Decision ID: 9b2a772b-1cf9-4105-b2c2-aa9881cdf76b
Year: 2022
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
Par courriels du 14 avril 2022 adressés au Tribunal pénal, A_ requiert la récusation de D_, juge au Tribunal de police, dans la procédure P/1_/2018.
Le Tribunal pénal les a transmis à la Chambre de céans avec les déterminations du même jour de la citée.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
Par ordonnance sur opposition du 31 mars 2022 rendue dans la P/1_/2018, A_ a été renvoyé en jugement par-devant le Tribunal de police des chefs d'infractions de diffamation et d'injure.
La cause a été attribuée à la juge D_.
b.
Par ordonnance du même jour, le Ministère public a révoqué le précédent défenseur d'office du prévenu et lui a désigné en lieu et place M
e
C_, dès le 28 mars 2022.
c.
Par mandat de comparution du 11 avril 2022, A_ a été cité à comparaître personnellement à l'audience de jugement fixée au 6 mai 2022.
d.
Par mandat de comparution du même jour, un interprète a également été cité à comparaître à ladite audience.
e.
Par courriel du 14 avril 2022 adressé au Tribunal pénal à 13h34, le précité a sollicité un changement d'avocat.
f.
D_ a, par courriel du même jour, invité M
e
C_ à se déterminer sur cette demande d'ici au 21 avril 2022, eu égard à l'audience prochainement appointée.
g.
Dans son même courriel du 14 avril 2022, A_ a demandé la récusation de la juge D_, qu'il a réitérée dans un second courriel envoyé à 15h08.
C.
a.
La demande de récusation est ainsi formulée :
1
er
courriel
:
"Je également recuse la juge elle-même : cette juge a rejeté trop de recours dans son travail de la rendeuse de justice. Elle est trop loin de exercer et de respecter les décisions prises, par exemple, dans la cour européenne des droits de l'homme et du citoyen, à Strasbourg.
Je désire que mon procès pénal se tienne dans un autre pays : en France, par exemple. Je crois madame D_ peu compétente dans ses fonctions : trop de rejets de recours des autres citoyens. Donc, elle n'est pas suffisamment fermée ni motivée pour exercer les droits issus de la Constitution Suisse et de la CEDH !"
2
ème
courriel
:
"Je veux manifester la récusation de la juge italienne D_ pour son formalisme et sa partialité et son incompétence !
Qu'elle respecte ma bonne volonté et satisfasse absolument ma récusation d'elle".
b.
D_ conclut au rejet de la demande. Le prévenu n'exposait pas clairement quels motifs de récusation de l'art. 56 CPP étaient invoqués. Les seuls actes qu'elle avait entrepris depuis l'attribution de cette procédure à sa chambre, le 8 avril 2022, étaient la notification des mandats de comparution à toutes les parties le 11 avril 2022, des courriers du 11 avril 2022 à toutes les parties concernant la prescription et aux héritiers de l'une des parties plaignantes, la transmission au greffe du Tribunal pénal de la demande de copie complète du dossier par M
e
C_, la remise à celle-ci de la copie du dossier le 13 avril 2022 ainsi que la transmission à l'avocate de la demande de changement d'avocat du prévenu.
D.
Par pli du 22 avril 2022, D_ a transmis à la Chambre de céans les courriels suivants que A_ avait adressés au Tribunal pénal, en indiquant qu'elle n'avait pas d'observations complémentaires à formuler :
-
le 15 avril 2022, le précité réitère solliciter la récusation de D_ au motif que dans
"une dizaine de procès pénaux"
, elle avait rendu un
"verdict négatif"
, rejetant
"le recours"
;
-
le 21 avril 2022, il déclare fournir des détails supplémentaires concernant
"la bonne justification de [sa] première récusation de la juge _ [nationalité]D_"
. Il y expose que dans son document du 11 avril 2022, la précitée n'avait pas satisfait son droit fondamental à un interprète attesté, M
e
C_ ne pouvant assumer son double rôle d'avocate et d'interprète. Il avait droit à un avocat d'office et à un interprète, afin d'éviter un conflit d'intérêts. Il avait le droit d'interroger les témoins à charge et à décharge dans les mêmes conditions. Or, D_ n'avait rien fait pour lui assurer ce droit. Partant, elle avait violé sa charge. Cela fondait sa demande de récusation. Il avait par ailleurs appris en lisant une dizaine de ses procès pénaux que la juge en question aimait rejeter des recours de citoyens suisses. D_ ne respectait ni la CEDH ni la Constitution suisse. Elle avait aussi ignoré son serment;
-
le 21 avril 2022, il déclare récuser
"solennellement et définitivement"
la juge D_ dans la procédure P/1_/2018. Il lui reproche de n'avoir pas respecté son serment, qu'il retranscrivait. Elle avait reporté le procès de E_ à une date ultérieure tandis qu'elle l'avait
"fait"
pour
"monsieur F_ originaire de la France"
. Donc, elle avait
"fléchi dans l'exercice de ses fonctions pour la partie de monsieur F_"
. Elle n'avait pas puni l'auteur
"de la mise en marche de l'inspection de l'anus de monsieur E_"
. D_ avait ignoré son droit à interroger les témoins à charge et à décharge ainsi qu'à se faire assister d'un interprète. Là également, elle avait violé son serment. Elle n'avait non plus puni les procureurs du Ministère public de Genève qui avaient violé ses libertés (détention provisoire
"abominable"
dans une pièce sans fenêtre ni table ni chaise ni crayon ni papier, et inspection de son anus par deux policiers).
E. a.
Par pli du 25 avril 2022, D_ a transmis à la Chambre de céans un nouveau courriel du requérant adressé la veille au Tribunal pénal. Il y prétend avoir été soumis à
"la torture psychologique"
et à des traitements inhumains et dégradants lors de sa détention provisoire à l'aéroport de Genève en novembre 2019. Il en tenait D_ pour responsable. Il réitérait ses précédents griefs tout en se demandant si la citée était de parenté avec G_ [anciennement procureur], si elle avait fait ses études de droit à la même faculté que la procureure H_ et si elle ou ses proches avaient des liens avec la [haute école] I_ [soit la partie plaignante].
D_ indique avoir fait ses études de droit dans la même université que les procureurs mentionnés n'était pas une cause de récusation et qu'elle n'avait aucun lien de famille ou d'amitié avec ceux-ci, ni avec des membres de la I_.
b.
A_ a réitéré ces reproches dans un courriel adressé le 25 avril 2022 au Tribunal pénal, qui l'a transmis à la Chambre de céans.
F.
A_ n'a pas répliqué.

EN DROIT
:
1. 1.1.
La récusation des magistrats et fonctionnaires judiciaires au sein d'une autorité pénale est régie expressément par le CPP (art. 56 ss. CPP).
À Genève, lorsque, comme en l'espèce, les tribunaux de première instance sont concernés - le Tribunal de police étant une section du Tribunal pénal selon l'intitulé du titre III de la 2ème partie de la LOJ (art. 95 et 96 LOJ) - l'autorité compétente pour statuer sur la requête est la Chambre pénale de recours de la Cour de justice (art. 59 al. 1 let. b CPP et 128 al. 2 let. a LOJ), siégeant dans la composition de trois juges (art. 127 LOJ).
1.2.
Prévenu dans la procédure pendante (art. 104 al. 1 let. a et b CP), le requérant dispose de la qualité pour agir (art. 58 al. 1 CPP).
1.3.1.
La demande de récusation doit être présentée sans délai par les parties dès qu'elles ont connaissance d'un motif de récusation (art. 58 al. 1 CPP), soit dans les jours qui suivent la connaissance du motif de récusation (arrêt du Tribunal fédéral
6B_601/2011
du 22 décembre 2011 consid. 1.2.1), sous peine de déchéance (ATF
138 I 1
consid. 2.2 p. 4).
La jurisprudence admet le dépôt d'une demande de récusation six à sept jours après la connaissance des motifs mais considère qu'une demande déposée deux à trois semaines après est tardive (L. MOREILLON / A. PAREIN-REYMOND,
Petit commentaire du code de procédure pénale, 2
ème
éd.
, Bâle 2016, N. 3 ad art. 58 CPP et références citées; arrêts du Tribunal fédéral
1B_14/2016
du 2 février 2016
consid. 2 et
1B_60/2014
du 1er mai 2014 consid. 2.2).
1.3.2.
En l'espèce, en tant que la demande de récusation est fondée sur le mandat de comparution du 11 avril 2022, elle a été formée dans les temps.
Tel n'est pas le cas de la demande, en tant qu'elle vise le comportement de la citée dans des procès passés dirigés contre d'autres justiciables, le requérant n'ayant au demeurant pas qualité pour s'en plaindre. Il en va de même des reproches formulés contre D_ en lien avec sa détention provisoire à l'aéroport de Genève en novembre 2019, indépendamment du fait qu'on ne voit pas en quoi la précitée serait intervenue ou aurait dû intervenir dans ce contexte. Sous ces aspects, la requête est irrecevable.
Le requérant s'interroge pour la première fois dans son courriel du 24 avril 2022 sur les éventuels liens de famille ou d'amitié qu'entretiendrait la citée ou ses proches avec la partie plaignante ou avec certains magistrats du Ministère public. Ces griefs semblent tardifs. La question peut cependant rester ouverte, vu ce qui suit.
2. 2.1.
À teneur de l'art. 56 let. d CPP, est récusable toute personne parente ou alliée avec une partie, en ligne directe ou jusqu'au troisième degré en ligne collatérale.
L'art. 56 let. f CPP prévoit quant à lui que toute personne exerçant une fonction au sein d'une autorité pénale est tenue de se récuser lorsque d'autres motifs que ceux évoqués aux lettres a à e de cette disposition, notamment un rapport d'amitié étroit ou d'inimitié avec une partie ou son conseil juridique, sont de nature à la rendre suspecte de prévention.
La procédure de récusation n'a pas pour objet de permettre aux parties de remettre en cause les différentes décisions prises par la direction de la procédure (arrêt du Tribunal fédéral
1B_148/2015
du 24 juillet 2015 c. 3.1.,
1B_205/2013
du 9 août 2013, c. 3.1.). La conduite de l'instruction et les décisions prises à l'issue de celle-ci doivent être contestées par les voies de recours ordinaires (arrêt du Tribunal fédéral
1B_292/2012
du 13 août 2012 consid. 3.2;
ACPR/21/2013
du 16 janvier 2013).
L'impartialité subjective d'un magistrat se présume jusqu'à preuve du contraire (arrêt du Tribunal fédéral
6B_621/2011
du 19 décembre 2011; ATF
136 III 605
consid. 3.2.1, p. 609; arrêt de la CourEDH Lindon, par. 76;
Niklaus SCHMID, Schweizerische Strafprozessordnung
, 2009, n. 14 ad art. 56).
2.2.
En l'espèce, on cherche en vain quels actes ou comportements de la citée depuis l'attribution de la P/1_/2018 à sa chambre, le 8 avril 2022, la rendraient suspecte de prévention.
Le mandat de comparution du 11 avril 2022 pour l'audience du 6 mai prochain, seul acte formel de la citée spécifiquement visé par le requérant, a été établi conformément à la loi et ne reflète à l'évidence aucun parti pris.
On comprend d'autant moins le reproche du requérant que D_ a cité à comparaître un interprète – qui n'est pas le conseil du requérant – à l'audience du 6 mai 2022.
Le grief est inconsistant, à l'instar des autres reproches formulés par le requérant.
Le requérant ne rend nullement vraisemblable que la citée entretiendrait des liens d'amitié ou familiaux avec les magistrats G_ et H_. Le fait d'avoir éventuellement fréquenté la même faculté de droit ne constitue pas une cause de récusation. Il ne rend pas davantage vraisemblable que D_ ou ses proches entretiendraient des liens similaires avec des membres de la [haute école] I_. La citée a pour sa part contesté l'existence de tous liens avec les précités ainsi qu'avec les membres de la I_.
On ne décèle finalement dans les reproches du requérant aucune prévention de la citée de nature à mettre objectivement en doute son impartialité et son aptitude à conduire avec l'indépendance requise l'audience de jugement prochainement agendée.
3.
La demande de récusation sera donc rejetée, dans la mesure de sa recevabilité.
4.
En tant qu'elle succombe, le requérant supportera les frais de la procédure (art. 59 al. 4 CPP) fixés en totalité à CHF 600.-, y compris un émolument de décision.