Source: http://pascalmbongo.fr/le-proces-du-siecle-affaire-thaw/
Timestamp: 2020-04-03 22:24:07+00:00
Document Index: 105428172

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', '§ 21', '§ 20', '§ 370', '§ 20', '§ 388', '§ 39', '§427', '§ 428']

Le « procès du siècle ». L’affaire Thaw – Pascal Mbongo
Publié le 16 mars 2020 22 mars 2020 par admin9994
Le « procès du siècle ». L’affaire Thaw
Les grands procès criminels américains exercent une fascination mondiale pour toutes sortes de raisons allant du caractère comminatoire des nullités procédurales à des condamnations ou des acquittements réputés improbables ailleurs, en passant par leur possible longueur, leurs coûts budgétaires ou la topographie des audiences. L’affaire Thaw (voir ICI sa documentation iconographique) est la première grande affaire pénale à la faveur de laquelle les Français « lettrés » en général, et les juristes en particulier, ont découvert au début du XXe siècle la procédure criminelle américaine, spécialement à travers les comptes rendus d’audiences agrémentés d’analyses et de commentaires de l’intéressé publiées par Roland Molineux dans l’édition européenne du New York Herald publiée à Paris et en français.
Entre le mois de janvier 1907 et d’avril 1907, le « feuilleton Thaw » a fait l’objet de près de 150 chroniques de Roland Molineux à destination des Européens d’expression française. Ce sont elles qui furent la matière première du jeune docteur en droit et futur pénaliste Louis Hugueney, qui s’en servit pour rédiger son mémoire en vue de l’obtention du certificat de science pénale que venait d’avoir créé la Faculté de droit de Paris. Dans la foulée (1908), Louis Hugueney est reçu à l’agrégation en droit privé et droit criminel après un échec deux ans plus tôt. Ce mémoire, qui est reproduit ci-après suivi d’un article de presse d’époque « comparant » le procès criminel aux Etats-Unis et en France, est donc substantiellement une synthèse des chroniques d’un journaliste ayant eu des raisons personnelles de « couvrir » l’affaire Thaw, puisque Roland Molineux a lui-même affronté un jury criminel aux Etats-Unis.
Le Temps, du 13 février 1900, avait raconté la déclaration extravagante de culpabilité de Molineux après un procès d’assises commencé en novembre 1899 et ayant coûté des sommes considérables au ministère public et à la défense :
« Une cause célèbre qui passionne les Américains depuis quelques mois vient d’avoir pour dénouement un arrêt reconnaissant coupable d’assassinat au premier degré. Roland Molineux, un clubman de New-York, fils du général Molineux, qui possède une fortune évaluée à cinq millions de francs. Roland était accusé d’avoir empoisonné un M. Barnet et une dame Mme Adams en leur envoyant par la poste des flacons contenant soi-disant du bromo-seltzer, mais renfermant en réalité un toxique violent.
Le jury a rendu son verdict après une délibération qui a duré sept heures et demie et prononcera vendredi la peine qu’il comporte.
Ce procès palpitant a duré deux mois et a coûté près d’un million de francs.
La sentence a causé quelque surprise, car la culpabilité de Molineux n’apparaît pas absolument prouvée aux yeux de tous et les partisans de son innocence se sont livrés dans la rue à une manifestation sympathique au père du condamné.
Comme il paraît y avoir eu beaucoup d’irrégularités dans la procédure, on compte sur l’annulation du verdict en appel.
Le drame mystérieux qui a fait l’objet de ce procès aurait eu ses origines dans une profonde inimitié entre Molineux et un autre membre du club Knickerbocker nommé Harry Cornish, querelle dans laquelle prirent parti d’autres membres et qui se compliqua d’affaires de femmes. Molineux dut quitter le club Knickerbocker et entra au club athlétique de New-York.
A peu de temps de là un membre du Knickerbocker nommé Henry Barnet, ami de Cornish, qu’on disait avoir été un rival de Molineux dans les bonnes grâces d’une « belle » de New-York, reçut de source anonyme, par la poste, un flacon d’un prétendu remède contre la migraine. Il en but sans défiance et succombait peu après ; on constata qu’il avait été empoisonné avec du cyanide de mercure. Plus tard, M. Harry Cornish reçut, à son tour, un flacon de bromo-seltzer qu’il laissa sur son bureau dans un appartement qu’il occupait chez Mme veuve Adams. Cette dame souffrant de migraine, Cornish lui versa une dose de ce flacon. Une heure après elle était morte. Lui-même et son médecin, qui y avaient goûté, furent malades. Le flacon contenait aussi du cyanide de mercure.
Une enquête fut ouverte et certains indices firent porter les soupçons sur Molineux qui était employé à dans une pharmacie à Newark il fut arrêté le 28 février de l’année dernière. Le grand jury de New-York se prononça une première fois contre la mise en accusation, faute de preuves suffisantes, mais à la suite de la découverte de nouveaux témoignages et des rapports d’experts en écritures, il vient de conclure à la culpabilité, malgré les protestations d’innocence de Molineux ».
Le 16 février 1900, Roland Molineux fut condamné à mort et détenu à Sing Sing en vue de son exécution. Ses avocats décidèrent de se pourvoir en cassation devant la Cour suprême de l’Etat de New York (Court of Appeals of New York) qui leur donna raison dans un grand arrêt du 15 octobre 1901 : le ministère public ne pouvait prétendre prouver légalement la culpabilité de Roland Molineux pour le crime qui lui était reproché en se prévalant de ce qu’il avait été l’auteur d’un précédent crime pour lequel il n’était pas poursuivi et pour lequel il n’avait pas été condamné. Le fait pour le ministère public de se prévaloir d’une hypothétique disposition criminelle de l’accusé comme mode de preuve et en tant que tel était contraire à la présomption d’innocence et à l’obligation, non moins constitutionnelle, du jury criminel de statuer au regard des preuves ou de l’absence de preuves. Roland Molineux fut donc rejugé en novembre 1902 et acquitté. Il refit sa vie avec une autre femme, après que sa femme divorça et épousa l’avocat qui l’avait défendue dans la procédure de divorce. Avant son décès le 2 novembre 1907 de la Syphilis, Roland Molineux connut principalement comme faits de vie son entrée en dépression nerveuse chronique et sa couverture du procès Thaw.
Evelyn Nesbit, Harry Thaw et Stanford White
Evelyn Nesbit est née le 25 décembre 1884 à Tarentum en Pennsylvanie. Son père, Winfield Scott Nesbit, était avocat. Lorsqu’il décède, Evelyn Nesbit n’a que huit ans. Il laisse sa famille démunie et criblée de dettes. Cette infortune ne prend fin qu’à mesure d’une carrière d’Evelyn, dès ses quinze ans, dans le mannequinat et le spectacle. A Broadway, elle ne joue guère que dans des comédies musicales*. Au cinéma, ses crédits sont à peine plus mémorables, et quelquefois dans des rôles la désignant elle-même**. Mais toute l’époque disait d’Evelyn Nesbit qu’elle était d’une « beauté extraordinaire ». La suite est racontée par le correspondant d’un journal français :
« Toute jeune, miss Evelyn était venue à New-York. Ici, sa beauté vraiment extraordinaire lui permit d’exercer la profession de modèle pour artistes et d’y acquérir une véritable célébrité.
Elle connut M. Stanford White, qui était le plus célèbre architecte des Etats-Unis et qui a construit un grand nombre de superbes maisons à New-York, notamment le grand café-concert de Madison-Square où, destin tragique, il devait trouver la mort.
Miss Nesbit voulut bientôt entrer au théâtre et elle débuta comme choriste dans Florodora. Puis, prenant goût à sa nouvelle carrière, elle désira aller à Paris pour parfaire son instruction musicale. M. Stanford White l’y envoya et elle s’installa avec sa mère.
C’est là que M. Thaw s’éprit de la jeune Américaine et en dépit des protestations de sa propre famille, résolut de l’épouser. Après son mariage, Mme Thaw voua à M. Stanford White une haine profonde qu’elle prétendait attribuer aux sollicitations incessantes dont son ex-ami n’aurait pas cessé de la poursuivre.
Or, vers la fin du mois de juin dernier, Mme Thaw dînait avec son mari au café Martin de New York, lorsqu’elle aperçut M. Stanford White assis en face d’elle. Elle devint subitement très pâle, puis tendit à son mari une carte sur laquelle elle venait d’écrire ces quelques mots « Ce misérable Stanford est ici ».
Thaw sentit la colère l’envahir pourtant, crispant ses mains sur la table, il parvint à se contenir et ne prononça pas un mot. Mais, dans la soirée, le hasard voulut que M. et Mme Thaw, qui s’étaient rendus au café-concert de Madison-Square où l’on jouait une nouvelle pièce, fussent placés encore non loin de M. Stanford White, venu, lui aussi, quelques minutes après eux. La salle était comble et le rideau allait se lever, lorsque M. Thaw, quittant brusquement sa place, se dirigea vers la table où était assis M. Stanford White. Il s’arrêta devant lui, et, tirant son revolver, fit feu par trois fois, coup sur coup toutes les balles portèrent et M. Stanford White tomba raide mort.
Il fut aussitôt arrêté et depuis sept mois attendait en prison l’ouverture des débats ».
Un millionnaire assassine un autre millionnaire, avait joyeusement titré un journal. C’était pourtant bien cela. Harry Thaw et Stanford White étaient immensément riches, même s’il est vrai que le premier était rentier de l’immense fortune laissée par sa famille d’industriels et par son père homme d’affaires lorsque le second avait de grandes réalisations architecturales à son crédit d’associé de l’agence McKim, Meade and White (Grand Central Terminal, Pennsylvania Station, Morgan Library…).
Tous deux avaient cependant en commun des vies peu « puritaines », l’époque les qualifiait tous les deux de playboys.
Harry Thaw fut régulièrement chassé des établissements scolaires de Pittsburgh, il ne fut pas moins exclu de la Harvard University en raison de sa passion pour le poker et ses beuveries frénétiques, ses dettes de jeu, après son installation à New York, furent constamment épongées par sa famille. Avec d’autres « écarts de conduite », dont sa fréquentation de maisons closes, les combats de coqs, la consommation de cocaïne, il fit l’objet de procédures policières que les moyens de sa famille parvinrent à annihiler. Stanford White était quant à lui un homme entreprenant d’adolescentes, tout en étant par ailleurs marié. « Il se trouvait, lit-on, que White possédait un appartement, dans lequel il avait installé de nombreux miroirs, judicieusement placés à des endroits stratégiques, ainsi qu’une balançoire de velours rouge qui devait bientôt acquérir une réputation infamante ; il retirait, disait-on, une grande excitation à pousser, sur cette escarpolette, des jeunes filles en tenue légère, ce dont Evelyn Nesbit témoigna ensuite au tribunal. Il y a cependant des témoignages divergents sur le fait de savoir si l’escarpolette était installée dans l’appartement que White possédait au Madison Square Garden (…), ou si elle se trouvait en fait dans un appartement proche, dans la 24e rue. C’est ainsi qu’Evelyn Nesbit fut plus tard présentée dans les journaux à sensation sous le nom de La Fille sur l’escarpolette de velours rouge (The Girl in the Red Velvet Swing). Elle fut également immortalisée sous ce nom par un film de 1955 ⁅La fille sur la balançoire, Richard Fleischer⁆ ».
« Stanny [Stanford White] was lucky, he died. I lived ». Le mot est d’Evelyn Nesbit, en 1966, c’est-à-dire peu de temps avant sa mort. Elle savait qu’elle laisserait, au moins, une trace plutôt qu’une marque. Encore cette trace était-elle réductible entièrement à l’affaire Thaw (Thaw Case). Après les deux procès, sa vie devint pathétique, entre des tentatives de suicide, une tentative de réconciliation avec Harry Thaw, une addiction à l’alcool, une volonté désespérée de relancer sa carrière. Evelyn Nesbit décède le 17 janvier 1967 à Santa Monica en Californie, à 82 ans.
Harry K. Thaw fut donc jugé et, contre toute attente, plaida constamment la folie temporaire. Au premier procès, tenu entre janvier et avril 1907 et qui est celui raconté ici par Louis Hugueney, le jury ne parvint pas à rendre un verdict après quarante-sept heures de délibération : 7 jurés étaient favorables à la culpabilité, lorsque cinq votaient l’acquittement.
Au second procès, qui se tint en janvier et le 1er février 1908, la mère de Thaw réussit à convaincre Evelyn Nesbit de témoigner en faveur de Thaw contre une importante somme d’argent. Evelyn Nesbit soutint donc à l’audience que Stanford White avait abusé d’elle et que Harry Thaw voulut en réalité la protéger. Thaw fut acquitté pour folie temporaire. Elle ne reçut pas l’argent promis. Thaw fut interné dans un établissement correctionnel destiné aux personnes acquittées pour démence à New York, le Matteawan State Hospital for the Criminally Insane (aujourd’hui le Fishkill Correctional Facility) dont il tenta de s’abstraire d’abord légalement, puis illégalement. En effet, en 1909, Thaw forma une demande de libération au titre de l’habeas corpus, sa privation de liberté étant incompatible avec sa sanité d’esprit. Le tribunal rejeta la demande au motif que la libération de Harry Thaw serait « dangereuse pour la sécurité publique » dès lors que Thaw souffrait d’une « folie délirante chronique ». Harry Thaw tenta alors de s’évader à différentes reprises, quand bien même sa fortune lui avait-il permis de se faire aménager un séjour plus que confortable au Matteawan.
En 1915, Harry Thaw fut encore jugé en assises pour séquestration, agression sexuelle et coups de fouet sur un jeune homme de dix-neuf ans, Fred B. Gump, Jr. Il fut jugé irresponsable pénalement, encore pour folie, et fut de nouveau interné, cette fois au Kirkbride Asylum à Philadelphie, jusqu’à sa libération en 1924, les juges ayant cette fois accédé à sa demande de libération au titre de l’habeas corpus en raison de sa sanité d’esprit. Il s’installa alors en Virginie et y devint pompier, puis revint à New York avec des projets de production cinématographique, avant de rejoindre Miami en Floride où il meurt en 1947 à la suite d’une crise cardiaque, son testament ne laissant à Evelyn Nesbit que 10.000 dollars, alors que son patrimoine à sa mort était de plus d’un million de dollars.
L’affaire Thaw fait l’objet d’occurrences au cinéma et dans la littérature. Outre le film de Ruchard Fleischer de 1955, elle est référencée dans le roman Ragtime d’EL Doctorow paru en 1975 ainsi que dans la pièce de théâtre et le film éponymes, dans le long poème narratif Dementia Americana de Keith Maillard (1994), dans le roman de Jed Rubenfeld The Interpretation of Murder (2006). Claude Chabrol s’est notoirement et librement inspiré de l’affaire Thaw pour son mélodrame La Fille coupée en deux (2007).
Le procès Thaw.
Cour d’assises de New York
Louis Hugueney (1882-1970)
L’Amérique est par excellence le pays du gigantesque. On y trouve des individus plus riches, des fermes plus vastes, des arbres plus gros, des maisons plus hautes que partout ailleurs. Elle s’est signalée cette année par un procès criminel colossal, celui du millionnaire Thaw dont tous les journaux du monde ont parlé.
Pour un simple crime passionnel, des centaines de jurés ont été réquisitionnés, des « états-majors » d’experts, constitués, une demi-douzaine d’avocats, rassemblés, plusieurs centaines de milliers de dollars, gaspillés[1]. Trois mois de débats, consignés dans plus de 5.000 pages d’impression, près de 48 heures de délibération n’ont pu aboutir à créer dans le jury l’unanimité d’opinion exigée pour le verdict. C’est un procès à recommencer, mais qui n’en a pas moins pour l’observateur désintéressé sa valeur. Quelle qu’en soit la solution finale, il restera l’un des plus curieux spécimens de la procédure criminelle des Etats-Unis. Il en a fait valoir toutes les ressources, en a tendu tous les ressorts, en a grossi et, en quelque sorte, caricaturé tous les défauts. Il a rendu célèbre par toute la terre ce produit bien américain : la Cour d’assises pour millionnaires.
Le droit d’un peuple n’est pas seulement dans la loi ; il est aussi dans la manière de la comprendre et de l’appliquer. La loi est facile à connaître ; la pratique l’est, pour un étranger, beaucoup moins. Le procès Thaw nous a valu cette rare fortune d’avoir sous les yeux le tableau complet d’une affaire d’Assises à New-York. Le New York Herald, dans de multiples colonnes de ses multiples pages, nous a donné, avec le portrait de tous les acteurs du procès, le compte-rendu in extenso des audiences et même le fac-similé des principales pièces. Il nous a paru intéressant d’en extraire, pour les juristes, une esquisse qui put servir d’illustration au Code de procédure criminelle de New-York[2].
I. Le picking of jurors
Un jury spécial. La première audience. La séquestration des jurés. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Les excuses, les récusations péremptoires et les récusations motivées. Des exclusions après coup. Jurés de renfort et récusations péremptoires supplémentaires.
Harry Kendall Thaw, jeune homme richissime de Pittsburg, apparenté aux meilleures familles des Etats-Unis, avait, à la suite de rivalités d’amour, tué à New-York l’architecte bien connu Stanford White au Roof Garden de Madison Square, le 25 juin 1906. Le 21 janvier 1907, après une procédure d’instruction que nous laisserons ici de côté, au Criminal Building de cette même ville de New-York, se réunissait le jury spécial[3] devant lequel Harry K. Thaw devait répondre à l’accusation de meurtre du premier degré, ce que notre Code pénal appelle : l’accusation d’assassinat. Le juge Fitzgerald était, depuis une dizaine de jours, officiellement désigné pour présider les débats[4] : c’est par devant lui que le greffier de la Cour (clerk of the Court) fit l’appel des 200 jurés (talesmen) dont les noms figuraient sur la liste spéciale (spécial panel). Une vingtaine n’étaient pas présents : la Cour, représentée par le juge unique, les condamna chacun à une amende de 100 dollars. Certaines raisons de service empêchaient que le procès commençât le jour même. Sur la demande du Procureur du District (District Attorney), la Cour fixa son ouverture au surlendemain.
La première audience eut tout l’éclat qu’on était en droit d’en attendre. Le Ministère public au grand complet derrière son rail : le procureur Jérôme, son substitut Garvan (District attorney assistant) ; à leurs côtés, leur corps d’experts (staff) : les docteurs Flint, Mc Donald et Mabon. A la table de la défense, les six avocats chargés des intérêts de l’accusé : MM. Hartridge, Peabody, Gleason et O’Reilly de NewYork ; Delmas et Mc Pike, son associé, de San Francisco, M. Delmas particulièrement remarqué à cause de cette façon d’arranger ses cheveux par laquelle il souligne sa ressemblance avec le grand Napoléon[5]. Dans la salle, une assistance choisie d’où l’on avait, par de savantes mesures de police réussi à exclure tous ces amateurs de spectacles malsains (morbidly curious), « gourmands de scandales », « spécialistes dans l’art de remuer la fange » dont la présence trop souvent transforme la Cour d’assises en un lieu d’exhibitions n’ayant rien de la majesté de la justice. A 10 heures 1/2, le juge Fitzgerald fit son entrée, sombre et solennel dans sa robe de soie. L’appel des jurés recommença et quelques nouvelles amendes de 100 dollars vinrent frapper ceux qui n’étaient pas à leur poste. Le Procureur donna lecture de l’acte d’accusation, très bref (indictment), puis, après un silence impressionnant, le greffier clama : Harry K. Thaw à la barre. Un de ses gardiens l’avait amené dans une petite pièce contiguë. Il pénétra d’un pas assuré dans la salle et alla s’asseoir à la place qui lui était réservée « avec la grâce d’un homme du monde prenant son siège à l’Opéra ».
On procéda au tirage au sort des jurés. Le premier nom qui sortit de la roue (wheel) fut celui d’un ingénieur civil à qui, sur le champ, M. Jérôme demanda si, choisi comme juré, il accepterait les définitions de la loi qui lui seraient données par la Cour et consentirait à ne fonder son verdict que sur les statuts de l’Etat de New-York à l’exclusion de toute loi supérieure (higher law) ou naturelle (unwritten law) qui pourrait être invoquée en vue d’excuser le crime d’homicide. Du côté de la défense, M. Gleason avait reçu spécialement mission de contrôler l’examination du procureur et d’opposer les objections qui lui paraitraient justifiées. Sur la question de M. Jérôme, il fit valoir une objection. La Cour l’écarta (overruled) ; et le candidat juré affirma qu’il ne tiendrait compte dans l’accomplissement de sa mission que des définitions que lui imposeraient la loi de New-York et la Cour. Puis, l’interrogatoire de M. Jérôme terminé, M. Hartridge se leva : c’était à lui qu’était échue la tâche d’examiner les jurés pour le compte de la défense. Il s’informa surtout du point de savoir si l’ingénieur ne s’était pas formé déjà une opinion sur le procès. Le juré avoua qu’il en avait beaucoup entendu parler, qu’il avait lu les journaux et qu’il avait dans son esprit des idées si enracinées qu’il faudrait pour les en chasser lui fournir une preuve contraire décisive. M. Hartridge demanda la récusation motivée (challenge for cause). Le juge intervint, questionna l’ingénieur et, trouvant ses réponses satisfaisantes, repoussa la requête de M. Hartridge. La défense en fut réduite à faire usage d’une récusation péremptoire (peremptory challenge)[6].
Un second appelé eut le mérite de satisfaire à la fois l’accusation et la défense : c’était un ancien fabricant d’ombrelles nommé Smith. La Cour ordonna qu’il prêtât o serment (swear the juror). Ce fut un instant solennel. Le « défendeur »[7] se leva, se campa en face du juré. Le greffier prononça la formule traditionnelle, impressionnante du serment : « Juré, regardez le défendeur. Défendeur, regardez le juré. Vous, juré, prêtez serment que vous allez bien et loyalement juger entre le peuple de l’Etat de New-York et Harry K. Thaw, le défendeur ici présent, et rendre un verdict conforme à l’evidence : que Dieu vous aide ! » Le juré, du même ton grave, répondit : « Je le jure ». La présidence du jury lui appartenait de droit (foreman).
La scène suivante fut comique. Le troisième appelé, sur une question du procureur, déclara « qu’il ne s’était pas formé d’opinion mais qu’il était possible qu’il en eût exprimé une ». Ce fut dans la salle un éclat de rire. L’accusation et la défense récusèrent d’accord (by consent) ce juré dont les discours n’étaient pas fils de la pensée.
L’examination continua, tour à tour sérieuse et plaisante. A midi, deux jurés avaient pris place dans le box. Avant de suspendre l’audience pour le déjeuner, la Cour prit une décision rigoureuse. A l’étonnement général, elle déclara qu’à partir de cet instant et jusqu’à la fin du procès, les jurés seraient séquestrés ; qu’ils mangeraient et coucheraient dans un hôtel du voisinage, sous la surveillance d’un officier de la Cour qui, jour et nuit, veillerait à ce que personne, sans sa permission, n’approchât du local à eux réservé. Cette séquestration des jurés, dans les procès importants, s’était déjà vue, mais jamais, de mémoire d’homme, elle n’avait été ordonnée aussi tôt, à un moment où le jury n’était pas encore constitué. Il y eut dans la salle, de la part des jurés en expectative, un murmure. Le juge ajouta : « Je n’obéis pas ici à un caprice, mais à la loi. Mon dessein n’est pas de soupçonner l’accusation ou la défense. Je crois simplement de mon devoir, dans la présente affaire, de vous enfermer tous ensemble ».
Il fut facile de constater le soir que la décision de la Cour n’allait pas faciliter le recrutement du petit jury. Quelques jurés furent excusés sur production d’un certificat médical, d’autres, sur la simple déclaration que l’internement, l’éloignement de leur famille affecteraient à tel point leurs facultés physiques et intellectuelles qu’il leur serait, malgré toute leur bonne volonté, impossible de remplir dignement leur mission; d’autres encore, sur la requête du Ministère public, furent récusés parce qu’ils s’étaient dits adversaires de la peine de mort ; quelques-uns enfin, après avoir fait connaître, à l’oreille, à la Cour, à M. Jérôme et à la défense les motifs secrets qui les empêchaient de siéger, furent excusés d’accord.
De tous les jurés examinés l’après-midi un seul fut retenu et, à la fin de la journée, il n’y avait encore que deux jurés dans le box. Un des deux jurés du matin, boulanger de son métier, dont les affaires probablement n’eussent pu s’accommoder d’un internement prolongé, avait obtenu de la Cour la permission de se retirer.
Le lendemain, les mêmes scènes se renouvelèrent : les certificats de médecins s’étaient multipliés ; parmi les jurés, qui se portaient bien, les uns arguaient de leur répugnance invincible pour la peine de mort, les autres émettaient la crainte qu’une réclusion de deux mois fût de nature « à leur porter sur les nerfs ». Trois seulement purent être pris : c’étaient apparemment des hommes consciencieux, convaincus du caractère sacro-saint de leurs obligations de citoyens. Le « défendeur », de son côté, usait d’ailleurs largement de son droit de récusation péremptoire. Sous prétexte qu’il se connaissait en hommes et qu’il avait lu en prison Victor Hugo et Balzac, deux bons guides en la matière, il n’hésitait pas à écarter tous ceux dont la tête ne lui plaisait pas. De chaque juré examiné le Ministère public cherchait à savoir quelle idée il se faisait du « doute raisonnable » : un certain Easter qui avouait ne pas découvrir de différence entre ce que la loi appelle un « doute raisonnable » et un doute quelconque fut excusé for cause. Il avait soin aussi de donner lecture à chacun du texte du Code pénal de New-York[8] d’après lequel l’insanité d’esprit n’exclut le caractère criminel de l’acte qu’à la condition que son auteur eût agi sous l’empire d’une folie telle qu’il ne put connaitre ce caractère. M. Hartridge, de son côté, demandait souvent au juré : « Avez-vous quelque prévention contre telle ou telle ligne particulière de défense » ? Le juré, d’habitude, sans bien comprendre la question, répondait « non » sans hésiter. Mais le procureur, flairant une ruse, ne manquait pas d’intervenir : « Vous voulez dire, si je comprends bien, que vous n’avez de prévention contre aucune espèce de défense consacrée par les lois de New-York. Votre réponse ne s’applique pas au cas où l’on ferait valoir, devant vous, une défense autre que celles prévues par les lois de New-York ».
Ainsi se passa la journée du 24 ; ainsi encore celle du 25 : deux jurés nouveaux seulement pénétrèrent ce jour-là dans le box. Le samedi 26 et le dimanche 27 furent jours de repos. Les jurés restèrent à l’hôtel où chacun disposait d’une chambre à coucher, d’une salle à manger et d’un parloir particulier. Devant chaque appartement, un policeman montait la garde. Le juge avait recommandé aux jurés de ne pas même causer entre eux du procès. Leurs femmes furent pourtant admises à les voir. Le capitaine Lynch, geôlier en chef, toléra même que ceux qui étaient dans les affaires reçussent la visite de leurs associés, lorsque ceux-ci préalablement lui auraient exposé le but de leur démarche en détail. Mais, en ce qui touche la correspondance, il se montra sans pitié ; toutes les lettres à eux adressées furent décachetées et lues et leurs journaux ne leur furent remis qu’après coupure préalable de tout ce qui avait trait au procès. Dans la journée du dimanche, une petite promenade à pied par un certain nombre de rues leur fut permise sous escorte.
Le 28, le ministère public et la défense se remirent à l’œuvre : au prix de pénibles efforts, deux jurés encore furent choisis. Cent cinquante et un au total avaient été examinés. En ajoutant à ce nombre celui des jurés défaillants la Cour s’aperçut que sur la liste de 200 il n’en restait plus qu’environ 25. Par un simple calcul de proportion, il était facile de voir que ce dernier lot ne suffirait pas à compléter le petit jury Après une courte conférence entre le juge, le ministère public et la défense, la Cour donna l’ordre aux huissiers (subpœna servers) de citer pour le lendemain 100 jurés formant une seconde liste spéciale[9].
La précaution se trouva d’autant plus justifiée que, le 29, à la suite de la suspension de midi et après une entente entre le procureur et les avocats, la Cour déchargea de leurs fonctions deux jurés précédemment installés. Le juge Fitzgerald annonça simplement au public que ces deux jurés avaient été excusés pour des motifs « ne portant pas atteinte à leur honneur de jurés et de citoyens ». Les reporters ne manquèrent pas de chercher la clef du mystère. L’un des deux jurés leur confia qu’il souffrait de l’estomac. L’autre, du ton d’un homme un peu vexé, déclara qu’il ne savait pas pourquoi on l’avait exclu, qu’il ne s’était jamais trouvé en meilleure santé.
La liste originaire fut épuisée ; la seconde liste défila. Peu d’hommes de bonne volonté. La plupart avaient des excuses. Un peintre n’osait pas prêter serment parce qu’il redoutait, disait-il, de se laisser influencer par des considérations de sympathie.
Un marchand de cigares craignait que le souci de ses affaires fût une telle cause de distraction pendant l’audition des témoins qu’il l’empêchât de rendre convenablement la justice. Cet aveu par trop cru fit sursauter le juge : « Est-ce que vous le croyez sérieusement ? Ou bien n’est-ce qu’un échappatoire ? — En conscience, je le crois ».
Jérôme et la Défense échangèrent à voix basse quelques réflexions, puis ils déclarèrent le mauvais juré excusé d’accord. « Allez-vous-en, lui dit le juge d’un ton sévère ; les parties peuvent se passer de vous ! ». Trois jurés néanmoins furent choisis : ce qui portait à dix le total de ceux installés.
Le 30, la seconde liste fut épuisée. La Cour fit appel à une troisième liste. Jamais le choix des jurés n’avait été si épineux : un seul fut jugé digne de prêter serment.
C’était un employé de chemin de fer d’origine française à qui Thaw prêtait une âme magnanime. Plusieurs, par leurs réponses bizarres, firent éclater de rire l’auditoire.
Un vieux soldat retraité, à l’air de patriarche, répondit gravement au procureur qui, selon l’habitude, lui demandait s’il accepterait la définition de la Cour en ce qui touche la démence : « Monsieur, je suis un ancien soldat : j’ai l’habitude de faire mon devoir au commandement de mon officier ! » Ce caporalisme déplut, et il fut excusé d’accord. Un autre juré, un rentier, à qui M. Jérôme posait la question classique « Avez-vous lu ou entendu raconter quelque chose sur l’affaire », s’écria : « Parbleu oui ! J’ai lu. L’autre nuit, en rentrant chez moi, je trouve une citation m’appelant à la Cour le matin. J’ai voulu savoir de quoi il était question ; j’ai envoyé mon domestique m’acheter des journaux pour les lire. » Il fut, lui aussi, excusé d’accord.
Le 31, nouvelle surprise : trois jurés encore sortirent du box. Comme la Cour n’avait pas pris soin cette fois de déclarer que les motifs de leur exclusion n’entachaient nullement leur réputation, la malice des journalistes put se donner libre carrière. L’interprétation la plus vraisemblable fut que le ministère public et la défense, à la suite de renseignements que leur avaient communiqués leurs détectives, avaient eu des doutes sur l’impartialité ou la compétence de certains jurés et les avaient exclus d’un commun accord. L’examen de la troisième liste commença. Trois jurés nouveaux remplacèrent les trois juré disparus : ce qui maintenait le total à onze. La Cour crut prudent d’appeler une quatrième liste.
La position de la défense cependant commençait à être critique ; à l’instigation de Thaw, elle avait usé largement de ses récusations péremptoires ; elle en avait épuisé 29. Il ne lui en restait plus qu’une sur les 30 dont la loi gratifie les parties dans les procès susceptibles d’aboutir à la peine de mort. Le ministère public, plus économe, en possédait encore 10. M. Jérôme ne voulut pas exploiter à son profit la situation et, dans l’intérêt d’une meilleure sélection des jurés, du consentement de la Cour il fut convenu qu’il serait alloué à chaque partie dix récusations péremptoires supplémentaires.
Le 1er février, après quelques incidents d’audience, — le plus grave causé par un juré avouant que quelqu’un, dans la salle, lui avait parlé du procès, ce qui déjà faisait soupçonner au Ministère public un scandale lorsque le juré, complétant sa déclaration, ajouta que ce quelqu’un, qu’il avait dit ne pas connaître, était tout simplement un de ses collègues du jury avec qui il avait eu, quelques instants auparavant, une conversation à bâtons rompus, — le douzième et dernier juré fut choisi.
336 individus avaient été examinés. L’accusation avait usé 23 récusations, la défense 33.
La quatrième liste spéciale avait été superflue. Le jury, finalement, se composait de :
1 fabricant d’ombrelles retiré des affaires, président ;
1 quincailler ;
1 directeur de service de la compagnie de navigation Cunard ;
1 marchand de grains ;
1 directeur d’une maison de pianos ;
1 agent d’assurances ;
1 marchand tailleur ;
1 retraité ;
1 fabricant d’appareils à gaz ;
1 agent du Southern Railway ;
1 employé de commerce ;
1 représentant à New-York d’une filature de Philadelphie.
On était arrivé à la fin de la deuxième semaine. Les jurés passèrent le samedi et le dimanche à l’hôtel. Quelques-uns, le dimanche matin, après avoir consulté leur président, se rendirent à l’église ; l’après-midi, tous firent ensemble une petite promenade en voiture.
II. L’evidence in chief
L’opening address de M. Garvan. Le direct case de l’Etat. L’opening address de M. Gleason. Le direct case de la défense. Les experts. La cross examination du docteur Wiley. M. Gleason remplacé par M. Delmas. La direct examination d’Evelyn Nesbit, du docteur Wagner et du docteur Evans. L’hypothetical question de M. Delmas. Un incident imprévu : comment prit fin la séquestration des jurés. La cross examination d’Evelyn Nesbit, du docteur Evans et du docteur Wagner. L’interrogatoire de Mrs William Thaw.
Le 4 février, au matin, le substitut Garvan prit la parole. Son allocution d’ouverture (opening address)[10] fut un modèle de concision. Sans jamais sortir de l’exposé purement objectif des faits, sans déclamation d’aucune sorte, il expliqua aux jurés l’objet du procès. Il leur dit les rivalités d’amour d’Harry K. Thaw et de White, aggravés par le mariage d’Evelyn Nesbit avec Thaw ; leur rencontre, le soir du 25 juin 1906, d’abord au restaurant du café Martin, ensuite dans la nuit, au Roof Garden de Madison Square, sorte de café-concert où se jouait la première de « Mamselle Champagne » : White était accompagné de son fils et d’un ami de son fils ; Thaw avait avec lui sa femme et deux invités. Vers le milieu du deuxième acte, Thaw s’était levé, s’était approché de White, lui avait brûlé la cervelle d’un premier coup de revolver, avait déchargé deux autres balles sur le cadavre, puis s’était laissé arrêter sans résistance.
Quand M. Garvan eut fini, les témoins de l’accusation défilèrent dans un ordre méthodique. Ils étaient au nombre de huit, le fils de la victime en tête. La direct examination fut très simple : ils firent le récit du drame auquel ils avaient assisté.
Delmas, chargé de la cross examination, en dispensa complètement le jeune White. Pour les autres, il s’en tint à quelques questions de détail. Le public pourtant reconnut son talent de cross examiner.
L’après-midi vint le tour de M. Gleason. Il avait été choisi pour présenter l’opening address de la défense. Son allocution fut plus longue que celle de son adversaire. Après avoir, dans son exorde, affirmé qu’il ne ferait jamais appel à d’autres lois que celles de New-York, il exposa quelles preuves la défense entendait fournir : que l’accusé, souffrant depuis trois ans, d’un dérangement cérébral, avait tué White dans la croyance qu’il accomplissait, suivant sa propre déclaration, un acte ordonné par la Providence ; qu’il appartenait à une famille de déséquilibrés ; qu’il avait eu des convulsions dans son enfance ; que sa folie, au moment de l’acte, répondait bien à celle visée par le § 21 du Code pénal de New-York ; qu’il y avait au moins, sur la question de sa responsabilité, un « doute raisonnable ». Et M. Gleason entreprit de définir le « doute raisonnable ». Mais M. Jérôme d’interrompre : « Le savant avocat, dit-il, en expliquant la loi, sort des limites d’un opening statement ».
Ce fut aussi l’avis du juge. « Le but d’un opening, déclara la Cour, c’est de poser les bases de la preuve (to state the evidence). Dites seulement quelle sorte de preuve vous entendez faire et quels sont les faits à prouver ». M. Gleason revint aux faits : « Deux cousins de l’accusé sont fous. » M. Jérôme, de nouveau, protesta : « Le savant avocat n’a pas à parler de faits dont la preuve ne sera pas fournie, de la folie de collatéraux ! » Mais la Cour cette fois refusa de s’associer à sa critique : « Il ne m’appartient pas pour le moment, dit le juge, de statuer sur une question de preuve ». M. Gleason termina ses développements sur la folie et, dans ses conclusions, laissa percer une idée de légitime défense : l’accusé n’avait acheté, insinuait-il, un revolver que pour se défendre, le cas échéant, contre une attaque de White, croyant sa vie mise en danger par les menaces de son adversaire.
Le lendemain, M. Gleason eut charge de produire les preuves qu’il avait promises. Jour de désastre pour la défense ! Le premier témoin qu’il appela fut un certain docteur Wiley, médecin établi à Pittsburg qui, une année auparavant, avait vu l’accusé une fois, dans la rue. La direct examination fut sans importance ; la cross examination, terrible : elle tient 7 colonnes du New-York Herald ! Pendant trois heures, M. Jérôme le laissa « rôtir sur le gril ». Pour commencer, il lui fit avouer que lui, médecin, ne savait pas ce que la loi de New-York entendait par insanité.
« Croyez-vous, lui dit-il ensuite, que vous soyez un expert ? » Le docteur embarrassé répondit : « Je crois que j’ai une expérience suffisante — Mais enfin, avez-vous de grandes connaissances sur le sujet ? – Je ne le crois pas. – Vous avez pourtant assez de confiance en votre habilité pour vous présenter comme expert ? » Le docteur avoua qu’il avait cette confiance. Sur ce, le procureur l’embrouilla et finit, après bien des détours, par lui faire dire que sa conviction, à lui expert, en ce qui touchait l’insanité de l’accusé, reposait simplement sur le fait qu’il avait lu dans les journaux que Thaw, après avoir tué son rival, s’était écrié : Cet homme a perdu ma femme !
« Alors, M. l’Expert scientifique, vous considérez que l’acte d’un homme qui en tueun autre parce qu’il a fait du tort à sa femme est nécessairement l’acte d’un fou ? »
La réponse négative du docteur fut le commencement de la déroute. M. Gleason voulut protéger la retraite par une objection, alléguant que le procureur sortait des limites du sujet. La Cour écarta l’objection. M. Jérôme poussa plus loin sa victoire.
Successivement il obtint de l’expert l’aveu que chacun des actes accomplis par Thaw au moment du crime n’était pas l’acte d’un fou. Puis, pour jeter plus encore le ridicule sur la défense, il lui demanda :
« Quels livres de médecine mentale avez-vous jamais lus ? »
« Le traité d’Oppenheimer ».
« Savez-vous quel en est le titre ? »
« Je ne m’en souviens plus très bien ! »
« Pourriez-vous m’indiquer une théorie, ou même un fait contenu dans ce livre ? »
« Je ne le pourrais pas pour le moment ».
« Vous connaissez au moins la forme matérielle de l’ouvrage ? »
« Je crois qu’il était en un seul volume.
« Vous avez de la chance d’avoir lu Oppenheimer en un seul volume ! »
« C’était une traduction. »
« Enfin, docteur, pouvez-vous nous raconter quelque chose que vous ayiez lu n’importe où sur les maladies mentales ou nerveuses ? »
« Pour le moment, je ne pourrais pas ».
« Pouvez-vous seulement nous citer un nerf qui s’attache à la moelle épinière ?»
Le docteur, après s’être mis la tête à la torture : « Je ne peux pas ».
Et M. Jérôme de continuer, sarcastique : Q. « Combien d’individus avez-vous examiné dans votre carrière d’aliéniste ? »
« Neuf cents à mille ».
« Et sur quoi avez-vous fondé votre opinion ? »
« Sur des conversations. »
« Vous reconnaissez pourtant que vous n’avez jamais eu de conversation avec Thaw. »
C’était l’effondrement de toute l’argumentation échafaudée la veille par M. Gleason.
Un autre médecin de Pittsburg succéda au docteur Wiley : c’était un docteur Bingaman qui avait soigné l’accusé enfant. M. Gleason lui posa quelques questions. La cross examination de M. Jérôme fut très courte.
Un troisième témoin avait eu, deux ans auparavant, une conversation avec Thaw.
Jérôme objecta qu’il ne pouvait être entendu, que sa déposition n’était pas pertinente (irrelevant), M. Gleason répliqua qu’il y avait des précédents mais, comme il n’avait pas ses autorités sous la main, la Cour approuva l’objection (objection sustained). Vaincu sur tous les points, découragé et harassé, M. Gleason émit le vœu que la Cour remit au lendemain l’audition des autres témoins. Mais M. Jérôme s’y opposa ; il ne voulait « pas perdre une heure ».
Gleason, en désespoir de cause, appela un cousin de l’accusé, Alfred Lee Thaw pour lui faire dire que son père, oncle d’Harry K. Thaw, était mort dans un asile de fous. M. Jérôme interrompit : « Tous les individus enfermés dans des asiles de fous par des médecins moins instruits certes que le savant docteur Wiley ne sont pas des fous ! » Sur une objection qu’il présenta, la Cour écarta, temporairement, cet élément de preuve ; et M. Gleason lui-même reconnut que le témoin avait été appelé « en dehors de l’ordre régulier ».
Un certain docteur Deemar qui avait été le médecin de l’accusé quelques années auparavant fut le dernier témoin entendu. Son interrogatoire incolore n’effaça pas l’impression causée par les réponses du docteur Wiley.
Gleason s’était montré mauvais capitaine. Les jours suivants, M. Delmas prit la direction de la défense. Ses interrogatoires furent habiles. Il « gagna » contre l’accusation plusieurs « points M. Le témoin Mc Caleb, un des invités de Thaw le soir du crime, vint raconter la scène du café Martin. Thaw était assis à une table avec sa femme et ses amis. Evelyn, voyant White à une autre table, avait griffonné à la hâte Une petite note qu’elle avait passée à son mari. Que disait cette note mystérieuse ?
Dans une apostrophe dramatique, M. Delmas somma le Ministère public de la produire au procès. M. Jérôme garda un « silence de sphynx ». Dans sa cross examination, il posa au témoin des questions bizarres : quels étaient ses moyens d’existence, quel était le salaire qu’il touchait ! Mc Caleb, un peu inquiet, demandait à M. Delmas : « Faut-il répondre à la question ? » Ce n’était que sur un signe d’assentiment de l’avocat qu’il donnait à M. Jérôme les renseignements désirés. Son obéissance aveugle aux volontés de M. Delmas lui attira même une semonce du juge. M. Delmas lui avait posé une question ; mais M. Jérôme aussitôt avait soulevé une objection que la Cour avait sanctionnée. Le témoin, sans s’inquiéter de l’objection, répondit à la question. La Cour le rappela sévèrement au respect dû à la justice.
La déposition d’un autre témoin, Boman, fit sensation. Il avait entendu White proférer des menaces contre un individu qu’il supposait être Thaw. Pour affaiblir la portée de ce témoignage, M. Jérôme, pour toute ressource, imagina d’établir par une cross examination assez longue, au cours de laquelle il lui posa les questions les plus surprenantes, que la mémoire du témoin n’était pas toujours très précise.
L’interrogatoire attendu avec le plus de curiosité était celui d’Evelyn Nesbit, cette jeune femme de 23 ans dont la merveilleuse beauté avait suscité cette querelle tragique des deux hommes. M. Delmas, dans sa direct examination, lui fit conter son histoire : comment autrefois elle avait connu Stanford White ; comment ensuite elle s’était liée avec Thaw et l’avait accompagné en 1904, dans un voyage en Europe ; comment, à son retour en Amérique, White avait cherché à la brouiller, par tous les moyens, avec Thaw ; comment enfin elle avait, malgré les efforts de son rival, épousé Thaw à Pittsburg. Il lui fit dire surtout comment, lors de son séjour à Paris, elle avait raconté à son futur mari la conduite scandaleuse de Stanford White : qu’il l’avait attirée une nuit dans son atelier, qu’il l’avait droguée (drugged), qu’elle avait perdu connaissance et qu’il avait abusé d’elle. « Madame, ajouta ensuite M. Delmas, permettez-moi de vous demander si, après que vous avez eu raconté à M. Thaw ces événements qui se sont passés en 1903 entre vous et Stanford White, M. Thaw lui-même, à différentes reprises, et notamment le 25 juin dernier, ne s’est pas entretenu avec vous du sort semblable qu’auraient eu certaines jeunes filles ayant eu le malheur de tomber entre les mains de Stanford White, et dans quel état d’esprit M. Thaw paraissait être lorsqu’il vous parlait de ces jeunes filles ? » M. Jérôme protesta : « C’est une question qui suggère la réponse (leading). J’y fais objection ».
Delmas posa la question sous une autre forme. M. Jérôme de nouveau lui reprocha de s’écarter de la preuve de l’insanité d’esprit, la seule offerte en evidence.
Delmas démontra qu’il restait fidèle au programme que l’opening address avait tracé.
Le 9 et le 10 février furent jours de repos hebdomadaire. Le 11, après interrogatoire préalable de quelques témoins appelés à certifier l’identité d’un testament d’où il prétendait tirer la preuve de la démence de l’accusé, M. Delmas continua l’examination de Mrs Thaw. Elle narra la scène du café Martin. M. Jérôme, cette fois, consentit à produire le fameux billet, découvert dans une poche de Thaw, où elle annonçait à son mari que le b. était là, mais qu’il venait de sortir. B., dit-elle, désignait le « blackguard », le « polisson » White. M. Delmas poursuivit : « Avez-vous entendu M. Thaw faire allusion à des menaces qu’aurait proférées contre lui Stanford White et exprimer la crainte que sa vie soit en danger entre les mains de White ? » M. Jérôme interrompit : « Je fais objection à la question ; elle suggère la réponse ». M. Delmas, sans s’émouvoir, reprit la question sous une autre forme.
Jérôme changea d’argument : « Je fais objection à la question ; elle n’est pas pertinente. Tout ce qu’on a dit jusqu’ici tendait à prouver l’insanité. Ceci au contraire rentrerait dans un ordre d’idée différent. — Pardon, riposta M. Delmas, j’ai déjà fait entendre un témoin qui a fait allusion à ces menaces. » La Cour ajouta : « Sa déposition figure au procès-verbal et il n’y a pas eu d’objection ». M. Jérôme, sans se décourager, modifia encore sa tactique : Il s’agit ici, fit-il observer, d’une question de légitime défense ; or, en matière de légitime défense, c’est une règle que les propres déclarations de l’accusé ne peuvent être invoquées à son bénéfice. La Cour confirma l’objection. M. Delmas en fut réduit à prendre, contre la décision de la Cour, une exception (we will except)[11]. En vain voulut-il ergoter et revenir par des détours à la question qui lui était chère. M. Jérôme faisait bonne garde derrière sa barrière d’objections : une question était contraire à l’ordre des preuves (cumulative evidence), une autre suggérait la réponse (leading), une troisième violait une précédente décision de la Cour. En l’espace de quelques minutes, il souleva plus de douze objections, chacune confirmée par la Cour. La seule préoccupation de M. Delmas semblait être de se munir, en vue de recours possible, d’un stock suffisant d’exceptions (We save the point. We will note an exception).
L’examination du docteur Wagner, l’après-midi, fut encore une belle matière à bataille (legal battle). « Est-ce que, docteur, demanda M. Delmas, vous vous êtes formé une opinion sur l’état mental de l’accusé après avoir recueilli, dans les visites que vous lui avez faites, un certain nombre d’observations personnelles ? »
Jérôme, tout aussitôt : « Une objection. Le témoin, avant de nous parler de son opinion, doit nous dire sur quoi il a fondé cette opinion ». La Cour confirma et M. Delmas s’inclina. Le médecin commença le récit de ses visites à la prison : «J’ai observé les manières de l’accusé ; il était soupçonneux ; il ne répondait pas à mes questions. ».
Jérôme l’interrompant :
« Je vous préviens que vous n’avez pas à nous dire ce qu’il vous a raconté. »
Le récit devenait difficile. Le témoin plaça quelques mots et tout de suite M. Jérôme renouvela son avertissement. M. Delmas protestait, mais la Cour ne l’écouta pas :
« Docteur, bornez-vous à nous dire ce que vous avez observé ; ne nous parlez pas de ce que vous avez dit à l’accusé ni de ce qu’il vous a dit »[12].
Le témoin avoua son embarras :
« Votre Honneur, je ne vois pas comment c’est possible »
— « Alors dites que vous ne pouvez pas répondre »
Delmas respectueusement demanda si, dans l’esprit de la Cour, le mot « observer » ne comprenait que les faits matériels que le témoin avait pu voir de ses yeux. La Cour le rabroua durement, disant qu’elle n’admettait pas qu’on l’interrogeât toutes les cinq minutes. L’examination continua, coupée à chaque instant par les objections de M. Jérôme. Il en sortit un témoignage singulièrement décoloré.
De sa première visite, le docteur put dire seulement que l’accusé lui avait été présenté, mais qu’après cinq minutes il avait tourné sur ses talons et était parti ; d’une visite ultérieure, qu’il lui avait laissé noter le contour général de sa tête, l’état de son pouls, la condition de ses réflexes et la couleur de ses cheveux ! M. Delmas désirait tirer de son expert une déclaration plus sérieuse. Il demanda la permission de lui poser une hypothetical question englobant tous les faits dont il n’avait pas été Personnellement témoin mais dont la défense prétendait faire la preuve. La Cour le lui permit et lui accorda une suspension d’audience pour la préparer.
Il la fit si longue qu’il lui fallut plus d’un quart d’heure pour la lire. Elle remplit une colonne du New-York Herald. M. Delmas demandait : A supposer que…, que… et que…, croyez-vous que l’accusé, au moment où il a tué Stanford White, ait su que son acte était un délit ? M. Jérôme examina la question, l’éplucha, proposa certains amendements que M. Delmas accepta. Le témoin ensuite fut autorisé à répondre. Sa conclusion fut que l’accusé ne connaissait pas, quand il l’avait accompli, la nature et la qualité de son acte.
Le lendemain, M. Delmas fit appel à un autre expert, le docteur Evans, directeur d’un asile de fous. C’était un témoin d’une habileté consommée, ayant au plus haut point l’expérience des choses du palais et qui, beaucoup mieux que ses devanciers, sut échapper à tous les pièges du procureur. Il avait constaté chez Thaw, dans ses visites à la prison, une exagération évidente du moi. C’était, à l’en croire, le signe certain qu’il était atteint de cette espèce particulière de folie que les aliénistes qualifient de dementia praecox. Le docteur ajoutait, précaution utile, qu’il avait d’ailleurs, à – chaque visite, remarqué une amélioration dans l’état mental de l’accusé. On lui fit lire quelques lettres dans lesquelles, à son avis, Thaw donnait encore certaines preuves de sa démence passagère ; puis M. Delmas lui posa l’hypothetical question qu’il avait bâtie la veille à l’usage du docteur Wagner. M. Jérômese montra plus méticuleux encore que la veille. M. Delmas, parlant de l’accusé, avait dit : Attendu qu’un de ses oncles était fou (insane). M. Jérôme rectifia : qu’il souffrait d’un dérangement cérébral (unsound mind)[13]. M. Delmas accepta. Il avait dans un autre passage fait allusion à une certaine « opération » que l’accusé avait subie dans sa jeunesse.
Jérôme se fâcha : ce mot d’« opération » pouvait faire croire au jury qu’il s’agissait d’une opération au cerveau, tandis que l’opération visée n’était qu’une opération pour appendicite ! La Cour ne partagea pas cette crainte. Il fit valoir d’autres critiques : que certains faits compris dans la question ne répondaient pas, si ces souvenirs étaient exacts, aux dépositions des témoins. M. Delmas s’étonna : pourquoi ces scrupules venaient-ils si tard ? M. Jérôme se plaignit : jamais il n’avait vu poser au milieu d’un procès une hypothetical question pareille ; elle était si longue qu’il ne parvenait pas à se la loger dans la tête ! La discussion se prolongea : elle occupe trois colonnes du New-York Herald. Le docteur Evans, ayant enfin obtenu la permission de répondre, en profita pour déclarer avec emphase qu’à son avis Thaw n’avait pas su que son acte était criminel.
Sur ces entrefaites survint un triste événement. Le jour suivant, 13 février, la Cour fut informée que la femme d’un des jurés, subitement atteinte de pneumonie double, était à toute extrémité. Son mari avait passé la nuit à son chevet, sous la garde d’un de ses collègues du jury et de deux officiers de la Cour. Il n’y eut pas de séance le matin. L’après-midi, l’audience fut très courte : le docteur Evans, toujours interrogé par M. Delmas, continua sa déposition. Puis M. Gleason, appelant une seconde fois le docteur Deemar comme témoin, voulut lui faire dire qu’un certain cousin de Thaw était fou. Mais ses efforts furent inutiles ; la Cour écarta cet élément de preuve.
La femme du juré mourut. C’était une victime du procès. Elle s’était, quoiqu’elle souffrit d’un gros rhume, entêtée à venir, par une soirée très froide, rendre visite à son mari. C’était dans cette promenade nocturne qu’elle avait pris sa pneumonie. La Cour eut un remords : elle décida que désormais les jurés, sous la seule garantie de leur parole d’honneur, seraient libres d’aller chez eux toutes les nuits et même de déjeuner là où bon leur semblerait. Puis elle s’ajourna au lundi 18.
Ce jour-là, M. Delmas termina la direct examination des docteurs Evans et Wagner.
Après une conférence entre le ministère public et la défense, M. Jérôme avait consenti à ce que le testament et le codicille contenant les dernières volontés de Thaw fussent admis comme preuve. L’accusé, dans ces actes rédigés au mois d’avril 1906, prévoyant le cas où il mourrait autrement que de mort naturelle ou encore où des doutes vieMndraient à naitre sur les causes de sa mort, léguait 50.000 dollars à ses exécuteurs testamentaires, à charge par eux de rechercher dans quelles circonstances il avait trouvé la mort, et, si l’on découvrait ses assassins, de mettre contre eux l’appareil judiciaire en mouvement. M. Delmas en donna lecture sans divulguer les noms des légataires. Le docteur Evans y trouva de nouveaux signes chez l’accusé d’un délire de la persécution (delusion) « plus ou moins systématisé ».
Le 19, M. Jérôme commença l’interrogatoire de Mrs Thaw. Elle prit place courageusement au fauteuil, dans la mise simple d’une écolière (schoolgirl) la faisant paraître encore plus jeune qu’elle n’était en réalité. Les premières questions n’étaient pas bien embarrassantes : elle y répondit aisément. Mais l’inquisition bientôt devint troublante. M. Jérôme, qui avait en mains toute une collection de photographies, l’interrogea sur les toilettes, plus ou moins décentes, dans lesquelles, quelques années auparavant, elle s’était fait photographier. Elle perdit sa belle assurance.
Jérôme crut le moment tout à fait propice pour l’attaque. A brûle-pourpoint, il lui demanda : « Ces histoires que vous dites avoir racontées à M. Thaw sur le prétendu outrage que White aurait commis à votre égard, étaient-elles vraies ou ne l’étaient-elles pas ? — Pardon, opposa M. Delmas ; j’objecte à cette question que nous n’avons pas à nous enquérir de l’exactitude des faits pris en eux-mêmes ». La Cour répliqua que M. Delmas ne comprenait pas la pensée de M. Jérôme ; que M. Jérôme se préoccupait seulement de la crédibilité du témoin ; qu’il voulait savoir jusqu’à quel point ses affirmations méritaient d’être crues. L’objection fut écartée et Mrs Thaw répondit que les histoires qu’elle avait racontées étaient vraies.
Poursuivant son interrogatoire, M. Jérôme lui demanda si elle n’avait pas pris conseil d’un homme de loi (lawyer). M. Delmas, au nom du secret professionnel, fit objection. M. Jérôme ratiocina disant que le secret ne s’imposait qu’à l’homme de loi et en aucune façon au client. Mais la Cour admit l’objection.
L’après-midi, M. Delmas reprit, pour la compléter sur quelques points, la direct examination de Mrs Thaw. Puis on fit appel au témoignage, relativement peu important, de Mrs Caine. Elle avait été le chaperon d’Evelyn à une époque où la jeune fille s’était brouillée avec sa mère. Au cours de la cross examination, un seul incident à noter. Mrs Caine racontant qu’un jour, l’accusé ayant rendu visite à la mère d’Evelyn, Mrs Nesbit l’avait priée d’écouter, dans la pièce voisine, ce que M. Thaw lui disait, M. Jérôme ne put s’empêcher d’émettre à haute voix cette réflexion que « c’était une chose vraiment pas banale dans la vie mondaine que ce rôle d’écouteur aux portes (eavesdropper) ». M. Delmas prétendit cette remarque déplacée (improper) et prit là-dessus une exception. Et, comme M. Jérôme répétait : « Non, ce n’est vraiment pas banal ! », il réitéra l’exception.
Jérôme hésitait à poursuivre sur-le-champ la cross examination de Mrs Thaw.
Il avait encore plusieurs autres témoins à examiner : il était assez disposé à les appeler tout d’abord, pour ensuite ne questionner Mrs Thaw que sur le strict nécessaire.
Delmas au contraire, à l’instigation de l’intéressée elle-même, réclamait la cross examination immédiate. Les parties s’étaient tournées vers la Cour pour qu’elle tranchât leur différend. Le juge leur fit cette réponse qui peint bien la situation du président d’Assises d’Amérique : « Dans une affaire comme celle-ci, la responsabilité de la Cour est grande ; elle ne peut pas, en plus de cette responsabilité, assumer celle qui incombe au ministère public ou aux avocats de la Défense. C’est à vous de trancher la question. La loi ne me donne pas autorité pour le faire ». Les parties finalement s’entendirent et M. Jérôme fixa la cross examination d’Evelyn Nesbit au lendemain.
L’interrogatoire dura ce jour-là six heures. Le témoin fit preuve d’une grande force de caractère, mais sa mémoire souvent fut prise en défaut. M. Jérôme s’enquit d’abord minutieusement des costumes variés dans lesquels elle avait posé, comme modèle, devant des artistes. Puis, abordant un sujet plus sérieux, il lui fit avouer que, du temps où elle voyageait en Europe avec Thaw et lui racontait tous les méfaits de White, elle avait, par une contradiction singulière, écrit à l’architecte plusieurs lettres et qu’après son retour en Amérique elle recevait encore, par l’entremise d’un banquier de White, 25 dollars par semaine. C’étaient, pour la Défense, des aveux gênants. M. Delmas profita de ce que M. Jérôme avait posé une question longue de 18 lignes pour objecter que Mrs Thaw se trouvait dans l’impossibilité de la comprendre. M. Jérôme divisa. Puis tout à coup, sans transition, il changea de sujet pour demander au témoin quelles avaient été ses lectures :
— Avez-vous lu Dickens. — R. Oui.
— Walter Scott ? — R. Non.
Les Ecritures, la Bible ? — R. Légèrement (slightly).
Alliez-vous à l’église ? — R. Légèrement.
A l’école du dimanche ? — R. Légèrement.
De quelle confession religieuse étiez-vous ? — R. Ma foi, je ne sais pas bien.
Je crois que j’allais à l’église méthodiste épiscopale et quelquefois à l’église presbytérienne.
La fin de l’audience fut consacrée à des questions de dates : une multitude de questions de dates !
La séance du lendemain fut très dramatique, partie comique, partie tragique. Le récit du séjour à Paris fit sourire. Mrs Thaw raconta comment, en compagnie de son futur mari, elle était allée une nuit à Montmartre, au Rat Mort.
« Qu’est-ce c’est que ça, le Rat Mort ? demanda M. Jérôme.
C’est un café.
Un endroit convenable (a respectable place) ?
Le New-York Herald contient sur cette visite au Rat Mort toute une colonne d’interrogations et de réponses. M. Jérôme ne parut que médiocrement satisfait des explications fournies. Il fit sentir à Mrs Thaw combien sa conduite passée prêtait à critique. Elle déclara qu’elle n’en comprenait point à cette époque le caractère répréhensible.
« Mais enfin, dit M. Jérôme, aviez-vous des croyances religieuses ?
Croyiez-vous à l’existence de Dieu ?
Non. Je ne savais pas. Je ne peux pas dire si j’y croyais ou si je n’y croyais pas ».
Puis M. Jérôme vint à parler de sa liaison avec White, lui fit conter la scène de l’atelier : White l’avait fait boire et l’avait droguée ; ensuite s’étaient passées des choses que le New-York Herald, par respect pour la pudeur de ses lecteurs et lectrices, n’a pas osé nous rapporter. Mrs Thaw avait caché sa figure dans son mouchoir et pleurait. Ce fut une scène impressionnante. On craignit qu’elle eût une faiblesse.
Elle réussit pourtant à maîtriser son émotion et l’interrogatoire s’acheva sur certains détails relatifs à son voyage en Europe.
La Cour s’ajourna jusqu’au 26. A la reprise des audiences, M. Jérôme continua sa cross examination. Il insista de nouveau sur l’histoire des chèques envoyés par White, fit raconter au témoin sa première rencontre avec Thaw, lui demanda de préciser les relations qu’elle avait eues avec quelques autres jeunes gens et chercha surtout à savoir quelle existence elle avait menée, en compagnie de l’accusé, dans certain château du Tyrol où ils avaient passé quelque temps. N’avait-elle pas été victime de mauvais traitements ? Thaw n’était-il pas allé jusqu’à la battre ? Elle protesta énergiquement. Et comme M. Jérôme lui demandait si, à cette époque, Thaw ne lui avait pas paru fou, elle répondit encore que non, tout en ajoutant qu’elle ne savait pas très bien en quoi consistait la folie.
Le jour suivant, M. Jérôme fit tous ses efforts pour découvrir à quelle date s’était passée la prétendue scène scandaleuse dans l’atelier de White. Mrs Thaw déclara que c’était en septembre ou en octobre 1901 : elle se rappelait que c’était le lendemain d’un certain jour où, sur la demande de White, elle s’était fait photographier.
C’était pour M. Jérôme un détail précieux : au moyen des écritures du photographe, il lui était facile de reconstituer la date précise de l’événement. Il eût été, parait-il, en mesure de prouver que White, cette nuit-là, bénéficiait d’un alibi. Mais les règles de la preuve légale l’empêchaient de faire cette démonstration. La Défense avait eu l’habileté de présenter le témoignage de Mrs Thaw sous la forme, non pas d’une affirmation directe des faits en question mais d’une reproduction de la conversation qu’elle avait eue, à leur sujet, avec Thaw. Le Ministère public ne pouvait pas, en s’appuyant sur une preuve extrinsèque, en établir la fausseté. M. Jérôme n’insista pas, changea de sujet de conversation et donna lecture au jury d’une sorte de journal fort curieux dans lequel Evelyn Nesbit, au temps où elle était en pension, avait consigné quelques-unes de ses réflexions. Sa philosophie précoce fit sourire. Puis il la questionna sur une certaine attaque de nerfs que Thaw avait eue en sa présence après avoir, un jour, rencontré White dans la rue. « Avez-vous déjà vu, demanda M. Jérôme, une personne en proie à une attaque d’épilepsie ? — Non. — Avez-vous déjà vu quelqu’un ayant des convulsions ? — J’ai vu un chat ». Le sérieux enfantin avec lequel ces derniers mots furent prononcés fit éclater de rire l’auditoire.
Il y eut ensuite, sur quelques points de détail, une redirect examination de M. Delmas, puis un échange d’observations entre le ministère public et l’avocat.
Chacun croyait l’épreuve de Mrs Thaw finie. Ce fut à l’étonnement général qu’au début de l’audience du lendemain M. Jérôme la mit une fois encore sur la sellette.
N’avait-elle pas déclaré à son frère Howard Nesbit que Thaw lui avait fait subir de mauvais traitements en Europe ? Ne l’avait-elle pas prié de lui acheter un revolver pour se défendre en cas de besoin ? Elle répondit à ces questions par des négations énergiques. M. Jérôme la congédia et commença l’interrogatoire des experts.
Le premier appelé fut le docteur Bingaman, de Pittsburg, médecin attitré de la famille Thaw. Sa cross examination fut l’occasion d’un débat intéressant entre l’accusation et la défense. M. Jérôme, entre autres choses, lui avait demandé quel était l’état mental d’une certaine tante de l’accusé qu’il avait déclaré connaître. M. Delmas opposa que ce n’était pas là de la cross examination, que cela ne rentrait pas dans les questions posées au témoin par la Défense. La Cour s’informa du but que l’accusation entendait poursuivre. M. Jérôme répondit qu’il voulait savoir s’il existait chez Thaw certaine prédisposition héréditaire à la folie. « Mais cette prédisposition, demanda la Cour, avez-vous pour le moment en vue de la prouver ou au contraire de la dénier ? — Je veux simplement, dit M. Jérôme, recueillir des renseignements, savoir si cet homme était ou n’était pas fou ». M. Delmas s’empressa de l’enfermer dans un dilemme : « Si le savant attorney veut établir que Thaw était fou, pas besoin pour lui d’aller plus loin : nous sommes pleinement de son avis. Si au contraire il entend prouver que Thaw, au moment où il a commis l’acte qui lui est reproché, n’était pas fou, je lui oppose qu’il ne peut pas ici faire porter la cross examination sur une matière qui n’est pas comprise dans la direct examination ». M. Jérôme se défendit : « J’ai encore dans l’esprit la vieille idée (the old fashioned idea) que l’Attorney du District est un officier quasi judiciaire (quasi judicial officer). Je cherche à démêler la vérité en interrogeant un témoin qui, certes, n’est pas défavorable à la défense. ». Mais la Cour l’interrompant : « Sans doute, l’Attorney du District est un officier quasi judiciaire. Vous avez le droit, dans votre cabinet, d’interroger, comme il vous plait des témoins et de voir si vous voulez faire appel à leur témoignage. Mais, devant la Cour (in court), l’Attorney du District est soumis absolument aux mêmes entraves que l’Avocat de la Défense. Le devoir de la Cour est de protéger, avec un soin égal, les droits des deux parties. Je confirme l’objection ».
L’interrogatoire du docteur Bingaman fut donc des plus brefs. Le docteur Evans lui succéda. Il porta dans ses réponses cette présence d’esprit et ce talent de dialecticien dont il avait fait preuve déjà au cours de la direct examination. M. Jérôme, pour commencer, lui demanda sur un ton railleur de quelle université il était gradué, si c’était de la même que le docteur Wiley. Puis, plus sérieusement, il lui posa la question de savoir s’il ne sortait pas de Johns Hopkins. Le témoin, au lieu de répondre et apparemment pour se moquer à son tour du procureur, se mit à raconter, par les débuts, l’histoire de l’institut Johns Hopkins. M. Jérôme se fâcha et, se tournant vers la Cour : « Je crois que le témoin est obligé de répondre à mes questions ». Ce fut l’avis de la Cour qui intima au docteur l’ordre d’y fournir réponse sur-le-champ. M. Jérôme, ensuite, pour l’embarrasser, lui demanda s’il croyait que lui, aliéniste, il était maître dans son art. Le docteur répondit que non. Mais, poursuivit M. Jérôme, croyez-vous qu’il existe des maîtres ? Le témoin, d’un ton malicieux : « Si l’on désigne par là des hommes qui connaissent d’une façon parfaite leur profession, assurément non ; il n’y en a ni en médecine ni en droit. » Il y eut dans l’auditoire un sourire moqueur.
Jérôme se vengea en brandissant une brochure :
Est-ce que, docteur, vous n’avez pas écrit, à une certaine époque, un petit livre intitulé « Le témoignage en justice des médecins experts dans les maladies mentales » ?
Alors j’appelle votre attention sur la page 12.
Delmas, inquiet : « Pardon, ceci ne rentre pas dans la preuve ».
Jérôme, nullement décontenancé : « Il serait étrange que dans la cross examination il fût interdit d’appeler l’attention d’un expert sur ses propres œuvres ! »
La Cour écarta l’objection. M. Jérôme en profita pour jouer vis-à-vis du docteur le rôle d’un président de thèse argumentant un candidat. Il alla cependant si loin que le juge enfin l’arrêta, lui faisant observer que la cross examination était entièrement à la discrétion de la Cour » et qu’il avait vraiment dépassé les bornes permises.
Jérôme changea de sujet : il demanda au témoin son opinion sur un certain nombre de livres de médecine mentale dus à la plume de confrères. Puis, par un détour, il revint à sa tactique précédente. Le docteur avait eu l’imprudence de déclarer, à la suite d’une expertise antérieure, au cours d’un interrogatoire qu’il avait subi en justice, que la paranoïa était une forme de folie décrite 500 ans avant Jésus-Christ.
C’était une parole dont il prétendait n’avoir plus souvenir. Mais M. Jérôme ne lui pardonnait pas cet oubli : « Enfin, docteur, connaissez-vous, oui ou non, un traité sur la paranoïa antérieur à Jésus-Christ ? » Il fallut que la Cour, à la requête de M. Delmas, mît fin à cette frénésie archéologique. M. Jérôme d’ailleurs ne lâcha pas pour autant sa victime. Le docteur, quelques temps auparavant, à l’occasion d’une solennité quelconque, avait prononcé un discours. Ce discours fut encore examiné sous toutes les faces. Puis, comme les jurés commençaient à bâiller, ne comprenant vraisemblablement rien à ces controverses techniques, M. Jérôme arriva aux questions vraiment importantes. Quelle était, sur l’état mental de Thaw, l’opinion de l’expert ? Le docteur Evans répondit qu’il fallait ranger cet état parmi les états de dépression. M. Jérôme voulut savoir si les états de dépression rentraient dans la notion de mélancolie. Le docteur dit « oui » mais aussitôt ajouta certaines considérations savantes atténuant la portée de son affirmation. M. Jérôme émit le vœu que tout ce qui avait été adjoint au mot « oui » fût barré comme ne rentrant pas dans le sujet. La Cour écarta la proposition (motion denied).
La cross examination du docteur Evans occupa encore les journées du 28 février et du 1er mars. M. Jérôme avait surchargé sa table d’une quantité incroyable d’ouvrages de médecine mentale. Mais l’expert, avec un talent consommé, se jouait de tous les pièges de l’accusation : il allongeait à plaisir les réponses et les compliquait au point qu’il était impossible de jamais le prendre en défaut. Préoccupé de mettre l’accusé à l’abri à la fois du fauteuil électrique et de l’asile de fous (Sing Sing et Matteawan), il s’ingéniait à établir que si Thaw avait été fou, sa folie était très curable. M. Jérôme lui montra des lettres établissant que Thaw, à une certaine époque, avait songé à se faire élire sénateur de Pennsylvanie :
« Pensez-vous, docteur, qu’il y ait là un signe de folie? » Le docteur Evans, toujours prudent, ne voulut pas fonder d’opinion là-dessus. M. Jérôme, changeant de sujet, l’interrogea sur les différents meurtres, commis dans des crises de folie, qu’il avait pu constater au cours de sa carrière d’aliéniste.
Delmas donnait des signes d’impatience. M. Jérôme annonça qu’il « arrivait au sujet ». La Cour, visiblement fatiguée par ce long interrogatoire, lui fit observer qu’« il avait mis longtemps pour y venir ».
Les deux jours de repos hebdomadaire passés, le 4 mars, M. Jérôme termina la cross examination du docteur Evans en lui demandant si, étant données les circonstances du crime, il était permis d’en conclure que l’accusé, lorsqu’il l’avait commis, était fou. Le docteur persista dans sa réponse affirmative. Son confrère Wagner fut alors appelé à sa place. Après les quelques préliminaires indispensables, M. Jérôme lui posa la question de savoir si, à son avis, les œuvres du docteur Hamilton avaient « une certaine valeur ». Le docteur Wagner embarrassé répliqua : Je préfère ne pas me prononcer sur l’habileté du docteur Hamilton. Je refuse de répondre à la question ». Il eût fallu le contraindre à répondre : la Cour s’y refusa. M. Jérôme continua : « Connaissez-vous le livre du docteur Spitzka ? » Il y eut un moment de silence. Puis le juge, se tournant vers M. Delmas, prit la parole d’un ton sévère : « Je n’ai pas besoin de vous rappeler que lorsqu’aucune objection n’est présentée, la Cour doit penser que la question paraît aux deux parties justifiée. Lorsqu’une objection est formulée, la Cour, à peine de nullité (reversible error committed), doit statuer. La cross examination est dans une large mesure à la discrétion du juge ; mais ce peut être une cause de nullité d’exclure arbitrairement des questions qui n’ont pas soulevé d’objection. J’invite par conséquent le conseil à aider la Cour à éliminer toute cause de nullité du procès-verbal (record) et à ne pas contribuer, par une obstination déraisonnable, à laisser l’erreur s’introduire alors que je fais tout mon possible pour l’éviter. »
Delmas reprit son rôle de contradicteur et présenta des objections que la Cour successivement confirma.
Le 5 mars, l’interrogatoire du docteur Wagner donna lieu entre le ministère public et la Cour à un incident des plus vifs. Jamais peut-être dialogue aussi acrimonieux n’avait été entendu à New-York à une audience de Cour d’Assises. M. Jérôme voulait interroger le docteur Wagner sur certaines visites qu’il avait faites à l’accusé dans sa prison postérieurement à celles dont il avait été question dans la direct examination. M. Delmas protesta. M. Jérôme argumenta : « Il existe une présomption légale fondamentale d’après laquelle lorsqu’il est prouvé qu’une certaine condition, à un moment donné, a existé, elle est censée avoir continué, à moins que le contraire soit établi. Dans tous les livres sur la preuve, cette présomption de continuation est considérée comme une proposition élémentaire… » Le juge intervint : « Alors, quelle est maintenant, à votre avis, la condition de l’accusé ? — Si les faits précédemment attestés sont exacts, répondit M. Jérôme, la présomption de la loi, c’est que l’accusé, à l’heure actuelle, est fou ». La Cour riposta que les jurés n’étaient pas venus là pour dire si l’accusé à l’heure actuelle était fou, mais s’il avait été fou la nuit du crime.
Jérôme avoua ne pas comprendre la portée de cette observation. Le juge se fâcha et répliqua qu’il n’avait pas à la lui faire comprendre, que c’était à lui, s’il avait des autorités, à les lui faire connaître. M. Jérôme alors, d’un ton sarcastique :
« Non, Monsieur, je ne consentirai jamais à produire devant une cour quelconque à qui j’aie l’honneur de parler, des autorités à l’appui de cette présomption de continuation que j’invoque ».
Mais la Cour, ce jour-là, n’admettait pas la plaisanterie :
Alors, vous n’avez pas d’autorités ?
J’en ai tellement et de si élémentaires que je ne veux pas vous les soumettre.
Est-ce un manque de courtoisie ?
Loin de là. La vérité, c’est que mon respect pour la Cour m’empêche de lui fournir sur une proposition aussi élémentaire des autorités. Je demande la permission de résumer mon raisonnement.
Avant de faire ce résumé, mettez-vous bien dans l’esprit que c’est le devoir de la Cour d’interpréter et de dire le droit et de statuer sur les questions de preuve. Si vous avez des autorités, indiquez-les moi. Si vous ne le faites pas, j’en conclurai que vous n’en avez pas ».
Jérôme reprit son raisonnement, sans autorités à l’appui. La Cour lui ordonna de répéter la question qu’il voulait poser et, après l’avoir entendue, prononça sèchement : « L’objection est confirmée ».
Le 6 mars, la cross examination du docteur Wagner s’acheva par un interrogatoire ennuyeux. Mrs William Thaw, mère de l’accusé, vénérable dame à cheveux blancs, lui succéda. M. Delmas, dans son examination, se montra plein de sollicitude. La voix du témoin cependant, sous l’influence de l’émotion qui l’étreignait, ne tarda pas à faiblir et les jurés ne l’entendaient plus. La Cour, sur leur demande, donna l’ordre au sténographe officiel de relire, de temps à autre, à haute et intelligible voix, la série entière des questions et des réponses. A la surprise générale, M. Delmas s’abstint de toute allusion aux prétendues tares héréditaires. Il interrogea seulement Mrs Thaw sur le caractère fantasque de son fils : ce qui à un certain moment le conduisit à la prier de vouloir bien raconter ce que l’accusé lui avait dit d’Evelyn, à l’époque où avait commencé sa première liaison avec elle. M. Jérôme fit objection.
La question, observait-il, se rapportait à des faits compris dans une période, — le printemps de 1904, — par rapport à laquelle la Défense ne faisait pas preuve de la folie. M. Delmas répondit que du témoignage du docteur Wagner il résultait que la folie avait commencé au plus tard au mois de juin 1903 ; que certaines lettres produites au procès avaient montré que cette folie persistait au mois de novembre 1903 ; que la défense d’autre part avait prouvé l’insanité d’esprit de l’accusé à la date de son mariage, en avril 1905, ainsi encore qu’au temps où il avait tué White, à la fin de juin 1906 ; que par conséquent elle était autorisée à prétendre qu’au printemps 1904 la folie constatée en 1903 continuait. M. Jérôme répliqua que son adversaire faisait appel à cette présomption de continuation qu’il avait lui-même en vain invoquée la veille ; qu’il ne contestait pas les prémisses du raisonnement, mais que ce raisonnement, qu’il croyait fondé, conduisait à cette conséquence absurde que la Cour actuellement siégeait pour faire le procès d’un fou. Le juge riposta qu’il n’avait pas pour le moment à s’inquiéter de cette question de la prétendue folie actuelle de l’accusé, qu’il ne statuerait sur ce point que si le ministère public le saisissait expressément d’une demande de nomination d’une commission d’enquête ; que, sur le problème de preuve, le seul qui lui fût soumis, il repoussait l’objection présentée par M. Jérôme.
La cross examination de Mrs William Thaw dura peu. Elle fut conduite avec bienveillance. M. Delmas, de son côté, par ses nombreuses objections, l’enserra dans d’étroites limites.
La Cour prit ensuite un jour de repos extraordinaire : le juge Fitzgerald avait perdu son beau-frère.
Le vendredi 8 mars, autre événement inattendu : M. Delmas, au début de l’audience se leva et, à la surprise de l’auditoire, annonça que la Défense avait fini (defence rests). M. Jérôme n’était pas prêt pour le rebuttal. Les audiences furent suspendues jusqu’au lundi 11.
III. Le rebuttal
Les premiers témoins. Déposition sensationnelle du beau-frère de White. Le témoin Hummel. L’hypothetical question de M. Jérôme. La réponse des experts. Une pièce gênante pour la Défense.
Le premier témoin appelé par M. Jérôme fut l’avocat Longfellow. Sa déposition avait pour but d’établir qu’avant d’apprendre de la bouche d’Evelyn la conduite de White, Thaw en avait déjà eu connaissance par d’autres voies. M. Delmas objecta que les questions posées au témoin n’étaient pas pertinentes. La Cour admit l’objection et M. Longfellow fut congédié sans cross examination.
Vinrent ensuite un médecin légiste, puis différents agents de police. C’étaient des témoins sans grande importance : le soin de les interroger fut laissé à M. Garvan.
Le médecin, qui avait fait l’autopsie de White, indiqua, d’après les traces de poudre constatées sur le corps, à quelle distance avaient dû être tirées les balles. Quant aux agents, ils s’embrouillèrent dans les questions qu’on leur posa et commirent plus d’un coq à l’âne, si bien que la Cour impatientée finit par dire à l’un d’eux : « Si vous ne comprenez pas, ne répondez pas ». On leur demanda surtout « quel était l’air » de l’accusé au moment du crime. Un policeman répondit : « Il avait l’air d’un homme qui a commis un meurtre ». M. Garvan le congédia et M. Delmas ne prit pas la peine de l’examiner.
Le témoignage de l’expert toxicologue, le docteur Witthaus, avait pour le Ministère public plus d’intérêt. M. Jérôme, qui avait construit spécialement à son intention une petite hypothetical question voulait lui demander si le récit d’Evelyn touchant la drogue de White et ses effets n’était pas contredit par les données mêmes de la science. M. Delmas fit objection. M. Jérôme prétendit en vain que, s’il réussissait à établir que l’aventure de Mrs Thaw n’était pas croyable, il aurait par cela même rendu vraisemblable le fait qu’elle ne l’avait pas racontée, comme elle le prétendait, à l’accusé. Après une demi-heure de discussion pendant laquelle le docteur garda patiemment le silence, la Cour confirma l’objection.
Mais l’accusation ménageait à la défense une surprise. Elle appela un autre témoin dont la déposition sensationnelle allait porter un coup terrible à la thèse de la prétendue démence de l’accusé. C’était James Clinch Smith, beau-frère de White, avec qui Thaw avait eu, quelques instants avant le crime ; un entretien au Roof Garden. M. Delmas s’indigna, disant qu’il s’agissait d’un témoignage dont la place était dans la direct evidence et nullement dans le rebuttal, que le témoin, en sa qualité de witness in chief ne pouvait plus être entendu. M. Jérôme riposta que le témoin, lors de l’ouverture du procès, était absent, qu’il voyageait en Europe et qu’il n’avait pu être cité à temps. Le juge, reconnaissant que le ministère public avait fait preuve, en l’occurrence, de toute la diligence désirable, mais craignant d’ouvrir la porte à un précédent qu’il croyait dangereux, proposa aux deux parties cette solution transactionnelle : le témoin serait entendu ; mais on ne lui poserait aucune question sortant des limites du rebuttal.
Ce compromis n’était pas viable. M. Delmas, se fondant sur la décision de la Cour, paralysait presque entièrement les efforts de l’accusation. M. Jérôme, de nouveau, insista pour que le témoin fût entendu comme witness in chief, comme si le direct case n’était pas encore épuisé. La discussion fut très vive : toute la matinée du 12 mars y fut consacrée. Malgré la résistance désespérée de la défense, M. Jérôme l’emporta. M. Delmas en fut réduit à des manœuvres d’obstruction. A chaque question il opposait les objections les plus variées et après chaque réponse demandait à la Cour d’en rayer la plus large part. Mais M. Smith était un juriste, connaissant les ruses du Palais, qui ne se laissait pas démonter par ces interruptions continuelles. Il parvint à raconter sa conversation avec Thaw. L’accusé lui avait offert des cigares. Puis ils avaient parlé finance. Après quoi ils en étaient venus à cause de leurs traversées et à comparer les mérites de quelques transatlantiques. Et comme Smith lui disait qu’après un voyage en Europe, il était rentré seul en Amérique, laissant sa femme à Paris, Thaw, à brûle-pourpoint, lui avait demandé : « Est-ce que vous êtes marié tout à fait pour de bon » (Are you verry much married) ? Il avait une offre à lui faire, dont le témoin l’avait remercié (A buxom brunette, not particularly good looking, but a very nice girl !) M. Smith ne s’en tint pas à ces détails humoristiques ; il fit un tableau dramatique de la scène de l’assassinat. Les blessures qu’avait reçues White l’avaient défiguré à tel point que lui, Smith, n’avait pas reconnu le cadavre de son beau-frère ! La cross examination n’effaça pas l’impression faite sur l’auditoire par ce témoignage émouvant.
Jérôme voulait pousser plus loin sa victoire et établir, par un interrogatoire du photographe, l’alibi possible de White la nuit de la prétendue scène de la drogue.
Mais M. Delmas réussit sur ce point à faire échouer son projet.
Le 13 mars, le témoin Hummel prit place au fauteuil. C’était un homme de loi par devant qui, prétendait-on, Evelyn Nesbit, de retour en Amérique après son voyage en Europe avec Thaw, avait fait, à la requête de White, certaines déclarations compromettantes pour la Défense. M. Hummel ayant reconnu qu’il avait eu, le 27 octobre 1903, une conversation avec Eveyln Nesbit et qu’à la suite de cette conversation il avait dicté quelque chose à un sténographe, M. Jérôme lui demanda s’il était vrai que dans cette conversation Mrs Thaw lui eût raconté que Thaw en voulait à White, qu’il désirait le voir condamner et qu’à plusieurs reprises il avait cherché à lui faire apposer sa signature à elle sur certaines pièces qu’il avait rédigées et qui relataient la prétendue conduite scandaleuse de White-; qu’elle avait dit à Thaw que ces histoires étaient fausses et qu’il l’avait frappé parce qu’il ne voulait pas signer les pièces qu’il lui présentait. La question était si grosse de périls que M. Delmas, avant de formuler une objection, demanda la permission d’interroger d’abord le témoin (privilege of preliminary examination) pour mieux savoir sur quelles bases il allait pouvoir la fonder. Finalement il fit valoir des raisons multiples, notamment que la question sortait des limites du rebuttal et qu’elle n’était pas pertinente. M. Jérôme, en réponse, prononça un vrai plaidoyer qu’il termina en citant quinze précédents empruntés à la jurisprudence de l’Etat de New-York. M. Delmas n’était pas prêt à discuter les autorités invoquées ; sa réplique fut remise au lendemain.
Le 14, il fournit, comme il l’avait promis, la preuve que ces autorités n’avaient pas trait à la matière : la Cour donna tort à M. Jérôme. Mais M. Delmas commit l’imprudence, après avoir complaisamment insisté sur l’idée que les relations d’Hummel et d’Evelyn Nesbit avaient été celles de conseil et de client, de déclarer solennellement qu’étant données les circonstances particulières, – sans doute visait-il par là cette barrière du secret professionnel que le témoin, croyait-il, n’oserait pas franchir, — il consentait à ce que la question fût posée à la seule condition qu’elle fût réduite à ces seuls termes : « Est-il vrai qu’Evelyn Nesbit ait dit à Thaw que Stanford White ne l’avait ni droguée ni outragée » ? M. Jérôme s’empressa de mettre à profit la permission, et M. Hummel, sans aucun scrupule, répondit : « Certainement, elle l’a dit ». M. Delmas était furieux. Il interpella durement le témoin et obtint de la Cour qu’elle fit rayer, au moins provisoirement, la réponse.
Il était question d’appeler sur-le-champ Mrs Thaw pour lui demander de préciser la nature des relations qu’elle avait eues avec Hummel. Mais M. Jérôme préféra faire donner d’abord ses experts.
Il en avait huit rangés en bataille : les docteurs Flint, Hirsch, Mabon, Pritchard, Diefendorf, Ferris, Mc Donald et Hamilton. Il laissa les deux derniers en réserve : le docteur Mc Donald parce qu’il avait été le conseiller technique (professional adviser) du ministère public au cours de l’affaire et que des raisons de délicatesse l’empêchaient d’être à la fois témoin et partie ; le docteur Hamilton parce qu’après avoir examiné l’accusé à la requête de la défense, il était arrivé, savait-on, à cette conclusion, non seulement que Thaw était fou au moment du crime mais encore qu’il n’avait pas cessé de l’être. Quant aux six autres, il leur soumit d’abord l’hypothetical question de M. Delmas, ensuite une seconde hypothetical question, encore plus extraordinaire par ses dimensions, qu’il avait passé plusieurs jours et plusieurs nuits à écrire à leur intention. Il s’était efforcé d’y englober tous les détails de l’affaire. Elle comprenait 12.000 mots répartis dans 39 pages d’imprimerie. Il fallait une heure et quart pour la lire ! Pour éviter une perte de temps inutile, il fut convenu qu’elle ne serait lue qu’une seule fois : après quoi les experts qui chacun en avaient reçu un exemplaire donneraient successivement leur réponse.
Le docteur Flint fut le premier appelé. A l’hypothetical question de M. Delmas, posée par M. Jérôme, il répondit qu’à son avis Thaw connaissait la nature et la qualité de l’acte qu’il avait commis et qu’il savait que c’était un crime. Puis M. Garvan donna lecture de l’hypothetical question gigantesque bâtie par l’accusation. Et, sans perdre une seconde, le docteur exprima la même conclusion dans les mêmes termes.
Sa précipitation, après une question si longue et si compliquée, parut si drôle que l’accusé lui-même se sentit pris d’un éclat de rire.
Les cinq autres experts donnèrent le lendemain même réponse. La cross examination fut confiée à M. Hartridge ; ses résultats furent peu brillants. La thèse de la défense se trouvait très sérieusement compromise. Le témoignage d’Hummel, qui suivit, ne lui fut pas moins funeste.
Delmas, suivant le plan arrêté la veille, avait appelé Mrs Thaw pour lui demander quel avait été le caractère de ses rapports avec Hummel. M. Jérôme objecta qu’à supposer même que ces relations fussent de celles que le secret professionnel dût normalement couvrir (privileged), Mrs Thaw avait perdu le droit de s’en prévaloir en révélant, d’abord à l’accusé et plus tard à la Cour, certaines parcelles de ce secret.
La Cour approuva l’objection. Mrs Thaw fut congédiée. M. Hummel lui succéda.
Malgré les objections et les exceptions que M. Delmas multipliait, M. Jérôme obtint du témoin le récit de la déclaration surprenante qu’Evelyn Nesbit lui avait faite. La moralité de M. Hummel n’était, il est vrai, pas sans tache. Il avait été mêlé à un scandale fameux et était encore sous le coup d’une double poursuite judiciaire intentée par M. Jérôme. M. Delmas, dans sa cross examination, ne manqua pas d’appeler l’attention du jury sur ces tares. Le malheur pour la défense était que les déclarations d’Hummel se trouvaient confirmées par celles du notaire Snydecker (commissioner of deeds). Le malheur fut surtout que M. Jérôme demanda et, à la suite de la suspension hebdomadaire habituelle, le 18 mars, obtint l’autorisation de produire la fameuse pièce qu’Hummel avait fait écrire et que Snydecker avait reçue.
Cette pièce, en réalité, en comprenait trois : une copie complète (carbone copy) non signée de la déclaration originale laquelle avait été, prétendait-on, brûlée ; une photographie de la dernière page de l’original contenant les signatures d’Evelyn Nesbit et du notaire ; enfin le cliché qui avait servi à la tirer, cliché brisé mais dont les fragments avaient été soigneusement raccordés ensemble.
La Cour, après avoir écarté en principe les objections de M. Delmas, lui avait offert de supprimer certains passages de la copie. M. Delmas répliqua qu’il fallait produire tout ou rien. M. Jérôme produisit tout.
Evelyn Nesbit, dans cet affidavit, déclarait qu’au mois de juin 1903, après avoir subi une opération pour appendicite, elle était partie avec sa mère pour l’Europe en compagnie de Thaw. Ils s’étaient rendus successivement à Paris, à Boulogne et à Londres. Evelyn, à Londres, avait quitté sa mère et était partie seule avec Thaw pour le Tyrol par Amsterdam et Munich. Ils avaient voyagé sous le nom de M. et Mme Dellis et avaient fini par s’installer dans le vieux château de Katzenstein. C’est là que Thaw pénétrant un matin dans sa chambre à coucher, un fouet à la main, lui avait arraché son peignoir, l’avait prise à la gorge, jetée sur son lit et battue. La même scène s’était passée deux jours de suite. Elle était tombée malade. Thaw l’avait ramenée à Paris où il l’avait encore menacée de la tuer, lui avait pris quelques-uns de ses bijoux et l’avait fait suivre par des détectives pour s’assurer qu’elle n’avait pas d’autre amant. La dernière page, celle photographiée, était encore plus accablante pour l’accusé : c’était celle où Evelyn Nesbit racontait comment Thaw, ayant « contre un homme marié » une haine violente, avait voulu lui extorquer à elle, sous menace des pires châtiments, des déclarations capables de mener cet homme en prison.
Jérôme avait savamment ordonné son rebuttal : ce fut par cette lecture sensationnelle qu’il le termina.
IV. Le surrebuttal. La lunacy commission
Une lecture ennuyeuse. Policemen et aliénistes. Le témoignage du docteur Hamilton. Un coup de théâtre. La nomination d’une commission in lunacy. Ses procédés d’interrogatoire et d’enquête. Son rapport. Continuation du procès.
Le surrebuttal s’ouvrit par une lecture que M. Delmas fit aux jurés. Il voulait leur faire connaître les principales pièces du procès dans lequel Hummel avait perdu sa réputation d’honnête homme. Les détails techniques de l’affaire n’intéressaient guère l’auditoire. Sur la demande du président du jury que lui transmit M. Jérôme, M. Delmas, renonçant à sa lecture, fit défiler ses témoins.
Ce furent d’abord des policemen qui avaient, la nuit du crime, monté la garde auprès de Thaw. L’avocat leur fit raconter que l’accusé croyait entendre un chœur de jeunes filles dont les voix, disait-il, l’empêchaient de dormir. N’était-ce pas la preuve qu’il se trouvait alors en proie à des hallucinations, symptôme certain de sa démence ? M. Jérôme, dans sa cross examination, crut découvrir une autre explication plus simple. La police avait cette nuit-là conduit au poste un certain nombre de prostituées qui y avaient fait quelque vacarme. C’étaient peut-être les jeunes filles que Thaw avait entendues !
Puis vinrent un certain nombre d’aliénistes : le docteur Hammond, le docteur White, le docteur Jelliffe, le docteur Gregory, et encore : le docteur Wagner et le docteur Evans. A tous M. Delmas soumit l’hypothetical question de M. Jérôme et tous, l’ayant lue, affirmèrent qu’à l’époque où l’accusé avait tué White il était hors d’état de comprendre le caractère criminel de son acte. Après l’examen de chacun, M. Jérôme procédait à la cross examination. L’exemple du docteur Wiley les avait rendus très prudents. A la plupart des questions, le docteur Hammond répondait qu’« il ne savait pas » (I don’t know). Le docteur White n’était certain que d’une chose, que l’accusé avait « scientifiquement parlant, une connaissance de fou » (insane knowledge). Le docteur Jelliffe seul se trouva mis dans l’embarras. Il avait collaboré à un ouvrage de médecine mentale. M. Jérôme lui demanda si le cas de Thaw ne rentrerait pas dans l’hystérie décrite au chapitre Ier du livre. Le docteur cherchait des échappatoires. Mais M. Jérôme insistait. M. Delmas fit objection. La Cour demanda quel était le but de la question. M. Jérôme, avec une parfaite franchise, déclara que son intention était de discréditer le témoin devant le jury en montrant que sa déposition ne répondait nullement aux idées exprimées dans ses propres œuvres. Ce qui mit le docteur en colère, mais ce qui parut à la Cour un procédé de cross examination très justifié.
Ces interrogatoires avaient occupé les journées du 18 et du 19 mars. Le 20, la défense fit appel à un dernier expert, le docteur Hamilton, qui avait examiné Thaw dans sa prison mais dont aucune des parties n’avait osé, depuis l’ouverture du procès, utiliser les services. Ce fut l’occasion d’un coup de théâtre que le Ministère public depuis quelque temps déjà méditait.
Delmas, n’ignorant pas l’opinion du docteur, eût voulu limiter sa déposition au point de savoir si Thaw, le jour du crime, était fou. Mais M. Jérôme obtint qu’il ne fût apporté aucune restriction à son témoignage. Après quoi il émit l’avis qu’il serait bon que le jury se retirât : ce que la Cour ordonna. Cette précaution prise, il expliqua que ses idées avaient changé, qu’il était à l’heure actuelle persuadé que Thaw n’avait pas cessé d’être fou. Les experts de l’accusation sans doute avaient déclaré que l’accusé, au moment où il avait commis l’acte à lui reproché, savait que cet acte, était criminel. Mais cette conscience du caractère criminel de l’acte, la science actuelle reconnaît qu’elle n’exclut pas la folie. Les experts avaient été liés par la disposition surannée du code pénal de New-York. Thaw souffrait de paranoïa.
Il fallait nommer une commission chargée d’examiner s’il était capable de diriger sa défense et, s’il n’en était pas capable, l’interner à l’asile de fous.
Jérôme ne s’en tint pas là ; il reprocha aux défenseurs de l’accusé d’avoir manqué à leurs devoirs professionnels en dissimulant l’insanité d’esprit de leur client.
Gleason, particulièrement visé, crut se disculper en faisant appel au témoignage du docteur Hamilton lui-même : « Ne m’avez-vous pas dit, docteur, que l’accusé avait des chances de recouvrer la raison ? » La réponse de l’expert fut accablante : « Je vous ai dit que ces chances n’existaient que dans la proportion de 2 % » !
Le lendemain 21 mars, le jury étant provisoirement congédié avec recommandation expresse de ne pas lire les journaux[14], M. Jérôme présenta, hors la présence de l’accusé, un très long affidavit à la Cour : à l’appui de sa requête tendant à la nomination d’une commission, il invoquait, outre l’avis des six aliénistes qu’il avait appelés au rebuttal, celui d’un journaliste Irvin S. Cobb. Deux jours après, la Défense déposa ses affidavits en réplique, l’un transmis par M. Delmas et qui comprenait, outre ses observations personnelles, celles des six aliénistes de la Défense et de ses confrères Gleason et Mc Pike, l’autre, communiqué par M. Hartridge, composé des opinions de Mrs William Thaw, des avocats Peabody et O’Reilly et de celle d’Hartridge lui-même.
Le mardi 26 mars, le juge Fitzgerald faisant droit à la requête de M. Jérôme, notifiait dans son cabinet au ministère public et aux avocats de la défense la nomination par lui faite d’une commission d’enquête composée d’O’Brien, ancien magistrat, Olney, avocat, et Putzel, médecin aliéniste. Sur le refus d’O’Brien d’accepter la présidence qui lui était offerte, Mc Clure, membre éminent du barreau, fut choisi pour le remplacer. Le 27, la commission tint une séance préliminaire pour dresser le plan de ses travaux. Le 28, elle se réunit pour la première fois en public. M. Hartridge, au nom de son client, demanda que l’interrogatoire de Thaw se fit à huis clos et de plus qu’il fût interdit à M. Jérôme de procéder à la cross examination. Sur le premier point, la commission approuva sans difficulté la proposition présentée. Sur le deuxième, M. Jérôme protesta, disant que les membres de la commission étaient des juges et non pas des experts, que le débat par devant eux devait être contradictoire.
Le président Mc Clure lui répondit sèchement que la commission saurait conduire son enquête conformément à la loi.
Le public quitta la salle. Restèrent seuls, en face de la commission, l’accusé qui s’assit au fauteuil des témoins, ses avocats, le Ministère public et le sténographe officiel, ce dernier d’ailleurs ayant reçu l’ordre de ne délivrer copie du procès-verbal des séances qu’à la Cour et aux membres de la commission. MM. Mc Clure et Olney dirigèrent l’interrogatoire. Ils le firent porter surtout sur les courtes lettres que Thaw, dans sa prison, avait écrites à ses avocats : l’accusé fit preuve d’une lucidité parfaite et donna une explication des plus claires des quelques passages ambigus[15].
Le vendredi saint, 29 mars, fut jour de repos. Le 30, la commission ayant repris ses travaux, M. Jérôme émit de nouveau la prétention de procéder à une cross examination. La commission le lui permit, mais à la condition expresse qu’il ne sortît pas des limites de la direct examination. Il eut voulu questionner l’accusé sur certaines lettres, communiquées à la Cour, que l’accusé avait écrites à son banquier de Pittsburg et où il faisait, paraît-il, allusion à un complot fantastique tramé contre lui entre le ministère public, les aliénistes et certains avocats qu’il avait, à une certaine époque, pris pour conseil. MM. Mc Clure et Olney s’accordèrent pour l’en empêcher. M. Jérôme demanda que le docteur Hamilton fût entendu. Mais le docteur exposa ses scrupules à la commission : le secret professionnel ne l’empêchait-il pas de révéler ce qu’il avait appris au cours des visites qu’à la requête de la défense il avait faites à l’accusé dans sa prison ? M. Jérôme, comme précédemment à propos de M. Hummel, déclara qu’il y avait eu renonciation du client au bénéfice du secret, la renonciation dérivant ici du fait d’avoir appelé le docteur comme témoin au cours du surrebuttal. Mais il n’avait pas à l’appui de sa thèse ses autorités sous la main : la question fut donc ajournée. Et, comme le docteur refusait de formuler une opinion d’où serait exclu tout élément emprunté aux visites faites à l’accusé, M. Jérôme en fut réduit à questionner d’autres témoins, de second ordre, divers employés de la prison notamment: le garçon de restaurant qui avoua que Thaw renvoyait beaucoup de plats, mais ajouta que la faute en était peut-être à la cuisine de la prison; un gardien à qui le procureur demanda s’il savait ce que c’était que la paranoïa et qui, modestement, répondit qu’il n’avait là-dessus d’autres connaissances que celles qu’il avait acquises aux audiences. Puis MM. Delmas et Hartridge vinrent attester que leur client, au cours du procès, s’était montré en toute occasion, sain d’esprit.
Le premier affirma même que Thaw, grâce aux lectures qu’il avait faites en cellule, lui avait découvert beaucoup de matériaux utiles pour sa plaidoirie finale.
Le dimanche et le lundi de Pâques, la commission se reposa. Le 2 avril, elle tint une, séance publique. L’interrogatoire des personnes attachées à la prison continua.
Le médecin, l’aumônier, le chapelain protestant, tous affirmèrent qu’ils n’avaient constaté chez l’accusé aucun symptôme de dérangement cérébral. Puis M. Jérôme renouvela ses efforts en vue d’obtenir que le docteur Hamilton fût entendu. M. Hartridge protesta. Mais la majorité de la commission donna cette fois raison à M. Jérôme. Seul M. Olney fut d’avis contraire pour cette raison, -dit-il, qu’un individu prétendu fou ne peut valablement autoriser son conseil à renoncer en son nom ‘à un bénéfice quelconque. Le docteur Hamilton donna la réponse attendue : que Thaw, atteint de paranoïa, n’avait pas chance de guérir (hopeless paranoiac). Les docteurs Flint et Mabon vinrent confirmer cette opinion ; les docteurs Hammond, Jelliffe et Evans, à la requête de la Défense, la contredire.
Le 3 avril, la commission clôtura ses travaux dans une séance ultra-secrète tenue en dehors de la salle d’audience. Ni le Ministère public ni les avocats n’avaient été autorisés à pénétrer dans la chambre où la commission s’était réunie. Thaw fut interrogé. Il répondit, s’il faut l’en croire, très bien à toutes les questions qui lui – furent posées. L’une d’elles seulement l’embarrassa et il demanda la permission de consulter, avant de répondre, M. Hartridge, ce qui lui fut accordé. M. Hartridge fut appelé. M. Jérôme intrigué s’était hâté d’accourir. Mais la commission lui fit savoir qu’elle n’avait pas besoin de ses services.
Le lendemain, le juge Fitzgerald communiquait en audience publique aux représentants de l’Accusation et de la Défense le rapport de la commission, laquelle, à l’unanimité de voix, déclarait l’accusé parfaitement capable de veiller lui-même à ses intérêts. C’était à la Cour d’en adopter ou d’en rejeter les conclusions. M. Jérôme, partisan du rejet, fit valoir les irrégularités graves commises, disait-il, à son détriment : un avocat de la Défense avait assisté à un interrogatoire secret, alors que lui, Ministère public, avait dû rester à la porte ; la commission d’autre part, chose extraordinaire, avait refusé de lui communiquer le procès-verbal des séances. C’était, affirmait-il, un précédent d’autant plus dangereux qu’il émanait de deux juristes éminents, dans une affaire dont vraisemblablement on parlerait longtemps encore.
Mais la Cour, saisie de sa demande d’annuler sur ce point les ordres donnés par la commission à son sténographe, répondit qu’elle se croyait tenue en conscience de refuser de communiquer, jusqu’à la clôture du procès, le compte rendu des séances de la commission. Il restait à M. Jérôme une ressource, celle d’obtenir de la Chambre d’appel (Appellate division) une sorte d’ordonnance de soit communiqué, un writ of peremptory mandamus. Ce fut un recours auquel, réflexion faite, il renonça.
Contre la décision finale de la Cour, il n’avait pas de droit d’appel. Etait-il vraiment utile d’allonger encore le procès quand il ne paraissait pas douteux que le juge devait sanctionner le rapport de la commission ?
Jérôme s’inclina. La Cour confirma ; et les jurés furent rappelés pour, cette fois, être séquestrés jusqu’à la clôture de l’affaire.
IV. Le summing up. La charge. La délibération du jury
La dementia americana célébrée par M. Delmas et raillée par M. Jérôme. Les définitions de la Cour. Quarante-sept heures de discussion. Neuf tours de scrutin inutiles.
Le lundi 8 avril eut lieu la réouverture du procès. L’audition des témoins était terminée. M. Delmas prit la parole pour la plaidoirie finale (summing up)[16].
Son éloquence insinuante et « magnétique » confirma la réputation qu’il avait d’être « le charmeur à la langue d’argent des rivages du Pacifique » (the silver tongued spellpinder of the Pacific slope). Il fit appel au sentiment beaucoup plus qu’au raisonnement. Après s’être mis très habilement sous l’égide de quelques paroles de M. Jérôme, celles par lesquelles le procureur imprudemment, quelques jours auparavant, affirmait que la Cour avait par devant elle un fou, après avoir aussi, pure précaution oratoire, — la fin de son discours le prouva, — solennellement affirmé qu’il n’invoquerait jamais d’autre loi que celle de New-York, il fit aux jurés le récit touchant des aventures d’Evelyn Nesbit : « sujet digne de tenter la plume d’un Shakespeare ». Toute jeune, elle avait perdu son père. Sa famille était dans la gêne. Une « mère dénaturée » avait vu, dans la beauté de sa fille, une fortune ; elle l’avait conduite à Philadelphie, puis à New-York, lui avait fait fréquenter les ateliers d’artistes et ensuite les scènes de théâtre. White le tentateur était venu et avait pris dans ses pièges le « pauvre ange ». Il y avait bien une ombre au tableau : cette pièce gênante communiquée par Hummel. M. Delmas, avec un art consommé, sut tourner la difficulté : « Mon habileté à découvrir les fraudes d’un filou condamné ne parvient pas à égaler son habileté à les commettre. Je vois un tireur de cartes ; je sais qu’il use d’artifice ; je ne parviens pas à savoir en quoi consiste l’artifice ».
Restait à parler de l’accusé. M. Delmas le fit dans sa plaidoirie du lendemain, qui fut d’ailleurs moins goûtée. L’auditoire estima qu’il avait dépassé les bornes de l’exagération permise en peignant Thaw sous les traits d’un personnage moitié chevaleresque, moitié biblique, redresseur de torts et protecteur de vierges, dont la place aurait été plutôt au ciel qu’en cour d’assises. Sa péroraison fut surtout par trop contraire à son exorde. « Les savants aliénistes ont eu des doutes, c’est vrai ; ils n’ont pas trouvé dans leurs classifications la folie dont cet homme souffrait lorsqu’il a commis l’acte qu’on lui reproche. Mais cette espèce de folie que les savants aliénistes ne connaissent pas, tout homme qui a une famille la connaît ; la jurisprudence des Etats-Unis l’a toujours connue ; du Canada au Golfe du Mexique, les Cours de tous les Etats la connaissent. S’il faut lui donner un nom, je l’appellerai : la dementia americana. C’est cette espèce de folie qui fait la sainteté du foyer. C’est elle qui persuade à l’homme que l’honneur de sa femme est sacré, que quiconque y porte atteinte ne mérite plus la protection des lois humaines mais doit être livré à la justice de Dieu. »
Garvan qui, pendant ces deux jours, occupait le siège du ministère public, voulait soulever une objection. La Cour lui fit comprendre qu’elle n’aurait pas d’utilité.
Le 10 avril, M. Jérôme prononça son réquisitoire qui ne dura que trois heures et demie. Ce fut de l’avis du New-York Herald l’un des plus réussis qu’on eut jamais entendus en Cour d’assises à New-York. Sur un ton de conversation qui contrastait avec la parole plus académique de M. Delmas, il commença par décocher quelques traits à son adversaire : le savant avocat avait, pendant deux jours, eu le talent de promener les jurés à travers le pays merveilleux de la romance. Pour lui, il allait essayer de les ramener sur le terrain du Code pénal de New-York. Il leur retraça leur devoir, la tâche du jury consistant, dit-il, en une pure opération intellectuelle, une sorte d’« équation algébrique » où le sentiment n’a rien à voir; puis il leur fit connaitre les dispositions de la loi relativement à l’homicide; leur montra comment Thaw, à-son avis, avait commis un meurtre du premier degré dont ni la légitime défense ni la folie n’effaçaient le caractère criminel. Ce qui lui fournit l’occasion de bafouer la fameuse dementia americana. Puis, ayant épuisé le côté juridique du procès, il passa au côté moral : s’efforça de réhabiliter la mémoire de White, évoqua, dans quelques paroles émues, sa femme et son fils, et enfin, après avoir confessé qu’il était « malaisé pour un homme de discuter la conduite d’une femme, surtout d’une femme de cet âge », mit en doute la sincérité et la vertu d’Evelyn et la prétendue noblesse d’âme de Thaw. Après quoi il éleva le ton pour conclure, du point de vue social et religieux, qu’il ne fallait pas que New-York, avec ses neuf mille policemen, pût ressembler à un « camp de mineurs » où chacun, à sa guise, se venge de tous les torts Vrais ou faux dont il estime avoir à se plaindre, que la vengeance d’ailleurs n’appartient qu’au Seigneur qui proscrit le meurtre au Décalogue…
Lorsque M. Jérôme eut fini, le juge donna connaissance au jury de ses instructions (charge) dont la lecture prit une heure. Il leur expliquait d’abord les §§ 20 et 21 du Code pénal sur l’insanité d’esprit, — de manière à exclure nettement la dementia americana, ce qui fit dire à la défense que la Cour avait fait preuve de partialité à son détriment ; – puis il définissait le meurtre au 1er degré (murder in the first degree : assassinat), le meurtre du 2e degré (murder in the second degree : meurtre sans préméditation), l’homicide du 1er degré (manslaughter in the first degree : coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner) ; insistait sur l’idée que la vengeance privée est, à l’heure actuelle, prohibée ; posait une série de règles sur la façon d’apprécier les témoignages ; précisait en quoi consiste le doute raisonnable et concluait : « Si le jury a un doute raisonnable sur la culpabilité de l’accusé au point de vue du meurtre du 1er degré, il peut le déclarer coupable de meurtre du 2e degré. Si le jury a un doute raisonnable sur sa culpabilité pour meurtre de l’un ou l’autre degré, il peut le déclarer coupable d’homicide du premier degré[17]. L’accusé peut être convaincu de meurtre du premier degré. Il peut être convaincu de meurtre du 2e degré. Il peut être convaincu d’homicide du 1er degré.
Il peut être acquitté. S’il est acquitté pour cause de démence, vous aurez soin d’indiquer la cause dans votre verdict ».
Un peu après 5 heures du soir, les jurés entraient dans la salle de leurs délibérations. Vers 11 heures, comme ils n’avaient pas encore réussi à se mettre d’accord sur un verdict, on les enfermait pour la nuit. Ils la passèrent à discuter. Le lendemain, à 7 heures, le capitaine Lynch les ayant fait ranger deux par deux, les conduisit prendre leur premier déjeuner dans un hôtel du voisinage. Quelques heures plus tard, le président du jury adressa au juge Fitzgerald un memorandum pour lui dire que le jury avait besoin d’éclaircissements sur certains points[18]. A 11 heures, du consentement de la Cour, les jurés entrèrent dans la salle d’audience : ils étaient pâles et défaits. Ils voulaient obtenir copie des deux questions hypothétiques, de certaines lettres de Thaw, de son testament et enfin du plan du Roof Garden. On leur donna satisfaction. Ils demandaient de plus qu’on leur relùt une partie de la charge du juge, celle concernant la façon d’apprécier les déclarations des experts, comme aussi certains passages des dépositions des témoins, notamment celle de Clinch Smith, ce qui rendit Thaw très soucieux, certains fragments de celles d’Evelyn Nesbit, des docteurs Hamilton, Evans et Wagner. Le sténographe officiel, sur l’ordre de la Cour, leur fit ces lectures ; puis ils allèrent déjeuner sous bonne garde[19].
Vers 3 heures de l’après-midi, nouvelle apparition des jurés. Ils auraient voulu prendre connaissance, dans leur chambre des délibérations, d’un autre passage des instructions du juge dont ils ne se souvenaient plus très bien. La Cour leur fit savoir que ces lectures ne pouvaient avoir lieu qu’à la salle d’audience. Les jurés reprirent leur place dans le box et leur curiosité fut satisfaite. Elle ne l’était cependant pas entièrement ; car le président du jury se leva pour déclarer « qu’il y avait un autre point sur lequel ses collègues avaient des doutes et désiraient connaître l’opinion de la Cour ». Le juge aussitôt l’interrompit pour lui dire qu’il ne pouvait ni ajouter quoi que ce fût à sa charge, ni participer, sous quelque forme que ce fût aux délibérations du jury. C’était un avertissement superflu. M. Smith voulait seulement demander à la Cour s’il ne serait pas permis de relire au jury certains passages du discours de M. Delmas : ce qui fit sourire l’avocat. La chose n’était pas possible. « Les observations du conseil, dit gravement la Cour, ne rentrent pas dans l’evidence. Vous ne pouvez pour le moment prendre connaissance d’autre chose que de l’evidence ». Le jury se retira, s’en alla dîner vers 7 heures ; puis, de nouveau, on l’enferma pour la nuit. Il y avait dans la salle des délibérations une banquette de cuir : les jurés tour à tour s’y couchèrent pour se reposer quelques heures.
La discussion dura encore toute la matinée et l’après-midi du lendemain. Les esprits s’échauffaient. Les querelles devenaient tumultueuses. Les jurés parlaient si fort que la Cour ne savait plus par quelles mesures de police empêcher les reporters de les entendre. Ils n’étaient plus dans un état mental leur permettant de discuter avec sagesse. La Cour, après avoir pris l’avis du Ministère public et de la Défense, se décida vers 4 heures à les congédier. Ils se réunirent une dernière fois dans la salle d’audience. Le greffier leur demanda solennellement : « Messieurs du jury, vous êtes-vous mis d’accord sur un verdict » ? Le président répondit que non, et la Cour, sur ce, les délia de l’obligation de juger l’affaire (discharge frorn further considération of this case).
Plus de 47 heures de discussion[20] et 9 tours de scrutin n’avaient pu rallier, sur un verdict quelconque, l’unanimité requise par la loi de New-York. Le 10 avril, à peine entrés dans leur salle des délibérations, les jurés avaient récité une prière que l’un d’eux avait composée pour la circonstance. Puis on avait recueilli les votes : 8 jurés dont le président s’étaient prononcés pour le meurtre du premier degré, les 4 autres pour l’acquittement qu’ils fondaient tous sur la folie. Le président, qui faisait partie de la majorité, avait alors demandé à chacun des membres de la minorité sur quelles raisons précises son opinion s’appuyait. Ce qui les avait frappés surtout, c’étaient les lettres de Thaw, son testament, son attitude à l’audience. Personne n’attachait d’importance à la dementia americana mise en avant par M. Delmas. Les 2e, 3e, 4e et 5e tours n’avaient pas modifié les résultats. Le 11 avril au soir avait eu lieu un 6e tour. L’un des jurés, M. Dennee, avait, cette fois-là, changé de camp : une étude minutieuse des lettres de Thaw l’avait convaincu de la folie de l’accusé ; il s’était rallié à l’opinion de la minorité avec laquelle il devait toujours voter désormais. Les 7 autres membres de la majorité avaient d’autre part fait un pas dans la voie de la conciliation. Au lieu de se prononcer, comme précédemment, pour le meurtre du premier degré, ils avaient voté simplement pour l’homicide du premier degré. Le 7e tour n’avait pas différé du 6e. Au 8e, un des membres de la majorité avait fait une nouvelle tentative de conciliation ; il avait proposé l’homicide du premier degré avec en plus le recours en grâce (with a recommendation to the Court for mercy). Personne n’avait suivi son exemple. Jugeant la conciliation impossible, les 7 membres de la majorité en étaient revenus au 9e tour au meurtre du premier degré ; les 5 membres de la minorité avaient persisté dans leur idée d’acquittement pour cause de démence.
Un procès criminel aux Etats-Unis
Claude Anel
Gil Blas, 7 février 1907
On nous a souvent accusés de nous donner en spectacle à l’univers entier et de faire une publicité mondiale à nos affaires et à nos scandales. Les Etats-Unis s’entendent merveilleusement aussi à cette mise en scène tapageuse.
Je dirai même, dût la fierté de quelques-uns de nos entrepreneurs de patriotisme en souffrir, qu’ils nous dépassent, ici encore, de beaucoup. Aucun journal français n’a jamais fait pour aucun procès, fût-ce même celui de Dreyfus, ce que la presse américaine imagine pour une affaire criminelle tant soit peu sensationnelle. Nous gardons toujours une certaine mesure. Il y a des choses que nous ne disons pas. Mais, aux Etats-Unis, la presse multiplie les enquêtes les plus minutieuses, les plus délicates sur l’accusé et sur les personnes autour de l’affaire. Les photographes, les dessinateurs ne respectent rien et personne. Le fameux mur de la vie privée n’existe pas pour les journalistes américains.
Le procès d’Harry Thaw occupe en ce moment-ci l’opinion publique en Amérique et en Europe. Les cablogrammes, chaque jour, nous apportent de nouveaux détails. Le moment est donc opportun pour voir comment la justice opère aux Etats-Unis. Ici, nous avons quelque chose à apprendre des Américains. Là-bas, on a allongé la liste des garanties qu’une société civilisée se doit d’offrir à un accusé. On veut lui assurer le franc jeu, fair play, et lui permettre de lutter à armes égales avec l’accusation.
C’est un souci que nous n’avons pas au même degré, avouons-le. Nous avons gardé de bien mauvaises habitudes dans l’administration de la justice. C’est pourquoi il n’est pas indifférent de raconter ici, à propos de l’affaire Thaw, comment se juge un procès criminel aux Etats-Unis.
Le choix des jurés est le prologue indispensable d’un procès d’assises. En Amérique, l’accusation et la défense usent avec une extrême rigueur du droit de récusation. Chaque juré est soumis à un interrogatoire. Il faut savoir s’il connaît l’accusé et s’il a déjà une opinion sur l’affaire qu’il va juger. Or, il est bien difficile de trouver un homme sans opinion sur un sujet qui est discuté en première page des journaux depuis plusieurs semaines.
Puis, on pose à l’aspirant juré la question suivante : « Etes-vous partisan de la peine de mort telle qu’elle est appliquée dans cet Etat ? » Question terrible et double ! Car, d’abord, on peut admettre ou non la peine de mort. Si vous n’en êtes point partisan, vous êtes exclu par cela même du jury. Mais vous pouvez ne pas élever d’objections contre la peine de mort et trouver qu’elle est appliquée d’une façon abominable dans l’Etat de New-York. On y pratique la mort par électrocution. Le condamné est attaché sur le fauteuil fatal ; des bracelets auxquels sont attachés des fils électriques lui sont mis aux poignets et aux chevilles ; un collier entoure le cou. Un électricien (cet appareil de la science moderne dans une œuvre aussi barbare a quelque chose de révoltant) jette un courant dans les fils. Le condamné se tord traversé par une effroyable décharge. Souvent, il commence à se carboniser aux points où le contact est établi. Les journaux ont donné d’affreux détails sur certaines exécutions où le condamné bougeait encore une minute après la décharge électrique. Alors, un certain nombre de partisans de la peine de mort ne veulent tout de même pas de cette tuerie scientifique. Ceux-là aussi ne peuvent siéger.
Si le juré témoigne sous serment de n’avoir aucune opinion sur l’affaire qu’il va juger, s’il est prêt à envoyer son homme au fauteuil d’électrocution, la défense et l’accusation lui font alors passer un examen de capacité. S’il y satisfait, si, enfin, sa tête ne déplaît point à l’accusé, il est admis. Cet examen n’est pas facile ; près de cinq cents aspirants jurés défilent parfois pour que l’on trouve parmi eux les douze jurés nécessaires. Ces préliminaires du procès durent entre deux et quatre semaines.
Il faut être un homme inoccupé pour accepter la charge de juré. Du jour où vous êtes choisi, vous êtes séparé du monde ; vous habitez un hôtel spécial aux frais de l’Etat ; les journaux qui vous arrivent passent à la censure ; toute allusion au procès en cours est coupée ; vous prenez vos repas avec vos collègues ; vous ne pouvez sortir librement ; le dimanche, on vous mène à l’église de votre choix et, l’après-midi, on vous promène en voiture. Et cela peut durer deux ou trois mois pour peu que l’accusé soit riche.
Le jury est complet, l’affaire commence. Cela vous a tout de suite un autre air qu’un procès d’assises en France.
J’ai assisté, il y a peu d’années, à quelques audiences d’un procès célèbre à New York, l’affaire Molineux. Molineux était un jeune homme que l’on accusait d’avoir envoyé, à une dame de ses connaissances, un poison en poudre, lequel avait amené la mort de ladite personne. La famille Molineux était connue à New-York. Le père de l’accusé était Général.
Les plus célèbres avocats avaient été retenus pour la défense de Roland Molineux. Cette affaire occupa une bonne partie de la saison. Il fallait s’y montrer. J’y ai été donc, de même que je m’étais rendu la semaine précédente aux représentations du Ring der Niebelungen (sic), que l’on donnait en grande pompe à l’Opéra. On mesurait l’importance du procès au fait que cinq cent quatre aspirants jurés avaient été interrogés pour qu’on arrivât à compléter un jury satisfaisant à la fois l’accusation et la défense.
Je me rendis donc un jour d’entre les jours à ce procès au Palais de Justice, piloté par un détective privé de l’hôtel où j’étais descendu, gros homme endormi qui me rappelait — et de plus d’une manière — Modot dans l’Anglais tel qu’on le parle.
Le spectacle que j’eus sous les yeux me parut du plus vif intérêt. Je vis sur une estrade à droite le jury ; en face, le juge unique ; devant lui, le greffier ; devant le jury, une petite table pour l’attorney, qui soutient l’accusation ; près du juge, un siège élevé pour les témoins ; puis, une grande table, à un bout de laquelle étaient assis les avocats de la défense, à l’autre bout les journalistes.
— « Et l’accusé ? » demandai-je.
Il me le montra alors. Il était assis à la grande table près de ses avocats, à côté de son père. Rien ne le distinguait des autres personnes qui assistaient à l’audience. Il prenait des notes ou faisait des caricatures sur un morceau de papier. Pour une personne non prévenue, il aurait passé pour un journaliste.
Il plaidait non coupable, ce que Harry Thaw ne peut faire. Aussi l’accusation n’avait-elle pas le droit de l’interroger, à moins qu’il ne choisît de son propre gré d’être appelé comme témoin et de paraître à la barre. L’affaire dura trois mois. Pendant ces trois mois, Roland Molineux n’ouvrit pas la bouche. Son abstention fut, du reste, mal interprétée. Les jurés, après de longues délibérations, condamnèrent Roland Molineux à aller s’asseoir dans le fauteuil fatal de la prison de Sing-Sing. Ce qui n’empêche pas ce jeune homme d’être chargé aujourd’hui par le New-York Herald du reportage de l’affaire Thaw. En effet, il se pourvut en cassation. Après de longs délais, son affaire fut jugée à nouveau et, cette fois-ci, les douze jurés n’ayant pu se mettre d’accord, Molineux fut acquitté et rendu à sa famille, à ses amis, à sa patrie. Car, et c’est une des garanties que la loi américaine offre à l’accusé, il faut l’unanimité des jurés pour prononcer une condamnation.
On voit qu’il y a de grandes différences entre le système américain et le nôtre. Là-bas, toute cérémonie est absente de la cour d’assises ; chez nous, tout est spectacle ; là-bas, un juge unique qui n’intervient que pour faire observer la loi ; ici, trois juges (pourquoi cette Trinité ?) déguisés en robes rouges ; là-bas, l’accusé confondu dans la foule, ici exhibé dans une tribune entre deux gardes municipaux (que ferait-on de plus pour un condamné ?) ; chez nous, cet interrogatoire véhément et partial de l’accusé par le président ; aux Etats-Unis l’accusé libre de ne pas être interrogé par l’accusation, l’isolement des jurés, leur choix sévère.
Comme on le voit, la justice offre plus de garanties à l’accusé aux Etats-Unis qu’en France. Et les mœurs judiciaires sont meilleures là-bas que chez nous. Un accusé y est regardé comme innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit démontrée. Chez nous, cela n’est pas encore entré dans les mœurs ; ce n’est qu’un principe du code.
Mais la justice est aux Etats-Unis bien plus sévère que chez nous. Elle s’entoure de toutes les précautions avant de frapper, mais, lorsqu’elle frappe, elle frappe dur. Que dirait-on, aux Etats-Unis, des verdicts indulgents de nos jurés parisiens qui, si souvent, toutes les fois qu’ils le peuvent, acquittent ou condamnent à des peines légères ?
Si j’avais commis un crime passionnel, c’est encore à Paris que je voudrais être jugé par mes pairs, par mes complices.
Evelyn Nesbit, Prodigal Days: The Untold Story, New York: Julian Messner, Inc., 1934.
Adrienne L. McLean & David A. Cook, Headline Hollywood: A Century of Film Scandal, New Brunswick, NJ and London: Rutgers University Press, 2001.
Paula Uruburu, American Eve: Evelyn Nesbit, Stanford White, the Birth of the « It » Girl and the Crime of the Century, New York: Riverhead Books, 2008.
* Florodora, 1900 – The Wild Rose, 1902 – Tommy Rot, 1902 – The Girl from Dixie, 1903.
** The Hidden Woman, 1922 ; My Little Sister, 1919 ; La Princesse Laone, 1919 ; Thou Shalt Not, 1919 ; Woman, Woman!, 1919 ; I Want to Forget, 1918 ; The Woman Who Gave, 1918 ; Her Mistake, 1918 ; Redemption, 1917 ; A Lucky Leap, 1916 ; Threads of Destiny, 1914.
[1] L’accusation a, dit-on, dépensé plus de 100.000 dollars ; la défense de 250 à 500.000.
[2] Le Code de procédure criminelle de New-York, de 1881, a été traduit et publié en français, avec une introduction et des notes, par M. André Fournier : Paris, Larose, 1893.
[3] Les règles sur le jury spécial se trouvent posées dans la loi de l’Etat de New-York de 1901, chap. 602. Les jurés appelés à en faire partie, dont le nombre est déterminé, pour chaque comté ayant une population d’un million ou davantage, par les juges composant la Chambre d’appel de la Cour suprême sont choisis avec un soin particulier par le commissionner of jurors. En plus des garanties de capacité et de moralité requises d’un juré quelconque (Fournier, op. cit., p. CII), ils doivent : « n’avoir pas sur la peine de mort d’opinion telle qu’elle les empêche de condamner un homme pour un crime emportant cette peine, avoir une force de caractère suffisante pour faire abstraction de toute opinion ou impression tirée de la lecture des journaux ou d’ailleurs, n’avoir contre aucune loi de l’Etat de préjugé qui les empêche de prononcer une condamnation à raison de la violation de cette loi », etc., etc. : qualités dont le commissionner of jurors s’assure en examinant personnellement chacun d’eux. Le droit de réclamer le jugement par jury spécial appartient à la fois au Ministère Public et à la Défense : c’est à la Cour qu’il appartient d’apprécier le bien-fondé de la demande d’après l’importance, la difficulté ou encore la publicité de l’affaire. Si elle estime la réunion d’un jury spécial nécessaire à la bonne administration de la justice, c’est à elle de déterminer le nombre de jurés à appeler et la date de leur réunion (Birdseye, The revised statutes, codes and général laws of the State of New-York, 3e éd., 1901, v° Jury, n°s 72 et suiv. Comp. sur les critiques que soulève le mode de sélection des jurés spéciaux un article de Roland B. Molineux, dans le New-York Herald du 25 janvier 190 7, p. 4). — L’institution du jury spécial rend-elle de bien grands services ? Il est permis d’en douter si l’on en juge par les difficultés auxquelles a donné lieu le choix des jurés dans l’affaire Thaw. Mais peut-être serait-il téméraire d’en tirer des conclusions trop générales. Le Ministère Public d’ailleurs s’est étonné des réponses fournies par certains jurés et qui auraient dû les faire exclure du jury spécial. Il a marqué le désir de les voir communiquées au commissionner of jurors (V. les réflexions de M. Garvan, au cours de l’examination de Tyler Cole, dans le New-York Herald du 30 janvier, p. 5).
[4] Les présidents d’Assises à New-York sont désignés par les soins du Ministère Public. Sur les critiques que soulève ce système, v. un article de Roland B. Molineux, dans le New-York Herald, du 22 janvier 1907, p. 4.
[5] M. Hartridge était le counsel of record. M. Delmas joua le rôle de senior counsel. A plusieurs reprises, l’opinion publique s émut des dissensions graves que l’on disait avoir éclaté entre eux. M. Gleason servait vraisemblablement de médiateur. Peabody, Q’Reilly et surtout Mc Pike n’eurent qu’un rôle très effacé.
[6] Sur les récusations péremptoires et motivées : C. pr. crim. de New-York, § 370 et suiv.
[7] The defendant : c’est le terme très respectueux sous lequel-la loi de New-York désigne l’accusé, faisant bien ressortir par là l’égalité qui, dans le procès pénal comme dans le procès civil, existe entre les deux parties au procès.
[8] C. p. de New-York, §§ 20 et 21.
[9] Sur ces listes supplémentaires de jurés spéciaux : Birdseye, op. cit., v° Jury, n° 77.
[10] V. une spirituelle critique de la pratique de l’opening address dans un article de Roland B. Molineux (New-York Herald, du 31 janvier, p. 5) dont nous citerons seulement la conclusion : L’opening address des procès criminels, il faut la traiter comme la préface de beaucoup de livres ; le mieux à faire est de la sauter.
[11] Le droit de prendre une exception, en vue d’un appel possible, contre les décisions de la Cour n’appartient, dans les procès criminels, qu’à la défense.
[12] La Cour expliqua un peu plus tard ce petit point de droit au jury. D’après les décisions rendues dans les affaires Le Peuple contre Hawkins et Le Peuple contre Strait, dans les procès pour homicide, lorsque la défense est fondée sur l’insanité d’esprit de l’accusé, une déclaration faite par l’accusé lui-même postérieurement à l’homicide ne peut servir à prouver son état mental au temps du crime, à moins qu’il ne soit reconnu qu’il n’était pas sain d’esprit au moment même où il a émis cette déclaration. Or M. Delmas n’avait pas prouvé qu’à l’époque où son client avait subi ces examens médicaux en prison il était encore dans un état d’esprit tel qu’il ne pût discerner que son acte était un délit (wrong).
[13] Sur la prétendue différence existant entre l’insanity et l’unsoundness of mind : Taylor, Traité de médecine mentale, trad. Coutagne, p. 836.
[14] Quelques-uns cédèrent-ils à l’attrait du fruit défendu ? Il est permis de le supposer. Parlant au Sagamore Club devant deux amis, un juré commit même l’indiscrétion de déclarer « qu’il n’y avait personne dans le jury qui ne fût persuadé que Thaw fût à l’heure actuelle sain d’esprit ». L’incident, grossi par la presse, fit scandale.
[15] Les journalistes avaient percé si complètement tous les mystères du huis clos que le président Mc Clure à la séance suivante s’en indigna et prescrivit des mesures de police extraordinaires pour se débarrasser des « écouteurs aux portes ».
[16] Contrairement à la règle admise par la plupart des législations, le dernier mot à New York appartient à l’accusation (C. pr. crim., § 388).
[17] V. les §§ 39 et 390 du C. pr. crim. de New-York.
[18] Sur ce droit pour le jury de revenir devant la Cour pour obtenir des renseignements, v. le §427 du C. pr. crim. de New-York.
[19] Sur ce droit pour la Cour de congédier le jury lorsqu’il n’y a plus d’espoir que les jurés se mettent d’accord : C. pr. crim. de New-York, § 428.
[20] Ce qui, remarquons-le en passant, ne constituait pas un record : dans une certaine affaire Kœrner, où il s’agissait d’un artiste accusé de meurtre du second degré, on avait vu à New-York les délibérations d’un jury se prolonger pendant plus de 48 heures. Mais elles s’étaient du moins terminées par un verdict de culpabilité.
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