Source: http://www.lautresite.com/new/edition/explo/universconc/index.htm
Timestamp: 2017-11-18 08:21:03+00:00
Document Index: 101854596

Matched Legal Cases: ['art. 13', 'art. 14', 'art. 15', 'art. 16', 'art. 17', 'art. 18', 'art. 19']

Joël Kotek nous dit ici que le camp c'est, d'abord, la prison sans le droit.
Il nous rappelle que les camps, même si l'histoire en fournit de nombreux avatars, ont surgi dans la modernité via le colonialisme.
Et il insiste sur les différences à expliciter entre ce qui serait camp de détention, camp de concentration et centre d'extermination.
Un travail nécessaire sur ce que les mots et les notions impliquent. Non sans raison, on lie indissolublement totalitarisme et régime concentrationnaire : ils forment, en effet, une famille, certes monstrueuse mais cohérente et en quelque sorte logique. Pour autant, les camps de concentration (civils) ne sont pas une création ex nihilo du totalitarisme. Ils n'apparaissent pour la première fois ni en URSS, ni en Allemagne nazie mais à la fin du siècle dernier, à Cuba, lors d'une guerre de libération nationale, puis en Afrique du Sud, pendant la guerre des Boers. A l'origine, le camp est un instrument de contrôle colonial supposé temporaire. Son objectif premier est d'isoler et/ou surveiller des populations civiles, certes innocentes, mais susceptibles de soutenir la guérilla.
Qu'est-ce qui distingue le camp de la prison ? C'est le cadre judiciaire. La prison, en règle générale, est réservée aux personnes qu'un tribunal régulier a dûment jugées ou va juger. Au camp, affluent des détenus innocents de tout crime. Le plus souvent en masse. La prison a tendance à individualiser, là où le camp "massifie".C'est une détention administrative, extrajudiciaire. Le camp n'a pas pour mission de sanctionner des fautes ou des crimes réels, dûment établis et jugés, mais de se débarrasser de ceux qu'un régime investi de tous les droits et de tous les pouvoirs considère comme nuisibles pour lui-même. Le camp regroupe les cas «douteux», les suspects, les nuisibles par essence (ceux qui n'ont pas encore posé d'acte criminel mais dont on redoute qu'ils le fassent, étant potentiellement nuisibles à la société).
Que les camps surgissent de la modernité ne fait aucun doute, qu'ils recouvrent des réalités irréductibles l'une à l'autre ne l'est pas moins. Si les Britanniques ont effectivement créé des camps de concentration durant la guerre dite des Boers, il va sans dire que ces camps, les laagers de l'Orange river, ont fort peu à voir avec les camps nazis, soviétique ou chinois. Une même expression sert à désigner, on le voit, des centres de détention, des camps d'internement, des camps de travail, des complexes concentrationnaires et, même, des centres d'extermination.
L'hétérogénéité du concept impose donc un travail de classification préalable. Un critère simple permet de parvenir à cette fin sans détours ni peine excessive. Un mot le résume : celui de fonction. Quelle est la fonction de tel camp, quel rôle lui est dévolu et quelle est son utilité dans l'économie globale du système politique qui l'a imaginé et mis sur pied ? La fonction de Gurs en 1940 est d'isoler temporairement des catégories de citoyens posés comme suspects, celle de Mauthausen ou Magadan (URSS) en 1941 de faire travailler jusqu'à l'usure totale, celle de Treblinka en 1942 d'exterminer de manière systématique.
Qu'en est-il donc des centres dits fermés de Belgique ? Participent-ils du phénomène concentrationnaire ? Sans doute mais alors aux seuls centres d'internement pour interner administrativement des individus, certes innocents mais indésirables et/ou suspects a priori parce qu'étrangers. Où et quand a été ouvert le premier camp de concentration ?
La question est un peu vaine. Il semble bien qu'en remontant dans le temps on puisse toujours trouver ici ou là quelque chose qui en ait l'allure... Où vivaient donc et dans quelles conditions les dizaines de milliers d'Hébreux que les Egyptiens utilisaient pour certains de leurs grands travaux ? Et les esclaves noirs des grandes plantations coloniales d'Amérique ?
Si le XXème siècle européen a réuni comme aucun autre siècle auparavant les conditions d'un développement durable du phénomène concentrationnaire, force est d'admettre qu'on trouve à ce phénomène des analogies ponctuelles dans les siècles précédents, des ébauches et des prémisses quelques décennies auparavant. L'idée d'une révolution qui emporte tous les citoyens d'une même nation fait de chacun d'eux un acteur à part entière de la chose politique. La démocratie, étendue à l'ensemble des citoyens comme but, implique la mise à l'écart de ceux qui représentent un danger.
Buanarotti, dans sa Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, nous a conservé un «fragment d'un projet de décret de police», préparé par Gracchus Babeuf lui-même dont voici les derniers articles :
art. 13. Il sera formé, sous le plus bref délai, aux environs de Toulon, Valence, Grenoble, Mâcon, Metz, Valenciennes, Saint-Omer, Angers, Rennes, Clermont Angoulême et Toulouse, des camps destinés à maintenir la tranquillité, protéger les républicains et favoriser la réforme.
art. 14. A cet effet, les comités révolutionnaires désigneront et feront partir sur le champ pour les lieux qui leur seront indiqués, quatre républicains par compagnie de garde nationale, complètement armés, équipés et pourvus d'effets de campement.
art. 15. Les dispositions du décret militaire sont applicables aux camps ci-dessus.
art. 16. Ces camps seront dissous aussitôt que les nouvelles lois seront paisiblement exécutées;
art. 17. Les îles Marguerite et Honoré d'Hyères, d'Oléron et de Rhé seront converties en lieux de correction où seront envoyés pour y être astreints à des travaux communs, les étrangers suspects et les individus arrêtés par suite de la proclamation aux Français.
art. 18. Ces îles seront rendues inaccessibles : il y aura des administrations directement soumises au gouvernement.
art. 19. Ceux d'entre les détenus qui donneront des preuves d'amendement, d'activité dans les travaux et de bonne conduite pourront rentrer dans la république et y acquérir des droits de cité.
Ainsi quand une guerre éclate avec une nation étrangère, c'est tous les citoyens qui sont en guerre avec leurs homologues, fussent-ils sujet d'un prince ou d'un roi. L'article 7 du décret de police précédemment cité indique que «les étrangers sont sous la surveillance directe de l'administration suprême, qui peu les reléguer hors de leur domicile ordinaire et les envoyer dans les lieux de correction». On ne s'étonnera donc pas que sous la Convention on interna pour la première fois les étrangers sujets des royaumes en guerre contre la France, alors que trente ans plus tôt, durant la guerre de Sept ans, des ressortissants britanniques ou prussiens circulaient sans encombre dans le Royaume de France... Le terme de camps de concentration est largement employé pour désigner les camps de prisonniers à l'époque du premier conflit mondial. Léon Trotsky intitule le 23ème chapitre de son autobiographie "Dans un camp de concentration". En avril 1917, Trotsky avait été interné au camp militaire canadien d'Amherst avec surtout une majorité de marins de navires de guerre allemands coulés dans l'Atlantique. Dans un certain nombre de cas, la violence qui se déchaîna contre les Prisonniers de Guerre, l'horreur qu'ils ont à subir quotidiennement les sort de leur condition de Prisonniers de Guerre et de ce qu'on appelle les lois de la guerre pour nous ramener au cur du système concentrationnaire et aux questions fondamentales qu'il pose sur sa genèse, son sens, ses fonctions, ses catégories différentes, etc.
C'est la Guerre civile américaine, dite de Sécession en France, qui inaugure les premières grandes concentrations de prisonniers. Les camps, créés dans l'urgence et la précarité pour recueillir des deux côtés les masses de prisonniers (les effectifs des deux armées sont considérables, les prisonniers aussi), sont des camps de toile, ceints, déjà, de barrières de fils de fer - quoique non encore barbelés. le Nord compte 2.760.000 soldats pour 22 millions d'habitants; le Sud, 800.000 pour 5 millions de Blancs. L'effort, à la mesure des enjeux, est énorme. Et c'est pourquoi cette guerre est souvent qualifiée par les spécialistes de la chose militaire de première guerre totale. Les différents protagonistes ne visent rien moins en effet que l'anéantissement pur et simple de leur adversaire et ce, par quelque moyens que ce soit, y compris la destruction systématique des villes, des récoltes, des moyens de transport et des vies humaines. La guerre civile américaine fera quelque 600.000 victimes, et nombreux seront ceux à périr du fait des épidémies sévissant dans les hôpitaux et dans les camps de prisonniers.
Notons encore que c'est la guerre civile américaine qui célèbre les noces du camp d'internement et du fil de fer. Pour assister à la naissance du fil barbelé, il faudra patienter jusqu'en 1867, soit deux années après la capitulation sudiste. Inventé pour répondre au problème de la gestion et de la surveillance de la masse de bétail de l'Ouest américain, il connaîtra un succès fulgurant. Il a tout pour lui, le fil barbelé, il faut le dire : il est à la fois peu coûteux à fabriquer et très facile à installer. Une pure merveille... Origine du phénomène concentrationnaire:
Où et quand a été ouvert le premier camp de concentration ?
La question est un peu vaine. Il semble bien qu'en remontant dans le temps on puisse toujours trouver ici ou là quelque chose qui en ait l'allure... Où vivaient donc, et dans quelles conditions, les dizaines de milliers d'Hébreux que les Égyptiens utilisaient pour certains de leurs grands travaux ? Et les esclaves noirs des grandes plantations coloniales d'Amérique ?
Si le XXe siècle européen a réuni, comme aucun autre siècle auparavant, les conditions d'un développement durable du phénomène concentrationnaire, force est d'admettre qu'on trouve à ce phénomène des analogies ponctuelles dans les siècles précédents, ainsi que des ébauches et des prémisses quelques décennies auparavant. L'idée d'une révolution qui emporte tous les citoyens d'une même nation fait de chacun d'eux un acteur à part entière de la chose politique. La démocratie, étendue à l'ensemble des citoyens comme but, implique la mise à l'écart de ceux qui représentent un danger.
Buonarotti, dans sa Conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, nous a conservé un « fragment d'un projet de décret de police », préparé par Gracchus Babeuf lui-même dont voici les derniers articles.
ART. 13. Il sera formé, sous le plus bref délai, aux environs de Toulon, Valence, Grenoble, Mâcon, Metz, Valenciennes, Saint-Omer, Angers, Rennes, Clermont, Angoulême et Toulouse, des camps destinés à maintenir la tranquillité, protéger les républicains et favoriser la réforme.
ART. 14. A cet effet, les comités révolutionnaires désigneront et feront partir sur-le-champ pour les lieux qui leur seront indiqués, quatre républicains par compagnie de garde nationale, complètement armés, équipés et pourvus d'effets de campement.
ART. 15. Les dispositions du décret militaire sont applicables aux camps ci-dessus 22.
ART. 16. Ces camps seront dissous aussitôt que les nouvelles lois seront paisiblement exécutées.
ART. 17. Les îles Marguerite et Honoré d'Hyères, d'Oléron et de Ré seront converties en lieux de correction où seront envoyés pour y être astreints à des travaux communs, les étrangers suspects et les individus arrêtés par suite de la proclamation aux Français 23.
Désormais, quand une guerre éclate avec une nation étrangère, c'est tous les citoyens qui sont en guerre avec leurs ressortissants homologues. L'article 7 du décret de police précédemment cité indique que " les étrangers sont sous la surveillance directe de l'administration suprême, qui peut les reléguer hors de leur domicile ordinaire et les envoyer dans des lieux de correction ". On ne s'étonnera donc pas que, sous la Convention, on ait interné pour la première fois les étrangers sujets des royaumes en guerre contre la France, alors que trente ans plus tôt, durant la guerre de Sept Ans, des ressortissants britanniques ou prussiens circulaient sans encombre dans le royaume de France...
Une réponse au problème du contrôle des masses suspectes
On aurait tort d'associer par trop la concentration à la lutte contre une nation ennemie. Toute révolution implique la répression massive contre des catégories ou des groupes d'individus. Une révolution n'est pas imaginable sans purge, sans mise à l'écart, sans prisons et sans camps. Il n'est pas jusqu'à Proudhon qui l'envisage et prolonge ainsi le Programme des Égaux. Il écrit dans ses Carnets : " La Révolution faite, nous aurons quelques millions d'individus des deux sexes à condamner aux travaux forcés : prostitués et prostituées, maquereaux et maquerelles, ravisseurs, séducteurs, violateurs de jeunes filles, les voleurs signalés par l'opinion et restés impunis, etc "
Sans nous arrêter à la dimension particulièrement sexuelle du " mat contre-révolutionnaire " décrit par Proudhon, on remarque d'emblée, dans sa perception de la répression, ce qui caractérisera en effet tous les processus d'internement concentrationnaires au XXe siècle : le passage des ennemis avérés -- soldats d'une puissance étrangère ou militants de la contre-révolution -- aux " tout-venants ", poids morts, lie de l'ancienne société, rappel des pesanteurs sociales anciennes. La nécessité de la répression est si évidente que le nombre des victimes annoncées importe peu. Proudhon poursuit : " La Révolution, dit Lamartine, a fait 300 000 victimes. Nous aurons peut-être trois millions de coupables. Soit. Il faut punir... "
L'institution concentrationnaire doit donc être envisagée, aussi, pour ce qu'elle fut à son origine : une des réponses à la question de la gestion des masses à l'âge démocratique, national et colonial : comment oublier que les premiers camps de travail forcé datent de 1905, tout spécialement inventés pour les survivants du premier génocide du XXe siècle, celui des Héréro du Sud-Ouest africain ?
Enfermer des militaires, d'abord...
Les deux grandes passions de la politique de la modernité -- la nation et la révolution -- sont l'affaire des masses. Par la conscription, ces deux moteurs sont désormais les acteurs privilégiés des guerres modernes. L'Europe adopte le modèle français de levées de masses : la Grande Armée napoléonienne compte plus de 600 000 hommes, l'effectif militaire le plus élevé qu'ait jamais connu l'Europe. Avec la confrontation d'armées gigantesques, plus déterminées que jamais, les nouveaux conflits induisent une problématique inédite depuis l'Antiquité : que faire des hommes pris à l'ennemi ? Le problème est de taille. Non seulement, les prisonniers sont nombreux, mais il n'est plus question, comme précédemment, de les relâcher à plus ou moins brève échéance. Un soldat capturé est et restera, le temps du conflit au moins, un ennemi potentiel, un homme dangereux. D'où la nécessité de le neutraliser en l'internant, aussi longtemps que la guerre durera.
C'est la guerre civile américaine, dite de Sécession, qui inaugure les premières grandes concentrations de prisonniers. Les camps, créés dans l'urgence et la précarité pour recueillir des deux côtés les masses de prisonniers (les effectifs des deux armées sont considérables, le nombre des prisonniers aussi), sont des camps de toile, ceints, déjà, de barrières de fils de fer, pas encore barbelés. Le Nord compte 2 760 000 soldats pour 22 millions d'habitants ; le Sud, 800 000 pour 5 millions de Blancs. L'effort, à la mesure des enjeux, est énorme, et c'est pourquoi cette guerre est souvent qualifiée de première guerre totale. Les différents protagonistes visent en effet l'anéantissement pur et simple de leur adversaire, par quelque moyen que ce soit, y compris la destruction systématique des villes, des récoltes, des transports et des vies humaines. La guerre civile américaine fera plus de 600 000 victimes, et nombreux seront ceux qui périront du fait des épidémies sévissant dans les hôpitaux et les camps de prisonniers. La mortalité des camps créés dans l'urgence et la précarité est inouïe. Ouvert en février 1864, le camp sudiste d'Andersonville, en Géorgie, vit mourir 13 000 internés nordistes en quinze mois. " Andersonville, camp de 8 hectares, écrit James Mac Pherson, fut très vite surpeuplé de captifs appartenant à l'armée de Sherman, en plus des prisonniers faits sur le théâtre d'opérations de l'Est. Durant certaines semaines de l'été 1864, il mourait chaque jour à Andersonville, plus de 100 prisonniers. Au total, sur les 45 000 hommes qui s'y trouvèrent détenus, 13 000 moururent de maladie, des rigueurs du climat et de la faim." Andersonville ne fut pas le pire camp du Sud : ce regrettable honneur appartient à celui de Salisbury, en Caroline du Nord, où 10 321 prisonniers, soit 34 % du total (contre 29 % à Andersonville), périrent. Du côté nordiste, le camp d'Elmira, situé dans l'État de New York, semble avoir été le plus meurtrier avec ses 3 000 morts (24 % du total des internés).
Notons encore que c'est la guerre civile américaine qui célèbre les noces du camp d'internement et du fil de fer. Pour assister à la naissance du fil barbelé, il faudra patienter jusqu'en 1867, soit deux années après la capitulation sudiste. Inventé pour répondre au problème de la gestion et de la surveillance de la masse de bétail de l'Ouest américain, il connaîtra un succès fulgurant Il a tout pour lui, le fil barbelé : il est à la fois peu coûteux à fabriquer et très facile à installer. Une pure merveille...
... détenir des civils, ensuite
Du bétail bovin au bétail humain, il n'y a qu'un pas, et il sera franchi en 1896, par les Espagnols à Cuba et en 1900 par les Britanniques en Afrique du Sud, qui utiliseront le fil barbelé pour ceinturer les camps où sont concentrés les Boers tombés entre leurs mains et leurs familles. Ce matériau, détourné de son utilisation première, fera corps, dès lors, avec l'institution concentrationnaire. Un véritable mariage de raison.
Reste à savoir pourquoi les Britanniques se mettent en tête d'isoler des populations civiles entières, hommes, femmes, enfants, vieillards. La réponse est simple : l'ère des masses, qui ouvre le XXe siècle, fait des éléments constitutifs du corps social, jusque-là disparate, un ensemble plus homogène où chacun des rouages a sa part à jouer : il n'est pas jusqu'au plus modeste des citoyens qui ne soit un sujet actif de la nation, donc, à l'occasion des nouveaux conflits, un acteur à part entière, et par conséquent un ennemi potentiel.
Depuis les campagnes napoléoniennes d'Espagne et de Russie, les civils sont devenus des acteurs que les États ne peuvent plus se permettre de négliger. Que ce soit de manière passive (soutien aux insurgés) ou active (guérilla), ils sont au centre du conflit et, comme tels, malmenés plus qu'à leur tour : au soulèvement du peuple espagnol, les troupes françaises d'occupation répondent par une campagne de terreur aveugle. 65 000 Espagnols sont envoyés dans le reste de l'Empire comme travailleurs. Et pour au moins 10 000 d'entre eux, on peut parler de camps, avec baraques plus ou moins salubres, dans lesquelles vivent des hommes qu'on a regroupés pour les forcer à travailler. Certes, ces hommes que l'on conduit en rang dans leurs ateliers sont payés (à environ 50 % des prix du marché), leur surveillance est lâche et parfois symbolique et il leur arrive de revendiquer une meilleure nourriture et des vêtements plus adaptés à leur activité. Mais tous les camps du XXe siècle, nous le verrons, ne sont pas des camps de la mort, et dans certains des pires, on était payé et l'on pouvait revendiquer de meilleures conditions de vie.
Ce qui compte ici, c'est de voir des civils concentrés -- c'est-à-dire regroupés dans un lieu ferme -- par décision administrative, qu'elle soit civile ou militaire.
Avec l'irruption massive des civils sur le champ de bataille au sens large du terme, la guerre a changé de figure, c'est le message que Goya fait passer à travers sa série de tableaux, les Désastres de la guerre.
Jusqu'à la Révolution française, écrit Bertrand de Jouvenel, " les rapports individuels n'étaient pas rompus entre nations en guerre, ni les correspondances, ni même les voyages ". Napoléon, explique-t-il, parut comme particulièrement barbare lorsqu'" il assigna des résidences aux Anglais vivant en France après la rupture de la paix d'Amiens ". Voilà signifié que désormais les civils aussi peuvent être ennemis et qu'ils risquent comme tels la détention.
... et des colonisés
Les conflits s'étendant aux civils, le besoin se fait très vite sentir de contenir cette masse d'ennemis potentiels, d'où la décision des autorités coloniales espagnoles, d'abord, puis britanniques, de créer qui des camps de reconcentracion (Cuba), qui des concentration camps (Afrique du Sud). Dans les deux cas, il n'est pas question d'exterminer la population civile, mais de l'empêcher de soutenir la guérilla. La tâche est d'envergure : ce ne seront pas moins de 120 000 civils que les Britanniques de Lord Kitchener devront " mettre aux fers " afin de mener leur entreprise à bien.
Si la mesure est clairement délimitée dans le temps, tous les ingrédients du scandale concentrationnaire ne s'en trouvent pas moins réunis : la notion de punition collective (on ne vise pas des individus mais une catégorie d'individus jugée suspecte: les Boers), internement préventif (on interne des innocents) et administratif (on ne peut juger ni condamner des innocents), des conditions de vie précaires (la mortalité est d'emblée importante). Hygiène quasi inexistante, soins médicaux rares, nourriture et eau insuffisantes: les épidémies ne tardent pas à apparaître et à frapper durement. Sommé, par son ministre de tutelle, de s'expliquer sur ses intentions, Kitchener, en bon militaire, répond sans tarder ni tergiverser : il ne souhaite pas la mort des femmes et des enfants qu'il retient prisonniers, et dont le sort, en réalité, ne l'intéresse pas. S'ils sont là, c'est que leur appui à la guérilla menace de faire durer indéfiniment cette guerre qu'il lui tarde, et c'est son seul souci, de gagner au plus vite.
Le processus de déshumanisation est enclenché. Rien ne l'arrêtera plus. Moins de trois ans plus tard, l'invention hispano-anglaise qui consiste à interner des populations qui ne sont a priori coupables de rien mais dont on redoute les possibles manifestations d'élan patriotique, fait tache d'huile. Le drame, cette fois, a pour cadre la colonie allemande du Sud-Ouest africain et, plus précisément, le Hereroland, où un petit peuple lutte désespérément pour sa survie. Herero : rares sont ceux qui connaissent aujourd'hui le nom de ce petit peuple de l'actuelle Namibie, et pourtant, il se trouve être, avant les Arméniens, avant les Juifs et avant les Tutsi, le premier peuple génocidé du XXe siècle. Le malheur des Héréro fut d'être noirs, donc exterminables (les Boers étaient blancs et c'est à cela qu'ils durent leur survie) et d'entrer en conflit ouvert avec un régime non seulement autoritaire (Guillaume II n'avait que faire de son opposition), mais aussi, et surtout, plus que tout autre pays européen : racialiste.
Et c'est bien à une guerre d'extermination raciale que se livra le général en chef des forces allemandes Lother von Trotha. Sa révocation (alors que plus de 50 % des Héréro avaient été exterminés) ne changea rien à leur malheur : les survivants du génocide furent internés dans des camps de travail forcé.
D'aucuns pourraient considérer le destin des Héréro comme typique du système colonial. De Madagascar à l'Indonésie, il est vrai, les droits les plus élémentaires étaient également déniés aux indigènes, bafoués, foulés au pied. Seule comptait l'exploitation des hommes et des ressources. Il n'en demeure pas moins que les Allemands inaugurèrent, avec les camps héréro, la voie de l'élimination par le travail. Avec eux, le camp devient un élément, certes encore annexe, du génocide.
La guerre des Boers et la répression des Héréro révoltés sont emblématiques, chacune à sa manière, de l'internement massif de catégories de populations objectivement hostiles. Ce nouveau mode d'enfermement s'est imposé d'autant plus logiquement qu'il était expéditif et... peu onéreux. En termes de construction comme de gardiennage, le coût concentrationnaire est sans rapport avec le coût carcéral. Son caractère provisoire justifie en effet toutes les précarités. Si le camp de toile apparaît (encore) peu sûr en termes de sécurité, la nature des internes -- des civils innocents et sans défense -- compense largement ce handicap.
... ses propres nationaux, enfin: la "révolution" bolchevik
Chaque conflit nouveau s'accompagnera désormais de 1 ouverture de camps. Aucun pays n'y échappe. La France installe, dès 1914, des camps qualifiés de concentration par sa propre administration, destinés, en priorité, aux nationaux ennemis résidant sur son sol: Allemands (et même, parmi eux, les Alsaciens-Mosellans), Austro-Hongrois, Ottomans. Les autorités sauront très vite tirer parti du système, faisant interner dans les camps d'autres catégories d'indésirables, les prostituées et les Tsiganes, entre autres. En Italie, les camps accueillent, outre les Austro-Hongrois et les Allemands, des anarchistes hostiles à la guerre.
De camp de détention pour ennemis de l'extérieur (civils ou militaires) à camp d'enfermement pour ennemis intérieurs, le pas sera très rapidement franchi par les bolcheviks. C'est Trotski, en effet, qui, le 8 août 1918 ordonne la création, à Mourom et à Arzamas, de deux camps pour " les agitateurs touches, les officiers contre-révolutionnaires, les saboteurs, les parasites, les spéculateurs qui y seront internés jusqu'à la fin de la guerre civile ". Non sans raison, Soljenitsyne souligne que, pour la première fois, " le mot (camp) est appliqué aux citoyens du pays lui-même ". Le transfert de sens est compréhensible : l'ennemi est désormais intérieur. C'est le contre-révolutionnaire, suspect par essence, qu'il convient d'interner préventivement.
Le système concentrationnaire soviétique vient à point nommé : les prisons et autres bastilles tsaristes n'auraient pas suffi à contenir la grande masse de suspects qui jaillissent de partout. Sa fonction, une fois de plus, n'est pas de châtier pour des délits jugés, mais de mettre hors d'état de nuire, à titre préventif, des individus " subjectivement coupables ".
Une clef : 1914-1918,
la brutalisation des comportements sociaux
Le lien entre camp militaire et camp civil est patent. D'une manière générale, on ne saurait comprendre le système concentrationnaire de l'entre-deux-guerres sans passer par la guerre de 14-18 et ses suites, comme la guerre civile russe.
La Grande Guerre constitue en effet une rupture dans l'art de la guerre : elle est infiniment plus brutale que tous les conflits antérieurs. Son bilan est terrible : 10 millions de morts environ, presque exclusivement des soldats. La Serbie a perdu 37 % de ses mobilisés, la France 16,8 %, l'Allemagne 15,4 %. En moyenne, de 1914 à 1918, près de 900 hommes sont morts chaque jour du côté français, et 1300 du côté allemand. La mort fut presque exclusivement violente. Jamais, auparavant, des hommes au combat n'avaient ressenti une telle sensation d'impuissance devant les moyens de destruction mis en uvre. Jamais ils n'avaient eu à faire face à un si haut degré de violence, sur des périodes aussi longues. Dans les tranchées de Verdun comme d'Ukraine, les hommes ont littéralement vécu l'enfer. Et cet enfer les a durablement, et profondément, transformés. Ce n'est pas sans raison que, s'agissant de la Grande Guerre, l'historien américain George Mosse a forgé le concept de " brutalisation des comportements ". Ce concept décisif pourrait résumer, à lui seul, le tournant culturel apporté par la Première Guerre mondiale. La violence est désormais enchâssée dans l'esprit et dans la chair de ceux qui ont pris part aux combats inhumains de 14, qui en ont réchappé par chance ou par miracle, et qui seront, pour certains, les cadres futurs des révolutions et contre-révolutions de l'entre-deux-guerres. La violence aveugle de la guerre a fait de ces hommes broyés des êtres que rien ne dispose plus au compromis avec l'ennemi, même si cet ennemi est un civil, peut-être surtout si c'en est un.
Nombre d'anciens combattants ont nourri, en effet, un grand ressentiment à l'égard de l'arrière, territoire brumeux des affairistes, des planqués et des traîtres. C'est ainsi que s'inscrit, dans l'Allemagne de l'entre-deux guerres, le mythe du Dolchtoss, du coup de poignard (juif) dans le dos (militaire) de la nation. L'armée n'a pas perdu la guerre sur le front extérieur, mais bien à l'intérieur, soumise aux coups bas des traîtres et des comploteurs. L'idée de faire payer aux civils les souffrances des tranchées (et des camps de prisonniers) s'impose dès lors en Allemagne comme en Russie (ce n'est pas par hasard que dans la Russie rouge de 1918, le système des camps de concentration, inconnu dans la période tsariste, sera complété par un instrument de répression lui aussi inédit : la prise d'otages -- naturellement civils).
Ce sont les guerres totales qui ont produit le totalitarisme. L'univers concentrationnaire est le pur produit de la violence extrême qui en découle, le fruit de cette " brutalisation " des sociétés et des comportements européens -- notamment en Allemagne et en Russie -- avec, en toile de fond, un mépris grandissant à l'égard de la société dite civile.
Pour reprendre George Mosse, tout est prêt, dans l'entre-deux-guerres, pour que la " politique puisse être considérée comme la continuation de la Grande Guerre par d'autres moyens ". En d'autres termes, Dachau et les Solovki sont aussi des " enfants " des tranchées.
Le camp : ici, un instrument de terreur provisoire...
Dans le cas des systèmes démocratiques, le camp apparaît avant tout comme un instrument de contrôle social provisoire. L'institution concentrationnaire peut difficilement se justifier au-delà d'une situation de crise ou de conflit armé. Démocratie et système concentrationnaire ne font pas bon ménage et ce n'est pas non plus un hasard si, au premier système concentrationnaire démocratique, répond la première campagne d'opinion publique. Elle est menée, non sans succès, par une militante libérale, Emily Hobhouse, dont les rapports sur la situation en Afrique du Sud font vite scandale en Grande-Bretagne : " Depuis l'époque de l'Ancien Testament, écrit-elle, on n'a jamais vu toute une nation ennemie emmenée en captivité ". Lloyd George, alors leader de l'opposition, accuse le gouvernement de mener une politique d'extermination contre des femmes et des enfants, et les camps boers entrent dans la conscience collective. A tel point que, dans son discours du 30 janvier 1941 au Sportpalast, à Berlin, Hitler, pressé de dénoncer l'hypocrisie de son adversaire britannique, se fera un plaisir de revenir sur cet épisode comme pour se disculper, lui, et mieux accuser son ennemi : " Ce n'est pas en Allemagne que l'on a imaginé les camps de concentration, les inventeurs en sont les Anglais, qui par cette institution pensaient pouvoir briser l'échine des peuples et les forcer à subir le joug britannique de la démocratie ". Comme le rappelle Bédarida, dans la préface à l'excellent ouvrage que consacre la BDIC au système concentrationnaire nazi, Hermann Goering, le premier patron de ce système, a passé une partie de son enfance en Afrique du Sud, et il soutiendra, à Nuremberg, que l'idée des KZ lui est venue en repensant à des récits entendus dans sa jeunesse.
Si les pratiques concentrationnaires ne perdurent jamais en démocratie, où l'opinion publique joue -- avec plus ou moins d'efficacité -- son rôle de régulateur, les régimes totalitaires, eux, peuvent se permettre le luxe d'un système concentrationnaire permanent. Que seuls les régimes totalitaires s'appuient en permanence sur les camps ne signifie pas, à l'évidence, que les dictatures classiques n'y aient pas recours elles aussi, mais dans le cas des dictatures, le camp ne représente qu'une étape transitoire vers la normalisation. De l'Espagne franquiste à l'Indonésie de Soeharto, des camps ont été ouverts pour interner des suspects dont les crimes ne pouvaient être prouvés et qui, par conséquent, ne pouvaient être condamnés par la justice ordinaire. Dans le cas de figure autoritaire, le camp est appelé à remplir deux fonctions bien précises : l) terroriser la population civile, 2) isoler et/ou éliminer les opposants au nouveau régime. Reste que l'institution concentrationnaire se maintient rarement au-delà de cette première étape. Les dictatures ont pour vocation d'assujettir les masses, pas de modifier les individus ; de contrôler la société, pas de la refonder. Une fois assurées de leur pouvoir, les dictatures, même les plus sanglantes, préfèrent s'en remettre à l'arsenal répressif classique : prisons et bagnes, d'un côté, exécutions ou assassinats (escadrons de la mort) de l'autre. Depuis Auschwitz, mieux vaut éviter d'ouvrir ce qui peut ressembler de près ou de loin à un camp de concentration.
... là, dans les régimes totalitaires, nécessairement permanent
Dans les premières années de la révolution bolchevik les autorités soviétiques ne semblent pas croire à la fatalité des camps, et encore moins à leur permanence. Ils les décrivent comme une nécessité dictée par l'urgence et insistent sur leur caractère momentané. Les nazis quelques années plus tard, ne seront pas loin de partager ce sentiment. Il semble toutefois que le système concentrationnaire ne s'est pas imposé par accident, par une sorte d'entraînement progressif. La volonté de transformer fondamentalement l'ordre existant en fonction d'une idéologie --à fondement social ici et racial là -- semble poser l'institution concentrationnaire non comme un accident de parcours, mais comme une nécessité absolue, consubstantielle aux régimes à vocation totalitaire. C'est à dessein que nous parlons de vocation totalitaire, car le totalitarisme abouti n'existe pas. Il s'agit d'un concept idéaltypique, au sens weberien du terme, caractérisant les régimes politiques dont le projet n'est pas de contrôler, mais de modifier la société conformément à un modèle préétabli. Dans ses souvenirs, le dirigeant menchevik Raphaël Abramovitch rapporte une conversation tout à fait révélatrice qu'il a eue, en août 1917, avec Felix Dzerjinski, le futur chef de la Tchéka :
" -- Abramovitch, te souviens-tu du discours de Lassalle sur l'essence d'une constitution ?
-- Il disait que toute constitution était déterminée par le rapport des forces sociales dans un pays et à un moment donnés. Je me demande comment cette corrélation entre le politique et le social pourrait changer.
-- Eh bien, par les divers processus d'évolution économique et politique, par l'émergence de nouvelles formes économiques, la montée de certaines classes sociales, etc., toutes choses que tu connais parfaitement, Félix.
-- Oui, mais ne pourrait-on pas changer radicalement cette corrélation ? Par exemple, par la soumission ou l'extermination de certaines classes de la société ? "
Qu'on le veuille ou non, cette froide et cruelle vision était bien celle d'une majorité de bolcheviks. En septembre 1918, Grigori Zinoviev déclarait ainsi : " Pour défaire nos ennemis, nous devons avoir notre propre terreur socialiste. Nous devons entraîner à nos côtés disons quatre-vingt-dix des cent millions d'habitants de la Russie soviétique. Quant aux autres, nous n'avons rien à leur dire. Ils doivent être anéantis. "
L'idéologie comme fondement du camp totalitaire
Trois caractères neufs distinguent le totalitarisme des autoritarismes classiques : il se donne pour objectif de transformer la nature humaine afin de créer un homme nouveau; il entend utiliser, pour y parvenir, tous les moyens de coercition politique et économique que permet la dictature; il se dote d'un unique instrument pour y parvenir, le parti, constitué d'une minorité (une élite) animée d'une conscience considérée comme supérieure à celle des masses.
Alors que l'essence de la monarchie repose sur la foi, celle de la démocratie sur la loi, celle de la tyrannie sur l'absence de loi, le totalitarisme est un régime dont " l'essence est la terreur et le principe d 'action la logique de l'idéologie ". Cette volonté et cette ambition de transformer l'homme induisent la création d'un système concentrationnaire permanent dont la vocation n'est plus de " protéger " la société (démocratie) ou de la contrôler (dictature) mais bien de la refonder.
La logique des camps non totalitaires (ceux de la guerre des Boers par exemple) pourrait se résumer par le bon vieil adage " Qui n'est pas avec moi est contre moi " ; cette logique est différente dans les systèmes totalitaires où prévaut plutôt la formule " Qui n'est pas conforme au sens de l'histoire doit être sinon éliminé, en tout cas rééduqué ". Les totalitarismes sont avant tout anti-individualistes. Leur idéal est celui d'un peuple cohérent et rassemblé. Aussi, une des premières mesures prises par ces régimes consiste-t-elle à supprimer tout ce qui différencie, tout ce qui entretient la diversité, le pluralisme ; dissolution des partis politiques pour se débarrasser de l'opposition, mais aussi des syndicats, des groupements professionnels. A la diversité se substituent des organisations unitaires, fondées sur l'allégeance au régime et au parti. Plus rien ne doit venir s'opposer à l'Unité : unité autour du chef, du parti, du régime. C'est au camp qu'il appartiendra d'accueillir les citoyens dont l'existence ne cadre pas avec l'évolution que la société est censée suivre et ce camp fonctionne comme un laboratoire. Son rôle est à la fois d'écumer la société des éléments qui la perturbent et de préfigurer la société nouvelle. De manière générale, les systèmes concentrationnaires totalitaires nazi, soviétique, chinois et nord-coréen sont la réplique en réduction du modèle idéologique global, dont il ne se différencie concrètement que par un usage plus systématique de la violence, plutôt physique dans le cas des KZ nazis, plutôt verbale, dans le cas du laogai chinois.
Les KZ nazis préparent à la mission dévolue à l'ordre noir SS : coloniser l'est de l'Europe. Ils donnent une idée de ce que devrait être la société idéale selon la SS : une société binaire et esclavagiste. Le Goulag préfigure la nouvelle société soviétique : égalitaire (on y élimine toutes les classes et ethnies sans distinction) et productiviste (on y meurt à la tâche). Le laogai est le reflet fidèle de la société chinoise idéale : sans aucun doute l'ordre social le plus proche d'Orwell. Il vise à la transformation radicale de la conscience, de l'opinion politique, des croyances religieuses et des valeurs morales des détenus. Des techniques de lavage de cerveau (qualifiées de " réforme mentale ") visent " premièrement à éradiquer tes objections idéologiques, deuxièmement à dynamiser la productivité ".
Le fait que les systèmes concentrationnaires nazi, soviétique et chinois, loin de se résorber avec le temps et l'éloignement de la menace supposée, ne feront au contraire que se développer de manière régulière et continue, est symptomatique de la mission démiurgique qui leur est confiée. Religion du groupe, le totalitarisme aspire à remodeler l'individu, selon le cas, par des mesures d'éducation positive (propagande) ou négatives (élimination des parias).
Toutes les expériences concentrationnaires totalitaires sont marquées par cette double perspective, terroriste et " pédagogique ". C'est dans cette optique que doit se comprendre la décision des bolcheviks de créer, dès 1918, deux types de camps : le premier qualifié déjà de camp de concentration, destiné à isoler les " ennemis de la révolution " (terreur); le second appelé camp de travail correctif, supposé inculquer le goût de l'effort aux individus récalcitrants (rééducation). Quarante ans plus tard, les Chinois donneront naissance aux jumeaux laogai (camps de travail pénitentiaire) et laojiao (camps de rééducation par le travail).
Dans De la juste solution des contradictions au sein du peuple, Mao Ze Dong écrit qu'à l'égard de ses ennemis, le " peuple " utilise des méthodes de la dictature : " Nous les obligerons à se soumettre aux lois du gouvernement populaire, nous les forcerons à travailler pour qu'ils se transforment par le travail en hommes nouveaux ". Selon la théorie de la lutte des classes, le but ultime de la révolution est l'abolition de toutes les classes, à commencer par les classes possédantes: pour y parvenir, écrit Harry Wu, qui passa dix-neuf ans dans six camps du laogai, " les camps de travail sont un moyen."
C'est toujours dans cette même optique que doit se comprendre la création de Dachau et son fameux slogan " Arbeit macht frei ". Dachau, construit deux mois après la prise de pouvoir par Hitler, est un camp de détention préventive destiné autant à éliminer les ennemis du peuple qu'à les remettre sur le droit chemin. C'est à l'intention de ces ennemis que Eicke, le premier commandant du camp, affirme : " Tout homme en détention préventive a la liberté de songer aux raisons pour lesquelles il est venu dans le camp. On lui offre là l'occasion de modifier son opinion intime à l'égard du peuple et de la patrie et de se consacrer à la communauté populaire sur une base national-socialiste. Mais, s'il le préfère, il peut laisser sa vie pour les infectes IIe et IIIe Internationales juives d'un Marx ou d'un Lénine ". Une perche est tendue aux déviants idéologiques -- aryens, s'entend--y compris les communistes. C'est ainsi, nous dit Langbein que Streicher, gauleiter de Franconie, obtint tous les ans la libération de deux douzaines de communistes du camp de Dachau, fraîchement convertis au nazisme.
Le camp apparaît tout à la fois comme un lieu de rédemption par le travail, où le détenu est appelé à se racheter, le plus souvent au prix d'une mort par épuisement, et un lieu de mort tout court. Quiconque ne répond pas aux critères sociaux/raciaux issus de l'idéologie, est un ennemi de la mission sacrée, donc coupable du plus grand crime et justiciable du plus sévère châtiment : la mort. L'objectif que se fixent les terreurs soviétique, nazie et chinoise est de créer une société à cent pour cent conforme à un idéal, social chez les uns, racial chez les autres. Comme l'écrit Hannah Arendt : " La domination totalitaire essaie d'atteindre cet objectif de deux manières à la fois : par l'endoctrinement idéologique des formations d'élite, et par ta terreur absolue dans les camps ; et les atrocités pour lesquelles les formations d'élite sont utilisées sans merci deviennent, en somme, l'application pratique de l'endoctrinement idéologique -- le banc d'essai où ce dernier doit faire ses preuves -- tandis que l'effroyable spectacle des camps eux-mêmes est censé fournir la vérification «théorique» de l'idéologie ".
Les camps de concentration des régimes totalitaires sont le lieu par excellence de ce que Arendt appelle " domination totale " et Sofsky " pouvoir absolu." Ils servent de laboratoires où la croyance fondamentale du totalitarisme -- tout est possible -- se trouve vérifiée. Dans cette optique, les camps (ou le chantier, comme au Cambodge) apparaissent doublement emblématiques des régimes totalitaires, puisqu'ils sont en même temps instruments de terreur totale et de refondation du social. Ils incarnent tout à la fois l'enfer réel, pour les uns, et le paradis à venir, pour les autres. Du point de vue de leur idéologie rédemptrice, les institutions concentrationnaires nazie et soviétique apparaissent ainsi rationnellement explicables et fort similaires et ce, quand bien même régime soviétique et régime nazi poursuivraient des fins diamétralement opposées.
Comment nier, en effet, que le régime soviétique est historiquement sorti d'une volonté révolutionnaire, inspirée par un idéal humanitaire ? " Le but, écrit Aron, était de créer le régime le plus humain que l'histoire eût jamais connu, le premier régime où tous les hommes pourraient accéder à l'humanité, où les classes auraient disparu, où l'homogénéité de la société permettrait la reconnaissance réciproque des citoyens. Mais ce mouvement tendu vers un but absolu n'hésitait devant aucun moyen, parce que, d'après la doctrine, seule la violence pouvait créer cette société."
La combinaison d'un but sublime et d'une technique impitoyable pour atteindre ce but ne pouvait que déboucher sur l'horreur concentrationnaire. Ce sera l'uvre de Staline. Comme l'écrit Furet, le parti totalitaire, combinaison d'idéocratie et d'État terroriste, acharné à liquider sa vieille garde, c'est Staline, pas encore Lénine.
Le travail comme complément logique et non nécessaire
Ce n'est pas l'économie qui fonde l'institution concentrationnaire totalitaire, mais la volonté de créer un homme nouveau, régénéré. Cela ne signifie pas que le travail n'y ait pas sa place, au contraire. Reste à définir ce qu'on entend par travail et à insister sur le fait que si l'idée de travail productif s'est logiquement imposée dans tous les systèmes concentrationnaires permanents, elle ne leur est en rien consubstantielle.
Des camps américains pour civils japonais jusqu'aux six centres de mise à mort immédiate, l'idée de travail forcé est ignorée. La fonction économique -- c'est-à-dire de travail productif -- n'est pas nécessairement liée à la vie des camps, sans même parler des travaux forcés. Dans les camps de concentration français de la IIIe République, on ne travaille pas, pas plus que dans les camps de la guerre d'Algérie, les camps britanniques de la guerre d'indépendance d'Israël ou les camps américains pour Japonais de la Seconde Guerre mondiale. On l'aura compris, le travail n'est pas une composante des institutions concentrationnaires non totalitaires (les camps allemands de Namibie font ici une notable exception. Le contexte de guerre raciale qui voit leur création ne doit pas être y étranger). Par conséquent, contrairement à ce qu'avance Jean-Jacques Marie dans un récent ouvrage sur le Goulag, il ne saurait être question de définir le système concentrationnaire par l'existence, ou non, d'une fonction productive. L'argument de Marie est simple. Considérant que la loi votée par les Soviets le 15 avril 1919 prévoit un système de camps dits de concentration (sic) où le travail n'est pas à l'ordre du jour, il en conclut -- puisque selon lui c'est le travail qui définit le camp de concentration -- à l'absence de système concentrationnaire en Union soviétique. CQFD.
Tout en comprenant la raison de ce point de vue (reporter de dix ans la création du système concentrationnaire soviétique pour en exonérer Lénine et Trotski), on ne peut qu'en souligner la faiblesse d'un point de vue théorique et le caractère dangereux. A prendre ce modèle au pied de la lettre, en effet, le système concentrationnaire nazi n'existerait pas avant 1937, voire 1942, date à laquelle le KZ fut intégré dans l'économie de guerre.
Restons sérieux : à l'origine, le camp est un instrument de contrôle social où le travail a sa place dans un contexte tantôt de rééducation (donner le sens du travail), tantôt d'abrutissement (le travail est inutile et humiliant). Le travail est là pour abrutir, pour affaiblir la résistance physique des détenus afin de mieux briser leur force morale. Les camps nazis n'ont, à leur création, aucune visée productive, ils ne servent aucun dessein économique. Ils ont pour fonction essentielle de mater les mauvais esprits, de briser les rebelles et les opposants (il se trouve très peu de Juifs parmi eux). C'est l'époque où les nazis font état d'expériences de " rééducation " dans les " établissements de rééducation pour les marxistes ". Ainsi, en avril 1933, la Tägliche Rundschau salue avec enthousiasme la création des camps :
" Partout dans te Reich, de tels camps de concentration ont été institués pour décongestionner tes prisons. Il s'agit d'exercer une influence directe sur les personnes à qui des meneurs ont tourné la tête, et de leur inculquer à nouveau des principes d'ordre, de discipline et d'obéissance ; il faut leur faire comprendre que la terreur qui règne dans la rue doit cesser si l'État veut mener à bien les tâches de reconstruction (...) On ne sait pas encore si les mesures ainsi prises réussiront ; leur ampleur se manifeste tous tes jours par la création de nouveaux camps. Une véritable rééducation intérieure des marxistes est-elle possible ? Cette question restera sans réponse tant que l'on ne pourra sonder le cur des hommes. Le marxisme est une idée que seule peut éliminer la pratique d'une vie meilleure et mieux structurée -- à moins que l'on puisse reprendre en les améliorant certains principes valables du marxisme. S'il y a quelque chose de bon dans les camps de concentration, c'est la rencontre de deux groupes humains, car tous ces gens sont les membres solidaires d'un même peuple et ont partie liée avec le destin de notre nation."
Le travail posé comme outil de rédemption : sur le terrain, la réalité est bien différente. Avant l'internationalisation des camps, c'est l'idée de travail punitif, inutile et humiliant, qui prédomine. Comme le souligne Langbein, on accumule les tâches les plus insensées. Des pierres sont portées au pas de course d'un endroit à un autre, soigneusement empilées, puis rapportées, toujours en courant, à l'endroit où elles se trouvaient à l'origine. Le travail concentrationnaire combine deux fonctions essentielles : le (re)dressement et la punition.
Jusqu'en 1938, écrit Olga Wormser-Migot, " rien n'indique que les détenus aient travaillé autrement qu'à des tâches artisanales à t'intérieur même des camps. La main d'uvre concentrationnaire n'est pas employée dans l'industrie. Elle est employée aux tâches quotidiennes du camp et, à partir de 1937 seulement, dans l'exploitation des carrières, des sablières, des forêts, dans des entreprises SS."
Il faut attendre 1937-38, en effet, pour que le travail soit largement subordonné aux besoins économiques de la SS (les camps sont construits près de carrières et des fabriques SS), et 1942, pour qu'il soit intégré à l'effort de guerre de l'État nazi. Comme l'écrit Wormser-Migot, " les concentrationnaires ne travailleront dans les industries secrètes qu'à partir de 1942." Le travail forcé devient alors l'une des priorités économiques du Reich : l'économie de guerre exige toujours plus de main-d'uvre. Une lettre de Himmler datée du 26 janvier 1942 annonce à l'inspecteur en chef de tous les KZ son intention d'affecter 150 000 Juifs à des tâches économiques urgentes durant les quatre semaines suivantes. Ainsi, quelques sous-hommes, destinés à périr dans l'ultime phase de la solution finale, survivront à l'enfer SS. Le pourquoi des camps: Les univers concentrationnaires nazi et soviétique sont avant tout des systèmes de contrôle social. Ils servent donc des desseins idéologiques et non économiques. Comme l'écrit David Rousset, " les camps ne sont pas des organismes économiques simples, comme on a voulu le prétendre, mais sont avant tout des organismes du châtiment pénal social et politique. (...) Ce qui domine l'organisation dans la gestion et dans le rôle des camps, c'est avant tout le sens de la punition politique et sociale, de la répression sous tous ses visages."
Rousset n'en reconnaissait pas moins que " le rôle économique des camps cependant est considérable car ils permettent d'effectuer tes travaux humiliants et particulièrement pénibles."
Si, progressivement, la notion de rentabilité s'impose, jusqu'à transformer les camps en véritables usines, c'est en raison du caractère permanent que finit par acquérir l'institution concentrationnaire. Les camps étant là pour durer, autant en tirer un profit économique, un bénéfice. L'idée de faire supporter le coût du système par les détenus eux-mêmes surgit à la fois en Allemagne et en URSS, où sera dégagé le principe d'" autonomie comptable " (khozrach). Ici et là, on profite sans limite de cette main-d'uvre gratuite, corvéable à merci. On loue à la journée les services des déportés. L'entreprise devient tellement lucrative (moins pour le système lui-même que pour ceux qui le dirigent), que le nombre de prisonniers ne cesse d'augmenter, alors même que les rangs de l'opposition intérieure s'amenuisent, se clairsèment -- phénomène observable en Russie, en Allemagne et en Chine.
En Chine, les camps constituent aujourd'hui une véritable entreprise économique. Le produit du labeur carcéral est vendu sur le marché tant intérieur qu'extérieur et constitue un apport non négligeable à l'économie nationale. La fonction initiale des camps, ici comme ailleurs, n'en est pas moins purement idéologique. La théorie sous-tendant le système du laogai postule que tout crime politique ou de droit commun s'enracine dans l'idéologie des classes possédantes. Seul un dr labeur permet d'éradiquer cet état de choses, tout en suscitant un sentiment de solidarité avec le prolétariat. Le gouvernement chinois justifie ses pratiques esclavagistes par une théorie de la productivité e de la division du travail. Les gens ne commettent des crimes que parce qu'ils sont infectés par l'idéologie des classes exploiteuses. Pour attaquer le mal à sa racine, il est nécessaire de réformer l'idéologie du criminel, ce qui ne peut se faire que par la contrainte à un dur labeur. " Le redressement par le travail des contre-révolutionnaires et autres criminels, déclare le PCC, doit intégrer pleinement le châtiment et la réforme mentale, dans l'intérêt à la fois de la production et de l'éducation politique."
Cette pratique, toujours en vigueur aujourd'hui, bien qu'appliquée de manière hypocrite et cynique, explique le fait que les condamnés au laogai et au laojiao ne sont pas immédiatement astreints au travail physique. Ils sont réunis en " groupes d'études ". Cette période studieuse va de quinze jours à trois mois, en fonction du degré de bonne volonté dont fait preuve le prisonnier, c'est-à-dire de sa promptitude à confesser, comprendre et juger ses crimes -- ainsi qu'à la sincérité de son repentir. Ce n'est qu'après cette indispensable étape que peut s'enclencher le processus de " rédemption des péchés par la corvée ". Force est de reconnaître que le fondement de la politique de redressement par le travail est esclavagiste.
Essai de classification des camps: Le phénomène concentrationnaire est complexe, pluriel. Rien que pour le cas allemand, il y a trois, sinon quatre histoires successives à prendre en compte : les KZ n'ont pas la même fonction quand ils servent à interner 15 000 ou 75 000 personnes.
Une tentative de classification nous paraît cependant possible, dès lors que, suivant en cela Hannah Arendt qui eut l'intuition de ce schéma, on commence par distinguer trois types de camps, correspondant chacun à trois conceptions fondamentales de la vie après la mort, à savoir l'Hadès, le Purgatoire et l'Enfer. Aux trois catégories mentionnées ci-dessus, nous en ajouterons une quatrième, la Géhenne, pour rendre aux centres d'extermination nazis la singularité qui est la leur. Lorsqu'elle écrit son ouvrage sur les origines du totalitarisme, Hannah Arendt n'a pas pu saisir la spécificité des " centres d'extermination ". Pour la philosophe allemande, ces centres ressortissent encore du phénomène concentrationnaire. Ils sont dès lors placés en Enfer. Notre perspective est différente. Elle offre quatre idéaux-types :
L'Hadès, auquel correspondent les manières autrefois répandues, même dans les pays non totalitaires, de mettre à l'écart les éléments indésirables de toutes sortes: réfugiés, colonisés, apatrides, asociaux et chômeurs. Appartiennent à cette catégorie la " reconcentration " espagnole à Cuba, les camps britanniques d'Afrique du Sud, les camps de Vichy, etc. Les camps de l'Hadès firent des centaines de milliers de victimes.
Le Purgatoire, qui désigne les camps de travail soviétiques, asiatiques et même nazis de la période nationale (1933-1940), où l'isolement se combine avec un travail forcé chaotique et des velléités de rééducation. Le Purgatoire mène directement à l'Enfer, avec lequel il se confond souvent. Reste que l'objectif n'est pas d'exterminer, mais bien " d'assainir ". Il s'agit d'isoler les victimes, de les obliger à travailler, bref de les empêcher à contaminer les éléments sains de la société.
L'Enfer au sens littéral du terme a été incarné par les camps de concentration nazis de la période dite internationale (1940-1945) : là, tout est minutieusement et systématiquement organisé en vue de l'abaissement moral et physique de l'individu, de son élimination. C'est le domaine du mal absolu. Tout y est fait pour détruire l'homme, de préférence dans les pires souffrances.
La Géhenne est le monde des six centres de mise à mort immédiate nazis (SK). Ici, pas d'histoire, pas d'héroïsme, juste la mort immédiate dans l'anonymat absolu. Les masses humaines y sont traitées comme si elles n'existaient plus. Elles disparaissent, dans leur écrasante majorité, dès leur arrivée.
La différence entre les camps de l'Enfer et ceux du Purgatoire est souvent des plus ténue. Force est en effet de reconnaître que la mortalité est souvent supérieure dans certains camps soviétiques que dans leurs équivalents nazis. La différence n'est pas quantitative, mais de nature : dans les camps nazis de la période de guerre, tout est fait pour éliminer le détenu ; dans les camps soviétiques tout est là pour le faire mourir : l'incompétence, l'impréparation, les conditions de travail et climatiques, le mépris de l'être humain et le pouvoir des criminels, fauchent les vies humaines plus rapidement encore que ne tombent les arbres.