Source: http://messe.forumactif.org/t8503-laicisme-laicite
Timestamp: 2020-05-25 04:07:46+00:00
Document Index: 318318202

Matched Legal Cases: ['§ 1', '§ 2', '§ 1', '§ 2', '§ 3', '§ 1', '§ 2', "l'article 7", "l'article 7"]

LAÏCISME - LAÏCITÉ.
Roger Boivin le Lun 01 Avr 2019, 8:40 pm
Dictionnaire Apologétique de la Foi Catholique - Tome II - Colonnes 1767 à 1810 - Édition 1911 :
https://archive.org/stream/dictionnaireapol02aluoft#page/888/mode/2up
LAÏCISME. — Préambule. — NOTIONS GÉNÉRALES :
1° le parti ; 2° la doctrine, en regard de la doctrine catholique.
A) La doctrine catholique : a) distinction des laïques et des clercs; b) distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel.
B) La doctrine laïque.
Ire PARTIE : L'ANTICLÉRICALISME, forme négative et populaire du laïcisme.
I. Les griefs contre le clergé. A) Griefs généraux. Réfutation. B) Griefs particuliers. Réfutation.
II. Le véritable objectif de l'anticléricalisme : ruine de la constitution de l'Eglise. A) Histoire sommaire. Déclarations et aveux. B) Les promoteurs, a) Les héritiers de la Révolution française; b) les francs-maçons; c) les protestants.
IIe PARTIE : LE LAÏCISME PROPREMENT DIT : forme positive, doctrinale, philosophique et religieuse.
I. L'idéal laïque : liberté absolue de l'individu. a) Libre pensée; b) morale indépendante; c) athéisme; d) religion de l'irréligion. Le laïcisme obligatoire.
II. Le régime laïque : la république démocratique.
III. L’œuvre laïque : la laïcité; l'Etat et la société sans Dieu.
§ 1. L'Etat sans Dieu. A) Sécularisation et laïcisation de l'Etat; B) Laïcisation des services publics essentiels à l'Etat; C) Laïcisation des services publics non essentiels à l'Etat : enseignement, assistance, etc..
§ 2. La société sans Dieu. A) Mesures contre l'Eglise catholique : a) suppression des privilèges du clergé; b) suppression du droit de propriété. B) Mesures contre l'autorité spirituelle et toute communauté religieuse : Loi dite de Séparation; lois contre les Congrégations.
IIIe PARTIE : RÉFUTATION DU LAÏCISME.
I. Réfutation négative. Les objections contre le laïcisme.
§ 1. Contre l'idéal laïque. — Désaccord : a) avec l'observation psychologique élémentaire; b) avec les lois de la vie; c) avec les résultats de l'expérience; d) principe faux et contradictions.
§ 2. Contre le régime laïque.
§ 3. Contre l’œuvre laïque.
II. Doctrine positive. La constitution de l'Eglise catholique au regard de la raison. — Préambule : point de départ, un fait : l'homme ne se suffit pas.
§ 1. Distinction de la société civile et de la société religieuse, sauvegarde de la liberté individuelle.
§ 2. Distinction des laïques et des clercs. Vers la liberté par la vie. a) L'Eglise est un corps vivant; b) diversité des organes pour le bien commun; c) l'idéal, c'est la vie, et la liberté par la vie; d) les laïques subordonnés aux clercs; les clercs, ministres des laïques; e) les droits de l'individu. Eminence des petits dans l'Eglise.
Re: LAÏCISME - LAÏCITÉ.
Roger Boivin le Mar 02 Avr 2019, 8:22 am
PRÉAMBULE. — NOTIONS GÉNÉRALES. —
1o Le parti. — Le Laïcisme — et il ressemble en cela à toutes les hérésies, l'arianisme, le protestantisme, le jansénisme — est à la fois une doctrine et un parti, ou plutôt c'est la doctrine d'un parti. Ce parti a une date et un champ d'action dans l'histoire. C'est le parti qui est arrivé au pouvoir en France aux élections de 1876, s'y est affermi après la tentative du 16 mai, et s'y est maintenu jusqu'à l'heure actuelle (août 1914). On le trouve ailleurs et à d'autres moments dans l'histoire. Mais nulle part il n'a jamais réalisé son programme avec tant de ténacité et de succès. Nulle part il n'est possible de se livrer à un inventaire plus complet de ce qu'il est, de ce qu'il veut, de ce qu'il peut produire.
La IIIe République, durant cette période, s'est fait gloire d'ériger dans le monde le drapeau de la laïcité. Elle n'a rien eu plus à cœur que de faire une politique laïque, d'instaurer une législation et des mœurs laïques. La laïcité est le caractère, auquel elle a reconnu ceux qui étaient vraiment « de son esprit ». Les ministres ont fréquemment varié en France depuis quarante ans ; tous, sans aucune exception, se sont réclamés d'une absolue fidélité au programme laïque.
En 1914, dans un discours prononcé à Belfort, M. Millerand, plusieurs fois ministre, membre de la Fédération des Gauches, soi-disant libérale et nationaliste, tenait à bien marquer que ses doctrines et celles de ses amis étaient, au point de vue laïque, invariablement fixées ; et il faisait siennes ces paroles que lui avait adressées, dans une lettre, M. Waldeck-Rousseau au moment où il avait quitté le ministère : « Pour les républicains qui songent, l'anticléricalisme est une manière d'être constante, persévérante et nécessaire à l'Etat. Il doit s'exprimer par une série indéfinie d'actes et ne constitue pas plus un programme que le fait d'être vertueux, ou honnête, ou intelligent. »
De pareilles déclarations sont révélatrices.
L'anticléricalisme ou le laïcisme est évidemment une sorte de foi, de contre-Eglise, comme un nouveau baptême ineffaçable, un credo irréductible. Quels sont les articles de ce credo ? Avec quels articles du credo catholique sont-ils en opposition immédiate ? Tel est ce qu'il faut d'abord préciser, et ce qui relève directement du but qu'on se propose dans un dictionnaire apologétique.
Roger Boivin le Mar 02 Avr 2019, 7:42 pm
2o La doctrine laïque en regard de la doctrine catholique. — Le laïcisme s'est d'abord appelé et s'appelle encore parfois l'anticléricalisme. C'est qu'il a été, dès sa première heure, une doctrine d'opposition, une négation ; et il demeure, aujourd'hui encore, dans son fonds substantiel, la négation du droit de l'Eglise catholique à exister sous la forme d'une société hiérarchique et indépendante dans son domaine.
De là, la nécessité de bien connaître et d'avoir devant les yeux la doctrine de cette dernière sur sa propre constitution. Deux traits en composent l'armature essentielle.
A) La doctrine catholique.
a) Distinction des laïques et des clercs. — Il y a dans l'Eglise des laïques et des clercs, et l'un se dit par opposition à l'autre. Dès les premiers temps du christianisme, les fidèles furent divisés en deux grandes catégories : les clercs, à qui était réservé le sanctuaire ; les laïques, le peuple (du grec ...) qui occupait la nef. Tous étaient des croyants. Mais celte séparation dans le lieu était, elle est encore le symbole d'une séparation plus profonde dans les fondions et les droits. Seuls, les clercs exercent les fonctions spécifiquement sacrées ; seuls, ils sont détenteurs, quoique à des degrés divers, suivant leur place dans la hiérarchie, de la juridiction spirituelle. Dans la société religieuse, telle que la conçoit le catholicisme d'après les préceptes de Jésus-Christ, formulés dans l'Evangile, le clergé commande, le laïque obéit. Les documents les plus modernes sont d'accord sur ce point avec les plus anciens.
Nous devons tout faire, écrit au 1er siècle saint CLÉMENT, pape, dans l'ordre prescrit par le Seigneur. Et adaptant à la Loi nouvelle les prescriptions de la Loi ancienne : « Le Souverain Pontife a ses fonctions ; les prêtres ont leur place, telle qu'elle leur a été assignée. Le laïque est soumis aux lois qui gouvernent les laïques. » Ad Corinthios. XL, P. G., I, 288-289. On se rappelle le geste de S. AMBROISE écartant Théodose : « Prince, lui dit il, le sanctuaire ne s'ouvre qu'aux prêtres. Sortez donc, et joignez-vous aux autres fidèles : la pourpre fait des empereurs, non des prêtres. » THÉODORET, H. E., V, XVII ; P. G., LXXXII. 1236 D. (Cf. Baunard. Vie de S. Ambroise. p. 404.) Les derniers papes ont eu fréquemment l'occasion de rappeler les mêmes principes. LÉON XIII écrivait en 1888 à Mgr Meignan, archevêque de Tours : « Il est constant et manifeste qu'il y a dans l'Eglise deux ordres bien distincts par leur nature : les pasteurs et le troupeau, c'est-à-dire les chefs et le peuple. Le premier ordre a pour fonction d'enseigner, de gouverner, de diriger les hommes dans la vie, d'imposer des règles ; l'autre a pour devoir d'être soumis au premier, de lui obéir, d'exécuter ses ordres et de lui rendre honneur. » (Edition des Questions actuelles, t. I-IV, p. 303.)
b) Distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. — Hiérarchisée dans son for intérieur par suite de cet te distinct ion entre laïques et clercs, l'Egïise catholique réclame de plus tous les attributs d'une société parfaite et indépendante dans son domaine. Proposée aux choses divines et spirituelles, elle prétend n'être subordonnée, dans leur administration, à aucun pouvoir terrestre et exercer sur ce terrain une autorité souveraine.
Là encore les lignes essentielles du système n'ont pas varié depuis vingt siècles. Le divin Fondateur avait dit lui-même à Pilale : Mon royaume n'est pas de ce monde » ; et aux Pharisiens : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mais dans l'odre spirituel, il avait revendiqué pleine puissance : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre » ; et il l'avait léguée à ses apôtres : Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie ; « tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel ; et tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. »
LÉON XIII n'a fait lui-même que rappeler renseignement traditionnel de ses prédécesseurs, quand il disait dans l'encyclique Imniortale Dei : « Dieu a divisé le genre humain entre deux puissances : la puissance ecclésiastique et la puissance civile : celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. » Et il ne faisait point difficulté de reconnaître à cette dernière la plus large indépendance dans son domaine propre : « L'Eglise et la société politique ont chacune leur souveraineté propre ; par conséquent, dans la gestion des intérêts qui sont de leur compétence, aucune n'est tenue d'obéir à l'autre dans les limites où chacune d'elles est renfermée par sa constitution. » (Encycl. Sapientiae christianae.) Mais Léon Xlll ajoutait toutefois avec raison : « Dans les questions qui appartiennent à la fois au jugement de l'une et de l'autre, bien que sous un rapport différent, celle qui a charge des choses humaines dépend, d'une manière opportune et convenable, de l'autre qui a reçu le dépôt des choses célestes. » (Encycl. Arcanum divinae sapientiae.) — (Voir lettre du cardinal Merry del Val à Mgr Sevin ; Etudes, 5 novembre 1913.)
Le système catholique implique donc une double organisation : la distinction des clercs et des laïques, la distinction de la société spirituelle et de la société civile. La liberté des laïques, pleine et entière sur le terrain des intérêts temporels, se trouve du même coup grevée d'une double dépendance à l'égard du clergé : l'une, relative aux choses sacrées, dans l'intérieur du temple ; l'autre, plus nuancée mais réelle encore, relative aux questions mixtes, sur le forum.
Rien de plus conforme à la notion que l'Eglise catholique se fait d'elle-même. Elle se déclare mandatée par Dieu lui-même pour gouverner les hommes et les conduire à leur fin dernière. Elle a donc tout pouvoir de subordonner ce qui passe à ce qui demeure, les intérêts de la terre à ceux du ciel, la vie du temps à celle de l'éternité. Elle organise et prépare le Royaume, où Dieu sera seul Maître et Souverain Seigneur.
Roger Boivin le Mer 03 Avr 2019, 3:13 pm
B) La doctrine laïque. — En face de cette doctrine, le Laïcisme se pose non seulement en contradicteur, mais en adversaire irréductible.
A première vue, et à ne s'en tenir qu'à la définition suggérée parle mot, le laïcisme est simplement une ingérence des laïques dans le domaine réservé aux clercs. En fait, cette ingérence comporte de nombreux degrés. Elle peut aller de l'empiétement partiel à la négation totale, non seulement des droits du clergé, mais de l'autorité dont il se dit le mandataire.
Tous ces degrés, le laïcisme de la IIIe République, de 1876 à 1914, les a franchis. De là, les différentes attitudes qu'il a prises. Parfois, dans les premières années surtout, il semblait se proposer seulement de limiter l'influence du clergé catholique. Dans la loi sur le régime des Associations et la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il a nettement tenté de briser l'organisation de l'Eglise catholique et sa suprématie spirituelle. Tel est sans nul doute, le but qu'il poursuit. C'est ce qui ressort des déclarations les plus récentes de ses protagonistes. Au sens le plus formel, et de la manière la plus explicite, il est, avant tout, la négation, au nom de la liberté individuelle, de toute suprématie du clerc sur le laïque, du pouvoir religieux sur le pouvoir civil. « L'Eglise, disait M. VIVIANI au Sénat le 24 mars 1914, s'offre à nous sous deux aspects. Si elle n'était qu'une croyance, si elle se contentait d'ouvrir des temples aux fidèles, de les appeler à la prière, de leur offrir la paix, le silence et la résignation..., qu'y trouverions-nous à redire ? Mais... l'Eglise est plus que cela, le cléricalisme ne lui permet pas de n'être que cela : elle veut être un gouvernement... Voilà la distance qui nous sépare. » (Ed. des Questions actuelles, 4 avril 1914, p. 452.)
Le dogme capital, avoué par le laïcisme, ce n'est donc pas, on le voit, l'irréligion ni l'athéisme : c'est que la religion doit rester une affaire strictement privée. C'est la négation de toute autorité religieuse, extérieure à la conscience individuelle, la négation de l'Eglise en tant qu'elle est un gouvernement des âmes. L'Etat laïcisé ne connaît que des consciences individuelles, dégagées de tout lien religieux extérieur à elles mêmes. Il ignore Dieu. L'athéisme social devient ainsi une loi du système. Il y a plus. A cet athéisme social, voilé sous les noms divers de laïcité, de neutralité, ou même de respect des consciences, les partisans du laïcisme tendent à donner un caractère sacré et obligatoire, à en faire une sorte de religion et d'Eglise à rebours. Il prend ainsi différentes attitudes et revêt, suivant les circonstances, comme un quadruple caractère : il est anticlérical, anticatholique ou antiecclésiastique, antireligieux, pour devenir lui-même à son tour, par une nécessité immanente, justement tout ce qu'il condamne, une sorte de clergé, d'Eglise, de religion, mais en caricature, c'est-à-dire une secte usurpatrice, violente, accapareuse, despote. Son triomphe serait pratiquement d'aboutir à l'athéisme individuel obligatoire. Le rêve laïque, c'est l'homme fait Dieu.
C'est à cette doctrine, semblet-il, qu'il faut réserver le nom spécifique de Laïcisme. Les citations que nous aurons à faire l'établiront avec évidence. Il était nécessaire de l'indiquer dès maintenant pour orienter notre exposé et notre réfutation.
Christian le Mer 03 Avr 2019, 9:33 pm
article tres interessant,en lisant tout cela,je vois qu'on est loin d'un monde idéal sur cette terre.Merci d'avoir publié.
Roger Boivin le Jeu 04 Avr 2019, 7:12 am
Forme négative et populaire du laïcisme
I. Les griefs contre le clergé. — La forme primitive qu'a revêtue le Laïcisme, la plus usuelle, la plus populaire aussi, c'est la résistance aux empiétements du clergé, à son esprit de domination, aux soi-disant excès de sa propagande. Au cléricalisme, qui est l'usurpation du clerc, on opposait le droit du laïque. C'est pourquoi la lutte fut d'abord anticléricale. Notons que le mot prête à confusion : il pourrait signifier en effet la défense d'un droit légitime contre une usurpation, et en cela il n'importe rien de blâmable. Le clergé n'est pas, de droit, omnipotent. Il n'a rien à voir sur le terrain des affaires purement temporelles. Mais où s'arrête le droit légitime, où commence l'usurpation ? On ne s'est pas en général embarrassé de l'examiner. Vague, le mot avait l'avantage d'être commode. Il pouvait facilement alimenter une campagne sommaire, où l'on se flattait d'être opportuniste, de sérier les questions et de ménager les étapes nécessaires aux desseins que l'on méditait. Sous couleur de protéger le pouvoir civil et les droits des laïques, on pouvait discréditer le clergé, échauffer les passions contre lui, déconsidérer sa mission elle-même. Les fauteurs du laïcisme affectèrent cependant tout d'abord de ne s'en prendre qu'aux empiétements des prêtres. Aux élections de 1876, plusieurs des candidats qui se présentent comme républicains protestent dans leurs déclarations contre l'envahissement clérical. Mais ce qu'ils entendent par là, disent-ils, c'est l'intrusion du clergé dans le gouvernement de la société civile. « J'entends que l'Eglise reste l'Eglise, s'écrie GAMBETTA dans son discours de Lille. J'entends que, résignée à poursuivre sa carrière de consolation purement spirituelle, elle se défende dans ce domaine, mais qu'elle ne vienne pas semer la haine et la discorde, l'insinuation calomnieuse : c'est là qu'est le péril. » Dans la Drôme, M. Emile LOUBET promet, lui aussi, « de défendre la société civile et les lois qui l'ont constituée depuis 1789, contre tout empiétement, envahissement et tendance de domination cléricale ». Il ne s'agit, on le voit, que de protéger la société civile. Quelques années plus tard, et chaque fois que les chefs du parti le jugeront opportun pour endormir quelques résistances, ils tiendront le même langage. « Nous sommes institués, dira Jules Ferry au Sénat dans la séance du 10 juin 1881, pour défendre les droits de l'Etat contre un certain catholicisme, qui n'est point le catholicisme religieux et que j'appellerai le catholicisme politique. » C'est à satiété qu'on répétera avec lui : « Oui, nous avons voulu la lutte anticléricale ; mais la lutte religieuse, jamais, jamais. »
Qu'avait donc fait le clergé, pour qu'au risque de troubler la paix et l'unité du pays, de le précipiter dans les discordes intestines, le chef des 363, allant à la bataille, osât jeter à ses troupes ce cri de guerre, qui tant de fois ensuite devait devenir un cri de ralliement : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » (Séance du 4 mai 1877.) Lorsque GAMBETTA dénonçait et essayait de flétrir le gouvernement de M. de Broglie en l'appelant le « ministère des prêtres », le « gouvernement des curés », y avait-il vraiment péril en la demeure ? Quels reproches si graves pouvait-on faire au clergé français ?
Nous n'avons pas ici à écrire une histoire complète. Nnus n'avons qu'à répondre aux objections et à défendre l'Eglise des accusations portées contre elle. Il s'agit de justifier le rôle du clergé français à ce moment de l'histoire. En vérité, il n'y a pas lieu de paraître embarrassé en cette matière. Le clergé français de la seconde partie du XIXe siècle s'est consciencieusement acquitté de son ministère. Les griefs formulés contre lui n'ont pas de fondement. Il faudrait ajouter : ils n'ont pas d'excuse.
Roger Boivin le Jeu 04 Avr 2019, 2:58 pm
A) Griefs généraux — Les empiétements, l'esprit dominateur et militant du clergé. — Réponse. — C'est un reproche que, sous cette forme générale, l'Eglise aura toujours de la peine à éviter. Instituée tout entière pour le bien commun de la société, elle a le devoir de défendre sa propre existence, pour rester fidèle à la mission qu'elle a charge de remplir. La vérité révélée dont elle a le dépôt, elle doit la prêcher aux hommes. Les sacrements dont elle est dispensatrice, elle doit les administrer et non les garder pour elle. Pour mieux propager le culte de Dieu, et s'employer plus fructueusement au service des hommes — ce qui est toute sa raison d'être et sa fonction — elle doit s'efforcer d'avoir des ressources et de l'influence, multiplier les démarches, élever la voix, encourager, supplier, blâmer, faire des instances, l'Apôtre lui en a fait un devoir : Argue, obsecra, increpa, insta opportune, importune, à temps et à contre-temps. Il en est qui voudraient l'Eglise moins remuante, moins passionnée, sereine et même quelque peu indifférente, à la manière d'une école de philosophie. En adoptant cette altitude, l'Eglise se mentirait à elle-même, à sa mission, aux intérêts dont elle à la garde. Ses prêtres ne sont pas des professeurs de sagesse : ce sont des ministres, qui ont à gérer les choses de Dieu. Ils ont à faire respecter son nom, à faire connaître ses œuvres, à promulguer ses commandements. Ils ont à faire valoir le sang de l'Homme-Dieu, répandu pour le salut du monde. Ils ont à conduire les âmes de leurs frères à la vie éternelle.
Voilà ce qu'il ne faut pas oublier quand, sous le nom de cléricalisme, les adversaires de l'Eglise essayent de flétrir, avec l'approbation parfois de quelques catholiques, ce qui n'est que l'expression d'une foi sincère et loyale, l'esprit de zèle et d'apostolat. Sans doute, les excès sont toujours possibles. Mais il ne faut pas facilement préjuger les intentions. Un clergé entreprenant vaut mieux qu'un clergé endormi. Ceux qui ont vraiment souci de l'impartialité ne doivent pas accorder le bénéfice des circonstances atténuantes aux laïcisateurs qui ont dénoncé, puis condamné les « moines ligueurs ». N'avait-on pas dit jadis du Sauveur du monde : Commovet populum ! Seducit turbas !.. Il séduit, il accapare, il trouble, il est l'ennemi de César...
Pour défendre le clergé français et lui rendre justice, c'est dans cette haute région des principes qu'il faut se maintenir. Prêtres et moines n'ont pas là besoin d'excuses. Ils sont des victimes, contre lesquelles, coûte que coûte, on voulait trouver des griefs. De ces griefs, nous allons faire un examen sommaire. Ils peuvent se ramener à trois catégories.
Roger Boivin le Jeu 04 Avr 2019, 9:07 pm
B) Griefs particuliers. Réfutation. — 1) Les prédicateurs ne songeaient qu'à organiser « la croisade de Dieu, et partaient, quelques semaines après, avec des sommes élevées, où l'obole de la veuve voisinait avec l'offrande du riche et la rançon du péché. Des faits analogues se répétaient dans dix, dans cent, dans des milliers de communes ». P. SABATIER, L'orientation religieuse de la France actuelle, p. 51.
Réponses. — N. B. Cette accusation est portée sans aucune preuve, sans aucune référence. Qu'est-ce que des « milliers » ? Est-ce l0,000 ?... L'accusation, même fondée, et elle ne l'est pas, loin de là, n'atteindrait pas plus d'un prêtre sur dix. Est-ce suffisant pour calomnier le corps tout entier ? L'ouvrage de M. P. Sabatier a des prétentions scientifiques. II a été publié dans la collection « Le Mouvement social contemporain ».
a) Il ne faut pas oublier que le clergé assumait à peu près seul à ce moment la charge de l'Assistance publique, qu'il défrayait pour une large part le budget de l'Instruction publique, que les missionnaires catholiques — la Mission laïque ne s'est fondée que vingt ans plus tard — étaient alors les seuls ou à peu près à propager la civilisation chrétienne, la littérature et le bon renom de la France à l'étranger.
Le clergé recueillait des sommes pour édifier d'immenses basiliques, Montmartre, Fourvières, la cathédrale de Marseille, N.-D. de Lourdes, etc.. Mais cathédrales et églises ne sont pas seulement pour le clergé ; elles sont aussi et d'abord pour les fidèles. Et ce n'est point là une mesquine sollicitude !
b) Enfin, au lendemain de la Séparation, en 1906 et 1907, le clergé français a suffisamment montré qu'il savait faire passer, bien avant les soucis financiers, le souci de la fidélité aux obligations de la conscience et au devoir religieux. Or, ni par le recrutement, ni par l'éducation, le clergé de 1870-1878 ne différait sensiblement du clergé qui devait accepter avec tant de magnanimité les lois de Séparation.
Roger Boivin le Ven 05 Avr 2019, 9:55 am
B) Griefs particuliers. Réfutation. — 2) Le clergé semblait n'avoir qu'un désir : celui de créer de vigoureuses haines : haine de l'Italie, maitresse de Rome.... haine de la société laïque, haine de la forme républicaine.
Réponses. —
a) On ne doit pas oublier qu'on venait d'assister à la spoliation du Pape.
b) Les protestations du clergé français à ce moment n'étaient pas plus violentes qu'elles ne l'avaient été sous Napoléon III, qu'elles ne le sont encore dans les congrès des catholiques anglais, américains, allemands, en face de gouvernements protestants, au milieu de populations assurément plus bienveillantes à l'Italie de la Maison de Savoie que ne l'étaient les masses françaises au lendemain de 1870.
c) Il faudrait démontrer que le sentiment du clergé français ne répondait pas sur ce point à l'intérêt de la France bien compris ; que l'unification de l'Italie importait à la civilisation et à la prospérité générale de l'humanité ; et surtout que cette unification ne pouvait avoir lieu sans la spoliation du Pape : voilà des problèmes historiques qui peuvent paraître résolus à des esprits superficiels, qui laissent néanmoins perplexes des observateurs attentifs. Aux élections de 1877, les républicains qui allaient faire triompher le laïcisme ont fait grand état de cet argument : nommer des cléricaux, c'est la guerre ! voter pour la République, c'est voter pour la paix ! A quelques années seulement de 1870, c'était affoler le corps électoral. De la malhonnêteté de cette manœuvre, M. ANATAUX, dans son Histoire de la IIIe République, a de la peine à justifier les triomphateurs du 16 mai. Les paroles de M. de Bismarck qu'il cite : « Une France soumise à la théocratie papale est incompatible avec la paix du monde », sont bien près de se traduire ainsi : « L'Allemagne protestante ne peut réaliser son hégémonie dans le monde, en face d'une France appuyée sur le principe d'autorité et le catholicisme. »
« L'Union sacrée » de tous les Français, réalisée spontanément aux jours douloureux de 1914, rejettent heureusement bien loin cette sinistre histoire, dont il vaut mieux ne plus faire état.
d) En ce qui concerne la Papauté, le clergé pouvait-il paraître indifférent à la suppression de ce pouvoir temporel, seule garantie qui — au jugement de l'intéressé — puisse sauvegarder l'indépendance de l'autorité spirituelle dans l'exercice de son ministère ? Et plus on parait s'effrayer des responsabilités que peut prendre la Papauté, plus n'y a-t-il pas d'opportunité à la maintenir à l'abri de toute domestication ? Et que ne dirait-on pas, si, avec la prétention de régenter les consciences et de les libérer de tous les esclavages, elle apparaissait elle-même prisonnière et asservie aux influences et aux pressions d'un pouvoir terrestre ? La question des Etats temporels du Pape n'est pas une question d'arpents de terre.
e) Reprocher au clergé français d'avoir lui-même déclaré la guerre à la République, est encore plus vain et ridicule. Il n'y a qu'à renvoyer à La Fontaine. « Tu la troubles », disait le loup à l'agneau. Puis, quand il serait vrai que la sympathie du clergé pour la République ait été médiocre, au nom de quels principes voudrait-on lui en faire grief ?
Qu'avait été la République dans les tentatives précédentes ? Quels services avait-elle rendus ? Qu'est-ce qui la recommandait, elle, ses protagonistes, son programme ? Serait-ce le laïcisme tel que nous l'exposerons plus loin ? Mais, si beau soit-il aux yeux de ceux qui l'admirent, n'est-il pas la négation radicale du catholicisme ? Et on blâmerait le clergé d'avoir été prévoyant, de n'avoir eu qu'un enthousiasme modéré !
Roger Boivin le Ven 05 Avr 2019, 8:20 pm
B) Griefs particuliers. Réfutation. — 3) Le troisième reproche est plus grave. Le clergé n'aurait songé qu'à ses intérêts, en face des foules qui venaient à lui. Il ne savait parler que de prières, de pèlerinages, de pénitence. Il a méconnu les aspirations de ce peuple qui « revenait vers sa mère ». « La table n'était point dressée. La vieille mère n'avait aucun veau gras à tuer, ni même l'énergie de préparer un peu de nourriture substantielle pour les affamés. Il ne lui restait que la force de se mettre en colère. Elle lit le procès des fausses doctrines et des faux prophètes...). (P. SABATIER, I. c.)
a) Les gouvernements précédents n'avaient-ils pas assez prêché et encouragé l'amour du bien-être, la poursuite de la richesse, la chasse aux plaisirs ? La France risquait-elle beaucoup à devenir plus austère dans ses mœurs, plus endurante à la peine et à l'elîort ? N'est-ce pas justement durant ces quelques années où la France a fait pénitence et prié davantage, qu'elle a étonné ses ennemis par sa puissance de résurrection ? On payait les milliards du traité de Francfort ; on pensait à la revanche ; en 1870, l'Allemagne, effrajée par la puissante vitalité de ce peuple, songeait à une nouvelle guerre.
b) Quant à ces aspirations profondes du peuple, auxquelles le clergé catholique n'aurait pas répondu, quelles sont-elles ? Serait-ce l'ambition de donner à la France un empire colonial en échange des provinces perdues ? Est-ce que le représentant du clergé catholique à la Chambre des députés, Mgr FREPPEL, ne fut pas à côté de Jules Ferry, au moment de l'expédition du Tonkin ? N'est-ce pas au moment même où ils étaient frappés par les décrets, que les Jésuites fondaient, d'accord avec le gouvernement, l'Université de Beyrouth ? Où vit-on oubli plus complet des injures personnelles, pour n'écouter que le bien du pays ? Et les exemples abondent. Veut-on parler des aspirations sociales ? Certes, les futurs instaurateurs du laïcisme n'y songeaient guère à cette époque. Gambetla niait qu'il y eût une question sociale. Mais le clergé catholique, lui, s'en préoccupait. Qu'on relise la Vocalion sociale de M. de MUN. N'est-ce pas en 1871 que se précisa chez les catholiques le désir de travailler à une refonte totale de la société ? Et quand M. de Mun entreprit sa campagne, n'a-t-il pas trouvé sur sa route l'appui du clergé, toujours disposé à le mettre en contact avec les populations ? N'est-ce pas le renouveau, que chantait la voix du grand orateur et qu'il faisait acclamer à l'ombre des presbytères et dans les assemblées que présidait l'élite de l'épiscopat français ? Et où avait-il pris sa doctrine ? Il nous le dit lui-même, et, avec lui, toute l'école de ceux qu'on devait appeler plus tard les catholiques sociaux et qu'on traitait alors volontiers de socialistes : dans le Syllabus. Pendant qu'à propos du centenaire de Voltaire, comme on devait le faire encore plus tard à propos de J. J. Rousseau et de Diderot, les orateurs « laïques » réchauffaient la viande creuse de la phraséologie révolutionnaire, continuaient à débrider les passions individualistes, en propageant l'anticléricalisme le plus grossier, le chef de l'Eglise catholique proposait aux méditations des foules le Syllahus, cette « moelle des lions », qui n'a pas cessé de fournir un aliment aux penseurs préoccupés de restaurer un ordre social conforme aux requêtes les plus hautes de la nature et de la raison.
Ce qu'il faut dire — sans que nous puissions y insister ici — c'est que l'Eglise, représentée par ses pasteurs, n'a pas craint de se mettre en travers des engouements passagers, qu'elle était en défiance contre les flagorneries que les parlementaires adressent au suffrage universel, qu'elle n'était pas dupe du violent amour dont on faisait étalage pour la liberté, l'égalité, la fraternité, à la veille de pratiquer les premières expulsions. Puisqu'on l'accuse d'avoir prêché la pénitence, et d'avoir ainsi heurté le peuple, il faudrait rappeler par le détail la campagne des 363 : ce qu'ils promettaient, eux — il en est qui se le rappellent fort bien — c'était, dans les petites villes et les campagnes, que les auberges et les cabarets cesseraient enfin d'être fermés pendant la messe et les vêpres. Ce fut en effet une des premières réformes de la politique du laïcisme, quand il arriva au pouvoir, une de ses premières conquêtes sur le cléricalisme. Avant de forcer la porte des églises et des couvents, il ouvrit toutes grandes les portes des cafés.
Roger Boivin le Sam 06 Avr 2019, 12:55 pm
II. Le véritable objectif de la lutte anticléricale : ruine de la constitution de l'Eglise. — A). Histoire sommaire. Déclaralions el aveux. — Les griefs que nous venons de réfuter, et qui furent surtout en usage, quoique non exclusivement, au début de la campagne laïque, avaient l'air de ne viser que les usurpations et les défaillances du clergé. En réalité, ils cachaient une hostilité plus radicale. C'est l'institution ecclésiastique elle-même qui était menacée.
On lui aurait pardonné d'exister si elle avait renoncé à exercer une action sur les âmes. Mais l'esprit de prosélytisme surtout constituait, aux yeux des auteurs de cette campagne, un tort inexpiable. Voir à cet égard les déclarations de CHALLEMEL-LACOUR, 4 décembre 1874, et la définition du cléricalisme qu'en déduisait Buffet, combattant à la tribune du Sénat les projets Ferry, en 1880. — (Cité par le P. du Lac, France, p. 101-105, Paris, 1901.)
Si les hommes politiques de la IIIe République n'avaient eu que le désir d'arrêter les empiétements du clergé, rien ne leur eût été plus facile. A partir de 1878, ils ont eu le pouvoir entre leurs mains, et les armes ne leur manquaient pas pour réprimer les excès du zèle sacerdotal. Ils avaient toutes celles que leur fournissait l'instrument légal du Concordat. Ils avaient la force, l'influence, et le prestige que donne la possession à peu près incontestée du pouvoir. Par une singulière coïncidence, qui, devant l'histoire, pèsera sur eux comme une charge accablante, en arrivant aux affaires, ils trouvèrent en face d'eux, à la tête de l'Eglise catholique, l'un des Pontifes les plus amis de la France qu'on ait vus passer sur le trône de St Pierre, et l'un aussi des plus enclins à l'indulgence et aux tractations conciliatrices.
LÉON XIII avait été élu pape au conclave de février 1878. C'est aux élections du mois d'octobre de la même année, que les protagonistes de la lutte anti-cléricale triomphèrent définitivement avec les vainqueurs du 16 mai, les 363. Tous les atouts étaient donc dans leurs mains. A plusieurs reprises, la Papauté fit des avances ; pour le bien de la paix, elle demanda à ses plus fidèles soldats d'onéreux sacrifices. La persécution religieuse, bien loin d'en être ralentie, en fut souvent aggravée. Quelle qu'ait été la bonne foi de quelques-uns des ministres républicains, il y eut toujours à côté d'eux des collaborateurs plus passionnés, qui firent échouer les moindres tentatives de modération. Et c'est en général à ces derniers que l'ensemble du parti a donné son approbation. En 1880, à l'instigation de M. DE FREYCINET, d'accord avec le nonce, les Congrégations acceptèrent de signer une déclaration publique, où elles affirmaient leur soumission sans réserve aux institutions du pays, leur reconnaissance des droits du pouvoir civil, leur ferme propos de n'entretenir aucune intelligence avec les partis hostiles. M. FLOURENS, qui, de 1880 à 1888, fut ministre des affaires étrangères ou chargé de la direction des cultes, a raconté comment les collègues de M. de Freycinet empêchèrent la réalisation de cette démarche pacificatrice. (Revue catholique des Institutions el du Droit, avril 1914.) M. de Freycinel dut donner sa démission, et les Congrégations furent une première fois expulsées.
La politique tout entière du ralliement, l'une des grandes pensées du règne de LÉON XIII, a sombré lamentablement. Et ce ne fut la faute ni du Pape, ni du clergé, ni des catholiques de France. S'il y eut quelques réfractaires, la soumission aux directions romaines, chez un grand nombre, fut entière ; chez plusieurs, elle fut cordiale. Elle alla parfois bien au delà de ce qui était exigé, et même de ce qui était convenable. Mais vains étaient les efforts. D'après les confidences faites à M. Flourens (art. cité plus haut), la politique du ralliement ne fut, dans la pensée du ministre français qui l'ébaucha, qu'une tentative pour diviser les catholiques, exercer une pression plus active sur le St-Siège, et hâter la Séparation. En tous cas, la porte de la République laïque, à peine entre-bâillée, fut bientôt fermée avec violence. Les Livres blancs, publiés depuis, sont là pour attester quelles étaient les exigences du gouvernement français et l'inlassable condescendance de LÉON XIII. En 1900, les assomptionnistes, à la demande de M. Waldeck-Rousseau, furent invités par Rome à cesser leur collaboration au journal La Croix, qu'ils avaient créé, et dont ils avaient fait le puissant organe des revendications catholiques. Ils n'en furent pas moins poursuivis, traqués, condamnés. Après la loi de 1901 sur les Associations, LÉON XIII aurait pu donner aux Congrégations religieuses menacées un mot d'ordre qui eût mobilisé toutes les résistances. Il préféra, sinon faire crédit à la bonne foi des auteurs de la loi, du moins ne point paraître en douter ; et il laissa les Congrégations libres de se soumettre ou de se soustraire aux aléas de la demande d'autorisation. On sait comment le Parlement français répondit à cette mansuétude, sous le ministère Combes. Pas une demande d'autorisation n'a été agréée ; la plupart ont été rejetées brutalement ; quatre ou cinq demeurent en suspens. Enfin, en 1904, la loi du 7 juillet a retiré le droit d'enseigner à toutes les Congrégations, même autorisées, que le législateur avait cependant promis solennellement d'épargner. Et, deux ans à peine auparavant, c'est un statut légal que Waldeck-Rousseau avait fait espérer aux Congrégations. Mais déjà, en 1880, n'est-ce pas avec d'aussi lénifiantes [qui apèse, qui soulage] paroles que M. de Freycinet adjurait le Sénat de voter l'article 7 ? « Ah ! Messieurs, disait-il, si je croyais que cet article portât atteinte à la religion, je ne serais pas ici pour le défendre ! » (LECANUET, p. 43.)
En vérité, tous ceux qui ont eu des illusions n'ont pas manqué d'occasions pour s'éclairer sur la véritable signification de la lutte anticléricale sous la IIIe République. Les promoteurs de cette campagne ne se proposaient pas de faire rentrer dans l'ordre quelques moines combatifs ou des évêques récalcitrants. Ce ne fut jamais là qu'un prétexte.
Le cléricalisme, dénoncé par Gambetta comme l'ennemi auquel il faut faire la guerre désormais, c'est un parti, c'est une doctrine, c'est l'Eglise, dont le clergé est le rempart. C'est « le phylloxéra, dira Paul BERT à Auxerre, qu'il faut exterminer par l'article 7, comme on détruit l'autre par le sulfure de carbone ». Entre l'Eglise et la République, il n'y a pas de transaction possible. « Il faut que l'un des deux succombe, écrit le Siècle : voilà la réalité des choses et la logique de la situation. » Pourquoi ? parce que, dira plus tard M, DOUMERGUE, « nous avons affaire à un gouvernement, celui de l'Eglise, dressé contre le nôtre, opposant sa doctrine, son but, son droit propre aux nôtres, c'est le droit de l'Eglise contre le droit de l'Etal laïque ». (Séance du 18 janvier 1910.) Dès les premières escarmouches, tous les esprits attentifs ont pu mesurer la gravité de la lutte qui s'engageait sous le nom d'anticléricalisme ou de laïcisme entre l'Eglise et la IIIe Répulilique. C'est une véritable déclaration de guerre », écrivaient à propos des projets de loi Jules Ferry, en 1880, les évêques de la province de Tours. « Il y a, écrivait M. VACHEROT, dans la campagne qui se poursuit, avec une persévérance désespérante, plus que des représailles, plus que des passions, plus que des haines. Il y a un parti pris, un dessein conçu, un plan arrêté, il y a l'œuvre d'une secte, encore plus que d'un parti. Ce n'est plus une affaire politique, c'est une affaire de doctrine, on serait presque tenté de dire une affaire de dogme et de religion, où se montre quelque chose de l'ardeur et de l'âpreté des luttes religieuses... C'est une lutte entre deux principes, deux esprits, deux tendances, dont il est impossible de mesurer l'intensité et la durée. » (Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1879.)
Mais quel est cet esprit, qui constitue, d'après les laïcisateurs, l'essence de la société moderne, et qu'ils se donnent la mission de protéger, au besoin, par la force et par la persécution ? Avant de l'étudier en lui-même, il suffit de rappeler quels en sont les promoteurs principaux pour comprendre que le but visé, c'est la ruine de la constitution de l'Eglise, de l'organisme catholique tout entier.
Roger Boivin le Dim 07 Avr 2019, 12:56 pm
II. Le véritable objectif de la lutte anticléricale : ruine de la constitution de l'Eglise. — B). Les Promoteurs de l'Anticléricalisme.
a) Les héritiers de la Révolution française. — Il n'est rien dont les promoteurs de la lutte anticléricale se réclament avec plus de fréquence et de vigueur que de l'héritage de la Révolution. « Nous vous convions, dit J. FERRY, à soutenir avec nous le combat de tous ceux qui procèdent de la Révolution française, de tous ceux qui ont recueilli son héritage. » (Disc, des 5 et 6 mars 1880.) Ces principes fournissent un viatique oratoire commode pour les réunions publiques, les banquets, et pour la tribune parlementaire, aux politiciens qui n'ont pas d'autre doctrine qu'un anticléricalisme violent et abject, comme Gambetta, Constans, Goblet, Combes. Les philosophies antichrétiennes du XVIIIe et du XIXe siècles, issues de la même atmosphère que ces principes, leur fournissent facilement un appoint ; elles permettent d'arguer des droits de la raison, de la nature, du progrès, de la science, aux esprits moins simplistes et soucieux d'une attitude intellectuelle plus soignée, à des voltairiens comme Clemenceau, à des savants comme Berthelot, à des politiciens cultivés comme Paul Bert, Jules Ferry, Viviani, dont le laïcisme farouche cherche des points d'appui dans les hypothèses philosophiques du positivisme et de l'évolutionnisme. Des professeurs lettrés comme Burdeau n'ont pas de peine à faire fusionner la Déclaration des droits avec l'autonomie de la personne humaine, préconisée dans les systènies de Kant. Aux juristes férus de la suprématie du pouvoir civil, comme Waldeck-Rousseau, la Révolution fournit un code, où il n'y a qu'à puiser à pleines mains pour renforcer les armes un peu fourbues des parlementaires et des légistes de l'ancien régime.
Avec son cortège de drames grandioses et effroyables, qui datent d'un siècle, elle acquiert de plus auprès des foules une valeur de mythe, de légende sacrée. C'est un thème incomparable sur les livres des libres penseurs sectaires, qui, n'ayant point de dogmes à prêcher, imposent le culte de la Révolution, et, tenus par leurs principes mêmes au respect des convictions d'autrui, peuvent se réclamer des grands ancêtres pour autoriser les pires violences à l'égard de la liberté de ceux qui ne pensent pas comme eux.
L'anticléricalisme cependant, même étayé sur les principes de la Révolution, n'aurait pas fait fortune en France bien longtemps ; il ne serait en tout cas qu'une persécution, et n'aurait pas sa place dans ce Dictionnaire, s'il n'avait trouvé deux équipes de pionniers qui lui ont permis de faire figure de système réfléchi, en lui fournissant une doctrine à croire et un programme à réaliser : les francs-maçons, et la petite mais indomptalile cohorte des protestants libéraux. C'est sous leur influence que la lutte anticléricale, qui eût fini par lasser l'esprit tolérant et léger des Français, s'est graduellement transformée en action laïque, en défense laïque, en politique laïque, et que le gouvernement républicain est devenu en quelque sorte l'Eglise officielle du laïcisme, avec la mission de n'y jamais renoncer et d'en être l'apôtre, le porte-étendard, à la face de l'univers.
Roger Boivin le Dim 07 Avr 2019, 10:20 pm
b) Les francs-maçons. — Le rôle de la franc-maçonnerie sous la IIIe République est indéniable. Ce qu'il faut remarquer, c'est que beaucoup de catholiques ont longtemps refusé d'y croire. Impuissants à expliquer la guerre d'extermination faite à leurs coreligionnaires, ils se sont évertués à leur trouver des fautes ou des erreurs de tactique. Pas n'est besoin. La haine des francs-maçons y suffît. Il y a longtemps qu'elle avait élé dénoncée par les papes GRÉGOIRE XVI, PIE IX, LÉON XIII. Les historiens les plus indifférents sont obligés de lui assigner sa place dans la bataille. « On ne peut nier son action, écrit M. HANOTAUX, sur la Révolution française et sur les crises politiques qui se sont succédé en France dans le cours du XIXe siècle. Dès l'époque de la Restauration, dans le travail des sociétés secrètes, c'était bien la République — le mot est de Spuller — que les loges cherchaient à fonder. » (Hist. de la IIIe Rép., III, p. 503.) A propos des premiers projets de loi sur l'enseignement laïque, le même historien ajoute : Deux institutions actives et puissantes, la Franc-maçonnerie et la Ligue de l'Enseignement 1, avaient préparé l'esprit aux solutions les plus énergiques et les plus fortes. » (IV, p. 454.)
Or l'objectif principal de la franc-maçonnerie française, c'est la destruction du catholicisme. Ses membres les plus en vue n'en ont point fait mystère. « La rupture avec Rome est faite, disait le F.-. Bonnet au convent de septembre 1904. La séparation la consommera... Un coup mortel sera porté... La destruction de l'Eglise ouvrira une nouvelle ère de justice et de bonté. »
Aussi n'avons-nous guère à en parler ici. La franc-maçonnerie a été surtout une secte acharnée à détruire. Son rôle relève plutôt de l'historien. On n'a pas à discuter avec elle. Installée au pouvoir pendant de longues années, elle a dû cependant s'expliquer devant l'opinion. Elle ne pouvait se contenter perpétuellement de crier aux empiétements du sacerdoce. Elle a dû trouver une doctrine.
Cette doctrine, elle l'avait dans les principes de 89 : c'était la doctrine du Contrat social de J.-J. ROUSSEAU. Mais il fallait l'en extraire, en rajeunir les formules, les adapter aux courants et aux besoins modernes. Il fallait surtout la frapper d'une empreinte nouvelle, pour faire oublier les convoitises grossières qu'elle avait contribué à démuseler, et la présenter aux regards inavertis comme une idéal bienfaisant et plein d'avenir.
1. A propos de la Ligue de l'Enseignement, voici un livre canadien français :
LA LIGUE DE L'ENSEIGNEMENT - HISTOIRE D'UNE CONSPIRATION MAÇONNIQUE À MONTRÉAL -1904 :
Roger Boivin le Mar 09 Avr 2019, 9:08 pm
c) Les protestants. — Ce fut la tâche de la petite équipe des protestants libéraux, pasteurs ou fils de pasteurs, qu'on rencontre rivés dès le début au gouvernement de la République anticléricale et laïque. On trouve leur première trace historique, nous raconte l'un d'entre eux, au cours de l'année 1869. « Il y a vingt-neuf ans que nous nous sommes rencontrés », disait M. Ferd. BUISSON en 1898 aux obsèques de M. Jules Steeg. « C'était à Neufchatel, en Suisse. » Il y avait là M. Félix Pécaut, qui est venu appuyer de sa grave parole un effort tenté pour dégager du christianisme traditionnel et ecclésiastique ce qu'on pourrait appeler le christianisme éternel, une sorte d'évangile fait de la moelle du vieil évangile, une religion laïque de l'idéal moral, sans dogmes, sans miracles, sans prêtres. » Il y avait Jules Steeg, « alors un jeune et obscur pasteur protestant », connu déjà cependant « comme un libre penseur religieux ». Il ne s'était d'abord agi que d'organiser une « petite et hardie Eglise libérale », dans la Suisse française. La France ne tarda pas à leur offrir un champ beaucoup plus vaste. M. Steeg y rentra bientôt. Installé à Livourne, il fonda un journal, prit parti contre l'Empire, se lança dans la politique militante. Il ralluma le brandon des discordes civiles et religieuses dans les endroits mêmes où, aux XVIe et XVIIe siècles, elles avaient été si vives. M. Ferd. BUISSON ajoute, parlant de M. Steeg et de ses amis : « Le vieil esprit huguenot les avait faits républicains avant l'heure, en plein Empire. » (Foi laïque, p. 62-65.)
En retour, ils devaient travailler, pendant de longues années, à donner au gouvernement de la République, sous le nom d'esprit laïque, d'idéal laïque, ce qui subsistait d'essentiel, après trois siècles, de la doctrine du libre examen, pour laquelle s'étaient passionnés leurs pères.
M. Jules STEEG, de 1881 à 1898 au parlement, puis dans l'Université, par ses manuels scolaires, et son prosélytisme incessant ; M. Félix PÉCAUT, de 1880 à 1896 inspecteur à l'école de Fontenay-aux-Roses, en réalité véritable directeur de conscience de cette école, où se forment celles qui seront ensuite, dans les écoles normales, les édueatriees des futures éducatrices des jeunes filles de France ; M. Ferdinand BUISSON, de 1879 a 1896 directeur de l'Enseignement primaire au ministère de l'Instruction publique, puis professeur à la Sorbonne, député, conférencier, tels sont les hommes qui ont façonné l'hérésie nommée par l'un d'entre eux « l'hérésie de la laïcité ». (Foi laïque, p. 277-282.) Les dogmes en étaient épars dans toutes les philosophies anticatholiques du XVIIIe et du XIXe siècles ; ils les ont rassemblés pour les appliquer à la refonte d'une société et d'un gouvernement nouveaux. Ce que J.-J. Rousseau et des initiateurs de la « Déclaration des Droits » ont été pour la Révolution française, ils l'ont été pour la IIIe République. Il faut leur adjoindre M. Paul SABATIER, qui, bien qu'écarté par qnelques-uns de ses travaux et la nature de son talent du champ de bataille, n'a jamais cessé d'y apparaître pour prêcher aux catholiques la conciliation avec les dogmes de la société moderne — le plus souvent au prix de leurs croyances les plus chères.
Notons aussi que beaucoup de ministres ont été protestants. Presque pas d'équipe ministérielle qui n'en ait compté dans son sein. Le premier ministère de J. Grévy avait à sa tête un protestant et trois autres parmi ses membres, trois et demi, dit M. Hanotaux, à cause de Mme Bardoux. C'est souvent le ministère de l'Instruction publique ou celui de l'Intérieur qui leur fut attribué.
Tels sont les principaux inspirateurs du laïcisme. Ils sont les vrais fi!s de ceux qui avaient décrété la Constitution civile du clergé eu 1791, des fauteursdu libre examen au XVIe siècle, des sectaires et des fanatiques qui, sous le couvert des sociétés secrètes, ont toujours eu pour but la destruction de l'Eglise. Autour d'eux ont gravité beaucoup de politiciens, hommes de grande valeur intellectuelle parfois, que des vues plus terre à terre ont attachés au régime laïque. Avec ces derniers, la République aurait pu, sans grande peine, s'accommoder des croyances el de la constitution de l'Eglise. C'était impossible avec ceux qui rêvaient d'incarner dans cette l'orme de gouvernement un système philosophique et religieux, diamétralement opposé au catholicisme.
De ce système, qui est le laïcisme, nous allons examiner maintenant les doctrines et les institutions.
Roger Boivin le Mer 10 Avr 2019, 1:40 pm
[Colonne 1781]
LE LAÏCISME PROPREMENT DIT
Forme positive, doctrinale, philosophique et religieuse
I. L'Idéal laïque : la liberté absolue de l'individu. — Le premier article du credo laïque, le pus important, celui qui commande tout le système, n'est pas, à proprement parler, un article doctrinal, un fait constaté scientifiquement, une vérité évidente ou logiquement déduite ; c'est plutôt un axiome, un postulat, ou mieux encore une sorte de prétendu dictamen de la conscience, de préférence du cœur, de commandement aveugle.
« L'homme, affirme-t-on, est libre. » Et ce n'est pas là l'énoncé d'un fait psychologique. Combien, parmi ceux qui affirment cette liberté, se réclament de philosophies nettement déterministes ! C'est l'affirmation d'un droit.
a) La Libre Pensée. — Et tout d'abord dans le domaine de la pensée. « Enchaîner la raison, comprimer l'intelligence, c'est commettre un sacrilège..., la seule religion capable de régénérer l'humanité, si longtemps asservie par les religions dogmatiques, c'est la liberté de conscience servie par l'intelligence, c'est le culte de la raison humaine. » Et il s'agit du culte de la raison individuelle : chacun ne doit relever que de ses propres lumières — ce qui est juste en un sens — mais on entend qu'il n'est jamais licite d'accepter une doctrine sur la foi d'un autre, de l'accepter d'une manière définitive, irréformable, à n'importe quel point de vue, et en n'importe lequel de ses articles. L'idéal du laicisme est la pensée qui n'est pas retenue aujourd'hui par ses affirmations d'hier, qui peut se dégager perpétuellement des idées d'autrui et des siennes propres, qui est à elle-même sa norme, une norme mouvante, susceptible de varier indéfiniment au gré du sens individuel.
L'esprit humain n'a pas à s'incliner devant une autorité, quelle qu'elle soit, « qu'elle commande de s'incliner devant les dogmes ou les principes a priori d'une religion ou d'une pbilosoiihie » (F. BUISSON, Foi laïque, p. 198).
En face de l'esprit vraiment libre, il ne doit plus y avoir de vérité intangible et sacrée. « Ce qu'il faut sauvegarder avant tout, a dit un des coryphées du laicisme, aux applaudissements de ses amis, ce qui est le bien inestimable conquis par l'homme à travers tous les préjugés, toutes les souffranees et tous les combats, c'est cette idée qu'il n'y a pas de vérité sacrée, c'est-à-dire interdite à la pleine investigation de l'homme, c'est que ce qu'il y a de plus grand dans le monde, c'est la liberté souveraine de l'esprit..., c'est que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge ; c'est que, jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit rester toujours en éveil, et qu'une révolte secrète doit se mêler à toutes nos affirmations et à toutes nos pensées ; c'est que, si l'idéal même de Dieu se faisait visible, si Dieu lui-même se dressait devant les multitudes sous une forme palpable, le premier devoir de l'homme serait de refuser l'obéissance et de le considérer comme l'égal avec qui l'on discute, non comme le maître que l'on subit. » (JAURÈS, Discours à la Chambre des députés, 11 février 1895.)
Roger Boivin le Mer 10 Avr 2019, 8:59 pm
b) La morale indépendante. — Pas plus que la pensée, la conscience humaine n'a de souverain à reconnaître. C'est d'elle-même qu'elle doit tirer les lois de son activité ; à elle, de se créer une morale. « Elle peut vivre seule..., elle peut jeter enfin ses béquilles théologiques, et marcher librement à la conquête du monde. » (J. FERRY, Discours à la loge, 9 juillet 1876.) A elle de se créer des sanctions, d'absoudre ses fautes et de trouver ici-bas sa récompense. « Est-ce que la morale, pour être efficace, doit être pourvue des sanctions divines ?... Est-ce qu'une autre morale n'a pas le droit de dire qu'elle trouve sa sanction sur la terre, là même où elle a trouvé son idéal ?... Est-ce qu'au nom d'une autre morale, nous n'avons pas le droit de dire que l'absolution d'une faute commise doit venir de l'homme lui-même, de son repentir, de ses remords, de la conquête d'une vertu nouvelle par laquelle il efface le passé ? » (VIVIANI, discours du 24 mars 1914. Questions actuelles, t. CXVI. p. 450.)
L'homme, en définitive, n'a de devoir qu'envers lui-même. Norme du vrai, il est aussi la norme du bien. Il n'a donc pas de devoir envers Dieu.
c) L'athéisme. — Si Dieu est un nom qu'il faut prononcer avec respect, un nom autour duquel « aucun sarcasme, aucune injure basse ne doit se traîner, c'est que tout idéal, dit M. VIVIANI, qu'il prenne sa racine dans la raison, dans le cœur, ou même dans la sensibilité, c'est que toute conviction, y compris la conviction religieuse, doit être respectée ». (Q.A.. t. CXVI, p. 449.) Mais ce n'est pas à Dieu, on le voit, c'est à l'idée que l'homme s'en fait, que doivent aller l'hommage et le respect ; c'est au sanctuaire de la conscience individuelle.
Là, du moins. Dieu peut-il conserver une place ? Oui, mais à la condition de s'y enfermer, de n'y être qu'une simple représentation idéale, que l'esprit humain, en l'hospitalisant, a rendue respectable. En lui-même, il n'est qu'une « chimère », une illusion qu'il faut reléguer à jamais derrière les nuages. (Q. A., I. c, p. 451.) Il doit, en tout cas, rester aux dimensions de l'esprit humain, notion perpétuellement révisable. Lui prêter une autorité quelconque, superposée à celle de la pensée et de la conscience, serait un crime de lèse-humanité. Ce serait ouvrir la porte à des usurpations. Ce serait empêcher l'homme d'être maître chez soi. Ce serait l'amoindrir, le mutiler. Demeurer libre, libre à l'égard de toute autorité, ainsi que nous l'avons dit plus haut, n'est pas seulement un droit, c'est un devoir.
Roger Boivin le Jeu 11 Avr 2019, 4:28 pm
d) Religion de l'Irrélgion. Le laicisme obligatoire. — La liberté absolue, on la proclame un bien inaliénable. « Il faut que la personne humaine soit libre, écrit M. Ferd. BUISSON : ce commandement s'adresse d'abord à la personne humaine. Elle-même ne peut pas plus annihiler sa liberté que la laisser annihiler par autrui. Toute servitude est un crime de lèse-humanité, sans en excepter la servitude qui se croit volontaire. L'homme est fait pour penser, pour aimer, pour vouloir. Si on le force ou s'il se force à ne pas penser, à ne pas aimer, à ne pas vouloir ou à ne le faire que par procuration et sur l'ordre d'autrui, c'est une personne mutilée : ce n'est plus l'homme s'épanouissant selon sa nature, c'est l'homme réduit à la passivité animale. La première forme de la liberté humaine, c'est donc la liberté de l'esprit. Il faut faire usage de sa raison et de sa conscience, pour avoir droit au nom d'homme libre. Qui a peur d'en user, avoue qu'il a peur d'être homme. Il peut décorer cette disposition du nom qu'il voudra, l'appeler foi, piété, dévotion, sentiment religieux, lumière surnalurelle, grâce divine, peu importe. Le fait est là : il n'ose pas être homme, être libre, être soi »... (Foi laïque, p. 193.) De là, une règle s'ensuit. L'esprit laïque ou la libre pensée — ce qui est la même cliose — « exige que ses adhérents aient expressément rejeté, non seulement toute croyance imposée, mais toute autorité prétendant imposer ses croyances ». (Foi laïque, p. 198.) « Chaque individu, dit de son côté M. Paul SABATIER, n'a pas plus le droit de renoncer à un de ses devoirs ou à une de ses prérogatives, qu'il n'a le droit de s'émasculer. Nos frères aînés, il y a trente ans, eurent des remplaçants, qui, pour mille ou deux mille francs, faisaient en leur nom leur service militaire. Or, voici qu'après à peine une génération, cette seule idée du remplacement nous paraît une monstruosité. » Aussi ne peut-il pas être permis de nous abandonner au jugement d'un autre. Qu'un autre puisse juger à notre place, paraît aussi impossible « que de demander à un autre de manger et de digérer pour nous ». (A propos de la séparation des Eglises et de l'Etat, p. 38.) De là vient qu'il faut réprouver toutes les tutelles qui « sont inspirées par la défiance de la nature humaine », qui « croient rendre service à la nature humaine en continuant indéfiniment de la protéger contre elle-même... Nous n'acceptons pas pour l'Iiomme ce rôle de perpétuel mineur. Nous souhaitons de le mettre le plus tôt possible en possession d'une volonté qui soit la sienne, d'une raison et d'une conscience qui soient les siennes ». Car nul danger n'est comparable à celui de se résignera n'être pas soi-même, à penser et à vouloir par prcutration » (Foi laïque, p. 99).
De pareils principes, on le conçoit, ne sont pas seulement la négation de toute autorité religieuse, médiatrice entre l'homme et Dieu, la négation de tout clergé et de toute église. Ils sont la négation de l'autorité même de Dieu, et de toute religion.
Sans doute, on s'en défend. Ce que nous voulons combattre, c'est l'idée cléricale, c'est l'organisation cléricale », écrit M. F. BUISSON, mais « rien de ce qui est humain ne nous est étranger. Nous n'entendons nullement faire la guerre à l'idée religieuse, encore moins supprimer la liberté religieuse. » (Foi laïque, p. 159.) En vertu des principes posés, on se croira néanmoins en droit de dénoncer toutes les confessions religieuses, comme incompatibles avec l'esprit laiqtie. Et il est fort vrai qu'elles le sont, si l'esprit laïque consiste à poser en principe l'émancipation totale de l'individu à l'égard de toute autorité étrangère, à ériger le respect de la personne huinaine, de la raison, de la conscience, du vouloir, de l'élan et de l'instinct individuels en une sorte de culte, à transporter les attributs de la Divinité à l'individu, qui par définition deviendrait le Maître, « celui qui s'appartient et ne peut pas ne pas s'appartenir » en vertu d'une suprématie absolue, inaliénable, essentielle. A ce compte-là, il n'est plus de clergé, plus d'Eglise possible. Mais on se demande quelle place peut être réservée dans ce système à la Divinité, et en quoi peut y consister la religion.
Il est plus loyal et plus franc d'écrire, comme les journalistes, « l'Humanité », et d'appeler celte religion nouvelle, avec J. M. GUYAU, tout simplemenl « l' Irréligion ».
Tel est l'idéal laïque ; l'homme substitué à Dieu dans le culte du genre humain : l'homme d'hier, qu'il faut vénérer comme la source de la vie et dont l'histoire suffit à nous révéler tous nos devoirs ; l'homme d'aujourd'hui, auquel doivent aller toutes nos sollicitudes ; et l'homme de demain, en qui doivent disparaitre de plus en plus toutes les défaillances, qui s'achemine vers un progrès indélini, et devant lequel il faut s'agenouiller.
Tel est l'idéal, idéal oligatoire : c'est vraiment la religion de l'Irréligion. 1
- Eugène Tavernier : LA RELIGION NOUVELLE - 1905 : https://archive.org/stream/lareligionnouvel00tave#page/n9/mode/2up
- Dom Besse : LES RELIGIONS LAÏQUES - 1913 : https://archive.org/stream/lesreligionsla00bess?ref=ol#page/n7/mode/2up
Roger Boivin le Ven 12 Avr 2019, 8:06 pm
II. Le Régime laïque : la République démocratique. — L'homme ne vit pas, il ne peut pas vivre isolé. La vie en société s'impose fatalement à lui. Elle est d'ailleurs un puissant moyen de propager, de fortilier, de faire régner l'esprit laïque. De là, la nécessité d'avoir un programe social et politique. La libre pensée entend bien ne pas abandonner l'homme au seuil de la société. Elle ne peut « se contenter d'opinions purement spéculatives... il lui appartient de fournir une règle de vie aux sociétés aussi bien qu'aux individus ». (Foi laïque, p. 199.) Ce sera l'œuvre du nouvel évangile. De cet évangile, l'esprit laïque est l'àme, la laïcité en est l'expression sociale et politique. Elle en est le terme. Comment réaliser l'une sans être inlidèle à l'autre ? voilà le problème. L'esprit laïque en effet, c'est, on l'a vu, l'indépendance absolue de la personne humaine ; or toute vie en société suppose coordination des membres ; interdépendance, soumission à des lois, à une autorité qui centralise les efforts particuliers dans l'intérêt général. Quel régime peut concilier ces termes contradictoires ? Ce régime, les partisans du laïcisme pensent l'avoir trouvé. Ils ont coutume de le désigner « sous le nom de démocratie ou de république ». (Foi laïque, p. 193.)
Nous ne disons pas que l'esprit laïque ne puisse être réalisé par une autre organisation, ni que toute république doive nécessairement être engendrée par l'esprit laïque et façonnée d'après lui. Nous constatons simplement que les propagateurs du laïcisme, que nous étudions ici, se sont servis d'une forme de gouvernement qu'ils ont appelée République ou Démocratie, ou encore République démocratique, et qu'ils ont prétendu incarner sous cette forme politique leur idéal laïque.
La République, telle qu'ils la conçoivent, est, « par définition, le régime sous lequel chaque homme doit s'affirmer majeur, responsable et autonome ; il lui faut des citoyens qui s'appartiennent, et non des fidèles qui relèvent d'une autorité étrangère ». (Foi laïque, p. 74.) M. HAN0TAUX, examinant les principes de la Constitution de 1875, ne tient pas un autre langage : « L'esprit démocratique qui l'a inspirée, dit-il, est avant tout un esprit de révolte : c'est cette inspiration qui est au fond du cœur de l'homme : Pas de contrainte ! notre ennemi, c'est notre maître ! » (Hist. de la IIIe République, III, p. 377.) Et ailleurs, à propos des premiers qui menèrent la campagne en faveur de la laïcité : « Ils appuyaient, dit-il, sur la terre le levier que d'autres suspendent au ciel. » Pour eux, « l'humanité se suffit à elle-même : soumise aux règles de la nature, elle implorerait vainement de la volonté divine un dérangement quelconque aux lois que rien ne trouble. Les fabricateurs d'espérance céleste et d'intervention providentielle, sont des impostcurs ». (L. c., IV, p. 151-152.)
C'est pourquoi le postulat essentiel de la République démocratique, c'est que la société soit une oeuvre exclusivement humaine. Dieu n'y a aucune part. Tout vient de l'homme. Ce régime « se distingue des régimes monarchiques, aristocratiques, oligarchiques, par ce trait essentiel que tout membre du corps social est supposé en possession d'une sorte de droit naturel, remplaçant le droit divin, base des autres régimes ». (Foi laïque, p 194.) Dans la « Répub!ique démocratique » ainsi conçue, le droit de l'individu à l'indépendance demeure tout entier, au moins en théorie. Il n'est primé par rien, ni par la fortune, ni par les services rendus, ni par l'hérédité. L'individu est censé garder sa suprématie à l'égard la la société, qui est un agrégat, une juxtaposition d'individus ; à l'égard du lien social, dont la valeur juridique a pour unique origine le contrat librement consenti par tous les membres de la société ; à l'égard du bien publique qui est seulement la somme, pure et simple, des intérêts de chacun.
Rien d'étranger ne se superpose aux individus, dont les volontés particulières constituent « la volonté générale » ; et ces multiples souverainetés forment, en s'additionnant, la souveraineté nationale.
Telle est la fiction qui permet d'affirmer qu'en République tout individu conserve sa pleine autonomie.
Elle s'opère au moyen du suffrage universel qui, conférant à tous les citoyens le même droit politique, empêche toute supériorité et par conséquent tout empiétement de l'un sur l'autre. Elle a pour condition l'instruction gratuite et obligatoire, qui réalise l'égalité de culture, et, pour corollaire, ce qu'on appelle en termes adoucis la justice fiscale, en termes plus crus le socialisme, c'est-à-dire une répartition des charges et une distribution de la fortune qui réalise de plus en plus l'égalité dans la possession des biens économiques et même de tous les biens.
On a, en effet, les aphorismes suivants :
Dignité de l'homme requiert liberté absolue.
Liberté absolue requiert souveraineté de chacun.
Souveraineté de chacun requiert suffrage universel.
Suffrage universel requiert égalité parfaite.
Egalité parfaite requiert égalité de tous les biens.
Et on arrive ainsi aux équivalences suivantes :
Esprit laïque ou libre penseur = républicain démocrate.
Républicain démocrate = socialiste.
« Est-il possible, écrit M. BUISSON, d'être libre penseur sans être républicain, d'être républicain sans être socialiste ? » (Foi laïque, p. 196.)
Telles sont les lignes principales de la République démocratique. La souveraineté populaire en est le point central ; le suffrage universel, l'organe essentiel. Grâce à lui, tous les individus exercent leur royauté. Il n'y a pas d'autre autorité que celle qui émane d'eux-mêmes. Ils n'ont pas de chefs ; ils n'ont que des représentants ou des mandataires. M. POINCARÉ le redit après Rousseau : « Un peuple est comme une personne : il s'appartient à lui-même. Le souverain, ce n'est pas le chef du peuple, c'est le peuple lui-même. » (Ce que demande la cité, p. 37.)
A leur tour, les mandataires ne doivent avoir rien plus à cœur que de sauvegarder la souveraineté populaire, et ce dont elle est elle-même l'expression sociale, à savoir l'autonomie, la pleine indépendance de l'individu. Mais cette autonomie de l'individu, considérée comme le premier de tous les biens, c'est précisément l'idéal laïque. De là vient que les mandataires du peuple, ou les législateurs et ministres de la République démocratique, ont pour fonction principale de consacrer leurs efforts à la propagande et à la réalisation de toutes les requêtes de l'esprit laïque.
On a ainsi les équivalences suivantes :
Esprit laïque = autonomie absolue de l'individu.
Autonomie de l'individu = souveraineté populaire.
Souveraineté populaire = république démocratique.
République démocratique = esprit laïque.
L'esprit laïque requiert la République démocratique, et la République démocratique n'a pas d'autre raison d'être que de réaliser l'esprit laïque.
Roger Boivin le Sam 13 Avr 2019, 10:06 pm
III. L'œuvre laïque : la laïcité ; l'Etat et la société sans Dieu. — Une fois la souveraineté populaire admise comme système de gouvernement, les partisans de l'esprit laïque n'ont plus qu'à s'en emparer pour lui faire sortir toutes ses conséquences de laïcité, avec une inexorable rigueur.
D'une part, en effet, une fois maîtres du gouvernement, ils sont censés représenter le peuple, parler et agir en son nom ; d'autre part, ils n'ont qu'à invoquer les principes qui sont impliqués dans l'essence même du régime démocratique et qui postulent la laïcité la plus absolue. Enfin, quoique simples mandataires, ainsi qu'ils le disent, ils n'en sont pas moins de vrais gouvernants, avec toute l'autorité que cette situation comporte nécessairement : ils ont à leur disposition les budgets, l'armée, la marine, la magistrature et toute la force publique avec le cortège de ses influences. Ce qui constitue, dans un grand pays centralisé, une puissance formidable.
C'est ce qui a fait le succès prolongé du laïcisme sous la IIIe République ; succès qui s'est affirmé par une série de mesures qui sont comme les étapes de la laïcité. Ces mesures avaient pour but, les unes, la laïcisation de l'Etat et de tous ses services ; les autres, après la sécularisation du chef et des principaux organes de la société, la laïcisation de la société elle-même dans ses membres, par la destruction de toute autorité religieuse.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'œuvre dont la IIIe République, expression de la démocratie politique, a poursuivi sans relâche la patiente et intégrale exécution.
ROBERT. le Dim 14 Avr 2019, 11:11 am
III. L'œuvre laïque : la laïcité ; l'Etat et la société sans Dieu.
Dites-moi, cher Roger: depuis combien de temps,
qui doit se mesurer en siècles,
la société est-elle devenue une société sans Dieu ?
ROBERT. le Dim 14 Avr 2019, 11:40 am
M. Legault, avec son projet de loi 21, veut prolonger la société sans Dieu, n'est-ce pas ?
Roger Boivin le Dim 14 Avr 2019, 6:16 pm
Citation tirée d'un texte publié en 1876 :
http://messe.forumactif.org/t1695p50-le-premier-et-le-plus-profond-des-savants-adam#31748
Je viens tout juste de trouver le livre dans Open library ! En voici le lien direct, en las page 255 en bas et 256 en haut, du tome de l'ouvrage LE NATURALISTE CANADIEN :
https://archive.org/details/lenaturalistecan81876soci/page/354
pas le temps d'apprecier Dieu,avec Legault
Christian le Lun 15 Avr 2019, 9:54 am
Dommage mais c'est trop d'ouvrage de s'occuper de Dieu,pourtant le vrai Créateur.Les gens préfèrent faire un don a un organisme réputé et médiatisé au lieu de prier,c'est plus rapide et ca déculpabilise leur morale car payer pour etre pardonné,cest bien dans le système que l'on nous inculque.Trop difficile aujourdhui d'avoir la foi,car seul l'argent et la valeur materielle compte et ca,nos dirigeants le savent et pas question de nous couper internet,car ca cest toute une religion.Vivement se receuillir et prier Dieu quand je pense a cela.
Roger Boivin le Lun 15 Avr 2019, 10:06 am
C'est vrai ce que tu dis ; le monde préfère même croire qu'il n'existe pas, c'est plus pratique ; ainsi les gens n'ont pas à lui obéir, à l'écouter, à le prier et à se laisser modeler et sanctifier par Lui, par son Église ; à croire que Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu Lui-même, et que son Église est donc d'origine divine, qu'il faut en faire partie pour être sauver. Etc.
Et donc encore faut-il qu'ils y croient ; et que de plus ils en aient la vraie notion de ce qu'Il est ; non pas une fabrication humaine de l'esprit, une image taillée, mais ce qu'il nous a révélé de Lui, ce que son l'Église nous enseigne.. ..
ROBERT. le Lun 15 Avr 2019, 11:45 am
Merci Roger. Un texte de 1876 (ci-haut)
donne exactement le programme de Legault en... 2019.