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Timestamp: 2018-10-18 18:44:34+00:00
Document Index: 145001956

Matched Legal Cases: ['art. 1', 'art. 5', 'art. 3', 'art. 1', 'art. 3', 'art. 3', 'art. 3', 'art. 1', 'art. 2', 'art. 1', 'art. 6', 'art. 5', 'art. 4', 'art. 5', 'art. 7', 'art. 7']

Question 87 : De la peine due au péché
Nous avons maintenant à nous occuper de la peine due au péché. Et d’abord de la peine elle-même ; ensuite du péché mortel et du péché véniel que l’on distingue d’après la peine qu’ils méritent. Sur la nature de la peine huit questions se présentent : 1° Est-on digne d’une peine par suite du péché ? — 2° Un péché peut-il être la peine d’un autre péché ? (L’Ecriture est formelle à ce sujet (Rom., 1, 28) : Dieu les a livrés à un sens réprouvé, de sorte qu’ils ont fait des choses qui ne conviennent pas. On peut lire sur cette question tant Augustin (Cont. Jul., liv. 5, chap. 3 et in Psal. 57, et saint Grégoire, Mor., liv. 25, chap. 12, et Hom. 11, sup. Ezech.).) — 3° Le péché rend-il digne de la peine éternelle ? (L’éternité des peines a été niée par Origène (Periarch., liv. 1, chap. 6) ; d’autres ne l’ont pas appliquée à tous les damnés, d’après saint Augustin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 17 et 23). Les incrédules ont nié cette vérité dans tous les temps, et ils ont reproduit dans le siècle dernier les arguments que saint Thomas réfute ici.) — 4° Rend-il digne d’une peine d’une grandeur infinie ? (Jovinien supposait que tous les damnés souffraient la même peine parce que tous les péchés méritaient un châtiment infini. Le concile de Florence a ainsi défini le dogme contraire (sess. ult.) : Definimus illorum animas qui in ac­tuali mortali peccato decedunt, mox in in­fernum descendere, pœnis tamen disparibus puniendas.) — 5° Tout péché rend-il digne d’une peine éternelle et infinie ? (L’existence du purgatoire, que cet article démontre, est une vérité de foi qui a été ainsi définie par le concile de Florence (sess. ult.) : Si verè pœnitentes in Dei charitate decesse­runt, antequàm dignis pœnitentiæ fructibus de commissis satisfecerint et omissis, eorum animas pœnis purgatoriis post mortem pur­gari, definimus. On peut consulter sur cette question les Controverses de Bellarmin.) — 6° Peut-on encore mériter la peine après que le péché est passé ? (Luther et Calvin ont prétendu que la peine était remise avec la faute, et ils sont partis de là pour nier les indulgences, la satisfaction et le purgatoire. Le concile de Trente a ainsi condamné cette erreur (sess. 6, can. 30) : Si quis, post acceptam justificationis gratiam, cuilibet peccatori pœnitenti culpam remitti et reatum pœnæ æternæ deleri dixerit, ità ut nullus remaneat reatus pœnæ temporalis exsolvendæ, vel in hoc sæculo, vel in futuro in purgatorio, antequàm ad regna cælorum aditus patere possit : anathema sit.) — 7° Toute peine est-elle infligée pour quelque offense ? (La thèse que soutient ici saint Thomas est celle que M. de Maistre a si magnifiquement développée dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg. Tous les arguments que le philosophe moderne a fait valoir pour justifier le gouvernement de la Providence sont ici indiqués.) — 8° Un individu mérite-t-il d’être puni pour le péché d’un autre ?
Article 1 : Le péché est-il cause qu’on mérite d’être puni ?
Objection N°1. Il semble que le péché ne soit pas cause qu’on mérite une peine. Car ce qui se rapporte par accident à une chose ne semble pas être son effet propre. Or, le mérite de la peine ne se rapporte que par accident au péché, puisqu’il est en dehors de l’intention du pécheur. Donc ce n’est pas le péché qui est cause qu’on mérite d’être puni.
Réponse à l’objection N°1 : La peine est la conséquence du péché, selon qu’il est un mal, par suite de ce qu’il y a en lui de déréglé. Par conséquent comme le mal existe par accident dans l’acte de celui qui pèche et en dehors de son intention, ainsi il en est de la peine qu’il mérite.
Objection N°2. Le mal n’est pas la cause du bien. Or, la peine est une bonne chose, puisqu’elle est juste et qu’elle vient de Dieu. Donc elle n’est pas l’effet du péché, qui est une chose mauvaise.
Réponse à l’objection N°2 : Une peine juste peut avoir été infligée par Dieu et par l’homme. La peine n’est donc pas directement un effet du péché, mais elle en résulte, par manière de disposition seulement, en ce sens que le péché rend l’homme digne de peine, ce qui est un mal. Car saint Denis dit (De div. nom., chap. 4) que ce n’est pas un mal d’être puni, mais que c’en est un de mériter de l’être. Par conséquent un effet direct du péché, c’est de rendre l’homme digne de peine (C’est en cela que consiste ce que les théologiens appellent le reatus pœnœ. Les thomistes se sont demandé si ce mérite était absolu ou relatif et ils se sont divisés à ce sujet ; mais cette question est sans importance.).
Objection N°3. Saint Augustin dit (Conf., liv. 1, chap. 12) que tout esprit déréglé est sa peine à lui-même. Or, une peine ne rend pas digne d’une autre peine, parce qu’il faudrait ainsi aller de peine en peine indéfiniment. Donc le péché ne rend pas digne de la peine.
Réponse à l’objection N°3 : Le péché, qui trouble l’ordre de la raison, rend l’esprit déréglé digne de cette première peine, mais on mérite d’autres châtiments par là même qu’on trouble l’ordre de la loi divine ou humaine.
Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (Rom., 2, 9) : L’affliction et le désespoir accableront l’âme de tout homme qui fait le mal (L’Ecriture dit la même chose en une multitude d’endroits (Exode, 32, 35) : Le Seigneur frappa donc le peuple pour le crime relatif au veau qu’Aaron leur avait fait. (Gen., 42, 21) : C’est justement que nous souffrons tout cela, parce que nous avons péché contre notre frère. (Ps. 31, 10) : Le pécheur sera exposé à des peines nombreuses. (Matth, 25, 41) : Retirez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel.). Or, faire le mal c’est pécher. Donc le péché mérite une peine que saint Paul désigne sous les noms d’affliction et de désespoir.
Conclusion Puisque le pécheur agit contrairement à l’ordre de la raison et de la loi divine et humaine, par là même qu’il pèche, il est digne du châtiment.
Il faut répondre que dans les choses naturelles comme dans les choses humaines, ce qui s’élève contre un autre en souffre un certain détriment. Car nous voyons que dans l’ordre naturel un contraire agit plus fortement, quand un autre contraire survient. C’est ainsi que l’eau échauffée gèle plus promptement que l’eau froide, comme le dit Aristote (Met., liv. 1, chap. 12). De même, parmi les hommes, on remarque que chacun est naturellement porté à abaisser celui qui s’élève contre lui. D’un autre côté, il est évident que toutes les choses comprises dans un ordre quelconque sont unes en quelque sorte par rapport au principe de cet ordre. Par conséquent, tout ce qui s’élève contre un ordre quelconque, doit être réprimé par cet ordre et par celui qui en est le chef. Ainsi le péché étant un acte déréglé, il est évident que celui qui pèche agit contre un ordre quelconque. C’est pourquoi il est nécessaire qu’il soit réprimé par cet ordre, et cette répression constitue la peine. D’où il résulte que comme il y a trois ordres auxquels la volonté humaine est soumise, l’homme peut être puni par trois sortes de peines. En effet, la nature humaine est soumise : 1° à l’ordre de sa propre raison ; 2° à l’ordre d’un autre individu qui la gouverne spirituellement ou temporellement, politiquement ou économiquement ; 3° à l’ordre universel du gouvernement divin. Chacun de ces ordres est troublé par le péché, puisque celui qui pèche agit et contre la raison, et contre la loi humaine, et contre la loi divine. D’où il arrive qu’il encourt une triple peine : l’une qui vient de lui-même et qui est le remords de la conscience ; l’autre qui vient de ses semblables, et la troisième qui vient de Dieu.
Article 2 : Un péché peut-il être la peine d’un autre péché ?
Objection N°1. Il semble qu’un péché ne puisse pas être la peine d’un autre péché. Car les peines ont été établies pour ramener les hommes à la vertu, comme le dit Aristote (Eth., liv. 10, chap. ult.). Or, le péché ne ramène pas l’homme à la vertu, mais au vice. Donc il n’est pas la peine d’un autre péché.
Réponse à l’objection N°1 : S’il y en a que Dieu punit en permettant qu’ils tombent dans quelques péchés, il le fait dans l’intérêt de la vertu. Quelquefois cette épreuve est avantageuse pour les pécheurs eux-mêmes, parce qu’après leur chute ils se relèvent plus humbles et plus prudents. D’ailleurs c’est toujours un avertissement salutaire pour les autres qui, en voyant leur semblable tomber de péché en péché, craignent davantage de faire des fautes. Quant aux deux autres modes (Saint Thomas tient à nous faire remarquer que Dieu ne nous punit jamais que dans notre intérêt ; ses châtiments mêmes sont une preuve de son amour.), il est évident que la peine a toujours pour objet l’amendement du pécheur. Car par là même que l’homme en péchant éprouve de la peine et qu’il s’expose à des pertes, ces deux considérations sont de nature à l’éloigner du péché.
Objection N°2. Les peines justes viennent de Dieu, comme on le voit dans saint Augustin (Quæst., liv. 83, quest. 82). Or, le péché ne vient pas de Dieu, et il est injuste. Donc il ne peut pas être la peine d’un autre péché.
Réponse à l’objection N°2 : Ce raisonnement s’appuie sur le péché considéré en lui-même.
Objection N°3. Il est de l’essence de la peine d’être contraire à la volonté. Or, le péché vient de la volonté, comme on le voit (quest. 74, art. 1 et 2). Donc il ne peut pas être la peine du péché.
Réponse à l’objection N°3 : On doit répondre de la même manière que pour l’objection précédente.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (Sup. Ezech., hom. 10, et Mor., liv. 25, chap. 9) qu’il y a des péchés qui sont des punitions d’un autre péché.
Conclusion Quoiqu’un péché ne soit pas par lui-même la peine d’un autre péché, puisque la peine est contraire à la volonté, tandis que le péché est volontaire, néanmoins il est la peine d’un autre par accident, de différentes manières.
Il faut répondre que nous pouvons parler du péché de deux manières : par lui-même et par accident. Un péché ne peut être par lui-même d’aucune manière la peine d’un autre péché. En effet, le péché par lui-même se considère selon qu’il procède de la volonté ; car il n’est une faute qu’autant qu’il est volontaire. Il est au contraire de l’essence de la peine d’être contraire à la volonté, comme nous l’avons vu (1a pars, quest. 48, art. 5). D’où il est manifeste, qu’absolument parlant, le péché ne peut être d’aucune façon la peine du péché. — Mais il peut en être la peine par accident de trois manières. 1° Par rapport à la cause qui éloigne ce qui fait obstacle. Car il y a des causes qui portent au péché : les passions, la tentation du démon, etc. Ces causes sont entravées par le secours de la grâce divine que le péché détruit. Par conséquent la soustraction de la grâce étant une peine que Dieu inflige, comme nous l’avons dit (quest. 79, art. 3), il s’ensuit que le péché qui résulte de là est appelé par accident une peine. C’est en ce sens que parle l’Apôtre quand il dit (Rom., chap. 1) : C’est pour cela que Dieu les a livrés aux désirs de leur cœur, qui sont les passions de l’âme, parce que les hommes abandonnés par le secours de la grâce divine sont en effet vaincus par leurs passions. Et c’est ainsi qu’on dit qu’un péché est toujours la peine d’un péché antérieur. 2° Par rapport à la substance de l’acte qui cause de l’affliction, soit qu’il s’agisse d’un acte intérieur, comme dans la colère et l’envie (La colère, l’envie, la haine et les autres vices intérieurs qui rongent le cœur.), soit qu’il s’agisse d’un acte extérieur, comme quand on s’impose de grandes fatigues ou qu’on s’expose à de grandes pertes pour accomplir un acte coupable (Ainsi l’adultère, le vol, l’homicide, exposent celui qui commet ces crimes à de grands périls et à un grave dommage.), suivant ces paroles du Sage (Sag. , 5, 9) : Nous nous sommes lassés dans la voie de l’iniquité. 3° Par rapport à l’effet ; c’est ainsi qu’on dit qu’un péché est une peine par rapport à l’effet qui s’ensuit (Ces effets sont le remords, la perte de la grâce, la honte, l’ignominie, etc.). De ces deux dernières manières un péché n’est pas seulement la peine d’un péché antérieur, mais il est encore sa peine à lui-même.
Article 3 : Un péché mérite-t-il une peine éternelle ?
Objection N°1. Il semble qu’aucun péché ne mérite une peine éternelle. Car la peine qui est juste est égale à la faute, puisque la justice est l’égalité. C’est ce qui fait dire au prophète (Is., 27, 8) : Lors même qu’Israël sera rejeté, le Seigneur le jugera avec modération et avec mesure. Or, le péché est temporel. Donc il ne mérite pas une peine éternelle.
Réponse à l’objection N°1 : Au jugement de Dieu aussi bien qu’au jugement des hommes, la peine est proportionnée au péché sous le rapport de la rigueur. Mais, comme l’observe saint Augustin (De civ. Dei, liv. 21, chap. 11), dans aucun jugement on ne doit égaler la peine à la faute en durée. Car, parce qu’on commet un adultère ou un homicide en un instant, on ne punit pas pour cela ces crimes par une peine d’un moment. Tantôt, on les punit par la prison à perpétuité ou par l’exil ; tantôt on les punit de mort. Dans ce dernier cas la mort du coupable n’est pas l’affaire d’un instant, mais elle a pour effet de le retrancher à jamais de la société des vivants. A ce point de vue elle représente à sa manière l’éternité de la peine que Dieu inflige. Il est juste d’ailleurs, selon l’expression de saint Grégoire (Dial., liv. 4, chap. 44), que celui qui a péché dans son éternité contre Dieu soit puni dans l’éternité de Dieu. Or, on dit que quelqu’un a péché dans son éternité, non seulement parce que sa vie entière s’est écoulée dans la continuation de la même faute, mais parce que, par là même qu’il a établi sa fin dans le péché, il a la volonté de pécher à jamais. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 4) que les méchants voudraient vivre sans fin pour pouvoir rester sans fin dans l’iniquité.
Objection N°2. Les peines sont médicinales, comme le dit Aristote (Eth., liv. 2, chap. 3). Or, aucune médecine ne doit être infinie, parce qu’une médecine se rapporte à une fin, et ce qui se rapporte à une fin n’est pas infini, comme l’observe le même philosophe (Polit., liv. 1, chap. 6). Donc aucune peine ne doit être infinie.
Réponse à l’objection N°2 : La peine que les lois humaines infligent n’est pas toujours médicinale pour celui qui la subit, mais seulement pour les autres. Ainsi quand on pend un voleur, ce n’est pas pour qu’il se corrige, mais c’est dans l’intérêt des autres, afin que la crainte de la peine les détourne du péché, d’après ces paroles de l’Ecriture (Prov., 19, 25) : Quand l’homme corrompu sera châtié, l’insensé deviendra plus sage. C’est ainsi que les peines éternelles que Dieu a infligées aux réprouvés sont un remède pour ceux que la considération de ces peines détourne du mal, d’après ces paroles du Psalmiste (Ps. 59, 6-7) : Vous avez donné à ceux qui vous craignent un signal, afin qu’ils fuient de devant l’arc de votre colère et que vos bien-aimés soient délivrés.
Objection N°3. Le sage ne fait une chose que pour qu’il se délecte en elle. Or, d’après la Sagesse (Sag., 1, 13), Dieu ne se délecte pas dans la perdition des hommes. Donc il ne les punira pas d’une peine éternelle.
Réponse à l’objection N°3 : Dieu ne se délecte pas dans les peines pour elles-mêmes, mais il s’en réjouit par rapport à sa justice qui exige qu’il les inflige.
Objection N°4. Rien de ce qui existe par accident n’est infini. Or, la peine existe par accident ; car elle n’est pas conforme à la nature de celui qui la subit. Donc elle ne peut pas durer infiniment.
Réponse à l’objection N°4 : La peine, quoiqu’elle se rapporte par accident à la nature, se rapporte néanmoins par elle-même à la privation de l’ordre et à la justice de Dieu. C’est pourquoi tant que le désordre dure, la peine dure toujours.
Mais c’est le contraire. Il est écrit (Matth., 25, 46) : Ils iront au supplice éternel. Et ailleurs (Marc, 3, 29) : Si quelqu’un blasphème contre l’Esprit-Saint, il n’en recevra jamais le pardon et il sera coupable d’un péché éternel (Voyez à cet égard saint Paul (2 Thess., 1, 9) : Ils subiront la peine d’une ruine éternelle. (Apoc., 14, 10-11) : il sera tourmenté dans le feu et le soufre… et la fumée de leurs tourments montera dans les siècles des siècles… A la vérité ces expressions de l’Ecriture ne signifient pas toujours une durée qui n’a pas de fin, mais tous les Pères les ont ainsi entendues, et d’ailleurs cette vérité a été définie au concile de Latran (C. firmiter de sum. Trinitate), et par le concile de Trente (sess. 6, can. 14 et 25, et sess, 14, can. 3), de sorte que cette proposition est de foi.).
Conclusion Tous les péchés qui détruisent la charité méritent une peine éternelle.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 1), le péché mérite une peine, parce qu’il trouble un ordre établi. Comme l’effet subsiste tant que la cause subsiste elle-même, il s’ensuit que tant que l’ordre reste troublé il est nécessaire que l’on en mérite la peine. Or, on trouble l’ordre tantôt d’une manière réparable, tantôt d’une manière irréparable. Car un défaut qui vient à détruire le principe d’une chose est toujours irréparable ; au lieu que quand le principe est conservé, les autres défauts peuvent être réparés par sa vertu. Par exemple, si le principe de la vue est détruit, il n’est pas possible de la réparer, il n’y a que la puissance divine qui le puisse. Mais si le principe de la vue n’a pas été atteint et que des obstacles empêchent l’exercice de cette faculté, on peut y remédier par la nature ou par l’art. Or, le principe d’un ordre est ce qui fait participer quelqu’un à cet ordre. C’est pourquoi si le péché corrompt le principe de l’ordre par lequel la volonté humaine est soumise à Dieu, il en résulte un désordre qui est de lui-même irréparable, bien que la puissance divine puisse le réparer. Et comme le principe de cet ordre est la fin dernière à laquelle l’homme s’attache par la charité, il s’ensuit que tous les péchés qui détournent de Dieu en détruisant la charité, méritent, autant qu’il est en eux, une peine éternelle.
Article 4 : Le péché mérite-t-il une peine infinie en quantité ?
Objection N°1. Il semble que le péché mérite une peine infinie en quantité. Car le prophète dit (Jér., 10, 24) : Châtiez-moi, Seigneur, mais que ce soit dans votre justice et non dans votre fureur, de peur que vous ne me réduisiez au néant. Or, la colère de Dieu ou sa fureur désigne métaphoriquement la vengeance de la justice divine, et être réduit au néant, c’est une peine infinie, comme faire quelque chose de rien suppose une puissance infinie. Donc la vengeance divine punit le péché par une peine d’une étendue infinie.
Réponse à l’objection N°1 : La justice divine ne doit pas réduire absolument au néant le pécheur, parce que ce serait aller contre l’éternité de la peine qui est due au péché, comme nous l’avons vu (art. 3). Mais on dit que celui qui est privé des biens spirituels est réduit à rien, d’après ces paroles de l’Apôtre (1 Cor., 13, 2) : Si je n’ai pas la charité, je ne suis rien.
Objection N°2. L’étendue de la peine répond à l’étendue de la faute, selon cette expression de l’Ecriture (Deut., 25, 2) : Le nombre des coups se réglera d’après la nature du délit. Or, le péché qu’on commet contre Dieu est infini. Car l’offense est d’autant plus grave que la personne contre laquelle on pèche est plus élevée. Ainsi c’est un plus grand crime de frapper un prince que de frapper un particulier. Et comme la grandeur de Dieu est infinie, il s’ensuit qu’on doit infliger un châtiment infini pour un péché commis contre Dieu.
Réponse à l’objection N°2 : Ce raisonnement s’appuie sur le péché considéré comme la cause qui éloigne l’homme de Dieu ; car c’est en ce sens que l’homme pèche contre Dieu.
Objection N°3. Il y a deux sortes d’infini, l’infini en durée et l’infini en quantité. Or, la peine est infinie en durée. Donc elle l’est aussi en quantité.
Réponse à l’objection N°3 : La durée de la peine répond à la durée de la faute envisagée non du côté de l’acte, mais du côté de la tache, et tant que la tache dure, on mérite d’être puni. Mais la sévérité de la peine répond à la gravité de la faute. Une faute qui est irréparable a en elle-même un principe perpétuel de durée, c’est pourquoi elle mérite une peine éternelle. Mais comme elle n’est pas infinie par rapport à l’objet vers lequel elle porte les affections de l’âme, elle ne mérite pas non plus une peine d’une intensité infinie.
Mais c’est le contraire. Car il suivrait de là que tous les péchés mortels encourraient des peines égales, puisqu’un infini n’est pas plus grand qu’un autre.
Conclusion Comme le péché est infini par rapport au bien infini dont il éloigne, et fini par rapport au bien créé et changeant vers lequel il porte, de même la peine qui correspond au péché doit être finie sous ce rapport et infinie sous un autre.
Il faut répondre que la peine est proportionnée au péché. Or, il y a dans le péché deux choses : l’une qui consiste en ce qu’il nous éloigne du bien immuable qui est infini, et sous ce rapport il est infini (Il est infini objectivement et extrinsèquement, mais il ne 1’est pas absolument et intrinsèquement, parce qu’il prive le pécheur, non pas de Dieu considéré en lui-même, mais de lu vision de Dieu et de sa participation qui est finie.) ; l’autre qui consiste en ce qu’il nous porte vers le bien qui est changeant, et à ce point de vue il est fini ; soit parce que le bien qui change est fini, soit parce que l’action par laquelle on se porte vers lui est finie elle-même, puisque les actes des créatures ne peuvent être infinis. — La peine du dam répond au péché considéré comme la cause qui nous éloigne de Dieu, et elle est infinie puisqu’elle est la perte du bien infini ou de Dieu lui-même ; tandis que la peine du sens (L’existence de ces deux peines est de foi, mais il est à remarquer que ce n’est que par appropriation que saint Thomas attribue la peine du dam au mouvement par lequel le pécheur se détourne de Dieu, et la peine du sens au mouvement par lequel il se porte vers les créatures parce que dans la réalité ces deux mouvements méritent l’un et l’autre ces deux peines, puisqu’ils se supposent. De ces deux peines, la peine du dam est la plus grave ; mais elle n’est pas la même chez tous les damnés, elle est en proportion de leur faute, comme la vision béatifique est en proportion du mérite des élus.) répond au mouvement déréglé qui nous porte vers les créatures ; c’est pourquoi elle est limitée.
Article 5 : Tout péché mérite-t-il une peine éternelle ?
Objection N°1. Il semble que tout péché mérite une peine éternelle. Car la peine, comme nous l’avons dit (art. préc.), est proportionnée à la faute. Or, une peine éternelle diffère infiniment d’une peine temporelle, tandis qu’aucun péché ne peut différer infiniment d’un autre, puisque tout péché est un acte humain qui ne peut être infini. Par conséquent puisqu’il y a des péchés qui sont dignes d’une peine éternelle, comme nous l’avons dit (art. 3), il semble qu’il n’y en ait aucun qui ne mérite qu’une peine temporelle.
Réponse à l’objection N°1 : Les péchés ne diffèrent pas les uns des autres infiniment, quand on les considère par rapport au bien changeant vers lequel ils nous portent, et c’est en cela que consiste la substance de l’acte ; mais ils diffèrent infiniment, relativement au bien immuable dont ils nous éloignent. Car il y a des péchés que l’on commet en s’écartant de la fin dernière, tandis qu’il y en a d’autres qui n’attaquent que les moyens qui se rapportent à cette fin. Or, la fin dernière diffère à l’infini des moyens qui y mènent.
Objection N°2. Le péché originel est le plus petit des péchés. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (Ench., chap. 93) que la peine la plus légère est réservée à ceux qui ne sont punis que pour le péché originel. Or, le péché originel est puni par une peine éternelle ; puisque les enfants morts sans baptême avec la tache de ce péché ne verront jamais le royaume de Dieu, comme le prouvent évidemment ces paroles de Notre-Seigneur (Jean, 3, 3) : Si on ne renaît de nouveau, on ne peut pas voir le royaume de Dieu. Donc à plus forte raison la peine de tous les autres péchés sera-t-elle éternelle.
Réponse à l’objection N°2 : Le péché originel ne mérite pas une peine éternelle en raison de sa gravité, mais en raison de la condition du sujet ou de l’homme qui se trouve dépouillé de la grâce, qui est le seul moyen par lequel on obtient la rémission de la peine.
Objection N°3. Un péché ne doit pas être puni plus sévèrement quand il se trouve joint à un autre péché, puisque toutes les fautes doivent être châtiées conformément à la justice de Dieu. Or, le péché véniel doit être puni d’une peine éternelle, s’il se trouve dans un damné avec un péché mortel, parce que dans l’enfer, il ne peut pas y avoir de rémission. Donc le péché véniel doit être aussi puni d’une peine éternelle et par conséquent aucun péché ne mérite une peine temporelle.
Réponse à l’objection N°3 : A l’égard du péché véniel (Saint Thomas admet donc que le péché véniel, quand il est accompagné du péché mortel, est puni dans l’enfer de la peine éternelle par accident. Ce sentiment est celui de saint Bonaventure, de Richard de Saint-Victor, de plusieurs théologiens anciens et modernes ; mais il n’est pas suivi par Scot et ses disciples.). Car l’éternité de la peine ne répond pas à l’étendue de sa faute, mais à son irrémissibilité, comme nous l’avons dit (art. 3).
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (Mor., liv. 4, chap. 39) qu’il y a des fautes légères qui sont remises après cette vie. Donc tous les péchés ne sont pas punis d’une peine éternelle.
Conclusion Il n’y a que les péchés qui sont contraires à la charité qui méritent une peine éternelle, les autres ne méritent qu’une peine temporelle.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 1 et 3), le péché mérite une peine éternelle, quand il trouble d’une manière irréparable l’ordre de la justice divine, c’est-à-dire quand il est contraire au principe lui-même de l’ordre qui est la fin dernière. Or, il est évident que dans certains péchés il y a un désordre, qui ne résulte pas de ce qu’ils sont contraires à la fin dernière elle-même, mais qui se rapporte seulement aux moyens, selon qu’on les emploie d’une manière plus ou moins convenable, tout en restant en rapport avec la fin dernière. Ainsi, par exemple, quoiqu’un homme ait trop d’affection pour une chose temporelle, il ne voudrait néanmoins pas offenser Dieu pour elle, en faisant quelque chose contre sa loi. Ces sortes de péchés ne méritent pas une peine éternelle, mais une peine temporelle.
Article 6 : Après le péché mérite-t-on encore la peine ?
Objection N°1. Il semble qu’après le péché on ne mérite plus la peine. Car en ôtant la cause, on enlève aussi l’effet. Or, le péché est cause que l’on mérite la peine. Donc du moment où le péché est écarté, on cesse de mériter la peine.
Réponse à l’objection N°1 : Comme après l’acte du péché la tache subsiste, ainsi que nous l’avons dit (quest. 86, art. 2), de même le mérite de la peine peut subsister aussi. Mais quand la tache est effacée, le mérite de la peine ne subsiste plus sous le même rapport, comme nous l’avons vu (dans le corps de l’article.).
Objection N°2. Le péché est écarté par là même que l’on revient à la vertu. Or l’homme vertueux ne mérite pas une peine, mais plutôt la récompense. Donc, du moment où le péché cesse, on cesse aussi d’en mériter la peine.
Réponse à l’objection N°2 : L’homme vertueux ne mérite pas de peine absolument parlant, mais il peut mériter une peine à titre de satisfaction ; parce que la vertu elle-même exige qu’il satisfasse pour toutes les fautes par lesquelles il a offensé Dieu ou le prochain.
Objection N°3. Les peines sont des remèdes, comme le dit Aristote (Eth., liv. 2, chap. 3). Or, une fois que quelqu’un a guéri d’une infirmité, on ne lui offre plus de remède. Donc quand le péché n’existe plus, on n’est plus tenu à aucune peine.
Réponse à l’objection N°3 : La tache effacée, la blessure du péché est guérie quant à la volonté. Mais il faut encore une peine pour guérir les autres facultés de l’âme que le péché antérieur a troublées ; c’est-à-dire, il faut qu’elles soient ramenées à l’ordre par des actes contraires. De plus, pour rétablir l’égalité de la justice, et pour détruire le scandale, il est nécessaire qu’on édifie par la peine de ceux qui ont été scandalisés par la faute comme le prouve l’exemple de David qu’on a rapporté (Mais c’est le contraire.).
Mais c’est le contraire. Car l’Ecriture rapporte que quand David eut dit à Nathan : J’ai péché devant le Seigneur, Nathan lui répondit : Le Seigneur pardonne ton péché, vous ne mourrez pas. Néanmoins, parce que par votre péché vous avez as été cause que les ennemis du Seigneur l’ont blasphémé, le fils qui vous est né va perdre la vie (2 Rois, 12, 13-14). Donc Dieu punit quelqu’un même après lui avoir pardonné son péché, et par conséquent on est encore sous le coup de la peine, après que le péché n’existe plus.
Conclusion Quand la tache du péché est effacée, on mérite encore, non pas d’être puni absolument, mais de subir une peine satisfactoire.
Il faut répondre que dans le péché nous pouvons considérer deux choses, l’acte de la faute, et la tache qui s’ensuit. Il est clair que quand l’acte du péché cesse, on continue à mériter d’être puni pour tous les péchés actuels. Car l’acte du péché rend l’homme digne de peine, parce qu’il est une transgression de l’ordre de la justice divine à laquelle on ne revient que par l’acceptation d’une peine qui rétablit l’égalité de la justice. C’est ainsi que celui qui s’est laissé aller à sa propre volonté plus qu’il ne devait, en agissant contrairement à la loi de Dieu, souffre spontanément ou malgré lui, selon l’ordre de la justice divine elle-même, quelque chose qui est contraire à ce qu’il voudrait. Quand il s’agit d’injures faites aux hommes, on s’efforce aussi par la compensation de la peine de rétablir l’égalité de la justice. D’où il est évident que l’acte du péché ayant cessé, ou les injures ayant été faites, il reste encore une peine que l’on doit subir. — Mais, si nous parlons de l’anéantissement de la tache du péché, il est alors manifeste que cette tache ne peut être effacée de l’âme que parce que l’âme est unie à Dieu, dont l’éloignement produisait en elle cet obscurcissement de son propre éclat qu’on appelle une souillure, comme nous l’avons dit (quest. 86, art. 1). Or, l’homme est uni à Dieu par la volonté. Par conséquent la tache du péché ne peut être enlevée qu’autant que la volonté de l’homme accepte l’ordre de la justice divine ; soit que le pécheur se soumette lui-même à une peine en compensation de ses fautes passées, soit qu’il subisse avec patience le châtiment que Dieu lui inflige. Car dans l’un et l’autre cas, la peine est satisfactoire. — Mais la souffrance satisfactoire diminue quelque chose de la peine. En effet, il est de la nature de la peine qu’elle soit contre la volonté, tandis que la peine satisfactoire, bien qu’elle soit contraire à la volonté quand on la considère absolument en elle-même, est néanmoins volontaire dans le sens qu’on l’accepte, de telle sorte qu’elle est volontaire absolument et involontairement respectivement, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (quest. 6, art. 6). Il faut donc dire que quand la tache du péché est effacée, on peut encore néanmoins mériter, non pas une peine absolue, mais une peine satisfactoire.
Article 7 : Toute peine se rapporte-t-elle à une faute ?
Objection N°1. Il semble que toute peine ne se rapporte pas à une faute. Car il est dit de l’aveugle-né (Jean, 9, 3) : Ce ne sont pas ses péchés, ni ceux de ses parents qui sont cause qu’il est né aveugle. De même nous voyons qu’une foule d’enfants qui ont été baptisés, éprouvent de graves peines, par exemple des fièvres, des oppressions de démons, etc., quoiqu’il n’y ait pas de péchés en eux après leur baptême, et quoique avant il n’y en ait pas eu en eux plus que dans les autres enfants, qui n’endurent pas les mêmes souffrances. Donc toute peine n’est pas infligée pour un péché.
Réponse à l’objection N°1 : Les infirmités de ceux qui naissent ou des enfants sont les effets et les peines du péché originel, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article et quest. 85, art. 5) et qu’elles subsistent après le baptême, pour la raison que nous avons donnée. Si elles ne sont pas égales dans tous les hommes, ceci résulte de la diversité de la nature qui est abandonnée à elle-même, comme nous l’avons observé (quest. 82, art. 4, réponse N°2). Toutefois la providence de Dieu fait servir ces défauts au salut des hommes, en permettant à ceux qui les souffrent de les rendre méritoires, en donnant aux autres d’utiles avertissements par ce moyen, et en les faisant contribuer à la gloire de Dieu (Il est à remarquer que toutes les peines qu’on souffre ne proviennent pas des péchés personnels qu’on a commis, puisqu’on peut souffrir pour les autres, être éprouvé par la souffrance et être détourné du mal par là. C’est pourquoi on a condamné la proposition suivante de Baïus : Omnes omninò justorum afflictiones sunt ultiones peccatorum ipsorum. Et celle-ci de Quesnel : Nunquàm Deus affligit innocentes, et afflictiones semper serviunt, vel ad puniendum peccatum, vel ad purificandum pec­catorem.).
Objection N°2. Il semble que ce soit la même raison qui veuille que les pécheurs prospèrent, et que des innocents soient punis. Or, on remarque souvent ces deux faits dans les choses humaines. Car le Psalmiste dit des méchants (Ps. 72, 5) : Ils ne participent point aux peines des hommes et ils n’éprouvent point les fléaux auxquels tous les autres sont exposés. On lit dans Job (21, 7) : Les impies vivent, ils ont été élevés et remplis de richesses. Habacuc (1, 13) dit aussi : Pourquoi regardez-vous avec tant de patience ceux qui vous méprisent et pourquoi demeurez-vous dans le silence, pendant que l’impie dévore ceux qui sont plus justes que lui ? Donc toute peine n’est pas infligée pour une faute.
Réponse à l’objection N°2 : Les biens temporels et corporels sont des biens de l’homme, mais des biens peu importants ; tandis que les biens spirituels sont d’un ordre très-élevé. Il appartient donc à la justice divine d’accorder les biens spirituels à ceux qui sont vertueux, et de leur donner des biens ou des maux temporels, autant qu’il en faut pour la vertu. Car, comme le dit saint Denis (De div. nom., chap. 8), il n’appartient pas à la justice de Dieu d’amollir le courage des bons en les comblant d’avantages matériels. Les biens temporels qu’il accorde aux autres tournent à leur détriment spirituel ; et c’est ce qui fait dire au Psalmiste (Ps. 72, 6) que l’orgueil les aveugle.
Objection N°3. Il est dit du Christ (1 Pierre, 2, 22) qu’il n’a pas fait le péché et qu’on n’a point trouvé de tromperie dans sa bouche. Néanmoins il est dit aussi qu’il a souffert pour nous. Donc Dieu ne dispense pas toujours la peine en raison de la faute.
Réponse à l’objection N°3 : Le Christ a souffert une peine satisfactoire, non pour ses péchés, mais pour les nôtres.
Mais c’est le contraire. Il est dit dans Job (4, 5) : L’innocent a-t-il jamais péri, ou en quel temps les justes ont-ils été effacés ? J’ai vu plutôt ceux qui opèrent l’iniquité périr sous le souffle de Dieu. Et S. Augustin dit (Retract., liv. 1, chap. 9) que toute peine est juste et qu’elle est infligée pour quelque péché.
Conclusion Toute peine absolue ou satisfactoire existe pour une faute originelle ou actuelle, pour un péché personnel ou pour celui d’un autre.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), la peine peut se considérer de deux manières, absolument et à titre de satisfaction. La peine satisfactoire est d’une certaine manière volontaire ; et comme il arrive que ceux qui n’ont pas mérité la même peine ne font qu’un sous le rapport de la volonté, par suite de l’union de leur amour, il s’ensuit qu’un individu qui n’a pas péché supporte quelquefois volontairement la peine méritée par un autre. C’est ainsi que dans les choses humaines nous voyons des individus se charger des dettes des autres. — Mais s’il s’agit de la peine absolument considérée comme telle, elle se rapporte toujours à une faute propre. Tantôt elle a pour objet un péché actuel, comme quand on est puni par Dieu ou par l’homme pour un péché qu’on a commis ; tantôt elle est l’effet du péché originel principalement ou conséquemment. La peine principale de ce péché, c’est que la nature humaine privée du secours de la justice originelle a été abandonnée à elle-même. De là sont résultées toutes les peines qui arrivent aux hommes par suite de l’imperfection de leur nature. — Toutefois il faut observer que quelquefois l’on prend pour un châtiment ce qui n’en est pas un, absolument parlant. Car la peine est une espèce de mal, comme nous l’avons dit (1a pars, quest. 48, art. 5) et le mal est la privation du bien. Comme il y a dans l’homme plusieurs biens, les biens de l’âme, du corps et des choses extérieures, il arrive parfois que l’homme souffre une perte dans un bien qui est moindre, pour obtenir un avantage dans un bien plus élevé. C’est ce qui arrive quand il éprouve une perte d’argent dans l’intérêt de son corps et qu’il souffre dans sa fortune et dans son corps pour le salut de son âme, ou la gloire de Dieu. Dans ce cas la perte qu’il subit n’est pas un mal absolument, ce n’est qu’un mal relativement ; par conséquent ce n’est pas absolument une peine, mais c’est plutôt une médecine. Car les médecins donnent à leurs malades des potions mauvaises pour les rappeler à la santé. Et parce que ces maux ne sont pas à proprement parler de peines, ils ne se rapportent pas au péché comme à leur cause, sinon dans le sens que la nature humaine est obligée d’avoir recours à ces peines médicinales par suite de sa corruption qui est la peine du péché originel. Dans l’état d’innocence, on n’aurait pas eu besoin de toutes ces épreuves pour faire des progrès dans la vertu. Par conséquent ce qu’il y a de pénal dans ces afflictions revient à la tache originelle comme à sa cause.
Article 8 : Quelqu’un est-il puni pour le péché d’un autre ?
Objection N°1. Il semble qu’on soit puni pour le péché d’un autre. Car il est écrit dans la loi (Ex., 20, 5) : Je suis un Dieu jaloux qui venge l’iniquité des pères sur leurs enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération dans tous ceux qui me haïssent. Et nous lisons dans l’Evangile (Matth., 23, 35) : Vous le persécuterez, afin que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombe sur vous.
Réponse à l’objection N°1 : Ces deux passages doivent se rapporter l’un et l’autre aux peines temporelles ou corporelles ; parce que les enfants sont, en quelque sorte, la possession de leurs parents et les héritiers de leurs prédécesseurs ; ou bien si on les entend des peines spirituelles, l’Ecriture s’exprime ainsi, parce que les enfants imitent leurs parents. C’est pourquoi l’Exode ajoute : Ceux qui me haïssent, et qu’on trouve dans saint Matthieu (23, 32) : Remplissez la mesure de vos pères. L’Ecriture dit que les péchés des pères sont punis dans leurs enfants, parce que les enfants ayant été nourris dans les crimes de ceux qui leur ont donné le jour sont plus enclins au mal, soit à cause de l’habitude qu’ils en ont, soit parce qu’ils suivent tout naturellement l’exemple de leurs parents. Et ils méritent une peine d’autant plus grande qu’à la vue des châtiments qui ont pesé sur leurs pères, ils ne se sont pas corrigés. C’est pourquoi le texte ajoute : jusqu’à la troisième et la quatrième génération, parce que les hommes vivent ordinairement assez de temps pour voir la troisième et la quatrième génération ; de telle sorte que les enfants peuvent être témoins des fautes de leurs pères pour les imiter, et les pères peuvent voir les peines de leurs enfants pour en gémir.
Objection N°2. La justice humaine découle de la justice divine. Or, d’après la justice humaine les enfants sont quelquefois punis pour les fautes de leurs parents, comme on le voit pour les crimes de lèse-majesté. Donc la justice divine punit aussi quelquefois un individu pour les fautes d’un autre.
Réponse à l’objection N°2 : Les peines infligées par la justice humaine à un individu pour le péché d’un autre sont des peines corporelles et temporelles, qui ont pour but de prévenir les fautes à venir, en empêchant ceux qui sont punis ou les autres de tomber dans les mêmes crimes.
Objection N°3. Si l’on prétend que le fils n’est pas puni pour les fautes du père, mais pour ses propres fautes, dans le sens qu’il imite la malice de celui qui lui a donné le jour, ceci n’est pas plus applicable aux enfants qu’aux étrangers qui sont aussi punis de la même peine que ceux dont ils imitent les torts. Il ne semble donc pas que les enfants soient punis non pour leurs péchés propres, mais bien pour les péchés de leurs parents.
Réponse à l’objection N°3 : On dit que les enfants plutôt que les étrangers sont punis pour les péchés des autres ; soit parce que la peine des enfants rejaillit d’une certaine manière sur ceux qui sont les auteurs du péché, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.), puisque le fils est en quelque sorte la possession du père ; soit parce que les exemples et les peines domestiques touchent davantage. Par conséquent quand quelqu’un a été nourri dans les péchés de ses parents, il les imite avec d’autant plus d’ardeur. Et si leur châtiment ne l’a pas détourné du mal, il n’en a été que plus obstiné, ce qui le rend digne d’une peine d’autant plus forte.
Mais c’est le contraire. Car le prophète dit (Ezech., 18, 20) : Le fils ne portera pas l’iniquité du père.
Conclusion Parmi les peines il y a la peine satisfactoire dont on peut volontairement se charger pour un autre, il y a la peine médicinale que Dieu ou l’homme inflige à titre de remède pour le péché d’un autre, enfin il y a la peine pure et simple, qui est un châtiment et que chacun subit uniquement pour son propre péché.
Il faut répondre que s’il s’agit de la peine satisfactoire que l’on prend sur soi volontairement, il arrive qu’un individu porte la peine d’un autre (Sylvius fait observer que saint Thomas dit qu’il porte la peine, mais non qu’il est puni, parce que la punition, dans le sens propre, indique quelque chose d’involontaire, au lieu que dans ce cas c’est volontairement qu’on se charge de satisfaire pour un autre.), parce qu’ils ne forment d’une certaine façon qu’un même être, comme nous l’avons expliqué (art. 7). — S’il s’agit de la peine infligée au péché à titre de châtiment, dans ce cas chaque individu n’est puni que pour ses propres fautes, parce que l’acte du péché est quelque chose de personnel. — Mais s’il s’agit de la peine médicinale, il arrive encore que l’un est puni pour le péché d’un autre. En effet, nous avons dit (art. 7) que les pertes des biens corporels ou du corps lui-même sont des peines médicinales qui ont pour objet le salut de l’âme. Par conséquent rien n’empêche que Dieu ou l’homme n’inflige ces peines à quelqu’un pour le péché d’un autre ; par exemple, que les enfants ne soient punis pour les parents, les serviteurs pour leurs maîtres, comme leur appartenant sous un rapport ; de telle sorte que si le fils ou le serviteur participe à la faute, cette peine frappe à titre de châtiment sur l’un et l’autre, c’est-à-dire sur celui qui est puni et sur celui pour qui il est puni. Mais s’il n’y a pas de participation de la part du fils, la peine n’est un châtiment qu’à l’égard du père pour qui il est puni. Elle est pour le fils qui la reçoit purement médicinale, à moins que par accident il n’ait consenti au péché de son père ; car cette peine lui est envoyée pour le bien de son âme, s’il la supporte patiemment. Quant aux peines spirituelles, elles ne sont pas purement médicinales ; parce que le bien de l’âme ne se rapporte pas à un autre bien meilleur. Par conséquent personne ne souffre de perte dans les biens de son âme sans une faute propre. C’est pourquoi, comme le dit saint Augustin (Ep. 75), on n’est pas puni de cette manière pour un autre. Car le fils n’appartient pas au père quant à l’âme, et le Seigneur en assigne lui-même la cause quand il dit par son prophète (Ezech., 18, 4) : Toutes les âmes sont à moi.