# Swiss Legal Decision

**Decision ID:** 94c6c6ca-d8ac-4953-be63-74144632c316
**Court:** GE_CJ
**Chamber:** GE_CJ_009
**Year:** 2022
**Language:** fr
**Jurisdiction:** GE / Région lémanique
**Law Area:** $law_area
**Law Sub-area:** nan

## Facts

EN FAIT
:
A.
a.
En temps utile, A_ appelle du jugement du 16 mars 2021, par lequel le Tribunal correctionnel (TCO) l'a condamné à une peine privative de liberté de quatre ans pour contraintes sexuelles (art. 189 al. 1 du code pénal [CP]) et viol (art. 190 al. 1 CP), ainsi qu'à verser à B_ CHF 15'000.- avec intérêts à 5% l'an dès le 9 février 2017 à titre de réparation du tort moral. Son expulsion de Suisse pour une durée de cinq ans a été ordonnée, ses conclusions en indemnisation ont été rejetées et les frais de la procédure en CHF 4'189.- mis à sa charge.
A_ entreprend intégralement ce jugement, concluant à son acquittement avec suite de frais et dépens.
Le Ministère public (MP) forme appel joint et conteste la peine.
b.
Selon l'acte d'accusation du 14 octobre 2020, il est reproché ce qui suit à A_.
b.a.
Un soir du mois de mars 2016, tard dans la soirée, alors que B_, légèrement vêtue et ne portant pas ses appareils auditifs, regardait la télévision dans sa chambre, A_ s'y est introduit furtivement, ce qui a effrayé la précitée, qui s'est trouvée dans l'incapacité de réagir. De force, il l'a alors totalement déshabillée, avant de se dévêtir lui-même, puis l'a poussée sur le canapé, toujours dans la chambre, et s'est couché sur elle, qui était allongée sur le dos, l'empêchant ainsi de se mouvoir. Il lui a ensuite touché les parties génitales en introduisant ses doigts dans son vagin, lui faisant mal, bien qu'elle lui dît d'arrêter, en réaction à quoi il l'a enjointe de se taire.
A_ a utilisé sa force physique pour arriver à ses fins, notamment en se positionnant sur B_ de tout son poids alors qu'elle était sur le dos. Il a aussi profité de sa supériorité intellectuelle, de la différence d'âge de 25 ans avec sa victime et de l'infériorité cognitive de cette dernière, laquelle présentait des problèmes auditifs et d'expression (ch. 1.2.1 de l'acte d'accusation).
b.b
.
Dans les circonstances susdécrites, après qu'il a immobilisé B_ sur le canapé et introduit ses doigts dans son vagin, A_ l'a pénétrée vaginalement de force avec son pénis, durant cinq ou six minutes, lui faisant mal, en lui tenant les poignets pour l'empêcher de bouger. Il a profité de l'état de choc de sa victime ainsi que fait fi de sa résistance et de son refus. Après avoir éjaculé, A_ s'est rhabillé et est parti, en disant à B_ de taire ce qu'il s'était passé (ch. 1.2.2).
b.c.
A_ a réitéré les agissements décrits
supra
aux let. b.a et b.b à tout le moins à trois reprises durant le mois de mars 2016.
Le TCO, après avoir indiqué durant les débats que l'acte d'accusation était complété dans le sens que la période pénale était élargie au mois d'avril 2016, a retenu à la charge de A_ trois des actes de nature sexuelle sur B_, dont il avait passé outre le refus; la seconde fois comportait une pénétration péno-vaginale. Aussi A_ a-t-il été reconnu coupable d'un viol et de deux contraintes sexuelles.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent de la procédure :
a.a.
B_
,
née le _ 1983 en Tunisie, vit à Genève depuis 2004 ou 2005. Analphabète, elle a quitté l'école à l'âge de six ans. Elle souffre de surdité et présente des troubles du langage, un fonctionnement adaptatif et une efficience intellectuelle limitée (quotient intellectuel entre 71 et 84, soit dans la norme inférieure). Aussi, la communication avec les tiers est difficile et nécessite un certain temps afin de trouver un mode de dialogue adéquat, mêlant paroles et gestes.
Au moment des faits, elle était employée comme domestique privée par la Mission permanente de D_ auprès de l'Office des Nations Unies à Genève et des autres organisations internationales en Suisse (ci-après : la Mission D_) depuis 2014. Elle occupait un appartement de la résidence sise quai 1_, au sixième étage.
a.b
.
A_ habitait au rez-de-chaussée, où il travaillait en tant que concierge depuis mars 2013.
Il avait auparavant occupé l'appartement de B_, alors qu'il était également employé par la Mission D_ comme chauffeur. Il en avait restitué les clefs selon ses explications au MP.
b.
A tout le moins en mars ou avril 2016, B_ et A_ ont entretenu plusieurs rapports intimes, dont la nature exacte et le caractère consenti sont litigieux.
B_ a dû quitter son emploi ainsi que son logement au 30 mai 2016, à la suite de l'arrivée d'un nouvel G_. Elle a emménagé chez sa tante, H_, dans le quartier I_. Cette dernière avait antérieurement également travaillé pour la Mission D_, de sorte qu'elle connaissait A_.
B_ a réalisé en septembre 2016 qu'elle était enceinte. Elle s'est rendue chez A_ pour lui demander de reconnaître l'enfant, ce qu'il a refusé.
Elle a donné naissance à un garçon, J_, le _ 2017. L'expertise de paternité ordonnée par le MP, dont le rapport a été rendu le 23 juillet 2019, a confirmé que le père biologique était A_.
c.
Il ressort notamment du dossier gynécologique et pédiatrique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) que la famille de B_, en particulier son père, n'a pas accepté l'enfant, né hors mariage, et a en conséquence refusé de venir en aide à cette dernière.
Le 27 janvier 2017, B_ a emménagé au Foyer K_ (ci-après : le Foyer), où elle a été suivie notamment par la socio-éducatrice L_ (cf.
infra
let. l).
d.
Le 30 janvier 2017, B_ a fait une demande de permis humanitaire par l'intermédiaire de M_ Genève (ci-après : M_), signée par N_, mentionnant qu'elle ignorait l'identité du père de son enfant et que plusieurs petits amis, dont elle ne connaissait pour certains que le prénom, avaient abusé de sa naïveté sexuelle.
N_, entendu en qualité de témoin en première instance, a expliqué n'avoir pas tenu cette information de B_, mais d'une personne l'ayant accompagnée, soit sa cousine ou une collaboratrice du Foyer. Sa formulation était peut-être malheureuse et il aurait dû employer le conditionnel. On lui avait décrit que B_, en raison de son handicap et de son origine, avait été délaissée et n'avait pas reçu d'éducation, notamment sur le plan sexuel. Il ne se rappelait plus si on lui avait parlé d'une ou plusieurs personnes ayant abusé de sa naïveté.
e.
Au vu de la situation socio-économique précaire et de l'absence de droit de séjour de B_, le Service de protection des mineurs (SPMi) a été saisi par les HUG peu avant la naissance de J_.
Lors d'un entretien au sein dudit service le 9 février 2017, B_ a expliqué que sa famille n'admettait pas la naissance de son enfant hors mariage et ne lui parlait dès lors plus. Le père n'avait quant à lui pas reconnu l'enfant et elle était sans nouvelles de lui. Lorsque, enceinte, elle était allée le voir, il l'avait mise à la porte.
"Elle ne voulait pas"
.
Invitée à préciser ce dernier point, B_ a expliqué que
"c'était la première fois"
et qu'il l'avait forcée. La collaboratrice du SPMi lui a alors dit que cela était grave et qu'elle devrait en parler à sa hiérarchie. Elle lui a ensuite proposé de porter plainte, ce que B_ a accepté. Cela la soulagerait. Le père ne voulait pas l'aider financièrement.
B_ s'est ainsi rendue avec la précitée à la Brigade des mœurs pour porter plainte le même jour (cf.
infra
let. f.).
Cela a donné lieu à un différend entre le SPMi et le Foyer, dont la directrice ne souhaitait pas qu'une plainte pénale soit déposée aussi rapidement, sans que la victime y ait été correctement préparée.
f.
A la police, B_ a expliqué que son fils J_ était issu d'une relation non consentie avec A_. Un soir de mars 2016 vers 23h, il était entré chez elle à son insu alors qu'elle regardait la télévision, ce qui lui avait fait peur. Il lui avait demandé de se taire, lui avait enlevé sa tenue de nuit, s'était lui-même dénudé, l'avait poussée sur le canapé et s'était couché sur elle. Il sentait fort l'alcool, peut-être la bière. Il lui avait touché les parties génitales en pressant fort et en lui faisant mal. Il n'avait pas tenu compte de ses demandes d'arrêter, lui avait dit de se taire, et l'avait pénétrée vaginalement avec son pénis pendant cinq à six minutes. Elle ne savait pas s'il avait éjaculé. Il s'était relevé et était parti, lui disant de ne rien dire à personne. Elle en avait toutefois parlé à la responsable de la Mission D_, qui était fâchée.
A_ était revenu dans sa chambre encore trois soirs vers la même heure durant le mois de mars 2016. Elle ne s'était par rendue à la police plus tôt car elle avait peur et ne connaissait pas le système judiciaire en Suisse. A quatre mois de grossesse, elle était allée voir A_ pour lui en parler mais il n'avait rien voulu savoir.
g.
Entendue par le MP, B_ a rapporté ce qui suit.
g.a
.
Un soir du mois de mars, alors qu'elle sortait de sa douche et avait enlevé ses appareils auditifs, A_ était entré dans la chambre où elle logeait, en ouvrant la porte pourtant fermée. Il disposait d'une clef, certainement parce qu'il avait auparavant occupé le même appartement. Elle avait eu très peur en le voyant. Il avait enlevé son jeans et dénudé le bas de son corps mais gardé sa chemise. Il était venu vers elle et avait arraché le linge qu'elle portait autour d'elle. Il lui avait signifié de se taire en mettant un doigt devant la bouche et enjoint de n'en parler ni à sa famille ni à son patron, en lui disant : "
Attention, je suis fort !"
. Il sentait l'alcool. Il l'avait poussée sur le canapé, s'était allongé sur elle et l'avait maintenue fortement par les poignets pour l'empêcher de bouger. Elle avait eu peur. Il l'avait pénétrée avec ses doigts, soit son index et son majeur, puis avec son sexe. Il y avait eu du liquide blanc et ensuite rouge très foncé qui avait coulé
"en bas"
, où elle avait eu très mal, ainsi qu'à l'intérieur de son ventre. C'était la première fois qu'un homme lui faisait ça. N'étant pas d'accord avec ces pénétrations vaginales, elle avait dit non. Cela lui avait semblé long, peut-être cinq à six minutes. Elle s'était dit que ça n'allait pas, qu'elle avait mal, et avait fermé les yeux. Voyant l'écoulement, A_ était parti et avait répété qu'elle ne devait pas parler. Elle avait pensé qu'elle avait ses règles et s'était lavée. Elle n'avait rien dit à personne.
A_ était revenu ultérieurement à deux reprises, soit un matin à 8h et un soir à l'été lorsqu'elle regardait la télévision. Il lui avait fait subir la même chose. La première fois, lorsqu'elle sortait de la douche, elle portait un linge autour d'elle, alors que les deux fois suivantes, elle était habillée d'une chemise de nuit. A sa seconde venue, le matin, elle se préparait pour aller travailler. Elle avait essayé de le repousser et dit
"arrête !"
mais
"il était venu fort sur elle"
et l'avait allongée sur le canapé. Elle ne comprenait pas comment il faisait pour entrer dans la chambre.
Elle n'avait jamais partagé de repas avec A_. Elle le saluait et lui demandait comment il allait, mais ils n'avaient jamais parlé davantage. Après les faits, elle était mécontente et ne lui disait même plus bonjour. La première fois qu'il était venu dans sa chambre, il avait apporté du coca, des bananes et du jus de fruit. Elle était voisine d'une dame d'origine chinoise, qui avait vu A_ entrer dans sa chambre avec une clef et lui avait demandé pourquoi le lendemain. Elle ne lui avait rien dit, considérant A_ comme fou et craignant de perdre son travail.
g.b
.
Elle n'avait jamais eu de rapports sexuels auparavant ni entretenu de relation particulière, ne fût-ce qu'amicale, avec A_. Il avait essayé de lui parler plusieurs fois mais ils ne s'étaient pas compris à cause de son handicap. Il était entré chez elle sans qu'elle ne l'y autorisât. Ils avaient eu quatre rapports sexuels non consentis, parfois le soir, parfois le matin. A_ avait senti l'alcool à chaque fois. Son regard était noir. Il l'avait enjointe de se taire en mettant sa main sur sa bouche à elle et en disant
"chut !"
. Elle n'était jamais allée chez lui.
Après la première fois, elle n'avait pas pensé à changer sa serrure. Elle en avait parlé à son employeur, qui avait estimé que c'était très grave, mais A_ avait nié les faits devant lui. Elle en avait plus précisément parlé à
"Q_"
[prénom], qui avait relayé l'information à G_ et lui avait dit que ce qui s'était passé était très grave et criminel. B_ ne pensait pas que
"Q_"
ou G_ aient réussi à parler à A_. Elle était ensuite retournée en parler à
"Q_"
à trois reprises. Elle n'avait pas abordé ce sujet avec d'autres personnes.
g.c
.
Après deux ou trois mois sans règles, elle était allée à la pharmacie et avait reçu le conseil d'aller à l'hôpital, où elle s'était rendue en compagnie de sa cousine. Un examen avait révélé sa grossesse. Elle avait refusé cette éventualité et sa cousine s'était exclamée :
"Qu'est-ce que ta famille va dire ?"
. Sa tante s'était fâchée et avait contacté A_, qui avait nié être le père.
g.d
.
Elle s'était rendue chez A_ plus tard, pour lui parler de la grossesse et de sa paternité, et il lui avait dit que cela n'était pas possible, qu'elle n'avait qu'à
"enlever"
l'enfant. Il l'avait poussée et fait tomber, puis avait fermé la porte de son appartement. Elle était allée à l'hôpital pour s'assurer que le bébé se portait bien. B_ a ultérieurement affirmé avoir seulement appelé l'hôpital. Elle avait souhaité à ce moment qu'il reconnût l'enfant et l'épousât. Elle était retournée chez A_ avec sa tante dans ce même but mais il ne leur avait pas ouvert la porte. Il avait proposé de réaliser un test de paternité, mais il n'avait pas répondu à ses appels ultérieurs à ce sujet, avait déménagé et était resté injoignable. Elle avait annoncé à son propre père qu'elle était enceinte et depuis, ayant honte d'elle, il ne lui parlait plus et ne voulait pas rencontrer son petit-fils. Sa famille était fâchée de la situation mais ne l'avait pas poussée à déposer plainte. Sa tante avait par contre compris ce qu'elle vivait et l'avait aidée.
Elle allait mieux désormais, son fils se portait bien et parlait français correctement. Elle avait retrouvé du travail dans un bureau.
h.
En première instance, B_ a commencé par indiquer qu'au printemps 2016, elle n'avait pas fréquenté d'autre homme que A_, contrairement à ce que mentionnait sa demande de permis humanitaire du 30 janvier 2017. Elle avait parlé de sa grossesse à A_ à quatre reprises, en avril, mai et juin 2016, et il lui avait répondu
"enlève"
. Il avait été méchant et l'avait poussée. En avril, avant le mois de juin, elle en avait aussi parlé avec sa tante, qui s'était fâchée et avait demandé qui était le père. Elle n'avait parlé à personne d'autre de ce qui s'était passé. Elle-même et son fils se portaient bien. Elle remerciait le ciel de lui avoir donné cet enfant, même si elle était triste.

## Considerations