Source: http://gazettenucleaire.org/1992/115_03.html
Timestamp: 2018-03-18 03:57:05+00:00
Document Index: 25910025

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ']

N°115/116
Contribution du GSIEN Commentaire sur l'Audition
Ministre de l'Industrie: Mr Strauss Kahn; Administrateur du CEA: Mr Rouvillois assisté de Mr Bouchard; Directeur Général d'EDF: Mr Bergougnoux; Directeur Général de la NERSA: Mr Carle assisté de Mr Lacroix; Représentant du groupe permanent réacteur, IPSN: Mr Queniart; Ministre de l'Environnement: Mme Royal; Ministre de la Recherche: Mr Curien.
Pour un tel thème, à quoi pouvions-nous nous attendre? Nous pouvions penser avoir un rapport précis sur le bilan de six années de fonctionnement de Superphénix ainsi que sur l'état d'avancement des études relatives à la sûreté posées comme préalable à toute autorisation de redémarrage par les autorités de sûreté. Nous pensions également participer à un échange de vues sur l'avenir de Superphénix (SPX) et des Réacteurs à Neutrons Rapides (RNR).
Notons que c'est la première fois qu'un débat ouvert sur ce sujet a lieu, que l'intégralité des interventions en sera publiée. C'est un grand pas vers la transparence grâce à l'Office parlementaire qu'il faut féliciter de cette initiative.
Force est de constater que nous venons d'assister à un festival de langue de bois, festival au cours duquel nous avons pu constater que les politiques n'étaient pas les meilleurs et sont apparus comme étant les plus honnêtes. Un comble, mais rassurant pour la démocratie!
En gros, de quoi s'agissait-il? De faire un bilan de SPX? Avait-il produit les TWh promis et présentait-il les caractéristiques de sûreté permettant son redémarrage?
Sur les deux premiers points, on aurait pu croire la réponse aisée. En six ans il a produit 174 JEPP, en français courant une production d'éleclricité correspondant à 174 jours à sa puissance nominale (Jours Equivalents Pleine Puissance), c'est-à-dire un peu moins qu'une demi-année. Cette "énorme" production a été réalisée en 7.410 heures de raccordement au réseau, c'est-à-dire en moins d'une année, celle-ci comptant 8.760 heures (sauf les bissextiles!).
Ô divine surprise, dans la bouche des officiels, c'est devenu un facteur de charge variant suivant la source de 48 à 60%.
Notons quand même que les Ministres n'ont pas les mêmes références mathématiques, ce qui a semblé tempérer leur enthousiasme.
Pour la sûreté, en dehors des nombreuses malfaçons, erreurs de conception, de réalisation et de conduite, il nous semblait que les réserves de la Direction de la Sûreté des Installations Nucléaires (DSIN) n'avaient pas encore été levées au moins sur deux points, les feux de sodium de type pulvérisé et les variations inexpliquées de réactivité observées sur le petit frère Phénix.
Sur ce point ils se sont surpassés. L'Administrateur du CEA, jouant son joker, a affirmé qu'il n'y avait aucun problème de réactivité. En effet sur Phénix cela n'a conduit qu'à des arrêts d'urgence et non à des explosions (on l'aurait remarqué!). Quant aux feux de sodium pour le représentant de la NERSA, aidé aussi par son joker, cela relève d'une phobie de populations mal informées. Les problèmes de réactivité sont juste bons à être traités par le mépris.
Malheureusement, le représentant de l'IPSN, arrivé en retard, n'ayant pas de ce fait entendu les prestations de ses petits camarades, a commencé un rapport détaillé sur les risques sérieux que faisaient courir les feux de sodium sous forme pulvérisée. Ces feux peuvent générer de "disgracieuses explosions" dans les galeries techniques et de ce fait mettre en défaut l'enceinte de confinement. Quant aux problèmes de saute d'humeur de la réactivité de Phénix, ils ne sont toujours pas compris. Pour essayer d'y voir plus clair il faut farcir Phénix de nombreux détecteurs et le faire fonctionner à différents régimes avec le maximum de précautions. Pour lui, il est bien évident que ces sautes d'humeur de la réactivité, transposées à Superphénix, peuvent ne pas se contenter d'arrêter le réacteur, mais l'amener en situation explosive, du Tchernobyl à la française, bien de chez nous...
Malgré cela, il arrive à la conclusion ahurissante que le groupe permanent réacteur donne un avis favorable au redémarrage de SPX. Nous croyions que le redémarrage de SPX était lié en priorité à des questions de sûreté. Même le Ministre Strauss Kahn commença son exposé par ce préalable, mais très vite nous nous sommes aperçus que les éléments économiques et financiers pesaient lourdement dans la balance. Nous nous en serions douté. Superphénix est annoncé comme ayant coûté la bagatelle de 30 milliards de francs (français). Avec notre mauvais esprit traditionnel nous faisions une estimation supérieure d'au moins un facteur 3 ou 4: de 90 à 120 milliards semblerait un chiffre plus réaliste. Le ministre annonce que la NERSA est encore endettée au niveau de 15 milliards. Nous continuons à penser que la situation financière est loin d'être claire.
Toujours dans le cadre de la sûreté, le ministre nous a fait un cours sur les différents coûts associés:
- économiques, c'est-à-dire le manque à gagner, les intérêts à payer, etc...
- comptables, c'est-à-dire le fonctionnement, qui va payer les notes d'électricité...
A la suite de quoi il nous a expliqué qu'il faut une motivation d'arrêt ou de non arrêt. Il nous a mis en garde, en cas d'arrêt, sur les risques encourus si la décision du pouvoir n'était pas suffisamment motivée sur le plan de la sûreté. En effet, si les raisons de sûreté sont jugées suffisantes par les partenaires étrangers du consortium NERSA, les coûts seraient partagés entre les diverses parties. Dans le cas où les raisons de sûreté seraient jugées insuffisantes ou si la décision ne reposait pas sur des raisons de sûreté, ce serait EDF qui devrait prendre à sa charge la totalité du coût comptable et qui devrait dédommager ses partenaires.
Que c'est beau l'indépendance de la France grâce à l'énergie nucléaire!
Dans tout ce concert, seule le Ministre de l'Environnement, Mme Ségolène Royal, a été claire dans sa conclusion:
- la décision ne peut reposer que sur la sûreté et pour le moment les réserves de la DSIN ne sont pas levées,
- la décision ne doit pas se faire dans la précipitation,
- la décision ne doit pas être politique: la sûreté ne se négocie pas. Elle est ou elle n'est pas.
On peut s'interroger sur les pressions que doit subir la DSIN et si les annonces de la démission de son directeur, suivies de démentis ne sont pas le reflet de ces pressions. Dans quelle mesure ne lui reste-t-il plus d'autre issue que celle prise par Mr Servan? Rappelez-vous en 1979 ce dernier préféra démissionner plutôt que d'autoriser la construction de la centrale de Cattenom dont l'environnement battait des records de densité de population. Depuis la centrale a été construite, sous le couvert de la signature de son successeur...
La partie la plus surréaliste de la réunion fut celle consacrée à l'avenir de Superphénix. Il y a déjà quelque temps le surgénérateur fut baptisé réacteur écologique. M'enfin il va brûler le vilain plutonium! D'accord cet engin était conçu pour en produire plus qu'il n'en consomme (en théorie seulement...) et personne, hormis des économistes écolos infréquentables, n'a jamais fait un bilan sérieux en tenant compte de tout le cycle. Compte tenu de tous les problèmes rencontrés, dont le coût, la notion de surgénération s'était évanouie.
On a découvert lors de cette audition que cette fabuleuse machine était un sous générateur, et en plus un incinérateur d'actinides mineurs. Cramponnez-vous on vous explique!
Tout d'abord nous avons des réacteurs à eau légère, une soixantaine, excusez du peu. On retraite à grands frais les combustibles irradiés pour quoi faire, pour en extraire le plutonium. Ce plutonium dont on ne sait plus quoi faire depuis que l'ennemi héréditaire essaie de se débarrasser du sien, on va le détruire, à grands frais dans une installation au fonctionnement incertain qui de plus ne demande qu'à nous sauter au visage ... Cela ressemble à une histoire de shadocks ou pour les anciens aux problèmes du sapeur Camembert. Il y aurait bien une solution simple, voire simpliste pour sortir de cette boucle d'absurdités: on arrête La Hague et Superphénix.
Et l'incinérateur: c'est la dernière trouvaille. Parmi les éléments radioactifs, il en est une catégorie qui complique la vie de nos spécialistes du nucléaire, les émetteurs a, généralement de très longue durée de vie et de haute radiotoxicité. Si on arrivait à les casser sous forme d'éléments plus légers, à durée de vie généralement plus courte, cela faciliterait le stockage. D'où est née l'idée d'utiliser les neutrons rapides folâtrant dans le cœur d'un RNR pour casser ces noyaux gêneurs. Et quel RNR me direz-vous? Et bien, justement il y en a un tout beau, qui ne sert plus à rien, qui se languit dans la campagne de Creys Malville.
Soyons sérieux. Tout ceci relève de la désinformation. Tout d'abord au niveau du réacteur: il n'a pas été conçu pour cela. Toute la neutronique est à réétudier. Les problèmes de sûreté existants ne sont pas effacés pour autant et ce genre de fonctionnement va en crécr de nouveaux. On ne sait rien quant à la stabilité et aux possibilités de pilotage d'un cœur chargé de cette façon. Mais avec quoi va-t-il être chargé, avec quelles aiguilles? En premier lieu il faudrait séparer les éléments que l'on souhaite casser. Pour cela il faudrait que soit construite une ou des unités spéciales destinées à effectuer un retraitement poussé pour séparer les actinides "majeurs".
Le CEA a toujours traîné les pieds se refusant avec tous les arguments possibles à se lancer, ne serait-ce que dans les études. Ensuite il faudra aussi construire les installations permettant de fabriquer les aiguilles destinées à être mises dans le cœur du réacteur. Et puis après, il faudra aussi retraiter ce type de combustible dont les caractéristiques vont faire apparaître de nouveaux problèmes.
Pour justifier une prolongation de l'existence de Superphénix, on est prêt à tous les délires. Et si on arrêtait le surgénérateur, on pourrait arrêter le retraitement. Dans ce cas il suffIrait de stocker en l'état les combustibles irradiés et on sait que la matrice constituée par l'oxyde d'uranium des combustibles eux mêmes est un des meilleurs pièges pour ces éléments. Cette façon de considérer la fin du cycle éviterait la dispersion dans l'environnement des produits radioactifs libérés lors du retraitement. Elle faciliterait la mise en œuvre d'un stockage définitif.
Si on veut quand même mener des recherches sur ce problème de l'incinération, le petit frère Phénix est bien suffisant avec ses 250 MWé. L'argument selon lequel il est indispensable d'effectuer ces recherches sur un réacteur de la taille de SPX n'a pas de sens. D'ailleurs les japonais ne s'y sont pas trompés, ils ont construit à Monju un réacteur de 280 MWé destiné à ce type de recherche.
Regardons aussi au plan financier cette option de reconversion de SPX en un joujou destiné à faire de la recherche, sans impératif ni option de production d'électricité. Il est bien évident, ainsi qu'on nous l'a fait comprendre en étudiant l'hypothèse d'un arrêt, que les partenaires étrangers d'EDF vont accepter de gaîté de cœur de voir leurs capitaux stérilisés. Il est de notoriété publique que se sont des mécènes.
Tout le beau montage présenté lors de cette réunion n'est qu'un artefact. Le président d'EDF a, dans un moment d'égarement, été trop précis. Pour lui toutes ces options sont du domaine du futur. Ce qui l'intéresse c'est d'obtenir, avant la date butoir du 3 juillet 1992, l'autorisation de redémarrer pour produire de l'électricité. Tout le reste, y compris la sûreté, c'est de la littérature.
Il est à noter que le Ministre de la Recherche, Mr Curien s'est engouffré sans précautions dans un éloge de l'incinération en oubliant qu'il faudrait aussi faire le bilan matière. Pour détruire une certaine quantité d'un isotope particulièrement gênant, ne produit-on pas plus de déchets, ne serait-ce pour alimenter tout le procédé industriel en électricité et dans le fonctionnemnt du réacteur lui-même?
L'épisode le plus désolant fut la prestation des élus. Pour eux, la sûreté est une abstraction gênante qui leur fait perdre une partie de leur budget. L'hypothèse d'un arrêt leur fait brandir le spectre d'une catastrophe économique. C'est à croire qu'avant 1977 la région de Creys Malville était un désert. Il serait judicieux de leur montrer un désert créé par une centrale, la région de 30 km autour de Tchernobyl.
C'est à cette occasion que l'on peut constater le poids que pèse le nucléaire sur l'économie d'une région, l'effet de monoculture déstructurant les activités régionales.
Les réacteurs à neutrons rapides, RNR, encore dits "surgénérateurs"
Contribution de Monique Sené, Présidente du GSIEN
On peut replacer le RNR dans son contexte historique pour mieux saisir l'acharnement que les tenants de cette filière ont mis en œuvre pour tenter de sauver une réalisation qui n'a jamais fait ses preuves. Pour des raisons de physique, l'isotope le plus riche constitutif du minerai d'uranium, l'uranium de masse 238, n'est pas fissile sous l'action des neutrons de très basse énergie dans les conditions d'utilisation de la plupart des réacteurs. L'idée était d'essayer de valoriser cette partie du minerai en construisant des réacteurs fonctionnant avec des neutrons de plus haute énergie, réacteurs dits à neutrons rapides. Lancée sous forme de slogan "70 fois plus d'énergie" et devenue le rêve des technocrates français, cette idée semble séduisante à condition d'ignorer que le nucléaire est tout un cycle et non pas un réacteur isolé!
Tout d'abord il est erroné de considérer que seule la voie des réacteurs à neutrons rapides permet de créer du Pu 239 fissile à partir d'uranium 238 non fissile. La première évidence (1945) est celle de la préparation de la charge explosive de la bombe de Nagasaki extraite du combustible irradié de réacteurs à neutrons thermiques. La dernière pourrait être la préparation des premières charges de Superphénix à partir du Pu produit dans les réacteurs à eau légère.
La seconde idée maîtresse des défenseurs de la filière était la surgénération, notion selon laquelle un réacteur à neutrons rapides pouvait fournir plus de Pu qu'il n'en consommait, et de ce fait, pouvait donner une charge initiale d'un nouveau réacteur. Depuis quelques années cette idée a été révisée en baisse en raison:
- des pertes tout au long du cycle du combustible,
- des temps de refroidissement longs d'un combustible à fort taux de combustion donnant des immobilisations d'inventaire très importantes,
- et surtout des conditions d'exploitation à haut risque de réacteurs pilotés pour obtenir un coefficient de surgénération non négligeable.
Ce problème est loin d'être un point mineur. En effet le projet de RNR 2000 ne fait plus mention de cette notion de surgénération, puisque pour des raisons de diminution du prix de construction, donc de prix du kWh, il n'est plus prévu de couverture fertile autour du cœur (donc adieu surgénération si tant est que cette notion ait eu un sens). Dans ces conditions, la conduite du réacteur devenant moins pointue, les concepteurs se permettent d'envisager un allègement des dispositifs de sûreté.
Parmi les oublis effectués dans les analyses euphoriques publiées jusqu'à nos jours, il ya au moins trois points dont l'importance est cruciale:
- Ce type de réacteur sans modérateur a la même caractéristique que les RBMK (tristement célèbres depuis Tchernobyl). La perte locale de caloporteur peut conduire à une augmentation explosive de la puissance (coeffïcient de vide positif).
- Cette filière impose le retraitement des combustibles à eau légère pour son approvisionnement en Pu et, en prime, elle impose de développer une technologie de retraitement adaptée à du combustible chargé en Pu. Car si aujourd'hui on peut se suffire d'une dilution des rares éléments de combustible provenant de Phénix dans le flot de ceux issus des réacteurs à eau légère traités à l'usine Cogema de La Hague, il n'en serait plus question avec un fonctionnement régulier d'un ou plusieurs RNR de puissance. La spirale des investissements lourds de rentabilité douteuse ne ferait que s'amplifier.
- Comme celle filière impose le retraitement, elle pèse lourdement sur l'épineux problème du stockage des déchets qui n'a pas vraiment besoin de complications supplémentaires!
Où en est Superphénix?
Ce réacteur a divergé en décembre 1986 et, six ans après, force est de constater qu'il n'a fonctionné que quelques mois d'équivalent pleine puissance. Si on analyse les raisons de ce fonctionnement lamentable, on tombe sur de nombreux défauts tant au plan de la conception, de la réalisation que de la conduite. Nous réfutons avec vigueur l'affirmation de P. Tanguy selon laquelle les deux arrêts de Creys-Malville (1987 fuite au barillet, 1990 pollution du sodium primaire) sont des "incidents mineurs" (rapport Tanguy 1991, page 55). Pour illustrer notre propos, nous allons analyser quelques exemples parmi d'autres.
Dès 1977, une des premières erreurs fondamentales fut une sous-estimation de l'évacuation de la puissance résiduelle. Ceci a nécessité d'improviser la mise en place d'échangeurs de chaleur supplémentaires.
La nuance d'acier utilisée pour le barillet a conduit à l'arrêt du réacteur le 26 mai 1987, tout juste quatre-vingt jours après son démarrage. Le choix de cette nuance est une grave erreur car on connaissait sa fragilisation par inclusions d'hydrogène, cause des fuites du prototype de Kalkar et de la centrale solaire d'Almeria. Ce choix a, semble-t-il, été imposé par les Allemands dans le cadre de la collaboration gérant le réacteur.
N'y a-t-il pas eu d'autres choix douteux dont nous n'aurions pas eu connaissance? Le pont polaire qui s'est effondré aux essais en est un autre. Si Superphénix avait pu fonctionner plus longtemps, tous les espoirs étaient permis pour les découvrir, souhaitons-le, les uns après les autres. Car n'oublions jamais qu'un accident grave est souvent initié par des séquences de petits incidents. C'est pourquoi une autre affirmation de P. Tanguy "ces défaillances appartiennent à des systèmes auxiliaires ne remettant pas en cause la conception générale du réacteur" est en complète contradiction avec toutes les analyses de sûreté, analyses qu'il fait pour les REP français et les VVER russes.
Deux faits marquants sont apparus lors de l'incident du barillet:
1 - les soudures des consoles supportant le serpentin interne ont induit de nombreuses fissures, dont celle responsable de la fuite de sodium,
2 - la relecture des radiographies effectuées lors de la fabrication de la cuve principale du réacteur a mis en évidence d'une part des défauts non vus à l'origine et d'autre part la mauvaise qualité des radios dont certaines étaient totalement inexploitables. On peut se poser la question: les radios avaient-elles vraiment servi lors de la construction?
Combien de vices cachés reste-t-il à découvrir et combien ont déjà été découverts et non portés à la connaissance du public?
La fuite du barillet (toujours elle) a mis en évidence un mauvais comportement des autorités de la centrale. Les Autorités de Sûreté n'ont été alertées que trois semaines après la détection de la fuite, elle-même diagnostiquée tardivement.
L'entrée d'air dans le circuit de sodium primaire a aussi été détectée avec retard, par non compréhension du phénomène. L'épaississement du sodium était pourtant un événement grave sur le plan de la sûreté. Les Autorités de Sûreté ont encore été prévenues avec un retard injustifiable.
La chute d'un engin de travaux publics sur le dôme du réacteur, pendant les travaux de transformation du barillet en poste de transfert de combustible, montre la légèreté avec laquelle avait été prise la décision de faire coexister un chantier de génie avec un réacteur en marche.
Feux de sodium
On a toujours laissé croire que tout était réglé. La réalité est moins rose. S'il est vrai que l'on peut maîtriser un feu en nappe de petit volume, on ne sait pas le faire pour un grand volume (5.000 m3 environ dans le circuit primaire). Par contre, en ce qui concerne le cas d'un feu pulvérisé, on ne sait pas le maîtriser. En 1986, l'incendie de la centrale solaire d'Almeria en a été la preuve et il ne s'agissait que de quelques m3!!
Il est à remarquer que l'IPSN a stoppé son programme de recherche sur les feux de sodium.
Variation brutale de réactivité sur Phénix
Deux incidents survenus en 1989 et en 1990 sur Phénix sont finalement restés sans explication (voir à ce sujet Magnuc). On avait cru en comprendre les causes en 1989 et mis en place des mesures palliatives appropriées. Le second incident de 1990 a détruit ce beau montage. Il n'en reste pas moins que, si ce type d'incident se produit sur Superphénix, il peut conduire à une excursion nucléaire. Tant qu'on ne connaîtra pas les causes physiques des incidents de Phénix, on ne peut pas prendre de risques avec Superphénix.
1 - Dans l'immédiat et en l'absence de la compréhension des derniers incidents de Phénix, il est exclu de redémarrer Superphénix.
2 - Si le besoin se fait sentir d'avoir une installation expérimentale, Phénix peut jouer ce rôle. Dans ces conditions, il est inutile de redémarrer Superphénix.
3 - Les options techniques de Superphénix, différentes de celles de Phénix, sont en tout état de cause différentes de celles du projet EFR. Donc, dans l'immédiat, il n'y a aucune nécessité de continuer à maintenir un prototype dangereux qui n'apporte rien au plan industriel.
4 - Dans le cadre d'un programme énergétique cohérent, il n'y a aucune urgence à étudier les RNR. Il est préférable de diversifier au maximum les sources d'énergie et de se lancer à marche forcée dans un vaste programme d'économies d'énergie tant dans les procédés industriels que dans la consommation domestique.
Intervention de Raymond Avrillier, conseiller municipal écologiste de Grenoble
Membre du GSIEN (Groupement des Scientifiques pour l'Information sur l'Energie nucléaire) et de la FRAPNA (Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature), j'ai eu l'honneur, en particulier comme responsable de la Commission nucléaire de la FRAPNA de 1986 à 1992, de représenter la Coordination Energie-Développement (associations iséroises : Amis de la Terre, DFDT, FRAPNA, GSIEN, UFC-Que Choisir) puis la FRAPNA au sein de la Commission Locale d'Information auprès de la centrale de Creys-Malville et au sein de la Commission Départementale de Surveillance Nucléaire de l'Isère.
Plusieurs articles rendent compte de ce travail au sujet de Superphénix, dans la revue de la FRAPNA, la Gazette Nucléaire, la Gazette de l'APAG et la revue "Stratégies Energétiques, Biosphère et Société".
J'ai également contribué à la rédaction du recours au Conseil d'Etat contre le décret du 10 janvier 1989 de redémarrage de Superphénix à la suite de l'avarie du barillet du 8 mars 1987 et de l'arrêt de l'installation à partir du 28 mai 1987.
Ayant aujourd'hui des responsabilités politiques, en tant que conseiller municipal écologiste de Grenoble, j'ai souhaité être remplacé au bureau de la FRAPNA, afin de séparer responsabilité associative et responsabilité politique.
Mais il ne m'est pas possible de ne pas intervenir ici alors que le sujet porte précisément sur ce qui a constitué le très important travail associatif que nous avons mené pendant plus de 15 ans.
J'interviens donc à partir de ce bilan du travail associatif et bénévole en Isère. Ce travail, celle action collective a largement contribué à la sûreté des installations, à la sécurité des populations et la démocratie.
Lors des auditions de votre commission de l'Office Parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques[1] sur le fonctionnement des Commissions locales d'information, j'ai déjà insisté sur les conditions d'une démocratisation des choix en matière énergétique et en particulier dans le domaine du nucléaire:
1 - accès aux informations et aux recherches
2 - analyses pluralistes et contradictoires
3 - information pluraliste des population
4 - exposé des choix possibles et débat public
5 - clarté dans les choix accompagnés de contrats d'objectifs et de moyens
6 - contrôle et actualisation des décisions.
La décision qui doit être prise concernant le redémarrage ou l'arrêt définitif de Superphénix ne doit pas échapper à ces conditions de la démocratie.
Ni la Commission locale d'information de Creys-Malville ni la Commission départementale de surveillance nucléaire de l'Isère n'ont été réunies depuis plusieurs mois et le redémarrage de Superphénix n'a fait l'objet ni d'une information ni d'un débat.
Le Président de ces commissions (ou un membre) ne peut donc donner qu'un avis personnel à ce sujet.
C'est pourquoi, même si je suis intimement persuadé, à partir de tout le travail d'analyse que nous avons fait, que la seule solution sage du point de vue économique comme du point de vue écologique est l'arrêt définitif de l'installation, je souhaite que la décision qui sera prise fasse l'objet d'un réel débat démocratique qui n'a jamais eu lieu ni pour la mise en œuvre du programme électro-nucléaire français, ni pour le démarrage de Superphénix.
Les promoteurs, les concepteurs, les constructeurs, les gestionnaires et les contrôleurs de Superphénix sont tous issus du même corps. Ce fonctionnement d'un Etat dans l'Etat, et l'absence du potentiel d"'experts indépendants", dépossède les élus de leur devoir de décision éclairée.
Jamais le Parlement n'a eu à débattre de ce qui constitue le principal programme industriel et de recherche de la France à l'exception d'une demi-journée de débat-croupion en décembre 1989.
Jamais les motions des Conseils généraux de l'Isère, de Savoie, de la Drôme, dans la région la plus densément nucléarisée du monde, qui se sont opposés au démarrage de Superphénix avant 1985, n'ont été prises en compte.
Jamais les centaines de scientifiques, dont de nombreux chercheurs du CERN ou les chercheurs de l'Institut économique et politique de l'énergie de Grenoble, qui ont demandé de ne pas mettre en service cette filière au plutonium, n'ont été entendus et écoutés.
Le Président de la République n'a pas écouté le candidat à la Présidence de la République qu'il était et qui demandait, avant 1981, de surseoir à la mise en service de Superphénix, ce qui m'a autorisé à employer le mot de "Surgénération Mitterand". Jamais les populations directement concernées par celle implantation n'ont été informées et consultées. Elles sont aujourd'hui placées devant un fait accompli.
Jamais les médias, et en particulier les télévisions publiques, n'ont organisé l'information et le débat sur ce sujet.
Superphénix, prototype européen et la filière au plutonium n'ont donc jamais fait l'objet d'un débat démocratique.
Il y a un trou noir dans la démocratie. Eviter qu'il ne s'agrandisse suppose que l'on mette en œuvre des procédures de décisions applicables, au-delà de la décision sur Superphénix, à d'autres sujets en matière nucléaire, énergétique et plus généralement.
Cette audition est un premier pas dans le sens de la reconstitution d'une démocratie dans les choix scientifiques et technologiques.
Mais une journée convoquée de manière précipitée (les associations ont reçu les convocations il y a une semaine), n'est pas suffisante pour aborder correctement ce dossier.
On ne rattrape pas en un jour vingt ans de déficit démocratique dans ce domaine, et en particulier depuis le lancement du programme Messmer en 1974.
D'autant que les décisions à prendre ne consistent pas seulement à dire oui ou non au redémarrage, mais à accompagner ce choix de décisions prenant en compte toutes les conséquences. Si ce choix va dans le sens que je souhaite, des décisions sont par exemple nécessaires en matière de reconversion des installations et du personnel, de prise en compte par la collectivité (Etat, CNE ... ) des charges des collectivités locales, de développement des alternatives énergétiques, mais aussi pour savoir que faire des déchets de cette installation (dont les 7 tonnes de plutonium contenus dans les assemblages) et comment surveiller pendant des milliers d'années cette installation et l'installation de stockage des déchets de Superphénix.
Sans l'organisation d'un réel débat national sur l'énergie et le programme électronucléaire, nous ne sommes pas à l'abri d'autres impasses comme Superphénix et la filière au plutonium.
Sachons gérer démocratiquement et collectivement ce que je considère comme une erreur collective dont certaines conséquences sont encore réversibles, d'autres restant irréversibles comme la production des déchets.
Ce serait un choix courageux, responsable et justifié que d'arrêter une expérience dont les associations et les écologistes disent depuis 15 ans qu'elle est coûteuse, dangereuse et inutile.
I. Quelle est la situation actuelle de Superphénix?
Superphénix, prototype de surgénérateur européen unique au monde de cette puissance, est à l'arrêt depuis le 3 juillet 1990 après une nouvelle avarie grave.
Au-delà des spécificités souvent rappelées de cette installation, revenons un instant sur les qualificatifs employés:
- Prototype: ce dénominatif que nous avons employé dès le début, EDF et la NERSA l'ont refusé jusqu'à l'évidence d'aujourd'hui. Le stockage de 7 tonnes de plutonium et de 3 500 tonnes de sodium constituent les plus importantes concentrations au monde de ces éléments.
- Européen: des différents partenaires, il faut en fait aujourd'hui retirer les deux principaux que sont la RFA (qui a décidé l'arrêt du surgénérateur de Kalkar) et l'Italie (dont les citoyens ont décidé par référendum le moratoire sur le nucléaire).
- Surgénérateur: cette option est aujourd'hui abandonnée par ses promoteurs.
- Centrale électro-nucléaire: comme nous l'avons demandé, la décision a de fait été prise en 1990 de considérer l'installation comme devant être gérée "cœur prioritaire" et de ne considérer la production éventuelle d'électricité que comme secondaire.
Le Conseil d'Etat[2] saisi par la FRAPNA, WWF, la commune de Genève, etc ... a annulé le décret gouvernemental de redémarrage du 12 janvier 1989, signé entre autres par M. Lalonde, et déclaré que le réacteur avait fonctionné illégalement entre le 12 janvier 1989 et le 3 juillet 1990[3].
Quelle est la situation financière?
Superphénix a coûté 50 milliards de francs d'investissements et d'exploitation, une très grosse part des 30 milliards de recherche du CEA pour la seule filière des réacteurs à neutrons rapides; ces données que nous avions avancées[4] sont confirmées par le rapport Birraux[5].
Et il faut ajouter des sommes variant de 4 à 22 milliards de francs suivant les sources, pour prendre en compte le coût réel des deux charges de combustibles au plutonium.
Superphénix n'a fonctionné que l'équivalent de 174 jours[6] depuis sa première divergence le 7 septembre 1985, soit moins d'un mois par an ... en consommant plus du quart de l'électricité qu'elle a produit. Ce qui fait de Superphénix un prototype aussi pour les avaries qu'il a subi.
Quelle est la situation du personnel?
Le personnel est mis à disposition de la NERSA par EDF pour l'essentiel. Outre les 500 personnes qui travaillent sur le site, des entreprises françaises, italiennes et allemandes qui fabriquent des composants, les sous-traitants régionaux et les activités locales sont concernées. Un potentiel de recherche important, qui est déjà en réduction, a été mobilisé essentiellement au CEA autour de celle seule filière spécifique.
Quel est l'impact financier sur les collectivités locales?
Le versement de la seule taxe professionnelle au département de l'Isère et au district de Morestel qui est de 54 MF, millions de francs (en fonctionnement normal), s'est élevé à 11 MF en 1989 et 2l MFen 1990.
La motion votée le 2 octobre 1990 par la Commission locale d'information à l'unanimité demande la prise en compte par l'État des aléas de versement de la taxe professionnelle de l'installation.
II. Quelles sont les questions à l'ordre du jour?
Durant ces quinze dernières années, nous avons soulevé plusieurs questions importantes concernant Superphénix, qui se sont presque toutes révélées pertinentes.
Reprenons quelques-unes de ces questions politiques, économiques, scientifiques et techniques qui sont intimement liées.
1. Questions politiques
1.1. Superphénix s'inscrit dans une volonté de superproduction d'électricité
Alors que l'on sait aujourd'hui qu'il est possible de déconnecter amélioration des conditions de vie et consommation d'électricité (et d'énergie).
Poursuivre ce programme ne peut s'expliquer que par une relance de la consommation énergétique (cf. la publicité sur le chauffage électrique).
Celle décision irait à l'opposé du développement indispensable des économies d'énergie, des énergies renouvelables, de la diversification des ressources et de la réduction des transports d'énergie (cf. le rapport datant de 1975 des chercheurs de l'IEPE: "Alternatives au nucléaire. Réflexions sur les choix énergétiques de la France", Presses Universitaires de Grenoble).
Là encore, le choix est entre l'exportation du nucléaire ou le développement durable et maîtrisé, y compris pour les pays du Tiers-monde.
1.2. Superphénix accroît la prolifération du plutonium, et du nucléaire
D'autant que ce type de réacteur ne se conçoit qu'avec une série, donc l'exportation.
1.3. Superphénix accroît la prolifération des déchets nucléaires irréversibles que nous sommes, actuellement et pour les générations futures, dans l'incapacité de gérer.
L'exploitant a dû programmer en cours de route la construction d'une piscine de stockage des combustibles irradiés de Superphénix et une aire de stockage de ceux-ci (appelée APEC, Atelier pour l'évacuation du combustible, dont on ne sait s'il sera un jour évacué et où).
1.4. Superphénix est un mastodonte aux pieds d'argile
Le programme électro-nucléaire français et Superphénix sont fragiles: que se passerait-il ne serait-ce que pour l'approvisionnement énergétique si un accident nucléaire mettait en question ces installations? Que se passerait-il en cas de conflit? Comment faire face à des actes de terrorisme?
2. Questions économiques
2.1. Il n'y a aucune raison liée à la demande d'électricité pour redémarrer Superphénix
Il y a surcapacité en centrales électro-nucléaires, exportation, fonctionnement plus risqué des centrales "à la demande".
2.2. Aucune pénurie d'uranium ne justifie le redémarrage de Superphénix et la poursuite de la filière
(cf. la thèse de Dominique Finon, aujourd'hui directeur de l'IEPE, "L'échec des surgénérateurs. Autopsie d'un grand programme", Presse Universitaires de Grenoble, 1989).
2.3. Les surcoûts de Superphénix ne pourront que s'accroître encore
En raison des coûts d'exploitation, d'entretien et de réparation de Superphénix et du coût des recherches spécifiques non transposables liées à la filière et monopolisant un potentiel de personnel apte à développer des secteurs porteurs d'avenir, il serait plus coûteux de s'entêter dans la fuite en avant que de déposer le bilan.
La filière suppose la poursuite et l'extension du retraitement (La Hague), des usines spécifiques de fabrication du combustible (Marcoule, SICN et autres), des installations spécifiques de gestion des combustibles irradiés.
Poursuivre Superphénix et la filière accroît la charge de la dette d'EDF qui est de 240 milliards de francs.
3. Questions scientifiques et technologiques
3.1. Des incertitudes liées au saut technologique
Le surdimensionnement du projet en fait une expérimentation en vraie grandeur. Le choix d'une puissance de 1 250 MWé, aujourd'hui reconnu comme erroné même par ses plus fervents partisans, a entraîné des sauts technologiques comportant de nombreuses incertitudes sur le comportement des assemblages, du cœur, des matériaux et des structures, sur les risques liés aux volumes de sodium en jeu, sur la gestion des incidents et des accidents, dans un contexte mettant en jeu des puissances, des températures, des volumes et des flux très importants.
Les incertitudes sur le comportement des aciers qui ont d'abord concerné l'acier ferritique noir du barillet touchent successivement la plupart des aciers utilisés et sont aujourd'hui étendus aux aciers type 321.
3.2. La sous-estimation des risques et les incertitudes sur la capacité de gestion des situations accidentelles.
Les avaries survenues sur Superphénix démontrent que les événements classés "hautement hypothétiques" (fuite du barillet, entrée d'air dans le cœur) ont pu se produire dans les premiers mois de fonctionnement de la centrale.
De nouvelles situations accidentelles ont dû être prises en compte qui n'avaient pas été prévues lors de la conception. Elles concernent les feux de sodium en particulier sous forme pulvérisée, ou l'obligation, à la suite de la fuite de sodium du barillet, de prendre en compte une procédure d'urgence (dite U4) pour minimiser les conséquences d'une fuite de sodium de la cuve principale du réacteur (événement jusqu'alors non pris en compte dans le rapport de sûreté).
Les délais de réaction aux avaries graves (trois semaines pour la fuite de 20 tonnes de sodium entre les deux cuves du barillet, deux semaines pour l'entrée d'air dans le cœur) démontrent, dans la gestion des accidents, des lacunes graves qui ne mettent pas en cause la compétence du personnel mais la complexité de la gestion d'une telle installation et les dangers du fonctionnement en "citadelle assiégée" et à l'auto-assurance.
Il y avait donc des raisons sérieuses et reconnues à être inquiets du redémarrage illégal de l'installation le 12 janvier 1989 sans possibilité d'évacuation des assemblages puis le fonctionnement sans possibilité normale d'évacuation des assemblages et avec une hotte de déchargement non testée en situation.
3.3. Des défaillances graves dans les contrôles faits par l'exploitant et le SCPRI
L'assurance qualité et les contrôles de réalisation ont révélé de graves lacunes, et pas seulement quant au choix de l'acier.
La fragilisation et l'effondrement de la salle des machines (13 décembre 1990) non prévue pour faire face à une chute de neige exceptionnelle, si ils ne concernent pas directement la partie nucléaire, démontrent pour le moins des insuffisances de conception.
Les actions menées par les associations écologistes avec la CRIIRAD ont mis en évidence récemment l'absence, depuis 12 ans, de point zéro correct de la radioactivité autour de la centrale avec mesures en plutonium, et l'absence de contrôle régulier et périodique de cette radioactivité en plutonium. Un débat avec la CRU-RAD en Commission locale d'information a été demandé et accepté il y a plus d'un an. Il doit porter sur le contrôle des rejets en plutonium et les résultats des mesures effectuées. Ce débat n'a jamais été programmé.
3.4. Des incertitudes sur les conséquences des avaries
L'entrée d'air accidentelle dans l'enceinte primaire du cœur à partir du 20 juin 1990 n'a pas été décelée jusqu'à l'arrêt fortuit de l'installation le 3 juillet 1990. Cette avarie a entraîné la pollution du sodium, depuis purifié, mais aussi des dépôts d'oxyde de sodium et peut-être d'autres composés chimiques sur des pièces essentielles pour la sûreté de l'installation, sans qu'il soit possible d'en prévoir toutes les conséquences sur la sûreté de l'installation. Des doutes subsistent quant à des possibilités de bouchage et de défaillances de refroidissement.
3.5. Des incertitudes sur les conséquences du nouveau fonctionnement prévu et du transfert en argon des assemblages
Des incertitudes portent sur:
- La modification radicale du fonctionnement du réacteur avec prolongation importante du séjour du combustible (la charge actuelle d'assemblages est la charge initiale de 1985 prévue pour ne séjourner que quelques mois dans le cœur).
- La modification et la complexification de la composition du cœur avec le séjour prolongé d'assemblages, différents de ceux prévus initialement.
- Le transfert des assemblages irradiés sous argon après décroissance de radioactivité en périphérie du cœur, alors que la décroissance initiale était prévue en sodium dans le barillet.
3.6. Des incertitudes sur les conséquences pour Superphénix des anomalies de réactivité de Phénix
Depuis le 6 août 1989, la centrale Phénix a été l'objet d'anomalies graves et répétées de réactivité nucléaire du cœur. Ces sautes de réaction nucléaire (avec de brusques baisses de réactivité mais aussi des hausses à 110% de la puissance autorisée), dont on ne connaît pas les causes, peuvent avoir des implications sur Superphénix.
Les hypothèses actuellement retenues de "gerbage" (sic) du cœur (serait-ce le mal au cœur des surgénémteurs?) montrent en tout cas que le redémarrage de Phénix en 1989 et 1990, et celui de Superphénix pour trois semaines en juin 1990 ont été engagés sans que les explications avancées sur ces anomalies soient assurées, sans que la sûreté de ces installations soit assurée.
A l'arrêt depuis le 9 septembre 1990 pour des investigations supplémentaires à la suite du renouvellement de ces anomalies de réactivité, Phénix a été autorisé à redémarrer le 8 octobre 1991 pour des expériences à faible puissance qui ne permettent toujours pas de connaître les causes des anomalies de réactivité.
La DSIN impose elle-même aujourd'hui que "Tous les enseignements retirés des incidents survenus sur Phénix soient pris en compte sur Superphénix".
3.7. La permanence des risques spécifiques du réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium
Ce type de réacteur, dans certaines situations accidentelles, peut être le siège d'une explosion nucléaire appelée "excursion nucléaire" ou "excursion de puissance" surcriticité prompte initiée par une défaillance ponctuelle ou partielle du fluide de refroidissement, ou par une déformation du cœur.
3.8. Si un prototype s'avérait nécessaire à l'issue d'un réel débat sur la filière, Phénix serait suffisant pour les expériences sur le réacteur.
Aucune des options retenues pour Superphénix ne sont retenues par les promoteurs qui cherchent à maintenir un projet d'European Fast Reactor. Mais le fonctionnement de Phénix suppose une profonde révision de la sûreté de l'installation et la prise en compte des recommandations déjà anciennes de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (Rapport Rausch).
1) Il n'y a aucune urgence à redémarrer Superphénix. Il ne peut être question de redémarrer Superphénix avec les incertitudes actuelles.
2) La décision définitive (que je pense devoir être celle d'un arrêt définitif) doit faire l'objet de mesures d'accompagnement. Ces mesures doivent être étudiées et débattues.
3) La décision concernant Superphénix peut servir à poser les conditions d'une élaboration démocratique des choix énergétiques. Un débat dans le pays et au Parlement doit enfin avoir lieu afin de définir des priorités, dont les économies d'énergie et la diversification des ressources énergétiques.
1. Cf. pages 71-113 du Tome II du Rapport Birraux, op. cit.
2. Arrêt du 27 mai 1991: "Le gouvernement n'a pas défini avec suffisamment de précision les modalités et conditions auxquelles devait être subordonnée la décision ministérielle remettant en exploitation le réacteur".
3. Page 157 du Tome I du Rapport Birraux, op. cit.
4. Avrillier Raymond, Superphénix, L'expérimentation nucléaire en question. Revue Stratégies Energétiques, Biosphère et Société, n° 2, novernbre 1990, page 92.
5. Page 196 du Tome I du Rapport Birraux: Office Parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques, Rapport sur le contrôle de la sûreté et de la sécurité des installations nucléaires, par M. Gaude Birraux, député.
Tome I, Fonctionnement du contrôle et réacteurs du futur, Assemblée Nationale n° 2417 et Sénat n° 155, décembre 1991, 505 pages.
Tome II, Annexes, Comptes rendus des tables rondes, Assemblée Nationale n° 2417 et Sénat n° 155, décembre 1991, 428 pages.
6. Pages 158-159 du Tome 1 du Rapport Birraux, op. cit.
Derrière Superphénix, l'industrie du plutonium
Greenpeace se félicite, bien entendu, des auditions qui peuvent avoir lieu aujourd'hui dans le cadre de l'Office. La dernière fois que le Parlement a eu son mot à dire sur Superphénix c'était le 23 décembre 1972. Il s'agissait alors de permettre la création d'entreprises exerçant sur le sol national une "activité d'intérêt européen en matière d'électricité"..... La loi, faite sur mesure pour la NERSA[1], a été votée sans aucun débat sur le surgénérateur lui-même!
Pourtant, aujourd'hui encore, nous sommes très loin d'un réel processus démocratique. Ni l'exploitant ni les ministères de tutelles n'ont fourni en préalable à ce débat les données précises indispensables pour une évaluation écologique, technique, économique ou industrielle. Cette fois encore les associations qui s'opposent à la centrale nucléaire ne peuvent avoir recours, faute de moyens financiers, à une expertise indépendante. Et cette fois encore le débat a lieu en urgence, sous la pression du mécontentement, à quelques semaines d'échéances incontournables.
Il y a quelques mois, lors d'un débat parlementaire consacré à la gestion des déchets radioactifs, Madame Ségolène Royal déclarait: "Souvenons-nous de Superphénix: ceux qui émettaient des doutes ont été (....) traités d'obscurantistes et d'irrationnels. Pourtant la suite leur a donné raison."[2] Cette reconnaissance tardive n'apporte qu'une satisfaction amère à ceux qui, dès 1974, se sont mobilisés contre le projet de centrale à Malville. Pendant près de vingt ans, les opposants, qu'ils soient élus locaux, scientifiques ou simples militants associatifs, n'ont trouvé en face d'eux que mépris et souvent violence. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler, encore une fois, qu'en 1977, les écologistes se sont retrouvés face à la dure rationalité des matraques et des grenades, et c'est au prix d'un mort, trois mutilés, plusieurs centaines de blessés et douze condamnations que le chantier du surgénérateur s'est poursuivi.
Il n'y a aucun élément du dossier pour justifier le redémarrage du surgénérateur. Les problèmes de sécurité liés au poste de transfert de combustible ou aux incendies de sodium sont loin d'être résolus. Par ailleurs, comment faire confiance à un réacteur dont les dysfonctionnements chroniques, et toujours diagnostiqués tardivement, menacent d'aboutir à une catastrophe sans précédent. Plus inquiétante encore est la situation du surgénérateur Phénix qui a servi de modèle à Superphénix et qui fonctionne actuellement à faible puissance. Une équipe de scientifiques venus du monde entier est au chevet de Phénix et n'est pas capable de confirmer la moindre hypothèse concernent les variations de réactivité qui se déroulent dans le cœur du réacteur. Et il s'agit d'une installation qui bénéficie d'un retour d'expérience de 19 ans!
Certains parlent d'avance technologique de la France dans le domaine des surgénérateurs. La France ne se trouve au premier rang que parce que les autres pays abandonnent cette option les uns après les autres! L'Allemagne a définitivement abandonné le projet de Kalkar en 1991. Le réacteur de Dounreay en Ecosse est arrêté pour des réparations qui vont durer de nombreux mois et l'arrêt complet du soutien du gouvernement au programme est prévu pour 1994. Le réacteur américain de Clinch River a été définitivement annulé en 1983 et les Japonais ont en ce moment bien des difficultés techniques avec le surgénérateur Monju en construction. D'autant que M. Takao Ishiwatari, président de PNC, a déclaré récemment qu'il fallait minimiser l'aspect surgénération dans la filière rapide, au regard des problèmes de stocks de plutonium[3]. Il n'est pas le seul d'ailleurs à être préoccupé. Dans une déclaration récente, M. Dircks, directeur adjoint de l'Agence internationale de l'énergie atomique, s'est inquiété de l'accumulation du plutonium à l'échelle planétaire, la matière fissile provenant du démantèlement des ogives atomiques s'ajoutant aux stocks civils déjà considérables. Selon lui l'utilisation du combustible mixte MOX restera marginale essentiellement à cause de son coût prohibitif. Et M. Dircks de proposer un contrôle international du plutonium, une solution qualifiée d'utopiste jusqu'à présent par la plupart des tenants de l'industrie nucléaire[4].
D'autres proposent de considérer maintenant Superphénix comme un simple "laboratoire" dont la production d'électricité serait tout à fait facultative. De qui se moque-t-on? Veut-on réellement un laboratoire qui coûte plus de 500 millions de francs annuellement seulement pour ses frais de (non-)fonctionnement, soit cinq fois le budget énergies renouvelables de l'Agence de l'environnement (ADEME) et largement plus de cent fois le budget de cet Office? A quoi servirait une telle installation alors que les promoteurs des réacteurs à neutrons rapides admettent qu'ils travaillent sur des concepts complètement différents? Quant à brûler du plutonium, un projet au demeurant assez chimérique, cela semble tout à fait exclu dans Superphénix pour des raisons élémentaires de sécurité.
Mais l'enjeu du débat d'aujourd'hui dépasse largement la filière surgénératrice. C'est bien l'industrie du plutonium dans son ensemble qui est remise en cause, à commencer par le choix du retraitement et l'utilisation du combustible MOX. Dans ce contexte, surgénérer du plutonium est vraiment l'option la plus insensée. Et puisque la France, comme toutes les puissances nucléaires, possède déjà trop de plutonium, pourquoi agrandir l'usine de La Hague - uniquement pour les besoins des industries nucléaires étrangères d'ailleurs - pourquoi continuer un retraitement coûteux et générateur de déchets? Pourquoi continuer à importer du risque nucléaire en France? Pour Greenpeace, la question de Superphénix ne peut être retirée de son contexte: la préparation d'un futur sans nucléaire passe par l'abandon immédiat du retraitement et du combustible MOX, l'arrêt des transports de plutonium par air ou par voie maritime et une nouvelle approche du stockage des déchets en fonction de l'option de non-retraitement. Décider de ne pas redémarrer le réacteur de Malville, ça n'est pas refermer un dossier désagréable, mais bien amorcer un débat beaucoup plus large sur nos choix énergétiques. Il y a encore peu de temps, Madame Marie-Noëlle Lienemann, aujourd'hui ministre, déclarait: "Le lobby du nucléaire est extrêmement puissant. ( ... ) (Il) a réussi à incarner dans la conscience des hommes politiques la défense de l'Etat[5]". L'actualité de ces propos reste entière aujourd'hui, les semaines qui viendront donneront l'illustration du changement ou de la continuité.
1. Société maître d'ouvrage ct maître d'œuvre dc Superphénix.
2. J.O. du 28 juin 1991 - Compte rendu de la séance du jcudi 27 juin 1991 consacrée à l'élimination (sic) des déchets radioactifs.
3. Nucleonics Week, 30 avril 1992.
4. William J. Dircks, Deputy Director General, International Atomic Energy Agency, "Nuclear Fuel Recycling: The IAEA Perspective", 13 avril 1992.
5. "Trois questions à Marie-Noëlle Lienemann" - La Croix du 29 juin 1990. Pour tout renseignement complémentaire: Jean-Luc Thierry au (1) 47 70 46 89.
Logiques titaniques
Faut-il fermer Superphénix? Chacun répond - et c'est normal - selon les priorités des institutions ou les groupes sociaux qu'il représente, en privilégiant la sécurité, les questions économiques, ou encore les emplois. Mais après une catastrophe, énorme comme celle de Tchernobyl ou comparativement trivial comme celle de Bastia, on a du mal à comprendre que des gens normaux aient pu suivre les logiques folles qui y ont menées. Essayons de comprendre celles en œuvre à Superphénix avant, et en particulier les logiques changeantes et contradictoires des responsables: des logiques non pas scientifiques, mais institutionnelles, intéressées, bureaucratiques.
La logique du concepteur
Celle-ci se résume ainsi: Nous avons prévu scientifiquement tous les cas de figure, identifiés les dangers possibles, quantifié leur probabilité et pris des mesures qui les réduisent à peu près à zéro.
Pourtant on a assisté à une série absolument stupéfiante (dont une douzaine de particulièrement importants - et non pas deux comme le prétendait ce matin M. Rémy Carle) d'accidents et de pannes (auto-destruction du barillet, fuites de sodium, chute d'une grue sur le dôme du réacteur, enfin effondrement de la salle des machines sous le poids de la neige - provoquant une hilarité nerveuse dans toute la région). On met à jour des malfaçons et négligences graves (deux fuites dangereuses sont ignorées pendant des semaines, les radiographies de la cuve ne sont jamais examinées, les témoins d'alarme ignorés). Enfin, nous sommes confrontés à un phénomène (les variations de réactivité à Phénix) qui, de l'aveu du concepteur, pourrait être catastrophique, mais qu'une équipe internationale d'experts est incapable d'expliquer après près de trois ans de recherches! (A en croire Le Monde du 14.4.92, ceux-ci en seraient même arrivés à se demander si ce mystère n'était pas lié aux taches solaires!)
Le mythe de l'omniscience scientifique en a pris un sacré coup, les autorités de sûreté-mêmes admettant que "la question de la maîtrise du réacteur" était désormais posée.
La logique de l'exploitant
Alors, après chaque nouvel accident (et après avoir essayé de cacher ou minimiser le soi-disant "incident") l'exploitant se fait provisoirement plus modeste. Il admet un petit problème, mais on parle alors de "retour d'expérience". Il nous dit en somme "Ça y est on a compris, on prendra des mesures, ça ne recommencera pas". Et on repart, et ça recommence ailleurs.
Qu'on prenne des mesures après coup ou non, cette logique est contradictoire avec la première. Il ne s'agit donc pas d'une réalisation scientifique, par avance maîtrisée et calculée, mais d'un tâtonnement technologique dont personne ne peut mesurer ou prévenir totalement les risques. (Rappelons-nous que sur les 18 accidents censés se produire au maximum tous les 10.000 ans, deux sont déjà arrivés. Même le prévu échappe aux prévisions. Huit dispositifs étaient censés prévenir une oxydation potentiellement catastrophique du sodium, le directeur assurait le CLI que "la pureté du sodium est vérifiée en permanence". L'autorisation de redémarrage donnée après "assurance que la purification du socium était particulièrement surveillée". Le danger a été découvert par hasard, avec deux semaines de retard).
Etant donné les risques, la logique de l'omniscience était présomptueuse. La logique du tâtonnement est délirante.
La logique de l'institution
Pourtant les exploitants sont des hommes intelligents. En fait, leur incohérence est dû à ce que leurs logiques apparentes sont déterminées par une autre logique, celle de l'institution et de ses intérêts. Elle admet tout ce qu'on peut "raisonnablement" faire pour la sûreté, c'est-à-dire tout sauf ce qui remet en question la poursuite de l'expérience.
Ce parti-pris va si loin que l'exploitant demande systématiquement de redémarrer, avant même d'avoir fait les rafistolages qu'il a lui-même admis comme nécessaires: redémarrer sans barillet; avec un seul lien au réseau électrique; et à présent sans avoir compris les mystères de Phénix et sans avoir prévenu (ce serait prévu pour 94!) les dangers d'un feu de sodium majeur (dont on admet enfin la possibililé, 17 ans après les opposants!). Redémarrage, enfin, sans même avoir défini les conditions des "procédures ultimes" (évacuation, confinement de la population) qu'un tel feu pourrait imposer aux autorités. Quelle hâte insensée pour un projet qui n'aurait son heure plus qu'hypothétique - que dans un demi-siècle!
Il faut bien savourer les termes du rapport de sûreté EDF pour 1991, par exemple page 58 à propos de la nouvelle menace du sodium:
'Tout ce qui était envisageable, compte tenu de l'état de l'art ... a été ou sera réalisé. La mitigatio de grands feux de sodium..."
Puisqu'on est "raisonnable", on a créé deux nouveaux comités, une équipe régionale de crise qui existera bientôt à Lyon et une mission auprès des réacteurs rapides (priez pour nous). On intensifie la formation, on décrète la sûreté prioritaire (elle ne l'était donc pas avant?) bref on fera tout ce qu'on peut raisonnablement "envisager"...
A l'inverse, on considère aussi raisonnable d'envisager l'élimination d'une barrière de confinement dans le prochain surgénérateur, pour rendre son prix un peu plus... raisonnable.
Aujourd'hui nous avons entendu d'autres démonstrations de logique institutionnelle désarmante. Ainsi on prétend toujours qu'il faudra des surgénérateurs au siècle prochain. On prétend que le plutonium peut être stocké sans danger excessif. On admet que le "temps de doublage" fait qu'il serait très long et très cher de constituer les quantités de plutonium nécessaires à un parc de surgénérateurs. Mais alors pourquoi s'acharner subitement à brûler ce précieux plutonium? Pourquoi pas au contraire le stocker? Pourquoi le produire à La Hague pendant qu'on le détruit à Superphénix (les deux opérations étant fort chères, dangereuses, et générant des quantités énormes de déchets?). Mieux encore: on demande de redémarrer pour pouvoir faire de Superphénix un "incinérateur", tout en admettant qu'il n'est pas convenable d'avoir des plans sérieux ou des autorisations pour celle expérimentation avant 1994! A l'évidence l'institution cherche une raison, n'importe laquelle, pour redémarrer et ainsi éviter de se soumettre aux dispositions de la loi.
Poussés dans leurs derniers retranchements, les responsables ont même recours à des tauto-logiques parfaitement bureaucratiques. Ainsi M. Schmidt, ex-directeur de la centrale, assurait que le danger ne pouvait dépasser "10 kilomètres en aval de la centrale", alors qu'un feu de sodium pourrait tout à fait projeter le désastre au moins aussi loin que le feu de graphite de Tchernobyl. A l'examen, sa logique se révèle simple: puisque le PPI ne prévoit rien au-delà de dix kilomètres, il faut croire que rien ne peut arriver. Que voilà une excellente raison de ne rien prévoir! "Le Titanic ne peut pas sombrer. La preuve Il n'y a pas assez de canots!". Ainsi, ce matin, M. Rémy Carle prétendait qu'on avait "banni" les réacteurs qui, comme Tchernobyl, avaient un coefficient de vide positif. Selon lui le coefficient de vide de Superphénix ne serait pas positif tant que le sodium se comporte comme prévu. Autrement dit, tant que tout va bien, il n'y a aucun problème!
D'eux-mêmes les responsables ne pourront jamais arrêter, car leur logique est celle d'une institution et de personnes qui vivent de ce projet, pour qui c'est une valeur première. "Le Titanic ne peut pas ralentir. Nous avons un record à battre... et puis les techniciens ont tout prévu."
A un niveau plus personnel, ce bras de fer contre le destin, auquel se livrent les ingénieurs, digne du titan Prométhéen, est certainement brillant, fascinant, enivrant même. Les Grecs appelaient ça hubris, péché d'orgueil face aux dieux. Que ceux qui aiment ça viennent plutôt faire de l'alpinisme chez nous, sans mettre en jeu la vie de tous.
Les gâchis multiples de la logique technicienne ne sont-ils pas encore assez évidents pour la rendre un peu plus prudente, un peu plus modeste? Dans la logique du bon sens, celle de la population, Superphénix n'est qu'un pari inimaginablement dangereux, stupide, cher et inutile, et qui lui est imposé malgré elle.
Il y a quelque temps un spécialiste du CEA, de retour d'un voyage d'étude, avouait envier ses collègues étrangers qui "n'avaient pas de problème d'opinion publique, car le public écoute beaucoup mieux les scientifiques que dans d'autres pays et les journalistes ne sont pas tentés par l'emploi du sensationnel." Ce pays, encore plus soumis au discours technicien que la France, était bien sur l'URSS d'avant Tchernobyl.
Aujourd'hui chez vous l'opinion se réveille, d'autres logiques commencent même à être écoutées. Comment dans cette audience pour laquelle ne vous remercions. Il est encore temps pour en profiter.
Arrêtons les réacteurs à neutrons rapides, faisons l'économie du plutonium
"... Il y a un besoin urgent à revoir une fois de plus nos politiques concernant le plutonium et son utilisation".
William J. Dircks,
directeur à l'Agence Internationale pour l'Energie Atomique
En 1990, Superphénix a fonctionné l'équivalent de 45 jours à pleine puissance, et en 1991... zéro! Celle merveille de la technologie consomme plus d'énergie qu'elle n'en produit.
Conçus officiellement pour multiplier les capacités énergétiques nucléaires, les réacteurs à neutrons rapides devaient accessoirement produire du plutonium de qualité militaire. La récente mise au point, outre-Atlantique, de la séparation isotopique laser, rend cette dernière justification obsolète; de plus, le contexte politique et militaire international affaiblit ces besoins, il devient plutôt impératif de neutraliser la matière fissile déjà produite.
D'après les aveux du CEA, le coefficient du surgénérateur n'est que de 1, ces réacteurs ne sont donc pas surgénérateurs.
Les deux "avantages" qui justifiaient d'investir dans celle filière n'ont jamais existé que sur le papier. Il en aura coûté 220 milliards de francs pour construire les usines à extraire le plutonium, et 54 milliards de francs (dont 27 milliards d'études), pour Superphénix; auxquels il est nécessaire d'ajouter les coûts de construction de Phénix, de l'usine à retraiter le combustible usé et de la couverture fertile de ces réacteurs. Il faut rapprocher ces chiffres des budgets de recherche et de développement des énergies renouvelables, qui placent la France au dernier rang mondial en ce domaine.
D'après Monsieur Rémy Carle, directeur à EDF, le coût du retraitement des combustibles irradiés des réacteurs à eau pressurisée serait de 7.000 francs le kilo. On sait après étude du réacteur "naturel" ayant fonctionné il y a 100.000 ans à Oklo (Gabon), que le combustible est une barrière de confinement supplémentaire de la radioactivité qu'il est important de ne pas briser; on sait aussi que l'uranium de récupération de La Hague n'est pas réenrichissable à EURODIF à cause de l'isotope 236. Dans ces conditions, l'intégralité des coûts de retraitement doit donc être imputée à l'extraction du moins de 1% de plutonium contenu dans le combustible irradié. Cela nous fait donc du plutonium "combustible" pour réacteurs à neutrons rapides dont le simple coût d'extraction avoisine le million de francs le kilo... 15 fois le prix de l'or!
L'option du retraitement des combustibles irradiés n'est justifiée que par l'utilisation industrielle du plutonium dans les réacteurs dits surgénérateurs.
"Vous savez sans doute que j'ai proposé un moratoire en ce qui concerne le développement industriel des surgénérateurs: ceci rend le retraitement des combustibles irradiés non obligatoire. Des recherches seront donc engagées sur la voie du non-retraitement".
François Mitterrand, le 1er mai 1981
Onze ans plus tard, qu'en est-il de la voie du non-retraitement?
Le moment semble donc bien choisir pour que soit organisé en France un véritable débat sur les grands choix énergétiques, et celui-là en est un!
Il ne faut pas être dupe d'un abandon éventuel de Superphénix. Les incohérences techniques, stratégiques, énergétiques et économiques de ce prototype ex-pré-série industrielle, sont à leur paroxisme. Est-ce un hasard si les nucléophiles anglais, américains, allemands ... ont abandonné cette filière?
"... Ce qui est en cause ici ce n'est pas l'intelligence, mais la raison de la démocratie".
Peter Pringle et James Spigelman,
"Les barons de l'atome", au Seuil
Le plutonium, ou comment s'en débarrasser?
La surgénération, une filière fondée sur un mythe. L'épuisement programmé des ressources d'uranium n'est pas à l'ordre du jour compte tenu de l'abandon de l'électronucléaire par la quasi-totalité des pays; le recours au mythe de la surgénération ne peut plus être avancé par ses promoteurs. L'abondance du plutonium à neutraliser devient de fait le problème réel. C'est le retournement total d'une logique industrielle qui sert d'argument à sa poursuite. La réparation de l'erreur implique-t-elle de persévérer dans cette erreur? Après avoir invoqué Pluton, oseront-ils invoquer le diable? Dans quel but véritable continue-t-on d'extraire le plutonium à La Hague? La construction de l'usine MELOX à Marcoule, et l'introduction du plutonium dans les réacteurs à eau légère ne sauraient être la réponse pour des raisons de pilotage, de coût et de sûreté. C'est pourtant la voie actuellement initiée par un seul pays au monde: la France.
L'incinération du plutonium dans Superphénix, débarrassé de la couverture fertile, ne manquera pas d'être évoquée par certains pour prolonger la survie du réacteur. Mais ce procédé ne permettra de brûler qu'une partie du chargement de combustible, et implique d'investir dans une filière à retraiter ce type de combustible; cela, avec un risque important d'accident et de forte pollution radioactive. N'oublions pas que l'usine de La Hague dispose actuellement d'autorisations de rejets 20 fois supérieures à celles de l'ensemble du parc EDF pour le tritium, 60 fois pour les produits de fission et d'activation, 12.000 fois pour les gaz rares.
Nous sommes placés devant un stock mondial de plutonium dont nous n'avons pas décidé de la constitution, et on ne peut le laisser en l'état pour des raisons évidentes de prolifération militaire. Il faudrait donc renverser la situation par l'absurde, en faisant fonctionner La Hague à l'envers, pour mélanger cette dangereuse matière avec les autres déchets, afin de la rendre inutilisable. Retraiter, c'est produire du plutonium supplémentaire. En dehors des nuisances de contamination, c'est aussi augmenter le volume de produits finaux à stocker pour l'éternité, ou presque. Arrêter de retraiter permettrait d'envisager le problème du stockage des combustibles de façon plus sereine que ne le permet le moratoire sur le choix des sites. La sagesse voudrait aussi que l'on sursoie à la construction de réacteurs à eau légère supplémentaires, pour ne pas ajouter de combustibles irradiés à gérer et nous enfoncer dans la voie de la surproduction d'électricité.
"Les surgénérateurs constituent ... le moyen le plus compliqué, le plus polluant, le plus inefficace et le plus aléatoire que l'homme ait jamais inventé à ce jour pour réduire les consommations de combustible nucléaire".
Jean-Louis Fensch, ingénieur au CEA,
Rapport au Conseil Supérieur de la Sûreté Nucléaire, 1982
On n'ose imaginer que la persévérance dans l'erreur du retraitement et de la pseudo surgénération ne soit justifiée que par la protection des intérêts acquis, la tentative désespérée de rentabiliser des investissements considérables, et la survie d'organismes tels que le CEA dans ses fonctions actuelles.
Didier Anger, porte-parole des Verts,
Didier Hervo et Claude Boyer de la commission énergie des Verts
Retour vers la G@zette N°115/116