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Timestamp: 2019-09-22 16:16:52+00:00
Document Index: 295471800

Matched Legal Cases: ['arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt\n', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ', 'arrêt ']

Fin de vie, autonomie de la personne et mort volontaire par Claire - 151054109-avis-121-0 (1) pdf - Fichier PDF
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Titre: Fin de vie, autonomie de la personne et mort volontaire
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Avant-propos à l’avis N°121 du CCNE.
A la suite de la remise, à la fin de l’année 2012, du rapport de la Commission de réflexion sur
la fin de vie en France, « Penser solidairement la fin de vie », le Président de la République a
saisi le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE)
en lui posant trois questions :
- Comment et dans quelles conditions recueillir et appliquer des directives anticipées émises
par une personne en pleine santé ou à l’annonce d’une maladie grave, concernant la fin de
- Comment rendre plus dignes les derniers moments d’un patient dont les traitements ont
été interrompus à la suite d’une décision prise à la demande de la personne ou de sa famille
ou par les soignants ?
- Selon quelles modalités et conditions strictes permettre à un malade conscient et
autonome, atteint d’une maladie grave et incurable, d’être accompagné et assisté dans sa
volonté de mettre lui-même un terme à sa vie ?
Le CCNE a été amené à plusieurs reprises à réfléchir sur ces questions au cours des vingt
dernières années. Dans le premier avis qu’il a émis sur ce sujet, en 1991, le CCNE
« désapprouvait qu'un texte législatif ou réglementaire légitime l'acte de donner la mort à
un malade » (avis N°26). En 1998, il se déclarait « favorable à une discussion publique
sereine sur le problème de l'accompagnement des fins de vies comprenant notamment la
question de l'euthanasie » (avis N°58). En 2000, il proposait la notion « d’engagement
solidaire et d’exception d'euthanasie. » (avis N°63).
L’avis N°121 « Fin de vie, autonomie de la personne, volonté de mourir » présente l’état
actuel des réflexions du CCNE qui prend en compte les évolutions de la loi et des pratiques
au cours des dix dernières années au sujet des droits des personnes malades et des
personnes en fin de vie, et le rapport de la Commission Sicard.
Plusieurs recommandations, et notamment les six qui suivent, font l’objet d’un accord
unanime de la part des membres du Comité :
- la nécessité de faire cesser toutes les situations d'indignité qui entourent encore trop
souvent la fin de vie ;
- la nécessité de rendre accessible à tous le droit aux soins palliatifs – un droit reconnu par le
législateur depuis quatorze ans ;
- la nécessité de développer l’accès aux soins palliatifs à domicile ;
- la nécessité d’associer pleinement la personne et ses proches à tous les processus de
décision concernant sa fin de vie.
- le respect des directives anticipées émises par la personne. A l’heure actuelle, et malgré
leur nom de « directives », elles ne sont considérées par la loi que comme l’expression de
souhaits, les décisions étant prises par les médecins. Le Comité demande que lorsqu’elles
ont été rédigées en présence d’un médecin traitant, et dans des circonstances où une
maladie grave a été annoncée, les directives anticipées soient contraignantes pour les
soignants, sauf exception dûment justifiée par écrit ;
- le respect du droit de la personne en fin de vie à une sédation profonde jusqu’au décès si
elle en fait la demande lorsque les traitements, voire l’alimentation et l’hydratation ont été
interrompus à sa demande.
- la nécessité de développer la formation des soignants, leur capacité d’écoute et de
dialogue, et les recherches en sciences humaines et sociales sur les situations des personnes
-la nécessité de faire cesser toutes les situations d’isolement social et de dénuement des
personnes malades, des personnes handicapées, et des personnes âgées qui précèdent trop
souvent la fin de leur vie, et de leur donner accès à l’accompagnement qui leur est
En ce qui concerne le droit d’une personne en fin de vie à avoir accès, à sa demande, à un
acte médical visant à accélérer son décès, et/ou le droit à une assistance au suicide, le
Comité n’a pas abouti à l’expression d’une réflexion et de propositions unanimement
La majorité des membres du Comité expriment des réserves majeures et recommandent de
ne pas modifier la loi actuelle, estimant qu’elle opère une distinction essentielle et utile
entre « laisser mourir » et « faire mourir », même si cette distinction peut, dans certaines
circonstances, apparaître floue. Ils considèrent que le maintien de l’interdiction faite aux
médecins de « provoquer délibérément la mort » protège les personnes en fin de vie, et qu’il
serait dangereux pour la société que des médecins puissent participer à « donner la mort ».
En ce qui concerne plus spécifiquement l’assistance au suicide, ils estiment « que cette
légalisation n’est pas souhaitable. », portant un jugement très réservé sur les indications de
l’assistance au suicide et/ou de l’euthanasie dans les pays qui les ont dépénalisées ou
autorisées et manifestant une inquiétude concernant l’élargissement de ces indications dans
certains de ces pays. Enfin, ils considèrent que toute évolution vers une autorisation de
l’aide active à mourir pourrait être vécue par des personnes vulnérables comme un risque de
ne plus être accompagnées et traitées par la médecine si elles manifestaient le désir de
poursuivre leur vie jusqu’à la fin.
Pour certains membres du Comité, qui se sont exprimés dans une contribution qui suit le
texte adopté par la majorité du CCNE, la frontière entre « laisser mourir » et « faire mourir »
a déjà, de fait, été abolie ; les lois de 2002 sur les droits des malades et de 2005 sur la fin de
vie – en reconnaissant le droit d’une personne à demander au médecin d’interrompre des
traitements vitaux, ou son alimentation et son hydratation –ont déjà reconnu le droit des
médecins de « faire mourir » ou d’aider une personne, à sa demande, à « mettre un terme à
sa vie ». Pour ces membres, la question qui se pose désormais est de savoir, dans ce cadre,
pour quelles raisons certaines formes de « demande d’aide à mettre un terme à sa vie »
seraient autorisées alors que d’autres ne pourraient l’être.
Que le CCNE ne soit pas parvenu à une réponse unanime sur ce sujet n’est pas surprenant,
s’agissant de questions dont la complexité avait conduit nos prédécesseurs à écrire, dans
l’avis N°63 : « le dilemme est lui-même source d’éthique ; l’éthique naît et vit moins de
certitudes péremptoires que de tensions et du refus de clore de façon définitive des
questions dont le caractère récurrent et lancinant exprime un aspect fondamental de la
condition humaine. »
L’avis N°121 représente une étape dans la réflexion du Comité, que les contraintes du
calendrier – liées au renouvellement tous les deux ans d’une partie de ses membres, prévu
le 15 juin – l’ont amené à finaliser en l’état. Mais le CCNE, dans son ensemble, considère que
la réflexion sur le sujet de la fin de la vie n’est pas close et qu’elle doit se poursuivre sous la
forme d’un débat public.
Le Président de la République ayant mentionné, dans sa saisine, la présentation prochaine
d’un projet de loi sur ces sujets, ce débat public devrait, comme le prévoit la loi relative à la
bioéthique, comporter des états généraux réunissant « des conférences de citoyens choisis
de manière à représenter la société dans sa diversité ».
Le CCNE continuera sa réflexion sur les questions concernant la fin de vie et en rendra
compte après le débat public dont il propose la tenue.
Didier Sicard, Président de la Commission de réflexion sur la fin de vie en France (2012),
Président d’Honneur du CCNE
A la suite de la remise du rapport de la Commission de réflexion sur la fin de vie en France 1,
le Président de la République a posé au Comité consultatif national d’éthique pour les
sciences de la vie et de la santé trois questions qui touchent à l’expression de l’autonomie
des individus au sujet de leur fin de vie : « Comment et dans quelles conditions recueillir et
appliquer des directives anticipées émises par une personne en pleine santé ou à l’annonce
d’une maladie grave, concernant la fin de sa vie ? Selon quelles modalités et conditions
strictes permettre à un malade conscient et autonome, atteint d’une maladie grave et
incurable, d’être accompagné et assisté dans sa volonté de mettre lui-même un terme à sa
vie ? Comment rendre plus dignes les derniers moments d’un patient dont les traitements ont
ou par les soignants ? ».
Le Comité s’est déjà interrogé sur le problème de l'accompagnement de la fin de vie et sur
Dans son premier et bref avis sur le sujet2, en 1991, le CCNE en était resté à la formulation
de quelques principes forts, à partir desquels il désapprouvait qu'un texte législatif ou
réglementaire légitime l'acte de donner la mort à un malade. En 19983, il a appelé de ses
vœux une discussion publique sereine sur le problème de l'accompagnement des fins de
vie, comprenant notamment la question de l'euthanasie et insisté sur l'importance d'une
réflexion en commun sur la question des circonstances précédant le décès.
En 2000, il a conduit une réflexion plus complète4. Constatant que la question de
l'euthanasie proprement dite ne peut être isolée du contexte plus large que représente le
fait de mourir aujourd'hui dans un monde fortement marqué par la technique médicale, ses
qualités évidentes, mais aussi ses limites, il a recommandé une mise en œuvre résolue des
soins palliatifs et condamné l’acharnement thérapeutique.
Le Comité, tout en soulignant avec force la valeur structurante et incontournable de
l’interdit de donner la mort à autrui, a alors constaté que si l'application de la loi amenait à
qualifier l'euthanasie d'homicide volontaire, d'assassinat ou de non-assistance à personne en
danger, les juridictions faisaient preuve, lorsqu’elles étaient saisies en la matière, de la plus
grande indulgence. Réaffirmant la valeur centrale de la limite étayée par l’interdit de donner
« Penser solidairement la fin de vie », Commission de réflexion sur la fin de vie en France, La Documentation
française, décembre 2012.
Avis n°26 du 24 juin 1991 concernant la proposition de résolution sur l'assistance aux mourants, adoptée le 25
avril 1991 au Parlement européen par la Commission de l'environnement, de la santé publique et de la
Avis n° 58, « Rapport et recommandations sur le Consentement éclairé et information des personnes qui se
prêtent à des actes de soin ou de recherche ».
Avis n° 63 du 27 janvier 2000, « Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie ».s
la mort à autrui, il a alors estimé légitime de proposer l’inscription dans le code de
procédure pénale d’une « exception d’euthanasie » permettant au juge de mettre fin à toute
poursuite judiciaire, en fonction des circonstances et des mobiles d’un acte d’euthanasie.
Le CCNE, dans le cadre du présent avis, prend bien sûr appui sur sa réflexion antérieure, qui
a également abordé la question de la réanimation néonatale, celle du refus de soin et celle
des questions éthiques liées au développement et au financement des soins palliatifs 5.
Aujourd’hui comme hier, en effet, la demande d’aide à mourir suscite un conflit de
perspectives et de valeurs entre lesquelles il est très difficile de trancher. Toutefois, treize
ans plus tard, cette question se pose dans un cadre législatif profondément renouvelé.
Fort de l’apport de nombreux travaux récents et des réflexions développées dans plusieurs
pays, et conscient de la singularité profonde de chaque fin de vie, le Comité a ainsi souhaité
s’interroger d’abord sur les origines du débat actuel sur la question de la volonté de mourir,
afin de comprendre les raisons de son actualité et de l’acuité qu’il peut prendre, mais aussi
de mesurer la portée des changements qu’il ouvre. Il a ensuite pesé tout l’apport théorique
et pratique des lois dont notre pays s’est récemment doté en matière de droits des patients
et d’accompagnement des personnes en fin de vie. Il a interrogé enfin les évolutions
possibles de la loi, puis tenté d’éclairer les questions posées par l’hypothèse d’une
légalisation du suicide assisté.
Avis n° 65 du 14 septembre 2000, « Réflexions éthiques autour de la réanimation néonatale » ; avis n° 87 du
14 avril 2005, « Refus de traitement et autonomie de la personne » ; avis n°108 du 12 novembre 2009 sur les
questions éthiques liées au développement et au financement des soins palliatifs.
Un contexte marqué par trois traits saillants
La question de pouvoir mettre un terme à la vie surgit dans un contexte marqué par trois
traits saillants : des évolutions médicales et sociologiques, la place de la médecine par
rapport à la vie, le choix de certains pays de tolérer ou légaliser l’euthanasie ou le suicide
• La longévité croissante des individus et le vieillissement corrélatif de la population6,
adressent au système de soins et plus largement à notre société des questions cruciales :
comment accompagner la perte d’indépendance et d’autonomie des personnes très
âgées, sans trop entamer les forces de leurs proches, mais aussi sans que la sollicitude et un
souci de protection tendent à réduire la liberté de ces personnes ? Comment soigner et
accompagner, et jusqu’où traiter des personnes malades ou handicapées particulièrement
fragiles, présentant des situations cliniques complexes et poly-pathologiques ? Comment
affronter la croissance du nombre de personnes atteintes de maladies neurodégénératives ?
Une autre conséquence - longtemps impensée - des avancées techniques et scientifiques de
la médecine est la possibilité de vivre longtemps avec une maladie qui ne guérira pas.
Donnant une place plus grande aux maladies chroniques, la médecine moderne procure
souvent aux personnes une espérance de vie plus longue, mais au prix d’existences
extrêmement médicalisées, parfois dans des conditions d’inconfort extrême ou de
Des progrès médicaux majeurs, par exemple en réanimation, ont aussi un revers lorsqu’il en
résulte des situations inextricables. Que faire lorsque la survie se fait au prix de très lourdes
séquelles motrices, sensorielles, cognitives ?
• Ces situations extrêmes, mais aussi celles des personnes démentes ou totalement
dépendantes, sont parfois présentées ou ressenties comme une mort sociale, une mort
« incomplète », au risque de perdre de vue le progrès personnel et collectif qu’elles
Pourtant, l’espérance de vie sans incapacité croît plus vite que l’espérance de vie ellemême ; depuis les années 1970, le nombre moyen de mois de dépendance par personne est
En cinquante ans, le nombre des personnes ayant plus de 85 ans est passé de 200 000 à 1,4 million.
passé de 12 à 97. On peut vivre pleinement plus longtemps, même si le tempo de la vie des
personnes âgées n’est évidemment pas le même que celui des personnes plus jeunes. La fin
de vie est une autre allure de la vie et non simplement le bout de celle-ci.
Mais ces peurs sont aussi alimentées par la relégation qui semble être le lot de tant de
personnes en fin de vie, notamment de celles qui vivent des situations de grand isolement
ou qui achèvent leur vie dans des institutions faisant parfois figure, aux yeux des bien
portants, de mouroirs qui peuvent susciter l’effroi. Pourtant, ce diagnostic ne conduit pas
notre société à accorder plus de poids, plus de moyens à l’accompagnement des vieillards ou
des personnes qui ont perdu beaucoup de leurs capacités du fait de l’âge ou de la maladie.
• Les proches de ces personnes malades ou très âgées ont et vont avoir à vivre des situations
d’accompagnement parfois longues, voire épuisantes, alors qu’ils manquent de temps dans
un quotidien déjà intense et qu’ils ne peuvent pas toujours avoir accès à des moyens
adaptés de prise en charge à domicile. Souvent, l’entourage familial ne peut plus ou ne veut
plus assumer seul une charge qui autrefois, dans un contexte à bien des égards différent,
restait plus facilement dans ce cercle. La lourdeur croissante des situations – que l’on pense
par exemple aux accompagnants des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou
d’autres formes de troubles cognitifs – le fait que les enfants n’habitent presque plus jamais
sous le même toit que leurs parents, que les deux membres du couple travaillent : tout tend
à rendre plus difficile l’aide de ceux que l’on appelle les aidants « naturels ».
La notion de « droit au répit » des aidants doit trouver des traductions plus satisfaisantes,
par exemple dans la création de structures capables de prendre le relais de l’entourage. Par
ailleurs, l’intérêt des personnes âgées mérite d’être mieux apprécié : elles n’ont pas
seulement besoin d’être soignées ; elles ont besoin que l’on prenne soin d’elles, au plus
proche de leurs propres aspirations, qu’on entre en relation avec elles et non seulement que
l’on agisse pour elles à travers le soin médical.
• L’évolution sociologique du rapport à la mort.
Certains épisodes comme la canicule de l’été 2003 ont révélé à la fois le grand isolement de
certaines personnes âgées et l’image abîmée que véhiculaient d’elles les médias avec une
crudité assumée : déchéance du corps, visage qui s’est par trop éloigné de l’« image de
référence » de la personne, celle de ses belles années.
Par ailleurs, la prise en charge de la fin de vie et de la mort s’est institutionnalisée et
professionnalisée. La norme en France, c’est de mourir à l’hôpital ou dans une maison de
retraite : selon les données de l’Observatoire national de la fin de vie8, aujourd’hui, 58% des
Cf Jean de Kervasdoué, « Les vieux et l’argent : vrais problèmes et lieux communs », in Médecine et vieillesse,
sept débats citoyens qui amènent à déconstruire nombre d’idées reçues, septembre 2012, publication du
centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin.
Fin de vie : état des lieux. Rapport 2011 de l’observatoire national de la fin de vie, Paris, La Documentation
française, 2012.
Français décèdent à l’hôpital, 27% à leur domicile, 11% dans une maison de retraite ou un
lieu apparenté. Comme les prisons ont quitté le centre des villes, les mourants sont partis
des foyers, les établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes ou des
personnes handicapées sont situés souvent hors des villes, loin même de leur périphérie, et
la mort se trouve ce faisant à l’écart de notre quotidien.
Ces évolutions aboutissent à un retrait progressif de la mort de la culture commune, avec
une disparition ou une modification profonde des rituels qui entouraient cet événement et
le rendaient à la fois visible et plus admissible, ainsi qu’à une quête de maîtrise générale, y
compris de la fin de vie et de sa mort.
C’est dans ce contexte que de nombreuses personnes, confrontées aux situations souvent
inédites créées par la médecine et à son lot de peurs nouvelles, demandent la légalisation de
l’euthanasie ou du suicide assisté.
Cette évolution peut être mise en rapport avec celle des préjugés sur ce qu’est une bonne
manière de mourir : autrefois, mourir conscient, entouré, armé pour affronter ses « derniers
instants »; aujourd’hui, mourir sans souffrir, sans que les facultés soient altérées, si possible
de manière soudaine et inconsciente. Le rapport à la mort est désormais pour beaucoup
déterminé à partir de notre vie présente, notre rapport à notre corps et à notre esprit.
L’expérience du mourir s’est donc profondément modifiée : si la mort s’est
institutionnalisée, si son accompagnement s’est professionnalisé, le rapport moderne à la
mort s’est privatisé, individualisé. Il oscille entre une mise à distance de la mort et une
aspiration à la contrôler, à faire de la mort une question de choix individuel.
I-2- La place même qu’occupe la médecine dans notre rapport à la vie contribue à l’acuité
prise par cette question.
La demande de maîtrise de leur fin de vie qu’expriment de nombreuses personnes puise à
cet égard à deux sources : elle est à la fois la fille de l’espoir dans la médecine et du nouveau
rôle reconnu aux patients dans la façon d’envisager leur santé.
L’expansion médicale fait figure de mythe : soignants et patients partagent souvent un
même espoir dans la médecine ; ils assimilent la lutte contre la maladie à un combat, qu’ils
mènent parfois jusqu’à une forme d’obstination déraisonnable. La poursuite acharnée des
traitements ne doit évidemment pas être caricaturée tant elle est consubstantielle à la
vocation du médecin et à la possibilité du progrès médical. Et il ne faut pas oublier qu’avant
le développement des soins palliatifs, initié en Grande-Bretagne dans les années 1970, la
médecine moderne se désintéressait largement de la douleur et de la solitude des personnes
qu’elle ne parvenait pas à « sauver ».
Dans ce contexte d’attente très forte à l’égard des soignants et de prise de conscience du
caractère intolérable des situations dans lesquelles les personnes en fin de vie étaient
abandonnées par la médecine, le médecin s’est vu attribuer un rôle central dans les
décisions qui concernent la vie ou la mort des personnes, ignorant parfois l’autonomie de la
personne, même si les lois récentes de 2002, puis de 2005 ont atténué ce rôle.
Notre rapport à la médecine est en effet aussi un témoin de notre difficulté à vivre avec nos
menaces intimes et nos peurs mêlées – douleur, vieillesse, maladie, mort – et à percevoir
notre condition de mortels comme une liberté et non seulement comme un fardeau. La
quête de santé peut être source de morbidité quand elle est difficulté à nous confronter à
notre finitude et à celle d’autrui. On veut toujours faire contre la maladie ; parfois, il
convient de faire avec elle.
Ce qui était foi dans la médecine et dans les médecins a pu évoluer ces dernières décennies
vers une revendication d’adaptation de la médecine aux volontés de chacun du fait de
l’affirmation depuis une quinzaine d’années des droits des malades : les patients
s’impliquent fortement dans la gestion de leur santé – parfois sous une pression sociale de
prendre soin de soi-même afin de vieillir « au mieux » – d’autant qu’ils ont facilement accès
à une information large et que des droits leur ont été reconnus par le législateur, soucieux
de renforcer leur autonomie et de donner du poids à l’expression de leur volonté.
Le mouvement en faveur du droit à « choisir sa mort » résulte en partie de ces évolutions,
ainsi que des limites de la médecine dans l’accompagnement de la souffrance des personnes
en fin de vie. De la demande d’un traitement médical à tout prix à son rejet violent et à la
dénonciation d’une surmédicalisation pesante de la fin de vie, il n’y a souvent qu’un pas.
Ainsi, notre société, qui a tendance à refuser la mort et à attendre une réponse de la
technique médicale, peut souhaiter en même temps mettre à distance la médecine
lorsqu’elle la juge excessivement envahissante. Dès lors que le médecin doit répondre à mes
souffrances en prenant en compte ma volonté, c’est finalement moi, patient, qui suis le
prescripteur légitime quand il ne s’agit plus vraiment de traiter, mais d’organiser et
d’accompagner la fin de mon existence.
Ces évolutions alimentent la demande de prise en compte par le législateur d’un droit à
choisir les circonstances et le temps de sa mort. Cette demande a un premier visage, qui
n’est pas étranger à la culture occidentale : maîtriser sa vie jusqu’à sa fin et décider du
moment et des modalités de sa mort serait plus honorable et moins insupportable que de
l’attendre passivement et manifesterait la pleine conscience de notre finitude. La question
de la place du suicide émerge et celui-ci est ainsi parfois présenté comme l’ultime expression
de la volonté et de la liberté individuelles, dans un contexte dans lequel les personnes sont
confrontées tout au long de leur vie à des exigences de performance. Mais la demande
d’autorisation de l’assistance à mourir a un autre visage : elle correspond au souhait de
beaucoup de prévenir la souffrance et d’éviter des situations d’indignité.
I-3- Certains pays ont légalisé ou choisi de tolérer l’euthanasie ou l’assistance au suicide.
Depuis plusieurs années, un certain nombre de pays – la Suisse, le Bénélux et trois Etats
américains (Oregon, Washington et Montana) – ont choisi de tolérer ou de légaliser
l’euthanasie ou le suicide assisté. D’autres, comme le Canada et le Royaume-Uni,
réfléchissent actuellement à une éventuelle évolution de leur législation (Cf. annexe 1).
Cependant, ce mouvement de libéralisation de l’aide à mourir, quoique bien réel, n’en
demeure pas moins largement minoritaire dans le monde.
Les premières législations en la matière remontent à une vingtaine d’années. Elles sont nées
en outre dans des contextes culturels particuliers. L’Oregon, qui a été le premier Etat à
s’engager sur cette voie, a légalisé le suicide assisté en 1997. Si cette pratique y est acceptée,
c’est avant tout parce qu’elle répond à une demande culturelle très forte d’autonomie.
L’euthanasie, en revanche, demeure interdite. En effet, l’idée de mourir de la main d’un tiers
heurte profondément les mentalités, tant elle s’éloigne des canons habituels de
l’autonomie. C’est d’ailleurs un des traits remarquables des pratiques dans cet Etat : la
volonté de préserver son autonomie préside davantage à la décision du suicide assisté que le
caractère insupportable de la souffrance, plus fréquemment évoqué sur le vieux continent. 9
La seconde loi la plus ancienne, celle des Pays-Bas, a vu le jour, elle aussi, dans un contexte
culturel particulier : elle n’a fait que formaliser une pratique, vieille d’une trentaine d’années
déjà. En effet, c’est au début des années 1970 que la société hollandaise a commencé à
pratiquer l’euthanasie. En 1984, l’Association médicale royale a élaboré les critères de
minutie qui figurent aujourd’hui dans la loi adoptée en 2001. L’euthanasie s’est donc
progressivement installée dans la culture hollandaise et la loi n’a fait que prendre le relais
d’une pratique largement répandue, sans causer par conséquent de rupture dans les
mentalités. L’euthanasie occupe aujourd’hui une place significative aux Pays-Bas, comme en
témoignent les chiffres de recensement des décès.10
Par ailleurs, l’euthanasie a été sporadiquement projetée sur le devant de la scène dans notre
pays par la médiatisation d’affaires qui, si elles touchaient des cas très différents, ont nourri
ensemble la demande d’un droit de mourir et d’y être aidé.
Le champ de la réflexion sur le droit à une aide active à mourir
Les enjeux ouverts par le débat sur l’anticipation volontaire de la mort ont une portée très
large, qu’il convient de bien cerner.
II-1- Un débat qui ne se cantonne pas à l’extrême fin de vie
Le débat sur la maîtrise de la fin de vie ne peut se limiter à l’extrême fin de vie, à la phase
agonique d’une affection incurable, alors qu’il s’agit peut-être de la situation dans laquelle le
recours à une mort volontaire est le moins probable et la demande la moins pressante.
Les partisans du suicide assisté ou de l’euthanasie expriment des demandes dont la portée
est très différente : certains réclament une aide active à mourir réservée aux malades en
Rapport Sicard, p.76
2,8% des décès sont des euthanasies aux Pays-Bas (Rapport Sicard, p.74)
situation d’incurabilité qui en font la demande, car ils souhaitent éviter, pour eux-mêmes ou
pour leurs proches, une fin de vie qu’ils jugent insupportable ; pour d’autres, il s’agit d’une
déclinaison du « droit à disposer de son propre corps ». Mais ces demandes sont unies par
une même sensibilité à la question de la qualité de vie, à la notion de vie ne valant la plus
peine d’être vécue, et une volonté de conserver un certain niveau de maîtrise de soi au plan
La demande relative au suicide assisté concerne peut-être moins les situations dans
lesquelles existe une menace vitale à court terme que celles qui se situent en amont. La
« vraie » fin de vie, en effet, est, d’après nombre de témoignages, le règne de l’incertitude,
une phase dans laquelle le temps de la décision est souvent ralenti, où la volonté peine à se
fixer. Cet état de fait entre en tension avec un modèle libéral fondé sur l’affirmation du
choix, sur la suprématie de la volonté individuelle.
D’autres situations que l’extrême fin de vie sont présentes dans le débat, notamment celle
des personnes atteintes de maladies chroniques graves ou lourdement handicapées, ou celle
des personnes qui doivent affronter la dégradation annoncée de leurs facultés mentales en
cas de diagnostic d’une maladie neuro-dégénérative. La question posée est ici aussi celle de
la place laissée par notre société à la différence, à la déviation d’une norme, à l’altérité
ultime et donc à la question du sens de certaines vies, question éventuellement perçue par
les malades eux-mêmes lorsqu’ils ne trouvent plus leur place. Elle interroge certaines
pratiques médicales, notamment la réanimation, qui ne peut esquiver cette question des
limites, mais qui est contrainte aussi de s’attacher à la spécificité de chaque cas clinique et
En arrière-plan de toute réflexion sur le fait d’abréger l’existence, il y a aussi le contexte
économique dans lequel sont effectués les choix individuels et collectifs en matière de santé.
Certains se demandent s’il faut absolument prolonger la vie jusqu'à un âge très avancé si
nous ne sommes pas en capacité de maintenir les personnes âgées dans une condition et à
une place « acceptable » et alors qu’ils pèsent sur les ressources communes. Et ces
personnes elles-mêmes intègrent souvent ce raisonnement et s’inquiètent de la charge
humaine et financière qu’elles représentent pour leurs proches ou, plus largement, pour la
Plus d’un million de personnes âgées vivent dans des institutions médicalisées et ont à
participer financièrement à leur prise en charge dans des conditions qui peuvent assécher
leurs ressources ou celles de leur famille. L’effort de solidarité nécessaire pour atténuer cet
état de fait est souvent présenté comme hors de portée. Mais pour le CCNE, il convient
d’introduire de la clarté et de la vérité dans ce débat. Ce sont souvent des chiffres erronés
qui sont avancés quant au coût que représente la prise en charge des personnes âgées et
vulnérables. A cet égard, l’avis adopté par le Haut conseil pour l’avenir de l’assurance
maladie le 22 avril 2010, intitulé « Vieillissement, longévité et assurance maladie »,
désamorce beaucoup d’idées reçues et montre qu’un meilleur accompagnement de la perte
d’autonomie – besoin spécifique et distinct des traitements – est susceptible de limiter de
manière importante la dépense d’assurance maladie liée à la prise en charge des personnes
II-2- La souffrance physique n’est pas le seul enjeu des demandes
La demande de légalisation de l’assistance au suicide ou de l’euthanasie est encore trop
souvent liée à des douleurs qui envahissent le champ de la conscience des personnes en fin
de vie ou lorsque leur qualité de vie est trop altérée. Elle est parfois liée au fait que la vie
n’est plus perçue que comme une souffrance. Cette demande pose au moins deux
questions : de quoi parle-t-on ? Et comment répondre à cette souffrance?
La douleur est difficile à définir pour un observateur extérieur : tout aussi bien symptôme
d’une atteinte à l’intégrité du corps, qui est de l’ordre de l’objectivable, de l’évaluable, que
douleur réelle puisque ressentie, mais qui ne trouve pas toujours d’explication rationnelle,
ou expression d’une souffrance morale, sociale ou existentielle.
Les experts s’accordent pour dire que toute douleur peut aujourd’hui être soulagée par une
gamme de solutions pouvant aller jusqu’à l’utilisation de techniques anesthésiques ou une
chirurgie de la douleur. Les souffrances dont l’origine est une dépression trouvent elles
aussi, très majoritairement, des réponses médicales même si, trop souvent, elles ne sont pas
traitées comme elles le devraient. C’est donc non pas la douleur physique, ni la dépression
qui devraient être en cause dans la demande d’anticipation de la mort si des soins palliatifs
de qualité étaient proposés de manière égale sur tout le territoire : c’est un point sur lequel
nos concitoyens ont à l’évidence un fort besoin de réassurance.
Choisir le moment de sa mort serait plutôt pour certains la seule réponse valable à une
souffrance de nature plus existentielle. Cette souffrance n’est évidemment pas l’apanage du
grand âge des personnes en phase terminale de maladies graves. Elle est une réalité
humaine, qui tient à la relation à l’autre, à soi, à la vie, à sa vie.
Certaines personnes demandent qu’on les aide à mourir paisiblement pour ne plus éprouver
cette souffrance existentielle. Se pose alors la question redoutable du champ de cette
réponse : faut-il la réserver aux personnes dont la mort est très proche ?
Cette question conduit de manière absolument prioritaire à réfléchir aux efforts qu’il
convient de faire pour que le soulagement nécessaire soit mieux prodigué. Ainsi toutes les
demandes de suicide assisté ou d’euthanasie imposent une exploration de leur origine.
Lorsque la cause est accessible à des soins palliatifs et à un accompagnement, ceux-ci
doivent être mis en œuvre – sachant que les soins palliatifs ne sont pas simplement une aide
aux personnes en fin de vie, quand on ne peut plus rien attendre des traitements curatifs,
mais doivent s’intégrer à ces derniers qui ne sont jamais exclusifs d’autres formes du
La question se pose de ce qu’il convient de faire lorsque la demande de suicide assisté ou
d’euthanasie semble ne pas trouver un enracinement accessible à des soins et traitements
palliatifs, mais semble correspondre à une souffrance de nature existentielle, à un désir de
mort ou à un refus de n’avoir d’autre choix que d’achever son existence comme si la fin de
vie était obligatoirement une maladie, c’est-à-dire dans le cadre d’une prise en charge
médicale de plus en plus importante.
Les limites et les insuffisances de l’accompagnement des personnes en fin de vie ressortent
de nombreux témoignages recueillis par la commission Sicard et les nombreuses études,
d’Edouard Ferrand11, notamment, qui soulignent le défaut majeur d’accès aux soins palliatifs. Ils
expriment pêle-mêle une plainte quasi-obsessionnelle de l’insuffisance d’écoute des
médecins, une dénonciation du « tout curatif », mais aussi des lacunes de la prise en charge
médicale, de graves défaillances pratiques dans la mise en œuvre des soins palliatifs,
l’impossibilité pour les familles de « gérer » la succession des équipes et des problèmes de
communication entre les équipes soignantes, et avec les familles. Ces témoignages révèlent
également un reproche qui n’est pas aisé à interpréter sur le temps et les modalités de
l’agonie ; mais aussi l’embarras de la médecine à laquelle la société a confié le soin de
s’occuper de la mort.
C’est un fait que l’expérience concrète d’une proportion importante de personnes en fin de
vie et de leurs proches reflète un vécu très négatif de l’accompagnement par les
professionnels de santé. L’étude Mort à l’hôpital, réalisée dans 200 hôpitaux français, et publiée en
2008 par Edouard Ferrand et coll.12, indique de plus que deux tiers des infirmières et infirmiers
déclaraient qu’ils considéraient les conditions de fin de vie des personnes qu’ils soignaient comme
inacceptables pour eux-mêmes, lorsqu’ils seraient en fin de vie. Il y a encore beaucoup à faire
pour instaurer une écoute véritable, une attention à la douleur et aux souffrances des
malades, sur tout le territoire et dans tous les services médicaux, pour éviter que la
médecine ne se déshumanise. Certaines situations indignes et irrespectueuses ont été
relatées lors de la mission Sicard et il faut en priorité y remédier.
Dans le même temps, le Comité souligne la nécessité de protéger la spécificité de la
médecine. La place dominante qu’elle prend ou qu’on lui assigne dans l’accompagnement
Voir, par exemple : Ferrand E, et coll. Evolution of requests to hasten death among patients managed by
palliative care teams in France: a multicentre cross-sectional survey. European Journal of Cancer, 2012,
Ferrand E, et coll. Circumstances of Death in Hospitalized Patients and Nurses' Perceptions: French
Multicenter Mort-a-l'Hopital Survey. Archives of Internal Medicine, 2008,168 :867-75
La prise en charge globale des personnes très âgées, de celles qui entrent dans la dernière
phase de la maladie, des personnes handicapées, leur accompagnement dans la durée ne
sont en effet pas du ressort du seul monde médical et ne relèvent pas non plus entièrement
d’une réponse publique. Accompagner ces personnes est une façon d’exprimer la solidarité à
la fois individuelle et sociale en acceptant leur singularité, en les entourant dans le respect
de leur liberté. Le temps de l’accompagnement ne peut être exclusivement celui de la
médecine. Accompagner quelqu’un signifie être attentif à ses besoins, aux modestes gestes
de son autonomie, et être présent dans l’écoute et dans la durée. Le rôle de
l’accompagnement, au-delà de ce qu’il dit de notre humanité partagée, est de faciliter la
mise en place d’un projet de (fin de) vie et de soins adapté à la fois à la personne elle-même
et au groupe. Il œuvre à maintenir l'appartenance du singulier au collectif.
IIILa demande de légalisation de l’euthanasie ou du suicide assisté mobilise des
principes dont la portée ou la conciliation font débat
C’est devenu, au gré de sondages aux questions souvent trop sommaires – dont on peut
noter qu’ils ne s’adressent presque jamais aux personnes « en fin de vie » – et d’une
présentation trop schématique des enjeux du débat par des media ou des militants, une
sorte d’évidence : autoriser l’euthanasie répondrait au souhait de garantir que les personnes
puissent en toute circonstance « mourir dans la dignité ». Dans le même temps, le principe
de dignité est mobilisé par les opposants à l’euthanasie et au suicide assisté.
Il existe en réalité, ainsi que le Comité a déjà eu l’occasion de le relever, deux usages très
différents de ce terme.
Les partisans de la mort choisie se réfèrent à une conception subjective ou personnelle
de la dignité : la dignité est ici entendue comme un regard que l’individu porte sur lui-même
en fonction de ses valeurs, de ses désirs, des relations qu’il entretient avec ses proches,
regard qui peut donc varier du tout au tout d’un individu à l’autre, et subir une altération
lorsque la vieillesse ou la maladie se font plus présentes, selon l’image que les autres lui
renvoient. La dignité renvoie ici à une dimension normative (à une manière d’être, à la
bonne image de soi que l’on présente à soi-même ou à autrui, ou au fait d’être présentable
selon des normes très variables dans le temps et dans l’espace, à la décence). La dignité,
c’est aussi cette vertu stoïque selon laquelle chacun doit être capable de se maîtriser, de ne
pas infliger à autrui le spectacle de sa détresse.
Dans cette acception, le droit à mourir dans la dignité correspond à la prérogative qui serait
celle de chacun de déterminer jusqu’où il juge acceptable que soient entamées son
autonomie et sa qualité de vie. Cette demande doit avant tout être mise en rapport avec les
situations objectives d’indignité qui, ainsi qu’il a été relevé plus tôt, sont le lot de trop
nombreuses personnes handicapées ou dépendantes. Pour d’autres, la demande d’un
« droit à mourir dans la dignité » correspond davantage à l’affirmation de l’autonomie de la
personne ; elle est en fait une expression de sa liberté individuelle et de la possibilité
d’opposer celle-ci à des tiers.
Dans une autre conception, qui est celle que la tradition moderne place au
fondement des droits de l’homme, la dignité revêt un sens ontologique, elle est une qualité
intrinsèque de la personne humaine : l’humanité elle-même est dignité, de sorte que celle-ci
ne saurait dépendre de la condition physique ou psychologique d’un sujet. La dignité est
entendue ici comme ce qui exprime l’appartenance de chaque personne à l’humanité,
comme la marque profonde de l’égalité des individus, une réalité morale qui qualifie l’être
humain dans son existence et implique des devoirs à son égard.
Le problème n’est pas de prendre parti entre ces deux usages de la notion de dignité, mais
de mesurer ce que signifie leur maniement dans le débat sur la volonté de choisir le moment
de sa mort. A cet égard, les différences sont très grandes.
La dignité entendue comme absolu est inaliénable – celui qui est mentalement et
physiquement diminué ne la perd pas – et non quantifiable. A cet égard tous les hommes ne
naissent pas seulement mais meurent « égaux en droits et en dignité » et dire que le suicide
assisté ou l’euthanasie permettent, en certaines situations, une mort « plus » digne n’a pas
Chacun peut en revanche relier le sentiment qu’il a de sa dignité à des aptitudes à
comprendre, réfléchir, prendre des décisions ou à une qualité de vie. Lorsqu’une personne
estime que sa vie n'est plus digne d'être vécue – sentiment tout à la fois naturel, aisément
compréhensible dans un certain nombre de situations, mais aussi tragique car la
représentation que nous nous faisons de notre dignité est liée au regard que les autres
posent sur nous – faudrait-il lui donner la possibilité de mourir prématurément ?
Le Comité souligne que les deux conceptions de la dignité expriment des significations très
différentes du mot et ne s’excluent pas a priori l’une l’autre. Il souligne aussi que c’est la
lutte contre les situations objectives d’indignité qui doit mobiliser la société et les pouvoirs
publics : non-accès aux soins palliatifs pour tous, isolement de certaines personnes à la fin de
leur vie, mauvaises conditions de vie et défaut d’accompagnement des personnes malades
et handicapées rendant impossible pour elles la fin de vie à domicile. La situation la plus
indigne serait celle qui consisterait à considérer autrui comme indigne au motif qu’il est
malade, différent, seul, non actif, coûteux… Mais par ailleurs, le passage de la dignitédécence à la dignité-liberté qu’opèrent certains ne laisse pas intacte la dignité entendue
comme garante de l’égale valeur de tous les êtres humains, quelle que soit leur condition.
Regarder l’assistance au suicide ou l’injection létale par un médecin comme une réponse
possible au sentiment intime d’indignité ou à la crainte de perdre sa dignité entendue
comme plénitude de ses facultés, voire capacité à être suffisamment heureux et autonome,
peut avoir pour conséquence de donner à des personnes vulnérables le sentiment de leur
« indignité ». Et cette crainte peut aussi s’exprimer s’agissant de la possibilité qui a été
donnée aux personnes malades de refuser tout traitement vital, donc de choisir de ne pas
Il existe donc une tension certaine entre la nécessité d’accorder sa place au sentiment
personnel de dignité et le risque que cette dignité soit confondue avec la dignité inaltérable
qu’il appartient aux proches et aux soignants de respecter chez les personnes en état de
grande vulnérabilité en leur prodiguant soutien, réconfort et affection. Au plan de la société,
il faut prévenir la marginalisation de tous ceux qui sont vulnérables, soit en raison de leur
santé, soit par leur difficulté, voire leur inaptitude à trouver leur place au sein de la société
ou de leur entourage proche.
La culture ambiante disant assez que la valeur de l’homme tient à sa capacité d’agir, de
produire et d’être rentable, ainsi qu’à sa faculté de s’épanouir, il est essentiel de ne pas
perdre de vue que la dignité est aussi cette valeur inaltérable qui peut, sans l’abolir, entrer
en confrontation avec la liberté individuelle.
III-2-La demande de légalisation de l’euthanasie ou du suicide assisté se réclame d’une vision
de la liberté qui interroge le rapport entre volonté individuelle et contenu de la loi.
L’émergence des droits des personnes malades, avec leur consécration législative, a
contribué à sortir les questions éthiques du confinement médical. Elle a aussi favorisé
l’affirmation par chaque citoyen de ses demandes particulières partout où son corps et sa
santé, ou celle de ses proches, sont en jeu.
Cette évolution s’est inscrite dans une modification assez profonde du rapport entre le « je »
et le « nous » ; elle est aussi devenue l’un des moteurs majeurs de cette modification.
Comme dans d’autres domaines, il s’agit de savoir jusqu’où les préférences individuelles
peuvent inspirer, sur les sujets les plus intimes, de nouveaux droits-créances mobilisant la
La revendication d’un droit à une aide à mettre fin à sa vie interroge cet équilibre entre
liberté de chacun et souci de l’intérêt commun tel qu’il peut faire l’objet d’un consensus
La liberté est bien sûr la valeur qui unit les membres de notre société. Non seulement, elle
est capitale du côté de la personne, mais elle est aussi au fondement de la vie de la cité. Le
principe de liberté implique qu'il appartient à toute personne majeure et capable de prendre
elle-même les décisions qui la concernent. Une telle personne ne saurait en principe se voir
imposer un comportement déterminé au motif qu'il serait objectivement conforme à son
intérêt. Chacun est seul juge de son propre intérêt, y compris en choisissant de ne pas agir
en considération de son intérêt. Il ne resterait rien de la liberté individuelle si le caractère
irrationnel d'un comportement le rendait illicite.
Certes, cette logique n’est pas absolue : le port obligatoire de la ceinture de sécurité,
l’encadrement strict du don d’organes entre vifs sont deux exemples parmi bien d’autres des
limites qui lui ont été apportées.
Néanmoins, il est désormais acquis que le droit d'une personne de recevoir des traitements
ne puisse se transformer en une obligation de les subir13. Par le passé, cette obligation a pu
être regardée comme étant au premier chef une obligation à l'égard de la collectivité,
obligation qui s'imposerait au médecin mais également au malade. La collectivité exerçait
alors un droit sur la santé de ses membres, droit dont les médecins étaient les garants.
L’hypothèse d’une autorisation de l’aide à mettre soi-même fin à sa vie, voire d’un droit à
être euthanasié va bien au-delà ; elle met en tension une conception de l’autonomie
entendue comme souveraineté individuelle et ses implications à la fois personnelles et
En effet, l’euthanasie ou le suicide assisté ne sont pas seulement demandés comme une
solution au sentiment d’indignité, de souffrance ou de lassitude existentielle extrême dont
sont atteintes certaines personnes. Ils font aussi, à côté ou au-delà, l’objet d’une
revendication de principe par certaines personnes qui souhaitent que l’autonomie devienne
la référence première dans le but de ne pas laisser à la nature ou à un tiers (particulièrement
au médecin) le pouvoir de décider du terme de la vie.
Un certain nombre de points ne paraissent pas faire débat. En premier lieu, la liberté signifie
bien sûr la possibilité pour chaque personne de se déterminer en fonction d’une conception
du bien qui lui est propre. Dès lors, le médecin doit respecter la liberté du patient, ses
croyances, ses choix, ses demandes, même s’il les juge contraires à la raison ou à son intérêt
(prendre des risques disproportionnés, se droguer, refuser une transfusion sanguine ou un
traitement jugé nécessaire), et même si, ce faisant, il met manifestement en jeu sa
responsabilité morale et sa fidélité aux valeurs qui fondent sa vocation.
En second lieu, la prudence conduit, s’agissant des personnes gravement malades ou qui
subissent des inconforts lourds et divers dans leur grand âge, à tenir particulièrement
compte de deux éléments : la difficulté à apprécier la liberté de jugement qui comporte
toujours une part importante de subjectivité; et la possibilité que la personne décide sous
l’emprise exercée par un tiers. Néanmoins, personne ne peut présumer que le libre-arbitre
de la personne malade ou âgée est inexistant ou trop altéré pour juger que sa demande ne
traduit pas sa volonté.
L’avis n° 87 du CCNE du 14 avril 2005, « Refus de traitement et autonomie de la personne », comporte une
annexe consacrée à l’histoire des droits et de l’autonomie de la personne qui explique où et pourquoi cela n’a
Pourtant, dans une autre conception, rattacher à l’exercice de la liberté le droit de choisir le
moment et les modalités de sa mort et d’y être assisté n’est pas chose facile, pour trois
raisons au moins.
Il y a, tout d’abord, le fait qu’au nom de ma liberté, je prends prise sur celle d’autrui, pour lui
demander de me prêter assistance d’une manière qu’il peut juger paradoxale au regard des
devoirs qu’il s’assigne au nom de la fraternité ou qui peut le heurter14.
Ensuite, on ne peut jamais avoir la certitude que le désir d'une personne d'exercer cette
liberté soit effectivement profond et constant. Les personnes qui accompagnent ou soignent
des patients atteints de graves maladies ou très âgés témoignent de la variabilité extrême
des demandes d’anticipation de la mort. La revendication d’une mort choisie interroge donc
profondément notre conception de la liberté et du rapport qu’elle entretient avec le bien
Enfin, la liberté entendue comme souveraineté de la volonté est selon certains le fruit d’une
conception incomplète car oublieuse de la dimension relationnelle de tout être. Ils
soulignent que ce qui est en jeu dans la fin de la vie ne relève pas seulement du désir, des
droits, voire des souffrances individuels : c'est le sens du lien qui est engagé, des liens
interpersonnels, mais aussi du lien social. La fin de vie ou la maladie sont pour beaucoup un
moment où le besoin d’être en lien avec d’autres est important. Ce peut être un moment de
souffrance, mais aussi un temps d’émotions, un temps essentiel de passation, d’échange de
paroles ou d’histoires familiales, de gestes … Un moment pour tenter de penser notre
condition d’êtres humains, celle d’individus singuliers appartenant pleinement à un groupe
C’est déjà vrai pour l’arrêt de traitement, l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation, mais aussi pour l’IVG,
l’interruption médicale de grossesse, la destruction des embryons surnuméraires, le diagnostic préimplantatoire etc. Ce n’est donc pas un problème spécifique à l’assistance au suicide, même s’il y est peut-être
Acquis et limites de la législation relative à la fin de vie : des améliorations s’imposent au
plan de la loi et des politiques publiques.
ILa fin de vie a fait l’objet depuis quinze ans d’une attention forte de la part du
La question de la fin de vie avait longtemps été traitée en creux par le droit, qui complétait la
prohibition de l’homicide par des dispositions du code de déontologie demandant au
médecin de « s’abstenir de toute obstination déraisonnable ». Elle a fait depuis une
quinzaine d’années l’objet de nombreuses interventions de la part du législateur qui, si elles
ne renouvellent pas fondamentalement les principes qui résultaient des dispositions du code
de déontologie ou de la jurisprudence, ont eu un impact très fort, même si l’on déplore leur
application encore lacunaire. La loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la
qualité du système de santé et la loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la
fin de vie représentent, de fait, des étapes majeures dans l’affirmation des droits des
personnes malades et la prise en compte des enjeux complexes de la fin de vie. Leur
élaboration a donné lieu à des débats approfondis ; et les témoignages des professionnels de
santé montrent qu’elles ont eu un impact profond, notamment en milieu hospitalier, et
permis une approche plus respectueuse des personnes en fin de vie. La loi du 22 avril 2005,
dite loi Leonetti, a en particulier eu l’effet d’un signal conduisant nombre de services à
s’interroger sur leurs pratiques à la lumière des principes qu’elle affirmait ou réaffirmait avec
Ce changement de perspective n’est toutefois pas perçu pour ce qu’il est par nos
concitoyens et qui est encore loin d’avoir produit tous ses effets dans le monde médical.
I-1- Les personnes soignées sont aujourd’hui titulaires de nombreux droits.
La loi du 9 juin 1999 sur les soins palliatifs a garanti le droit à l’accès aux soins palliatifs à
toute personne malade dont l’état le requiert ; c’est un droit qu’elle ou ses proches
peuvent faire valoir en justice. Et la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à
la qualité du système de santé a donné à toute personne malade le droit à un choix libre et
informé dans les domaines concernant sa santé.
A ces droits des personnes malades répondent des devoirs des médecins.
En son état actuel, l'éthique médicale fait trois devoirs au médecin: celui de soulager la
souffrance, celui de s'interdire toute obstination déraisonnable, celui de respecter la
volonté du patient; ces devoirs se trouvaient énoncés de longue date et avec une parfaite
clarté aux articles 36,37 et 38 du code de déontologie médicale avant d'être réaffirmés par
les lois du 4 mars 2002 et du 22 avril 2005.
Le premier de ces devoirs, alléger la souffrance, implique en particulier le développement
des soins palliatifs auquel la loi de 2005, par les débats qu'elle a suscités, a donné un
véritable élan.
La volonté de soulager la douleur et la souffrance autorise, dans le dernier état de la
législation, l'usage de techniques ou de produits dont un des effets, secondaire et indirect
pourrait être d'entraîner la mort. La loi intègre ainsi ce qu’il est convenu de nommer la «
théorie du double effet », qui a donné lieu à beaucoup de discussions : un risque est
considéré comme justifiable si le bénéfice de l’acte qui l’a produit est supérieur à ses effets
secondaires, si ses effets secondaires ne sont pas provoqués pour eux-mêmes, mais ne sont
que des conséquences indirectes et involontaires de l’acte, même s’ils sont prévisibles, et,
enfin, si on ne peut pas faire autrement pour prendre soin et soulager le patient.
Le deuxième devoir, celui de s'abstenir de « toute obstination déraisonnable » a été repris
dans les termes du code de déontologie médicale; la loi de 2005 a, néanmoins, prévu la
possibilité d'éviter les traitements lorsque ceux-ci apparaissent inutiles ou disproportionnés.
Si elle devrait théoriquement aller de soi, cette obligation se heurte en pratique à la
complexité de certaines situations, ainsi qu’à la difficulté de renoncer, pour le médecin
comme pour le malade et ses proches. Cette difficulté peut aussi être mise en relation avec
le fait qu’il existe deux catégories très différentes de traitements « inutiles ou
disproportionnés » qui tendent être confondues : d’une part, ceux que la médecine a évalué
objectivement comme tels et, d’autre part, ceux que la personne malade considère comme
inutiles, disproportionnés ou déraisonnables. Dans le premier cas, il s’agit d’une norme ;
dans le second cas il s’agit de la perception et du choix de la personne malade.
La loi du 22 avril 2005 a en outre indiqué que pourrait être déraisonnable une survie
artificiellement organisée, ce qui est une explicitation du principe. Un point important est à
noter : dans sa définition même, l'interdiction de l'obstination déraisonnable autorise, voire
impose si nécessaire, des gestes et des actes (arrêter un dispositif par exemple) qui, par euxmêmes, contribueront à provoquer directement la mort; elle va donc bien au-delà de ce
qu'implique la seule volonté de soulager la souffrance.
La loi a aussi modifié l’équilibre que traduisait le code de déontologie, en ouvrant au
médecin la possibilité de prendre lui-même une décision d’arrêt ou de limitation de tout
traitement à l’égard des patients « hors d’état d’exprimer leur volonté » : cette décision
devant être précédée d’une discussion dans le cadre d’une procédure collégiale, prenant en
compte « les souhaits que le patient aurait antérieurement exprimés, en particulier dans des
directives anticipées, s’il en a rédigé, l’avis de la personne de confiance qu’il aurait désignée,
ainsi que celui de la famille ou, à défaut, celui d’un de ses proches ».
Le troisième devoir est celui qui a reçu les réaffirmations les plus formelles des deux lois de
2002 et 2005: toute personne prend, avec les professionnels de santé « les décisions
concernant sa santé ». Le médecin doit respecter « la volonté de la personne de refuser tout
traitement »; si ce refus met sa vie en danger, le médecin doit tenter de la convaincre
d'accepter des soins et en tout cas assurer « la qualité de sa fin de vie », la loi de 2005
répétant encore que c'est la personne elle-même qui « décide de limiter ou d'arrêter tout
traitement » qu’elle juge déraisonnable et de s’engager ainsi, le cas échéant, volontairement
dans un processus de fin de vie.
Comme le précédent cet article a une grande importance sur le plan éthique: comme le
précédent il implique, en effet, pour respecter la décision ainsi prise par le patient, non
seulement de mettre un terme aux traitements et à la nutrition et l’hydratation artificielles
(le &quot;laisser mourir&quot;) mais de faire au besoin des gestes extrêmes, tels que débrancher un
appareil, qui sont de nature à provoquer la mort.
L'apport des lois de 2002 et 2005 est important, enfin, en ce qui concerne les protections et
les procédures pour les patients qui sont hors d’état d’exprimer leur volonté: Le médecin
doit respecter la procédure collégiale, rechercher et prendre en compte les directives
anticipées éventuelles et recueillir l’avis de la personne de confiance (si elle a été désignée)
ou à défaut la famille ou les proches. Le médecin doit limiter ou arrêter un traitement si
celui–ci est jugé « inutile, disproportionné ou n'ayant d'autre effet que le seul maintien
artificiel de la vie ». La décision motivée doit être inscrite dans le dossier du patient.
Depuis l’avis n° 63 du CCNE, les droits de la personne malade en fin de vie se sont donc
fortement développés.
Si la personne ne peut revendiquer un traitement si celui-ci n’est pas pertinent par rapport
aux données scientifiques, elle est en mesure de refuser un traitement pertinent, même si
cela accélère son décès. Elle peut rédiger des directives anticipées valables trois ans et
modifiables à tout moment pour le cas où elle deviendrait incapable d’exprimer sa volonté.
Le médecin, tenu de s’enquérir de leur existence, en tient compte si la personne n’est pas en
état d’exprimer sa volonté. Mais il ne s’agit pas vraiment de directives : elles n’ont pas de
valeur contraignante et, aujourd’hui, aucun formalisme particulier n’entoure leur recueil et
Enfin, toute personne majeure peut désigner une personne de confiance – parent, proche ou
médecin traitant – qui sera consultée au cas où elle-même serait hors d'état d'exprimer sa
volonté et de recevoir l'information nécessaire à cette fin. Son avis prévaut sur tout autre
avis non médical, à l’exclusion des directives anticipées.
Cet ensemble de textes, encore mal connu du grand public et insuffisamment connu des
praticiens, a eu des échos certains hors même de nos frontières. Il est d'une indéniable
cohérence. En particulier, la loi du 22 avril 2005, adoptée à l’unanimité par le Parlement, a
inspiré la législation de nombreux pays.
I-2- Néanmoins, cette loi pose un certain nombre de questions d’interprétation.
Les premières tiennent à la solidité de la distinction entre « laisser mourir » et « faire
mourir » sur laquelle elle se fonde. Cette distinction est parfois très ténue. Pour le patient ou
ses proches, la différence concrète, en phase terminale d’une affection grave et incurable
entre, d’une part, l’arrêt des traitements jugés déraisonnables, susceptible d’accélérer la
survenue de la mort, associé à des traitements palliatifs – dont celui de la douleur
comportant éventuellement un double effet – et d’autre part, l’administration d’un produit
dans le but de donner la mort à la demande du patient (acte d’euthanasie) peut poser
question au plan éthique à deux niveaux.
Quelques heures ou quelques jours de vie supplémentaire, dans un état psychique proche
du coma ont-ils un sens ? Certes, dans le premier cas (arrêt des traitements jugés
déraisonnables), l’intention première est de soulager la douleur ou la souffrance et dans le
second, l’intention est de mettre fin à la vie. Dans les faits, arrêter un traitement vital ou
administrer un traitement dont l’effet secondaire peut contribuer à l’accélération de la
survenue de la mort a la même conséquence qu’administrer un produit létal. Ce qui est alors
important n’est pas tant d’interroger l’intention - l’intention réelle étant bien difficile à
appréhender - que de poser l’exigence d’une fin de vie la moins inconfortable possible, la
plus respectueuse possible de la personne et de ses proches. Entre ces deux circonstances, la
temporalité diffère avec une mort qui survient plus lentement et a priori paisiblement dans
les suites d’arrêt de traitements jugés déraisonnables – à condition que les traitements
palliatifs et l’accompagnement des proches y concourent – que lors d’un suicide assisté ou
d’une euthanasie.
Néanmoins, aujourd'hui, la question se trouve posée de savoir si le patient serait en droit
d'exiger de recevoir des traitements susceptibles d’accélérer la survenue de sa mort, qui
sont laissés à la décision du médecin voir des traitements provoquant la mort.
La présentation des acquis de la législation tend en fait à mettre l’accent sur ce qui est le
plus consensuel : le soulagement de la souffrance au risque de l’anticipation du décès et de
la perte de conscience. Mais elle ne doit pas conduire à perdre de vue que le « laissermourir » au sens de la loi Leonetti, ce n’est pas simplement laisser la nature faire son œuvre,
c’est une notion complexe, aux frontières parfois peu évidentes, qui implique une tâche difficile,
un accompagnement, qui mobilise beaucoup de moyens et qui demande de multiples
arbitrages pour déterminer au plus juste ce qu’il faut arrêter ou ne pas arrêter, limiter ou ne
pas entreprendre, administrer et à quelles doses.
Par ailleurs, il est évident que si cette loi, présentée aujourd’hui comme un point d’équilibre,
a favorisé, d’après le témoignage de nombreux soignants, la résorption d’actes d’euthanasie
active encore pratiqués dans un huis-clos médical, elle a aussi déplacé les limites de ce qui
est communément admis comme acceptable : ont basculé dans ce champ, au gré des
évolutions législatives successives, l’interruption de traitement demandée par le patient, y
compris, selon le comité15, l’arrêt de la nutrition et de l’hydratation artificielle16, ou
Avis N°87 du CCNE « Refus de traitement et autonomie de la personne » (2005).
l’administration d’antalgiques ou de sédatifs puissants, susceptibles d’accélérer la survenue
Si les soins palliatifs s’imposent, il serait toutefois illusoire de penser qu’ils peuvent répondre
à toutes les situations de souffrance et qu’ils feront disparaître toute demande de mort
volontaire. Les soins palliatifs ne dispensent donc pas du débat: conçus pour soulager les difficultés
et les inconforts de la fin de vie, ils ne disent et ne peuvent rien dire en eux-mêmes sur la légitimité
ou non d'anticiper cette mort.
IIProgresser sur le plan de la connaissance et de l’application de la loi : un très vaste
Restant méconnue17, la loi du 22 avril 2005 n’a pas fait l’objet d’une appropriation assez
large par les acteurs de santé : alors même qu’elle réaffirme pour partie des principes
anciennement établis, son impact, très fort dans nombre de services hospitaliers, ne se fait
guère sentir dans d’autres, ni en dehors de l’hôpital, sans doute en raison de la modification
profonde des pratiques médicales et des rapports entre les médecins et la personne malade
que requiert sa pleine et entière mise en œuvre.
La question de l’information donnée au malade et à ses proches, à la fois sur la pertinence
des traitements curatifs et sur les stratégies d’accompagnement palliatives, devient cruciale.
Or il n’est pas facile de trouver le juste milieu entre devoir d’information pour que le malade
puisse exprimer son avis et devoir de tact et mesure, de ne pas asséner des vérités difficiles
à entendre. C’est pourtant là le cœur même du processus de choix libre et informé, qui est
l’un des fondements de la démarche éthique médicale moderne.
Enoncer et recueillir des directives anticipées n’est pas simple : il s’agit pour le soignant
comme pour la personne malade d’anticiper le pire, d’envisager l’hypothèse d’une guérison
impossible, d’une fin de vie difficile.
Mettre en place une procédure collégiale n’est pas habituel dans la pratique médicale où
l’on a appris en général à décider seul.
Le CCNE remarque toutefois qu’il n’est guère surprenant que la loi - alors qu’elle est appelée
à renouveler profondément la prise en charge des patients en fin de vie - soit méconnue,
peu ou mal appliquée dès lors que son adoption n’a pas été accompagnée par une politique
adéquate de formation des professionnels de santé et que l’information (à l’initiative des
pouvoirs publics, mais aussi des media) n’en a pas permis une appropriation suffisante par
A la différence de faciliter le fait de manger et de boire, considéré comme un soin, la nutrition et
l’hydratation artificielles (par perfusion veineuse ou sonde entérale) sont considérées comme des traitements
dont il convient d’avoir l’accord auprès de la personne malade
Lors de l’évaluation conduite en 2008 de la loi du 22 avril 2005, mais aussi dans le 1er rapport de
l’Observatoire national de la fin de vie en 2012 et lors de la publication des résultats de l’étude menée par
l’INED sur les décisions médicales en fin de vie.
Si les patients ou leurs proches ignorent largement l’état du droit, c’est encore plus vrai des
personnes que les circonstances de la vie n’ont pas encore confrontées à la maladie grave et
à la fin de vie.
La majorité de ceux qui revendiquent la légalisation du suicide assisté ou de l’euthanasie, le
font à partir de témoignages personnels : souvent, ils ont vu mourir un proche dans des
conditions insupportables ou prolongées de souffrance physique ou psychique, d’isolement,
de déchéance corporelle ; à partir de là ils ont décidé de refuser une fin comparable pour
eux-mêmes ou un autre proche. Les soins palliatifs n’ont pas été prodigués, ou ils ne l’ont
pas été d’une manière satisfaisante. La crainte d’une médicalisation excessive de la fin de vie
et le refus d’un maintien artificiel et prolongé des fonctions vitales alimentent donc
certaines positions sur l’euthanasie, comme l’avait souligné le CCNE dans son avis n° 63 et, à
nouveau, dans son avis n°108 du 12 novembre 2009 sur les questions éthiques liées au
développement et au financement des soins palliatifs.
Il est alarmant que ces situations « d’indignité imposée » demeurent fréquentes et que la
question de l’équité de la prise en charge des personnes en fin de vie sur le territoire reste,
quatorze ans après l’adoption de la loi garantissant à tous l’accès aux soins palliatifs et huit
ans après l’adoption de la loi relative aux droits des malades et à la fin de vie, aussi
prégnante, même si des progrès importants ont été accomplis18
Certes, les soins palliatifs se sont beaucoup développés en France depuis quinze ans. Mais
c’est essentiellement à l’hôpital qu’ils ont été rendus possibles et particulièrement dans les
services de soins « aigus ». Il est indispensable de réaliser rapidement des progrès
importants s’agissant des soins de suites et dans les unités de soins de longue durée, ainsi
que dans les établissements médico-sociaux, même si un véritable travail est engagé dans
C’est finalement au domicile que les soins palliatifs se sont le moins développés. Comme le
souligne le deuxième rapport de l’Observatoire national de la fin de vie, la France est l’un
des pays d’Europe dans lesquels on meurt le moins souvent chez soi. Aujourd’hui, on meurt
beaucoup plus souvent à l’hôpital qu’au domicile. En 2008, 58 % des décès se sont produits à
l’hôpital, 27 % à domicile et 11 % en maison de retraite. Pourtant, tous les sondages
montrent que les Français souhaiteraient très majoritairement finir leur vie dans le lieu qui
leur est le plus familier : leur domicile19.
Au plan hospitalier, on disposait fin 2011 de 117 unités de soins palliatifs (1314 lits), de 5057 lits identifiés de
soins palliatifs (il s’agit de renforts de moyens en personnel et en formation dans des services où la question de
la fin de vie est prégnante) et de 418 équipes mobiles de soins palliatifs – dispositif essentiel pour développer la
culture palliative des équipes soignantes confrontées à des situations difficiles en fin de vie, dans les
établissements de santé mais aussi les structures médico-sociales où se produisent un grand nombre de décès.
Vivre la fin de vie chez soi. Rapport 2012 de l’Observatoire national de la fin de vie, Paris, La Documentation
Française, 2013.
Des améliorations s’imposent donc
Le présent avis ne développera pas la question de la formation des professionnels de santé
et de la recherche pluridisciplinaire sur la fin de vie ; sur ce point, il fait siennes les
recommandations de la commission Sicard, rappelées en annexe 3. Il se réfère également,
s’agissant des démarches et des réformes nécessaires pour rendre possible et souhaitable la
fin de vie au domicile, au rapport de l’Observatoire national de la fin de vie pour 2012,
intitulé « Finir sa vie chez soi ».
Trois séries d’améliorations semblent devoir être apportées : redéfinir les conditions d’une
délibération interdisciplinaire collégiale ; repenser la vocation et la valeur des directives
anticipées ; réévaluer la pratique de la sédation en phase terminale.
III-1- Passer d’une procédure collégiale à une délibération collective et interdisciplinaire.
Les textes réservent aujourd’hui ce qui est nommé « procédure collégiale » aux situations
relatives aux patients « hors d’état d’exprimer leur volonté ». Certes, le champ de cette
procédure collégiale a été élargi à la suite du rapport de la mission d’évaluation de la loi du
22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie de novembre 2008 20: le
médecin doit s’y soumettre non seulement si lui-même envisage une décision de limitation
ou d’arrêt d’un « traitement inutile, disproportionné ou n’ayant d’autre objet que la seule
prolongation artificielle de la vie de cette personne », mais aussi au vu des directives
anticipées du patient, présentées par tout détenteur de celles-ci, ou à la demande de la
personne de confiance, de la famille ou à défaut des proches.
Le CCNE estime que la collégialité doit être mobilisée plus largement encore et avec plus de
rigueur pour toute décision qui engage la fin de vie. La manière dont elle est pensée et mise
en œuvre, mais aussi les circonstances dans lesquelles elle joue doivent être précisées.
Cette « procédure collégiale » doit s’ouvrir systématiquement à la personne malade
(avec l'attention et les précautions que peuvent exiger les particularismes culturels et
psychologiques), même si l’expression de sa volonté est altérée du fait de sa
condition, ou à défaut à sa personne de confiance, à sa famille 21 ou à ses proches.
Tout doit être mis en œuvre pour que la personne puisse décider ou, si elle ne le peut
pas, puisse participer à la délibération.
Article 37 du code de déontologie médicale modifié. Article R. 4127-37du code de la santé publique. Décret
du 29 janvier 2010 relatif aux conditions de mise en œuvre des décisions de limitation ou d’arrêt de traitement.
Une ordonnance du juge des référés du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, en date du 11 mai
2013, relative à une situation de fin de vie au Centre hospitalier universitaire de Reims, pose à cet égard la
question de la place et de la valeur des avis – éventuellement divergents – des différents membres de la famille
et des diligences auxquelles doit se soumettre le médecin avant de prendre une décision.
La « procédure collégiale » doit ensuite évoluer dans le sens d’une plus grande
exigence de rigueur. Plutôt que d’une procédure, il doit s’agir d’un processus de
délibération collective entre personnes ayant des avis argumentés différents ; son
but est d’éliminer, par le fait même de les exposer à autrui, les raisons d’agir qui
seraient non pertinentes (fatigue de l’équipe, émotion envahissante, gestion du
personnel, manque de moyens).
Cette délibération collective ne doit pas se limiter à un échange entre membres d’un
collège de médecins. Elle doit être interdisciplinaire ou méta-disciplinaire. Une large
place doit également être faite aux professionnels non médicaux concernés par la
prise en charge de la personne. En particulier, la nécessité d’une délibération
collective doit pouvoir être décidée par les professionnels non médicaux concernés
par la prise en charge de la personne. A ce jour elle ne peut être décidée que par le
médecin, de lui-même ou au vu des directives anticipées du patient, présentées par
tout détenteur de celles-ci, ou à la demande de la personne de confiance, de la
famille ou à défaut des proches.
Ce processus de délibération collective s’impose au-delà des situations dans
lesquelles la personne n’est pas en état d’exprimer sa volonté : il est nécessaire avant
toute décision de mise en œuvre d’une sédation et dans toute situation de grande
incertitude, quels que soient le lieu et les conditions de la prise en charge de la fin de
La mise en œuvre de cette délibération collective devrait enfin faire partie intégrante
de l’évaluation des établissements de santé. Elle devrait être valorisée en tant
qu’action « performante ».
Quelle que soit leur forme ou leur appellation, qui varient selon les pays – directives
anticipées, mandat de protection future, testament de vie ou encore procuration donnée à
un tiers – les souhaits précédemment exprimés peuvent aider les patients à « participer sans
être présents » aux discussions qui précèdent les décisions relatives aux soins et traitements
qui leur sont dispensés en fin de vie.
Les « directives anticipées », formulées par écrit, représentent probablement le moyen
reflétant le plus directement la volonté de la personne concernée, au moment où elle les a
Leur utilisation demeure très confidentielle : selon une étude récente de l’INED22, les
directives anticipées concernent 1,8% des patients pour lesquels une décision de fin de vie a
Pennec S, Monnier A, Pontone S, Aubry R. “End-of-life medical decisions in France: a death certificate followup survey 5 years after the 2005 Act of Parliament on Patients' Rights and End of Life”. BMC Palliative care
2012; 11 (25) ; enquête réalisée en collaboration avec l’Observatoire national de la fin de vie.
été prise alors qu’ils n’étaient « plus en capacité de participer à la décision ». Cela pose très
clairement la question de l’appropriation de cette pratique, à la fois par les patients et par
Commission de réflexion sur la
La première réflexion a trait au moment de leur rédaction. En effet, quelle est la valeur de
directives rédigées alors que la personne, ayant certes toutes ses capacités, n’est pas entrée
ou entre à peine dans la maladie ?
Le CCNE estime que deux types de directives anticipées sont possibles selon les
Un premier type, qu’il conviendrait plutôt de nommer « déclarations anticipées de
volonté », que toute personne, malade ou pas, songeant à sa fin de vie serait invitée
à rédiger. Elles seraient destinées à l’inciter non pas à anticiper sa mort, mais plutôt à
réfléchir à sa propre fin de vie : pourraient y être exposés ses souhaits en termes de
lieu de vie ou de mode de prise en charge.
Le second type répond à la situation d'une personne atteinte d’une maladie grave ou
potentiellement létale. La valeur intrinsèque des « directives anticipées » est
différente : elles constituent un véritable outil de dialogue avec le malade. Il est alors
essentiel que, pour leur rédaction, un accompagnement par un professionnel de
santé soit proposé à la personne intéressée, afin d’aborder ce temps très délicat avec
tact et mesure et d’aider à l’élaboration du document dans le but de garantir son
effectivité. Ces « directives anticipées » permettraient d’anticiper les décisions qui
devront être prises, compte tenu de l’évolution de la maladie et des différentes
options qui s’ouvriront. Leur intérêt, à la fois pour le malade et pour le médecin, est
ainsi manifeste dans certaines maladies chroniques ou dégénératives.
Dans ce second type, le périmètre et le contenu des directives anticipées doivent être bien
mesurés : trop précises, elles ne laissent pas de place à l’interprétation médicale en vue de
leur adaptation ; trop générales, elles ne permettent pas de s’assurer que la
volonté exprimée répond à la situation. Elles ne peuvent cependant porter que sur des
possibilités autorisées par la loi. Elles devraient au moins pouvoir concerner des choix de
traitements à mettre en œuvre, mais aussi les éventuelles demandes de limitation ou d’arrêt
de traitement dans certaines situations prédéfinies. En outre, elles devraient pouvoir
aborder d’autres questions pour la fin de vie : organisation des soins, conditions et lieu de
Quel que soit, par ailleurs, le régime juridique applicable, pour être prises en compte et
effectives, les directives anticipées doivent répondre à certaines conditions de validité :
authentification de l’auteur, de la capacité juridique de celui-ci, précision du contenu,
Se pose également la question de leur durée de validité, actuellement limitée à trois années
et des modalités de leur réitération éventuelle. Le renouvellement périodique et une durée
de validité limitée permettent de rester proche de la réalité. Toutefois, dans les affections
comme la maladie d’Alzheimer, au cours desquelles l’altération des capacités cognitives de
la personne peut être lente et aller en s’aggravant, il faut pouvoir se référer à des
déclarations exprimées très en amont, avant que la situation cognitive du patient ne se soit
détériorée, le mettant dans l’impossibilité de réitérer valablement sa volonté.
Enfin, elles devraient être rendues accessibles en temps utile pour le médecin, ce qui impose
de s’interroger sur le lieu et les modalités de leur conservation. Elles devraient autant que
possible être également confiées au médecin traitant, à la personne de confiance, intégrées
au dossier médical personnel informatisé, voire enregistrées dans un registre national.
III-2-2- Opportunité de doter les directives anticipées d’un caractère contraignant
Peut-on être sûr que les directives anticipées écrites par une personne atteinte d’une
maladie grave expriment sa volonté libre et éclairée ? On ne saurait toutefois déduire de son
état son incapacité totale à dire ses préférences. Par contre, quelle valeur accorder à des
déclarations anticipées de volonté rédigées par une personne ayant des troubles cognitifs
Le Comité estime que l’on ne peut renforcer la valeur accordée aux directives anticipées
sans accepter d’évaluer la capacité de la personne malade au moment de la rédaction de ses
volontés. Evaluer l’autonomie de la personne signifie vérifier sa capacité de compréhension,
sa capacité d’appréciation, sa capacité de raisonnement, sa capacité d’expression et de
maintien du choix ou de sa volonté. Il conviendrait qu’un document écrit du médecin atteste
de la fiabilité des directives …
Est-il souhaitable que la déclaration anticipée de volonté soit juridiquement contraignante
au moment où se pose la question d’un risque d’obstination déraisonnable ?
Dans certains pays, les directives anticipées s’imposent au médecin et font porter la
responsabilité de la décision sur la personne malade ; elles n’y sont pas nécessairement plus
répandues pour autant. Dans d’autres systèmes, elles n’ont pas de force obligatoire pour le
médecin et ne sont alors considérées que comme une indication des souhaits de la personne
au moment de leur rédaction, qu’à ce titre le médecin prend en compte, mais sans être
lié par elles. Il en va ainsi en France : le médecin conserve un pouvoir d’appréciation au
regard de la situation concrète et de l’éventuelle évolution des connaissances médicales au
moment où la décision doit être prise ; le médecin porte la responsabilité de la décision –
d’où l’intérêt d’un processus de délibération collective tel que défini dans le paragraphe
précédent avant toute décision. Si les déclarations anticipées indiquent la volonté de la
personne au moment de leur rédaction, elles ne préjugent pas de l’évolution de cette
volonté au cours de l’évolution de la maladie - évolution régulièrement constatée chez les
personnes restant capables de l’exprimer. Or, plus la personne malade se rapproche de la fin
de sa vie, plus on observe qu’elle est susceptible de changer d’avis et de réviser ses
directives anticipées. En tout état de cause, le caractère révocable des directives anticipées
est admis par tous.
L’Allemagne23 offre un exemple particulièrement intéressant. La loi y permet au patient,
pour le cas où il ne serait pas en mesure de l’exprimer, de prévoir par écrit les traitements
qu’il autorise et ceux qu’il refuse, alors même qu’au moment où il exprime sa volonté, aucun
traitement ou intervention n’est envisagé. Sur le fondement de cet écrit, l’assistant ou le
mandataire du malade est chargé de vérifier, lorsque celui-ci n’est plus en état d’exprimer sa
volonté, si les dispositions qu’il a prises correspondent à ses conditions actuelles de vie et de
traitement. Si tel est le cas et si rien ne laisse supposer le revirement du patient, le
représentant fait connaître cette volonté et veille à son respect par l’équipe médicale,
sachant que cette règle s’applique indépendamment de la nature et du stade de la maladie
de l’assisté. Si la disposition que le malade a prise ne correspond pas à ses conditions
actuelles de vie et de traitement, l’assistant doit déterminer les vœux de traitement ou la
volonté présumée de l’assisté et décider sur cette base si la mesure médicale doit être
autorisée ou spécifiée, sachant que cette règle s’applique aussi au cas où il n’existe pas de
disposition prise par un malade. Ainsi, lorsque les souhaits manifestés sont par trop éloignés
des circonstances réellement vécues par la personne malade, les directives anticipées
perdent leur caractère contraignant. C’est alors l’analyse de la volonté présumée de la
personne qui prend le relais, la loi précisant que les souhaits du patient doivent être
recherchés à partir de données concrètes telles que les déclarations écrites ou orales qu’il a
pu faire ou ses convictions éthiques ou religieuses.
Pour concilier plus encore le respect de la volonté du patient et le respect de la liberté du
médecin, pour permettre à tous nos concitoyens qui le désirent de préparer la fin de leur vie
afin de préserver ce qui leur semble essentiel, pour eux ou les leurs, et pour contribuer à une
discussion en amont sur la fin de la vie et la place de la médecine, la valeur des directives
anticipées devrait, selon le Comité, être renforcée, dès lors que les modalités de leur recueil
et leur contenu répondent à certaines conditions. Il est à l’évidence difficile d’imaginer que
l’inanité qui frappe actuellement cet outil dans notre pays puisse disparaître si leur respect
n’est pas mieux garanti.
Dominique Thouvenin : « La loi n° 2005-370 du 22 avril 2005, dite loi Leonetti : la médicalisation de la fin de
vie », paru in “ Fin(s) de vie – Le débat ”, coordonné par Jean-Marc Ferry, PUF, 2011, p. 303-368.
A tout le moins, il serait nécessaire que tout non-respect des déclarations anticipées de
volonté en impose une justification écrite, faisant référence à la teneur de la délibération
collective conservée au dossier médical.
Le Comité estime que les pouvoirs publics doivent engager une nouvelle étape en faveur de
cet outil important que peuvent être les directives anticipées. C’est probablement parce que
la possibilité de rédiger des directives anticipées est évoquée trop tard et qu’elles sont
dépourvues de valeur contraignante qu’elles ne sont le plus souvent pas formulées. Les
directives anticipées sont pourtant un acte de responsabilité et elles méritent plus de
- Il serait souhaitable d’inciter toute personne, malade ou pas, songeant à sa fin de vie
à rédiger des « déclarations anticipées de volonté » pour exposer ses souhaits en
termes de lieu de vie ou de mode de prise en charge.
- Toutes les personnes atteintes d’une maladie potentiellement grave devraient être
informées par leur médecin traitant de la possibilité de rédiger de véritables
directives anticipées. A cet égard, une réflexion interdisciplinaire précise doit être
engagée pour mettre au point, à partir des exemples étrangers les plus probants, un
formulaire-type, qui ne serait pas exclusif mais permettrait à chacun d’engager une
- Pour que les directives anticipées constituent un véritable outil de dialogue, toute
personne atteinte d’une maladie grave ou qui intègre un EHPAD (établissement
d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) doit bénéficier le plus tôt
possible dans le cours de sa maladie, de l’accompagnement d’un professionnel de
santé pour en rédiger si elle le souhaite. Ces directives permettraient d’anticiper les
décisions à prendre en cas d’évolution défavorable de la maladie, aussi bien pour le
choix de traitements que pour ceux concernant l’organisation des soins ou du lieu de
Dans les deux cas, les directives anticipées doivent être intégrées au dossier médical
personnel informatisé, voire enregistrées dans un registre national. Les règles
limitant leur durée de validité pourraient être assouplies à la faveur de mesures
propres à inciter à leur réitération dans un délai raisonnable.
Lorsque des directives anticipées existent, elles devraient être présumées avoir valeur
obligatoire pour les professionnels de santé. Cette présomption relative à leur caractère
contraignant ne cèderait que dans trois circonstances : l’urgence rendant impossible leur
prise en compte, l’inadaptation des directives à la situation clinique du patient ou des
témoignages suffisamment précis, étayés et le cas échéant concordants des proches du
malade indiquant que les directives ne correspondent plus au dernier état de sa volonté.
Dans ces trois hypothèses, le non-respect des directives devrait obligatoirement faire l’objet
d’une motivation écrite versée au dossier médical du malade. Même dans certaines
situations d’urgence, en effet, la prise en compte des directives anticipées est possible ; elle
peut notamment permettre d’orienter la prise en charge du patient – on peut songer à une
personne porteuse d’une SLA24 qui a demandé à ne pas être intubée.
III-3- Réévaluer la pratique de la sédation en phase terminale
« La sédation est la recherche, par des moyens médicamenteux, d’une diminution de la
vigilance pouvant aller jusqu’à la perte de conscience. Son but est de diminuer ou de faire
disparaître la perception d'une situation vécue comme insupportable par le patient, alors que
tous les moyens disponibles et adaptés à cette situation lui ont été proposés sans permettre
d’obtenir le soulagement escompté »25.
La sédation peut être intermittente ou continue. La sédation profonde et continue est celle
qui pose le plus de questions et un grand nombre d’auteurs26 s’accordent pour la réserver
aux seuls patients à pronostic létal à court terme, de l’ordre de « quelques heures à
quelques jours », c’est-à-dire à ceux qui sont « en phase terminale », au sens que les
professionnels du soin s’accordent à donner à cette expression.
Les situations et les types de décisions relatives à la sédation ne sont pas homogènes et les
interrogations éthiques sont plus importantes lorsque la situation clinique se situe en amont
de la phase terminale, lorsque la nature réfractaire27 des symptômes n’est pas clairement
définie ou lorsque la souffrance est essentiellement d’ordre psychique. Elles sont également
délicates lorsque la sédation accompagne la limitation ou l’arrêt d’un traitement maintenant
une fonction vitale, ou l’arrêt de la nutrition et de l’hydratation artificielle.
En effet, les traitements sédatifs, utilisés à des fins de soulagement, diminuent la vigilance
voire la conscience, altèrent les processus cognitifs et la communication, ce qui peut être
regardé comme contraire au but espéré par les patients qui bénéficient de soins palliatifs.
Mais dans d’autres cas, cette altération de la conscience est au contraire souhaitée. Il en va
notamment ainsi pour des maladies dans lesquelles la mort peut intervenir de manière
particulièrement douloureuse, angoissante ou éprouvante pour la personne ou pour ses
proches (mort par asphyxie en cas de SLA par exemple).
La sclérose latérale amyotrophique (SLA), également appelée maladie de Charcot, est une maladie neurodégénérative provoquant une paralysie progressive de l'ensemble de la musculature striée.
Consensus formalisé d’experts. La sédation pour détresse en phase terminale et dans des situations
spécifiques et complexes. Blanchet V, Viallard ML, Aubry R. Sédation en médecine palliative : recommandations
chez l’adulte et spécificités au domicile et en gériatrie. medpal.2010 ; 9 :59-70
« Est défini réfractaire tout symptôme dont la perception est insupportable et qui ne peut être soulagé en
dépit des efforts obstinés pour trouver un protocole thérapeutique adapté sans compromettre la
conscience du patient. Cherny NI, Portenoy RK. Sedation in the management of refractory symptoms: guidelines
for evaluation and treatment. J Palliat Care 1994; 10(2):31-38.
Les effets possibles de la sédation administrée en phase terminale justifient pour le Comité
que sa mise en œuvre relève – à l’instar des décisions de limitation ou d’arrêt d’un
traitement maintenant une fonction vitale - d’une délibération collective associant dans
toute la mesure du possible le patient, ce qui n’est pas aujourd’hui toujours le cas.
Au-delà, le Comité s’est interrogé sur la nécessité d’une modification de la loi visant à
permettre qu’une sédation continue jusqu’au décès, demandée par un patient, puisse
s’imposer au médecin. Pour le Comité, la question parait se présenter sous un jour très
différent selon quatre situations cliniques.
1) Personnes malades en phase terminale d’une affection grave et incurable, capables
d’exprimer leur volonté.
Il semble légitime que la personne malade dont la situation associe un pronostic létal à court
terme et un risque vital immédiat (hémorragie cataclysmique, notamment extériorisée, de la
sphère ORL, pulmonaire ou digestive), ou une détresse respiratoire asphyxique (sensation de
mort imminente par étouffement avec réaction de panique), puisse bénéficier de la mise en
œuvre d’une sédation continue jusqu’à son décès.
Lorsqu’un patient en phase terminale présente un symptôme réfractaire ou une souffrance
jugée réfractaire, le Comité estime qu’une « préférence pour la conscience » ne peut lui être
imposée et sa demande doit être satisfaite. Mais il relève que cette décision ne peut être
que subsidiaire : il convient, dans ces circonstances, de laisser un temps suffisant au malade,
en amont de la phase terminale, pour qu’il soit ferme dans son choix et aux médecins pour
qu’ils explorent les possibilités d’améliorer les traitements, éventuellement en prenant un
avis spécialisé. Une délibération collective, telle que définie plus avant dans ce texte, est
bien entendu requise dès lors que la demande du patient paraît suffisamment ferme et
éclairée. Ce temps doit permettre à chacun d’évaluer si la réponse à la demande du patient
doit plutôt prendre la forme d’une sédation légère destinée à rendre supportable les
inconforts et à permettre un certain degré de communication ou de contact avec les proches
ou, selon la volonté de la personne malade, d’une sédation plus profonde et prolongée
jusqu'au décès. C’est également au cours de cette délibération collective que sera discuté
l’arrêt de tout traitement susceptible de contribuer à maintenir en vie de façon jugée indue
Dans ces deux hypothèses – sédation légère ou sédation profonde – ce sont l’affection grave
et incurable de la personne, mais aussi l’arrêt des éventuels traitements contribuant au
maintien en vie qui sont la cause du décès de la personne. La sédation continue ne provoque
pas la mort de la personne mais relève du seul souci de ne pas laisser un symptôme ou une
souffrance jugés insupportables envahir le champ de la conscience de la personne à la toute
2) Personnes en phase terminale incapables d’exprimer leur volonté
Le même raisonnement que celui développé ci-dessus s’impose. Le Comité estime qu’il faut
tenir compte aussi strictement que possible des signes perceptibles de souffrance
qu’exprime la personne et des éventuelles directives anticipées si elles contiennent une
demande de sédation continue jusqu’au décès et si elles sont adaptées à la situation dans
laquelle se trouve la personne. L’avis de la personne de confiance ou, à défaut, de la famille
ou des proches, sera évidemment à prendre en compte.
3) Personnes atteintes d’une affection grave et incurable, qui ne sont pas en phase
terminale et qui sont inconscientes ou incapables d’exprimer leur avis,
Il s’agit soit de personnes gravement malades dont la survie ne dépend que du maintien
d’une réanimation, soit de personnes gravement et irrémédiablement cérébrolésées28(état
végétatif ou pauci-relationnel grave secondaire à un traumatisme crânien, à des lésions
hémorragiques ou aux conséquences d’une anoxie cérébrale), dont la survie est totalement
dépendante des soins de nursing et d’une nutrition et hydratation artificielles.
Il s’agit ici de savoir si les personnes font ou non l’objet d’une obstination déraisonnable et
s’il faut poursuivre ou stopper les moyens permettant un maintien artificiel en vie. Lorsque
la décision d’arrêt des thérapeutiques susceptibles de contribuer au maintien en vie est prise
au terme d’une procédure collégiale, une sédation jusqu’au décès, au bénéfice du doute,
pour une éventuelle souffrance ou des inconforts générés par les conséquences de l’arrêt de
ces thérapeutiques s’impose à l’évidence. Sont ainsi concernés par exemple l’extubation, la
décanulation, ou l’arrêt d’une nutrition-hydratation artificielles.
Là encore, l’arrêt des traitements qui contribuent au maintien en vie est la cause de
l’accélération de la survenue du décès de la personne. La sédation continue n’est donc pas à
l’origine de la mort. Son indication comme celle des antalgiques ne relève donc que du souci
de ne pas laisser un éventuel symptôme ou une souffrance marquer en fait la fin de la vie de
Le CCNE souhaite ici attirer l’attention sur une situation « limite » rencontrée parfois en
néonatalogie. La question de la sédation profonde de nature à accélérer le processus de
mort se pose d'une manière particulière dans le cas des nouveau-nés, atteints de lésions
cérébrales sévères et irréversibles, pour lesquels, avant la loi relative aux droits des malades
et à la fin de vie, un geste létal était parfois pratiqué, et pour lesquels, depuis son entrée en
vigueur, une décision d'arrêt des traitements est prise. Lorsque ces nouveaux nés ont une
L’état végétatif (et l’état pauci-relationnel grave) se définissent par l’absence (ou la grande pauvreté) de
conscience de soi et de relation avec l’environnement, et des cycles veille-sommeil. La survie est totalement
dépendante des soins dit de nursing et d’une nutrition et hydratation artificielles.
ventilation assistée, l’arrêt de la ventilation et la mise en œuvre d’une sédation sont
généralement admis, d’autant que la technique est en soi génératrice d’inconfort et de
souffrance. Parfois ces nouveau-nés respirent de façon autonome. Se pose alors la question
de l’arrêt de la nutrition et de l'hydratation et de la mise en œuvre d’une sédation. Cette
question est beaucoup plus débattue. D’une part cet arrêt fait craindre qu’on « laisse
l’enfant mourir de faim ». D’autre part, il pose la question du délai de survenue de la mort
qui peut parfois être long.
Une étude, non encore publiée, réalisée par le Centre d'éthique clinique de l'hôpital Cochin,
constate, à partir d'entretiens avec des parents d'enfants quelques temps après le décès,
menés avec l'accord de plusieurs équipes de néonatologie, que la perception des familles est
très positive lorsque la mort est survenue peu de jours après la mise en œuvre de cette
décision, ce laps de temps leur permettant de tenir dans leurs bras leur enfant débarrassé de
tout l'appareillage médical et de se sentir parents. En revanche, lorsque la survie se
prolonge, parfois plusieurs semaines, il semble que le temps ait un effet destructeur sur les
parents qui assistent à une détérioration physique progressive du nouveau-né, avec un
sentiment très fort de culpabilité du fait qu'ils ne remplissent pas leur rôle de nourriciers.
Ces situations, qui requièrent bien entendu une sédation profonde du nouveau-né et un
accompagnement rapproché des parents, restent l’objet de débats chez les
néonatalogistes29 et les gynécologues-obstétriciens. Pour le CCNE, il est souhaitable que la
loi soit interprétée avec humanité afin que, grâce à la manière de mener la sédation, le
temps de l'agonie ne se prolonge pas au-delà du raisonnable.
Par ailleurs, il est indéniable que dans certains cas ces situations n’ont été possibles que
parce qu’en amont – à la naissance ou même en anténatal – les équipes n’ont pas su
s’abstenir – refuser une obstination déraisonnable - là où cela aurait été préférable. Ces
dernières décisions elles-mêmes sont difficiles et donnent et donneront encore lieu à des
débats de professionnels.
4) La question de la sédation continue jusqu’au décès, à la demande de certaines personnes
malades, atteintes d’une affection grave et incurable, mais qui ne sont pas en phase
Un symptôme réfractaire en phase palliative non terminale peut être une indication de
sédation mais a priori intermittente ou transitoire. La reprise de la sédation voire une
sédation continue ne se justifie que par l’incapacité à trouver une réponse à l’inconfort de la
Cf “The French Society of Neonatology’s Proposals for Neonatal End-of-Life Decision-Making”, C. Dageville, P.
Bétrémieux, F. Gold, U. Simeoni, for the Working Group on Ethical Issues in Perinatology. Neonatalogy sept.
2010 et “A Time to Be Born and a Time to Die: Ethical Challenges in the Neonatal Intensive Care Unit
Commentary on C. Dageville et al.: The French Society of Neonatology’s Proposals for Neonatal End-of-Life
Decision-Making”, Ola Didrik Saugstad, Neonatology avril 2011
Si dans l’évolution de la maladie, une souffrance à dominante psychologique ou existentielle
devient réfractaire à une prise en charge adaptée, une sédation là encore transitoire peut
être acceptée si elle est demandée par la personne malade, après évaluations
pluridisciplinaires répétées dont celles d’un psychologue ou d’un psychiatre. La reprise de la
sédation voire une sédation continue ne se justifie que par l’incapacité à trouver une
réponse à l’inconfort de la personne malade et après une délibération collective avec
explicitation écrite des raisons d’une telle décision.
Dans la situation de ces patients en phase non terminale d’une affection grave et incurable
et en dehors de tout symptôme ou souffrance réfractaire, il n’apparaît pas opportun de
recourir à une sédation continue pendant plusieurs semaines ou mois. L’expérience des
cliniciens montre en effet combien une telle demande varie et évolue dans le temps ; des
soins palliatifs et un accompagnement adaptés ont en règle générale, un impact positif. Par
contre, accéder à une demande de sédation continue jusqu’au décès, en dehors de tout
symptôme ou souffrance jugés réfractaires et en dehors de la phase terminale, placerait la
personne dans un état de conscience ne lui permettant pas d’exprimer ses éventuels
changements d’avis. Bien évidemment, une sédation temporaire, mais aussi une sédation
plus prolongée, légère (vigile) et titrée pour tout à la fois maintenir la possibilité pour la
personne d’exprimer son avis et rendre plus tolérable sa perception de sa vie est possible.
la demande d’une sédation pour accompagner les conséquences
de ces décisions peut être une indication de sédation. Il est évident que de telles décisions
ne se conçoivent qu’au terme d’échanges répétés et de processus de délibération collective
entre la personne malade et toutes les personnes intervenant dans le soin et les traitements
La sédation continue se distingue-t-elle vraiment de l’euthanasie ?
Le terme de sédation désigne l’utilisation d’un traitement visant à atténuer la perception
d’un symptôme ou d’une souffrance réfractaire ou encore à provoquer une altération de la
vigilance ou de la conscience jusqu’au décès chez une personne atteinte d’une affection
grave et incurable. Les doses utilisées sont titrées et adaptées à l’intention. Si la sédation est
continue, la mort survient effectivement, mais dans une temporalité qui ne peut pas être
prévue et dans un contexte de relatif apaisement qui peut favoriser l’accompagnement par
Si le produit sédatif est utilisé pour mettre un terme à la vie d’une personne à sa demande, il
s’agit d’une euthanasie. Le médecin ne procède pas du tout de même, et le médicament
sédatif est souvent employé à dose crescendo jusqu’au décès.
Aussi, afin de ne pas créer d’ambigüité, il convient de ne pas utiliser le même terme pour
désigner des pratiques dont l’intention est différente30. Le risque de confusion serait grand
si, derrière un même mot, on plaçait des réalités aussi différentes. L’euthanasie relève d’une
démarche différente de la sédation, au plan médical, en termes d’accompagnement et quant
au choix du patient ou de ses proches.
Cette distinction entre la sédation continue et l’euthanasie est essentielle, mais il ne faut pas
laisser à penser pour autant qu’elle est toujours évidente en pratique.
En phase avancée d’une maladie grave, la distinction entre arrêt des traitements contribuant
au maintien des fonctions vitales associé à une sédation d’une part, et utilisation, à la
demande de la personne, de médicaments sédatifs pour accélérer la survenue de la mort,
d’autre part, peut faire débat.
Arrêter un traitement – médicamenteux ou nutritionnel – ou une technique (par exemple
un respirateur artificiel) qui contribue au maintien des fonctions vitales, c’est accélérer la
survenue de la mort. On admet donc que, dans certaines circonstances, accélérer la
survenue du décès de la personne à sa demande peut être licite.
Certains s’interrogent. Pourquoi, s’il peut être licite, d’un point de vue éthique, d’accélérer la
survenue du décès à la demande de la personne malade, en arrêtant un traitement ou une
technique, administrer un produit – qu’il soit létal intrinsèquement ou qu’il le soit du fait de
la dose utilisée ou du contexte d’une maladie évoluée avec altération fonctionnelle des
organes – ne le serait-il pas ?
Dans une approche conséquentialiste, le résultat est le même : c’est accélérer la survenue
de la mort d’une personne qui en est proche.
Certains accordent beaucoup d’importance à l’intention qui serait différente : ceux-ci
estiment que laisser la mort advenir lorsque ce qui retient artificiellement la vie est arrêté
n’est pas de même nature que d’administrer un produit qui provoque la mort.
D’autres mettent plutôt en avant la différence de temporalité entre l’arrêt des
thérapeutiques jugées déraisonnables et l’euthanasie. Selon eux, cette temporalité a un
sens. Le temps de survenue de la mort, lorsque cette mort n’est pas provoquée rapidement
par un produit létal, est un temps qui peut permettre l’accompagnement ultime par les
proches et contribuer à la prévention d’éventuelles difficultés à réaliser le « travail de
deuil ».
Anquinet L, Raus K, Sterckx S, Smets T, Deliens L, Rietjens J.AC. Similarities and differences between
continuous sedation until death and euthanasia – professional caregivers’attitudes and experiences: a focus
group study. Palliative medicine 2012; 27(6): 553-561
D’autres enfin pensent que cette distinction n’est pas opérante en situation de phase
avancée de la maladie : ils estiment que la différence n’est pas radicale, lorsque la personne
demande une accélération de la survenue de sa mort, entre d’une part débrancher un
respirateur, arrêter d’alimenter et d’hydrater et injecter un produit sédatif - qui, dans ce
contexte et selon la façon dont il est utilisé, peut accélérer la survenue de la mort - et
d’autre part injecter un produit létal dans le but de faire mourir la personne.
En ce qui concerne la question précise de la saisine sur la sédation mise en place en phase
terminale de la maladie, le Comité distingue deux cas de figure.
Il est évident qu’en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, l’heure
n’est plus aux discussions byzantines sur l’intention exacte du médecin dans l’utilisation de
produits qui peuvent contribuer à accélérer la survenue de la mort. Le strict respect de la loi
ne doit pas conduire à des situations plus douloureuses et plus violentes que son nonrespect. L’enjeu pour l’équipe soignante et pour les proches est alors de s’adapter au mieux
à une situation singulière, dans un esprit de dialogue et de respect.
Par contre, en dehors des situations de fin de vie telles que décrites ci-dessus, il
existe une différence essentielle entre, d’une part, administrer un produit létal à une
personne qui ne va pas mourir à court terme si cette administration n’est pas faite et,
d’autre part, permettre d’accélérer la survenue de la mort en arrêtant, à la demande de la
personne, les traitements qu’elle juge déraisonnables. Si une personne, handicapée ou
atteinte d’une maladie incurable, mais qui n’est pas en phase terminale, demande d’arrêter
tout traitement susceptible de contribuer au maintien des fonctions vitales, la médecine doit
l’accompagner, en ayant éventuellement recours à une sédation appropriée, dans le sens
des conséquences de sa décision. La mort surviendra plus tôt, elle sera provoquée du fait de
la décision d’arrêt des traitements jugés déraisonnables par la personne, décision que le
médecin est tenu de respecter, et non de la décision du médecin.
En conclusion, le CCNE estime qu’un patient doit pouvoir, s’il le demande, obtenir une
sédation continue jusqu’à son décès lorsqu’il est entré dans la phase terminale de sa
maladie. Il s’agirait d’un droit nouveau qui viendrait s’ajouter au droit de refuser tout
traitement et au droit de se voir prodiguer des soins palliatifs quand ceux-ci sont indiqués.
Le Président de la République a posé au CCNE la question suivante : « selon quelles
modalités et conditions strictes permettre à un malade conscient et autonome, atteint d’une
maladie grave et incurable, d’être accompagné et assisté dans sa volonté de mettre luimême un terme à sa vie ? »
Le champ dans lequel se situe cette question est celui de la personne atteinte d’une maladie
grave et incurable, et non seulement celui de la personne en phase avancée ou terminale
d’une maladie. A noter également que le cadre de la question se limite à la personne
consciente et autonome ayant exprimé la volonté de mettre elle-même un terme à sa vie.
Avant de réfléchir aux modalités selon lesquelles pourrait être organisée l’assistance d’un
tiers à une personne dans une telle situation, il est apparu nécessaire au Comité de poser
d’abord la question de la nature de cette assistance, puis de la place éventuelle qu’elle
Distinguer deux notions : l’assistance au suicide, le suicide assisté et l’euthanasie.
Toute demande d’aide à mourir formulée par une personne atteinte d’une maladie grave et
incurable a un sens qui doit être prioritairement recherché.
Toute demande qui aurait pour origine un symptôme non contrôlé ou une souffrance
accessible à un traitement ou un accompagnement doit d’abord conduire à proposer à celui
qui l’émet des soins palliatifs.
Lorsque, malgré cela, la demande persiste, il convient de s’assurer qu’elle correspond à
l’expression de la volonté libre, éclairée et réitérée du patient.
Il est alors indispensable d’analyser la nature même de cette demande : il existe des
différences certaines entre demande d’être aidé pour mourir ou finir sa vie, demande d’aide
à se donner la mort, demande de suicide assisté et demande d’euthanasie.
Deux situations ne feront pas l’objet d’un développement particulier dans cet avis : les
demandes d’aide à mourir qui reflètent une demande de soins palliatifs et les demandes de
donner la mort formulées par un tiers.
Les premières sont probablement les plus fréquentes. Elles résultent souvent de situations
indignes – la personne n’est plus considérée comme un sujet – auxquelles doivent répondre
l’offre de soins palliatifs et un accompagnement, qui ne relève bien sûr pas des seules
équipes de soins palliatifs.
Les demandes de donner la mort formulées par un tiers pour une personne atteinte de
maladie grave et incurable évoluée, qui elle-même ne demande pas à mourir, relèvent d’un
autre champ. Elles doivent être considérées avec la plus grande circonspection puisque,
d’une part, la personne pour qui une telle demande est formulée est à ce point vulnérable
qu’elle ne peut exprimer sa volonté et, d’autre part, le risque est grand d’une décision
fondée sur une approche trop subjective de la bienfaisance ou répondant à une motivation
ambivalente. Le processus de délibération collective, tel que défini au chapitre précédent,
doit alors être engagé pour décider s’il est pertinent de poursuivre les traitements qui
contribuent au maintien de la vie. Au terme de ce processus, lorsque la décision d’arrêt des
traitements jugés déraisonnables est prise peut se poser la question d’une sédation jusqu’au
Méritent en revanche d’être précisées les notions d’assistance au suicide, d’une part, de
suicide assisté, et d’euthanasie, d’autre part.
Il y a une différence a priori évidente entre suicide et euthanasie: alors que le suicide est un
acte de la personne elle-même, l’euthanasie impose l’intervention d’un tiers pour donner la
mort. Mais cette différence est moins nette lorsqu’il est question d’assistance au suicide.
Dans certaines situations, en effet, une personne qui souhaite mettre elle-même un terme à
sa vie peut ne pas être en capacité de réaliser elle-même ce geste parce qu’elle est atteinte
d’une maladie grave et incurable.
On peut ensuite distinguer deux situations - l’assistance au suicide, d’une part, le suicide
assisté ou l’euthanasie, d’autre part, – au nom de l’idée selon laquelle donner la possibilité à
une personne de se donner la mort n’est pas identique à donner la mort à quelqu’un à sa
I-1-L’assistance au suicide
L’assistance au suicide consiste à donner les moyens à une personne de se suicider ellemême. Dans ce cas, la personne réalise elle-même son suicide en absorbant un produit létal
qui lui a été préalablement délivré. La seule volonté à l’origine de l’acte létal est celle de la
personne qui peut, dans sa sphère privée, mettre fin à sa vie. La personne détenteur du
produit létal
L’assistance au suicide va au-delà du fait de ne pas empêcher qu’une personne attente à sa
propre vie. Dans son avis n° 63, le Comité ne la distinguait pas de l’euthanasie. Comme pour
l’euthanasie, en effet, ce qui est par définition un acte individuel - le suicide - mobilise en ce
cas l’intervention d’autrui. Toutefois, l’assistance au suicide présente cette particularité
qu’elle fait peser sur la personne qui la demande la responsabilité de l’acte final - même si,
en amont, cette responsabilité est de fait partagée avec des tiers - et que le poids moral
n’est en donc pas assumé de la même manière par d’autres que cette personne.
La distinction entre assistance au suicide et euthanasie peut néanmoins paraître spécieuse
et hypocrite à certains, pour lesquels il y a une parenté forte entre le fait de donner à une
personne la possibilité de se donner la mort et le fait d’être acteur de la mort de la
personne. Le Comité souligne néanmoins que cette distinction a le mérite de confronter la
personne qui demande cette assistance à la responsabilité de son acte et de ne pas
accréditer l’idée qu’il serait notablement plus aisé pour des tiers, notamment médecins,
d’aider quelqu’un à mourir que pour cette personne de se donner la mort.
L’expérience de l’état d’Orégon est, à ce titre, intéressante: les personnes atteintes d’une
maladie évaluée comme incurable
peuvent y obtenir la
prescription par un médecin d’un produit létal. Dans l’état de Washington, ou l’assistance au
suicide est également légalisée, selon une étude publiée récemment31, plus d’un tiers des
personnes susceptibles de se procurer le produit létal ne le font pas ; un peu moins d’un
tiers se procurent le produit, mais ne l’absorbent pas (parce qu’elles décèdent avant ou
décident de ne pas se donner la mort) ; un peu plus d’un tiers se l’administrent - dont 60%
par ingestion - et décèdent en général dans les 24 heures.
Il semble que le fait de savoir que l'on peut avoir recours à cette possibilité
éviterait souvent le passage concret à l'acte, peut-être parce que la personne s’en trouve
L’assistance au suicide implique forcément des tiers : le médecin, qui atteste du caractère
mortel de la maladie à un horizon de six mois, qui certifie du caractère libre et éclairé du
choix du patient, qui prescrit le produit létal ; le pharmacien qui le délivre ; et, plus
largement, la société entière qui permet et organise cet acte.
On pourrait parler ici d’assistance pharmacologique au suicide, - terme préférable à celui
d’assistance médicale au suicide puisque la présence du médecin n’est pas requise procédure permettant dans des conditions très strictes la délivrance et la détention d'une
substance létale dont l'absorption volontaire conduit à un décès rapide et sans violence.
I-2-Le suicide assisté et l’euthanasie
La notion de suicide assisté correspond à une autre situation : lorsqu’une personne qui
souhaite mettre fin à son existence n’est pas apte à le faire en raison de son état physique,
elle a besoin, pour aller au bout de sa décision, de l’aide active d’un tiers pour
Loggers E.T, Starks H, Shannon-Dudley M, Back A.L, Appelbaum F.R, Stewart F.M. Implementing a Death
with Dignity Program at a Comprehensive Cancer Center. N Engl J Med 2013;368:1417-24
l’administration - par absorption ou injection - du produit létal. La différence est alors ténue
avec la notion d’euthanasie.
Le suicide assisté mobilise donc plus étroitement que l’assistance au suicide un tiers dont le
rôle suscite des questions lourdes : jusqu’où peut aller cette mobilisation? Est-ce faciliter la
réalisation de l’acte suicidaire ? Est-ce réaliser l’acte ? Ne peut-on craindre qu’un tiers
affecte l’autonomie personnelle de la personne ? Jusqu’où, dans son droit à vouloir se
donner la mort, une personne dans une telle situation peut-elle obliger un tiers à « la
suicider » ?
Certains soutiennent toutefois qu’il existe une différence réelle entre suicide assisté et
euthanasie : la volonté de la personne qui veut mourir et qui le décide pour ce qui dépend
d’elle, par exemple en refusant tout traitement, mais qui est dans l’impossibilité de se
donner la mort elle-même, est censément première et clairement affirmée. Elle demande à
un tiers, médecin ou autre, de faire que ce qu’elle ne peut accomplir par elle-même.
L’euthanasie est, selon toutes les définitions communément admises32, un acte destiné à
mettre délibérément fin à la vie d’une personne atteinte d’une maladie grave et incurable, à
sa demande, afin de faire cesser une situation qu’elle juge insupportable. Dans la logique de
ce qui vient d’être dit, elle concerne les personnes qui ne souhaitent pas se suicider, seraitce avec une assistance. Certaines personnes, en effet, peuvent exprimer à la fois le désir de
mourir et leur
impossibilité psychologique de se donner elles-mêmes la mort en
se suicidant – et ce en dehors de tout empêchement lié à la maladie -,
Questions posées par l’assistance au suicide
Le principe même de cette modification majeure de la législation, évoquée dans la saisine du
Président de la République, doit être abordé en premier, la question de la légitimité de l’acte
d’assistance au suicide ne dépendant pas ou pas principalement de la nature des conditions
dont on peut l’entourer.
II-1-La non-assistance à personne en danger
Si la mort peut être souhaitée par une personne, notre société a d’abord le devoir de tendre
la main à ceux de ses citoyens qui ont besoin qu’on les aide à vivre, à surmonter une perte
d’espoir et elle a toujours aspiré à mieux le faire. La notion d’assistance au suicide heurte
La définition de l’euthanasie qui figure dans l’avis N°63 - 27 Janvier 2000 du CCNE « Fin de vie, arrêt de vie,
euthanasie » est la suivante : acte d'un tiers qui met délibérément fin à la vie d'une personne dans l'intention
de mettre un terme à une situation jugée insupportable. Il est communément admis, en particulier dans les
pays ayant adopté une législation favorable à l’euthanasie, que ce terme doit être réservé aux situations ou il
existe une demande formulée par la personne malade. Cela permet de distinguer l’euthanasie de l’homicide
qui caractérise le fait de donner la mort à une personne qui ne l’a pas demandée
donc a priori, dans la mesure où elle paraît signifier qu’à rebours de notre détermination à
répondre à l’appel de ceux qui veulent attenter à leurs jours, l’on puisse regarder le suicide
comme une solution acceptable.
Cette conception est traduite dans le droit pénal par l’infraction de non-assistance à
personne en danger33. L’omission de porter secours à une personne en péril, y compris dans
le cas où c’est elle-même qui est l’origine de ce péril, peut être punie de peines très lourdes,
allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.
Certains, toutefois, posent la question suivante : au nom de quel principe imposerait-on à
une personne atteinte de maladie grave et incurable évoluée, de continuer un chemin
qu’elle ne veut pas suivre ? Ne pas empêcher une personne atteinte d’une telle maladie
d’attenter à sa propre vie est, dans cette conception, non pas une forme de non-assistance à
personne en danger, mais plutôt le témoignage du respect de sa liberté.
Nous ne sommes pas là dans le cas du suicide pharmacologique, où une personne fournit un
produit, et encore moins d’un véritable suicide assisté, pour lequel un tiers aide à
administrer le produit létal : il s’agit simplement en l’espèce de considérer la personne qui
est présente lors du suicide. Il se trouve que la loi française n’effectue aucune distinction
entre deux catégories de personnes qui n’interviennent pas directement pour administrer la
substance mortelle, c’est-à-dire entre celle qui fournit une aide et celle qui se contenterait
d’être là. Il en résulte que la personne qui souhaite se suicider est contrainte à une totale
solitude, ce qui soulève une question au plan de l’éthique et conduit à s’interroger sur la
possibilité que le droit prenne en compte la particularité de cette situation précise.
II-2-L’assistance au suicide et l’interdit de donner la mort à autrui
Il n’est guère de principe plus solidement établi que cet interdit, depuis les termes du
serment d’Hippocrate : « je ne remettrai à personne du poison si on m’en demande, ni ne
prendrai l’initiative d’une pareille suggestion ». Il est transcrit dans le code de déontologie
des médecins en ces termes : « le médecin doit accompagner le mourant jusqu’à ses derniers
moments, assurer par des soins et de mesures appropriés la qualité d’une vie qui prend fin,
sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage. Il n’a pas le droit de
provoquer délibérément la mort »34.
Les seules exceptions à cet interdit d'attenter à la vie d’autrui relèvent de la nécessité
d’empêcher quelqu'un de nuire à d'autres en situation de violence.
Aux termes de l’article 223-6 du code pénal : « Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans
risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l'intégrité corporelle de la personne
s'abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75000 euros d'amende./
l'assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit
en provoquant un secours. ».
Article L. 4127-38 du code de la santé publique.
Cet interdit est bien sûr structurant de la confiance que la personne peut avoir dans la
société et donc très important pour notre imaginaire collectif. Les termes qui l’expriment
sont essentiels et forts.
Si le suicide ne fait plus aujourd’hui l’objet d’un interdit, à la différence de ce qui prévalait à
d’autres époques ou existe dans d’autres civilisations, il reste néanmoins massivement
considéré comme l’aboutissement du désespoir de ne pas trouver de sens à sa vie – à ceci
près que l
Il est en effet difficile d’affirmer que le suicide est toujours le fruit d’une liberté, tant il est
souvent provoqué par une souffrance, un sentiment d’inutilité ou de perte de sens, d’une
culpabilité vis-à-vis de son entourage, même s’il peut exister des suicides altruistes, tels que
les présentait Durkheim ou dans un sens plus large: il est fréquent ainsi que des personnes
âgées ou malades expriment leur volonté de ne pas peser sur leurs enfants et de préserver
le patrimoine qu’elles souhaitent leur transmettre, que leur prise en charge en fin de vie
entamerait largement.
Certains considèrent en outre que revenir sur l’interdiction d’assister autrui dans sa
démarche de mettre fin à ses jours pourrait modifier considérablement la relation du
malade avec son entourage, soignants en particulier. La confiance de fond en la bienfaisance
pourrait être ébranlée. L’entourage est habité par une certaine ambivalence, comme il s’en
trouve une – différente – chez le malade35. Le désir d’aider à accélérer la survenue de la
mort peut être présent chez les soignants, dans la famille et chez les proches, surtout si la fin
de vie est marquée par la souffrance et des inconforts multiples. L’entourage peut en effet
projeter sur la personne malade ses propres angoisses ou ses difficultés à assurer un
L’interdit de donner la mort à autrui formulé par la loi vient étayer une limite. Il permet
souvent d’éviter que l’entourage ne soit culpabilisé par une décision lourde qu’il serait
amené à prendre ou à entériner.
La demande d’une légalisation de l’assistance au suicide, c'est-à-dire d’une aide apportée à
une personne afin qu’elle exerce sa « liberté » de se suicider s’inscrit donc dans un
changement de perspective significatif – même si, pour certains, il y a une forme de
continuité entre une telle évolution et
pour respecter sa
volonté reste et demeurera toujours un acte d'une extrême gravité et la société, lorsqu'elle
Soulignée par une des personnes auditionnées, le docteur Kagan.
s'en remet aux médecins de le faire, leur confie la tâche la plus lourde que l'on puisse
concevoir. Aucune réforme des textes, quelle qu'elle puisse être, ne pourra jamais l'ignorer.
On ne peut toutefois assimiler l'homicide tel que réprimé dans toute société civilisée, qui est
l'acte de celui qui prend à autrui sa vie, et la situation d’une personne en présence d'un
patient qui aurait décidé de mourir, qui s'en donnerait les moyens en refusant traitements et
nutrition et qui demanderait en outre une assistance active pour atteindre à la mort à
laquelle il aspire (suicide assisté ou euthanasie); les deux situations et, partant, les deux
actes se situent dans deux univers radicalement différents.
L’assistance au suicide pourrait être rapprochée selon certains de la possibilité que le
législateur donne au médecin de faire un geste qui entraîne la mort, pour se conformer à
l'interdit de l'acharnement thérapeutique ou pour respecter la volonté du patient qui refuse
De plus, certains estiment qu’il convient de distinguer, dans la maladie grave et incurable la
période non terminale de la phase avancée et « terminale ». Lorsque l’espérance de vie est
estimée à quelques jours, voire quelques semaines, et que la personne demande une
assistance au suicide, la distinction entre arrêt des traitements contribuant au maintien des
fonctions vitales avec utilisation éventuelle d’une sédation jusqu’au décès et l’assistance au
suicide peut apparaître ténue.
Laisser la mort advenir n’est certes pas de même nature que d’administrer un produit qui
provoque la mort ni de
. Certains pensent
cependant que cette distinction n’est pas convaincante en situation de phase avancée ou
terminale et qu’il n’y a pas de différence radicale entre débrancher un respirateur, arrêter la
nutrition et l’hydratation artificielles, donner à la personne un produit létal ou injecter un
produit létal si le malade le demande de manière suffisamment libre et éclairée.
Un autre argument invoqué relève d’une dimension de justice : au nom de quoi le suicide,
qui est possible pour une personne autonome, pourrait ne plus l’être pour une personne au
seul motif qu’elle n’a pas l’autonomie physique pour réaliser cet acte ? Certains répondent à
cet argument que la loi n’est pas là pour rétablir en tous points l’inégalité compromise par la
II-3-Les « situations- limites »
Si l’interdit énoncé par la loi et sa valeur de limite font l’objet d’un consensus
particulièrement large, il est des situations complexes dans lesquelles certains choisissent de
s’en affranchir, par compassion ou par conviction, ou pour d’autres mobiles plus obscurs.
Les partisans de la légalisation de l’assistance au suicide estiment que cet état de fait justifie
un déplacement de la limite de l’interdit. Ils soulignent que l’assistance au suicide est une
réalité qu’il est hypocrite de laisser vivre dans l’ombre et le non-dit au nom de la pureté des
principes éthiques en la renvoyant au vocabulaire de la compassion et en laissant ceux qui la
pratiquent encourir un risque pénal.
Le Comité observe tout d’abord qu’il est très difficile de savoir ce qu’il en est de la réalité et
du nombre de ces situations dites extrêmes ou limites pour lesquelles les médecins ou les
proches d’un malade envisagent de prendre un tel risque, risque dont ils peuvent avoir plus
ou moins conscience.
Alors qu’il est essentiel d’éclairer la réalité des faits sur ce point, on ne dispose pas d’étude
pertinente, hormis celle publiée récemment par l’INED36. Or il est nécessaire, sur un tel sujet,
de séparer la rumeur des faits. Cette publication de l’INED montre que les euthanasies sont
rares : elles représentent 0,2% des décès si on associe l’intention de donner la mort, la
demande du patient et l’injection d’une substance létale par un soignant, soit environ 1 100
des 550 000 décès annuels en France. Mais cette étude intéressante ne nous éclaire
toutefois pas sur la réalité des situations qui conduisent à une assistance au suicide.
Cette même étude estime que
résulteraient d’une
nous éclaire aucunement sur la nature des situations qui ont conduit à une telle pratique. Or
ces situations doivent à l’évidence être explorées.
Lorsqu’ils sont confrontés à une situation qu’ils estiment limite ou extrême, pour laquelle
l’application stricte de la loi leur paraît une mauvaise solution, le médecin ou les acteurs de
santé concernés devraient choisir une voie intermédiaire entre l’abandon de la personne au
motif que la réponse qu’ils envisagent est illégale et la pratique d’un geste dans la solitude et
dans l’ombre pour éviter toute condamnation. Dans cette situation précise, il est
indispensable au contraire qu’ils provoquent un processus de délibération collective - au
sens proposé dans le chapitre II. Au terme de cette délibération, une trace écrite devrait
montrer que toutes les alternatives ont été recherchées, - en particulier la sédation jusqu’au
décès – et permettre de justifier et motiver la décision, rendant ainsi visible ce qui jusqu’à ce
jour se situe dans l’opacité….. Cette manière de procéder est avant tout de nature à
permettre, dans l’intérêt du patient, une décision plus juste; elle peut aussi cantonner ou
supprimer le risque que des professionnels qui auraient agi avec compétence, diligence et
humanité fassent l’objet de poursuites. On peut ici évoquer les notions « d’engagement
solidaire » et d’« exception d’euthanasie » qui figurent dans l’avis n°63 du CCNE38.
« …. ce qui ne saurait être accepté au plan des principes et de la raison discursive, la solidarité humaine et la
compassion peuvent le faire leur. Face à certaines détresses, lorsque tout espoir thérapeutique est vain et que la
souffrance se révèle insupportable, on peut se trouver conduit à prendre en considération le fait que l'être
Le Comité observe qu’il est indispensable d’en savoir plus sur ce point en conduisant, dans la
durée, des études approfondies, qui tiennent compte de la qualité de l’accompagnement, du
bénéfice de soins palliatifs et de la possibilité éventuelle d’obtenir en toute fin de vie une
sédation profonde ; ces éléments, lorsqu’ils sont effectivement présents, devraient tendre à
limiter considérablement les situations-limites.
A ce stade, il n’est donc pas possible d’affirmer que la volonté de maintenir l’intangibilité des
principes se fait au prix d’une pratique ambiguë et occulte, mais acceptée, qu’une
légalisation « réaliste » permettrait d’aborder de manière plus claire.
Le Comité observe par ailleurs que déplacer la frontière de l’interdit ne supprimerait pas
cette frontière : quelle que soit la limite, il existera toujours des situations limites qui la
rencontreront et l’interrogeront. Si l’interdit de donner la mort devait être déplacé, il
faudrait s’interroger sur le risque que sa délimitation se fasse par un curseur mouvant et
réévaluable en fonction d’un bilan entre les avantages et les inconvénients de différentes
catégories de situations. Ce risque est évidemment déjà présent : il appelle à une grande
vigilance dès lors qu’il est question d’arrêter un traitement, mais aussi s’agissant de
est particulièrement sensible dans une
société où la place du réalisme économique peut largement empiéter sur le respect de la
personne. Une prudence extrême s’impose ainsi s’agissant de l’aide active apportée à une
personne pour qu’elle mette fin à ses jours ; ce, d’autant qu’il serait très difficile de borner
de manière efficace la possibilité ouverte par la loi de supprimer sa vie pour vaincre une
situation jugée insupportable par la personne, notamment parce qu’il est excessivement
difficile de codifier de manière sérieuse les limites du supportable
Enfin, certains soulignent que fonder une éthique – et a fortiori le droit – sur la compassion
serait périlleux. Compatir avec la souffrance de l’autre est une valeur indiscutable ; faire de
la compassion un principe éthique ou juridique déterminant serait dangereux La
compassion seule peut conduire aux pires excès, dans une attitude fusionnelle. Elle peut être
une projection de nos peurs. Elle doit être équilibrée par d’autres principes. Une morale qui,
excluant de son champ les repères, se réfèrerait à la seule empathie, risquerait de se
dispenser de l’appui de la raison discursive et de se détacher de la nécessité première de
renforcer l’engagement solidaire envers les personnes vulnérables.
humain surpasse la règle et que la simple sollicitude se révèle parfois comme le dernier moyen de faire face
ensemble à l'inéluctable. Cette position peut être alors qualifiée d'engagement solidaire. » « Si en situation
concrète la décision d'arrêter une vie peut aux limites apparaître un acte acceptable, cet acte ne peut se
prévaloir d'une évidence éthique claire. Une telle décision ne peut et ne pourra jamais devenir une pratique
comme une autre. Cette pratique, fondée sur le respect des droits imprescriptibles de la personne, ne doit
tendre qu'à inscrire fermement les fins de vie et, éventuellement, les arrêts de vie, au sein de la vie elle-même et
à ne pas exclure d'un monde humanisé les derniers instants d'une existence donnée. »
Mais il est vrai, à rebours, que l
II-4- Le bilan des expériences étrangères invite à la prudence, notamment lorsqu’elles
autorisent l’euthanasie
Le bilan, détaillé en annexe 2, n’est pas le même dans tous les pays qui pratiquent l’aide
active à mourir depuis longtemps ; les données relatives aux pays du Bénélux, qui
permettent l’euthanasie soulèvent selon le Comité, comme pour la Commission Sicard, des
interrogations difficiles. La progression des chiffres y est nettement plus vive. Alors que l’Etat
de l’Oregon et la Suisse ne comptent que plusieurs dizaines de suicides assistés par an, le
nombre de signalements d’euthanasie a augmenté de 18% entre 2010 et 2011 aux Pays-Bas
et ont presque triplé en Belgique depuis 2006 : on y dénombre aujourd’hui 1200 euthanasies
Dans les autres pays, les données sont plus stables. Elles mettent néanmoins en évidence
qu’un risque existe que les patients qui pourraient retrouver le goût de vivre ne reçoivent
pas les soins auxquels ils auraient droit. Ainsi, d’après les rapports annuels de l’Etat d’Oregon
sur les suicides médicalement assistés39, le nombre d’assistances au suicide augmente
régulièrement, bien que faiblement, alors que diminue le nombre des patients auxquels une
prise en charge médicale pour dépression est proposée en fin de vie. Néanmoins, une étude
récente montre que cette évaluation par un psychiatre est plus stricte que lors des décisions,
bien plus fréquentes, de limitation ou d’arrêt de traitement vitaux40.
Le champ d’application de la loi est-il respecté?
Même s’il s’agit de plus de la question de l’euthanasie, l’expérience des pays du
Bénélux montre qu’il paraît relativement illusoire de fixer de manière stable les
critères de l’éligibilité à l’euthanasie. Ces pays ont légalisé l’euthanasie pour les
malades en phase terminale aptes à décider, mais en pratique, la cible s’est
progressivement avérée être plus large et s’étend aux membres vulnérables de la
société. En Belgique, plusieurs majeurs incapables ont ainsi été euthanasiés, de
même que des personnes atteintes de maladies neuro-dégénératives dans une phase
assez précoce. Comme en témoignent la trentaine de propositions de loi visant à
étendre le champ d’application de la loi de 2002, les demandes sont loin d’être
épuisées dans ce pays. Une modification de cette loi tendant à étendre le droit à
l’euthanasie aux personnes démentes et aux mineurs est actuellement soumise au
Consultables sur le site http://www.oregon.gov/DHS/ph/pas/index.shtml.
Prokopetz J.J.Z, Soleymani Lehmann L. Redefining Physicians’ Role in Assisted Dying.n engl j med 2012; 367:
Fichier PDF 151054109-avis-121-0 (1).pdf
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