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Timestamp: 2020-08-13 09:07:37+00:00
Document Index: 272788196

Matched Legal Cases: ['art. 42', 'art. 43', 'art. 100', 'art. 102', 'art. 80', 'art. 119', 'art. 120', 'art. 170', 'art. 171', 'art. 173', 'art. 174', 'art. 176', 'art. 191', 'art. 198', 'art. 227', 'art. 264', 'art. 306', 'art. 331']

Le traité de Versailles : une paix et ses conséquences - Histoire Canada
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Le traité de Versailles : une paix et ses conséquences
Le traité de Versailles avait pour ambition de juguler la puissance économique et militaire de l’Allemagne afin d’assurer la paix. Malheureusement, il eut des effets funestes sur l’avenir.
Écrit par Martin Destroismaisons
— Mis en ligne le 18 octobre 2019
« Entre le XIXe siècle qui meurt avec la Grande Guerre et un XXe siècle qu’elle enfante, le traité de Versailles est une oeuvre bâtarde, certes pas bâclée mais pleine des contradictions qui tissent la terrible période dont il marque l’apparente césure. » - Michel Launay1
Le traité de Versailles de 1919 devait assurer une paix pérenne à l’Europe. Or, vingt ans à peine après que l’encre y fut apposée, la Seconde Guerre mondiale éclata.
L’article qui suit vise donc à jeter un éclairage nouveau sur la conférence qui a vu naître ce traité, à en analyser les articles importants et à aborder les conséquences qu’il eut sur l’avenir de l’Europe.
La conférence de la Paix... et les problèmes l’entourant
La conférence de la Paix qui débuta à Paris le 18 janvier 1919 se démarquait par le grand nombre de ses participants. Puisqu’il s’agissait d’une paix de coalition, pas moins de 27 nations furent invitées à la table des négociations.
On y poursuivit d’ambitieux objectifs comme de reconstruire l’espace européen, de créer une organisation juridique de la société internationale et de rétablir les échanges commerciaux.
Cette belle collégialité ne devait pas perdurer. Les décisions furent rapidement prises par le seul Conseil des Dix constitué des présidents (ou premiers ministres) et des ministres des Affaires étrangères des États-Unis, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie et du Japon.
Mais même ce groupe restreint demeurait trop nombreux. Dès le second mois de la conférence, les Quatre Grands (on excluait le Japon) tinrent des réunions privées en marge des séances2.
À partir du mois de mars, le traité peut être considéré comme étant l’œuvre des seuls Clemenceau, Lloyd George et Wilson, appuyés par la bagatelle de 52 commissions3.
On doit regretter cette façon de faire car ces trois dirigeants se fiaient tantôt sur les travaux d’experts, tantôt dénigraient ceux-ci pour décider eux-mêmes, tout en maintenant à l’écart les diplomates de carrière. Ceci fit en sorte que le traité ne fut pas des plus équilibré.
Une importante faiblesse structurelle du traité de Versailles réside dans le fait qu’il fût l’aboutissement de négociations au cours desquelles les Américains, les Britanniques et les Français ne purent s’entendre parfaitement car poursuivant des buts différents.
La France voulait morceler son ennemi, lui faire payer de fortes réparations et lui enlever la rive gauche du Rhin. La Grande-Bretagne désirait réduire la puissance économique allemande tout en maintenant l’équilibre européen5.
Quant aux États-Unis, ils cherchaient à asseoir la paix européenne sur de solides bases et raviver les échanges internationaux le plus rapidement possible. L’explicitation de toutes ces divergences dépassant le cadre de cet article, il ne sera question ici que des questions territoriales et des réparations.
Au niveau territorial, les exigences françaises dépassaient de beaucoup celles de leurs alliés anglo-saxons. Paris cherchait avant tout à assurer sa sécurité quitte à bafouer le principe wilsonien du droit à l’auto-détermination des peuples.
C’est que Clemenceau était, tout comme son président Poincaré, un patriote marqué par les invasions allemandes. Le président du Conseil fera donc sienne la thèse du maréchal Foch pour qui la sécurité française passait par l’obtention d’une nouvelle frontière stratégique commune des alliés face à l’Allemagne, qui suivrait l’axe Pays-Bas/Rhin/Suisse.
Ce plan représentait le strict minimum à obtenir. À l’époque, les universitaires, les militaires, les nationalistes et les radicaux français souhaitaient le maintien de troupes alliées tout le long du Rhin et la création d’un ou de plusieurs États rhénans soumis à un statut international7.
Dans certains cercles de droite, on désirait même faire du traité une reprise de celui de Westphalie (1648) afin de démembrer l’Allemagne.
Comme tout ceci allait à l’encontre des désirs de Washington et de Londres, Clemenceau cherchera à recréer la frontière franco-allemande de 1814 qui donnerait à son pays le Landau et la Sarre.
Ses interlocuteurs le lui refusèrent mais, en contrepartie de l’abandon de ses desseins territoriaux, la France recevait des garanties d’assistance militaire si l’Allemagne venait à l’agresser sans provocation préalable. Paris accepta ce compromis mais, le 19 mars 1920, ces mêmes garanties furent rendues caduques lorsque le Sénat américain rejeta par six voix de majorité le traité.
À cause des désistements américain et anglais (dont les assurances étaient liées à la promesse américaine), le problème de la sécurité allait demeurer une préoccupation constante de la politique française. Ce souci allait être concomitant avec l’immuabilité, dans certains cercles de l’administration, de l’idée selon laquelle il serait bon de réactualiser, si possible, les stratégies liées à la sécurité nationale abandonnées par Clemenceau.
C’est cette idée « d’améliorer » le traité de Versailles qui allait influencer les décideurs français à faire le grand saut dans la Ruhr en 1923 et d’occuper militairement, en pleine paix, un territoire allemand.
Cette ligne de conduite, qui visait un affaiblissement perpétuel de l’Allemagne, doit se comprendre à la lumière des destructions perpétrées sur le sol français au cours des quatre années précédentes.
Bref, les divergences d’opinion chez les vainqueurs quant aux conditions territoriales à imposer affaiblirent le traité qui résultat de ces tractations puisqu’un des signataires les plus importants, la France, n’y trouva pas son compte. Cette dernière tentera même d’en réviser le contenu à son avantage au cours des années 20.
Pis, dès le départ, cette conférence fit fausse route car, contrairement à ce qui était d’usage en Europe à l’époque, il n’y eut aucune véritable négociation entre les vainqueurs et les vaincus.
Ce n’est qu’après cinq mois d’entretiens entre les Alliés et Associés, incidemment le 7 mai 1919 qui marquait le triste anniversaire du torpillage du Lusitania, que l’on daigna présenter le traité à la délégation allemande. On n’a donc jamais tenu compte de la Friedensdelegation.
On donna ensuite quinze jours à Berlin pour présenter des observations mais, paradoxalement, on s’opposa à entamer toute négociation directe avec le Reich.
Le tout traîna quelque peu en longueur et ce n’est que le 16 juin que l’on remit une nouvelle version du traité assorti d’un ultimatum de trois jours (bientôt porté à cinq) en vue de la signature rapide de celui-ci.
Après quelques tergiversations, la délégation allemande signa, dans cette même galerie des Glaces qui avait vu naître ce IIe Reich qui venait de disparaître, le traité de Versailles. Cet événement historique eut lieu le 28 juin 1919... cinq ans jour pour jour après l’attentat de Sarajevo. Mais que contenait donc ce traité ?
Les articles importants du traité de Versailles
La conférence de la Paix accoucha d’un traité qui, devant les insistances anglaises et surtout françaises, érigeaient de nombreuses entraves à la souveraineté allemande tout en imposant de lourdes charges financières.
Pour la France, ces entraves devaient être maintenues ad vitam aeternam afin de permettre la reconstruction de ses départements dévastés et d’assurer sa sécurité11. Il serait maintenant à propos d’aborder succinctement quelques-uns des articles les plus importants de cet accord.
La première partie du traité portait sur la création de la Société des Nations (SDN). Cette organisation devait développer la coopération entre les pays et permettre d’entretenir au grand jour les relations internationales afin d’éviter la création d’alliances propres à embraser le monde à la moindre conflagration.
On désirait aussi suivre rigoureusement les prescriptions du droit international. Cette partie se termine par la liste exhaustive (dont le Canada fait partie) des 32 membres originaires de la SDN, ainsi que des 13 pays invités à s’y joindre.
Il est ironique de constater que le traité devant mettre fin à la Grande Guerre débute en établissant une SDN à laquelle l’ennemi d’hier n’est même pas convié.
Georges Clemenceau, Thomas Woodrow Wilson et Lloyd George sortent du palais de Versailles, après la signature du traité de paix, le 28 juin 1919.
Ph. R. Verascope, Coll. Archives Larousse
La seconde partie concernait la délimitation des nouvelles frontières allemandes. On y consacrait la perte pour l’Allemagne du septième de sa superficie, soit 72 000 km2 peuplés de 6,5 millions d’habitants.
Les articles 27 et 28 enlevèrent à Berlin non seulement l’Alsace-Lorraine, déjà occupée par l’armée française, mais aussi l’Eupen et le Malmédy rattachés à la Belgique, la Posnanie et une partie de la Prusse-Orientale. Ces deux dernières régions devaient servir à la recréation de la Pologne en vertu du principe wilsonien du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
On détacha aussi Memel et, à partir du 14 février 1920, le Schleswig du Nord sera administré par le Danemark à la suite d’un plébiscite.
Vint ensuite les clauses politiques. On y abordait les conditions entourant le transfert de la souveraineté sur les territoires attribués à la Belgique, à la France et à la Pologne. On proscrivait aux Allemands le maintien ou la construction de fortifications sur la rive gauche du Rhin et sur la rive droite à l’intérieur des premiers 50 km (art. 42) et le rassemblement ou l’entretien de troupes dans la même zone (art. 43).
Quant à l’article 44, il stipulait que toute transgression des articles 42 et 43 serait considérée comme un acte hostile vis-à-vis des puissances signataires et de la paix dans le monde.
Malheureusement, il semblerait que cet article n’était pas à l’ordre du jour lors de la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler en 1936...
C’est aussi au sein de cette troisième partie qu’il fût question des mines de la Sarre. On offrit à la France la possibilité de s’assurer la propriété de celles-ci contre une indemnisation minime afin de la dédommager du saccage de ses propres mines lors du conflit.
L’historien Jacques Bariéty fut un des premiers à voir dans les diverses dispositions du traité un véritable projet sidérurgique français14 car celles- ci modifiaient les structures économiques profondes de l’Europe en faveur de la France.
À titre d’exemple, notons que le traité forçait Weimar à livrer du charbon à la Belgique, à la France et à l’Italie pendant une décennie. On parle ici d’une quantité non négligeable : 360 millions de tonnes.
Ceci en même temps que Berlin perdait, à cause des divers remaniements territoriaux, 80 % de ses ressources en minerai de fer, 40 % de sa capacité de production de fonte et 30 % de sa capacité de production d’acier16. Toute chose nécessaire à une armée moderne.
De plus, le vaincu avait dû céder tous ses navires de commerce de plus de 1 600 tonnes, la moitié de ceux entre 1 000 et 1 600 tonnes, 150 000 wagons, 5 000 locomotives, 5 000 camions, tout le matériel roulant présent en Alsace-Lorraine et le quart de sa flotte de pêche. Le traité donnait aussi des avantages commerciaux à la France qui n’expireraient qu’en janvier 192518.
On créait aussi le fameux corridor polonais de si sombre mémoire (art. 100) tout en détachant Dantzig de l’orbite allemande (art. 102). Berlin dut reconnaître et respecter l’indépendance inaliénable de l’Autriche (art. 80).
Ceci empêchait l’Anschluss tout en bafouant la sacro-sainte auto-détermination des peuples. Ce double standard ne devait pas passer inaperçu chez les germanophones...
La partie IV concernait les droits et intérêts allemands hors d’Europe. On y déposséda l’Allemagne de toutes ses colonies en faveur des puissances alliées (art. 119) et on fit passer toutes les possessions mobilières et immobilières allemandes dans ces colonies entre les mains des nouveaux occupants (art. 120).
La partie V était d’une importance capitale pour la sécurité française car elle regroupait les clauses militaires. Tout y fut fait pour briser l’armée impériale.
Il fut décidé que la future Reichswehr (armée allemande) ne serait composée que de 100 000 hommes, tous dédiés au maintien de l’ordre et à la police des frontières. Elle ne serait encadrée que par 4 000 officiers et il n’y aurait pas de grand état- major général.
On encadra jusqu’au nombre de canons, de mitrailleuses, de fusils et de minenwerfers qu’elle serait autorisée à détenir et à produire. L’importation d’articles guerriers fut prohibée (art. 170) ainsi que la fabrication ou l’achat de gaz asphyxiants et de chars blindés (art. 171).
Le service militaire obligatoire fut aboli (art. 173), on encadra la durée de la carrière des engagés (art. 174) et on supprima la redoutée Kriegsakademie sans jamais la nommer d’ailleurs (art. 176).
On interdit aussi à Berlin d’avoir des sous-marins (art. 191) et une aviation militaire et navale (art. 198). Tous ces articles avaient du sens en autant que les autres nations européennes désarment. Tel ne fut pas le cas...
La partie VI portait sur les prisonniers de guerre et les sépultures et était constituée d’articles propres à obtenir l’assentiment de tous. La partie VII allait cependant causer plus de remous puisqu’on y accusait publiquement l’ex-Kaiser Guillaume II d’avoir offensé la morale internationale et l’autorité sacrée des traités. On se proposait même de constituer un tribunal spécial pour juger cet accusé d’envergure (art. 227). Il ne fut finalement jamais réuni.
Les parties X, XI et XII portèrent sur l’économie, la navigation aérienne, les ports, les voies de circulation navales et ferroviaires et sur le travail. On y prévoyait l’octroi, par l’Allemagne, de la clause de la nation la plus favorisée pour tous les Alliés et Associés, et ce, sans réciprocité (art. 264, 267).
On y dépouillait l’Allemagne de moult brevets dont la célèbre aspirine de Bayer (art. 306 à 311) tout en internationalisant l’Elbe, l’Oder, le Niémen, le Danube et le Rhin (art. 331).
Bref, ces parties font ressortir, de façon patente, le caractère foncièrement économique de ce que fut finalement la Grande Guerre, à savoir la première guerre totale.
Signature du traité de 1919, galerie des Glaces, château de Versailles.
Helen Johns Kirtland (1890-1979) et Lucian Swift Kirtland (-1965) US National Archives
Abordons maintenant la partie VIII du traité. Celle concernant les réparations et qui débute par le célèbre article 231 :
Les gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés.
Cet article, que l’on doit à Lloyd George, circonscrivait donc la responsabilité de la déflagration de la Première Guerre mondiale à l’Allemagne et ses alliés et allait être la pierre angulaire de la politique française visant l’obtention de réparations20.
Ces réparations, l’Hexagone en avait un urgent besoin si l’on se fie aux statistiques évocatrices fournies par le ministre des Régions Libérées, Charles Reibel.
Dans son rapport, il affirma que la France avait à reconstruire 280 147 maisons et 4 084 établissements industriels, à réparer 422 736 maisons, 53 976 km de routes et 1 112 km de voies navigables en plus d’avoir à remettre en valeur 3 337 000 hectares de terres de culture. Les coûts reliés à ce nécessaire effort, en plus des pensions à verser, étaient estimés à 170 milliards de marks-or.
Pour les Français, l’entièreté de cette somme devait être déboursée par l’instigateur du désastre; d’où le célèbre « l’Allemagne paiera » repris abondamment par le ministre des Finances de France, Louis-Lucien Klotz.
Ce dernier inaugura même une politique de division du budget français en deux parties. Il scinda ainsi le budget de 1920 entre les « dépenses ordinaires » et les « dépenses extraordinaires ».
La deuxième partie recouvrait tous les frais reliés à la reconstruction devant ultérieurement être payés par l’Allemagne. C’était une façon adroite de présenter un budget équilibré et d’institutionnaliser les réparations.
La réticence et l’incapacité allemande à assurer le dédommagement intégral de tous les coûts réels ou supposés engendrés par la guerre se traduiront, en 1923, par une mesure coercitive comme l’occupation militaire de la Ruhr.
Celle-ci est elle-même une conséquence d’un grave problème généré par l’ordre versaillais. C’est que le traité ne stipulait ni le montant ni le rythme des réparations qui devaient être payées tout en n’organisant point un grand emprunt de reconstruction. Trois raisons expliquent le silence des vainqueurs.
Tout d’abord, Klotz convainquit Clemenceau qu’aucun montant réaliste ne pourrait agréer au peuple et qu’aucun gouvernement s’attelant à la tâche d’en fixer un ne parviendrait à conserver le pouvoir.
Ensuite, il y eut la raison bien pratique que les chiffres avancés en mars 1919 par les trois plus importantes délégations étaient trop éloignés pour qu’il y ait un accord; les Américains proposaient 120 milliards de marks-or dont la moitié serait versée en marks-papier (au cours du change) alors que les Français proposaient un montant oscillant entre 124 et 188 milliards de marks-or.
Finalement, ce blanc laissé dans le traité arrangeait Paris qui avait, d’ores et déjà, l’intention de lier le montant des réparations aux dettes de guerre contractées auprès des Anglo-Saxons.
C’est alors que l’idée de John Foster Dulles fut retenue : c’est à une Commission des Réparations (CR) qu’allait être dévolue la charge de fixer un montant et un rythme pour le paiement des réparations, et ce, au plus tard le 5 mai 1921. Cette situation peu banale fit que la délégation allemande, en acceptant le traité de Versailles, signa en fait un chèque en blanc.
Bref, le traité de Versailles avait pour ambition de juguler la puissance économique et militaire de l’Allemagne afin d’assurer la paix. Malheureusement, comme nous l’avons vu, il fut mal conçu et eut des effets funestes sur l’avenir.
Les conséquences liées au traité et les conclusions à en tirer
Lors de l’élaboration du traité étudié ici, plusieurs erreurs furent commises. La plus grosse faute consista à refuser à l’Allemagne le droit de participer à la conférence de la Paix. Dès lors, les vaincus considérèrent, avec raison, que ce traité leur était imposé, que c’était une paix de vainqueur, un Diktat.
On peut également comprendre comment la grogne monta d’un cran lorsque l’on prit connaissance de l’article 231. Par ailleurs, tous les partis politique weimariens demandèrent par la suite l’abrogation de celui-ci qui reflétait pourtant le sentiment des peuples et des gouvernants alliés.
Plus dramatique encore pour le futur, Hitler dut une partie de sa popularité au fait qu’il se posait en adversaire résolu du Diktat.
La mise à l’écart de la Friedensdelegation fut aussi concomitante d’une ambiance très éloignée de l’esprit de concorde. En effet, lorsque les dispositions du traité furent connues en Allemagne, la consternation y fut totale.
On refusa initialement de le signer. Scheidemann, qui avait proclamé la république quelques mois auparavant, affirma même : « Une main qui signerait ce traité devrait dessécher ». Ce n’est que devant la menace d’être occupé militairement et sous les effets du blocus que l’Allemagne obtempéra.
Nous avons donc affaire à un Diktat imposant une situation que les vaincus n’ont pu accepter et que, malheureusement, même les vainqueurs ont perçue comme insatisfaisante.
Car c’est bien là que le bât blesse : ce traité de coalition n’était pleinement approuvé par personne. Les Anglo-Saxons le trouvaient parfois trop dur, les Allemands l’abhorraient et la plupart des Français le considéraient comme à peine adéquat pour leur sécurité.
Ceci allait faire en sorte que les Allemands, les Américains, les Britanniques, et même les Français ne voulurent pas en défendre tous les points. Pis, tous voulurent rapidement réviser celui-ci, l’affaiblissant du même coup.
Une autre erreur fut de repousser à plus tard la quantification des réparations. Ceci eut pour conséquence que les relations entre les anciens belligérants se corseraient aussitôt qu’il serait question de fixer un montant, de le faire accepter par l’Allemagne puis de s’assurer de son recouvrement.
Entre la signature du traité et l’occupation de la Ruhr en 1923, pas moins de 24 conférences internationales furent tenues concernant cette question démontrant de façon spectaculaire le caractère embryonnaire du traité et le climat d’insécurité et d’instabilité qu’il ne put combattre.
Lorsqu’enfin la CR divulgua le montant des réparations, à savoir 132 milliards de marks-or, les Allemands s’insurgèrent. Ce chiffre semblait énorme en regard à la situation économique de leur pays : il représentait deux ans et demi de revenu national d’avant-guerre.
Or, la vie économique allemande de 1921 n’était plus celle de 1913 : perte sèche de débouchés (colonies), perte d’une bonne partie du territoire national et donc d’une partie de sa richesse, amenuisement de l’ouverture de plusieurs marchés étrangers, gouvernement grêlé de dettes, outillages industriels usés et apparition de nouvelles charges sociales auprès des victimes directes et indirectes de la Grande Guerre avaient contribué à entamer les potentialités de remboursement à court terme.
La somme fixée représentait une ponction annuelle de 14 % de la production nationale échelonnée sur 30 ans. Pour que l’Allemagne paye ses dettes envers les Alliés, il aurait fallu qu’elle réussisse à redevenir une puissance industrielle et commerciale en augmentant de 65 % le volume de ses exportations; elle serait ainsi entrée en concurrence avec ses créanciers ce qu’une nation exsangue comme la France ne pouvait souffrir.
Il lui était également impossible de s’acquitter de cette somme en or puisque celle-ci représentait plus du double de la totalité du précieux métal extrait depuis la découverte de l’Amérique! La seule façon réaliste pour l’Allemagne de solder sa dette aurait été de rembourser sous forme de biens et de services35.
C’était précisément ce qu’une France soucieuse de limiter la puissance industrielle de son voisin voulait éviter. Bref, à Berlin et à Paris, on avait compris que le nouveau champ de bataille était celui des réparations37.
Une autre tare de l’ordre versaillais était qu’il bafouait parfois sciemment les principes wilsoniens qu’il était censé imposer. Ce fut notamment le cas de la fameuse auto-détermination des peuples alors que l’on « enferma » quelques millions d’Allemands dans les nouvelles Pologne et Tchécoslovaquie.
L’impossibilité de faire l’Anchluss sans l’accord de la SDN en froissa plus d’un également. À cet égard, ce traité était une paix de vainqueur hypocrite peu propice à obtenir l’adhésion enthousiaste des vaincus (si une telle chose est possible).
Les puissances victorieuses contraignirent aussi l’Allemagne à adopter le modèle démocratique. Ceci fit malheureusement en sorte que la nouvelle république de Weimar allait être associée, dans la psyché allemande, à la défaite et aux énormes problèmes qui suivirent celle-ci.
Devant l’instabilité des années 20 et 30, période marquée par des tentatives de putsch (à gauche comme à droite), des meurtres politiques (Liebknecht, Luxemburg, Ezberger et Rathenau) et des crises économiques successives (l’hyperinflation de 1923 puis la Crise), la populace se tourna vers des partis politiques non démocratiques et radicaux.
Ces derniers promettaient des solutions simples aux problèmes que les piliers traditionnels de la république (SPD, Zentrum, DDP, DVP) se montraient incapables de résoudre. Le NSDAP et le KPD allaient en être les principaux bénéficiaires.
Paradoxalement, ce traité qui visait l’amoindrissement de l’Allemagne améliora sa situation stratégique. En l’entourant de petits pays tels que la Pologne, la Tchécoslovaquie et l’Autriche, on permit à Berlin de constituer une véritable Mittlereuropa au cours des années 30 en faisant passer ces pays sous son aire d’influence. Hitler allait en profiter.
À la lumière de ce texte, nous pouvons conclure que c’est peut-être Anatole France qui décrit le mieux ce que représenta l’ordre versaillais lorsqu’il affirma : « La plus horrible des guerres a été suivie d’un traité qui ne fut pas un traité de paix mais la prolongation de la guerre. ».
Car c’est bien ce que ce traité était : une poursuite de la guerre sous une autre forme. Ce dernier était également voué à l’échec, et ce, pour deux raisons. Tout d’abord, il s’agissait d’une œuvre inachevée, comme on peut le constater en ce qui concerne l’important sujet des réparations. Ensuite, ce traité de coalition ne satisfaisait personne, ce qui eut pour effet que nul n’en défendit tous les articles.
Ceci est d’autant plus dommageable qu’une fois le traité signé, seule la solidarité des vainqueurs aurait pu assurer la paix à l’Europe. En somme, une guerre « bâclée » peut semer les graines de conflits futurs. Ce fut malheureusement le cas de la Grande Guerre et de son traité de Versailles...
Lichtenberger, Henri. Relations between France and Germany. Washington, Carnegie Endowment for International Peace, 1923. 133 pages.
Puissances alliées et associées (1914-1920). Traité de paix entre les puissances alliées et associées et l’Allemagne et protocole, signés à Versailles, le 28 juin 1919. Ottawa, Imprimeur du Roi, 1919. 1 volume.
Seydoux, Jacques. De Versailles au plan Young : réparations, dettes interalliées, reconstruction européenne. Paris, Plon, 1932. 333 pages.
Artaud, Denise. La reconstruction de l’Europe (1919- 1929). Paris, Presses Universitaires de France, 1973. 94 pages.
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Bariéty, Jacques. Les relations franco-allemandes après la Première Guerre mondiale. 10 novembre 1918 - 10 janvier 1925 de l’Exécution à la Négociation. Paris, Éditions Pédone, 1977. 797 pages.
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Articles de périodiques
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Martin Destroismaisons est titulaire d’une maîtrise en histoire et enseigne cette discipline au Collège Saint-Louis.
Cet article est paru à l’origine dans la revue Traces, volume 53, numéro 1, hiver 2015, pages 13 à 20. La revue est publiée par la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).
1 Michel Launay, Versailles, une paix bâclée ? Bruxelles, Éditions Complexe, 1981, p. 157 et 158.
2 Pierre Renouvin, Le traité de Versailles, Paris, Flammarion, 1969, p. 46.
3 Sylvie Monnet, La politique extérieure de la France depuis 1870, Paris, Armand Colin, 2000, p. 49.
4 Stanislas Jeannesson, « Les diplomates français et la paix au lendemain de la Grande Guerre », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2012/4 (no. 108), p. 20.
5 François-Georges Dreyfus, L’Allemagne contemporaine (1815-1990), Paris, Presses Universitaires de France, 1991, p. 106.
6 Raymond Poincaré, un Lorrain, avait 10 ans lorsque les Allemands entrèrent dans sa commune et vécut sous l’occupation pendant trois ans lors de la guerre franco-prussienne. Pour ce dernier, il semblait possible de stopper l’évolution historique qui se faisait au détriment de la France et en faveur de l’Allemagne en utilisant le traité de Versailles et les réparations pour maintenir les Allemands en état de sujétion.
7 Raymond Poidevin et Jacques Bariéty, Les relations franco-allemandes 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, p. 230.
8 Voir à ce sujet : Destroismaisons, Martin. L’occupation de la Ruhr et le révisionnisme de l’ordre versaillais dans deux grands journaux français (1920-1924), (M.A.), Université de Montréal, 2008. 125 pages.
9 La délégation du Reich pour les questions de la paix, présidée par le ministre des Affaires étrangères von Brockdorff-Rantzau.
10 Les Alliés et Associés justifièrent l’imposition de charges financières à l’Allemagne par le précédent créé par le traité de Francfort (1871). Ce dernier, qui a clos la guerre franco-prussienne de 1870-1871, prévoyait le paiement par la France de cinq milliards de francs-or sur une période de cinq ans. Voir à ce sujet : Frank B. Tipton, A history of modern Germany since 1815, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 2003, p. 135.
11 Pierre Renouvin, Les crises du XXe siècle. De 1914 à 1929, Paris, Librairie Hachette, 1969, p. 247.
12 Voir à ce sujet : Puissances aliées et associées (1914-1920). Traité de paix entre les puissances alliées et associées et l’Allemagne et protocole, signés à Versailles, le 28 juin 1919. Ottawa, Imprimeur du Roi, 1919. 1 volume.
13 Henry Bogdan, Histoire de l’Allemagne de la Germanie à nos jours, Paris, Éditions Perrin, 2003, p. 352.
14 Jacques Bariéty, Les relations franco-allemandes après la Première Guerre mondiale. 10 novembre 1918 - 10 janvier 1925 de l’Exécution à la Négociation, Paris, Éditions Pédone, 1977, p. 140.
15 Georges Castellan, L’Allemagne de Weimar (1918-1933), 2e éd., Paris, Armand Colin, 1972 [1969], p. 153.
16 Poidevin et Bariéty, Les relations franco-allemandes..., précité note 7, p. 231.
17 Castellan, L’Allemagne..., précité note 15, p. 153.
18 Stephen A. Schuker, The End of French Predominance in Europe. The Financial Crisis of 1924 and the Adoption of the Dawes Plan, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1976, p. 359.
19 Il s’agissait de la très réputée Académie militaire berlinoise fondée en 1810 par le général Gerhard von Scharnhorst. Elle était chargée de former les officiers devant œuvrer au großer Generalstab (grand état-major général).
20 Eberhard Kolb, The Weimar Republic, 2e éd., New York, Routledge, 2005 [1988], p. 30.
21 Édouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, Paris, Presses Universitaires de France, 1959, tome III, p. 319.
22 Ces dernières seront perçues par des centaines de milliers d’invalides, de veuves, d’orphelins et d’anciens combattants. En 1939, 10 % des Français recevaient des indemnités au titre de la Grande Guerre. Voir à ce sujet : Jean-Charles Asselain, Histoire économique de la France, Paris, Éditions du Seuil, 1984, Tome II, p. 13.
23 Henri Lichtenberger, Relations between France and Germany, Washington, Carnegie Endowment for International Peace, 1923, p. 101.
24 Fabrice Grenard, Histoire économique et sociale de la France de 1850 à nos jours, Paris, Ellipses, 2003, p. 114.
25 Après avoir lu l’article 231, Brockdorff-Rantzau dira : « Loin de nous la pensée de décliner toute responsabilité de l’Allemagne dans les origines de la guerre mondiale et dans la manière dont elle a été conduite... (Mais) nous contestons énergiquement que l’Allemagne, dont le peuple était convaincu de mener une guerre de défense, soit seule chargée de cette culpabilité. ». Cité dans Pierre Jolly, Dossier inédit...de la guerre de la Ruhr...de ses conséquences, Paris, la Pensée Universelle, 1974, p. 62.
26 Voir à ce sujet : Jeannesson, Stanislas. Poincaré, la France et la Ruhr 1922-1924. Histoire d’une occupation. Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1998. 432 pages.
27 C’était d’ailleurs l’avis du principal expert en matière de réparations et d’accords économiques et commerciaux du Quai d’Orsay, Jacques Seydoux. Pour lui, toute précision sur le montant des réparations eût causé des déceptions à la fois en France et en Allemagne. Voir à ce sujet : Jacques Seydoux, De Versailles au plan Young : réparations, dettes interalliées, reconstruction européenne, Paris, Plon, 1932, p. 10.
28 Denise Artaud, La reconstruction de l’Europe (1919-1929), Paris, Presses Universitaires de France, 1973, p. 10 et 11.
29 Cité dans : Gerd Krumeich, « La République de Weimar et le poids de la Grande Guerre », Histoire, économie & société, 23 (2004/2), p. 178.
30 Frank Costigliola, Awkward Dominion. American Political, Economic, and Cultural Relations with Europe, 1919-1923, Ithaca and London, Cornell University, 1984, p. 16 et 17.
31 Sally Marks, The Illusion of Peace. International relations in Europe (1918-1933), New York, The MacMillan Press Ltd, 1976, p. 40.
32 Jacques Néré, La Troisième République 1914-1940, 5e éd., Paris, Librairie Armand Colin, 1975 [1967], p. 31.
33 Pour financer la Grande Guerre, l’Allemagne a dû dépenser 140 milliards de marks-or. Berlin a donc eu recours à l’emprunt. En 1919, la dette consolidée de ce pays était de 96 milliards de marks contre seulement 5 en 1914. Voir à ce sujet : Serge Berstein et Pierre Milza, L’Allemagne de 1870 à nos jours, 6e éd. Paris, Armand Colin, 1999 [1971], p. 87.
34 Alfred Sauvy, Histoire économique de la France entre les deux guerres, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1965, Tome I, p. 142 et 143.
35 Artaud, La reconstruction de..., précité note 28, p. 18.
36 Alfred Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, 2e éd., Paris, Armand Colin, 1999, p. 30.
37 Sally Marks, « Reparations in 1922 », dans Fink, Carole, Axel Frohn et Jürgen Heideking, dir. Genoa, Rapallo and European reconstruction in 1922, Cambrigde, Cambridge University Press, 1991, p. 66.
38 Cité dans Jolly, Dossier inédit..., précité note 25, p. 74.
39 Brian Orend, « La justice après la guerre. Pour une nouvelle Convention de Genève appliquée au jus post bellum », Raisons politiques, no. 45 (février 2012), p. 165.
Armée et guerre
Cet article fait partie d’une série d’histoires parues initialement dans le magazine Traces de la Société des professeurs d’histoire du Québec (SPHQ).
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