Decision ID: ed99c950-e017-4db5-9a6b-82425c94fea5
Year: 2006
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants
A. a) X._ est née le 28 novembre 1957 à Genève. Elle est l’aînée d’une famille de 4 enfants. Son frère A._, né en 1959, est médecin, spécialiste en chirurgie de la main à Neuchâtel. Il est marié, père de 3 enfants âgés de 16, 14 et 10 ans et vit avec la mère de ses 3 enfants. Son deuxième frère B._, né en 1961, est physiothérapeute à Genève. Il est marié et élève avec sa femme leurs 3 enfants âgés de 17, 14 et 10 ans. Son dernier frère C._, né en 1965, est enseignant en physique et mathématiques à Genève. Il est marié et élève avec sa femme leurs 2 enfants âgés de 7 et 5 ans.
b) Les parents de X._ vivent à Genève. Ils jouissent d'une bonne santé. Son père D._ est né en 1929 et sa mère E._ est née en 1933. Son père de formation employé de commerce a d'abord exercé son métier dans l'horlogerie avant de travailler à "La main tendue" jusqu'à sa retraite. Sa mère a travaillé longtemps comme secrétaire à la Société de Banques Suisses, après que son dernier enfant ait atteint l'âge de 15 ans. X._ a des contacts réguliers avec des amis appartenant à son cercle de travail, qui ont des enfants, dont certains adoptés, d'origine malgache. X._ n'a pas eu l'occasion de faire une rencontre masculine déterminante lui permettant de former un couple stable et de se marier.
c) Après un cycle normal d'études à Genève aboutissant à l'obtention d'une maturité scientifique, X._ a poursuivi des études de médecine et obtenu en 1984 son diplôme de médecin à la Faculté de Médecine de Genève. Parallèlement, elle pratiquait le piano, faisait du sport et de la danse acrobatique. Elle a commencé à travailler en pédiatrie et chirurgie pédiatrique à Genève et Lausanne, avant de se spécialiser en médecine d'urgence et anesthésie. Elle bénéficie d'une expérience professionnelle avec des enfants malades qu'elle a suivis en chirurgie pédiatrique au CHUV, auprès du Prof. F._ notamment. Elle a aussi travaillé pour Médecins sans Frontières notamment en Thaïlande, en Chine, en Afrique et en Haïti. Actuellement, elle est engagée en qualité de médecin-chef anesthésiste à 60% à l'Hôpital multisites du Chablais, c'est-à-dire à Aigle et Monthey principalement. La sécurité de l'emploi est assurée notamment par la fermeture de certains services de l'hôpital de Martigny et le contrat de médecin-chef sans assistant lui est garanti par la direction concernée.
B. a) Au mois de mai 1992, X._ a demandé auprès du Service de protection de la jeunesse du canton de Genève, l'autorisation d'accueillir un enfant en vue de son adoption. Le rapport d'évaluation établi le 5 octobre 1992 relève les aspects de sa personnalité de la manière suivante :
"Persévérante et énergique, elle a le goût de partage et de la communication. Spontanée et directe, elle éprouve un grand amour pour la vie. Elle a de très bonnes relations avec sa famille et a su s'entourer de relations amicales satisfaisantes. Elle fait de la natation, du vélo, du ski, de la marche en famille ou avec des amis.
C'est une femme ouverte et chaleureuse, qui a su trouver un équilibre dans sa vie"
b) Le rapport relève encore que X._ n'avait pas d'enfant mais elle bénéficiait tout de même d'une expérience certaine avec ses neveux, les enfants de ses voisins ou amis et les enfants malades qu'elle suivait en pédiatrie. A son propre enfant, elle aimerait transmettre des valeurs telles que l'amour de la vie, l'enthousiasme, la curiosité, l'honnêteté et le respect des autres. Elle essaiera avant tout de comprendre les réactions de l'enfant tel qu'il est et n'hésitera pas à demander conseil en cas de difficultés particulières. Après un examen très attentif de la demande, imposé par sa situation de femme seule, il a été constaté que X._ remplissait les conditions requises pour l'octroi de l'autorisation.
c) X._ a accueilli l'enfant G._, né le 28 septembre 1993 en Haïti, qui est arrivé en Suisse à l'âge de 8 mois, en juin 1994. Après avoir travaillé à Paris, à l'Hôpital Trousseau, X._ est revenue en Suisse en 1995, pour travailler au CHUV à Lausanne; l'adoption a été prononcée le 19 mars 1997 par l'ancien Département de la justice, de la police et des affaires militaires du canton de Vaud sur la base du préavis favorable du Service de protection de la jeunesse.
C. a) Au début de l'année 1996, X._ a entrepris des démarches auprès du Service de protection de la jeunesse pour accueillir un deuxième enfant en vue d'adoption. Dans le cadre de l'évaluation sociale complémentaire, le Service de protection de la jeunesse a demandé à X._, par lettre du 23 avril 1996, une plus grande disponibilité, par exemple en vue d'une réduction du taux d'activité ou de l'obtention d'un congé d'adoption. Les amis et couples amis de X._ ont également été entendus par les représentants du Service de protection de la jeunesse en été 1997. Le rapport complémentaire à l'évaluation sociale du 6 août 1997 comporte les précisions suivantes en ce qui concerne le premier enfant adopté :
"G._ est un petit garçon qui grandit tout à fait normalement (taille, poids, acquisitions diverses). Il est dépeint comme un enfant épanoui, éveillé, vif, sociable, intelligent, dynamique, affectueux à ses heures. Mme X._ est décrite par ses amis comme étant une mère patiente, adéquate, nullement surprotectrice et une femme bien organisée, claire dans ses projets, solide, sereine, ouverte et positive. Le personnel de la garderie la sent très à l'écoute et attentive aux besoins de son fils
Le rapport précise encore que X._ est elle-même issue d'une grande famille et ne souhaite pas que G._ reste un enfant unique. Elle aimerait accueillir un garçon ou une fille, plus jeune que G._, d'origine indifférente, en bonne santé ou ayant éventuellement un problème de santé réversible. Le rapport comporte la conclusion suivante :
"A la suite des entretiens que nous avons eus tant avec Mme X._, qu'avec certains de ses amis ainsi qu'avec le personnel de la garderie et, en tenant compte des dispositions prises par l'intéressée pour se rendre plus disponible (travail à 60 %), nous sommes d'accord avec son projet d'accueillir un deuxième enfant en vue de son adoption"
b) Par lettre du 6 août 1997, le Service de protection de la jeunesse a autorisé X._ à entreprendre les démarches lui permettant de concrétiser son projet d'adoption. Le 31 août 1999, le Service de protection de la jeunesse a délivré l'autorisation d'accueillir l'enfant H._, née le 11 octobre 1998, originaire de Madagascar, en provenance du Centre Fazako à Antananarivo. Une attestation d'accueil a été établie le 21 mars 2000 pour H._, appelée IX._.
c) Dans le cadre de la procédure d'adoption, le Service de protection de la jeunesse a établi le rapport de renseignements suivant le 10 juillet 2002 :
"I._ est arrivée en Suisse, en compagnie de sa mère et de son frère G._, en mars 2000. Elle avait alors 17 mois. Il lui a fallu un peu de temps pour s'adapter à sa nouvelle situation familiale et géographique. Ses colères impressionnaient son entourage, l'approcher n'était pas chose facile. Elle se montra boudeuse, exclusive et jalouse.
Aujourd'hui, I._ est une enfant apaisée, épanouie, affectueuse, indépendante, sociable, intelligente, amusante, appréciée de tous. Certes, elle possède encore son petit caractère, mais ses colères sont devenues rares. Petite fille intelligente et observatrice, elle se développe tout à fait normalement (acquisitions diverses, telles la marche, le langage, etc.).
Mme X._ est médecin anesthésiste, responsable de Service à l'hôpital du Chablais, activité qu'elle exerce à 60 %. Pour assurer la surveillance de ses enfants et différentes tâches domestiques, elle s'est organisée pour avoir une personne en permanence chez elle.
A la suite de nos différentes visites au domicile de Mme X._, nous donnons un préavis favorable à l'adoption de I._ par cette dernière."
L'adoption a été prononcée le 22 juillet 2002 par l'actuel Département des institutions et des relations extérieures.
D. a) Avant son départ en mission à Haïti au mois d'août 2002 pour l'organisation "Médecins sans frontières", X._ a fait part de son intention d'accueillir un troisième enfant. Les représentantes du Service de protection de la jeunesse ont précisé dans une lettre du 20 août 2002 la position de l'autorité concernant ce projet :
"Comme nous l'avons convenu lors de notre rencontre du 19 août 2002, nous nous proposons de résumer brièvement par écrit le contenu de notre entretien lequel portait essentiellement sur votre projet d'accueillir, en vue de son adoption, un troisième enfant.
Nous avons fini par convenir que l'âge de cet enfant, garçon ou fille, ne devrait pas excéder 3 ans, qu'il serait, selon votre désir, en bonne santé.
En dépit de l'existence actuelle de nombreuses inconnues, telles votre réelle disponibilité sur place, l'adaptation de G._ et de I._ à leur nouvelle vie haïtienne, leur intégration, nous avons accepté votre projet.
S'il suscite, à notre niveau, quelques inquiétudes notamment quant aux risques de perturber, à court, moyen ou long terme, un équilibre familial existant, nous vous souhaitons, néanmoins, plein succès dans votre projet MSF et un bon séjour en Haïti."
Cette correspondance était signée par l'adjointe de la Cheffe de service ainsi que par l'assistante sociale qui avait participé au complément à l'évaluation sociale du 6 août 1997 et à l'établissement du rapport de renseignements du 10 juillet 2002.
b) La famille s'est installée une année en Haïti, du mois d'août 2002 au mois d'août 2003, où X._ a travaillé pour Médecins sans Frontières. De retour à 1._, l’intéressée a repris au mois de février 2004 les démarches engagées en vue de l'obtention de l'autorisation d'accueillir un troisième enfant. Un complément de rapport social a été présenté à la direction du service en avril 2004. Le Chef de l'Office de surveillance des structures d'accueil de mineurs (l'office ou l'OSSAM) a manifesté par une lettre du 7 mai 2004 son souhait d'entendre X._. Le Service de protection de la jeunesse avisait X._ le 27 septembre 2004 que l’OSSAM ne pouvait émettre un préavis positif en vue de l'accueil d'un troisième enfant; elle devait toutefois s'adresser au chef de l'OSSAM pour lui demander d'exposer par écrit les motifs de son refus. A la demande de X._, l'OSSAM a précisé ses motifs de refus par lettre du 19 octobre 2004. L'arrivée d'un troisième enfant représenterait un changement radical de la dynamique familiale aux yeux de la majorité des experts. L'office met aussi en cause l'âge de la requérante en relevant que X._ aurait environ 60 ans au début de l'adolescence du troisième enfant alors que les deux autres enfants devaient à eux seuls lui demander toute son énergie; l'OSSAM précise aussi que "personne ne peut prétendre avoir une énergie inépuisable". L'arrivée du troisième enfant lors de l'entrée dans l'adolescence de l'aîné pouvait remettre en question la dynamique familiale et représenter des difficultés supplémentaires, accrues dans le cadre d'une famille monoparentale. L'OSSAM relève aussi que :
"Tout parent ne peut donner à ses enfants que ce qu'il a, à savoir le reflet de son expérience de vie. La relation fusionnelle entre la mère et ses enfants est une tentation courante qui a pour conséquences des problèmes pour les enfants qu'ils ne peuvent souvent pas dépasser par la suite sans une aide extérieure.
En l'absence d'un père, le risque est grand que la mère ne puisse se différencier de son enfant et entre ainsi avec lui dans une relation fusionnelle. Ceci d'autant plus si la famille élargie est restreinte. Dans un tel contexte, l'enfant risque de devenir le miroir de la mère, l'objet de ses projections inconscientes. Tous deux se confondent et se cherchent désespérément. Cette relation plus ou moins grave et plus ou moins passagère, constitue toujours un terrain glissant. L'histoire de la mère et les besoins de l'enfant sont imbriqués quand la place du père est insuffisante et que les personnes qui entourent la mère ne savent pas la soutenir suffisamment. Elle ne peut alors s'appuyer que sur son vécu pour s'aider dans la relation avec son enfant. Nous pouvons parler d'une confusion mère - enfant. La mère "s'embrouille" dans son enfant et ne sait plus si ce qu'elle fait c'est pour lui ou pour elle.
Le résultat est une perte de distance et de clairvoyance. Le risque est grand dans ce genre de situation que l'enfant serve à combler le vide amoureux et les insatisfactions de femme de leur mère. Car dans un tel cas, l'enfant devient le compagnon et se trouve ainsi privé de la place d'enfant.
Les enfants auraient besoin, en plus de leur mère, d'une tierce personne, un père, qui pourrait aider leur maman à rester droite, à les cadrer et à les aider à se faire leur place."
L'office insiste sur le fait que l'adoption d'un troisième enfant modifie forcément l'équilibre de la famille qui s'en trouverait "singulièrement fragilisée". Le fait que X._ n'exclue pas la possibilité de faire appel au Service de protection de la jeunesse dans le cas où elle ne pourrait faire face aux problèmes pouvant surgir lors de l'adolescence, ne permettait pas de considérer que l'adoption d'un troisième enfant servait au bien de ce dernier. L'office devait ainsi proposer de refuser l'autorisation d'accueil. X._ pouvait toutefois demander un entretien avec le Chef de Service avant qu'il ne rende sa décision.
c) Par décision du 7 décembre 2004, et après avoir entendu X._ le 10 novembre 2004, le Chef du Service de protection de la jeunesse a refusé d'accorder l'autorisation d'accueil en vue de l'adoption d'un troisième enfant.
E. a) X._ a recouru auprès du Tribunal administratif le 17 décembre 2004 contre cette décision; elle conclut implicitement à l'octroi de l'autorisation d'accueil. Elle fait valoir notamment sa situation professionnelle solide, son bon équilibre familial et le souhait de toute la famille d'accueillir une petite sœur ou un petit frère. Le Service de protection de la jeunesse s'est déterminé sur le recours le 17 janvier 2005 en concluant à son rejet; il reprend pour l'essentiel les moyens développés par l'office dans son avis du 19 octobre 2004.
b) X._ a déposé un mémoire complémentaire le 21 mars 2005. Elle estime que la prise de position du Service de protection de la jeunesse du 20 août 2002 a la portée matérielle d'une autorisation provisoire d'accueillir un troisième enfant en vue de son adoption et que l'autorité ne peut revenir sur un tel engagement en invoquant le principe de la bonne foi. Elle se réfère aux différents rapports du dossier concernant ses qualités éducatives; elle rappelle qu'elle exerce la profession de médecin anesthésiste à un taux d'activité de 60% et qu’elle perçoit un salaire mensuel de 10'000 fr. permettant de subvenir à l'entretien de ses deux enfants et à celui de l'enfant à venir. En ce qui concerne la différence d'âge, l’intéressée relève qu'une différence de l'ordre de 42 ans a été admise par la jurisprudence fédérale et ne constituait pas un empêchement absolu à l'adoption.
c) Différentes lettres des connaissances et amis de X._ ont été produites avec le mémoire complémentaire, tout d'abord la déclaration de J._, du 22 décembre 2003, responsable du bloc opératoire à l'hôpital du Chablais :
"Je connais Mme X._ depuis plusieurs années. J'ai sympathisé avec cette personne dès le départ, personne très sociable, caractère très agréable, et de plus, très compétente dans son domaine professionnel. Au niveau du bloc opératoire, elle sait "prendre" les enfants, dédramatiser les situations et rendre les circonstances plus agréables.
J'ai la chance de connaître aussi ses deux enfants G._ et I._, deux enfants qui rayonnent de bonheur. Elle est très attentionnée avec ses enfants. Ces deux enfants ont une vie saine, agréable, "respirent" la santé et la joie. Mme X._ les élève dans le respect des autres.
Je pense qu'un troisième enfant au sein de cette famille ne pourra être que pur bonheur. G._ et I._ attendent avec impatience un petit frère ou petite sœur. Cet enfant sera le bienvenu et je reste persuadé que Madame X._, saura une fois de plus, faire le bonheur d'un enfant"
Une collègue infirmière et amie de X._ s'est exprimée sur le projet d'adoption le 10 février 2004 dans les termes suivants :
"Madame X._ se montre une mère responsable entourant parfaitement ses enfants G._ et I._ d'amour et d'éducation. La famille étant souvent complétée par la présence des grands-parents qui contribuent à l'unité familiale et secondent généreusement leur fille X._. G._ et I._ eux aussi se réjouissent de la venue d'un petit frère ou d'une petite sœur.
K._, collègue et amie de X._ a également signé le 2 février 2004 la déclaration suivante :
"Par la présente, moi, K._, en tant que collègue et amie, je peux certifier que Madame X._ est une personne consciencieuse, dévouée, ayant le sens des responsabilités.
Elle s'occupe avec amour et rigueur de l'éducation de ses deux enfants I._ et G._, qui sont très souriants, heureux de vivre, bien éduqués, polis, et ont déjà à leur âge un bon potentiel de connaissance dû à des activités saines et diversifiées.
Je verrai très bien un troisième enfant s'ajouter à cette petite famille, où, il serait bien accueilli et, pourrait s'épanouir dans le cocon d'un foyer heureux."
F. a) Le 21 avril 2005, le tribunal a mandaté en qualité d'expert le Dr Méd. L._, psychiatre et psychothérapeute pour enfants et adolescents, afin de déterminer si l'adoption par X._ d'un troisième enfant servira au bien de cet enfant, sans nuire ou porter atteinte au développement des deux autres enfants. Les parties ont eu la possibilité de se déterminer sur le choix et la mission de l'expert.
b) L'expert a déposé son rapport le 29 août 2005. Il a pris connaissance de l'ensemble du dossier du service et il a passé un entretien avec X._ le 12 juillet 2005. Il a ensuite procédé le 20 juillet 2005 à un entretien avec X._ seule, puis avec chacun des enfants séparément, puis avec les deux enfants ensemble et enfin avec les deux enfants et leur mère adoptive. L'expert s'est en outre référé aux résultats de travaux de recherches récents publiés dans les ouvrages spécialisés mentionnés dans la bibliographie. En conclusion, l'expert constate que l'enfant que X._ désire adopter bénéficierait des soins, d'une éducation et d'une formation adéquats. A son avis, les enfants de l’intéressée sont épanouis et ils sont très favorables au projet de leur mère. En outre, rien ne permet de penser aujourd'hui que l'adoption d'un troisième enfant mettrait en péril le bien-être de G._ et I._. Enfin, X._ disposait d'un entourage fiable et renouvelable auquel elle pouvait demander conseils et soutien.
c) L'expertise comporte une partie désignée "discussion" dont la teneur est la suivante :
« Actuellement, l’adoption est de plus en plus perçue comme une forme de placement substitutif (childcare), lorsque des parents sont dans l’incapacité d’élever leurs enfants. L’adoption est comprise alors, non pas comme la reproduction d’un type de relation familiale idéale et admise, mais comme une manière d’influencer les circonstances de la vie d’un enfant en le soustrayant d’un environnement adverse en le plaçant dans des familles qui sauront promouvoir son intelligence et son développement social [3].De manière générale en droit suisse, l’adoption d’enfant mineur ne se fait que si les circonstances permettent de prévoir qu’elle servira au bien de l’enfant et après l’établissement d’un lien nourricier durant 2 ans. Auparavant, il s’agit d’obtenir pour le futur adoptant l’autorisation d’accueillir un enfant en vue d’obtenir son adoption, ce qui déplace l’évaluation de l’établissement d’un lien nourricier sous l’angle de l'examen de l’adoptant principalement. Les motivations à l’adoption, le désir de filiation et/ou de transmission d’un système de valeurs, les qualités, la personnalité et les aptitudes éducatives des adoptants sont autant de critères cumulatifs à considérer, ou exclusifs parfois. La santé, la situation économique et la disponibilité en temps ne semblent pas poser de problèmes particuliers dans le cas de Mme X._ et je n’y reviendrai pas (voir rapports sociaux et médico-psychiatriques).
Une attention particulière doit être portée si le requérant à l’adoption n’est pas marié, afin d’être "sûr" que l’adoption servira au plein épanouissement et au développement de la personnalité de l’adopté sur les plans physiques, intellectuels et affectifs. Une personne seule n’est pas une demi-personne ni un demi-parent et l’équilibre qu’on s’efforce de rechercher dans le couple, on peut le trouver en soi si l’autre n’existe pas (célibat) ou s’il n’existe plus (séparation ou veuvage). Réciproquement, le couple n’est pas une garantie pour l’enfant de trouver affection et bonheur. En cela, l’enfant n’a pas besoin d’une famille dans laquelle les rôles sont classiquement partagés entre le père force/sanction et la mère tendresse/ récompense, alors même que chacun d’eux a tout cela en lui ou en elle!
Les arguments psychologiques contre l’adoption par une femme seule, considérée à risque par certains auteurs (sans recherche sur leur devenir à l’appui), reposent sur l’idée de l’évitement du mariage par l’adoptante, et cela reviendrait selon eux à priver l’enfant d’un père ou de lui imposer un double deuil, celui de ses parents naturels et du père adoptif absent (pour autant que les pères naturels soient connus). Cette situation peut se retrouver dans n’importe quelle famille adoptive lors de la maladie ou la mort du père adoptif ! Risque absolument réaliste! Comme le risque de mourir pour chacun de nous...
Pourtant, plusieurs études ont démontré que des parents adoptifs seuls, ont des résultats comparables à ceux des enfants qui sont adoptés en famille en ce qui concerne les relations amicales et familiales, ainsi que par rapport aux activités propres à leur groupe d’âge [1, 2,4,]. Les familles monoparentales n’ont pas plus d’interruptions de placements que d’autres familles adoptives, avec ou sans autres enfants, adoptés ou non adoptés. Personne ne peut affirmer sur la base des recherches effectuées dans ce domaine que la structure familiale exerce un effet puissant sur le risque de rupture. Par contre, au niveau du fonctionnement familial, une rigidité des rôles, des règles et des types d’interaction augmente le risque de rupture. Le fait qu’un adoptant soit volontaire, et défende ses idées jusqu’au bout, surtout dans son désir d’adopter un enfant, permet au moins d’être certain de son désir de filiation, surtout lorsqu’il s’oppose à une position de principe, et ne peut que rassurer au sujet du système de valeur du candidat à l’adoption, en l’absence de troubles de la personnalité, ce qui est le cas de Mme X._.
Le travail d’élaboration de la décision d’adopter requiert d’avoir résolu son histoire personnelle afin de se préparer et de préparer un rôle à l’enfant, au travers d’attitudes, d’attentes et de ce qui est dit à l’enfant. Ceci aide à créer des croyances familiales sur sa situation, et influencera la formation de l’identité de l’enfant.
Mme X._ a donc vécu une enfance heureuse, non carencée, dans le cadre d’une famille unie, avec un partage vécu par chacun. Elle a toujours été ouverte sur l’extérieur, sociable et s’est toujours montrée autonome. Son parcours a été structuré par une recherche de qualité de vie et de sens à son existence, une ouverture aux autres et la réalisation de soi-même au travers d'une activité professionnelle valorisante pour elle. La vie affective de Mme X._ a été marquée aussi par une absence de vie conjugale, ce qu’elle a su idéaliser par une action humanitaire, un engagement dans la société et un amour de la vie, démontrant qu’elle est capable de surmonter l’adversité en s'adaptant avec souplesse, même dans un pays étranger.
Il convient d’examiner chez le candidat à l’adoption la présence de facteurs de risques susceptibles d’entraver cela, sachant que les enfants adoptés ont une plus grande susceptibilité ou vulnérabilité à la perte, l’abandon ou le rejet. Il convient également de faciliter l’autonomisation et l’individuation en évitant de favoriser la dépendance relationnelle et l’hyperprotection. Il faut aussi éviter que des modèles identificatoires, tant parentaux que sexuels, et des attentes négatives centrées sur un manque ne viennent influencer l’image de soi et la personnalité de l’adopté.
Le développement d’une identité sexuelle, dans une étude longitudinale de Shireman & Johnson (1973, 1986), indique que les enfants élevés par des parents seuls ne souffrent pas plus de tels troubles, le rôle de l’autre parent pouvant être rempli par un ami, un « amant » (lover) ou une connaissance, alors qu’aucun d’eux n’en a conscience.
Finalement un support social adéquat paraît réduire le risque de rupture de placement dans les familles qui adoptent des enfants avec des besoins particuliers. (« Special needs children »). [4] D’ailleurs, Mme X._ a déjà des amis relativement proches et de longues dates, qui peuvent être des modèles identificatoires par contact et elle reconnaît pleinement le besoin d’un enfant à une identification sexuée.
Les aptitudes éducatives peuvent se discuter dans la mesure où elles ne peuvent qu’être anticipées, en grandes parties. Il en est de même pour les difficultés de l'adolescence, qu'ici rien ne laisse prévoir en raison d'une bonne autonomisation et individuation actuelle des enfants. Il est en effet rare qu'une hyperprotection maternelle n'apparaisse qu'à l'adolescence, ce qui voudrait surtout dire qu'elle serait passée inaperçue à l'époque de l'entrée à l'école ou auparavant, voire durant les deux premières années probatoires. Même si Mme X._ n'a pas d'expérience avec des adolescents adoptés, sachant à quel point cette phase est plus délicate pour l’adopté en quête de son identité, elle ne comprend pas, à juste titre, pourquoi il devrait y avoir des difficultés à priori, puisqu'il n'y a pas de problèmes aujourd'hui avec ses deux enfants adoptés. En plus, avoir peur de cette possibilité créerait plus certainement des attentes anxieuses chez tous les protagonistes avec un effet pygmalion possible. Des dangers et des risques liés à l'adolescence existent pour tout enfant, adopté ou non. En fait, il a été démontré que les familles adoptives en traitement ont de plus grandes ressources psychosociales, un meilleur fonctionnement familial et marital que les familles d'enfants non adoptés. (5). Plusieurs études ont démontré aux USA que les enfants adoptés ne démontrent aucune différence d'avec les non adoptés dans une série de variables relatives aux comportements adaptatifs. La surreprésentation des enfants adoptés, trouvée aussi dans des services de santé mentale étaient souvent beaucoup plus à attribuer à des prédispositions génétiques, des abus prénatals de consommation de substances par les mères naturelles, ou des expériences pré-adoptives de négligences, abus ou placements multiples. Ces points sont importants pour savoir que les risques se situent plus du côté de l'enfant adopté que des parents adoptifs. (Principles & Practice in Forensic Psychiatry, R. Rosner, 2ème éd., Arnold, London, 2003, p. 358)
Il ne faut pas confondre les expériences subjectives du SPJ avec des familles adoptives problématiques en demande d’aide, et toutes les demandes d’adoption que ce service est systématiquement chargé d’examiner pour préavis, sur la base de risques théoriques (raisonnement probabiliste basé sur des statistiques).Les familles adoptives qui vont bien ne demandent plus rien, et rien n’indique si elles ont eu des problèmes ou non. Ce serait aussi mélanger des constatations avec des hypothèses théoriques. Ces biais sont bien connus en épidémiologie et se perçoivent le plus dans les différences de résultats entre études prospectives (à la recherche de prédicteurs) et rétrospectives (à la recherche de facteurs de risques), de même que par le choix des populations étudiées.
Le moins que l'on puisse affirmer sans risque de se tromper est que l'ouverture sociale de Mme X._ et sa famille, l'autonomisation de chaque membre de sa fratrie par rapport à leurs propres parents, et la bonne santé psychologique actuelle de ses enfants garantissent une marge de sécurité suffisante, qui laisse une large marge de réversibilité face à une réaction régressive passagère des enfants de type plus abandonnique face à une éventuelle adversité.
Les enfants adoptés par un parent seul, y compris ceux ayant des besoins particuliers (special needs children) sont ceux ayant des handicaps, des troubles spécifiques de l’apprentissage (dyslexie – dysorthographie), des difficultés liées à un appariement ethnique, des fratries, ou adoptés après l'âge de 5 ans. S' il n’existe aucune raison d’attribuer à un adoptant monoparental des enfants à besoins particuliers, qui, selon un certain bon sens réaliste, sont susceptibles de présenter davantage de difficultés que des enfants sans particularités, rien n’indique dans des études épidémiologiques qu’un parent seul ait de plus mauvais résultats avec de tels enfants qu’un couple parental, même si les difficultés ressenties peuvent être plus importantes et peuvent nécessiter un support social et à l’occasion des aides de professionnels.
Mme X._ a déjà prouvé avec l’un de ses enfants adoptés, qu’elle est capable de se remettre en question au travers d’une telle démarche. Il n'y a surtout qu'un malentendu lorsqu'elle dit qu'elle n'exclurait pas de faire appel au SPJ en cas de difficultés...pour trouver de l'aide. Au niveau de ses attentes, elle a déjà précisé qu’elle ne tenait pas à avoir d'enfant handicapé, ce qui me paraît très sain ! Les attentes parentales de la demandante vont dans le sens d’une acceptation de la différence, donc d’un désir de s’adapter à l’enfant.
Il me semble également souhaitable, pour le bien de l’enfant, de faciliter l’adaptation de l’enfant à sa nouvelle famille, donc de le choisir le plus jeune possible, ou, à défaut de respecter l'ordre chronologique d'arrivée des enfants dans la fratrie par les âges de manière à ce que l’occurrence de troubles émotionnels et affectifs secondaires à des processus ontogénétiques (relevant de l’histoire individuelle, notamment affective) soient minimisés. D'autre part il ne faut pas oublier non plus que dans beaucoup de familles nombreuses de telles différences d'âge existaient depuis longtemps en Suisse (familles fribourgeoises ou valaisannes) pour ne pas dire dans le monde entier, sans que pour autant l'on parle de saut de génération, ou d'un quelconque désavantage lié à ce phénomène. D' ailleurs, dans le cadre de placements substitutifs pour des enfants non adoptés, cet argument n'est pas tellement discuté ! »
L'avis de l'expert est aussi fondé sur un examen psychiatrique des enfants et des interactions familiales et l'expert mentionne en outre la bibliographie sur la base de laquelle il a formulé son avis :"
1. National Adoption Information Clearinghouse :
Single Parent Adoption – What you need to know
http: / www.adoption .org/parents/htm/body_single.Htm 28.05.2000
2. L. Hersov:
Journal of Child Psychology and Psychiatry, 1990, Vol. 31, No 4, 493 – 510:
“The Seventh Jack Tizard Memorial”
Lecture – Aspects of Adoption
3. D.M. Brodzinsky &al.
“Children’s Adjustment to Adoption
Developmental and Clinical Issues”
Developmental Clinical Psychology and Psychiatry, vol. 38, p.56,
Sage Publ., London, 1998
4. M. Reitz, K. Watson
Adoption and the Family System, Strategies for Treatment,
Guilford Press, New York, London, 1992
5. N.J. Cohen
Child and adolescent Psychiatry, Ed. by M. Rutter & E. Taylor
Adoption, pp 373-379
4ème Ed. Blackwell,2002
d) Les parties ont eu la possibilité de se déterminer sur l’expertise ; le Service de protection de la jeunesse, par ses déterminations du 16 septembre 2005, précise qu’il n’a jamais mis en doute les capacités éducatives de la recourante en elles-mêmes ce qui avait justifié l’octroi de l’autorisation pour l’accueil d’un deuxième enfant en vue de l’adoption. Le Service de protection de la jeunesse reproche toutefois à l’expert d’avoir introduit des développements juridiques dans le chapitre « discussions ». Il lui reproche également de n’avoir pas examiné le problème que poserait l’adoption d’un troisième enfant au moment où les deux premiers enfants entraient dans l’adolescence. Le service reproche également à l’expert de n’avoir pas mentionné l’âge des parents de la recourante qui seraient aujourd’hui âgés respectivement de 72 et de 76 ans.
De son côté, la recourante a indiqué qu’elle n’avait aucune réquisition à formuler concernant le rapport d’expertise tout en relevant que les informations données en page 8 devaient être précisées par l’élément suivant : seuls les services de pédiatrie et d’obstétrique de l’Hôpital de Martigny avaient été fermés ce qui avait engendré une augmentation des consultations à l’Hôpital du Chablais où elle travaillait.
L'expert a en outre déposé un complément à son rapport d’expertise en réponse aux déterminations du Service de protection de la jeunesse.

Considérant en droit
1. a) Un enfant peut être adopté si les futurs parents adoptifs lui ont fourni des soins et ont pourvu à son éducation pendant au moins deux ans et si toutes les circonstances permettent de prévoir que l'établissement d'un lien de filiation servira au bien de l'enfant sans porter une atteinte inéquitable à la situation d'autres enfants des parents adoptifs (art. 264 CC). Selon l'art. 11a de l'ordonnance réglant le placement d'enfants à des fins d'entretien et en vue d'adoption du 19 octobre 1977 (OPEE), toute personne qui accueille chez elle un enfant en vue d'adoption doit être titulaire d'une autorisation officielle. L'autorisation ne peut être délivrée que si les qualités personnelles, l'état de santé et les aptitudes éducatives des futurs parents adoptifs et des autres personnes vivant dans leur ménage, ainsi que les conditions de logement, offrent toute garantie que l'enfant placé bénéficiera de soins, d'une éducation et d'une formation adéquats et que le bien-être des autres enfants vivant dans la famille sera sauvegardé; et s'il n'existe aucun empêchement légal s'opposant à la future adoption et que l'ensemble des circonstances, notamment les mobiles des futurs parents adoptifs, permettent de prévoir que l'adoption servira au bien de l'enfant (art. 11b al. 1 let. a et b OPEE). Les aptitudes des futurs parents adoptifs feront l'objet d'une attention particulière s'il existe des circonstances pouvant rendre leur tâche difficile, notamment (...) lorsque la famille comprend déjà plusieurs enfants (art. 11b al. 2 let. d OPEE). L'autorité prendra tout particulièrement en compte l'intérêt de l'enfant lorsque: la différence d'âge entre l'enfant et le futur père adoptif ou la future mère adoptive est de plus de 40 ans ou que la requérante ou le requérant n'est pas marié ou qu'elle ou il ne peut pas adopter conjointement avec son époux ou son épouse (art. 11b al. 3 let. a et b OPEE). Par ailleurs, une personne non mariée peut adopter seule si elle a 35 ans révolus (art. 264b CC).
b) L'adoption doit être précédée d'un lien nourricier d'une période de deux ans au moins, qui permet de justifier l'établissement d'un lien de filiation juridique (art. 264 CC); cette période constitue en quelque sorte un délai d'épreuve et un moyen pour l'autorité de s'assurer que l'adoption servira au bien de l'enfant (Grossen op. cit. FJS n° 1353). L'art. 316 CC soumet le placement de l'enfant auprès des parents nourriciers à l'autorisation et à la surveillance de l'autorité tutélaire ou d'un autre office du domicile des parents nourriciers (al. 1), et il charge le Conseil fédéral d'arrêter les prescriptions d'exécution (al. 2). A cet effet, l'art. 5 de l'ordonnance du Conseil fédéral réglant le placement d'enfants du 19 octobre 1977 (OPEE) prévoit que l'autorisation de placement ne peut être délivrée que si les qualités personnelles, les aptitudes éducatives, l'état de santé des parents nourriciers et les conditions de logement offrent toute garantie que l'enfant placé bénéficiera de soins, d'une éducation et d'une formation adéquats (al. 1). Pour déterminer si la condition primordiale du bien de l'enfant est réalisée, l'autorité doit se demander si l'adoption envisagée est véritablement propre à améliorer la situation de l'enfant et lui procurer ainsi de meilleures possibilités de développement de sa personnalité que celles de son environnement social et familial avant l'adoption. Cette question doit être examinée des points de vue affectif, intellectuel et physique, sans toutefois attribuer une importance excessive au facteur matériel (ATF 125 III 161, consid. 3a p. 163).
c) Dans leur version originale du 10 décembre 1907, les art. 264 ss CC réservaient la possibilité d'adopter aux seules personnes âgées d'au moins 40 ans, qui n'avaient aucun descendant; et la situation juridique de l'adopté n'était pas clairement établie, car il conservait des droits et devoirs envers sa famille d'origine (Grossen, Adoption FJS n° 1352). Le nouveau droit de l'adoption est conçu comme une importante institution d'éducation et d'assistance en faveur de l'enfant sans famille; la relation psychologique et sociale entre les parents nourriciers et l'enfant est considérée comme une base propre, et équivalente à la descendance, pour l'établissement d'un lien de filiation. Le législateur a voulu principalement faciliter l'adoption de mineurs par des époux, qui restent seuls autorisés à adopter conjointement (art. 264a CC), mais il a également élargi cette faculté aux personnes seules, non mariées lorsqu'elles sont âgées de plus de 35 ans (art. 264b CC). En effet, même si l'adoption par une personne seule demeure exceptionnelle, il convient de poser des exigences spéciales en ce qui concerne la maturité d'esprit de l'adoptant (FF 1971 p. 1243). L'adoption doit donc servir au bien de l'enfant, améliorer sa situation, même si pour le parent ou les parents adoptifs, l'intérêt qu'ils ont à élever un enfant non apparenté peut prédominer (FF 1971 p. 1238 à 1241; arrêts TA GE 94/0121 du 24 août 1995, GE 99/0032 du 19 mai 2000, PS 98/0125 du 15 octobre 1999 et PS 99/0172 du 5 juillet 2000).
d) Par une circulaire aux autorités de surveillance concernant le placement d'enfants du 21 décembre 1988, le Conseil fédéral a rappelé que la loi n'exclut pas l'adoption par une personne seule dès lors que cette forme d'adoption peut s'avérer bénéfique pour l'enfant. Il est cependant nécessaire d'examiner si le requérant est apte à éduquer l'enfant et s'il dispose du temps nécessaire à cet effet (circulaire précitée in FF 1989 I p. 6). Le Conseil fédéral souligne également que la raison d'être de l'adoption aux fins d'éducation exige que l'enfant ait des parents adoptifs dont l'âge corresponde à peu près à celui des parents naturels. Ce n'est pas en fonction d'un âge précis, mais en fonction d'une différence d'âge déterminée entre l'enfant et les futurs parents adoptifs qu'il convient de définir si ces derniers auront la force et la faculté d'adaptation nécessaires pour éduquer l'enfant; ils doivent avoir ces capacités non seulement au moment où ils présentent leur requête, mais aussi durant toute la minorité de l'enfant, en particulier lors de sa puberté.
Même lorsque la différence d'âge entre l'enfant et les futurs parents adoptifs est supérieure à quarante ans, l'établissement d'un rapport normal de parent à enfant n'est pas exclu; il s'agit d'un élément d'appréciation à prendre en considération (circulaire précitée in FF 1989 I 6).
e) La doctrine admet qu'une trop grande différence d'âge entre l'adopté et l'adoptant peut justifier un refus de l'adoption en considération du bien de l'enfant; que les parents adoptifs ne devraient pas être, pour l'enfant, de la génération des grands-parents de celui-ci; que l'appréciation de l'aptitude des parents adoptifs à donner des soins, une éducation et une formation adéquats, et celle de la capacité à satisfaire aux exigences spéciales que pose l'origine de l'enfant, devraient prendre largement en compte le critère de l'âge (Grossen, Fiche juridique n° 1353/II; Hegnauer, Commentaire bernois, éd. 1984, ad art. 265, ch. marg. 6; Eichenberger, Die materiellen Voraussetzungen des Adoption Unmündiger nach neuem schweizerischen Adoptionsrecht, thèse 1974, p. 170; Stettler, Traité de droit privé suisse III, t. II/1, p. 112). La jurisprudence attache parfois une importance décisive à la différence d'âge entre l'enfant et ses futurs parents adoptifs. Ainsi, il a été jugé qu'une différence d'âge de 58 ans était excessive, les risques que le bien de l'enfant soit sérieusement compromis durant les années à venir étant trop élevés (RDT 1985, p. 69). Il a été jugé de même en ce qui concerne une différence d'âge de 50 ans (RDT 1993, p. 147). Cependant, la jurisprudence précise également qu'aucune disposition n'interdit l'adoption par les grands-parents, car ce qui est décisif, comme l'énonce l'art. 264 CC, est que l'établissement du lien de filiation serve au bien de l'enfant. Il n'en demeure pas moins que, dans un tel cas, il s'impose d'examiner la requête d'adoption avec une attention particulière (ATF 119 II 1, JdT 1996 I 125). Cet exemple démontre que, du fait de l'absence de législation quant à l'âge maximum pour adopter, et du fait que l'intérêt de l'enfant passe avant tout, il s'agit d'examiner si la personne désirant recevoir l'autorisation d'accueil en vue d'adoption remplit, dans son cas particulier, les conditions nécessaires au bien du futur adopté.
L'art. 11b al. 3 let. a OPEE ne dresse pas la différence d'âge entre l'enfant et l'un des parents nourriciers comme un obstacle absolu à l'adoption, mais uniquement comme un élément d'appréciation à prendre en considération dans le cadre de l'enquête destinée à déterminer si l'adoption servira au bien de l'enfant. Une différence d'âge de plus de 40 ans ne constitue pas un empêchement légal à l'adoption et elle ne suffit pas non plus à présumer que l'adoption ne servirait pas au bien de l'enfant. L'autorité doit prendre en considération l'ensemble des circonstances, notamment la motivation des parents adoptifs, leur niveau éducatif et leur ouverture, en particulier leur faculté à accepter l'enfant avec ses qualités et ses défauts dans le respect de sa personnalité et de ses origines sociales et culturelles (Arrêt TA GE 1992.0140 du 24 mars 1993).
2. a) L’autorité intimée met en doute la possibilité de garder la dynamique familiale avec l'arrivée d'un troisième enfant, qui entraînerait une augmentation de la charge de travail et de la demande des enfants à l'égard de leur mère. De plus, un enfant adopté remet souvent très fortement en question sa mère ou son père, à l'âge de l'adolescence. Le troisième enfant arriverait en bas âge dans la famille au moment où G._, l'aîné, entrerait dans la préadolescence, et l'attention et la disponibilité que cela demanderait pourraient devenir trop difficiles à gérer. L'autorité intimée relève aussi que la différence d'âge entre X._ et l'enfant adopté, qui se situerait à 45 ans environ, ne lui paraît pas favorable car la recourante serait âgée de près de 70 ans lorsque le troisième enfant atteindrait l'âge adulte. Cette situation pourrait être aggravée si X._ était confrontée à des ennuis dans sa santé, cela d'autant plus qu'elle ne peut compter sur la présence d'un conjoint pour la soutenir. L’expert mandaté par le tribunal a toutefois émis un pronostic favorable sur le bien de l’enfant en vue de l’octroi d’une autorisation d’accueil.
b) La jurisprudence fédérale a précisé que lorsque les conditions nécessaires au bien de l’enfant sont réunies, et que son adoption par une personne seule répond à toutes les exigences de son plein épanouissement et du développement de sa personnalité, tant du point de vue affectif et intellectuel que visible, elle sera prononcée ; dans ce cas, au stade du placement préalable, la prévision que l’adoption servira au bien de l’enfant est réalisée (ATF 111 II 233 consid. 2 cc p. 235 ). Le caractère exceptionnel de l’adoption par une personne seule n’est donc pas décisif en soi. Il importe bien plutôt d’examiner, dans chaque cas, si les conditions requises pour le bien de l’enfant – et en particulier celles qui doivent être réunies par les futurs parents adoptifs – sont remplies conformément aux exigences légales (ATF 125 III p. 161, consid. 4 b p. 165).
c) En l’espèce, l'autorité intimée a déjà reconnu toutes les qualités éducatives et l’encadrement qu’offrait la recourante aux deux enfants qu’elle a déjà adoptés. Aucune critique n’a d’ailleurs été formulée sur l’évolution des deux enfants, ce qui démontre que l’adoption a répondu aux exigences du plein épanouissement et du développement de leur personnalité. Il est vrai que le premier enfant adopté, né en 1993, aura bientôt douze ans lorsque le nouvel enfant que la recourante envisage d’adopter entrera dans le cercle familial et que le second enfant adopté par la recourante sera âgé seulement de sept ans. Cette situation particulière, qui a motivé pour une part importante le refus de l’autorité intimée, ne permet pas toutefois à elle seule de nier la réalisation de la condition relative au bien de l’enfant. L’expert a pu interroger les enfants de la recourante sur le projet d'adopter un troisième enfant et il a ainsi pu constater leur plein accord avec cette démarche, ce qui permet de douter du pronostic négatif émis par l’autorité intimée. L’objection de base formée par le Service de protection de la jeunesse concernant l’arrivée du troisième enfant au moment où le premier enfant adopté entre dans l’âge de l’adolescence ne tient pas compte des avis exprimés par les enfants eux-mêmes dans le cadre de l'examen psychiatrique des enfants et des interactions familiales. L'opinion de l'autorité intimée semble reposer plutôt sur la crainte exacerbée d'une relation fusionnelle entre l'enfant et la mère et les conséquences négatives qui pourraient en résulter. Si le tribunal comprend bien les risques théoriques d'une telle relation fusionnelle, il constate que le dossier ne comporte aucun élément permettant d'affirmer ou même de douter qu'un tel risque serait réalisé pour la recourante et ses enfants. Le rapport d'évaluation du milieu d'adoption établi par le Service genevois de la protection de la jeunesse le 5 octobre 1992 relève que "c'est une femme ouverte et chaleureuse, qui a su trouver un équilibre dans sa vie". Le complément à l'évaluation sociale du 6 août 1997 relève également que la recourante est décrite comme étant "une mère patiente, adéquate, nullement surprotectrice et une femme bien organisée, claire dans ses projets, solide, sereine, ouverte et positive". Le rapport de renseignements du 10 juillet 2002 permet de démontrer les progrès réalisés par I._ depuis son accueil jusqu'à l'adoption et met ainsi en évidence les qualités éducatives de la recourante. L'avis du pédopsychiatre qui a suivi les enfants de la recourante dès le mois de décembre 2000 relève que cette dernière est une femme intelligente et fine, capable de se remettre en question, et ne souffrant d'aucune maladie psychiatrique; "il s'agit d'une maman soucieuse du bien-être de ses enfants, à l'écoute de leur besoin et de leurs désirs et montrant d'excellentes compétences maternelles". L'expert mandaté par le tribunal a aussi constaté que les qualités personnelles, l'état de santé et les aptitudes éducatives de la recourante, ainsi que les conditions de logement, permettent de garantir sans aucun doute que l'enfant à adopter bénéficiera des soins, d'une éducation et d'une formation adéquats.
d) L'autorité intimée a mis en cause l'expertise ordonnée par le tribunal, mais il faut relever à cet égard qu’elle s'en est remise pour l'essentiel à la position prise par le chef de l'OSSAM, dont l'avis du 19 octobre 2004 semble plutôt refléter une position de principe contre l'adoption par une femme seule sans tenir compte des circonstances et des caractéristiques de chaque cas particulier. Alors que l'expert a procédé à l'audition des enfants de la recourante pour l'examen psychiatrique des enfants et l'appréciation des interactions familiales, le chef de l'OSSAM n'a pas vu ni entendu les enfants directement concernés. Or, le Tribunal fédéral a bien précisé dans sa jurisprudence qu'il importe bien plutôt d’examiner, dans chaque cas, si les conditions requises pour le bien de l’enfant sont remplies (ATF 125 III p. 161, consid. 4 b p. 165), ce qui nécessite aussi de tenir compte de l'avis des frères et sœurs de l'enfant à adopter. Si un tel examen a bien été réalisé par l'expert en procédant à l'audition des enfants de la recourante, le chef de l’OSSAM n’a pas procédé à une telle investigation. Aussi l'avis de l'OSSAM n'est documenté par aucun avis scientifique alors que l'auteur de l'expertise se réfère aux travaux de recherches les plus récents dans le domaine de l'adoption qui montre une certaine équivalence des risques entre l’adoption par une personne seule et un couple. En définitive, tous les avis exprimés par les spécialistes dans les différentes procédures d'adoption menées par la recourante concordent sur les grandes qualités humaines et éducatives de cette dernière posant ainsi les éléments essentiels et déterminants quant au pronostic favorable de l'adoption d'un troisième enfant. L'avis isolé de l'OSSAM, qui a servi de base au refus du Service de protection de la jeunesse, peut toutefois s'expliquer par le caractère lacunaire des investigations menées par l’office, qui n'a pas entendu les enfants de la recourante, principalement concernés par le préavis négatif qu'il a formulé.
e) Il est vrai que la différence d’âge entre la recourante et l’enfant à adopter est relativement importante. Elle reste toutefois inférieure à 50 ans. La recourante atteindra d’ailleurs l’âge de 50 ans quand le premier enfant se trouvera dans la pleine période d’adolescence à 15 ans ; elle aura 56 ans au moment où le deuxième enfant vivra cette période-là ; elle sera enfin âgée de 60 ans au moment où le troisième enfant traversera la période de l’adolescence et elle bénéficiera alors de l’expérience acquise avec les deux premiers enfants. Dans ces conditions, le tribunal estime que la différence d’âge, bien qu’importante, ne constitue pas un obstacle à l’adoption d’un troisième enfant, compte tenu de l’ensemble des qualités que présente la recourante dans sa structure éducative. En particulier, le travail à temps partiel de la recourante permet de consacrer une durée relativement importante de son temps aux enfants. La recourante est d’ailleurs une femme active, entreprenante, qui possède une ouverture d’esprit et une capacité d’adaptation, ainsi qu’un sens des responsabilités important. Elle est en mesure d’apporter par ses qualités, l’entourage dont elle bénéficie, toutes les conditions nécessaires pour assurer le plein épanouissement et le développement personnel d’un troisième enfant dans la cellule familiale. Il est vrai que les parents de la recourante sont avancés en âge mais d’un autre côté, on ne peut pas non plus faire abstraction des liens de la fratrie qui seront tissés entre les premiers enfants adoptés et le dernier de nature à consolider la cellule familiale.
Dans ces conditions, le tribunal considère que les motifs qui ont conduit le Service de protection de la jeunesse à refuser l'autorisation requise ne sont pas fondés sur une analyse complète et globale de la situation et de l'expérience de la recourante et qu’ils ne tiennent pas compte de l'ensemble des circonstances. Il apparaît en effet que la structure d’accueil, l’environnement social et les qualités éducatives dont la recourante a déjà fait preuve avec ses deux premiers enfants adoptés permettent de considérer que l’ensemble des conditions requises pour l’octroi de l’autorisation d’accueil sont remplies.
3. Il résulte des considérants qui précèdent que le recours doit être admis et la décision attaquée réformée en ce sens que la recourante est mise au bénéfice d’une autorisation d’accueil en faveur d’un enfant âgé de trois ans au maximum, de bonne santé et en provenance d’Haïti. Au vu de ce résultat, il est décidé de laisser les frais de justice à la charge de l’Etat et de mettre les frais d’expertise, arrêtés à 7'000 fr., à la charge du Service de protection de la jeunesse. La recourante, qui obtient gain de cause avec l’aide d’un homme de loi, a droit aux dépens qu’elle a requis, arrêtés à 1'000 fr.