Source: https://fr.scribd.com/document/296485701/Affaire-de-Carolis-Et-France-Televisions-c-France-21-Janvier-2016
Timestamp: 2017-06-25 14:04:39+00:00
Document Index: 289784750

Matched Legal Cases: ['arrêt ', '§ 2', '§ 346', 'arrêt ', 'arrêt ', '§ 3', '§ 2', 'arrêt ', 'arrêt ', '§ 2', '§ 2', '§ 61', '§ 46', '§ 90', '§ 43', '§ 47', '§ 79', '§ 57', '§ 42', '§ 46', '§ 63', '§ 42', '§ 47', '§ 33', '§ 36', '§ 55', '§ 37', '§ 37', '§ 61', '§ 46', '§\n54', '§ 57', '§ 66', '§ 58', '§ 59', '§ 45', '§ 25', '§ 54', '§ 37', '§ 69', '§ 45', '§ 25', '§ 35', '§ 64', '§ 71', '§ 27', '§ 36', '§ 47', '§ 38', '§ 144', '§ 31', '§ 39', '§ 65', '§ 14', '§ 18', '§ 35', '§ 164', '§ 31', '§ 35', '§ 43', '§ 176', '§ 2']

Affaire de Carolis Et France Televisions c. France_21 Janvier 2016Uploaded by Anonymous LI4EJDveZ5Related InterestsOsama Bin LadenAl QaedaInternational PoliticsSaudi ArabiaFreedom Of SpeechRating and Stats0.0 (0)Document ActionsDownloadShare or Embed DocumentEmbedDescription: Arrêt de Carolis contre FranceView MoreArrêt de Carolis contre FranceCopyright: © All Rights ReservedDownload as DOCX, PDF, TXT or read online from ScribdFlag for inappropriate contentCINQUIÈME SECTIONAFFAIRE DE CAROLIS ET FRANCE TELEVISIONS c. FRANCE
(Requête no 29313/10)
Cet arrêt deviendra définitif dans les conditions définies à l’article 44 § 2 de la
Convention. Il peut subir des retouches de forme.
ARRÊT DE CAROLIS ET FRANCE TÉLÉVISIONS c. FRANCE
En l’affaire de Carolis et France Télévisions c. France,
La Cour européenne des droits de l’homme (cinquième section), siégeant
Mārtiņš Mits, juges,
Après en avoir délibéré en chambre du conseil le 15 décembre 2015,
1. À l’origine de l’affaire se trouve une requête (no 29313/10) dirigée
contre la République française et dont un ressortissant de cet État,
M. Patrick de Carolis, ainsi que la société France Télévisions (« les
requérants »), ont saisi la Cour le 6 mai 2010 en vertu de l’article 34 de la
fondamentales (« la Convention »).
2. Les requérants ont été représentés par M e E. Piwnica, de la
SCP Piwnica-Molinie, avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation. Le
gouvernement français (« le Gouvernement ») a été représenté par son
agent, M. F. Alabrune, directeur des affaires juridiques au ministère des
3. Les requérants allèguent une violation de l’article 10 de la Convention
en raison de leur condamnation.
4. Le 26 mai 2014, la requête a été communiquée au Gouvernement.
5. Le premier requérant est né en 1953 et réside à Paris. Il était président
de la société nationale de télévision France 3, aux droits de laquelle vient la
société France Télévisions, également requérante et située à Paris.
6. Le 8 septembre 2006, France 3 diffusa une émission d’une durée
d’une heure et vingt-deux minutes, intitulée « 11 septembre 2001 : le dossier
d’accusation », réalisée par Vanina Kanban, journaliste.
7. Ce reportage s’interrogeait sur l’absence de procès cinq ans après les
faits, se présentant comme l’« enquête sur l’instruction d’un procès qui
s’annonce être le procès du siècle ». Il était consacrée à la plainte déposée
par les familles des victimes des attentats du 11 septembre 2001, ainsi
qu’aux procédures qui visaient plus d’une centaine de personnes physiques
et morales soupçonnées d’avoir aidé et financé Al-Qaïda. Les investigations
menées par la journaliste durant dix-huit mois, cinq ans après les faits,
faisaient état des interrogations et de la crainte des plaignants de voir le
procès mis en péril en raison des liens économiques entre leur pays et
l’Arabie Saoudite. Les avocats des victimes cherchant à poursuivre ceux qui
avaient contribué à financer les attentats, l’enquête portait également sur cet
aspect, notamment en retraçant le parcours d’Oussama Ben Laden et de
l’organisation qu’il a créée, Al-Qaïda.
8. Au cours du reportage, les avocats des familles des victimes,
Mes Allan Gerson et Mike Eisner, furent interrogés, de même que des
spécialistes du terrorisme (notamment Jean-Charles Brisard), des chefs
religieux musulmans, des victimes ou leurs parents (à l’instar de Matt
Sellito et Elisabeth Alderman), un ancien ministre de l’Intérieur français
(Charles Pasqua), ainsi que d’anciens responsables ou membres de
différents services américains (James Woolsey, directeur de la CIA de 1993
à 1995 ; Paul Pillar, chef de la section anti-terroriste de la CIA de 1978 à
1998 ; Daniel Benjamin et Lee Wolosky, membres de la cellule antiterroriste du Conseil national de sécurité, respectivement de 1994 à 1999 et
de 1998 à 2001 ; Jack Cloonan, membre de la cellule anti-terroriste du FBI
de 1972 à 2002 ; Richard Armitage, sous-secrétaire d’État américain entre
2001 et 2005). Le prince Turki Al Faysal Bin Abdulaziz Al Saoud (« le
Prince Turki Al Faysal »), visé par la plainte de proches des victimes qui
l’accusaient d’avoir aidé et financé les talibans lorsqu’il exerçait les
fonctions de chef des services secrets en Arabie Saoudite, fut également
interrogé. Son entretien fut repris à douze reprises dans le reportage.
9. Le 7 décembre 2006, le Prince Turki Al Faysal fit citer le premier
requérant, en qualité de directeur de la chaîne France 3, Vanina Kanban en
sa qualité de journaliste, ainsi que la société France 3 en sa qualité de
civilement responsable, devant le tribunal correctionnel de Paris pour
diffamation. Il se référait à cinq extraits du reportage :
10. Le premier extrait litigieux reproduit par le tribunal se lisait comme
« Me Allan Gerson (Avocat des familles de victimes) - Ils peuvent courir, ils peuvent
se cacher, mais ils ne nous échapperont pas.
La journaliste - Nous sommes allés à Charleston en Caroline du Sud. C’est le
quartier général des avocats du procès [...]
Me Allan Gerson - Les familles nous répètent encore et encore "Nous ne voulons pas
que d’autres souffrent de la même terrible tragédie dont nous avons souffert".
Me Ron Motley (Avocat des familles de victimes) - Mes clients veulent savoir qui a
financé Al-Qaïda pour pouvoir stopper les fonds d’Al-Qaïda. Ils continuent d’opérer
librement. Pendant que nous sommes assis là, ils sont en train de faire sauter la moitié
de l’Irak. Quelqu’un continue de financer Al-Qaïda.
La journaliste - Pour les épauler, ils ont engagé des enquêteurs de haut niveau. Mike
Eisner, avocat responsable des preuves, Jean-Charles Brisard, spécialiste du
terrorisme international, responsable des enquêtes, Evan Kohlmann, analyste en
terrorisme islamiste, génie informatique.
Nous avons pu accéder au lieu le plus sécurisé du bâtiment. C’est ici que des
milliers de preuves, documents, cassettes vidéo ou encore photographies sont
consignés : des infos classées top secret, et pour cause.
Me Mike Eisner (Avocat des familles de victimes) - Il y a un grand nombre
d’informations très sensibles dans ce document. Nous avons dépensé des millions de
dollars pour obtenir ce type d’informations. La plupart de ceux qui enquêtent sur le
terrorisme enquêtent sur ceux qui commettent les attentats mais ne ciblent pas
toujours l’argent. Nous, nous l’avons fait. Nous avons suivi la trace de l’argent, d’où il
vient, où il va et qui le met à disposition. Grâce à ces documents, nous allons montrer
comment cet argent est utilisé.
La journaliste - Al-Qaïda fonctionne comme une entreprise. Le groupe terroriste
reçoit un immense soutien matériel qui lui permet d’accomplir des attentats.
Me Mike Eisner - Le camion que vous voyez fournit l’aide logistique. Une fois le
matériel en place, Al-Qaïda peut alors commencer à diffuser la haine, la terreur et les
idées de Djihad.
Vanina Kanban (Journaliste) - Qui soutient l’entreprise Al-Qaïda? Aujourd’hui, le
cabinet Motley Rice a réuni suffisamment de preuves contre près de trois cents
accusés : Oussama Ben Laden, le plus célèbre, mais aussi sept banques
internationales, huit associations caritatives islamiques, le gouvernement du Soudan,
des princes saoudiens et environ 300 individus et entités. Nous avons pris le parti de
nous concentrer sur quelques accusés, des hommes influents qui, aujourd’hui encore,
occupent sur la place internationale des postes importants en toute impunité : Hassan
Al-Taroubi (image), l’idéologue soudanais de l’islamisme, Ramam AJ-Kathim
(image), le ministre de la défense du Soudan, Gutbi Al-Awdah, un prédicateur radical
saoudien, Turki Al Faysal, l’ancien chef des services secrets saoudiens (image). Tous
sont accusés d’avoir été à un moment les alliés d’Oussama Ben Laden. Ils l’auraient
aidé, soutenu, dans son idéologie, mais aussi financièrement et matériellement. Tous
lui auraient permis de devenir le pire ennemi de l’Occident. Un de ces principaux
présumés soutiens : Turki Al Faysal.
Prince Turki Al Faysal (Chef des services secrets saoudiens 1977-2001) - Je suis
accusé d’avoir soutenu, approvisionné matériellement et même d’avoir participé à
l’organisation d’Al-Qaïda.
Vanina Kanban (Journaliste) – C’est en 1979 que le prince saoudien rencontre
Oussama Ben Laden pour la première fois pendant la guerre en Afghanistan.
Pour comprendre comment se sont tissés les liens entre le chef des services secrets
saoudiens et l’ennemi public numéro 1, il faut retracer l’histoire de cette guerre. »
11. Le reportage se poursuivait ensuite par l’évocation du soutien dont
les moudjahidines avaient bénéficié de la part de l’Arabie Saoudite et des
États-Unis lors de l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Le Prince Turki
Al Faysal y indiquait que son pays les avait bien entendu aidés, en leur
fournissant des armes, de l’argent, des médicaments et en les entraînant, tout
cela passant par les services secrets d’Arabie Saoudite. Il ajoutait avoir
rencontré à cinq reprises Oussama Ben Laden, qu’il présentait comme étant
l’un des principaux soutiens aux moudjahidines. Le reportage revenait
ensuite sur la victoire de ces derniers en Afghanistan, qui était aussi et
surtout celle d’Oussama Ben Laden, revenu et fêté en héros en Arabie
Saoudite ; comment il avait vainement tenté d’engager le combat avec ses
moudjahidines durant la première guerre du Golfe puis, à la fin des combats,
appelé à la révolte contre les troupes américaines restées sur place et les
autorités saoudiennes accusées d’être complices. Le reportage évoquait
ensuite son expulsion vers le Soudan en 1991, où ses moudjahidines
l’avaient rejoint, permettant le développement d’Al-Qaïda. Le reportage
s’attardait ensuite sur le réseau de financement dont Oussama Ben Laden
bénéficiait à cette époque.
12. Le second extrait litigieux reproduit par le tribunal se lisait comme
« Vanina Kanban (Journaliste) - Pour financer l’expansion d’Al-Qaïda, Oussama
Ben Laden a déjà mis en place un vaste réseau de financement.
Lee Wolosky - Oussama Ben Laden et Al-Qaïda ne se reposaient pas seulement sur
une somme d’argent fixe, sur de la famille, des proches ou même des réseaux existant
à travers le monde et qui auraient pu être utilisés pour des opérations et pour soutenir
l’organisation. Non, ce qui se passait, en revanche, c’est qu’Al-Qaïda levait
constamment des fonds pour financer son action.
Jean-Charles Brisard (Spécialiste du terrorisme islamiste) - Ça, ça représente
l’étendue du réseau financier d’Oussama Ben Laden tel qu’il était connu en 2001,
c’est-à-dire avant les attentats du 11 septembre. Sur une période de dix années, c’est
près de 500 millions de dollars qui sont parvenus au réseau Al-Qaïda pour se financer.
Donc c’est très important. C’est un jour historique pour la lutte contre le terrorisme.
Vanina Kanban (Journaliste) - Jean-Charles Brisard est l’enquêteur principal du
cabinet Motley Rice. Il a été engagé par les avocats américains dès 2002. Ce français
spécialiste du financement terroriste traque l’argent du réseau Al-Qaïda dans le monde
entier. Il a en sa possession un document inédit dans lequel on peut lire les noms des
premiers financiers de l’organisation.
Jean-Charles Brisard - Il y a un élément important qui a été récupéré dans le cours
de notre enquête, c’est un des documents fondateurs d’Al-Qaïda qu’on désigne
comme la Golden Chain, la chaîne en or. C’est la liste d’une vingtaine de
personnalités, toutes saoudiennes, qui étaient considérées au sein d’Al-Qaïda comme
les principaux financiers de l’organisation au moment de sa création. On trouve dans
cette liste des personnes très connues, d’anciens ministres, des banquiers parmi les
principaux banquiers saoudiens, des hommes d’affaires bien entendu et des
Vanina Kanban (Journaliste) - Dans cette liste de donateurs, on trouve notamment le
nom d’un célèbre homme d’affaires saoudien proche de la famille Ben Laden.
Jean-Charles Brisard - ...dont Oussama Ben Laden, un certain nombre de ses
proches. Là, on a le nom d’un donateur, Bin-Mafouz, lequel donne à, au sein d’AlQaïda, Oussama Ben Laden.
Vanina Kanban (Journaliste) - Khalid Bin-Mafouz n’est autre que le plus grand
banquier d’Arabie Saoudite. Son nom est inscrit dans la plainte des familles des
victimes du 11 septembre. Il est accusé d’être un des financiers d’Oussama Ben Laden
et d’Al-Qaïda.
C’est en 1986 qu’il prend la tête de la première banque saoudienne, la NCB,
Fin 90, la Banque centrale saoudienne fait une enquête sur les fonds versés par la
banque NCB. Elle met notamment le doigt sur des transferts de grosses sommes
d’argent à destination d’organisations caritatives.
Jean-Charles Brisard - Il a été révélé qu’un certain nombre de fonds ont pu être
détournés au profit d’ONG contrôlées par Ben Laden ou par des versements directs à
des personnes liées à Oussama Ben Laden. Donc on a une banque dont on peut
soupçonner, déjà à cette époque, qu’elle participe au financement du terrorisme.
Vanina Kanban (Journaliste) - Et ces mouvements d’argent inquiètent bien au-delà
des frontières saoudiennes.
Jean-Charles Brisard - Dès le milieu des années 90, un certain nombre de
responsables politiques occidentaux ou arabes ont fait le déplacement en Arabie
Saoudite, sont allés voir le roi, le ministre de l’intérieur, le ministre de la défense, le
responsable des services de renseignements pour leur dire : « Nous avons la preuve
qu’un certain nombre d’ONG saoudiennes financent des réseaux terroristes, des
réseaux violents et qui commettent des attentats".
Vanina Kanban (Journaliste) - La France est l’un des premiers pays à s’inquiéter de
cette situation. En 1994, Charles Pasqua, ministre de l’intérieur de l’époque, fait le
déplacement en Arabie Saoudite. Il sera un des témoins de la partie civile au procès. Il
a déjà fait sa déposition auprès des avocats américains.
Charles Pasqua - Je me suis rendu en Arabie Saoudite. J’ai rencontré le prince
Nayef, qui était mon homologue, et un certain nombre de responsables saoudiens,
dont le prince Turki, qui était le responsable du renseignement, et je leur ai dit qu’une
partie non négligeable des crédits qu’ils affectaient à la Ligue islamique mondiale
servait en réalité - pouvait servir, mais de mon point de vue servait - à la construction
d’un islam radical et par conséquent de base à des actions violentes.
Prince Turki Al Faysal - Le financement du terrorisme ne venait pas que d’Arabie
Saoudite mais aussi d’autres pays du Moyen-Orient. Il y avait également du
financement terroriste venant d’individus en France, en Allemagne, en Angleterre ou
d’autres villes européennes. Donc ce n’était pas seulement en provenance d’Arabie
Vanina Kanban (Journaliste) - En Caroline du Sud l’enquête financière sur le
terrorisme se poursuit depuis maintenant quatre ans. Les avocats savent qu’une grande
partie de l’argent reversée à Al-Qaïda vient directement d’associations caritatives
Me Mike Eisner - Ils se servent d’une grande partie de ces dons, transfèrent cet
argent en prétendant qu’il sert à acheter des vêtements ou de la nourriture pour les
Vanina Kanban (Journaliste) - Visiblement, Matt Sellito est en colère.
Matt Sellito - Donc les gens donnent de l’argent et cet argent trouve son chemin
jusqu’aux terroristes pour finalement être utilisé dans le but de tuer des Américains ?
Me Mike Eisner - Oui, absolument.
Jonathan Sellito (Frère d’une victime) - Comment s’y prennent-ils pour que ça ne se
voit pas ?
Me Mike Eisner - On le voyait. On le voyait très bien. Tout le monde savait. Avec la
guerre en Afghanistan contre les Russes, ils ont perfectionné le mécanisme de
circulation de l’argent. Aujourd’hui, cela continue toujours. »
13. Le reportage enchaînait ensuite avec le rappel des attentats aux
véhicules piégés commis par Al-Qaïda en novembre 1995 devant un
bâtiment de la garde saoudienne à Riyad et en juin 1996 contre la base
américaine de Khobar, à Dharan. La journaliste indiquait que personne ne
semblait avoir mesuré l’ampleur et la force de frappe d’Al-Qaïda, tandis que
les familles des victimes se disaient convaincues que les autorités
américaines étaient déjà au courant du financement du terrorisme. Elle y
rappelait ensuite qu’Oussama Ben Laden avait fait une déclaration
fracassante en 1996 en déclarant le « djihad » contre les américains,
devenant du même coup l’ennemi officiel des États-Unis. Les témoignages
du chef des services secrets soudanais, de Jack Cloonan (agent du FBI
-Federal Bureau of Investigation -, cellule anti-terroriste, de 1972 à 2002) et
de Paul Pillar (chef de la section anti-terroriste de la CIA - Central
Intelligence Agency - de 1978 à 1998) expliquaient comment les soudanais,
sous pressions des États-Unis pour expulser Oussama Ben Laden, avaient
fini par proposer de le leur livrer, ce qui avait été refusé faute de charges
suffisantes pour espérer le faire condamner. Finalement expulsé et de retour
en Afghanistan avec ses moudjahidines, accueilli par les talibans qui
venaient de prendre le pouvoir et leur chef, le Mollah Omar, Oussama Ben
Laden avait alors appelé au djihad mondial, ce qui avait décidé les
saoudiens et les américains à tenter de l’arrêter. Le Prince Turki Al Faysal
indiquait avoir été envoyé en Afghanistan à cette fin.
14. Le troisième extrait litigieux reproduit par le tribunal se lisait comme
« Daniel Benjamin - Le prince Turki Al Faysal était une des seules personnes qui
avait de l’influence sur les talibans. Notre espoir, c’était qu’il arriverait à les persuader
de faire le bon choix. D’abord, parce que l’Arabie Saoudite et l’Afghanistan avaient
de bonnes relations. Ensuite, parce que les saoudiens soutenaient les talibans. Enfin,
parce que l’Arabie Saoudite jouait de sa stature religieuse.
Prince Turki Al Faysal – J’ai rencontré le mollah Omar à cette époque, et il m’a dit
ceci : "Nous devrions nous unir ensemble avec Ben Laden, qui est quelqu’un de
fabuleux, qui ne devrait pas être jugé et qu’on devrait plutôt soutenir". Alors, je me
suis levé et je suis parti.
Vanina Kanban (Journaliste) - Mais les avocats de la plainte du 11 septembre n’ont
pas la même version que Turki Al Faysal, et ils affirment en détenir la preuve.
Parmi les centaines de cassettes vidéo collectées, Mike Eisner nous montre la
déposition d’un témoin clé.
De quoi parlent ces témoins ?
Me Mike Eisner - Ils parlent de la contribution financière du prince Turki versée aux
talibans et aux membres d’Al-Qaïda. Ils témoignent des activités du prince Turki Al
Faysal en Afghanistan. Turki fournissait les talibans en véhicules et leur apportait des
aides de toutes sortes.
Vanina Kanban (Journaliste) - Comment avez-vous trouvé cet homme ?
Me Mike Eisner - Je ne peux pas vous dévoiler tous mes secrets. (Rires.) Nous
l’avons trouvé en Afghanistan, et il y en a encore beaucoup d’autres comme lui qui
sont disposés à venir témoigner.
Vanina Kanban (Journaliste) - Afin de protéger ce témoin essentiel, Mike Eisner ne
peut nous montrer cet enregistrement, mais il a accepté de nous livrer une partie de la
déposition écrite du témoin. »
15. À ce moment précis du reportage, une image apparaît alors à l’écran : il
s’agit de la traduction française de la plainte, sur laquelle on peut notamment
lire le § 346 qui évoque la « déclaration sous serment » d’un témoin en
Afghanistan, dans ces termes :
« Mullah Kakshar est un chef important, maintenant dissident, des talibans (...). La
déclaration sous serment de Mullah Kakshar implique le prince Turki pour son rôle
d’auxiliaire dans ces envois d’argent visant à aider les talibans, Al-Qaïda et le
terrorisme international ».
16. Le reportage se poursuit :
« [La journaliste] - Le prince Turki Al Faysal réfute totalement cette accusation.
Prince Turki Al Faysal – C’est inventé de toutes pièces. Je vous ai déjà dit pourquoi
j’étais allé à Kandahar. C’était pour faire en sorte que Ben Laden soit livré au
royaume pour le remettre à la justice.
Me Mike Eisner - Bien sûr ils nient tous, mais nous disposons de preuves qui
démontrent que ce qu’ils disent est faux,
Vanina Kanban (Journaliste) - Nous avons souhaité interviewer les avocats de Turki
Al Faysal afin d’avoir le point de vue de la défense sur les preuves détenues par la
Voix au téléphone - Je ne crois pas que nous soyons intéressés.
Vanina Kanban (Journaliste) - Vous ne voulez pas me parler pendant quelques
La voix au téléphone - Non, nous n’avons aucun commentaire.
Vanina Kanban (Journaliste) - Nous avons de nouveau essayé de joindre l’avocate,
mais elle a toujours refusé de nous recevoir. »
17. La journaliste précise à ce stade l’échec de plusieurs tentatives
diplomatiques auprès des talibans pour récupérer Oussama Ben Laden. Ce
dernier put développer son organisation, qui commit deux attentats
simultanés en août 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en
Tanzanie, entraînant la riposte des américains par des bombardements au
Soudan et en Afghanistan.
18. Le reportage précisait alors qu’en plus de l’action militaire, les
américains avaient créé une cellule spéciale dans le but de démanteler les
réseaux financiers du terrorisme, enchaînant sur ce quatrième extrait
litigieux reproduit par le tribunal :
« Vanina Kanban (Journaliste) - Mais rien ne peut arrêter le gouvernement américain
dans sa lutte contre le terrorisme. En plus de l’action militaire, les États-Unis
s’attaquent à ses financements. Pour traquer l’argent d’Al-Qaïda, ils créent une cellule
spéciale dont le but est de démanteler les réseaux financiers. Ils remontent les filières
de l’argent et découvrent alors les principaux parrains du terrorisme.
Lee Wolosky – Une des choses que le gouvernement des États-Unis a découvertes
après 1998, c’est que des associations caritatives et des individus basés en Arabie
Saoudite constituaient une importante, si ce n’est la plus importante, source du
financement international. Un financement qui a soutenu Al-Qaïda et ses
organisations à cette période.
James Woolsey - On s’inquiétait de certaines riches familles saoudiennes. Elles
faisaient des transferts d’argent qui pouvaient indirectement aider des mouvements
Prince Turki Al Faysal - De nouveau, nous avons demandé aux Américains de nous
donner des informations précises sur des comptes bancaires, des noms de personnes
ou de villes dans lesquelles ce financement du terrorisme était supposé se dérouler.
Mais nous n’avons jamais été en mesure de découvrir la moindre somme d’argent qui
allait directement d’Arabie Saoudite à quelque organisation terroriste que ce soit.
Vanina Kanban (Journaliste) - Pourtant Jack Cloonan, agent du FBI chargé du
contreterrorisme, s’est rendu en Arabie Saoudite à cette époque et sa version des faits
contredit Turki Al Faysal.
Jack Cloonan – J’ai personnellement assisté à une réunion avec le général
Souleyman (?) et son staff. Et je leur ai donné le nom d’une personne qui habitait la
ville de Djeddah. Je leur ai donné le nom d’une banque. L’Arabi Investment
Company. Je leur ai parlé d’un transfert de fonds. Je leur ai dit à qui il était destiné, à
combien il s’élevait et tous les détails possibles. Ça, c’est un exemple précis, et je
peux vous l’affirmer parce que c’est moi qui l’ai fait et je n’ai rien à cacher. Je leur ai
demandé des informations et ils ne m’ont rien donné.
Paul Pillar - Il y avait un manque de zèle en matière de coopération et il y avait plus
de déclarations de bonnes intentions : "Oui, oui, nous aimerions vous aider" qu’une
action réelle de leur part. Ils n’allaient pas assez loin, pas au point de désigner des
personnalités politiques ou importantes, des princes ou encore des hommes d’affaires
qui étaient liés à cela. Politiquement, ça aurait été difficile de le faire.
Me Allan Gerson - Ils n’ont rien fait ou presque rien fait en termes de coopération
avec le gouvernement américain, qui leur demandait de réguler les flots d’argent dans
le but d’arrêter les financements d’Al-Qaïda.
Si un pays est effectivement responsable, et c’est à nous de le prouver devant la
Cour, alors le gouvernement en question doit être tenu responsable des dommages
causés aux victimes.
Vanina Kanban (Journaliste) - Les avocats de la plainte ont un nombre incalculable
de preuves contre des associations caritatives saoudiennes.
Me Mike Eisner - Tenez, regardez : ça c’est le Croissant Rouge saoudien. Ceci est la
traduction du document. Il y a là leur numéro de téléphone et on y voit la signature de
quelqu’un du Croissant Rouge ainsi que celle de Ben Laden. Ben Laden écrit : "Notre
frère Abou-Mazen a un besoin urgent d’armes et je vous demande d’envoyer déjà
25 % de la livraison prévue". Ce que Ben Laden est en train de demander, c’est que
des armes transitent par une association caritative.
Les Saoudiens ont été prévenus plusieurs fois que des associations caritatives
finançaient le terrorisme, et ils ont toujours fermé les yeux.
Vanina Kanban (Journaliste) - Et ça les rend coupables de n’avoir rien fait ?
Me Mike Eisner - Bien sûr. Quand on sait pertinemment que des organisations sont
impliquées dans le financement du terrorisme, et ce sur votre propre territoire, vous
avez l’obligation en tant que gouvernement de faire tout votre possible pour les en
empêcher, et, ça, le royaume d’Arabie Saoudite ne s’y est jamais intéressé et n’a
jamais rien fait. »
19. Les familles des victimes faisaient alors part de leurs interrogations
et du fait que les États-Unis n’avaient pas agi assez fermement à l’égard de
l’Arabie Saoudite. Les témoignages de Daniel Benjamin et de Lee Wolosky
indiquaient alors qu’il n’y avait pas d’autres moyens de pression
supplémentaires disponibles, tout en soulignant les limites de l’action
politique et diplomatique compte tenu de la dépendance énergétiques des
États-Unis vis-à-vis de l’Arabie Saoudite. Le reportage se focalisa alors sur
la menace terroriste sur le sol américain durant les mois qui précédèrent les
attentats du 11 septembre 2001, ainsi que sur le fait que le gouvernement
avait encouragé les plaintes contre les financiers d’Al-Qaïda, pour ne
finalement accorder aucune aide aux plaignants.
20. Le cinquième extrait litigieux reproduit par le tribunal se lisait
« Vanina Kanban (Journaliste) – Aujourd’hui, en 2006, les responsables du
11 septembre ne sont toujours pas jugés. Pourtant, dès 2002, moins d’un an après les
attentats, les avocats désignent ceux qui ont soutenu Oussama Ben Laden et Al-Qaïda.
Alors, pourquoi Georges Bush n’a-t-il pas tenu sa promesse ?
Lee Wolosky - Je ne serai pas surpris que ces gens au sein du gouvernement, des
individus appartenant au gouvernement, souhaitent que ce procès n’ait jamais lieu.
Richard Armitage - Il y a toujours des considérations politiques quand il s’agit de
conflits en matière juridique qui sont gérés par le département d’État. Dans ce cas, le
département d’État privilégierait l’importance de la relation entre l’Arabie Saoudite et
Lee Wolosky - Si les Saoudiens faisaient de cette plainte une question centrale dans
leurs relations diplomatiques avec les États-Unis, alors le gouvernement américain
subirait certainement une forte pression parce qu’ils demandent des choses aux
Saoudiens. Parfois, la diplomatie, c’est donnant donnant. Vous obtenez quelque chose
uniquement si vous donnez quelque chose et inversement.
Vanina Kanban (Journaliste) - Les liens diplomatiques entre les États-Unis et
l’Arabie Saoudite restent inaliénables. Pour preuve, depuis un an, Turki Al Faysal vit à
Washington. Il y occupe le poste d’ambassadeur d’Arabie Saoudite avec le soutien du
gouvernement américain. Il est pourtant l’un des principaux accusés dans la plainte.
Prince Turki Al Faysal - Ce n’était pas à moi de refuser, mais si le gouvernement
américain croyait en cette plainte contre moi, j’imagine qu’il ne m’aurait pas accepté
comme ambassadeur.
Richard Armitage - Si notre gouvernement et le département d’État avaient des
raisons de penser que Turki Al Faysal avait des choses à se reprocher dans son passé,
ils n’auraient pas signé cet agrément. S’ils l’ont fait, c’est qu’ils n’ont rien à lui
Matt Sellito - Vous ne pouvez pas me dire que vous recherchez les gens qui ont
financé le terrorisme et, le jour d’après, donner à ces mêmes personnes une
récompense pour ça. Ou encore les nommer ambassadeurs.
Elisabeth Alderman - Il a été nommé dans notre plainte et, maintenant, il est
ambassadeur de leur pays dans notre pays. Abasourdie, c’est le seul mot qui me vient
à l’esprit. C’était juste pour montrer à la famille royale saoudienne : "Eh, nous
sommes toujours avec vous et nous allons rester à vos côtés". Je pense que c’était une
grande claque pour les gens qui ont initié cette plainte et pour ceux qui croient et qui
savent que les Saoudiens ont financé le terrorisme.
Vanina Kanban (Journaliste) - Les familles craignent que les liens entre leur pays et
l’Arabie Saoudite ne mettent en péril le procès des responsables du 11 septembre.
Quant aux accusés, ils ne semblent pas effrayés par la perspective de ce procès. »
21. Plusieurs personnes mises en cause par la plainte, dont le Prince
Turki Al Faysal, indiquèrent alors qu’ils ne se présenteraient pas s’ils étaient
appelés à comparaître devant la justice américaine. La journaliste
poursuivit :
« Cinq ans après les attentats les plus meurtriers de l’histoire, les responsables
courent toujours. Oussama Ben Laden n’a pas été capturé. Al-Qaïda continue d’exister
et les financements du terrorisme sont toujours d’actualité. »
« Tous les accusés sont libres. Quatre ans après le dépôt de la plainte des victimes
du 11 septembre, rien ne semble fait pour que le procès voie le jour ». [Fin du
reportage sur un extrait d’une allocution télévisée du président G.W. Bush]
22. Par un jugement du 2 novembre 2007, le tribunal correctionnel de
Paris déclara le premier requérant et la journaliste Vanina Kanban coupables
de diffamation publique envers un particulier, le Prince Turki Al Faysal,
constitué partie civile. Il les condamna à payer chacun une amende de
1 000 euros et, solidairement, à verser au Prince un euro à titre de
dommages-intérêts, ainsi que 7 500 euros pour les frais. À titre de réparation
complémentaire, il ordonna la diffusion, dans un délai de quinze jours à
compter de la date à laquelle le jugement serait devenu définitif, d’un
communiqué judiciaire sur la chaîne télévisée France 3. Il déclara la société
France 3 civilement responsable.
23. Le tribunal estima tout d’abord que le Pince Turki Al Faysal ne
pouvait reprocher au reportage d’évoquer ses responsabilités comme
directeur du Renseignement en Arabie Saoudite ou l’aide qu’il avait pu
apporter, directement ou indirectement, à Oussama Ben Laden lors de
l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Il considéra également que les
deuxième et quatrième passages du reportage, relatifs aux réseaux de
financement du terrorisme et aux démarches effectuées par les autorités
occidentales auprès des autorités saoudiennes pour les inviter à la vigilance
à l’égard des transferts de fonds au profit d’Al-Qaïda, ne mettaient le Prince
Turki Al Faysal en cause ni directement ni personnellement.
24. En revanche, le tribunal jugea que certains des propos figurant dans
les premier, troisième et cinquième passages lui imputaient d’avoir soutenu
matériellement et financièrement Al-Qaïda, à une date à laquelle les
intentions et les projets terroristes de cette organisation n’étaient plus
douteux, de sorte que sa responsabilité personnelle se serait trouvée engagée
dans les attentats du 11 septembre 2001 ; partant, cela laissait entendre que
seules des considérations diplomatiques et non la faiblesse des charges
réunies contre lui pouvaient expliquer l’impunité dont il bénéficiait. Il
releva notamment que, dès le début du reportage, d’une part, le Prince Turki
Al Faysal était présenté comme l’un des « trois cents accusés » sur le
compte duquel les avocats américains des familles des victimes avaient
« réuni suffisamment de preuves » et comme l’un des « principaux
présumés soutiens » d’Oussama Ben Laden et, d’autre part, qu’était
contestée la version qu’il donnait ensuite de sa rencontre avec le mollah
Omar en 1998 - soit postérieurement aux attentats du World Trade Center
(1993), de Riyad (1995) et de Dharan (1996) - afin de le convaincre de lui
livrer Oussama Ben Laden. En outre, aux yeux du tribunal, le reportage
insistait sur les témoignages recueillis auprès des personnes faisant au
contraire état de « la contribution financière du Prince versée aux talibans et
aux membres d’Al-Qaïda », pour conclure le sujet, après avoir souligné
l’influence des considérations économiques (le pétrole) et diplomatiques sur
le sort du procès, en évoquant l’incompréhension des parents des victimes
lors de la nomination du Prince Turki Al Faysal en qualité d’ambassadeur
d’Arabie Saoudite aux États-Unis.
25. Par ailleurs, le tribunal nota que les prévenus n’offraient pas de
prouver la vérité des faits diffamatoires, mais qu’ils invoquaient l’excuse de
la bonne foi. Il estima que la légitimité du reportage n’était pas en cause,
compte tenu de la dimension qui s’attache aux attentats du 11 septembre
2001, que la nature de la procédure alors engagée et le caractère
spectaculaire des moyens mis en œuvre pour réunir des preuves justifiaient
pleinement qu’il en soit rendu compte, que la journaliste pouvait choisir
d’évoquer plus spécialement les charges pesant sur le Prince Turki Al Faysal
compte tenu de sa position éminente au sein du Royaume d’Arabie Saoudite
et de ses fonctions de directeur des services de renseignement et, enfin, que
le caractère sérieux du reportage dans son ensemble n’était pas douteux.
26. Cependant, il ajouta que ni l’importance du sujet traité ni la position
élevée du Prince ou encore la volonté de dénoncer d’éventuelles
considérations diplomatiques susceptibles de contrarier l’idée de justice ne
pouvaient dispenser la journaliste du devoir élémentaire de prudence et
d’objectivité qui doit nécessairement s’attacher à la relation d’accusations,
lorsque celles-ci n’ont pas encore été examinées par un tribunal.
27. Le tribunal reprit l’argument du Prince Turki Al Faysal selon lequel
des décisions, non définitives, de rejet d’actions intentées contre lui avaient
été rendues par des juridictions américaines. Il considéra en outre que
l’imputation des faits était largement infirmée par le rapport de la
Commission nationale d’enquête sur les attaques terroristes contre les ÉtatsUnis qui concluait que si l’Arabie Saoudite avait longtemps été considérée
comme la toute première source de financement d’Al-Qaïda, aucune preuve
n’avait été trouvée. Il estima que la journaliste avait pris le parti de
l’accusation en opposant, « par un habile montage », les éléments de preuve
évoqués par l’avocat des familles de victimes à « l’embarras supposé » d’un
interlocuteur choisi du cabinet d’avocats assurant la défense du Prince Turki
Al Faysal. Les requérants interjetèrent appel de ce jugement.
28. Par un arrêt du 1er octobre 2008, la cour d’appel de Paris confirma le
jugement. Elle releva tout d’abord que le reportage, d’environ quatre-vingtdix minutes, était essentiellement consacré à la plainte, toujours en cours,
des familles des victimes des attentats du 11 septembre 2001 contre les
responsables de ces actes, ainsi qu’à la naissance et à l’historique du
mouvement Al-Qaïda, au parcours d’Oussama Ben Laden et aux soutiens
dont cette organisation et son chef auraient bénéficié. Elle adopta les motifs
du tribunal par lesquels celui-ci avait déclaré non diffamatoires certains
passages du reportage.
29. En revanche, elle estima que les premier, troisième et quatrième
extraits du reportage imputaient au Prince Turki Al Faysal d’avoir soutenu
matériellement et financièrement le mouvement Al-Qaïda à une date à
laquelle les intentions et projets terroristes n’étaient plus douteux. Pour la
cour d’appel, un téléspectateur normalement averti en retiendrait que le
Prince Turki Al Faysal faisait partie des accusés à l’encontre desquels
suffisamment de preuves étaient réunies, qu’il était même l’un des
principaux soutiens d’Oussama Ben Laden et qu’il bénéficiait d’une
impunité alors qu’il était l’un des principaux accusés, ce qui portait atteinte
à son honneur et à sa considération. Elle considéra également qu’il ne
pouvait pas être reproché au Prince Turki Al Faysal d’avoir dénaturé le
reportage en procédant à un « patchwork » de celui-ci pour poursuivre les
requérants, comme ceux-ci le prétendaient, dès lors qu’il était interrogé ou
faisait partie des commentaires et que l’interview n’était pas présentée d’un
seul tenant mais découpée par la réalisatrice en fonction des différents
points traités.
30. S’agissant de la bonne foi des requérants, la cour d’appel considéra
tout d’abord que le but légitime d’information n’était pas discutable, que le
reportage paraissait sérieux et qu’il ne révélait aucune animosité personnelle
à l’égard du Prince Turki Al Faysal. Toutefois, elle estima que la journaliste
aurait dû faire preuve d’une particulière prudence et d’une réelle objectivité
puisqu’elle relatait des accusations extrêmement graves qui n’avaient pas
encore été examinées par un tribunal. Elle jugea en particulier que la
possibilité pour le Prince Turki Al Faysal d’apporter la contradiction face
aux accusations n’était qu’apparente et même trompeuse, reprochant à la
réalisatrice d’avoir nettement pris le parti de l’accusation par un habile
montage, en particulier en taisant des éléments en sa faveur comme le
rapport final de la Commission nationale d’enquête sur les attaques
terroristes contre les États-Unis ou les décisions judiciaires du District Court
Federal déjà intervenues en novembre 2003, janvier et décembre 2005. La
cour d’appel ajouta qu’il importait peu que ces décisions n’aient pas été
définitives et qu’elles aient essentiellement traité de l’immunité
diplomatique dont bénéficiait le Prince Turki Al Faysal, « la décision du
16 décembre 2005 précisait que les demandeurs à la requête fédérale
n’avaient présenté aucun fait précis susceptible de permettre au tribunal de
déduire l’implication primordiale et personnelle de Turki Al Faysal dans le
terrorisme international et dans Al-Qaïda ». Elle releva également la
présentation à l’écran d’un document pouvant indûment faire croire à un
témoignage à charge, alors qu’il ne s’agissait que de la traduction française
de la plainte. Elle en conclut que la journaliste avait pris parti en reprenant à
son compte des affirmations émanant des avocats des familles des victimes
ou fait des commentaires donnant du crédit aux accusations.
31. Les requérants se pourvurent en cassation en invoquant notamment
l’article 10 de la Convention.
32. Par un arrêt du 10 novembre 2009, la Cour de cassation rejeta le
pourvoi, jugeant que la cour d’appel avait exactement apprécié le sens et la
portée des propos incriminés et, à bon droit, refusé le bénéfice de bonne foi.
Elle précisa que si toute personne a droit à la liberté d’expression et si le
public a un intérêt légitime à recevoir des informations relatives aux
activités terroristes et à leur financement, l’exercice de ces libertés, qui
suppose que les journalistes agissent de bonne foi, comporte des devoirs et
responsabilités et peut être soumis, comme en la circonstance, à des
restrictions ou sanctions prévues par la loi qui constituent des mesures
nécessaires, dans une société démocratique, à la protection de la réputation
des droits d’autrui et de la présomption d’innocence.
I. SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 10 DE LA
33. Les requérants allèguent une violation de leur droit à la liberté
d’expression, tel que prévu par l’article 10 de la Convention et ainsi libellé :
« 1. Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté
d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées
sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de
frontière. Le présent article n’empêche pas les États de soumettre les entreprises de
radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisations.
2. L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être
soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi,
qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité
nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la
prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la
réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations
confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire. »
35. La Cour constate que la requête n’est pas manifestement mal fondée
au sens de l’article 35 § 3 a) de la Convention et qu’elle ne se heurte par
ailleurs à aucun autre motif d’irrecevabilité, la Cour la déclare recevable.
36. Les requérants considèrent tout d’abord que le reportage en question
visait à informer et alerter le public sur des questions d’importance politique
et incontestablement d’intérêt général. Il répondait en outre aux exigences
de la jurisprudence de la Cour s’agissant du respect de la déontologie
journalistique. Ils soulignent que la journaliste a organisé un débat
réellement contradictoire en donnant la parole au Prince Turki Al Faysal et à
ses avocats américains. Or, le Prince Turki Al Faysal a répondu évasivement
aux questions posées, tandis que ses avocats américains ont quant à eux
indiqué qu’ils ne souhaitaient pas s’exprimer.
37. De même, ils contestent toute dissimulation d’éléments « en faveur »
du Prince Turki Al Faysal. Ils indiquent que la journaliste lui a pleinement
laissé la possibilité de s’exprimer sur l’issue de la plainte des familles des
victimes le mettant en cause dans le financement et le soutien des Talibans,
ainsi que sur le fond des décisions judiciaires de 2003 et 2005. Ils ajoutent
que ces dernières ne signifient nullement que les allégations principales ont
été rejetées sur le fond : les non-lieux ont été prononcés pour incompétence,
au motif que les demandeurs n’ont pas pu prouver des faits et des
circonstances qui permettraient de faire application de l’une des exceptions
au principe d’immunité souveraine au titre du « Foreign Sovereign
Immunities Act ». Dans ce contexte et eu égard à la complexité de la
procédure américaine, il ne saurait sérieusement être reproché à la
journaliste de n’avoir pas pris l’initiative de parler elle-même de ces
décisions. Quant au rapport final de la Commission nationale d’enquête sur
les attaques terroristes contre les États-Unis, les requérants déclarent qu’il a
été tronqué de vingt pages, sur instructions du gouvernement Busch. En
outre, à l’inverse de ce qui est soutenu par les juges internes, la journaliste a
choisi de donner la parole à Richard Armitage, sous-secrétaire d’État
américain de 2002 à 2005, qui s’est exprimé en faveur du Prince, en levant
toute ambiguïté sur les faits et en lui apportant ainsi une caution
inestimable, la parole du sous-secrétaire d’État américain ayant
nécessairement un impact très fort sur les téléspectateurs. Le comportement
de la journaliste était donc responsable et respectueux de la déontologie
38. Les requérants estiment en outre que le Gouvernement affecte
d’ignorer que la Cour de cassation, alors même qu’elle y était tenue et
qu’elle y était invitée par l’avocat général dans ses conclusions, n’a pas mis
en balance les données pertinentes lui permettant de résoudre le conflit entre
le droit de communiquer des informations d’intérêt général et la protection
de la réputation des droits d’autrui conformément aux principes
d’interprétation de l’article 10 § 2 de la Convention dégagés par la Cour. Par
ailleurs, ils soulignent que la Cour de cassation aurait dû tenir compte du
fait que le Prince Turki Al Faysal n’était pas un simple particulier, puisqu’il
a été nommé ambassadeur aux États-Unis de juillet 2005 à décembre 2006,
après avoir été pendant plus de vingt ans (de 1977 à 2001) le directeur des
services de renseignement de l’Arabie Saoudite : or, les limites de la critique
admissible sont, comme pour les hommes politiques, plus larges pour les
fonctionnaires que pour les simples particuliers.
39. Enfin, s’agissant des sanctions, les requérants estiment que l’amende
infligée au premier requérant pour diffamation à l’encontre du Prince Turki
Al Faysal, ainsi que la diffusion du communiqué judiciaire sur la chaîne de
télévision France 3, sont implicitement mais nécessairement des
« messages » adressés à la presse d’investigation afin de la dissuader
d’enquêter et d’informer le public sur les comportements et les agissements
commis par des personnages aussi puissants et influents que le Prince Turki
Al Faysal dans l’exercice de leurs fonctions.
40. Le Gouvernement ne conteste pas que les condamnations litigieuses
s’analysent en une ingérence dans l’exercice, par les requérants, de leur
droit à la liberté d’expression. Il considère cependant qu’elle remplit les
exigences du paragraphe 2 de l’article 10 de la Convention. À ce titre, il
indique tout d’abord que l’ingérence était « prévue par la loi », la
condamnation des requérants ayant pour base légale les articles 23, 29 et 32
de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Quant à l’existence
d’un « but légitime », l’ingérence tendait à garantir la protection de la
réputation ou des droits d’autrui.
41. S’agissant de sa nécessité dans une société démocratique, le
Gouvernement estime que les requérants ont porté des accusations d’une
extrême gravité mettant en cause la partie civile dans l’organisation des
attentats du 11 septembre 2001 à New York, le présentant comme l’un des
trois cents accusés sur le compte desquels les avocats américains des
familles des victimes avaient réuni suffisamment de preuves.
42. Le Gouvernement soutient que les juridictions internes ont dans un
premier temps démontré le caractère diffamatoire de certains propos tenus
dans le reportage, après avoir procédé à une analyse minutieuse de chacun
des propos reprochés et vérifié que les éléments constitutifs du délit de
diffamation étaient réunis. Dans un second temps, les juges ont analysé la
défense des requérants. Ces derniers avaient la possibilité de prouver la
vérité des imputations diffamatoires, ce qui impliquait alors que leur preuve
soit parfaite, complète et corrélative aux imputations diffamatoires dans
toute leur portée. Ils pouvaient également établir leur bonne foi, laquelle se
caractérise par la réunion de quatre critères : légitimité du but recherché,
absence d’animosité personnelle, prudence ou mesure dans l’expression et,
enfin, sérieux de l’enquête. Il constate que les requérants n’ont pas offert de
rapporter la preuve des faits diffamatoires, préférant exciper de leur bonne
foi, laquelle a été écartée par les juridictions internes. De l’avis du
Gouvernement, ces dernières ont à bon droit analysé le reportage comme
partial et sans prudence. Leurs motifs, analysés minutieusement par la Cour
de cassation, étaient « pertinents et suffisants ».
43. S’agissant des sanctions prononcées, il les estime à la fois
proportionnées au regard de l’atteinte causée à la réputation de la partie
civile et sans risque d’avoir un effet dissuasif propre à empêcher la presse
de remplir son rôle d’alerte du public.
44. La Cour rappelle que les principes généraux permettant d’apprécier
la nécessité d’une ingérence donnée dans l’exercice de la liberté
d’expression, maintes fois réaffirmés par la Cour depuis l’arrêt Handyside
c. Royaume-Uni (7 décembre 1976, série A no 24), ont été récemment
résumés comme suit dans l’arrêt Morice c. France ([GC], no 29369/10,
23 avril 2015) :
« (...) i. La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une
société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de
l’épanouissement de chacun. Sous réserve du paragraphe 2 de l’article 10, elle vaut
non seulement pour les « informations » ou « idées » accueillies avec faveur ou
considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent,
choquent ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit
d’ouverture sans lesquels il n’est pas de « société démocratique ». Telle que la
consacre l’article 10, elle est assortie d’exceptions qui appellent toutefois une
interprétation étroite, et le besoin de la restreindre doit se trouver établi de manière
convaincante (...)
ii. L’adjectif « nécessaire », au sens de l’article 10 § 2, implique un « besoin social
impérieux ». Les États contractants jouissent d’une certaine marge d’appréciation
pour juger de l’existence d’un tel besoin, mais elle se double d’un contrôle européen
portant à la fois sur la loi et sur les décisions qui l’appliquent, même quand elles
émanent d’une juridiction indépendante. La Cour a donc compétence pour statuer en
dernier lieu sur le point de savoir si une « restriction » se concilie avec la liberté
d’expression que protège l’article 10.
iii. La Cour n’a point pour tâche, lorsqu’elle exerce son contrôle, de se substituer
aux juridictions internes compétentes, mais de vérifier sous l’angle de l’article 10 les
décisions qu’elles ont rendues en vertu de leur pouvoir d’appréciation. Il ne s’ensuit
pas qu’elle doive se borner à rechercher si l’État défendeur a usé de ce pouvoir de
bonne foi, avec soin et de façon raisonnable : il lui faut considérer l’ingérence
litigieuse à la lumière de l’ensemble de l’affaire pour déterminer si elle était «
proportionnée au but légitime poursuivi » et si les motifs invoqués par les autorités
nationales pour la justifier apparaissent « pertinents et suffisants » (...) Ce faisant, la
Cour doit se convaincre que les autorités nationales ont appliqué des règles conformes
aux principes consacrés à l’article 10 et ce, de surcroît, en se fondant sur une
appréciation acceptable des faits pertinents (...)
125. Par ailleurs, s’agissant du niveau de protection, l’article 10 § 2 de la
Convention ne laisse guère de place pour des restrictions à la liberté d’expression dans
deux domaines : celui du discours politique et celui des questions d’intérêt général
(Sürek c. Turquie [no 1] [GC], no 26682/95, § 61, CEDH 1999-IV, Lindon,
Otchakovsky-Laurens et July c. France [GC], nos 21279/02 et 36448/02, § 46, CEDH
2007-IV, et Axel Springer AG c. Allemagne [GC], no 39954/08, § 90, CEDH 2012).
Partant, un niveau élevé de protection de la liberté d’expression, qui va de pair avec
une marge d’appréciation des autorités particulièrement restreinte, sera normalement
accordé lorsque les propos tenus relèvent d’un sujet d’intérêt général, ce qui est le cas,
notamment, pour des propos relatifs au fonctionnement du pouvoir judiciaire, et ce
alors même que le procès ne serait pas terminé pour les autres accusés (Roland
Dumas c. France, no 34875/07, § 43, 15 juillet 2010, et Gouveia Gomes Fernandes et
Freitas e Costa c. Portugal, no 1529/08, § 47, 29 mars 2011). Une certaine hostilité
(E.K. c. Turquie, no 28496/95, § 79-80, 7 février 2002) et la gravité éventuellement
susceptible de caractériser certains propos (Thoma c. Luxembourg, no 38432/97, § 57,
CEDH 2001-III) ne font pas disparaître le droit à une protection élevée compte tenu
de l’existence d’un sujet d’intérêt général (Paturel c. France, no 54968/00, § 42, 22
126. En outre, dans les arrêts Lingens (Lingens c. Autriche, 8 juillet 1986, § 46,
série A no 10) et Oberschlick (Oberschlick c. Autriche (n o 1), 23 mai 1991, § 63, série
A no 204), la Cour a distingué entre déclarations de fait et jugements de valeur. La
matérialité des déclarations de fait peut se prouver ; en revanche, les jugements de
valeur ne se prêtant pas à une démonstration de leur exactitude, l’obligation de preuve
est donc impossible à remplir et porte atteinte à la liberté d’opinion elle-même,
élément fondamental du droit garanti par l’article 10 (De Haes et Gijsels c. Belgique,
24 février 1997, § 42, Recueil 1997-I). Cependant, en cas de jugement de valeur, la
proportionnalité de l’ingérence dépend de l’existence d’une « base factuelle »
suffisante sur laquelle reposent les propos litigieux : à défaut, ce jugement de valeur
pourrait se révéler excessif (De Haes et Gijsels, précité, § 47, Oberschlick c. Autriche
(no 2), 1er juillet 1997, § 33, Recueil 1997-IV, Brasilier c. France, no 71343/01, § 36,
11 avril 2006, et Lindon, Otchakovsky-Laurens et July, précité, § 55). Pour distinguer
une imputation de fait d’un jugement de valeur, il faut tenir compte des circonstances
de l’espèce et de la tonalité générale des propos (Brasilier, précité, § 37), étant
entendu que des assertions sur des questions d’intérêt public peuvent constituer à ce
titre des jugements de valeur plutôt que des déclarations de fait (Paturel, précité,
§ 37).
127. Enfin, la nature et la lourdeur des peines infligées sont des éléments à prendre
en considération lorsqu’il s’agit de mesurer la proportionnalité de l’ingérence, la Cour
ayant souligné qu’une atteinte à la liberté d’expression peut risquer d’avoir un effet
dissuasif quant à l’exercice de cette liberté. Le caractère relativement modéré des
amendes ne saurait suffire à faire disparaître le risque d’un effet dissuasif sur
l’exercice de la liberté d’expression, ce qui est d’autant plus inacceptable s’agissant
d’un avocat appelé à assurer la défense effective de ses clients (Mor, précité, § 61).
D’une manière générale, s’il est légitime que les institutions de l’État soient protégées
par les autorités compétentes en leur qualité de garantes de l’ordre public
institutionnel, la position dominante que ces institutions occupent commande aux
autorités de faire preuve de retenue dans l’usage de la voie pénale (Castells
c. Espagne, 23 avril 1992, § 46, série A no 236, Incal c. Turquie [GC], 9 juin 1998, §
54, Recueil 1998-IV, Lehideux et Isorni c. France, 23 septembre 1998, § 57, Recueil
1998-VII, Öztürk c. Turquie [GC], 28 septembre 1999, § 66, Recueil 1999-VI, et
Otegi Mondragon c. Espagne, 15 mars 2011, § 58, CEDH 2011). »
45. La Cour rappelle en outre que la liberté de la presse joue un rôle
fondamental et essentiel dans le bon fonctionnement d’une société
démocratique. Si la presse ne doit pas franchir certaines limites, concernant
notamment la protection de la réputation et des droits d’autrui, il lui
incombe de communiquer, dans le respect de ses devoirs et de ses
responsabilités, des informations et des idées sur toutes les questions
d’intérêt général, y compris celles qui se rapportent à l’administration de la
justice. La marge d’appréciation des autorités nationales se trouve ainsi
circonscrite par l’intérêt d’une société démocratique à permettre à la presse
de jouer son rôle indispensable de « chien de garde » (voir, parmi beaucoup
d’autres, Bladet Tromsø et Stensaas c. Norvège [GC], no 21980/93, § 59,
CEDH 1999-III, Thoma c. Luxembourg, no 38432/97, § 45, CEDH 2001-III,
et Amorim Giestas et Jesus Costa Bordalo c. Portugal, no 37840/10, § 25,
3 avril 2014). Les journalistes doivent cependant agir de bonne foi, sur la
base de faits exacts, et fournir des informations « fiables et précises » dans
le respect de l’éthique journalistique (Fressoz et Roire c. France [GC],
no 29183/95, § 54, CEDH 1999-I, Radio France et autres c. France,
no 53984/00, § 37, CEDH 2004-II, et July et Sarl Libération c. France,
no 20893/03, § 69, CEDH 2008). Une certaine dose « d’exagération » ou de
« provocation » est alors permise dans le cadre de l’exercice de la liberté
journalistique (Fressoz et Roire, précité, § 45, et Mamère c. France,
no12697/03, § 25, CEDH 2006-XIII).
46. Les reportages d’actualités axés sur des entretiens, mis en forme ou
non, représentent l’un des moyens les plus importants sans lesquels la presse
ne pourrait jouer son rôle indispensable de « chien de garde » : partant,
sanctionner un journaliste pour avoir aidé à la diffusion de déclarations
émanant d’un tiers dans un entretien entraverait gravement la contribution
de la presse aux discussions de problèmes d’intérêt général et ne saurait se
concevoir sans raisons particulièrement sérieuses (Jersild c. Danemark, 23
septembre 1994, § 35, série A no 298). En outre, on ne saurait exiger des
journalistes qu’ils se distancient systématiquement et formellement du
contenu d’une citation qui pourrait insulter des tiers, les provoquer ou porter
atteinte à leur honneur (Thoma, précité, § 64, et July et Sarl Libération,
précité, § 71).
47. La Cour relève d’emblée que les parties s’accordent à considérer que
la condamnation pénale des requérants constitue une ingérence dans
l’exercice de leur droit à la liberté d’expression, tel que garanti par
l’article 10 de la Convention. C’est également l’opinion de la Cour.
48. Elle constate ensuite que l’ingérence était prévue par la loi, à savoir
les articles 23, 29 et 32 de la loi du 29 juillet 1881, et qu’elle poursuivait la
protection de la réputation ou des droits d’autrui, l’un des « buts légitimes »
reconnus par le paragraphe 2 de l’article 10.
49. Il reste donc à examiner si cette ingérence était « nécessaire dans une
société démocratique », ce qui requiert de vérifier si elle était proportionnée
au but légitime poursuivi et si les motifs invoqués par les juridictions
internes étaient pertinents et suffisants.
50. Pour condamner les requérants, la cour d’appel a retenu certains
passages dans les premier, troisième et quatrième extraits du reportage. Tout
en estimant que le but légitime d’information n’était pas discutable, que le
à l’égard du Prince Turki Al Faysal, elle a considéré que la journaliste
n’avait cependant pas fait preuve d’une particulière prudence et d’une réelle
objectivité, puisqu’elle relatait des accusations extrêmement graves, la
possibilité pour l’intéressé d’apporter la contradiction face aux accusations
n’étant qu’apparente et même trompeuse, en raison d’un habile montage qui
dissimulait des éléments en sa faveur (paragraphes 29-30 ci-dessus).
51. La Cour relève tout d’abord que les faits relatés dans le reportage
litigieux portaient assurément sur un sujet d’intérêt général. Le tribunal
correctionnel de Paris a d’ailleurs reconnu la légitimité du reportage,
2001 et à leurs suites, notamment procédurales.
52. Il convient ensuite de noter que le Prince Turki Al Faysal occupait,
comme l’ont relevé les premiers juges, une position éminente au sein du
Royaume d’Arabie Saoudite. Il a en effet successivement exercé des
fonctions officielles en lien direct avec les plaintes des victimes de l’attentat
du 11 septembre 2001 et le reportage incriminé, à savoir celles de directeur
du Renseignement en Arabie Saoudite puis d’ambassadeur de son pays aux
États-Unis. Or, la Cour rappelle que les limites de la critique à l’égard des
fonctionnaires agissant en qualité de personnage public dans l’exercice de
leurs fonctions officielles sont plus larges que pour les simples particuliers
(voir, parmi d’autres, Mamère c. France, no 12697/03, § 27, CEDH 2006XIII, Brunet-Lecomte et Sarl Lyon Mag’ c. France, no 13327/04, § 36,
20 novembre 2008, et Haguenauer c. France, no 34050/05, § 47, 22 avril
53. Compte tenu de ce double constat, la marge d’appréciation de l’État
dans la restriction du droit à la liberté d’expression des requérants se
trouvait notablement réduite.
54. Quant à la teneur des extraits litigieux, la Cour a rappelé qu’il
convient de distinguer entre déclarations de fait et jugements de valeur
(paragraphe 44 ci-dessus). Or, elle estime que, dans les circonstances de
l’espèce, bien que le reportage évoque certains faits précis, les déclarations
incriminées constituent davantage des jugements de valeur que de pures
déclarations de fait, compte tenu de la tonalité générale des propos de la
journaliste comme du contexte dans lequel ils ont été tenus, dès lors qu’elles
renvoient principalement à un travail d’investigation et à une évaluation
globale du comportement du Prince Turki Al Faysal à la lumière des
différents éléments recueillis durant l’enquête de la journaliste, y compris
les propres déclarations faites par l’intéressé à cette journaliste.
55. Il reste dès lors à examiner la question de savoir si la « base
factuelle » sur laquelle reposaient ces jugements de valeur était suffisante.
56. La Cour est d’avis que cette condition est remplie en l’espèce. Elle
relève à cet égard l’existence des plaintes des familles des victimes des
attentats du 11 septembre 2001, alors toujours en cours. Elle note également
que le tribunal correctionnel de Paris a expressément relevé la nature des
procédures et le caractère spectaculaire des moyens mis en œuvre pour
réunir des preuves. La Cour constate d’ailleurs que, dans leur jugement dont
la motivation a été reprise à son compte par la cour d’appel sur ce point, les
premiers juges ont également estimé qu’il était légitime d’évoquer les
responsabilités du Prince Turki Al Faysal en raison de ses fonctions de
directeur du Renseignement en Arabie Saoudite et de l’aide apportée à
Oussama Ben Laden lors de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, le
reportage portant également sur la naissance et le parcours d’Al-Qaïda et de
son chef. Les juridictions internes ont en outre jugé que le reportage
paraissait sérieux. La Cour retient ensuite qu’indépendamment du bienfondé des doutes que cela a pu faire naître chez certains observateurs,
l’immunité diplomatique dont a bénéficié le Prince après sa nomination
comme ambassadeur d’Arabie Saoudite aux États-Unis a effectivement été
invoquée durant la procédure, conduisant à des décisions judiciaires
américaines qui ont été exclusivement consacrées à cette protection et à son
éventuelle levée.
57. Au regard de ces éléments, il existe bien une base factuelle suffisante
58. S’agissant des termes utilisés dans le reportage, la Cour note que si
le Prince est effectivement présenté comme l’un des accusés contre lesquels
sont réunies des preuves suffisantes d’avoir soutenu Al-Qaïda, le reportage
se contente toutefois de reprendre le contenu des plaintes des proches des
victimes des attentats, au cœur du sujet traité. De plus, la Cour relève que la
journaliste, en particulier dans le premier extrait qui lui est reproché, a pris
une certaine distance avec les différents témoignages en utilisant le
conditionnel et en présentant le Prince Turki Al Faysal non pas comme un
« soutien », mais comme un « présumé soutien » d’Oussama Ben Laden
(paragraphe 10 ci-dessus).
59. La Cour attache ensuite de l’importance à la consultation, par la
journaliste, des nombreux acteurs concernés, ce qui n’est pas contesté, en
particulier du Prince Turki Al Faysal lui-même. Les réponses et les
commentaires faits au cours de l’entretien ont d’ailleurs été insérés à douze
reprises dans le reportage. Ses déclarations n’ont été ni dissimulées ni
modifiées par des coupes au montage, ses propos n’ayant pas davantage été
déformés ou cités de manière inexacte (voir, a contrario, Radio France et
autres, précité, § 38, The Wall Street Journal Europe SPRL c. Royaume-Uni
(déc.), no 28577/05, 10 février 2009, et, mutatis mutandis, Couderc et
Hachette Filipacchi Associés c. France [GC], no 40454/07, § 144,
10 novembre 2015). Quant à la façon dont le reportage a été monté, il
n’appartient pas aux juges de se substituer à la presse, écrite ou
audiovisuelle, pour dire quelle technique de compte rendu les journalistes
doivent adopter (Jersild, précité, § 31, Radio France et autres, précité, § 39,
et Axel Springer AG c. Allemagne (no 2), no 48311/10, § 65, 10 juillet 2014),
étant relevé qu’en l’espèce, la réalisatrice a découpé l’interview en fonction
des différents points traités dans le reportage (paragraphes 6-7 ci-dessus).
60. En outre, bien qu’ils aient refusé de donner suite à l’invitation de la
journaliste, les avocats américains du Prince se sont également vu donner la
possibilité de s’exprimer sur le sujet, ainsi que Richard Ermitage, ancien
sous-secrétaire d’État américain de 2001 à 2005. Ce dernier a apporté un
témoignage clairement en faveur du Prince (paragraphe 20 ci-dessus). La
journaliste a également interrogé des spécialistes et des officiels américains
pour leur demander de s’exprimer sur le sujet et de livrer librement leur
analyse dans les extraits litigieux, à l’instar non seulement des avocats des
victimes, mais encore de responsables de la cellule anti-terroriste du Conseil
national de sécurité (paragraphes §§ 14, 19 et 20 ci-dessus), d’un ancien
directeur et d’un ancien chef de la section anti-terroriste de la CIA ou encore
d’un membre de la cellule anti-terroriste du FBI (paragraphe § 18 cidessus), outre des officiels ou responsables religieux en Arabie Saoudite et
au Soudan. À ce titre, la Cour rappelle que l’on ne saurait exiger des
atteinte à leur honneur (paragraphe 45 ci-dessus).
61. Enfin, la Cour note que pour être déclarée coupable de diffamation,
la journaliste s’est également vu reprocher d’avoir présenté à l’écran un
document pouvant indûment faire croire à un témoignage à charge, au motif
qu’il ne s’agirait que de la traduction française de la plainte des victimes
(paragraphe 30 ci-dessus). Sur ce point, elle constate que le document en
question est présenté aussitôt après les explications de la journaliste selon
lesquelles l’un des avocats a déclaré ne pas pouvoir montrer
l’enregistrement d’un témoin à charge contre le Prince, tout en acceptant de
livrer une partie de sa déposition écrite (paragraphe 14 ci-dessus). Or, le
document visible à l’écran, s’il concerne bien une page de la traduction
française de la plainte des victimes, présente spécialement le paragraphe
346 de la plainte qui détaille, précisément, ledit témoignage, à savoir une
« déclaration sous serment » d’un certain « Mullah Kakshar », « chef
important, maintenant dissident, des talibans », qui « implique le prince
Turki pour son rôle d’auxiliaire dans ces envois d’argent visant à aider les
talibans, Al-Qaïda et le terrorisme international » (paragraphe 15 ci-dessus).
La journaliste n’a donc pas cherché à tromper le public, le document visible
à ce moment précis du reportage illustrant la réalité d’un témoignage à
charge dans la procédure.
62. Par conséquent, la Cour estime que la manière dont le sujet a été
traité n’étant pas contraire aux normes d’un journalisme responsable (voir,
notamment, Welsh et Silva Canha c. Portugal, no 16812/11, 17 septembre
2013, et Amorim Giestas et Jesus Costa Bordalo c. Portugal, précité, § 35,
Delfi AS c. Estonie [GC], no 64569/09, § 164, 16 juin 2015, et Couderc et
Hachette Filipacchi Associés, précité ; cf., a contrario, Flux c. Moldova
(no 6), no 22824/04, § 31-34, 29 juillet 2008).
63. Pour ce qui est des peines prononcées, la Cour considère que la
condamnation du premier requérant à une amende pénale, outre des
dommages-intérêt et la diffusion d’un communiqué judiciaire sur France 3,
laquelle a été déclarée civilement responsable, était disproportionnée dans
les circonstances de l’espèce. Elle rappelle en effet que même lorsque la
sanction est la plus modérée possible, à l’instar d’une condamnation
accompagnée d’une dispense de peine sur le plan pénal et à ne payer qu’un
« euro symbolique » au titre des dommages-intérêts, elle n’en constitue pas
moins une sanction pénale. En tout état de cause, cela ne saurait suffire, en
soi, à justifier l’ingérence dans le droit d’expression du requérant, une
atteinte à la liberté d’expression peut avoir un effet dissuasif quant à
l’exercice de cette liberté, risque que le caractère relativement modéré des
amendes ne saurait suffire à faire disparaître ; ce qui importe, c’est que les
requérants ont été condamnés pénalement et civilement (Jersild, précité,
§ 35, Brasilier, précité, § 43, et Morice, précité, § 176).
64. Compte tenu de ce qui précède, la Cour estime que la condamnation
des requérants s’analyse en une ingérence disproportionnée dans le droit à la
liberté d’expression des intéressés, qui n’était donc pas « nécessaire dans
une société démocratique » au sens de l’article 10 de la Convention.
65. Partant, il y a eu violation de l’article 10 de la Convention.
« Si la Cour déclare qu’il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et
si le droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d’effacer
qu’imparfaitement les conséquences de cette violation, la Cour accorde à la partie
lésée, s’il y a lieu, une satisfaction équitable. »
67. Ils réclament 19 000 euros (EUR) au titre du préjudice matériel (soit
1 000 EUR d’amende payée par le premier requérant, 7 500 EUR en
application de l’article 475-1 du code de procédure pénale en première
instance puis en appel, ainsi que 3 000 EUR en application de l’article 618-1
du code de procédure pénale en cassation). S’agissant de la réparation de
leur préjudice moral, les requérants estiment qu’un constat de violation de
l’article 10 de la Convention suffirait à réparer leur préjudice.
68. Le Gouvernement prend acte que les requérants ont produit la
photocopie d’un chèque de 10 000 EUR (sic) versé à la partie civile. Il
considère que cette somme pourrait être accordée aux requérants. Il estime
en outre que le constat de violation de la Convention constituerait une
réparation suffisante du préjudice moral.
69. La Cour considère qu’il y a lieu d’octroyer aux requérants, au titre
du préjudice matériel, la somme de 10 500 EUR, montant indiqué sur la
photocopie du chèque produit par les requérants, outre 1 000 EUR au
premier requérant, P. de Carolis, en raison de l’amende pénale qui lui a été
infligée. Le préjudice moral est quant à lui suffisamment réparé par le
constat de violation de l’article 10 de la Convention.
70. Les requérants demandent également 47 947,33 EUR pour les frais
et dépens engagés devant les juridictions internes et la Cour (soit
26 419,33 EUR au titre des frais et honoraires exposés pour leur défense
devant le tribunal de grande instance et la cour d’appel de Paris,
10 764 EUR devant la Cour de cassation et 10 764 EUR devant la Cour).
71. Le Gouvernement estime tout d’abord que les notes d’honoraires
relatives à la procédure devant le tribunal de grande instance de Paris, dont
la somme lui paraît exorbitante, ne précisent pas la nature des procédures
concernées ni les prestations effectuées : il demande qu’elles soient
écartées. Il propose en revanche de retenir la facture d’un montant de
10 764 EUR relative à la procédure devant la Cour de cassation et de
ramener à 7 000 EUR les honoraires devant la Cour, soit un total de
17 764 EUR
72. Selon la jurisprudence de la Cour, un requérant ne peut obtenir le
l’espèce et compte tenu des documents en sa possession et de sa
jurisprudence, la Cour estime raisonnable d’accorder aux requérant la
somme de 30 000 EUR, pour la procédure devant les juridictions internes et
73. La Cour juge approprié de calquer le taux des intérêts moratoires sur
le taux d’intérêt de la facilité de prêt marginal de la Banque centrale
3. Dit que le constat d’une violation fournit en soi une satisfaction équitable
suffisante pour le dommage moral subi par les requérants ;
a) que l’État défendeur doit verser aux requérants, dans les trois mois à
i) 10 500 EUR (dix mille cinq cents euros) aux requérants, outre
1 000 EUR (mille euros) au premier requérant, plus tout montant
pouvant être dû à titre d’impôt, pour dommage matériel ;
ii) 30 000 EUR (trente mille euros), plus tout montant pouvant être
dû par les requérants à titre d’impôt, pour frais et dépens ;
Fait en français, puis communiqué par écrit le 21 janvier 2016, en
application de l’article 77 §§ 2 et 3 du règlement de la Cour.
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