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Timestamp: 2019-01-18 03:57:45+00:00
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Conflits éleveurs-agriculteurs : une partition spatiale consensuelle - Sécheresse
Accueil du site Revue Sécheresse en ligne Sécheresse (décembre 2004), volume 1e, numéro 2 Conflits éleveurs-agriculteurs : une partition spatiale consensuelle
Conflits éleveurs-agriculteurs : une partition spatiale consensuelle
Université de Reims Champagne-Ardenne, 57 rue Pierre Taittinger, 51096 Reims cedex
Un point commun : le contrôle spatial
Des coutumes en usage sur les puits
Un accueil consensuel
Une solution passe-partout ?
Au Tchad, un conflit classique entre éleveurs et agriculteurs avait débouché sur une mesure de séparation spatiale des responsabilités qui avait apaisé rapidement les sources de tension en emportant l’adhésion des groupes antagonistes. Transposée ultérieurement dans des secteurs agricoles denses, cette solution se révéla tout aussi efficace, conservant au cours de consultations ultérieures organisées pour la mise en place de projets de développement un attrait remarqué. Toutefois, cette mesure qui a fait montre d’une efficacité certaine, ne peut dispenser les états subsahariens d’élaborer des schémas d’aménagement régionaux.
Cattle-breeders versus farmers : the set-up of spatially divided responsibilities
In Chad, a classic conflict between cattle breeders and farmers led to the set up of measures which spatially divided responsibilities. These measures which the antagonist groups agreed to support, helped to rapidly reduce tensions. Later transposed to other identical areas, this solution proved to be just as effective and attracted considerable attention during subsequent consultations. Nevertheless, such measures do not exempt sub-Saharian States from developing plans for regional land management.
Dans les projets de développement réservés au Sahel, les études d’accompagnement qui abordent les questions d’affrontements entre éleveurs et agriculteurs débouchent rarement sur des mesures réglementaires fonctionnelles. En général, les réalisations que les projets mettent en place aggravent les tensions, car chaque communauté estime qu’elles lèsent les stratégies de contrôle de l’espace qu’elle déploie. Cet état d’esprit fige les comportements, cristallise les oppositions, ce qui érode une grande partie des bénéfices attendus par les décideurs, parfois avant l’achèvement des programmes. Quelle que soit l’action menée, ce processus de blocage se répète avec d’autant plus d’acuité qu’il touche les points d’accès aux ressources hydrauliques.
Ce texte tient à présenter le succès remporté par une partition spatiale qu’imposèrent en 1971 des représentants de l’administration tchadienne, dont un sous-préfet, à l’occasion du règlement d’un conflit entre éleveurs. Non seulement elle s’est révélée efficace, mais elle a aussi désamorcé un conflit entre des agriculteurs et des pasteurs, lorsqu’elle fut transposée dans un autre contexte. Proposée comme solution, son succès ne s’est pas démenti lors de consultations entreprises par le gouvernement nigérien, puis à l’occasion d’enquêtes faites au Burkina Faso, en 1982 et 1984, puis de nouveau au Tchad en 1990, et enfin au Soudan en 1993. Chaque fois, nous avons été surpris de constater à quel point elle recueillait rapidement les suffrages des représentants du monde agricole.
Après avoir retracé l’historique et le contexte dans lequel cette mesure a été appliquée, nous rappellerons les circonstances au cours desquelles elle fut appréciée par la suite, avant de discuter les limites et les conditions de son extension éventuelle à un domaine plus vaste.
Avant la sécheresse de 1969-1974, les régions du Nord-Tchad furent les premières à ressentir les prémisses de l’aridification qui s’amorçait. Dès les années 1964-1965, faute de mares d’hivernage suffisantes, les pâturages d’été du Mortcha restèrent inaccessibles aux troupeaux de camelins du Borkou et de l’Ennedi. Privés de ressources estivales, les éleveurs n’eurent d’autre alternative que de migrer vers le sud-est. Ce faisant, ils durent solliciter auprès des éleveurs arabes de la préfecture voisine l’accès aux puits de l’ouadi Hachim, afin de pouvoir exploiter les chaumes de la vallée, voire, pour les campements les plus mobiles, atteindre ceux de l’ouadi Enne situés plus au sud. Les conditions arides se renforçant, la permission d’abreuver donnée à l’origine à quelques campements déclencha une véritable migration de chameliers sahariens qui, se prévalant des facilités accordées initialement, s’installèrent à demeure autour d’Arada (carte 1, I). Les saisons passant, les ressortissants de cette sous-préfecture n’apprécièrent que modérément la situation. Ce voisinage permanent ravivait des souvenirs de vendettas non éteintes et de vols d’animaux impunis. Ces motifs d’affrontement demeuraient latents tant que les deux communautés se côtoyaient le temps d’une saison des pluies. Les années sèches se succédant, dès qu’il fallut vivre toute l’année sur les mêmes puits et respecter des tours d’abreuvement, les ressentiments s’exacerbèrent.
En mai 1967, à la suite d’une dispute d’enfants, la mutilation prétendue volontaire d’un âne chargé d’outres offrit aux Annakazas et aux Mahamids, principaux éleveurs de la région, le prétexte qu’ils recherchaient depuis que les circonstances les obligeaient à cohabiter. Le lendemain, tous les hommes en âge de porter les armes se rencontrèrent sur la dune d’Arada (carte 1, I), sans que la proximité des bâtiments de la sous-préfecture les retienne le moins du monde, afin de terminer la querelle au milieu de l’après-midi. Le bilan fut lourd, surtout si l’on tient compte du fait qu’il n’y avait que quelques armes à feu de part et d’autre : soixante-trois morts et presque autant de blessés (rapport d’activité de 1967, peloton méhariste d’Arada). Le tribunal coutumier, que les autorités militaires et administratives réunirent aussitôt, siégea presque sans interruption durant dix-huit mois [1]. À cette occasion, le préfet du Biltine et le commandant militaire de la région usèrent de trésors de diplomatie, car non seulement ils mirent fin aux velléités d’affrontement, mais en plus ils réussirent à faire admettre à chaque camp que le règlement de la dia [1] lui était favorable [2]. La promptitude relative avec laquelle les différents cas furent jugés eut toutefois des conséquences inattendues. D’un côté, la sévérité des décisions coutumières calma les esprits, ce qui incita la plupart des chefs de campements à refouler momentanément leurs désirs d’expansion territoriale. D’un autre côté, en revanche, l’ampleur de l’affaire, la renommée des tribus mises en cause et l’habilité des représentants du pouvoir de N’Djamena, firent regretter à une minorité de notables leur manque d’audace dans la conduite de leurs palabres. À leur tour, certains cherchèrent le prétexte qui donnerait à leur canton une notoriété de circonstance. Les Mimis de la préfecture de Biltine, dont dépend le chef-lieu d’Arada, trouvèrent rapidement un motif qui, quoique banal pour un observateur étranger, déclencha en un rien de temps une rixe épouvantable. En l’occurrence, il s’agissait de quelques rangées d’oignons que des agriculteurs Mimis entretenaient près d’un puits, et qui avaient été piétinés par des taurillons appartenant à des Mimis éleveurs. Si ce genre d’affaire porte au départ sur quelques poignées de légumes, il peut, à sa conclusion, provoquer plusieurs morts. C’est pourquoi les autorités préfectorales intervinrent avant que les heurts n’éclatent et, le tribunal coutumier d’Arada siégeant encore à propos de l’affrontement entre Annakazas et Mahamids, elles lui soumirent le différend. Cette juridiction, qui se tenait depuis plus an, était composée d’assesseurs issus du milieu nomade. Saturés de débats, confrontés à une échauffourée qui échappait selon eux à leur compétence, ils traitèrent l’affaire parce que les autorités insistaient, mais sans innover. Appliquant la coutume qui prévalait dans leur milieu, ils attribuèrent les fourches [2] occidentales du puits aux Mimis éleveurs et celles de l’est et l’espace qu’elles délimitaient aux agriculteurs de ce canton. La décision contenta tout le monde, sans que les bénéficiaires entrevoient alors toutes les implications de l’arrêt rendu.
Photo 1. Gueltas dans le SE de l’Ennedi (Tchad)
À la différence des pâturages, l’accès à l’eau dans la plupart des régions du Bassin tchadien ne provoquent pas de tensions graves (photo 1). Si les incidents ont lieu en général près des puits, c’est qu’ils constituent des points de passages obligés, difficiles à éviter, où se règlent, à l’occasion, les différends. En revanche, leur utilisation comme point d’abreuvement est soigneusement régie par la coutume. Elle varie très peu suivant les régions, mais les statuts des puits relèvent parfois de plusieurs décisions officielles, qui compliquent de façon imprévisible des situations qui étaient en général simples au départ.
Quel que soit le statut d’un ouvrage, ses utilisateurs organisent son utilisation en fonction des fourches de bois (que les Arabes nomment chibés) qui entourent son orifice au niveau de la margelle. Fixées à demeure, hautes d’environ 1 m à 1,5 m, elles supportent l’axe de métal autour duquel tourne la poulie de bois guidant la corde utilisée pour tirer l’eau. Leur nombre varie de trois à huit selon le débit exploitable, lequel définit également les rythmes d’abreuvement. La communauté qui contrôle le point d’eau peut se réserver tous les supports, en concéder un ou plusieurs à des voisins ou à des apparentés, voire autoriser des groupes étrangers à s’en servir, selon des stratégies de contrôle des parcours qu’elle garde secrètes. Ces dernières donnent lieu à d’âpres discussions, à des remises en cause temporaires allant jusqu’à des interdictions saisonnières ou annuelles.
Carte 1. Sites des règlements consensuels, Tasker (Niger
Partout on peut boire à un puits et y abreuver son cheptel en passant, sans que cela soulève la moindre difficulté. Il est hors de question, en revanche, d’y stationner en permanence sans autorisation. Cela bouleverserait les usages, décalerait les tours d’abreuvement répartis selon la saison ou en fonction de périodes particulières. Par exemple, sur le puits des Arabes Myaïssas de Boufoumin (carte 1, III), situé sur la bordure septentrionale de l’erg du Manga au Nord-Kanem, les Toubous Kécherdas de Salal ont obtenu de s’y abreuver au retour de leur cure salée en septembre-octobre, à condition de n’utiliser que deux des chibés situés à l’est. Au puits d’Agremia, au Nord-Batha (carte 1, II), les Arabes Ouled Rachid et Ouled Himet se partagent les six supports existants, sans en céder un seul aux Toubous Noarmas installés pourtant à moins de 20 km d’eux vers Koro-Toro. La multiplication de tels arrangements amène certains puits à compter jusqu’à onze catégories d’utilisateurs, comme dans la sous-préfecture d’Oum Hadjer au Batha (photo 2)
Photo 2. puits à l’Ouest de Souboum (Tchad)
Ces règles d’usage reconnues par tous se trouvent très souvent remises en question par des interventions non concertées des services étatiques. Les puits privés comme les ouvrages attribués de façon précise à un canton ou à une ethnie échappent à ce genre de difficultés. Comme ils dépendent d’une autorité bien établie, ils sont très rarement l’objet de rixes graves. En revanche, sans responsable désigné, toutes les autres installations peuvent devenir à tout moment un objet de convoitise, servant les stratégies régionales qui se disputent le contrôle des parcours. Les ouvrages forés par les services de l’Équipement concentrent en ce sens tous les périls. Une fois qu’ils sont réalisés, la puissance publique déclare qu’ils « appartiennent à tout le monde ». En période de sécheresse cela ouvre la voie à toutes les contestations imaginables, parce qu’ils deviennent autant d’enjeux cruciaux à conquérir. Il n’est pas un propriétaire de troupeau qui ne réfléchisse en permanence à la manière dont il pourrait se faire reconnaître un droit d’accès à de pareils ouvrages, afin de conforter ceux qu’il détient déjà sur les puits traditionnels jalonnant ses itinéraires (photo 3). À l’inverse, quand après une rixe sanglante, un arrêt de justice autorise une victime à utiliser un point d’eau, à l’encontre de la coutume, cela déclenche une série de réactions en chaîne, totalement imprévisibles, d’autant qu’aux nouvelles prétentions spatiales du bénéficiaire s’ajoutent celles de tous les membres de son lignage.
Photo 3. Puits, Agremia (Sahel central)
Dans le cas des Mimis évoqué plus haut, le jugement coutumier rendu assimilait la querelle à celles que l’instance mise en place jugeait ordinairement. Elle affecta donc, classiquement, autant de chibés à chaque parti antagoniste, se bornant à les séparer en deux groupes ouest et est, selon un axe nord-sud qui, passant par le point d’eau, délimite deux secteurs opposés. La formulation employée dans la transcription des assesseurs précisait que les Mimis agriculteurs n’avaient le droit de cultiver qu’à l’est du puits, tandis que les éleveurs ne pouvaient abreuver leurs animaux que du côté ouest, chaque parti étant en quelque sorte responsable de son secteur. Ce jugement apaisa immédiatement la discorde et parut satisfaire tous les présents en dépit du renforcement des surveillances qu’il supposait. Il est à relever que des décision identiques furent prises par la suite à Agremia (cf. ci-dessus et carte 1, II) en 1977, puis à l’ouest dans le Liloa en 1979, toujours par la même juridiction qui s’était transportée au tribunal de Moussoro dans le Bahr-El-Ghazal.
Si dans les années 1970-1980 les éleveurs n’étaient guère consultés lors de la mise en place des programmes d’élevage, cela se fit plus régulièrement par la suite. Dès que le processus se généralisa, en mettant de côté les contenus techniques, les questions d’infrastructures et les aspects sanitaires, la plupart des actions de développement différaient uniquement en fonction de la part qu’occupaient les éleveurs dans l’économie régionale. Selon leur degré d’implication, des volets plus ou moins importants étaient réservés aux relations conflictuelles agriculteurs-éleveurs. Ainsi, le programme des « unités pastorales d’entre Tanout et N’Gouré au Niger », en 1977, visait à améliorer la coexistence et la coopération entre des groupements d’éleveurs (carte 1, IV) [3] ; celui de la « zone pastorale d’accueil de Sidéradougou » (carte 1, VI), au Burkina Faso en 1985, cherchait à créer, en zone agricole soudanienne, les meilleurs conditions d’accueil possibles pour les éleveurs sahéliens frappés par les sécheresses [4] ; celui qu’initia l’« étude des transhumances internationales de la CEBV » [5], espérait normaliser les rapports des pasteurs avec les autochtones, lors du franchissement des frontières tandis que le Programme national d’élevage (PNE) du Tchad, lancé en 1987-1992, conjuguait la plupart de ces aspects, vu l’étendue du pays [6].
Si chaque région possède des situations agropastorales spécifiques, le grignotage de l’espace pastoral par l’emprise agricole les marque toutes profondément, comme le confirme la moindre observation diachronique de quelques scènes satellites. Les pasteurs sont conscients de cette tendance, ayant remarqué que l’augmentation de la population entraîne de nouvelles ouvertures de champs, tandis que l’aridification en cours déprécie la qualité des parcours. En revanche, ce qu’ils admettent difficilement est la perte des points d’eau que leur réservaient les usages coutumiers et l’appropriation des ouvrages d’hydraulique pastorale qui leur étaient en principe entièrement dévolus. Chaque fois, un même processus tend à les exclure. Dans un premier temps, quelques cultures s’installent à proximité, puis elles empiètent sur les abords immédiats, avant d’enserrer le point d’eau dans un maillage de champs infranchissable pour les troupeaux. Si bon nombre de pasteurs sont prêts à admettre la fermeture, certaines années, de quelques points d’eau, compensée par l’accessibilité à d’autres ouvrages, il n’acceptent pas d’être progressivement chassés de tous les aménagements disponibles. Fort conscients d’être desservis dans les instances de médiation par leur mobilité et leurs absences saisonnières, ils n’ont guère que les affrontements pour faire entendre leurs voix et montrer qu’ils souhaitent pouvoir, comme les autres paysans, compter sur un volume de puits à peu près constant pour sécuriser les déplacements de leurs animaux.
C’est la raison pour laquelle, dans toutes les séances de concertation auxquelles nous avons participé, et en particulier à l’occasion des études préliminaires des projets évoqués ci-dessus, nous avons constaté qu’une partition de principe de l’espace qui s’étend à la périphérie d’un point d’eau, ou d’un puits, les satisfaisait parce qu’elle distribuait sans équivoque les « droits » d’exploitation de l’espace et les responsabilités. En leur ménageant un accès viable, cette disposition emportait non seulement leur adhésion, mais également celles des agriculteurs qui, dans ce genre de débats et dans les conditions considérées, demeurent souvent les premiers bénéficiaires. Ces derniers saisissaient d’ailleurs sur le champ l’avantage qu’il y a à laisser plus de marge de manœuvre aux bouviers conduisant les troupeaux, ce qui a pour effet de désamorcer les provocations lancées de part et d’autre. Car dans bien des cas, les principes qui réservent des voies d’accès aux puits se traduisent par de vagues pistes serpentant entre des cultures non clôturées, totalement impraticables à des troupeaux composés de plusieurs dizaines de bêtes.
Carte 2. Lieux de conflits cités (Afrique de l’Ouest)
Certains décideurs pensaient qu’une partition de cette nature serait longue à faire admettre et malcommode à « vendre ». Pareille opinion ignore deux faits. D’abord les directions cardinales sont employées quotidiennement par les individus : une épouse demandera à son mari de lui passer le couteau qui est à son ouest [7], tandis que nomadiser ou se déplacer vers le nord, pouvant se traduire par « nordiser », s’emploie en permanence. Secundo, en Afrique subsaharienne, majoritairement musulmane, l’axe nord-sud que doit respecter une telle partition est connu de tous, puisqu’il est perpendiculaire à la direction utilisée pour les cinq prières quotidiennes. En définitive, un tel arrangement ne dépend que de mesures réglementaires d’application. Dans le cas du PNE au Tchad, il avait même été envisagé de combiner ces deux directions, EW et NS, afin de délimiter quatre secteurs qui auraient permis d’introduire et de tester dans la zone d’organisation pastorale (ZOP) (carte 2) comprise entre Salal et Moussoro, une sorte de jachère tournante qui aurait laissé à la végétation environnant les puits le temps de se régénérer. Des contraintes de temps et des actions jugées sur l’heure plus importantes remirent à plus tard ces essais. Il convient néanmoins de retenir que cette subdivision, plus complexe, fut immédiatement admise. Tous les délégués des cantons assistant aux réunions l’adoptèrent sans difficulté, et l’essentiel des débats porta sur les temps de jachère nécessaires à la repousse des arbustes épineux.
Si cette partition spatiale a été examinée dans une centaine de concertations officielles, qui se sont déroulées dans les zones pastorale ou agropastorale de quatre pays sahéliens, elle n’a été concrètement appliquée que dans cinq préfectures et dans des secteurs ou des puits très contestés. Quoiqu’il en soit, elle est loin de pouvoir être proposée partout.
Elle présente en premier lieu un risque - celui, non négligeable dans des environnements où les affrontements sont monnaie courante, de devenir un mode d’appropriation privilégié pour tout groupe cherchant à s’imposer comme partie prenante dans des affaires locales. Cela a été manifeste au Tchad parmi les tribus chamelières proches du pouvoir en place, et c’est presque une règle de comportement en pays Baggara au Sud-Soudan.
Par ailleurs, cette solution s’avère inappropriée sur presque un quart de la zone sahélienne. En effet, soit il s’agit de vastes domaines où elle n’apporterait aucune amélioration aux dispositifs indigènes en place, de nombreuses régions ayant élaboré des modes saisonniers d’allocation des terrains de parcours, qui parviennent à imbriquer toutes les activités sans heurts notables depuis des siècles. C’est le cas des polders du lac Tchad et des palmeraies des environs de Mao dans le sultanat du Kanem. Cette chefferie traditionnelle sépare les activités concurrentes en affectant des ouaddis [3] différents à un nombre restreint de familles. C’est également le cas dans l’est et le sud-est du lac Fitri, où les éleveurs de Djedda, en compagnie des représentants du sultan de Yao, redéfinissent de concert tous les ans les limites des bourgoutières et des pistes qu’ils utiliseront en saison sèche. Ces accords réactualisés chaque année ne sont jamais remis en cause [3]. Soit il s’agit d’autres domaines ne nécessitant pas le moindre aménagement avant de nombreuses années, comme la haute vallée de la Dillia au Niger, les bas-pays du Tchad et, d’une façon générale, toutes les régions qui ne sont accessibles qu’en hivernage.
En revanche, dans tous les secteurs pionniers qui apparaissent, là où les fronts de colonisation agraire s’étendent — ou se rétractent en année sèche — comme par exemple les Soulias du Bahr-El-Ghazal, le Guetty ou les ouaddis centraux du Batha, au Tchad, le nord-est du département de Zinder, au Niger, ou les secteurs ouverts par les campagnes d’éradication des glossines, comme le sud-ouest ou le sud-est du Burkina Faso, la partition spatiale évoquée peut se révéler intéressante à appliquer. Elle le sera d’autant plus que les communautés qui auraient à la respecter seraient des populations pionnières, sans attaches anciennes avec un terroir.
Cela étant, il ne faut pas perdre de vue que le consensus constaté à propos de ce mode de partition simple des abords immédiats d’un point d’eau, auquel les assemblées parvenaient rapidement, avait justement pour lui sa simplicité. Sa rigidité et son aspect de règle de conduite plaisaient à l’évidence. Parlant immédiatement à l’esprit de paysans impliqués dans leur vécu régional, il comportait deux connotations sociales appréciées : une première l’assimilant à un commandement religieux [4], très à la mode dans le contexte de prosélytisme islamique ambiant, et une seconde, fondée sur l’espoir de ne plus compter parmi les exclus du développement, leur offrant un rôle d’acteurs à qui l’on confie la gestion d’une portion d’espace, aussi minime soit-elle.
En définitive, la partition des environs d’un point d’eau, telle qu’elle vient d’être décrite, ne peut guère constituer de réponse à long terme, même si une certaine efficacité et le consensus qu’elle révèle restent attrayants. Le fait qu’elle se soit révélée fonctionnelle devrait inciter les différents partenaires à changer d’échelle. Dans le contexte géoclimatique actuel qui tend à réduire l’espace exploitable, ses avantages devraient inspirer les aménagements destinés au monde paysan : seuls des schémas respectueux des nuances agropastorales existantes soutiendront l’intégration des terroirs cultivés et des réseaux de déplacement nécessaires aux mobilités des élevages tropicaux. Le Bassin méditerranéen a parfaitement adapté ses transhumances de grande ampleur à ses terroirs et à ses jardins, en leur attribuant, il est vrai depuis des siècles, des voies réservées et des législations appropriées.
1. Clanet JC., Les éleveurs de l’Ouest tchadien. Maisons-Alfort : Institut d’élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux (EMVT), 1971, 374 p.
2. Clanet JC. Géographie pastorale au Sahel central. Mémoire de thèse de doctorat ès-Lettres, université de Paris IV-Sorbonne, 1994, 703 p.
3. Clanet JC, Dulieu D. Factibilité d’unités pastorales entre Tanout et Ngouré, République du Niger. Maisons-Alfort : Institut d’élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux (EMVT) ; Banque mondiale, 1977 ; 391 p.
4. Clanet JC, Somé P. Étude de la zone pastorale d’accueil de Sidéradougou. Ouagadougou : Fonds d’Aide et de Coopération (FAC), Direction de l’Élevage/ministère de l’Agriculture, 1985 ; 121 et 85 p., 8 tbl., 16 pl. h.t.
5. Clanet JC, et al. Études des transhumances internationales des pays de la Communauté économique du bétail et de la viande. Ouagadougou : FAO/Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), 1987 ; 87 p.
6. Programme national d’élevage du Tchad. Étude de faisabilité, ZOP de Salal-Moussoro. N’Djamena : Ministère de l’Élevage et de l’Hydraulique pastorale ; Banque mondiale, 1987, 123 p.
7. Bourgeot A. Études des systèmes de production animales (Projet national d’élevage - Tchad). Rapport de synthèse. Montpellier : Cirad-EMVT, 1993 ; 127 p.
Grouzis M. Structure, productivité et dynamique des systèmes écologiques sahéliens (mare d’Oursi, Burkina Faso). Études et thèses. Paris : Orstom éditions, 1988 ; 336 p.
Ickowicz A. Approche dynamique du bilan fourrager appliqué à des formations pastorales du Sahel tchadien. Mémoire de doctorat, université de Paris XII, 1995, 471 p.
Toutain B, Forgiarini G. Pâturages de l’ORD du Sahel et de la zone de délestage au nord-est de Fada N’Gourma, Haute-Volta. Maisons-Alfort : IEMVT, 1996 ; 3 tomes + cartes.
[1] Terme d’arabe dialectal, désignant le règlement du prix du sang lors d’une mort violente.
[2] cf. § suivant.
[3] Cuvettes interdunaires.
[4] Très à la mode à ces latitudes où de plus en plus d’États adoptent la Charia (Le Monde, 23 février 2000).
Page publiée le 17 février 2005, mise à jour le 9 mars 2010
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