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Timestamp: 2017-06-28 17:18:15+00:00
Document Index: 315950130

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L INCIDENCE DE LA CONDITION PERSONNELLE PRÉEXISTANTE DE LA VICTIME SUR L ÉVALUATION DES DOMMAGES : L IMPORTANCE DU LIEN CAUSAL* Michel Gagné** - PDF
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1 L INCIDENCE DE LA CONDITION PERSONNELLE PRÉEXISTANTE DE LA VICTIME SUR L ÉVALUATION DES DOMMAGES : L IMPORTANCE DU LIEN CAUSAL* Michel Gagné** Introduction Principes généraux en matière de causalité Théories doctrinales Les arrêts-clés de la Cour suprême L arrêt Dallaire : La rupture du lien de causalité L arrêt Snell : Réaffirmation des règles traditionnelles en matière de causalité L arrêt Lawson : Rejet de la théorie de la perte de chance L arrêt Athey : Doctrine de la vulnérabilité de la victime ou thin skull rule L arrêt Fontaine : rejet de la maxime res ipsa loquitur L arrêt St-Jean: Synthèse et précisions des règles de preuve en matière de causalité L incidence de la condition préexistante La jurisprudence québécoise antérieure à l arrêt Athey Principes dégagés par l arrêt Athey L impact de la décision Athey...26 Conclusion...35 * Ce texte a été publié par le Service de la formation permanente, Barreau du Québec, dans un ouvrage intitulé L Évaluation du préjudice corporel, Éditions Yvon Blais Inc., (2003). ** L auteur est associé chez McCarthy Tétrault. Il tient à remercier Monsieur Jérémie-Nicolas Moisan, étudiant en droit, pour sa précieuse collaboration dans l élaboration de ce texte. Il remercie également Me Robert-Jean Chénier pour ses commentaires et conseils prodigués dans le cadre de la préparation du présent texte.2 - 2 - Introduction L incidence de la condition personnelle préexistante de la victime sur l évaluation des dommages-intérêts est très étroitement reliée à l application des règles de la causalité. Dans le but d analyser adéquatement la question, nous avons jugé utile de procéder d abord à une étude des règles de la responsabilité civile relatives au lien de causalité à partir des décisions les plus importantes portant sur le sujet qui ont été rendues par la Cour suprême du Canada depuis une quinzaine d années. La détermination de l existence d un lien causal entre une faute et un préjudice peut s avérer parfois un exercice difficile. Compte tenu de la complexité de la question sur le plan théorique et compte tenu que la détermination de l existence d un lien causal est essentiellement une question de fait qui peut parfois ne poser aucune difficulté particulière, il est fréquent que cette question soit abordée très succinctement dans la jurisprudence. Dans ce contexte, bien que la notion du lien de causalité soit bien connue de tous les avocats, il persiste une certaine confusion dans l esprit de plusieurs quant à des raffinements qu il est parfois nécessaire de maîtriser pour faire face aux cas où l application des règles de la causalité est particulièrement délicate. Une analyse de la jurisprudence récente de la Cour suprême s impose pour bien clarifier l état actuel des règles applicables à la détermination de l existence du lien causal. Après avoir fait le point sur les importantes règles de la causalité, nous nous attarderons à approfondir l incidence de la condition personnelle préexistante sur l évaluation des dommages. 1. Principes généraux en matière de causalité Après un bref survol des principales théories développées par la doctrine sur les règles de la causalité, nous nous attarderons à en comprendre la portée par une analyse des arrêts-clés rendus par la Cour suprême depuis Afin de faciliter l étude de ces arrêts, nous les aborderons de façon chronologique.3 Théories doctrinales Pour qu une personne soit responsable du préjudice subi par autrui, il est indispensable de démontrer qu il existe un lien causal entre la faute commise par celle-ci et ledit préjudice. Énoncé autrement, le préjudice doit être une conséquence directe et immédiate du fait fautif reproché. Il s agit d un principe faisant appel à une logique des plus élémentaires. Cela dit, malgré un énoncé simple du concept, la pratique révèle que l établissement de ce lien peut s avérer difficile et occasionne souvent de longs débats judiciaires. Dans le but d en favoriser la compréhension, les auteurs doctrinaux ont développé plusieurs théories afin de préciser le fondement rationnel de la détermination du lien de causalité. Parmi ces théories, retenons celles exposées par Baudouin et Deslauriers 1, soit la causalité immédiate, l équivalence des conditions et la causalité adéquate. La théorie de la causalité immédiate propose de retenir parmi les événements ayant concouru à la réalisation du dommage celui qui se situe chronologiquement le plus proche du dommage. Tous les évènements antérieurs qui ont pu participer à la contribution du préjudice sont donc exclus. Cette théorie a, avec raison, soulevé beaucoup de critiques étant donné son approche réductrice du lien de causalité et les iniquités qu elle peut occasionner. À l opposé, la théorie de l équivalence des conditions est celle qui postule que tous les faits sans la présence desquels un dommage n aurait pas eu lieu doivent être considérés. Tous ces faits sont censés être la cause de ce dommage. Cette théorie repose sur l'idée que si l'on supprime l un d eux, le dommage disparaît. Il n'y a donc pas de raison de distinguer parmi eux ceux qui auraient un lien plus étroit avec le dommage. On devine aisément les excès qui peuvent naître de cette théorie. Enfin, une autre théorie qui peut s avérer plus satisfaisante sur le plan théorique est celle de la causalité adéquate. Cette dernière mérite davantage notre attention étant la plus largement retenue par les tribunaux selon Baudouin et Deslauriers 2. En vertu de cette théorie, l objectif consiste à isoler la ou les causes des simples circonstances ou occasions du préjudice. Seuls les facteurs déterminants dans la réalisation du préjudice seront retenus, c est-à-dire ceux qui la rendent objectivement possible. Sur le plan pratique, cette théorie soulève néanmoins certaines problématiques qui font en sorte que son application par les tribunaux n est pas systématique. En fait, comme les auteurs Baudouin et Deslauriers l affirment, «la seule véritable constante de toutes les décisions est la règle selon laquelle le dommage doit avoir été la conséquence logique, directe et immédiate de la faute.» 3 1 J.-L. Baudouin et P. Deslauriers, La responsabilité civile, 6 e éd., Cowansville, Yvon Blais, 2003, n o 570 et ss. [ci après Baudouin et Deslauriers]. 2 Ibid. au n o 588; l application au Québec de la théorie de la causalité adéquate a été spécifiquement reconnue par la Cour suprême dans Laferrière c. Lawson [1991] R.C.S. 541, à la p Ibid. au n o 584.4 Les arrêts-clés de la Cour suprême L arrêt Dallaire 4 : La rupture du lien de causalité Cette décision est retenue pour les fins du présent texte car elle est l une des rares décisions récentes de la Cour suprême portant sur la théorie de la rupture du lien de causalité. Les faits sont les suivants. La victime, un jeune homme de 11 ans, poursuivait le fabricant d un écureur en raison de la perte d une jambe à la suite d un accident survenu sur une ferme louée par son père. Les dommages à la jambe furent causés par cet écureur dont le poulailler était équipé. Cet écureur servait à évacuer le fumier du poulailler à l'aide d'une vis sans fin qui tournait à l'intérieur d'un dalot métallique. La partie de l'écureur située à l'extérieur du poulailler était recouverte de panneaux métalliques amovibles qui n'étaient pas munis d'un mécanisme permettant de les fixer au dalot. Il était nécessaire que ces panneaux soient amovibles parce que la vis sans fin avait tendance à se bloquer occasionnellement par l accumulation de fumier dans le dalot. Au moment de l'accident, les panneaux protecteurs gisaient sur le sol à côté de l'écureur depuis 3 mois, et ce, à la connaissance de la victime et de son père. La victime soutenait notamment que le fabricant de l écureur était responsable des dommages pour avoir mis sur le marché un produit dangereux. Cette affaire était donc, à la lumière des faits, d apparence simple. En effet, le danger était manifeste pour la victime elle-même et aurait pu être évité, notamment si son père avait été plus diligent. La Cour suprême s est donc tournée vers la théorie de la rupture du lien de causalité pour régler le débat. Le juge Gonthier affirme en effet qu il n'est pas nécessaire de déterminer si les faits allégués par l'appelant constituent des fautes au sens de l'art C.c.B.-C. En effet, il considère qu'il y a eu rupture de tout lien de causalité entre les faits et gestes reprochés à l'intimée et l'accident subi par l'appelant. La Cour retient donc la notion de novus actus interveniens pour décider du sort du litige. La notion du novus actus interveniens correspond à l évènement nouveau, indépendant de la volonté de l auteur de la faute, qui rompt la relation directe entre cette faute et le préjudice, même si l acte fautif pouvait à lui seul objectivement causer le dommage 5. La mise en oeuvre de la théorie de la rupture du lien causal exige la présence des conditions suivantes : il doit exister deux fautes, une première conduisant logiquement au dommage causé, et une seconde, celle de la victime ou d un tiers, laquelle doit interrompre la réalisation de cette première faute pour mettre en oeuvre un autre lien de causalité entraînant un dommage. Dans l arrêt Dallaire, le juge Gonthier a jugé que l accident subi par l appelant avait été entièrement causé par sa propre faute et celle de son père. Dans ce contexte, il a conclu que : 4 Dallaire c. Paul-Émile Martel Inc, [1989] 2 R.C.S. 419 [ci-après Dallaire]. 5 Baudouin, supra note 1 au n o 592.5 - 5 - «[les] fautes de l appelant et de son père constituent un évènement nouveau, un novus actus interveniens, et sont à l origine de l ensemble du dommage subi par l appelant.» 6 Cette reconnaissance de la notion du novus actus interveniens par la Cour suprême fait ressortir l importance de la rupture du lien de causalité direct ainsi que l importance de la détermination de la véritable cause du dommage. Depuis l arrêt Dallaire, la théorie du novus actus interveniens ou de la rupture du lien de causalité fut appliquée à quelques reprises par la Cour d appel L arrêt Snell 8 : Réaffirmation des règles traditionnelles en matière de causalité Cette décision est sans aucun doute parmi les plus célèbres de la Cour suprême ayant pour objet le lien de causalité. Dans cette affaire originant du Nouveau-Brunswick, un médecin ophtalmologiste avait pratiqué l exérèse d une cataracte dans l oeil droit de la demanderesse. Après l anesthésie, le médecin avait constaté une légère décoloration liée à une très faible hémorragie. Il avait alors conclu qu il n y avait aucun signe d hémorragie rétro-oculaire et qu il pouvait par conséquent poursuivre avec la chirurgie. Après l intervention, l appelant a constaté qu il y avait du sang entre la rétine et la face postérieure du cristallin. C est uniquement lorsque l espace s est dégagé, neuf mois plus tard que l appelant a pu constater l atrophie du nerf optique et la perte par l intimée de la vision de son oeil. Lors des instances inférieures, l intimée a eu gain de cause et l appelant a été tenu responsable de négligence. C est dans ce cadre que la causalité fut analysée. Le juge Sopinka débute son analyse exhaustive de la causalité en responsabilité médicale par une brève affirmation résumant les difficiles enjeux de toute affaire similaire : «La position traditionnelle en matière de causalité a été contestée dans un certain nombre d affaires dans lesquelles on s inquiète de ce qu en raison de la complexité de la preuve la victime probable de la conduite délictueuse sera privée de réparation.» 9 Le juge Sopinka avance ensuite qu il est souvent difficile pour le patient de faire la preuve d un lien de causalité dans les cas de fautes médicales. En effet, le médecin est habituellement mieux placé que le patient pour connaître la cause du préjudice. Il s empresse 6 Dallaire, supra note 4 à la p Voir notamment : Beauchemin-Beaton Lapointe inc. c. Guy Gilbert, [1997] R.R.A. 911; Commission scolaire de Montréal c. Lebeurier, [1999] R.R.A. 807; Commission des écoles catholiques de Québec c. Bouliane, [2001] R.R.A Snell c. Farrell, [1990] 2 R.C.S. 311 [ci après Snell]. 9 Ibid. à la p. 320.6 - 6 - cependant d ajouter cet extrait fort connu de l arrêt Wishler v. Essex Arear Health Authority 10 où Lord Bridge conclut : But, whether we like it or not, the law, which only Parliament can change, requires proof of fault causing damage as the basis of liability in tort. We should do society nothing but disservice if we made the forensic process still more unpredictable and hazardous by distorting the law to accommodate the exigencies of what may seem hard cases. 11 La table ainsi mise, le juge Sopinka détermine la portée du pourvoi en énonçant la question que la Cour doit trancher, à savoir si la façon traditionnelle d aborder la causalité n est plus satisfaisante du fait que les demandeurs dans les affaires de faute professionnelle seraient privés d indemnisation parce qu ils seraient incapables de démontrer l existence du lien de causalité lorsque celui-ci existe effectivement. À cet égard, le juge soutient ne pas être convaincu que des défendeurs étroitement liés à un préjudice échappent à toute responsabilité parce que les demandeurs sont dans l impossibilité de démontrer l existence du lien de causalité en vertu des principes actuellement appliqués. Le juge estime que les principes relatifs à la causalité fonctionnent adéquatement si ceux-ci sont bien appliqués. À son avis, l adoption des solutions souvent proposées afin d alléger le fardeau de preuve des demandeurs risquerait d avoir l effet pervers d indemniser ces derniers en l absence d un lien important entre le dommage subi et la conduite du défendeur. Il précise aussi que le renversement du fardeau de la preuve peut être justifié lorsque, par exemple, deux défendeurs ont négligemment fait feu dans la direction du demandeur et lorsque leur conduite élimine ensuite les moyens de preuve dont ce dernier dispose. Dans un tel cas, le préjudice n a pas été causé par une conduite neutre. Par contre, on ne peut effectuer un renversement du fardeau de la preuve puis indemniser un demandeur pour un préjudice qui peut très bien découler de facteurs qui ne sont pas reliés au défendeur et qui ne résultent de la faute de personne. Le juge Sopinka conclut que le mécontentement à l égard de la façon traditionnelle d aborder la causalité découle plutôt de l application trop rigide de ses principes par les tribunaux dans certaines affaires. «La causalité n a pas à être déterminée avec une précision scientifique» 12 précise-t-il. Il ajoute enfin que quoique le fardeau ultime de la preuve incombe au demandeur, il demeure néanmoins possible, en l absence de preuve contraire présentée par le défendeur, de tirer une inférence de causalité malgré l absence d une preuve positive ou scientifique de la causalité. Se prononçant sur les faits de l affaire, le juge Sopinka appuie les conclusions du juge de première instance et considère adéquat, en l espèce, qu il se soit prononcé malgré l absence d opinions scientifiques établissant une causalité avec une précision scientifique. La Cour 10 [1988] 2 W.L.R. 557, à la p Snell, supra note 8 à la p Ibid. à la p. 328.7 - 7 - considère que l ensemble des éléments de preuve pouvaient permettre au juge de première instance de déduire, selon la balance des probabilités, qu il y avait un lien de causalité entre la négligence de l appelant et le préjudice causé à l intimée. En somme, cette décision importante de la Cour suprême en matière de causalité vient réaffirmer le caractère adéquat des principes traditionnels de la causalité qui, si appliqués correctement, peuvent servir pleinement le droit et l équité. Il faut être prudent dans la lecture de cette décision et ne pas y voir une révolution des règles de la causalité. La Cour suprême opère plutôt une légère correction à une tendance trop stricte encouragée auparavant par certaines instances inférieures, mais refuse clairement d introduire un fardeau de preuve plus léger que celui de la prépondérance des probabilités. De plus, l inférence de causalité, possible dans certaines circonstances et à laquelle la Cour fait référence, n aura pas pour effet d opérer un véritable «renversement» du fardeau de la preuve contrairement à ce que certains auront pu croire à la suite de cette décision. La Cour sera d ailleurs invitée à préciser le droit sur cette question dans les affaire Laferrière c. Lawson 13 et St-Jean c. Mercier 14. Les motifs de l arrêt Snell ne doivent clairement pas être interprétés comme une invitation à apprécier la preuve de façon non rigoureuse ou à faire abstraction de la preuve scientifique, laquelle demeure un élément crucial soumis à l appréciation du tribunal. Au contraire, le juge Sopinka invite les tribunaux à faire preuve de rigueur dans la détermination du lien de causalité, tout en évitant cependant les excès au niveau de la preuve exigée, lesquels pourraient se manifester par la recherche d une preuve scientifique positive en toutes circonstances. Le tribunal, sans nier la preuve scientifique, doit donc éviter de faire du débat sur la causalité un débat strictement statistique. Il doit plutôt chercher cette conviction raisonnable qu une relation de cause à effet existe selon la balance des probabilités entre le préjudice et la faute, et ce, en s appuyant sur l ensemble de la preuve L arrêt Lawson : Rejet de la théorie de la perte de chance Dans cette autre décision phare où la Cour suprême explore aussi les principes de la causalité, la demanderesse réclamait pour la perte de chance causée par le défaut de son médecin de l informer plus tôt du fait qu elle avait une masse cancéreuse. Plus tard, la santé de la demanderesse s est détériorée et le cancer s est généralisé, entraînant le décès de la demanderesse malgré de nombreux efforts thérapeutiques. La difficulté de cette affaire résidait dans le fait que rien ne prouvait que l évolution aurait été différente si une action avait été prise plus tôt. Le juge Gonthier, pour la majorité, entreprend d abord une analyse pointue de la notion de perte de chance en droit français. En premier lieu, il détermine que la perte de chance est un 13 [1991] 1 R.C.S. 541 [ci-après Lawson] ; voir section [2002] 1 R.C.S. 491 [ci-après St-Jean] ; voir section8 - 8 - type de préjudice, lequel découle de la perte d une possibilité de réaliser un profit ou d éviter une perte. La problématique apparaît dès lors évidente : le préjudice devant être direct, certain et immédiat, comment peut-on apprécier un préjudice hypothétique, possible, futur et incertain comme la perte de chance? L étude de la doctrine française faite par le juge Gonthier permet de constater que cette notion demeure bien reçue par les tribunaux français. Néanmoins, le juge Gonthier conclut avec un extrait choc du livre de Geneviève Viney, Traité de droit civil 15 : Mais ce qui est incontestable [...] c est que cette notion a été mise à profit par les arrêts étudiés afin de justifier une réparation partielle dans des hypothèses où la causalité entre la faute médicale et le dommage subi par le patient n était pas établie avec certitude. Pour éviter de refuser toute indemnisation, les tribunaux ont alors fait abstraction du dommage concret (le décès ou l aggravation de l état du malade) dont le lien de causalité avec la faute n était pas certain et lui ont substitué un diminutif abstrait de ce préjudice (la perte d une chance de ne pas mourir ou de guérir) qui est par hypothèse relié à la faute médicale en raison du danger auquel celle-ci expose nécessairement la santé du patient. On ne saurait donc nier qu il s agit là d un artifice de raisonnement inventé dans le but d éluder l obstacle que l exigence d une causalité certaine est susceptible d opposer à certaines demandes d indemnisation dirigées contre l auteur d une faute médicale (prouvée) par la victime d un dommage (également établi). 16 Le juge Gonthier constate que selon Viney, cette tendance à faire appel à la notion de perte de chance a pour but d alléger le fardeau de preuve des demandeurs qui cherchent à établir un lien de causalité dans des affaires médicales. À la lumière de cette première analyse, le juge Gonthier poursuit avec l étude du droit québécois sur le sujet. Il note alors que cette théorie de la perte de chance est admise dans certains cas exceptionnels lorsqu elle se rattache au préjudice. L indemnisation ne vise pas la perte de chance elle-même mais plutôt le préjudice qui résulte du profit non réalisé ou de la perte non évitée. Ce préjudice sera néanmoins reconnu que s il y a démonstration, selon la prépondérance des probabilités, d un lien causal avec la faute. Ainsi, l admission de cette théorie est beaucoup plus restreinte au Québec qu en France, et ce, selon le juge Gonthier, parce nos tribunaux acceptent plus facilement la preuve de la causalité selon la prépondérance des probabilités: Au Québec, nous l avons vu, les tribunaux acceptent la preuve de la causalité selon la balance des probabilités, peut-être à cause de l influence plus grande de la théorie dite de la causalité adéquate (Baudouin, op. cit, à la p. 183). 15 G. Viney, Traité de droit civil, t. IV, Les obligations: la responsabilité condition, Paris, L.G.D.J., 1982 à la p Lawson, supra note 13 à la p. 579.9 - 9 - Selon les différentes formulations de cette théorie, un acte ou une omission est une cause adéquate si elle est, de par sa nature, apte, d'après l'expérience, à engendrer un préjudice semblable à celui qui est survenu, ou, en d'autres termes, si, dans le cours normal des événements, la conséquence s'ensuit [...]. Parce que la probabilité est déjà prise en compte dans cette théorie, le fait qu'il ne soit pas certain que la faute alléguée ait causé le préjudice ne constitue pas un empêchement à l'obtention d'une indemnité; il suffit que la chose soit rendue réelle et croyable par une combinaison d'éléments de preuve factuelle et statistique. 17 De façon générale, le juge Gonthier se montre défavorable à l acceptation en droit civil québécois de la notion de perte de chance. Essentiellement, il réaffirme la nécessité pour le demandeur de faire preuve d un lien de causalité entre la faute et le dommage selon la prépondérance des probabilités, et non pas par l application d une théorie venant dissimuler en réalité une absence de preuve du lien de causalité. Il est d avis que l'arrêt Snell confirme les principes traditionnels de causalité et rejette donc implicitement de telles théories. Par conséquent, le juge Gonthier condamne clairement cette théorie tant en droit civil québécois qu en common law. Finalement, avec une intention manifeste d en confirmer la rectitude et de clore le débat, le juge Gonthier réitère brièvement les principes suivants développés antérieurement par la Cour suprême, notamment dans l arrêt Snell : Les règles de la responsabilité civile exigent la preuve de la faute, de la causalité et du préjudice. Les actes et les omissions peuvent constituer une faute et les deux sont soumis à la même analyse pour ce qui a trait à la causalité. La causalité en droit n'est pas identique à la causalité scientifique. La causalité en droit doit être établie selon la prépondérance des probabilités, compte tenu de toute la preuve, c'est-à-dire la preuve factuelle, la preuve statistique et les présomptions. Dans certains cas, lorsqu'une faute comporte un danger manifeste et que ce danger se réalise, il peut être raisonnable de présumer l'existence du lien de causalité, sous réserve d'une démonstration ou d'une indication contraire. 18 Une preuve statistique peut être utile à titre indicatif, mais elle n'est pas déterminante. Plus précisément, lorsqu'une preuve statistique n'établit pas la 17 Ibid. à la p Une telle approche avait été avancée pour la première fois par la Cour suprême dans Morin c. Blais [1977] 1 R.C.S. 570, à la p. 580; la portée de cet énoncé a été précisée dans St-Jean c. Mercier, supra note 14, à la p. 532, tel que nous le verrons à la section du présent texte.10 causalité selon la prépondérance des probabilités, la causalité en droit peut quand même exister lorsque l'ensemble de la preuve étaye une telle conclusion. Même si la preuve statistique et la preuve factuelle ne justifient pas de conclure à l'existence de causalité, selon la prépondérance des probabilités, à l'égard d'un préjudice particulier (c'est-à-dire le décès ou la maladie), ces mêmes preuves peuvent justifier de conclure à l'existence de causalité à l'égard d'un préjudice moindre (par exemple, un léger abrègement de la vie, une augmentation des souffrances). Il faut analyser la preuve avec soin pour déterminer la nature exacte de la faute ou du manquement à un devoir et ses conséquences de même que la nature particulière du préjudice subi par la victime. Si après considération de ces facteurs, le juge n'est pas convaincu, d'après son évaluation de la prépondérance des probabilités, que la faute a causé un préjudice réel quelconque, il doit rejeter la demande d'indemnisation. 19 Par une analyse des faits dans ce cadre bien défini, la Cour suprême conclura qu il est impossible de prétendre que la faute du médecin a causé le décès de la demanderesse, conformément à la décision initiale de la Cour supérieure. Cette décision d origine québécoise confirme les principes élaborés par la Cour suprême dans la décision Snell et autorise clairement leur utilisation dans les causes impliquant les règles du droit civil québécois. Cet arrêt respecte aussi l esprit de l affaire Snell en ce sens que la Cour, en écartant la théorie de «perte de chance», y réaffirme que l utilisation des règles traditionnelles en matière de causalité est suffisante pour répondre aux problématiques soumises à nos tribunaux. Cette affaire approfondit les propos tenus auparavant dans l affaire Snell concernant l inférence de causalité. Il apparaît plus clair que le défendeur peut repousser cette présomption, pour reprendre les termes employés par la Cour, par une démonstration ou une indication contraire. Ces termes sont importants : à notre avis, le défendeur a une opportunité de «neutraliser» les effets de la présomption par d autres explications autant probables, mais non pas plus probables. Il n y a pas un «renversement» du fardeau de preuve proprement dit, comme la Cour suprême le précisera définitivement dans l arrêt St-Jean Lawson, supra note 13, à la p Voir section11 L arrêt Athey 21 : Doctrine de la vulnérabilité de la victime ou thin skull rule L enjeu soulevé par cette cause consistait en la détermination du lien de causalité alors que le préjudice était une combinaison d évènements fautifs et accidentels. Dans des motifs courts et logiques, la Cour suprême a su résoudre un problème fréquent en matière de responsabilité civile. Les faits de cette affaire peuvent se résumer ainsi. L appelant, ayant de nombreux antécédents de problèmes de dos, a subi des blessures au cou et au dos lors d un grave accident d automobile en février Dans les semaines qui ont suivi alors que prenait fin sa convalescence, il a de nouveau été blessé dans un second accident. Après avoir répondu avec succès aux traitements prescrits pour la seconde fois, son médecin lui a recommandé de reprendre son programme d exercices habituels. C est alors que l appelant, lors d étirements, a ressenti une vive douleur au dos. Les médecins ont diagnostiqué une hernie discale, laquelle a été soignée par une opération chirurgicale qui s est soldée par des résultats mitigés. L appelant a trouvé un nouvel emploi moins exigeant physiquement mais aussi moins bien rémunéré. La question portée devant la Cour suprême visait à déterminer si l hernie discale avait été causée par les blessures subies lors des accidents ou si elle était plutôt attribuable aux antécédents personnels de l appelant. Le juge Major commence par refuser l argument des intimés à l effet que lorsqu un préjudice est imputable à des facteurs délictuels et non délictuels, il soit possible de répartir la responsabilité en fonction du degré de causalité. Le juge remarque que cette thèse va à l encontre de principes bien établis et que la présence de facteurs non délictuels ne réduit pas l étendue de la responsabilité. Le juge Major poursuit en rappelant les principes généraux suivants: La causalité est établie si le demandeur prouve, selon la norme applicable en matière civile, c est-à-dire suivant la prépondérance des probabilités, que le défendeur a causé le préjudice ou y a contribué: Snell c. Farrell, [1990] 2 R.C.S. 311; McGhee c. National Coal Board, [1972] 3All E.R (H.L.). Le critère général, quoique non décisif, en matière de causalité est celui du «facteur déterminant» («but for test»), selon lequel le demandeur est tenu de prouver que le préjudice ne serait pas survenu sans la négligence du défendeur: Horsley c. MacLaren, [1972] R.C.S Il ajoute ensuite que ce premier critère ne pouvant être applicable dans certaines circonstances, il faut alors utiliser une autre approche reconnue par les tribunaux, à savoir 21 Athey c. Leonati, [1996] 3 R.C.S. 458 [ci-après Athey]. 22 Ibid., à la p. 466.12 que la causalité est établie si la négligence du défendeur a contribué de façon appréciable au préjudice (material contribution). Le juge Major poursuit en rappelant que tel qu il en a été décidé dans l arrêt Snell, le critère en matière de causalité ne doit pas être appliqué de façon trop rigide, que la causalité n a pas à être déterminée avec une précision scientifique et qu il s agit pour l essentiel d une question de fait qui fait appel au bon sens ordinaire. Il ajoute que bien que le fardeau de la preuve incombe au demandeur, une inférence de causalité peut être tirée, dans certaines circonstances, même en l absence de preuve scientifique positive. Il précise également qu il n a jamais été nécessaire pour un demandeur d établir que la conduite négligente du défendeur avait été la seule cause du préjudice : Si le droit permettait de répartir la responsabilité entre les causes délictuelles et non délictuelles, le demandeur ne pourrait recouvrer la totalité de ses pertes que si la négligence du défendeur était la seule cause du préjudice. Comme la plupart des événements résultent d'un ensemble complexe de causes, il arrive fréquemment que des facteurs non délictuels contribuent au préjudice. Par conséquent, dans bien des cas, le défendeur pourrait facilement trouver des causes non délictuelles, et le demandeur obtiendrait rarement une indemnité complète, même après avoir prouvé que le défendeur a causé le préjudice. Ce résultat serait contraire aux principes établis et au but essentiel du droit de la responsabilité civile délictuelle, qui est de rétablir le demandeur dans la situation où il aurait été n'eût été la négligence du défendeur. 23 Puis, après une révision de la théorie de la vulnérabilité de la victime (thin skull rule), que nous aborderons plus en détail à la section suivante du présent texte, le juge Major en arrive à la conclusion que le défendeur est pleinement responsable du préjudice subi par le demandeur L arrêt Fontaine 24 : rejet de la maxime res ipsa loquitur Cette brève et récente décision de la Cour suprême mérite aussi notre attention car elle condamne l application de la maxime res ipsa loquitur en common law, ce qui aura inévitablement un effet en droit civil québécois, comme le soulignait d ailleurs Me Boodman dans un récent article 25. Dans cette affaire originant de la Colombie-Britannique, l appelante réclamait des dommages intérêts au conducteur du véhicule où prenait place son mari, lequel avait été retrouvé mort 23 Ibid. à la p Fontaine c. Colombie-Britannique (Official Administrators), [1998] 1 R.C.S. 424 [ci-après Fontaine] 25 M. Boodman «Developments in civil law : term» (1999) 10 S.C.L.R. 2d 45 à la p. 71 [ci-après «Developments in civil law»].13 plusieurs semaines après son départ pour un séjour de chasse. Le décès était attribuable à un accident d automobile, survenu alors que les conditions météorologiques étaient très mauvaises. L analyse de la Cour suprême portait uniquement sur la maxime res ipsa loquitur, laquelle a connu ses débuts en common law dans l affaire Scott v. London and St Katherine Docks Co. (1865), 3 H. & C. 596, 159 E.R Cette maxime signifie «la chose parle d elle même» ; le fait qu un dommage se soit produit alors que, dans des circonstances normales, il n aurait pas dû se produire, fait présumer qu il est le résultat ou la conséquence d une faute. Après l étude des possibles circonstances donnant ouverture à l application de ladite maxime, la Cour conclut finalement ainsi : Quelle que soit la valeur que la maxime res ipsa loquitur a pu avoir dans le passé, elle ne l'a plus maintenant. Diverses tentatives d'appliquer cette prétendue règle ont été plus déroutantes qu'utiles. Son utilisation a été limitée aux cas où les faits permettaient de déduire la négligence et où on ne disposait d'aucune autre explication raisonnable de l'accident. Vu cet usage restreint, il est quelque peu exagéré de le qualifier de règle de droit. Il semblerait que le droit s'en porterait mieux si la maxime était tenue pour périmée et n'était plus utilisée comme une notion distincte dans les actions pour négligence. Après tout, elle ne représentait rien de plus qu'une tentative de traiter de la preuve circonstancielle. Il est plus logique que le juge des faits traite de cette preuve en la soupesant en fonction de la preuve directe, s'il en est, pour décider si le demandeur a établi, selon la prépondérance des probabilités, une preuve prima facie de la négligence du défendeur. Une fois que le demandeur a fait cela, le défendeur doit produire une preuve réfutant celle du demandeur, sans quoi ce dernier aura nécessairement gain de cause. [nos soulignés] 26 Cette maxime ainsi évacuée de la common law, la Cour considère que le juge de première instance n a pas commis d erreur en déterminant que la preuve directe, tout comme la preuve circonstancielle, était insuffisante pour établir, selon la prépondérance des probabilités, un lien de causalité entre le dommage et la négligence du défendeur. Les règles applicables au Québec en matière de présomptions de fait découlent de l article 2849 C.c.Q., lequel énonce que «les présomptions qui ne sont pas établies par la loi sont laissées à l appréciation du tribunal qui ne doit prendre en considération que celles qui sont graves, précises et concordantes.» Une présomption est définie à l article 2846 C.c.Q. comme «une conséquence que la loi ou le tribunal tire d un fait connu à un fait inconnu». Une preuve circonstancielle doit être appréciée en fonction des règles applicables aux présomptions de fait contenues au Code civil du Québec 27. Comme le souligne Me Boodman 26 Fontaine, supra note 24 à la p Code civil du Québec, L.Q. 1991, c. 64 [ci-après C.c.Q.].14 dans l article précité 28, la maxime res ipsa loquitur a été introduite au Québec à partir de la common law. Étant donné que son utilisation a maintenant été condamnée en common law par la Cour suprême, il n y a plus de raison de l invoquer au Québec L arrêt St-Jean: Synthèse et précisions des règles de preuve en matière de causalité Dans ce récent jugement unanime rendu le 21 février 2002, la Cour suprême du Canada a confirmé un jugement de la Cour d appel du Québec qui avait rejeté une action de 2,6 M$ contre un chirurgien orthopédique, le Dr Mercier, à qui on reprochait d avoir manqué un diagnostic de contusion médullaire à la suite d une fracture de la colonne vertébrale au niveau D8-D9. C est à nouveau le juge Charles Gonthier qui a rendu les motifs au nom de la majorité de la Cour. D abord, rappelons brièvement les faits. L appelant avait été victime d un accident d automobile le 11 août 1986 alors qu il faisait de l auto-stop sur le bord d une autoroute. Il fut alors transporté à l urgence de l Hôtel-Dieu de Lévis où un omnipraticien réussit à lui sauver la vie. Soupçonnant une fracture au niveau de la colonne vertébrale, l appelant a été pris en charge par l intimé, un chirurgien-orthopédiste, Dr Denis Mercier, qui répara plusieurs fractures ouvertes au niveau des jambes sans toutefois pousser plus loin l investigation de la fracture de la colonne lombaire. Ce n est que plusieurs semaines plus tard que l on découvrit que l appelant était incapable de bouger ses jambes et qu il était spastique. Les examens radiologiques ont démontré une fracture à la vertèbre D8 avec subluxation de 9 mm par rapport à la D9. Paralysé aux membres inférieurs, l appelant tenait l intimé responsable de son préjudice. La Cour suprême a d abord réaffirmé que la détermination du lien de causalité est une question de fait 29. Par conséquent, la Cour d appel n interviendra sur les questions de causalité que si un tribunal inférieur a commis une erreur manifeste et déterminante. La Cour d appel avait examiné la question de la causalité et reprochait au juge de première instance de ne pas avoir appliqué le bon critère juridique. Confirmant néanmoins les conclusions du juge de première instance à l effet que le lien causal est absent, elle lui reprochait son refus de trancher le débat scientifique : [...] [Une] telle attitude à l'égard de la causalité risque de favoriser indûment le défendeur dans toutes les affaires où la démonstration du lien de causalité dépend d'une preuve fondée sur des expertises scientifiques contradictoires. Même si les conclusions scientifiques ne sont ni absolues ni incontestables, le juge doit convertir les conclusions scientifiques en conclusion juridique puisque la causalité scientifique n'est pas identique à la causalité en droit. 28 «Developments in civil law», supra note 25, à la p St-Jean, supra note 14 à la p. 528.15 Cette dernière doit être établie selon la prépondérance des probabilités sur le fondement de l'ensemble de la preuve. 30 Après révision de toute la preuve d expertise en demande et en défense, la Cour suprême a alors confirmé ce raisonnement de la Cour d appel et les conclusions de celle-ci à l effet qu aucun lien de causalité entre les fautes de l intimé et le préjudice n a été prouvé : Je ne suis pas bien convaincu que la Cour d'appel a commis une erreur dans l'interprétation de la preuve et en concluant que, compte tenu du préjudice initial causé par l'accident, la causalité ne peut être attachée aux fautes de l'intimé. La Cour d'appel conclut qu'une immobilisation précoce et une diminution de l'œdème dans la moelle épinière offraient des chances de rétablissement qui étaient plus que de simples possibilités, mais qu'elles n'étaient pas suffisamment importantes compte tenu de l'ampleur du préjudice initial causé par l'accident. La Cour d'appel touchait là la question de la probabilité que le traitement ait empêché le rétablissement. Elle conclut que le traitement prescrit par l'intimé n'a pas causé le préjudice subi. En utilisant les expressions «plus que de simples possibilités» et «pas assez significatives», la Cour d'appel conclut fondamentalement que la notion qu'une immobilisation précoce aurait permis un rétablissement se situait quelque part dans la gamme allant de la possibilité à la probabilité : la notion dépassait le domaine du simplement possible, mais n'atteignait pas le seuil de la probabilité. Le préjudice initial de l'accident l'emporte simplement sur tout effet que les soins fautifs auraient pu avoir, au point qu'on ne peut pas dire sur la base des probabilités que le traitement fautif a eu un effet causal. Il y a lieu de répéter le principe traditionnel formulé dans Laferrière c. Lawson, [1991] 1 R.C.S. 541, p , où je conclus que la causalité doit être établie selon la prépondérance des probabilités et que la perte d'une simple chance ne peut constituer un préjudice indemnisable. En conséquence, les chances de rétablissement en l'espèce n'étaient pas, selon la prépondérance des probabilités, suffisamment importantes pour établir que le traitement fautif avait causé le préjudice subi. [nos soulignés] 31 La Cour précise ainsi implicitement la notion de «contribution appréciable» développée notamment dans l affaire Athey. En effet, elle rappelle que la faute, si elle a pu contribuer à la réalisation du préjudice, doit l avoir fait non pas d une façon possible mais plutôt d une façon qui atteint le seuil de la probabilité. En l espèce, dit-elle, le préjudice initial l emporte sur tous les effets que les soins fautifs auraient pu avoir; en termes de probabilités, on ne peut conclure que le traitement fautif a eu un effet causal. Ainsi, la Cour met clairement fin à toute tentative de réduire le fardeau de preuve actuel, selon la prépondérance des probabilités, à un seuil inférieur se rapprochant du critère de la possibilité. Une contribution appréciable s évalue aussi en termes de probabilités. 30 Ibid. à la p Ibid. à la p. 528.16 En dernier lieu, la Cour suprême a été invitée à réviser les règles de preuve des questions de causalité. En effet, l appelant prétendait que puisque l'intimé avait créé un risque et que le préjudice était survenu ultérieurement dans le cadre du risque créé, il devait y avoir renversement du fardeau de la preuve ou application d'une présomption de causalité. Il affirmait aussi qu'il avait été privé de certains moyens de preuve importants puisqu'il n'y avait pas eu davantage d'examens, ce qui justifiait également un renversement du fardeau de la preuve. La Cour suprême a clairement refusé d adhérer au raisonnement proposé par l appelant : Sur la question des présomptions et du fardeau de preuve, Baudouin et Deslauriers, op. cit., p , affirment : en matières médicales, l application des présomptions de fait opère parfois renversement du fardeau de prouver tantôt la faute, tantôt l existence du lien de causalité entre l acte reproché et le dommage subi. J.-C. Royer, La preuve civile (2 e éd. 1995), p. 518, précise : Il s agit d un déplacement du fardeau de présentation, puisque l existence d une présomption de fait ne change pas le principe général de l article 2803 du Code civil du Québec et, par conséquent, ne peut déplacer le fardeau de persuasion. Selon Royer, pour éviter la confusion terminologique en matière de fardeau de preuve, les auteurs et la jurisprudence ont préféré utiliser une «inférence défavorable contre le défendeur plutôt qu un renversement du fardeau de la preuve. Un des exemples cités est Snell c. Farrell, [1990] 2 R.C.S. 311, p. 330, qui exprime une préférence pour le terme «inférence» par rapport à «déplacement du fardeau de preuve.» Le C.c.Q. lui-même évoque une telle inférence ou renversement du fardeau de preuve à l art lorsqu il précise qu une présomption simple peut être repoussée par une preuve contraire. Jutras, loc. cit. à la note 24, fait une analyse exacte des conséquences du renversement de la charge de preuve pour le défendeur : «Le défendeur peut la renverser en montrant que la survenance du préjudice est tout aussi compatible avec l absence de faute qu avec l existence d une faute.» Néanmoins, le fardeau ultime de la preuve continue d incomber au demandeur. La Cour d appel déclare à bon droit qu il ne suffit pas de montrer que le défendeur a créé un risque de préjudice et que le préjudice s est ensuite réalisé dans l aire de risque ainsi créé. Dans la mesure où cette notion est un moyen de preuve distinct comportant une norme moins exigeante à satisfaire, l arrêt Snell et sans aucun doute l arrêt Laferrière, précités, auraient dû17 mettre fin à ces tentatives de contourner les règles de preuve traditionnelles selon la prépondérance des probabilités. Il se peut que l'on ait mal interprété ce que je dis dans Laferrière, p. 609 : «Dans certains cas, lorsqu'une faute comporte un danger manifeste et que ce danger se réalise, il peut être raisonnable de présumer l'existence du lien de causalité, sous réserve d'une démonstration ou d'une indication contraire» (je souligne). Cet énoncé ne fait que répéter la règle traditionnelle applicable aux présomptions, et ne crée pas d'autres moyens de preuve en droit civil québécois relativement à l'établissement d'un lien de causalité. La Cour d'appel a eu raison de considérer que cet extrait avait trait aux présomptions dans le cadre des règles traditionnelles de causalité. J ai examiné le droit des présomptions et la façon dont il se rattache au fardeau de preuve. Le second concept que je veux examiner est celui de l impossibilité de prouver la causalité et l imputation de la responsabilité. L appelant cite l art du C.c.Q. dans son argumentation sur le lien de causalité. Selon cet article, lorsqu ils ont participé à un fait collectif fautif qui entraîne un préjudice ou qu ils ont commis des fautes distinctes dont chacune est susceptible d avoir causé le préjudice, les défendeurs sont tenus solidairement à la réparation du préjudice. Pour que cet article s applique, le demandeur doit démontrer qu il est impossible d établir le lien de causalité entre le préjudice subi et un auteur particulier. Le scénario classique est celui où les chasseurs font feu simultanément et blessent le demandeur. C était le cas dans Labelle c. Charette [1960] B.R. 770, et Massignani c. Veilleux,[1987] R.R.A. 541 (C.A.), ainsi que dans l arrêt de common law Cook c. Lewis, [1951] R.C.S. 830, dans lequel notre Cour juge que si la faute même des défendeurs empêche le demandeur d établir le lien de causalité nécessaire avec l auteur particulier de la faute, il y aura imputation d une responsabilité collective car il serait injuste de laisser la victime sans recours. (Voir aussi A. Mayrand, «L énigme des fautes simultanées» (1958), 18 R. du B. 1; et Baudouin et Deslauriers, op. cit., p. 348, 370 et 371, pour une analyse doctrinale de la question.) C est dans des cas comme ceux-ci qu il y a un véritable renversement du fardeau de la preuve, non pas sur la question du lien de causalité entre la faute et le préjudice, mais plutôt sur la question précise du lien entre le préjudice et l auteur particulier du délit. [...] Il n y a aucune raison d appliquer cette règle en faveur de l appelant. Elle ne devrait s appliquer que dans les cas où il est véritablement impossible de déterminer l auteur du délit. Ce n est pas le cas en l espèce : le préjudice est18 imputable à l accident ou à l intimé, ou encore à une combinaison des deux, selon certaines proportions. 32 Cette décision apporte donc les éclaircissements nécessaires aux propos tenus auparavant par la Cour dans d autres décisions, et ce, afin d éliminer les ambiguïtés que certains auraient pu y voir. Il est désormais clair qu il n y a pas de mise en oeuvre automatique d une présomption de causalité lorsqu une faute comporte un danger manifeste et que ce danger se réalise : les indices ou les éléments de preuve disponibles doivent rendre probable l existence du fait présumé. La Cour suprême n a en aucune façon altéré les règles propres au régime des présomptions telles que nous les connaissons en droit civil québécois. Le tribunal ne doit prendre en considération que les présomptions de fait graves, précises et concordantes, selon les exigences de l article 2849 C.c.Q., lequel a codifié la jurisprudence antérieure. De plus, l application des présomptions de faits n opère pas un «renversement» du fardeau de la preuve. Comme souligné auparavant dans le cadre de l analyse de la décision Lawson, le défendeur, confronté à l établissement d une preuve par présomption, n a pas à la renverser par des explications ou des démonstrations plus probables, mais doit plutôt chercher à la «neutraliser» par d autres explications autant probables. Le fardeau ultime de la preuve continue d incomber au demandeur conformément à l article 2803 C.c.Q. La Cour vient donc clarifier définitivement les doutes laissés par les arrêts Lawson et Snell. Enfin, la Cour suprême écarte définitivement la règle qui avait été énoncée dans certaines décisions mais qui demeurait fort controversée à l effet que lorsque le demandeur est privé de certains moyens de preuve importants relatifs au lien causal en raison d une faute du défendeur, il y aurait un renversement du fardeau de preuve sur la causalité 33. Cet arrêt manifeste une intention claire de la Cour de conclure un débat entretenu depuis plus de dix ans. La Cour suprême réitère que les règles traditionnelles en matière de causalité sont les seules règles qui doivent être suivies. La nécessité d'identifier le lien de causalité avant d'imputer la responsabilité des dommages à un justiciable est une exigence de bon sens et un souci de justice sociale. 32 Ibid. aux pp. 530 à Cette règle avait été énoncée par le juge Beauregard de la Cour d appel, dans les affaires Houde c. Côté, [1987] R.J.Q. 723 et Gburek c. Cohen, [1988] R.J.Q. 2424; elle avait été critiquée notamment par le professeur R.P. Kouri dans son article intitulé «From presumptions of facts to presumptions of causation : reflections ont he perils of judgement rules in Quebec medical malpractice law» (2001) 32 R.D.U.S L approche du juge Beauregard avait subséquemment été rejetée par un arrêt unanime de la Cour d appel dans Zanchettin c. Demontigny, REJB aux par. 16 et 17, où la Cour a noté que les motifs du juge Beauregard n avaient pas été appuyés par ses deux collègues et qu ils étaient antérieurs aux arrêts de la Cour suprême dans Snell et Lawson.19 L incidence de la condition préexistante La condition préexistante de la victime est sans aucun doute l un des facteurs les plus pertinents dans la détermination de l indemnité à laquelle elle aura droit. Ce facteur de détermination des dommages a fait l objet d une décision de la Cour suprême en 1996 dans l affaire Athey c. Leonati 34. Nous aborderons d abord l analyse de l état du droit québécois antérieur à la décision Athey avant de faire une analyse complète de celle-ci. Nous complèterons par une révision de la jurisprudence postérieure à l arrêt Athey. 2.1 La jurisprudence québécoise antérieure à l arrêt Athey Au Québec, il est établi depuis fort longtemps que le défendeur n est responsable que pour le préjudice qu il a causé ou auquel il a contribué par sa faute. L objectif de cette règle est évidemment de s assurer que le demandeur obtienne une compensation complète pour le préjudice dont il souffre de par la faute du défendeur (restitutio in integrum). En vertu de l article 1611 C.c.Q., les dommages comprennent la perte subie et le gain manqué. En d autres mots, le demandeur doit être rétabli dans la situation où il aurait été n'eût été la négligence du défendeur. Il s agit d ailleurs du principe sur lequel met l accent la Cour suprême dans la décision Athey. Ce principe est aussi confirmé par la doctrine. Jean-Louis Baudouin et Patrice Deslauriers, dans leur plus récent ouvrage La responsabilité civile 35 affirment : Si donc également, en raison d une fragilité de santé particulière de sa victime, les conséquences de l acte fautif sont beaucoup plus considérables qu elles ne l auraient été sur une personne ordinaire, peu importe. Par contre, s il ne fait qu aggraver une situation antérieure défavorable, l auteur n est responsable que de l augmentation du préjudice causé directement par lui. Ce principe a aussi été appliqué dans différentes décisions québécoises par le passé, dont nous proposons une brève étude. Parmi les premières décisions où l on peut trouver l énoncé de ce principe, mentionnons The Montreal Tramways Company v. Mulhern 36. Dans cette cause, la victime, un passager de train, avait été projetée dans la rue après que le wagon dans lequel il prenait place soit entré en collision avec un autre wagon. La compagnie ferroviaire défenderesse ne niait pas sa responsabilité mais prétendait que l accident n avait pas été la cause de la mort du défunt. Il s agissait plutôt, selon elle, d une maladie de coeur. 34 Athey, supra note Baudouin et Deslauriers, supra note 1 au paragraphe [1917] B.R. 456.20 De l avis de trois médecins ayant examiné le cadavre, la victime était morte d une thrombose de l artère coronaire, et l accident avait déterminé ou accéléré ce décès. Il existait cependant d autres théories contradictoires. La Cour trancha ainsi le litige : Les jurés pouvaient-ils, eu égard à ces faits prouvés devant eux, conclure que l accident avait ou déterminé ou accéléré la mort? Sans doute que l autopsie a révélé des lésions au coeur, plus anciennes que celles qu auraient causées l accident, mais si l accident a fait évoluer plus rapidement la maladie et a abrégé la vie de Holdman, la compagnie est responsable. 37 Puis, pour conforter cette position, la Cour cita l extrait suivant tiré d un ouvrage américain pour ensuite conclure : Though the plaintiff be affected with a disease or a weakness which has a tendency to aggravate the injury, the defendant s negligence will still be held to be the proximate cause, and the defence that the sufferer died from and independent disease is not made out, unless it is clearly shown that the death must have ensued independently of the injury. (...) There does not appear to be any English case stating this in terms, yet the conclusion accords with English principles. Je n adopte pas la dernière partie de cette citation comme étant l expression de notre droit au sujet de la preuve mais la première partie appuie l opinion émise, à savoir : que la compagnie sera responsable, si, par son acte, elle a accéléré l évolution de la maladie et avancé l heure de la mort. 38 En d autres mots, la Cour considérait indispensable, en droit, que l auteur de la faute ne soit responsable que de l augmentation du préjudice causé directement par lui. Une décision importante sur le sujet est Parent v. Lapointe 39. Dans cette affaire, un passager poursuivait le conducteur de la voiture dans laquelle il avait pris place auparavant pour négligence ayant causé un accident dont il était victime. L action fut accueillie. La Cour suprême trouva le défendeur responsable par l application de la maxime res ipsa loquitur. Quant à la détermination des dommages, la Cour accorda au demandeur un certain montant afin de le compenser pour la tuberculose qu il avait développé après l accident. Le défendeur argumentait cependant qu il ne devrait pas être tenu responsable pour le développement de cette maladie chez le demandeur car il était déjà porteur de cette maladie avant l accident, laquelle était à un état latent. La Cour rejeta cet argument : 37 Ibid. à la p Ibid. à la p [1952] 1 S.C.R. 376. Montrer encore
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