Source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/gueranger/institutions/volume03/volume0300.htm
Timestamp: 2017-10-21 21:24:00+00:00
Document Index: 61477107

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PAR LE R. P. DOM PROSPER GUÉRANGER
Sanas Pontificii Juris et sacras Liturgiae
SUIVI DE LA LETTRE A MONSEIGNEUR L'ARCHEVÊQUE DE REIMS SUR LE DROIT DE LA LITURGIE
PARIS SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE
76, rue des Saints-Pères, 76
J. ALBANEL, direct, de la succurs.
12, rite des Paroissiens, 12
H.TREMBLEY, direct, de la succurs.
4, rue Corraterie, 4
Lorsque, il y a dix ans, nous donnions au public le deuxième volume des Institutions Liturgiques, nous étions loin de prévoir l'heureux retour qui, durant cet intervalle, s’est opéré de toutes parts vers l'unité romaine du service divin. Tant de lettres pastorales, tant d'ordonnances épiscopales, plusieurs conciles provinciaux, exprimant d'une manière efficace la volonté la plus ferme et la plus solennelle de réunir nos Églises à la prière universelle, signaleront aux yeux de la postérité cette période comme une des plus remarquables et des plus fortement empreintes de l'esprit de régénération qui, de temps en temps, vient ranimer et sauver les provinces de la chrétienté.
Déjà nous pouvons saluer l'aurore du jour où, selon la doctrine apostolique du grand pape Clément VIII, dans l'Église répandue par tout l'univers, les fidèles du Christ invoqueront et loueront Dieu par les seuls et mêmes rites de chants et de prières (1). » Le temps approche où toutes les Églises de France étant successivement rentrées, par les moyens de la prudence et de la vigueur de leurs prélats, dans les traditions vénérables de l'antique Liturgie, attesteront plus hautement encore que celles qui ne s'en écartèrent jamais, l'importance de l'unité dans les formes d'une religion établie sur l'unité delà croyance et du régime.
(1) Constitution Cum in Ecclesia, du 10 mai 1602.
Trois grandes circonstances de l'histoire nous mettent à même de reconnaître le lien qui unit le sort de la Liturgie aux premiers intérêts de l'Église et de la société. Lorsque Dieu voulut enfin mettre un terme à l'anarchie des races barbares et constituer l'Europe, il donna Charlemagne au monde. Or, ce grand prince ne crut pas avoir assuré la solidité de l'Empire chrétien, tant qu'il n'eut pas appliqué à toutes les provinces la règle romaine de la Liturgie. Plus tard, le Charlemagne de l'Église, saint Grégoire VII, luttant jusqu'à la mort contre la barbarie qu'avaient enfantée les désordres du Xe siècle, et poussant avec autant d'intelligence que d'énergie l'œuvre d'épuration qui sauva l'Église et le monde, faisait appel au principe de l'unité liturgique, et soumettait l'Espagne â la prière romaine, en même temps qu'il faisait reculer devant elle, en Bohême, la Liturgie slave qui s'avançait vers l'Occident. Enfin, lorsque l'Église eut besoin de recueillir toutes ses forces pour surmonter l'affreuse tempête du XVI° siècle, et serrer d'un lien plus étroit que jamais les provinces qui lui étaient demeurées fidèles, ne vit-on pas le saint concile de Trente, principal moyen de cette sublime réaction, après avoir préparé le retour à une Liturgie universelle, remettre aux mains du Pontife Romain cette œuvre d'unité que saint Pie V accomplit avec tant de gloire ?
Or, si jamais le péril général a semblé réclamer, pour le salut de l'Église, le retour vers ces formes antiques et universelles qui nous relient aux âges de foi, et fendent visible l'homogénéité du christianisme, n'est-ce pas aujourd'hui où la religion de Jésus-Christ est à la veille d'essuyer et de livrer les plus violents combats ? L'heure n'est-elle pas venue de discipliner l'armée, de faire appel à tous les genres de force, d'effacer tout ce qui rappelle de malheureux souvenirs, d'arborer partout les couleurs du Chef contre lequel les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir?
La querelle n'est plus seulement entre l'hérésie et l'orthodoxie ; quiconque tient encore pour la famille, l'autorité, la propriété, est ou doit être catholique ; quiconque aspire à renverser ces bases sacrées de toute société humaine, est ou doit être sectateur de l'impie réforme du XVI° siècle. Cela étant, c'est aux catholiques de comprendre que leur drapeau est celui de Rome, et que le moindre défaut de conformité avec Rome ne saurait que les énerver. Portons haut l'étendard sur lequel brillent la tiare et les clefs du Vatican ; nous vaincrons par ce signe.
Il y a huit ans, nous écrivions ces paroles : « Les moments sont graves; l'heure à laquelle nous vivons est solennelle; déjà, nous sommes remués, et nous le serons plus profondément encore. L'unité seule, acceptée dans toutes ses applications, fera notre force et assurera notre triomphe. La question catholique ne sera pas toujours agitée dans l'enceinte des États particuliers; elle deviendra tôt ou tard la question européenne. Le jour approche où le cri doit se faire entendre : Dieu le veut! C'est alors que l'unité déformes assurant l'unité de vues et d'efforts, l'Église se débarrassera des entraves nationales qui la meurtrissent si cruellement, et respirera librement sur le plus glorieux des champs de bataille (1). »
Ces temps sont arrivés, et, de toutes parts, l'Église par qui Dieu sauvera le monde, ressent les effets de cette miséricorde qui veut enfin l'affranchir de tant de chaînes de nationalité qui captivaient son action. Les vastes États soumis à l'Autriche ont vu avec étonnement la main même du souverain délier les fers qui garrottaient depuis si longtemps l'Épouse du Christ; l'Église en France retrouve une liberté qu'elle ne connaissait plus depuis des siècles, et ses Pontifes, dans la plupart de leurs conciles, cherchant
(1) Défense des Institutions Liturgiques, 1844, Préface, page VIII.
le remède aux maux du passé, proclament la nécessité de s'unir dans la prière à cette Rome dont nous avons reçu les enseignements de la foi. Qui ne sentirait à un tel spectacle qu'un travail intérieur, dirigé par la divine Providence, s'opère dans la chrétienté ? Tandis que l'anglicanisme aux abois voit, à chaque heure, se détacher de lui les cœurs les plus généreux et les plus nobles intelligences ; tandis que l'Allemagne, guérie pour jamais des utopies schismatiques de Febronius et des sacrilèges prétentions du congrès d'Ems, s'unit, à Wurtzbourg comme à Vienne, pour proclamer sans détour la monarchie du Pontife Romain (1), la France se sent emportée par une force irrésistible vers le droit commun dont elle ne s'était écartée qu'au détriment de la liberté religieuse, et qu'en sacrifiant la fécondité de son apostolat.
Le lien liturgique avec la Mère des Eglises a donc été reconnu, depuis dix ans surtout, comme une des conditions principales de la vitalité des provinces du christianisme et ce mouvement qui entraîne les diocèses de France vers la prière romaine ne se ralentira pas. A Dieu ne plaise que nous prétendions assigner à notre livre une part plus grande que celle qui lui revient par le fait dans cette salutaire réaction! Ce livre n'a eu d'autre mérite que de venir en son temps, et nous avouerons avec franchise que nous avons été plus étonné qu'un autre à la vue des événements qui se sont succédé sans interruption, en France, dans l'ordre de la Liturgie, depuis 1841. L'Esprit divin qui conduit l'Église est intervenu trop directement pour qu'il soit possible aujourd'hui de méconnaître son action. Que Ton se rappelle l'accueil que reçurent les
(1) L'auteur fait ici allusion à deux célèbres assemblées des évêques allemands à Wurtzbourg en 1848,et des évêques autrichiens à Vienne en 1849, dans lesquelles les droits de l'Eglise furent revendiqués et l'autorité du Souverain Pontife affirmée avec une force et une solennité, auxquelles on n'était plus accoutumé dans ces contrées. Note de l'éditeur.
Institutions Liturgiques, le déchaînement, les démonstrations qu'elles provoquèrent, et que l'on jette ensuite les yeux sur la carte de la France ecclésiastique. Depuis dix ans le nombre de nos diocèses demeurés fidèles à la Liturgie Romaine qui s'élevait à peine à douze, s'est accru de trente au moins, entre lesquels les uns sont déjà en possession de cette Liturgie, et les autres se préparent à l'embrasser. A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris (1).
L'histoire d'une révolution si sainte et si pacifique sera l'une des plus belles pages des annales de nos églises. Nous avions songé à en commencer dès aujourd'hui le récit; mais il nous a semblé que les temps n'étaient pas venus encore. Les années qui vont suivre développeront plus encore les plans de la Sagesse divine ; l'esprit d'unité fait, pour ainsi dire, à chaque heure de nouveaux progrès, et, bientôt les dernières traces de l'innovation qu'avait implantée le XVIII° siècle, seront au moment de disparaître du milieu de nous. Il est donc juste d'attendre encore, avant d'enregistrer tant de faits précieux qui se sont accomplis sous nos yeux, et qui témoignent avec éclat de cette influence céleste qui est descendue sur nos Églises, et par laquelle de toutes parts on se fait gloire d'adorer ce qu'on avait brûlé, et de brûler ce qu'on avait adoré.
Le nouveau volume des Institutions Liturgiques que nous donnons en ce moment au public s'est fait attendre longtemps (2); cependant, nous croyons pouvoir dire que dans l'intervalle qui s'est écoulé depuis la publication du tome qui l'a précédé, nous n'avons pas perdu de vue la grande cause à laquelle nous avons consacré nos faibles efforts. Notre Lettre à Mgr l'archevêque de Reims, sur
(1) Psalm. CXVII, 23.
(2) Ce volume fut donné au public en 1851.
le droit de la Liturgie, nos deux Défenses, notre Histoire même de sainte Cécile, nous ont fourni l'occasion de corroborer et d'appliquer les principes professés dans notre grand ouvrage. Les terribles événements qui sont venus fondre sur le pays, et qui ont suspendu tant de travaux, ont aussi retardé l'apparition de ce volume dont l'impression était déjà fort avancée il y a cinq ans. Le lecteur trouvera dans cette dernière particularité la raison de diverses allusions qui ne sont plus actuelles, en ce moment, mais qui l'étaient alors. Plusieurs questions sur lesquelles nous appelions l’attention de Nosseigneurs les évêques ont été l'objet de précieux règlements dans quelques-uns des derniers conciles provinciaux, et nous avons vu avec joie dans ces décrets salutaires la confirmation des désirs que nous avons osé émettre.
Nous n'apprendrions rien de nouveau à nos lecteurs, en disant que les deux premiers volumes des Institutions ont été l'objet de vives récriminations; mais nous avouerons que ces attaques, plus que compensées assurément par d'augustes et nombreux suffrages, nous causèrent un certain étonnement, Il nous semblait n'avoir eu en vue que le service de l'Église et le maintien des principes éternels sur la doctrine liturgique ; dans l'ordre des faits, nous marchions appuyé des monuments et des témoignages les plus sûrs; et quant à l'opportunité, la suite a montré que nous n'avions pas trop mal préjugé du sentiment catholique dans notre pays, en appelant l'attention sur un état de choses qui n'était que le résultat des circonstances malheureuses d'un temps déjà loin de nous.
Nos adversaires nous ont opposé tout d'abord le défaut de mission pour traiter une matière qui intéresse à un si haut point la discipline des Eglises de France, et ils ont essayé de nous appliquer comme fin de non-recevoir le manque de compétence dans les questions que nous avions posées. Cette manière de procéder à notre endroit eût
semblé vouloir dire que nul théologien, nul canoniste, nul historien ne pourrait désormais traiter aucune question ecclésiastique, à moins d'avoir l'intendance sur un grand nombre d'Églises. Par là on refuserait même à un évêque le droit d'écrire sur des matières dont la portée s'étendrait au delà des limites de son diocèse; puisqu'un simple évêque ne possède pas et n'exerce pas d'autorité sur les Églises qui sont hors de son territoire. Cette règle, il faut l'avouer, serait venue un peu tard, après tant de centaines d'excellents ouvrages publiés dans tous les siècles, par de simples évêques et par de simples docteurs, et qui cependant ont rendu les plus éminents services pour l'éclaircissement des principes et l'extirpation des abus.
On est en droit d'exiger d'un auteur catholique la pureté d'intention et l'orthodoxie dans la doctrine; quant au résultat de ses labeurs, il dépend de mille causes, mais on peut toujours dire que la vérité a ses droits contre lesquels rien ne prescrit. Si faible que puisse être une voix isolée, souvent elle est parvenue à se faire entendre; et, dans tous les cas, lorsque quelque auteur orthodoxe présente une thèse pratique dont l'application peut réclamer certains changements, il est toujours aisé de voir si ces changements sont dans l'esprit de l'Église. Or, assurément, personne n'osera nier que le retour à l'unité liturgique ne soit plus conforme à l'esprit de l'Église que la conservation des nouvelles Liturgies qui n'ont pour elles ni l'antiquité, ni une origine pure, ni la confirmation légitime. Le plus sage, peut-être, lorsque des questions de cette nature se présentent, serait de recourir à la maxime du prudent Gamaliel : Discedite ab hominibus istis, et sinite illos, quoniam si est ex hominibus consilium hoc aut opus, dissolvetur : si vero ex Deo est, non poteritis dissolvere illud, ne forte et Deo repugnare inveniamini (1).
(1) Act. V, 38, 39.
Ainsi donc, dans toute cette affaire, il ne s'agissait que d'attendre ; et la suite devait montrer si les défenseurs de la Liturgie Romaine, si violemment sacrifiée au siècle dernier, s'étaient faits les avocats d'une cause schismatique et s'ils étaient animés d'un esprit d'hostilité contre les évêques. Ce que tout le monde voit aujourd'hui, c'est que la grande majorité de l’épiscopat français s'est déjà déclarée en faveur du retour désiré.
Maintenant, nous sera-t-il permis d'ajouter que, sans avoir besoin de recourir au droit qu'ont les écrivains catholiques de traiter, sous la correction des pasteurs, les matières de science ecclésiastique, nous possédions déjà une mission expressément définie pour nous livrer à la défense des saines traditions de la Liturgie et du Droit canonique ? Les Lettres Apostoliques de Grégoire XVI, en date du 1er septembre 1837, qui ont créé la Congrégation Bénédictine de France, lui confèrent en termes précis le droit et le devoir de diriger ses travaux dans le but de faire prévaloir ces mêmes traditions. Finis hujus Congregationis est... sanas Pontificii juris et sacrae Liturgies traditiones labescentes confovere. Nous avions reçu avec respect cette auguste direction, et nous avons conduit nos humbles efforts vers le but qu'elle nous montrait.
Mais, c'est avec une souveraine injustice et contre l'évidence même des faits que l'on nous' a imputé d'avoir voulu l'atteindre en attaquant l'autorité des évêques. La meilleure réponse à cette accusation serait de faire remarquer que déjà la majorité des évêques de France a adopté par le fait le principe de l'unité liturgique ; ce principe n'a donc rien de contraire à l'autorité épiscopale. Rome ne cesse de féliciter et d'encourager ce mouvement de retour; or, Rome est la tutrice de l'autorité des évêques, et ne pourrait en aucune façon agréer une tendance qui serait contraire au privilège hiérarchique. Après avoir établi, dans nos divers écrits sur la matière,
que le droit de la Liturgie est, dans l'Église, l'objet d'une Réserve au Siège Apostolique, et montré par l'histoire comment la France avait malheureusement dérogé en ce point à la discipline universelle ; nous a-t-on vu provoquer des éclats et des résistances de la part du clergé ? N'avons-nous pas, au contraire, enseigné constamment que les particuliers étaient incompétents pour opérer les changements désirables; qu'une situation périlleuse, comme l'appelle Grégoire XVI, dans son Bref à Mgr l'archevêque de Reims, ne pouvait s'améliorer qu'à l'aide du temps; enfin, qu'il appartenait aux seuls évêques de mettre la main à l'œuvre réparatrice dont nous avions essayé de montrer l'urgence et de faire naître le désir.
En outre, n'avions-nous pas écarté soigneusement des Institutions toute discussion relative à la question du droit sur la Liturgie, remettant à la fin de notre grand ouvrage de la traiter, lorsque les passions seraient calmées et la question de fait parfaitement comprise de tout le monde ? Si, néanmoins, à la demande d'un illustre prélat dont les désirs seront toujours pour nous des ordres, nous nous sommes laissé aller à traiter cette question de droit, ne l'avons-nous pas fait sans esprit de système, avec la gravité et l'impartialité que réclamait la matière? Nous y avons même posé le principe de la légitimité des Liturgies particulières ; mais était-ce notre faute, si ce principe ne se trouvait pas applicable à celles qui régnaient alors dans nos Églises ?
Enfin, quand nous nous sommes trouvé dans la nécessité, par la nature même du sujet que nous traitons dans les Institutions, de réunir les faits qui constituent l'histoire de la grande déviation que la Liturgie avait subie en France, tous ceux qui ont bien voulu nous lire savent que nous nous sommes fait une loi de ménager les vivants, en passant sous silence tous les noms que des œuvres malheureuses avaient compromis. Des Bréviaires, des Missels,
des Rituels, etc., ont été publiés depuis vingt ans et plus dans des conditions subversives de tous les principes de la Liturgie; nous nous fîmes une loi de n'en désigner aucun, bien qu'il eût semblé à propos de signaler certaines particularités de ces livres comme très propres à démontrer le péril que courait en France la tradition du service divin. Nous n'aurions pu insister sur ces détails, publics d'ailleurs, sans avoir l'air d'attaquer des personnes vivantes qui avaient droit à tous les égards par leur auguste caractère et par leurs vertus ; nous nous sommes abstenu, nous bornant, quant à la partie de notre récit qui concerne le XIX° siècle, aux faits dont les acteurs ayant cessé de vivre, sont tombés par là même dans le domaine de l'histoire qui ne doit aux morts que la vérité.
Quant à l'apparente responsabilité que semblerait faire peser sur les pasteurs de nos Églises la conservation des livres liturgiques qui furent le produit de l'innovation, nous nous sommes efforcé en toutes manières de montrer que rien ne serait plus injuste que de s'en prévaloir dans un sens contraire au respect et à l'obéissance canoniques, puisqu'il est notoire que ces livres ont été, pour la plupart, légués par un siècle qui doit seul répondre de ses œuvres, et que, dans, beaucoup de diocèses, l'usage de ces livres ne pourrait être interrompu tout à coup, sans qu'il en résultât de graves inconvénients moraux et matériels. Telle est la manière dont nous avons procédé constamment dans ces questions délicates, et c'est avec confiance que nous faisons appel à tout ce que nous avons écrit, ainsi qu'à la bonne foi de nos lecteurs.
Nous insistons sur ces dernières paroles ; car, ainsi qu'il est arrivé plus d'une fois, les Institutions ont été attaquées, et même avec passion, par des personnes qui avouaient n'avoir pas jugé à propos de perdre leur temps à les lire. Aussi, à plusieurs reprises, nous a-t-on imputé des assertions qui non seulement ne nous
appartenaient pas, mais étaient même diamétralement opposées à nos thèses. Il eut été difficile cependant de nous en rendre responsable. Ainsi, c'est en vain que nous avons raconté l'histoire et prouvé la légitimité des Liturgies particulières autorisées ; on n'en a pas moins cherché à faire croire que nous donnions toutes ces Liturgies pour illicites, D'autres nous ont imputé des récits odieux, des anecdotes étranges, dont nous n'avions pas dit le plus petit mot, D'autres ont crié au scandale, parce que nous avions cité les paroles du savant archéologue anglais Welby Pugin qui a remarqué que certaines chasubles françaises, à force d'être raides et échancrées dans la partie antérieure, se trouvaient ressembler par devant à des étuis de violon; comme si cette citation d'un écrivain catholique si hautement estimé des évêques et du clergé d'Angleterre, pouvait constituer un scandale. Nous n'avions cependant d'autre but, en rappelant ce trait de critique, que de porter l'attention sur l'extrême liberté avec laquelle les fabricants d'ornements travaillent dans leurs ateliers, et sur la déplorable docilité avec laquelle on accepte leurs caprices, sans s'inquiéter si la coupe des vêtements sacrés est déterminée ou non par des règles précises.
On nous a reproché aussi avec emportement d'avoir blâmé la forme étrange à laquelle était arrivé insensiblement le bonnet de chœur. Le rétablissement pour ainsi dire universel de la barrette romaine, est assurément la meilleure réponse que nous puissions faire à ceux qui ont trouvé mauvais que nous eussions signalé, dans le genre de coiffure qui l’a précédée, un défaut de convenance et de bon goût. Quant à la forme des chasubles et des autres ornements, déjà plusieurs de Nosseigneurs les évêques ont pris des mesures pour préparer le retour à une coupe mieux assortie à la tradition et la dignité de ces habits sacrés, et tout porte à espérer que le jour viendra où cette
partie si importante de la Liturgie sera replacée sous la direction immédiate de l'autorité ecclésiastique, et enlevée à l'arbitraire de fabricants sans goût et sans contrôle.
Mais il n'en n'est pas moins vrai que beaucoup de ceux qui se sont montrés un moment si hostiles aux Institutions Liturgiques, mis en demeure de s'expliquer, n'avaient rien à objecter contre cet ouvrage, si ce n'est qu'il y était question d'étuis de violon et de bonnets pointus; cependant, il eût été difficile de fournir deux gros volumes sur une si mince donnée, et c'était vraiment abuser étrangement de deux phrases que d'y voir le but et la portée de tout l'ouvrage. Le public en a jugé autrement, puisque le livre, tiré à trois mille exemplaires, a été accueilli favorablement non seulement en France, mais en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, et que l'édition en sera prochainement épuisée. Les deux appréciations esthétiques que l'on nous reproche, et dont la première, après tout, n'est pas même de nous, ne tiennent pas déjà tant de place dans l'ouvrage pour qu'il doive être jugé comme s'il ne contenait pas autre chose. Mais il y a longtemps qu'on a remarqué que la passion et la légèreté, loin de s'exclure, se rencontrent bien souvent dans les mêmes jugements.
Pour quiconque s'est donné la peine de lire avec une attention ordinaire les deux premiers volumes des Institutions, rien n'est plus clair, ni plus précisément annoncé que le but de l'auteur. Assurément, nous n'avons pu nous proposer de produire, par un si faible moyen, les heureux changements qui se sont opérés depuis dix ans : nous voulions seulement donner un livre sérieux sur la science liturgique. Or, comme la science de la Liturgie repose sur les livres du service divin, et que la plupart de ceux dont on usait alors en France étaient en dehors de toutes les traditions, quand ils n'y étaient
pas directement contraires, il devenait indispensable d'examiner préalablement la valeur de ces livres modernes, en tant qu'éléments et objet de la science sur laquelle nous nous proposions de publier des Institutions. De là, la nécessité de faire l'historique de l'innovation, et de montrer en quoi elle s'est écartée des principes admis de tous temps dans l'Église sur la Liturgie. Dans ce travail, nous avons dû faire appel à un grand nombre de principes puisés aux sources mêmes de la Théologie, qui a un rapport si immédiat avec la Liturgie. Nous n'avions point à prouver ces principes ; nous les supposions admis sans contestation par tout le monde, et c'est en cela que nous nous sommes trompé.
Il nous a donc fallu soutenir une polémique pour défendre des propositions dont plusieurs sont la base de l'enseignement catholique. Au reste, ces luttes pacifiques n'ont pas été sans résultat pour le triomphe de la Liturgie Romaine; mais elles ont eu une autre arène que celle où nous avions pensé les soutenir. Notre projet annoncé était de répondre dans la préface des volumes suivants aux attaques dont nous aurions été l'objet; nous avons dû modifier ce plan, tant à cause de l'étendue que prenait la discussion, que de la gravité des personnages auprès desquels nous étions appelé à nous expliquer. De là donc est advenue la nécessité de publier jusqu'à deux Défenses. La dernière de ces Défenses est demeurée jusqu'ici incomplète. Les circonstances, en effet, nous firent un devoir de suspendre une polémique dans laquelle nous avions adopté la forme de Lettres, du moment que notre illustre adversaire avait été inopinément retiré de ce monde. Sans cette mort trop prompte qui priva le diocèse d'Orléans de son pasteur, nous devions ajouter encore deux Lettres aux trois que nous avions déjà publiées. Ce complément à notre seconde Défense ne verra donc pas le jour, et si nous ne sentions l'indispensable besoin de nous justifier
de certaines imputations graves que nous ne devons pas laisser planer sur nous plus longtemps, nous n'eussions pas même songé à revenir sur des attaques déjà anciennes. Mais ces attaques ont été répétées par d'autres personnes, et nous ne devons pas laisser de nuages sur l'orthodoxie de notre doctrine, ni sur la probité de nos intentions. Nous serons bref, et à Dieu ne plaise qu'en voulant nous défendre d'accusations, selon nous mal fondées, nous paraissions vouloir troubler la cendre des morts.
Mgr Fayet avait cru devoir remonter aux premiers principes pour défendre plus sûrement les Liturgies modernes et, afin d'atténuer l'inconvénient qu'elles ont amené, il lui avait semblé qu'il était nécessaire de diminuer le plus possible l'importance de la Liturgie en elle-même. Ainsi, sa doctrine était que « la Religion est une vertu morale qui ne produit par elle-même que des actes intérieurs d'adoration, de louange, de sacrifice, etc., et qui n'a, par conte séquent, rien à démêler avec la Liturgie » (1); que « la Liturgie proprement dite n'a aucun rapport nécessaire avec la vertu de Religion » (2) ; qu'il « faut laisser la Liturgie dans son domaine, et le Culte divin dans le sien » (3) ; enfin que « par l'exercice public de la Liturgie, l'Église se met plutôt en communication avec les hommes qu'avec Dieu » (4).
Il n'est personne qui, à la réflexion, ne saisisse le danger d'une telle doctrine dont les conséquences mèneraient directement au déisme, et franchement c'eut été acheter trop cher le droit de refaire à neuf la Liturgie que de sacrifier ainsi les bases de la religion révélée. Il nous fut aisé d'établir dans notre première Lettre au prélat, que la Religion n'est pas complète sans le Culte extérieur, et
(1) Examen des Institutions Liturgiques. Page 40,
(2) Ibid. Pag. 36.
(3) Ibid. Pag. 35.
(4) Ibid. Pag. 43.
que la Liturgie n'est autre chose que le Culte extérieur rendu à Dieu par l'Église.
Dans la seconde Lettre, nous nous attachâmes à prouver que la Liturgie est selon la doctrine de saint Augustin, de Bossuet et de tous les théologiens, le principal instrument de la Tradition de l'Église. Notre illustre adversaire était allé jusqu'à lui refuser le caractère dogmatique (1), prétendant qu'elle « ne pouvait jamais devenir la matière d'un jugement doctrinal, » et qu'enfin « l’erreur liturgique ne pouvait jamais violer que les lois de la discipline » (2). La thèse était facile à résoudre, mais la nécessité de l'éclaircir devant un public catholique, que certains journaux prétendaient épris des théories du prélat, ne démontrait que plus clairement le péril où s'engageait le défenseur des nouvelles Liturgies, qui ne trouvait pas de meilleur moyen d'en démontrer l'innocence et même la légitimité, qu'en privant l'Église du principal dépôt dans lequel se conserve sa foi.
A côté de ces principes si dangereux sur la doctrine, l'Examen des Institutions Liturgiques en émettait d'autres dont l'application n'était pas moins difficile à concilier avec les maximes essentielles de la discipline de l'Église, lorsque, parlant de l'innovation liturgique du siècle dernier, il disait que « ces changements n'intéressaient tout au plus que les règlements généraux ou particuliers que l'Église a faits sur cette matière » (3); en sorte qu'il se jugeait fondé à conclure « que le meilleur Bréviaire était celui qu'on disait le mieux » (4).
Après avoir pris la défense du dogme ébranlé par les deux théories que nous avons rappelées ci-dessus, il nous fallut entreprendre celle de la discipline ecclésiastique que
(1) Examen des Institutions Liturgiques. Pag. 2.
(2) Ibid. Pag. 229.
(3) Ibid. Préface, pag. IX.
(4) Ibid. Pag. XLIX.
le troisième système renversait de fond en comble. Toute subordination dans l'Église était désormais abolie, du moment que l'on pouvait regarder comme légitime un ordre de choses qui avait contre lui ni plus ni moins que les règlements généraux ou particuliers de l'Église sur la matière; du moment que les particuliers se trouvaient affranchis des lois qui prescrivent telle forme dans l'accomplissement d'un devoir, à la seule condition d'accomplir ce devoir convenablement, à leur guise. C'était purement et simplement l'anarchie qu'on nous proposait, comme moyen de venir en aide à la légitimité des nouvelles Liturgies. Nous dûmes nous attacher à faire voir le lien intime qui relie la discipline à la foi, à rappeler les droits de la discipline générale contre laquelle les tentatives isolées sont toujours nulles, enfin, l'existence d'une réserve apostolique qui fait de la Liturgie une chose papale et non une chose diocésaine.
Assurément, nous nous fussions bien gardé d'entrer dans cette polémique à l'égard d'un livre écrit par un prélat en réputation, si toutes ces thèses n'eussent été dirigées contre nous, et dans le but de persuader au public que nos écrits ne jouissaient pas d'une pleine orthodoXI°. Nos évêques étaient là pour veiller d'office à la pureté de la doctrine, et d'ailleurs, il n'y avait pas à craindre aujourd'hui que les maximes soutenues dans l'Examen des Institutions, prissent racine et se développassent dans les Églises de France. Mais nous avions notre foi à venger, et ce fut un devoir pour nous de peser dans une Défense publique la valeur des théories qu'on nous opposait.
Lorsqu'un événement funèbre vint suspendre la suite de notre apologie qui s'adressait directement au prélat, il nous restait encore à répondre à l'une des principales attaques que l'Examen portait contre nous. On nous accusait d'avoir qualifié d'hérésie tous les changements
opérés dans la Liturgie, par cela seul qu'ils étaient des changements. Une telle accusation n'a pas été sans causer quelque scandale à ceux qui, n'ayant jamais lu les Institutions, empruntaient à autrui l'opinion qu'ils s'en formaient. Il est donc à propos que nous levions ce scandale, en remettant en lumière notre doctrine, et en montrant qu'elle n'a pas le plus léger rapport avec celle qu'on nous a imputée.
Nous transcrirons d'abord les paroles du prélat : « Il importe peu, dit Mgr Fayet, qu'on n'ait jamais entendu parler de l'hérésie antiliturgique, et que ce soit une création du génie fécond du P. Abbé de Solesmes. Quand on est venu à créer des symboles et des confessions de foi qui n'existaient pas auparavant, il est bien permis de les protéger par des anathèmes, et de décerner le titre d'hérétique à ceux qui voudraient les attaquer. L'hérésie antiliturgique est donc une conséquence de la position dogmatique que D. Guéranger a faite aux formules de la Liturgie, et voici son raisonnement. Les formules sacrées admises par l'Église romaine font partie essentielle du dépôt de la révélation : vous ne pouvez donc toucher à ces formules sans toucher au dépôt de la révélation; mais toucher au dépôt de la révélation, c'est tomber dans l'hérésie : donc, toucher aux formules liturgiques, c'est tomber dans l'hérésie antiliturgique (1). »
Ce prétendu résumé de notre doctrine sur l'hérésie antiliturgique a pour premier inconvénient de n'avoir pas le moindre rapport avec les principes que nous avons soutenus; aussi, son auteur qui nous cite à chaque page dans tout le cours de l'Examen a-t-il négligé d'alléguer l'endroit où nous étalons ce beau raisonnement. Néanmoins, fort de sa découverte, il s'avance rapidement dans
(1) Examen des Institutions Liturgiques, Chap. XVI, pag. 228.
la voie des conséquences, et bientôt il se met à prouver, en vertu de son étonnant syllogisme, qui heureusement ne nous appartient en aucune façon, que les pontifes romains qui ont remanié les livres de la Liturgie sont tombés, selon nous, dans l'hérésie antiliturgique (1).
Il eut été, on l'avouera, par trop étrange que, dans une introduction historique où nous avons cherché à réunir l'ensemble des faits relatifs à la formation et aux diverses modifications des livres liturgiques, où nous avons montré avec tant de complaisance les plus saints pontifes, les plus grands docteurs dans toutes les Églises, s'occupant à disposer, à perfectionner, à corriger la Liturgie, nous eussions prétendu signaler dans leurs travaux un principe hérétique, comme si les formules liturgiques eussent été révélées de Dieu au commencement, en sorte qu'il ne fût plus possible à la main de l'homme d'y toucher en quoi que ce soit. Une telle manière de comprendre la Liturgie eût été neuve assurément; mais s'il existe un livre au monde à l'aide duquel il serait facile de la réfuter par les faits, ce livre serait, à coup sûr, les Institutions. L'auteur de l’Examen, lorsqu'il nous adressait ce reproche, ne se rappelait déjà plus les assertions qu'il nous a tant reprochées sur les symboles de foi, à la teneur desquels il ne reconnaissait pas à l'Église le pouvoir de rien ajouter, tandis que nous, nous n'avons cessé de signaler un développement successif dans ces formules sacrées. L'évidence même prouve que nous n'avons pu imputer à hérésie des travaux de remaniement et de complément dont nous avons loué les avantages, et fait ressortir l'importance comme développement des Confessions de foi; il faut donc de toute nécessité qu'en parlant de l'hérésie antiliturgique, nous ayons eu en vue un système qui peut s'exercer sans doute, et qui s'est exercé en effet, sur certains livres
(1) Voir les chapitres XVI et XVIII de l’Examen.
liturgiques, mais qui préexistait à ces livres, et n'a rien de commun avec les changements qu'une autorité légitime et orthodoxe introduit de temps en temps dans les formules du service divin.
Or, le système que nous avons appelé antiliturgique, nous l'avons défini, l’hérésie qui se porte l'ennemie des formes du service divin (1). Il nous a semblé que ce terme dont l'équivalent, misoliturgique, a été employé dans le même sens par un des plus savants hommes du XVIII° siècle (2), exprimait assez bien cette tendance hostile au service divin dans laquelle se sont réunis de siècle en siècle les Gnostiques, Vigilance, les diverses branches du Manichéisme occidental du XI° au XII° siècle, Wiclef, Jean Hus, Luther et Calvin. Il est bien clair que le déisme qui est l'antiliturgisme par excellence, fait le fond de tous ces systèmes, dont plusieurs même ne semblent affecter une sorte de mysticisme que pour entraîner plus sûrement leurs adeptes vers le rationalisme. Nous avons décrit l'histoire de cette secte dangereuse dont les influences n'ont cessé de réagir contre les formes liturgiques et contre la Liturgie elle-même, et afin de mieux préciser son action, nous avons résumé douze traits principaux de tout son plan d'attaque, que nous avons montrés en action dans les œuvres du calvinisme relatives au service divin.
Dans tout cela, pas le moindre trait qui puisse s'appliquer directement ni indirectement aux modifications opérées dans les livres liturgiques dont se sert l'Église catholique, tant que ces modifications sont appliquées par l'autorité compétente, et qu'elles n'ont pour but que de mettre dans un meilleur ordre, de compléter, d'amender, de perfectionner l'ensemble des formules saintes que nous
(1) Institutions Liturgiques. Tom. I, pag. 390.
(2) Robert Sala. Comment, in libros de Rebus Liturgicis, Joan. Card, Bona. Tom. I, pag. 34.
a léguées la tradition. La correction liturgique accomplie dans des conditions orthodoxes et conformes à la sagesse de l'Église n'a rien de commun avec ce système de destruction tantôt sourde, tantôt violente, que nous avons signalé et dont nous avons tracé les caractères; système qui n'a d'autre raison d'être que le désir de substituer de nouveaux dogmes aux dogmes anciens, en détruisant en même temps les formes religieuses qui expriment la foi et la religion positive envers Dieu, pour établir le pur déisme. Or, nous ne pensons pas qu'aucun observateur clairvoyant songe à nous contester que le déisme ne soit le dernier mot du protestantisme.
Mais, nous dira-t-on, n'avez-vous pas, dans la suite de votre ouvrage, appliqué à certaines particularités des Liturgies nouvelles la qualification d’antiliturgiques ? — Nous n'avons garde de nous en défendre. A qui, en effet, devons-nous ces reconstructions des livres de la prière sur un nouveau plan, si ce n'est, la plupart du temps, à des hommes infectés de l'hérésie jansénienne ? Or, est-il permis d'oublier que le dogme janséniste et le dogme calviniste sont identiques au fond ? La secte qui a décimé l'Église en France, durant cent cinquante ans, qui a livré la hiérarchie aux entreprises de la puissance temporelle, éloigné les fidèles de la participation aux sacrements, glacé la piété dans les cœurs, préparé les voies au rationalisme, devons-nous donc tant nous étonner de retrouver chez elle les instincts de l'hérésie antiliturgique ? On la laissait maîtresse de refaire à neuf les livres de la prière; est-il si surprenant qu'elle en ait profité, et que l'on reconnaisse l'arbre à ses fruits? Nous avons raconté assez au long les intrigues à l'aide desquelles elle parvint à s'emparer de la rédaction des nouveaux livres, et l'impudeur avec laquelle elle s'est félicitée de ce triomphe dans ses pamphlets et ses journaux ; a-t-on le droit après cela de trouver étrange qu'elle ait mis ses soins à
faire prévaloir dans son œuvre des principes qui faisaient le fond de sa pensée ?
Le plan liturgique des réformateurs du xvr9 siècle fut, ainsi que les faits le démontrent, de repousser les prières traditionnelles et de les remplacer par des lectures de la Bible, d'élaguer tout ce que les livres antérieurs renfermaient de favorable aux croyances de l'Église contre lesquelles ils se déclaraient, de substituer des formules de leur façon destinées à exprimer les nouveaux dogmes, de faire disparaître du service divin ce qui gêne, ce qui assujétit, de remplacer les antiques prières où respiraient la confiance et la simplicité de la foi et de l'amour par d'autres où l'on tient un langage froid et guindé, d'anéantir le culte de la sainte Vierge et des Saints, d'effacer jusqu'aux dernières traces de la religion envers le Siège Apostolique, etc.
Les livres des églises luthérienne, calviniste, anglicane, sont là pour montrer l'application de ce système dans toute son étendue ; on ne pourrait le contester; mais on ne peut pas nier non plus que le jansénisme n'ait eu pour but, dans toutes ses manœuvres, d'amener graduellement les mêmes résultats. Les Réflexions morales de Quesnel et l'Institution chrétienne de Calvin, sont deux livres de la même famille. Seulement, le premier est plus prudent, parce que l'auteur et ses adeptes ont jugé à propos de garder le lien extérieur de communion avec l'Église, tout en ayant une foi différente de la sienne.
Il est inutile de reproduire ici tous les travaux d'analyse que nous avons donnés ailleurs sur l'œuvre des nouvelles liturgies. Habemus confitentes reos. Les jansénistes se sont vantés dans leurs écrits imprimés d'avoir dirigé l'œuvre qui leur fut si malheureusement confiée, dans un but favorable à leur plan; ils s'en sont glorifiés dans les Hexaples de la Constitution, dans les Nouvelles ecclésiastiques, et jusqu'en 1843, dans leur Revue ecclésiastique.
Nous devrions les croire sur parole, quand les faits ne seraient pas aussi patents qu'ils le sont. Or, n'est-il pas naturel que cette secte antiliturgique ait mis son cachet aux livres dont elle a eu le monopole ? c'est le contraire qui devrait nous surprendre.
Il est vraiment incompréhensible que Mgr Fayet nous ait imputé d'avoir qualifié d’ antiliturgiques toutes les modifications que peut subir la Liturgie, tandis que cette qualification n'a été imputée par nous qu'à certaines œuvres accomplies dans un esprit d'opposition déclarée aux doctrines et aux habitudes du passé de la Liturgie. Nous ne voulons point accuser ici les intentions du prélat; mais il suffit de feuilleter les Institutions pour voir combien son imputation est dépourvue de fondement. Si l'Église aujourd'hui jugeait à propos de renouveler en entier le corps de la Liturgie, ce qu'elle n'a jamais fait, ayant toujours eu soin de procéder par voie d'addition, ou de simple correction ; on peut être assuré à l'avance que les nouveaux livres seraient rédigés dans l'esprit des anciens, et que la religion y serait exprimée d'une manière si complètement analogue aux traditions de la foi et de la piété, que le clergé et le peuple fidèle sentiraient tout d'abord que rien n'est changé quant au fond. Chez nous, au XVIII° siècle, il en fut tout autrement. Des particuliers, de simples prêtres, s'avisèrent de publier des projets de Bréviaire; ils firent imprimer des plans, des offices, enfin des Bréviaires entiers, à l'usage des Églises qui désiraient goûter de la nouvelle Liturgie. D'autres, comme le P. Vigier, en avaient en portefeuille et les offraient à qui voulait les accepter. Tout cela était assurément inouï dans l'Église, qui jusqu'alors avait toujours considéré le passé de la Liturgie comme digne de tous les égards, et qui n'avait jamais vu des hommes sans autorité et sans mission s'en venir offrir aux Pasteurs un corps entier de Liturgie dont l'adoption ne pouvait que briser, avec le lien de
l'unité dans la prière, la chaîne de la tradition des mêmes lûtes et des mêmes formules.
Toutefois, nous ne demandons pas mieux que d'en convenir, ces livres nouveaux qui par le fait même de leur fabrication encouraient le reproche de témérité, il eut encore été possible de les rédiger dans un sens totalement •éloigné de toute tendance antiliturgique. Cette dernière circonstance a dépendu uniquement de l'esprit et des intentions des rédacteurs qui se sont mis à l'œuvre. Il n'y a donc rien de commun, à plus forte raison, entre les changements liturgiques considérés en eux-mêmes, et l'hérésie antiliturgique ; enfin, ni les principes que nous avons émis dans les Institutions, ni les conclusions tirées des faits que nous avons relatés, n'ont aucune relation avec la doctrine qu'on nous a gratuitement imputée.
Nous avions même évité d'entrer dans la question de savoir si la violation de telle loi liturgique n'entraînerait pas la note d'hérésie. Cette question, au reste, est très étendue et n'est pas de nature à être discutée dans une préface. Nous ne nous en occuperons donc pas. Qu'il soit seulement permis de faire observer qu'un livre liturgique dans lequel, par exemple, la forme des sacrements serait altérée, encourrait avec justice la note d'hérésie; que les Quartodécimains sont comptés entre les hérétiques, quoiqu'ils ne fussent en opposition avec l'Église que par leur refus de se soumettre à la prescription liturgique qui fixait la fête de Pâques au dimanche d'après le quatorzième jour de la lune de mars; que parmi les canons de doctrine du concile de Trente, il en est plusieurs qui lancent l'anathème contre les violateurs de la loi purement liturgique. Ainsi, dans la session VIe, de Sacramentis in genere, sont anathématisés ceux qui enseignent que les rites dont l'église accompagne l'administration solennelle des sacrements pourraient être changés au gré. des évêques particuliers (1);
dans la session XXIIe de Sacrificio Missae, l'anathème est pareillement lancé contre ceux qui réprouvent l'usage de réciter le Canon à voix basse, ou qui prétendent que la Messe devrait être célébrée en langue vulgaire, etc. (2).
Ce n'est pas ici le lieu de préciser le sens théologique de ces diverses condamnations ; nous aurons ailleurs l'occasion d'y revenir; mais elles suffisent à montrer que l'Église a plus d'une fois placé les violateurs de la Liturgie à côté des hérétiques. Nous avons fait voir, dans notre troisième Lettre, le lien intime qui existe entre le dogme et la discipline, et l'on sait que la discipline liturgique est plus que toute autre en rapport direct avec les matières de la foi. Mais n'ayant pas eu occasion de traiter ces questions dans les Institutions, où nous n'avons signalé d'autre hérésie antiliturgique que celle qui s'oppose au culte divin, nous n'avons pas à nous étendre davantage sur cette matière.
Nous passerons maintenant à une autre accusation qui a rapport à l'histoire de l'innovation liturgique, et sur laquelle notre illustre adversaire paraît avoir beaucoup compté pour discréditer l'ensemble de faits que nous avons réunis dans les Institutions. Il s'agit de l'origine du Bréviaire d'Orléans (3). Nous avions attribué la première publication de ce livre liturgique à M. Fleuriau d'Armenonville, en 1731, parce que ce prélat, dans la lettre pastorale placée en tête, parlait comme s'il eût été réellement le premier à publier ce Bréviaire. Nous en avions attribué la rédaction à Le Brun Desmarettes, janséniste appelant, et cela, sur la foi de tous ceux qui, avant nous,
(1) Canon XIII.
(2) Canon IX.
(3) Dans la seconde édition du deuxième volume de cet ouvrage, nous avons tenu compte des observations que l'auteur fait lui-même sur son texte dans cette préface, V. t. II, p. 220, 242. Note de l'éditeur.
s'étaient occupés de l'auteur du Bréviaire d'Orléans ; enfin, nous avions fait ressortir ce que renfermaient de dangereux et de subversif de la Liturgie certains principes de la lettre pastorale relatifs à la substitution systématique de l'Ecriture sainte, découpée en lambeaux par une autorité locale, aux prières séculaires qui sont l'instrument principal de la Tradition de l'Église elle-même.
Mgr Fayet s'élève avec vigueur dans l’Examen contre les faits racontés par nous et contre les inductions que nous avions cru devoir en tirer. L'argumentation du prélat repose sur deux chefs : 1° Il est faux, dit-il, que Le Brun Desmarettes soit l'auteur du Bréviaire d'Orléans ; 2° M. Fleuriau d'Armenonville était un prélat zélé contre le jansénisme; il ne peut donc avoir confié la rédaction du Bréviaire de son Église à l'un des plus ardents fauteurs de cette hérésie.
Nous répondrons d'abord sur le fait de l'auteur du Bréviaire d'Orléans. Mgr Fayet nous somme de citer un écrit quelconque, depuis 1731 jusqu'à 1841, dans lequel le Bréviaire publié en 1731 par M. Fleuriau d'Armenonville soit attribué à Le Brun Desmarettes; il nous faut satisfaire à l'exigence du prélat.
1° Les Nouvelles ecclésiastiques, à la date du 4 avril 1731, s'expriment en ces termes : « Le 19 mars, M. Desmarettes, acolythe, élève de Port-Royal..., mourut ici (à Orléans)... il est connu pour l’auteur des Bréviaires d'Orléans et de Nevers. »
2° L'ouvrage très rare intitulé : Discours sur le privilège des évêques d'Orléans, Orléans, in-8°, 1734, consulté par nous à la Bibliothèque publique d'Orléans, porte ce renseignement : « Deux savants hommes ont travaillé au Bréviaire d'Orléans : Raymond Florentin, parisien, chanoine et sous-doyen de l'église d'Orléans, et Jean-Baptiste Le Brun Desmarettes, natif de Rouen, mort le 20 mars-1731. »
3° Le Dictionnaire historique de Chaudon, copié plus tard par Feller, contient ces paroles à l'article Le Brun Desmarettes : « On lui doit les Bréviaires d'Orléans et de Nevers. ».
4° Sabatier, dans Les trois siècles de la Littérature française, commence ainsi l'article qu'il consacre à Le Brun Desmarettes : « Ce n'est pas pour avoir fait les Bréviaires de Nevers et d'Orléans que nous le plaçons ici, mais pour avoir composé un ouvrage assez singulier, etc. »
5° La Bibliothèque historique de la France, édition de Fontette, tome IV; supplément du tome Ier, page 319 ; contient cette note : « Le Brun Desmarettes qui était de Rouen, a travaillé au Bréviaire d'Orléans, où il demeurait, et où il est mort en 1731. »
Les cinq témoignages qui précèdent sont empruntés au XVIII° siècle; voici maintenant ceux du XIX°.
6° La Biographie universelle, article Le Brun Desmarettes, rédigé par Beuchot, porte ces mots : « Il a eu beaucoup de part aux Bréviaires d'Orléans et de Nevers. »
7° M. Picot, dont tout le monde connaît l'exactitude dans ce genre de renseignements, a consacré une notice à Le Brun Desmarettes dans ses Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique du XVIII° siècle, tome IV. Il y parle ainsi : « Le Brun, dit Desmarettes, né à Rouen, fut élevé à Port-Royal et mourut à Orléans. Il resta simple acolythe et eut la confiance de Colbert, archevêque-ci de Rouen, et du cardinal de Coislin, à Orléans. Il est auteur des Bréviaires d'Orléans et de Nevers. »
Il nous avait semblé que sur un si grand nombre de témoignages, il était permis de rapporter le Bréviaire d'Orléans à Le Brun Desmarettes comme à son auteur, et véritablement, malgré les dénégations de notre adversaire, il nous semble impossible, sans renverser toutes les bases de la certitude historique, de tirer une autre conclusion
de toutes ces autorités. Nous sommes donc obligé de maintenir notre assertion, sans en rien retrancher. Quant aux faits de la persistance de Le Brun Desmarettes dans son appel de la bulle Unigenitus, et de sa mort dans l'impénitence, Mgr Fayet n'a pas songé à les contester; nous n'avons donc pas à y revenir.
Vient maintenant la question de la coopération de M. Fleuriau d'Armenonville, prélat très vigilant contre le jansénisme et qui fut même placé à Orléans, comme le reconnaît Mgr Fayet, pour réparer les maux qu'avait causés au diocèse la fatale administration du cardinal de Coislin. Comment se fait-il qu'un évêque si orthodoxe ait, mis entre les mains de son clergé un Bréviaire dont la rédaction était d'une main plus que suspecte ? Cette question se présenta à nous, lorsque nous écrivîmes les pages contre lesquelles s'est élevé Mgr Fayet, et il nous fut impossible de ne pas voir dans un fait si regrettable une nouvelle preuve de l'engouement dont avaient été saisis tout à coup, pour l'innovation liturgique, plusieurs prélats dont la mémoire est demeurée pure, sous les autres rapports. Au fond, il n'y a pas plus lieu de s'étonner de voir M. Fleuriau d'Armenonville publier le Bréviaire de Le Brun Desmarettes, que de voir M. de Vintimille donner au diocèse de Paris celui de Vigier et de Mésenguy. M. de Vintimille était à Paris le fléau des jansénistes; leurs clameurs contre ce prélat remplissent les Nouvelles ecclésiastiques; mais leurs récriminations deviennent embarrassantes, lorsqu'ils osent lui reprocher, à M. de Vintimille, de recevoir un Bréviaire de la main de ceux mêmes qu'il persécute, de refuser à Coffin, dont il a accepté les hymnes, la sépulture ecclésiastique, qui fut refusée aussi plus tard à Boursier, auteur de la Préface de la Toussaint dans le Missel de M. de Vintimille, etc.
Nous n'avions entre les mains que le Bréviaire de M. Fleuriau d'Armenonville, lorsque nous donnâmes le
deuxième volume des Institutions, et, ayant à rendre compte des doctrines sur la Liturgie, exposées dans la lettre pastorale du prélat, qu'on lit en tête de ce livre, nous ne dûmes pas dissimuler qu'elles étaient subversives de la tradition liturgique. C'était de l'histoire que nous écrivions, et l'une des nécessités de notre sujet. Il nous semblait bien un peu extraordinaire, il est vrai, que Le Brun Desmarettes, mort le 19 ou le 20 mars 1731, se trouvât être l'auteur d'un Bréviaire publié en 1731, quoique, cependant, la lettre pastorale en tête du Bréviaire porte la date du 1er novembre 1730. Néanmoins, à tout prendre, il n'y avait aucune impossibilité à ce que l'auteur du Bréviaire fût mort Tannée même où son travail recevait les honneurs de la publication. D'autre part, tous les témoignages que nous venons d'énumérer et qui sont postérieurs à la mort de Le Brun Desmarettes, affirmaient unanimement que ce personnage était l'auteur du Bréviaire d'Orléans. Nous devions donc lui attribuer ce livre liturgique, en attendant que de nouveaux renseignements vinssent mettre la question dans tout son jour.
Postérieurement à la publication du volume, il nous fut possible de compléter nos idées sur le Bréviaire d'Orléans, par l'envoi qu'on voulut bien nous faire de celui que publia, en 1693, le cardinal de Coislin. Nous connaissions déjà ce dernier Bréviaire par l'éloge assez suspect qu'en fait Van Espen, et aussi par un autre éloge que contient un traité manuscrit de Horis canonicis, composé en 1730, par le janséniste Le Gros, et conservé jusqu'aujourd'hui dans les archives de l'archevêché d'Utrecht (1). Nous nous attendions d'après cela à rencontrer
(1) Voici le passage : « Quœritur an necesse est eamdem ubique esse divini officii formam ? — R. Ubique et semper eadem est in essentialibus... nunc vero quaedam diversitas est... praecipue in Gallia, ubi plures Episcopi antiquos Ecclesiarum suarum ritus diligentius conservarunt, et libros officiorum divinorum ex concilii Tridentini voto recognitos atque expurgatos edi curarunt : ex his praecipue commendantur Breviaria Aurelianense, Senonense (1), Trecense (2), quibus praeivit Cluniacense, accurante potissimum D. Le Tourneux. » (De Horis canonicis, page 5o3.)
dans ce livre un corps complet de Liturgie, élaboré dans le goût et les intentions du Bréviaire de Cluny. Notre attente ne fut pas trompée; mais ce qui nous frappa bien plus encore, ce fut de reconnaître dans le Bréviaire de 1693 le même Bréviaire que celui qui fut publié en 1731 par M. Fleuriau d'Armenonville.. Cette dernière édition offrait bien quelques différences, dans l'arrangement du Psautier dont la précédente avait conservé la disposition romaine, dans les hymnes renouvelées en divers offices, dans certaines leçons des Pères remplacées par d'autres en plusieurs endroits, dans quelques additions inspirées par les sentiments catholiques du prélat qui siégeait à Orléans en 1731, telles que le rétablissement de la fête de la Chaire de Saint-Pierre à Rome, supprimée dans le Bréviaire de 1693 ; mais, malgré ces modifications, ce dernier ne se trouvait pas moins reproduit par l'édition de 1731, dans la proportion des dix-neuf vingtièmes.
Bien plus, la lettre pastorale publiée sous le nom de M. Fleuriau d'Armenonville, en 1731, et dont nous avions cité un passage, se trouvait être la même que celle qui, sur le Bréviaire de 1693, portait en tête le nom du cardinal de Coislin. Seulement, quelques phrases totalement insignifiantes avaient été élaguées dans la seconde édition; mais celles en particulier que nous avions citées et qui contiennent tout le système des nouveaux liturgistes, se lisaient à la fois sur les deux. Rien de plus étrange assurément que de voir deux prélats successeurs l'un de l'autre, s'attribuer par acte solennel la publication du Bréviaire, dans les mêmes termes, avec la seule différence de leurs noms et de la date; mais une simple
(1) Publié par Fortin de la Hoguette, et composé par le janséniste Burluguay.
(2) Publié par l'indigne neveu de Bossuet.
confrontation éclaircissait complètement la difficulté. Le Brun Desmarettes avait composé le Bréviaire d'Orléans pour le compte de M. de Coislin, et M. Fleuriau d'Armenonville donnait en 1731 une nouvelle édition de ce Bréviaire, modifiée en quelques détails qui laissaient subsister moralement en son entier l'œuvre du confident de M. de Coislin. Les auteurs postérieurs à la mort de Le Brun Desmarettes qui lui avaient unanimement attribué ce livre, avaient exprimé un fait conforme à la vérité, et en faisant nos remarques sur la lettre pastorale de M. Fleuriau d'Armenonville, nos critiques atteignaient principalement M. de Coislin auquel ce document appartient originairement, et dont la condescendance pour le jansénisme est un fait historique dont Mgr Fayet lui-même est convenu.
Nous ne relèverons pas ici les paroles plus que sévères avec lesquelles ce prélat qualifie, dans l'Examen, notre assertion relative au fait de la coopération de Le Brun Desmarettes au Bréviaire d'Orléans, et notre jugement sur une pièce qui, en fin de compte, se trouve avoir été rédigée par unévêque janséniste; nous en avons dit assez pour démontrer la bonne foi de notre récit. Nous avions écrit, sans avoir à notre disposition tous les renseignements dont nous sommes aujourd'hui en possession ; mais ces renseignements n'auront servi qu'à mettre dans une lumière plus éclatante les faits que nous avions signalés. L'identité du Bréviaire de 1731 avec celui de 1693 étant une fois reconnue, tout s'explique ; mais il est cependant un fait dont nous ne nous rendons pas compte. Si Mgr Fayet a connu cette identité, comment lui a-t-il été possible d'argumenter contre nous avec tant d'assurance ? Or, il est de fait qu'il ne l'a pas ignorée. Voici ce que nous lisons dans l'Introduction à l’Examen : « Parmi les faits les plus saillants qui avaient passé sous mes yeux, il ne me fut pas difficile de distinguer une histoire
prétendue du Bréviaire d'Orléans, réimprimé en 1731 par ordre de M. Fleuriau d'Armenonville, l'un des plus grands et des plus saints évêques qui aient gouverné ce diocèse (1).» Du moment que le prélat savait déjà,comme nous le savons maintenant, que l'édition de 1731 n'était qu'une réimpression, il n'ignorait donc pas que nos réclamations contre le livre et contre les principes de la lettre pastorale atteignaient directement l'auteur et l'éditeur de ce Bréviaire en 1693. Nous sommes heureux de rendre pleine justice au zèle de M. Fleuriau d'Armenonville contre le jansénisme : mais il n'est point en notre pouvoir défaire que le Bréviaire qu'il réimprima en 1731, avec quelques améliorations, parmi lesquelles nous ne comptons pas cependant l'altération de la division romaine du Psautier, que ce Bréviaire, disons-nous, n'ait pas eu Le Brun Desmarettes pour auteur. De même tout homme impartial devra convenir qu'un évêque orthodoxe succédant à un prélat suspect dans la foi, s'il s'empare d'une lettre pastorale de celui-ci, à la seule réserve de changer le nom en tête et la date à la fin, et aussi de retrancher quelques phrases sans portée, s'expose à être considéré comme le seul auteur de cette pièce, par tous ceux qui ont l'inconvénient d'ignorer qu'elle est l'œuvre d'un autre.
Nous nous devions à nous-même cette sorte d'apologie, pour rétablir la franchise de nos intentions et la loyauté avec laquelle nous avons procédé dans nos recherches. Aujourd'hui, nous serions en mesure de fortifier et de compléter largement notre histoire de la révolution liturgique du XVIII° siècle ; des faits nombreux, des documents authentiques que nous ignorions il y a dix ans, nous sont parvenus, à l'aide desquels il nous serait facile de remplir les intervalles que nous avons laissés, et de
(1) Examen. Introduction, pag. II.
présenter un tableau pour ainsi dire complet de l'Église de France, sous le rapport liturgique, à cette époque déjà si loin de nous. En recueillant tous ces renseignements que nous mettrons en œuvre plus tard, nous avons eu du moins la satisfaction de voir que notre introduction historique aux Institutions, quoique très imparfaite comme tout livre dans la composition duquel l'auteur est réduit à se frayer une route inexplorée avant lui, ne renfermait aucune inexactitude sérieuse qu'on eût droit de nous reprocher (1).
Notre intention était, si nous eussions continué la publication de nos Lettres, d'en consacrer une à la discussion d'un grand nombre d'imputations lancées contre nous sur le ton de la légèreté et d'une plaisanterie plus ou moins fine, et dans le but avoué de faire passer l'auteur des Institutions pour un homme ignorant les premiers principes de toute chose, mais principalement les éléments de la grammaire. Nous ne regrettons pas assurément d'avoir manqué l'occasion de renvoyer tous ces traits que notre spirituel adversaire nous lançait de si bonne grâce. Il est cependant une de ces attaques légères à laquelle nous croyons devoir répondre, non parce qu'elle atteste dans son auteur le défaut d'une connaissance quelconque des origines liturgiques, mais parce que le ton d'assurance avec lequel elle est produite pourrait induire en erreur, sur un point important de la science, plusieurs des lecteurs de l’Examen. Il s'agit d'un texte de Walafrid Strabon que nous sommes accusé d'avoir traduit avec une négligence qui ne serait pas pardonnable à un élève de sixième.
(1) L'auteur signalait ici deux omissions importantes concernant le Bréviaire de Vienne de 1676 et la réforme de celui de Meaux, commencée par Bossuet et achevée sous son successeur. Nous avons reporté dans le second volume les additions au moyen desquelles l'auteur a comblé ces lacunes.
Quiconque tient à savoir tant soit peu ce que c'est que la Liturgie,doit avoir une idée des Sacramentaires qui sont la source de notre Missel d'aujourd'hui. Ces Sacramentaires ont été publiés sur les meilleurs manuscrits, et servent de base à tous les travaux qui ont été entrepris sur la Liturgie de la Messe, notamment par le Père Le Brun, auteur assez répandu en France. Or, les liturgistes ne laissent ignorer à personne que le pape saint Gélase, à la fin du V° siècle, compila, pour l'usage de l'Église romaine, le Sacramentaire qui porte son nom, et qui a été édité par le B. cardinal Tommasi. Ce Sacramentaire eut cours non seulement à Rome, mais dans un grand nombre d'Églises de l'Occident.
Saint Grégoire vint ensuite qui, à la fin du VI° siècle, donna aussi son Sacramentaire, en retranchant un grand nombre d'oraisons et de préfaces qui se trouvaient dans la compilation que saint Gélase avait formée, réunissant en trois livres les formules liturgiques usitées sous ses prédécesseurs. L'un et l'autre Sacramentaire, le Gélasien et le Grégorien, eurent cours dans les Églises occidentales; mais le Grégorien, plus concis et mieux ordonné, outre qu'il était celui pour lequel se déclara définitivement l'Église romaine, tendait à s'établir partout sur les ruines du Gélasien. Ce dernier s'était de bonne heure répandu en France, et c'est même sur un manuscrit français du VIII°siècle, que le B. Tommasi en a donné la seule édition que nous ayons. La Liturgie gallicane, qui tendait à s'absorber dans la romaine, bien avant Pépin et Charlemagne, fit de nombreux emprunts au Sacramentaire Gélasien, en sorte que ces deux grands princes ayant, sur les instances des Pontifes romains, établi la Liturgie romaine dans leurs États, l'introduction du Sacramentaire Grégorien ne fit point cesser totalement l'usage du Gélasien dont saint Grégoire l'avait principalement extrait. On vit le savant liturgiste Alcuin compiler un Sacramentaire
partie Gélasien et partie Grégorien. Le docte abbé Gerbert, dans sa Liturgia Alemannica, nous a donné des extraits de divers Sacramentaires de la Germanie, dont ce mélange forme un des traits caractéristiques. Les Églises qui usaient de ces livres ainsi mélangés, ne pensaient pas aller directement contre le règlement universel qui assujétissait tous les États soumis aux princes Carlovingiens à la Liturgie romaine, attendu, disait-on, que toutes ces pièces étaient venues de Rome ; néanmoins, passé le X° siècle, ces variétés qui ne paraissent pas s'être étendues à un grand nombre d'Églises, finissent par disparaître.
Walafrid Strabon qui écrivit vers 840, constate le fait que nous venons d'exposer, et c'est sur son texte cité par nous que Mgr Fayet a prétendu nous prendre en défaut. Voici le passage de l'abbé de Reichenau : « Nam et Gelasius Papa, in ordine LI, ita tam a se, quam ab aliis compositas preces, dicitur ordinasse, et Galliarum Ecclesiae suis orationibus utebantur, quae adhuc a multis habentur. Et quia tam incertis auctoribus multa videbantur incerta, et sensus integritatem non habentia, curavit Beatus Gregorius rationabilia quœque coadunare, et seclusis hisquae vel nimia vel inconcinna videbantur, composuit librum qui dicitur Sacramentorum (1). » Nous avions traduit : « Gélase, le cinquante-unième Pape, mit en ordre les prières, tant celles qu'il avait composées que celles que d'autres avaient rédigées avant lui; les Églises des Gaules se servirent de ses oraisons, et elles y sont encore employées par plusieurs. Mais comme beaucoup de ces formules semblaient appartenir à des auteurs incertains, ou ne présentaient pas un sens clair et complet, le bienheureux Grégoire prit soin de réunir tout ce qui était conforme à la pureté originale du texte, et, ayant retranché les
(1) Walafrid. Strabo., de Rebus ecclesiasticis,cap. XXII.
choses trop longues, et celles qui avaient été rédigées sans goût, il composa le livre qui est appelé des Sacrements. »
Mgr Fayet nous accuse d'être tombé ici dans un contresens. Il regrette d'être obligé de descendre aux premières leçons de la grammaire pour redresser nos traductions, attendu, dit-il, que « le bonhomme Lhomond professe gravement que le pronom possessif, après un seul verbe, s'exprime par suus, sua, suum, quand il se rapporte au nominatif de ce verbe » (1). Selon le prélat, le texte de Walafrid Strabon ne veut donc pas dire : Les Églises des Gaules se servaient des oraisons de Gélase, et elles y sont encore employées par plusieurs, ainsi que nous avions traduit; mais bien : Les Églises des Gaules se servaient de leurs prières; en sorte que, selon Mgr Fayet, « le texte de Walafrid Strabon démontre qu'après l'abolition du rite gallican par Pépin et par Charlemagne, un grand nombre d'Églises dans les Gaules avaient conserve ce rite et continuaient à le suivre » (2).
Il est bien évident que Mgr Fayet peu familier avec la science liturgique jusqu'au jour où il se mit à écrire Montré nous, a complètement ignoré le fait de ce mélange des Sacramentaires Gélasien et Grégorien dans un certain nombre d'Églises, au IX° siècle. Nous avions négligé d'en parler dans notre premier volume, nous réservant d'y revenir longuement dans le cours de l'ouvrage, et franchement nous ne nous doutions pas qu'il fût possible de contester un fait reconnu par tous les auteurs qui ont traité des Sacramentaires, et appuyé sur des manuscrits encore subsistants.
L'incorrection grammaticale dans laquelle est tombé Walafrid Strabon, en employant le pronom suis autrement que selon les règles du bonhomme Lhomond, ne
(1) Examen, pag. 119.
devait pas nous arrêter ; cette incorrection, si c'en est une, fourmille dans tous les écrits delà basse latinité; et, chose étrange, un savant grammairien a mis à notre disposition une liste de passages des classiques latins, dans lesquels le même pronom était employé après un seul verbe, sans qu'il se rapporte au nominatif de ce verbe. Il serait puéril d'entrer dans de plus longs détails sur la manière dont un écrivain du IX° siècle écrivait en latin ; mais, si Mgr Fayet eût voulu traduire les Saintes Écritures sur la Vulgate, selon la règle du bonhomme Lhomond, il nous sera permis de craindre que le prélat n'eût commis plus d'un contresens. Rien n'est plus fréquent dans la Vulgate tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, que l'emploi du pronom suus dans un sens contraire à la règle de Lhomond. Cela peut être quelquefois plus ou moins embarrassant pour le traducteur, mais c'est à lui de s'aider du bon sens pour saisir l'intention de l'auteur qu'il traduit.
Aussi ne saurions-nous douter que si Mgr Fayet eût connu l'existence des Sacramentaires mélangés, il n'eût, comme nous et comme tous les auteurs qui nous ont précédé, entendu du pape Gélase le suis de Walafrid Strabon. Il eût pensé avec nous, que l'abbé de Reichenau ne pouvait avoir en vue la Liturgie gallicane dans un passage où il a pour but de raconter l'origine des deux Sacramentaires romains de saint Gélase et de saint Grégoire ; qu'une digression à cet endroit sur la Liturgie gallicane n'eût été aucunement motivée, tandis que l'occasion de parler des emprunts faits au Sacramentaire de saint Gélase par certaines Églises de France, ne pouvait pas être plus naturelle que dans l'endroit même où Walafrid Strabon décrit le Sacramentaire Gélasien, et s'apprête à parler immédiatement du Grégorien.
Quant à ce qu'a cru pouvoir avancer Mgr Fayet, que dans les bonnes éditions de Walafrid Strabon, le passage
relatif aux Églises des Gaules commence un alinéa qui fait suite à celui où l'auteur parle du Sacramentaire de saint Gélase; cette circonstance typographique ne changerait rien au sens nécessaire de la proposition. Mais le malheur a voulu jusqu'ici que l'alinéa en question ne se soit encore rencontré sur aucune des éditions de Walafrid Strabon qui soient venues à la connaissance, soit de nous-même, soit de plusieurs bibliographes distingués (1). On pourrait même dire que le commencement d'un alinéa dans cet endroit n'aurait pu être assigné que par un typographe de très mauvais goût, puisque le passage relatif aux Eglises des Gaules ne tient guère qu'une ligne, et que tout aussitôt commence l'histoire du Sacramentaire Grégorien qui aurait bien plutôt réclamé ce genre de division d'avec ce qui précède. Quoi qu'il en soit des éditions auxquelles fait allusion Mgr Fayet, tout le monde est à même de vérifier qu'il n'y a pas la moindre trace d'alinéa dans tout le passage que nous avons cité, ni dans l'édition princeps de Walafrid Strabon, publiée à Mayence par Cochlée en 1549, dans son Speculum antiquœ devotionis circa Missam, réimprimée dans les mêmes conditions à Cologne en 1568, et à Rome en 1590; ni dans les diverses éditions de la collection liturgique d'Hittorp, donnée en 1568, Cologne; 1591, Rome; 1610, Paris; ni enfin dans les diverses éditions de la Bibliotheca veterum Patrum, 1624, Paris; 1644, Paris; 1654, Paris, 1677, Lyon. Nous avons donc beaucoup de peine à croire à l’alinéa, et parce qu'il ne serait pas motivé, et parce que les diverses éditions que nous venons de citer, notamment l'édition princeps, ne le portent pas.
On nous pardonnera de nous être étendu quelque peu sur cette singulière querelle. Toute pensée de représailles
(1) Voir en particulier l'excellent opuscule de M. Ph. Guignard, membre de la Société de l'École des Chartes, publié sous ce titre : Réflexions d'un laïque présentées à Mgr l'Évêque d'Orléans.
envers un auteur qui n'est plus en état de répondre, est assurément fort loin de nous ; mais on avait tant compté sur le succès de cette petite histoire, Mgr Fayet avait si expressément recommandé à son lecteur de donner une attention particulière aux traductions de l'abbé de Solesmes (1), il était revenu tant de fois sur Walafrid Strabon et son traducteur, dans tout le cours de l'Examen, qu'il ne nous était pas libre de garder un complet silence sur une attaque dont l'effet avait été évidemment calculé. Nous arrêterons ici le cours de nos explications sur les passages de notre livre incriminés par Mgr Fayet, Notre seul but en publiant la Défense que nous venons d'achever dans ces pages, a été, nous le répétons, de mettre à couvert notre orthodoxie et notre loyauté. Quant au résultat de cette polémique, il a été trop favorable au développement du mouvement liturgique, pour que nous regrettions d'avoir été l'objet d'une poursuite qui nous a mis à même de développer un grand nombre de points que nous n'avons fait encore qu'indiquer dans nos deux premiers volumes.
L'année 1846 avait été marquée par la publication de l’Examen de Mgr Fayet; l'année 1847 vit paraître un nouvel écrit dirigé contre nous, ou plutôt contre les doctrines romaines. Ce livre était intitulé : Humble Remontrance au R. P. Abbé de Solesmes, sur sa troisième Lettre à Mgr l'évêque d'Orléans. L'auteur, M. l'abbé Bernier, vicaire général d'Angers, réclamait contre les inductions que nous avions cru devoir tirer d'une phrase d'un de ses discours, dans laquelle il nous avait semblé formuler le plus dangereux gallicanisme. Il s'agissait de l'obéissance personnelle que tous les fidèles, clercs et laïques, doivent au pape, sans intermédiaire. M. l'abbé Bernier protestait contre les conséquences qui nous
( 1 ) Examen, pag. 121.
semblaient dériver de sa doctrine, et d'autre part, il arrivait à soutenir avec plus de hardiesse encore des principes qui tendraient à faire de l'Église une vaste aristocratie, au sein de laquelle l'autorité monarchique ne paraîtrait que pour faire des lois dont l'efficacité et l'obligation dépendraient totalement de la volonté de ceux qui lui sont subordonnés. Une telle doctrine était trop contraire aux principes fondamentaux de la divine constitution de l'Église, pour ne pas encourir la réprobation du Siège Apostolique. Un décret de la Sacrée Congrégation de l'Index, du 27 juin 185o, a condamné l'Humble Remontrance, et signalé le danger des théories que l'auteur y professait.
Nous ne nous permettrons pas, après un si solennel avertissement donné aux derniers partisans des doctrines gallicanes, d'entrer avec M. l'abbé Bernier dans une discussion des faits et des principes exposés dans son livre. La cause est finie, et les maximes soutenues dans notre troisième Lettre à Mgr Fayet sont trop évidemment la contradictoire de celles de notre nouvel adversaire, pour que tout le monde ne soit pas à même de voir de quel côté sont les doctrines de Rome. Or, nous n'avons prétendu soutenir d'autres principes que ceux du Siège Apostolique; ce sont les seuls qui puissent avoir autorité dans l'Église, les seuls qui soient fondés sur la vérité, les seuls qui soient garantis par les promesses de Jésus-Christ. Nous nous bornerons donc ici à relever, dans un but tout pacifique, quelques jugements que M. l'abbé Bernier a formulés dans sa Remontrance, et qu'il nous semble à propos de ne pas laisser sans réplique.
Nous avions annoncé dans notre troisième Lettre que la prétention de n'admettre que les cinq premiers livres des Décrétales, de choisir entre les Canons du concile de Trente et de rejeter toutes les Constitutions Apostoliques depuis ce concile, sauf trois ou quatre, avait produit de
terribles conséquences en France, au point de vue de la discipline. M. l'abbé Bernier doute que nous puissions citer une seule bulle dont l'exécution eût été nécessaire ou très salutaire en France, et qui ait été rejetée » (1). Nous répondrons par un seul fait.
Il n'est douteux pour personne que la société française ne soit en ce moment aux abois, que les plus extrêmes périls ne soient à craindre aujourd'hui pour tous les intérêts, religieux, moraux et politiques; maintenant, si nous demandons à M. l'abbé Bernier quelle est la cause qui a produit cette situation, il nous répondra sans aucun doute qu'elle est due tout entière aux doctrines irréligieuses qui furent enseignées au vm" siècle par ceux qu'on nommait les philosophes, et dont les écrits pestilentiels ont amené l'extinction de la foi et la corruption des mœurs. Nous insisterons, et nous demanderons encore à notre honorable adversaire si les Souverains Pontifes ont manqué à leur devoir au milieu d'un tel péril de l'Église et de la société, s'ils n'ont pas au contraire mis leur responsabilité à couvert en décrétant les mesures les plus salutaires. M. l'abbé Bernier sait comme nous que tous ces livres empoisonnés étaient proscrits par l'autorité du Saint-Siège, que défense était faite sous peine d'excommunication, non seulement de les lire, mais même de les retenir. Une telle prohibition sanctionnée par des peines si terribles suffisait à garantir tous les pays catholiques des fléaux sous lesquels nous gémissons maintenant; comment est-elle demeurée sans effet pour la France? pour une seule raison; parce qu'il nous a semblé bon de dire que nous ne recevions pas l’Index, ni ses censures. Nous avons donc eu, en place de l'Index, Monsieur le chancelier, qui répondait de tout, mais qui n'avait point d'accès dans les consciences, et qui plus d'une fois
(1) Humble Remontrance, pag. 71.
a donné la main à l'impression et à la propagation furtive de tant de malheureuses productions dont nous recueillons aujourd'hui les fruits.
Plus d'une fois, sans doute, les assemblées du clergé, au XVIII° siècle, ont porté leurs doléances au pied du trône sur l'impunité dont jouissaient les propagateurs des mauvais livres ; ces remontrances ont pu obtenir quelques arrêts de parlement contre les plus pervers de ces écrits ; mais de telles protestations étaient et devaient être stériles. Ce n'était point aux tribunaux séculiers, déjà lancés dans une voie d'oppression à l'égard de l'Église, qu'il appartenait de subvenir efficacement à de semblables nécessités; c'était à la conscience des enfants de l'Église qu'il fallait s'adresser. A l'ouverture du XVIII° siècle, si la nation française, encore profondément attachée au catholicisme, eût connu que tout fidèle qui lit ou retient un livre flétri par le Saint-Siège, est par là même dans les liens de l'excommunication majeure réservée au pape, qu'il n'y a pour lui aucun espoir de participer aux sacrements tant qu'il n'a pas renoncé à cette lecture, à ce livre; si les ministres de l'Église eussent appliqué courageusement cette législation, au lieu de la regarder comme contraire aux libertés de l'Église gallicane , Voltaire, Rousseau, les Encyclopédistes, eussent été dispensés de se donner tant de mouvement pour corrompre notre patrie, au nom des progrès de l'esprit humain. Les Constitutions Apostoliques nous eussent préservés de la démoralisation universelle, des horreurs de la révolution française, enfin, de la dissolution dont nous sommes les témoins et les victimes, comme elles en préservèrent l'Italie et l'Espagne jusqu'au jour où notre influence, à la faveur des révolutions et des conquêtes, vint ouvrir une voie aux mauvaises doctrines dans ces malheureux pays.
Ayons donc la franchise de convenir que si les règlements inspirés par l'Esprit-Saint au Siège Apostolique
eussent été, non pas dédaignés et repoussés, mais appuyés énergiquement par l'autorité spirituelle en France dès le commencement du siècle dernier, cette autorité eût-elle été réduite à ses seuls moyens d'action si puissants encore à cette époque, la religion et la société en eussent retiré une protection qui leur a fait défaut, et dont l'absence les a livrées sans défense à l'envahissement toujours croissant des doctrines qui flattent l'orgueil et les passions, Aujourd'hui que la voix de l'Église n'est plus écoutée, que ses sacrements ne sont plus fréquentés que par une minorité courageuse, de tels moyens n'ont malheureusement plus la même efficacité. Ils deviennent stériles chez un peuple, dès que ce peuple n'a plus la foi catholique pour loi fondamentale; mais à l'époque dont nous parlons, il en était autrement. Nous nous bornons à proposer à M. l'abbé Bernier ce seul exemple des dangers que peut courir une Église particulière en refusant d'exécuter les règlements salutaires que le Pontife romain, chargé par Jésus-Christ de paître le troupeau tout entier, impose à toutes les Églises.
A la page 90 de sa Remontrance, M. l'abbé Bernier nous adressait ce conseil : « Je prendrai la liberté de vous inviter, ainsi que nos modernes ultramontains, à ne pas afficher un mépris peu intelligent ou peu sincère pour cette ancienne magistrature qu'ont illustrée tant d'hommes d'un mérite éminent et d'une foi sincère, tels que les du Vair, les Talon, les Ségujer, les Lampignon, les d'Aguesseau. »
Nous ignorons quels sont les passages de nos. écrits où M. l'abbé Bernier a pu trouver des traces de notre mépris peu intelligent ou peu sincère de l'ancienne magistrature des parlements. Le fait est que nous avons toujours considère ce corps comme le plus redoutable adversaire de l'Église, par cela même que ses membres jusqu'au temps de d'Aguesseau, se distinguaient généralement par une
probité, une intégrité, une science, un courage, qui leur vaudront le respect de tous les siècles. Nous disons jusqu'au temps de d'Aguesseau, parce que M. l'abbé Bernier doit savoir aussi bien que nous que la magistrature du XVIII° siècle dérogea notablement aux traditions de ses ancêtres. Il y a loin assurément d'un président de Brosses, ou d'un président Dupaty à un d'Aguesseau. Il est donc bien entendu que nous sommes fort loin d'un mépris général pour l'ancienne magistrature des parlements; mais nous n’en regarderons pas moins, parce que nous sommes catholique, ces légistes et ces juges, comme les ennemis les plus actifs et les plus dangereux que l'Église en France ait rencontrés; et puisque M. l'abbé Bernier croit devoir nous recommander les Talon, comme des hommes d'une foi sincère, nous nous permettrons de lui demander comment il se fait que l'épiscopat français du XVII° siècle ait porté sur l'un des plus illustres membres de cette famille un jugement si sévère. L'assemblée du clergé de 1665 s'émut tout entière à la nouvelle d'un discours prononcé le 12 décembre 1664 par le savant et éloquent Denys Talon, avocat général au parlement de Paris (1). Elle présenta au roi un mémoire qui subsiste encore, contre ce plaidoyer, qualifiant d'hérétique et schismatique la doctrine que Denys Talon avait soutenue, et suppliant Sa Majesté que le plaidoyer soit supprimé et tiré des registres du parlement, par l’autorité du roi, et celui qui Va prononcé, obligé de se rétracter (2).
Au reste, les doctrines des parlements, sur. lesquelles reposait leur système d'intervention dans les choses ecclésiastiques, avaient pour unique fondement ce principe, que la puissance séculière est investie d'un pouvoir sur les choses spirituelles. Les gens du roi ne professaient pas
(1) Collection des procès-verbaux du clergé, tom. IV, pag. 333 et suiv.
(1) Ibid., pièces justificatives, pag. 196.
cette maxime pour l'ordinaire aussi crûment que Denys Talon osa le faire dans un moment d'oubli ; mais il est visible qu'ils avaient une théorie, parce que toute corporation agissante doit toujours avoir la sienne, et cette théorie n'était autre que la doctrine dont nous parlons. Il y parut bien dans la Constitution civile du clergé rédigée par d'anciens avocats au parlement, imbus de ses doctrines. La bienveillance que professait M. l'abbé Bernier pour un corps, qui fut cependant l'adversaire constant de la hiérarchie ecclésiastique, l'a fasciné au point de lui arracher cette proposition véritablement étonnante : « La Constitution civile du clergé n'était opposée à la foi que d'une manière indirecte; il s'agissait de discipline (1). » Nous fûmes effrayé de la hardiesse d'une telle assertion; mais, au fond, elle est en pleine harmonie avec le système professé et appliqué par nos anciens parlements. Pour tout catholique, au contraire, c'est un point de foi, que la mission des pasteurs, leur institution, ne peut venir que de la puissance spirituelle, que tous les actes de l'autorité laïque en cette matière sont nuls et sacrilèges; or, la Constitution civile du clergé donnait et retirait la mission et l'institution à un grand nombre d'évêques; elle était donc directement hérétique.
Ce serait une grande illusion de ne pas voir que l'Église, en promulguant divers décrets de discipline sur des matières qui tiennent à la foi, ne leur a pas enlevé leur caractère doctrinal. Une loi qui défendrait aux fidèles de recourir à tel ou tel sacrement serait une loi hérétique, bien qu'elle ne renfermât pas la négation de l'article de foi en vertu duquel ce sacrement nous est donné comme institué par Jésus-Christ; de même, la Constitution civile du clergé, quoiqu'elle n'enseignât pas en termes précis que la source de la juridiction ecclésiastique réside dans
(1) Humble Remontrance, pag. 101.
la puissance séculière, n'en professait pas moins cette doctrine hérétique, en défendant de reconnaître l'autorité de prélats établis par l'Église, en leur en substituant d'autres et en défendant de recourir à la puissance spirituelle pour obtenir leur confirmation. L'hérésie pratique n'est pas moins hérésie que l'hérésie spéculative ; c'est ainsi que l'entendirent le Saint-Siège et les évêques de France, et en cela il n'y eut rien de nouveau. Toute la tradition dépose en faveur de cette manière d'entendre la doctrine, et, pour citer un exemple en passant, la réitération du baptême déjà reçu a été considérée par l'Église comme une hérésie, tout aussi bien que l'assertion spéculative par laquelle on dirait que cette réitération est nécessaire. C'est qu'il est des points de discipline purement réglementaire, et d'autres qui ne sont que l'expression de la foi; or, la Constitution civile du clergé violait directement plusieurs de ceux qui appartiennent à la seconde classe; elle était donc directement hérétique.
Nous n'avons garde assurément de relever ces incorrections de notre honorable adversaire dans un esprit d'hostilité ; nous le connaissons assez pour ne pas douter de l'entière sincérité avec laquelle il professait ses opinions, jusqu'au jour où le décret du Saint-Siège est venu l'avertir qu'il faisait fausse route; mais nous avons vu avec peine, en plusieurs passages de ses écrits, qu'il allait jusqu'à suspecter la bonne foi dans les défenseurs des doctrines romaines. Selon lui les réguliers les soutiennent parce que Rome est la source de leurs privilèges (1) ; Orsi n'a réfuté la Défense de la Déclaration, que parce qu'il entrevoyait le chapeau pour récompense (2) ; Bellarmin gagnait la pourpre par cela seul qu'il composait son traité de Romano Pontifice (3). M. l'abbé Bernier aurait
(1) Humble Remontrance, pag. 25.
(2) Ibid., pag. 138.
(3) Ibid., pag. 152.
dû ajouter à cette liste saint Antonin et saint Alphonse de Liguori qui, probablement aussi, avaient envie d'arriver par ce moyen aux honneurs de la canonisation.
Pour nous, ce qui nous a frappé constamment en étudiant la vie des auteurs qui ont soutenu soit les doctrines romaines soit les doctrines gallicanes, c'a été de voir généralement les premiers l'emporter sur les seconds par les plus hautes vertus et par le plus parfait détachement des intérêts de ce monde ; en sorte que, toutes choses égales, leur caractère personnel formerait déjà un préjugé favorable au sentiment qu'ils ont embrassé. Il est remarquable que cette observation n'ait pas échappé à Fleury lui-même, qui ne doit pas être suspect à M. l'abbé Bernier. Voici ses paroles :
« En France, on ne trouvera guère de réguliers qui ne soient persuadés de l'infaillibilité (du pape); et non seulement les religieux, mais les communautés de prêtres, quoique sans privilèges et soumis aux évêques, inclinent de ce côté, comme plus conforme à la piété. Les réguliers qui ont conservé presque seuls la tradition des pratiques de dévotion, y ont joint leurs opinions, et les ont fait passer par leurs écrits et leurs conversations dans la direction des consciences. La doctrine ancienne (1) est demeurée à des docteurs souvent moins pieux et moins exemplaires en leurs mœurs que Ceux qui enseignent la nouvelle (2). »
Entre les auteurs qui ont marqué par la science et le génie dans les deux camps, il serait difficile de rappeler
(1) Il n'est pas besoin, sans doute, d'avertir que la doctrine qualifiée ici d'ancienne par Fleury est le gallicanisme.
(2) Discours sur les libertés de l'Église gallicane. Édition de M. Émery, pag. 77. On sait que le savant éditeur de ce discours le publia sur le manuscrit même de Fleury, et qu'il a signalé tous les retranchements et les altérations dont il avait été l'objet de la part des divers éditeurs gallicans. Il va sans dire que le passage que nous venons de citer se trouve imprimé pour la première fois dans l'édition de M. Emery.
deux noms plus célèbres que ceux de Bossuet et de Suarez; or, voyez quelle profonde différence d'exprimer sa conviction, dans les circonstances particulières où l'un et l'autre se trouvèrent. Bossuet avait rédigé la Déclaration de 1682. Il avait accepté de Louis XIV l'ordre de composer un grand ouvrage pour la soutenir. Non seulement il meurt avant d'avoir atteint une rédaction qui satisfît pleinement sa conscience, lui si prompt dans la composition et si large dans sa manière de traiter tout genre de questions; mais ce qui témoigne bien plus encore son hésitation et son peu d'attachement, au fond, pour ces doctrines auxquelles il a eu le malheur de donner une forme officielle, on le voit dix-neuf ans après 1682, recommander à son neveu de prendre garde à ce qu'on ne réveille pas à Rome des souvenirs qui pourtant devaient faire sa gloire, si ses convictions eussent été entièrement sincères.
« A l'égard de ce qu'on dit du clergé de France, écrit-il, vous savez quelle fut ma conduite dans l'assemblée de 1681 et 1682, et ce que je fis pour empêcher qu'on n'allât plus loin. Du reste il faut laisser oublier cela, et prendre garde seulement à ce qui se dira sur mon compte. Vous connaissez mon manuscrit sur cette matière, que M. de Cambrai peut avoir eu de M. de Fleury; mais il ne faut rien remuer (1). »
Bien différente est la conduite de Suarez, de ce saint religieux qui disait à son dernier soupir : « Je ne pensais pas qu'il fût si doux de mourir ! » Il avait composé, à la demande de Paul V, son admirable Défense de la foi Catholique, dans laquelle il professe avec tant de plénitude et de fermeté les doctrines opposées à celles de l'évêque de Meaux Le roi d'Angleterre, Jacques Ier, fait brûler le livre par la main du bourreau, devant l'église de
(1) Œuvres de Bossuet, tom. XL. Correspondance sur l'affaire du Quiétisme, pag. 523.
Saint-Paul, à Londres. A cette nouvelle, Suarez, dans son enthousiasme s'écrie : « Oh! que n'ai-je été assez heureux pour partager le sort de ce livre ! » Un cri si catholique ne remue-t-il pas les entrailles, comme cette voix véritablement maternelle que discerna l'oreille de Salomon, et qui lui dicta cet arrêt célèbre dont les saints Livres ont gardé la mémoire ? Si le Pontife romain eût fait ainsi brûler, au Champ de Flore, le manuscrit de la Défense de la Déclaration, ou la Déclaration elle-même, nous doutons que Bossuet eût envié de partager le sort de son œuvre. La conviction intime de la vérité peut seule produire de tels sentiments, et peut-être sera-t-il permis de penser qu'en différant d'année en année la publication de la trop fameuse Défense, jusqu'au dernier jour de sa vie, Bossuet aura songé à alléger le poids de la responsabilité de sa longue carrière, devant le tribunal de Dieu. Or, encore une fois, le sentiment intime de la vérité n'inspire pas de telles hésitations, et les doctrines romaines n'eussent-elles pas pour elles, comme elles les ont en effet, les monuments de la tradition ecclésiastique, les arguments de la théologie la plus sûre, l'expérience des maux qu'ont produits les doctrines contraires; la sainteté et le désintéressement de tant de docteurs vénérables qui les ont soutenues et développées, formeraient déjà le plus noble préjugé en leur faveur.
L'année 1848 vit paraître sous le titre de Lettres parisiennes, un pamphlet dirigé contre les Institutions Liturgiques, et signé du nom de M. l'abbé Laborde (de Lectoure). La première moitié du volume était remplie par une violente diatribe contre la Liturgie romaine que l'auteur traitait avec un souverain mépris, et à laquelle il opposait avec confiance les mérites des Liturgies modernes de France. Nous étions fort malmené par un si rude jouteur, mais mieux cependant que Son Éminence Mgr le cardinal-archevêque de Reims, auquel M. l'abbé
Laborde, dans la seconde partie du volume, infligeait des leçons de théologie morale avec une sévérité véritablement grotesque. C'était pour nous, assurément, un fort grand honneur de subir notre mercuriale en si illustre compagnie. Nous n'avions pas l'avantage de connaître l'existence de M. l'abbé Laborde, la veille même du jour où sa brochure nous fut adressée; désormais, nous n'en pouvons plus douter, depuis que la Sacrée Congrégation de l'Index est venue l'apprendre à toute l'Église, en condamnant par décret du 19 décembre 185o l'ouvrage intitulé : Discussion de l'origine, des progrès et des fondements de la croyance à l'Immaculée Conception, en réponse à la Démonstration de M. Parisis, évêque de Langres, par M. l'abbé Laborde (de Lectoure).
Dans le cours de l'année 185o,1qs Institutions Liturgiques furent assez maltraitées, dans une série d'articles du journal La Voix de la Vérité, articles signés de M. l'abbé Prompsault. L'objet des récriminations de l'honorable écrivain, dans ces numéros qu'on a eu la bonté de nous communiquer, se rapporte aux divers passages de notre livre où nous avons raconté comment le Missel de saint Pie V, dont l'édition officielle ne portait pas au Canon les mots et Rege nostro N. fut condamné par la puissance séculière à ne plus paraître en France, sans en avoir subi l'addition. M. l'abbé Prompsault soutient avec chaleur que la suppression de ces mots au Canon de la messe, hors de Rome et de l'Etat romain, est contraire à la tradition apostolique; que le fait d'une dispense accordée au roi d'Espagne par saint Pie V, et en vertu de laquelle cette addition, pour les États de ce prince pourrait avoir lieu, est controuvé; qu'il est faux que les Parlements français aient exigé l'insertion du Rege nostro N. ; le tout accompagné de façons fort cavalières à notre égard, mais qui ne sauraient en rien améliorer une mauvaise cause.
Nous avions prévenu nos lecteurs, dans la préface de notre introduction historique, qu'il nous était impossible de donner la preuve en détail de toutes les propositions qu'elle contient; de semblables explications étant incompatibles avec la marche du récit, et devant tout naturellement trouver leur place dans la partie doctrinale de l'ouvrage. Cet avertissement n'a pas été pris en considération par nos adversaires, et, dans les diverses polémiques que nous avons dû soutenir, il nous a fallu discuter des faits et des assertions dont nous avions réservé la preuve pour une autre partie des Institutions. Naturellement, nous aurons à revenir sur le Rege nostro N., dans l'endroit où nous traiterons à fond du Canon de la messe; mais puisque M. l'abbé Prompsault a jugé à propos de nous attaquer sur cette question, et qu'il a fait des prosélytes, même M. l'abbé Pascal, il n'est pas hors de propos que nous placions ici quelques explications préalables sur une matière qui ne doit se présenter, dans les Institutions, qu'à une époque assez tardive.
D'abord, ni saint Pie V, ni personne n'a manifesté, directement ou indirectement, l'intention de méconnaître la recommandation apostolique de prier pour les souverains; mais il est avant tout nécessaire de bien se rendre compte du sens des paroles de saint Paul. L'Apôtre ordonne-t-il aux chrétiens, en priant pour les empereurs, de considérer ceux-ci comme membres de l'Église, et d'en faire mémoire, après le pape et l'évêque, nous les recommandant par là comme des membres principaux du corps mystique de Jésus-Christ, en faveur duquel l'Église implore la paix et l'unité ? S'il en est ainsi, ce devrait être une curieuse chose de voir figurer, dans la même oraison, le nom de Néron à côté de celui de saint Pierre, le nom de saint Corneille à côté de celui de Décius, le nom de saint Marcellin à côté de celui de Dioclétien, représentant les uns et les autres l'Église de Jésus-Christ, les premiers
dans la puissance spirituelle, les seconds dans la puissance temporelle. Évidemment, tel n'a pu être le sens de l'Apôtre ; car, en recommandant de prier pour les princes, il s'est borné à donner pour motif de cette prière la tranquillité publique, qu'il importe d'assurer en obtenant la protection du ciel sur ceux qui gouvernent, cette tranquillité publique, au moyen de laquelle l'Église poursuit le cours de ses pacifiques conquêtes : « Ut tranquillam vitam agamus in omni pietate et castitate : hoc enim bonum est et acceptum coram Salpatore nostro Deo, qui omnes homines vult salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire (1). »
Cette recommandation de l'Apôtre laisse donc les princes en faveur desquels elle est faite, totalement en dehors de l'Église, et ne leur ouvre en aucune façon l'accès des prières dans lesquelles cette même Église s'adresse à Dieu en faveur de ses chefs et de ses membres principaux. Si, plus tard, après la conversion des princes, l'Église avait daigné placer leurs noms dans cette oraison sacrée, où elle ne mentionne expressément que ce qu'elle a de plus cher et de plus intime dans son sein; elle l'aurait donc fait, non pour obéir à un commandement de l'Apôtre, mais pour témoigner sa bienveillance maternelle envers ceux dont Dieu lui a donné le bras pour la protéger. Maintenant, jusqu'à quel point a-t-on le droit de dire que l'Église ait placé le nom du roi dans le Canon ? M. l'abbé Prompsault sait, comme nous, qu'à l'époque des manuscrits, tous les Sacramentaires sont loin d'être d'accord sur ce point; que plusieurs même des plus importants ne présentent d'autres noms que ceux du pape et de l'évêque; que Durand de Mende, au XIII° siècle, tout en approuvant le Rege nostro, convient que cette tradition est nouvelle (Rational, lib., IV., cap. XXXVI); qu'à
(1) I, Tim. II, 2-4
l'époque des imprimés, il n'a point été publié de Missel à l'usage de toutes les Eglises, avant celui de saint Pie V, lequel ne porte pas le nom du roi au Canon ; que Gavanti et Merati, consulteurs de la Congrégation des Rites, écrivant, à Rome même, des livres qui font autorité en matière liturgique, enseignent formellement qu'il n'est pas permis, sans privilège, d'ajouter un seul mot dans l'oraison Te igitur, au delà de ce que prescrit l'édition de saint Pie V; que Benoît XIV parlant de l'usage de nommer le roi au Canon, bien qu'il y reconnaisse, ainsi que nous le reconnaissons nous-même, une manière d'appliquer les paroles de saint Paul, atteste qu'il n'est cependant pratiqué qu'en certains lieux, in quibusdam locis, (de Sacrificio Missœ, lib. II, cap. XIII).
De tout ceci résulte cette conséquence qu'il n'existe aucun précepte apostolique qui oblige de nommer les princes temporels dans l'endroit du Canon où l'Église prie uniquement pour les pasteurs et pour les fidèles orthodoxes, ni aucune loi canonique qui établisse l'obligation de le faire dans toute l'Église. Nous voyons bien la trace de privilèges octroyés soit par concession directe, soit par le fait de la coutume; mais ces exceptions, comme toujours, confirment la règle, et la règle est le Missel de saint Pie V publié pour l'Église en général.
M. l'abbé Prompsault veut éluder l'autorité du Missel de saint Pie V avec un étrange argument, dans lequel nous ne voulons voir qu'une simple distraction ; il est vrai que cette distraction est un peu forte. Il remarque que le Pape étant à la fois l'évêque et le prince temporel de Rome, on ne doit pas s'étonner qu'un Missel imprimé à Rome ne porte pas le Rege nostro ; car il répugne que l'on soit obligé de nommer deux fois la même personne. Voilà donc la question tranchée. A Rome, on imprime des Missels pour Rome, et si ces Missels voyagent hors de Rome, on en est quitte pour y ajouter
le Rege nostro, afin de les rendre aptes à la célébration du saint sacrifice dans les divers pays.
Malheureusement, M. l'abbé Prompsault oublie que le Missel de saint Pie V porte en tête une bulle solennelle qui le publie, tel qu'il est, pour toutes les Églises, et qui fait défense, sous des menaces terribles, d'y changer et d'y ajouter un seul mot. Il est à croire que les membres de la commission nommée par le pontife pour reviser le texte de ce Missel destiné à tant d'Églises, savaient que le pape n'est pas le souverain temporel du monde entier, et que s'ils n'ont pas ajouté Rege nostro, c'est parce que cette addition ne leur a pas semblé opportune. Il ne leur en eût pas coûté beaucoup de placer ces mots entre parenthèse pour les besoins des diverses contrées du monde catholique. Si donc le pontife s'en est tenu à la leçon que porte le Missel romain authentique, c'est parce que cette leçon était dans ses intentions.
En outre, comment M. l'abbé Prompsault n'a-t-il pas vu que si le Rege nostro était superflu à Rome, à cause de l'identité du pape et du souverain dans cette ville, le Antistite nostro, à la suite du Pro papa nostro, se trouvait tout aussi inutile, puisque le pape est également identique à l'évêque de Rome ? Décidément, il faut bien que notre honorable adversaire reconnaisse que le Missel romain, fût-il imprimé à Rome, regarde encore d'autres Églises que celle de Rome, puisque, à la suite du Pape, il fait mention d'un autre évêque, d'un Ordinaire spécial qui n'habite pas la capitale du monde chrétien.
Il eût donc été bien plus simple de reconnaître une intention positive d'exclure le Rege nostro de la rédaction officielle du Canon. Quant aux raisons de cette exclusion , d'un usage qui, comme nous venons de le remarquer, n'a jamais été universel, et qui s'exerçait plutôt de fait que de droit, nous en avons touché quelque chose, et nous aurons occasion d'y revenir. L'important est surtout de bien
comprendre le vrai sens de la recommandation de l'Apôtre qui, encore une fois, n'a jamais eu intention, en enjoignant la prière pour les princes, de confondre les païens, les hérétiques et les schismatiques avec les fidèles de l'Eglise catholique. Rome a été parfaitement sage, comme toujours, de ne point laisser aux particuliers le soin de décider quels sont les princes qu'il faudrait nommer au Canon, et le meilleur moyen d'enlever toute anxiété à ce sujet était de supprimer purement et simplement toute occasion qui laisserait aux individus le soin de décider à quel prince appartient, ou n'appartient pas la communion de l'Église catholique.
M. l'abbé Prompsault conteste la dispense accordée au roi d'Espagne pour être nommé au Canon. Nous n'avons pas inventé ce fait, et nous avons cité l'auteur de qui nous l'avons emprunté. Pour quiconque connaît la piété de Philippe II, il ne saurait y avoir le moindre doute que ce prince si respectueux envers le Saint-Siège, si digne du titre de Roi Catholique, n'ait fait instance pour obtenir un privilège en cette matière. Les maximes de l'Église d'Espagne, toujours si fidèle à suivre les injonctions du Siège Apostolique, eussent contraint le monarque à recourir à la dispense, quand même la religion ne lui en eût pas déjà fait un devoir. Sans autre preuve, par cela seul que les Missels romains imprimés en Espagne, depuis le Bref de saint Pie V, porte tous le Rege nostro, on serait en droit de conclure que cette addition est le résultat d'une dispense pontificale.
Nous avons eu peine à concevoir comment M. l'abbé Prompsault pouvait citer en preuve de l'universalité du Rege nostro, une édition donnée à Anvers par Plantin, vers la fin du XVI° siècle. Nous, nous pensons que cette célèbre imprimerie aura bien pu en donner plus d'une dans les mêmes conditions. M. l'abbé Prompsault sait aussi bien que nous que, à cette époque, la Flandre
appartenait à l'Espagne; d'où il suit que le privilège accordé à Philippe II et aux autres rois catholiques ses successeurs s'étendait non seulement à la péninsule ibérique, mais aux Pays-Bas espagnols, comme aux églises du Nouveau-Monde soumises à la même couronne. Telle est l'explication toute simple et toute naturelle de l'existence du Rege nostro, dans telles éditions du Missel chez Plantin.
M. l'abbé Prompsault est convenu volontiers que, dans cette même imprimerie, on avait donné, au siècle suivant, le Missel romain, sans l'addition Rege Nostro ; la raison de cette différence est fort simple. Les livres liturgiques de la maison Plantin furent l'objet d'une telle recherche dans toute l'Europe catholique que ces célèbres éditeurs durent renoncer à une particularité qui rendait leurs Missels moins propres à toutes les Églises. Leurs éditions du XVI° siècle s'étaient peu étendues au delà des pays soumis à l'Espagne; elles sont même très rares aujourd'hui dans les bibliothèques ; celles du XVII° siècle au contraire se rencontrent beaucoup plus souvent, parce que la plus grande vogue des Missels Plantin date de cette époque ; voilà pourquoi ces dernières ne contiennent pas l'addition qui fait l'objet d'un privilège, dans les précédentes. Tout s'explique aisément, ce nous semble, et là même où M. l'abbé Prompsault avait cru trouver un argument contraire, on ne doit voir qu'un fait de plus en confirmation de la thèse que nous avons soutenue.
L'honorable adversaire a semblé aussi vouloir contester ce que nous avions dit des arrêts de parlement prescrivant aux imprimeurs du Missel romain d'insérer le Rege nostro dans le Canon de la messe. Nous avions cité en faveur de ce fait, l'autorité de Grancolas dont la science en ces matières est reconnue de tout le monde, et dont nous sommes obligé de préférer le témoignage à celui de M. l'abbé Prompsault. Voici les paroles du savant liturgiste : « Le parlement de Paris a donné un arrêt qui
ordonne aux imprimeurs de Missels romains qu'on fait imprimer en France, de mettre dans le Canon de la messe, et Rege nostro N. Cet arrêt fut donné quand on commença d'imprimer en France le Missel romain (1). »
L'assemblée du clergé de 16o5-16o6, en ordonnant que mention serait faite du roi à la suite du pape et de l'évêque dans le Canon, ne faisait donc qu'appliquer une mesure dont une magistrature laïque et incompétente avait déjà pris l'initiative. C'est tout ce que nous avons dit, et nous le maintenons. On trouve bien encore dans l'historien de Thou la mention d'un arrêt du parlement de Toulouse, qui ordonne à tous les prêtres de nommer le roi au Canon de la messe, interdit l'usage des Missels dans lesquels le Rege nostro ne se trouve pas, et statue des peines contre les imprimeurs et libraires par la faute desquels ces mots n'auraient pas été rétablis au Missel (2); mais, cet arrêt est du 11 juin 1606, et l'ordonnance de l'assemblée du clergé était déjà rendue le 24 avril de la même année. Ce n'est donc pas le Parlement de Toulouse, mais bien celui de Paris, sous Henri III, que l'on doit considérer comme le premier auteur de cette mesure en France. L'avocat du Roi, sur la réquisition duquel l'arrêt du Parlement de Toulouse fut rendu, signale comme ayant été publiés sans le Rege nostro plusieurs Missels imprimés à Paris, à Bordeaux et à Lyon. M. l'abbé Prompsault pense que ces Missels avaient : été mis sous presse au temps de la Ligue ; nous le croyons comme lui; nous ne partageons pas son opinion, lorsqu'il blâme les éditeurs de ces Missels d'en avoir ôté le Rege nostro à cette époque; premièrement parce que ces mots avaient été placés au Canon par une autorité incompétente;
(1) Commentaire historique sur le Bréviaire romain, tom. I, pag. 3o.
(2) Historiarum, lib. CXXXVI, anno 1606.
en second lieu, parce qu'il était nécessaire plus que jamais, au moment où un prince hérétique se disposait à mettre la main sur la couronne de France, de garantir les prières sacrées de tout danger de souillure et de profanation. Nous sommes même très persuadé que si Henri de Navarre fût parvenu à s'emparer de Paris, avant son abjuration, et fût demeuré hérétique relaps, M. l'abbé Prompsault, quoique peu disposé, ce nous semble, à s'enrôler dans la Ligue, eût senti l'inconvénient du Rege nostro Henrico, et n'eût pas été le dernier à rendre justice à la rédaction du Missel selon saint Pie V. Nous terminons ici ces explications sur la querelle qui nous a été suscitée par un ecclésiastique distingué, dont les opinions et le langage nous ont semblé parfois trop hardis, mais dont nous reconnaissons volontiers le mérite réel en d'autres matières.
Il nous reste maintenant à donner des explications sur une imputation dont on nous a gratuitement chargé, et dont, par conséquent, nous ne devrions pas répondre. Dans notre troisième Lettre à Mgr Fayet, nous avions écrit ses paroles : « Les évêques sont les vicaires de Pierre, comme Pierre l'est de Jésus-Christ (1). » Il nous avait semblé parler le langage de l'antiquité, et loin de penser qu'on pût nous imputer de déprimer la dignité épiscopale dans cette proposition, nous avions cru, au contraire, que les termes dans lesquels elle est conçue n'étaient propres qu'à la relever, puisque tout le monde sait que les Souverains Pontifes eux-mêmes, dans divers passages de la tradition, se sont fait honneur de s'avouer Vicaires du bienheureux Pierre (2).
(1) Page 17.
(2) Voir entre autres saint Léon. Serm. IV in assumptione sua; saint Symmaque, Epist. III, et Epist. X; saint Hormisdas, Epist. CXVII; saint Grégoire II, dans le serment d'obéissance qu'il prescrit à saint Boniface de Mayence, à son sacre; saint Nicolas Ier, Epist. VIII; Adrien II, dans sa lettre à Charles le Chauve.
Il n'en a pas été ainsi. M. l'abbé Bernier a cru devoir s'élever contre notre assertion, et le premier usage qu'il en a fait a été de la dénaturer complètement, en la produisant de cette manière, entre guillemets : « Les évêques sont vicaires du pape, comme le pape l'est de Jésus-Christ (1). » Cette version peu loyale a fait son chemin, et il nous est revenu que des prélats pour lesquels nous sommes rempli d'une profonde vénération, et dont nous ne croyons pas avoir démérité, avaient été choqués, et avec raison, d'une doctrine qui, heureusement, n'est pas la nôtre.
Avant donc d'aller plus loin, nous commencerons par protester que nous n'avons jamais ni dit, ni écrit, et que nous ne pensons pas non plus, que les évêques institués canoniquement à un siège ne soit que de simples vicaires du pape. Nous jugeons cette proposition fausse, et on n'a pu nous l'attribuer qu'en altérant nos paroles, et en nous faisant dire ce que nous n'avons pas dit, et ce à quoi nous ne pensions pas.
Nous avons dit, il est vrai, et nous le répétons pour l'honneur de l'épiscopat : Les évêques sont les vicaires de Pierre; nous allons prouver la légitimité de cette assertion par les témoignages les plus imposants de la tradition, sans oublier la tradition spéciale des Églises de France.
Mais avant tout, nous croyons utile, en faveur de ceux de nos adversaires qui ne voient rien au-dessus de l'autorité de Bossuet, de leur rappeler que l'éloquent prélat, dans le magnifique Sermon sur l'unité de l'Église, s'est exprimé comme nous, dans un passage où il voulait précisément relever la gloire de l'épiscopat. Voici ses paroles : « Nos prédécesseurs ont dit dans un autre concile, comme ont fait les papes à Châlons, à Vienne et ailleurs,
(1) Humble Remontrance, page 35.
qu'ils agissaient au nom de Pierre, VICE PETRI: par l'autorité donnée à tous les évêques en la personne de saint Pierre, AUCTORITATE EPISCOPIS PER BEATUM PETRUM COLLATA ; comme vicaires de Pierre, vicarii » Pétri, et l'ont dit lors même qu'ils agissaient par leur autorité ordinaire et subordonnée (1).
Nous ne sommes pas si novateur qu'on a bien voulu le dire ; mais après avoir entendu la grande parole de Bossuet, il est bon d'écouter maintenant l'antiquité catholique, et de voir si les anciens ont vu, comme M. l'abbé Bernier, une injure à l'épiscopat dans cette noble appellation de vicaires de Pierre.
Nous commencerons par entendre saint Cyprien. Notre-Seigneur, dit-il, en établissant l'honneur de l'épiscopat et la forme de son Église, dit à saint Pierre, dans l'Evangile : Tu es Pierre, et je te donnerai les clefs du royaume des deux, etc., et tout ce que tu lieras, etc. ; c'est de là que, par la suite des temps et des successions, découle l'ordination des évêques et la forme de l'Église, afin qu'elle soit établie sur les évêques (2). » Il est difficile assurément de dire avec plus de clarté que l'ordre épiscopal a été constitué en la personne de saint Pierre à qui ces paroles de Jésus-Christ furent adressées.
Saint Éphrem, parlant de saint Basile, nous le donne aussi comme un vicaire de Pierre sur le siège de Césarée. Basile, dit-il, occupant la place de Pierre, et participant à sa liberté comme à son autorité, combattit l'audace de Valens (3). »
(1) Sermon sur l'unité de l'Eglise. Premier point.
(2) Dominus noster cujus praecepta metuere et observare debemus, episcopi honorera, et Ecclesiae suae rationem disponens, in Evangelio loquitur, et dicit Petro : Ego tibi dico, etc., et tibi dabo claves, etc.; et quae ligaveris, etc. Inde per temporum et successionum vices, episcoporum ordinatio et Ecclesiae ratio decurrit, ut Ecclesia super episcopos constituatur. Epist. XXXIII.
(3) Basilius, locum Petri obtinens, ejusque pariter auctoritatem libertatemque adeptus... Valentem redarguit. Encomium magnum Basilii. Opp., tom. II, pag. 295.
Saint Augustin, dans le Sermon CCXCVI, dit expressément : « Le Seigneur nous a confié ses brebis, parce qu'il les a confiées à Pierre (1). »
Nous pourrions multiplier les passages des pères; mais ceux-ci suffiront pour le moment (2); il nous tarde de montrer la tradition des Églises de France.
Hincmar de Reims, dans ses Capitulaires, donnés en 877, s'exprime comme toute l'antiquité : « Le bienheureux Pierre apôtre, dit-il, dont les évêques sont les vicaires dans l'Église, ainsi que les ministres qui servent sous leurs ordres, reçoivent cet avertissement qu'il leur donne : Seniores qui in vobis sunt, etc., (3).
Avant Hincmar, les pères du vie concile de Paris avaient parlé de même : « Le Seigneur a dit au bienheureux Pierre dont nous sommes les vicaires indignes : « Tout ce que tu lieras, etc. (4). »
Dans le même temps, Jonas, évêque d'Orléans, dans son livre de l’Institution d'un roi, disait : « Il est facile
(1) Commendavit nobis Dominus oves suas, quia Petro commendavit. Opp., tom. V, col. 1202.
(2) Nous renvoyons en note un passage de Gildas le Sage que nous avions seulement indiqué ailleurs, et qu'un illustre adversaire, après longue recherche, déclare n'avoir pu découvrir. Le voici, avec l'indication du tome et de la page : « Sedem Petri Apostoli immundis pedibus usurpantes, Judam quodammodo in Petri cathedra Domini traditorem statuunt. » Biblioth. PP., tom. VIII, pag. 715. Le même nous a reproché pareillement de nous être appuyé d'un texte du vie concile de Paris, auquel il ne croit pas, attendu qu'il faudrait trop de temps pour le chercher dans les Actes qui ont, dit-il, soixante-dix-sept pages in-folio, et en latin. Nous donnons ci-dessus le texte lui-même, aussi avec le tome et la page.
(3) Beatus Petrus apostolus cujus vice in Ecclesia funguntur episcopi, et sub eorum dispositione comministri, in Epistola sua commonet illos dicens : Seniores qui in vobis sunt. Labb., tom. VIII, col. 591.
(4) Dominus beato Petro cujus vicem indigni gerimus, ait : Quodcumque ligaveris, etc. Labb., tom. VII, col. 1661.
de comprendre quelle est la puissance et l'autorité des évêques, d'après les paroles du Seigneur, quand il a dit au bienheureux Pierre dont nous sommes les vicaires indignes : Tout ce que tu lieras, etc., (1). »
Au XI° siècle, Ives de Chartres, dans son beau sermon sur la Chaire de saint Pierre à Antioche, s'adresse ainsi aux évêques : « Pontifes qui êtes assis à la place du bienheureux Pierre, vous que la dignité épiscopale a honorés, considérez celui que vous devez imiter (2). »
Au XII° siècle, Pierre de Celles, aussi évêque de Chartres, écrivant à Guillaume, archevêque de Reims, pour le féliciter de son heureuse influence sur l'élection des évêques de Troyes et de Meaux, lui dit : « On écrira, très aimé père, avec le fer et le diamant, sur votre rational et sur votre surnuméral, que, dans l'élection des vicaires de Pierre, vous ne vous laissez influencer ni par l'humaine complaisance, ni par affection charnelle, ni par l'amour du gain (3). »
A côté de ces précieux témoignages des Églises de France, nous en placerons ici d'autres qui appartiennent à l'Angleterre catholique : Pierre de Blois et le concile de Chester de 1157.
Le pieux archidiacre de Bath écrit à son évêque : « Souvenez-vous, père, que vous êtes vicaire du bienheureux
(1) Qualis igitur sit potestas et auctoritas sacerdotalis ex verbis Domini facile animadvertitur, quibus beato Petro cujus vicem indigne gerimus, ait : Quœcumque ligaveris super terram erunt ligata et in caelo. D'Achery, Spicileg., tom. V, pag. 68.
(2) Agite ergo pontifices, qui beati Petri residetis in loco, quos episcopalis sublimavit praepositio, considerate quem imitamini. Sermo de Cathedra sancti Petri Antiochiœ.
(3) Certe hoc in rationali et superhumerali tuo, pater amantissime, stylo ferreo, ungue adamantino scribetur quod in vicariis Petri eligendis nulla te movet humana gratia, nullus favor, nullus carnalis affectus, nulla pecuniae avaritia. Bibl, Pat., tom. XXIII, pag. 886.
Pierre (1); » et, dans le concile de Chester, l'évêque de cette ville, parlant au roi d'Angleterre, s'exprime ainsi : « Comme votre charité le sait, c'est la coutume dans l'Église de Dieu que les pasteurs de cette sainte Église étant les vicaires du bienheureux Pierre, Prince des Apôtres, remplissent dignement la charge de régir et de présider qui leur est confiée (2). »
En voilà assez, ce nous semble, pour montrer qu'en donnant aux évêques le titre de vicaires de Pierre, nous n'avons été ni un novateur, ni un détracteur de l'épiscopat, mais que nous nous sommes servi d'une expression acceptée par Bossuet, employée par des évêques et même par des conciles, dans l'intention de rehausser cette dignité sacrée. Mais, aujourd'hui, on a si peu le temps de lire et de réfléchir, qu'un homme qui ose se hasarder à répéter ce que tout le monde savait, il y a seulement un siècle, est toujours à la veille de s'entendre accuser de l'avoir rêvé.
Cette réflexion nous oblige d'ajouter ici quelques mots de complément à la doctrine que nous venons d'exposer. Il pourrait se faire que quelques personnes peu familières avec le langage de la tradition, craignissent que cette qualité de vicaires de Pierre attribuée aux évêques ne dérogeât à la principauté de saint Pierre, et par conséquent du Pontife romain.
Nous nous empresserons de les rassurer en leur rappelant que, selon la doctrine de la tradition, la puissance de l'épiscopat a d'abord été placée dans saint Pierre qui l'a reçue immédiatement de Jésus-Christ, afin que de cet
(1) Recolite, pater, quia beati Petri vicarius estis. Opp. Epist. CXLVIII, pag; 233.
(2) Episcopus Cicestrensis ait : Ut charitas vestra novit, in Ecclesia Dei mos inolevit quatenus pastores Ecclesise sanctae ejusdem beati Apostolorum principis Petri vicarii existentes, Ecclesias Dei sancte digna gubernatione presiderent. Labb., tom. X. col. 1182.
apôtre elle descendit dans les évêques qui, pour cette raison, sont appelés ses vicaires, Petri vicarii, Petri vicem gerentes, etc. Pierre puise à la source divine; il représente Jésus-Christ : les évêques, dans leur autorité, dérivent de Pierre; ils le représentent. C'est ainsi que, dès l'origine de l'Église, la hiérarchie sacrée a été comprise et proclamée; c'est ainsi que l'Église se maintient et se perpétue, qu'elle continue jusqu'à la consommation des siècles cette chaîne merveilleuse de la succession des pasteurs, chaîne dont les anneaux, pour être légitimes, se rattachent à saint Pierre qui les relie tous à Jésus-Christ.
Veut-on entendre sur ce grand et sublime mystère la voix des pères et des conciles ? Écoutons d'abord les Pontifes romains, et, afin que personne n'ose dire que leur témoignage ne doit pas être reçu dans leur propre cause, parce qu'ils seraient partie intéressée, qu'on nous permette de citer ici la réponse de Bossuet à cette misérable défaite : « On ne devrait donc pas non plus s'en rapporter aux évêques et aux prêtres, quand ils parlent de leur dignité ; nous devons dire tout le contraire; car Dieu inspire à ceux qu'il place dans les rangs les plus sublimes de son Église des sentiments de leur puissance conformes à la vérité; afin que, s'en servant dans le Seigneur avec une sainte liberté et une pleine confiance, quand l'occasion le demande, ils vérifient cette parole de l'Apôtre : Nous avons reçu l'Esprit de Dieu, par lequel nous connaissons les dons qu'il nous a accordés. (I, Cor. 12.) J'ai cru devoir faire au moins une fois cette observation pour confondre la réponse téméraire et détestable qu'on nous oppose, et je déclare que sur ce qui concerne la dignité du Siège Apostolique, je m'en tiens à la tradition et à la doctrine des Pontifes romains (1). »
(1) Audio quid dicant : romanis Pontificibu, sedis suae dignitatem commendantibus, in propria videlicet causa non esse credendum. Sed absit; pari enim jure dixerint, ne episcopis quidem, aut presbyteris esse adhibendam fidem, cum sacerdotii sui honorem praedicant ; quod contra est. Nam quibus Deus singularem honoris dignitatisque prœrogativam contulit, iisdem inspirat verum de sua potestate sensum; ut ea in Domino, cum res poposcerit, libere et confidenter utantur, fiatque illud quod ait Paulus : Accepimus spiritum qui ex Deo est, ut sciamus quee a Deo donata sunt nobis. Quod quidem hic semel dicere placuit, ut temerariam ac pessimam responsionem confutarem; profiteorque me de Sedis Apostolicas majestate, romanorum Pontificum doctrinœ et traditioni crediturum. Defens. Declarat. Part. II., lib. X., cap. VI.
Or, voici maintenant ce que nous enseignent les Pontifes romains, dès la plus haute et la plus solennelle antiquité. Saint Sirice, dans sa lettre aux évêques d'Afrique, en 386, débute en cette manière : « Nous nous sommes réunis, plusieurs des frères, près du tombeau du bienheureux apôtre Pierre, par lequel ont pris commencement en Jésus-Christ l'apostolat et l'épiscopat (1). »
Saint Innocent Ier, écrivant aux évêques du concile de Carthage, en 417, leur dit : « Fidèles aux exemples de la tradition antique, exacts observateurs de la discipline ecclésiastique, après avoir témoigné la vigueur de votre religion en prononçant (dans la cause des Pélagiens), vous ne la manifestez pas avec moins d'éclat par votre consultation, en remettant l'affaire à notre jugement; car vous savez ce qui est dû au Siège Apostolique, puisque nous tous qui sommes placés sur ce degré nous désirons suivre cet apôtre duquel dérive l'épiscopat lui-même et toute l'autorité de ce grand nom (2). »
(1) Cum in unum plurimi fratres convenissemus ad sancti apostoli Petri reliquias, per quem et apostolatus et episcopatus in Christo cœpit exordium, placuitque, etc. Siricii Epist. V. D. Coustant, col, 651.
(2) Antiquae traditionis exempla servantes, et ecclesiasticae memores disciplina;, vestras Religionis vigorem non minus nunc in consulendo, quam antea cum pronuntiaretis, vera ratione firmastis, qui ad nostrum referendum approbastis esse judicium, scientes quid Apostolica; Sedi, cum omnes hoc loco positi ipsum sequi desideremus apostolum, debeatur, a quo ipse episcopatus et tota auctoritas nominis hujus emersit. Innocenta Epist. XXIX. Ibid., col. 888.
La même année, le pontife écrit aux pères du concile de Milève : « Quand il s'élève des questions sur la foi, notre sentiment est que tous nos frères et coévêques n'en doivent référer qu'à Pierre, c'est-à-dire à celui qui est l’auteur de leur nom et de leur dignité (1). »
Dans sa lettre à saint Victrice, évêque de Rouen, en 404, le même pontife s'exprime ainsi, dans les mêmes termes que saint Sirice : « Commençons donc par le secours du saint apôtre Pierre, dans lequel ont pris commencement en Jésus-Christ l'Apostolat et l'Épiscopat(2). »
Saint Léon est plus abondant encore sur cette doctrine ; on se contentera de ce seul trait qui renferme tout ce qu'on peut désirer : « La bonté divine, nous dit le saint docteur, dans un de ses plus magnifiques Sermons, a daigné accorder à cet homme (saint Pierre) une grande et admirable participation de sa propre puissance, et, si elle a voulu qu'il eût quelque chose de commun avec les autres princes (les évêques), c'est par lui seul qu'elle a donné à ceux-ci tout ce qu'elle n'a pas jugé à propos de leur refuser (3). »
Les pères ne sont pas moins précis que les anciens papes sur cette doctrine de l'épiscopat renfermé tout : entier dans Pierre et émané de lui. Dès le III° siècle, c'est, Tertullien qui nous apprend que l'Église de son temps
(1) Prœsertim quoties fidei ratio ventilatur, arbitro omnes fratres et coepiscopos nostros nonnisi ad Petrum, id est sui nominis et honoris auctorem referre debere, velut nunc retulit vestra dilectio. Epist. XXX Ibid., col. 896.
(2) Incipiamus igitur, adjuvante sancto apostolo Petro, per quem et apostolatus et episcopatus in Christo cœpit exordium, ut quoniam, etc. Epist. II. Ibid., col. 747.
(3) Magnum et mirabile, dilectissimi, huic viro consortium potentiae suae tribuit divina dignatio : et si quid cum eo commune caeteris voluit esse principibus, numquam nisi per ipsum dedit quidquid aliis non negavit. In assumptionis suae, sermo IV. Opp. tom. I, col. 16.
croyait que « le Seigneur a donné les clefs à Pierre, et, par lui, à l'Église (1) ». Saint Grégoire de Nysse, au IV° siècle, parle ainsi : « l'Evangile ne renferme rien de faux ni de mensonger; la prédication du Christ n'a pas été sans résultat; c'est par Pierre qu'il a donné aux évêques les clefs de leur céleste prérogative (2). » Au même siècle, saint Optat de Milève tient le même langage : « Pour le bien de l'unité, dit-il, Pierre a été préféré aux autres apôtres, et a reçu seul les clefs du royaume des cieux, pour les communiquer aux autres (3). »
Veut-on entendre le témoignage des Églises des Gaules ? Voici saint Césaire d'Arles qui s'exprime comme les Souverains Pontifes et comme, les pères. Dans un mémoire au pape saint Symmaque, il déclare ainsi sa croyance : « Puisque l'épiscopat prend son origine dans la personne de l'apôtre saint Pierre, il faut que Votre Sainteté, en faisant les règlements convenables, apprenne clairement aux Églises particulières, les règles qu'elles doivent observer (4). »
Plus tard, un concile de France, celui de Reims, tenu en 900, dans la sentence qu'il prononce contre les assassins de l'archevêque Foulques, s'honore détenir le même langage : « Au nom du Seigneur, disent les pères, et par
(1) Si adhuc clausum putas cœlum, memento claves ejus hic Dominum Petro, et per eum Ecclesiae reliquisse. Scorpiac, cap. X.
(2) Nihil falsi aut mendacii scriptum est in Evangeliis; necque Christi praedicatio exitum fallacem habet : per Petrum episcopis dedit claves cœlestium honorum. Oratio adversvs eos qui castigationes aegre ferunt. Opp., tom. III, pag. 314.
(3) Bono unitatis, beatus Petrus, et praeferri apostolis omnibus meruit, et claves regni cœlorum, communicandes caeteris, solus accepit. Contra Parmenianum., lib. VII, n° 3.
(4) Sicut a persona beati Petri apostfofï «piseopatus sumit tnitium, ïta necesse est ut disciplinis competentibus Sanctitas Vestra singulïs Eeclesïis quid observare debeant evidenter ostendat. Labb., tom. IV, col. 1294.
la vertu du Saint-Esprit, et aussi par l'autorité divinement conférée aux évêques par le bienheureux Pierre, prince des apôtres, nous les séparons du giron de la sainte mère Église (1) ».
Les évêques ont donc tout reçu par Pierre et dans la personne de Pierre; la source, l'origine de l'épiscopat est donc dans le prince des apôtres, quoi de plus glorieux pour les évêques, et ne doit-on pas voir une triste preuve de l'oubli dans lequel tombent de jour en jour le langage et les sentiments de l'antiquité, dans les incroyables réclamations dont nous avons été l'objet, pour avoir donné la qualité de Vicaires de Pierre aux évêques qui régissent l'Église de Dieu? Mais, comme on vient de le voir, le Sermon de Bossuet sur l'unité de l'Église est tout aussi oublié que les sentences des pères et les décrets des
M. l'abbé Bernier a osé se montrer étonné et scandalisé que nous ayons rapproché la qualité de Vicaires de Pierre dans les évêques, de celle de Vicaires de Jésus-Christ dans le pape. Nous serions en droit de lui demander où il veut aller. Comment n'a-t-il pas vu que, si Pierre peut avoir plusieurs vicaires, Jésus-Christ ne peut en avoir qu'un seul, puisque autrement l'Église ne serait plus une? Notre adversaire nous dit que « le concile de Trente a qualifié le Pontife romain de Vicaire de Jésus-Christ, et que cette expression n'était pas nouvelle (2). » — Cette expression n'était pas nouvelle! non assurément, car l'Église catholique, dès le concile de Florence, l'a promulguée dans un solennel décret de foi, que M. l'abbé Bernier doit connaître : «Definimus...
(1) In nomine Domini, et in virtute sancti Spiritus, nec non auctoritate episcopis per beatum Petrum principem apostolorum. divinitus conlata, ipsos a sanctae matris Ecclesias gremio segregamus. Labb., tom. IX, col. 481.
(2) Humble Remontrance, pag. 34.
romanum Pontificem successorem esse beati Petri principis apostolorum, et VERUM CHRISTI VICARIUM (1). » Le concile de Trente n'a donc point été chercher une expression, soit nouvelle, soit ancienne, quand il a qualifié le pape de Vicaire de Jésus-Christ ; il a tout simplement employé les termes d'une confession de foi signée par les deux Eglises latine et grecque, dans un concile œcuménique, et qui fixe à jamais le langage catholique sur l'emploi de cette expression, Vicaire de Jésus-Christ.
Qu'importe donc que, dans un sens éloigné ou imparfait, elle ait été, antérieurement au concile de Florence, appliquée, une fois ou deux, à de simples évêques ; personne n'ignore que, dans ces occasions, le sens des termes se détermine par les circonstances du discours. Tous les théologiens ne disent-ils pas que le prêtre au tribunal de la Pénitence tient la place de Jésus-Christ, vices agit Christi? Saint Augustin n'enseigne-t-il pas, dans un texte fameux, que dans l'administration du baptême, qui que ce soit qui confère ce sacrement, c'est toujours Jésus-Christ qui baptise, Christus baptisat? d'où il suit que le ministre de ce sacrement, fut-il même laïque, est en ce moment-là Vicaire de Jésus-Christ.
Mais si le simple ministre d'un sacrement agit au nom et dans la personne de Jésus-Christ, combien plus grande sera dans l'évêque cette participation du caractère de Jésus-Christ, dans l'évêque qui, avec Jésus-Christ, régit, enseigne, sanctifie, consacre ? Toutefois la qualité absolue de Vicaire de Jésus-Christ ne lui est pas applicable, et parce que son autorité de régir et d'enseigner est restreinte dans des limites, et parce que son pouvoir de sanctifier et de consacrer est soumis à des restrictions, et parce qu'un autre exerce de droit divin la principauté sur
(1) Labb., tom. XIII, col. 515.
lui et sur tous les autres évêques. C'est donc en ce dernier que nous devons reconnaître le Vicaire de Jésus-Christ; c'est lui qui est Pierre, tandis que ses frères dans le caractère épiscopal sont les Vicaires de Pierre; c'est lui qui tire de son élection canonique au siège de Rome le droit de succéder à Pierre, et qui reçoit du Christ immédiatement comme Pierre, le plein pouvoir de gouverner l'Église universelle. Voilà le VICAIRE DE JESUS-CHRIST, celui par qui le corps entier est régi à tous les degrés, par qui la terre se rattache au ciel; l'Époux unique de l'Église militante; la source créée, mais divine, de toutes les grâces qui descendent sur la famille du Rédempteur.
Les développements d'un si sublime mystère nous entraîneraient trop loin. Il est temps de clore cette longue préface; nous ne le ferons pas cependant sans ajouter ici quelques mots sur la marche de nos Institutions, dans les parties qui restent à publier. Après les deux volumes d'introduction historique, nous commençons dans celui-ci à traiter des livres de la Liturgie. Ce volume contient les questions générales sur cette importante matière qui est comme la clef de la science liturgique. Nous aurons ensuite à donner l'histoire de la description de chacun de ces livres, en remontant de leur état actuel à la forme primitive qu'ils ont eue à l'origine, et en racontant leurs diverses transformations.
Néanmoins, pour répondre à un désir qui nous est exprimé et pour satisfaire à un besoin généralement senti, nous suspendrons la publication de cette dernière partie tout archéologique de nos Institutions, et nous entrerons dans un autre genre d'études sur les livres liturgiques. Nous voulons parler d'un commentaire complet sur le Bréviaire, le Missel, le Rituel, le Pontifical, le Martyrologe et le Cérémonial des évêques. Ce genre de travail est devenu urgent, en ce moment où la Liturgie romaine
se rétablit de toutes parts. Souvent les attaques dont elle est l'objet attestent qu'elle est bien plus encore ignorée qu'elle n'est repoussée; souvent aussi ceux qui la défendent avec le plus de courage montrent qu'ils ne la connaissent pas suffisamment. Il est temps de montrer en détail et par les faits que, après les Saintes Écritures, il n'est pas de livres plus profonds dans la doctrine, plus sublimes dans l'expression, plus intéressants sous tous les rapports, que les six livres de la Liturgie romaine. Les remarques auxquelles ils donneront lieu, les conclusions doctrinales que le lecteur sera à même d'y puiser à chaque page, prépareront tout naturellement notre Somme liturgique elle-même, qui se trouvera réduite à des proportions beaucoup moindres que celles auxquelles elle serait arrivée, s'il eût fallu y faire entrer l'innombrable quantité de faits qui trouveront leur place naturelle dans un commentaire perpétuel des livres de la Liturgie.
Avant de livrer au public ce commentaire dont les matériaux sont déjà tout préparés, nous céderons aux instances qui nous ont été faites de publier immédiatement après le présent volume, l'un de ces appendices à l'ouvrage entier, que nous avons promis dans la préface du premier tome des Institutions. Nous voulons parler de notre Théologie liturgique, qui formera un fort volume. Notre deuxième Lettre à Mgr Fayet nous a contraint d'anticiper sur la question de la valeur théologique de la Liturgie; et plusieurs personnes, aux désirs desquelles nous nous faisons un devoir et un plaisir de nous conformer, nous ont pressé de ne pas faire attendre plus longtemps cette œuvre spéciale, qui démontrera l'importance doctrinale de la Liturgie, et en même temps fournira matière au plus magnifique exposé de la doctrine catholique qui ait jamais été donné. En effet, la formule et les applications des croyances de l'Église y paraîtront dans ce langage sublime et mystérieux qui n'appartient qu'à la
Liturgie, et nous ne croyons pas que, en dehors des livre,s inspirés, il soit possible de rencontrer réunies au. tant de lumière et autant de profondeur qu'en offrira cet ensemble. Daigne le Seigneur nous accorder assez de forces et de discernement, et, aux temps où il nous faut vivre, assez de tranquillité, pour qu'il nous soit permis d'achever cette œuvre de patience qui, exécutée par des mains plus intelligentes que les nôtres, serait sans contredit le plus beau monument que l'on pût élever à la gloire de la Liturgie romaine!