Decision ID: 2d4af0d7-8aa1-500a-80b7-87e2503c3961
Year: 2020
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_006
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: 

EN FAIT
A.
Par ordonnance
DTAE/1787/2020
du 11 mars 2020, le Tribunal de protection de l'adulte et de l'enfant (ci-après : le Tribunal de protection) a, sur mesures provisionnelles, institué l'autorité parentale conjointe entre B_ et A_ sur l'enfant E_, né le _ 2020 (ch. 1 du dispositif), retiré à A_ le droit de déterminer le lieu de résidence de son fils, lui faisant interdiction de déplacer le lieu de résidence de l'enfant hors du canton de Genève jusqu'à nouvel avis (ch. 2 et 3), modifié les modalités du droit de visite de B_ sur son fils, fixées nouvellement à raison d'un week-end sur deux du samedi à 11h00 jusqu'au dimanche à 18h00, ce au plus tard dès que le suivi de guidance parentale aura débuté, précisé que le passage de l'enfant aura lieu au pied de l'immeuble où celui-ci est domicilié, sauf instruction contraire des curateurs (ch. 4 et 5), chargé les curateurs de formuler des propositions en vue de l'élargissement de ces modalités de visite aussitôt que la situation de l'enfant le permettra, respectivement de saisir à nouveau l'autorité de protection si, selon leur appréciation, l'intérêt de l'enfant requiert la prise d'autres mesures, telles que l'intervention du Point Rencontre aux fins d'assurer les passages de l'enfant (ch. 6), ordonné la poursuite du suivi psychothérapeutique de l'enfant et ordonné un suivi thérapeutique de guidance parentale à l'attention de A_ et B_ (ch. 7 et 8), les parents étant exhortés à solliciter en cas de désaccord dans l'exercice du droit de visite "les professionnels" (ch. 9), institué une curatelle d'assistance éducative et une curatelle d'organisation et de surveillance des relations personnelles, deux employés du Service de protection des mineurs étant désignés aux fonctions de curateurs (ch. 10 à 12), rappelé que l'ordonnance était immédiatement exécutoire et débouté les parties de toutes autres conclusions (ch. 13 et 14).
Au fond, le Tribunal de protection a ordonné une expertise familiale et accordé aux parties et au Service de protection des mineurs un délai au 30 avril 2020 pour lui adresser leur liste de questions (ch. 15 et 16).
En substance, après avoir considéré que la demande d'autorité parentale conjointe du requérant était recevable, le Tribunal de protection l'a instituée, sur la base du préavis du SEASP en ce sens, lequel relevait que le père de l'enfant était déjà très présent concernant les décisions à prendre pour celui-ci, alors que la mère ne prenait pas conscience des graves difficultés de l'enfant, étant elle-même dans le déni de ses propres difficultés. L'attribution de l'autorité parentale conjointe au père et à la mère était dans l'intérêt de l'enfant. Le Tribunal a fait interdiction à A_ de modifier le lieu de résidence de son fils de manière à maintenir le
statu quo
jusqu'à l'issue de la procédure par-devant lui. En outre, s'agissant des relations personnelles, le Tribunal a constaté que le père de l'enfant jouissait d'un droit de visite usuel sur son fils, accordé par l'autorité de protection vaudoise le 29 octobre 2014, mais que dans les faits l'enfant ne voyait plus son père depuis juin 2019, de sorte qu'il s'agissait de prévoir que le droit de visite puisse effectivement avoir lieu selon des modalités nouvellement fixées et dans le cadre d'un suivi. Les curatelles nécessaires ont été instituées pour ce faire. Enfin, le Tribunal de protection a estimé nécessaire qu'une expertise familiale soit ordonnée pour lui permettre d'envisager "des solutions en vue d'améliorer la situation durablement et d'assurer une prise en charge adéquate du mineur à l'avenir".
Cette décision a été communiquée aux parties le 6 avril 2020 et reçue le 8 avril 2020 par A_.
B. a)
Par acte expédié le 20 avril 2020, A_ a recouru contre ladite ordonnance, sollicitant la restitution de l'effet suspensif à son recours, requête admise partiellement par la présidente
ad interim
de la Chambre de surveillance, relativement à la mesure d'expertise ordonnée et rejetée pour le surplus.
La recourante a conclu à l'annulation des chiffres 1, 4, 6, 13, 14, 15 et 16 du dispositif de l'ordonnance, à ce que des relations personnelles soient fixées dans un premier temps entre l'enfant et son père un samedi sur deux durant deux mois, à compter du début de la guidance parentale, charge aux curateurs de proposer un élargissement, mais au maximum à raison d'un week-end sur deux. Subsidiairement, elle a conclu à l'annulation des mêmes chiffres du dispositif et au renvoi de la cause au Tribunal de protection pour nouvelle décision.
En substance, elle reproche au Tribunal de protection d'avoir accordé l'autorité parentale conjointe au père de l'enfant alors que les conditions de la disposition de l'art. 298d al. 1 CC n'étaient pas remplies. Elle considère que le bien de l'enfant n'est pas respecté par une telle décision dans la mesure où celle-ci entraînera des confrontations. Elle relève enfin sur ce point le caractère singulier, selon elle, de la fixation d'une autorité parentale conjointe sur mesures provisionnelles. Quant à la question des relations personnelles entre le père et l'enfant, elle estime que celles-ci sont fixées de manière trop étendue et ne tiennent pas compte du fait que l'enfant manifeste de l'appréhension. S'agissant de la mesure d'expertise familiale, elle considère que celle-ci est inutile et prématurée dans la mesure où le Tribunal de protection n'a jamais eu à intervenir dans la problématique familiale auparavant.
b)
Par mémoire de réponse expédié le 13 mai 2020 à l'adresse de la Chambre de surveillance de la Cour, B_ a conclu au rejet du recours. Il considère que les graves difficultés présentées par l'enfant, et la réponse inappropriée apportée par la recourante durant de nombreux mois, ont nécessité la décision prononcée. Il estime que le principe de proportionnalité a été respecté par le Tribunal de protection dans le cadre de la décision prise de lui accorder l'autorité parentale conjointe. L'intérêt de l'enfant est sauvegardé par la décision en question. S'agissant des relations personnelles entre le père et l'enfant, celui-là rappelle que la décision a pour effet de restreindre le droit de visite dont il bénéficiait suite à une décision vaudoise antérieure qui n'avait pas été remise en cause par la recourante. La décision attaquée sur ce point ne prête pas le flanc de la critique. S'agissant de l'expertise familiale ordonnée, l'intimé considère que le principe de proportionnalité est respecté et que, vu la souffrance de l'enfant dont le développement est en danger, une telle mesure d'instruction est nécessaire.
C.
Pour le surplus, ressortent de la procédure les faits pertinents suivants :
a)
Le _ 2012, A_ a donné naissance, hors mariage, au mineur E_, lequel a été reconnu par son père, B_, en date du 23 avril 2012.
b)
Par décision du 29 octobre 2014, la Justice de paix du district de F_ [VD] a ratifié la convention conclue le 29 octobre 2014 par les parties, qui prévoyait que les relations personnelles entre l'enfant et son père se déroulent à raison d'un dimanche sur deux pendant trois mois, puis d'un week-end sur deux du vendredi à 18h00 au dimanche à 18h00, ainsi que durant la moitié des vacances et des jours fériés.
c)
La recourante s'est domiciliée avec l'enfant dans le canton de Genève en janvier 2017. Le père réside quant à lui en Valais.
d)
Par acte du 27 août 2019, B_ a saisi le Tribunal de protection en faisant valoir que du fait des fortes réticences maternelles, il ne parvenait plus à exercer son droit de visite selon les modalités prévues, au point qu'il n'avait plus accès à son fils depuis le mois de juin 2019. Néanmoins, il s'efforçait de participer au réseau scolaire et aux rencontres organisées au sein de l'école en charge de l'enfant. Il ressortait de ces échanges que l'enfant connaissait des difficultés sur le plan scolaire et comportemental, qui suscitaient son inquiétude et celle des professionnels et nécessitait selon ces derniers une prise en charge dans le cadre d'une école spécialisée. Or, A_ semblait s'opposer à une telle orientation, de même qu'à la mise en place d'un suivi psychothérapeutique de leur enfant. Par ailleurs, les modalités de prise en charge de l'enfant au domicile maternel paraissaient précaires; il se demandait si l'enfant avait sa propre chambre et s'il jouissait d'un environnement adapté à son âge. Au vu de ces circonstances, il a sollicité l'institution de l'autorité parentale conjointe.
e)
Dans ses écritures du 12 novembre 2019, A_ a conclu à ce que le requérant soit débouté de ses conclusions et a sollicité la suspension du droit de visite de celui-ci. Ce faisant, elle a exposé qu'en réalité, c'était B_ qui ne respectait plus les modalités de son droit de visite, de sorte que les rencontres entre l'enfant et son père se faisaient principalement, voire exclusivement, sous son impulsion. Si les rencontres avaient pris fin en juin 2019, c'était parce que lors du passage de l'enfant, le requérant s'était mis à hurler contre elle et avait appelé la police. L'arrivée des policiers avait eu pour effet de bouleverser l'enfant, qui avait même vomi sur place. Depuis lors, l'enfant ne voulait pas revoir son père pour le moment, en dépit des encouragements maternels. La citée a également relevé que le père ne se souciait pas du bien de l'enfant et tentait de le "monter" contre elle. D'ailleurs, l'enfant E_ rentrait perturbé des visites, en se plaignant de ce que son père disait des méchancetés sur le compte de sa mère.
f)
Aux termes de son rapport du 11 décembre 2019, le SEASP a recommandé l'institution de l'autorité parentale conjointe, la fixation d'un droit de visite en faveur du requérant devant s'exercer à raison d'un week-end sur deux, du vendredi à 19h00 au dimanche à 17h00, ainsi que d'une semaine de vacances avec un élargissement progressif, le passage de l'enfant ayant lieu devant la gare de F_ [VD], de même que l'instauration d'une curatelle d'assistance éducative et d'une curatelle d'organisation et de surveillance des relations personnelles. Sur le fond, ledit Service a préconisé la réalisation d'une expertise familiale.
A l'appui de ces recommandations, le service a, en substance, relevé que l'enfant était en souffrance et que son développement était en danger. L'enfant avait fait l'objet d'un signalement au Service de protection des mineurs de la part du Service de santé de l'enfance et de la jeunesse en date du 7 novembre 2019, dont il ressortait qu'il présentait des angoisses massives, une sensibilité extrême et un dysfonctionnement social complet. De façon quotidienne, il faisait preuve en classe de comportements inadaptés ou imprévisibles, ou encore d'agressivité verbale, et ne pouvait pas fonctionner dans un groupe. Selon les professionnels, B_ était un interlocuteur collaborant et adéquat, et il était important que A_, dont l'appréciation était souvent discutable, soit obligée de lui soumettre les décisions à prendre pour l'enfant.
De fait, les professionnels nourrissaient de grandes inquiétudes concernant l'évolution de ce dernier. Alors que l'école s'était beaucoup investie pour le soutenir, son état psychoaffectif ne cessait de se détériorer et son dysfonctionnement social et scolaire était tel qu'il avait besoin d'être intégré en enseignement spécialisé. Cependant, la mère ne prenait pas conscience de cette situation et refusait de collaborer, se disant déçue de cette école, déplorant le fait que E_ ne s'entende pas avec sa maîtresse, laquelle lui aurait administré une claque et, partant, souhaitant qu'il puisse changer d'établissement. En outre, elle avait une relation trop fusionnelle avec son fils et le surprotégeait, en l'empêchant ainsi d'acquérir l'autonomie nécessaire à son bon développement. Au lieu de se remettre en question et chercher des solutions à même d'améliorer la situation, elle mettait en cause le père ou les professionnels et menaçait de déménager pour faire en sorte que son fils puisse changer d'école.
S'agissant des relations personnelles père-enfant, il était dans l'intérêt de l'enfant qu'elles s'exercent de façon régulière. B_ proposait des activités bénéfiques pour l'enfant et un cadre éducatif clair, dont il avait besoin. Cependant, la défiance et le conflit qui prévalaient entre les parents, lesquels se dénigraient mutuellement, constituaient des obstacles à la mise en pratique du droit de visite. L'instauration d'une curatelle d'organisation et de surveillance des relations personnelles était donc nécessaire.
Enfin, il était important de faire la lumière sur la dynamique familiale, surtout sur la relation fusionnelle mère-fils. Il s'agissait en outre de déterminer la nature et les causes des troubles présentés par l'enfant, mais aussi d'évaluer s'il était important pour l'enfant que son père prenne davantage de place dans son éducation. Une expertise familiale devait donc être diligentée à cet effet.
g)
Par courrier du 13 janvier 2020 au Tribunal de protection, A_ s'est opposée à ces diverses préconisations. Elle a ainsi estimé que la demande d'autorité parentale conjointe de B_ était tardive et qu'une telle mesure ne serait pas conforme au bien de l'enfant compte tenu de la communication très dégradée, voire inexistante, qui prévalait entre les parents. Son instauration conduirait donc à bloquer la prise de toute décision le concernant. De surcroît, elle a fait valoir qu'une curatelle d'assistance éducative n'avait pas lieu d'être, dès lors qu'elle avait fait en sorte que son fils soit suivi par un nouveau thérapeute, avec lequel un bon lien avait pu se nouer. En outre, le pédiatre de l'enfant n'avait formulé aucune inquiétude particulière quant à l'état de son patient ou aux modalités de la prise en charge maternelle. Enfin, elle a expliqué qu'elle ne s'opposait pas à une reprise du droit de visite du requérant, pour autant qu'elle soit progressive, soit à raison d'un samedi à quinzaine sur une période de deux mois pour commencer. Elle a en revanche pleinement consenti à l'instauration d'une curatelle d'organisation et de surveillance dudit droit de visite. Enfin, elle s'est opposée à la réalisation d'une expertise, considérant que pareille mesure était disproportionnée à ce stade en l'absence du prononcé d'autres mesures en amont.
Dans son courrier du même jour, le requérant a pour sa part indiqué qu'il adhérait aux recommandations du SEASP et qu'il souhaitait que l'évaluation de ce Service permette à la fois à A_ une évidente remise en question et, plus largement, un apaisement des tensions familiales.
h)
Lors de l'audience du Tribunal de protection du 11 mars 2020, la représentante du SEASP, a confirmé le contenu de son rapport et de ses recommandations, en précisant que selon les instances scolaires, la situation de l'enfant s'était encore dégradée depuis son évaluation, à tel point que l'école avait dû prévoir en permanence deux adultes en vue d'assurer son accompagnement pour toutes les activités scolaires. Le mineur vivait dans son monde et n'avait aucun contact avec les autres élèves. De plus, il arrivait très régulièrement en retard en classe le matin et depuis Noël dernier, il avait manqué l'école plusieurs demi-journées par semaine. Son pédopsychiatre avait pour sa part estimé qu'il s'agissait d'un enfant "très atteint". Dans ces circonstances, le directeur de l'école avait pris l'initiative d'aller de l'avant dans la procédure d'évaluation standardisée devant permettre la scolarisation de l'enfant au sein d'un milieu adéquat, ce en dépit de l'opposition de sa représentante légale. Il était ressorti de cette évaluation que E_ avait besoin d'intégrer une classe spécialisée, et il avait donc été proposé aux parents de l'inscrire dans un centre de jour spécialisé, ce que ces derniers avaient accepté.
Cette intervenante a de plus relevé que même si elle était consciente des difficultés liées à l'instauration d'une autorité parentale conjointe dans les circonstances actuelles, il était en l'occurrence préférable, au vu du contexte et de la dynamique familiale, que des désaccords s'installent et que les parents soient confrontés à plusieurs solutions et à la nécessité de se remettre en question, plutôt que de maintenir le huis-clos actuel en laissant à la mère la responsabilité exclusive de prendre toutes les décisions importantes pour l'enfant. Une telle mesure serait donc dans l'intérêt de ce dernier, dès lors qu'elle permettrait des décisions plus nuancées.
Les parties ont persisté dans leurs conclusions précédentes.
Suite à quoi, la cause a été gardée à juger et la décision querellée rendue.

EN DROIT
1.
1.1
Les dispositions de la procédure devant l'autorité de protection de l'adulte sont applicables par analogie aux mesures de protection de l'enfant (art. 314 al. 1 CC).
La recevabilité du recours s'examine en fonction des mesures ordonnées (
DAS/284/2016
consid.1.2).