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Timestamp: 2015-03-29 20:43:17+00:00
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1944 : La désorganisation
Le cas d’Eysses : exode pénitentiaire et surpopulation
Les conséquences de l’Occupation dans la centrale de Rennes
1941-1942 : Les années noires
Comment expliquer une situation aussi catastrophique ?
Le poids de l’Occupation dans la crise des prisons
L’ouverture de la prison à l’aide extérieure
La situation est-elle aussi dramatique dans d’autres lieux fermés ?
1943 : La reprise en main, au service de l’occupant
Le rattachement de l’administration pénitentiaire au ministère de l’Intérieur La concentration des politiques
1944 : Livraison des prisonniers politiques aux autorités allemandes
La livraison systématique des politiquesHaut de page
1 Pédron (Pierre), La prison sous Vichy, Paris, Éditions ouvrières, 1993.
1La volonté de l’occupant de laisser à l’État français la maîtrise d’œuvre des mesures répressives tout en la contrôlant rencontre l’obsession française d’affirmer au maximum sa souveraineté. Les circonstances et les politiques volontaristes de l’État français et de l’occupant se mêlent pour engendrer une évolution du fonctionnement des prisons entre 1940 et 1944. Pierre Pédron1, dans son tableau d’ensemble des prisons sous Vichy, tranche une opposition entre le temps de la Révolution nationale et celui de l’ordre public. Nous préférons quant à nous rechercher différentes phases de l’évolution d’une prison politique au service d’un régime qui prône d’emblée l’ordre et l’exclusion. L’étude est menée à partir des sources centrales (rapports de l’inspection générale) mais aussi à travers deux cas : ceux des centrales d’Eysses et de Rennes, ce qui permet de comprendre concrètement comment fonctionne la prison.
2 Ibidem, p. 38-45.
2La guerre, l’Occupation et l’instauration du régime de Vichy impriment leur marque au système pénitentiaire. Dès 1940, les événements militaires avec la défaite se traduisent par « l’exode pénitentiaire »2. Après l’invasion de la Belgique et des Pays-Bas, les troupes allemandes franchissent la Meuse le 13 mai 1940 et entrent dans Paris le 14 juin. Face à l’avancée allemande, certaines prisons de la zone occupée sont évacuées. Des bâtiments sont endommagés par les bombardements de juin 1940 comme ceux de la centrale de Loos qui doit finalement être abandonnée dans les premiers jours de 1941, alors que les autorités allemandes prennent possession des quelques locaux disponibles. Les prisonniers politiques sont regroupés à Clairvaux, les députés communistes à la prison du Puy. L’exode pénitentiaire et l’inflation de prisonniers (dont ceux que les prisons militaires ne suffisent pas à accueillir) gonflent les effectifs des prisons. À cela s’ajoute l’impossibilité de poursuivre la transportation des relégués (récidivistes) à partir de 1940 qui charge les prisons d’une population difficile à gérer. Les règles de recrutement et de fonctionnement des établissements s’en trouvent modifiées. Des flux intenses de prisonniers traversent la France, bouleversant une carte pénitentiaire stable depuis un siècle et demi.
Le cas d’Eysses3 : exode pénitentiaire et surpopulation
3 À Villeneuve-sur-Lot dans le Lot et Garonne, la prison d’Eysses fut une grosse centrale au XIXe siè (...)
4 Déclaration de J.-B. Lassalle le 23 septembre 1944. AN, dossier Lassalle, 19840465, art. 259.
3Le nombre de détenus oscillait à Eysses avant guerre autour de deux cents. En juin 1940, suite à la débâcle, l’effectif atteint 7 à 800 détenus, le nombre de prisonniers est donc multiplié par quatre. Les effectifs se nourrissent de trois cents adultes en provenance de la maison centrale de Poissy évacuée dont la moitié pour délit d’opinion et des mineurs4. La maison d’éducation surveillée accueille donc une population pénale qui ne lui est pas légalement destinée. Dans l’urgence, le régime recherche de nouveaux lieux de détention pour les condamnés et c’est dans ce contexte qu’Eysses retrouve le 15 août 1940 sa place parmi les grosses centrales. Afin de libérer les places nécessaires, l’administration suggère le transfert des droits communs correctionnels au camp de Carrère (annexe d’Eysses) et des travaux forcés à la prison de Castres. Les mineurs condamnés sont renvoyés dans les maisons centrales (arrêté du 24 août 1940), tandis que les mineurs indisciplinés sont envoyés dans les sections de fermeté d’Aniane et de Belle-Île-en-mer qui conservent un caractère disciplinaire très marqué. Des mineurs restent à Eysses jusqu’en 1942, date à laquelle ils sont transférés vers Aniane. Les prisons de zone sud subissent donc directement l’impact des évènements militaires et leur surpopulation commence très tôt.
5 AN, BB30/1709, Régime des prisons, exécution des peines privatives de liberté.
6 AN, F1a/4543, Rapport de l’Inspecteur général des Services administratifs J.Bancal au garde des Sce (...)
7 À partir de 1941, les autorités allemandes disposeront de leur propre quartier de femmes à la maiso (...)
4La centrale de Rennes reçoit, depuis l’instruction n°25 du 15 avril 1940, toutes les femmes condamnées à plus de six mois de prison et devient la seule centrale française de femmes après l’évacuation des maisons centrales d’Ensisheim et de Haguenau situées dans la zone potentielle des combats. Le 12 juin 1940, un convoi de vingt et une personnes quitte Fresnes pour être dirigé sur Rennes. Ce transfert revêt un caractère exceptionnel puisque certaines sont de simples prévenues (parmi elles, trois allemandes considérées comme étrangères suspectes) qui n’auraient pas dû être dirigées vers une maison centrale. C’est bien le motif d’inculpation ou de condamnation qui prévaut. Ceci tend à prouver que les autorités françaises s’attachent à évacuer en priorité les détenues pour espionnage, défaitisme ou menées antinationales, afin de ne pas risquer leur libération par les Allemands. Cette hypothèse est confirmée par une lettre du procureur de la République au procureur général, en date du premier juillet 1940 : « l’ordre d’évacuation sur Orléans n’a pas été donné par l’autorité militaire mais bien par le ministère de l’Intérieur et transmis à la direction de la Petite Roquette par les soins de la préfecture de Police. Les instructions du Ministère de l’Intérieur visaient tous les détenus relevant de l’autorité militaire5 ». Cette décision est motivée par la peur que certains détenus ne fournissent aux Allemands des renseignements militaires ou ne participent à de la propagande défaitiste. Cette mesure s’avère inefficace puisque l’occupant libère ces prisonniers au fur et à mesure de son avancée (c’est le cas de douze détenues de Rennes libérées après l’occupation de la ville le 18 juin 1940). Le même mois, l’école de préservation de Clermont de l’Oise est détruite par un bombardement. On évacue les filles sur la centrale de Rennes. Les événements de cette période troublée concourent immédiatement à l’encombrement de la centrale. Le cas de la centrale de Rennes en décembre 1940 montre que l’Occupation se traduit immédiatement par l’appropriation d’une part croissante du parc carcéral. L'autorité allemande fait garder ses prisonniers par les autorités françaises lorsqu’elle est dépourvue de structure d’accueil, ou prend possession, dès son installation, de quartiers complets de prisons quand ce n’est pas la totalité. Elle concourt ainsi à l'encombrement des prisons françaises. Après avoir réquisitionné, en novembre 1940, l’importante maison d’arrêt Jacques Cartier, l’occupant ne voit pas d’autre solution pour les femmes que leur transfert en centrale, faute de personnel féminin pour les garder6. C’est alors que fin 1940, de simples prévenues sont transférées à la centrale de Rennes, ainsi que quatorze prisonnières politiques arrêtées par les autorités allemandes7. Notons que ce cas ne vaut pas généralité et il arrive fréquemment dans les prisons allemandes que les femmes soient gardées par des hommes. 5Il existe ainsi dans les prisons trois types de détenus : les prisonniers relevant de la justice française, les condamnés par les tribunaux allemands et confiés à la garde des autorités françaises et enfin, les prisonniers relevant entièrement des autorités d’occupation et gardés par eux. En 1940, le poids du contexte est important. Les événements militaires ont altéré le fonctionnement habituel de la prison. Alors qu’en zone occupée, certaines prisons doivent céder tout ou partie de leur espace aux autorités allemandes ou accueillir les détenus de cette autorité, pour d’autres situées plus au sud, l’engorgement est accentué car elles deviennent prisons d’accueil. La priorité opérée dans le transfert de certaines catégories de prisonniers est cependant révélatrice des choix du régime. La IIIe République finissante se donne l’illusion d’une résistance à l’occupant dans ses choix carcéraux, alors même que les hommes appelés aux commandes font le choix de l’armistice.
8 Monzie (Anatole de), La saison des juges, Paris, Flammarion, 1943, p. 35.
« Qu’on nous rende la Bastille s’il vous plaît, ou à son défaut Port-Libre, Ste Pélagie, quelqu’une des geôles injustement décriées dont la description nous enseigne le regret du passé monarchique ou impérial8 ».
9 Faugeron (Claude), Le Boulaire (Jean-Michel), « Peines de prison et ordre public », Revue française (...)
6Les discours extérieurs sur la prison restent négatifs, à l’image de celui tenu par Anatole de Monzie ; en ce sens, la période de la guerre ne constitue pas une rupture dans le temps long de l’histoire pénitentiaire. En effet, ce type de discours est récurrent depuis l’invention de la peine de prison. Il porte, d’une part, sur la vétusté des bâtiments et la promiscuité carcérale, donc l’inhumanité de la prison et d’autre part sur l’impuissance à empêcher la récidive et la contagion. L’autre discours vient des professionnels de la prison, il est qualifié par Claude Faugeron et Jean-Michel Le Boulaire de «discours gestionnaire9 ». Les responsables de l’administration pénitentiaire se présentent souvent comme experts, s’appuyant sur un examen minutieux des prisons établi à partir d’inspections et de rapports réguliers. En 1941, 1942 le discours gestionnaire se rapproche du discours extérieur pour dénoncer une situation catastrophique ; les inspecteurs généraux dressent alors un constat alarmiste. 10 Perrot (Michelle), Les ombres de l’histoire, crime et châtiment au XIX e siècle, Paris, Flammar (...)
11 Perrot (Michelle) (dir.), L’impossible prison. Recherches sur le système pénitentiaire, Paris, (...)
7Des conditions de détention déplorablesLa conclusion du séminaire sur la prison républicaine (animé par Robert Badinter et Michelle Perrot) est sans équivoque : la Troisième République n’avait pas changé la prison, « certes, elle avait eu le mérite d’y recourir le moins possible, convaincue qu’elle était de son inutilité […] mais elle ne l’avait pas vraiment changée, animée d’un esprit de vengeance – la prison doit punir – et de la “loi d’airain” qui veut que la condition des détenus soit inférieure à celle des pauvres de la société10 ». Les rapports d’Inspection de l’Entre-deux-guerres sont extrêmement répétitifs dans leurs constats : le parc pénitentiaire est surdimensionné au regard des effectifs régulièrement décroissants de la population détenue, en même temps que mal approprié à une bonne gestion élémentaire des personnels et des bâtiments. La plupart des établissements sont de vieilles prisons datant de la seconde moitié du XIXe siècle et leur état à la veille de la guerre est médiocre. Le délabrement des locaux, l’insuffisance quantitative et la moindre qualité professionnelle des gardiens, la tenue administrative aléatoire des établissements et leur foncière inadéquation à leur fonction moderne constituent le socle des constats. Mais l’opinion s’en désintéresse. Depuis le milieu du XIXe siècle, les classes populaires se moralisent et se détournent peu à peu du monde des prisons, classes laborieuses et classes dangereuses ne sont plus sociologiquement imbriquées et la prison concerne essentiellement le « lumpen prolétariat » auquel les mouvements socialistes et syndicaux vouent une certaine méfiance11. Or, la prison devient lisible au moment où elle connaît une crise très grave. Car le régime de Vichy recourt massivement à l’enfermement mais s’avère incapable, dans le même temps, de déléguer à l’administration pénitentiaire les moyens de fonctionnement. Les conséquences de cette inflation carcérale du point de vue des conditions d’hygiène et de la morbidité des détenus deviennent rapidement dramatiques. 12 Barthélémy (Joseph), Ministre de la Justice, Vichy 1941-1943, mémoires, Paris, Pygmalion, 1989. p. (...)
13 AN, F1a/4549, Loire, rapport d’IGSA du 25 juin 1942 sur la maison d’arrêt de Saint-Étienne.
8« J’étais ministre des prisons. J’ai voulu voir les prisons. J’en suis encore épouvanté12 » : le ministre de la Justice, ancien député, responsable d’un ministère qui offre à la Justice des garanties toujours moins nombreuses et renforce la répression, déplore une situation qu’il a lui-même contribué à créer. Les directeurs de prison, relayés par les préfets, sont les premiers à avertir le ministère de l’Intérieur sur la situation des prisons de leur département. Des responsables locaux du Secours national alertent également le Ministère de la santé sur les conditions d’hygiène et d’alimentation déplorables13. Le cardinal Gerlier dénonce, dans un rapport au Garde des Sceaux Joseph Barthélémy, à l'issue d'une réunion des aumôniers de prison de zone sud, le 3 juillet 1942 : « l'état moral et matériel désastreux des détenus ». Familles et détenus n’hésitent pas à écrire au maréchal pour demander le régime politique et dénoncent la nourriture et l’hygiène insuffisantes. La Résistance, faute d’organisation suffisamment efficace, joue un rôle minime dans l’alerte de l’opinion, en 1941 et 1942, au moment où la situation est la plus dramatique. L'alarme est donc donnée de source officielle.
14 Voir à ce sujet Pédron (Pierre), op. cit., chapitre 3 La Réforme Barthélémy.
15 Barthélémy (Joseph), op. cit., p. 274.
16 AN, F60/1443, chemise administration pénitentiaire.
17 AN, F/1a/4513, affaires pénitentiaires.
18 Idem, rapport de l’IGSA du 23 juin 1942, p. 5.
9Le garde des Sceaux qui lance en 1941, un vaste programme de rénovation pénitentiaire14, dit avoir relayé ces plaintes et propositions, lesquelles ne recevaient aucun écho favorable dans le milieu gouvernemental, Darlan lui ayant même conseillé de « fusiller » les prisonniers ou « d’envoyer des gaz asphyxiants15 ». Malgré les réserves inhérentes à un tel récit autobiographique, il est possible que ce soit suite à son recours personnel auprès du maréchal que ce dernier ait ordonné une enquête à l’origine du rapport Viguié. Ce haut fonctionnaire, ancien préfet des Bouches-du-Rhône en 1940-1941, livre le 16 janvier 1942, les premiers résultats de l’enquête qu’il est en train d’effectuer, dans un rapport n°1, dit « rapport Viguié16 ». Suite à ce rapport interne, une longue synthèse rédigée par l’Inspection générale des services administratifs en date du 23 juin 194217, dégage les principaux enseignements de l’enquête d’ensemble réalisée en 1941, 1942 dans les prisons de zone libre et occupée que l’administration a eu l’autorisation de visiter. « La situation sanitaire des prisons constitue le point le plus angoissant auquel l’administration pénitentiaire doit faire face […] [elle] n’est plus en mesure de garantir aux prévenus toujours susceptibles d’être reconnus innocents que la prison n’est pas "griève" et qu’elle ne doit pas empirer le corps du prisonnier18 » conclut-il.
19 Ibidem. 10La portée du rapport est très grande même s’il n’est ni transmis, ni publié, sans doute en raison de conclusions sans complaisance pour le régime : « …[j’ai] l’impression que trop de magistrats se désintéressent des difficultés que rencontre l’Administration pénitentiaire19 ». Celle-ci n’a plus les moyens de sa mission de base : l’entretien des détenus, l’hygiène est déplorable et la misère physiologique importante. Les rapports d’inspection permettent d’éclairer les mécanismes qui ont conduit à une telle situation.
20 Voir Jaladieu (Corinne), « Le sort aggravé des détenus des prisons », in Collectif, « Morts d’inani (...)
21 AN, F1a/ 4565, Puy de Dôme, chemise prisons 1940-44, rapport du 20 septembre 1941. 22 Barthélémy (Joseph), op. cit., p. 274.
23 AN, F1a/ 4565, Puy de Dôme, rapport du 20 septembre 1941. 24 AN, F1a/4549, Loire, rapport du 19 mai 1943 sur la maison d’arrêt de Saint-Etienne.
11Avant guerre, la santé des détenus n’est guère brillante. Le principal fléau, comme à l’extérieur mais aggravé par la promiscuité, est la tuberculose pulmonaire et osseuse. Elle fournit l’essentiel du taux de mortalité. Au-delà d’une diversité de situations d’un établissement à l’autre, la situation se dégrade rapidement20. Les centrales de Poissy et Riom connaissent la situation la plus dramatique. On recense à Poissy 184 morts en 1942 et 167 au cours du premier semestre 1943. Nous n’avons pas le nombre d’entrées correspondant à ces périodes mais si l’on rapporte ces chiffres à un effectif moyen de 900 détenus, on obtient 20,5% de mortalité par rapport à la population moyenne pour 1942 ! La situation de la centrale de Riom est similaire : pour les neuf premiers mois de 1941, on compte 17% de mortalité par rapport à la population moyenne21 ! L’inspecteur compare ces chiffres avec ceux de l’avant-guerre et mentionne un taux de décès par rapport à la population moyenne de 1% en 1936, 1,8% en 1938, 2,8% en 1939 et 8,8% en 1940. La situation se dégrade donc dès le début de la guerre. Dans ses souvenirs, le ministre de la Justice évoquera d’ailleurs la centrale de Riom comme la situation sanitaire la plus « effroyable » : « Dans cette vielle bâtisse sombre, humide comme la centrale de Riom, on était arrivé à des résultats rappelant ceux de la famine des Indes […] l’amaigrissement était effrayant. La mortalité était alarmante : dans cette centrale de Riom où la mortalité moyenne était de trois ou quatre par an, il y eut cent vingt morts en un semestre22 ». À Riom, en 1941, l’insuffisance alimentaire est responsable directement de 69% des décès (cachexie) et indirectement de 90% si l’on ajoute les victimes de la tuberculose23 qui trouve dans le milieu pénitentiaire un foyer d’éclosion en présence de la sous-alimentation, de la promiscuité et du manque d’air auxquels sont astreints les détenus. Le médecin signale que 95% des entrants à l’infirmerie ont consulté pour hypo-alimentation et dénombre « environ trente-quatre bien portants dont la moyenne de poids est de cinquante-trois kilos, cinquante cachectiques souffrant d’œdèmes et troubles cutanés symptomatiques de carences alimentaires dont la moyenne de poids est de 48,5 kilos et demi ». Le régime des détenus valides comporte 1496 calories, il est donc inférieur de mille calories à ce qui est considéré par tous les biologistes comme le minimum vital indispensable. Les taux de mortalité de 1941 et 1942 dans les deux centrales de Riom et de Poissy restent exceptionnels pour la période. La conclusion de l’inspecteur concernant la prison de Saint-Étienne en mai 1943 semble correspondre à la situation moyenne des prisons. Dans cette maison d’arrêt24, on enregistre 6% de décès parmi les hommes en 1942, année correspondant au maximum. Dans les prisons pour lesquelles nous possédons des données, la mortalité est multipliée par 2 ou 3 par rapport à l’avant guerre. Si la situation varie d’une prison à l’autre, les deux « années terribles » sont partout 1941 et 1942 alors qu’aucun mécanisme compensateur n’est suffisamment efficace pour corriger les effets de la surpopulation, des pénuries et, durant les mois d’hiver, du « froid pénitentiaire ». 25 AN, F1a/4539, Haute-Garonne, rapport du 28 août 1940 sur la maison d’arrêt de Toulouse.
12L’État français de Vichy hérite d’un parc carcéral mal entretenu, dans lequel l’hygiène devient rapidement déplorable avec le sur-encombrement. La situation générale se dégrade rapidement pendant la guerre. Elle est résumée par ce rapport du médecin Lacassagne, médecin de la maison d’arrêt de Toulouse : « les conditions d'hygiène intérieures […] deviennent défectueuses par suite de surpopulation carcérale, l'aération insuffisante des dortoirs le cubage d'air des pièces, la promiscuité inévitable restent des sources de contagion et de propagation d'épidémies en même temps qu'elles entravent la bonne tenue des locaux et compromettent en partie l'hygiène générale25 ». Outre les mauvaises conditions d’hygiène et de confort, l’encombrement est préjudiciable au déroulement de la peine. En effet, il a imposé, avec l’encombrement des cellules, l’abandon de la réduction du quart de peine prévue en cas d’isolement cellulaire. 26 AN, F/1a/4513, affaires pénitentiaires, rapport du 23 juin 1942, p. 5.
27 AN, F/1a4540, rapport du 28 mai 1942 sur le fort du Hâ.
28 AN, F1a/3782.
13Mais ce sont les épidémies que l’administration craint par dessus tout et c’est cet argument qui est souvent mis en avant pour convaincre les plus hautes autorités à agir. Citons entre autres, une épidémie de typhus à Marseille et à Lyon, en 1942, une épidémie de diphtérie et de gale à Caen. Aux Tourelles et à Fresnes, en mai 1943, un cas de typhus entraîne la consignation des établissements pendant trois semaines. L’IGSA qualifie, en mai 1942 « l’état sanitaire du fort du Hâ de Bordeaux de scandale permanent26 ». Il dénonce son surpeuplement et l'état sanitaire tragique de la population détenue dont les conséquences peuvent s'avérer désastreuses pour l'agglomération bordelaise : « La prison de Bordeaux n'a plus de prison que le nom. Il est impossible de pratiquer la plus élémentaire hygiène, la plupart des détenus couchent sur le plancher, les paillasses en service sont infestées de parasites […] La visite des malades constitue d'après les spécialistes eux-mêmes, un tableau que l'on ne saurait oublier et qui dépasse de beaucoup les horreurs que l'on peut trouver dans un service de dermatologie. Cette situation a ému la commission administrative des hospices de Bordeaux et le 11 janvier 1942 le chirurgien adjoint des hôpitaux attirait l'attention du doyen sur l'encombrement sans cesse croissant de l'hôpital St André, par des détenus provenant de la prison du fort du Hâ : “ces malades – écrivait-il – arrivent dans un état physique absolument déplorable dû au manque d'hygiène. Ils sont pour la plupart atteints par la vermine et de maladies de peau contagieuses quand ils n'arrivent pas mourants et à un stade de leur maladie où toute thérapeutique médicale ou chirurgicale s'avère inefficace [...] il est de mon devoir de vous signaler que de tels malades constituent un danger pour les malades hospitalisés […] Le typhus exanthématique étant une maladie transmise par les poux les personnes qui ont des contacts avec les prisonniers (visiteurs, surveillants) les libérés et les évadés de plus en plus nombreux peuvent parfaitement contaminer le public”. Celui-ci connaît la situation de la prison ; si une épidémie de typhus vient à éclater à Bordeaux l'opinion ne manquerait pas d'affirmer avec raison qu'elle provient du fort du Hâ27 ». D’ailleurs, les autorités allemandes n'ont pas manqué de souligner au préfet régional, le jour même de son installation, le danger qui en résulte pour la santé publique. Les prisons sont devenues des centres de développement pour la tuberculose, « ils deviendront des centres d’essaimage28 » prévient le médecin-chef de Fresnes. Dans un contexte sécuritaire axé sur le tout répressif, on en arrive à ce paradoxe que l’état sanitaire des prisons constitue un danger pour l’extérieur qu’elles ont mission de protéger !
14L’inflation carcérale se produit dans un parc pénitentiaire vétuste et réduit en raison des fermetures opérées sous la Troisième République et de l’Occupation ; elle conduit à une surpopulation qui ne suffit cependant pas à expliquer une situation aussi dramatique. 15L’inflation carcérale
29 Monzie (Anatole de), 1943, p. 8.
« La France ne s’écroule pas, elle s’écroue. L’État français n’aura bientôt pas assez de prisons ni de policiers pour contenir ses victimes29 ».
16La justice ordinaire côtoie les justices d’exception, de plus en plus nombreuses, alors que se surimposent celles de l’État français et celles de l’Occupant. La principale conséquence en est l’inflation carcérale.
30 AN, dossier Baillet.
Évolution des effectifs des prisons françaises 1939-194430
31 Lois de 1885 sur la relégation, de 1891 sur le sursis simple.
17Les années 1939-1945 marquent une rupture dans un mouvement de reflux carcéral amorcé sous le Second Empire et poursuivi sous la IIIe République31. Or, on assiste dès le début de la guerre à une inflation de prisonniers que l’administration pénitentiaire a du mal à contenir. Alors que le nombre de détenus dans les prisons françaises s’élevait à 18000 en septembre 1939, il passe à plus de 45000 en mars 1942, 55000 en décembre 1943. Les deux grandes poussées des effectifs ont lieu en 1940 (+ 89%) et en 1942 (+ 39%). Les années 1943 et 1944 voient une poussée plus réduite. Il n’est pas possible d’en déduire le nombre d’individus passés par les prisons françaises entre 1940 et 1944 puisqu’un certain nombre y ont été incarcérés plusieurs années, d’autres n’y sont restés que quelques mois et étant déjà sortis en décembre, ne sont donc pas comptabilisés ici. La constante de la faiblesse de la population pénale féminine n’est pas remise en cause pendant la guerre, mais l’incarcération féminine connaît une hausse sensible et sa part augmente parmi la population détenue, comme à chaque période de crise. Selon les Statistiques pénitentiaires, la proportion de femmes détenues par rapport à l’ensemble de la population pénale qui s’élevait au 31 décembre 1938 à 6,1%, est passée au 1er janvier 1946 à 15,9%, elle est donc multipliée par 2,5. 32 AN, F1a/4572, Rhône, rapport du 25 juin 1942 sur les prisons de Lyon.
33 AN, F/1a4540, rapport du 28 mai 1942 sur le fort du Hâ.
18Cette inflation carcérale provoque une surpopulation importante qui touche aussi bien les quartiers d’hommes que de femmes. Dans les maisons d’arrêt importantes, comme à la maison d’arrêt St Paul à Lyon la population double, elle triple à la maison de correction mixte St Joseph32. Cet encombrement, la promiscuité et le manque de moyens qui en résultent conduisent à des effets immédiats sur la santé des détenus d’autant que le service médical des prisons est inefficace. Dans la grande majorité des cas, il n’exerce pas de contrôle préventif réel de l’hygiène générale. En 1942, certains inspecteurs suggèrent, pour entreprendre une lutte sérieuse contre les épidémies qui sévissent dans les prisons, qu'en accord avec le département de la santé publique, l’administration pénitentiaire charge les médecins inspecteurs de la santé du contrôle sanitaire des prisons33. Certains rapports, comme celui de Jean Pinatel, constituent de véritables réquisitoires contre le fonctionnement de la Justice du régime : « L'intérêt primordial de la santé publique exige un arrêt momentané des opérations de justice […] Le préfet ayant demandé le 23 janvier d'examiner si les juges d'instruction ne pourraient laisser en liberté un grand nombre de prévenus d