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Timestamp: 2020-08-11 19:14:36+00:00
Document Index: 167824254

Matched Legal Cases: ['§ 1', '§ 1', '§ 1', '§ 2', '§ 3', '§ 4', '§ 5', '§1', '§1', '§ 6', '§ 7', '§ 8', '§ 9', '§ 10', '§ 11', '§ 12', '§ 13', '§ 1', '§ 1', '§ 3', '§ 1', '§ 12', '§ 11', '§ 1', '§ 4', '§ 3', '§ 12', '§ 8']

Le club informatique Ademir : 1864 La vie d'une famille de paysans, à Sissonne au XIXème siècle.
1864 La vie d'une famille de paysans, à Sissonne au XIXème siècle.
PAYSAN D'UN VILLAGE A BANLIEUE MORCELÉE(1) DU LAONNAIS Forme du XIXème pour Laonnois
( Propriétaire-ouvrier dans le système du travail sans engagement! )
RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX EN MAI 1864
M. CALLAY, instituteur, officier d'académie
(1) La Société d'économie sociale se propose surtout de publier des faits; mais elle ne repousse pas les conclusions générales qu'ils peuvent suggérer aux observateurs. Seulement, lorsque ses publications ont mis en lumière certaines catégories de doctrines, elle accorde ses préférences aux travaux qui, offrant, en ce qui concerne les faits, le même caractère d'utilité et d'exactitude, produiraient des doctrines différentes. Ainsi, les monographies des Ouvriers européens et celles des trois premier volumes des Ouvriers des deux mondes, ayant constaté que nos lois de succession exercent une fâcheuse influence sur le bien-être physique et sur la condition morale des petits propriétaires, la Société recherche les faits qui pourraient justifier la conclusion contraire. Dans ce but, elle s'est adressée à M. L**, propriétaire et maire à S*** (Aisne), qui avait signalé cette localité comme un bon spécimen des avantages assurés à la France par le régime du partage forcé. M. L** a confié à l'instituteur de S*** le soin de traiter cette question importante, en faisant une étude spéciale de cette commune, suivant la méthode adoptée par Société. Le lecteur verra que cette enquête a conduit l'auteur à des conclusions diamétralement opposées à celles qu'avait entrevues M. L**. Dès lors, la Société, fidèle à son principe, offre plus que jamais sa publicité aux observateurs qui pourraient établir par ces monographies les bons effets de notre régime actuel de succession.
I - Définition du lieu, de l'organisation industrielle et de la famille.
1. - ÉTAT DU SOL, DE L'INDUSTRIE ET DE LA POPULATION.
2. - ÉTAT CIVIL DE LA FAMILLE.
3. - RELIGION ET HABITUDES MORALES.
4. - HYGIÊNE ET SERVICE DE SANTÉ.
5. - RANG DE LA FAMILLE.
II - Moyens d'existence de la famille.
6. PROPRIÉTÉS (Mobilier et vêtements non compris)
7. - SUBVENTIONS.
8. - TRAVAUX ET INDUSTRIES.
III - Mode d'existence de la famille.
9. - ALIMENTS ET REPAS.
10. - HABITATION, MOBILIER ET VÊTEMENTS.
11. - RÉCRÉATIONS.
IV- Histoire de la famille.
12. - PHASES PRINCIPALES DE L'EXISTENCE.
13. - MŒURS ET INSTITUTIONS ASSURANT LE BIEN-ÊTRE PHYSIQUE ET MORAL DE LA FAMILLE.
(A) SUR LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES du morcellement de la propriété dans le LAONNAIS.
(B) SUR LA DÉCADENCE MORALE ET PHYSIQUE DE LA POPULATION DU LAONNAIS.
(C) SUR L'INSUFFISANCE DE L'EDUCATION DES ENFANTS DANS LE LAONNAIS.
(D) SUR L'EXPLOITATION DES CENDRES NOIRES DANS LE LAONNAIS.
(E) SUR L'EXPLOITATION DE LA TOURBE DANS LE LAONNAIS.
DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.
§ 1er - ÉTAT DU SOL, DE L'INDUSTRIE ET DE LA POPULATION.
La famille qui fait l'objet de cette monographie habite S*** bourg de l'ancien Laonnais, situé sur les confins de la Champagne et de la Thiérache, c'est-à-dire dans cette région du département de l'Aisne où, par suite de l'aridité du sol, les centres de population sont le plus rares. Ce bourg est traversé par une route qui n'est guère fréquentée que depuis l'ouverture du chemin de fer de Reims à Saint-Quentin. Les communes qui l'entourent étant peu nombreuses et s'en trouvant éloignées de plus de 6 kilomètres, les relations commerciales sont à peu près nulles, et la population, qui s'élève a 1.500 habitants, est presque exclusivement agricole.
Le territoire de S*** est une vaste plaine siliceuse, légèrement ondulée, dont une culture minutieuse a vaincu la stérilité naturelle. Une grande partie était encore, au dernier siècle, à l'état de savarts (N° 2, § 1er) par suite de l'absentéisme des grands propriétaires; alors les produits du sol suffisaient à peine à l'alimentation de la commune. Aujourd'hui, au contraire, le territoire de S*** produit de riches récoltes de seigle, d'avoine, de sarrasin, d'œillettes Espèce de pavot, cultivé, plante herbacée annuelle à feuilles simples, aux fleurs en coupe à quatre pétales rose-pourpre et tachés, et dont les fruits sont des capsules.
Les petites graines de l'œillette donnent l'huile d'œillette, consommée., de pommes de terre, etc. ; 400 hectares de marais, qui en occupent la partie septentrionale, ne donnent que des fourrages de médiocre qualité mais en revanche on en extrait une tourbe très recherchée des cantons voisins (E). Ces tourbières et 500 hectares de garennes, disséminées sur toute l'étendue du territoire, fournissent aux habitants de S*** un combustible abondant et à bon marché (D. 2e Son).
Comme les alentours du village offrent un sol profond, riche en humus et particulièrement propre à la culture du chanvre, la préparation de cette plante textile a été pendant longtemps la principale industrie du pays. Mais cette culture a beaucoup perdu de son importance; elle nuisait trop à celle des céréales en absorbant presque la totalité des engrais et en exigeant des soins continuels. Les paysans-chanvriers préfèrent donner à la culture ordinaire toute la belle saison, et au travail du chanvre les loisirs que l'hiver leur impose. Ils vont acheter cette plante, à demi préparée, dans les environs de La Fère.
Les familles de paysans, c'est-à-dire des petits propriétaires, qui emploient tout leur temps à l'exploitation de leur domaine, sans travailler au dehors en qualité de salariés, sont loin de former à S*** comme en d'autres localités (N° 3, § 1er), la majeure partie de la classe agricole. La population, qui comprend 469 ménages, se décompose, en effet, de la manière suivante :
1° Paysans proprement dits 38
2° Journaliers-agriculteurs 49
3° Fermiers proprement dits 28
4° Ouvriers-domestiques attachés a l'exploitation agricole 57
5° Gens de métier propriétaires, journaliers ou tâcherons (maçon,
chanvriers, tisserands, tourbiers, etc... 122
6° Ouvriers-propriétaires Indigents, à qui la bienfaisance publique
vient en aide 14
7° Ouvriers chefs de métier, industriels ou commerçants 68
8° Propriétaires vivant de la location de leurs immeubles 67
9° Personnes appartenant aux professions libérales 13
10° Rentiers 3
A S*** ainsi que dans les localités de la France où la transmission des biens a lieu conformément à la loi du partage forcé, la propriété est extrêmement divisée. Deux causes tendent encore à accroître ce morcellement d'abord, le sol étant de peu de valeur, chaque ouvrier peut, avec de faibles économies, se rendre acquéreur d'un petit coin de terre; ensuite, les alentours du village étant plus fertiles que le reste du territoire, les cohéritiers tiennent à conserver chacun leur part de toute parcelle du domaine paternel, qui est située à proximité de leur habitation.
La banlieue des villages champenois est une véritable mosaïque. Dans plusieurs communes il n'est pas rare de rencontrer des champs qui ont à peine un mètre de largeur; tel pommier, tel noyer couvre ainsi de ses branches quatre ou cinq parcelles, et le propriétaire ne peut en enlever la récolte qu'en présence de ses voisins et en leur laissant la moitié des fruits tombés dans leur champ; de là, une cause fréquente d'inimitiés et de procès (A).
A S*** le morcellement de la propriété n'en est pas encore arrivé à ce point. Les tableaux suivants donnent une idée exacte de l'état actuel des choses sous ce rapport.
Le territoire de S*** comprend 5.292h46, savoir
Terres labourables et savarts En Champagne, le savart est une étendue de terre pauvre et inculte où pâturent les moutons. 4.075h58
Bois, garennes et saussaies Saussaie (également écrit Sauçaie), français toponymique du latin salicetum, roman salcedo, signifiant 'lieu où les saules abondent'. 584h47
Jardins, chènevières 100h27
Prés, marais, tourbières 417h26
Propriétés bâties 9h11
Rues et chemins 99h77
&nbspTotal 5.292h46
Cette surface se fractionne en 6.786 parcelles réparties entre 776 propriétaires, dont
338 résident à S***
277 résident au dehors et exploitent par eux-mêmes.
161 résident au dehors et louent à des fermiers.
Sur ce nombre
545 possèdent de 1 à 10 parcelles.
101 de 10 à 20
77 de 20 à 50
29 de 50 à 75
9 de 75 à 100
15 plus de 100
On peut encore les classer ainsi en raison de l'étendue de leur propriété
136 possèdent de 1 are à 10 ares
27 de 10 ares à 20
108 de 20 à 50
120 de 50 à 100
221 de 1 hectare à 5 hectares
66 de 5 hectares à 10
41 de 10 à 20
45 de 20 à 50
5 de 50 à 100
7 plus de 100
Les propriétés importantes, indiquées par ce dernier tableau, appartiennent à des fermes isolées, situées sur différents points du territoire, ou à la commune elle-même.
Le nombre de 6.786 parcelles doit avoir beaucoup augmenté depuis la confection du cadastre (1819) car la division des héritages, et par suite le morcellement des cultures, vont toujours en progressant, tandis que l'agglomération des biens est à peu près nulle.
Cette extrême division de la propriété exerce sur la constitution physique et sur les habitudes morales des paysans une influence si grande qu'elle entraine chez eux un genre de vie tout particulier, dont la présente monographie fournit un exemple.
§ 2. - ÉTAT CIVIL DE LA FAMILLE.
La famille se compose de six personnes, dont quatre forment le ménage J** N**
1 JEAN-BAPTISTE J** né à S*** 54 ans
2 ROSALIE N**,sa femme, née à S***, mariée depuis 31 ans 52
Rosalie-Victoire J**, leur fille ainée, née et mariée à S*** 28
Eugénie-Rose J**, leur fille cadette, née et mariée à S*** 19
3.	Jean-Baptiste-Victor J** leur fils ainé, né à S*** 15
4.	Prosper-Eugène J**, leur fils cadet, né à S*** 13
Outre ces quatre enfants, les époux J** N** en ont eu trois, qui sont morts en bas âge.
§ 3. - RELIGION ET HABITUDES MORALES.
La famille J** N** appartient à la religion catholique romaine; mais elle ne la pratique guère. L'ouvrier ne paraît à l'église qu'aux grandes fêtes, et la femme elle-même est loin d'y aller tous les dimanches. Les fils, au contraire, ont conservé des habitudes qu'on rencontre rarement chez les enfants du même âge et qu'ils ont prises sous l'influence de l'instruction reçue au catéchisme dans les années précédentes. Les parents, loin de seconder ces bonnes dispositions, les contrarient déjà chez l'aîné ils trouvent que le repos de l'après-midi du dimanche doit suffire et que la matinée de ce jour est perdue, quand elle n'est pas consacrée au travail. Chez eux les sentiments religieux sont depuis longtemps étouffés par les préoccupations matérielles (A). Les dogmes principaux du catholicisme ne sont à leurs yeux que d'inutiles abstractions. S'ils admettent l'existence d'un Être souverain, ils ne peuvent croire qu'il s'intéresse à leurs actes. Aussi, indifférents en matière religieuse, font-ils consister toute leur morale à se montrer honnêtes. Lorsqu'on veut appeler. leur attention sur quelque idée d'ordre supérieur, par exemple sur le sort futur des bons et des méchants, ils répondent par cette raillerie : Qu'en savez-vous ? C'est en développant devant leurs enfants ces principes destructifs qu'ils sapent l'édifice élevé avec tant de peine par l'instituteur et par le curé.
Les croyances les plus superstitieuses sont les seules qu'ils conservent et qu'ils entretiennent autour d'eux. Il n'est pas de pratiques ridicules auxquelles ils ne se soumettent pour obtenir la guérison d'un enfant ou d'un cheval; pas de sorcier ou de somnambule qui ne les trouve crédules s'il promet au conscrit un bon numéro. Chaque village a son docteur qui guérit les entorses par insufflation et qui révèle de quel saint tel enfant est entiché. Le moindre hameau possède une commère qui fait les pèlerinages, dit les neuvaines et tire les points, c'est-à-dire jette dans l'eau les quelques grains de blé qui, par leur mode de submersion, doivent faire connaître la gravité de la maladie. Toute personne, fût-ce même le curé, qui voudrait éclairer nos paysans sur la valeur de tels actes, serait regardée comme impie et perdrait leur confiance. Il est d'ailleurs bien difficile de combattre avantageusement ces superstitions, car les enfants quittent l'école avant l'âge où leur jugement développé pourrait en faire comprendre l'absurdité.
C'est ce qui est arrivé pour les enfants des époux J** N**. L'aîné a été mis au travail aussitôt après sa première communion; il avait douze ans. Son frère, malgré sa chétive constitution, a quitté l'école pour le même motif, avant sa onzième année. Leur instruction, on le comprend, est donc à peine suffisante pour les besoins ordinaires de la vie et leur éducation laisse d'autant plus à désirer que les parents étaient les premiers à trouver trop exigeants l'instituteur et le curé.
Ces enfants ne manquent pas d'intelligence; ils ont un caractère doux et facile; mais l'excessive économie de leur père leur a donné des idées d'intérêt et un air grave qui contrastent désagréablement avec l'insouciance et l'enjouement qui caractérisent cet âge. Ils n'entendent causer que des travaux ou des produits de l'exploitation et toutes les recommandations qui leur sont adressées n'ont jamais d'autre objet. Leurs parents ne répriment ni leurs propos ni leurs relations, et leur présence n'empêche ni les expressions grossières, ni les chansons équivoques (C). Ces chansons d'ailleurs sont les seules lectures qui se fassent à la maison, et si l'on aperçoit sur un coin de la cheminée quelques volumes poudreux, ce sont des livres de classe que l'on n'a pu revendre.
L'union a toujours régné dans le ménage des époux J** N** Les seules discussions qui aient lieu quelquefois sont relatives aux dépenses à faire. Il semble au chef de la famille que les frais d'habillement, d'ameublement, etc., peuvent toujours se reculer ou se restreindre. La femme, tout en partageant les idées de son mari, tient à ce que ses fils soient vêtus et se récréent comme leurs camarades; elle se voit obligée de lui cacher une partie des produits de la basse-cour et de le tromper sur le prix des vêtements. C'est ainsi que les enfants ont pu, pendant des mois entiers, se faire donner des leçons de danse.
Cette vie qui s'écoule dans l'isolement, ces idées sans cesse dirigées vers le travail et le lucre, l'orgueil de se sentir indépendant et de pouvoir se passer de tout secours étranger, donnent au chef de cette famille des habitudes peu sociables. Dans les ouvriers de ce rang, on ne rencontre jamais de relations amicales entre voisins, ni d'actes de complaisance mutuelle chacun pour soi, chacun chez soi, telle est leur devise.
§ 4. - HYGIÊNE ET SERVICE DE SANTÉ.
Le climat de S*** est très sain. La position de ce bourg au sud et à proximité d'un marais n'a jamais eu pour la santé de ses habitants aucune conséquence fâcheuse, Ils ne sont pas victimes de ces fièvres intermittentes qui désolent assez souvent des localités placées dans des situations analogues. Un préjugé local attribue cette salubrité à l'odeur du chanvre; cette opinion ne supporte pas l'examen. Il est évident que S*** doit à la largeur de ses rues pavées, au parc et aux garennes qui l'avoisinent, la pureté de l'air qu'on y respire. L'eau n'y a aucun goût désagréable quoiqu'elle ne traverse que des couches tourbeuses.
En général, la taille des habitants de S*** est un peu inférieure à la moyenne, et leur constitution physique paraît débile. Cette dégénérescence se remarque d'une manière bien saisissante chez les jeunes gens ; il en est peu qui parviennent à la taille de leurs parents. Comment la constitution physique résisterait-elle à la triple influence du peu de soins accordé à la première enfance, des travaux excessifs et prématurés et des mariages trop précoces ? (B).
La plupart des femmes, partageant avec leurs maris les travaux des champs, restent pendant toute la journée éloignées de leurs enfants; elles ne peuvent les allaiter, et les laissent seuls dans des cabinets sombres, froids et humides, puisque à S*** l'eau est presque à la surface du sol. Aussi l'affection scrofuleuse, appelée vulgairement carreau, est-elle ici très commune; les parents, loin de la combattre, souvent ne la soupçonnent pas. Nous avons vu des mères s'étonner qu'on leur fit remarquer le développement insolite du ventre de leurs enfants. « Les aînés, disaient-elles, ont été comme cela; c'est vrai qu'ils ont langui très longtemps, mais c'est qu'ils étaient entichés de quelque saint. » Dans ce cas les parents dépensent en neuvaines et en pèlerinages de l'argent qui serait beaucoup mieux employé à assainir l'habitation et à procurer à l'enfant des aliments fortifiants. S'il meurt: « Dieu, disent-ils, leur a fait une belle grâce.» S'il survit, ses organes, gênés dans leur premier développement, semblent étiolés et atrophiés, et cet affaiblissement réagit jusque sur son intelligence.
Ce qui vient d'être dit des habitants de S*** en général s'applique tout particulièrement à la famille J** N**. L'ouvrier est d'une taille élevée et d'une constitution robuste que n'ont pu altérer un travail continu et des privations de tous genres. Il y a quelques années, il fut renversé par son cheval et se cassa la jambe; n'ayant pas voulu suivre exactement les prescriptions coûteuses du médecin, il a gardé une claudication qui le gêne beaucoup.
La femme est d'une taille moyenne; elle a eu sept enfants: trois sont morts jeunes. Elle marche déjà voûtée, et elle est atteinte d'une surdité qui a pu aigrir un peu son caractère. Les quatre enfants qui ont survécu ont une santé plus robuste que ne l'indiqueraient au premier abord leur petite taille et leurs membres débiles; peut-être doivent-ils cette débilité apparente à la maladie dont il était question tout à l'heure, et qui a enlevé leurs frères. Aucun des membres vivants de cette famille n'a jamais été sérieusement malade. Les indispositions légères qui surviennent sont traitées par la mère. L'ouvrier, quelle que soit la rigueur de la saison, ne met pas de bas ; la femme et les enfants les quittent aussitôt que la température s'est adoucie; l'été, ils vont aux champs pieds nus.
Dans cette dernière saison, les fatigues, l'insuffisance de la nourriture, l'oubli complet des plus simples précautions hygiéniques, occasionnent des dysenteries qui, tous les ans, enlèvent quelques victimes. Comme elles ne causent d'abord que de légères douleurs d'entrailles et un lent affaiblissement, les travailleurs ne s'en inquiètent pas. Ce n'est que lorsqu'il est trop tard qu'ils recourent au médecin, et comme alors les soins de l'homme de l'art sont souvent inutiles, ils attribuent à son inexpérience des malheurs dus à leur seule négligence, et ces malheurs deviennent pour eux encore des motifs de ne pas l'appeler.
Pendant l'hiver, la poussière du chanvre, qu'ils respirent dans l'atmosphère chaude et malsaine de leur atelier, leur occasionne une respiration difficile et une toux habituelle, sans que l'on ait jusqu'ici remarqué de conséquence fâcheuse à cette indisposition chronique.
§ 5. - RANG DE LA FAMILLE.
L'ouvrier appartient à la classe des paysans, peu nombreuse aujourd'hui dans la localité (§1er). Loin qu'il puisse atteindre à un rang supérieur, J** N** ne se maintient à celui qu'il occupe qu'au moyen d'un labeur incessant et d'une rigoureuse économie. Toute sa vie et celle de sa femme ont été employées à créer péniblement le domaine qui lui a permis de nourrir et d'élever sa famille. Bientôt ce domaine si restreint va être divisé en quatre parts bien minimes. Chacun des enfants aura alors à recommencer, au prix des mêmes sacrifices, l'œuvre de son père, et, arrivée au même point, cette œuvre se détruira de nouveau.
Les habitants de ces campagnes cherchent dans la stérilité du mariage un moyen d'éviter le morcellement de la petite propriété et les conséquences fâcheuses qui en résultent (A). Ils ont remarqué que, parmi les héritiers d'un même père, les uns sont pourvus des qualités de prévoyance et d'économie qui leur permettent de recomposer le patrimoine et que les autres, manquant d'intelligence ou de moralité, tombent dans une position inférieure. Le nombre, de plus en plus restreint, des paysans dans la commune de S*** comparé au nombre croissant des ouvriers propriétaires, des journaliers agriculteurs et même des propriétaires indigents (§1er). justifie la sollicitude des pères de famille, sans légitimer le procédé qu'ils emploient pour empêcher une trop grande division de la propriété.
§ 6. PROPRIÉTÉS (Mobilier et vêtements non compris)
IMMEUBLES acquis en totalité avec les épargnes de la famille 6,862f 00
Habitation : Maison avec cour, 1,600f 00; - grange, 600f 00; - écurie pour les chevaux et les vaches, 250f 00, appentis pour les porcs, les poules et les lapins, 50f 00. - Total, 2.500f 00.
Immeubles ruraux : Jardin (7 ares) attenant à la maison, 288f00; champs (4ha07),4,074f 00. - Total, 4,362f 00.
ARGENT 10f 00
Cette somme, gardée au logis comme fonds de roulement, est entretenue avec les produits de la basse-cour.
ANIMAUX DOMESTIQUES entretenus toute l'année/td> 650f 00
2 chevaux, 400f 00; 1 vache et 1 génisse, 250f 00. - Total, 660f00.
ANIMAUX DOMESTIQUES entretenus seulement une partie de l'année/td> 59f 00
2 porcs d'une valeur moyenne de 50f 00, entretenus pendant 4 mois. La valeur moyenne calculée pour l'année entière est de 30f 00; 18 poules, valeur calculée, 23f 00; 6 lapins, valeur calculée, 6f 00. - Total, 59f 00.
MATERIEL SPECIAL des travaux et industries/td> 621f 30
1° Outils pour la culture des champs et la récolte des céréales. - 1 charrette, 150f 00;
1 charrue et ses accessoires, 30f 00; - 1 herse, 10f 00; - 1 rouleau, 7f 00 - harnais des deux chevaux, 140f00; - 1 fourche à gerbes, 1f 40; - 4 râteaux de bois, 2f 50 - 2 fourches à faner, 1f 00; - 3 faux montées avec leurs accessoires, 21f 00; - 2 faucilles, 2f 50; - 4 fléaux, 8f 00; - 1 van, 4f 00; - 1 rige (crible de bois), 2f 00; - 2 cribles de peau, 5f 00; 8 sacs de toile, I6f 00; - 2 échelles, 6f 50; - 1 boisseau de bois, 5f 00; - 1 pioche, 5f' 00. - Total, 416f 90.
2° Outils pour l'exploitation des chevaux et des vaches et pour la basse-cour. -2 fourches de fer, 2f 50; - 1 crochet à fumier, 1f 25; - 1 pelle, 1f 25; - râtelier des chevaux et des vaches, 4f 00; - 1 auge de bois, 10f 00; - 1 auge de pierre pour les porcs, 3f 00; - 2 corbeilles,2f 80; - 1 cage à poulets, 2f 00. - Total, 26f 80.
3° Outils pour la laiterie. - 1 baratte, 6f 00; - 24 pots à lait, 6F 00; - 2 pots à crème, 0f 80; - 1 seau à traire, 2f 00;- 1 couloir (filtre pour le lait) 0f 50. - Total, 15f 80.
4° Outils pour la culture du jardin. - 3 bêches, 6f 00; 1 râteau, 2f 00; - 1 houe et une serfouette (outil pour remuer la terre autour des plantes), 1f 50. - 1 cordeau 0f 50; -- 1 brouette, 10f 00; - 3 paniers, 3f 50. -Total, 23f 50.
5° Outils pour l'exploitation du chanvre. - 3 broyons ou tilles (outils pour briser la partie ligneuse du chanvre), 30f 00; - 1 éphangeoir et sa palette (outil pour débarrasser les filaments du chanvre des fragments ligneux qui y adhère encore), 1f 50; - 4 sérans (grandes cardes armées de dents de fil de fer, 42f00; - toile pour la voiture, 10f 00. - Total, 83f 50.
6° outils pour les réparations exécutées à la maison. - 1 serpe, 3f 00 ; - 1 plane, 3f 00; - 1 marteau, 1f 00; - 2 ciseaux à bois, 2f 00; - l vilebrequin, 1f 50; - 1 scie, 2f 00; - tenailles, 1f 50; - bec-de-cane, 0f 50. - Total, 14f 50.
7° Outils pour le blanchissage. - 1 baquet et son battoir. 1f 50; - 2 cuviers, 19f 0 - 1 trépied de bois pour ces cuviers, 2f 00; - 2 tinettes, 5f 00; - cordes pour le séchage du linge, 4f 00; - 2 fers à repasser, lf 50. - Total, 33f 00.
8° Outils pour l'entretien du linge et des vêtements. - Ciseaux, boites, étuis, 2f 80; - rouet, 4f 00; - dévidoir, 1f 00. - Total, 7r 80.
Valeur TOTALE des propriétés 8.202f 30
§ 7. - SUBVENTIONS.
La famille ne jouit actuellement d'aucune subvention. Ce fait si rare s'explique naturellement dans un pays où le régime du morcellement de la propriété est établi depuis longtemps, et où chacun, obligé d'utiliser toutes les ressources qui peuvent augmenter ses profits, revendique avec âpreté la jouissance de ses droits (A). Il y a quelques années, la famille trouvait encore quelques faibles subventions dans le glanage, dans le pacage des vaches le long des chemins ou routis, et dans la récolte de l'herbe que les enfants ramassaient pour les lapins. Aujourd'hui que les fils sont occupés à des travaux plus difficiles, ces subventions n'existent plus.
§ 8. - TRAVAUX ET INDUSTRIES.
- Il fume, laboure et ensemence ses propriétés, il fauche, rentre et bat ses récoltes. 11 est aidé dans ces travaux par tous les membres de sa famille. Pendant les mois d'hiver, il exerce la profession de chanvrier, et conduit aux foires des villes voisines le chanvre qu'il a préparé. Vers le mois de mars, quand les travaux de la culture lui laissent encore quelques moments de liberté, il achète des rendre* noires (n) et va les revendre dans les Ardennes.
- Elle prépare la nourriture quotidienne; elle blanchit et raccommode le linge et soigne la basse-cour. Elle est spécialement chargée de la culture du jardin et des plantes sarclées. Depuis qu'elle a pu se faire remplacer par ses enfants, elle ne fauche plus, et ne conduit plus la herse à l'époque des semailles; mais elle aide encore quelquefois au battage des récoltes et ne reste étrangère à aucun des travaux de l'exploitation. Elle accompagne la famille aux champs et si, à midi et le soir, elle rentre au logis quelques instants avant les autres travailleurs, c'est pour préparer les repas et pour donner aux bestiaux la nourriture qu'ils réclament. Comme elle est presque toujours absente pendant la belle saison, elle fait confectionner tous les habits de la famille. Ses filles, quoique mariées, viennent à son aide au moment des lessives, et elle leur rend le même service il l'occasion.
- Dès l'âge de neuf ans, les enfants durent prendre part aux travaux de leurs parents. D'abord, ils conduisirent les vaches sur les routis et ils soignèrent la basse-cour pendant les absences de leur mère ; plus tard, ils allèrent ramasser dans les moissons la provision journalière de fourrage vert ; ils furent employés aux travaux faciles du sarclage, de la fenaison, du rouissage et du tillage du chanvre. Bientôt on leur confia une herse, une charrue, une voiture, et maintenant ils fauchent, ils battent et ils labourent comme leur père.
Pendant l'hiver ils travaillent le chanvre et, vers le mois de mars, tandis que l'ouvrier va vendre des cendres noires. ils se chargent, pour le compte de tiers, de l'étendage de la tourbe. Leur travail consiste à transporter les pointes de tourbe sur des brouettes, aussitôt après leur extraction, et à les étendre sur l'herbe pour les faire sécher (E).
Ils sont payés à raison de 0f 50 par millier de tourbes, et ils peuvent en faire chacun un millier par jour. En voyant décroître le commerce du chanvre, la femme désirerait pour ses fils une profession plus assurée : elle voudrait placer l'aîné chez un sabotier. Une fois au courant de la profession, ce jeune homme l'exercerait avec son frère, et ils pourraient ainsi utiliser la morte saison d'une manière plus lucrative. Mais, soit qu'il craigne de ne pouvoir plus, s'il était seul, travailler le chanvre, soit qu'il redoute les frais d'apprentissage, J** N** a refusé, jusqu'à ce jour, d'accéder aux demandes souvent réitérées de sa femme et de ses enfants.
Industries entreprises par la famille.
- A l'exception du séchage de la tourbe, tous les travaux sont entrepris au compte de la famille. L'industrie la plus importante, après l'exploitation agricole, consiste dans la préparation et dans la vente du chanvre. La famille l'exerce pendant l'hiver, afin d'utiliser le temps laissé libre par la cessation des travaux de la culture. Pour économiser le chauffage, le chanvrier établit son atelier dans l'écurie, près de ses chevaux, dont il n'est séparé que par une pièce de bois transversale. Dès quatre heures du matin, il est debout prés de son seran Carde, peigne servant à carder la filasse du chanvre ou du lin., occupé à dégager du chanvre déjà tillé les filaments les plus longs, puis les moyens; le résidu forme les étoupes. Ordinairement, la mère ne serance pas : sa poitrine supporte difficilement l'atmosphère saturée de la poussière du chanvre; elle roule les cordons et elle les réunit en bottes de cinq kilogrammes chacune. Ces bottes sont ensuite livrées à la. fileuse; mais J** N** préfère les vendre sur les marchés environnants. Ceux qui tissent, revendent en gros la toile qu'ils confectionnent. Aujourd'hui, les toiles, moins solides mais plus fines, fabriquées à l'aide des machines, font à cette industrie locale une concurrence redoutable. Les toiles de S*** ne se vendent plus que comme toiles à sac.
§ 9. ALIMENTS ET REPAS.
Le régime alimentaire de la famille est réglé par la plus sévère économie. Cette sobriété peut même paraître excessive, si l'on considère que c'est à l'époque des plus grandes fatigues que la nourriture laisse le plus à désirer, puisqu'alors on ne prend pas le temps de préparer des aliments réconfortants.
Cette nourriture a pour base les céréales, la viande de porc, le lait et quelques légumes. Voici en quoi elle consiste dans l'été, pendant lequel la famille fait chaque jour quatre repas
1° A huit heures, le déjeuner pain de seigle sec auquel on ajoute quelquefois du fromage écrémé.
2° A midi, le diner : soupe au lait, à l'oseille ou aux oignons; puis omelette ou bien salade de laitue ou de chicorée. Au printemps, c'est une salade de doucette (valerianella olitoria, Linn.) ou de jeunes pousses de pissenlits (leontodum taraxacum, Linn.). Vers la fin de l'été, on mange après la soupe les légumes cuits dans le bouillon.
3° A quatre heures, le goûter mêmes aliments qu'au déjeuner.
4° A huit heures, le souper: soupe seulement.
En hiver, la famille ne fait que trois repas : déjeuner à neuf heures: soupe aux légumes, au beurre, rarement au lard, et légumes cuits dans le bouillon; - goûter à deux heures pommes. de terre cuites sous la cendre, ou bien fricassée de pommes de terre, de haricots, de lentilles au lard; - souper à six heures : soupe.
Si ce n'est aux noces ou à la fête patronale, la famille n'achète jamais de viande de boucherie. Aux grandes solennités et dans certaines circonstances, elle mange un lapin, rarement une poule. La boisson habituelle dans le pays est le cidre, la bière ou le petit vin des Ardennes. La famille J** N** ne boit que de l'eau. Cependant, aux noces des deux filles, les pères des conjoints avaient acheté un hectolitre de cidre. On ne consomme jamais d'eau-de-vie dans les familles de ce rang; les journaliers, au contraire, ont l'habitude, le matin en se levant, de prendre leur goutte, soit chez eux, soit chez les cabaretiers.
§ 10. HABITATION, MOBILIER ET VÊTEMENTS.
L'habitation de la famille J** N** est située à l'extrémité d'une des rues principales du bourg de S*** et à proximité d'un ruisseau. Elle se compose de la maison, d'une écurie et d'une grange le tout bâti en mœllons et couvert en ardoises.
La maison comprend deux pièces ou places d'habitation. Dans la première se trouvent une cheminée ornée de quelques tableaux, le lit des parents et deux armoires de chêne ciré, l'une pour le linge, l'autre pour la vaisselle et les aliments. Cette place est éclairée sur la rue par une fenêtre et par la porte d'entrée; les murs en sont blanchis à la chaux, tous les ans, au moment de la fête publique. Dans la seconde place ou fournil, se voient une cheminée, le lit des enfants (avant le mariage de leurs sœurs, les garçons couchaient dans l'écurie), un four, un évier, une table, un pétrin et toute la batterie de cuisine; c'est dans cette pièce que se préparent et se prennent les repas. Elle communique avec la première et est éclairée sur la cour par une fenêtre et par une porte. Ces deux places ne sont pas carrelées; le plancher est formé de terre crayeuse fortement battue.
Une porte conduit de la première pièce dans l'écurie, qui sert aussi d'atelier. De l'écurie on va dans la grange qui a deux sorties, l'une sur la rue, l'autre sur la cour, et qui sert de remise aux instruments aratoires. Il n'y a point de cave dans la maison.
Derrière ces bâtiments se trouve une petite cour qui renferme le poulailler, la loge des porcs et celle des lapins. Une mauvaise haie de bois sec la sépare du jardin. Ce jardin n'est qu'une étroite bande de terrain, resserrée entre les murs des habitations voisines; il ne renferme aucun arbre fruitier, et, comme il ne peut suffire à la consommation de la famille, J** N** a entouré de haies vives une petite pièce de terre située non loin du village, et il l'a convertie en jardin potager.
La maison et ses dépendances sont entretenues dans un grand état de propreté; le lit et les armoires, souvent frottés, réjouissent les yeux. On est étonné de voir les chevaux traverser la pièce principale pour sortir de l'écurie ou pour y rentrer; mais ce mode de construction est très commun dans le pays, et plusieurs petits particuliers sont obligés de transporter le fumier à bras ou avec des brouettes, à travers leurs places d'habitation.
MEUBLES : presque tous achetés d'occasion et en état de vétusté 234f 25
1° Lits. - 1 lit pour les époux : bois de lit, 25f 00; - 1 bâche (paillasse remplie de menue paille servant de matelas), 10f 00; - 1 paillasse pleine de grande paille, servant de sommier, 7f 00; - traversin de plumes de poule, 3f 00; - 2 oreillers de la même plume, 5f 00; - 1 couverture de laine verte, 15f 00; - 1 couverture piquée pour l'hiver, 18f 00; - 6 taies d'oreillers, 6f 00; (pas de rideaux).- Total, 89f 00.
1 lit pour les enfants : bois de lit, 10f 00; - bâche, 6f 00 (elle repose, non sur une paillasse, mais sur la paille répandue dans le bois de lit); - 1 traversin de menue paille, 1f 00; - l couverture de coton, 6f 00 (l'hiver on se couvre avec des sacs). - Total, 23f 00.
2° Meubles de la première place. - 6 chaises, 6f 00; - 1 armoire de chêne, à deux battants, 45f 00; - 1 commode et son dressoir, 30f 00; - 1 horloge sans boîte, 20f 00; 1 miroir, 0f 75. - Total, 101f 75.
3° Meubles du fournil. - Table, 2f 50 ? dressoir attaché au mur, 3f 00; - 4 chaises de bois blanc, 4f 00; -Total, 11f 50.
4° Livres et fournitures de bureau. - Livres de classe, 4f 00; - encrier, plume, cahier servant de registre, 0f 50; - livres d'église, 4f 00. - Total, 8f 50.
5° Objets relatifs au culte domestique, - 2 images de première communion, 2 gravures représentant le Christ et saint Jean-Baptiste, 0f 50.
USTENSILES : communs et en partie usés 161f 35
1° Dépendant de la cheminée. - 4 chenets, 2 crémaillères, i soufflet, 2 plaques de fonte pour le foyer de chaque cheminée, pelle à feu et pincettes. - Total, 22f 00.
2° Dépendant du four à pain. - 1 pétrin de bois, 8f 00; - 1 tamis, 2f 00; - 10 Corbeilles de paille tordue, pour recevoir la pâte qui doit fermenter, 5f 00; - 2 pelles de bois pour le four, 2f 75; 1 fourgon, 1f 00; - 1 couvercle pour le four, 2f 00. - Total, 20f 75.
3° Dépendant de la cuisine. - 3 marmites, 25f 00; - 1 chaudron, 4f 00; - 4 casseroles de terre vernissée 2f 00; - 12 assiettes de faïence commune, 2f 00; -18 assiettes pour le dressoir, 5f 00; - 5 bouteilles, 1f 00; - 6 verres, 0f 90; - l crapaud (cruche de grès, dans laquelle les moissonneurs portent de l'eau durant l'été, 0f 60; - 1 poêle a frire, 1f 50; - 12 cuillers, 1f 80; - 12 fourchettes, 1f 20; - 2 cuillers à pot de bois, 0f 50; - 4 couteaux, 2f 00; - 2 seaux, 3f 50; - 1 gril, 0f 50; - 12 tourtières, 1f 20; - 1 grande cuiller d'étain (louce louche est apparu au XIIIe siècle, dérivé de louce mot de la langue francique, mais on a continué encore longtemps à l'appeler cuillère à pot), 1f 00; - 4 plats de terre vernissée, 1f 00; - 4 bols de faïence, 1f 00; - 2 tasses de fer-blanc, 0f 50; - 1 casserole de cuivre, 1f 50; - 1 timbale, 0f 50; - 2 tonneaux, 6f 00. - Total, 64f 20.
4° Employés pour les soins de propreté. - 1 brosse pour les habits, 0f 50; - 2 brosses à souliers, 0f 40; - 1 peigne, 0f 50; - 1 rasoir, 2f 00. - Total, 3f 40.
5° Servant à l'éclairage et au chauffage. - 2 lampes, lf 50; - 1 chaufferette, 1f 20. - Total, 2f 70.
LINGE DE MENAGE : fait de toile grossière, confectionnée par l'ouvrier, quoiqu'il ne tisse pas habituellement 90f 00
12 paires de draps de toile de chanvre, 72f 00; 20 serviettes ou torchon, 10f 00; - 6 nappes ou serviettes de table, 8f 00. - Total, 90f 00.
VETEMENTS presque tous raccommodés jusqu'à usure complète, de forme surannée et d'étoffe très commune 603f 25
VETEMENTS DU PERE (241f 15), sans affinité avec le costume bourgeois.
1° Vêtements du dimanche. - 1 habit de drap noir, 15f 00; - 1 redingote, 35f 00; - 1 sarrau de toile bleue, 6f 00; - 1 gilet de drap noir, 6f 00; - 1 gilet de cotonnade, 4f 00; - 1 pantalon de drap noir, 15f 00; - 1 pantalon de coutil rayé, 5f 00; - 1 cravate de soie noire, 3f 00; - 1 cravate d'indienne, 1f 00; - 1 paire de bas de laine, 3f 00; - 1 paire de chaussons, 1f 30; - 1 paire de souliers, 12f 00; - 1 paire de sabots, 1f 15; - 6 mouchoirs de poche, 3f 00; - 1 chemise de mousseline, 5f 00; - 1 chapeau de feutre noir, 6f 00	- Total, 121f 45.
2° Vêtements de travail. -2 vieux sarraus, 4f 00; - 2 gilets à manches, 6f 00; - 2 pantalons de coutil bleu, 6f 00; - 2 paires de sabots, 1f 50; - 1 paire de chaussons plusieurs fois rapiécés 0f 50; - 1 caleçon, 3f 00; - 1 paire de guêtres, 1f 50; - 3 douzaines de chemises, 87f 00 - 5 bonnets de coton blanc, coiffure habituelle de l'ouvrier, 3f 70; - 1 gilet de coton tricoté, 2f 50 --1 tablier de cuir pour le travail du chanvre, 3f 00; 1 paire de moufles (sorte de gants enveloppant d'une part le pouce et d'autre part les quatre autres doigts), 1f 00.- Total, 119f 70
VETEMENTS DE LA FEMME (195f 00), sans propension à l'élégance.
1° Vêtements du dimanche. - 1 robe de mérinos, 12f 00; - 4 robes d'indienne, 25f 00; - 2 jupons, 4f 00; 1 châle de laine à dessins, 6f 00; - 1 châle de laine noire pour le deuil, 4f 00, - 2 mouchoirs de coton blanc pour le cou, 1f 00 - 2 corsets, 2f 40; - 1 gilet tricoté de coton bleu, 2f 00; - 1 tablier de laine noire, 4f 00; - 1 tablier de coton, 1f 50; - 2 bonnets, 6f 00; - 1 serre-tête, 0f 30; - 1 peigne de corne, 0f 40; - 6 mouchoirs de poche, 3f 00; - 1 paire de souliers, 4f 00; - 1 paire de sabots, 1f 00; - 1 paire de bas de coton blanc, 1f 00; - 1 paire de bas de laine noire, 2f 00; - 1 paire de chaussons de drap noir, 1f 20; - 1 paire de gants, 1f 00.-Total, 84f 00
2° Vêtements de travail. - 6 jupons de coton, 9f 00; - 1 jupon de laine noire, 7f 00; - 2 tabliers de coton, 2f 40; - 4 tabliers de toile bleue. 4f 80; - 2 camisoles, 6f 00; - 2 mouchoirs de coton pour le cou, 2f 00; - 6 bonnets, 5f 00; - 24 chemises de toile neuves, 60f 00; - 12 chemises vieilles, 15f 00.	Total, 110f20. VETEMENTS DES ENFANTS (167f 10). 1° vêtements du dimanche. - 2 redingotes, 84' 00; 2 pantalons de drap noir, 20f 00; 2 gilets de drap noir, 6f 00; - 2 cravates de soie noire, 4f 00; - 2 blouses de coton bleu, 8f 00;2 casquettes, 4f 00; - 2 pantalons de coton, 8f 00; - 2 chemises de mousseline, 6f 00; - 2 paires de de souliers, 18f 00; - 2 paires de sabots, 1f 80; - 2 paires de bas de laine noire, 3f60; - 2 paires de chaussons de drap, 2f 50; - Total, 103f 90 2° Vêtements de travail. - 2 pantalons de coutil bleu rayé, 6f00; - 2 vieilles blouses de coton bleu, 8f 00; - 2 vieux pantalons, 3f 00; - 2 gilets 3f 00; - 2 cravates d'indienne, 1f 00; - 2 casquettes, 2f 00; - 2 paires de bas de laine noire, 4f 00; - 2 paires de bas de coton, 2f 00; 2 paires de chaussons plusieurs fois rapiécés, 1f 00; - 2 paires de vieux souliers, 6f 00; - 6 paires de sabots, 3f 00; - 16 chemises, 24f 00; - Total, 63f 20
VALEUR TOTALE du mobilier et des vêtements 1.088f 85
§ 11. - RÉCRÉATIONS.
Les récréations de J** N** sont presque nulles. Le seul délassement qu'il se permette le dimanche consiste en un travail moins pénible que ses occupations ordinaires : il visite ses récoltes sur pied, répare ses instruments de culture, les dispose pour le lendemain ou bien il fait les voyages que nécessite son commerce de chanvre ou de cendres noires. Ce ne sont pas là des habitudes qui lui soient propres, ce sont celles de tous les propriétaires du même rang, tandis que dans les autres classes, la récréation principale est la fréquentation du cabaret (B).
IV - Histoire de la famille.
§ 12. - PHASES PRINCIPALES DE L'EXISTENCE.
L'ouvrier et sa femme sont nés à S*** de petits cultivateurs qui leur inculquèrent de bonne heure ces habitudes laborieuses et ces principes de sévère économie qui sont aujourd'hui la base de leur conduite. La convenance de leurs dots respectives fut, plus encore qu'une mutuelle sympathie, le motif qui engagea leurs parents à les unir. Le jeune homme était exempté par le sort de la conscription.
Ils se marièrent en 1830, âgés, lui de vingt-quatre ans, elle de vingt-deux. Aussitôt après leur mariage, ils achetèrent une maison qui absorba leur dot en argent et qui leur occasionna une dette d'environ 1.200 francs. Le travail le plus opiniâtre, comme cultivateurs et comme chanvriers, leur permit d'acquitter cette dette en moins de cinq années.
De 1832 à 1847, il naquit aux époux J** N*' sept enfants, dont trois moururent en bas âge. Ces naissances, qui se succédaient d'une manière si rapide, leur eussent causé une bien grande gêne si la mère de la jeune femme n'eût consenti à la remplacer auprès de ses enfants, pendant qu'elle accompagnait son mari aux champs. A la mort de sa belle-mère, J** hérita de 18 ares de terrain et de quelques centaines de francs. Il venait aussi de recevoir, à la suite d'un partage entre frères, le quart des immeubles de son père, c'est-à-dire environ 2 hectares de terrain. Il se vit en conséquence obligé d'acheter un second cheval et de renouveler son matériel de culture, ce qui lui occasionna des dépenses relativement considérables.
Enfin, en 1852, il joignit à son bien 2 pièces de terre d'une contenance de 58 ares, acquises avec le fruit de ses épargnes; il se trouva ainsi possesseur de 19 parcelles représentant ensemble 4h14. L'année suivante il reconstruisit en ardoises la toiture de ses bâtiments, qui auparavant étaient couverts en chaume, et il fit changer complètement la distribution intérieure de son habitation. Il se trouva de nouveau chargé de dettes.
Elles n'étaient pas entièrement acquittées quand, en 1853, il maria sa fille aînée il lui donna une dot de 500 francs.
La seconde fille se maria en 1857, à l'âge de dix-sept ans, et reçut la même dot.
Aujourd'hui les époux J** N** travaillent pour ramasser les dots des deux garçons. Dans quelques années, quand il aura perdu ces auxiliaires et qu'il sera devenu invalide, l'ouvrier sera forcé de restreindre ses occupations. Il vendra son mobilier agricole et partagera entre ses enfants la majeure partie de son bien, à charge par eux de lui servir une rente viagère. Il est à désirer que ce partage ne soit pas pour ses enfants un signal de discorde, discorde qui n'est que trop fréquente en pareil cas, et dont les vieux parents sont souvent les premières victimes.
§ 13. - MŒURS ET INSTITUTIONS ASSURANT LE BIEN-ÊTRE PHYSIQUE ET MORAL DE LA FAMILLE.
Le partage de la propriété, en isolant les membres d'une même famille, les oblige, chacun de son côté, à redoubler d'efforts et de privations pour arriver à l'aisance. S'ils n'ont pas les qualités intellectuelles et morales nécessaires pour atteindre à ce but par leurs propres ressources, ils n'ont aucun espoir d'échapper à la misère. La porte de la maison paternelle leur est fermée, et il n'existe aucune institution à laquelle ils puissent demander assistance. Ils ne comprennent pas les avantages que procurent les caisses d'épargne pour le placement successif des économies. D'ailleurs cette institution elle-même suppose la prévoyance, et lorsque le paysan possède cette vertu, il ne manque jamais de s'élever. Il éprouve une satisfaction plus grande à consacrer les capitaux épargnés à l'acquisition d'animaux domestiques, d'une habitation, d'immeubles ruraux, qu'à les placer intérêts composés. La propriété immobilière et les jouissances immédiates qu'elle procure sont le stimulant le plus efficace pour ses habitudes de travail et de sobriété.
C'est grâce à ces qualités que les époux J** N** ont pu élever leur famille et mettre leur vieillesse à l'abri du besoin. Ce résultat n'a été obtenu que par les efforts les plus opiniâtres il a fallu une vie de privations et un labeur incessant pour triompher des mauvais effets qu'entraînent, pour la petite propriété, les coutumes successorales en vigueur dans ce pays. Le bien-être physique des époux J** N** est assurément très contestable, quand on le compare à celui de paysans vivant au milieu d'une organisation sociale différente (N° 3).
Mais l'infériorité est encore plus prononcée dans les habitudes morales, étouffées par les préoccupations matérielle sous l'empire d'un régime de transmission des biens manifestement vicieux. Et cependant la famille qui fait l'objet de cette monographie appartient à une des classes les moins dégradées de la localité (B). +++
(A) SUR LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES DU MORCELLEMENT DE LA PROPRIETE DANS LE LAONNAIS.
Le morcellement de la propriété dans nos contrées a-t-il été avantageux ? A cette question on est d'abord tenté de répondre affirmativement. On reconnaît, en effet, que le régime actuel a eu pour résultat, dans un grand nombre de circonstances, d'augmenter considérablement le rendement du sol, dont la culture avait été si négligée pendant les deux derniers siècles, par suite de l'absentéisme des grands propriétaires. On tomberait cependant dans une grave erreur si l'on concluait de là que les conditions du bien-être physique et moral se sont améliorées chez nos paysans.
Au premier point de vue, l'énumération rapide que donne cette monographie des occupations ordinaires d'une famille de paysans montre quelle somme d'activité cette famille doit déployer pour exécuter, sans le secours de bras étrangers, les travaux qu'exige l'exploitation de son domaine.
Que l'on se représente deux, trois, rarement quatre personnes, ayant à mener de front plusieurs occupations également pressantes appelées ici par une terre à préparer, là par une récolte à rentrer, plus loin par un fauchage, ailleurs par une fenaison, réclamées là-bas par le transport des engrais et retenues ici par un long et ennuyeux sarclage; obligées quelquefois de battre les grains au moment des semailles; forcées tous les jours de parcourir de longues distances pour aller à l'ouvrage, pour en revenir ou pour passer d'une pièce de terre à une autre très éloignée, et, à cause de cela, prenant sur leur sommeil du matin, sur leur repos du soir; ne rentrant à la maison que pour se livrer à des travaux d'un autre genre, mais non moins pénibles; et l'on restera effrayé des fatigues qu'elles endurent, et l'on se demandera quelles sont les jouissances qui peuvent payer de telles fatigues.
On s'expliquera alors pourquoi les paysans du Laonnais sont tellement avares de temps, qu'ils se refusent même le repos du dimanche; tellement avares de bras, qu'ils occupent non-seulement ceux des femmes, mais encore ceux des enfants les plus faibles. La présente monographie montre que l'ouvrier travaille 357 jours de l'année, et que chacun des enfants ne se repose que 21 jours.
Quant à la femme, elle fait en réalité 405 journées de travail, en supposant les journées de 10 heures (R. 3e Son). Non seulement elle vaque comme les hommes aux travaux du dehors, mais elle mène de front avec ces travaux les soins du ménage. On comprend qu'une vie aussi rude nuise au développement des forces physiques et contribue à la dégradation de la race (B).
Ce qui rend plus difficile encore la vie des paysans du Laonnais, c'est que le morcellement du sol a fait disparaître tous ces droits d'usage sur les propriétés voisines, toutes ces allocations d'un patronage bienfaisant ou ces échanges de services qui, dans toutes les contrées du globe, forment une portion si importante des ressources des ouvriers, et qui furent, sous l'ancien régime, une sorte de compensation, très insuffisante il est vrai, des droits féodaux. Les monographies déjà publiées dans les Ouvriers européens et dans les Ouvriers des deux mondes, ne renferment aucun exemple d'une absence aussi complète de subventions de tout genre.
Le domestique de labour, qui vit dans une ferme quelque peu importante, se trouve dans de meilleures conditions que ces paysans. Son travail n'excède jamais ses forces; ses loisirs lui appartiennent et il peut les consacrer à sa famille; quand il revient des champs, il trouve à la table commune une nourriture suffisante; quelle que soit l'intempérie des saisons, il ne craint pas de perdre le fruit de son travail il sait que ses gages lui seront fidèlement payés, et de plus, s'il est actif et probe, sa femme et ses enfants recevront de ses maîtres des subventions de différentes natures qui viendront diminuer d'autant les dépenses du ménage.
Placé au contraire dans les conditions d'existence les plus difficiles, obligé de vivre avec sa famille, sans secours étranger, sur un bien insuffisant à le nourrir, le paysan qui n'est, pas doué d'une énergie et d'une sobriété exceptionnelles ne peut se maintenir au rang qu'il occupe. Après d'inutiles efforts, il est obligé de vendre tout ou partie des lambeaux de terre disséminés qui lui sont revenus après le partage du patrimoine, et il tombe dans la catégorie des journaliers agriculteurs, des ouvriers domestiques ou des propriétaires indigents (§ 1er). Ce fait se produit surtout quand un père a plus de deux enfants, ces enfants ne pouvant vivre, chacun avec sa famille, sur une minime portion de la terre qui suffisait à peine à la subsistance de ses parents. On voit à S*** et dans les communes voisines des fils et des petits-fils de riches cultivateurs descendus, par suite de ces partages successifs, à la condition de journaliers ou de domestiques; quelques-uns même mendient. On peut remarquer encore dans un tableau précédent (§ 1er) combien les paysans proprement dits (t. Ier, p. 24) sont rares à S*** comparativement aux autres classes de la population.
La condition économique dans laquelle vivent les paysans du Laonnais n'a pas seulement pour effet de compromettre leur bienêtre physique; elle réagit encore sur leurs habitudes morales qui sont étouffées par les préoccupations matérielles. On peut remarquer que la famille ne fait presque aucune dépense pour le culte et ne distribue aucune aumône (D. 4e Son). L'esprit d'individualisme et l'amour du gain, poussés jusqu'aux limites les plus extrêmes, paraissent avoir détruit les sentiments les plus naturels de l'humanité [les Ouv. europ. XXVIII (A), XXXIV, § 3],
Le régime des partages forcés porte dans le Laonnais les plus graves atteintes aux relations de famille. Il nuit d'abord à l'autorité paternelle, au respect et aux égards des enfants pour les parents. Armés des droits que la loi leur confère, quand un de leurs parents vient à mourir, les enfants dépouillent le survivant, lui enlèvent son mobilier et le font vendre aux enchères publiques. On chasse la vieille mère du toit où elle a vécu, et elle se voit obligée d'aller, de trimestre en trimestre, essuyer les mauvais traitements d'un gendre ou d'une bru et les railleries de ses petits-enfants; reléguée dans quelque réduit, elle attend, comme une faveur divine, le moment d'être enlevée à une famille à qui elle est à charge. Les mêmes faits se produisent lorsque les parents, usés par l'âge, le travail et les privations, partagent leur bien entre leurs enfants, en leur imposant la condition d'une rente viagère. Quand ils obtiennent l'exécution des conventions établies, c'est toujours d'une manière bien rebutante. Les enfants ne cachent pas leur désir de voir cesser bientôt les obligations contractées, tant les douces affections de la famille ont été peu cultivées chez eux dans leur jeunesse, tant les sentiments les plus naturels se trouvent étouffés par d'égoïstes calculs
Le morcellement du sol. l'enchevêtrement et l'éloignement réciproque des parcelles imposent aux paysans du Laonnais une gène extrême et forcent la femme à participer aux travaux les plus rudes de la culture, et à négliger complètement l'éducation de ses enfants (C). Ils conduisent également à la stérilité dans le mariage et contribuent ainsi à affaiblir encore les liens conjugaux. Le chef de ménage, reconnaissant l'impossibilité de partager entre plusieurs enfants un héritage déjà fort exigu, et redoutant les embarras et les sacrifices, qu'exige une famille nombreuse, cherche à n'avoir qu'un enfant ou deux au plus. Là est une des causes du décroissement rapide de la population agricole. Voici, d'après le recensement fait en mai 1861, l'état des familles de S*** dans les différentes classes mentionnées au § 1er.
On voit par cette statistique que, dans l'ensemble de la population de S*** les catégories de ménages n'ayant qu'un enfant et deux enfants sont de beaucoup les plus nombreuses, puisque la première comprend 129 chefs de famille et la seconde 125. Le tableau qui précède atteste aussi en particulier les calculs, d'ailleurs hautement avoués, des paysans du Laonnais. On remarque qu'à mesure qu'on s'éloigne de la propriété agricole et qu'on se rapproche du travail industriel et de l'indigence, le nombre des enfants augmente. Voici, en effet, pour chacune des classes mentionnées ci-dessus, le nombre moyen des enfants par ménage
Cultivateurs propriétaires 1,49
Les partages successifs du domaine paternel sont pour les cohéritiers des causes fréquentes de frais et de dissensions des causes de frais, parce que les droits de mutation se répètent souvent; des causes de dissensions, parce que, dans un partage, chacun se croit toujours moins favorisé que les autres parce que les limites des champs varient plusieurs fois dans le cours d'une génération et n'ont rien de fixe; parce que l'on ne peut se rendre au lieu de son travail sans traverser tes propriétés voisines et y commettre quelque délit. Ces inconvénients n'existent pas dans les contrées où règnent encore les habitudes de conservation intégrale du patrimoine. Là, les limites du domaine (N° 3, § 12), parfaitement déterminées, sont à l'abri de toute contestation; la part en argent qui revient à chacun, fixée d'avance par le père de famille et acceptée par tous, ne donne lieu à aucune réclamation ultérieure; enfin, le paysan exploitant un bien aggloméré, n'est pas dans l'obligation de réclamer un passage à ses voisins.
En Allemagne, pour parer aux inconvénients de l'extrême division du sol, on a recours à la mesure suivante On forme une masse commune de tous les champs morcelés et enchevêtrés d'un village, pour en faire un nouveau partage, en donnant à chacun sa part en un seul morceau (c'est la perfection de l'opération), ou bien en un petit nombre de morceaux, si la nature des terrains varie tellement qu'une partie des propriétaires se trouveraient lésés dans le nouveau partage. Même là où les terres ont une grande valeur, on se contente de faire en sorte que chaque pièce de terre aboutisse à un chemin. Non-seulement chaque propriétaire reçoit une ou deux parcelles à la place d'un nombre considérable de pièces enchevêtrées, mais en outre, avant de procéder au nouveau partage, on change, s'il est nécessaire, les chemins d'exploitation; on en établit de nouveaux, on creuse des fossés pour l'écoulement des eaux, on construit des ponts, on réserve, s'il y a lieu, pour l'usage commun, des carrières de sable, de gravier, de pierres, de marne, etc.; enfin, on a soin que chacun puisse en tout temps arriver librement à son champ et en ait la jouissance entière (Journal d'agriculture pratique, par MM. Bixio et Barral, année 18S7.) [les Ouv. europ. XV, (B)].
Le genre de vie dont la présente monographie fournit un exemple a pour effet de développer chez les paysans du laonnais un profond matérialisme. Uniquement absorbés par le souci de leurs intérêts, ils paraissent étrangers aux sentiments nobles et généreux. Néanmoins, les habitudes de travail et d'épargne qu'ils possèdent les empêchent de s'adonner au vice et les maintiennent ainsi à un niveau moral plus élevé que celui des autres classes agricoles de la population. En effet, tandis que la modération la plus grande existe dans les récréations de l'ouvrier décrit précédemment (§ 11), les gens de métier propriétaires et les ouvriers domestiques (§ 1er) se font remarquer par leurs habitudes de débauche. Leurs rares heures de loisir se passent au cabaret; ils y jouent au billard ou aux cartes; ils y consomment de l'eau-de-vie, du café, du vin, et la dépense moyenne de chaque buveur peut s'élever à 1f par dimanche. Cette coutume de passer l'après-midi du dimanche dans les cabarets a contribué puissamment à faire perdre aux mœurs leur simplicité et leur pureté. Autrefois les divertissements se prenaient en plein air; ils étaient peu coûteux, et, par cela même, empreints d'une douce et franche gaieté. Les villages présentaient une animation inconnue aujourd'hui c'étaient ici de nombreux groupes d'hommes jouant aux fers; là, des réunions de femmes faisant une partie de quilles; sur la place publique, les vieillards oubliaient leurs infirmités et se rappelaient leur jeune âge en regardant danser leurs petits enfants. Maintenant ces jeux sont abandonnés; les ouvriers préfèrent passer les jours de fête sur les tabourets de l'auberge. Assis devant une bouteille, au sein d'une atmosphère échauffée par la fumée du tabac et les émanations de l'alcool, ils ne trouvent de plaisir que dans les discussions bruyantes d'un jeu de cartes ou dans les démonstrations désordonnées d'une joie brutale.
Des excès de tous genres qui se sont produits dans un grand nombre de localités ont attiré l'attention de l'autorité supérieure. Un arrêté préfectoral est venu fixer l'heure de la fermeture des auberges; mais cette mesure, qui devait produire un grand bien, a eu des conséquences inattendues. En quittant l'auberge, les buveurs emportent de l'eau-de-vie, du café, du sucre, et se réunissent chez l'un d'eux ils font venir leurs femmes, et là, sans crainte de la police, en présence de leurs enfants, ils passent une veillée dont on ne parle qu'à demi-mot le lendemain. C'est là un grand mal, un mal qui détruit le dernier garant de la moralité des générations à venir. Des mères qui, le soir, préparaient pour le travail de la semaine les habits de la famille, prennent goût maintenant à ces réunions qu'elles déploraient jadis; quand elles sont échauffées par la boisson, leur conversation licencieuse ne le cède en rien à celle des hommes. Ce mal ne fait que de naître, mais il se développe rapidement, et l'on se demande avec inquiétude jusqu'où il s'étendra.
Autrefois encore, le dimanche, dès midi, les jeunes gens se réunissaient sur la place publique pour y danser. Au moment des offices, tous se rendaient à l'église, et le soir chacun se retirait de bonne heure. Maintenant on ne danse plus que dans des salles, où les parents ne peuvent exercer aucune surveillance. On comprend cependant que des jeunes gens qui ont passé l'après-midi à l'auberge soient peu réservés le soir dans leurs paroles et dans leurs gestes. Quand les danses doivent avoir lieu en plein air, c'est-à-dire pendant les jours de la fête patronale, comme on veut imiter tes habitants de la ville, on tient à danser aux lampions; le bal alors ne commence qu'à la chute du jour et dure jusqu'à minuit. Et l'on trouve des parents assez indifférents pour laisser leurs filles errer en liberté pendant la nuit ! Que dire de ceux qui les laissent partir, pour une fête voisine, après sept heures du soir, sachant bien qu'elles ne reviendront qu'après avoir suivi leurs danseurs au cabaret, la nuit et par couples isolés ! Ces habitudes aujourd'hui n'ont plus rien de choquant. Un père et une mère qui n'ont jamais osé réfléchir sur ce point, parce qu'ils rougiraient d'eux-mêmes, se trouveraient gravement offensés qu'on leur parlât de surveiller leur fille. Le déshonneur, qui de temps à autre vient affliger une famille, ne rend pas les autres plus vigilantes.
Dans les classes dégradées, dont il vient d'être question, une telle dépravation de mœurs doit nuire au développement des forces physiques. Cette décadence se remarque également chez les paysans, affaiblis par les privations et par les fatigues. Un travail prématuré arrête la croissance de l'enfant; le manque de repos frappe l'homme mûr d'une vieillesse anticipée. Les paysans eux mêmes reconnaissent que, sous ce rapport, ils valent moins que leurs pères et que leurs fils valent moins qu'eux. C'est une race rabougrie comme les arbustes qui croissent péniblement dans nos savarts. En voyant des jeunes gens mariés dont la taille accuse à peine treize ou quatorze ans, on se demande ce que sera la génération suivante et ce qu'ils seront eux-mêmes au moment de la décrépitude.
A cette cause d'affaiblissement corporel il faut joindre le manque de soins dans la première enfance (§ 4) et les mariages trop hâtifs. Ces mariages ont leur principe dans les divertissements que prennent en commun les jeunes gens des deux sexes avec une étrange liberté d'allures. L'auteur ne croit pas, comme quelques moralistes, que des mariages de ce genre purifient les mœurs. Cela serait vrai si le but de l'union était rempli; mais ce but, on l'évite, afin de pouvoir profiter librement des plaisirs de la jeunesse, et rien n'est licencieux comme ces réunions de jeunes gens mariés sans enfants. Ce qui purifie les mœurs, ce n'est pas le mariage c'est la famille; or, les époux n'en veulent pas.
On rencontre encore dans le Laonnais quelques familles de paysans qui ont conservé la simplicité des mœurs anciennes. Elles se distinguent entre toutes par leurs sentiments profondément religieux et par le respect de l'autorité paternelle. Leur vie intérieure se rapproche beaucoup de celle des communautés du Lavedau (N° 3, § 3). Loin de considérer la fécondité des mariages comme un fléau, elles disent que les enfants sont un don de Dieu, suivant l'expression des Livres saints. Leurs habitudes retirées et paisibles ont pour effet de rattacher intimement chaque membre au foyer paternel et de retarder le moment du mariage. Dans ces ménages on aperçoit des vieillards octogénaires de constitution robuste, d'esprit sain et de caractère élevé, et des enfants remarquables par le développement de leurs forces physiques et par la douceur de leurs manières. Ces familles semblent être les ruines d'un ancien édifice : chaque génération est un flot qui en emporte les débris.
Les femmes des paysans du Laonnais prennent part aux travaux les plus rudes de l'exploitation agricole (A). L'entretien du ménage et le soin des enfants, qui ailleurs forment la principale occupation de la mère de famille, ne sont ici qu'une chose tout accessoire et entièrement subordonnée aux exigences de la culture. Quand on comprend bien le rôle de la mère de famille, on ne peut trop déplorer un pareil fait. De toutes les conséquences nuisibles de la petite propriété il n'en n'est pas de plus funeste. Sous la pression du besoin et de la cupidité, la femme étouffe dans son cœur les sentiments les plus naturels; elle prive son enfant de son lait et de ses caresses et l'abandonne à lui-même sans souci des dangers qu'il peut courir ou des mauvaises habitudes qu'il peut contracter. Dans les campagnes du Laonnais, dès qu'un enfant est né, il devient pour sa mère un embarras, en ce sens surtout qu'elle ne peut plus participer aux travaux des champs. Mais ce n'est que pour peu de temps. Afin de reprendre plus tôt ses occupations ordinaires, elle sèvre son enfant; bientôt elle le quitte avant le jour, et ne revient pour lui donner la nourriture qu'à midi et le soir. Elle le laisse seul à la maison; elle le lie dans son berceau, quand elle redoute quelque accident, et s'éloigne contente de ce qu'elle ne pourra l'entendre pleurer. Pour que son sommeil ne soit pas troublé par le bruit de la rue, elle le place sur la cour, dans un cabinet étroit, humide et sombre. Quelles sont les suites de cette manière d'agir ? Qu'on le demande à tant d'enfants malingres, affectés de strabisme, herniaires ou idiots. Si, placé dans de pareilles conditions, il vient à mourir, la mère, allant au-devant des consolations de ses voisines, leur dira que Dieu lui a fait une belle grâce. Si au contraire il résiste, il restera abandonné à lui-même jusqu'à ce qu'il ait appris à marcher. Et combien qui, faute d'être exercés et fortifiés, ne marchent qu'à deux, trois ou quatre ans! Combien d'impotents ou d'estropiés !
Quelquefois la mère, afin d'avoir l'esprit en repos, conduit avec elle l'enfant dans les champs, et pendant son travail elle le dépose dans un sillon, le laissant exposé à l'ardeur du soleil ou à la rigueur du froid. S'il y a un frère ou une sœur aînés, ce sont eux qui le soignent, qui lui donnent sa nourriture et qui le promènent, en aient-ils à peine la force. A quatre ans, on lui donne du pain, le matin, pour toute la journée, et on l'enferme dans la maison, ou, si l'on craint les accidents qui n'arrivent que trop fréquemment, on le met dans la rue, en lui recommandant, quand il aura faim, d'aller chercher le morceau de pain déposé pour lui chez la voisine. Il est libre d'aller où bon lui semble; le plus grand malheur qui puisse arriver, ce n'est pas de le savoir écrasé ou noyé, c'est de le voir revenir avec un habit déchiré ou un bras cassé et d'être obligé de payer la couturière ou le médecin.
A cinq ans, c'est un petit sauvage qui sait à peine parler, qui n'a pas la moindre notion du bien ou du mal et ne respecte rien, qui ne sait ni rougir, ni baisser les yeux, qui s'étonne des avis qu'on lui donne, s'en irrite bientôt et y répond par de grossières paroles. Il ne possède ni les connaissances les plus usuelles, ni l'idée des nombres les plus simples. Ce n'est qu'à l'école qu'il récitera ses prières, car sa mère n'a jamais le loisir de les lui apprendre; le soir comme le matin, l'ouvrage presse tant à la basse-cour ! Dans les rares moments qu'ils passent au logis, le père et la mère ne peuvent s'occuper de leur enfant; ils ne lui parlent qu'avec impatience et dureté, leurs ordres sont des menaces, leurs réprimandes les épithètes les plus grossières de toutes les leçons maternelles, il ne retient bien que celle-là; ils rient de si bon cœur en entendant leur marmot bégayer quelque juron; ça lui délie la langue, disent-ils. Aussi peu prudents dans leurs caresses que dans leurs châtiments, tantôt ils le choient et le dorlotent sans motif, tantôt ils le rudoient et le maltraitent sans discernement; quelquefois ils tolèrent les fautes les moins pardonnables et souvent ils punissent avec emportement l'étourderie la plus excusable. Telle est l'éducation que l'instituteur devra corriger. Ce serait une tâche déjà bien difficile s'il pouvait isoler l'enfant de tout contact nuisible, Qu'est-ce donc quand, longtemps à l'avance, on a fait de son nom un épouvantail ? C'est vers sa cinquième année qu'on met l'enfant à l'école, A partir de ce moment, une lutte va commencer entre l'instituteur et ses parents, lutte bien pénible pour le premier, bien décourageante si, dans son cœur, le désir de faire le bien ne l'emporte pas sur toute vue intéressée.
Si par l'instruction l'instituteur se trouve supérieur aux paysans, ceux-ci savent bien lui faire sentir qu'il leur est inférieur sous le rapport pécuniaire et qu'ils sont aussi indépendants qu'il l'est peu. Son influence est très bornée pour faire le bien; elle n'acquerrait d'importance qu'autant qu'il se mettrait au service de leurs mesquines rivalités, de leurs passions haineuses et jalouses. C'est surtout quand il se trouve au milieu de familles du genre de celle qui nous occupe, qu'il peut le moins, car ses relations avec les parents sans cesse occupés ou absents sont nulles ou à peu près. Quant à son action sur ses élèves elle est presque toujours entravée par ceux-là même qui devraient la seconder; il semble que les parents prennent plaisir à renverser, le soir, à la maison, l'édifice si laborieusement élevé par l'instituteur, dans la journée. Il recommande la civilité, la réserve dans les paroles, le respect envers les vieillards et les infirmes, la soumission aux diverses autorités; et les enfants ne voient jamais chez eux le moindre signe de politesse; ils n'entendent que des jurons, que des paroles de raillerie, que des critiques pleines d'égoïsme ou d'injustice. Il demande que l'on accomplisse ponctuellement ses devoirs de religion, et les parents sont les premiers à y mettre obstacle. Il réclame de ses élèves la propreté, et la mère, à qui incombe ce soin, trouve le maître importun, exhale tout haut son mécontentement, et détruit dans l'esprit de son fils l'ascendant sans lequel le maître travaillera en vain. Pour la plupart des parents l'instituteur n'est utile qu'en ce qu'il les débarrasse de leurs enfants. Il ne doit jamais réclamer leur concours dans l'œuvre commune de l'éducation et il les offense gravement quand il veut les éclairer sur la conduite de leur fils et faire appel à leur vigilance. Les parents ne veulent pas être importunés à ce sujet; ils ont bien autre chose à faire qu'à surveiller ce garçon : l'instituteur n'est-il pas payé pour cela ? Si l'enfant est mauvais, c'est par la faute de son maître : rien de plus clair. Et l'enfant, qui sent instinctivement tout ce qu'il peut contre celui-ci auprès de son père et de sa mère, sait les prévenir et les aveugler; c'est son caprice qui règle son entrée en classe, sa sortie, son congé, et, quand l'instituteur se sera montré sévère, il saura se faire retenir à la maison paternelle pendant quelques jours. Ce n'est guère que vers sa onzième année que l'enfant fréquente l'école avec assiduité, car il craindrait de n'être pas admis au catéchisme de la première communion et de se voir par là ranger au nombre des plus mauvais sujets du pays. Et d'ailleurs plus tôt il y sera admis, plus tôt il sera libre, plus tôt ses parents pourront le mettre au travail. C'est pour cette raison qu'ils lui recommandent de prendre patience et de ne rien faire qui puisse blesser M. le curé. Pour eux, comme pour lui, ce sera une année bien longue; ils en comptent les semaines avec impatience. Nous ne connaissons rien d'aussi pénible pour un prêtre et pour un instituteur que le lendemain d'une première communion. Ces enfants qui, la veille, semblaient si recueillis, sont alors d'une gaieté inconvenante à la pensée qu'ils sont enfin débarrassés des catéchismes et de l'école. Telle est l'idée qui efface les impressions de la veille. Et pourquoi en serait-il autrement, puisque cette idée leur a été suggérée d'autant plus fréquemment que l'on se rapprochait davantage du moment solennel ? Disons ici qu'il serait très désirable de voir reculer l'âge auquel les enfants sont appelés à faire leur première communion. Abstraction faite de ce qu'a d'imposant cette union intime de l'homme, repentant et purifié, avec son Créateur, cet acte n'en est pas moins l'un des plus importants, sinon le plus important de la vie; car c'est celui qui clôt l'enfance et qui ouvre le monde à l'adolescent. C'est le moment où il entre dans la vie active, où il est appelé à mettre en pratique les principes intellectuels et religieux qu'il a puisés à l'école et à l'église. Or, combien ils sont restreints ces principes ! Loin de les comprendre l'enfant peut à peine les formuler. A douze ans, il n'a pu en apprécier l'utilité, il n'a pu les adopter comme règle de sa conduite future. Il n'éprouve qu'un désir, c'est de voir cesser le joug auquel on assujettit son esprit. Quelle influence auront-ils alors sur son avenir ? Résisteront-ils à l'insouciance, à l'oubli, à ces sentiments d'insubordination si naturels à cet âge, à l'entraînement du mauvais exemple, au choc des passions ? L'expérience est là qui répond. Le jour où l'enfant va commencer le voyage de la vie, la religion, mère vigilante, vient l'avertir des dangers de la route et le prémunir contre la fatigue en lui offrant le viatique par excellence; quoi de plus touchant ? Mais entre-t-on dans ses vues en ouvrant trop tôt ce rude chemin à de jeunes enfants, à qui font défaut les forces physiques et les forces morales, et pour qui ce viatique n'aura aucune efficacité ? Et puis ne serait-ce pas agir sagement que de s'opposer à l'exploitation de l'enfance par des parents cupides ? Dans l'intérêt donc de la jeunesse, considéré sous le triple rapport physique, intellectuel et moral, il serait bon' que l'autorité ecclésiastique voulût bien retarder l'âge de la première communion (N° 3, § 12).
Ces enfants ne viendront plus à l'école que pendant quelques mois, et, le voulussent-ils, ils ne pourront plus que rarement assister aux offices du dimanche; leurs parents ne peuvent sacrifier une journée de leur travail. On leur accorde le repos de l'après-midi mais cette après-midi est bien à eux, ils peuvent l'employer à leur guise; personne ne viendra les inquiéter. Il serait bon cependant que, le dimanche soir, le père cherchât son fils et la mère sa fille parmi ces groupes qui se glissent dans l'ombre de la salle de danse au cabaret; qu'ils surprissent quelques-unes de ces conversations qui se tiennent entre jeunes gens des deux sexes; qu'ils entendissent quelques-unes de ces chansons que chante le frère et qui font rire la sœur. Mais leur vigilance ne va pas jusque-là l'heure du repos arrivée, ils s'assurent que leurs bestiaux sont à l'écurie, et ils se couchent, laissant la maison ouverte, afin que les enfants puissent rentrer quand ils le voudront. Encore si ceux qu'ils croient endormis dans le cabinet voisin n'en pouvaient sortir en secret C'est à cette coupable indifférence des parents, c'est à l'absence de toute pratique religieuse dans la famille qu'il faut attribuer cette immoralité précoce que l'on remarque jusque chez les jeunes enfants. Aussi, dès leur treizième année, nos jeunes gens de l'un et de l'autre sexe sont-ils complètement abandonnés à eux-mêmes; à partir de ce moment ils n'entendent plus parler de la religion que comme d'une chose toute puérile; on les raillera d'avoir pu croire un instant à des dogmes incompréhensibles. Les leçons qui viendront attaquer les prescriptions de la morale seront moins explicites, mais non moins efficaces des exemples de tous les jours leur apprendront à rejeter leurs scrupules comme des niaiseries et à préférer en tout leur intérêt à celui d'autrui. Qui les ramènera dans le chemin du devoir quand ils s'en seront écartés ? Qui leur fera comprendre qu'il y a en eux autre chose que des appétits matériels à satisfaire ? Qui leur fera apprécier leur dignité d'hommes et de chrétiens ? Ce ne sera pas le prêtre, qu'ils ne verront plus; ce ne seront pas leurs parents, qui rougiraient de donner a leurs instructions d'autres principes que les injures et les menaces, et qui seraient les premiers à tourner en ridicule le pasteur qui viendrait les remplacer auprès de leurs enfants.
Comment s'étonne-t-on, après cela, que les idées de respect s'affaiblissent, que les mœurs se perdent, que nos jeunes garçons au regard effronté, à la parole insolente, aux gestes turbulents, ne reconnaissent plus d'autres supérieurs que ceux qu'ils redoutent; que nos filles acquièrent sitôt cette liberté d'allure et de langage qui nous afflige, ce regard et ces rires provocateurs, ces paroles et cette démarche arrogantes, qui contrastent si péniblement avec les idées de modestie, de douceur et de retraite que l'on se plaît à prêter aux jeunes personnes. A les voir, à les entendre, on se demande involontairement si la vie, pour elles, cache encore quelque mystère. Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront C'est, en effet, en inculquant à l'enfance d'autres idées, d'autres mœurs, qu'on parviendra à régénérer la société. C'est assurément là une question d'une haute importance et bien faite pour éveiller la sollicitude de tous les gens de bien. Nous voudrions donc que, dans chaque commune, l'administration municipale, prenant les parents par leur côté faible, des intéressât à la bonne éducation de leurs enfants en décernant, tous les deux ans, un prix de cent francs à celui des pères de famille dont les enfants auraient fréquenté l'école jusqu'à quatorze ans inclusivement, et se seraient fait remarquer par une conduite exemplaire. Ce serait l'occasion d'une fête publique, et l'on donnerait tout l'éclat possible à cette cérémonie. Pourquoi les communes reculeraient-elles devant ce sacrifice ? Ont-elles rien de plus cher que la dignité de leurs habitants ? Dans le cas où leurs ressources seraient insuffisantes, ne pourraient-elles donc demander assistance à l'administration départementale toujours si bonne appréciatrice des intérêts moraux ? Si elle accorde des fonds pour l'amélioration des différentes races de nos animaux domestiques, combien plus volontiers en accorderait-elle pour former des citoyens honnêtes et éclairés!
En 1758, la société d'agriculture de Laon, que dirigeait un agronome distingué, Gouge, pressentit de quelle importance pouvait être pour l'agriculture la découverte, récemment faite dans les environs de cette ville, de dépôts de terres pyrite-ligueuses, connues sous le nom de cendres noires. Elle fit faire des expériences qui constatèrent les propriétés végétatives de cette substance, et bientôt des sondages vinrent prouver l'existence du lignite pyriteux au sein de presque toutes les collines du Laonnais et du Soissonnais. Ces dépôts sont placés au-dessus de la craie et formés d'un mélange de débris de végétaux et de sulfure de fer.
On les exploite soit à ciel ouvert, soit par puits et galeries, soit par des galeries seulement. C'est ce dernier mode qui est employé à Montaigu, où va s'approvisionner l'ouvrier décrit dans la présente monographie. Une galerie principale de 1.200 m de longueur est recoupée par des galeries secondaires qui s'étendent en tous sens sous la montagne. Pour prévenir les éboulements, on établit dans chaque galerie trois rangées de pieux espacés entre eux d'environ 1m 50 et supportant des solives transversales ; puis on dispose des fascines entre ces solives et le ciel de la galerie, de même qu'entre les parois et les pieux. La galerie se trouve ainsi divisée en deux allées : l'une sert à l'écoulement des eaux, l'autre est la voie de roulage. Dans celle-ci sont établis des rails sur lesquels circulent des vagons forme du XIXème
siècle de wagon que les ouvriers poussent devant eux. Quand la couche est épuisée, les mineurs opèrent, autant qu'ils le peuvent, le déboisement de la galerie.
La cendre ramenée dans les vagons est exposée à l'air sur des talus et laissée à elle-même pendant quelque temps. En cet état, elle s'échauffe au point de prendre feu, si l'on n'y veillait, et elle se couvre d'efflorescences pyriteuses. Elle est tour à tour remuée, retournée, changée de place; dès qu'on la juge assez refroidie, on la jette à la pelle au travers de claies de différentes grosseurs.
Quand elle est suffisamment pulvérisée, on la livre aux cultivateurs qui la sèment au printemps comme stimulant sur les blés levés, les menus grains, les prairies naturelles et artificielles. Son effet sur les récoltes est analogue à celui du plâtre.
Dans le Soissonnais on verse la cendre dans des bassins à demi remplis d'eau. Quand le liquide est saturé de sels vitrioliques Vitriol :
Nom vulgaire de divers sels métalliques, qui ont aujourd'hui le nom chimique de sulfates., on le fait arriver dans des chaudières d'évaporation, et quand il est suffisamment concentré, dans des bassins sur les parois desquels le sel se dépose en cristaux c'est le sulfate de fer ou couperose verte. Les eaux mères de cette cristallisation, riches de sulfate d'alumine, sont la matière première de la fabrication de l'alun.
Les ouvriers d'une cendrière, quoique travaillant continuellement, même en hiver, les pieds et les jambes nus dans des eaux imprégnées de sels vitrioliques n'en éprouvent point d'effets fâcheux.
La tourbe, employée au chauffage du foyer de la famille J** N** est une substance brune, spongieuse et friable qui se forme, dans plusieurs vallées marécageuses, par la décomposition de certaines mousses. C'est un combustible abondant et peu coûteux; mais il donne une odeur désagréable. Sa cendre est d'autant meilleure qu'elle renferme moins de substances terreuses. Elle produit généralement un bon effet dans les prairies artificielles; elle est d'ailleurs peu employée dans le Laonnais.
L'exploitation des tourbières est très simple. L'ouvrier, après avoir dépavé, c'est-à-dire enlevé la couche de gazon, prend une bêche dont le fer, long de 0m 50, est large de 0m 12; les côtés de ce fer se relèvent à angles droits à une hauteur de 0m10. Il enfonce cette bêche dans la couche tourbeuse et en retire chaque fois un prisme quadrangulaire, long d'un mètre, qu'il dépose sur le gazon et que l'on coupe en deux tronçons. A cette profondeur, il atteint l'eau; il replace sa bêche au même endroit et en tire un second prisme de même longueur; il a donc défoncé le sol à une profondeur de deux mètres. On appelle ce genre d'extraction tirage à fonds perdu; le pré, en effet, devient un étang complètement improductif. Certains propriétaires, après avoir avoir ôté le gazon, enlèvent la tourbe à une profondeur de 0m 50, puis replacent le gazon; ils obtiennent encore de la surface du sol la même provision de fourrage.
L'ouvrier peut tirer par jour 6.000 tourbes. Elles sont ensuite enlevées sur des brouettes, étendues sur le pré et retournées jusqu'à ce qu'elles soient séchées; on les met en moyettes en les croisant l'une sur l'autre, de manière que l'air puisse circuler entre elles, puis enfin en tas d'un millier. Pour opérer l'extraction et le séchage d'un millier de tourbes, l'ouvrier reçoit 2f; pour la mise en mille, il reçoit 0f 50 du tas.
Le travail des enfants de la famille J** N**, qui consiste à transporter la tourbe fraîche sur des brouettes et à l'étendre sur l'herbe, est payé à raison de 0f 50 le millier (§ 8).
Source : gallica.bnf
Note : Les noms des personnes et de lieux ont été cachés par l'auteur, mais de toute évidence, on reconnaitra :
S*** pour Sissonne.
L** pour Joseph Laisné, maire de Sissonne.
J** et son épouse N** n'ont pu être déterminés malgré nos recherches dans les archives de l'état-civil.
Paul Abel CALLAY était instituteur à Sissonne.
Recherches et Mise en page : PH