Source: https://ammn.info/2020/06/10/les-moulins-des-nievre-nevers/
Timestamp: 2020-07-10 21:35:05+00:00
Document Index: 37185307

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Les Moulins des Nièvres- Nevers - Association des Moulins du Morvan et de la Nièvre AMMN
En 1580, maître des Eaux et Forêts du Nivernais, Jean Bodin est appelé à rédiger un « règlement d’eau » des moulins de la Nièvre. Le texte, imprimé beaucoup plus tard en 1753, cite dans l’ordre géographique :
– Le moulin de Givry, à deux roues, sur la franche rivière, affermé à Jean Pannetier.
– Un moulin à une roue appelé Le Battoy, assis sur la franche rivière.
– Un moulin à une roue appelé le Martellot sur la dicte franche rivière, joignant le dit Battoy… Il est question de « Bidault avec Claude Mary communs personniers, fermiers et accenseurs d’iceux dits moulins du Batoy et Martellot » et encore de Jean Rat, qui semble le tenir par bail de « bourdelage ».
– Un moulin à deux roues appelé « Pille-Avoine » sur la « bastarde rivière », à l’abbaye St-Martin, avec encore Rat comme fermier.
– Les moulins du Chapitre, également affermés à Mathurin Rat à titre de bourdelage des « doyens chanoines et chapitre de St-Cyr de Nevers».
– « Un autre moulin appelé le moulin Maître Pierre, « assis sur la bastarde rivière de Nièvre », appartenant à l’abbaye St-Martin de Nevers, sans doute celui en face du moulin du Chapitre plus tard nommé le moulin du Crot.
– Deux moulins ou un moulin à deux roues dits « le moulin du Pont Cizeau », affermés à Pierre Boursignon.
– Le moulin de la Ronde, sur la franche rivière, tenu par le meunier Pierre Grangier, à l’abbaye St-Martin, mais toujours confié à Rat à titre de bourdelage.
– « Les deux moulins de St-Nicolas », au duc de Nevers, dont le fermier est Vincent Batteau, « mounier ».
Le texte précise que tous ces moulins ont fait l’objet d’une sorte de règlement d’eau en 1466. Il dispose que les frais d’entretien sont à la charge des « détempteurs », donc Rat et consorts, et non à celle des propriétaires véritables (le duc de Nevers, l’abbaye St-Martin, le chapitre). Le réservoir de chaque moulin devra contenir au maximum une hauteur d’eau de 2 pieds et demi (environ 73 cm), du moins, pour les moulins à 2 roues, quand une seule roue tournera à la fois. Les tanneurs sont également assujettis à des obligations d’entretien dans les parties de rivière qui leur sont réservées. Le texte prévoit des amendes pour les responsables qui contreviendraient à leurs obligations.
Le 5 novembre 1934, dans Paris-Centre, P. Nivernois, faisant une « Histoire des rue de Nevers », en l’occurrence celle du Pont-Cizeau, écrit : “Le moulin de St-Nicolas, situé rue du Pont-Cizeau, était la propriété des comtes puis ducs de Nevers. Le 2 septembre 1592, Louis de Gonzague et sa femme donnent au couvent St-Etienne de Nevers 120 quartauds de froment de rente annuelle et perpétuelle à prendre sur les revenus de leurs moulins assis à la porte St-Nicolas de la ville. »
On note à nouveau ici une difficulté : dans les documents ultérieurs à 1592, le moulin St-Nicolas, on le trouve non rue du Pont-Cizeau mais plus en aval, juste avant le confluent avec la Loire ; le nom du moulin du Pont-Cizeau est alors « de la Ville ». En fait le comte puis duc de Nevers possédait les deux.
Nevers sur une gravure ancienne
En 1670, le moulin de la Ronde est vendu par son meunier Jean Pelletier à Pierre Pelletier, également meunier. Plus tard il réapparaîtra dans l’escarcelle de l’abbaye St-Martin.
Selon Lechat, en 1729, il y a un moulin sur la Pique à l’entrée de Nevers, au confluent avec la Nièvre, donc juste en amont de Givry.
Le dossier B36 des Archives Départementales indique qu’en 1718-28 Edme Maurice, fermier des moulins St-Nicolas, doit au duc 260 livres par an, et le B43 pour 1731-32 la somme de 500 livres, donc une augmentation importante qui implique une modernisation ou un agrandissement des moulins St-Nicolas.
Séri détaille les comptes de l’abbaye St-Martin en 1771, lesquels évoquent les biens affermés :
– Le moulin de la Ronde (que l’abbaye avait construit, dont elle avait été dépouillée, mais qu’elle venait de récupérer en 1763) : affermé à Pierre Jacob 416 boisseaux de froment.
– Le moulin de Pillavoine (sur la « fausse rivière », autre nom de la « Bâtarde Nièvre »), à 2 roues, comportant un foulon en aval du moulin à blé, le tout affermé à Antoine Morizot moyennant 624 boisseaux de froment par an. Le foulon vient d’être « bati à neuf », sur pilotis, de même que le moulin à blé dit à blanc a été rebâti, le tout pour 1 374 livres 6 sols 9 deniers.
Nota : le fait que le moulin à blé soit « à blanc » signifie qu’il est équipé pour que la farine retourne plusieurs fois sous les meules et soit ensuite bien blutée, de façon a proposer la farine aux boulangers et pâtissiers pour un meilleur bénéfice.
Certains moulins à grain ont aussi un atelier pour broyer la matière à faire le vernis des faïences.
Curiosité géographique
Le dossier S7045 des Archives Départementales contient un plan que l’ingénieur chargé des eaux est amené à faire en 1807 pour exposer comment était le site du moulin de Givry avant 1789. La curiosité vient de :
. En premier lieu, la situation de ce moulin, réputé considérable, mais qui paraît petit ; il se trouve alors tout à fait à l’entrée de Nevers quand on vient de Coulanges, et non plus loin à l’endroit où se séparent la Franche Nièvre et la Bâtarde Nièvre. Le moulin est indiqué « détruit » parce qu’il l’a été peu après 1793 on va voir pourquoi).
Moulin de Givry « détruit »
. Ensuite cet endroit est en effet occupé par un moulin dit « de la Ronde » ; or à plusieurs reprises les documents permettant d’établir l’histoire de Nevers montrent qu’un « moulin de la Ronde se trouvait tout près du centre de la ville de Nevers, à hauteur du moulin de la Ville », au prolongement de la rue du Pont-Cizeau. C’est l’occasion d’évoquer le fait que des moulins de Nevers ont parfois changé de nom, histoire de simplifier l’existence des historiens. Mais comme d’autres documents indiquent que, juste en amont de la Ronde, le moulin de Givry disposait de plusieurs roues (c’était le moulin le plus important de Nevers, on le verra plus loin), j’émets l’hypothèse que ce « moulin de la Ronde » était une annexe du moulin de Givry.
. Enfin le déversoir de trop-plein du moulin de Givry est tout à fait bizarre ; alors que la Nièvre coule d’est en ouest, il renvoie l’eau plein est, elle suit un parcours relativement long sur Coulanges, se jette dans une sorte de bassin circulaire, puis là un autre déversoir de trop plein lui fait reprendre une direction qui la ramène vers l’ouest. Pourquoi nos ancêtres ont-ils fait un circuit si compliqué ? J’émets l’hypothèse que ce faisant ils ont voulu refouler le trop plein d’eau de la Nièvre qui en somme menaçait le centre-ville : autrement dit, ils ont pris cette solution, en attendant que plus tard sous le Second Empire, soit creusé le canal de décharge qui, saisissant l’excès d’eau de la Nièvre sous l’église de Coulanges, l’envoie directement à la Loire. Au passage j’émets une autre hypothèse, à propos du nom du moulin de la Ronde sus-évoqué : peut-être sous ce bassin circulaire a-t-on d’abord construit un moulin, ce qui lui aurait valu son nom. Mais il n’aurait pas marché suffisamment, d’où la reconstruction d’un « moulin de la Ronde » plus en aval
Un autre plan nous apporte une précision. Le foulon que possédait l’abbaye St-Martin dans le site de Pilavoine est non pas juste en aval du moulin Pilavoine, mais sur un troisième bras de la Nièvre roulant plus au sud.
Le « rôle des tailles » en 1788 conservé aux archives municipales met en valeur que les moulins de Nevers, en général plutôt de grande taille, sont affermés à des gens d’affaire ceux-ci les sous-afferment à des meuniers ; ces gens d’affaire, dont plusieurs possèdent aussi des faïenceries, versent donc une « taille » assez importante :
– Jacques Moriseau, « meunier » au moulin de Givry : 103 livres ;
– La veuve Morizot au moulin Pilavoine 120 livres ;
– La communauté des tanneurs pour le moulin d’écorce : 36 livres ;
– Pierre Bonnet pour le moulin du Chapitre 102 livres ;
– Pierre Barreau pour le moulin Landelle 90 livres ;
– Pierre Périn pour le moulin de la Rotonde (ou de la Ronde) 86 livres.
Custode et Bougarel gèrent le moulin St-Nicolas (dont son important atelier de faïence), mais je n’ai pas trouvé quel impôt ils assument à ce sujet.
A titre de comparaison, les commerçants tels que les bouchers sont pour la plupart imposés moins de 30 l.
Le dossier des Archives Départementales relatives à la nationalisation des biens de l’abbaye St-Martin (série 1Q) contient le contrat de bail passé en 1783 avec Jeanne Lherbette, veuve d’Antoine Morizot, meunier du moulin Pilavoine (en fait il en était le « fermier », il sous-louait à un véritable meunier qu’on appelait plutôt « moulinier », c’est pourquoi le contrat peut être poursuivi avec sa veuve). Le contrat précise qu’il vise « les deux moulins de Pilavoine », faisant farine, l’un « à blanc », l’autre « bis », ayant chacun une roue, avec chacun des chambres pour loger le meunier et le personnel plus un four, granges, poulaillers, écuries, etc… A quoi s’ajoutent le « moulin à drap ou foulon », ou encore des prés. Le contrat définit les obligations des parties, notamment quelles sont les réparations rendues nécessaires par l’usure (par exemple le remplacement des alluchons des engrenages) et donc restant à la charge de la preneuse. Les conditions dans lesquelles les draps fabriqués par le foulon peuvent être étalés dans le pré voisin sont définies, de même que celles par lesquelles les arbres du domaine peuvent être élagués et leurs branches exploitées. Le montant du bail n’est pas précisé parce que ce contrat prolonge celui de 1774 avec le défunt Morizot, donc il demeure le même.
NB : à propos des moulins à blé « à blanc » ou « bis » ; au XVIIIe siècle a lieu un débat animé ; les meilleurs moulins ont des blutoirs qui affinent beaucoup la farine ; ils peuvent vendre celle-ci aux boulangers et pâtissiers, pour un pain et des gâteaux qui seront plus chers, d’où un bénéfice plus grand. Mais le peuple préfère la farine le moins blutée possible, moins chère et surtout qu’il trouve plus nourrissante. Les moulins vendant la farine sont dits de commerce, ceux qui la rendent au producteur qui leur a confié son blé moyennant 1/16 de retenue sont dits « travaillant à façon ».
Les bouleversements lors de la Révolution de 1789
En 1789, Les propriétaires de moulins sont :
– Le duc de Nevers, qui possède le « moulin du Pont-Cizeau », comprenant deux ateliers, un « moulin à grain », un « moulin à blanc » (en fait l’un des deux est le moulin St-Nicolas).
– Le chapitre de la cathédrale, qui possède :
. Le moulin Martelot
. le moulin du Chapitre, affermé à Pierre Bonnet, rapportant 478 boisseaux de froment par an, à deux tournant, chacun avec sa roue, l’un à blanc l’autre « à bis ».
. le moulin Laudelle affermé à Pierre Barreau.
– L’abbaye St-Martin, qui possède les moulins Pilavoine et de la Ronde.
– Le séminaire lié au prieuré St-Sauveur possède le moulin de Givry.
L’État s’empare en 1791 des biens de l’église ; ils vont faire l’objet de mises en vente sous le nom de biens nationaux. Les dossiers y afférents sont conservés en la série 1Q des Archives Départementales. On y trouve des renseignements très intéressants, comme ceux qui suivent, que je tâche de présenter dans l’ordre géographique.
– Le moulin de Givry : Un grand établissement sans doute à plusieurs roues, évalué 20 000 livres (le prix le plus élevé atteint par un moulin de Nevers), son revenu oscillant sans doute entre 1000 et 2000 livres par an. Ses bénéfices permettaient au séminaire de s’autofinancer totalement, ses élèves étant formés, nourris, logés et blanchis gratuitement.
– Le moulin Pilavoine à l’abbaye St-Martin : en fait double, avec un atelier « à blanc » et le foulon (voir ci-dessus à propos du contrat de fermage). L’abbaye St-Martin a aussi un atelier à écorce qui paye une rente au chapitre, mais je n’ai rien trouvé d’autre à son sujet. Sans doute celui qui a donné son nom à l’actuelle « rue du Moulin d’Ecorce », et qui ne fonctionnait plus en 1789 (peut-être momentanément).
– Le moulin Martelot au chapitre : un « petit moulin » affermé 182 boisseaux de froment par an, soit environ 500 livres, à Lazare Morizot (peut-être meunier mais pas forcément).
– Le moulin du Chapitre : 2 roues entraînant chacune son « tournant », l’un pour la mouture « à blanc », l’autre pour le « pain bis ». L’ensemble des bâtiments comprend des « chambres hautes », donc au moins un étage. Il est affermé environ 1287 livres par an à Pierre Bonnet.
– Le moulin Laudelle, donc sans doute le voisin d’en face du moulin du Chapitre, plus tard le Crot : affermé 429 livres environ à Pierre Barreau.
NB : L’ensemble de ces trois moulins rapportait donc au chapitre environ 2 000 livres, sur un revenu total annuel de 48 000. Par ailleurs le chapitre percevait une rente sur le moulin à écorce de l’abbaye St-Martin et une sur le moulin du Pont-Cizeau appartenant au duc.
– Le moulin de la Ronde à l’abbaye St-Martin : doté de 2 roues, dont une pour mener un moulin « à blanc », il est affermé pour environ 1000 livres à un sieur Dupin, qui le sous-afferme à un sieur Thibaudat, qui le confie au meunier Pierre Précy. Ne pas confondre ce « moulin de la Ronde » avec celui de ce nom sis tout près du moulin de Givry, comme exposé plus haut, ce dernier « Moulin de la Ronde » n’étant jamais évalué à part.
– Le moulin du Pont-Cizeau ou de la Ville : doté de deux ateliers, un à blanc, l’autre à « grain » (!), il possédait sans doute une roue pour chacun. Le dossier 1Q1408 montre que le fondé de pouvoir du duc conteste sa rentabilité : « Cet article qui semblerait devoir donner un produit quelconque n’est au contraire qu’un objet de dépense et de perte pour l’exposant. En effet, il est affermé y compris la petite maison 900 livres, et il est chargé d’une rente foncière de 640 boisseaux froment et 30 livres de cens envers les Bénédictins de cette ville. Par transaction le boisseau a été estimé 30 livres, ce qui fait 960 livres… Il s’en faut de 61 livres 10 sols que la recette égale la dépense. De plus l’exposant est chargé de grosses réparations qui année commune montent à 400 livres. ».
1791 : Nationalisation des biens d’Eglise
L’État s’empare dans un premier temps des biens de l’Église.
La procédure de mise en vente étant longue, en attendant l’État perçoit les revenus des moulins, voire opère des réparations. Ici apparaît quelque chose qui peut aujourd’hui nous paraître insolite, c’est la question de la forme du paiement. Nous avons vu que selon les baux tels que rédigés, le meunier devait un fermage sous forme de « boisseaux de froment ». Or, dès le début de la révolution, les prix montent, ce qui diminue la valeur de la monnaie ; c’est encore plus vrai quand l’État émet une monnaie en papier, les « assignats », en théorie assis sur la valeur des biens confisqués à l’Église. Ceux-ci vont connaître une dévaluation pire que galopante. Résultat : les meuniers vont souhaiter que les baux soient libellés non plus en « boisseaux de froment », mais en « assignats ». C’est notamment le cas en avril 1793 de la part de Morizot, meunier du moulin de Givry. Il ne l’obtient pas… Alors qu’un autre meunier Morizot l’obtient, celui du moulin Pilavoine mais en l’an IV, lorsque l’inflation s’atténue.
D’ailleurs Taverna (Mémoires de la Société académique tome 8) écrit ceci, sans préciser à quelle date se rapporte son constat :
« Le grain est distribué en nature aux boulangers ; ceux-ci le font moudre et, en général, extraient eux-mêmes le son. Les meuniers – surveillés par de fréquentes visites de commissions – ne font que le travail de mouture et en sont payés en argent (assignats), contrairement aux usages anciens où ils l’étaient en nature. Pour prévenir les prélèvements, il leur est interdit de vendre des farines ; plus tard il leur sera même défendu du faire leur propre pain, ils devront le prendre chez les boulangers, leurs fours seront même bouchés. Plusieurs contraventions seront prévues de 24 heures de prison et 100 livres d’amende ».
Autre curiosité chez le même auteur : peut-être la production de blé étant parfois insuffisante, on y mélange de l’avoine qu’on fait moudre à Bona, « où les meuniers travaillent avec une perfection inconnue à ceux de Nevers » ; on établira aussi à Nevers un moulin spécial, la proportion d’avoine variera suivant les circonstances ».
L’administration propriétaire est amenée à gérer des querelles de voisinage. C’est ainsi que le foulonnier de Pilavoine a pris l’habitude de faire sécher les « étoffes » qu’il fabriquait sur le terrain d’un voisin. Or le terrain en question change de propriétaire, et le nouveau demande qu’il soit mis fin à cette pratique.
L’administration est menée à financer des réparations au moulins Pilavoine, tout de même pour 330 F.
Il est vrai que c’est pour le vendre en espérant en tirer un meilleur prix. Voici la description de celui-ci (dossier 1 Q abbaye St-Martin) :
« Savoir deux moulins tournant et virant et faisant farine, en une chambre au rez-de-chaussée où est le four, et une petite chambre à côté et un cellier y joignant, un premier en deux chambres à cheminée, un cabinet et un lavoir, grenier au-dessus avec une petite chambre et une volière… Le moulin à blanc a de longueur 4 toises 5 pieds sur 19 pieds de largeur » et le foulon « 4 toises de longueur sur 17 pieds de largeur ». Selon « Aspects de la Nièvre sous l’ancien régime », la toise équivalait à 1,949 m et le pied à 0,3247 m : sauf erreur de ma part, cela donne un moulin à blanc de 9,42 m sur 6,17, et un foulon de 7,70 sur 5,52.
Mais dans quel état est-il ? : son meunier Adrien Morizot en dresse un portrait peu flatteur le 10 mai 1791 :
« Premièrement au moulin joignant la maison nous avons reconnu que la roue est tout à fait ruineuse, qu’il y a plusieurs courbes cassées, qu’en outre le chemin de la même roue ainsi que celui de la roue du côté opposé sont tout à fait disjoints et qu’il est impossible de moudre régulièrement sans une grande quantité d’eau qui manque toujours surtout dans la saison où nous allons entrer.
En second lieu nous nous sommes transportés au foulon, où nous avons pareillement remarqué que les empoutries sont tellement ruineuses qu’elles sont prêtes à s’écrouler, les longins « étant tout à fait pourris, ainsi que les poteaux qui les reçoivent, que le chapeau des pelles n’est plus dans son étant naturel… que le pont qui y est adhérant suivent nécessairement la chute des mêmes empoutries, que la roue ainsi que l’arbre ne peuvent plus pour ainsi dire servir attend premièrement que dans l’arbre il y a un cercueil qui ne sert presque de rien puisque la partie extérieure de l’arbre est outrée.
En second lieu que la roue est défectueuse dans presque toutes ses parties, qu’enfin les longins et le chemin ne peuvent plus exister sans une prompte réparation. Que le pont qui communique audit moulin est qui es situé sur la franche rivière vis-à-vis le moulin d’écorce a été emporté par les crues… »
L’état du moulin du Chapitre n’est pas plus brillant. Il a toujours ses deux ateliers, d’une part le « moulin à blanc » pour faire une farine très raffinée destinée aux boulangers et pâtissiers à la clientèle aisée, d’autre part le « moulin bis » pour faire une farine moins fine mais estimée plus nourrissante par le peuple laborieux. Chacun des deux ateliers a sa chambre d’habitation au-dessus, et sa roue. Mais des réparations s’avèrent urgentes. Au moulin bis, une meule est abîmée, et un des bras de la roue est « presque entièrement pourri », un des morceaux de la courbe de la roue étant en plus « fendu » au point qu’il n’est quasiment plus en état de servir. Au moulin blanc, c’est seulement l’arbre de la roue qui est « fendu ». Dans les deux la partie habitation est en mauvais état. L’expert recommande qu’une nouvelle meule soit achetée à la carrière de La Fermeté. Le four attenant au moulin est très endommagé, ses murs étant lézardés, sa voûte laissant passer la pluie. Incidemment, on apprend que chacun des deux ateliers a sa girouette, mais l’administration décide de les enlever pour les vendre (Ref : document trouvé par Mme Baudras et offert au Service de Documentation historique de la ville de Nevers). L’expert propose pour 1355 F de travaux, ce qui est une somme élevée, mais se comprend vu la quantité de réparations qu’il recommande.
Au moulin de la Ronde, l’administration doit faire face à un surprenant procès. La citoyenne Anne Piat veuve de Pierre Bonnet, héritières de feu Denis Piat, fait valoir qu’en 1763 ses parents « possédaient » le moulin de la Ronde, suite à un acte de vente de 1739, moyennant une « redevance bourdelière » de 6 livres 15 sols par semaine plus un chapon par an dus à l’abbaye St-Martin, mais vu le caractère féodal de cette « redevance bourdelière », qui d’habitude est plus une forme de fermage que de rente, l’abbaye a contesté qu’il y ait eu réellement vente, et à la mort de Denis Piat elle a récupéré le moulin. Le document des Archives Départementales qui l’évoque est très difficile à lire. L’affaire semble en procès depuis 1763, à moins qu’en fait les héritiers aient d’ores et déjà perdu celui-ci.
J’ai trouvé ceci dans l’Almanach de la Nièvre conservé sous le numéro Niv 533 à la Médiathèque municipale, sous le titre « Ephéméride révolutionnaire » :
25 août 1793 : Mancini demande en tant que propriétaire au meunier de St-Nicolas de lever les pelles pour le réparer, l’administration lui donne raison de refuser cet ordre
25 prairial an II : injonction à tous les meuniers de la Nièvre depuis le Pont-St-Ours de réparer les renards et les brèches. Le moulin du Pont-Cizeau, apparaît tenu par Dupuis, avec l’aide d’un « compagnon » se disant nommé J.B Vichy (il s’avère avoir un faux passeport).
Ici apparaît un problème que connaissent tous les moulins en cette période, les intempéries, lesquelles vont des crues subites aux périodes de sécheresse (tout ce qui suit a été trouvé dans la série 1Q des Archives Départementales ou aux Archives municipales, sauf autre indication).
L’avant-dernière décennie du XVIIIe siècle est marquée par des crues terribles. Ainsi Denis Dufour écrit-il à l’administration municipale en 1790 que demeurant en cette ville de Nevers paroisse de St-Trohé il « a eu le malheur de perdre de cette crue son huilerie » plus « 150 pintes d’huile » ; « la dite huilerie tenait à un mur de 24 pieds de long que la crue a fait tomber » ; il évalue ses pertes à 580 livres. Dufour précise qu’à 63 ans il n’a plus le même courage que s’il était jeune pour réparer et relancer son atelier. Un M. Bureau, meunier au Pont-Cizeau, sauve quelqu’un de la noyade. Un autre huilier, Jean Tureau, estime avoir perdu 206 livres. M. Antoine Trameson, meunier au « moulin d’écorce », déclare être victime de « pertes considérables », non seulement de choses lui appartenant, mais encore d’une provision de blé que des particuliers lui avaient confiée à moudre. Adrien Morizot meunier à Pilavoine, déclare une perte de 450 livres, notamment du fait que la provision de chanvre qu’il comptait traiter au foulon a été emportée.
Pendant l’hiver 1791, Eustache Thibaudat, meunier du moulin de Pont-Cizeau que vient justement d’acquérir Jean Dupuis, écrit au directoire du district de Nevers :
« Depuis l’entrée en jouissance du suppliant il a éprouvé des malheurs continuels. Les glaces des années 1788 et 1789 avaient endommagé les pelles et les roues de son moulin au point qu’il est resté l’espace de plus de trois mois sans pouvoir moudre. Cependant il n’en a pas moins été obligé de payer le prix de son bail, de vendre à cet effet une partie de son mobilier… (Ici une phrase confuse où le meunier laisse entendre qu’il a eu l’obligation de moudre pour les pauvres sans être indemnisé) Que la crue inouïe du mois de novembre 1790 dont l’élévation subite n’a pas laissé aux plus vigilants le temps de se soustraire à son fléau a fait un très grand tort au suppliant par la perte ou l’endommagement de ses meubles et farines, outre le long chômage occasionné par cette crue… que l’évènement désastreux de la chute des ponts a dû nécessairement causer au suppliant la perte d’une partie au moins des pratiques de son moulin qui habitent la rive gauche de la Loire ». Il demande donc une indemnité, où une baisse du loyer qu’il doit à l’État pour la période antérieure à la vente à Dupuis. Il reçoit l’appui des conseillers municipaux. Selon un autre document, les eaux de la Loire se sont mêlées à celles de la Nièvre, refoulant celle-ci, mais en plus la Loire charriait des glaçons, lesquels venaient heurter violemment tout ce qu’ils rencontraient : de ce fait le meunier du moulin de la Ronde se plaint que ses roues ont été « rompues ».
La sécheresse est fréquente au cours de la période révolutionnaire. Le dossier O 3 0231-1 des Archives municipales montre que le 27 messidor de l’an 6, le conseil municipal de Nevers prend un arrêté réservant l’eau aux moulins destinés à « faire moudre les grains des boulangers et des citoyens de Nevers ». De ce fait, le moulin à écorces est mis au chômage pour que toute l’eau soit réservée aux moulins à grain dont il est le voisin, à savoir le Martelet et Pilavoine. En outre « les moulins à blanc appartenant au citoyen Landelle situés dans l’étendue de cette ville sur la rivière de Nièvre et auxquels est attachée une roue qui fait tourner un moulin destiné à broyer le blanc (de faïence) cessera de tourner à compter de ce jour… Les moulins appartenant aux citoyens Boiseau-Deville, Gounot et la veuve L’Etang ayant chacun une roue à blanc sont employés chacun seulement pendant tout le temps de la rareté des eaux à moudre les grains nécessaires à la subsistance des citoyens ». Cela me donne l’impression que les acheteurs de certains moulins qui ne travaillaient que le grain leur ont ajouté un atelier de faïence. On note aussi au passage que l’arrêté entend favoriser les « boulangers » (donc qui achètent leur farine à un moulin travaillant « de commerce) et les « citoyens de Nevers » qui portent au moulin leur grain et viennent chercher leur farine, le moulin demeurant alors comme travaillant à l’ancienne, avec le meunier rémunéré par prélèvement d’une fraction de la farine produite.
En l’an 13 (1805) les meuniers de Pilavoine et du Chapitre se plaignent qu’un pont est en très mauvais état, alors qu’il permet à la clientèle de venir se servir chez eux ; ce pont est public, mais la mairie refuse d’en prendre en charge la réparation, estimant qu’elle revient aux propriétaires des moulins. La lettre relative à cette affaire, conservée dans le dossier S2861, est surtout intéressante en ce qu’elle indique que le propriétaire et meunier du moulin du Chapitre est Jacques Barreau, lequel possède également à Coulanges le moulin de la Pique ; quant au moulin Pilavoine, ses intérêts sont défendus par son fermier, M. Claude Cliquet également meunier. Un autre document confirme que ce moulin Pilavoine a alors 3 roues, dont une pour le foulon.
La plupart des ventes se font en l’an IV. Le moulin du Chapitre est acheté par Joseph Jagot, haut fonctionnaire chargé des subsistances militaires, moyennant 44 130 livres 10. Celui du Martelet est l’un des rares qu’un meunier parvient à acheter (il s’agit d’Adrien Morizot), moyennant 18 853 F, mais il semble ne pas parvenir à réunir cette somme puisqu’en l’an V le moulin est vendu à Philippe Boiret.
Pilavoine : la transaction se fait le 19 prairial de l’an IV, l’acheteur étant une société composée du fabricant de faïence Senlis et de Philippe Dubois, « manufacturier ». Peut-être envisagent-ils d’en faire un moulin à faïence. Alors que le revenu annuel est estimé à 2 883 livres et la valeur à 51 909 (en l’an IV, donc après des années d’inflation galopante), le moulin Pilavoine n’est vendu « que » 44 260 F, les acheteurs ne réglant immédiatement que 33 195 F. Le reste, ils n’achèveront de le payer que… 9 ans plus tard, donc non sans bénéficier que l’inflation n’aura pas cessé tout de suite. De fort bons gestionnaires, ce Senlis et ce Dubois. Quant à l’État, lui…
Situation particulière du site du moulin de Givry (donc comprenant celui dit de la Ronde comme décrit plus haut)
Noël Pointe convainc l’État de transformer le site du moulin de Givry en « fonderie de canons » en 1793 (la France commence en effet une guerre, où les moulins à fer de la Nièvre vont d’ailleurs lui fournir beaucoup d’armement). Il faut de la place, et une disposition de roues plus rationnelle : c’est pourquoi d’une part le moulin de Givry et sa probable annexe du « moulin de la Ronde » sont détruits ; d’autre part tout l’espace entre eux est entièrement aménagé pour recevoir la fonderie de canons. Elle comptera jusqu’à 6 roues. Voir les publications des Amis du Vieux Guérigny sur l’histoire de cet établissement.
Fonderie de canons 1826
Un lieu-dit « Moulin de Givry » conservera le souvenir de l’établissement détruit (en 2019 en amont du talus de la voie ferrée).
Plan de la fonderie de canons en 1843 -,AD S 7045
Situation vers la fin de la Révolution
Le dossier 30231 des Archives municipales de Nevers contient une liste des propriétaires de moulin en l’an IV :
– Dubois possède Pilavoine ;
– Adrien Morizot le « moulin à écorce » ;
– Laudet celui du Crot ;
– Jagot celui du Chapitre ;
– M. Aguièse père le moulin à carton du Petit-Versailles (c’est l’une des rares mentions que j’en ai trouvé) ;
– Dupuis le moulin à blé du Pont-Cizeau ;
– Mancini duc de Nevers conserve le moulin St-Nicolas.
Les moulins de Nevers au XIXème siècle
L’évolution jusqu’en 1855
Les propriétaires se disputent volontiers pendant toute la première moitié du XIXe siècle, et demandent l’arbitrage de l’administration, ce pourquoi les archives départementales ont un grand nombre de dossiers. Je n’en utilise ici que l’essentiel.
L’enquête nationale de 1809 montre que Nevers dispose des moulins suivants au fil de la Nièvre, tous munis de roues perpendiculaires travaillant « à la grosse », c’est-à-dire avec seulement un petit nombre de passages de la farine sous les meules :
– Le moulin à écorce appartenant à Barreau, une roue, capacité de mouture en 24 heures 10 ;
– Pilavoine, à Senlis, 2 roues, 39 q ;
– Moulin du Crot, Cosse, 1 roue, 9 q ;
– Chapitre : Martin et Jagot, 2 roues, 22 ;
– St-Nicolas : Bonvallot, 2 roues, 15 q ;
– Pont-Cizeau : Dupuis, 2 roues, 15 q ;
S’y ajoute le moulin à vent du Banlay, à M. M Morizot, sans doute récemment construit (ou plus probablement reconstruit), non encore en activité.
En 1825, un document du dossier S7045 des Archives Départementales dresse ainsi la liste des moulins après la séparation entre la Franche Nièvre et la Bâtarde Nièvre (en caractère normal mes éventuelles précisions) :
« Branche à droite :
. M. Barbier aîné, moulin du Battoir, une roue (Barbier étant tanneur, c’est le moulin à écorce, ce pourquoi il en gardera le nom).
. Jacques Barreau, moulin Martelot 1 roue
. Sagon et Martin, moulin du Chapitre, 2 roues
. Bonvallet moulin de la Ville, 2 roues (souvent nommé moulin du Pont-Cizeau)
. Enfert, Debonnaire et Dubois, moulin à blanc de faïence, 3 roues (il s’agit du moulin St-Nicolas)
Branche à gauche :
. Senly moulin Pilavoine 2 roues
. Senly moulin à foulon, 1 roue (Senly est également faïencier ; l’un de ses établissements a probablement un atelier pour pulvériser la matière à vernis).
. Barreau père moulin du Crot, 3 roues
. héritiers Dupuis moulin du Pont-Cizeau, 2 roues. » (il s’agit du moulin plus souvent nommé de la Ronde, à ne pas confondre avec l’ancien de ce nom proche du moulin de Givry.
L’auteur du document fait donc remarquer que le nombre total de roues dans ce secteur est de 17. Le dossier S4038 confirme qu’il y a bien 2 moulins à faïence sur la « Nièvre Bâtarde ».
Le compte rendu de l’enquête de 1836 est nettement plus flatteur quant au nombre de moulins :
– Pilavoine, à farine, à M. Pot de Fer ;
– Martelot à farine, à M. Trameçon, meunier ;
– Le moulin à écorce dit « Le Battoy » à M. Barbier, tanneur ;
– Moulin du Crot, dit Moulin Maître Pierre, à farine, à M. Adrien Barreau, meunier ;
– Chapitre : à farine, à M. Jean Barreau, meunier ;
– Moulin rue du Petit Versailles, à fabriquer le carton, à M. Gaudin ;
– St-Nicolas : à farine, rue du Pont-Cizeau, à M. Pierre Morizot, meunier ;
– Moulin de la Chapellerie, à farine, même propriétaire meunier ;
– Pont-Cizeau, près du pont de ce nom (sans doute l’ancien moulin de la Ronde) : à farine et faïence, à farine, à M. Adrien Morizot, meunier ;
– Moulin du Pont-St-Nicolas : à farine, à MM. Lyon-Enfert et Petit-Enfert, manufacturier (plus probablement de faïence).
S’y ajoute le moulin à vent du Banlay, dit des 9 Piliers, à M. Masson, meunier du moulin de la Pique à Coulanges.
Entre ces deux enquêtes, un dossier des Archives municipales relatif aux inondations de 1825 contient les demandes de secours des meuniers suivants :
. M. Grégoire au moulin d’Ecorce déclare éprouver pour 50 F de dégâts ; il reçoit une indemnité de 19,90 F.
. Adrien Morizot au Pont-Cizeau : perte déclarée 100 F, indemnité 39,80 F.
. Un autre Morizot au Pont Cizot déclare avoir perdu pour 300 F de blé et farine (on peut penser que l’un tient le moulin de la Ville et l’autre celui de la Ronde).
. Pierre Jaillard « huilier entre les deux eaux », perte de 260 F d’huile et 30 F de bois à brûler.
. Jacques Monin, « moulinier » au Moulin St-Nicolas déclare une perte de 40 F, et reçoit 20 F d’indemnité.
. François Bourdeau, « propriétaire demeurant entre les deux rivières de Nièvre », décrit la perte des bâtiments de son habitation et de son huilerie qui « ont été submergés ainsi que tout son mobilier, et les ustensiles de son huilerie… et son cheval qui lui coûtait 504 F noyé dans son écurie », plus la provision de bois, une montre, et « sa bibliothèque de livres entièrement perdue évaluée 100 F ».
Les matrices cadastrales indiquent les propriétaires de moulin suivants dans les années 1830 :
– Pot de fer a le moulin Pillavoine, à grain, numéro de plan 30, avec pour annexe une « forge » (d’ailleurs M. Pot de Fer se définit comme « maître de forge ». Son revenu fiscal net en 1846 est 500 F.
– M. Barbier, tanneur, possède le moulin Martelot et le moulin d’Ecorce, numéros de plan 800 à 804, le second lui rapportant le revenu fiscal net de 120 F (M. Barbier possède l’essentiel des tanneries de Nevers, dont la plus grande est située rue du Moulin d’Ecorce.
– Adrien Barreau possède le moulin du Chapitre, plan 641 ; plus tard il possèdera le moulin du Crot (nous y reviendrons).
– Pierre Barreau a le moulin du Crot, plan 232.
– Robert Godin a le moulin à carton rue du Petit-Versailles, plan 301, mais qui ne semble pas d’un grand poids économique (revenu fiscal net 94 F en 1849).
– M. Bonvallet a le moulin du Pont-Cizeau, autrefois de la Ville et parfois nommé « St-Nicolas » au début de la rue du Rivage, plan 1234, revenu fiscal net 220 F. Ce moulin passe à M. Dieudonné, puis à Pierre Morizot, « meunier » en 1841.
– Antoine Morizot a le 2ème moulin du Pont-Cizeau, autrefois dit de la Ronde, plan 1324, revenu fiscal net 520 F.
– Le banquier et faïencier Lyons a le moulin St-Nicolas, au bout de la rue du Rivage juste avant le confluent avec la Loire, plan 1354 puis 1355 (sans doute suite à une reconstruction). Philibert Morizot lui succède pour travailler et le grain et la matière à faire le vernis pour la faïence, nous allons y revenir.
Par ailleurs, Pierre Masson a le moulin à vent du Banlay, plan 625, dont le revenu fiscal net est de 124 F en 1844 (les Masson tiennent le moulin de Meulot sur la Pique à Coulanges, juste en-dessous du moulin à vent).
Le 31 mai 1835, L’Echo de la Nièvre annonce la mise en vente « sur licitation » du moulin d’écorce qui appartenait au tanneur Barbier : « Un moulin destiné à piler l’écorce, situé à Nevers, au-dessous de la fonderie royale, sur la droite du bras de la Nièvre appelé la Franche-Rivière. Ce moulin a pour moteur une roue hydraulique en assez mauvais état, ayant 2,60 m de diamètre, et garnie de 4 bras de 16 palettes. Cette roue tourne dans un coursier en médiocre état, composé de 4 longins avec leurs montants garnis en planches ainsi que le fond ; la roue est placée sur un arbre en bois en mauvais état, garni de 2 tourillons et de 10 liens en fer ; cet arbre porte en outre à l’intérieur 8 fortes cames ou montants servant à élever les 4 pilons armés de leurs couteaux en acier.
La maye dans laquelle se broye l’écorce est en bon état, ainsi que le bâtis en charpente qui soutient les pilons.
L’empellement de la roue qui est commun avec le moulin à farine appartenant à la veuve Trameson est aussi en médiocre état, et se compose pour la portion du moulin à écorce de la pelle de la roue et de 2 autres pelles de décharge ; deux de ces trois pelles sont armées d’un engrenage en fonte avec une manivelle et une axe en fer.
Près du moulin est une petite chambre à feu servant de logement ; le tout sous la même couverture qui est en tuiles et en médiocre état, ainsi que la charpente dont une des poutres est étayée…
Le biez ou cours d’eau du moulin est commun avec les propriétaires du moulins à farine situé sur le côté gauche de la rivière et se partage avec ce dernier moulin de 12 heures en 12 heures, c’est-à-dire s’ils en usent, à savoir le moulin à farine de minuit à midi, le moulin à écorce de midi à minuit, à moins que l’abondance des eaux ne permette de faire tourner les 2 roues à la fois. »
L’ensemble comprenant quelques prés est mis à prix 16 000 Francs.
Barbier, probablement âgé, va disparaître peu à peu du paysage industriel nivernais. Lorsqu’en 1854 la grande tannerie de la rue du Moulin d’Ecorce est mise en vente, le propriétaire est M. Bourgeot, et il dispose au sein de l’établissement d’un « moulin à manège » (ref Journal de la Nièvre 21 février).
En 1839, la famille Lyons-Enfert, propriétaire de la grande faïencerie de la rue St-Genest et travaillant également comme banquière, possède le moulin St-Nicolas. Le 25 novembre 1839, elle se prépare à en faire le premier moulin de Nevers équipé d’une machine à vapeur, ce dont elle demande l’autorisation au préfet. Celui-ci organise l’enquête de commodo et incommodo, dans le cadre de laquelle le maire de Nevers publie un « Avis » le 5 décembre ; il « prévient les habitants de cette ville » qu’ils peuvent s’exprimer sur les avantages et inconvénients « qui pourraient résulter de l’établissement projeté par Mme veuve Lyons née Enfert, d’une machine à vapeur à haute pression, de la force de 12 chevaux, dans son moulin dit moulin de St-Nicolas, exploité par le sieur Dieudonné ». Cela ne se passe pas sans difficulté, de nombreux voisins (au moins 24) redoutant que la haute cheminée de la machine à vapeur envoie du gaz carbonique au-dessus du moulin, dont ceux des belles demeures de la rue Adam Billaut. L’intérêt économique l’emporte et le projet aboutit. En 1841 M. Dieudonné, meunier, dispose d’une machine à vapeur Derosne de Paris, dimensions 1,32 m X 0,45 X 2,5 (AD S4182 et 4184).
Pourtant, quoique fort riche, la famille Lyons ne se maintient pas dans la prospérité : les biens de la maison de banque Lyons et Petit sont liquidés en 1844. Le 25 juin l’Echo de la Nièvre annonce à vendre « divers immeubles », dont « le moulin à l’anglaise de St-Nicolas » , qui compose de plusieurs meules et d’un mécanisme pratiquement neuf. Une vente aux enchères aura lieu le 4 juin 1846, l’affiche (publiée dans l’Echo de la Nièvre du 30 avril) précisera entre autres : « Le moulin de St-Nicolas se compose d’un corps de bâtiment qui comprend tout le mécanisme dudit moulin (système anglais) avec tous ses accessoires, d’un cours d’eau sur la Nièvre, d’un ancien moulin à blanc y attenant, et d’un corps de bâtiment servant de bureau et de logement pour le meunier ». Le moulin est probablement acquis par M. et Mme Morizot, mais le destin ne semble pas favorable, puisque Mme Morizot meurt, et son mobilier du moulin fait l’objet d’une mise en vente le 2 septembre 1849 (annoncée par le Journal de la Nièvre du 30 août) : « Les objets à vendre consistent en : armoire et couchette en noyer, commode, table de nuit, autres tables, chaises, glaces et gravures, garniture de foyer, batterie de cuisine en cuivre et en fer, matelas, lits de plume et traversins, oreillers, couvertures et rideaux, garde-robe d’homme et de femme, draps, nappes, serviettes, tabliers et essuie-mains, 54 bonnes chemises de femme, cravates en soie, toile neuve, une montre en argent, une chaîne et une chevalière en or. Neuf pièces de vin rouge de 1848, 20 poinçons vides, bois à brûler, et balances avec poids en fonte, etc. » J’en déduis que Mme Morizot n’était pas veuve depuis longtemps. On dirait le mobilier de quelqu’un qui commence à être un peu aisé (Madame doit changer souvent de chemise), mais on note l’absence de livre.
Le 25 février 1845, l’Echo annonce que le feu a détruit le moulin à farine du Martelet, dit de La Croix Joyeuse, appartenant à M. Pot de Fer, dont il est seulement précisé qu’il n’était pas assuré. Le 19 septembre 1850, le Journal de la Nièvre annonce que M. Pot de Fer met en vente le moulin Pillavoine, « bâti à neuf », doté de 4 paires de meules « à l’anglaise » et une à la française, 2 roues hydrauliques, plus un atelier de forge.
En 1853, est à vendre le moulin du Chapitre : 3 paires de meules (2 à l’anglaise, une à la française), pour 30 000 F, le meunier étant Pierre Barreau.
Le 14 avril 1854, le quotidien avise les créanciers d’Adrien Barreau, meunier, qu’il est en faillite. Peut-être cela explique-t-il le caractère difficile qu’il va démontrer les années suivantes.
Le 24 octobre, le Journal livre un grand article sur la fonderie de canons qui occupe le site de l’ancien moulin de Givry. L’usine contient notamment un « moulin à broyer le sable extrait de la carrière», lequel sable va servir à faire les moules des canons. Cette fabrique de canons a fait l’objet d’une enquête pour règlement d’eau en 1849, vraisemblablement à la demande des propriétaires des moulins voisins, ou de leurs meuniers. Le dossier de visite de « récolement » montre que l’usine a 4 roues se succédant le long d’un grand bâtiment, celui qui existe encore.
A la même époque est à vendre un groupe de 3 maisons, dont une avec huilerie au n° 37, proche de la Croix-Joyeuse, avec 10 chambres à feu tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage, avec greniers, jardin et caves. Mais cette huilerie ne semble pas bénéficier de la force hydraulique.
En 1850, le moulin Martelot est possédé par Jean Perrault ou Perrot, son meunier (le document notarial qu’il signe indique que lui-même n’est pas fixé quant à l’orthographe de son patronyme). En fait d’origine le moulin appartient à sa femme, née Trameçon, héritière du propriétaire et meunier précédent. Le dossier notarial des Archives départementales 3E15/310 notaire Col, montre que Jean est en litige avec la veuve de Jean-Marie Perrault, sœur de Monsieur et belle-sœur de Madame. Le litige financier est assez important pour que le moulin, crois-je comprendre, soit hypothéqué. Accessoirement, il me semble comprendre que la sœur de Mme Trameçon, Elizabeth, est une épouse Barreau, et qu’elle est également mêlée au litige : de ce fait on rencontre ici le croisement de deux grandes dynasties de meuniers nivernais.
En 1852, les matrices cadastrales évaluent la part de revenus de chacune des professions industrielles : j’y relève entre autres qu’elles génèrent le revenu fiscal net suivant : 7 faïenceries ensemble 2051, 4 « moulins à blanc » donc à broyer le vernis pour la faïence 470, 5 moulins à eau à grain 800 F, le moulin à vent 20, un moulin à eau à écorce 120, 2 forges et Fonderies 770 (dont la fabrique de canons), 10 tanneries 848.
Grande affaire de 1851 à 1875 : le préfet signe les nouveaux règlements d’eau de la Nièvre à Nevers
Le préfet est amené à ordonner de remplacer le règlement Bodin de 1580 par un ensemble de règlements d’eau. En cette occasion, le fameux Adrien Barreau, qui possède le moulin du Crost, manifeste son goût par les querelles avec tous ses voisins, dont un procès de plusieurs années qui va aller jusqu’au Conseil d’État, on va le voir. En attendant cela nous permet d’établir la situation des différents moulins (voir plans ci-après), la liste des moulins ainsi que les noms des propriétaires de 1855, parfois, quand ceux-ci n’exploitent pas directement, ceux des meuniers :
– La fonderie de canons de l’ancien moulin de Givry, dite alors « Fonderie impériale », appartenant à l’Etat ;
– Le moulin d’écorce (non cité mais qu’on voit sur le plan), le moulin Martelot (à MM. Perreau en 1866) et le moulin Pilavoine sans doute à Mme Pot de Fer.
– Le moulin du Chapitre tenu par Pierre Barreau, et celui du Crost tenu par l’inénarrable Adrien Barreau ;
Plan du Chapitre et du Crost
– Le moulin du Pont-Cizeau ancien « moulin de la Ville » tenu en1872 par Pierre Morizot, et celui autrefois dit de la Ronde ;
– Le moulin St-Nicolas tenu par Claude Morizot en 1872.
Plan de Pont-Cizeau et de St Nicolas
D’aucuns meuniers de Nevers aiment la chicane, notamment Adrien Barreau. D’où plusieurs procès, dont le plus important génère le document extraordinaire qui suit.
Portée juridique des arrêtés préfectoraux portant règlement d’eau
Ce document, conservé aux Archives Départementales de la Nièvre parmi les règlements d’eau (Série S 2307 et 2308), est un mémoire, parfois involontairement humoristique, présenté par un avoué au nom du propriétaire d’un moulin de Nevers en 1875 qui conteste toute la procédure qu’a mise en œuvre le préfet pour arrêter les règlements d’eau des moulins de la Nièvre à Nevers. Je l’ai allégé de quelques phrases, mais j’ai respecté le langage de l’époque, notamment l’orthographe, sauf la ponctuation dont les règles ne sont plus les mêmes aujourd’hui. De même j’ai remplacé l’ancienne écriture des hauteurs d’eau par l’écriture moderne : par exemple 1,12 m au lieu de 1 mètre 12 centimètres. Les soulignés sont ceux de l’avoué. Les phrases. non en italiques sont des notes hors texte.
C’est un document très riche pour l’histoire de Nevers car il évoque le fameux « règlement Bodin » de 1580, évoqué plus haut. Son principal dirigeant signait ses décisions sur une table de marbre, c’est pourquoi on disait « La Table de Marbre a décidé… »On notera une phrase impliquant qu’en 1580 la plupart des moulins de Nevers avaient 2 roues et 2 paires de meules, et que cela demeurait vrai en 1875.
« A Monsieur le Préfet et Messieurs les Membres du Conseil de Préfecture du département de la Nièvre,
Le sieur Trameçon, propriétaire du moulin de Pillavoine, ayant Me Lalande pour avoué, sollicite de votre juridiction, un arrêt interprétatif d’une décision de Monsieur le Préfet de la Nièvre, du 6 octobre 1855, rendue dans les circonstances suivantes :
Un arrêt de la Cour d’Appel de Bourges, du 16 février 1874, rendu contradictoirement entre le sr Trameçon, propriétaire du moulin de Pillavoine, assis sur la Bâtarde rivière de Nièvre, et le sr Martin, fermier du moulin du Crost assis sur la même rivière, a renvoyé les parties devant vous, à l’effet d’interpréter « l’arrêté du 6 octobre 1855, qui a réglé le moulin Pillavoine, et dire si les arrêtés du 6 octobre 1855, qui ont réglementé chacun des moulins établis sur la Bâtarde rivière de Nièvre, constituent un règlement d’ensemble et d’intérêt général, ou s’ils doivent être considérés comme des arrêtés particuliers autorisant chacune des usines dans son intérêt privé à élever ses vannes à un maximum de hauteur déterminé. »
Pour la solution de ces questions, nous allons rappeler sommairement les faits et en tirer les conséquences logiques et juridiques.
A une époque qui remonte au 13 août 1580, un règlement qui du nom de son auteur s’appelle le règlement Bodin a été fait pour la rivière basse de la Nièvre. Ce règlement ne s’appliquait à cette rivière que depuis et y compris le moulin de Givry (aujourd’hui la fonderie de canons) jusqu’à 1’embouchure de la Nièvre dans la Loire. Parmi les dispositions réglementaires de cet arrêté, nous mentionnerons seulement celles relatives à la hauteur des vannes des usines et aux frais de curage des rivières, qui sont nécessaires pour la solution de la question (…)
Par ce règlement Bodin, la hauteur des vannes de tous les moulins assis sur la franche et bâtarde rivière de Nièvre, et même celles du moulin de Givry (aujourd’hui la fonderie de canons) avaient été fixées à une hauteur uniforme de 30 pouces (812 millimètres).
Les usiniers étaient tenus lorsque l’une des roues de leurs moulins ne tournait pas d’éventer d’un demi-pied, c’est-à dire de lever d’un demi pied la vanne de décharge pour livrer passage à l’eau.
Enfin les frais de curage de la rivière étaient mis pour un tiers à la charge des Maîtres Tanneurs de la ville de Nevers, et pour les deux autres tiers à la charge des usiniers.
A la suite de ce règlement était édictée la sanction pénale qui comprenait des amendes plus ou moins élevées, et des châtiments corporels pour certains cas, même la peine du fouet.
Ce vieux règlement dont il ne reste qu’une copie informe et peu lisible, tirée sur la grosse en 1753, par deux notaires de la ville de Nevers, avait continué de régir pendant près de 300 ans les usines de la basse Nièvre, mais le temps était venu de le remplacer par des dispositions plus en harmonie avec la constitution géologique de la vallée, les besoins de la société nouvelle, des mœurs, des usages et des lois. Et en effet depuis trois cents ans la vallée avait été exhaussée par les inondations successives de la Nièvre, et les sous-graviers des moulins réglés étant immuables, il devait nécessairement arriver que, cette hauteur de 30 pouces devenait insuffisante, et que la rivière ne donnait aux usines qu’une partie de la force motrice qu ‘elle aurait pu donner sans inconvénient pour les propriétés situées en amont.
Cette nécessité d’éventer une pelle d’un demi-pied quand une des roues seulement était en mouvement, bonne peut-être à une époque où les eaux étaient très abondantes et les besoins de 1’industrie restreints, où chaque roue faisait tourner sa meule, l’une pour le froment, 1’autre pour les menus grains, devenait désastreuse et impraticable à une époque où les besoins devenant plus impérieux, on cherchait le moyen de tirer le meilleur parti possible de ces forces naturelles mises, sans déboursés aucuns, à la disposition de l’homme, et où les diverses roues d’une usine étaient remplacées par une roue plus puissante et mieux organisée, pouvant mettre à volonté, et suivant l’abondance de l’eau, en mouvement une ou plusieurs meules.
D’un autre côté la grande révolution, en emportant les jurandes et les maîtrises, avait fait disparaître la corporation des maîtres tanneurs de Nevers ; et s’il y a encore à Nevers des tanneries et des propriétaires de ces tanneries, il n’y a plus de maîtres tanneurs.
Comment donc effectuer les curages du moment où l’une des parties qui devait y contribuer pour un tiers n’existait plus?
Enfin les peines édictées par ce vieux règlement étaient insuffisantes ou supprimées par la nouvelle législation et il n’était plus possible d’appliquer aux contrevenants la peine du fouet.
Tout démontrait donc la nécessité de remplacer cet antique règlement qui pouvait avoir été bon pour l’époque à laquelle il a été fait, mais qui, à notre époque, devenait inefficace et même mauvais, par un nouveau règlement.
Aussi, le 17 mai 1850, sur les sollicitations de Monsieur le Maire de Nevers et du Conseil général de la Bièvre, le Préfet de ce département a pris un arrêté par lequel il a nommé une commission pour arriver à la révision du règlement Bodin, et faire un règlement général non seulement de la basse Nièvre, mais encore de toute la vallée de la Nièvre et de ses affluents. La commission, composée des hommes les plus compétents et les plus autorisés, a fait son rapport et proposé un projet de règlement.
Le 5 février 1851, un nouvel arrêté de Monsieur le Préfet de la Nièvre a ordonné qu’une enquête serait ouverte pendant 60 jours dans toutes les communes du département, dans lesquelles passe la Nièvre ou ses affluents ; que les tribunaux de première instance de Nevers et de Cosne, le tribunal de Commerce de Nevers, la Chambre consultative des arts et manufactures, la commission agricole, seraient appelés à donner leur avis sur le projet de règlement dont s’agit.
Ces sages mesures ont été exécutées.
Cependant et parallèlement à ces mesures qui touchaient de plus près à 1’intérêt général, sur la demande des intéressés, demande qui était sollicitée par l’administration, des règlements partiels étaient donnés à toutes les usines pour fixer la hauteur de la retenue d’eau qu’elles pouvaient comporter sans nuire à 1 ‘intérêt général, et, autant que possible, à l’intérêt privé.
Tous ces règlements sont du même jour 6 octobre 1855, après des travaux préliminaires longs et minutieux. (Les arrêtés préfectoraux du 6 octobre 1855 ne concernaient que Nevers ; pour les autres communes, les arrêtés sont du 10 mars 1857.)
Enoncer un pareil fait, c’est évidemment démontrer que ces règlements partiels font partie d’un tout et d’une opération dont les résultats se coordonnent.
Et chose que nous devons faire remarquer à Messieurs, c’est que loin de donner aux usines de la basse Nièvre des vannes d’une hauteur uniforme de 30 pouces (812 millimètres), comme le règlement Bodin, les arrêtés du 6 octobre 1855 concèdent à toutes ces usines une hauteur de vannes différente mais toujours supérieure à celle fixée par le règlement Bodin, de manière à donner à ces usines une hauteur de vannes la plus considérable sans nuire aux usines et aux propriétés supérieures, mais de manière à utiliser dans un intérêt général la plus grande force motrice de la rivière. Ainsi la fonderie de canons, l’ancien moulin de Givry, a des vannes de 1,65 m, plus que le double de la hauteur fixée par le règlement Bodin.
Sur la Franche rivière, la hauteur des vannes motrices du moulin Martellot est de 1 mètre, celles du moulin du Chapitre de 1,04 m, celles du moulin du Pont-Cizeau de 1,20 mètre, et enfin celle du moulin de St Nicolas 48 centimètres.
Sur la Bâtarde rivière, la hauteur des vannes motrices du moulin Pillavoine est de 1,12 mètre, celles du moulin du Crost de 99 centimètres, et celles du moulin du Pont Cizeau de 1,28 mètre.
Ainsi par ces arrêtés du même jour, produits d’un travail d’ensemble, la hauteur des vannes motrices de toutes ces usines sans exception, même celles du moulin du Crost, ont été fixées par 1’autorité compétente à une hauteur beaucoup plus élevée que celle fixée par le règlement Bodin.
D’un autre côté l’obligation d’éventer une pelle n’existe plus.
Tous ces règlements, partiels il est vrai, mais faits le même jour, ont été simultanément précédés, accompagnés et suivis de toutes les formalités usitées en semblables matières, pour donner à chacun la facilité de présenter ses observations.
Personne n’a réclamé à cette époque, pas même le propriétaire du moulin du Crost, le sieur Barreau, qui cependant, quand le règlement du moulin Pillavoine a été décrété et exécuté, s’est imaginé en 1864, c’est à dire après neuf années d’existence, de demander à 1’autorité supérieure la révision de l’arrêté préfectoral de 1855 qui réglait le moulin de Pillavoine, situé en amont du sien.
Une décision de Monsieur le Ministre a ordonné de procéder à l’instruction nécessaire pour réviser cet arrêté préfectoral du 6 octobre 1855.
Cette instruction a été faite avec le plus grand soin et le 9 août 1872 une décision de Monsieur le Ministre des travaux publics, approuvant l’avis du Conseil général des ponts et chaussées, a rejeté la demande du propriétaire de moulin du Crost, le sieur Barreau.
Un mois après, le fermier de ce moulin, le sieur Martin, introduisait judiciairement cette demande en abaissement des vannes du moulin de Pillavoine qui n’avait pas réussi à son propriétaire devant l’autorité administrative. (…)
Que restait-il donc de ce vieux règlement? Rien, absolument rien, ce n’était plus qu’un vieux document bon à consulter par les antiquaires et les chroniqueurs, mais qui n’avait plus d’utilité pratique ; il avait vécu.
Cependant, nous voyons postérieurement et à tort dans des arrêtés préfectoraux, viser comme autorité, à côté des lois et des arrêtés ayant force légale, ce vieux règlement désormais abrogé ; et si nous faisons ici cette observation, c’est parce que dans le procès actuel, on a voulu tirer arguments de ces expressions qui se trouvent dans les arrêtés préfectoraux postérieurs à 1857, « vu le règlement Bodin ». La Cour, il est vrai, parait en avoir fait justice dans son arrêt interlocutoire du 16 février 1874, mais toujours est-il que ces expressions en désaccord avec les arrêt préfectoraux que nous avons énumérés ont jeté un certain trouble dans le débat judiciaire.
Vaincu dans ses critiques devant l’autorité administrative contre la hauteur des vannes du moulin de Pillavoine, le propriétaire du moulin du Crost, le sieur Barreau n’a pas osé saisir la justice de ses réclamations, il a poussé en avant son fermier Martin, et aujourd’hui devant la cour, le sieur Martin, se faisant une arme du règlement Bodin, demande que les vannes motrices du moulin Pillavoine, fixées par l’autorité compétente à 1,12 m, soient réduites à 812 millimètres, les 30 pouces de règlement Bodin.
Cette contestation judiciaire qui mettait en jeu l’intérêt privé, ne pouvait être tranchée par les tribunaux, qu’autant que l’autorité préfectorale seule compétente, aurait décidé que l’intérêt public n’était pas intéressé dans la fixation de la hauteur des repères de ces usines ou de quelques unes d’entre elles notamment du moulin Pillavoine.
Tels sont les faits préliminaires que nous avions à exposer ; il nous reste aujourd’hui à discuter devant la juridiction administrative la question qui lui est déférée par la justice civile.
La première observation que nous avons à présenter est celle-ci : les règlements de hauteur des vannes des usines intéressent l’ordre public, et l’intérêt général, autrement l’autorité administrative et préfectorale n’aurait pas à s’en occuper.
La deuxième, c’est que l’on ne comprend pas comment le propriétaire d’un moulin inférieur serait lésé par la hauteur des vannes du moulin supérieur, cette hauteur de vannes ne peut occasionner aucune perturbation dans la marche de son usine, l’eau, contenue en plus grande abondance dans le biez supérieur, n’en arrive pas moins au biez du moulin inférieur sans aucune perte ; il ne peut y avoir là qu’un intérêt non avouable, le désir de nuire à un concurrent.
Ceci posé nous entrons dans le vif du débat.
Les arrêtés préfectoraux du 6 octobre 1855 constituent-ils un travail d’ensemble et d’intérêt général, ou au contraire des arrêtés spéciaux à chacun des moulins de la franche et bâtarde rivière de Nièvre, et exclusivement dans un intérêt privé?
1) Si nous examinons seulement la date de ces arrêtés, pris le même jour, nous pourrions soutenir, et je crois avec raison, que ces arrêtés constituent un travail d’ensemble, précédé d’études préliminaires qui intéressent non seulement les propriétaires de chacune des usines réglées, mais encore les propriétaires de toutes ces usines et des terrains qui bordent les rives de ces deux rivières.
La position de ces moulins sur les deux bras d’une même rivière, coulant parallèlement, séparés par une bande étroite de terrain, nécessitait des règlement combinés, de manière à sauvegarder les intérêts de chacun en particulier et de tous en général.
Il allait combiner la hauteur des vannes de toutes ces usines qui généralement sont en face l’une de l’autre, de manière à ce que le niveau de l’eau de chacune d’elle ne fut pas tenu à une hauteur trop considérable ou trop basse, afin que l’eau d’une rivière ne vint pas faire irruption dans l’autre en emportant la faible bande de terre qui les séparait, et causer des dégradations non seulement aux chaussées et aux usines voisines, mais encore aux propriétés inférieures.
Sous ce premier rapport 1’intérêt général était en jeu dans les règlements combinés des usines.
2) Il l’était encore alors qu’il s’agissait de fixer la hauteur des vannes à une élévation plus ou moins considérable de manière à retirer de l’eau la plus grande force motrice sans nuire à l’intérêt privé.
3) Spécialement le règlement du moulin Pillavoine, de même que celui du moulin Martellot, n’est pas fait seulement dans leur propre et privé intérêt, mais encore. dans un but d’utilité publique, la répartition de l’eau de la Nièvre entre tous les intéressés, propriétaires d’usines, de fabriques, de terrains et de maisons assis sur les bords des franche et bâtarde rivières de Nièvre.
En effet, à la sortie du biez de la fonderie de canons, la rivière de Nièvre se partage en deux bras qui font la Franche et Bâtarde rivière de Nièvre. Le partage des eaux nécessaires à une foule d’intéressés se fait au moyen d’un déversoir de partage en maçonnerie qui se compose de trois parties, deux latérales de chacune 3,25 m, qui s’appuient sur les deux rives, et une troisième centrale de 3,03 m de longueur qui se trouve à 31 centimètres en contrebas des deux autres, et par laquelle s’écoule ordinairement 1’eau qui forme la Bâtarde rivière de Nièvre. Les deux latérales fonctionnent quand les eaux sont trop abondantes.
Pour que les moulins Pillavoine et Martellot lèvent leurs vannes motrices, il faut que l’eau qui passe par la coupure centrale arrive à la hauteur des côtés latéraux du déversoir, et quand l’eau s’abaisse au niveau de la partie centrale, non seulement le moulin Pillavoine s’arrête faute d’eau, mais encore le moulin Martellot doit abaisser des vannes, pour que les biez puissent de nouveau se remplir.
C’est là évidemment et spécialement un travail d’ensemble et dans un intérêt général et public.
Pour arriver à ce résultat il fallait que les vannes de ces deux usines fussent réglés en conséquence ; c’est ce qu’a fait 1’autorité compétente en déterminant la hauteur du déversoir de partage, la hauteur des vannes des moulins Pillavoine et Martellot, enfin le point où le Moulin Martellot devrait abaisser ses vannes pour que les hies passent se remplir et alimenter la Franche et Bâtarde rivière Nièvre. Toucher à l’un des éléments de cet ensemble c’est jeter une perturbation dans cette réglementation faite dans un intérêt général, l’anéantir et certainement nuire à l’intérêt collectif des intéressés sur l’une et l’autre rivière.
Supposons un instant la prétention de Martin admise et les vannes du moulin Pillavoine abaissées de 20 cm, quelles en seront les conséquences?
Quand l’eau sera arrivée à la hauteur de 812 millimètres, ces vannes agiront comme déversoir de superficie, la partie centrale du déversoir de partage ne pourra être recouverte des 31 centimètres d’eau dont elle dont elle doit être recouverte pour que les deux moulins Pillavoine et Martellot puissent ouvrir leurs vannes motrices, et tant qu’un nouveau règlement ne sera pas intervenu, toute 1’eau de la Nièvre passant par le déversoir de partage, les usines de la franche rivière chômeront.
Il faudra donc un nouveau règlement qui fixera la hauteur des vannes de ces deux usines, en raison de l’abaissement de 20 cm de ce déversoir de partage c’est-à dire qui abaissera de 20 cm tout aussi bien les vannes des moulins de Pillavoine et de Martellot que le nouveau déversoir.
La hauteur de l’eau qui fait mouvoir	ces deux usines étant moindre, pour (leur) donner la force nécessaire (…), il faudra une plus grande quantité d’eau et par conséquent fermer plus souvent les vannes pour remplir leurs biez.
Le nouveau résultat sera ceci : quand les moulins Martellot et Pillavoine marcheront, les usines inférieures auront trop d’eau et seront obligées de lever leurs vannes de décharge et par conséquent de perdre inutilement une partie de l’eau qu’ils utilisent en ce moment, puis les moulins Martellot et Pillavoine, étant obligés de fermer leurs vannes pour remplir leurs biez, les deux rivières seront à sec, et (les meuniers) obligés de fermer leurs vannes pour laisser remplir leurs propres, biez, et les propriétaires riverains qui ont besoin de l’eau arrivée à une certaine hauteur en seront privés.
Voilà quel serait en somme le résultat de 1’atteinte portée au règlement qui fixe aujourd’hui à une hauteur supérieure à 812 millimètres la hauteur des vannes des moulins Martellot et Pillavoine et celui du déversoir de partage.
L’ intérêt général serait atteint de toute manière.
Par conséquent il est certain que les règlements du même jour (6 octobre 1855) (…) font partie d’un règlement d’ensemble et d’intérêt général, et non pas seulement des arrêtés particuliers intéressant seulement ces deux usines réglées.
Nous demandons donc à Messieurs composant le Conseil de Préfecture de la Nièvre qu’interprétant ces arrêtés préfectoraux du 6 octobre 1855, ils décident :
1 – Que les arrêtés préfectoraux du 6 octobre 1855 qui ont réglé, les moulins établis sur les usines de la basse Nièvre (…) constituent un règlement d’ensemble pris dans un intérêt général.
2 – Que spécialement le règlement de la hauteur des vannes des moulins Pillavoine et Martellot (…) a été fait en considération de la hauteur du déversoir de partage, dans un intérêt général de manière à assurer à ces deux rivières l’eau à laquelle elles ont droit, et à assurer aux riverains, usiniers et autres propriétaires l’usage de ces eaux, et non dans 1’intérêt privé et exclusif du moulin Pillavoine.
En présence de ces faits et de ces raisons, il nous semble que Messieurs du Conseil de Préfecture, répondant affirmativement à la question posée par l’arrêt de la Cour du 16 février 1874, interprétant les arrêtés du 6 octobre 1855, n’hésiteront pas à déclarer que l’arrêté du 6 octobre 1855, qui règle le moulin Pillavoine, de même que les arrêtés du même jour qui ont réglé toutes les usines de la basse Nièvre, constituent un travail d’ensemble et d’intérêt général pour assurer à tous les ayants droit l’eau à la quelle chacun des riverains a droit.
signé Lalande
avoué d’appel à Bourges (Cher)
Bourges le 4 janvier 1875. »
Dans le même cadre, voici les autres procès survenus après la parution des arrêtés du 6 octobre 1855.
Le procès Adrien Barreau. dont nous venons de découvrir la trame est 1’extrême des chamailleries auxquelles les meuniers de Nevers semblaient aimer se livrer. Il en reste de nombreux dossiers aux Archives Départementales (série S) et municipales. Ils ont été constitués parce qu’il se trouvait toujours un belligérant pour demander l’arbitrage du préfet. Celui-ci dépêchait 1’ingénieur des eaux qui, en général, après une enquête de commodo et incommodo, proposait des travaux de rectification des barrages, des vannes, etc. Le préfet prenait alors un arrêté ordonnant au propriétaire du moulin de faire les travaux. Puis l’ingénieur venait avec des experts vérifier que les travaux prescrits avaient été exécutés : cela s’appelait la visite de « récolement ».
Voici une sorte de florilège de ces affaires.
1) Adrien Barreau contre Martelot
Le terrible Adrien Barreau a cherché noise à peu près à tout le monde. Nous venons de voir qu’il avait été jusqu’à saisir le Conseil d’Etat et la Cour d’Appel de Bourges pour des chicanes au demeurant obscures. Qu’il en veuille au meunier de Pillavoine, immédiatement au-dessus de son moulin du Crot , ça pouvait à la rigueur se comprendre, mais il poussa le mauvais caractère jusqu’à s’en prendre au moulin Martelot, sis sur un autre cours d’eau que le sien. Si je comprends bien, il récriminait que selon lui la vanne du moulin Martelot n’était pas assez relevée, donc ne laissait pas passer assez d’eau. L’ingénieur estima sa réclamation non fondée.
En passant, le sieur Adrien Barreau n’était pas forcément exempt de tout reproche dans sa manière d’utiliser l’eau ; en témoigne cette observation faite par un voisin lors d’une visite de l’ingénieur des eaux du 8 février	1854 (en fait, elle est intéressante pour bien d’autres choses) :	« M. Bondon se plaint que, depuis que les usines sont montées à l’anglaise, ses prés ont beaucoup plus à souffrir qu’alors que les moulins munis de petites roues à palettes ne faisaient mouvoir qu’une paire de meules ; il demande que le niveau de la retenue soit abaissé et les ouvrages de décharge augmentés de manière à ce que les prés n’aient plus à souffrir d’inondations qui compromettent la nature du sol et dénaturent ses produits« . Voilà qui nous apprend que la nouvelle technologie a été adoptée par les meuniers de Nevers : des roues à palettes recourbées, pour obtenir un meilleur rendement d’une part, et d’autre part « montage à l’anglaise », c’est-à-dire avec des tubes munis de « chaînes à godets » pour faire aller et revenir la farine plusieurs fois sous les meules, des meules d’ailleurs plus nombreuses.
2) .Adrien Barreau contre le moulin du Pont-Cizeau
Non content de faire des procès aux moulins situés en amont du sien, Adrien Barreau s’en prit également à celui en aval.
Donc en 1872, M. Melard, pharmacien à Nevers, qui avait acheté l’ancien moulin du Pont-Cizeau sis sur la Franche Nièvre, voulut le doter d’une annexe sur la Bâtarde Nièvre. Vu la distance entre le moulin du Crot et le Pont-Cizeau, on ne voit pas comment il pouvait y avoir un problème. Adrien Barreau et Martin, son meunier, trouvèrent. La première réclamation, un a-priori sur l’eau qui serait refoulée vers le moulin du Crot par les vannes du nouvel établissement, ayant été rejetée, Barreau porta plainte en 1874 devant le préfet contre le pharmacien parce que, ayant détruit des maisons pour construire son nouveau moulin à la place, celui-ci faisait jeter les gravats dans la rivière, ce qui, à en croire le vindicatif Barreau, faisait monter le niveau d’eau des centaines de mètre en amont.
Enquête donc et visite des lieux par l’ingénieur des eaux. Celui-ci convoque à la régulière tous les belligérants pour participer à la visite, mais, à l’heure dite, surprise, l’ingénieur est si las des récriminations intempestives d’Adrien Barreau qu’il refuse sa présence ; il n’accepte de s’entretenir avec lui qu’une fois achevée la visite. Scandale bien sûr de Barreau, qui se plaint immédiatement au préfet, à qui l’ingénieur écrit pour se justifier le 3 août 1876 : « Les usiniers de la Nièvre ont de la tendance à soulever à chaque instant des questions depuis longtemps réglées« . Et le préfet d’apporter son soutien à l’ingénieur.
3) Moulin du Crot contre Moulin Pillavoine (bis)
Puis le moulin du Crot devient l’imprimerie Mazeron. Voici la lettre qu’écrit l’un des frères Mazeron au préfet le 23 mai 1893 : « Par suite de l’installation de nos ateliers au moulin du Crot situé sur la fausse rivière de Nièvre, 13 rue du Moulin d’Ecorce à Nevers, nous sommes obligés de rétablir le deuxième moteur hydraulique qui existait précédemment dans ce moulin.
Le choix des moteurs que nous avons été amenés à faire nécessite l’emploi de toute la largeur de la rivière par les vannes motrices. Le règlement d’eau du moulin nous obligeant à réserver une ouverture totale de 2,03 m pour le libre écoulement des eaux par les vannes de décharge, nous avons l’honneur de vous faire connaître notre intention d’établir à cet effet un canal qui serait placé sur la rive gauche de la rivière, ayant son embouchure à environ deux mètres en amont des vannes motrices et aboutissant à cinq mètres en aval ; nous donnerions à ce canal une largeur de 2,25 m sur tout son parcours avec vannage comportant au minimum la largeur réglementaire de 2,03 m.
Nous avons l’honneur, Monsieur le Préfet, de vous prier de vouloir bien prendre un arrêté modifiant dans ce sens l’arrêté actuel du règlement du moulin ; ci-dessous le croquis des dispositions proposées.«
Hélas la vieille dispute ressurgit. En 1899, les frères Mazeron saisissent le préfet du fait que les frères Imbert, qui tiennent le moulin Pillavoine comme locataires de M.Trameçon, ont modifié les vannes de telle sorte qu’il passe insuffisamment d’eau pour faire marcher l’imprimerie. Le 24 août 1899, le préfet prend cet arrêté :
« Le sieur Trameçon, propriétaire du moulin Pillavoine, est mis en demeure d’araser la crête des vannes de son moulin et l’empellement de la Vieille Forge au niveau de la retenue légale dans un délai de 10 jours à compter de la notification du présent arrêté ».
En passant, on trouve mention de cette « vieille forge » hydraulique qui, à une date inconnue, a fait partie du moulin Pillavoine.
Relevons dans ce dossier cette note du sous-ingénieur Dubosque en date du 2 mai 1899 : « Eviter ultérieurement toute réclamation intempestive de la part des usiniers d’aval, qui sont généralement peu tolérants.«
4) Pierre Barreau contre moulin Martelot et… mairie de Nevers
Face au moulin du Crot, celui du Chapitre était tenu par Pierre Barreau, dont j’ignore le lien de parenté avec Adrien, sinon une ressemblance quant au caractère belliqueux. Voici la plainte déposée contre lui devant le préfet en 1866 :
« Les sieurs Perreau, propriétaires du moulin Martelot, ont l’honneur de porter à votre connaissance que le moulin du Chapitre immédiatement en aval est dépourvu de repère, que ses vannes n’ont pas une largeur suffisante pour écouler librement toutes les eaux que les vannes du moulin peuvent débiter, ce qui occasionne des remous et leur cause un grand préjudice. Ils viennent vous prier, Monsieur le Préfet, de bien vouloir prescrire les mesures. nécessaires pour empêcher cet état de choses ».
Visite du 17 mars 1877, en présence de Pierre Barreau, les Frères Perreau, Morizot meunier du Pont-Cizeau, et Trocquet, agent voyer municipal de la ville de Nevers délégué par le maire, nous allons voir pourquoi. On constate le mauvais état de 5 vannes. On pose des repères (pour vérifier la hauteur de l’eau) sur la maison Rambault, « sur le seuil de la porte d’entrée du moulin », et « sur l’appui de la buanderie du moulin ». M. Pierre Barreau, qui semble moins terrible que son homonyme, déclare avoir « 1’intention de refaire à neuf l’empellement de son moulin dans le courant de l’année et aussitôt que la saison le permettra« . En fait il est réticent à construire le nouveau vannage exigé par l’ingénieur parce que celui-ci l’obligerait premièrement à creuser la digue lui appartenant qui sépare les deux rivières (en 2019 cette digue est occupée par la chaussée de la rue du Moulin d’Ecorce et par la Promenade Lucien Guéneau), et deuxièmement à construire un pont par-dessus pour permettre la circulation ; ça lui aurait coûté assez cher. Or à l’époque cette digue n’étant pas une voie publique, ni une voie privée indispensable à la circulation publique, la mairie ne pouvait guère exiger grand chose. (A une date inconnue, le problème sera réglé en construisant le lien entre les deux rivières qu’on peut observer promenade Lucien Guéneau.)
Notons que plus tard, en 1874, Pierre Barreau demandera l’autorisation de construire un passage voûté pour relier les deux bâtiments de part et d’autre du bief, mais avec une pile au milieu : « Ce serait une voûte en maçonnerie de pierre de taille pour exécuter au-dessus une façade du moulin ». L’ingénieur refusera la pile : « Considérant que cette construction peut être établie sur une seule voûte, qu’une pile supplémentaire est inutile et ne pourrait que nuire à l’écoulement de l’eau« . Pourtant elle sera construite à une date inconnue. Voilà qui nous explique l’architecture actuelle du moulin du Chapitre.
Accessoirement, le moulin Martelot est donc possédé et tenu par les frères Perrault, donc fils du gendre de Mme Trameçon, dont la sœur était une épouse Barreau, de sorte qu’il y a de fortes chances que les belligérants aient été cousins.
5) Morizot contre Morizot
En 1872, les meuniers des deux moulins historiques qui se succédaient du Pont-Cizeau au confluent avec la Loire s’appelaient tous deux Morizot : Pierre locataire au moulin du Pont-Cizeau ancien moulin de la Ville, et Claude propriétaire du moulin St-Nicolas. Ce n’est pas parce qu’on porte le même patronyme qu’on va se priver de pratiquer le sport local favori : la chamaille ! Donc un beau jour Claude écrivit au préfet contre Pierre, parce que celui-ci, parait-il, lâchait trop d’eau. Pierre fit valoir qu’il appliquait strictement le règlement préfectoral établi en 1855. L’ingénieur des eaux se déplaça, et… donna raison aux deux : une « erreur matérielle » dan la rédaction du règlement d’eau en avait légèrement modifié le sens. Apparemment, Pierre Morizot modifia son vannage comme demandé par l’ingénieur et l’affaire en resta là.
6) La fonderie impériale (ancien moulin de Givry)
Cette fabrique de canons appartenant à l’Etat fit l’objet d’une enquête pour règlement d’eau en 1849, vraisemblablement à la demande des propriétaires des moulins voisins, ou de leurs meuniers. Le dossier de visite de « récolement » est instructif parce que :
– on y apprend que la fonderie avait alors 4 roues se succédant le long d’un grand bâtiment, celui qui existe encore ;
– des noms de propriétaires de moulins apparaissent : Gaspard Pot, propriétaire du moulin de Péreuse immédiatement en amont de la fonderie, Adrien Barreau, et Me Vve Pot, en fait Pot de Fer, propriétaire du moulin Pillavoine.
Contre l’Etat, il semble que les meuniers s’en soient tenus à des chamailleries raisonnables.
Il y a quelques années, au cours d’une exposition sur les Pâtis, les anciens quartiers du bas Nevers détruits dans les années 1960, Antoine Paneda a présenté des maquettes conçues à partir du cadastre. En voici une, qui propose les moulins du quartier du Pont-Cizeau vus d’amont.
Evolution des moulins mus par les eaux de la Nièvre de 1855 à 1899
1858 : Création d’une société pour mélanger meunerie et boulangerie
Quatre articles du Journal de la Nièvre (dont ceux des 15 et 18 mai) lancent un appel pour sa constitution : ce serait une sorte de coopérative où les boulangers et les meuniers mélangeraient leurs intérêts. L’initiateur du projet est M. Cortet, propriétaire plutôt agricole à Luzy. Je n’ai pas l’impression que le projet ait abouti.
A la fonderie de canons
Un jour de 1865, l’ouvrier maçon Mathonnas, 39 ans, est appelé à des travaux dans la fosse où tourne un rouet, qu’on a l’imprudence de ne pas arrêter ; sa blouse est happée par l’arbre de couche en marche, le corps est broyé. Peu après on remplace plusieurs roues par 2 turbines.
Le plan ci-joint de 1876, que nous a aimablement fourni le Service du Patrimoine de la ville de Nevers, montre la fonderie de canons équipée de 6 roues, peu avant qu’elle ne reçoive 2 turbines.
En 1878, un ministre obtient que l’État ne fabrique plus lui-même ses canons à l’usine de Nevers… comme par hasard juste avant de se faire embaucher comme directeur aux usines Schneider du Creusot, justement réputées pour leurs canons. En 1880, la fonderie de Nevers est reconvertie en unité de subsistances : elle prépare les rations alimentaires des soldats ; on la dote bientôt d’un moulin à vapeur pour traiter le blé, la farine obtenue étant ensuite transformée en pain dans l’établissement.
Dans le quartier de la Croix-Joyeuse
Les établissements vont prospérer quelques décennies, du nord au sud :
– L’huilerie de la Croix-Joyeuse (Je l’évoque bien qu’il soit tout à fait improbable qu’elle ait un jour utilisé la force hydraulique).
En 1859, le successeur de Catherine Grillot, M. Rondet, huilier, fait faillite. Le 28 mai Le Journal de la Nièvre annonce qu’est mis en vente le petit établissement connu sous le nom d’huilerie Ste-Vallière ; il est situé dans une grande maison avec seulement une petite pièce pour l’huilerie, plus au-dessus une pièce mansardée. Elle va tomber en 1860 dans l’escarcelle de M. Louis Forgeron, à l’origine épicier, pour 3400 F payable en plusieurs fois. Louis Forgeron mènera cette huilerie très longtemps, comme en témoignent des placards publicitaires ou des factures bien ultérieures.
Papier à en-tête de M. Forgeron
Moulin d’Ecorce :
En 1881 existe un « Moulin d’Ecorce », signalé par deux citations dans le Journal de la Nièvre : d’une part ses charretiers sauvent un homme de la noyade, d’autre part il est encore annoncé à louer.
Ancien moulin d’Ecorce
Le moulin Martelot :
Au moulin Martelot, soudain dénommée La Croix Joyeuse en 1860, la veuve Hippolyte Pot cherche un nouveau fermier : le moulin compte 5 paires de meules). La presse locale l’annonce à vendre ou à louer en 1877, 1878, 1894 et 1898. Par exemple texte de 1877 : « A vendre à l’amiable un moulin à blé à 2 paires de meules, en bon état d’exploitation et avec bonne clientèle, situé à Nevers, près de la Croix-Joyeuse, appelé moulin Martelot, exploité par MM. Perreau frères. » Il s’agit de Pierre et Hippolyte Perreau, évoqués plus haut à propos d’un litige avec leur probable cousin Pierre Barreau. Ce qui les conduit à mettre en vente le moulin est une querelle d’héritage remontant à la grand-mère, avec des cousins fils d’Elizabeth Barreau leur tante me semble-t-il. Le dossier des Archives départementales 3E/27/240 notaire Gérin montre que le moulin est hypothéqué et les créanciers quelque peu considérables, dont un Jean Trameçon meunier possédant et tenant un moulin à Ste-Colombe dans le Donziais. C’est un M. Ramon qui acquiert le moulin Martelot pour 31 000 F. Au passage on apprend que M. Trameçon avait acheté le moulin à M. Gillotin (peut-être le meunier de Coulanges), lequel l’avait acquis de M. Barbier le tanneur sus-évoqué.
Le moulin Pilavoine :
En 1869, Mme Vve Pot fait annoncer par Le Journal que Pillavoine est à vendre ou à louer : il dispose d’une machine à vapeur (qui toutefois appartient au fermier) et 5 paires de meules.
1866 : Le foulon du moulin Pillavoine devint une entreprise métallurgique de l’importante famille Pot, qui ne disparaîtra que vers 1880 (Ref : La Nièvre royaume des forges). Mais c’est curieux, puisqu’en 1874 le nouveau propriétaire du moulin Pilavoine, Trameçon, demande l’autorisation de procéder à « l’alignement » des deux berges de la « Bâtarde Nièvre » en aval de son moulin.
Puis Pilavoine passe aux frères Imbert, qui dans une publicité de 1898 se présentent comme « minotiers et négociants en grains » : ils « informent leur clientèle qu’ils ont à sa disposition des farines d’orge, de seigle et de maïs brut, et qu’ils exécutent la mouture à façon de ces mêmes produits. »
Un numéro de la Revue du Centre, que dirigeait Achille Millien, contient ce dessin d’un « moulin de Nevers » daté de 1872. Il est très beau, mais particulièrement énigmatique. J’émets l’hypothèse, vu son état, qu’il s’agirait du foulon du moulin Pilavoine peu avant sa destruction, puisqu’il était sur pilotis. Mais alors cela impliquerait que les bâtiments derrière ont disparu en même temps que lui, pour faire place aux deux grands bâtiments du Martelet et de Pilavoine tels qu’ils nous sont parvenus.
Quartier des moulins St-Trohé
En 1862, Pierre Barreau, meunier 4 rue du Moulin d’Ecorce, demande au préfet l’autorisation d’installer une « machine à vapeur de la force de 4 chevaux à une pression de 5 atmosphères, une chaudière cylindrique de 4 mètres de long, le diamètre de 62 cm plus un bouilleur de même dimension. La chaudière et le bouilleur sont assemblés au milieu par une jonction dont le diamètre inférieur est de 178 mm. Cette chaudière serait placée sur un angle de terre qui se trouve en aval attenant au moulin et un côté de cet angle faisant face à la rue du moulin d’écorce, un autre à la rivière de Nièvre… Cette chaudière sera chauffée au charbon de terre. Le travail de la machine est destiné à faire tourner des meules à moudre le blé dans des moments de chômage » (lorsque l’eau manque). Pierre Barreau joint un croquis à sa demande.
L’enquête de commodo et incommodo est lancée. Le projet suscite une levée de boucliers chez plusieurs voisins. D’aucuns se groupent pour faire une étude très sérieuse, laquelle aboutit à une pétition de plusieurs pages rédigée par Charles de Courvol, que signent 16 personnes. Voici quelques-uns de leurs arguments (outre la référence très précise à plusieurs lois et décrets) :
« Le moulin de M. Barreau n’a pas un besoin indispensable d’une machine à vapeur car il fonctionne nuit et jour toute l’année sans interruption. Ceci est un fait notoire qui ne peut être contredit et qu’il est facile de vérifier…
En temps de sécheresse, il n’y a point interruption de travail mais simplement un ralentissement. M. Barreau ne peut se plaindre de cet état de choses car lui et ses prédécesseurs ont accepté le cours d’eau tel qu’il existe en pleine connaissance de cause…
Le système des roues de M. Barreau est tellement défectueux qu’il en résulte un vrai gaspillage du cours d’eau… Une rectification est même indispensable.
Le système actuel des roues peut être modifié avantageusement en les faisant tourner dans des auges parfaitement adaptées à leur contour. Il faudrait moins d’eau, on doublerait la force motrice, on économiserait l’eau pour le temps de sécheresse… » Le rédacteur propose donc que M. Barreau remplace ses roues par une ou des turbines, lesquelles sont depuis 1850 de plus en plus adoptées par les moulins.
« L’eau est le moteur le plus économique et la vapeur le plus dispendieux, surtout s’il est pratiqué à une échelle minime, alors l’intérêt des frais de construction, l’entretien de la machine, les frais de combustible et du chauffeur ne peuvent être couverts par les produits… M. Barreau pense probablement attirer par le moyen de la vapeur les pratiques de ses confrères. Voudront-ils se laisser absorber par lui ? » Ici les signataires expriment qu’ils redoutent le caractère nauséabond de l’odeur du charbon brûlé par la machine.
Décidément ce Charles de Courvol, s’étant bien informé, continue par un examen plus général du site, formidable pour les historiens : « La ville de Nevers, dans une longueur d’environ un kilomètre, possède dans son enceinte 7 moulins à farine faisant mouvoir 24 paires de meules, chaque paire de meules pouvant moudre 10 doubles décalitres à l’heure… représentant pour une journée de 12 heures 43 200 kg de farine, 86 000 kg de pain, (soit) plus de 4 kg par habitant. Le travail de nuit égale celui de jour. Il faut y ajouter le produit des 6 moulins de Coulanges. On arrive forcément à cette conviction que la ville de Nevers est surabondamment pourvue de moulins à farine, qu’il n’y a aucune nécessité de les augmenter et pour cela de créer des établissements à vapeur nuisibles à autrui.
Avec les chemins de fer il ne peut y avoir disette de farine en temps de sécheresse, par leur moyen on peut s’en procurer facilement et promptement.
La demande de M. Barreau ne se rattache à aucun grand intérêt commercial et industriel. Le département produisant à peine sa consommation, le commerce de la meunerie ne peut plus être que local, et l’on vient de voir qu’il est amplement fourni aux besoins de la localité.»
Sur ce dernier point, il me semble qu’à l’époque, la tendance est que les villes produisent de plus en plus, au détriment de la campagne. Autrement dit les industries de ville exportent leur production plus qu’elles n’en importent, d’où d’ailleurs la richesse de la bourgeoisie des villes. Cela explique sans doute que le préfet préfère privilégier l’intérêt économique du moment, et autorise l’installation de la machine à vapeur par arrêté du 1er décembre 1862.
Moulin du Crot
En 1859, malgré sa faillite évoquée plus haut, Adrien Barreau possède toujours le moulin du Crot. Mais ce n’est pas sans mal. Le dossier des Archives Départementales notaire Thuret 3e/63/295 montre qu’en 1855 il a fait une gros emprunt à M. Jules Ponceau, de 5 000 F, en soulignant alors que son moulin, posé en garantie, n’était pas hypothéqué. Mais en 1859, il apparaît non seulement qu’il n’arrive pas à rembourser l’emprunt de 5 000 F, mais en plus il a hypothéqué son moulin pour encaisser 30 000 F. Il obtient néanmoins un nouveau délai pour rembourser.
En1862, Adrien Barreau n’exploite pas lui-même son moulin du Crot : il fait passer une annonce dans le Journal de la Nièvre pour chercher un nouveau locataire à la place de l’actuel, nommé Saudois. Plus tard il confie le moulin à Jean Martin.
En 1889, un article du Journal de la Nièvre relatant la noyade d’un voisin « en amont du moulin Barreau » implique que celui-ci est toujours moulin à grain. Je l’indique ici parce que le 1er janvier 1893 le Journal de la Nièvre annonce à louer une « usine servant actuellement d’imprimerie à MM. Mazeron frères », dotée de moteurs hydrauliques (36 chevaux) », or les Mazeron s’illustrent à cette époque en faisant du moulin du Crot une grande imprimerie. Mais j’ai un doute, car l’établissement ici visé appartient à Mme Melard, sans doute l’épouse du M. Melard qui possède le moulin à sucre et autres du quartier du Pont-Cizeau. On ne peut écarter l’hypothèse que les Mazeron aient d’abord investi le moulin du Pont-Cizeau avant de venir s’installer à celui du Crot… Sans compter bien sûr qu’ils peuvent avoir occupé les deux en même temps.
Toutefois, les publicités suivantes renvoient à l’ancien moulin du Crot. Sur celle-ci (issue de la collection de factures de la médiathèque municipale), on aperçoit une roue, à droite.
En-tête de l’imprimerie Mazeon
Quartier du Pont-Cizeau
Moulin du Pont-Cizeau autrefois de la Ville
Le 1er novembre 1859, Le Journal de la Nièvre annonce à vendre ou à affermer le moulin du Pont-Cizeau ; il est équipé de 2 roues animant chacune 2 paires de meules, bluterie et nettoyage, mouture à l’anglaise, cuisine, laiterie, fournil, caveau, toit à poules et cour à la suite, écurie, 3 magasins, greniers au-dessus, cour puis buanderie avec fourneau et sa chaudière, vacherie, dépôt de harnais, trou à fumier, 3 toits à porcs avec grenier au-dessus, vaste jardin circonscrit par la Nièvre. Etc. Le propriétaire est Adrien Morizot aîné.
Le 28 janvier 1869, Le Journal de la Nièvre annonce à louer le moulin du Pont-Cizeau, à 4 paires de meules ; il convient de s’adresser à M. Mélard, « pharmacien place de la Halle » (future place Carnot).
Le 24 juin 1872 le Journal diffuse dans un petit encart cet « Avis » : « M. Mélard prévient MM. Les pharmaciens, droguistes et épiciers qu’il vient d’établir à son moulin de Pont-Cizeau à Nevers un appareil pour la fabrication industrielle de FARINES DE LIN ET DE MOUTARDE. Ces farines garanties pures seront vendues à des prix modérées. ». Plus tard, le même M. H. Mélard proposera des « tourteaux de lin et autres » non sans préciser qu’il fait aussi « casserie de sucre ».
En 1877, M. H. Melard s’achète des placards publicitaires dans le Journal pour son « usine hydraulique et à vapeur 2 rue du Pont-Cizeau », où il propose dans l’un des « tourteaux de lin pour l’engraissement du bétail et divers tourteaux pour engrais de terre », dans l’autre où il présente son établissement comme une « casserie de sucre» donc des paquets de sucre mais aussi des « moutardes de table dites de Dijon… moutardes ordinaires – graines et farines de lin et de moutarde – tourteaux de lin, d’arachide, de sésame, d’oeillette, de coton, de colza, de palmiste, etc. ». Même seconde annonce en 1878, mais H. Mélard a beau se diversifier… il fait faillite cette année-là, comme l’annonce le Journal du 10 mai, relayant un avis du Tribunal de Commerce. Le dimanche 14 juin sont en vente ses « chevaux et voitures » : « Un beau cheval pommelé, une jument sous poil pommelé, un jeune cheval âgé de trois ans, une ânesse… Une voiture à 4 roues, break avec capote, un panier duc, une voiture victoria duc, une voiture-camion fermée, deux carrioles, une voiture à âne ».
Le 3 janvier 1879, nouvelle annonce dans le Journal : « A louer de suite moulin hydraulique à 5 paires de meules, dit moulin du Pont-Cizeau, bien outillé et muni d’une machine à vapeur de 20 chevaux », plus une maison d’habitation avec magasins, écuries pour 5 chevaux, remise, cour et beau jardin », le tout situé « rue du Pont-Cizeau ». S’adresser à M. Meslet-Beauchet négociant à Nevers. Une vente du « moulin du Pont-Cizeau » est organisée le 4 décembre 1879.
Moulin St-Nicolas
Il est au centre de toute une série de dossiers notariaux des Archives Départementales. En 1865, les époux Chagnon, qui ont acheté jadis le moulin St-Nicolas à la famille Lyons, et qui l’évaluent 40 000 F, le « donnent » à leur gendre Antoine Morizot, moyennant une « rente » importante (3E27/497).
En 1869, Antoine Morizot, meunier et marchand boulanger au moulin St-Nicolas, fait faillite. Comble de malheur pour lui, sa femme Françoise née Chagnon demande le divorce. Le 26 avril 1869, le tribunal civil, 1ère chambre, constatant les torts de Monsieur au motif qu’il a fait faillite, lui ordonne de rembourser à Madame sa dot (3U5/367). Le partage est inscrit devant le notaire Bouquillard (3E62/30) ; il me donne l’impression que M. Morizot avait prévu grand question matériel puisque parmi ce qu’il est contraint d’abandonner à sa femme, on note :
-Une jument grise de 8 ans estimée 300 F ;
– Une jument blanche de 9 ans estimée 200 F ;
– Un cheval « hors d’âge » estimé tout juste 80 F ;
– 750 sacs de blé total estimé 400 F
– 500 sacs de farine total estimé 300 F ;
– 3 voitures à deux roues estimées ensemble 350 F ;
– 2 autres voitures « à place » estimées ensemble 400 F ;
– Une voiture à capote estimée 200 F.
Cette abondance de matériel peut s’expliquer par le fait que, puisqu’il avait beaucoup de provision de blé, c’est que ce moulin était « de commerce » ; on peut supposer que son personnel allait chercher du blé chez les producteurs et livrait de la farine à divers clients.
L’épouse récupère plusieurs armoires, lits et matelas, ainsi que « huit chandeliers », 70 draps, 150 serviettes, 18 nappes, etc. La valeur des biens revenant à Madame est estimée 3176 F.
Le 22 juillet 1869, le Journal de la Nièvre annonce « à affermer » « Le moulin de Saint-Nicolas avec la boulangerie en dépendant exploités à Nevers quai de Loire ».
« Ce moulin, situé sur la franche rivière de Nièvre, se compose de trois paires de meules et de tous les accessoires nécessaires à sa marche.
La maison d’habitation consiste dans un rez-de-chaussée où fonctionne la boulangerie, et un premier étage comprenant plusieurs chambres.
Il dépend de ce moulin de vastes magasins destinés à l’exploitation du moulin et de la boulangerie ».
Le 4 avril 1878, le moulin St-Nicolas est à affermer ou à vendre. Un long placard publicitaire du Journal le présente ainsi : « Monté à l’anglaise, composé de trois paires de meules mue par une roue hydraulique d’une force motrice de 33 chevaux… une maison d’habitation » (avec un étage, caves, greniers, magasins). « Dans ce moulin actuel, la fourniture de la manutention de l’armée, dont le marché finit le 31 décembre 1878, occupe une certaine partie du local, sans gêner le moulin ».
Est-ce à ce moulin que se produit cet accident d’ailleurs étrange relaté par le Journal le 6 avril 1878 : Louis Doudeau, 29 ans, garçon-meunier au moulin Menard-Morizot, à Nevers, se lève pendant la nuit et tombe d’une lucarne donnant sur la rue du Rivage ; il a le crâne fracassé.
En 1881, ce moulin est « à céder avec un long bail » ; le Journal le décrit comme « un moulin à blé à 3 paires de meules, monté à l’anglaise et en parfait état d’entretien et de fonctionnement… avec une boulangerie en dépendant, établie depuis plus de 30 ans… ».
En 1882, le Journal du 30 août révèle un fait curieux : un incendie a ravagé la filature de laine Chrétien, aménagée au sein du moulin St-Nicolas que possède M. Morizot. Celle-ci est détruite, avec des dégâts évalués à 3 000 F, mais le moulin, contigu, exploité par M. Vacher, subit quelque dommage d’un montant de 600 F : ses provisions de blé et de farine sont détruites : cela me paraît indiquer que M. Vacher stocke, donc qu’il fonctionne comme minotier de commerce.
M. Vacher est encore meunier en 1893, puisque le 1er juin la presse relate que son fils, âgé de 14 ans, est bombé dans la Nièvre, et qu’il a eu la chance d’être sauvé par un « employé de préfecture ». L’an suivant c’est lui, M. Vacher, « meunier du moulin St-Nicolas » qui sauve une vieille dame de la noyade.
En 1897 est annoncé d’abord à louer, puis le 26 décembre à vendre le moulin St-Nicolas ; il compte trois paires de meules (donc toujours pas de cylindres) et une habitation pour le meunier ainsi que des dépendances.
L’ensemble de bâtiments composant le site du « moulin St-Nicolas est encore proposé dans le Journal le 30 avril 1899 en ces termes : le « grand bâtiment à usage de moulin », à trois paires de meules et sa « grande maison d’habitation », dont le revenu est 25 00 F par an, sachant que ce « sous-ensemble » est mis à prix 15 000 F. Le dossier des Archives Départementales 3E27/497 notaire Dauphin montre que la propriétaire est alors Mlle Joséphine Morizot, fille d’Antoine, lequel avait acquis le moulin de ses beaux-parents Chagnon, qui eux-mêmes l’avaient acquis des Lyons..
La maison attenante au moulin est louée à des habitants mais le moulin n’est pas loué, donc il ne fonctionne pas. Il est déployé sur rez-de-chaussée et 2 étages, la roue étant sous un petit appentis. L’ensemble est vendu 25 000 F à MM. Imbert et Roux, une partie payable immédiatement, une autre sur 6 ans avec intérêt de 4 % par an. Sur la carte postale ci-après on aperçoit le moulin St-Nicolas au fond à droite.
Dès novembre paraît cette publicité pour « Les Ateliers Saint-Nicolas, « cycles et automobiles, moteurs, construction, réparassions, polissage, cuivrage, nickelage, argenture, émaillage. Force motrice hydraulique ». Dès l’an suivant il se met à proposer de belles publicités, dont certaines précisent qu’il continue d’utiliser la force hydraulique.
Dans les années 1884 à 1893, les dossiers de la série M des Archives départementales relatifs à la situation industrielle dans l’arrondissement de Nevers indiquent dans la ville :
. 1884 : 5 moulins à farine employant 12 ouvriers dont les salaires varieent de 3 à 3,50 F par jour, et 3 huileries dont les 3 ouvriers sont rémunérés de 2,50 à 3 F par jour.
. C’est à peu près identique en 1885, et en 1886, étant précisé pour cette dernière année que les salariés les mieux payés peuvent travailler 16 heures par jour contre 12 les autres.
. C’est mieux en 1888 : 6 moulins à farine emploient 20 ouvriers, payés de 2,50 à 4,25, mais pour 10 heures. Les 3 huileries emploient 8 ouvriers rémunérés de 2,50 à 2,75 F pour 12 heures.
. En 1892, toujours 6 moulins à farine, mais 15 ouvriers payés 4 F pour 12 heures. 4 huileries emploient 4 ouvriers rémunérés 2,50 F pour 12 heures. En outre 2 brasseries, qui doivent fabriquer la bière à l’aide de meules, emploient 3 ouvriers payés de 3 à 3,50 F pour 12 heures.
En 1893, plus que 5 moulins à farine, le reste inchangé (sauf une huilerie en moins).
En 1896, les inondations dues à la Loire et à la Nièvre provoquent l’arrêt du fonctionnement des derniers moulins de Nevers.
Les moulins de Nevers vus ensemble dans les années 1880 (AD M 6335)
En 1887, 5 moulins font travailler 15 ouvriers payés de 4 à 4,50 F pour 16 h par jour, et dans des tâches telles que le charroi 10 ouvriers rémunérés de 2,5 à 3 F mais pour 12 heures.
En 1889, notons 4 huileries employant 4 ouvriers rémunérés de 3 à 3,60 F poar jour de 12 heures, et 5 moulins employant 13 ouvriers rémunérés de 3 à 3,50 F pour 12 heures.
Les moulins de Nevers au XXème siècle
Les moulins de 1900 à 1918
Au sein de l’établissement de subsistances militaires subsiste un moulin à farine marchant sans doute à la vapeur.
Quartier de la Croix-Joyeuse
L’huilerie prospère longtemps sous les ordres de M. Forgeron, qui cependant finit par en ouvrir une autre rue du Chemin de Fer. Il laisse alors celle de la Croix-Joyeuse à M. Robin (voir facture ci-dessus).
Le moulin Martelot continue de moudre le blé.
L’antique moulin Pillavoine devient le « Moulin de la Croix-Joyeuse »
Vers 1900, ce moulin est un des plus performants de la Nièvre, avec une capacité de mouture de 90 quintaux en 24 heures, à égalité avec celui d’Urzy, seulement dépassé par un moulin de Cosne (100 quintaux). Il est au centre d’une propriété énorme. Le 27 janvier 1905, elle fait l’objet d’une « vente sur licitation » annoncée par le Journal de la Nièvre le 27 décembre 1904 ; j’en retiens :
– Un moulin à blé mû par l’eau et la vapeur » avec toutes ses machines, « y compris la clientèle pouvant y être attachée ».
– « Un autre bâtiment attenant au précédent, dans lequel se trouve installée une machine à vapeur demi-fixe de la force de 30 chevaux ».
– Un autre bâtiment, couvert en ardoises, élevé d’un rez-de-chaussée, comprenant deux magasins avec quais, une écurie à chevaux et d’un premier étage servant de magasin…
S’y ajoutent plusieurs maisons d’habitation entourant le moulin. Les 3 premiers lots sus-décrits sont mis à prix respectivement 30 000, 15 000 et 1 400 F.
Par la suite le moulin Pilavoine est le théâtre de quelques incidents plus ou moins révélateurs de son activité :
– Le 17 août 1910, M. Barrière, garçon meunier au moulin Joliveau, âgé de 40 ans, est tué par un voisin avec lequel il vient de se disputer, cela d’un coup de couteau en plein coeur. L’assassin affirmera avoir été brutalisé par Barrière, suite à une affaire d’argent entre eux… et sans doute aussi d’alcoolisme. L’affaire s’est passé place Chaméane, sans aucun lien avec le travail, mais le Journal de la Nièvre décrit le garçon meunier : « Cet homme, originaire de Bourges, était taillé en hercule et aimait faire parade de sa force physique. Il se surnommait lui-même « La Terreur de Bourges ». Barrière était célibataire ».
Le même quotidien rapporte le 3 décembre que des inconnus se sont introduits dans le moulin et ont tenté d’incendier la porte, sans qu’aucune conséquence ne s’ensuive.
Le papier à en-tête ci-joint, datant de 1907, montre qu’il s’agissait alors d’un moulin de grande importance. En fait c’était une véritable petite usine au sens moderne du mot ; en regardant bien le dessin, on s’aperçoit que ce moulin soudain dit « de la Croix-Joyeuse » regroupait en fait deux vénérables établissements : à gauche l’ancien moulin Martelet, et à droite l’ancien moulin Pilavoine.
Pourquoi trouvons-nous cette lettre aux Archives Départementales (dossier 10 M 2472)? C’est que la Loi de 1905 venait d’interdire de faire travailler du personnel le dimanche sauf quelques exceptions, et sauf une procédure de dérogation en cas de nécessité. M. Joliveau-Lemaître demandait donc le 19 juin 1907 une dérogation pour affecter travailler un ouvrier le dimanche à surveiller les mécanismes, selon un roulement entre ses 6 salariés. Le Conseil Municipal de Nevers donna un avis favorable le 23 juillet, et l’inspecteur du Travail le 8 juillet, cela en ces termes : « Des instructions verbales reçues récemment de M. l’Inspecteur Divisionnaire résulte la nécessité pour notre service de tolérer, au moins provisoirement, dans les moulins l’application de ce mode de repos.«
L’intérêt du dossier est surtout qu’il nous livre la composition du personnel de l’usine :
Giraud	chef ouvrier
Guillerand frère	meunier
Guillerand France	meunier
Guillerand Joseph	meunier
Pieuchot Jean	charretier
Janvier	chauffeur
(Le chauffeur ne conduisait pas les voitures : il s’occupait de la machine à vapeur, qu’on mettait en marche quand la roue ne suffisait pas à faire tourner les machines du moulin.)
Coquetterie du dessinateur : pour souligner la modernité de l’établissement, il montre le train passant devant (c’est la ligne économique Nevers Saulieu), mais surtout derrière (Nevers-Dijon)… non sans beaucoup tricher avec la distance et la perspective.
Quartier St-Trohé
A l’ancien moulin du Crot, l’imprimerie Mazeron continue sa carrière d’établissement très important. Par contre le moulin du Chapitre semble s’éteindre.
Quartier Pont-Cizeau
En 1903 le moulin du Pont-Cizeau continue sa petite carrière avec trois paires de meules (donc toujours pas de cylindres), possédé par M. Morizot, qui le 14 juillet publie une annonce pour rechercher un meunier locataire.
Mais en 1910 le moulin, auquel est adjoint une boulangerie, est au centre d’un litige entre les héritiers de M. Jules Morizot, « négociant en grains et farine », qui vient de mourir. Sa principale héritière est Mme Pignon née Ménard (on se rappelle qu’à un moment le moulin s’est appelé Ménard-Morizot). Jules Morizot était le fils de Philibert, minotier, probablement le dernier à avoir fait fonctionner le moulin à blé. Le tribunal civil ordonne la mise en vente « sur licitation » du grand établissement, sous l’égide de Me Dauphin notaire, d’où la publication d’un avis dans la presse le 29 juin. Le dit ensemble comprend une grande maison mise à prix 12 000 F, un « grand bâtiment composant le moulin dit de St-Nicolas ou de la Ville » mis à prix 8 000, 4 rue du Pont-Cizeau. « Ce bâtiment comprend : un sous-sol, un rez-de-chaussée, un premier et un deuxième étage, et renferme dans ses diverses parties des meules, des blutoirs et autres objets servant à la meunerie ». Un troisième bâtiment contenant la boulangerie (son locataire paye 800 F par an) est mis à prix 3 000. On remarque que le moulin, qui n’est pas loué, est moins évalué que la maison. Au demeurant, comme il n’a pas de cylindres, il semble en voie de déconfiture (AD Me Dauphin 3e/50/118
En 1904, suite à une grande grève à la suite de laquelle de nombre d’entre eux sont licenciés, les ouvriers imprimeurs créent une « coopérative de production », à laquelle ils donnent le nom de : « Imprimerie nouvelle l’Avenir ». Elle s’installe 4 rue du Pont-Cizeau et 1 rue du Rivage, donc dans une partie des locaux du moulin du Pont-Cizeau. Cette coopérative subsistera plusieurs décennies dans ces locaux ; elle déménagera lorsqu’une partie de ce quartier sera démolie pour construire la fameuse déviation de Nevers, l’actuel boulevard Pierre de Coubertin. On dit qu’elle aurait utilisé la force hydraulique au moins une partie de sa carrière.
Le moulin du Pont-Cizeau a disparu dans les années 1960. On m’a affirmé que sa roue était tellement lourde et difficile à extraire qu’on aurait préféré l’enterrer : elle serait encore dans le sol du square au bas de la rue du Pont-Cizeau.
En-tête de l’imprimerie L’Avenir
Le moulin St-Nicolas
Le 21 juillet 1906 est organisée la vente sur licitation d’une « propriété connue autrefois sous le nom de moulin St-Nicolas, située à Nevers quai de Loire n°1 et place St-Nicolas, appartenant à MM. Imbert et Roux », dont l’association ne tarde pas à exploser. Le dossier Me Dauphin 3E50/72 montre que le bâtiment « autrefois moulin St-Nicolas » ne contient plus de matériel meunier.
Une curiosité non au bord de la Nièvre
En 1905, est à vendre la propriété Duperrat au Banlay, dont un « moulin à vendanges » !
Comme beaucoup des bonnes terres à céréales du nord-est de la France sont occupées par la guerre, notre pays produit beaucoup moins de blé et en manque cruellement ; il doit en importer notamment du Canada. La Nièvre, quoique bonne productrice de blé, est dés le début victime des réquisitions qu’organise l’Etat au profit de l’armée, et puis du fait qu’elle accueille des réfugiés venus de Belgique et des régions envahies par l’armée allemande. Voici par exemple les problèmes tels qu’exposés par M. Hugon adjoint au maire de Nevers devant le conseil municipal le 19 octobre 1914 (dossier 6 F 52-10 des Archives municipales)
« Au moment où fut déclarée la mobilisation générale (le 2 août 1914), la boulangerie n’avait pas d’approvisionnement… Les boulangers attendaient la nouvelle récolte. Les moulins de la région furent à ce moment réquisitionnés par l’autorité militaire afin de subvenir à la subsistance des armées et d’alimenter la manutention…
Dès le début, nous nous sommes préoccupés d’acheter du blé sur la promesse faite par quelques meuniers qu’ils pourraient en opérer la mouture. Ce fut de cette époque que datent nos premières désillusions. Le battage ne faisait que commencer, et les communes voisines, qui étaient dans la même situation que Nevers, refusaient de laisser sortir les grains. Enfin après de multiples démarches, nous avons pu acheter du froment et le faire entrer à Nevers. Les blés étaient trop nouveaux et le rendement en farine dérisoire. D’autre part, les meuniers qui s’étaient plaints originairement de la pénurie du grain, firent alors valoir les réquisitions militaires auxquelles ils devaient déférer.
Grâce à l’intervention de M. le Préfet, les réquisitions furent restreintes et les meuniers eurent la faculté de moudre pour la boulangerie. La crise semblait donc conjurée : il n’en était rien, car certains meuniers se refusaient à livrer des farines sous les prétextes qu’ils ne pouvaient se procurer du blé, blé qu’ils refusaient d’acheter lorsque les agriculteurs leur en faisaient l’offre.
Enfin nous passâmes des contrats avec divers minotiers qui s’engageaient à livrer chaque jour une certaine quantité de farine à la Ville de Nevers : là encore des désillusions nous attendaient ; certains de ces contrats ne furent pas exécutés ou avec un retard tel qu’il était de nature à compromettre la subsistance de Nevers. » Parmi les contractants figure Grégoire, dernier meunier de Nevers avec Joliveau. La ville achète de la farine notamment à Joseph Barreau, de Pont-St-Ours à Coulanges, 540 sacs, à Pierre Barreau du moulin du Greux à Urzy 624, à Pesle moulin du Vivier également à Urzy 230, à Roux moulin de la Grosse Forge de Poiseux 5, à Leblanc-Laborde le grand minotier de Cosne (moulin du Grand-St-Martin) 600. En passant, le maire est débrouillard puisqu’il obtient de la farine d’un gros minotier de Lyon 200.
Un autre document indique que M. Grégoire, qui tient le moulin Martelot, décrit ainsi son coût de revient : il achète les 100 kg de blé 29 F, les moud pour 1,50 F, soit un coût total de 30,50 F. Il en extrait 70 kg de farine seulement, laissant 27 kg de ce qu’on nomme « les issues » pour les animaux (dont du son) et éprouvant 3 kg de déchets ; il vend les 70 kg de farine à la ville 27,26 F. C’est assez curieux : en somme, il ne gagne de l’argent que sur les issues. En tout état de cause, 70 % de farine seulement extraits du blé, cela implique que M. Grégoire ne dispose que de machines peu performantes (à l’époque, les meilleurs moulins montent à 85%).
Evidemment, le manque de farine, et d’ailleurs de tout, fait monter les prix. C’est le début d’une inflation qui sera permanente pendant toute la guerre, et continuera ensuite.
Pilavoine est le plus grand moulin de Nevers subsistant au début de la Grande Guerre. Bizarrement, sa capacité de mouture apparaît réduite à 75 quintaux en 1917 ; son exploitant, M. Joliveau-Lemaître, n’est alors plus dans les premiers minotiers de la Nièvre, figurant loin derrière Leblanc-Laborde, de Cosne, 150 quintaux, Barreau Pierre à Urzy, 150, Pinon ,à Cosne (135), Saget à Mesves sur Loire (120), Roy et Jeannot à Clamecy (110), Picard-Meunier à Mesves (100)… Je tire cela d’un des dossiers des séries M, N et S des Archives départementales relatifs au syndicat de la meunerie et à la situation pendant la guerre de 1914-18).
Voici un très instructif extrait d’une réunion du 26 mars 1917 :
« Malgré la cessation des exportations la pléthore des farines n’existe pas et il résulte des renseignements fournis par les meuniers présents de la Chambre Syndicale de la Meunerie de la Nièvre que au lieu d’excédents, il y a pénurie de l’article dans les moulins ».
M. Constant Grégoire, du moulin Martelet, il se plaint des lâchers d’eau irréguliers de la fonderie de canons, mais l’ingénieur des eaux le déclare responsable de ses problèmes, faisant valoir qu’ils résultent plutôt qu’il n’entretient pas bien son bief (AD S 10 118).
Le dossier S10120 contient un curieux rapport de l’ingénieur des eaux aux Ponts et Chaussées ; c’est qu’on l’a consulté pour étudier les possibilités de faire produire de l’électricité aux anciens moulins de la fin de la Nièvre ; en voici les conclusions pour les 2 moulins de Nevers (il évoque aussi le moulin de Péreuse à Coulanges), mais 2 seulement, ce qui ne laisse rien augurer de bon pour l’état des autres en-dehors du Martelet et de Pilavoine, et celui du Crot occupé par l’imprimerie Mazeron :
. « Moulin du Pont-Cizeau, où il y aurait deux roues situées dans le même immeuble. Ce moulin est en chômage depuis longtemps. » La force brute de sa chute est seulement évaluée à « environ 5 chevaux-vapeur ».
. « Moulin du Chapitre… 5 chevaux environ », mais en fait cette force est utilisée par l’imprimerie Mazeron.
La meunerie s’éteint à Nevers discrètement.
Le 6 janvier 1927, un article de La Tribune du Centre annonce que l’imprimeur Darras et Cie, 13 rue du Moulin d’Ecorce, demande l’autorisation de supprimer les empellements situés au Moulin du Chapitre, et que les arrêtés du 6 octobre 1855 réglementant les moulins du Crot et du Chapitre soient rapportés ; ce dernier ne fonctionne plus, mais l’imprimerie Mazeron continue pour sa part d’utiliser la force hydraulique (un de ses ouvriers m’a dit qu’elle n’avait cessé qu’en 1942).
En 1931, le 3 mai, Paris-Centre annonce à vendre à l’amiable l’usine et moulin de Pilavoine à Nevers appartenant à la sté Le Ferro-Nickel, notaire Bayle de Nevers. L’ensemble comprend deux ateliers :
– L’usine métallurgique au n° 37 (donc l’ancien moulin Pilavoine) : doté d’une roue hydraulique de 25 hp, à 3 tours minute, machine à vapeur Piguet de 120 hpetc.
– Le moulin au 39 (donc le Martelet), roue de 15 hp 4 à 5 tours minute, matériel de minoterie, etc.
En 1934 fonctionne le moulin Martelot, tenu par M. Grégoire « meunier à la Croix-Joyeuse », dernier meunier de Nevers. Paris-Centre lui consacre une série d’articles relatifs au fait qu’une forte inflation secoue la France. Le 20 octobre, sous un « chapeau » marqué « Notre enquête sur la diminution du pain », notons ce long titre sur 3 lignes :
« L’initiative d’un meunier des environs
de Nevers serait-elle le prélude d’une baisse
générale des produits alimentaires à Nevers ? »
Constant Grégoire est ainsi désigné parce que, non content d’exploiter le moulin Martelot, il vient de relancer le moulin de la Villette à Coulanges.
« Vingt à trente centimes de diminution sur le prix de la taxe, réalisée à la suite de l’intervention d’un meunier qui désormais transformera lui-même sa farine en pain : quelle surprenante innovation !
Hé oui ! M. Grégoire, minotier à Nevers et propriétaire d’un moulin à
Coulanges, vend depuis 48 heures, dans la ville – et par l’intermédiaire des « Eco » du pain à 1;60 et 1,70 le kilo ». (Les Eco sont une chaîne d’épiceries, sans doute ce nom est-il le diminutif des « Economiques troyens »)…
Ces articles proposent en creux un portrait de M. Grégoire :
« Il nous fut difficile de joindre M. Grégoire, le promoteur de cette vaste offensive de baisse. Le minotier subitement devenu boulanger est depuis plusieurs jours très absorbé au lancement de cette audacieuse entreprise. Du moulin, il passe au four, et du four aux magasins de vente. Après deux visites infructueuses à son domicile de La Croix-Joyeuse, nous réussissons à surprendre M. Grégoire à Coulanges, dans la cour du moulin de Villette, à quelques mètres de l’unique four où se fabrique fiévreusement le pain à,60 F. C’est là, au milieu des allées et venues des ouvriers qui roulent à pleines brouettes le pain brûlant, que M. Grégoire nous concède aimablement l’interview que nous lui demandons. Comme nous expliquons le but de notre visite, M. Grégoire nous dit :
« La saison, particulièrement favorable, a permis de récolter dans la région nivernaise des blés qui doivent donner un pain excellent et à bon prix… Je conçois que le boulanger qui « cuirait » 3 quintaux ne pourrait se contenter du petit bénéfice que je me réserve »…
J’achète le blé chez l’agriculteur en me soumettant au pourcentage que la loi m’oblige à réserver pour les blés de report. Minotier : je fais la farine. Aujourd’hui boulanger, je fais le pain. J’i pu m’attacher les services d’excellents ouvriers, qui produisent un maximum d’efforts pour faire prospérer une affaire qui leur assurera une situation stable… J’ai maintenant deux professions, minotier et boulanger, par conséquent deux bénéfices. J’abandonne une partie du bénéfice sur l’un et sur l’autre… »
M. Grégoire nous fait visiter ce qu’il appelle les « fondations » de la future boulangerie. A la vérité, nous sommes étonnés de l’exiguïté des lieux. Dans une pièce sombre où la chute des brindilles flambantes jette des lueurs alternées, trois ouvriers, torse nu, garnissent un four bas ; à côté, dans un local à peine plus vaste, un pétrin mécanique triturent la pâte que deux hommes, blancs de farine, lui donne sans arrêt en pâture.
« Ne faîtes pas attention, nous dit M. Grégoire, à cette installation sommaire et préparée seulement pour un sondage… Dans quelques semaines j’aurais deux nouveaux fours à double chauffage, voyez déjà les ouvriers travaillent à leur construction…
Voyez plutôt : ici, à droite de la passerelle, regardez ce vieux moulin qu’on nommait le moulin de la Villette, il fonctionnait activement il y a encore 40 ans. La farine qui en sortait était cuite dans ce vieux four que vous venez de voir. Somme toute : je n’ai rien créé, j’ai restauré une vieille affaire, je vais la moderniser et l’amplifier… »
Cependant je n’ai pas l’impression que M. Grégoire ait vraiment réussi dans cette louable entreprise. Il va poursuive sa carrière de dernier meunier de Nevers plus modestement : en particulier, on peut noter qu’il recevra un contingent bien modeste de 6456 q par an, lors du calcul de ce dernier fondé sur la production moyenne des trois années avant 1935. M. Grégoire produisit tant bien que mal de la farine pendant la guerre. En 1953, l’annuaire de la chambre syndicale de la meunerie indique qu’il utilise la force hydraulique (et pas l’électricité), et qu’il ne dispose que du modeste contingent de 6456 q par an ; en outre il exerce en annexe comme commerçant en aliments de bétail. L’annuaire l’indique encore comme exerçant en 1957 mais pas en 1961.
Après que le moulin Martelet a cessé son activité, il est devenu la propriété de son voisin M. Blondeau. Celui-ci, quoique conservant tout le matériel de meunerie, n’a pu empêcher la ruine de venir peu à peu. Sa roue Sagebien, plus étroite et de moins bonne qualité que celle de Pillavoine, est réduite à l’état de squelette.
Le Martelot pendant les travaux de rénovation
Les murs et le toit viennent d’être sauvés in extrémis. Lors d’une visite vers 1990, j’y ai remarqué l’extrême étroitesse de l’escalier en colimaçon qui reliait les deux niveaux de travail : ce ne devait pas être facile d’y transporter quoi que ce soit, à plus forte raison des sacs de grain ou de farine ; il devait donc y avoir de larges ouvertures extérieures, des palans et des poulies.
Depuis le moulin du Martelet est devenu la propriété de M. Maurice Moutarde, qui a fait rénover tout le moulin pour le rendre habitable (photo ci-dessus). En particulier il a posé une belle roue.
Le rouet de fosse demeure en bon état. Il est curieux car en somme composé de deux grandes roues verticales ; d’habitude il n’y en a qu’une.
M. Moutarde nous a montré une photo de la grande salle du moulin lorsqu’il l’a acquis, alors qu’elle contenait encore plusieurs anciennes machines du temps de M. Grégoire. On aperçoit du premier plan au fond d’abord à gauche une machine à cylindres, Notons aussi les anciennes machines, puis un blutoir surmonté de tubes qui ont dû contenir des chaînes à godets servant à ramener plusieurs fois la farine aux machines pour l’affiner à volonter, et tout au fond une paire de meules avec sa trémie d’alimentation.
Puis que nous sommes dans le quartier du moulin Pilavoine, citons encore que l’huilerie de M. Forgeron, passée entre les mains de M. Robin, a ensuite connu une belle carrière sous la férule de M. Jean, cela jusqu’aux années 1970. Nombre de Nivernais s’en souviennent avec sympathie, en particulier de l’agréable parfum qui émanait lorsqu’il faisait chauffer la matière qu’il venait d’écraser avant de la mettre sous les presses pour extraire son huile au demeurant fort appréciée.
Le moulin Pilavoine connaît une nouvelle heure de gloire grâce à M. Blondeau
M. Blondeau, m’a dit Jacques Laurin qui l’a bien connu, acheta l’usine métallurgique en 1934. Il y trouva un matériel intéressant, notamment :
– une roue Sagebien de 48 pales, 2,80 de rayon, 5,60 de diamètre, 2,50 de large, 5 à 6 chevaux.
– un rouet pour transmettre le mouvement à dents alternées bois-fonte, à graisser avec du saindoux.
– de très solides courroies « en poil de chameau ».
– une dynamo Général Electric de 1917 et un moteur diesel CLM de secours.
– une machine à vapeur Piquet de 120 chevaux montée en parallèle avec la roue ; cependant, M. Blondeau s’en sépara, préférant un « moteur à gaz transformé en compresseur » dont l’origine est surprenante : il faisait auparavant partie du groupe électrogène du château de Chevannes.
– un. régulateur de watts. faisant fermer les pelles d’arrivée d’eau en cas d’excès.
– un éclairage fait de « lampes à arc électrique avec charbon ».
– des voies ferrés dans l’arrière-cour et les ateliers pour faire circuler des wagonnets.
De par sa formation électricien pour l’automobile, M. Blondeau fut d’abord un métallurgiste inventeur : il créa une ancre de marine, il mit au point dès avant 1940 une technique de fabrication de batterie. Après 1961 il travailla les métaux au sablage… puis il conquit une notoriété nationale et internationale en inventant des balles de chasse qui lui vaudront même de passer à la télévision. Rappelons-nous l’immortel slogan :
« Avec la Balle Blondeau
Gros gibier au tableau ».
Touche-à-tout de génie, M. Blondeau aura été capable de faire dans son usine même le plus insolite : n’a-t-il pas brièvement tenté de la transformer en blanchisserie? Et n’y note-t-on pas un pressoir à cidre?
Dans les années 60 et 70, on le remarquait à Nevers quand il passait au volant de. sa grosse voiture américaine. Tout le monde le connaissait sous le nom du « Père Blondeau ».
Il n’était pas d’un caractère facile. Aussi lui arriva-t-il d’en venir aux mains avec son voisin, Grégoire, du moulin Martelet ; notre métallurgiste, pour avoir la paix, acquit celui-ci dès la cessation de l’exploitation, quoiqu’il n’en fît jamais rien.
M. Blondeau, très vigilant sur la régularité du cours d’eau, était devenu « garde-rivière » en accord avec la mairie : gare à ceux qui, en amont, négligeaient de laisser suffisamment couler d’eau, ou au contraire procédaient à des lâchers intempestifs.
L’âge venu, M. Blondeau a abandonné l’exploitation et vendu le nom à une entreprise’ désormais installée à Pougues-les-Eaux ; Pillavoine ne connaît plus aucune activité.
M. Blondeau a toujours entretenu l’équipement si soigneusement que la roue demeure intacte, ainsi que la plupart des machines. On aperçoit la roue sous sa protection. Dans la partie aujourd’hui habitée sont quelques pierres superbes : une portant la date de 1738 et le nom d’un certain Paquier, une autre gravée d’une fleur de lys (de– royalistes se seraient cachés au moulin pendant la Révolution de 1789), et une portant une sculpture représentant un ange.
En septembre 1944, la nuit précédant la libération de Nevers, des maquisards se sont cachés au moulin Pilavoine pour mieux passer à l’action dès l’aube.
En aval, à l’heure où j’écris ces lignes, en 2019, le moulin du Crot est devenu une salle de sport ; l’arrivée d’eau qui la menait à une roue souterraine est bouchée depuis longtemps ; il reste juste un fronton indiqué sur un plan des années 1850.
Le moulin du Chapitre est une belle demeure aménagée par Mme et M. Baudras qui l’ont achetée en 1972. La description de l’état dans lequel ils l’ont trouvée est quelque peu apocalyptique, tellement il était abandonné depuis longtemps (article dans Le Journal du Centre, 27 août 2001).
Le moulin St-Nicolas, celui du du Pont-Cizeau et celui de la Ronde ont disparu avec tout le bas du Vieux Nevers, dans les années 1960. Dans les vestiges du second aura assez longtemps prospéré la fameuse école de danse de M. Zimermann.
Lors de son départ en retraite, l’ancien coiffeur M. Chevalier m’a offert ce dessin qu’il avait fait étant jeune du moulin du Pont-Cizeau.
Nouvelles meunières N°28