Decision ID: 98207952-f2d7-5baf-8cbd-27bf83678fc6
Year: 2016
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_009
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par courrier expédié le 30 mai 2016, A_ a annoncé appeler du jugement du Tribunal de police du 15 avril 2016, notifié le 23 mai suivant, par lequel il a été reconnu coupable de violation du secret de fonction (art. 320 ch. 1 du code pénal suisse du 21 décembre 1937 [CP ;
RS 311.0
]), condamné à une peine pécuniaire de 70 jours-amende à CHF 280.- l'unité, avec sursis de deux ans, ainsi qu'aux frais de la procédure, et débouté de ses conclusions en indemnisation.
b.
Par acte du 8 juin 2016, A_ forme la déclaration d'appel prévue par l'art. 399 al. 3 du code de procédure pénale du 5 octobre 2007 (CPP ;
RS 312.0
), attaque le jugement dans son ensemble, concluant à son acquittement et à l'indemnisation de ses frais de défense inhérents aux procédures de première instance et d'appel. Il ne formule aucune réquisition de preuve mais sollicite
pro futuro
le droit de produire de nouvelles pièces.
c.
Par ordonnance pénale du Ministère public du 29 octobre 2015, valant acte d'accusation, il est encore reproché à A_ au stade de l'appel d'avoir, le 22 octobre 2012, en sa qualité de magistrat de la Cour des comptes, adressé par voies postale au Grand Conseil et électronique aux membres du Bureau et aux chefs de groupes parlementaires du Grand Conseil, deux versions d'un projet de rapport d'audit de gestion de la Cour des comptes intitulé "
B_, achat des actions aux minoritaires de la C_
" ainsi qu'un courrier à l'en-tête de la Cour des comptes faisant état d'informations relatives à l'audit de gestion précité, qu'il a également adressé, sans annexe, à la formation politique D_.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent de la procédure :
a.
Le Ministère public a ouvert une instruction pénale contre A_ pour violation du secret de fonction à la suite du communiqué de presse
"Violations du secret de fonction"
publié le 22 octobre 2012 par la Cour des comptes dénonçant les faits susdécrits.
b.
A l'aune des déclarations de A_ (magistrat titulaire de la Cour des comptes), des témoignages de E_ (magistrat titulaire et président), F_ (magistrat titulaire), G_ (magistrat suppléant) et H_ (directeur d'audit), ainsi que des pièces du dossier, le contexte était décrit comme suit :
Période de crise - rapport d'audit litigieux
b.a.
Au printemps 2012, la collaboration entre les trois magistrats titulaires de la Cour des comptes s'est notablement détériorée en raison de leurs divergences d'opinions sur son fonctionnement général (organisation, gestion du personnel, répartition des charges, etc.). Ces difficultés relationnelles, qui se sont étendues à l'ensemble des élus et collaborateurs, ont entravé la bonne marche de l'autorité et impacté l'audit piloté par A_ sur une opération boursière réalisée par la B_ (ci-après : B_).
Ce projet, délibéré une première fois le 21 juin 2012 par les magistrats titulaires et suppléants de la Cour des comptes, a été réexaminé – contre l'avis de A_ qui souhaitait maintenir le rapport en l'état –, vu les critiques formulées par la B_ sur différents points. A l'issue d'une séance tenue en juillet 2012, E_ et F_ ont sollicité une nouvelle délibération, car ils n'étaient pas d'accord avec le projet d'audit et refusaient de le signer en l'état. Plusieurs réunions ont eu lieu durant l'été. En septembre 2012, A_ a sollicité ses collègues afin de finaliser et publier le rapport le plus rapidement possible. Début octobre 2012, les magistrats autres que A_ ont décidé de reprendre le pilotage du dossier sans le dessaisir formellement. La version finale du rapport d'audit a été validée en décembre 2012.
Le climat au sein de l’autorité était à ce point devenu conflictuel et la situation de blocage telle qu'une solution devait être trouvée. Une médiation a notamment été envisagée, sans toutefois aboutir. Pour permettre à la Cour des comptes de continuer à fonctionner, le plénum a décidé, le 30 août 2012, de décharger A_ des questions touchant l'administration courante et de solliciter un magistrat suppléant pour combler ses absences aux séances du collège, à compter du mois de septembre 2012.
Procédure parallèle du Bureau du Grand Conseil
b.b.a.
E_ et A_ ont, tour à tour en août 2012, écrit au Grand Conseil pour signaler les dysfonctionnements qui empêchaient la bonne marche de la Cour des comptes.
Les magistrats ont été auditionnés par le Bureau du Grand Conseil le 30 août 2012, après que le plénum de la Cour des comptes eut, le jour même, levé leur secret de fonction à cette fin. Ladite mesure n'a toutefois été communiquée à A_ qu'après son audition, ce qui explique qu'il n’ait révélé aucune information sur le "
traitement des dossiers
" mais a, en revanche, évoqué l'imprécision législative de la surveillance du pouvoir législatif sur la Cour des comptes.
Plusieurs échanges de vues ont eu lieu concernant la levée du secret de fonction, E_ et F_ ayant en effet indiqué à A_ qu'elle n'avait été prononcée qu'à l'égard des membres du Bureau, ce que celui-là contestait, en s'appuyant sur la haute surveillance que le Grand Conseil exerçait sur la Cour des comptes à teneur de la Constitution genevoise.
b.b.b.
A teneur de l'avis de droit du prof. Etienne GRISEL du 27 septembre 2012 (
De la haute surveillance du Grand Conseil sur la Cour des comptes et du respect du secret de fonction
), sollicité par le Bureau, la loi alors en vigueur ne réglait pas de manière précise l'exercice de la haute surveillance parlementaire sur la Cour des comptes, notion qui devait être distinguée de celle de "
surveillance ordinaire
" exercée notamment par un supérieur hiérarchique sur les autres agents de l'Etat. Il s'agissait d'un contrôle moins strict, moins systématique et en quelque sorte plus distancé. Vu sa nature politique, la haute surveillance ne portait que sur la gestion proprement dite de la Cour des comptes et non pas sur le contenu de ses résolutions, propositions ou rapports. Elle pouvait ainsi conduire à des critiques, des recommandations ou des propositions de réforme mais non à des résolutions ou à des ordres à caractère contraignant. Le haut surveillant disposait de la faculté d’exprimer son avis sur la manière dont la Cour des comptes s'acquittait de ses tâches, mais il n'avait pas à se prononcer sur le contenu de tel ou tel rapport.
Le Grand Conseil jouissait d'une marge de manœuvre dans l'exercice de sa haute surveillance. Cela étant, la volonté exprimée par les auteurs de la loi de voir le Grand Conseil "
exercer directement la haute surveillance de la Cour des compte et non par le biais d'une commission
" n’était pas réalisable vu le nombre de députés qui y siégeaient (100). L'auteur envisageait donc, comme seule option de contrôle direct par le Grand Conseil, la compétence du Bureau, de la Commission des finances, de la Commission de contrôle de gestion, d'un autre organisme à créer (contrôle permanent), ou la désignation d'une commission d'enquête parlementaire (ci-après : CEP) en cas de faits d'une gravité particulière (contrôle ponctuel), même si ces solutions ne trouvaient pas de base légale expresse.
Il appartenait au Grand Conseil, soit d'adapter sa législation, soit d'attribuer, au moins provisoirement, l'exercice de la haute surveillance à son Bureau (et non pas à l'une des Commissions vu leurs liens ténus avec la Cour des comptes), contrôle qui s'opérerait d'une manière permanente ou plus ponctuelle sur le fonctionnement de cette juridiction, la désignation d'une CEP étant de toute manière réservée à des situations exceptionnelles, d'une gravité particulière.
"
On
[pourrait (...)]
se demander si, à défaut de toute base légale, un organisme parlementaire quelconque
[pouvait]
exiger la révélation de faits qui par leur nature
[étaient]
couverts par l'obligation de secret
". La réponse dépendait de la question de la compétence précédemment évoquée. Si cette tâche revenait, en pratique, au Bureau, aucune base légale ne régirait ses rapports avec le secret de fonction des membres de la Cour des comptes. Or, "
à défaut de base légale adéquate, il serait difficile de dire que le secret de fonction applicable à la Cour des comptes n'est pas opposable, d'une manière générale, au bureau du Grand Conseil".
Si une CEP était créée, la situation serait claire puisque que le secret de fonction des personnes entendues ne lui était pas opposable (art. 230G al. 3 de la loi portant règlement du Grand Conseil de la République et canton de Genève du 13 septembre 1985 [LGRC ;
B 1 01
]). La législation devrait donc également régler le problème du respect de ce secret, de sa levée, de son objet et de la procédure à l'égard de l'autorité chargée du contrôle permanent.
b.b.c.a.
Dans son rapport du 8 octobre 2012 (_ auquel était annexé l’avis de droit susmentionné), le Bureau du Grand Conseil relevait que la haute surveillance était un contrôle politique qui intervenait avec un certain recul et qu'"
à défaut de pouvoir être exercée en pratique par le Grand Conseil dans son ensemble, la haute surveillance parlementaire sur la Cour des comptes ne
[pouvait]
être exercée que par une Commission d'enquête parlementaire pour faire la lumière sur des événements de grande portée
". Il n'était pas possible de confier cette mission de haute surveillance à la Commission de contrôle de gestion ni à celle des finances. Il n'était également pas envisageable que le Grand Conseil la confiât au Bureau, une délégation temporaire formant une base légale trop ténue sous l'angle du secret de fonction. Du fait de sa norme expresse, une CEP pourrait obtenir sans discussion la levée du secret de fonction. En conclusion, le Bureau estimait opportun d’en créer une pour enquêter sur les dysfonctionnements de la Cour des comptes et a déposé une proposition de résolution qui le chargeait de présenter des modifications législatives afin de clarifier et combler les lacunes, soit de mieux réglementer cette haute surveillance.
b.b.c.b.
La proposition de création d'une CEP a été refusée le 11 octobre 2012 par le Grand Conseil, ce qui a conduit le plénum de la Cour des comptes à mettre un terme à la procédure tendant à la levée du secret de fonction le 17 octobre 2012. Cette décision a été directement communiquée à A_.
b.b.d.
Le 16 novembre 2012, le Grand Conseil a finalement institué une CEP sur le fonctionnement de la Cour des comptes. Celle-là a constaté que "
le rapport sur la B_
[avait]
constitué le paroxysme d'une détérioration inexorable des relations de travail entre les magistrats titulaires, avec en toile de fond l'élection générale de la
[Cour des comptes]". Rien ne permettait de conclure que dite autorité n'avait pas mené ses travaux de manière indépendante. Plusieurs problèmes de fonctionnement étaient identifiés et la collégialité avait souffert d'une diversité de profils et de personnalités, qui aurait aussi pu être un avantage.
Divulgation de l'audit dans la presse
b.c.a.
Le 16 octobre 2012, un article paru dans le journal I_, intitulé
"Une fondation immobilière à la base de la discorde",
donnait des informations précises sur l'audit mené par la Cour des comptes sur la B_. J_, le président de son conseil, y critiquait le travail de la juridiction, qualifiant l'audit
"d'indigent"
et
"médiocre"
et remettant notamment en cause la compétence de A_, qui confondait
"transactions immobilière et mobilière"
et faisait preuve de
"méconnaissance du métier de la promotion immobilière"
.
b.c.b.
Le 17 octobre 2012, E_ a envoyé un courriel à J_, dans lequel il mentionnait avoir été contacté par K_, journaliste au journal I_. Tant la teneur de l'article que les questions posées par le journaliste laissaient supposer qu'il était fort bien renseigné sur l'audit piloté par A_. Il suggérait donc à J_ ainsi qu'à
"toute personne concernée au sein
[du]
conseil"
une
"interprétation stricte"
du devoir de réserve, en rappelant que l'audit était en cours. J_ a répondu à ce message le lendemain, en expliquant que le courrier de A_ adressé le 10 octobre 2012 au Grand Conseil (
cf.
let. b.d.b.
infra
) contenait des contre-vérités qui ne pouvaient rester sans réponse pour des questions de crédibilité et de probité de la B_, avec cette précision que ledit courrier avait été envoyé aux médias qui le lui avaient adressé. La B_ sollicitait une trêve médiatique dans ce dossier.
b.c.c.
Le 18 octobre 2012, un article paru dans L_ intitulé
"L'ombre de la M_ ressurgit à la Cour des comptes"
– sous la plume de N_ – reprenait, lui aussi, les propos tenus par J_. Par ailleurs, il faisait état de la
"réaction à chaud"
de A_, qui indiquait que le projet de rapport sur la B_ avait été délibéré en juin par l'ensemble des magistrats, que ce n'était pas son rapport mais celui de la Cour des comptes, et qu'après avoir examiné les commentaires de l'audité, l'équipe d'audit avait estimé qu'aucun d'entre eux ne justifiait une correction.
b.c.d.
Le même jour, E_ et F_ ont remis en mains propres un courrier à A_ lui rappelant le serment qu'il avait prêté ainsi que le secret de fonction auquel il était soumis. Les propos tenus notamment dans L_ violaient ses obligations de magistrat, une dénonciation au Ministère public étant réservée. Au surplus, le contact avec les médias était exclusivement du ressort du Président de la Cour des comptes.
Dans sa réponse écrite immédiate, A_ contestait avoir commis une quelconque violation.
Courriers de A_
b.d.a.
Entre les 7 septembre et 3 octobre 2012, A_ a écrit à plusieurs reprises au Grand Conseil, pour dénoncer l'évincement de ses prérogatives de magistrat de la Cour des comptes, le comportement nuisible de ses collègues sur le déroulement des audits dont il avait la charge mais aussi à son encontre, tel que _. Il rappelait au Grand Conseil qu'il lui appartenait, en sa qualité d'autorité de surveillance, d'intervenir et notamment de prendre toutes les mesures pour faire cesser "
les agressions verbales et physiques
" dont il était l'objet et assurer sa sécurité.
b.d.b.
Dans son écrit du 10 octobre 2012 adressé simultanément par courriel au Président du Grand Conseil, A_ a mentionné que "
compte tenu de la législation actuelle sur la Cour des comptes qui ne fait aucune place aux modalités concrètes de l'exercice de la haute surveillance de la Cour des comptes en général et de la surveillance des magistrats de la Cour des comptes en particulier – je vous avais fait part de cette anomalie lors de mon audition le 30 août dernier – j'accueille positivement la proposition du Bureau de votre Grand Conseil de constituer une Commission d'enquête parlementaire sur la Cour des comptes
". Il faisait, en sus, état d'un fonctionnement insatisfaisant de la juridiction et se plaignait du traitement de l'audit de la B_, sans la nommer. Il a également demandé à être libéré par anticipation de ses fonctions afin de le "
protéger efficacement des agissements de
[s]
es collègues
".
Le 15 octobre 2012, A_ a informé le Grand Conseil de sa démission avec effet au 31 octobre suivant, vu l'absence de réaction à la suite de ses précédentes missives et le refus de constituer une CEP (
cf.
let. b.b.c.b
supra
).
b.d.c.
A_ a adressé le 22 octobre 2012 un courrier au Grand Conseil, sur papier à en-tête de la Cour des comptes, auquel étaient annexées deux versions du rapport d'audit de la B_, soit la version présentée le 21 juin 2012 lors de la délibération et celle remaniée à la suite de la rencontre avec l'audité qui était en cours de travail, toutes les modifications nécessaires n'ayant pas été apportées. Les pages étaient marquées du filigrane "
confidentiel
". Il a, de plus, transmis une version électronique de son courrier et ses annexes aux sept députés membres du Bureau du Grand Conseil et aux sept chefs de groupe des partis représentés au Grand Conseil. Cette missive était rédigée comme suit :
"
Dans mon courrier du 10 octobre 2012, je vous ai exposé qu'un des audits que je pilotais concernant une opération immobilière spécifique d'une entité, dans laquelle la Cour des comptes a constaté une mauvaise gestion des deniers publics portant sur plusieurs millions, était en souffrance depuis plusieurs mois, cet audit déplaisant aux représentants des différents partis politiques représentés dans le conseil de ladite entité.
Un des représentants de l'audité a choisi de rendre publique l'identité de l'entité concernée dans le quotidien I_ du 16 octobre puis dans le journal L_ du 18 octobre 2012. Ce représentant a notamment ressenti le besoin de porter des appréciations gravement attentatoires à l'honneur non seulement sur le travail du soussigné mais, indirectement, sur le travail des collaborateurs de la Cour qui ont réalisé cet audit.
Ainsi, à l'évidence, et comme mentionné dans mon courrier du 10 octobre 2012, cet audit déplaît aux représentants de la B_.
J_, le président de la B_, a d'abord expliqué à I_ que l'audit était « indigent, médiocre » et contenait « une seule recommandation ». Toujours selon J_, le soussigné « confond transactions immobilière et mobilière », et s'était étonné que la B_ possède des villas, « marquant sa méconnaissance du métier de la promotion immobilière. Pour une entité auditée, le minimum attendu de son auditeur est une bonne connaissance de la matière. Celle-ci faisait manifestement défaut » (I_ du 16 octobre 2012). Par la suite, ce représentant de l'audité a indiqué au journal L_ que le magistrat « s'est saisi de ce dossier et de la Cour des comptes pour faire acte politique » (L_ du 18 octobre 2012).
Or, à ce jour, la Cour des comptes n'a opposé aucun démenti aux propos de J_.
Comme vous le savez, les audits de la Cour des comptes sont conduits « conformément aux normes internationales d'audit et aux codes de déontologie de l'International Federation of Accountants (IFAC) et de l'Organisation Internationale des Institutions Supérieures de Contrôle des Finances Publiques (INTOSAI), dans la mesure où ils sont applicables aux missions légales de la Cour ».
Il n'en a bien évidemment pas été différemment pour l'audit portant sur certaines opérations de la B_. De plus, l'audit en question a été délibéré le 21 juin 2012 par tous les magistrats titulaires et suppléants de la Cour des comptes en présence des directeurs de la Cour et de l'équipe d'audit.
Si les griefs de J_ avaient une quelconque matérialité, ils seraient imputables à l'ensemble des magistrats, des directeurs et des collaborateurs de la Cour des comptes qui ont pris part à cet audit.
Vous comprendrez à la lecture du rapport délibéré le 21 juin dernier et de la version corrigées sur des points mineurs à la suite de l'entretien avec l'audité le 13 juillet 2012 (tous deux joints à ces lignes) que les critiques de J_ sont non seulement totalement dépourvues de fondement mais aussi malveillantes.
Comme vous pourrez aussi le constater à la lecture de ces documents, la Cour des comptes n'a mentionné dans ceux-ci aucune identité de particuliers directement concernés par les transactions auditées.
Ces lignes et leurs annexes vous sont adressées en votre qualité d'Autorité de surveillance de la Cour des comptes. En reçoivent copie les directeurs de la Cour des comptes, les membres de l'équipe d'audit et D_, étant précisé pour ce dernier que les deux rapports précités ne sont pas joints".
Audition du président du conseil de la B_
b.e.
A teneur de ses déclarations, J_ avait éprouvé un doute sur l'intégrité générale de la démarche d'audit et l'impartialité de A_ qui cherchait à jeter un soupçon de fraude. Il n'avait orchestré aucune fuite dans la presse. Au contraire, lorsqu'il avait été contacté par K_, celui-ci était très bien documenté, au point que J_ s'était demandé s'il n'avait pas le projet d'audit en main. Si K_ s'était fié à ce qu'il avait sous les yeux, il aurait parlé de millions gaspillés, si bien que J_ lui avait donné la version de la B_, partant du principe qu'un article serait publié, même s'il refusait de s'exprimer. J_ avait effectivement tenu des propos durs à l'égard de la Cour des comptes et de A_. Cependant, lui-même et les autres membres du conseil de la fondation avaient ressenti l'approche bâclée de l'audit et estimé qu'ils faisaient l'objet d'une possible récupération politique. L'autre journaliste N_ était, lui aussi, bien informé.
Auditions de A_
b.f.a.
Entendu devant le Ministère public, A_ a reconnu avoir effectué les envois litigieux et choisi de la sorte ses destinataires après avoir constaté que les courriers et courriels qu'il avait précédemment adressés au président du Grand Conseil ou au Bureau n'avaient pas été transmis à l'ensemble des députés. Son courriel tendait uniquement à ce que sa lettre soit acheminée à chacun d'eux, dont il ignorait les adresses emails respectives.
Selon lui, il n'était pas question d'une violation de son secret de fonction pour deux raisons : ce secret n'était pas opposable à l'autorité de surveillance selon l'avis de droit du prof. Etienne GRISEL et il avait été levé le 30 août 2012. A_ invoquait, par ailleurs, trois faits justificatifs : son devoir de fonction qui lui imposait de communiquer au Grand Conseil les dysfonctionnements de la Cour des comptes, soit le blocage du rapport par ses collègues ; la nécessité de transmettre les versions du rapport pour permettre au Grand Conseil
"de mesurer la gravité des atteintes à l'honneur commises par voie de presse à
[s]
on encontre et à celle de l'équipe d'audit par J_"
; enfin, plus subsidiairement, l'erreur de droit, étant donné qu'il était fondé à penser que le secret de fonction ne s'opposait pas à celui qui informait l'autorité de surveillance.
En tant qu'
ultima ratio
, il s'agissait de la seule manière de contester les accusations de J_, qui avaient largement été diffusées dans la presse, et de signaler les dysfonctionnements de la Cour des comptes qui étaient publics, puisque ses précédentes démarches (notamment le courrier du 10 octobre 2012 qui n'avait même pas été transmis aux députés avant le débat du 11 octobre 2012 sur la création d'une CEP) étaient restées vaines. La transmission des deux versions du rapport était nécessaire, le Grand Conseil devant disposer d'éléments d'information concrets. La Cour des comptes aurait dû répondre aux accusations de J_. Il n'avait pas déposé plainte pénale pour atteinte à l'honneur, considérant qu'en tant que magistrat, il ne devait pas solliciter la justice pour ce type d'attaque. Il n'avait pas envoyé les deux versions du rapport à D_ pour ne pas violer son secret de fonction, qui ne couvrait d'ailleurs aucun élément de son courrier du 22 octobre 2012.
b.f.b.
A l’aune de ses déclarations devant le premier juge, A_ avait pris en considération son secret de fonction au moment de rédiger son courrier du mois d'août 2012 dénonçant les dysfonctionnements au Grand Conseil (
cf.
let. b.b.a
supra
). Lors de son audition du 30 août 2012, il avait de fortes raisons de penser que le Bureau du Grand Conseil n'était pas compétent pour exercer seul la surveillance de la Cour des comptes et souhaitait que ce point fût clarifié. Les doutes que A_ avait à cette période s'étaient fortement atténués le 8 octobre 2012, lorsqu'il avait pris connaissance de l'avis de droit du prof. Etienne GRISEL, dont il ressortait de manière péremptoire qu'il n'y avait pas de délégation par le Grand Conseil au Bureau pour exercer la surveillance et que donc celle-ci était de la compétence du Grand Conseil
in corpore
même si cela était source de difficultés. Selon lui, cet organe pouvait par exemple constater des dysfonctionnements sur le taux d'activité, l'organisation, le comportement ou la publication d'un dossier.
A_ avait transmis le rapport en attente de finalisation, et non pas la totalité du dossier. Dans son courrier du 10 octobre 2012, il voulait déjà dénoncer des incidents. Il estimait alors qu'il serait plus à l'aise avec son secret de fonction si une CEP était instituée. Le 22 octobre 2012, il avait surtout réagi aux atteintes portées à l'honneur de l'équipe d'audit. Il s'agissait d'une attaque violente et il souhaitait laisser au Grand Conseil la possibilité d'examiner si les rapports en souffrance étaient réellement indigents et médiocres, ce qui aurait pu suffire à réparer son honneur et celui de l'équipe d'audit. A_ craignait que ce rapport ne soit pas publié. Il le fut néanmoins le 14 décembre 2012 à peu près dans les mêmes termes.
C. a.
Par courrier du 5 juillet 2016, la Chambre pénal d'appel et de révision (ci-après : la CPAR), a, avec l'accord des parties, ordonné l'ouverture d'une procédure écrite.
b.
A teneur de son mémoire du 19 juillet 2016, A_ persiste dans ses conclusions, sollicitant une indemnité de CHF 22'540.- pour les dépenses occasionnées par l'exercice raisonnable de ses droits de procédure, frais à la charge de l'Etat de Genève.
Dans les 29 premières pages de son mémoire d'appel, A_ livre sa propre présentation des faits et critique l'instruction de la procédure.
Son acte était légitime au regard de "
l'avis de droit
[...]
indiquant que le Bureau n'était pas compétent pour exercer la surveillance de la Cour des Comptes, à défaut d'une base légale expresse et que le secret de fonction n'était pas opposable de manière générale et absolue au Grand Conseil dans l'exercice de sa surveillance ; la rétention, par le Président du Grand Conseil de ses précédents courriers (non transmis aux chefs de groupe alors que la loi lui en faisait l'obligation) ; le rejet le 11 octobre 2012 par le Grand Conseil de la proposition de créer une CEP ; les déclarations, dans les médias, du Président de la B_, visant à discréditer le travail d'audit réalisé sur cette Fondation et, partant, discréditer le travail de la Cour des comptes ; l'absence de réaction de la Cour des comptes face à ces dénigrements touchant tant l'institution que ses membres et son personnel
".
Selon la doctrine et la jurisprudence unanimes, il n'y avait pas de violation du secret de fonction lorsque l'information était transmise à l'autorité hiérarchique ou de surveillance. De l’opinion du prof. Etienne GRISEL, le signalement de faits éventuellement couverts par le secret de fonction à une autorité de surveillance par un membre de l'entité surveillée ne constituait pas une violation dudit secret si cette communication respectait les principes constitutionnels de proportionnalité et subsidiarité, soit si l'information ou les documents communiqués étaient nécessaires et suffisants pour que l'autorité de surveillance puisse se déterminer en connaissance de cause. Le Grand Conseil exerçait seul la surveillance de la Cour des comptes sur l'ensemble de ses activités, dont il fixait librement l'étendue et la procédure. En d'autres termes, le secret de fonction ne lui était pas opposable, sinon à l'égard du Bureau en l'absence de délégation de compétence. Le courrier du 22 octobre 2012 ne comportait aucun élément couvert par le secret de fonction et ses annexes n'avaient été adressées qu'au Grand Conseil. A_ avait entrepris toutes les démarches nécessaires qu'on pouvait raisonnablement attendre de lui avant d’envoyer le courrier litigieux (principe de subsidiarité), qui comportait uniquement les éléments suffisants pour que l'autorité de surveillance puisse exercer ses prérogatives (principe de proportionnalité), soit ceux lui permettant de mesurer la malveillance des propos infondés du président de la B_. Cet envoi avait été utile puisque le Grand Conseil avait finalement voté la création d'une CEP, démarche qui avait auparavant été refusée. Il existait donc un intérêt public à agir de la sorte, cette action était parfaitement proportionnée.
Subsidiairement, deux faits justificatifs l'exonéraient de toute poursuite pénale : l'erreur sur l'illicéité en ce qu'il considérait que la transmission d'informations à une autorité de surveillance n'était pas constitutive d'une violation du secret de fonction et ses devoirs de fonction/serment de magistrat qui lui imposaient de communiquer ces informations au Grand Conseil vu le blocage du rapport. Il était en effet fondé à agir de la sorte pour sauvegarder l'intérêt supérieur au bon usage des deniers publics, en lien avec le rapport de la B_ bloqué par certains magistrats.
A_ dépose un chargé complémentaire de 15 pièces. Hormis un récent écrit du Conseil d'Etat concernant la Cour des comptes (pièce 50) et l'état de frais de son avocat afférent à la procédure d'appel (pièce 51), il s'agit d'articles de journaux, de courriels en lien avec certaines missives susévoquées et de différents documents concernant l'audit de la B_.
c.
A teneur de sa réponse du 30 août 2016, le Ministère public conclut à l'irrecevabilité et au refus de produire un chargé de pièces complémentaire, à l'exception de l'état de frais du défenseur, ainsi qu'au rejet de l'appel, frais à la charge de A_.
A_ confondait la haute surveillance et la surveillance. Celle-là portait exclusivement sur l'examen de la gestion de la Cour des comptes sur la base de son rapport annuel. Il s'agissait d'un contrôle
a posteriori
. Dès lors qu'aucune norme ne prévoyait de dispense, le membre de la Cour des comptes qui s'adressait au Grand Conseil devait respecter son secret de fonction. A_ avait ainsi, en toute connaissance de cause, révélé des informations et documents couverts par son secret.
Le régime légal de confidentialité d'une procédure d'audit encore en cours ne laissait pas de place au doute. A_ ne pouvait pas décider de publier le rapport. La comparaison des deux versions tenait de la divulgation de notes internes confidentielles.
L'
ultima ratio
alléguée n'emportait pas conviction. Il s’agissait d’un prétexte pour justifier la transmission de documents couverts par le secret de fonction. En tant que destinataires de l'envoi, le Bureau ne disposait d'aucune compétence dans le cadre de la haute surveillance, les députés du Grand Conseil ne jouaient aucun rôle dans les contacts entre cette autorité et l'extérieur et leur saisine individuelle était inopérante. L'envoi du courrier à une formation politique non investie d'un devoir de surveillance était illicite, nonobstant les atteintes à l'honneur qui ne sauraient justifier son comportement. A_ ne pouvait exciper d’aucun fait justificatif.
d.
Dans sa réplique du 12 septembre 2016, A_ persiste à produire les pièces de son chargé complémentaire, dont la pertinence n'était pas discutable, qui pouvaient encore être versées à la procédure au stade de l'appel vu le plein pouvoir d'examen de la CPAR. La théorie juridique du Ministère public – qui revenait à dire que l'opposabilité ou non du secret de fonction au Grand Conseil dépendait de sa décision/de son refus de créer une CEP – était dépourvue de pertinence et contraire à la Constitution genevoise.
e.
La cause a été gardée à juger sous dizaine, ce dont les parties ont été informées sans qu'elles ne réagissent.
D.
A_ est né le _ 1952 à _ et a grandi à Genève, où il a effectué sa scolarité ainsi que ses études. Après avoir travaillé comme enseignant, avocat et secrétaire-adjoint du Département de l'économie, il est entré dans la magistrature en 1996. Il a quitté ses fonctions à la Cour de justice durant l'automne 2011, suite à son élection à la Cour des comptes, où il a siégé à compter du 1
er
novembre 2011. Depuis sa démission, A_ n'exerce plus d'activité lucrative. Il perçoit CHF _ par mois de la Caisse de prévoyance de l'Etat. Le montant de son loyer mensuel s'élève à CHF _ et celui de ses primes d'assurance maladie à CHF _ environ. A_ s'acquitte d'environ CHF _ par mois de cotisations AVS et verse mensuellement quelque CHF _ à sa fille majeure qui vit avec sa mère.
Selon l’extrait de son casier judiciaire suisse, A_ n’a pas d’antécédents.

EN DROIT
:
1.
L'appel est recevable pour avoir été interjeté et motivé selon la forme et dans les délais prescrits (art. 398 et 399 CPP).
La partie qui attaque seulement certaines parties du jugement est tenue d'indiquer dans la déclaration d'appel, de manière définitive, sur quelles parties porte l'appel, à savoir (art. 399 al. 4 CPP) : la question de la culpabilité, le cas échéant en rapport avec chacun des actes (let. a) ; la quotité de la peine (let. b) ; les mesures qui ont été ordonnées (let. c) ; les prétentions civiles ou certaines d'entre elles (let. d) ; les conséquences accessoires du jugement (let. e) ; les frais, les indemnités et la réparation du tort moral (let. f) ; les décisions judiciaires ultérieures (let. g).
La Chambre limite son examen aux violations décrites dans l'acte d'appel (art. 404 al. 1 CPP), sauf en cas de décisions illégales ou inéquitables (art. 404 al. 2 CPP).
2.
Le Ministère public conteste, à titre préjudiciel, la production par l'appelant d'un chargé de pièces complémentaires en appel.
2.
1.1.
Selon l'art. 389 al. 1 CPP, la procédure de recours se fonde sur les preuves administrées pendant les procédures préliminaire et de première instance. Le juge peut administrer, d'office ou à la demande d'une partie, les preuves complémentaires nécessaires au traitement du recours (art. 389 al. 3 CPP). Conformément à l'art. 139 al. 2 CPP, il n'y a pas lieu d'administrer des preuves sur des faits non pertinents, notoires, connus de l'autorité ou déjà suffisamment prouvés. Cette disposition codifie, pour la procédure pénale, la règle jurisprudentielle déduite de l'art. 29 al. 2 de la Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 (Cst. ;
RS 101
) en matière d'appréciation anticipée des preuves (arrêt du Tribunal fédéral
6B_977/2014
du 17 août 2015 consid. 1.2 et les références citées). Le juge peut renoncer à l'administration de certaines preuves, notamment lorsque les faits dont les parties veulent rapporter l'authenticité ne sont pas importants pour la solution du litige (ATF
136 I 229
consid. 5.3 p. 236 ss ; ATF
131 I 153
consid. 3 p. 157 et les arrêts cités ; arrêt du Tribunal fédéral
6B_157/2015
du 21 mars 2016 consid. 2.1.).
2.1.
2.
Il convient de faire une distinction entre les diverses pièces déposées par l’appelant en appel, certaines d'entre elles figurant déjà à la procédure, d'autres étant des pièces qualifiées de "nouvelles".
Il est manifeste que les premières sont dépourvues d'utilité et seront d'emblée écartées pour ce motif.
La tardiveté de production des secondes constitue, déjà, un motif formel exigeant qu'elles soient écartées, dans la mesure où l'appelant n'a nullement établi ni même soutenu l'apparition d'éléments nouveaux en procédure d'appel justifiant qu'il ne les ait formulées pour la première fois qu'à ce stade. Seules les pièces 50 et 51 ne sont pas critiquables sur ce point, dans la mesure où leur date est postérieure au jugement.
En tout état de cause, ces documents, hormis la note d'honoraires du défenseur de l'appelant afférente à la procédure d'appel (pièce 51), portent sur des données factuelles qui ont été suffisamment instruites et/ou sont dépourvus de pertinence, en ce qu'ils ne sont pas de nature à modifier le résultat des preuves déjà administrées. La CPAR dispose ainsi des éléments nécessaires pour trancher l'appel.
Par voie de conséquence, toutes les pièces hormis celle référencée sous le chiffre 51, seront écartées et classées dans une cote à part, afin de permettre, le cas échéant, un contrôle de la présente décision par le Tribunal fédéral.
2.
2.2.1.
En application du principe de la non-rétroactivité de la loi pénale (art. 2 al. 1 CP), le droit qui doit être appliqué en l'espèce est celui en vigueur à la date des faits litigieux, dans la mesure où les changements législatifs survenus dans l'intervalle ne sont pas plus favorables à l'appelant (principe de la
lex mitior
art. 2 al. 2 CP). Aussi, la loi instituant une Cour des comptes du 10 juin 2005 (LICC dans son état le 12 novembre 2012 ; RS/GE
D 1 12
) – qui a été abrogée et remplacée par les articles 27 à 44 de la loi sur la surveillance de l'Etat du 13 mars 2014, entrée en vigueur le 1
er
juin suivant (LSurv ; RS/GE
D 1 09
) –, et les autres lois pertinentes (Constitution de la République et canton de Genève [aCst-GE dans son état le 12 novembre 2012 ; RS/GE
A 2 00
] ; loi sur l’information du public, l’accès aux documents et la protection des données personnelles du 5 octobre 2001 [LIPAD ; RS/GE
A 2 08
] ; règlement de fonctionnement de la Cour des comptes [ci-après : règlement]) seront appliquées dans leur teneur au moment de la survenance des faits.
2.2.2.
En dépit d'un premier projet de loi prévoyant de rattacher la Cour des comptes au pouvoir judiciaire, le législateur a considéré que, pour garantir son indépendance, cette nouvelle juridiction devait bénéficier d'un statut détaché des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire (Secrétariat du Grand Conseil genevois, Rapport du 3 mai 2005 de la Commission des finances chargée d'étudier le projet de loi instituant une Cour des comptes, p. 3). Le législateur n'a toutefois pas entendu instaurer un "quatrième pouvoir", aucune compétence de décision ni de coercition n'étant attribuée à la Cour des comptes (
ibidem
p. 4).