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Timestamp: 2018-04-19 22:04:27+00:00
Document Index: 163630201

Matched Legal Cases: ['art. 53', 'in fine', 'art.55', 'art. 112', 'art. 51', 'art.36']

Ententes et capture dans l attribution de marchés publics 1 - PDF
Ententes et capture dans l attribution de marchés publics 1
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1 Mars 2001 Révision septembre 2001 Ententes et capture dans l attribution de marchés publics 1 B.Caillaud 2 (CERAS-ENPC) Au cours de l année 2000, les procédures d enchères ont suscité un intérêt vif et soudain en France, en grande partie du fait de leur utilisation spectaculaire en Grande-Bretagne lors de l attribution des licences de téléphonie mobile de troisième génération (licences UMTS). Les critiques de ce type de procédure, tout d abord inspirées par le souci d assurer le développement et la protection du secteur et des entreprises concernées, ont progressivement évolué vers un argument de défense de l intérêt public : les procédures d enchères seraient particulièrement fragiles car sujettes au risque d ententes. A y regarder de près, le thème du risque d ententes entre entreprises dans les procédures d attribution de biens publics ou de marchés publics n est pas une nouveauté. En France, la moitié environ des décisions et arrêts du Conseil de la Concurrence traitent d affaires d ententes illicites, en particulier dans des marchés publics de construction, de services ou de maintenance, passés par des collectivités territoriales ou des établissements publics. 3 La presse s est aussi fait l écho de quelques cas aux conséquences plus politiques. Aux Etats-Unis, des travaux récents ont tout particulièrement analysé les enchères de spectre 1 Les idées développées dans ce texte ont largement bénéficié de discussions et d interactions de recherche, essentiellement au sein du CERAS, avec O.Compte, A.Lambert-Mogiliansky, P.Jéhiel, B.Moldovanu, J.Tirole, et des remarques et suggestions des membres du groupe de travail du CAE, en particulier de J.Maurice. 2 CERAS ENPC (URA 2036 du CNRS), Paris, et CEPR, Londres. 3 Voir par exemple les décisions du Conseil de la Concurrence n 98-D-72 portant sur la passation de marchés par le Port autonome du Havre, ou 98-D-26 sur le marché de la rénovation des installations de chauffage du parc scientifique technologique de Luminy.
2 hertzien, qui constituent la plus importante expérience d enchère jamais réalisée, 4 et ont montré que ces marchés avaient été parfois le théâtre de pratiques anticoncurrentielles et d ententes entre entreprises soumissionnaires. 5 Le risque d entente entre soumissionnaires dans une enchère semble donc largement reconnu. Il convient dès lors d évaluer la nature précise de ce risque et les coûts sociaux qu il entraîne. Le risque d entente est-il rédhibitoire et condamne-t-il définitivement ces procédures? Ou bien suggère-t-il que l essentiel réside dans le choix d un format d enchère judicieux, c est à dire de règles du jeu qui préservent l efficience de la procédure tout en limitant les sources de dysfonctionnement pour cause d entente? Est-il nécessaire d accroître le pouvoir discrétionnaire de l autorité publique chargée de la procédure afin de limiter les risques d ententes? Depuis les travaux pionniers de Vickrey, la théorie des enchères a fait l objet d actives recherches en économie. 6 Pourtant, ce n est que récemment que le thème des ententes a connu des développements théoriques notables. Les recherches actuelles nous fournissent avant tout un cadre de raisonnement et d analyse, ainsi que la caractérisation des propriétés de certains formats d enchère. Ces éléments, encore insuffisants, sont cependant déjà susceptibles de guider l approche pratique, et cette note se propose d en présenter les grandes lignes, de manière accessible à des non-spécialistes de la théorie des enchères. 1/ Un cadrage général Dans «La richesse des nations» (1776), Adam Smith écrivait déjà : 7 «Les gens d une même profession se réunissent rarement, même pour s amuser et se distraire, sans que la conversation n aboutisse à une conspiration dont le public fait les frais ou à une machination pour accroître les prix.» Comme le suggère la citation, la collusion qualifie d une manière générale le comportement d entreprises qui passent des accords, s entendent, ou se concertent pour prendre des décisions de marché, le plus souvent concernant leur tarification, dans le dessein de limiter, d entraver ou de fausser le libre jeu de la concurrence sur ces marchés. Le marché conduit alors à des prix trop élevés et à une mauvaise allocation des ressources au regard de 4 Au cours de ces enchères, la Federal Communications Commission a attribué 5893 licences d accès à des bandes du spectre hertzien en 16 procédures entre juillet 1994 et juillet 1998 pour un motant total de 22,9 milliards de dollars. 5 Voir en particulier les éléments de preuve rassemblés par Cramton Schwartz ( 2000a & b). 6 Voir les travaux pionniers de Vickrey (1961), Myerson (1981), Milgrom-Weber (1982), et pour un survol récent et particulièrement clair, Klemperer (1999).
3 l efficacité, c est à dire au regard d un critère évaluant la satisfaction des besoins de la société dans son ensemble. Il ne s agît donc pas simplement d un transfert indu des consommateurs vers les entreprises, mais d une situation telle que tous les acteurs pourraient bénéficier d une allocation différente des ressources. Les ententes représentent donc un coût pour la société, une inefficacité sociale. La prévalence du risque d ententes sur tous types de marché motive depuis longtemps l existence d un cadre législatif et réglementaire. Que ce soit dans le Sherman Antitrust Act aux Etats-Unis, dans le Traité de Rome et les règlements qui en découlent au niveau européen, ou enfin dans l Article 7 de l Ordonnance du 1 er décembre 1986 en France, les ententes qui constituent une forme de collusion à l encontre de l intérêt public sont donc une préoccupation majeure des Etats et des autorités en charge de la concurrence. Ces législations ne prévoient pas de fermer les marchés sur lesquels le risque d entente existe, ni même ceux sur lesquels des preuves d ententes illicites sont disponibles! Le remède n est pas non plus, en général, l encadrement administratif des prix ou la réglementation tarifaire. Si tel était le cas, le remède serait souvent pire que le mal. La raison première est celle-là même qui dicte en premier lieu la nécessité d avoir recours à un mécanisme concurrentiel plutôt qu à une décision d attribution centralisée et autoritaire: c est le manque d informations pertinentes au niveau centralisé, nécessaires à l établissement d un bon niveau de prix, d une bonne allocation des ressources, par une autorité centrale. Il est certes possible de concevoir des systèmes complexes d incitations capables d extraire ces informations du marché. La théorie des incitations nous délivre cependant trois messages importants sur de tels systèmes. 8 Tout d abord, ils ne résolvent pas totalement le handicap informationnel d une autorité centrale, et impliquent donc eux aussi des inefficacités. De plus, les meilleurs systèmes d incitations reposent sur la concurrence, même imparfaite, entre agents. Enfin, les procédures centralisées se heurtent à un autre risque de dysfonctionnement, le risque de capture des agents au service de l autorité publique. 9 L importance de ce dernier risque n est plus à démontrer dans les économies administrées et dans les économies où les contrôles sont peu structurés et où des agents publics ont le pouvoir de prendre des décisions relatives au fonctionnement du marché. 7 Citation reprise dans Linnemer Souam (1997). 8 Voir Salanié (1995) et Laffont-Tirole (1993). 9 Voir Rose-Ackerman (1978), Tirole (1992), Laffont-Tirole (1993), Laffont (2000) et le rapport du Conseil d Analyse Economique (2000).
4 Les autorités de la concurrence ne privilégient donc pas une stratégie interventionniste d administration et de régulation des marchés. Elles suivent plutôt une stratégie visant à rétablir des conditions d une réelle concurrence, afin que celle-ci joue pleinement son rôle et que les prix reflètent les données et informations pertinentes sur ces marchés. Et cela suffit la plupart du temps! En somme, le risque d ententes justifie qu on assainisse les règles du jeu de la concurrence, et pas nécessairement qu on substitue à ce libre jeu un fonctionnement de marché centralisé. Devrait-il en être autrement pour les marchés publics? Les marchés publics présentent des caractéristiques propres. Ils se caractérisent par des montants engagés souvent importants. Ces montants relèvent des finances publiques car ces marchés font intervenir la puissance publique, ou une émanation de celle-ci, soit comme «acheteur» d un bien ou d une prestation de service (marchés de construction, marchés de service pour une délégation de service public, ), soit comme «vendeur», le plus souvent d un droit d accès au domaine public (licences de téléphonie, droits de forage, ). La puissance publique elle-même est représentée par des agents, investis d une autorité publique par délégation (élus, agents de collectivités locales, et fonctionnaires). Ces caractéristiques ne portent cependant pas en elles une spécificité propre à remettre en cause le raisonnement précédent, valable pour les marchés en général. Plutôt que de se priver des avantages de la concurrence pour les appels d offre publics, il convient donc de réfléchir à une bonne définition des règles de procédure. Le fait qu un des côtés d un marché public soit occupé par une entité publique suggère même que le risque de capture est plus préoccupant que sur des marchés privés, et donc que le recours à des procédures centralisées est à proscrire avec d autant plus de vigueur, sous peine de tomber de Charybde en Scylla. La suite de cette note s articule autour de cette ligne de pensée. Le risque d entente dans les marchés publics est tout d abord explicité dans la section 2. Parallèlement, la section 3 approfondit la notion de capture dans le contexte des marchés publics. Les sections suivantes proposent un diagnostic plus détaillé du risque de collusion et du risque de capture, ainsi que des règles pour limiter ces risques, selon différents éléments de l environnement économique dans lequel une procédure d enchère est organisée : sont ainsi évoqués des éléments structurels relatifs au secteur d activité (section 4), la pertinence de problèmes de spécifications et de qualité (section 5), le cas de l attribution d unités multiples indépendantes (section 6) ou au contraire interdépendantes (section 7). La note discute enfin,
5 en section 8, des propriétés de procédures alternatives, comme la procédure dite comparative ou «concours de beauté», au regard des risques d ententes et de capture. 2/ Ententes dans les procédures d attribution de marchés publics 2a. Conséquences des ententes dans les marchés publics. La collusion dans un marché public porte le plus souvent sur les offres de prix des soumissionnaires ou sur les propositions de spécification et les caractéristiques du service ou de la prestation. En cas d objets multiples attribués aux enchères, l entente peut porter sur l allocation des différents objets entre les soumissionnaires, sur les parts de marché de chacun. Enfin, une dimension plus difficile à détecter concerne les ententes visant à dissuader un soumissionnaire potentiel de participer à la procédure, ou à le convaincre de s en retirer. Le développement d ententes dans les procédures d attribution d un marché public est la source de trois problèmes principaux : l apparition d inefficacités sociales, l augmentation des dépenses publiques, et l établissement d un cadre favorable au développement d ententes «dans» le marché. Inefficacités. L identité et la nature de l entreprise, ou des entreprises, qui enlève un marché public par l intermédiaire d une entente, ou les spécifications de l offre finalement retenue, reflètent plus les pouvoirs de marché et de négociation dans l industrie que les différences de coûts, les facultés d innovation des entreprises, ou leur perception des meilleurs produits pour les consommateurs. L entreprise qui l emporte n est plus nécessairement celle qui peut répondre au moindre coût ; le bien ou service retenu n est plus nécessairement le mieux adapté aux besoins des consommateurs. Le but premier de l enchère, à savoir l efficacité économique, est ainsi compromis. Il faut toutefois noter qu un cartel d entreprises a intérêt à coordonner ses soumissions de manière à ce que l entreprise la plus compétitive au sein du cartel, celle dont les coûts sont les plus faibles, l emporte : le vainqueur retire un plus grand profit de l opération et peut donc compenser au mieux ses complices. L efficacité de la décision finale peut donc être préservée si la minimisation de coûts y est une composante essentielle et si l entente peut facilement sélectionner l entreprise la plus compétitive Une méthode souvent employée consiste à organiser une enchère secondaire, appelée une «knock out», au sein de l entente (Graham-Marshall (1988), McAfee-McMillan (1992), Porter-Zona (1993)).
6 Impact sur les dépenses publiques. L objectif des participants à une entente est de fausser le jeu de la concurrence de manière à obtenir, en général, des meilleures conditions tarifaires. Cet accroissement de profitabilité des entreprises se fait aux dépens de l autre côté du marché, c est-à-dire aux dépens des finances publiques. L autorité publique paie alors trop cher une prestation, ou encaisse de trop faibles revenus de la vente d une licence d accès au domaine public. L augmentation des dépenses publiques n est pas un simple transfert de l autorité publique vers les entreprises. Il convient en effet de tenir compte des imperfections de la fiscalité et de l existence d un coût des fonds publics reflétant leur rareté. Dans cette perspective, la collusion induit donc un vrai coût social : pour compenser le manque à gagner, d autres dépenses devront être annulées, des prélèvements supplémentaires devront être mis en œuvre par voie fiscale, engendrant ainsi de nouvelles distorsions dans l économie. Ententes «pour» et «dans» le marché. Lorsque la collusion se développe «pour» le marché, c est à dire dans la phase d attribution de licences par exemple, elle peut facilement se prolonger «dans» le marché, c est à dire dans la phase d exploitation de ces licences par des entreprises rivales. Les entreprises développent en effet une complicité, une connaissance et une harmonisation de leurs modes de fonctionnement, de leurs stratégies de tarification et de développement, qu elles peuvent exploiter ensuite. Les conséquences de la collusion sont donc assez claires. Si les entreprises profitent de la mise en place d une entente, l efficacité sociale se voit pénalisée et les finances publiques supportent un poids trop élevé ; c est finalement les consommateurs contribuables et les entreprises ne participant pas à l entente qui supportent un coût excessif, supérieur aux gains de profitabilité des participants à l entente. 2b. Les difficultés de mise en œuvre d une entente Une vision caricaturale des ententes consisterait à imaginer des négociations explicites entre entreprises, se soldant par des contrats commerciaux en bonne et due forme portant sur les soumissions, divers autres aspects des interventions sur le marché public, et des mesures de rétorsions pour les contrevenants aux accords. Le caractère presque universellement illicite des pratiques de fixation explicite des prix, et la facilité de la preuve d entente dans de tels cas, font que la collusion emprunte le plus souvent des voies plus secrètes et moins évidentes. On distingue ainsi souvent la collusion explicite, fondée sur de tels accords, et la collusion implicite, fondée sur des pratiques plus subtiles, où les preuves judiciaires d une
7 volonté de fausser le jeu de la concurrence sont souvent ténues, voire inexistantes. Dans la pratique, la collusion revêt souvent les deux aspects. Stigler (1964) a montré que la collusion implicite rencontre des difficultés fondamentales, car chaque entreprise préfère tirer seule les bénéfices d un accord de nonconcurrence et a, de ce fait, un intérêt à court terme à ne pas respecter cet accord. Une entreprise peut ainsi proposer des conditions de prix légèrement plus favorables que celles du cartel, afin de l emporter sans avoir à faire face à la concurrence de ses rivales. L entente requiert donc des moyens de conclure et de faire respecter un accord. L environnement économique et les caractéristiques du marché en cause sont déterminants pour évaluer l existence de ces moyens et donc l ampleur du risque d ententes implicites. Identifier les facteurs qui facilitent le développement des ententes permet donc de comprendre comment le choix d un format d enchère peut en réduire la portée. Il convient en particulier d'analyser comment un groupe de soumissionnaires peut résoudre les difficultés relatives à : la communication : comment les soumissionnaires communiquent-ils entre eux de manière à dégager les termes d un accord d entente? le partage : comment les soumissionnaires arrivent-ils à se partager les gains de l entente ; comment les perdants sont-ils compensés au sein de l entente? la détection : par quels moyens les soumissionnaires peuvent-ils vérifier que l accord implicite d entente est respecté ou qu au contraire une entreprise a trahi l entente? la punition : comment les soumissionnaires peuvent-ils déclencher des formes de rétorsion à l encontre d un traître à l entente? L analyse de ces aspects est au cœur des différents diagnostics développés par la suite et des différents aménagements proposés aux procédures d enchères pour réduire le risque d ententes. Mais la démarche suggère déjà une conclusion importante : l émergence d ententes dépend du type de marché, donc le choix d un format d enchère pour un marché public doit être adapté aux circonstances et à l environnement. Autrement dit, il n existe pas d enchère universellement optimale ou, pour paraphraser P.Klemperer (2000), le choix d une procédure d enchère relève du sur-mesure et non du prêt-à-porter. 3/ Capture et favoritisme dans les procédures d attribution des marchés publics Dans un marché public, les entreprises soumissionnaires ne sont pas les seuls acteurs. Un ou des agents représentant l entité publique sont en charge d organiser le marché, de choisir la
8 procédure d attribution suivie (dans une certaine limite), de choisir des critères pour juger de la qualification d un soumissionnaire, de déterminer des critères qualitatifs et leurs poids relatifs pour juger d une offre multicritères, d accorder des délais supplémentaires pour répondre à l appel d offre, d invalider le résultat d un appel d offre ou d autoriser les soumissionnaires à modifier leurs offres, Ces agents publics sont partie prenante de la procédure et y jouent un rôle actif du fait de leur pouvoir discrétionnaire. 11 Comme tout agent économique, les agents publics réagissent à des motivations qui leur sont propres, comme des priorités morales ou déontologiques, ou qui leur sont imposées par leur environnement socio-économique, comme celles relatives à leur carrière administrative, professionnelle ou politique. Bien que conscients de l intérêt public, ces agents peuvent être amenés à prendre des décisions qui ne concordent pas nécessairement avec l efficacité sociale, car celle-ci n est pas leur unique préoccupation et ces décisions leur permettent de remplir au mieux leurs objectifs plus complexes. L agent peut ainsi être influencé par la perspective d une carrière (pratique du pantouflage), de contrats futurs ou d autres formes licites de financement ou de compensation, et il détourne la procédure au bénéfice de l entreprise qui peut lui assurer de telles perspectives. Les accointances personnelles, et divers facteurs psychologiques intervenant dans les carrières de ces agents sont aussi sources de défaut d objectivité. Il ne saurait donc y avoir d analyse des procédures d attribution des marchés publics sans une prise en compte de ce risque de capture. A côté de cette distorsion dans les choix des agents due aux multiples incitants auxquels ils sont soumis, il existe aussi bien sûr des formes frauduleuses de capture, ou de corruption, où un agent public détourne une procédure en échange de faveurs illicites : voyages, services à titre privé, pots-de-vin, financements occultes d activités ou de campagnes politiques, Sans verser dans la presse à scandale, on ne peut nier l existence de cette forme de capture. 12 La capture de l agent public par un soumissionnaire résulte en général en un biais dans l attribution du ou des marchés, une situation généralement qualifiée de favoritisme. Les termes de l attribution eux-mêmes peuvent être altérés, afin que celle-ci se fasse à un 11 Le nouveau Code des Marchés Publics (2001) restaure, dans la passation des marchés publics, des objectifs socio-économiques plus larges que la minimisation du coût pour les finances publiques par l affirmation d un principe de sélection de l offre économiquement la plus avantageuse au regard de critères multiples, autres que le prix (voir art. 53 du code). Il renforce ainsi le pouvoir discrétionnaire des agents publics, l affranchissant du caractère a priori suspect dont il s était chargé dans le cadre de l application de la Loi Sapin. 12 Voir les exemples cités par la Direction des Affaires Criminelles et des Grâces (1996), ainsi que les faits rapportés dans Rose-Ackerman (1978), et Klitgaard (1988).
9 prix plus avantageux pour le soumissionnaire ou selon des spécifications techniques ou commerciales moins contraignantes. La capture de l agent public par un ensemble de soumissionnaires est aussi possible, le but étant alors pour les soumissionnaires d organiser et coordonner une entente entre eux par l intermédiaire de l agent public. Capture et ententes sont alors indissociables et se nourrissent l une de l autre. Il est intéressant de souligner que, dans une telle situation, il n y a pas à choisir le moindre d entre deux maux ; les deux types de dysfonctionnement sont complémentaires et on ne saurait lutter contre l un par des mesures susceptibles de favoriser l émergence de l autre. Les conséquences de la capture sont très similaires à celles de la collusion entre soumissionnaires. En cas de capture, en particulier de favoritisme, l attribution d un marché est détournée au profit d un soumissionnaire à même de proposer une contrepartie attractive à l agent public, un critère sans rapport avec le fait que l entreprise ait, par exemple, les coûts les plus faibles ou l offre la plus performante. L inefficacité sera donc la règle dans les situations de capture. La capture conduit aussi à la manipulation des prix d attribution des marchés publics au bénéfice de l entreprise qui l emporte, donc aux dépens des finances publiques et, in fine, des contribuables. Enfin, lorsque l agent responsable de l attribution des licences sur un marché, est aussi impliqué dans la surveillance du fonctionnement de ce marché, la capture lors de la phase d attribution favorise aussi le développement des ententes «dans» le marché. Face aux conséquences de la capture, aussi dommageables pour la société que celles des ententes entre entreprises, les institutions internationales telles que la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International ou Transparency International mettent en œuvre des programmes de sensibilisation à ce risque, comme l Integrity Pact. 13 Afin de faciliter une décision de favoritisme ou afin de protéger une entente sur un marché, l agent public peut choisir des procédures échappant aux règles de publicité publique, importante pour attirer des concurrents nouveaux susceptibles de déstabiliser une entente. Des pratiques possibles sont le transfert du marché à un organisme de droit privé transparent, typiquement une association (C.E. mars 1988, commune de Hyères), le découpage artificiel d un marché en lots séparés ne dépassant pas le seuil critique de ou euros, voire la minoration du montant a priori du marché, le recours à des procédures d exception permettant un marché négocié. 14 Le statut des offres anormalement basses (voir art.55) est particulièrement révélateur de cette faculté de l agent public de coordonner et protéger une entente. Une offre basse peut en effet résulter de l entrée d un véritable concurrent qui ne joue pas le jeu d une entente, ou d une entente qui se fissure. Le rejet de cette offre, parfois même sans demande de justification à son auteur comme le requiert la loi, au motif que la santé financière ou les garanties ne sont pas perçues comme solides par l agent, est l assurance d une discipline et d une protection efficaces d un cartel.
10 Les moyens de circonscrire le risque de capture existent, et ils sont souvent d ordre institutionnel ou organisationnel, comme l ont montré les travaux de J.J.Laffont et de J.Tirole. 15 Indiquons simplement à ce stade qu il existe deux routes principales pour lutter contre la capture. La première suggère la mise en place d incitations puissantes pour les agents responsables des décisions publiques, via des incitations de carrière ou des incitations monétaires directes, via le contrôle et la surveillance, via une forme de concurrence entre agents publics, afin d annuler les tentations de la capture. La seconde vise à réduire les enjeux de la collusion entre agents publics et entreprises soumissionnaires, c est à dire à réduire les gains potentiels pour les entreprises à manipuler les décisions des agents publics en instaurant des règles rigides, en limitant le pouvoir discrétionnaire des agents ou l impact de leurs décisions, en multipliant les agents impliqués comme autant d autorités compétentes sur des domaines séparés. Il convient de clore cette section en réfutant l argument selon lequel ce risque ne serait significatif que dans les pays en voie de développement ou dans les dictatures bureaucratiques, et qu il serait négligeable en Europe ou dans les pays de l OCDE en comparaison du risque d ententes. Il existe dans tous les pays développés des exemples nombreux, certains très médiatisés, de capture et de corruption. 16 A cet égard, un programme d évaluation empirique systématique du risque de capture et de son coût social, permettrait d éclairer objectivement et de dédramatiser un débat qui rencontre maints tabous et hypocrisies lorsqu il a lieu dans une enceinte publique. 4/ Structures du secteur d activité et relations entre entreprises C est dans le cadre d un marché unique pour un lot simple qu une entente rencontre le plus de difficulté à résoudre les problèmes de communication, de partage et de discipline. La stabilité d une entente dans un tel contexte repose sur l existence de conditions particulières : des possibilités de transferts explicites entre entreprises, ou l existence de caractéristiques de long terme qui structurent le secteur. Ces facteurs restent présents bien sûr dans les situations plus complexes examinées par la suite. 15 Voir Tirole (1992), Laffont - Tirole (1993) et Laffont (2000). 16 Ainsi, l Opération Ill Wind en 1988, un cas de capture dans le processus de passation de marchés militaires aux Etats-Unis, a conduit à l inculpation de 46 personnes et à des amendes personnelles d un montant total égal à 190 millions de dollars (Voir par exemple Fite (1988) et le Washington Post du 19 octobre 1991). On a calculé que l opération Mani pulite a fait baisser le coût de construction du kilomètre de métro de 227 millions
11 4a. Cartels forts et possibilités de transferts On appelle cartel fort, une entente soutenue par des transferts monétaires entre ses membres. La négociation et le versement de compensations ou de primes de nonparticipation permettent d une part, de partager les bénéfices retirés par le gagnant dans la procédure d attribution, et d autre part, de contrôler le comportement des différents intervenants et le respect de l accord. Ces compensations peuvent être monétaires, mais elles sont alors facilement détectables par les autorités publiques. Des entreprises qui prennent en compte ce risque se tourneront donc le plus souvent vers des stratégies alternatives. Une possibilité est l échange de participations financières croisées, qui permettent à une entreprise perdante de participer aux bénéfices du gagnant au sein d une entente. Les compensations peuvent aussi être réalisées par des accords de sous-traitance, signés ultérieurement en cas de bon déroulement de l entente à la soumission. 17 Le fonctionnement d un cartel fort fondé sur des transferts monétaires donne aux participants les meilleurs moyens de s entendre et n implique pas nécessairement de fortes inefficacités sociales en terme d allocation des ressources : il est en effet de l intérêt de l entente, comme de ceux de la société, que l entreprise la plus efficace gagne le marché. 18 Le poids sur les finances publiques est, par contre, la préoccupation majeure dans cette situation. Dans la plupart des pays industrialisés, des lois contre les accords de fixation de prix ont rendu difficile la mise en place de transferts monétaires entre complices d une entente. Les fusions - acquisitions font aussi l objet d un cadre légal sévère ; toutefois, les participations croisées à des niveaux limités ne sont pas soumises à un tel contrôle. Des règles doivent donc limiter la participation d entreprises liées financièrement ou filiales d un même groupe dans le cadre d une procédure d attribution de marché public. Un contrôle détaillé des accords de sous-traitance mutuelle entre entreprises est aussi souhaitable, par exemple en interdisant la sous-traitance entre entreprises ayant soumis une offre. Il convient bien sûr d autoriser la sous-traitance en cas de nécessité avérée, la charge de dollars à 97 millions de dollars. l Etat fédéral allemand estime à 5 milliards de deutschmark par an le coût de la capture et de la corruption dans le secteur de la construction (Voir Eigen (1997)). 17 Dans l affaire du chauffage de Luminy déjà évoquée, l enquête a mis en évidence les versements de compensations monétaires explicites, ayant fait l objet d une négociation, comme prix pour qu une entreprise ne participe pas sérieusement à la procédure. La stratégie alternative de sous-traitance a été employée dans le cas du Port autonome du Havre, aussi mentionné précédemment. 18 Voir sur les cartels forts Mailath-Zemski (1991), McAfee-McMillan (1992), Graham-Marshall (1987). Les asymétries d information jouent aussi un rôle important au sein d un cartel, même d un cartel fort, et elles sont à la source de coûts de transaction importants qui limitent l efficacité du cartel : voir Caillaud-Jéhiel (1998) et Laffont-Martimort (1997).
12 de la preuve pesant alors plutôt sur les entreprises. Il convient aussi d éviter qu un consortium se substitue à de véritables entreprises afin d assurer lui-même le bon fonctionnement d une entente en redistribuant les bénéfices sous forme de contrats de soustraitance pour l ensemble de la commande. 19 4b Structures industrielles favorisant la collusion En l absence de transferts, les cartels imparfaits reposent sur l existence d une organisation et sur la structure de l industrie. De nombreux éléments méritent un examen. Une source majeure de comportements relevant de la collusion est la concentration d un secteur d activité, où un nombre restreint d entreprises sont susceptibles de répondre à l appel d offre. Un degré élevé de concentration prend sa source dans l existence de barrières à l entrée dues à des rendements d échelle importants, à l accumulation d expérience et de savoir-faire, à l existence de brevets technologiques ou à l image et la réputation des entreprises. 20 La communication et la discipline au sein d une entente sont facilitées quand le secteur est fortement concentré, car les acteurs se connaissent déjà amplement et tout se sait dans de tels milieux fermés. L appel d offre lui-même peut contribuer à isoler un sousensemble relativement concentré d entreprises, soit qu il requiert une technologie peu répandue, soit qu il impose des conditions restrictives de qualification pour les candidats, soit qu il fait l objet de peu de publicité (à l étranger en particulier). 21 L existence d une entreprise dominante, d un leader dans le secteur d activité, est un deuxième facteur de risque. Une forme naturelle d entente consiste à abandonner au leader les marchés pour lesquels son intérêt est fort et à partager les autres marchés, où le leader 19 Dans cette optique, la sous-traitance à 100% n est pas autorisée dans la Loi de 1975 sur la sous-traitance. Le nouveau code des marchés publics n impose pas de fortes restrictions sur les possibilités de sous-traitance, a priori ou a posteriori (art. 112 et suivants), accordant plus de poids à la possibilité d améliorer l efficacité de la production grâce à la sous-traitance qu au risque d ententes qui en résulte. Par ailleurs, la coordination des offres dans des groupements est explicitement autorisée (art. 51) ; là encore, le nouveau code privilégie la possibilité d ouvrir de la sorte la commande publique à des groupements de PME et donc à de nouveaux soumissionnaires, par rapport à l accroissement du risque d ententes. Dans les deux cas, pourtant, on manque d éléments quantitatifs pour justifier de privilégier un effet plutôt qu un autre 20 Ainsi, seules les filiales ou entreprises satellites d un petit nombre de grands groupes sont à même de fournir des services aux agglomérations comme les transports urbains, les prestations relatives aux ordures ménagères, les pompes funèbres, A la suite de grandes manœuvres financières de rachats et de participations croisées, seuls quelques opérateurs de téléphonie mobile sont en mesure de se lancer dans l UTMS. 21 Dans les enchères de spectre américaines, Cramton-Schwartz (2000a & b) soulignent la différence entre la procédure concernant les blocs D et E, dans les enchères de licences pour Personal Communication Systems (PCS) sur des Basic Trading Areas (BTA) (août 1996 janvier 1997), où des comprtements collusifs ont été mis en évidence, et le bloc F (même époque) où aucun comportement collusif n a été mis en évidence. Le bloc F était réservé pour des entreprises de petite taille ou représentant les intérêts de minorités, qui bénéficiaient sur ce bloc d une aide financière publique ; les blocs D&E étaient ouverts à toutes les entreprises, mais sans
13 cartel. 22 Les structures sectorielles comme les associations ou chambres professionnelles, les s abstient alors de participer. Ce mode d entente ne demande que peu de coordination et de communication, et l entreprise dominante prend naturellement en charge la discipline de instances de certification ou d accréditation, les syndicats de branche, même si elles ont par ailleurs leur utilité, favorisent aussi le fonctionnement des ententes, en facilitant la circulation d informations sur les structures de coût et les pratiques tarifaires. Elles permettent éventuellement des sanctions, comme les retraits d accréditation ou de label. Des éléments plus immatériels jouent aussi un rôle, comme la tradition professionnelle ou la présence d une culture tarifaire commune, lorsque le marché porte sur une prestation ou un bien standard. 23 La principale mesure à adopter en réponse à ces caractéristiques, et peut-être la plus importante à considérer en général, est d encourager une participation large au processus d attribution, de favoriser l entrée de concurrents potentiels et de nouveaux acteurs dans le secteur. Une large publicité pour un appel d offre, y compris en dehors des frontières régionales ou nationales, ainsi que des mesures visant à effacer les obstacles culturels ou linguistiques, sont à même de promouvoir la concurrence et de troubler le jeu bien établi d une entente en cercle fermé, avec d autant plus d efficacité que les entrants sont très différents des entreprises déjà en place. 24 Des critères objectifs, relatifs à la situation financière des entreprises, peuvent servir de garantie contre l entrée de concurrents peu sérieux ou peu fiables. Il est même envisageable de subventionner l entrée, dans une certaine mesure, afin de combler le handicap d un entrant si ce handicap ne constitue pas une conditions favorables pour les petites, qui donc souffraient d un désavantage évident en terme de capacité financière. Sur les blocs DE, sont surtout intervenues les grandes entreprises du secteur. 22 Dans les enchères des blocs D, E et F (PCS, BTA) déjà citées, AT&T représentait une entreprise perçue de manière assez consensuelle comme dominante et leader sur le plan national. Cramton Schwartz (2000a & b) montrent que la concurrence sur les licences qui intéressaient clairement AT&T a été moins vive que sur des licences plus ouvertes. Le leadership peut être local. Ainsi, dans les mêmes procédures PCS, Klemperer (2000) relate les faits suivants. La licence sur Los Angeles était d un intérêt évident pour Pacific Telephone qui s est empressé de le faire savoir : «if somebody takes California away from us, they ll never make any money» (Wall Street Journal, 31 octobre 1994). Etant donné que Pacific Telephone servait déjà différents autres moyens de communication sur la région, la menace était crédible et de fait, des opérateurs importants comme GTE, Bell Atlantic ou MCI n entrèrent pas dans la course. Le prix de la licence sur Los Angeles a ainsi été très raisonnable, environ 15% moins cher que pour une licence pour Chicago, pour des potentialités équivalentes. 23 L exemple rapporté dans Sherer (1981) du marché public pour la tétracycline (un antibiotique à destination de différents services des armées) dans les années aux USA est particulièrement instructif : 5 entreprises répondirent par voie d enchère sous pli scellé, en proposant le même prix à l unité (19,1884 $ / le flacon, un prix qu il est difficile de deviner!), parce qu elles avaient appliqué parallèlement un certain nombre de rabais ou remises, qui étaient des pratiques standard dans l industrie pharmaceutique, à partir d un prix public établi.
14 inefficacité majeure, et ainsi remettre en cause des positions de dominance ou de cartel établies. 25 Un autre instrument à la disposition des autorités publiques est l utilisation d un prix de réserve, c est à dire d un prix en deçà duquel le bien n est pas attribué. Cet instrument semble très naturel et il est de fait un garde-fou contre le risque de dégradation des finances publiques, puisqu il entrave la faculté d une entente à peser sur les prix du marché. Il n est pourtant pas sans danger car il peut décourager l entrée de concurrents, un facteur dont le paragraphe précédent a souligné l importance. Une deuxième catégorie de mesures consiste à contrôler les accords qui rapprochent les entreprises d un secteur. Les accords de coopération technique ou commerciale, l organisation de consortiums techniques en vue de répondre à un appel d offre, peuvent être considérés comme suspects a priori, dans la mesure où ils peuvent n être motivés que par le souci d éliminer la concurrence et de réduire le nombre d entreprises à coordonner. 26 L interdiction de publication de barèmes par des associations professionnelles va dans le même sens. 27 De même, l existence de relations de marché multiples entre les entreprises facilite la discipline de cartel, en permettant de punir un contrevenant sur les marchés où ses intérêts sont les plus forts ; la participation d entreprises aux activités commerciales trop imbriquées pourrait donc aussi être contrôlée. 5/ Problèmes de qualité, choix techniques et spécifications ouvertes Dans des marchés publics relatifs à des concessions d exploitation, de services, ou à la construction d ouvrages d art ou d équipements publics, il est souvent souligné que le prix n est pas la seule dimension de l opération. Au nom de l intérêt des usagers, sont mises en avant d autres dimensions, regroupées dans une notion un peu générale de qualité de l offre. L article 53 du nouveau code des marchés publics va en particulier dans ce sens. 24 L arrivée d un concurrent supplémentaire est souvent plus bénéfique que l optimisation fine de la procédure, même en l absence de risque d ententes, voir Bulow Klemperer (1996). 25 Ainsi, dans le bloc F de l enchère PCS sur BTA déjà citée, les petites entreprises a priori désavantagées étaient subventionnées (en terme de participation publique à leur offre et en terme de facilité de paiement). L argument doit cependant être manié avec précaution et le désavantage pour lequel est proposée une subvention ne doit pas être porteur d inefficacités sociales ; ce ne fut apparemment pas le cas pour certaines de ces petites entreprises pour lesquelles des procédures de faillite ont été depuis entamées. 26 Les consortiums comme ceux qui ont vu le jour pour la procédure relative au Stade de France peuvent avoir comme objectif légitime la coopération technique, la mise en commun de savoir-faire et d expériences complémentaires ; ils n en réduisent pas moins l accuité de la concurrence et augmentent donc le poids financier de l attribution pour les finances publiques. 27 Voir la décision n 94-D-53 et 42 du Conseil de la Concurrence relative à la chambre professionnelle des transporteurs routiers du Bas-Rhin.
15 Pour la construction d ouvrages, les préoccupations des autorités publiques peuvent concerner la durabilité, la sécurité, la rapidité d achèvement, l impact sur l environnement, l esthétique, ce qui se traduit par une évaluation critique des matériaux, des méthodes et des choix techniques. Pour la prestation d un service, elles peuvent porter sur la nature des services annexes, les techniques employées, le confort et la lisibilité par le public. Les variables qui interviennent sont souvent complexes et imparfaitement quantifiables. Le code des marchés publics définit le concept d offre économiquement la plus avantageuse, communément appelée le «mieux-disant», qui vise à compléter l évaluation des offres des soumissionnaires par une appréciation des variables qualitatives pertinentes. Ce critère de choix permet de privilégier une offre dont les caractéristiques sont porteuses d une valeur sociale qui justifie le fait qu elle soit plus coûteuse en terme de prix. Avant la réforme du code des marchés publics, ce critère a été souvent délaissé au profit du critère moins équivoque du «moins-disant», car le mieux-disant repose sur une part d arbitraire et de subjectif qui prête facilement le flanc à des accusations de favoritisme. Une comparaison des performances en terme d efficacité de ces différents critères est nécessaire avant d analyser les risques d ententes et de capture. La procédure au moins-disant consiste en une enchère sur les prix proposés pour le marché public, où les aspects de qualité sont définis a priori dans les termes de l appel d offre et ne servent qu à déterminer la recevabilité d une offre. Selon le type de marché public, l autorité publique peut avoir une vision technique ou commerciale fine et spécifier en détail un cahier des charges, ou au contraire n avoir aucune idée des innovations techniques ou de la faisabilité commerciale de certains services et se contenter de critères très généraux (norme des matériaux, norme de pollution, ). L absence de critères valorisant l innovation ou les solutions originales et la prévalence du critère de prix incitent les entreprises à proposer des solutions peu coûteuses, une force qui va dans le sens de l efficacité, mais entravent en même temps l initiative et freinent la recherche d autres aspects pertinents pour l efficacité. 28 La procédure au mieux-disant a posteriori consiste en un appel d offre comportant quelques éléments d appréciation sans que ne soit explicitée une règle de valorisation globale des offres, et à laisser les autorités évaluer a posteriori les variables qu elles jugent pertinentes au vu des soumissions. Parfois même, la mesure de certains critères 28 Ainsi, si l autorité est en peine de définir les matériaux à employer, les soumissionnaires vont tirer leurs prix en ne retenant que des matériaux bon marché, et donc peut-être moins solides, moins durables qu il ne serait socialement souhaitable.
16 peut ne pas être clairement définie. L incertitude pesant sur les critères utilisés pour évaluer les offres et surtout sur les modalités d agrégation de ces critères est un élément de risque pour les entreprises ; mal guidé par des signaux imprécis, le marché ne peut pas atteindre une issue socialement efficace en terme de choix des produits et de recherche de la qualité. Enfin, se reportant en partie sur ces dimensions alternatives, la pression concurrentielle se relâche sur les coûts et sur les prix. Dans une procédure au mieux-disant explicite, par contre, sont définis à l avance les critères qualitatifs, les mesures ou les notes relatives à ces critères, et la pondération de ces critères et du critère de prix. En signalant ainsi comment elle valorise les différents aspects qualitatifs, l autorité publique crée les conditions d une concurrence transparente qui permet des offres innovantes et des options de qualité allant dans le sens de l intérêt public, et non pas uniquement dans celui que valorise le marché. Enfin, en précisant une règle d agrégation des différentes notes, l évaluation est réduite à un critère univoque, objectif et peu manipulable. 29 Une procédure au mieux-disant explicite conduit donc à de meilleures conditions de concurrence du point de vue social. Notons que l efficacité milite de plus pour que soient imposés des critères de performances et de résultats, voire des obligations, et non pas des critères de moyens. Décrire un ouvrage en termes de critères de valorisation de ses capacités d accueil, de sa modularité, ou de sa résistance à tel ou tel test, préserve la concurrence sur les solutions et options à adopter pour parvenir à ces fins. 30 Il n existe que peu de développements théoriques et empiriques sur la fragilité relative de ces procédures vis à vis du risque d ententes, peut-être parce que la situation n est pas différente de celle où les considérations de qualité sont absentes. Tenant compte des spécificités dues à la qualité, il apparaît que gommer les sources d hétérogénéité des offres, en réduisant ou simplifiant les aspects de qualité, est un facteur aggravant du risque d ententes. Les entreprises connaissent en effet les techniques employées, les coûts des prestations standard pour leurs concurrents, et peuvent donc plus facilement s entendre. Dans le même ordre d idée, la multiplicité des variables prises en compte rend la communication, l accord et la discipline de cartel beaucoup complexes, alors qu un critère unidimensionnel facilite ces tâches: s accorder sur un prix, et le vérifier, est plus aisé que s accorder sur des plans, des options de construction, ou des innovations de service. 29 Pour la théorie, voir Che (1993) et Laffont-Tirole (1993, Ch.7). 30 C est l esprit des appels d offre sur performances (art.36 du nouveau code).
17 Un faisceau d indices suggère donc que les ententes sont plus à même de se développer dans des procédures au moins-disant qui n ouvrent pas la concurrence dans de multiples directions, que dans des procédures multicritères pour lesquels aucune règle d agrégation, aucun système de poids relatif n est proposé. Cet argumentaire est plausible mais il est difficile d en apprécier la force : il repose plus sur des impressions issues de la pratique que sur des mesures empiriques. Beaucoup d études portent par contre sur le risque de capture dans un environnement d enchères avec critères qualitatifs. En effet, dans une procédure au mieux-disant a posteriori, la possibilité d invoquer des critères de qualité spécifiques et de leur attribuer une importance démesurée permet à un agent public d influencer la décision d attribution à sa convenance, et crée donc un risque évident de favoritisme. Ce pouvoir discrétionnaire ouvre aussi la porte à des tentatives de capture généralisée, où l agent public est utilisé afin d assurer le rôle de chef d orchestre d une entente. Par son évaluation qualitative, l agent peut en effet faciliter le partage en influençant la désignation du gagnant, protéger l entente en écartant un soumissionnaire sincère et concurrentiel, et contribuer à la discipline en notant sévèrement une entreprise qui trahit l entente. 31 Les possibilités de favoritisme et de capture sont plus limitées dans une procédure au moins-disant, ou lorsque les critères qualitatifs sont clairement définis et objectivement mesurés et lorsqu une règle d agrégation des critères clairement définie est explicitée. Un autre risque de capture réside dans le choix des critères et des pondérations, même effectué a priori et dans l ignorance des offres des entreprises. Un agent peut ainsi évoquer un critère relatif à l usage d une technologie ou d une technique particulière, à la disposition d une seule entreprise, ou décider d une pondération importante sur un critère de respect de l environnement, pour lequel telle autre entreprise est connue pour son expérience et son avantage. 32 Dans une procédure au mieux-disant explicite, le risque de capture est donc certes limité a posteriori, mais il est alors reporté partiellement à l étape de choix des critères et des pondérations. Sur la base de ces éléments, il convient donc de choisir un format d enchère qui tire partie des avantages de chaque type de solution. L efficacité recommande tout d abord de 31 Voir Compte - Lambert-Mogiliansky - Verdier (1999), Compte - Lambert-Mogiliansky (2000) et Lambert- Mogiliansky (2000). 32 La direction des affaires criminelles et des grâces relate, sans citer les noms, le cas d un marché public passé par un centre hospitalier universitaire, dans lequel le chef de service de cardiologie avait imposé des spécifications techniques précises concernant l achat de stimulateurs et de sondes cardiaques. Une seule société
18 laisser la concurrence se développer à la fois sur les prix et sur des critères de qualité, bien définis, évalués à l aulne d objectifs de performances, et auxquels une pondération explicite est attachée. Ces critères sont cependant souvent qualitatifs, et leur notation est donc susceptible de capture. La pondération des critères doit donc prendre en compte ce risque, en réduisant le poids mis sur les éléments purement subjectifs par rapport à ce qui serait souhaitable d un point de vue d efficacité. En d autres termes, il convient de sous-évaluer volontairement le bénéfice social émanant d aspects purement qualitatifs, au profit du critère de prix, afin de réduire les enjeux de la capture et donc le risque de favoritisme. 33 L autorité publique manque souvent d informations pour définir ex ante des critères pertinents. Pour y remédier, une phase préparatoire à la rédaction de l appel d offre peut être prévue. Elle permet à l autorité de s enquérir auprès des candidats potentiels des critères auxquels devrait être accordé un certain poids. Chaque entreprise a intérêt à avancer des critères qu elle sait pouvoir remplir avantageusement. Cette phase permet donc de rassembler les mêmes informations sur les aspects qualitatifs envisageables qu une ouverture effective des réponses à l appel d offre ; il appartient ensuite à l autorité publique, sur la base d avis d experts indépendants, de trancher dans la définition d une pondération. Une question subsiste : faut-il que la pondération soit divulguée aux entreprises candidates? D un côté, la divulgation réduit l incertitude qui pèse sur la concurrence en qualité et évite la manipulation des poids par un agent public capturé. D un autre côté, la divulgation favorise peut-être la coordination des entreprises. Une possibilité est de fixer la pondération, en la déposant sous scellés, sans pour autant la rendre publique. Les risques d ententes sont réduits, puisque la coordination et la communication ne sont pas facilitées, et la manipulation a posteriori par un agent capturé reste limitée. 6/ Lots multiples et indépendants, procédures répétées ou similaires La dimension dynamique et temporelle est déterminante pour le développement d ententes sur les marchés. On l a vu, elle intervient par l intermédiaire des relations de long terme entre les entreprises, du développement d une culture ou tradition sectorielle, de la répétition des interactions entre les entreprises sur d autres marchés. Mais la dynamique des marchés publics est elle-même en cause, soit que l enchère est ouverte ou graduelle, ascendante par exemple, soit que plusieurs marchés publics s adressent au même secteur d activité. pouvait répondre à ces critères, société pour laquelle le médecin était lié par un contrat de consultant, comme l a révélé l enquête (voir Direction des Affaires Criminelles et des Grâces (1996)). 33 Voir Burguet Che (2000).
19 Cette section examine d abord les problèmes d ententes dus à la multiplicité des enchères, dans le cas où les procédures se déroulent sous pli scellé et où les marchés en cause n impliquent par d interdépendance entre les entreprises. La multiplicité des objets à attribuer crée de plus un problème de réduction de la demande, discuté ici en seconde partie, qui, bien que ne relevant pas directement de la collusion, y est profondément relié. 6a. Enchères répétées et enchères à lots multiples Une procédure ouverte ascendante, comme une enchère anglaise, est très vulnérable au risque d ententes, car elle permet de détecter facilement une déviation par rapport à un accord entre entreprises et donne la possibilité aux entreprises de reprendre la concurrence pour évincer le traître. 34 Dans des marchés publics indépendants, c est à dire dans le cas où seuls des facteurs spécifiques à chaque entreprise déterminent la profitabilité des marchés pour ces entreprises, les procédures sous pli scellé, a priori aussi efficaces et plus robustes à la collusion, doivent donc être préférées. Mais la répétition et la multiplication d enchères, même sous pli scellé, recèlent aussi des dangers de collusion. Des secteurs d activités comme la construction et les travaux publics, ou la fourniture de services aux collectivités, sont sollicités par de nombreux appels d offre publics. Les concessions pour services publics dans les agglomérations, par exemple, donnent à quelques grands groupes offrant une palette complète de services, l occasion de se confronter de manière répétée dans les procédures menées par différentes agglomérations. 35 Le renouvellement de concessions de service sur la base d une durée de concession relativement courte, ou les renouvellements de marchés pour des prestations de services ponctuelles mais fréquentes ouvrent les mêmes possibilités, surtout lorsque le contenu précis des marchés est relativement homogène d une fois sur l autre. 34 Voir dans ce cadre de base Robinson (1985). Le point est illustré plus en détail dans la section suivante, où les problèmes d interdépendance des lots rendent une procédure graduelle plus attractive, comme moyen d assurer une dissémination efficace de l information. 35 Mais, dans la pratique actuelle, celles-ci ne sont généralement pas traitées par enchères. 36 Pesendorfer (2000) étudie de façon très instructive les modalités d ententes entre entreprises laitières au Texas et en Floride sur des marchés publics passés par des Board of Education (autorité responsable des écoles sur un district) pour l approvisionnement en lait dans les écoles en 1980 et Il indique qu un des éléments favorisant les ententes est le fait que le marché pour les écoles est partagé en de multiples petits contrats d approvisionnement, permettant un partage fin des bénéfices d une entente entre les participants ; en Floride, il y a eu pendant la période 239 contrats chaque année, 136 au Texas, pour un marché relativement concentré. Les dates de dépouillement des enchères (sous pli scellé) pour les contrats pour les différents districts s échelonnent sur 3 mois tous les ans, l identité des gagnants est rendue publique ainsi que les offres faites et il n existe aucune coordination entre les différents Board of Education des différents districts : tous ces aspects contributent à faciliter la détection de déviations par rapport à une entente et la possibilité de punition dans des
20 Dans de tels secteurs, la multiplicité des objets à attribuer est un facteur majeur de risque d ententes. Elle ouvre en effet des possibilités de mise en place d un partage fin et de compensations ajustées entre des participants à un cartel. 38 Alors que dans le cadre d un marché pour lot unique, le partage et les compensations doivent emprunter des voies directes, par transferts monétaires, accords financiers ou accords de sous-traitance, un marché pour des lots multiples est aisément partageable sans qu il soit nécessaire d avoir recours à de telles pratiques peu discrètes : l entente doit simplement fonctionner en alternance au bénéfice de chacun des participants sur les différents lots. Ces lots sont souvent attribués dans des procédures distinctes, effectuées séquentiellement par des autorités différentes et non coordonnées, ou bien répétées lors de renouvellements fréquents. 39 Ce déroulement facilite l observation des comportements au sein de l entente, en particulier l observation des déviations lors d un marché particulier, et il ouvre la possibilité de déclencher des mesures de rétorsion contre un traître, en adoptant une attitude plus agressive sur les lots ou marchés supposés réservés à l entreprise qui a trahi. Il s ensuit des recommandations assez naturelles pour la puissance publique, même si seules des procédures sous pli scellé sont employées. Une autorité publique en charge d un grand marché public aura ainsi intérêt à éviter le découpage excessif du marché en de multiples lots, surtout lorsque ces lots sont homogènes et s adressent potentiellement à la même population d entreprises. 40 Parallèlement, les marchés publics d exploitation ou de service, faisant l objet d attributions concurrentielles, ne doivent pas spécifier des durées de concession trop courtes, ou des durées de contrat d approvisionnement calées sur une base enchères ultérieures. Qui plus est, les mêmes contrats sont passés d une année sur l autre, augmentant encore la multiplicités des lots et les facilités d entente. 37 Dans le cadre des enchères de spectre américaines, la plupart des cas de comportement d ententes qui ont été décelés ont eu lieu, on l a dit, dans les enchères des blocs D & E, qui ont porté sur l attribution de 1479 licences d exploitation, relativement homogènes si ce n est qu elles étaient attachées à des zones géographique et que la largeur de la bande hertzienne pouvait varier entre certains lots. 38 Pesendorfer (2000) montre que lorsque le nombre de marchés ou de lots est grand, des mécanismes d entente très simples permettent d atteindre le même accord qu un cartel fort. 39 C est la cas pour des marchés publics passés par des collectivités territoriales, pour les marchés de fourniture d électricité sur les réseaux séparés verticalement comme en Angleterre, où la procédure se renouvelle toutes les 30 minutes (voir Newbery (2000), Wolfram (1998), Joskow-Tirole (2000)), pour les procédures d attribution de site de forage pétrolier off-shore (voir Hendricks-Porter (1988) & (1989)), ou pour des créneaux publicitaires (CINEP) sur France Television (voir 40 Si la possibilité de pratiquer l allotissement induit un accroissement du risque d ententes, elle peut aussi permettre d élargir l accès de la commande publique à des petites et moyennes entreprises qui ne pourraient pas se porter candidates sur un marché trop large ; l allotissement, tel qu autorisé par l article 10 du nouveau code des marchés publics, peut donc être bénéfique s il encourage suffisamment l entrée.