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Timestamp: 2016-10-27 05:46:24+00:00
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⭐Article. «L interprétation de la portée de la Loi sur l assurance automobile : un éternel recommencement» Daniel Gardner
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1 Article «L interprétation de la portée de la Loi sur l assurance automobile : un éternel recommencement» Daniel Gardner Les Cahiers de droit, vol. 52, n 2, 2011, p Pour citer cet article, utiliser l'information suivante : URI: DOI: / ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir. Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter à l'uri https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'université de Montréal, l'université Laval et l'université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents scientifiques depuis Pour communiquer avec les responsables d'érudit : Document téléchargé le 24 August :582 L interprétation de la portée de la Loi sur l assurance automobile : un éternel recommencement Daniel Gardner* La Loi sur l assurance automobile représente l exemple parfait de la loi remédiatrice qui doit recevoir une interprétation large et libérale pour assurer l accomplissement de son objet. Depuis les débuts du régime d indemnisation sans égard à la responsabilité, en 1978, la Cour d appel du Québec a constamment appliqué cette règle d interprétation afin de garantir une compensation équitable au plus grand nombre de victimes. Une décision rendue à la fin de 2010 s écarte toutefois de cette ligne de jurisprudence et constitue une menace pour la pérennité du régime. L analyse de l arrêt Rossy c. Ville de Westmount sera l occasion de revenir sur la jurisprudence antérieure et d aborder d autres hypothèses litigieuses, notamment le cas du suicide commis à l aide d une automobile et celui du surf sur véhicule (car-surfing), où les tribunaux inférieurs peinent à dégager des solutions respectueuses des droits des victimes et des objectifs poursuivis par le législateur. The Automobile Insurance Act is the archetype of remedial legislation that must require broad and liberal interpretation in order to attain its objectives. Since the outset of the no-fault insurance program in 1978, the Québec Court of Appeal has continuously applied this rule of interpretation in order to provide equitable compensation to the greatest number of victims. Yet a decision handed down in the closing days of the year 2010 has broken ranks with case-law continuity and now constitutes a * Professeur, Faculté de droit, Université Laval. Les Cahiers de Droit, vol. 52, n o 2, juin 2011, p (2011) 52 Les Cahiers de Droit 1673 168 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D. 167 threat to the permanence of the regime. An analysis of the Rossy v. Ville de Westmount case will provide an opportunity to review prior decisions and come to terms with other contentious hypotheses, namely cases of suicide involving the use of an automobile and that of car-surfing, in which trial courts have had difficulty in finding solutions respecting the rights of victims and the objectives pursued by the legislator. Pages Un rappel des faits et des enseignements de l arrêt Productions Pram La portée de la Loi sur l assurance automobile selon la Cour d appel du Québec La notion d accident d automobile Une position claire La limite de l interprétation large et libérale Une vision différente des choses La portée de l immunité de poursuite civile Une analyse de certains comportements marginaux Le suicide Le surf sur véhicule (car surfing) Conclusion Tout juriste qui s intéresse à l indemnisation des victimes d un préjudice corporel ne manque pas de relever les inconvénients et les incongruités du système de droit commun en vigueur au Québec : coûts élevés, délais d indemnisation se comptant en années, obligation pour le juge de jouer au devin en ce qui concerne les pertes postérieures à la date du procès, inadaptation des règles fiscales, et ainsi de suite. La liste est longue et amène immanquablement à considérer d autres façons de faire plus simples, plus rapides et plus efficaces. La Loi sur l assurance automobile 1 a été adoptée, il y a plus de 30 ans, en réponse à ces inconvénients, dans un contexte où l automobile est à l origine de la majorité des cas de préjudices corporels graves. Le système 1. Loi sur l assurance automobile, L.R.Q., c. A-25 (ci-après «LAA»).4 D. Gardner L interprétation de la portée de la Loi 169 n est pas parfait, mais il a fait ses preuves : les primes d assurance automobile au Québec sont les moins élevées, au Canada 2, alors que tous les résidents québécois sont automatiquement couverts lorsqu ils sont victimes d un accident d automobile ou qu ils sont responsables d un tel accident. Cette loi est entrée en vigueur, dans la foulée du rapport Gauvin 3, dans un contexte où plus du quart des victimes d un accident d automobile n étaient pas indemnisées, où les passagers d une automobile devaient assumer les conséquences dramatiques de la faute du conducteur (généralement un proche parent) et où les délais et les coûts liés à l obtention d une indemnité se comptaient en années et en dizaines de milliers de dollars. La Loi sur l assurance automobile est l une des illustrations les plus claires de la règle prévue dans l article 41 de la Loi d interprétation : Toute disposition d une loi est réputée avoir pour objet de reconnaître des droits, d imposer des obligations ou de favoriser l exercice des droits, ou encore de remédier à quelque abus ou de procurer quelque avantage. Une telle loi reçoit une interprétation large, libérale, qui assure l accomplissement de son objet et l exécution de ses prescriptions suivant leurs véritables sens, esprit et fin 4. L objectif poursuivi dans le présent texte est de vérifier si cette règle d interprétation large et libérale de la loi se reflète dans la jurisprudence québécoise. Une décision de principe rendue par la Cour d appel du Québec en 1992, toujours citée dans la jurisprudence postérieure, servira de point de départ à notre exposé. Un rappel des directives mentionnées par le juge 2. Si nous laissons de côté les «études» publiées par des groupes de pression et autres «Institut Fraser» pour nous fier à des données compilées par des organismes indépendants, nous remarquons que la prime moyenne payée au Québec (régime public et assurances privées) a été la moins élevée au pays de 2006 à 2010, et ce, pour chacune des années : Bureau d assurance du Canada / Groupement des assureurs automobiles, Évolution de la prime moyenne souscrite d assurance automobile pour les voitures de tourisme, 2009, [En ligne], [www.infoassurance.ca/fr/assurances/trousse.aspx] (7 février 2011). 3. Gouvernement du Québec, Rapport du comité d étude sur l assurance automobile, par Jean-Louis Gauvin, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1974 : voir notamment les pages 179 à 190 («Critiques liées au système de responsabilité civile avec faute») et 201 à 209 («La lenteur du régime de compensation»). 4. Loi d interprétation, L.R.Q., c. I-16. Voir également l article 12 de la Loi d interprétation, L.R.C. 1985, c. I-21 : «Tout texte est censé apporter une solution de droit et s interprète de la manière la plus équitable et la plus large qui soit compatible avec la réalisation de son objet.»5 170 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D. 167 Baudouin dans l arrêt Productions Pram 5 ne sera pas inutile au moment où l interprétation large et libérale de la loi semble vouloir être remise en cause par une partie de la jurisprudence. Nous y consacrerons une section préliminaire, avant d analyser les décisions rendues en la matière au cours des deux dernières décennies. En raison de l abondance de la jurisprudence 6, nous nous en tiendrons, dans la première partie de notre texte, aux décisions rendues par la Cour d appel, pour nous pencher, dans la seconde partie, sur les accidents mettant en cause un usage anormal de l automobile. L histoire se répète et le courant d interprétation stricte de la loi, qui nie le droit des victimes à une indemnisation automatique, semble vouloir refaire surface. C est donc le même message d alarme, lancé il y a près de 20 ans dans les pages de cette revue 7, que nous voulons réactualiser ici. En plus de la règle voulant qu une loi remédiatrice doive être interprétée de manière large et libérale, il existe une autre règle d interprétation dont la connaissance est essentielle. Cette règle veut que le sens ordinaire des mots doive céder la place au sens explicite que leur donne le législateur dans un texte de loi particulier 8, d autant plus que «le contexte peut souvent obliger à écarter le sens courant du mot pour réaliser l harmonie de l ensemble ou pour accorder un texte à son objet 9». La Loi sur l assurance automobile définit précisément une douzaine de termes et d expressions dans ses deux premiers articles, ce qui oblige l interprète à moduler sa compréhension du texte en fonction des choix opérés par le législateur. Les notions d accident, d automobile et de préjudice causé par une automobile ont notamment un sens beaucoup plus large que leur acception courante. S il est évident qu une mobylette ou un bulldozer sont des automobiles au sens de la loi, en raison des termes choisis 5. Productions Pram inc. c. Lemay, [1992] R.J.Q (C.A.) (ci-après «Productions Pram»). 6. La 10 e édition de notre ouvrage recense et analyse toute cette jurisprudence : Maurice Tancelin et Daniel Gardner, Jurisprudence commentée sur les obligations, 10 e éd., Montréal, Wilson & Lafleur, 2010, n os , p Daniel Gardner, «La Loi sur l assurance automobile : loi d interprétation libérale?», (1992) 33 C. de D Pierre-André Côté avec la collaboration de Stéphane Beaulac et Mathieu Devinat, Interprétation des lois, 4 e éd., Montréal, Éditions Thémis, 2009, p ; Ruth Sullivan, Statutory Interpretation, 2 e éd., Toronto, Irwin Law, 2007, p , notamment la page 70 : «Statutory definitions are also used to expand the usual scope of a word or expression.» 9. P.-A. Côté, S. Beaulac et M. Devinat, préc., note 8, p. 78. Pour une application récente de cette règle, voir l affaire Celgene Corp. c. Canada (P.G.), 2011 CSC 1, par. 21 (référence à l arrêt Hypothèques Trustco Canada c. Canada, [2005] R.C.S. 601, 2005 CSC 54).6 D. Gardner L interprétation de la portée de la Loi 171 par le législateur pour définir cet objet 10, il apparaîtra tout aussi évident qu un accident n exige la preuve d aucun élément fortuit ou involontaire. Beaucoup d incompréhension résulte de l oubli de ces règles fondamentales d interprétation des lois. Un rappel des faits et des enseignements de l arrêt Productions Pram Les faits de l arrêt Productions Pram 11 sont relativement simples : engagé dans la production d une série télévisée, le caméraman Michel Lemay doit filmer, à partir d une automobile circulant lentement, le passage à faible altitude d un petit avion. Malheureusement, une roue du train d atterrissage fracasse le pare-brise de l automobile et blesse sérieusement M. Lemay. À ce stade, il n est pas inutile de rappeler deux définitions fondamentales apparaissant à l article 1 de la Loi sur l assurance automobile : «accident» : tout évènement au cours duquel un préjudice est causé par une automobile [ ] ; «préjudice causé par une automobile» : tout préjudice causé par une automobile, par son usage ou par son chargement, y compris le préjudice causé par une remorque utilisée avec une automobile. Fort de ces définitions, le juge Baudouin conclut «que le cas sous étude tombe bien sous le coup de la loi et que le dommage a été causé par l usage de l automobile. Il n est certes pas, au sens strict du terme, un accident de circulation (encore que l automobile roulait ici sur un chemin public), mais il n est pas pour autant un accident d avion, pas plus qu une collision entre un chemin de fer et une automobile est un accident de train 12». Le juge Baudouin en arrive à cette solution après avoir posé, selon ses propres mots, «trois règles fondamentales». La première concerne le rejet très net des théories de la causalité (causalité adéquate, équivalence des conditions, etc.) auxquelles les juristes ont généralement recours : «Ces théories sont d un grand secours en droit commun, notamment lorsqu il s agit, pour le juge, d évaluer le rapport causal entre la faute et le dommage. Elles ne le sont pas ici.» La deuxième règle traite des «buts poursuivis par la loi, qui, rappelons-le, est une loi remédiatrice et à caractère social». Enfin, la troisième règle incite à «retourner au texte même [de la loi]. Celui-ci mentionne non seulement le dommage causé par une automobile 10. LAA, préc., note 1, art. 1, al. 3 : «tout véhicule mû par un autre pouvoir que la force musculaire et adapté au transport sur les chemins publics mais non sur les rails». 11. Productions Pram, préc., note Id., 1742.7 172 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D. 167 (ce qui pourrait laisser supposer l exigence d un rôle actif de celle-ci), mais aussi par son chargement et par son usage» 13. Bref, au-delà des faits précis de cette affaire, la vision globale de la loi et des objectifs poursuivis par le législateur explique que l arrêt Productions Pram soit devenu une décision de principe qui a guidé toute la jurisprudence postérieure. Enfin, presque toute. La même tendance est observée dans les autres provinces canadiennes où un régime d indemnisation sans égard à la responsabilité est en vigueur, soit la Saskatchewan et le Manitoba. Ce dernier a d ailleurs recopié presque mot pour mot, en 1993, la loi québécoise. Cela nous permettra de faire des comparaisons intéressantes, au fil de nos développements. Dans les autres provinces ayant mis en place des régimes de no-fault partiels, c est le législateur qui a dû intervenir afin de remplacer le critère de l accident «caused by an automobile» par celui, plus ouvert, de l accident «arising out of the use or operation of an automobile» 14. Nous y reviendrons un peu plus loin, lorsqu il s agira de porter un jugement sur l interprétation donnée à la loi québécoise. 1 La portée de la Loi sur l assurance automobile selon la Cour d appel du Québec Nous pouvons examiner la jurisprudence de la Cour d appel du Québec sous deux angles, qui tendent tous deux à confirmer le fait que le plus haut tribunal du Québec tient le même discours cohérent depuis des décennies : recours à une interprétation large de la notion d accident d automobile (1.1) et reconnaissance de la pleine portée à l immunité de poursuite civile édictée par le législateur (1.3). Une seule décision de la Cour d appel s écarte, à notre avis, de cette ligne de conduite : nous y consacrerons une section particulière (1.2). D entrée de jeu, signalons que la Cour suprême du Canada ne s est jamais prononcée sur ces questions dans un pourvoi en provenance du Québec. L occasion lui a été fournie dans le célèbre arrêt St-Jean c. Mercier 15, une affaire de responsabilité médicale où les blessures initiales avaient cependant été causées dans un accident d automobile (victime fauchée en faisant de l auto-stop la nuit sur le bord d une autoroute). Dans 13. Id., tous les termes apparaissant entre guillemets sont tirés des pages 1741 et 1742 du recueil rapportant cette décision. 14. Cette notion existe non seulement dans la législation des provinces en question (notamment en Ontario), mais également dans les dispositions des polices d assurance automobile standards utilisées par les assureurs privés. 15. St-Jean c. Mercier, [2002] 1 R.C.S. 491.8 D. Gardner L interprétation de la portée de la Loi 173 cette affaire, la demande d intervention de la Société de l assurance automobile du Québec (SAAQ) a toutefois été rejetée, sans motifs écrits. En fait, la seule décision intéressante rendue par la Cour suprême concernant la Loi sur l assurance automobile nous vient de l Ontario! Dans l arrêt Lucas, la Cour a donné sa pleine portée à l immunité de poursuite civile édictée dans la loi québécoise en jugeant qu un résident ontarien ne pouvait poursuivre en Ontario un autre résident ontarien à la suite d un accident d automobile survenu au Québec La notion d accident d automobile Une position claire L interprétation large et libérale de la notion d accident d automobile avait déjà cours avant l arrêt Productions Pram. Ainsi, au milieu des années 80, le juge en chef Crête concluait que, «compte tenu des dispositions de la L.A.A., lorsqu un accident de circulation se produit impliquant une ou plusieurs automobiles et causant un dommage corporel, il n y a plus lieu de rechercher le lien de causalité de l accident sous l aspect juridique 17». Quelques années plus tard, le juge Beauregard donnait toute sa portée à la loi dans une affaire où une personne avait subi des dommages cérébraux parce que quelqu un avait laissé tourner le moteur d une automobile dans le garage fermé d une résidence : En conséquence, si aux termes de la Loi sur l assurance automobile une voiture peut causer un dommage par l entremise des gaz de son moteur et si, suivant les mêmes termes, une voiture peut causer un dommage même si elle est temporairement remisée dans un garage, je ne vois pas comment on pourrait dire qu en l espèce le préjudice subi par l intimée Neveu n est pas régi par la Loi sur l assurance automobile 18. Le juge Monet était cependant dissident dans cette dernière affaire. Invoquant «des problèmes terminologiques qui obscurcissent la matière», il refusait d appliquer la loi au motif qu «on est loin des victimes d accidents d automobile que le législateur a voulu protéger 19». C est cette vision réductrice de la portée de la Loi sur l assurance automobile qui sera rejetée par le juge Baudouin trois ans plus tard, dans l arrêt Productions Pram. Nous pouvons illustrer toute l importance de cette décision 16. Lucas (Tutrice à l instance de) c. Gagnon, [1994] 3 R.C.S. 1022, par. 42 et suiv. 17. Périard c. Sept-Îles (Ville de), J.E , p. 4 (C.A.), [1985] n o AZ Cet arrêt est d ailleurs cité avec approbation par le juge Baudouin dans l arrêt Productions Pram. 18. Cie d assurance Victoria du Canada c. Neveu, [1989] R.R.A. 226, 229 (C.A.). 19. Id., 228.9 174 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D. 167 en signalant que les arrêts postérieurs de la Cour d appel n ont jamais dévié, à une exception près, de la voie tracée par le juge Baudouin. Nous ne retiendrons ici qu un exemple de décision qui reflète bien l état du droit 30 ans après l entrée en vigueur de la Loi sur l assurance automobile. Les faits de l affaire Gaudreau c. Business Depot Ltd. 20 sont bien résumés par la juge Moreau : Le demandeur était, en août 2002, camionneur et s est rendu chez la défenderesse pour y livrer des marchandises à l entrepôt situé à l arrière du commerce. Une passerelle hydraulique avait été installée par la défenderesse pour relier la boîte du camion à l entrepôt, afin de faciliter le déchargement de la marchandise. Le demandeur allègue qu on a enlevé la passerelle sans avertissement et qu il est tombé dans le vide, entre le débarcadère et le camion, se blessant gravement. Une requête en irrecevabilité est présentée par la défenderesse, au motif que cet accident est couvert par la Loi sur l assurance automobile et que toute poursuite civile est par conséquent prohibée. La requête a cependant été rejetée 21, ce qui a incité la défenderesse à présenter, deux ans plus tard, une requête en rejet d action. C est cette dernière requête qui a été accueillie par la juge Moreau. Voici sa conclusion : Donc, si le camion remorque du demandeur est une «automobile» au sens de la LAA et son article 1, que le préjudice qu il a subi lui a été causé par l usage de son automobile, alors qu il fermait la porte de sa remorque et descendait du véhicule et qu aucune des exceptions de la Loi s applique en l espèce, le Tribunal conclut que la LAA a compétence exclusive en la matière. En conséquence, même si le Tribunal doit se montrer très prudent dans l étude d une requête pour rejet d action selon l article 75.1 C.p.c., il n en reste pas moins que la compétence exclusive de la LAA en l espèce exige le rejet de la requête introductive d instance comme manifestement mal fondée au sens de la Loi Gaudreau c. Business Depot Ltd., C.S. Québec, n o , 24 juillet 2008, par En cette ère de diffusion dite intégrale de tous les jugements québécois, cette décision demeure introuvable dans les banques de données suivantes : Jugements.qc.ca, Azimut, LexisNexis/Quicklaw, CanLII, REJB-DCL. 21. Gaudreau c. Business Depot Ltd., 2006 QCCS 4774, par. 23 : «le Tribunal, à ce stade-ci des procédures, n est pas convaincu que l événement survenu est régi par la Loi et que le recours du demandeur ne peut être reçu. Toutes les circonstances de cette affaire doivent être examinées.» 22. Gaudreau c. Business Depot Ltd., préc., note 20, par. 16 et 17. La règle de l article 75.1 du Code de procédure civile, L.R.Q., c. C-25, est aujourd hui incluse dans la section de ce code relative à la sanction des «abus de la procédure» (art et suiv.).10 D. Gardner L interprétation de la portée de la Loi 175 Cette dernière décision a été confirmée séance tenante par la Cour d appel 23, lors d une audition d à peine 20 minutes, ce qui est révélateur de la position de cette cour touchant le domaine d application de la loi. Il faut en effet comprendre que M. Gaudreau faisait usage de son automobile au moment où il a été blessé, la conduite proprement dite ne représentant que l une des facettes de la question. Procéder au déchargement d un camionremorque est clairement, au sens de la loi, une opération liée à l usage d une automobile. À titre comparatif, notons que les tribunaux manitobains font la même interprétation de leur texte de loi : In this case the automobile was being used for the purposes of carrying lumber. The strap, which Mr. Ducharme appears to have held onto in order to dismount from the back of the truck, gave way, causing him to lose his balance by stepping on a piece of lumber and to fall onto the Blue U. Perhaps his tripping or slipping on the lumber when he fell from the truck may well have been the cause of his injury, but there is no doubt that the injury occurred while using an automobile. The plaintiff s claim is based on facts that he had provided and is linked to the use of his truck ; therefore, his action against the defendant is barred. There need not be a trial to determine the essential facts, which clearly involve the use of an automobile 24. Cette fermeté de la Cour d appel du Québec apparaît également dans la jurisprudence relative aux exceptions à l application de la loi. Dans un jugement rendu à la même époque que l arrêt Productions Pram, la juge Rousseau-Houle conclut que l exclusion des blessures résultant de travaux d entretien ou de réparation d une automobile ne concerne que les «travaux de réparation et d entretien qui sont la cause nécessaire, essentielle et déterminante du dommage 25». Autrement dit, toute exception à l application d une loi remédiatrice doit être interprétée restrictivement, par une application a contrario de la règle de l article 41 de la Loi d interprétation que nous avons cité plus haut Gaudreau c. Business Depot Ltd., 2010 QCCA 708, dont le texte intégral se lit comme suit : «Pour les motifs de la juge de première instance avec lesquels la Cour est d accord, la Cour : rejette l appel, sans frais.» 24. Ducharme v. Revy Home & Garden, 2004 MBQB 251, par. 17 et Langlois c. Dagenais, [1992] R.R.A. 489, 490 (C.A.). Cette exclusion, ajoutée en 1989, apparaît dans la définition de «préjudice causé par une automobile» à l article 1, al. 6 in fine LAA. 26. Voir supra, section préliminaire.11 176 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D La limite de l interprétation large et libérale Si une interprétation large et libérale est de mise en la matière, il faut cependant éviter de donner à la loi une portée tellement étendue qu elle en deviendrait un régime d indemnisation sans égard à la cause du préjudice. Ainsi, nous imaginons mal que le conducteur d une automobile, blessé par un coup de poing asséné par un passager, puisse être indemnisé par la SAAQ, peu importe que l automobile ait été ou non en mouvement au moment de l incident. Si le conducteur faisait bel et bien usage d une automobile lorsqu il a été frappé au visage, cet usage n a rien à voir avec les blessures subies. Il en va de même de l accident «survenu lorsque le traîneau sur lequel la victime dévalait une pente heurta une bosse pour ensuite reculer jusqu en dessous d une ambulance immobilisée 27». C est ce que le juge Baudouin a bien vu dans l arrêt Productions Pram, en posant cet avertissement formel : Il m apparaît donc qu effectivement, lorsqu on tient compte des buts poursuivis par le législateur, d une part, du caractère social et indemnitaire de la loi, d autre part, et, enfin, de la tradition jurisprudentielle très fortement majoritaire, la loi doive recevoir une interprétation large et libérale. Cette interprétation doit cependant rester plausible et logique eu égard au libellé de la loi 28. Il existe de bonnes applications de cette dernière règle dans deux arrêts rendus en 1999 par la Cour d appel. Dans le premier, le tribunal a refusé d appliquer la loi à la passagère brûlée par le café que lui remettait le conducteur du véhicule arrêté au service à l auto d une entreprise de restauration rapide 29. Si la décision nous apparaît inattaquable étant donné les faits de l affaire, elle aurait été, à notre avis, différente si l automobile avait été en mouvement et que le mauvais état de la chaussée ou une manœuvre brusque du conducteur avait été à l origine du déversement, puisque l usage de l automobile aurait alors expliqué l accident en l espèce. Dans la seconde affaire, où le conducteur d une automobile avait été blessé d une balle à la nuque tirée par un policier lors d une chasse à l homme, la Cour d appel a renversé la décision de première instance ayant accueilli la requête en irrecevabilité présentée par les policiers, en signalant que «l automobile dans toutes les caractéristiques d utilisation que lui prête la loi ne fait nullement partie de près ou de loin de la chaîne de causalité ayant mené à la réalisation du préjudice subi. Ce n est, en effet, 27. Assurance-automobile 33, [1993] C.A.S. 260, Productions Pram, préc., note 5, 1741 (l italique est de nous). 29. Société de l assurance automobile du Québec c. Restaurants McDonald du Canada, [1999] R.R.A. 243, 244 (C.A.).12 D. Gardner L interprétation de la portée de la Loi 177 ni la conduite, ni le maniement, ni le fonctionnement, ni même la présence de l automobile qui a entraîné ce préjudice. 30» Ces deux dernières décisions montrent qu une interprétation généreuse de la loi est possible, sans pour autant aller jusqu à la dénaturer. Nous ne pouvons en dire autant, avec respect, d une décision de la Cour d appel rendue en novembre Une vision différente des choses L histoire qui suit s est déroulée en Richard Rossy et son fils de 27 ans, Gabriel Anthony, circulaient en automobile sur le chemin de la Côte-des-Neiges, à Westmount. Alors qu ils approchaient d une intersection, un arbre appartenant à la Ville est tombé sur la voiture de M. Rossy, provoquant le décès de son fils. Poursuivie par la famille Rossy à titre de propriétaire de l arbre, la Ville dépose une requête en irrecevabilité en alléguant que l accident en question est visé par la Loi sur l assurance automobile. En première instance, le juge S. Reimnitz accueille la requête en se référant à plusieurs reprises à l arrêt Productions Pram. Dans une décision étoffée de 80 paragraphes, il conclut ceci : Le droit apparaît suffisamment bien établi, entre autres, dans les décisions Pram et dans les décisions subséquentes qui ont eu à appliquer cette décision. Le tribunal croit que c est pour indemniser le type de situation en cause que la Loi sur l assurance automobile a été adoptée. Il peut sembler incongru de conclure qu un arbre qui tombe sur une automobile peut être considéré comme un accident automobile, alors que l automobiliste n a été qu une victime. Mais, le tribunal se doit d appliquer la loi et la jurisprudence qui ont interprété l article 10 de la loi. Comme indiqué précédemment, la [L]oi sur l assurance automobile est une loi remédiatrice [à] caractère social, et elle doit être interprétée de façon large et libérale 31. À notre grande surprise, la Cour d appel renverse cette décision en indiquant notamment ce qui suit : 30. Société de l assurance automobile du Québec c. Benoît, [1999] R.R.A. 15, 16 (C.A.). Ce lien avec l utilisation de l automobile est davantage présent dans une décision où le conducteur a été blessé par balle en tentant d échapper à un individu qui s était accroché à la portière de son automobile et exigeait son argent : Assurance-automobile 139, [1998] C.A.S. 265, Rossy c. Westmount (Ville de), 2008 QCCS 4471, par13 178 Les Cahiers de Droit (2011) 52 C. de D. 167 Certes, le jeune homme était à bord d une automobile lorsque l arbre s est abattu sur celle-ci, mais rien ne permet de relier le préjudice qu il a subi au fait qu il était dans une automobile. Celle-ci ne constituait que l habitacle où il se trouvait lors de la chute de l arbre. Il aurait aussi bien pu être à pied, à bicyclette, en patins à roues alignées, etc. et il aurait subi le même préjudice. En revanche, la solution aurait été différente si, par exemple, en raison de la chute de l arbre, l automobile dans laquelle circulait Gabriel Anthony avait percuté cet arbre ou avait dévié de son chemin pour être impliqué dans un accident 32. L arrêt Productions Pram est explicitement distingué en l espèce au motif que «l automobile dans laquelle était le jeune Rossy n a pas été l un des facteurs de l accident et du préjudice qui en a découlé, selon les allégations de la requête introductive d instance 33». Notre première réaction est de nous interroger sur cette distinction opérée avec les faits de l arrêt Productions Pram. Michel Lemay circule à bord d une automobile, sur une voie publique, lorsqu une roue du train d atterrissage d un petit avion fracasse le pare-brise de l automobile et le blesse sérieusement. Gabriel Anthony Rossy circule à bord d une automobile, sur une voie publique, lorsqu un arbre fracasse le pare-brise de l automobile et le tue. Dans le premier cas, l automobile est «l un des facteurs de la collision» ; dans le second cas, elle ne sert que d «habitacle» à la victime, selon la Cour d appel. Est-ce à dire que l avion volait trop bas à cause de l automobile et que c est ce qui explique que celle-ci a été un facteur dans l accident? Mais n était-ce pas plutôt pour se rapprocher du caméraman? Si c est le cas, Michel Lemay aurait pu tout aussi bien être à pied, à bicyclette, en patins à roues alignées (pour reprendre la formule de la Cour d appel). L objectif visé n était-il pas de filmer le petit avion et non de circuler en automobile? Nous avouons en perdre le peu de latin que nous maîtrisons. Dans l arrêt Productions Pram, ce n est tout de même pas l automobile qui a frappé l avion mais bien le contraire. Poussons plus loin le raisonnement et interrogeons-nous sur les conséquences de l arrêt Rossy. Signalons tout d abord que cet arrêt se distingue nettement de la jurisprudence qui sera analysée dans la seconde partie du présent texte, où le détournement de l usage habituel d une automobile est parfois retenu comme critère servant à écarter l application de la loi. Ce détournement d usage, aussi appelé «usage anormal de l automobile», est totalement absent dans l arrêt Rossy, où les victimes circulaient sur une voie publique 32. Rossy c. Westmount (Ville de), 2010 QCCA 2131, par. 40 (ci-après «Rossy») (demande d autorisation d appel accordée le 19 mai 2011, n o 34060). 33. Id., par. 42. Montrer encore
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