Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q128.htm
Timestamp: 2017-10-23 11:41:23+00:00
Document Index: 37565579

Matched Legal Cases: ['art. 5', 'art. 5', 'art. 3', 'art. 7', 'art. 4', 'art. 1', 'art. 3']

Question 128 : Des parties de la force
Après avoir parlé des vices opposés à la force, nous avons à nous occuper de ses parties. — Nous devons considérer : 1° quelles sont les parties de la force ; 2° examiner chacune de ces parties.
Article unique Les parties de la force sont-elles convenablement énumérées ?
Objection N°1. Il semble que les parties de la force ne soient pas convenablement énumérées. Car Cicéron en distingue quatre (De invent., liv. 2) : la magnificence, la confiance, la patience et la persévérance. La magnificence paraît appartenir à la libéralité, parce que ces deux vertus ont, l’une et l’autre, les richesses pour objet, et il est nécessaire que celui qui est magnifique soit libéral, comme le dit Aristote (Eth., liv. 4, chap. 2). Or, la libéralité est une partie de la justice, comme nous l’avons vu (quest. 117, art. 5). On ne doit donc pas faire de la magnificence une partie de la force.
Réponse à l’objection N°1 : La magnificence ajoute à la matière de la libéralité une grandeur qui se rapporte à ce qui est ardu, et ce qui est ardu est l’objet de la puissance irascible que la force perfectionne principalement. C’est ainsi que la magnificence appartient à la force.
Objection N°2. La confiance ne paraît être rien autre chose que l’espérance. Or, l’espérance ne paraît pas appartenir à la force, mais elle est plutôt une vertu par elle-même. On ne doit donc pas regarder la confiance comme une partie de la force.
Réponse à l’objection N°2 : L’espérance par laquelle on met sa confiance en Dieu est une vertu théologale, comme nous l’avons vu (quest. 17, art. 5, et 1a 2æ, quest. 62, art. 3). Au lieu que par la confiance, dont nous faisons ici une partie de la force, l’homme espère en lui-même, tout en restant soumis à Dieu.
Objection N°3. La force fait que l’homme se conduit bien dans les dangers. Or, la magnificence et la confiance n’impliquent rien dans leur essence qui se rapporte aux périls. C’est donc à tort qu’on en fait des parties de la force.
Réponse à l’objection N°3 : Toutes les grandes choses que l’on entreprend, quelles qu’elles soient, paraissent dangereuses, parce qu’il est très nuisible d’y échouer. Par conséquent, quelles que soient les grandes œuvres ou les grandes entreprises qui soient l’objet de la magnificence et de la confiance, ces vertus ont une certaine affinité avec la force, en raison du péril que l’on court.
Objection N°4. D’après Cicéron (loc. cit.), la patience consiste à supporter des choses difficiles ; ce qu’il attribue à la force. La patience est donc la même chose que la force et n’en est pas une partie.
Réponse à l’objection N°4 : La patience souffre sans une tristesse excessive, non seulement, les dangers de mort qui sont l’objet propre de la force, mais encore toutes les autres choses difficiles ou périlleuses. Sous ce dernier rapport elle est une vertu adjointe à la force ; sous l’autre elle est une de ses parties intégrantes.
Objection N°5. Ce qui est requis dans toute vertu ne doit pas être considéré comme une partie d’une vertu particulière. Or, la persévérance est exigée pour toute vertu ; car il est dit (Matth., 24, 13) : Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé. La persévérance ne doit donc pas être considérée comme une partie de la force.
Réponse à l’objection N°5 : La persévérance, selon qu’elle signifie la continuation d’une bonne action jusqu’à la fin, peut être une circonstance essentielle à toute vertu ; mais elle est une partie de la force, dans le sens que nous l’avons dit (dans le corps de cet article.).
Objection N°6. Macrobe (in Somn. Scip., liv. 1, chap. 8) distingue dans la force sept parties : la magnanimité, la confiance, la sécurité, la magnificence, la constance, la tolérance et la fermeté. Andronic reconnaît sept vertus annexées à la force, qui sont : la force d’âme, la douceur, la magnanimité, la virilité, la persévérance, la magnificence et la bravoure (andragathia). Il semble donc que Cicéron ait donné des parties de la force une énumération insuffisante.
Réponse à l’objection N°6 : Macrobe admet les quatre vertus dont parle Cicéron : la confiance, la magnificence, la tolérance qu’il prend pour la patience, et la fermeté pour la persévérance. Il en ajoute trois, dont deux, la magnanimité et la sécurité, sont comprises par Cicéron sous la confiance. Mais Macrobe les distingue davantage par ce qu’elles ont de spécial ; car la confiance implique l’espérance que l’homme a de parvenir à de grandes choses. L’espérance d’une chose présuppose l’appétit qui est porté vers de grandes choses par le désir, ce qui appartient à la magnanimité. Car nous avons dit (1a 2æ, quest. 40, art. 7) que l’espérance présuppose l’amour et le désir de la chose qu’on espère. Ou bien il vaut mieux dire que la confiance appartient à la certitude de l’espérance, et la magnanimité à la grandeur de la chose espérée. L’espérance ne peut être ferme, si on ne détruit ce qui lui est contraire. En effet quelquefois on espérerait une chose, autant qu’il est en soi ; mais l’espérance est détruite par suite de l’obstacle que crée la crainte, car la crainte est contraire d’une certaine manière à l’espérance, comme nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 40, art. 4, Réponse N°1). C’est pourquoi Macrobe ajoute la sécurité qui exclut la crainte. La troisième vertu qu’il ajoute encore, c’est la constance, que l’on peut comprendre sous la magnificence ; car il faut avoir un esprit constant à l’égard des choses que l’on fait magnifiquement. C’est pour cette raison que Cicéron rattache à la magnificence, non seulement l’exécution des grandes choses, mais encore le vaste projet que l’âme en conçoit. La constance peut aussi appartenir à la persévérance ; car on dit qu’un individu est persévérant parce qu’il ne se désiste pas de son dessein, malgré la longueur de l’attente, et on dit qu’il est constant parce qu’aucune difficulté, quelle qu’elle soit, ne l’arrête. — Quant aux distinctions que fait Andronic, elles reviennent au même. En effet, il reconnaît la persévérance et la magnificence, avec Cicéron et Macrobe, et la magnanimité avec ce dernier. La douceur (lenia) est la même chose que la patience ou la tolérance, car il dit que c’est une habitude prête à faire tous les efforts qu’il faut, et à supporter tout ce que dit la raison. La force d’âme (eupsichia) paraît être la même chose que la sécurité, car il dit que c’est cette énergie de caractère qui lui fait accomplir ses actions. La virilité est la même chose que la confiance ; parce qu’il dit que la virilité est une vertu qui se suffit par elle-même et qui est accordée à ceux qui sont vertueux. Il ajoute à la magnificence la bravoure (andragathia), qui est cette bonté virile qu’en latin on désigne sous le nom de strenuitas. Or, il appartient à la magnificence, non seulement que l’homme s’attache à exécuter de grandes choses, ce qui appartient à la constance ; mais encore qu’il les exécute avec cette sollicitude et cette prudence virile qui caractérise la bravoure (andragathia). C’est pourquoi il dit que cette vertu découvre ce qui peut être utile aux autres. Ainsi, il est évident que toutes ces parties reviennent aux quatre vertus principales que Cicéron distingue.
Objection N°7. Aristote divise la force en cinq parties (Eth., liv. 3, chap. 8) : la première est la force politique qui agit courageusement dans la crainte du déshonneur ou du châtiment ; la seconde est la force militaire qui agit courageusement par suite de la science ou de l’expérience qu’elle a de l’art de la guerre ; la troisième est la force qui agit d’après la passion et principalement d’après la colère ; la quatrième est la force qui agit vivement parce qu’elle est accoutumée à remporter la victoire ; enfin, la cinquième est la force qui agit bravement, parce qu’elle n’a pas l’expérience du péril. Or, aucune des énumérations que nous avons rapportées ne renferme ces différentes espèces de force. Il semble donc que ces énumérations ne soient pas convenables.
Réponse à l’objection N°7 : Ces cinq vertus qu’Aristote distingue, ne sont pas de vraies vertus ; car, quoiqu’elles aient de commun l’acte de la force, elles en diffèrent cependant sous le rapport du motif, comme nous l’avons vu (quest. 123, art. 1, Réponse N°2). C’est pourquoi on n’en fait pas des parties de la force, mais des modes de cette vertu.
Conclusion Il y a quatre parties intégrantes de la force : la confiance et la magnificence qui ont pour objet d’attaquer, la patience et la persévérance qui ont pour but de supporter : ces vertus étendues au-delà de la matière de la force peuvent aussi avec raison être appelées ses parties potentielles.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 48), on peut distinguer dans une vertu trois sortes de parties : les parties subjectives, intégrantes et potentielles. On ne peut pas assigner de parties subjectives à la force considérée comme une vertu spéciale, parce qu’elle ne se divise pas en plusieurs vertus de différente espèce, sa matière étant absolument spéciale (Les périls de mort sont sa matière.). Mais on distingue en elle des parties intégrantes et potentielles. Les parties intégrantes se distinguent d’après les choses qui doivent concourir à l’acte de la force, et ses parties potentielles d’après ce que cette vertu observe à l’égard de ce qu’il y a de plus difficile, c’est-à-dire à l’égard du danger de mort. Il y a d’autres vertus qui ont pour objet d’autres matières moins difficiles ; ces vertus sont jointes à la force comme ce qui est secondaire est uni à ce qui est principal. Or, comme nous l’avons dit (quest. 123, art. 3 et 6), la force a deux sortes d’acte ; elle attaque et elle supporte. Pour l’attaque il faut deux choses : la première appartient à la disposition de l’âme ; ainsi il faut qu’on ait le cœur prêt à attaquer. C’est pour cela que Cicéron distingue la confiance en disant (loc. cit.) qu’elle est cette puissante certitude que l’âme trouve en elle-même pour exécuter des projets grands et honorables. La seconde se rapporte à la réalisation de l’action et a pour but d’empêcher qu’on n’abandonne dans l’exécution, ce que l’on a commencé avec confiance. A ce sujet, Cicéron parle de la magnificence, qui consiste, d’après lui, à projeter et à réaliser des choses grandes et hardies qu’on entreprend dans une haute et noble pensée ; c’est-à-dire qu’elle a pour but d’empêcher qu’on n’abandonne la réalisation d’un grand projet. Si on restreint ces deux vertus à la matière propre de la force, c’est-à-dire au danger de mort, elles sont comme les parties intégrantes de la force sans lesquelles elle ne peut subsister. Mais si on les rapporte à d’autres matières, dans lesquelles il y a moins de difficulté, elles seront distinctes de la force dans leur espèce ; cependant elles lui seront unies comme ce qui est secondaire à ce qui est principal. Ainsi la magnificence, d’après Aristote (Eth., liv. 4, chap. 2), a pour objet les grandes dépenses, et la magnanimité, qui paraît être la même chose que la confiance, a pour but les grands honneurs (Comme parties intégrantes de la force, on peut définir la confiance une vertu par laquelle on s’expose aux plus grands périls dans l’intérêt du bien, et la magnificence une vertu par laquelle on exécute les grandes choses qu’on a projetées dans un généreux dessein. Comme parties potentielles, on doit dire que par la confiance on se met sagement et vertueusement à la poursuite des plus grands honneurs, et par la magnificence on fait de très grandes dépenses pour un juste motif.). — Relativement au second acte de la force qui consiste à supporter, il faut aussi deux choses : la première a pour but d’empêcher la tristesse d’abattre l’esprit sous le poids des maux qui le menacent, et de le faire ainsi déchoir de sa grandeur. Ce rôle est celui de patience, qui, d’après Cicéron, supporte longuement et volontairement les choses les plus rudes et les plus difficiles, dans un but d’honnêteté ou d’utilité. L’autre a pour objet d’empêcher l’homme de céder à la fatigue que l’on éprouve après avoir, pendant longtemps, porté un lourd fardeau, d’après ces paroles de saint Paul (Héb., 12, 3) : Ne vous fatiguez pas en vous laissant aller au découragement. C’est ce que fait la persévérance, qui consiste, comme le dit Cicéron, à persister d’une manière ferme et durable dans un parti pris après de mûres délibérations. Si on resserre ces deux vertus à la matière propre de la force, elles en seront en quelque sorte les parties intégrantes ; mais si on les rapporte à d’autres difficultés, elles en seront distinctes. Toutefois, elles lui resteront unies comme ce qui est secondaire à ce qui est principal (Comme parties intégrantes on définit la patience une vertu par laquelle on ne se désiste pas d’une entreprise, quelles que soient les difficultés qu’on y trouve. La persévérance ne se désiste pas non plus, quelle que soit la longueur des maux qu’on éprouve. Comme parties ministérielles, la patience empêche qu’on ne s’abatte dans les périls moindres que ceux de la mort, la persévérance fait que le courage se soutient, malgré la durée de ces périls.).