Source: http://gazettenucleaire.org/1980/3334p12.html
Timestamp: 2018-03-18 17:28:12+00:00
Document Index: 204924241

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2. L'APPLICATION DE LA CIPR A EDF ou
COMMENT FAIRE DES kW AVEC DES HOMMES-REM
D'abord, quelques chiffres
Au moment où s'amorce le vaste programme nucléaire français, la direction d'EDF est curieusement discrète en ce qui concerne les doses qui seront prises par le personnel EDF et celui des entreprises extérieures dans ces nouvelles centrales.
Tout se passe comme si «on laissait venir» (fatalité, fatalité...), mais le rouleau compresseur arrive et personne n'est dupe: le résultat ne sera pas brillant.
Elle a même délibérément choisi, la Direction, de ne pas pavoiser devant les résultats exceptionnels de 1977 et 1978. II faut dire que l'absence d'arrêt de tranche de la centrale de Chooz en 1977, la très bonne tenue des centrales uranium naturel-graphite gaz depuis 1975, le recours au personnel extérieur et la forte progression du personnel DATR (dans les centrales en cours de démarrage en début de fonctionnement) ont permis une spectaculaire diminution de la dose collective et de la dose moyenne par agent EDF.
Situation toute provisoire, hélas... les chiffres de 1979 ne sont pas encore publiés, mais tout laisse à croire que le bilan des arrêts de tranches pour révision décennale de Fessenheim 1 et 2 va provoquer une spectaculaire remontée des statistiques.
Et ce n'est qu'un début! EFFECTIFS DATR DOSE MOYENNE
PAR AGENT EDF+SENA (CHOOZ)
Quelques remarques au sujet de ces trois premières courbes:
- les doses EDF données ci-dessus sont celles des agents dont le film est développé par EDF. La dose collective inclut donc le personnel belge de la centrale PWR de Chooz, mais exclut le personnel français de la centrale de Tihange, le personnel CEA de Brennilis, le personnel des centrales de Marcoule et Phénix.
- les doses du personnel des entreprises extérieures ne sont données que depuis 1976. II s'agit d'une dosimétrie officieuse (la dosimétrie officielle est réalisée dans le secret le plus absolu par le SCPRI, effectuée par stylodosimètres ou dosimètres thermoluminescents (sont-ils toujours portés?), et plus ou moins sous-estimée selon le sérieux de la collecte. Nous ne disposons pas, en particulier, des doses d'entreprises pour la centrale du Bugey.
Et maintenant, regardons dans la boule de cristal:
Il ne faut donc pas se fier à ces courbes qui se situent dans une phase transitoire pour prévoir l'avenir. Une analyse statistique des «résultats» obtenus dans les centrales PWR étrangères (en particulier américaines) devrait, a priori, donner de meilleurs résultats (tableau suivant): Toutes ces valeurs sont résumées dans le tableau suivant pour lequel nous n'avons retenu que les doses collectives annuelles à partir de la troisième année de fonctionnement:
Sous-ensemble Nbre d'années réacteur Dose collective annuelle totale Valeurs extrêmes
PWR > 300MWe
après 3 ans de fonctionnement 62 466 H.rems 50 - 1.224
PWR > 700MWe
après 3 ans de fonctionnement 15 539 H.rems 245 - 2.307
Il est certain que les statistiques n'ont qu'une valeur relative. On nous objectera, en particulier, qu'il est tenu compte ici de réacteurs anciens et de réacteurs ayant eu de gros problèmes, que l'on additionne des carottes et des navets, que le progrès technique (toujours lui...) permettra d'améliorer les choses, etc. Mais d'une part, rien ne prouve que des problèmes équivalents ne se produiront pas en France et d'autre part, le nombre de réacteurs de puissance électrique comparable aux réacteurs du CPI (900 MWe) est faible.
Il semble donc que les doses collectives annuelles totales en période normale (un arrêt de tranche) ou exceptionnelle (révision décennale) se situeront aux alentours des niveaux suivants: Prévision dose collective annuelle par réacteur
Année normale (1 arrêt de tranche) Révision décennale
50 H.rems 1.000 H.rems
La révision décennale donne lieu à une visite complète du circuit primaire, ce qui entraîne une durée et une dose correspondantes élevées.
Il nous étonnerait d'ailleurs qu'il y ait beaucoup de critiques au sujet de ces prévisions. Ce sont des chiffres communément admis, y compris par les services EDF, et déjà publiés en janvier 1977 par la Gazette n°5 (entre 300 et 500 hommes-rems). Il semble simplement, à la lumière des "résultats" des dernières années, que la limite haute de la fourchette sera atteinte, voire dépassée.
Et la CIPR dans tout cela?
Comment cette dose collective sera-t-elle répartie entre le personnel de la centrale et le personnel des entreprises extérieures?
1,65 rem/an, qui dit mieux?
Si l'on considère, d'une part, qu'une fraction non négligeable de la dose totale est prise en dehors de la période d'arrêt de tranche (environ 30%) et que le personnel EDF effectue pendant cet arrêt un certain nombre de travaux (d'ailleurs de plus en plus «nobles»: commandement, inspection, etc.), il semble que la répartition-type sur une année soit la suivante:
- personnel de la centrale: 45%
- personnel des entreprises extérieures: 55%
Ces chiffres représentent d'ailleurs une moyenne sur le plan européen.
Utilisons maintenant ces différentes valeurs (insistons sur le fait qu'elles ne sont en rien pessimistes), en les appliquant au cas concret d'un site à quatre tranches nucléaires PWR 900 MWe (Gravelines, Dampierre, Tricastin, Bugey). L'effectif EDF complet actuellement prévu (il y aurait d'ailleurs heaucoup à dire sur les errements de la Direction au sujet de ces effectifs) est de 600 personnes.
Un calcul simple laisse donc prévoir que la dose moyenne annuelle (intégrée sur dix ans) sera, pour cette population, de: Dm = ((500 x 9 + 1 000) x 4 x 0,45)/600 x 10 = 1,65 rem Il y a mieux:
Parmi cette population, certains groupes sont plus particulièrement exposés (ouvriers d'entretien mécanique par exemple). Il faudra s'attendre pour eux à des doses moyennes annuelles de l'ordre de 2,5 rem, voire 3 rem, et ceci chaque année... Ces doses sont d'ailleurs sensiblement celles qui sont enregistrées normalement à Chooz (PWR 300 MWe) depuis 1970. Nous voilà bien loin de la CIPR 26 et de la dose moyenne de 0,5 rem/an. Ceci est bien la preuve qu'une limitation sur la dose maximale bien que nécessaire, n'est pas suffisante pour limiter la dose moyenne au dixième de celle-ci. Ras-le-bol de la loi log-normale dont on nous rebat les oreilles.
La courbe suivante donne d'ailleurs l'histogramme des doses enregistrées à Chooz en 1976 (dose collective totale : 286 hommes-rem pour un effectif de 134 agents):
Pour le personnel migrant des entreprises extérieures, la situation est encore plus déplorable...
Reprenons la règle à calcul. Lors de l'arrêt de tranche 1979 de Fessenheim 1 et 2, la dose moyenne du personnel des entreprises (les autres...) a été de 400 mrem pour 4 mois, soit 100 mrem/mois. Les réacteurs correspondants n'en étant qu'au premier cycle, il faut multiplier ces chiffres par trois (soit 100 mrem/mois) pour avoir la valeur à l'équilibre. Lorsque le parc nucléaire français aura atteint une taille suffisante, il y a tout lieu de craindre qu'un nombre important de ces travailleurs migrants passent toute l'année d'une centrale à l'autre, soit qu'ils aient une compétence particulière (soudeurs), soit qu'étant classés DATR avec toutes les contraintes correspondantes, leur employeur tienne à les employer comme tels. Leur dose moyenne annuelle sera alors supérieure à 3 rem avec, très probablement, un grand nombre de doses individuelles (réelles) approchant, voire dépassant les 5 rem/an. Et ceci chaque année, tant que le travailleur restera dans la même entreprise.
Quelle garantie avons-nous actuellement qu'il n'en sera pas ainsi? Quelle garantie avons-nous que la dosimétrie de ces travailleurs migrants sera faite honnêtement? Il est facile d'imaginer les moyens de pression dont dispose un employeur peu scrupuleux pour «diminuer» les doses excessives. Que deviendra le travailleur qui aura pris ses 5 rem en deux ou trois mois? Et pire encore, qui peut répondre à ces questions? Qui s'en préoccupe officiellement? Nous vivons, dans ce domaine, dans le laxisme, l'anarchie complète, et la situation est révoltante.
L'analyse coût-bénéfice
Mais en France, on fera mieux...
Alors, on va peut-être vous décevoir, mais ce n'est pas sûr. Malgré les belles paroles de la Direction d'EDF, nous pensons qu'il ne faut pas s'attendre dans le proche avenir (dix prochaines années) à des progrès spectaculaires. Au contraire, les craintes subsistent de voir la situation se dégrader davantage au nom de la sacro-sainte rentabilité... et l'on verra à cette occasion que l'analyse coût-bénéfice, telle que pratiquée actuellement, ne peut que conduire à un choix à sens unique.
Quels sont les moyens de réduire les doses?
· Etudes théoriques sur la formation, le transfert et le dépôt des produits de corrosion et de fission dans le circuit primaire:
Les études entreprises par EDF et le CEA ont montré que les doses prises lors de l'arrêt de tranche annuel ont pour origine essentielle les produits de corrosion (particulièrement le cobalt 60 formé sous flux neutronique à partir du cobalt 59) qui se déposent dans le circuit primaire. La réduction de ces dépôts (diminution des teneurs en cobalt, filtration, décontamination) se heurte à des problèmes techniques ou économiques (production d'acier insuffisante en cas d'affinage plus poussé, rendement de cycle diminué en cas de filtration à gros débit). De l'avis même des spécialistes, les actions qui seront entreprises dans ce sens ne pourront permettre de gains spectaculaires (-20% serait déjà une réussite). De toute façon, pour les centrales déjà construites, en construction ou au stade de projet avancé, les jeux sont déjà faits en grande partie.
· Conception, choix, installation du matériel:
La radioprotection, en particulier lors de l'arrêt de tranche est facilitée (possibilité d'opérer à distance, mise en place de protections efficaces, séparation nette des chantiers) si l'exploitant dispose de suffisamment de place autour des matériels et si les circuits (actifs, inactifs) sont suffisamment séparés. D'autre part, les interventions seront d'autant moins nombreuses que le matériel (en particulier la robinetterie) est suffisamment fiable.
Or, qu'observe-t-on actuellement? Le grand souci des services de l'Equipement (qui conçoivent les centrales) est plus que jamais la réduction des coûts. Le prix du 1.300 MWe a été jugé excessif par rapport au 900 MWe, d'où le projet P'4 dont le but avoué est une réduction de 10% par rapport au 1.300 MWe actuel. Dans ces conditions, la radioprotection et les hommes-rem...
Schématiquement, cela se passe de la façon suivante: on prévoit d'abord les bâtiments, sans connaître exactement les dimensions des matériels à y mettre, puis les différents appels d'offres sont lancés et le choix se porte systématiquement sur le «moins-disant». Mais le moins cher n'est pas forcément le meilleur. Bof! on verra bien. Dites, et les hommes-rem? Les données manquent pour chiffrer le bilan en dose. Cet aspect du problème est la plupart du temps négligé. A moins... à moins, bien sûr que cela ne coûte plus cher...
· Organisation, préparation des interventions:
En centrale PWR, une fraction importante (environ 70%) de la dose collective totale est prise pendant l'arrêt annuel pour rechargement. A cette occasion, une préparation systématique calme, des interventions, une organisation rigoureuse devrait en permettre des gains en dose très importants Alors, alors, on fait un magnifique planning où les actions s'enchaînent parfaitement, où tout est chiffré, prévu, minuté. Mais tout cela dans un seul objectif: redémarrer le plus tôt possible. Il ne s'agit pas là uniquement de réduire le coût financier de l'indisponibilité de la tranche, il y va, semble-t-i1 de l'honneur même de l'exploitant et cette notion est transmise par la hiérarchie à une bonne partie du personnel EDF. Le jour «J» de l'arrêt du réacteur arrive, six-cents personnes affluent sur le site, les opérations commencent et c'est tout de suite la panique, le manque de coordination, avec la seule directive claire à laquelle on se rattache: redémarrer le plus tôt possible.
On verra tel travailleur, arrivé bien trop tôt sur le chantier, errer en attendant le début de son intervention et prendre ainsi des doses inutiles. On verra tel autre, qui a des difficultés, se débarrasser de ses protections, et... advienne que pourra... Il faut y aller les gars... C'est l'esprit «cow-boy» bien connu et d'ailleurs tacitement accepté. La section radioprotection a bien sûr le pouvoir de contrôle, mais imagine-t-on un agent de cette section prendre la responsabilité d'arrêter un chantier situé sur ce que l'on appelle «le chemin critique», entraînant des retards dans le rechargement du réacteur, donc des pertes d'exploitation?
Qu'on nous comprenne bien... Nous ne doutons pas de la bonne volonté de l'exploitant, souvent prêt à payer très cher des modifications pouvant entraîner de faibles gains en dose. Mais d'une part, il n'est pas de son ressort de modifier profondément la conception de la centrale, et d'autre part, la disponibilité de la tranche reste son souci principal.
Prix de l'homme-rem - Coût de l'homme-rem
A la lumière de ces différentes remarques, il est clair que l'analyse coût (homme-rem) - bénéfice (kWh) est faite, que cela soit conscient ou non, à chaque étape: étude, conception, exploitation. Mais par qui? Par les Directions de l'Ëquipement, par le chef de centrale par les patrons des entreprises extérieures.
Qui leur a donné ce privilège exorbitant?
Ce que nous contestons fondamentalement, c'est que cette analyse coût-bénéfice, réalisée encore une fois sans l'avis des travailleurs, se résume en une simple analyse économique. Pour être clair, il n'est pas admissible que la règle de bonne gestion ne soit que le coût de l'homme-rem. Autrement dit, le coût moyen d'un individu qui peut prendre 5 rem/an étant de 150.000 F, on en déduit qu'un homme-rem coûte 30.000 F.
- que certains travaux doivent être confiés à des spécialistes qui, du fait de l'irradiation, devront être remplacés une ou plusieurs fois au cours d'une même intervention;
- que la limite actuelle étant de 5 rem, un agent ne pourra pas, sur un site à plusieurs tranches, faire deux fois la même intervention si elle lui fait intégrer plus de 2,5 rem;
- qu'il convient de disposer en permanence de personnes n'ayant pas atteint leur quota de dose pour faire face aux aléas éventuels.
Cette simple énumération permet de tirer une conclusion évidente: les doses dues aux travaux en milieu actif entraîneront une augmentation très importante de la quantité du personnel nécessaire, donc provoqueront finalement un accroissement des dépenses. Nous voyons qu'il est IMPÉRATIF DE RÉDUIRE L'EXPOSITION AUX RAYONNEMENTS EN EXPLOITATION.
Conférence Nucléaire Européenne,
Paris 21-25/4/1975
(M. Chuillery, EDF)
Mais en sera-t·il autrement tant que cette notion d'homme-rem et de coût de l'homme-rem, restera entre les mains des technocrates qui nous gouvernent... dans le brouillard le plus absolu, comme le montre l'extrait suivant:
Pour mieux apprécier l'efficacité des efforts entrepris pour réduire les doses, il parait souhaitable de mieux harmoniser la méthodologie utilisée dans les différents pays pour évaluer la dosimétrie et les critères retenus et aussi les moyens à mettre en œuvre pour atteindre l'objectif poursuivi. Les détails techniques et économiques devraient être précisés, pour chaque installation, et aussi les objectifs d'optimisation mieux définis. Car, finalement, la mise en pratique de la recommandation ALARA passe obligatoirement par le calcul «coût-bénéfice» qui nécessite l'évaluation du coût de l'homme-rem. A ce propos, le secrétaire de l'AIEA, M. Ohran, ayant évoqué la dernière proposition faite par le groupe d'optimisation récemment réuni sous la présidence de LINDELL, de fixer le coût de l'homme-rem à 100-200 dollars, une vive discussion s'ensuivit, une majorité d'exploitants penchant vers une valorisation bien supérieure (de 100 à 1.000 fois)*.
Ainsi, le groupe ALARA, s'il est bien perçu et suivi dans la pratique, reste toutefois appliqué de façon intuitive, les bases mêmes d'une application plus rationnelle faisant encore défaut. De toute façon, ainsi qu'il a été souligné par différentes personnes au cours de la discussion finale, il faut savoir mettre la sécurité radiologique en perspective et replacer cette question parmi tous les autres facteurs de sécurité existant dans les activités humaines.
S. Vignes et P.C. Beau
Compte rendu sur le Colloque International
sur la radioexposition professionnelle
dans les installations du cycle du combustible nucléaire.
Los Angeles, 18-22 juin 1979 (Revue Radioprotection)
Un espoir... si l'on peut dire:
Un espoir toutefois à l'horizon. En économie capitaliste, ce qui est rare est cher et ce qui est vraiment rare n'a plus de prix. Si comme cela est probable, on ne trouve plus dans quelques années de personnel même extérieur acceptant de s'irradier dans de telles conditions, alors là, il faudra bien faire un réel effort dans la voie de la diminution des doses ou alors la situation sera bloquée.
Malheur au non statutaire
Répartir la dose:
La dose collective de 500 hommes-rem par an étant a priori présentée comme inéluctable (voir le texte en provenance d'EDF dans ce même numéro), la règle «aussi bas que possible» devient: «ne pas dépasser les doses maximales», et par conséquent «répartir la dose»...
Comme il n'est pas question d'augmenter à l'infini un effectif EDF fortement syndiqué, non licenciable, toujours prêt à revendiquer et à se mettre en grève pour un oui ou pour un non, on préfèrera acheter de la «viande à rem» à l'extérieur. A titre d'exemple, voici la répartition de la dose collective entre personnel statutaire et personnel extérieur à la centrale de Chooz de 1971 à 1978:
EVOLUTION DES DOSES COLLECTIVES A LA CENTRALE DE CHOOZ
Année Personnel SENA Entreprises Total
h.rem Total année
h.rem h.rem h.rem
1971 70 160 65 225
1972 97 218 41 259
1973 167 302 93 395
1974 175 270 727 997
1975 123 325 210 535
1976 166 286 490 983
1977 ? 121 109 230
1978 112 189 323 512
On observe une très nette progression de la part des entreprises extérieures dès que la dose collective augmente.
Frères, frères, ne tirez pas...
Est-il vraiment sacrilège de dire que cet état de fait proprement scandaleux s'est installé avec l'accord objectif et tacite du personnel d'EDF et la complicité du SCPRI? Il y a donc tout lieu de craindre que cette population de travailleurs, fragiles économiquement, délaissés, constitue une espèce de sous-prolétariat de la société nucléaire ne profitant nullement du bénéfice et supportant l'essentiel du coût.
* A noter qu'il ne s'agit pas ici d'apprécier la valeur de la vie humaine, mais seulement ce que coûterait l'économie d'un homme-rem dans la centrale.
Pour conclure cette deuxième partie, il nous semble intéressant de donner de larges extraits d'un texte interne à EDF et émanant d'une personnalité très impliquée dans la radioprotection, et qui porte sur le CIPR 26:
De l'analyse des divers éléments, il ressort une remarquable continuité de pensée de la CIPR. La présentation s'est affinée (en termes de comparaison de risques), certains points ont été précisés, mais la philosophie d'ensemble n'a pas varié.
Les recommandations s'appuient sur trois principes:
· Justification de l'activité génératrice des doses: elle devrait reposer sur une analyse coût-bénéfice à caractère global (se place au niveau du choix du programme nucléaire... et même de la filière).
· Optimisation des doses (analyse différentielle): augmentation des avantages augmentation du coût (problème du coût de l'homme-rem collectif): l'outil (la tranche nucléaire) doit être amélioré dans sa conception jusqu'à ce que le bilan coût-avantages soit nul.
· Réduction des doses (garantie individuelle): c'est ici qu'apparaissent les «nouveautés»:
- quelques mises à jour de limites, et remplacement de la notion d'organe critique par celle de détriment total: incidence négligeable sur la pratique actuelle;
- précision sur les limites d'équivalent de dose: l'expérience actuelle indique que la dose moyenne de l'ensemble des travailleurs du nucléaire se situe à un dixième de la limite des 5 rem/an; la commission considère que cette situation satisfaisante doit être maintenue (elle correspond à un degré de risque théorique du même ordre de grandeur que celui observé dans les professions réputées les plus sûres).
Commentaire du Docteur Jammet: (réunion SFRP du 4.7.78). Une situation qui conduirait, pendant une longue durée, beaucoup de travailleurs à être proches des limites d'équivalent de dose, ne pourrait être acceptable qu'après examen d'une analyse coût-bénéfice.
Ces principes sont applicables à toutes les causes d'irradiation, y compris médicales.
Conséquences à prendre en compte
La sortie de cette nouvelle édition des recommandations est une occasion de réaffirmer solennellement un objectif de réduction des doses, elle sera surtout pour beaucoup l'occasion de découvrir que les doses collectives à attendre des PWR sont élevées. On peut donc s'attendre à des pressions accrues, en particulier de la part des autorités:
- sur la réduction globale à obtenir (500 rem/an, pour une tranche de 1.000 MWe sur la base de 0,5 rem/an, équivaudraient à «saturer» 1.000 personnes): il peut apparaître des propositions de «limites dérivées» tendant à limiter la dose collective annuelle par tranche.
- sur la répartition des doses: les professions les plus exposées sont les mécaniciens d'entretien et les agents chargés de l'enfûtage, et il n'est pas facile de faire évoluer cette répartition: il peut apparaître des propositions de «limites dérivées» tendant à limiter la dose individuelle totale cumulée.
A titre d'indication, doses moyennes annuelles pour le personnel EDF (chiffres 1976):
Totalité du personnel Entretien mécanique
Ensemble des centrales 0,40 rem 0,99 rem
Chooz 2,13 rem 3,36 rem
(graphite-gaz) 0,24 rem 0,62 rem
suite: Quelques réflexions
Le démarrage progressif des tranches PWR a fait apparaître une montée importante des doses moyennes; même sur l'ensemble des agents DATR de la Production Thermique, la valeur repère de 0,5 rem/an risque d'être approchée. puis dépassée.
· Information des agents: Il n'y a pas de difficulté à intégrer l'information sur la nouvelle publication ClPR, la présentation sous l'aspect risque étant déjà largement utilisée; mais l'expérience montre que ce type de raisonnement est difficilement perçu, et la montée des doses sera vraisemblablement l'occasion de débats difficiles .
· L'aspect «réduction des doses», sous l'aspect comportemental des agents, doit être nettement intensifié: (aspect «aussi bas que possible» dans l'utilisation de l'outil): c'est dans ce but en particulier qu'est lancée une action de sensibilisation auprès de l'entretien, et spécialement des préparateurs, seuls convenablement placés pour intégrer à chaque phase d'intervention la préoccupation de réduction des doses (gain de temps, d'où gain de dose; amélioration de la prévention de la contamination, d'où gain de temps. d'où encore gain de dose...).
· Il sera nécessaire d'apporter la preuve d'efforts concrets dans le sens de la réduction des doses: (amélioration de l'outil par des modifications). Outre les actions a priori, actuellement lancées et à poursuivre (fiches d'actions spécifiques d'entretien, guide d'installation), il faudra accepter de réaliser, au vu de l'expérience, un certain nombre de modifications complémentaires destinées uniquement à réduire les doses collectives, et organiser un système de collecte et mise en forme des informations concernant la description, le coût (en francs) et le bénéfice (en rem) correspondants: ce peut être un moyen pour des observateurs extérieurs d'appréhender un «coût (a posteriori) de l'homme-rem» tel que pratiqué actuellement.
Un polluant peut être considéré comme indispensable dès l'instant que ses avantages l'emportent sur ses inconvénients. Tel est le cas typique des rayonnements ionisants en radiothérapie. On guérit un cancer avec des rayonnements qui peuvent produire des cancers. Mais la probabilité de guérison du cancer en place est en l'occurrence beaucoup plus élevée que celle de la production d'un nouveau cancer. De même les rayons X dans le radiodiagnostic apportent plus d'avantages que d'inconvénients. On peut dire qu'un autre polluant indispensable typique est le tabac, puisque la demande l'emporte de beaucoup sur la crainte. Le fumeur continue de fumer bien qu'il sache que sa longévité probable se trouve réduite de dix ans (ce qui d'ailleurs n'est pas mauvais du point de vue démographique).
Cette perle est de Monsieur Latarjet[1], de la Fondation Curie. Elle est extraite du rapport présenté en 1975 devant la Commission de l'Énergie du VIIe Plan.
Tout est clair, les faibles doses de rayonnement font incontestablement partie des polluants indispensables si l'on songe aux bienfaits de la sélection naturelle.
On ne doit d'ailleurs pas exclure que les faibles doses naturelles soient dépourvues d'effets bénéfiques. Ces radiations, au sein du seuil pratique, ont baigné le développement des espèces depuis l'origine .. elles n'ont cessé de jouer un rôle dans la sélection, il faut y réfléchir à deux fois avant de ne leur attribuer que des maléfices.
Il en faudrait d'ailleurs encore davantage pour s'opposer aux méfaits de la médecine actuelle.
1. Nous avons eu et auront encore l'occasion de parler de M. Latarjet, voir Gazette N°31, mais également plus tard: Gazette N°88, Gazette N°153/54
C'est sur ces considérations en particulier, et sur bien d'autres d'ailleurs que les doses admissibles de rayonnements ionisants disséminées au sein d'une large population ont été fixées à des valeurs qui doublent à peu près l'irradiation naturelle, c'est-à-dire entre 20 et 40 fois moins que la dose de doublement des mutations. Il ne me paraît pas nécessaire d'aller plus loin. En effet, ces doses imposent à cette population une charge génétique très légère qui sera sans doute impossible à détecter. Elle est en tout cas bien moindre que celle qu'apporte la médecine aujourd'hui. Celle-ci, en s'opposant à l'élimination naturelle des individus génétiquement tarés, permet à ceux-ci de se reproduire et d'étendre leurs tares avant de disparaître eux-mêmes.
Et tout à l'avenant. Merci M. Latarjet. Par vous, la Commission de l'Énergie a été bien informée. Espérons tout de même que vous avez fait un tabac... En 1970, le docteur Delpla, ex-président du Comité de Radioprotection d'EDF se fait volontairement contaminer dans une cellule de l'atelier des matériaux irradiés à Chinon. En octobre 1977, à l'issue du Nième examen spectrométrique, on constate que son corps recèle encore une activité notable, ce que ne laissent pas prévoir les modèles mathématiques utilisés par la CIPR pour la détermination des normes.
Les experts sont perplexes et leur conclusion en dit long sur l'état de nos connaissances actuelles sur le sujet.
Cette rétention à long terme entraîne pour un organe que nous ne connaissons pas une dose chronique que nous ne pouvons calculer puisque nous ignorons la concentration et la localisation du radioélément.
L. Andrieu et M. Fatome
Revue Radioprotection, 1979
Les médecins et les radiations
Le GSIEN de la région Alsace nous a envoyé les résultats de l'enquête qu'il a effectuée auprès des médecins de leur région. Nous vous livrons ces réflexions.
Début avril 1979, nous avons envoyé aux médecins alsaciens (Bas-Rhin environ 1.500, Haut-Rhin environ 600) un questionnaire destiné à évaluer les moyens médicaux et hospitaliers prévus pour faire face à un accident nucléaire à Fessenheim.
Nous avons reçu 235 réponses: les médecins bas-rhinois ont répondu à 9,3%, les médecins haut-rhinois à 15,2%. Nous n'avons reçu aucune réponse de la part des administrations hospitalières et universitaires.
Les médecins qui nous ont répondu estiment, pour la plupart (plus de 80%) que leur formation sur les effets biologiques et les accidents des radiations ionisantes est incomplète, voire pratiquement nulle. Ils réclament une formation plus poussée, qui pourrait se faire, selon eux, sous la forme d'EPU (éducation post-universitaire), de FMC (formation médicale continue) et également sous forme de conférences et d'articles dans les revues médicales; certains pensent même que cette formation devrait être obligatoire.
Il est à noter que sur ces 235 médecins, 8 seulement ont eu à soigner des malades présentant des troubles dus à une radiation ou à une contamination (il s'agissait, semble-t-il, d'irradiations thérapeutiques).
En cas de déclenchement du plan ORSEC-RAD, seulement 8,6% des médecins penseraient à procéder au lavage des malades, et plus de 70% ne sauraient quels soins leur apporter.
Presque unanimement, ils déclarent qu'ils ne disposent d'aucun matériel pour départager les personnes irradiées des contaminées et nombreux sont ceux qui demandent quelle est la différence.
La moitié des médecins enverrait les malades au centre hospitalier le plus proche, alors que les médecins hospitaliers déclarent que leurs services sont déjà surchargés en temps normal; l'autre moitié, soit ne sait pas où les envoyer, soit attendrait l'avis des autorités (seulement 2,6%). Par ailleurs, ne disposant d'aucun moyen de protection personnelle, ni de moyens d'intervention médicale suffisants pour se mettre au service des malades, 67% avouent qu'ils se verraient contraints de fuir avec la population.
En ce qui concerne le questionnaire destiné aux médecins hospitaliers, nous avons eu 53 réponses de provenances très variées (cliniques privées, centres hospitaliers universitaires et régionaux, centres hospitaliers spécialisés... Professeurs agrégés, chefs de clinique, assistants, etc.).
Les médecins qui nous ont répondu n'ont pas de lit à leur disposition pour le traitement des personnes irradiées (sauf éventuellement un lit d'isolement à la Clinique Dermatologique de Strasbourg).
La plupart des services ne pourraient libérer qu'un très petit nombre de lits et ne sauraient que faire des malades qui les occupaient. Ils ne disposent d'aucun abri, ni de matériel de détection ou de décontamination des personnes et des locaux, ni de personnel (sauf le personnel habituel du service qui serait «encore là») pour faire face à de telles circonstances. Ils ne savent pas où évacuer leurs malades si l'autorité déclarait leur secteur à évacuer.
D'autres problèmes ont été soulevés par les médecins, entre autres:
- que faire des malades du Centre Hospitalier spécialisé de Rouffach (environ un millier de personnes à 20 km de Fessenheim)?
NB - Le plan particulier d'intervention prévoit d'utiliser 700 lits dans cet établissement.
- alimentation, médicaments et transport des malades
- protection du personnel chargé de transporter les malades
- stockage et décontamination du linge
De tout ceci il ressort que les médecins se reconnaissent mal formés et peu préparés à faire face à une éventuelle catastrophe à la centrale nucléaire de Fessenheim. Les médecins qui nous ont répondu semblent très concernés par ces lacunes et demandent une formation plus adaptée pendant les études médicales et ont l'air d'être prêts à se mettre à jour par la suite.
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