Decision ID: f01d21c6-e784-5a1b-883a-fd6c7fe44c54
Year: 2016
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte déposé au greffe de la Chambre de céans le 11 juillet 2016, A_ (SWITZERLAND) AG (ci-après, A_) recourt
contre l'ordonnance
du 25 juin 2016, notifiée le 29 suivant, par laquelle le Ministère public
a rejeté la demande de B_ visant à lui dénier la qualité de partie plaignante.
La recourante conclut à l'annulation de cette décision et l'admission de sa qualité de partie plaignante en lien avec les infractions de gestion déloyale et de faux dans les titres dont B_ est prévenu.
b.
La recourante a versé les sûretés en CHF 2'000.- qui lui étaient réclamées par la Direction de la procédure.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent de la procédure :
a.
Par suite d'une plainte pénale déposée par A_, B_, qui travaillait pour elle en qualité de "
banquier privé
" avec rang de vice-président, a été prévenu, le 25 août 2015, de :
- gestion déloyale aggravée (art. 158 ch. 2 CP) pour avoir, entre février 2013 et septembre 2014, modifié le profil de risque du compte d'une cliente, C_ - profil passant à l'insu de celle-ci d' "
agressive
" à "
very agressive
" -, et entraînant par là pertes et frais à hauteur de USD 194'295.-;
- escroquerie (art. 146 CP) pour avoir, à la même période, détourné quelque CHF 14'000.- de commissions payées par cette cliente, ainsi qu'un total, partiellement à son profit, de quelque CHF 61'600.- de rétrocessions, prétendument dues au rôle, en réalité inexistant, d'un apporteur d'affaires dans l'ouverture de trois autres comptes;
- faux dans les titres (art. 251 CP) pour avoir ouvert un compte au nom de cet apporteur d'affaires, à l'insu de celui-ci (et y avoir recueilli les rétrocessions précitées).
Dans sa plainte, la banque expliquait avoir totalement indemnisé C_ et diminué sa propre perte sur rétrocessions à USD 19'549.29, par recouvrement sur le compte où elles avaient été créditées.
b.
À l'audience précitée comme aux suivantes, le prévenu s'est retranché derrière son droit de se taire.
c.
Par courrier du 20 mai 2016, il a contesté la qualité de partie plaignante de A_, au motif que la banque n'avait pas été directement lésée par ses actes. Celle-ci a rétorqué que son patrimoine avait été à tout le moins mis en danger.
C.
Dans la décision querellée, le Ministère public rejette la demande. La banque n'avait été lésée qu'indirectement par les actes touchant la gestion du compte de C_, mais restait débitrice des commissions dues à des tiers.
D.
a.
À l'appui de son recours, A_ fait grief au Ministère public d'avoir insuffisamment motivé sa décision et, s'appuyant notamment sur un arrêt du Tribunal fédéral, à teneur duquel la banque était juridiquement propriétaire du patrimoine confié par son client, soutient avoir été directement lésée par les actes imputés au prévenu sur le compte de C_.
b.
Le Ministère public estime fluctuante la jurisprudence fédérale et tient la contestation pour secondaire, dès lors que la banque était de toute façon reconnue comme partie plaignante pour ce qui relevait de l'escroquerie et du faux dans les titres.
c.
B_ propose de déclarer le recours irrecevable, faute d'intérêt juridiquement protégé. Les produits financiers à l'origine des pertes sur le compte de C_ n'étaient pas les siens, mais ceux contractuellement proposés par la recourante; c'était bien le patrimoine de la cliente qui était lésé, et non celui de la banque.
d.
A_ a déposé deux brèves déterminations complémentaires, évoquant un récent arrêt non publié du Tribunal fédéral qui irait dans le sens de ses conclusions.
e.
B_ n'a pas répliqué.
E.
Simultanément à l'ordonnance querellée - que B_ a également attaquée -, le Ministère public a émis l'avis de prochaine clôture de l'instruction et reste dans l'attente des éventuelles réquisitions de preuve des parties.

EN DROIT
:
1.
Le recours a été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP).
2.
Bien que son dispositif rejette la demande de l'intimé d'écarter (en totalité) la recourante de la procédure, l'ordonnance querellée admet néanmoins, dans ses considérants, que la banque n'est pas directement lésée par les agissements reprochés au précité sur le compte d'une cliente. La recourante le conteste par son recours. L'intimé estime qu'elle n'a pas qualité pour s'en plaindre et que, par conséquent, le recours serait irrecevable. Le Ministère public objecte que la question litigieuse serait "
secondaire
".
2.1.
La Chambre de céans a constamment tenu pour recevable le recours formé par une partie plaignante contre son éviction de la procédure par le ministère public (
DCPR/122/2011
du 31 mai 2011;
ACPR/299/2012
du 31 juillet 2012;
ACPR/488/2012
du 13 novembre 2012;
ACPR/564/2012
du 18 décembre 2012;
ACPR/198/2014
du 9 avril 2014;
ACPR/349/2014
du 22 juillet 2014;
ACPR/461/2014
du 10 octobre 2014;
ACPR/550/2014
du 24 novembre 2014;
ACPR/521/2015
du 25 septembre 2015;
ACPR/256/2016
du 2 mai 2016;
ACPR/544/2016
du 31 août 2016). En effet, savoir si les conditions des art. 115 et 118 CPP sont satisfaites est une question de fond.
2.2.
Encore faut-il que la décision du ministère public ait effectivement évincé la partie plaignante de la procédure. Tel n'est pas le cas en l'espèce, puisque le dispositif de l'ordonnance attaquée rejette
expressis verbis
la demande de l'intimé d'en écarter (totalement) la recourante. En d'autres termes, celle-ci continue de participer à l'instruction préliminaire, dans une mesure que le Procureur entend limiter aux préventions de faux dans les titres et de détournement de rétrocessions. Or, la Chambre de céans tient pour "
indivisible
" l'admission à la procédure pénale
d'une partie plaignante (
ACPR/544/2013
du 12 décembre 2013;
ACPR/28/2016
du 21 janvier 2016;
ACPR/88/2016
du 11 février 2016;
ACPR/381/2016
du 22 juin 2016). En d'autres termes, si une partie plaignante invoque cumulativement plusieurs infractions, il suffit, pour admettre sa participation à la procédure, que l'une de ces dispositions, au moins, protège ses intérêts individuels et que les faits pouvant être mis en relation avec cette infraction-là présentent une vraisemblance suffisante en l'état considéré de l'instruction (
ACPR/544/2013
, précité, consid. 4). Une partie plaignante est ou n'est pas admise à la procédure. La question de savoir si, quand et comment elle exercera, le cas échéant, l'action civile par adhésion (art. 119 al. 2 let. b CPP) est distincte de ses droits procéduraux pendant la procédure préliminaire, durant laquelle elle n'est tenue que de chiffrer et motiver ses prétentions civiles, dans la mesure du possible (art. 123 al. 1 CPP) - ce à quoi la recourante s'est, au demeurant, conformée dans sa plainte pénale -.
L'éviction de la recourante sur un chef de prévention (la gestion déloyale) n'a donc aucune portée pratique à ce stade, puisque, sur les autres infractions imputées à l'intimé (escroquerie et faux dans les titres), le Procureur l'admet ou la maintient en qualité de partie plaignante. Or, l'existence d'un intérêt pratique est une condition de l'art. 382 al. 1 CPP (arrêt du Tribunal fédéral
6B_159/2015
du 7 avril 2016 consid. 2.1.). À défaut, le recours est irrecevable (
ibid.
).
3.
Il n'est pas nécessaire de se demander si l'ordonnance querellée n'entraînerait pas des conséquences sur le sort d'éventuelles réquisitions de preuve de la recourante, maintenant que l'avis de prochaine clôture a été émis (art. 318 al. 1, 2
e
phrase, CPP), dans la mesure où de telles réquisitions ne se limiteraient pas à celles soutenant ses prétentions civiles (cf. art. 123 al. 1 CPP) directement en lien avec les infractions qui la lèsent (cf. art. 115 al. 1 CPP).
En effet, un intérêt juridique futur ne suffit pas non plus sous l'angle de l'art. 382 al. 1 CPP (arrêt du Tribunal fédéral
6B_159/2015
, précité,
loc. cit
.).
De toute manière, la recourante n'éprouverait aucun préjudice d'une telle limitation, puisqu'elle pourrait réitérer ses offres de preuve à l'occasion de la procédure de première instance (art. 331 al. 2 et 343 al. 2 CPP), voire à l'occasion d'un recours contre un éventuel classement (cf. arrêt du Tribunal fédéral
1B_370/2013
du 2 avril 2014 consid. 1.1.2 et
1B_526/2012
du 24 juin 2013 consid. 2.3;
ACPR/437/2012
du 15 octobre 2012; cf. aussi A. KUHN / Y. JEANNERET (éds),
Commentaire romand : Code de procédure pénale suisse
, Bâle 2011, n. 19 ad art. 318). Sous cet aspect aussi, le recours doit être déclaré irrecevable.
4.
Au vu de ce qui vient d'être exposé, il est superflu d'examiner si, sur le point contesté par la recourante, l'ordonnance querellée serait insuffisamment motivée ou si la banque serait directement lésée par le dommage survenu sur le compte de sa cliente. Sur ce dernier aspect, il importe peu de savoir si la motivation adoptée par le Procureur est conforme au droit fédéral, tel qu'interprété par la jurisprudence. En effet, il est exclu d'exercer un recours aux seules fins de faire corriger ou améliorer la motivation d'une décision (ATF
134 II 244
consid. 2.4.2 et 2.4.3 p. 247; arrêt du Tribunal fédéral
4A_659/2011
du 7 décembre 2010 consid. 5
=
SJ
2012 I 231
; A. KUHN / Y. JEANNERET (éds),
op. cit.
, n. 3 ad art. 385).
5.
La partie dont le recours est irrecevable est considérée avoir succombé (art. 428 al. 1, 2
e
phrase, CPP). La recourante, qui succombe par conséquent, supportera les frais envers l'État, fixés en totalité à CHF 2'000.- (art. 428 al. 1 CPP et 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP;
E 4 10.03
).
6.
L'intimé, prévenu qui a gain de cause, n'a pas demandé d'indemnité. Or, défendu par avocat, il devait, à rigueur de texte (art. 429 al. 1, 1
ère
phrase, et 436 al. 2 CPP), émettre des prétentions d'indemnisation, soit expressément - notamment dans les conclusions de son recours ou le corps de ses écritures -, soit implicitement, à défaut de quoi la question ne saurait être abordée (cf.
ACPR/379/2012
du 18 septembre 2012;
ACPR/282/2013
du 18 juin 2013).
* * * * *