Source: https://doctrine-sociale.blogs.la-croix.com/interet-usure-et-finance-une-longue-tradition-de-discernement-66/2018/06/17/
Timestamp: 2018-09-23 00:42:33+00:00
Document Index: 284998503

Matched Legal Cases: ['§ 7', '§ 6', '§ 1', '§ 10', '§ 9', '§ 2', '§ 17', '§ 34']

Intérêt, usure et finance : une longue tradition de discernement (6/6) | La doctrine sociale sur le fil
Publié le 17 juin 2018 à 0h48
Le texte Oeconomicae et pecuniariae quaestiones publié conjointement le 17 mai 2018 par la Congrégation pour la doctrine de la foi et le Dicastère pour le service du développement humain intégral s’inscrit dans la suite de plusieurs documents parus depuis le milieu des années 1980 suscités par l’apparition de nouvelles pratiques financières (6/6).
Le texte Oeconomicae et pecuniariae quaestiones publié conjointement le 17 mai 2018 par la Congrégation pour la doctrine de la foi et le Dicastère pour le service du développement humain intégral apporte une nouvelle pierre à la réflexion, de manière à contribuer au dialogue nécessaire pour affronter les défis du temps (cf. § 7). « Il s’agit d’un discernement offert à tous les hommes et femmes de bonne volonté », lit-on à la fin de l’introduction (§ 6).
« Une anthropologie relationnelle »
En lisant ce document, j’ai été frappé par la récurrence du mot « relation ». Le critère éthique fondamental pour juger le système économique et financier actuel est celui de la « qualité humaine de relations que les mécanismes économiques ne sont pas en mesure de produire à eux seuls » (§ 1).
Le texte précise plus loin son présupposé pour fonder son analyse éthique : une « anthropologie relationnelle », c’est-à-dire « une vision de l’homme comme sujet constitutivement inséré dans un ensemble de relations ». « Chaque personne naît dans un contexte familial, c’est-à-dire au sein de relations qui le précèdent, sans lesquelles il lui serait impossible d’exister. Elle traverse ensuite les étapes de son existence toujours grâce à des liens qui la positionnent dans le monde comme une liberté continuellement partagée. Ce sont précisément ces liens originaires qui révèlent l’homme comme être relationnel et essentiellement marqué par ce que la Révélation chrétienne appelle « la communion » (§ 10).
Cette insistance sur le caractère relationnel de l’existence humaine vient contredire « une vision individualiste de l’homme pris surtout comme un consommateur, dont le profit consisterait avant tout à optimiser ses gains pécuniaires. En réalité, la personne humaine est dotée singulièrement d’un caractère relationnel et d’une rationalité continuellement à la recherche d’un gain et d’un bien-être entiers et non réductibles à une logique de consommation ou aux aspects économiques de la vie » (§ 9).
Cette dimension relationnelle, constitutive de l’identité humaine amène également à refuser la chosification de l’être humain et à considérer les autres « non pas d’abord comme des concurrents potentiels, mais comme de possibles alliés dans la construction d’un bien qui n’est authentique que s’il concerne simultanément tous et chacun » (n° 10). Et c’est sur les effets sur les relations interpersonnelles mais aussi aussi sur les macro-relations (rapports sociaux, économiques, politiques) (cf. § 2) que peuvent être évalués les stratégies économiques mais aussi les pratiques et les comportements dans l’univers de la finance. C’est à cette aune que le texte évalue l’activité de crédit « utilisée principalement à des fins de spéculation » : « Ce qui est moralement inacceptable, ce n’est pas le simple fait de faire un gain, mais celui d’utiliser à son avantage une inégalité pour générer des profits importants au détriment des autres ; c’est de faire fortune en abusant de sa position dominante au détriment d’autrui ou de s’enrichir en nuisant au bien-être collectif ou en le perturbant » (§ 17).
Un nouvel ordre de relations sociales
Une idée revient aussi souvent dans ce texte : celle de nouveauté. Il y est question de « nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques », de « nouvelle régulation » de l’activité financière, de « nouvelles formes d’économie et de finance », d' »alliance renouvelée entre les agents économiques et les agents politiques ». Dans sa conclusion, le texte invite « à veiller comme des sentinelles de la vie saine et à devenir des interprètes d’un nouvel engagement social ».
Cet appel à un renouvellement profond de l’économie et de la finance pour que ces deux réalités soient au service de la vie et de relations de qualité s’enracine dans le mystère de la Rédemption. Dieu, en venant à la rencontre de l’homme en Jésus-Christ « nous fait participer à l’événement admirable de sa Résurrection ; il « ne rachète pas seulement l’individu, mais aussi les relations sociales » (Evangelii gaudium, n° 78) ; il travaille pour un nouvel ordre de relations sociales fondées sur la Vérité et l’Amour, un levain fécond de transformation de l’histoire. Ainsi, il anticipe le Royaume des cieux qu’il est venu annoncer et inaugurer en sa personne dans le cours du temps. »
Œuvrer à l’émergence d’une nouvelle économie et de nouvelles modalités dans le champ de la finance, c’est donc pour un chrétien témoigner sa confiance dans la puissance de renouvellement des liens humains que contient l’Évangile. Et de ce point de vue, aucune initiative qui vise à transformer l’économie et la finance pour qu’elles honorent l’humain dans toutes ses dimensions, ne peut être tenue pour anodine. « Même s’il peut sembler fragile et insignifiant, chaque geste de notre liberté s’appuie, s’il est vraiment orienté vers le bien authentique, sur Celui qui est le vrai Maître de l’histoire. Il s’inscrit dans une positivité qui dépasse nos pauvres forces, en se joignant de façon indissociable à tous les actes de bonne volonté dans un réseau qui relie le ciel et la terre, en véritable instrument d’humanisation de l’homme et du monde. C’est ce dont nous avons besoin pour bien vivre et nourrir une espérance qui soit à la hauteur de notre dignité d’êtres humains » (§ 34). En d’autres termes, l’homme de foi ne devrait jamais être résigné, même devant les phénomènes économiques.