Decision ID: 93917e03-f982-471f-bc67-b302cc3505a3
Year: 2015
Language: fr
Court: CH_BSTG
Chamber: CH_BSTG_001
Canton: CH
Region: Federation
Law Area: penal_law

Remise en vue de confiscation (art. 74a EIMP)
B u n d e s s t r a f g e r i c h t
T r i b u n a l p é n a l f é d é r a l
T r i b u n a l e p e n a l e f e d e r a l e
T r i b u n a l p e n a l f e d e r a l
Numéro de dossier: RR.2014.168
(Procédure secondaire: RP.2014.57)
- 2 -
Faits:
A. Les autorités de poursuite pénale tunisiennes dirigent depuis 2011 plu-
sieurs enquêtes destinées à établir les faits qui se sont déroulés durant les
années passées au pouvoir par l'ex-président Zine El-Abidine Ben Ali. Les-
dites enquêtes visent non seulement ce dernier personnellement, mais
également de nombreuses personnes l'ayant entouré, et soupçonnées
d'avoir participé à des actes assimilables, en droit suisse, à de la gestion
déloyale des intérêts publics, concussion, corruption, blanchiment d'argent
ou encore participation à une organisation criminelle.
B. Le 10 septembre 2011, les autorités tunisiennes, par le Doyen des Juges
d'instruction du Tribunal de première instance de Tunis, ont adressé aux
autorités suisses une demande d'entraide internationale tendant notam-
ment à la production de la documentation bancaire afférente à plusieurs
comptes ouverts auprès de banques suisses.
C. En date du 4 octobre 2011, l'Office fédéral de la justice (ci-après: OFJ) a
délégué au Ministère public de la Confédération (ci-après: MPC) la compé-
tence de traiter cette demande. Le MPC est entré en matière par ordon-
nance du 17 octobre 2011.
D. Le 28 octobre 2011, le MPC a requis notamment de la banque B. l'identifi-
cation et le blocage de toutes les relations d'affaire dont A., neveu de l'ex-
président Ben Ali, était titulaire, ayant droit économique, au bénéfice d'un
pouvoir de signature, settlor ou bénéficiaire économique d'un trust. Il a éga-
lement demandé des précisions quant à trois comptes au nom de la société
panaméenne C. Inc.
E. Par ordonnance de clôture partielle du 8 mars 2012, le MPC a décidé de
transmettre à l'autorité requérante, sous réserve de la spécialité, les docu-
ments bancaires concernant les comptes de C. Inc. ouverts auprès de la
banque B., la transmission des documents étant subordonnée à l'obtention
des garanties que pourrait requérir l'OFJ.
F. Le 16 novembre 2012, le MPC a adressé un courrier à D. SA, autorisée à
signer sur les relations au nom de C. Inc., l'instruisant de liquider ladite so-
- 3 -
ciété au motif qu'elle n'a selon toute vraisemblance plus d'activité et de
transférer ses avoirs auprès de la banque E. (Classeur MPC, courrier du
MPC du 16 novembre 12).
Le 4 février 2013, D. SA a informé le MPC que C. Inc. avait été liquidée et
radiée au 28 janvier 2013 (Classeur MPC, lettres de D. SA au MPC des
4 février 2013 et 13 décembre 2013).
G. Le 11 avril 2014, le conseil de A. s'est opposé à la remise anticipée à
l'autorité requérante des avoirs déposés sur les relations bancaires au nom
de C. Inc. (Classeur MPC, courrier de Me Pasquier du 11 avril 2014).
H. Le 24 avril 2014, le MPC a rendu une décision de restitution de valeurs pa-
trimoniales aux termes de laquelle il a admis la demande d'entraide tuni-
sienne du 10 septembre 2011 et ordonné la remise aux autorités requé-
rantes de l'intégralité des valeurs patrimoniales actuellement déposées sur
les relations bancaires de C. Inc. nos 1, et 2, sous déduction d'une somme
de CHF 2'700.-- due à la banque B. (act. 1.2).
I. Le 26 mai 2014, A. recourt contre ladite décision devant la Cour des
plaintes (act. 1). Il conclut:
"A la forme
1. Déclarer recevable le présent recours dirigé contre la décision de l'Office fédé-
ral de la justice (sic!) du 24 avril 2014 de restituer des valeurs patrimoniales à la
Tunisie.
Préalablement
2. Procéder à la nomination des Conseils soussignés à la défense d'office du Re-
courant et octroyer à Monsieur A. le bénéfice de l'assistance judiciaire gratuite
au sens des articles 21 EIMP et 132ss et 425 CPP.
3. Suspendre l'instruction de la présente cause jusqu'à droit jugé par le Tribunal
Administratif fédéral saisi d'un recours (instruit sous numéro B-330/2014) formé
par Monsieur A. contre la décision de la Direction du droit international public
(DDIP) du 29 novembre 2013 rejetant la demande du Recourant tendant à faire
constater la nullité de son inscription sur l'annexe à l'ordonnance du 19 janvier
2011 instituant des mesures à l'encontre de certaines personnes originaire de
Tunisie et rejetant également sa requête en radiation de ladite liste.
- 4 -
Au fond
4 Annuler la décision de restitution des valeurs patrimoniales rendue par le Minis-
tère public de la Confédération du 24 avril 2014.
5. Prononcer la restitution à Monsieur A. des valeurs saisies.
6. Débouter tout opposant de toutes autres ou contraires conclusions.
7. Allouer au Recourant une indemnité à titre de dépens."
Pour motifs, il fait valoir qu'il n'a jamais été démontré qu'il faisait partie
d'une organisation criminelle, que son droit d'être entendu a été violé et en-
fin qu'aucun jugement prononçant la confiscation de ses biens n'a été ren-
du en Tunisie, entraînant de ce fait une atteinte à l'art. "74 al. 3 EIMP".
Par décision incidente du 3 juillet 2014, la Cour de céans a rejeté la de-
mande d'assistance judiciaire gratuite faite par le recourant (BP.2014.57).
Dans sa réponse du 25 juillet 2014, l'OFJ conclut à l'irrecevabilité du re-
cours (act. 6).
Le MPC fait de même dans sa réponse du 28 juillet 2014. Subsidiairement,
il conclut au rejet du recours, dans la mesure de sa recevabilité, sous suite
de frais (act. 7).
Dans sa réplique du 11 août 2014, le recourant persiste dans ses conclu-
sions (act. 9).
Le 13 août 2014, le MPC indique renoncer à déposer une duplique et per-
siste intégralement dans ses conclusions (act. 11).
Le 25 août 2014, l'OFJ maintient ses observations (act. 12).
Dans un courrier du 11 novembre 2014, le MPC indique entre autres à
l'autorité de céans qu'il a retenu à tort, dans sa réponse, que C. Inc. n'avait
pas été dissoute (act. 15).
Invité à se déterminer sur ce dernier point et à indiquer qui a été désigné
bénéficiaire de la liquidation de la société, le recourant fournit, le 24 no-
vembre 2014, une copie du formulaire A concernant un compte de C. Inc.
auprès de la banque B. attestant de sa qualité d'ayant droit économique
(act. 18 et 18.1).
- 5 -
Les arguments et moyens de preuve invoqués par les parties seront repris,
si nécessaire, dans les considérants en droit.

La Cour considère en droit:
1. En vertu de l’art. 37 al. 2 let. a de la loi fédérale sur l’organisation des auto-
rités pénales de la Confédération (LOAP; RS 173.71), mis en relation avec
les art. 25 al. 1 et 80e al. 1 EIMP et 19 al. 1 du règlement sur l’organisation
du Tribunal pénal fédéral (ROTPF; RS 173.713.161), la Cour des plaintes
du Tribunal pénal fédéral est compétente pour connaître des recours diri-
gés contre les décisions de clôture de la procédure d’entraide rendues par
l’autorité fédérale d’exécution.
2. La Suisse n'est liée à la Tunisie par aucun traité d'entraide judiciaire. Aussi
est-ce sous le seul angle du droit interne qu'il convient d'examiner le bien-
fondé de la requête. C'est donc la loi fédérale sur l'entraide internationale
en matière pénale (EIMP; RS 351.1) et son ordonnance d'exécution
(OEIMP; RS 351.11) qui trouvent application en l'espèce.
3. Le délai de recours contre la décision de clôture est de 30 jours dès la
communication écrite de celle-ci (art. 80k EIMP). Déposé à un bureau de
poste suisse le 26 mai 2014, le recours contre la décision de restitution de
valeurs patrimoniales du 24 avril 2014 est intervenu en temps utile.
4.
4.1 Aux termes de l’art. 80h let. b EIMP, a qualité pour recourir en matière
d’entraide quiconque est personnellement et directement touché par une
mesure d’entraide et a un intérêt digne de protection à ce qu’elle soit annu-
lée ou modifiée. Précisant cette disposition, l’art. 9a let. a OEIMP reconnaît
au titulaire d’un compte bancaire la qualité pour recourir contre la remise à
l’Etat requérant d’informations relatives à ce compte. En revanche, l'ayant
droit économique d'un compte bancaire n'a pas la qualité pour recourir
contre la transmission de pièces concernant ledit compte (ATF 122 II 130
consid. 2b). Exceptionnellement, la qualité pour agir est reconnue à l'ayant
droit d'une société titulaire de compte lorsque celle-ci a été dissoute et li-
http://links.weblaw.ch/ATF-122-II-130
- 6 -
quidée, sous réserve de l'abus de droit (ATF 123 II 153 consid. 2c et d). Il
appartient dans ce cas à l'ayant droit de former le recours en son nom
propre et de prouver la liquidation, documents officiels à l'appui (arrêts du
Tribunal fédéral 1A.10/2000 du 18 mai 2000, consid. 1e; 1A.131/1999 du
26 août 1999, consid. 3; 1A.236/1998 du 25 janvier 1999, consid. 1b/bb; ar-
rêt du Tribunal pénal fédéral RR.2012.189 du 13 février 2013, consid. 2;
MOREILLON/DUPUIS/ MAZOU, La pratique judiciaire du Tribunal pénal fédéral
en 2012, JdT 2013 IV 110 ss, p. 171). Il faut en outre que l'acte de dissolu-
tion indique clairement l'ayant droit comme son bénéficiaire (arrêts du Tri-
bunal fédéral 1C_183/2012 du 12 avril 2012, consid. 1.4; 1A.216/2001 du
21 mars 2002, consid. 1.3; 1A.84/1999 du 31 mai 1999, consid. 2c). La
preuve peut également être apportée par le biais d'autres moyens (arrêt du
Tribunal fédéral 1C_370/2012 du 3 octobre 2012, consid. 2.7; arrêts du Tri-
bunal pénal fédéral RR.2012.257 du 2 juillet 2013, consid. 1.2.2;
RR.2012.252 du 7 juin 2013, consid. 2.2.1).
4.2 La décision attaquée prévoit la remise aux autorités tunisiennes de l'inté-
gralité des valeurs patrimoniales déposées sur deux relations bancaires de
la société C. Inc. C'est toutefois A. qui recourt en son nom propre. Ainsi
que le relève l'OFJ, le recourant n'a fourni aucun élément permettant d'at-
tester de la liquidation de C. Inc., respectivement du fait qu'il en est son
bénéficiaire. Dans sa réplique, le recourant soutient être touché par la déci-
sion entreprise et que c'est d'ailleurs à ce titre qu'elle lui a été notifiée. Il fait
valoir en outre que le MPC a lui-même ordonné la liquidation de ladite so-
ciété. Il retient que ce dernier ferait preuve en l'espèce d'un comportement
contraire à la bonne foi en lui niant aujourd'hui la qualité pour agir (act. 9
p. 2). Ce faisant, le recourant omet toutefois que de jurisprudence cons-
tante c'est à lui qu'il appartient de démontrer, d'une part, que la société au
nom de laquelle il agit a été liquidée et, d'autre part, qu'il est le bénéficiaire
de la liquidation, cela, en s'appuyant notamment sur des documents offi-
ciels. In casu, toutefois, il convient de relever que c'est le MPC qui a requis
la liquidation de la société concernée (Classeur MPC, lettre du MPC à D.
SA du 16 novembre 2012). Celle-ci est intervenue le 28 janvier 2013 (Clas-
seur MPC, lettre de D. SA au MPC du 4 janvier 2013). Même si on aurait
pu s'attendre du recourant qu'il fasse mention de cet élément pour fonder
sa qualité pour agir, on ne saurait le sanctionner, sous peine de formalisme
excessif, pour ne pas avoir démontré un fait notoire, intervenu de surcroît
du seul fait de l'autorité d'exécution.
4.3 En revanche, le recourant a échoué à démontrer qu'il est le bénéficiaire ef-
fectif de la liquidation de la société concernée. Il a certes produit une copie
du formulaire A attestant du fait qu'il est l'ayant droit économique d'un
compte de C. Inc. auprès de la banque B. (act. 18.1). Cela ne suffit cepen-
http://links.weblaw.ch/ATF-123-II-153 http://links.weblaw.ch/1A.10/2000 http://links.weblaw.ch/1A.131/1999 http://links.weblaw.ch/1A.236/1998 http://links.weblaw.ch/BSTGER-RR.2012.189 http://links.weblaw.ch/1C_183/2012 http://links.weblaw.ch/1A.216/2001 http://links.weblaw.ch/1A.84/1999 http://links.weblaw.ch/1C_370/2012 http://links.weblaw.ch/BSTGER-RR.2012.257 http://links.weblaw.ch/BSTGER-RR.2012.252
- 7 -
dant pas. En effet, selon la jurisprudence constante du Tribunal fédéral, le
fait que la société liquidée l’ait été en faveur de l’ayant droit économique
est essentiel pour juger de la recevabilité du recours (arrêt du Tribunal fé-
déral 1C_440/2011 du 17 octobre 2011, consid. 1.5), raison pour laquelle la
qualité pour recourir ne sera reconnue audit ayant droit que si l’acte de dis-
solution indique clairement ce dernier comme le bénéficiaire de la société
dissoute (arrêts du Tribunal fédéral 1C_183/2012 du 12 avril 2012
consid. 1.5; 1C_161/2011 du 11 avril 2011, consid. 1.3.1 et les références
citées). La pièce fournie par le recourant ne suffit pas à prouver qu'il serait
désigné officiellement comme bénéficiaire de la liquidation de la société.
Même si cette dernière a été ordonnée par le MPC, cela ne devait pas em-
pêcher le recourant de fournir toutes les pièces justificatives permettant
d'établir sa qualité pour agir, ce d'autant que lors du dépôt de son recours,
il ne pouvait ignorer la dissolution et la radiation de la société en cause
puisqu'il en a été informé en juillet 2013 déjà (Classeur MPC, courrier du
MPC à Me Pasquier du 3 juillet 2013). Au surplus, dans son courrier du
12 novembre 2014 au recourant, l'autorité de céans a attiré son attention
sur l'importance de fournir une pièce indiquant clairement qui est le bénéfi-
ciaire de ladite liquidation (act. 16).
4.4 Vu ce qui précède, force est de constater que les conditions dans les-
quelles la qualité pour recourir contre une mesure d’entraide doit excep-
tionnellement être reconnue à l’ayant droit économique d’une personne
morale ne sont pas réalisées en l’espèce. Le recours est partant irrece-
vable.
5. En tant que partie qui succombe, le recourant doit supporter les frais du
présent arrêt (art. 63 al. 1 PA), lesquels sont fixés à CHF 2’500.-- (art. 73
al. 2 LOAP et art. 8 al. 3 du règlement du Tribunal pénal fédéral du 31 août
2010 sur les frais, émoluments, dépens, et indemnités de la procédure pé-
nale fédérale [RFPPF; RS 173.713.162]; art. 63 al. 5 PA), couverts par
l’avance de frais de CHF 5’000.-- déjà versée. La caisse du Tribunal pénal
fédéral restituera au recourant le solde de l’avance de frais, par
CHF 2’500.--.
- 8 -