Source: https://studylibfr.com/doc/4525383/le-royaume-de-bourgogne-autour-de-l-an-mil
Timestamp: 2018-12-11 21:00:37+00:00
Document Index: 232358842

Matched Legal Cases: ['art, 1985', '§ 6', '§ 492', 'in fine', 'art, 1964', 'art. 1', '§ 8', '§ 6']

LE ROYAUME DE BOURGOGNE AUTOUR DE L`AN MIL
TEXTES RÉUNISPAR
CHRISTIAN GUILLERÉ,]EAN-MICHEL
LAURENT RIPART ET CYRILLE DUCOURTHIAL
GÉOGRAPHIE DU POUVOIR EN PAYSDE SAVOIE
AU TOURNANT DE CAN MIL
CYRIllE DUCOURnUAL
On chercherait inutilement l'expression «pays de Savoie» dans les
actes de la pratique: elle est artificielle. Elle présente pour cela l'avantage,
sur le traditionnel «comté de Savoie», de ne pas refléter une notion qui évolue au fil du temps, tant dans les dimensions que dans la cohérence politique de l'espace qu'elle recouvre. Elle rend mieux compte aussi de la diversité
des entités politiques et géographiques, situées à l'ouest du Mont Joux et du
Mont Cenis, qui étaient ou passèrent sous la domination des Humbertiens
au cours du XIe siècle: Valromey, pagus de Belley, Viennois savoyard - c'est
à dire le nord de l'ancien comté de Sermorens -, Combe de Savoie, massif
des Bauges et vallées de la Maurienne et de la Tarentaise.
Ainsi défini, cet espace est remarquable en deux points: d'abord par
son relief montagneux et, partant, son cloisonnement naturel; ensuite par
l'absence totale d' établissements monastiques aux alentours de l'an Mil,
avec les conséquences sur la documentation qu'elle implique. Avant l'essor,
au XIIe siècle, des ordres cartusien et cistercien, nos informations sur les
pays de Savoie proviennent essentiellement des évêchés ou d'abbayes périphériques, comme la Novalaise, Saint-André-le-Bas de Vienne, Ainay et
Savigny. C'est peu dire qu'elles sont rares.
Pourtant, il s'en trouve suffisamment pour que l'on puisse déceler,
au cours du XIe siècle, une réorganisation complète des pouvoirs en Savoie
et en Basse-Maurienne, grâce à la domination qu'y exercent, après 1032,
les Humbertiens -la future Maison de Savoie.
C'est à cette réorganisation des pouvoirs que je me propose de consacrer
cet article, en commençant par mettre en évidence les particularismes régionaux qui ont favorisé l'établissement de cette nouvelle donne géopolitique.
DE LAN MIL
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Figure 1 : Géographie religieuse des Pays de Savoie
GÉOGRAPHIE DU POUVOIR EN PAYS DE SAVOIE
LES CADRES DU POUVOIR
Avant d' évoquer la brusque réorganisation du pouvoir qui secoue
les pays de Savoie au cours du XIe siècle, il est légitime de s'intéresser aux
cadres géopolitiques dans lesquels elle s'est préparée. Cette entreprise est
toutefois compliquée par la minceur de la documentation, qui rend toute
interprétation sujette à d'impossibles cautions.
Prégnance du relief ou maillage administratif tardif?
L'examen des sources écrites antérieures à l'an Millaisse l'impression d'un maillage administratlf qui peine à s'imposer sur un découpage
diocésain régional d'implantation tardive. Des contreforts du Jura aux
cols alpins, les appellations anciennes prévalent durablement.
Prenons l'exemple du testament qu'Abbon, «recteur de la cité de
Maurienne et de Suse», dresse en 7391• Les biens qui font l'objet du legs,
très nombreux, sont répartis sur une vaste aire géographique qui s'étend
du Mâconnais à la Méditerranée. Ils sont précisément localisés en fonction
du pagus dans lequel ils se trouvent: l'acte en énumère dix-huit". La Tarentaise et la Maurienne, érigées en évêchés aux Ve et VIe siècles, échappent
toutefois à cette disposition; pour Abbon, ce sont avant tout des vallées, et
c'est ainsi qu'illes désigne.
La même impression se dégage de la Dioisio imperii de 8063• La
part que Charlemagne prévoit alors pour Louis est limitée au nord par
une série continue de pagi, énumérés d'ouest en est jusqu'à celui de Lyon
inclus. Au-delà, la Savoie, la Maurienne et la Tarentaise, puis la vallée de Suse jusqu'aux cluses complètent le disposltif sans pour autant
être elles-mêmes définies comme pagi. C'est du moins ce que semble
induire la rupture créée, dans l'énumération, par le passage d'une forme
épithète, se rapportant à l'entité initiale «pagun {le pagus avallonnais,
1 Menumenta Noualiciensia uetustiora, r, I, non, C. Cipolla éd., Rome, 1898 (Fonti
per Ja storia d'Italia, 31). - L'acte a fait l'objet d'une réédition critique par P. J. GEARY,
Aristocracy in Provence. The Rhône basin at the dawn oftb« carolingian age, Stuttgart, 1985
(Monographien zur Geschichte des Mittelalters, 31).
2 Les dix-huit pagi sont Apt, Arles, Briançon, Cavaillon, Die, Embrun, Gap, Genève,
Grenoble,le pagus Rigomagmsls, Lyon, Mâcon, Riez, Sisteron, Toulon, Vaison, Vénasque
3 Capitularia regum Franeorum. t. I, n045, A. Boretius éd., Hanovre,
Legum sectio II).
1883 (MGH,
LE ROYAUME DE BOURGOGNE AUTOUR DE LÀN
auxois, lyonnais) à une forme substantive nécessairement autonome (la
Savoie, la Maurienne, la Tarentaise)".
On ne peut en conclure, pour autant, à l'absence de structure administrative. L'abbaye de la Novalaise, qu'Abbon situe en vallée de Suse, était
considérée par lui comme appartenant au pagus de Suse, lors de sa fondation en 72r;. Même flottement pour la chancellerie carolingienne qui,
après un distinguo apparemment subtil entre les différentes entités qui
composent les royaumes des fils de Charlemagne, n'use plus, pour les désigner, que d'une formulation générique et indifférenciée.
À tout prendre, Abbon et Charlemagne n'ont pas été moins précis
en parlant de vallée plutôt que de pagus. La coïncidence géographique
des termes pourrait expliquer qu'ils soient interchangeables etil n'ya pas
lieu de s'étonner qu'en montagne, la prégnance du relief conditionne la
La Savoie de Charlemagne: un cas atypique
Le cas de la Sabota évoquée par Charlemagne doit être mis à part.
Elle ne se fonde pas sur une cité et n'est pas caractérisée par sa géomorphologie, mais constitue l'avatar - au moins philologique - d'une province
romaine aux contours Incertalns", L'empereur entend que la concorde
règne entre ses fils; illes met en garde contre la tentation, qu'ils pourraient
avoir, de franchir les limites des royaumes telles qu' HIes a soigneusement
définies', Dans l'esprit du capitulaire, la Saboia, placée dans l'énuméra4 Divisiones vero a Deo conseruati atque conseruandi imperii veJ regni nostri tale»facere
placuit, ut Aquisaniam totam et Wasconiam, except» pago Turonico, et quicquid inde ad
occidentem atque Hispaniam respicit et de eivitate Niuernis, qUit est sita super fluvium
Ligerem, (Um ipso pago Niuernense, pagum Aualensem atque Alsensem, Cabi/ionenstm,
Matisconensem, Lugdunensem, Saboiam, Moriennam, Tarentasiam, montem Cinisium,
va/km Segusianam usque ad c/usas et inde per terminas Italicorum montium usque ad mare,
hos pagos (Um suis eivitatibus et qukquid ab eis contre meridiem et occldentem usque ad
mare vel usque ad Hispentas continetur, hoc est illam portionem Burgundi4 et Provindam ac
Septimaniam ve/ Gotbiam, Ludovico dileao fi/io nostro consignaoimus.
5 [...] monastheria virarum in /oco nunccopant« Nouelici: in ipso pago Segucinu (an.
726, Monumente Noualiciensla uetustiora, t. I, nOI); eccksia [.•. ] Noualicis monasterü in
valle Sigusina (an. 739, ibidem, nOIII).
6 J. FAVROD, Les Burgondes, un royaume oub/il au cœur de /'Europe, Lausanne, 2002,
p.45-47 (Le savoir suisse, 4).
7 Les dispositions du capitulaire sont très claires à ce sujet: Non ut confuse atque .
in ordinate, vel sub totius regni denominatione iurg;; vel/itis controversiam eis re/inquamus,
sed trina pomone totum regni corpus dividentes, quam quisque il/orum tueri vel regere
debeat poreionem, describere et designare fteimus; eo vide/ieet modo, ut sua quisque pomone
contentus iuxta ordinationem nostram, et fines regni sui, qui ad a/ienigenas extenduntur
(Um Dei adiutorio nitatur defindere, et pacem atque caritatem cum /ratre custodire. [••.]
Post hanc nostr" auctoritatis dispositionem placuit inter pr"dictos fi/ios nostros statuere atque
DU POUVOIR EN PAYS DE SAVOIE
tian entre le pagus Lyonnais et la Maurienne, doit être contiguë à l'un
comme à l'autres. Or, pour atteindre la limite orienrale du pagus de Lyon,
telle qu'elle est fixée à cette époque', la Sabota carolingienne doit englober
le Bugey, c'est à dire tout ou partie des pagi de Belley et de Genève. Elle est
donc autrement plus vaste que le seul pagus de Savoie, dont la documentation du XI' siècle nous a laissé une image assez précise, et ne saurait en
être la préfiguration.
Mais il est difficile, faute d'autres mentions, de déterminer si I'évocation de la Saboia, qui n'est pas ici clairement définie comme un paguslO.
constitue un archaïsme commode pour désigner un territoire avec plus de
précision que ne l'aurait permis le découpage adminisrratlf sous-jacent, ou
si, au contraire, elle tend à prouver que ce découpage n' était pas encore
achevé au début du IX' siècle.
Ces deux hypothèses ne s'excluent pas l'une l'autre et la comparaison avec un cas similaire du même espace rhodano-alpin permet de
proposer une solution intermédiaire. L'exemple désormais bien connu" du
pays Équestre, à bien des égards semblable au cas savoyard, montre en effet
que le souvenir de circonscriptions antiques a pu se perpétuer au cours du
Haut Moyen Âge, indépendamment du maillage administratif.
On peut donc admettre la coexistence d'unités de peuplement dont
la cohérence repose sur des bases distinctes du réseau administratif, qui a
pu leur être superposé. La Saboia pourrait être l'une d'elles. La continuité
precipere, propur pacem quam inter eosperpetuo permanere desideramus, ut nul/us eorum
fratris sui terminas ve! regni limites inuadere presumas, ntque fraudu/mur ingred! ad
conturbandum regnum eius ve/ marcas minuendas, sed adiuue: unusquisqu« illorum fratrem
suum et auxilium il/i flrat contra inimicos dus iuxta rationem et possibilitatem, sioe infra
patriam siue contra exteras nationes,
8 Ce point a bien été mis en évidence par A. PERRET,«Recherches sur les limites de la
"Saboia,. carolingienne», Bâle, 1967, p.31-51 (Pub/ication du Centre europlen d'ltudes
burgondo-mldiams, n09).
9 Voir notamment la Passion de saint Rambert du Breuan, datée de la seconde moitié du
VIII< siècle (C. TREFFORT,"Saint Rambert: le dossier haglographique», dans A. Baud,
G. Cornu, M. Martiniani-Reber, J.-M. Poisson, C. Treffort et J.-F. Reynaud éd., Saint
Rambert, un cu/f( rlgiona/ depuis l'époque carolingienne (histoire et archéologie), Paris,
1995, p.136 (Monographie du CRA, 14), la notice de la fondation du prieuré de SaintBenoit de Cessieu, en 859 (S. Guichenon éd., Histoire de Bresse et de Bugey, t. II, 4' part.
(Preuves), 19762, p.225-226) et Le martyrologe de Florus de Lyon et ses additions du second
tim du [Jf' siècl~ (Cf H. QUENTIN, Les Martyrologrs historiques du MoyenAge, Paris, 1908,
p. 371, 383-5).
10 Cf infra, nore 38.
11 P. DUPARC,Le comtë de Gtnroe, IX-XV siècle, Genève, 1955, p. 363-370 (Mlmoim et
documents publils par la Sodltl d'histoire et d'archlologie de Genèu«; XXXIX) ; F. DEMOTZ,
La Bourgogne transjurane (855-1056). L'roolution des rapports depouvoir dans ft mende postcarolingien, thèse dact., Université LyonIIl et Université de Neufchâtel, 2002, p.157.
LE ROYAUME DE BOURGOGNE AUTOUR DE LAN MIL
onomastique dont elle fait preuve et qui, selon les philologues, suppose un
usage ininterrompu de son nom depuis l'Antiquité, aurait été, dans cette
perspective, assurée par le seul maintien des critères qui fondent son unité.
Autrement dit, l' évocation de la Saboia ne remet pas en cause la réalité du découpage adminlstratif sans pour autant induire l'existence d'un
pagus de Savoie: comme le pays Équestre, celui-ci a pu voir le jour avec la
monarchie rodolphienne.
La double donation de Lothaire II
Ce point de vue se renforce à la lecture de deux diplôrnes'ê
de Lothaire Il, rédigés plus d'un demi-siècle après le capitulaire de
Charlemagne. Il s'agit d'une donation faite par Lothaire à son épouse
Theutberge, en 866, réitérée et augmentée deux ans plus tard. Le testament
d'Abbon mis à part, ce sont les seuls documents, antérieurs à l'an Mil, à
présenter un état global du découpage administratif de l'espace rhodanoalpin: c'est dire leur intérêt pour nous.
La présentation de ce découpage est toutefois singulière et caractéristique du peu de clarté de notre documentation. Les biens concédés par
Lothaire sont situés dans huit pagi différents (neuf dans la seconde version). Or, plutôt que de replacer chacune des propriétés dans le pagus correspondant, le scribe de la chancellerie royale établit deux listes: celle des
pagi d'une part, celle des biens royaux concédés à Theutberge de l'autre.
Cette disposition particulière, et somme toute ambiguë, est reproduite
dans le diplôme subséquent, rédigé de la main même du chancelier:
•.. Teoberg4 dilectissime nostre quasdam res nostre proprietatis ad proprium confirremus, id est in pago Gracinapolitano, Bellinse. Mauriacense,
Ianauensi, Lausonensi, Amausensi, Scudensi, Lugdunensi nec non et in pago
Ribuariense villas, quorum sunt h4C uocabula: Cauurnum, Lemningum,
Nouelicium, Mariacum, Aquis, Ariacum, Sagenadum, Primiacum et montem sancti Martini, Anesclacum, Belmontem, Talgarium, Dulciadum, Marlindam, Uirilgum, Durelium, Todacium, Columnam, Haltningum, Monttniacum, Hiubacum et quicquid ex ipsis rebus in Grosonna site sunt ...
La cartographie des villtt concernées laisse penser que le scribe possédait
une bonne connaissance de leur position relative. Son énumération commence au sud-est, par Chavord et Lémenc, se poursuit vers l'ouest jusqu'à
Novalaise et Meyrieux, puis remonte vers Aix; de là, il suit la route qui
contourne le lac d'Annecy par le nord, via Héry, Seynod, Pringy, MontDie Urkündm Lotbars I und Lotbars Il, n027 et
1966 (MGH, Diplomatum Karo/inorum III).
32, Th. Schieffer éd., Berlin, Zürich,
GEOGRAPHIE DU POUVOIR EN PAYS DE SAVOIE
Saint-Martin, Talloires, Doussard et Marlens - pour se limiter à la région
La logique suivie semble essentiellement d'ordre pratique: la description du scribe paraît calquée sur un itinéraire. L'aspect administratif est
relégué en second plan, d'où la dissociation opérée entre pagi et vil~. Dans
la mesure où l'ordre respectif des deux séries est identique, la correspondance entre les uns et les autres peut être rétablie et vérifiée sur la carte.
i.1'\€'I
, Mont-Saint-Martin
<5<- Pringy:,.
j~jl\,
Ann«y
limite de diocèse
~TaJloires
.Marlens
Figure 2: Propriétés de Lothairell cédées à Theuthberge (866-868)
La mention du pagus de Maurienne, où ne se trouve, a priori,
aucune des propriétés concédées à Theutberge, pose toutefois un problème.
1héodor Schieffer a pensé le résoudre en établissant une correspondance
stricte entre pagi et oille. Il propose ainsi d'identifier Aquis, cité entre
Meyrieux (dans le pagus de Belley) et Héry (dans celui de Genève), à
Aiguebelle dans le pagus de Maurienne. Cette hypothèse, à laquelle
plusieurs documents postérieurs donnent quelque foree", contredit
toutefois la cohérence géographique que semblait présenter l' énumération
Cf infra, note 35.
des ville. La description du scribe serait donc basée non pas sur un, mais
sur plusieurs itinéraires indépendants les uns des autres.
Une autre solution peut être envisagée. À l'époque où ces diplômes
sont rédigés, Lothaire II n'exerce aucune autorité sur lespagi concernés qui
sont aux mains de l'empereur Louis depuis au moins quatre ans. De ce
fait, la situation administrative des propriétés cédées à Theutberge ne revêt
plus guère d'importance et n'est donnée qu'à titre indicatif, sans grande
rigueur: seules comptent alors leur identification et leur position relative.
Quoi qu'il en soit, il nous importe surtout de constater qu'aucun
des deux diplômes ne fait référence à la Savoie. Pourtant, comme nous
l'apprennent les sources du XI" siècle, Chavord, Lémenc et Aix y sont
expressément situés.
La Savoie Rodolphlenne
Les données de la documentation
La Savoie reparaît dans la documentation à l'aube du XI" siècle.
Mieux, elle resurgit et prend forme à nos yeux en l'espace d'une génération:
les six premières mentions que nous connaissons" sont toutes antérieures à
1036. Elles sont aussi - faut-HIe rappeler? - postérieures au rattachement
de la Provence au royaume de Bourgogne, ainsi qu'aux premières mentions
de la résidence royale ditquis, communément identifiée à Aix-les-Bains,
sur la rive orientale du lac du Bourget",
Nos six mentions proviennent de cinq sources distinctes: les cartulaires de Grenoble, de Savigny et de Saint-Maurice de Vienne, et les chartriers du prieuré du Bourget et de l'abbaye de la Novalaise. Lobjectivité de
ce mince dossier documentaire est ainsi garantie.
14 Dans les premières années du XIe siècle, Bourchard, archevêque de Lyon et abbé
de Saint-Maurice, et l'avoué Rodolphe procédèrent à un échange de biens, consenti par
Rodolphe III (Regum Burgundi« e stirpe Rudolfina diplomata et acta, n0168, Th. Schieffer
éd., 1977). À cette occasion, l'abbaye d'Agaune reçut 8 manses, avec vignes, maisons,
champs et prés, situés dans la oilla de Bannis qui se trouve «in Sauaia ... Malgré la
proximité des termes, il ne semble pas falloir identifier cette région à la Savoie (Savoia)
- du moins au sens géographique restreint qu'elle a après l'an Mil (infra, nore 31). Selon
toute vraisemblance, la villa de Bannis n'est autre que Bagnes, lieu mentionné à de
nombreuses reprises dans la documentation mauricienne. Aucun toponyme savoyard ne
semble d'ailleurs lui correspondre, sauf peut-être Bens (Bms, Bain, Cne de la Chapelledu-Bard), où l'abbaye d'Agaune n'a jamais revendiqué quoi que ce soit (comme d'ailleurs
dans l'ensemble de la Savoie propre). Au final, cette mention apparue dans un cartulaire
tardif de l'abbaye d'Agaune (c, 1400) pourrait être une transcription abusive d'un terme
mal lu ou mal écrit sur l'acte original aujourd'hui perdu. Dans le doute, l'acte a été exclu
de notre dossier documentaire.
15 À partir de 985: Regum Burgundi4 e stirpe Rudolfina diplomata et acta, nOSl, etc.
GtOGRAPHIE
Le tableau el-dessous en donne le récapitulatif.
[9761031]
(déb.
XI<s.)
[1013)
Propriétés allodiales du comte Manassès et de son épouse in pago vide/ictt
Ennengarde situées dans la uilla de Saint-André ainsi Gratianopo/itano in
qu'à Gmtiano, à Recule», à Cumba Arrboldi, à Alta Vi//4
comitatu Savogmsl~a)
q~ uocatur vulgo Chatovi/arium et àjlzrtunco.
Saint-Véran de la vi//4 d'Arbin, avec son in pago Gratianopo/i, in
et ses dépendances (qui confrontent à agro Savogmsi~)
l'Ouest la terre de Chavord) ct manse de la vi//4 de Barby,
donnés par Évrard, évêque de Maurienne, «pour le repos
de l'âme de son seigneur le roi Conrad ct de son fils le
roi Rodelohes.
Curm « de la propriété. du roi Rodolphe III, comprenant in comitatu Sauoigrnsl.cl
Saint-Pierre-d'Albigny, Saint-Jean-de-la-Porte,
Miolans,
Conflans et Châteauneuf.
IPmbytmztuS
Terre .du droit. du roi Rodolphe Ill, comprenant
Lémenc, Chambéry et le châreau de Saint-Cassin
Aix, in comitatu se» in paga
Gratiopolitano ve/
Sauoims;.d)
[9941048)
Vi//4 de Monterminod, appartenant àAymon Petr~fortis in pago Graüanopolitano in
«~/arrm
militiam gerrm».
comitatu Sauogemle,
Biens. du droit propre» de Marie, hérités de son père in pago Savogimse, in agro
Maginier, comprenant l'église Sainte-Marie de Coise et Pignonense, in oalle q~
dicitur CosUfl
ses dépendances (dont un port sur l'Isère).
Cartulaires de l'lglise catbëdral« de Grenoble, Chartularium
B, nOCXVIII,
éd., Paris, 1869.
Cartulaire de l'abbaye de Savigny, n0582, A. Bernard éd., Paris, 1853.
(c) Regum Burgundi« e stirpe Rudolfina diplomata et acta, n0108 (d'après le cartulaire de
de Vienne).
Ibidem, n0109 (même source).
S. GUICHENON, Histoire glnlalogique de la royale Maison de Savoie, réimp. Roanne,
1977, r. III (Preuves), p.5 (d'après les archives du prieuré du Bourget).
Menumenta Noualiciensia uetustiora, t. I, nOLXVIII.
AUTOUR DE LAN
PROPRIETESROYALESI autres propriétés, situées:
In comitatu seu In pago Grat/apal/tano vel Savoiens.
Incomitatu Savogenst Sovoigense
Inagro 5avogensl
InpagoSavogœnse
IImltedediocèse
étendue de la Savoie
Figure 3: la Savoie rodolphienne (début du XI" siècle)
La Savoie, Sauoia ou parfois Savogia, dérivée de la Saboia carolingienne, est d'abord mentionnée, dans les sources écrites, sous une forme
adjective. Sauogiensis, Sauoiensis ou Sauogensis déterminent ici, spatialernent, une circonscription administrative dont la nature varie selon le
document considéré: trois la présentent comme un comitatus, l'un comme
un ager, un autre comme un pagus et le dernier hésite entre pagus et camitatus. La Savoie s'inscrit donc bien, au début du XIe siècle, dans le maillage
administratif régional: c'est la première remarque qu'inspire cette poignée
La cartographie de ces données permet d'en formuler d'autres. On
s'aperçoit ainsi qu'il est fait référence au pagus de Grenoble (cas n 1, 2 et 5,
voire 416) lorsque les lieux concernés sont exclusivement situés dans l'évêché de Grenoble. À l'inverse, toute référence à Grenoble disparaît lorsque
16 L'expression «in comitatu seu in pago Gratiopolitano oel Sauoiense» peut être
interprétée comme «relevant à la fois du pagus de Grenoble et du comitatus de Savoie ».
_ Contra: DEMOTZ, La Bourgogne transjurane ... , cit., p. 507, qui considère que la formule
une partie au moins des biens est localisée dans un autre évêché (cas n03
et 6) : Conflans, Châteauneuf et Coise sont situés dans le comté de Savoie,
mais non dans le pagus de Grenoble.
Le comté de Savoie n'est donc pas une simple composante" du
pagus de Grenoble et ne saurait résulter de son démembrement. Ce n'est
pas non plus un ensemble de droits et de revenus répartis sur plusieurs
pagi, «une mense affectée à l'entretien d'un comte», au sens que JeanPierre Polya donné au comitatus provençal". Manassès et Aymon Petrefortis n' évoquent le comitatus savoyard qu'en vue de localiser un bien -le
leur - et non d'en identifier la provenance ou d'en caractériser la nature
_ d'ailleurs allodiale dans les deux cas (nOl et 5).
La situation particulière de Conflans est à cet égard éclairante. La curtis de Conflans est localisée par le roi dans le comitatus de Savoie, mais relève
au spirituel de l'archevêque de Tarentaise auquelle même RodolpheIIl avait
doit se comprendre «dans le comté et dans le pagus de Grenoble ou (plus exactement dans
celui de) de Savoie ...
17 Sur ce type de territoires ruraux, aux liens parfois lâches avec leur cité de référence,
voir G. SERGI,«Assettl politici intorno al mille: ricerche sui regni di Borgogna e d'Italia ..,
dans Il mestiere di storieo dtl Medioevo, Atti dei convegno di studio deU'Associazione
«Biblioteca Salira dei Frati .. (Lugano, 17-19 mai 1990), éd. F. Lepori et F. Santi, Spolète,
1994, p.27 (Quadtrni di cu/tura mediolatina, 7), repris dans SERGI, I confin! dt/ potere.
March« t signorie fra dut regni medieuali, Turin, 1995, p.263 (Bib/iouca studio, 17), et G.
CASTELNUOVO,op. cit. infra, note 38.
18 J.-P. POLY,La Provence tt la soditt ftodak (879-1166), Paris, 1976, p.79 tt sq. Cf.
R. POUPARDlN,Le royaume dt Bourgogne (888-1038). Étud« sur la origines du royaume
d/trks, Paris, 1907, p.430-457. - Contra G. SERGI, «Isthuzloni politiche e società nel
regno di Borgogna .., dans Il secolo di fèrro: mito t rta/tà dt! seco X. Spolète, 1991,
vol. I, p.205-242 (Settimane di srudio del centra italiano di studi sull'alto medioeva,
XXXVIII), pour qui les deux termes pagus et comitatus sont synonymes (au moins au X'
siècle) et «ne sauraient accréditer l'interprétation non territoriale du comitatus entendu
comme un ensemble de biens fiscaux d'une aire donnée .. - interprétation qui serait, selon
lui, démentie par l' évidente volonté de la chancellerie« di cbiamare k COStcon il loro nome»
(p.221). Voir aussi, du même, «Uffici e circoscrizioni comitali e marchionali ai confini
fra i regni di Borgogna e d 'Italia nei secoli X e XI", dans Formazione t strutture dli ceti
dominanti nel medioeoo: marchesi, conti t visconti nel rtgno italico (secc.IX-XII). Atti del
seconda convegno di Pisa (3-4 dicembre 1993), Rome, 1996, p.21-37 (Nuovi studi storici,
39), où l'auteur défend à nouveau la valeur territoriale du pagus et du comitatus (tout en
reconnaissant que «esistono casi in cui il termine comitatus è ambiguo») et donne un
aperçu historiographique de la question avec d'abondantes références bibliographiques
(en particulier p. 29-32, repris dans SERGI,I confini dt! pottrt .•• , cit., p. 302-305). Il faut y
ajouter lacontribution plus récente de L. RIPART,Lts fondtmtnts idi%giquts du pouvoir dts
pumim comtes eU Savoit (dt lafin du)(> au dtbut du XIIl si(c/t), thèse dactyl., Université
de Nice-Sophia-Antipolis,
1999, p. 328-339, qui conclut qu'avant 960 «le terme comitatus
pouvait tout aussi bien désigner un pagus qu'un honneur fiscal attaché à un comté ...
octroyé, en 996, l' integrum comitatum en son diocèse". Le paradoxe n'est
qu'apparent, Le terme de comitatus employé à deux reprises par la même
chancellerie a deux acceptions distinctes: une circonscription dans le premier cas, des droits d'origine publique dans l'autre2o, Cette ambiguïté paraît
avoir fondé les prétentions de l'église de Tarentaise sur Conflans, prétentions
qui s'exprimèrent au détriment des droits vraisemblablement antérieurs des
Humbertiens et qui débouchèrent, au XIIe siècle, sur une situation originale:
la coseigneurie de Conflans, partagée entre les nobles de ce nom, vassaux du
comte de Maurienne, et l'archevêque de Tarentaise".
Le comté de Savoie est une circonscription établie sur les extrémités
de trois évêchés distincts, dont la cohérence doit probablement beaucoup
à la géomorphologie de la petite «combe de Savoie», sur laquelle paraît
s'être figé l'antique toponyme". Sans être unique, cette construction est
suffisamment singulière pour avoir été diversement perçue par les contemporains: pour l'évêque de Maurienne, il existerait un ager de Savoie dans
le pagus de Grenoble; pour la fille de Maginier et les moines de la Nova19 Regum Burgunditt .... cit .• n078. Cf. J. ROUBERT.«La seigneurie des archevêques
comtes de Tarentaise du X' au XVI' siècle ", dans Mémoire: de I~cadémie des sciences. belleslettres et arts de Savoie, 6' s.• t. V. 1961. p. 59 sq. - Sur les concessions de droits comtaux aux
évêques du royaume de Bourgogne, cf. A. PERRET,"Les concessions des droits comtaux et
régaliens aux Églises dans les domaines de la Maison de Savoie ", Bu/utin pbilologique et
historique (jusqu'à 1610) du Comité des travaux historiques et scientifiques, a. 1964 (Actes
du 89' Congrès national des sociétés savantes tenu à Lyon). Paris. 1967. p.45-73 et la
récente mise au point de L. RIPART,Lesfondements idéologiques .... cit.• p.226-229.
20 SERGI." Isriruzioni politiche ... ". cit.• p.217. note 53.
21 En 1139, le comte AmédéeIIl relâcha à l'archevêque Pierre I" les dîmes qu'il
détenait à Conflans, à Saint-Sigismond et à Pallud (]. A. BESSON,Mémoires pour l'histoire
ecclésiastique des diocèses de Genève. Tarentaise, Aoste et Maurienne et du décanat de Saooye,
1759. p.352. nOI7). Comme le remarque justement F.-C. UGINET (Conflans en Savoie et
son mandement du XIJ>au XV siècle, thèse dact, de l'École des Chartes, 1967. p.20 [arch.
dép. de la Savoie, J 340 j Cf. École nationale des Chartes. Positions des thèses. Paris, 1967,
p. 155-165]), ces trois paroisses allaient par la suite former le noyau de la châtellenie de
Conflans. Deux ans plus tard, le même prélat présidait au château de Conflans. où il
possédait une maison, un plaid où fut réglé le différend qui opposait l'évêque de Sion au
comte Amédée III, au sujet des deux villes de Leuk et de Naters (]. GREMAUD,Documents
relatifs à J'histoire du Vallais, t. I. Lausanne. 1875, p. 83-84, n0128 (Mémoires et documents
publiés par la SocUté d'Histoire de la Suisse Romande, t. XXIX». En 1172. enfin, le pape
Alexandre III confirma à Pierre II les biens de son église et notamment «la partie qu'il
possède du château de Conflans»: F.-M. MILLION et V. MIÉDAN-GROS, Inventaire des
titres essentiels de larchevtché dt Tarentaise. Moûtiers. 1866, p.235-239, n l (Recueil des
mémoires et documents de l'Académie de la Vtzld'Isère, série «Documents ", 1).
22 Un parallèle peut être établi avec la spécialisation du nom de la Bourgogne, qui au gré
de circonstances politiques diverses et de la réactivation ponctuelle d'un «grand souuenir
historique". tendit progressivement à ne plus désigner que le seul duché de Bourgogne. Cf.
M. CHAUME,Les origines du duchi de Bourgogne. [2' partie, fase. 1 :] Gëographi« historique,
Dijon, 1927. p.59-60.
laise, la Savoie serait un pagus comprenant au moins un ager. La compatibilité de ces représentations du découpage administratif entre elles restent
à démontrer'. Il semble que dans ces deux cas au moins, on ait cherché,
vaille que vaille, à utiliser le vieux système de localisation en pagus, ager
et villa qui avait probablement déjà perdu, ici comme dans l'ensemble de
l'espace rhodano-alpin, beaucoup de sa pertinence. Aucun des deux agri
ne paraît d'ailleurs fondé sur un chef-lieu, si l'on admet l'identification de
lager pignonensis au Val Penouse, l'ancien nom de la vallée du Gelon24•
Quand ce maillage aura définitivement perdu toute consistance,
dans la seconde moitié du XIe siècle, la Savoie reparaîtra dans la docurnentation débarrassée de ces oripeaux adminlstratifs", mais avec une emprise
territoriale identique. Autant qu'on puisse en juger, chaque lieu localisé
ici dans le comté de Savoie (comme dans l'ager ou le pagus) se trouve également dans cette « Savoie propre lt dont les mentions fleurissent à partir
de 1080. Le comté rodolphien, tel qu'il nous apparaît ici, n'aura donc été
23 Il pourrait ne s'agir que des simples «oscillations terminologiques» que G. SERGI
(<< Isrituzioni policiche ..• », cit., p.223) a relevées dans la documentation
privée du X'
siècle, notamment dans le pagus de Vienne. Contrairement au royaume d'Italie, les
changements d'usage constatés par l'auteur dans le royaume de Bourgogne ne lui semblent
pas correspondre à un processus de restructuration territoriale j la terminologie relative
aux circonscriptions ne s'efforce de refléter la réalité que pour les entités territoriales les
24 F. BERNARD,Histoire du decanat ek La Rochette (Décanat dt Val-Penouse), Chambéry,
1931, p.44-46. On peut y voir une preuve supplémentaire de la prégnance du relief. Cj
également le cas de làgtrde Traize, bordé par deux montagnes et deux cours d'eau (infra,
nore 57).
25 Les premières attestions de la Savoie - sous une forme exclusivement substantive
cette fois - apparaissent vers 1080 dans plusieurs chartes, peut-être réécrites, du cartulaire
de Domène iCamdar« monasterii beatorum Petri tt Pauli dt Domina, n028, 211-212, 228,
233-280, C. de Monteynard éd., Lyon, 1859), puis de façon continue dès la fin du XI'
siècle dans différentes sources: dans la notice de consécration du prieuré de Bellevauxen-Bauges, vers 1100 (éd. GUICHENON, Histoire glnlalogiqut .•. , cit., t. III, p.25-26),
dans quelques chartes contemporaines du cartulaire B de l'église cathédrale de Grenoble
(nOCIX, CXIII et CXVII, sans compter son utilisation comme anthroponyme), et dans le
titre de la charre 208 du Cartulaire tU l'abbayt tU Saint-André-le-Bas dt Vttnnt, rédigé au
XII' siècle (éd. U. CHEVALIER,Vienne, Lyon, 1869). Son emprise géographique n'est nulle
part aussi bien décrite que dans la charte CXXVI du Cartulaire dt la cbartreus« d;..J.illon
(éd. L. MORAND dans Les Baugts, histoire tt documents, réimp. Marseille, 1978, t. II,
p. 502-503): deux convers d'Aillon témoignent que la chartreuse dispose, depuis 60 ans
au moins, du droit de pacage «dans toute la terre des Bauges et dans toute la Savoie, c'està-dire du bourg de Conflans jusqu'au Tillet (C" de Grésy-sur-Aix), vers Aix, et jusqu'à la
Servetre (C" de Chapareillan) ». Cependant, ce n'est pas, ici, la Saooia que l'on oppose aux
Bauges, comme dans l'acte de consécration de Bellevaux, mais la Sabaudia, Nous sommes
alors en 1242. Le nom a une nouvelle fois muré, mais cette fois, artificiellement, pour
des raisons politiques que L. Ripart a parfaitement mises en évidence (Lts fondtmtnts
idlologiquts .•. , cit., p.400-415).
qu'une étape dans la longue histoire de la Savoie: un calque administratif ponctuellement apposé à cette entité géographique ou humaine sousjacente, à une unité de peuplement dont l'essentiel nous échappe encore,
mais dont la pérennité du nom, avant comme après l'an Mil, est attestée
par la philologie.
La part du domaine public
L'étude de l'organisation fiscale du comté de Savoie apporte d'autres
éléments. Deux châteaux à Saint-Cassin et à Châteauneuf, une résidence
à Aix, de nombreux domaines ruraux disséminés le long de l'Isère et dans
la cluse de Chambéry, des terres publiques autour de Coise, auxquelles
s'ajoutent probablement l'église d'Arbin et des terres à Barby, tenues du roi
par l'évêque de Maurienne", la densité des propriétés royales en Savoie est
remarquable. Que l'essentiel du domaine public soit encore, au début du
XI" siècle, directement tenu par le roi, «en propre et en droit», l'est peutêtre plus encore.
Il ne le reste pourtant pas. À la fin de l'année 1016, l'ensemble de ces
propriétés est passé aux mains de la reine Ermengarde. En 1011,Rodolphe III
cède à sa très chère épouse sa villa-résidence royale d'Aix avec les colons qui y
sont installés'", Cinq ans plus tard, illui fait don de ses curtes de Saint-Pierre
et Saint-Jean d'Albigny, de Miolans, de Conflans et de Châteauneuf"; il
y ajoute, la même année, Aix (à nouveau"), Lémenc, Chambéry et Saint26 L'évêque Évrard fait cette donation pro remedio anime mee et senioris mei Conradi
regi:filiiqu« ejus Rodu/fi regis et précise sali igitur tenore, dono predictas res Deo ~tSaneta
Martino, ut ab hodiemo die habeans seniores ejusdem loci in suo dominicatu, et annis
singuiis .•. decem solidatas cere persoluant. Comme l'a souligné L. RIPART, l'association
du roi «au bénéfice des prières [... ] semble avoir été une conséquence des droits éminents
qu'il possédait sur le bien concédé». Cf l'exemple similaire de la fondation du prieuré de
Saint-Genix (Lesfondements idiologiqu~s .•. , cit., p. 185-188).
27 Dona dilectissime sponse mu Irmengardi Aquis vi/lam sedem regalem cum colonis
eiusdem uille nostre proprletatis, sicut ab eis inhabitur et terra ab eis excolitur (Regum
Burgunditt ... , cit., n099).
28 Cf supra, note 18.
29 Que RodolpheIIl cède la villa d'Aix à deux reprises n'a, en soi, rien d'exceptionnel
et il n'y a pas lieu d'y chercher la trace d'une forgerie comme l'a fait P. DUPARC, dans
Bibliotbèqu« de l'Écol« des Chartes, t. CXXXVII, 1979, p. 99-100. On connaît d'autres cas
de double donation: celle de Lothaire II à son épouse Theutberge, évoquée plus haut, en
est un bon exemple; sur ce modèle,la donation de 1016 a pu n'être qu'une amplification
de celle de 1011. Dans ce dernier diplôme, Aix est présentée comme la villa sedes regalis:
c'est donc bien la résidence où, depuis Conrad, les Rodolphiens ont pris l'habitude de
séjourner. Toutefois, dans celui de 1016, Aix n'est plus définie comme une villa, mais
comme l'une des composantes d'une terre royale (<<urramnostri iuris») qui comprend
également Lérnenc, Chambéry et Saint-Cassin. On est donc en droit de se demander s'il
s'agit bien, dans les deux cas, du même lieu. On se souvient à propos que Th. SCHIEFFER
Cassin. En trois donations successives, les fiscs savoyards - dont l'existence
est attestée, pour certains, depuis près de deux siècles- sont devenus la propriété de la reine qui avait, dès lors, la faculté d'en disposer à sa guise3°.Ainsi,
par la constitution de ce douaire, l'essentiel du domaine public savoyard
allait conserver, au delà de la mort du roi, son unité et sa cohérence.
Hypothèse sur l'origine du comté de Savoie
La richesse des terroirs, la masse des propriétés royales et l'exiguïté
du comté ne sont pas sans rappeler le petit comté Équestre, dont François Demotz a montré'" que la création, contemporaine de la naissance
suggérait d'identifier Aquis, I'une des vilLl cédées par Lothaire II à son épouse Theutberge,
à Aiguebelle, dans le pagus de Maurienne. À sa suite ne peut-on pas proposer de localiser
la vil/a royale de Conrad et de Rodolphe à Aiguebelle plutôt qu'à Aix-les-Bains?
Quelques arguments nous y poussent: la résidence des Rodolphiens n'est jamais dite «en
Savoie .. ni même au bord du lac (ct supra, note 15) et malgré les nombreuses fouilles
archéologiques réalisées à Aix, aucun vestige de ce palais n'a encore été formellement
identifié (A. CANAL et Ch. PERNON, Aix-les-Bains, Paris, 2003). Au contraire, la place
politique importante jouée au cours du Moyen Âge par Aiguebelle - qui fut le siège d'un
areller monétaire, dès 1040 au moins, et le chef-lieu d'une vicomté ensuite - et l'intérêt
que lui portèrent les comtes de Maurienne et de Savoie pourraient être la conséquence
de cet illustre passé. Ajoutons encore qu'une roure reliait Aiguebelle à la Transjurane,
en passant par Talloires, et qu'Il se trouve à 500 m au Sud-Ouest de l'ancienne église
Saint-Arnulf d'Aiguebelle (aujourd'hui Saint-Arnaud), un lieu dit au nom évocateur de
«la Salle .. (Arch. dép. de la Savoie, Mappe Sarde de Montgilbert: parcelles n0108 à 130:
liste des numéros suivis, ibidem, C333I). Néanmoins, la toponymie invite à la prudence:
«Aqua B~lla .., qui allait donner «Aiguebelle .., apparaît vers 1040 sur un denier frappé
par l'évêque de Maurienne (infra, nore 86; pour les autres occurrences du nom, Cf. A.
GROS, Dictionnaire ttymologiqu~ da noms de lieu de la Savoie, rééd. Les Marches, 1994,
p. 32); or aucun élément n'a encore permis d'étayer l'hypothèse d'une subite rnutation
toponymique. Jusqu'à plus ample informé, il convient donc de conserver l'identification
consacrée par l'historiographie régionale.
30 Les dispositions prises par RodolpheIII ne laissent aucun doute à ce sujet: Habea«
[Ermengardel ~rgo supra nominatas res sub potestat« habendi, donandi, vmdendi v~l
quicquid ipsi plac~t inde focimdi peut-on lire dans l'acte de 1011. Les mêmes terrnes ou
presque sont employés dans le premier acte de 1016. Le second est encore plus précis:
donamus ei quandam terram.., in proprium et in ius bereditatlum, babendi, donandi,
vtndtndi. comutandi ~tfocitndj quicquid uoluerit liberam ecfirmissimam babenspottstaum.
Rodolphe III conserva tout de même la liberté de disposer de ces biens, mais prit soin.
le cas échéant. d'obtenir l'accord d'Ermengarde: l'abbaye de Talloires possédait encore,
au début du XVIII" siècle, une «charre de l'année 1020 ou Rodolphe dernier roy de
Bourgogne l'année 34" de son regne [sic] donne a son fidele serviteur Vulagenes et a sa
femme Vuilburge et leurs enfants plusieurs biens qu'il avoit a Aix et a Talloires ~t qui ~st
ratifit par la rrynt Ermengarde femme de ce roy,. (Rtgum Burgundi« ...• cit., nOI33).
31 «Le souvenir de la cité romaine s'est peut-être perpétué jusqu' à I'époque rodolphienne,
mais la création du comté Équestre obéit surtout à d'autres motifs. La circonscription est
constituée uniquement d'excellents terroirs et elle est parsemée de nombreuses et riches
vil14, appartenant au roi, à de grands laïcs ou à des établissements religieux. De plus, cette
LÀN MIL
du royaume de Bourgogne, avait notamment pour but de rassembler ces
terroirs en une seule entité politique.
Le comté de Savoie pourrait bien avoir une origine semblable", La
réunion sous une même autorité des trois évêchés auxquels il se superpose
en partie paraît en tout cas le préalable indispensable à sa création. Or
cette condition n'est durablement remplie qu'à partir de la naissance du
« royaume de Provence» entérinée en 879, lors de l'assemblée de Mantaille
à laquelle participèrent les prélats concernés-'. Cependant, le comté de
Savoie est tout autant absent de la documentation bosonide qu' ill' était des
sources carolingiennes. Il n'apparaît, nous l'avons vu, qu'après le rattachement de la Provence au royaume de Bourgogne. Faut-il imputer cet état de
fait aux lacunes de notre documentation? Ne peut-on penser que Conrad,
le premier souverain à résider en Savoie, avait, plus que tout autre, intérêt
à la création de cette circonscription, en vue d'agglomérer cette réserve fiscale au noyau transjuran du Royaume de Bourgogne? La cohésion de cet
ensemble fiscal, constatée au début du XIe siècle, paraît bien, en tout cas,
l'indice d'une restructuration récente du domaine public'".
nouvelle entité se trouve en limite de diocèse, dans une zone qui semble avoir fait l'objet
de contestations entre les évêques de Genève et de Lausanne. Ainsi, même si elle dépend
du premier des deux sur le plan religieux, elle forme un comté-tampon» (DEMOTZ, La
Bourgogne transjurane ... , cit., p. 157).
32 Cette opinion a été reprise par F. DEMOTZ, «Aux origines des Humbertiens: les
Rodolphiens et le royaume de Bourgogne », dans Le millenaire dt la Savoie. Lesfonrkmmts
historiques tt culturels dt /'idmtitl savoyarde. Actes du colloque de Ripaille (4 octobre
2003), Thonon-les-Bains, 2005, p.30-31. - Contra: G. CASTELNUOVO(<<Lesélites des
royaumes de Bourgogne (milleu IX'-milieu X, siècle) », dans R. Le Jan éd., Les royaut!s tt
lesI/im dans l'Europe carolingienne (début I~ siècleaux environs dt 920), Villeneuve d'Ascq,
1998, p.396-397) qui remarque que .. dès le milieu du X' siècle, quelques nouveaux pagi
et comtés ruraux semblent apparaître, en premier lieu dans la Bourgogne rhodanienne et
jurane», mais considère que le comté de Savoie n'en fait pas partle, Pour l'auteur, le comté
de Savoie appartiendrait à ces «comtés et pagi rarement cités dans les sources précédant la
fin du X, siècle mais présents déjà au IX'» pour lesquels « on ne peut parler de nouveautés
mais plutôt d'apparitions lnrermirtenres, qui révèlent une importance géo-administrative
moindre de ces circonscriptions sans pour autant intervenir sur leur conception politicoterritoriale». Nous avons vu cependant que la Savoie n'est jamais explicitement citée
comme pagus ou comme comitatus avant le début du XI' siècle.
33 Teutranne archevêque de Tarentaise, Bernard évêque de Grenoble et Adalbert
évêque de Maurienne souscrivirent en effet les actes du concile de Mantaille (J.-D.
MANSI, Sacrorum conciliorum noua (I amplissima collectio, t. XVII, rééd, Paris, 1902, col.
529-531).
34 Les causes de cette restauration du domaine public peuvent être multiples mais l'on
pense bien sûr aux ravages causés par les invasions hongroises et sarrasines, au X' siècle,
dans les diocèses auxquels précisément le comté de Savoie se superpose. Leur impact réel
reste toutefois à étudier (pour la Transjurane, Cj DEMOTZ, La Bourgogne transjurane ... ,
cit. p.219-225) et il convient de nuancer les tableaux souvent trop alarmistes dressés
Concluons sur ce point. Le comté de Savoie n'est documenté
qu'après l'an Mil. C'est une circonscription administrative singulière,
indépendante des diocèses auxquels il se superpose et caractérisé par une
forte concentration de fiscs que le roi tient encore bien en main. Son assise
territoriale est fondée sur une entité sous-jacente et pérenne, la Savoie,
dont le nom se transmet depuis déjà cinq siècles.
En incorporant l'essentiel de ce domaine public savoyard au douaire
de la reine Ermengarde, RodolpheIII en assure la cohésion au delà de sa
mort. Ermengarde n'est cependant pas la seule à en bénéficier: le comte
Humbert, figure montante de l'aristocratie régionale, peut en tirer, pour
lui et ses successeurs, le meilleur parti. C'est sur ce dernier point qu' il nous
faut maintenant nous pencher.
POUVOIR HUMBERTIEN:
tLEMENTS DE GEOGRAPHIE
La documentation relative au lignage Humbertien avant la mort
de RodolpheIII représente un corpus d'une vingtaine d'actes. Leur étude
permet de circonscrire avec précision l'étendue du patrimoine des premiers membres connus: le comte Humbert et ses frères, l' évêque de Belley
Odon et Bourchard. La cartographie de leurs biens propres révèle trois
points essentiels: leur parfaite cohérence géographique, leur concentration
dans le Sud de l'évêché de Belley et, conséquence paradoxale, leur origine
Le patrimoine Humbertien, que l'on peut considérer comme définitivement constitué dans les années 1030, est en effet, pour l'essentiel,
fondé sur d'anciens domaines de l'église de Vienne situés en Bas-Bugey,
entre Vézeronce et la Motte. Bien que la plus grande partie de cette zone
soit théoriquement soumise au spirituel de l' évêché de Belley, elle conserve
encore, aux environs de l'an Mil, l'empreinte des influences de l'antique
par des clercs intéressés (dans ce sens, Cf RIPART, Les fimdements id!%giqu~s ... , cit.,
p.199-20l).
En 996, RodolpheIII
juge ainsi l'archevêché de Tarentaise hyb~rinis
incursionibus penitus depopulasus (R~gum Burgundi« ... , cit., n078, avec les remarques de
SERGI, «Istituzioni politlche ••• ,., cit., p.217) alors qu'à Grenoble, aux environs de 1100,
on attribuait à l'évêque Isarn (c, 950-977) le relèvement de l'église de Grenoble post
d~struction~m paganorum (Cartulaim d~ l'!glis~ cathédrale d~ Grenoble, Chartularium B,
nOXVI; pour l'abondante littérature qu'a suscité le préambule controversé de cette charre,
Cf U. CHEVALIER,Rtgm~ dauphinois, Valence, 1912, t. I, n02666, auquel il faut ajouter
les remarques plus récentes de G. GIORDANENGO,Le droit ftodal dans lespays de droit écrit,
L'exemple tU la Provenu et du Dauphinë, Xlls-débur XIV siècle, Rome, 1988, p.19-20
(BEFAR, 266».
I:][]
• I:]
Humbertlen •
chef·11eu d'ager
~lIse Saint-Maurice
~lIse revendiquée par VIenne
Ilmltede dlodse
limite d'ager
ValrC>l'Y"Iey
Cc:>rnté
Ie.Echelles
SerrTlc::>rens
Figure 4: Patrimoine humbertlen et influence viennoise (vers 1030)
métropole. Elle se distingue notamment par une subdivision territoriale
en agri assez exceptionnelle - même unique en Bugey - et, surtout, par
une forte concentration d'églises dédiées à saint Maurice, à l'instar de la
cathédrale viennoise dont elles semblent être l'émanation.
L'origine de cette domination viennoise en Bas-Bugey peut être
rapprochée de la cession de l'évêché de Belley faite par le roi Lothairell à
son frère Charles, en 85835• À partir de cette date, le petit évêché, pourtant
suffragant de Besançon et géographiquement lié à la Transjurane, suit le
sort de la Provence et de sa capitale jusqu'à son rattachement au royaume
de Bourgogne. En 890, l'archevêque de Vienne organise ainsi un synode
provincial à Aoste, au sud-ouest du dlocèse", De fait, la diffusion du
vocable mauricien à Saint-Maurice-de-Rotherens, à la Balme, à Traize, à
Jongieux et à Attignat, dans l'évêché de Belley, à Miribel-les-Échelles et à
la Matassine, dans celui de Grenoble, semble témoigner du poids religieux
et politique exercé à cette époque par l'église de Vienne, dans ce que nous
avons coutume d'appeler aujourd'hui «l'avant-pays Savoyard».
Le souvenir de cette domination, exercée par les archevêques de
Vienne avec plus ou moins de bonne foi, se perpétue jusqu'au XIIe siècle.
En 1120, l'ancien archevêque Guy de Bourgogne, que ses querelles entretenues pendant des années avec l'évêque de Grenoble au sujet du Sermorens
n'a pas empêché de se faire élire pape, sous le nom de Calixte II, considérait encore plusieurs églises du Sud du diocèse de Belley comme relevant
de la métropole viennoise", Cette mainmise abusive n'est toutefois plus
tolérable à une époque où I'episcopatus a acquis un indéniable caractère
territorial: elle suscite l'indignation de l' évêque de Belley. Son successeur
finit par obtenir gain de cause, en 1142, lorsque le pape Innocent II lui
confirme son droit épiscopal sur toutes ces églises contestées",
Que cette attribution illégitime soit le fait de l'ancien archevêque
de Vienne n'a rien d'étonnant: depuis l'affaire du Sermorens, sa mauvaise
35 Annales Bertiniani, a. 858, G. Waitz éd., Hanovre, 1883 (MGH, Scriptom rerum
gtrmanicarum in usum scholarum separatim editi, 5).
36 Cartulaire: de /' ig/ist cathtdrak dt Grenoble, J. Marion éd., 1869, p.257-259, Chartif
suppkmtntarÏtt, n°I.
37 Il s'agit de l'église de Domessin, de la chapelle Saint-Laurent du château de POntde-Beauvoisin, de l'église de Pressins avec la chapelle Sainte-Marie, et de l'église SaintLaurent de Chimilin iBullair« du papt Calixte Il, U. Robert éd., réimp. New York, 1979,
r, J, p.201-202, nOB?).
38 Le pape confirme à l'évêque, à ses successeurs et à son église toutes ses possessions
présentes et futures, et notamment son droit épiscopal (ius tpiscopa/is) sur les églises du
Pont-de-Beauvoisin, sur celles de Dullin, de Saint-Jean-d'Avelanne, d'Avaux, de SaintBéron, de Saint-Albin (de Vaulserre) et de la ville de la Bridoire, sur l'église Saint-Jean de
Verel (de-Montbel) et sur celles d'Oncin, de la Bauche, d'Aiguebelette, de Lépln, d'Ayn,
de Saint-Franc, de Palude dt Andrea (Saint-André-le-Gaz), de Fitilieu, de Pressins, de
Romagnieu, de Chimilin, de Corbelin, de Faverges (de la Tour), de Saint-Symphorien,
d'Avolin, de Saint-Martin (de Vaulserre), d~monstro et de Coesino - soit précisément
l'ensemble des églises méridionales du diocèse (éd. S. GUICHENON, Episcoporum
Bellicensium, Paris, 1642, p.25-28).
foi n'est plus à démontrer. Car si la documentation régionale ne fait pas
un mystère de l'origine viennoise du patrimoine humbertien, elle montre aussi sans détour que l'autorité de Vienne n'est plus guère effective en
Bas-Bugey dès la fin du X' siècle, à l'époque à laquelle, précisément, ce
patrimoine se constitue. À sa lecture, on peut se demander si la confusion
entretenue par les Humbertiens entre leur patrimoine et l'episcopatus belleysan tenu par l'un des leurs n'est pas finalement un agent indirect de la
reconstitution de ce dernier ...
Vézeronce, qui vit en 524 s'affronter Francs et Burgondes39, est dès
cette époque attesté dans le pagus de Vienne. Grégoire de Tours, qui a
retracé cette batallle dans son Histoire des Francé", situe leur victoire à
Virontia, locus arbis Viennensis. En synthétisant son récit, au début du VIne
siècle, l'auteur de la Gesta regum Francorum" place l'affrontement in pago
Viennense, in loco qui dicitur Visoroncia. À la 6n du IX· siècle, Vézeronce
est devenu le chef-lieu d'une uicaria viennoise dont dépendent les oill«
de Nantia (aujourd'hui Salagnon) et de Vasselin. En 896, accédant à la
prière de l'archevêque et du vicomte de Vienne, le roi Louis (de Provence)
cède au prêtre Dragon, à titre héréditaire, les chapelles de ces lieux qu'il
situe in pago Vlennensi, in uicaria Veseroncenst": Vézeronce paraît toujours
dans le giron viennois en 928, lorsque le rai Hugues confirme à l'abbaye
de Saint-Chef la donation qu'illui a faite de l'église Saint-Martin de
Vézeronce et de ses dépendances, à savoir serfs et serves, terres, vignes,
champs, prés, pâturages, forêts, eaux courantes et stagnantes, avec leydes
et corvées'", La vicairie passe, on ne sait trop comment, dans le pagus
de Belley au cours des décennies suivantes. À l'extrême fin du X· siècle,
l'évêque Odon cède à l'église de Vienne, en contrepartie d'une précaire,
un manse avec ses dépendances choisi parmi ses biens, dans la uilla de
Charay située « dans l'ager de Vézerance, au pagus de Belley»; il en garde
toutefois l'usufruit contre un cens récognitif. L'empiètement du pagus de
Belley est alors suffisamment récent pour que I'archevêque Thibaud en soit
informé. En se faisant l'écho des écrits de Grégoire de Tours, la Chronique
d'Adon, rédigée à Vienne un siècle plus tôt, aurait en tout cas pu le lui
FAVROD.Les Burgondes ...• cit .• p.1l6-119.
Gregori! eplscopi Turonensis libri historierum X. § 6. B. Keusch éd., Hanovre. 1937.
p. 103 (MGH. Scriptores rerum Merooingicarum, t. J. p. 1. fase. 1).
41 Gessa regum Francorum, a. 524 (éd. M. BOUQUET,Recueil d~s bistoriens d~s Gaules ~t
de la France, rééd, Paris. 1869. t. II, p. 556).
42 Recueil des actes des rois de Provence, nOXXXII. R. Poupardin éd .• Paris. 1920 (Chartes
et diplômes relatifs à l'histoire de France).
43 I diplomi di Ugo e di Lotario di Berengario Il t di Adalberto, nOXVI. éd. L.
SCHIAPARELLI.Rome. 1924 (Fonti per la Storia d'Italia, 38).
rappeler"". Il ne paraît pas pour autant que cet empiètement ait influé sur
la géographie ecclésiastique: en 1275 comme déjà en 1030, l'archevêché de
Vienne avoisine le Rhône au Nord-Est de Vézeronce",
Saint-Genix, est aussi le chef-lieu d'un ag~r du pagus de Belley,
documenté, après l'an Mil seulement, par des sources exclusivement
viennoises"6. Il abrite dans ses murs une église dédiée au saint arlésien
éponyme. En 1023, Bourchard, frère du comte Humbert, la restitue
à l'abbaye Saint-André-le-Bas de Vienne, de laquelle elle dépendait
primitivement iecclesiaBeati Genesii qu~ olim fuit Sancto Andree), avant de
tomber à l'abandon'", À la requête de Bourchard, I'église devient un prieuré
bénédictin qui plusieurs siècles durant rayonne sur les églises du Bas-Bugey;
il Y est inhumé peu de temps après, au cœur même de ses terres. Outre
l'église elle-même, qu' ils situent tantôt «in comitatu Beliacensi, in pago
oe! in oilla Sancti Genesii », tantôt «in episcopatu uel comitatu Bellicensi »,
Bourchard et son fils Aymon possède en effet les terres avoisinantes, la
villa de Grésin et des biens à Urice et vers Duisse". Saint-Genix, l'une
des plus anciennes terres humbertiennes est toujours un hien propre de la
Maison de Savoie au XIIIe siècle. En 1244, la comtesse Marguerite donne
à son fils Thomas II de Savoie, en accord avec le comte Amédée IV, son
fils aîné, tous les droits et possessions qu'elle a sur le château et dans le
44 S. Adonis Viennensis chronicon, § 492 (Patrologi~ Latine, J.-P. Migne éd., t. CXXIII,
1852, p.106b; Cj J. DUBOIS et G. RENAUD,Le martyr%ged~don,
1984, p.XIX).
45 Le compte de décimes de 1275 place Ves~rtncia dans I'archiprêtré viennois de la
Tour-du-Pin (J. CALMETTE,E. CLOUZOT,Pouillés d~sprovincesd~ Besançon, de Tarentaise
~t d~ Vimne, Paris, 1940, p.274 (Recueil des historiens de la France, Pouillés, 7». Située
à l'extrémité Nord-Est de l'archevêché de Vienne, la paroisse de Vézeronce s'étendait
jusqu'au Rhône et à l'évêché de Belley dès les années 1030, comme il ressort du serment
de paix du comte Humbert (Cf. infra).
46 La plus ancienne mention de Saint-Genix semble provenir d'une donation, sous le
règne de Rodolphe III, d'une terre située sur le versant de Duisse «quast in pago Bellicense,
in agro Sancti Genesii». Aucune allusion à saint Genix n'y est faite, contrairement aux
actes postérieurs à la fondation du prieuré dédié à ce saint, en 1023 (Cartulair~de SaintAndrt-/e-Bas, n0216).
47 Cartulaire de Sains-Andrë-le-Bas, n0211. Après la mort de son père, Aymon fit un
don à l'église «qu~ est constructa in honore sancti Genesii martiris ... que deserta priscis
umporibus» (ibidtm, n0213).
Cartulairedt Saint-André-le-Bas, n0212; les autres documents ont déjà été cités.
mandement de Sainr-Genix". Vers 1259, la veuve de Thomas II et son fils
accordent des franchises aux habitants de la ville5°.
Traize est également le chef-lieu d'un ager du comté de Belley. Mais
à la différence de Vézeronce et de Saint-Genix, l'archevêque de Vienne
y exerce, encore en l'an Mil, une autorité au moins nominale. Il passe
cependant sous contrôle humbertien à l'initiative de l' évêque Odon", À
sa prière, l'archevêque Thibaud lui accorde en précaire un petit domaine
(l'expression est curieuse) « réputé avoir appartenu autrefois à son église»,
situé dans la uilla de Traize, avec son église Saint-Maurice et toutes ses
dépendances comprises entre les cours du Tiers et de la Savières et les
monts Chevru et Munitu;2. La modestie du terme ernployé pour désigner
cet ensemble - prediolum - est d'autant plus singulière que le domaine est
immense: les dépendances de I'église de Traize s'étendent dans des limites
qui semblent correspondre à celles de l'ager lui-même. En prenant possession de l' église du chef-lieu, c'est sur l'ager tout entier qu'Odon paraît
mettre la main! Thibaud ne peut dès lors ignorer l' évident enrichissement
du lignage humbertien, qu'il se complait à définir comme une illustris
stemma. Tout en se contentant d'une modeste contrepartie -le manse de
I'ager de Vézeronce que nous avons évoqué -, illaisse à Odon la possibilité
de léguer cette précaire à l'un de ses frères, sans prévoir in fine sa restitution à l'église de Vienne.
Ce furent le comte Humbert et ses successeurs qui bénéficièrent de
cette clause. Consacré par l'historiographie comme la souehe de la Maison
de Savoie, Humbert était personnellement possessionné dans ce que la
pseudo-fondation du prieuré du Bourget53 appelle, bien à tort, « le pagus de
la Matassine », ce qui peut au mieux s'entendre comme la région de cette
uilla, comprise entre le mont Manitus, à l'ouest, les eaux de la Leysse, à
49 Archivio di Stato di Torino, Materie politiche per rapporto all'interno, Principi del
sangue, Principi del sangue diversi, mazzo 1, fase. 3; Cf. J. L. WURSTEMBERGER,Petader
Zweite, Graf von Savoyen, Markgraf in Italien. Sein Haus und seine Lande, Bern, Zürich,
t. IV, 1858, p. 91-92, n0166.
50 Arch. dép. de la Savoie, SA 30, n01 : éd. A. Dufour, in Mémoires et documents publiés
par Ja Société Savoisienne d'Histoire et d'Archéologie, t. IV, 1860, p.134-142.
51 U. CHEVALIERdans Revue du Lyonnais, 3" S., t, IV, Lyon, Paris, 1867, p.75-77 avec
variantes rapportées par le même dans son Appendix chartarum Viennensium, n036*
(CartuJaire de Saint-Andrë-le-Bas, p. 248 et 368).
52 Le mont Manitus désigne alors le Mont-du-Chat et la partie septentrionale de la
chaine de l'Épine (C. DUCOURTHIAL, Structure et patrimoine du lignage bumbertien,
mémoire dace, de DEA, Université Lyon 2, 2000, r, II, p.76, note 220).
53 P. DUPARC,«La fondation du prieuré du Bourget-du-Lac (XI' siècle) », in Congrh des
sociétéssauantes de Japrovince de Savoie, nll, série, t. III (Actes du congrès de Saint-Jean-deMaurienne, 7 et 8 septembre 1968), Saint-Jean-de-Maurienne,
1972, p.139-153.
GtOGRAPHIE DU POUVOIR EN PAYS DE SAVOIE
l'est, la uilla de la Motte et le col d'Aiguebelette au sud'", Avec ses fils, il
possédait en droit l' église de Cusy en Albanais, dans le comté de Genève,
qu'il préféra abandonner à l'évêque de Langres en 1022, contre la cession
viagère de la ailla d'Ambilly, en Genevois'", Il acquit en outre, après son
rnariage, des biens et des droits aux Échelles, où il fonda un prieuré à la fin
de sa vieS6• Enfin, à cet ensemble, devaient probablement s'ajouter d'autres
biens disséminés dans le diocèse de Belley, dont les épaves du cartulaire de
l'évêché, aujourd'hui perdu, nous ont conservé un souvenir assez vague",
Ainsi défini, le patrimoine des Humbertiens, centré sur le sud de
l'évêché de Belley, paraît étonnamment cohérent. Seules s'écartent vraiment de ce noyau principalleurs possessions satellites du Sermorens, dans
le pagus de Grenoble: le château de Bocsozel, où les trois frères Odon,
Humbert et Bourchard apparaissent conjointement en 1000 et 1003, et,
sur le versant opposé du même massif forestier, quelques terres à la CôteSaint-André, obtenues en précaire ex ratione Sancti Andree, soit probablement de l'abbaye viennoise de Sainr-André-le-Haut'",
54 Les actes relatifs à la Matassine proviennent des archives aujourd'hui perdues du
prieuré du Bourget. M. de Comnène en a extrait plusieurs pièces que Samuel GUICHENON
a partiellement éditées dans son Histoire de la royaleMaison de Savoie (r, III, p. 5-6, 8). Entre 1103 et 1112, le comte Amédée III céda à I'église de Belley des droits que son père
et ses ancêtres (ce qui paraît inclure le comte Humbert) avaient reçus sur la Motte: quem
pater noster et quidam antecessorum nostrarum qualicumque modo acceperunt in villa quit
dicitur Mota. Il n'existe plus de cet acte qu'une copie lacunaire de Claude Estiennot prise
au XVII' siècle sur le carrulaire de l'église cathédrale de Belley (éd. Mi-Cl, GUIGUE, Petit
eartulaire de l'abbaye de Saint-Sulpice en Bugey, suivi de documents intdits pour servir à
l'histoire du diocès« de BeOey, Lyon, 1884, p.29-30, n04).
55 Monumenta bistorte patrie, Chartarum. t. I, Turin, 1836, col. 436-438, nOCCLIV.
56 Cartulaires de l'lglise cathédrale de Grenoble, Chartularium A, nOXIX-XX. L'acte
du 10 juin 1042 comporte d'intéressantes et notables variantes: Cf. D. de SALVAING
de Borssrztr, Septem miracula delphinatus, Grenoble, 1656, p.18-19. - Les biens sont
explicitement désignés comme des conquêts (<< volo aliquid cedar« de hereditate mea, que
micbi ex conquisto obvenerunt»), autrement dit des acquêts. Il n'y a pas lieu de voir là
l'indice d'une improbable conquête, comme le suppose J.- P. POLY(<< La crise,la paysannerie
libre et la féodalité", dans ~. BOURNAZEL,J.-P. POLY,Lesftodalitts, Paris, 1998, p. 170).
- Le château des Échelles, mentionné pour la première fois en 1107 (infra, nore 77) était,
comme celui de Saint-Genix, une possession de la Maison de Savoie. Le comte Thomas,
son épouse Marguerite et leurs fils Amédée et Aimon y séjournent en décembre 1227
(GUICHENON, Histoire glnlalogique .•. , cit., t. III, p. 56). En 1252,Ia comtesse Marguerite
confirme à la Grande Chartreuse les droits de pacage de ses troupeaux dans tout le
mandement des Échelles, lesquels droits «de dominio etftudo nostra sunt ratione cami de
Scalis» (C. Le COUTEULX,Annales Ordinis Cartusiensis, t. IV, 1888, p. 153).
57 Cf. Gallia Christians [nova], t. Xv. 1860, col. 610, §XXXIV et GUIGUE,••• documents
intdirs pour servir à l'histoire du diocès« de Belley, 1884, p.26, n02.
58 Cartulaires de l'lg/ise casbëdral« de Grenoble, Chartularium A, nOVIII-IX. Cf. aussi
D. de SALVAINGde BOISSIEU(Trait!) De l'usage desfiefi et autres droits seigneuriaux, 3' éd.
Grenoble, Avignon, 1731, p. 496. - L'allusion à saint André concerne plus probablement
La forte implantation des Humbertiens dans l' évêché de Belley est
probablement l'argument principal de l'accession de l'un des leurs au siège
épiscopal. Dès lors, grâce à un mécanisme de patrimonialisation des sièges
épiscopaux, décelé au début du siècle dernier par Georges de Manteyer et
récemment mis en lumière par Laurent Ripart", le comte Humbert put
exercer pleinement son autorité dans l' évêché tenu par son frère et bientôt
son perit-fils,
Mais l'ambition des Humbertiens dépasse très vite le cadre étriqué
du petit diocèse belleysan, auquel illeur est de plus en plus difficile de cantonner leur pouvoir. Cela transparaît déjà, en filigrane, dans la documentation relative à l'église Saint-Maurice de la Matassine, érigée en prieuré
clunisien par Amédée, le fils aîné du comte Humbert. Les quelques actes
de la première moitié du XIe siècle où elle est mentionnée sont très précis
quant à la localisation des biens qui lui sont donnés. Le mont Munitus
(dessus... , au pied ... , sur le versant... , derrière... ), la combe domaniale, le
cours de la Leysse et le lac constituent des repères topographiques sans
équivoque. On trouve également des références plus générales au pagus
de Belley comme à l'évêché de Grenoble. Mais - c'est ce qui semble tout
à fait significatif-il n'est jamais fait aucune allusion au comté de Savoie
auquel, pourtant, l'église de la Matassine et la plupart des biens qui lui
sont offerts sont géographiquement rattachés. Ne doit-on pas interpréter cette répugnance à nommer le comté de Savoie, alors aux mains du
roi, comme le reflet de la volonté d'indépendance affichée par le comte
Humbert, qui affirme haut et fort ne devoir sa fortune qu'à Dieu seul?
« Donamus Omnipotenti Domino ex rebus ab Ipso nabis concessis... aliquid
de nostra bereditate» lit-on ainsi dans le dispositif de l'un de ces actes. Et
même si la formule tient du stéréotype, on est loin de la reconnaissance
affectée par Bourchard et son fils, qui fondent le prieuré de Saint-Genix
l'abbaye Saint-André-le-Haut.
dont les archives ont en grande partie disparu. que celle
de Salnt-André-le-Bas, dont le cartulaire aurait probablement conservé une trace de ces
59 G. de MANTEYER•• Les origines de la Maison de Savoie en Bourgogne (910-1060)".
in Milangu d'arcbëologi« et d'histoire de l'Ecole française de Rome. XIX" a.• Rome. Paris.
1899. p.363-540; "Notes additionnelles". in Le Moyen Age, n·XIV (= 2" s.• t. V). Paris.
1901. p. 257-314 et 437-505;" La paix en Viennois (Anse [17 juin?] 1025) et les additions
à la Bible de Vienne (ms. Bern. A 9) ". in Bulletin de la Société de statistique, des sciences
naturelles et du arts industriels du départemtnt dt l'Isère, n"XXXIII (= 4" s.• t. VII).
Grenoble, 1904. p. 87-189; reprint en un volume: Genève. Mégariotre, 1978. - RIPART.
Lesfondements idéologiques...• cit. (en parr. le chap. II).
« pour le repos de leur âme et de celle de leurs seigneurs, le roi Conrad et
son fils, le roi Rodolphe s'",
Avec l'assurance que permettent les années, Amédée, devenu comte
à son tour - «comte des Belleysans» selon un acte du cartulaire de Bellet'l - n'hésite pas à situer la uilla de la Matassine in comitatu nostro », Or
cette expression ne signifie nullement qu'il est comte de Savoie (il n'yaura
d'ailleurs jamais véritablement de «cames Savoiensis»), mais sous-entend
plutôt que le pouvoir comtal qu'il détient, légitimé par la détention du
siège épiscopal de Belley, à cette époque encore tenu par son fils, a dès lors
débordé les limites du diocèse. Ce phénomène peut être observé dans un
dernier acte du même comté2 qui, avec son épouse Adèle, cède une terre
de son patrimoine située in comitatu Bellicensi, in uilla Ëarnitus», Or
cette uilla doit vraisemblablement être identifiée à Larnin (cne de Brénaz),
en plein Valromey, qui théoriquement relève de l'évêché de Genève'"! On
constate une nouvelle fois que le comitatus humbertien a dépassé le cadre
restreint de l'episcopatus de Belley.
Mais cette situation, illustrée ici par des actes postérieurs à 1042
(date probable de la mort d'Humbert) est, en réalité, antérieure à la mort
du roi. Elle apparaît déjà dans un document tout à fait exceptionnel et bien
connu: le serment de paix prêté aux autorités ecclésiastiques viennoises par
le comte Humbert, au cours d'un concile qui eut vraisemblablement lieu
dans les années 103064•
[...] pro remedio animarum nostrarum ~tpro remedio seniorum nostrorum domni regis
Gondradi tt filii ejus domni rtgis Rodulji. Cf. supra, note 32.
61 GUIGUE, ... Documents inédit: pour servir à l'histoire du diocèse de &Iky, 1884,
p.26, n02. L'acte est mal daté et pourrait à la rigueur concerner son neveu, Amédée II
(Cf DUCOURTHIAL, Structure et patrimoine ... , cit., t. II, p.150), dont l'autorité était
reconnue en Bugey, même si sa présence n'y est pas autrement attestée (Cartu/aire de
Saint-Andrt-k-Bas, n0250). Toutefois, l'identification du mansus Cauanerii cédé avec le
lieudit Chavannier (0" de Vimines), non loin de l'église Saint-Germain précédemment
offerte à Cluny par Humbert et ses fils (GUICHENON, Histoire gintalogique ..• , eit., p.5),
peut peut-être suggérer, au-delà de cette proximité de lieu, une proximité de temps.
62 U. CHEVAUER, Diplomatique de Bourgogne par Pierre de Riuaz. Analyse et pi~ces
intdit~s, Paris, Romans, 1875, p. 73, Pièce: annexés, nOYII (Cartu/aim dauphinois, t. YI,
2'livr.).
63 DUPARC,Le comté d~ Gtn~ve, p.368-370.
64 MANTEYER,"La paix en Viennois », p. 91-98. - Étudiant la diffusion du mouvement
de paix, H. HOFFMANN (Gotusfriede und Treuga Dei, Stuttgart, 1964, p.45-69 (MGH,
Schriften 20» a suggéré que ce concile soit antérieur à celui de Yerdun-sur-Doubs
(1021/1022). Il convient toutefois, à la suire de L. RIPART (Lts fondemtnts idtologiques
p. 526-538) de le rapprocher du concile qui s'est tenu à Vienne, en présence du co
H um b ert, aux premiers
Jours e novem re 1036 (E • MARTENE, U• DURAND, 1T
Yeterum
La forme de ce document est assez stéréotypée et il n'est pas sûr
qu'il reflète en tout point le contexte historique régional dans lequel il a été
rédigé: il convient donc de le manier avec prudence. On en retiendra surtout ce qu'il a de propre, de personnalisé: les données adaptées à celui qui
le prête et, en particulier, la définition du cadre géographique dans lequel
doit s'appliquer la paix. Le comte s'engage en effet à observer ses prescriptions pacifistes dans un espace parfaitement délimité, dont il donne,
dès l'exorde, une définition sommaire: «Écoutez, chrétiens de l'évêché
de Vienne, de l'évêché et comté de Belley, du comté de Sermorens et du
territoire délimité plus loin é5• Près de conclure, illa répète en l'affinant
légèrement: « J'observerai toutes ces prescriptions dans l' évêché et le comté
de Vienne, dans l'évêché et comté de Belley et dans l'évêché de Lyon» et
en énumère enfin les limlres", comme ill'avait annoncé.
scriptorum tt monumenterum historicorum, dogmaticorum, moralium, amplissima collectio,
Paris, 1724, r, I, col. 402-404), et auquel il est fait une allusion très claire dans le texte.
Néanmoins le contexte politique troublé de la succession du dernier roi de Bourgogne
ne plaide pas en faveur de la tenue d'un concile «au milieu des années 1030». Le concile
viennois de 1036 peut en revanche être considéré comme le terme de la période d'effectivité
du serment, fixée ordinairement à sept ans. En effet, comme l'ont justement noté J.P. POLYet E. BOURNAZI!Là propos des conciles de Verdun-sur-Doubs et de Beauvais
(La Mutation féodalt, X'-XII' siècle, Paris, 199t2, p.239 (Nouvellt Clio», ..les évêques
bourguignons ne se contentent pas [d'un] travail de chicane juridique, ils innovent
et ils transforment. La formule dont ils s'inspirent était peut-être celle d'un serment
perpétuel; ils le transforment en un serment provisoire pour sept ans; [... ] Nombreux
sont les conciles de paix postérieurs qui paraissent rythmés par cette période de sept ans,
qui pourrait bien être une période pénitentielle». La troncature du serment du comte
Humbert a bien pu faire disparaître cette clause habituellement finale. De fait, le concile
au cours duquel il fut prêté doit dater des années 1029/1030, époque à laquelle le siège
épiscopal de Belley - dont il n'est fait aucune mention dans le serment - est justement
vacant. Il peut éventuellement être rapproché d'une assemblée de prélats régionaux qui se
tint vers cette époque sous la présidence de l'archevêque de Vienne, Bourchard, et de son
homonyme archevêque de Lyon, qui avait co-présidé le concile de Verdun-sur-Doubs (U.
CHEVALlI!R,Description analytiqu« du cartulaire du chapitre dt Saint-Maurice dt Vitnnt,
suivit d'un appendic« dt chartes, Valence, 1891, p.59, nOL(Cartulaim dauphinois, II, 2'
livr.». - Cf. DUCOURTHIAL,Structure tt patrimoine ... , cit..• r, J. p.l02-104.
65 Audite christiani in episcopatu Viennensi tt in episcopatu Billcensi, siue comitatu,
tt in comitatu Salmoriacensi, tt infra terminas subter conscriptos. D. BARTHÉLÉMY(L'an
mil tt la Paix dt Dieu. La France cbrëtienne et féoda/t, 980-1060, Paris. 1999. p.419428) considère à raison cette première délimitation comme une définition des chrétiens
auxquels s'adresse Humbert. plutôt que de l'espace géographique dans lequella paix doit
s'appliquer. qui. lui. est circonscrit plus loin dans le document.
66 Hec omnia supra scripte adtendam in episcopatu Uiennensi tt comitatu, tt in episcopatu
Belicensi siue comitatu, tt in episcopat» Lugduntnsi, sicut Rodanus currit usque ad episcopatum
Uitnntnse[m] et &/ictnJt[m], tt dt Uleuio usqUt ad montem Altreium, et dt montt Altrdo tt
castellare qUt uocatur Dorcas in ista paru. sicut aqua Saueria est que lacurios exit tt in trat in
Rodanum, et sieur Munitut est tt Ledisia usque ad Scalas, tt sieur est Kalesius tt Mons Sancti
Cet espace recouvre deux réalités qu'il ne faut pas confondre: le
champ d'action effectif du comte, dans les territoires soumis à son autorité, et la zone d'extension potentielle de son pouvoir, sur les territoires
relevant, en partie, du spiriruel de l'archevêque de Vienne. Il nous faut
donc distinguer, dans cet espace, les zones soumises au splrituel de l'archevêque de Vienne de celles qui ne le sont pas, car la mention des premières n'induit pas nécessairement que le comte y exerçât un quelconque
pouvoir: la crainte de l'archevêque de Vienne de voir s'y développer une
autorité concurrente de la sienne suffit à l'expliquer'",
La partie occidentale de l'espace d'application du serment de paix
ne correspond d'ailleurs pas à une juridiction précise. Elle ne prend pas
en considération les paroisses de l'archevêché de Vienne situées sur la rive
droite du Rhône, mais englobe la frange méridionale du diocèse de Lyon,
située sur la rive gauehe du fleuve, et la partie occidentale du diocèse de
Grenoble. Le Rhône et l'Isère ne sont pas évoqués ici comme les confins
d'une juridiction ou d'une circonscription, mais comme des repères topographiques indiscutables et connus de tous, délimitant une vaste « zone
rampon» entre les possessions réelles du comte, autour desquelles se développent son pouvoir, et la cité épiscopale de Vienne. Malgré son succès
historiographique, la conjecture de Georges de Manteyer selon laquelle
Humbert aurait été investi du comitatus Viennois n'a, rappelons-le, aucun
fondement documenraire'".
Beaucoup plus significatives sont les limites données à la partie
orientale de l'espace d'application du serment de paix. Elle débute à l'endroit précis où sortant de l'archevêché de Lyon, le Rhône longe l'extrémité
de l'ager de Vézeronce et pénètre, au sud d'Évieu, dans l'évêché et dans le
comté de Belley. Le tracé des limites quitte alors le fleuve pour suivre les
contreforts méridionaux du Jura qui constituent l'exacte limite occidentale
Martini usqUl!ad Sanctum Uincentium usqu~ in Isera, et Isera currit usqu~ in Rodanum ~t
comitatu Salmoriacensi.
67 C'est l'utilisation du Rhône comme l'une des limites de ce «corridor sanitaire» qui
a nécessité l'allusion à l'archevêché de Lyon, et non l'implantation des Humbertiens dans
cette zone, qui n'est pas attestée avant le XIII' siècle. Cf
W. PRI!VITÉORTON, 'Ih« Early
History ofth~ Hause ofSavoy (J000-1233), Cambridge, 1912, p.77-78.
68 Voir, en dernier lieu, C. MAZARD, .A l'origine d'une principauté médiévale: le
Dauphiné, X'-XI' siècle. Le temps des châteaux et des seigneurs », dans V. CHOMEL (et
al.), Dauphiné, Prance: de la principautl indëpendant» à la province, XI/-XVIII' siècles,
Grenoble, 1999, p.13-14 et B. GALLAND,Deux archroêchls entre la France et l'Empire, Les
arch~vêqu~s tU Lyon et les archroêqu~s de Vz~nnt, du milleu du XI/ siècle au milieu du XIV
siècl~, Rome, Paris, 1994, p. 19-21 (BEFAR, n0282).
AUTOUR DE LÀN
de l'évêché de Belley69. Mais il se poursuit plus au nord jusqu'au mont
d'Outriaz, à la limite de l'archevêché de Lyon et de l' évêché de Genève,
puis bifurque vers le sud-est jusqu'au châtelard de Dorches, où il rejoint
le Rhône. Il en redescend le cours jusqu'aux eaux de la Savières où il se
confond de nouveau avec les limites de l'évêché formées par la crête du
mont Munitus. Après l'avoir longée quelques temps, il s'en écarte pour
suivre le cours de la Leysse", puis reprend son tracé initial et finit par
sortir de l' évêché de Belley. Il longe alors la limite orientale du comté
de Serrnorens", par les Échelles, Chalais et Mont-Saint-Martin jusqu'à
Saint-Vincent de Voreppe, puis se jette dans l'Isère dont il descend le cours
jusqu'au Rhône.
Le périmètre d'application de la paix ne correspond donc pas tout
à fait à l'évêché de Vienne et empiète sur ceux de Lyon et de Grenoble.
En revanche, l' évêché et le comté de Belley s'insèrent parfaitement dans
ce cadre, qui cependant se boursoufle en deux endroits: au nord et à l'est
La première excroissance, comprise entre les monts du Jura et le
Rhône, au sud d'une ligne Outriaz-Dorches, est toute entière comprise
dans l'évêché de Genève: elle correspond à l'exacte définition géographique du Valromey où nous savons les Humbertiens possessionnés (à
Larnin, notamment). La seconde excroissance, qui dépend de l'évêché de
Grenoble, s'étend entre le mont Manitus et la Leysse: c'est à dire dans la
région (le «pagus») de la Matassine, qui constitue le noyau patrimonial du
comte Humbert. D'après le rédacteur de l'acte, cet ensemble correspond
«à l'évêché de Belley et au comté », Or, rappelons-le, ces deux poches sont
étrangères à l'évêché de Belley: d'où l'on déduit logiquement qu'elles font
partie du comté! Juste retour des choses, elles devinrent au cours du XIIe
siècle des obédiences de l'église de Belley'": même si la faveur comtale n'y
69 Pour une définition géographique de ce diocèse, cf DUCOURTHIAL,
Structure (t
patrimoine, t. I, p.79-85.
70 En amont de la Motte, la limite suit probablement le cours de I'Hyère, le principal
affluent de la Leysse, qui, prenant sa source sur le versant oriental de la montagne de l'Épine,
délimite parfaitement l'étendue des possessions patrimoniales du comte Humbert.
71 Voir à ce sujet la bulle de 1107 par laquelle le pape Pascal II règle le problème de
la juridiction litigieuse du Sermorens qui opposait l'archevêque de Vienne à l'évêque de
Grenoble (Cartulaim d( Ng/is( cathtdral( d( Grenoble, Chartularium A, n°l).
72 En 1142, Innocent II approuva la réforme du chapitre cathédral placé sous la règle
de saint Augustin, mais maintint aux séculiers «les obédiences de Belley, de Valromey
et de la Motte", dont le cens, divisé en 24 parts, était perçu par les séculiers; après leur
départ, les réguliers devaient en avoir l'administration. (Bulle pontificale citée supra, note
est pas étrangère", il semble bien que les Grégoriens ont su tirer parti,
après l'avoir tant décriée, de la confusion engendrée par le lignage humbertien entre son patrimoine et Yepiscopatus belleysan.
Ainsi, dès les années 1030, le cadre de l' évêché de Belley est devenu
trop perir pour les ambitions de la future Maison de Savoie. Le pouvoir
comtal exercé par Humbert, légitimé par la détention du siège épiscopal,
l'a déjà débordé et s'est étendu sur ses possessions limitrophes en Sermorens, en Valromey et dans les environs de la Matassine, sur la rive gauehe
de la Leysse. La mort du roi Rodolphe III, en 1032, va cependant lui permettre de développer ce pouvoir bien au-delà, non pas vers l'ouest comme
le redoutait tant l'archevêque de Vienne, mais vers l'est dans le petit comté
de Savoie et en Maurienne.
L'histoire de la succession du dernier Rodolphien est bien connue.
On sait le parti que prit alors le comte Humbert: tandis qu'Eudes de
Blois envahit le Viennois, il se rend à Zürich en compagnie de la reine
Ermengarde, pour assurer l'empereur de leur fidéllté", Il s'engage alors à
soutenir militairement Conrad II. Au cours de l' été 1034, il prend, avec
l'archevêque de Milan, la tête d'une armée d'Italiens et rejoint les troupes
impériales sur le Rhône. De là, ils marchent ensemble sur Genève où ils
obtiennent la reddition du comte Gérold et de l'archevêque de Lyon",
73 Au début de son règne, le comte Amédée III céda la l'église de Belley des droits
patrimoniaux qu'il possédait sur la Motte (supra, nore 60). Les chanoines de Belley y
avaient une maison signalée en 1252 (Monummta bistoris: patrie, Chartarum II, Turin,
1853, col. 1513-1515, nOMDCCCCIII). Érigée en prieuré, l'église de la Motte fut unie
au chapitre de Belleyen 1274 (F. TRÉPIER, Recherehes historiques sur le décanat d~ SaintAndrt. Piècesjustifieativu, Chambéry, 1886, p.191-198, n07l (Mtmoires d~ J:Aeadtmi~ du
scime~s, bûks-kttr~s et arts de Sauoie. série « Documents », t. VI)). Les chanoines de Belley
devaient, chaque année au synode de mai, s'acquitter auprès de l'évêque de Grenoble
d'une taxe de 15 sous pour cette église (CALMETTEet CLOUZOT,Pouilles ... , cit., p.376).
74 Imperator reuersus ad Turicum castrum peruenit' [au début de l'année 1033]; ibi
plures Burgundionum, regina Burgundi4 iam vidua, ~t comes Hupertus, et alii, qui propur
insidias Oudonis in Burgundia ad imperatorem uenire nequiuerant, p~r Italiam pergtntts,
occurubant sibi, ~t ~fficti sui. fid~ Psoutss« p~r sacramentum sibi et filio sua Heinrico r~gi.
mirific~ donati redierunt: WIPON, Gena Chuonradi Il, a. 1033, H. Bresslau éd., Hanovre,
1878 (MGH. Scriptom rerum g~rmaniearum in usum seho/arum).
75 Huius anni [1034] 4statf. dum Oudo pr4jatus PROMIssanon attenderet, sed adhuc
quamdam part~m Burgundi4. quam iniuste invas~rat. obtin"~t, imperator Chuonradus,
~xp~ditis Ttutonieis ~t JtaNs. Burgundiam acut~ adiit. Ttutones ~x una part~. ~x altua
archiepiseopus Medio/anensis H~rib"tus ~t c4teri Italici duetu Hupmi comitis dt Burgundia
usqu~ Rhodanum jluvium eonvm~runt. Augustus venims ad Gtnro~ns~m civ#aum, Gero/dum
princip~m r~gionis i~lius ~tarehi~piscopum Lugdunmsem [Bourchard, l'un des fils du comte
Humbert] atq~ al,os quam plum sub~git: WIPON, Gesta Chuonradi II, a. 1034.
AUTOUR DE LÂN MIL
Le retrait des troupes du comte de Blois, dont la présence avait
contraint le comte Humbert, malgré l'hiver glacial du début de l'année
1033, à passer par les cols italiens pour se rendre à Zürich, permit à ce
dernier de regagner ses terres - probablement après la nouvelle élection de
Conrad, à Genève, le I" août 103476• Humbert put dès lors entreprendre
d' élargir son champ d'action à l'Est des limites en deçà desquelles il s'était
jusque là cantonné, limites formées, nous l'avons vu, par le mont Munitus
et le cours de la Leysse.
C'est déjà chose faite en 1036, comme il ressort de l'acte de fondation du prieuré de Celse", en Savoie. Le domaine qui est constitué pour
ce prieuré satellite de l'abbaye de la Novalaise, se trouve, de l'aveu même
de sa fondatrice, entouré de terres fiscales, sauf au nord où il est bordé
par l'Isère. Or, pour les désigner, Marie -la donatrice -, emploie l' éloquente expression de «terra regis siue Uberti comitis»: la terre du roi esl
ou du comte Humbert. Mais puisque le roi est mort depuis quatre ans
- Marie ne pouvait l'ignorer - , il ne fait aucun doute que les fiscs sont
déjà passés aux mains du comte. Et c'est finalement très logique: le comté
de Savoie étant pour l'essentiel composé de terres royales, y exercer son
pouvoir revient avant tout à contrôler le domaine fiscal.
Humbert avait d'ailleurs une certaine légitimité à le faire. Depuis
1016, les fiscs savoyards étaient, grâce aux libéralités de Rodolphe III, la
propriété nominale de la reine: c'est le cas notamment de Châteauneuf
dont les « mandamenta 'II confinent, à l'Ouest, aux dépendances de l'église
de Coise. Or, quelques temps après la mort du roi, Humbert était devenu
l'avoué d'Ermengarde et pouvait, à ce titre, prétendre à l'administration
de ses biens", En s'installant à Vienne, elle lui laissait d'ailleurs le champ
libre, même si elle continua, à distance, à disposer de ses biens savoyards
en faveur des églises régionales",
76 POUPARDIN. Le royaume de Bourgogne .•.• cit..• p. 168-171.
77 Monumenta Nooaliciensia uetustiora, t. I. nOLXVIII: Terminant autem ipse TeS [... ]
a mane [...]. terra regis sive Uberti comitis, necnon Ota uxori Sigibodi; a meridi« sive ad
occidentt. terra regis et comitis; a circio •.flumen que dicitur Isera.
78 Préoccupée du salut de son âme et de celle du roi Rodolphe olim in Christo quiescentis,
la reine Ermengarde céda à Cluny et à son abbé ODILON (t le 31 décembre 1048). ptr
advocatum meum comitem Humhertum, deux manses du pagus de Genève situés dans les
vi/i4 de Sillingy et de Seysolaz (Rtgum Burgundi4 .••• cit..• nOI41).
79 Une première série de dons a lieu peu de temps après la mort de Rodolphe (et avant
1036). en faveur de I'abbaye Saint-André-le-Bas de Vienne: l'église Saint-Jean d'Albigny
(qu'elle situe .dans l'évêché de Grenoble» et non plus .. dans le comté de Savole») et des
vignes. condamines et prés de cette villa. Bien plus tard. en 1057 (après la mort du comte
Humbert). elle céda à l'église cathédrale de Grenoble l'église Sainte-Marie d'Aix et deux
manses situés à Chambéry-le-Vieux et à Saint-Jean-de-Couz (au Sud de Saint-Cassin).
(Rtgum Burgundi4 .... cit .• n0138-140 et 142).
En Maurienne, la situation est différente. Depuis 1031 au moins,
le siège épiscopal est tenu par l' évêque Thibaud, qui bat monnaie à
Aiguebelleso• On ignore si cet atelier monétaire était déjà en fonction
du vivant de Rodolphe III ou si l'évêque a profité de la mort du roi pour
élargir le champ de ses prérogatives jusqu'à battre monnaie. L'existence
de ces prérogatives n'est toutefois pas douteuse et ce sont précisément
elles qu'Humbert convoite et revendique. Par un tour de force dont on
ne connaît pas le détail", celui-ci va non seulement parvenir à mettre la
main sur l'atelier monétaire, mais aussi contraindre l'évêque à reprendre
ses biens en fief de lui.
En 1040, Thibaud constate avec amertume que « son siège est
démuni ». C'est, semble-t-il, ainsi qu'il faut comprendre sa célèbre formule
«locus unde uideor esse episcopus destructum mibi videtur»s2, qui n'est pas
une allusion au prétendu ravage de Saint-Jean-de-Maurienne, qui n'eut
jamais lieu", mais l'expression du regret de la fin d'un système: celui qui
avait permis aux évêques d'exercer un pouvoir de type quasi-comral'".
Humbert s'est donc substitué à l'évêque dans l'exercice de ses prérogatives. Lorsque, vers 1041, il abandonne aux chanoines de Maurienne
«les biens que Thibaud tenait par son Investlture s'", il se garde bien d'y
joindre l'atelier monétaire. C'est lui, ou plutôt ses successeurs qui frapperont désormais monnaie, après avoir modifié légèrement le type épiscopal,
en substituant au monogramme de l'évêque une anonyme croix pattée. Et
80 Thibaud fut en effet contemporain de l'archevêque Bourchard de Vienne, mort
le 19 août 1031 (CHEVALIER,Description analytique du cartulaire du chapitre dt SaintMaurice de Vimne, p.59, nOL et Rtgtstt dauphinois, nOI732). C'est à lui que se réfère
le monogramme ATB, cerclé de la légende + AQVABELLA, figurant sur l'avers d'un
denier qui fut au XVIII' siècle la propriété de Pierre de Rivaz (A. W. ROEHRICH, «Un
denier inédit d'Aiguebelle en Maurienne", Riuista italiana di numismatica e scienze affini,
n·XXXVIlI (= 3' s., t, II), Milan, 1925, p.41-48).
81 Peut-être par le biais d'une concession impériale, comme le suppose L. RIPART(voir
dans ce volume, «Du royaume aux principautés: Savoie-Dauphiné, X'-XI' siècles JO).
82 Chartes du diocèse de Maurienne, n06, A. Billiet et J. Albrieux éd., Chambéry, 1861,
p. 13-15 tDocuments pub/its par /:Acadimie impériale de Savoie, II).
83 Cette fable mainte fois reprise repose sur une mauvaise lecture de la chronique
d'Herman de Reichenau et d'une confusion entre le siège de Morat et celui de Maurienne
(A. GROS, Histoire tU Maurienne, Chambéry, 1946, t. I, p.126-128). Quant au diplôme
de Conrad rattachant, en 1038, la Maurienne à la juridiction de l'évêque de Turin, c'est
une grossière forgerie des XII'-XIII' siècles, dénoncée comme telle par H. BRESSLAU
(Die Urkundm Konrads II, n0291, Hanovre, Leipzig, réimp.2001, p.411-413 (MGH,
Dip/omatum regum et imperatorum Germanie, III».
84 Sur le «Reichskirchensystem rodolphien ", cf. RIPART,Lesfondements idiologiques ... ,
cit., part. 1 et 2.
85 [...] omnia quit Tbeubaldus episcopus per meam donationem tenere uidebatur,
Guichenon éd., Histoire ginta/ogique .•. , cù., r, III, p.6.
l'archevêque de Vienne ne s'y trompe pas qui se plaint directement à l'un
des fils d'Humbert, le marquis Odon, puis à sa veuve Adélaïde, que l'on
contrefait au bourg d'Aiguebelle la monnaie viennolse'": tout naturellement l'archevêque s'adresse à celui qui a la haute main sur l'atelier! Autre
signe fort de l'emprise comtale sur l'évêché, l'abbé de Saint-Michel de la
Cluse, à la fin du siècle, s'adresse autant à l'évêque qu'au comte pour obtenir l'autorisation de soustraire plusieurs églises de Maurienne à l'autorité
de l' église cathédrale",
La pérennisation de l'implantation humbertienne
Dès 1040 environ, le comte Humbert a donc pris le contrôle de
l'évêché de Maurienne et s'est emparé des fiscs savoyards, sur le modèle des
terres royales entourant Coise. Au cours des décennies suivantes, les Humbertiens semblent opérer une redistribution de terres au profit d'une clientèle de fidèles appelés à constituer le noyau dur de l'aristocratie savoyarde.
C'est le préalable à la formation d'un réseau castral: à défaut d' être très
originale, la technique est efficace. Toutefois la période est particulièrement peu documentée, et les modalités de cette réorganisation nous sont
assez mal connues. On en constate surtout les résultats, dans le dernier
quart du XIe siècle, au moment où les rétrocessions de dîmes et les fondations priorales stimulent à nouveau la production documentaire.
A la fin du siècle, en effet, les anciennes propriétés de Rodolphe
cédées à la reine avant 1016 apparaissent toutes aux mains de familles châtelaines naissantes. Dès lors que l'endroit se révèle propice au contrôle d'un
terroir ou de voies de communication, de nouveaux domini y bâtissent leur
château éponyme (Miolans, Conflans, Chambéry ... ) ou s'en emparent
quand il existe déjà (Saint-Cassin, Châteauneuf), pour y fonder le siège de
leur selgneurie'", Le cas de Miolans est en ce sens exemplaire: construit
sur un promontoire rocheux, à 534 m d'altitude, il permet à son détenteur
de contrôler la population des paroisses de Saint-Jean et de Saint-Pierre
86 L. D'ACHERY,Spicikgium, rééd. 1723, t. III, p. 393. Sur la monnaie savoyarde, cf en
dernier lieu E. BlAGGI,Otto secoli di storia dell« monete sabaude, t. J, Turin, 1993.
87 Ermmgardus. C/usinus abbas, ingressus est Maurianam, sperans ut laudt mea d
domini Umbern comitis eccleslam Beati Mich,elis, cum ceteris sibi suppasitis, majori ecclesi«
pOSSd subtrahtre. d'après une notice inédite de l'évêque Conon, connue par deux copies
manuscrites du XVIII" s.: P. de Rrvxz, Diplomatioue de Bourgogne, t. II, n0135 (Arch. cant,
du Valais) et E. COMBET,Histoire chronologique des Ivtquts de Maurienne. n033 (Arch.
dép. de la Savoie, 3 G 186).
88 Pour un aperçu des premières formes castrales de Savoie et de Maurienne, if.
C. DUCOURTHIAL,Inventaire des châteaux dt Savoie mentiannës dans la documentation du
Xl si~ck. rappon dacr., Service Régional de l'Archéologie, DRAC Rhône-Alpes, 2002.
"ä.
g ...~ ~
Figure 5 : Anciennes terres royales et réseau castrai en Savoie et en BasseMaurienne à la fin du XV siècle
d'Albigny, anciens fiscs royaux situés en contrebas du massif des Bauges,
dont il est également le seigneur",
89 Sur Miolans, cf
DUCOURTHIAL.
de maîtrise, Université Lyon II, 1997, 2 vol.
dt Mio/ans. 1014-1579,
mém. dact.
LÂN MIL
Dans ce processus de réorganisation du pouvoir, ce ne sont donc
pas les chef-lieux d'agri, ici inexistants, qui jouent un rôle, comme parfois
en d'autres régions où ils sont pourvus d'une fonction judiciaire, mais bien
les fiscs comme véhicules d'une parcelle d'autorité publique immanente.
Mais cela vaut pour la Savoie, qui n'est pas un évêché. En Maurienne, où la part du domaine public est difficile à quantifier avant l'implantation humbertienne, et plus encore à localiser, il n'est pas toujours
aisé de déterminer l'origine des premières forteresses. Si Charbonnière,
qui domine le bourg d'Aiguebelle et son areller monétaire, et la tour du
Châtel?" (à Hermillon), qui veille, comme une sentinelle, sur la plaine de
Saint-Jean, ont probablement une origine épiscopale, que dire du château
de La Chambre pourtant appelé à de hautes destinées?
Notons au moins cette constante: les premiers châteaux de Savoie
et de Maurienne ne sont pas, autant que l'on puisse en juger, des« créations
adultérines ». Dès qu'ils apparaissent dans la documentation, leurs détenteurs font en effet partie de l'entourage comtal", En outre, la position
respective de leurs forteresses relève d'une stratégie globale de contrôle
du territoire, qui intéresse le comte au premier chef. Au nord de SaintCassin, Chambéry se trouve au carrefour de plusieurs routes importantes
qui viennent de Grenoble, de Vienne, de Lyon et de Genève. Conflans
contrôle le débouché de la Tarentaise, et Miolans le confluent de l'Arc et
de l'Isère. Chamoux et Chamousset, probablement construits sur ce que
Rodolphe III appelait les «mandamenta» de Châteauneuf, surveillent les
vallées du Coisin et du Gelon qu'empruntera la « via francigena ». À mlchemin entre Aiguebelle et Hermillon, le château de La Chambre tient
la Basse-Maurienne.
Toutefois, le quadrillage des territoires soumis aux Humbertiens
par cet embryon de réseau castrai, confié à une poignée de fidèles et légitimé par son origine ou, plus exactement, son ascendance publique, ne
doit pas masquer la part des initiatives individuelles et les possibles heurts
occasionnés par leur mise au pas. Notre documentation, rappelons-le, ne
date que de la fin du XIe siècle et ne laisse pas facilement transparaître les
évènements survenus à la génération précédente. Dans quelles conditions
Châtel: tour de Bérold de Saxe», Bilan scientifiqu~
et EAD, .. La tour de Bérold, la rubrique
des patrimoines de Savoie», Chambéry, 2000, p. 20
91 Vers 1081, Rodolphe de Filermasco (pour Fulciniaco = Faucigny), Guy de Chambéry,
Nantelme de Miolans, Humbert de Bo[csozel], Guillaume et Odon de La Chambre,
et Witfred des Bauges souscrivent ensemble un acte du comte Humbert II: l' élite
aristocratique de la Savoie médiévale est alors réunie pour la première fois (Monumtnta
Noualiciensla uetustiora, t. I, nOLXXXX).
Sur ce château,
de la Rigion Rhôn~-Alp~s,Lyon, 1998, p. 183-184
un châreau comme celui de Tournon, qui ne semble pas posséder de base
publique, a-t-il été bâti? La légitimité de ses détenteurs repose-t-elle sur
une assise foncière? Plus largement, quelle est la proportion et le rôle de
l'alleu dans l'exercice du pouvoir en Savoie et en Maurienne?
En la matière, le champ de la recherche reste largement ouvert. Elle
est indissociable de l' étude des nouveaux lignages qui se concrétisent ou se
créent autour de ces châteaux". On trouvera quelques pistes dans l'analyse
de leurs origines, qu'il nous faut esquisser ici à grands traits.
La formation d'une nouvelle élite
Les seigneurs châtelains apparus en Savoie et en Maurienne au
cours du XIe siècle semblent pouvoir être répartis, en fonction de l'origine
de leur famille, en trois groupes distincts.
Le premier est formé de ce que l'on peut considérer comme
l'aristocratie locale, dont le futur lignage de Chambéry est un bon exemple.
Il semble que ses membres soient issus d'une famille de représentants du
fisc et parents d'un archevêque de Tarentaise. Leur patrimoine foncier se
trouve dans la région de Coise et de Voglans où ils fondent des prieurés.
On les trouve en 1044 au château de Charbonnière qu'ils tiennent alors
probablement du cornre'", Mais celui-ci va contribuer à les fixer à Chambéry
C'est l'objet de la thèse que prépare l'auteur de cet article. V. également G. SERGI,
POf(Tt t
territorio lungo la strada di Francia. Da Chamb!ry a Torino fra X
XIII1(colo,
Naples, 1981 (Nuovo medioevo, n020), souvent contraint de s'appuyer, pour tout ce qui
touche aux lignages, sur l'ouvrage de F. BERNARD, Les origines flodaks en Sauoi« tt en
Dauphin!. L'origine tt
dtstin!ts da grandts fomillts flodaks en Sauoi« tt en Dauphin! au
MoytnÂgt, Grenoble, 1949.
93 Monumenta Noualiciensia uetustiora, t. J, nOLXVIII et LXXJIII. Il n'est pas possible de
développer ici tous les argurnents qui amènent à ces conclusions; nous nous contenterons
d'en énumérer les principaux. Le seigneur Witfred de Chambéry, avec sa femme et ses
fils, et le seigneur Berlion, avec ses fils, louent et confirment les premiers la fondation
du prieuré de Voglans, faite au château de Charbonnière par le clerc Aimon iussione a
assens» parmtum suorum, au nombre desquels il faut certainement les compter. Voglans
se trouve à trois kilomètres à peine au Nord de Chambéry-le-Vieux, site primitif probable
de l'agglomération médiévale (R. BRONDY,Chamb!ry: histoire d'un« capital« uers 13501560, Lyon, 1988, p. 15-16) et de l'implantation du lignage. En outre, Witfred, Berlion
et Aimon s'identifient aisément à trois des quatre signataires de l'acte de fondation du
prieuré de Coise, faite en faveur de la même abbaye de la Novalaise, en 1036, par leur
mère Marie, femme de Hugues et fille de feu Maginier. Au XIII' siècle, les Chambéry
étaient toujours possessionnés dans la région de Coise, à Hauteville précisément (Arch.
dép. de la Savoie, SA 26, Hauteville, n°1). - Il est par ailleurs possible que Hugues, le père
d'Aimon et de Witfred, ait été représentant du fisc royal et récompensé comme rel par la
patrimonialisation d'une partie des terres dont il avait la charge: Voglans se trouve ainsi
au centre du groupe fiscal qui s'étendait d'Aix à Saint-Cassin. La même remarque peut
être effectuée pour Maginier, le père de la fondatrice du prieuré de Coise. Le patrimoine
qu' illaissa à sa fille est, nous l'avons vu, entouré de terres royales. Enfin, selon l'acte de
AUTOUR DE LÂN
en leur cédant une partie de ses biens propres, sur le mont d'Aiguebelette,
à charge pour eux de surveiller le col et la route qui le traverse".
La haute aristocratie régionale, avec qui le comte a dû composer,
constitue le second groupe. Ses meilleurs représentants sont les membres
du futur lignage de Miolans, peut-être des rejetons des Anselmides", en
tout cas les seuls à recevoir le qualificatif de uir illustrissimus. Ils fondent un
prieuré dans le massif des Bauges, en faveur de l'abbaye de Gigny située aux
confins de la Bourgogne et de la Transjurane où il faut peut-être chercher
leurs orlgines". Ce sont eux qui héritent, grâce au comte, la majeure partie
des terres de la reine Ermengarde: Saint-Cassin", Saint-Jean et Saint-Pierre
d'Albigny et Miolans". Ils reçoivent du comte d'importants domaines qui
s'étendent des Bauges jusqu'à la Basse-Maurienne. Ils tiennent les châteaux
de Saint-Cassin, Miolans, Chamoux et bientôt Charbonnière.
Sans entrer dans le détail de ces acquisitions, rappelons quelques
points essentiels. Avant de devenir les Leimamen des seigneurs de Miolans,
les nomina Witfred et Nantelme ont été portés par deux personnages, probablement les plus importants que la Savoie ait comptés au dernier quart
du XIe siècle. Paradoxalement, et contrairement à leurs cadets, le seigneur
Witfred et son fils Nantelme n'apparaissent que rarement dotés du cogno-
fondation du prieuré de Voglans, le clerc Aymon posséderait en droit le VILLARDd'Azon
(Villare quod dicitur Azone, aujourd'hui Villarasson en Tarentaise) dont le nom rappelle
singulièrement celui d'un archevêque de Tarentaise de la fin du X' siècle (Cf. Menumenta
Historie Patrie, Chartarum II, col. 178-179, nOCXXXIX et Gallia Christiana [nova],
t.XII, col. 703-704).
94 Cette partie de la montagne de l'Épine, qui est, au XI' siècle, indéniablement
incluse dans le patrimoine humbertien, apparaît au XIII' siècle aux mains du seigneur
de Chambéry, maître du col, du bourg et du château d'Aiguebelette (Cf. BNF, Ms. fr.
22243: R. de Gaignières, Généalogie de Clermont-Tonnerre, t. II, fol. 49; J.-L. ROCHEX,
La gloire de l'abbaye et val/te de la Noualese, Chambéry, 1670,liv. III, p.35-36, 80).
95 Comme les Grandson, en Pays de Vaud, le sont très certainement du comte
rodolphien Lambert (G. CASTELNUOVO,Seigneurs et lignages dans le Pays de Vaud du
royaume de Bourgogne à l'arrivü des Savoie, Lausanne, 1994, p.43-51 (Cahiers lausannois
d'histoire mtJiévale, n'Tl), - La parenté des Miolans et des AnseImides permettrait en
outre d'expliquer la position favorable acquise par les premiers auprès des Humbertiens,
proches parents des seconds. Sur les liens entre AnseImides et Humbertiens, voir RIPART,
Lesfondements idéologiques... , cit., p. 209-212; DEMoTz, La Bourgogne transjurane ... , cit.,
p.290 et, du même, «Aux origines des Humbertiens ... ", cit., p.34-35.
96 GUICHENON,Histoire généalogique ... , cit., t. III, p.25-26.
97 Arch. dép. de laSavoie, SA30, Saint-Cassin, n°l. Une familie dece nom, probablement
vassale des Miolans, apparait à la fin du XII' siècle (P. DUPARC, «Le premier siècle de
l'abbaye d'Hautecombe",
in Vie religieuse en Savoie, mentalités, associations. Actes du
XXXI' Congrès des Sociétés savantes de Savoie (Annecy, 13-14 septembre 1986), Annecy,
1988, p. 212-214, n02 (Mémoires et documents publiés par l~cadémie salësienne, t. XCV».
98 Cf. supra, note 95.
men familial" bien qu'ils agissent, à Miolans et dans ses environs, comme
les seigneurs des lieux, en effectuant, confirmant ou autorisant des dons'?'.
La raison en est simple: avant le début du XIIe siècle et la fondation d'un
prieuré à Bellevaux-en-Bauges, sur un alleu que le comte leur avait donné
au-dessus de Miolans, ils ne sont pas définitivement fixés et portent tour
à tour, au gré des circonstances, le nom des châteaux sur lesquels ils ont
autorité. Il faut ainsi les reconnaître comme les auteurs de la cession des
églises d'Aiton, de Bonvillaret et de Randens, faite aux chanoines de
Saint-Jean-de-Maurienne par Witfred «du château de Chamoux», avec le
consentement de sa femme et de ses fils, au premier rang desquels se trouve
Nantelrne, très certainement l'aîné'?'. Ils donnent également leur assentiment à la cession des églises de Saint-Arnulf d'Aiguebelle (aujourd'hui
Saint-Arnaud), de Montendry (dont l'accès est gardé par le château de
Chamoux) et de l' église du château de Charbonnière, faite en faveur de
Cluny, avant 1082, par Agendric, sa femme, ses fils et leur neveu!". Pas
plus que celle Chamoux!", la famille de Charbonnière n'a de consistance
historique et d'existence durable. On en connaît seulement deux membres, aisément identifiables aux seigneurs de Miolans: Nanrelrne, qui dota
la chapelle du château de Miolans (avant 1083) et souscrivit le premier un
acte du comte Humbert 1110\ en 1097, et Witfred, probablement son fils,
que l'on trouve à deux reprises au côté du comteAmédéeIII, avant 1134105•
Grâce aux châteaux de Miolans, de Charbonnière et de Chamoux, le clan
de Witfred et de Nantelme domine le principal nœud de communication
de la Savoie: il contrôle les routes qui, par les vallées de l'Isère, du Gelon
99 Deux cas seulement: Cartulaire de Saint-André-le-Bas. n0226 et Monumente
Noualiciensia uetustiora, t. I, nOLXXXX.
100 Cartulaire de Saint-Andre-le-Bas, n0208, 230, 261-262.
101 Chartes du diocès« de Maurienne, n04.
102 Recueil des chartes de l'abbaye de Cluny, t. IV, p.752, nore 1, A. Bernard et A.
Bruel éd., 1888. Ce n'est pas le lieu, ici, de discuter des interpolations qui entachent cet
acte, dont le fond demeure de toute façon véridique. On le comparera utilement à la
brève, extraite d'un document distinct de celui sur laquelle a été établie notre copie, dans
laquelle on apprend qu'Agendric (ou son neveu Witfred, le texte n'est pas clair) avait reçu
ces églises de l'évêque Bourchard (ibidem, n03595).
103 La famille de Chamoux n'a pas, à proprement parler, d'existence historique avant
l'apparition de Gautier de Chamoux, en 1248 (GUICHENON, Histoire glnlalogique, t. Ill,
p.91-92).
104 CALMETTE et CLOUZOT, Pouillés ... , cit., p. 377; GUICHENON, Histoire
glnlalogique ... , cit., r, III, p.27.
Mllanges historiques et bagiograpbioues oaldôtains - Miscellanea Augustana,
p.26, n05, éd. par l'École des Chartes, Aoste, 1953; Petit cartulaire de l'abbaye de SaintSulpice en Bug~, nOIII, M.-C. Guigue éd .• 1884.
LE ROYAUME DE BOURGOGNE AUTOUR DE LÀN MIL
et de l'Arc, conduisent à l'Italie'I", Leur rôle pour la maîtrise du territoire
savoyard est donc considérable.
Le dernier groupe est formé par une aristocratie de moindre envergure, pour une bonne part issue du Bas-Bugey et du Sermorens, comme
les Humberriens dont elle constituait l'entourage originel. Il s'agit, en
quelque sorte, des compagnons de la première heure récompensés de leur
fidélité par la concession de rerres.
Certains d'entre eux vont bâtir des châteaux en Savoie et en Maurienne. Ceux-là vont chercher leurs épouses - et un peu de légitimitédans la puissante famille de Pons et d'Ainard de Domène, à côté de Grenoble, et adopter du même coup leur anthroponymie particulière: c'est
le cas des familles de Châteauneuf'", de Chamousset'I", de Tournon, de
Conflans"? et de La Chambre"°.
Les autres restent sur leurs terres d'origine pour y former une châtellenie tout en tenant des biens dans ces régions passées sous domination
106 Sur la place de la roure dans la construction de la principauté de Savoie, cf SERGI,
Parere ~ territorio .••, cit., avec les remarques de M. H. GELTING,• Les bases patrimoniales
du pouvoir comtal en Maurienne. Essai rétrospectif», dans Pierre II d« Savoie, «Le Petit
Charlemagne» (t 1268), Colloque international de Lausanne (30-31 mai 1997), Lausanne,
2000, p. 127-150 (Cahitrs lausannois d'histoire mtdi/va/t, 27).
107 Arnaldric, fils de Boson de Châteauneuf, miles, possédait des terres àAeutzon dans
l'évêché de Belley (Cartu/art monasterii beatorum Petri tt Pauli dt Domina, n0209). Son
parem, Guy de Châteauneuf, lui aussi miles, était le consanguin de Guigues de Domène
(ibid~m, n0238 § 8).
108 Les premiers Chamousset connus s'appellent Pons et Ainard, tous deux frères, et
Humbert (Cartu/art monasterii beatorum Petri ~t Pauli d~ Domina, n0169); l'influence des
Domène dans l'anthroponymie des deux premiers est évidente.
109 Avant 1140 et la première mention d'un Conflans (L. MÉNABRÉA,«Notice sur
l'ancienne chartreuse de Vallon .., Mémoires dt fAead/mit royale dt Sauoie, 2< s., t. II,
Chambéry, 1854, p.301-302, Appendice, nOVII), dont le successeur fut justement
prénommé Pons (Lt cartulaire dt l'abbayt cistercienne d~ Hauter!t (fin XII' siècle), n016,
A. Pahud, B. Perreaud, J.-L. Rouiller éd., Lausanne, 2001 (Cahitrs Lausannois d'histoire
mtdilvalt, 29», le château de Conflans paraît occupé par une branche cadette des
Domène: les Tournon. Il est significatif que la souehe de cette famille nous soit inconnue:
du père, il ne reste rien, sinon peut-être la «Tourmotte" de Tournon, vestige probable du
château primitif! Seuls sont parvenus jusqu'à nous les noms emblématiques des membres
de la seconde génération - Pons, Ainard et Guigues - exclusivement transmis par leur
mère Aimeldis, l'une des sœurs des seigneurs de Domène (Cartulart monasterii beatorum
Pmi ~t Pauli dt Domina, n0215-216).
110 Amaldrade, sœur du seigneur Aynard de Domène, était la mère d'Ismidon de
La Chambre, comme il ressort de plusieurs actes du cartulaire de Domène (Cartulart
monasteril beatorum Petri et Pauli de Domina, n011O,235-1 et 237-6).
humbertienne: c'est le cas des Bocsozel'!', en Sermorens, des Paverges'P et
des Cordon'!' dans le Sud de l'évêché de Belley.
Avec la disparition du dernier Rodolphien, les pays de Savoie connaissent au XIe siècle un profond bouleversement politique qui entraîne une
réorganisation complète des pouvoirs. Jusqu'aux années 1030, la Savoie
est dominée par le roi et la Maurienne par l' évêque, tandis que le pouvoir
comtal qu'exercent les Humbertiens se cantonne à l'ouest de la Leysse,
dans l' évêché de Belley et dans sa périphérie immédiate.
Mais la mort du roi est pour eux un déclic, un peu comme l'avait été,
un siècle et demi auparavant, celle de Charles le Gros pour Rodolphe!".
Le comte se substirue alors au roi comme représentant auto-proclamé
de la puissance publique. Convaincu d'une légitimité que renforcent la
proximité de la reine et l'appui de l'empereur, le comte Humbert s'empare
prioritairement des anciens fiscs du comté de Savoie et des pouvoirs
comtaux exercés par l'évêque de Maurienne par le biais notamment de
son atelier monétaire.
Dans un second temps, celui des châtellenies, Humbert et ses successeurs redistribuent les anciennes terres royales, selon une politique de
contrôle global du territoire, à une aristocratie aux origines multiples mais
dont le point commun, et bientôt le ferment de sa cohésion, est de devoir
une grande partie de sa fortune et de son pouvoir, à la faveur du comte.
Il ne restait plus à celle-ci qu'à exercer ce pouvoir sur une population que
Raoul Glaber, un rien pédant, estimait en grande partie composée «de
gens idiots, le plus souvent établis en des lieux inaccessibles »11".
III Le seigneur Humbert de Bocsozel et son frère, le seigneur Aimon, possédaient
une maison entourée de vignes à Hermillon, dans l'évêché de Maurienne (Cartulare
monasterii btatorum Petri tt Pauli dt Domina, n·214).
112 Bedion «du château de Faverges.. et son frère Witfred détenaient des parts de plusieurs
églises de l' évêché de Maurienne, dont celle de Saint-Michel (Chartes du diodst de Maurimne,
n·12) ainsi qu'un manse près de la Leysse (Bibl. de la Faculté de médecine de Montpellier,
coll. GUICHENON,ms. H. 97, r, XVIII, n·54). Leurs parents, Ungrin de Faverges et ses fils,
possédaient des dîmes dans les paroisses de Francin, de la Mure et de Saint-André (CartulairtS
dt l'églisuathldrak dt Gmzoblt, Chartularium B, nOCVIII. CXV).
113 l'épouse de Guy de Cordon possédait des dimes dans la villa de Pusels, vers SaintAndré (Cartulaim dt l'église cathédralt dt Grenoble, Chartularium C. n°XLIII). Il ressort
du même acte que Nantelme de Bénonces (localité proche de Cordon. qui ne fut pas
dotée d'un château) détenait également une partie des dimes de Myans et de Chacusard.
114 Raoul GLABER.Histoires, liv. IV, § 6 (éd. et trad. M. Arnoux. Turnhout. 1996.
p.234-235).
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