Decision ID: 06cd24e6-f64b-5cc2-9bdb-b54a590d8b4d
Year: 2018
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_001
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A. a.
C_ SA, société inscrite au Registre du commerce de Genève, a confié à A_ SA (ci-après : A_) la construction de son nouveau siège international au D_ (Genève), laquelle a sous-traité différentes prestations à B_ (ci-après : B_), de siège à E_ (Italie), selon contrat d'entreprise n° 1_ des 8 et 21 juillet 2014.
b.
Le 30 novembre 2016, B_ a saisi le Tribunal de première instance (ci-après: le Tribunal) d'une demande en paiement de 5'392'234 fr. 76 à l'encontre de A_, fondée sur le contrat d'entreprise précité.![endif]>![if>
c.
Dans sa réponse du 14 juillet 2017, A_ a conclu au rejet de la demande. Sur demande reconventionnelle, elle a conclu à la condamnation de B_ à lui verser la somme de 3'841'770 fr. 30, dont 2'263'860 fr. au titre des prétentions "découlant du dommage invoqué par JTI à l'encontre de A_".![endif]>![if>
d.
Dans sa réponse à la demande reconventionnelle du 11 décembre 2017, B_ a conclu au rejet de celle-ci.![endif]>![if>
e.
Par ordonnance du 18 janvier 2018, le Tribunal a imparti un délai à A_ au 13 avril 2018 pour dupliquer sur demande principale et répliquer sur la demande reconventionnelle, et au 14 mai 2018 à B_ pour dupliquer sur demande reconventionnelle.![endif]>![if>
Le 28 mars 2018, soit avant l'échéance du délai précité, A_ a sollicité une prolongation dudit délai ainsi que la suspension de la procédure jusqu'à droit jugé dans la procédure d'arbitrage l'opposant à C_ SA, affaire n° 2_, pendante devant la F_.
f.
Par ordonnance du lendemain, 29 mars 2018, le Tribunal a fait droit à la requête de prolongation, imparti des nouveaux délais respectivement au 18 mai et 18 juin 2018 aux parties pour dupliquer et répliquer, et fixé un délai à B_ de 10 jours après Pâques, pour se déterminer sur la demande de suspension.![endif]>![if>
g.
Par écriture déposée au Tribunal le 18 avril 2018, B_ a conclu au rejet de la requête de suspension.![endif]>![if>
B. a.
Par ordonnance
ORTPI/328/2018
du 19 avril 2018, le Tribunal a transmis à A_ la détermination du 18 avril 2018 de B_ (chiffre 1 du dispositif), débouté A_ SA de sa demande de suspension de la procédure (ch. 2) et confirmé son ordonnance du 29 mars 2018 (ch. 3).
b.
Par acte expédié à la Cour de justice le 30 avril 2018, A_ a formé recours contre cette ordonnance, concluant, avec suite de frais, à son annulation, et, cela fait, à la suspension de la procédure jusqu'à droit jugé définitif dans la procédure d'arbitrage parallèle l'opposant à C_ SA, affaire n° 2_, pendante devant la F_, subsidiairement au renvoi de la cause au Tribunal.
A titre préalable, elle a conclu à l'octroi de l'effet suspensif à son recours "et/ou" à ce que soient ordonnées des mesures superprovisionnelles aux termes desquelles la présente procédure est suspendue jusqu'à droit jugé sur le recours ou, si mieux n'aime la Cour, à ce que soit annulé le délai au 18 mai 2018 qui lui a été imparti pour dupliquer sur la demande principale et répliquer sur la demande reconventionnelle et à ce qu'un nouveau délai de 30 jours lui soit imparti dès droit jugé sur recours.
c.
Par arrêt
ACJC/579/2018
du 7 mai 2018, la Cour de céans a rejeté la requête formée par A_ tendant à suspendre le caractère exécutoire de l'ordonnance
ORTPI/328/2018
, rendue le 19 avril 2018 par le Tribunal dans la cause C/11125/2016-22, rejeté la requête de mesures superprovisionnelles, arrêté les frais judiciaires de la décision à 300 fr., mis à la charge de A_ et dit qu'ils étaient compensés à due concurrence avec l'avance versée, laquelle restait acquise à l'Etat.
d.
Par réponse au recours du 25 mai 2018, B_ a conclu, préalablement, à l'irrecevabilité des faits nouveaux ainsi que des pièces s'y rapportant, et, principalement, au déboutement de A_ de l'intégralité de ses conclusions, avec suite de frais et dépens.
e.
Entretemps, par ordonnance du 14 mai 2018, le Tribunal a prolongé au 28 mai 2018 le délai octroyé à A_ pour dupliquer sur demande principale et répliquer sur demande reconventionnelle, et au 28 juin 2018, le délai octroyé à B_ pour dupliquer sur demande reconventionnelle.
f.
Les parties ont été avisées le 20 juin 2018 par le greffe de la Cour de ce que la cause était gardée à juger.

EN DROIT
1.
1.1
Le recours est recevable contre les décisions finales, incidentes et provisionnelles de première instance qui ne peuvent pas faire l'objet d'un appel (art. 319 let. a CPC) et contre les autres décisions et ordonnances d'instruction de première instance dans les cas prévus par la loi (art. 319 let. b ch. 1 CPC) ou lorsqu'elles peuvent causer un préjudice difficilement réparable (ch. 2).![endif]>![if>
La décision ordonnant la suspension de la cause est une mesure d'instruction qui peut, conformément à l'art. 126 al. 2 CPC, faire l'objet du recours de l'art. 319 let. b ch. 1 CPC (Gschwend/Bornatico, Basler Kommentar, Schweizerische Zivil-prozessordnung, 2013, n. 17a ad art. 126 CPC).
La décision de refus de suspension ne peut faire l'objet que du recours de l'art. 319 let. b ch. 2 CPC, le recourant devant démontrer le préjudice difficilement réparable résultant du refus de suspendre (HALDY, Code de procédure civile commenté, 2011, n. 9 ad art. 126 CPC; Staehelin, Kommentar zur Schweizerischen Zivilprozessordnung [ZPO], 2013, n. 8 ad art. 126 CPC; Gschwend/Bornatico, loc. cit.; Colombini, Condensé de la jurisprudence fédérale et vaudoise relative à l'appel et au recours en matière civile, in JdT 2013 III p. 131 ss, 157).
1.2
En l'espèce, dirigé contre une ordonnance refusant la suspension de la procédure, le recours, écrit et motivé, et déposé auprès de l'instance de recours dans un délai de dix jours à compter de la notification de la décision (art. 321 al. 1et 2 CPC), est recevable sous cet angle.![endif]>![if>
Reste à déterminer si l'ordonnance querellée est susceptible de causer un préjudice difficilement réparable à la recourante.
2.
La recourante fait valoir une violation de son droit d'être entendue, le premier juge ne lui ayant pas communiqué la détermination de l'intimée sur suspension, avant de rendre la décision querellée. Il en résulterait un dommage irréparable.
2.1.1
La notion de "préjudice difficilement réparable" est plus large que celle de préjudice irréparable au sens de l'art. 93 al. 1 let. a LTF relatif aux recours dirigés contre des décisions préjudicielles ou incidentes, dès lors qu'elle ne vise pas seulement un inconvénient de nature juridique, mais toute incidence dommageable (y compris financière ou temporelle), pourvu qu'elle soit difficilement réparable. L'instance supérieure doit se montrer exigeante, voire restrictive, avant d'admettre l'accomplissement de cette dernière condition, sous peine d'ouvrir le recours à toute décision ou ordonnance d'instruction, ce que le législateur a clairement exclu (cf. ATF
138 III 378
consid. 6.3;
137 III 380
consid. 2, SJ
2012 I 73
;
ACJC/327/2012
du 9 mars 2012, consid. 2.4; JEANDIN, Code de procédure civile commenté, 2011, n° 22 ad art. 319 CPC; HOHL, Procédure civile, Tome II, 2010, n° 2485; BLICKENSTORFER, Kommentar Schweizerische Zivilprozessordnung, BRUNNER/GASSER/SCHWANDER [éd.], 2011, n° 39 ad art. 319 CPC).
Le préjudice sera ainsi considéré comme difficilement réparable s'il ne peut pas être supprimé ou seulement partiellement, même dans l'hypothèse d'une décision finale favorable au recourant (Reich, op. cit., n. 8 ad art. 319 CPC). Le risque de ne pas obtenir gain de cause existe pour toute partie dans toute procédure. Il ne constitue cependant pas un dommage difficile à réparer (cf. dans ce sens : décision du Tribunal cantonal du Valais TCV C3 11 125 du 7 novembre 2011 consid. 2c).
Le seul fait que le recourant ne puisse se plaindre d'une violation des dispositions en matière de preuve qu'à l'occasion d'un appel sur le fond ne saurait être considéré comme suffisant pour retenir que la décision entreprise est susceptible de lui causer un préjudice difficilement réparable. Retenir le contraire équivaudrait à permettre à un plaideur de contester immédiatement toute ordonnance d'instruction pouvant avoir un effet sur le sort de la cause, ce que le législateur a justement voulu éviter (
ACJC/35/2014
du 10 janvier 2014 consid. 1.2.1).
2.1.2
Le droit d'être entendu garanti par les art. 29 al. 2 Cst. et 6 CEDH comprend en particulier le droit, pour une partie à un procès, de prendre connaissance de toute argumentation présentée au tribunal et de se déterminer à son propos ("droit de réplique", "
Replikrecht
"); peu importe que celle-ci contienne de nouveaux éléments de fait ou de droit, et qu'elle soit propre à influer concrètement sur le jugement à rendre. En effet, il appartient aux parties, et non au juge, de décider si une prise de position ou une pièce produite contient des éléments déterminants qui appellent des observations de leur part. Toute prise de position ou pièce nouvellement versée au dossier doit dès lors être communiquée aux parties pour leur permettre de décider si elles veulent faire usage de leur droit de réplique (ATF
139 I 189
consid. 3.2;
139 II 489
consid. 3.3;
138 I 154
consid. 2.3 p. 157, 484 consid. 2.1 p. 485 s.;
137 I 195
consid. 2.3.1 p. 197; arrêt
4A_29/2014
du 7 mai 2014 consid. 3, non publié in ATF
140 III 159
).
La communication spontanée de documents par le conseil d'une partie au mandataire de la partie adverse ne saurait suppléer une transmission par le juge, laquelle est la seule à garantir un droit de réplique effectif (arrêts du Tribunal fédéral
4A_612/2013
du 25 août 2014 consid. 6.4,
4A_660/2012
du 18 avril 2013 consid. 2.2, in RSPC 2013 p. 290).
Si le tribunal communique l'écriture pour information sans fixer de délai pour d'éventuelles observations, il doit surseoir à statuer afin de permettre à la partie adverse de déposer des observations spontanées et ne rendre sa décision qu'après écoulement d'un laps de temps suffisant pour admettre que la partie intéressée a renoncé à répliquer (arrêt du Tribunal fédéral
4A_332/2011
du 21 novembre 2011, consid. 1). Un délai inférieur à dix jours ne suffit pas à garantir l'exercice du droit de répliquer de manière spontanée (arrêts du Tribunal fédéral
5D_81/2015
du 4 avril 2016 consid. 2.3.4,
5A_174/2016
du 25 mai 2016 consid. 3.2).
Le droit d'être entendu - dont le respect doit être examiné en premier lieu (ATF
124 I 49
consid.1) - est une garantie constitutionnelle de nature formelle, dont la violation entraîne, par principe, l'annulation de la décision attaquée, sans égard aux chances de succès du recours au fond (ATF
135 I 279
consid. 2.6.1). En d'autres termes, si l'autorité précédente a violé des garanties formelles de procédure, la cassation ("Kassation") de sa décision est la règle (ATF
137 I 195
consid. 2.7). Toutefois une violation - pas particulièrement grave - du droit d’être entendu peut exceptionnellement être guérie si l’intéressé peut s’exprimer devant une instance de recours ayant libre pouvoir d’examen en fait comme en droit (ATF
137 I 195
consid. 2.2 et 2.3.2).
2.1.3
Dans la procédure de recours, la cognition de la Cour est limitée à la violation du droit et à la constatation manifestement inexacte des faits (art. 320 CPC).
2.2
En l'espèce, le Tribunal a rendu la décision querellée sans que la recourante n'ait eu connaissance et partant n'ait pu se déterminer sur l'écriture de l'intimée du 18 avril 2018. Il a de la sorte manifestement violé le droit d'être entendu de la recourante, lui causant un dommage irréparable, cette violation ne pouvant être réparée ni dans le cadre du présent recours, au vu du pouvoir de cognition limité de la Cour de céans, ni dans le cadre d'un appel contre la décision au fond.
Au vu de ce qui précède, la décision attaquée sera annulée. Il appartiendra au Tribunal de donner à la recourante la faculté de répliquer sur la réponse de l'intimée à la requête de suspension, et cas échéant à l'intimée de dupliquer, avant de rendre toute nouvelle décision.
Le recours, en ce qu'il était dirigé contre le chiffre 3 du dispositif de l'ordonnance querellée est devenu sans objet, l'ordonnance du 29 mars 2018 y mentionnée ayant été révoquée et modifiée par le Tribunal par une nouvelle ordonnance du 14 mai 2018.
2.
Les frais judiciaires de recours seront arrêtés à 500 fr., (art. 41 du Règlement fixant le tarif des frais en matière civile, RTFMC,
E 1 05.10
), et laissés à la charge de l'Etat de Genève (art. 107 al. 2 CPC). L'avance fournie par la recourante lui sera restituée.![endif]>![if>
L'intimée sera condamnée aux dépens de la recourante, fixés à 1'000 fr., débours et TVA inclus (art. 85, 87 et 90 RTFMC; art. 23, 25 et 26 LaCC).
* * * * * *