Source: http://www.officiel-prevention.com/formation/conseils/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=183&dossid=299
Timestamp: 2020-01-28 00:37:57+00:00
Document Index: 208863782

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Dossiers CHSCT : « Taux de fréquence et taux de gravité sont les vrais faux amis de la mesure de la performance SSE ».
Raoul Textoris a plus de 20 ans d’expérience en recherche, production, ingénierie et SH&E, principalement au sein du groupe L’Oréal. Il a occupé des postes au niveau opérationnel et corporate (adjoint du directeur SH&E Monde), notamment pour les opérations industrielles et logistiques. Il a désormais en charge le déploiement de la politique SH&E corporate au sein des campus administratif, technique et de recherche de la direction des services groupe. Il a en particulier créé et développé des programmes de formation SH&E internationaux pour les experts SH&E et les managers du groupe. Il intervient dans le cadre du mastère Risques industriels des Mines ParisTech (MRI) et à l’executive mastère spécialisé Facteurs humains et organisationnels du management de la sécurité industrielle de l’ESCP Europe/Mines ParisTech/ICSI.
Vous avez comparé les taux de fréquence et de gravité dans les entreprises du CAC40. Pourriez-vous défi nir ces indicateurs et leur finalité ?
Le taux de fréquence conventionnel des accidents avec arrêt mesure le nombre d’accidents avec arrêt par million d’heures travaillées pendant une période, qui est souvent annuelle. C’est une défi nition utilisée en France et dans beaucoup d’autres pays. Aux États-Unis, cet indicateur est rapporté à 200 000 heures travaillées. Dans les entreprises, il existe certaines déclinaisons de cet indicateur qui tiennent compte d’autres événements accidentels (accidents déclarés sans arrêt, premiers soins…).
Une façon différente d’aborder le sujet consiste à faire calculer par les salariés leur propre taux de fréquence conventionnel en imaginant par exemple qu’ils n’auront qu’un accident avec arrêt dans toute leur vie professionnelle. Outre le fait que les salariés calculent bien souvent pour la première fois le nombre d’heures qu’ils imaginent travailler au cours de leur carrière, les ordres de grandeur varient aisément de 1 à 10, voire davantage ! Ce qui montre que les salariés ne rattachent cet indicateur à aucune valeur palpable. Le résultat est d’environ 13,5 en France. Si l’on considère la moyenne annuelle du travail de certains autres européens ainsi que les États-Unis et le Japon, on peut retenir une valeur moyenne d’environ 10. C’est-à-dire que dans une entreprise dont le taux de fréquence conventionnel est égal à 10 (et reste à 10), chaque salarié aura en moyenne un accident avec arrêt dans sa carrière. Ce calcul simple change immédiatement la perception liée à cet indicateur.
Un deuxième point mérite d’être souligné : les entreprises du CAC40 présentant les taux de fréquence parmi les plus faibles enregistrent les ratios de jours d’arrêt par accident les plus élevés (environ 100, lorsque celle qui présente le taux de fréquence le plus élevé a un ratio de moitié). Cette disparité montre que la maîtrise des événements les plus fréquents, si elle est nécessaire, ne suffi t pas à réduire les conséquences des accidents avec arrêt les plus graves. De plus, les deux indicateurs ne rennent as en compte les accidents mortels (c’est-à-dire les accidents les plus dramatiques), qui sont pourtant les remiers à éviter.
La question essentielle est celle de la pertinence
et de la cohérence des indicateurs retenus d’une année sur l’autre
Dans une organisation, la confiance agit comme un lubrifiant.
Le terme « culture de sécurité » est de plus en plus utilisé. Je considère qu’elle repose sur deux points clés. Une culture de sécurité s’appuie sur une culture du reporting et de la transparence en n’oubliant jamais que « l’absence de signal est un très mauvais signal ». Il faut donc favoriser la confi ance, le dialogue, les échanges et, bien sûr, connaître et traiter les événements accidentels et les dysfonctionnements même a priori éloignés de la sécurité mais qui sont le refl et de l’organisation. Les « erreurs » ou les écarts entrent dans cette démarche et constituent un des vecteurs les plus puissants d’amélioration. Ensuite, plus qu’une mise à disposition de boîtes à outils ou à bonnes pratiques, aussi performante soient-elles, avoir une culture de sécurité c’est avant tout favoriser l’émergence des bonnes questions à tous niveaux et le plus souvent possible. Cette capacité se révèle cruciale dans un contexte en évolution rapide, avec des informations multiples, souvent contradictoires, venant de toutes parts et diffusées en temps réel. Ainsi, pour poursuivre dans la voie de l’amélioration durable, un élément de réponse pourrait être la capacité à se questionner : si nous n’avions pas l’indicateur du taux de fréquence, comment conduire la démarche ? Tout miser (ou miser autant) sur un seul indicateur est-il effi cient et durable ?
Cet indicateur ne peut en effet à lui seul illustrer la maîtrise en sécurité. De la même manière qu’en économie le profit des entreprises ne peut à lui seul résumer la qualité de la santé financière d’une organisation, le taux de fréquence ne peut également représenter la maîtrise des risques dans sa complexité et sa diversité. Voici qui pourrait constituer un nouveau point de départ pour faire émerger d’autres notions et pistes de réflexions. En plus des politiques et déclarations, décrire les actions concrètes des membres des Comex par rapport aux programmes sécurité (à ce titre il y a un exemple intéressant décrit dans le rapport de développement durable de Rhodia sur les visites sécurité effectuées par le Comex). Pourquoi la fonction sécurité ou prévention n’est-elle pas toujours située au plus proche de la direction générale (alors que c’est systématiquement le cas pour la finance) ? Avoir exercé une fonction en sécurité/prévention, porté un projet ou une mission spécifique dans ces domaines ou obtenir des résultats est-il un accélérateur de carrière, voire un incontournable ? Dans les rapports de développement durable, il est par définition question de durée, mais la maintenance est très peu considérée. Les problématiques liées aux accidents de transport, notamment le risque routier, sont loin d’être généralisées alors qu’en terme de gravité ils constituent un des dangers les plus importants pour tous. Dans tous les cas il faut donner du sens aux indicateurs qui sont utilisés et communiqués pour que chacun puisse comprendre, s’approprier et être contributeur en terme de résultat. Une statue de Bouddha n’a aucun effet si le sculpteur ne parvient pas à lui donner une âme. Il faut également développer la confiance au sein de l’organisation. Le sociologue Georg Bimmel et le prix Nobel d’économie Kenneth Arrow mentionnent que la confiance agit comme un lubrifiant. Il faut absolument la développer, ce qui ne peut être immédiat mais sur le long terme. Rappelons également l’importance de l’exemplarité. Après une étude fine des comportements individuels et collectifs à travers les divers systèmes politiques possibles qu’il avait étudiés, Montesquieu, dans L’Esprit des lois, définit une nation par deux éléments fondateurs : les lois et les moeurs. On peut donc faire évoluer une société en changeant ses lois et ses moeurs. S’il est possible d’amender une loi par une autre à un moment opportun, les moeurs ne peuvent être modifiées qu’en montrant l’exemple. Les lois et les moeurs interagissent : quand un peuple a de bonnes moeurs, les lois deviennent simples. Ce principe fondamental doit être source d’inspiration lorsque l’on cherche à faire évoluer les esprits, et chacun doit donc montrer l’exemple et agir. Il faut galement conserver beaucoup d’humilité et une forte part de doute pour continuer à améliorer la sécurité. L’étude de la résilience fournit elle aussi des voies d’amélioration en n’oubliant jamais la part d’inconnu et d’incertitude : « Before the battle, plans are everything, but once the battle is joined, plans go out the window », comme aimait à le rappeler le général Eisenhower…