Decision ID: d99d14a5-4c15-5085-929f-0f23bee5af0c
Year: 2012
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_013
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

EN FAIT
Madame J_, ressortissante cubaine née en 1975, est arrivée clandestinement en Suisse en 2002.
L'office cantonal de la population (ci-après : OCP) lui a délivré une autorisation de séjour au titre du regroupement familial, suite à son mariage le 14 octobre 2005 avec Monsieur B_, ressortissant cubain titulaire d'une autorisation d'établissement.
Le 3 juin 2008, l'OCP a refusé de renouveler le permis de séjour de Mme J_. Elle ne faisait plus ménage commun avec son époux ; la vie commune, dont la reprise n'était pas envisagée, avait duré moins de deux ans. Un délai échéant au 5 septembre 2008 était imparti à l’intéressée pour quitter la Suisse.
Le 7 juillet 2008, Mme J_ a saisi la commission cantonale de recours de police des étrangers (ci-après : la commission), devenue ultérieurement la commission cantonale de recours administrative, puis le Tribunal administratif de première instance (ci-après : TAPI) d'un recours contre la décision précitée. Elle avait été victime de violences tant psychiques que physiques de la part de son mari et avait dû se réfugier dans un foyer.
À ce recours étaient notamment annexés :
- une attestation datée du 4 juillet 2008 et signée par Madame M_, tante de l'intéressée. Elle avait été témoin de la situation difficile de la recourante avec son époux, de la violence verbale et des menaces de ce dernier envers elle. Elle avait en outre constaté que sa nièce avait parfois des marques bleues aux bras et se plaignait d'avoir été frappée ;
- une attestation du 5 juillet 2008 de Madame D_, autre tante de la recourante. Depuis le mariage de sa nièce, cette dernière avait l'interdiction de parler et de rencontrer sa propre famille. Lors des réunions familiales, elle était systématiquement sous « les mauvais mots » (sic) et les menaces physiques de son mari, à tel point que la famille n'osait plus voir ce dernier ;
- un certificat médical du Docteur Didier Amblard du 10 août 2007, dont il ressortait que celle-ci avait été violentée par son époux le 9 août 2007 et qu'elle avait un hématome circulaire sur tout le bras droit ;
- une attestation du foyer « C_ », lequel était un lieu d'accueil et d'hébergement pour des femmes en situation de précarité, victimes de violences physiques, seules ou accompagnées de leurs enfants. Mme J_ y avait séjourné du 17 juillet au 15 octobre 2007, en montrant de grandes compétences en matière d'autonomie, d'organisation et de communication ;
- une évaluation tripartite du séjour, datée du 9 août 2007, signée par Mme J_, un représentant de l'Hospice général et un représentant du foyer « C_ ». L'intéressée avait été adressée au foyer par le centre LAVI pour violences conjugales et violences domestiques, soit une jalousie maladive de l'époux qui voulait « une esclave séquestrée à la maison ». Aucune plainte n'avait été déposée pour le moment. L'époux avait déposé une demande en divorce.
a. Le 9 décembre 2008, la commission a entendu Mme J_ en audience de comparution personnelle des parties.
Lorsqu'elle vivait avec son époux, ce dernier lui interdisait de sortir, même pour voir sa famille à Genève, la menaçant d'une séparation ou d'un divorce si elle ne se soumettait pas à ses exigences, en précisant que cela entraînerait une perte du permis de séjour de l'intéressée.
Elle avait été frappée à une reprise pendant la vie commune et une fois après la séparation.
b. M. B_ a été entendu le même jour, à titre de renseignement. Il avait demandé le divorce.
Par décision du 9 décembre 2008, la commission a rejeté le recours, indiquant notamment :
« En ce qui concerne les
circonstances qui ont conduit le couple à se séparer, elles ne sont pas relevantes pour se déterminer sur la poursuite du séjour de la recourante en Suisse. La commission relèvera cependant à cet égard qu'il n'a pas été prouvé que J_ ait été victime de violences conjugales de la part de son mari. ».
(
DCRE/286/2008

du 9 décembre 2008, consid. 6 en droit, 2
ème
§).
Cette décision n'a pas fait l'objet d'un recours. Elle est devenue définitive et exécutoire.
Le 1
er
avril 2009, l'OCP a imparti à Mme J_ un délai échéant au 30 mai 2009 pour quitter la Suisse.
Le même jour, Mme J_ a remis à l'OCP un avis de l'ambassade cubaine à Berne, selon lequel elle-même ne pouvait pas retourner dans son pays d'origine. Le renvoi était impossible à exécuter.
Au vu de ce courrier, l'OCP a indiqué à l'intéressée, le 7 avril 2009, renoncer à exécuter ce renvoi.
Par décision du 17 mai 2010, l'office fédéral des migrations (ci-après : ODM), à qui le dossier avait été transmis pour raison de compétence, a refusé d'accorder à Mme J_ une admission provisoire. L'impossibilité du renvoi était uniquement due au comportement de l'intéressée, qui n'avait pas tout mis en œuvre pour conserver son droit de rentrer dans son pays d'origine. Les autorités cubaines accordaient à leurs ressortissants, dans certains cas, à titre humanitaire, la possibilité de reprendre domicile dans leur pays d'origine et rien n'indiquait que Mme J_ n'ait entrepris une telle démarche.
Cette décision a fait l'objet d'un recours au Tribunal administratif fédéral, devant lequel la cause est encore pendante.
Le 24 juin 2010, le Tribunal de première instance (ci-après : TPI) a débouté M. B_ de ses conclusions en divorce à l'encontre de la recourante. Les conditions d'une demande unilatérale en divorce n'étaient pas établies (
JTPI/7660/2010
).
Le TPI indiquait notamment :
« Depuis le retour de la défenderesse d'un voyage à Cuba à fin 2005, B_ avait fait preuve de violence physique à son égard. La défenderesse a produit à cet égard un certificat médical établi le 10 août 2007 par le Dr Didier Amblard (pièce 4 déf.), aux termes duquel l'examen clinique objective, en plus du traumatisme psychologique, un hématome circulaire de tout le bras droit. Un certificat à l'en-tête du Foyer « C_ » a également été produit, aux termes duquel B_ avait violemment empoigné et bousculé J_ le 9 août 2007 (pièce 5 déf.).»
(JTPI précité, consid. 7 en fait, p. 4)
« M_, tante de J_, a confirmé une attestation écrite du 4 juillet 2008. »
(JTPI précité, consid. 9 ad p. 7)
« M_ a précisé qu'elle avait constaté la présence de bleus sur sa nièce à une reprise, et qu'à une autre reprise, elle avait vu B_ donner un coup de pied à son épouse. »
(JTPI précité, consid. 9 p. 6)
« D_, autre tante de J_, a confirmé une autre attestation, datée du 5 juillet 2008, produite par la défenderesse (pièce 3 déf.) »
(JTPI précité, consid. 9 p. 6)
« E_ [...] a ajouté que, après la séparation des époux, il s'était rendu dans un bar en compagnie de B_. En entrant, le témoin avait vu J_ dans le vestiaire, ce dont il a fait part à B_. À un certain moment, B_ est allé en direction des toilettes et le témoin a vu qu'une dispute avait éclaté entre les époux, dispute dont il ne connaissait pas les causes. Les choses sont allées vite et le témoin a vu B_ prendre J_ par le cou, ajoutant ensuite qu'il pensait que B_ a "plutôt voulu se défendre lorsqu'il a eu le geste de saisir son épouse par le cou", gardant néanmoins de la scène l'image de B_ qui saisissait son épouse par l'arrière du cou. »
(JTPI précité, consid. 9 p. 7)
« A_ [...] a fait part d'une scène qu'elle ne pouvait pas dater avec précision mais survenue après la séparation des parties, alors qu'elle était allée boire un verre dans une discothèque avec J_. B_ est venu, a injurié le témoin en la traitant de "pute" et en étant désagréable avec elle, et étant "encore pire" avec J_, en ce sens qu'il lui a craché dessus. »
(JTPI précité, consid. 9 p. 7)
Dans la partie en droit de ce jugement, le TPI retient que :
« Bien au contraire, le Tribunal ne peut que constater que l'essentiel des témoignages apportés, de manière convergente, sur la personnalité extrêmement possessive, voire maladivement jalouse de B_ dans ses relations sentimentales [...]. Plusieurs témoins ont, par ailleurs, attesté de violences commises par B_ sur son épouse, venant accréditer que B_ est l'auteur des lésions constatées par certificat médical du 10 août 2007 (pièce 4 déf.), ainsi que de son comportement gravement insultant envers son épouse, pendant la vie commune et après la séparation. »
(JTPI précité, consid. B p. 10).
Le 14 septembre 2010, Mme J_ a saisi la commission cantonale de recours en matière administrative (ci-après : la CCRA) d'une requête en révision de la décision du 9 décembre 2008.
Le jugement du TPI du 24 juin 2010 contenait des éléments de preuves incontestables, soit la violence qu'elle avait dû subir de la part de son époux. La décision litigieuse refusait de renouveler le titre de séjour, notamment parce que cette violence n'avait pas été établie.
Le 22 novembre 2010, l'OCP s'est opposé à la demande en révision. Mme J_ avait déjà soulevé les violences physiques et psychiques subies lors de la première procédure devant la commission. Le jugement du TPI n'amenait pas d'éléments nouveaux démontrant que ces violences avaient atteint l'importance minimale exigée par la jurisprudence pour permettre la poursuite du séjour. Son époux n'avait pas été condamné pénalement ni civilement pour des violences conjugales.
Par jugement du 24 janvier 2012, le TAPI a déclaré irrecevable la demande en révision. Les éléments mis en avant pour la fonder n'étaient pas nouveaux et le jugement du TPI ne constituait pas un moyen de preuve nouveau.
Par acte mis à la poste le 27 février 2012, Mme J_ a saisi la chambre administrative de la Cour de justice (ci-après : la chambre administrative) d'un recours contre le jugement précité.
La demande en révision était recevable. Dans la décision initiale, la commission n'avait pas ordonné l'ouverture d'enquêtes, pourtant demandée par la recourante. Il avait été considéré de manière arbitraire que les violences subies n'avaient pas pu être établies. Le jugement du TPI démontrait le contraire, après audition de témoins. Il était propre à entraîner une modification du dispositif de la décision de la commission de 2008, car il démontrait que l'intéressée avait été une femme battue et humiliée.
Le 27 mars 2012, l'OCP a conclu au rejet des recours. Ni les faits ni les pièces mentionnés dans le jugement du TPI du 24 juin 2010 n'étaient nouveaux ; dès lors ce jugement ne constituait pas un moyen de preuve pouvant entraîner la révision de la décision initiale.
Dans le délai qui leur a été imparti, les parties n'ont pas sollicité d'acte d'instruction complémentaire et la cause a été gardée à juger le 19 avril 2012, ce dont elles ont été informées.
EN DROIT
Interjeté en temps utile devant la juridiction compétente, le recours est recevable (art. 132 de la loi sur l'organisation judiciaire du 26 septembre 2010 - LOJ -
E 2 05
; art. 62 al. 1 let. a de la loi sur la procédure administrative du 12 septembre 1985 - LPA -
E 5 10
).
Selon l’art. 80 LPA, il y a lieu à révision notamment lorsque, dans une affaire réglée par une décision définitive, existent des faits ou des moyens de preuve nouveaux et importants, que le recourant ne pouvait connaître ou invoquer dans la procédure précédente (let. b).
Des faits nouveaux justifiant la reconsidération d'une décision sont des événements qui se sont produits antérieurement à la procédure précédente, mais dont l'auteur de la demande de réexamen a été empêché, sans sa faute, d’en faire état à cette occasion. Quant aux preuves nouvelles, elles doivent se rapporter à des faits antérieurs à la décision attaquée. Encore faut-il qu'elles n'aient pas pu être administrées lors du premier procès ou que les faits à prouver soient nouveaux, au sens où ils ont été définis (ATF
108 V 171
ss ;
99 V 191
;
98 II 255
;
86 II 386
;
ATA/604/2010
du 1er septembre 2010 ; A. GRISEL, Traité de droit administratif, 1984, p. 944).
L'existence d'une procédure de révision ne peut pas avoir pour conséquence qu'une autorité doive sans cesse reprendre les mêmes affaires (Arrêt du Tribunal fédéral
2A.271/2004
du 7 octobre 2004, consid. 3). L'autorité doit seulement procéder à un nouvel examen si la loi le lui impose (ATF
100 Ib 372
consid. 3b ;
ATA/604/2010
du 1er septembre 2010 ;
ATA/366/2003
du 13 mai 2003 ; B. KNAPP, op. cit., n° 1778 ss). Au-delà de cela, l'auteur de la demande n'a aucun droit à obtenir une nouvelle décision.
En l'espèce, la recourante soutient que le jugement prononcé par le Tribunal de première instance (ci-après : TPI) constituerait un fait nouveau, dès lors qu'il démontre et admet l'existence de violences conjugales.
La comparaison des pièces et déclarations en mains d'une part, de la commission et d'autre part, du TPI concernant des événements antérieurs à la séparation du couple et rappelés aux considérants 3 et 9 de la partie en fait du présent arrêt, met en évidence que les deux juridictions disposaient des données similaires. Seule l'appréciation de ces informations diverge, étant relevé que celle faite par la commission n'a, selon le texte même de sa décision, pas été déterminante pour l'issue de la procédure.
Dans ces circonstances, c'est à juste titre que le TAPI a admis que les conditions nécessaires à une révision de la décision prononcée par la commission le 9 décembre 2008 n'étaient pas réalisées et déclaré la demande irrecevable.
Au vu de ce qui précède, le recours sera rejeté. Un émolument de CHF 400.- sera mis à la charge de la recourante, qui succombe (art. 87 LPA).
* * * * *