Decision ID: 35f383ed-015d-5515-a45b-c199f8f5ee66
Year: 2016
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_006
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: 

EN FAIT
A.
a)
A_, né le _ 1948, de nationalité suisse mais d'origine _, est divorcé et père de trois enfants majeurs; il vit seul. Le 19 mai 2014, il a fait l'objet d'une entrée non volontaire à l'Hôpital psychiatrique de Belle-Idée et a été soumis à une expertise psychiatrique confiée au Centre universitaire romand de médecine légale, rendue le 2 juin 2014. Il ressort de celle-ci qu'il a été mis au bénéfice d'une rente invalidité en 1998 en raison de troubles psychiatriques et est suivi depuis de nombreuses années par la Dresse B_. Au mois de septembre 2013, il a été hospitalisé pour une décompensation dépressive. Il est ensuite parti au Maroc et a développé des symptômes maniaques, contractant des dettes pour plusieurs milliers de francs, ce qui a conduit à son arrestation par les autorités marocaines; il a pu être rapatrié en Suisse. Il a ensuite été victime d'idées délirantes, son comportement ayant conduit à son hospitalisation au mois de janvier 2014. Au cours de celle-ci, un programme en chambre fermée a été rendu nécessaire en raison de troubles du comportement, A_ se montrant peu compliant au traitement, désinhibé et verbalement agressif. Le séjour à la Clinique de Belle-Idée s'est achevé par la fugue de A_. Ce dernier a ensuite été conduit à plusieurs reprises aux urgences des HUG en raison de troubles du comportement sur la voie publique, d'une bagarre avec un agent de sécurité de la Migros de son quartier, dont l'accès lui avait été interdit en raison du fait qu'il avait refusé de payer des photocopies et de menaces de mort proférées à l'encontre d'employés du Crédit suisse, qui refusaient de lui remettre de l'argent, ses comptes étant bloqués depuis plusieurs mois suite à des dépenses inconsidérées. Il avait également cassé une bonne partie de son mobilier à son domicile, dans l'espoir d'obtenir un remboursement de son assurance et avait accumulé des arriérés de loyer. Ayant fugué de la Clinique de Belle-Idée le 30 mai 2014, il a fait des dépenses dans un restaurant, en offrant des consommations aux clients. L'expert a diagnostiqué un trouble affectif bipolaire.![endif]>![if>
b)
Au mois de juin 2014, A_ faisait l'objet d'actes de défaut de biens pour une somme totale de l'ordre de 90'000 fr.
Par courrier du 30 juin 2014, l'assistante sociale de la Clinique de Belle-Idée a informé le Tribunal de protection de l'adulte et de l'enfant (ci-après : le Tribunal de protection) de ce que la situation sociale et financière de A_ était inquiétante. Celui-ci était au bénéfice d'une rente AVS et de prestations complémentaires qu'il alléguait ne pas pouvoir prélever, ses comptes bancaires ayant été fermés. Son loyer était directement payé par le Service des prestations complémentaires, mais il avait accumulé du retard dans le paiement de ses frais de téléphone et de SIG. Il était par ailleurs résulté d'une visite sur place que son appartement était en désordre, des papiers et autres effets jonchant le sol dans toutes les pièces, l'appartement étant de surcroît mal entretenu. Compte tenu de son comportement agressif à l'égard des voisins et des employés de la régie, A_ risquait la résiliation de son bail.
c)
Par ordonnance du 17 juillet 2014, le Tribunal de protection a instauré une curatelle de portée générale en faveur de A_, lui a rappelé qu'il était de plein droit privé de l'exercice de ses droits civils, a suspendu l'exercice de ses droits politiques et a désigné Me C_, avocat, aux fonctions de curateur.
d)
Dans son rapport du 2 décembre 2014, le curateur a indiqué que le total des poursuites en cours contre A_ s'élevait à environ 112'200 fr. Son compte ouvert auprès de la BCGe présentait un solde positif de l'ordre de 3'400 fr.; le curateur n'avait pas relevé d'autres éléments de fortune. Au mois de juin 2014, A_ avait fait une donation de 15'000 fr. à [l'association] _, après avoir été approché par des représentants de celle-ci à la sortie de la poste.
B.
a)
Le 11 décembre 2014, A_, représenté par un conseil, a conclu à la levée de la mesure de curatelle de portée générale dont il faisait l'objet et à la restitution de ses droits civils et politiques. Il a joint à sa requête un courrier de la Dresse B_, psychiatre, du 24 novembre 2014, selon laquelle sa mise sous curatelle avait gravement atteint A_. Ce dernier était stabilisé sur le plan psychique et ne remplissait pas, selon le médecin, les conditions d'une mise sous curatelle. Etait également jointe à la requête une attestation du Dr D_, médecin généraliste, du 17 novembre 2014, lequel déclarait suivre régulièrement A_ depuis trois ans. Ce dernier était, selon ce praticien, "coopératif, ordonné et indépendant" et il "gérait ses obligations administratives efficacement".
b)
Le Tribunal de protection a tenu une audience le 15 janvier 2015.
La Dresse B_ a précisé que le diagnostic de trouble bipolaire n'avait été posé qu'au mois de janvier 2014; auparavant, A_ n'avait été suivi que pour des épisodes dépressifs récurrents. Selon elle, le patient était collaborant et non influençable; il vivait très mal le fait d'avoir été placé sous curatelle.
Le Dr D_ a précisé que A_ avait subi un AVC durant l'été 2013, sans aucune séquelle selon les bilans neuropsychologiques et imageries cérébrales effectués par la suite. Selon ce praticien, qui s'était rendu au domicile de A_ à trois reprises entre les mois d'octobre et de décembre 2014, ce dernier était présent et orienté, son appartement était propre et bien tenu et il gérait correctement ses rendez-vous avec lui et le paiement des factures qu'il lui adressait. Le Dr D_ a précisé que son patient prenait également un traitement contre l'épilepsie.
Me C_ a expliqué avoir trouvé un grand désordre dans les affaires de A_. Il avait pris contact avec ses créanciers, dont certains n'avaient toutefois pas répondu et continuaient d'envoyer des rappels de facture, alors que A_ n'avait pas les moyens de payer les sommes réclamées. Me C_ avait obtenu des remboursements de factures de médecins à hauteur d'un montant compris entre 5'000 fr. et 6'000 fr.
A l'issue de l'audience, A_ a persisté à solliciter la levée de la mesure de curatelle.
c)
Compte tenu des moyens financiers modestes de A_, le Tribunal de protection, par décision du 5 février 2015, a relevé Me C_ de ses fonctions de curateur et a désigné en lieu et place deux intervenants en protection de l'adulte du Service de protection de l'adulte.
Le Tribunal de protection a par ailleurs sollicité de la Dresse B_ l'établissement d'un bilan neuropsychologique complet.
d)
Ce bilan a été effectué par le Professeur E_, neurologue, son rapport datant du 5 mars 2015. Selon ce praticien, A_ a un niveau de français écrit réduit et un manque de mots important. Il n'a par contre décelé aucun trouble praxique, phasique, ni gnosique, mais des problèmes spatiaux discrets pouvant facilement être expliqués par l'AVC subi en 2012. Le patient présentait également des problèmes attentionnels. Selon le Professeur E_, A_ était conscient de sa situation et l'examen neuropsychologique n'indiquait aucun signe de démence, en particulier pas de problèmes de mémoire. Au vu du résultat de cet examen, le patient devait être en mesure de gérer ses affaires et était capable de discernement. D'un point de vue neuropsychologique – neurocomportemental, le maintien de la mise sous curatelle n'était pas justifié.
e)
Il ressort de la procédure que le 17 mars 2015 A_ a appelé, en pleurs, le greffe du Tribunal de protection. Il souhaitait connaître l'état de la procédure et a expliqué avoir été torturé en _ [son pays d'origine] et avoir peur de sortir de chez lui, car il était recherché par le gouvernement _. Il s'est plaint d'être seul, d'avoir mal à un pied et a déclaré qu'il ne mangeait plus.
f)
Selon un courrier du 20 mars 2015 adressé par le Service de protection de l'adulte au Tribunal de protection, en raison d'un sentiment envahissant de persécution, A_ adoptait un comportement inadéquat et se trouvait en difficulté pour gérer les affaires de la vie courante et pour se protéger. A titre d'exemples, il entretenait une relation conflictuelle avec sa régie, ce qui avait empêché la résolution de plusieurs incidents. Il avait par ailleurs formé le projet d'épouser une ressortissante _ dépourvue de permis de séjour, avant d'abandonner cette idée, sans parvenir à expliquer les raisons de ce changement. Il avait prétendu être le patron de la société F_ et avait engagé une secrétaire, alors que ladite société n'avait pas la moindre activité; un conflit avait surgi avec la personne engagée, que A_ était incapable de rémunérer. Il avait pris un taxi et s'était promené à Genève sans but précis, le prix de la course s'étant élevé à plus de 200 fr., qu'il n'était pas en mesure de payer; le chauffeur de taxi avait fait appel à la police. Enfin, A_ avait accumulé des arriérés de primes d'assurance-maladie à hauteur de près de 3'800 fr. depuis le mois d'avril 2014.
g)
Le Tribunal de protection a tenu une nouvelle audience le 25 juin 2015, à l'issue de laquelle une expertise a été ordonnée et confiée au Dr G_, chef de clinique au sein du Département de santé mentale et de psychiatrie des HUG. Le rapport a été rendu le 3 décembre 2015. Il en ressort que A_ vit seul et perçoit une rente AVS ainsi que des prestations complémentaires pour un total de l'ordre de 3'000 fr. par mois. Son appartement était, au moment de l'expertise, suffisamment bien entretenu. Les activités quotidiennes de l'expertisé consistent en des promenades, la lecture de livres et de journaux en _ et la fréquentation d'un "fast food". Son fils lui rend visite une fois tous les quinze jours, l'une de ses filles le contacte par téléphone et il n'a plus de liens suivis avec sa seconde fille. Grâce à l'aide de son fils, il a pu se rendre aux Etats-Unis afin de voir son frère, gravement malade. Il a déclaré vivre difficilement sa mise sous curatelle, se sentant mal à l'aise de devoir demander de l'argent à son curateur. Sur le plan clinique, il était stable et régulier depuis quelques mois dans son suivi psychiatrique.
Selon l'expert, A_ s'est montré ponctuel lors de leurs rendez-vous et collaborant. Il était soigné au niveau de l'hygiène corporelle et de la tenue vestimentaire. Il présentait une mimique exprimant de la tristesse, était vigilant et orienté. L'expert n'a pas observé de trouble grossier de la mémoire, la concentration était conservée et l'attention légèrement diminuée. L'expert a décelé un discret pressentiment délirant et a posé le diagnostic d'un trouble affectif bipolaire, avec une dépression moyenne, étant relevé que l'expertisé avait été hospitalisé à dix reprises en milieu psychiatrique.
Dans le cadre de l'expertise, A_ a été soumis à une nouvelle évaluation neuropsychologique, effectuée par la Dresse H_, neuropsychologue, à un moment où les troubles psychiatriques du patient étaient stabilisés. La neurologue a observé un déficit exécutif modéré à sévère, le raisonnement verbal étant dans la norme. Le déficit exécutif se traduisait sur le plan comportemental par une tendance à la logorrhée et par une possible anosognosie. La neurologue a également relevé un léger déficit attentionnel, se traduisant par des temps de réaction allongés à diverses tâches et un discret ralentissement sur le plan comportemental. Des difficultés en calcul écrit étaient présentes. Selon la neurologue, il est vraisemblable que les troubles mis en évidence, en particulier sur le plan exécutif, affectent la réalisation de tâches complexes, telle la gestion financière et administrative, sans toutefois prétériter les tâches du quotidien, telles que courses, déplacements, gestion des rendez-vous.
Selon les conclusions de l'expert, A_ ne peut se passer d'assistance. D'une part, il a de la difficulté à réaliser les tâches complexes et d'autre part sa psychopathologie peut engendrer des problèmes majeurs dans un contexte d'isolement social. L'état d'esprit de l'expertisé est décrit comme fragile par l'expert et dépend beaucoup des événements de la vie. La manière dont il se prononce sur certains épisodes (donation à [l'association] _, mariage avorté, engagement d'une secrétaire, litiges avec sa régie et course en taxi non payée notamment) est projective (report de la faute sur autrui), sans aucune remise en question, ce qui témoigne selon l'expert d'une incapacité de discernement et d'anticipation et du risque de répétition de situations similaires dans un proche avenir. L'expert a conclu qu'une mesure de protection en faveur de A_ était toujours indiquée, ce dernier ayant besoin d'être représenté dans ses relations avec les tiers, y compris les administrations, dans les questions relatives à son domicile et dans la gestion de son patrimoine; il était en revanche autonome en matière de soins. L'expert a enfin relevé le fait que les échanges entre l'expertisé et son curateur attestaient d'une évolution positive de leur relation. Le fait d'envisager la levée de la mesure de curatelle comme un objectif pour l'avenir était légitime et potentiellement bénéfique pour l'expertisé, l'expert estimant utile de proposer l'idée d'un travail de préparation d'une éventuelle demande future de levée ou d'assouplissement de la mesure (travail psychothérapeutique d'acceptation de ses difficultés et besoins par l'intéressé, renouement des liens familiaux et travail de prévention des risques avec la rédaction de directives anticipées).
h)
L'expert a été entendu par le Tribunal de protection le 5 février 2016. Il a précisé n'avoir pas diagnostiqué de troubles de type paranoïaque ou délirant, A_ se sentant toutefois persécuté lorsqu'il se trouve dans un état de décompensation. L'expert a confirmé que A_ devait absolument être protégé, la curatelle de portée générale devant être maintenue. L'expertisé, partiellement anosognosique de son état, était vulnérable même lorsqu'il n'était pas décompensé et pouvait être amené à conclure des contrats, notamment de mariage, contraires à ses intérêts. Sa capacité de discernement variait en fonction de son état psychique; il la perdait complètement en phase de décompensation. Selon l'expert, les droits civiques de l'intéressé pouvaient être maintenus.
Selon la représentante du Service de protection de l'adulte, A_ avait récemment conclu une assurance voyage très onéreuse, qui avait dû être annulée, d'autres, plus avantageuses, pouvant lui être proposées.
C.
Par ordonnance
DTAE/872/2016
du 5 février 2016, notifiée par pli du 24 février 2016, le Tribunal de protection a confirmé la curatelle de portée générale en faveur de A_ (ch. 1 du dispositif), a rappelé que A_ était de plein droit privé de l'exercice de ses droits civils (ch. 2), lui a restitué l'exercice de ses droits politiques (ch. 3), confirmé deux intervenantes du Service de protection de l'adulte en qualité de curatrices (ch. 4, 5 et 6), les a invitées à informer sans délai l'autorité de protection des faits nouveaux justifiant la modification ou la levée de la curatelle (ch. 7), a invité les curatrices à mettre en œuvre les mesures et traitements préconisés par l'expert psychiatre (ch. 8), les a autorisées à prendre connaissance de la correspondance de leur protégé et à pénétrer si nécessaire dans son logement (ch. 9), les frais de la procédure étant à la charge de l'Etat (ch. 10).
Le Tribunal de protection a considéré que A_ souffrait d'un trouble bipolaire, en phase dépressive moyenne au moment de l'expertise, associé à des atteintes neurologiques discrètes. Ces troubles l'empêchaient d'assurer la sauvegarde de ses intérêts et il avait besoin d'assistance dans tous les domaines, soit une aide générale pour la gestion de ses affaires administratives, financières et juridiques, ainsi que d'une assistance personnelle, notamment à domicile, où des repas lui étaient livrés. Il était par ailleurs vulnérable et influençable, car il continuait, malgré l'encadrement dont il bénéficiait, de s'engager contractuel-lement et de dépenser de l'argent de façon inconsidérée.
D.
a)
Le 21 mars 2016, A_ a formé recours contre la décision du 5 février 2016 et a conclu à son annulation, à l'exception du point 3 de son dispositif. Subsidiairement, il a conclu à la réaudition de la Dresse B_ et, le cas échéant, à ce qu'une expertise complémentaire soit ordonnée.
En substance, le recourant a soutenu que la curatelle qui lui était imposée lui causait une grande souffrance psychologique, alors même qu'elle ne présentait aucun intérêt, puisqu'il s'agissait uniquement de gérer les modestes rentes qui lui étaient allouées. Le Tribunal de protection s'était par ailleurs écarté de l'avis des praticiens qui le connaissaient bien, de sorte que la décision attaquée était arbitraire.
b)
Le Tribunal de protection n'a pas souhaité revoir sa décision.
c)
Le Service de protection de l'adulte n'a pas déposé d'observations.
d)
Le recourant et les autres participants à la procédure ont été informés par avis du 12 mai 2016 de ce que la cause était mise en délibération.

EN DROIT
1.
1.1
Les décisions de l'autorité de protection de l'adulte peuvent faire l'objet, dans les trente jours, d'un recours écrit et motivé, devant le juge compétent, à savoir la Chambre de surveillance de la Cour de justice (art. 450 al. 1 et 3 et 450b CC;
art. 53 al. 1 et 2 LaCC).![endif]>![if>