Decision ID: d0bb6af6-fe87-4be8-8124-ebe59dfaf90f
Year: 2015
Language: fr
Court: CH_BSTG
Chamber: CH_BSTG_001
Canton: CH
Region: Federation
Law Area: penal_law

Remise en vue de confiscation (art. 74a EIMP)
B u n d e s s t r a f g e r i c h t
T r i b u n a l p é n a l f é d é r a l
T r i b u n a l e p e n a l e f e d e r a l e
T r i b u n a l p e n a l f e d e r a l
Numéro de dossier: RR.2015.138
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Faits:
A. Le 13 novembre 2014, le Tribunal de grande instance de Rennes (France;
ci- après: le tribunal de grande instance) a adressé aux autorités suisses une
demande d'entraide tendant à l'obtention de renseignements sur des
relations bancaires ouvertes aux noms de B. et C. divorcée D., à
l'interpellation des prénommés – qui faisaient l'objet de poursuites pénales
pour escroquerie – aux fins d'interrogatoires comme suspects, ainsi qu'à la
perquisition de leurs lieux de résidence (act. 1.2).
B. Le 24 novembre 2014, l'Office fédéral de la justice (ci-après: l'OFJ) a délégué
la cause au Ministère public de la République et canton de Genève
(ci- après: le MP GE) pour traitement (dossier électronique MP GE, fichier
n°1, p. 4).
C. Le MP GE est entré en matière par décision du 9 décembre 2014 (dossier
électronique MP GE, fichier n°1, p. 52).
D. Le même jour, ladite autorité a ordonné la perquisition des locaux de la
banque E. SA à Z., ainsi que la mise sous séquestre de tous objets,
documents ou valeurs pouvant, dans le cadre de la demande d'entraide, être
restitués au lésé ou utilisés comme moyen de preuve (dossier électronique
MP GE, fichier n°1, p. 55 s.).
E. Le 15 décembre 2014, les autorités françaises ont déposé une demande
complémentaire visant la remise, en vue de confiscation ou de restitution,
des avoirs visés par la demande du 13 novembre précédent (dossier
électronique MP GE, fichier n°1, p. 29 s.).
F. Le 21 avril 2015, le MP GE a ordonné la remise à l'Etat requérant, en vue de
confiscation ou de restitution, des avoirs déposés sur le compte 1, ouvert
auprès de la banque E. SA à Z. par A. SA, dont B. est l'ayant droit
économique (act. 1.1).
G. Par mémoire du 21 mai 2015, A. SA défère cette ordonnance devant le
Tribunal pénal fédéral. Elle conclut à l'annulation de celle-ci (act. 1).
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H. Dans leurs réponses, des 19 et 26 juin 2015, le MP GE et l'OFJ concluent
respectivement au rejet et à l'admission du recours (act. 10 et 11).
I. Dans sa réplique, du 7 juillet 2015, la recourante maintient sa position
(act. 13).
J. Le 4 août 2015, le MP GE adresse au Tribunal pénal fédéral un courrier du
tribunal de grande instance daté du 31 juillet 2015 (act. 15 et 15.1).
K. Par courrier du 11 août 2015, l'OFJ dépose des observations spontanées,
faisant suite à la transmission de cette missive par la Cour de céans (act.17).
Les arguments et moyens de preuve invoqués par les parties seront repris,
si nécessaire, dans les considérants en droit.

La Cour considère en droit:
1. L'entraide judiciaire entre la République française et la Confédération suisse
est prioritairement régie par la Convention européenne d'entraide judiciaire
en matière pénale (CEEJ; RS 0.351.1), entrée en vigueur pour la Suisse le
20 mars 1967 et pour la France le 21 août 1967, ainsi que par l'Accord
bilatéral complétant cette Convention (RS 0.351.934.92), conclu le
28 octobre 1996 et entré en vigueur le 1er mai 2000. Les art. 48 ss
de la Convention d'application de l'Accord de Schengen du 14 juin 1985
(CAAS; n° CELEX 42000A0922[02]; Journal officiel de l'Union européenne
L 239 du 22 septembre 2000, p. 19-62) s'appliquent également à l'entraide
pénale entre la Suisse et la France (cf. arrêt du Tribunal pénal fédéral
RR.2008.98 du 18 décembre 2008, consid. 1.3). Peut également s'appliquer,
en l'occurrence, la Convention européenne relative au blanchiment, au
dépistage, à la saisie et à la confiscation des produits du crime (CBl; RS
0.311.53). Les dispositions de ces traités l'emportent sur le droit autonome
qui régit la matière, soit la loi fédérale sur l'entraide internationale en matière
pénale (EIMP; RS 351.1) et son ordonnance d'exécution (OEIMP; RS
351.11). Le droit interne reste toutefois applicable aux questions non réglées,
explicitement ou implicitement, par le traité et lorsqu'il est plus favorable à
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l'entraide (ATF 137 IV 33 consid. 2.2.2; 136 IV 82 consid. 3.1; 129 II 462
consid. 1.1; 124 II 180 consid. 1.3; arrêt du Tribunal pénal fédéral RR.2010.9
du 15 avril 2010, consid. 1.3). Le principe du droit le plus favorable à
l'entraide s'applique aussi pour ce qui concerne le rapport entre elles des
normes internationales pertinentes (cf. art. 48 par. 2 CAAS et 39 CBl).
L'application de la norme la plus favorable doit avoir lieu dans le respect des
droits fondamentaux (ATF 135 IV 212 consid. 2.3; 123 II 595 consid. 7c).
2.
2.1 La Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral est compétente pour
connaître des recours dirigés contre les décisions de clôture de la procédure
d'entraide rendues par les autorités cantonales ou fédérales d'exécution et,
conjointement, contre les décisions incidentes (art. 25 al. 1 et 80e al. 1 EIMP,
mis en relation avec l'art. 37 al. 2 let. a ch. 1 de la loi fédérale sur
l'organisation des autorités pénales de la Confédération [LOAP; RS 173.71].
2.2 Aux termes de l’art. 80h let. b EIMP, a qualité pour recourir en matière
d’entraide quiconque est personnellement et directement touché par une
mesure d’entraide et a un intérêt digne de protection à ce qu’elle soit annulée
ou modifiée. Précisant cette disposition, l’art. 9a let. a OEIMP reconnaît au
titulaire d’un compte bancaire la qualité pour recourir contre la remise à l’Etat
requérant d’informations relatives à ce compte (ATF 137 IV 134 consid. 5 et
118 Ib 547 consid. 1d). En tant que titulaire de valeurs dont la remise à une
autorité étrangère a été ordonnée, la société en cause est habilitée à recourir
(cf. par exemple arrêt du Tribunal pénal fédéral RR.2014.146-147 du
13 janvier 2015, consid. 2.2).
2.3 Interjeté le 21 mai 2015 contre une ordonnance rendue le 21 avril précédent,
le recours l'a été dans le délai de 30 jours prévu par l'art. 80k EIMP.
2.4 Au vu de ce qui précède, il y a lieu d'entrer en matière.
3. Se plaignant d'une violation de l'art. 74a EIMP, respectivement des principes
jurisprudentiels relatifs à cette disposition, la recourante soutient que les
conditions d'une remise en vue de confiscation ou de restitution ne sont en
l'espèce pas réunies.
4.
4.1 L'art. 74a EIMP dispose que les objets ou valeurs saisis à titre conservatoire
sont remis à l'autorité étrangère compétente sur demande de sa part, en vue
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de confiscation ou de restitution à l'ayant droit (al. 1). Selon l'alinéa 2 de cette
disposition, les objets ou valeurs comprennent les instruments ayant servi à
commettre l'infraction (let. a); le produit ou le résultat de l'infraction, la valeur
de remplacement et l'avantage illicite (let. b); les dons ou autres avantages
ayant servi (ou qui devaient servir) à décider ou à récompenser l'auteur de
l'infraction, ainsi que la valeur de remplacement (let. c).
4.1.1 La remise peut intervenir à tous les stades de la procédure étrangère, en
règle générale sur décision définitive et exécutoire de l'Etat requérant
(art. 74a al. 3 EIMP). L'expression "en règle générale" a été employée par le
législateur afin de permettre une procédure rapide et peu formaliste dans les
cas où une restitution s'impose à l'évidence, par exemple lorsqu'il n'existe
aucun doute sur l'identification des valeurs ou objets saisis et sur la
provenance illicite de ces valeurs ou objets (ATF 123 II 595 consid. 4f p. 605
s., 268 consid. 4a, 134 consid. 5c; ZIMMERMANN, La coopération judiciaire
internationale en matière pénale, 4e édition 2014, n° 338). Sans être tenue à
restitution, l'autorité requise dispose d'un large pouvoir d'appréciation afin de
décider, sur la base d'une appréciation consciencieuse de l'ensemble des
circonstances, si et à quelles conditions la remise peut avoir lieu
(ATF 123 II 268 consid. 4a, 134 consid. 7a; 115 Ib 517 consid. 7h p. 540). Il
convient également de tenir compte, sous cet aspect, de l'intérêt essentiel
de la Suisse, au sens de l'art. 1a EIMP, de ne pas servir de refuge aux
montants considérables détournés illégalement par les représentants de
régimes dictatoriaux (ATF 131 II 169 consid. 6; 123 II 595 consid. 5a p. 606
s.). Lorsque la provenance délictueuse des objets ou valeurs réclamés est
douteuse, il convient de renoncer à la remise jusqu'à la clarification des faits
dans le cadre d'une procédure judiciaire dans l'Etat requérant (ATF 131 II
169 consid. 6; 123 II 595 consid. 4f p. 605 s., 268 consid. 4b p. 474 ss).
4.1.2 Lorsque l'Etat requérant produit une décision définitive et exécutoire, la
Suisse, en tant qu'Etat requis, n'a en principe pas à juger du bien-fondé de
cette décision. La question de savoir si les objets ou valeurs réclamés
proviennent de l'infraction doit être considérée comme tranchée, ainsi que
celle de savoir si les objets ou valeurs en question doivent être restitués ou
confisqués (ATF 123 II 595 consid. 4e), à moins qu'il n'apparaisse d'emblée
que tel n'est manifestement pas le cas (ATF 131 II 169 consid. 6). La
procédure instituée à l'art. 74a EIMP n'est en effet pas une procédure
d'exequatur, et les exceptions prévues notamment aux art. 95 et 96 EIMP ne
sont pas opposables. L'art. 74a EIMP est en définitive – comme l'indique le
libellé de son premier alinéa – une norme potestative qui confère à l'autorité
d'exécution un large pouvoir d'appréciation (ATF 123 II 595 consid. 4, 134
consid. 7a, 268 consid. 4a). La jurisprudence a tout de même établi que cela
n'empêchait pas la Suisse de procéder à certaines vérifications. Ainsi,
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l'autorité requise peut s'assurer que les valeurs dont la restitution est
demandée correspondent bien aux objets décrits à l'art. 74a al. 2 let. a à c
EIMP, c'est-à-dire qu'il s'agit bien de l'instrument ou du produit de l'infraction,
voire de la récompense attribuée à son auteur (ATF 129 II 453 consid. 3.2).
La procédure étrangère doit aussi satisfaire aux garanties générales
découlant de la CEDH ou du Pacte ONU II. En outre, les prétentions du lésé,
d'une autorité ou des tiers acquéreurs de bonne foi, ainsi que les nécessités
d'une procédure pénale en Suisse doivent être prises en compte en vertu de
l'art. 74a al. 4 EIMP.
S'agissant de la condition selon laquelle la remise en vue de confiscation doit
viser l'instrument ou le produit de l'infraction, voire de la récompense
attribuée à son auteur, il faut qu'il y ait un rapport de connexité entre
l'infraction et les valeurs patrimoniales. Cette relation est donnée lorsqu'il
existe entre l'infraction et l'obtention des valeurs patrimoniales un lien de
causalité tel que la seconde apparaisse comme la conséquence directe et
immédiate de la première. Tel est le cas lorsque le produit original de
l'infraction peut être identifié de façon certaine et documentée, à savoir aussi
longtemps que sa "trace documentaire" (Papierspur, paper trail) peut être
reconstituée de manière à établir un lien avec l'infraction. Ainsi, lorsque le
produit original formé de valeurs destinées à circuler (billets de banque,
effets de change, chèques, etc.) a été transformé à une ou plusieurs reprises
en de telles valeurs, il reste confiscable aussi longtemps que son mouvement
peut être reconstitué de manière à établir son lien avec l'infraction (ATF 129
II 453 consid. 4.1; 126 I 97 consid. 3c/bb; arrêt 6S.667/2000 du 19 février
2001, consid. 3a, publié in SJ 2001 I p. 330; cf. aussi MADELEINE HIRSIG-
VOUILLOZ, Le nouveau droit suisse de la confiscation pénale et de la créance
compensatrice (art. 69 à 73 CP), in PJA 2007 p. 1376; DOMINIQUE
PONCET/ALAIN MACALUSO, Confiscation, restitution et allocation de valeurs
patrimoniales: quelques considérations de procédure pénale, in SJ 2001 II
p. 220 ss). L'autorité suisse saisie d'une requête d'entraide en matière
pénale n'a pas à se prononcer sur la réalité des faits évoqués dans la
demande; elle ne peut s'écarter des faits décrits par l'Etat requérant qu'en
cas d'erreurs, lacunes ou contradictions évidentes et immédiatement
établies (ATF 126 II 495 consid. 5e/aa p. 501; 118 Ib 111 consid. 5b p.
121/122).
4.1.3 Force est de constater que les autorités françaises n'ont rendu aucune
décision portant sur la remise des valeurs déposées sur la relation bancaire
litigieuse, puisqu'elles ont demandé à la Suisse de "faire transférer toutes les
sommes qui seraient saisies ou séquestrées dans le cadre de [la] demande
d'entraide" afin "[que celles-ci] puissent par la suite faire l'objet de restitution
aux victimes ou de confiscation par la juridiction qui sera éventuellement
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chargée de le [sic] prononcer" (dossier électronique MP GE, fichier n°1,
p. 30).
Par ailleurs, s'agissant du complexe de faits directement lié aux demandes
des 13 novembre et 15 décembre 2014, l'autorité requérante a exposé en
substance que la société F., sise en Y., avait été victime d'escroquerie,
respectivement de tentative d'escroquerie, commises par B. ("identifié à la
société G.", laquelle avait sollicité – et frauduleusement obtenu à une reprise
– le versement par la société F. de fortes sommes d'agent), et que le
prénommé "disposait d'un compte en valeur franc suisse n° 2 ouvert dans
les livres de la banque E. SA". Ces éléments ne permettent manifestement
pas d'admettre qu'une restitution s'imposerait à l'évidence, en particulier pas
d'identifier la provenance des valeurs litigieuses, et a fortiori pas de
démontrer l'existence d'un lien de causalité correspondant aux réquisits
jurisprudentiels entre l'infraction reprochée à B. et celles-ci. Cela vaut aussi
pour les renseignements complémentaires fournis par le tribunal de grande
instance dans son courrier au MP GE du 31 juillet 2015. En effet, l'autorité
requérante – qui admet dans ce document ignorer l'origine d'une partie des
fonds litigieux, en précisant que l'enquête se poursuit sur ce point – fonde
les affirmations formulées principalement sur des propos tenus par B. Or,
ces derniers, tels qu'ils ressortent de ladite missive, sont pour le moins
ambigus dès lors que l'intéressé n'aurait "pas contesté" que les fonds
litigieux étaient le produit d'escroqueries, tout en affirmant "ne pas l'avoir su"
(act. 15.1, p. 1, dernier paragraphe). Dans ces conditions, le MP GE devait
au regard des principes rappelés plus haut rejeter la demande du
15 décembre 2014.
Il s'ensuit que le grief soulevé par la recourante est bien fondé et que le
recours doit être admis sans qu'il y ait lieu de se pencher sur la violation du
droit d'être entendu dont se plaint en outre l'intéressée. Partant, l'ordonnance
entreprise doit être annulée.
5. En règle générale, les frais de procédure comprenant l'émolument d'arrêt,
les émoluments de chancellerie et les débours sont mis à la charge de la
partie qui succombe (art. 63 al. 1 PA, applicable par renvoi de
l'art. 39 al. 2 let. b LOAP). Aucun frais de procédure n'est mis à la charge
des autorités inférieures, ni des autorités fédérales recourantes et
déboutées; si l'autorité recourante qui succombe n'est pas une autorité
fédérale, les frais de procédure sont mis à sa charge dans la mesure où le
litige porte sur des intérêts pécuniaires de collectivités ou d'établissements
autonomes (art. 63 al. 2 PA). Des frais de procédure ne peuvent être mis à
la charge de la partie qui a gain de cause que si elle les a occasionnés en
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violant des règles de procédure (art. 63 al. 3 PA). En application de ces
principes, le présent arrêt doit être rendu sans frais. La caisse du Tribunal
pénal fédéral restituera à la recourante l'avance de frais versée par
CHF 8'000.--.
6. Dans la mesure où la recourante a obtenu gain de cause, elle a droit à une
indemnité au sens de l'art. 64 al. 1 PA (TPF 2008 172 consid. 7.2). En
l'espèce, son conseil n'a pas produit de liste des opérations effectuées. Vu
l'ampleur et la difficulté de la cause, et dans les limites du règlement du
Tribunal pénal fédéral sur les frais, émoluments, dépens et indemnités de la
procédure pénale fédérale du 31 août 2010 (RFPPF; RS 173.713.162),
l'indemnité est fixée ex aequo et bono à CHF 2'000.--, à la charge de la partie
adverse.
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