Decision ID: 2c6c5fd0-87a4-41aa-bf42-bde0ce49e175
Year: 2002
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

En fait :
A. X._ est entré en Suisse le 21 juillet 2001 au bénéfice d'un visa touristique pour un séjour maximum de nonante jours. Par courrier adressé au SPOP le 6 septembre 2001, l'avocat Patrick Stoudmann a requis une autorisation de séjour par regroupement familial en faveur de l'intéressé afin de lui permettre de vivre auprès de son père, Y._, titulaire d'une autorisation d'établissement.
Le Service du contrôle des habitants de Lausanne a répondu le 22 novembre 2001 à une demande de renseignements complémentaires du SPOP et lui a fourni plusieurs documents. Il s'agissait notamment d'un jugement de divorce turc de 1991 prononçant le divorce de Y._ et lui attribuant la puissance parentale sur ses cinq enfants dont l'intéressé, d'une déclaration de la mère de ce dernier du 6 novembre 2001 l'autorisant à rester auprès de son père et d'un courrier complémentaire de Me Stoudmann qui précisait que l'intéressé était auparavant gardé par son oncle, que leurs relations s'étaient toutefois dégradées si bien que cette solution ne pouvait plus durer et que X._ souhaitait suivre la fin de son instruction et entrer dans la vie active en Suisse. L'intéressé a de plus rempli le 10 décembre 2001 un questionnaire C visant à obtenir une autorisation d'établissement.
B. Par décision du 15 janvier 2002, expédiée le lendemain, le SPOP a refusé de délivrer une autorisation d'établissement en vertu du regroupement familial à l'intéressé aux motifs qu'âgé de 17 ans, il avait toujours vécu à l'étranger où il avait effectué sa scolarité et conservé toutes ses attaches, que le regroupement familial avait notamment pour but de permettre aux parents et à leurs enfants de vivre ensemble, que ce but n'était pas atteint lorsque l'étranger établi en Suisse voulait faire venir son enfant peu avant qu'il ait atteint l'âge de 18 ans, alors que ce dernier avait vécu séparé de lui au cours de nombreuses années alors qu'il en avait la garde officielle et qu'il y avait lieu de considérer que le motif principal de la venue de l'intéressé en Suisse était de nature économique. Le SPOP a encore indiqué qu'il n'était pas disposé à accorder une autorisation de séjour à l'intéressé pour quel motif que ce soit.
C. C'est contre cette décision que Y._ et X._ ont recouru auprès du Tribunal administratif par l'intermédiaire de l'avocat Patrick Stoudmann. Ils y font notamment valoir que, sur la base des dispositions régissant le regroupement familial, les enfants étrangers de moins de 18 et célibataires sont, lorsque leurs parents vivent séparés, mis au bénéfice du même statut que le parent qui en a la garde, que la demande de X._ n'était pas abusive, qu'au regard de l'évolution des relations familiales, il ne pouvait plus continuer à être gardé par son oncle qui n'avait aucune obligation légale d'entretien, que son père, titulaire du droit de garde, n'avait donc pas d'autre solution que de s'occuper lui-même de son fils et qu'on ne pouvait ainsi pas reprocher à Y._ de prendre ses responsabilités de père et de veiller à ce que son enfant bénéficie d'une éducation satisfaisante jusqu'à sa majorité. Ils précisent également que le recourant était arrivé en Suisse peu avant qu'il ait atteint l'âge de 17 ans, qu'au regard de son âge, il était normal qu'il ait indiqué qu'il souhaitait vivre en Suisse la fin de son instruction scolaire puis entrer dans la vie active et que la loi prévoyait le regroupement familial pour les mineurs de moins de 18 ans. Il conclut donc, avec suite de frais et dépens, à la réforme de la décision litigieuse en ce sens que l'autorisation requise soit délivrée.
D. Par décision incidente du 14 février 2002, le juge instructeur du tribunal a accordé l'effet suspensif au recours si bien que X._ a été autorisé à poursuivre son séjour dans le canton de Vaud jusqu'au terme de la présente procédure.
E. Le SPOP a déposé ses déterminations le 25 février 2002. Il y reprend en les développant les motifs présentés à l'appui de la décision litigieuse et ajoute que les recourants ont trompé les autorités en prétendant initialement que X._ ne venait en Suisse que pour y faire un séjour touristique de trois mois. Il conclut donc au rejet du recours. Les recourants n'ont pas déposé d'explications complémentaires dans le délai qui leur avait été imparti à cet effet.
F. Le Tribunal administratif a statué par voie de circulation.

Considérant en droit :
1. Aux termes de l'art. 4 al. 1 de la loi du 18 décembre 1989 sur la juridiction et la procédure administratives (ci-après LJPA), le Tribunal administratif connaît en dernière instance cantonale de tous les recours contre les décisions administratives cantonales ou communales lorsqu'aucune autre autorité n'est expressément désignée par la loi pour en connaître. Il est ainsi compétent pour statuer sur les recours interjetés contre les décisions du Service de la population et de l'Office cantonal de la main-d'oeuvre et du placement rendues en matière de police des étrangers.
2. En dehors des cas où une disposition légale prévoit expressément le contrôle de l'opportunité d'une décision, le Tribunal administratif n'exerce qu'un contrôle en légalité, c'est-à-dire examine si la décision entreprise est contraire à une disposition légale ou réglementaire expresse, ou relève d'un excès ou d'un abus du pouvoir d'appréciation (art. 36 litt. a et c LJPA). La loi fédérale sur le séjour et l'établissement des étrangers du 26 mars 1931 (ci-après LSEE) ne prévoyant aucune disposition étendant le pouvoir de contrôle de l'autorité de recours à l'inopportunité, ce grief ne saurait donc être examiné par le tribunal de céans.
Conformément à la jurisprudence, il y a abus du pouvoir d'appréciation lorsqu'une autorité, usant des compétences qui lui sont dévolues par la loi, se laisse guider par des considérations non pertinentes ou étrangères au but des dispositions applicables, ou encore lorsqu'elle statue en violation des principes généraux du droit administratif que sont l'interdiction de l'arbitraire, l'égalité de traitement, la bonne foi et la proportionnalité (cf. sur tous ces points, ATF 110 V 365 cons. 3b in fine; ATF 108 Ib 205 cons. 4a).
3. Aux termes de l'art. 1 LSEE, tout étranger a le droit de résider sur le territoire suisse s'il est au bénéfice d'une autorisation de séjour ou d'établissement. Selon l'art. 4 LSEE, l'autorité statue librement, dans le cadre des prescriptions légales et des traités avec l'étranger, sur l'octroi de l'autorisation de séjour. Pour les autorisations, les autorités doivent tenir compte des intérêts moraux et économiques du pays, ainsi que du degré de surpopulation étrangère (art. 16 LSEE). Ainsi, les ressortissants étrangers ne bénéficient d'aucun droit à l'obtention d'une autorisation de séjour et de travail, voire d'établissement, sous réserve des dispositions contraires résultant des traités internationaux ou de la loi.
4. Dans ses déterminations du 25 février 2002, le SPOP reproche notamment à X._, de ne pas avoir respecté les termes du visa touristique au bénéfice duquel il est entré en Suisse.
a) Il est exact qu'aux termes de l'art. 10 al. 3 du règlement d'exécution du 1er mars 1949 de la LSEE (RSEE), les obligations assumées par l'étranger au cours de la procédure d'autorisation et ses déclarations, en particulier sur les motifs de son séjour, le lient à l'égal des conditions imposées par l'autorité.
L'art. 11 al. 3 de l'Ordonnance du 14 janvier 1998 concernant l'entrée et la déclaration d'arrivée des étrangers prévoit que l'étranger est lié par les indications qui figurent dans son visa concernant le but de son voyage et de son séjour.
Dans ses directives visant à assurer une application uniforme des dispositions légales et réglementaires en matière de police des étrangers, l'Office fédéral des étrangers (OFE) souligne qu'aucune autorisation de séjour ne sera en principe accordée à l'étranger entré en Suisse au bénéfice d'un visa délivré en application de l'art. 11 al. 1 de l'ordonnance précitée (cas des touristes notamment) et que des dérogations à cette règle sont toutefois possibles dans des situations particulières, notamment en faveur d'étrangers possédant un droit à une autorisation de séjour (art. 7 et 17 LSEE).
b) Le recourant X._ est entré en Suisse le 21 juillet 2001 au bénéfice d'un visa prévoyant un séjour touristique d'une durée maximale de nonante jours. Il est donc exact qu'il n'a pas respecté les conditions et termes de son visa puisqu'il a déposé la demande d'autorisation de séjour par regroupement familial objet du présent recours. Même si la jurisprudence du tribunal de céans est relativement restrictive en la matière (voir par exemple arrêt TA PE 001/0359 du 24 janvier 2002), il est possible, comme cela a été rappelé sous considérant 4a) ci-dessus, de prévoir une exception au principe selon lequel aucune autorisation de sera accordée à l'étranger entré en Suisse au bénéfice d'un visa touristique et ce, notamment dans des situations particulières comme celle d'étrangers possédant un droit à une autorisation de séjour fondée notamment sur l'art. 17 LSEE. Dès lors, la nature du visa au bénéfice duquel le recourant est entré en Suisse ne permet pas à elle seule de lui refuser par principe l'octroi de toute autorisation de séjour.
5. D'après l'art. 17 al. 2 LSEE 3ème phrase, les enfants célibataires âgés de moins de 18 ans ont le droit d'être inclus dans l'autorisation d'établissement de leurs parents aussi longtemps qu'ils vivent auprès d'eux. Comme le Tribunal fédéral a eu l'occasion de le rappeler à plusieurs reprises, même si la seule condition prévue explicitement par la disposition légale précitée pour la délivrance d'une autorisation de séjour et que les enfants (mineurs) vivent auprès de leurs parents, d'autres exigences ont cependant été tirées de la loi, de sorte que l'art. 17 al. 2 3ème phrase LSEE ne confère pas un droit inconditionnel à faire venir en Suisse des enfants vivant à l'étranger. Ces restrictions s'appliquent également, par analogie, à l'art. 8 CEDH.
a) En effet, si cette disposition peut faire obstacle, dans certaines circonstances, à une mesure d'éloignement qui empêche ou rend très difficile le maintien de la vie familiale, elle n'octroie en revanche pas de droit absolu à l'entrée ou au séjour en Suisse des membres de la famille (ATF non publié du 28 janvier 2002 en la cause H.D. c/Fribourg, (2A 356/2001, consid. 3.1. et ss. et les références citées). Conformément à la jurisprudence précitée, l'art. 17 al. 2 LSEE tend aussi à protéger les relations entre les parents vivant séparés et leur enfant mineur. Toutefois, celui des parents qui a librement décidé de venir en Suisse ne peut se prévaloir du droit d'y faire venir son enfant lorsqu'il entretient avec celui-ci des contacts moins étroits que l'autre parent resté à l'étranger ou que les membres de la famille qui en prennent soin, et qu'il peut maintenir les relations existantes. Dans un tel cas, où le regroupement familial ne peut être que partiel, il n'existe en effet pas un droit inconditionnel de l'enfant vivant à l'étranger de rejoindre le parent établi en Suisse, à moins qu'il n'entretienne avec celui-ci une relation familiale prépondérante et que la nécessité de sa venue soit établie. Pour en juger, il ne faut pas tenir compte seulement des circonstances passées; les changements déjà entretenus, voire les conditions futures peuvent également être déterminants. Le refus d'une autorisation de séjour n'est en tout cas pas contraire au droit fédéral lorsque la séparation résulte initialement de la libre volonté de l'étranger lui-même, lorsqu'il n'existe pas d'intérêt familial prépondérant à une modification des relations prévalant jusque là ou qu'un tel changement ne s'avère pas impératif, et que les autorités n'empêchent pas les intéressés de maintenir les liens familiaux existant (ATF 124 II 361 consid. 3a p. 366/367 et les références citées).
Le fait qu'un enfant vienne en Suisse peu avant sa majorité, alors qu'il a longtemps vécu séparément de celui de ses parents établis en Suisse, constitue généralement un indice d'un abus du droit conféré par l'art. 17 al. 2 3ème phrase LSEE. Il faut cependant tenir compte de toutes les circonstances particulières du cas qui sont de nature à justifier un regroupement familial tardif, comme par exemple une modification importante de la situation familiale et des besoins de l'enfant, telle qu'elle peut notamment se produire après le décès du parent vivant à l'étranger (ATF 126 II 329 consid. 2b p. 330; 125 II 585 consid. 2a p. 587; 119 Ib 81 consid. 3a p. 88; 118 Ib 153 consid. 2b p. 159 ss.). Le cas échéant, il y a lieu d'examiner s'il existe dans le pays d'origine des alternatives, en ce qui concerne la prise en charge de l'enfant, qui correspondent mieux à ses besoins spécifiques; on songera notamment aux enfants proches ou entrés dans l'adolescence qui ont toujours vécu dans leur pays d'origine, et pour lesquels une émigration vers la Suisse pourrait être ressentie comme un déracinement difficile à surmonter et devrait donc, autant que possible, être évitée; d'un autre côté, la jurisprudence rendue à propos des art. 17 al. 2 LSEE et 8 CEDH ne doit pas conduire à n'accepter le regroupement familial que dans les cas où aucune alternative ne s'offre pour la prise en charge de l'enfant dans son pays d'origine (ATF 126 II 329 consid. 3a p. 332; 125 II 633 consid. 3a p. 640 ss.).
b) Dans le cas particulier, Y._ est arrivé en Suisse le 7 janvier 1988, soit lorsque son fils Bayram était âgé de moins de 4 ans. Les recourants ont produit, lors de la procédure devant le SPOP, un jugement de divorce rendu en Turquie dans le courant du mois de janvier 1991, lequel attribue l'autorité parentale et la garde de ses cinq enfants à Y._, dont également celle de X._. Dès lors, la demande de regroupement familial objet de la présente procédure n'a été déposée que plus de dix ans après ce jugement. Les recourants exposent que X._ a vécu durant cette période chez un oncle domicilié dans son pays d'origine et que ce système ne peut plus être maintenu en raison d'une dégradation des relations entre X._ et cet oncle. Outre le fait que cette affirmation n'est étayée par aucune pièce, elle est de toute manière sans importance pour apprécier la question litigieuse. C'est en effet délibérément que Y._ a décidé que ses enfants effectueraient leur scolarité obligatoire en Turquie et qu'ils seraient élevés dans ce pays par des membres de leur famille. Il aurait en effet pu entreprendre dès 1991 des démarches pour les faire venir en Suisse. C'est en effet dans le courant de cette année que son divorce a été prononcé dans son pays d'origine et qu'il a été mis au bénéfice d'une autorisation de séjour annuelle en Suisse en raison de son mariage avec une ressortissante helvétique (v. arrêt TA PE 95/0818 du 16 mai 1997 concernant précisément Y._). Or, aucune démarche n'a été entreprise avant l'été 2001. Au vu des circonstances, c'est donc indiscutablement avec son pays d'origine, où il a vécu depuis sa naissance, que X._ entretient les liens les plus étroits. Sa mère, ses frères et soeurs et ses proches parents y résident.
Agé aujourd'hui d'un peu moins de 18 ans, il peut en outre y poursuivre sa formation professionnelle grâce au soutien financier de son père. En outre, la venue en Suisse du seul recourant entraînerait une division encore plus marquée de la famille, conséquence qui va en sens contraire du but visé par l'art. 17 al. 2 3ème phrase LSEE. Par ailleurs, le refus de la demande de regroupement familial n'empêche nullement le maintien des liens familiaux existant, par exemple par le biais de séjours touristiques du recourant en Suisse ou encore par le biais de voyages de son père en Turquie (dans le même sens arrêt du Tribunal fédéral non publié du 28 janvier 2002 déjà cité à plusieurs reprises).
Il faut encore rappeler que le recourant n'établit pas l'existence d'un intérêt prépondérant à voir les relations familiales se modifier dans le sens qu'il souhaiterait. A vrai dire, ce sont essentiellement des raisons de convenance personnelles et matérielles qui ont déterminé le dépôt de la demande litigieuse, le recourant souhaitant avant tout faire bénéficier son fils des conditions de vie plus favorables et lui assurer une formation et un avenir professionnel meilleurs que dans son pays d'origine. Or, de tels motifs, aussi honorables soient-ils, ne sauraient être pris en considération dans l'application des art. 17 al. 2 LSEE et 8 CEDH, car ces dispositions visent en priorité à permettre la vie en commun de l'ensemble de la famille.
Les déterminations du SPOP, qui sont conforment à la jurisprudence, sont donc convaincantes sur ce dernier point.
6. Il ressort des considérants qui précèdent que le recours doit être rejeté et la décision litigieuse maintenue. Succombant, le recourant supportera les frais de justice et n'a pas droit à des dépens (art. 55 LJPA).
Il se verra en outre impartir un délai pour quitter le territoire vaudois.