Decision ID: 4022dfb3-459d-5b11-a62a-ab9cffba31e9
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_013
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

EN FAIT
1) a. Madame Jacqueline Germaine PERRETEN est propriétaire de la parcelle n° 3'501 de la commune de Veyrier (ci-après : la commune) à l’adresse chemin des Rasses 82, sise en 5
ème
zone à bâtir, d’une surface de 1'220 m
2
.
b. Le 21 septembre 2018, par le biais de l’entreprise Lakefront SA, Mme PERRETEN a déposé une demande d’autorisation de construire auprès du département du territoire (ci-après : le département ou le DT) pour la construction d’un habitat groupé avec parking souterrain et abattage d’arbres.
La demande a été enregistrée sous la référence DD 111'928.
2) Par décision du 11 novembre 2019, le département a délivré l’autorisation de construire sollicitée.
3) Le 10 décembre 2019, Madame Florence AESCHBACH DUC et Monsieur Olivier DUC, Madame Véronique JACOT BRUNETTI et Monsieur Giancarlo BRUNETTI, Madame Daniela CALAZANS ALBUQUERQUE, Monsieur Maurice DZIKOWSKI, Monsieur Pablo FERNANDEZ DE MELLO E SOUZA, Madame Marianne FRISCHKNECHT, Madame Marie et Monsieur Pierre JÄGER, Madame Rita-Maria LADOR, Madame Nicole MARTINS-MAAG et Monsieur Jason Louis MARTINS, Madame Charlotte et Monsieur Chris MCLAUGHLIN, Madame Sarunya et Monsieur Gilles RENEVEY, Madame Estelle et Monsieur José Vicente SANCHEZ, Madame Jessica TORRISI, Madame Xiaowen Viviane WANG, Madame Evelyne WEGMÜLLER, Monsieur Julien WEGMÜLLER
et Monsieur Pierre WEGMÜLLER (ci-après : BRUNETTI & Consorts) ont interjeté recours auprès du Tribunal administratif de première instance (ci-après : TAPI) contre la décision du 11 novembre 2019.
Ce recours a été enregistré sous le numéro de procédure A/4622/2019.
4) Par acte du 11 décembre 2019, la commune a également interjeté recours auprès du TAPI. Ledit recours a été enregistré sous la référence n° A/4610/2019.
5) Après un double échange d’écritures, le TAPI a, par jugement du 17 mars 2021, déclaré recevable les recours interjetés par la commune et par BRUNETTI & Consorts, joint les procédures A/4610/2019 et A/4622/2019 sous le numéro de procédure A/4610/2019, rejeté les recours et confirmé l’autorisation de construire DD 111'928. Suivait le traitement des émoluments et frais.
a. Le point 16 en fait comprenait quatre lignes en caractère gras. Il détaillait, en cinq paragraphes, les dupliques du département et de Mme PERRETEN et Lakefront SA. Le passage en gras mentionnait « Enfin, les élévations maximales de la zone 5 étaient largement respectées, que l’on prenne en considération comme base de calcul le pied de la butte ou son sommet. À examiner par les assesseurs ». Les cinq derniers mots étaient soulignés.

b. En page 32, le considérant 43 en droit traitait du grief des BRUNETTI & Consorts relatif au défaut d’intégration du projet dans son environnement, en particulier en raison du fait qu’il comporterait trois niveaux (R + 2) alors que la majorité des villas alentour n’en compterait que deux (R + 1).
Suivait l’avis du DT selon lequel le projet s’intégrait dans un terrain en pente et prévoyait un gabarit en escalier, ce qui impliquait qu’il s’agissait en réalité d’un projet pour partie en R + 1. Le TAPI indiquait : « Avec le département, il doit être observé que les dispositions en matière de gabarit de hauteur sont respectées et qu’en particulier, le bâtiment projeté ne dépassera en aucun point les 8,75 m de haut, de sorte qu’il respecte le maximum légal fixé à 10 m (art. 61 al. 4 loi sur les constructions et les installations diverses du 14 avril 1988 - LCI -
L 5 05
). À vérifier par juges assesseurs en prenant en compte le terrain naturel ». La dernière remarque, relative à la vérification par les juges assesseurs, était en caractère gras et grisée.
c. Au considérant 56 en droit, en page 39 du jugement, dans le cadre de l’analyse du grief en lien avec l’art. 14 LCI, le TAPI mentionnait notamment que : « Par ailleurs, on observera en particulier que les dimensions et l’emplacement de la place de travail destinée aux engins de sauvetage du service du feu figurant sur le plan "toiture et aménagement paysager" sont suffisants – la construction litigieuse n’étant pas "un bâtiment de grande longueur" au sens de la directive – respectent les prescriptions du ch. 7.5 de cette dernière ». Les termes « plan " toiture et aménagement paysager " » étaient grisés et en italique.
Le dispositif du jugement indique qu'ont siégé Madame la juge Caroline DEL GAUDIO-SIEGRIST, présidente, ainsi que Mesdames Saskia VOLPI RICHARDET et Diane SCHASCA, juges assesseurs. Le dispositif porte la signature manuscrite de Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST ainsi que du greffier du TAPI.
6) Par communication du 19 mars 2021, reçue le 22 mars 2021 par BRUNETTI & Consorts en l'étude de leur avocat, le TAPI a notifié aux parties une version du jugement annulant et remplaçant la précédente. La date du jugement et son numéro étaient inchangés, de même que le dispositif et le corps du jugement, sous réserve de la disparition des phrases « À examiner par les assesseurs » qui figurait à la fin du quatrième paragraphe du considérant 16 de la partie en fait, « À vérifier par juges assesseurs en prenant en compte le terrain naturel » au considérant 43 de la partie en droit et le grisé de la page 39.
Cette nouvelle notification était accompagnée d'un courrier du greffe du TAPI du 19 mars 2021, précisant que la nouvelle version annulait et remplaçait son précédent envoi du 18 mars 2021 et que le délai de recours de trente jours courrait à compter de la notification de l'envoi du 19 mars 2021.
7) Par acte du 23 mars 2021, BRUNETTI & Consorts ont saisi Monsieur le juge Olivier BINDSCHEDLER TORNARE, en sa qualité de vice-président du TAPI, d'une demande de récusation de Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST, présidente du TAPI. Ils ont conclu préalablement à la suspension « de la présente procédure » jusqu'à droit jugé sur la demande de récusation. À titre principal, la récusation de Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST devait être prononcée dans la procédure A/4610/2019, et le jugement
JTAPI/269/2021
rendu le 17 mars 2021 dans cette dernière procédure, annulé.
La mention « À vérifier par juges assesseurs en prenant en compte le terrain naturel » qui figurait dans la première version du jugement « laiss[ait] de toute évidence entendre [que Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST] n'a[vait] pas consulté les juges assesseurs avant de rejeter le grief formulé par les recourants ». De la sorte, le droit constitutionnel à une composition correcte du TAPI n'avait pas été respecté. Il en découlait également objectivement une apparence de prévention. Il apparaissait que les deux assesseurs n'avaient pas pris connaissance ni approuvé le jugement litigieux. Quant à l'apparence de prévention de Mme DEL
GAUDIO-SIEGRIST, cela découlait du fait qu'elle avait acquis une opinion sur l'issue à donner au litige avant même d'avoir obtenu les avis spécialisés des juges assesseurs. La communication du nouveau jugement étant intervenue un jour plus tard, soit le 19 mars 2021, il était hautement invraisemblable que
Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST ait pu recueillir à temps les avis spécialisés des deux juges assesseurs dans l'intervalle.
8) Par téléphone du 24 mars 2021, M. BINDSCHEDLER TORNARE a informé l'avocat des BRUNETTI & Consorts du fait que le jugement du 17 mars 2021 avait été délibéré avec les deux juges assesseurs. La pratique du TAPI consistait à expédier aux juges assesseurs les projets de jugement à délibérer à une date ultérieure. Dans ce cadre, il se pouvait qu'un projet contienne des mentions qui n'étaient pas destinées à figurer dans la version définitive du jugement, mais à faire l'objet d'une discussion plus spécifique au moment de la délibération. En l'occurrence, lors de l'envoi du jugement, le lendemain de la délibération, le greffe avait expédié le projet mis en délibération et non pas le jugement lui-même. En s'en apercevant le jour même, Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST avait donné l'ordre de notifier le jugement dans sa version définitive en annulant et remplaçant le précédent envoi. Compte tenu de ces explications, l'avocat des BRUNETTI & Consorts était invité à préciser s'il maintenait sa demande de récusation.
9) Par courrier du 24 mars 2021, ce dernier a confirmé que tel était le cas. En outre, les BRUNETTI & Consorts sollicitaient l'annulation de toutes les opérations auxquelles avait participé Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST.
10) Par jugement du 7 avril 2021, le TAPI a déclaré irrecevable la requête de récusation du 23 mars 2021 et transmis la cause à la chambre administrative de la Cour de justice (ci-après : la chambre administrative) pour raison de compétence.
L’art. 15 B al. 3 de la loi sur la procédure administrative du 12 septembre 1985 (LPA -
E 5 10
) prévoyait que, si un motif de récusation n’était découvert qu’après la clôture de la procédure, les dispositions sur la révision étaient applicables.
Selon l’art. 80 let. e LPA, il y avait lieu à révision lorsque, dans une affaire réglée par une décision définitive, il apparaissait que la juridiction qui avait statué n’était pas composée comme la loi l’ordonnait ou que les dispositions sur la récusation avaient été violées.
En l’espèce, la procédure devant le TAPI s’était terminée par le jugement du 17 mars 2021. La demande de récusation était dès lors à ce titre irrecevable. Il ne pouvait par ailleurs s’agir d’une demande de révision, le délai de recours n’étant pas échu ni d’une autre demande pour laquelle le TAPI pourrait être compétent.
Dès lors, dans la mesure où le délai de recours était encore ouvert, les critiques émises portant sur la composition du TAPI qui avait rendu le jugement ou la prévention de l’un de ses membres ne pouvaient s’exprimer que dans ce cadre.
À toutes fins utiles et dans la mesure où les intéressés concluaient à l’annulation du jugement du 17 mars 2021, leur acte du 23 mars 2021 était transmis à la chambre administrative pour raison de compétence.
Il n’était pas perçu d’émolument ni alloué d’indemnité de procédure.
11) Interpellés par le juge délégué de la chambre administrative sur la suite que les intéressés entendaient donner à la procédure, les BRUNETTI & Consorts ont maintenu leur demande de récusation de Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST.
12) Aucun recours n’a été déposé à l’encontre des jugements du TAPI des 17 mars 2021 et 7 avril 2021.
13) Invitée à se déterminer, la commune s’en est rapportée à justice quant à la demande de récusation de Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST.
14) Lakefront SA a conclu à l’irrecevabilité de l’acte du 24 mars 2021. Le motif de récusation avait été soulevé après la clôture de la procédure devant le TAPI, la seconde notification étant intervenue avant la requête des recourants. Il en découlait que les dispositions sur la révision étaient les seules applicables. Or, une telle demande devait être adressée par écrit à la juridiction qui avait rendu la décision. La chambre administrative n’était donc pas compétente et la requête irrecevable.
Le jugement du 17 mars 2021, dans sa teneur telle que notifiée le 22 mars 2021, avait acquis force de chose jugée en l’absence de tout recours. Seule demeurait ouverte la demande en révision, qui devait être traitée par le TAPI.
Subsidiairement, la requête en récusation était manifestement dénuée de tout fondement. L’omission de supprimer une note interne dans la rédaction d’un rapport, devenu définitif suite à son adoption en collège, fût-ce par la voie de la circulation, aussi regrettable soit-elle, ne constituait pas un tel motif. Pareille expérience était déjà arrivée aussi bien au Tribunal fédéral, l’arrêt n’étant toujours pas corrigé sur le site, qu’à la chambre administrative. Elle mentionnait les références aux arrêts. Que le juge professionnel s’appuie, pour traiter une question technique, sur ses assesseurs, dont la présence était précisément voulue en raison de leurs compétences professionnelles particulières, s’inscrivait au contraire dans le plein respect des règles de procédure applicables. Au final, les recourants avaient en réalité sauté sur l’occasion d’une informalité qu’ils savaient vaine pour tenter, encore un peu plus, d’obérer dans le temps la réalisation de leur projet parfaitement conforme au droit de la construction.
Ils réservaient tous leurs droits en raison du caractère abusif de la démarche.
15) Selon le DT, la composition prescrite par les art. 143 LCI et 115 de la loi sur l’organisation judiciaire du 26 septembre 2010 (LOJ -
E 2 05
) avait été respectée. La demande de récusation formulée à l’encontre de Mme DEL
GAUDIO-SIEGRIST devait être rejetée.
16) Mme DEL GAUDIO-SIEGRIST a conclu au rejet de la demande de récusation. Selon la pratique du TAPI, les deux assesseurs d’une composition recevaient au plus tard une semaine avant la date de l’audience de délibération un ordre du jour indiquant les procédures à traiter ainsi que, le plus souvent, les projets de jugement. Ils étaient également invités à consulter le ou les dossiers sur lesquels ils devaient se prononcer. Dans ce cadre, il n’était pas rare que le jugement soumis aux assesseurs contienne des mentions à l’attention de ces derniers, soulignant les points destinés à faire l’objet d’une discussion plus spécifique au moment de la délibération. Au terme de l’audience, un procès-verbal de délibération était adopté et signé par le juge qui présidait la composition. Enfin, lorsque le projet était validé par la majorité de la composition, il était notifié aux parties.
En l’occurrence, préalablement à l’audience de délibération du mercredi 17 mars 2021 et conformément à son ordre du jour, elle avait adressé aux assesseures une version annotée du projet de jugement dans la procédure A/4610/2019, lequel avait été validé lors de cette audition comme l’attestait le procès-verbal de délibération. L’ordre du jour et le procès-verbal de délibération étaient joints. C’était par erreur que la version avec les mentions avait été signée et notifiée aux parties. Le 19 mars 2021, s’étant aperçue que les annotations destinées aux assesseurs n’avaient pas été supprimées, elle avait demandé au greffe d’adresser une nouvelle version aux parties, annulant et remplaçant le précédent envoi du 18 mars 2021. Le grief d’apparence de prévention tombait à faux. S’il était évident qu’elle pouvait avoir une opinion sur l’issue à donner au recours en proposant une solution aux assesseures, il n’en demeurait pas moins que celles-ci avaient dûment exprimé leur position lors de l’audience de délibération, après avoir préalablement consulté le dossier et pris connaissance du projet de jugement. Pour ces mêmes raisons, le jugement du 17 mars 2021 avait été pris dans une composition correcte telle que prévue par la loi. Les suppositions émises par les recourants, lesquelles dénotaient d’une méconnaissance, en soi compréhensible, du fonctionnement d’une juridiction siégeant avec des assesseurs, étaient infondées.