Decision ID: bbd579d5-8877-5174-abaa-348df85e71ef
Year: 2020
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte expédié au greffe de la Chambre de céans le 13 décembre 2019, A_ recourt
contre l'ordonnance
du 2 décembre 2019, notifiée par pli simple, par laquelle le Ministère public a refusé d'entrer en matière sur sa plainte du 7 mai 2019.
Le recourant conclut, sous suite de frais et dépens, à l'annulation de l'ordonnance querellée et au renvoi de la cause au Ministère public pour l'ouverture d'une instruction.
b.
Le recourant a versé les sûretés en CHF 900.- qui lui étaient réclamées par la Direction de la procédure.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
Le 25 juillet 2005, B_ et C_ ont acquis un bien immobilier sis à D_ [GE].
C_ en est la nu-propriétaire et B_ l'usufruitier.
b.
Dès l'acquisition, B_ s'est installé à D_, C_ étant demeurée dans l'ancien appartement conjugal sis aux E_ [GE]. Les époux ont, par la suite, divorcé.
c.
Par pli du 28 mars 2018, B_ a sommé son ex-épouse de rembourser, sur son compte bancaire, le montant de la facture émise le 14 novembre 2017 par l'entreprise F_ SÀRL s'agissant du remplacement d'une cabine de douche, dont une copie était jointe à sa missive.
Il demandait également à C_ de lui retourner un des trois devis qu'il lui avait adressés précédemment concernant des travaux de peinture et l'informait que ceux relatifs au remplacement des fenêtres et de la porte vitrée seraient effectués quelques mois plus tard. Il attirait l'attention de son ex-épouse sur le fait que, selon le contrat du 25 juillet 2005, ces frais étaient à sa charge.
d.
Par lettre du 3 octobre 2018, A_, avocat, mandaté par C_, a demandé à F_ SÀRL à quelle date les travaux avaient été effectués et si la facture avait déjà été acquittée.
e.
Par courriel du 5 octobre 2018, envoyé depuis l'adresse
etude@A_.ch
- qui figure sur son papier à entête - A_ a répondu à un courriel de B_, du même jour, au sujet du changement des fenêtres. L'avocat tenait le précité pour seul responsable en cas de retard dans les travaux, mais l'a informé qu'il allait contacter l'entreprise G_. Le 18 octobre 2018, B_ a relancé l'avocat par courriel, à l'adresse susmentionnée, lui rappelant que l'hiver s'approchait et que les fenêtres devaient être remplacées.
f.
Le 20 novembre 2018, A_ a relancé l'entreprise F_ SÀRL.
g.
Par pli du 11 décembre 2018, A_ a informé F_ SÀRL qu'il déduisait de son absence de réponse que les travaux n'avaient pas été effectués et que la facture n'avait pas été réglée.
h.
Par courriel du 13 mars 2019, envoyé derechef à l'adresse
etude@A_.ch
, B_ a écrit :
"
Cher Maître,
Je me réfère à votre lettre du 11 décembre 2018 adressée à la Sté F_ Sàrl. Je constate avec plaisir que vous vous occupez toujours de l'appartement de Mme C_ à l'adresse susmentionnée. Comme d'habitude, il n'est pas très facile de suivre votre façon de penser. Vous, ainsi que Mme C_, avez été informés depuis novembre 2017 du remplacement en urgence (inondation) de la cabine de douche. Il vous suffirait de relire votre propre correspondance pour vous en rappeler. Le montant total de la facture soit : Frs 1847.45 a été réglé par moi-même et la société « F_ rénovation Sarl » vous l'a parfaitement confirmé. Il reste maintenant à Mme C_ à me régler cette somme due depuis de nombreux mois.
En ce qui concerne le remplacement des fenêtres, pour lequel vous avez reçu deux devis (...) votre comportement passe du non professionnel à carrément criminel. Vous et Mme C_ avez à de multiples occasions accepté le fait que ces travaux sont nécessaires et qu'il incombe à Mme C_ de les financer. Alors passez enfin à l'action en acceptant l'un des devis proposés pour que les travaux exigés par la co-propriété soient faits. Je vous somme d'instruire, dans un délai de 2 semaines, une compagnie qualifiée pour ce type de travaux et de coordonner ces dits travaux avec moi-même pour trouver une date à laquelle je pourrai leur mettre l'appartement à disposition. Merci et salutations
".
i.
Le 7 mai 2019, A_ a déposé plainte pénale contre B_ pour calomnie (art. 174 CP), subsidiairement pour diffamation (art. 173 CP) et injure (art. 177 CP).
En substance, il exposait qu'en écrivant par courriel le 13 mars 2019 que son comportement passait de non professionnel à
"carrément criminel"
, B_ avait gravement porté atteinte à son honneur, l'accusant d'être capable d'actes réprouvés par les conceptions généralement admises. Ce courriel avait été envoyé à l'adresse mail générale de son étude, de sorte que l'ensemble de son secrétariat et de ses collaborateurs avaient pu en prendre connaissance.
B_ ne pouvait ignorer que cette allégation était mensongère.
j.
Entendu par la police le 6 juin 2019 en qualité de prévenu, B_ a reconnu être l'auteur du courriel du 13 mars 2019 mais contesté avoir voulu porter atteinte à l'honneur de A_.
Durant le mois de décembre 2017, il avait reçu une lettre mentionnant que, selon la loi au 31 décembre 2016, il avait l'obligation de changer toutes les fenêtres de l'appartement. Comme il n'avait plus assez d'argent - ayant pris en charge l'intégralité des rénovations de l'appartement - et que son ex-épouse avait refusé une hypothèque sur celui-ci, il l'avait avisée que ces frais seraient à sa charge à elle. Durant la même période, il avait également dû remplacer la cabine de douche. Après avoir reçu ces informations, C_ avait mandaté un avocat, A_, qui n'avait fait que retarder la situation. Celui-ci lui disait qu'il allait lui répondre prochainement mais il ne recevait jamais de réponse, et les fenêtres n'étaient pas changées.
Le 13 mars 2019, il lui avait écrit ce courriel car il n'en
"
p
[ouvait]
plus de cette attente
". L'étude d'avocat avait mandaté une entreprise le 12 janvier 2018 et lui-même une autre le 1
er
juin 2018, mais aucune décision n'avait été prise. Il n'avait pas traité de criminel l'avocat, mais ses actions, à savoir le refus de changement des fenêtres, qui était exigé par la loi.
C.
Dans l'ordonnance querellée, le Ministère public retient que les propos tenus par B_ dans la lettre du 13 mars 2019 visaient tant C_ que son avocat.
Toutefois, B_ n'avait pas l'intention de porter atteinte à l'honneur de A_. Faute d'intention, les éléments constitutifs des infractions dénoncées n'étaient pas réunis, de sorte qu'il convenait de ne pas entrer en matière sur les faits.
D.
a.
Dans son recours, A_ reproche au Ministère public une violation du principe "
in dubio pro duriore
" et des art. 174 CP, subsidiairement 173 et 177 CP.
B_ s'était directement adressé à lui, par écrit, via l'adresse de contact générale de son étude. N'étant soumis à aucune urgence, le mis en cause ne saurait prétendre ne pas avoir disposé du temps nécessaire à la réflexion pour peser le sens de ses mots.
En écrivant que son comportement passait "
du non professionnel à carrément criminel
", B_ avait utilisé une "
expression
" sous-entendant que l'avocat commettait des actes criminels ou, à tout le moins, il lui attribuait une conduite pénalement punissable, et un comportement clairement réprouvé par les conceptions morales généralement admises.
Il contestait que B_ eût voulu "
signaler que les actions visant à refuser ce changement de fenêtres, alors que la loi l'exige,
[étaient]
criminelles
", alors même que le précité était directement responsable du temps pris pour les travaux. La mise en conformité des fenêtres ne relevait pas du droit pénal et il n'appartenait pas à l'ex-épouse du mis en cause de procéder, à titre personnel, à ce changement.
B_ avait voulu porter atteinte à son honneur. Après qu'il l'eût avisé de son intention de déposer plainte pénale contre lui, B_ ne s'était ni excusé ni expliqué sur ses propos. L'attitude déplacée, voire irrespectueuse du précité - lui ayant déjà dit par exemple "
vous êtes des rigolos
"
-, était un indice qu'il entendait porter atteinte à son honneur. En outre, une partie ne pouvait justifier de s'adresser à des avocats en leur reprochant leur comportement "
carrément criminel
", au motif qu'elle avait raison sur le fond du litige civil.
À l'appui de son recours, il produit copie d'échanges de correspondances notamment avec B_.
b.
À réception des sûretés, la cause a été gardée à juger, sans échange d'écritures ni débats.

EN DROIT
:
1.
1.1
Le recours est recevable pour avoir été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP) -- les formalités de notification (art. 85 al. 2 CPP) n'ayant pas été observées -- concerner une ordonnance sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP) et émaner de la partie plaignante qui, partie à la procédure (art. 104 al. 1 let. b CPP), a qualité pour agir, ayant un intérêt juridiquement protégé à la modification ou à l'annulation de la décision querellée
(art. 382 al. 1 CPP).
1.2.
Les pièces nouvelles produites à l'appui de cet acte sont également recevables, la jurisprudence admettant la production de faits et de moyens de preuve nouveaux en deuxième instance (arrêts du Tribunal fédéral
1B_368/2014
du 5 février 2015
consid. 3.1 et 3.2 et
1B_768/2012
du 15 janvier 2013 consid. 2.1).
2.
La Chambre pénale de recours peut décider d'emblée de traiter sans échange d'écritures ni débats les recours manifestement mal fondés (art. 390 al. 2 et 5
a contrario
CPP). Tel est le cas en l'occurrence, au vu des considérations qui suivent.
3.
Le recourant reproche au Ministère public de ne pas être entré en matière sur sa plainte du 7 mai 2019.
3.1.
Selon l'art. 310 al. 1 let. a CPP, le ministère public rend immédiatement une ordonnance de non-entrée en matière s'il ressort de la dénonciation ou du rapport de police que les éléments constitutifs de l'infraction ou les conditions à l'ouverture de l'action pénale ne sont manifestement pas réunis.
Selon la jurisprudence, cette disposition doit être appliquée conformément à l'adage "
in dubio pro duriore"
(arrêt du Tribunal fédéral
6B_1456/2017
du 14 mai 2018 consid. 4.1 et les références citées). Celui-ci découle du principe de la légalité (art. 5 al. 1 Cst. et 2 al. 1 CPP en relation avec les art. 309 al. 1, 319 al. 1 et 324 CPP; ATF
138 IV 86
consid. 4.2 p. 91) et signifie qu'en principe, un classement ou une non-entrée en matière ne peuvent être prononcés par le ministère public que lorsqu'il apparaît clairement que les faits ne sont pas punissables ou que les conditions à la poursuite pénale ne sont pas remplies. Le ministère public et l'autorité de recours disposent, dans ce cadre, d'un pouvoir d'appréciation. La procédure doit se poursuivre lorsqu'une condamnation apparaît plus vraisemblable qu'un acquittement ou lorsque les probabilités d'acquittement et de condamnation apparaissent équivalentes, en particulier en présence d'une infraction grave. En effet, en cas de doute s'agissant de la situation factuelle ou juridique, ce n'est pas à l'autorité d'instruction ou d'accusation mais au juge matériellement compétent qu'il appartient de se prononcer (ATF
143 IV 241
consid. 2.2.1 p. 243;
138 IV 86
consid. 4.1.2 p. 91 et les références citées).
3.2.
L'art. 173 ch. 1 CP réprime le comportement de celui qui, en s'adressant à un tiers, aura accusé une personne ou jeté sur elle le soupçon de tenir une conduite contraire à l'honneur, ou de tout autre fait propre à porter atteinte à sa considération, ou aura propagé une telle accusation ou un tel soupçon.
Cette disposition protège la réputation d'être une personne honorable, c'est-à-dire de se comporter comme une personne digne a coutume de le faire selon les conceptions généralement reçues. Il faut donc que l'atteinte fasse apparaître la personne visée comme méprisable (ATF
137 IV 313
consid. 2.1.1 p. 315 ;
119 IV 44
consid. 2a p. 47 et les arrêts cités). En revanche, la réputation relative à l'activité professionnelle ou au rôle joué dans la communauté n'est pas pénalement protégée ; il en va ainsi des critiques qui visent comme tel l'homme de métier, l'artiste, le politicien, même si elles sont de nature à blesser et à discréditer (ATF
119 IV 44
consid. 2a p. 47 ; arrêt du Tribunal fédéral
6B_6/2015
du 23 mars 2016 consid. 2.2 et 3.3). Les attaques qui mettent en cause les aptitudes professionnelles d'une personne ne sont ainsi pas constitutives d'atteinte à l'honneur. L'attaque ou la critique porte toutefois atteinte à l'honneur protégé par le droit pénal si elle ne se limite pas à rabaisser les qualités politiques ou professionnelles, mais est également propre à l'exposer au mépris en tant qu'être humain (ATF
137 IV 313
consid. 2.1.4 ; arrêt du Tribunal fédéral
6B_6/2015
du 23 mars 2016 consid. 2.2).
Pour apprécier si une déclaration est attentatoire à l'honneur, il faut se fonder non pas sur le sens que lui donne la personne visée, mais sur une interprétation objective selon le sens qu'un destinataire non prévenu doit, dans les circonstances d'espèce, lui attribuer. S'agissant d'un texte, il doit être analysé non seulement en fonction des expressions utilisées, prises séparément, mais aussi selon le sens général qui se dégage du texte dans son ensemble (ATF
137 IV 313
consid. 2.1.3 p. 315 s. ; ATF
128 IV 53
consid. 1a p. 58 et les arrêts cités).
Pour qu'il y ait diffamation, il faut que l'auteur s'adresse à un tiers. Est en principe considérée comme tiers toute personne autre que l'auteur et l'objet des propos qui portent atteinte à l'honneur (ATF
86 IV 209
).
Du point de vue subjectif, il suffit que l'auteur ait eu conscience du caractère attentatoire à l'honneur de ses propos et qu'il les ait néanmoins proférés ; il n'est pas nécessaire qu'il ait eu la volonté de blesser la personne visée (ATF
119 IV 44
consid. 2a p. 47 et la jurisprudence citée).
3.3.
La calomnie (art. 174 CP) est une forme qualifiée de diffamation, dont elle se distingue en cela que les allégations attentatoires à l'honneur sont fausses, que l'auteur doit avoir eu connaissance de la fausseté de ses allégations et qu'il n'y a dès lors pas place pour les preuves libératoires prévues dans le cas de la diffamation (arrêts du Tribunal fédéral
6B_1100/2014
du 14 octobre 2015 consid. 4.1 et
6S.6/2002
du
6 février 2002 consid. 2a).
3.4.
Se rend coupable d'injure celui qui aura, par la parole, l'écriture, l'image, le geste ou par des voies de fait, attaqué autrui dans son honneur (art. 177 al. 1 CP). Cette infraction est subsidiaire par rapport à la diffamation (art. 173 CP) ou à la calomnie (art. 174 CP).
3.5.
En l'espèce, les propos litigieux visent à l'évidence la manière dont le recourant exerçait son mandat dans le cadre du litige opposant le mis en cause et son ex-épouse, et non le recourant en tant qu'être humain. Or, la réputation professionnelle n'est pas protégée par les art. 173ss CP. Même si le courriel litigieux a été adressé à l'adresse de contact générale de l'étude, il est manifeste que le mis en cause entendait s'adresser au recourant uniquement, ce dernier ayant, à teneur du dossier, constamment utilisé cette adresse - qui figure sur son papier à entête - dans leurs échanges de courriels. Il ne ressort ainsi pas du dossier que le mis en cause aurait voulu "
diffamer
" le recourant en s'adressant à des tiers. En critiquant sa manière de travailler, le mis en cause ne l'a pas non plus offensé, ni n'a fait preuve de mépris à son égard, en tant que personne.
Les éléments constitutifs des infractions sus-visées n'étant pas réalisés, c'est ainsi avec raison que le Ministère public a décidé de ne pas entrer en matière sur la plainte pénale du recourant.
4.
Justifiée,
l'ordonnance
querellée sera donc confirmée.
5.
Le recourant, qui succombe, supportera les frais envers l'État, qui seront fixés en totalité à CHF 900.- (art. 428 al. 1 CPP et 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP ;
E 4 10.03
).
* * * * *