Source: http://espacepolitique.revues.org/2963
Timestamp: 2017-04-28 17:56:23+00:00
Document Index: 46601107

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Français English Depuis plusieurs décennies, le déguerpissement est pratiqué en Côte d’Ivoire comme un mode de régulation de l’espace urbain. Dans la perspective d’une meilleure maîtrise du développement des villes, l’Etat et les collectivités territoriales ont eu recours à ce procédé pour juguler les occupations illégales du domaine public. Les résultats de ces opérations n’ont guère été concluants. Face à la détérioration de la situation au cours de ces dernières années, on assiste actuellement à un regain des déguerpissements, notamment à Abidjan. En effet, les nouvelles autorités ivoiriennes ont durci la politique urbaine, d’abord en s’attaquant à des symboles forts de l’occupation illégale, voire contestataire, de l’espace, puis en suggérant une réoccupation des lieux déguerpis plus conforme à l’image d’une métropole moderne. Pour autant, si cette politique commence à être comprise, on est encore loin d’une remise en ordre de l’espace public urbain.
Mots-clés :Côte d’Ivoire, déguerpissement, espace public, occupation illégale, insalubrité, activité informelle
Keywords :Côte d'Ivoire, eviction, public domain, illegal occupation, insalubrity, informal activityHaut de page
1Parmi les expressions de la langue française retravaillées par le langage parlé africain, le mot « déguerpi » a fini par perdre ses guillemets tant sa signification est devenue évidente. Le verbe déguerpir a connu une évolution sémantique significative. Selon le Dictionnaire de l’Académie, le vieux français (XIIème siècle) l’assimilait à « abandonner la possession d’un bien pour se soustraire aux charges et aux obligations dont il était grevé ». Progressivement, la vivacité du geste a été soulignée (« se sauver, partir brusquement pour échapper à une situation dangereuse »), et c’est le Littré qui donne la définition la plus actuelle : « sortir, se retirer d’un lieu malgré soi ». Il serait sans doute intéressant de savoir pourquoi – notamment dans les villes africaines – on n’a pas plutôt retenu le verbe « expulser », qui a le mérite d’être clairement transitif, au contraire de « déguerpir » qui ne l’est devenu que dans son usage africain. Par extension, « déguerpi » est devenu un substantif, qui désigne la victime du « déguerpisseur ». 2Le déguerpissement, ou l’action de déguerpir, est donc une opération par laquelle il est fait obligation pour des motifs d’utilité publique à des occupants d’une terre appartenant à la puissance publique de l’évacuer. Il sert donc à mettre fin à une situation d’occupation illégale d’un terrain. Par extension, il peut désigner le déplacement sous contrainte de citadins installés sur un foncier contesté, ou s’appliquer aussi à des sites illégalement occupés par des activités de commerce. Dans ce cas, il est destiné à nettoyer les rues et plus généralement les espaces publics de toute occupation commerciale non prévue dans le plan d’occupation du domaine public. 3La pratique du déguerpissement, assez répandue pendant la période coloniale et encore fréquemment mise en œuvre dans les capitales africaines, appelle justement l’attention sur ce que l’on appelle parfois le « désordre urbain ». Ce transfert du village à la ville était marqué par le fait qu’il n’y avait pas de distinction, dans les cultures traditionnelles, entre l’espace public et l’espace privé, ce qui compliquait sensiblement les politiques d’urbanisation. Par la suite, la montée en puissance de la corruption et de l’économie parallèle – les deux phénomènes sont étroitement imbriqués – a largement contribué à encombrer illégalement tous les lieux apparemment vides aux carrefours, aux abords des marchés, et sur les trottoirs où le foisonnement des activités a vite et largement dépassé le seuil de l’acceptabilité. Sont concernés aussi bien les vendeurs ambulants que les sédentaires qui installent des tables, des étals ou des kiosques mais aussi les tenanciers de buvettes (maquis), de restaurants, d’ateliers de couture ou de coiffure, etc. 4En Côte d’Ivoire, le déguerpissement a connu un regain d’activité au lendemain de l’accession d’Alassane Ouattara à la magistrature suprême (avril 2011), après une longue crise postélectorale parsemée de violences ayant causé la mort d’au moins 3 000 personnes. Jouant, semble-t-il, sur les symboles forts, le nouveau président de la République a fait raser, dès les premiers jours de son mandat, la fameuse « Sorbonne », cette agora des « Jeunes Patriotes » installée sur une place publique dans le quartier du Plateau, et qui était devenue au fil du temps un haut lieu des appels à la haine intercommunautaire en même temps qu’un « marché du Temple » où fleurissait un business interlope. Puis il a envoyé des engins de démolition dans le quartier de Yopougon afin de nettoyer la non moins célèbre et sulfureuse « Rue Princesse » de toutes ses installations illégales, c’est-à-dire essentiellement des lieux de « détente » où se mêlaient musique assourdissante et prostitution. C’est également dans les premiers mois de sa prise de fonction qu’il a fait raser toutes les constructions sauvages qui parasitaient le campus universitaire de Cocody.
6L’usage du déguerpissement comme mode de régulation de l’espace urbain est un procédé qui date de la colonisation. Pour résoudre le problème de l’occupation « anarchique » du domaine public, les pouvoirs politiques n’avaient souvent pas eu d’autres choix que de détruire. Puis, dans le souci de maîtriser les effets de la croissance urbaine rapide et d’offrir un cadre de vie sain à la population, l’État de Côte d’Ivoire, dans la continuité de l’administration coloniale, a fait le choix d’une politique dirigiste en matière d’urbanisme et d’aménagement (Haeringer, 1985). Il s’est voulu gestionnaire de l’espace urbain par la mise en place d’une législation et d’une réglementation très strictes, à l’instar des métropoles occidentales. Ainsi, pour définir les usages sociaux de l’espace urbain, l’État a agi par le biais de la planification en fixant de manière prévisionnelle l’utilisation du sol et l’implantation des équipements. La planification devait permettre une occupation rationnelle de l’espace en évitant ce qui pouvait apparaître comme du désordre. Pour ce faire, étaient déguerpis ou interdits les quartiers précaires – au sens de non-stabilisés, à la fois statutairement et physiquement – ainsi que la plupart des activités traditionnelles qui, par leur positionnement géographique, entachaient l’image moderne que devrait refléter la ville. 7L’ordre urbain était donc un discours normatif du pouvoir par le biais duquel il exigeait un respect total de la réglementation sur le domaine public. La rue devait strictement assurer la fonction circulatoire des biens et des personnes et en aucun cas abriter une activité économique susceptible de compromettre la fluidité de la circulation et l’esthétique paysagère. Mais, lorsque survint la crise économique en 1980, l’État fut obligé de suspendre son projet urbain visant à faire d’Abidjan une ville moderne et attirante à tous égards, même si à cette époque déjà elle ne présentait ni continuité ni homogénéité (Steck, 2003 et 2006), autant sur le plan architectural que sur celui des fonctions remplies. De nombreux contrastes subsistaient notamment entre les quartiers d’habitat de grand confort et ceux dépourvus de commodités. Ce discours autour de l’ordre urbain n’a eu d’écho que partiellement auprès des populations, car celles-ci ont longtemps assimilé l’accessibilité de l’espace public et plus particulièrement de la rue à une disponibilité foncière. À ces préoccupations urbanistiques de l’État s’est opposée la nécessité de la survie des groupes économiques les plus vulnérables dont les activités informelles constituaient l’essentiel de leurs revenus. Cette perception de l’espace public a permis son occupation de manière spontanée par l’habitat précaire puis par de petites activités commerciales et artisanales tolérées par les autorités jusqu’à la fin de la décennie 1980. Avec l’aggravation de la crise économique, les sociétés immobilières publiques qui avaient en charge la construction des logements, leur embellissement et leur entretien, n’ont plus eu les moyens de le faire. Les rues, les jardins et les espaces verts qui étaient quotidiennement entretenus ne l’ont plus été. Ce fut la porte ouverte à toutes sortes de pratiques sur le domaine public.
Planche 1 – Habitats précaires sur sites à risque à AttécoubéAgrandir Original (png, 1,6M)
Carte 1 – Les quartiers précaires d’AbidjanAgrandir Original (png, 255k)
9Ces types de déguerpissement ont été arrêtés en 1989 à la suite de la revendication répétée des habitants de légaliser et d’insérer ces quartiers dans la ville officielle (Dembélé, 1997). La légitimité de leur citadinité dorénavant reconnue par l’État a permis de suspendre ces mobilités sous contraintes. Les autorités ivoiriennes ont donc opté pour leur intégration au tissu urbain à travers une stratégie de restauration visant à la fois à améliorer la qualité de l’environnement et à soutenir le niveau de vie des ménages. 2 Les habitants de ce bidonville ont été relogés dans un quartier légal bénéficiant d’un certain nomb (...)
10Mais cette trêve sera de courte durée. Dès 1997 les déplacements sous contrainte ont été de nouveau entrepris : le 31 janvier 1997 ont été déguerpis les baraquements construits le long des grandes artères. Puis, le 6 septembre 1997, le quartier « Washington »2 a été frappé. Enfin, le 12 juillet 2000, ce fut le tour de Gobélé, (Archives Fraternité Matin). Comme nous avons pu le noter, ces opérations de déguerpissement étaient rarement dirigées contre les activités informelles, qui étaient encore embryonnaires et tolérées à cette époque. Mais, peu à peu, ces déguerpissements se sont intensifiés et ont davantage ciblé les espaces publics abritant les activités commerciales informelles. 11La décennie 2000 a été particulièrement marquée par le désordre spatial à Abidjan. L’État et ses structures décentralisées, affaiblis par les multiples crises politiques et militaires, n’ont pu empêcher la « privatisation » des espaces publics, qui s’est pratiquement généralisée à l’ensemble de la ville. En l’absence de politique urbaine forte, la montée en puissance de la corruption et du clientélisme dans la gestion de l’occupation de l’espace urbain a encouragé les citadins économiquement vulnérables (mais pas seulement) à investir ces espaces considérés dès lors comme lieux de promotion de l’auto-emploi. Le commerce, la restauration de rue, les transports populaires, les ateliers en tous genres et bien d’autres petits métiers se sont multipliés sur les espaces publics, posant de nombreux problèmes de circulation, notamment par l’encombrement des trottoirs, des carrefours, ou par le rétrécissement de facto de la chaussée (boulevard Nangui Abogoua à Adjamé, Siporex à Yopougon) (la carte 2 souligne les principales artères encombrées par l’informel). Outre les questions d’urbanisme, qui devenaient aigues, il y avait inévitablement des pertes fiscales pour les caisses communales. À cela s’est ajoutée l’insalubrité des lieux occupés : ordures et eaux usées jonchaient le sol.
Carte 2 – Localisation des principales artères d’AbidjanAgrandir Original (png, 515k)
13Plusieurs raisons expliquent ces échecs. D’abord, les élus locaux, en charge de la mission de restaurer l’ordre et la salubrité, ont rencontré des difficultés pour prendre des décisions et surtout pour les faire exécuter. La création d’un ministère de la Salubrité en 2007 devait répondre à cette inefficacité car, en l’absence de synergie réelle entre les différents acteurs (les ministères concernés, les collectivités territoriales, les opérateurs économiques, etc.) et sans politique urbaine forte visant à reconquérir les espaces publics, toute opération était vaine. 14Mais la désapprobation de certains élus est venue s’ajouter à l’inefficacité d’ensemble. Certains défendaient leurs administrés, d’autres leur siège de maire ou de conseiller municipal. Parfois, il s’agissait simplement de manque de courage à s’attaquer à certaines installations, pourtant jugées illégales, par crainte de représailles, ou plus simplement de perte « fiscale ». En effet, malgré leur statut précaire, les commerçants illégaux sont tenus de payer des taxes, journellement ou mensuellement, et celles-ci constituent une source de revenu non négligeable pour la municipalité (50% des recettes municipales (Steck, 2006)), et/ou pour les édiles, dans un processus de corruption de plus en plus répandu... 15Les intérêts divergents entre l’État et les collectivités locales pouvaient être aussi un obstacle à la réussite de telles opérations, parce que ces appropriations abusives du domaine public pouvaient avoir reçu l’aval des autorités gouvernementales, qui s’opposaient alors à leur déguerpissement. Ce fut le cas des agoras qui se sont multipliées à la faveur de la crise politique et militaire de 2002, car l’affaiblissement du régime de Laurent Gbagbo à la suite de la scission du pays nécessitait un soutien sans faille des populations restées en zone dite « gouvernementale ». C’est donc par la rue, au travers des marches et meetings, que pouvait se manifester cet appui. Nombres d’espaces verts et de places furent ainsi des lieux d’expression politique et de soutien au pouvoir en place. Ce type d’installation illégale sur le domaine public, aux fins de diffusion de propagande et d’idéaux nationalistes, était toléré voire protégé alors qu’ailleurs les commerçants illégaux dans les rues se faisaient déguerpir. Ce fut aussi le cas de ceux que Steck (2006) appelle « les accapareurs », issus du mouvement des jeunes patriotes et de la FESCI, tous proches du pouvoir de l’ancien président, qui se sont octroyé un droit de propriété sur des parcelles de la rue qu’ils louaient aux entrepreneurs informels. C’est d’ailleurs de cette manière qu’ils avaient « colonisé » le campus universitaire de Cocody.
16Ainsi, les actions menées par les maires étaient-elles souvent interrompues par des interventions venant du pouvoir central, de sorte que des sites parfois ciblés se sont maintenus. Le cas de la « Sorbonne », la plus célèbre des agoras d’Abidjan installée dans le quartier des affaires au Plateau en témoigne : la mairie du Plateau avait échoué à déloger les occupants des lieux, notamment lors de sa dernière tentative en mai 2010. 17Ces opérations restaient néanmoins circonscrites aux abords des marchés et des sites devant abriter des ouvrages d’utilité publique (comme ce fut le cas du troisième pont en construction) mais très rarement dans les quartiers d’habitation où de plus en plus d’installations « anarchiques » d’habitats et de commerces se développaient. Les saisies de marchandises et les démolitions des boutiques se faisaient ça et là en fonction des impératifs divergents des institutions locales et du ministère de la Ville et de la Salubrité urbaine, de sorte que les déguerpis se déplaçaient vers d’autres lieux ou communes épargnés par ces opérations. Certains carrefours obstrués de la ville, et non les moindres (gare de Bassam, grand carrefour de Koumassi, carrefour Solibra, mairie d’Abobo, etc.), où se sont multipliés des marchés ambulants ou sédentaires, n’étaient concernés par ces opérations que de temps en temps. 18Le désordre s’est davantage accentué avec l’accumulation de centaines de dépôts sauvages d’ordures ménagères sur les espaces publics déjà surchargés par les petits commerces, en raison de l’abandon progressif, pendant une dizaine d’années de crise, des opérations de nettoyage de la ville. Il s’en est suivi une inesthétique paysagère et surtout une dégradation croissante des conditions de vie des populations. La gravité de la situation avait conduit en 2009 le gouvernement à initier l’opération « Ville Propre » financée par la Banque Mondiale dans le cadre de son Projet d’urgence des infrastructures urbaines (PUIUR). Pendant trois mois, Abidjan devait être nettoyée de ses ordures. Cela ne fut qu’approximatif. La capitale économique n’a jamais pu être débarrassée de ses déchets. En définitive, la politique du « laisser-faire » et l’inefficacité des opérations initiées jusque là contre l’insalubrité et le désordre, ainsi que la crise postélectorale, ont fait d’Abidjan une ville presque chaotique à l’arrivée de l’actuel pouvoir. Déguerpir autrement ?
19La « reconquête » s’est faite très rapidement dès la prise de pouvoir par les nouvelles autorités. Elle s’est effectuée dans un premier temps dans l’urgence – et dans la symbolique soulignée supra – en débarrassant les rues d’Abidjan des dépôts sauvages accumulés des années durant afin d’assainir le cadre de vie des populations. Par la suite, ces opérations de déguerpissement se sont transformées en véritables raids contre les occupants illégaux des espaces publics. L’opération « Pays Propre » initiée par le ministère de la Salubrité publique a également visé à assainir toutes les villes ivoiriennes (notamment celles du grand-ouest, voir carte 4), même si la priorité était accordée à Abidjan. L’objectif affiché dans la nouvelle politique urbaine était clair : il fallait redonner à la « Perle des lagunes » son lustre d’antan. Elle devait présenter une image moderne inspirant confiance aux investisseurs comme c’était le cas autrefois, comme si une ville propre et ordonnée était le gage de la bonne santé économique d’un pays, mais aussi pour permettre au nouveau marketing urbain de s’exprimer sans contraintes. 20Par conséquent, les espaces publics devaient être débarrassés de leurs occupants, malgré l’indignation que pouvait susciter de telles actions, au moment où le pays sortait d’une longue crise ayant entraîné la paupérisation de la moitié de la population ivoirienne et un fort taux de chômage. La nouvelle politique urbaine n’a donc pas fait l’unanimité au sein de la population. Et les positions restent divergentes sur la question selon qu’on est environnementaliste, urbaniste, politique, commerçant ou simple citoyen. Pour les uns, il ne s’agit que de « tapage politico-médiatique » qui finira par s’essouffler, mais qui pose la question de la destruction des emplois d’une frange importante de la population. Pour les autres, il est plutôt question de rétablir l’ordre et la salubrité urbaine par tous les moyens et de faire respecter les règles environnementales et d’urbanisme règlementant l’occupation de l’espace urbain. Ces dispositions sont très souvent ignorées par les populations qui, à tort ou à raison, passent pour développer une culture du désordre, et dont la perception et l’usage de l’espace public sont totalement différents de ce que prévoit la loi en la matière. 21L’opération « Pays Propre » initiée fin juillet 2011 a donc conduit aux déguerpissements de plusieurs sites ciblés à travers la ville (localisation carte 3). Carte 3 – Localisation des sites et des principales artères déguerpis et ceux en attente de déguerpissementAgrandir Original (png, 666k)
Carte 4 – Villes et régions touchées par les opérations de déguerpissementAgrandir Original (png, 264k)
Il était 9h du matin quand le départ a été donné pour une expédition à travers Abidjan. La vingtaine d’éléments de la brigade de salubrité, composée d’un chef d’équipe, d’un gendarme, de deux policiers et de dix-sept brigadiers, et moi-même avions pris place à bord de deux véhicules du type 4x4. Après un bref briefing de la mission du jour (patrouille des sites dégagés, sensibilisation et déguerpissement à Port-Bouët) reçue de la Direction de l’Agence nationale de salubrité urbaine (ANASUR), le cap est mis sur le quartier Vallon aux Deux-Plateaux. Les consignes étaient de débarrasser les trottoirs de ce quartier de quelques commerçantes de fruits et de bananes « braisées » déguerpies depuis septembre 2011 mais qui reviennent quotidiennement sur les lieux et de sensibiliser les riverains sur les heures de sorties des poubelles sur le trottoir et de passages des camions de ramassage. Cette mission était en apparence simple pour l’équipage qui, en quelques minutes, avait confisqué les bassines de fruits de quelques récidivistes. Les pleurs ont vite fait place à la violence verbale et aux contestations, car les dames se sont plaintes de ne plus pouvoir nourrir leur famille puisqu’on les privait de leur gagne-pain. La seconde étape était Treichville, où rien de particulier ne s’est produit sur le site de la gare de Bassam, car à la vue des véhicules de la brigade les vendeurs s’étaient sauvés emportant avec eux leurs marchandises. Après une heure d’observation, nous avons pris la direction de Koumassi. Là non plus, rien à signaler. Cependant, mon attention fut attirée par la présence de nombreuses pierres au sol remarquablement rangées dans un ordre particulier. Je l’avais préalablement remarqué à Treichville. En fait, ces pierres servent à réserver l’emplacement de chaque vendeur qui prévoit de revenir le soir où il n y a pas de répression pour le marché de nuit. C’est un signe assez net de l’appropriation informelle de l’espace public.
25A Abidjan, la brigade de salubrité urbaine a donc été réhabilitée par l’arrêté du 7 juillet 2011, qui lui confère la compétence en matière de lutte contre les installations illégales sur le domaine public et les nuisances de toutes formes. En lieu et place des agents techniques et des gardes municipaux, c’est donc la Brigade de salubrité urbaine (BSU), forte de soixante treize personnes, composée de policiers, de gendarmes et d’agents d’intervention (brigadiers) qui exécute les opérations sur le terrain. Ce personnel est régulièrement renforcé par des éléments de la police et de la gendarmerie nationale ainsi que de l’armée (FRCI) pour les cas les plus difficiles, ce qui n’est pas tout à fait nouveau. Planche 2 – Déguerpissement à Port-BouëtAgrandir Original (png, 1,8M)
26Ainsi que nous l’avons vécu (cf. encadré), ce sont de véritables opérations commando qui sont menées sur les sites concernés. L’arrivée des agents commis à la tâche suscite généralement de l’énervement chez les commerçants, qui usent de la violence verbale et/ou physique pour empêcher la destruction. Car se sont de vraies batailles que se livrent les parties : d’un côté les commerçants qui tentent par tous les moyens y compris par la force d’empêcher la destruction de leurs équipements, et de l’autre les agents qui sont tout aussi déterminés à remplir leur mission. Celle-ci, dans tous les cas, a été précédée de mises en demeure en bonne et due forme. L’usage de la violence dans ces types d’opération est courant, mais le cas d’Abobo en octobre 2012 est assez exceptionnel avec des coups de feu tirés par des commerçants, ayant fait un mort du côté des FRCI et seize blessés (militaires et civils) par balle et par jets de pierres. 27Lorsqu’il s’agit de litiges entre particuliers, il est souvent fait appel à des « loubards » pour contraindre les occupants de la partie adverse à quitter les lieux, comme ce fut le cas, le 23 janvier 2013 à Marcory Zone 4. On a remarqué à cette occasion que la presse avait également qualifié cette opération de « déguerpissement ».
28Ceci montre la précarité de la paix et de la cohésion sociale après la longue crise politique vécue par le pays, notamment parce que de nombreux civils ayant combattu pendant la guerre ont encore en leur possession des armes. Pour contenir ces violences, les parties engagent généralement des négociations, voire des arrangements qui, à défaut de surseoir à l’opération, permettent de sauver quelquefois des marchandises et des équipements. 29De tels déguerpissements ont lieu aujourd’hui en moyenne trois fois par jour (BSU, 2013) dans toutes les communes du district d’Abidjan sans pour autant régler le problème de l’occupation abusive de l’espace public. Malgré les nombreuses contestations et les affrontements, les opérations récentes ont toutes été menées à terme. Au-delà de l’éviction des occupants illégaux, l’accent est mis sur la sensibilisation des populations, sur le changement de comportement, et sur le respect des normes d’occupation du domaine public par voie de medias. Des communiqués sont régulièrement diffusés à la télévision nationale.
30Mais, après le passage des bulldozers, force est de reconnaître que sur certains carrefours et grandes artères d’Abidjan (le grand carrefour de Koumassi, le carrefour gare de Bassam à Treichville, le boulevard Nangui Abrogoua à Adjamé, etc., voir carte 2), les commerçants déguerpis sont réapparus. Ils ont repris du service là où ils avaient été initialement chassés. C’est un constat général de voir recolonisés les espaces dégagés. Cela pose la question de l’indemnisation – mais le déguerpissement n’étant pas une expropriation, les déguerpis ne peuvent pas prétendre à un dédommagement – ou du recasement des commerçants. Cette dimension n’avait pas, jusque-là, été prise en compte dans les politiques urbaines alors que le problème de la recolonisation de l’espace public ne pourra être résolu que si des espaces de réinstallation sont préalablement prévus. Encore faudrait-il qu’ils soient acceptés par tous. 31En effet, en ce qui concerne les commerçants illégalement installés, s’il est possible de leur proposer de nouveaux espaces, ceux-ci doivent être aussi visibles et accessibles que les anciens. Et, pour résoudre la question de la récidive, il a également été prévu dans la nouvelle politique urbaine des opérations d’embellissement à la suite des destructions. Il ne s’agit pas uniquement d’expulser les occupants illégaux mais également de réinvestir intelligemment ces espaces afin d’éviter une recolonisation des lieux. Si rien ne se passe, les commerçants sont tentés de rebâtir sur les terrains ainsi dégagés. Cependant, l’embellissement promis tarde à suivre le rythme des déguerpissements de sorte que certains espaces ont été déjà réinvestis. L’enjeu de cette nouvelle politique se joue à ce niveau. Empêcher toute tentative de recolonisation des espaces déguerpis serait une victoire et c’est ici que les Ivoiriens jugeront de l’efficacité ou non de cette politique.
32Dans les villes du Sud et notamment à Abidjan, le déguerpissement est un mode de régulation de l’espace urbain qui vise à pallier tant bien que mal l’incapacité des autorités à faire appliquer lois et réglementations, souvent en l’absence d’une réelle volonté politique. Initiée à l’époque coloniale, cette pratique s’est poursuivie jusqu’à nos jours, permettant d’assurer une relative régulation du tissu urbain. 33Mais, depuis la destruction systématique et indiscriminée des habitats précaires qui marquait la fin de la période coloniale et les premières décennies de l’indépendance, une évolution sensible a pu être observée. D’abord les cibles ont changé. Ce sont désormais essentiellement les petits commerces de rue qui sont visés par les opérations dites de salubrité publique, ce qui perturbe les activités de l’informel et peut mettre en danger la survie quotidienne d’une catégorie importante de la population.
2 Les habitants de ce bidonville ont été relogés dans un quartier légal bénéficiant d’un certain nombre de commodités 3 Forces républicaines de Côte d’ivoire, nouvelle appellation des forces armées de Côte d’Ivoire
4 Les élections municipales ont eu lieu le 21 avril 2013.Haut de page
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Christian Bouquet et Irène Kassi-Djodjo, « « Déguerpir » pour reconquérir l’espace public à Abidjan. », L’Espace Politique [En ligne], 22 | 2014-1, mis en ligne le 17 mars 2014, consulté le 28 avril 2017. URL : http://espacepolitique.revues.org/2963 ; DOI : 10.4000/espacepolitique.2963 Haut de page
Professeur de géographie politique Université Bordeaux 3, UMR-LAM (Les Afriques dans le Monde) christian.bouquet@u-bordeaux3.fr
Maître-assistante de géographie Institut de Géographie Tropicale, Université Félix Houphouët Boigny, Abidjan irenekassi@yahoo.frHaut de page
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