Decision ID: 18c2276e-3be3-4ce2-bb67-02d8cc4733b3
Year: 2022
Language: fr
Court: CH_BSTG
Chamber: CH_BSTG_001
Canton: CH
Region: Federation
Law Area: penal_law

Faits:
A. Le Ministère public de la Confédération (ci-après: MPC) mène depuis 2017
(procédure SV.17.1802) une instruction pénale contre A. et C. pour
soupçons de gestion déloyale (art. 158 al. 2 CP), escroquerie par métier
(art. 146 al. 1 et 2 CP), corruption active d’agents publics à l’étranger
(art. 322septies al. 1 CP), faux dans les titres (art. 251 CP), blanchiment
d’argent aggravé (art. 305bis al. 1 et 2 CP) et gestion déloyale des intérêts
publics (art. 314 CP). Les agissements reprochés auraient été commis au
préjudice de la société étatique malaisienne D.
B. Parallèlement, une procédure d’entraide connexe est ouverte
(n. RH.21.0029) et menée par le Procureur fédéral E.
C. Le 15 juin 2021, une visioconférence a eu lieu dans le but de discuter sur les
possibilités de rapatrier vers la Malaisie, par le biais de la procédure
d’entraide, les biens dont A. est propriétaire en Suisse et qui sont bloqués
dans le cadre de la procédure pénale nationale (MPC annexe 2). Étaient
présents A. et ses conseils suisses (Mes Myriam Fehr-Alaoui et Paolo
Bernasconi) et malaisiens, des représentants de l’Attorney General
Chambers of Malaysia, des représentants de la Malaysian Anti-Corruption
Commission et des représentants du MPC, dont le Procureur fédéral E. et la
Procureure fédérale B.
D. Le 28 mars 2022, s’est tenue une rencontre dans les locaux du MPC à Berne
en présence de A. et ses avocats suisses (Mes Myriam Fehr-Alaoui, Paolo
Bernasconi et Rodolphe Gautier) et malaisiens, des représentants de
l’Attorney General Chambers of Malaysia, des représentants de la Malaysian
Anti-Corruption Commission, des représentants du National Financial Crime
Center et des représentants de MPC (Procureurs fédéraux E., pour l’entraide
judiciaire passive, et B., pour les procédures pénales helvétiques). Cette
rencontre avait à nouveau pour but de discuter d’un accord entre A. et la
Malaisie.
E. Le 5 avril 2022, A. a formulé des remarques au MPC en lien avec la séance
précitée (act. 1.1).
F. Par lettre du 12 avril 2022, le MPC a répondu aux remarques de A. (act. 1.2).
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G. Le 19 avril 2022, A., par l’entremise de ses mandataires, forme auprès du
MPC une demande de récusation à l’encontre de la Procureure fédérale B. et
de l’équipe d’enquête nationale du MPC (act. 1). Le MPC a transmis cette
demande à la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral le 25 avril 2022
avec la prise de position de la Procureure fédérale visée (act. 2).
H. Par prise de position du 25 avril 2020, la Procureure fédérale B. conclut à
l’irrecevabilité, subsidiairement au rejet dans la mesure de sa recevabilité,
de la demande de récusation formulée par A. à son encontre le 19 avril 2022,
avec suite de frais et dépens (act. 2).
I. Par réplique du 9 mai 2022, A. persiste dans les termes de sa demande de
récusation. En sus, il requiert que les identités et les fonctions des membres
de l’équipe d’enquête nationale du MPC soient fournies et que les lesdites
personnes soient acheminées à fournir leurs déterminations (act. 6).
J. Le 12 mai 2022, la Procureure fédérale B. indique renoncer à se déterminer
sur la réplique (act. 8).
K. Par déterminations spontanées du 27 mai 2022, A. conclut à ce que la Cour
des plaintes requiert du MPC de fournir les identités et les fonctions des
membres de l’équipe d’enquête nationale du MPC, qu’elle impartisse un
délai aux membres de cette équipe pour fournir les déterminations sur la
demande de récusation et qu’elle impartisse un délai pour répliquer sur les
déterminations des membres de cette équipe (act. 10).
Les arguments et moyens de preuve invoqués par les parties seront repris,
si nécessaire, dans les considérants en droit.

La Cour considère en droit:
1.
1.1 Dès lors que la demande de récusation est dirigée contre des personnes au
sein du MPC, la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral est compétente
pour trancher cette question, sans administration supplémentaire de preuve
et définitivement (art. 59 al. 1 let. b CPP et art. 37 al. 1 de la loi fédérale du
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19 mars 2010 sur l’organisation des autorités pénales de la Confédération
[LOAP; RS 173.71]). En vertu de l’art. 58 CPP, lorsqu’une partie entend
demander une telle récusation, elle doit la présenter à la direction de la
procédure, laquelle prendra position et transmettra l’ensemble à la Cour de
céans.
1.2 Seules les parties à une procédure ont qualité pour agir en récusation d’un
membre de l’autorité pénale (art. 58 al. 1 et 104 CPP). Le requérant est
prévenu dans la procédure SV.17.1802 (v. let. A), de sorte que sa qualité
pour agir est admise dans ce cadre-là.
1.3
1.3.1 Selon l’art. 58 al. 1 CPP, lorsqu’une partie entend demander la récusation
d’une personne qui exerce une fonction au sein d’une autorité pénale, elle
doit présenter « sans délai » à la direction de la procédure une demande en
ce sens, dès qu’elle a connaissance du motif de récusation; les faits sur
lesquels elle fonde sa demande de récusation doivent pour le surplus être
rendus plausibles. Cette exigence découle d’une pratique constante, selon
laquelle celui qui omet de se plaindre immédiatement de la prévention d’un
magistrat et laisse le procès se dérouler sans intervenir, agit contrairement
à la bonne foi et voit son droit se périmer (ATF 140 I 271 consid. 8.4.3; 138
I 1 consid. 2.2; 119 Ia 221 consid. 5a). Dès lors, même si la loi ne prévoit
aucun délai particulier, il y a lieu d’admettre que la récusation doit être formée
aussitôt, c’est-à-dire dans les jours qui suivent la connaissance de la cause
de récusation. En matière pénale, est irrecevable pour cause de tardiveté la
demande de récusation déposée trois mois, deux mois ou même vingt jours
après avoir pris connaissance du motif de récusation. En revanche, n’est pas
tardive la requête formée après une période de six ou sept jours, soit dans
les jours qui suivent la connaissance du motif de récusation (arrêt du Tribunal
fédéral 1B_305/2019 du 26 novembre 2019 consid. 3.2.1 et les arrêts cités).
1.3.2 En l’espèce, le requérant fonde sa demande de récusation sur le courrier du
12 avril 2022 du MPC. Sa demande a été déposée le 19 avril 2022, soit dans
un délai de 6 jours, à partir de la réception du courrier. La Procureure
fédérale soulève néanmoins que l’intéressé a déjà eu connaissance des
motifs allégués de récusation oralement le 15 juin 2021, puis le 28 mars
2022. En ce sens, elle conclut à ce que la demande de A. soit irrecevable en
raison de sa tardivité (v. act. 2 p. 6). Cette question du respect du délai peut
être laissée ouverte vu l’issue du litige.
1.4
1.4.1 En principe, une requête tendant à la récusation « en bloc » des membres
d’une autorité appelée à statuer est irrecevable, à moins que des motifs de
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récusation concrets et individuels soient exposés dans la requête à
l’encontre de chacun des membres de ladite autorité (arrêts du Tribunal
fédéral 5A_249/2015 du 29 septembre 2015 consid. 5.1; 1B_405/2014 du
12 mai 2015 consid. 6.2 et arrêts cités; SCHMID/JOSITSCH, Praxiskommentar,
3e éd. 2018, n. 7 ad art. 59 CPP; KELLER, Zürcher Kommentar, 3e éd. 2020,
n. 10 ad art. 58 CPP; BOOG, Basler Kommentar, 2e éd. 2014, n. 2 ad art. 58
CPP).
1.4.2 Dans le cas d’espèce, la demande de récusation est dirigée contre la
Procureure fédérale B.; elle est sur ce point recevable.
La récusation vise également « l’équipe d’enquête nationale du MPC »
(act. 1 p. 1). Ne connaissant pas les membres de cette équipe, le requérant
conclut dans sa réplique à ce que leurs identités et fonctions lui soient
remises. Sur le fond, il justifie leur récusation sur le fait que la Procureure
fédérale B. s’est référée à la position de « l’équipe d’enquête nationale du
MPC », qu’elle dirige, lorsqu’elle aurait tenu des propos contraires à
l’impartialité. Ces motifs tendant à la récusation des membres de l’équipe
nationale d’enquête ne sont ni concrets ni individuels. Partant, la demande
de récusation concernant ces membres est irrecevable. Dans ce cadre, il n’y
a pas lieu de transmettre au requérant l’identité de ces membres (v. let. I).
1.5 Au vu de ce qui précède, il y a lieu d’entrer en matière sur la demande de
récusation contre la Procureure fédérale B., sous réserve du respect du
délai.
2. Le requérant demande la récusation de la Procureure fédérale B. pour le
motif prévu à l’art. 56 let. f CPP. En substance, il lui reproche d’avoir posé
des conditions sur la teneur de l’accord entre A. et les autorités malaisiennes,
ce qui démontrerait sa prévention dans la procédure pénale nationale.
2.1 La garantie d’un tribunal indépendant et impartial instituée par les art. 30 al. 1
Cst. et art. 6 par. 1 CEDH permet d’exiger la récusation d’un juge dont la
situation ou le comportement est de nature à faire naître un doute sur son
impartialité (ATF 126 I 68 consid. 3a). Une garantie similaire à celle de
l’art. 30 al. 1 Cst. est déduite de l’art. 29 al. 1 Cst., s’agissant de magistrats
qui, comme en l’espèce, n’exercent pas de fonctions juridictionnelles au sens
étroit (ATF 141 IV 178 consid. 3.2.2; 127 I 196 consid. 2b; 125 I 119
consid. 3b et les arrêts cités).
2.2 L’art. 56 CPP concrétise ces garanties en énumérant divers motifs de
récusation aux lettres a à e. La let. f impose la récusation de toute personne
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exerçant une fonction au sein d’une autorité pénale lorsque d’autres motifs,
notamment un rapport d’amitié étroit ou d’inimitié avec une partie ou son
conseil juridique, sont de nature à la rendre suspecte de prévention. Cette
disposition a la portée d’une clause générale recouvrant tous les motifs de
récusation non expressément prévus aux lettres précédentes de l’art. 56
CPP (arrêt du Tribunal fédéral 1B_131/2011 du 2 mai 2011 consid. 3.1). Elle
permet d’exiger la récusation d’un magistrat dont la situation ou le
comportement est de nature à faire naître un doute sur son impartialité
(ATF 126 I 68 consid. 3a). Elle tend notamment à éviter que des
circonstances extérieures à la cause ne puissent influencer le jugement en
faveur ou au détriment d’une partie. Elle n’impose pas la récusation
seulement lorsqu’une prévention effective du juge est établie, car une
disposition interne de sa part ne peut guère être prouvée; il suffit que les
circonstances donnent l’apparence de la prévention et fassent redouter une
activité partiale du magistrat. Seules les circonstances constatées
objectivement doivent être prises en considération; les impressions
purement individuelles d’une des parties au procès ne sont pas décisives
(ATF 144 I 159 consid. 4.3 p. 162; 143 IV 69 consid. 3.2; arrêt du Tribunal
fédéral 1B_430/2021 du 22 octobre 2021 consid. 2.1 et les arrêts cités).
2.3 Des décisions ou des actes de procédure qui se révèlent par la suite erronés
ne fondent pas en soi une apparence objective de prévention; seules des
erreurs particulièrement lourdes ou répétées, constitutives de violations
graves des devoirs du magistrat, peuvent fonder une suspicion de partialité,
pour autant que les circonstances dénotent que le juge est prévenu ou
justifient à tout le moins objectivement l’apparence de prévention (ATF 143
V 69 consid. 3.2; 141 IV 178 consid. 3.2.1; 138 IV 142 consid. 2.3; 116 Ia 14
consid. 5a p. 19; 116 Ia 135 consid. 3a p. 138; 114 Ia 153 consid. 3b/bb
p. 158; 113 Ia 407 consid. 2b p. 409/410; 111 Ia 259 consid. 3b/aa in fine
p. 264). Il appartient en outre aux juridictions de recours normalement
compétentes de constater et de redresser les erreurs éventuellement
commises dans ce cadre. La procédure de récusation n’a donc pas pour
objet de permettre aux parties de contester la manière dont est menée
l’instruction et de remettre en cause les différentes décisions incidentes
prises notamment par la direction de la procédure (arrêt du Tribunal fédéral
1B_409/2016 du 3 janvier 2017 consid. 3.2, non publié in ATF 143 IV 69).
2.4 En l’espèce, dans le cadre de la procédure d’entraide avec la Malaisie, les
autorités de cet État souhaitent un rapatriement volontaire des fonds détenus
par A. en exécution d’un accord transactionnel (« settlement agreement »).
C’est dans ce cadre qu’a eu lieu une visioconférence le 14 juin 2021, puis
une rencontre le 8 avril 2022, toutes deux menées par le Procureur fédéral
E. en charge de la procédure d’entraide. Il ressort du dossier que les avoirs
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visés sont également séquestrés dans la procédure nationale suisse. Ainsi,
la levée du séquestre doit être ordonnée par la direction de la procédure
pénale suisse, ici le MPC, afin de permettre le transfert volontaire et
l’exécution du settlement agreement. C’est dans ce cadre que la Procureure
fédérale B. a également participé aux séances précitées. Á teneur du procès-
verbal de la séance du 15 juin 2021, la Procureure fédérale B. a précisé que
« la levée des séquestres pénaux nécessaire à l’exécution des instructions
de transfert en procédure d’entraide, n’apparaît pas envisageable si cela
porte atteinte à la procédure pénale suisse ». Elle a soulevé que « en
particulier, la levée des séquestres pénaux apparaîtrait problématique si par
la suite la Malaisie devait refuser d’octroyer l’entraide à la Suisse,
respectivement interdire l’utilisation des moyens de preuve contre les
prévenus ». Enfin, la Procureure fédérale a indiqué dans une lettre du
12 avril 2022 que « l’accord conclu entre A. et les autorités malaisiennes ne
doit pas entraver la procédure pénale menée par le MPC, à savoir, en
particulier, l’accord ne devrait pas contenir une reconnaissance de culpabilité
ou d’innocence de votre client [A.] s’agissant des faits sous enquête ».
2.5 Selon le requérant, l’intervention de la Procureure fédérale B. dans la
procédure d’entraide ne connaîtrait aucune base légale et ne relèverait pas
de sa compétence. Elle n’aurait aucun pouvoir de dicter les conditions d’un
accord entre la Malaisie et l’intéressé. Le requérant fait grief d’être – lui-
même ainsi que la Malaisie – soumis à une contrainte afin que leur accord
transactionnel ne se prononce pas sur sa culpabilité ou innocence. Cela
prouverait la volonté de la Procureure fédérale de garantir sa condamnation
en Suisse, en excluant tout élément qui pourrait d’une manière ou d’une
autre être à décharge. Ceci ressort également des termes employés:
« entraver la procédure pénale ». Par ces termes, l’intimée affirmerait
également sans ambiguïté que l’inclusion d’une clause sur la culpabilité ou
l’innocence constituerait une entrave à l’action pénale réprimée par l’art. 305
CP.
2.6 Tout d’abord, A. soutient que la Suisse ne peut pas s’ingérer dans un accord
entre un État étranger et un tiers. Toutefois, il n’explique pas les raisons pour
lesquelles la Malaisie pourrait valablement statuer ou émettre une opinion
sur sa culpabilité ou son innocence dans le cadre de la procédure instruite
en Suisse. Par ailleurs, même en admettant que le comportement de
l’intimée dans la procédure d’entraide constituait un acte de procédure
erroné, il n’apparaitrait pas qu’une telle erreur serait particulièrement lourde
ou répétée, ce qui permettrait de démontrer une apparence de prévention.
De plus, l’on ne saurait inférer un quelconque indice de partialité du fait de
la présence de la Procureure fédérale aux séances organisées dans le cadre
de la procédure d’entraide. Il sied de rappeler qu’un séquestre pénal fait
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obstacle à la remise de valeurs patrimoniales demandée par une autorité
étrangère (v. art. 74a al. 4 let. d de la loi fédérale sur l'entraide internationale
en matière pénale [EIMP, RS 351.1]; v. également BOTTINELLI, in: Droit
suisse des sanctions et de la confiscation internationale, 2020, n. 377). Enfin,
dans une lettre du 5 avril 2022, A. représenté par ses mandataires a expliqué
qu’il est standard d’inclure une clause rappelant que l’accord et son contenu
n’emportent aucune admission de responsabilité et/ou de culpabilité de part
et d’autre (clause de « no admission of liability »). Au regard de ce type de
clause évoqué spontanément par le requérant, la Cour peine à suivre son
argumentation selon laquelle les propos de la Procureur fédérale
constitueraient un motif de récusation.
2.7 Au vu de ce qui précède, le comportement de la Procureure fédérale B. ne
prête pas flanc à la critique. Les griefs du requérant sont infondés.
3. Il s’ensuit que la demande de récusation doit être rejetée.
4. Vu le sort de la cause, il incombe au requérant de supporter les frais, lesquels
prendront en l’espèce la forme d’un émolument qui, en application des art. 5
et 8 du règlement du Tribunal pénal fédéral du 31 août 2010 sur les frais,
émoluments, dépens et indemnités de la procédure pénale fédérale
(RS 173.713.162), sera fixé à CHF 2’000.--.
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