Decision ID: 058de3e9-d6b5-583c-b0a8-67828bad87cc
Year: 2010
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_002
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
Par jugement du 5 novembre 2009, notifié le 11 du même mois aux parties, le Tribunal de première instance a sursis à statuer jusqu'à droit jugé dans le recours introduit par Y_ SA devant la Cour suprême de Singapour visant à annuler la sentence arbitrale du 15 avril 2009 du Singapore International Arbitration Center (SIAC) (SIAC Arbitration no 1... of 2002) (ch. 1), a astreint Y_ SA à fournir des sûretés par 20'000 fr. au Service financier du Pouvoir judiciaire dans un délai de 10 jours ouvrables à compter de la notification du jugement (ch. 2) et a condamné Y_ SA aux dépens, y compris une indemnité de procédure de 5'000 fr. à titre de participation aux honoraires d'avocat de X_ (ch. 3).
Par acte expédié au greffe de la Cour le 20 novembre 2009, X_ appelle de ce jugement, sollicitant son annulation. Elle conclut à l'exequatur de la sentence précitée, à la condamnation de Y_ SA à lui payer 139'202 SGD (dollar de Singapour), 9'300 SGD, 600'000 IDR (rupiah indonésienne) et 9'770 USD, ces sommes portant intérêts à 5% dès le 15 avril 2009, et au prononcé de la mainlevée définitive de l'opposition formée au commandement de payer, poursuite no 09_ N.
Y_ SA conclut au rejet de l'appel.
Par acte déposé le 23 novembre 2009, Y_ SA forme également appel contre ce jugement, sollicitant l'annulation du chiffre 3 de son dispositif. Elle conclut, principalement, à la compensation des dépens de première instance et, subsidiairement, à ce que leur sort soit réservé jusqu'à droit jugé dans le recours précité.
X_ conclut au rejet de l'appel.
Lors des plaidoiries, les parties ont persisté dans leurs conclusions.
Les éléments suivants ont été retenus par le premier juge :
A.
Y_ SA, avec siège à Genève, et X_ ont conclu le 15 avril 1994 un contrat portant sur l'exploitation et la gestion du Z_ HOTEL à A_ (Indonésie), lequel prévoyait, en cas de litige, une clause compromissoire en faveur du SIAC et l'application du droit indonésien.
B.
En 2002, Y_ SA a saisi le SIAC qui, par sentences des 20 mai et 20 octobre 2008, a rejeté ses prétentions contre X_.
Par sentence du 15 avril 2009 (SIAC Arbitration no 1... of 2002), le SIAC a condamné Y_ SA à payer à X_ 139'202 SGD à titre de frais d'arbitrage, 9'300 SGD à titre de frais de procédure et 600'000 IDR ainsi que USD 9'770 à titre de débours.
Y_ SA a recouru auprès de la Cour suprême de Singapour contre ces trois sentences respectivement les 4 juillet 2008, 29 janvier et 6 juillet 2009.
C.
Sur réquisition de X_, le commandement de payer (poursuite no 2...) la somme de 123'621 fr. 70 avec intérêts à 5% dès le 15 avril 2009, soit la contrevaleur au jour de la réquisition des sommes allouées par la sentence du 15 avril 2009, a été notifié le 24 août 2009 à Y_ SA, qui y a formé opposition.
D.
Par requête déposée le 11 septembre 2009 devant le Tribunal de première instance, X_ a sollicité l'exequatur de la sentence du 15 avril 2009 et la mainlevée définitive de l'opposition formée audit commandement de payer.
Lors des plaidoiries, Y_ SA a conclu, principalement, au rejet de la requête de X_ et, subsidiairement, à la suspension de la cause jusqu'à droit jugé à Singapour. Selon le jugement entrepris, X_ a, subsidiairement, conclu à la suspension de la cause jusqu'à droit jugé, à condition que Y_ SA fournisse des sûretés à hauteur de 20% du montant réclamé. En appel, X_ conteste expressément avoir pris un pareil chef de conclusions.
E.
Dans
le jugement querellé, le Tribunal a retenu que les conditions de forme de l'art. IV de la Convention de New-York du 10 juin 1958 sur la reconnaissance et l'exécution des sentences arbitrales étrangères (ci-après : CNY) avaient été observées. Il a considéré que le seul motif qu'un recours en annulation avait été déposé contre la sentence dont la reconnaissance était requise ne lui retirait pas le caractère obligatoire au sens de l'art. V ch. 1 let. e CNY. Toutefois, conformément à l'art. VI CNY et au vu de l'ensemble de la procédure, il convenait de surseoir à statuer, ce à quoi les parties ne s'opposaient pas.
F.
L'argumentation des parties devant la Cour sera examinée ci-après dans la mesure utile.

EN DROIT
1.
Interjeté selon la forme et dans le délai prescrit, les appels sont recevables (art. 347, 354 et 356 LPC).
Saisi par X_ (ci-après : l'appelante) d'une requête en exequatur et en mainlevée définitive d'opposition, le Tribunal a statué en dernier ressort (art. 20 let. b et 23 LALP; BERTOSSA/GAILLARD/GUYET/SCHMIDT, Commentaire de la loi de procédure civile genevoise, n. 7 ad art. 472A). Le fait que l'appel de Y_ SA (ci-après : l'intimée) soit limité aux dépens ne change pas la nature de la décision querellée (BERTOSSA/GAILLARD/GUYET/ SCHMIDT, op. cit., n. 14 ad art. 50). Il s'ensuit que c'est la voie de l'appel extraordinaire qui est ouverte en l'espèce.
La Cour ne peut dans ce cadre revoir le jugement attaqué - dans la limite des griefs articulés par les parties et seulement s'ils ont été soumis au premier juge (SJ 1987 p. 235) - que s'il consacre une violation de la loi ou une appréciation arbitraire d'un point de fait. La Cour est liée par les faits constatés par le Tribunal, à moins que l'appréciation des preuves ne soit arbitraire (SCHMIDT, Le pouvoir d'examen de la Cour en cas d'appel pour violation de la loi in SJ 1995 p. 521). Dans le cadre de l'appel extraordinaire, la Cour refuse de voir une violation de la loi lorsque la décision relève du pouvoir d'appréciation (BERTOSSA/ GAILLARD/GUYET/SCHMIDT op. cit., n. 8 ad art. 292) et n'intervient que si le premier juge a abusé de ce pouvoir (
ACJC/449/2007
consid. 2.1;
ACJC/322/2007
consid. 1.2).
2.
Dans la mesure où les motifs d'opposition à l'exequatur prévus par l'art. V ch. 1 CNY ne doivent pas être examinés d'office (ATF
135 III 136
consid. 2.1) et où l'intimée n'attaque que le sort des dépens, est litigieuse la question de la suspension de la procédure d'exequatur au sens de l'art. VI CNY dont l'appelante invoque la violation par le premier juge.
Elle fait grief au Tribunal de n'avoir pas pris en considération, pour trancher la question de la suspension, les éléments mis en exergue par la doctrine et la jurisprudence, soit les chances de succès du recours introduit par l'intimée et la longueur prévisible de la procédure de recours.
3. 3.1
L'art. 1 al. 2 LDIP réserve les traités internationaux. Entrée en vigueur le 30 août 1965 pour la Suisse et le 19 novembre 1986 pour Singapour, la CNY est applicable.
Selon l'art. VI CNY, si l'annulation ou la suspension de la sentence est demandée à l'autorité compétente du pays dans lequel, ou d'après la loi duquel, la sentence a été rendue, l'autorité devant qui la sentence est invoquée peut, si elle l'estime approprié, surseoir à statuer sur l'exécution de la sentence; elle peut aussi, à la requête de la partie qui demande l'exécution de la sentence, ordonner à l'autre partie de fournir des sûretés convenables.
Il ressort de son texte que cette disposition ne s'applique que si une requête en annulation ou en suspension de la sentence est déposée dans le pays d'origine. Si la sentence est effectivement annulée ou suspendue, l'exequatur peut être refusé sur la base de l'art. V ch. 1 let. e CNY. Par ailleurs, les termes "
peut
surseoir à statuer
" et "
si elle l'estime approprié
" indiquent que le juge de l'exequatur a un pouvoir discrétionnaire pour surseoir au prononcé sur l'exécution et pour ordonner au défendeur de fournir des sûretés. Il s'agit d'un pouvoir discrétionnaire sans limite (VAN DEN BERG, New-York Convention of 1958 - Consolitaded commentary - Cases reported in volumes XX (1995) - XXI (1996), in Yearbook of Commercial Arbitration XXI (1996), p. 394 ss, p. 510 [ci-après VAN DEN BERG, Commentary). Par ailleurs, la Convention n'indique pas les circonstances qui doivent être prises en considération pour apprécier la question de la suspension (VAN DEN BERG, Commentary, Yearbook of Commercial Arbitration VIII (1983), p. 337 ss, p. 358).
Selon certains auteurs, le but du pouvoir discrétionnaire est d'éviter du retard en raison de recours en annulation inconsistants (VAN DEN BERG, Commentary, Yearbook of Commercial Arbitration VIII (1983), p. 358). L'art. VI CNY offrirait ainsi une solution équilibrée entre l'intérêt à empêcher des recours en annulation à des fins dilatoires et celui de garantir le droit des parties de contester de bonne foi la validité de la sentence dans le pays d'origine (VAN DEN BERG, Commentary, Yearbook of Commercial Arbitration XXI (1996), p. 510). En d'autres termes, cette disposition réaliserait un compromis entre deux préoccupations également légitimes, soit empêcher la paralysie du fonctionnement de la Convention par l'introduction d'une instance en annulation contre la sentence dans le pays d'origine, d'une part, éviter que la règle privant la sentence annulée dans l'Etat d'origine du bénéfice de la Convention soit déjouée par une exécution rapide dans un autre Etat alors que la procédure en annulation est encore pendante dans le pays d'origine, d'autre part. Afin de tenir compte de ses deux préoccupations, les auteurs de la Convention auraient laissé le soin aux juridictions de l'Etat d'accueil d'apprécier si les griefs invoqués à l'appui du recours en annulation étaient suffisamment sérieux pour que le risque d'annulation soit réel (FOUCHARD/ GAILLARD/GOLDMAN, Traité de l'arbitrage commercial international, 1996, n. 1691). Ainsi, le juge de l'exequatur pourrait surseoir à statuer s'il est convaincu
prima facie
que la procédure en annulation n'est pas simplement motivée par une tactique dilatoire, mais qu'elle plutôt fondée sur des motifs raisonnables (SANDERS, New-York Convention of 1958 - Consolitated Commentary - Volumes V and VI, Yearbook of Commercial Arbitration VI (1981), p. 202 ss, p. 215).
Suivant cette doctrine, un certain nombre de décisions judiciaires se fondent sur la qualité des griefs invoqués dans la procédure en annulation introduite dans le pays d'origine pour trancher la question de la suspension de la procédure d'exequatur.
Une Cour fédérale de district à New-York a suspendu la procédure d'exécution d'une sentence italienne, dans la mesure où le recours en annulation de la sentence n'était pas manifestement inconsistant. De même, la Grande Cour des Iles Cayman a sursis à statuer au regard des sérieux motifs allégués à l'appui du recours en annulation de la sentence et la vraisemblable courte durée de cette procédure (VAN DEN BERG, Commentary, Yearbook of Commercial Arbitration XIV (1989), p. 605-606). La Haute Cour de Londres a ajourné la procédure d'exequatur en prenant notamment en considération la force des arguments à l'appui de la nullité de la sentence. La Cour suprême suédoise a rejeté une demande de sursis au motif qu'il n'était pas possible d'apprécier, sur la base de la documentation disponible, les chances de succès de la requête en suspension dans le pays d'origine (VAN DEN BERG, Commentary, Yearbook of Commercial Arbitration XIX (1994), p. 604-605). La Cour supérieure de Bavière a refusé de surseoir à statuer, n'étant pas convaincue des chances de succès du recours en annulation pendant (Yearbook of Commercial Arbitration XXIX (2004) p. 754). Une Cour fédérale de district (Northern District of Illinois) a suspendu la procédure d'exequatur considérant notamment que rien ne permettait de conclure que le recours en annulation poursuivait une fin dilatoire (Yearbook of Commercial Arbitration XXX (2005), p. 1152). Une autre Cour fédérale de district (Western District of Pennsylvania) a ajourné la procédure en exécution considérant que les motifs à l'appui de l'annulation de la sentence invoqués en France n'étaient pas inconsistants, de sorte qu'il existait un réel risque de jugements contradictoires (Yearbook of Commercial Arbitration XXXI (2006), p. 1370). Enfin, le président du Tribunal de première instance d'Amsterdam a considéré que, pour trancher la question de la suspension de la procédure, le juge de l'exequatur devait procéder à un examen des chances de succès du recours en annulation et à la pesée des intérêts des parties (Yearbook of Commercial Arbitration XXXIV (2009), p. 715).