Decision ID: 3b949e66-4281-4796-912c-053f993c8ff0
Year: 2008
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants
A. Le 26 mai 2008, le Service des automobiles et de la navigation (SAN) a retiré à titre préventif son permis de conduire à Mme A._, née le 2.********, et ordonné la mise en ¿uvre d'une expertise après de l'Unité de médecine du trafic (UMTR) de l'Institut universitaire de médecine légale destinée à contrôler l'aptitude à la conduite de l'intéressée. Cette décision faisait suite à un rapport médical de la Fondation de Nant, unité hospitalière de psychogériatrie du Secteur psychiatrique de l¿Est vaudois, dont la teneur est la suivante :
« Cette patiente présente une dépendance à l¿alcool de très longue date, autrefois contrôlée et entrecoupée de longues périodes d¿abstinence, mais qui a tout de même nécessité deux séjours en hôpital psychiatrique entre octobre 2006 et avril 2008.
Mme A._ a été hospitalisée du 9 avril 2008 au 6 mai 2008 à l¿hôpital de Nant en hospitalisation d¿office, demandée par le Dr Osman en raison de troubles mentaux et du comportement liés à l¿utilisation continue d¿alcool et de sédatif. La patiente a bien profité du cadre hospitalier évoluant favorablement. L¿expérience nous a cependant montré que chaque fois qu¿elle est recompensée elle banalise et se montre dans le déni de ses difficultés ce qui est typique des problèmes de dépendance.
L¿examen neuropsychologique effectué le 6 mai 2008 a mis en évidence la diminution des capacités attentionnelles ainsi que les fonctions exécutives. Les troubles cognitifs susmentionnés sont compatibles avec des séquelles d¿un alcoolisme chronique susceptible d¿évoluer vers un syndrome démentiel. Dans la mesure où la patiente parvient à maintenir une abstinence complète, certaines performances pourraient néanmoins être améliorées. Dans ce contexte, nous vous faisons part de nos inquiétudes pour cette patiente qui se met en danger et qui pourrait mettre en danger des personnes tierces et nous mettons en doute son aptitude à conduire. Dans ces conditions un examen par un médecin expert s¿impose. »
La décision susmentionnée a été notifiée le 28 mai 2008 à Mme A._, qui a renvoyé son permis de conduire au SAN le lendemain.
B. Le 4 juin 2008 l¿avocat Philippe Rossy a informé le SAN qu¿il était consulté par Mme A._, laquelle souhaitait qu¿il recoure en son nom contre la décision du 26 mai 2008, et qu¿avant de le faire, il souhaitait procéder à la consultation du dossier. Le 6 juin, Me Rossy a adressé au SAN une seconde lettre, exposant que sur la base de la décision précitée, contre laquelle il était chargé de recourir, Mme A._ avait renvoyé son permis, qu¿il s¿agissait d¿une erreur et qu¿il saurait dès lors gré au SAN de bien vouloir restituer ce permis à sa cliente dans les meilleurs délais.

Considérant cette lettre comme un recours, le SAN l¿a transmis le 12 juin 2008 à la Cour de droit administratif et public du Tribunal cantonal. Celle-ci en a accusé réception le lendemain et, simultanément, le juge instructeur a refusé de suspendre l¿exécution de la décision attaquée et ordonné que le permis de conduire de la recourante reste au dossier.
C. Mme A._ a recouru contre la décision du SAN, par l¿intermédiaire de son avocat, le 16 juin 2008; elle conclut à la réforme de cette décision en ce sens qu¿elle soit autorisée à continuer de conduire jusqu¿à nouvelle décision prise sur la base du rapport d¿expertise de l¿UMTR, le maintien de son droit de conduire étant toutefois subordonné à une abstinence totale d¿alcool contrôlée médicalement selon des modalités fixées à dire de justice. Sous la même condition, une requête d¿effet suspensif était jointe au recours.
D. N¿ayant reçu la décision sur effet suspensif du 13 juin que le 17, l¿avocat de la recourante a écrit au juge instructeur pour s¿étonner que cette décision ait été prise avant le dépôt du recours et pour en solliciter par conséquent le réexamen à la lumière des arguments développés dans le mémoire de recours du 16 juin.
Le juge instructeur a rejeté cette demande par retour du courrier, confirmant sa décision du 13 juin 2008, au motif que la recourante n¿invoquait aucun élément nouveau et pertinent donnant lieu à un réexamen.
E. Mme A._ a recouru le 25 juin 2008 contre les décisions incidentes des 13 et 19 juin 2008 refusant l¿effet suspensif à son recours. Elle demande à ce que son permis lui soit restitué jusqu¿à ce que la lumière soit faite sur son aptitude à la conduite automobile, ceci sous condition qu¿elle s¿abstienne de toute consommation d¿alcool et se soumette au contrôle y relatif.
Le juge instructeur a renoncé à se déterminer sur ce recours.
Le SAN, se référant à sa réponse dans la procédure au fond, conclut au rejet du recours incident.
Considérant en droit
1. a) Selon l'art. 45 de la loi du 18 décembre 1999 sur la juridiction et la procédure administratives (LJPA; RSV 173.36), le dépôt du recours ne suspend pas l'exécution de la décision attaquée, sauf décision contraire, prise, d'office ou sur requête, par le magistrat instructeur.
b) L'effet suspensif est une mesure provisionnelle qui fait obstacle à l'exécution de la décision attaquée. En tant que telle, il doit en principe servir au maintien de l'état de fait existant lors de l'ouverture de la procédure et à la sauvegarde des intérêts litigieux (art. 46 LJPA). En règle générale il convient d'accorder l'effet suspensif si la décision attaquée n'a pas encore été exécutée, à moins que l'intérêt public ou un intérêt privé prépondérant ne commande l'exécution immédiate et que les intérêts des parties ne s'en trouvent pas irrémédiablement compromis (RDAF 1994 p. 321). On veillera aussi bien à ce que l'exécution immédiate de la décision attaquée ne rende pas illusoire la protection juridique procurée par le droit de recours, qu'à éviter que la suspension des effets de la décision attaquée durant la procédure empêche ladite décision d'atteindre son but. Il s'agit en fin de compte d'examiner si les raisons qui plaident pour l'exécution immédiate de cette décision l'emportent sur celles qui peuvent être invoquées à l'appui du statu quo (dans ce sens, G. Steinmann, Vorläufiger Rechtschutz im Verwaltungsbeschwerdeverfahren und im Verwaltungsgerichtsverfahren, ZBl 1993 p. 149-150). C'est avant tout en fonction de la vraisemblance et de l'importance du préjudice que les mesures provisionnelles sont destinées à éviter, ainsi que de la conformité de ces mesures au principe de la proportionnalité, que doit dépendre le sort de la requête (dans ce sens, Isabelle Häner, Vorsorgliche Massnahmen im Verwaltungsverfahren und Verwaltungsprozess, RDS 1997 II p. 322 ss, spéc. ch. 92, p. 324).
c) L'effet suspensif peut être refusé lorsqu'un intérêt public ou privé prépondérant commande l'exécution immédiate de la décision (Tribunal administratif arrêt RE.1992.0018 du 4 juin 1992, consid. 3). Tel est notamment les cas lorsque les mesures prescrites sont nécessaires pour éviter une mise en danger concrète et immédiate de biens de police comme la santé, la sécurité ou pour des motifs relevant de la protection de l'environnement (RE.1998.0007 du 9 avril 1998, RE.2004.0047 du 15 avril 2005, RE.1997.0028 du 5 septembre 1997, RE.1997.0025 du 5 septembre 1997, RE.1996.0062 du 6 février 1997).
2. a) Selon l¿art. 16d de la loi fédérale du 19 décembre 1958 sur la circulation routière (LCR; RS 741.01), le permis de conduire est retiré pour une durée indéterminée à la personne dont les aptitudes physiques et psychiques ne lui permettent pas ou plus de conduire avec sûreté un véhicule automobile (let. a), qui souffre d¿une forme de dépendance la rendant inapte à la conduite (let. b) ou qui, en raison de son comportement antérieur, ne peut garantir qu¿à l¿avenir elle observera les prescriptions et fera preuve d¿égards envers autrui en conduisant un véhicule automobile (let. c). Le permis de conduire peut être retiré à titre préventif lorsqu¿il existe des doutes sérieux quant à l¿aptitude à conduire de l¿intéressé (art. 30 de l¿ordonnance fédérale du 27 octobre 1976 réglant l¿admission des personnes et des véhicules à la circulation routière - OAC; RS 741.51). Cette disposition a remplacé l¿ancien art. 35 al. 3 OAC qui prévoyait que le permis de conduire pouvait être retiré immédiatement à titre préventif jusqu¿à ce que les motifs d¿exclusion aient été élucidés. L¿art. 30 OAC nouveau a la même portée que l¿ancien art. 35 al. 3 OAC et ne fait que reprendre la définition du retrait préventif posée par la jurisprudence selon laquelle un tel retrait peut être ordonné lorsqu¿il existe des éléments objectifs qui font apparaître le conducteur comme une source particulière de danger pour les autres usagers de la route et suscitent de sérieux doutes quant à son aptitude à conduire (ATF 130 II 25; 125 II 396 consid. 3 p. 401; 492 consid. 2b p. 495/496; 122 II 359 consid. 3a p. 364).
b) Le retrait préventif du permis de conduire ne peut être ordonné que si l'urgence du retrait justifie que l'on prive le conducteur de la possibilité d'être entendu et de faire juger son cas sur la base d'un dossier complet. L'instruction doit se poursuivre ensuite sans désemparer. Le retrait préventif est une mesure de sécurité qui doit être justifiée à la fois par l'importance des craintes que suscite le conducteur et par l'urgence qu'il y a de l'écarter immédiatement de la circulation. Compte tenu de la gravité de l'atteinte que peut causer un retrait immédiat du permis à titre préventif, l'autorité doit mettre en balance l'intérêt général à préserver la sécurité routière et l'intérêt particulier du conducteur (arrêts CR.2007.0288 du 18 décembre 2007; CR 96.0072 du 1er avril 1996 et les références citées; CR 97/113 du 26 juin 1997; CR 97/263 du 14 novembre 1997).
c) Le retrait à titre préventif du permis de conduire constitue en soi une mesure provisoire destinée à protéger la sécurité routière. Savoir si l¿effet suspensif doit être accordé au recours dirigé contre une telle décision revient à examiner si cette dernière paraît à première vue bien fondée. Ainsi, en matière de retrait du permis de conduire à titre préventif, les critères que doivent successivement appliquer l¿autorité administrative en première instance, le juge instructeur de la Cour de droit administratif et public lorsqu¿il statue sur l¿effet suspensif, puis la cour elle-même en jugeant au fond, coïncident pour l¿essentiel : il s¿agit de vérifier si les constatations de faits permettent de nourrir des doutes suffisants quant à la capacité de conduire du recourant (cf. RE.2002.0036 du 30 septembre 2002 consid. 2).
3. a) Dans sa demande de réexamen, la recourante a reproché au juge instructeur d¿avoir statué avant même que le recours ne soit déposé et alors que l¿effet suspensif n¿était pas requis à ce moment-là. Ces circonstances ne sont cependant pas de nature à affecter la validité de la décision attaquée. La lettre de l¿avocat de la recourante, du 6 juin 2006, que le SAN a transmis à la Cour de droit administratif et public et que cette dernière a enregistrée comme un recours, manifeste bien la volonté de recourir contre le retrait à titre préventif du permis de conduire ("[¿] on m¿indique que sur la base de votre décision du 26 mai, contre laquelle on me charge de recourir, Mme A._ vous a renvoyé son permis"). Sans doute ne s¿agissait-il pas là d¿un acte de recours motivé satisfaisant aux exigences de l¿art. 31 al. 2 LJPA, mais elle suffisait à l¿ouverture de la procédure et légitimait le juge instructeur à statuer d¿office (v. art. 45 LJPA) sur la question de l¿effet suspensif, manifestement litigieuse en l¿espèce.
b) Cette décision a été rendue sur la base des éléments dont disposait le juge instructeur, soit essentiellement le rapport de la Fondation de Nant. Ce rapport médical met en évidence une dépendance à l¿alcool qui, même si elle a été entrecoupée de périodes d¿abstinence, a nécessité une hospitalisation récente. Ce soupçon d¿alcoolo-dépendance, auquel s¿ajoutent les troubles cognitifs (diminution des capacités attentionnelles ainsi que des fonctions exécutives) justifient que l¿aptitude à la conduite de la recourante fasse l¿objet d¿un examen approfondi, ce que l¿intéressée ne conteste d¿ailleurs pas. En pareil cas, la jurisprudence constante du Tribunal administratif conduit à confirmer les retraits préventifs prononcés par le SAN, non seulement dans les cas où la jurisprudence du Tribunal fédéral admet d¿emblée l¿existence d¿un soupçon concret et important d¿alcoolo-dépendance (ivresse de 2,5 g ¿ ou deux ivresses de 1,6 g ¿ au moins en cinq ans, mais aussi lorsqu¿un fort soupçon d¿alcoolo-dépendance peut être posé, comme ici, par un diagnostic médical (v. arrêt CR.2006.0068 du 13 avril 2006, CR.2005.0067 du 4 mai 2005 ; CR.2004.0332 du 17 février 2005 ; CR.2005.0005 du 27 janvier 2005 ; CR.2004.0255 du 8 décembre 2004 ; CR.2004.0214 du 2 novembre 2004).
c) Il s¿ensuit que la décision du juge instructeur, rendue sur la base des éléments dont on dispose actuellement au dossier, est parfaitement conforme à la jurisprudence et doit être confirmée.
4. La recourant met encore en cause la décision du juge instructeur du 19 juin 2008 refusant d¿entrer en matière sur la demande de réexamen de celle du 13 juin 2008 au motif que "la recourante n¿invoque aucun élément nouveau et pertinent donnant lieu à un réexamen".
Il est exact que cette demande de réexamen, sur le plan des faits, n¿invoquait aucun élément nouveau. En revanche, dans la mesure où elle faisait référence à l¿argumentation développée dans le mémoire de recours du 16 juin 2008, elle comportait une motivation sur laquelle le juge instructeur ne s¿est pas exprimé. Comme la décision initiale du 13 juin 2008 n¿est que sommairement motivée (sur la base d¿une formule type impliquant que le recours au fond est manifestement mal fondé), ce refus pourrait constituer une violation du droit d¿être entendu de la recourante. En effet, si l¿autorité n¿est pas tenue de discuter de manière détaillée tous les arguments soulevés par les parties, celles-ci doivent au moins pouvoir apprécier correctement la portée de la décision et pouvoir l¿attaquer à bon escient (ATF 130 II 530 consid. 4.3; 129 I 232 consid. 3.2 ; ATF1 p.306/2006 du 11 octobre 2006 consid. 2.1 et les références). On peut se demander si cette condition est remplie en l¿occurrence, puisque le refus d¿entrée en matière sur la demande de réexamen revient à traiter la demande d¿effet suspensif sans égard aux motifs du recours. Or, si la motivation d¿une décision sur mesures provisionnelles peut être sommaire, on peut néanmoins en attendre qu¿elle réponde, au moins succinctement, aux moyens invoqués dans la requête.
La cour renonce néanmoins, par économie de procédure, à renvoyer le dossier au juge instructeur pour nouvelle décision. Il apparaît en effet d'emblée que celle-ci ne pourra qu'être négative, les moyens invoqués dans la requête n'étant manifestement pas de nature à justifier l'octroi de l'effet suspensif. L¿abstinence complète et contrôlée à laquelle la recourante propose de se soumettre ne suffit pas à lever le risque pour la sécurité routière que présente son comportement à l¿égard de l¿alcool. Cette condition ne permet pas de présumer que la recourante a résolu son problème et qu¿un pronostic favorable peut être posé sous l¿angle du risque de récidive. On rappelle qu¿une restitution du permis de conduire à la suite d¿un retrait de sécurité pour cause d¿alcoolisme n¿est possible qu¿après l¿observation d¿une période d'abstinence d'une certaine durée (six mois au moins, en règle générale), seul moyen permettant de démontrer que la personne concernée est parvenu à surmonter durablement son addiction (CR.2006.0227 du 27 février 2007; CR.2005.0435 du 30 mars 2006; CR.2004.0251 du 24 novembre 2004).
5. Les considérants qui précèdent conduisent au rejet du recours
Conformément aux art.38 et 55 LJPA, un émolument sera mis à la charge de la recourante qui succombe.