Source: http://remacle.org/bloodwolf/erudits/galien/quatre.htm
Timestamp: 2018-11-15 06:14:13+00:00
Document Index: 83330658

Matched Legal Cases: ['§ 9', '§ 9', '§ 10', '§ 20', '§ 23', '§2', '§ 87', '§ 9', '§ 84', '§ 11', '§ 20']

Galien : DES HABITUDES
DES HABITUDES (01).
CHAPITRE 1er. — La considération des habitudes est une source précieuse d'îndications thérapeutiques, quoi qu'eu disent certains médecins. — La puissance des habitudes est reconnue par tous les médecins anciens, et, en particulier, par Hippocrate et par Érasistrate; extraits de leurs ouvrages qui le prouvent. — Non seulement les médecins, mais tous les hommes sensés, admettent cette puissance, que prouvent les faits journaliers plus encore que le raisonnement.
[I] Certains individus, qui prennent à tâche de gâter toutes les belles choses, ont entrepris de déprécier une des indications thérapeutiques, celle qu'on tire des habitudes, et dont la réalité est reconnue non seulement par les meilleurs médecins, mais par tout le monde ; ces individus nous demandent, par exemple, pourquoi une personne, incommodée d'abord pour avoir mangé une première fois de la chair de bœuf, et qui est ensuite forcée d'en manger tous les jours pendant toute l'année, n'en éprouve plus de dommage, ou en éprouve moins que ceux qui ne sont pas habitués à une pareille nourriture. Puis, croyant réfuter par leurs discours tout ce que nous pourrions leur répondre, ils se persuadent avoir, en même temps, détruit l'existence du fait, comme ferait un homme qui, après avoir opposé une objection à toutes les théories sur la vision, nous contesterait la faculté de voir. Il apparaît donc avec évidence que la considération des habitudes est d'un très grand secours pour la découverte des moyens de traitement ; aussi Hippocrate a-t-il écrit dans ses Aphorismes (II, 49) : « Les individus habitués à supporter des travaux qui leur sont familiers, les supportent plus aisément, quoique débiles ou vieux, que les gens [forts et jeunes] qui n'y sont pas habitués. » Dans le traité Sur le régime des maladies aiguës, il a exposé au long les inconvénients d'un régime inaccoutumé et les avantages
d'un régime auquel on est habitué (02). Érasistrate, dans le second livre Sur la paralysie (03), paraît être aussi du même avis qu'Hippocrate sur toutes les habitudes. Outre Hippocrate et Érasistrate, il n'est aucun médecin ancien qui ait trouvé une cause incontestée et acceptée par tous, du fait que je viens de rapporter (04), ou des
autres analogues. Ceux en effet qui ont paru reconnaître une cause probable de l'influence des habitudes l'ont trouvée pour une seule des matières de l'habitude (05) ; les uns seulement pour les aliments, les autres pour les exercices et les occupations habituelles, aucun pour toutes les matières de l'habitude. Ainsi, pour ce qui regarde l'administration de l'eau froide que nous employons souvent dans les maladies aiguës, certains médecins s'opposent à l'emploi de ce moyen, nous l'interdisent chez les fébricitants, et nous prescrivent de nous contenter des indications tirées des autres circonstances, par exemple, des lieux affectés et de la diathèse dans laquelle ils se trouvent, des âges, des localités, des saisons, et encore du tempérament et de la force du malade lui-même, circonstances que nous avons coutume de prendre aussi en considération ; ils disent que c'est chose ridicule, dans une inflammation du foie, du poumon, de l'estomac ou de toute autre partie aussi importante, de permettre à un malade habitué à boire froid de prendre une boisson froide, par ce seul motif qu'il y est accoutumé. C'est, ajoutent-ils, exactement la même chose que si on permettait à un individu en proie à la fièvre de prendre un bain froid parce qu'il était avant dans l'habitude de le faire ; comme si nous permettions dans toute espèce de maladie, à tout malade de faire ce à quoi il était accoutumé ! Mais eux n'ajoutent pas à tous les autres moyens d'indication celui qui est tiré des habitudes. Aristote de Mytilène, qui tenait un rang élevé dans la secte des péripatéticiens (06), fut atteint d'une maladie qui pouvait être guérie par l'emploi des boissons froides ; comme il n'en avait jamais pris, il se refusait d'obéir aux médecins qui lui conseillaient ce moyen, affirmant
qu'il savait de source certaine devoir être attaqué d'épilepsie (07) s'il buvait froid ; il ajoutait qu'il avait vu le même phénomène se produire chez une autre personne semblable à lui par sa complexion et par son tempérament, et qui était habituée aux boissons chaudes : s'il avait eu, comme quelques personnes, l'habitude des boissons froides, il n'eût pas craint autant leur administration. Si cela lui fût arrivé..., tous les médecins qui étaient présents l'ayant abandonné (08). Cet homme mourut donc, ainsi que je l'ai appris. Ceux qui assistaient à ses derniers moments m'ayant fait cette question : Puisque vous avez osé dans d'autres cas, tantôt durant toute la maladie, tantôt à certaines époques seulement, donner de l'eau froide quand les autres médecins s'y refusaient, l'auriez-vous osé aussi pour cet homme, ou bien avait-il pensé juste sur sa propre nature ? Je répondis qu'il avait pensé très exactement, attendu qu'il était tout à fait maigre, et que, originairement, il avait l'orifice de l'estomac très froid, de telle sorte qu'il était pris de hoquet au moindre refroidissement. Ainsi, de même que ce phi-
losophe n'aurait pas pu supporter le froid, et à cause de son défaut d'habitude, et à cause de sa constitution physique, bien que sa maladie indiquât ce moyen de traitement; ainsi j'ai donné avec une confiance parfaite des boissons froides lors même que le malade avait un causus franc, s'il n'existait aucune inflammation viscérale manifeste ; d'autres fois j'ai prescrit ces boissons avec moins de confiance, et après avoir prévenu les familiers de la maison que si tel malade ne buvait pas d'eau froide, il mourrait certainement, et que s'il en prenait il y avait de grandes espérances de le sauver. Tous, grâce aux dieux, ont été sauvés. Puisque ce médicament a été jugé bon par une expérience prolongée, il faut rechercher la cause de ce succès, en rappelant d'abord ce qu'ont dit Hippocrate dans son traité Du régime dans les maladies aiguës, et Érasistrate dans le IIe livre du traité De la paralysie. Hippocrate s'exprime donc ainsi :
« Il est facile de constater qu'un régime mauvais pour le boire et pour le manger, mais toujours le même, est ordinairement plus salutaire à la santé que s'il était tout à coup et [notablement] changé en un meilleur, puisque, soit chez les personnes qui font deux repas par jour, soit chez celles qui n'en font qu'un, les changements subits sont nuisibles et occasionnent des maladies. Ainsi, ceux qui n'ont pas l'habitude de faire un repas au milieu du jour, s'ils en font un, s'en trouvent bientôt incommodés ; tout leur corps s'appesantit, ils se sentent faibles et paresseux. Si malgré cela ils font leur repas du soir, ils ont des éructations aigres, quelques-uns même sont pris d'une diarrhée liquide, attendu que l'estomac, accoutumé à avoir sa surface nettoyée par intervalles, à n'être pas rempli deux fois et à n'avoir pas à cuire (digérer) des aliments deux fois par jour, reçoit une surcharge à laquelle il n'était pas habitué. » § 9.
Après avoir indiqué ensuite le moyen de traitement dus souffrances qui résultent de ces changements, Hippocrate, revenant sur son sujet, et s'occupant des individus qui s'écartent de leurs habitudes, écrit :
« L'individu dont nous parlons serait encore bien plus incommodé si trois fois par jour il mangeait jusqu'à satiété ; il le serait bien plus encore s'il mangeait plus souvent. On voit, il est vrai, beaucoup de gens qui supportent très bien trois repas copieux
par jour, mais ils y sont habitués. D'un autre côté, si les individus qui ont l'habitude de faire deux repas par jour suppriment celui du milieu du jour, ils se sentent faibles, languissants, ils sont inhabiles à toute espèce de travail et sont pris de cardialgie ; il leur semble que leurs entrailles pendent; leurs urines sont chaudes et jaunâtres, leurs déjections sont brûlantes; chez quelques-uns, la bouche est amère, les yeux sont enfoncés dans les orbites, les tempes battent et les extrémités se refroidissent. La plupart de ceux qui ont omis le repas du milieu du jour sont hors d'état de prendre celui du soir ; s'ils mangent, ils sentent un poids dans les entrailles et ils dorment beaucoup plus péniblement que s'ils avaient pris leur repas du milieu du jour. — Puisque les gens en santé éprouvent de si grands effets d'un changement d'habitude dans le régime pour une demi-journée seulement, il est clair qu'il n'est pas avantageux [ dans les maladies ] d'augmenter ou de diminuer [inconsidérément] l'alimentation. — Si donc le même individu qui n'avait fait, contre son habitude, qu'un seul repas, mange le soir autant que les autres jours, après avoir laissé pendant toute une journée ses vaisseaux vides, cet individu qui avait été pris de souffrance, d'indisposition, et, après le dîner, de pesanteur pour avoir omis son déjeuner, sera naturellement beaucoup plus lourd [que dans le premier cas] ; enfin si son abstinence a duré encore plus longtemps et qu'il commence tout d'abord par faire un bon dîner, il sera encore plus pesant [que dans les deux cas précédents] (09). » § 9.
Hippocrate, après avoir, comme plus haut, indiqué quelques moyens propres à remédier aux inconvénients causés par la vacuité inaccoutumée des vaisseaux, reprend son sujet en ces termes :
« On pourrait, relativement aux organes digestifs, ajouter encore bien des choses analogues ; par exemple, on supporte très facilement les aliments solides auxquels on est habitué, lors même qu'ils ne sont pas bons par nature ; il en est de même pour les
boissons ; mais on digère difficilement les aliments solides auxquels on n'est pas habitué, lors même qu'ils ne sont pas mauvais ; il en est de même pour les boissons. On s'étonnera peu de tous les effets que produisent, quand on en mange contre son habitude, ou une grande quantité de viande, ou l'ail, ou la tige ou le suc de silphium, ou toute autre substance douée de qualités particulières énergiques, s'il arrive que de telles substances fatiguent plus fortement que d'autres les organes digestifs; mais [on sera plus surpris] de voir quel trouble, quel gonflement, que de vents et que de tranchées produit la maza (10) chez un individu qui est habitué à manger du pain ; quelle pesanteur, quelle tension du ventre produit le pain chez celui qui est habitué à la maza ; quelle soif et quelle plénitude subite cause le pain chaud à cause de sa nature desséchante et de sa lenteur à parcourir les intestins ; combien d'effets différents produisent, quand on n'y est pas habitué, les pains fabriqués avec de la farine pure ou avec de la farine mêlée [au son], et aussi la maza sèche, ou humide, ou gluante ; quels effets produit la farine d'orge fraîche chez les individus qui n'y sont pas accoutumés, et quels effets produit la farine ancienne chez ceux qui sont habitués à la farine récente; enfin tout ce qui arrive quand on passe brusquement, contre son habitude, de l'usage du vin à celui de l'eau et réciproquement, ou seulement quand on substitue brusquement au vin trempé d'eau, du vin pur [et réciproquement]. En effet, le vin trempé produit une surabondance d'humidité dans les voies supérieures et des vents dans les voies inférieures ; le vin pur amène des battements vasculaires, de la pesanteur à la tête, et de la soif. Comme le vin blanc et le vin noir substitués l'un à l'autre contre la coutume, quand même tous les deux seraient également généreux, produisent dans le corps de grands changements, il sera moins étonnant de ne pouvoir substituer [ impunément l'un à l'autre ] du vin fort et du
vin d'un goût sucré. » § 10.
Il me suffit d'avoir emprunté ces exemples à Hippocrate pour faire connaître ce qu'il pense suï la puissance de l'habitude. Érasistrate, dans le IIe livre du traité De la paralysie, a écrit ce qui suit :
« Celui qui veut traiter les malades suivant les règles ne doit
pas manquer de prendre en grande considération l'habitude et le défaut d'habitude. Je dis en conséquence : les individus qui se livrent à des travaux pénibles, nombreux, auxquels ils sont accoutumés, les supportent longtemps sans fatigue, et ceux qui se livrent à des travaux peu nombreux auxquels ils ne sont pas habitués, éprouvent de la fatigue; certains individus digèrent plus facilement les aliments habituels, lors même qu'ils sont difficiles à digérer, que les aliments auxquels ils ne sont pas accoutumés, lors même qu'ils sont d'une digestion plus facile ; le corps réclame les évacuations habituelles, même celles qui sont désavantageuses par elles-mêmes, par la raison qu'il y est accoutumé, et il devient malade s'il en est privé ; c'est ce qui arrive pour le flux hémorroïdal et pour les purgations que certaines personnes ont I habitude de s'administrer, pour les ulcères qui s'ouvrent de temps en temps et qui sécrètent de l'ichor, et encore chez quelques personnes pour le choléra (11), qui arrive à certaines époques ; car le corps recherche toutes ces évacuations, bien qu'elles soient désavantageuses, et lorsqu'elles n'arrivent pas aux époques habituelles, ceux chez qui ces habitudes se sont établies sont pris de maladies graves. On voit des particularités analogues se produire pour d'autres espèces d'habitudes ; ainsi pour des vers ïambiques que nous savons, si on nous demande, quand nous n'y sommes pas habitués, de réciter deux ou trois vers pris au milieu de la pièce, nous ne pouvons le faire que difficilement ; mais quand nous mettons la pièce de suite, et que nous arrivons à ces mêmes vers, nous les disons immédiatement et facilement; et lorsque nous y sommes habitués, nous exécutons très facilement le premier exercice. On constate aussi cet autre phénomène : ceux qui ne sont pas accoutumés à étudier apprennent peu et lentement, mais quand ils ont acquis plus d'habitude, ils apprennent beaucoup plus et plus vite. Cela arrive également pour les recherches. En
effet, ceux qui sont à peu près inaccoutumés aux recherches ont, aux premiers mouvements de l'intelligence, l'esprit aveuglé et comme enveloppé de ténèbres, ils s'arrêtent aussitôt dans leurs investigations, ayant l'esprit fatigué et rendu impuissant comme sont ceux qui commencent à courir pour la première fois. Mais celui qui est habitué à chercher, pénétrant partout, cherchant par intelligence, et portant son esprit successivement sur divers sujets, n'abandonne pas sa recherche ; ne cessant ses investigations ni pendant une partie du jour, ni pendant toute la vie, et ne dirigeant pas sa pensée vers des idées qui sont étrangères à l'objet de sa recherche, il le poursuit jusqu'à ce qu'il arrive à son but. Nous avons donc reconnu jusqu'ici que la puissance de l'habitude a une grande influence dans toutes nos affections, aussi bien celles de l'âme que celles du corps. Ce qui précède suffit pour le sujet qui nous occupe ; dans les traités généraux sur la médecine, on a énuméré avec détail (12) toutes ces circonstances qu'il faut prendre en considération, si on ne veut pas que plusieurs parties de notre art soient remplies d'imperfections. »
CHAP. II. — La cause générale de la puissance des habitudes pour ce qui regarde les aliments solides ou liquides, réside dans la conformité de nature primitive ou acquise des substances alimentaires avec la nature du corps qu'elles doivent nourrir, en sorte que l'habitude est tour à tour cause et signe de conformité de nature et qu'elle devient ainsi une seconde nature. — Tout ce qui nourrit est transformé dans l'organisme suivant certaine qualité, et à leur tour les parties nourries sont altérées par ce qui les nourrit. — Preuve tirée de la transformation que subissent les plantes et les animaux suivant les terrains et les localités.
[II] Méprisant donc ceux qui regardent l'indication tirée des habitudes comme tout à fait inutile, ou comme d'une médiocre utilité, dans la thérapeutique, recherchons quelle est à cause qui explique leur puissance, si cette cause est unique ou si elle diffère, suivant la matière de l'habitude. J'appelle matière ce qui constitue le sujet de l'habitude, par exemple, ainsi que je le disais plus haut, les aliments, les boissons, les exercices, ou toute autre chose analogue. Commençons donc par les substances qu'on mange et par celles qu'on boit. Pourquoi, en effet, parmi ceux qui se nourrissent habituellement de viande de bœuf, les uns ne sont- ils point incommodés du tout, les autres le sont-ils moins qu'avant d'en avoir contracté l'habitude ; ou bien pourquoi certains individus, comme l'a écrit Érasistrate lui-même, primitivement et par nature, digèrent-ils immédiatement avec plus de facilité la viande de bœuf que les poissons de roche (13) ? La cause de ce phénomène a été expliquée dans la discussion Sur les facultés des aliments(14), j'y reviendrai un peu plus bas, quand la suite de mon discours m'y amènera. Je commencerai ce que j'ai à enseigner en parlant de ceux qui par habitude digèrent bien toute espèce d'aliments, en prenant pour point de départ de tout mon
raisonnement que [même avant l'habitude] il y a certaines substances qui ont de l'affinité avec nous et d'autres qui n'en ont pas. J'ai examiné toutes ces questions fort au long dans le traité Des facultés des aliments; commençons donc, après avoir posé d'abord la notion de la coction. De même, en effet, qu'on ne dit pas des boulangers qu'ils cuisent le pain (15) lorsque, au moment juste où à l'aide soit de la meule, soit du crible, ils réduisent le blé en petites parcelles, mais seulement lorsque après avoir terminé ces opérations ils le mouillent avec de l'eau, le pétrissent après y avoir mêlé du levain, renferment la pâte dans quelque endroit qui l'échauffé jusqu'à ce qu'elle soit levée ( c'est l'expression dont ils se servent), et la cuisent dans les fours chauffés de tous les côtés ou dans les fours chauffés par le bas (16); de même aussi quand on ingère quelque substance dans l'estomac, ce n'est pas quand cette substance est broyée et dissoute que nous disons qu'il y a coction, mais lorsqu'à l'instar du pain cuit elle change de qualité. De même aussi que pour les pains le blé cuit doit être transformé en la substance conforme à celle de l'homme auquel il est destiné ; de même, et à plus forte raison, faut-il que dans l'estomac ce blé devienne encore plus conforme à la nature de l'individu, et je me sers de l'expression substance plus conforme qu'une autre, eu égard à la similitude avec le corps qui doit être nourri; car la conformité des aliments est autre pour un corps et autre pour un autre. Aussi les animaux recherchent-ils les aliments qui leur sont conformes, sans l'avoir appris, et instinctivement poussés par la nature. Les bêtes de somme recherchent les herbes ; elles se nourrissent de paille, de foin et d'orge; les lions et aussi les léopards et les loups courent après la viande. De même donc que, pour chaque genre d'animaux, il existe une différence notable dans les ali-
ments conformes à chacun de ces genres, de même pour les espèces que renferment les genres, on trouve de grandes différences. Ainsi quelques personnes ne peuvent pas boire de vin, un plus grand nombre en boivent impunément une notable quantité, et, comme il a été dit plus haut, les uns mangent avec plaisir de la chair de bœuf, de bouc et de bélier, et la digèrent sans peine; les autres au contraire, ne peuvent ni la manger, ni même en supporter l'odeur; aussi en l'absence d'un autre aliment, comme cela arrive dans les famines, s'ils sont forcés de se nourrir de ces viandes, ils ne peuvent pas les digérer sans en éprouver du dommage ; leur appétit en est troublé, ils deviennent lourds aussitôt après les avoir ingérées; s'il leur survient des éructations, ils ne peuvent pas supporter cet accident sans que cela leur soit pénible.
Comme il est évident que les choses se passent ainsi, il faut tout d'abord se souvenir de ce fait que les hommes prennent avec le plus de plaisir les substances qui sont le plus en conformité de nature arec chacun d'eux, qu'ils préfèrent surtout celles qui rentrent dans cette catégorie comme paraissant devoir être pour eux d'une plus facile digestion ; au contraire ils rejettent et fuient le mets désagréables et difficiles à digérer, en sorte que la coutume est le signe d'une conformité de nature. L'habitude devient souvent aussi une cause [de conformité de nature] ; cela se voit manifestement par cette particularité que des substances qui, au début, étaient désagréables et nuisibles, cessent peu à peu, si on a la force de s'y habituer, d'être désagréables et nuisibles. La cause de ce phénomène est la suivante :
[III] — [Chap. III.] De même que toute substance qu'on mange ou qu'on boit est altérée (17) suivant une certaine qualité, de même ces substances mettent dans un certain état ce qui produit l'altération. On peut trouver la preuve évidente de ce phénomène dans la diversité des humeurs que développe chaque aliment, lui effet, les uns engendrent un sang chargé de bile noire et les autres un sang qui contient une proportion considérable de phlegme, de bile pâle. ou de l'espèce de bile qu'on appelle jaune; quelques-uns un sang pur. Les parties nourries diffèrent donc nécessairement les unes
des autres suivant la qualité du sang qui nourrit. Une preuve évidente que la substance qui nourrit communique à ce qui est nourri une substance semblable à elle, nous est fournie par le changement qu'éprouvent les plantes et les graines, changement qui est souvent si prononcé qu'une plante très nuisible si elle pousse dans une certaine terre, perd non seulement ses qualités délétères si elle est transplantée dans une autre terre, mais en acquiert d'utiles. Ceux qui ont composé des traités sur l'agriculture ou sur les plantes en ont fait souvent l'expérience ; il en est de même de ceux qui ont écrit sur l'histoire des animaux, car ils ont constaté les changements qui sont produits chez les animaux par les diverses régions. Puisque non seulement ce qui nourrit est altéré par ce qui est nourri, mais aussi que ce qui est nourri subit lui-même une petite transformation, cette petite transformation acquiert nécessairement avec le temps des proportions considérables, de façon que le résultat d'une longue habitude devient égal à une conformité naturelle. Je crois donc avoir trouvé pour les aliments et pour les boissons la cause de la puissance des habitudes.
CHAP. IV. — La puissance de l'habitude pour les circumfusa dépend de la même cause que pour les aliments. — Exemples tirés de la chaleur et du froid ; par suite de l'action prolongée de ces agents, le corps finit par prendre une nature conforme à la leur.
[IV] Voyons maintenant ce qui regarde les influences extérieures. — [Chap. IV.] Il paraît que l'action des circumfusa rentre, eu égard au genre, sous la dépendance de la même cause que l'action des substances que nous ingérons et dont nous venons de parler. Les circumfusa produisent donc une certaine altération dans le corps, surtout pour les parties superficielles, mais aussi pour les parties profondes; car par l'action du froid la peau d'abord, puis les parties qui lui sont contiguës, sont refoulées, resserrées, contractées et condensées, et si celte action se prolonge sur le corps, la même altération se propage aux parties profondes ; mais encore dès le principe, au moment où l'influence commence à agir, il survient, secondairement, et non primitivement (18), sous l'influence de la cause agissante, un chan-
gement et une altération dans les parties profondes. En effet, quand la peau se resserre, la chaleur se concentre dans la profondeur du corps. De même que le froid produit les altérations énumérées plus haut, de même 'aussi le chaud en produit d'opposées, car il est conforme à la nature que des effets opposés soient produits par des causes opposées, les uns primitivement, les autres secondairement. A ce sujet, beaucoup de personnes sont induites en erreur en voyant que les mêmes effets sont secondairement produits par des causes contraires, et aussi que des causes identiques produisent souvent des effets secondaires contraires. Ainsi, il arrive qu'on est trompé de cette façon à propos des causes échauffantes. Donc le chaud qui agit comme cause, par exemple le soleil, lorsqu'il frappe longtemps sur le corps, produit dans le corps un état opposé à celui qu'il avait amené au début; car au début, en nous échauffant il atténue les liquides, relâche la peau et rend nos chairs plus molles. Mais si étant [presque] nu on passe plusieurs jours au soleil pendant la saison d'été, la peau devient sèche et dure et les chairs se dessèchent; ces phénomènes ne sont pas la suite de la seule action prolongée du chaud, mais de la sécheresse combinée avec lui. Cela nous induit souvent en erreur dans nos raisonnements touchant les causes, parce qu'on néglige leur complication; ainsi il nous fallait [dans ce cas] penser que la chaleur humide produit des effets autres que la chaleur sèche, ce que nous ne faisons pas toujours; aussi nous nous trompons sur l'action particulière de ces deux espèces de chaleur, quand la chaleur agit soit avec la sécheresse, soit avec l'humidité ; mais si on y fait attention, on verra que chacune d'elles conserve son action propre. De même, en effet, que l'humidité sans chaleur ou sans froid [prononcé] humecte le corps, tandis que la chaleur échauffe, la réunion de l'humidité et de la chaleur produit les deux effets à la fois ; c'est ce qui a lieu pour les bains chauds d'eau douce; mais dans l'inflation la cause desséchante est combinée avec l'échauffante. Le soleil d'été est précisément dans ce cas ; aussi est-il naturel que les
individus qui sont longtemps exposés à ses rayons, par exemple les moissonneurs et les matelots qui sont [presque] nus, prennent une peau dure et sèche comme celle des animaux amphibies à écailles.
CHAP, V. — Les exercices fortifient les parties et, par conséquent, les rendent plus aptes à exécuter les mouvements qui leur sont propres; en même temps, la nature des parties devient plus conforme à celle des exercices eux-mêmes. — Il en est de même pour les fonctions de l'âme, suivant Platon.
[V] Telles sont les considérations que nous avions à présenter sur ce sujet. — [Chap. v.] Voici maintenant celles qui regardent les exercices : les parties du corps qui sont exercées deviennent plus robustes et plus calleuses; aussi supportent-elles les mouvements conformes à leur nature plus facilement que les autres parties que le défaut d'exercice rend plus molles et plus faibles. Ces considérations sont communes aux exercices de l'âme. Ainsi nous nous exerçons d'abord à la grammaire quand nous sommes enfants, nous passons ensuite aux études de rhétorique, d'arithmétique, de géométrie et de logique, car la partie dirigeante de l'âme étant douée de facultés pour tous les arts, il existe nécessairement une faculté qui nous fait connaître ce qui est conséquent et ce qui est en opposition, et une autre à l'aide de
nous nous souvenons; c'est la première qui nous rend plus intelligents, et la seconde qui nous donne une meilleure mémoire, toutes les facultés pouvant être augmentées et fortifiées par l'exercice et pouvant dégénérer par l'inactivité ainsi que Platon, dans le passage suivant du Tintée, l'enseigne en ces termes (p. 89-90) : « Nous avons déjà répété souvent que trois espèces d'âmes habitent en nous et que chacune d'elles a ses mouvements propres ; maintenant nous devons dire en peu de mots que celle qui reste en repos et qui ne se livre pas aux mouvements qui lui sont propres, devient nécessairement la plus faible, tandis que celle qui s'exerce devient la plus forte ; aussi faut-il veiller à ce qu'elles aient des mouvements bien proportionnés les uns par rapport aux autres. »
Après cela Platon ajoute : « En conséquence, pour l'espèce d'âme la plus noble qui soit en nous, il faut considérer que Dieu l'a donnée à chacun de nous comme un génie propre ; c'est elle dont nous disons, et avec juste raison, qu'elle habite au sommet du corps, qu'elle est destinée à nous élever, en vertu de sa parenté céleste, de la terre vers le ciel, comme si nous étions des plantes non de la terre mais du ciel. En effet, la divinité suspendant, vers la région d'où l'âme tire sa première origine, la tête qui est notre racine, a tenu droit le corps entier. Donc pour l'homme qui est livré à l'amour des querelles et aux passions turbulentes, et qui est violemment placé sous leur empire, toutes les conceptions deviendront nécessairement mortelles et, nécessairement aussi, autant que cela peut exister chez un être mortel, il atteindra la plus grande perfection dans ce genre, attendu qu'il a cultivé [exclusivement] cette partie de lui-même. Au contraire, l'homme qui concentre tous ses efforts vers l'amour de l'étude et de la vérité et qui exerce surtout les facultés qui y ont rapport, doit nécessairement, s'il parvient à trouver la vérité, avoir des pensées immortelles et divines; autant qu'il est possible à la nature humaine de participer à l'immortalité, il atteindra aussi la perfection dans ce genre; enfin, attendu qu'il donne ses soins à la partie divine et qu'il possède dans la meilleure disposition le génie qui habite en lui, il doit être éminemment heureux. Aussi, le soin qu'il faut prendre de tout corps consiste uniquement à
donner la. nourriture et les mouvements qui sont propres à chacun d'eux. »
Par ces paroles, Platon nous enseigne sur les trois âmes quelque chose qui est utile, non seulement pour la philosophie, mais encore pour la santé du corps, suivant en cela Hippocrate, qui avait dit, d'une manière générale : « Le mouvement fortifie, le repos amollit; » (De offic. med., § 20, t. III, p. 324) et d'une façon spéciale, à propos des exercices : « Le travail doit précéder la nourriture. » (Épid., VI, ive section, § 23, t. V, p. 314.) Pour chaque espèce en particulier, il faut prêter l'esprit au passage suivant du même auteur : « Travail, nourriture, boissons, plaisirs de l'amour, que tout soit dans une juste mesure. » (Epid., VI, VIe section, §2, t. V, p. 324.) Ici donc il faut faire grande attention à ce que dit Hippocrate, car si on lit ses paroles avec négligence, ainsi que le font certaines personnes, il peut arriver dans ce cas comme pour tout autre discours, qu'on comprenne mal la pensée de l'auteur; nous nous proposons, en effet, de nous livrer à chaque exercice sans les pousser au delà des limites et de la mesure convenables, jusqu'à détruire la force; de la même manière nous devons user dans une juste mesure, et sans excès ou sans insuffisance, des aliments, des boissons, du sommeil et des plaisirs de l'amour : les excès brisent les forces, et l'insuffisance détruit pour chaque chose l'avantage qu'on en doit retirer dans une proportion égale au degré d'insuffisance. Ce précepte nous est donné pour un seul cas et comme un exemple général par Hippocrate, là où il dit [dans les Aphorismes, II, 481 : « Dans les exercices, lorsqu'on commence à se fatiguer, se reposer immédiatement dissipe la lassitude. » Ces paroles, par suite de l'affinité des objets, nous apprennent quelque chose sur les
coutumes de l'âme pour ce qui concerne la mémoire, le raisonnement et les recherches logiques, toutes choses dont Érasistrate nous a entretenus dans son traité Des habitudes (19), mais sans ajouter quelle en était la cause, bien qu'elle ait été énoncée non seule-
ment par Hippocrate, mais par Platon. En effet, exercer chacune de ses puissances par des exercices bien appropriés et bien réglés est pour elles une source de force.
CHAP. VI. — Galien termine son traité par ce qui regarde les évacuations anormales périodiques, spontanées on artificielles; on ne doit point les ranger dans la classe des habitudes, attendu qu'elles sont exigées seulement quand la cause même qui les rend nécessaires, est présente, et quand le corps est dans un état morbide, et il n'y a point là de conformité de nature à acquérir, ni d'un côté ni de l'autre. — Souvent pour rendre ces évacuations inutiles, il suffit de changer un régime habituel mais vicieux.
[VI] Telles sont les différences des habitudes eu égard à la matière qui les constitue et à la puissance des causes qui les produisent. Érasistrate ayant dit que le corps recherchait les évacuations auxquelles certains individus sont habitués, nous devons aussi traiter ce sujet. Nous savons, en effet, que certaines personnes ont des hémorragies nasales réglées périodiquement ou irrégulières, ou sont sujettes aux hémorroïdes, aux vomissements, aux diarrhées ou au choléra, ou encore que d'autres se font tirer volontairement du sang, soit la saignée, soit par des scarifications aux malléoles, soit en provoquant une épistaxis; enfin il en est d'autres qui ont recours à des évacuations, soit par le haut, soit par le bas. Il est utile d'en dire quelque chose, car il me semble que le corps ne réclame pas de semblables évacuations par habitude, mais pour la cause même pour laquelle ces évacuations sont devenues nécessaires une première fois, soit que la nature les ait produites, soit qu'on y ait été conduit par quelque raisonnement médical, de façon qu'on a besoin de recourir à plusieurs reprises aux mêmes moyens dans les mêmes cas. Les uns par suite d'un mauvais régime, les autres à cause d'une mauvaise constitution, étant gorgés d'un sang surabondant ou fatigués par la cacochymie, sont soulagés par de telles évacuations, soit que la nature, soit que le médecin ait évacué le superflu avant qu'une maladie se fûtt déclarée. Pour d'autres qui sont déjà malades, ces évacuations deviennent une crise ou entraînent la guérison de la maladie. D'autres ont été guéris par des médecins qui avaient recours a (les moyens semblables; puis s'ils sont pris dans la suite d'une die analogue et s'ils sont de nouveau guéris par ces moyens,
lorsque le corps éprouve le retour d'un sentiment général de pesanteur, ou s'il se manifeste seulement quelque malaise ou quelque accident contre nature du côté de la tête, ils consultent les médecins, leur manifestant la crainte d'être repris de la même maladie dont ils avaient été atteints, après l'invasion des mêmes symptômes; ayant prévenu une première fois, soit par une purgation, soit par une émission sanguine, l'invasion de la maladie, ils recourent promptement au moyen qui les a déjà sauvés, si jamais il leur arrive d'éprouver les mêmes symptômes. D'autres, avant de rien ressentir de ces symptômes, soupçonnant le retour de l'époque à laquelle ils les éprouvent périodiquement les préviennent par une évacuation, et ils disent que cette évacuation prophylactique est passée dans leurs habitudes. Le corps n'éprouve par ces évacuations aucun changement analogue à celui que causent les habitudes dont nous avons parlé plus haut mais il ressent des impressions identiques sous l'influence de la même cause. Si les individus dont nous venons de parler changent leur régime et s'ils usent d'aliments moins abondants en même temps qu'ils augmentent les exercices, ils éviteront la maladie, tirant avantage du changement d'habitudes et n'éprouvant aucun dommage comme ceux dont il a été parlé plus haut; car ce n'est pas en raison de l'habitude que les évacuations les ont soulagés, mais parce qu'un mauvais régime les avait gorgés d'humeurs mauvaises et de sang.
(01) J'ai suivi pour la numération des chapitres, les traductions latines, les seules citées avant la récente publication du texte, mais j'ai indiqué entre crochets les divisions opérées par Dietz.
(02) La polémique est le premier but et le fond même du traité Du régime dans les maladies aiguës ; Hippocrate y combat la mauvaise direction que ses confrères, et en particulier les médecins cnidiens, donnèrent au régime des malades. Le point de départ de la discussion, c'est la loi de l'habitude qui a une très grande puissance, aussi bien dans l'état de santé que dans celui de maladie, et qu'il ne fiât jamais perdre de vue, quoi qu'on fasse pour se conserver dans le premier état ou pour sortir du second. La première conséquence de ce principe, c'est que tout changement brusque, en un sens ou en un autre, est essentiellement nuisible, et qu'il l'est d'autant plus que les autres circonstances sont plus défavorables; la seconde, c'est qu'il ne faut produire aucun changement sans contrebalancer l'effet par un autre changement qui devient alors une solide compensation. (Voy. aussi Articulations, § 87, t. IV, p. 327, et l'argument de M. Liltré, p. 73.) — Les mêmes idées sont très nettement, quoique très brièvement exprimées dans la première section des Aphorismes ; on les retrouve encore dans le traité De l'ancienne médecine (§ 9 et suiv.), et presque dans les mêmes termes que dans celui Du régime. C'est même là un des arguments de M. Littré pour revendiquer en faveur d'Hippocrate le traité De l'ancienne médecine. Comme ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question, je ferai seulement remarquer que Galien ne dit pas un mot de ce traité, ni dans son commentaire sur celui Du régime dans les maladies aiguës, ni dans l'opuscule Sur les habitudes.
(03) Ce traité d'Érasistrate est encore cité par Galien dans le IIe livre de son Commentaire sur la 1ere section du Prorrhètique (§ 84, t. XVI, p. 673), et par Caelius Aurelianus (Chronic., II, i, p. 363, édit. Almel.). M. Rosenbaum (notes de la nouvelle édit. de l'Histoire de la médec. de Sprengel, t. I, p. 538) pense que ce traité pourrait bien être le même que celui qui est cité par Galien, sous le titre Περὶ τῶν παρέσεων (adv. Eratisistreos, etc., chap. I, t. XI, p. 192). — Dans la note précitée de M. Rosenbaum, on trouvera la liste des écrits d'Érasistrate dont il ne reste malheureusement que les titres et quelques fragments. '
(04) C'est-à-dire des inconvénients ou de l'innocuité de la chair de bœuf. Hippocrate, dans le traité De l'ancienne médecine (§ 11, t. I, p. 594), a expliqué les inconvénients d'un changement brusque de régime, il les attribue à la faim, c'est-à-dire à l'une de ces deux circonstances, que le corps n'avait pas encore faim quand on lui a donné des aliments à une heure inaccoutumée, ou qu'on l'a laissé avoir trop faim en ne lui donnant pas à l'heure habituelle ceux qu'il réclame. Voilà, pour l'heure du repas. Quant a la qualité des aliments, Hippocrate me paraît bien près d'attribuer, comme le fait Galien, à la conformité de nature, la puissance des habitudes. Le passage suivant du traité De l'ancienne médecine (§ 20, p. 623) est très remarquable sous ce rapport, et il me semble que si Galien ne l'a pas cité, c'est peut-être qu'il n'a pas cru à l'authenticité de ce traité : « Le fromage ne nuit pas à tout le monde ; il est des gens qui peuvent s'en rassasier sans le moindre inconvénient, et même il fortifie merveilleusement ceux à qui il convient ; il en est au contraire qui ne le digèrent que difficilement. Les constitutions des uns et des autres diffèrent donc, et elle» diffèrent en ceci : à savoir que l'humeur qui, dans le corps, ne compatit pas avec le fromage, est éveillée et mise en mouvement par cette substance. » (Trad. de M. Littré.)
(05) Voy. le commencement du chap. IIe du présent traité.
(06) C'est le seul renseignement qu'on possède sur ce philosophe péripatéticien. Voy. Fabricius, Bibl. graeca, ed. Harles., t. III, p. 471.
(07) Ἐπιλαθήσοιτο, cod. Flor. barbare. Dietz conjecture ἐπιλήσοιτο (se sui obliturum, id est mortem obitunan esse) ; mais c'est là une interprétation extrêmement détournée ; il propose encore σπασθήσοιτο, attendu que les traducteurs latins ont : se spasmo correptum iri ; il vaut mieux accepter ἐπιληφθήσοιτο conformément à un passage de Galien, De simpl. med. tempor., VI, 3, 10, § xi, p. 859, où le mot ἐπιληφθέν (d'ἐπιλαμβάνω) a le sens de : étant pris d'épilepsie. C'est je crois même un sens à ajouter à ceux que donne le Trésor grec à ἐπιλαμβάνω ou ἐπιλαμνάνομαι.
(08) Εἰ δὲ καὶ τοῦτ' ἔπαθεν ἐάσαντες ἂν οἱ παρόντες ἰατροὶ πάντως αὐτόν, cod. Flor. — Ce passage me paraît, comme à Dietz, fort altéré. Je crois même qu'il y a une lacune. — Nicolaus Calaber et Aug. Gadaldinus traduisent : « Tandem tamen medicis eum omnino compellentibus frigidam potavit, » mais cette interprétation est évidemment fausse, puisque Galien dit plus bas que cet homme, vu sa constitution, avait bien fait de ne pas boire de l'eau froide. Dietz, qui lit ἐάσειαν ἄν au lien de ἐάσαντες ἄν, propose une interprétation inacceptable, tant elle est torturée : Sin etiam illud pateretur ( îd est, aquam frigidam biberet ), omnes medicos Ipsum omnino relicturos esse (scilicet mortuum) dicebat. » En l'absence de mss. il vaut mieux s'abstenir que de proposer des corrections arbitraires. — S'il me fallait trouver un sens à ce membre de phrase, je rattacherais εἰ (en supprimant δέ).... ἔπαθεν à la phrase précédente et j'interpréterais : S'il avait eu l'habitude des boissons froides, il ne les aurait pas redoutées autant, lors même qu'elles auraient produit chez lui des attaques d'épilepsie. — Quant au second membre de phrase, le sens en paraît certain, quoique le texte ne soit pas régulier. Peut-être pourrait-on lire ἐάσαν γοῦν πάντες αὐτον... (tout la médecins l'abandonnèrent donc).
(09) Dans la première édition de ma traduction des Oeuvres choisies d'Hippocrate, j'avais adopté pour ce passage les corrections extrêmement ingénieuses de M. Littré ; mais en examinant de nouveau le texte, j'ai pensé que ces corrections n'étaient point nécessaires. Dans la seconde édition de ces Oeuvres choisies, je discute l'interprétation de M. Littré, le Commentaire de Galien, et j'indique les raisons qui m'ont détermine à m'en tenir au texte vulgaire.
(10) Voyez sur la massa, Oribase, I, XII, et la note correspondante, t. Ier, p. 665-66.
(11) Les anciens appelaient choléra une maladie caractérisée par des déjections et des vomissements simultanés (voy. particul. Alexandre de Tralles, VII, XIV, et Galien, Sympt, caus., III, II, t. VII, p. 217-18). Il paraît même d'après Galien (Méthod. med., II, II, t. X, p. 8e), que ce sont les médecins cnidiens qui ont les premiers donné le nom de choléra à cette espèce de maladie qui répond un bien, ce me semble, au choléra nostras. Je traite cette question en détail dans la seconde édition des oeivres choisies d'Hippocrate.
(12) Ἐν δὲ τοῖς καθόλου λόγοις ὑπὲρ ἰατρικῆς λεγομένοις ἐξηρίθμηται. Il est difficile de savoir, d'après ce texte, si Érasistrate parle en général ou en son propre nom, et dans ce dernier cas s'il s'agit d'un ou de plusieurs ouvrages. Toutefois on remarquera que quelques-uns des traités énumérés par M. Rosenbaum (voy. note I de la page 93), rentrant dans la catégorie des ouvrages généraux sur la médecine.
(13) Voy. Oribase, Collect. med., II, XLIX, sur les poissons rocheux, appelés ainsi parce qu'on les pèche sur des côtes rocheuses
(14) Κατὰ τὴν τῶν φυσικῶν δυνάμεων. — Je trouve à la marge de l'edit. des Juntes (IIe cl, p. 60, H.), la remarque suivante : Φυσικῶν est in grœco cod.; sed arbitror legendum τροφῶν, id est alimentorum, nam non in libris De facultatibus naturalibus tradit quod sciam, sed in primo De alimentorum facultatibus, cap. I, et iis etiam paulo inferius. » Cette remarque me paraît juste, car c'est seulement en passant que, dans le Ille livre Des facultés naturelles, Galien traite cette question (voy .particul., chap. v et vi, t. II, p. 157 suiv. ).
(15) Καθάπερ γὰρ ἄρτιοι (ἄρτι ιοι sic cod.), σιτοποιοὶ πέττοντεχ λέγουσιν. - Nicolaus Calab. et Aug. Gaclaldinus, traduisent : « Quemadmodum enim pistores panem coquere debent. » — Dietz propose ἀρτοποιοὶ σιτ. πέττ. λέγονται, et traduit : Quemadmodum enlm legitimi pistores, qui panem coquunt adpellantur. Je lirais volontiers... ἄρτι οἱ σιτοπ. πέττειν λέγονται. M. Bussemaker pour se rapprocher davantage du ms. et pour éviter une correction, me propose de changer seulement ἄρτιοι en ἄρτι (les boulangers ne disent pas qu'ils cuisent le pain) ; mais la phrase me paraît ainsi très dure et très difficile à construire régulièrement.
(16) Voy. sur ces fours, Oribase, II, VIII, et notre note t. Ier, p. 563 et suiv.
(17) C'est-à-dire est modifiée. J'aurai à revenir sur cette expression dans la dissertation Sur la physiologie de Galien.
(18) Κατ' ἀρχὰς δ' εὐθέως κατὰ συνβεβηκὸς, οὐ πρώτος, cod. Et secundum principia, vel per se confestim, vel secundum accidens, non prius; Nicolaus. - At per initia natim, per accidens, non primo; Aug. Gadaldinus. — Ces deux traductions diffèrent plus par la forme que par le fond.
(19) M. Rosenbaum, dans sa liste des écrits d'Érasistrate (voy. note 2 de la page 93), ne paraît pas s'être servi de l'opuscule qui nous occupe, car il ne mentionne ni ce traité Des habitudes, ni ces traités généraux sur la médecine dont il est question au chap. Ier. (Voy. note 1 de la page 100.)