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Timestamp: 2020-07-13 04:44:44+00:00
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Une architecture de compromis | Criminocorpus
Caroline Soppelsa. Une architecture de compromis, Musée Criminocorpus publié le 29 juillet 2014, consulté le 13 juillet 2020.
Permalien : https://criminocorpus.org/fr/ref/25/17579/
Deux projets pour une prison. E. Gaudrier, Prison de la Santé. Vue générale à vol d’oiseau.
Source : Félix Narjoux, Paris : monuments élevés par la Ville (1850-1880), Paris, Vve A. Morel et Cie, 1883.
Le contexte théorique du début des années 1860 est marqué par un débat entre tenants du système auburnien (isolement uniquement la nuit et activités en commun le jour, tel que conçu primitivement à la Petite Roquette) ou pennsylvanien (isolement complet, de jour et de nuit, tel qu'expérimenté à Mazas). Mais le régime pennsylvanien coûte cher et ses conséquences psychologiques sur les détenus divisent les experts (en particulier les médecins). La décision est donc prise de ne soumettre au régime pennsylvanien que les prévenus, tandis que le régime auburnien ne sera appliqué qu'aux condamnés. Pour empêcher toute communication entre les deux catégories, l'établissement englobera sous une même direction deux quartiers étanches, deux prisons en une en somme.
L’élaboration du projet est confiée en 1861 à Émile Vaudremer (1829-1914), qui est alors en charge des 13e et 14e arrondissements,
comme architecte de la 7e section au sein du service des travaux d’architecture.
Deux projets pour une prison. Maison d’arrêt et de correction de la Santé, plan des rez-de-chaussée.
Source : Croquis d'Architecture – Intime club, novembre 1867, n° VII, feuille 2.
Le programme initial du préfet de police prévoit l’accueil de 200 prévenus et de 800 condamnés. La nouvelle prison est donc prioritairement destinée à la correction et dans une moindre mesure à la prévention : il s’agit simplement d’éponger le trop plein de Mazas. En décembre 1861, l’architecte présente des plans et un devis d’un montant de 4 407 910 francs. La détention y est divisée en trois quartiers : deux quartiers de type auburnien pour les condamnés ; un seul de type pennsylvanien pour les prévenus, avec guichet spécial destiné à garantir un fonctionnement indépendant.
Deux projets pour une prison. Maison d’arrêt et de correction de la Santé, plan du premier étage.
Source : Croquis d'Architecture – Intime club, février 1868, n° X, feuille 2.
Ce projet donne toute satisfaction au conseil général. Cependant, dès le début de 1862, des modifications sont demandées par le ministre de l’Intérieur relativement à la proportion de prévenus et de condamnés. Il s’agit désormais de porter la population de l’une et l’autre catégories à 500 individus chacune, ceci afin de pallier « l’accroissement considérable du nombre des prévenus, qui tend toujours à augmenter ». Vaudremer élabore donc un second projet qui nécessite désormais 28 251 m², soit 3 198 m² supplémentaires à acquérir aux dépens de propriétés particulières situées rue Biron (actuelle rue Jean Dolent) et rue Saint-Jacques. Les terrains étant presque exclusivement non bâtis, un surcoût de 120 000 francs est à prévoir. La dépense supplémentaire relative à l’extension des bâtiments s’élève, quant à elle, à 1 607 294,38 francs, ce qui porte l’ensemble du devis de construction à 6 015 204,38 francs, sans tenir compte des 533 620 francs dus par la Ville de Paris.
Initialement, l'accès à l'établissement se fait du côté du futur boulevard Arago. Dans un premier temps, la disposition générale est maintenue, avant que l’architecte ne décide, à une date inconnue, de procéder au basculement à 90° de l’axe de la composition qui s’aligne dès lors sur la longueur du terrain, avec une nouvelle entrée rue de la Santé. L’articulation et la progression générale du plan, du bâtiment d’entrée vers le quartier des condamnés, via le bâtiment d’administration, le quartier des prévenus et le bâtiment de l’infirmerie des condamnés, sont conservées.
Deux projets pour une prison. Maison d’arrêt et de correction de la Santé, bâtiments d'administration et de service.
Source : Croquis d'Architecture – Intime club, juin 1868, n° II, feuille 1.
La porte d’entrée s’ouvre sur une cour d’honneur qui conduit au bâtiment d’administration. Celui-ci est composé d’un corps principal et de deux ailes en retour qui viennent se connecter à deux bâtiments de service s’étirant, de part et d’autre de l’entrée, le long du mur d’enceinte. Vaudremer reprend ici exactement la configuration imaginée par son maître Gilbert à Mazas.
Deux projets pour une prison. F. Seguin, Prison de la Santé. La salle de fouille.
Source : Géo Bonneron, Notre Régime pénitentiaire. Les prisons de Paris, Paris, Maison Didot, [1898], p. 276.
L’administration accueille naturellement, en rez-de-chaussée, le premier guichet et la salle d’attente des visiteurs puis le deuxième guichet, l’avant-greffe, le greffe, le bureau du directeur, le cabinet du juge d’instruction, un dépôt de literie, la salle de fouille, ainsi que deux dépôts distincts pour les arrivants, l’un cellulaire pour les prévenus, l’autre commun pour les condamnés.
Deux projets pour une prison. Charles Marville, Prison de la Santé. Bâtiment d’administration, cours d’entrée et accès à une cour de service, s.d. [1867-1869].
Les dépendances, desservies par deux couloirs latéraux à partir de l'entrée, sont dévolues, en rez-de-chaussée, au corps de garde pour 50 hommes et à divers magasins à gauche, à la cuisine de l'établissement et à ses annexes à droite. Chaque dépendance possède sa propre cour de service triangulaire, également desservie par la cour d'entrée.
Deux projets pour une prison. À la Santé, le quartier cellulaire à droite et l’arrière du bâtiment d’administration à gauche.
Source : Louis Mars, « Quelques "as" de l'évasion », in Police Magazine, n° 263, 6 décembre 1935, p. 2.
Le premier étage de l’ensemble des bâtiments d’entrée est occupé par la lingerie et les logements de fonction du personnel, à savoir ceux du directeur, du brigadier-chef, des quatre sous-brigadiers, du sous-greffier, du pharmacien, de la lingère et enfin du cuisinier et de son aide. Le deuxième étage du bâtiment d’administration est, quant à lui, affecté aux logements du greffier en chef, du premier sous-greffier et des deux aumôniers. Le sous-sol, quant à lui, accueille enfin non seulement les caves de ces logements, des cuisines et des magasins, mais encore les parloirs communs des condamnés. Placés sur l’arrière du bâtiment d’administration, ils bénéficient d’un éclairage naturel grâce à l’aménagement de deux courettes situées un niveau au dessous de la cour d’honneur. Ce choix d’implantation, à l’opposé du quartier des condamnés, s’explique par la volonté de ne pas laisser les visiteurs pénétrer dans le cœur – ou plutôt les confins – de la détention.
Deux projets pour une prison. Charles Marville, Prison de la Santé. Une aile et un ensemble de promenoirs du quartier pennsylvanien, le bâtiment d’infirmerie et la rotonde centrale encadrée par les deux cheminées d’appel, s.d. [1867-1869].
Le quartier pennsylvanien est doublé par rapport au projet initial. S’épanouissant dans la plus grande largeur du trapèze, il affecte désormais un plan en X, formé de quatre ailes de détention rayonnant autour d’un bâtiment central hexagonal surmonté d’une coupole. Cette disposition est également inspirée du plan en étoile de Mazas, adaptation classique des principes panoptiques. Le bâtiment de l’infirmerie et de la chapelle des condamnés forme une cinquième aile se raccordant également au guichet du quartier auburnien. Quatre ensembles de promenoirs individuels (54 places au total), surveillés chacun depuis un kiosque central surélevé et partiellement abrités, occupent les espaces extérieurs laissés libres.
Deux projets pour une prison. F. Seguin, Prison de la Santé. Une case du promenoir cellulaire.
Source : Géo Bonneron, Notre Régime pénitentiaire. Les prisons de Paris, Paris, Maison Didot, [1898], p. 283.
Deux projets pour une prison. Hippolyte Auguste Collard, Prison de la Santé. Galerie cellulaire, 1875.
Les quatre ailes de détention comportent trois niveaux de cellules réparties de part et d’autre d’un vide central, dont les deux étages sont distribués par des galeries en encorbellement avec balustrades en fer.
Deux projets pour une prison. F. Seguin, Prison de la Santé. Une cellule de bain du quartier pennsylvanien.
Source : Géo Bonneron, Notre Régime pénitentiaire. Les prisons de Paris, Paris, Maison Didot, [1898], p. 290.
Les cellules de l’aile nord-ouest, dont certaines sont doubles, accueillent l’infirmerie et les bains des prévenus.
Deux projets pour une prison. Maison d’arrêt et de correction de la Santé, Ensemble du guichet central et de l'autel, plans, coupe, élévation et détails.
Source : Croquis d'Architecture – Intime club, août 1869, n° IV, feuille 3.
Les nefs ainsi formées sont éclairées par une fenêtre haute en plein cintre à chaque pignon ainsi que par une suite de petites verrières zénithales formant puits de lumière. Les escaliers d’accès sont disposés à chaque extrémité et au milieu des ailes. Le cœur du bâtiment hexagonal abrite une salle circulaire, ouverte sur les trois niveaux et éclairée par les baies en plein cintre qui percent le tambour de la coupole. Au centre de cette rotonde est placé le guichet, au dessus duquel est installé l’autel catholique.
Deux projets pour une prison. Sauvage, Au quartier cellulaire de la Santé. Le rond-point central et l'autel.
Source : Paul Strauss, Paris ignoré, Paris, Librairies-Imprimeries réunies, [1892], p. 261.
L’ensemble est également qualifié de rond-point puisque les galeries et couloirs des ailes y convergent toutes, de manière à en faciliter la surveillance. Les salles interstitielles du pourtour sont principalement utilisées, au rez-de-chaussée, pour quatre parloirs cellulaires (un pour chaque aile) et, au premier, pour deux salles d’atelier ou magasins, des parloirs de famille et un petit oratoire alvéolaire de 24 stalles destiné au culte protestant. Identiques à ceux en usage dans la majorité des prisons françaises de l’époque, les parloirs sont composés de deux alignements de cabines, les unes destinées aux détenus, les autres accueillant leurs visiteurs. Celles-ci se font face mais sont séparées par deux grilles et un couloir de surveillance où déambule le gardien pendant les échanges.
Deux projets pour une prison. Charles Marville, Prison de la Santé. Avant dernière cour entre les dortoirs cellulaires à l’Est, s.d. [1867-1869].
Les constructions du quartier auburnien occupent le pourtour de la partie ouest de la parcelle, formant ainsi un trapèze. Un passage couvert, épousant l’axe de la composition, ainsi qu’un bâtiment transversal à un seul étage, disposé perpendiculairement à cet axe, divisent le vide central de manière à former quatre cours de promenades. Des parterres centraux, gazonnés et plantés d’arbres, y sont aménagés.
Deux projets pour une prison. Hippolyte Auguste Collard, Prison de la Santé. Préau, 1875.
Les rez-de-chaussée, très ouverts, sont composés de vastes salles à trois travées matérialisées par les arcades en plein cintre perçant les murs de refends et les colonnes en fonte supportant les étages. Grâce à de grandes baies vitrées également en plein cintre, ces salles prennent jour à la fois sur le chemin de ronde et sur les cours. Du côté du boulevard en construction, et de la rue de Biron, elles accueillent les réfectoires et chauffoirs, pouvant également servir pour l’école ; du côté de la future rue Messier et au premier niveau du bâtiment transversal, elles servent d’ateliers.
Deux projets pour une prison. Montégut, Prison de la Santé. Réfectoire.
Source : Adolphe Guillot, Paris qui souffre, Paris, E. Dentu, 1890, p. 353.
Deux projets pour une prison. Hippolyte Auguste Collard, Prison de la Santé. Réfectoire utilisé comme salle de classe, 1878.
Deux projets pour une prison. Hippolyte Auguste Collard, Prison de la Santé. Atelier de menuiserie et de découpage, 1875.
Des trappes pratiquées dans le sol de ces espaces de travail offrent un accès aux caves, utilisées comme magasins ainsi que pour le transfert des productions hors de la prison, via le chemin de ronde. À chaque angle du trapèze une tourelle abrite un escalier conduisant aux deux étages de cellules individuelles, qualifiés de « dortoirs cellulaires ». Le dernier de ces deux niveaux est accessible par des galeries formant balcons, sur le modèle des ailes de détention du quartier des prévenus. Les étages des corps de bâtiments les plus longs (au Sud et au Nord) sont également desservis par un escalier médian.
Deux projets pour une prison. Maison d’arrêt et de correction de la Santé, coupe sur une des tourelles du quartier des condamnés.
Source : Moniteur des Architectes, 4e série – 2e vol., 15 avril 1869, col. 103-104.
Les tourelles d’angle sont non seulement aménagées pour la circulation mais également pour l’exercice de la surveillance grâce à un système de loges. Situées en avant des escaliers, au rez-de-chaussée et au niveau du palier intermédiaire entre les deux étages de cellules, elles donnent aux gardiens toute visibilité sur les salles communes et les dortoirs cellulaires.
Les condamnés sont répartis par catégories de condamnations de l’époque (voleurs, escrocs, souteneurs, pédérastes, vagabonds, mendiants, fraudeurs, etc.). Le bâtiment formant la base du trapèze et auquel vient se raccorder l’infirmerie, possède une distribution spéciale. Si des réfectoires et chauffoirs (au rez-de-chaussée) ainsi que deux dortoirs cellulaires (aux étages) en occupent les extrémités, la partie centrale forme l’entrée du quartier (au rez-de-chaussée). Une salle circulaire accueille le guichet. Des pièces de service, ou commandant les circulations verticales, la jouxtent. Sont installées ensuite, de part et d’autre, un cabinet de barbier et une bibliothèque prévue pour 700 volumes à gauche, un oratoire protestant et un local destiné au culte israélite à droite. À l’étage, Vaudremer a placé la pharmacie et ses dépendances, organisées autour d’un vestibule central permettant une communication directe avec l’infirmerie.
Deux projets pour une prison. F. Seguin, Prison de la Santé. Une bibliothèque.
Source : Géo. Bonneron, Notre Régime pénitentiaire. Les prisons de Paris, Paris, Maison Didot, [1898], p. 69.
Deux projets pour une prison. Hippolyte Auguste Collard, Prison de la Santé. Oratoire protestant, 1875.
Deux projets pour une prison. F. Seguin, Prison de la Santé. L’ancienne synagogue de la Santé.
Source : Géo Bonneron, Notre Régime pénitentiaire. Les prisons de Paris, Paris, Maison Didot, [1898], p. 73.
Deux projets pour une prison. Magellan, Nef de la chapelle destinée aux condamnés.
L’articulation générale du plan est dictée par l’importante différence de niveau entre la rue de la Santé et la future rue Messier située 8 m plus haut, une forte déclivité dont l’architecte tire habilement parti. Il place ainsi le quartier des condamnés un étage au dessus du quartier des prévenus et du bâtiment d’administration, ce qui permet de l’isoler davantage. Le passage d’un niveau à l’autre s’opère via le bâtiment de l’infirmerie et de la chapelle des condamnés.
Deux projets pour une prison. Magellan, Autel de la chapelle de la prison.
Ce bâtiment de liaison permet de faire communiquer les rez-de-chaussée des deux quartiers. Les deux chapelles tout d’abord sont raccordées par un audacieux dispositif qui fait de l’une (chapelle des prévenus) le chœur de l’autre (chapelle des condamnés). L’office divin est ainsi suivi à la fois par les condamnés, réunis dans une vaste nef à cinq travées en double hauteur, flanquée de deux collatéraux, et par les prévenus, maintenus dans leurs cellules dont les portes auront été préalablement entrebâillées. Ce dernier système, qui vise à préserver le principe d’isolement continu, autorise en effet l’écoute du sermon et la vue de l’autel en interdisant la vision réciproque des détenus. Dans le prolongement de la chapelle, s’ouvre un sas commandant les circulations verticales, puis, toujours au même niveau, le vestiaire et les salles de bains des condamnés, distribués par un couloir. Celui-ci se conclut par une volée de marches qui permet de rejoindre le rez-de-chaussée du quartier des condamnés, au niveau du guichet. Au dessus des bains prend place le chauffoir de l’infirmerie qui donne accès aux tribunes de la chapelle et, en contrebas, à deux préaux plantés d’arbres, attenants à la nef ; tous espaces réservés aux malades. Le dernier étage, dévolu à l’infirmerie proprement dite, occupe enfin toute la longueur du bâtiment de liaison. Elle peut contenir 40 lits et dispose, outre le cabinet du médecin et la salle des visites, d’une tisanerie et d’un laboratoire.
Deux projets pour une prison. Henri Manuel, Prison de la Santé. Le vestibule permettant l’accès aux deux quartiers, après août 1928.
La configuration à deux niveaux a aussi l’avantage de permettre la communication directe et différenciée du bâtiment d’administration avec les deux quartiers de détention : depuis le deuxième guichet d’entrée, un passage couvert conduit de plain-pied au guichet des prévenus, tandis que le guichet des condamnés est accessible via un passage souterrain débouchant à l’entrée de la salle de bains des condamnés.
Le nouveau projet est présenté au conseil général en décembre 1862 et il est favorablement accueilli. Quelques voix s’élèvent cependant, non contre les dispositions architecturales, mais contre la modification du programme initial.
Validation et mise en oeuvre. Différentes vues extérieures de la prison de la Santé. 1932.
Source : Agence Mondial, Gallica.
Le ministre de l’Intérieur donne donc le 23 mars 1863 son approbation au second projet, tandis que la construction est officiellement autorisée par un arrêté du 10 juin 1863.
Sitôt lancé, le chantier connaît de sérieuses difficultés. En effet, les craintes relatives aux excavations souterraines du terrain sont confirmées. Pire, l’ampleur des travaux préalables a été très largement sous-estimée. Par deux fois des crédits supplémentaires sont demandés au conseil général, sur l’avis motivé de l’Inspecteur général des carrières du Département de la Seine, pour consolidation du sous-sol et renforcement des fondations. Les nivellements des rues avoisinantes ayant été modifiés, il faut en outre procéder à un exhaussement d’un mètre sur tout le périmètre des constructions. L’excédent de dépenses finit par atteindre la somme colossale de 1 269 601 francs, soit l’équivalent d’un cinquième du montant du devis général.
L’établissement est finalement inauguré le 20 août 1867, le personnel ayant pris possession des lieux dès le début du mois.
Une fois les derniers prisonniers transférés, les Madelonnettes peuvent désormais être détruites. La continuité du service entre l’ancienne et la nouvelle prison s’accompagne alors d’un passage de relais symbolique qui vaut à la maison d’arrêt de la rue de la Santé de prendre d’abord la dénomination de « nouvelles Madelonnettes » qui vient parfois sous la plume de l’administration départementale ou des contemporains. Mais si un plan de Paris offert par le Bon Marché porte encore en 1898 l’étonnante mention « Santé ou Madelonnettes », l’appellation d’usage « prison de la Santé » est adoptée dès la mise en service de l’établissement.
Prison moderne. Prison de la Santé. Vue perspective de l'intérieur d'une cellule de prévenu.
Source : Croquis d'Architecture – Intime club, août 1868, n° IV, feuille 3 (détail).
Synthèse architecturale des débats qui agitent la science pénitentiaire sous le Second Empire en matière d’isolement individuel des détenus, la prison de la Santé bénéficie en outre des aménagements les plus modernes. Cette nouvelle construction est en effet l’occasion pour le Département de la Seine de profiter de l’expérience acquise depuis la mise en service de Mazas et de parachever son œuvre pénitentiaire. Le succès de l’entreprise (punir mais également favoriser la « régénération morale » des individus déviants) passe à la fois par l’optimisation de la gestion quotidienne de l’établissement et l’amélioration des conditions de détention. Rien ne doit entraver le travail du gardien, rien ne doit distraire le prisonnier de son amendement. Et Paris doit montrer l’exemple.
L’œuvre de modernisation se concentre prioritairement sur l’équipement de la cellule, en particulier la cellule de prévenu puisque, dans le système pennsylvanien, le prisonnier est censé y demeurer en permanence, et donc y retrouver tous les dispositifs indispensables à la vie quotidienne. L’architecte doit pourvoir aux besoins, tout en prévenant toute utilisation détournée des équipements qui pourrait permettre aux détenus de communiquer entre eux ou avec l’extérieur, d’agresser le personnel de surveillance, de tenter de s’évader ou bien encore d’attenter à leurs jours.
Prison moderne. Dabernat, Maison d’arrêt et de correction, rue de la Santé. Détails d'une cellule de jour et de nuit (quartier philadelphien), mars 1895.
Source : AP_Atlas 90.
La cellule de prévenu, telle que conçue par Vaudremer, a 2 m de largeur, 3,60 m de longueur et 3 m de hauteur, conformément aux consignes de la circulaire Duchâtel de 1841. Elle est voûtée en berceau et son sol en bitume est recouvert d’un parquet de chêne en point de Hongrie, avec encadrement en ciment plastique pour faciliter le nettoyage.
En cas de problème, le prisonnier a la possibilité de se manifester en actionnant un bouton d’appel placé au-dessus de son lit. Notons que ce système de « sonnerie à air », présentement dû aux entrepreneurs Lavaud et Martel, est encore ordinairement réservé, au début des années 1880, aux maisons bourgeoises pour la communication avec la domesticité.
Pour les besoins naturels du détenu, la cellule comporte un siège d’aisance à cuvette métallique équipée d’un siphon, placé dans un angle, du côté de la galerie. Dans chaque aile de détention, les déjections des trois cellules superposées sont entraînées par un courant d’eau permanent vers un appareil collecteur installé au sous-sol.
Prison moderne. Henri Manuel, La chaufferie de la prison, qui rappelle celle d’un grand paquebot, vers 1929-1931.
Source : « Je sors de la Santé », in Police Magazine, n° 22, 26 avril 1931, p. 7.
Pour ce qui est du chauffage, Vaudremer reprend le système Grouvelle qui associe production de chaleur et renouvellement de l’air au sein d’un circuit fermé. Systématiquement décrit dans les traités scientifiques de l’époque depuis qu’il a fait ses preuves à Mazas, ce procédé mixte combinant eau et vapeur fonctionne grâce à un imposant appareil central. Quatre générateurs à vapeur sont ainsi installés au centre de la prison, dans une grande salle située sous l’un des préaux de l’infirmerie des condamnés. Un jeu complexe de tuyaux calorifugés transporte la vapeur d’eau sous pression (4 bar, 144°C) des chaudières jusqu’aux différents échangeurs thermiques (vapeur-air ou vapeur-eau suivant les cas). L’acheminement final de la chaleur se fait depuis ces appareils jusqu’à des orifices de sortie (bouches ménagées dans les cloisons ou caniveaux pratiqués au centre des planchers des salles et espaces communs), via de nouveaux tuyaux d’air ou d’eau placés verticalement dans les murs ou horizontalement dans les sols. La chaleur est ainsi répandue dans l’ensemble de l’établissement, administration comprise, la plus longue distance à parcourir étant de 180 m. Dans le quartier pennsylvanien, l’air chaud est acheminé jusqu’à la cellule par un conduit incliné, remontant du plancher de la galerie de surveillance dans l’épaisseur de la cloison séparative pour aboutir, à 2,30 m du sol et au milieu de la paroi, au niveau d’une bouche de chaleur.
Prison moderne. Différentes vues extéirieures de la prison de la Santé. 1932.
De même qu’à Mazas, l’évacuation de l’air s’opère ensuite par le siège d’aisance qui doit donc être maintenu ouvert en toute circonstance. En effet, un phénomène d’aspiration constante entraîne l’air vicié vers les profondeurs de l’édifice où sont placés les foyers d’appel. Dans le reste de la prison cette circulation d’air passe par des conduites souterraines. La température obtenue est de 18°C pour l’administration et l’infirmerie des condamnés, 14°C pour les cellules de prévenus et les ateliers communs, et de 12°C pour les espaces de circulations et les dortoirs cellulaires. Un chauffeur, assisté d’un ou plusieurs aides en hiver, est chargé de veiller sur cette impressionnante machinerie, dissimulée dans les entrailles de l’édifice, mais qui se signale tout de même à l’extérieur par la présence de deux puissantes cheminées d’appel de 36 m de hauteur (aujourd’hui déposées) encadrant la coupole du quartier des prévenus.
Prison moderne. Dabernat, Maison d’arrêt et de correction, rue de la Santé. Détails d'une cellule de nuit (quartier auburnien), mars 1895.
La cellule de condamné, dotée d’un mobilier standard, est beaucoup moins innovante. Ses dimensions sont légèrement inférieures avec 1,90 m de largeur, 3,27 m de longueur et 3 m de hauteur. Le plafond n’est pas voûté. Le sol est entièrement parqueté.
Puisque le prisonnier n’occupe la cellule que la nuit, l’architecte n’a pas prévu de sièges d’aisance. Huit cabinets d’aisances sont installés au niveau des deux paliers intermédiaires de chaque tourelle d’angles, derrière les loges des gardiens, de manière à en assurer la surveillance. Quatre autres cabinets, ainsi que des latrines, sont également présents, au rez-de-chaussée et à l’étage, à la jonction du bâtiment transversal et des deux longs corps de bâtiment latéraux. D’autres latrines enfin équipent les préaux. Les matières sont recueillies en sous-sols par les mêmes appareils diviseurs que ceux décrits plus haut ou par des fosses mobiles et sont évacuées par des accès pratiqués dans le chemin de ronde au niveau des tourelles et au milieu des bâtiments latéraux. Pour la toilette quotidienne, Vaudremer a placé des lavabos à l’étage, à chaque angle du trapèze, du côté des cours, dans la salle qui fait face aux loges des gardiens. Une vasque avec robinet est en outre accessible dans chaque réfectoire, chaque atelier, chaque préau. Une fois par mois, le détenu, prévenu ou condamné, a en outre la possibilité de prendre un bain dans les salles prévues à cet effet dans chaque quartier.
Prison moderne. Henri Manuel, La cuisine de la prison de la Santé, vers 1929-1931.
Source : « Je sors de la Santé », in Police Magazine, n° 21, 19 avril 1931, p. 7.
La cuisson et la distribution des vivres ont également fait l’objet d’une réflexion spécifique. Qu’ils soient destinés aux réfectoires du quartier auburnien, aux cellules du quartier pennsylvanien ou aux salles des malades de l’infirmerie des condamnés, les deux repas quotidiens des 1 000 détenus sont en effet préparés par une cuisine centrale installée dans l’une des dépendances de l’entrée. Les aliments sont cuits à la vapeur dans une série de récipients métalliques à double fond (de 40 à 600 litres), revêtus d’enveloppes isolantes pour éviter la déperdition de chaleur. La vapeur y circule entre une paroi extérieure en tôle et une paroi intérieure en cuivre. Elle est produite par un générateur indépendant de ceux utilisés pour le chauffage mais, en cas de problème, un branchement auxiliaire permet tout de même de les utiliser.
Prison moderne. Henri Manuel, Prison de la Santé. Pont roulant permettant de distribuer la nourriture, vers 1929-1931.
Source : BNF_S198 Qe 1123.
L’acheminement rapide des rations à travers l’ensemble de l’établissement se fait par les caves, grâce à un chemin de fer souterrain et à de nombreux monte-charges. Dans les réfectoires et au rez-de-chaussée du quartier des prévenus, des chariots en bois sont utilisés pour la distribution finale des repas. Dans les galeries supérieures du quartier pennsylvanien, le service des cellules est assuré par un ingénieux système de chariots métalliques roulant sur les barres d’appui des coursives au dessus du vide de la nef.
Le circuit général de distribution des vivres sert également au transport du linge ou de divers objets.
La modernité de la prison de la Santé passe encore par l’utilisation de matériaux de construction nouveaux. En effet, la pierre meulière, qui donne aux murs de la prison leur aspect rugueux et leur couleur sombre, est d’emploi très récent. Elle est également particulièrement bon marché, qualité qu’elle partage avec la brique de Bourgogne que l’architecte utilise pour les murs de refend, les cloisons de séparation des cellules ou bien encore les voûtains des galeries.
Une prison modèle. Maison d’arrêt et de correction de la Santé. Porte d'entrée sur la rue de la Santé, élévation et coupe.
Source : Croquis d'Architecture – Intime club, octobre 1868, n° VI, feuille 2.
Toujours inspiré de Mazas mais avec une modénature plus appuyée, le portail d’entrée de la Santé est particulièrement soigné. Cet élément concentre en effet toute la charge symbolique de l’édifice, le message de la puissance publique délivré au passant. Il se veut ici une interprétation libre de l’arc de triomphe romain. Les forts vantaux de métal clouté et le tympan en grille s’inscrivent dans une arcade en plein cintre, surmontée d’un registre percé de trois baies rectangulaires à motif étoilé alternant avec des pilastres toscans. L’ensemble est encadré par deux pilastres doriques colossaux qui se joignent aux précédents pour supporter l’entablement et la corniche.
Les origines de la Santé (1851-1867) L'accueil de nouveaux services