# Swiss Legal Decision

**Decision ID:** dd844bc3-b6a0-4fbe-b9bd-54171f49b3c0
**Court:** GE_CAPJ
**Chamber:** GE_CAPJ_001
**Year:** 2018
**Language:** fr
**Jurisdiction:** GE / Région lémanique
**Law Area:** $law_area
**Law Sub-area:** Public Administration

## Facts

EN FAIT
1.
Le 13 octobre 2015, le Conseil supérieur de la magistrature (ci-après : CSM) a ouvert une procédure disciplinaire à l’encontre de A_, avocate et juge suppléante du Tribunal des mineurs, qui avait, dans un article paru le 2 octobre 2015 dans la Tribune de Genève sous le titre «
La justice doit économiser un million de francs : juges et avocats s’inquiètent
», tenu les propos suivants :
«
Comment peut-on brader une bonne justice, pilier intangible d'un État de droit, pour de futiles raisons financières ? Le pouvoir judiciaire et ses auxiliaires ne peuvent accepter l'inacceptable et laisser leurs droits ainsi que ceux des justiciables être violés aussi gravement
( ).
Il est suicidaire d'éliminer la formation continue et ainsi porter atteinte à la qualité de la justice
(..).
Un médecin qui ne se forme plus devient dangereux. Il en est de même pour les juges. De plus, il y a une obligation légale de les former
».
L’article était accompagné d’une photographie de A_ et du Bâtonnier de l’Ordre des avocats,
B_,
accompagnée de la légende : «
La juge suppléante A_ et le bâtonnier B_ sont remontés
».
2.
En date du 16 décembre 2015, entendue par une sous-commission du CSM, A_ a fourni les explications suivantes :
Elle se trouvait en voyage à Dakar lorsqu'elle avait été appelée par C_, journaliste qu'elle connaissait dans le cadre de son activité d'avocate, au sujet des économies demandées au sein du Pouvoir judiciaire. Informée des coupes budgétaires dans ce contexte, elle avait accepté de s'exprimer sur le sujet, mais n'avait pas le souvenir d'avoir évoqué sa qualité de juge suppléante. À chaque fois qu'elle avait été en contact avec ce journaliste, cela avait toujours été en sa qualité d'avocate. Elle avait envoyé audit journaliste, dans un premier temps, ses déclarations par courriel ; elle avait préparé un paragraphe à propos du Tribunal des mineurs, mentionnant, en particulier, le fait de devoir changer de magistrat en cours de procédure était susceptible de porter préjudice aux mineurs dont ils avaient la charge. Elle-même était en charge de trois dossiers qu'elle traitait depuis deux ou trois ans. En relisant cela, elle avait eu un doute, s'apercevant qu'elle s'exprimait là comme juge suppléante, de sorte qu'elle avait contacté le Vice-président de la juridiction, qui lui avait recommandé de renoncer à ce paragraphe, ce qu'elle avait fait. Elle avait alors indiqué à C_ la raison pour laquelle ce paragraphe ne devait pas être publié, à savoir le risque de confusion. Tous ces échanges avaient eu lieu dans une seule journée.
Elle avait appris ensuite que le Secrétaire général du Pouvoir judiciaire (ci-après : le Secrétaire général) avait contacté le Président du Tribunal des mineurs au sujet de l'article à paraître, une première fois s'étonnant des propos tenus par une juge suppléante, ce dont n'était pas au courant le Président, puis une seconde fois pour l'informer que tout était arrangé. Elle pensait que cela était dû à la suppression du paragraphe en question, étant précisé que le journaliste avait probablement soumis l'article au service de presse du Pouvoir judiciaire avant publication pour avoir sa réaction.
Les deux paragraphes apparaissant comme étant ses propos dans l'article publié n'avaient pas été modifiés par C_. À ce moment-là, il était clair pour elle qu'elle s'était exprimée comme avocate. Son erreur avait été de ne pas demander à relire la version définitive de l'article. Si elle l'avait fait, elle aurait fait enlever toute mention de sa qualité de juge suppléante, dont elle ignorait qu'elle serait mise en avant de cette façon. Elle regrettait de ne pas avoir été contactée par les personnes du Pouvoir judiciaire qui auraient pu avoir lu cette version finale.
S'agissant du fond, elle s'était exprimée en ayant à l'esprit que certaines formations continues de qualité allaient être supprimées, mais n'avait pas abordé avec le journaliste la question de la différence entre la suppression de la formation et la suppression de la prise en charge de celle-ci par le Pouvoir judiciaire. Ce qu’elle avait en tête était la suppression de la formation et elle ignorait qu’il s’agissait de la question du financement de la formation continue. Elle avait eu l’occasion d’évoquer ce problème avec le Vice-président du Tribunal des mineurs qui avait, à l’époque, la même compréhension qu’elle. N’ayant pas vu l’article, elle ignorait que sa qualité de juge suppléante serait mise en avant de cette manière-là. Lorsqu'elle avait pris connaissance de l'article à sa parution, elle avait contacté C_ pour lui faire part de son mécontentement et lui indiquer qu'il y avait eu une confusion, ce qu'il avait admis en s'excusant, tout en lui indiquant que cela apportait en fait du piment à son article. Cela étant, dès lors que le paragraphe sur le Tribunal des mineurs avait été retiré, elle ne pensait pas qu'il y aurait de suite. À l'avenir, elle se montrerait bien plus attentive dans une situation où il y aurait un risque de confusion sur la qualité en laquelle elle s'exprimerait. Lorsqu'il lui était arrivé de recevoir des articles prêts à être publiés, ceux-ci n'étaient jamais accompagnés du titre, des photos et des sous-titres. Elle avait jusqu'alors confiance en C_, avec lequel elle n'avait jamais eu de mauvaise expérience. Dès lors que le paragraphe sur le Tribunal des mineurs avait été retiré, l'attention du journaliste aurait dû être attirée sur le fait qu'elle s'exprimait en tant qu'avocate et que la confusion ne devait pas subsister. A partir du contact avec C_ jusqu’à l’envoi de ses déclarations par courriel après suppression du paragraphe sur le Tribunal des mineurs, il s’était écoulé une seule journée, y compris ses contacts avec le Vice-président de cette juridiction, et tout cela s’était fait entre les rendez-vous qu’elle avait à Dakar ce jour-là dans le cadre de ses déplacements professionnels pour Avocats sans Frontières Suisse.
3.
Par courrier du 24 octobre 2016, à la demande de la Présidente du CSM, le Secrétaire général, D_, a fourni les explications suivantes :
Le chargé des relations médias avait été contacté, le 23 septembre 2015, par C_ qui préparait un article sur les économies imposées à la justice courant 2015. Le journaliste avait précisé avoir appris que les mesures touchaient tous les juges suppléants, avec un impact important sur les juridictions recourant régulièrement aux juges non titulaires, ainsi que la prise en charge des formations ; il s'interrogeait sur les autres conséquences possibles des coupes budgétaires. Par l'intermédiaire du chargé des relations médias, il avait confirmé les différentes mesures d'économie et rappelé leurs conséquences néfastes sur le fonctionnement de la justice. Le 29 septembre 2015, le chargé des relations médias lui avait transmis les commentaires que C_ avait obtenus de A_ sur le même sujet. Les propos de celle-ci, citée en sa qualité de juge suppléante au Tribunal des mineurs, étaient retranscrits comme suit :
«
Comment peut-on brader une bonne justice, pilier intangible d'un État de droit, pour de futiles raisons financières ? Le pouvoir judiciaire et ses auxiliaires ne peuvent accepter l'inacceptable et laisser leurs droits ainsi que ceux des justiciables être violés aussi gravement
.
Je peux aussi être plus concrète en ce qui concerne mes droits et ceux des mineurs, car m'enlever des dossiers où je suis des mineurs en difficulté depuis des mois et avec qui j'ai noué un lien de confiance est inadmissible soit:
Comment peut-on m'enlever du jour au lendemain des dossiers de mineurs en grande difficulté que je suis depuis des mois et avec qui j'ai noué un lien de confiance en surchargeant des juges titulaires ? C'est l'avenir de ces jeunes qui est en jeu pour des questions bassement budgétaires.
Dans un système où il n'existe pas d'école de la magistrature, il est suicidaire d'éliminer la formation continue et ainsi porter atteinte à la qualité de la justice. Un médecin qui ne se forme plus devient dangereux. Il en est de même pour les juges
».
Il avait alors fait part au chargé des relations médias de son inquiétude, y compris pour la magistrate concernée, si les propos rapportés avaient été effectivement prononcés. Il avait, en outre, relevé que les commentaires en lien avec la gestion des cas d'antériorité ne lui semblaient pas correspondre à la pratique de la juridiction. Il avait en conséquence invité le chargé de relations médias à contacter le journaliste et à solliciter qu'il vérifie auprès de A_ qu'elle se sentait autorisée à s'exprimer comme elle l'avait fait au vu de son devoir de réserve. À sa connaissance, aucun contact n'était intervenu entre la magistrate et le Pouvoir judiciaire ou la juridiction concernée avant qu'elle ne transmette ses commentaires à la presse. Le 30 septembre 2015, le chargé des relations médias lui avait transmis le contenu de l'article dans sa version définitive ; A_ était citée, certains passages ayant toutefois disparu.
4.
Par décision du 6 mars 2017, notifiée le 31 août 2017, le CSM a retenu que A_ avait commis un manquement à la dignité du magistrat en violant son devoir de réserve et a prononcé à son encontre un avertissement.
Le CSM a tout d’abord rappelé les dispositions de la loi sur l’organisation judiciaire du 1
er
janvier 2011 (ci-après : LOJ) applicables aux magistrats du Pouvoir judiciaire, le but des sanctions disciplinaires ainsi que les principes généraux et la jurisprudence applicables en la matière.
Relevant que le contexte des faits reprochés à la recourante ne s’était pas déroulé dans l’exercice de son activité judiciaire proprement dite, le CSM a ensuite examiné si le comportement incriminé de l’intéressée était susceptible d’avoir porté atteinte à la dignité de la magistrature. Le CSM est arrivé à la conclusion qu’un juge suppléant ou assesseur pouvait violer son devoir de réserve non seulement lorsqu’il s’exprimait en tant que magistrat, mais également lorsque, s’exprimant en une autre qualité, il ne veillait pas à ce que ses interlocuteurs ne puissent, de bonne foi, pas se méprendre sur ce point.
S’agissant des faits de la cause proprement dits, le CSM a retenu qu’en l’occurrence, lorsqu’elle avait été sollicitée par le journaliste avec qui elle était régulièrement en contact dans le cadre de son activité d’avocate, la magistrate mise en cause n’avait pas indiqué en quelle qualité elle prenait position sur les mesures d’économie au sein du Pouvoir judiciaire. Elle ne l’avait pas non plus précisé par la suite lorsqu’elle avait envoyé par courriel au journaliste la première version de ses commentaires - dans laquelle elle se référait clairement à son activité et à son expérience de juge suppléante -, ni quand elle lui avait demandé de retirer le paragraphe concernant le Tribunal des mineurs, après avoir pris conscience d’un risque de confusion à propos de sa fonction. Le résultat de ce comportement était que, présentée au public comme magistrate du Pouvoir judiciaire, elle s’était exprimée auprès de tiers au sujet de ses inquiétudes relatives aux coupes budgétaires au sein de ce même pouvoir.
Le CSM a ainsi estimé que l’intéressée avait fait preuve d'imprudence en ne prenant pas toutes les précautions nécessaires pour s'assurer, avant la publication de l'article, qu'il n'y aurait pas de confusion à propos de la qualité en laquelle elle intervenait, alors même qu'elle avait elle-même eu un doute en rédigeant ses commentaires, doute qui l'avait conduite à renoncer à la publication d'un paragraphe. Or, le seul retrait du paragraphe évoquant les conséquences des coupes budgétaires sur l'organisation de la juridiction au sein de laquelle elle exerçait son activité de juge suppléante ne suffisait pas à écarter tout risque de confusion, et ne la dispensait notamment pas de s'assurer elle-même auprès du journaliste qu'elle ne serait pas citée en sa qualité de magistrate. Une telle précaution s'avérait d'autant plus nécessaire que l'intéressée avait justement, dans la première version de ses commentaires envoyée au journaliste, dont un passage avait été supprimé par la suite, évoqué clairement son activité de juge suppléante. Le fait que le journaliste n'avait pas compris de lui-même qu'il convenait de la citer en sa qualité d'avocate et que le Secrétaire général ne se soit pas opposé à la publication de l'article qui lui avait été soumis, ne permettait pas de remettre en cause ce qui précédait.
Il en résultait que, faute d'avoir pris les précautions pouvant être exigées de sa part pour éviter tout risque de confusion, la magistrate mise en cause devait être considérée comme soumise au devoir de réserve des magistrats en relation avec les déclarations rapportées dans l'article publié le 2 octobre 2015.
Dès lors que l’intéressée ne contestait pas que les propos qu'elle avait tenus, et dont elle savait qu'ils étaient destinés à être rendus publics par le biais d'un quotidien largement lu à Genève, ne respectaient pas les limites placées par le devoir de réserve à la liberté d'expression des magistrats et que de tels propos comportaient des termes extrêmes (« brader », « futiles », « suicidaire », « dangereux »), le CSM en a conclu que ceux-ci présentaient un manque de mesure déplacé de la part d'un magistrat judiciaire et, par la relation sommaire qu'ils établissaient entre les mesures décidées (diminution de certains coûts) et les effets redoutés par leur auteur (violation des droits des justiciables, absence de formation des juges et dangerosité de ces derniers) étaient de nature à miner la confiance du public dans le fonctionnement de la justice. Il y avait donc lieu de constater que la magistrate incriminée avait violé son devoir de réserve.
S’agissant des conséquences d’un tel comportement sur le plan disciplinaire, le CSM, après avoir rappelé les principes en la matière, en particulier les notions de faute et de proportionnalité, a mentionné deux de ses décisions, dans lesquelles il avait renoncé à infliger une sanction à des magistrats qui s’étaient exprimés par voie de presse.
Ainsi, dans la cause
CSM/473/2004
, le CSM avait estimé que l’erreur de discernement du magistrat en cause ne constituait pas un manquement disciplinaire appelant une sanction, aux motifs que ce juge n’avait pas songé que ses commentaires (au sujet d’une affaire qu’il avait présidée et à propos de laquelle il avait fait part de son incompréhension face au pourvoi en cassation interjeté par le Ministère public) serviraient à illustrer le thème quasi exclusif de l’article de presse (soit le conflit entre deux juridictions), qu’il avait exprimé des regrets à l’égard de la juridiction visée par ses propos et que son passé était exempt de faute. Dans la cause
CSM/13/2011
, initiée à la suite de l’envoi par un magistrat, en cette qualité, d’un courrier de lecteur dans lequel il prenait position politiquement, le CSM avait renoncé à prononcer une sanction parce que la violation du devoir de réserve de l’intéressée constituait une incartade mineure dans un parcours sans antécédents judiciaires et qu’il lui avait été vivement recommandé d’être attentif à l’avenir au respect de son devoir de réserve.
En l’espèce, le CSM a retenu que A_ avait commis un manquement à la dignité du magistrat en violant son devoir de réserve. Un tel comportement n'était pas anodin, ni admissible, de sorte qu'une sanction devait être prononcée. L’intéressée n'ayant aucun antécédent disciplinaire, et ayant fait part de sa ferme intention d'éviter qu'une telle situation se reproduise à l'avenir, il lui était infligé la sanction la plus légère, à savoir un avertissement.
5.
Par acte mis à la poste le 2 octobre 2017, A_, par le biais de ses conseils, a recouru auprès de la Cour d’appel du Pouvoir judiciaire (ci-après : CAPJ ou la Cour de céans) contre cette décision, concluant, préalablement, à l’ouverture d’enquêtes et à la comparution personnelle des parties, principalement à son annulation et à l’allocation d’une indemnité de procédure.

## Considerations