Source: http://amnis.revues.org/518
Timestamp: 2017-10-23 08:11:01+00:00
Document Index: 84572904

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ']

Les rebuts de la société de marché : toxicomanes, psychopathes, sans-abri dans les prisons de l’Amérique
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Toxicomanes, malades mentaux, sans-abri : l’incurie des services sociaux et médicaux aux Etats-Unis garantit que ces trois catégories se retrouvent chaque année plus nombreuses derrière les barreaux, la prison servant de dépotoir aux déchets humains d’une société de plus en plus soumise au diktat du marché. Leur sort offre ainsi une vérification expérimentale tragique à l’hypothèse du lien causal et fonctionnel entre le dépérissement de l’Etat social et la prospérité de l’Etat pénal.
Toxicómanos, discapacitados mentales, indigentes : la incuria de los servicios sociales y medicales en Estados Unidos garantiza el hecho de que estas tres categorías sociales sean cada año más numerosas en las cárceles, pues la prisión sirve de vertedero a la basura humana de una sociedad cada vez más sometida al dictado del mercado. De esta manera, su suerte proporciona una verificación experimental trágica a la hipótesis del vínculo causal entre el retroceso del Estado social y la prosperidad del Estado penal.
Drugs addicts, the mentally ill, the homeless: the insufficiency and ineptness of social and medical services in the United States ensures that these three categories find themselves behind bars in ever larger numbers over time, as the prison is turned into a dumping ground for the human waste of a society more and more subordinated to the dictates of the market. Their fate thus offers a tragic experimental verification to the hypothesis of a causal and functional link between the withering away of the social state and the prosperity of the penal state.
Amérique, Etats-Unis, prison, violence d’Etat
America, United States, prison, state violence
1 Fishman Mark, Cavender Gray (dir.), Entertaining Crime : Television Reality Programming, New York, (...)
2 Mumola, Beck, Prisoners in 1996, pp. 10-11.
1Aux Etats-Unis, le suremprisonnement sert avant tout à « gérer la populace » qui dérange, bien plus qu'à lutter contre les crimes de sang dont le spectre hante les médias et alimente une florissante industrie culturelle de la peur des pauvres. Les émissions de télévision, America’s Most Wanted, Rescue 911 (le numéro de police-secours) et COPS, diffusent aux heures de grande écoute des vidéos d'interventions réelles des services de police dans les quartiers déshérités noirs et latinos au mépris le plus total du droit des personnes arrêtées et humiliées devant les caméras1. A preuve, le nombre des condamnés pour crimes violents dans les prisons d'Etat a augmenté de 86 % entre 1985 et 1995 alors que l'effectif de leurs camarades détenus pour troubles à l'ordre public et pour infraction à la législation sur les stupéfiants affichait respectivement une croissance de 187 % et 478 %. Les premiers ont contribué de 39 % à la croissance de la population incarcérée mesurée en stock durant cette période, les seconds de 43 %2.
3 Fabello Tony, Sentencing Dynamics Study, Austin, Criminal Justice Policy Council, 1993.
2Ces tendances sont particulièrement prononcées dans les Etats en tête du palmarès carcéral. Ainsi, sur 100 personnes condamnées à la prison au Texas au début de la présente décennie, 77 l'étaient pour seulement quatre catégories d’infractions mineures : possession et transport de drogue (22 % et 15 % respectivement), cambriolage et vol (chacun à hauteur de 20 %). En outre, plus de la moitié des condamnés au titre de la législation sur les stupéfiants l'étaient pour simple détention de moins d'un gramme de drogue3. Grand rival du Texas dans la course à l’enfermement, la Californie a multiplié sa population carcérale par quatre entre 1980 et 1993. Cette croissance s'explique pour les trois quarts par l'embastillement des délinquants non-violents et particulièrement des toxicomanes.
3En 1981, les prisonniers condamnés pour infraction à la législation sur les stupéfiants (ILS) composaient à peine 6 % de la population pénitentiaire de Californie ; en 1997, ce pourcentage avait quadruplé pour approcher 27 %. La montée de l’incarcération pour détention ou commerce de drogues est particulièrement spectaculaire chez les femmes puisque, dans leur cas, ce taux est passé de 12 % à 43 %. Mais, mieux que la mesure des stocks (qui accorde un poids disproportionné aux condamnations passées et aux longues peines pour crimes de sang), la statistique des flux fait clairement apparaître le rôle moteur de la campagne de répression pénale de la toxicomanie de rue dans l’hyperinflation carcérale américaine.
4 California Department of Corrections, Historical Trends : Institution and Parole Population, 1976- (...)
4En moins de vingt ans, le nombre des condamnés admis dans les pénitenciers de Californie pour ILS s’est envolé de moins de 1000 entrants en 1980 à plus de 15 000 en 1997 (sur un total de 47 000), alors même que toutes les enquêtes de consommation concluent que l’usage de stupéfiants est resté stable dans l’intervalle. Depuis 1988, leur contingent est chaque année supérieur à celui des entrants pour infractions contre les biens ainsi qu’à l’effectif des nouveaux admis condamnés pour violences. De fait, le taux d’emprisonnement (hors maison d’arrêt) pour possession ou cession de drogues a décuplé en quinze ans, passant de 4 prisonniers pour 100 000 habitants en 1980 à 46 pour cent mille en 1997, alors que dans le même temps le taux d’incarcération pour atteintes aux biens doublait (de 16 à 30 détenus pour 100 000), rattrapant celui des atteintes aux personnes qui augmentait lui de moitié seulement (de 26 à 37 pour 100 000). Là encore, l’écart est encore plus fort chez les femmes, pour qui le taux d’emprisonnement pour drogues a été multiplié par 15 en quinze ans et s’élève à quatre fois le taux d’emprisonnement pour atteintes aux personnes (7,7 contre 2,0 pour 100 000)4.
5 Mumola Christopher J., Bonczar Thomas P., Substance Abuse and Treatment of Adults on Probation, 19 (...)
5Il est clair que, depuis le milieu de la décennie 80 et pour les deux sexes, l’infraction à la législation sur les stupéfiants est devenue le premier motif d’incarcération, en Californie comme dans les autres états leaders de l’emprisonnement de masse. Or, il faut savoir que 80 % des arrestations au titre de la législation sur les stupéfiants sont effectuées pour simple détention. Et que 60 % et 36 % respectivement des détenus des geôles municipales et des prisons d’Etat condamnés pour ILS étaient consommateurs de drogues au moment de leur dernier méfait5. C’est dire que la « Guerre à la drogue » se ramène, dans les faits, à une politique d’embastillement des toxicomanes, dont la locomotive est le gouvernement fédéral. Après avoir baissé à la fin des années 70, la part des pensionnaires des pénitenciers fédéraux condamnés pour ILS a explosé en passant de 25 % des effectifs en 1980 à 60 % en 1995. A eux seuls, les contrevenants à la législation sur les stupéfiants ont apporté 71 % de la croissance fulgurante de la population consignée dans ces établissements.
6 ILS : infractions à la législation sur les stupéfiants
Part des condamnés pour ILS6
7 United States Sentencing Commission, Special Report to Congress : Cocaine and Federal Sentencing P (...)
6Or, selon un rapport de la U.S. Sentencing Commission, 11 % à peine des condamnés pour ILS par les cours fédérales sont des « gros bonnets » et 55 % des « contrevenants mineurs »7 dont la seule faute peut être de s’être trouvé « au mauvais endroit au mauvais moment », comme le veut le dicton du ghetto. Parents, amis et simples connaissances d’un (petit) dealer présumé peuvent en effet être condamnés par association à des peines pouvant aller jusqu’à la réclusion à perpétuité, en vertu des dispositions autorisant les procureurs fédéraux à poursuivre pour « conspiration visant la distribution de stupéfiants » toute personne associée de près ou de loin au plus petit échange de drogue, et cela sur la foi d’un seul témoin visuel (aucune preuve matérielle n’est requise ; le procureur n’est même pas tenu de produire la drogue impliquée comme pièce à conviction ; et les membres du jury ne sont pas informés des peines obligatoires et incompressibles qu’encourent les accusés). Le traitement pénal diligent et drastique se substitue ainsi au traitement médical auquel les toxicomanes des classes populaires n’ont pas accès en raison de la déréliction des services de santé publique.
8 Mumola Christopher J., Bonczar Thomas P., Substance Abuse and Treatment of Adults on Probation, 19 (...)
9 Mumola Christopher J., Substance Abuse and Treatment, State and Federal Prisoners, 1997, Washingto (...)
7Les deux tiers des 3,2 millions d’Américains mis en « probation » en 1995 étaient répertoriés comme ayant un problème d’alcool ou de drogue. La moitié d’entre eux étaient soumis à un dépistage de stupéfiants comme condition de leur liberté surveillée, mais 17 % seulement suivaient un traitement visant à guérir leur dépendance. Et 52 % des condamnés avec sursis ayant commis leur méfait dans le but de s’approvisionner en drogues n’ont bénéficié d’aucun suivi médical (dont 38 % des toxicomanes par injection)8. En 1997, 57 % des pensionnaires des pénitenciers d’Etat du pays déclaraient avoir fait usage de drogues illicites durant le mois précédent leur arrestation (dont 20 % par voie intraveineuse) ; un tiers avaient commis le méfait qui leur valait d’être enfermé sous l’influence de stupéfiants (dont 20 % sous cocaïne ou héroïne). Mais moins de 15 % de ces prisonniers toxicomanes suivaient ou avaient suivi un traitement médical visant à guérir leur addiction en détention, et cette proportion est en chute libre – elle dépassait le tiers en 1991 – alors même que le nombre de drogués sous les verrous ne cesse de s’accroître. Cette année-là, les pénitenciers de Californie disposaient de seulement 400 lits pour désintoxication alors que le nombre de détenus souffrant de dépendance psychotropique, d’après les chiffres du California Department of Corrections, dépassait les 100 000 !9 De même, moins d’un cinquième des reclus des prisons d’Etat identifiés comme souffrant d’alcoolisme bénéficient d’un suivi médical pour ce motif.
10 Voir le portrait en forme d’acte d’accusation de ces services dressé par Susan Sheehan dans Life f (...)
11 Adams Rukaiyah, Riker Alissa, Double Jeopardy : An Assessment of the Felony Drug Provision of the (...)
8Rien de surprenant à ce qu’une fois relâchés, ces repris de justice soient aussitôt arrêtés pour avoir commis un nouveau délit lié à leur addiction ou pour avoir été « testé positif » lors de l’examen hebdomadaire des urines, obligatoire pour la majorité des libérés sous tutelle pénale en Californie, Etat où la moitié des révocations de conditionnelle sont motivées par un dépistage de drogue. D’autant plus qu’une des dispositions de la réforme de l’aide sociale de 1996, adoptée en quelques minutes par le biais d’un amendement voté par les deux partis, interdit à vie à toute personne condamnée à la prison pour infraction à la législation sur les stupéfiants (ILS) de percevoir l’aide sociale aux démunis (TANF, qui remplace AFDC) ainsi que l’assistance alimentaire aux indigents (food stamps). Une autre disposition exclut définitivement du logement social toute personne ayant fait de la détention pour possession ou cession de drogues et une loi de 1994 autorise l’administration fédérale du logement à exclure les repris de justice de l’habitat public. Ces deux mesures sont assurées d’avoir un effet disproportionné et dévastateur sur les femmes du (sous-)prolétariat, qui forment le gros des effectifs des allocataires de l’assistance sociale et dont le premier chef d’emprisonnement est justement l’ILS, ainsi que sur les communautés noire et hispanophone, qui fournissent les trois quarts des prisonniers « tombés » pour une affaire de « stups ». Et sur leurs enfants, dont un nombre croissant devront être mis sous tutelle des services sociaux ou confiés à des familles d’adoption puisque leur mère n’aura plus accès aux ressources minimales nécessaires pour en conserver la garde, cela malgré les dysfonctionnements calamiteux des services de protection de l’enfance qui les assimile à de la maltraitance institutionnalisée10. Enfin, en bannissant les condamné(e)s pour drogue de l’aide sociale, la loi les exclut dans le même mouvement de la plupart des programmes para-publics de désintoxication, pour lesquels l’admission dépend justement de l’octroi d’une allocation sociale qui défraie le coût du gîte et du couvert des patients11.
12 Teplin Linda A., “Psychiatric and Substance Abuse Disorders Among Male Urban Jail Detainees”, Amer (...)
13 Edens John F., Otto Randy K., “Prevalence of Mental Disorders Among Youth in the Juveline Justice (...)
9Le sort des malades mentaux fournit une vérification expérimentale tragique à l’hypothèse du lien causal et fonctionnel entre le dépérissement de l’Etat social et la prospérité de l’Etat pénal. Ils ont été, avec les toxicomanes et les sans-abri, les premiers frappés par le recul de la protection médicale en même temps que les principaux « bénéficiaires » de l’expansion du système carcéral américain. On estime que plus de 200 000 psychopathes graves – schizophrènes, maniaco-dépressifs ou dépressifs cliniques – croupissent aujourd’hui sous les verrous, faute pour la plupart d’entre eux d’avoir eu accès aux soins requis à l’extérieur. Un test approfondi administré à un échantillon représentatif de 728 entrants à la maison d’arrêt de Chicago en 1993 a établi que 30 % présentaient des troubles psychiatriques aigus (autres qu’un trouble de la personnalité) et 29 % une dépendance psychotropique au moment de leur mise sous les vérrous12. Un cinquième au moins des mineurs enfermés aux Etats-Unis, soit vingt mille jeunes, souffrent d’afflictions psychiques. En Californie, ce pourcentage atteint 44 % pour les garçons et 64 % pour les filles ; en Virginie, 10 % des jeunes détenus requièrent des soins psychiatriques lourds et 40 autres pour cent un traitement suivi. Et, comme pour les adultes, l’incidence de la pathologie mentale chez les adolescents est fortement associée à la consommation de stupéfiants13.
14 Cité in “Asylums Behind Bars : Prisons Replace Hospitals for the Nation’s Mentally Ill”, The New Y (...)
15 Burt Martha, Over the Edge : The Growth of Homelessness in the 1980s, New York, Russell Sage Found (...)
10« Les patients que nous examinons à la maison d’arrêt aujourd’hui sont les mêmes que ceux que nous avions l’habitude d’examiner dans les hôpitaux psychiatriques » il y a une vingtaine d’années, explique un ancien responsable du pavillon psychiatrique de la clinique de Men’s Central Jail à Los Angeles14. Car, suite à la politique de fermeture des grands hospices publics, le nombre de patients dans les asiles du pays a fondu de 559 000 en 1955 à 69 000 quarante ans plus tard. Ces patients devaient théoriquement être pris en charge sur le mode déambulatoire par des « centres communautaires ». Mais les cliniques de proximité supposées remplacer les asiles ne se sont jamais développées par carence de financements publics et les centres existants ont périclité au fur et à mesure que les assurances privées se défaussaient et que la couverture médicale offerte par l’Etat fédéral se réduisait – alors même que, ces dernières années, le nombre d’Américains dépourvus d’assurance maladie battait tous les records. La « désinstitutionnalisation » des malades mentaux dans le secteur médical s’est donc traduite par leur « réinstitutionnalisation » dans le secteur pénal, après avoir transité plus ou moins longtemps par le sans-abrisme – on évalue à 80 % la proportion des homeless américains qui sont passés par un établissement de détention ou de soins psychiatriques15. La majorité des infractions pour lesquelles ils sont écroués relèvent en effet de « troubles à l’ordre public » qui ne sont souvent rien d’autre que la manifestation de leurs troubles mentaux, comme le souligne cet échantillon des motifs d’arrestation de psychopathes, récemment « déchargés » d’un l’hôpital où ils suivaient un traitement médical en vertu de la politique dite de désinstitutionnalisation :
16 Whitmer Gary E., “From Hospitals to Jails : The Fate of California's Deinstitutionalized Mentally (...)
Un jeune homme s’empara d’un véhicule 4x4 avec lequel il emboutit la vitrine d’un magasin parce qu’il avait y vu un dinosaure prêt à lui sauter dessus. Une jeune femme fut arrêtée à de nombreuses reprises pour avoir mangé dans des restaurants d’où elle sortait sans jamais régler l’addition parce que, disait-elle, elle n’avait pas besoin de payer, étant la réincarnation de Jésus Christ. Un homme fut arrêté pour désordre sur la voie publique après avoir suivi deux individus jusque dans le lobby d’un hôtel de luxe de Nob Hill [le quartier huppé de San Francisco]. Artiste miséreux mais non dénué de talent, il était persuadé que ces individus étaient des agents du FBI responsable de l’enlèvement de sa dame-patronesse. Une femme d’un certain âge s’était mise à crier des accusations dans un restaurant à l’heure de grande affluence quand un client qui avait fini son repas tenta de passer à côté de sa table. Elle saisit alors sa broche à chapeau et, à en croire le rapport de police, la lui planta dans la fesse droite. Tandis qu’il marchait dans une rue au milieu de la foule des passants, un jeune homme se retourna subitement pour frapper une femme qui marchait derrière lui : il était persuadé qu’elle avait un rayon laser braqué sur ses testicules et qu’elle cherchait à le rendre stérile.16
17 Kupers Terry, Prison Madness : The Mental Health Crisis Behind Bars and What We Must Do About It, (...)
18 “Hundreds Take Up the Cause of a Killer” et “Vietnam Veteran Executed for 1980 Murder”, The New Yo (...)
11On pourrait multiplier à l’envi les exemples qui montrent comment la logique punitive et dichotomique de la « loi et l’ordre » gouverne désormais la gestion des psychopathes des classes populaires assimilés à la fraction la plus visible de la catégorie honnie des « mauvais pauvres » – ou des pauvres inutiles, ce qui revient ici au même17. Ils décrivent une gamme qui va du cocasse au tragique. On se contentera d’un seul cas, pris à l’autre extrémité du spectre des possibles, qui illustre, en le portant à son paroxysme sur le cursus d’une vie, le processus d’accumulation et de renforcement mutuel des carences de l’Etat-providence et des rigueurs de l’Etat-pénitence. Le 5 mai 1999, jour de ses cinquante ans, Manuel Pina Babbitt, récipiendaire de la purple star pour sa bravoure sur les champs de bataille du Vietnam, est mis à mort par injection de poisons chimiques à la prison de San Quentin. Il avait été condamné à la peine capitale en 1980 à l’issu d’un procès bâclé pour avoir, lors d’un « flash-back » causé par les troubles post-traumatiques liés à ses expériences à la guerre, cambriolé puis agressé une vieille dame qui mourut d’une crise cardiaque par suite de ses blessures18.
12Parti au front à dix-sept ans après une enfance de misère dans une bourgade rurale du Massachusetts (son père, capverdien, est alcoolique et le bat, sa mère est démente ; il souffre lui-même de handicaps mentaux et redouble toutes ses classes avant de quitter l’école en cinquième à seize ans, illettré), l’ancien caporal des marines, héros rescapé des 77 jours d’horreurs du siège de Keh Sanh, l’un des épisodes les plus sanglants du conflit du Vietnam, est diagnostiqué comme schizophrène paranoïaque à son retour d’Asie. Son instabilité mentale lui vaut d’être remercié de l’armée, à la suite de quoi, faute de prise en charge sociale et médicale, il dérive passant des délits à la drogue, puis à la détention. Babbitt est condamné à répétition pour vol et cambriolage. Puis, en 1973, il se voit infliger huit ans de prison pour braquage et purge une partie de sa peine dans un hôpital pour les criminels déments de Bridgewater State. Contre l’avis de ses psychiatres, il est relâché et retombe à la rue dans la ville de Providence, où son état empire au fil des ans : il entend des voix, souffre d’hallucinations et prend l’habitude de ramper à terre en treillis comme s’il était toujours en patrouille, ainsi que d’arrêter les passants d’origine asiatique pour leur demander s’il a tué certains de leurs parents. Peu après avoir migré en Californie, lors d’une nuit moite de fort brouillard, réminiscence de celles qu’il avait connues dans la jungle de Khe Sanh durant l’offensive du Têt, Babbitt perd la raison et commet un meurtre puis une seconde agression le soir suivant qui lui vaudront la peine capitale.
19 “Babbitt's Lawyers Raise Race Issue as Execution Nears”, San Francisco Chronicle, 2 mai 1999.
13C’est son frère qui le livre aux autorités après avoir reçu de la police l’assurance que la vie de Manuel, le simplet du village, le revenant du Vietnam dont tout le monde reconnaît qu’il n’est plus lui-même depuis ses deux passages au front, serait épargnée et qu’il recevrait enfin un traitement psychiatrique. Mais c’était compter sans la détermination du procureur de Sacramento, qui s’acharne à demander la peine de mort et qui l’obtient (la plupart des médias présentent alors Babbitt comme un tueur patenté ayant également violé sa victime alors que les experts du procès ne se sont jamais prononcés par l’affirmative sur ce point). Sans grande peine puisque l’avocat de la défense commis d’office omet de sa plaidoirie l’état médical de l’ancien caporal – il oublie même de demander son dossier militaire. Plusieurs dépositions sous serment d’employés du tribunal affirmeront par la suite que cet avocat, qui démissionnera de l’ordre en 1998 pour avoir détourné des fonds d’assistance à ses clients, buvait jusqu’à l’ébriété durant le procès et qu’il est notoirement raciste, alors qu’il défendait en l’occurrence un justiciable noir accusé de meurtre (et d’un viol jamais prouvé mais qui pèsera sur le verdict) sur la personne d’une femme blanche devant un jury à cent pour cent blanc19.
14Durant les mois que dure ses dernières procédures d’appel, des milliers d’anciens combattants du Vietnam – dont 600 survivants de Keh Sanh – et diverses personnalités – dont le Prix Nobel de littérature Wole Soyinka – font publiquement campagne pour la grâce de Babbitt. Ils obtiennent qu’il reçoive sa médaille de bravoure militaire, pour laquelle il n’avait jamais fait les démarches requises, lors d’une cérémonie solennelle tenue dans le couloir de la mort du pénitencier de San Quentin. Deux membres du jury qui l’a condamné soutiennent la révision de son procès, en attestant qu’ils n’auraient jamais voté en faveur de la peine capitale s’ils avaient eu connaissance des antécédents médicaux de l’accusé. Le docteur Charles Marmar, l’un des plus éminents psychiatres du pays et le spécialiste mondial des afflictions post-traumatiques, témoigne que tous les détails du crime indiquent qu’il a été commis sous l’emprise d’une « réaction disassociative » tenant aux chocs psychiques subis au front : par exemple, Babbitt a recouvert le corps de sa victime d’un matelas après avoir posé une bouilloire sur son pelvis et lui avoir noué un lacet de cuir à la cheville, comme le faisaient les soldats américains dans la jungle asiatique afin de protéger et identifier leurs morts. Et, pour tout butin après avoir saccagé l’appartement, il a emporté un rouleau de pièces de cinquante centimes, une montre et un briquet.
20 “Governor Won't Block Execution of Vietnam Veteran”, Los Angeles Times, 1er mai 1999 ; “Manny Babb (...)
15En vain. Le nouveau gouverneur (démocrate) Gray Davis, un vétéran du Vietnam qui a exploité durant toute sa carrière politique le thème du respect à vouer aux anciens combattants, mais qui a aussi promis, comme tous les politiciens du pays, d’être « dur avec le crime », refuse en ces termes de commuer la peine de Babbitt en réclusion à perpétuité sans possibilité de libération : « Un nombre incalculable de gens ont subi les ravages de la guerre, des persécutions, des famines, des désastres naturels et des calamités personnelles et autres. Mais de telles expériences ne sauraient justifier ou minimiser l’agression sauvage et la tuerie de citoyens sans défense qui respectent la loi ». Davis considère en outre que les remords du condamné sont insuffisants puisque ce dernier continue de maintenir qu’il n’a aucun souvenir de la nuit du crime (ce qui est parfaitement conforme à l’affliction dont il souffre). A l’annonce de la décision du gouverneur, le fils de la victime déclare à la presse : « Le mec va mourir et j’espère qu’il va souffrir comme ma mère a souffert. Je ne crois pas que ce sera le cas. Mais j’espère qu’il sera suffisamment tourmenté mentalement quand il se retrouvera dans la chambre d’exécution et qu’on l’attachera à la couchette [pour lui injecter le mélange des poisons mortels] »20.
21 “Honorable Discharge : Executed as a Villain, Vietnam Veteran Gets Hero's Burial”, The Boston Glob (...)
16Cinq jours après sa mise à mort, Manuel Babbitt est enterré au son du clairon, entre deux haies d’honneur dressées par ses anciens camarades des marines. Mais sa dépouille repose dans le petit cimetière de l’église de Wareham, sa ville natale, et non au cimetière militaire voisin de Bourne. Car la famille de la victime de Babbitt s’était scandalisée du fait que l’ancien caporal ait reçu sa purple star dans l’antichambre de la mort, et elle a mené campagne pour que plus jamais de tels honneurs ne soient rendus à un criminel. Avec succès : depuis 1997, une loi fédérale votée dans le sillage de l’attentat à la bombe d’Oklahoma interdit aux anciens combattants condamnés pour crimes de sang d’être mis en terre au milieu de leurs compagnons d’armes21.
17Tout indique que cette double tragédie aurait été évitée si, d’une part, la couverture médicale publique n’abandonnait pas à leur sort les psychopathes dépourvus des moyens d’accéder aux soins nécessaires sur le marché privé de la santé (y compris les anciens combattants dont on pourrait penser qu’ils ont acquis un « crédit » auprès de la nation) et si, d’autre part, le système judiciaire ne s’était pas substitué aux programmes d’assistance sociale pour « nettoyer » la misère de rue qui dérange et menace. Il est en tout cas certain que si Babbitt avait disposé des moyens financiers et de l’entregent nécessaire pour s’attacher les services d’un bon avocat, il serait aujourd’hui vivant et finirait ses jours en prison, comme Théodore Kaczynski, l’Unabomber, lui aussi dénoncé par son frère David (ce dernier a activement participé à la campagne pour épargner Babbitt), mais qui doit d’avoir la vie sauve au fait d’être blanc et de classe sociale élevée. En deux décennies, Babbitt aura parcouru la gamme complète des infractions et des peines, de la probation à l’emprisonnement à la mort, sans jamais déclencher de mécanisme-frein ou rencontrer de butoir susceptible d’enrayer sa déchéance sociale et mentale, et d’arrêter l’escalade pénale qui leur correspond. En toute logique : la forme extrême de la gestion punitive de la misère ne consiste-t-elle pas à la supprimer par l’élimination physique du miséreux ?
22 Cité in “California Mental Health Care : From the Snakepit to the Street ?”, California Journal, 1 (...)
18Un tiers des maisons d’arrêt des Etats-Unis détiennent dans leurs cellules des aliénés qui n’ont commis aucun crime ou délit, si ce n’est celui de n’avoir d’autre endroit où être entreposé. Car il est légal d’emprisonner un psychopathe sans motif judiciaire dans dix-sept états, et cette pratique est courante même dans les états où elle est explicitement bannie par la loi. Le docteur Fuller Torrey, spécialiste de la question auprès du National Institute of Mental Health, ne mâche pas ses mots : « Les maisons d’arrêt et les pénitenciers sont devenus des asiles psychiatriques de remplacement pour un grand nombre de gens souffrant de pathologies mentales graves » en raison de « la faillite du système public de santé mentale »22.
23 Whitmer Gary E., “From Hospitals to Jails”, art. cit., pp. 65-75 ; le chiffre de douze mille psych (...)
24 Citée in “Asylums Behind Bars”, The New York Times, 5 mars 1998.
19Il n’est pas exagéré de considérer que le système carcéral est de fait devenu l’institution de « traitement » psychiatrique de premier recours pour les Américains les plus démunis – de même que le principal pourvoyeur de « logements sociaux ». Ainsi, l’Etat de New York soigne-t-il à tout moment plus de malades mentaux dans ses pénitenciers (6 000, soit 9 % de leurs pensionnaires) qu’il n’en traite dans ses asiles (5 800). Dans les grandes villes, le budget du pavillon psychiatrique de la maison d’arrêt dépasse couramment le budget du service de psychiatrie de l’hôpital public du comté. C’est particulièrement vrai en Californie, qui a mené la politique de retrait étatique du secteur psychiatrique avec une ardeur toute particulière : le nombre de psychopathes dans les établissements de santé publique a chuté de 36 000 en 1961 à 4 400 en 1997. Parallèlement, le nombre de malades psychiatriques dans les seules maisons d’arrêt du Golden state affichait une croissance explosive : il a augmenté de 300 % entre 1965 et 1975 et a depuis décuplé pour dépasser 12000 malades23. Une étude réalisée par Santa Clara, capitale de la Silicon Valley, révèle que la population enfermée dans la geôle du comté a brusquement quadruplé lors des quatre années qui ont suivi la fermeture du Agnews State Hospital pour les aliénés en 1973. Dans nombre d’états, les règles d’admission dans les hôpitaux sont si restrictives que la seule manière d’obtenir des soins psychiatriques pour un patient qui n’a pas les moyens de les payer est de se faire arrêter et incarcérer. Au Texas, par exemple, il est commun que les travailleurs sociaux recommandent à des familles dépourvues de couverture médicale privée de faire emprisonner leur fils ou leur fille, afin qu’elle puisse bénéficier des thérapies nécessaires. « J’avais une fille de quinze ans qui souffrait de psychose et d’hallucinations », raconte Cathy Brock, une responsable du Centre Letot pour les enfants fugueurs à Dallas. « Et un médecin du service de santé mentale était d’accord que cette fille avait besoin d’être hospitalisée. Mais il a aussitôt ajouté qu’ils avaient déjà dépassé leur budget pour l’année, alors, est-ce que je pouvais déclarer à la police une infraction qui permette de la faire emprisonner, comme une agression ? (…) Quand j’ai un enfant qui souffre de troubles mentaux graves et qui est arrêté, et la famille est sans ressources, je fais tout ce que je peux pour que ce gosse soit mis sous tutelle pénale »24.
20La palme du comté affichant la pire performance en matière d’incarcération de psychopathes lourds est décerné au Comté de Flathead dans le Montana. Depuis vingt ans, seule la maison d’arrêt du comté accepte les admissions en urgence psychiatrique – ni l’hôpital public ni l’hôpital psychiatrique privé de la région ne les prennent. Les individus souffrant de pathologies mentales sont mis dans la « cellule molle » de la maison d’arrêt, une pièce nue aux murs capitonnés dotée d’une grille au sol en guise de toilettes. On passe les repas aux détenus par une fente dans la porte, comme dans les cellules pour les aliénés utilisées en 1950, 1920 ou 1820.
25 Fuller E., Torrey, al., “Criminalizing the Seriously Mentally Ill : The Abuse of Jails as Mental H (...)
21En ce qui concerne les Etats, la palme doit être décernée au Kentucky. Sa performance réside dans son système à deux classes : la plupart des psychopathes qui disposent d’une assurance médicale ou de revenus suffisants vont en hôpital psychiatrique, mais la majeure partie des psychopathes sans ressources va en prison – qu’ils aient ou non commis une infraction. 81 % des maisons d’arrêt du Kentucky déclarent enfermer des psychopathes graves sur lesquels ne pèse aucun chef d’accusation ou aucune plainte25.
26 Une maison d’arrêt sur cinq ne possède aucune structure pour la prise en charge des pathologies me (...)
27 Petersilia Joan, “Justice for All ? Offenders with Mental Retardation and the California Correctio (...)
22La criminalisation de la déréliction psychique qu’opère le transvasement des malades mentaux de la « main gauche » à la « main droite » de l’Etat, du secteur hospitalier au secteur carcéral, est un processus auto-entretenu qui est assuré d’envoyer chaque année derrière les barreaux un contingent croissant de malades. En effet, les prisons ne sont, à l’évidence, ni conçues ni équipées pour traiter des pathologies mentales, de sorte que les malades incarcérés y reçoivent des soins grossièrement insuffisants ou inadéquats, voire parfois aucun soin – soit qu’ils n’ont pas été correctement diagnostiqués, soit que les moyens manquent ou que les médicaments requis sont trop chers, soit enfin que l’institution qui les accueille n’est pas légalement habilitée à les soigner, comme c’est le cas des centres pour jeunes détenus du Texas26. Les psychopathes et retardés mentaux sont aussi la cible habituelle des brimades et des sévices des autres détenus, et ils affichent de très loin la plus forte propension au suicide. En l’absence de structures susceptibles de les prendre en charge à l’extérieur, les juges sont réticents à libérer sous caution des prévenus qui n’ont pas tous leurs sens, ce qui rallonge notablement leur durée de détention. La clinique de Rikers Island, par exemple, traite chaque année plus de 15 000 détenus souffrant de troubles mentaux graves ; ceux-ci séjournent dans la célèbre maison d’arrêt de New York cinq fois plus longtemps en moyenne que les autres détenus (215 jours contre 42 jours), alors même que les chefs d’accusation qui pèsent sur eux sont beaucoup moins sérieux. En Californie, les individus frappés de handicaps mentaux ont, à infraction égale, plus de chances que les autres d’être arrêtés et condamnés, et à des peines d’emprisonnement plus longues dont ils servent de surcroît une fraction plus élevée27.
28 Petersilia Joan, “Justice for All ? Offenders with Mental Retardation and the California Correctio (...)
29 Dans les grandes villes, les individus perçus par la police comme psychopathes sont deux fois plus (...)
30 Entretien en septembre 1998 à la maison d’arrêt de Cook County avec le directeur de l’administrati (...)
31 “Lost in cell S-39”, U.S. News & World Report, 111, 26 août 1991, p. 16.
23A leur sortie de prison, les repris de justice souffrant de troubles psychiques se trouvent généralement livrés à eux-mêmes alors que leur pathologie s’est aggravée. « Nombre de responsables des maisons d’arrêt ne savent pas ce qu’il advient des psychopathes à leur libération ; 46 % des établissements ignorent si les détenus psychotiques reçoivent des soins psychiatriques à leur libération ; parmi ceux des établissements qui le savent, à peine 36 % voient leurs détenus pris en charge à l’extérieur »28. Faute de suivi médical, ces derniers ne tardent pas à être de nouveau capturés par la police qui les renvoie derechef sous les verrous pour un séjour rallongé en vertu des dispositifs réprimant le récidivisme. De leur côté, en réponse à la baisse continue des remboursements pour les patients couverts par l’aide médicale gratuite, les hôpitaux se déchargent des malades qui ne sont plus « rentables » en les déversant à la rue, où ils sont là aussi promptement ramassés par la police, pour troubles à l’ordre public, vagabondage ou mendicité, ou tout simplement parce qu’ils sont incohérents et qu’il faut bien trouver à les mettre quelque part où ils recevront au moins le gîte et le couvert, à défaut de soins. Les policiers ont même une expression spécifique pour désigner ces arrestations : ils les appellent mercy booking (arrestation de clémence)29, mesure qu’ils appliquent également aux personnes sans domicile fixe l’hiver, où toutes les geôles des grandes villes du Nord voient leurs effectifs augmenter sensiblement par l’accueil des gens de la rue qui autrement mourraient de froid dehors. « Beaucoup de gens viennent à la maison d’arrêt parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller », explique avec une grimace de dépit le responsable des maisons d’arrêt de Chicago. Ils commettent des petits larcins pour se faire arrêter et enfermer, là au moins ils ont un lit, trois repas par jour et ils peuvent voir un médecin gratuitement. Chaque hiver, nos effectifs montent brusquement, de cinq à dix pour cent au moins, rien qu’avec les sans-abri qui ‘rentrent’. Et maintenant, avec la suppression du welfare [AFDC, l’allocation aux mères démunies], on va avoir un gros afflux de femmes. Déjà, je me rappelle quand Reagan avait coupé les aides sociales, notre effectif avait percé le plafond30.En 1991, la police de Baltimore plaçait sous les verrous un sans-abri du nom de Martin Henn suspecté d’avoir mis le feu à une voiture. Mais la maison d’arrêt s’embrouilla dans ses papiers. Alors que sa barbe s’allongeait, Henn demanda à plusieurs reprises aux travailleurs sociaux la date de sa comparution devant le tribunal. Sans résultat. Finalement, un statisticien de l’établissement remarqua lors d’une sortie de données sur ordinateur que Henn croupissait dans la cellule S-39 depuis plus d’un an sans même avoir été inculpé. Alors Henn fut mis en accusation et conduit devant le tribunal, ses cheveux longs jusqu’aux épaules. « Il était perdu dans le système », s’exclama avec horreur la juge Ellen Heller, alors que le procureur s’empressait d’annuler son inculpation. « Personne ne savait même que j’existais », dit Henn31.
24Pour les Américains consignés au bas de la structure ethnique et de classe, le mouvement simultané de rétrécissement du filet de secours social et d’élargissement du filet de capture pénale laisse une alternative : se résigner aux emplois de misère de la nouvelle économie des services ou bien tenter sa chance dans l’économie illégale de la rue et s’affronter à terme à la réalité de l’emprisonnement. Les individus dépourvus de valeur sur le marché du travail, eux, n’ont même pas ce « choix ». Toxicomanes, malades mentaux, sans-abri : l’incurie des services sociaux et médicaux garantit que ces trois catégories, qui se recoupent largement et entre lesquels les rebuts de l’Amérique circulent comme dans un jeu macabre de chaises musicales, se retrouvent chaque année plus nombreuses derrière les barreaux. La prison sert aussi de dépotoir aux scories et aux déchets humains d’une société de plus en plus soumise au diktat du marché.
1 Fishman Mark, Cavender Gray (dir.), Entertaining Crime : Television Reality Programming, New York, Aldine, 1998.
4 California Department of Corrections, Historical Trends : Institution and Parole Population, 1976-1996, Sacramento, CDC, 1997, tableau 4a.
5 Mumola Christopher J., Bonczar Thomas P., Substance Abuse and Treatment of Adults on Probation, 1995, Washington, Bureau of Justice Statistics, 1998, p. 3.
7 United States Sentencing Commission, Special Report to Congress : Cocaine and Federal Sentencing Policy, Washington, Government Printing Office, February 1995.
8 Mumola Christopher J., Bonczar Thomas P., Substance Abuse and Treatment of Adults on Probation, 1995, Washington, Bureau of Justice Statistics, 1998, p. 7.
9 Mumola Christopher J., Substance Abuse and Treatment, State and Federal Prisoners, 1997, Washington, Bureau of Justice Statistics, 1998, p. 1 ; Currie Elliott, Crime and Punishment in America, New York, Henri Holt and Company, 1998, p. 166.
10 Voir le portrait en forme d’acte d’accusation de ces services dressé par Susan Sheehan dans Life for Me Ain't Been no Crystal Stair (New York, Vintage, 1993).
11 Adams Rukaiyah, Riker Alissa, Double Jeopardy : An Assessment of the Felony Drug Provision of the Welfare Reform Act, Washington, Justice Policy Institute, 1999. La loi fédérale de 1996 donnait aux membres de l’Union l’option de ne pas appliquer cette clause d’exclusion de l’aide sociale : 32 Etats ont néanmoins choisi de l’adopter et 5 autres l’ont seulement modifié. La Californie a voté sa propre loi en 1997 qui bannit également les condamnés pour ILS du dernier programme d’aide aux indigents des comtés auxquels ils auraient pu prétendre, General assistance.
12 Teplin Linda A., “Psychiatric and Substance Abuse Disorders Among Male Urban Jail Detainees”, American Journal of Public Health, 84-2, février 1994, pp. 290-293. Une étude précédente avait trouvé que les pensionnaires de la maison d’arrêt de Chicago présentaient un taux de morbidité mentale et de toxicomanie trois fois plus élevé que la moyenne des hommes de la ville (Kagan Daniel Ewt, “Landmark Chicago Study Documents Rate of Mental Illness Among Jail Inmates” Corrections Today, 52-7, décembre 1990, pp. 164-169).
13 Edens John F., Otto Randy K., “Prevalence of Mental Disorders Among Youth in the Juveline Justice System”, Focal Point : A National Bulletin on Family Support and Children’s Mental Health, 11, printemps 1997, p. 7 ; les chiffres sur la Californie nous ont été aimablement communiqués par le Bureau de l’information de la California Youth Authority en avril 1999.
14 Cité in “Asylums Behind Bars : Prisons Replace Hospitals for the Nation’s Mentally Ill”, The New York Times, 5 mars 1998. Le transfèrement des psychopathes du système hospitalier au système carcéral est confirmé par une analyse statistique approfondie des données nationales par George Palermo, Maurice Smith et Frank Liska, “Jails Versus Mental Hospitals : A Social Dilemma”, International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 35-2, été 1991, pp. 97-106.
15 Burt Martha, Over the Edge : The Growth of Homelessness in the 1980s, New York, Russell Sage Foundation, 1992, p. 57. Les chiffres sur les effectifs des hôpitaux publics sont tirés de : Rouse A., Substance Abuse and Mental Health Statistics, Washington, Department of Health and Human Services, 1998. Pour une revue d’ensemble de cette politique de santé mentale voir : Mechanic David, Rochefort David A., “Deinstitutionalization : An Appraisal Of Reform”, Annual Review of Sociology, 16, 1990, pp. 301-327.
16 Whitmer Gary E., “From Hospitals to Jails : The Fate of California's Deinstitutionalized Mentally Ill”, American Journal of Orthopsychiatry, 50-1, janvier 1980, pp. 65-75, citation p. 66.
17 Kupers Terry, Prison Madness : The Mental Health Crisis Behind Bars and What We Must Do About It, San Francisco, Jossey Bass, 1999, esp. pp. 257-265.
18 “Hundreds Take Up the Cause of a Killer” et “Vietnam Veteran Executed for 1980 Murder”, The New York Times, 26 avril et 5 mai 1999. Le récit qui suit s’appuie sur une lecture croisée des articles parus sur cette affaire dans quatre grands journaux nationaux et deux quotidiens régionaux.
20 “Governor Won't Block Execution of Vietnam Veteran”, Los Angeles Times, 1er mai 1999 ; “Manny Babbitt : A Tale of Justice gone both Blind and Wrong”, The Minneapolis Star Tribune, 6 mai 1999.
21 “Honorable Discharge : Executed as a Villain, Vietnam Veteran Gets Hero's Burial”, The Boston Globe, 11 mai 1999.
22 Cité in “California Mental Health Care : From the Snakepit to the Street ?”, California Journal, 1er octobre 1997, pp. 37-45 ; sur la détention arbitraire des psychopathes, Torrey E. Fuller, al., “Criminalizing the Seriously Mentally Ill : The Abuse of Jails as Mental Hospitals”, Mental Illness and the Law, Washingon, National Alliance for the Mentally Ill, 1998, pp. 11-14, et Kupers, Prison Madness, passim.
23 Whitmer Gary E., “From Hospitals to Jails”, art. cit., pp. 65-75 ; le chiffre de douze mille psychopathes dans les maisons d’arrêt de Californie est une estimation basse, correspondant à 15% des détenus pour lesquels une étude de l’administration pénitentiaire a déterminé que des soins psychiatriques journaliers étaient indispensables.
25 Fuller E., Torrey, al., “Criminalizing the Seriously Mentally Ill : The Abuse of Jails as Mental Hospitals”, Mental Illness and the Law, Washingon, National Alliance for the Mentally Ill, 1998, p. 13.
26 Une maison d’arrêt sur cinq ne possède aucune structure pour la prise en charge des pathologies mentales. (Torrey E. Fuller, al., “Criminalizing the Seriously Mentally Ill”, art. cit., p. 12). En 1998, un rapport de la Division des droits civils du Ministère fédéral de la justice accusait la maison d’arrêt du Comté de Los Angeles “d’indifférence délibérée envers les besoins sérieux de soins psychiatriques des détenus” et concluait que “le seul moyen d’améliorer [leur] santé mentale” serait de les évacuer immédiatement du pavillon psychiatrique.
27 Petersilia Joan, “Justice for All ? Offenders with Mental Retardation and the California Corrections System”, Prison Journal, 77-4, décembre 1997, pp. 358-380.
28 Petersilia Joan, “Justice for All ? Offenders with Mental Retardation and the California Corrections System”, Prison Journal, 77-4, décembre 1997, pp. 358-380.
29 Dans les grandes villes, les individus perçus par la police comme psychopathes sont deux fois plus souvent arrêtés et incarcérés que les personnes tenues pour saines d’esprit parce que les policiers jugent que c’est la seule mesure qu’ils peuvent prendre à leur égard (Linda A. Teplin et Nancy S. Pruett, “Police as Street Corner Psychiatrist : Managing the Mentally Ill”, International Journal of Law and Psychiatry, 15-2, 1992, pp. 139-156).
30 Entretien en septembre 1998 à la maison d’arrêt de Cook County avec le directeur de l’administration pénitentiaire du comté.
Loïc Wacquant, « Les rebuts de la société de marché : toxicomanes, psychopathes, sans-abri dans les prisons de l’Amérique », Amnis [En ligne], 3 | 2003, mis en ligne le 01 septembre 2003, consulté le 23 octobre 2017. URL : http://amnis.revues.org/518 ; DOI : 10.4000/amnis.518
Université de Californie à Berkeley, EE.UU,
10.4000/amnis.518