Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q011.htm
Timestamp: 2017-10-24 00:06:54+00:00
Document Index: 80387292

Matched Legal Cases: ['art. 8', 'art. 2', 'art. 1', 'art. 6', 'art. 3', 'art. 3', 'art. 3', 'art. 1', 'art. 6', 'art. 5', 'art. 8']

Question 11 : De l’hérésie
Après avoir parlé de l’infidélité en général, nous avons à nous occuper de l’hérésie. A ce sujet quatre questions se présentent : 1° L’hérésie est-elle une espèce d’infidélité ? (Le mot hérésie se prend ici en mauvaise part, et il a fini par ne plus conserver que ce dernier sens, quoiqu’il ait été pris tout d’abord dans une acception différente, comme le fait saint Paul (Actes, 24, 14 et 26, 5).) — 2° De la matière à laquelle elle se rapporte. (Les théologiens définissent l’hérésie une erreur opiniâtre manifestement contraire à la foi, professée par quelqu’un qui a reçu la foi de Jésus-Christ.) — 3° Doit-on tolérer les hérétiques ? (Cette question revient à celle qui a été traitée précédemment (quest. 10, art. 8).) — 4° Doit-on recevoir ceux qui reviennent ? (Cet article est une justification du droit canonique qui était en usage à cette époque à l’égard des hérétiques.)
Article 1 : L’hérésie est-elle une espèce d’infidélité ?
Objection N°1. Il semble que l’hérésie ne soit pas une espèce d’infidélité. Car l’infidélité réside dans l’intelligence, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 2). Or, l’hérésie ne semble pas appartenir à l’intelligence, mais elle appartient plutôt à la puissance appétitive. Car saint Jérôme dit (ad Gal., chap. 5), et le droit répète (Decret. 24, quest. 3) : Le mot hérésie signifie en grec choix, élection, parce que chacun choisit la doctrine qu’il croit être la meilleure. Or, l’élection est un acte de la puissance appétitive, comme nous l’avons dit (1a 2æ, quest. 13, art. 1). L’hérésie n’est donc pas une espèce d’infidélité.
Réponse à l’objection N°1 : De cette manière l’élection appartient à l’infidélité, au même titre que la volonté se rapporte à la foi (La volonté contribue à la foi, parce que c’est elle qui meut l’entendement et qui le porte à donner son assentiment à une chose.), ainsi que nous l’avons dit (dans le corps de l’article.).
Objection N°2. Le vice tire surtout son espèce de sa fin. Ainsi Aristote dit (Eth., liv. 5, chap. 2) que celui qui fornique pour voler est plutôt un voleur qu’un fornicateur. Or, la fin de l’hérésie est le bien-être temporel, et surtout la domination et la gloire, ce qui appartient au vice de l’orgueil ou de la cupidité. Car saint Augustin dit (Lib. deutil. cred., chap. l) que l’hérétique est celui qui pour un avantage temporel, et surtout par amour-propre et dans un but de domination, invente ou suit des opinions fausses et nouvelles. Donc l’hérésie n’est pas une espèce d’infidélité, mais il est plutôt une espèce d’orgueil.
Réponse à l’objection N°2 : Les vices tirent leur espèce de leur fin prochaine, mais leur genre et leur cause viennent de leur fin éloignée. Ainsi quand un individu fornique pour voler, il y a là une espèce de fornication d’après la fin et l’objet le plus prochain, mais la fin dernière de l’acte montre que la fornication découle du vol et qu’elle est contenue en lui, comme l’effet dans la cause ou comme l’espèce dans le genre, ainsi qu’on le voit d’après ce que nous avons dit sur les actes humains en général (1a 2æ, quest. 18, art. 6 et 7). De même, dans le cas qui est ici en question, la fin prochaine de l’hérésie consiste à donner son assentiment à une fausse opinion que l’on possède en propre, et c’est de là qu’elle tire son espèce ; mais la fin éloignée en montre la cause, c’est-à-dire qu’elle fait voir qu’elle vient de l’orgueil ou de la cupidité (L’orgueil ou la cupidité ne sont que la cause ou le motif de l’hérésie, mais ces vices n’en déterminent pas l’espèce.).
Objection N°3. L’infidélité, puisqu’elle réside dans l’intelligence, ne semble pas appartenir à la chair, tandis que l’hérésie est comptée parmi les œuvres charnelles. Car l’Apôtre dit (Gal., 5, 19) : Il est aisé de connaître les œuvres de la chair ; ce sont la fornication, l’impureté ; puis il ajoute après en avoir énuméré d’autres : les divisions, les sectes, ce qui revient au même que les hérésies. Donc l’hérésie n’est pas une espèce d’infidélité.
Réponse à l’objection N°3 : Comme on dit que le mot hérésie vient du mot choisir, de même le mot secte vient du verbe sectari (suivre), comme le dit saint Isidore (Etym., liv. 8, chap. 3). C’est pourquoi l’hérésie et les sectes sont une même chose, et elles appartiennent l’une et l’autre aux œuvres de la chair, non quant à l’acte d’infidélité considéré relativement à son objet le plus prochain (Sous ce rapport l’hérésie appartient à l’entendement, mais en raison de sa cause, elle appartient à la dépravation de la volonté, et à ce litre, elle est une œuvre de la chair.), mais en raison de la cause qui est ou le désir d’une fin illégitime provenant de l’orgueil ou de la cupidité, comme nous l’avons dit (arg. 2), ou une illusion d’imagination. Car, comme le dit Aristote (Met., liv. 4, text. 24), l’imagination est un principe d’erreur, et elle appartient à la chair d’une certaine manière, en ce sens que son acte suppose un organe corporel.
Mais c’est le contraire. La fausseté est opposée à la vérité. Or, l’hérétique est celui qui invente et qui suit des opinions fausses ou nouvelles. Donc l’hérésie est opposée à la vérité sur laquelle la foi repose, et par conséquent elle est comprise dans l’infidélité.
Conclusion. — L’hérésie est une espèce d’infidélité qui se rapporte à ceux qui ont professé la foi du Christ et qui en altèrent les dogmes.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit, le mot d’hérésie implique un choix, une élection. L’élection, comme nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 13, art. 3), porte sur les moyens, quand la fin est préalablement supposée. Or, en matière de foi, la volonté adhère au vrai comme au bien qui lui est propre, ainsi que nous l’avons démontré (quest. 1, art. 3 et 4, et quest. 4, art. 3. 4 et 5). Par conséquent, la vérité principale est la fin dernière, et les vérités secondaires sont les moyens qui se rapportent à cette fin. Comme celui qui croit adhère à la parole d’un autre, il semble qu’en matière de croyance le principal, et pour ainsi dire la fin, soit celui à la parole duquel on adhère, et que les choses qu’on admet, par suite de l’assentiment qu’on lui accorde, soient en quelque sorte secondaires. Ainsi celui qui a véritablement la foi chrétienne s’attache par sa volonté au Christ pour ce qui appartient en réalité à sa doctrine. On peut donc s’écarter de la foi chrétienne de deux manières. 1° Parce qu’on ne veut pas s’attacher au Christ, et dans ce cas la volonté est mal disposée à l’égard de la fin elle-même, ce qui constitue l’espèce d’infidélité des païens et des juifs. 2° Parce que tout en se proposant d’adhérer au Christ, on s’en écarte en choisissant les choses par lesquelles on adhère à lui ; parce qu’on ne choisit pas celles qu’il nous a lui-même véritablement transmises, mais qu’on choisit celles qu’on a produites soi-même dans son esprit. C’est pourquoi l’hérésie est une espèce d’infidélité qui se rapporte à ceux qui professent la foi du Christ, mais qui en altèrent les dogmes.
Article 2 : L’hérésie a-t-elle pour matière propre les choses qui sont de foi ?
Objection N°1. Il semble que l’hérésie n’ait pas pour matière propre les choses qui sont de foi. Car, comme il y a des hérésies et des sectes parmi les chrétiens, de même il y en eut parmi les juifs et les pharisiens, comme le dit saint Isidore (Etym., liv. 8, chap. 3, 4 et 5). Or, leurs dissensions ne portaient pas sur les choses de foi. Donc l’hérésie n’a pas pour objet les choses qui sont de foi, comme sa matière propre.
Réponse à l’objection N°1 : Comme les hérésies des juifs et des pharisiens avaient pour objet des opinions qui touchaient au judaïsme ou au pharisaïsme ; de même les hérésies des chrétiens ont pour objet les choses qui concernent la foi du Christ.
Objection N°2. La matière de la foi sont les choses qu’on croit. Or, l’hérésie se rapporte non-seulement aux choses, mais encore aux paroles et aux inspirations de l’Ecriture sainte. Car saint Jérôme dit (ad Gal., chap. 5) que quiconque comprend l’Ecriture autrement que ne le veut l’Esprit-Saint son auteur, quoiqu’il ne s’écarte pas de l’Eglise, peut cependant être appelé hérétique. Et ailleurs il dit : que des paroles déréglées produisent une hérésie. L’hérésie ne se rapporte pas à proprement parler à la matière de la foi.
Réponse à l’objection N°2 : Celui qui explique l’Ecriture sainte autrement que l’Esprit-Saint ne le veut, c’est celui qui se sert de l’Ecriture sainte elle-même pour attaquer ce que l’Esprit-Saint a révélé. C’est ce qui fait dire à Ezéchiel en parlant des faux prophètes (Ez., 13, 6) qu’ils persistent à affirmer ce qu’ils ont dit une fois, c’est-à-dire à mal interpréter les Ecritures. De même un fidèle professe sa foi par les discours qu’il tient ; car la confession est un acte de foi, comme nous l’avons dit (quest. 3, art. 1). C’est pourquoi si quelqu’un parle mal des choses de foi, il peut en résulter une altération de la croyance. C’est ce qui fait dire à saint Léon dans sa lettre à Proter, évêque d’Alexandrie (Baronius observe que cette lettre de saint Léon n’existe plus, ad an. 435. Mais saint Léon exprime à peu près la même pensée (Epist. 68 ad Julian.).) : Les ennemis de la croix du Christ observent insidieusement toutes nos actions et toutes nos paroles, afin que si nous leur en donnons la plus légère occasion, ils prétendent faussement que nous pensons comme Nestorius.
Objection N°3. A l’égard des choses qui appartiennent la foi, on trouve quelquefois les saints Pères en désaccord entre eux. C’est ainsi que saint Jérôme et saint Augustin ne sont pas du même avis sur la cessation des observances légales. Cependant ces dissentiments existent sans hérésie. Par conséquent, l’hérésie n’a donc pas pour matière propre les choses de foi.
Réponse à l’objection N°3 : Comme le dit saint Augustin (Ep. 142), et comme on le voit dans le droit canon (Decret. 24, quest. 3, chap. Dixit), s’il y a des hommes qui défendent sans opiniâtreté (L’opiniâtreté est la marque propre de l’hérésie, et il n’y a hérésie formelle qu’autant qu’on préfère sciemment et volontairement son propre sentiment à celui de l’Eglise. De là ce fameux adage : Errare potero, hæreticus non ero.) leur propre sentiment, quoiqu’il soit faux et dangereux, s’ils cherchent la vérité de tout leur cœur, et qu’ils soient prêts à se corriger aussitôt qu’ils l’auront trouvée, il ne faut pas les compter au nombre des hérétiques, parce qu’ils n’ont pas fait un choix en contradiction avec la doctrine de l’Eglise. C’est ainsi que des docteurs paraissent avoir été en désaccord sur des choses qu’il est indifférent pour la foi d’entendre de telle ou de telle manière ou même sur des choses qui concernent la foi, mais qui n’avaient pas encore été décidées par l’Eglise. Mais une fois que l’Eglise universelle s’est prononcée, celui qui refuserait opiniâtrement de se soumettre à son autorité serait hérétique. Cette autorité de l’Eglise réside principalement dans le souverain pontife (Pour être hérétique, il n’est pas nécessaire d’attaquer la vérité révélée, comme telle, et de refuser de s’y soumettre ; il suffit de résister directement et immédiatement à l’autorité de l’Eglise.). Car il est dit (Decret. 24, quest. 1, chap. 12) : Toutes les fois qu’une question de foi est agitée, je pense que tous nos frères et tous nos collègues dans l’épiscopat ne doivent s’en rapporter qu’à Pierre, c’est-à-dire à l’autorité de son nom et de sa gloire. Ni les Augustin, ni les Jérôme, ni aucun autre docteur n’ont défendu leur sentiment contrairement à son autorité. C’est pourquoi saint Jérôme disait au pape Damase (In expos. symbol.) : « Telle est la foi, très saint Père, que nous avons apprise dans l’Eglise catholique ; si dans notre exposition il se trouvait quelque chose de peu exact ou de peu sûr, nous vous prions de le corriger, vous qui possédez la foi et le siège de Pierre. Mais si notre confession reçoit l’approbation de votre jugement apostolique, quiconque voudra m’accuser prouvera qu’il est ignorant ou mal intentionné, ou qu’il n’est pas catholique, mais il ne prouvera pas que je suis hérétique (Nicolaï ajoute à celte citation de saint Thomas deux passages, l’un de saint Jérôme (Ep. 57 ad eumdem) et l’autre de saint Cyrille d’Alexandrie (in Thesauro).). »
Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit contre les manichéens (De civ. Dei, liv. 18, chap. 51) : Ceux qui dans l’Eglise ont des sentiments corrupteurs et dépravés, si on les corrige pour qu’ils reviennent à des sentiments plus sains et meilleurs et qu’ils résistent opiniâtrement, ne voulant pas purifier leurs dogmes pestilentiels et empoisonnés, mais persistant à les défendre, ce sont des hérétiques. Or, ces dogmes qui portent avec eux la contagion et la mort ne sont rien autre chose que ceux qui sont contraires aux dogmes de la foi par laquelle le juste vit, comme le dit l’Apôtre (Rom., chap. 1). Donc l’hérésie se rapporte aux choses qui sont de foi comme à sa matière propre.
Conclusion. — L’hérésie porte sur les choses qui sont de foi, c’est-à-dire sur les articles de foi et sur ce qui en découle, et elle consiste à s’en écarter avec opiniâtreté.
Il faut répondre qu’il s’agit ici de l’hérésie considérée comme impliquant l’altération de la foi chrétienne. Il n’importe en rien à la foi chrétienne que quelqu’un ait une opinion fausse sur ce qui n’est pas de foi, par exemple, sur la géométrie ou sur d’autres sciences qui ne peuvent point du tout appartenir à la foi ; elle s’inquiète seulement de ceux qui ont une opinion fausse sur ce qui regarde la foi elle-même. Or, l’on peut attaquer la foi de deux manières, comme nous l’avons dit (art. préc. et quest. 1, art. 6, réponse N°1, et quest. 2, art. 5) : 1° directement et fondamentalement en niant les articles de foi eux- mêmes ; 2° indirectement et secondairement en niant des choses dont la négation par voie de conséquence atteint quelques-uns de ces articles (Dans ce cas, il n’y a hérésie formelle qu’autant qu’on voit le rapport de la conséquence avec le principe.). L’hérésie peut porter sur ces deux points de la même manière que la foi.
Article 3 : Doit-on tolérer les hérétiques ?
Objection N°1. Il semble qu’on doive tolérer les hérétiques. Car l’Apôtre dit (2 Tim., 2, 24) : Il faut que le serviteur de Dieu soit doux, qu’il reprenne avec modestie ceux qui résistent à la vérité, dans l’espérance que Dieu pourra leur donner un jour l’esprit de pénitence pour la leur faire connaître et qu’ils sortiront ainsi des pièges du démon. Or, si on ne tolère pas les hérétiques, mais qu’on les mette à mort, on leur enlève la faculté de se repentir. Il semble donc qu’on soit alors en opposition avec le précepte de l’Apôtre.
Réponse à l’objection N°1 : La douceur veut qu’on reprenne une première et une seconde fois. Si l’hérétique ne veut pas revenir on le considère comme étant perverti, suivant l’expression de l’Apôtre (loc. cit.).
Objection N°2. Ce qui est nécessaire dans l’Eglise doit être toléré. Or, les hérésies sont nécessaires dans l’Eglise ; car l’Apôtre dit (1 Cor., 11, 19) : Il faut qu’il y ait des hérésies, afin qu’on découvre ceux d’entre vous qui ont une vertu éprouvée. Il semble donc qu’on doive tolérer les hérétiques.
Réponse à l’objection N°2 : L’avantage qui résulte des hérésies est en dehors de l’intention de leurs auteurs, puisqu’elles ont pour effet d’éprouver la constance des fidèles, d’après l’Apôtre, et d’exciter leur paresse en leur faisant étudier avec plus de soin les saintes Ecritures, comme le dit saint Augustin (Cont. Man., liv. 1, chap. 1), tandis que les hérétiques se proposent d’altérer la foi, ce qui est le plus grand mal. C’est pourquoi on doit faire attention à ce qu’ils se proposent directement pour les bannir plutôt que de regarder ce qui résulte de leur faute contrairement à leur intention, pour les tolérer.
Objection N°3. Le Seigneur a ordonné à ses serviteurs (Matth., chap. 13) de laisser croître la zizanie jusqu’à la moisson, c’est-à-dire, comme l’interprète la glose (interl.), jusqu’à la fin des siècles. Or, la zizanie désigne les hérétiques d’après l’explication des Pères. Donc on les doit tolérer.
Réponse à l’objection N°3 : Comme l’observe le droit canon (Decret. 24, quest. 3, chap. Notandum), il y a une différence entre l’excommunication et la destruction (eradicatio). Car on excommunie quelqu’un, comme le dit l’Apôtre (1 Cor., 5, 5), pour que son âme soit sauvée au jour du Seigneur. Toutefois, si on détruit complètement les hérétiques en les mettant à mort, on n’agit pas alors contrairement au précepte du Seigneur, qui n’est applicable, d’après son interprétation la plus directe, que dans le cas où on ne peut arracher la zizanie, sans extirper en même temps le bon grain, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 8) en parlant des infidèles en général.
Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (Tite, 3, 10) : Fuyez- celui qui est hérétique après l’avoir repris une et deux fois, sachant que celui qui en est là est perverti.
Conclusion. — Quoiqu’on ne doive pas tolérer les hérétiques en raison de leur démérite, cependant on doit attendre jusqu’à la seconde correction qu’ils reviennent à la vraie foi de l’Eglise ; ceux qui après la seconde correction persévèrent obstinément dans leur erreur doivent être non seulement excommuniés, mais on doit encore les livrer aux princes séculiers pour être exterminés.
Il faut répondre qu’à l’égard des hérétiques il y a deux considérations à faire : l’une par rapport à eux et l’autre par rapport à l’Eglise. Par rapport à eux l’hérésie est un péché par lequel ils ont mérité non seulement d’être séparés de l’Eglise par l’excommunication, mais encore d’être mis hors du monde par la mort. Car c’est un crime beaucoup plus grave de corrompre la foi qui est la vie de l’âme que d’altérer l’argent qui sert au soutien de la vie temporelle. Par conséquent, si ceux qui font de la fausse monnaie ou les autres malfaiteurs sont avec justice mis à mort immédiatement par les princes séculiers, à plus forte raison les hérétiques, du moment où ils sont convaincus d’hérésie, peuvent-ils être non seulement excommuniés, mais encore mis à mort justement. — De la part de l’Eglise il y a miséricorde pour obtenir la conversion de ceux qui errent. C’est pourquoi on ne condamne pas les hérétiques immédiatement, mais après la première et la seconde correction, comme le dit l’Apôtre. Et si l’hérétique se montre obstiné, alors l’Eglise désespérant de sa conversion pourvoit au salut des autres, en le séparant de son sein par l’excommunication (L’excommunication ne frappe pas l’hérétique caché qui ne manifeste pas extérieurement ses mauvais sentiments, mais elle le frappe aussitôt qu’il les manifeste, et cette excommunication est réservée au pape (chap. Excommunicamus de Hæreticis, chap. Noverit de Sentent, excomm., et in bullâ Cæenæ). Cependant Mgr Gousset fait observer qu’assez généralement les évêques de France n’ont point recours au Saint-Siège pour réconcilier les hérétiques qui renoncent à leurs erreurs (Theol. moral, tom. 2, pag. 627)), et elle l’abandonne enfin au juge séculier pour être exterminé de ce monde et mis à mort. Car saint Jérôme dit (ad Gal., chap. 5), et on lit dans le droit canon (Decret. 24, quest. 3) : Il faut retrancher les chairs mortes et chasser du troupeau la brebis galeuse, de peur que la maison entière, la masse du sang, le corps et le troupeau ne s’enflamment, ne se corrompent, ne pourrissent et ne meurent. Arius dans Alexandrie ne fut qu’une étincelle, mais, parce qu’on ne l’éteignit pas aussitôt, la flamme ravagea l’univers entier.
Article 4 : L’église doit-elle recevoir ceux qui renoncent à l’hérésie ?
Objection N°1. Il semble que ceux qui abjurent l’hérésie doivent être complètement reçus par l’Eglise. Car le prophète fait dire au Seigneur (Jerem., 3,1) : Vous vous êtes souillée avec beaucoup d’individus qui vous aimaient ; cependant revenez à moi, dit le Seigneur. Or, le jugement de l’Eglise est le jugement de Dieu, d’après ces paroles de la loi (Deut., 1, 17) : Vous entendrez le petit comme le grand, vous n’aurez égard à la condition de personne, parce que c’est le jugement de Dieu. Par conséquent s’il y en a qui se soient souillés par l’infidélité qui est la fornication spirituelle, on doit néanmoins les recevoir.
Réponse à l’objection N°1 : Ceux qui reviennent sont toujours reçus au jugement de Dieu, parce que Dieu est le scrutateur des cœurs, et qu’il connaît ceux qui reviennent véritablement ; mais l’Eglise ne peut l’imiter. Car elle présume que ceux qui retombent après être revenus n’étaient pas sincères ; et c’est pour cette raison qu’elle ne leur ferme pas la voie du salut, mais qu’elle ne les met pas non plus à l’abri de la mort.
Objection N°2. Le Seigneur ordonne à Pierre (Matth., chap. 18) de pardonner au pécheur non seulement sept fois, mais soixante-dix fois sept fois, ce qui signifie, d’après saint Jérôme, que toutes les fois qu’un individu a péché, on doit lui pardonner. Par conséquent toutes les fois que quelqu’un pèche en retombant dans l’hérésie, l’Eglise doit le recevoir.
Réponse à l’objection N°2 : Le Seigneur parle à Pierre du péché commis contre la personne de cet apôtre (Nous devons pardonner toutes les injures qui sont faites contre nous personnellement, mais il n’en est pas de même de celles qui sont faites contre Dieu ou le prochain. C’est le sens du texte de l’Evangile.). On doit toujours le pardonner, parce qu’on ne doit jamais repousser un frère qui revient de ses erreurs. Mais il ne s’agit pas là du péché que l’on commet contre Dieu ou le prochain. Car il n’est pas en notre pouvoir de le remettre, comme le dit saint Jérôme (Sup. Matth., chap. 18). C’est à la loi à statuer à ce sujet de la manière qui convient le mieux à la gloire de Dieu et aux intérêts du prochain.
Objection N°3. L’hérésie est une infidélité. Or, les autres infidèles qui veulent se convertir sont reçus par l’Eglise. Donc elle doit aussi recevoir les hérétiques.
Réponse à l’objection N°3 : Les infidèles qui n’ont jamais reçu la foi et qui se convertissent n’ont jamais donné des preuves de leur inconstance en cette matière, comme les hérétiques relaps. C’est pourquoi il n’y a pas de parité entre eux.
Mais c’est le contraire. (Decret., liv. 5, tit. 7, chap. 9). Le droit dit : que si, après avoir abjuré leur erreur, les hérétiques retombent dans l’hérésie qu’ils avaient abjurée, on doit les abandonner au juge séculier. L’Eglise ne doit donc pas les recevoir.
Conclusion. — Quoique les hérétiques qui reviennent à la foi doivent toujours être admis à la pénitence toutes les fois qu’ils retombent, néanmoins on ne doit pas toujours les recevoir et les réintégrer dans la participation des biens de ce monde.
Il faut répondre que l’Eglise d’après l’institution du Seigneur étend sa charité à tout le monde, non seulement à ses amis, mais encore à ses ennemis et à ses persécuteurs, suivant cette parole de l’Evangile (Matth., 5, 54) : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Or, il appartient à la charité de vouloir et de faire du bien au prochain. Mais il y a deux sortes de bien. Le bien spirituel, c’est-à-dire le salut de l’âme qui est l’objet principal de la charité ; car la charité nous fait toujours un devoir de vouloir ce bien aux autres. C’est pourquoi toutes les fois que les hérétiques reviennent de leur erreur, l’Eglise les admet à la pénitence et leur ouvre par ce moyen la voie du salut (L’Eglise ne refuse jamais aux coupables quels qu’ils soient les biens spirituels.). L’autre bien qui est l’objet secondaire de la charité, c’est le bien temporel, comme la vie corporelle, les possessions terrestres, la bonne renommée, les dignités ecclésiastiques ou séculières. La charité ne nous oblige à vouloir ces biens aux autres que par rapport à leur salut et à celui de leur prochain. Par conséquent si la conservation d’un de ces biens par un individu peut être un obstacle au salut éternel d’une foule d’autres, la charité ne nous fait pas un devoir de lui vouloir ce bien, mais elle nous oblige plutôt à désirer qu’il en soit privé ; soit parce qu’on doit préférer le salut éternel au bien temporel ; soit parce que le bien de la multitude l’emporte sur celui d’un particulier. Or, si l’on recevait toujours les hérétiques qui reviennent de leur erreur et qu’on leur conservât la vie et tous les autres biens temporels, cette conduite pourrait être préjudiciable au salut des autres, soit parce que s’ils retombaient, ils les corrompraient ; soit parce que s’ils n’étaient pas punis, les autres retomberaient avec plus de sécurité dans l’hérésie. Car, comme le dit l’Ecriture (Ecclésiaste, 8, 11) : Parce que la sentence de condamnation n’est pas immédiatement prononcée contre les méchants, les enfants des hommes commettent le crime sans aucune crainte. C’est pourquoi, pour ceux qui reviennent une première fois de leur erreur, l’Eglise les reçoit non seulement à la pénitence, mais encore elle leur conserve la vie et leur rend quelquefois par des dispenses les dignités ecclésiastiques qu’ils possédaient auparavant, s’ils paraissent véritablement convertis. L’histoire nous apprend qu’on a souvent suivi cette conduite pour le bien de la paix. Mais quand ceux qui ont été reçus tombent de nouveau, c’est une preuve de leur inconstance dans la foi, c’est pourquoi on les admet encore à la pénitence, mais on ne les délivre pas de la peine de mort (Ce n’était pas l’Eglise qui prononçaient contre eux la peine de mort, c’était le pouvoir civil ; mais, d’après la législation ecclésiastique, les hérétiques relaps lui étaient abandonnés.).