Decision ID: 4a5ef930-b932-4ea8-802d-8601791a5553
Year: 2005
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants
A. Le Docteur X._ exerce la profession de médecin à A._. Il est spécialiste FMH en psychiatrie et, à ce titre, fonctionne régulièrement comme expert dans le cadre de procédures de mise à l'invalidité.
B. Le Dr X._ fait depuis un certain temps l'objet de contestations émanant de nombreuses personnes travaillant dans le secteur médical de la psychiatrie à un titre ou à un autre (médecins, psychologues, avocats, infirmiers, etc). Cette contestation s'est traduite en particulier par la publication, dans le quotidien 24 Heures du 17 juillet 2002, d'une lettre de lecteurs contresignée par plus de 60 personnes, et mettant en cause notamment la compétence professionnelle de l'intéressé, ainsi que la manière dont il traitait les personnes qui lui étaient adressées en vue d'une expertise.
C. Les 15 août et 13 septembre 2003, le recourant a fait l'objet de deux plaintes adressées à la Commission cantonale d'examen des plaintes de patients (art. 15 d de la loi du 29 mai 1985 sur la santé publique (LSP)). En substance, les plaignantes émettaient différents griefs quant à la manière dont leur cas avait été traité par le recourant dans le cadre de l'expertise.
D. La Commission a enregistré les deux plaintes précitées puis a invité le 22 octobre 2003 le Dr X._ à rencontrer une délégation de trois de ses membres chargée d'instruire les causes. Par courrier de son conseil du 28 octobre 2003, le recourant a décliné l'invitation, contestant notamment la qualité pour agir des plaignantes, ainsi que la compétence de la commission. Puis, le 1er décembre 2003, toujours par l'intermédiaire de son avocat, le recourant a demandé à connaître l'identité des membres de la délégation, qui lui a été communiquée le 10 décembre suivant. A réception, soit le 12 décembre 2003, le recourant a indiqué à la commission qu'il entendait se déterminer par écrit, tout en demandant une décision préjudicielle sur la question de la compétence de la commission. Cette dernière a donné suite en rendant une décision préjudicielle le 10 mars 2004, admettant sa compétence. Le Tribunal administratif a annulé ce prononcé par arrêt du 21 juillet 2004 (GE.2004.0051) en raison d'une composition incorrecte de la Commission.
E. Par lettre du 30 juillet 2004, la commission a informé le Dr X._ qu’elle allait rendre une nouvelle décision, lui impartissant un délai pour présenter d’éventuelles observations complémentaires. Donnant suite à cette invitation, le recourant a déclaré n’avoir pas d’observations à formuler, mais il a demandé la récusation de deux membres de la commission.
F. Par décision du 13 octobre 2004, siégeant dans une composition excluant les deux membres en question, le commission s’est déclarée compétente pour instruire les plaintes d’B._ et de C._. C’est contre cette décision qu’est dirigé le présent recours, déposé le 3 novembre 2004. L’autorité intimée a renoncé à se déterminer, mais a produit les dossiers constitués à la suite des plaintes précitées. Le Tribunal administratif a avisé le 9 décembre 2004 les parties qu’il statuerait sans autre mesure d’instruction.

Considérant en droit
1. Déposé en temps utile et selon les formes légales par le destinataire de la décision attaquée, le recours est recevable à la forme. L'objet du litige est de déterminer s'il entre dans les compétences de la commission de traiter des plaintes émanant de personnes qui ne sont pas, formellement patients du recourant, mais soumises à l'expertise de ce dernier sur requête de l'Office d'assurance-invalidité.
2. La Commission d'examen des plaintes des patients est une création récente de l'organisation sanitaire vaudoise. Elle a été instituée par une novelle du 19 mars 2002 modifiant la LSP (art. 15d), avec pour mission "... d'assurer le respect des droits des patients consacré par le chapitre 3 de la présente loi et de traiter les plaintes relatives à la prise en charge par les professionnels de la santé et les institutions sanitaires, touchant aux violations des droits de la personne". Selon l'al. 4 de cette disposition, ces attributions sont d'instruire les plaintes et de tenter la conciliation (lit. a), d'obtenir des informations utiles à l'exécution de sa tâche (lit. b), de transmettre au DSAS son avis sur les mesures à prendre (lit. c), d'ordonner la cessation des violations caractérisées des droits des patients, notamment en matière de contrainte (lit. d), enfin d'accomplir les tâches attribuées par la loi (lit. e). La commission est composée de treize membres, la loi précisant que doivent y être associés différents représentants des milieux concernés par les affaires sanitaires (art. 15e). Ces membres sont nommés par le Conseil d'Etat. Les collaborateurs du Service de la santé publique et du Service des assurances sociales ne peuvent pas y siéger (art. 15f). Est enfin prévue la possibilité pour la commission de fonctionner par délégation, de recourir à des experts et de procéder à des auditions (art. 15g).
Toutes ces dispositions légales sont entrées en vigueur le 1er janvier 2003; elles ont été complétées par un règlement d'application du 17 mars 2004, entré en vigueur le 1er avril 2004 (FAO No 26 du 30 mars 2004, p. 3 ss). En substance, ce règlement précise l'organisation et le fonctionnement de la commission, prévoit des cas de récusation (art. 11), règle la procédure en stipulant notamment que l'instruction des causes est menée par une délégation composée par le président (art. 19), et institue un quorum (la commission délibère valablement si cinq de ses membres sont présents; art. 20).
S'agissant des contentieux, la voie du recours au Tribunal administratif est prévue pour les décisions prises en application de l'art. 15d al. 4 (art. 15c al. 6 LSP), le règlement précisant quant à lui que les décisions prises en matière de mesure de contrainte sont susceptibles de recours (art. 28).
3. La décision attaquée est une décision préjudicielle par laquelle la commission reconnaît sa compétence pour traiter des deux plaintes qui lui ont été adressées. Elle entre ainsi dans le cadre défini par l'art. 15d al. 4 lit. a LSP, avec la conséquence que le recours au Tribunal administratif est possible, comme la décision elle-même l'indique, et contrairement aux doutes émis par le DSAS. Cette décision se caractérise aussi par son caractère incident, c'est-à-dire qu'elle constitue une simple étape vers la décision finale (ATF 128 I 215 consid. 2). La recevabilité d'un recours découle à cet égard de l'art. 29 al. 3 LJPA (introduit par la novelle du 26 novembre 2002).
4. La commission a fondé sa compétence sur l’al. 2 de l’art. 15 d LSP, dont la teneur est la suivante :
"La commission d’examen des plaintes de patients a pour mission d’assurer le respect des droits des patients consacré par le chapitre 3 de la présente loi, et de traiter les plaintes relatives à la prise en charge par les professionnels de la santé et les institutions sanitaires touchant aux violations des droits de la personne."
En l’espèce, les deux plaignantes n’ont jamais été les patientes du Dr X._, qui n’a été amené à examiner le cas qu’en qualité d’expert. Il ne s’agit donc pas d’une relation de patient à médecin, ayant pour but un traitement médical destiné à maintenir ou à rétablir l’état de santé des intéressées. Le recourant et l’autorité intimée sont d’accord sur ce point.
En revanche, et personne ne contestant non plus que le Dr X._ soit un professionnel de la santé, la question se pose de savoir si on a à faire, dans le cas d’une expertise, à une prise en charge au sens de la loi. Il est vrai que, dans son prononcé la commission paraît contester la qualité d’expert au Dr X._, considérant celui-ci bien plus comme le médecin-conseil d’une assurance. A tort. Les offices AI cantonaux sont une autorité instituée par un acte législatif (art. 54 LAI), chargés notamment de prendre les décisions relatives aux prestations (art. 57 al. 1 litt e LAI). Dans le cadre de ce qui est bel et bien une procédure administrative organisée par la loi (Loi fédérale sur la partie générale du droit des assurances sociales, LPGA), elle a la possibilité de recourir aux services "d’un expert indépendant" (art. 44 LPGA). Ces expertises, qui émanent de médecins spécialistes externes à l’office, et qui se fondent tant sur le dossier que sur les observations et analyses de l’intéressé sont assimilables aux expertises judiciaires, notamment en ce qui concerne la force probante (v. notamment ATF 125 V 353 consid. 3 bb). En l’espèce, il est constant que le Dr X._ a été chargé d’une telle expertise et qu’il s’agit donc bien d’un expert, et non pas d’un médecin attaché par une relation durable avec une institution d’assurances et chargée de conseiller celle-ci.
5. Le rôle de l’expert n’est pas du tout assimilable à celui du médecin-traitant, même si les questions qu'il doit examiner et l'avis qu'il doit donner concernent souvent un problème examiné par l'un et l'autre (dans le cas d'une procédure d'invalidité, il s'agit de se prononcer sur la capacité de travail d'une personne). Même si l'expert médical est par définition un médecin, la plupart du temps même un médecin ayant conservé une pratique privée (il n'existe pas en Suisse de formation spécifique à cet égard), il n'en demeure pas moins que son intervention est très différente de celle du médecin-traitant. Dans le cadre des assurances sociales, le recours à l'expert est un des moyens de déterminer si les conditions d'octroi des prestations d'assurance sont remplies. Il permet aussi de trancher lorsque des avis médicaux divergent sur un cas particulier. Le travail de l'expert répond également à des caractéristiques tout à fait particulières: son examen du patient est très limité, en général une, deux ou trois fois, et c'est sur la base de cet examen qu'il doit se déterminer (on parle d'une vision synchronique de la maladie et du patient). Le médecin-traitant, quant à lui, a une vision diachronique, qui repose sur des relations beaucoup plus durables et approfondies avec le patient. Lorsque le médecin-traitant évalue la capacité de travail de son patient, il s'agit pour lui de poser un diagnostic en vue d'un traitement, et son appréciation fait partie du plan de traitement. L'expert, de son côté, doit répondre à des questions précises, en relation avec l'application de dispositions légales, et procède ainsi à un travail qui n'est pas centré sur le traitement de l'intéressé, même s'il ne doit pas perdre de vue cet élément non plus (sur tous ces points v. un article du Dr E. Collomb, de l'expert et du médecin-traitant, dans Plaidoyer, fascicule 2/04 p. 56 ss).
A cela s'ajoute que les relations de l'expert avec l'expertisé n'ont rien à voir avec celles qu'entretient un patient avec son médecin, en ce qui concerne l'indépendance de l'un par rapport à l'autre. L'expert n'a aucun rapport de dépendance avec l'assuré, sa rémunération ne dépend pas d'un mandat avec ce dernier et il n'est pas impliqué dans le processus thérapeutique.
En résumé, le médecin expert n'est pas un fournisseur de soins, et il n'est pas choisi par l'expertisé en vue d'une prise en charge médicale. Il en résulte des comportements totalement différents de ceux du médecin-traitant. Par exemple, lorsqu'il s'agit d'examiner la dépendance éventuelle d'une personne à l'alcool ou aux stupéfiants, il est hors question de l'avertir à l'avance qu'il y aura une prise de sang ou d'urine, sous peine de voir l'intéressé modifier son comportement en vue de fausser le résultat.
6. Il résulte de ce qui précède que l'examen par un expert médical ne constitue pas une prise en charge d'un patient, au sens de la loi. Il en découle que la commission ne peut pas se saisir d'une plainte dans ce cadre-là. Le recours doit dans ces conditions être admis et la décision attaquée annulée. Les frais d'instruction doivent être laissés à la charge de l'Etat, le recourant ayant droit à des dépens dès lors qu'il a procédé avec l'aide d'un conseil avocat (art. 55 LJPA).