Source: https://issuu.com/lacimade/docs/droit_d_asile___les_gens_de_dublin_ii
Timestamp: 2016-12-10 02:46:26+00:00
Document Index: 16808843

Matched Legal Cases: ['art 17', 'art. 18', 'art. 19', 'art.20', 'art. 20', 'art.20', 'art. 20']

Droit d'asile : les gens de Dublin II by La Cimade L'humanité passe par l'autre - issuu
de « Dublin II »
Parcours juridiques de demandeurs
d’asile soumis à une réadmission
selon le règlement Dublin II
Une politique commune dans le domaine de l’asile, incluant un régime
d’asile européen commun, est un élément constitutif de l’objectif de l’Union
européenne visant à mettre en place progressivement un espace de liberté,
de sécurité et de justice ouvert à ceux qui, poussés par les circonstances,
recherchent légitimement une protection dans la Communauté.
Règlement (CE) n°343/2003 du Conseil du 18 février 2003, dit « Dublin II »
d’asilein
grey... par
to considérablement
help people, to meet new persons, to feel that my culture and my
fait que les demandeurs d’asile disparaissent souvent après la notification
past were
not dead. I was looking for the colours I had lost.”
d’une décision de transfert. Il ressort des statistiques que certains États
eux un nombre équivalent de demandeurs d’asile.
La possibilité pour les États membres de mettre en place des mécanismes
visant à limiter le nombre de transferts pourrait réduire la charge de travail
et les frais de fonctionnement des services chargés de leur exécution. Cette
possibilité pourrait également permettre d’éviter les mouvements secondaires
consécutifs aux transferts. La Commission examinera la possibilité de
permettre aux États membres de conclure des accords bilatéraux concernant
l’«annulation» de l’échange du même nombre de demandeurs d’asile dans
Rapport de la Commission au Parlement européen
et au Conseil sur l’évaluation du système de Dublin, 6 juin 2007
les gens de « Dublin II »
de demandeurs d’asile
soumis à une réadmission
© Copyright Cimade / Comité Tchétchénie
Antoine Decourcelle et Pascale Chaudot, Annabella Orange, Martin Rosselot
Sophie Baylac, Véronique Laurens, Gérard Sadik et Médecins sans frontières
Impression : Expressions II
Photographies, illustrations : Cimade, FautDireCquiEst.
Avant propos	6
1. Introduction : principes et historique	9
1.1 De « Schengen » à « Dublin »	1.2 De « Dublin » à « Dublin II », en passant par « Eurodac »	1.3 Déroulement d’une procédure de réadmission « Dublin »	10
2. Application concrète en 2006 et 2007 :	l’exemple des demandeurs d’asile du projet FAAR	17
2.1 Des demandeurs d’asile traités comme de la marchandise 2.2 La clandestinité comme échappatoire	2.3 Détournement de procédure institutionnalisée	2.4 L’errance des demandeurs	4
3. Dublin : une « usine à gaz »	3.1 La charrue avant les bœufs	3.2 Disparités dans le traitement des demandes d’asile	3.2.1	L’exemple de la Pologne	3.2.2 L’exemple de la Grèce	3.3 Des mécanismes complexes et inefficaces	27
3.3.1	Complexité juridique du règlement	34
3.3.2	Dublin inefficace ?	36
3.3.3	Les failles d’« Eurodac » : comment les Etats détournent leur propres règles	39
4. Conclusions et recommandations	41
4.1 Vers Dublin III ?	4.2 Recommandations	Glossaire	Bibliographie	Livres Rapports d’organisations non gouvernementales Documents institutionnels Sites internet 42
Demande d’asile : les gens de « Dublin II »
A la fin de l’année 2007, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés recensait
31 millions de réfugiés et demandeurs d’asile à travers la planète. Le droit d’asile est la faculté
millénaire que les Etats ont d’accueillir sur leur territoire ces réfugiés. Depuis 1951, il existe une
convention internationale, signée par 139 pays qui définit le statut à accorder à ces personnes.
Ce texte est l’aboutissement au lendemain de la seconde guerre mondiale d’un processus qui a
démarré au début du siècle, à la suite des mouvements massifs de population dus aux massacres
d’Arméniens en Turquie et à la révolution bolchévique en Russie, et qui s’est poursuivi au cours
des années vingt et trente en raison de la montée du fascisme. La Convention de Genève
comporte une quarantaine d’articles qui définissent les droits à garantir aux réfugiés pour les
pays qui les accueillent : droits civils, droits sociaux, droit à l’éducation, liberté de circulation,
accès à la nationalité, protection contre le refoulement, immunité pénale pour ceux qui entrent
irrégulièrement, etc.
En principe, personne n’est contre l’accueil des victimes de persécutions. Pourtant depuis le
milieu des années 80, le droit d’asile subit une “ crise ” qui n’en finit plus. Le statut de réfugié,
défini par la Convention de Genève du 28 juillet 1951, qui fondait les bases de ce droit se retrouve
relégué aux archives de l’histoire. De ce fait, en France, seule une infime minorité - entre 20% et
7% - des demandeurs obtiennent désormais le statut de réfugié et donc la garantie de pouvoir
rester de manière stable sur le territoire. Un dispositif administratif et juridique impressionnant
s’est progressivement mis en place pour arriver à cette situation. La stratégie consiste ainsi à
dresser en série une multitude d’obstacles tout le long du parcours du demandeur d’asile - du
pays d’origine jusqu’à la décision finale de rejet - de façon à sélectionner, trier, écrémer, filtrer
le plus petit nombre possible de personnes qui arriveront finalement à obtenir le si convoité
Outre les difficultés administratives pour être reconnus réfugiés et avoir ainsi droit à la
protection de l’Etat, les demandeurs d’asile vivent une longue attente, sans droit au travail, sans
droit à l’apprentissage du français, sans activité sociale, relégués dans la « zone d’ombre » des
primo-arrivants : gens de l’ombre, car un tiers d’entre eux relèvent d’une procédure d’exception
telle que celle décrite dans le présent rapport ; gens de l’ombre maintenus à l’écart d’une vie
sociale normale, sans possibilité de communiquer dans la langue du pays où ils vivent.
C’est pour sortir de l’ombre, afin que les demandeurs d’asile puissent vivre la situation d’attente
dans la dignité, que nous avons mis en œuvre le projet Formation, Accueil des demandeurs d’Asile et
des Réfugiés (projet FAAR).
Parcours juridiques de demandeurs d’asile soumis
à une réadmission selon le règlement Dublin II
Le projet FAAR
(Formation, Accueil des demandeurs d’Asile et Réfugiés)
Ce projet consistait en un accompagnement global proposé aux demandeurs d’asile :
apprentissage du français, préparation à la formation professionnelle, suivi juridique de leur
demande d’asile, suivi social.
Ce projet a été mis en œuvre par la Cimade et ses partenaires franciliens de septembre 2005 à
novembre 2007. Il a été réalisé dans le cadre du Programme d’Initiative Communautaire EQUAL,
programme co-financé par le Fonds Social Européen, qui visait à favoriser l’égalité des chances
des publics défavorisés en Europe au regard de l’accès à l’emploi.
Les partenaires franciliens de la Cimade étaient :
-	sur le plan opérationnel : le Centre d’Action Social Protestant (CASP), le Comité
Tchétchénie, le GRETA paramédical et social, l’AFPA ;
-	sur le plan institutionnel : la Direction des Affaires Sanitaires et Sociales de Paris (Dass),
Ce projet a aussi fait l’objet d’un partenariat européen (intitulé Exchanges) avec deux autres
projets similaires visant l’accueil, l’accompagnement et la formation des demandeurs d’asile et
des réfugiés à Londres (projet EASI, porté par Islington Training Network – ITN) et à Budapest
(projet ESELY, porté par Menedek)1.
Les trois projets du partenariat Exchanges ont accordé une place importante à la formation
linguistique. Au cœur du projet FAAR, la formation linguistique a été l’activité pivot du projet
pour les demandeurs d’asile. Ceci, malgré l’interdiction qui est faite aux demandeurs d’asile
d’accéder à l’apprentissage de la langue du pays d’accueil au niveau de la législation en vigueur
en France, en Angleterre et en Hongrie. On peut même dire que l’accent mis sur la formation
linguistique dans les trois projets partenaires est le reflet de cette interdiction.
Parmi ces personnes délibérément marginalisées par les pouvoirs publics, nous avons souhaité
accorder une place à part entière aux plus exclus d’entre eux en intégrant les demandeurs d’asile
en démêlé avec les procédures de réadmission vers les autres Etats européens dans le cadre du
1	Pour une présentation complète du projet FAAR, consulter le rapport d’expérience :
Chemins d’espoir – Parcours de formation de demandeurs d’asile et de réfugiés en Ile-de-France, Paris,
Cimade, 2008. Disponible sur www.lacimade.org .
Introduction : principes et historique
1.1 De « Schengen » à « Dublin »
A partir du milieu des années 80, les Etats de l’Union européenne envisagent la disparition
de leurs frontières intérieures et l’instauration d’une relative liberté de circulation. Mais ce
principe de libre-circulation s’accompagne inévitablement de craintes de déplacements
incontrôlés de populations indésirables : délinquants, étrangers irréguliers, réfugiés, ….
Pour ces derniers, la crainte se transforme en une véritable angoisse de voir se développer
des mouvements de demandeurs d’asile profitant de la disparition des frontières pour
tenter leur chance dans chacun des pays traversés jusqu’à obtenir satisfaction. Cette peur
du phénomène d'"asylum shopping" n’est sans doute pas complètement irrationnelle,
cependant, ce qui laisse perplexe, c’est l’ampleur de l’énergie déployée pour lutter contre
cette phobie, et l’absurdité des mécanismes conçus pour y faire face.
Les différentes dispositions adoptées par les Etats depuis les années 90 ont donc eu
pour objectif de rendre la demande d'asile unique à l'intérieur de l'espace européen :
une seule demande déposée par personne, dans un seul pays. A ce principe s’ajoutent
des critères qui doivent aboutir à déterminer quel est l’Etat responsable de la demande
d’asile. Cela signifie que le pays où est examinée cette demande d’asile n’est pas celui
qui aura été choisi par le réfugié à son arrivée, mais celui qui sera désigné responsable
à partir de normes juridiques. Ces normes complexes ont été modifiées à plusieurs
reprises, mais correspondent toujours au principe selon lequel l’Etat de rattachement
d’un demandeur d’asile est celui avec lequel des liens ont été instaurés : liens familiaux
— la notion de famille s’appliquant au sens le plus strict (parents + enfants mineurs),
liens administratifs (délivrance d’un visa, d’un titre de séjour), ou simple passage par
un premier pays européen. Finalement, la dernière priorité lorsque aucune des attaches
précédentes n’existe est le critère du choix personnel du réfugié. Apparaît ici une certaine
déshumanisation des demandeurs d’asile dont les déplacements doivent être contrôlés
et encadrés au mépris des liens familiaux — au sens large, amicaux, affectifs, culturels,
linguistiques, qu’ils peuvent avoir avec tel ou tel pays.
De surcroît, ces critères ignorent totalement les différences de traitement des demandes
d’asile dans les pays européens. Se trouve ici un des nœuds du problème. Certes, l’Union
européenne affiche des efforts d’harmonisation de leurs droits et de leurs conditions
d’accueil, mais des différences énormes subsistent entre les différents pays. A titre
d’exemple, en 2007, le taux de reconnaissance en première instance pour les demandeurs
d’asile irakiens variait de 85% en Allemagne ou 82 % en Suède à 13% au Royaume-Uni,
0% en Grèce et en Slovénie. Dans ces conditions, l’imposition du pays d’accueil aux
réfugiés, conduits à des différences de traitements de la demande d’asile inacceptables.
Ce mécanisme serait en partie cohérent si les conditions d’accueil et les « chances »
d’obtention d’une protection étaient identiques, ce qui est encore loin d’être le cas.
Le premier de ces textes à être entré en application le 26 mars 1995 est la convention
d'application de l'accord de Schengen. Cette convention consacre en premier lieu le
principe de l'ouverture des frontières de sept pays de l'Union européenne : Allemagne,
France, Belgique, Pays Bas, Luxembourg, Espagne, Portugal. Se retrouvent dans ce texte
les inquiétudes évoquées plus haut, liées à l’instauration d’une forme de liberté de
circulation, si bien que le contenu de cette convention est essentiellement tourné vers
la coopération policière entre les Etats et l’instauration de systèmes de surveillances.
C'est ainsi qu'est mis en œuvre le SIS (Système d'information Schengen), premier fichier
européen centralisé. Mais la convention contient également un chapitre — le chapitre
VII — concernant la répartition des demandes d'asile. Le contenu de ce chapitre est en
réalité la transposition d'une autre convention, signée à Dublin le 15 juin 1990, mais
pas encore appliquée à cette époque. Cette dernière entre finalement en application le
30 septembre 1997. Elle porte uniquement sur la détermination de l'Etat responsable de
l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des Etats membre des Communautés
européennes. Elle concerne tous les pays membres de l'Europe, dont les 7 premiers pays
C'est ainsi que le principe de responsabilité unique de l'examen d'une demande d'asile
fait ses premiers pas. Mais, très rapidement, les gouvernements se rendent compte
que l'efficacité de ce processus est extrêmement limitée. Un rapport d'évaluation de la
Commission européenne sur les années 1998-1999 dévoile ainsi une véritable usine à
gaz : dans l'ensemble des pays européens sur ces deux années, 655 204 demandes d'asile
ont été déposées ; 39 521 demandes de re-prise en charge ont été présentées par les
États ; 27 588 ont été acceptées ; et finalement 10 998 transferts ont été effectivement
réalisés, soit un taux jugé dérisoire de 1,7% par rapport au nombre total de demandes
d'asile. La Commission reconnaît l'échec de cette procédure par rapport aux objectifs
affichés, en ajoutant avec une pointe de regret que la convention de Dublin n'a pas
modifié le niveau des demandes d'asile dans l'Union européenne, sous entendu qu'il y
aurait encore trop de demandeurs d'asile. Malgré ce constat sévère, les fonctionnaires
de l'Union européenne ne se découragent pas pour autant et s’attèlent à la rédaction
d’un nouveau texte reprenant les principes de base de la convention de Dublin.
1.2 De « Dublin » à « Dublin II », en passant par « Eurodac »
Le 25 février 2003, est paru au Journal officiel de l'Union européenne, le règlement (CE)
n°343/2003 du 18 février 2003 « établissant les critères et mécanismes de détermination
de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un
des Etats membre par un ressortissant d'un pays tiers », surnommé plus simplement
règlement Dublin II. Il est entré en application pour les demandes d'asile présentées
Entre temps, un autre instrument entre en application le 15 janvier 2003, démultipliant
l’efficacité du système Dublin. Il s’agit du règlement (CE) N° 2725/2000 du Conseil
du 11 décembre 2000, dit Eurodac. Plus qu’un texte juridique, Eurodac est avant tout
le premier fichier biométrique à échelle internationale, recueillant les empreintes
dactyloscopiques (digitales) des dix doigts de certaines catégories d’étrangers. Ce
fichier a pour objectif d'améliorer le dispositif de détermination de l'Etat responsable
d'une demande d'asile présenté dans un des Etats membres. Jusqu'à son adoption,
cette détermination se heurtait à la difficulté de détecter les déplacements internes
des réfugiés au sein de l'espace européen. Comment savoir, par exemple, si Monsieur et
Madame X ont déjà déposé une demande d'asile dans un des Etats membres, si ceux-ci
ne sont pas très coopératifs et s'ils dissimulent les documents permettant de repérer
leur parcours. Le Système d'information Schengen (SIS) n'était qu'une réponse partielle
à ce problème puisqu'il ne contenait que les données nominatives des étrangers ayant
Convocation de la préfecture renouvelée pendant la procédure de réadmission
notamment fait l'objet d'une mesure d'éloignement dans l'un des Etats signataires de
l'accord de Schengen. Il suffisait alors de modifier, même légèrement, son identité pour
pouvoir échapper au contrôle du SIS. La mise en fiche et la centralisation informatique
des empreintes digitales est donc une réponse quasi infaillible à ce problème.
Le système Eurodac vise à recenser, centraliser et comparer les empreintes digitales de
trois catégories d'étrangers — y compris les mineurs de 14 ans : les demandeurs d'asile
(catégorie 1), les étrangers interpellés lors du franchissement irrégulier d'une frontière
extérieure (catégorie 2), les étrangers se trouvant illégalement sur le territoire d'un
Etat membre (catégorie 3)1. Pour ce faire, une unité centrale est installée à Bruxelles et
dispose d'un système de reconnaissance des empreintes digitales. Il devient désormais
totalement impossible à un étranger repéré et fiché par un des Etats membres d'engager
une demande d'asile dans un autre pays de l'Union ; à moins de se mutiler volontairement
les doigts pour essayer de brouiller ses empreintes, pratique qui s’est malheureusement
développée chez certains exilés.
1.3 Déroulement d’une procédure de réadmission « Dublin »
Pour une meilleure compréhension des critiques que nous émettons dans la suite
de ce rapport, il est nécessaire de se pencher sur le fonctionnement concret de cette
procédure « Dublin ». En France, le processus de reprise en charge d’un demandeur d’asile
par un autre Etat européen se déroule de la façon suivante, sous réserve de pratiques
départementales parfois variables.
L’intéressé se présente à la préfecture de son lieu de domicile pour enregistrer sa demande
d’asile. Cette dernière décide sur la base de preuves (signalement dans le fichier Eurodac
par exemple) ou d'indices de saisir un autre Etat de l'Union pour lui demander de le
prendre en charge. En lieu et place de l’autorisation provisoire de séjour et du formulaire
de demande d’asile pour l’OFPRA2, la préfecture lui remet une convocation portant la
mention : "Règlement (CE) n° 343/2003 du conseil du 18 février 2003". Il devient donc
totalement impossible d’accéder à l’OFPRA pour l’examen de sa demande d'asile. En
règle générale, la convocation de la préfecture est fixée pour une période de 15 jours
renouvelables. Cela signifie que, tant que la préfecture n'aura pas reçu la réponse des
autorités sollicitées, cette convocation sera prolongée. Etant donné les délais imposés
par le règlement Dublin II, cette convocation ne devrait cependant pas dépasser les deux
1	2	Pour eux la procédure n’implique qu’une simple comparaison pour vérifier, si la personne est connue d’une
autorité quelconque, sans enregistrement dans la base de donnée.
Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides : établissement public national chargé d’examiner
le fondement des demandes d’asile présentées en France.
2ème étape – en cas de réponse négative de l'Etat requis
La personne intègre alors le processus normal de demande d'asile avec remise d'une
autorisation provisoire de séjour et du formulaire OFPRA.
3ème étape – en cas de réponse positive (explicite ou implicite) de l'Etat requis
Au cours de l’une des convocations à la préfecture, la personne se voit notifier une
décision lui refusant l'examen de sa demande d'asile par la France ainsi qu'une décision
procédant à sa réadmission. Il lui est également remis un laissez-passer lui permettant
de se rendre dans le pays désigné responsable.
Juste après cette notification - en règle générale, cela se déroule instantanément – la
personne se fait interpeller et placer dans un centre de rétention en attendant de pouvoir
effectuer son transfert vers le pays responsable. Cette pratique de l'interpellation est
pratiquée dans 86% des cas. Dans les autres situations, les intéressés sont simplement
invités à se rendre par leur propre moyen dans le pays responsable.
Le transfert est effectué extrêmement rapidement. En général, la préfecture s'est
occupée de réserver une place d'avion dès la réception de la réponse positive des
autorités responsables. Lorsque le requérant est interpellé, le voyage a donc déjà été
programmé. Le séjour en centre de rétention ne dure en général pas plus de 12 ou 24h.
Le départ en avion s'effectue en principe tôt le matin afin que les autorités responsables
puissent récupérer le demandeur d'asile dans la journée3.
Les exemples suivants concernant des demandeurs d’asile suivis par le Comité
Tchétchénie ou la Cimade s’insèrent dans ce type de processus.
Cette procédure type est le résultat de nos observations dans les principales préfectures d’Ile de France.
Pour une approche plus approfondie des pratiques préfectorales en la matière il est possible de consulter le
rapport réalisé par la Cimade en juin 2007 : « Main basse sur l’asile, le droit d’asile (mal)traité par les préfets »,
p 15, disponible à l’adresse : http://www.lacimade.org/publications/4
Accord de prise en charge par l’Allemagne adressé à la France
Résultat de la comparaison des empreintes digitales dans le fichier EURODAC
2. Application concrète en 2006 et 2007 :
du projet FAAR
d’asile du
projet FAAR
Application concrète en 2006 et 2007 :
l’exemple des demandeurs d’asile du projet FAAR
2.1 Des demandeurs d’asile traités comme de la marchandise Le Comité Tchétchénie intervient depuis le déclenchement du second conflit tchétchène,
en octobre 1999, afin de convaincre la population et les décideurs de lutter contre la
guerre et de venir en aide aux réfugiés. En 2003, suite à la fermeture forcée des camps
de déplacés tchétchènes en Ingouchie et à la persistance des affrontements et des
violations des droits de l’homme sur le terrain, de très nombreux Tchétchènes arrivent
en France pour déposer des demandes d’asile. C’est précisément dans ce contexte tendu
que les premiers cas de personnes confrontées à l’application du règlement européen
dit « Dublin II » sont enregistrés. Le tout premier date de l’automne 2003 et concernait
une famille arrivée en France en juin 2003, après un passage par l’Autriche. Ainsi, le
Comité Tchétchénie, par la force des choses, s’est trouvé témoin de l’application souvent
violente et erronée du règlement dit Dublin II sur le territoire français.
Dès 2004, une majorité des bénéficiaires de l’accueil du Comité Tchétchénie est
concernée par l’application du règlement européen Dublin II, à un moment ou à un
autre de la procédure d’asile. Pour les Tchétchènes, qui empruntent majoritairement
la voie terrestre en fuyant leur pays et la Fédération de Russie, des pays signataires
de la convention de Dublin comme la Pologne, la Slovaquie, la Tchéquie1, l’Autriche ou
l’Allemagne sont les premiers pays européens traversés. Or, dans de nombreux cas,
l’intention des demandeurs d’asile n’est pas de rester dans ces Etats. Ils essaient souvent
de les contourner ou de les traverser clandestinement mais très peu y arrivent. La plupart
du temps, ils sont arrêtés et contraints de déposer une demande d’asile. Dans le cas
contraire, ils sont reconduits à la frontière qu’ils viennent de franchir. Beaucoup de gens
considèrent la Pologne comme peu sûre, trop proche de la Russie. Par ailleurs, très peu y
obtiennent le statut de réfugié politique (voir p 29 : l’exemple de la Pologne). Enfin, les
Tchétchènes jugent les capacités d’accueil de ce pays insuffisantes. Concernant les autres
Etats cités, les Tchétchènes craignent de ne pas obtenir le statut – comme en Allemagne
où certains Länder n’accordent pas aisément l’asile politique – ou souhaitent rejoindre
des membres de leur famille dans d’autres pays comme la France ou la Belgique.
Parmi les personnes ayant bénéficié du suivi juridique et social du Comité Tchétchénie
dans le cadre du projet FAAR, de septembre 2005 à novembre 2008, 6 sur 15 ont été
placées à un moment de leur parcours d’asile sous convocation de la préfecture en vue
de la détermination du pays responsable de leur demande d’asile. Par ailleurs, le second
volet de participation du Comité Tchétchénie au projet FAAR consistait à favoriser le
développement du Centre culturel franco-tchétchène, association créée en 2005 pour
promouvoir la culture tchétchène : il a été frappant de constater que la majorité des
participants aux activités culturelles était concernée par le règlement européen.
Le Comité Tchétchénie a donc recueilli les témoignages des bénéficiaires sur l’application
du règlement Dublin ainsi que sur les conséquences de cette application sur la vie des
Ces trois pays sont entrés dans l’Union Européene en mai 2004.
A de nombreuses reprises, les demandeurs d’asile ont fait l’objet de traitements abusifs,
voire violents, de la part des autorités préfectorales et de la police : dissimulation
délibérée d’information aux intéressés, convocations pièges, brutalité des arrestations
et des transferts, non prise en compte des « attaches » familiales en France. L’expérience
d’un des bénéficiaires du Comité Tchétchénie illustre l’ensemble de ces phénomènes.
Dans ce cas précis, une préfecture a commis une erreur d’application du règlement en
refusant la responsabilité d’une demande d’asile alors qu’elle n’en avait plus le droit,
fait que reconnaîtra plus tard la justice française ; elle a induit ce demandeur d’asile
en erreur sur l’objectif précis d’une convocation dans les locaux de la préfecture ; elle a
usé de brutalité dans l’arrestation de cette personne en vue de la placer sous contrôle
judiciaire en vue de sa réadmission en Pologne ; enfin, elle a ignoré les attaches familiales
directes du demandeur d’asile en France.
Ali B. (né en 1979) est originaire de Tchétchénie. Pendant les deux guerres qui ravagent son
pays de 1994 à 1996, puis de nouveau à partir de 1999, Ali et sa famille résident en Sibérie
et échappent aux violences à grande échelle. En août 2004, sa famille rentre en Tchétchénie
pour venir en aide à un oncle qui a été blessé au combat. Ali B. est interpellé, il subit des
sévices dont il refusera de parler par la suite ; sa famille dira plus tard, qu’il n’a plus jamais été
le même, qu’il était « hébété ». Il quitte son pays avec les siens en octobre 2004. En Pologne,
il demande l’asile qui, après une longue procédure, lui est refusé en mars 2006. Le même
mois, Ali B. part pour la France où il dépose une demande d’asile à la préfecture du Calvados.
Il se présente plusieurs fois aux convocations de la Préfecture mais il a peur d’être interpellé,
renvoyé en Pologne, puis en Biélorussie ou en Russie.
Ali B. prend alors conseil auprès d’une avocate qui contacte la préfecture, et explique la
situation. Il obtient une convocation « en vue de déposer une demande d’asile ». Mais, ce
qu’Ali B. ignore à cette époque, c’est que la Préfecture a demandé à la Pologne de le reprendre
en charge et que ce pays a accepté. Il est interpellé de façon très brutale.
Témoignage de Ali B. sur ces conditions d’interpellation
« J’ai donné ma convocation pour déposer une demande d’asile à l’employée de la préfecture.
Elle m’a dit d’aller m’asseoir et d’attendre. Elle avait l’air ravi. J’ai attendu. Petit à petit cela m’a
semblé suspect. J’ai vu arriver des policiers en civil. J’ai compris que quelque chose n’allait pas. Il
fallait absolument que je rentre à Paris, ma mère m’attendait. Je me suis enfui. Alors, une longue
course poursuite a commencé. Il y a avait des sirènes de tous les cotés. J’ai couru tant que j’ai pu.
J’ai été arrêté par les marécages. Quand les policiers m’ont rattrapé, ils étaient furieux... » Lors de
l’audience au tribunal, le lendemain, les proches d’Ali remarqueront que son tee-shirt est taché
de sang. Plusieurs mois après, il confie avoir été frappé au visage : « -J’ai reçu un coup violent et
j’ai saigné. Comme J’étais essoufflé et que je pissais le sang, je m’étouffais… »
Ali B. est renvoyé en Pologne le 1er février 2007. Sa nouvelle demande d’asile sur le territoire
polonais est rejetée. Alors qu’il se trouve encore en Pologne, il gagne en appel au tribunal
administratif de Caen (mai 2007) qui constate que « l’autorité préfectorale n’a saisi les
autorités polonaises d’une demande de prise en charge de l’intéressé que le 5 décembre 2006,
soit au-delà du délai de trois mois fixé par l’article 17 précité du règlement du 18 février ; que
dès lors, la France doit être regardée comme l’Etat responsable de l’examen de la demande
d’asile dont il s’agit ». La décision par laquelle le préfet du Calvados a refusé d’admettre Ali
B. est annulée et il est enjoint à la même autorité de l’admettre au séjour dans un délai de 15
jours. Ali B. revient en France par ses propres moyens (décembre 2007). Il obtient le statut de
réfugié au mois de mai 2008 soit près de quatre ans après avoir fui son pays.
Extrait d’une pétition de la FNARS diffusée en septembre 2008, concernant les arrestations
de demandeurs d’asile « dublinés » dans les foyers du Sud-Ouest de la France.
Nous tenions par la présente à attirer votre attention sur les nouvelles pratiques de la
Préfecture et les interpellations qu’elle n’hésite plus à faire, accompagnée de la PAF.
Ces arrestations ont lieu directement dans les structures sociales. Nous avons
tristement assisté, impuissants, à deux exemples durant le mois de septembre au sein
du Gîte de l’Ecluse :
Deux policiers, un agent de la Préfecture et une interprète se sont présentés au service
d’accueil de jour pour femmes. Dans le même temps, la directrice du gîte a reçu un
appel de la Préfecture pour la prévenir de l’intervention qui se préparait. L’équipe
du gîte a demandé aux personnes entrées dans l’accueil pour femmes de quitter les
lieux, ce qu’ils ont fait. Ils sont ensuite rentrés dans le gîte par l’entrée principale et
une personne de l’équipe les a accompagné jusqu’au bureau de la Directrice. Après
un court entretien, ils ont souhaité se présenter à l’appartement d’une des familles
hébergées, famille monoparentale constituée d’une femme et de ses trois enfants.
La mère de famille leur a ouvert, le représentant de la Préfecture lui a signifié alors la
décision administrative de repartir en Pologne. Ils ont ensuite demandé à la famille
de les suivre pour les amener directement au centre de rétention administrative de
Cornebarrieu en pressant les enfants de se chausser, en tapotant l’épaule de la mère
et en lui précisant que ça ne servait à rien de pleurer. Devant le gîte, un fourgon et
une petite voiture les attendaient. Une personne de la PAF(police aux frontières) a
alors proposé que la mère et les enfants soient séparés dans les véhicules. Devant la
réaction de la mère et de l’équipe du gîte, la personne de la PAF a répondu que ça ne
servait à rien de s’énerver et que cette solution permettrait au moins de parler avec
Mme par le biais de la traductrice. Un des policiers a alors proposé de laisser sa place
afin que la traductrice puisse monter dans le fourgon avec la famille. Dès le lendemain
matin, la famille était reconduite en Pologne. Contrairement à ce qui nous avait été
dit et précisé à la famille, aucun représentant de la Cimade n’a pu la rencontrer avant
Le 23/09/08
Deux équipes de police accompagnées de personnel de la Préfecture sont intervenues
simultanément sur les deux structures de l’association Espoir (Gîte de l’Ecluse et
Centre de Fages). Une fois encore, les directeurs d’établissements reçoivent un appel
de la Préfecture pour les informer de ces interventions en leur demandant fermement
de bien vouloir coopérer. Comme ils n’étaient pas munis de commission rogatoire, la
directrice du gîte de l’Ecluse ne leur a pas ouvert. La personne de la Préfecture, au
téléphone avec la directrice, l’informe que cela « risque de lui coûter cher ». Elle ne
s’exécute pas. Finalement la police interpelle le couple censé être interpellé dans
l’autre structure de l’association, sur le trottoir devant l’Ecluse. Cette arrestation se
fait avec beaucoup de violences. En effet, la femme (sourde et muette) est tirée très
violemment par plusieurs agents de police vers leur véhicule, les agents de police
empêchant pendant ce temps les personnes de l’équipe de sortir du gîte. La police,
habillée en civil et utilisant une voiture banalisée, a conduit le couple au C.R.A et dès
le lendemain matin, ils ont été renvoyés en Pologne.
L’application du règlement dit Dublin II ajoute dans tous les cas de figure des difficultés
supplémentaires au parcours ordinaire du demandeur d’asile :
- elle multiplie l’incertitude du demandeur qui ne sait pas si et quand sa demande sera
examinée dans le pays où il le souhaite ;
- elle conduit parfois les migrants à la clandestinité ou à l’errance forcée ; elle les prive
souvent des droits sociaux dus aux demandeurs d’asile, le temps de la procédure de
détermination de l’Etat responsable ;
- elle les expose à la peur ou à la réalité de tentatives de transfert forcé ;
- elle les pousse à se sentir rejetés par les autorités des pays où ils demandent l’asile.
Les peurs et les violences qui se produisent alors peuvent entrer en résonance avec
les traumatismes qui ont été à l’origine de l’exil et de la recherche de protection à
Le rapport d’activité 2007-2008 du Centre d’Ecoute et de Soins de Médecins Sans
Frontières révèle qu’une situation sociale difficile due à la migration peut redoubler
les atteintes psychiques antérieures et empêcher l’amélioration de l’état mental d’un
patient. Il met en cause l’impact de l’isolement social, des relations difficiles aux autorités
administratives, du déracinement, de la peur du retour. Il est frappant de constater que
les témoignages recueillis pour illustrer ce phénomène sont souvent ceux de personnes
placées sous convocation Dublin par les préfectures. Ci-dessous, nous citons plusieurs
passages de ce rapport (p. 22 et suivantes).
Une relation aux autorités administratives en écho aux persécutions subies.
Les relations avec les différentes autorités administratives, dont les patients ne saisissent pas toujours
les mandats et fonctions, sont sources de tensions, de dévalorisation, voire d’abus.
Ainsi, les rendez-vous en Préfecture, où les dublinés et certains déboutés risquent l’interpellation par
les forces de l’ordre et l’expulsion, sont souvent sources d’angoisses très fortes, rappelant les événements
subis au pays (arrestations, interrogatoires, etc).
M, Tchétchène Dubliné. A son rendez-vous à la préfecture, il est arrêté. Sa femme, enceinte de 7 mois,
ressort libre. Placé en centre de rétention, il apprend qu’il va être réadmis en Pologne au petit matin.
Refusant d’embarquer, il sera réintégré au centre de rétention avant d’être finalement libéré
Lors de sa consultation suivante, il se montre très angoissé, abattu, déprimé :
« J’ai cru que je m’en sortirais pas et que je ne reverrai pas ma femme de sitôt. Quand ils me disaient :
signez et tout se passera bien, je repensais aux arrestations aux pays où on te disait : « si tu signes, tu t’en sortiras bien ». « Ca y est, j’ai compris. J’avais un pressentiment mais cette fois ci j’en suis sûr. A la préfecture, la prochaine fois, ils vont m’attraper et me fusiller ». Tchétchène, Dubliné ; femme et deux enfants en prison en Allemagne.
Etre nulle part.
Les patients ont souvent l’impression d’être nulle part, de ne pouvoir réellement se poser.
Ils évoquent fréquemment le fait d’être partis de leur pays, en guerre ou en proie aux violences, sans être
pour autant arrivés vraiment ailleurs. Cette impossibilité d’avoir un lieu, un ancrage, d’où se projeter et
rebondir, est peu propice au travail de deuil et de rémission, et est source d’angoisses nouvelles.
Il en va ainsi de certains patients qui errent parfois depuis plusieurs années en Europe et ont l’impression
d’être en permanence en transit, n’ayant pu être entendus par une autorité chargée de déterminer l’octroi
du statut de réfugié, ce qu’ils vivent avec amertume et colère.
« La guerre continue toujours pour moi, tant que je n’ai pas les papiers, tant que je vis dans une maison
sans eau ni électricité, je suis encore dans la guerre, ce n’est pas une vie normale. Toutes les journées se
ressemblent, je perds la notion du temps, je ne sais pas si c’est arrivé il y quinze jours ou il y trois mois. »
Tchétchène, vit dans un squat, en attente d’une convocation à la CNDA.
2.2 La clandestinité comme échappatoire
Très vite, les demandeurs d’asile ont saisi que le règlement Dublin était appliqué et que de
nombreuses personnes ne peuvent pas choisir le pays où déposer leur demande d’asile.
Par conséquent, les personnes tentent d’échapper au règlement par plusieurs moyens.
Néanmoins, il faut remarquer que les bénéficiaires du projet FAAR, comme beaucoup
d’autres migrants forcés, ne choisissent pas de vivre clandestinement en France. Il s’agit
de personnes qui ont décidé de faire reconnaître leur statut de réfugié. Les stratégies
qu’elles choisissent pour échapper au règlement Dublin implique donc de demander
l’asile dans une préfecture.
Certaines déposent leur demande sous un nom d’emprunt. Elles cherchent à cacher leur
identité, de manière à pouvoir déposer malgré tout une demande d’asile. On pourrait
définir cela comme une demande d’asile clandestine. Elles ignorent probablement la
mise en application d’Eurodac, la base de données contenant les empreintes de tout
individu ayant enregistré une demande d’asile dans un Etat signataire du règlement
Dublin. Toutes ces personnes connaissent de graves problèmes par la suite. Cela est
dû au fait que les préfectures considèrent alors leur demande comme abusive, voire
mensongère. Parfois, les structures d’accueil associatives elles-mêmes suspectent
les personnes de mentir systématiquement. Dans de nombreux cas, en outre, pour
bénéficier d’hébergement en structures d’accueil, les demandeurs d’asile déclarent aux
associations qu’ils n’ont pas demandé l’asile dans un autre pays européen. Quand par
la suite preuve est faite que ce n’est pas exact, les personnes se trouvent en situation
délicate face à ceux-là mêmes qui sont censés les soutenir dans leur procédure d’asile.
Une autre stratégie consiste à fuir la préfecture qui a reconnu les empreintes du
demandeur et requis l’Etat jugé responsable. Cela se produit relativement souvent. Les
rumeurs qui circulent dans les communautés encouragent ce genre de pratiques. Elles
colportent souvent les bonnes ou mauvaises réputations des préfectures qui, il est vrai,
n’appliquent pas toutes le règlement Dublin de la même manière.
Enfin, d’autres demandeurs d’asile, après avoir donné leurs empreintes, craignaient
d’être arrêtés et transférés de force dans l’Etat requis par la France. En conséquence, ils
ne se présentent plus aux convocations de la préfecture. Ils exploitent ainsi une forme
de faille contenue dans le règlement Dublin. Le transfert physique du demandeur d’asile
doit intervenir dans un délai de 6 mois après la décision positive de l’Etat requis. Passé
ce délai, la personne, si elle n’a pas tenté de se soustraire à la procédure de réadmission,
peut estimer que l’Etat où elle réside est responsable de sa demande d’asile.
Plusieurs bénéficiaires du projet FAAR se sont sentis contraints d’utiliser ces procédés
pour demander l’asile sur le territoire français.
La vie de Magomed A. bascule en 1994 quand commence la première guerre russo-tchétchène ;
il s’engage alors dans la résistance. Au cours du second conflit, il choisit de ne pas participer
aux combats, par contre, il apporte son aide de façon ponctuelle et occasionnelle en nourriture,
en argent et en médicaments. Il vit plusieurs années dans la crainte. Enfin, au cours de l’année
2004, il est arrêté pour avoir aidé un jeune homme blessé. Il est interrogé, torturé au point de ne
pas penser s’en sortir vivant. C’est à la suite de cette interpellation qu’il décide de fuir son pays.
En janvier 2005, Magomed, son épouse et leurs quatre enfants quittent l’Ingouchie. Ils arrivent
en Pologne. Dès qu’ils en ont l’occasion, à la mi-janvier 2005, ils viennent en voiture jusqu’à
Paris. Leurs proches les rencontrent et les emmènent au Mans où ils sont domiciliés.
La famille a utilisé deux moyens de demander clandestinement l’asile en France : à leur arrivé
en France en janvier 2005, ils ont caché leur identité, puis, constatant l’échec de cette stratégie,
ils ont demandé l’asile, sous leur vrai nom, dans une autre préfecture. Malgré ces stratégies, et
en réalité à cause de ces stratégies, les autorités préfectorales ont jugé abusives leur demande
d’asile et les ont placés en procédure prioritaire. La famille a alors payé cher son changement de
domicile. Faute de recevoir le courrier à temps, elle n’a pas reçu dans les délais une convocation
extrêmement importante à l’OFPRA et n’a pu défendre sa demande d’asile oralement. Elle a
reçu une décision négative le jour même où elle était convoquée. Par la suite, accaparée par la
procédure lancée afin d’obtenir une nouvelle convocation, elle n’a pas pris le temps nécessaire
pour rédiger son recours contre la décision négative au regard de l’asile, qui a été rejetée sans
audience par la Commission des Recours des Réfugiés en décembre 2006. Enfin, la famille a
reçu un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière, qu’elle n’a pu contester. En 2008, elle
tente de demander un réexamen. Magomed, sa femme et leurs quatre enfants survivent en
région parisienne dans la plus grande précarité.
« Nous avons attendu un peu à cause de « Dublin ». Nous avions très peur d’être renvoyé en Pologne
si on apprenait ici que nous venions de là-bas. Nous avons paniqué. Nous avons changé de nom. En
effet, je ne m’étais pas senti en sécurité en Pologne. Beaucoup de gens ont été arrêtés dans ce pays
et emmenés. Je pense que là-bas, c’est dangereux aussi. Nous sommes allés à la Préfecture en mars
2005. (…) Nous avons eu des problèmes à cause de notre passage en Pologne. Pour mon épouse, ils
se sont rendu compte tout de suite, moi, on a pris mes empreintes huit fois ! Nous n’avons pas eu
d’hôtel. La préfecture nous a dit qu’il n’y avait rien pour nous. Des compatriotes nous ont hébergés.
C’était dur. Le 1er juillet 2005, nous avons été « mis sous Dublin ». Nous avons reçu un courrier selon
lequel nous devions nous rendre en Pologne car elle acceptait de nous reprendre. En août 2005, nous
sommes venus en région parisienne. A la mi août 2005, nous nous sommes présentés à la préfecture
du Val de Marne. Nous avons fait notre nouvelle demande d’asile sous notre véritable identité. »
Le 24 juillet 2006, le Préfet du Val de Marne refuse à la famille l’admission provisoire au séjour
en vue de demander l’asile. Elle est placée en procédure prioritaire car la demande d’asile est
jugée abusive.
« … Nous comptions nous expliquer lors de l’entretien OFPRA. Mais, il n’a pas eu lieu. Nous devions aller
à l’O.F.P.R.A. le lundi 25 septembre 2006. Mais on a eu la convocation que le mardi 26 septembre 2006. »
2.3 Détournement de procédure institutionnalisée
Le Comité Tchétchénie intervient principalement en région parisienne. Ses bénéficiaires
habitent dans la capitale ou dans ses environs. Selon leur domiciliation, ces personnes
dépendent, pour leur droit au séjour, des préfectures de Paris, de Seine Saint-Denis, du Val
de Marne, ou des Hauts de Seine. Il a été constaté que les pratiques en matière d’application
du règlement européen divergent sensiblement d’une préfecture à l’autre. La préfecture de
Paris se distingue particulièrement par le fait qu’elle ne procède pas à la réadmission forcée
des familles de demandeurs d’asile tchétchènes.
L’absence de places suffisantes pour les familles dans les centres de rétention de la région
parisienne a-t-elle dicté ce choix ? Dans un contexte francilien de forte mobilisation,
notamment autour du réseau éducation sans frontière, la préfecture craint-elle de perdre trop
d’énergie à contrer les pétitions, les rassemblements et autres manifestations d’opposition ?
Quoi qu’il en soit, le fait est que les familles avec enfants ne sont pas interpellées en vue de
leur réadmission.
Après avoir reçu l’acceptation de l’Etat requis, la préfecture notifie aux intéressés qu’elle
refuse l’examen de leur demande d’asile en France. Les fonctionnaires ont cependant pris
l’habitude de signifier aux demandeurs qu’ils ne risquent pas l’expulsion et qu’ils doivent
se représenter en préfecture une fois le délai réglementaire de transfert dépassé. De fait,
comme expliqué précédemment, le règlement Dublin stipule que le transfert physique du
demandeur d’asile doit intervenir dans un délai de 6 mois après la décision positive de l’Etat
requis. Passé ce délai, la personne, si elle n’a pas tenté de se soustraire à la procédure de
réadmission, peut estimer que l’Etat où elle réside est responsable de sa demande d’asile.
Ainsi, la préfecture de police de Paris a organisé, de manière systématique et institutionnalisée,
une pratique de contournement partiel du règlement Dublin. Elle encourage les personnes à
utiliser les clauses du texte officiel, en vue d’éviter les arrestations de familles avec enfants.
Observons néanmoins qu’elle ne va pas jusqu’au bout de cette logique, en jugeant, après
le délai de 6 mois, que les demandes d’asile des personnes concernées sont abusives. Elle
traite alors ces demandes en procédure prioritaire, c’est-à-dire en acceptant leur examen par
l’OFPRA, tout en privant les gens d’autorisation provisoire de séjour et des droits qui y sont
Témoignage d’un membre du Comité Tchétchénie ayant accompagné plusieurs familles
en préfecture pour traduction, à la demande des autorités préfectorales
Pendant plus de deux ans, j’ai accompagné des demandeurs d’asile tchétchènes en préfecture de police.
A de nombreuses reprises il s’agissait de familles avec enfants qui étaient convoquées en vue de leur
réadmission vers l’état responsable de l’examen de leur demande d’asile. Les premières fois, je craignais
très fortement d’assister à l’interpellation des personnes que j’accompagnais. Puis, j’ai été très surpris
de constater à chaque fois que les fonctionnaires de la préfecture ne procédaient pas à des arrestations,
comme ils auraient pu le faire et comme ils le faisaient avec les personnes seules ou les couples sans
enfants. La première fois, j’ai d’abord dû traduire que la France refusait de délivrer une autorisation de
séjour à la famille, en raison de la réponse positive de la Pologne à la demande de prise en charge de
l’examen de leur demande d’asile. A ce moment, les parents ont commencé à regarder de tous les côtés
avec inquiétude. Mais ensuite, la fonctionnaire qui nous recevait au guichet, constatant notre inquiétude,
a précisé qu’il n’y aurait pas d’arrestation. La famille devait se rendre en Pologne par ses propres moyens.
« Et puis vous savez, au bout de six mois ils repasseront et ils pourront à nouveau demander l’asile. On
n’expulse pas les familles. Ce ne sont pas des criminels. Pour qu’on expulse les gens, il faut vraiment qu’ils
aient fait quelque chose de mal. » Ensuite, la fonctionnaire a souvent souri aux enfants, d’un air attendri.
Il a également été ponctuellement observé dans d’autres préfectures des pratiques
similaires. Les agents se trouvent parfois tellement désarçonnés par la complexité et
la lourdeur des réadmissions qu’ils se contentent de notifier le refus d’examiner la
demande d’asile en France en invitant les requérants à partir d’eux-mêmes dans le
pays responsable, sans autre document. Pourtant, sans le laissez-passer prévu par le
règlement, ceux-ci s’exposeraient à de très sérieux problèmes s’ils essayaient de voyager
et de franchir les frontières sans autorisation officielle.
2.4 L’errance des demandeurs
En réalité, dans la plupart des préfectures françaises, les familles comme les personnes
sans enfants qui sont l’objet d’une décision de réadmission sont les victimes de tentatives
de transferts forcés. Dans la plupart des cas, ces tentatives échouent, car les procédures à
suivre par les autorités sont complexes, ce qui permet souvent de les contester en justice.
Mais même dans les cas où ces transferts ont effectivement lieu, on constate qu’ils ne
dissuadent pas les demandeurs d’asile de revenir dans le pays où ils souhaitent résider.
Bien souvent, cela conduit à l’errance de personnes qui, seules ou en famille, se heurtent
plusieurs fois de suite à l’application du règlement Dublin II, pendant des années, dans
des allers et retours absurdes et épuisants entre plusieurs pays européens.
Zelimkhan T. (né en 1983) a grandi en Russie où il vivait avec son père. Souvent inquiété par
les autorités fédérales russes, à plusieurs reprises, il est interpellé et roué de coups. Il rentre en
Tchétchènie en 2003. Son père est interpellé un an plus tard, et il est lui-même interpellé lors
d’une opération de « nettoyage », puis détenu et maltraité (2005). Suite à cette interpellation,
sa famille décide de l’envoyer en Europe pour le mettre à l’abri. Entre temps, son père a disparu
et sa mère est décédée. Il tente de venir en France où se trouvent ses tantes. Il est arrêté en
Pologne et il est envoyé à Lesznowola (un camp fermé) où il passe deux semaines. Il rejoint la
France (mars 2006). Il est interpellé à la préfecture (été 2006), renvoyé en Pologne. Il revient
en France (automne 2006). Il se cache et attend puis se présente à la préfecture de Créteil sous
une fausse identité (mai 2007) puis sous sa véritable identité (avril 2008).
« Je suis arrivé à Paris en mars 2006 puis j’ai été renvoyé en Pologne au cours de l’été 2006. J’ai
obtenu une sorte de « séjour toléré » mais j’avais été condamné à une peine de prison avec sursis
pour avoir franchi illégalement le territoire polonais. Cependant, je ne me sentais pas plus en
sécurité dans ce pays que lors de mon premier séjour. Quand j’ai dû quitter le camp, je ne savais où
vivre. Je n’avais nulle part où aller. Au mois d’octobre 2006, je suis revenu auprès de mes tantes en
France. J’ai attendu, puis, en mai 2007, je me suis présenté en Préfecture de Créteil. J’ai eu peur, j’ai
donné une fausse identité. Par la suite, j’ai paniqué à l’idée d’une interpellation ; je ne me suis donc
pas présenté à ma dernière convocation. J’avais fui vers l’Europe à la recherche d’une protection
parce que je courais un grave danger dans mon pays. Les autorités polonaises n’ont semble-t-il pas
été en mesure de m’offrir cette protection. Un renvoi en Pologne me mettrait en péril puisque les
autorités polonaises risquent de me condamner à une peine de prison ferme et de me renvoyer vers
la Biélorussie. Enfin, je suis très jeune, j’ai 22 ans et une séparation avec mes tantes qui sont ma seule
famille en Europe représenteraient une épreuve traumatisante de plus. Malgré la précarité de ma
situation, je désire vivement rester en France où je suis revenu, il y a maintenant un an. Je souhaite
me construire un avenir. Dans cette perspective, j’ai suivi des cours de français à la Cimade. »
Zelimkhan T. vient d’obtenir son dossier OFPRA (novembre 2008) et peut enfin demander l’asile
en France après avoir été renvoyé en Pologne à deux reprises. Il est en procédure prioritaire et
n’a aucun revenu.
« Moi, je voudrais témoigner et je voudrais bien qu’on écrive mon nom car ce qui m’est arrivé toutes
ces dernières années, cela m’est vraiment arrivé à moi, mais à force de passer du temps enfermé,
j’ai perdu la notion du temps (…) J’ai passé cinq ans dans les centres de rétention administrative
européens.»
Saïd K., jeune homme tchétchène (né en 1980), isolé. Vivait dans la clandestinité dans son
pays depuis 2001. Au cours de l’année 2003, il s’échappe en vue de trouver refuge en France.
« Je suis parti de Naltchik [Russie] en avion pour lstambul où j'espérais obtenir un visa pour la
France. Mais, au consulat de France, j’ai appris que c'était impossible et que je ne pourrais obtenir ce
document pour la France qu’à Moscou. J’ai passé deux mois en Turquie (…) Puis, j'ai pris un bateau
pour Odessa, où on m'a arrêté à la frontière et mis en prison pendant un mois. Quand j’ai été
relâché, on m’a donné 3 jours pour quitter le territoire. Je suis parti en train pour Kiev, puis de Kiev à
Minsk, de Minsk à Brest et de Brest à Terespol, en Pologne (…) A Terespol, les gardes frontières ont pris mes empreintes. C’était au cours de l’année 2003 ou 2004.
Six mois plus tard, j’ai obtenu une sorte d’autorisation de séjour toléré, le "Pobyt". Je voulais toujours aller en France. J’ai tenté de le faire au cours de l’hiver 2004. La police allemande m’a attrapé. Elle m’a dit que l’Allemagne allait me donner l’asile. En fait,
elle m’a mis en prison à Hof pendant un mois. Les prisonniers étaient ensemble : des étrangers
qui allaient être rapatriés et des Allemands, des criminels. Un matin, elle m’a mis des menottes, raccompagné à la frontière et remis aux autorités polonaises. Les Polonais m'ont emprisonné dans
un centre de rétention à Ceszine (il n'y avait que des étrangers). Au bout d’un mois, j’ai été relâché
et on m’a dit d'aller à Varsovie. L’année 2005 est arrivée. J’ai réussi à venir en France. J’ai demandé l’asile à Orléans. J’y suis resté
pendant trois mois. Un jour, j’ai été interpellé à la préfecture. Le lendemain, j'étais dans l'avion pour
la Pologne sans avoir pu prévenir qui que ce soit, ni faire quoi que ce soit. Là, je me suis retrouvé à
nouveau en prison pendant un mois, à Varsovie. Les Polonais me provoquaient. Ils menaçaient de
me renvoyer en Russie. En 2006, je suis parti pour la Belgique. J'ai pensé que si j'obtenais le statut de réfugié en Belgique, je
pourrais rendre visite à mon oncle, en France. En Belgique, au début, j'ai essayé de cacher que j'avais
été en Pologne, puis j'ai décidé de quand même donner mes empreintes et les Belges m'ont enfermé
pendant deux semaines, puis mis dans l'avion pour la Pologne. Les Belges ne m'ont pas rendu mon
permis de conduire, ni la copie de mon acte de naissance. J’ai refait un mois de prison à Varsovie dans des conditions difficiles. Dès que j’ai pu, je suis reparti avec toujours le même objectif : rejoindre mon oncle en France. Les
Allemands m'ont attrapé à Rostock. Ils m'ont enfermé pendant trois mois. Ils m'ont donné un billet
pour la Pologne. Je ne voulais pas aller en Pologne. Je ne voulais pas être enfermé de nouveau.
Je suis parti à Bremen, puis à Osnabrück où on m’a arrêté. Ils m'ont raccompagné en Pologne en
voiture et j'ai passé trois mois et demi à Ceszine. À ce moment là, à Ceszine, il y avait un régime sévère parce qu’il y avait eu une évasion. Il y avait
des révoltes, des conflits entre les différentes nationalités, des provocations, des humiliations. On
nous empêchait d’aller aux toilettes. Quand des personnes se rebellaient, n’importe qui pouvait
être frappé, au hasard. J’ai ainsi reçu des coups de matraque. Enfin, je suis arrivé en France au mois
d’octobre 2007. … » « Déjà, ils ne parvenaient pas à prendre mes empreintes. L’appareil me mettait dans un état de
grand stress, je ne le supportais pas à cause de ce qui m’était arrivé avant. J’étais très angoissé et je
suais beaucoup. Ensuite, le service asile a voulu vérifier mon parcours (…) ils ont eu pitié de moi. Ils
m’ont autorisé à demander l’asile. » « J’étais convaincu que compte tenu de mon histoire familiale, l’OFPRA. m’accorderait le statut
de réfugié. Je pensais aussi que l’Office tiendrait compte des difficultés que j’avais rencontrées en
Europe. Elles ne sont évidemment pas la cause de ma demande d’asile mais elles expliquent mes
troubles de mémoire et ma gêne à me concentrer. J’ai des difficultés à situer un évènement dans le
temps. Tout est un peu mélangé dans ma tête !»
3. Dublin :
Dublin : une
3.1 Dublin : une « usine à gaz »
Les fondations du dispositif « Dublin » sont irrémédiablement bancales. Il n’est possible d’envisager
une mécanique comme celle-ci que dans une Europe qui serait totalement uniforme dans ses
conditions d’accueil, ses garanties de procédure et ses critères d’attribution d’une protection
aux demandeurs d’asile. Autrement dit, dans une logique d’équité, on ne peut imposer par la
contrainte le pays où un demandeur d’asile devra faire examiner sa demande si ses « chances »
d’obtenir un statut ne sont pas encore équivalentes dans les différents Etats. Pourtant le processus
« d’européanisation » de l’asile s’est déroulé exactement dans le sens inverse de cette logique.
Comme nous l’avons vu en introduction, c’est la convention d’application des accords de Schengen
qui a inauguré le principe des critères de responsabilité des Etats membres dans l’examen des
demandes d’asile. Cette convention est entrée concrètement en application en mars 1995. Puis,
la convention de Dublin proprement dite est mise en œuvre à partir de septembre 1997. A cette
époque, l’Union européenne est encore bien loin d’envisager des normes communes en matière
de protection des réfugiés puisque ce n’est qu’en octobre 1999, au cours du sommet de Tampere
que les Etats se lancent dans une politique volontariste dans ce domaine. Ce cheminement
aboutira quelques années plus tard à la publication de trois directives importantes fixant des
normes minimales — c'est-à-dire une sorte de plancher commun interdisant les pratiques moins
favorables à l’égard des demandeurs d’asile, mais autorisant toutes initiatives plus favorables :
{{ le 27 janvier 2003, directive fixant des normes minimales pour l’accueil des demandeurs
d’asile, évoquant principalement les conditions sociales ; les dispositions de cette directive
devaient être transposées en droit interne de chaque Etat avant le 6 février 2005 ;
{{ le 29 avril 2004, directive dite « qualification » concernant les critères d’attribution d’une
protection en application de la convention de Genève ou d’une forme de protection
subsidiaire ; transposable en droit interne avant le 10 octobre 2006 ;
{{ le 1er décembre 2005, directive fixant des normes minimales de procédure d’examen des
demandes d’asile, transposable en partie avant le 1er décembre 2007.
Ces textes ne sont encore que des normes minimales qui laissent encore beaucoup de marge de
manœuvres aux différents Etats européens. Cette tentative d’harmonisation aura d’ailleurs pour
effet pervers une tendance à l’alignement vers le bas des législations, conservant malgré tout des
disparités fondamentales dans les conditions d’accueil et d’examen des demandes d’asile entre
les pays. A partir de juin 2007, la Commission européenne envisage l’étape suivante en publiant
un livre vert sur le « futur régime d’asile européen commun ». L’idée de tendre vers une procédure
d’asile unique est également reprise lors de la présidence française de l’Union européenne au
second semestre 2008. La création d’un bureau d’appui européen est alors décidée pour guider
les différentes administrations dans leurs critères d’attribution d’une protection, dans le cadre du
pacte européen sur l’immigration signé le 16 octobre 2008 par les 27 pays membres.
Cependant, pendant le déroulement de ces travaux, d’autres mécanismes progressent et se
mettent en place beaucoup plus rapidement. En 2003, le règlement Eurodac et le règlement
Dublin II viennent renforcer le contrôle sur les déplacements des demandeurs d’asile ; soit bien
avant les effets des directives sur les normes minimales. Ne parlons même pas de l’hypothétique
régime d’asile commun qui ne verra probablement pas le jour avant 2012.
En conséquence, les Etats ont délibérément choisi de mettre en place un dispositif coercitif
imposant un pays d’accueil aux demandeurs d’asile, alors qu’ils savaient pertinemment que les
conditions sont très loin d’être équivalentes puisqu’elles justifient la mise en place de règles sévères
d’harmonisation. Se trouve ici, une contradiction fondamentale, un défaut de fabrication, qui ne
peut que faire échouer le dispositif « Dublin ». Si l’on fait abstraction des milles autres raisons qui
déterminent le choix d’un exilé dans son pays d’accueil (attaches familiales, amicales, culturelles,
linguistiques), ce dispositif aurait pu trouver une logique seulement après l’achèvement intégral
de la mise en place de ce fameux régime unique européen. Il n’aurait alors plus été inéquitable
de faire sa demande d’asile dans un pays plutôt qu’un autre.
3.2 Disparités dans le traitement des demandes d’asile
3.2.1	L’exemple de la Pologne
Dans le cadre du projet FAAR, les associations partenaires ont eu à connaître de nombreuses
situations de demandeurs d’asile d’origine tchétchène, faisant l’objet d’une procédure de
réadmission vers la Pologne contre leur gré. La situation des réfugiés dans ce pays illustre le
décalage des conditions d’accueil avec la France.
Ces dernières années, la Pologne a connu des arrivées importantes de demandeurs d’asile en
provenance de la Fédération de Russie, essentiellement originaires de Tchétchénie (90% des
demandeurs d’asile). Considérée essentiellement comme un pays de transit, pour ces demandeurs
d’asile, la Pologne a été le point de départ d’un important mouvement secondaire vers les pays
situés plus à l’Ouest.
Le pays a dû faire un effort important en matière de surveillance de ses frontières extérieures en
vue de son entrée, le 1er mai 2004, dans l’Union européenne et, le 31 décembre 2007, dans l’espace
Schengen. Afin d’endosser ce nouveau rôle de garde frontière de l’Europe, le gouvernement a dû
également modifier plusieurs fois la législation sur les étrangers, dont la dernière réforme est
entrée en vigueur le 29 mai 2008.
La détention des étrangers et demandeurs d’asile est autorisée et pratiquée dans des situations
plus fréquentes qu’en France. Pour ce faire, deux catégories de centre de détention sont
Les « centres gardés pour étrangers » (Garded center for Aliens) permettent de détenir des
demandeurs d’asile afin de vérifier leur identité ou pour prévenir les abus de procédure et, bien
sûr, en cas de menace à l’ordre public et à la sécurité de la nation.
Jusqu’en 2008, il n’existait qu’un seul centre de ce type : le centre de Lezslowola, d’une capacité
d’accueil de 132 places pouvant détenir des familles. Les autorités ont récemment construit
quatre nouveaux centres d’une capacité moyenne de 140 places. La construction de ces centres a
été financée en partie par le Fonds européen pour les réfugiés (FER).
Les « centres de déportations » (Deportation Arrest) sont plutôt conçus dans le but de l’expulsion. Il
est également possible d’y maintenir des étrangers qui ne respecteraient pas les règles en vigueur
dans les garded center. En pratique, les étrangers en situation irrégulière sont indifféremment
détenus dans des centres de déportations ou dans des centres gardés pour étrangers.
Pour chacun de ces centres, la décision de placement doit être prise par une Cour de justice,
pour une période de trente à soixante jours. Au cas où une demande d’asile est déposée par un
étranger placé en centre de rétention, la cour de justice peut prolonger sa détention de quatrevingt dix jours renouvelables. La durée maximale de la détention des étrangers est de douze
Les demandeurs d’asile renvoyés en application du règlement Dublin II sont fréquemment
détenus – au moins pendant un à deux mois à leur arrivée, et de trois mois en trois mois – pour
une durée pouvant atteindre une année. C’est très souvent le cas des hommes seuls – mais les
familles — qui sont normalement renvoyées dans les centres ouverts — peuvent également être
détenues. Aujourd’hui, l’ouverture de quatre nouveaux centres gardés pour étrangers permettra
de détenir un nombre plus important de demandeurs d’asile.
Par ailleurs, le franchissement illégal des frontières étant considéré par la loi comme une
infraction, les personnes qui ont tenté de franchir les frontières alors qu’elles avaient formulé
une demande d’asile peuvent être poursuivies et condamnées à des peines de prisons pouvant
aller jusqu’à une année.
Les centres de détention polonais ne connaissent pas les mêmes conditions d’intervention
extérieure qu’en France. Des visites ponctuelles sont organisées par les associations polonaises
Halina Niec Human Rights Association et Helsinki Foundation for Human Rights mais, du fait d’un
manque de moyens, ces associations ne peuvent effectuer que des visites ponctuelles sans
couvrir tous les centres. Le reste du temps, les détenus peuvent théoriquement joindre un avocat
par téléphone, mais le problème de l’accès au téléphone des personnes qui ne peuvent s’acheter
une carte reste une question en suspens.
La différence de traitement des demandeurs d’asile dans ces deux pays se traduit également
dans les statistiques d’octroi d’une protection. Pour élaborer le tableau ci-dessous, nous avons
fait le choix de mettre en exergue le traitement des demandes d’asile des réfugiés tchétchènes.
Les statistiques françaises ne distinguent pas l’origine « ethnique » des ressortissants russes,
mais nous savons de source sûre que ceux-ci sont en quasi-totalité d’origine tchétchène. Il en est
de même des demandeurs d’asile en Pologne qui sont composés à 90% de ressortissants russes,
eux-mêmes en quasi totalité d’origine tchétchène.
nombre global de demandes
d'asile (90% de russes)
taux d'accord statut de
taux d'accord séjour toléré
(Pobyt tolerowany)
d'asile russes
réfugié russes
taux d'accord protection
subsidiaire russes
Source UNHCR – Refugee statistics 2005-2007 et rapports d’activité OFPRA 2005, 2006, 2007
L’analyse de ce tableau montre que la Pologne a une appréciation très différente du conflit en
Tchétchénie par rapport à la France, au regard des critères d’attribution d’une protection. Pour
l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), ces réfugiés relèvent
majoritairement des critères de la Convention de Genève de 1951, alors que les autorités polonaises
ont fait le choix de marginaliser cet instrument international au profit d’une forme d’asile plus
précaire. La différence de traitement ne réside pas tant dans le taux d’accord global (statut de
réfugié + autre protection), puisque la Pologne est même un peu plus généreuse que la France en
additionnant les deux statuts, mais dans la qualité de l’asile accordé.
En Pologne, la plupart des demandeurs d’asile se voyaient donc accorder jusqu’à l’entrée en
vigueur de la loi de 2008 un « séjour toléré » (Pobyt tolerowany), valable 1 an, qui ne leur donnait
pas la possibilité d’accéder aux programmes d’intégration accordés aux réfugiés. A l’inverse, le
statut de réfugié accordé en France permet de bénéficier d’une carte de résident, équivalent à
un séjour permanent, et autorisant à accéder à tous les droits sociaux et économiques des
nationaux. La loi polonaise de 2008 devrait corriger les carences du « séjour toléré » en le
transformant en « protection complémentaire » permettant plus facilement d’accéder à des
programmes d’intégration. Les personnes qui avaient obtenu le permis de séjour toléré voient
ce statut automatiquement transformé en protection complémentaire – mais ne pouvaient faire
une demande d’accès aux programmes d’intégration que jusqu’au 29 août 2008. En pratique, les
associations sont inquiètes – tant en ce qui concerne la réalité de l’accès pratique à ces programmes
d’intégration qu’en ce qui concerne la situation des demandeurs d’asile placées sous procédure
Dublin qui seront renvoyés en Pologne après cette date et ne pourront donc pas avoir accès à ces
programmes d’intégration car ils n’en auront pas formulé la demande dans les délais requis.
Bref moratoire des réadmissions vers la Pologne
Le 10 juillet 2007, le ministre de l’immigration français prononce un discours
devant les préfets demandant la suspension provisoire des réadmissions de
tchétchènes vers la Pologne. Une fois n’est pas coutume, le gouvernement
semble tenir compte des alertes en provenance du tissu associatif. Pendant
près de six mois, les réfugiés tchétchènes ont été protégés des renvois vers la
Pologne et ont été autorisés à déposer des demandes d’asile devant l’OFPRA,
à l’exception de quelques rares bavures effectuées par des préfectures mal
Retournement de situation, le 19 décembre 2007, la Direction des libertés
publiques et des affaires juridiques du ministère de l’Intérieur adressait aux
préfets par messagerie électronique l’instruction de mettre fin à ce moratoire.
Malgré les allégations contraires du ministre, la condition des demandeurs
d’asile en Pologne n’avait pas changé d’un iota par rapport au début du
moratoire au mois de juillet. Quelle était la raison de ce revirement soudain ?
Le 21 décembre, la Pologne intégrait l’espace Schengen comme de nombreux
autres pays (Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, République Tchèque,
Slovaquie, Slovénie). La suppression des contrôles frontaliers faisait de
nouveau émerger la crainte de perdre le contrôle de la situation, alimentée
par cette peur irrationnelle de déplacements massifs internes en provenance
de l’Est de l’Europe.
3.2.2	L’exemple de la Grèce
Plaque tournante historique pour de nombreux exilés venant d’Asie, la Grèce est désormais
confrontée à la difficile gestion des demandes d’asile. Il y a encore quelques années, les migrants
ne faisaient que transiter par ce pays avant de continuer leur route vers le Nord-Ouest de l’Europe.
Au même titre que la Pologne, le pays est désormais pressé par l’Union européenne de prendre
à son compte l’examen de ces demandes, plutôt que de laisser filer ces exilés vers des territoires
aux traditions d’asile plus ancrées. En une décennie, le nombre de demandeurs d’asile est passé
de 1 640 en 1996 à 25 115 en 20071.
Cependant, bien que ce pays soit membre de l’Union européenne et soit signataire à ce titre de
nombreux instruments de protection des Droits de l’Homme, son application de la convention de
Genève apparaît très virtuelle. En 2007, sur 25 113 étrangers ayant déposé une première demande
d'asile en Grèce, seuls 8 — soit 0,04 % — se sont vu attribuer en première instance le statut de
réfugié, et 138 (2,05 %) en appel.
1	Sources Eurostat, UNHCR.
De nombreux rapports ont pointé les dysfonctionnements du système d’asile dans ce pays2. Il
apparaît que le recours à la détention est régulièrement pratiqué à l’encontre des demandeurs
d’asile et que les conditions de cette détention sont calamiteuses (voir le témoignage « choses
vues à Pagani »). La Grèce souffre également de carences importantes concernant les méthodes
d’examen des demandes d’asile. Les témoignages d’absence d’interprètes lors des auditions sur le
fondement de la demande d’asile reviennent fréquemment, de même que la pénurie de personnel
formé et les délais d’attente extrêmement longs. Les dispositifs d’accueil et d’hébergement pour
les demandeurs d’asile sont eux quasiment inexistants et ne comportent que 640 places.3
L’ineffectivité du droit d’asile semble d’autant plus flagrante en ce qui concerne les personnes
transférées en application du règlement Dublin II. Malgré les garanties récentes apportées par
les autorités helléniques, les « dublinés » seraient systématiquement détenus à leur arrivée et ne
pourraient pas réintroduire de demande d’asile. Pour ce motif, le 31 janvier 2008, la Commission
européenne a entamé une procédure contre l’État grec devant la Cour de justice pour non respect
du Règlement Dublin II en raison du manque de garanties juridiques concernant l’examen sur le
fond des réfugiés réadmis.
En outre, dans une décision rendue le 19 avril 2007, la Cour européenne de justice a conclu que la
Grèce n’avait pas mis en œuvre la Directive du Conseil de l’union 2003/9/EC du 27 janvier 2003,
qui définit un certain nombre de normes minimales concernant les conditions d’accueil des
demandeurs d’asile. La Directive vise à leur garantir des conditions de vie satisfaisantes sur le
plan sanitaire et social qui permettent d’assurer leur propre subsistance.
La Norvège et la Finlande ont décidé de suspendre provisoirement les réadmissions vers ce
pays en raison de ce contexte. La Suède et l’Allemagne ont cessé d’y renvoyer des mineurs non
accompagnés. Malgré cela, dans un courrier adressé à l’association France Terre d’Asile, le ministre
français de l’immigration maintenait sa volonté de poursuivre les transferts de demandeurs
d’asile vers ce pays.
Choses vues à Pagani sur l’île de Lesvos.
En 2003, 1 000 personnes étaient arrivées à Lesvos ; en 2007, ils étaient 6 000 et pour les
huit premiers mois de 2008, 10 000 personnes sont arrivées. Si les radeaux pneumatiques
s’échouent le plus souvent près de l’aéroport au sud de l’île, il arrive régulièrement que
certains accostent plus au nord.
Ce n’est pas un temple à Dionysos que nous allons visiter mais le centre de Pagani. Ancien
hangar pour matériau de constructions, il est le centre d’« accueil » des migrants qui arrivent
sur cette île toute proche de la côte d’Asie Mineure, jadis grecque, aujourd’hui turque.
1. Amnesty International: “Greece: Out of the spotlight: The rights of foreigners and minorities still a grey area”
(index AI : EUR 25/016/2005); 5 octobre 2005.
2. Parlement européen: « Rapport de la délégation de la commission LIBE sur la visite en Grèce » ; 2 juillet
3. UNHCR : « Le retour en Grèce des demandeurs d’asile dont la demande a été « interrompu » ; juillet 2007.
4. Parlement européen, rapport STEPS « Conditions des ressortissants de pays tiers retenus dans des centres,
Rapport de visite en Grèce » ; REF: IP/C/LIBE/IC/2006-181, 10 décembre 2007.
5. Pro Asyl : « Petition to the German Federal Parliament to stop deportations of refugees to Greece”; 21 février
6. UNHCR: “UNHCR Positio on the return of asylum seekers to Greece under the Dublin regulation”; 15 avril
7. NOAS, Norvegian Helsinki committee, Greek Helsinki Monitor: “A gamble with the right to asylum in
Europe, Greek asylum policy and the Dublin II Regulation”: 9 avril 2008.
8. Amnesty International: “Demande aux Etats membres de l’Union européenne de cesser de transférer des
demandeurs d’asile vers la Grèce dans le cadre de la procédure Dublin II » ; avril 2008.
Forum réfugiés ; fiche pays Grèce ; avril 2008.
Un groupe de manifestants nous attend : au cri de « no border, no nation, no deportation »,
ils sont une dizaine à exiger la fermeture du lieu.
Puis on voit à travers des grilles bleues, les bras qui dépassent et appellent à l’aide.
Trois grandes pièces grillagées. A l’intérieur de chacune, 85 hommes Afghans, Palestiniens,
Somaliens. Enfermés toute la journée dans un cloaque infâme. Il fait frais en cette fin d’été
grec et des personnes dorment à même le sol de béton. En émane une forte odeur qui me
rappelle celle de lieux d’enfermement improvisés de la zone d’attente de Roissy comme la
salle de transit de l’aérogare 2A où en 2001-2003, quatre-vingt personnes vivaient entassées.
La plupart y sont depuis plusieurs jours parfois depuis un mois. Ils ne comprennent pas
pourquoi ils sont ici. Les hommes sont séparés des femmes et des enfants.
Je monte au deuxième niveau du centre : un homme sri Lankais est à l’isolement dans un
petit bungalow car porteur d’une maladie contagieuse. Le hangar des femmes et des petits
enfants est le seul ouvert. Il y a des lits avec sommier mais ils ne sont pas assez nombreux
et des matelas sont posés à même le sol en béton. C’est la fin de l’été mais les personnes se
plaignent du froid et du manque de couches.
Dernière geôle, celle des mineurs. Il y en a cent vingt-cinq. Certains sont là depuis trentecinq jours car pour les libérer, la police a besoin d’une autorisation du procureur qui désigne
un tuteur. Un jeune Afghan nous décrit son souhait de partir en Norvège et me demande
ce que je peux faire pour lui. Tous les mineurs se mettent à crier : FREEDOM ! FREEDOM !
Ces conditions inhumaines de détention sont légales puisque la plupart font l’objet d’un
arrêté d’expulsion. Cependant, les autorités grecques savent qu’elles ne pourront pas
l’exécuter. L’un des objectifs de la rétention est donc l’identification notamment par le relevé
des empreintes pour EURODAC et toujours dans la catégorie 2 de cette base de données
(franchissement irrégulier des frontières extérieures). Personne ne demande l’asile car le
taux de reconnaissance en Grèce est de 0,4% (11,3% avec la commission d’appel composé du
ministère de l’intérieur et du HCR) et tous préfèrent partir vers un autre pays.
Le « centre » de Pagani est durable puisque si la décision de construire un centre moderne
comme dans d’autres îles comme Samos ou Chios, est prise, il faudra deux ans pour qu’il
Quelques heures plus tard, nous allons revoir une partie des mineurs dans le centre d’accueil
pour mineurs d’Agiassos. Ce centre situé à flanc de montagne à 30km de Mitylène est un
ancien sanatorium. Il dépend du ministère de la Santé. Il a ouvert fin juillet 2008 mais a
déjà vu défiler près de quatre cent mineurs. En effet, la plupart d’entre eux, à peine arrivés
dans le centre, convoyés par la police, repartent, l’ordre de quitter le territoire grec en poche,
vers Mytilène pour prendre le premier bateau vers le Pirée et Athènes où ils vont tenter de
survivre avant d’aller à Patras pour gagner l’Italie, la France, l’Allemagne, la Norvège.
Cimade, septembre 2008
3.3	Des mécanismes complexes et inefficaces
3.3.1	Complexité juridique du règlement
A l’évidence le « règlement (CE) 343/2003 du conseil du 18 février 2003 établissant les critères et
mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile
présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers » n’est pas un instrument
juridique d’une simplicité infantile et rares sont les personnes qui en maîtrisent toutes les
Dublin II est à la fois un catalogue de situations administratives différentes qui déterminent, par
ordre de priorité, l’Etat qui sera responsable de l’examen de la demande d’asile présentée par un
réfugié et, en même temps, un enchaînement assez complexe de procédures de communication
entre Etats pour effectuer la réadmission du dit réfugié.
Dans un premier temps il faut donc cerner la hiérarchie des critères de responsabilité énumérés
par neuf articles décrivant des situations familiales ou administratives, par ordre décroissant de
priorité. Par exemple, l’article 8 prévoyant la responsabilité de l’Etat dans lequel se trouve déjà un
membre de la famille du demandeur d’asile nouvellement arrivé prime sur l’article 9 prévoyant
la responsabilité de l’Etat ayant délivré un visa. Si cet exemple est relativement logique certains
de ces critères peuvent laisser perplexe, tel cet article 14 qui prévoit quand les membres d’une
même famille relèvent de pays différents « est responsable l'État membre que les critères désignent
comme responsable de l'examen de la demande du plus âgé d'entre eux ».
D’autres paraissent clairement absurdes et inapplicables tel l’article 10 qui prévoit notamment
que « Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices, […] que le demandeur d'asile a franchi
irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans
lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la
demande d'asile ». Cette règle correspond à la volonté de « sanctionner » les pays qui ne seraient
pas assez vigilants dans la surveillance de leurs frontières extérieures à l’Europe, mais induit
un déséquilibre majeur vis-à-vis des pays situés à l’Est ou au Sud. Elle est finalement en grande
partie inapplicable, car comment prouver une entrée irrégulière ?
Une seconde partie du règlement Dublin II est consacré à la mécanique qui permet aux autorités
respectives d’effectuer des requêtes « au fin de prise en charge », encadrées par des délais de
saisine, des délais de réponse, des délais de transfert, chacune de ces étapes pouvant subir
des déclinaisons et des délais différents selon les situations administratives individuelles (voir
Critères et délais d'application du règlement CE 343/2003 du 18 février 2003
implicite de l'Etat
3 mois (art 17;1°)
2 mois (art. 18;1°)
6 à 18 mois (art. 19)
Articles 16, c,d,e
1 mois (art.20;1°;b,c) 6 à 18 mois (art. 20)
(art.20;1°;b,c)
6 à 18 mois (art. 20)
Un des pièges redoutables de ce règlement réside également dans la subtile différence
introduite entre les notions de « prise en charge » et de « re-prise en charge ». La première vise
les réadmissions simples lorsque l’étranger concerné n’a jamais fait de demande d’asile dans
aucun pays d’Europe. La seconde concerne les réadmissions
de personnes déjà signalées comme demandeur d’asile dans
l’un des pays de l’Union. Selon ces situations, les conditions de
la procédure peuvent radicalement changer. Par exemple, la
hiérarchie des critères évoquée plus haut ne s’applique pas aux
re-prises en charge… En général, personne ne fait la différence
entre ces deux concepts et l’administration mélange allégrement
les mécanismes de ces deux types de réadmission.
Face à la complexité de Dublin II, les préfectures qui sont chargées
de l’appliquer sur le terrain sont totalement démunies. Un autre
règlement du Conseil européen du 2 septembre 2003 concernant
les modalités pratiques d’application de Dublin II n’apporte guère
d’éclaircissement à ce magma juridique. L’administration centrale
ne les aide pas non plus beaucoup dans ce domaine. A notre
connaissance, le ministère de l’Intérieur ne leur a adressé qu’une
seule circulaire en décembre 2003, soit 4 mois après l’entrée en
application du règlement. Il aurait d’ailleurs pu s’en dispenser car
il ne s’agit que d’une synthèse indigente du règlement lui-même,
contenant quelques erreurs d’interprétation juridique.
Autre indice significatif de ces carences juridiques, la plupart des
préfectures continuent de faire référence à des textes périmés
dans la documentation qu’elles remettent aux demandeurs
d’asile, tel que la défunte convention de Dublin de 1990, obsolète
depuis cinq ans. Si l’administration se perd dans le maquis
juridique qu’elle a elle même créé, qu’en est-il des demandeurs
Cette complexité juridique constitue un facteur aggravant de
l’inefficience de l’ensemble du système Dublin.
3.3.2 Dublin : une
Dublin inefficace ?
Jargon « Dublinesque »
{{ « Etat requérant » : Etat souhaitant effectuer la réadmission d’un
demandeur d’asile à destination d’un autre Etat européen.
{{ « saisine » : demande de réadmission d’un demandeur d’asile
effectuée par l’Etat requérant à destination d’un autre Etat de l’Union
{{ « accord explicite » : réponse positive envoyée par l’Etat saisi à l’Etat
{{ « accord implicite » : absence de réponse dans le délai imparti (de 2 mois
à 15 jours selon les cas) équivaut à une réponse positive de l’Etat saisi.
{{ « transferts libres » : la personne est invitée à se rendre elle-même dans
l’Etat responsable de sa demande d’asile en lui délivrant un laissezpasser lui permettant de franchir régulièrement les frontières.
{{ « transferts sous contrôle » : la personne est conduite à l’avion, encadrée
par la police, en étant parfois passé par un centre de rétention.
{{ « transfert sous escorte » : la personne est encadrée par la police tout au
long du réacheminement jusqu’à la remise à l’Etat responsable.
Paradoxalement, les démonstrations les plus évidentes des difficultés d’application du règlement
Dublin II proviennent de ses partisans les plus farouches. Le 6 juin 2007, la Commission
européenne publiait un rapport d’évaluation à destination du Parlement et du Conseil fournissant
de nombreuses données sur la période septembre 2003 (entrée en application de Dublin II) –
décembre 20054.
Cette première approche globale permet de constater que 55 300 requêtes aux fins de prise en
charge ou reprise en charge ont été effectuées sur cette période. Comparées avec les 589 499
demandes d’asile déposées au même moment dans l’ensemble des pays de l’Union, cela signifie
que 11,5% d’entre elles sont potentiellement visées par l’application du règlement. Ce premier
chiffe soulève déjà une interrogation : est-il nécessaire d’appliquer un dispositif de répartition
comme Dublin pour seulement 1/10ème d’une population ?
Si l’on poursuit l’analyse des chiffres de la Commission, le doute ne peut que prospérer. Sur ces
55 300 requêtes, 40 180 ont été acceptées par l’Etat saisi, soit 72%. Mais le nombre de transferts
effectivement réalisés n’est que de 16 842. Ce qui signifie que plus de la moitié des transferts
acceptés par les deux parties échouent dans des conditions obscures. Que deviennent ces 23 338
demandeurs d’asile dont le transfert n’a pas été effectué ? De nouveau, la comparaison s’impose
avec les 589 499 demandeurs d’asile arrivés en Europe pendant la période étudiée et l’on calcule
que seulement 2,8% d’entre eux ont subi une procédure de réadmission. Du point de vue des
gouvernements, cette lecture statistique devrait suffire à douter de l’intérêt de ce dispositif de
De surcroît, ce rapport européen souffrait d’une lacune importante en ce qui nous concerne car
pour la période couverte par l’étude, la France n’a pas été en mesure de fournir de statistiques
sur l’application du règlement. En 2007, la Cimade a demandé à plusieurs reprises au ministère
de l’Intérieur la communication de ces chiffres, que nous savions disponibles, sans succès. Nous
avons alors dû saisir la commission d’accès aux documents administratifs qui a levé l’obstacle à
la transmission des statistiques demandées concernant les années 2005-2006.
Le tableau et la carte ci-après présentent le nombre de transferts demandés par la France aux
autres pays, les réponses obtenues (positives ou négatives), l’effectivité de ces transferts par
rapport aux demandes envoyées et par rapport aux réponses positives obtenues.
Rapport de la Commission au Parlement et au Conseil sur l’évaluation du système de Dublin, COM(2007)
299 final, 6 juin 2007.
%transfert
% transfert
pays saisi
Ces données font tout d’abord apparaître que seul 32% des procédures initiées par la France
aboutissent à un transfert effectif. Ainsi sur les 2 647 saisines, seules 849 se concrétisent par un
départ réel. Si on effectue la comparaison avec le seul nombre de réponses positives obtenues
suite à des saisines de la France, le rapport est à peine meilleur, soit environ 50%. Les autorités
sont donc incapables de mener jusqu’à leur terme la moitié des procédures pour lesquelles il
existe pourtant un accord de l’Etat sollicité. Si on regarde le détail par département, on observe
que les chiffres de la région parisienne sont particulièrement mauvais : 7% de transferts effectifs
à Paris, 18% en Seine-Saint-Denis.
Autres chiffres intéressants : la majorité des transferts réalisés ont lieu sous contrôle (520),
ensuite sous escorte (205), et, en dernier ressort, libres (118). Cela signifie que dans 86% des cas,
les préfectures choisissent d’utiliser la manière forte pour transférer les demandeurs d’asile
au lieu de leur proposer un départ volontaire. Pourtant, la Commission européenne préconise
l’utilisation de mesures privatives de libertés qu’en dernier recours. Certes, ces préconisations
sont bien hypocrites puisqu’elle ajoute qu’il est « nécessaire de trouver les moyens d’améliorer
l’efficacité des transferts ». Cette position peut se résumer à résoudre la quadrature du cercle :
comment déplacer des individus vers une zone géographique où ils n’ont pas envie de se
rendre, sans les priver à un moment ou un autre de leur liberté ? Un des nœuds du problème de Dublin se situe ici, puisque l’échec des transferts est principalement le résultat de la « mauvaise
volonté » des intéressés à se plier à une mesure arbitraire qui les privent de leur choix du pays
d’accueil. Il faudrait des moyens policiers démesurés pour améliorer l’effectivité des transferts.
Heureusement, les Etats européens n’ont pas encore franchi le pas.
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