussi douce et aussi efficace qu'il sera possible, et je tâcherai de prévenir les difficultés pour ne vous importuner que de celles qu'où ne pourra éviter de porter jusqu'à vous. Je suis avec un respect sincère, etc.
+ J. Bénigne, év. de Meaux. LETTRE CCXII. BOSSUET AU PREMIER PRÉSIDENT DE HARLAY. A Meaux, 28 novembre 1693.
Puisque vous m'avez fait l'honneur de me témoigner que vous seriez bien aise d'être informé des difficultés qui se présentent dans l'exécution de votre arrêt, voici celles que je viens de rencontrer dans la course que je viens de faire, durant trois semaines, dans les endroits les plus écartés de ce diocèse.
La première est que les habitants des villes soutenaient qu'étant taxés dans les villages à raison des biens qu'ils y possédaient, ils ne pouvaient plus être obligés à contribuer dans les villes ; et on m'a dit que ceux de Provins, du diocèse de Sens, se voulaient adresser à la Cour pour le faire ainsi interpréter en leur faveur. Mais j'espère, Monsieur, que cette illusion, qui laisserait la campagne absolument sans secours, ne trouvera point de lieu devant votre justice. J'ai établi pour maxime dans tout le diocèse que les habitants des villes dévoient double contribution, l'une à la campagne à raison des biens qu'ils y ont, l'autre dans les villes pour éviter les inconvénients de la demeure. Tout le clergé et
ne font voir que deux ombres dans ce magnifique tableau, l'avarice de quelques magistrats subalternes de Châlons-sur-Marne, et la dureté de quelques-uns de ces abbés commendataires que les rois imposaient à l'Eglise gallicane en vertu de ses libertés, et qui lui ravissaient à la fois ses biens et son honneur.
Les autographes des deux lettres de Bossuet se trouvent à la bibliothèque impériale, Harlay, 367, tom. XVI, pag. 193 et 271. La première est inédite, et la seconde n'a paru que dans la Correspondance administrative de Louis XIV, tom. I (Collection des Documents inédits.)
Nous donnons aussi quelques lettres des évoques qui se trouvaient dans le ressort du parlement de Paris. Comme la première de Bossuet, ces lettres sont inédites.
moi à la tête, nous en avons donné l'exemple, et pourvu, Monsieur, qu'il vous plaise laisser les choses comme elles sont, j'espère que tout cédera à cet avis.
L'autre difficulté vient des officiers qui n'osent taxer leurs seigneurs ni les personnes considérables. Celle-là est grande, et je n'y ai d'autre remède que d'ordonner aux curés de me rendre compte de ce qui se passe, et d'agir moi-même auprès des seigneurs, à quoi jusqu'ici je n'ai pas trouvé beaucoup de résistance. Si j'en trouve dans la suite, j'aurai recours, Monsieur, à votre autorité, et si vous me le permettez à vos conseils.
La dernière difficulté que je ne puis vaincre sans un nouvel ordre, c'est que la moitié des paroisses, par exemple toutes celles des vignobles, ne peuvent absolument soutenir leurs pauvres. Il y en a même dont le territoire est si petit que, quand on en changerait tout le revenu en aumônes, elles ne seraient pas suffisantes, ces paroisses étant d'ailleurs toutes pleines de pauvres ouvriers qui demeurent sans travail. Il est donc absolument nécessaire de soutenir les paroisses plus faibles par les plus fortes, ce qui ne se peut sans qu'on en donne le pouvoir à quelqu'un. Je n'imagine pas qu'on le puisse faire autrement que par les évêques. Ou ne cherche point en cette occasion à se donner de l'autorité : elle est même fort à charge dans un temps si fâcheux : mais il ne faut pas fuir le travail.
C'en est pour vous, Monsieur, un très-pénible d'avoir à joindre aux soins paternels que vous prenez pour Paris, celui de tant de provinces ; mais votre zèle n'a point de bornes non plus que vos bannières, et sur cela je ne crains point de vous importuner.
Je dois vous dire que les ecclésiastiques font bien leur devoir, principalement les chanoines et les curés que nous avons sous notre main. Il y en a plusieurs dans ce diocèse qui, n'ayant que la portion congrue, la sacrifient pour leurs pauvres, et vivent presque de rien sur leurs petites épargnes et en vendant tout.
J’ai Monsieur, chargé mon neveu de vous rendre compte de la disposition où sont entrés Messieurs de Rebais, de céder, et de vous faire mes très-humbles remerciements de l'audience que vous avez eu la bonté de m'accorder.
Il ne me reste qu'à vous assurer du respect avec lequel je suis. Monsieur, etc.
LETTRE CCXIII. L'EVEQUE D'AMIENS AU PREMIER PRÉSIDENT DE HARLAY. Amiens, le 3 novembre 1693.
J'ai reçu celle que, vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avec l'arrêt pour procurer le soulagement des pauvres. Il me sera d'autant plus facile de concourir avec les magistrats de ce, diocèse pour le faire exécuter, que leur zèle pour cette bonne œuvre pourrait me servir d'exemple.
Dès l'année passée nous agîmes de concert, et nous engageâmes les communautés, aussi bien que les particuliers, à convenir d'une contribution volontaire chaque semaine, laquelle a duré jusqu'au premier jour d'août dernier. Mais nous avions besoin cette année d'une autorité supérieure, à cause de l'augmentation de la misère et de la plus grande cherté du pain.
Je profiterai, Monsieur, puisque vous me le permettez, de la liberté que vous me donnez de vous représenter ce qui me paraîtra requérir ou vos lumières ou votre appui dans l'exécution de ce projet.
L'arrêt porte que dans les villes où il y a plusieurs paroisses, chacune se cotisera pour nourrir ses pauvres. Nous ne pourrons pas suivre cette disposition dans la plupart des villes de mon diocèse, et particulièrement dans Amiens. Il y a des paroisses dans lesquelles il n'y a pas un seul pauvre. Il y en a d'autres dans lesquelles il n'y a presque personne en état de faire l'aumône. Nous serons obligés de faire, comme l'année passée, une masse commune de toutes les aumônes pour ensuite les répartir suivant les besoins de chaque paroisse. J'espère que la seule proposition que j'en ferai sera reçue. Si j'y trouvais quelque obstacle à cause des termes de l'arrêt, je ne manquerais pas de vous en donner avis.
L'arrêt dispense les curés à portion congrue d'entrer dans la
cotisation qui sera faite pour les paroisses de la campagne. On peut faire deux observations sur cet article par rapport à mon diocèse. La première, c'est qu'il y a un nombre considérable de curés qui sont décimateurs par l'abandon qui leur a été fait des dîmes, et qui néanmoins n'ont pas 300 francs de revenus. La seconde, c'est que de 750 et tant de curés qui composent le diocèse d'Amiens, il n'y en a pas 200 dont les bénéfices valent mieux que portion congrue. Mais par l'exemple de ce qui s'est fait l'hiver passé, j'ai lieu de me promettre que les plus pauvres contribueront de tout leur pouvoir; car effectivement, je suis obligé de leur rendre ce témoignage. Je suis, etc.
LETTRE CCXIV. L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS AU PREMIER PRÉSIDENT. D'Orléans, ce 3 novembre.
Lorsque j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de n'écrire, j'avais déjà pris quelques mesures avec plusieurs curés de cette ville pour tâcher de secourir les pauvres dans leurs nécessités. Je les ai tous rassemblés, et je leur ai ordonné de voir avec leurs plus notables paroissiens quels sont ceux de leurs paroisses qui ont besoin de secours, et de quels moyens on peut se servir pour les faire subsister sans favoriser la fainéantise de quelques-uns. Je vais donner ordre aussi aux curés de la campagne de chercher avec les juges des lieux et avec les plus considérables de leurs paroisses, les expédions les plus prompts et les plus sûrs pour faire subsister leurs pauvres. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos bonnes intentions, afin que tout s'exécute comme vous le souhaitez, Monsieur; mais je prévois des difficultés qui me font peur. La plupart des paroisses de la campagne sont dans la dernière misère, et ceux qui y devraient être plus accommodés manquent même de ce qui leur est nécessaire. Bien loin d'avoir du superflu, les habitants des villes souffrent comme les autres, et nous avons même dans celle-ci si peu de blé, et le peu que nous en avons est si cher, que le moindre 482
pain y vaut 4 sols la livre. Nos marchands en avaient acheté en Bretagne et en Poitou, mais on l'arrête dans les villes où il faut qu'il passe, et il ne nous en vient presque pas. J'aurai l'honneur de vous rendre compte de ce que nous ferons, et je m'estimerai toujours très-heureux de trouver l'occasion de pouvoir marquer qu'on ne peut être avec plus de respect que je suis, etc.
LETTRE CCXV. L'ÉVÊQUE D'ANGERS AU PREMIER PRÉSIDENT DE HARLAY.
J'ai reçu avec tout le respect que je dois celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour l'exécution de l'arrêt de la Chambre des vacations, qui concerne le soulagement de nos pauvres. Devant être leur père en qualité de leur évêque, vous pouvez juger jusqu'à quel point va la reconnaissance que je conserverai toute ma vie du soin que votre zèle vous inspire pour leur soulagement, et de la protection que vous nous promettez dans une misère aussi pressante. Notre clergé avait déjà donné des marques de son zèle pour le soulagement des pauvres, en empruntant une somme de 10.000 écus pour faire des achats de blés, qu'on débitera aux pauvres à bon marché. Votre exemple nous va encore tous animer. Je vous conjure de nous accorder la continuation de votre protection, et de me croire, etc.
LETTRE CCXVI. L'ÉVÊQUE DE CHALONS-SUR-MARNE AU PREMIER PRÉSIDENT DE HARLAY. A Châlons, le 4 de décembre 1693.
Je presse autant que je dois notre clergé d'ajouter, du moins par des aumônes volontaires, quelque chose au tiers qu'il donne dans la contribution générale pour la subsistance des pauvres de
cette ville; je ne puis à cause des conséquences dont je dois le défendre, l'obliger à porter une plus forte taxe ; elle est au-dessus de toutes celles portées jusques à présent en pareille occasion, et elle paraît fort considérable à toutes les personnes désintéressées. Vous en avez, Monsieur, jugé de même et vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que vous trouvez qu'on doit s'en louer. Ainsi, il ne m'est pas possible d'en tirer davantage, et je ne puis qu'engager les ecclésiastiques aisés de grossir leurs aumônes particulières : c'est ce que plusieurs ont déjà fait avec grande charité, et dont les gens raisonnables sont fort édifiés. Si nos magistrats avaient moins de jalousie contre le clergé et moins d'intérêt dans ce qu'ils demandent, ils en seraient aussi contents; mais M. le lieutenant général ne veut donner que 10 francs par mois pour l'aumône publique et depuis cinq ou six ans n'a pas voulu payer la taxe pour l'hôpital-général ; et M. le lieutenant particulier ne donne pas un sol dans la contribution générale pour les pauvres, s'en croyant dispensé parce qu'il a encore père et mère et n'est point marié. Je ne sais si vous approuverez, Monsieur, leur conduite sur cela; mais, si vous le faites, je le ferai aussi, me soumettant avec plaisir à vos lumières et à votre justice. Faites-moi toujours, s'il vous plaît, celle de me croire, etc.
LETTRE CCXVII. LEIBNIZ A BOSSUET. Sur l'essence des corps. 1693.
Quant à l'essence des corps et le sujet de l'étendue, il semble que ce sujet contient quelque chose dont la répétition même est ce qui fait l’étendue, et il paraît que vous ne vous éloignez pas de ce sentiment. Ce sujet contient les principes de tout ce qu'on peut lui attribuer, et le principe des opérations est ce que j’appelle la force primitive. Mais il n’est pas si aisé de satisfaire là-dessus ceux qui sont accoutumés aux idées seules de Gassendi ou de Descartes, et il faudrait prendre la chose de plus haut. M. Pelisson m’envoya
quelques objections contre ce que j'avais dit de la force et de la nature du corps : je tâchai d'y satisfaire. Il me disait quelles venaient d'une personne de grande considération, sans s'expliquer davantage. Y ayant pensé depuis, j'ai du penchant à croire qu'elles étaient venues de M. Arnauld : car j'ai remarqué depuis, qu'il y avait quelque chose qui ne pouvait presque être su que de lui, à cause des lettres que nous avions échangées autrefois sur des matières approchantes. Je ne sais. Monseigneur, si vous avez vu cette objection et ma réponse, aussi bien que ce que j'ai donné depuis peu, et autrefois dans le Journal des Savants, touchant l'inertie naturelle des corps.
Je voudrais, Monseigneur, que vous eussiez vu ce que j'avais envoyé à feu M. Pelisson, sur ce qu'il avait trouvé bon de faire communiquer mes raisonnements de dynamique à l'académie royale des sciences. Mais ce papier ayant été mis au net, et envoyé à l'académie, y demeura là, et on me dit maintenant qu'il est sous le scellé de feu M. Thévenot. Il est vrai que M. Thévenot me manda que l'académie l'ayant considéré, avait témoigné de l'estime ; mais qu'on n'avait pu convenir du sens de quelques endroits. Je demandai qu'on me marquât ces endroits où ces doutes ; mais M. Thévenot mourut là-dessus, je ne sais si M. Pelisson en a gardé une copie : il me semble qu'il la voulait donner à lire à M. de la Loubère. Si M. de la Loubère l’a, il pourrait vous en informer à fond. Il me semble aussi que M. des Villètes, qui était des amis de M. Pelisson, et qui l’est particulièrement de M. le duc de Roannez, avait lu ou peut-être eu mon Mémoire : mais en tout cas je le pourrais tirer derechef de mon brouillon. Car comme vous êtes juge compétent de tout cela, je souhaiterais que vous fussiez informé du procès. M. Pelisson avait parlé de cela avec M. l'abbé Pignon qui a l'intendance de l'académie de la part de M. de Pontchartrain : mais la mort de M. Thévenot a arrêté notre dessein. On m'a mandé que M. l'abbé Rignon a un excellent dessein, qui est d'établir une académie des arts : cela sera d'importance ; mais il sera bon qu'il y ait de l'intelligence entre la sœur aînée et la cadette.
Vous faites trop d'honneur, Monseigneur, a une épigramme
aussi médiocre que celle que j'avais faite sur les bombes : mais c'est apparemment parce que votre philanthropie vous fait désapprouver les maux que les hommes s'étudient de se faire. Plût à Dieu que ces sentiments de charité fussent plus généraux! Je suis. etc.
RÉFLEXIONS DE LEIBNIZ. Sur l'avancement de la métaphysique réelle, et particulièrement sur la nature de la substance expliquée par la force (a).
Je vois que la plupart de ceux qui se, plaisent aux sciences mathématiques n'ont point de goût pour les méditations métaphysiques, trouvant des lumières dans les unes et des ténèbres dans les autres : dont la cause principale parait être que les notions générales, qu'on croit les plus connues, sont devenues ambiguës et obscures par la négligence des hommes et par leur manière inconstante, de s'expliquer : et il s'en faut tant que les définitions vulgaires expliquent la nature des choses, qu'elles ne sont pas même nominales. Le mal s'est communiqué aux autres disciplines, qui sont sous-ordonnées en quelque façon à cette science première et architectonique. Ainsi au lieu de définitions claires, on nous a donné de petites distinctions ; et au lieu des axiomes universels, nous avons des règles topiques, qui ne souffrent guère moins d'instances qu'elles ont d'exemples. Et néanmoins les hommes sont obligés d'employer ordinairement les termes de métaphysique, se flattant eux-mêmes d'entendre ce qu'ils sont accoutumés de prononcer. On parle toujours de substance, d'accident, de cause, d'action, de relation ou rapport, et de quantité d’autres termes dont pourtant les notions véritables n'ont pas encore été mises dans leur jour : car elles sont fécondes en belles vérités, au lieu que celles qu’on a sont stériles. C'est pourquoi on ne point s’étonner si cette science principale, qu'on appelle la
(a) Nous donnons ici les différents écrits de Leibniz relatifs à cette matière, que nous avons trouvés en original parmi les manuscrits de Bossuet, et sur lesquels ce prélat portera bientôt son jugement. (Les prem. édit.)
première philosophie, et qu'Aristote appelait la désirée zetoumene est cherchée encore.
Platon est souvent occupé dans ses Dialogues à rechercher la valeur des notions, et Aristote fait la même chose dans ses livres qu'on appelle métaphysiques ; mais on ne voit pas qu'ils aient fait de grands progrès. Les platoniciens postérieurs ont parlé d'une manière mystérieuse, qu'ils ont portée jusqu'à l'extravagance; et les aristotéliciens scholastiques ont eu plus de soin d agiter les questions que de les terminer. Ils auraient eu besoin d'un Gellius, magistrat romain, dont Cicéron rapporte qu'il offrit son entremise aux philosophes d'Athènes, où il était en charge, croyant que leurs différends se pouvaient terminer connue les procès. De notre temps, quelques excellents hommes ont étendu leurs soins jusqu'à la métaphysique : mais le succès n'a pas encore été fort considérable. Il faut avouer que M. Descartes a fait encore en cela quelque chose de considérable ; qu'il a rappelé les soins que Platon a eus de tirer l'esprit de l'esclavage des sens, et qu'il a fait valoir les doutes des académiciens. Mais étant allé trop vite dans les affirmations, et n'ayant pas assez distingué le certain de l'incertain, il n'a pas obtenu son but. Il a eu une fausse idée de la nature du corps, qu'il a mis dans l'étendue toute pure sans aucune preuve; et il n'a pas vu le moyen d'expliquer l'union de l'âme avec le corps. C'est faute de n'avoir point connu la nature de la substance en général : car il passait par une manière de saut à examiner les questions difficiles, sans en avoir expliqué les ingrédients. Et on ne saurait mieux juger de l'incertitude de ses méditations que par un petit écrit où il les voulut réduire en forme de démonstrations, à la prière du P. Mersenne, lequel écrit se trouve inséré dans ses réponses aux objections.
Il y a encore d'autres habiles hommes qui ont eu des pensées profondes : mais il y manque la clarté, qui est pourtant plus nécessaire ici que dans les mathématiques mêmes, où les vérités portent leurs preuves avec elles : car l'examen qu'on en peut toujours faire est ce qui les a rendues si sûres. C'est pourquoi la métaphysique, au défaut de ces épreuves, a besoin d'une nouvelle manière de traiter les choses, qui tiendrait lieu de calcul, qui
servirait de fil dans le labyrinthe, et conserverait pourtant une facilité semblable à celle qui règne dans les discours les plus populaires.
L'importance de ces recherches pourra paraître parce que nous dirons de la notion de la substance. Celle que je conçois est si féconde, que la plupart des plus importantes vérités touchant Dieu, l'âme et la nature du corps, qui sont ou peu connues ou peu prouvées, en sont des conséquences. Pour en donner quelque goût, je dirai présentement que la considération de la force, à laquelle j'ai destiné une science particulière, qu'on peut appeler Dynamique, est de grand secours pour entendre la nature de la substance. Cette force active est différente de la faculté de l'Ecole, en ce que la faculté n'est qu'une possibilité prochaine pour agir, mais morte pour ainsi dire, et inefficace en elle-même si elle n'est excitée par dehors. Mais la force active enveloppe une entéléchie ou bien un acte ; étant moyenne entre la faculté et l'action, et ayant en elle un certain effort,
conatum : aussi est-elle portée d'elle-même à l'action sans avoir besoin d'aide, pourvu que rien ne l'empêche. Ce qui peut être éclairci par l'exemple d'un corps pesant suspendu ou d'un arc bandé : car bien qu'il soit vrai que la pesanteur et la force élastique doivent être expliquées mécaniquement par le mouvement de la matière éthérienne, il est toujours vrai que la dernière raison du mouvement de la matière est la force donnée dans la création, qui se trouve dans chaque corps, mais qui est comme limitée par les actions mutuelles des corps. Je tiens que cette vertu d'agir se trouve en toute substance, et même qu'elle produit toujours quelque action effective, et que le corps même ne saurait jamais être dans un parfait repos : ce qui est contraire à l'idée de ceux qui le mettent dans la seule étendue. On jugera aussi par ces méditations, qu'une substance ne reçoit jamais sa force d'une autre substance créée, puisqu'il en provient seulement la limitation ou détermination qui fait naître la force secondaire, ou ce qu’on appelle force mouvante, laquelle ne doit pas être confondue avec ce que certains auteurs appellent impetus, qu’ils estiment par la quantité du mouvement, et le font promu à la vitesse, quand les corps sont égaux : au lieu que
la force mouvante, absolue et vive, savoir celle qui se conserve toujours la même, est proportionnelle aux effets possibles qui en peuvent naître. C'est en quoi les cartésiens se sont trompés, en s'imaginant que la même quantité de mouvement se conserve dans les rencontres des corps. Et je vois que M. Huygens est démon sentiment là-dessus, suivant ce qu'il a donné, il y a quelque temps, dans l’Histoire des ouvrages des Savants, disant qu'il se conserve la même force ascensionnelle.
Au reste un point des plus importants, qui sera éclairci par ces méditations, est la communication des substances entre elles, et l'union de l'âme avec le corps. J'espère que ce grand problème se trouvera résolu d'une manière si claire, que cela même servira de preuve pour juger que nous avons trouvé la clef d'une partie de ces choses : et je doute qu'il y ait moyen de donner une autre manière intelligible, sans employer un concours spécial de la première cause, pour ce, qui se passe ordinairement dans les causes secondes. Mais j'en parlerai davantage une autre fois si le public ne rebute point ceci, qui ne doit servir qu'à sonder le gué. Il est vrai que j'en ai déjà communiqué, il y a plusieurs années, avec des personnes capables d'en juger. J'ajouterai seulement ici ma réponse à des difficultés qu'un habile, homme a faites sur ma manière, d'expliquer la nature du corps par la notion de la force.
RÉPONSE DE LEIBNIZ. Aux objections faites contre l'explication de la nature du corps, par la notion de la force.
Les expressions de M.*** étant si obligeantes et si justes, on reçoit ses objections avec autant de plaisir que de profit. Si tout le monde en usait de même, on irait bien loin. Il paraît qu'il n'est pas entêté des opinions qui sont en vogue. J'aurais tort de prétendre qu'il se rende facilement à la mienne; et je ne me flatte pas assez pour espérer de le satisfaire entièrement sur ses objections. Cependant mon devoir veut que je fasse là-dessus ce qui dépend de moi.
I. Je croirais plutôt que la notion de la force est antérieure à celle de l'étendue, parce que l'étendue signifie un amas ou agrégé de plusieurs substances, au lieu que la force se doit trouver même dans un sujet qui n'est qu'une seule substance : or l'unité est antérieure à la multitude. On peut même dire que la force est le constitutif des substances, comme l'action, qui est l'exercice de la force, en est le caractère : car les actions ne conviennent qu'aux substances, et conviennent toujours à toutes les substances.
II. Lorsqu'il s'agit de l'idée de la force, je ne saurais faire autre chose que d'en donner la définition, comme j'ai fait: les propriétés qu'on en tirera la feront d'autant mieux connaître. Son idée n'est point du nombre de celles qu'on peut atteindre par l'imagination ; et on ne doit rien chercher ici qui la puisse frapper. Ayant mis à part l'étendue et ses modifications ou changements, on ne trouvera rien dans la nature qui soit plus intelligible que la force.
III. Mon axiome n'est pas seulement : Quod effectus integer respondeat causœ plenœ; mais : Quod effectus integer sit œqualis causœ plenœ. Et je ne l'emploie pas pour rendre raison de la force primitive, qui n'en a point besoin ; mais pour expliquer les phénomènes de la force secondaire : car il me fournit des équations dans la mécanique, comme l'axiome vulgaire, que le tout est égal a ses parties prises ensemble, nous en fournit dans la géométrie. La force primitive dans les corps est indéfinie d'elle-même : mais il en résulte la force secondaire, qui est comme une détermination de la primitive, provenant des combinaisons et rencontres des corps.
IV. Je n'ai garde de dire, que la controverse de la présence réelle est terminée par ce que j'ai proposé : mais il me semble au moins que cette présence est incompatible avec l’opinion de ceux qui font consister l'essence du corps dans l'étendue. L'impénétrabilité naturelle des corps ne vient que de leur résistance, qui doit obéir à la volonté de Dieu: et cette résistance des corps n'est autre chose que la puissance passive de la matière.
V. Ce que j’ai répondu à la première difficulté servira encore ici : et puisque tout ce qu'on conçoit dans les substances se réduit
à leurs actions et passions, et aux dispositions qu'elles ont pour cet effet, je ne vois pas qu'on y puisse trouver quelque chose de plus primitif que le principe de tout cela, c'est-à-dire que la force. Il est bien manifeste aussi que la force d'agir des corps est quelque chose de distinct et d'indépendant de tout ce qu'on y conçoit d'ailleurs, tout le reste y étant comme mort sans elle et incapable de produire quelque changement. La faculté, qui faisait du bruit dans les écoles, n'est rien qu'une possibilité prochaine pour agir: mais la force d'agir est une entéléchie ou bien un acte positif; et c'est ce qu'on demande. La seule possibilité ne produit rien, si on ne la met en acte ; mais la force produit tout. Elle est portée de soi-même à l'action; et on n'a point besoin de l'aider; il suffit qu'on ne l'empêche point.
On peut ajouter ce qu'il y a sur cette matière dans le Journal des Savants, 18 juin 1691, 10 juillet 1691, et 5 janvier 1693.