Source: http://jesusmarie.free.fr/3a_q88.htm
Timestamp: 2017-10-22 06:28:40+00:00
Document Index: 120098477

Matched Legal Cases: ['art. 3', 'art. 4', 'art. 5', 'art. 2', 'art. 4', 'art. 1']

Question 88 : Du retour des péchés remis par la pénitence
Nous devons ensuite considérer le retour des péchés remis par la pénitence. A cet égard quatre questions se présentent : 1° Les péchés remis par la pénitence reviennent-ils par le péché subséquent ? — 2° Reviennent-ils d’une certaine manière par l’ingratitude plus spécialement d’après certains péchés ? (Après avoir démontré que les péchés pardonnés reviennent sous un rapport par l’effet de tout péché mortel que l’on commet ensuite, saint Thomas démontre que les péchés pardonnés reviennent spécialement par la haine fraternelle, par l’apostasie de la foi, par le mépris de la confession, et par le regret que l’on éprouve d’avoir fait pénitence. C’est ce qu’on exprime par ce distique : Fratres odit, apostata fit, spernitque fateri, Pœnituisse piget, pristina culpa redit.) — 3° Les péchés reviennent-ils en méritant une peine égale ? — 4° Cette ingratitude par laquelle ils reviennent est-elle un péché spécial ?
Article 1 : Les péchés qui ont été remis reviennent-ils par un péché subséquent ?
Objection N°1. Il semble que les péchés qui ont été remis reviennent par un péché subséquent. Car saint Augustin dit (De bapt. cont. Donat., liv. 1, chap. 12) : que les péchés pardonnés reviennent dès que la charité fraternelle n’existe plus, ce que le Seigneur enseigne très clairement dans l’Evangile, à l’égard de ce serviteur auquel le Seigneur a redemandé la dette qu’il lui avait remise, parce qu’il ne voulait pas remettre à son semblable ce qui lui était dû. Or, la charité fraternelle est détruite par tout péché mortel. Donc les péchés qui ont été auparavant remis par la pénitence reviennent une fois qu’on commet de nouveau un péché mortel.
Réponse à l’objection N°1 : Ce passage de saint Augustin paraît devoir s’entendre du retour des péchés, quant à l’obligation de la peine éternelle considérée en elle-même, parce que celui qui pèche après avoir fait pénitence mérite la peine éternelle comme auparavant ; mais cependant ce n’est pas absolument pour la même raison (Ainsi il peut se faire que l’on mérite une peine plus ou moins grande suivant que le péché commis aura été plus ou moins grave. Seulement ce péché considéré en lui-même devient plus grave à cause de l’ingratitude qui s’y joint.). Aussi saint Augustin (Lib. de respons. Prosperi), après avoir dit : Il ne retombe pas dans le péché qui a été pardonné, il ne sera pas damné pour le péché originel, ajoute : Cependant, à cause de ses derniers crimes, il souffrira la mort qu’il avait méritée à cause des fautes qui lui ont été remises, parce qu’il encourt la mort éternelle qu’il avait méritée par ses péchés passés.
Objection N°2. Sur ces paroles (Luc, chap. 11) : Je retournerai dans ma maison, d’où je suis sorti, le vénérable Bède dit (chap. 48 in Luc.) : Ce verset n’a pas besoin d’être expliqué, mais il doit être redouté dans la crainte que le péché que nous croyions éteint en nous ne nous accable, par suite de notre négligence ou de notre incurie. Or, il n’en serait pas ainsi s’il ne revenait pas. La faute remise par la pénitence revient donc.
Réponse à l’objection N°2 : Dans ce passage, Bède n’a pas l’intention de dire que la faute qui a été auparavant pardonnée accable l’homme en faisant renaître l’obligation sous laquelle il était, mais qu’on mérite la même peine par la réitération de l’acte.
Objection N°3. Le Seigneur dit (Ez., 18, 24) : Si le juste se détourne de sa justice et qu’il commette l’iniquité, je ne me souviendrai plus de tous les actes de justice qu’il aura faits. Or, parmi les autres actes de justice qu’il a faits, se trouve comprise la pénitence antérieure, puisque nous avons dit (quest. 85, art. 3) que la pénitence était une partie de la justice. Donc, quand le pénitent pèche, on ne lui impute pas la pénitence antérieure par laquelle il a obtenu le pardon de ses péchés, et par conséquent ces péchés reviennent.
Réponse à l’objection N°3 : Par le péché suivant les actes de justice que l’on avait faits auparavant sont livrés à l’oubli selon qu’ils méritaient la vie éternelle, mais ils ne le sont pas selon qu’ils étaient un obstacle au péché. Par conséquent, si on pèche mortellement, après avoir restitué ce que l’on devait, on ne devient pas coupable comme si on ne l’eût pas rendu. La pénitence que l’on a faite auparavant est donc encore beaucoup moins oubliée quant à la rémission de la faute, puisque la rémission de la faute est plutôt l’œuvre de Dieu que l’œuvre de l’homme.
Objection N°4. Les péchés passés sont couverts par la grâce, comme on le voit dans saint Paul (Rom., 4, 1), qui cite ces paroles du Psalmiste (Ps. 31) : Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises et dont les péchés sont couverts. Or, la grâce subséquente est enlevée par le péché mortel. Donc les péchés qui avaient été commis auparavant restent découverts, et par conséquent il semble qu’ils reviennent.
Réponse à l’objection N°4 : La grâce enlève absolument la tâche et la peine éternelle due au péché. Elle couvre les péchés passés pour empêcher que Dieu ne prive l’homme de la grâce à cause de ces péchés, et ne le condamne à la peine éternelle ; et ce que la grâce a fait une fois subsiste à jamais.
Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (Rom., 11, 29) : Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Or, les péchés du pénitent ont été pardonnés par le don de Dieu. Donc les péchés pardonnés ne reviennent pas (Les péchés antérieurs ne reviennent pas absolument, mais ils reviennent sous un rapport, comme saint Thomas l’explique plus loin.) par l’effet d’un péché subséquent, comme si Dieu se repentait du don de leur rémission.
Saint Augustin dit dans son livre des Réponses de saint Prosper (Prosp. ad object. Gallorum, object. 2) : Celui qui s’éloigne du Christ et qui termine sa carrière sans avoir la grâce fait-il autre chose que de courir à sa perdition ? Cependant il ne retombe pas dans les fautes qui lui ont été par- données, et il ne sera pas damné pour le péché originel.
Conclusion Puisque l’œuvre de Dieu ne peut être anéantie par l’œuvre de l’homme, la tâche et la peine éternelle que le péché mérite ne reviennent pas absolument comme étant le fruit des autres péchés qui ont été auparavant pardonnés, sinon en tant que l’homme, par le nouveau péché qu’il commet, revient à son ancien état dans lequel il était privé de la grâce et de la charité, et que ces effets sont contenus virtuellement dans le péché qu’il a commis ensuite.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 86, art. 4), dans le péché mortel il y a deux choses : le mouvement par lequel on se détourne de Dieu et celui par lequel on se porte vers le bien créé. Tout ce qui se rapporte au premier de ces mouvements, considéré en lui-même, est commun à tous les péchés mortels, parce que l’homme est détourné de Dieu par tout péché mortel. Ainsi la tache qui est produite par la privation de la grâce et de la peine éternelle que l’on mérite sont conséquemment des choses communes à tous les péchés mortels. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre ces paroles de saint Jacques (2, 10) : Celui qui viole la loi en un point est coupable, comme s’il l’eût violée tout entière. Par rapport à l’autre mouvement, les péchés mortels sont divers et quelquefois contraires ; d’où il est évident que, par rapport à ce mouvement, le péché mortel subséquent ne fait pas revenir les péchés mortels qui ont été auparavant effacés. Autrement il s’ensuivrait que l’homme serait ramené par un péché de prodigalité à l’habitude ou à la disposition de l’avarice qui a été auparavant détruite. Alors le contraire serait la cause de son contraire, ce qui est impossible. Mais, si l’on considère dans les péchés mortels ce qui se rapporte au mouvement qui détourne de Dieu absolument, le péché mortel qui suit fait revenir ce qui avait existé dans les péchés antérieurs avant leur pardon, en ce sens que, par le péché mortel qui suit, l’homme est privé de la grâce et mérite la peine éternelle, comme il la méritait auparavant. — Mais, parce que, dans le péché mortel, le mouvement qui détourne de Dieu résulte d’une certaine manière du mouvement qui porte vers le bien créé, les choses qui se rapportent au premier de ces mouvements deviennent diverses d’une certaine façon, par suite du rapport qu’elles ont avec les divers objets vers lesquels on se porte, comme vers autant de causes diverses ; de telle sorte que le mouvement par lequel on se détourne de Dieu, la tâche, et la peine qu’on mérite, varient selon que tous ces effets proviennent de tel ou tel acte de péché mortel. Et c’est dans ce sens qu’on demande si la tâche et la peine éternelle qu’on a méritée, considérées comme des effets des péchés qui ont été auparavant pardonnés, reviennent par suite d’un péché mortel commis subséquemment. — Il a donc paru à quelques-uns que ces effets reviennent de la sorte absolument. Mais cela est impossible ; parce que l’œuvre de Dieu ne peut être anéantie par l’œuvre de l’homme. Et, comme la rémission des péchés antérieurs a été l’œuvre de la miséricorde divine, elle ne peut être annulée par un péché subséquent que l’homme commet, d’après ces paroles de saint Paul (Rom., 3, 3) : Leur incrédulité anéantira-t-elle la foi de Dieu ? — C’est pourquoi d’autres qui supposaient aussi que les péchés reviennent ont dit que Dieu ne remet pas, d’après sa prescience, les péchés au pénitent qu’il sait devoir pécher ensuite, mais qu’il ne les lui remet que selon sa justice présente. Car il sait à l’avance qu’il le punira éternellement pour ces péchés, et il le rend juste pour le moment présent par sa grâce. Mais cette opinion est insoutenable ; parce que si l’on pose la cause d’une manière absolue, on pose aussi l’effet de la même manière. Si donc la rémission des péchés n’était pas absolument produite par la grâce et par les sacrements de la grâce, mais qu’elle fût soumise à une condition qui dépendît de l’avenir, il s’ensuivrait que la grâce et les sacrements de la grâce ne seraient pas une cause suffisante de la rémission des péchés, ce qui est erroné, parce que cela déroge à la grâce de Dieu (En effet le prêtre, en parlant au nom de Dieu, dit absolument sans aucune condition : Absolvo te.). — C’est pourquoi il ne peut se faire d’aucune manière que la tâche et la peine méritée par les péchés antérieurs reviennent (C’est ce qu’exprime clairement le pape Gélase : Divinâ clementiâ dimissa peccata in ultionem ulteriùs redire non patitur (16, De pœnit., chap. ult.).), selon que ces effets étaient produits par ces actes. Mais il arrive que le péché que l’on fait ensuite contient virtuellement la peine méritée par le péché antérieur, dans le sens que celui qui pèche une seconde fois paraît par là même pécher plus grièvement qu’il n’avait péché auparavant (La faute s’aggrave en raison de l’ingratitude.), d’après cette pensée de saint Paul (Rom., 2, 5) : Par votre dureté et votre cœur impénitent, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour de la vengeance, par cela seul qu’on méprise la bonté de Dieu qui attend qu’on se repente. Or, on méprise bien davantage cette même bonté, si après avoir obtenu la rémission d’une première faute on y retombe ensuite ; car c’est un plus grand bienfait de remettre le péché que de supporter le pécheur. Ainsi donc, par le péché que l’on commet après la pénitence, on fait revivre d’une certaine manière la peine due aux péchés qui ont été auparavant pardonnés, non comme un effet produit par ces péchés eux-mêmes, mais comme résultant du péché qui a été commis en dernier lieu, et qui se trouve aggravé par les fautes antérieures. Ainsi les péchés pardonnés ne reviennent pas absolument, mais ils reviennent sous un rapport, en tant qu’ils sont contenus virtuellement dans le péché qui suit (Ainsi le péché qui suit produit une tache plus honteuse et mérite une peine plus grande, parce qu’il implique l’abus de la grâce.).
Article 2 : Les péchés pardonnés reviennent-ils par l’ingratitude que l’on commet spécialement par la haine fraternelle, par l’apostasie de la foi, par le mépris de la confession et par le repentir d’avoir fait pénitence ?
Objection N°1. Il semble que les péchés pardonnés ne reviennent pas par l’ingratitude qui résulte spécialement de quatre genres de péchés, c’est-à-dire de la haine fraternelle, de l’apostasie de la foi, du mépris de la confession, du regret que l’on a d’avoir fait pénitence ; c’est ce qui a fait dire en vers : Il hait ses frères, devient apostat, méprise la confession et regrette la pénitence qu’il a faite ; alors ses anciennes fautes reviennent. Car l’ingratitude est d’autant plus grande que le péché qu’on commet contre Dieu est plus grave après le bienfait de la rémission des péchés. Or, il y a des péchés plus graves que ceux-là ; comme le blasphème contre Dieu et le péché contre l’Esprit-Saint. Il semble donc que les péchés pardonnés ne reviennent pas plutôt en raison de l’ingratitude que l’on commet d’après ces péchés que d’après d’autres.
Réponse à l’objection N°1 : On ne dit pas cela spécialement de ces péchés, parce qu’ils sont plus graves que les autres, mais parce qu’ils sont plus directement opposés au bienfait de la rémission des péchés.
Objection N°2. Raban Maur dit (implic. liv. 5 in Matth., in fin. et hab., chap. Si Judas, De pœnit., dist. 4) : Dieu a livré le mauvais serviteur aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût rendu tout ce qu’il devait, parce que non seulement les péchés que l’homme a faits après son baptême lui seront imputés pour son châtiment, mais encore les péchés originels qui lui ont été remis dans ce sacrement. Or, les péchés véniels sont aussi comptés parmi les choses dues pour lesquelles nous disons : Dimitte nobis debita nostra. Ils reviennent donc aussi par l’ingratitude, et pour la même raison il semble que les péchés qui ont été auparavant pardonnés reviennent par les péchés véniels et qu’ils ne reviennent pas seulement par les péchés énoncés antérieurement.
Réponse à l’objection N°2 : Les péchés véniels et le péché originel lui-même reviennent de la façon que nous avons dite (dans le corps de l’article.), comme les péchés mortels aussi, selon qu’on méprise le bienfait de Dieu par lequel ces péchés sont remis. Cependant on ne se rend pas coupable d’ingratitude par le péché véniel ; parce que l’homme, en péchant véniellement, n’agit pas contre Dieu, mais en dehors de lui. C’est pourquoi les péchés pardonnés ne reviennent d’aucune manière par les péchés véniels (Parce que, quoique le péché véniel soit une faute, cependant il n’est pas un acte d’ingratitude consommée, puisqu’il ne détruit pas absolument l’amitié de Dieu (Voy. 2a 2æ, quest. 107, art. 5, Réponse N°1).).
Objection N°3. L’ingratitude est d’autant plus grande qu’on pèche après avoir reçu un plus grand bienfait. Car saint Augustin dit (Confes., liv. 2, chap. 7) : J’attribue à votre grâce tous les péchés que je n’ai pas faits. Or, l’innocence est un don plus grand que la rémission de tous les péchés. Il n’est donc pas moins ingrat envers Dieu celui qui pèche d’abord après son innocence, que celui qui pèche après avoir fait pénitence, et par conséquent il semble que les péchés pardonnés ne reviennent pas principalement par l’ingratitude qui résulte des péchés que nous avons énumérés.
Réponse à l’objection N°3 : Un bienfait peut être apprécié de deux manières : 1° D’après l’étendue du bienfait lui-même. Sous ce rapport, l’innocence est un bienfait de Dieu plus grand que la pénitence, qui est appelée la seconde planche après le naufrage. 2° On peut l’apprécier d’après le caractère de celui qui le reçoit. La grâce est d’autant plus grande que celui qui la reçoit en est moins digne. Par conséquent, s’il la méprise, il est d’autant plus ingrat. De la sorte le bienfait de la rémission de la faute est plus grand en ce qu’il est accordé à quelqu’un qui en est totalement indigne. C’est pour cela qu’il en résulte une ingratitude plus profonde.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (hab., Dial., liv. 4, chap. ult.) : Que d’après les paroles de l’Evangile, il est constant que si on pèche contre nous et que nous ne le pardonnions pas du fond de notre cœur, Dieu exige de nouveau la dette dont nous nous réjouissions d’avoir obtenu la remise par la pénitence. Ainsi les péchés pardonnés reviennent spécialement en raison de l’ingratitude que l’on commet par la haine fraternelle, et il semble qu’on doive raisonner de même à l’égard des autres fautes.
Conclusion On dit que les péchés pardonnés par la pénitence reviennent par le péché qui suit dans le sens qu’en raison de l’ingratitude la peine qu’ils ont méritée est virtuellement contenue dans la faute subséquente.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), on dit que les péchés pardonnés par la pénitence reviennent dans le sens que la peine qu’ils méritent est virtuellement contenue dans le péché qui suit en raison de l’ingratitude. Or, on peut se rendre coupable d’ingratitude de deux manières : 1° En faisant quelque chose de contraire au bienfait qu’on a reçu. C’est ainsi que tout péché mortel par lequel il offense Dieu rend l’homme ingrat envers Dieu qui lui a remis ses fautes. De la sorte les péchés qui ont été auparavant pardonnés reviennent, en raison de l’ingratitude, toutes les fois que l’on retombe dans le péché mortel quel qu’il soit. — 2° On se rend coupable d’ingratitude non seulement en faisant quelque chose de contraire au bienfait qu’on a reçu, mais encore en agissant contrairement à la forme de ce bienfait. Cette forme, si on la considère par rapport au bienfaiteur, est la remise de ce qui lui est dû. Ainsi, il agit contrairement à cette forme, celui qui n’accorde pas à son frère le pardon qu’il lui demande, mais qui conserve contre lui de la haine. Mais si on la considère de la part du pénitent qui reçoit ce bienfait, on trouve de son côté deux sortes de mouvement qui se rapportent à son libre arbitre. Le premier de ces mouvements est celui du libre arbitre vers Dieu, qui est un acte de la foi formée (De la foi vivante qui est animée par la charité et qui se manifeste par des bonnes œuvres, contrairement à la foi informe ou à la foi morte.) ; l’homme agit contrairement à ce mouvement en apostasiant sa foi. Le second est le mouvement du libre arbitre contre le péché, qui est un acte de pénitence. Il appartient d’abord à ce mouvement, comme nous l’avons dit (quest. 85, art. 2 et 5), que l’homme déteste les péchés passés, et celui qui regrette d’avoir fait pénitence agit contrairement à cette action. Il appartient ensuite à l’acte de la pénitence que le pénitent prenne la résolution de se soumettre aux clefs de l’Eglise par la confession, d’après ces paroles (Ps. 31, 5) : Je vous ai dit : Je confesserai contre moi mon injustice au Seigneur, et vous m’avez remis l’impiété de mon péché. Il va contre ce sentiment celui qui méprise la confession qu’il avait eu dessein de faire. C’est pour ce motif que l’ingratitude qui résulte spécialement de ces fautes fait revenir les péchés (Elle les fait revenir d’une manière toute spéciale en aggravant la faute particulière dans laquelle on tombe.) qui ont été auparavant pardonnés.
Article 3 : L’ingratitude du péché qui suit nous rend-elle dignes d’une aussi grande peine que celle qu’avaient méritée les péchés qui ont été auparavant pardonnés ?
Objection N°1. Il semble que l’ingratitude du péché qui suit rende digne d’une aussi grande peine que celle qu’on avait méritée par les péchés qui ont été remis antérieurement. Car la grandeur du bienfait par lequel le péché est remis est proportionnée à la grandeur de ce péché, et par conséquent la grandeur de l’ingratitude par laquelle on méprise ce bienfait lui est proportionnée elle-même. Or, l’étendue de la peine qu’on mérite est en raison de l’ingratitude dont on se rend coupable. Donc l’ingratitude du péché subséquent rend digne d’une aussi grande peine que celle qu’on a méritée par tous les péchés antérieurs.
Réponse à l’objection N°1 : Le bienfait de la rémission de la faute a une grandeur absolue, selon la quantité des fautes qui ont été auparavant pardonnées : au lieu que le péché d’ingratitude n’a pas une gravité absolue réglée sur l’étendue du bienfait (La grandeur du bienfait de la rémission se mesure sur la grandeur absolue des péchés pardonnés, tandis que le péché d’ingratitude regarde la grandeur du mépris ou de l’offense nouvelle et non la grandeur absolue du bienfait qu’on a reçu ; c’est ce qui fait qu’on peut être légèrement ingrat à l’égard d’un grand bienfait.), mais elle se mesure sur la profondeur du mépris ou de l’offense, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.). C’est pourquoi cette raison n’est pas concluante.
Objection N°2. Celui qui offense Dieu pèche plus que celui qui offense l’homme. Or, le serf affranchi par son maître retombe dans la même servitude dont il avait été auparavant délivré, ou même dans une servitude plus grave. Donc, à plus forte raison, celui qui pèche contre Dieu, après avoir été délivré du péché, retombe sous l’obligation de la même peine que celle qu’il avait encourue auparavant.
Réponse à l’objection N°2 : Le serf affranchi ne retombe pas dans son ancienne servitude pour toute espèce d’ingratitude : mais pour une ingratitude grave.
Objection N°3. L’Evangile dit (Matth., 18, 35) que le seigneur irrité livra aux bourreaux le serviteur (auquel on reprochait ses péchés passés à cause de son ingratitude), jusqu’à ce qu’il eût rendu tout ce qu’il devait. Or, il n’en serait pas ainsi si par l’ingratitude on ne redevenait digne d’une peine aussi grande que celle qu’on avait méritée pour tous ses péchés passés. L’ingratitude fait donc renaître une peine égale.
Réponse à l’objection N°3 : Celui en qui les péchés pardonnés reviennent à cause de l’ingratitude subséquente retombe sous le poids de toute sa dette, dans le sens que l’étendue des péchés antérieurs se trouve proportionnellement dans l’ingratitude subséquente, mais elle ne s’y trouve pas absolument, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.).
Mais c’est le contraire. Il est dit (Deut., 25, 2) : Les coups seront proportionnés à l’étendue des fautes. D’où il est évident qu’un petit péché ne rend pas passible d’une grande peine Or, quelquefois le péché subséquent est bien inférieur à l’un des péchés qui ont été auparavant pardonnés. La peine qu’on mérite par suite de ce péché ne peut donc être égale à celle qu’on avait méritée pour toutes les fautes pardonnées antérieurement.
Conclusion Il n’est pas nécessaire que le vice de l’ingratitude rende le péché subséquent digne d’une peine égale à celle qu’ont méritée les péchés antérieurs, mais il faut que cette peine soit proportionnelle, et que plus les péchés qui ont été auparavant pardonnés sont nombreux et graves et plus la peine que mérite le péché subséquent quel qu’il soit doit être vive.
Il faut répondre qu’il y en a qui ont prétendu que le péché subséquent que l’on commet par ingratitude fait que l’on est digne d’une aussi grande peine que celle qu’on a méritée par les péchés qui ont été antérieurement pardonnés, indépendamment de la peine propre que ce péché a méritée (Cette opinion ne serait soutenable qu’autant qu’on admettrait que les péchés pardonnés reviennent absolument ; ce qui a été réfuté dans les articles précédents.). Mais cela n’est pas nécessaire, parce que, comme nous l’avons dit (art. 4), le péché qui suit ne fait pas renaître la peine méritée par les péchés antérieurs, selon qu’elle procédait des actes de ces fautes passées, mais selon qu’elle résulte de l’acte du péché subséquent. C’est pourquoi il faut que l’étendue de la peine qu’on mérite de nouveau soit proportionnée à la gravité du péché que l’on a ensuite commis. — Or, il peut se faire que la gravité de ce péché soit égale à la gravité de tous les péchés antérieurs (Il peut même se faire qu’elle soit plus grande ; tel serait par exemple le cas de celui qui aurait fait pénitence de quelques fautes contre le prochain et tomberait ensuite dans l’apostasie, dans l’infidélité ou la haine de Dieu.). Mais cela n’est pas toujours nécessaire : soit que nous parlions de la gravité qu’il tire de son espèce (comme lorsque le péché subséquent est une simple fornication ; tandis que les péchés passés ont été des adultères, ou des homicides, ou des sacrilèges) ; soit que nous parlions de la gravité qu’il tire de l’ingratitude qui lui est annexée. En effet il n’est pas nécessaire que l’étendue de l’ingratitude soit absolument égale à l’étendue du bienfait reçu, dont l’importance s’apprécie d’après l’étendue des fautes qui ont été auparavant pardonnées. Car il arrive qu’à l’égard du même bienfait l’un est très ingrat, soit en raison de la profondeur du mépris qu’il a pour le bienfait lui-même, soit en raison de la gravité de la faute qu’il a commise contre son bienfaiteur ; tandis qu’un autre l’est peu, soit parce qu’il a moins de mépris, soit parce qu’il agit moins fortement contre son bienfaiteur. Mais l’étendue de l’ingratitude est proportionnellement égale à l’étendue du bienfait. Car si l’on suppose un égal mépris du bienfait ou une offense égale du bienfaiteur, l’ingratitude sera d’autant plus grave que le bienfait aura été plus grand. — D’où il est évident qu’il n’est pas nécessaire qu’à cause de l’ingratitude le péché qui suit soit toujours digne d’une peine aussi grande que celle qu’ont méritée les péchés antérieurs ; mais qu’il est nécessaire que plus les péchés pardonnés antérieurement ont été graves et nombreux, plus la peine méritée par le péché mortel subséquent quel qu’il soit reparaisse proportionnellement plus grande.
Article 4 : L’ingratitude en raison de laquelle le péché subséquent fait revivre les péchés qui ont été auparavant pardonnés est-elle un péché spécial ?
Objection N°1. Il semble que l’ingratitude en raison de laquelle le péché subséquent fait revenir les péchés auparavant pardonnés soit un péché spécial. Car la reconnaissance appartient à la réciprocité d’action qui est requise dans la justice, comme on le voit (Eth., liv. 5, chap. 5). Or, la justice est une vertu spéciale. Donc l’ingratitude est un péché spécial.
Objection N°2. Cicéron dit (De invent., aliquant. ante fin.) que la reconnaissance est une vertu spéciale. Or, l’ingratitude lui est opposée. Elle est donc un péché spécial.
Objection N°3. Un effet spécial procède d’une cause spéciale. Or, l’ingratitude produit un effet spécial, en ce qu’elle fait revenir d’une certaine manière les péchés qui ont été auparavant pardonnés. Elle est donc un péché spécial.
Mais c’est le contraire. Ce qui résulte de tous les péchés n’est pas un péché spécial. Or, tout péché mortel rend ingrat envers Dieu, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. 1). L’ingratitude n’est donc pas un péché spécial.
Conclusion L’ingratitude de celui qui pèche n’est pas toujours un péché spécial, mais elle en est un quelquefois, par exemple quand on pèche par mépris de Dieu et du bienfait qu’on en a reçu.
Il faut répondre que l’ingratitude de celui qui pèche est quelquefois un péché spécial et quelquefois elle n’en est pas un ; mais elle est une circonstance qui résulte généralement de tout péché mortel que l’on commet contre Dieu. Car le péché tire son espèce de l’intention du pécheur. D’où, comme l’observe Aristote (Eth., liv. 5, chap. 2), celui qui fait une fornication pour voler est plutôt un voleur qu’un fornicateur. — Si donc un pécheur commet un péché par mépris de Dieu et du bienfait qu’il en a reçu, ce péché devient une espèce d’ingratitude, et c’est ainsi que l’ingratitude de celui qui pèche est un péché spécial. Mais si quelqu’un a l’intention de commettre un péché, tel qu’un homicide ou un adultère, et qu’il n’en soit pas détourné à cause qu’il appartient au mépris de Dieu, l’ingratitude ne sera pas un péché spécial, mais elle appartiendra à l’espèce d’un autre péché, comme une circonstance. — Selon la pensée de saint Augustin (Lib. de nat. et grat., chap. 29), tout péché ne se fait pas par mépris, quoique dans tout péché Dieu soit méprisé dans ses préceptes. D’où il est évident que l’ingratitude du pécheur est quelquefois un péché spécial, mais qu’elle n’en est pas toujours un (Ainsi on est tenu de déclarer en confession que l’on a péché par ingratitude toutes les fois qu’elle est un péché spécial, mais il n’en est pas de même quand elle n’est qu’une circonstance.).
Par là la réponse aux objections est évidente. Car les premiers raisonnements prouvent que l’ingratitude considérée en elle-même est une espèce de péché ; et le dernier conclut que l’ingratitude, selon qu’elle se trouve dans tout péché, n’est pas un péché spécial.