Decision ID: 2fe4d7e6-3cf4-53af-92b5-7afe2b5919e1
Year: 2015
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_001
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
a)
E_ est née le _ 1913. Elle ne s'est jamais mariée et n'a pas eu d'enfants. Dans les années 1980, elle a hérité d'une parcelle sise _ (Genève), sur laquelle est érigée une villa qu'elle a continué d'occuper au décès de ses parents. Sa voisine, F_, qui a habité la villa voisine pendant plus de 50 ans, lui rendait régulièrement visite.![endif]>![if>
b)
Le 10 février 1998, E_ a rédigé de sa main un testament instituant comme seuls héritiers, à part égale, son cousin germain, B_, né le _ 1921, ainsi que l'épouse de ce dernier, D_, née le _ 1921.
c)
Entre 2000 et 2001, E_ a commencé à "
perdre un peu ses esprits
" selon F_.
En octobre 2001, sur recommandation de son médecin traitant, le Dr G_, E_ a consulté la Dresse H_, neurologue. Lors de l'examen, cette dernière a constaté que la patiente était un peu désinhibée, qu'elle n'avait pas de troubles phasiques (de langage), qu'elle n'avait pas de gros troubles de la compréhension, qu'elle présentait cependant des troubles dans la praxie constructive, soit des troubles qui affectent les gestes de la vie quotidienne (par exemple impossibilité d'allumer une bougie avec une allumette ou de planter un clou), qu'au test de la montre, elle n'avait pas placé le chiffre 12 et avait confondu la grande et la petite aiguille, qu'elle avait d'importants troubles de la mémoire de fixation (la patiente était incapable de se rappeler 3 mots après quelques minutes; à ce stade, il était possible de demander à la patiente d'écrire une phrase, qu'elle le fasse et qu'elle oublie immédiatement tant la phrase que de l'avoir écrite), que sa mémoire à long terme était assez bien conservée, qu'elle était désorientée dans le temps et qu'elle souffrait d'un possible "Babinski" à droite, ce qui indiquait une lésion neurologique.
Au test "
Minimal Mental Statuts
", E_ a obtenu un score de 21/30; il s'agit d'un test sous forme de différentes questions qui interrogent différentes parties du cerveau; l'affaiblissement est établi dès que le score est inférieur à 24; à 23 point sur 30, la personne est incapable de discernement et peut uniquement prendre des décisions simples; à 21 points sur 30, il s'agit de démence.
Suite à cet examen, la Dresse H_ a posé le diagnostic de "
démence sénile de type Alzheimer
". Elle a en outre complété l'examen par une IRM cérébrale qui a mis en évidence "
une légère atrophie cortico-sous-corticale bilatérale sus-tensorielle avec légère prédominance pour les régions frontales
".
d)
La Dresse H_ a indiqué à F_ que E_ ne récupèrerait plus toutes ses facultés et que son "
esprit ne suivait plus
".
F_ a alors recherché une dame de compagnie pour E_ et le nom de A_ lui a été communiqué par une connaissance.
En septembre 2002, E_ a engagé A_ en qualité d'employée de maison. Au début des rapports de travail, A_ se déplaçait au domicile de E_, puis elle a emménagé dans la maison; elle était alors logée, nourrie et rémunérée pour son travail.
e)
Le 1
er
février 2007, E_ s'est rendue en l'Etude de Me I_, notaire, en compagnie de A_. L'entretien devait porter sur la rédaction par la première d'un testament en faveur de la seconde, avec révocation du précédent testament institué en faveur de B_ et D_.
Ayant immédiatement eu des doutes sur la capacité de discernement de E_, et ayant également eu la conviction que celle-ci n'était pas libre dans ses propos, Me I_ a jugé qu'un avis médical s'imposait et a demandé à E_ de lui communiquer le nom de son médecin traitant.
Interpellé par Me I_ le 8 février 2007, le Dr G_, en se fondant sur les observations faites lors d'une consultation au mois d'octobre 2006, lui a confirmé que E_ ne disposait pas de sa capacité de discernement. Il a cependant suggéré que ce diagnostic soit confirmé par le Dr J_, spécialiste neurologue.
f)
Le 10 mars 2007, sur demande du Dr G_, E_ a consulté le Dr J_, à son domicile. Lors de l'examen, ce dernier a constaté que la capacité de calcul et de langage de E_ était étonnamment préservée, qu'elle avait des éclairs de lucidité, que ses troubles mnésiques s'étaient néanmoins aggravés (la patiente ne se souvient plus avoir rendez-vous alors que le médecin l'a appelée la veille pour lui annoncer sa venue) que la patiente ne pouvait plus faire des projets car elle était incapable de se projeter dans l'avenir, que son état de santé s'était dégradé sur le plan visio-spatial (au test de la montre, auquel la patiente avait échoué, les chiffres étaient placés de manière inversée et les aiguilles n'étaient pas représentées) et qu'elle échouait "
tout à fait
" à une épreuve de raisonnement un peu complexe,
Au test "
Minimal Mental Statuts
", E_ a obtenu un score de 13/30; à ce stade, il s'agit de démence. Selon le Dr J_, les troubles dont souffrait E_ s'étaient développés de façon quasi linéaire et il était probable que le score ait été de 19 en 2003 et de 18 en 2004.
Lors de l'auscultation, A_ était présente.
g)
Par courrier du 22 mars 2007, Me I_ a informé A_ de ce qu'il ne pouvait pas instrumenter un nouveau testament pour E_ "
comme
[elle]
le lui avait demandé lors de l'entretien du 1
er
février 2007
".
h)
Par courrier du 25 avril 2007, Me K_, alors conseil de B_, a informé ce dernier que E_ "
dépendait entièrement de sa gouvernante A_
" et qu'elle était
"influencée sans aucun doute
" par cette dernière. Si l'avocat considérait qu'il n'existait pas de danger que A_ "
répète la manœuvre
" d'accompagner E_ chez un autre notaire, il préconisait toutefois à son client de
"
faire les démarches nécessaires sans attendre
", exposant la différence entre les effets de la curatelle et ceux de la tutelle.
i)
Par courrier du 5 juin 2007, B_ a sollicité l'intervention du Tribunal tutélaire concernant les mesures à prendre pour protéger E_.
A la demande du Tribunal tutélaire, le Dr J_ a établi un certificat médical le 21 juin 2007, attestant que E_ remplissait les conditions d'une mise sous tutelle et précisant que l'intéressée n'avait pas le discernement suffisant pour être valablement entendue à ce sujet.
Auditionné par le Tribunal tutélaire le 8 août 2007, le Dr J_ a précisé que E_ présentait une faiblesse d'esprit sous forme de démentification débutante entraînant une atteinte moyenne des fonctions cognitives, que sa mémoire immédiate était sévèrement perturbée, qu'elle était désorientée dans le temps et qu'elle ne disposait plus du discernement approprié pour être valablement entendue. En raison de son état, le praticien a exposé que E_ était dans l'incapacité d'administrer ses affaires, qu'elle était dépendante de soins et de secours permanents et qu'elle était susceptible, en raison d'oubli, de représenter une menace pour la sécurité d'autrui.
Par ordonnance du 3 septembre 2007, le Tribunal tutélaire a prononcé l'interdiction de E_ et a désigné aux fonctions de co-tuteurs de cette dernière F_, laquelle était chargée des aspects personnel, médical et social de la mesure, et Me K_, lequel se voyait confié les volets administratif et financier de la tutelle.
j)
Le 15 août 2007, E_ a rédigé de sa main un testament instituant comme "
légataire universel
de tous [ses] biens immobiliers, Madame A_
(...). L'immeuble est une villa, à usage d'habitation et ses
(illisible)
sise _ à Genève
".
k)
Le 13 août 2009, E_ a été hospitalisée.
A_ est restée vivre dans la maison de E_ et elle a noué une relation amoureuse avec Me K_.
Le 1
er
mars 2010, Me K_ a mis fin au contrat de travail de A_. Dans le certificat de travail qu'il a établi à cette occasion, l'avocat a insisté sur les relations amicales nouées entre E_ et A_ et sur le dévouement manifesté par cette dernière.
l)
Par décision du 12 mars 2010, le Tribunal tutélaire a relevé Me K_ et F_ de leurs fonctions de co-tuteurs de E_ et a désigné L_, mari de la fille de B_ et D_, à cette fonction.
Par ordonnance du 7 avril 2011, le Tribunal tutélaire a autorisé la vente de la parcelle dont E_ était propriétaire au Petit-Saconnex, pour un prix de 3'000'000 fr. La vente a été instrumentée par l'Etude de Me I_.
m)
E_ est décédée le _ 2012, à Genève.
Le 9 février 2012, le testament rédigé par E_ le 15 août 2007 a été déposé à la Justice de paix par le conseil de A_.
Le 13 février 2012, la Justice de paix a transmis ces dispositions testamentaires à Me M_, notaire, à charge pour lui d'en transmettre photocopie à tous les intéressés et de fournir à la Justice de Paix la liste complète des héritiers légaux de la défunte.
Par courrier du 28 février 2012, Me M_ a transmis une copie du testament daté du 15 août 2007 à C_, fils de B_ et D_.
B.
a)
En date du 26 juin 2012, B_ et D_ ont déposé, en conciliation, une action intitulée "
action en nullité
"
contre A_. Ils ont conclu à ce que le Tribunal annule le testament olographe établi par E_ le 15 août 2007. ![endif]>![if>
En substance, ils ont soutenu que le testament du 15 août 2007 était nul, au motif que E_ ne disposait pas de la capacité de discernement nécessaire au moment de signer ce document.
La tentative de conciliation ayant échoué, l'autorisation de procéder a été délivrée le 31 octobre 2012 et la cause a été introduite devant le Tribunal de première instance le 15 janvier 2013.
b)
Dans sa réponse déposée le 17 octobre 2013, A_ a conclu au rejet de la demande.
Elle a fait valoir que E_ n'avait pas subi son influence, qu'elle avait gardé de très nombreux moments de lucidité lors desquels elle avait, à réitérées reprises, manifesté l'intention de lui céder ses biens à sa mort. Elle a produit en original les documents suivants :
– une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant :
"
Le 1
er
VIII 2004
" "
Je donne ma maison à Mme A_
",![endif]>![if>
– une enveloppe avec la mention "
A B_
" et une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant : "
Genève, le 19 mars 2005
"
"
Cher B_, C'est Dieu qui m'a envoyé A_ pour me tenir compagnie. Je désire, qu'à ma mort elle puisse continuer à habiter dans ma maison, Je te remercie de t'occuper de ma succession. Ce qui reste à la banque est pour Mme F_ ma voisine et pour toi aussi. D'avance merci. E_
",![endif]>![if>
– une carte simple sur laquelle figure le texte manuscrit suivant : "
Pour A_
" "
Seigneur je crois en toi. Tu me donnes ce dont j'ai besoin et je t'en remercie. E_
11 IX 2005
",![endif]>![if>
– une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant : "
Mardi
27 IX 2005
" "
Madame, Monsieur [Nom de famille de B_, C_, D_ et E_], par la présente, je désire qu'après mon décès, la maison revienne à madame A_, en remerciement pour sa gentillesse envers moi. E_
",![endif]>![if>
– une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant : "
Genève
27 IX 2006
" "
Après mon desset je donne ma maison et mon terrin à madame A_
[prénom, rature, nom de famille]
la seule personne qui s'occupe de moi. Je désire que mon désir soit réaliser dans ce cense après ma mort. Car ne n'est quelle qui s'occupe de moi. E_
" ; à noter que le mot "[nom de famille de A_]" est d'une autre écriture que celle du reste du texte,![endif]>![if>
– une enveloppe avec la mention "
Pour A_
" et une carte simple illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant : "
Genève, le
23 XII 2006
" "
Cette belle crois, je la donne à A_ en souvenir de moi. Joyeux anniversaire. E_. gardez-la pour vous elle vous portera bonheur
",![endif]>![if>
– une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant :
"
30 I 2007
" "
Je souhaite qu'après mon décet la maison et le terrain soit remise à A_ car c'est elle seule qui s'occupe de moi Et je désire aussi que l'argent qui reste après mon décès lui revienne. E_
.
Pour le notaire
",![endif]>![if>
– une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant :
"
27 [ou 29] mai 2007
" "
Messieurs, Après mon décet, je cède ma maison et son contenu à madame A_ car, elle habite avec moi et m'aide à vivre, car elle est constament avec moi. C'est le Bon Dieu qui m'a mis auprès d'elle. Avec mes remerciements. E_
",![endif]>![if>
– une carte double illustrée sur laquelle figure le texte manuscrit suivant : "
Genève, le
17 XII 2007
" "
Mesdames et
Messieurs, A_, c'est la seule personne qui s'occupe de moi. Elle est comme ma fille qui remplace celle que je n'ai pas pu avoir. C'est Dieu qui me la fait parvenir. Mon désir est que A_ continue à vivre avec moi jusqu'à la fin de ma vie. Avec tous mes remerciements pour qu'elle puisse rester auprès de moi jusqu'à ma mort. E_
".![endif]>![if>
c)
Par ordonnance du 12 novembre 2013, le Tribunal a ordonné l'ouverture de débats d'instruction.
Lors de l'audience du 5 février 2014, A_ a persisté dans ses conclusions. Elle a contesté avoir exercé une quelconque influence sur E_, notamment lors de la rédaction du testament olographe du 15 août 2007 et des cartes produites dans le cadre de la présente procédure. Elle a en outre exposé que lesdites cartes n'avaient pas été remises à la Justice de paix.
Les époux B_ et D_ ont sollicité une expertise graphologique des cartes produites par A_.
d)
Les témoins I_, F_, J_ et N_ ont été entendus lors des audiences des 5 février et 24 mars 2014.
N_, élève de E_ et ami de A_, a déclaré qu'en 2005/2006, E_ lui avait indiqué qu'elle souhaitait donner sa maison à A_. Selon lui, elle était alors lucide et apparaissait sereine et claire dans ses propos.
e)
A l'issue de l'audience du 24 mars 2014, B_ et D_ ont une nouvelle fois sollicité une expertise graphologique pour vérifier l'authenticité des cartes produites en original par la défenderesse.
Les parties étant d'accord avec le dépôt de plaidoiries finales écrites, le Tribunal a ordonné la clôture des débats principaux et a fixé aux parties un délai au 2 mai 2014 pour déposer leurs écritures.
f)
Dans leurs plaidoiries finales écrites du 2 mai 2014, les époux B_ et D_ ont persisté dans les termes de leur demande. Ils ont également conclu à ce que les six documents olographes établis les 1
er
août 2004, 19 mars 2005, 27 septembre 2005, 29 septembre 2006, 30 janvier 2007 et 27 (ou 29) mai 2007 soient annulés. Ils ont renoncé à la demande d'expertise graphologique.
Dans ses plaidoiries finales écrites du 2 mai 2014, A_ a persisté dans ses conclusions.
g)
Par jugement
JTPI/12887/2014
du 14 octobre 2014, le Tribunal a annulé le testament olographe rédigé le 15 août 2007 par E_ (ch. 1 du dispositif), annulé les documents olographes rédigés par celle-ci le 27 (ou 29) mai, le 30 janvier 2007, le 29 septembre 2006, le 27 septembre 2005, le 19 mars 2005 et le 1
er
avril 2004 (ch. 2 à 7), arrêté les frais judiciaires à 10'400 fr., les compensant avec l'avance fournie par B_ et D_ et les mettant à la charge de A_, condamnant celle-ci à payer à ceux-là 10'400 fr. et ordonnant au Service financiers du Pouvoir judicaire de restituer le solde de l'avance de frais, soit 49'600 fr. aux époux B_ et D_ (ch. 8), condamné A_ à payer à B_ et D_ 15'000 fr. TTC à titre de dépens (ch. 9) et débouté les parties de toutes autres conclusions (ch. 10). Le jugement a été communiqué pour notification aux parties le 14 octobre 2014.
En substance, le Tribunal a admis que E_ était dès 2001 clairement atteinte dans sa capacité de discernement et qu'elle n'avait donc pas la capacité d'apprécier le sens, l'opportunité et les effets des dispositions prises. L'action en nullité devait donc être admise pour le testament olographe du 15 août 2007. Le Tribunal a également annulé les autres documents olographes "par souci de clarté et en tant que de besoin".
C.
a)
Par acte expédié le 14 novembre 2014 et reçu par le greffe de la Cour de justice le 17 novembre 2014, A_ a formé un appel contre ce jugement, dont elle a sollicité l'annulation de tous les chiffres du dispositif. Elle a conclu au déboutement de B_ et D_ de leur action en annulation du testament établi par E_ le 15 août 2007 et au déboutement de toutes leurs conclusions, avec suite de dépens.![endif]>![if>
En substance, elle a critiqué l'appréciation des éléments de la procédure par le Tribunal. Elle a fait valoir que E_ avait exprimé à de nombreuses personnes qu'elle souhaitait lui donner sa maison. D'autre part, un médecin (le Dr J_) avait déclaré que E_ avait eu quelques éclairs de lucidité lorsqu'il l'avait vue. La cohérence et la continuité de la volonté de E_ devait être prise en compte.
Elle a également fait valoir que la modification de la demande de B_ et D_ au stade des plaidoiries écrites, tendant à l'annulation des six autres documents olographes établis par E_, était tardive dès lors que ceux-ci avaient eu connaissance de ces documents lors de la réception de son mémoire réponse du 17 octobre 2013.
b)
Dans leur réponse du 9 février 2015, B_ et D_ ont conclu au rejet de l'appel, à la confirmation du jugement entrepris et au déboutement de A_ de toutes ses conclusions, avec suite de dépens.
Ils ont rappelé que E_ avait souffert d'importants troubles de mémoire depuis 2001. Deux médecins, soit le Dr J_ et le Dr G_, avaient par ailleurs constaté durant le premier semestre 2007, l'incapacité de discernement de E_, laquelle avait été mise sous tutelle le 3 septembre 2007. Cela expliquait aussi les raisons pour lesquelles le notaire avait refusé d'établir le testament demandé. Le Tribunal avait donc considéré à bon droit que la capacité intellectuelle de E_ faisait défaut. A_ ayant échoué à démontrer que celle-ci avait agi dans un moment de lucidité, le jugement attaqué devait être confirmé.
Au sujet des autres documents annulés par le jugement, les époux B_ et D_ ont rappelé qu'ils n'avaient jamais été remis à la Justice de paix. Ils n'avaient été produits qu'en cours de procédure par A_. Eux-mêmes n'avaient eu connaissance de ces documents que le 5 février 2014. Les témoignages recueillis avaient ensuite démontré que E_ était incapable de discernement non seulement en 2007, mais déjà depuis plusieurs années. Ce n'est qu'en fin de procédure, soit à l'issue des débats principaux du 21 mars 2014, qu'était apparue la nécessité de contester également les six documents litigieux rédigés par E_ entre 2004 et 2007, ce qu'ils avaient fait dans leurs écritures du 2 mai 2014.
c)
Par réplique du 4 mars 2014, A_ a rappelé le témoignage du Dr J_ sur la cohérence des déclarations de E_ et sur les instants de lucidité de celle-ci. Au sujet de la modification de la demande, A_ a estimé que les époux B_ et D_ auraient pu prendre des conclusions nouvelles dès la première audience de débat d'instruction, soit le 9 décembre 2013. Elle a au surplus persisté dans les conclusions de son appel.
d)
Par courrier du 14 avril 2015, le conseil de B_ et D_ a informé la Cour de justice du décès de B_, intervenu le 3 avril 2015. Il a sollicité la suspension de la procédure.
e)
Par lettre du 30 avril 2015, le conseil de A_ a expliqué que celle-ci s'en rapportait à justice sur la question de la suspension.
f)
Par arrêt
ACJC/585/2015
, la Cour a ordonné la suspension de la procédure et prescrit que celle-ci serait reprise à la requête de la partie la plus diligente.
g)
Par courrier du 18 juin 2015 adressé à la Cour, le conseil de B_ et D_ a sollicité la reprise de la procédure, en indiquant que les héritiers de B_ étaient D_ et son fils C_.
h)
Par lettre du 8 juillet 2015, C_ a indiqué à la Cour qu'il acceptait la succession de son père B_.
i)
Par courrier du 23 juillet 2015, le conseil de D_ a informé la Cour du fait que C_ lui avait confié la défense de ses intérêts et que selon les indications de celui-ci, sa mère - dont il était co-curateur - allait accepter la succession de feu B_.
j)
Par arrêt
ACJC/886/2015
du 20 juillet 2015, la Cour a ordonné la reprise de la procédure et a imparti à D_ et à C_ un délai de 20 jours pour produire leur éventuelle dupliques.
k)
D_ et C_ n'ont pas dupliqué.
l)
Par courrier du 21 septembre 2015, le greffe de la Cour a avisé les parties de ce que la cause était gardée à juger.

EN DROIT
1. 1.1
L'appel est recevable contre les décisions finales de première instance, dans les causes non patrimoniales ou dont la valeur litigieuse, au dernier état des conclusions devant l'autorité inférieure, est supérieure à 10'000 fr. (art. 308 al. 1 let. a et al. 2 CPC).
En se référant au dernier état des conclusions, l'art. 308 al. 2 CPC vise les conclusions litigieuses devant l'instance précédente, non l'enjeu de l'appel (Tappy, Les voies de droit du nouveau Code de procédure civile, in JdT
2010 III 126
).
Dirigé contre une décision finale rejetant une action en nullité du testament qui comporte, en cas de victoire de l'appelante, un gain potentiel (Brückner/Weibel, Die erbrechtlichen Klagen, 2006, p. 16, n. 19) supérieur à 10'000 fr. (art. 308 al. 1 let. a et al. 2 CPC; cf. supra let. l), le présent appel, motivé et formé par écrit dans un délai de trente jours à compter de la notification de la décision (art. 311
al. 1 CPC), est recevable (art. 130, 131 et 311 al. 1 CPC).
Sont également recevables la réponse des intimés (art. 248 let. d, 312 al. 1 et 314 al. 1 CPC) et la réplique de l'appelante.
1.2
La Cour revoit la cause avec un plein pouvoir d'examen (art. 310 CPC; Hohl, Procédure civile, tome II, 2
ème
éd., 2010, n. 2314 et 2416).
2.
L'art. 16 CC a été modifié avec le nouveau droit de protection de l'adulte, entré en vigueur le 1
er
janvier 2013 (RO 2011 725). Jusqu'au 31 décembre 2012, la norme se référait à "la maladie mentale" et à "la faiblesse d'esprit" comme causes entravant la faculté d'une personne d'agir raisonnablement. Dans sa version actuelle, cet article dispose que "toute personne qui n'est pas privée de la faculté d'agir raisonnablement en raison de son jeune âge, de déficience mentale, de troubles psychiques, d'ivresse ou d'autres causes semblables est capable de discernement au sens de la présente loi".
Bien qu'ayant tranché la cause en 2013, l'autorité de première instance a jugé des questions relatives à la capacité de discernement de la testatrice en se référant à l'ancienne teneur de l'art. 16 CC, sans aucune motivation sur le droit transitoire.
Il découle de l'art. 5 Tit. fin. CC réglant le droit transitoire des dispositions relatives à l'exercice des droits civils - dont fait partie l'art. 16 CC - que "l'exercice des droits civils est régi, dans tous les cas, par les dispositions de la présente loi" (al. 1), à moins que cela n'ait pour conséquence de priver une personne de ses droits civils (al. 2). Cette disposition pose ainsi le principe de la rétroactivité du nouveau droit tel qu'également consacré aux art. 2 et 3 Tit. fin. CC.
Il convient ainsi d'en déduire que, sauf exception prévue à l'art. 5 al. 2 Tit. fin. CC non réalisée en l'espèce, le nouvel art. 16 CC est applicable dès le 1er janvier 2013. Dès lors, c'est bien sous l'empire de l'art. 16 CC dans sa nouvelle teneur - et non dans son ancienne terminologie - que le premier juge aurait dû juger des questions relatives à la capacité de discernement de la testatrice.
Cela étant, la modification de l'art. 16 CC a pour but de supprimer toute connotation stigmatisante (FF 2006 p. 7626). La portée matérielle de la nouvelle disposition est la même que celle de l'art. 16 aCC (Meier/Lukic, Introduction au nouveau droit de la protection de l'adulte, 2011 p. 93 no. 204), de sorte que les principes tirés de l'ancienne disposition demeurent applicables et que l'utilisation de l'ancien droit par le juge n'a pas eu d'incidence sur la résolution du litige.
3.
3.1
Seule une personne capable discernement et âgée de 18 ans dispose de la faculté de disposer de ses biens par testament (art. 467 CC). Si tel n'est pas le cas, le testament peut être attaqué par tout héritier ou légataire intéressé (art. 519 al. 1 ch. 1 et al. 2 CC) dans un délai d'un an à compter de la connaissance de la disposition et de la cause de nullité, mais dans les tous cas dix ans après la date de l'ouverture de l'acte (art. 521 al. 1 CC). Nonobstant la lettre de la loi, l'action vise l'annulation des dispositions contestées (Abt, PraxKomm Erbrecht, 2011, n. 1 ad art. 519 ZGB).
3.2
Est capable de discernement au sens du droit civil, celui qui a la faculté d'agir raisonnablement. Cette disposition comporte deux éléments, un élément intellectuel, la capacité d'apprécier le sens, l'opportunité et les effets d'un acte déterminé, et un élément volontaire ou caractériel, la faculté d'agir en fonction de cette compréhension raisonnable, selon sa libre volonté. La capacité de discernement est relative : elle ne doit pas être appréciée dans l'abstrait, mais concrètement, par rapport à un acte déterminé, en fonction de sa nature et de son importance, les facultés requises devant exister au moment de l'acte. Il faut que le disposant ait pu se rendre compte de la portée des dispositions précises qu'il a prises au moment où il les a prises. La question à résoudre est de savoir si le testateur n'était pas privé de la faculté d'agir raisonnablement non pas d'une manière toute générale, mais en considération du testament litigieux et au moment où il a été confectionné (ATF
134 II 235
consid. 4.3.2; ATF
124 III 5
consid. 1a, in JdT 1998 I p. 361; ATF
117 II 231
consid. 2a; arrêt du Tribunal fédéral
5A_501/2013
du 13 janvier 2014 consid. 6.1.1.).
3.3
La capacité de discernement est la règle. En matière de capacité de disposer à cause de mort, la jurisprudence en a déduit que, s'agissant d'adultes, la capacité de discernement doit être présumée, car selon l'expérience générale de la vie, ils ont généralement le discernement; celui qui prétend que le disposant était incapable de disposer au moment de l'acte doit le prouver et, parce que la nature même des choses rend impossible la preuve absolue de l'état mental d'une personne décédée, le degré de la preuve requis est abaissé à la vraisemblance prépondérante. En revanche, lorsqu'une personne est atteinte de maladie mentale ou de faiblesse d'esprit, l'incapacité de discernement est présumée, car cette personne doit généralement être considérée, d'après l'expérience générale de la vie, comme étant selon une vraisemblance prépondérante, dépourvue, en principe, de discernement; c'est alors à celui qui se prévaut de la validité du testament d'établir que la personne concernée a accompli l'acte litigieux dans un moment de lucidité; la contre-preuve que celle-ci a agi dans un intervalle lucide étant difficile à rapporter, la jurisprudence facilite la preuve: il suffit de prouver que la personne concernée, malgré une incapacité générale de discernement au vu de son état de santé, était au moment déterminant capable de discernement avec une vraisemblance prépondérante (ATF
124 III 5
consid. 1b; arrêt du Tribunal fédéral
5A_501/2013
du 13 janvier 2014 consid. 6.1.2.).
Toute atteinte à la santé mentale ne permet pas de présumer l'incapacité de discernement. Il faut que cette atteinte crée une dégradation durable et importante des facultés de l'esprit (arrêt du Tribunal fédéral
5A_501/2013
du 13 janvier 2014 consid. 6.1.2.).
Selon les principes jurisprudentiels qui demeurent applicables (cf. consid. 2 in fine), sont notamment visés par l'art. 16 CC les troubles psychiques durables et caractérisés qui ont sur le comportement des conséquences évidentes, qualitativement et profondément déconcertantes pour un profane averti (arrêt du Tribunal fédéral
4A_194/2009
consid. 5.1.1, in RSPC 2009 p. 368; ATF
117 II 231
consid. 2b). Il existe cependant des maladies mentales qui ne se manifestent pas de manière aigüe et qui consistent en une diminution générale des facultés de l'esprit; ces maladies ne sont pas décelables pour une personne non avertie, si bien que ce n'est souvent qu'à l'aide d'une expertise qu'on peut les mettre en lumière avec leurs symptômes (ATF
124 III 5
consid. 1b, in JdT 1998 I p. 361). De manière générale, la constatation d'anomalies psychiques est difficile pour les personnes non qualifiées en psychiatrie (Schröder, PraxKomm Erbrecht, 2011,
n. 38 zu art. 467 ZGB).
D'autres moyens probatoires peuvent en revanche être tenus pour suffisants, s'ils permettent de déterminer l'état mental de la personne décédée, au moment de la confection de l'acte, avec une vraisemblance confinant à la certitude (ATF
117 II 231
consid. 2b). A cet égard, on ne peut, en général, pas tirer de conclusions générales sur la capacité de discernement d'une personne à partir du simple contenu d'un acte ou de ses effets juridiques (arrêt du Tribunal fédéral
5C.282/2006
consid. 3.3.3, commenté in Wolf/Balmer/Wild, Erbrecht 07, njus 2007, p. 17 ss, p. 24). On ne recherche, en effet, pas à savoir si le disposant a agi de manière raisonnable, juste et équitable; tout au plus, une disposition absurde constitue-t-elle un indice du défaut de discernement (ATF
124 III 5
consid. 4c/cc, in JdT
1998 I 361
; ATF
117 II 231
consid. 2a; arrêt du Tribunal fédéral
5A_501/2013
du 13 janvier 2014 consid. 6.1.1.).
3.4
En l'espèce, il ressort du dossier et des témoignages que E_ souffrait, déjà en octobre 2001, de démence sénile de type Alzheimer. Elle n'avait notamment, à cette époque, pas réussi au test de la montre à placer le chiffre 12 et avait confondu la grande et la petite aiguille. Elle avait également d'importants troubles de la mémoire, étant incapable de se rappeler de trois mots après quelques minutes. Au test "Minimal Mental Statuts", elle avait obtenu un score de 21 point sur 30. Or, à 23 point sur 30, la personne était déjà incapable de discernement. Avec 21 point sur 30, il s'agissait de démence. A cet égard, la Cour se réfère aux observations de la Dresse H_.
Le Dr G_, médecin traitant de E_, a observé en octobre 2006 lors d'une consultation santé, que l'état de santé de sa patiente ne s'était pas amélioré.
Le Dr J_, qui a consulté E_ en mars 2007, a constaté que le diagnostic neurologique était bien celui d'une atteinte importante de ses fonctions cognitives. Il a effectué un "Minimal Mental Statuts" qui a affiché un score de 13 points sur 30. Selon le médecin, il était tout à fait impossible que E_ dispose d'une capacité de discernement suffisante pour établir un testament (cf. pièce 2 intimés).
Lors de son audition par le Tribunal, ce médecin a certes déclaré que E_ pouvait avoir de brefs instants de lucidité (cf. PV 24.03.2014, p. 13). Il a aussi admis se souvenir qu'elle avait "quelques éclairs de lucidité" lors de l'évaluation. Bien que les déclarations de E_ semblaient cohérentes, notamment lorsqu'elle disait que l'appelante s'occupait bien d'elle, il a confirmé qu'elle n'était pas en mesure d'apprécier la portée de ses déclarations.
Les déclarations du témoin N_, ami de l'appelante depuis 2002/2003 et élève de E_, selon lesquelles celle-ci lui avait fait part en 2005/2006 de sa volonté de donner sa maison à l'appelante, et lui apparaissait lucide, sereine et claire dans ses propos, sont insuffisantes pour renverser les constatations précises des médecins précités au sujet de la capacité de discernement de la défunte. Elles ne permettent pas non plus de retenir que celle-ci était lucide au moment de la rédaction du testament litigieux.
Les déclarations du témoin N_ sont par ailleurs contredites par celles du témoin F_, voisine puis curatrice de E_, qui a confirmé que celle-ci perdait peu à peu ses esprits depuis 2001 et que ses problèmes s'étaient amplifiés avec le temps (cf. PV du 5 février 2014, p. 9), et celles du notaire I_ qui a eu immédiatement des doutes sur l'état mental de E_ lors de l'entretien du 1
er
février 2007 avec elle en son Etude.
Dans ces conditions, c'est à juste titre que le Tribunal a retenu que E_ était incapable de discernement lorsqu'elle a rédigé le testament olographe le 15 août 2007, quelques semaines avant que le Tribunal tutélaire prononce son interdiction.
3.5
Le chiffre 1 du dispositif du jugement entrepris sera donc confirmé.
4.
A l'instar du Tribunal, la Cour retient sur la base des témoignages et rapports médicaux versés au dossier que E_ était déjà atteinte dans sa capacité de discernement en 2001, date à laquelle son médecin traitant l'a adressée à un neurologue. Le Tribunal a annulé pour ce motif six autres documents olographes rédigé par E_ entre août 2004 et mai 2007.
L'appelante considère que les conclusions des intimés tendant à l'annulation desdits documents sont tardives.
4.1
La demande ne peut être modifiée aux débats principaux que si les conditions fixées par l'art. 227 al. 1 CPC sont remplies ou si la modification repose sur des faits ou des moyens de preuve nouveaux (art. 230 al. 1 let. a et b CPC).
La demande peut être modifiée si la prétention nouvelle ou modifiée relève de la même procédure et que l'une des conditions suivantes est remplie : a) la prétention nouvelle ou modifiée présente un lien de connexité avec la dernière prétention,
b) la partie adverse consent à la modification (art, 227 al. 1 CPC).
4.2
L'appelante soutient que les intimés ont eu connaissance de l'existence des documents litigieux à la réception de son mémoire de réponse du 17 octobre 2013 et qu'il leur incombait de modifier la demande au plus tard le 9 décembre 2013 lors de la clôture des débats d'instruction.
Les intimés soutiennent que ce n'est qu'en cours de procédure, soit lors de l'audience de débats principaux du 5 février 2014, qu'ils ont eu connaissance du fait que les documents originaux étaient en mains du Tribunal, raison pour laquelle ils ont sollicité une expertise graphologique. D'autre part, ils allèguent que ce n'est qu'après l'audition des témoins que leur conviction s'est forgée sur le fait que E_ était déjà incapable de discernement lors de la rédaction du plus ancien de ces documents.
4.3
En l'espèce, les conclusions nouvelles présentent un lien de connexité avec la demande principale formée par les intimés.
L'on doit admettre dans le cas particulier que les intimés étaient fondés à déposer leurs conclusions nouvelles après avoir entendu les témoignages sur la capacité de discernement de E_, pierre d'achoppement de toute la procédure.
L'appelante n'allègue par ailleurs pas un préjudice ou une violation de son droit d'être entendu par le fait que les conclusions tendant à l'annulation des documents olographes produits par elle n'ont été formées qu'avec les plaidoiries finales du 2 mai 2014. Elle savait au demeurant que les intimés contesteraient lesdits documents puisqu'ils avaient sollicité une expertise graphologique de ceux-ci lors de l'audience du 5 février 2014.
Sur le fond, l'incapacité de discernement de E_ depuis 2001 est établie et l'absence de preuve quant à un éventuel éclair de lucidité lors de la rédaction des documents litigieux font que l'annulation de ceux-ci n'est pas critiquable.
Il y a donc lieu de confirmer l'annulation des documents olographes rédigés entre le 1
er
août 2004 et le 27 ou 29 mai 2007.
Il n'est dès lors pas nécessaire d'examiner la question de savoir si ces documents constituent des dispositions testamentaires ni celle de savoir s'ils n'auraient pas dû être remis par leur détentrice à la Justice de paix.
4.4
Les chiffre 2 à 7 du dispositif du jugement querellé seront donc confirmés.
5. 5.1
Les frais et dépens fixés par le Tribunal seront confirmés, dès lors que leur quotité n'a pas été critiquée.
5.2
Les frais judiciaires d'appel seront arrêtés à 6'000 fr. (art. 106 al. 1 CPC) et mis à la charge de l'appelante, qui succombe. Ils seront toutefois provisoirement laissés à la charge de l'Etat puisque celle-ci plaide au bénéfice de l'assistance juridique (art. 118 al. 1 let. b CPC).
L'appelante sera en revanche condamnée à verser 7'500 fr. aux intimés à titre de dépens d'appel (art. 106 al. 1 et 118 al. 3 CPC).
* * * * *