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Timestamp: 2019-01-19 07:31:40+00:00
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Enseignements jurisprudentiels récents en matière de sursis de paiement dans le secteur financier *
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Catherine Carbonneau
1 Enseignements jurisprudentiels récents en matière de sursis de paiement dans le secteur financier * par Marc Elvinger Avocat Elvinger, Hoss & Prussen I. Introduction II. Champ d application ratione personae du sursis de paiement III. Les procédures d admission au sursis de paiement et à la liquidation judiciaire au regard des exigences du procès équitable IV. La durée du sursis de paiement V. Les modalités et le régime du sursis de paiement A. Défaut de parenté entre le sursis bancaire et le sursis de droit commun tel que prévu au Code de commerce B. C est au tribunal qu il incombe de déterminer, par application des articles 60-2(10) et 60-2(19) de la loi, les conditions et modalités du sursis de paiement. C. En arrêtant les modalités du sursis de paiement, le tribunal peut ouvrir la voie à un traitement différencié de différentes catégories de créanciers. D. Le régime des paiements à effectuer en période de sursis de paiement (i) (ii) Paiement de créances nées d obligations contractées antérieurement au sursis Autorisation générale à accorder par les administrateurs à l établissement (iii) Paiement de frais occasionnés par la procédure de sursis Disgression: portée de l article 60-2(16) de la loi du 5 avril 1993 (iv) (Non-)exécution des virements en cours (v) (Non-)paiement du débit de cartes de crédits (vi) La suspension des paiements en période de sursis emporte interdiction de paiement moyennant cession de créance. E. Le sort des revenus produits par des titres en dépôt et des sommes venant se substituer à de tels titres. F. Sort de montants crédités en compte après l ouverture de la procédure de sursis G. Le régime de la compensation et de la réalisation des garanties en période de sursis (i) (ii) Automaticité de la compensation légale Admissibilité de la compensation conventionnelle, y compris au bénéfice du client déposant (iii) Tous frais et commissions sont à débiter en compte dépôt nonobstant le sursis de paiement (iv) Réalisation de gages par l établissement en état de sursis de paiement H. Renouvellement de dépôts à terme * Toutes les décisions citées dans la présente contribution et rendues dans la période octobre avril 2009 peuvent être consultées sur le site de l ALJB : (accès limité aux membres de l ALJB). ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 7
2 I. Introduction 1.- Même s il n y a pas de raison de s en réjouir, on n aura probablement jamais auparavant assisté à une floraison de jurisprudence en matière d assainissement de professionnels du secteur financier comparable à celle qu on a pu observer au courant des sept derniers mois. L admission à la procédure du sursis de paiement tel que prévu par la partie IV de la loi du 5 avril 1993, de Lehman Brothers (Luxembourg) S.A., admis à exercer au Luxembourg comme professionnel faisant du prêt de titres, puis des établissements de crédit Landsbanki Luxembourg S.A., Glitnir Luxembourg S.A. et Kaupthing Bank Luxembourg S.A., a donné lieu à toute une série de jugements qui permettent désormais de mieux cerner une mesure d assainissement dont, comme nous aurons à le constater, les dispositions de la loi elle-même ne définissent pratiquement pas le régime en se limitant pour l essentiel à en tracer le cadre et en conférant un rôle extrêmement important au tribunal d arrondissement de Luxembourg siégeant en matière commerciale et, au besoin, à la Cour d appel. 2.- Entretemps, des décisions de mise en liquidation sont également intervenues là où la procédure du sursis de paiement n a pas permis d aboutir à un redressement des affaires (Landsbanki; Lehman Brothers) mais ces jugements présentent en l état actuel moins d intérêt jurisprudentiel que ceux intervenus en matière de sursis de paiement et s inspirent largement du dernier précédent en matière de liquidation bancaire, qui, avec l affaire BCCI, remonte au début des années quatre-vingtdix. Malgré l intitulé plus restrictif de la présente contribution, il sera néanmoins fait état de l une ou l autre décision en matière de liquidation dans le secteur financier, certaines questions se posant de la même manière, ou de manière similaire, en matière de sursis de paiement et en matière de liquidation. II. Champ d application ratione personae du sursis de paiement 3.- La défaillance du groupe Lehman a amené le tribunal d arrondissement siégeant en matière commerciale à statuer sans trop de bonheur à notre avis sur le domaine d application ratione personae des dispositions du Chapitre IV de la loi du 5 août Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. était agréée par la CSSF en qualité de «professionnel effectuant du prêt de titres» et, à notre connaissance, 1 Jugement du 3 octobre 2008, Bulletin d Information sur la Jurisprudence (BIJE), n hors série, 10 octobre n avait effectivement d autre activité que celle consistant à «prêter ou à emprunter des titres pour (son) propre compte» (loi du 5 avril 1993, article 28-5) 2. La partie IV de la loi comporte, depuis la réforme effectuée moyennant la loi du 19 mars 2004 qui a transposé en droit luxembourgeois la directive 2001/24/CE du 4 avril 2001 concernant l assainissement et la liquidation des établissements de crédit, un article 60, «Définitions», qui dispose en particulier que «Aux fins de la présente partie ( ) «établissement» signifie un établissement qui a la gestion de fonds de tiers. Sont visés les établissements de crédit, les commissionnaires, les gérants de fortunes, les professionnels intervenant pour compte propre, les distributeurs de parts d OPC qui acceptent ou font des paiements, les preneurs fermes, les agents de transfert et de registre et les dépositaires professionnels de titres ou d autres instruments financiers. 3» De manière assez curieuse, l article 60-1 de la loi, intitulé «Champ d application», dispose ensuite que «La présente partie (IV) s applique aux établissements qui ont la gestion de fonds de tiers». Ceci alors que la logique de définition et la teneur de l article 60 de la loi auraient commandé qu on se réfère aux «établissements» tout court. Cette incohérence textuelle est susceptible de donner lieu à controverse en présence d établissements qui, tout en ne figurant pas dans l énumération de l article 60, auraient néanmoins, en réalité, la gestion de fonds de tiers, ou encore, à l inverse, en présence d établissements qui, tout en figurant dans cette énumération, n auraient pas, objectivement parlant, la gestion de fonds de tiers 4. 2 Lorsque, ci-après, il sera fait référence à la «loi» sans autre précision, ce sera toujours la loi du 5 avril 1993 qui sera ainsi visée. 3 Ainsi se trouvaient énumérés tous les professionnels du secteur financier qui, à l époque de la réforme de 2004, rentraient dans la catégorie des «entreprises d investissement». A noter que moyennant la loi du 13 juillet 2007 relative aux marchés d instruments financiers, certains autres professionnels sont venus rejoindre la catégorie des entreprises d investissement» (tels qu en particulier les conseillers en investissement, les teneurs de marchés, les sociétés d intermédiation financière et les entreprises d investissement exploitant un MTF au Luxembourg), tandis que d autres en ont été écartés (tels que les teneurs de registre) sans pour autant que la liste des professionnels relevant de la partie IV de la loi ait de son côté été modifiée. C est dire qu à l heure qu il est, il n y a plus coïncidence entre la liste des professionnels qui rentrent dans la catégorie des «entreprises d investissement» et celle des professionnels qui relèvent des régimes spéciaux d assainissement et de liquidation définis par la loi du 5 avril Et on se demande si tel n est pas le cas, en particulier, des agents teneurs de registre dont on ne voit pas trop à quel titre ils auraient la gestion de fonds de tiers et qui ont d ailleurs, de manière peut-être significative, été écartés, lors de la réforme de 2007 (cf. note précédente) de la catégorie des entreprises d investissement. 8 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
3 5.- Saisi de la demande d admission de Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. au régime du sursis de paiement tel qu institué par les articles 60-2 et suivants de la loi, le tribunal a d ailleurs quelque peu joué de cette incohérence, les professionnels effectuant du prêt de titres ne figurant pas dans l énumération de l article 60. En l occurrence, tout porte à croire que le principal souci du tribunal a été de rendre néanmoins les dispositions relatives au sursis de paiement applicables à Lehman Brothers (Luxembourg) S.A.. Tout en notant que cette solution n était pas conforme aux textes en vigueur, la CSSF semble l avoir elle aussi jugée opportune. Dans son jugement du 3 octobre 2008, le tribunal constate en effet que «La CSSF admet ( ) que la procédure instituée par la partie IV de la Loi est en principe la procédure appropriée en ce qu elle a été prévue spécifiquement pour le secteur financier (et) que des sociétés du groupe Lehman Brothers établies à l étranger sont actuellement soumises à des procédures similaires» (jugement, page 3). Disons d emblée que ces arguments d opportunité sont loin d être irréfutables. S agissant du fait que la procédure spéciale de la partie IV «a été prévue spécifiquement pour le secteur financier», force est de constater que c est délibérément que le législateur n a pas prévu l application de cette procédure spéciale «au secteur financier» en général mais à certains professionnels de ce secteur seulement. Et nous relèverons plus loin que compte tenu du droit communautaire, et plus particulièrement du Règlement CE 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d insolvabilité, le Luxembourg n est pas libre de définir comme il le souhaite le champ d application des procédures spéciales prévues par la partie IV de la loi. S agissant de l affirmation suivant laquelle «les sociétés du groupe Lehman Brothers établies à l étranger sont actuellement soumises à des procédures similaires», elle méconnaît le fait que le nombre et la diversité des sociétés qui formaient le groupe Lehman est tel qu il est tout à fait illusoire de penser qu en l état actuel, toutes ces sociétés pourraient être soumises à des régimes d insolvabilité similaires. Pour s en rendre compte, il suffit de constater que dans le jugement moyennant lequel il a, en date du 1er avril 2009, prononcé la liquidation de Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. par application de l article 61 de la loi (jugement n 451/09 du 1er avril 2009), le même tribunal constate que «par jugements des 9 janvier et 6 février 2009, trois autres sociétés du groupe Lehman Brothers ont été déclarées en état de faillite» et que «dans l intérêt d une liquidation cohérente des diverses entités luxembourgeoises du groupe Lehman» il convenait de nommer comme liquidateur de Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. les personnes antérieurement nommées comme curateur des trois autres sociétés du groupe déclarées en état de faillite. N eut-il pas, dans ces conditions, été finalement opportun que toutes les entités Lehman établies au Luxembourg puissent être liquidées suivant un régime unique, fut-ce celui du droit commun? En l occurrence, il était donc passablement aléatoire de «solliciter» excessivement les dispositions légales en vigueur au nom de l opportunité. Car les textes ont bel et bien, en l espèce, été «sollicités», voire «forcés». 6.- Ainsi le tribunal commence-t-il par constater que Lehman «s est procuré les moyens financiers nécessaires aux opérations de prêt, notamment les valeurs mobilières et les fonds qu elle a donnés en gage, auprès de tiers ( )» et que «partant la condition d application de l article 60-1 du chapitre IV de la Loi se trouve remplie en l espèce.» (jugement, page 3). Or, outre que, comme il a été noté plus haut, l article 60-1 ne doit pas se lire indépendamment de la définition du terme «établissement» figurant à l article 60, le tribunal a sans doute, en se prononçant ainsi, méconnu le concept de «gestion de fonds de tiers». Car ainsi qu a pu le constater un commentateur du jugement, «il convient de ne pas confondre la gestion de fonds de tiers et l obtention de moyens auprès de tiers» 5. Plus particulièrement, le fait de travailler au moyen de capitaux ou d autres avoirs empruntés n emporte pas gestion de fonds de tiers puisque c est ses propres avoirs, fussent-ils empruntés, que l emprunteur gère. 7.- Conscient néanmoins du fait que malgré l ambiguïté qui naît du libellé de l article (cf. ci-avant paragraphe 4.-) il ne pouvait pas ignorer l énumération limitative figurant à l article 60 de la loi, le tribunal s est ensuite attaché, moyennant des considérations complexes dont, à notre sens, aucune ne saurait véritablement convaincre, à faire rentrer Lehman dans la catégorie des «professionnels intervenant pour compte propre» définis à l article 24-4 de la loi et figurant, quant à eux, dans l énumération de l article 60. Or, outre qu à notre avis, l activité de prêt de titres ne rentre pas dans la définition des activités des «professionnels intervenant pour compte propre» 6, l approche revient à priver d objet la catégorie des professionnels effectuant du prêt de titres 5 Note Th.B. Dans Revue des procédures collectives, Revue bimestrielle LexisNexis Jurisclasseur, janvier-février 2009, page Y compris dans son libellé d avant la loi du 13 juillet 2007 relative aux marchés d instruments financiers, puisque le tribunal a cru pouvoir dire que le respect de l intention du législateur commandait que, pour les besoins de l interprétation de l article 60 de la loi, on ait recours à la définition des professionnels intervenant pour compte propre telle qu elle existait en 2004 plutôt qu à celle, modifiée dans un sens plus restrictif, figurant dans la loi de ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 9
4 en procédant, en quelquesorte, à une fusion par absorption de cette dernière catégorie au sein de la première. 8.- Tout cela ne porterait guère à conséquence si la problématique était purement luxembourgoluxembourgeoise. Mais tel n est pas le cas, compte tenu de l existence du Règlement CE 1346/2000 relatif aux procédures d insolvabilité. L article 1er paragraphe 2 du Règlement n exclut en effet de son champ d application que «les entreprises d assurances et les établissement de crédit, les entreprises d investissement qui fournissent des services impliquant la détention de fonds ou de valeurs mobilières de tiers, ainsi que (les) organismes de placement collectif.» Parce que cette restriction au champ d application du Règlement n est pas limitée aux établissements de crédit qui, quant à eux, relèvent obligatoirement des procédures spéciales d assainissement et de liquidation instituées en vertu de la directive 2001/24/CE du 4 avril 2001 le législateur luxembourgeois a pu prévoir que les procédures spéciales de la partie IV de la loi s appliqueraient, au-delà des établissements de crédit, à certains professionnels du secteur financier qui ont la gestion de fonds de tiers. Mais cette faculté du législateur national d étendre le champ d application de la partie IV de la loi a pour limite le respect du champ d application du Règlement. Concrètement, cela signifie qu outre les organismes de placement collectifs 7, seules les «entreprises d investissement qui fournissent des services impliquant la détention de fonds ou de valeurs mobilières de tiers» peuvent être soumises au régime spécial obligatoirement prévu pour les établissements de crédit, puisque toutes les autres entreprises relèvent des dispositions directement 7 On notera cependant à propos des OPC que, tout en connaissant l existence de procédures collectives spéciales, ils ne sont pas pour autant exclus du droit commun luxembourgeois des procédures collectives, alors que tel est le cas pour les établissements de crédit et les professionnels du secteur financier soumis à la partie IV de la loi du 5 avril En effet, la législation OPC ne comporte aucune disposition similaire à l article 61(18) de la loi du 5 avril 1993 qui dispose que «sont inapplicables aux établissements le livre III du Code de Commerce, les dispositions de la loi du 4 avril 1986 concernant le concordat préventif de la faillite ainsi que les dispositions de l arrêté grand-ducal du 24 mai 1935 complétant la législation relative au sursis de paiement, au concordat préventif de faillite et à la faillite par l institution du régime de gestion contrôlée». Par ailleurs, contrairement à la loi du 5 avril 1993, la législation OPC n envisage l ouverture des procédures spéciales de sursis et de liquidation que dans le cas spécifique du retrait d agrément, par opposition au cas de figure d insolvabilité de l OPC. En cas d insolvabilité, les procédures collectives de droit commun peuvent donc s appliquer. applicables du Règlement. Et on sait qu alors que les dispositions «substantielles» de la Directive 2001/24/CE et du Règlement CE 1346/2000 sont à bien des égards similaires (sans pour autant être identiques sous tous les rapports), celles relatives à la compétence et, de ce fait, à la loi applicable diffèrent très sensiblement d un texte à l autre. 9.- Autant dire que l approche adoptée par le tribunal et consistant à étendre, pour des motifs d opportunité sujets à discussion, le champ d application des procédures spéciales instituées par la partie IV de la loi à des établissements qui, à notre avis, relèvent du champ d application du Règlement, est de nature à faire désordre. Le constat qui précède ne doit pas être lu comme constituant un éloge aux dispositions du Règlement dont on voit ces temps-ci comme jamais auparavant qu elles sont source d une insécurité juridique majeure, compte tenu du caractère central qu y occupe le concept de «centre principal des intérêts», de l application souvent erratique et imprévisible que les tribunaux font de ce concept et du «forum shopping» auquel celui-ci donne lieu de la part d entreprises en quête de la juridiction présentant le régime d insolvabilité jugé, à un moment donné, le plus avantageux. Mais il s agit là d un autre sujet. III. Les procédures d admission au sursis de paiement et à la liquidation judiciaire au regard des exigences du procès équitable 10.- Le sursis de paiement prononcé relativement à Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. moyennant jugement du 3 octobre 2008 n ayant pas permis d envisager un redressement des affaires de l établissement, la CSSF a, moyennant requête déposée le 16 mars 2009, demandé à voir mettre l établissement en liquidation. Le principal actionnaire ainsi que le principal créancier de la société ont alors prétendu intervenir dans la procédure de demande de liquidation et le tribunal a ainsi, dans un jugement n 451/09 du 1er avril 2009, eu à se prononcer sur la recevabilité de telles interventions Les articles 60-2 (pour ce qui est du sursis de paiement) et 61 (pour ce qui est de la liquidation judicaire) de la loi sont particulièrement restrictifs pour ce qui est des parties ayant vocation à participer aux procédures d ouverture du sursis et de la liquidation. En particulier, seul la CSSF ou l établissement concerné peuvent demander l ouverture d une procédure de sursis de paiement (article 60-2(2)). 10 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
5 Le jugement à intervenir sur une telle demande n est susceptible ni d opposition, ni de tierce opposition (article 60-2(11)) et seuls la CSSF et l établissement sont habilités à en relever appel (article 60-2(12)). Pour ce qui est de la liquidation, seul la CSSF ou le Procureur d Etat peuvent la demander, l établissement concerné devant cependant être dûment appelé (article 61(2) 61(5)). Là encore, le jugement à intervenir n est susceptible ni d opposition, ni de tierce-opposition (article 61(9)) et seuls la CSSF, le Procureur d Etat et l établissement sont habilités à en relever appel (article 61(10)) En combinant ces dispositions, et en particulier celle excluant toute tierce-opposition, avec l article 594 du Nouveau Code de Procédure Civile suivant lequel «Aucune intervention ne sera reçue, si ce n est de la part de ceux qui auraient droit de former tierce-opposition», le tribunal est arrivé à la conclusion que «le jugement d ouverture de la liquidation judiciaire de certains professionnels du secteur financier n étant pas susceptible de tierce opposition, aucune intervention ne peut être reçue dans la présente instance» (jugement, page 2) Mais le tribunal a, à juste titre, considéré devoir vérifier la compatibilité de cette conclusion avec les exigences du procès équitable et du droit fondamental d être entendu, exigences qui font partie de l ordre public procédural international. Et le tribunal de valider comme suit la conclusion à laquelle l ont amené l application des dispositions de droit interne: «Sur le plan européen, le Règlement CE 1346/2000 du 29 mai 2000 relatif aux procédures d insolvabilité, ( ) fournit des éléments d analyse sur le plan des principes généraux de procédure. L article 26 de ce règlement dispose que tout Etat membre peut refuser de reconnaître une procédure d insolvabilité ouverte dans un autre Etat membre ou d exécuter une décision prise dans le cadre d une telle procédure, lorsque cette reconnaissance ou cette exécution produirait des effets manifestement contraires à son ordre public, en particulier à ses principes fondamentaux ou aux droits et aux libertés individuelles garanties par sa constitution. Cette exception d ordre public international est à interpréter à la lumière des décisions rendues dans le cadre du droit commun des faillites internationales. Dans les considérants 65 à 68 de l arrêt Eurofood du 2 mai 2006, la Cour de justice des Communautés européennes s est référée à sa jurisprudence développée dans le cadre de la Convention de Bruxelles (article 27 point 1) pour la transposer à l interprétation de l article 26 du Règlement en disant qu un recours à ladite clause (de l ordre public) n est concevable que dans l hypothèse où la reconnaissance ou l exécution de la décision rendue dans un Etat contractant heurterait de manière inacceptable l ordre juridique de l état requis, en tant qu elle porterait atteinte à un principe fondamental. Conformément aux conclusions de l avocat général Mme Juliane Kokott présentées le 18 décembre 2008 dans affaire C-294/07, le droit à être entendu occupe une place éminente dans l organisation et le déroulement d un procès équitable. Cependant, toute restriction du droit à être entendu ne doit pas être systématiquement qualifiée de violation du droit fondamental à un procès équitable. Ainsi que la Cour l a constaté dans un contexte différent, les droits procéduraux peuvent comporter des restrictions, à condition que celles-ci répondent effectivement à des objectifs d intérêt général et ne constituent pas, au regard du but poursuivi, une intervention démesurée qui porterait atteinte à la substance même des droits. Dans son arrêt Eurofood IFSC, précité, la Cour a énoncé, à propos des mesures d urgence, que des modalités concrètes du droit à être entendu pouvaient varier, par exemple, en fonction de l urgence qu il pouvait y avoir à statuer. Elle a précisé que toute restriction à l exercice de ce droit devait toutefois être dûment justifiée et entourée de garanties procédurales assurant aux personnes concernées par une telle procédure une possibilité effective de contester les mesures adoptées dans l urgence. En particulier, le droit fondamental à un procès équitable peut trouver des limites dans la nécessité d assurer le fonctionnement de l administration de la justice et de garantir une justice effective. En l occurrence, l exposé des motifs de la loi du 19 mars 2004 ayant modifié l article 61 de la Loi retient que : «Les mesures d assainissement n ayant de réelles chances d aboutir que dans un environnement juridique clair, il est prévu au paragraphe (9) que le jugement sera notifié par les soins du greffe (à l instar de ce qui se fait en matière de droit du travail) et que cette notification fera courir le délai d appel. Ainsi le délai d appel commencera à courir très tôt après le prononcé du jugement et les administrateurs pourront plus rapidement œuvrer dans un environnement noncontentieux Le paragraphe (11) reprend l ancien article 60(9) tout en ajoutant l exclusion d un droit à tierce opposition pour les raisons énoncées sous le paragraphe (9)». Ainsi, dans un souci de clarté et de rapidité, partant de sécurité juridique, le législateur a exclu la tierceopposition. ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 11
6 En effet, dans le cadre d une demande en liquidation judiciaire d un établissement bancaire, permettre l intervention, respectivement la tierce-opposition, d une multitude d actionnaires ou de créanciers, tels que les déposants ou les salariés, aurait pour conséquence de ralentir considérablement la procédure et de créer en cours d instance une insécurité juridique non souhaitable. En considération de ces développements, les interventions volontaires sont à déclarer irrecevables.» 14.- Personnellement, nous sommes loin d être certains que la conclusion du tribunal se concilie avec les principes et exigences dont il a lui-même fait état dans son jugement par référence à la jurisprudence communautaire. En particulier, le fait que des créanciers 8 se voient refuser toute possibilité d intervenir dans une procédure telle que celle de l espèce, pour faire valoir par exemple qu une entité telle que Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. relève, en réalité, du champ d application du Règlement CE 1346/2000 (cf. ci-avant paragraphe 8.-), nous paraît extrêmement difficile à justifier. Ne s agit-il pas là, précisément, d une restriction démesurée, portant par ailleurs atteinte à la substance même du droit d être entendu? Et force est de constater que le tribunal n a pas même envisagé la solution de «compromis» qui eut consisté à maintenir certes, pour les raisons évoquées dans les travaux préparatoires, l impossibilité de la tierce opposition tout en permettant, moyennant mise entre parenthèses de l article 594 du Nouveau Code de Procédure Civile, l intervention volontaire des parties justifiant de l intérêt requis à cet effet. Car il ne faut pas perdre de vue que la ratio legis de l article 594 paraît résider essentiellement dans le fait que l intérêt requis pour faire tierce-opposition a été considéré comme la bonne mesure de l intérêt requis à l appui d une intervention volontaire. L application de ce texte se justifie dès lors beaucoup plus difficilement lorsque, comme c est le cas en l occurrence, la tierce-opposition est proscrite purement et simplement. Et dans la mesure où le fait de permettre de simples interventions volontaires n est guère de nature à retarder excessivement une décision d admission au sursis 9 ou une décision de mise en liquidation, la proscription pure et simple de toute possibilité d intervention volontaire ne 8 La situation des actionnaires nous paraît, sous ce rapport, quelque peu différente puisqu on peut à la limite considérer qu ils sont «représentés» par l établissement qui est, quant à lui, partie à la procédure. 9 Et que, de toute façon, le seul dépôt d une requête tendant à l institution d un sursis de paiement emporte, à titre provisoire, sursis à tous paiements (article 60-2 paragraphe (6)). nous paraît guère compatible avec l exigence de proportionnalité. IV. La durée du sursis de paiement 15.- C est l affaire de la Kaupthing Bank Luxembourg S.A. qui a donné au tribunal l occasion de se prononcer sur la question de la durée maximale du sursis de paiement tel que prévu à l article 60-2 de la loi. L article 60-2(10) de la loi dispose que «Le jugement (qui prononce le sursis de paiement) détermine, pour une durée ne pouvant dépasser six mois, les conditions et les modalités du sursis de paiement.» Or, alors que dans l affaire Kaupthing, les créanciers bancaires ont, très peu de temps avant l expiration de la période de six mois, rejeté le plan de restructuration qui leur avait été soumis par les administrateurs, ceux-ci gardaient à ce moment-là un espoir réel qu un plan quelque peu aménagé en faveur des créanciers bancaires allait pouvoir recueillir l accord de ceux-ci et permettre ainsi le remboursement intégral des créanciers déposants. C est dans ces conditions que les administrateurs ont présenté une demande tendant à prolonger de deux mois le sursis initial de six mois Malgré le texte à première vue clair de l article 60-2(10), le tribunal a, moyennant un jugement n 453/09 du 2 avril 2009, considéré pouvoir faire droit à la demande des administrateurs, en justifiant comme suit sa décision: «Les travaux parlementaires de la loi du 10 août 1982, dont le texte en cause a été repris sans modification par la loi du 19 mars 2004, notent que «Il a paru utile de prévoir que les modalités du jugement accordant le sursis de paiement peuvent être modifiées par le Tribunal de Commerce. Il peut en effet s avérer nécessaire que certaines modalités de ce jugement telle que par exemple la durée du sursis doivent être adaptées à l évolution de la situation (cf. Projet de Loi n 2548, page 12, article 7). En principe, l intérêt des créanciers exige qu une décision définitive sur le sort de l établissement soit prise après le délai de six mois, de sorte que le jugement d ouverture de la procédure d assainissement ne pourra fixer une période dépassant les six mois. Toutefois, conformément aux travaux préparatoires, cette durée initiale pourra être adaptée en fonction des besoins de la cause. 12 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
7 En l occurrence, une réussite du plan de redressement élaboré par les administrateurs est dans l intérêt de tous les créanciers (cf. arrêt 28 janvier 2009 n du rôle 34351). ( ) Au vu de l état d avancement des négociations, les administrateurs peuvent croire légitimement que la soumission d une offre de restructuration modifiée a des chances d aboutir à un second vote positif par les créanciers interbancaires, permettant ainsi une chance réelle de reprise de la Banque» On relèvera que la référence au passage cité des travaux parlementaires n est pas nécessairement déterminante puisque l auteur du commentaire cité a très bien pu avoir à l esprit le cas de figure où le jugement d admission au sursis ne fixe pas d emblée la durée de celui-ci à la durée maximale prévue de six mois. Quoiqu il en soit, la solution adoptée ne peut qu être saluée alors qu il serait plus que regrettable qu un projet de réorganisation puisse être compromis du seul fait qu il n est pas possible de le boucler définitivement dans un délai fixé de manière excessivement rigide. A noter qu une autre solution possible eut consisté à prononcer un «nouveau» sursis d une certaine durée mais force est d admettre que pareille approche pourrait à son tour être critiquée comme revenant à déjouer par un stratagème la durée maximale de six mois prévue à l article 60-2(10). V. Les modalités et le régime du sursis de paiement A. Défaut de parenté entre le sursis bancaire et le sursis de droit commun tel que prévu au Code de commerce 18.- Ce qui frappe à la lecture des articles 60-2 à 60-7 de la loi, qui régissent le régime du sursis de paiement spécifique au secteur financier (et qu on désignera ci-après, par facilité, comme «le sursis bancaire»), c est que ces dispositions ne disent pratiquement rien à propos du régime «substantiel» de ce sursis. Et ce constat n est pas contredit par l existence des articles 61-9 à de la loi qui arrêtent un certain nombre de «dispositions communes aux mesures d assainissement et aux procédures de liquidation». Plutôt, en effet, que de définir positivement, et en substance, le régime du sursis bancaire en droit luxembourgeois, ces dispositions sont constitutives tantôt de simples règles de conflits de lois, tantôt de règles visant à assurer que l ouverture d une procédure de sursis ou de liquidation «n affecte pas» certains droits acquis par des tiers, notamment sur des biens situés à l étranger ou nés de rapports juridiques relevant d une législation étrangère. Ces dispositions ne disent rien, par contre, des effets que produit l ouverture d une procédure de sursis bancaire Certes, l article 60-2(14) de la loi dispose que «Le jugement admettant le sursis de paiement nomme un ou plusieurs administrateurs qui contrôlent la gestion du patrimoine de l établissement» et l article 60-2(15) précise que «A peine de nullité, l autorisation écrite des administrateurs est requise pour tous les actes et décisions de l établissement». Mais de la sorte rien n est dit à propos de ce que les administrateurs judiciairement nommés peuvent, voire doivent autoriser; rien non plus n est dit quant aux modalités suivant lesquelles un «assainissement» de l établissement pourra intervenir Dans ces conditions, la tentation était grande d aller chercher ailleurs dans la législation luxembourgeoise pour donner du contenu à un régime du sursis bancaire que le législateur ne définissait pas dans la loi relative au secteur financier 11. C est à cette tentation que le tribunal siégeant en matière commerciale a succombé dans un premier temps en considérant que le régime du sursis bancaire était à définir par référence au sursis de droit commun prévu et organisé par les articles 593 et suivants du Code de commerce. Ainsi, dans un jugement n 1315/05 rendu en date du 29 octobre 2008 dans le cadre du sursis accordé à Kaupthing Bank Luxembourg S.A 12., le tribunal notait-il ce qui suit en s inspirant manifestement à cet effet du régime du sursis de paiement de droit commun: «Le sursis de paiement n est accordé qu au débiteur qui, tout en cessant temporairement ses paiements, a des biens suffisants pour satisfaire tous ses créanciers en principal et intérêts. Le banquier 10 On notera qu à s en tenir au texte de l article 60-2, même le sursis de paiement proprement dit n est prévu que pendant la phase séparant le dépôt de la requête et la décision définitive sur le sursis (article 60-2 (6)), le texte restant, sous ce rapport, muet relativement à la période suivant le jugement définitif (à ce propos, cf. aussi ci-après paragraphe 28.-). 11 Et ceci depuis désormais près de trente ans puisque le sursis bancaire apparaît pour la première fois dans la législation luxembourgeoise à la faveur d une loi du 10 août 1982, portant organisation 1) du droit de suspension du Commissaire au Contrôle des Banques à l égard des établissements de crédit; 2) du sursis de paiement, de la gestion contrôlée et de la liquidation des établissements de crédit. 12 Ce jugement a été rendu sur base de l article 60-2 (16) de la loi qui permet au tribunal de statuer sur les différends susceptibles d opposer, en période de sursis, les organes de l établissement aux administrateurs judiciairement nommés (à ce propos, cf. aussi ci-après paragraphes 33 et 34). 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8 malheureux et de bonne foi peut échapper à la liquidation judiciaire définitive par l obtention d un sursis de paiement. En effet, si la défaillance n est que temporaire et si la concession d un délai peut permettre au commerçant, en l occurrence à la Banque, de s acquitter intégralement envers ses créanciers, il faut que la loi protège ce débiteur en lui assurant le répit nécessaire au redressement de ses affaires. L action des créanciers est suspendue pendant un temps plus ou moins long ; mais l institution est entourée de garanties suffisantes pour conserver l avoir aux créanciers dont il reste le gage.» (jugement, page 1) 13 Et c est ce qui a, toujours dans l affaire Kaupthing, inéluctablement amené le tribunal à écarter, moyennant jugement n 1571/08 du 24 décembre 2008, toute possibilité d adoption majoritaire d un plan de redressement comportant des abandons de créance. En effet, le sursis de paiement de droit commun tel que prévu par le Code de commerce ne permet d imposer aux créanciers que des délais de paiement, à l exclusion de tout abandon de créance. Aussi le tribunal a-t-il, dans ce jugement du 24 décembre 2008, considéré que «A défaut de texte légal, le tribunal ne saurait à travers les modalités du sursis de paiement imposer des remises de dettes ni à l ensemble des créanciers, ni à une catégorie de créanciers» (jugement, page 3) C était condamner le régime du sursis bancaire à l inutilité et lui dénier de facto le qualificatif de mesure d assainissement que consacre pourtant l intitulé de la partie IV de la loi. C était également méconnaître de manière très nette l intention du législateur telle qu exprimée lors des travaux préparatoires de la loi du 10 août 1982 ayant introduit pour la première fois la procédure du sursis bancaire en droit luxembourgeois. D une part, en effet, il résultait clairement desdits travaux préparatoires que le régime du sursis bancaire n était pas seulement destiné à s appliquer en présence d une simple crise de liquidité mais tout autant en présence d une crise de solvabilité 14. D autre part, il résultait de ces travaux parlementaires que le sursis bancaire devait, lorsque cela était économiquement réaliste, pouvoir servir de cadre à la mise sur pied 13 A noter qu exactement le même libellé se retrouve dans un jugement rendu le même jour, et sur base du même article 60-2(16) de la loi, dans le cadre du sursis bancaire accordé à Landsbanki (Luxembourg) S.A. (jugement n 1314/08). 14 «Il se peut d abord qu un établissement financier soit exposé à une crise de liquidité accompagnée ou non d une crise de solvabilité. Comme l exécution intégrale des engagements d un établissement risque ainsi d être compromise et afin d éviter un retrait massif de fonds pouvant conduire à la faillite, il paraît indispensable que l obligation d exécuter les paiements puisse être suspendue dans un bref délai (moratoire)» (doc. parl. N 2548, Exposé des motifs, page 8). d un véritable plan de redressement 15. Enfin, il en résultait que l intention du législateur était de mettre en place un régime caractérisé par une très grande flexibilité, même le régime de gestion contrôlée «de droit commun», tel qu institué par le règlement grand-ducal du 24 mai 1935, n étant pas jugé suffisamment adapté aux besoins des établissements de crédit en ne permettant pas «d assurer toujours dans une sécurité juridique et matérielle adéquate la protection des épargnants» Dans ces conditions, il était bien sûr tout à fait paradoxal de s en remettre, pour la définition du régime du sursis bancaire, aux dispositions du sursis de droit commun qui, comme en témoignent à suffisance les conclusions auxquelles le tribunal est arrivé dans son jugement du 24 décembre 2008, ne fournissent en particulier aucunement un cadre permettant de faire aboutir un plan de redressement conforme au souci d une protection adéquate de l épargne Aussi la Cour d appel, saisie d un recours contre le jugement du 28 décembre 2008, a-t-elle réformé celui-ci en reconnaissant l autonomie du régime du sursis bancaire par rapport au sursis de droit commun tel qu organisé par le Code de commerce. Dans un arrêt rendu le 28 janvier 2009 (n du rôle) 17, la Cour s est prononcée comme suit: «Les appelants font valoir à bon droit que le sursis bancaire ne peut être assimilé au sursis de droit commun réglementé par les articles 593 et suivants du code de commerce. En effet d après l article 593 du code de commerce le sursis de paiement n est accordé qu au commerçant qui, par suite d événements extraordinaires et imprévus, est contraint de cesser temporairement ses paiements, mais qui, d après son bilan dûment vérifié, a des biens ou moyens suffisants pour satisfaire tous ses créanciers en principal et intérêts. Il peut encore être accordé si la situation du commerçant, bien qu actuellement déficitaire, renferme des éléments sérieux de rétablissement entre l actif et le passif. 15 «L établissement bénéficiaire du moratoire devra se soumettre à un contrôle continu de la part d un commissaire de surveillance à nommer par le Tribunal. Ce commissaire disposera des pouvoirs d investigation et de contrôle nécessaires pour notamment élaborer et exécuter un plan de redressement. S il s avère toutefois que les affaires de l établissement bancaire ne peuvent pas être réorganisées, le Commissaire au Contrôle des Banques devra pouvoir saisir le tribunal de commerce en vue de voir ordonner la dissolution de la société et de voir nommer des liquidateurs» (idem). 16 Doc. parl. précité, Exposé des motifs, page Cet arrêt peut être consulté sur le site de l ALJB moyennant le lien 14 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
9 L article 607 dispose que la révocation du sursis peut être demandée s il apparaît que l actif du commerçant n offre plus de ressources suffisantes pour payer intégralement toutes ses dettes. D après l article 60-2 de la loi du 5 avril 1993 relative au secteur financier le sursis de paiement peut intervenir non seulement lorsque le crédit de l établissement est ébranlé ou lorsqu il se trouve dans une impasse de liquidité, mais encore lorsque l exécution intégrale des engagements de l établissement est compromise. Les cas d ouverture du sursis bancaire vont donc beaucoup plus loin et ce sursis peut être accordé dans une situation financière valant révocation du sursis de droit commun. Dans l exposé des motifs du projet de loi introduisant le sursis de paiement, la gestion contrôlée et la liquidation des établissements de crédit, devenu la loi du 10 août 1982 dont les dispositions relatives au sursis de paiement ont été reprises par la loi du 5 avril 1993, il est dit (Doc. pari. n 2548, p. 5): «... l expérience prouve que les textes de loi actuellement en vigueur et plus particulièrement l arrêté grand-ducal du 24 mai 1935 complétant la législation relative au sursis de paiement, au concordat préventif de la faillite et à la faillite par l institution du régime de la gestion contrôlée ne s appliquent que difficilement à des établissements financiers et ne permettent pas d assurer toujours dans une sécurité juridique et matérielle adéquate la protection des épargnants.» Les dispositions du code de commerce relatives au sursis de paiement ne sont pas spécifiquement désignées, mais on peut les comprendre dans les textes de loi actuellement en vigueur visés dans l exposé des motifs. En effet la loi du 10 août 1982 institue un sursis de paiement pour les établissements financiers qui diffère fondamentalement du sursis de droit commun, sauf bien entendu en ce qu i1 prévoit, a l instar du sursis de paiement de droit commun, un sursis à tout paiement de la part du bénéficiaire du sursis.» (arrêt, pages 4-5). B. C est au tribunal qu il incombe de déterminer, par application des articles 60-2(10) et 60-2(19) de la loi, les conditions et modalités du sursis de paiement S agissant de la disposition légale qui, en définitive, permet au sursis bancaire d offrir un cadre particulièrement flexible à la gestion du sursis et, le cas échéant, à l élaboration d un plan de redressement, elle réside à l image d un Mauerblümchen dans les quelques mots qui forment l article 60-2(10) de la loi en disposant que «Le jugement détermine ( ) les conditions et les modalités du sursis de paiement». Facteur supplémentaire de flexibilité, l article 60-2(19) ajoute que «Le Tribunal peut, à la demande de la Commission, de l établissement ou des administrateurs, modifier les modalités d un jugement ( )» Déjà dans un arrêt rendu en date du 2 juillet 1987 dans le cadre de la liquidation du fonds commun de placement IIT (rôle 9440), la Cour d appel a eu l occasion de constater que les pouvoirs conférés aux tribunaux par la disposition qui a servi de modèle à l article 60-2 (10) de la loi du 5 avril 1993, et qui en constitue un précurseur, étaient extrêmement larges. Appelée à se prononcer sur la portée de l article 44 (1) de la loi du 25 août 1983 relative aux organismes de placement collectif 18, la Cour a en effet jugé que «Il résulte des travaux parlementaires de la loi du 25 août 1983 que les pouvoirs du tribunal vont bien au-delà de la détermination des simples questions procédurales ou techniques. Cette juridiction est investie d une mission de surveillance active sur l ensemble des opérations de la liquidation, ce qui lui permet de trancher toutes les questions et solutionner tous les problèmes de forme et de fond devant être résolus dans l intérêt d une 18 Cet article est entretemps devenu, dans une teneur strictement identique, l article 104(1) alinéa 2 de la loi du 20 décembre 2002 concernant les organismes de placement collectif. Et on notera que dans un jugement du dix juillet 2008, le tribunal d arrondissement siégeant en matière commerciale (jugement n 934/2008) dans le cadre de la liquidation de deux SICAV, Top Ten Multifonds Sicav et Amis Fund Sicav, a fait un usage assez remarquable du pouvoir que lui conférait l article 104(1) alinéa 2 de la loi du 20 décembre 2002 de fixer et de modifier «le mode de liquidation» d un OPC. D une part, en effet, le tribunal a décidé que les liquidateurs des deux SICAV ne représentaient pas seulement les SICAV comme telles et leurs créanciers mais également «les investisseurs» (c est-à-dire les souscripteurs aux actions des deux fonds). D autre part, et surtout, le tribunal a, face au constat que les investisseurs avaient été admis dans les SICAV sur base de VNI dénuées de toute signification, décidé que ces investisseurs étaient en fait à traiter non pas comme des actionnaires mais comme des créanciers et que «lors de l examen des déclarations de créances, seront pris en considération les montants investis, diminués des montants qui leur dont été remboursés, sans considération du nombre de parts, de la valeur nette d inventaire applicable à ces parts et des commissions mises en compte» (jugement, page 14). Dans la toute récente décision du tribunal ayant mis en liquidation l OPC Luxalpha SICAV (jugement, n 507/2009 du 2 avril 2009), le tribunal a d emblée repris, dans la fixation du mode de liquidation, le fait que les liquidateurs représentaient y compris les investisseurs. En l état actuel de ce jugement, ces investisseurs sont par contre envisagés en qualité d actionnaires ayant vocation à se répartir le boni de liquidation plutôt que comme des créanciers. Il reste cependant à voir si, dans le cadre de cette liquidation, aussi, il ne faudra pas, à un moment donné, modifier le mode de liquidation pour prendre en compte le fait que la encore la VNI s avère, à posteriori, avoir été tout à fait artificielle. ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 15
10 prompte et équitable liquidation. En demandant une décision sur la question de savoir si certains des investisseurs ont ou n ont pas, dans certaines hypothèses, droit à des intérêts, les liquidateurs se bornent à demander au tribunal de faire usage des pouvoirs inscrits à l article 44(1) susvisé, pouvoirs qui sont très étendus, puisqu ils permettent de rendre applicables, le cas échéant, non seulement les règles régissant la liquidation de la faillite, mais qu ils autorisent également la fixation d autres règles, le juge faisant alors œuvre originale» Cette analyse a été entérinée par la Cour d appel dans son arrêt du 28 janvier rendu dans le cadre de l affaire Kaupthing. La Cour s y est prononcée comme suit: «Il n est pas question dans la loi du 5 avril 1993, ni dans celle du 10 août 1982, de l élaboration d un plan de redressement. Dans l article 60-2(10) de la loi du 5 avril 1983 il est dit: «Le jugement détermine, pour une durée ne pouvant dépasser six mois, les conditions et les modalités du sursis de paiement». L article 60-2(19) prévoit que «Le tribunal peut, à la demande de la Commission, de l établissement ou des administrateurs, modifier les modalités d un jugement prononcé sur base du présent article.» Le législateur a donc laissé aux juges le soin de déterminer et, le cas échéant, de modifier les conditions et modalités du sursis bancaire, y compris la possibilité de charger les administrateurs de l élaboration d un plan de redressement et y compris celle de déterminer les modalités d un plan de redressement.» (arrêt, pages 5-6). C. En arrêtant les modalités du sursis de paiement, le tribunal peut ouvrir la voie à un traitement différencié de différentes catégories de créanciers L étendue des pouvoirs reconnus aux tribunaux par les articles 60-2(10) et 60-2(19) dans le cadre du sursis bancaire 19 est documentée de manière tout à fait inédite par l arrêt de la Cour du 28 janvier 2009 en ce que, faisant droit à la demande des administrateurs judiciairement nommés, cet arrêt reconnaît et consacre la possibilité d un plan de redressement réservant un traitement différencié à des catégories de créanciers se trouvant dans des situations différentes. En substance, il s agissait en l occurrence de soumettre à l approbation des seuls créanciers bancaires un plan de redressement qui, tout en prévoyant un remboursement à 100% des déposants et des fournisseurs, comportait des abandons de créances à charge des créanciers bancaires. 19 Et par l article 61(7) dans le cadre d une liquidation. Ainsi se trouvait posée la question de savoir si la Cour pouvait, au titre des articles 60-2(10) et 60-2(19) de la loi, arrêter des «modalités du sursis» en l occurrence des modalités d approbation d un plan de redressement qui sous-entendaient nécessairement un traitement différencié de certaines catégories de créanciers. La Cour a répondu à cette question par l affirmative aux termes d une motivation qui se lit comme suit: «L adoption du plan de redressement envisagé se traduira par un traitement inégal des créanciers de la Banque, la catégorie des créanciers interbancaires subissant une réduction de leur créance, contrairement à la clientèle privée et aux fournisseurs qui seront remboursés intégralement. En Belgique, dont la législation a inspiré nos lois sur le concordat préventif et la gestion contrôlée, la doctrine et certaines décisions de justice ont admis que le principe de l égalité entre les créanciers ne s oppose pas à une différentiation entre différentes catégories de créanciers. Dans un arrêt du 8 juillet 1903 (P.b. 1904, II, p.60) la Cour d appel de Gand, statuant sur l homologation d un concordat préventif de faillite, a retenu que «l égalité absolue entre les créanciers n est pas une régie invariable dont la loi défende de s écarter» (ct. encore Les Novelles T.IV, n 632). Dans son commentaire de l arrêté royal du 15 octobre 1934 instituant la gestion contrôlée, en page 59, Louis Fredericq émet l avis que «le désir d égalité - qui est dans le vœu des auteurs de l arrêté - n impose pas invariablement et nécessairement une égalité absolue, à laquelle on ne peut jamais déroger dans l intérêt de tous», ( ) La Cour se rallie aux auteurs cités ci-dessus pour dire que le principe d égalité des créanciers n est pas une régie absolue à laquelle il ne serait pas permis de déroger dans l intérêt de tous. Ni la loi sur le concordat préventif de la faillite, ni celle sur la gestion contrôlée ne soumettent l homologation du concordat, respectivement l approbation du projet de réorganisation dans la gestion contrôlée à la condition formelle d un respect absolu de l égalité entre les créanciers, l article 7 de l arrêté grand-ducal du 24 mai 1935 disposant que le projet de réorganisation ou de réalisation et de répartition de l actif doit équitablement tenir compte de tous les intérêts en cause tout en respectant le rang des privilèges et des hypothèques. 16 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
11 Même si le principe d égalité est sous-jacent à ces procédures, les administrateurs font remarquer à bon droit que le droit des procédures collectives, surtout des procédures d assainissement, conduit, par nécessité, à une remise en cause de certains principes considérés comme fondamentaux en temps ordinaires. Ils renvoient à la possibilité, en régime de gestion contrôlée, d imposer des réductions de créance moyennant vote majoritaire et qui met en cause les effets normalement attachés à l article 1134 du code civil lequel, en consacrant l effet obligatoire de conventions, soumet en principe toute remise de dette à l accord unanime des parties concernées» (arrêt, pages 8-9) En statuant ainsi, la Cour a confirmé que le pouvoir conféré au tribunal (et à la Cour) par l article 60-2(10) de la loi de définir les modalités et conditions du sursis est un pouvoir extrêmement large. Sans faire œuvre de législateur, puisqu elle ne statue pas par voie de disposition générale 20 mais exclusivement en rapport avec le sursis prononcé relativement à un établissement déterminé, la juridiction compétente peut faire œuvre originale, soit en puisant dans des dispositions existantes (mais non applicables automatiquement, telles que celles formant le régime de la gestion contrôlée) et en les combinant à sa guise, soit (ce qui n est pas essentiellement différent) en «inventant» des règles nouvelles répondant concrètement aux besoins de la procédure collective en cours. A notre sens, le pouvoir créateur du juge n a, dans ce contexte, d autre limite que l ordre public et le traitement équitable, en substance, de toutes les parties concernées par la procédure. D. Le régime des paiements à effecteur en période de sursis de paiement 29.- Ainsi qu il a été noté plus haut (cf. paragraphe 19.- ci-avant et note 10), l article 60-2 de la loi est au bout du compte largement silencieux quant au régime des paiements à effectuer le cas échéant en période de sursis. L article 60-2(6) dispose certes que «Le dépôt de la requête (de demande du sursis) ( ) entraîne de plein droit au profit de l établissement et jusqu à décision définitive sur la requête, sursis à tout paiement ( )» mais ainsi que ce texte l indique, il ne couvre que la période de la procédure d admission au sursis et ne préjuge donc pas nécessairement du régime des paiements en période de sursis. 20 Ce qui lui est interdit par l article 5 du Code civil suivant lequel «Il est interdit aux juges de prononcer par voie de disposition générale et règlementaire sur les causes qui leur sont soumises». L article 60-2(15) dispose quant à lui que «A peine de nullité, l autorisation écrite des administrateurs est requise pour tous les actes et décisions de l établissement.» Mais cet article ne fournit pas d indication quant aux actes qui sont «autorisables» ou qui ne le sont pas. En particulier, il ne donne aucune indication quant à la question de savoir si les administrateurs pourraient, en certaines circonstances, autoriser le paiement de certaines dettes nées antérieurement à l ouverture de la procédure de sursis de paiement. Aussi le tribunal a-t-il, à plusieurs reprises, été amené à se prononcer en la matière. (i) Paiement de créances nées d obligations contractées antérieurement au sursis 30.- Dans une requête présentée au tribunal sur le fondement de l article 60-2(19) de la loi, et tendant par conséquent à voir compléter les conditions et modalités du sursis, les administrateurs judiciairement nommés de Kaupthing Bank Luxembourg S.A. avaient demandé au tribunal de dire, parmi d autres choses, que: «6. la Banque est autorisée à procéder aux paiements des contrats en cours pour les dettes nées à compter de la date de prise d effet du sursis de paiement; 7. à titre exceptionnel, la Banque est également autorisée à régler les arriérés de paiement des fournisseurs dont la continuité des contrats est vitale à la continuité de l établissement, lorsque les montants en cause sont peu conséquents eu égard au dommage qui pourrait résulter de la non-continuation des contrats, et ce afin de palier au risque de voir invoquer par ces fournisseurs l exception d inexécution;» Dans la logique qu il avait déjà antérieurement adoptée et suivant laquelle le régime du sursis bancaire était, à défaut d autres dispositions légales, à définir par référence au sursis de droit commun, le tribunal a, dans un jugement n 1349/08 du 31 octobre 2008, refusé tout règlement de créances nées antérieurement au prononcé du sursis. Le tribunal a motivé come suit sa décision: «L article 603 du Code de commerce précise que le paiement des créances existant au moment de la demande ne peut être fait, pendant la durée du sursis, qu à tous les créanciers proportionnellement à leurs créances. Tous les créanciers sont payés au marc le franc. Conformément aux principes ci-avant exposés, les administrateurs ne sauront autoriser la Banque à régler les arriérés relatifs à des obligations contractées avant le 9 octobre 2008, même pas ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 17
12 ceux se référant à des contrats dont la continuité est vitale, dont les montants sont peu conséquents, également au risque de voir ces fournisseurs invoquer l exception d inexécution.» (jugement, page 5). Depuis l arrêt rendu par la Cour en date du 28 janvier 2009, il est acquis que ce n est pas dans les dispositions du Code de commerce qu il convient de chercher les modalités du sursis de paiement mais que c est au tribunal lui-même qu il appartient de les fixer. Nous tendons à penser que dans ces conditions, le tribunal aurait pu faire droit à la demande des administrateurs de pouvoir, lorsque des circonstances particulières le requièrent, autoriser le paiement de certaines créances nées antérieurement à l ouverture du sursis, en particulier si cela est nécessaire pour assurer la continuité de certains contrats et services essentiels à la poursuite des activités de l entreprise 21. Il en résulterait certes, dans une certaine mesure, un traitement différencié de certains créanciers mais ainsi que l illustre l arrêt de la Cour du 28 janvier 2009, cela n est pas nécessairement incompatible avec le principe de l égalité de créanciers lorsque des circonstances objectives le justifient. (ii) Autorisation générale à accorder par les administrateurs à l établissement 31.- Moyennant la même requête, les administrateurs avaient demandé au tribunal de dire que «2. les Administrateurs peuvent accorder à la Banque soit une autorisation générale valable pour une catégorie d actes et décisions soit une autorisation spécifique. Toute autorisation générale restera néanmoins soumise au contrôle a posteriori des Administrateurs à qui la Banque fera rapport suivant les modalités fixées par les Administrateurs, pareille autorisation générale est révocable à tout moment;» Là-encore, le tribunal a refusé de faire droit à la demande des administrateurs en justifiant comme suit son refus: «Le surséant reste à la tête de ses affaires, mais il a besoin d être habilité par ceux qui représentent les créanciers. L autorisation doit être spéciale, car si les commissaires consentaient au débiteur une autorisation générale de faire tous actes, ils abdiqueraient leur pouvoir et leur mission 21 Il est vrai qu on risque, de la sorte, de créer «la nécessité» dans la mesure où cela pourra inciter certains fournisseurs à conditionner la continuité de leur service par le paiement de créances échues antérieurement alors qu ils n auraient peut être pas posé pareille condition s ils avaient su qu elle ne pourrait pas, pour des raisons juridiques échappant au contrôle des administrateurs, être satisfaite. serait inutile (cf. Droit commercial belge VIII L. Fredericq n 618). Seul le tribunal peut limiter le champ des opérations soumises à autorisation et il n appartient pas aux administrateurs de donner des autorisations générales à la Banque» (jugement, page 4). Au vu du texte de l article 60-2(15) suivant lequel «A peine de nullité, l autorisation écrite des administrateurs est requise pour tous les actes et décisions de l établissement» et qui ne permet qu au seul tribunal de «limiter le champ des opérations soumises à autorisation», le jugement semble devoir être approuvé sous ce rapport. (iii) Paiement de frais occasionnés par la procédure de sursis 32.- L affaire Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. a fourni l occasion au tribunal de se prononcer sur les paiements pouvant être effectués en période de sursis bancaire, au titre des frais occasionnés par la procédure de sursis comme telle. En l occurrence, le tribunal n était pas saisi sur la base des articles 60-2(10) et 60-2(19) de la loi qui lui permettent de fixer et, au besoin, modifier les modalités du sursis mais sur la base de l article 60-2(16) de la loi qui dispose que «En cas d opposition entre les organes de l établissement et les administrateurs, il est statué par le tribunal sur requête d une des parties, les parties entendues en chambre du conseil. Sa décision n est susceptible d aucun recours.» Et avant d en venir à la problématique concrète soumise au tribunal en l occurrence, il importe d en dire plus de cet article 60-2(16) de la loi qui, au courant des six dernies mois, a, à l instar des articles 60-2(10) et 60-2(19), constitué une source majeure de jurisprudence. Disgression: portée de l article 60-2(16) de la loi du 5 avril La différence entre les articles 60-2(10) et 60-2(19) d une part, l article 60-2(16) d autre part est de taille: alors que par application des premiers, le tribunal fixe des modalités du sursis, et assume ainsi un rôle à proprement parler normatif 22, l article 60-2(16) l amène à appliquer des normes préexistantes y compris, le cas échéant, celles fixées par application des articles 60-2(10) et 60-2(19) dans un cas de figure concret relativement auquel les administrateurs judiciairement nommés 22 Ce rôle fut-il nécessairement limité à la procédure particulière dont le tribunal a la charge (cf. ci-avant note 20). 18 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
13 et les organes de l établissement se retrouvent en désaccord. Force est de constater qu alors que de tels désaccords peuvent être tout à fait réels, il n est pas rare, en pratique, qu ils soient plutôt «feints». Du moment, en effet, que dans le cadre de la gestion du sursis, les organes de l établissement et les administrateurs judiciairement nommés ont un doute quant à l attitude à adopter face à telle ou telle problématique concrète, le cas échéant récurrente, le meilleur moyen pour eux de se prémunir à l avance contre le reproche d avoir agi incorrectement consiste à soumettre la question au tribunal. S ils estiment qu il n existe pas de norme de nature à guider leur conduite, ils demanderont le cas échéant au tribunal d en fixer une par application des articles 60-2(10) et 60-2(19) de la loi. Mais s ils sont plutôt dans le doute quant à la manière dont il convient d appliquer des normes existantes, alors ils préfèreront saisir le tribunal sur base de l article 60-2(16), le cas échéant après s être «réparti» les rôles et en prétextant parfois d un différend sur un cas de figure relativement auquel, en réalité, ils se posent simplement les même questions, laissant ainsi au tribunal le soin de trancher Et il existe une nette différence entre la portée des décisions qui, sur base des articles 60-2(10) et 60-2(19) de la loi, «fixent les conditions et modalités» du sursis et la portée des décisions qui, sur base de l article 60-2(16), tranchent un différend opposant les organes de l établissement et les administrateurs judiciairement nommés: alors que les premières sont, en quelque sorte, normatives, les secondes ne le sont pas et ne tranchent jamais qu un cas particulier; alors que les premières ont un effet erga omnes en mettant en place le régime du sursis, les secondes n ont d autorité que dans les rapports entre les organes de l établissement et les administrateurs judiciairement nommés et ne sauraient, par conséquent, lier les tiers. Ces 23 On notera que le tribunal a eu l occasion de dire que lorsqu il existe des normes commandant la solution de certaines questions apparaissant en période de sursis, alors il ne lui appartient pas de, en quelque sorte, réédicter ces normes au titre de modalités du sursis (tout comme d ailleurs il n aurait pas le pouvoir de les contredire moyennant la détermination de telles conditions et modalités) (cf. jugement n 1349/08 du 31 octobre 2008 dans l affaire Kaupthing dans lequel le tribunal constate ce qui suit: «Les administrateurs demandent à dire qu ils autoriseront la Banque à accepter le remboursement des prêts clients par réalisation de gage espèces ou gage titres ( ). L article 20(4) de la loi du 5 août 2005 sur les contrats de garantie financière prévoit expressément que les dispositions nationales ou étrangères régissant les mesures d assainissement ne sont pas applicables aux contrats de garantie financière et aux contrats de compensation ( ). En considération de cette disposition claire du législateur il ne revient pas au tribunal de la reprendre dans le cadre des modalités de la présente procédure du sursis de paiement». (jugement, page 5; pour ce qui est de la substance de la problématique, cf. ci-après paragraphes 49.- et suivants. décisions n en constituent pas moins une source jurisprudentielle significative pour mieux cerner le régime du sursis bancaire Dans l affaire visée au paragraphe 32 ci-avant et qui a donné lieu à un jugement n 183/09 du tribunal du 10 février 2009, les administrateurs et les organes de l établissement étaient en désaccord sur le paiement d un certain nombre de factures qui étaient toutes relatives à des services prestés antérieurement à l ouverture de la procédure de sursis mais dont, d un autre côté, la majorité étaient liées, à des degrés divers, à cette procédure de sursis. Or, l article 60-2(23) de la loi dispose que «Les honoraires des administrateurs ainsi que tous les autres frais occasionnés par la procédure de sursis de paiement sont à charge de l établissement en cause. Les honoraires et frais sont considérés comme frais d administration et son tprélevés sur l actif avant toute distribution de deniers.» Aussi la question était-elle de savoir si et dans quelle mesure des services prestés antérieurement à l ouverture de la procédure de sursis, et, par conséquent, les frais en résultant, pouvaient être considérés comme ayant néanmoins été «occasionnés par la procédure de sursis». Le tribunal s est prononcé comme suit à ce propos: «Le représentant du Ministère Public fait valoir que les frais occasionnées par la procédure comprennent ceux qui sont postérieurs à la date du 3 octobre 2008, date du jugement admettant le sursis de paiement, de sorte que les dettes nées avant la procédure ne sont pas à considérer comme frais d administration. L article 60(23) de la loi du 5 avril 1993 relative au secteur bancaire (ci-après la Loi) dit que les honoraires des administrateurs ainsi que tous les frais occasionnés par la procédure de sursis de paiement sont à charge de l établissement en cause. Les honoraires et frais sont considérés comme frais d administration et sont prélevés sur l actif avant toute distribution de deniers. En l occurrence, il s agit de définir les frais occasionnés, causés, entraînés par la procédure de sursis de paiement. La Loi ne limite pas strictement les dépenses occasionnées par la procédure à celles contractées postérieurement au jugement admettant le sursis. Il échet donc d analyser quelle dépense est à considérer comme nécessaire à ladite procédure, respectivement en est la conséquence. ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 19
14 La jurisprudence a retenu en matière de concordat que les honoraires de l avocat qui a assisté le débiteur dans sa demande de concordat sont privilégiés. Le tribunal a considéré que l aide d un avocat est nécessaire au débiteur. (cf. Les Novelles, Droit commercial, t:iv, no 1014) ( ) En l occurrence, Maître [X] a été chargé et mandaté de déposer une requête visant à obtenir le sursis de paiement, son mandat a également été maintenu par la CSSF pendant la période s étendant du dépôt de la requête jusqu au prononcé du jugement du 3 octobre 2008, de sorte qu en application de la jurisprudence précitée, les honoraires de Maître [X] sont à considérer comme ayant été occasionnés par la procédure de sursis de paiement. Il ne résulte pas des pièces produites émanant des cabinets consultés par les membres du conseil d administration de la société anonyme Lehman Brothers (Luxembourg) S.A. que ces frais ont été causés par la procédure du sursis de paiement. En effet, conformément à la requête, face aux exigences de la gestion de la société et de la CSSF, les administrateurs ont dû prendre des engagements et afin de pouvoir assumer leur mandat ils ont consulté des avocats. Ainsi les consultations litigieuses se sont référées aux mandats sociaux des administrateurs et n étaient pas en lien direct avec la procédure en cause.» (jugement, pages 2-3). Plusieurs autres factures ont pareillement été écartées par le même jugement comme ne pouvant pas être considérées et comme se rapportant à des services «occasionnés par la procédure de sursis». (iv) (Non-)exécution des virements en cours 36.- Dans le cadre du sursis de paiement relatif à la banque Kaupthing, le tribunal a encore été saisi d un différend ayant opposé l établissement et les administrateurs à propos du sort à réserver à l exécution de virements «en cours d exécution». En substance, et à notre sens fort justement, le tribunal est arrivé à la conclusion que du moment que le compte de l établissement lui-même auprès de sa banque correspondante n avait pas été débité, le paiement n était pas intervenu et ne pouvait dès lors plus être effectué après l ouverture de la procédure de sursis et ce même, si le compte du client auprès de l établissement avait déjà été débité : «Le dessaisissement ne se produit que lorsque le banquier intermédiaire le «cash correspondant» crédite le compte du banquier du bénéficiaire» (jugement n 1315/08 du 29 octobre 2008, page 4) L affaire qui a donné lieu à cette décision présente l intérêt supplémentaire que le client concerné, qui aurait voulu que son ordre de virement en cours d exécution soit effectué nonobstant l ouverture de la procédure de sursis, a par la suite saisi le juge des référés pour obtenir satisfaction malgré le jugement rendu par le tribunal sur base de l article 60-2(16) de la loi. Sa demande a certes, moyennant une ordonnance de référé n 855/2008 du 1er décembre 2008, été déclarée irrecevable au motif qu elle se heurtait à des contestations sérieuses, mais la chose n en illustre pas moins que, comme nous l avons relevé au paragraphe 34.- ci-avant, une décision rendue sur base de l article 60-2(16) n a aucune autorité à l égard du client/tiers concerné et ne saurait par conséquent l empêcher de faire valoir ses prétentions par les voies de droit ordinaires. (v) (Non-)paiement du débit de cartes de crédits 38.- Dans un jugement rendu par le tribunal dans l affaire Landsbanki également en date du 29 octobre 2008 sur le fondement de l article 60-2(16) de la loi (jugement n 1314/08), le tribunal a encore, à notre sens fort logiquement, décidé que la banque ne pouvait pas effectuer de paiement au titre des garanties qu elle avait données en rapport avec des cartes de crédit émises au profit de ses clients par des établissements tiers. Le tribunal s est prononcé comme suit à ce propos: «En l occurrence, la société anonyme Landsbanki Luxembourg S.A. se borne à garantir le crédit accordé au porteur de la carte par la Banque Invik. Le remboursement des dépenses et retraits incombe au titulaire de la carte (article 7 des conditions générales). La société anonyme Landsbanki Luxembourg S.A. n agit que comme garant de son client pour le crédit lui accordé. Les dépenses comptabilisées datent du mois d octobre 2008 et il n appert pas des documents produits en cause à quelle date le client est tenu de régler le débit diffère mensuellement. Ignorant la date d échéance du crédit accordé et n étant tenue qu à titre de garant, il n appartient pas à la société anonyme Landsbanki Luxembourg S.A. de régler par le débit du compte du client les dépenses ou retraits de ce dernier, d autant plus que par les retraits d espèces aux distributeurs de billets pendant la durée de la procédure de sursis de paiement, le client pourrait se faire payer par préférence aux autres créanciers.» (jugement, pages 4-5). 20 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
15 39.- Ce qui n apparaît peut-être pas de manière suffisamment claire de cette motivation, c est que si la banque en état de sursis de paiement ne doit pas «régler par le débit du compte du client les dépenses ou retraits de ce dernier», c est parce qu en honorant sa garantie, elle procéderait ellemême à un paiement qu elle n est pas en droit de faire en période de sursis. Ce n est donc pas tant le «débit du compte du client» qui est en cause en l espèce 24 mais l opération qui précède (ou du moins accompagne) nécessairement ce débit du compte et qui consiste dans un paiement effectué par l établissement lui-même. Pour cette raison, la question de savoir si les paiements à effectuer se rapportent à la période antérieure à l admission au sursis ou non, nous paraît d ailleurs tout à fait indifférente. (vi) La suspension des paiements en période de sursis emporte interdiction de paiement moyennant cession de créance Moyennant un jugement rendu en date du 19 novembre 2008 (jugement n 1409/08) dans le cadre de l affaire Kaupthing, le tribunal a eu l occasion de confirmer que «une cession ou une délégation de créance peut être analysée comme moyen de paiement lorsqu elle a pour but d apurer une dette existante. Pendant la durée du sursis, tous paiements, y compris le paiement «par transport» ne peuvent être faits qu à tous les créanciers proportionnellement à leurs créances» (jugement, page 3). E. Le sort des revenus produits par des titres en dépôt et des sommes venant se substituer à de tels titres On sait que par application des dispositions de la loi du 1 er août 2001 concernant la circulation de titres et autres instruments financiers fongibles, et plus particulièrement des articles 6 et 7 de cette loi, les déposants disposent, en cas de procédure d insolvabilité ouverte relativement à leur dépositaire, d un droit de revendication sur les titres déposés qui, par conséquent, ne font pas partie de la masse de liquidation. Dans le cadre de la procédure de sursis ouverte relativement aux banques Kaupthing et Landsbanki, le tribunal a été saisi, sur base de l article 60-2(16) de la loi, du différend ayant opposé les administrateurs judiciairement nommés et les organes de l établissement relativement au sort à réserver aux «revenus produits par les titres déposés 24 Ainsi qu on le verra plus loin, une opération de débit d un compte client reste tout à fait possible lorsqu il s agit, pour la banque, de recevoir un montant qui lui est dû par le client (cf. ci-après paragraphe 53.-) ainsi (qu aux) sommes substituées aux obligations venues à échéance», étant précisé qu il s agissait à chaque fois de montants arrivés en possession des deux établissements après l ouverture de la procédure de sursis. Alors que les organes des deux établissements, rejoints en cela par la CSSF et le Ministère Public, estimaient que les fonds ainsi recueillis devaient être séparés des avoirs des établissements pour revenir (intégralement) aux clients concernés, les administrateurs faisaient valoir (ou feignaient de faire valoir) que ces sommes entraient normalement dans le patrimoine des établissements et devenaient ainsi sujettes au régime du sursis de paiement Moyennant ses deux jugements rendus le 29 octobre 2008 (jugement n 1314/08 pour ce qui est de Lansbanki et jugement n 1315/08 pour ce qui est de Kaupthing), le tribunal a approuvé la thèse défendue par l établissement en motivant comme suit sa décision: «A aucun moment les obligations et actions figurant en dépôt-titres ouvert au Luxembourg ne sont entrées dans le patrimoine de la société anonyme KAUPTHING BANK LUXEMBOURG S.A., alors que le dépôt ne transfère pas au dépositaire la propriété des biens mis en dépôt, sous réserves des valeurs mobilières dont la propriété a été transférée à la Banque à titre de garantie et de celles mises en pension. Le tribunal d arrondissement dans sa décision du 19 janvier 1996, confirmée par un arrêt de la Cour d appel du 10 juin 1998, a déduit de ce principe que les revenus des titres en dépôt n ont pas intégré la masse d une banque en liquidation mais n ont pu qu accroître le patrimoine des déposants. Cette jurisprudence se situant dans le cadre d une liquidation forcée la solution se justifie d autant plus dans le cadre d une procédure de sursis de paiement. Suivant jugement du 26 octobre prononcé dans le cadre de la liquidation de BCCI, il a été décidé que la même solution s impose pour les liquidités qui proviennent du paiement en espèces par les émetteurs de titres venus à échéance, puisque ces liquidités se substituent aux titres, elles sont dès lors soumises au même régime. En effet, dès lors que les valeurs mobilières mises en dépôt n ont pas intégré le patrimoine de la banque, les revenus de ces titres n y entrent pas non plus, mais sont la propriété du déposant, puisqu ils ne peuvent qu accroître le patrimoine dans lequel figurent les titres auxquelles ils se rapportent. 25 Il s agit en réalité d un jugement du 26 octobre 1995 (n 539/95). ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 21
16 La Banque ne détenant les titres, les liquidités et fruits produits par ces derniers qu à titre fiduciaire, ils ne tombent pas dans le patrimoine de la banque. Partant les intérêts produits par les titres appartenant au client G.B. n entrent pas dans le patrimoine de la Banque ( ) (et) en considération des principes ci-avant retenus les sommes substituées n entrent pas au compte de dépôt ordinaire du client A.B. Ltd.» (jugement Kaupthing, pages 2-3) La solution doit incontestablement être approuvée au niveau du résultat. Il est moins certain qu elle doive l être sous l angle de la motivation apparemment tirée de la théorie de la substitution réelle et du fait que dans la mesure où l établissement a détenu les valeurs mobilières «à titre fiduciaire» 26, il en irait nécessairement et automatiquement de même des «liquidités et fruits produits par ces (valeurs mobilières)» qui, de ce fait, ne tomberaient pas «dans le patrimoine de la banque». En effet, à suivre ce raisonnement, la solution devrait, au fond, être la même sans distinction suivant que c est avant ou après l ouverture de la procédure du sursis que les «liquidités et fruits produits» ont été recueillis par l établissement. Or, tel ne nous semble manifestement pas être le cas, le tribunal ayant exclusivement raisonné par rapport à l hypothèse où les montants ont été recueillis après l ouverture de la procédure de sursis. Des liquidités ou fruits produits avant l ouverture de la procédure de sursis donnent par contre assurément lieu, à l égard de l établissement, à une créance ordinaire subissant les effets du sursis postérieurement déclaré à l instar de toute autre créance Aussi la véritable explication de la solution adoptée nous paraît-elle résider dans la théorie de la masse et dans le fait que des montants recueillis après l ouverture de la procédure de sursis par la masse qui se forme à l instant de l admission de l établissement au sursis, ne donnent pas lieu à des créances «dans la masse» mais à des «créances sur la masse», non soumises aux effets du sursis. Quant au fait que l ouverture d une procédure de sursis donne bel et bien lieu à la formation d une 26 Ce qui n est d ailleurs pas tout à fait correct d un point de vue technique, les articles 6 et 7 de la loi de 2001 ne relevant pas, à strictement parler, du mécanisme de la fiducie. 27 Il en va autrement lorsque l établissement est un PSF auquel s applique l article 37 de la loi du 5 avril 1993 mais il s agit là d une disposition dérogatoire au droit commun en ce qu elle dispose, de manière tout à fait générale, que les avoirs confiés à ces professionnels «ne font pas partie de la masse en cas de liquidation collective du PSF». Mais cette disposition ne s applique pas aux établissements de crédit. masse, il a été expressément confirmé par la Cour d appel dans son arrêt Kaupthing du 28 janvier 2009 qui, sur ce point encore, a réformé le jugement du tribunal du 24 décembre 2008 qui avait nié l existence d une masse en régime de sursis de paiement. La Cour s est prononcée comme suit à cet effet: «C est encore à bon droit que les administrateurs reprochent aux premiers juges d avoir refusé de définir une modalité du sursis bancaire inspirée d une analogie avec le régime de la gestion contrôlée au motif que le régime de la gestion contrôlée entraîne la formation d une masse des créanciers dont les droits sont cristallisés au moment de l ouverture de la procédure, tandis que la procédure du sursis de paiement ne distingue pas entre les anciens créanciers et ceux ayant traité avec le débiteur depuis que le sursis a été accordé. Cette dernière affirmation des premiers juges n est pas correcte ( ). Dans un arrêt du 26 février 1986 (n 8264 du rôle) la Cour d appel a justifié la formation d une masse dans la gestion contrôlée, non prévue par l arrêté grand-ducal du 24 mai 1935 instituant le régime de la gestion contrôlée, en retenant que cet arrêté grand-ducal confère à la gestion contrôlée des caractéristiques d une procédure de liquidation collective tendant à assurer la solution égalitaire d un concours né entre tous les créanciers du débiteur relativement à l intégralité de l actif du patrimoine de ce dernier et qu il est de la nature de toute procédure de liquidation collective qu afin d assurer l égalité des créanciers, les droits de ceux-ci au moment de la mise en branle de la procédure se cristallisant à cette date, l ensemble de ces créanciers forme quant à ces droits cristallisés une masse.» Le sursis de paiement réglementé par l article 60-2 de la loi du 5 avril 1993 est une procédure collective à l instar de la gestion contrôlée ( ).» (arrêt, pages 6-7). La reconnaissance de l existence d une masse en régime du sursis de paiement nous semble un facteur essentiel de solution de bon nombre de problèmes pouvant apparaître en période de sursis. F. Sort de montants crédités en compte après l ouverture de la procédure de sursis 45.- Le tribunal a eu à statuer, toujours sur base de l article 60-2(16) de la loi, sur la situation passablement malheureuse d un titulaire de compte qui s est encore vu virer des avoirs sur son 22 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
17 compte auprès de Kaupthing quinze jours après que l établissement ait été admis à la procédure du sursis bancaire. Dans son jugement prémentionné du 29 octobre 2008, le tribunal s est prononcé comme suit sur la question: «La Banque estime que cette somme doit être isolée dans un compte spécial pour ne pas se confondre avec les avoirs en compte du client au jour de l ouverture de la procédure de sursis de paiement. Les administrateurs s opposent à cette analyse. La CSSF et le Ministère Public soutiennent que le paiement du tiers a été valablement fait et que l argent est entré dans le patrimoine de la Banque. Conformément aux principes ci-avant exposés, le patrimoine de la Banque ne se cristallise pas en une masse le jour de l ouverture de la procédure de sursis de paiement. Partant la motivation de la Banque pour isoler la somme lui parvenue par voie de virement sur compte d un client est à rejeter et il y a lieu de dire que cette somme est entrée normalement au compte du bénéficiaire.» (jugement, page 4) Au vu de l arrêt de la Cour du 28 janvier 2009, il apparaît clairement que ce raisonnement est fondé sur une prémisse erronée, à savoir celle de l inexistence d une masse en période de sursis bancaire. Et, en raison de la formation d une telle masse au jour de l ouverture de la procédure de sursis, un transfert ultérieurement effectué sur un compte auprès de la banque donne lieu, au bénéfice du destinataire de ce transfert, à une créance sur la masse et non pas à une créance dans la masse Cette analyse est d ailleurs la seule qui soit de nature à permettre à un établissement en état de sursis de poursuivre une activité bancaire en attendant un éventuel assainissement de sa situation. Si en effet tout montant parvenant à la banque en période de sursis devient sujet aux effets de celuici, personne, par définition, ne pourra plus traiter avec un établissement en sursis de paiement. Or beaucoup moins encore que dans le domaine des industries mécaniques, on peut, lorsqu il s agit d un établissement financier, «arrêter les machines» en attendant un redressement des affaires de l établissement sans, par là même, ruiner toute perspective de redressement ou de reprise par un tiers A noter enfin que, comme il a été relevé au paragraphe 34.- ci-avant, ce qui a été jugé en l espèce par le tribunal ne préjudicie pas autrement qu en fait aux intérêts et droits du déposant concerné. Le jugement intervenu étant dénué de toute autorité de la chose jugée à son égard, rien ne saurait l empêcher de saisir lui-même directement le tribunal pour obtenir un jugement plus conforme à ses intérêts et à l état du droit. G. Le régime de la compensation et de la réalisation des garanties en période de sursis 49.- Dans le cadre du sursis de paiement de la Landsbanki, le tribunal a été saisi de plusieurs cas de figure dans lesquels des clients qui avaient contracté des emprunts auprès de la banque tout en entretenant parallèlement des dépôts auprès de celleci entendaient procéder au remboursement de leur emprunt moyennant compensation avec leur dépôt. (i) Automaticité de la compensation légale 50.- Dans un cas de figure où l emprunt contracté par le client était arrivé à échéance avant même l ouverture de la procédure de sursis, le tribunal n a eu qu à constater le jeu, de plein droit, du mécanisme de la compensation légale: «Les sommes en compte ordinaire de dépôt et les prêts ayant été certains, liquides et exigibles avant la date du 8 octobre 2008, du fait du terme, respectivement par l ordre du client de retirer les fonds du compte et de les affecter au remboursement des prêts, il y a eu compensation légale entre les dettes et créances respectives du client et de la Banque, de sorte que l administrateur ne peut pas s opposer à ce mécanisme qui s opère de plein droit.» (jugement Landsbanki du 29 octobre 2008, page 3). (ii) Admissibilité de la compensation conventionnelle, y compris au bénéfice du client déposant 51.- Dans des cas de figure où, au contraire, les emprunts contractés par les clients ne devaient arriver à échéance que courant 2010, le tribunal n en a pas moins admis le jeu de la compensation au vu de la demande des clients de procéder à un remboursement anticipé de leur emprunt et des clauses tant de compensation que de gage convenues entre les parties: «Les contrats de crédit contractés avec les clients M.R. et U.J. ne viennent à échéance que le 7 novembre 2010, mais conformément à l article 18.2 du contrat ces clients demandent à voir procéder au remboursement anticipé par compensation avec les avoirs qu ils détiennent sur des comptes originaires de dépôt. ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 23
18 L article 6.1 des conditions générales de la banque stipule une clause d unicité de compte. Par ailleurs la Banque soutient n avoir accordé le prêt qu en raison des avoirs déposés par les clients sur d autres comptes ouverts auprès d elle. La convention de prêt prévoit à l article 9 que le prêt est garanti par un gage, à l article 18.2 que l emprunteur peut rembourser le prêt prématurément, à l article 18.5 que chacune des parties au contrat a le droit de dénoncer le contrat avec un préavis de 10 jours. Conformément aux stipulations contractuelles, le prêteur peut réaliser le gage et rembourser le prêt avec le produit de la vente. En vertu des articles 18 et 19 de la loi du 5 août 2005 sur les contrats de garanties financières les compensations entre avoirs sont valables et opposables aux tiers quels que soient les dates d exigibilités, leurs objets, à condition qu elles résultent d opérations qui font l objet de conventions ou de clauses de compensation, les clauses de connexité et toutes les autres clauses stipulées pour permettre les compensations visées (ci-avant) sont également valables et opposables et produisent effet nonobstant l engagement ou la poursuite d une mesure d assainissement En l espèce, le client demande à voir opérer la compensation entre la garantie constituée et le prêt accordé. Ce dernier est devenu exigible du fait que l emprunteur désire procéder au remboursement prématuré, dénonçant ainsi nécessairement le contrat. La réalisation du nantissement de comte s opère par compensation en vertu de la clause de connexité entre prêt et gage (article 9). La compensation se réalise encore sur base de la clause d unité de compte, prévue à l article 6.1 des conditions générales de la Banque, qui sont considérées come faisant partie du prêt conformément à l article 11.1 de ce dernier. En considération de ce développement, à la demande du client et sur base des dispositions contractuelles il y a compensation valable entre le prêt accordé par la Banque et les avoirs en compte ordinaire de dépôt du client.» (jugement, page 3) La particularité de ces affaires réside dans le fait que des clauses d unicité de compte, de compensation et de gage qui ont manifestement, à l origine, été stipulées sur initiative et dans l intérêt de la banque, ont fini par opérer en faveur du client qui, un peu paradoxalement (mais pour des raisons évidentes dans les circonstances de la cause), a demandé à la banque de réaliser «à son encontre» le gage qu elle s était ménagée à son égard. La question de savoir si, s agissant de clauses stipulées à l origine dans l intérêt de la banque, celle-ci n aurait pas pu renoncer à leur bénéfice, semble avoir été esquivée à dessein par toutes les parties impliquées. Ceci sans doute parce qu il paraissait manifestement inéquitable à tous d envisager qu un client cumulant les qualités de déposant et d emprunteur puisse tout à la fois se voir refuser la restitution (intégrale) de son dépôt et se voir obliger de procéder au remboursement d un prêt moyennant du «nouvel argent». (iii) Tous frais et commissions sont à débiter en compte dépôt nonobstant le sursis de paiement 53.- Toujours dans le jugement du 29 octobre 2008 rendu dans l affaire Landsbanki, le tribunal a par ailleurs dit que «Les commissions et les frais engendrés par le fonctionnement d un compte bancaire sont à porter au débit de ce compte en vertu de l article des conditions générales, qui autorise la compensation, d autant plus que cette créance de la Banque est née du même contrat que le dépôt du client. Dès lors que la créance se situe dans l objet du compte tel qu il a été défini dans la convention d ouverture l entrée en compte est automatique (cf. Jurisclasseur Banque Crédit Bourse fasc 200 no 140). Le consentement des parties n étant plus exigé, l accord de l administrateur n est même pas requis pour la réalisation de cette opération, étant donné qu il a opté pour la continuation du contrat liant la Banque au client. Ce contrat continue à s exécuter aux conditions normales» (jugement, page 4). Ceci alors que les administrateurs de l établissement faisaient valoir (ou feignaient de faire valoir) que «en raison du principe d égalité des créanciers ( ) les clients doivent payer ces frais au moyen de fonds nouveaux». Force est de constater que, sous ce rapport, la consécration de la thèse des administrateurs eut constitué «un gros morceau»! (iv) Réalisation de gages par l établissement en état de sursis de paiement 54.- Dans son jugement du 29 octobre 2009 dans l affaire Landsbanki, le tribunal a enfin statué sur la réalisation, par la banque, d un gage dans un cas de figure où la marge de couverture de l emprunt contracté par un client était tombée en dessous du minimum convenu. Le tribunal s est prononcé comme suit à ce propos: «Par contrat de prêt du 24 juillet 2006 la société O.G.Inc. a contracté un emprunt pour un montant de 2,5 millions de DKK, qui est garanti par un gage suivant contrat du même jour. En vertu de 24 ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43
19 l article 9.3a du contrat la Banque peut réaliser les garanties constituées par le client si la marge de couverture descend à 90%. La Banque dit que les valeurs gagées pour garantir l emprunt sont tombées en dessous de ce pourcentage et qu elle souhaite réaliser ce gage. Les dispositions régissant les mesure d assainissement n étant pas applicables aux contrats de garantie financière et ne faisant pas obstacle à l exécution de ces contrats, il appartient à la Banque de réaliser ledit gage dans les conditions précisées à l article 9.3c) du contrat, d autant plus qu en vertu de l article 2037 du Code civil la Banque pourrait perdre ses recours contre une éventuelle caution du débiteur, si elle ne réalise pas dans les meilleures conditions toutes les sûretés constituées par l emprunteur.» (jugement, page 5) A vrai dire, on se demande où pouvait bien résider, en l occurrence, le différend entre les organes de la banque et les administrateurs qui a conduit à la saisine du tribunal sur base de l article 60-2(16) de la loi. En effet, alors qu il n est pas sans intérêt que le tribunal ait, à cette occasion, confirmé que «les dispositions régissant les mesures d assainissement (ne sont pas) applicables aux contrats de garantie financière et ne (font) pas obstacle à l exécution de ces contrats» (loi du 5 août 2005 sur les contrats de garantie financière, article 20(4)), force est de constater que ce problème ne se posait pas vraiment en l occurrence puisque ce n était pas la réalisation d un gage contre l établissement sujet à une mesure d assainissement qui était en cause, mais la réalisation d un gage par cet établissement. H. Renouvellement de dépôts à terme 56.- Dans le cadre du sursis de paiement accordé à Landsbanki, le tribunal a encore, sur le fondement de l article 60-2(16) de la loi, eu à se prononcer sur la question du renouvellement de dépôts à terme. Le tribunal a dit ce qui suit à ce propos: «L administrateur s oppose au renouvellement automatique des dépôts à terme du client T.L.. La CSSF et le Ministère Public sont unanimes pour dire qu il n y a pas eu résiliation des contrats à terme. pourra pas décaisser les sommes placées, de sorte que seul le taux d intérêt restera à être précisé.» (jugement, page 6) Nous avons les plus grandes difficultés à suivre le tribunal lorsqu il entend se fonder sur les conditions générales de l établissement pour en déduire que «le client seul peut s opposer au renouvellement automatique de dépôts à terme.» On se trouve en effet ici en présence d une clause rédigée du point de vue de la banque dépositaire et dont l objet est de régler les modalités suivant lesquelles le client peut et doit éviter le renouvellement à l échéance d un dépôt à terme. On ne saurait, à notre avis, en conclure que la banque elle-même ne pourrait pas, si elle le souhaite, faire savoir à son client qu elle n entend plus recevoir de dépôts à terme et qu à l échéance d un dépôt en cours, elle n en acceptera par conséquent pas le renouvellement. Une particularité réside néanmoins dans le fait que du moment que la banque ne peut (et ne doit) de toute façon plus procéder au remboursement des dépôts effectués auprès d elle, elle n a en principe plus aucun intérêt à accepter le placement des fonds à terme puisqu elle devra, dans ce cas, en règle générale les rémunérer à des conditions plus favorables que des dépôts à vue. La chose ne fait qu illustrer la difficulté qu il y a, dans une perspective d ordre économique, plutôt que strictement juridique, à poursuivre «normalement» l exploitation d un établissement de crédit établissement qui fait, par définition, le commerce de l argent lorsque celui-ci est en sursis de paiement et que, par conséquent, l argent ne peut plus circuler normalement Cela étant dit, et tout en espérant que les mois à venir ne verront pas d autres établissements financiers en difficulté solliciter leur admission à une procédure de sursis de paiement, nous pensons que les solutions dégagées par les tribunaux au courant des derniers mois contribueront à ce que ceux qui auront, à l avenir, à se débattre avec des procédures de ce type, auront un peu moins l impression de se mouvoir au sein d un no man s land juridique! Après l ouverture d une procédure de sursis de paiement, les contrats continuent de produire leurs effets. Il appert des conditions générales régissant le dépôt à terme que le client T.L. seul peut s opposer à son renouvellement automatique. Par ailleurs le problème soulevé n a qu une incidence sur le taux d intérêt à allouer aux sommes déposées. En effet, actuellement, la Banque ne ALJB - Bulletin Droit et Banque N 43 25