Decision ID: db513962-0ab2-45dc-8b61-8dbd0a0e23e4
Year: 2003
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

vu les faits suivants :
A. X._ et Y._ sont entrées en Suisse le 21 avril 2002 au bénéfice d'un visa les autorisant à séjourner 20 jours au maximum en Suisse. Le 24 mai 2002, elles ont déposé un rapport d'arrivée et sollicité la délivrance d'une autorisation de séjour. Leur demande a été accompagnée d'une lettre du 1er mai 2002 de l'avocat Jean-Pierre Moser dans laquelle les faits suivants sont exposés :
"(...)
1 Z._, né le 3.******** à Gikomero (Ruanda), et X._, née le 1.******** à Gikomero, se marient le 14 février 1970 à Kabuye (Ruanda). De leur union naissent huit enfants, tous à Nyarungenge (Ruanda), à l'exception de l'avant-dernier, qui naît à Addis-Abeba (Ethiopie), où la famille est alors en séjour. Il s'agit de
(1) A._,
(2) B._,
(3) C._,
(4) D._
(5) Z._,
(6) E._,
(7) Y._, 2.********, comme on l'a dit, à Addis-Abeba
1
(8) F._.
Tous sont de nationalité ruandaise.
2 La famille cherche refuge à l'étranger - en relation avec les troubles du Ruanda. En 1993, Z._ se réfugie à Addis-Abeba. Sa femme X._ l'y rejoint en avril 1994 (on se souvient que c'est à l'époque des massacres). Ils se séparent en 2000. Z._ se rend alors aux Pays-Bas, où il demande l'asile. A l'heure qu'il est, il n'y a pas de décision, sauf de tous petits métiers, il vit des subsides de l'assistance publique locale. Sa situation financière est si mauvaise qu'elle lui interdit d'entretenir sa famille. S'il est propriétaire de parcelles au Ruanda, elles sont indisponibles, soit confisquées, soit occupées. Quant à X._ et ses filles Germaine et Marie-Claire, elles reçoivent des autorités éthiopiennes une autorisation de séjour validée pour l'avant-dernière fois au 3 avril 2002
2
- et prolongée au 30 août 2002, sans qu'il soit possible d'espérer une prolongation ultérieure. A._ demande l'asile en France, essuie un refus, fait un recours dont il attend l'issue. Il vit dans un foyer pour requérants d'asile. D._, qui est double nationale ruandaise et canadienne, célibataire, vit à Montréal (Canada) avec un enfant à charge, un emploi et un petit salaire. Elle
_
1
Les deux derniers enfants sont bel et bien communs aux époux. Les noms ont été choisis par les parents exprès pour différer des noms de famille précédents (le choix du prénom et du nom est libre dans la coutume). X._ signifie
qui vient de Dieu.
2
Il faut faire attention au fait que l'Ethiopie a un double système de datation.
entretient sa soeur B._, sans ressources propres, qui vit à son foyer. Le 28 mars 2002 à Boncourt (JU), C._ épouse le citoyen suisse H._, né le 26 décembre 1970. Z._ demande l'asile en Suisse, essuie un refus, fait un recours dont il attend l'issue. Il vit à Lausanne et a des missions par l'entreprise de travail intérimaire Free Man SA. F._ réside en France au bénéfice d'un permis d'étudiant. Elle fait à l'Université de Lyon des études au bénéfice d'un permis d'étudiant. Elle fait à l'Université de Lyon des études de droit financées par H._, sous réserve de bourses qu'elle vient d'obtenir. I._ demande l'asile en France et attend la réponse à sa requête. Elle vit dans un foyer pour enfants.
3 A Addis-Adeba, Y._ prépare le baccalauréat au lycée français de cette ville. C'est l'un de ses meilleurs éléments du lycée - pour dire le moins. Au début de 2002, elle passe l'examen blanc. La fin s'approchant de son autorisation de séjour en Ethiopie, elle demande à la direction du lycée la
feuille de transfert
qui lui permettrait de se présenter à une session en France, mais précisément parce que c'est un bon élément et que ça compte pour la gloire ou pour les subsides, on ne sait, la direction du lycée refuse de délivrer la feuille. Du coup, le départ s'approchant, Y._ renonce à se présenter à la session à Addis-Abeba et décide de le faire où faire se pourra - quitte à compléter encore sa formation en attendant. Elle entend faire ensuite l'Université.
4 Z._ et X._ sont, depuis 2000, rarement en contact. Au Ruanda, X._ a encore des nièces et neveux, avec lesquels elle n'a quasi pas de relations. Vivent en Suisse des membres de sa famille ou de sa belle-famille, avec lesquels elle n'a que peu de rapports, J._ ou K._.
5 X._ n'exerce en Ethiopie aucune activité lucrative (cf. son livret éthiopien pour étrangers, qui par de
housewife
). Elle n'a pas de biens au Ruanda. Elle ne dispose pas de biens au Ruanda. Elle ne dispose d'aucun moyen financier propre. Sans l'aide financière de L._, elle n'aurait pas survécu - ce qui est vrai aussi de Y._ mais encore de I._..
6 Z._, aux Pays-Bas, est bien incapable de se charger financièrement de sa femme - à supposer qu'il veuille la recueillir, ce que la situation récente ne permet pas de supposer. Que A._ vivre dans un foyer pour requérant d'asile règle la question de l'accueil de sa mère et de sa soeur Y._.
B._ , sans ressources, a été recueillie par sa soeur D._, dont le salaire (inférieur à celui qu'elle pourrait attendre d'après sa formation) lui permet tout juste d'entretenir les trois personnes qui vivent à son foyer. Z._, qui subsiste par des missions, n'a pas les moyens d'accueillir sa mère et sa soeur. D._ finance ses études - et vit - de bourses et de subside de la famille L._.
7 X._ (qui a un diplôme de comptable) et Y._ parlent kinyarwanda - leur maternelle - le swahili et le français.
8 X._ et Y._ sont contraintes de quitter l'Ethiopie, puisque les autorités compétentes ne sont pas disposées à prolonger leur titre de séjour. Or il faut que la première ait les moyens de son entretien - alors qu'elle n'a pas de ressources propres - et que la seconde n'interrompe pas sa formation, outre qu'elle est dans la même nécessité que sa mère et dans les mêmes circonstances. La seule aide familiale possible est, pour les raisons que l'on a exposées ci-dessus, le foyer de H._ et de C. C'est pourquoi X._ entre en Suisse le 21 avril 2002 pour se réunir à sa fille et à son beau-fils à Lausanne, accompagnée de Y._.
9 Le salaire de H._ est égal à 7'400 francs brut et à net 6'800 francs net par mois, treize fois par an. L._, qui termine sa thèse de doctorat en chimie, la soutiendra au cours de cette année. Assistante à l'EPFL, elle gagne quelque 3'000 francs par mois en moyenne. Elle est actuellement en congé-maternité. Elle n'aura aucune difficulté prévisible à occuper un emploi avec un salaire en conformité de son titre. Les époux L._ ont un enfant, N._, né le 19 avril 2002. La famille occupe un appartement de trois pièces et demie, au loyer de 1'485 francs, charges comprises. Outre les frais des services industriels, à la hauteur habituelle, les primes d'assurance-maladie font 400 francs au total.
10 X._ n'exercera aucune espèce d'activité lucrative en Suisse. Il est providentiel, pour les époux L._, qu'elle puisse se consacrer à la garde de son petit-fils N._: les frais prévisibles d'une garderie (alors que les deux parent travaillent) feraient quelque 1'840 francs par mois.
Y._ se présentera à une prochaine session du baccalauréat - se réservant, si c'est nécessaire, d'achever sa préparation dans un institut lausannois, avec l'intention de faire ensuite ses études supérieures à l'Université de Lausanne. Joël et Céline L._ se chargent (ils le confirment par écrit) de l'entretien entier d'X._ et de Y._. Ils se réservent encore d'ailleurs de recueillir I._. Dans les mêmes conditions, dans le cas d'une nécessité qui au demeurant n'apparaît pas en l'état.
(...)".
Dans le cadre de l'instruction de la demande, ont été produits une déclaration de garantie des époux L._, leurs décomptes de salaire, ainsi qu'une copie de leur bail à loyer.
B. Par décision du 2 mai 2003, le SPOP a refusé la délivrance des autorisations de séjour sollicitées par les intéressées pour les motifs suivants :
"(...)
Motifs :
Compte tenu :
• Que Madame X._ ainsi que sa fille ont sollicité l'octroi d'une autorisation de séjour en déposant un rapport d'arrivée le 24 mai 2002 pour vivre auprès de Madame L._, fille et soeur des intéressées.
• Conformément à l'article 1 alinéa 1 de l'Ordonnance limitant le nombre des étrangers du 6 octobre 1986 (OLE) qui vise à assurer un rapport équilibré entre l'effectif de la population suisse et celui de la population étrangère, des autorisations peuvent être accordées pour des raisons importantes (article 36 OLE).
• En l'espèce et au regard de la jurisprudence, tel n'est pas le cas et bien que les motifs invoqués soient dignes d'intérêt, notre service ne peut s'éloigner de la pratique constante en matière d'octroi d'autorisations de séjour fondées sur cet article.
• De plus, nous relevons que les intéressées sont entrées en Suisse avec un visa touristique d'une durée de 20 jours.
• Que Madame ne souhaitait pas rester en Suisse pour une durée indéterminée, mais rejoindre son époux domicilié en Hollande, ce dernier ayant déposé une demande d'asile, laquelle a été refusée le 13 janvier 2003 par les autorités hollandaises.
• De plus, une autorisation de séjour fondée sur l'article 3 alinéa 1, lit a. de l'Ordonnance limitant le nombre des étrangers du 6 octobre 1986 (Etat le 16 juillet 2002), ne peut être accordée, les intéressées n'ayant pas été à charge de sa fille avant leur arrivée en Suisse le 24 mai 2002.
Décision prise en application des articles 4 et 16 de la loi fédérale sur le séjour et l'établissement des étrangers du 26 mars 1931 (LSEE) et de l'article 36 (OLE).
Un délai de départ immédiat dès notification de la présent leur est imparti pour quitter notre territoire.
(...)".
C. Recourant le 26 mai 2003 contre le refus du SPOP, X._ et Y._ concluent avec dépens à l'octroi de l'autorisation sollicitée. Les recourantes se sont acquittées d'une avance de frais de 500 francs. L'effet suspensif a été accordé au recours. Dans ses déterminations du 25 juin 2003, l'autorité intimée conclut au rejet du recours. Le 31 juillet 2003, les recourantes ont déposé des observations complémentaires. Le 7 août 2003, le SPOP n'a pas souhaité compléter ses déterminations. Le 8 août 2003, les recourantes ont encore produit un lot de pièces. Ensuite, le tribunal a statué sans organiser de débats.

et considère en droit :
1. Le SPOP considère tout d'abord que les recourantes sont liées par les motifs d'octroi et la durée du visa qu'elles ont obtenus pour entrer en Suisse. Les recourantes contestent une telle appréciation faisant valoir que leur visa ne les prive pas de la faculté de demander le règlement de leurs conditions de séjour en application du droit commun et d'attendre l'issue de leur demande conformément à l'art. 1er al. 1 RSEE, citant une jurisprudence publiée aux ATF 111 Ib 1. Selon l'art. 11 al. 3 de l'ordonnance concernant l'entrée et la déclaration d'arrivée des étrangers (OEArr), entrée en vigueur le 1er février 1998, l'étranger est lié par les indications qui figurent dans son visa concernant le but de son voyage et de son séjour.
Les directives de l'Office fédéral de l'immigration, intégration et émigration en Suisse (IMES) précisent à leur chiffre 223.1 (état février 2003 2ème version remaniée), qu'en principe, aucune autorisation de séjour ne sera accordée à l'étranger qui n'est pas muni d'un visa. Cela est en particulier valable lorsque le visa a été délivré en application de l'art. 11 al. 1 OEArr (tourisme, visites, entretiens d'affaire, etc.), et que l'étranger souhaite changer le but de son séjour. Les dérogations à cette règle sont toutefois possibles dans des situations particulières, notamment en faveur d'étrangers possédant un droit à une autorisation de séjour (art. 7 et 17 de la loi sur le séjour et l'établissement des étrangers du 26 mars 1931, LSEE en abrégé).
En l'occurrence, les recourantes sont respectivement la mère et la soeur de Céline L._ qui a épousé un ressortissant suisse et obtenu de ce fait une autorisation de séjour en Suisse par regroupement familial. Seule la recourante X._ peut se prévaloir de l'art. 3 al. 1bis litt. b de l'ordonnance limitant le nombre des étrangers du 6 octobre 1986 (OLE) qui prévoit une application limitée de cette ordonnance aux membres de la famille de ressortissants suisses aux nombres desquels on compte les ascendants du conjoint d'un ressortissant suisse qui sont à charge. Mais cette disposition ne donne de toute manière pas droit à la délivrance d'une autorisation de séjour à celle-ci (dans ce sens, voir directives IMES, chiffre 612). Dans le cas particulier, il faut relever que ce lien de parenté n'existe que depuis la célébration le 28 mars 2002 du mariage de la fille d'X._, soit moins de deux mois à peine avant l'arrivée des intéressées en Suisse, sous couvert d'un visa autorisant un séjour de 20 jours au maximum en Suisse, indépendamment de la question discutée par les parties de savoir s'il y avait réellement prise en charge. Il apparaît déjà qu'une différence de traitement entre les recourantes serait difficilement compréhensible sur le plan humain. ll en résulte ensuite, et ce point est déterminant, que les recourantes ont manifestement trompé les autorités sur le but réel de leur venue en Suisse dès lors qu'elles n'entendaient pas simplement limiter leur séjour à une visite mais entendaient prolonger celui-ci de manière durable. Les recourantes ont manifestement voulu mettre les autorités suisses devant le fait accompli, en leur imposant leur présence. Une telle attitude ne justifie pas qu'elles soient autorisées à changer le but de leur séjour en Suisse. En effet, s'il suffisait d'entrer en Suisse comme touriste ou visiteur et de requérir ensuite une autorisation de séjour pour un autre motif, le contrôle à l'immigration perdrait tout son sens et viderait de sa substance l'exigence de visa. Pour ce motif, les recourantes ne peuvent pas être autorisées à présenter une demande d'autorisation de séjour et doivent quitter la Suisse (voir à titre d'exemple TA, arrêt PE 2002/0012 du 26 mars 2002). La jurisprudence citée par les recourantes aux ATF 111 Ib 1 n'est d'aucun secours pour les recourantes dès lors que l'OEArr, entrée en vigueur en 1998, est très largement postérieur à l'arrêt en question.
2. Indépendamment de ce qui précède, le recours doit être rejeté pour les motifs qui suivent. L'appartenance des recourantes à l'ethnie des Hutus qui ont été massacrés au Ruanda est un argument qui relève cas échéant des autorités d'asile, mais en tous cas pas de celles de police des étrangers qui ne sont pas habilitées à accueillir un tel moyen.
3. Les recourantes se plaignent du fait que la décision attaquée violerait les art. 8 CEDH et 36 OLE.
S'il est vrai que l'art. 8 CEDH reconnaît à toute personne le droit au respect de sa vie familiale et la protège, à certaines conditions, contre une séparation d'avec les membres de sa famille, le Tribunal fédéral admet en principe que cette disposition ne s'oppose qu'à la séparation des proches parents, soit des époux vivant en communauté conjugale ou d'un parent vivant avec son enfant mineur. Si l'intéressé requérant d'une autorisation de séjour ne fait pas partie de ce noyau familial proprement dit, il ne peut se prévaloir de liens familiaux dignes de protection que s'il se trouve dans un rapport de dépendance avec les personnes admises à résider en Suisse (ATF 120 Ib 257 1). En l'occurrence, les recourantes font valoir que seuls Joël et Céline L._ peuvent leur procurer des conditions de vie décentes et assurer leurs besoins élémentaires. Elles exposent qu'un renvoi les exposerait à un exil permanent puisqu'elles ne pourraient regagner leur patrie. Elles font état d'un besoin d'assistance en raison d'une situation de détresse qui commanderait selon elles la délivrance d'une autorisation de séjour fondée sur l'art. 36 OLE, soit une autorisation de séjour sans activité lucrative à titre de raisons importantes. Elles relèvent qu'X._ s'occupe de la garde de son petit-fils pour lequel ses parents n'ont pas trouvé de garderie en raison de la pénurie de crèches à disposition.
D'une manière générale, l'art. 8 CEDH permet d'envisager une dépendance des parents par rapport à leurs enfants fondant un droit de présence en Suisse pour que ceux-là trouvent auprès de ceux-ci le soutien que leur état implique (Philip Grant, La protection de la vie familiale et de la vie privée en droit des étrangers, Bâle 2000, p. 372 et 373 + réf. cit.). En l'espèce, toutefois, les recourantes ne font valoir aucune circonstance permettant de conclure à une dépendance au sens de la jurisprudence. En effet, les recourantes ne sont pas atteintes d'un handicap ou d'une maladie grave les empêchant de vivre de manière autonome à l'étranger. Les liens affectifs normaux invoqués par les recourantes ne constituent pas une circonstance qui permet la délivrance d'une autorisation de séjour fondée sur l'art. 8 CEDH. Le fait pour une mère de ne plus disposer d'aucune famille dans le pays d'origine, ni la circonstance qu'elle pourrait s'occuper de ses petits-enfants ne suffisent pour créer un lien de dépendance (ATF non publié 2A.353/1996 du 29 octobre 1996 en la cause I citée par Philip Grant, op. cit., p. 373 sous note 559). Il apparaît également que les prestations d'assistance fournies par les époux L._ ne justifient pas la délivrance d'une autorisation de séjour en raison des art. 8 CEDH et 36 OLE dès lors qu'il n'est pas nécessaire que cette aide s'effectue impérativement en Suisse. En effet, le renvoi des recourantes ne prive pas celles-ci de la possibilité de recevoir une aide financière depuis la Suisse. Le tribunal parvient à la conclusion qu'aucune dépendance au sens où l'entend la jurisprudence, n'existe en l'espèce si bien que le refus du SPOP doit être confirmé.
4. Les considérants qui précèdent conduisent au rejet du recours aux frais des recourantes qui succombent et qui, vu l'issue de leur pourvoi, n'ont pas droit à l'allocation de dépens.