Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q043.htm
Timestamp: 2017-10-20 18:00:21+00:00
Document Index: 9952125

Matched Legal Cases: ['art. 6', 'art. 3', 'art. 1', 'art. 1', 'art. 6', 'art. 4', 'art. 3', 'art. 4', 'art. 12', 'art. 3', 'art. 1', 'art. 2', 'art. 2', 'art. 1']

Question 43 : Du scandale
Après avoir parlé de la sédition qui est opposée à la paix, nous avons à nous occuper des vices contraires à la bienfaisance. Parmi ces vices il y en a qui se rapportent à l’essence de la justice, ce sont ceux par lesquels on blesse injustement le prochain ; mais le scandale paraît spécialement contraire à la charité, et c’est pour cela que nous devons ici en parler. Or, au sujet du scandale huit questions se présentent : 1° Qu’est-ce que le scandale ? (Sous ces mots, parole ou action, saint Thomas comprend aussi les péchés d’omission ; car, comme il le dit lui-même : Pro eodem est accipiendum dictum et non dictum, factum et non factum (1a 2æ, quest. 71, art. 6).) — 2° Le scandale est-il un péché ? (L’Ecriture s’élève dans une foule d’endroits contre le scandale (Matth., 18, 7) : Malheur au monde à cause des scandales. Car il est nécessaire qu’il vienne des scandales ; cependant, malheur à l’homme par qui vient le scandale, etc.) — 3° Est-ce un péché spécial ? — 4° Est-ce un péché mortel ? — 5° Les parfaits se scandalisent-ils ? — 6° Peuvent-ils scandaliser les autres ? — 7° Devons-nous sacrifier nos biens spirituels dans la crainte du scandale ? — 8° Devons-nous abandonner nos biens temporels pour la même cause ?
Article 1 : Doit-on définir le scandale : Une parole ou un acte moins droit qu’il ne devrait être, et qui devient une occasion de ruine spirituelle pour les autres ?
Objection N°1. Il semble que ce soit à tort qu’on définisse le scandale : Une parole ou un acte moins droit qu’il ne devrait être, et qui devient pour les autres une occasion de ruine. Car le scandale est un péché, comme nous le verrons (art. suiv.). Or, d’après saint Augustin (Cont. Faust, liv. 22, chap. 27), le péché est une parole, une action ou un désir contraire à la loi de Dieu. La définition précédente est donc insuffisante, parce qu’elle omet de parler de la pensée ou du désir.
Réponse à l’objection N°1 : La pensée ou le désir du mal restent cachés dans le cœur ; par conséquent ils ne se montrent pas aux autres comme un obstacle qui les porte à tomber, et c’est pour cela qu’on ne peut pas dire qu’ils soient scandaleux.
Objection N°2. Puisque, parmi les actes vertueux ou droits, l’un est plus vertueux ou plus juste que l’autre, il n’y a que celui qui est absolument juste qui ne paraisse pas moins juste qu’il ne devrait être. Si donc le scandale est une parole ou un acte moins droit, il s’ensuit que tout acte vertueux, à l’exception de celui qui est excellent, est un scandale.
Réponse à l’objection N°2 : Le mot moins droit ne désigne pas une chose qu’une autre surpasse en rectitude ; mais il exprime un défaut de rectitude, soit parce que la chose est mauvaise par elle-même, comme le péché, soit parce qu’elle a l’apparence du mal (On peut donc remplacer le mot moins droite (minus rectum) par ces expressions : mauvaise en soi ou en apparence, comme l’a fait Mgr Gousset (Théol. Mor., t. 1, p. 159).), comme celui qui mangeait là où se trouvaient des viandes immolées aux idoles. Car quoique cette action ne soit pas en elle-même un péché, si on la fait sans mauvaise intention, néanmoins, comme elle a une apparence de mal, et qu’elle ressemble à un témoignage de respect rendu aux idoles, elle peut être pour les autres une occasion de ruine. C’est pour ce motif que l’Apôtre nous dit (1 Thess., 5, 22) : Abstenez-vous de tout ce qui a quelque apparence de mal. Le mot moins droit est donc l’expression convenable, parce qu’on entend par là les choses qui sont en elles-mêmes des péchés aussi bien que celles qui en ont l’apparence.
Objection N°3. L’occasion désigne une cause par accident. Or, ce qui existe par accident ne doit pas entrer dans une définition, parce qu’il n’exprime pas l’espèce. C’est donc à tort que le mot occasion entre dans la définition du scandale.
Réponse à l’objection N°3 : Comme nous l’avons dit (1a 2æ, quest. 75, art. 3, et quest. 80, art. 1), il ne peut y avoir pour l’homme d’autre cause suffisante de péché ou de ruine spirituelle que sa propre volonté. C’est pourquoi les paroles et les actes d’un autre homme ne peuvent être qu’une cause imparfaite qui prépare d’une certaine manière cette ruine. C’est pour cette raison qu’on ne dit pas qu’elles sont une cause, mais une occasion de ruine (Ainsi, pour qu’il y ait scandale, il n’est pas nécessaire que le prochain tombe réellement dans le péché, il suffit qu’on l’ait exposé au péril d’y tomber, en lui en donnant l’occasion.), ce qui indique une cause imparfaite, et qui n’est pas toujours cause par accident. Cependant rien n’empêche que dans certaines définitions on ne fasse entrer ce qui existe par accident, parce que ce qui est accidentel pour l’un peut convenir absolument à un autre. C’est ainsi que dans la définition de la fortune on fait entrer la cause par accident, comme on le voit (Phys., liv. 2, text. 52).
Objection N°4. Toute action peut être pour quelqu’un une occasion de ruine, parce que les causes par accident sont indéterminées. Si donc le scandale est ce qui est pour un autre une occasion de ruine, toute action ou toute parole pourra être scandaleuse, ce qui paraît répugner.
Réponse à l’objection N°4 : La parole ou l’action d’une personne peut être pour une autre une cause de péché de deux manières : 1° par soi ; 2° par accident. — Par soi, quand un individu a l’intention d’en entraîner un autre au péché par une parole ou une action mauvaise (C’est le scandale actif direct.), ou bien, quoique l’individu n’ait pas cette intention, quand le fait est tel, que par sa nature il porte les autres au mal (C’est le scandale actif indirect.). Ainsi, quand quelqu’un fait publiquement un péché ou quelque chose qui ressemble à un péché, alors celui qui est l’auteur d’un pareil acte est pour les autres, à proprement parler, une occasion de ruine. C’est ce qu’on appelle le scandale actif. — Par accident, la parole ou l’acte d’une personne est pour une autre une cause de péché, quand, contrairement à l’intention de celui qui agit, et en dehors de la nature même de son acte, quelqu’un se trouve mal impressionné par une action et est porté au péché ; comme quand on envie le bien des autres. Dans ce cas, celui qui fait une action droite qui est ainsi interprétée ne fournit pas l’occasion du péché, autant qu’il est en lui, mais un autre prend de là occasion de mal faire, suivant ces paroles de l’Apôtre (Rom., 7, 8) : Le péché ayant pris de la loi occasion de s’irriter, a produit en moi toutes sortes de mauvais désirs. C’est pourquoi ce scandale est passif sans être actif, parce que celui qui agit aussi droitement qu’il le peut, ne produit pas l’occasion de ruine que l’autre subit. Il arrive donc quelquefois que le scandale est tout à la fois actif dans l’un et passif dans l’autre, par exemple quand une personne pèche parce qu’une autre l’a excitée à pécher. D’autres fois le scandale est actif sans être passif, par exemple, quand un individu en excite un autre au péché par ses paroles ou ses actes, et que ce dernier n’y consent pas. Enfin le scandale peut être passif sans être actif (Ce scandale peut provenir de l’ignorance ou de la faiblesse, et c’est ce qu’on appelle le scandale des faibles ; s’il provient de la malice, c’est le scandale pharisaïque.), comme nous l’avons vu dans la solution de cet argument.
Objection N°5. On fournit au prochain une occasion de chute, quand on le blesse ou qu’on l’affaiblit dans la foi. Or, le scandale se distingue par opposition à l’offense et à la faiblesse. Car l’Apôtre dit (Rom., 14, 21) : Il vaut mieux ne point manger de chair et ne point boire de vin, ni rien faire de ce qui est pour votre frère une occasion de chute et de scandale, ou de ce qui peut l’affaiblir dans sa foi. La définition précédente du scandale n’est donc pas convenable.
Réponse à l’objection N°5 : La faiblesse indique la disposition où l’on est de se scandaliser facilement ; l’offense exprime l’indignation d’une personne contre celui qui pèche. Cette indignation peut exister quelquefois sans qu’il y ait ruine spirituelle, tandis que le scandale implique un embarras ou un achoppement qui est une cause de chute.
Mais c’est le contraire. Saint Jérôme expliquant ce passage de saint Matthieu (Matth., 15, 12) : Savez-vous que les Pharisiens se sont scandalisés, etc., dit : Quand nous lisons : Quiconque aura scandalisé, nous entendons par là celui qui aura été pour les autres, par ses paroles ou ses actions, une occasion de ruine.
Conclusion Le scandale est une parole ou un acte moins droit qu’il ne devrait être et qui est pour les autres une occasion de ruine spirituelle.
Il faut répondre que, comme le dit saint Jérôme (Sup. Matth., chap. 15), le mot grec « σκάνδαλον (scandalon) » désigne ce qui blesse ou ce qui embarrasse le pied. Car il arrive que quelquefois, en marchant, on rencontre un obstacle dans lequel on s’embarrasse, et qui devient une occasion de chute : cet obstacle porte le nom de scandale. De même, en avançant dans le chemin de la vie spirituelle, il se trouve qu’on est porté à tomber par la parole ou l’action d’un autre, en ce sens que ses avis, ses exhortations ou ses exemples nous entraînent au péché ; et voilà ce qu’on entend, à proprement parler, par le scandale. Or, une chose n’est par sa propre nature une occasion de ruine spirituelle pour les autres qu’autant qu’elle manque d’une certaine rectitude ; parce que ce qui est parfaitement droit prémunit l’homme contre la chute plutôt que de l’exciter à tomber. C’est pourquoi on dit avec raison que le scandale est une parole ou une action moins droite qu’elle ne devrait être, et qui est pour les autres une occasion de ruine.
Article 2 : Le scandale est-il un péché ?
Objection N°1. Il semble que le scandale ne soit pas un péché. Car les péchés ne viennent pas de la nécessité, puisque tout péché est volontaire, comme nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 74, art. 1 et 2). Or, il est nécessaire qu’il y ait des scandales, d’après l’Evangile (Matth., 18, 7). Le scandale n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°1 : Ces paroles : Il est nécessaire que des scandales arrivent, doivent s’entendre non d’une nécessité absolue, mais de cette nécessité conditionnelle qui fait que les choses que Dieu prédit ou qu’il prévoit arrivent, si on les prend dans le sens composé, comme nous l’avons vu (1a, quest. 23, art. 6, réponse N°2). Ou bien il est nécessaire que des scandales arrivent d’une nécessité finale, parce qu’ils sont utiles à la manifestation de ceux qui sont éprouvés ; ou encore il est nécessaire qu’ils arrivent d’après la condition des humains qui ne se mettent pas en garde contre le péché. C’est comme si un médecin, en voyant des personnes observer une diète qu’elles ne doivent pas garder, disait : Il est nécessaire que ces hommes-là soient faibles ; ce qui doit s’entendre conditionnellement, c’est-à-dire s’ils ne changent pas de régime. De même il est nécessaire que des scandales arrivent si les hommes ne changent pas leur mauvaise conduite.
Objection N°2. Aucun péché ne procède d’un sentiment de piété, parce qu’un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, selon l’expression de l’Evangile (Matth., 7, 18). Cependant le scandale vient quelquefois de l’amour, puisque le Seigneur dit à saint Pierre (Matth., 16, 23) : Vous êtes pour moi un scandale. Et à cette occasion saint Jérôme observe que l’erreur de l’apôtre, venant d’un sentiment de piété, ne paraît pas avoir été l’œuvre du démon. Donc tout scandale n’est pas un péché.
Réponse à l’objection N°2 : Le mot scandale se prend ici, en un sens large, pour tout obstacle quelconque ; car saint Pierre voulait empêcher la passion du Christ par suite des sentiments de piété qu’il avait pour son maître (Si l’on ne prend pas le mot scandale dans son acception la plus large, il faut reconnaître que saint Pierre s’est alors rendu coupable d’un péché véniel. Saint Thomas indique ce sentiment (Catena aurea).).
Objection N°3. Le scandale implique un certain achoppement. Or, tous ceux qui se heurtent ne tombent pas. Le scandale peut donc exister sans le péché, qui est une chute spirituelle.
Réponse à l’objection N°3 : Personne n’éprouve d’achoppement dans l’ordre spirituel, s’il n’est retardé de quelque manière dans la voie du salut, ce qui est au moins l’effet du péché véniel.
Mais c’est le contraire. Nous avons défini le scandale une parole ou un acte moins droit. Or, une chose est un péché par là même qu’elle manque de rectitude. Le scandale est donc toujours accompagné de péché.
Conclusion Le scandale actif ou passif est toujours un péché ; toutefois le scandale actif peut exister sans le scandale passif et réciproquement.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc., réponse N°4), il y a deux sortes de scandale : l’un passif, qui existe dans celui qui est scandalisé, et l’autre actif, qui se trouve dans celui qui scandalise, et qui est pour les autres une occasion de ruine. — Le scandale passif est toujours un péché dans celui qui est scandalisé ; car il ne se scandalise qu’autant qu’il subit une ruine spirituelle qui est un péché. Cependant il peut y avoir scandale passif sans qu’il y ait faute de la part de celui dont l’action excite le scandale (Dans ce cas, le scandale passif n’en est que plus grave, surtout s’il est pharisaïque.) ; comme quand on se scandalise de ce qu’un autre fait bien. — De même le scandale actif est toujours un péché dans celui qui le produit, parce que, ou l’action qu’il fait est un péché, ou bien elle en a l’apparence. Dans ce dernier cas, il ne doit pas la faire par amour pour le prochain, au salut duquel chacun est tenu de pourvoir. Par conséquent, celui qui ne s’abstient pas agit contre la charité (Ce péché n’est cependant pas toujours mortel. Car il peut y avoir ici non-seulement défaut de consentement, mais encore légèreté de matière (art. 4).). Toutefois, il peut y avoir scandale actif sans que celui qui est scandalisé pèche, comme nous l’avons vu (art. préc., réponse N°4).
Article 3 : Le scandale est-il un péché spécial ?
Objection N°1. Il semble que le scandale ne soit pas un péché spécial. Car le scandale est une parole ou un acte moins droit qu’il ne devrait être. Or, il en est ainsi de tout péché. Donc tout péché est un scandale, et par conséquent le scandale n’est pas un péché spécial.
Réponse à l’objection N°1 : Tout péché peut matériellement se rapporter au scandale actif ; mais il peut tirer sa raison formelle, comme péché spécial, de la fin qu’on se propose, comme nous l’avons dit (dans le corps de cette question.).
Objection N°2. Tout péché spécial, ou bien toute injustice spéciale, est distinct des autres, comme le dit Aristote (Eth., liv. 5, chap. 3 et 5). Or, le scandale n’est pas une faute distincte des autres péchés. Il n’est donc pas un péché spécial.
Réponse à l’objection N°2 : Le scandale actif peut exister indépendamment des autres péchés, comme quand, par exemple, un individu scandalise le prochain par un fait qui n’est pas en soi un péché, mais qui a l’apparence du mal.
Objection N°3. Tout péché spécial se constitue d’après ce qui donne à l’acte moral son espèce. Or, ce qui constitue l’essence du scandale, c’est qu’on pèche devant d’autres personnes. Quoique ce soit une circonstance aggravante que de pécher en public, il ne semble pas que cette condition de l’acte constitue l’espèce du péché. Le scandale n’est donc pas un péché spécial.
Réponse à l’objection N°3 : Ce qui fait du scandale un péché spécial, ce n’est pas la circonstance qu’on allègue, mais c’est la fin qu’on se propose, comme nous l’avons dit (dans le corps de cette question.).
Mais c’est le contraire. Un péché spécial est contraire à une vertu spéciale aussi. Or, le scandale est opposé à une vertu spéciale, c’est-à-dire à la charité. Car l’Apôtre dit (Rom., 14, 15) : Si en mangeant de quelque chose vous scandalisez votre frère, dès lors vous ne vous conduisez plus par la charité. Le scandale est donc un péché spécial.
Conclusion Quoique le scandale passif ne soit pas un péché spécial, cependant le scandale actif en est un qui est contraire à la correction fraternelle.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), il y a deux sortes de scandale, l’actif et le passif. Le scandale passif ne peut pas être un péché spécial, parce qu’il arrive que, d’après la parole ou l’action d’un autre, un individu tombe dans tout genre de péché ; et l’action par laquelle quelqu’un tire d’une parole ou d’un acte une occasion de péché ne constitue pas une espèce particulière de faute, parce qu’elle n’implique pas une difformité spéciale opposée à une vertu qui soit spéciale aussi. Mais le scandale actif peut être considéré de deux manières, en soi ou par accident. — Il existe par accident quand il se produit en dehors de l’intention de celui qui en est l’auteur, comme quand quelqu’un dit une parole ou fait une action mauvaise, sans avoir l’intention d’être pour un autre une occasion de ruine, mais uniquement pour satisfaire sa volonté. Dans ce cas, le scandale actif n’est pas un péché spécial (Il y a controverse à cet égard. Paludan, Caétan, Bannès, Vasquez, Sanchez, Bécan, sont du sentiment de saint Thomas ; Wiggers et Sylvius sont d’un sentiment contraire, et s’efforcent de prouver que saint Thomas n’est pas en opposition avec eux.), parce que ce qui existe par accident ne constitue pas une espèce. — Le scandale actif existe par soi quand on se propose, par une parole ou par une action mauvaise, d’en entraîner un autre au péché. Par là même qu’on se propose une fin spéciale, il en résulte un péché spécial dans sa nature ; car, dans les actes moraux, la fin détermine l’espèce, comme nous l’avons dit (1a 2æ, quest. 1, art. 3, et quest. 18, art. 4, 6 et 7). Par conséquent, comme le vol ou l’homicide est un péché spécial, parce qu’on a l’intention de faire un tort particulier au prochain, de même le scandale est un péché spécial (Il résulte de là, qu’en confession l’on doit dire en quoi l’on a scandalisé le prochain, et faire connaître le nombre de personnes qu’on a scandalisées.), parce qu’il porte au prochain un préjudice particulier, et il est directement contraire à la correction fraternelle, qui a spécialement pour objet d’éloigner du prochain ce qui peut lui nuire.
Article 4 : Le scandale est-il un péché mortel ?
Objection N°1. Il semble que le scandale soit un péché mortel. Car tout péché qui est contraire à la charité est un péché mortel, comme nous l’avons dit (quest. 24, art. 12, et quest. 35, art. 3). Or, le scandale est contraire à la charité (art. préc.). Le scandale est donc un péché mortel.
Objection N°2. Aucun péché ne mérite la damnation éternelle, à moins qu’il ne soit mortel. Or, le scandale mérite la damnation éternelle, d’après ces paroles de l’Evangile (Matth., 18, 6) : Si quelqu’un est un sujet de scandale pour ces petits enfants qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attachât au cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer ; parce que, comme le dit saint Jérôme (in hunc loc.), il vaut beaucoup mieux être puni de sa faute par un châtiment qui passe que par des tourments éternels. Le scandale est donc un péché mortel.
Objection N°3. Tout péché que l’on commet contre Dieu est un péché mortel, parce qu’il n’y a que le péché mortel qui détourne l’homme de Dieu. Or, le scandale est un péché contre Dieu. Car l’Apôtre dit (1 Cor., 8, 12) que ceux qui blessent la conscience infirme de leurs frères pèchent contre le Christ. Le scandale est donc toujours un péché mortel.
Mais c’est le contraire. Quand on porte quelqu’un à pécher véniellement, il peut y avoir là un péché véniel. Or, le scandale peut produire un pareil effet. Il peut donc être un péché véniel.
Conclusion Le scandale passif peut être véniel ou mortel selon la nature de la faute à laquelle on est entraîné par les paroles ou les actions d’un autre ; de même le scandale passif est véniel ou mortel selon la disposition de l’acte et l’intention de celui qui scandalise.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 1), le scandale implique un certain achoppement par lequel on est disposé à tomber. C’est pourquoi le scandale passif peut être quelquefois un péché véniel, en ce sens qu’il implique seulement une impulsion, comme quand quelqu’un est mû par une parole ou par une action déréglée d’un mouvement qui est celui d’un péché véniel. D’autres fois c’est un péché mortel, quand l’achoppement est accompagné de la chute, comme quand un individu suit les paroles ou les actions déréglées d’un autre jusqu’à ce qu’il arrive au péché mortel. — Le scandale actif, s’il existe par accident, peut être quelquefois un péché véniel, comme quand une personne fait un péché véniel ou un acte qui n’est pas en soi un péché, mais qui a quelque apparence de mal, et qu’elle le fait avec une légère indiscrétion. D’autres fois c’est un péché mortel, soit parce que l’on commet un péché mortel, soit parce que l’on méprise le salut du prochain au point de ne pas s’abstenir de ce que l’on pourrait facilement ne pas faire dans son intérêt. Si le scandale est actif par lui-même (Dans ce cas le scandale est direct.), comme quand on se propose d’exciter un autre au péché, il y a péché mortel lorsqu’on a l’intention de faire pécher les autres mortellement ; il l’est encore quand, par un péché mortel, on veut exciter les autres à pécher véniellement ; mais il est véniel si on pèche véniellement dans l’intention de porter les autres à faire de même.
Article 5 : Le scandale passif peut-il tomber sur ceux qui sont parfaits ?
Objection N°1. Il semble que le scandale passif puisse tomber sur ceux qui sont parfaits. Car le Christ fut éminemment parfait. Or, il a dit à saint Pierre (Matth., 16, 23) : Vous êtes pour moi un scandale. Donc, à plus forte raison, ceux qui sont parfaits peuvent-ils être scandalisés.
Réponse à l’objection N°1 : Comme nous l’avons dit (art. 2, réponse N°2), le mot scandale se prend en cet endroit dans un sens large pour tout obstacle, quel qu’il soit. Ainsi le Seigneur dit à saint Pierre : Vous êtes pour moi un scandale, parce qu’il s’efforçait de le détourner du dessein qu’il avait conçu d’endurer sa passion.
Objection N°2. Le scandale implique un obstacle qui arrête dans un individu le développement de la vie spirituelle. Or, ceux qui sont parfaits peuvent être arrêtés par rapport aux progrès que la vie spirituelle fait en eux, d’après ces paroles de l’Apôtre (1 Thess., 2, 18) : Nous avons voulu venir à vous, et moi Paul j’en ai eu plus d’une fois le dessein, mais Satan nous en a empêchés. Les parfaits peuvent donc être scandalisés.
Réponse à l’objection N°2 : On peut empêcher les hommes parfaits d’agir extérieurement ; mais pour la volonté intérieure, ni les paroles, ni les actions des autres ne l’empêchent de tendre vers Dieu, d’après ces paroles de l’Apôtre (Rom., 8, 38) : Ni la mort, ni la vie ne pourra nous séparer de la charité de Dieu.
Objection N°3. Il peut y avoir même dans ceux qui sont parfaits des péchés véniels, suivant cette pensée de saint Jean (1 Jean, 1, 8) : Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous faisons illusion. Or, le scandale passif n’est pas toujours un péché mortel ; mais c’est quelquefois un péché véniel, comme nous l’avons dit (art. préc.). Le scandale passif peut donc se rencontrer dans ceux qui sont parfaits.
Réponse à l’objection N°3 : Les hommes parfaits tombent quelquefois dans des péchés véniels par suite de l’infirmité de leur nature, mais les paroles ou les actions des autres ne les scandalisent pas, selon le vrai sens du mot ; seulement ils peuvent être prêts à se scandaliser, d’après cette parole du Psalmiste (Ps. 72, 2) : Mes pieds ont été presque ébranlés.
Mais c’est le contraire. A l’occasion de ces paroles de l’Evangile (Matth., chap. 18) : Si quelqu’un est un sujet de scandale pour ces petits enfants, saint Jérôme dit : Remarquez que celui qui est scandalisé est un petit enfant : car les grands ne subissent pas ainsi le scandale.
Conclusion Puisque les parfaits s’attachent à Dieu fermement et d’une manière pour ainsi dire immuable, le scandale passif n’existe pas en eux.
Il faut répondre que le scandale passif implique dans celui qui est scandalisé un certain trouble de l’esprit qui l’éloigné du bien. Or, celui qui s’attache fermement à une chose immuable n’est jamais ébranlé. Par conséquent, comme les forts ou les parfaits ne s’attachent qu’à Dieu, dont la bonté est immuable, et que tout en s’attachant à leurs supérieurs ils ne le font qu’autant que ceux-ci sont unis au Christ, suivant ces paroles de l’Apôtre (1 Cor., 4, 16) : Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ, il s’ensuit que, quelques déréglées que soient les paroles ou les actions des autres, ils ne s’écartent pas de la justice, d’après cette pensée du Psalmiste (Ps. 124, 1) : Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur sont fermes comme la montagne de Sion : celui qui demeure dans Jérusalem ne sera jamais ébranlé. C’est pour cette raison que ceux qui sont parfaitement unis à Dieu par l’amour ne se scandalisent point, selon cette autre pensée de David (Ps. 118, 165) : Ceux qui aiment votre loi jouissent d’une grande paix, et il n’y a point pour eux de scandale (Au lieu de faire tomber ceux qui sont parfaits, les mauvais exemples excitent au contraire leur ferveur, parce qu’ils s’efforcent par leurs bonnes actions de réparer le tort que les péchés des autres font à la gloire de Dieu.).
Article 6 : Le scandale actif peut-il se rencontrer dans ceux qui sont parfaits ?
Objection N°1. Il semble que le scandale actif puisse se rencontrer dans ceux qui sont parfaits. Car la passion est l’effet de l’action. Or, il y en a qui se scandalisent passivement des paroles ou des actions de ceux qui sont parfaits, d’après ces paroles de l’Evangile (Matth., 15, 12) : Vous savez que les pharisiens ont été scandalisés après avoir entendu cette parole. Le scandale actif peut donc se rencontrer dans ceux qui sont parfaits.
Réponse à l’objection N°1 : Le scandale passif est toujours produit par un scandale actif, mais il n’est pas toujours produit par le scandale actif d’un autre, il l’est quelquefois par le scandale actif de celui-là même qui est scandalisé, parce qu’il se scandalise lui-même (Tel est le scandale des faibles et principalement le scandale pharisaïque.).
Objection N°2. Saint Pierre, après avoir reçu l’Esprit-Saint, était à l’état parfait. Néanmoins il a scandalisé ensuite les gentils ; car saint Paul dit (Gal., 2, 14) : Quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Evangile, je dis à Céphas, c’est-à-dire à Pierre, devant tout le monde : Si vous vivez, quoique vous soyez Juif, à la manière des gentils et non pas à celle des Juifs, pourquoi contraignez-vous les gentils à judaïser ? Le scandale actif peut donc exister dans ceux qui sont parfaits.
Réponse à l’objection N°2 : Saint Pierre a péché à la vérité et il fut répréhensible selon le sentiment de saint Augustin (Ep. 8 et 9) et de saint Paul lui-même, en s’écartant des gentils pour éviter le scandale des Juifs, parce que dans cette circonstance il faisait une sorte d’imprudence dont les gentils récemment convertis à la foi étaient scandalisés. Mais l’action de saint Pierre n’était pas un péché assez grave (C’était moins un péché qu’une faute relativement à la conduite qu’il fallait tenir dans cette circonstance. Saint Paul a repris saint Pierre, parce que c’était le meilleur moyen pour faire cesser le scandale passif des gentils.) pour que les autres pussent à juste titre en avoir du scandale. Par conséquent ils étaient scandalisés passivement sans que le scandale actif existât dans saint Pierre.
Objection N°3. Le scandale actif est quelquefois un péché véniel. Or, ceux qui sont parfaits peuvent faire des péchés véniels. Ils peuvent donc aussi scandaliser activement.
Réponse à l’objection N°3 : Les péchés véniels de ceux qui sont parfaits consistent surtout dans des mouvements subits qui ne peuvent scandaliser, puisqu’ils sont cachés. S’ils font dans leurs paroles ou dans leurs actes extérieurs des péchés véniels, ils sont d’ailleurs si légers que par eux-mêmes ils ne sont pas de nature à causer du scandale.
Mais c’est le contraire. Le scandale actif répugne plus à la perfection que le scandale passif. Or, le scandale passif ne peut exister dans ceux qui sont parfaits. Le scandale actif doit donc encore moins s’y rencontrer.
Conclusion Puisque les parfaits agissent selon la droite raison et qu’ils sont toujours unis à Dieu par la charité, ils ne peuvent produire d’autre scandale actif qu’un scandale faible et léger qui résulte de l’infirmité même de la nature.
Il faut répondre que le scandale actif existe, à proprement parler, quand on dit ou qu’on fait une chose qui est de nature à porter un autre à tomber ; ce qui est le fait exclusif d’une action ou d’une parole déréglée. Or, il appartient à ceux qui sont parfaits de conformer leurs actions à la règle de la raison, selon cette expression de l’Apôtre (1 Cor., 14, 40) : Que tout se fasse selon l’ordre et la bienséance. Et ils donnent surtout leurs soins aux choses qui pourraient non seulement les faire pécher, mais être encore pour les autres une occasion de ruine. Par conséquent si dans leurs paroles ou leurs actes publics ils s’écartent un peu de cette règle, il faut l’attribuer à la faiblesse humaine qui les éloigne de la perfection. Toutefois elle ne les en éloigne pas au point qu’ils s’écartent beaucoup de l’ordre de la raison ; ils ne s’en écartent que fort peu et fort légèrement, ce qui n’est pas d’ailleurs assez important pour que les autres puissent raisonnablement prendre de là occasion de pécher.
Article 7 : Devons-nous négliger quelques biens spirituels par crainte du scandale ?
Objection N°1. Il semble qu’on doive omettre des biens spirituels à cause du scandale. Car saint Augustin enseigne (Lib. cont. Parm., liv. 3, chap. 2) que quand on a lieu de redouter un schisme, il faut cesser de punir les pécheurs. Or, la punition des pécheurs est un bien spirituel, puisqu’elle est un acte de justice. On doit donc omettre le bien spirituel à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°1 : On ne punit pas pour punir, mais les peines qu’on inflige sont comme des médecines qui ont pour but la répression des péchés. C’est pourquoi elles sont justes, selon qu’elles ont pour effet la répression du mal. Mais si en infligeant une peine on voit qu’il en résulte des péchés plus graves et plus nombreux, cette peine n’est plus alors un acte de justice. C’est dans ce cas que saint Augustin dit que quand par suite de l’excommunication il y a danger de schisme, il n’appartient pas à la vérité de la justice de porter cette sentence (On est ici dans le cas où deux préceptes que l’on ne peut observer à la fois se présentent néanmoins simultanément. On doit seulement suivre le principal ; l’autre n’est pas obligatoire dans cette circonstance.).
Objection N°2. L’enseignement de la religion paraît être éminemment spirituel. Cependant on doit s’en abstenir à cause du scandale, d’après ces paroles de l’Evangile (Matth., 7, 6) : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens et ne jetez point vos perles devant les pourceaux, de peur que se tournant contre vous ils ne vous déchirent. On doit donc abandonner le bien spirituel à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°2 : A l’égard de la doctrine il y a deux choses à considérer, la vérité qui est enseignée et l’acte par lequel on l’enseigne. La première de ces deux choses est de nécessité de salut ; c’est-à-dire qu’il faut que celui qui a la charge d’enseigner n’enseigne pas le contraire de la vérité, mais qu’il fasse connaître la vérité en l’appropriant au temps et aux personnes. C’est pourquoi quelque scandale qui doive en résulter, il ne doit jamais taire la vérité pour enseigner l’erreur. Quant à l’acte même de l’enseignement on le compte parmi les aumônes spirituelles, comme nous l’avons dit (quest. 32, art. 2). Par conséquent, il faut faire à l’égard de l’enseignement le même raisonnement que pour les autres œuvres de miséricorde, dont nous allons parler (réponse N°4).
Objection N°3. La correction fraternelle est un bien spirituel, puisqu’elle est un acte de charité. Or, quelquefois on l’omet par charité pour éviter de scandaliser les autres, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 1, chap. 9). On doit donc omettre le bien spirituel à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°3 : La correction fraternelle, comme nous l’avons dit (quest. 33, art. 1), a pour but l’amélioration de celui qui en est l’objet. C’est pour cela qu’on la compte parmi les biens spirituels quand elle atteint sa fin, ce qui n’a pas lieu si elle scandalise celui qu’elle devrait amender. Ainsi quand on omet la correction à cause du scandale, ce n’est pas un bien spirituel qu’on néglige de faire.
Objection N°4. Saint Jérôme (Glos. Nic. de Lyra sup. Matth., chap. 15) dit qu’on doit omettre à cause du scandale tout ce qu’on peut négliger sans blesser la triple vérité de la vie, de la justice et de la doctrine. Or, on peut bien des fois omettre d’accomplir les conseils évangéliques et de faire l’aumône sans blesser cette triple vérité, autrement on pécherait toujours en omettant ces œuvres qui tiennent le premier rang parmi les œuvres spirituelles. Il y a donc des œuvres spirituelles qu’on doit omettre à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°4 : Dans la vérité de la vie, de la doctrine et de la justice, on comprend non seulement ce qui est nécessaire au salut, mais encore ce qui est un moyen de le faire plus parfaitement, d’après ces paroles de l’Apôtre (1 Cor., 12, 31) : Ayez plus d’empressement pour les dons qui sont les meilleurs. Ainsi on ne doit pas omettre absolument les conseils, ni les œuvres de miséricorde à cause du scandale, mais on doit quelquefois les pratiquer en secret ou les différer à cause du scandale des faibles, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.). Quelquefois cependant l’observation des conseils évangéliques et l’accomplissement des œuvres de miséricorde sont de nécessité de salut, comme on le voit pour ceux qui ont fait vœu de pratiquer les conseils et pour ceux qui sont tenus de subvenir aux misères des autres, soit à leurs misères temporelles en nourrissant, par exemple, ceux qui ont faim ; soit à leurs misères spirituelles, en enseignant, par exemple, les ignorants. Que cette obligation résulte de la charge qui leur est imposée, comme pour les prélats, ou qu’elle provienne de la nécessité de celui qui est dans le besoin, elle est également certaine. Dans ce cas il faut raisonner à l’égard de ces œuvres spirituelles, comme à l’égard des autres choses qui sont de nécessité de salut.
Objection N°5. Éviter un péché quelconque c’est un bien spirituel, parce que tout péché produit un tort spirituel à celui qui le commet. Or, il semble que pour éviter le scandale du prochain on doive quelquefois pécher véniellement ; par exemple, quand par un péché véniel on empêche un autre de faire un péché mortel. Car l’homme doit empêcher, autant qu’il est en lui, la damnation de son prochain, pourvu qu’il ne compromette pas son propre salut, ce qui n’a pas lieu par l’effet du péché véniel. L’homme doit donc omettre certain bien spirituel pour éviter le scandale.
Réponse à l’objection N°5 : Il y a des théologiens qui ont dit qu’on devait faire un péché véniel pour éviter le scandale ; mais ce sentiment est contradictoire (Il est contraire à ces paroles de l’Apôtre (Rom., 3, 8) : Et pourquoi ne ferions-nous pas le mal pour qu’il en arrive du bien ?). En effet, si on doit le faire ce n’est plus un mal, ni un péché. D’ailleurs un péché ne peut pas être une chose que l’on doive choisir. Toutefois il arrive que par suite d’une circonstance une chose qui sans cela serait un péché véniel n’en est plus un. Ainsi une plaisanterie est un péché véniel quand on la fait sans utilité. Mais si on a un motif raisonnable de la faire, ce n’est pas une parole inutile, ni un péché. D’ailleurs quoique le péché véniel ne détruise pas la grâce par laquelle l’homme est sauvé, néanmoins il dispose au péché mortel et nuit par là même au salut.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (Hom. 7 in Ezech.) : Si l’on se scandalise de la vérité, il vaut mieux laisser le scandale se produire que d’abandonner la vérité. Or, les biens spirituels appartiennent éminemment à la vérité. On ne doit donc pas les omettre à cause du scandale.
Conclusion On ne doit jamais abandonner les biens spirituels qui sont nécessaires au salut à cause du scandale ; mais on doit dissimuler les autres ou les différer pour un temps, à cause du scandale des faibles.
Il faut répondre que quoiqu’il y ait deux sortes de scandale, l’actif et le passif, il n’est pas ici question du scandale actif, parce que ce scandale étant une parole ou un acte moins droits qu’ils ne devraient être, il n’est jamais permis de le produire. La question n’est donc sérieuse qu’autant qu’il s’agit du scandale passif. — Par conséquent nous avons à examiner quel est le bien qu’on doit omettre, dans la crainte qu’un autre ne se scandalise. Or, entre les biens spirituels il faut distinguer. Parmi ces biens il y en a qui sont nécessaires au salut et qu’on ne peut omettre sans péché mortel. Il est évident que personne ne doit pécher mortellement pour empêcher un autre de tomber dans le péché ; parce que, selon l’ordre de la charité, l’homme doit préférer son salut spirituel à celui de son prochain, et c’est pour cette raison qu’on ne doit jamais omettre ce qui est de nécessité de salut pour éviter le scandale. —A l’égard des biens spirituels qui ne sont pas de nécessité de salut il faut encore distinguer. Car le scandale qui en vient est quelquefois le fait de la malice. C’est ainsi qu’il y en a qui veulent empêcher les autres de faire des bonnes œuvres en excitant du scandale. C’est le scandale des pharisiens qui se scandalisaient de la doctrine de Notre-Seigneur ; Jésus-Christ nous apprend que nous devons le mépriser (Laissez-les. Ils sont aveugles et conducteurs d’aveugles.) (Matth., 15, 14). D’autres fois le scandale vient de la faiblesse ou de l’ignorance, c’est le scandale des faibles. A cause de ce scandale, on doit dissimuler le bien spirituel que l’on fait ou le différer pendant un temps s’il n’y a pas de danger, jusqu’à ce qu’on ait pu donner la raison de ces pratiques et qu’on ait fait cesser le scandale. Mais si après avoir éclairé la raison, le scandale persévère, il paraît être l’effet de la malice (Sylvius fait observer que saint Thomas dit qu’il paraît être l’effet de la malice, parce qu’il n’en est pas toujours ainsi. Car le scandale des faibles peut persévérer, soit parce qu’ils ne comprennent pas bien ce qu’on leur dit, soit parce qu’ils croient leur raison meilleure et qu’ils s’appuient sur la coutume contraire. Dans ce cas Cajétan dit que si on peut différer ces œuvres spirituelles sans en subir un grand dommage, on fera bien de le faire, jusqu’à ce que les autres soient mieux informés.), et l’on ne doit pas omettre ces œuvres spirituelles à cause de lui.
Article 8 : Devons-nous abandonner nos biens temporels à cause du scandale ?
Objection N°1. Il semble qu’on ne doive pas abandonner ses biens temporels à cause du scandale. Car nous devons préférer à tous les biens temporels le salut spirituel du prochain que le scandale empêche. Or, nous laissons ce que nous aimons le moins à cause de ce que nous aimons le plus. Nous devons donc sacrifier nos biens temporels pour éviter le scandale du prochain.
Objection N°2. D’après la règle de saint Jérôme (Glos. lyr. sup. Matth., chap. 15), nous devons laisser de côté, à cause du scandale, tout ce qu’on peut abandonner sans compromettre la triple vérité (Cette triple vérité, c’est la vérité delà vie, de la doctrine et de la justice dont il est parlé art. préc., réponse N°4). Or, on peut sacrifier ses biens temporels sans blesser cette triple vérité. On doit donc les abandonner à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°2 : Si on laissait les méchants ravir le bien d’autrui, cette licence tournerait au détriment de la vérité, de la vie et de la justice. C’est pourquoi il ne faut pas que pour toute espèce de scandale on abandonne ses biens temporels.
Objection N°3. Parmi les biens temporels rien n’est plus nécessaire que la nourriture. Or, on doit se passer de nourriture à cause du scandale, d’après ces paroles de l’Apôtre (Rom., 14, 15) : Ne perdez pas par votre nourriture celui pour qui Jésus-Christ est mort. A plus forte raison devons-nous abandonner tous les autres biens temporels à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°3 : Il n’est pas dans l’intention de l’Apôtre de nous dire que nous devons totalement nous abstenir de manger à cause du scandale ; parce qu’il est nécessaire de manger pour vivre ; mais il a seulement voulu qu’on s’abstînt, à cause du scandale, d’une certaine espèce de nourriture. C’est ainsi qu’il dit (1 Cor., 8, 13) : J’aimerais mieux ne manger jamais de viande que de scandaliser mon frère.
Objection N°4. Nous ne pouvons pas conserver, ni recouvrer nos biens temporels d’une manière plus convenable que par le jugement. Or, il n’est pas permis d’avoir recours à la justice surtout avec scandale. Car il est écrit (Matth., 5, 40) : Si quelqu’un veut plaider contre vous pour prendre votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. L’Apôtre dit aussi (1 Cor., 6, 7) : C’est déjà certainement un péché parmi vous que vous ayez des procès les uns contre les autres. Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu’on vous fasse tort ? Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt qu’on vous trompe ? Il semble donc qu’on doive abandonner ses biens temporels à cause du scandale.
Réponse à l’objection N°4 : D’après saint Augustin (De serm. Dom. in monte, liv. 1, chap. 19), le précepte du Seigneur doit s’entendre de la disposition intérieure de l’âme, de telle sorte que l’homme soit disposé à subir l’injure et la fraude plutôt que d’entrer en jugement, si ce parti est le plus avantageux. Mais il y a des circonstances où il n’est pas convenable de se sacrifier de la sorte, comme nous l’avons vu (Réponse N°2). C’est dans le même sens qu’il faut comprendre la pensée de l’Apôtre.
Objection N°5. Parmi tous les biens temporels ceux qu’on doit le moins abandonner ce sont ceux qui sont annexés aux biens spirituels. Or, on doit abandonner ces biens à cause du scandale. Car l’Apôtre répandant les biens spirituels ne reçut pas de récompense temporelle pour ses prédications, dans la crainte d’être une pierre d’achoppement pour l’Evangile du Christ, comme il le dit lui-même (1 Cor., 9, 12). Pour la même cause l’Eglise dans certains pays n’exige pas la dîme, afin d’éviter le scandale. A plus forte raison doit-on sacrifier les autres biens temporels pour le même motif.
Réponse à l’objection N°5 : Le scandale que l’Apôtre évitait provenait de l’ignorance des gentils qui n’avaient pas été habitués à cela. C’est pourquoi il fallait s’abstenir pour un temps de recueillir ces fruits temporels jusqu’à ce qu’on les eût instruits de ce devoir. Pour le même motif l’Eglise s’abstient de prélever les dîmes dans certains pays, où l’on n’a pas coutume de les payer.
Mais c’est le contraire. Saint Thomas de Cantorbéry redemanda les biens ecclésiastiques, malgré le scandale du roi (Baronius, ad an. 1163, num. 9.).
Conclusion Nous ne devons pas abandonner à cause du scandale les biens temporels de l’Eglise ou de l’Etat qui nous ont été confiés ; mais quand il s’agit de nos propres biens, à cause du scandale des faibles nous devons les abandonner, ou travailler auparavant à apaiser le scandale ; mais nous ne devons pas les sacrifier pour un scandale qui serait l’effet de la malice, nous devons plutôt les réclamer.
Il faut répondre qu’à l’égard des biens temporels on doit distinguer. Car ils nous appartiennent ou d’autres nous les ont confiés pour les garder ; c’est ainsi que les biens de l’Eglise sont confiés aux prélats et les biens de la nation aux chefs de l’Etat. Ceux qui sont chargés de ces biens doivent les conserver nécessairement comme un dépôt, et c’est pour cela qu’ils ne doivent pas les aliéner à cause du scandale (Saint Antonin, Cajétan et d’autres théologiens font cependant observer que si le scandale était trop grave et qu’on ne pût pas l’apaiser par la raison, il vaudrait mieux qu’un supérieur ecclésiastique renonçât à ses droits que de les exiger.), pas plus qu’on ne peut négliger les autres choses qui sont de nécessité de salut. Quant aux biens temporels dont nous sommes les maîtres, tantôt nous devons et tantôt nous ne devons pas à cause du scandale les abandonner, en les donnant s’ils sont entre nos mains, ou en ne les redemandant pas, s’ils sont entre les mains des autres. Car si le scandale provient de l’ignorance ou de la faiblesse, et que ce soit, comme nous l’avons dit (art. préc.), le scandale des faibles, alors il faut sacrifier absolument ses biens temporels, ou bien apaiser le scandale d’une autre manière, c’est-à-dire par quelque avertissement (Si après avoir fait connaître par un avertissement la justice de ses prétentions le scandale continue, il devient un scandale pharisaïque. Par conséquent on ne doit pas en tenir compte.). C’est ce qui fait dire à saint Augustin (De serm. Dom., liv. 1, chap. 20) : Il faut donner sans nuire ni à vous ni aux autres, et quand vous refusez quelque chose à quelqu’un il faut lui en faire connaître le juste motif ; vous lui donnerez d’une manière plus profitable, après avoir repris l’injustice de sa demande. — D’autres fois le scandale vient de la malice ; c’est le scandale des pharisiens. A cause de ceux qui excitent ces sortes de scandale, on ne doit pas abandonner les biens temporels ; parce que ce serait nuire au bien général ; puisqu’on donnerait aux méchants l’occasion de ravir ce que les autres possèdent, et on nuirait aux ravisseurs eux-mêmes, qui en conservant ce qui appartient à autrui, resteraient dans le péché. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 31, chap. 8) : Il y en a que nous ne devons que tolérer quand ils nous ravissent nos biens temporels, mais il y en a aussi que par justice nous devons empêcher de voler, non seulement pour qu’ils ne nous prennent pas ce qui nous appartient, mais de peur qu’en dérobant ce qui n’est pas le leur, ils ne se perdent eux-mêmes.