Decision ID: 89f38215-1b00-53fe-a3b9-14a4b53a8312
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte daté du 25 juin 2020, remis à une date inconnue à l'Établissement [pénitentiaire] de D_ et expédié le 30 suivant, A_ recourt contre la décision de non-report de son expulsion judiciaire, prononcée par l'Office cantonal de la population et des migrations (ci-après : OCPM) le 18 juin 2020 et notifiée le lendemain.
Le recourant déclare contester cette décision.
b.
Par ordonnance du 2 juillet 2020 (
OCPR/24/2020
), la Direction de la procédure de la Chambre de céans a accordé d'office l'effet suspensif au recours, eu égard à l'arrêt du Tribunal fédéral du 29 novembre 2019 (
6B_1313/2019
et
6B_1340/2019
) invitant les autorités genevoises à clarifier leur pratique en matière de compétence pour traiter les questions de report d'exécution des expulsions judiciaires.
c.
Par courrier du 29 juillet 2020, Me C_ a déclaré se constituer à la défense des intérêts de A_ et sollicité sa désignation comme avocat d'office dans le cadre de la présente procédure, vu l'indigence de son client.
d.
Par arrêt du 23 novembre 2020 (
ACST/34/2020
), la Chambre constitutionnelle de la Cour de justice a admis que la Chambre de céans était compétente pour connaître des recours contre les décisions de l'OCPM rendues en matière de report de l'exécution de l'expulsion pénale au sens de l'art. 66
d
CP.
e.
Par ordonnance du 15 décembre 2020 (
OCPR/58/2020
), la Direction de la procédure de la Chambre de céans, considérant que la condition de l'indigence semblait acquise et que la présente affaire présentait des difficultés juridiques propres à justifier l'intervention d'un avocat, a désigné Me C_ à la défense d'office de A_ avec effet au 29 juillet 2020 et lui a imparti un délai pour motiver le recours de son client.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
A_, ressortissant gabonais né le _ 1976 à E_ (Gabon), est arrivé en Suisse le 8 août 2002 et s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 16 juillet 2004.
Entre 2004 et 2007, il a bénéficié d'une autorisation de séjour pour réfugiés (Permis B), puis a été mis au bénéfice d'une autorisation d'établissement pour réfugiés (Permis C).
b.
Par jugement du 21 novembre 2019 (
JTDP/1641/2019
), aujourd'hui définitif et exécutoire - l'appel ayant été retiré -, le Tribunal de police a déclaré A_ coupable d'escroquerie (art. 146 al. 1 CP), faux dans les titres (art. 251 CP) et recel (art. 160 CP). Il l'a condamné à une peine privative de liberté de 10 mois, sous déduction de 134 jours de détention avant jugement (peine partiellement complémentaire à celle prononcée le 4 août 2010). Il a également prononcé son expulsion judiciaire du territoire suisse (art. 66
a
al. 1 CP) pour une durée de 5 ans.
c.
Le 15 janvier 2020, A_ a été auditionné par l'OCPM pour faire valoir ses observations au sujet de l'exécution de son expulsion à destination du Gabon. L'intéressé a expliqué être opposé à son retour dans ce pays pour les mêmes raisons qui avaient motivé le dépôt de sa demande d'asile en 2002, à savoir le risque de persécution qu'il encourait de la part du pouvoir politique en place et plus particulièrement de la famille présidentielle de F_. Il était prêt à y retourner si cette famille n'était plus au pouvoir.
d.
Le même jour, l'OCPM a requis l'avis du Secrétariat d'État aux migrations (ci-après : SEM) sur les éventuels empêchements à l'exécution de l'expulsion du précité à destination du Gabon.
e.
Par décision du 9 mars 2020 notifiée à A_, le SEM, eu égard au jugement du Tribunal de police du 21 novembre 2019 entré en force, a constaté que l'asile qui lui avait été octroyé avait pris fin, conformément à l'art. 64 al. 1 let. e de la loi fédérale sur l'asile (LAsi). Sa qualité de réfugié n'était toutefois pas touchée. Enfin, l'exécution de l'expulsion pénale ou son report était du ressort de l'autorité cantonale compétente.
f.
Dans sa réponse à l'OCPM du 11 juin 2020, le SEM a indiqué que dans un arrêt E-6921/2019 du 3 janvier 2020, le Tribunal administratif fédéral (TAF) avait qualifié la situation politique au Gabon comme certes tendue depuis la tentative de coup d'État ayant échoué à Libreville le 7 janvier 2019. Le Gabon ne connaissait cependant pas une situation de guerre, de guerre civile ou de violence généralisée, qui permettrait de présumer, à propos de tous les ressortissants provenant de cet État - et indépendamment des circonstances de chaque cas particulier - l'existence d'une mise en danger concrète, au sens d'un préjudice subi ou craint émanant de l'être humain. L'intéressé, dans sa demande d'asile, avait invoqué avoir subi des préjudices en tant que représentant des
"Jeunes ressortissants de E_"
et en tant que membre actif de G_, des mouvements d'opposition au pouvoir en place. Selon le consulting de sa section Analyses du 17 février 2020, à l'heure actuelle, ni le G_ ni le H_ (scission du G_ de 1991) n'étaient représentés au Sénat et à l'Assemblée nationale. S'agissant de E_, durant la crise électorale de 2016, cette localité comptait parmi les localités où des manifestations avaient donné lieu à des actes de vandalisme et des affrontements avec les forces de l'ordre. La section Analyses n'avait pas trouvé d'informations sur l'attitude des autorités gabonaises face aux membres de ces deux entités en particulier. Toutefois, en août 2016, les forces de l'ordre avaient procédé à l'assaut du quartier général pour la campagne électorale de l'opposant I_, et arrêté près de 800 personnes à cette occasion. En 2018, une organisation de la société civile avait dressé la liste de 29 d'entre elles qui se trouvaient encore en détention. En janvier 2020, les déclarations du président du G_ avaient montré que ce parti se situait clairement dans l'opposition.
g.
Dans un courriel du 23 juin 2020 à la Brigade Migration et Retour, le SEM a indiqué ne pas être autorisé à prendre contact avec l'Ambassade du Gabon à Paris afin de demander l'établissement d'un laissez-passer pour A_, vu le statut de réfugié de ce dernier et son opposition à son renvoi dans son pays.
C.
Dans sa décision, l'OCPM a considéré qu'il ressortait de la prise de position du SEM du 11 juin 2020 que la situation politique générale au Gabon restait tendue mais qu'il ne pouvait être présumé à propos de tous les citoyens de cet État qu'ils seraient automatiquement exposés à un danger, notamment en cas de retour dans leur pays; que des affrontements avec les forces de l'ordre s'étaient produits en 2016 dans la localité de E_ mais ces démonstrations étaient liées à la crise électorale de cette année-là; et qu'aucune information n'avait été trouvée sur l'attitude des autorités gabonaises vis-à-vis des
"Jeunes ressortissants de E_"
et du G_, contrairement à d'autres partis politiques dans l'opposition dont certains membres étaient emprisonnés. En plus, A_ avait quitté le Gabon en 2002 et n'était plus membre actif des mouvements précités. Il n'avait pas rendu vraisemblable que sa vie ou son intégrité corporelle serait menacée en cas de retour au Gabon. Partant, il allait procéder, avec l'aide des Services de police, à l'exécution de son expulsion du territoire suisse à destination du Gabon.
D.
a.
À l'appui du recours motivé de son conseil, A_ conclut à l'annulation de la décision de non-report de l'expulsion judiciaire du 18 juin 2020 et à son report. Il expose avoir subi différents préjudices de la part des autorités officielles de son pays en raison de son activité politique, raison pour laquelle il avait dû fuir celui-ci et déposé une demande d'asile en Suisse en 2002. Ce statut lui avait été octroyé. L'actuel président du Gabon, F_, n'était autre que le fils de J_, qui était au pouvoir au moment où il avait été persécuté. La dernière élection de F_ avait donné lieu à diverses manifestations. 800 opposants avaient été arrêtés et emprisonnés dans des conditions inhumaines, certains l'étant encore. Durant sa détention liée à la procédure ayant mené à son expulsion judiciaire, il avait reçu de la part des autorités une feuille d'information à teneur de laquelle il conservait sa qualité de réfugié, même si son asile était révoqué, et ne pouvait être renvoyé (pce 2, chargé rec.). Dans le cadre de ses échanges avec le SEM, celui-ci lui avait répondu que le Gabon n'était pas un pays sûr. Or, cet élément n'avait pas été relayé dans la décision querellée. Cette dernière contrevenait au principe du non-refoulement et au principe de la bonne foi.
b.
Dans ses observations du 15 janvier 2021, le Ministère public conclut au rejet du recours. Une simple feuille d'information n'était pas une assurance concrète donnée par une autorité. Le principe de la bonne foi ne s'appliquait donc pas. Le SEM avait examiné la situation concrète du recourant et indiqué, après avoir constaté que l'asile avait pris fin le 9 mars 2020, qu'il n'y avait plus de risque concret pour le recourant. Ce dernier se limitait à alléguer des risques généraux, sans démontrer, ni même rendre vraisemblable, que cela le concernait lui personnellement. Faute d'un quelconque risque concret pour sa sécurité, il n'existait aucun motif de report au sens de l'art. 66
d
al. 1 CP.
c.
Le recourant a répliqué, contestant l'appréciation faite par le Ministère public.
d.
Dans ses observations du 25 mars 2021, l'OCPM conclut au rejet du recours. La communication du SEM du 9 mars 2020 précisait clairement que nonobstant le statut de réfugié, l'exécution de l'expulsion pénale ou son report était du ressort des autorités cantonales compétentes. Le fait que le Gabon serait absent de la liste des pays sûrs ne permettait pas de conclure qu'il existait un risque concret et sérieux de persécution en cas de retour de l'intéressé dans ce pays. Un avis sur d'éventuels empêchements à l'exécution de l'expulsion avait du reste été demandé au SEM. Le recourant ne rendait nullement vraisemblable qu'il serait personnellement, en tant qu'ex-membre du G_ ou des
"Jeunes ressortissants de E_"
, exposé à des persécutions en cas de retour au Gabon. Rien n'indiquait qu'il était encore politiquement actif. Un long délai s'était en outre écoulé entre son arrivée en Suisse et la décision critiquée.
e.
Le recourant a à nouveau répliqué. Selon lui, les risques de persécution ayant mené à la reconnaissance de son statut de réfugié étaient toujours d'actualité.
f.
Par pli daté du 29 avril 2021, A_, en personne, demande que son expulsion soit reportée.

EN DROIT
:
1.
1.1.
La compétence de la Chambre de céans pour statuer sur le recours interjeté découle désormais de l'arrêt du 23 novembre 2020 de la Chambre constitutionnelle de la Cour de justice.
Cette attribution résultera en outre de la modification de la loi d'application de la loi fédérale sur les étrangers et l'intégration (LaLEI) en cours, laquelle confère au Département de la sécurité, de l'économie et de la santé, soit pour lui l'OCPM, la compétence pour statuer sur le report de l'exécution de l'expulsion. Le nouvel art. 5 al. 5 LaCP entraînera ainsi la compétence de la Chambre pénale de recours pour statuer sur les recours en la matière, par le truchement des art. 40 al. 1 et 42 al. 1 let. a LaCP.
1.2.
La procédure devant la Chambre de céans est régie par le CPP, applicable au titre de droit cantonal supplétif (art. 42 al. 2 LaCP).
1.3.
Le recours émane du condamné, qui a un intérêt juridiquement protégé à l'annulation ou à la modification de la décision attaquée (art. 382 al. 1 CPP) et a été dûment motivé par son conseil.
1.3.1.