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Timestamp: 2017-07-24 02:50:23+00:00
Document Index: 54710842

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Français English À partir de l’expérience de différentes enquêtes ethnographiques de longue durée menées sur le monde carcéral, cet article interroge la prison comme terrain d’enquête. Il ne s’agit pas de dresser la litanie des difficultés auxquelles une recherche en prison risque d’être confrontée mais de relater, aussi précisément que possible, les manières de faire concrètement du terrain en prison, voire même d’en tirer quelques « ficelles du métier » », au sens de H.S. Becker (2002).
Mots-clés :enquête de terrain, prison, dilemmes moraux
Keywords :field investigation, prison, moral dilemmasTop of page
Enquêter en terrain difficile Enquêter dans un monde clos et opaque Comment travailler sur deux groupes antagonistes ?
Le défi des dilemmes moraux L’épineuse question des délits et des crimes
Tentation de la dénonciation versus démarche de reconnaissanceTop of page
« J’étais en prison hier », « je vais en prison demain ». En fait, la prison constitue pour moi, sociologue du monde carcéral depuis 25 ans, ce qu’on appelle dans notre jargon un terrain de recherche. Ma première enquête a porté sur un quartier de femmes incarcérées avec leur enfant1. Ma thèse a analysé les relations entre détenues et personnels au sein de trois prisons de femmes2 ; d’autres travaux ont suivi sur les formations audio-visuelles au sein de dix établissements3, sur l’histoire familiale des hommes détenus en lien avec le recensement (INSEE, 2002), sur la violence carcérale au sein de cinq établissements4, sur une action culturelle et artistique dans une maison centrale (avec Caroline Touraut, 2011, 2016) et enfin, sur la religion en prison5. Ces enquêtes mobilisent essentiellement des méthodes qualitatives (observations et entretiens), auxquelles ont pu se rajouter des méthodes quantitatives (questionnaires sur la violence auprès des détenus et des personnels ; questionnaires auprès des aumôniers sur la religion). Elles se sont généralement déroulées au sein de maisons d'arrêt (pour les prévenus et les courtes peines) et d’établissements pour peines (centres de détention et maisons centrales), dans des prisons d’hommes et de femmes. 6 Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago 1892-1961. Paris, Seuil, 2001. Daniel C (...)
Mais qu’entend-on vraiment par « mener une enquête de terrain en prison » ? L’expression recouvre en fait une diversité de pratiques – depuis la visite d’un établissement ou la conduite d’entretiens dans un parloir jusqu’à l’enquête ethnographique au cœur de la détention (espace des cellules). Ma démarche de terrain, inspirée par les sociologues de la tradition sociologique de Chicago6 et la théorie ancrée de Glaser et Strauss7, vise à mener une enquête ethnographique de longue durée, par imprégnation, c'est-à-dire une sociologie au plus près de l’action en train de se faire, par le recours central à l’observation directe des choses qui se déroulent, là où elles se déroulent. 8 Muriel Darmon, « Le psychiatre, la sociologue et la boulangère : analyse d'un refus de terrain », G (...)
1Le terrain carcéral présente quelques particularités qui ont mis à l’épreuve mes conceptions de la recherche. Il s’agit d’un terrain fermé dont l’accès est soumis à une demande formalisée. Cette autorisation administrative, limitée dans le temps, précise les établissements et les conditions générales d’enquête. L’autorisation d’accès ne saurait être confondue avec l’accès au terrain comme le rappelle Muriel Darmon8 : c’est là que commencent avec chaque direction et hiérarchie les négociations sur la manière concrète de faire le terrain, lors desquelles il faut apprendre à évaluer les démarches possibles, délicates ou interdites. 9 Corinne Rostaing, La Relation carcérale. Identités et rapports sociaux dans les prisons de femmes. (...)
2Dès ma thèse, j’identifiai trois caractéristiques du terrain carcéral : les contraintes du terrain fermé, l’enquête à la limite de la compromission éthique et un milieu polémique9. Pénétrer dans ce monde clos, approcher les personnes – reclus comme personnels –, saisir le fonctionnement de ce « système » complexe – les interactions, les rapports de pouvoir et de force –, comprendre les enjeux, les non-dits, l’informel, les coulisses, outre que cela demande du temps, nécessite de définir une posture pour « s’adapter » à ce monde singulier. S’adapter s’entend ici comme le fait de « se conduire de façon appropriée en fonction des personnes et des contextes, sans pour autant perdre de vue la raison d’être de sa présence10 », à savoir produire une analyse proprement sociologique. 11 Jean-Pierre Olivier de Sardan, « La politique du terrain », Enquête, 1, 1995, p. 71-109.
Mais il ne suffit pas de dire que ce terrain est difficile, il s’agit d’expliquer en quoi il l’est et de cerner en quoi ce terrain contraint l’enquête et impose au sociologue sa logique. Il a mis à l’épreuve la conception que je me faisais de mon métier et de ses pratiques professionnelles. Considérant avec Olivier de Sardan11 que la pratique anthropologique n’est pas qu’une simple question de « feeling », qu’elle incorpore et mobilise formation et compétence, cet article entend proposer quelques « ficelles du métier », au sens de H.S. Becker12, à partir de ces expériences en terrain carcéral. Les ficelles proposées visent à la fois à faire de l’observation sous surveillance, dans un lieu clos et potentiellement hostile mais aussi à maintenir son indépendance, sa posture, ses principes déontologiques, afin de ne pas faire le jeu de l’institution ou des pouvoirs. Il ne s’agit donc pas de faire la litanie des difficultés auxquelles une recherche en prison pourrait se confronter mais plutôt de discuter les choix et postures expérimentés au fil de mes enquêtes. Entre impartialité et implication, le choix s'établit souvent en nuances. 13 Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic, Georges Benguigui, Le monde des surveillants de prison. Pari (...)
3L’article entend apporter des éléments de réponse à ce projet énoncé par Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic et Georges Benguigui13 : « Il faudra expliciter un jour ce que le terrain de la prison apporte à la sociologie de l’enquête sociologique du point de vue de la question de la trahison de ses objets, et ce en dépit d’un souci permanent d’objectivité ». Il analysera dans un premier temps ce qui fait de la prison un terrain « difficile » et quelques-unes des ficelles du métier tirées de mon expérience de terrain carcéral puis il étudiera en quoi le travail d’enquête en prison touche à la conception même du métier de sociologue et à des questions d’ordre déontologique au sens où elle l’oblige à se confronter à des dilemmes moraux. Enquêter en terrain difficile 14 Daniel Bizeul, op. cit., 2007, p. 69.
4Comment qualifier la prison comme terrain de recherche ? Si l’ouverture du terrain ne garantit pas la facilité du travail du chercheur, sa fermeture signifie-t-elle pour autant la marque d’un terrain difficile ? La prison répond bien à la définition qu’en donne Daniel Bizeul : « certains terrains peuvent à juste titre être considérés comme plus difficiles que d’autres, parce que plus risqués, plus perturbants, plus coûteux en temps, plus aléatoires quant aux résultats ; il s’agit de terrains qui comportent des situations de danger physique, des antagonismes sociaux et politiques, des enjeux moraux exacerbés14. » 15 J’ai ainsi vécu une situation de fragilité personnelle liée à la longue maladie de ma fille qui m’a (...)
Avec ses hauts murs, ses miradors, ses grilles, la prison fascine par le caractère mystérieux de ce qui se passe derrière ses murs, par la dangerosité potentielle des détenu.e.s17 ou encore par les images de violence associées à cet espace. N’est-ce pas un terrain miné18, sur lequel pèsent des menaces ? Le monde carcéral n’est certes pas aussi dangereux que les terrains de guerre ou de conflits mais la menace de dangers physiques reste présente. Je n’ai ainsi ressenti que quelques fois de la peur, lors d’un début de mouvement collectif, lors d’une bagarre mais aussi face à des menaces proférées par des détenu.e.s : 19 Journal d’enquête, maison centrale C, octobre 2005.
Si la peur n’est pas l’émotion la plus fréquente, je ressens fréquemment de l’appréhension face à des situations imprévisibles et il m’arrive souvent de m’y sentir mal à l’aise, au point d’écrire sur ce « malaise »21. Comment investiguer un terrain dans un tel contexte de tensions et de violences ? 22 Titre emprunté au numéro spécial de la revue Ethnologie française « Terrains minés en ethnologie » (...)
Le terrain est doublement miné22, au sens où l’opacité du monde carcéral dresse de multiples obstacles à l’enquête, où les antagonismes qui le traversent rendent nécessaire de préciser comment nous nous situons et où la situation de disqualification des personnes enfermées limite la relation d’enquête et nécessite de rétablir un semblant de symétrie. Il y a, en outre, des dangers plus symboliques liés à la particularité de la situation ethnographique, qui imbrique un projet de savoir dans une expérience de compromissions éthiques. Enquêter dans un monde clos et opaque 23 Anselm Strauss, La trame de la négociation. Sociologie quantitative et interactionnisme, trad. I. B (...)
Le cloisonnement de ses espaces intérieurs et la segmentation des mondes23 – celui des détenu.e.s, celui des personnels de surveillance ou encore celui des autres professionnels (ceux du médical, du social, des activités, etc.) – font de la prison un terrain exigeant. Mener une recherche en prison nécessite de s'habituer à ne pas disposer de sa mobilité et de son autonomie habituelle. Il faut apprendre à attendre : attendre à chaque passage de porte, attendre la venue du surveillant pour se rendre dans tel bâtiment, attendre l’accord d’un gradé pour assister à telle activité, attendre qu’un surveillant soit disponible pour aller chercher une personne incarcérée que je souhaite rencontrer. 24 Journal d’enquête, Maison d'arrêt P, 22 avril 2011.
« Ici, l’organisation est particulière. Ce matin, je suis arrivée à 8 H 45 et j’ai attendu 9 H 40 avant de voir arriver le premier interviewé. La surveillante des parloirs m’explique qu’il faut attendre la fin de la promenade pour aller le chercher et le temps d’arriver aux parloirs, cela a pris du temps. Quand je termine l’entretien à 11 H, elle me dit qu’il est trop tard pour un nouvel entretien. Le temps d’aller chercher une autre personne et il sera déjà l’heure du repas24. » 6La clôture est aussi pesante car elle suppose une relation de subordination entre celui qui détient la clé (ou le bouton d’ouverture électronique) et celui qui ne l'a pas. Même si le personnel accepte le principe de la recherche, je me sens gênée de solliciter une autorisation comme s'il s'agissait d'une faveur, avec le sentiment durable de déranger. Il m’est aussi arrivé, à l’inverse, de me sentir « abandonnée » quand il s’est agi de se débrouiller seule en détention sans pouvoir compter sur l’intervention immédiate d’un surveillant en cas de problème. 25 Situation décrite dans Corinne Rostaing, op. cit., 2010b, p. 33-34.
7Gagner de la mobilité n’est cependant pas suffisant pour dépasser l’opacité du monde carcéral. Contrairement à la vision du panoptisme développée par Michel Foucault dans Surveiller et punir26, selon laquelle le surveillant pourrait tout contrôler sans être vu, la prison ne se donne pas facilement à voir. Même les professionnels de l’observation que sont les surveillants, ne peuvent voir tout ce qui se déroule dans les différents espaces de la détention. La loi du silence, l’enjeu de pouvoirs autour de la circulation de l’information et la volonté des acteurs de préserver leurs pratiques déviantes du regard des surveillants renforcent cette opacité et contribuent aussi à ce que chacun ait une vision fragmentaire et partielle de la situation. Affirmer sa volonté d’aller voir in situ, au sens défini par Everett Hughes (1996, 267)27, s’avère donc délicat dans un monde organisé selon le principe de la sécurité et du secret. 8Il ne faudrait pas non plus négliger la fonction répressive des autorités qui, derrière leur volonté de protéger les intervenant.e.s, cherchent à les contrôler. 9C'est en évoquant mon souhait de rencontrer telle personne incarcérée qu'un gradé mentionne l’impossibilité de la rencontrer du fait de sa dangerosité, à moins que cela se passe en présence d’une surveillante. Je n’ai ainsi pas mené d’entretiens avec les femmes condamnées d’Action Directe. Cette situation s’est répétée plusieurs fois.
10Il s’agit d’un jeu d’équilibriste entre compréhension de certaines contraintes sécuritaires et refus d’une réduction du champ de mon enquête au nom de l’éternel prétexte sécuritaire. Je n’ai jamais accepté la présence de surveillant lors d’un entretien. Je n’ai jamais remis mes enregistrements audio. 28 Dans des établissements, la présence de l’appareil photo faisait l’objet d’une vigilance particuliè (...)
La méthode de l’entretien est fort souvent utilisée en prison, elle semble moins contraignante que l’observation. Elle pose néanmoins au moins deux problèmes essentiels. Il s’agit d’un discours produit dans un cadre particulier et, s’il n’est pas complété par des observations, il peut devenir une sorte de mystification liée à cette volonté de garder la face. Et faute de pouvoir accéder directement à ses interlocuteurs, les chercheurs en terrain carcéral sont souvent invités à rencontrer celui ou celle qui semble « le plus à même à répondre à vos questions » et à écouter ainsi un discours-type, aussi bien du côté des détenu.e.s que des personnels. Mobiliser la ficelle de la pluralité permet « de chercher des gens occupant une place différente dans l’organisation et qui vous donneront un point de vue différent sur l’organisation31 ». Je suis donc vigilante sur les manières d’entrer en contact avec les interviewé.e.s32, afin de rencontrer des personnes aux parcours ou aux discours plus diversifiés, mais notamment celles et ceux qui sont les moins audibles33. 34 Corinne Rostaing, « L’ethnographie d’un lieu singulier est-elle une démarche comparative ? Réflexio (...)
La ficelle de la pluralité s’applique aussi aux établissements. La démarche comparative, si elle contribue à la connaissance34, se justifie par la variation des pratiques d’un établissement à l’autre selon l’histoire de l’établissement, les incidents auxquels il a été confronté, la marque imprimée par ses directions successives, par le type de détenu.e.s accueilli.e.s ou par l’ancienneté des personnels. Le fait de mener un travail de terrain sur un échantillonnage d’établissements permet de mieux garantir l’anonymat dans un espace clos et de réduire l’opacité – ce qui n’est pas possible ici sera réalisable ailleurs – ; l’établissement de relations privilégiées avec certains personnels et/ou certaines personnes incarcérées ne vous empêchera pas d’accéder à d’autres groupes ailleurs35. 36 Jean-Pierre Olivier de Sardan, op. cit., p. 79.
La volonté de connaissance rationnelle, subtilement définie par Dominique Schnapper (1981) comme étant la « connaissance qui a pour objectif l’objectivité, sans prétendre à la stricte objectivité, grâce à la connaissance de ses limites et sans négliger la part d’émotion » nécessite plus qu’ailleurs de multiplier ses sources, de mener des recherches avec diverses méthodes, dans plusieurs établissements, auprès des détenu.e.s comme des personnels, afin de croiser et de vérifier les différentes informations. C’est le principe de triangulation tel que le définit Jean-Pierre Olivier de Sardan : « Il ne s’agit donc plus de “recouper” ou de “vérifier” des informations pour arriver à une “version véridique”, mais bien de rechercher des discours contrastés, de faire de l’hétérogénéité des propos un objet d’étude, de s’appuyer sur les variations plutôt que de vouloir les gommer ou les aplatir, en un mot de bâtir une stratégie de recherche sur la quête de différences significatives36. » Comment travailler sur deux groupes antagonistes ?
12Les relations entre détenus et personnels constituent le cœur de la détention et font système. Cependant, aller à la rencontre des personnes dans ce cadre institutionnel fermé et traversé par les dichotomies structurelles entre détenu.e.s et personnels, tient de la gageure. Les ouvrages classiques de la sociologie carcérale américaine ont en effet souligné l’opposition entre les groupes en présence. L’antagonisme repose sur une représentation stéréotypée des groupes en présence, un « gouffre » ou « fossé infranchissable » entre eux37, et une position opposée des uns et des autres par rapport au « système ». Le parti pris d’E. Goffman de décrire l’institution asilaire du point de vue du « reclus » (inmate), d’en proposer nécessairement « une vue partiale38 », se justifiait par l’inégalité de contribution sur l’hôpital psychiatrique du point de vue du patient, les discours des psychiatres étant les plus facilement accessibles et légitimes. Cela n’est pas le cas des personnels de surveillance qui font même l’objet de moins d’enquêtes que les détenus ou qui ont été plus souvent présentés négativement dans la presse. Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic et Georges Benguigui ont mené la première grande recherche sur le monde des personnels de surveillance, ils ont choisi d’observer le travail de surveillance et de mener des entretiens avec trois cents personnels de surveillance et une douzaine de détenus. Ils évoquent la partition du discours entre prosurveillants et prodétenus : « Travailler sur les surveillants, c'est d'emblée s'afficher prosurveillant et donc anti-détenu39 ». 13Mais comment travailler sur les deux groupes en présence ? Il s’agit concrètement d’affirmer et de rappeler sans cesse, tout au long de la recherche, cette volonté de tenir compte de l’ensemble des points de vue, sans opposer systématiquement ceux des personnels comme des détenu.e.s. Cette idée est acceptable par tous, en veillant par exemple à commencer les entretiens individuels auprès des surveillants eu égard à l’asymétrie des positions.
15Une autre possibilité est de décliner la ficelle de la pluralité au sein de chaque groupe c'est-à-dire de déplacer le regard vers la pluralité des points de vue et des actions au sein de chaque groupe, plutôt que de se focaliser sur les différences entre les groupes. 41 Dominique Schnapper, L’épreuve du chômage, Paris, Gallimard,1981, p. 14.
16Mener l’enquête auprès des uns et des autres suppose de gagner la confiance des membres de chaque catégorie, sans donner la primauté aux détenu.e.s ou aux personnels. Les débuts de l’enquête sont souvent difficiles : il s’agit d’aller à la rencontre de personnes qui ne souhaitaient pas vous rencontrer, qui doutent de votre indépendance vis-à-vis de l’administration pénitentiaire, qui s’interrogent sur leur propre légitimité à s’exprimer ou simplement, qui n’ont pas envie de participer. Être attentif à chacun, porter à autrui « la véritable sympathie sans laquelle il n'est de compréhension en profondeur41 » n’empêche pas de repérer certaines contradictions, simplifications ou outrances. Il s’agit de faire implicitement l’hypothèse que les discours extrémistes des uns seront compensés par ceux des autres ou qu’au moins, une pluralité de points de vue sera exprimée. 42 Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic, Georges Benguigui, op. cit.
Poursuivre une relation relativement équilibrée avec des personnes de chaque groupe nécessite d’adopter une attitude de neutralité bienveillante avec les uns et les autres et de résister aux tentatives d’accaparement par des personnes de l’un ou l’autre groupe. S’il est fréquent de se sentir plus proche de tel ou tel groupe, il est alors nécessaire de se rapprocher de l’autre groupe dans un autre établissement investigué. Il peut être utile de mettre à distance les représentations du bon et du mauvais côté qui altèrent souvent les regards qui se portent sur la prison, tout en veillant au changement de position, à une sorte d’inversion morale entre le dedans et le dehors42 : le dangereux criminel se transforme en victime du fait des mauvaises conditions d’incarcération tandis que le surveillant porte la responsabilité de l’enfermement décidé par des juges au nom de la société. 43 Joseph Gusfield, La culture des problèmes publics : L'alcool au volant : la production d'un ordre s (...)
« Dès mon arrivée dans cette grande maison d'arrêt, j’ai été prise en charge par Vérane, la surveillante qui gère mes rendez-vous. Elle a établi avec moi une grande complicité, et devient vite mon informatrice : sa place centrale lui permet d’être bien informée de ce qui se passe. Elle me tutoie dès ma deuxième visite et me fait la bise alors que je serre habituellement la main des surveillantes comme des détenues. Sentiment d’être l’une des leurs. Et du coup, cela a un effet sur les autres surveillantes : elles passent par le bureau et me font aussi la bise et quatre ont déjà accepté que je les suive dans leur travail. Elles me racontent des anecdotes sur les détenues, j’ai aussi appris un transfèrement sans que la détenue concernée en soit encore informée. Je passe du temps avec elles quand elles sont en pause. […] Ici j’ai plus de mal à me faire accepter par les détenues, à trouver une place. Je sens beaucoup de retenue lorsque j’arrive, on ne me salue pas spontanément. Je suis perçue comme quelqu’un de proche des personnels45. » 46 Journal d’enquête, maison d'arrêt O, octobre 1992.
19L’expérience de ce terrain m’a ainsi appris que la participation à l’entretien, dans un cadre institutionnel, doit rester un choix librement consenti. Appliquer ce principe, sans se payer de mot, signifie prendre le temps – lors de la présentation de l’entretien aux détenu.e.s comme aux personnels – d’expliciter les objectifs de la recherche et de redemander à la fin de cette présentation si la personne sollicitée souhaite toujours participer49. Si cela peut favoriser des refus, cela accroît aussi la qualité des échanges fondés sur une meilleure compréhension de la situation et sur une confiance réciproque. Le refus d’un entretien ou son interruption, habituellement considéré comme un « échec » pour le sociologue qui le vit comme une incapacité d’intéresser ou de gagner la confiance de l’interviewé.e, est ici réinterprété comme la possibilité pour les personnes privées de liberté d’exercer leur libre choix dans un espace de forte contrainte. Cela vaut aussi pour les personnels. Sollicités par leur hiérarchie, plusieurs surveillants ont reconnu qu’ils s’étaient sentis dans l’obligation de participer, alors qu’ils n’en avaient pas envie. La courte durée de certains entretiens et la superficialité des propos constituent pour moi le signe que certains d’entre eux n’ont pas osé se désengager de cette situation qu’ils considéraient in fine comme une contrainte. Tenter de restaurer des formes de civilité ordinaire, et par là de reconnaissance, contribue aussi à redonner de la dignité : vouvoyer les interviewé.e.s, détenu.e.s comme personnels (sauf s’ils me tutoient), les appeler Madame ou Monsieur sachant que ces formules sont peu utilisées, leur serrer la main avant et après l’entretien (ou faire la bise aux femmes dans les prisons de femmes) pour marquer, par ce contact physique, ma confiance et restaurer une forme de respect et d’égalité. 50 Corinne Rostaing, op. cit., 2010b, p. 25-26.
« Entretien avec N, un détenu de 33 ans, avec un œil au beurre noir. N. explique, avec un large sourire, qu’il est “tombé dans un plat de lentilles”, l’humour visant à se protéger de nos éventuelles questions. J’insiste. Il refuse d’en dire davantage. Des détenus nous apprendront qu’une “bagarre” avait eu lieu à un étage, à l’abri des regards. Les surveillants n’ont pu faire de compte rendu d’incident, aucun détenu n’ayant accepté de dire ce qu’il s’était passé54. » 55 Corinne Rostaing, op. cit., 2010b, p. 91.
Le défi des dilemmes moraux 56 Daniel Cefaï, op. cit., p. 414.
24« On ne sort pas indemne d’une recherche longue en prison », telle a été la réflexion dès mes premières recherches et ce sentiment perdure malgré les diverses enquêtes ethnographiques menées. Les dimensions personnelles du travail de terrain ont longtemps été tenues pour quantité négligeable56 alors qu’elles sont fondamentales sur ce terrain sensible. J’éprouve la sensation permanente de ne pas être à ma place : je suis gênée d’être libre, de savoir que je vais quitter la prison le soir, face à des personnes enfermées pour des mois ou des années ; je ne sais pas comment réagir lorsqu’il m’arrive d’assister à des « cérémonies de dégradation »57 ; je ne sais pas où me mettre quand je suis confrontée à la souffrance ou à la violence ; je ne suis pas toujours à l’aise d’être une femme dans un univers masculin survirilisé. Je ressens toutes les variations de « l’embarras »58, à la fois de ne pas perdre la face et de faire bonne figure quand je suis impliquée personnellement59. Même si l’enquête en prison ne se réduit pas à ces expériences difficiles, ces dernières sont suffisamment présentes pour faire l’objet d’une attention particulière. 60 Daniel Cefaï, op. cit., p. 7.
25L’enquête de terrain n’engage pas seulement la chercheuse, elle implique aussi directement sa personne, « le chercheur à la première personne »60. Il s’agit d’expérimenter physiquement ce terrain mais aussi de manière affective et morale61. Le refoulement des sentiments a constitué ma pratique pendant les premières années de recherches : « Ne pas trop s’écouter » me semblait la meilleure attitude pour tenir sur ce terrain éprouvant. Il s’agissait de « se blinder » face aux images obsédantes ou aux « histoires de malheur »62. Cette attitude visait finalement à refuser l’indécence de la sociologue qui se plaindrait de sa condition, sans rapport avec la souffrance des personnes incarcérées. 63 Parmi les quatre types de menaces potentielles évoqués par Renzi, Renzetti et Lee (1993), on pense (...)
27Seront analysés ici trois dilemmes moraux relatifs à l’enquête en prison. La pratique sociologique se trouve bousculée en prison par la confrontation à la justice, aux crimes et à la privation de liberté. Comment mener l’enquête : faire fi, contourner, affronter la question de la cause de l’incarcération ? La pratique sociologique est particulièrement confrontée au jugement moral en prison, celui du chercheur dont les valeurs sont bousculées par les crimes ou délits commis par les personnes interviewées mais aussi celui des autres, à travers la hiérarchie des crédibilités. Ce terrain se trouve également soumis à la hiérarchie des crédibilités. Comment résister aux idées produites par l’institution ou par certains acteurs, qui l’invitent à se focaliser sur certaines personnes ou des objets jugés plus légitimes que d’autres ? La confrontation à la privation de liberté et à des situations indignes ne conduit-elle pas tout naturellement à la dénonciation, au risque d’oublier son engagement sociologique ? N’est-ce pas normal de produire un discours partisan pour dénoncer des situations indignes ? L’épineuse question des délits et des crimes
Telle n’a pas été ma surprise de constater, et cela a été vrai pour les enquêtes suivantes, que la plupart des détenu.e.s ont évoqué, alors qu’aucune question ne concernait le délit, la cause de leur incarcération ou leur rapport à la peine. C’est souvent le besoin de sauver la face69 et de la présenter sous un jour acceptable qui a incité ces personnes à se justifier. Elles décidaient d’en parler spontanément et d’en dire ce qu’elles voulaient. Il s’agissait bien de se situer dans l’économie morale des valeurs70 et de se distinguer des autres délits. Ces discours, souvent d'une rare intensité et d'une grande richesse émotionnelle, ne sont pas de simples récits factuels, mais de véritables moments de reconstruction identitaire. Chacun cherche à justifier ses actes, à reprendre les techniques de neutralisation pour mieux les relativiser : cela permet à l’individu de maintenir sa croyance dans la validité de l’ordre légitime tout en acceptant d’en violer les règles71. 72 Daniel Bizeul, « Sociologue c'est-à-dire petit-bourgeois » in Jean-Paul Payet, Corinne Rostaing, Fr (...)
Cette logique compréhensive n’a pas non plus pu être menée à bien avec chaque interviewé.e : il m’est arrivé d’avoir une réelle complicité avec des femmes violentées qui avaient tué leur mari tandis que je n’ai pas réussi à adhérer au récit de cet homme qui niait avoir tué sa femme, alors qu’il disait l’avoir laissée seule « en position latérale de sécurité » après l’avoir frappée mais sans appeler les secours. Le fait de se placer ici du point de vue du transgresseur, tend à relativiser la gravité de nombreuses transgressions, au point de perdre ses propres repères par rapport aux normes communément admises : je comprenais qu’on puisse en arriver à voler ou à tuer. 74 Journal d’enquête, maison d'arrêt H, février 1991.
« Rencontre émouvante avec E., une jeune de 18 ans condamnée à 5 ans pour “infanticide”. J’ai découvert comment une série de circonstances l’avait conduite irrémédiablement à son geste. J’ai réalisé l’ignorance de cette jeune fille, élevée dans un milieu juif orthodoxe, qui n’avait pensé ni à la contraception, ni à l’IVG, ni à l’accouchement sous X. Elle avait accouché seule dans la salle de bains familiale, sans bruit, et avait ensuite déposé le nouveau-né sur le palier du voisin, enveloppé dans une couverture. Il avait été facile de la retrouver. J’ai vu mes propres représentations se modifier au cours de cet entretien74. » 75 Erving Goffman, op. cit., (1963), 1975, p. 11.
31Il est fréquent d’entendre ces histoires de dénigrement des qualités des personnes incarcérées ou des pratiques professionnelles des personnels. Il s’agit bien d’une petite guerre, par sociologue interposé, que se livrent des membres de chaque camp. Même si je tente d’appliquer un principe de parité entre les parties impliquées, comment est-il possible d’éviter les pièges de la hiérarchie de la crédibilité80, selon laquelle « la crédibilité et le droit de se faire entendre se distribuent différemment à travers les niveaux hiérarchiques du système » ? Comme l’écrit Howard S. Becker81, le corollaire de cette hiérarchie des crédibilités, c’est que « certaines personnes ou organisations ne valent absolument pas la peine qu’on les étudie. » Une autre ficelle du métier de sociologue est de veiller à éviter les pièges d’une hiérarchie de la crédibilité, et de remettre en cause les idées produites par la hiérarchie et les représentants de l’institution qui l’invitent à se focaliser sur certaines personnes ou des objets jugés plus légitimes que d’autres. 82 Antoinette Chauvenet, Corinne Rostaing, Françoise Orlic, op. cit.
34Le recours à la classique séparation du rôle du savant et du politique selon Max Weber92 est alors utile à la réflexion : « S'il y a une vertu que l'on peut exiger d'un "intellectuel professionnel", c'est l'obligation, à lui recommander d'ailleurs instamment, de garder toujours la tête froide, dans le sens de l'autorité personnelle, face à tous les idéaux, même les plus majestueux qui règnent à une époque déterminée... ». Le chercheur, selon M. Weber, doit toujours avoir l'honnêteté intellectuelle de mentionner où et quand cesse la réflexion du savant et où commencent ses réflexions personnelles. En prison, il se trouve de fait engagé, obligé de se positionner dans une posture de dénonciation ou de la critiquer. Ses productions seront analysées selon cette lecture, le confrontant à la question du scientifiquement correct et au risque d’auto-censure afin de ne pas dire ce qui peut choquer. Cette question n’est pas nouvelle : s’il dit quelque chose de nouveau, il est critiqué et s’il confirme une idée, « on le savait déjà ». Sur un autre terrain institutionnel, l’école, Jean-Paul Payet93 fait le même constat : « L’attitude de dénonciation est mieux reconnue et appréciée que celle de l’observation. » 94 Dominique Schnapper, La relation à l’autre, Paris, Gallimard, 2001, p. 21.
35La posture de la dénonciation, fréquente sur les sujets ayant trait à des populations vulnérables, adopte quasiment unanimement le parti des détenu.e.s en l’opposant à celui des personnels. Cette posture simplificatrice va à l’encontre de ma conviction qu’il est possible d’apporter des éléments de connaissance sur le monde carcéral, en démontrant la complexité du système et des points de vue, à partir de l’étude des différents groupes en présence (détenu.e.s comme personnels) mais surtout de la pluralité des positions au sein de chacun de ces groupes. « Les sociologues modernes ont tendance à consacrer leurs efforts à dénoncer les manquements aux valeurs proclamées plus qu’à analyser les effets bien réels du principe de citoyenneté94. ». En ce sens, la manière de pratiquer la sociologie entre dans le même type de démarche que celle de la pratique démocratique. Elle informe, elle relève les écarts entre les textes et leur application réelle, elle analyse les tensions et contradictions entre les valeurs affirmées et les pratiques concrètes. 95 Mickael Pollak, 1990, L'expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale, (...)
37La ficelle du métier, consistant à adopter une démarche de reconnaissance à travers la valorisation des ressources, des expériences, de l’imagination des détenu.e.s comme des personnels afin de comprendre la complexité, la diversité et la subjectivité de l’action humaine, permet d’éclairer le côté sombre de la réalité sociale et de contrebalancer une représentation uniformisante et simplificatrice de la prison. Elle s’inscrit davantage dans l’enquête « appreciative », initiée par Matza (1969) qui considère que la position traditionnelle, qu’elle s’inscrive dans une perspective correctionnelle, pathologique ou critique, peut être contrastée par une « position de reconnaissance » (appreciative stance). C’est donc adopter une posture positive à l’égard des interviewés afin qu’ils ne se sentent pas jugés ou critiqués et qu’ils sortent valorisés ou - au moins - pas trop déprimés de l’entretien. Il s’agit de tenter de valoriser, dans la relation d’enquête, les ressources des personnes incarcérées, disqualifiées suite à leur incarcération ou à réhabiliter le travail de personnels, stigmatisés qui effectuent le « sale boulot » de notre société. C’est pourquoi il m’a semblé plus enrichissant, lors de l’enquête sur la violence carcérale, de demander « ce qu’est une bonne journée »98 plutôt que de centrer l’entretien sur les problèmes rencontrés. En commençant par ce qui se passe bien, l’interviewer entend ne pas induire d’emblée les difficultés et résister à une forme de cynisme et de négativité ambiante propre à la prison. Et la démarche se poursuit avec l’idée de comprendre comment personnels et détenu.e.s réagissent, comment in fine ils contribuent à la paix carcérale. Reconnaître la marge de manœuvre des détenu.e.s comme des personnels dans une institution productrice de violence et de stigmatisation conduit à m’exposer au reproche d’être du côté de l’administration qui met en place des injonctions à l’autonomie dans une institution totale (Goffman, 1968) et déresponsabilisante. 38Ma volonté de ne pas ériger les personnes emprisonnées en simples victimes (d'ailleurs cette perception n'est pas partagée par les personnes concernées) ne signifie pas que la souffrance de l’enfermement est négligée. Rendre compte des effets du travail des personnels sur leur vie privée (sentiment d’être insensible ou plus violent) ou les formes de stigmatisation qui touche les personnels ne saurait constituer une apologie des personnels. Le fait d’écrire que certain.e.s détenu.e.s peuvent tirer des bénéfices d'une incarcération (passer des diplômes, rompre avec la drogue, recréer des liens avec leurs enfants...) passe moins bien auprès d’un public habitué à un discours de dénonciation que le fait de critiquer les mauvaises conditions de détention. Pourtant, les deux situations coexistent : la première concerne plutôt des détenu.e.s incarcéré.e.s en centres de détention et la deuxième des maisons d'arrêt du fait du surpeuplement permanent. J’ai ressenti beaucoup de résistance quand j’évoquais l’existence de relations personnalisées entre détenues et personnels, beaucoup moins quand je décrivais les relations conflictuelles. Mes travaux analysent ce que la prison fait aux gens mais aussi ce que ces personnes font à la prison.
La prison est un terrain particulièrement enveloppant. « L'observateur, lui aussi "enfermé" dans la prison, ici pendant plusieurs mois, finit par oublier la variable essentielle de la frontière et perdre ainsi la distance constitutive de l'objectivation99. » Initier une recherche sur un terrain, n’importe lequel, nécessite toujours d’expliciter sa manière de « faire du terrain » mais cela suppose, encore plus en prison, de prendre en compte certaines de ses caractéristiques particulières à savoir qu’il s’agit d’un terrain miné qui suppose d’enquêter dans un monde opaque, avec des groupes en position antagoniste et des personnes disqualifiées et stigmatisées. Cet espace de privation de liberté est source de dilemmes moraux, lié notamment à la dimension morale des délits et crimes, à la hiérarchisation de la crédibilité et à la question de la posture entre dénonciation et reconnaissance. La volonté de garder l’attitude du sociologue exigeant – qui a pour objectif l’objectivité, sans prétendre à la stricte objectivité – dans un cadre aussi difficile, spatialement et moralement, explique sans doute que de nombreux sociologues aient renoncé à l’enquête100 ou ne l’aient choisi que le temps de la thèse. Le terrain est terriblement malaisé, quelquefois impraticable. Il n’est donc pas surprenant que des envies de renoncement me gagnent à la fin de chaque enquête et qu’une analyse plus approfondie de mon rapport au terrain et de l’effet des émotions dans l’enquête ait été indispensable. 101 Claude Faugeron, Approches de la prison, Bruxelles, De Boeck, 1996, p. 40.
Cet article ne visait pas à faire l’inventaire des difficultés ou des pièges rencontrés mais bien de relater, aussi précisément que possible, les manières de faire concrètement du terrain en prison, voire même d’en tirer quelques ficelles du métier de sociologie carcérale comme la ficelle de la pluralité ou celle de la reconnaissance. Le terrain de la prison apporte donc à la sociologie de l’enquête sociologique. Ce détour a des vertus sur nos méthodes expérimentées dans des conditions extrêmes, il montre que la pratique de l’observation (par exemple sous surveillance, dans un espace clos, parfois hostile) et de l’entretien (avec des personnes non libres, disqualifiées voire perturbées) nécessite d’être adaptée, voire repensée dans ce cadre précis. Il souligne la nécessité d’une regard critique et réflexif sur nos manières de mener l’enquête. Loin d’être un univers à part, la prison représente d’une certaine façon un laboratoire d'analyse du social privilégié dans la mesure où elle concentre dans un espace circonscrit et de façon amplifiée bien des phénomènes observés dans d'autres champs de la société101. Top of page
Becker Howard S., Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte, 2002. Béraud Céline, Galembert Claire de, Rostaing Corinne, De la religion en prison, Rennes, PUR, 2016.
Bizeul Daniel, « Les sociologues ont-ils des comptes à rendre ? Enquêter et publier sur le front national », Sociétés contemporaines 2008/2, n° 70, p. 95-113. Cefaï Daniel, L’enquête de terrain, Paris, La Découverte, coll. Recherche, 2003.
Douglas Mary, Comment pensent les institutions ?, Paris, La Découverte, (1986), 1999. Foucault Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Éd. de Minuit, 1974.
Garfinkel Harold, « La cérémonie de dégradation de statut », American Journal of Sociology, 1956. Glaser Barney L., Strauss Anselm L., The Discovery of Grounded Theory: Strategies for Qualitative Research. Chicago, IL, Aldine Transaction, (1967), 2006.
Goffman Erving, Asiles. Étude sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Les Éditions de Minuit, (1961), 1968. Goffman Erving, Stigmate. Les usages sociaux du handicap, Paris, Les Éditions de Minuit, (1963), 1975. Goffman Erving, Les rites d’interaction, Paris, Les Éditions de Minuit, (1967), 1974.
Le Caisne Léonore et Proteau Laurence, « La volonté de savoir sociologique à l'épreuve du terrain. De l'enchantement du commissariat au désenchantement de la prison », Sociétés contemporaines, 2008, vol. 72, n° 4, p. 125-149. Marchetti Anne-Marie, Perpétuités. Le temps infini des longues peines, Paris, Plon, « Terre humaine », 2001.
Piette Albert, Ethnographie de l'action. L'observation des détails, Paris, A.-M. Métailié, 1996. Pharo Patrick, « Qu’est-ce que la sociologie morale ? », La revue du Mauss, vol. 28 n° 2, 2006, p. 414-426.
2 L’enquête s’est déroulée au sein de trois prisons de femmes (deux maisons d'arrêt et un centre de détention). Elle a fait l’objet d’un livre : La relation carcérale. Identités et rapports sociaux dans les prisons de femmes, Paris, PUF, 1997. 3 Ce bilan sur dix années d’expériences d’activités et de formations audio-visuelles a été dressé à partir d’un terrain au sein de dix établissements et a fait l’objet d’un rapport de recherche (avec L. Anselme et J-L. Gervasoni, 2001).
32 Plusieurs manières d’entrer en contact sont présentées, selon le degré de contrôle : un.e gradé.e propose une liste de détenu.e.s "volontaires" ; négociation avec différents membres du personnel afin de rencontrer des personnes correspondant à des critères préalablement définis ; tirage des personnes après établissement d’une liste de détenu.e.s selon le numéro d’écrou (date d’entrée) ; la participation à des activités ou une meilleure connaissance du personnel donne l’occasion d’entrer directement en contact avec les personnes à interviewer ; des détenu.e.s ou des membres du personnel proposent directement leur participation suite à l’affiche annonçant l’enquête. 33 Je pense notamment à ces personnes peu audibles à la fois pour des raisons pratiques (non maîtrise de la langue française par exemple) ou médicales (difficulté à s’exprimer, problèmes psychiatriques) ou qui ne sont pas jugés légitimes par les personnels ou les autres détenus pour les représenter en raison de leur délit ou crime.
49 Notamment lorsque la personne incarcérée a été sollicitée par l’enquêteur, un peu moins lorsque le détenu propose sa participation à l’enquête. 50 Corinne Rostaing, op. cit., 2010b, p. 25-26.
61 C’est par exemple par un besoin fréquent de se laver à la sortie du terrain comme pour se nettoyer de toute la saleté des lieux et des propos entendus, parfois par une irrépressible envie de pleurer ou d’autres fois de crier. 62 Erving Goffman, Asiles. Étude sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Les Éditions de Minuit, (1961), 1968.
63 Parmi les quatre types de menaces potentielles évoqués par Renzi, Renzetti et Lee (1993), on pense particulièrement à trois menaces : les menaces émanant d'expérience intime de violences qui ont des répercussions psychologiques après l'entretien ou le questionnaire et par les risques pris par certains détenus à évoquer les situations de suicide, de violences ou de dangers de la part de leurs codétenus voire de personnels ; les risques de stigmatisations voire de sanctions en relatant des comportements considérés comme déviants d'un point de vue normatif et judiciaire de la société étudiée (agressions, bagarres, trafics en prison, etc) ; les menaces émanant de thématiques liées à des personnes puissantes disposant d'un pouvoir de coercition ou de domination voire de manipuler la recherche par des moyens politiques, par intimidation des chercheurs ou des sujets. 64 Coordonnée par Jean-Paul Payet, Corinne Rostaing et Frédérique Giuliani, La relation d’enquête, Rennes, PUR, 2010.
83 L’administration établit une liste des violences dont les auteurs ne sont que des détenus et une catégorisation de la gravité des violences selon les victimes : celles qui touchent les surveillants sont toujours considérées comme les plus graves que celles qui ont lieu entre détenus. 84 Contrairement au sens commun, il s’agit ici d’une double rangée de surveillants qui frappaient les détenus s’étant évadés, ou ayant fomenté une révolte, à leur retour en prison.
87 A plusieurs reprises, il m’a été conseillé de ne pas rencontrer tel.le détenu.e pour motif qu’il s’agissait d’un « pointeur » ou d’une « infanticide ». Ils font l’objet d’un rejet unanime, ils deviennent les boucs émissaires et sont victimes de violences spécifiques. 88 Le « right guy » s’oppose au « ding » ou délinquant sexuel, rejeté par les détenus comme les personnels.
96 Dominique Schnapper, op. cit.,1981, p. 14 : « Profiter ainsi de la situation créée par l'extension du chômage pour poser des problèmes sociologiques […] peut sembler encore plus indécent ou insupportable que, pour le médecin, 'profiter' de l'état de son malade pour faire avancer la connaissance du fonctionnement du corps humain, dans la mesure où le sociologue se montre moins convaincu que le médecin de l'utilité sociale de ses analyses. » 97 Daniel Bizeul, « Les sociologues ont-ils des comptes à rendre ? Enquêter et publier sur le front national », Sociétés contemporaines 2008/2 (n° 70), p. 95-113.
101 Claude Faugeron, Approches de la prison, Bruxelles, De Boeck, 1996, p. 40.Top of page
Corinne Rostaing, « Quelques ficelles de sociologie carcérale », Criminocorpus [Online], Prison et méthodes de recherche, Communications, Online since 30 June 2017, connection on 24 July 2017. URL : http://criminocorpus.revues.org/3552 Top of page
Corinne Rostaing est sociologue, professeure à l'Université Lyon 2 et membre du Centre Max Weber. Spécialiste du monde carcéral, elle a mené plusieurs recherches ethnographiques par entretiens et observations, par exemple sur les prisons de femmes (Corinne Rostaing, La relation carcérale, Paris, PUF, 1997), sur la violence en prison (Antoinette Chauvenet, Corinne Rostaing et Françoise Orlic, La violence carcérale en question, Paris, PUF, 2008) ou sur la religion (Céline Béraud, Claire de Galembert, Corinne Rostaing, De la religion en prison, Rennes, PUR, 2017).Top of page