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Timestamp: 2017-08-24 10:40:13+00:00
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Pourquoi la France a livré Aurore Martin ? - Azzédine TAIBI
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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 23:54
Pourquoi la France a livré Aurore Martin ?
La militante nationaliste basque commence son 2e mois de prison à Madrid. Etait-elle une apprentie terroriste ? Le gouvernement pouvait-il s’opposer à son extradition ? Enquête.
Un message sur le répondeur d’Emilie Martin le 1er novembre dernier, il est 15h55. C’est sa grande sœur Aurore. Elle est en voiture, sortant d’un déjeuner chez leurs parents à Mauléon : "Il y a un contrôle au rond-point de Garindein, je vais être en retard." Or les deux soeurs n’avaient pas rendez-vous. C’est le signal, la manière de dire "ils m’ont eue".
Emilie prévient une amie de Mauléon, qui va sur place. Le rond-point est vide. Elle reconnaît la voiture d’Aurore, abandonnée au bord de la route. Deux ans après s’être vu notifier un mandat d’arrêt européen délivré par la justice espagnole pour "participation à une organisation terroriste", Aurore Martin, 33 ans, vient d’être arrêtée par la police française.
Un leurre pour tromper d’éventuels soutiens
Deux heures plus tard, un convoi traverse sirènes hurlantes la vallée d’Aspe : c’est un leurre pour tromper d’éventuels soutiens, Aurore Martin n’est pas là. La jeune femme est en réalité remise aux autorités espagnoles à 20h30 au poste-frontière de Biriatou, non loin d’Hendaye, sur la côte basque. Une caméra la filme, vêtue d’une jupe et d’un manteau à carreaux noirs et blancs et entravée de menottes, jusqu’au fourgon de la Guardia civil qui l’emmène à Madrid. Une arrestation sans heurts, un transfert rapide : en apparence, l’opération est rondement menée. Pour la première fois, la France vient de livrer un de ses citoyens à l’Espagne.
Vue de loin, l’histoire d’Aurore Martin pourrait s’arrêter là. On hausserait les épaules, même pas un sourcil. Après tout, si la France la remet à l’Espagne, c’est bien que la jeune Basque doit avoir quelque chose à se reprocher, les Etats ne sont pas fous... Si l’on s’approche pourtant, un vertige saisit : et si l’affaire Aurore Martin n’était pas une simple affaire de terrorisme mais le signe d’une incompréhensible crispation franco-espagnole à l’heure où le Pays Basque vit un tournant historique vers la fin du conflit ? Qu’est allé faire le gouvernement français dans cette galère, qui paraît bien grande par rapport au profil de la supposée criminelle ?
"Faits d’intégration d’organisation terroriste"
Car que lui reproche-t-on au juste ? Pas d’avoir caché des armes, ni d’avoir aidé un fugitif ni fait couler le sang, seulement des prises de parole. Le 14 juillet 2009, le célèbre juge madrilène Baltazar Garzón, chargé de la lutte contre le terrorisme, lance à l’encontre de cette jeune femme un premier mandat d’arrêt européen (MAE). Il la poursuit pour "des faits d’intégration d’organisation terroriste commis en Espagne de 2005 à 2008". Trop vague pour la justice française, qui refuse de valider le mandat.
Les Espagnols en rédigent un nouveau, plus explicite : la jeune femme est accusée d’avoir participé, à Pampelune, Alava, Bayonne et Ustaritz, entre 2006 et 2007, à des réunions du parti Batasuna, la vitrine légale de l’ETA, interdit en Espagne depuis 2003, puis d’avoir été salariée par l’un de ses avatars, le Parti communiste des Terres basques (Ehak).
Symbole du mouvement basque
Rien ne destinait cette trentenaire à devenir un symbole du mouvement basque. Quoi de plus français que ce nom de famille, Martin, que lui lègue son père ? Celui-ci est bûcheron à Mauléon, un bourg paisible de 3.000 habitants, et sa mère prof de danse classique. Aucun des deux ne parle le basque. Née en 1979, Aurore est à l’image d’une génération qui renoue avec une culture, se cherche une identité loin des clichés rouge et blanc pour touristes.
Scolarisées dans une ikastola, une école en langue basque, Aurore et sa soeur sont les seules de leur famille à parler l’euskara. A l’adolescence, elle s’investit dans le gaztetxe de Mauléon, une des multiples "maisons de jeunes" qui maillent le Pays basque : la jeunesse s’y retrouve, pour écouter un concert, faire du théâtre, boire des coups, parler de politique. De fil en aiguille, elle rejoint le mouvement Segi et apparaît sur les radars de la police.
Surveillé comme le lait sur le feu
Considéré par les Espagnols comme un vivier d’ETA, et donc illégal, ce mouvement est particulièrement actif au tournant des années 2000. Ses membres sont de jeunes radicaux, à la fois indépendantistes et d’extrême gauche, abertzale, comme l’on dit en basque. Ils multiplient les actions, dans des opérations de guérilla urbaine appelées kale borroka, notamment du côté espagnol, s’en prenant à des symboles étatiques à coups de cocktails Molotov.
S’il n’est pas interdit en France, le mouvement est surveillé comme le lait sur le feu. Le durcissement des lois antiterroristes après le 11 septembre 2001, la notion d’"association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste"permettent de poursuivre de façon large et préventive tout individu sur la base de ses relations et de ses engagements militants.
Interpellations, gardes à vue au commissariat de Bayonne ou à la Sous-direction antiterroriste à Levallois, relevés d’empreintes ADN : "Tous les jeunes d’ici ont été arrêtés. Les policiers déboulent chez nous cagoulés au petit matin, c’est banal, raconte Emilie Martin. Ils nous demandent nos opinions politiques, ils nous fichent en réalité."
La prison pour la première fois
En 2003, une "macroarrestation" a lieu dans l’ensemble du Pays Basque, nord (français) et sud (espagnol). Une quarantaine de jeunes, dont les sœurs Martin, sont placés en garde à vue puis libérés. Un mois plus tard, ils reviennent chercher Aurore. Elle passera un mois en détention provisoire avant de bénéficier d’un non-lieu. La prison pour la première fois.
En détention, elle rencontre Argi Perurena, une Basque condamnée à dix-huit ans de prison dans l’affaire du vol des explosifs de Plévin (qui furent utilisés dans plusieurs attentats dont celui qui coûta la vie à une jeune employée d’un McDonald’s à Quévert, en Bretagne). Est-ce à son contact qu’elle poursuit, comme elle dit, sa "conscientisation" ? Comme beaucoup de ses amis, elle s’est convaincue que le peuple basque est "colonisé et opprimé" et qu’ils sont des "résistants".
Son face-à-face avec la police et la justice françaises ne calme pas ses colères. "J’ai passé un mois en prison alors que mon dossier était archi-vide, disait-elle à "Mediapart" en juin 2011. J’ai compris que c’était une volonté politique de casser du jeune." Plus que jamais elle se sent citoyenne d’Euskadi, frondeuse, rebelle, déterminée.
Batasuna, le bras politique d’ETA pour Madrid
A 24 ans, un an après sa sortie de prison, elle intègre Batasuna alors qu’il vient d’être "illégalisé" en Espagne. Elle devient membre du bureau politique et à ce titre participe à des réunions. Problème : si elles sont autorisées en France, elles sont passibles de douze ans de prison en Espagne. Pour Madrid, Batasuna n’est que le bras politique d’ETA puisque le parti refuse d’en condamner la violence. Les attentats sanglants de l’organisation armée, visant souvent des civils, ont traumatisé la population. Plus de 800 morts, des milliers de blessés, des victimes civiles touchées au hasard mais aussi des assassinats ciblés, des enlèvements, des menaces ou des colis piégés contre des journalistes, des élus ou des intellectuels basques qui dénoncent la campagne de terreur, du racket...
Les années 1980 et 1990 ont été particulièrement meurtrières. Après la mort de Miguel Angel Blanco, un jeune élu du Parti populaire enlevé et exécuté en 1997, six millions d’Espagnols crient leur indignation dans les rues du pays. En mars 2004, lorsque des bombes déchirent les gares de Madrid, tuant près de deux cents personnes et en blessant un millier, le gouvernement désigne immédiatement ETA comme coupable (à tort : la tuerie a été commise par des islamistes).
Intermittents de la légalité
Cette histoire explique la détermination et l’extrême fermeté des juges espagnols. Ils délivrent, profitant de la nouvelle législation européenne, des dizaines de mandats d’arrêt européens. Aurore Martin fait partie du lot pour ces quatre réunions politiques. Illégales au sud, autorisées au nord : leurs participants sont des intermittents de la légalité.
Le juge de Pau, qui selon la procédure du MAE doit le valider, coupe la poire en deux, n’entérinant la demande madrilène que pour les réunions tenues sur le sol espagnol. Celles qui se sont déroulées en France " ne peuvent faire l’objet d’une remise de l’intéressée aux autorités judiciaires espagnoles sous la qualification de participation à une organisation terroriste ", écrit-il dans son arrêt du 23 novembre 2010.
6 mois dans la clandestinité
C’est la première fois qu’un juge français entérine, même partiellement, un MAE visant un citoyen français. Aurore Martin risque à tout moment d’être arrêtée et remise à l’Espagne. Pendant six mois, elle vit dans la clandestinité. Le 18 juin 2011, elle réapparaît en public lors d’un meeting organisé à Biarritz contre la pratique du mandat d’arrêt européen. Tous les notables politiques sont là. Elle monte sur la scène devant 2.000 personnes. Elle est, déjà, un symbole.
Trois jours plus tard, des policiers viennent la chercher dans l’appartement de sa soeur au coeur du Petit-Bayonne. L’arrestation survient en pleine Fête de la Musique et à deux pas d’un "camp des indignés", il ne faut pas plus de cinq minutes pour que la cage d’escalier et les rues entourant l’immeuble se remplissent de ses soutiens. Ils obligent les policiers de Claude Guéant à renoncer. Ceux de Manuel Valls mèneront leur mission jusqu’au bout.
Y a-t-il eu décision politique de l’arrêter ? Les soutiens d’Aurore Martin en sont convaincus, qui notent qu’elle avait repris une vie normale, pointant à Pôle emploi, touchant le RSA, allant voter aux dernières élections, prenant son café au Bar des Pyrénées à Bayonne : il n’était pas difficile de la trouver.
Ils ont recueilli une dizaine de témoignages concernant le barrage routier où elle a été interceptée. Ils racontent ces hommes en armes installés tout autour du rond-point, arrêtant chaque voiture mais faisant preuve d’une étrange mansuétude. Ainsi, à 15h50, un homme est contrôlé, il n’a pas de vignette d’assurance mais les gendarmes ne le sanctionnent pas. Cinq minutes plus tard, Aurore Martin prévient sa soeur de son contrôle imminent. A 16 heures, un témoin remarque que "les gendarmes ne font pas attention aux voitures qui passent". Comme s’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient. A 16h20, le contrôle est levé.
"Une opération de juge à juge"
Manuel Valls réfute l’idée d’une opération ciblée. "Aurore Martin a été arrêtée lors d’un contrôle routier habituel en cette période de vacances, assure-t-il au journal "Sud- Ouest". L’exécution du MAE est une décision de la justice, appliquée sous l’autorité du parquet général de Pau. Ce n’est pas du ressort du ministre de l’Intérieur que je suis."
Difficile de croire que le parquet, représentant du ministère public, n’en ait pas référé au pouvoir politique. Le président Hollande, qui du temps où il était candidat avait appelé à la "clémence" pour Aurore Martin, fera savoir en tout cas qu’il n’interfère pas dans les décisions de justice et qu’il n’a rien décidé non plus, demandant à sa garde des Sceaux un rappel pédagogique de la procédure : l’extradition de la Française "s’est opérée dans le strict cadre du MAE qui est une opération de juge à juge, les autorités gouvernementales n’intervenant plus", affirme Christiane Taubira.
Des faits mineurs et non condamnables chez nous
Circulez, il n’y a rien à voir ? Pas vraiment. Le MAE, créé en 2002 dans la foulée du 11- Septembre pour simplifier et automatiser les extraditions entre les Etats membres de l’UE, y compris de leurs propres citoyens (principe jusqu’alors inédit) peut en effet être contesté " s’il est établi, précise la loi, qu’il a été émis dans le but de poursuivre ou de condamner une personne en raison [ ...] de ses opinions politiques [ ...]".
"Je suis extrêmement fâchée, dit la députée socialiste des Pyrénées-Atlantiques Colette Capdevielle. Le MAE montre toutes ses limites : on prive de liberté une Française pour des faits mineurs et non condamnables chez nous. Il faut l’abroger et réfléchir à un Code pénal commun."
L’affaire pourrait bien devenir un cas d’école étudié dans les facultés de droit. D’autant que le juge espagnol s’est allègrement assis sur la décision française en mettant aussi en examen Aurore Martin pour les réunions tenues en France, et donc parfaitement légales au regard du droit français !
Un tournant historique pour le Pays basque
Reste un mystère : pourquoi le pouvoir socialiste a-t-il fait exécuter ce MAE au moment où le Pays basque vit un tournant historique ? Car, depuis un an, le climat a changé. Le 17 octobre 2011, s’est tenue la conférence d’Aiete, lors de laquelle un comité international, composé notamment de Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, de Gerry Adams, président du Sinn Féin, et de l’ancien ministre de l’Intérieur socialiste Pierre Joxe, a fixé une feuille de route pour la résolution du conflit.
Trois jours plus tard, ETA, qui n’a pas commis d’attentats depuis 2009, annonçait "l’arrêt définitif de la lutte armée". Aujourd’hui, l’organisation se dit prête à se dissoudre si Madrid accepte d’ouvrir le dialogue sur la question des prisonniers.
Pourquoi alors jouer à contretemps ? Manuel Valls a-t-il voulu donner des gages à Madrid ? Le ministre de l’Intérieur fait-il une "fixette un peu datée sur ETA", comme le souffle un socialiste local ? A peine nommé place Beauvau, il se rend à Madrid pour réclamer la dissolution d’ETA. Plus surprenant, quatre jours avant l’arrestation de la militante, dans une interview à "El País", il balaie d’un revers de la main une revendication ancienne, portée par de très nombreux élus de droite comme de gauche : voir naître enfin, à l’image de la Corse, de la Bretagne ou de l’Alsace, une collectivité territoriale basque.
"Nous serons inflexibles"
"Il n’y aura pas de structure administrative basque. Nous ne voulons pas ouvrir ce débat, assène le ministre de l’Intérieur. Les choses sont très claires et tant que l’ETA ne déposera pas les armes, nous serons inflexibles." L’amalgame entre le terrorisme et une revendication démocratique stupéfie les élus porteurs du projet.
Parmi eux, de nombreux socialistes qui se souviennent que le département basque était une des "cent dix propositions" de François Mitterrand en 1981... Le gouvernement aurait pu choisir de discuter et se désolidariser des Espagnols, regrettent-ils, craignant que la politique du menton levé de Manuel Valls ne rallume les braises à peine tiédies de la lutte armée. "La violence a l’avantage de délégitimer toute velléité d’indépendance, analyse le professeur de droit Jean-Pierre Massias. D’où la tentation de criminaliser un mouvement qui ne l’est plus."
"Calculs politiques gravissimes"
Montrer ses muscles : au moment où le pays traverse une grave crise économique, le gouvernement espagnol a tout intérêt à signifier qu’il agit pour la sécurité des siens, quitte à gonfler exagérément son "ennemi intérieur" basque. De l’Ecosse à la Catalogne, la question des indépendances travaille l’Europe et menace des Etats aussi jacobins que vulnérables. "Il y a en Espagne et en France des gens qui peuvent avoir intérêt à voir renaître la violence basque pour faire la preuve de leur fermeté, dit un cacique socialiste. Ce sont des calculs politiques gravissimes."
Comme si le radicalisme et le jusqu’au-boutisme avaient changé de camp. Les gouvernements, avec leurs fins de non-recevoir sur la collectivité et des arrestations disproportionnées, donnent le sentiment de rejeter le dialogue. "Face à ces portes qu’on nous ferme au nez, le risque de radicalisation existe, reconnaît Anaiz Funosas, porte-parole de Bake Bidea en France et amie d’Aurore Martin. Mais nous devons être plus forts, ne pas tomber dans le piège. Il faut continuer le processus de paix, malgré la douleur de la voir en prison."
Les indépendantistes veulent convaincre dans les urnes. Bildu, qui a pris la succession de Batasuna et qui condamne désormais la violence, a recueilli 25% des voix aux élections pour le Parlement basque en Espagne en octobre dernier. Côté français, Batasuna a attiré 15% des votes aux dernières cantonales en Pyrénées-Atlantiques.
Boulette politique
En livrant Aurore Martin à l’Espagne, le gouvernement n’a pas seulement commis une boulette politique qui pourra lui valoir cher lors des prochaines élections. Il a aussi mis les indépendantistes au centre du jeu politique puisque c’est autour d’eux que se cristallisent à la fois la mobilisation pour la libération de la militante et la revendication toujours plus marquée d’une collectivité territoriale particulière. Ils ont réuni la plus grande manifestation qu’a connue Bayonne, le 10 novembre, pour réclamer la libération de la jeune femme. Parmi les manifestants, des citoyens qui n’étaient jamais descendus dans la rue.
La veille de son arrestation, Aurore Martin travaillait à l’organisation d’un Forum pour la paix, dans la suite de la conférence d’Aiete. Il se tiendra le 15 décembre à l’université de Bayonne. Des élus de tous bords y interviendront. Malgré le recours introduit par son avocate, elle sera probablement toujours retenue, à 500 kilomètres de là, dans sa cellule de la prison de Soto del Real.
source : http://tempsreel.nouvelobs.com/l-en...