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Timestamp: 2017-03-29 07:26:38+00:00
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L’immobilisme de la critique et celui du pénal : deux problèmes fondamentaux pour l’abolitionnisme Navigation – Plan du site
L’immobilisme de la critique et celui du pénal : deux problèmes fondamentaux pour l’abolitionnisme Richard Dubé
Français English Cet article traite de la transformation identitaire du système de droit criminel moderne et pose plus spécifiquement le problème en relation avec la prison. Historiquement, malgré les nombreuses critiques dont elle a pu faire l’objet, l’idée de la prison a continué de s’imposer dans les discours entourant la résolution des conflits pénaux. À cet égard, le système de droit criminel se démarque en effet par un implacable immobilisme. Dans le cadre de cet article, cette première forme d’immobilisme, endogène et propre au système, sera mise en relation avec une forme plus exogène, soit celle qui dans ce même contexte caractérise l’immobilisme de la critique elle-même. La critique de type agonistique, dont se reconnaitront plusieurs perspectives abolitionnistes, sera plus spécifiquement ciblée. Tirant profit de la typologie de Moser (1990), on pourra opposer à cette première forme de critique la critique dite romantique de même que celle de la déconstruction. Bonifiée par certaines distinctions théoriques empruntées ici à la théorie des systèmes de Niklas Luhmann, cette critique de la déconstruction s’installe sur la frontière qui sépare le système de son environnement et problématise, à partir de ce positionnement entre l’exo et l’endo, l’immobilisme de la critique qu’elle conçoit comme n’étant pas sans lien avec celui du pénal. This article discusses the problem of the criminal justice system’s identity transformation in relation to prison and incarceration. Historically, throughout modernity and despite many criticisms,​ prison has always continued to prevail in discourses surrounding conflict resolution in the realm of criminal law. Indeed, in this regard, the system’s implacable stagnation (immobilisme) undeniably stands out. This first endogenous and system specific form of stagnation will here be distinguished from a more exogenous form, a form that yet in this same context of penal stagnation characterizes the stagnation of the criticism itself. Of special interest to us is the agonistic type of criticism that has been of significant influence in the development of the abolitionist perspective. Drawing on the typology of Moser (1990), this first form of criticism contrasts with the romantic form as well as with the form pertaining to deconstruction. Enhanced by some of Niklas Luhmann’s theoretical distinctions, the critique of deconstruction, nor exo, nor completely endo, is thus able to stand on the boundary that distinguishes the system from its environment and to critically observe the stagnation of criticisms as being as least partly related to the system’s own stagnation.
Mots-clés :abolitionnisme, droit criminel, prison, auto-description, déconstruction, théorie des systèmes
Keywords :abolitionnism, criminal justice system, prison, self-description, deconstruction, systems theoryHaut de page
Introduction I - L’immobilisme de la prison et de la critique II - L’immobilisme de la critique
2) La critique romantique et la réaffirmation de l’objet 3) La critique de la déconstruction et la (re)construction d’un autrement au sein de l’objet III - L’immobilisme du système
Introduction 1Nils Christie, Angela Davis, Louk Hulsman, Thomas Mathiesen, Ruth Morris et bien d’autres encore sont intimement associés à cette perspective que l’on appelle communément « l’abolitionnisme » et dont l’axe des revendications s’étend de la minimalisation du champ d’intervention du droit criminel moderne à l’élimination complète du système comme forme de contrôle social étatique. Des Quakers à la Critical Resistance, en passant par l’Anarchist Black Cross, l’engagement n’est pas qu’intellectuel ou cognitif, il est aussi politique, profondément humaniste et anti-autoritaire. 1 Pour une analyse des problèmes associés à cette terminologie, voir Carrier (2010). 2Qu’il s’agisse d’abolir le tout, de se défaire de l’une de ses parties ou d’en réduire la portée, il s’agit toujours, au plan socio-politique, de favoriser le changement. À cet égard, les efforts déployés par les abolitionnistes ont été et demeurent considérables. Au plan cognitif, la production de savoir a souvent été des plus stimulantes. Par contre, au plan politique, en termes de transformation systémique, les résultats continuent de décevoir, notamment en ce qui a trait à la place encore trop prédominante qu’occupe la prison dans notre manière de concevoir la justice pénale en Occident. En effet, dans bien des juridictions et dans la foulée de ce que plusieurs associent à un « virage punitif »1, les taux d’incarcération augmentent, la durée des peines se prolonge, les peines minimales se multiplient, les conditions de libération conditionnelle se resserrent, les initiatives restauratrices continuent de fonctionner à la marge. Le problème s’accentue sans doute sous l’influence qu’exerce une certaine culture of control (Garland, 2001) de même qu’à travers l’engouement des investisseurs pour le prison industrial complex. Bien sûr, dans ces affaires, le pouvoir politique est partout en cause, mais dans un contexte de rapprochement entre le judiciaire et les attentes des victimes, la capacité de résistance que pourrait représenter ce tiers pouvoir indépendant soulève des doutes (Frémont, 2001). 3Pourtant, comme l’avait bien montré Foucault dans Surveiller et Punir (1975), les reproches faits à la prison naissante au milieu du XVIIIe siècle persistent aujourd’hui dans les mêmes termes. En ce début de XXIe siècle, comme à l’époque, l’usage de la privation de liberté est considéré comme incapable de répondre à la spécificité des crimes, [...] dépourvu d’effets sur le public, [...] inutile à la société, nuisible même : il est coûteux, il entretient les condamnés dans l’oisiveté, il multiplie leurs vices… (Foucault, 1975, 135). La redondance et la persistance de ces critiques n’ont toutefois pu empêcher que cette innovation radicale à l’époque (Foucault, 1973, 229) ne devienne et ne demeure malgré tout la forme essentielle du châtiment (Foucault, 1975, 136). 2 Reflétant cette évolution de l’objet « abolitionniste », l’ICOPA, l’International Conference on Pri (...)
I - L’immobilisme de la prison et de la critique 5Précisons d’entrée de jeu, pour cette première partie de l’analyse, que le problème évoqué en introduction me paraît en fait relever de deux foyers d’immobilisme. Il y aurait d’abord le foyer d’immobilisme induit par la résistance du système au changement et celui induit par la résistance de la critique elle-même quant aux opportunités d’apprentissage offertes par le premier foyer d’immobilisme. 5 Ce type d’analyse repose sur ce que Varela (1984) appelle une input-type description. Il explique : (...)
6En ce qui a trait à la première forme de résistance, on l’observe empiriquement chaque fois que le système fait fi de ce qu’on lui reproche pour réitérer sans cesse et sans apprentissage son attachement à la chose qui lui a valu et qui lui vaudra encore le même reproche. Dans les modes de fonctionnement du système, cette résistance se traduit alors par une réticence opérationnelle et cognitive face à la possibilité de considérer sérieusement l’actualisation de certaines formes de changement plus névralgiques (Pires, 2002). C’est certes le foyer d’immobilisme le plus évident et sans doute aussi le plus problématisé par les abolitionnistes. Ses causes sont tantôt recherchées dans l’environnement du système5 tantôt au sein du système lui-même, sous forme de causes endogènes6 : dans le premier cas, le système est conçu comme une entité adaptative devant répondre aux influences (inputs) qu’exerce sur lui son environnement ; dans le second, lorsque l’on problématise le système lui-même plutôt que l’environnement, le système est alors conçu comme une entité automne qui répond à son environnement – s’il y répond – à partir de ses propres structures de sens7. L’immobilisme à expliquer et éventuellement à dépasser du point de vue de ces deux approches – indépendamment de ce qui les distingue par ailleurs – demeure en tout temps celui du système lui-même, le système comme premier foyer d’immobilisme. 7Toute cette attention qu’a pu susciter cette première forme d’immobilisme a parfois eu pour effet de laisser se reproduire dans l’ombre une toute autre forme, soit celle que prend l’immobilisme de la critique. Par rapport à la prison ou au pénal, la critique a souvent continué de réitérer ses reproches, de le faire dans les mêmes termes et avec une obstination qui n’a d’égale que celle qu’ont démontrée les objets critiqués dans leur résistance au changement. 8 Brossat (2001) s’était montré optimiste en 2001, annonçant la mort de la prison comme imminente. Je (...)
8Si on considère ainsi l’immobilisme de la critique et qu’on la problématise à la lumière des pérennisations observables dans le système, plusieurs questions émergent. Face à l’échec, face à la déception, ces critiques, persistantes et redondantes, auraient-elles dû l’être davantage ? Est-ce là que se situe le problème ? L’accumulation de ces critiques nous rapprocherait-elle d’un éventuel point de rupture ? En sommes-nous encore bien loin ? Ou à tout le moins en sommes-nous plus près aujourd’hui que nous l’étions au milieu du XVIIIe siècle8 ? Doit-on continuer dans cette voie ? Est-ce la bonne voie ? Y aurait-il d’autres voies qui mériteraient d’être explorées ? Quelles seraient ces autres voies ? 9 Il ne s’agit pas, par cette remarque, de ranimer naïvement la perspective du input-type-stance qu’é (...)
9Ce sont là des questions importantes qui ne concernent pas tant l’évolution du système que l’évolution de la critique elle-même. La question générale qui recoupe toutes ces questions est celle de savoir si au-delà des obstacles attribuables au système critiqué on ne peut pas en identifier certains comme relevant plus spécifiquement de la critique. Si une « attitude critique », comme le suggérait Foucault (1978, 1990, 36), renvoie à une manière de penser, de dire, d’agir également, [à] un certain rapport à ce qui existe, à ce qu’on sait, à ce qu’on fait…, la question qui se pose est alors celle de savoir si cette attitude critique est en mesure de se remettre elle-même en question, de se prendre elle-même comme objet lorsque la résistance des structures qu’elle critique persiste obstinément dans le temps comme dans l’espace. La critique abolitionniste et plus spécifiquement en son sein la critique de la prison ou du pénal a-t-elle été en mesure de développer une attitude critique à l’égard d’elle-même, de se questionner par rapport à sa manière de faire la critique ? A-t-elle été à même de revoir « le sens [des] problème[s] » qui l’occupe, pour reprendre ici l’expression de Bachelard (1983) ? Dans le cas de la prison, pour ne considérer que cet objet comme exemple, le problème est-il vraiment un problème attribuable à un manque d’information, peut-on espérer le dépasser par plus d’information, par de meilleures informations, quantitativement plus nombreuses ou qualitativement plus fines à l’égard de tout ce que l’on peut reprocher à la prison sur le plan humain et social ? Le système lui-même ou les acteurs qui œuvrent en son sein sont-ils vraiment mal informés ? Et si le problème était ailleurs ou du moins en partie ailleurs, quel sens aurait alors la persistance et la redondance d’une critique qui œuvrait ailleurs que dans cet « ailleurs » ? Qui plus est, si comme le suggèrent Piché et Larsen le futur de l’abolitionnisme devait passer, par une diversification interne de ses objets-cibles, par la critique du carcéral, de la surveillance et du contrôle au sens large, ne faudrait-il pas aussi et même surtout prendre un certain recul par rapport aux approches critiques privilégiées jusqu’à présent, les évaluer d’abord et avant tout, les remettre en question et tirer les conclusions qui s’imposent pour une évolution plus percutante de la critique abolitionniste au plan politique ?9 Dénoncer les « effets pervers » des autres formes de détention, de tous ces mécanismes de surveillance et de contrôle qui briment les droits humains et causent des souffrances injustifiées au sein d’une modernité avancée est sans doute un objectif louable, important, même fondamental, mais comment se donner les moyens d’atteindre nos objectifs de manière plus efficace et favoriser plus concrètement une transformation des logiques et pratiques présentement reproduites dans l’ordre établi ? À ces questions, je consacrerai la deuxième partie de cet article. 10 Au plan théorique, le changement est ici considéré comme une notion moins exigeante que la notion d (...)
11Avant d’aller plus loin, il est important de préciser la portée et les limites de mon propos. Dans le cadre de ce texte, je me référerai au cas de la prison comme exemple. Celui-ci me servira d’appui pour le développement d’un propos qui peut néanmoins s’élever en abstraction et concerner le pénal, le carcéral ou n’importe quel objet d’intérêt sociologique susceptible d’être observé de manière critique, au sens où l’entendait plus haut Foucault. Plusieurs observations concerneront en effet la critique sociologique prise dans son ensemble, d’autres seront plus spécifiquement reliées à l’abolitionnisme. Par ailleurs, la pertinence de certaines observations pourra s’étendre au problème du changement en général, alors que la pertinence d’autres observations devra plus spécifiquement se limiter au problème d’immobilisme découlant d’un problème d’auto-description identitaire observable au sein du système ou des organisations. Précisons en outre que l’objectif poursuivi dans cet article n’est pas de critiquer la critique abolitionniste prise dans son ensemble, mais de relever certains problèmes associés plus spécifiquement à ce que j’associerai à la critique abolitionniste qui se déploie sur le ton agonistique de la critique moderne. Bien qu’une alternative sera ultimement introduite à la faveur d’une autre forme de critique, soit celle de la déconstruction, je ne propose pas de remplacer la première par le seconde, je propose plutôt de bien évaluer les limites de la première avant de l’étendre à d’autres projets d’abolition pour mieux tirer profit de ces apprentissages dans le développement et la mise en œuvre de la seconde critique. De manière générale, il s’agit de poursuivre une démarche réflexive déjà initiée ailleurs11 pour tenter de mieux comprendre pourquoi certaines formes de critique abolitionniste s’avèrent souvent inaudibles pour le système, pourquoi elles peuvent avoir tendance à se présenter comme des formes de différence qui ne font aucune différence, pour reprendre l’expression de Bateson (1972). Dans un tel contexte, il s’agira finalement de voir comment une critique abolitionniste de la déconstruction peut se présenter comme une manière de contourner ce même problème – avec le risque, bien sûr, qu’elle introduise elle-même de nouveaux problèmes qu’une autre forme de critique pourra à son tour tenter de résoudre. La démarche n’est donc pas motivée par l’esprit de la table rase, mais plutôt par celui de la complémentarité avec comme objectif principal de montrer les limites pouvant être associées à chacune des stratégies qui compose la gamme des stratégies critiques que peut privilégier un abolitionniste dans la poursuite de ses objectifs et de ses luttes. Il s’agit, en peu de mots, de contribuer à la critique de la critique (Mary, 2007). II - L’immobilisme de la critique
12Pour élaborer cette réflexion critique sur la critique, je m’inspirerai de la typologie de Walter Moser (1990) laquelle me permettra de distinguer trois types d’attitudes critiques : l’attitude dite moderne, à laquelle je ferai correspondre la majorité des critiques abolitionnistes ; l’attitude romantique à laquelle je ferai correspondre le type de critique que peut par exemple représenter le discours d’une commission de réforme du droit ; et finalement, l’attitude déconstructive au sein de laquelle je situerai la possibilité d’établir une autre forme de contribution abolitionniste12 au problème de distinction que représente – pour poursuivre avec notre exemple – le maintien de la prison malgré la persistance et la redondance de ses critiques. 1) La critique moderne et la négation de l’objet
13Au sein de la critique moderne, je distinguerai les critiques d’ordre épistémologique des critiques socio-politiques. La critique moderne d’ordre épistémologique vise à remettre en question les fondements d’un savoir. Elle attire alors l’attention sur le fait que ce que le système ou l’organisation considère comme étant, en réalité, n’est pas. Elle rétablit les faits, corrige les erreurs, nuance le propos, en précise les limites, revoit ses généralisations, conteste ses postulats, complexifie ses simplifications, met le latent en relation avec le manifeste, etc. Lorsque l’on remet par exemple en question les savoirs de la théorie de la dissuasion en montrant empiriquement que les êtres humains ne se gouvernent pas toujours par un calcul de type coûts/bénéfices et que d’autres types de rationalités sont souvent à l’œuvre dans le processus décisionnel du passage à l’acte (Dubé, 2012a ; Labonté, 2013), c’est le fondement même des savoirs mobilisés par la théorie qui sont épistémologiquement remis en cause. Les critiques épistémologiques se formulent ainsi comme un problème de validité : est-ce vrai, est-ce faux, est-ce démontrable, etc. ? Elles trouvent évidemment leurs limites lorsque le savoir repose sur des croyances abstraites que l’on ne peut tester empiriquement. Toujours dans les exemples que nous offrent les théories de la peine, on peut prendre celui de la théorie de la rétribution kantienne qui à cet égard se distingue de la théorie de la dissuasion développée par Beccaria : on ne peut évidemment pas tester empiriquement la validité des assertions rétributivistes associant la peine à un mal qui compenserait celui que le crime a infligé à la Moralité ou la Justice. Ici, cette expiation du mal par le mal s’articule évidemment dans le symbolique, et non dans l’expérience des faits. Les dogmes religieux reposent sur ce même problème d’accréditation et comme le précisait Freud, tous les dogmes de cette sorte réclament la foi en leurs contenus, mais sans fonder leur exigence (Freud, 1927, 84). 14Les critiques modernes d’ordre épistémologique se distinguent d’un autre type de critique tout aussi moderne, mais visant à questionner non pas tant la validé du savoir que ses incidences au plan socio-politique. Correspond par exemple à une critique socio-politique celle visant à montrer qu’au-delà de la question de la validité des savoirs sur lesquels se fonde la dissuasion, l’incarcération prolongée casse (breaks up) l’individu, le détruit (destroy) (Simon, 1991), entraîne chez lui des problèmes importants d’institutionnalisation et de déculturation (Goffman, 1961), des problèmes de dépression et de mélancolie (wretch) (Bianchi, 1986) et n’épargne pas par ailleurs son entourage, sa famille, ses amis qui subissent eux aussi les effets de son exclusion sociale. Entrent également dans ce type de critiques celles qui dénoncent les surreprésentations raciales qui traversent l’ensemble du système de justice pénale et plus particulièrement le correctionnel (voir Davis, 1998). Ici, d’un point de vue épistémologique, savoir si les fondements cognitifs de la théorie de la dissuasion tiennent ou ne tiennent pas, ce n’est pas la préoccupation première de la critique socio-politique. Celle-ci se mobilise non pas autour d’un problème de validité, mais plutôt autour d’un problème de légitimité : est-ce acceptable, est-ce éthique, est-ce juste, etc. ? 15Ces deux premiers types de critique sont bien représentés dans le courant abolitionniste comme ils le sont d’ailleurs dans toute perspective critique s’inscrivant dans le cadre de ce que l’on a appelé avec Moser la critique moderne. On en situe le développement dans le projet de l’Aufklärung, plus spécifiquement au cœur du XVIIIe siècle, siècle qui marque, comme on le sait, un temps fort dans l’élaboration de ce projet (Bonny, 2004). Dans ce projet, avec l’aide de la Raison, de la technique et de l’observation empiriquement ancrée, les mythes sont à rejeter, les préjugés à défaire et les autorités à justifier devant le tribunal de la raison critique (Moser, 1990, 128). Cette forme de critique a traversé bien des écoles, entre autres celle de Francfort, celle de Bourdieu aussi, et sur cette forme de critique reposent toujours bien des mouvements de contestation, notamment une bonne partie des perspectives abolitionnistes qui s’étalent sur l’axe des revendications que j’ai délimité dans l’introduction de ce texte. On peut avec Moser la caractériser par sa négativité agonistique, par sa supériorité épistémique, par son exclusion opératoire et par sa postérité historique (Ibid., 128-130).
17Dans la critique de type moderne, cette supériorité épistémique caractérise ainsi le rapport du critiquant au critiqué. Le premier aura tendance à considérer ses propres savoirs comme étant plus objectifs que ceux qu’entretient le second – le critiqué étant concerné, trop intéressé, il est soupçonné d’être nécessairement biaisé, non objectif. Sur la base de cette objectivité auto-proclamée du critiquant sur le critiqué, de façon explicite ou implicite, le critiquant considère ses propres connaissances comme étant supérieures à celles qu’il soumet à la critique (Moser, 1990, 129). C’est ainsi, de là-haut, en surplombant son objet, que le critiquant exerce sur son objet toute sa négativité agonistique. 18C’est ainsi aussi, observe Moser, que le critique moderne arrive à maintenir une distance verticale sécurisante par rapport à [l’objet] (Moser, 1990, 129). C’est-à-dire que l’objectivité du critique moderne ne dépendrait pas uniquement de sa supériorité hiérarchique, elle dépendrait aussi et peut-être même surtout de ce que Moser appelle son exclusion opératoire. La critique, pour être critique, doit respecter à tout prix un principe de non-contact (Ibid., 130). L’exclusion opératoire est vue comme étant la seule manière de prévenir la « contamination » du critiquant par le discours critiqué. Pour cette raison, la critique moderne parle et ne peut parler que « de l’extérieur de l’objet critiqué » (Ibid., 130 ; notre souligné). Le discours critiquant et le discours critiqué ne peuvent se confondre, car si le premier se réclame de la rationalité, l’autre est dit relever de l’irrationalité (Ibid., 130).
20Pour Moser, la critique des idéologies représenterait aujourd’hui l’une des versions les plus « paradigmatiques » de la critique moderne, surtout là où elle s’inscrit dans le grand récit d’une lutte de classe qui fait avancer l’humanité vers une utopie sociale (Moser, 1990, 130). La fameuse onzième thèse de Marx (1845) sur Ludwig Feuerbach est de fait prise au sérieux : les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. Plusieurs penseurs abolitionnistes, comme plusieurs penseurs de Francfort, pourront sans difficulté reconnaître l’influence d’une telle perspective dans le développement de leurs critiques, mais pourront-ils en reconnaître les limites ? 21Pour la critique moderne, ces limites découlent de la tendance à associer les problèmes de non-changement à un défaut d’information. Or, en ce qui concerne la prison, j’aurais tendance à rejoindre volontiers Chantraine (2004, §. 2) lorsqu’il faisait remarquer que les affirmations habituelles, presque monotones, selon lesquelles la recherche sociologique se justifie par la nécessité d’enrayer le processus de ‘méconnaissance’ de l’institution, et que cette ‘méconnaissance’ constituerait le facteur principal de son ‘inertie historique’, sont aujourd’hui insuffisantes. En ce qui concerne par exemple le maintien de la prison, je partirai en fait du principe que cette inertie historique n’est pas ou du moins n’est plus aujourd’hui un problème qui peut être réduit à un problème de méconnaissance ou à un manque d’information. Par analogie, si l’Occident est aux prises avec un problème d’obésité, nul n’oserait réduire la complexité du problème à un défaut d’information : le problème persiste même si l’Occident connaît les risques associés à l’embonpoint et même s’il sait par ailleurs tout ce qu’il faut faire pour perdre du poids. Pour la prison comme pour l’obésité, dans un cas comme dans l’autre, le problème est ailleurs et le sens de ce problème doit être réinvesti. Pour ce qui est de la prison, je vais considérer ici comme étant peu probable qu’une accumulation d’information produite par les recherches critiques à l’égard des problèmes socio-politiques de la prison puisse nous conduire au point de rupture souhaité : le système et ceux et celles qui œuvrent en son sein reconnaissent et admettent aujourd’hui la plupart de ces problèmes; on sait et « ils » savent que ces problèmes existent. Je vais considérer de la même manière comme étant tout aussi peu probable, que des critiques plus fines ou plus pointues au plan épistémologique puissent arriver à convaincre le système de la fragilité des structures de justification sur lesquelles repose l’enfermement punitif. 13 Un système peut en effet apprendre de son environnement, réutiliser des communications étrangères o (...)
22Mon scepticisme tient au fait que contrairement au système scientifique qui se nourrit d’attentes cognitives pouvant s’autocorriger en fonction de ce que l’on sait et que l’on tient pour vrai ou faux, le système de droit criminel, quant à lui, se nourrit surtout d’attentes normatives, c’est-à-dire d’attentes qui se maintiennent contre-factuellement et en dépit des déceptions (Luhmann, 1993, 81). Cela n’implique évidemment pas que le juridique ne puisse apprendre13, mais plutôt que son mode d’apprentissage n’est pas celui du scientifique, que les changements admis en son sein ne dépendent pas nécessairement de ce qui est su ou tenu pour vrai à un moment donné. Ils dépendent généralement de ce qui est tenu pour nécessaire, obligatoire ou tout simplement utilisable à un moment donné. C’est là, à mon avis, un des angles morts de la critique persistante et redondante à l’égard de la prison : elle persiste à vouloir produire de l’information, du savoir vrai, à démonter ou à invalider scientifiquement des savoirs juridiques mal fondés, à traiter le juridique de manière scientifique, comme si le mode d’apprentissage du juridique était celui du scientifique. Or, si on sait par exemple aujourd’hui que la dissuasion ne fonctionne pas au même niveau de généralisation que l’avait pensé Beccaria, qu’elle est plus particulièrement difficile à observer dans les cas impliquant des crimes graves, on sait aussi que cet apprentissage scientifique ne s’est pas traduit par un apprentissage juridique – ou du moins pas par un apprentissage qui puisse modifier de façon significative le rôle de la dissuasion dans la détermination de la peine. La théorie de la dissuasion demeure en effet juridiquement valable et juridiquement valide pour le droit. Malgré les critiques qui la minent scientifiquement, elle demeure pertinente juridiquement, ne serait-ce que parce qu’elle permet malgré tout de prendre des décisions juridiques, de les légitimer juridiquement et de participer ainsi aux opérations de reproduction du système juridique. Un observateur externe pourrait vouloir insister davantage et ainsi rejoindre Mathiesen (1990) pour soutenir l’idée qu’une institution comme la prison ne se défend pas, mais une telle information risquerait alors d’être traitée comme « inutilisable » par le système, comme du ‘’unusable’’ knowledge (Luhmann, 1998, 88) attribuable à un point de vue externe qui en soi, de l’extérieur, ne ferait aucune différence pour le système. Car du point de vue de l’institution, au sein de ses propres réseaux de communication, la prison se justifie constamment et sans difficulté et si la science considère une telle situation comme un problème au plan épistémologique, il faut alors prendre acte du fait que cette même situation n’est pas nécessairement thématisée comme un problème au sein du juridique. En matière de dissuasion, comme en matière de réhabilitation ou de dénonciation, et quoi qu’en dise la science, le système maintient ses attentes et le fait de façon normative et contrefactuelle. Il continue d’y référer dans ses propres modes de reproduction, de le faire en dépit des critiques émises par l’environnement et de considérer ainsi la prison comme étant juridiquement justifiée. Ce qui paraît alors sans défense du point de vue du système, ce sont les critiques qui malgré tout maintiennent leur opinion à l’effet que la prison soit sans défense. 23Le problème du maintien de la prison est donc moins un problème de méconnaissance ou d’accès à l’information, mais plutôt un problème d’intégration d’information non juridique dans des modes d’apprentissage proprement juridiques et fondamentalement différents des modes d’apprentissage non juridiques, notamment des modes d’apprentissage scientifiques. En ce sens, s’il devait y avoir ici un problème de méconnaissance, il concernerait plutôt la méconnaissance non juridique (notamment scientifique) de cette différence juridique, et ce problème serait en ce cas celui de l’environnement et non celui du droit. 24À ce premier problème vient se greffer tout ce qui a trait à ce que j’appellerais le risque d’invisibilisation de la critique moderne par le droit. La charge agonistique de la critique moderne peut en effet entraîner une fermeture cognitive de l’objet. L’objet ignore à ce stade la critique, la discrédite ou la neutralise. C’est alors l’objet qui nie la critique moderne et non uniquement la critique moderne qui nie l’objet. Niée par l’objet, en l’occurrence par le droit, la critique moderne est ainsi invisibilisée comme le sont également, du coup, les alternatives qu’elle propose ou qu’elle permet d’imaginer. Dans le cadre de ce processus, l’invisibilisation de la critique moderne est par ailleurs une opportunité de visibilisation pour les critiques non agonistiques, notamment une opportunité de visibilisation pour la critique romantique qui correspond à un deuxième type de critique dans la typologie de Moser. Celle-ci, contrairement à la première, n’est pas constituée pour nourrir les ambitions abolitionnistes, elle est au contraire constituée pour parfaire l’objet critiqué, pour le réaffirmer ou pour le protéger des remises en question fondamentales. 2) La critique romantique et la réaffirmation de l’objet 25Pour caractériser la critique romantique, Moser s’appuie sur la thèse de doctorat de Walter Benjamin qui portait sur Le concept de critique esthétique dans le romantisme allemand (1918). Cinq traits constitutifs sont distingués, soit la négativité, la positivité, la réflexivité, la verticalité englobante et l’inclusivité. Voyons à quoi correspond chacun de ces traits, comment ils nous permettent de distinguer la critique romantique de la critique moderne et d’en spécifier les risques au plan de l’évolution du système de droit criminel et de son rapport à la prison. 26La critique romantique, au même titre que la critique moderne, se caractérise d’abord et avant tout par un moment négatif (Moser, 1990, 131). Mais si l’une et l’autre peuvent faire de cette négativité l’élément déclencheur de l’opération critique, la critique romantique, contrairement à la critique moderne, marquera aussitôt un moment de positivité duquel elle ne sortira plus. Celui-ci, pour le dire comme Moser, prime sur son aspect négatif et le fait en quelque sorte oublier (Ibid., 132). Ultimement, pour la critique romantique, il n’est en effet nullement question de nier l’œuvre, de la dissoudre ou de l’abolir. Au contraire, l’objectif est de contribuer à la réalisation de son plein potentiel. Ici, l’attitude critique n’entretient pas d’opposition à l’objet critiqué (Ibid., 132). L’œuvre est acceptée, favorablement considérée. Le critique romantique ne cherche qu’à l’élever, qu’à lui permettre d’atteindre d’autres niveaux, la réaménager et la rapprocher d’un certain idéal. Mais une telle contribution ne peut se faire que dans les logiques internes de l’œuvre, de l’intérieur de l’objet critiqué et non de l’extérieur. Installé dans l’œuvre, dans l’objet, plutôt que dans son environnement, le critique romantique se met à son service (Ibid., 131) et espère ainsi pouvoir lui-même contribuer à sa pleine réalisation par la réforme de l’objet critiqué. C’est l’expansion de l’objet qui est visé, non sa limitation et encore moins son abolition. Il ne s’agit pas d’introduire une rupture, ni de penser en termes d’alternatives – une tâche qui correspondrait davantage à celle que se donnerait la critique moderne. Il s’agit plutôt de penser en termes de continuation : pour la critique romantique, il faut poursuivre avec le réel actualisé, cheminer vers un idéal, mais le faire dans la lignée de ce qui a été établi, dans la lignée d’un ordre social qui peut être amélioré, corrigé, adapté, mais jamais complètement nié ni fondamentalement remis en question. On peut en ce sens dire que la critique romantique se formule autour d’un problème d’efficacité ou de perfectionnement : la performance est-elle maximalisée, les ressources sont-elles suffisantes, la procédure est-elle adéquate, peut-on la parfaire, etc.? 14 Le sociologue ou le philosophe du droit ayant siégé sur une commission de réforme du droit ou ayant (...)
27L’orientation de la réforme ou de l’auto-dépassement, pour employer l’expression de Moser (1990, 132), est déterminée par l’activation d’une réflexivité interne. L’objet se prend lui-même comme objet d’observation et se réserve ultimement le dernier mot quant au bien-fondé des changements opérables. Pour reprendre l’analogie de Wittgenstein, le critique romantique installe lui aussi une échelle, mais contrairement à celle de la critique moderne, la sienne s’installe dans l’œuvre, dans l’objet, selon le principe d’une verticalité que Moser qualifie d’englobante (Ibid., 132). Ce discours de la hauteur ainsi élaboré par le critique romantique reste donc complètement campé dans les frontières communicationnelles du système, il n’échappe pas, ni d’ailleurs ne cherche à échapper aux logiques internes du système ou aux idées fortes de son système de pensée dominant. Au contraire, c’est sur ces idées non innovatrices que la critique romantique s’appuie pour élaborer sa critique. Bien que l’innovation cognitive ne soit pas hors de portée – ne serait-ce que parce qu’elle peut notamment se produire de manière accidentelle (Pires, Cauchie, 2007), de façon inattendue (Cauchie, Kaminski, 2007b) ou sous le coup d’une intention de réforme exprimée en ce sens (Dubé, 2007) – on doit sociologiquement ici la concevoir comme peu probable. Par ailleurs, à côté de ce problème d’innovation se loge celui de la recevabilité. Ce dernier tient au fait qu’ici, en ce qui a trait à la critique romantique et contrairement à la critique moderne, le discours critiquant, qui ne fait que réaliser le devenir de l’œuvre […], ne saurait […] être de nature différente par rapport au discours critiqué (Ibid., 133). De ce fait, du point de vue du système à l’intérieur duquel la critique romantique est émise, la critique se présente comme information plutôt que comme bruit : information du système au profit du système lui-même. En s’apparentant d’entrée de jeu à de l’information et en évitant toute association « disqualificative » à du bruit environnemental, la critique romantique aura alors tendance à se présenter comme étant d’office pertinente, pertinente pour le système, pour son perfectionnement. Le discours, bien que critique, est néanmoins considéré comme un matériau endogène. D’une nature qui n’est pas étrangère au système, la critique romantique se caractérise par un degré de recevabilité plus élevé que ne le serait une critique exogène comme la critique agonistique moderne. En ce sens et à titre d’exemple, l’élaboration de recommandations au sein d’une commission de réforme du droit – élaboration à laquelle un sociologue ou un philosophe du droit peut avoir participé – est conçue par le droit lui-même – et indépendamment de ce que peut en dire le sociologue ou le philosophe – comme la mise en forme juridique de matériaux proprement juridiques à même de servir de fondement à la prise de décision et à la reproduction interne du système juridique14. Dans ce cadre, en appliquant à notre exemple les remarques de Moser à l’égard de l’exemple qu’avait lui-même privilégié Benjamin, on peut dire que si pour Schlegel la critique de la poésie [devait] elle-même être poétique, du point de vue du système juridique, la critique romantique de la matière juridique sera elle-même considérée comme juridique. 15 Il s’agit notamment de ce que cette cécité nous coûte au plan humain, bien entendu, mais il peut au (...)
28Si peu d’abolitionnistes se reconnaîtront dans ce genre de critique, tous percevront le risque que le développement exacerbé de celle-ci pourrait représenter par rapport aux objectifs de transformation et d’évolution du système. Cette transformation n’est évidemment pas la préoccupation du critique romantique. La critique romantique œuvre dans le système, pour le système. Elle s’assure de la maintenance et de l’entretien de la machine : lorsqu’elle grince, c’est que son engrenage nécessite un peu d’huile, rien de plus. Dans le cadre de cette critique, on se demande surtout comment on pourrait faire mieux avec ce qu’on a et moins comment on pourrait faire mieux autrement, avec ce qu’on n’a pas encore, mais qu’on pourrait avoir. On œuvre dans le cadre d’une seule possibilité et on travaille avec les options comprises dans cette même possibilité, avec les options qu’elle considère comme admissibles. Toute autre possibilité et l’éventail de ses propres options sont gardés bien scellés dans une forme de « cécité cognitive » où, faute de distinction, on ne voit pas que l’on ne voit pas, ni tout ce que nous coûte cette cécité15. La critique romantique exerce certes des choix en relation à des options qui se retrouvent prédéterminées dans l’œuvre, prédéterminées, en l’occurrence, pour nous, dans l’œuvre correctionnelle conçue comme seule possibilité : un peu plus de programmes, un peu moins d’humiliation, un peu plus d’ouverture à la communauté, un peu moins de ségrégation, un peu plus de droits, un peu moins de contrainte, etc. Mais il ne s’agit que d’options elles-mêmes contraintes à l’intérieur d’une seule possibilité, la possibilité « prison ». Un peu plus de ceci, un peu moins de cela, mais toujours autant de prison. La critique romantique a ainsi la possibilité de choisir parmi des options, mais elle n’a pas l’option de choisir parmi d’autres possibilités, car pour elle, n’existent que les options de sa propre possibilité – qu’elle n’a d’ailleurs pas distinguée comme possibilité. Ce qu’elle perçoit, ce ne sont que les options que cette possibilité peut tolérer, que les options du correctionnel ou encore celles qui ne lui sont pas incompatibles. Ce qu’elle ne perçoit pas, c’est que le correctionnel n’est qu’une possibilité, avec ses options, bien sûr, mais comme le disait si bien Werner Erhard à propos de tout autre chose, dans ce cadre, « one possibility is [still] no possibility: there is no possibility, there are only options » (Erhard, 1984, notre souligné).16 17 À cet égard, la mise en garde de De Munck s’appliquerait tout à fait : il ne faudrait pas [en effet (...)
29Dans La distinction de Bourdieu (1972), la critique qu’offre la critique romantique – si on peut encore parler de critique17 – est bel et bien de type orthodoxe, toujours superficielle, jamais hétérodoxe ou susceptible de confronter ce qui est à ce qui pourrait être. Et le risque est pertinemment celui-là, soit la continuation sans autre possibilité de rupture que celle que le système opère lui-même envers la critique moderne ou contre elle. Au-delà d’un certain seuil de tolérance, le système irrité par le ton agonistique de la critique moderne risque en effet de se fermer à son environnement externe pour entretenir un rapport moins tendu et moins conflictuel avec sa critique romantique interne. Un point de rupture est atteint, mais pas celui escompté. Les institutions longtemps critiquées, plutôt que de se mettre sur un mode d’apprentissage, deviennent plutôt « méfiantes » par rapport à l’environnement et aux initiatives de recherche externes, elles ont alors tendance à se replier sur elles-mêmes, à se rabattre sur la critique romantique pour constituer, à l’interne, leur propre savoir, à travers leurs propres équipes de recherche. 30On me permettra ici de renvoyer à certaines expériences personnelles à titre d’exemples. Elles paraîtront peut-être trop anecdotiques pour certains, mais je laisse au lecteur le soin d’en juger. Lorsque la critique romantique, à l’interne, prend le dessus sur la critique moderne, lorsque l’institution considère que ses propres chercheurs, à l’interne, « font le travail », pourquoi se risquerait-elle alors à accueillir en son sein des observateurs externes, surtout lorsqu’en termes de publication la feuille de route de ceux-ci les situe clairement dans une critique agonistique qui cherche à nier l’institution ? L’accès des universitaires aux milieux carcéraux me paraît ainsi s’être resserré récemment. L’accès aux juges et aux procureurs de la Couronne me semble de plus en plus difficile également. Les entretiens qualitatifs que l’on obtenait sans trop de difficulté il n’y a pas si longtemps exigent de plus en plus de garanties. On ne veut plus uniquement savoir comment le chercheur entend protéger l’anonymat des interviewés, on veut savoir à l’avance quelles questions leur seront posées, quel cadre théorique sera mobilisé, quelles hypothèses seront émises, si les chercheurs accepteront ou non de déférer à l’institution un certain droit de regard sur les résultats de la recherche, etc. Le chercheur demande l’autorisation de s’entretenir avec les acteurs, cette demande est étudiée par l’institution au sein de laquelle ils œuvrent et le comité formé à cet effet avise finalement le chercheur de sa décision : en cas de refus, le chercheur en est informé, mais les motifs de ce refus ne sont pas nécessairement communiqués ou alors dans des termes plutôt vagues : « Le comité a étudié votre projet, mais ne l’a pas jugé prioritaire ». 31La question qui se pose est celle de savoir quels sont les critères à partir desquels s’établissent les priorités. Imaginons deux projets : un premier projet clairement campé dans la critique moderne et imprégné de ce ton agonistique qui tend à nier l’organisation au sein de laquelle œuvre l’acteur ; l’autre projet, beaucoup plus conciliant, reconnaît d’entrée de jeu le bien-fondé de l’organisation et s’offre de conduire une analyse ayant pour objectif de trouver des solutions à certains problèmes que peut rencontrer l’acteur dans l’exercice de ses fonctions. Du point de vue de l’organisation – plus que du point de vue de la science et de l’avancement des savoirs – le projet de recherche formulé dans la perspective de la critique romantique pourrait d’office paraître plus prioritaire parce que plus utile à l’organisation, moins agonistique, moins menaçant. Y aurait-il ainsi, dans ces évaluations d’ordre prioritaire, et bien au-delà des préoccupations relatives à la protection des participants et de leur anonymat, des préoccupations plus intimement liées à la protection de l’institution elle-même, de sa réputation, de son intégrité, de tout ce que remet en cause la critique moderne ? L’enjeu serait alors important pour l’avancement des savoirs scientifiques et la transformation des systèmes étudiés, car si on devait éventuellement établir sur autre chose que de simples anecdotes personnelles le fait que l’accès au terrain dépend d’une autorisation émise par l’objet étudié, la critique moderne, hostile, agonistique, cherchant à nier ou à abolir l’objet, risque plus souvent qu’à son tour de devoir céder le pas à des critiques plus romantiques qui elles se garderont de trop perturber l’objet pour le laisser volontiers se reproduire et se reproduire avec tous les problèmes que dénonce la critique moderne. Pour l’évolution du droit criminel, pour l’innovation cognitive, pour la visibilisation et la valorisation des alternatives, pour « l’autrement » en général, il s’agirait là d’une défaite colossale. 32Considérons finalement le troisième et dernier type de critique dans la typologie de Moser, la critique de la déconstruction. Qu’a-t-elle à offrir à l’abolitionnisme ? Quels avantages pourrait-elle avoir sur les critiques moderne et romantique ? Quelles seraient ses limites ? 3) La critique de la déconstruction et la (re)construction d’un autrement au sein de l’objet 18 Comme l’explique Luhmann, anything is contingent that is neither necessary nor impossible (Luhmann, (...)
33La critique de la déconstruction repose sur une stratégie discursive de la ruse, précise Moser (1990, 135). Comme la critique romantique, elle se rapproche de son objet, elle va même jusqu’à s’installer dans ses marges, à entrer dans ses logiques internes, mais elle le fait avec un tout autre objectif que celui que poursuit la critique romantique. Il ne s’agit plus, en effet, de réaliser le plein potentiel de l’œuvre. L’objectif est désormais de visibiliser toute la contingence18 qui se loge au fondement de ce qui est et d’inviter ainsi le système à reconsidérer lui-même ses prises de position par rapport à ce qu’il a pu traiter comme nécessaire et indépassable aux plans structurel et opérationnel, l’inviter à revoir les distinctions qu’il a instituées au fondement de ses certitudes, de ses substantialisations, de ses essentialisations. La posture épistémologique de la critique déconstructive abandonne les postulats du soupçon19 pour attribuer les problèmes observables à des angles morts20 créés par des distinctions qui ne sont pas distinguées comme telles au sein du système21. Il ne s’agit pas de faire le travail de déconstruction pour le système, de le faire à sa place, sans lui, sans sa participation active : l’information risquerait alors d’être inaudible, ignorée et réduite à du bruit. Il s’agit plutôt de lui fournir, au moment opportun22, les outils cognitifs susceptibles de créer une percée dans ce qu’il ne voit pas qu’il ne voit pas, de l’amener lui-même à déplacer ses taches aveugles, à distinguer ses angles morts comme des angles morts. Le système qui observe à travers ces distinctions et qui déconstruit ses propres ontologies est alors mieux en mesure de valoriser la contingence au fondement de ce qui est, de considérer sérieusement l’idée que ce qui est aurait pu et peut encore être autrement23 que la possibilité qu’il valorise n’est de fait qu’une possibilité et qu’elle n’est donc pas, par définition, sans alternative. Il s’agit de créer au sein même du système et avec sa collaboration cette « faille » dont parlait Derrida, celle par laquelle se laisse [alors] entrevoir, encore innommable, la lueur de l’outre-clôture (Derrida, cité in Moser, 1990, 137). 34En ce sens, si la critique de la déconstruction travaille avec plutôt que contre son objet, si elle accepte au préalable une certaine complicité avec celui-ci, le but ultime, rappelle Moser (Ibid., 135), est bel et bien celui d’en finir avec la modernité, de le faire, certes par la voie d’une déconstruction-reconstructive – plutôt que par une négation absolue – , mais de le faire néanmoins dans le but d’aboutir à quelque chose d’autre que ce qui s’est historiquement imposé dans le jeu de la contingence. 35Pour l’épistémologie de la déconstruction, Moser insiste, il n’y a pas de table rase historique, il n’y a pas de nouveauté absolue, il n’y a pas de front bien tracé entre ce qui se trouve de part et d’autre de la relation critique (Moser, 1990, 137). La relation de complicité, voire de connivence avec l’objet critiqué est par conséquent conçue comme une posture nécessaire : le critique reconnaît d’entrée de jeu qu’il ne domine pas son objet et qu’il ne peut le déterminer de l’extérieur. Ce qu’il peut faire est de le « parasiter » : travailler sur lui, mais avec lui, l’amener lui-même à opérer son propre travail de déconstruction, à se libérer du connu, à reconsidérer ce qu’il a traité comme nécessaire, à réévaluer le bien-fondé des possibilités exclues pour éventuellement pouvoir dépasser l’ordre des possibilités retenues. La critique de la déconstruction peut ainsi récupérer les objectifs que s’était donné la critique moderne, mais elle le fait alors en renonçant à ce geste devenu coutumier de se situer ‘au-delà’ ou ‘en-dehors’ (Ibid., 135). 24 C’était justement le projet de Foucault dans la première partie de Surveiller et Punir (1975), soit (...)
36Si les perspectives déconstructive et romantique acceptent de travailler avec plutôt que contre le système, la première, contrairement à la seconde, ne se contentera toutefois pas d’une simple exploration des différentes options au sein d’une même possibilité. Elle ira en effet beaucoup plus loin, beaucoup plus en profondeur pour s’aventurer dans des débats identitaires plus hétérodoxes qu’orthodoxes visant la déconstruction des obstacles que la possibilité dominante dresse devant toute autre possibilité. Par exemple, là où la critique romantique pourrait vouloir parfaire la réhabilitation carcérale par la valorisation d’une option telle que l’amélioration des conditions de détention de la personne incarcérée, stratégie que la critique moderne pourrait aussitôt vouloir dénoncer comme manigance étatique visant à rendre acceptable ce qui fondamentalement ne l’est pas, la critique déconstructive, pour sa part, s’intéressera plutôt aux distinctions qui empêchent le système de voir comme possible l’exploration d’une autre possibilité que la possibilité correctionnelle en matière de réhabilitation. Elle s’intéressera en l’occurrence à ces « distinctions-obstacles » qui présument un lien nécessaire entre réhabilitation et détention, à ces idées toutes contingentes qui instituent comme vérité inaliénable celle selon laquelle il n’y aurait pas de réinsertion sociale possible ou mieux réussie que la réinsertion qui procède d’abord par l’exclusion sociale de l’individu et sa détention en milieu correctionnel. La déconstruction cherchera alors à amener le système à déconstruire les distinctions qui l’empêchent de concevoir comme possible l’exploration d’une possibilité non carcérale telle que la réhabilitation en milieu ouvert et toutes les options qui s’y rattachent en termes de sens et de pratiques. La nouvelle possibilité sera tout aussi contingente que la première et pourra éventuellement être elle-même remise en question, notamment par la critique moderne. Mais en attendant, sa visibilisation en tant que possibilité « possible » peut enrichir l’univers des options et le faire au-delà de ce qui avait été considéré comme restrictivement admissible sous l’autorité incontestée d’une seule possibilité. Ce qui est abandonné ici ou déconstruit n’est pas tant l’œuvre que l’idée de son incontestable autorité, pas tant le carcéral que l’idée de sa nécessité absolue, pas tant l’alternative « prison » que l’idée que cette alternative soit sans alternative24. Ce que vise la perspective de la déconstruction, c’est d’amener le système à abolir lui-même les distinctions problématiques25 qu’il maintient sans nécessité autre que ce que ces mêmes distinctions ont institué comme nécessaire. Et dans ce processus, si on reprend l’exemple de la réhabilitation, il n’est évidemment pas impossible que la déconstruction aille jusqu’à déconstruire, au cas par cas ou dans l’absolu, la nécessité même d’une quelconque forme d’intervention26. 37Ainsi, la critique de la déconstruction se formule autour d’un triple problème : celui de la contingence, celui de la visibilité, et celui de la légitimité. Le problème de la contingence s’articule autour de questions comme : Est-ce que tout ce qui a été distingué comme nécessaire est vraiment nécessaire, peut-on faire autrement, peut-on considérer d’autres distinctions, quelles possibilités ont été exclues par le triomphe tout aussi contingent de celles qui ont été retenues ? 27 Cette dernière étape qui me paraît tout à fait fondamentale est encore l’un des grands défis pour l (...)
38Le problème corollaire de la visibilité implique quant à lui, comme chez Luhmann, un déplacement permanent de la tache aveugle (Ferrarese, 2007, 214) que crée l’opérationnalisation de certaines distinctions par le système. Pour le critique de la déconstruction, il s’agit non pas d’accumuler plus d’information, ni de dénoncer, ni par ailleurs de parfaire, il s’agit d’abord et avant tout de comprendre comment le système « comprend », comment il se « comprend » à partir de ses propres distinctions, à partir de ce qu’il conçoit comme des réalités positives indépassables. Il s’agira ensuite, dans un deuxième temps, d’amener le système à déplacer lui-même la tache aveugle et à visibiliser ce qui était resté invisibilisé par ce genre d’ontologisation. Toute l’attention de la critique déconstructive repose sur cette tache aveugle, sur cet angle mort, sur the means by which things become visible or nonvisible (Luhmann, 2002, 140). Le système qui distingue ses propres distinctions comme des distinctions construites – et non plus comme des nécessités ou des états de fait indépassables – peut désormais « voir » ce qu’il ne voyait pas et ne pouvait pas voir. Pour notre propos, il s’agirait d’amener le système à distinguer les distinctions qui l’empêchent présentement de voir que le maintien de la prison relève d’un processus de stabilisation de l’étant qui est tout aussi contingent que celui qui avait permis sa naissance, son émergence et sa construction. J’insiste sur ce point. Il ne s’agit pas de visibiliser ce qui a déjà été visibilisé, il ne s’agit pas de dénoncer avec plus d’insistance les problèmes que l’on associe à la prison depuis le milieu du XVIIIe, il s’agit plutôt de rendre visible les distinctions qui sont responsables de ces problèmes comme de leur dissimulation dans les angles morts du système. Il s’agit en outre, ultimement, dans cette perspective de la ruse, de réfléchir aux stratégies susceptibles de permettre aux chercheurs de réaliser cette même contribution au sein du système, c’est-à-dire de réfléchir aux moyens susceptibles de réinscrire la déconstruction/reconstruction du chercheur dans le système lui-même, de la convertir en déconstruction/reconstruction du système27. 39Un système qui ne voit pas qu’il ne voit pas risque de ne pas pouvoir tirer profit de toute cette contingence que révèle la déconstruction, de ne pas être en mesure de concevoir sérieusement les alternatives à ce qu’il a appris à considérer comme étant sans alternative. Il faut en effet ici considérer que ce que le critique de la déconstruction voit clairement comme des construits apparaît pour le système comme des essences, comme des ontologies, comme des réalités indépassables qui relèvent de l’être en tant qu’être ou encore de la nécessité. Amener le système à distinguer ses ontologies comme de simples construits peut ainsi avoir pour effet de libérer en lui ce potentiel critique (et évolutif) qui découle de la déconstruction. Ce pouvoir de distinction peut alors lui permettre de voir ce qu’il ne pouvait pas voir, de voir en l’occurrence la possibilité de dépassement ou de complexification interne que représente toute la contingence qui se loge au fondement de ce qui est. Dit autrement, à côté ou plus précisément en tension avec ce qui est, la déconstruction révèle ce qui n’est pas mais pourrait être. Apparaît alors la possibilité d’un « autrement », cette lueur de l’« outre-clôture » à laquelle se référait plus haut Derrida. 40Dans ce contexte, tout ce qui est et par ailleurs tout ce qui s’obstine malgré tout à le considérer comme nécessaire ou indépassable se révèlent n’être rien d’autre que des limitations for other possible substitutions (Luhmann, 2002, 74).
42Ce problème prend acte du fait que ce qui est nécessaire n’a pas à se justifier autrement qu’en évoquant sa propre nécessité. A contrario, il en ira tout autrement de ce qui est non nécessaire, de ce qui est bel et bien contingent et qui devient dès lors relatif par rapport à d’autres possibilités. Ce qui est non nécessaire doit pouvoir se justifier à la lumière de ce qui aurait été et demeure possible et qui pourrait se justifier. La portée critique de la déconstruction découle ainsi du déplacement de la tache aveugle responsable de l’invisibilisation des alternatives dans les modes de fonctionnement et de raisonnement du système. 43Dans une perspective abolitionniste d’inspiration déconstructive, quelles seraient donc, au terme de ces développements, les taches aveugles que le système de droit criminel moderne devrait ultimement pouvoir déplacer afin de voir ce qu’il ne voit pas, en l’occurrence, si on poursuit avec notre exemple, le fait que la prison était et demeure une possibilité, qu’elle n’a jamais été, ni ne pourrait être devenue une nécessité ? Dans la troisième partie de mon analyse, je déplacerai ainsi l’angle d’observation pour problématiser non plus l’immobilisme de la critique, mais bien celui du système. III - L’immobilisme du système
44Avant d’entrer dans des considérations plus spécifiques au système de droit criminel moderne, il me faut d’abord établir les fondements théoriques nécessaires à l’élaboration de la thèse que je voudrais avancer ici. Ceci exige des considérations plus générales autour de la notion de système social. Ces considérations seront développées en m’appuyant sur la théorie des systèmes sociaux de Niklas Luhmann. 28 Ici, la notion de frontière (ou de boundary en anglais) n’implique aucunement, comme le précisent N (...)
45Il faut d’abord partir du principe que chez Luhmann, un système social se forme et se maintient à partir d’opérations qu’il réalise en son sein et qui établissent ainsi la frontière28 lui permettant de se distinguer de son environnement – distinction en vertu de laquelle un observateur pourra par ailleurs attribuer ces mêmes opérations à ce système plutôt qu’à son environnement. En ce sens, pour les systèmes sociaux, the difference between system and environment constitute their very identity (Luhmann, 2003, 52). On peut en effet parler ici, avec Clam, d’une identity from difference (Clam, 2001, 49). 46Il est important de noter que cette différence identitaire s’institue sur un plan strictement opérationnel. À titre d’exemple, la queue qui se forme à l’arrêt d’autobus permet l’observation d’un système d’interaction où des gens se joignent au rang selon un ordre prioritaire, selon un certain principe d’organisation qui est donné par le ou les « programme(s) » qu’a structurellement institué(s) le système. Dans la théorie de Luhmann, ces programmes renvoient à des decision premises that define conditions for correct decision making; they are often also called “plans” (Seidl, 2005a, 42-43). Dans notre exemple de la file d’attente à l’arrêt d’autobus, supposons qu’au plan opérationnel ce système soit de ceux qui s’orientent à travers les structures normatives d’un programme valorisant un ordre prioritaire d’embarquement qui observe la règle du « premier arrivé, premier servi ». En opérant à partir de ce programme et de ces structures, le système trace lui-même les contours de sa différence identitaire, soit la frontière qui le distingue de son environnement. Il institue ainsi sa propre différence, produit et reproduit sa propre unité. Cette distinction système/environnement sera maintenue jusqu’à ce que la file soit dissoute. Au moment de sa dissolution, le système n’existe plus (ou n’existe que comme simple possibilité de reconstitution). 29 On reviendra plus loin sur les récits que peut instituer le système à cet égard.
47Si cette distinction que permettent les opérations du système, soit cette différence système/environnement, est absolument nécessaire à la survie du système, elle n’est absolument pas dépendante du type de programme institué par le système pour orienter normativement ses opérations de différenciation. Pour survivre, un système doit certes être en mesure d’opérer et d’orienter ses opérations en fonction d’un programme, mais d’un point de vue strictement sociologique – et quoi qu’en « dise » le système lui-même29. La survie du système n’est pas tributaire d’un programme en particulier, ni de certaines structures aussi « névralgiques » puissent-elles paraître30. D’un point de vue strictement sociologique, et si on reprend notre exemple de la ligne d’attente à l’arrêt d’autobus, ce qui importe au plan de la différenciation système/environnement n’est pas la direction de l’orientation normative des structures établissant l’ordre prioritaire, mais bien la simple présence de structures, quelles qu’elles soient, la simple présence d’un principe d’ordre prioritaire à partir duquel le système peut opérer, s’orienter, poursuivre ses buts, se reproduire et ainsi maintenir cette frontière qui le distingue de son environnement. C’est en ce sens que la théorie des systèmes que je privilégie ici invite l’observation sociologique à prendre au sérieux la thèse selon laquelle the structure is not constitutive of the system (Seidl, 2005b, 5). La distinction système/environnement, rappelons-le, est strictement opérationnelle et non pas dépendante de structures spécifiques ou névralgiques. Il suffit qu’un programme soit opérant pour que les opérations puissent être réalisées et que la distinction système/environnement soit ainsi maintenue. 31 On remarque ici avec Seidl que while conventional, structuralist theories take their point of depar (...)
48Une file d’autobus reste une file d’autobus même si les structures normatives d’un programme favorable au principe du « premier arrivé, premier servi » sont abandonnées au profit d’un autre programme. On pourrait privilégier par exemple le principe de « la loi du plus fort » ou celui de la taille des usagers ou de leur poids, etc. Peu importe le principe institué par le système au sein de ses propres programmes, il s’agirait encore et toujours d’une file d’attente ayant comme fonction d’organiser un ordre prioritaire d’embarquement à l’arrêt d’autobus31. En ce sens, et comme le soulignait Seidl : structures can change, and yet one can still speak of the same system (Seidl, 2005b, 5). Si le programme de la « loi du plus fort », pour ne retenir que cette option, devait se substituer à celui du « premier arrivé, premier servi », un changement structurel serait bien sûr observable : on abandonnerait alors certaines structures au profit d’autres structures. On pourrait aussi critiquer le nouveau programme au plan moral ou éthique ou le remettre en question au plan de son efficacité, mais ce serait toujours de ce système social dont il serait question, ce serait toujours à propos de ce même système social, à propos de « file d’attente à l’arrêt d’autobus ». 49Plutôt que d’abandonner un programme, on pourrait aussi vouloir le complexifier, on pourrait maintenir le principe d’organisation selon la règle du « premier arrivé, premier servi », mais reconnaître des exceptions pour les femmes enceintes, les personnes âgées ou les personnes à mobilité réduite, etc. Qu’il s’agisse d’abandonner des structures ou de les complexifier, il s’agit dans un cas comme dans l’autre d’opérations réalisées par et pour le système. Il s’agit donc toujours, dans un cas comme dans l’autre, de changer des structures tout en préservant la distinction système/environnement : le contenu structurel change, mais la forme systémique est maintenue. 50Dans ce cadre, il devient possible de penser l’abolition des structures, voire la transformation du système, et de le faire sans se préoccuper du risque que pourrait représenter l’abolition de la frontière ou l’abolition du système. Il s’agit d’un changement de perspective important pour l’abolitionnisme qui, comme le rappelait récemment Pires (2013), est né à une époque où l’on accordait encore la primauté à la notion de structure. La notion de structure était en effet conçue comme ne pouvant se modifier fondamentalement sans « causer la mort » du système de référence (Pires, 2013, 291). En d’autres termes, le système était alors pensé selon le principe de la substance (Luhmann, 1968, 2), c’est-à-dire comme étant formé d’un noyau de traits essentiels ou d’invariances (Pires, 2013, 291). L’une des implications épistémologiques attribuables de ce vieux concept, explique Pires, c’est qu’il ne laisse au chercheur aucun espace cognitif pour concevoir la possibilité d’une reconstruction des structures d’un système social (Pires, 2013, 291). Ce point de discussion était d’ailleurs au centre d’une réflexion que voulaient mener Pires et Hulsman avant que ce dernier ne décède en janvier 2009 (Pires, 2013). 51Si ce problème que décrit ici Pires a pu concerner la manière dont certains abolitionnistes ont pu concevoir le rapport du système à la transformation de ses propres structures, je dirais qu’en matière de droit criminel, ce même problème cognitif concerne aussi la manière dont le système lui-même a pu concevoir et continue de concevoir son rapport au changement. Il s’agit d’un angle mort qui se reproduit non seulement dans les descriptions sociologiques du système, il se reproduit aussi et encore dans les descriptions juridiques du système lui-même. On peut parler d’un angle mort sociologiquement observable dans les auto-descriptions du système. En matière de droit criminel, cet angle mort produit et reproduit dans les auto-descriptions dominantes du système l’empêchent de concevoir sa propre survie comme étant dépendante du maintien de la frontière et non de la pérennisation d’un programme en particulier, en l’occurrence celui du carcéral institué dans le passage de l’Ancien Régime et la modernité. N’ayant pas encore lui-même tiré profit de cette distinction entre le maintien de la frontière et le maintien des structures, le système continue de concevoir la structure « prison » comme une structure névralgique dont dépendrait sa différence, notamment par rapport aux droits civil et administratif (Pires, Acosta, 1994). 52Sous l’emprise de cette représentation identitaire, on ne s’étonnera dès lors plus de constater qu’en dépit de tous les problèmes qu’on a pu attribuer au programme carcéral moderne, en dépit de toute l’information accumulée sur ses « effets pervers », la structure paraît devoir être maintenue et maintenue à tout prix, car du point de vue du système, on n’a pas encore « appris » à concevoir l’abandon de la structure comme ne compromettant pas le principe de la distinction système/environnement. Sous l’emprise de cette représentation qui n’a pas encore été distinguée comme simple représentation par le système lui-même – et qui n’a dès lors pas pu être déconstruite comme réalité contingente et non nécessaire –, abandonner le programme carcéral équivaudrait à abandonner le système, à l’abolir. Un abolitionniste peut bien sûr souhaiter l’abolition du système, mais il peut difficilement s’attendre à ce qu’un système autoréférentiel comme le système de droit criminel moderne s’abolisse par et pour lui-même : si la mort d’un système est tout à fait concevable (à l’issue d’une révolution par exemple), sociologiquement, il me paraît plus difficile de concevoir son suicide. 53Ceci m’amène à concevoir une autre forme d’évolution pour la perspective abolitionniste, différente de celle que suggéraient récemment Piché et Larsen (2010). Si ceux-ci privilégiaient une diversification ou un élargissement des objets-cibles (pour inclure, au-delà de la prison et du pénal, tout ce qui relève de ce qu’ils appellent le carcéral), la contribution visée ici concerne plutôt la manière d’approcher l’objet et d’en faire la critique, quel que soit l’objet. Identifier les incongruences du système est important, dénoncer ses effets-pervers l’est tout autant, à certains égards, le réformer peut parfois amoindrir le poids du coût humain et social, mais il me semble important d’ajouter à ces efforts ceux de la déconstruction, notamment à l’égard des auto-descriptions identitaires auxquelles s’accroche le système. Je vais donc m’attarder davantage à cette notion d’auto-description et tenter de montrer pourquoi il est important de la problématiser lorsque l’on s’intéresse aux conditions de transformation d’un système social. 54Dans la théorie des systèmes, les auto-descriptions (Luhmann 1989, 60) correspondent à des récits identitaires que peuvent développer certains systèmes sociaux structurellement et cognitivement complexes – du moins plus complexes que celui qui m’a servi d’exemple jusqu’ici (la file d’attente à l’arrêt d’autobus). Si les opérations rudimentaires du système permettent d’établir la frontière système/environnement, les opérations plus complexes qui m’intéressent plus particulièrement ici permettent au système de discourir sur la frontière, elles permettent au système d’élaborer des récits sur ce qu’il est et n’est pas, sur ce qu’il peut ou doit être, etc. Il s’agit bel et bien de récits, de représentations et non d’une réalité objective ou de ce qui est ou doit être. Bien qu’il ne s’agisse que de constructions sociales de la réalité et non de la réalité, de ce que le système associe aux fondements de son unité et de sa différence, ces récits autoréférentiels mènent néanmoins à la constitution d’un « Je », d’un « Je » à partir duquel le système se conçoit comme différent du « Tu » ou du « vous » ou de tout ce qui n’est pas « Je ». En instituant un tel point de vue, le système rationalise l’établissement de sa frontière, communique quelque chose sur ce qui lui paraît constituer son identité, sur la nature de cette différence qui le rend selon lui distinct de son environnement. Ces auto-descriptions identitaires, même sous forme de simples récits, influencent non seulement les opérations du système, elles influencent aussi son rapport au changement et aux possibilités de transformation des structures et des programmes. 32 Ce serait généralement la nature des contraintes observables dans des systèmes d’opérations moins c (...)
55Par analogie, au plan macrosociologique, on peut comprendre les contraintes de ces auto-descriptions systémiques comme on a ethnométhodologiquement pu comprendre, au plan microsociologique, celles inhérentes à l’account. L’account, soit cette déclaration ou manifestation constamment renouvelée par les acteurs, intervient normativement sous forme de « devoir être » et oriente l’action. L’account distingue notamment ce qui peut être admissible ou non en termes de possibilités. Le cas d’Agnès étudié par Garfinkel peut servir d’exemple : Agnès, un transsexuel, se déclare « femme » et cette déclaration contraint le champ de ses possibilités pour n’admettre que ce qui est admissible du point de vue de cet account ou de cette auto-description. Comme l’explique Coulon, avec le cas d’Agnès, Garfinkel montre clairement comment cet account « Je suis femme » enjoint Agnès à surveiller cette « représentation de soi » afin d’apparaître comme un « cas de la chose réelle » : […] elle doit contrôler continuellement ses attitudes, quand elle mange, lorsqu’elle va à la plage ou lorsqu’elle dissimule son anatomie à l’amie avec laquelle elle partage son appartement (Coulon, 1987, 41). L’auto-description, à un niveau plus macrosociologique que l’account, aura les mêmes effets que celui-ci sur les opérations rudimentaires du système. Elle institue en quelque sorte un cadre dans un cadre, le cadre du permissible dans le cadre du possible (Luhmann, 1997, 12), orientant ainsi la détermination des structures et l’orientation des opérations rudimentaires, mais le faisant à partir de l’account, à partir de l’auto-description – et non pas à partir d’une certaine normativité induite par de simples habitudes ou de simples précédents opérationnels32. Au plan opérationnel, ou ici, pour ce cas, au plan des comportements et des manières de faire et de penser, l’admissible comme le non admissible sont bel et bien fonction de l’account, fonction de l’auto-description identitaire dont se reconnaît l’individu dans la conception de sa propre différence. La contrainte n’est pas établie par l’habitude de la répétition au plan opérationnel, elle est établie au plan de l’account, de cette auto-déclaration ou de cette auto-description identitaire qui dans le cas d’Agnès introduit d’ailleurs une rupture par rapport à sa propre historicité : jusqu’ici, j’ai été homme, j’ai agi et pensé comme un homme, désormais, me déclarant femme, je me libère de ces contraintes et en institue d’autres ; je suis femme, je m’y engage, j’agirai et penserai conformément aux orientations normatives que je perçois devoir être associées à cette nouvelle déclaration identitaire. 56L’exemple du zoo offert par Seidl (2003, 143) nous rapprochera davantage des dynamiques organisationnelles et systémiques. Au plan identitaire, le zoo qui se définit comme un havre de préservation des espèces animales admettra comme possibilité organisationnelle des options très différentes de celles admises par le zoo qui se définirait plutôt comme un établissement pédagogique voué à l’éducation du public. Le zoo-havre s’attardera à créer un environnement favorable à la reproduction des espèces et à tenir à l’écart tout ce qui pourrait lui nuire, notamment une trop grande proximité des visiteurs. A contrario, le zoo-pédagogique, qui se voue à l’éducation du public, visera quant à lui à rapprocher les visiteurs des espèces, à aménager les lieux de manière à pouvoir favoriser l’accessibilité du public aux animaux, ce qui impliquera généralement pour les animaux des conditions de vie plus éloignées de leurs conditions naturelles et donc un plus faible taux de reproduction des espèces. 33 Pour une critique de la déconstruction appliquée à la fonction du système de droit criminel moderne (...)
57Ainsi, la manière dont l’organisation se conçoit elle-même intervient dans ce qu’elle est en mesure d’admettre ou non comme options au plan structurel et opérationnel. Mais il s’agit toujours de la manière dont l’organisation se conçoit, et non de ce qu’elle est réellement ou pourrait être au terme d’une transformation identitaire ou si elle adoptait un autre point de vue. Qu’il s’agisse de l’account ou de l’auto-description, du « Je » de l’individu ou du « Je » systémique, il ne s’agit en effet jamais de la chose réelle, de la chose substantive, il s’agit plutôt, toujours et uniquement d’une représentation de ce qui est considéré comme la chose réelle. Au plan des conceptions identitaires, nous entrons en effet dans des logiques du « comme si » où les systèmes sociaux se dotent d’une vision simplifiée d’eux-mêmes (Amado, 1993, 120). Lorsque le système pénal définit sa fonction comme étant la protection de la société33, d’un point de vue sociologique, ce récit doit être compris comme une construction sociale de la réalité, comme la construction sociale d’une identité. Celle-ci est fonction d’un point de vue et non de ce qui s’observe concrètement au plan des opérations rudimentaires. Des observateurs situés à l’extérieur du pénal, des abolitionnistes par exemple, peuvent mobiliser d’autres conceptions de cette fonction et le faire en se référant à d’autres types d’opérations suggérant qu’en fait, ce système précarise la société plus qu’il ne la protège, qu’il le fait par la stigmatisation des personnes judiciarisées et par l’augmentation du risque de récidive que celle-ci engendre. En ce sens, le « Je » du système, soit cette manière de se concevoir lui-même dans sa propre différence, procède toujours d’une réduction de la complexité du réel, d’une réduction de la complexité en ce qui a trait aux opérations actualisées et non actualisées. 58Dans un tel contexte, au moins une partie du problème de l’immobilisme systémique s’explique : l’attachement obsessionnel que le système pénal moderne entretient avec la prison serait en partie attribuable aux effets induits par cette auto-description identitaire qui a historiquement associé la préservation de la frontière systémique à la préservation du programme carcéral et de ses structures névralgiques. La critique moderne, épistémologique ou socio-politique, aura beau accumuler de l’information, en produire de meilleures, hausser le ton, se faire encore plus agonistique, le système qui associe la transformation d’une structure névralgique à sa propre mort, à sa propre dé-différenciation par rapport à l’environnement, ne peut s’engager sérieusement dans l’exploration d’autres possibilités. Il se contentera de se parfaire, de limiter les imperfections, de contrôler les effets pervers, et à cet égard la critique romantique pourra lui paraître plus utile. Moderne ou romantique, les critiques peuvent engendrer du changement, mais elles ne peuvent amener le système à se libérer du connu, à se libérer de ce qui a été et continue d’être un default future, c’est-à-dire, dans les termes de Zaffron et Logan (2009, 70-71), un almost certain future. Il s’agit ni d’une nécessité, ni d’une fatalité, mais bel et bien d’une forte probabilité si rien n’est altéré au plan des distinctions identitaires.
59Lorsque la déconstruction de ce « futur presque certain » est opérée par le système (et non uniquement par la critique), le système se retrouve alors face à un vide, un vide à combler. Il peut bien sûr y réintroduire les mêmes vieilles représentations, les mêmes vieilles distinctions et reproduire les mêmes vieilles pratiques, mais il ne peut plus le faire sous le couvert de la nécessité. Cette possibilité « du même par le même » est intrinsèquement distinguée comme possibilité et donc reconnue dans toute sa contingence. Au plan identitaire, ses attachements obsessionnels sont par ailleurs neutralisés : en ce qui a trait au rapport à la prison, le système qui s’est libéré de ses auto-descriptions carcérales « sait » qu’il peut se différencier par d’autres structures, instituer d’autres possibilités et les exploiter pour marquer tout autrement sa frontière opérationnelle. Face au vide, le système pourrait s’autoriser lui-même à développer une nouvelle auto-description, y insérer un nouvel account, se déclarer une nouvelle identité, et s’il opte pour une auto-description identitaire innovatrice, libre de toute référence à la prison, il peut s’autoriser lui-même, au plan opérationnel, à abandonner la prison ou encore à la marginaliser davantage. 60Pour combler le vide et élaborer une nouvelle auto-description, le système aura minimalement besoin de ce dont Agnès a pu elle-même avoir besoin au moment de se déclarer femme : un accès au langage. Le système pourrait au préalable entreprendre de modifier ses opérations, mais il pourrait tout aussi bien initier le processus au niveau de l’auto-description, se déclarer lui-même autrement au plan identitaire et ensuite veiller à ce que les implications de cette nouvelle auto-description soient prises au sérieux par les programmes et dans l’ensemble des structures. Le langage, les auto-descriptions, les accounts sont les cibles privilégiées de la déconstruction et en même temps la possibilité même de la reconstruction. Comme l’expliquent Zaffron et Logan (2009, 38), si language is the means through which [the default future has been] written, it is also the means through which it can be rewritten. 61Il faut toutefois remarquer que le langage qui est mobilisé dans la déclaration d’Agnès est d’un type tout à fait particulier, il s’agit en effet d’un generative langage, par opposition à un descriptive langage (Zaffron, Logan, 2009, 84). Au cœur d’une auto-description, le descriptive langage décrit ce qui est (ou perçoit comme étant), s’y limite et ce faisant se limite. Le generative langage, quant à lui, ne décrit pas ce qui est, il déclare ce qui est possible et cette déclaration peut en elle-même produire des effets et contribuer à la réalisation de la possibilité déclarée. Pour reprendre l’exemple utilisé par Zaffron et Logan, I have a dream a de fait été déclaré dans un langage génératif. La possibilité envisagée par la déclaration n’était pas actualisée au moment où la déclaration a été formulée – et ne pouvait dès lors pas être saisie à partir d’un langage descriptif. Les conditions de sa réalisation n’étaient pas non plus réunies, elles étaient même complètement bloquées par le contexte dominant de l’époque (par la possibilité actualisée), mais au moment où la possibilité envisagée (la possibilité virtuelle) est formulée, certaines de ces conditions apparaissent non seulement comme virtuellement possibles, elles se mettent progressivement en place, progressivement générées par la force du langage génératif. Le langage génératif tire cette force du futur et non du présent – et dans ce cas-ci encore moins du passé. 62Dans le cadre de cette distinction entre langage génératif et langage descriptif, le plus intéressant comme percée pour le problème de l’immobilisme pénal est qu’à partir d’une déclaration comme I have a dream, la virtualité d’un possible déclaré comme potentiellement actualisable commence à créer des effets au plan opérationnel. Petit à petit, à travers l’engagement qu’elle suscite, la déclaration crée les conditions de sa propre actualisation et dans le cas de Dr. Martin Luther King Jr., cette actualisation n’avait plus rien à voir avec les possibilités restrictives du default future. Le langage dans lequel est énoncé I have a dream était non seulement génératif, il était déjà, au moment de l’énonciation, libéré du connu, libéré du passé, situé dans le contexte d’une nouvelle possibilité, d’une véritable transformation. On peut ainsi distinguer le past based langage qui caractérise le changement du future based langage duquel me paraît en effet découler ce que j’appelle ici « transformation ». 63Pour Zaffron et Logan, la distinction est absolument fondamentale, car le future-based language du langage génératif a en effet the power to create the futures, to craft vision, and to eliminate the blinders that are preventing [systems] from seeing possibilities (Zaffron, Logan, 2009, 69). Contrairement au default future qui dans le meilleur des scénarios ne nous oriente que vers une recycled version of the past (ibid., 120), la déclaration émise à travers un future based langage se projette dans le futur et le fait indépendamment du passé. Comme la déconstruction, elle se rapporte ainsi à ce qui n’existe pas encore et le tient comme virtuellement possible. 64Dans le domaine du droit criminel, une telle reconstruction du futur me paraît difficilement réalisable sans une minutieuse et patiente déconstruction, au préalable, des auto-descriptions modernes, de ces récits identitaires qui bloquent présentement l’accès à l’autrement. Un système social peut difficilement innover cognitivement dans un univers déjà saturé with old [and unexamined] assumptions (Zaffron, Logan, 2009, 5). Une reconstruction précipitée, sans déconstruction au préalable du construit, sans la constitution d’un blank space into which the new future can be created (Ibid., 79) risque de nous conduire à la marginalisation du reconstruit, à du changement plutôt qu’à de la transformation. Et comme l’expliquait pertinemment Erhard (1984), changement et transformation ne sont pas générés de la même manière : [while] change is predicated on the past, transformation is predicated on nothing: […] and from nothing, something! Conclusion 65J’ai voulu explorer dans ce texte les limites que l’on peut raisonnablement associer aujourd’hui à certaines critiques abolitionnistes qui ont eu et continuent d’avoir comme tendance de se produire et de se reproduire sans jamais arriver à sérieusement problématiser leur manque d’impact dans la transformation du système de droit criminel moderne. J’ai pris comme exemple les critiques qui entourent le rapport de ce système à la prison et à son programme carcéral. J’ai voulu montrer à cet égard que si une partie du problème pouvait certes être attribuable à l’immobilisme du pénal, une autre partie pouvait tout aussi bien être associée à l’immobilisme de la critique elle-même. En m’inspirant de la typologie de Moser (1990), la démarche m’a amené à distinguer ces limites à travers trois types de critiques : la critique moderne, la critique romantique et la critique de la déconstruction. Si la critique moderne, négative et agonistique, se formule à l’extérieur du système et qu’elle peut conséquemment avoir tendance à lui paraître trop étrangère ou carrément inaudible, la critique romantique, quant à elle, est aux prises avec le problème inverse : formulée dans le système, dans ses codes communicationnels, cherchant avant tout à parfaire l’œuvre que préconise déjà le système, la critique romantique tend à le reproduire sans transformation, sans grande remise en question et sans jamais laisser les alternatives cheminer de la périphérie au centre. Par rapport à ces deux types de critique, la critique de la déconstruction est elle-même présentée comme une alternative, un entre-deux, ni trop étrangère, ni trop endogène aux logiques de fonctionnement internes du système. Elle s’attaque non pas tant aux problèmes épistémologiques ou socio-historiques qui peuvent être associés au système, mais bien aux récits identitaires ou aux distinctions conceptuelles qui contribuent à maintenir en place les structures responsables des effets pervers longtemps regrettés. 66À partir de l’outillage conceptuel que nous offre la théorie des systèmes de Niklas Luhmann, j’ai tenté d’expliquer pourquoi une critique purement externe au système peut difficilement produire en son sein des effets de changement ou de transformation sans que le système n’intervienne lui-même dans le contrôle et l’orientation de ces irritants. J’ai en outre insisté sur le fait qu’une accumulation d’information quant aux problèmes attribuables à certaines structures, comme ceux que l’on attribue aux structures carcérales depuis pratiquement deux cents ans, n’est pas susceptible de nous conduire à un point de rupture qui puisse finalement faire plier le système en faveur de sa propre transformation. Sur base de ces observations, j’ai voulu contribuer à la critique de la critique de même qu’à une redéfinition du problème que représente la transformation d’un système social autoréférentiel comme le droit criminel moderne.
67Dans le cas de cet immobilisme qui caractérise la relation du pénal à son programme carcéral, cette redéfinition du problème m’a permis de recentrer l’analyse autour d’un problème d’auto-description identitaire, auto-description à partir de laquelle le système en est venu à associer le maintien de cette frontière qui le distingue de son environnement au maintien des structures qui caractérisent son programme carcéral. Dans le cadre de cette auto-description, le système associe ainsi l’abolition de ces structures à sa dé-différenciation et donc à l’abolition de la distinction qui le distingue de son environnement. Ceci équivaudrait en effet à la mort du système, à son abolition et on peut dès lors mieux comprendre qu’un tel système social – qui comme tout système social a comme fonction première de se maintenir et de se reproduire –, n’ait pas tendance à prendre au sérieux la perspective de sa propre mort. La perspective de la déconstruction peut alors se présenter comme une perspective critique à partir du moment où elle offre au système des distinctions nouvelles lui permettant de déconstruire celles qui à l’égard de certaines transformations structurelles n’ont fait que le crisper davantage. Située ni complètement à l’extérieur du système, ni complètement à l’intérieur, la critique de la déconstruction use de la ruse pour confronter le système à la contingence des distinctions qu’il n’a pas été en mesure de distinguer comme distinctions, pour le confronter notamment à son manque de distinction à l’égard des distinctions qu’il mobilise pour associer sa propre préservation à celle de certaines structures névralgiques comme la prison. 68La critique de la déconstruction me paraît ainsi offrir une perspective intéressante à l’observateur qui veut poursuivre le projet abolitionniste, l’amener éventuellement vers d’autres objets, mais le faire qu’après avoir pris au sérieux les limites de ce qui a pu être tenté dans le cadre de la critique moderne. Il ne s’agissait pas, dans cet article, de contribuer au projet abolitionniste par l’expansion de son champ d’intervention, ni par la diversification de ses objets d’analyse, mais plutôt d’y contribuer par une diversification des approches critiques. L’objectif n’était donc pas de nier l’importance de la critique abolitionniste de type moderne ; celle-ci a été et continue d’être importante, notamment parce qu’elle permet de garder les problèmes épistémologiques, humains et sociaux sur le radar de la réflexivité. Elle permet en outre d’orienter la critique déconstructive vers les problèmes récurrents, vers les immobilismes qui paraissent insolubles, indépassables ou hors de portée pour la transformation. Elle permet ainsi de donner encore une chance à l’abolition de certaines structures avant que celles-ci ne soient trop vites considérées par certaines critiques romantiques comme un mal nécessaire devant peut-être être contrôlé, mais jamais complètement dépassé. Haut de page
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1 Pour une analyse des problèmes associés à cette terminologie, voir Carrier (2010). 2 Reflétant cette évolution de l’objet « abolitionniste », l’ICOPA, l’International Conference on Prison Abolition – la première s’étant tenue à Toronto en 1983 – , sera vite rebaptisée l’ICOPA, l’International Conference on Penal Abolition. 3 Le carcéral inclurait les mechanisms of surveillance, and control encompassed by Foucault’s (1977) exploration of disciplinary power and practices of confinement more generally (Piché, Larsen, 2010, 398). 4 D’ailleurs, au sein de l’ICOPA, même après l’élargissement de son champ d’analyse de la prison au pénal au milieu des années 1980, the prison embedded within the penal system remained the central object of critique of ICOPA and its eradication the focus for political action (Piché, Larsen, 2010, 392). 5 Ce type d’analyse repose sur ce que Varela (1984) appelle une input-type description. Il explique : By input-type description I mean that the definition of the system’s organisation is given by the specific ways in which it interacts with its environments, through a well-defined set of inputs followed by a transfer function (Varela, cité in Seidl, 2005b, 6). 6 Toujours selon la distinction de Varela (1984), ce type d’analyse nous renvoie à une closure-type description : the main consequence of changing from an input- to a closure-type stance for defining the organization of a system is that we concentrate on the inner coherences, and thus what used to be specific to the environmental inputs is bracketed as unspecific perturbations or simply noise (Varela, cité in Seidl, 2005b, 7). Cette approche prend ainsi au sérieux la célèbre thèse de Von Foerster à l’effet que the environment contains no information; the environment is as it is (1981, 263). C’est le système qui crée l’information qu’il pourra lui-même considérer comme « information » dans l’ordre de ses opérations. À cet égard, la remarque de Seidl permettra sans doute de neutraliser certains malentendus : it is not that the environment has no effect on the information, but it is the system that defines in what way it is to be affected by the environment (Seidl, 2005b, 15). 7 Toujours dans le domaine du pénal, on pourrait citer comme exemple d’approches autopoïétiques les travaux d’Alvaro Pires (2001, 2002, notamment). 8 Brossat (2001) s’était montré optimiste en 2001, annonçant la mort de la prison comme imminente. Je n’en étais pas convaincu à l’époque et comme bien d’autres chercheurs, sans doute, je le suis peut-être encore moins aujourd’hui. 9 Il ne s’agit pas, par cette remarque, de ranimer naïvement la perspective du input-type-stance qu’évoquait Varela (1984) dans une note antérieure (voir note 6). Au plan des transformations, une nouvelle forme de critique élaborée avec un certain recul par rapport aux formes précédentes n’augmente pas l’efficacité des idées émises si celles-ci continuent d’être ignorées dans la fermeture opérationnelle du système. Cependant, la qualité des distinctions émises par la critique, elle, peut avoir un effet non négligeable lorsque le système s’ouvre cognitivement sur son environnement pour y puiser la variété qui lui fait défaut à l’interne. Les chances de transformation sont alors plus grandes si la critique a non seulement pu contribuer à rendre cette variété disponible, mais si elle a pu par ailleurs la produire sous une forme qui ne soit pure redondance du point de vue du système. Au-delà des considérations strictement reliées à la qualité des savoirs, notamment scientifiques, c’est en ce sens qu’un réinvestissement de la critique peut devenir politiquement important. 10 Au plan théorique, le changement est ici considéré comme une notion moins exigeante que la notion de transformation. Si on peut considérer le changement comme une modification constante qui s’observe généralement en surface, la transformation est une modification plus exceptionnelle, plus fondamentale ou plus profonde que la première. Empiriquement, un système change constamment en ce sens qu’il n’est jamais au temps « t+1 » ce qu’il était au temps « t » : il compte une opération de plus, un problème en moins, etc. Un système se transforme lorsque se modifie le rapport à son identité, à ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Ce rapport implique la manière dont le système se conçoit lui-même, mais implique aussi la manière dont il est perçu par son environnement. Un individu (système psychique) change constamment au plan cellulaire, mais ce type de changement ne modifie ni la manière dont il se conçoit au plan identitaire, ni la manière dont l’environnement le perçoit dans ce qu’il est et n’est pas. On parle alors de changement, mais pas de transformation. La transformation de l’individu s’observerait plutôt au plan identitaire, lorsque certaines formes de changements viennent à être perçues, à la fois par le système et son environnement, comme étant significatives au point de favoriser une nouveau discours identitaire autour du « soi », du « moi » et du « Je » (au sens de Mead, 1963). 11 Pour ce qui est de l’abolitionnisme, on a déjà fait référence aux travaux de Piché et Larsen (2010) ; pour ce qui est plus globalement de la critique en matière pénale, on peut se référer aux travaux de Cauchie et Kaminski (2007a et 2007b) de même qu’à ceux de Mary (2007), entre autres. 12 La perspective de la déconstruction demeurera en effet foncièrement abolitionniste, mais il s’agira de viser d’abord et avant tout l’abolition des distinctions qui maintiennent en place la structure dont on veut se défaire ou que l’on souhaite radicalement transformer.
13 Un système peut en effet apprendre de son environnement, réutiliser des communications étrangères ou de l’information en provenance d’un autre système, mais ces « inputs » to be re-used within the legal system they have to be separated from their existence within their originating system, where they take their precise meaning from their network of interconnected communications within that system (Nobles, Schiff, 2013, 15). Conséquemment, poursuivent Nobles et Schiff, the selection and use of communications from other systems is established internally, through the interconnection of law’s own communications. And by connecting communications from other systems to its own existing state of communications, it gives them its own legal meanings, and establishes (on an ongoing basis) the possibilities for future extrapolation (Ibid., 17). 14 Le sociologue ou le philosophe du droit ayant siégé sur une commission de réforme du droit ou ayant participé aux réflexions d’un comité d’étude parlementaire peut personnellement considérer ses contributions comme sociologiques ou philosophiques, comme plus scientifiques que juridiques ou politiques, mais ce point de vue est alors celui du système scientifique. Ce point de vue scientifique coexiste avec d’autres points de vue, en l’occurrence avec celui du système politique comme avec celui du système juridique qui respectivement qualifieront à leur manière cette réalité « polycontexturelle » comme étant de nature politique pour le politique et juridique pour le juridique (Luhmann, 2013, 205). 15 Il s’agit notamment de ce que cette cécité nous coûte au plan humain, bien entendu, mais il peut aussi s’agir de ce qu’elle coûte au système en termes d’efficacité dans la poursuite d’objectifs comme la réduction de la criminalité, la réinsertion sociale, la protection de la société, etc.
16 Ce que j’associe ici à des options renverrait sans doute à des possibilités dans l’outillage conceptuel que nous propose la théorie des systèmes de Niklas Luhmann. Mais que l’on parle de possibilités ou d’options, l’idée centrale est la même : il s’agit de voir qu’au sein d’un ensemble composé de différents éléments, si une pensée favorable aux alternatives peut se manifester à l’égard des éléments constitutifs de l’ensemble, elle ne se traduit pas nécessairement avec la même flexibilité au niveau de l’ensemble. L’ensemble, pour sa part, peut être considéré comme étant sans alternative. En fait, quand un ensemble n’est pas distingué comme un ensemble, quand une possibilité n’est pas conçue comme telle et qu’il ne nous reste que les alternatives observables au plan des éléments constitutifs de l’ensemble (options), l’« autrement » en termes d’ensemble ou de possibilité est difficilement concevable. Dans des termes plus concrets, on peut se concevoir comme possibilité l’ensemble des théories modernes de la peine et ses éléments constitutifs comme étant formés de la théorie de la dissuasion, de la dénonciation, de la rétribution, de la réhabilitation carcérale, etc. Si toutes ces théories, sous une forme ou une autre, valorisent l’affliction et/ou l’exclusion sociale dans les modes d’intervention pénale qu’elles préconisent, si en termes de légitimation de la sentence elles se présentent comme des options ou des alternatives les unes par rapport aux autres, le système conçoit l’ensemble comme étant sans alternative. Si d’un point de vue sociologique on peut reconnaître l’ensemble comme une possibilité plutôt que comme une nécessité, le système, quant à lui, conçoit sa possibilité comme la seule chose possible ou convenable, comme étant donc sans alternative. Le système réduit ainsi la portée de ses propres critiques romantiques à la complexification des options, laissant ainsi l’ensemble ou la possibilité sans possibilité de complexification. 17 À cet égard, la mise en garde de De Munck s’appliquerait tout à fait : il ne faudrait pas [en effet] verser dans une conception trop extensive de la critique qui la fait pratiquement équivaloir à la réflexivité... (De Munck, 2011, 4).
19 Postulats qui ont profondément marqué la critique moderne des idéologies, critique que Luhmann associe à la holier-than-thou perspective (Luhmann, 2002, 141). 20 Je m’appuie ici sur la théorie des systèmes autopoïétiques pour définir l’angle mort comme the distinction that is operatively used in observation but not observable (Luhmann, 2002, 190).
21 La problématisation de la création de ses angles morts n’a pas ici besoin de postuler une intention, une manigance ou un complot de classe, elle prend plutôt au sérieux l’angle mort comme angle mort, c’est-à-dire comme un problème de distinction qui nous rend aveugle à ce qu’on ne voit pas qu’on ne voit pas et qu’on ne pourra par conséquent pas voir sans que cette cécité soit distinguée comme cécité. Cette problématisation libère ainsi le chercheur de cette question toujours délicate qu’est celle de fonder empiriquement l’intention, la manigance ou le complot lesquels sont généralement présumés à partir d’effets observés (comme lorsque l’on présume par exemple, devant une certaine classe sociale systématiquement surreprésentée dans le carcéral, qu’il ne peut s’agir là que d’un effet recherché par la classe sociale qui a le pouvoir d’agir ainsi). L’observation du « comment » glisse alors vers une certaine induction qu’en au « pourquoi », comme ici dans l’analyse des travaux de Sellin par Slingeneyer : la loi pénale est analysée [par Sellin] comme le produit d’une sélection des normes de conduites des différents groupes sociaux. Le principe de sélection et la force, c’est-à-dire qu’on reprend les normes propres aux groupes qui sont dans des rapports de force favorables au sein de l’État. En transposant la pensée de Sellin à un niveau macrosociologique, on se donne les clés pour comprendre pourquoi le système criminalise certains groupes plus que d’autres (2005, 35, notre souligné). 22 Font partie de moments opportuns des moments de réflexion systémique où le système peut se tourner activement vers son environnement, à la recherche d’autres points de vue que ceux constituant la complexité de son historicité. La mise sur pieds d’une commission de réforme, ou encore la constitution d’un comité parlementaire ou le lancement d’une consultation publique peut favoriser – sans bien sûr garantir – ce type de réflexion. Ce sont des moments d’ouverture cognitive créant pour le chercheur critique des opportunités d’intervention que les moments de pure fermeture opérationnelle ne permettent pas ou alors plus difficilement. 23 Le système peut par ailleurs concevoir pour lui-même, grâce à ces distinctions, que cet autrement n’est pas nécessairement menaçant au plan identitaire, qu’il peut modifier ses structures, les rendre plus favorables à l’avènement de cet autrement sans « craindre » pour sa survie, sans dédifférencier ce qui le différencie au plan identitaire. Je reviendrai plus en détails sur ce point dans la troisième partie de l’article.
25 En ce qui a trait à l’identification des distinctions problématiques, les critiques abolitionnistes ont jusqu’ici joué et continuent de jouer un rôle fondamental. Reste à savoir, à cet égard, comment amener le système à tirer profit de son environnement, du savoir accumulé et du travail déjà réalisé. C’est du moins la question que soulève la critique de la déconstruction, c’est le problème qui la motive dans l’élaboration de ses stratégies. 26 Encore une fois, rappelons que pour la critique de la déconstruction, et contrairement, très souvent, à la critique romantique, les structures ne sont pas immuables. Seule la frontière l’est, et celle-ci, pour se maintenir, a certes besoin de structures, mais pas nécessairement de celles-ci, ni de celles-là. Alors que la critique romantique aura quant à elle tendance à s’accrocher à certaines structures considérées plus névralgiques, plus fondamentales ou essentielles, la critique de la déconstruction s’intéresse plutôt à la contingence que l’on observe au fondement de chacune des structures et en ce sens, si elle peut normativement exprimer une préférence à l’égard de certaines, elle le fait sachant qu’il ne s’agit que d’une préférence et non d’une nécessité. 27 Cette dernière étape qui me paraît tout à fait fondamentale est encore l’un des grands défis pour la critique de la déconstruction, voire une limite importante, et j’avoue, par rapport à cette question, n’avoir moi-même pas été en mesure d’aller plus loin dans ma réflexion que ce que j’ai pu avancer jusqu’ici dans mes travaux sur les commissions de réforme et la contribution de leur environnement dans leurs innovations cognitives (voir Dubé, 2007 et 2010, de même que Dubé, Cauchie, 2007). C’est sans aucun doute un créneau de recherche qui mériterait beaucoup plus d’attention, car si tout le potentiel critique de la déconstruction ne fait aucun doute, les mécanismes qui pourraient permettre sa concrétisation au sein du système relèvent encore d’une énigme pour l’observation sociologique. 28 Ici, la notion de frontière (ou de boundary en anglais) n’implique aucunement, comme le précisent Nobles et Schiff, that nothing passes through those boundaries, la notion implique par contre que dans son rapport à l’environnement, c’est le système qui détermine les conditions de sa porosité, establishing restrictions on what can enter or leave (2013, 6). 29 On reviendra plus loin sur les récits que peut instituer le système à cet égard.
30 La théorie des systèmes que privilégie Luhmann en est une qui réexamine ce qu’implique la notion de système [with a] focus not on the idea of structure, but that of boundaries (Nobles, Schiff, 2013, 5). 31 On remarque ici avec Seidl que while conventional, structuralist theories take their point of departure from the identification of structures and conceptualise processes as some sort of outcome of the structures, the theory of autopoiesis starts off with the processes and describes structures as their product (2005b, 5). 32 Ce serait généralement la nature des contraintes observables dans des systèmes d’opérations moins complexes comme la file d’attente à l’arrêt d’autobus : C, arrivé après B, se place derrière lui après avoir observé B respecter le même principe à l’égard de A qui l’a précédé. 33 Pour une critique de la déconstruction appliquée à la fonction du système de droit criminel moderne, voir Dubé (2012b). Haut de page
Richard Dubé, « L’immobilisme de la critique et celui du pénal : deux problèmes fondamentaux pour l’abolitionnisme », Champ pénal/Penal field [En ligne], Vol. XII | 2015, mis en ligne le 12 août 2015, consulté le 29 mars 2017. URL : http://champpenal.revues.org/9117 ; DOI : 10.4000/champpenal.9117 Haut de page
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