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Timestamp: 2017-01-22 01:46:54+00:00
Document Index: 309417783

Matched Legal Cases: ['art 1', 'art 1', 'art, 1982', 'art 2', 'art 2', 'arrêt ']

Syndiquer les prisonniers, abolir la prison
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Joël Charbit et Gwénola Ricordeau
Français English En 1985-86, l’Association Syndicale des Prisonniers de France (ASPF), une organisation abolitionniste, a milité en faveur du droit d’association et des droits syndicaux pour les prisonniers. Basé principalement sur des archives privées et publiques et des entretiens, l’article décrit comme le mouvement abolitionniste en France a été influencé par les controverses d’alors sur l’analyse politique et stratégique de l’ASPF. Il examine également comment, depuis le milieu des années 1980, les mobilisations abolitionnistes et les luttes des prisonniers, parallèlement avec la mise en place d’une participation institutionnalisée des prisonniers, a éclipsé la lutte pour le droit d’association des prisonniers.
In 1985-86, the abolitionist Association syndicale des prisonniers de France [ASPF, Prisoners’ Union of France] worked for prisoners’ right to associate and to unionize. Based mainly on public and private documents and interviews, this article describes how the abolitionist movement in France was influenced by the controversies around the political and strategic analyses of the ASPF at the time. It also examines how, since the mid 1980s, the nature of abolitionist mobilization and prisoner struggles, along with the implementation of institutionalized prisoner participation have seemingly outmoded the prisoners’ freedom of association struggle.
Mots-clés :prison, syndicat, abolitionnisme, participation, militantisme
Keywords :prison, union, abolitionism, participation, activism
Chronologique :années 1980Haut de page
I - Contexte carcéral et militant d'émergence de l'ASPF
1) Des perspectives abolitionnistes
2) La naissance de l'ASPF
II - Controverses autour de l'ASPF
1) Syndiquer les prisonniers
2) En marge ou au cœur des révoltes ?
3) « Nous sommes tous des meneurs »
III - Auto-organisation légale ou participation 1) Le positionnement face au droit 2) L'analyse des révoltes de prisonniers et le « long terme »
3) Éclipse d'une revendication et promotion de la participation institutionnelle
Les auteur(e)s remercient Justin Piché et Nicolas Carrier, les coordinateurs du dossier, ainsi que les évaluateur(trice)s pour leurs remarques, suggestions et encouragements.
1 Le GIP (1971-1972), principalement constitué autour de quelques figures d’intellectuels, dont Miche (...)
2 Le CAP (1972-1980), qui s’inscrit dans la continuité du GIP, est une organisation abolitionniste, p (...)
3 Sur le GIP, voir : Salle (2004). Les archives du GIP ont été en partie publiées dans : Artières et (...)
4 Voir par exemple les travaux de Akrich et Callon (2004) ou de Salle (2006) sur le plan de construct (...)
1Depuis une dizaine d’années, tant les émeutes des années 1971-1974 dans les prisons françaises que le Groupe d’Informations sur les Prisons (GIP)1 et le Comité d’Action des Prisonniers (CAP)2 ont focalisé l’attention des chercheurs3. La période suivante est bien moins présente dans la littérature et suscite des approches différentes : les décennies 1980 et 1990 semblent en effet être bien plus souvent abordées sous l'angle des « réformes » successives de l'institution qu'à partir des multiples formes de contestation dont la prison est l'objet4. À partir de ce constat se dessine en filigrane une interrogation : cette activité réformatrice des années 1980 et l'image d'une prison régie par le droit qu'elle a promue ont-elles également signé la fin d’un idéal abolitionniste porté par des mobilisations d’ampleur des prisonniers ?
2Malgré le relatif désintérêt de la recherche pour les mobilisations ultérieures à celles du GIP (1971-1972) et du CAP (1972-1980), la décennie 1980 n’est pas celle du « grand silence » (Salas, 1995). Elle est en effet marquée par de nombreuses mutineries et la constitution de divers groupes militants qui ont participé au renouvellement de la critique de la prison. Cet article porte plus spécifiquement sur l’Association Syndicale des Prisonniers de France (ASPF), une organisation d’une durée de vie relativement courte (avril 1985 – décembre 1986). Nous tirons le fil d’une histoire dont le récit s’arrête généralement à l’aube des années 1980. La démarche de l’ASPF avait pour but de permettre aux détenus de s’associer ou, plus exactement, de conquérir le droit d’association, pourtant constitutionnel et imprescriptible, pour les prisonniers (voir encart 1). Sa stratégie, malgré sa position abolitionniste clairement affichée, a suscité des polémiques au sein d’un mouvement partagé sur les analyses politiques et les choix stratégiques. Nous proposons de décrire et d'explorer ces polémiques, en les prenant comme points d'entrée pour analyser les relations conflictuelles entre l'objectif de syndicalisation des prisonniers et la trajectoire de l'abolitionnisme. Encart 1 : Le droit d’association et le droit syndical en prison
Le droit d’association apparaît dans de nombreux textes de référence nationaux et internationaux (loi du 1er juillet 1901, Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948 et Convention Européenne des Droits de l'Homme entrée en vigueur le 3 septembre 1953 notamment) et il est reconnu comme une liberté constitutionnelle par la décision du Conseil Constitutionnel du 16 juillet 1971. Comme le rappelle la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH, 2004) : « La loi du 1er juillet 1901 pose le principe que les associations peuvent se constituer librement sans autorisation préalable, à l'exception des congrégations ». La CNCDH ajoute : « Actuellement, rien dans la loi n'interdit aux personnes détenues de revendiquer la possibilité de participer à une association ou même de déposer les statuts d'une nouvelle association ». Dans sa réponse au CNCDH, l’État français a admis qu’« aucun texte ne reconnaît explicitement aux détenus le droit de fonder une association sur la base de la loi du 1er juillet 1901 », mais que « l'organisation interne de l'établissement et des règles de sécurité ne permettent pas de garantir la liberté de réunion où une telle mesure serait susceptible de favoriser le caïdat ou le prosélytisme religieux ». Il existe pourtant des entraves pratiques au droit d’association en prison qui se basent notamment sur les « contraintes inhérentes à [la] détention » qui permettent d’interdire aux personnes détenues de « se prévaloir des dispositions des lois du 30 juin 1881 et du 28 mars 1907 relatives à la liberté de réunion » (décision du Conseil d'État, 27 mai 2005).Concernant le droit syndical en prison, il est protégé par plusieurs textes nationaux et internationaux, dont le préambule de la constitution de 1946 (« Tout homme peut défendre ses droits et ses intérêts par l'action syndicale et adhérer au syndicat de son choix ») et l’article 11 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme. Mais le Conseil Constitutionnel (décision du 16 juillet 1979) a reconnu « la nécessité d'une loi formelle pour édicter des limitations à ce droit ». De plus, « aucune disposition légale ou réglementaire ne fait expressément référence à l'exercice du droit de grève en prison ». Toutefois, l’article D. 249-3, 7° du Code de procédure pénale incrimine le fait « d’entraver ou de tenter d’entraver les activités de travail ». Cette disposition est en pratique utilisée pour sanctionner les arrêts de travail dans les ateliers. Par ailleurs, selon Benchlivanou Moreau (2008), l'absence de contrat de travail constitue un des arguments mobilisés pour nier le droit des prisonniers au regroupement syndical.
5 L'idée d'une « normalisation » de la prison est attachée, pour Dan Kaminski (2010, 200) à l'objecti (...)
3En nous intéressant à l’histoire de l’ASPF et aux polémiques suscitées par sa brève existence, nous nous situons dans un champ de recherche relativement riche si nous mobilisons les travaux entrepris sur les luttes des prisonniers, la question du droit en prison et les formes de contestation du système pénal (Salle, Chantraine, 2009 ; Bérard, 2013), mais dans une période encore peu étudiée en France. Se saisir de l’ASPF comme objet permet de questionner la manière dont est pensée l’histoire des luttes de prisonniers en France : le bornage classiquement retenu (avant/après le CAP-GIP) est-il pertinent ? Il permet également de mettre en lumière les stratégies abolitionnistes et de les articuler aux pensées révolutionnaires. Enfin, en confrontant notre objet à la question de la « normalisation » ou de la « détotalisation »5 de la prison, nous interrogeons le récit d’une prison rentrée dans le droit par l’extension des droits attribués aux prisonniers.
6 Le fonds « Étienne Bloch » (ARC 3017) de l'Institut d'Histoire du Temps Présent et le fonds « Comit (...)
7 Les entretiens ont fait l’objet d’une analyse thématique et croisée visant à mettre en évidence un (...)
8 Les auteur(e)s remercient les interviewés de leur confiance, ainsi que les personnes qui leur ont d (...)
9 Si Le Monde a été dépouillé de manière systématique entre 1975 et 1987, les autres articles provien (...)
4Les matériaux sur lesquels notre propos s’appuie sont constitués par des archives publiques6, des entretiens7 (réalisés par Joël Charbit) avec deux acteurs de l’ASPF et des documents militants8, auxquels s’ajoutent des articles de presse9 contemporains de l’époque étudiée. Notre analyse s’est heurtée aux difficultés classiques rencontrées par l’écriture de l’histoire récente : le privilège de pouvoir questionner des acteurs est limité par la nature fragile des témoignages oraux, surtout lorsque les interviewés ont vécu des événements denses et qu’ils sont encore aujourd’hui impliqués dans cette histoire. Par ailleurs, la restitution d’événements récents risquant de mettre en lumière des acteurs qui n’ont pas fait le choix de la visibilité, les auteur(e)s ont choisi d’anonymiser les archives privées lorsqu’elles concernent des personnes pour lesquelles un accord de diffusion de leur identité n’a pas pu être recueilli.
5Dans un premier temps, cet article reconstitue le contexte carcéral et militant dans lequel l’ASPF a été créée et sa brève histoire. Puis, ses positions sont analysées au prisme de l’histoire du mouvement anti-carcéral en France et de la manière dont les mutineries de mai 1985 ont scellé son destin. Enfin, en interrogeant la politique pénitentiaire depuis le milieu des années 1980, nous montrons comment la promotion d’une participation institutionnalisée des détenus a éclipsé la revendication du droit d’association.
6La création de l’ASPF résulte d’une histoire longue du mouvement anti-carcéral en France, mais aussi d’un ensemble de contradictions et de différends stratégiques qui sont nés en son sein au début des années 1980.
10 Sur le maoïsme et les luttes de prisonniers en France, voir Salle (2002).
7La “réforme de la prison” est à peu près contemporaine de la prison elle-même. Elle en est comme le programme. Cette citation de Michel Foucault (1975, 236), abondamment reprise, dit la difficulté de retracer succinctement tout mouvement qui résulte forcément du temps long de l’histoire de la prison et de sa critique. Pour le moment historique et le mouvement qui nous intéressent, nous retiendrons, en arrière-plan, le réformisme pénal né après la Seconde Guerre mondiale. Mais la création de l’ASPF résulte de la rencontre de cette histoire longue du réformisme pénal avec une histoire plus immédiate : celle des années 1970, au cours de laquelle « le prisonnier » (qui reste à qualifier : est-il « prisonnier social » ou « prolétaire détenu » ?) est érigé, dans une partie de l’extrême-gauche, en sujet révolutionnaire. À l’instar du déplacement effectué par le Front National de Libération lors de la guerre d’Algérie de la « lutte pour les prisonniers politiques » à la « lutte dans les prisons », les Maoïstes (en particulier ceux de La cause du peuple) considèrent la prison comme un terrain de lutte, au même titre que les usines ou les lycées10.
11 Pour une perspective d’ensemble des théories abolitionnistes, voir De Haan (1990) ; Mathiesen (1974 (...)
8Différentes conceptions de l’abolitionnisme11, envisagé tant comme mouvement politique et social que comme perspective théorique, se croisent dans l’histoire contemporaine des remises en cause de la prison. Pires (2007) distingue par exemple la recherche d’usages alternatifs du droit, visant à retourner le droit contre les groupes dominants, ou, plus simplement, les y soumettre. Outre cette première option, illustrée à sa fondation par le Syndicat de la Magistrature en France, l’auteur évoque également les pistes alternatives comme la dépénalisation, la promotion de solutions inspirées du droit civil ou des théories et pratiques liées à la justice réparatrice. Le champ de l’analyse, selon qu’elle se concentre sur l’institution-prison ou sur les rapports de force qui la pérennisent, va amener chacun de ces courants à développer des perspectives politiques propres. L’abolitionnisme révolutionnaire d’inspiration anarchiste, dont le Comité d'action des prisonniers (CAP) constitue une figure emblématique, voit dans l’abolition du système pénal en général et de la prison en particulier une condition de la mise à bas de l’État et des structures capitalistes. Les tenants des politiques pénales réductionnistes (diminuer progressivement l’usage de l’incarcération en lui substituant d’autres modalités de traitement pénal), tels que l'actuel Observatoire International des Prisons, peuvent partager l’objectif de disparition de la prison tout en s’inscrivant dans une perspective d’adaptation de la pénalité, dans le sens de la suppression de ses éléments jugés les plus obsolètes et les plus archaïques.
9En France, l’histoire de l’abolitionnisme comme mouvement politique, dans la période de l’après-guerre, est marqué par les idées et les combats du CAP. Comme l’évoque Soulié (1995), ce mouvement emblématique des années 1970 est partagé entre une ligne « activiste » et une ligne « syndicaliste ». Si l’abolition des prisons constitue un objectif commun aux deux groupes de militants, ceux-ci s’opposent sur la stratégie. Une première tendance, à laquelle se rattache Serge Livrozet, vise à regrouper des détenus et des anciens détenus afin de lutter pour une amélioration de leur condition, sur la base d’une conscience de classe, celle de l’ouvrier-détenu. L’article ouvrant le numéro 40 du Journal du CAP (octobre 1976) est, en revanche, emblématique d’une seconde conception de la lutte anti-carcérale, défendue notamment par Jean Lapeyrie : Ce n’est plus essentiellement à la prison que nous allons nous intéresser mais à la justice en général, dont l’incarcération n’est que l’un des aboutissements le plus grave, certes, mais pas le seul par rapport au nombre de gens qui passent devant un tribunal chaque année (Soulié, 1995, 159). Dans cette approche qui caractérise la seconde partie de l’histoire du CAP (à partir de 1976), « la lutte des classes est également mise en veilleuse au profit de la lutte de l’individu pour sa libération », ce qui conduit le CAP à s’intéresser de manière plus fréquente et plus approfondie au fonctionnement et à la critique du système pénal.
12 Journal du CAP, 1976, n° 9.
10Le choix de la stratégie face au réformisme et aux propositions d’aménagement de l’institution qui émergent notamment en 1975 et en 1982 constitue une seconde ligne de partage. Si une partie du mouvement abolitionniste voit dans l’approche réformatrice un piège tant analytique que politique, d’autres courants posent la question de l’utilité politique d’une certaine approche réformatrice dans le cadre d’un combat abolitionniste. En ce qui concerne la plate-forme du CAP, l’abolition de la prison figure dans un douzième point ajouté tardivement12 au texte initial dans le « but d’essayer désormais de placer la lutte des détenus à un autre niveau, celui de la contestation des prisons elles-mêmes ». Les auteurs prennent néanmoins le soin de noter qu’« à la limite, ce douzième point est en complète contradiction avec les précédents ». La plate-forme contient également un certain nombre de revendications liées au fonctionnement de la prison et de la Justice qui sont représentatives d’une stratégie politique visant à proposer des réformes d’un type particulier, similaires aux « réformes négatives » évoquées par Mathiesen (1974, 202) : elles visent moins à définir un nouveau fonctionnement de l’institution qu’à revendiquer la suppression de pans entiers de son fonctionnement, jusqu’à un terme au-delà duquel l’institution ne sera plus en mesure de fonctionner. Celles-ci s’opposent à une autre catégorie de réformes « positives » promouvant par exemple des types de sanction alternatifs, tels que le placement sous surveillance électronique. Ces alternatives, pour Michel Foucault (in Brodeur, 1993, 13), semblent être bien moins synonymes de déclin des « fonctions » de la prison que de leur libération dans le corps social, sous des formes plus diffuses, ce qui n’implique pas pour autant leur inanité. D’où la mise en garde de ce dernier : Si bien que je crois qu'à la question de l'alternative à la prison, il faut répondre par un premier scrupule, par un premier doute ou par un premier éclat de rire, comme vous voudrez ; et si nous ne voulions pas être punis par ceux-là, ou pour ces raisons-là... et si nous ne voulions pas être punis du tout ?
13 Elle est absente dans celles du GIP, à l’exception de la revendication, parmi les prisonniers de La (...)
14 Reproduits dans Soulié (1995, 90).
15 Ancien prisonnier, il a longtemps milité contre le système carcéral et il a notamment participé au (...)
16 Le Quotidien de Paris, 20 octobre 1982.
17 Otages, « De Douai : une chartre des détenu(e)s », janvier 1984, 0, 17-19.
18 Otages, mars 1985, 5, 2.
19 « Matraquarotte », Otages, janvier 1985, 4, 22.
11Au cours des dernières années du CAP et au début des années 1980, la revendication du droit d’association des prisonniers apparaît relativement peu dans les matériaux militants13, alors qu’elle figurait en bonne place parmi les onze revendications du CAP émises en 197114 : onzième revendication, le « droit d’association à l’intérieur des prisons » était qualifié de « moyen essentiel de faire valoir les revendications précédentes ». Il est néanmoins défendu par Serge Livrozet15, mais de manière plus étroite puisqu’envisagé sous l’angle du droit syndical : en tant que travailleurs ou chômeurs, et parce que « les détenus forment une classe de travailleurs outrageusement exploitée »16, Serge Livrozet plaide pour le droit des détenus à se syndiquer. Dans les textes, nombreux, qui sortent des prisons, le droit d’association est parfois revendiqué. Ainsi, en janvier 1984, la « charte des détenu(e)s » proposée par un détenu indique, parmi ses 28 points, « le droit d’associations, le droit aux syndicats »17. C’est également une revendication qui apparaît dans la plate-forme des détenus en grève de la faim à la prison d’Eysses au début de 198518 ou dans la lettre d’un détenu à Otages19, un journal publié dans la région lilloise et qui milite « pour l’expression des détenu(e)s ».
20 Inspirée par la « défense de rupture » pratiquée par Jacques Vergès, la notion de « défense libre » (...)
21 Auteure ultérieurement de Pourquoi faudrait-il punir ? (Baker, 2004), son Manifeste est notamment r (...)
12Les luttes des prisonniers ne sont pas restées insensibles aux mouvements qui revendiquent des formes d’expression et de luttes autonomes pour tous les opprimés (les fous, les handicapés, les mal-logés, etc.). Ces luttes qui prônent de multiples formes d’autonomie ont nourri, sur le front de la Justice, la formation du Comité d’Action Prison Justice (CAP-J) qui continue, à partir de 1980, le CAP sur le terrain judiciaire. Son travail sur le système judiciaire et sa lutte en faveur de la « défense libre » peuvent se lire comme un approfondissement et un élargissement des perspectives ouvertes par le CAP en prônant la lutte pour la « défense libre »20. Par ailleurs, l’idée de l’abolition de la prison a acquis une certaine visibilité avec, par exemple, Louk Hulsman et Jacqueline Bernat de Celis (1982) ou le Manifeste abolitionniste de Catherine Baker21. 22 Voir Josyane Savigneau, « À petits pas », Le Monde, 15 décembre 1982.
23 Voir notamment : « Huit organisations réclament le "strict respect" des droits des détenus », Le Mo (...)
24 Coordination composée des organisations suivantes : Syndicat CFDT de l'administration centrale du m (...)
13Le contexte politique est favorable à la création d’une association de prisonniers. L’arrivée au pouvoir des socialistes a suscité des espoirs quant à l’avancée des droits des prisonniers (Fagart, 1982) et il est vrai que la peine de mort a été abolie par voie législative le 9 octobre 1981. Le rapport de la Commission d’étude de la vie quotidienne en prison, remis courant 1982, s’est prononcé en faveur du droit d’association22. En outre, depuis le début des années 198023, le droit d’association et de réunion était revendiqué par la Coordination syndicale pénale (COSYPE), qui réunit des organisations proches du pouvoir socialiste24. D’ailleurs, le gouvernement a promulgué les lois Auroux qui accordent le droit d’expression aux salariés dans l’entreprise.
25 Voir : Bernard Lefort, « Barreaux moins épais », Le Monde, 12 février 1986.
14Dans un tel contexte, que la première association de prisonniers n’ait vu le jour qu’en 1985 a de quoi surprendre. Certes, Louis Pérégo (1990, 46), alors prisonnier à Lyon, évoque le projet de création à la fin des années 1970 d'un « syndicat des prisonniers de France » qui n'a jamais vu le jour. De plus, en 1985, des associations de détenus existent déjà en Suède, en RFA et aux Pays-Bas notamment25. Toutes les conditions semblaient donc réunies pour qu’émerge en France une telle association.
26 Bernard Lefort, « Barreaux moins épais », Le Monde, 12 février 1986. Sur la création de l’ASPF, voi (...)
27 Il devient par la suite animateur de « Ras les Murs », l'émission qui prend la suite en 1989 de « P (...)
28 Elle a participé au CAP, puis au CAP-J et elle a contribué à la théorisation et à la pratique de la (...)
15Selon le récit26 qu’en fait à l’époque celui qui sera président-adjoint de l’ASPF, Jacques Lesage de La Haye, le syndicat naît de la rencontre d'une « visiteuse de prison, par ailleurs professeure dans un CES », et d'un détenu, Jacques Gambier, le futur président-détenu du syndicat, alors incarcéré à Fleury-Mérogis. L'idée aurait pris forme avec six autres détenus de Fleury-Mérogis. Parmi les autres acteurs décisifs de la création de l’ASPF figure donc Jacques Lesage de la Haye. Ancien prisonnier devenu psychologue et chargé de cours à l’Université de Saint-Denis, il a régulièrement contribué au journal et aux mobilisations du CAP, et il est un invité régulier de l’émission hebdomadaire « Prison »27 sur Radio Libertaire, la radio de la Fédération anarchiste, une organisation qui sera un fidèle soutien de l’ASPF. Notons également la présence de Jean Lapeyrie, secrétaire de l’ASPF, et d’Élisabeth Auerbacher28, qui font le lien avec le CAP-J, qui partagera d’ailleurs sa domiciliation parisienne avec l’ASPF. Les statuts de l’ASPF sont déposés à la Préfecture de police de Paris le 15 avril 1985 et paraissent au Journal officiel le 9 mai suivant.
Première page des statuts de l’ASPFAgrandir Original (jpeg, 796k)
Source : archives personnelles des auteur.e.s
Encart 2 : Les radios et les luttes contre les prisons
La radio comme outil dans les différentes formes de contestation de la prison se développe à partir de la libéralisation des ondes, promesse de campagne du candidat François Mitterrand. La loi Fillioud du 29 juillet 1982 abolit le monopole public sur la bande FM. Auparavant, le CAP avait déjà utilisé la radio comme instrument de lutte. Ainsi, le 13 septembre 1977, plusieurs de ses membres émettent d’une installation pirate devant la prison de la Santé à destination des prisonniers.Comme l’indique Christophe Soulié (1995, 235), parallèlement au changement de politique gouvernementale et indépendamment de lui, on assiste à un développement rapide des moyens de reprographie et à une généralisation du téléphone. La combinaison de ces trois moyens de communication (radio, photocopies, téléphone) permet, notamment aux mouvements contestataires, de trouver une nouvelle dynamique, en permettant une circulation rapide et qualitative de l’information. Radio Trouble-Fête à Limoges, Radio Galère à Marseille, Radio Libertaire (dont l’émission « Prison » devient « Ras-les-murs » en 1989), Canal 9 à Paris (où est d’abord accueillie l’émission « Parloir Libre » à partir de 1985), ou encore Canal Sud à Toulouse, émergent entre 1981 et 1983.L’histoire des radios « pirates », puis « libres », et plus particulièrement des groupes de militants qui les mettent en place, reste à écrire. Les divers blocages et censures du courrier adressé à ces radios ou aux journaux diffusés à l’époque (tel Otages) donnent lieu à des mobilisations dans l’espace public et les radios sont donc loin d’être cantonnées aux studios associatifs.Beaucoup de ces émissions disparaissent après 1986-1987. Cependant, la création de « L’Envolée », à partir de 2000 sur Fréquence Paris Plurielle, et de nombreuses autres émissions en province (« Papillon » à Saint-Étienne, « Les murs ont des oreilles » à Grenoble ou « Natchav’ » à Nantes) au cours de la récente décennie, illustrent la place centrale de la radiophonie dans le militantisme anti-carcéral contemporain.
29 Sur le rôle des radios dans les luttes sur la prison, voir encart 2.
30 Incarcéré à plusieurs reprises entre 1972 et 1990, son livre QHS (1980) et son engagement pour la f (...)
31 Retranscription de l’émission parue dans Le Monde libertaire, mai 1985.
16Entre-temps, l’association a été officiellement lancée le 30 avril sur les ondes de Radio Libertaire29 lors d’une émission de « Prison » à laquelle participent Jacques Lesage de la Haye, Jean Lapeyrie, Maurice Joyeux (ancien prisonnier, mais surtout figure tutélaire de la Fédération Anarchiste) et – par le biais d’un message lu en direct – Jacques Gambier. Au cours de l’émission, Jean Lapeyrie évoque une adhésion prestigieuse, celle de Roger Knobelspiess30. Il évoque également les réserves émises par celui-ci : Je m’inquiète de savoir s’il n’aboutira pas à la répression autogérée, avec en plus une gratification réformiste au profit de la gauche31. Otages, qui s’intéresse jusque-là assez peu au droit d’association des détenus, relaye la création de l’ASPF, tout en prenant soin d’indiquer également des réserves qui rejoignent celles de Roger Knobelspiess et qui deviendront bientôt un angle d’attaque privilégié des autres organisations anti-carcérales à l’encontre de l’ASPF. Mais le journal, tout en nuances, préfère laisser la place à une « réaction de Fresnes » :
32 Otages, mars 1985, 5, 11.
Franchement, c’est la démonstration pure et nette de la reconnaissance de l’enfermement par les taulards, en effet, contrairement à une entreprise où tu peux être salarié, la prison n’est pas un endroit qui se doit d’exister32.
33 Ses statuts paraissent au Journal officiel en mai 1985. Voir : « L'“Ataul”. Première association de (...)
34 Ancien juge d'application des peines ayant démissionné en 1978, il était alors président d'honneur (...)
17Les premières semaines d’existence de l’ASPF sont marquées par l’accroissement rapide de ses effectifs. En effet, les adhésions augmentent rapidement. Début mai 1985, l’ASPF revendique 215 adhérents dans 12 prisons et en juin 387 adhérents dans 22 prisons. À Lyon, des prisonniers, dont le porte-parole est Louis Pérégo, créent l’Ataul, une association-sœur de l’ASPF33. L’effervescence naît également de la synergie créée par la constitution de la « Commission d’Étude pour le Respect du Droit Fondamental d’Association en Prison », dite « Commission Bloch » (du nom de son Président, Étienne Bloch34) qui tient sa première réunion plénière le 6 juin 1985. Même si elle entend garder son autonomie par rapport à l’ASPF, le but de la Commission est de réfléchir sur le concept du droit d’association et les modalités de son exercice en prison. Elle est donc une pièce maîtresse dans la lutte engagée par l’ASPF. Même si l’adhésion du Syndicat de la Magistrature (SM) à la Commission Bloch est finalement repoussée de peu lors de son Conseil syndical qui se tient le 18 mai 1985, le SM manifeste un soutien ferme à l’exercice par les détenus du droit d’association – comme des autres droits dont jouissent les personnes libres. 35 Les positions occupées par le magistrat au sein du SM n'ont néanmoins pas empêché ce dernier de vot (...)
36 Sur les positions du SM sur la prison dans les années 1970, voir notamment : Bérard (2013, 82-83). (...)
18Les liens existant entre le SM et l’ASPF peuvent s’analyser à plusieurs niveaux. D’une part, Étienne Bloch lui-même a joué un important rôle d’intermédiaire dans les négociations entre les deux organisations. Il est à la fois l’un des co-fondateurs du SM (dont il intègre au premier jour le Bureau provisoire, puis le Conseil Syndical), le créateur et le corédacteur en chef de sa revue Justice et l’un des principaux soutiens de l’ASPF35. D’autre part, il y a plus généralement des affinités entre le SM et l’ASPF en raison de l’imprégnation du premier par les théories abolitionnistes, illustrée par sa position en faveur de la désincarcération plaidée par une partie du mouvement abolitionniste36. II - Controverses autour de l'ASPF
19La mise à l’épreuve de l’existence de l’ASPF par les mutineries qui surviennent rapidement après sa création permet de saisir les contradictions et les divergences existant au sein du mouvement abolitionniste depuis le début des années 1980. Ces contradictions et divergences sont discutées infra.
20Tout au long de sa courte existence, l’ASPF a tenté de faire tenir ensemble la lutte pour l’obtention d’un droit (le droit d’association) et une perspective abolitionniste. Les statuts de l’association, même s’ils relèvent d’une écriture convenue pour répondre aux exigences administratives, indiquent déjà les contradictions avec lesquelles l’association sera aux prises.
[L’association se donne pour buts de] faire progresser le libre exercice du droit fondamental d’association à l’intérieur des prisons. […] faire connaître les contradictions, les abus et les carences des systèmes judiciaires et pénitentiaires ; de donner à chaque prisonnier la possibilité de s’exprimer comme un homme à part entière ; de tout mettre en œuvre pour permettre aux détenus de dénoncer certaines pratiques, judiciaires et pénitentiaires.
37 Par exemple, un membre de l’ASPF est placé au mitard à la centrale de Clairvaux (communiqué de l’AS (...)
21L’ASPF n’a jamais dépassé le stade organisationnel et elle n’a finalement jamais lutté pour autre chose que pour le droit d’association lui-même. Très vite, ses membres se retrouvent en effet mobilisés par les difficultés variées auxquelles l’association est confrontée : l’ouverture d’un compte bancaire s’avère impossible en raison des obstacles administratifs opposés à Jacques Gambier, seul habilité à le faire, ou les demandes de parloir pour que les membres, « intérieurs » et « extérieurs », de l’association puissent se rencontrer. L’ASPF doit également entamer de nombreux recours contre la censure qui s’exerce sévèrement contre ses courriers et contre les punitions que subissent parfois certains de ses membres en raison de leur engagement37.
38 D’abord dans une déclaration des détenus du bureau de l’ASPF (30 avril 1985), ensuite dans l’« Appe (...)
39 Les matériaux produits par l’ASPF indiquent à plusieurs reprises que François Mitterrand, alors sec (...)
40 L’Assemblée générale a lieu rue des Vignoles (Paris), au siège de la Confédération Nationale du Tra (...)
22Face à ces difficultés, l’ASPF choisit la bataille juridique et, pour la mener, elle demande l’aide, dès le 30 avril 1985, de « tous les avocats de France »38 (voir illustration 2). Par souci de médiatisation peut-être autant que par conviction qu’une telle démarche pourrait permettre d’influer la politique pénitentiaire « par le haut », le Président-détenu Jacques Gambier s’adresse, début octobre 1985, à deux des plus célèbres avocats de France et qui incarnent, respectivement à la présidence de la République et au ministère de la Justice, un pouvoir socialiste dont l’arrivée aux affaires avait suscité tant d’espoirs : « Maître François Mitterrand »39 et « Maître Badinter ». Il leur demande de bien vouloir accepter la défense des intérêts [de l’ASPF] et les convie à la première assemblée générale de l’association, qui doit se tenir le 20 octobre40. La révérence qui se lit dans ces courriers, le respect affiché à la profession d’avocat, décrite comme dotée d’une Noblesse incontestable (lettre à François Mitterrand), et la confiance affichée envers l’institution judiciaire tranchent brutalement avec la tradition d’un mouvement anti-carcéral qui, en particulier au CAP-J, prônait encore peu de temps auparavant la pratique de la « défense libre ».
Tract de l’ASPF, « Appel aux avocats »Agrandir Original (jpeg, 868k)
41 In retranscription de l’émission parue dans Le Monde libertaire, mai 1985.
23Engluée dans le front de la lutte pour le droit d’association, l’ASPF est condamnée à trouver le sens de son combat dans sa propre existence, ce que Jacques Lesage de la Haye, de manière prémonitoire, résume ainsi : Je pense tout d’abord qu’un syndicat n’est pas révolutionnaire, sauf dans la tradition anarcho-syndicaliste, mais ce qui est révolutionnaire pour moi, c’est de créer un syndicat41.
42 Pour une chronologie précise, voir : Ménenger (2009, 206-208).
43 Il est notamment reproduit dans : Ménenger (2009, 81-82).
44 Il est notamment reproduit dans Ménenger, (2009, 84-86).
24Peu après sa naissance accueillie de manière prudente et mitigée par le reste du mouvement anti-carcéral, l’ASPF est confrontée à un événement qui approfondit, puis scelle les différents politiques au sein du mouvement. Le 5 mai 1985 marque le début d'une série de mutineries, qui commence à la maison d’arrêt des hommes de Fleury-Mérogis et se termine le 19 mai42. Le 13 mai, l’ASPF publie un communiqué dans lequel sont attaqués « tous ces preneurs de parole au nom de la parole des autres ne supportent pas l’ASPF qui les empêche de parler au nom de prisonniers imaginaires ». Cette prise de position intervient alors que, malgré son recrutement grandissant, l’ASPF est loin de drainer toutes les formes de contestation. Elle est ainsi ignorée du texte « Voltaire réveille-toi, les humanistes au pouvoir sont devenus fous ! »43, signé en avril 1985 par 73 prisonniers de Fleury-Mérogis, foyer important de la contestation dans les prisons. La série de mutineries de mai 1985 semble entériner le dépassement de l’ASPF par sa base, les détenus, et en particulier ceux en révolte contre le système pénitentiaire : les quelques textes, à l’instar de la « Plate-forme du D2 » de la prison de Fleury-Mérogis44, qui sortent des prisons ignorent l’ASPF.
45 La presse se fait l’écho de certaines, comme celle du rôle de « meneurs » qu’auraient joué les memb (...)
25Le climat politique est plutôt délétère, sur fond de rumeurs45 et d’accusations portant sur la volonté des deux camps de s’accaparer la lutte des prisonniers. Jacques Lesage de la Haye fait justement remarquer que, si les cellules locales de l'ASPF ont tenté de se réunir de manière informelle, dans les cours de promenade ou sur les terrains de sport, « les polémiques et les discussions [étaient] contaminées par les conflits avec ceux qui représentaient l'autre camp » [entretien].
46 Émission hebdomadaire diffusée sur différentes radios libres à partir de 1985, elle est ensuite pér (...)
47 Brochure reproduite dans Os Cangaceiros, novembre 1985, n° 2. Elle est disponible en ligne [http:// (...)
48 Groupe de la mouvance autonome qui publie un journal éponyme et revendique de nombreuses actions di (...)
26Ceux que désigne l’ASPF sans jamais les nommer et avec lesquels l’antagonisme va se cristalliser (malgré un droit de réponse exercé par Jacques Lesage de la Haye), ce sont des groupes, souvent informels, de soutien aux mutins, en particulier ceux liés à l’émission « Parloir libre »46. Outre les entretiens qui font une large place aux polémiques suscitées par l’ASPF, les archives nous ont principalement laissé deux textes qui semblent condenser les critiques qui ont alors été adressées à l’ASPF. Le premier est une brochure intitulée « La liberté, c’est le crime qui contient tous les crimes »47 (voir illustration 3) et il est publié par Os cangaceiros48 au début de juin 1985. Le second, publié peu après par Otages, indique que le groupe réuni autour du journal, après avoir mollement accueilli la constitution de l’ASPF, s’est rallié aux adversaires – au sein du mouvement anti-carcéral – de l’association :
49 Otages, 6, 6.
27Une spécificité et un acquis de ces journées : le refus de représentativité : « Nous sommes tous des meneurs ». Ce slogan est repris par tous les « monte en l’air » qui affirment et affichent ainsi leur part de responsabilité. […] Cette volonté d’assumer collectivement cette émeute largement spontanée va à l’encontre d’une récente tentative d’organisation syndicale : l’ASPF et ce, pensons-nous, bien au-delà des divergences sur les formes de lutte49.
Brochure : « La liberté c’est le crime qui contient tous les crimes »Agrandir Original (jpeg, 225k)
50 Otages, 6, 7.
28Les critiques adressées à l’ASPF fustigent son désir de devenir l’« organisation unique et représentative de la volonté des détenu(e)s »50. Bien que l’association s’en soit défendue (selon la ligne majoritaire en son sein, l'ASPF est une association pour le droit d’association), les démarches entreprises, suite aux mutineries, par le Président-détenu Jacques Gambier, tendent à conforter ceux qui l’attaquent sous cet angle. En effet, s’adressant, par courrier (3 juin 1985), aux procureurs des tribunaux de grande instance et des cours d’appel dans l’intérêt de la manifestation de la Vérité, Jacques Gambier leur demande d’accepter [son] témoignage à la barre des témoins de tous [les] procès, afin qu’[il] puisse révéler publiquement et conformément à la Loi, les causes réelles des “mutineries“.
51 Os cangaceiros, « La liberté est le crime… », 6-7.
29Pour ces voix critiques de l’ASPF, l’instauration d’un système de représentation des prisonniers est analysée comme un moyen de museler leurs aspirations légitimes. À l’exemple des « syndicats dehors » qui, selon les termes d’Os cangaceiros, « ne servent qu’à canaliser et domestiquer la révolte des gens », « à étouffer les vraies revendications auxquelles les pauvres pensent spontanément dans leur révolte »51, l’ASPF servirait le parti de l’ordre. Cette critique se retrouve, symétriquement, du côté de l’ASPF, adressée à ses détracteurs : Ceux qui tenaient le discours de la radicalité, sans le savoir, ont été des alliés objectifs de la Pénitentiaire [Jacques Lesage de la Haye, entretien]. Mais la remise en cause de l'ASPF se nourrit particulièrement de l'ambiguïté que constitue la présentation du droit d'association comme un moyen de prévenir des mutineries que tout le monde pressent.
52 ASPF, communiqué du bureau de Fleury-Mérogis.
À tous ceux qui savent que nous sommes au bord de l’explosion, nous leur disons : que si elle arrive c’est qu’elle aura été voulue par ceux-là mêmes qui nous réprimeront, alors que nous proposons dignement et légalement : une solution52.
30Les désaccords précédents se traduisent donc par le choix stratégique de refus de toute forme de négociation prôné par les critiques abolitionnistes envers l’ASPF. Les auteurs d’Otages, qui se prononcent pour « la stratégie du refus général de la taule », parce qu’elle « [désarçonne] totalement les autorités (elles trouvent plus difficilement de lest à lâcher, l’os à ronger susceptible de faire taire la contestation !!) », considèrent qu’elle seule prévient toute forme de « récupération de nos désirs ». Ils rejoignent donc en grande partie les rédacteurs d’Os cangaceiros :
53 Os cangaceiros, « La liberté est le crime… », 1, 4.
L’exigence des détenus révoltés est claire : la liberté ! Ils ne la négocient pas avec l’Administration pénitentiaire, ils commencent par la prendre : monter sur les toits, c’est de la liberté arrachée à l’État. […] Depuis que les prisons existent, tout ce qu’ont obtenu les détenus, c’est en risquant leur peau, en se révoltant53.
31Au regard de cette perspective insurrectionnaliste, l’ASPF choisit donc une voie moyenne qui est dénoncée :
54 Os cangaceiros, « La liberté est le crime… », 6-7.
Tous ceux qui, en prison réclament des droits (syndicat des détenus), sont en-deçà des mouvements de révolte des prisonniers, puisqu’eux doivent imposer leurs exigences par la violence, au risque de leur vie54.
55 Otages, n°6, 7.
56 Communiqué du 30 avril 1985, bureau de Fleury-Mérogis.
32L’ASPF est soupçonnée de « [tenter] de redonner vie aux schémas de lutte en taule style années 70 : la mise en avant spectaculaire de mecs en taule et l’appel à l’extérieur d’un large mouvement d’intellectuels sur des bases démocratiques pour ne pas dire humanistes ! »55. Une critique en partie fondée, si on regarde les différentes démarches entreprises par l’ASPF et cette déclaration : « Nous rappelons à la bienséance de leur conscience : les intellectuels, les artistes, les militants des droits de l’homme […] Réveillez-vous, ou nous dirons que vous êtes des crapules ! »56.
57 Pour un ensemble d’arguments contre le concept de « réinsertion », voir Mathiesen, 2006, 27-54.
33La critique portée à l’encontre de l’ASPF vise également sa volonté de s’instituer comme un interlocuteur légitime de l’Administration pénitentiaire. Il est vrai que les démarches entreprises par l’association vont dans ce sens (demandes de rencontres avec les directeurs d’établissements, etc.). Ses courriers insistent sur les intérêts partagés qu’auraient l’Administration pénitentiaire et l’ASPF – et, avec elle, tous les détenus. Parmi ces intérêts communs, figure en bonne place la « réinsertion », une notion que le mouvement abolitionniste avait pourtant abondamment critiquée au cours de la décennie précédente57. Or, cette notion est reprise sans précaution dans la prose de l’ASPF :
58 ASPF, communiqué du 30 avril 1985, bureau de Fleury-Mérogis.
Nous voulons nous prendre en charge nous-mêmes en vue de notre réinsertion. On ne peut concevoir celle-ci hors de nous ou à notre place. Nous sommes prêts à faire la démonstration que nous pouvons, si on nous le permet, être autre chose que des récidivistes, ce qu’engendre le régime actuel58.
59 Archives Jacques Gambier, lettre du 23 septembre 1985.
60 Archives Jacques Gambier, lettre du 21 avril 1985 au directeur du centre pénitentiaire de Fleury-Mé (...)
34Dans la lettre-type que le Président-détenu, Jacques Gambier, adresse aux membres de l’association, il dit espérer que les directeurs des établissements dans lesquels sont incarcérés ses correspondants comprendr[ont] l’utilité du droit d’association qui entre parfaitement dans l’esprit de réinsertion des détenus59. La possibilité d’une collaboration fructueuse entre l’ASPF et l’Administration pénitentiaire se lit également dans les appels fréquemment faits d’être de part et d’autre constructifs60.
61 ASPF, communiqué, 30 avril 1985, bureau de Fleury-Merogis.
35La dénonciation du risque de collusion qu’engendre une démarche de constitution d’une « association de prisonniers » n’est pas sans fondement. Parallèlement à ses activités auprès de l’ASPF, Jacques Lesage de la Haye participe, au cours de l’année 1985, à la commission Prison-Architecture du ministère de la Justice qui rend son rapport au Garde des Sceaux en avril et dans lequel est préconisée, entre autres améliorations des prisons, la création de parloirs intimes pour les détenus et leurs proches. Cette participation à une démarche institutionnelle et réformiste vaudra souvent à Jacques Lesage de la Haye, selon ses propres dires, d’être traité de collabo. Plus généralement, cette critique sous-entend que la stratégie réformiste appuie les desseins modernisateurs de l’institution qui trouvent des échos dans les propos de l’ASPF mobilisant régulièrement les métaphores avec les cachots des temps anciens (« Pouvez-vous admettre en 1985 que le mitard soit une copie conforme des cages de Louis XI ? »61).
62 Otages, mai 1985, 6, 6.
63 « Deux années difficiles pour l'Association syndicale des prisonniers de France », Le Monde, 31 déc (...)
36Après les mutineries de mai 1985, Otages s’interroge : « Est-il prématuré de considérer [l’ASPF] comme mort-née ? »62 L’avenir lui a donné raison : l’association périclite vite dans les mois qui suivent. Le Syndicat ne recrute guère plus après juin 1985 et, il s’éteint ensuite lentement, même si l’ASPF revendique encore, en septembre 1985, des membres dans 25 établissements pénitentiaires. Après son assemblée générale d’octobre 1985, ses activités se réduisent encore en 1986. Sa seconde assemblée générale, qui se tient le 29 décembre 198663, est son chant du cygne. III - Auto-organisation légale ou participation 37La courte trajectoire de l’ASPF ainsi que polémiques suscitées par sa stratégie révèlent bien l’existence de lignes de rupture durables dans le mouvement abolitionniste français. Les sections suivantes proposent de lier l’émergence et le déclin de l’ASPF à l’état des controverses sur les usages du droit dans le contexte de la décennie 1980. Celle-ci apparaît en effet comme une période charnière au sein de laquelle émerge, face à la revendication du droit de s’associer et de se syndiquer, la promotion par l’état de formes de participation institutionnelle au sein des établissements pénitentiaires. 1) Le positionnement face au droit 38Si le CAP a pris des positions politiques, il n'est pas voué à participer, d'une manière ou d'une autre, à l'exercice du pouvoir. Il s'adresse aux appareils d'État, tout en leur restant extérieur. La situation, pour l'ASPF, se présente différemment, dans la mesure où celle-ci, par nature, cherche à se constituer comme interlocuteur légitime de l'Administration pénitentiaire et à négocier avec celle-ci. 39Pour Jacques Gambier, l’ASPF a d’abord cherché la transformation de la condition de prisonnier, par la collectivisation des revendications et la politisation dans un cadre syndical. Dans sa perspective, il y a des revendications immédiates (défendre la possibilité pour les prisonniers de s’« exprimer dans la dignité » et de se « prendre en charge, dans un premier temps »), sachant que « la suppression des prisons serait venue après », en mettant l’accent sur le fait que :
À travers l'association, il y avait aussi la possibilité de s'élever intellectuellement, culturellement, politiquement, de pas perdre son temps, de se construire. Ça c'est important, ça ! Et nous, notre état d'esprit, notre dynamique, elle passait par là, par la question de la prise de conscience [entretien, Jacques Gambier].
64 Bien que le CAP ait montré bien plus de défiance que l’ASPF sur la question du recours au droit, Gr (...)
40L’ancrage légaliste de l’ASPF doit aussi beaucoup à son positionnement politique par rapport au recours au droit dans les luttes carcérales. Or, Jacques Gambier, le Président-détenu de l’ASPF, Jean Lapeyrie, le secrétaire général de l’ASPF, et Jacques Lesage de la Haye sont tous d’anciens militants ou proches du CAP et ils ne manquent pas de rappeler leur proximité avec le mouvement emblématique des années 1970. Sur la question du recours à la violence, l’association se positionne dans une proximité avec le CAP, c’est-à-dire dans l’affirmation du principe de non-violence mitigé par la possibilité laissée à chacun de ses membres de s’associer à des actions violentes. Sur le terrain du droit, l’ASPF s'oppose à d'autres formes de parti-pris remettant en cause plus globalement la logique des combats juridiques et le recours au droit. Elle se distingue en ceci d'une vision du juridique comme contribuant à la préservation des intérêts de classe masqués sous la rhétorique de l'intérêt général. La volonté d'une reconnaissance institutionnelle du droit d'association des prisonniers est ancrée dans la perspective étudiée par Liora Israël (2010), consistant à « mobiliser le droit au service de la révolte » en « appuyant une revendication sur la référence au droit »64. L’implication de juristes, tels Élisabeth Auerbacher, répond également à une nécessité fonctionnelle de l'association, dans la mesure où, comme Jacques Gambier le rappelle, celle-ci revendiquait de mettre le secret de son courrier d’avocat au service de l’association pour garantir l’effectivité et la confidentialité des échanges.
2) L'analyse des révoltes de prisonniers et le « long terme »
41L’analyse faite au sein de l’ASPF des répercussions des mouvements de prisonniers qui ont émergé au début des années 1980 est révélateur de son ancrage légaliste. Pour Jacques Lesage de la Haye, la moindre radicalité de l’ASPF et son affirmation de la non-violence comme principe organisationnel visent à créer une dynamique sur le long terme pour déconstruire ce système répressif. Ce « long terme » est opposé aux écueils qu’ont rencontrés, selon les militants de l’ASPF, les révoltes des années précédentes :
65 Terme utilisé en prison pour désigner un transfert dans un autre établissement pénitentiaire pour d (...)
C’est beau une prison qui brûle, mais […] ça ne dure pas longtemps, parce qu'on envoie les CRS et les gardes mobiles, on est mis au mitard, transféré, baluchonné65 ou mis à l'isolement. Au final, on n’a pas gagné grand-chose. Dans la plupart des cas, non seulement, ils n'appliquent pas nos revendications, mais ils prennent en otage ceux qui sont considérés comme les interlocuteurs, ceux qui ont pris la parole au nom des autres, ou qui ont été interpellés comme tels. Ceux-là ils sont condamnés, ils prennent des peines de prison supplémentaires, c'est peut-être pas la bonne idée [entretien, Jacques Lesage de la Haye].
66 Journal du CAP, 1973, 7.
42Dans le cadre de la controverse dont elle a été l’objet, l’ASPF, ses membres et ses soutiens font valoir que la conquête du droit d’association, si elle comporte bien des risques et des écueils d’institutionnalisation, constitue un objectif crucial dans le combat contre la prison. Ce caractère décisif du droit de s’associer et de se syndiquer dans le rapport de force entre prisonniers mobilisés et Administration pénitentiaire se retrouve également dans les matériaux du CAP, pour qui il constitue « le gros morceau », pour reprendre l’analyse qu’il propose du onzième point de sa plate-forme – ou la revendication la plus subversive de toutes (entretien, Jacques Lesage de la Haye) : « Détenus, amis, camarades, ce que vous avez pu lire dans les numéros précédents ne signifie rien si vous n’obtenez pas auparavant le droit de vous associer, ne fut-ce que pour protéger ce que vous avez conquis »66. Répondant aux contradicteurs de l’organisation, c’est également le sens des propos tenus par Jean Lapeyrie sur les ondes de Radio Libertaire dans lesquels il défend son refus de la clandestinité : La prison est, par excellence, le temple du secret et de l’individualisation, elle en vit ; c’est cela qu’il faut briser. Il ajoute à cette occasion que ne pas soutenir la création d’une association en particulier, mais organiser le combat pour la liberté des associations en prison. Une fois l’exercice du droit d’association acquis, ce sera au détenu d’un créer autant qu’ils voudront (Soulié, 1995, 256).
43Pour Jacques Lesage de la Haye, le droit d’association constitue une étape stratégique dans le combat contre la prison : « On disait que le droit d'association, c’est certes la loi, et c’est historique pour cela, mais pour nous, c’était révolutionnaire, c’est un coin qu’on enfonce dans une faille de l’administration » (Entretien). L’ASPF, en tant que syndicat, devait poser dans ses tout premiers moments la question du travail des prisonniers et des droits qui ne leur sont pas reconnus dans ce cadre. Mais l’absence de cloisonnement entre le travail carcéral et les autres aspects de la vie en prison obligerait, selon Jacques Lesage de la Haye, le syndicat à élargir le champ de ses revendications vers « l’habitation des travailleurs et la vie collective ». Loin d’évoquer « seulement la gestion des ateliers ou du service général », les revendications pourraient porter sur l’ensemble des aspects de la détention. À ce titre, conclut-il :
Nous nous rendions bien compte que si on mettait en route une association, ça risquait de remettre en question totalement le fonctionnement de la prison, et c’est ce qui nous faisait dire que c’était peut-être la revendication la plus subversive de toutes. Chacune des autres était révolutionnaire et ponctuelle, mais là, on parlait du droit de revendication permanent […] laissant entendre que si [ces revendications] n’étaient pas satisfaites, il y avait le droit de grève, et dans ce cas c'étaient toutes les luttes sociales et collectives qui existent dans une société normale qui se retrouveraient aussi en action dans la prison [entretien, Jacques Lesage de la Haye].
44Les positions de l’ASPF ne l’ont pas empêchée de voir son fonctionnement bloqué par l’Administration pénitentiaire, en dépit des tentatives de négociations de ses membres « extérieurs » et « intérieurs ». Les appels aux alliés potentiels sont restés sans réponse, si ce n’est le soutien, sans surprise, de la Fédération anarchiste, tandis que les relations avec le Syndicat de la magistrature ont été plus complexes, entre adhésion à la démarche et refus d’un soutien direct. Parmi les organisations qui ont refusé de soutenir l’ASPF, figurent les principales centrales syndicales françaises, en particulier la Confédération Générale du Travail (CGT) dont les positions, selon Jacques Lesage de la Haye, auraient dû l’amener à soutenir l’expérience. La démarche n’est pas passée inaperçue, c’est sûr, il y a eu de la diffusion. Les grandes idées de gauche, les artistes et autres, on ne les a pas vus ! […] Les avocats de gauche non plus ! Là, on a été franchement déçu. Ils nous ont pris pour des gogos, ou notre état d’esprit leur a complètement échappé [entretien, Jacques Gambier].
45Trente ans plus tard, lorsque les fondateurs de l’ASPF reviennent sur leur démarche, ils maintiennent leurs positions quant au droit d’association des prisonniers. Néanmoins, ils admettent des erreurs d’appréciation, voire une certaine naïveté, dans la stratégie de construction du syndicat, concernant la plate-forme de l’ASPF (pour Jacques Gambier) ou son positionnement comme interlocuteur légal et légitime de l’administration pénitentiaire (pour Jacques Lesage). Dans les termes de ce dernier,
Manque de chance, on n’avait pas réfléchi au fait que la pénitentiaire est une institution totalitaire, qu’elle en a rien à faire du droit, qu’elle peut prendre des décisions en te rappelant une chose […] qu’il faut toujours rappeler : il y a des lois, mais le directeur est seul maître après dieu […] et peut prendre des mesures qu’il veut, quitte à ce qu’elles aillent contre le droit [entretien, Jacques Lesage de la Haye].
46Au cours d'une conférence organisée par le GENEPI (association étudiante créée à l'initiative du pouvoir giscardien en 1974 et ayant à l'origine pour vocation de mettre en place des activités d'enseignement en détention), Jacques Lesage évoque la disparition de l’ASPF et la suite de sa trajectoire, il raconte, tout en évoquant la création de l’émission « Ras-les-murs » sur Radio Libertaire :
67 « L'expression collective en prison : rendre la parole aux personnes incarcérées », conférence orga (...)
Sur ces bases-là, il m’est resté à me replier, personnellement et en tant que militant anti-carcéral sur des positions plus radicales. Je ne les avais pas abandonnées pour autant, mais j’avais eu la sincérité et l’honnêteté de penser qu’en dialoguant avec les représentants de l’État, nous pouvions améliorer les conditions de détention. […] Il fallait se replier sur des positions plus dures. Abolition du mitard, abolition des quartiers d’isolement, etc67.
47Sans doute que l’échec de l’ASPF et les désaccords au sein du mouvement abolitionniste, autant en termes d’analyse que de stratégie, ont contribué à la régression de la revendication du droit d’association et que celle-ci ne soit plus portée que par une frange du mouvement. On la voit ainsi réapparaître en mars 1988, aux 11e et 12e points du Manifeste contre le tout carcéral, signé notamment – et sans surprise – par Jacques Lesage de la Haye.
11- création de lieux de dialogue entre les détenu(e)s, les familles, la société, l’administration pénitentiaire et en particulier les gardiens.
68 Il est notamment reproduit dans : Otages, mars 1988, 10, 5.
12- colloques, débats entre les détenu(e)s, les familles, les associations proches des problèmes de la détention, les syndicats, le corps médical, la magistrature, l’administration pénitentiaire avec possibilités d’expression dans les médias écrits et audio-visuels68.
48Parallèlement à cette éclipse de la revendication du droit à l'auto-organisation des prisonniers, la période 1983-1985 marque également l'ancrage de la participation institutionnelle dans les catégories d'action et de pensée de l'État et de l'Administration pénitentiaire. Celle-ci connaît ses premiers moments au lendemain des révoltes de l'année 1974 et en réponse aux revendications qui s'y sont exprimées. La circulaire « Lecanuet » du 26 mai 1975, pierre angulaire de la réforme giscardienne, en propose la première formulation institutionnelle, en demandant le développement de « modes de relation nouveau » en prison, en particulier des « réunions de concertation » afin que les prisonniers puissent exprimer leur opinion sur l'organisation du travail et l'organisation du quotidien en détention.
69 Créées par la circulaire n° 504 du 2 janvier 1981, elles sont généralisées à partir d’une seconde c (...)
70 « M. Badinter : des réformes, oui, le désordre, non », Le Monde, 13 mai 1985.
71 Bernard Lefort, « Des barreaux moins épais », Le Monde, 17 février 1986.
49Tandis que les groupes et les mouvements de critique de la prison sont plongés dans la controverse entre radicalisme et institutionnalisation de la lutte, la politique pénitentiaire menée par Robert Badinter reprend les positions exprimées par Jean Lecanuet et restées jusqu'alors lettres mortes dans le cadre de la politique dite du « décloisonnement ». La généralisation des associations socioculturelles et sportives (ASCS)69, à partir de 1985, illustre ce phénomène. Parallèlement aux orientations affichées par la Chancellerie et la direction de l'administration pénitentiaire, diverses expériences voient le jour au début des années 1980, parmi lesquelles celle du journal L'Écrou, fondé à la prison Saint-Paul de Lyon à l'initiative de son directeur, Christian Carlier (Pérégo, 1990, 78). Confronté aux révoltes carcérales de l’année 1985, Robert Badinter, garde des Sceaux, se déclare opposé à la création de syndicats de détenus, tout en rappelant que ceux-ci pouvaient militer au sein des associations culturelles et sportives des prisons70. Jean Favard, conseiller technique de Robert Badinter, se fait l’écho de cette déclaration71 : C’est une politique jusqu’au-boutiste ! […] On ne peut imaginer aujourd’hui une structure syndicale sous organisation exclusive des détenus et indépendamment du code de procédure pénale mettant en avant le risque de caïdat dans la mesure où le syndicat peut tomber entre les mains du plus habile ou du plus fort. Étienne Bloch, dans les mêmes colonnes, oppose que ce syndicat doit devenir le véritable interlocuteur pour l’administration pénitentiaire, à la différence des associations socioculturelles, avant tout destinées à occuper les loisirs des prisonniers. L’ASPF doit fonctionner pour permettre à ceux-ci de connaître leurs droits, de les faire appliquer face à la machine judiciaire, pénitentiaire et policière.
50La confrontation de l’Administration pénitentiaire à la récurrence des mutineries l’a certainement obligée à considérer des alternatives au droit d'association comme manières de contribuer au maintien de l’ordre intérieur. Ainsi, le rapport Bonnemaison, s'il affirme que les agents pénitentiaires refusent massivement – et avec raison – les syndicats de détenus, prône par ailleurs le développement de l’esprit de coopération (Bonnemaison, 1989, 87) au nom du fait que les modes d’expression ou de relation des détenus avec l’extérieur, ne sont pas sans conséquences sur le travail du personnel (Bonnemaison, 1989, 87).
Il faut sortir du tout ou rien. Interdite actuellement, l’expression collective se manifeste en cas de tension extrême par des mouvements qui peuvent dégénérer en mutineries. Une expression collective contrôlée permettra de prendre en compte les attentes des détenus et contribuera ainsi à éviter des tensions néfastes. Un cadre existe déjà pour cela, c’est le conseil d’administration des associations socioculturelles. Encore faut-il être très attentif au mode de désignation des détenus, afin d’éviter tout risque de caïdat (Bonnemaison, 1989, 88).
51Si l’ouverture d’espaces institutionnels de participation des prisonniers fait à cette époque son entrée dans le discours gouvernemental, elle reste, dans les faits, largement symbolique. À noter cependant que depuis 2009 et le vote de la loi pénitentiaire, le parlement et l’administration pénitentiaire ont remis à l’ordre du jour ce développement de formes de participation institutionnelle des prisonniers, la controverse n’ayant, cette fois-ci, pas dépassé les frontières de l’administration pénitentiaire. Conclusion
52L'analyse de la trajectoire de l'ASPF et de la revendication du droit de s'associer et de se syndiquer en prison que nous avons proposée met en lumière certains éléments délaissés par la sociologie de la prison. L'émergence des radios libres, les mouvements de lutte contre la prison faisant suite au CAP et les perspectives parfois conflictuelles défendues par les militant(e)s en constitue l’un des impensés, tout comme la première tentative de création en France d'une association syndicale à l'initiative de prisonniers et de soutiens extérieurs.
53Notre travail permet de faire apparaître le tournant historique que constitue, dans les années 1980, l'émergence d'une organisation syndicale à l'intérieur même des prisons, par opposition aux mouvements de la période précédente. Les filiations qui relient l’ASPF au GIP, en passant par le CAP, ont permis le passage d’une organisation d’intellectuels sur les prisons à une organisation de prisonniers. L’échec politique de l’AFSP et le procès en illégitimité qui lui a été fait, en raison du hiatus entre le syndicat et la masse des prisonniers participant ou soutenant les mutineries de 1986, est révélateur des écueils auxquels peuvent se heurter les tentatives d’autonomisation politique des prisonniers – et plus largement des dominés. La difficulté à s’entourer d’alliés extérieurs pose plus généralement la question du sujet de la lutte abolitionniste : si l’affirmation selon laquelle elle ne peut se faire sans les prisonniers fait consensus, l’idée qu’elle ne puisse être l’œuvre que des prisonniers eux-mêmes reste largement questionnée. 54L’analyse de l’émergence de l’ASPF questionne également le séquençage traditionnellement retenu dans les approches sociohistoriques de la prison en France. Souvent envisagé comme une limite chronologique de l'étude des mouvements de prisonniers, le tournant des années 1980 nous semble bien plus constituer un moment pivot porteur de transformations durables au sein du mouvement abolitionniste. En particulier, l'émergence et le déclin de ce syndicat de prisonniers nous semble refléter la mise en place d'un certain nombre de contradictions au sein du mouvement abolitionniste en France, dont les effets durables s’observent dans son morcellement actuel. De fait, au-delà de la seule ASPF, notre analyse plaide également pour une sociohistoire longue des mobilisations et des débats liés à l'abolitionnisme en France, qui s’étendrait jusqu'à nos jours.
55Par ailleurs, la perspective choisie dans cet article contribue à une compréhension de la trajectoire du mouvement abolitionniste en France au regard d’autres pays, en particulier sous l’angle de la réception des positions abolitionnistes dans le champ académique et des analyses politiques qui s’y rattachent. Quasi absent dans les productions académiques et dans les enseignements universitaires, l'abolitionnisme a emprunté en France des voies qui présentent des similitudes avec l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie, pays avec lesquels la France partage un héritage politique et historique marqué par le poids de l'extrême gauche et de la lutte armée. Si le mouvement abolitionniste en France a participé de la circulation des analyses en Europe continentale, il est à l’inverse resté peu sensible aux analyses développées en Amérique du Nord. Les perspectives ouvertes par le concept de « Prison-Industrial Complex » n'ont par exemple que rarement fait l'objet de transpositions en France.
56L'étude de la brève existence de l’ASPF ainsi que des débats autour du droit d’association des prisonniers au cours de la décennie 1980 permet enfin de saisir les dynamiques qui travaillent de l'intérieur les mouvements prenant la suite du CAP. Si ce dernier constitue bien la matrice principale des mobilisations des années 1980, il en émerge différents courants. S’affrontant sur la question des cibles de l’abolitionnisme (visant la prison, certaines branches ou l'ensemble du système pénal) et sur celle de la stratégie de lutte (légaliste ou insurrectionnaliste), ces courants vont se perpétuer avec les nouveaux acteurs qui apparaissent autour des pôles militants que deviennent les radios libres. Malgré la diversité des prises de positions parfois antagonistes (qui vont de la recherche d'un aggiornamento de la pénalité visant à abolir ses formes les plus « archaïques » aux stratégies de lutte révolutionnaire visant le renversement du pouvoir) de ce que l'on regroupe sous le terme de « mouvement abolitionniste », le champ militant en France est, depuis la défaite de l’ASPF, profondément ancré dans une perspective révolutionnaire, anarchiste et insurrectionnaliste. Pour autant, le déclin, depuis le milieu des années 1980, de la revendication du droit de s'associer et de se syndiquer dans les mouvements de prisonniers ne peut pas être attribué au courant abolitionniste qui a porté la critique des stratégies légalistes de lutte contre l’institution carcérale.
72 On peut également se reporter, sur ces questions à l’étude de Stastny et Tyrauner (1982) concernant (...)
57La relation entre auto-organisation des prisonniers dans les combats abolitionnistes et promotion contemporaine de formes de participation visant à la « responsabilisation » des prisonniers s'enrichit considérablement au contact d'une analyse historique. Celle-ci permet d'éviter le piège de penser « l'innovation pénale » (Cauchie, Kaminski, 2007) en dehors des mobilisations sociales et politiques que nous avons présentées succinctement. Ainsi, dans le contexte états-unien, le récent ouvrage de Donald Tibbs (2012) met clairement en perspective l'imbrication de mécanismes institutionnels et de mobilisations d'essence syndicale dans les luttes ayant émergé autour de la tentative de création d'un syndicat de prisonniers, la « North Carolina Prisoners' Labor Union ». Nous pensons qu’un tel travail de comparaison pourrait permettre une meilleure compréhension de la signification historique et analytique de la « normalisation » et de la « détotalisation » des systèmes carcéraux. Plus particulièrement, et malgré la diversité des contextes, il nous semble que ces processus d’ouverture des systèmes carcéraux doivent être réinscrits, comme nous avons tenté de le montrer concernant la France, dans des affrontements militants, politiques et juridiques qui dessinent de multiples manières d’envisager le lien entre affirmation des droit des prisonniers et transformations de l’institution dans les années 1960-1980. L’initiative institutionnelle n’en constitue alors qu’une modalité singulière, bien souvent apparue en réaction, en anticipation ou parallèlement à des formes d’auto-organisation des prisonniers72. 73 Le texte du communiqué est reproduit dans Mouesca (2013, 30-36).
74 D’abord lancé de manière informelle, l’appel d’Omar Top El Hadj est ensuite publié dans Le Monde Li (...)
75 Voir l’entretien qu’il accorde à ce sujet à L’Envolée, mars 2011, 30, 44-45.
58Si, comme l'a affirmé Louis Pérégo (1995, 182) il n'y a plus de contestation franche, de contestation organisée qui tente de faire admettre l'utilité d'un syndicat de prisonniers, la revendication du droit d'association apparaît parfois dans les textes de prisonniers. Ainsi, en 1999, la plate-forme émanant du collectif des prisonniers de la maison centrale de Saint-Maur, qui part du constat selon lequel « le premier but de la pénitentiaire, c'est de diviser les prisonniers pour mieux régner sur les prisonniers », indique, parmi ses « suggestions », le « droit de s'organiser démocratiquement et à élire démocratiquement des représentants », puis, sur le plan du travail pénitentiaire, le droit à la syndicalisation. En octobre 2001, les prisonniers de la centrale d’Arles évoquent, sans s’y attarder, que les « droit d’expression, d’association » n’existent pas en prison73. La survivance la plus notable de la revendication du droit d’association est assurément l’appel, lancé en 2010, par Omar Top El Hadj74. Incarcéré à la Maison Centrale de Saint-Maur, il appelle à la création d'un « Syndicat des Prisonniers et des Familles de Prisonniers » qui est resté lettre morte. Ce n’est sans doute pas un hasard si, de nouveau, Jacques Lesage de la Haye se retrouve dans cette initiative75.
76 Par exemple, voir le dossier (« 1985, Retour sur des bastons ») de L’Envolée, mars 2011, 30, 43-53.
59Nous pensons qu'un détour par l'histoire récente permet de penser ce silence. Les archives du CAP, du CAP-J et de l'ASPF, ainsi que la présence de témoins toujours impliqués aujourd'hui dans la lutte anti-carcérale constituent des sources riches, mais encore largement inexplorées. Elles permettent de combler certaines lacunes dans l’écriture de l’histoire du militantisme abolitionniste en France. La tâche est d’autant plus nécessaire que la mémoire sociale des luttes des années 1980 autour des mutineries et de l’organisation syndicale des détenus est toujours vivante au sein du mouvement anti-carcéral76 et que les déchirements qu’elles causèrent continuent de le structurer autour d’une ligne de partage souvent invisible aux regards profanes.
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1 Le GIP (1971-1972), principalement constitué autour de quelques figures d’intellectuels, dont Michel Foucault, est un mouvement d’information sur les prisons et les luttes des prisonniers.
2 Le CAP (1972-1980), qui s’inscrit dans la continuité du GIP, est une organisation abolitionniste, principalement constituée de détenus et d’ex-détenus.
3 Sur le GIP, voir : Salle (2004). Les archives du GIP ont été en partie publiées dans : Artières et al. (2003) ; Collectif (2013). Sur les mutineries, voir Guérin (2013), et également le film de Gérard Drolc, Sur les toits (2014), Les Mutins de Pangée. D’autres travaux interrogent l'influence de Mai 68 sur l'émergence du GIP (Salle, 2002) et les liens entre la trajectoire de ce groupe et l'activité théorique et politique de Michel Foucault (Kiefer, 2006).
4 Voir par exemple les travaux de Akrich et Callon (2004) ou de Salle (2006) sur le plan de construction de 13 000 places de prison ou encore les travaux de Farges (2013) sur la fin de la « médecine pénitentiaire » suite à la réforme de 1994.
5 L'idée d'une « normalisation » de la prison est attachée, pour Dan Kaminski (2010, 200) à l'objectif politique auquel s’indexent notamment les droits des détenus : il s’agit de tendre vers une prison dans laquelle les conditions de vie ressemblent le plus possible aux conditions de la vie libre tandis que la « détotalisation » renvoie au processus d'ouverture de l'institution à des acteurs et des logiques de fonctionnement extérieures qui invalideraient la notion goffmanienne d'« institution totale ».
6 Le fonds « Étienne Bloch » (ARC 3017) de l'Institut d'Histoire du Temps Présent et le fonds « Comité d'Action des Prisonniers » (F Delta 102) de la Bibliothèque de Documentation Internationale Comparée. 7 Les entretiens ont fait l’objet d’une analyse thématique et croisée visant à mettre en évidence un espace de positionnements contradictoires autour de la stratégie syndicale dans les mouvements des prisonniers, mais également à restituer les étapes et les événements déterminants pour l’adhésion des enquêtés à cette stratégie syndicale. 8 Les auteur(e)s remercient les interviewés de leur confiance, ainsi que les personnes qui leur ont donné accès à leurs archives personnelles.
9 Si Le Monde a été dépouillé de manière systématique entre 1975 et 1987, les autres articles proviennent des archives (publiques ou privées) constituées par les militants.
11 Pour une perspective d’ensemble des théories abolitionnistes, voir De Haan (1990) ; Mathiesen (1974 ; 2006).
13 Elle est absente dans celles du GIP, à l’exception de la revendication, parmi les prisonniers de La Santé, de la création d’un comité de détenus qui apparaît dans les Cahiers de revendications que publie le GIP (Artières et al., 2003, 236).
15 Ancien prisonnier, il a longtemps milité contre le système carcéral et il a notamment participé au CAP.
20 Inspirée par la « défense de rupture » pratiquée par Jacques Vergès, la notion de « défense libre » met au cœur des combats juridiques le déni de légitimité des tribunaux et la prise de pouvoir du justiciable sur sa défense, qui passe notamment par l'autonomisation vis-à-vis de l'avocat. Des archives de cette lutte sont consultables sur [http://infokiosques.net/spip.php?article972].
21 Auteure ultérieurement de Pourquoi faudrait-il punir ? (Baker, 2004), son Manifeste est notamment reproduit en ligne sur [http://1libertaire.free.fr/ManifestAbolition.html].
22 Voir Josyane Savigneau, « À petits pas », Le Monde, 15 décembre 1982.
23 Voir notamment : « Huit organisations réclament le "strict respect" des droits des détenus », Le Monde, 17 juillet 1981 ; « L'administration pénitentiaire en procès », Le Monde, 22 septembre 1982.
24 Coordination composée des organisations suivantes : Syndicat CFDT de l'administration centrale du ministère de la Justice, syndicat CFDT des personnels médico-sociaux et socio-éducatifs du ministère de la Justice, syndicat national d'éducation et de probation de l'administration pénitentiaire (FEN), syndicat national des personnels de l'éducation surveillée (FEN), Groupe Multi-professionnel des Prisons (GMP Paris), Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature, Syndicat des Médecins de l’Administration pénitentiaire.
26 Bernard Lefort, « Barreaux moins épais », Le Monde, 12 février 1986. Sur la création de l’ASPF, voir également : « Création d'une Association syndicale de prisonniers », Le Monde, 3 mai 1985.
27 Il devient par la suite animateur de « Ras les Murs », l'émission qui prend la suite en 1989 de « Prison ». « Ras-les-murs » est, aujourd’hui encore, diffusée et Jacques Lesage de la Haye compte toujours parmi ses animateurs.
28 Elle a participé au CAP, puis au CAP-J et elle a contribué à la théorisation et à la pratique de la « défense libre ». Devenue avocate en 1980, elle est l'auteure de Babette, « handicapée méchante » (1982).
30 Incarcéré à plusieurs reprises entre 1972 et 1990, son livre QHS (1980) et son engagement pour la fermeture des Quartiers de Haute Sécurité l’ont rendu célèbre.
33 Ses statuts paraissent au Journal officiel en mai 1985. Voir : « L'“Ataul”. Première association de détenus », Le Monde, 1er juillet 1985.
34 Ancien juge d'application des peines ayant démissionné en 1978, il était alors président d'honneur du Syndicat de la Magistrature qu'il a contribué à créer et il a été un allié du CAP-J.
35 Les positions occupées par le magistrat au sein du SM n'ont néanmoins pas empêché ce dernier de voter contre l’adhésion du syndicat à la « Commission Bloch » (le 18 mai 1985), au grand regret de son fondateur. Lorsqu'il transmet le compte rendu de cette décision, Étienne Bloch conclut : Consolons-nous en pensant que personne n'est à l'abri de contradictions internes et souhaitons que le SM puisse dans l'avenir revenir sur ce premier refus d'adhésion à la commission Bloch.
36 Sur les positions du SM sur la prison dans les années 1970, voir notamment : Bérard (2013, 82-83). Pour la période considérée, voir : « Une autre logique pour les prisons », Le Monde, 26 novembre 1985, à propos du congrès de l’organisation syndicale.
37 Par exemple, un membre de l’ASPF est placé au mitard à la centrale de Clairvaux (communiqué de l’ASPF, 11 mai 1985) pour possession de documents de l’association.
38 D’abord dans une déclaration des détenus du bureau de l’ASPF (30 avril 1985), ensuite dans l’« Appel aux avocats » lancé le 18 juin 1985.
39 Les matériaux produits par l’ASPF indiquent à plusieurs reprises que François Mitterrand, alors secrétaire général du Parti Socialiste, se déclarait en faveur du droit d’association des détenus en 1979 – affirmation que l’on retrouve dans Soulié (1995, 255).
40 L’Assemblée générale a lieu rue des Vignoles (Paris), au siège de la Confédération Nationale du Travail, une organisation anarcho-syndicaliste politiquement proche de la Fédération Anarchiste qui, on l’a vu, soutient l’ASPF.
45 La presse se fait l’écho de certaines, comme celle du rôle de « meneurs » qu’auraient joué les membres d’Action Directe et Régis Schleicher en particulier. Voir, par exemple : Bertrand Le Gendre, « Au feu ! », Le Monde, 7 juillet 1985.
46 Émission hebdomadaire diffusée sur différentes radios libres à partir de 1985, elle est ensuite pérennisée sur Fréquence Paris Plurielle, où elle a ensuite été reprise, jusqu’à aujourd’hui, sous le nom « L’Envolée ». Voir Ménenger, 2009, 15 ; Stany Grelet, Jeanne Revel, « Interférences : Parloir libre, 106.3 mhz », Vacarme,1999, 10, 14-16.
47 Brochure reproduite dans Os Cangaceiros, novembre 1985, n° 2. Elle est disponible en ligne [http://basseintensite.internetdown.org/IMG/pdf/oscanga02light.pdf].
48 Groupe de la mouvance autonome qui publie un journal éponyme et revendique de nombreuses actions directes contre l’Administration pénitentiaire entre 1985 et 1992.
60 Archives Jacques Gambier, lettre du 21 avril 1985 au directeur du centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis. 61 ASPF, communiqué, 30 avril 1985, bureau de Fleury-Merogis.
63 « Deux années difficiles pour l'Association syndicale des prisonniers de France », Le Monde, 31 décembre 1986.
64 Bien que le CAP ait montré bien plus de défiance que l’ASPF sur la question du recours au droit, Grégory Salle voit dans le recours engagé par le CAP, le Syndicat de la Magistrature, le Mouvement d’Action Judiciaire et le Syndicat des Avocats de France contre le décret réformateur du 23 mai 1975 un révélateur d’une forme de « glissement » du statut du droit, « de cible unitaire à celui de ressource possible » (Salle, 2011, 32), dans une partie du champ militant.
65 Terme utilisé en prison pour désigner un transfert dans un autre établissement pénitentiaire pour des raisons disciplinaires.
67 « L'expression collective en prison : rendre la parole aux personnes incarcérées », conférence organisée par le GENEPI, Palais du Luxembourg, 8 avril 2014.
69 Créées par la circulaire n° 504 du 2 janvier 1981, elles sont généralisées à partir d’une seconde circulaire en date du 7 janvier 1985. L’article 2 de cette circulaire précise que « l’association a pour but de favoriser la réinsertion sociale des détenus notamment par le soutien et le développement des activités culturelles, sportives et de loisir » tandis que la note technique, placée en annexe de cette circulaire, rend obligatoire un « mode d’association des détenus aux décisions du conseil d’administration » tout en précisant que « les modalités de désignation des représentants ont été laissées au choix des fondateurs de l’association ».
72 On peut également se reporter, sur ces questions à l’étude de Stastny et Tyrauner (1982) concernant plus spécialement le Washington State Penitentiary à Walla Walla, à l’analyse de Mathiesen (2014) de la relation entre l’organisation de prisonniers KRUM et les autorités pénitentiaires dans le processus ayant conduit à la grève de la faim à la prison d’Österåker, près de Stockholm, ainsi qu’au travail de synthèse et de clarification conceptuelle menée à propos des organisations de prisonniers par Huff (1974).
73 Le texte du communiqué est reproduit dans Mouesca (2013, 30-36).
74 D’abord lancé de manière informelle, l’appel d’Omar Top El Hadj est ensuite publié dans Le Monde Libertaire (« Syndicat des prisonniers et des familles de prisonniers », 19-25 mai 2011, 1636). Il est également l’auteur de Condamné à vivre (2012) dans lequel il retrace son parcours carcéral et notamment son évasion de la centrale de Moulins.
76 Par exemple, voir le dossier (« 1985, Retour sur des bastons ») de L’Envolée, mars 2011, 30, 43-53.Haut de page
Première page des statuts de l’ASPF
http://champpenal.revues.org/docannexe/image/9124/img-1.jpg
Tract de l’ASPF, « Appel aux avocats »
http://champpenal.revues.org/docannexe/image/9124/img-2.jpg
Brochure : « La liberté c’est le crime qui contient tous les crimes »
http://champpenal.revues.org/docannexe/image/9124/img-3.jpg
Joël Charbit et Gwénola Ricordeau, « Syndiquer les prisonniers, abolir la prison », Champ pénal/Penal field [En ligne], Vol. XII | 2015, mis en ligne le 27 octobre 2015, consulté le 22 janvier 2017. URL : http://champpenal.revues.org/9124 ; DOI : 10.4000/champpenal.9124 Haut de page
Université Lille 1 (CLERSE). Contact : joel.charbit@ed.univ-lille1.fr
Université Lille 1 (CLERSE). Contact : gwenola.ricordeau@univ-lille1.fr
Sous l’angle du genre, des sexualités et de la race : quelques recherches anglophones récentes sur la prison et la justice pénale [Texte intégral]
Jennifer Anne Shoam, Masculinities and the Adult Male Prison Experience.Charlotte Knight, Kath Wilson, LGBT People and the Criminal Justice.Sarah Haley, No Mercy here. Gender, Punishment, and the Making of Jim Crow Modernity.
Approcher la sexualité dans les institutions pénales [Texte intégral]
Se dépouiller et se parer, échanger et mettre en scène [Texte intégral]
Les objets au parloir
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