Decision ID: d469112a-ae84-5f1e-83a5-9524336f9efc
Year: 2020
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_001
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
a.
B_ et A_ ont contracté mariage en 2008 à C_ (GE). Les époux sont soumis au régime matrimonial de la séparation de biens. Ils sont les parents de D_, né en 2002 à Genève.
b.
Le 23 janvier 2012, A_ a saisi le Tribunal de première instance d'une requête de mesures protectrices de l'union conjugale.
Par jugement du 16 mai 2013 (
JTPI/6952/2013
), le Tribunal l'a condamné à verser 20'000 fr. par mois à son épouse à titre de contribution à l'entretien de la famille. Sa situation financière a été arrêtée notamment sur la base de ses déclarations fiscales 2010 et 2011. Les ressources dont il a bénéficié en 2012 ont dû être estimées et il n'a fourni aucune pièce s'agissant de ses revenus réalisés en 2013. Il a été relevé qu'il était actionnaire ou seul actionnaire de plusieurs sociétés, ce qui lui procurait des ressources qui ont été prises en compte.
Par arrêt du 8 novembre 2013 (
ACJC/1334/2013
), la Cour de justice a fixé la contribution précitée à 15'000 fr. par mois. Il a été retenu que A_ réalisait un salaire mensuel de 75'500 fr. net.
Le recours formé par A_ contre cette décision a été rejeté par arrêt du Tribunal fédéral du 27 mars 2014 (
5A_951/2013
). Sur recours de B_, celui-ci a fixé la contribution litigieuse à 16'350 fr. par mois.
c.
Le 30 novembre 2018, A_ a formé devant le Tribunal une demande unilatérale de divorce non motivée, qu'il a complétée le 31 mai 2019. Il a conclu notamment à sa libération de toute contribution à l'entretien de son épouse, à la précision en cours d'instance du montant de sa contribution à l'entretien de l'enfant des parties et à ce que les avoirs de prévoyance professionnelle des époux ne soient pas partagés.
Il a soutenu ne plus être en mesure de contribuer à l'entretien de sa famille comme par le passé. Le motif en était une diminution de ses revenus et de sa fortune découlant de la faillite imminente de l'intégralité de ses sociétés. Il a produit des bilans de sociétés à fin 2016 et/ou fin 2017, un certificat de salaire 2016 émanant d'une société dont il était seul actionnaire aux termes du jugement précité du Tribunal de 2013 (122'735 fr. net réalisés sur cinq mois) et un relevé de son compte de salaire annuel 2018 auprès de dite société (salaire annuel de 226'741 fr. net).
Dans sa réponse du 7 novembre 2019, B_ a conclu notamment à la condamnation de son époux à lui verser 10'000 fr. par mois au titre de contribution à son entretien, 4'075 fr. par mois au titre de celle de l'enfant des parties et une indemnité équitable fondée sur l'art. 124a CC.
A titre préalable, elle a conclu à la condamnation de A_ à produire les documents suivants :
- La dernière déclaration fiscale du couple pour l'exercice 2012 et ses déclarations fiscales pour les exercices 2013 à 2015 et 2017 à 2018 avec leurs annexes;
- Les annexes à sa déclaration fiscale pour l'exercice 2016;
- Les documents relatifs à son accord avec l'administration fiscale;
- La liste des sociétés qu'il gère et/ou dans lesquelles il détient des participations, ainsi que le Grand Livre desdites sociétés, dès 2012 à ce jour;
- Les déclarations fiscales de toutes les sociétés qu'il gère et/ou dans lesquelles il détient des participations avec leurs annexes, dès 2012 à ce jour;
- L'acte constitutif et le bilan d'entrée de la société E_ SA, constituée en date du _ 2019;
- La liste des immeubles dont il est propriétaire ou locataire tant en Suisse qu'à l'étranger;
- L'acte de vente de l'appartement sis à F_ [GE];
- Les relevés de son compte courant n. 3_ ouvert en les livres de [la banque] G_ du 1
er
janvier 2012 à ce jour;
- Le contrat de bail de l'appartement de 5,5 pièces sis rue 1_ [no.] _ à Genève, conclu par A_ et H_ auprès de la régie I_;
- Le contrat d'achat de la villa sise chemin 2_ [no.] _ à J_ [VD];
- Le contrat de bail de l'appartement sis au K_ [GE] occupé par L_ et M_;
- L'attestation de sa caisse de prévoyance indiquant les avoirs de son 2
ème
pilier cumulés entre le 30 juillet 2008, jour du mariage des parties, et jusqu'à sa retraite, le 29 avril 2011;
- Le contrat d'achat du bateau à moteur.
Elle a contesté les allégations de son époux et soutenu que celui-ci organisait son insolvabilité. A cet égard, par des allégations concrètes et détaillées, voire partiellement documentées, elle a fait valoir notamment que le précité avait constitué une société en mars 2019, menait une vie fastueuse et entretenait plusieurs ménages. Par ailleurs, l'ensemble des pièces dont elle a requis la production par son époux est offert à titre de preuve desdites allégations ou dans le cadre de sa contestation des allégués de celui-ci.
Lors de l'audience qui s'est tenue devant le Tribunal le 11 février 2019, A_ s'est déclaré d'accord de produire ses déclarations fiscales 2013 à 2017 et les documents relatifs à l'accord conclu avec l'administration fiscale.
B.
Le 14 novembre 2019, le Tribunal a rendu une ordonnance, reçue par l'époux le lendemain, aux termes de laquelle, "
vu la demande, vu la réponse, le bordereau de preuves et les pièces du 7 novembre 2019 transmis au demandeur le 13 novembre 2019, vu les articles du code de procédure civile
", il a imparti à celui-ci un délai au 17 décembre 2019 pour produire les pièces requises par B_.
C. a.
Par acte expédié au greffe de la Cour le 25 novembre 2019, A_ a recouru contre cette ordonnance, concluant à son annulation, au déboutement de B_ de toutes autres conclusions et au renvoi de la cause au Tribunal pour nouvelle décision dans le sens des considérants. A titre préalable, il a conclu à l'octroi de l'effet suspensif à son recours.
b.
B_ a conclu à l'irrecevabilité du recours, subsidiairement à son rejet et au rejet de la requête d'effet suspensif. Elle a produit deux pièces nouvelles, soit un courrier du conseil de A_ du 5 novembre 2019 et la réponse de son propre conseil du lendemain.
c.
L'effet suspensif sollicité a été accordé le 12 décembre 2019. Selon la Cour, s'agissant du préjudice invoqué par A_, la production des pièces litigieuses serait effectivement irréversible une fois intervenue. Leur production différée n'était en revanche pas préjudiciable à B_.
d.
Les parties ont répliqué et dupliqué, persistant dans leurs conclusions.
e.
Le 17 janvier 2020, elles ont été informées par le greffe de la Cour que la cause était gardée à juger.

EN DROIT
1.
1.1
Le recours est recevable contre des ordonnances d'instruction de première instance dans les cas prévus par la loi (art. 319 let. b ch. 1 CPC) ou lorsqu'elles peuvent causer un préjudice difficilement réparable (art. 319 let. b ch. 2 CPC).
Par définition, les décisions visées à l'art. 319 let. b CPC ne sont ni finales, ni partielles, ni incidentes, ni provisionnelles. Il s'agit de décisions d'ordre procédural par lesquelles le tribunal détermine le déroulement formel et l'organisation matérielle de l'instance (Jeandin, Commentaire romand, Code de procédure civile, 2
ème
éd. 2019, n. 11 ad art. 319 CPC; Freiburghaus/Afheldt, Kommentar zur Schweizerischen Zivilprozessordnung, 3
ème
éd. 2016, n. 11 ad art. 319 CPC).
Le délai de recours est de dix jours, à moins que la loi n'en dispose autrement (art. 321 al. 2 CPC).
En l'espèce, en tant qu'elle ordonne l'administration de moyens de preuve, l'ordonnance querellée constitue une ordonnance d'instruction, susceptible d'un recours immédiat. Les hypothèses visées à l'art. 319 let. b ch. 1 CPC n'étant pas réalisées, le recours est soumis aux conditions restrictives de l'art. 319 let. b ch. 2 CPC, soit lorsque la décision est de nature à causer un préjudice difficilement réparable (
ACJC/732/2017
du 13 juin 2017 consid. 1.2;
ACJC/241/2015
du 6 mars 2015 consid. 1.1;
ACJC/1234/2014
du 10 octobre 2014 consid. 1.1).
Le recours a été interjeté en temps utile et selon la forme prévue par la loi
(art. 130, 131 et 321 al. 2 et 3 CPC), de sorte qu'il est recevable à cet égard.
Reste à examiner la condition du préjudice difficilement réparable au sens de l'art. 319 let. b ch. 2 CPC.
1.2
Le recourant soutient que la production des pièces litigieuses portera atteinte à des intérêts dignes de protection au sens de l'art. 156 CPC, à savoir son secret d'affaires et sa sphère privée ainsi que ceux des sociétés visées.
1.2.1
Est considérée comme "préjudice difficilement réparable", toute incidence dommageable (y compris financière ou temporelle), pourvu qu'elle soit difficilement réparable. Le préjudice sera considéré comme difficilement réparable s'il ne peut pas être supprimé ou seulement partiellement, même dans l'hypothèse d'une décision finale favorable au recourant (Reich, Schweizerische Zivilprozessordnung [ZPO], Baker & McKenzie [éd.], 2010, n. 8 ad art. 319 CPC), ce qui surviendra par exemple lorsque des secrets d'affaires sont révélés ou qu'il y a atteinte à des droits absolus à l'instar de la réputation, de la propriété et du droit à la sphère privée (Jeandin, op. cit., n. 22 et 22a ad art. 319 CPC).
Il appartient au recourant d'alléguer et d'établir la possibilité que la décision incidente lui cause un préjudice difficilement réparable, à moins que cela ne fasse d'emblée aucun doute (par analogie : ATF
134 III 426
consid. 1.2 et
133 III 629
consid. 2.3.1; Haldy, Commentaire romand, Code de procédure civile, 2
ème
éd., 2019, n. 9 ad art. 126 CPC).
Il y a lieu de se montrer exigeant, voire restrictif, avant d'admettre la réalisation de cette condition, sous peine d'ouvrir le recours à toute décision ou ordonnance d'instruction, ce que le législateur a clairement exclu (Jeandin, op. cit., n. 22 ad art. 319 CPC; Hohl, Procédure civile, Tome II, 2010, n. 2485; Blickenstorfer, in ZPO, Schweizerische Zivilprozessordnung, Brunner/Gasser/ Schwander [éd.], 2
ème
éd., 2016, n. 409 ad art. 319 CPC).
Une fois que le mal est fait (divulgation), on peut avoir un doute sur l'intérêt résiduel à recourir. C'est là qu'il faut, sur recours immédiat, démontrer un préjudice difficilement réparable. Quand tout est étalé sur la table du prétoire - liste de clients ou autres informations sensibles - le mal est fait et le préjudice quasiment irréparable (Schweizer, Commentaire romand, Code de procédure civile, 2
ème
éd., 2019, n. 16 ad art. 156 CPC).
1.2.2
En l'espèce, le recourant se contente d'alléguer de façon générale et abstraite une atteinte à son secret d'affaires et celui des sociétés visées ainsi qu'à sa sphère privée. Il n'expose pas en quoi les informations contenues dans les documents à produire seraient susceptibles de lui causer ou de causer aux sociétés concernées un préjudice si elles étaient portées à la connaissance de l'intimée. Ainsi, faute de motivation qui suffise à démontrer l'existence d'un risque concret de dommage irréparable, qui n'apparaît d'ailleurs pas évident, le recours sera déclaré irrecevable, la condition de l'art. 319 let. b ch. 2 CPC n'étant pas réalisée.
Même si le recours était déclaré recevable, il devrait être rejeté, pour les motifs exposés ci-dessous au considérant 2.
1.3
Le pouvoir d'examen de la Cour est limité à la violation du droit et à la constatation manifestement inexacte des faits (art. 320 CPC).
La Cour applique le droit d'office (art. 57 CPC). Cependant, elle ne traite en principe que les griefs soulevés, à moins que les vices juridiques soient tout simplement évidents (arrêts du Tribunal fédéral
4A_258/2015
du 21 octobre 2015 consid. 2.4.3;
4A_290/2014
du 1
er
septembre 2014 consid. 3.1).