Decision ID: 7844bfcc-5192-56f2-b8df-42451ecc7a66
Year: 2014
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_006
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: 

EN FAIT
Par acte daté du 8 janvier 2014, déposé au greffe de la Cour de justice le 9 du même mois, A_ et B_ recourent contre une décision rendue le 6 décembre 2013 et expédiée pour notification le 9 décembre 2013, à teneur de laquelle le Tribunal de protection de l'adulte et de l'enfant (ci-après : le Tribunal de protection) dit qu'il n'y a pas lieu d'instituer une mesure de protection en faveur de leur fille C_ (ch. 1 du dispositif) et met à leur charge un émolument de 1'000 fr. (ch. 2).
Les recourants concluent, cette décision étant mise à néant, à ce que la Chambre de surveillance, frais à la charge de l'Etat,
principalement
ordonne une curatelle de portée générale (art. 390 CC) en faveur de C_,
subsidiairement
renvoie la cause au Tribunal de protection afin qu'il soit procédé à l'expertise psychiatrique de celle-ci.
Invité à formuler des observations, le Tribunal de protection a déclaré persister dans sa décision.
C_ a conclu au rejet du recours, les recourants devant être condamnés aux frais judiciaires et aux dépens, ainsi qu'à une amende pour procédure téméraire. Subsidiairement, elle sollicite l'ouverture de probatoires.
La décision querellée s'inscrit dans le contexte de faits suivants :
A.
C_, née le _, originaire d'Echarlens (FR), domiciliée à la D_, au _ (Genève) est issue du mariage de B_ et A_ .
Elle a un frère, E_, et une sœur, F_, nés respectivement en _ et en _.
B.
a)
Le 30 avril 2013, A_ et B_ ont sollicité du Tribunal de protection l'institution d'une mesure de protection en faveur de C_.
A l'appui de leur requête, ils ont exposé que leur fille souffrait depuis de nombreuses années de graves problèmes de santé et qu'elle avait dû, en 2004, être hospitalisée au Service de pédopsychiatrie pour des troubles invalidants (tocs). Une thérapie ambulatoire avait ensuite été mise en place, à laquelle la jeune fille avait toutefois mis fin au printemps 2011 et qu'elle refusait de reprendre depuis.
D'après les requérants, la "rechute" avait alors été spectaculaire : leur fille abusait de l'alcool et rentrait souvent dans un état d'ébriété avancée, elle se disputait fréquemment avec son compagnon et était l'objet de crises particulièrement violentes, avec cris, insultes et pleurs impressionnants, qui avaient parfois lieu dans des lieux publics et qui démontraient, à leur avis, un total état de panique. Elle se dévalorisait et envoyait à sa mère des sms dans lesquels elle disait se trouver "laide et déguelasse" et se qualifiait de "déchet immonde prête à être jetée". Depuis l'été 2011, elle se montrait très aguicheuse avec les garçons de son âge et son humeur était devenue changeante : elle accusait ainsi un jour son père de la maltraiter physiquement, pour recherchait le lendemain le contact avec ses parents; ses reproches se focalisaient maintenant sur l'ensemble de la famille. Elle s'était montrée physiquement violente avec son ami et sa sœur F_, elle s'enfermait des heures durant dans sa chambre à se regarder dans un miroir, refusait de s'alimenter pendant quelque jours, pour ensuite se jeter sur la nourriture. Depuis mars 2011, elle "avait focalisé son malheur sur son pied", prétendant ne plus pouvoir marcher. En septembre 2011, elle avait réclamé que sa mère revienne de son travail en urgence, puis l'avait rejetée et s'était enfuie en voiture avec son ami; à cette occasion, A_ avait été renversée par le véhicule et avait dû être hospitalisée.
Les requérants ont encore fait valoir que C_ avait, deux fois, tenté de se suicider devant sa mère avec un couteau de cuisine, qu'elle avait attaqué son frère avec un couteau en novembre 2011 et tenté d'étrangler sa mère en décembre de la même année, qu'elle avait développé un trouble hypocondriaque et qu'elle abusait de médicaments. En décembre 2012, elle avait entrepris un traitement auprès du Centre de thérapies brèves et avait bénéficié d'une prise en charge thérapeutique et d'un traitement médicamenteux (antidépresseurs et anxiolytiques), ce qui lui avait permis de retrouver une certaine stabilité.
Sur les conseils de son médecin, C_ avait emménagé chez sa grand-mère maternelle, laquelle avait constaté des troubles alimentaires, une consommation excessive de médicaments, des comportements contradictoires et émotionnels envers sa sœur, des crises irrationnelles la mettant en danger et une perte du sens de la réalité. C_ avait ensuite trouvé un logement dans la résidence estudiantine D_.
En août 2012, elle avait abruptement mis un terme à son suivi auprès du CTB; elle avait alors recommencé à abuser de l'alcool, à accuser tout un chacun de maltraitance et à multiplier les aventures sexuelles. Le 31 octobre 2012, elle avait déposé plainte pénale contre une connaissance pour un viol dont elle aurait été victime sept mois auparavant; le policier l'ayant interrogée aurait remarqué l'incohérence de ses propos et lui aurait proposé un rendez-vous chez un psychiatre, ce qu'elle avait refusé. Depuis lors, elle avait coupé tout contact avec ses parents et ses grands-parents et avait refusé de voir les requérants, lorsque ceux-ci s'étaient rendus chez elle en février 2013. Elle avait commencé à s'afficher en "pole danseuse" dans des boîtes de nuit et à publier des photographies d'elle-même dévêtue sur internet.
Les requérants ont enfin exposé que leur fille avait entièrement dépensé le montant de 20'000 fr. environ déposé par leurs soins sur son carnet d'épargne.
Les requérants ont appuyé leur requête, en particulier, sur un certificat médical établi le 21 février 2013 de la Dresse G_, médecin adjoint responsable à la Consultation pour adolescents des HUG, un relevé de frais médicaux de l'assurance SWICA de janvier 2013, totalisant 68'272 fr., une facture médicale des HUG de 13'664 fr., le travail de maturité de leur fils E_, intitulé "C_ : La chute en enfer", enfin un rapport du Service de protection des mineurs (SPMi) du 2 octobre 2013 relatif à la situation de leur fille F_.
b)
C_ s'est opposée à la requête, faisant valoir qu'elle était capable de prendre soin d'elle-même et de ses affaires, et qu'elle n'avait pas besoin d'une mesure de protection.
C.
Le Tribunal de protection a procédé à l'audition des requérants, de C_ (laquelle, assistée d'un avocat, a également pu s'exprimer par écrit) et de la Dresse G_.
L'instruction de la cause par le Tribunal de protection et les pièces nouvellement déposées devant la Cour permettent d'établir les éléments factuels suivants :
a)
C_ a été régulièrement suivie par la Dresse G_, médecin adjoint responsable à la Consultation pour adolescents des HUG, d'avril 2005 à mars 2011, à la suite d'une hospitalisation au Service de pédopsychiatrie en raison de tics moteurs très invalidants. L'évolution clinique a été favorable avec la disparition des manifestations motrices et C_ a pu poursuivre son parcours scolaire, en obtenant une maturité en parallèle avec une activité de danse très intense. Lors du suivi, la Dresse G_ n'a pas constaté de troubles psychiques particuliers, la symptomatologie du début faisant plus penser à un trouble hystérique qu'à un trouble psychotique. C_ n'a durant cette prise en charge pas nié avoir été violente envers son frère; elle a connu des passages dépressifs, mais la Dresse G_ n'a jamais eu à craindre un passage à l'acte suicidaire; la jeune fille souffrait d'une mauvaise estime d'elle-même avec des moments de grands doutes au sujet de son avenir; ses relations sociales et interfamiliales restaient compliquées. Les informations données par son frère E_, également suivi par la Consultation pour adolescents, était inquiétantes, car C_ paraissait se trouver dans une grande détresse, présenter des traits persécutoires, se mettre en danger, enfin avoir rompu tout contact avec sa famille et tout suivi thérapeutique.
b)
Les requérants ont expliqué leur démarche par leur souci pour la santé de leur fille et pour celle de leurs deux autres enfants, qui sont déstabilisés par les désordres de comportement de leur sœur aînée. B_ a dit craindre "qu'elle ne se venge".
Les requérants et leurs deux enfants cadets suivent une thérapie familiale. E_ est suivi à la Consultation pour adolescents des HUG et la situation de F_ a été examinée par le SPMi, qui n'a toutefois pas préconisé de mesure de protection de l'enfant.
c)
C_ vit dans un studio aux Acacias, dont le loyer mensuel représente 750 fr. Elle a rompu tout contact avec ses parents et ne souhaite pas en entretenir avec eux. Elle voudrait cependant avoir l'occasion de voir sa petite sœur.
Elle explique avoir quitté le domicile familial sur conseil de son médecin, avoir souffert de sa relation avec ses parents et avoir fait l'objet de maltraitances alors qu'elle vivait avec eux. Elle reconnaît avoir été violente avec son frère, mais nie avoir voulu agresser sa mère et avoir tenté ou menacé de se suicider.
Elle travaille à mi-temps en qualité d'employée de bureau chez H_ et donne des cours de danse classique et jazz à des petits dans une école de pole dance à Carouge. Elle dit pratiquer la pole dance en compétition et avoir en 2012 souffert d'une excroissance douloureuse à un pied, ce qui a nécessité une opération et entraîné des frais d'opération, des frais médicaux et de rééducation importants, mentionnés dans le relevé de sa caisse-maladie produit par les requérants.
Elle est titulaire d'un compte postal, dont le solde actif au 30 avril 2013 était de 4'030 fr. et d'un compte bancaire UBS dont le solde actif présentait 26'108 fr. 85 au 3 juin 2013.
d)
Le relevé SWICA pour l'année 2012 produit par les requérants atteste d'une hospitalisation à la Clinique psychiatrique de Belle-Idée, vraisemblablement à la fin de l'année 2011 ou au début de l'année 2012 (facture du 2 février 2012), d'un suivi régulier au CTB, de soins prodigués par différents médecins (généraliste, gynécologue, dermatologue, et en particulier par un spécialiste de médecine sportive ainsi qu'un chirurgien), de frais ophtalmologiques, d'analyses et d'imagerie médicale, enfin de divers frais de rééducation (physiothérapie, ostéopathie et acupuncture) et de frais de pharmacie pour des médicaments médicalement prescrits.
e)
C_ a déposé plainte pénale contre ses parents et son frère pour diffamation/calomnie. Cette plainte a fait l'objet d'une ordonnance de non-entrée en matière le 23 décembre 2013, au motif que le délai de plainte de trois mois était dépassé en ce qui concerne les requérants, pour absence de volonté délictuelle en ce qui concerne le frère de la plaignante, enfin pour absence des éléments constitutifs de l'infraction en ce qui concerne la calomnie.
Elle a également engagé à l'encontre de ses parents une procédure en protection de sa personnalité, demande déclarée irrecevable par jugement du 15 janvier 2014.
Elle a enfin appelé la police, lorsqu'ils ont essayé de la voir à son domicile.
Le directeur de la D_ a attesté que les requérants avaient tenu des propos non appropriés au sujet de leur fille et qu'il leur avait demandé de cesser de la harceler à la résidence. Une voisine de C_ a attesté que celle-ci s'était réfugiée chez elle, en état de choc, lorsque son père était venu frapper à sa porte.
f)
Dans son travail de maturité, E_ indique qu'un diagnostic de personnalité borderline aurait été posé pour sa sœur et décrit les débordements de celle-ci ainsi que la souffrance qui lui a de la sorte été occasionnée, ainsi qu'aux autres membres de la famille.
g)
A teneur d'un certificat médical du 13 septembre 2013, le Dr I_, médecin généraliste FMH, atteste que C_ est capable d'assurer elle-même la sauvegarde de ses intérêts, qu'elle est apte à désigner un mandataire et le cas échéant, capable d'en contrôler l'activité de façon appropriée à la sauvegarde de ses intérêts, ceci sur le moyen et le long terme. Elle ne souffre pas d'une incapacité de discernement et n'a pas besoin d'une mesure de protection.
D.
Au terme de l'instruction, les requérants ont sollicité une expertise psychiatrique, à laquelle C_ ne s'est pas opposée.
E.
La décision attaquée retient que C_ a souffert de tics en 2004 ainsi que de passages dépressifs jusqu'en 2011, sans que la Dresse G_ ne mette en évidence des troubles psychiques particuliers. Les requérants et leur fille ont vécu des relations interfamiliales compliquées, ayant conduit C_ à couper tout contact avec ses parents en décembre 2011. Depuis, les requérants n'ont plus de relation avec leur fille et ignorent ainsi tant ses conditions de vie que son état de santé somatique et psychique. Il apparaît, notamment au regard des pièces produites par C_, que celle-ci est parfaitement en mesure de gérer tant ses affaires personnelles qu'économiques, ce que confirme le Dr I_. Dès lors, la question de savoir si l'intéressée souffre ou non d'un trouble psychique peut rester indécise, puisque la condition matérielle du besoin de protection fait défaut. Il n'y a dès lors pas lieu d'instruire plus avant la procédure en ordonnant notamment une expertise psychiatrique.
La démarche des requérants présente un caractère abusif, puisque ceux-ci sont demeurés dans l'ignorance de la situation de leur fille pendant plusieurs mois avant le dépôt de leur requête et compte tenu des motivations qu'ils ont évoquées lors de l'audience. Cette requête tenait ainsi plus d'une réponse à la plainte pénale et à l'action en protection de la personnalité déposées à leur encontre par leur fille que d'une réelle inquiétude sur le besoin de protection de celle-ci. Il se justifiait dès lors de mettre les frais judiciaires, fixés à 1'000 fr., à leur charge. Le principe de proportionnalité conduisait en revanche à renoncer à leur infliger une amende en application de l'art. 128 al. 3 1
ère
phrase CPC.
Les arguments développés devant la Chambre de surveillance seront repris ci-après dans la mesure utile.

EN DROIT
1. 1.1
Les décisions de l'autorité de protection de l'adulte peuvent faire l'objet, dans les trente jours, d'un recours écrit et motivé, devant le juge compétent, à savoir la Chambre de surveillance (art. 450 al. 1 et al. 3 et 450 b CC; art. 126 al. 3 LOJ; art. 53 al. 1 et 2 LaCC).