Source: http://ufdc.ufl.edu/AA00001103/00001
Timestamp: 2018-10-17 21:45:52+00:00
Document Index: 239784021

Matched Legal Cases: ['art. 4', 'art. 6', "l'article 4", 'art. 6', 'art. 1', 'art. 3']

﻿ Colonies étrangères et Haïti; Résultats de l'émancipation Anglaise, by Victor, Schoelcher, 2 vols., Paris, 1843. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #621)
Colonies étrangères et Haïti; Résultats de l'émancipation Anglaise, by Victor, Schoelcher, 2 vols., Paris, 1843. (BCL-Wi...
http://ufdc.ufl.edu/AA00001103/00001
4-tr-Schoelcher
LLMC31678
AA00001103:00001
COLONIES TRANGRES
KT HATI.
Imp.deCh. Duriez, Senlis.
COLONIES ETRANGERES
ET HATI 2Z1o
RSULTATS DE L'MXNCIPVTION MMiLlSE;
VICTOR SCHOELCIIER.
La servitude ne peut pas plu: se rester humainement que l'assassinai.
'Some econfc.
Colonies Danoises,Hati, Du Droit de Visite t Goup-d'oeil sur l'tat de la Question d Af franchissemen t.
.TAft C*OGRAFIA E HISTORIA BlifttJOTECA
PAGNERRE, DITETJR^^.
RUE DE SBIHE, i* bit. ~~
COLONIES DANOISES.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CBOIX.
(dcembre 1840.)
Les possesseurs d'esclaves disent et rptent sans cesse qu'ils ne s'opposent pas l'abolition en elle-mme, et qu'elle obtiendrait leur concours si l'on amenait ce grand changement par des voies lentes et progressives. Nous avons object que les possesseurs d'esclaves voulaient tromper le monde politique et se trompaient eux-mmes \ qu'ils rpugneraient toujours tout ce qui pourrait modifier le sort des ngres, et qu'ils haraient quiconque porterait la main l'intgrit de leur pouvoir absolu.
On peut voir, dams notre livre sur les Colonies franaises, avec quelle passion les croles franais ont repouss les plus timides tentatives, et quelle aversion leur inspirent les magistrats abolitionistes. Nous avons dit dans la premire partie de cet ouvrage ce qu'aux TVest-Indies les hommes pacifiques assez coupables pour prcher l'vangile aux esclaves eurent souffrir de la part des blancs -, on sait que dans les tats du Sud de l'Union amricaine, un seul mot favorable la race opprime est puni, par la loi, de l'exil, et par le peuple, de la mort ou des traitemens les plus ignominieux.
Ici, l'preuve n'est pas moins dcisive. Un homme ferme et sage, revtu d'un pouvoir presque absolu, aid par les lumires de son gouvernement, M. Pierre von Scholten, commandant
4 COLONIES DANOISES,
gnral des les danoises, y poursuit depuis treize ans l'oeuvre de l'mancipation par voie de modifications graduelles. Jamais il n'usa de violence : c'est l'une aprs l'autre et avec rserve que, favoris par le petit espace et la petite population sur lesquels il agit, on l'a vu successivement introduire ses rformes. Elles touchent aux droits des matres, il est vrai, mais d'une manire modre; et que faire sans y toucher? Eh bien ce gouverneur tout puissant auquel il a fallu tant de force sur lui-mme pour se contenir ainsi et ne rien brusquer dans l'application de ses gnreux dsirs, les colons danois ne lui pardonnent pas sa piti pour les noirs!
Mais que veulent donc les possesseurs d'esclaves, et quelle mesure mancipatrice trouvera grce devant eux Dans les les anglaises, ils accusent l'apprentissage qu'on leur a donn. A la Guadeloupe et la Martinique, ils demandent que Ton prpare avec rserve le jour de la libert -, voil qu' Sainte-Croix et Saint-Thomas, un homme calme et dvou entreprend cette initiation ncessaire, indispensable, s'il faut les en croire, la scurit de leur avenir, et cet homme est en butte leur colre autant que le pourrait tre un abolitioniste absolu ; les moins passionns le reprsentent comme un ambitieux qui cherche se faire un nom aux dpens de leur fortune et de leur vie, et plus il met d'nergique persvrance dans le travail de la prparation, plus ces ingrats le chargent de leur implacable haine.
Ainsi chaque le que nous visitons est un point dans la question et devient comme une preuve, une dmonstration des ides mises dans notre prcdent ouvrage. L'examen des possessions danoises nous donnera une certitude nouvelle qu'il ne faut pas plus esprer l'assentiment des matres une mesure transitoire qu' une rforme spontane; qu'ils sont de mauvaise foi avec eux-mmes lorsqu'ils demandent de lentes modifications l'esclavage, et qu'une mancipation instantane est, de tous les moyens de librer les captifs noirs, la fois le plus gnreux et le moins dangereux.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 5 Le Danemarck possde, dans l'archipel des Antilles, trois petites les qui font partie des nombreux groupes d'lots appels les Vierges.Saint-Thomas, Sainte-Croix et Saint-Jean, aux Danois ; Saint-Eustache, aux Hollandais, et Tortola, aux Anglais, sont les seuls de ces rochers qui soient habits, et Ton peut dire par consquent qui soient habitables. Les possessions danoises se touchent, et leur population toute entire ne monte pas au-del de 43,163 mes, rparties de la manire suivante :
St-Thomas. 5,515 esclaves. 8,707libres dont 5,315 blancs. 14,022 Ste-Croix.. 19,876 6,805 dont 1,800 blancs. 26,681 Si-Jean 1,945 552 dont 107 blancs. 2,475
27,154 16,044 Total, 45,178 .
Saint-Thomas n'a pas plus de 22 habitations. Toute son.im-portance est dans la franchise de son port, sorte de talisman qui en a fait un vaste entrept o l'Europe envoie ses marchandises et dans lequel la cte ferme et les Antilles viennent s'approvisionner. Aussi la balance commerciale de Saint-Thomas est-elle, anne commune, de dix millions de dollars (50 millions de francs). Si l'on ne savait que c'est aussi par la leve des prohibitions que Cuba a commenc l're de prosprit o elle marche, ce mouvement de 50 millions opr sur un petit rocher attesterait l'influence que peut exercer la libert du commerce sur la fortune d'un tat.
Sainte-Croix est un lot plat o l'on ne trouve pas un pouce de terrain en friche, et sur lequel on compte 142 habitations sucrires et 19 vivrires, 'toutes si admirablement cultives et bordes de si-beaux arbres que les routes semblent des alles de parcs. Pour cela, Sainte-Croix est justement appele le jardin des Antilles.
1 Nous retrouvons ici comme partout dans les Antilles le nombre des femmes dpassant celui des hommes. Parmi les libres, 6,785 hommes. Parmi les esclaves, 12,695 hommes, 9,259 femmes. 14,459 femmes.
6 COLONIES DANOISES.
La question de l'abolition de l'esclavage est fort avance dans les colonies danoises.
Le Danemarck, qui a eu successivement deux reines protestantes et abolitionistes par principes religieux, n'a cess depuis longtemps d'essayer en faveur des esclaves tout ce qu'il tait possible de faire sans les affranchir, et de la sorte a toujours tenu les matres en haleine veillant sur leurs actes et protgeant les ngres avec un soin jaloux.
Pour tout dire en un seul mot, la condition des esclaves est aussi douce ici que le peut comporter la servitude. Les restrictions mises la puissance du matre, restrictions qu'un gouvernement absolu pouvait seul imposer, sont telles, que pour notre compte, indpendamment de l'horreur que nous inspire l'esclavage, nous aimerions bien mieux employer des ouvriers libres que de possder des hommes aussi peu esclaves.
Une ordonnance locale du 7 mai 1838 et un dit royal du 1er mai dernier donnent une ide parfaitement exacte du rgime des ateliers, car l'une et l'autre sont svrement observs. Nous nous bornerons donc les traduire :
Au nom de Sa Majest royale de Danemarck,
Peter-Carl-Frdrick von Scholten,
Major-gnral, chambellan, chevalier grande-croix de Dannebrog et Dannebrogsniau, grand-officier de la Lgion-d'Honneur et chevalier de Tordre franais pour le mrite militaire, gouverneur-gnral des les danoises dans les Antilles,
Fait savoir : Aprs un mr examen des causes du mcontentement qui se manifeste parfois sur quelques habitations, malgr les amliorations qui ont t graduellement introduites dans la position des laboureurs, je suis convaincu qu'une grande partie de ce mcontentement provient des actes arbitraires qui se commettent en ce qui concerne les heures de travail et la coupe de l'herbe aprs ces heures. Lorsque la quantit d'herbe ncessaire pour le btail a t fixe, si l'habitation ne la peut fournir, les laboureurs sont forcs d'empiter sur les
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 7 proprits voisines pour prendre ce qu'ils ne parviennent pas trouver chez eux. De telles choses sont illgales et blmables. Elles produisent de mauvais sentimens parmi les laboureurs de la proprit dont on viole ainsi les limites, elles engendrent la discorde, dtruisent la paix et le bon ordre, en un mot, elles touchent au bien d'autrui.
Afin de faire cesser ces abus et d'introduire une rgle gnrale dans toutes les colonies sur ce point et sur d'autres, je considre qu'il est de mon devoir, jusqu' ce que le bon plaisir de Sa Majest soit connu, d'ordonner ce qui suit :
Art. lr. Les heures de travail pour les laboureurs sur toutes les habitations, durant les jours ouvrables et les jours de fte qui n'ont pas t considrs comme tels jusqu'ici par les habitons, commenceront au lever du soleil et cesseront au coucher, except dans certains cas qui sont mentionns ci-aprs, avec les intervalles ordinaires de repos, c'est dire de sept huit heures pour le djener, et de midi deux heures pour le dner.
L'ordre de ces heures s'annoncera au son del cloche sur quelques habitations dans chaque quartier, et sera rpt par toutes les autres. On nommera prochainement les habitations qui doivent servir de guide \
On sonnera le matin une demi-heure avant le lever du soleil, afin que l'appel puisse tre fait au champ et le travail commenc au lever du soleil. Le djener est fix sept heures, la reprise des travaux sept heures trois quarts. Le dner, de midi une heure trois quarts, et enfin la cessation des travaux au coucher du soleil.
L'ouvrage des champs doit tre fait, y compris la coupe des herbes, durant les heures stipules. Aprs le coucher du soleil, on ne doit faire d'autre labeur que ceux de l'curie, des
1 La dure du travail n'est plus laisse l'arbitraire du matre; forcment il est oblig, par ce moyen, de se renfermer dans les limite* de la loi.
S COLONIES DANOISES,
veilles de garde et des soins aux malades. On ne peut se dispenser de ces obligations ni aprs les heures de travail ni les jours de fte. Durant la rcolte 9 s'il se trouvait aprs le coucher du soleil de la paille de canne parpille autour des ta-blissemens, et qu'il ft ncessaire de la ramasser, il sera permis d'employer l'atelier le faire, afin de prvenir les risques d'incendie et pour mieux conserver le chauffage ; mais ceci ne peut prendre beaucoup de temps. ,
(( Lorsque la cloche sonne midi et au coucher du soleil, l'atelier ne doit pas se disperser; il viendra aux tablissemens avec le commandeur, afin d'apporter le bois ou l'herbe qui auront t demands.
Gomme la fabrication du sucre ne peut tre interrompue lorsqu'elle est commence et doit tre continue jusqu' ce que le jus de la canne soit bouilli, une exception la ponctuelle observation des heures de repos et de cessation de travail est invitable. n consquence, les laboureurs occups doivent continuer leur travail aussi longtemps qu'il sera ncessaire; mais le moulin ne sera mis en mouvement qu'au lever du soleil et cessera au coucher.
Lorsque les circonstances rendent la prsence des enfans indispensable pour fournir de la canne au moulin durant les heures du djener ou du dner, il est permis de ne leur accorder que le temps indispensable pour manger, c'est dire un quart d'heure pour djener et une demi-heure pour dner. On devra toutefois les renvoyer dans l'aprs-midi une heure plus tt, afin de compenser le temps qu'ils ont donn en plus le matin.
Les laboureurs doivent faire tout ouvrage qu'on leur commande mme celui qui n'est pas mentionn ici > mais s'ils considrent qu'on prend leur temps illgalement, deux d'entre eux peuvent venir porter plainte au gouverneur-gnral, et le propritaire est tenu de le leur permettre4. Le gouverneur-gnral
1 La violence n'est presque plus possible, puisque la victime peut d'une manire relle en aller porter plainte immdiatement.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 9
ordonnera que le cas soit attentivement examin par la police. Les directeurs, propritaires ou administrateurs, s'ils sont coupables seront responsables des consquences de leurs ordres, et si les laboureurs se sont plaints injustement, ils seront punis de mme.
2. La paix et l'ordre doivent tre observs aussi bien au-dehors que sur l'habitation. Si quelques laboureurs, durant les heures de repos, quittent la proprit et occasionnent du trouble dans les chemins ou ailleurs, les chefs ont droit de les rappeler toute heure pour les garder sur l'habitation et les empcher d'en sortir.
Ma circulaire du 16 janvier 1837, de mme que les autres rglemens qui ont t publis concernant l'ouvrage volontaire fait par les ouvriers les jours de fte, restent n vigueur.
Pour ce qui concerne la coupe des herbes, dont on a dj parl, les propritaires ou administrateurs sont invits faire observer aux laboureurs qu'ils ne peuvent, ni le dimanche ni aucun autre jour, couper de l'herbe que sur leur propre habitation. Pour infraction cette rgle, non-seulement le dlinquant sera puni, mais les propritaires, directeurs ou administrateurs respectifs seront responsables, s'il est prouv que cela s'est fait par suite d'un manque d'herbes chez eux.
3. Aussitt que le mdecin de l'habitation ou la sage-femme dclarent qu'une femme est enceinte, elle doit tre immdiatement transfre del grande la petite bande1, o elle demeurera jusqu'aux deux derniers mois de sa grossesse. Depuis ce temps jusqu' son accouchement, elle doit tre em-
1 Dans toutes les colonies, quelque nation qu'elfes appartiennent, les ateliers sont diviss en deux bandes, appeles chez nous la grande et la petite bande. La premire fait les gros ouvrages : creuser les trous de cannes, planter, paitler, couper, etc. La seconde, compose des enfans, des individus valtudinaires ou convalescens, ramasse les feuilles, nettoie les champs, etc. On passe gnralement de la petite la grande bande, hommes et femmes, vers l'ge de seize ans.
10 COLONIES DANOISES,
ploye des ouvrages lgers prs des blimens. Gomme de coutume, aprs la dlivrance, elle sera exempte pendant les sept premires semaines de tout labeur, et pendant les trois premires, on doit lui donner une garde-malade pour elle et son enfant. A l'expiration des sept semaines, elle est de nouveau place dans la grande bande.
Les heures de travail pour les femmes, durant une anne aprs leurs couches, sont fixes depuis huit heures du matin jusqu' cinq de l'aprs-midi, avec trois heures de repos, savoir : de onze deux. Durant l'anne suivante, aprs le sevrage des enfans, on ne les fera pas sortir avant djener; mais, tous autres gards, elles doivent se conformer aux heures prescrites la grande bande et tre prsentes l'appel de la liste.
On doit autant que possible sevrer les enfans un an, moins que le mdecin ne soit d'avis qu'il y ait ncessit de nourrir plus longtemps. Aux heures d'ouvrage, les enfans doivent tre l'infirmerie ou dans toute autre place convenable, sous l'inspection d'une femme de confiance.
4. Le commandeur de chaque habitation sucrire sera nomm par le propritaire ou administrateur, et sera prsent l'officier de police de la juridiction, qui enregistrera son nom sur un livre tenu cet effet. Ces hommes seront regards comme appartenant la police, et veilleront au maintien du bon ordre sur l'habitation. Si un changement de commandeur est jug utile par le propritaire ou l'administrateur, le commandeur renvoy et son successeur seront prsents au commissaire de police qui annulera la nomination du premier et enregistrera celle du second, sans que le propritaire ait aucun compte rendre de sa dcision.
Pour rendre le commandeur plus imposant, on devrait4 lui donner un uniforme, compos d'une veste rouge collet vert, et pour lui inspirer plus de zle dans l'exercice de ses
1 Ici ce n'est pas un ordre, c'est une proposition.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. il
fonctions 9 ou devrait lui accorder une gourde par mois indpendamment des rations ordinaires.
Le chtiment avec les verges de tamarin ou autres sur le corps nu est aboli l'avenir sur toutes les habitations.
Les propritaires ou administrateurs sont autoriss, dans les cas o le chtiment corporel serait ncessaire, l'infliger avec une corde qui sera obtenue au bureau de police pour une modique somme.
Un homme recevra douze coups et une femme six, les hommes sur les paules et les femmes comme auparavant, mais sur leurs vtemens. Ces dernires devront tre soumises ce chtiment aussi peu que possible. Dans tous les cas, les hommes ni les femmes ne doivent tre chtis plus de deux fois par semaine1.
Aux champs, les commandeurs feront usage dornavant d'une canne de trois pieds de long et d'un pouce et demi de circonfrence avec laquelle il leur est permis, pour conserver l'ordre, de frapper deux coups, mais cela jamais plus de deux fois par jour.
Il est aussi permis aux propritaires et administrateurs d'ordonner une punition sur l'habitation qui n'excdera pas quarante-huit heures de prison solitaire,.au pain et l'eau, ou huit jours de rclusion durant les heures de repos; mais lorsque la faute est de nature demander une punition plus svre, le coupable sera envoy au bureau de police *.
Chaque punition doit tre exactement mentionne dans le journal de l'habitation et nul chtiment ne peut tre inflig sur les routes et dans les champs, sauf ce qui est permis
1 La loi franaise, en fixant simplement le nombre de coups 29, n'a par en rien aux inconvniens du chtiment personnel. Le matre donne 29 coups en une fois, mais il recommence deux heures aprs et il est toujours dans la loi.
* Un chtiment excessif devient ainsi presqu'impossible.
5 Vous rflchissez avant d'ordonner un chtiment dont vous tes oblig de rendre compte vous-mme.
la COLONIES DANOISES,
au commandeur \ Toutes les punitions seront infliges au contraire prs des tablissement l'heure du djener et en prsence de tout l'atelier
Le propritaire ou l'administrateur doit tre prsent et ne s'en pas rapporter l'conome qui ordonne la punition \
Les rglemens ci-dessus auront immdiatement force de de loi, et toute transgression sera punie conformment l'dit de sa gracieuse majest, en date du 22 novembre 1834, par lequel le gouverneur-gnral est autoris imposer une amende aux propritaires, administrateurs et conomes, et mme les dpossder de la direction de la proprit.
Donn Sainte-Croix, le 7 mai 1838, P. V. Scholten.
Voyons maintenant l'dit man du cabinet de Copenhague.
Attendu que le feu roi, notre prdcesseur Frederick de mmoire bnie, avait par divers rglemens et spcialement par son rescrit royal du 22 novembre 1834 au gouverneur gnral des lies danoises dans les Antilles, pris des mesures pour assurer aux ngres esclaves dans lesdites les une protection contre les mauvais traitemens, et pour rendre plus aise l'acquisition de leur libert quand ils peuvent indemniser leurs matres ; attendu que les mesures ordonnes dans le susdit royal dcret ont t graduellement mises en application et que l'exprience a dmontr qu'elles avaient t bien calcules pour l'objet en vue, nous voulons, pour obtenir une plus grande certitude de leur stricte observation, qu'elles soient proclames comme formant une partie des lois du pays.
En consquence, nous ordonnons et commandons ce qui suit :
Art. 1er. Toute personne non libre aura droit sa libert,
1 C'est paralyser les violences de l'emportement, c'est mettre un frein naturel et simple aux punitions infliges dans un premier mouvement de colre.
* L'atelier est tmoin et peut dposer si la loi a t viole.
* Chaque nouvelle formalit est, on le conoit, une entrave de plus.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. t5 condition que sa valeur entire soit paye son matre par elle-mme ou par une autre personne qui l'aiderait cet effet1.
2. Quand un esclave dsirera tre tranfr un autre matre qui donnera au propritaire une pleine compensation, ledit propritaire sera oblig de le vendre s'il ne peut prsenter de causes lgitimes pour son refus ; dans ce dernier cas, l'affaire sera porte par-devant la cour de police et ensuite soumise la dcision de notre gouverneur-gnral.
Lorsqu'un jugement de cette nature aura forc un matre de cder son esclave, et qu'il rsultera de cette immdiate sparation un dommage pour le matre, celui-ci pourra solliciter du gouverneur-gnral un dlai durant lequel l'esclave restera son service ; mais pendant ce temps le matre n'aura plus droit d'infliger aucune punition, et devra, si l'esclave se rend coupable de quelque faute, en rfrer au tribunal de police.
3. Si l'esclave a t maltrait, on ne permettra dans aucun cas au matre de refuser de s'en dfaire -, car le matre, outre d'autres peines, peut tre condamn la confiscation de son esclave. De plus, le gouverneur-gnral doit veiller ce que l'esclave en question obtienne un autre matre moyennant la compensation la plus avantageuse, si toutefois personne ne dsire acheter l'esclave au prix fix par le propritaire.
4. Dans chacun des cas mentionns aux articles 1 et 2, qui ordonnent la cession d'un esclave, la valeur de cet esclave doit tre fixe par une estimation lgale, de manire indemniser le matre en proportion de l'usage qu'il pouvait faire de l'esclave.
Gomme rgle pour dterminer cette valeur, les arbitres suivront le tarif de l'valuation des esclaves en proportion de leur ge qui est maintenant en vigueur, ou celui qui, aprs consultation avec le conseil des notables, pourra tre publi par notre gouverneur-gnral.
1 C'est le droit de rachat forc qui a constamment t repouss par les croles franais.
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U COLONIES DANOISES.
<( Chaque fois qu'une dviation est faite au prix fix par le tarif, il faut que l'on spcifie dans l'acte d'estimation sur quelles qualits ou imperfections comme sant, force et talent de l'esclave est fonde cette dviation.
L'estimation doit tre faite par des personnes impartiales, nommes cet effet par le tribunal de police, lequel, conformment l'ordonnance du 10 octobre 1766, articles 3 et 4, aura fait signifier un mois d'avance chaque partie intresse d'avoir se prsenter au tribunal. Ladite sommation sera insre dans les deux journaux qui sont publis aux Iles. Pour les citations, elles seront faites gratis par le magistrat de police \ aucun frais de cour ne doit tre pay, mais l'avertissement dans les gazettes doit tre pay par la partie qui demande la sparation.
5. Chaque partie qui se croit lse dans ses intrts par une expertise faite d'aprs l'art. 4, peut demander une autre expertise par un nombre double d'arbitres qui seront nomms par le tribunal de police.
6. Dans le cas o le ngre est hypothqu, le dtenteur de l'hypothque aura droit de perception pour sa crance sur le prix de rachat, et cela dans l'ordre de priorit ; cependant si c'est un ngre d'habitation qui a t hypothqu avec la proprit le propritaire de l'habitation, en dposant le prix d'achat dans notre trsor, aura un dlai d'un an pour fournir un autre ngre sur lequel le droit d'hypothque sera transfr. Mais si dans le dlai de ladite anne nul autre ngre n'a t fourni, la somme dpose sera remise aux ayants-droit d'hypothques. Si le ngre procur est de valeur infrieure celui qui a t vendu, il sera tenu compte de la diffrence entre la somme qui a t reue pour le ngre vendu et celle paye pour le ngre mis en sa place.
7. Dans l'estimation du ngre qui, aux termes de l'art. 6, est mis la place d'un autre, on doit se conformer aux rgles contenues dans les articles 4 et 5, seulement la sommation dont on parle dans l'article 4 est inutile.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. i
Le mdecin du roi qui doit visiter le ngre recevra, avant l'expertise en question, pour l'acte d'inspection, 2 Ral D. W. C. pays par la partie l'instance de laquelle l'autre ngre a t chang. Cette somme doit tre donne en mme temps que le prix d'achat et sera rembourse si l'acte n'a pas lieu.
ce 8. Bans tous les cas o, conformment l'art. 6, un autre sclave est procur, l'officier de police, aprs que la transaction aura eu lieu, rdigera un procs-verbal de toutes les circonstances relatives l'affaire, lequel procs-verbal sera joint au registre des hypothques, et cela gratis.
(( 9. Les esclaves jouiront du droit de proprit sur tout ce qu'ils peuvent prouver avoir acquis par don, achat, hritage ou labeur personnel1, mais ils ne pourront acqurir d'esclaves.
La possession d'armes et de munitions, de bateaux, etc., leur est strictement interdite, et de plus ils ne peuvent possder aucun animal qui pourrait occasionner une perte ou un dommage au propritaire, sauf la permission spciale de celui-ci.
Quand un matre permet son ngre de garder un cheval, il doit obtenir la sanction du gouverneur-gnral.
10. Jusqu' ce que des banques d'pargnes puissent tre tablies dans les les, il sera permis aux esclaves de dposer dans notre trsor toute somme d'argent qu'ils auront obtenue par leur labeur ou tout autre moyen lgal ; ces dpts, jusqu' nouvel ordre, on accordera un intrt de six pour cent par an. Aucun dpt ne sera reu de moindre valeur que 2 Rai. D. W. C. par chaque apport.
A l'gard des directions plus particulires en ce qui concerne ces dpts, notre gouverneur-gnral fera des rglemens dont les principaux points seront bass sur les rgles observes dans les banques d'pargnes du royaume de Danemarck*
11. Le chtiment avec une branche de tamarin ou de tout autre arbre sur le corps nu est aboli sur toutes les habitations.
1 C'est le droit de peule constamment repouss comme le droit de rachat par les croles franais. *
16 COLONIES DANOISES.
Quand une punition corporelle est juge ncessaire, les matres greurs ou conomes doivent employer pour cet effet une corde qu'ils se procureront au bureau de police, moyennant une somme modique. Ils peuvent en infliger douze coups un homme et huit une femme, mais rien de plus.
L'emprisonnement au pain et l'eau pour quarante-huit heures, pas davantage, peut aussi tre ordonn. La rclusion pendant les heures libres peut aussi avoir lieu, mais pas pour plus de huit jours!.
Gomme, dans tous les cas, on ne doit avoir recours au chtiment corporel que le plus rarement possible envers les femmes ; de mme, en ce qui regarde la punition de la prison au pain et l'eau, on se conformera au vu des articles 7 et 8 de l'ordonnance du 12 juin 1816, affiche avec le placard du 18 octobre 1820.
De plus, si le droit de punir les ngres de la manire susdite tait souvent et durement exerc, on devra se soumettre aux restrictions subsquentes que fixera notre gouverneur-gnral.
D'un autre ct, lorsque des offenses commises demandent une punition plus forte, on doit en avertir le magistrat de police qui jugera l'affaire, et dans le cas o la sentence du tribunal de police excderait vingt-cinq coups de corde pour un homme et douze pour une femme, ou quatorze jours d'emprisonnement dans la maison des pauvres, elle serait soumise la sanction du gouverneur-gnral. A Saint-Thomas et Saint-Jean nanmoins, dans les cas qui n'admettent pas de dlai, l'approbation du gouverneur de ces les suffit \
La magistrature locale doit veiller ce que les prisons sur les diffrentes habitations soient de telle nature qu'elles puissent tre employes sans risque d'tre prjudiciables la sant des prisonniers.
12. Tout propritaire d'esclaves rsidant la campagne,
1 C'est une limitation impose au droit d'emprisonnement. Le gouverneur-garal rside Sainte-Croix.
SAINt-THOMAS ET SAINTE-CROIX. ir
ou son charg de pouvoirs, tiendra un journal vis et autoris par le gouverneur-gnral, dans lequel sera enregistre toute punition inflige un ngre ; l'ge de la personne punie et la nature de l'offense doivent y figurer. Un registre vis et autoris par le gouverneur-gnral sera aussi tenu sr chaque habitation et contiendra les noms, ge, religion, accroissement ou diminution des ngres. Le registre et le journal seront toujours ouverts l'inspection des officiers de justice. Toute transgression l'gard de ces rglemens sera punie d'une amende de 50 200 Ral. D. W. C. Si l'offense tait souvent rpte et en outre accompagne de circonstances qui fissent souponner quelqu'abus de pouvoir, le propritaire compromis perdrait ses droits de commander des esclaves ; de sorte que si le coupable est un conome ou un greur, il sera congdi, et si c'est le propritaire, il sera oblig de cder la direction une personne autorise cet effet par la magistrature.
Enfin, notre gouverneur-gnral est dans l'obligation de vrifier ou de faire vrifier par des personnes de son choix, au moins une fois par an, les divers registres qui doivent lui tre transmis immdiatement aprs la demande en inspection.
De plus, notre gouverneur-gnral doit, soit personnellement soit par dputs, inspecter les habitations et tout ce qui concerne le traitement des ngres. Il est bien entendu d'ailleurs qu'aucune dpense ne sera impose aux propritaires de ces habitations.
13. De mme, dans tous les actes d'arbitrage sus-mention-ns, aucun droit n'est payer au magistrat de police pour nommer les arbitres, certifier l'acte ou le transcrire, pour lequel objet on peut, Sainte-Croix, se servir de papier libre. Les arbitres ne sont pas rtribus.
Tous les diffrens entre les esclaves et les matres, toutes les plaintes que les ngres portent contre les greurs ou autres personnes auxquelles la direction des esclaves est confie, se-col. tr. h. 2
18 COLONIES DANOISES.
ront jugs et dcids par le tribunal de police sans frais et
sans rtribution.
A ces prsentes, tous ceux qu'elles concernent doivent se conformer humblement.
Donn en notre royale rsidence de la ville de Copenhague, le 1er mai 1840.
Sous notre sceau royal,
Christian, roi.
Bien que dans redit qu'on vient de lire la plus grande punition prononce contre le matre, pour tous les excs qu'il pourrait commettre, soit d'tre dclar inhabile possder des esclaves, l'esprit d'une pareille loi, nous n'avons pas besoin de le faire remarquer, indique que le Danemarck est aussi avanc qu'aucune nation du monde dans cette question d'ordre moral et humanitaire.
Le cabinet de Copenhague s'est toujours distingu par la gnrosit de ses tendances abolitionistes, et Christian VIII ne fait que suivre noblement aujourd'hui en montant sur le trne les vieilles traditions de ses prdcesseurs. Les hommes occups de la dlivrance des pauvres captifs noirs ne l'ont pas oubli. Lorsque la convention dcrta, en 1794, l'abolition de ty traite, le gouvernement absolu mais clair du bon peuple Danois eut la gloire d'tre le premier nous imiter. La mme anne il fixa dix ans l'abolition de la traite dans toutes ses possessions d'outre-mer, et bien avant l'Angleterre, le 1" janvier 1804, la traite avait lgalement cess dans les les danoises. Un tel acte, qu'il soit d Christian VII ou ceux qui gouvernaient sous son nom lorsque la raison l'abandonnait suffit pour honorer le rgne de ce prince malheureux et plein de lumires.
Les colons de Sainte-Croix et de Saint-Thomas, il faut leur rendre cette justice, se montrent plus raisonnables que les ntres. Ils dtestent, la vrit, l'homme qui est le principal auteur des lois en faveur des esclaves, mais ils acceptent leur sort et ne se rvoltent plus contre des progrs qui ne laissent ptt$
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 19 que d'attaquer leurs droits de matres ; ils voient dans ce qui arrive une irrsistible ncessit des temps, et la consquence pour ainsi dire force des vices de leur proprit. Us ne se font plus illusion et s'attendent tre dpossds avant peu. Ceux de Saint-Thomas disent qu'il faut leur payer les esclaves et la terre, parce que tous les bons ngres descendront en ville o, tant laborieux, ils peuvent facilement gagner une gourde (5 fl\) par jour. Ceux de Sainte-Croix s'accommoderaient de l'mancipation peut-tre mme sans indemnit, si on rendait une loi qui empcht pendant cinq ans les mancips d'abandonner l'le, et qui dtermint le plus haut prix des gages qu'un laboureur pt exiger.
Ces bonnes dispositions des matres ne sont pas spontanes; elles tiennent une circonstance particulire qui rend ici la rforme d'une application moins difficile que partout ailleurs. Sur les cent soixante-une proprits de Sainte-Croix, il y en a quatre-vingt-une appartenant des anglais qui ont pu se faire l'ide de l'mancipation par c qui s'est pass chez leurs compatriotes dd$ FTest-Indies, et quarante-six appartenant des franais, hollandais et amricains, qui ne peuvent avoir la voit bien haute. Etrangers tablis chez autrui, ils doivent se conformer sans murmure aux lois du pays qu'ils ont adopt. Outre cela, la couronne du Danemarck, par suite de prts hypothcaires faits des habitris qui n'ont pu la rembourser, est devenue propritaire de seize sucreries; il ne reste donc que dix-huit habitations dotot les matres auraient le droit de se plaindre comme on peut le faire chez soi, mais ils sont fi trop petit nombre pour former, comme chez nous, un corps de rsistance. L gouvernement se trouve donc avoir une majorit acquise ses mesures; rien rte gne ses rformes prsentes ni ses plan ultrieurs, et sa marche lente, prcise, continue vers l'affranchissement gnral est assure.
De plus, l'inverse de ce qui arrive en France, la couronne est la premire donner l'exemple et sacrifier ses intrts pour adoucir plus particulirement le sort des esclaves qui lui
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appartiennent*, elle impose ses fermiers des conditions spciales de nourriture, de traitement et de logement. Indiquons les principales.
Tout ngre au-dessus de dix ans doit tre mis en possession d'un jardin. Les ngres ont eux le samedi tout entier, except l'poque de la rcolte, o ils n'en jouissent qu' partir de midi. A part la ration de harengs, tout ngre au-dessus de quinze ans aura six quarters (environ deux kilog. et demi) de farine par semaine ; si cet ge ils sont employs au moulin, ils auront ration entire. De six dix ans trois quarters, et de deux six deux quarters. A la Nol il leur sera donn quatre livres de lard, quatre quarters de farine de bl et un quarter de sucre. Pour rechange, chaque anne douze yards (aunes) de bambo !, vingt-quatre yards de brown9 et deux bonnets. Les plus jeunes en proportion.
Le preneur bail s'engage ensuite instruire immdiatement le mdecin choisi par la couronne sitt qu'un cultivateur est malade, et le traiter ses fraisy se chargeant galement des honoraires du mdecin. Il est stipul encore que les ngres ne pourront tre lous ni prts sans la permission de la couronne. Enfin, le gouvernement garde le droit d'inspection permanente.
Les cases doivent tre hautes, ares, planchies, bties en maonnerie, couvertes en tuiles et construites toutes sur des mesures fixes d'avance par le rglement. Dix-huit pieds de long, douze de large; division en deux pices; murs de dix-sept pouces. (Chacune de ces maisons est estime 400 fr.). Entoures d'un petit jardin, elles doivent avoir aussi une cuisine spare pour chasser de l'intrieur ces foyers qui, dans toutes les colonies indistinctement, empestent les demeures des esclaves.
L'exemple tait bon donner, car ici les cases ngres sont 1 Etoffe de laine.
* Grosse toile brune appele colette dans nos colonies et en Hati.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. ti
comme celles de nos les, obscures, prives d'air, et pourvues de portes si basses qu'il faut se plier en deux pour y entrer. Les matres danois pensent s'excuser en disant, comme les ntres, que les esclaves prfrent cela, ils ajoutent mme que les noirs ne seraient pas contens si on leur donnait de plus beaux gtes, et ils le croient rellement. Ils approprient le caractre du ngre sa misre, tant ils ont besoin de se la cacher eux-mmes. Nos lecteurs, qui se rappellent le luxe des affranchis anglais, savent ce qu'il fout penser de la prdilection des Africains pour les logemens enfums et pour la nudit.
Il y a ainsi plusieurs choses aux colonies que l'on est trs surpris de voir passes en forme de vrits reues. En mme temps que les croles prtent au ngre ce grand loignement pour la lumire dans sa maison, tous vous disent que jamais il ne se met l'ombre, qu'il cherche l'ardeur brlante du midi, et que mme pour se reposer et dormir il choisit le grand soleil. L'unanimit d'une telle opinion chez les gens du pays vous disposerait croire qu'ils ne se trompent pas, et pourtant, observez les ngres, vous les trouverez l'ombre comme les blancs ; si en chemiu ils s'arrtent, ce sera toujours au pied d'un arbre qui les protge contre les rayons solaires. Nous en avons fait faire la remarque vingt croles qui en sont convenus, et entre autres au bon et aimable M. Jumon-yille Douville, dans les courses o il a bien voulu nous diriger de la Pointe au Moule et du Moule au Franois (Guadeloupe).
Il en est du got des ngres pour l'obscurit comme de leur got pour le grand soleil. Les nouvelles cases que l'on a bties aux les anglaises depuis l'mancipation ont des portes hauteur d'homme et des jalousies aux fentres.
Malgr la mansutude du rgime intrieur des habitations, nous n'avons pas remarqu que les esclaves Danois fussent beaucoup plus avancs que les ntres. Il est vrai que si les hommes politiques s'attachent rfrner la puissance ty-rannique des matres, les hommes d'glise, qui certes n'eus-
S* COLONIES DANOISES,
sent jamais trouv ici les obstacles qu'ils rencontrent chez nous, ne paraissent pas fort occups de la moralisation des noirs. Cinq cultes librement professs et ayant temples ouverts se partagent cependant la population des les danoises.
Le Luthrianisme, religion officielle, je veux dire celle du gouvernement, dont les ministres portent le costume du temps de leur fondateur : juste-au-corps noir, grande fraise et longues
doubles manches, compte........ 6,399 adeptes.
L'glise anglicane, y compris quelques autres petites varits du protestantisme 1.................. 10,670
Les Catholiques, qui font dans ces Iles trs peu de bruit............ 13,735
Les Moraviens, lablis ici depuis 1773. 10,468
Les Juifs, qui viennent presque tous de Hambourg et qui, par la raison qu'ils sont les plus riches ngocians de Saint-Thomas, ont obtenu une synagogue........ 467
Enfin, les Calvinistes *........ 447
Les Mthodistes, qui envoyent des missionnaires partout, en ont aussi en* voy chez les Danois, mais ils ont pu faire peine.............. 183 proslytes.
On compte de non baptiss..... 919
On pourrait penser que la diversit de ces cultes aurait tourn au profit de la morale, et que, pareillement ce qui se passe dans les colonies anglaises entre les Mthodistes et les Baptistes, ils s'exciteraient aux bonnes uvres par une sainte mulation. Malheureusement ces religions sont dj vieilles ; elles ont perdu la foi du progrs et l'ardeur de la propagande.
1 Les Anglais ont longtemps possd Saint-Thomas. Les Hollandais ont aussi possd nie.
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. C'est toujours, hlas l'antique et dsolante histoire des gens qui ont fait leur chemin; ils trouvent que tout e$t pour le mieux dans le monde.
Nous ne voudrions pas jeter le blme sur une association qui fut la premire s'occuper du soulagement et de l'instruction des esclaves ; qui a rendu autrefois dans les Antilles, et que nous avons vue rendre encore Antigue d'minens et de rels services, mais nous sommes forc de le dire, les frres Moraves eux-mmes, dont nous avons visit tous les tablis-mens, sauf celui de la ville de West End ( Sainte-Croix), ont t loin de nous offrir quelque chose de satisfaisant.
Les ministres Moraves sont des hommes du peuple, des ouvriers, des forgerons, des cordonniers des laboureurs, des chaudronniers ; ils prchent l'aprs-dner, et ils font des souliers et des pioches le matin. Ce sont l des prdicateurs vraiment utiles : ils enseignent par l'exemple ; et ces murs laborieuses, qui les mettent plus au niveau d'hommes condamns au travail forc, ont d ncessairement gagner la confiance des ngres et donner leur parole une grande influence. Mais pourquoi ces ouvriers chrtiens, ces missionnaires d'une religion devenue par ses perfectionnemens la religion de la fraternit et de l'galit, pourquoi persistent-ils avoir eux-mmes des esclaves comme partie indispensable de leurs tablissemens? Pourquoi ont-ils des esclaves qui les servent table, et qu'ils utilisent leur profit dans les ateliers?
II y a quelque chose de bien grave dans l'accusation que nous portons ici contre les Moravistes, mais nous ne sommes pas sans moyen de justification. A la station de Fredensthal, nous avons trouv vingt-huit ngres eux appartenant. Ils leur prchent deux fois par jours, mais ils ne les sortent pas de la misre ; ils leur accordent des leons de bonne direction de soi-mme, mais ils ne leur donnent en change de leurs peines, ni de bonnes maisons, ni de bons lits, ni de bonnes habitudes. Nous avons visit les cases ngres des frres Moraves, et nous le disons avec regret il n'est pas d'habitations franaises o elles soient plusmau-
34 COLONIES DANOISES,
vaises, plus grossires, plus audacieusement marques au sceau de toutes les misres de la servitude. C'est le plus grand nombre que celles o il n'y a pas de lit, o le pauvre locataire n'a pour se coucher qu'un banc de bois dur et troit Il y a un triste et choquant contraste entre ces misrables niches et les maisons larges, spacieuses, fraches, o se retirent les ministres.
On peut approuver les Moravistes d'ouvrir des coles pour les esclaves, quoique les planteurs ne leur en envoyent pas un seul, mais on ne saurait trop les blmer de ne pas mieux traiter les leurs propres.
Ce qu'on observe chez les frres-unis nous confirme plus que jamais dans cette opinion qu'il n'y a qu'un seul bien possible faire des esclaves, c'est de leur donner la libert. Aussi, selon nous, ce qui devrait fixer l'attention des hommes dvous, absorber tout leur zle, exciter toute l'ardeur de leur charit, ce serait de prcher non pas les esclaves, mais les matres, et de convertir ceux-ci l'abolition ; rude entreprise qui ne serait peut-tre pas vaine avec du courage et du talent, et que rien du moins ne viendrait contrarier.
Pourquoi encore les frres Moraves abandonnent-ils les affranchis, ces ngres libres qui ont un besoin si direct et si immdiat de la mne morale? Pourquoi ne vont-ils pas eux ? Pourquoi ne les attirent-ils pas en leur offrant un peu de terre o ils pourraient btir une cabane et apprendre, sous leur direction, les soins de la proprit et les bonheurs d'une vie rgulire? Pourquoi, au lieu d'acheter des esclaves n'emploient-ils pas dans leurs fermes des mancips, afin que ceux-ci donnent aux autres l'exemple du travail dans la libert?
Les frres Moraves prchent leurs esclaves auxquels leur parole n'est bonne 4 rien, puisque ces malheureux ont les bras et les poings lis, et ils ne s'occupent pas de combattre et de vaincre dans l'esprit des matres ces vieilles maximes de droit divin qui les attachent la servitude, et dans celui des affranchis ce prjug contre l'agriculture qui les enchane l'oisivet. Nous faisons erreur, peut-tre, mais nous doutons que
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. Stf
ce soit l un moyen de servir utilement la bonne cause de la dlivrance des captifs.
Si jamais on fait une histoire de l'mancipation des esclaves dans les colonies de l'Europe moderne ; si l'on crit ce beau livre que la postrit lira avec effroi et attendrissement, on n'y inscrira pas les frres Moraves de Sainte-Croix et de Saint-Thomas ; mais il est un homme qui devra y occuper une place minente, nous voulons dire le gnral Von Scholten. Depuis treize ans qu'il est gouverneur des Antilles Danoises, il s'est constamment employ changer la mauvaise fortune des ngres ; il s'est considr, dans la haute place qu'il occupe, comme le pre de ces pauvres cratures humaines auxquelles le destin a retir les droits de l'homme, et c'est lui, second par la gnrosit de l'administration mtropolitaine, qu'elles doivent les avantages dont elles jouissent dans leur malheur: Il a devanc les temps, et dj dans tous les actes mans de son cabinet, comme on a pu le remarquer dans l'ordonnance que nous avons traduite plus haut, les esclaves ne sont plus dsigns que sous le nom de laboureurs. Non content de cette belle loi, il ne tolre pas le hideux spectacle que l'on voit aux encans de nos colonies. Un esclave peut encore tre vendu ici la crie, mais de nom seulement ; il n'est plus permis de le prsenter sur la place du march. Ceux qui veulent enchrir ont t forcs, pour le voir, d'aller d'avance chez le vendeur.
A tous ces bienfaits, le gnral Scholten veut ajouter celui de l'ducation. Nous regardons comme impossible ou dangereux d'instruire des esclaves; mais notre point de vue rvolutionnaire nous ne louons pas moins un tel projet de tout notre cur. Huit belles coles sont dj construites sur divers points de la surface de Sainte-Croix, et n'attendent plus que des matres demands la congrgation Morave. Le vieux gnral-gouverneur, avec un zle vraiment apostolique, a fait lui-mme dernirement un voyage en Suisse pour s'assurer de ces professeurs dans lesquels il a confiance. 11 espre amener tous les jours ou tous les deux jours l'cole les esclaves au-dessous de huit ans.
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Nous doutons qu'il y russisse, moins d'employer son pouvoir discrditionnaire.
Les colons crient fort la tyrannie, et disent qu'il leur est d une indemnit pour la violence faite leur proprit lgale dans ces enfans soustraits leur pouvoir direct; mais la partie morale du projet excite bien plus encore leur rsistance. Ils en expliquent tout le danger pour eux ; ils n'ont pas oubli que les Lacdmoniens dfendaient leurs ilotes de rciter mme de beaux vers; ils sentent que l'ouverture d'une cole pour les enfans des ateliers est le coup de grce indirectement donn la servitude, car l'instinct de la conservation leur dit qu'en instruisant un esclave, on ne peut obtenir d'autre rsultat que d'en faire un rebelle.
Assurment ces objections des croles ne sont pas sans valeur; mais elles se reprsentent avec un poids gal chaque rforme transitoire, et elles servent mettre en vidence le vice capital des prtendus moyens de prparation. Il faut toutefois passer outre en fermant courageusement l'oreille des plaintes jusqu' un certain point lgitimes, autrement rien ne se pourrait faire. Dans cette affreuse question, on se heurte chaque pas contre un droit tabli odieux, ou contre des amendemens vexatoires. L'arbitraire ne saurait se corriger que par l'arbitraire, c'est la juste punition de sa raison d'tre.
M. Von Scholten s'occupe aussi trs activement d'une amlioration que nous regardons, celle-l, comme utile et conforme en partie l'quit. Les planteurs danois, de mme que les ntres donnent leurs esclaves un jardin et un jour pour remplacer Vordinaire. Le gnral veut faire de cette concession une loi formelle ; il veut que le samedi, comme le dimanche, appartienne l'esclave d'une manire exclusive sans que le matre soit dispens de fournir l'ordinaire. Cet ordinaire, dit-il, n'est pas suffisant, car il ne consiste qu'en viande ou poisson sal et farine. Il faut ces objets de premire ncessit un assaisonnement indispensable ; o le ngre le prendra-t-il ? Dans son jardin ? Mais le jardin si vous ne lui donnez pas un
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 7 jour pour le cultiver, qu'en pourra-t-il tirer?Qu'il le cultive ses heures ?Non, ces heures sont lui, tout entires, sans partage ; vous ne pouvez, puisque vous prenez son travail de Ja semaine, l'obliger travailler encore le dimanche pour manger. Vous lui devez la nourriture complte.
Tels sont exactement les termes de la grande discussion aujourd'hui pendante entre le gouverneur et les planteurs danois. En principe, le gouverneur a raison en fait un jour tout entier pour le sel et le poivre nous semble beaucoup. Par bonheur nous n'avons plus dj nous occuper de pareilles choses ; nous n'avons pas disputer quelques heures pour les esclaves franais. Il ne nous reste qu' tomber d'accord sur les moyens les plus prompts et les moins dangereux de les manciper.
Une mesure parfaite, due toute entire au gnral, et qui a eu les meilleurs rsultats', est la permission accorde par une ordonnance qui date de 1828, tous les esclaves, de venir, soit individuellement, soit en corps, se plaindre directement lui, lorsqu'ils ont ou croient avoir sujet de le faire. La porte du palais leur est toujours ouverte. Beaucoup de torts ont t rpars, beaucoup d'autres mme ont t prvenus par la crainte qu'on ne portt la rclamation immdiatement au gouverneur.
Il est fcheux que tant d'amliorations soient introduites par des voies despotiques, car on pourrait ainsi faire le mal de mme que le bien. Quelqu'abaisss que nous soyons, nous franais modernes, comme citoyens et hommes libres, rien ne nous tonne plus que de voir les formes administratives des gouvernemens absolus. Pour assurer la mesure dont nous venons de parler, et pour rendre rel le recours qu'elle ouvrait aux ngres, il a suffi que le gouverneur publit la circulaire que voici :
Le gouverneur-gnral donne savoir aux habitans, que quand un laboureur s'adressera dornavant lui, soit en lui portant une plainte, soit en le priant d'intercder en sa faveur, il sera renvoy l'habitation avec un billet conu en ces termes : Le porteur de ceci, ngre NN, appartenant l'ha-
28 COLONIES DANOISES.
bitation NN, est par la prsente renvoy conformment ma
circulaire du 2 aot 1828.
Blows Munde, le Sign, V. Scholten.
Si l'esclave n'a point commis une faute assez grave pour que le propritaire ou administrateur de l'habitation ne puisse penser pouvoir lui faire grce, le pardon sera accord au ngre qui montrera ce billet. Dans le cas contraire le ngre sera renvoy avec son billet au tribunal de police qui dcidera de l'affaire.
II est expressment dfendu par les prsentes, tout propritaire ou administrateur, d'infliger aucune punition un esclave qui s'est adress l'autorit en chef et qui est renvoy muni du billet en question, pour telle offense que ce soit. Toute punition, quand elle sera ncessaire, aura lieu dans ce cas par ordre du tribunal de police.
Cette circulaire sera lue et signe par tous propritaires et administrateurs d'habitation, afin qu'ils n'en ignorent, et servira de rgle fixe et sans exception.
Sainte-Croix, 2 aot 1828.
Sign, Peter Von Scholten.
Les potentats de l'Orient ne font pas mieux. Pierre Scholten subit1, comme tous les hommes, l'influence des murs despotiques dans lesquelles il a t lev.
Combien de fois n'avons-nous pas rpt que l'on esprait en vain apporter une amlioration efficace dans la servitude, moins de toucher la proprit du matre d'une manire plus irritante encore que ne le ferait l'mancipation immdiate et spontane. Le lecteur jugera si le gnral Von Scholten, malgr son esprit de justice et de bont, a pu viter recueil.
Quoi qu'il en soit, il en a fait assez pour mriter la haine des possesseurs d'esclaves. Ceux-ci le reprsentent comme un despote brutal et grossier. Une fois dchane, leur colre ne s'arrte pas si peu et, suivant eux, les crimes de M. Von
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 29 Scholten ont augment mesure qu'il faisait davantage pour ses protgs. Horrible rapport que la mchancet humaine n'explique que trop bien. Aussi, aprs la dernire loi du mois de mai, le gnral a-t-il t dnonc, non pas dans les colonies danoises, o sa censure est souveraine, mais dans les journaux trangers, comme ayant commis toutes sortes d'actions abominables et (afin sans doute de le punir par o il avait pch) comme ayant particip lui-mme la traite en prenant un intrt sur quelques ngriers !
C'est la gloire de tous ceux qui se dvouent la destruction d'un abus d'tre traits en ennemis par les gostes qui profilent de l'abus. Heureusement, M. Von Scholten est un homme rsolu, connaissant bien ce qu'il a fait, ce qui lui reste faire, et n'ayant pas commenc sans savoir quoi il s'exposait. On peut esprer que ce ferme vieillard ne se dcouragera pas et ne cdera rien dans la crainte d'tre abattu par l'intrigue. Nous avouons notre entire sympathie pour lui, car nous l'avons vu, ddaigneux de la calomnie, dtermin achever son oeuvre. II souffre des mensonges des matres, mais il s'en console par l'amour des esclaves.
Quant la traite, nous ne voulons pas croire que M. Von Scholten y ait eu aucune part; ses adversaires, en le disant, ne l'ont jamais prouv; mais c'est une chose trop vraie que depuis mme qu'il est gouverneur, elle s'est faite dans les lies danoises. Saint-Thomas fut longtemps un entrept de ngres, o Cuba et Puerto-Rico venaient s'approvisionner d'esclaves comme de toute autre marchandise. Les autorits s'en dfendent beaucoup et soutiennent que depuis 1792 les les danoises sont fermes aux ngriers, ce point qu'on ne pourrait peut-tre pas trouver cent Africains dans les trois possessions du Danemarck. Elles font surtout valoir pour raison que la traite tait contraire aux vrais intrts du Danemarck. Il y a quinze ans, disent-elles, avant qu'on introduist de nouveaux esclaves Puerto-Rico, la colonie espagnole achetait du sucre Saint-Thomas. Depuis, non-seulement elle n'en achte plus, mais
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ses produits envahissent les marchs d'Amrique o les Danois ont cess de trouver pour les leurs un dbouch avantageux.
Quoi qu'on en puisse dire, et malgr les dispositions bienveillantes du gouvernement en faveur des esclaves, il est malheureusement notoire que le commerce de Saint-Thomas, profitant des franchises du port et s'inquitant assez peu de son agriculture, s'est adonn l'infme trafic tacitement tolr ; mais il n'est pas moins certain, qu'il y a quatre ans la mtropole a envoy des ordres svres parfaitement observs, et que depuis lors les ngriers ne souillent plus Saint-Thomas.
Le Danemarck, on en peut clairement juger par cette rsolution et par les lois que nous avons rapportes en commenant dsire que l'esclavage ait un terme ; s'il parat prfrer les moyens transitoires, c'est qu'ils lui pargnent une indemnit que l'tat de son trsor ne lui permet pas de payer. Il n'a pas, que nous pensions, de plan dtermin pour atteindre son but, et tout en prparant avec persvrance les voies un aussi grave vnement politique, il hsite encore.
Quoique l'mancipation anglaise n'ait pas eu d'influence directe sur les dcrets de la cour de Copenhague, comme l'abolition est dans sa volont aussi bien que dans la force des choses, on peut croire que l'mancipation franaise dterminerait celle des les danoises. Le Danemarck, avanc comme il l'est, ne voudrait pas rester longtemps en arrire des deux grands empires avec lesquels il a toujours t de niveau sur ces nobles ides.
La France, quoi qu'on fasse, tient une si haute place dans le monde par la constante moralit des inspirations de son peuple, qu'en dlivrant ses ngres elle entranerait pres-qu'aussitt la dlivrance de tous ceux de l'archipel Amricain.
Lorsqu'on rflchit, en effet, il est impossible de ne pas reconnatre que le sort des esclaves des Antilles est aujourd'hui forcment attach la rsolution que notre pays adoptera pour les siens. Les 800,000 ngres anglais sont libres, le Dane-
SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX. 51 roarck attend que le vote du Palais-Bourbon prononce la sainte parole de libert pour la rpter, et quand les Antilles franaises, anglaises et danoises seront affranchies, que restera-t-il au milieu des mers de rAmrique? Les colonies hollandaises. Mais elles n'ont pas 20,000 esclaves sur leurs 35,000 habitans, et des 4,000ngres enferms dans la partie hollandaise de Saint-Martin quels sont ceux qui resteront en servitude le jour o les esclaves de la partie franaise seront mancips? La Sude ne pourrait davantage rsister l'entranement des grandes puissances et dlivrerait sans beaucoup de peine les 4,000 noirs qui se trouvent encore sur son petit rocher de Saint-Barth-lemy. Il ne restera donc plus que Puerto-Rico et Cuba, mais les 500,000 Africains que renferment ces deux les ne mettraient-ils pas tout feu et sang plutt que de rester esclaves au milieu de ces cris de joie et d'indpendance que tous les vents de l'Archipel leur apporteraient ?
Les dcrets de la France au sujet de l'affranchissement auront donc une influence universelle. Il est permis de dire que les destines de la race noire sont lies jusqu' un certain point la dcision qu'elle va prendre. Nos puissans rivaux l'ont reconnu eux-mmes: L'abolition de l'esclavage par la France, a dit Yanti-slavery society de Leeds, dans une adresse du 28 fvrier 1842, la Socit franaise *, l'abolition de l'esclavage par la France n'a pas seulement de l'importance pour la France elle-mme ni mme pour l'Europe et les Indes-Occidentales, elle en a pour les intrts de l'humanit dans toutes les parties du monde. La France, en mancipant les ngres, abolira virtuellement la servitude dans les colonies du Danemarck, de la Sude, de la Hollande et de l'Espagne, et moins prochainement, mais non moins srement, dans les grandes rgions du Nouveau-Monde o elle rgne encore. Combien sont vastes les intrts qui attendent la dcision de votre nation et de votre gouvernement sur cette noble question d'humanit et de justice. Je
1 Voir n<> 19 des publications de cette dernire socit.
te COLONIES DANOISES. SAINT-THOMAS ET SAINTE-CROIX, vous en supplie, s'est cri M. Scoble1, s'adressant aux Franais avec une chaleureuse loquence-, je vous en supplie, retirez vos 250,000 esclaves de l'horrible condition o ils ont t placs par la cupidit ou par la tyrannie de nos semblables Je suis ardent vous demander cet effort, parce que je crois que votre exemple sera plus puissant que le ntre sur les peuples qui ont des ilotes. Ils vous suivront alors qu'ils auront refus de nous suivre. Lorsque la France donnera la libert ses ngres, son exemple sera irrsistible. L'Espagne, la Hollande, le Brsil et surtout les tats-Unis en reconnatront promptement la puissance et l'imiteront par amour du bien ou par la crainte du mal.
La grande nation refusera-t-eUe longtemps encore de mriter cette gloire nouvelle en versant tant de bienfaits sur le monde?
1 Voir n<> 19 des publications de la socit franaise pour l'abolition de l'esclavage.
COLONIES DANOISES TABLE ANALYTIQUE.
DES MATIRES CONTENUES DANS LES COLONIES DANOISES.
Les possesseurs d'esclaves ne veulent d'affranchissement sous aucune forme, 3.Population des les danoises, 4.Saint-Thomas port libre. Sainte-Croix, 5. Question de l'abolition dans les colonies du Danemarck. Condition des esclaves. Ordonnance du gouverneur du 7 mai 4838, 6. dit royal du W mai 1840,
12__Le cabinet de Copenhague s'est toujours distingu par la gnrosit de
ses tendances aboUlionistes, Les colons danois s'attendent tre dpossds avant peu, 18. Rgime des habitations de la couronne, 20. Une erreur des croles, 21.Les esclaves abandonns par les diffrons cultes, 22. Les frres Moraves ont des esclaves, 23. C'est aux matres et aux affranchis qu'il faut prcher la parole de vrit, 24. Le gouverneur Peter von Scholten. Il ne d signe dj plus les esclaves que sous le nom de laboureurs dans tous les actes officiels. coles, 25.-Rsistance des colons l'instruction des esclaves. Toute rforme transitoire a des dangers. Le samedi d l'esclave, outre l'ordinaire, 26. Permission accorde aux esclaves de s'adresser directement l'autorit suprieure. Pouvoir absolu du gouverneur, 27. Haine des colons contre le gouverneur abotitioniste, 29. La traite ne se fait plus Saint-Thomas. L'mancipation des lies franaises dterminerait celle des lies danoises et de tout l'archipel amricain, 30.
col- tr. ii.
EXTERMINATION DEJ PREMIER! H AUTANS DE l/lLB.
Hati! ce nom seul rsume tout le mal que les ennemis de l'abolition disent de la race africaine, en rveillant l'ide du mauvais usage que les Hatiens ont fait de l'indpendance. On a tir des embarras et des malheurs de leur position un argument l'appui de ce qu'on appelle l'incapacit des noirs tre libres. Nous n'luderons rien dans ce grave dbat ; les excs, les crimes de l'affranchissement des ngres Saint-Domingue, nous les dirons tous \ mais auparavant nous devons notre conscience d'abolitioniste, de raconter d'autres excs, d'autres crimes qui ont prcd ceux des esclaves, qui les expliquent, qui les justifient peut-tre, et qui certainement les ont produits.
Le 5 dcembre 1492, Christophe Colomb, aprs avoir dcouvert San Salvador, Santa-Maria de la Conception, Ferdinanda, Isabella et Cuba, aperut les montagnes d'une lie nouvelle. Les Indiens de Cuba qu'il avait pris bord la dsignaient tout la fois sous le nom de Bohio et d'Hati. Le 6, il jeta l'ancre dans un port form par un petit cap qu'il appela Saint-Nicolas patron du jour de son arrive. Le 12, il prit solennellement possession de nie au nom
* HATI.
et Isabelle r et trouvant quelque ressemblance entre cette contre et les belles ctes d'Andalousie, il la nomma Es-panola.
Hati (en indien, terre montagneuse) tait, au moment de la dcouverte, divis en cinq grands tats, indpendans l'un de l'autre et rgis par des chefs qui portaient le titre de caciques. Les habitans, comme ceux de Cuba, de la Jamaque et de Puerto-Rico, n'taient point del race des Carabes qui possdaient les petites Antilles, et n'avaient rien des murs guerrires et cruelles de ces taciturnes sauvages. Colomb, dans son journal, dit, en parlant des indignes d'Hati : Ils sont si ai-mans, si doux, si paisibles, que je puis assurer Vos Altesses qu'il n'y a point dans l'univers une meilleure race ni un meilleur pays. Ils aiment leurs voisins comme eux-mmes. Leur langage est affable et gracieux, et ils ont toujours le sourire sur les lvres. Ils sont nus, il est vrai, mais leurs manires sont remplies de dcence et de candeur1. Las Casas, en faisant remarquer cette nudit totale, dit que ces Indiens semblaient vivre dans l'innocence primitive de nos premiers parens avant que leur chute et introduit le pch dans le monde. Colomb ajoute, dans une lettre crite au ministre des finances, don Luis San Angel : Lorsque les naturels se furent enhardis et que leur terreur fut dissipe, ils disposaient si gnreusement de tout ce qu'ils possdaient, qu'il faut en avoir t tmoin pour le croire. Si quelque chose leur tait demand, ils ne disaient jamais non et le donnaient aussitt. Je n'ai pu parvenir comprendre s'ils connaissaient les distinctions de la proprit; mais je crois plutt que ce que l'un possde tous les autres le partagent, notamment pour tout ce qui tient la nourriture*.
L'amiral essuya, le 24 dcembre, une tempte dans la baie d'Acul, o il se trouvait l'ancre; un de ses vaisseaux toucha et il fallut le dcharger. Les Indiens aussitt s'empressrent
* Hiloria del mirante, par son fils don Diego.
* Viages de los Espahole$r tome 1". Collection de Navarrete*
INTRODUCTION. 59 aider les marins. Jamais, dans aucune contre civilise, dit don Diego Colomb, dans l'histoire de son pre, jamais les devoirs si vants de l'hospitalit ne furent remplis plus scrupuleusement que par ce sauvage (il parle du cacique Guarionex). Les effets apports des vaisseaux furent dposs prs de sa demeure, et une garde arme les entoura toute la nuit, jusqu' ce qu'on eut pu prparer des maisons pour les recevoir. Mais cette prcaution semblait inutile, pas un Indien ne parut tent un seul instant de profiter du malheur des trangers. Quoiqu'ils vissent ce qui, leurs yeux, devait tre des trsors inestimables jets ple-mle sur la cte, il n'y eut pas la moindre tentative de pillage, et en transportant les effets des vaisseaux terre, ils n'eurent pas mme l'ide de s'approprier la plus lgre bagatelle. Au contraire, leurs actions et leurs gestes exprimaient une vive piti, et voir leur douleur, on aurait suppos que le dsastre qui venait d'arriver les avait frapps eux-mmes1.
Tous les historiens espagnols qui parlent des naturels d'Hati s'accordent les reprsenter comme vivant dans un tat de simplicit admirable, doucement gouverns par des caciques exempts d'ambition, avec des gots borns, des habitudes d'une frugalit extraordinaire, dlivrs, grce leur simplicit, des soucis^et des fatigues continuelles que l'homme civilis s'inflige lui-mme pour satisfaire ses besoins artificiels, ignorant l'art d s'entretuer et indiffrens aux choses pour lesquelles la plupart des hommes se tourmentent. Jamais on ne remarquait chez eux la moindre trace de gne ou d'inquitude. La nature, qui les nourrissait presque sans qu'ils eussent prendre aucune peine, les avait rendus paresseux et impr-voyans-, toute espce de travail leur tait charge, mais ils connaissaient peine le tien et le mien. Tranquilles, heureux, bons, leurs jours coulaient dans un doux loisir ; ils passaient leur vie entire couchs sous de frais ombrages parfums, ra-
1 Hisloria del miranle, ciYce par M. W. Irving.
40 HATI.
lisant l'innocence, la paix et le bonheur dont l'imagination des potes a par l'ge d'or.
Tel tait ce peuple destin mourir bientt dans les excs de travail auxquels la civilisation allait les condamner pour cultiver du sucre !
Les matelots du btiment naufrag qui restrent assez longtemps terre au milieu des naturels, furent ravis par l'existence facile qu'ils leur voyaient mener ; elle leur semblait un rve agrable, et beaucoup d'entr'eux, faisant un retour sur eux-mmes, comparant ce tableau avec celui de leurs entreprises laborieuses, pnibles, agites, vinrent, sduits et captivs, demander l'amiral la permission de rester dans l'Ile1.
Colomb, ferme et austre, demeurait insensible ces illusions de quelques hommes qui voulaient se reposer ; il songeait au but, l'or Les naturels ayant remarqu que les Espagnols aimaient beaucoup l'or, en donnrent une assez grande quantit contre des babioles europennes, et des grelots qui les charmaient par-dessus tout. Ils dirent que ce mtal se trouvait peu de distance dans une province appele Cibao.
Christophe Colomb, en faisant son immortel voyage, cherchait l'Inde et les richesses qu'il comptait y trouver, d'aprs les rapports de Marco Polo et de John Mandeville. Lorsqu'il aborda aux Antilles, il se crut trs fermement dans les Indes. L'esprit toujours proccup de ses lectures, en atteignant Cuba il avait pens tre arriv au pays riche et civilis de Cipango, mentionn parles voyageurs qui lui servaient de guide. La pauvret des indignes l'avait vite dsabus ; mais sitt que les habitans d'Hati lui parlrent de Cibao, tromp par ses dsirs autant que par une certaine analogie de nom, il ne fit aucun doute d'avoir trouv cette fois Cipango 2.
La persuasion o Christophe demeura jusqu' sa mort qu'il avait atteint l'extrmit est de l'Inde, explique le titre d'In-
1 Navarrete, tome 1er, introduction.
* Journal de Colomb dans Navarrete. Hisloria delmirante.
INTRODUCTION. 41 diens donn encore aujourd'hui aux habitans des Antilles et de l'Amrique. Ce titre attestera ternellement que Colomb n'avait point devin l'Amrique comme on Ta dit, et qu'il ignora la relle immensit de sa dcouverte.
Il ne parait pas que l'amiral ait song se diriger tout de suite vers Cipango; il lui tardait d'aller recueillir en Europe l gloire due son heureuse entreprise, mais le dsir tmoign par plusieurs hommes de son quipage lui suggra l'ide de jeter en Hati les fondemens d'une colonie future.Ceux qui resteraient pourraient reconnatre le pays, pntrer dans l'intrieur, apprendre la langue, dcouvrir les mines et amasser de l'or. Pendant ce temps l il irait en Espagne, d'o il ramnerait des colonisateurs.
A peine eut-il conu ce projet qu'il le mit excution. Il choisit un emplacement au sud de l'le, et les naturels l'aidrent avec la plus grande joie. Ces infortuns voyaient dans les Espagnols des amis propres les dfendre contre les incursions que les farouches Carabes des les du Vent faisaient quelquefois chez
eux.....Ils ne savaient pas que les hommes blancs taient plus
atrocement cruels que les Carabes rouges, et ils travaillrent leur propre perte. Si active fut leur coopration, qu'en dix jours une petite forteresse fut acheve et baptise du nom de la Na-tividad. Aprsl'avoir arme et y avoir tabli trente-neuf hommes pris dans les plus sages de ceux qui s'offraient demeurer, Christophe remonta sur ses petits vaisseaux le 3 janvier 1493, traversa de nouveau l'Ocan, celte fois l'me satisfaite et glorieuse', et le 15 mars, aprs de longues contrarits de mer, il rentrait Palos, n'ayant pas mis tout--fait sept mois et demi accomplir la plus grande de toutes les entreprises maritimes.
Colomb, son retour, gota toutes les joies du triomphe.
Bientt une seconde expdition se prpara. L'exaltation des esprits tait porte au dernier degr ; les descriptions exagres de l'amiral, qui devaient amener des dceptions si amres, excitaient un enthousiasme universel. Les moins hardis voulaient se prcipiter sur cette terre promise o les ruisseaux rou-
43 HATI.
laient l'or, o les bois produisaient des pies et des parfums, o les ctes taient semes de perles. Le nombre des gens qui s'embarqurent montait, au moment de mettre la voile, quinze cents.
La flotte, compose de trois grands vaisseaux et de quatorze caravelles, appareilla aux acclamations universelles le 25 septembre 1493.
L'amiral dcouvrit en chemin la Dominique, Marie-Galande, la Guadeloupe, Mont-Serrt, Saint-Christophe, Antigue, Sainte-Croix Puerto-Rico, et, le 29 novembre 1493, jeta l'ancre la Natividad.
Des hommes qu'il avait laisss l, il n'en retrouva pas un. Ils s'taient diviss, entrelus presque tous eux-mmes, et le cacique Caonabo tant venu attaquer le fort dsarm, l'avait dtruit aprs avoir extermin tout ce qui restait d'Espagnols, pour les punir de la conduite violente et criminelle qu'ils avaient tenue envers les indignes !
L'emplacement de la Nativit fut reconnu peu favorable; Colomb vint se fixer dix lieues environ de Monte-Christe, et y traa le plan d'une ville qui fut la premire cit chrtienne fonde dans le Nouveau-Monde. Il lui donna le nom d'Isabelle, en mmoire de sa protectrice. Quel coup pour ceux qui l'avaient suivi Quel changement de fortune Beaucoup de caval-feros, gens de marque, s'taient embarqus leurs frais, esprant trouver faire dans les tats du grand Khan, sultan de l'Inde, des prouesses guerrires comparables celles des croisades ou de la guerre de Grenade. D'autres taient venus chercher les trsors et le luxe merveilleux de l'le tant vante de Cipango ; et ils se voyaient tous condamns btir de leurs mains leurs maisons de bois sur une plage presque dserte!
Bientt les provisions commencrent s'puiser. Les Espagnols qui n'taient pas encore accoutums aux alimens du pays et qui n'avaient pas voulu se donner la peine de cultiver des grains, se trouvrent la veille de la famine. La mort svissait dj parmi les plus dcourags. Le mcontentement
INTRODUCTION. 45 tait au comble, les plaintes s'exprimaient haute voix. Dans celte extrmit, l'amiral prit des mesures nergiques; il obligea tout le monde sans exception au travail. Ces jeunes et fiers hidalgos qui taient partis comme allant la croisade, furent forcs d'ouvrir la terre de leurs mains, et prirent, tus par la fivre et le dsespoir, en maudissant le jour o ils avaient cru les trompeurs rapports du gnois. Combien la perte de ces cavaliers ne dut-elle pas exciter contre Colomb de puissantes familles en Espagne, qui ne virent dans leurs fils morts misrablement que les victimes de mensonges avancs pour soutenir son ambition !
L'amiral comprit le tort que ces malheurs allaient faire son crdit en Europe, et ne pouvant envoyer les richesses qu'il avait promises, il voulut les remplacer par.... par des esclaves!...
Colomb tait un homme profondment religieux, les noms seuls qu'il donne ses dcouvertes l'indiquent assez; mais pour lui comme pour tous ses contemporains, les droits primitifs que l'homme tient de la nature n'taient pas plus respectables l'gard des payens que pour les nations antiques l'gard des trangers. Ds la premire lettre o il annona sa dcouverte au roi et la reine, il leur dit : Si Vos Altesses le jugeaient propos, on pourrait amener tous les indignes en Espagne'! Dans rnumration des biens du Nouveau-Monde qu'il fait au ministre don Luis de San Angel, il cite ct des richesses mtalliques et vgtales, du mastic semblable celui de l'le de Chio, des pices et de l'alos, les esclaves dont on pourra charger des navires entiers en prenant ceux qui sont idoltres8.
Il est triste d'avoir le dire, Colomb n'tait pas grand jusqu' dpasser la sauvage barbarie de son sicle, et pour accorder son avarice avec ses vifs instincts de religion, il prten-
* Histoire de la Gographie du nouveau continent, tome 5, sect. 2.
* Collection de Navarrete tome 1er.
44 HATI
dait convertir ses victimes. Il y a tant de folie dans la tte des plus nobles et des meilleurs hommes, que Christophe a bien pu croire comme mille autres que l'esclavage tait un moyen de sauver des infidles de la damnation. Quelle humiliante excuse pour la raison humaine d'tre oblig de confesser que ceux qui furent si criminels croyaient obir leur conscience en n'coutant que leur cupidit !
Conformment cette doctrine, lorsque Colomb renvoya, le 2 fvrier 1494, douze des vaisseaux qui l'avaient amen pour la seconde fois en Hati, il les chargea d'hommes, de femmes, d'enfans pris dans les lies Carabes et arrachs pour toujours au sol natal. Antonio de Torrs, commandant de cette flotte, tait porteur d'une lettre, en date du 30 janvier 1494, o l'amiral, entr'autres explications tendant mettre en vidence les avantages de sa dcouverte, annonait ces Carabes et ne proposait rien de moins que la traite des Indiens. Il voulait qu'on les changet titre d'esclaves contre des ttes de btail qui seraient fournies par des marchands la colonie. Ces changes se feraient avec rgularit ; les navires porteurs du btail ne pourraient dbarquer qu' l'Ile Isa-bella, o les captifs carabes seraient prts tre enlevs. Un droit serait peru sur chaque esclave pour le trsor royal. De cette manire, la colonie fonde Espanola se trouverait pourvue d'animaux domestiques de toute espce sans qu'il en cott rien. Les insulaires paisibles seraient dlivrs de leurs cruels voisins, le trsor royal s'enrichirait considrablement, et un grand nombre d'mes seraient sauves de la perdition \
L'anne suivante, par le retour de quatre caravelles qui taient venues apporter des provisions, Colomb expdia encore cinq cents Indiens. Pour procurera mes souverains, crivait-il un profit immdiat et les indemniser des dpenses que la naissante colonie fait peser sur le trsor royal, j'envoie ces Indiens qui pourront tre vendus Sville.
Les cinq cents Indiens que l'on voit partir ici n'taient pas
1 Collection de Navarrcte, tome 1er.
INTRODUCTION. 4 des Carabes, ils appartenaient la race de ces affectueux insulaires qui avaient reu Colomb avec une touchante hospitalit, et qui, soulevs par les excs dont ils taient dj victimes, venaient d'tre faits prisonniers !
Mais la violation de tous les droits de l'humanit, la servitude impose des hommes doux et bons, la lchet de l'abus de la force contre des tres faibles et inoffensifs, ne sont pas les seules taches qui souilleront la mmoire de Colomb. Il fut le premier les asservir et le premier aussi les faire dchirer par des chiens sanguinaires : c'est lui, il n'est .que trop certain qui introduisit cet abominable usage. Le 5 mai 1494, en abordant la Jamaque 9 il lance un chien contre les indignes qui veulent s'opposer son dbarquement. Le 24 mars 1495, dans le combat qu'il livre avec son frre don Barthlmy au cacique Manicaotex, dans la Vega d'Espahola, il emmne vingt chiens perros corsos dresss cet usage. Ces limiers, dit M. W. Irving, en racontant la bataille qui eut lieu, se jetrent avec furie sur les Indiens, les prirent la gorge, les tranglrent et les mirent en pices. Les sauvages, qui ne connaissaient aucune espce de'quadrupdes grands et froces, furent frapps d'horreur lorsqu'ils se virent attaqus par ces animaux altrs de sang ; ils croyaient chaque instant voir aussi les chevaux s'lancer sur eux pour les dvorer
Les ntres, dit Pierre Martyr, se servent du concours des chiens dans les combats contre ces nations nues : les chiens se jettent avec rage sur elles comme sur de froces sangliers ou des cerfs agiles. Pierre Martyr ne cache pas que les Espagnols livraient aussi la dent des chiens, les indignes qu'ils jugeaient coupables *.
Ainsi, cet homme qui se considrait comme un agent di-
1 Histoire de Christophe Colomb. Dans les petites gravures qui ornent la premire page de l'dition d'Herrera, publie en 1601 Madrid, on voit un combat entre les indignes et les Espagnols, o ceux-ci ont des chiens qui se lancent sur les Indiens.
1 Ocean : Dcade \U, liv. 1er.
46 HATI.
rectement employ par la Providence, comme recevant d'en haut des impulsions et des conseils pour dcouvrir un nouveau monde, afin d'en amener les habitans dans le sein de l'glise ne se croyait pas interdit de livrer aux chiens et la servitude ceux qui osaient repousser les violences dont il avait pay leurs nafs bienfaits !
L'horrible emploi des chiens se perptua et finit par tre d'un usage ordinaire. Les Espagnols, nous apprend Las Casas, ayant remarqu qu' leur approche beaucoup d'Indiens se retiraient dans les bois et sur les montagnes, s'appliqurent dresser des lvriers ardens au carnage pour faire la chasse aux fuyards, et ces animaux devinrent si adroits dans ce cruel exercice et tellement froces, qu'en un moment ils avaient mis en pices et dvor un Indien. Le nombre des naturels qui prirent de cette manire est incalculable1.)) Tout le monde sait qu'encore aujourd'hui, les colons de la Havane emploient des chiens pour aller la chasse des ngres marrons.
Reprenons. Malgr le triste tat de la ville Isabella, Christophe ne pouvait se laisser arrter dans les grands desseins de dcouvertes dont son esprit tait possd, et qui devaient tre pour lui, esprait-il, de nouvelles sources de gloire et de richesses. Le 24 avril 1494, il remit ses ordres avec ses pleins pouvoirs une junte, et, prenant trois caravelles, il s'embarqua de nouveau, afin de retourner Cuba. Nous n'avons pas le suivre dans cette expdition, o il montra tant de gnie et de courage, et d'o il revint le 26 septembre, persuad que la plus grande des Antilles tait la pointe du continent asiatique ou indien, erreur qui ne fut dissipe qu'en 1508, deux ans aprs sa mort.
Espafiola, durant son absence, tait devenue le thtre de discordes violentes entre les Espagnols, et d'injustices plus cruelles que jamais contre les naturels. Ceux-ci essayrent en-
1 uvres de Las Casas dites par Llorente ; 1 vol. Premier mmoire contenant la relation des cruauts commises par les Espagnols conqurant de l'Amrique. Art. 1.
INTRODUCTION. 47 core de se rvolter. Christophe marcha lui-mme sur eux le 24 mars 1495, et il n'eut pas de peine soumettre une masse d'hommes nus n'ayant pour toute arme dfensive et offensive que des flches.
C'est la suite de cette expdition que l'amiral imposa pour la premire fois un tribut rgulier aux pauvres Indiens. Il est facile de pntrer la cause de cette exaction. L'enthousiasme qu'avait inspir la dcouverte de Christophe tomba tout--coup au retour des caravelles du second voyage. II tait persuad, et il avait persuad tout le monde, qu'il allait en Orient, au pays de la soie, de l'ivoire, des perles, des pierres fines, de l'or, de l'argent, des pices et des aromates, tout prs du paradis terrestre. Au lieu de cela il n'avait dcouvert en dfinitive que des contres pauvres et presque dpourvues de ce mtal que l'on dsirait avidement, peuples de sauvages nus et misrables. Plus on attendait de richesses, et plus on ressentit de froideur quand on ne vit rien arriver. Colomb voulait avant tout raliser les promesses qu'il avait faites d'envoyer de l'or, beaucoup d'or; il esprait de la sorte imposer silence aux envieux qui ne manquaient pas de faire remarquer l'avare Ferdinand que les dcouvertes du gnois, loin d'tre d'aucun profit la couronne, lui taient onreuses.
Les Indiens devaient tenir l'imprudente parole que l'amiral avait donne.
Chaque naturel au-dessus de quatorze ans fut condamn apporter tous les trois mois une petite sonnette de Flandre pleine de poudre d'or \ Ces grelots sonores, fait observer M. W. Irwing, qui avaient fascin les naturels, devinrent une sorte de mesure qui leur rappelait sans cesse l'origine de tous leurs maux. Dans les districts loigns des mines, la capita-tion fut de vingt-cinq livres de coton payables aussi trimestriellement. ToutIndien,en payant ce tribut, recevait pour quittance une mdaille de cuivre qu'il tait tenu de porter son cou, et
1 La valeur d' peu prs 75 fr. de nos jours. W. Irving.
48 HATI.
ceux qu'on trouvait dpourvus de cette pice taient arrts et punis.Ce fut l le commencement des malheurs sous lesquels ils devaient succomber. A partir de ce moment, le dsespoir s'empara de ces pauvres sauvages, dont l'existence calme et insouciante jusqu'alors se changea en un long martyr. Pour viter le tribut, ils s'enfuyaient au fond des bois, cherchaient un asyle sur le sommet des montagnes les plus escarpes, se cachaient dans les cavernes o les inquitudes et la faim en turent dj des milliers. Mais n'anticipons pas.
Le 10 avril 1495, fut rendue en Espagne une cdule royale dans laquelle on aperoit distinctement la volont de former une colonie agricole. Tous ceux qui partiront sans paie et leurs frais recevront des vivres pendant un an leur arrive, et des terres en proprit. De tout l'or qu'ils parviendront ramasser, un tiers est pour eux, les deux autres tiers la couronne. Malgr de telles offres, les rapports que l'on faisait sur la dtresse d'Espahola empchaient les honntes gens de s'y rendre, et l'le ne recevait gure que des hommes perdus, qui couraient les chances du Nouveau-Monde, parce qu'il ne leur en restait plus aucune dans l'ancien. Ces migrs, avec leurs mauvaises murs, ne pouvaient supporter les rglemens svres que l'amiral cherchait tablir. Ils considraient tout acte de rpression comme une tentative de tyrannie. Leurs plaintes taient portes jusqu'au pied du trne par les ennemis de Christophe, et il fut inform qu'on venait d'envoyer un nomm Aguado pour le surveiller. Il rsolut alors d'aller lui-mme la*cour pour relever son crdit, en faisant valoir l'importance du continent qu'il croyait avoir dcouvert Cuba.
Avant de partir, il donna ordre 6on frre don Barthlmy, qui tait venu le joindre et qu'il avait nomm adelantado (lieutenant-gouverneur), de construire une forteresse l'embouchure de l'Ozama, dans l'est de l'le. Il avait reconnu que la position d'isabella tait malsaine -, il voulait transporter autre part le sige de la colonie. Le quartier de l'est, qui venait d'tre visit, avait d'abord paru assez riche en mines, et comme les
INTRODUCTION. 49 explorateurs croyaient y avoir remarqu des traces de vieilles excavations, son imagination toujours active s'tait exalte de nouveau-, il avait conjectur qu'Hati tait l'ancien Ophir de la Bible, et il voulait fonder la nouvelle cit prs de la source des trsors. C'est le fort construit par ladelanlado et appel Santo-Domingo, qui fut l'origine de la ville de ce nom. Saint-Domingue n'est donc pas, comme on le croit gnralement, la premire ville qui ait t btie en Amrique. Les Indiens avaient vu Isabella aux environs du port de Monte-Christe plus d'un an avant l'rection du fort de San Domingo.
Aprs avoir transfr son autorit son frre, Christophe mit la voile le 10 mars 1496, et, longtemps retenu par des vents contraires, ce ne fut que le 11 juin qu'il atteignit Cadix.
Pendant le sjour de Colomb en Espagne s'agitait une question que lui-mme, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait fait surgir. Lorsque la premire cargaison de cinq cents Hatiens, expdis en 1495, tait arrive, le gouvernement, fort accoutum des ventes semblables, avait enjoint rvoque Fonseca, surintendant des affaires des Indes, de faire l'opration en Andalousie parce qu'elle y serait plus lucrative que partout ailleurs. Mais trois jours aprs, Isabelle, saisie de scrupule sur la lgitimit de l'esclavage des hommes rouges, avait rvoqu l'ordre. Deux mois s'coulrent sans qu'elle ft fixe sur un tel doute, et on la voit demander des casuistes, par une lettre du 16 avril 1495 si Von peut en bonne conscience vendre des Indiens. La rponse des saints personnages fut, selon toute apparence, bien cruelle, car l'amiral crivit son frre don Barthlmy, au mois de juillet 1496, d'envoyer en Espagne ceux des caciques et de leurs sujets qui auraient pris part la mort de quelques colons, cette raison tant regarde comme suffisante par les jurisconsultes et les thologiens les plus habiles pour les vendre comme esclaves.
C'est par suite de cet ordre que l'adelantado fit une nouvelle expdition de trois cents insulaires avec trois caciques qui ar-
col. tr. n. 4
50 HATI.
rivrent Cadix en octobre 1496 Les ngriers, dans l'argot que les voleurs inventent toujours pour changer leurs horribles ides, appellent aujourd'hui leurs victimes des billes d'-bne. Le commandant de cette expdition, Pedro Alonzo Nino, assur probablement de se dfaire des Indiens d'une manire trs avantageuse, crivit avec une impitoyable hyperbole qu'il avait abord une forte quantit de barres d'or1.
Colomb se laissait trop dominer par l'ardeur d'imagination qui est un de ses traits saillans -, il n'tait pas assez matre de lui*, il ne se contenta pas firement d'avoir dcouvert un monde, il voulut le rendre immdiatement profitable, et pour arriver ce but, tous les moyens lui parurent bons. Ainsi s'explique le cruel empressement que cet homme bienveillant mettait prendre l'opinion des thologiens qui lgitimaient la servitude des Indiens. Ainsi s'explique encore une faute capitale qu'il commit lorsqu'il fut enfin autoris entreprendre un troisime voyage.Voyant que malgr les pouvoirs qu'il avait d'accorder des terres tous ceux qui voudraient migrer Espanola, personne ne se prsentait, il fit une proposition qui atteste elle seule du reste jusqu'o tait pousse la raction publique contre sa dcouverte et ses projets.
Cette proposition, malheureusement adopte plus tard par la France, lorsqu'elle fonda des colonies, consistait dporter les criminels Espanola. Tous ceux qui taient bannis ou condamns aux mines devaient tre envoys dans l'Ile. De plus, amnistie tait accorde aux malfaiteurs qui, dans un dlai fix, s'embarqueraient pour la colonie, sous la condition, pour ceux qui avaient commis des crimes entranant la peine de mort, de servir pendant deux ans, et pour ceux dont les offenses taient moins graves, de servir pendant un an8. M. W. Irwing, en rappelant ces ordonnances, fait une rflexion d'une grande sagesse et d'une haute moralit. Certes, dit-il, il n'est
1 Las Casas ; cit par M. W. lrving. Herrera : Dec. ,liv. 5, chap. 2.
INTRODUCTION. $i
pas moins rvoltant ni moins contre nature de voir une mtropole se dcharger de ses vices et de ses crimes sur les colonies, qu'il le serait de voir une mre donner volontairementsesenfans le germe d'une maladie mortelle, etl'on ne doit pas s'tonner que les semences funestes si imprudemment jetes dans leur sein ne produisent que des fruits amers '.
Aprs bien des obstacles, Christophe partit enfin, le 30 mai 1498, avec six navires. Ce ft dans ce troisime voyage qu'il dcouvrit, le 31 juillet, la Trinidad, et le jour suivant la terre ferme l'embouchure de l'Ornoque. Colomb, qui croyait avoir touch le continent asiatique Cuba, crut n'avoir trouv qu'une tle de plus en mettant le pied sur le continent amricain. En quittant le golfe de Paria, il nomma en passant Tabago, Grenada, Marguarita et Cubana, devenue si clbre par la pche des perles, puis il gouverna sur sa colonie qu'il trouva dans une plus grande confusion que jamais.
Son frre, avec la violence religieuse du XVe sicle, venait de faire brler plusieurs Indiens comme sacrilges, parce qu'ils avaient bris quelques images catholiques. Cet acte de cruaut, l'gard d'hommes ignorans et sans culte, avait mis le comble l'irritation des indignes, dj exasprs par les abus toujours plus crians qu'ils souffraient-, ils s'taient encore une fois soulevs. D'un autre ct, Roldan, ancien domestique de Colomb, que son matre avait nomm alcade, homme astucieux, pervers, et d'une grande nergie de caractre, s'tait fait un parti redoutable et ne tendait rien de moins qu' s'emparer du pouvoir.
L'amiral ne se sentant pas assez fort, crut devoir traiter avec Roldan et ses complices. Une des clauses de la premire convention faite pour les dcider s'embarquer, tait qu'il leur serait donn des esclaves comme il en avait t donn d'autres *. Quelques-uns des factieux n'ayant pas voulu partir,
1 Histoire de Christophe Colomb, Hv. 12, ch. 5. do d d
52 HATI,
Christophe fit avec eux un nouveau trait par lequel il leur accorda des terres et de plus des Indiens, les uns libres et les autres esclaves, pour les aider les cultiver ,.
C'tait l violer les ordres formels qu'il avait reus de la reine de Castille. Isabelle n'avait point t rassure par ce qu'on avait rpondu sa lettre du 16 avril 1495. mue d'une gnreuse compassion en faveur de cette race nouvelle que l'on vouait la servitude, elle tait toujours inquite. Avec l'incertitude d'une conscience mal claire, elle ne savait si elle commettait un pch. A la fin sa charit l'emporta, et pendant que les jurisconsultes et les vques discutaient pour savoir si les souffrances des Indiens taient ou n'taient pas lgitimes, elle avait ordonn Colomb, dans les instructions pour le troisime voyage, de dlivrer son arrive tous les naturels qu'il trouverait en servitude.
Christophe ne tint aucun compte de la volont de sa souveraine. La premire faute qu'il avait commise en s'entourant du rebut de la socit europenne portait ses fruits, et l'entranait presque forcment des rigueurs contre les indignes ; car les froces colonisateurs qui vivaient dans la dbauche et l'oisivet aux dpens de la race indienne, n'avaient essay aucune culture et se trouvaient exposs une constante disette.L'amiral avait abord ces terres heureuses avec des intentions pacifiques. Il voulait gouverner les naturels, dont il ne se lasse pas d'admirer la douceur, comme de paisibles sujets de la couronne; mais lorsqu'il se vit en proie la haine des Espagnols en voulant rprimer leurs dsordres; lorsqu'il reconnut que l'le tait encore si misrable en 1498 que l'Espagne se voyait oblige d'y envoyer des provisions de bouche ; il obligea les caciques fournir des corves d'Indiens libres pour cultiver les terres des Espagnols au lieu de payer le tribut. Cette sorte de service fodal fut l'origine des repartimientos, ou distribution des natu-
1 Histoire de Christophe Colomb, liv. 12, ch. 5.
INTRODUCTION. 85 rels entre les colons, source inpuisable de malheurs pour les uns et de crimes pour les autres.
En fondant le vasselage des naturels sur la premire lie o s'tablit le peuple conqurant, en prononant l'esclavage des prisonniers qu'il faisait dans ses luttes avec eux, Colomb voua leur race entire l'extermination. Son exemple, dans ce sicle de rapines et de cruauts, devait tre contagieux -, et ds la fin de 1499, \e premier aventurier qui suivit ses traces sur l'Ocan, Ojeda, rapporta de son expdition au Paria un grand nombre d'Indiens qui furent trs publiquement vendus sur les marchs de Cadix *.
Quelle que soit la profonde admiration qu'inspirent la puissance de gnie, l'lvation d'me habituelle, l'nergie de volont qui font Colomb si noble et si grand, nous ne dissimulerons pas ses crimes. De tels hommes se dshonorant sont des
exemples utiles mditer pour nous forcer nous-mmes
veiller sans relche ni cesse sur nos passions.
Ce sera une ternelle honte pour la mmoire de Christophe, que dans les hsitations de son poque entre la justice et l'injustice il soit rest du ct de l'injustice. Il fut constamment l'cho officieux des colonisateurs qui demandaient des esclaves, esprant ainsi touffer leur esprit de rvolte en assouvissant leur avarice et leur luxure. Dans une lettre du 18 octobre 1498, o il rend compte Ferdinand et Isabelle de l'tat de l'Ile, il leur donne des dtails du soulvement main-arme de Roldan, et prie qu'on lui envoie encore des provisions-, il ajoute : Les ressources naturelles de l'le n'exigent qu'une sage direction pour fournir tous les besoins des colons, mais il sont indolens et dissolus. Et pour cette poigne de brigands qui ne trouvent pas se nourrir sur la surface d'Hati, il supplie qu'il leur soit accord permission de se servir encore pendant deux ans des Indiens comme d'esclaves2. Seulement, afin d'apaiser
1 Las Casas. Cit par W. lrving. Lettre cite par M. Humboldl.
*4 HATI.
la conscience d'Isabelle, il explique qu'on n'emploiera comme tels que ceux qui seront pris la guerre ou dans les insurrections.
En attendant une rponse, l'amiral faisait largesses d'Indiens et d'Indiennes comme un autre l'aurait pu faire des doublons de sa bourse. Il est bon, dit Las Casas l'empereur Charles-Quint en 1542, que Votre Majest soit instruite qu'en 1499 9 le premier amiral don Christophe Colomb permit quelques Espagnols qui avaient rendus de grands services aux rois catholiques, d'emmener chacun un Indien en Espagne pour leur usage particulier. J'en obtins un pour moi V Or, Las Casas tait alors un jeune homme de vingt-quatre ans, et les grands services qu'il avait rendus aux rois catholiques taient d'avoir suivi Christophe dans cette expdition comme employ.
Il est digne de remarque, et l'on ne sait pas assez que la conduite cruelle de Colomb envers les Indiens fut la cause princi-cipale de sa mmorable disgrce. Elle offrit ses ennemis en Espagne la moyen de le desservir auprs de la reine, et elle souleva l'indignation de tous les gens qui avaient en horreur l'esclavage des Indiens, dont il passait bon droit pour le principal instigateur. Isabelle, offense dj que malgr ses dsirs bien connus, Colomb ait propos, dans sa lettre du 18 octobre 1498, de prolonger encore l'autorisation de les maintenir en servitude, se sentit enflamme d'une vertueuse colre en voyant les complices de Roldan revenir avec les esclaves que l'amiral leur avait donns. Il y avait, parmi ces victimes, des filles de ca-ciquesdont l'infortune excita plus particulirement la piti fminine de la reine. De quel droit, s'cria-t-elle, l'amiral dis-pose-t-il de mes vassaux9? Et elle permit, sous cette impression qu'on envoyt don Francisco de Bobadilla Saint-Domingue pour examiner enfin la situation de la colonie,
1 uvres de Las Casas : i motif du 9e remde. d<> do do
INTRODUCTION. 5S rechercher qu'elle avait t la conduite de l'amiral, et le remplacer s'il tait coupable. Aussi, chose assez significative, l'homme qui a mrit la haine de la postrit pour l'odieux traitement qu'il fit subir Christophe Colomb, tait-il trs estim de ses contemporains. Oviedo qualifie Bobadilla de personne pieuse et honnte et Las Casas assure que mme aprs sa mort on n'a pas os attaquer sa probit et son dsintressement *.
Nous ne sommes pas tent de contester ce qu'il y avait de vraie sensibilit dans la sollicitude d'Isabelle pour les naturels d'Espanola ; nous admirons le gnreux mouvement qui lui fit ordonner, en 1500, tous ceux qui avaient des Indiens de les renvoyer dans leur patrie -, mais nous regrettons que d'aussi nobles inspirations ne soient pas mieux soutenues. Isabelle n'tait malheureusement pas conduite par les inflexibles lois de la morale. Si cette femme de gnie avait eu un rel sentiment de la justice, aurait-elle autoris dans ses propres tats la traite des ngres ou tolr la vente des blancs?
Colomb n'est pas excusable, et nous ne regrettons pas qu'il ait pay de dures peines ses cruauts envers les Indiens, mais enfin il ne faisait que suivre l'exemple de ses souverains. Dans la guerre sainte de Grenade, comme on l'appelait, les troupes de Ferdinand et d'Isabelle n'avaient-elles pas coutume de faire des incursions sur les terres des Maures et d'emmener des calvogodas (ce que nous appelons aujourd'hui des razias dans l'Afrique franaise) non-seulement de bestiaux, mais encore de cratures humaines? Ce n'taient pas uniquement des guerriers, pris les armes la main, qui taient conduits au march de Sville, c'taient de paisibles laboureurs, des femmes et des enfans enlevs sans dfense. La prise de Malaga avait offert un exemple bien plus pouvantable encore du mpris des droits
1 Historia gnerai de las Indias : part. 1, livr. 5, chap. 6.
2 M. Humboldt et M. W, Irving.
3 Las Casas : lr motif du 9e remde.
86 HATI.
de l'humanit. Pour punir une noble rsistance, qui aurait d exciter l'admiration mais non pas la vengeance, onze mille individus des deux sexes, de tous rangs et de tous ges, furent arrachs de leurs foyers, spars les uns des autres et rduits au plus vil ilotisme, quoique la moiti de leur ranon et t paye
On ne voit pas, au surplus, que la compassion d'Isabelle pour les Indiens ait jamais eu assez d'nergie pour devenir efficace. Les recommandations bienfaisantes contenues dans les dils royaux prouvent bien que les plaintes portes contre Colomb au sujet de ses rigueurs avaient produit quelqu'impres-sion sur la reine et sur le roi, mais ces recommandations n'taient point tellement prcises que les Indiens ne fussent toujours traits avec la dernire barbarie et rduits en servitude. Eh pouvaient-ils vouloir sincrement la dlivrance des aborignes ces princes qui ordonnaient au mme instant l'introduction dans l'le de ngres esclaves*!
En dfinitive, comme le dit trs bien M. Humboldt, ds l'anne 1503 la contrainte au travail, la taxation arbitraire du prix de la journe, le droit de transporter les indignes par milliers dans les parties les plus loignes de l'Ile, et de les tenir pendant huit mois spars de leurs familles, devinrent des institutions lgales, tout cela en dclarant que les Indiens doivent tre traits non comme serfs, mais comme personnes libres, ce qu'ils sont effectivement*.
Il ne faut pas perdre de vue d'ailleurs que les srets mensongres donnes royalement aux aborignes perdaient toute efficacit ds que, ne pouvant tolrer leurs malheurs, ils esr sayaient d'y rsister et prenaient les armes.
La lgitimit de l'esclavage de tout Indien fait prisonnier de guerre avait t dcidment approuve parla couronne! Ainsi
1 W. Irving : Histoire de Christophe Colomb.
* Voir premier volume, page 369.
3 Histoire del gographie, etc. tome 3.
INTRODUCTION. 37 la province d'Higuey, Espanola, s'tant rvolte en 1534, les troupes, aprs l'avoir soumise, se dispersrent, chacun retournant chez soi avec la part d'esclaves qu'il avait obtenus dans cette expdition1. Ainsi encore, vers 1509, lorsque Ferdinand, aprs avoir perdu leprocsque lui avaitintent le fils de l'amiral devant le conseil des Indes, fut oblig de rendre don Diego Colomb les dignits, charges et pouvoirs de son pre, il ordonna que la flotte qui conduisait le second amiral revnt sous le commandement d'Ovando, l'ancien gouverneur, et que celui-ci conservt la jouissance paisible de toutes les proprits et de tous les esclaves qui pouvaient tre en sa possession*. >
Plus tard, en 1541, Antonio de Mendoza, vice-roi du Mexique, apaise, les armes la main, une rvolte des Indiens de Ta-lisco. H aurait pu, dit Herrera, d'aprs certains articles des instructions qu'il avait reues, faire subir aux vaincus la condition d'esclaves et les vendre comme tels, mais il jugea plus convenable aux intrts du roi d'accorder une amnistie gnrale 3.
Non-seulement la couronne autorisait la mise en servitude des Indiens pris dans un combat, mais encore, d'aprs les propres paroles de Fernand Cortez, on ne peut faire aucun doute qu'elle ne prlevt sa part de cet odieux butin. < J'ai mand Votre Majest, dit le conqurant du Mexique Charles-Quint, que les Mexicains taient infiniment plus ingnieux que les habitans des les. Je crus donc qu'il tait dangereux de les rduire l'esclavage ou servir les Espagnols comme on le fait dans les les. Mais la dure de la guerre, qui nous avait obligs d'excessives dpenses, et l'importunil continuelle des Espagnols, me disposrent accorder chacun d'eux, selon son grade et sa qualit, jusqu' nouvel ordre, des caciques et des Indiens pour subvenir leurs besoins. Je n'ai
1 W. Irving: liv. 17: chap. 3.
2 W. Irving : 4e vol., appendice n 2. 5 Dec. VII, liv. 5, chap. 1.
58 HATI.
pas en cela suivi mon seul avis. J'ai pris celui des hommes capables de connatre dans ces contres les droits de l'humanit*
La province de Tutulepque s'tant rvolte, Gortez dit : a On a pendu les chefs, le reste des prisonniers a t fait esclave, marqu du fer chaud et vendu publiquement, aprs en avoir rserv le quint pour Votre Majest. Les quatre autres cinquimes ont t distribus aux chefs des expditions particulires dans celle guerre. Il n'y eut point d'autre butin ramasser que des esclaves, cause de la pauvret du pays*.
En parlant d'une excursion qu'il va diriger sur deux provinces redoutables, celle de Zaputque et celle de Mixes, le conqurant dit encore : Leurs habitans seront faits esclaves, les prisonniers seront marqus du fer et distribus entre tous les cooprateurs de l'expdition quand le quint qui est d Votre Majest aura t mis part*.
Ce droit qu'avaient les troupes de rduire un esclavage formel les naturels qui osaient se dfendre, donna lieu des inventions d'une odieuse perfidie. Avant d'arriver dans une ville, les soldats s'arrtaient un quart de lieue pour passer la nuit. Le commandant faisait publier un ban, que l'on appelait sermon, et dont voici la teneur : Caciques et Indiens de la terre ferme, habitans de tel lieu, nous vous faisons savoir qu'il y a un Dieu, un pape, et un roi de Castille qui est le matre de cette terre, parce que le pape, qui est le vicaire tout puissant de Dieu et qui dispose du monde entier, l'a donne au roi de Castille, condition qu'il rendra chrtiens ses habitans, pour qu'ils soient ternellement heureux dans la gloire cleste aprs leur mort. Ainsi donc, Caciques et Indiens, venez, venez Abandonnez vos faux dieux ; adorez le Dieu des chrtiens; professez leur religion ; croyez l'-
1 Deuxime lettre de Fcrnand Cortez Charles-Quint.
2 Troisime lettre d d d d d
INTRODUCTION. 39 vangile; recevez le saint baptme; reconnaissez le roi de <( Castille pour votre roi et votre matre ; prtez-lui serment u d'obissance, et faites ce qui vous sera command en son nom et par son ordre : attendu que si vous rsistez nous vous dclarons la guerre.'pour vous tuer, pour vous rendre esclaves, vous dpouiller de tous vos biens, et vous faire souffrir aussi longtemps et toutes les fois que nous le ju- grons convenable, d'aprs les droits et les usages de la guerre.
Cet avertissement tait donn la veille au soir dans le camp, et le lendemain la pointe du jour l'arme entrait dans la ville, y mettait le feu, et tous les habitans qui chappaient la mort recevaient sur leur Corps une empreinte qui en faisait des esclaves*.
Bans quelles tnbres tait plonge la conscience du lgislateur du XVe sicle! Il ne se contente pas d'abandonner ces ravisseurs les hommes qu'il protge, parmi eux encore il est une caste laquelle il refuse toute espce de secours. Sa charit de hasard est trangre aux principes souverains du droit naturel ; elle n'a aucun caractre de raison ni d'quit. Les dits royaux en faveur des habitans du Nouveau-Monde, si peu soutenus qu'ils fussent, ne regardent que les Indiens de paix ; les Carabes ne sont pas admis aux mmes bnfices!
Les misrables sophismes qu'un certain nombre de croles jettent encore dans la question de l'affranchissement des Africains sont loin d'tre nouveaux. Ce que disait en 93 M. le baron de fieauvais, crole de Saint-Domingue, membre du conseil suprieur du Cap, sur l'infriorit native de la race noire et sur son rapprochement du singe*, ce que l'on rpte niaisement sur sa prdestination l'esclavage, les Espagnols l'avaient dj dit il y a trois sicles propos des Carabes. Las Casas lui-mme dclare qu'ils sont lgitimement esclaves, particulirement les naturels
1 OEuvres de Las Casas : 1er mmoire, art. 3.
8 Rapport sur les troubles de St-Domingue, par Garran, tome 2,
60 HATI.
de la Trinit1. Cette race, dit le cardinal Ximns, n'est propre qu'au travail, et doit y tre condamne, parce que les chrtiens n'ont pas de plus grands ennemis9.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on appelle une fausse rudition etnologique la dfense de barbaries lucratives. On discuta longtemps alors sur les nuances qui distinguent les diverses varits de l'espce humaine -, on dcida scientifiquement acadmiquement et religieusement, quelles taient les peuplades que l'on pouvait considrer comme Carabes ou cannibales, et quelles autres taient Indiens amis des Espagnols. Le licenci Rodrigo Figuera, aprs une diligente enqute, donna la liste des races carabes et dclara que l'on pouvait les faire captifs3.
Les hommes tournent dans un cercle ternellement pareil et se rptent toujours. Les Africains sont esclaves, l'esclavage est un crime -, aussitt, afin de s'excuser, les colons prtendent que les Africains sont ns pour tre esclaves parce qu'ils ont la peau noire. Les colons du temps de Ferdinand et d'Isabelle, qui voulaient avoir des esclaves indiens, prtendaient de mme que les hommes rouges taient ns pour tre esclaves, parce qu'ils avaient la peau rouge !
Si les indignes, sous le ciel brlant des Antilles, a dit M. Humboldt, avaient pu rsister et survivre au rgime qui leur tait impos, et qu'un gouvernement, au bout de trois sicles, voult mettre fin au crime lgal de l'esclavage et de la servitude des Indiens, il aurait lutter avec ces mmes obstacles que dans la cause de l'mancipation des noirs le parlement de la Grande-Bretagne n'a pu vaincre qu'aprs quarante-trois ans de nobles efforts. Il entendrait invoquer contre lui,
1 Herrera : Dec. II, liv. 5, chap. 8.
* Instructions donnes par le rgent cardinal Ximns aux commissaires de St-Domingue. Voir la lettre crite en 1806 parle Mier l'abb Grgoire, la suite des uvre de Las Casas dites par M. Llorente.
5 Herrera Dec. 11, liv. 10, chap. 5.
INTRODUCTION. 64 selon la diversit des doctrines professes par les opposans, le droit de la conqute ou le mythe d'un pacte convenu, l'anciennet de la possession ou la prtendue ncessit politique de tenir en tutelle ceux que l'esclavage a dgrads. Les crits de Barthlmy de Las Casas renferment tout ce que dans les temps modernes on a object contre l'affranchissement des serfs noirs et blancs dans les deux mondes. Ce qui se passait alors ressemble entirement ce que nous avons vu dans les temps les plus rapprochs de nous, soit aux Antilles, dans les perscutions qu'ont prouves les missionnaires de l'glise protestante de la part des planteurs, soit aux tats-Unis et en Europe, dans de longues querelles sur l'abolition ou l'adoucissement de la servitude des ngres, sur l'affranchissement des serfs et l'amlioration gnrale de l'tat des laboureurs. C'est le mme tableau triste, monotone et toujours renaissant de la lutte des intrts, des passions et des misres humaines1.
La maldiction ayant t prononce sur les Carabes, on dcida qu'ils ne pouvaient tre regards comme hommes libres, et un dcret royal du 20 dcembre 1503 les dclara vendables titre d'esclaves. Parmi les notes envoyes en 1511 don Diego Colomb, en mme temps qu'on lui enjoint, d'aprs les reprsentations des Dominicains, de diminuer d'un tiers les travaux des naturels, il lui est ordonn de marquer d'un fer rouge sur la jambe les esclaves Carabes, pour empcher que les autres Indiens, sous prtexte qu'ils seraient Carabes, ne fussent exposs des traitemens cruels2. Enfin, des privilges accords le 26 septembre 1513, aux colons de l'le Espanola leur permirent de faire des expditions pour saisir les habitans des petites les adjacentes et des Bermudes sur-
1 Histoire de la gographie, etc., tome 3.
2 Herrera : Dec. I, liv. 9, chap. 3.Philippe IT, renouvela, en 1869, la permission de faire esclaves les Carabes, except cependant les femmes et les enfans au-dessous de quatorze ans.
62 HATI.
tout, dclares les inutiles, pour les transporter Hati .*
Les Carabes, hommes taciturnes, farouches et d'un caractre violent, rsistaient plus que les autres Indiens la servitude. Impossibles dcourager, U n'y avait rien qu'ils ne tentassent pour se procurer la libert. Un gouverneur, nous apprend le pre Dutertre, voyant leur opinitret, leur fit crever les yeux, mais cette rigueur ne lui profita de rien, car ces malheureux aimrent mieux se laisser mourir de tristesse et de faim que de vivre esclaves. En vrit, des Chrtiens ou des Carabes, on est en doute de savoir quels sont les plus froces cannibales.....
Il tait impossible, lorsque les amis de l'humanit eux-mmes faisaient, parmi les Indiens, ces barbares distinctions, que les Espagnols s'arrtassent dans leur cruaut l prcisment o on les voulait arrter. Puisqu'on leur accordait des esclaves ngres ou Carabes, comment auraient-ils pu respecter les autres hommes que l'on voulait pargner? Ces farouches colonisateurs, non-seulement rduisaient au vasselage les naturels sur les lieux o ils se trouvaient, mais ils avaient organis de grandes chasses d'Indiens dans l'archipel, o ils allaient les voler sur une lie pour les vendre sur une autre. Ils poussaient les expditions de ce genre jusque sur la cte ferme *, et ils trouvaient l des gouverneurs qui leur cdaient des esclaves pour du vin, des toffes, ou autres marchandises. Dans le Iucatan les esclaves taient si communs, que vingt-cinq livras de viande sale tait le prix d'une jeune fille choisie entre cent ou d'un jeune homme robuste. On en donnait cent pour un cheval, et l'on vit la fille d'un cacique livre pour un fromage3.
Pendant ce temps l l'glise, qui avait tant de pouvoir sur ces brigands dvots, comme les appelle Montesquieu, ne pouvait parvenir se faire une opinion. Elle avait unanimement
1 Navarrete : tome 4, document 175.
* Herrera : Dec. II, liv. 3.
5 Las Gasas : Ie' mmoire, art. X.
INTRODUCTION. 65 abandonn les ngres et les Carabes, elle n'en faisait pas plus tat que s'ils eussent t des bufs ou des chevaux ; mais sur l'esclavage des Indiens mme de paix, elle ne trouvait pas dans l'unit de sa doctrine une rgle de conduite prcise et gnrale. Si beaucoup de prtres et de moines soutenaient la dignit native et inviolable, attribut de l'espce humaine, dans l'homme indien, beaucoup d'autres disaient le contraire et prtendaient qu'on ne pouvait les amener la foi que par l'esclavage. C'est lutter contre des thologiens et des religieux que Las Casas s'est fait un si beau nom la tte des amis des Indiens pacifiques.
Il y avait des ecclsiastiques de haut rang qui affirmaient que les habitans du Nouveau-Monde taient de ces tres esclaves par nature dont il est question dans le philosophe (Aristote). Cette doctrine fut mise par Juan Quevedo, vque du Darien. Voici quelle occasion.Le licenci don Barthlmy Las Casas ayant propos de pntrer dans le pays de Cumana avec cinquante hommes de son choix et de civiliser toute la contre par des moyens pacifiques, son projet fut soumis pendant l'anne 1519 un conseil d'tat qui se tint Barcelone en prsence du roi, et devant lequel fut appel Juan de Quevedo, pour tre entendu sur le plan de Las Casas. L'vque affirma son opinion en ((disant que tout ce qu'il avait vu au Darien et dans les divers pays qu'il avait parcourus s'accordait entirement avec cette ide
Las Casas rpondit comme nous le faisons aujourd'hui, quand on nous repte les mmes paradoxes propos des ngres.- Que cela tait absurde, que les Indiens, si on leur donnait des legons de morale, taient trs capables d'embrasser la foi chrtienne et de s'attacher la vertu. Puis il ajoute, avec la logique du temps : Aristote tant payen, brle aujourd'hui dans les enfers, ce qui prouve qu'il ne faut user de sa doctrine qu'autant qu'elle est d'accord avec notre sainte foi9.
1 Vie de Las Casas, par Llorente. Voyez uvres de Las Casas.
64 HATI.
Juan Guies Sepulveda, qui fut l'adversaire le plus redoutable de Las Casas, et qui se lit entendre contre lui dans la clbre assemble de prtres, de thologiens et de jurisconsultes, tenue Valladolid en 1550, par ordre et en prsence de Charles-Quint; Sepulveda, disons-nous, qui fit plusieurs ouvrages pour dmontrer la lgitimit de la servitude des Indiens, n'tait pas seulement un des hommes les plus savans que l'Espagne ait produits, c'tait un ecclsiastique de grande distinction, aumnier et premier historiographe de Charles-Quint!
Las Casas, nanmoins, restait infatigable ; malgr son insensibilit l'gard des ngres et des Carabes, il est impossible de ne pas prouver une profonde admiration pour l'hrosme vritable avec lequel il persvra vouloir dlivrer ses protgs. Il finit, lorsqu'on le nomma vque de Chiapa, par publier dans son diocse, au milieu mme des colons, un mandement d'une hardiesse extraordinaire, sous le titre d'Avis aux confesseurs de Vvch de Chiapa. Ce mandement enjoint aux directeurs de consciences, de demander chaque pnitent s'il a des naturels esclaves, et de refuser l'absolution celui qui en aurait, jusqu' ce qu'il les ait rendus libres, parce qu'il ne les peut garder lgitimement, attendu que les vendeurs les avaient vols ou acquis de possesseurs injustes, en sorte que la mise en libert pouvait seule faire cesser le vice radical d'une telle acquisition.
Cette doctrine du vnrable prtre fut bientt connue dans toute l'Amrique, et souleva la colre et les rclamations des intresss. Charles-Quint voulut qu'elle ft soumise un concile de tous les voques de la Nouvelle-Espagne, qui se tint Mexico en 1543. L'assemble examina la proposition de Las Casas, et les dlibrations n'eurent aucun rsultat dcisif1. Tous les voques de la Nouvelle-Espagne, runis en concile, ne purent tomber d'accord sur un pareil point!
Quelle norme influence ne devait pas avoir les possesseurs
' Herrera : Dec. VIT, liv. 6, ch. 7.
INTRODUCTION. 65 d'Indiens pour comprimer jusque-l les sentimens religieux, obscurcir la raison et fermer le cur de ces princes de l'glise Le Saint-Sige cependant, il est juste de le dire, par un bref de Jules III, en date du 9 juin 1537, avait rprouv l'esclavage des Indiens, en insistant sur leur qualit d'hommes* Mais la parole mme du vicaire de Jsus-Christ n'avait pas eu force de loi, et le testament de Cortez, dat de 1545, tmoigne que la Sainte-glise n'avait encore alors rien dcid, et que des mes sincrement pieuses n'taient point sorties de l'goste perplexit o les retenait la soif de l'or. Quant aux esclaves indignes pris ou achets, dit le conquistador, on se demande depuis longtemps si l'on peut, sans remords, les garder en sa possession. Cette question n'tant pas rsolue, je recommande don Martin, mon fils, et ses successeurs, de n'pargner rien pour parvenir sur ce point la connaissance exacte de la vrit -, ce sera pour le bien de ma conscience et del leur. > La question, hlas! fut tranche quelques annes aprs par l'anantissement de la race indienne.
Quelques hommes gnreux avaient essay en vain de la sauver, leurs efforts furent impuissans contre le crdit des colonisateurs. On discuta, on lutta, et pendant que les sophistes argumentaient contre les philanthropes devant des rois imbciles, les Indiens disparurent de la terre, ralisant ainsi un vers de l'pitaphe trace sur le tombeau de Colomb, Sville : Ce n'tait pas assez pour lui des mondes connus, il en ajouta un nouveau aux anciens et donna au ciel des mes innombrables.
L'imagination la plus sombre aurait peine inventer les cruauts effroyables qui dcimrent cette race infortune. On se sent transport d'indignation, dit M. W. Irving, en lisant le rcit que fait Las Casas de la capricieuse tyrannie exerce sur les aborignes par d'indignes Espagnols, dont le plus grand nombre avait t tir des cachots de la Castille. Ces misrables,
1 On trouve ce beau bref, o malheureusement il n'est pas question de ngres, dans Torquemada liv. 5, ch. i7.
col. Tt. ii. 5
66 HAITI.
qui dans leur pays comptaient parmi les plus vils criminels, se donnaient dans la colonie des airs de nobles cavaliers. Lorsqu'ils voyageaient, ils se faisaient accompagner par un train nombreux de domestiques, et au lieu de se servir de chevaux et de mules, dont ils ne manquaient pas, ils foraient les naturels les porter sur leurs paules dans des espces de litires, tandis que d'autres les suivaient en portant des parasols de feuilles de palmiers au-dessus de leurs ttes pour les garantir du soleil, et des ventails pour les rafrachir. Las Casas affirme qu'il a vu le dos et les paules des Indiens tout dchirs et saignans aprs une longue course
Plut au ciel que les oppresseurs n'eussent pas commis de plus grands forfaits! A peine peut-on croire que des hommes qui se trouvaient en prsence d'un peuple doux et faible qui n'avaient aucune vengeance exercer, dont les passions ne pouvaient tre excites par aucune de ces injures qui jettent l'homme dans le dlire, se soient livrs aux excs dont ils souillrent le Nouveau-Monde.
Lorsqu'ils entraient dans les villes, dit l'vque de Chiapa, ils immolaient tout leur rage, les vieillards, les enfans et les femmes, n'pargnant pas mme celles qui taient enceintes ou qui venaient d'accoucher : ils leur ouvraient le ventre coup de lance ou d'pe. Ils gorgeaient le peuple comme un troupeau de moutons dans un parc, et pariaient qui couperait le mieux un homme en deux d'un coup de taille, ou qui enlverait le plus adroitement ses entrailles. Ils arrachaient les enfans du sein de leurs mres, et, les prenant par une jambe, ils leur crasaient la tte sur la pierre ou les plongeaient dans le ruisseau le plus voisin pour les noyer, en leur disant : C'est pour vous rafrachir. Il attachaient de longues perches treize hommes la fois, puis allumaient du feu sous leurs pieds et les brlaient tout vivans en disant, par le plus horrible sacrilge, qu'ils les offraient en sacrifice d Dieu, en mmoire de
1 Histoire de Christophe Colomb, liv. 4, chap. 3.
INTRODUCTION. 67 Jsus-Christ et de ses douze aptres. Ils en couvraient d'autres de poix, les suspendaient avec des cordes et y mettaient le feu pour les voir prir dans cet affreux tourment. Ils coupaient les mains ceux qu'ils ne tuaient pas, et les insultaient en leur disant : Allez porter maintenant des lettres ceux qui ont fui dans les bois et dans les montagnes. Les matres de villages taient encore plus cruellement traits : on les tendait sur des grils de bois construits pour cela, et on les plaait sur le feu de manire les faire prir lentement.
J'ai vu brler sur plusieurs de ces instrumens cinq caciques de villages et d'autres Indiens ; le capitaine espagnol, indign de ce que leurs cris troublaient son sommeil, ordonna qu'ils fussent trangls pour ne plus les entendre ; mais l'algua-zil, que je connaissais ainsi que sa famille, qui est de Sville, plus cruel que l'officier, refusa de mettre fin leur supplice -, il leur enfona des btons dans la bouche pour les empcher de crier, et fit attiser te feu afin de redoubler leurs souffrances. J'ai vu bien d'autres moyens invents pour faire mourir les Indiens *.
L'histoire de l'esclavage des ngres dans les colonies franaises et anglaises offre des traits d'une frocit inimaginable, mais ils ne surpassent pas ceux que les Espagnols commirent dans les Indes. Ils en arrivrent faire moins de cas de la vie d'un indien que de celle d'un insecte qu'on crase en marchant. Las Casas raconte des actes d'une atrocit froide qui vous font tomber son livre des mains. Un chasseur s'aperoit au milieu des bois que ses chiens ont faim, il s'approche d'un jeune indien qui l'accompagnait, lui coupe les bras et les leur' donne manger*..... Les indignes, ditl'vque de Sainte-Marthe, dans une lettre du 20 mai 1541, ont fini par penser que les Chrtiens obissent une loi en faisant le mal, et qu'il leur est command par leur Dieu et leurs princes8..
1 uvres de Las Casas, 1er mmoire, art. I.
* d d art. X.
* d do art. XI.
68 BAlTf.
Et nul ne vint avec assez de puissance et de volont pour mettre un terme ces pouvantables forfaits!
Bobadilla, que Ton a vu nomm en 1500 la place de Colomb, trop svre pour les Indiens; Bobadilla, qui avait t charg de ramener lui-mme beaucoup de ceux que la reine ordonna de rendre leur patrie *, peine install Saint-Domingue, fit comme avait fait Christophe pour se concilier l'affection des Espagnols, et, malgr ses instructions, obligea les caciques fournir des travailleurs aux colons.
La cour, qui d'ailleurs voulait faire rparation l'amiral que Bobadilla avait si dtestablement outrag, rsolut de sacrifier cet homme incapable qui commettait le mal par faiblesse. Don Nicolas de Ovando, commandeur de Larez de l'ordre d'Alcan-tara, fut choisi pour le remplacer, et partit avec le titre de gouverneur-gnral de toutes les possessions espagnoles dans le Nouveau-Monde.Ovando, que Las Casas dpeint comme un homme d'une grande piti et d'une grande humilit, reut l'ordre d'assembler les caciques et de leur annoncer que le roi et la reine les prenaient sous leur protection spciale eux et leurs peuples. Ils ne devaient tre obligs payer le tribut que comme les autres sujets de la couronne. Douze Franciscains, tes premiers qui parurent dans le Nouveau-Monde, taient envoys en mme temps pour leur instruction religieuse.
Dsqu'Ovando, arriv en 1602, eut dclar libres les naturels, ceux-ci refusrent immdiatement de travailler pour leurs impitoyables tyrans. Le gourverneur alors crivit au roi et la reine qu'on ne pouvait plus percevoir de tribut, et que les Indiens tant paresseux et imprvoyans, on ne pouvait les empcher de s'abandonner aux vices qu'en les occupant. Les souverains rpondirent, en 1603, de faire travailler les naturels aux mines et aux autres travaux d'utilit si c'tait absolument ncessaire dans leur intrt, de temprer l'autorit par la dou-
1 Le mien fat du nombre, dit Las Casas, dans un de ses mmoires (l,r motif de son 9e remde).
INTRODUCTION. 69 ceur, de les employer comme ouvriers gages, et de payer gnreusement leurs peines. Ainsi de striles sentimens religieux et l'avarice se disputent cette race toujours livre en dfinitive au travail forc Voyez, en effet, on ne veut pas que les Indiens soient esclaves, et en mme temps on les condamne aux mines et autres travaux, avec salaire, la vrit^ mais sans qu'ils puissent refuser leurs bras, Les criminels colons n'en demandaient pas davantage, moins encore leur et suffi. Le mot servage tait substitu au mot servitude, mais la chose restait la mme, et la loi n'eut d'autre effet que de lgaliser les tortures sous le nom de travail gages.
Muni du nouveau dcret royal, Ovando assigna aux Espagnols, selon le rang de chacun ou son propre caprice, un certain nombre de naturels qui devaient tre pays par ceux qui les employaient, et instruits dans la religion catholique. Le temps des corves fut fix d'abord six, puis huit mois par an. Sous prtexte de les occuper comme ouvriers salaris pour le bien de leurs corps et de leurs mes, on leur infligea des tches plus excessives que jamais, et lorsqu'un de ces infortuns voulait se reposer une minute, on l'accablait de mauvais traitemens. Tombait-il terre abym de faim et de fatigue, cras sous le faix, les Espagnols alors lui donnaient de vio-leus coups sur les dents avec le pommeau de leurs pes et mille autres avec les pieds, les poings et des btons sur tout le corps. Le malheureux, tendu par terre, crie, verse des larmes et pousse de profonds gmissemens. Ce n'est pas ma faute, dit-il, la faiblesse o je suis en est la cause -, je n'en puis plus Tuez-moi, tuez-moi ici, Chrtiens, mais tuez-moi d'un seul coup'!....
On ferme les yeux de dsespoir, seulement lire les souffrances au milieu desquelles la servitude fit prir ce peuple faible et bon. Le salaire des prtendus ouvriers n'tait qu'un leurre, et ils recevaient pour toute nourriture une insuffisante
1 OEuvres de las Casas, 1er inm., art. XfI.
70 HAIT.
ration de pain de cassave (manioc), a Lorsque les Espagnols qui surveillaient les travaux prenaient leurs repas, les Indiens affams se prcipitaient comme des chiens sous la table et ramassaient les os qu'on leur jetait *.
a Beaucoup prissaient avant que le temps de leur corve lt expir ; les survivans, au bout de six ou huit mois, avaient la permission de retourner chez eux jusqu'au terme prochain ; mais amens qu'ils avaient t de tous les points de File, quelques-uns avaient faire quarante, cinquante, soixante ou mme quatre-vingts lieues. puiss dj par les fatigues que leurs dbiles constitutions ne pouvaient supporter, ne trouvant pour se soutenir pendant la route que des racines, plus d'un n'avait pas la force d'accomplir le voyage -, ils tombaient en chemin sur le bord d'un ruisseau, sous l'ombrage d'un arbre o ils cherchaient un abri contre les ardeurs du soleil. J'en ai vu beaucoup qui taient tendus sans vie sur la route-, d'autres qui taient tout haletans sous des arbres-, d'autres enfin qui, dans les angoisses de la dernire heure, criaient d'une voix faible : J'ai faim j'ai faim Ceux qui gagnaient leurs maisons les trouvaient presque toutes dsertes. Pendant les huit mois d'absence, leurs femmes, leurs enfans avaient pri ou s'taient disperss ; les champs sur lesquels ils comptaient pour leur nourriture taient couverts de mauvaises herbes. Solitaires, abattus, crass de dsespoir, il ne leur restait qu' se coucher sur le seuil de leur porte pour y attendre la mort9. >
Les victimes, loin de trouver un refuge contre la frocit des colons dans la protection des gouverneurs, n'avaient pas moins redouter ceux-ci que leurs matres. Les gouverneurs taient pour ainsi dire intresss dans le mal par une prime qu'ils recevaient sur les repartimientos. Outre cela, la loi, comme nous l'avons dit, permettait de rduire un esclavage absolu les Indiens rebelles. Ces pres despotes craient eux-mmes des r-
* M. Irving. Tir de {'Histoire des Indes. Manusc. de Las Casas.
* d do d
INTRODUCTION. 71 voltes rprimer Un jour, Ovando, supposant, d'aprs quelques plaintes portes devant lui, qu'une conspiration se tramait dans la province de Xaragua, s'y rendit la tte de trois cents fantassins et soixante-dix cavaliers, sous prtexte de faire une visite d'amiti au cacique Behechio. Les principaux chefs vinrent rendre hommage au gouverneur, et, lorsqu'au milieu de la fte donne cette occasion, une multitude d'Indiens furent runis pour voir une joute de cavaliers dont les Espagnols avaient promis le spectacle, Ovando parut sur un balcon et toucha la croix d Alcantara brode sur son hqjbit. A ce signal, les soldats fondirent sur les Indiens dsarms et en firent un aveugle carnage. Quatre-vingts chefs furent brls vifs dans la maison de Behechio, o ils taient rassembls! D'autres massacres suivirent dans toute l'tendue de la province-, puis, quand les Espagnols eurent tu une foule de naturels et rduit le reste la plus abjecte soumission, Ovando, le commandeur de Larez, dclara le bon ordre rtabli, et fonda prs du lac Henriquillo, en mmoire de cette monstrueuse action, une ville qu'il appela Santa-Maria de la verdadera paz (Sainte-Marie de la vraie paix)*!
C'est la suite de cette expdition que la sur de Behechio, Anacoana, fut emmene par les Espagnols et grossirement pendue Isabella comme coupable d'avoir voulu attenter aux droits du roi d'Espagne.
Anacoana tait une femme d'une extraordinaire beaut, dont les historiographes exaltent la grandeur de caractre et les talens. Elle composait de ces hymnes que les naturels chantaient dans toutes leurs solennits et dont il ne reste rien. Perte regrettable, car sans doute ces chants rvleraient aujourd'hui quelque chose de l'histoire des murs et des penses des premiers habitans des Antilles, et nous donneraient une ide de la posie primitive de ces sauvages si doux et si bons. Tout est perdu. M. Emile Nau, d'Hati, s'est
1 Las Casas 1er mmoire.
72 HATI.
cri, en dplorant l'anantissement des vieilles archives du Nouveau-Monde : Tout un peuple et toute une posie retranchs de la terre, voil votre uvre, Castillans du XVe sicle! Quel crime pour un peu d'or.
Don Nicolas de Ovando administra au milieu de ces affreuses violences jusqu'en 1509, poque laquelle don Diego Colomb fut rintgr dans la charge d'amiral et dans ses droits comme vice-roi et gouverneur du Nouveau-Monde.
Le nouvel amiral, en arrivant, eut l'intention de porter remde aux cruauts des repartimientos, qui rvoltrent son me naturellement droite et honnte -, mais la clameur gnrale y devint un prompt obstacle, et il fut mme assez vite convaincu que la tentative de les abolir serait tout--fait dangereuse et le succs fort douteux, en reconnaissant que cette injustice, sur laquelle il lui revenait une prime, tait pour lui-mme une source de bnfices considrables!
Mais de telles concessions ne pouvaient satisfaire les tur-bulens colons. Diego avait quelque sentiment d'honneur et d'quit ; des plaintes si vives s'levrent contre lui qu'on l'appela bientt en Espagne (1523) pour rendre compte de son administration.
Toutes les vicissitudes qui pouvaient troubler la fortune des chefs ne modifiaient en rien le sort des malheureux Indiens. Ils changeaient de tyrans. Douze annes ne s'taient pas coules depuis la dcouverte de l'le, et dj prs d'un million de ses primitifs habitans avaient succomb victimes de la frocit des conqurans. Beaucoup avaient pri par fpe, d'autres sous la dent des chiens dvorans, des milliers d'autres, par l'effet d'une nourriture insuffisante et d'un travail au-dessus de leurs forces. Un grand nombre trouvrent la mort dans les flots, en fuyant l'le pour chercher quelque terre o leurs oppresseurs n'eussent pas abord. Enfin le suicide, auquel les poussait le dsespoir, fut encore une cause active de leur destruction. D'un temprament dlicat et d'une complexion si faible, qu'au dire de Las Casas leurs enfans taient moins ro-
INTRODUCTION. 75 bustes que ceux mmes des princes de l'Europe qu'on lve dans le luxe et la mollesse *, indolens par suite de l'oisivet dans laquelle ils vivaient depuis des sicles ; une sombre tristesse s'tait empare d'eux ds qu'ils s'taient vus invinciblement condamns un travail excessif, et ils aimaient mieux quitter la vie que de subir les meurtrires corves qu'on leur imposait. Garcilasso rapporte que des familles entires se pendaient dans leurs cabanes ou dans les cavernes o ils se rfugiaient. Des mres, surmontant le puissant instinct de la nature, donnaient la mort leurs nouveaux-ns pour leur pargner une existence de douleur et d'abjection. EnGn, plusieurs pidmies, la petite vrole, la rougeole, la dysenterie, que l'on ne savait pas combattre, et qui acquraient une intensit affreuse au milieu de nombreuses masses d'hommes affaiblis, dmoraliss et agglomrs sur un seul point, achevrent l'uvre de destruction.
Ainsi disparut cette race infortune!
On ne peut dterminer prcisment qu'elle tait la population d'Hati, mais il y a des raisons de la supposer fort tendue. Le surnom de l'le Bohio, qui veut dire en langue indienne maison, parat indiquer qu'elle tait remarquable par l'amas, la grande quantit de maisons qu'elle renfermait. Las Casas n'hsite pas lui donner trois millions d'habitans, et dans cette valuation il y a moins accorder qu'on ne pourrait supposer l'exagration de l'ami des Indiens, ou encore l'ignorance dans laquelle on tait de son temps par rapport aux apprciations statistiques; car Valverde, crole de Saint-Domingue, homme d'un patriotisme fanatique, qui avait beaucoup tudi l'histoire de son pays, et qui ne voulait certainement pas grossir les crimes des Espagnols, lve le nombre des insulaires jusqu' cinq millions9. Cinq millions! Le faut-il croire, lorsque Las Casas crivit en 1542, cinquante ans aprs la dcouverte : On ne
1 OEuvres de Las Casas, 1er mmoire, art. XII.
* Idea del valor de la isla Espanola chap. 2 1783.
T4 HATI.
compte plus aujourd'hui que deux cents indignes dans l'le d'Espanola !!!'
A mesure que la domination espagnole s'tendit sur le Nouveau-Monde, elle le ravagea avec une fureur presqu'incroyable depuis les les jusqu'au fond de la terre ferme. C'est encore Las Casas qui nous dit : On assure comme une chose certaine que les Espagnols ont fait mourir par leur inhumaine politique douze millions d'Indiens, hommes, femmes et enfans, mais j'en estime le nombre plus de quinze millions *!
Un spectacle curieux et dsolant la fois est celui de la persvrance avec laquelle la mtropole cherchait protger ses Indiens favoris, et de la persistance audacieuse que lui opposa toujours la cupidit. Le recueil des lois pour les Indes (collection de las leyes por las Indias) atteste une lutte sculaire entre une certaine humanit du gouvernement et la barbarie des colonisateurs.
Des ordonnances de l'empereur Charles-Quint de 1526,1532, 1538, 1542 et 1548, renouvellent continuellement la dfense de tenir pour esclaves les Indiens naturels des les et de la terre ferme, sous peine, pour le dlinquant, de la perte de tous ses biens au profit de la chambre du roi. Dans cette guerre contre les matres, on ne se croyait pas oblig des formes trs respectueuses pour de prtendus droits de proprit. Ayant appris qu'aux les Philippines et autres lieux, dit Philippe II, en 1574, il existe beaucoup d'Indiens que d'autres maintiennent esclaves en disant qu'ils les possdent de pre en fils, et nous, voulant la libert des Indiens, nous ordonnons que les vice-rois et prsidens d'audience royal nomment une personne de conscience qui visite chaque province, connaisse de ces causes, et la servitude n'tant pas permise en droit, mette en libert tous les Indiens esclaves, quelque titre de possession qu'on puisse objecter pour les garder, sin em-
1 Prface du premier mmoire, do do
INTRODUCTION. 79 bargo de cualquiera possession. Philippe III, en 1614, veut que dans toutes les villes o il y a une audience, le vice-roi nomme un avocat pour suivre les procs et causes des Indiens. Une loi de 1620 nomme textuellement ces avocats des protecteurs
Les Portugais avaient tabli au Brsil une vritable traite des aborignes. Ils allaient, d'un village nomm Saint-Paul, acheter des Indiens au Paraguay pour les vendre chez eux. Philippe IV, par une loi de 1628, ordonne ses gouverneurs de la Plata et du Paraguay, de poursuivre ces criminels marchands, parce qu'ils agissent contre toute pit chrtienne. Les Portugais, qui eurent toujours un got dcid pour le trafic de chair humaine, envoyaient aussi comme esclaves des indignes du Brsil dans les possessions espagnoles ; Philippe IV (dcret de 1629) ordonne de dlivrer tous ceux de ces naturels qu'on trouvera en servitude. Charles II fut oblig, le 12 juin 1679, de renouveler toutes les ordonnances en faveur de la li* bert des Indiens.
Ainsi, pendant prs de deux sicles, on suit les traces de l'impuissance de l'Espagne sauver ceux que sa partiale humanit voulut dfendre. Mais comment, en effet, aurait-elle pu obtenir que ses colons respectassent les Indiens, quand ils la voyaient elle-mme fouler aux pieds les droits des Africains, et agir envers eux contre toute pit chrtienne. Il y avait une autre raison bien simple pour que les ordres en faveur des indignes fussent toujours mpriss, c'est que les gouverneurs des colonies, les hommes chargs de rendre la justice dans le Nouveau-Monde, les membres mmes du conseil des Indes, tous possesseurs d'Indiens esclaves, avaient un intrt direct ne pas les affranchir. Il arriva alors ce qui arrive encore au-
76 HATI.
jourd'hui o, en conGant la magistrature de nos lies des croles, on agit peu prs aussi rationnellement qu'un berger qui prendrait des loups pour veiller sur son troupeau.
En lisant cette effroyable histoire, le lecteur doit se garder de prendre une haine particulire pour les Espagnols. Ils taient matres, ils avaient des esclaves; l est toute l'explication de l'extermination qu'ils Grent des habitans du Nouveau-Monde. Ds qu'on devient matre, en quelque lieu du globe que l'on ait pris naissance, quelque gnreusement que l'on ait t lev, on devient barbare, impitoyable, froce.
Les fastes de nos fies ne sont pas moins horribles que ceux de rtablissement des conqurans dans les Antilles.
Les colons anglais et franais ont fait prir autant de millions d'Africains que les colons espagnols ont assassin de millions d'Indiens. S'ils paraissent avoir moins prodigu la vie humaine, c'est que le vide produit par leurs cruauts dans les populations noires tait combl, mesure qu'ils le creusaient, par de nouvelles populations achetes aux ngriers. Les planteurs sanguinaires, qui dans leurs affreuses apologies osent nous vanter les vertus civilisatrices de l'esclavage, auraient aussi ray depuis longtemps de la face de la terre les races africaines, si elles n'avaient t plus nombreuses que celles des Antilles.
APERU HISTORIQUE.
Espanola ne fut pas longtemps regarde par la mtropole comme un lieu maudit ; on revint sur les prventions qu'avaient fait natre les dceptions ; on cessa de compter sur les pierreries et sur l'or, et l'on songea enfin la vritable richesse de la dcouverte, la fertilit de cette terre qui rendait centupl le grain qu'on lui confiait. Les migrans ne manqurent pas, surtout lorsqu'on fut assur, par l'tablissement du systme des repartimientos, que l'on aurait des braspresqu' discrtion et durant les dix premires anns seulement qui suivirent la dcouverte, c'est dire de 1494 1504, on avait dj lev Espanola dix-sept villes ou villages, parmi lesquels subsistent encore Santo-Domingo, Santiago, Acquin, Leogane, Porte-Plate V
Outre l'exploitation des mines, on avait tabli des plantations de cacao, de rocou, de gingembre, de coton, d'indigo, de tabac. On s'tait galement adonn l'ducation des bestiaux, et ils avaient tellement pullul qu'Oviedo dit, en 1535, quarante ans peine aprs l'introduction des premires vaches, que l'on faisait des chasses de trois cents et de cinq cents btes cornes, et que l'on chargeait de cuirs des navires tout en-
1 Valverde, chap. 11 : Idea delvalor, etc.
78 HATI.
tiers. Une vache pleine ne cotait alors qu'une piastre, et un mouton qu'un ral (12 sous) *.
La canne sucre n'est pas indigne aux les de l'archipel des AntiUes ni l'Amrique. Herrera dit qu'anciennement on ne la trouvait qu'en Valence, puis on en eut en Grenade, d'o elle passa aux Canaries, et de l fut porte aux Indes en 1506 par un habitant d'Espanola nomm Aguilon. Cependant, M. W. Irving dit que ce fut Colomb lui-mme qui l'apporta des Canaries Espanola, o elle fut plante par curiosit dans les jardins d'agrment. Selon cet historien, l'amiral, lors de son deuxime voyage, trouva son retour d'une longue excursion (mars 1494), que les arbres fruitiers de l'Ancien-Monde qu'il voulait naturaliser promettaient une croissance rapide, et que la canne sucre avait russi au-del de toute attente. M. W. Irving note encore que dans les instructions qui furent donnes Colomb pour son troisime voyage (1497), il tait autoris accorder des terres tous ceux qui voudraient former des plantations de cannes sucre ou autres, sous la condition que le bois de Brsil (campche) et les mtaux prcieux qui pourraient se trouver sur leurs terres appartiendraient la couronne5. En tous cas, il ne parat pas que le bachelier Vellosa, chirurgien de Santo-Domingo, le premier qui cultiva la canne en grand, ait commenc avant 1510. Aprs plusieurs essais pour exprimer le jus de la plante, il finit par imaginer le moulin cylindres. Ce que voyant les pres de Saint-Jrme, qui gouvernaient alors, et jugeant combien de semblables exploitations seraient avantageuses, ils ordonnrent que l'on prtt 500 piastres d'or tout habitant qui voudrait monter une sucrerie. Ainsi encourage, cette industrie fit de tels progrs, que ds 1518 on comptait dans l'le quarante ta-
1 Valverde, chap. 10.
2 Dec. II, liv. 5, chap. 14.
* Histoire de Christophe Colomb, liv. 9, chap. 3.
APERU HISTORIQUE. 79 blissemens sucre avec des moulins eau ou chevaux Depuis lors, le nombre de ceux qui se formrent s'accrut toujours et la quantit de sucre qu'ils produisaient tait assez considrable pour que, dpassant la consommation de l'le et de la mtropole, on sollicitt la permission d'en expdier en Flandre et aux Pays-Bas9.
Mais cette prosprit dura peu-, elle s'teignit d'autant plus rapidement qu'on voulut l'augmenter davantage. Cruels et impitoyables, les premiers colonisateurs usrent vite les indignes; dans leur avidit, ils voyaient disparatre cette population dsole sans songer l'avenir. En vain, en 1503, commencrent-ils introduire des ngres pour remplacer les victimes expires par de nouvelles victimes, les excs puisrent bientt leurs forces. Toutefois, le pre Joseph Dacosta certifie, comme tmoin oculaire, que la flotte de 1587 porta en Espagne 48 quintales* de casse 50 de salsepareille, 134 de campche, 898 caisses de sucre du poids de 8 arrobas chacune4, et enfin 350,444 cuirs de toute espce.
On voit que si la dcadence suivit le dveloppement presque sans intervalle, la chute complte ne fut cependant pas tout--fait aussi rapide que les crivains franais l'ont dit.
Plusieurs pidmies achevrent la ruine de la colonie espagnole. L'anne 1666 fut tellement dsastreuse en ce genre, qu'on en conserva la mmoire sous le nom de
1 Herrera : Dec. II, liv. 5, chap. 14. Herrera : Dec. IV, chap. 6.
3 Un quintal (100 livres)
4 Varroba vaut 23 livres.
80 HATI.
pulation active migra peu peu ; les maisons, dsertes par leurs matres, tombaient en ruines toutes fermes. Il y en avait dont on ne connaissait pas mme le propritaire, et dont chacun s'emparait comme de choses appartenant au premier occupant. Vers 1733, Espanola ne comptait plus en tout que 60,000 habitans1 livrs l'insouciance. L'Espagne fut bientt oblige d'y envoyer des fonds annuellement pour payer les employs et les troupes, et l'on peut dire que ds le milieu du XVIIe sicle, Espaola avait cess d'tre. Les croles y dormaient nuit et jour, servis par quelques esclaves familiers, se contentant de chasser des bufs sauvages dont ils mangeaient la chair et vendaient les cuirs. Valverde, offens de ce que Charlevoix et Weuves appellent les Espagnols des paresseux, explique trs navement, en digne fils des colonies, que si cette population de 60,000 hommes ne fait rien, c'est qu'elle n'a pas de ngres.
Cette lie, si tristement abandonne par les conqurans, est la plus belle de l'archipel des Antilles. Elle a cent soixante lieues de long sur une largeur qui varie de sept quarante lieues, sa circonfrence est de trois cent cinquante lieues *. Elle renferme trois lacs, dont l'un n'a pas moins de vingt-deux lieues d tour ; tous trois sont habits par des camans et des carets'. C'est une contre montagneuse (remplie de montagnes, comme signifie Hati) et coupe dans presque toute sa longueur par deux chanes de hautes cordillires. Malgr son nom, c'est encore l'Ile qui offre le plus de plaines. Celle du Cap, si clbre par les magnifiques cultures qu'y avaient tablies les planteurs franais, est longue de vingt lieues sur cinq de large. Les rivires sont nombreuses, mais, comme dans tout l'archipel amricain, il en y a bien peu de navigables-, ruisseaux pro-
1 Valverde, chap. 15.
8 La Hollande et la Belgique runies ensemble n'ont que cent lieues de long sur cinquante de large. s Tortue qui fournit l'caill.
APERU HISTORIQUE. 81 fondement encaisss qui reoivent les eaux des mornes, elles deviennent, aprs les grandes pluies, des torrens de quelques heures. On remarque cependant l'Ozama, que Ton pourrait remonter en canot pendant l'espace de six ou sept lieues.
On comprend qu'une possession aussi tendue et ainsi conforme pourvue de havres nombreux et superbes, tait difficile prserver de toute attaque. Mme l'poque de leur plus grande prosprit, les conqurans n'habitrent jamais qu'une partie assez restreinte d'Espaiiola; ils se tinrent toujours dans l'est, aux environs deSanto-Domingo, leur capitale, et n'eurent dans le nord que des tablissemens pars, sans dfense et sans garnisons. Les flibustiers \ ces grands ravageurs de mer franais et anglais, aprs s'tre tablis sur la petite dpendance appele l'le de la Tortue, descendirent, en 1630, sur la grande terre, du ct du nord. Le nord tait entirement abandonn par les Espagnols, dit Charlevoix2, et comme ces boucaniers5 y trouvaient chasser le gros btail sauvage, ils finirent par y formerun petit tablissement. Les Espagnols, qui ne le cdaient en courage personne, pas mme aux hardis flibustiers, les attaqurent elles chassrent ; mais les cumeurs de mr reparurent Saint-Domingue au milieu du XVIIe sicle et s'y tablirent un peu plus solidement, toutefois sans ordre ni forme de gouvernement. D'autres envahisseurs, sous la conduite d'un Franais nomm Bertrand Dogeron, seigneur de Boure, vinrent se runir ceux-ci : la France, qui grandissait
1 On admet que le nom de flibustier est une corruption du mot anglais fliboter, celui qui conduit un flibot. Notre flibot, petite barque trs lgre, tire son origine de l'anglais/Zy boat, bateau mouche, bateau volant.
31 Chap. 7.
* On dsignait aussi les pirates de l'Amrique sous le nom de bouca-caniers, parce qu'ils faisaient boucaner les viandes des animaux qu'ils tuaient la chasse dans les lieux o ils abordaient. Boukan est un mot carabe qui dsignait la place o les sauvages faisaient griller et fumer ce qu'ils mangeaient.
col. tr. ii. 6
S2 HATI.
toujours, adopta et protgea ce ramas d'aventuriers contre l'Espagne qui s'affaiblissait. Ils acceptrent volontairement la suzerainet du roi de France moyennant quelques privilges, et il leur donna, sur la fin de 1664, Dogeron pour gouverneur.
Les habitans d'Espaftola, quoiqu'alors entirement abandonns leur seule force, dfendirent bien leur tere, et il reste encore pour souvenir de ces luttes quelques vers des potes du lieu, qui chantaient leurs exploits dans le style des romanceros :
Y contra sus onze mil, Sobran nos sete cientos.
Et contre leurs onze mille hommes, nos sept cents sont encore trop dit une pice faite pour clbrer une grande victoire gagne en 1691 sur les Franais, commands par Dogeron1. Dj, en 1652, ces courageux croles avaient donn une preuve de leur vaillance aux Anglais-, huit mille hommes, que l'amiral Penn dbarqua prs de Santo-Domingo, y furent compltement battus, laissant trois mille d'entr'eux sur le champ de bataille avec Venable, leur gnral, et onze drapeaux*. Malgr tout, les Espagnols furent obligs de cder le nord; ils se rallirent dans l'est, d'o les Franais ne purent non plus jamais les dloger, quoi qu'ils fissent pour cela. A la fin, chacun resta en paix de son ct.
Cette occupation d'une partie de l'le fut rgularise en 1689 paF le trait de Ryswick. L'Espagne nous cda alors dfinitivement ce qu'elle ne pouvait reprendre. Des frontires furent traces, et les deux divisions de l'le restrent compltement trangres l'une l'autre.
A partir de ce moment, quand nous parlerons de Saint-Domingue, le lecteur doit toujours se rappeler qu'il n'est question
1 Valverde, chap. 2.
2 Valverde, chap. 5.
APERU HISTORIQUE. S5 que du et franais de File. Nous n'avons pas nous occuper du ct espagnol, dont l'histoire du reste se peut rsumer dans un seul mot : Inertie.
La France, jugeant bien l'importance de la conqute, soutint les flibustiers vainqueurs, et pour leur faire prendre racine, elle envoya ces brigands des femmes ramasses parmi celles que leur conduite mettait la disposition de la police Saint-Domingue continua se peupler peu peu par ces voies impures, et aussi par l'adjonction de quelques migrs laborieux et industrieux qui voulaient faire fortune.
Comme nous l'avons expliqu dans l'introduction des Colonies franaises, ce fut d'abord et exclusivement avec des Europens que l'on dfricha toutes les Iles : on n'avait pas encore de ngres. La Compagnie des les de l'Amrique, cre en 1626, et celle des Indes-Occidentales, qui lui succda en 1664, faisaient r accoler des hommes sur les quais et les ponts de Paris, et les envoyaient aux colonies. Ces hommes, appels engags, parce qu'on leur faisait signer une sorte d'engagement, taient, il n'y a pas en faire de doute, traits, battus et vendus comme esclaves. Les premiers historiens de nos colonies en font foi.
L'un des principaux commerces a est d'y faire passer des jeunes garons engagez que l'on vendoit aux habitans pour les servir trois ans comme des esclaves, dont le prix commun estoit de mille ou douze cents livres de pelun (tabac), mais ils estoient vendus bien plus cher lorsqu'ils savoient quelque mtier. Les capitaines qui faisoient ce dtestable ngoce avoient des gens qui les prenoient toutes mains, et enjolloient bien souvent de pauvres coliers et des enfans de famille, leur faisant croire
1 On trouve, dans le vol. 12 des Archives de la marine, note d'un envoi de cent nymphes pour les Iles du Vent et cent autres pour St-Domingue, la date de 1685. Une demoiselle de la Fayoile, qui conduisit beaucoup de ces pauvres malheureuses la Guadeloupe en 1643 faillit rvolutionner l'Ile par ses intrigues *.
Dutertre tome I, chap. 9, paragr. 1.
14 HAITI.
mille merveilles du pays o ils les alloient rduire en esclavage 1 .
Les pres un peu accommods sont soigneux, quand ils ont des enfans, d'acheter quelque franais qui sachent lire et crire pour montrer leurs enfans *.
En 1632, on voit une rvolte d'engags sur le point d'clater St-Christophe parce qu'on les avait malicieusement engags leur insu pour cinq ans au lieu de trois, conformment l'tablissement de la Compagnie. L'affaire ne s'apaisa que par l'intervention du gouverneur, lequel ordonna que ceux qui auraient accompli leurs trois ans de service auraient leur libert *.
On trouve, le28 fvrier 1670, un arrt du conseilrd'tat qui fixe dix-huit mois au lieu de trois ans le temps d'esclavage des engags aux colonies4. Et le 16 novembre 1716, un autre arrt qui rtablit l'engagement trois ans Cependant on commenait alors possder dj beaucoup de ngres car le mme arrt enjoint chaque habitant d'avoir au moins un engag par vingt ngres.
Malgr cela, comme apparemment les Franais avaient appris ce qu'il en tait des merveilles des colonies, et qu'il devenait difficile de trouver des dupes, le 12 mai 1719, le conseil-d'tat arrte que les vagabonds et les gens condamns aux galres seront transports aux colonies pour y servir v d'engags Et c'est sans doute afin de s'pargner mme les frais de transport qu'un rglement du roi, du 15 novembre 1728, oblige chaque btiment allant aux lies d'y conduire forcment trois engags \
En 1735, le 27 novembre, parut une ordonnance qui permettait aux engags, c'est--dire aux galriens et aux vaga-
* Dutertre : Histoire gnrale des Antilles, tome II, chap. 2, 6.
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4 7 d d d d d d
APERU HISTORIQUE. 8 bonds, de se racheter !. C'est la dernire fois qu'il est question d'eux.
On conoit qu'avec de pareils moyens dcolonisation Saint-Domingue ne pouvait prendre un bien grand dveloppement. Cependant, partir de 1660, plusieurs villages et villes commencrent se former. La premire pierre du Cap-Franais, aujourd'hui le Cap-Hatien, fut pose en 1670.
La fameuse Compagnie des Indes-Occidentales aida les nouveaux colons, mais en les pressurant; des troubles graves, survenus en 1712 l'occasion de ses droits et de ses prtentions se prolongrent, au grand dommage de l'le, jusqu'en 1728, poque laquelle cessa fort heureusement le rgime des compagnies.
Jusque l Saint-Domingue faisait toujours un peu de progrs au moment mme o elle fut incorpore au domaine de l'tat, la traite commenait s'tablir d'une manire rgulire. La mtropole mit un soin extrme encourager l'infme trafic, le favoriser, et, au moyen de ces nombreux travailleurs, l'Ile entra bientt dans une voie d'accroissement pres-qu'impossible imaginer.
Le planteur voyait de jour en jour augmenter, sans qu'il lui en cott rien, le nombre des bras dont il pouvait disposer. Il achetait des ngres crdit et soldait son compte avec le fruit de la rcolte, si bien que le propre travail de l'esclave servait payer sa valeur sans que le matre ait eu en faire mme le dbours L'esclavage des noirs est le rsum de toutes les iniquits, et la civilisation moderne ne se lavera jamais aux yeux des ges futurs de n'avoir su fonder de colonies qu'en violant toutes les lois de la justice et de l'humanit.
Si l'on pse ce qui vient d'tre dit, on ne s'tonnera pas qull soit entr Saint-Domingue autant de ngres que les vaisseaux ngriers pouvaient en apporter, et qu'elle et dj en 1777 une population de 300,000 esclaves, parmi lesquels n'taient pas
1 Duterte : Histoire gnrale des Antilles, tome chap. 1, 10.
$6 HATI.
compts 50,000 enfans au-dessous de quatorze ans *. En 1789, douze ans plus tard, on en avait dclar 500,000-, mais comme ces dclarations se faisaient par tte impose de 2 et 3 livres, on ne dclarait gure les enfans, ni les ngres au-dessus de quarante-cinq ans. Malenfant ne fait pas monter moins de 200,000 le nombre de ces deux classes, ce qui porte la population esclave 700,000 individus *.
On observe alors parmi ces infortuns ce qui s'observe encore Cuba, le rapport des hommes aux femmes tait de trois deux. La rude servitude de St-Domingue requrait des bras vigoureux et voulait peu de femmes.
Cette race nombreuse appartenait en toute proprit aux blancs et aux multres, sur le nombre desquels les auteurs ne s'accordent pas. Les uns disent 36,000 libres et 30,000 blancs ; les autres 28,000 libres et 40,000 blancs \
Voici, d'aprs le rapport d'un propritaire mme d'esclaves, comment taient traits ceux de Saint-Domingue : Sept huit patates et un peu d'eau taient la nourriture que les esclaves de St-Domingue recevaient de leurs matres. Ils se levaient la nuit pour aller marronner quelques vivres, et lorsqu'ils taient dcouverts, ils taient fouetts. Que de fois j'ai vu, l'instant du djener, les ngres ne pas avoir une patate et rester sans manger! Cela arrive sur presque toutes les habitations sucre lorsque les pices de vivre ne donnent pas en abondance : alors les ngres souffrent pendant quelques mois.
On conoit peine que les gouverneurs, qui taient distingus par leur naissance et par la douceur de leur caractre,
2 Des Colonies t et particulirement de celle de St-Domingue, par le colonel Malenfant, propritaire St-Domingue.
1 Malenfant.
A Observations sur le droit de souverainet de la France sur St~ Dominguc, par 31. Dard ; i 825.
APERU HISTORIQVE. *T aient souffert les crimes atroces que Ton commettait. On a yu un Caradeux ain, un Latoison-Laboule, qui de sang-froid faisaient jeter des ngres dans des fourneaux, dans des chaudires bouillantes, ou qui les faisaient enterrer vifs et debout, ayant seulement la tte dehors, et les laissaient prir de cette manire. Heureux quand par piti leurs camarades abrgeaient leurs tourmens en les assommant coups de pierres Un certain procureur de l'habitation Yaudreuil et Duras ne sortait jamais sans avoir des clous et un petit marteau dans sa poche avec lesquels il clouait un noir par l'oreille un poteau plac dans la cour. S'il y et eu des inspecteurs de culture, tous ces crimes atroces ne seraient point arrivs, non plus que les ch-timens de600 coups de fouet distribus par deux commandeurs ensemble et recommencs souvent le lendemain jusqu' ce que le ngre mourt dans un cachot o il pouvait peine entrer
Les hommes ainsi traits, cultivaient :
793 sucreries; 3,117 cafires; 3,150 indigotires, et 735 cotonneries.
Instrumens organiss qui ne jouissaient de rien, ces victimes de l'induste civilise produisaient une masse norme de richesses. La colonie possdait :
48,000 mulets; 35,000 chevaux, et 240,000 ttes de grand et petit btail.
Le travail forc avait lev quatorze villes, vingt-cinq bourgs, neuf mille habitations, et cr un commerce immense. Cette
88 HATI.
mme anne de 1789, la colonie reut 515 navires franais,
et. 1,063 trangers.
En tout.............. 1,578 btimens qui em-
portrent de l'le :
120 miUions pes. de liv. de sucre terr, 250 millions de sucre brut, 230 millions de caf,
1 million d'indigo,
8 millions de coton, 20,000 cuirs de bufs.
On exporta de plus pour 25 miUions de francs de sirop,
et pour 2 millions d'acajou! On estime, outre cela, 30 millions de livres de sucre, 20 millions de caf et 3 millions 1/2 de coton, ce qui fut enlev en contrebande par les Hollandais, les Anglais et les
Amricains 1.
L'le, en retour de ces denres, montant, d'aprs les tats
de la douane, ...... 461,343,678 livres tournois,
avait reu pour...... 255,372,284 liv. de marchan-
dises europennes.
Saint-Domingue, devenue le grand march du Nouveau-Monde, avait eu ainsi, en 1789, un mouvement d'affaires de............. 716,715,962 liv., sur lesquelles
le trsor de France prlevait 21,587,180 liv. d'impts directs ou indirects !
L'importation et l'exportation gnrales du royaume, cette poque, ne s'levrent qu' 1,097,760,000 liv. *.
La partie franaise de Saint-Domingue, qui ne formait que le tiers de l'Ile, embrassait donc elle seule prs des deux tiers du commerce extrieur de la France !
1 Malenfant 9 Dard.
PRCIS HISTORIQUE.
Tel tait l'tat de la colonie au moment o clata la rvolution franaise. Les colons vivaient dans un luxe effrn. Valverde, qui crit en 1785, a laiss un tableau de la somptuosit de leur existence. Chaque habitant franais mne sur son bien un train de prince, dans une maison magnifique orne de plus beaux meubles que ceux du palais de nos gouverneurs ; ils ont une table plus abondante que nos seigneurs, des alcves et chambres superbement tendues, avec des lits richement draps, afin de recevoir leurs amis et les voyageurs. Des barbiers, des perruquiers sont leur ordre et soignent leur toilette, sans compter deux ou trois voitures avec lesquels ils se rendent les uns chez les autres, et vont la comdie dans la ville de leur district, o ils se runissent pour faire bonne chre et s'entretenir des nouvelles d'Europe.
Puissamment riches, soutenant eux seuls une partie du commerce de France, voyant ouvert devant eux un champ de prosprit immense au moyen de la traite, qui devait leur procurer toujours de nouveaux bras pour former de nouvelles cultures, les colons de Saint-Domingue n'avaien t pas t sans songer l'indpendance de l'Ile. Eux, matres de populations de trois, quatre et cinq cents hommes qui leur appartenaient corps et mes, ils s'irritaient d'tre rgis par ordonnance, de ne pas faire leurs lois, de ne pas mme remplir les charges publiques de leur gouvernement, et d'tr livrs aux agens suprieurs de la mtropole, dont les pouvoirs discrditionnaires allaient jusqu'
Geograffe e Wsorf
90 HATI [1789
une sorte de royaut. A ces penses de juste orgueil se joignaient aussi de grandes ides politiques. tablis sur une terre qui peut nourrir plus de 7 ou 8 millions d'habitans, ils voyaient avec affliction le systme commercial exclusivement prohibitif auquel ils taient soumis contrarier le vritable esprit des socits, qui est de s'pandre pour se fortifier et s'agrandir.
Le succs des Anglo-Amricains, qui venaient de fonder les tats-Unis, avait encore augment ces vastes ambitions -, les vnemens de 89 leur donnrent une nouvelle consistance : aussi vit-on ds les premiers jours les planteurs de Saint-Domingue adopter avec enthousiasmelesprincipesdelarvolution.
A ct des grands colons qui mditaient l'indpendance, tous les ouvriers et petits propritaires de leur race, ceux qu'on appelait les petits blancs1, accueillirent la rvolution avec une gale joie, mais non pas avec les mmes vues. Ils espraient trouver, dans le renouvellement galitaire, les moyens de sortir del position infime qu'ils occupaient vis--vis des planteurs.
Les colons et les petits blancs nous reprsentent les aristocrates et les dmocrates de la socit coloniale. 89 mit face face leurs intrts opposs.
Entre les matres et les esclaves, Saint-Domingue de mme que dans toutes les colonies, il y avait les multres, race mixte sortie de la dbauche des blancs avec leurs esclaves femelles. Ils taient libres, mais ignoblement courbs sous le joug du prjug de couleur, et ils supportaient les humiliations de leur tat avec d'autant plus d'impatience que beaucoup d'entr'eux, libres de pre en fils, taient devenus de riches propritaires, et avaient t puiser en Europe une ducation aussi soigne que celle des blancs.Leur classe, dans laquelle il'faut comprendre les ngres libres, possdait le tiers des immeubles et le quart des valeurs mobilires de l'le.
Les vnemens de France ne pouvaient manquer de faire
1 Ou tait rang dans la classe des petits blancs lorqu'on ne poes-sdait pas au-del vingt esclaves.
17891 PRCIS HISTORIQUE. 91
natre de grandes esprances dans le cur de celte face opprime. Ds le 19 octobre, ses commissaires prsentaient l'Assemble nationale une ptition, aux fins d'obtenir les droits civils et politiques dont les libres1 taient privs, et le prsident de l'Assemble leur rpondait : Qu'aucune partie de la nation ne rclamerait vainement ses droits auprs de l'assemble des reprsentans du peuple franais.
Avant la fin de 89, trois partis bien distincts taient donc en prsence Saint-Domingue. Les grands propritaires, qui veulent l'indpendance de l'le ; les petits blancs, qui veulent simplement renverser les privilges des riches -, les multres, qui veulent s'aflVanchir de la tyrannie des uns et des autres. Les esclaves seuls se montrent alors insensibles. On les avait tenus dans un tel tat d'abrutissement qu'ils n'osent pas mme dsirer la libert! La dignit humaine est encore assoupie chez eux, elle ne se rveillera qu'au fracas des armes de leurs matres.
Lorsqu'on mdite sur les causes de la rvolution de Saint-Domingue, il est facile de reconnatre que les blancs eux-mmes en furent les premiers instigateurs. Excits l'indpendance par 89, ils devinrent les instrumens de l'mancipation des multres, comme ceux-ci devinrent ensuite les instrumens de la dlivrance des esclaves. Ce sont des chos de libert qui se rpfent indpendamment de la volont de ceux qui en jettent le cri sublime.
En rclamant leur part de la rvolution, les multres ne faisaient du reste que renouveler un vu form et nonc par eux depuis longtemps. Du moins, l'un d'entr'eux, J. Raymond, avait-il prsent en 1785, s'il faut en croire Moreau de Saint-Mry, un mmoire au duc de Castrie, ministre des colonies, pour demander l'assimilation des libres aux blancs.Ils furent soutenus en France par une socit dite des Amis des Noirs,
1 Quand nous parlerons d'un libre, il est toujours sous-entendu qu'il est ngre ou sang-mcl, les blancs ne pouvant tre esclaves.
93 HATI. [1789
qui correspondait avec celle d'Angleterre ; mais ils trouvrent de rudes et infatigables adversaires dans les propritaires de Saint-Domingue, qui mangeaient Paris l'argent gagn par leurs esclaves, et qui se formrent, pour dfendre leurs propres intrts, en un club appel club Massiac, du nom de celui d'en-* tr'eux chez lequel ils s'assemblaient.
Effectivement, chose qui tonnerait si l'on ne savait tout ce qu'il y a de perverse folie dans le cur humain, les blancs, tout en se faisant rvolutionnaires, tout en exagrant les ides d'galit, ne pouvaient supporter la pense que les multres devinssent leurs gaux. Les uns voulaient rejeter le despotisme que la mtropole faisait peser sur eux, les autres voulaient s'affranchir du joug des riches; mais les uns et les autres voulaient en mme temps garder les privilges dont ils accablaient les races opprimes. C'est leur gosme, on le verra bientt, qui les a perdus.
Nous avons dj dit autre part que le prjug de couleur est la fois un des plus ridicules et des plus intraitables de tous ceux qui ont troubl la raison des hommes. C'est lui qui a fait verser Saint-Domingue la premire goutte de sang de la rvolution; et ce sang, il fut rpandu par les colons! Aussitt qu'ils avaient su ce qui se passait en France, ils s'taient forms en assembles primaires, et les trois grandes divisions de l'Ile s'taient donn chacune leur reprsentation locale, qui s'appelrent assembles provinciales, et se constiturent, celle du nord au Cap, celle de l'ouest Port-au-Prince, celle du sud aux Cayes. Le 2 novembre, un multre du nom de La-combe demanda, par un crit public adress l'assemble provinciale du nord, qu'elle voult bien appliquer aux gens de sa caste la dclaration des droits de l'homme. L'assemble lui rpondit que son crit tait incendiaire, et le fit pendre1! Dix-sept jours aprs, le 19 novembre, Ferrand de Beaudire, snchal de la ville du Petit-Goave (ouest), vieillard de soixante-dix
1 Dbats dans Vaffaire des colonies, tome HT, sance du 8 ventse.
1790] PRCIS HISTORIQUE. 95
ans, appartenant la classe blanche, fut condamn dans cette ville par une sorte de lynch law, et dcapit pour avoir rdig un mmoire o les hommes de couleur exposaient les funestes consquences de l'oppression exerce contre eux, et demandaient envoyer des dputs l'assemble provinciale de Port-au-Prince1!
Le 27 fvrier 1790, les trois assembles procdrent la nomination d'une sorte de convention qui devait traiter des intrts gnraux. Elle se runit Saint-Marc le 15 avril, sous le titre d'assemble gnrale de la partie franaise de St-Domingue. Peu aprs parvint dans l'Ile le dcret des lgislateurs mtropolitains du 8 mars, qui accordait les droits politiques toutes personnes libres ges de vingt-cinq ans accomplis et propritaires. C'tait l un grave vnement pour la socit coloniale. Il faisait monter bien videmment la classe des affranchis l'galit politique. Mais comme ce dcret ni les instructions supplmentaires du 28 mars ne dsignaient pas les libres d'une manire nominative, les colons soutinrent qu'il ne pouvait s'appliquer qu'aux blancs, et le gouverneur, M. Peynier, plac sous leur influence, ne se crut pas oblig de le faire excuter.
Pendant ce temps l'assemble gnrale n'tait pas oisive. Le 28 mai, elle publiait les bases de la constitution de l'le. Le projet d'indpendance se trouvait nettement accus dans la formule d'installation. L'assemble avait dclar, une majorit de soixante-sept voix, qu'elle se constituait en vertu des pouvoirs de ses commettons, contre une minorit de quarante-sept voix qui proposait de se constituer en vertu des dcrets de la mtropole.
L'assemble fit en outre plusieurs actes de souverainet, et entr'autres s'empara de la poudrire de Logane.
Peynier ne pouvait tolrer ces envahissemens ; il chercha le moyen d'y faire obstacle. Une lutte s'tablit, et il y eut
* Dbats dans l'affaire des colonies, tome III, sance du 6 ventse.
y* HATI. [t7S0
bientt deux gouvernemens Saint-Domingue : celui du reprsentant de la mtropole, et celui de rassemble de Saint-Marc. L'un et l'autre eurent une arme dans la garde nationale qui se divisa, les uns tenant pour Peynier, c'est--dire voulant la soumission la mtropole ; les autres tenant pour Saint-Marc, c'est--dire adoptant l'ide de s'organiser en puissance indpendante. (Inutile de dire que les petits blancs taient Peynier, puisqu'ils n'avaient rien gagner l'indpendance). Ces deux partis se distingurent vulgairement par le titre de pompons blancs et pompons rouges, cause de la couleur qu'ils prirent pour les pompons de leurs chapeaux.
Les pompons blancs (c'tait encore la couleur franaise) appartenaient M. Peynier. Il avait en outre ses ordres la garnison de l'Ile. De plus, l'gosme dtermina l'assemble provinciale du nord, puissante par son activit et l'importance de la province dont elle reprsentait les intrts locaux, pouser aussi sa cause.Les rformateurs de Saint-Marc, dans leur fivre d'indpendance, voulant aussi s'affranchir des exactions queleshommesdeloi imposaient leurs cliens, avaient introduit quelque modification dans l'administration de la justice. Il n'en fallut pas davantage pour que les reprsentons du nord, presque tous avocats, juges, notaires et avous, se missent du ct du gouverneur. En revanche, l'assemble de l'ouest se dvoua Saint-Marc. Pourquoi? Cela n'est pas expliqu pour nous. Peut-tre Tune alla-t-elle droite parce que l'autre allait gauche ; elles ne se trouvaient d'accord que pour rsister tous progrs des multres.
L'assemble de Saint-Marc avanait dans ses voies avec la passion inconsidre propre au caractre crole. Dissimulant peine ses vues secrtes, elle fit valoir, dans une adresse, que Hle de Saint-Domingue n'avait t ni achete ni conquise par la France -, qu'elle avait t prise par les flibustiers sur les Espagnols, et qu'ils taient matres ds-lors de la donner celui des rois de l'Europe qu'ils en avaient cru le plus digne.
Le gouverneur, que cette assemble avait os appeler sa
17903 PRCIS HISTORIQUE. 9
barre pour lui rendre des comptes, pronona enfin sa dissolution, la dclara ennemie de la colonie et du roi, et en mme temps ordonna au colonel Mauduit, commandant le rgiment du Port-au-Prince, de dissoudre rassemble provinciale de l'ouest. Celle-ci annona ouvertement l'intention de rsister, et se fit garder par quatre cents gardes nationaux au pompon rouge. Maudit se prsente dans la nuit du 29 au 30 juillet ; on l'accueille par une dcharge gnrale, et comme les croles se sont toujours beaucoup exercs au tir des armes feu, quinze soldats sont abattus. La troupe furieuse riposte vivement : les pompons rouges prennent la fuite, les membres, en dlibration, passent par-dessus les murs, l'htel est saccag, et le rgiment de Mauduit emporte les drapeaux de la garde nationale.
Les gens de Saint-Marc, en apprenant cette dfaite, convirent le peuple crole la dfense de la reprsentation de la colonie, et offrirent aux libres de les armer en leur faisant quelques propositions fort restreintes. Les libres, esprant mieux du ct de l'agent mtropolitain, allrent se prsenter lui. On les accepta; mais au milieu mme du danger le prjug de couleur ne pouvait perdre ses droits, et ils virent bien qu'aprs s'tre servi d'eux pour combattre, on ne les associerait pas la victoire, car lorsqu'ils demandrent des pompons, au lieu de les leur donner blancs, comme au reste de la troupe, on leur en prsenta de jaunes. Offenss, ils rendirent les armes qu'ils avaient dj reues, et gardrent une neutralit commande par leddain que Tune et l'autre partie belligrante faisait d'eux.
L'assemble de Saint-Marc, malgr cela, ne se sentant pas suffisamment en force, prit une rsolution extrme ; elle s'embarqua en masse le 8 aot. Quatre-vingt-cinq personnages des plus importons et des plus riches de l'Ile abandonnrent biens et famille pour aller rendre compte de leur conduite la mtropole. Mais seulement par la manire dont ils retournaient en Europe on pouvait juger qui ils taient. Ils montaient le Lo-
96 HATI. 11790-91
para, vaisseau de l'tat, dont ils avaient pris sous leurs ordres l'quipage rvolt contre son capitaine.
L'agitation continuait rgner parmi les blancs lorsque, le 23 octobre, un jeune multre, Vincent Og, aborda furtivement au Cap. Ayant appris en France que l'on avait refus d'obir au dcret du 28 mars, il revenait dans son pays dtermin obtenir par la force l'excution du dcret. Il se mit la tte de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix hommes de sa caste, et signifia follement ses volonts. Borel, membre de l'assemble du Cap et chef de la garde nationale de cette ville, sortit contre lui, le mit en droute, et ne lui laissa que le temps de se rfugier dans Test chez les Espagnols. L'assemble du nord le fit rclamer au nom du roi de France, et le gouverneur espagnol, don Joaquimo Garcia, qui le trahit, couronna cette lchet en demandant la croix de St-Louis pour rcompense. Un procs s'instruisit devant le conseil suprieur du Cap -, treize insurgs furent condamns aux galres perptuelles, vingt-deux tre pendus, et Og, avec son vaillant compagnon Chavannes, expirer sur la roue aprs avoir t rompus vifs!! Les blancs taient dj en dlire. L'assemble provinciale, pour donner plus d'appareil la punition, voulut assister en corps, le 25 fvrier 1791, l'excution -, elle entoura l'chafaud, et supporta jusqu' la fin la vue de cet horrible supplice qui tait dj aboli en France1!!
Ces misrables avaient fait une distinction de couleur jusque dans le lieu de la torture. Ils ne permirent pas que l'chafaud des multres ft plac au mme endroit que celui des blancs9!
L'assemble n'avait dj que trop montr auparavant jusqu' quel .point les hommes qui vivent au milieu des injustices de l'esclavage perdent le sentiment de la morale et du vritable honneur. Non contente de voter des remerciemens au capitaine qui avait obtenu l'extradition d'Og, elle avait crit au roi
* Dbats dans l'affaire des colonies, tome I, sance du 16 pluvise.
1791] PRCIS HISTORIQUE. 97
pour appuyer la demande de la croix de Saint-Louis que faisait Garcia1 !
Cependant rassemble nationale, par dcret du 12 octobre, 1791, avait approuv la conduite de Peynier et ordonn qu'il seraitenvoy deux bataillons d'Artois et de Normandie St-Domingue, pour y maintenir Tordre. Lorsque ces deux bataillons, dj travaills Brest par des partisans de l'assemble de Saint-Marc arrivrent Port-au-Prince, filanchelande, qui avait succd Peynier, craignant qu'ils ne se joignissent aux pompons rouges, se rendit bord pour leur ordonner d'aller dbarquer au mle Saint-Nicolas. Les soldats n'y voulurent point consentir ; malgr leurs chefs, ils descendirent en ville, o, comme on le redoutait, ils furent accueillis et flatts par les Lopardins, les amis du parti qui s'tait embarqu sur le Lopard*
En mme temps, les pompons rouges s'occupaient de ga-. gner les petits blancs par des tmoignages de familiarit ou des secours pcuniaires. Ils imaginrent aprs cela de runir touslesblancs vagabonds et sans aveu, et d'en faire une troupe que l'on appela troupe patriotique, et qui fut mise ensuite la solde de la colonie. On frappa de grosses taxes sur tous les habitans pour payer ces mercenaires. Un M. Bor se plaint d'avoir t tax, lui, petit propritaire, n'ayant que vingt-un esclaves, la somme de 2,000 livres9. Bientt le rgiment mme du colonel Mauduit fut branl.
L'assemble provinciale de l'ouest reprit alors ses sances, et ordonna au colonel d'avoir rendre les drapeaux de la garde nationale enlevs le 30 juillet. Mauduit, ne pouvant compter sur personne, ne songea pas faire rsistance-, et le 4 mars, il allait les reporter la tte de son rgiment, lorsqu'il fut assailli et massacr en route par la populace blanche, la-
1 Garan Coulon : Troubles de St-Domingue. % Faits relatifs aux troubles de St-Domingue, par Bor, citoyen planteur de St.-Domingue.
col. tr. ii. 7
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quelle 9e mlaient des soldats d'Artois et de Normandie. Ses membres, hachs en morceaux, furent promens dans la ville avec des cris de joie, et parmi cette bande de forcens, on remarqua quelques-uns des pompons rouges qu'il avait mis en fuite sept mois auparavant.
Le sud n'chappa point la souillure des excutions populaires. Deux riches planteurs, Goa et Godre, furent tus aux Cayes par les petits blancs, qui promenrent leurs ttes au bout d'une pique, comme un triomphe remport sur les privilges.
Ce sont donc les colons qui, ds le commencement, donnrent l'exemple du meurtre. Au Cap, Lacombe; auPetit-Goave, [Baudire; Port-au-Prince, Mauduit; aux Cayes, Goa et Codre. Lorsqu'on verra le sang couler flots dans cette malheureuse lie, quelle responsabilit ne fera-t-on pas peser sur ceux qui les premiers le rpandirent ? Les blancs troublrent tout d'abord la colonie jusqu'en ses fondemens ; et par des assassinats juridiques comme celui de Lacombe, et des jugemens froces comme celui d'Og et de Chavannes, ils provoqurent contre eux-mmes des supplices qui ne furent que des reprsailles.
Avec Mauduit mourut la puissance mtropolitaine Saint-Domingue. La troupe, sduite, appartient aux blancs; le gouverneur Blanchdande, forc de quitter le Port-au-Prince et errant de ville en ville, ne compte plus. Ce sont les colons qui s'administrent; et Caradeux an, riche planteur, qui offrait le rare assemblage d'un courage indomptable et d'une cruaut inoue, est nomm capitaine-gnral de la garde nationale.
Les esclaves, malgr la profonde dgradation o ils taient plongs, ne pouvaient rester longtemps trangers au mouvement qui se produisait au-dessus de leur tte. Les colons parlaient d'indpendance, les petits blancs d'galit, les multres de droits politiques, les ngres leur tour parlrent de libert. Dj plusieurs d'entr'eux avaient profit du dsordre pour s'enfuir. Dans le courant de juillet, quelques ateliers de l'ouest avaient form des rassemblemens insurrectionnels. La fermen-