Source: http://doczz.fr/doc/194858/la-disparition-du-barbier-chirurgien
Timestamp: 2020-07-13 01:15:54+00:00
Document Index: 56666095

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'art. 23', 'art. 6', 'art. 1', 'art. 2', 'art. 7', 'arrêt ', 'art. 24', 'arrêt ']

La disparition du barbier chirurgien - France
La disparition du barbier chirurgien
La disparition du barbier chirurgien: analyse
d'une mutation professionnelle au XVIIIe
Rabier, Christelle (2010) La disparition du barbier chirurgien: analyse d'une mutation
professionnelle au XVIIIe siècle. Annales: histoire, sciences sociales, 65 (3). pp. 679-711.
© 2010 Annales: histoire, sciences sociales
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Available in LSE Research Online: May 2013 with special permission from the publisher.
Analyse d’une mutation professionnelle
au XVIII e siècle*
En 1743 à Paris, le premier chirurgien du roi obtient par une Déclaration royale
que les chirurgiens abandonnent la barberie et exercent la chirurgie « de façon
pure et simple », ce qui doit advenir à la mort de la génération des chirurgiensbarbiers encore en activité 1. Deux ans plus tard, les chirurgiens anglais obtiennent
à Londres un acte du Parlement qui dissout l’union des barbiers et des chirurgiens
scellée par la même voie en 1541 et établit deux compagnies distinctes 2. Événement commun de l’histoire des corporations, dont on n’a cessé de souligner le
dynamisme, cette séparation concomittante à Paris et à Londres a reçu dès l’époque
des interprétations qui nourrissent encore l’historiographie contemporaine : elle a
constitué le dernier acte de l’élévation des chirurgiens à la « profession » médicale
* Article initialement présenté au workshop « Artisans and medicine: Barber surgeons
and barber surgery in the early modern world » (Londres, 9 mai 2008). Je remercie
vivement Katia Béguin, Nicolas Lyon-Caen et Cathy McClive pour leurs heureuses
suggestions qui m’ont permis d’améliorer sensiblement ce texte.
1 - BNF, ms. Joly de Fleury 216, fol. 113-117, Declaration du roy, concernant la communauté
des Mes. chirurgiens de la ville de Paris. Donnée à Versailles le 23 avril 1743, Paris, PierreGuillaume Simon, 1743. La disposition est mentionnée au détour d’un article d’un texte
sur le nécessaire grade de maître ès-arts exigé des praticiens, mais l’étude des textes
préparatoires laisse apparaître qu’il s’agissait de deux règlements distincts dans l’esprit
2 - Par souci de clarté, je conserve le terme de « corporation » comme générique de
l’institution moderne, « communauté » pour la corporation parisienne et « Company »
pour les corporations londoniennes.
Annales HSS, mai-juin 2010, n° 3, p. 679-711.
et le rejet des barbiers du côté de l’artisanat du cheveu et de l’esthétique corporelle 3. Mieux encore, dans une étude qui a fait date, Toby Gelfand a cherché à
lire dans l’histoire des chirurgiens des Lumières l’origine de la modernité médicale.
Il a vu, dans ce qu’il a décrit comme la transformation du chirurgien au XVIIIe siècle,
la fin d’un archaïsme et l’origine de la « profession » médicale faite de l’union
des médecins et des chirurgiens achevée pendant la Révolution. Par leurs idées
médicales, qui localisent dans le corps les pathologies, et par leur formation pratique les chirurgiens auraient œuvré à la modernisation de la médecine 4.
Les métiers de la médecine, qui ont constitué la matrice de la sociologie des
professions anglo-saxonne, sont quasiment absents de l’histoire du travail à l’époque
moderne 5. Ces métiers, à mi-chemin entre la production et le service, constituent
une forme d’exception, même quand ils sont incorporés. François Olivier-Martin,
rare historien à inclure les professions de santé dans le système corporatif, par
exemple, juge que leur caractère d’exception est naturel car il concerne la santé 6.
D’autres historiens ont souligné leur nécessaire inscription dans une histoire du
travail : Jean-Claude Perrot indique que les chirurgiens se rattachent au régime
corporatif de fait, mais qu’ils « n’organisaient pas la fixité juridique des techniques
et ne combattaient pas la compétition, loin de là 7 ». Margaret Pelling s’est, quant
à elle, étonnée que la scission de 1745, à contre-courant du libéralisme modernisateur,
constitue pour l’historiographie médicale un tremplin vers la professionalisation 8.
3 - Toby GELFAND, Professionalizing modern medicine: Paris surgeons and medical science
and institutions in the 18th century, Wesport, Greenwood Press, 1980 ; Laurence BROCKLISS
et Colin JONES, The medical world of early modern France, Oxford/New York, Clarendon
Press/Oxford University Press, 1997, chap. 9, p. 553-621 ; Margaret PELLING, « Appearance and reality: Barber surgeons, the body and disease », in A. L. BEIER et R. FINLAY
(dir.), London 1500-1700: The making of a metropolis, Londres, Longman, 1986, p. 82-112 ;
Catherine LANOË, La poudre et le fard. Une histoire des cosmétiques de la Renaissance aux
Lumières, XVIe-XVIIIe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2008.
4 - T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit.
5 - Annemarie KINZELBACH, Gesundbleiben, Krankwerden, Armsein in der frühneuzeitlichen
Gesellschaft. Gesunde und Kranke in den Reichsstädten Überlingen und Ulm, 1500-1700,
Stuttgart, Franz Steiner, 1995 ; Margaret PELLING, « Occupational diversity: Barbers
surgeons and other trades, 1550-640 », The common lot: Sickness, medical occupations, and
the urban poor in early modern England, Londres, Longman, 1998, p. 203-229 ; Id., Medical
conflicts in early modern London: Patronage, physicians, and irregular practitioners, 15501640, Oxford, Oxford University Press, 2003 ; Sandra CAVALLO, Artisans of the body in
early modern Italy: Identities, families and masculinities, Manchester, Manchester University
Press, 2007. Voir également le premier chapitre de Mary K. GAYNE, « The wigmakers,
the public, and the state: Cultural and material production of eighteenth-century French
hairstyles », Ph. D. Cornell University, 2006, p. 25-88, et l’atelier qui s’est tenu sur ce
sujet au Wellcome Trust Centre for the History of Medicine, 8 mai 2008.
6 - François OLIVIER-MARTIN, L’organisation corporative de la France d’Ancien Régime,
Paris, Librairie du Recueil-Sirey, 1938, p. 367.
7 - Jean-Claude PERROT, Genèse d’une ville moderne : Caen, XVIIe-XVIIIe siècles, Paris/La
Haye, Mouton, 1975, p. 321 et 323.
8 - Margaret PELLING, « Corporatism or individualism: Parliament, the Navy and the
splitting of the London barber surgeons’ company in 1745 », in I. A. GADD et P. WALLIS
(dir.), Guilds, economy and society in London, 1450-1800, Londres, Centre for Metropolitan
History/Institute of Historical Research, 2004, p. 57-82.
La « professionnalisation » des chirurgiens des Lumières, concept qui a fait
florès à la suite de l’étude de T. Gelfand, est pourtant contestable. Sous la plume
de l’historien canadien, la « professionnalisation » désigne l’étape préliminaire à
l’avènement d’une profession médicale au XIXe siècle. Pourtant, il est aujourd’hui
difficile de soutenir qu’il y a eu des « états » professionnels, à la manière des états
du raisonnement scientifique d’Auguste Comte. Jan Goldstein, plus que tout autre
sans doute, a souligné les difficultés propres à ce concept tiré de la sociologie des
professions. D’Everett Hughes à Eliot Freidson, rappelle-t-elle, les sociologues
ont analysé les caractères très particuliers des professions ou professions libérales :
un champ de compétence ou expertise, le monopole sur ce champ de compétence,
l’autonomie sociale, l’éthique professionnelle. Dans ce cadre intellectuel, la professionnalisation a souvent été traduite par « l’ascension sociale dont les carrières
individuelles tirent bénéfice à travers la mise en forme de la ‘carrière d’un métier’
dans son ensemble 9 ». Selon Andrew Abbott, ce concept présente deux problèmes :
d’une part, il ignore l’histoire réelle des groupes professionnels, faite de contingences ; d’autre part il repose sur une téléologie progressiste qui verrait dans ce
processus historique une modernisation louable 10. Dès lors, il peut être judicieux
d’abandonner le concept de « professionnalisation » première manière, désignant
l’accession à un état contemporain de la « profession », au profit d’une analyse des
dynamiques historiques qui façonnent un groupe social particulier : une profession
ou un corps de métier.
L’attention aux catégories de métiers n’est pas une préoccupation récente
de l’histoire sociale. Dans le monde des Lumières, les corps et communautés
« constituent une manière de penser et de construire le social 11 » ; plus largement,
les épithètes de métier participent au déchiffrement du monde social et économique par les contemporains, inscrits dans des dispositifs institutionnels, des logiques
marchandes, des enjeux symboliques, cognitifs et techniques, ensemble composite
que ces mêmes contemporains, en retour, ont contribué à façonner 12. Les métiers
de barbier et de chirurgien se sont inscrits dès le XVIe siècle dans le dispositif de
la corporation, dont Jacques Revel a souligné la cohérence sous l’Ancien Régime.
9 - Pour une revue critique de la sociologie des professions avant 1987, voir Jan
E. GOLDSTEIN, Consoler et classifier. L’essor de la psychiatrie française, Le Plessis-Robinson,
Institut Synthélabo, [1987] 1997, p. 31.
10 - Pour une discussion de la littérature sur la professionalisation, voir Andrew ABBOTT,
The system of professions: An essay on the division of expert labor, Chicago, The University
of Chicago Press, 1989, p. 9-20.
11 - Jacques REVEL, « Les corps et communautés », in K. M. BAKER (dir.), The political
culture of the Old Regime, Oxford, Pergamon Press, 1987, p. 225-242, citation p. 225.
12 - Parmi plusieurs travaux, Luc BOLTANSKI, Les cadres. La formation d’un groupe social,
Paris, Éd. de Minuit, 1982 ; Simona CERUTTI, La ville et les métiers. Naissance d’un langage
corporatif : Turin, 17e-18 e siècle, Paris, Éd. de l’EHESS, 1990. William H. SEWELL, Work and
Revolution: The language of labor from Old Regime to 1848, Cambridge/New York, Cambridge
University Press, 1980. Fanny COSANDEY et al., « À propos des catégories sociales de
l’Ancien Régime », in F. COSANDEY (dir.), Dire et vivre l’ordre social en France sous l’Ancien
Régime, Paris, Éd. de l’EHESS, 2005, p. 9-43.
Réalité juridique doublée d’une personne morale fondée en droit par l’autorité
régalienne, la corporation résulte d’un échange contractuel qui, en contrepartie
de l’exécution d’une tâche d’intérêt général, obtient des privilèges, recevant une
autonomie de fonctionnement et le droit d’organiser la police dans son secteur
d’activité 13. La corporation a ainsi constitué un instrument pour l’État et pour le
monde du travail permettant de mener à bien des stratégies d’expansion ou de
défense. Dans cette perspective, selon laquelle l’exercice de la médecine est une
activité économique, l’étude de la scission corporative de 1745 contribuera à mettre
au jour l’ensemble des dynamiques qui ont profondément transformé le travail
médical au XVIIIe siècle.
Le partage des compétences : usages linguistiques,
frontières réglementaires et mainmise technique
« Barbier » et « chirurgien » sont-ils synonymes à l’époque moderne ? À Paris et à
Londres, la proximité des métiers a conduit entre le XVIe et le XVIIe siècle à des
unions institutionnelles, ce qui invite à interroger le champ de compétence que
ces praticiens ont en partage. Pour comprendre comment les métiers se sont distingués, il faut d’abord lever l’hypothèque de leur incompatibilité. Or, à l’époque
moderne, l’apparente stabilité des catégories langagières s’oppose au dynamisme
technique dont font preuve les praticiens, pour « étendre leur gamme de productions » et de services, pour reprendre les termes de Jean-Claude Perrot.
Barbiers et chirurgiens pratiquent la chirurgie : les usages modernes de la
langue française ne laissent pas de doute sur la question 14. Dans les textes savants
et profanes de la Renaissance et du Grand Siècle, alors que le terme de « barberie »
n’est pas usité, la chirurgie représente une discipline au même titre que la médecine ou l’architecture, ou une science à l’instar de la géométrie, de l’arithmétique,
de l’astrologie ou de la médecine ; à ce titre, elle dispose de « principes ». Chez
les gens de médecine (François Rabelais, Ambroise Paré, Guy Patin), la chirurgie
donne un nom à des volumes de thérapeutique ou encore à des parties d’œuvres
générales sur l’art médical. Par extension, elle désigne une pratique, dans laquelle
peuvent être versés des hommes mais également des femmes, ou une profession
ou un art rémunérateur. Barbiers et chirurgiens manipulent : les dictionnaires se
plaisent à rappeler la synecdoque qui se trouve à l’origine du terme grec. L’ensemble
de leurs actes est cependant plus communément désigné chez les auteurs par celui
d’« opération », à savoir « l’action accomplie de façon ordonnée » sur le corps d’un
patient. Cela inclut non seulement les incisions des chairs, pratiquées lors des
« opérations majeures » ou capital operations que nous désignons aujourd’hui comme
les actes proprement chirurgicaux, mais également l’application d’emplâtres, de
13 - J. REVEL, « Les corps et communautés », art. cit., p. 229.
14 - Étude à partir de Frantext (Inalf), base de données textuelles, à l’origine conçue
pour étudier statistiquement un corpus littéraire, à partir des occurrences du terme pour
les XVIe et XVIIe siècles.
bandages ou encore les saignées 15. Ainsi la langue, par le terme plus rare d’« opérateur », fait-elle le lien entre les barbiers-chirurgiens et l’artisanat où l’activité de
production est également régie par des séries d’opérations 16.
Les textes réglementaires permettent d’affiner la délimitation de compétences
désignée par les usages de la langue. Par une ordonnance du prévost de Paris de
1301, que les chirurgiens retranscrivent en 1743, il apparaît que les barbiers « qui
étoient au nombre de 26 se mêloient dans les cas pressans et au défaut des chirurgiens,
d’étancher le sang des blesséz et de mettre le premier appareil. Ils y furent autoriséz
par cette première ordonnance à condition qu’ils n’entreprendroient pas autre chose,
et que même ils seroient auparavant examinéz par les chirurgiens, pour scavoir
s’ils étoient capables de mettre le premier appareil aux blessures. [...] Les barbiers
se mêlèrent encore de saigner comme il paroist par leurs Status de l’année 1371
et ils continuèrent depuis cette pratique sans y avoir jamais été autoriséz 17 ». La
prise en charge de l’urgence vitale fut donc un des modes d’entrée des barbiers
parisiens dans l’exercice de la chirurgie. Il s’agissait de seconder les chirurgiens
dans leur mission principale, en utilisant les moyens adéquats, au nombre desquels
le « premier appareil » – bandage appliqué en première intention –, la saignée
et bientôt les cataplasmes et des emplâtres pour la « curation des cloux, bosses et
autres playes » dont l’usage a été autorisé par l’édit de 1372. La panoplie du praticien de l’urgence auprès des accidentés s’enrichit jusqu’au XVIIIe siècle, proposant
une réponse technique à une demande sociale croissante 18.
À Londres, la question épidémique est venue renforcer dès le XVIe siècle
la nécessité de réunir les pratiques professionnelles qui disposent d’institutions
distinctes à Paris 19. En effet, la possibilité de contagion, accrue par l’usage d’instruments, conduit le monarque à légiférer.
En raison de ce que les personnes faisant mystère ou faculté de chirurgie souvent se mêlent
et prennent chez eux pour les soigner les personnes souffrantes et malades qui ont été
infectées par la peste de la syphilis, et autres infirmités contagieuses, pratiquent également
la barberie, comme baigner ou raser et autres opérations (feats) qui en ressortissent, ce
15 - La co-occurrence des termes « opération » et « chirurgien » est fréquente selon la
base Frantext. On la trouve également chez les romanciers français et britanniques. Voir
Christelle RABIER, « Les chirurgiens de Paris et de Londres, 1740-1815. Économie,
identités, savoirs », thèse de l’université de Paris-1, 2008, p. 57-59.
16 - J.-C. PERROT, Genèse d’une ville moderne..., op. cit., p. 259. Sur les artisans-opérateurs
au XVIIIe siècle, voir Liliane PÉREZ, « Invention, culture technique et entreprise entre
France et Angleterre au XVIIIe siècle », mémoire d’habilitation à diriger des recherches,
Université de Paris-1, 2008, p. 251.
17 - BNF, ms. Joly de Fleury 216, Projet pour que les chirurgiens de Paris soient maîtres
ès-arts, fol. 131. Mes italiques.
18 - Ian MORTIMER, The dying and the doctors: The medical revolution in seventeenth-century
England, Woodbridge, Royal Historical Society/Boydell Press, 2009, p. 76 ; C. RABIER,
« Les chirurgiens de Paris et de Londres... », p. 106 sq.
19 - Sur l’histoire des institutions, Alexandre LUNEL, La Maison médicale du Roi, XVIeXVIIIe siècles. Le pouvoir royal et les professions de santé (médecins, chirurgiens, apothicaires),
Seyssel, Champ Vallon, 2008, p. 53 sq.
qui est très susceptible d’infecter le peuple lige du roi quand il recourt à leurs boutiques
et maisons pour y être baigné ou rasé ; aussi, [plus personne pratiquant la barberie ne
pourra désormais] s’occuper de chirurgie, saignées, et autre chose appartenant à la chirurgie, à l’exception de l’arrachage de dents 20.
Par l’acte d’union entre les barbiers et les chirurgiens de 1541, Henri VIII propose
donc de réglementer le commerce des soins du corps et d’en réorganiser les métiers,
manière de lutter contre les épidémies 21. Il reconnaît précisément que barberie
et chirurgie sont des pratiques distinctes et que l’union doit bénéficier à la chirurgie. La réglementation étend le pouvoir de juridiction des barbiers-chirurgiens à
des hommes non incorporés qui se prétendent chirurgiens et leur accorde des
droits communs de représentation, de sceau, de privilège – étendant en particulier
les « dispenses d’enquête, de garde, et autres offices » accordées en 1514 aux seuls
barbiers. Dorénavant la corporation londonienne dispose du droit de poursuivre
en justice et de se défendre pour des raisons d’ordre professionnel. Barbiers et
chirurgiens œuvrent dans un but commun, « la sauvegarde de la santé corporelle,
des membres et des vies [des sujets du roi] 22 ». Mais, ajoute l’ordonnance, en raison
même de « leur union et de leurs fréquentes assemblées communes » et du droit
de disposer annuellement du cadavre de quatre félons pour dispenser des leçons
d’anatomie, la nouvelle Company doit favoriser « les bons ordre, exercice et savoir
de ladite science et faculté de chirurgie, tant en théorie qu’en pratique, tant pour
eux-mêmes [les maîtres] que pour leurs serviteurs et apprentis, maintenant et
dorénavant éduqués sous leur responsabilité, et, par les connaissances et l’information mûrie et diligente [de ses membres], apporter remède plus rapide, parfait et
effectif » que si les groupes professionnels restaient séparés. Le texte réserve l’art
de barberie – faire le poil, laver – aux barbiers qui peuvent également « extraire
les dents », et l’exercice de la chirurgie aux autres, devenus ainsi chirurgiens ; il
réserve aussi au corps de métier le soin de juger l’éventuel contentieux 23. Ces
dispositions proposent d’établir des distinctions qui n’existaient pas au préalable
entre les métiers de barbier et de chirurgien qui deviennent ainsi des catégories
légales. Au chirurgien légalement défini revient donc la « mission de porter secours
et de sauvegarder santé corporelle, membres, vies », ainsi que le droit de disposer
d’enseignes sur la voie publique. Elle donne une prééminence symbolique au
chirurgien, qui est aussi technique, juridique et économique, sur le barbier nouvelle manière.
La proximité institutionnelle s’enracine dans un discours savant habilement
renouvelé à la Renaissance. À l’instar des médecins, barbiers et chirurgiens ont
hérité au XVIe siècle de la redécouverte des Anciens et des recherches humanistes.
20 - Parliamentary Archives, Public Act, 32 Henry VIII, c.42, An Act concerning Barbers
and Surgeons to be of one Company, 1540, cité par Alfred S. Taylor (éd.), Medical
jurisprudence, Philadelphie, Blanchard & Lea, 1856, part. III, p. 21.
Ils ont collectivement organisé une formation académique, dispensée au sein des
corporations ou sur les bancs de la faculté de médecine 24. Le renouveau hippocratique de la Renaissance donne ainsi une justification aux auteurs des traités de
l’art du barbier et fonde en théorie la communauté de métier de la barberie et
de la chirurgie. Chirurgiens et barbiers ont pour rôle de contrôler différents excreta
ou secreta qui émanent du corps, parmi lesquels il faut compter le cheveu ou les
substances corporelles qui emplissent les pores et les oreilles 25. Le soin proposé
par le barbier-chirurgien est celui d’un équilibre interne des humeurs permis par
l’hygiène des émanations corporelles, en utilisant différentes techniques comme
l’administration des bains ou l’application d’emplâtres caustiques 26. La saignée représente un héritage médiéval, largement travaillé par la science de l’astrologie 27 :
réinterprétée dans le cadre de la médecine humorale, elle en vient à constituer
l’acte médical par excellence en ce qu’il rétablit l’équilibre de la plus noble des
substances corporelles 28.
Pourtant, il faut souligner l’opportunisme technique qui fut celui des praticiens barbiers et chirurgiens, entraînant d’importantes distinctions de pratiques
entre France et Angleterre. Au XVIe siècle, l’utilisation d’outils spécifiques au corps
à Paris invite à la réglementation commune aux deux métiers. Par exemple, Jean
de Percontal obtient en 1575 la confirmation de ses privilèges de premier barbier
d’Henri III. À cette occasion, il fait imprimer plusieurs arrêts, rappelant à tous
ceux qui s’ingéreraient dans l’exercice de barberie sans avoir passé les examens
ou qui seraient de moralité douteuse, coupables de tenir « bourdelleries ou maquerelleries », qu’ils se verraient infliger des amendes et saisir leurs « utils » 29. Au siècle
suivant, on retrouve cette spécificité professionnelle liée aux instruments dans
l’arrêt du Conseil privé du 30 avril 1641. Sur la requête des barbiers-chirurgiens,
le Conseil fait défense à Jean Artus, Bernard Belede, Pierre Soucheu et Mathurin
Duguay « d’exercer en ladite ville de Paris la fonction de barbier chirurgien, à
24 - Ibid. ; A. LUNEL, La Maison médicale du Roi..., op. cit., p. 57.
25 - S. CAVALLO, Artisans of the body..., op. cit., p. 38-41.
26 - Vivian NUTTON, « Humanist surgery », in A. WEAR, R. K. FRENCH et I. M. LONIE
(dir.), The medical renaissance of the sixteenth century, Cambridge, Cambridge University
Press, 1985, p. 75-99 ; Andrew WEAR, Knowledge and practice in early modern English medicine, 1550-1680, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2000 ; Georges
VIGARELLO, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Éd. du Seuil,
1985, p. 30 sq. ; et surtout M. K. GAYNE, « The wigmakers... », op. cit., p. 28 sq., qui
discute le travail de Laurence BROCKLISS, « The development of the spa in seventeenthcentury France », Medical History Supplement, 10, 1990, p. 23-47.
27 - Voir les articles de Pedro GIL-SOTRES, « Derivation and revulsion: The theory and
practice of medieval phlebotomy », in L. GARCÌA-BALLESTER et al. (dir.), Practical medicine from Salerno to the black death, Cambridge/New York, Cambridge University Press,
1994, p. 110-155, et de Cornelius O’BOYLE, « Surgical texts and social contexts: Physicians and surgeons in Paris, c.1270 to 1430 », op. cit., p. 156-185.
28 - S. CAVALLO, Artisans of the body..., op. cit., p. 41-48.
29 - BNF, 4-T11-1, Statuts et ordonnances royalles faictes par les roys de France, sur l’estat
de Barbier Chirurgien partout le Royaume de France et confimés par le Roy Henry III, Paris,
Iehan de Percontal, 1575.
peine de quinze cents livres d’amende, confiscation des instruments & ferrements
servant à la Barberie & Chirurgie 30 ». La saisie des instruments comme sanction
adéquate pour les praticiens illégaux de barberie et de chirurgie souligne la valeur
de l’outillage commun. Des travaux récents ont d’ailleurs montré que les techniques de cémentation en profondeur, de mieux en mieux maîtrisées au XVIIe siècle,
interviennent dans la fabrication de l’acier blister dont la production s’effectue dans
des fours réfractaires alimentés au charbon de terre : « C’est dans le contexte d’essor
de la cémentation que se développe la gamme des aciers anglais, finement spécialisés selon les marchés, recherchés pour leur poli, leur éclat et leur homogénéité,
essentielle pour l’instrumentation et les techniques du corps (chirurgie, rasage,
maintien des perruques, bandages) 31. » Les fabricants d’instruments continuent
de fournir des barbiers et chirurgiens en lancettes et rasoirs au XVIIIe siècle, même
si se dessine des consommations spécifiques, peu coûteuses mais régulières pour
les coiffeurs, chères et rares pour les chirurgiens 32.
L’idée que le métier de chirurgien est défini par ses instruments se trouve
confirmée par l’agrégation à Paris à la fin du XVIIe siècle d’une catégorie particulière
au sein de la communauté et du métier : les chirurgiens herniaires. Par des lettres
patentes de 1696, à la suite d’un arrêt du Conseil du 6 avril 1694, la monarchie
accorde à ce petit groupe le privilège exclusif de « composer les remèdes convenables et nécessaires pour la guérison des Hernies & descentes », de les fabriquer,
vendre et appliquer sur les corps humains « à la réserve de l’opération qui se fait par
incision » ; elle fait défense aux autres métiers – en particulier armuriers, couteliers,
boursiers – de les fabriquer 33. D’après les textes réimprimés dans les statuts, l’innovation technique majeure que représentent les bandages herniaires a été le motif
de leur inclusion dans la communauté et de l’adoption du nom de métier 34. La
30 - Arrêt du Conseil privé du Roy faisant défense ausdits Artus, Belede, Soucheu, Duguay &
autres se disans Barbiers Perruquiers de sa Majesté de faire ou exercer en ladite ville de Paris
la fonction de Barbier Chirurgien [...], du 30 avril 1741, Paris, s. n., 1641.
31 - L. PÉREZ, « Invention, culture technique et entreprise... », art. cit., p. 197-198. Voir
également Chris EVANS, « Crucible steel as an enlightened material », Historical Metallurgy, 42-2, 2008, p. 79-88.
32 - Par exemple, Archives départementales de la Seine, D4B6, carton 67 et D5B6,
registre 3667. C. RABIER, « Les chirurgiens de Paris et de Londres... », op. cit., p. 72-73.
33 - BNF, 4-T11-21, Statuts, reglemens, arrests du conseil d’Etat et lettres patentes portant
confirmation de la Déclaration du roy du mois de novembre 1634, pour les maistres operateurs
chirurgiens herniaires de la Ville et Fauxbourgs de Paris, Paris, s. n., 1696. Un siècle plus
tard, il semble que la fabrication des bandages et des instruments de chirurgie ait
échappé à la corporation : BNF, F-23717 (246), Sentence de police, rendue en faveur de la
communauté des maitres boursiers à Paris, contre le corps des maitres à l’art de chirurgie de
Paris. Qui en ordonnant l’exécution des statuts anciens et nouveaux de la communauté des maitres
boursiers, et nottamment de l’arrêt du 31 mars 1688, maintient lesdits maitres de la communauté
dans le droit, possession et concurence de fabriquer, vendre et débiter seulement toutes sortes de
bandages pour les hernies et descentes, avec défenses au corps de chirurgie de les troubler dans la
fabrication, vente et débit desdits bandages, et condamne le corps de chirurgie aux dépens, Paris,
N. Valleyre, 1769.
34 - Les bandages herniaires, ainsi que tous les instruments et machines de la chirurgie,
méritent une étude approfondie qui reste à faire. Pour donner des indices de leur
monarchie place ces bandagistes ou « chirurgiens herniaires » sous la juridiction de
l’administration du premier chirurgien du roi et celle de la communauté des maîtres
parisiens, non sans heurts 35. À Londres, l’apparition des forceps, rapidement adoptés à Paris, a contribué à étendre la pratique des chirurgiens, devenus accoucheurs,
au détriment supposé des sages-femmes 36 ; ils se sont également saisis de la technique de l’inoculation 37.
Dans l’Angleterre de la fin du XVIIe siècle, les chirurgiens s’approprient un
nouveau territoire économique : la pharmacie. S’intéressant très tôt à la médecine
chimique de Paracelse, les barbiers-chirurgiens se saisissent de la fabrication et de
la vente de remèdes 38. La Company réussit à mettre un terme aux prétentions du
College of Physicians sur la dispense de remèdes, que celui-ci avait essayé d’obtenir par la proposition d’une nouvelle charte en 1689, finalement rejetée par le
Parlement, et a réglé les frais de défense d’un des leurs « pour avoir donné des remèdes
dans un cas de chirurgie 39 ». Cette emprise économique vient d’être corroborée par
une étude sur l’organisation du marché des services médicaux en East Kent : alors
que la médecine chimique s’est développée au cours du siècle, les chirurgiens sont
devenus les principaux détaillants de médicaments tandis que les apothicaires étaient
maintenus dans un rôle de grossiste 40. Cette particularité se prolongea jusqu’à la
fin du XVIIIe siècle, au point que la catégorie de chirurgien-apothicaire devienne
très commune au début du XIXe siècle 41.
importance, il faut comprendre que les bandages ont permis de traiter des problèmes
comme les descentes utérines par les pessaires ou les ablations de rectum par l’anus
35 - BNF, 4-T18-68, Au Roy. Plainte des prévôts de la Compagnie des Maîtres chirurgiens de
Paris, & Alexandre Passerat, contre leurs confrères Arnaud et Poignand et plusieurs autres
membres de la Compagnie, Paris, Jean de Saint Aubin, 1699. A. LUNEL, La Maison médicale
du Roi..., op. cit., p. 238-239, évoque le conflit, sans expliquer ce rattachement des herniaires à la communauté.
36 - Adrian WILSON, The making of man-midwifery: Childbirth in England, 1660-1770,
Cambridge, Harvard University Press, 1995.
37 - John STYLES, « Product innovation in early modern London », Past & Present, 168,
2000, p. 124-169. Sur le problème de l’innovation dans l’histoire médicale, voir également Mark S. R. JENNER et Patrick WALLIS, « Introduction: The medical marketplace »,
in M. S. R. JENNER et P. WALLIS (dir.), Medicine and the market in England and its colonies,
c.1450-c.1850, New York, Palgrave Macmillan, 2007, p. 1-23, ici p. 10.
38 - Deborah E. HARKNESS, The Jewel house: Elizabethan London and the scientific revolution,
New Haven, Yale University Press, 2007, chap. 2, p. 57-96.
39 - Harold J. COOK (dir.), The decline of the old medical regime in Stuart London, Ithaca,
Cornell University Press, 1986, p. 222 ; Journals of the House of Commons, 27 février 1744,
vol. XXIV, appendix no 5, p. 778.
40 - I. MORTIMER, The dying and the doctors..., op. cit., p. 80.
41 - Irvine LOUDON, Medical care and the general practitioner, 1750-1850, Oxford/New
York, Clarendon Press/Oxford University Press, 1986.
Barbier et chirurgien :
les mécanismes de l’agrégation professionnelle
J’ai décrit plus haut les réglementations qui régissaient les corporations parisienne
et londonienne : à Londres, une institution organise l’union des métiers dans la
capitale et dans une juridiction assez large de 7 miles autour de la City, en leur
accordant des privilèges fiscaux et réglementaires. À Paris, barbiers-chirurgiens
et chirurgiens-jurés conservent des communautés distinctes jusqu’au mitan du
XVIIe siècle, bien qu’on puisse souligner que les frontières sont perméables. L’unité
des barbiers et des chirurgiens a ainsi reposé sur plusieurs mécanismes sociaux qui
leur ont permis de se distinguer d’autres métiers, mais aussi de conserver la mainmise technique et symbolique sur un champ de compétences. Entre les XVIe et
XVIIe siècles, on peut en identifier quatre formes : l’agrégation institutionnelle dans
les corps et dans les communautés, l’apparentement et l’expérience professionnelle.
L’agrégation corporative, si elle est ancienne, s’est trouvée réactivée au
XVIe siècle par des logiques fiscales à Paris comme en Angleterre : ce fut le cas à
Norwich dans les décennies qui ont précédé l’adoption du Statute of Artificers entre
1558 et 1563, ensemble de textes qui régissaient durablement l’emploi de maind’œuvre et la taxation afférente 42. Ce mouvement entraîne la stabilisation des
appellations statutaires, sans que celles-ci induisent nécessairement une claire
distinction de pratique économique. Sans même parler de diversité des pratiques
professionnelles des individus, les corporations anglaises et françaises abritent plus
d’un métier : à Paris, à côté des chirurgiens herniaires aux pratiques professionnelles très distinctes 43, on trouve aussi les sages-femmes ainsi que des « experts »
– lithotomistes, oculistes, renoueurs – dont les droits d’entrée sont allégés. À Norwich,
un siècle plus tôt, la compagnie des barbiers-chirurgiens accueille un échantillon
large des métiers, de médecin (physician) à fabricant de chandelles (waxchandler).
L’étude des possessions des barbiers de Norwich, des contrats qui les lient par
l’apprentissage ou par l’association, montre qu’ils fabriquent et revendent des produits de consommation plus ou moins courante : bougies, alcools, instruments de
musique, chapeaux, filets, etc. « Il n’est pas surprenant, souligne M. Pelling, que
les boutiques de barbiers-chirurgiens aient employé différents moyens pour attirer,
amuser, voire distraire clients et amis », ce qui peut permettre de parler d’intégration horizontale au sein de la seule compagnie des barbiers-chirurgiens 44.
42 - M. PELLING, « Occupational diversity... », art. cit., p. 217 sq.
43 - Selon les inventaires après décès conservés au XVIIIe siècle, leurs boutiques abritent
un espace de consultation avec un lit ou un fauteuil et un écran « en papier de Chine »,
ainsi qu’un espace de fabrication de bandages, avec établi, boîtes de ressorts, etc. :
Archives nationales (ci-après AN), minutier central, Ét. XV, 1175, 25 Pluviôse-23 Ventôse, an XIII ; AN, MC, Ét. XLIII, 777, 8 avril 1830 ; Archives de Paris, D11 U3, cart. 23,
no 1600, 17 décembre 1803. Voir C. RABIER, « Les chirurgiens de Paris et de Londres... »,
44 - M. PELLING, « Occupational diversity... », art. cit., p. 224.
D’autres logiques confortent l’agrégation ou la reproduction professionnelle.
Si l’étude sociale reste à réaliser pour Paris et pour Londres, nous disposons d’une
étude importante pour comprendre la « reproduction » professionnelle des barbiers
turinois 45. Sandra Cavallo a remarqué que les chirurgiens et les barbiers se trouvent
systématiquement associés au sein des familles, mais aussi d’autres métiers : baigneurs, joailliers ou tapissiers – qu’elle a désignés sous le terme de « milieu professionnel » ou professional milieu. À partir d’une prosopographie serrée de 60 barbierschirurgiens, elle a en effet identifié des schémas d’apparentement entre les hommes
exerçant ces métiers et leurs familles, par les mariages, les baptêmes, la proximité
sociale matérialisée par celle des domiciles et les associations professionnelles,
définissant ainsi un « artisanat du corps ». Selon sa lecture fine des textes réglant
l’étiquette de la cour ducale, l’importance de la santé du duc et de sa famille ainsi
que de son environnement confiés aux artisans du corps – mobiliers et tissus, ambiance
olfactive, lumières – rendent ces métiers indissociables au sein de la cour ; en
attestent particulièrement les charges de la garde-robe qui reviennent aux chirurgiens. Cette conception pourrait également justifier la complémentarité des métiers
à la ville, les formes de coopération au sein d’une même boutique ou dans un
espace proche, les transmissions symboliques et matérielles par le mariage des
filles. L’historienne souligne notamment le rôle de la transmission symbolique qui
s’opère lorsqu’un barbier-chirurgien lègue fille et boutique à l’un des nouveaux
venus de la province proche, qui achève ainsi son entrée dans le métier. Il n’en
reste pas moins que la « fluidité des labels professionnels », pour reprendre les
mots de S. Cavallo, ne signifie pas nécessairement homonymie complète. À Turin,
les démarcations professionnelles, peu sensibles entre barbiers, chirurgiens et autres
« artisans du corps », semblent plus nettes avec les médecins et les apothicaires 46.
L’entrée dans le métier ne se réduit pas à des logiques d’apparentement,
même si elles ont certainement joué dans les deux capitales. À Londres, l’accès
au métier se fait par l’apprentissage. On distingue l’apprenti du garçon ou compagnon, le premier étant lié contractuellement à un maître en échange d’une somme
ou premium, le second effectuant un service en échange d’un salaire. À Paris, deux
types d’entrée dans le métier sont possibles : l’une par apprentissage, dûment
notifié par brevet devant notaire, l’autre en échange de 6 à 7 ans au service d’un
ou plusieurs maîtres. Ces dispositions ont été reprises plusieurs fois, ce qui indique
une très grande pérennité dans la structure de l’emploi et ce en dépit des transformations des cadres institutionnels. La carrière normale verrait se succéder des étapes
de l’apprenti au maître, en passant par le compagnonnage : ayant souvent reçu une
45 - Pour Paris, il existe une étude de François-Joseph RUGGIU, « Tel père, quel fils ?
La reproduction professionnelle dans la marchandise et l’artisanat parisiens au cours
des années 1650 et 1660 », Histoire, Économie & Société, 17, 1998, p. 561-582. Ces premiers
résultats méritent d’être réévalués à la lumière des résultats obtenus par l’historiographie
de Turin : Jean-François CHAUVARD, « Source notariale et analyse des liens sociaux : un
modèle italien ? », in F.-J. RUGGIU, S. BEAUVALET et V. GOURDON (dir.), Liens sociaux et
actes notariés dans le monde urbain en France et en Europe, Strasbourg, Presses universitaires
de Strasbourg, 2004, p. 193-200.
46 - S. CAVALLO, Artisans of the body..., op. cit., p. 49-54.
éducation secondaire, sinon supérieure, les « garçons » constituent une population
qui « gravit la hiérarchie du travail, de non qualifié à qualifié 47 ». Des recherches
récentes sur l’apprentissage au XVIIIe siècle en général ont proposé une lecture un
peu différente de la carrière artisanale : l’apprentissage ne conduit pas nécessairement au métier pour lequel on s’est préparé, ni même à la maîtrise 48. Il faut donc
considérer que les garçons ou compagnons représentent une main-d’œuvre 49 : cela
vaut également pour les barbiers et les chirurgiens. Seuls les maîtres peuvent disposer
d’un apprenti, mais ils sont susceptibles d’utiliser les services d’autres employés :
les « pensionnaires » qu’on appelle communément au XVIIIe siècle « élèves » ; toutefois, à Paris, le statut de ces élèves particuliers ne diffère guère juridiquement de
celui des garçons qui peuvent s’employer chez les veuves, voire acquérir un bail
à privilège d’une veuve ou d’un chirurgien des maisons royales 50.
La carrière d’Ambroise Paré, un temps barbier-chirurgien praticien à l’HôtelDieu avant d’être agrégé aux chirurgiens-jurés, atteste de la mobilité réelle, sinon
aisée, entre les corps de métier 51. Un même praticien peut se désigner comme
« chirurgien » ou comme « barbier » à différents moments de sa vie professionnelle 52.
On peut faire l’hypothèse que cette mobilité s’explique par l’organisation d’une
carrière à étapes. La pratique de la chirurgie exige un apprentissage théorique
et une longue expérience qui ne peuvent être immédiatement accessibles aux
débutants : aussi ceux-ci tirent-ils leur immédiate subsistance du soin de la barbe
et des bains thérapeutiques, le temps d’acquérir le savoir-faire et la réputation
nécessaires pour tirer bénéfice de la pratique de la chirurgie ; les plus expérimentés
utilisent les services des plus jeunes dans ce domaine 53. Cette conception de la
carrière est largement attestée dans les préambules des dispositions législatives
47 - Patrick WALLIS, « Apprenticeship and training in pre-modern England », The Journal
of Economic History, 68-3, 2008, p. 832-861, ici p. 848.
48 - Steven L. KAPLAN et Gilles POSTEL-VINAY, « L’apprentissage : un destin ? », Le Gnomon. Revue internationale d’histoire du notariat, 126, 2000, p. 23-24 ; P. WALLIS, « Apprenticeship and training... », art. cit.
49 - Steven L. KAPLAN, « L’apprentissage au XVIIIe siècle : le cas de Paris », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 40-3, 1993, p. 436-479 ; Claire LEMERCIER, « Apprentissage », in A. STANZIANI (dir.), Dictionnaire historique de l’économie-droit, XVIIIe-XXe siècles,
Paris, LGDJ, 2007, p. 23-34 ; Clare HARU CROWSTON, « L’apprentissage hors des corporations. Les formations professionnelles alternatives à Paris sous l’Ancien Régime »,
Annales HSS, 60-2, 2005, p. 409-441 ; Bert DE MUNCK, Steven L. KAPLAN et Hugo
SOLY (dir.), Learning on the shop floor: Historical perspectives on apprenticeship, New York,
Berghahn Books, 2007.
50 - BNF, 4-T11-4, Articles pour la communauté des maistres barbiers chirurgiens de Paris,
Paris, Vve Colin, 1634, art. X ; Édit du Roy portant creation de deux chirurgiens-jurez dans
chacune des grandes villes, & un dans les autres du royaume. Et d’un medecin juré ordinaire
du Roy en chacun ressort Donné à Versailles au mois de février 1692, Paris, s. n., 1692, art. 6. ;
BNF, 4-T11-7, Statuts de la Communauté des maîtres chirurgiens-juréz de la ville de Paris,
Paris, Vve de Pierre et Louis Colin, 1701, art. XXXVI. Pour des exemples de carrières
individuelles, voir T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit., p. 45-48.
51 - C’est l’argument de M. K. GAYNE, « The wigmakers... », op. cit., p. 34 ; voir aussi
A. LUNEL, La Maison médicale du Roi..., op. cit., p. 60.
52 - A. LUNEL, La Maison médicale du Roi..., op. cit., p. 51.
53 - Ibid., p. 38-39.
des XVIIe et XVIIIe siècles, qui rappellent que les jeunes chirurgiens exercent la barberie
pour apprendre leur métier. À l’occasion de la confirmation des privilèges du premier chirurgien du roi Georges Maréchal (1658-1736, premier chirurgien à partir de
1703), auxquels les barbiers-perruquiers refusaient de payer des droits de « joyeux
avènement », le Conseil d’État rappelle les raisons de leur allégeance : « quoy que
la Barberie ne soit point l’objet principal de la chirurgie, elle appartient néanmoins
aux chirurgiens, & c’est ce qui fait subsister la plûpart des jeunes chirurgiens, jusqu’à ce
qu’ils ayent acquis quelque réputation 54 ». Cette structuration particulière des carrières
individuelles des chirurgiens explique assez bien pourquoi la royauté française a
favorisé le chevauchement des compétences, en dépit de la création d’un métier
juré par charge spécifique au soin du poil à la fin du XVIIe siècle.
Au début du XVIIIe siècle, les métiers de barbier et de chirurgien sont donc
très proches, d’autant qu’ils ont construit des pratiques et un discours communs
qui reposent sur l’usage d’instruments de haute technologie et sur la théorie humorale.
Cette agrégation professionnelle se fonde sur une organisation à la fois verticale et
horizontale du travail, consolidée sans doute par des mécanismes d’apparentement
comme cela a été établi pour Turin. Aussi, sans se tenir à l’argument selon lequel
le nom, mais non le métier, de « barbier » serait tombé en désuétude à la fin du
XVIIe siècle 55, il faut comprendre quels furent les facteurs de la disparition de la
catégorie de barbier comme praticien médical. Les argumentaires avancés à Paris
et à Londres pour justifier de la scission institutionnelle sont à cet égard éclairants :
ils furent économiques, politiques et symboliques. À la lecture des travaux préparatoires aux dispositions législatives de 1743-1745, la dissociation professionnelle des
barbiers et des chirurgiens de Paris et de Londres trouve sa justification dans une
série d’arguments sans rapport apparent, à savoir par le rôle crucial des chirurgiens
dans l’effort de guerre, les transformations profondes dans l’économie des soins
apportés au corps et la qualité de la formation professionnelle. Au terme d’une
histoire longue qui a vu l’explosion du champ économique de la mode et de la beauté,
le métier de chirurgien a connu une mutation qui a touché les formes mêmes de
l’accession au métier et, partant, du rôle social des chirurgiens. Dans l’histoire
croisée des chirurgiens de Paris et de Londres, il faut d’abord souligner la contingence des facteurs de scission.
La Navy et le recrutement des naval surgeons
Parmi les arguments avancés par les chirurgiens londoniens pour demander la
séparation institutionnelle entre barbiers et chirurgiens, conservés dans les débats
de la Chambre des Communes, on trouve la relation d’un témoignage pour le moins
54 - Italiques de l’éditeur. BNF, ms. Joly de Fleury 1689, fol. 80 sq., Déclaration du roy
ou Lettres patentes portant confirmation des droits et privilèges du « Premier barbier
et chirurgien du Roy », en faveur du sieur Maréchal ; Ibid., Extrait des registres du
Conseil d’État, fol. 103.
55 - A. LUNEL, La Maison médicale du Roi..., op. cit., p. 52.
curieux. Neil Stewart rapporte la mésaventure qui lui est arrivée alors qu’il avait été
fait prisonnier sur un navire marchand au retour de la campagne qu’il avait conduite
comme chirurgien appointé sur la Looe, navire de Sa Majesté. Incarcéré à la prison
générale de Brest, il avait demandé au surintendant d’être déplacé à l’hôpital de
Dinan avec le chirurgien et l’assistant-chirurgien d’un autre navire de guerre, le
Northumberland et, à cet effet, il avait inclus son brevet dans sa demande. Elle fut
refusée : selon le traducteur officiel, le surintendant ne savait s’il était barbier ou
chirurgien, doute renforcé par le fait qu’il n’avait pas été capturé à bord d’un navire
de guerre. Selon lui, le fait que le certificat émanait du « Master or Governors of
the Mystery and Commonalty of Barbers and Chyrurgeons », était la principale raison
du refus de sa demande 56. Pour pratiquer la chirurgie en France, semble-t-il, il
fallait bien être chirurgien certifié par ses pairs.
Ce témoignage constitue un indice des facteurs de la réforme institutionnelle : la rivalité maritime entre la France et la Grande-Bretagne. Le recrutement
naval a constitué un point nodal de la réforme de 1743-1745 : c’est la thèse que
soutient M. Pelling 57. En minant l’argument du « progrès » de la chirurgie, utilisé
jusque-là pour expliquer la scission, et celui du rôle cardinal de William Cheselden,
communément considéré comme le père fondateur de la chirurgie britannique,
elle a cherché à comprendre les motivations des parlementaires qui ont voté la
séparation. Selon elle, on peut certes lire dans la décision l’influence grandissante
des chirurgiens du roi, comme John Ranby 58. Mais l’affaire dépasse la simple
question des proches du roi. La taille du comité qui a examiné les demandes des
pétitionnaires – soit 98 parlementaires au minimum, nombre étonnant pour une
simple affaire limitée à la City de Londres – indique que l’affaire était considérée
avec beaucoup d’attention par les membres du Parlement. Grâce à une prosopographie
minutieuse, M. Pelling établit que tous les membres du comité parlementaire avaient,
peu ou prou, des intérêts dans la défense navale. En 1743, devant la pénurie de
naval surgeons, le Navy Board envisage la possibilité d’enrôler de force des chirurgiens civils 59. Dans la seconde moitié du siècle, la question même de l’existence
du grade de chirurgien naval et du nombre des officiers de santé est un enjeu
de la presse et de la littérature économique. Les nouvelles du Times rappellent
quelquefois le manque d’effectifs dans les batailles des Indes et le déplorent avec
virulence 60. Aussi peut-on considérer, avec M. Pelling, que cet épisode de l’histoire
56 - Journals of the House of Commons, 27 février 1744, vol. XXIV, p. 774.
57 - M. PELLING, « Corporatism or individualism... », art. cit., p. 57-82.
58 - Exclu de la Company unie avant 1745, John Ranby est élu Master de la nouvelle
Company après la scission. A contrario, les barbiers n’ont pu mettre dans la balance une
expérience militaire qui était précisément celle de William Cheselden et de John
Ranby : M. PELLING, « Corporatism or individualism... », art. cit., p. 75-76.
59 - Christopher LLOYD et Jack L. S. COULTER, Medicine and the Navy, 1200-1900, t. 3,
1714-1815, Édimbourg, E. & S. Livingstone, 1963, p. 19-20.
60 - À la fin de la révolte de Tippo Saib à Maisûr (Bangalore) en 1785 : « Il est resté
250 Européens blessés dans la ville, parmi lesquels 200 sont morts depuis le 1er mai,
faute d’un chirurgien pour panser leurs blessures et du ravitaillement nécessaire à la
vie », Daily Universal Register, 22 septembre 1785, p. 3.
de la médecine participe pleinement de l’histoire de la politique navale et militaire britannique 61.
On peut mettre en regard cette lecture de la scission avec les transformations
de la certification professionnelle qui ont lieu à la fin du XVIIe siècle. Distincte de
l’appartenance corporative, la certification ou licence permet à des praticiens d’exercer
la chirurgie pour des institutions, comme les paroisses, qui financent indirectement
les soins chirurgicaux. Depuis 1512, en effet, les évêques sont habilités à certifier les chirurgiens des provinces anglaises et à leur permettre ainsi de pratiquer
la chirurgie pour le compte des overseers of the poor dans les paroisses qui financent
les secours aux pauvres, dont les soins thérapeutiques 62. Soulignons tout de même
que la certification a un rôle relativement limité dans la délimitation d’un groupe
social : les pratiques administratives de certification du personnel médical, qui
stabilisent la désignation du métier dans un triptyque physician-surgeon-apothecary,
simplifient considérablement une réalité de métier ou de pratique thérapeutique,
telle qu’on peut la lire dans les documents judiciaires ; les catégories de métier,
devenues des catégories légales tout particulièrement en Angleterre, sont restées
néanmoins labiles aux yeux des patients comme aux yeux des praticiens, euxmêmes appelés à évoluer dans l’usage des techniques thérapeutiques 63.
À la fin du XVIIe siècle, c’est le service de la Marine qui impose progressivement une certification professionnelle pour l’enrôlement de chirurgiens : depuis
1702, il la délègue à la Barbers and Surgeons Company 64. La corporation londonienne s’emploie alors à supprimer les prérogatives épiscopales sur la certification professionnelle. La Company a obtenu, en échange du paiement annuel de
cinq guinées, que la caution épiscopale ne soit pas accordée sans examen préliminaire des chirurgiens 65. Les chirurgiens cherchent et obtiennent l’accord formel
de l’évêque de Londres en mai 1713, ce qui leur permet de conduire des procès contre
les « hommes de Roger ou le Français Mr. Bretton à Spittefields » dès novembre de
la même année, avant de décider de mesures systématiques à l’encontre de tous
ceux qui pratiquent la chirurgie sans le diplôme de la Company 66. L’étude des
archives de l’administration épiscopale confirme que la pratique de certification
61 - M. PELLING, « Corporatism or individualism... », art. cit., p. 75.
62 - Parliamentary Archives, Public Act, 3 Henry VIII, c.2, An Act Concerning Escheators and Commissioners, 1511, cité par R. S. ROBERTS, « The personnel and practice of
medicine in Tudor and Stuart England. Part II. London », Medical History, 8-3, 1964,
p. 217-234, ici p. 218. À la fin du XVIIIe siècle, 10 % du budget des paroisses sont consacrés au financement de la santé : Steven KING, Poverty and welfare in England: A regional
perspective, Manchester, Manchester University Press, 2000, p. 156-167 ; C. RABIER,
« Les chirurgiens de Paris et de Londres... », op. cit., p. 197 sq.
63 - I. MORTIMER, The dying and the doctors..., op. cit, p. 57 sq. Dans la source principale
de son étude – les probate accounts, comptes de succession certifiés par une chambre
épiscopale –, les rédacteurs originaux ou les clercs utilisent une terminologie bien plus
variée que celle qu’on trouve dans les registres de certification épiscopale ou de corporations ; progressivement, cependant, on recourt au terme générique de doctor, désignant
moins un diplôme universitaire qu’une qualité.
64 - J. L. S. COULTER et C. LLOYD, Medicine and the Navy..., op. cit., chap. 2.
65 - Journals of the House of Commons, 27 février 1744, vol. XXIV, p. 776.
66 - Journals of the House of Commons, 27 février 1744, appendix no 5, p. 778.
par l’évêque est bien tombée en désuétude avant 1750 67. La Company unie dispose ainsi de la pleine capacité à contrôler l’accès des chirurgiens aux financements
publics. Cette activité représente une part importante de l’exercice budgétaire de
la Company, voire lui permet d’assurer ses missions de charité, de l’aveu même des
barbiers qui en font l’argument principal de leur refus de se séparer des chirurgiens.
A contrario, les chirurgiens avancent que cet argent serait mieux employé au financement d’une « véritable » éducation des élèves en chirurgie 68. De fait, la Navy
constitue un point d’entrée dans la profession, voire l’accès aux prestigieuses carrières de cour 69 : Roderick Random, le héros de Tobias Smollett, est ainsi très
représentatif des jeunes Écossais venus à Londres pour passer le diplôme de la
corporation des chirurgiens, afin de s’employer à bord des navires de Sa Majesté
et d’espérer y faire carrière. La conjoncture très tendue de 1743 explique ainsi
sans doute que les arguments des chirurgiens soucieux de récupérer à leur seul
profit les bénéfices de la certification ont porté.
En l’absence de prérogatives identiques à celles de leurs homologues londoniens, la comparaison avec les chirurgiens parisiens est difficile. Pourtant, le conflit
séculaire qui a opposé les monarchies française et britannique a certainement joué
dans la redéfinition du métier. Plusieurs indices vont dans ce sens. Le premier
d’entre eux touche à la transformation de la carrière initiale des chirurgiens, façonnée par une expérience du combat. Cela est d’abord sensible dans les dispositions
réglementaires françaises, qui accordent au moins une année de dispense du service
d’un maître à ceux qui ont fait campagne dans l’armée : cette disposition est étendue aux chirurgiens de province en 1730 70. Les sources conservées permettent de
vérifier que les jeunes chirurgiens se sont emparés de cette disposition, profitant des
guerres pour compléter leur formation 71. Il n’est pas anodin que le frontispice des
67 - Guildhall Library, ms. 9532, Vicar general’s books, comprising faculty, licence and
sequestration register, vol. 7, 1758-1772, fol. 219, licensing of Samuel Corbett. Le
volume 6, 1745-1758, ne mentionne qu’une certification pour John Hillto.
68 - Journals of the House of Commons, 27 février 1744, p. 775.
69 - Laurence BROCKLISS, John CARDWELL et Michael MOSS, « The naval surgeon
during the French wars », Nelson’s surgeon: William Beatty, naval medicine, and the battle of
Trafalgar, Oxford/New York, Oxford University Press, 2005, p. 1-34 ; Marcus ACKROYD
et al., Advancing with the army: Medicine, the professions, and social mobility in the British Isles,
1790-1850, Oxford/New York, Oxford University Press, 2006.
70 - BNF, 4-T18-121 (26), Sentence de Monsieur d’Argenson, Lieutenant général de
Police, du 26 août 1701, portant que les chirurgiens des Hôpitaux qui ont acquis leurs
Maîtrises devant l’Enregistrement des Status, auront rang dans la Communauté des
Maîtres chirurgiens du jour & date des certificats qui leur ont été délivrez par les
administrateurs desdits hôpitaux ; Ibid., Édit du Roy, portant création d’offices de
Conseillers de sa Majesté, Médecins & chirurgiens Inspecteurs généraux, & Majors à
la suite des Armées dans tous les Hôpitaux, Villes Frontières, & anciens Regimens. Sur
cette question, voir L. BROCKLISS et C. JONES, The medical world of early modern France,
op. cit., p. 689-701. BNF, ms. Joly de Fleury, 278, fol. 276, Statuts et règlemens généraux
pour les maitres en chirurgie des provinces du royaume, établis ou non établis en corps de communauté, données à Marly le 24 février 1730, Paris, J. Chardon, 1749.
71 - BNF, ms. Joly de Fleury 686, fol. 42 sq., Demandes de dispenses de brevet d’apprentissage. Analyse dans C. RABIER, « Les chirurgiens de Paris et de Londres... », op. cit.,
p. 139-140. Voir aussi T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit., p. 43-44.
Mémoires de l’Académie royale de chirurgie figure une allégorie de la chirurgie servante
de la nation en guerre sous les traits d’Athena, déesse de la guerre et de la raison.
À l’arrière-plan, on devine un champ de bataille jonché de cadavres et de blessés
à qui des chirurgiens portent secours ; l’Hôtel royal des Invalides représente un
abri pour les soldats en fin de carrière, où les chirurgiens leur apportent également
du réconfort. On tient bien là un discours collectif des chirurgiens qui se placent
au service de la monarchie en guerre.
Le rôle stratégique que doivent jouer les chirurgiens au service de leurs
Majestés est étendu au commerce colonial 72. La monarchie française légifère également sur la pratique des chirurgiens à bord de la marine marchande, activité jugée
décisive dans l’essor de la puissance française 73. Les chirurgiens, pour les essayistes,
participent donc à la compétition entre les empires. Pour le commerce, seuls les
Britanniques auraient pris l’exacte mesure de leur importance, selon l’abbé Raynal.
Dans son analyse des succès de la Compagnie des Indes orientales britannique, la
chute de la mortalité des marins est un indéniable facteur de succès. Elle se serait
débarrassée de ce problème en ajoutant aux appointements des chirurgiens « une
livre sterling de gratification pour chaque homme de l’équipage qu’il ramènerait
en Europe 74 ».
Le contexte de la compétition impériale entre la France et la GrandeBretagne expliquerait donc l’importance nouvelle des fonctions des chirurgiens
au sein des appareils militaires et navals et, partant, le soutien des monarques.
Contrepartie des nouvelles charges collectives, l’exemption de charges bénévoles
et les privilèges judiciaires consentis par les couronnes française et anglaise aux
chirurgiens leur assigne une place nouvelle au cœur des États monarchiques. C’est
le sens de la politique de privilèges amorcée en 1699 :
en consideration des services que tous les maîtres de ladite communauté doivent rendre à
chacun à leur tour ausdits pauvres malades, il plaira à Sa Majesté de les dispenser de
tous guets & gardes, recettes & commissions publiques, de Police, de Ville & de Paroisse, &
d’avoir l’évocation de leurs causes, en premiere instance, pardevant le Prevost de Paris 75.
La Déclaration de 1743 continue à diminuer la contribution collective des maîtres
parisiens 76. La même chose se produit à Londres. L’édition du rôle des maîtres de
la nouvelle Company de 1747 précise les nouvelles dispositions en leur faveur, en
72 - Il faut noter que le recrutement de personnel médical constitue une question cruciale pour les administrateurs de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC)
dès le début du XVIIe siècle : Harold J. COOK, Matters of exchange: Commerce, medicine, and
science in the Dutch Golden Age, New Haven, Yale University Press, 2007, p. 178 sq.
73 - BNF, 4-T18-121 (295), Déclaration du Roi concernant les chirurgiens qui s’embarquent
sur les Navires marchands, la visite du Coffre de Chirurgie, Paris, P. G. Simon, 1767.
74 - Abbé RAYNAL, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des
Européens dans les deux Indes, La Haye, Gosse fils, 1776, p. 363-364.
75 - Statuts pour la communauté des maîtres chirurgiens-jurez de Paris, op. cit., art. XXVIII.
76 - Declaration du roy, concernant la communauté des Mes. chirurgiens de la ville de Paris.
Donnée à Versailles le 23 avril 1743, op. cit.
particulier l’exemption qui leur est faite de servir dans les charges paroissiales ou
urbaines 77. Ces dispositions fiscales participent ainsi de la co-construction des
nouvelles institutions et des administrations monarchiques. Cette dimension, qui
relève également d’un soutien financier, n’aurait pourtant eu qu’une influence
limitée si les chirurgiens ne s’étaient pas saisis collectivement de nouvelles opportunités de carrière dans un contexte économique devenu défavorable.
La transformation de l’économie du cheveu
L’acte final de séparation des barbiers et des chirurgiens de Londres de 1744, qui
met un terme à deux siècles d’une histoire corporative commune, fait valoir dans
son préambule que les barbiers « sont [à cette date], et depuis de nombreuses années,
employés dans des affaires (a business) étrangères à – et indépendantes de – la
pratique de la chirurgie 78 ». Cette formule invite à relire l’histoire heurtée de
l’identité professionnelle des barbiers et des chirurgiens entre la fin du XVIe et le
milieu du XVIIIe siècle à la lumière des transformations économiques.
Le contrôle de la main-d’œuvre constitue une constante dans la réglementation de la chirurgie dès le début du XVIIe siècle. Jusqu’au mitan du XVIIIe siècle, on
observe une grande cohérence de la réglementation et de la jurisprudence qui visent
au maintien d’un volant de serviteurs, dont la volatilité met en danger la santé
économique des boutiques de chirurgie. De l’aveu même des maîtres, apprentis
et garçons se voient confier des tâches importantes, soit dans l’évaluation initiale
de la gravité de la situation du patient, soit dans le suivi des affections au long
cours, tout en assurant de menus services largement partagés par les apprentis de
différents métiers 79. Pour Londres, Patrick Wallis a montré que la taille de l’entreprise chirurgicale était assez petite, mais quasiment toujours dotée de la maind’œuvre indispensable à son fonctionnement : en moyenne, quatre cinquièmes
(82 %) des chirurgiens ont des domestiques (près de deux en moyenne) et un quart
d’entre eux disposent d’apprentis (soit un en moyenne). En revanche, la taille de
la famille est relativement grande, car près des trois quarts ont une épouse (70 %)
et la moitié d’entre eux ont des enfants (1,77 rejetons en moyenne) 80. Alors que
77 - A List of the Names of Surgeons who are Examined and Approved according to Law, and
who only are intitled thereby to all the Privileges, Advantages and Immunities granted to the
Corporation of Surgeons of London to the late Act of Parliament (for separating them from
the Barbers) and particularly to an Exemption of bearing Arms, and serving any Parish or
Ward-Offices, Londres, s. n., 1747.
78 - Parliamentary Archives, Public Act, 18 George II, c.15, An Act for making the
Surgeons of London and the Barbers of London two Separate and Distinct Corporations, 1744.
79 - Pour une étude détaillée, voir Susan C. LAWRENCE, Charitable knowledge: Hospital
pupils and practitioners in eighteenth-century London, Cambridge/New York, Cambridge
University Press, 1996, p. 126-134, et C. RABIER, « Les chirurgiens de Paris et de
Londres... », op. cit., chap. 4.
80 - Patrick WALLIS, « Competition and cooperation in the early modern medical economy », in M. S. R. JENNER et P. WALLIS (dir.), Medicine and the market..., op. cit., p. 47-68,
les employés sont indispensables à son fonctionnement, la petite entreprise chirurgicale ne dispose que d’une faible capacité à réaliser des économies d’échelle et
à absorber une demande d’emploi accrue. Or, souligne P. Wallis dans des travaux
récents, les entreprises artisanales sont extrêmement sensibles à ce qu’il a appelé
l’« opportunisme des apprentis ». L’historien a eu recours à ce concept pour expliquer les défections très nombreuses des apprentis avant le terme de leur engagement 81. À partir d’une étude quantitative précise sur l’évolution de leurs carrières,
l’historien britannique a en effet proposé une interprétation alternative aux deux
modèles existants jusque-là. Le premier modèle lisait dans l’apprentissage un mode
privilégié de transmission des compétences 82 ; le second y voyait une façon de
conserver un volant d’emploi corvéable 83. En croisant une série fiscale de 1692,
qui informe sur la présence de serviteurs dans la maisonnée, avec les listes d’enregistrement de l’apprentissage auprès des corporations, P. Wallis met en évidence
qu’il y a une forte rotation des jeunes apprentis dont la majorité quitte leur maître
dans un délai court, inférieur à trois ans, tandis que d’autres restent chez le même
patron après la fin de leur terme. Dès lors, il propose d’y voir la relative liberté
des apprentis, qui choisissent qui ils servent.
Cette situation londonienne est sans doute comparable à Paris, où le renouvellement du groupe social passe également par l’apprentissage : on peut en donner
pour preuve l’ampleur de la législation touchant les garçons, dont la liberté d’installation est réduite à l’extrême, ce qui vise à maintenir une main-d’œuvre volatile.
Les Statuts de 1699, qui précisent le nombre d’apprentis et la durée de l’apprentissage, interdisent aux garçons de se présenter à la maîtrise avant l’âge de 20 ans,
imposent des états de service de 6 à 7 ans à ceux qui ne seraient pas fils de maître
ou apprenti et, surtout, exigent que le service soit effectué chez un ou plusieurs
maîtres de la communauté parisienne. Ils excluent de l’accès à la maîtrise les
garçons ayant exercé chez un barbier-perruquier, cherchant ainsi à contrôler une
main-d’œuvre par les perspectives de carrière 84. La jurisprudence nourrie contraint
encore davantage l’installation et les modalités d’emploi, signe de la difficulté à
soutenir la concurrence 85. Les dispositions répétées des statuts inclinent à penser
que la rente de situation favorable aux maîtres est précisément destinée à la profession chirurgicale : sans doute celle-ci connaît-elle, plus que d’autres métiers, une
particulièrement p. 50-52. Les médecins disposent, quant à eux, d’une parenté domestique plus réduite, mais de plus nombreux serviteurs.
81 - P. WALLIS, « Apprenticeship and training... », art. cit.
82 - Pour un exemple de cette interprétation, voir par exemple Stephan R. EPSTEIN,
« Craft guilds, apprenticeship, and technological change in preindustrial Europe », The
Journal of Economic History, 58-3 1998, p. 684-713.
83 - Sheilagh OGILVIE, « Guilds, efficiency, and social capital: Evidence from German
proto-industry », The Economic History Review, 57-2, 2004, p. 286-333.
84 - Statuts pour la communauté des maîtres chirurgiens jurez de Paris, op. cit., art. XXXVI
et XLI.
85 - BNF, 4-T18-121 (13), Conseil d’État, Arrêt interdisant aux garçons d’exercer la chirurgie
en dehors des maisons des maîtres, avec sentence d’appel confirmative, du 24 janvier 1685, Paris,
s. n., 1685 ; BNF, F-23672 (543), Parlement de Paris, Arrêt de la cour concernant les maîtres
chirurgiens de la ville de Paris du 27 juin 1727, Paris, 1727.
défection précoce de ses apprentis et garçons. La situation semble s’aggraver dans
les années 1730 à Paris. Soulignant le danger pour la santé publique que présentent
des garçons exerçant illégalement, les maîtres privés de main-d’œuvre bon marché
et de clientèle réclament des mesures urgentes. La situation nouvelle est induite,
selon les maîtres, par l’afflux de main-d’œuvre que les praticiens ne peuvent employer,
quelque « deux mille garçons ».
Les Supplians voyent journellement que le nombre des Particuliers qui exercent la Chirurgie sans qualité dans cette Ville de Paris se multiplie à un tel point, qu’il y en a actuellement
plus de deux mille dont un très-grand nombre sont connus, ce qui est dangereux pour le
Public, & fait un tort considérable aux Supplians. Une des principales causes de ce
dérangement est que les Garçons Chirurgiens après avoir demeuré quelque tems dans les
Boutiques des Maîtres & des Veuves de Maître prennent connoissance des Pratiques,
sortent de ces Boutiques, se mettent en Chambre dans les quartiers. D’où il arrive plusieurs
inconvéniens. Le premier, que ces Particuliers par leur impéritie & ignorance causent la
mort aux malades par les remèdes qu’ils leur donnent sans en connoître l’effet. Le second,
qu’ils ruinent les Maîtres & les Veuves, & le troisième, que les Boutiques des Maîtres &
des Veuves se trouvent manquer de Garçons 86.
Les nombreuses réglementations peuvent ainsi s’expliquer par la nécessité de
soutenir une profession indispensable au bien public dont la prospérité économique est menacée.
Au XVIIe siècle, la mode du cheveu masculin se transforme et entraîne un
développement considérable du commerce de la barbe et de la perruque. À partir
d’une étude iconographique très large sur l’adoption de la perruque à la cour et
parmi les élites urbaines, Mary Gayne a montré qu’un basculement s’est produit
autour des années 1630 87. De façon de plus en plus systématique, les élites urbaines
et les nobles se présentent rasés de près ou portant barbe ou moustache soignée, et
arborent des perruques. Cette nouvelle mode suscite l’émergence d’une fabrication
indépendante de postiches, hors des boutiques de barbiers-chirurgiens. La concurrence nouvelle avec un artisanat non incorporé du cheveu menace dangereusement
leur équilibre financier et affecte également l’accès à la main-d’œuvre. La pratique
de la chirurgie semble avoir perdu de l’attractivité au regard de l’essor du marché de la perruque, compte tenu de la durée de la qualification, de la difficulté
du métier, voire de la faiblesse des émoluments.
86 - BNF, RES Gr-F 15 (vol. 13) (38), Prévôt de Paris, Sentence au profit de la Communauté
des Chirurgiens-Jurés à Paris qui permet de faire emprisonner les Chirurgiens Chambrelans qui
demeureront dans les mêmes Quartiers que les Chirurgiens ou Veuves qu’ils auront servis, Paris,
Jacques Guerin, 1731.
87 - M. K. GAYNE, « The wigmakers... », op. cit., p. 43 sq. C’était une hypothèse déjà
avancée par T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit. p. 24, sans qu’il ne
la démontre. S. CAVALLO, Artisans of the body..., op. cit., propose une lecture similaire,
faisant dater des années 1640 la rupture à Turin.
Nos chers & bien amez les maistres barbiers chirurgiens de nostre bonne ville de Paris
[nous ayant remontré que] les Roys nos prédecesseurs leur ayant accordé le pouvoir &
factulé d’exercer l’Art de Barberie, à l’effect de donner aux jeunes maistres dans les
premieres années de leur establissement aucunement moyen de subsister, & exciter par cette
utilité la jeunesse à l’étude & au travail necessaire pour parvenir à la maistrise, qui ne
s’accorder qu’après de longues & laborieuses experiences ; neantmoins divers particuliers
sans tiltre & sans pouvoir s’estans instruis dans l’exercice dudit Art de Barbier sous
divers pretextes & noms de peruquiers ou baigneurs e[t]uvistes, & exerçans la fonction
de faire le poil, auroient esté par la suite telllement appuyez, que quelques oppositions
que lesdits maitres jurez & gardes ayent put former à leur establissement, le nombre en
auroit augmenté à tel point, que s’estant mis hors d’estant de pouvoir estre supprimez 88.
La structure de carrière des barbiers-chirurgiens se trouve profondément affectée
par l’explosion d’une main-d’œuvre indépendante dans le travail du cheveu. Avant
même l’union de la compagnie des chirurgiens-jurés avec les barbiers-chirurgiens
en octobre 1655, réalisée « pour le bien public & la conservation de la chirurgie en
sa perfection 89 », la monarchie prend dès 1634 des dispositions malthusiennes à
l’encontre des praticiens illégaux de la barberie afin de faciliter l’installation des
jeunes maîtres 90. Comme la forte concurrence d’artisans-perruquiers non incorporés
risque de mettre à mal l’exercice de la chirurgie, en privant les barbiers des fonds
nécessaires à leur établissement comme chirurgiens, la monarchie crée une catégorie de baigneur-étuviste « à l’effect que les apprentifs & serviteurs desdits maistres
chirurgiens soient d’autant plus excitéz à se perfectionner dans ledit art de chirurgie ». La monarchie reconnaît là l’utilité pécuniaire de l’exercice de la barberie. Elle
confirme donc la restriction du nombre d’artisans du cheveu, sans leur permettre
de s’octroyer le titre de « barbier » restreint aux seuls chirurgiens (art. 1). D’autres
mesures limitent la concurrence que les nouveaux perruquiers pourraient causer
aux barbiers-chirurgiens : elles organisent l’étalage afin que les échoppes des perruquiers n’aient aucune « ressemblance aux monstres & fermetures desdits Maistres
Barbiers Chirurgiens » – ni bassins pendus au dehors, ni matériau translucide tendu
sur les portes de leurs salles basses, tout juste une enseigne indiquant « Ceans se
tient bains & Estuves & l’on y fait le poil » (art. 2). Quant aux autres « Perruquiers,
& autres personnes de quelque qualité, fonction & exercice », il leur est interdit
de « s’ingérer, tenir bains & Estuves, & faire le poil en ladite Ville de Paris &
Fauxbourgs d’icelle, sous pretexte de Brevets & autres titres & Privileges quelconques » (art. 7) 91.
88 - BNF, F-23612 (248), Déclaration du Roy, [fixant à quarante-huit le nombre des baigneurs
étuvistes exerçant le métier de barbier, sous la dépendance et à la nomination des jurés et gardes
de la communauté des maîtres barbiers chirurgiens de Paris] du mois de May 1655 & Arrests
du Parlement donnez en consequence, Paris, s. n., 1655, p. 1-2.
89 - BNF 4-T11-33, Parlement de Paris, Arrêt concernant l’union des maîtres chirurgiens jurés
de robe longue et les maîtres barbiers chirurgiens à Paris, Paris, Impr. de Jacques Rebuffé, 1656.
90 - BNF, 4-T11-4, Articles pour la communauté des maistres barbiers chirurgiens de Paris,
Paris, Vve Colin, 1634.
91 - BNF, F-23612 (248), Déclaration du Roy..., op. cit., p. 3.
L’efficacité des premières mesures visant à protéger les praticiens de la chirurgie fut limitée à la fois sur le plan juridique et sur le plan pratique, comme le
prouve l’arrêt d’enregistrement du Parlement du 20 août 1659. Les marchands
ouvriers perruquiers ont fait valoir qu’il n’y avait pas de jurande au métier de
perruquier et qu’ils pouvaient ainsi « demeurer en liberté d’ouvrer & faire perruques 92 » ; par l’édit de 1659, ils obtiennent que leur nombre soit élevé à 200.
Sur le plan pratique, la politique malthusienne envers les baigneurs étuvistes,
statutairement privés de la possibilité d’employer des apprentis, constitue un appel
d’air pour les compagnons barbiers-chirurgiens qui peuvent s’employer auprès
des barbiers-étuvistes agrégés ; de plus, la forte demande en services de barberie
n’empêche pas le développement de pratiques illégales. Quant à eux, les jeunes
maîtres barbiers-chirurgiens, à qui la législation a accordé le droit exclusif de pratiquer la chirurgie et d’en faire promotion mais qui sont en concurrence directe avec
les baigneurs étuvistes agrégés, atteignent ainsi ce que M. Gayne a appelé un
« plafond de verre », qui les empêche de développer leur pratique et d’employer
des salariés 93. C’est ce même plafond auxquels sont confrontés les garçons chirurgiens, privés de la possibilité de financer leur maîtrise, qui abandonnent une « profession autant infructueuse que pénible » pour se consacrer à la perruque 94.
Les années qui suivent ne démentent pas le succès commercial de l’art
de coiffer et la réorganisation du début de carrière des barbiers-chirurgiens. Les
contraintes structurelles, que M. Gayne a analysées pour le XVIIe siècle, continuent de
valoir au-delà de l’établissement d’une corporation de maîtres barbiers-baigneursétuvistes-perruquiers en 1673 95. En conséquence, les compagnons barbierschirurgiens restent dans un état de semi-servitude. Les maîtres barbiers-chirurgiens
ont pu maintenir un marché de l’emploi chirurgical à bas coût : ils étaient les seuls
autorisés à utiliser massivement les services d’apprentis. Du fait de la concurrence
de cette main-d’œuvre bon marché et de la faible capacité structurelle d’absorption de la main-d’œuvre des boutiques, les garçons ont dû trouver à s’employer
auprès des échoppes de baigneurs-étuvistes. Leur avenir est donc très limité : alors
qu’il leur est interdit d’accéder à la maîtrise de baigneur-étuviste du fait de leur
apprentissage comme barbier-chirurgien, leur emploi auprès des baigneurs-étuvistes
leur fermait définitivement les portes de la maîtrise de barbier-chirurgien. Quant
à ceux qui voulaient faire carrière comme barbier-chirurgien, ils étaient obligés
de se soumettre aux exigences des maîtres comme compagnon, ou des veuves de
maîtres par l’accession d’un bail de privilège, ou encore d’exercer illégalement et
ainsi être sujets aux poursuites des prévôts et aux descentes de police. Ainsi
le chevauchement des compétences, qui tirait en partie son sens d’une certaine
conception de carrière, est-il devenu problématique. Aussi les Statuts réglementant
la profession, qui entrent en vigueur en 1701, en viennent-ils à prendre acte des
92 - Ibid., Arrêt du Parlement du 20 août 1659, p. 12.
93 - M. K. GAYNE, « The wigmakers... », op. cit., p. 60.
94 - BNF, F-23612 (248), Déclaration du Roy..., op. cit., p. 2.
95 - BNF, F-12212 (8), Edict du roy, pour l’établissement des Arts et métiers en communauté,
& pour fixer les barbiers, estuvistes & perruquiers, Paris, Frédéric Léonard, 1673.
profondes transformations qui affectent l’entrée dans le métier 96. L’exercice de la
chirurgie sera dorénavant « pur et simple » (art. 24), tandis que les garçons ou
compagnons qui aspirent à la maîtrise de chirurgie se voient une nouvelle fois
interdire le service des maîtres barbiers. Les sanctions prévues pénalisent ainsi les
maîtres barbiers-perruquiers, mais plus encore les garçons salariés à qui les statuts
interdisent l’accès à l’une et l’autre communauté en cas de contravention, bien
qu’on puisse supposer que ces interdictions ont été contournées 97. En 1743, les
chirurgiens recommandent donc l’abandon de la barberie comme mode de formation au métier, compte tenu de la très forte concurrence que ces praticiens
connaissent dans le domaine 98.
Cette histoire parisienne ressemble fort à ce qui se passe à Londres dans le
même temps. Barbiers et chirurgiens de Londres conviennent en 1745 que l’art
des barbiers est progressivement devenu « étranger » à celui des chirurgiens. Au
sein de la corporation des barbiers et chirurgiens de Londres, les perruquiers ont
fait leur apparition dès le début du XIXe siècle 99. Le 13 janvier 1709, la Company
of the Barbers and Surgeons est en pourparlers avec les Perruke Makers ; leur union
est approuvée par la Cour des assistants, qui fait imprimer 500 exemplaires de la
proposition de loi le 9 janvier 1710 100. Cette tentative ne débouche sur aucune
disposition législative. Mais en 1751, après la séparation des barbiers et des chirurgiens, les perruquiers soumettent à la Company of Barbers un texte afin de limiter
les nouvelles augmentations de droits sur l’amidon importé de Paris. En 1764, une
partie des membres de la Company of Barbers soumettent une pétition émanant
des « Barbiers et Perruquiers » pour demander le soutien de leur activité à un moment
de tensions économiques causées par un changement de mode. Cette pétition est
finalement abandonnée au prétexte que l’art de la perruque n’est pas une pratique
honorable, signe du déclin de la mode des postiches 101.
En conséquence de leur échec à conserver le contrôle économique d’un
marché florissant, les barbiers-chirurgiens parisiens finissent par opter au milieu
du XVIIIe siècle pour l’abandon définitif du système économique de double métier,
système développé entre le XVIe et le XVIIe siècle. Dans cette organisation du travail,
la barberie est exercée surtout par les entrants dans le métier, pour le plus grand
profit des maîtres qui contrôlent le marché du travail. Prenant acte des changements en cours, le règlement de 1743 n’exige pas un abandon immédiat de la part
de ceux qui en vivent encore. Les maîtres chirurgiens parisiens peuvent exercer
l’exercice de la barberie jusqu’à l’extinction de la génération de chirurgiens-barbiers,
96 - Statuts pour la communauté des maîtres chirurgiens-jurez de Paris, op. cit.
97 - BNF, F-23672 (543), Arrêt de la cour du Parlement concernant les maîtres chirurgiens de
Paris, 27 juin 1727.
98 - BNF, ms. Joly de Fleury 216, fol. 133.
99 - Je me suis uniquement appuyée sur les archives transcrites par Sidney YOUNG, The
annals of the barber surgeons of London: Compiled from their records and other sources, Londres,
Blades, East and Blades, 1890. Une étude approfondie des archives de la corporation
100 - Ibid., p. 150-151.
101 - Ibid., p. 164.
le temps de mettre définitivement en pratique un nouveau modèle de carrière de
chirurgien uniquement consacré à la chirurgie nouvelle manière. Or la difficulté
qu’ont eue les maîtres à participer au renouvellement démographique de la profession, en ne parvenant pas à fixer dans le métier les jeunes qu’ils forment, a favorisé
la mise en œuvre d’alternatives éducatives.
La formation professionnelle en question :
le paradigme anatomique
Au vu de la forte volatilité de la main-d’œuvre qui se détourne de l’apprentissage
de la chirurgie, le renouvellement démographique des chirurgiens devient difficile.
C’est ainsi que les cadres des institutions corporatives, sensibles à ces difficultés,
développent un discours sur la nécessité de faire « progresser » la chirurgie à Paris
et à Londres. Ils choisissent collectivement de développer l’offre de formation
théorique, sans faire disparaître l’expérience pratique.
L’idée d’une carrière à étapes, selon laquelle la chirurgie s’apprend par expérience, ne disparaît pas complètement en effet. Le mémoire justificatif de 1743
présente une nouvelle définition du chirurgien comme un homme qui s’occupe
de l’art de guérir à l’exclusion de toute autre pratique d’apprêt du poil et abandonne
l’idée que le métier s’apprend par la maîtrise préalable du rasage. Ce faisant,
c’est bien la conception même de la chirurgie qui change, comme celle de son
apprentissage. Le mode initial de la formation professionnelle est disqualifié comme
ne ressortant plus du champ de compétence traditionnel :
Bien des Éleves de chirurgie perdent la plus grande partie du temps précieux de leur
jeunesse à se rendre habiles dans l’exercice du rasoir et dans le talent d’ajuster une chevelure
ou une perruque. Les maistres auxquels ils dévouent leurs mains ne veulent pas même
souffrir que ces élèves de chirurgie s’appliquent à autre chose qu’à cette mécanique utile
pour les maîtres et si nuisible à ceux qui aspirent à un art qui devroit occuper toutes
leurs pensées 102.
Si la carrière de chirurgien exclut dorénavant le soin du poil masculin comme
passage obligé de l’apprentissage du métier, le nouveau régime mis en place laisse
persister un idéal de carrière à étapes, qui réinterprète le mode ancien en substituant la coiffure par la « petite chirurgie ». Il revient à certains praticiens, selon
une hiérarchie sociale et fonctionnelle précise, d’exercer une partie de la chirurgie,
appelée ici « petite chirurgie », qui était l’apanage des anciens barbiers. Celle-ci
recouvre à la fois la chirurgie pratiquée par nécessité et urgence – le « premier
appareil », par exemple, largement documenté dans les archives judiciaires 103 – et
les actes peu rémunérateurs en raison de la nature de l’acte ou de la fortune du
102 - BNF, ms. Joly de Fleury 216, fol. 133.
103 - C. RABIER, « Les chirurgiens de Paris et de Londres... », op. cit., p. 125 sq.
patient. La pratique de cette « petite chirurgie » devient, aux yeux du premier
chirurgien du roi et du législateur qui suit sa requête, le nouveau mode d’entrée
dans l’exercice du métier. Le même souci de reconstruire une carrière permettant
l’établissement du chirurgien se trouve également en Angleterre sous la plume de
Thomas Godman en 1749. Au détour d’une défense du monopole de la corporation
des chirurgiens sur la pratique de la saignée, le chirurgien fait valoir un argument
Il y a de très bonnes raisons pour placer ces hommes sous les contraintes les plus strictes,
pour ce qui concerne [la pratique de] la phlébotomie, car la permission d’exercer qui leur
est accordée cause un grand tort au jeune chirurgien qui gagne principalement sa vie, au
début [de sa carrière], à la pointe de sa lancette. Pour ces jeunes, qui se sont qualifiés à
force d’étude et en payant cher, il est très décourageant d’être privés des avantages qui
leur sont légalement dûs et ainsi, être empêchés de commencer une belle carrière 104.
Faute d’apprendre le métier par le soin du poil, les chirurgiens ont réorienté
l’apprentissage initial en développant la dimension académique de la formation,
jusque-là assurée essentiellement par la faculté de médecine à Paris et par la
Company of Barbers and Surgeons à Londres. C’est ainsi qu’on peut expliquer les
dispositions mises en œuvre par la rupture parallèle de 1743 et 1745. À Paris, la
Déclaration de 1743 exige des futurs chirurgiens la maîtrise ès-arts pour pouvoir
prétendre à la maîtrise dans la discipline, en dépit des problèmes perçus par
l’administration 105.
De part et d’autre de la Manche, entre les années 1720 et 1740, une expérimentation pédagogique est mise en œuvre : il s’agit de proposer aux débutants des
cours théoriques d’anatomie qui feraient office de formation fondamentale. À Paris
également, le métier incorporé favorise le développement de l’apprentissage anatomique, inclus dans un vaste catalogue de cours théoriques gratuits. Depuis 1724,
cinq chaires d’enseignement de la chirurgie sont financées par la monarchie 106.
104 - Guildhall Library, PB Pam 9309, Thomas GODMAN, A remonstrance against the mischievous abuse of phlebtotomy, by barbers and other unskilful persons, in and about the City of
London, Londres, W. Meadows, 1749, p. 22.
105 - BNF, ms. Joly de Fleury, 216, fol. 108, Avis sur les Mémoires en affaires publiques.
Projet pour que les chirurgiens de Paris soient maîtres ès-arts, brouillon de la lettre
envoyée à Daguesseau par Joly de Fleury, daté du 1er avril 1743 : « L’objet d’exiger que
les chirurgiens de Paris ayant acquis le grade de maîtres des arts paroit en g[énér]al
avantageux au bien public [...] [cela] nous laisse pas de craindre que n’y ayant plus à
Paris de chirurgiens que gens lettrés il n’y en ait disette pour le menu peuple qui paye
5 sols la saignée et la visite sur tout dans les fauxb[ourgs] Saint-Antoine, [...] ou des
gens lettrés auront peut-être peine à s’habituer [à aller]. »
106 - BNF F-23623 (168), Lettres-patentes pour l’établissement de cinq places de démonstrateurs
en chirurgie, et défenses aux Frères de la Charité et à toutes autres personnes d’exercer cet art.
Données à Fontainebleau, au mois de septembre 1724. Registrées en Parlement le 26 mars 1725,
Paris, P. Simon, 1725.
En dépit des attaques de la faculté de médecine, qui dénonce l’usurpation d’un
droit d’enseignement, les cours sont maintenus 107 et attirent un large public 108.
Les fortes tensions avec la faculté de médecine n’ont pas conduit les chirurgiens à renoncer à leur politique éducative, qui bénéficie d’un soutien sans faille
de la monarchie jusqu’à la Révolution comme en témoigne la fondation de la
Société royale de chirurgie en 1732, qui publie ses travaux dès 1743 sous le titre de
Mémoires de l’Académie royale de chirurgie avant d’obtenir le titre officiel d’« Académie
royale » en 1748 109, ainsi que l’obtention des postes de censeurs royaux spécifiques
à la chirurgie. Le sommet de la crise parisienne est atteint entre 1743 et 1749, années
pendant lesquelles aucun chirurgien n’est reçu à la maîtrise en raison de l’opposition de la faculté : la crise se résout en faveur des chirurgiens 110. En la personne
d’Antoine Louis, qui signe les articles chirurgicaux de l’Encyclopédie, ils achèvent
d’endosser des habits savants 111. Au cœur du conflit qui se joue à partir de 1724
entre médecins et chirurgiens se trouve la capacité à exercer exclusivement dans
un domaine de la médecine. Après 1750, ces cours sont encore renforcés par la
mise en place de nouvelles leçons sur les accouchements, puis par le doublement
des enseignements par des adjoints, dont le financement provient d’un legs de
François de Lapeyronie, premier chirurgien du roi 112. Cette histoire est à rapprocher du conflit qui a opposé la corporation des peintres et l’Académie royale sur
la définition juridique et esthétique de la peinture et de la sculpture : au terme
d’une négociation serrée avec l’administration contre la faculté de médecine, les
107 - Ibid. ; BNF, F-23654 (851), Conseil d’État du Roy, Arrêt obtenu par l’Université de
Paris, au sujet des lettres patentes en forme d’édit de septembre 1724, portant établissement de cinq
démonstrateurs en différentes parties de la chirurgie, Paris, P.-N. Lottin, 1726 ; Jullien DE
PRUNAY, Mémoire pour les doyen et docteurs régents de la Faculté de médecine en l’Université
de Paris, demandeurs, l’Université intervenante et jointe, contre la communauté des maîtres
barbiers-chirurgiens et contre le sieur Petit..., Paris, imp. de G.-F. Quillau, 1730. T. GELFAND,
Professionalizing modern medicine..., op. cit., commente en partie ces documents.
108 - Archives de la Préfecture de police, Collection Lamoignon, 30, fol. 230-2340, Sentence de police qui fait défense aux garçons barbiers d’entrer dans l’amphithéâtre des
chirurgiens de Saint-Côme pendant les temps de démonstrations publiques d’anatomie,
10 février 1731 ; Albrecht VON HALLER, Tagebuch der Studienreise nach London, Paris,
Straßburg und Basel, 1727 bis 1728, éd. par E. Hintzche, Berne, P. Haupt, 1942, p. 24,
cité par T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit., p. 85.
109 - BNF, F-21037 (166), Lettres-patentes portant confirmation de l’établissement de l’Académie royale de chirurgie du 2 juillet 1748, Paris, Delaguette, 1748. Voir T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit., p. 63-64.
110 - Voir par exemple Almanach royal, 1760. BNF, F-23661 (657), Conseil d’État, Arrêt
au sujet des contestations qui se sont formées entre les médecins & les chirurgiens de Paris, du
12 avril 1749, Paris, Imprimerie Royale, 1749, art. XII ; BNF, F-23661 (657), Conseil
d’État du Roy, Arrest, portant règlement entre la Faculté de Médecine de Paris, & les Maîtres
en l’art & science de la Chirurgie de la même ville. Du 4 juillet 1750, Paris, Imprimerie
Royale, 1750.
111 - L. BROCKLISS et C. JONES, The medical world of early modern France, op. cit.,
p. 601-603.
112 - BNF, ms. Joly de Fleury 686, fol. 29-41.
chirurgiens sont parvenus à une redéfinition symbolique de leur métier, devenu
par la Déclaration de 1743 un « art libéral » 113.
L’enseignement de l’anatomie, qui connaît alors un succès sans précédent,
n’est pas une nouveauté : à Paris et à Londres, les corporations de barbiers-chirurgiens
ont assuré un enseignement sommaire à partir des dissections des cadavres qui
leur revenaient de droit. Cheselden, à l’instar de plusieurs chirurgiens, organise à
partir de 1711 des cours privés d’anatomie acceptés par la Company, puisqu’elle
ne sanctionne que la concurrence dans l’approvisionnement de cadavres pour les
cours publics 114. En 1734, la Company of Barbers-Surgeons édite un règlement
pour l’enseignement de l’anatomie, instituant des postes supplémentaires d’enseignants 115. Après 1740, le nombre de cours privés explose, alors que les enseignements de la corporation ont cessé pendant la construction du nouvel amphithéâtre
de la Company 116. Cheselden, pour sa part, publie un best-seller du manuel d’anatomie, The anatomy of the human body, qui connaît treize éditions au XVIIIe siècle.
Les enseignements privés, bien établis dans la capitale londonienne, vantent alors
les mérites de la formation à la « manière de Paris » qui laisse les étudiants pratiquer
individuellement sur des cadavres 117.
Dans la redéfinition du métier, l’enseignement anatomique en vient pourtant
à prendre un sens nouveau. En favorisant l’enseignement académique et la dissection anatomique comme éducation professionnelle adaptée, les chirurgiens transforment également la nature du savoir enseigné. Le projet anatomique défendu
est celui d’une anatomie fonctionnelle, plus attentive aux rapports entre les parties
qu’à la précision topographique :
l’étude de l’anatomie, dans la mesure où elle conduit à la connaissance de la nature et à
l’art de guérir, ne demande ni de longues descriptions fastidieuses ni des dissections minutieuses ; ce qui mérite le plus d’être connu est appris rapidement ; alors que diviser et
décrire les parties plus que la connaissance de leurs fonctions ne le requiert, provoque de
la confusion chez l’élève et rend la science aride et difficile 118.
113 - Charlotte GUICHARD, « Arts libéraux et arts libres à Paris au XVIIIe siècle : peintres
et sculpteurs entre corporation et Académie royale », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 49-3, 2002, p. 54-68.
114 - Records of the Court of Assistants of the Barber Surgeons’s Company, 25 mars
1714, cité par Zachary COPE, The Royal College of Surgeons of England: A history, Londres,
Blond, 1959, p. 9. George C. PEACHEY, A memoir of William and John Hunter, Plymouth,
William Brendon & Son, 1924, p. 12-45, cité par S. C. LAWRENCE, Charitable knowledge...,
op. cit., p. 86, n. 40.
115 - S. C. LAWRENCE, Charitable knowledge..., op. cit., p. 87.
116 - Ibid., p. 86. Sur l’enseignement privé des chirurgiens, voir également Toby GELFAND,
« ‘Invite the philosopher, as well as the charitable’: Hospital teaching as private entreprise in Hunterian London », in W. F. BYNUM et R. PORTER (dir.), William Hunter and the
eighteenth-century medical world, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, p. 129-151.
117 - Toby GELFAND, « The ‘Paris manner’ of dissection: Student anatomical dissection
in early eighteenth-century Paris », Bulletin of the History of Medicine, 46-2, 1972, p. 99-130.
118 - William CHESELDEN, « Preface », The anatomy of the human body, Londres, W. Bowyer,
1740, non paginée.
Loin de rejeter la dissection et l’adresse qu’elle nécessite, Cheselden s’intéresse
à la démonstration anatomique, tant textuelle que visuelle. Selon lui, nul n’est
besoin d’une description trop détaillée qui « provoque de la confusion chez l’élève ».
L’anatomie qu’il présente est réduite à la « connaissance des fonctions » ou uses. En
conséquence, l’usage qu’il fait des planches est démonstratif : celles qui clôturent
chaque « livre » ou partie corroborent en partie l’assertion de la préface. Précisément,
l’anatomie qui intéresse le chirurgien londonien est la mécanique des fonctions.
C’est pourquoi l’ostéologie bénéficie d’un traitement particulier, directement héritière des traités classiques, qui répartit l’exposition anatomique entre la description
des os laissée aux gravures et l’analyse de leur mécanisme dans le texte, à l’instar
de son Osteographia publiée en 1733 119. À la mécanique des fonctions répond la
géométrie de la vision : l’anatomie de l’œil, illustrée par la planche XXXV, est
interprétée à travers le paradigme newtonien qui prévaut à la Royal Society dont
Cheselden est membre et qu’il a mis en œuvre dans plusieurs articles des Philosophical Transactions 120.
Au fil des éditions du livre, Cheselden l’a enrichi « non de descriptions, mais
d’observations sur les fonctions et le mécanisme des parties, avec des observations
et des cas de chirurgie 121 ». L’anatomie qu’il propose aux chirurgiens est une science
appliquée aux besoins du praticien ; elle est un moyen dans l’apprentissage de l’art
de guérir et non une fin. De la même façon, les images anatomiques « déréalisées »
sont utilisées dans l’exposition des opérations de chirurgie qu’il développe à la fin
de son ouvrage. Sans parvenir encore à soumettre l’anatomie visuelle au geste
opératoire, il fait plusieurs tentatives : sur l’œil, sur une hernie intestinale, sur
une amputation. Pour cette dernière, l’image expose la cicatrice, particulièrement
réussie, grâce à un mode d’amputation qui conserve une partie des téguments.
Pour l’iridectomie ou « pupille artificielle », il utilise le plan de la cornée, isolé du
reste du corps, pour représenter les points d’entrée de la lancette dans le globe
oculaire. Il semble ainsi qu’en abandonnant la position réaliste qui était la sienne
au début du projet de souscription pour Osteographia, son premier livre, Cheselden
propose un modèle pictural simplifié, dont le fondement théorique est une conception mécanique du corps 122. Dans son ouvrage in-octavo à destination des étudiants,
119 - William CHESELDEN, « To the reader », Osteographia, or The Anatomy of the Bones,
Londres, the author, 1733, non paginé : « J’ai jugé inutile de faire de longues descriptions, avec l’idée que de telles planches montrent plus que les descriptions les plus
complètes et les meilleures ; et pour cette raison [...] les contraintes mécaniques des os
sont mieux traitées que leur forme. »
120 - William CHESELDEN, « An Account of some Observations made by a young Gentleman, who was born blind, or lost his sight so early, that he has no Remeberance of ever
having seen, and was Couched between Thirteen and Fourteen Years of Age. With an
Explanation of the Instruments Used, in a New Operation on the Eyes », Philosophical
Transactions of the Royal Society of London, 402, 1728, p. 447-451. Philip WILSON, « An
Enlightenment science? Surgery and the Royal Society », in R. PORTER (dir.), Medicine
in the Enlightenment, Amsterdam/Atlanta, Rodopi, 1995, p. 360-395.
121 - W. CHESELDEN, « Preface », op. cit.
122 - Rafael MANDRESSI, Le regard de l’anatomiste. Dissections et inventions du corps en
Occident, Paris, Le Seuil, 2003, dernier chapitre.
Cheselden débarrasse l’anatomie des trop grands détails qui « provoquent la confusion » des élèves et fait un pas décisif vers l’abandon de la représentation morale
de l’anatomie. En effet, le corps qu’il fait représenter n’est plus le corps souffrant
dans une esthétique baroque du memento mori mais un corps figuré dans sa finalité
mécanique et le rapport des parties.
La transformation d’un savoir académique ancien au service de la pratique
chirurgicale a eu des conséquences épistémologiques : les parties du corps humain
deviennent le lieu précis des thérapeutiques, et partant, le locus des pathologies.
Émerge ainsi un nouveau paradigme de théorie médicale : l’anatomie pathologique.
Bien que l’Italien Giovanni Battista Morgagni ait été le premier sans doute à formaliser la théorie anatomo-pathologique, sa réception dans la seconde moitié du siècle
fut commune aux Français et aux Britanniques à une date où l’anatomie comme
initiation à la chirurgie est devenue générale 123. Elle y est réinterprétée comme un
savoir de l’action sur et dans le corps 124. Pour autant, ce choix professionnel s’est
ancré dans une autre transformation profonde de l’entrée dans la carrière : l’emploi
L’opportunisme hospitalier
Alors que l’accès au métier en vient à prendre une tournure académique, les impétrants réinterprètent également la nature de leur formation professionnelle initiale.
Les élèves, qui, nous l’avons vu, constituent une main-d’œuvre indispensable aux
boutiques de chirurgiens, opèrent de nouveaux choix de carrière qui transforment
profondément le métier de chirurgien.
L’emploi des impétrants dans le métier était largement réservé aux maîtres.
Or, dès le XVIe siècle, la question de la main-d’œuvre du service médical se pose
alors que les monarchies anglaise et française développent l’idée de la nécessité
d’un secours médical aux plus pauvres, rejointes en cela au XVIIIe siècle par les
philanthropes londoniens qui fondent les charities ou fondations hospitalières. Les
chirurgiens ont participé avec d’autres professions à la mise en œuvre de cette
politique : leur statut corporatif a permis l’inscription de cette charge collective
123 - Othmar KEEL, La généalogie de l’histopathologie. Une révision déchirante. Philippe Pinel,
lecteur discret de J.-C. Smyth, Paris, J. Vrin, 1979 ; Id., « La place et la fonction des modèles
étrangers dans la constitution de la problématique histologique de l’École de Paris »,
History and Philosophy of the Life Sciences, 6, 1984, p. 41-73 ; Günter B. RISSE, « La synthèse
entre l’anatomie et la clinique », in M. GRMEK (dir.), Histoire de la pensée médicale en
Occident, Paris, Le Seuil, 1996, t. 2, p. 177-197 ; Othmar KEEL, L’avènement de la médecine
clinique moderne en Europe, 1750-1815. Politiques, institutions et savoirs, Montréal/Genève,
Presses de l’université de Montréal/Georg, 2001, reprend ces problématiques, sans les
124 - Christelle RABIER, « Publier le geste chirurgical. La lithotomie en France et en
Grande-Bretagne (1720-1820) », in A.-C. AMBROISE-RENDU et al., Des gestes en histoire,
Paris, Seli Arslan, 2006, p. 29-41.
dans leurs règlements 125. À Paris, au cours du XVIIe siècle, le service de l’Hôpital
général et de l’Hôtel-Dieu ouvre des perspectives de carrière aux chirurgiens.
Disposition héritée des barbiers, le poste de gagnant-maîtrise, qui promeut son
titulaire à la maîtrise avec des frais allégés en échange de 6 ans de résidence à
l’Hôtel-Dieu, crée des tensions au sein de la communauté des barbiers-chirurgiens.
L’affaire est portée devant le Conseil d’État mais finalement résolue en faveur des
garçons 126. Les administrateurs hospitaliers favorisent progressivement l’emploi
de personnel chirurgical non rémunéré, qui représente une centaine d’élèves au
début du siècle des Lumières 127. Dès 1734, ces employés sont considérés comme
« absolument indispensables » par le Bureau d’administration, pour le bon fonctionnement de l’hôpital 128. S’ils ne reçoivent pas de salaire, à l’exception du gagnantmaîtrise, l’Hôtel-Dieu fournit le gîte et le couvert aux internes et quelques avantages en nature aux externes. Il offre d’ailleurs une protection policière à ces jeunes
hommes pour qu’ils puissent se rendre sans encombre à leur travail qui commence
à cinq heures du matin. Les fonctions de ces employés sont précisées très tôt pour
l’Hôtel-Dieu : les chirurgiens de garde admettent les nouveaux patients à l’HôtelDieu et leur attribuent leur salle, d’autres s’occupent des cas d’urgence pendant
le service de nuit, et d’autres, enfin, travaillent à la maternité ou dans la salle
de lithotomie 129. L’emploi hospitalier, qui construit un cursus honorum jusqu’au
concours de gagnant-maîtrise, représente ainsi une réelle opportunité pour les
jeunes chirurgiens qui y trouvent une formation pratique et des modes de rémunération, voire l’accès à la maîtrise.
En dépit d’une réglementation aussi précise qu’à Paris pour l’emploi des
jeunes chirurgiens, la situation ne semble pas différente à Londres. Après la scission
de la Company of Barbers-Surgeons, l’admission à la freedom n’est plus subordonnée au service d’un maître pendant 6 ou 7 ans ; dans une lettre à la Surgeons’
Company, un anonyme s’en plaint amèrement, regrettant qu’il n’y ait aucun avantage à servir 7 ans auprès d’un maître londonien puisque tous ceux qui passent
125 - Parliamentary Archives, Public Act, 32 Henry VIII, c.42, op. cit. ; Statuts pour la
communauté des maîtres chirurgiens-jurez de Paris, op. cit., art. XXIX.
126 - Sur le gagnant-maîtrise, voir T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit.,
p. 49 sq. BNF, 4-T18-121 (14), Conseil d’État du Roy, Arrêt ordonnant que les garçons
chirurgiens ayant servi dans l’hôpital général soient assujettis aux examens ordinaires et droits
accoutumés, du 11 août 1685, Paris, s. n., 1685. Les Statuts de 1699 reviennent sur cet
arrêt (art. XXX), sans changement au XVIIIe siècle : BNF 4-T18-121 (297), Lettres-patentes
du Roi en forme d’édit, portant règlement pour le Collège de chirurgie de Paris. Données à
Versailles au mois de mai 1768. Registrées en Parlement le 10 mai 1768, Paris, Imprimerie
royale, 1768, art. XXXII.
127 - Sur la hiérarchie professionnelle au sein de l’Hôtel-Dieu, voir T. GELFAND, Professionalizing modern medicine..., op. cit., p. 48-51 et Tim MCHUGH, Hospital politics in
seventeenth-century France: The crown, urban elites, and the poor, Aldershot/Burlington, Ashgate, 2007.
128 - Léon BRIÈLE (éd.), « Délibérations de l’ancien bureau de l’Hôtel-dieu », in
M. MÖRING et al., Collection de documents pour servir à l’histoire des hôpitaux de Paris, 18811887, t. 1, p. 318.
129 - Ibid., t. 1, p. 106, 14 juillet 1655.
l’examen de la Company peuvent prétendre à la freedom 130. Or, une pression de
plus en plus forte s’exerce sur les emplois hospitaliers : Susan Lawrence, dans son
étude sur les praticiens et les élèves hospitaliers londoniens au XVIIIe siècle, a
montré que le nombre d’élèves de chirurgie a connu une croissance rapide après
1740, tandis que celui des élèves des autres professions médicales restait stable.
Après avoir maintenu très strictement le nombre des élèves des house surgeons, les
hôpitaux Guy’s, St. Thomas, Westminster ou St. George étendent progressivement
leur nombre à quatre, tandis que les administrateurs des hôpitaux fondés au début
des années 1740, le London et le Middlesex, abandonnent toute limitation du
nombre des élèves 131. Cette croissance du niveau de l’emploi hospitalier peut
s’expliquer par l’afflux de jeunes hommes, en particulier des Écossais, venus à
Londres afin d’y trouver formation et certification en vue de s’embarquer dans la
Navy ou s’enrôler dans l’armée.
Or l’opportunisme des apprentis – et ici, des élèves chirurgiens – met en
cause le pouvoir des maîtres sur le contrôle de la force de travail. En « arpentant
les salles d’hôpitaux » (walking the wards) et en servant les armées ou la marine, les
élèves trouvent une forme d’initiation au métier ou de premier emploi plus intéressante que le service d’un maître. Cela est d’autant plus vrai qu’à Paris, le service
des hôpitaux parisiens est récompensé par des années de dispense pour l’accès à
la maîtrise, de la même façon que le service des armées ou de la marine. Sans nul
doute, l’opportunisme n’est pas le seul fait des élèves : il concerne également des
autorités militaires et les administrateurs hospitaliers qui ont tiré des bénéfices
financiers de cette politique. Ces carrières attestent de l’élargissement considérable
des perspectives d’emploi initial. À Bristol, une ville de taille moyenne, dans les
années 1770, l’hôpital local, l’Infirmary, a complètement asséché le vivier de jeunes
employés des boutiques de chirurgiens 132. La multiplication des emplois à destination des jeunes chirurgiens amoindrit donc le contrôle des chirurgiens sur une
main-d’œuvre peu coûteuse. Cela est pourtant relatif : l’afflux d’élèves à Paris et
à Londres ne diminue pas nécessairement le nombre de serviteurs des chirurgiens
de ville. Grâce à l’offre de formation et de certification alternative proposée par
l’une et l’autre capitale, l’emploi chirurgical n’a sans doute pas complètement
disparu des entreprises des maîtres.
Au terme de ce parcours entre Londres et Paris, revenons aux mutations du sens
du métier de « chirurgien » au XVIIIe siècle. Les métiers de barbier et de chirurgien
ont cessé de partager la carrière, les fondements théoriques et les institutions
130 - Guildhall Library, PB Pam 4678, A Letter to the Master, Wardens, and Court of Assistants, of the Corporation of Surgeons, on their permitting Aliens, Apothecaries, and Quacks, to
encroach upon the Province of Surgeons, Members of the Corporation. To which are added, Some
Propositions for the Corporation’s Advantages, and interesting to the Public. By a Member of
the Corporation, Londres, T. Lowndes, 1776.
131 - S. C. LAWRENCE, Charitable knowledge..., op. cit., p. 120-121.
132 - Mary E. FISSELL, Patients, power and the poor in eighteenth-century Bristol, Cambridge/
New York, Cambridge Universtiy Press, 1991, p. 134.
qu’ils ont eu en commun au début de l’époque moderne. Alors que l’un adopte
aisément l’épithète de « coiffeur » à la fin du XVIIIe siècle, l’autre devient le praticien
exclusif de l’urgence et quitte symboliquement l’artisanat. Les raisons en sont multiples. L’éclosion d’un énorme marché de la perruque et de l’apprêt du poil masculin
en France a conduit à des transformations profondes dans la carrière des barbiers.
Même après l’union des barbiers et des chirurgiens au milieu du XVIIe siècle, le
travail du cheveu et de la barbe, qui a longtemps constitué le fonds de commerce
des jeunes chirurgiens voulant s’établir, subit la forte concurrence des perruquiers
et met en danger l’économie sur laquelle vivaient les praticiens de la chirurgie. Dès
lors, les chirurgiens ont collectivement proposé de se distinguer en transformant
profondément la formation professionnelle. Cette stratégie économique, aux conséquences sensibles dans l’ordre du savoir, n’aurait sans doute pas eu de sens sans
la redéfinition de l’activité professionnelle d’autres sphères, redéfinition induite
par les demandes de main-d’œuvre pour la santé des soldats et des pauvres. De
ces souhaits du public et des gouvernements, les chirurgiens ont tiré profit pour
redéfinir leur métier vers un art « libéral », utilisant les moyens politiques et médiatiques de production et de contrôle de la diffusion du savoir pour asseoir leur nouvelle
autorité savante. Parallèlement, la demande d’expertise a conduit les monarchies
à légiférer sur la chirurgie. Soutenus par l’administration monarchique, les chirurgiens parisiens redéfinissent leur pratique vers ce qu’ils appellent la chirurgie « pure »,
c’est-à-dire la gestion de l’urgence et des traumatismes corporels, et excluent progressivement le travail de la barbe du périmètre de leur métier. Ce faisant, ils ont
abandonné progressivement les fondements de médecine humorale qui avaient
justifié leur pratique moderne au profit d’une interprétation mécanique du corps
et de gestes invasifs.
Dans ces transformations, on a pu souligner le rôle des gouvernements. Au
XVIe siècle, ils avaientt favorisé la création d’une juridiction particulière afin de déléguer à des corporations de barbiers ou de chirurgiens la permanence d’un service
de secours. À partir de la fin du XVIIe siècle, c’est pour les besoins de l’armée et de
la marine, et à la ville, de l’hôpital, que les monarchies légifèrent et proposent
de nouvelles réglementations des pratiques – au premier chef desquelles figurent
celles des corporations de Paris et de Londres, dotées de pouvoirs d’enseignement
et de certification. Au mitan des Lumières, alors que le Parlement accède aux
exigences des chirurgiens londoniens, Louis XV n’a-t-il pas joué un rôle de mécène
en dotant la corporation de magnifiques bâtiments dessinés par Jacques Gondoin,
situés aujourd’hui dans l’actuelle rue de l’École-de-médecine ? 133 Les institutions
professionnelles ont également joué un rôle, en portant sur les scènes judiciaires
et réglementaires les revendications collectives. On a pourtant ignoré l’action des
jeunes entrant dans le métier : c’est pourtant eux qui ont redessiné les carrières du
133 - Jacques GONDOIN, Description des Écoles de chirurgie dédiée à Monsieur de La Martinière,
Paris, Imprimerie P.-D. Pierres, 1780 ; Musée Carnavalet, « Louis XVI posant la première pierre du Collège de chirurgie », gouache de Gabriel de Saint-Aubin, reproduites
dans T. GELFAND, Professionalizing modern medicine, op. cit., page de garde et p. 84 ;
Bernard PEYRIHLE, Le Collège et Académie royale de chirurgie. Stances, Paris, Clousier, 1775.
métier, adoptant ou refusant certaines opportunités ouvertes par la réglementation.
À l’instar de leurs aînés, qui utilisent les moyens institutionnels à leur disposition,
leur capacité à se mouvoir dans le monde complexe des privilèges des corps et
communautés est fascinante. L’apparition d’une médecine hospitalière à Paris et à
Londres leur est redevable de la décision qu’ils ont pris de se former à l’hôpital
ou à l’armée de préférence à la boutique. D’autres interprétations sur la fabrique
d’identités professionnelles de la santé ont pu être avancées, comme celle du genre
du métier : l’expérience des armes à l’entrée de la carrière, dont paradoxalement
les chirurgiens ont obtenu la dispense, y a largement contribué 134. Ce faisant, ils
ont également transformé l’économie de la chirurgie, qui a recours dorénavant aux
financements collectifs, comme l’armée, la marine, l’hôpital et l’administration,
faisant porter le coût de la formation professionnelle sur ces institutions publiques.
Se développe ainsi le salariat médical qui caractérise largement le monde du travail
médical au XIXe siècle 135. Ainsi le comportement collectif des chirurgiens parisiens,
qui ont usé des armes de la communication savante pour conforter leurs avantages
économiques et symboliques, correspond fort bien à une défense sophistiquée de
« juridiction professionnelle », selon le terme d’A. Abbott. Aussi est-ce bien la définition d’un chirurgien nouvelle manière qu’il faut lire dans la disparition du barbierchirurgien comme praticien de la chirurgie.
Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS)
134 - M. PELLING, « Corporatism or individualism... », art. cit., p. 76 ; voir également
Margaret PELLING, « Compromized by gender: The role of the male medical practitioner in early modern England », in H. MARLAND et M. PELLING (dir.), The task of healing:
Medicine, religion, and gender in England and the Netherlands, 1450-1800, Rotterdam,
Erasmus Pub., 1996, p. 113-133, ici p. 117. Sur la masculinité des chirurgiens au
XIXe siècle, voir Christopher LAWRENCE, « Medical minds, surgical bodies: Corporeality
and the doctors », in C. LAWRENCE et S. SHAPIN, Science incarnate: Historical embodiments
of natural knowledge, Chicago, The University of Chicago Press, 1998. Sur la masculinité
au XVIIIe siècle, voir Matthew MCCORMACK, The independent man: Citizenship and gender
politics in Georgian England, Manchester, Manchester University Press, 2005, et Christopher
E. FORTH et Bertrand TAITHE (dir.), French masculinities: History, culture, and politics,
Basingstoke/New York, Palgrave Macmillan, 2007.
135 - Robert CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat,
surgery to enlarge
Révolution de 1789 vont remettre en cause le modèle établi pour encadrer l’enseignement et l’exercice des arts de guérir. Avant la Révolution Française déjà, les médecins font partie des cercles po...
communiqué decret 2011-382
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