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Timestamp: 2019-05-23 17:36:07+00:00
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Cela fait maintenant plus d’un an que nous suivons les pérégrinations de la promotion 2015 des auditeurs de justice de l’Ecole Nationale de la Magistrature, grâce à Marion Coudurier, auditrice de justice. Dans ce nouvel article, elle nous propose un retour sur le stage pénitentiaire avec des camarades de promotion.
Le stage pénitentiaire vu par des auditeurs de justice :
« surveillante, ça va, c’est pas trop dur ? »
Les auditeurs de justice de la promotion 2015 ont effectué du 1er au 14 février 2016 un stage de deux semaines en établissement pénitentiaire complémentaire avec leurs enseignements à l’Ecole Nationale de la Magistrature en matière d’exécution des peines et d’application des peines.
« Surveillante, vous êtes nouvelle ? »
Ce sont mes premiers jours à la maison d’arrêt de Besançon, maison d’arrêt dite « familiale » datant de 1885 et qui accueille environ 320 détenus (pour 256 places majeurs et 20 places mineurs). Timidement, dans mon uniforme trop grand, je réponds que oui au détenu qui m’a parlé alors que j’emboite le pas à un surveillant qui ouvre la porte de sa cellule pour qu’il se rende aux douches. Il me demande alors : « ca va, c’est pas trop dur ? ».
Je regarde l’homme, grand et mince qui me fait face ; il doit avoir à peu près mon âge. Cette fois je ne sais vraiment pas quoi répondre et je bredouille : « heu, ça va et vous ?». Là, le détenu me dit : « oh vous savez, moi c’est la troisième fois que je suis incarcéré alors bon je commence à avoir l’habitude ». Le détenu va prendre sa douche (l’établissement leur en propose trois par semaine donc il ne faudrait pas manquer celle-ci) et me laisse avec un sentiment de gêne.
Une coursive (c’est le nom donné aux couloirs dans une prison), à la maison d’arrêt de Besançon (photo francetvinfo.fr)
Selon Denis SALAS, magistrat et essayiste, il existe quatre modèles pour penser la peine de prison : l’expiation, la rétribution, la dissuasion et la réhabilitation ou réinsertion.
Le premier modèle est celui de l’expiation. Théorisé par Cesare BECCARIA dans son Traité des délits et des peines de 1764, il impose une équivalence pénale : ce qui a été fait par le crime doit être annulé par le châtiment.
Le deuxième modèle est le modèle de la rétribution : on attribue à une personne une faute et on va punir cette personne par une peine : la personne va payer sa dette à la société. Cela est illustré par les travaux d’Emmanuel KANT qui nous dit que l’individu a une obligation morale de payer sa dette car les bases de la société et son avenir sont mis en péril s’il n’est pas puni.
Le troisième modèle, celui de la dissuasion, a été conçu principalement par les utilitaristes anglais comme Jérémy BENTHAM : on se place du point de vue de la société. Il s’agit de punir pour rétablir l’ordre social car en punissant on prévient les actes futurs.
Le quatrième modèle est celui de la réinsertion, modèle défendu notamment par Marc ANCEL dans son ouvrage La Défense sociale nouvelle. La sanction doit permettre au condamné d’exprimer des regrets et de s’amender. Il s’agit de corriger le délinquant pour qu’il ne réitère pas et l’amener à se conformer aux règles de la vie en société, en faisant appel différents intervenants.
Les objectifs de la prison sont donc vastes : punir, permettre à un individu de payer sa dette à la société, dissuader et réinsérer.
Il existe 191 établissements pénitentiaires (cf. la carte de l’administration pénitentiaire), répartis en deux catégories principales, les maisons d’arrêt et les établissements pour peine. Au 1er octobre 2016, il y avait plus de 78 000 détenus en France.
Les maisons d’arrêt (MA) reçoivent les prévenus (personnes en attente de jugement définitif) ainsi que les condamnés dont la peine ou le reliquat de peine n’excède pas deux ans. Parmi les établissements pour peines, on distingue entre les centres de détention (CD) qui accueillent des condamnés à plus de deux ans d’emprisonnement considérés comme présentant les meilleures perspectives de réinsertion, et les maisons centrales (MC) qui accueillent les condamnés à plus de deux ans considérés comme les plus difficiles avec un régime de détention axé sur la sécurité.
Il y a également les centres de semi-liberté (la journée, les condamnés travaillent ou sont en recherche d’emploi et ils dorment la nuit ou le week-end en prison) ou les lieux de placement à l’extérieur (la personne condamnée participe à un projet tel qu’un chantier d’insertion la journée et le reste du temps elle doit se rendre dans les locaux de l’association ou de l’établissement pénitentiaire qui l’héberge). Les centres pénitentiaires (CP) regroupent plusieurs types d’établissement pénitentiaire sur le même site.
Tous auditeurs de justice de la promotion 2015, Aude THIEBAULT a effectué son stage à la Maison Centrale de Saint Maur, Hélène LEGUE au Centre Pénitentiaire de Joux-la-Ville, Clément BOURRELLY au Centre Pénitentiaire de Marseille et Marion COUDURIER à la Maison d’Arrêt de Besançon.
Comment est organisée la prison où vous avez fait votre stage pénitentiaire ?
Aude THIEBAULT (AT) : J’ai fait mon stage pénitentiaire à la Maison Centrale de Saint Maur (Indre). La maison centrale a été mise en service en 1975. Elle se présente sous la forme d’un pentagone. Elle se compose de quatre bâtiments, l’un administratif, les trois autres, rectangulaires et parallèles, constituant la zone de détention. La maison centrale dispose d’une capacité d’accueil de 260 places. Comme c’est une maison centrale, elle reçoit les condamnés ayant de longues peines ou ceux qui sont difficiles à gérer en détention. Le régime de détention est essentiellement axé sur la sécurité.
La Maison Centrale de Saint Maur (photo : la nouvellerepublique.fr)
Hélène LEGUE (HL) : La prison de Joux-la-Ville est un centre pénitentiaire pour les détenus condamnés hommes et femmes. Il existe trois bâtiments pour les hommes et un bâtiment pour les femmes. Dans chaque bâtiment, certains étages ont des ailes ouvertes durant la journée où les détenus ont la clé de leur cellule. Pour se déplacer d’un bâtiment à l’autre, il faut passer par « la rue » ; espace à partir duquel on peut se rendre aux ateliers, aux salles de cours ou de sport, à la bibliothèque. Ensuite, il existe un quartier nouvel arrivant au sein duquel les nouveaux détenus restent entre deux et trois mois afin de déterminer quel est le bâtiment qui leur correspondra le mieux. Il y a également le quartier disciplinaire avec des cellules pour le placement à l’isolement. Enfin, les services administratifs sont situés à l’entrée de la prison.
Clément BOURRELLY (CB) : Le centre pénitentiaire de Marseille est un établissement important par sa taille et par le nombre de personnes placées sous écrou (variable entre 1900 et 2200). Le centre est à la fois un centre de semi-liberté et une maison d’arrêt. Il se compose de quatre bâtiments (A à D), destinés aux hommes, plus une unité hospitalière sécurisée inter-régionale (UHSI) située à l’hôpital nord de Marseille. Il y a également une maison d’arrêt des femmes, dite MAF, dans laquelle sont aussi incarcérées les détenues mineures.
Le quartier arrivant se situe dans le bâtiment A : les détenus sont placés dans une aile du bâtiment pendant une période d’observation, avant d’être affectés à un autre étage ou sur un autre bâtiment. Il se compose également de personnes prévenues et de personnes condamnées à des courtes peines d’emprisonnement (inférieures à 6 mois).
Le bâtiment B est composé de détenus condamnés à des peines d’emprisonnement dont le quantum est entre 6 mois et 24 mois. Le bâtiment C est nettement plus petit et dispose d’environ cinquante places. Il est destiné à des détenus dit « vulnérables », qu’ils soient prévenus ou condamnés. Il s’agit de personnes ayant des difficultés avec d’autres détenus (menacées ou agressées). Il y a également des individus solitaires qui demandent à être affectés dans ce bâtiment, en contrepartie d’une conduite irréprochable. Enfin, au sein du bâtiment D sont incarcérés les détenus condamnés à des peines d’emprisonnement supérieures à 2 ans. En outre, il comporte le quartier d’isolement et le quartier disciplinaire. Toutefois, cette répartition est parfois aménagée pour répondre à la surpopulation carcérale.
Quel a été le programme de votre stage pénitentiaire ?
AT : Avec les deux autres auditrices, nous avons pu visiter l’ensemble de la maison centrale : administration, ateliers et détention. Il y a une particularité à Saint Maur c’est qu’ils ont un atelier son et numérisation d’archives sonores. Ils reçoivent en effet des anciens enregistrements d’émission de l’institut national de l’audiovisuel par exemple et ils re-numérisent l’ensemble de ces enregistrements. Nous avons été sur les coursives soit avec les surveillants pénitentiaires, soit avec les chefs de bâtiments. Nous avons rencontré le service de la comptabilité, la direction ainsi que le psychologue de la structure, les conseillers d’insertion et de probation (CPIP). Nous avons fait une « petite nuit » jusqu’à 23h. Nous avons pu nous entretenir avec des détenus. Et nous avons assisté à une commission d’application des peines (CAP).
HL : Le programme était varié : On a commencé par la visite de la prison y compris des ateliers de travail. On a assisté à des audiences disciplinaires. Puis, on a suivi les services des surveillants pénitentiaires durant leurs services de matinée, après-midi et nuit. On a assisté aux réunions de la direction et des chefs de bâtiment. La prison de Joux-la-Ville étant spécialisée dans l’accueil des condamnés avec un profil de délinquants sexuels, on a pu s’entretenir avec une psychologue spécialement dédiée à la prise en charge de ce type de profil.
Nous sommes arrivées en même temps qu’une promotion de surveillants stagiaires qui faisaient là-bas leur stage probatoire. Durant les deux premiers jours, on a pu assister avec eux aux enseignements qui leur étaient dispensés concernant la déontologie, les règles de sécurité, ainsi que les conseils donnés pour prendre en charge une coursive, appréhender le contact avec les détenus. C’était très intéressant.
CB : Le programme du stage était préparé à l’avance, de telle manière qu’il m’a été possible de voir le fonctionnement de tous les services du centre pénitentiaire : bâtiments A, B, C et D, parloirs, ateliers de travail, services de porterie, maison d’arrêt des femmes, centre de semi-liberté, service pénitentiaire d’insertion et de probation (dit SPIP), quartier d’isolement et disciplinaire…
J’ai eu la possibilité de suivre la vie d’un bâtiment du matin 7h, à l’ouverture des cellules, jusqu’au soir avec la distribution des repas et la ronde de surveillance. Cela permet de se rendre compte que les détenus ont une organisation stricte : rendez-vous divers, créneau pour prendre la douche, temps de promenade, visites médicales…
Le centre pénitentiaire de Marseille
Racontez-nous un événement marquant au cours de votre stage
AT : Mes entretiens avec les détenus ont été tous marquants. J’ai eu notamment l’occasion de rencontrer un détenu qui a été condamné en 1996 à la réclusion criminelle à perpétuité. Nous avons pu discuter de sa vie en détention, de la durée de sa peine, de son passé et des faits pour lesquels il est incarcéré, de son travail à l’atelier son.
HL : Un matin, un détenu a menacé de s’ébouillanter avec de l’huile chaude et d’en asperger également un surveillant dans une aile ouverte. Un tel comportement met en danger la sécurité de toute une coursive et celle des agents pénitentiaires qui ne sont pas armés. Cela permet de prendre conscience de l’équilibre très fragile qui peut exister dans une prison.
CB : Le stage permet de se confronter à la réalité du milieu carcéral. Plusieurs faits ont été particulièrement marquants. Tout d’abord, j’ai pu assister à une fouille à corps intégrale lors d’un retour de parloir. Le détenu suspecté de porter sur lui des produits ou objets interdits est placé dans une petite salle, où sont présents plusieurs surveillants. Il lui est demandé de se dévêtir intégralement, d’ouvrir la bouche, d’écarter les fesses et de soulever son sexe, afin de s’assurer qu’il ne cache rien. Ce moment est impressionnant car particulièrement humiliant, mais nécessaire lorsqu’on voit le nombre d’entrées de cannabis ou d’armes en détention. J’ai d’ailleurs pu constater que les surveillants pénitentiaires avaient eu une attitude très respectueuse et adaptée à la circonstance envers le détenu.
Egalement, lors d’une visite à la maison d’arrêt des femmes, j’ai pu constater que le couloir réservé aux femmes enceintes ou jeunes mamans était plus ou moins décoré pour les enfants. En effet, les jeunes mamans sont autorisées à garder leur enfant en cellule avec elles jusqu’à l’âge de 18 mois. Au-delà, il sera confié à de la famille où placé auprès de l’ASE (l’aide sociale à l’enfance). Lors d’une discussion avec les surveillantes, celles-ci me racontaient que les jeunes enfants acquéraient les gestes et les codes de la détention, comme par exemple frapper à la porte de la cellule pour appeler la surveillante lorsqu’ils voulaient quelque chose.
Enfin, l’insalubrité et la saleté de certaines cellules sont particulièrement marquantes : traces d’humidité, noirceur, toilettes cassées, crépis qui tombe… De même, les douches collectives sont extrêmement sales. J’y ai personnellement croisé quelques cafards. Les détenus ont droit à trois douches par semaine.
Marion COUDURIER (MC) : Je me souviens d’un échange avec une surveillante très expérimentée qui m’a dit : « notre métier c’est de ne pas juger ; ça, c’est le vôtre. Le nôtre : surveiller mais aussi discuter pour favoriser la réinsertion ». J’ai trouvé que ces quelques mots résumaient très bien le métier de surveillant, métier difficile et peu reconnu. Il me semble que le changement de terminologie (on ne parle plus de « gardiens » mais de « surveillants ») résume un changement dans la perception des missions qui leur sont assignées : il ne s’agit plus de garder les détenus mais de veiller sur eux. En réalité, la mission des personnels de surveillance rejoint plus qu’il n’y parait celle de prévention de la récidive et de réinsertion confiée au service pénitentiaire d’insertion et de probation.
Quel a été pour vous l’apport de ces deux semaines ?
AT : J’avais déjà eu l’occasion de faire un stage à la Maison d’Arrêt de Fleury-Mérogis. Je voulais donc faire mon stage pénitentiaire en Maison Centrale afin de voir la différence entre ces deux types d’établissements. Ce stage a été extrêmement constructif et intéressant. Il m’a permis une nouvelle fois de mieux appréhender le travail compliqué qu’ont les surveillants pénitentiaires (emploi du temps avec parfois des journées de 13h, un public difficile, des sous-effectifs), la différence entre le rythme effréné en maison d’arrêt et un rythme plus calme en maison centrale. Néanmoins, la dangerosité des profils en maison centrale implique que les incidents qui s’y déroulent sont toujours graves, la manière d’appréhender la vie en détention pour des personnes qui sont là pour de très longues peines voir pour de la réclusion à perpétuité et la difficulté de gérer en détention des profils psychiatriques qui mériteraient d’être pris en charge par les hôpitaux psychiatriques. C’est vraiment une très bonne chose que l’ENM nous offre la possibilité de faire un tel stage.
HL : ce stage m’a permis d’appréhender l’enfermement et de découvrir que la prison est un système avec ses propres règles, ses propres horaires. Il s’agit également de comprendre qu’au-delà de la peine, il est impératif que la détention ne soit pas passive pour créer les conditions d’un retour à la vie sociale réussi.
CB : Le stage pénitentiaire est primordial. Il permet d’abord de voir ce qu’est la détention, comment sont accueillis puis répartis les détenus. On voit ensuite comment travaillent les différents services qui évoluent en détention : service pénitentiaire d’insertion et de probation, assistantes sociales, enseignants, éducateurs sportifs, personnels médicaux, psychologues et avocats.
Cela permet également de se confronter de manière très pratique aux problématiques de la détention : surpopulation carcérale, insalubrité, manque de moyen, trafics divers, violence verbale ou physique.
En outre, il est capital de se rendre compte des conditions dans lesquelles travaillent les surveillants pénitentiaires. Ceux qui m’ont reçu ont dit avoir apprécié la présence des auditeurs de justice afin d’échanger et de leur faire directement partager leur quotidien. Ceux avec qui j’ai pu discuter m’ont fait part de leur condition de travail difficile, la violence était l’une des préoccupations majeures. Souvent en sous effectifs, ils doivent assurer plusieurs missions : l’exécution de la peine d’emprisonnement, faire respecter le régime de détention, la sécurité des détenus et la leur, tout en participant à la réinsertion. Ils sont souvent une oreille attentive et doivent faire preuve de diplomatie pour gérer les conflits entre détenus.
MC : J’avais déjà effectué un mois de stage au centre pénitentiaire sud-francilien qui est un établissement pour peines regroupant deux centres de détention, un quartier maison centrale, un centre national d’évaluation et un quartier pour femmes. Ce deuxième stage m’a permis d’appréhender, tout comme Aude, la différence très nette entre les maisons d’arrêt et les établissements pour peine.
On voit qu’en raison du manque de moyens les conditions de détention en maison d’arrêt sont peu favorables à la réinsertion, avec notamment la problématique de la surpopulation carcérale.
L’inutilité et le caractère désocialisant des courtes peines d’emprisonnement sont souvent dénoncés. Je comprends mieux ces critiques aujourd’hui. Si les courtes peines d’emprisonnement demeurent indispensables, ce stage nous rappelle, pour les juges que nous serons bientôt, que les courtes peines d’emprisonnement ne peuvent être que l’ultime recours et qu’on ne peut signer un mandat de dépôt ou un « bon pour écrou » (ce sont des ordres donnés par un magistrat d’incarcérer une personne) que « la main tremblante » pour paraphraser Montesquieu.
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