Source: https://www.village-justice.com/articles/Absence-denaturation-poeme-Liberte-Paul-Eluard-fait-reprise-dans-fil-Maps-the,22585.html
Timestamp: 2020-08-04 00:02:11+00:00
Document Index: 204391436

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', '§ 2', 'arrêt ']

Absence de dénaturation du poème Liberté de Paul Eluard du fait de sa reprise dans le film Maps to the star de David Cronenberg.
Les juridictions du fond semblent donner sa pleine application à la jurisprudence initiée par la cour de cassation en mai 2015 avec l’arrêt rendu dans l’affaire Klasen.
En témoigne le jugement rendu le 25 février 2016 par le tribunal de grande instance dans une affaire qui opposait l’héritière de Paul Eluard et les éditions de Minuit aux producteurs et aux distributeurs du film Maps to the star à propos de l’utilisation du poème Liberté.
(Tribunal de grande instance de Paris 3ème chambre 4ème section - 25 février 2016)
Le tribunal de grande instance de Paris a rendu le 25 février 2016 son jugement dans le litige qui oppose l’héritière de Paul Eluard et les éditions de Minuit aux producteurs et aux distributeurs du film Maps to the star à propos de l’utilisation du poème Liberté [1]
Ce jugement mérite d’être relevé en ce qu’il illustre la nouvelle approche du droit d’auteur initiée par arrêt rendu le 15 mai 2015 par la première chambre civile de la Cour de cassation. [2]
Emblématique de l’engagement dans la Résistance [3] et de la lutte pour un idéal , le poème Liberté de Paul Eluard a été publié une première fois en 1942 puis intégré dans le recueil intitulé Le Rendez-vous allemand, publié en 1945 par les Éditions de Minuit.
Au début du mois de mai 2014, Madame Cécile Grindel, veuve Boaretto, dite Eluard-Boaretto, unique héritière de Paul Eluard, s’est aperçue de la reprise de six vers du poème Liberté dans la bande annonce du film en langue anglaise, Maps to the Stars du réalisateur canadien David Cronenberg [4] .
Titulaires des droits d’auteur, les Éditions de Minuit ont en conséquence adressé une première facture de 2 000 euros, suivie d’une deuxième d’un montant identique pour les mêmes vers dans le film lui-même [5].
Pour le producteur qui avait réglé ces factures la veille de la projection à Cannes, le contrat était conclu et la question réglée.
Les héritiers Eluard ont cependant constaté, lors du visionnage du film, des emprunts bien plus importants que la bande-annonce ne le faisait apparaître. Ils ont relevé également des erreurs dans la traduction en version française, comme dans les sous-titres.
Les parties n’ayant pas réussi à trouver un accord, Madame Cécile Eluard Boaretto et les éditions de Minuit ont assigné les coproducteurs et le distributeur du film, en contrefaçon des droits patrimoniaux et moraux [6]
Dans son jugement rendu le 25 février 2016, la 3ème chambre 4ème section du tribunal de grande instance de Paris a estimé que les actes de contrefaçon avaient porté atteinte au droit de reproduction et de représentation de l’œuvre [7] mais pas au droit d’adaptation de l’œuvre [8] » ; à l’intégrité de l’œuvre [9] mais pas à l’esprit de l’œuvre.
Ce dernier point - et lui seul - appelle les quelques observations qui suivent.
Madame Cécile Eluard Boaretto et les Éditions de Minuit soutenaient qu’il existerait une atteinte à l’esprit de l’œuvre de Paul Eluard du fait des thèmes, du scénario et du sens du film dans lequel a été utilisé le poème Liberté, qui le transformerait.
Pour refuser d’admettre une dénaturation de l’œuvre que constitue le poème Liberté, les juges parisiens vont développer une argumentation directement inspirée de la très controversée jurisprudence Klasen [10].
Dans son arrêt Klasen c/ Malka [11] L’affaire a été renvoyée devant la cour d’appel de Versailles qui devra donc rechercher concrètement un équilibre entre les droits également fondamentaux que sont les droits de propriété intellectuelle d’un côté et la liberté d’expression de l’autre.
C’est donc à une appréciation au cas par cas, au regard des faits de chaque espèce, et non de manière générale que les juges du fond sont invités à se prononcer. Et, de fait, c’est cette démarche qu’a suivi scrupuleusement le tribunal de grande instance de Paris dans son jugement du 25 février 2016.
Après avoir rappelé que « la liberté d’expression d’un auteur autorise la création et la diffusion d’une œuvre composite qui intégrerait tout ou partie d’une œuvre première protégeable, à la condition que le droit de l’auteur premier ait été respecté tant au plan patrimonial que moral. », les juges parisiens relèvent que :
« Comme indiqué précédemment, le film Maps to the stars est une critique de la vie des stars à Hollywood. Les personnages sont terrifiés par la peur de ne plus être reconnus ou de tomber en disgrâce. La mort y est souvent présente. Le film se termine par le suicide de Benjie et Agatha, frère et sœur, simulant le mariage également incestueux de leurs parents, eux aussi frère et sœur. Au cours de plusieurs scènes des extraits du poème Liberté sont ponctuellement récités par les personnages.
L’utilisation que fait le réalisateur du film Maps to the stars du poème de Paul Eluard, n’apparaît pas préjudiciable à l’auteur ou à son œuvre et ne porte aucune atteinte ni à la nature, ni à la qualité du poème. Dès lors, l’atteinte à l’esprit de l’œuvre ne sera pas retenue. »
Comme l’avaient relevé les commentateurs de la décision, la Cour de cassation a, par son arrêt du 15 mai 2015 procédé à un véritable « changement de paradigme » [12] ; et probablement « ouvert la boîte de pandore des libertés fondamentales en droit d’auteur [13] ».
Le jugement rendu le 25 février 2016 par le tribunal de grande instance de Paris paraît confirmer cette (r)évolution.
Au cas particulier, les juges du tribunal de grande instance de Paris font montre d’une certaine sévérité à l’égard des héritiers de l’auteur dont l’appréciation subjective est considérée comme dépourvue de valeur.
Il est certes admis par la doctrine majoritaire, que le droit moral subit, au décès de l’auteur, une métamorphose : le droit moral post mortem devient ainsi un droit-fonction, un devoir familial que les héritiers doivent exercer dans l’intérêt exclusif de l’auteur défunt et non dans leur intérêt personnel.
Il reste que les héritiers tenus à un devoir de fidélité sont présumés exercer leur rôle dans cet esprit et dans ce but.
Il est permis en définitive de s’interroger sur le point de savoir si la place laissée ainsi au juge n’est pas excessive ; et si la pesée concrète des différents enjeux en présence n’autorise pas une trop grande place à l’appréciation subjective des juges du fond.
[1] Cf. Macha Séry, « Droits d’auteur. Vous avez dit « Liberté » ? Eluard contre Cronenberg », Le Monde du 17 février 2016.
[2] Civ. 1re, 15 mai 2015, n° 13-27.391
[3] Le poème Liberté est constitué de vingt-et-un quatrains tous formés, à l’exception du dernier, sur une structure identique : les trois premiers vers débutent par l’anaphore « Sur... » suivie d’un complément de lieu, et le dernier vers est un leitmotiv : « J’écris ton nom », en référence à la liberté : « Sur mes cahiers d’écolier / Sur mon pupitre et les arbres/ Sur le sable sur la neige / J’écris ton nom » etc.). La vingt-et-unième strophe se termine par : « Pour te nommer ».
[4] Tourné avec des acteurs connus comme Julianne Moore, Mia Wasikowska et Robert Pattinson, ce film qui a été présenté au Festival de Cannes en mai 2014 propose une vision critique de la vie des stars du cinéma à Hollywood sur fond d’inceste et de drame familial.
[5] Il doit être souligné que le poème Liberté a donné lieu, dans le passé, à de nombreuses adaptations (ou utilisations) : certains vers du poème sont récités dans le film Mon oncle d’Amérique en 1980 ; une partie du poème est écrite par Fred sur la peau de Laurence dans le film Laurence Anyways en 2012.
Depuis la sortie du film, on peut mentionner en 2015, une pièce de 2 euros a été frappée du deuxième quatrain du poème en commémoration de la Fête de la Fédération ; en 2015 encore, le poème a été mis en chanson par Marc Lavoine pour l’édition 2016 des Enfoirés.
[6] Evalués à une somme de 350 000 euros toutes causes confondues : du poème Liberté et paiement de dommages et intérêts en raison du préjudice subi en France.
[7] Et évalué le préjudice du titulaire des droits à la somme de 10 000 euros.
[8] La motivation du tribunal est, sur ce dernier point quelque peu mystérieuse : « Comme le reconnaît son réalisateur, David Cronenberg, le scénario du film a pour thème la vie des stars à Hollywood et l’inceste ; il emprunte des extraits du poème Liberté sans qu’il soit question d’évoquer la Résistance. La reprise des extraits du poème « Liberté », qui a par ailleurs conduit certaines critiques à s’en étonner à la sortie du film, pourrait signifier selon les déclarations de son réalisateur publiées dans le dossier presse : « Je me suis demandé si le public français allait trouver offensant que l’on se serve d’un poème associé à la Résistance dans le contexte d’un film où il n ‘est nullement question de cela. Mais à vrai dire, un poème reste un poème, on peut lui donner plus d ‘un sens. Il est vrai que dans Maps to the Stars, à la fin, la récitation du poème devient un rite de passage. Pour ma part, j’aurais tendance à s’interpréter comme suit dans le monde d’Hollywood, c’est la gloire qui est la vraie liberté, votre image sort de l’écran et acquiert une vie propre. Comme dans la pensée religieuse où l’âme échappe au corps et parvient à une liberté suprême, l’immortalité. Le frère et la sœur associent clairement le poème à leur cérémonie nuptiale, qui rappelle celle de leurs parents, eux aussi frère et sœur. Ils tentent à la fois d’exorciser le mariage de leurs parents, mais aussi de le perpétrer ».
Il s’en suit que contrairement à ce qu’indiquent les demandeurs, le film Maps to the Stars n’est pas une adaptation du poème Liberté. La déclaration précitée le reconnaît expressément.
Néanmoins il fait apparaître à plusieurs reprises des extraits du poème qui sont prononcés ou lus par les personnages qui, pour les motifs exprimés précédemment, ont été repris sans autorisation des ayants droits de l’auteur,
Par conséquent les actes de contrefaçon de droit d’auteur par reproduction et représentation du poème sont établis à l’encontre des sociétés défenderesses.
[9] Le tribunal relève ainsi qu’« il ressort des tableaux de comparaison que de nombreuses modifications, substitutions ou ajouts qui ne sont pas contestés, figurent dans la plupart des apparitions des extraits du poème et notamment en français « sur le sable de neige » au lieu de « sur le sable sur la neige ». S’agissant d’un poème, il est manifeste que chaque mot revêt une importance particulière pour le sens et le rythme. Comme le relève l’analyse de Jean Michel Adam, chaque vers a une portée sémantique et phonétique (re-lire Liberté d’Eluard pièce 21). Le sable et la neige évoquent le chaud et le froid que le poète réunit pour recomposer un monde fraternel.
Il s’ensuit que la traduction dans les sous titres français « sur le sable de neige » dénaturent le sens du vers, tout comme les ajouts en altèrent le rythme. Ces erreurs sont suffisamment graves pour porter atteinte au respect de l’oeuvre de l’auteur »
[10] Alexandra Bensamoun et Pierre Sirinelli, « Droit d’auteur vs liberté d’expression : suite et pas fin. », D. 2015, p. 1672 - Pierre-Yves Gautier, « Contre la « balance des intérêts : hiérarchie des droits fondamentaux », D. 2015 p.2189 – RTD com. 2015. 509, et 515, obs. F. Pollaud-Dulian ; JCP 2015. 967, note C. Geiger ; Propr. intell. 2015. 281, obs. A. Lucas et J.-M. Bruguière ; CCE 2015. Comm. 55, note Caron, et Étude 17, obs. M. Vivant ; Légipresse 2015. 474, note V. Varet,
[11] Les faits de cette espèce méritent d’être rappelés en quelques mots : le peintre, Peter Klasen avait repris, pour les besoins de sa création, des éléments formels originaux d’œuvres préexistantes, et notamment de trois photographies originales réalisées par Alix Malka représentant un visage féminin très maquillé. L’arrêt de la cour d’appel de Paris qui avait classiquement sanctionné les agissements du peintre transformiste sur le terrain de la contrefaçon est censuré au visa de l’article 10, § 2, de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, la Cour de cassation reprochant à la cour d’appel d’avoir caractérisé et sanctionné la contrefaçon « sans expliquer de façon concrète en quoi la recherche d’un juste équilibre entre les droits en présence commandait la condamnation qu’elle prononçait », la première chambre civile de la Cour de cassation a en effet censuré un arrêt de la cour d’appel de Paris au motif que celle-ci ne s’était pas expliqué « de façon concrète en quoi la recherche d’un juste équilibre entre les droits en présence commandait la condamnation qu’elle prononçait ».
[12] Alexandra Bensamoun et Pierre Sirinelli, « Droit d’auteur vs liberté d’expression : suite et pas fin. », D. 2015, p. 1672
[13] Christophe Caron, « Droit d’auteur versus liberté d’expression : exigence d’un ‘juste équilibre’ », CCE 2015. Comm. 55