Decision ID: ebe860c9-767e-51d8-a371-fedeae856810
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_002
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
Par ordonnance
OTPI/572/2020
du 15 septembre 2020, la Délégation du Tribunal civil, statuant à huis clos, a décidé que la requête en récusation formée par A_ et B_ à l'encontre de la juge E_ était rejetée (ch. 1 du dispositif) et que ces derniers étaient condamnés à verser à l'Etat de Genève un émolument de décision de 600 fr., compensé avec l'avance de frais fournie (ch. 2).
En substance, la Délégation du Tribunal civil a considéré que l'existence de causes, soit antérieure distincte soit parallèle (traitées par le même magistrat), ne créait pas en soi un risque de prévention, pas plus d'ailleurs que le retour d'une affaire au juge de première instance par l'autorité supérieure. Aucun indice de prévention ne résultait dans le cas d'espèce de la procédure, de sorte que la requête de récusation devait être rejetée.
B.
a.
Par acte déposé à la Cour de justice le 28 septembre 2020, A_ et B_ forment recours contre cette ordonnance, qu'ils ont reçue le 17 septembre 2020, dont ils sollicitent l'annulation. Cela fait, ils concluent au prononcé de la récusation de la juge E_, sous suite de frais et dépens.
b.
Par mémoire réponse du 7 décembre 2020, la CHAMBRE SYNDICALE C_ et [l'organisation patronale] D_ concluent au rejet du recours, sous suite de frais et dépens.
c.
Dans un courrier du 17 décembre 2020 à la Cour, la juge E_ s'est référée intégralement à l'ordonnance entreprise et à ses observations du 15 mai 2020 communiquées à la Délégation du Tribunal civil.
d.
Les parties ont été informées par courrier du greffe de la Cour du 12 janvier 2021 de ce que la cause était gardée à juger.
C.
Les faits suivants ressortent du dossier :
a.
Les parties ont conclu un contrat de bail à loyer portant sur la location d'un appartement de 3 pièces situé au 4
ème
étage de l'immeuble sis rue 1_ [no.] _, à Genève, et de la cave qui en dépend.
b.
Par avis officiels du 16 juin 2017, les bailleresses ont résilié le contrat pour le 31 juillet 2017, en application de l'art. 257f al. 3 CO.
Par requête du 17 juillet 2017, les locataires ont saisi la Commission de conciliation en matière de baux et loyers (ci-après : la Commission de conciliation) d'une action en constatation de l'inefficacité du congé. La cause a été enregistrée sous numéro de cause C/2_/2017.
Lors de l'audience du 12 octobre 2017, la Commission de conciliation était composée des juges E_, Présidente, F_ et G_, assesseurs. La cause a été déclarée non conciliée, et portée devant le Tribunal des baux et loyers.
Par jugement
JTBL/487/2019
du 15 mai 2019, le Tribunal des baux et loyers (ci-après : le Tribunal) a déclaré le congé notifié le 16 juin 2017 inefficace.
c.
Par avis officiels du 9 octobre 2019, les bailleresses ont résilié le bail pour le 30 novembre 2019, motif pris du défaut de paiement du loyer.
Les locataires ont saisi la Commission de conciliation d'une requête en contestation du congé précité, enregistrée sous numéro de cause C/3_/2019, faisant valoir un accord entre les parties sur la suspension du paiement du loyer, jusqu'à ce qu'un accord intervienne sur une éventuelle indemnité à laquelle
ceux-ci pourraient prétendre en raison des nuisances subies à cause de punaises de lit dans leur logement.
La cause - non conciliée et portée devant le Tribunal - composée des juges E_, Présidente, H_ et I_, assesseurs est toujours pendante.
d.
Par requête en protection du cas clair du 24 janvier 2020, les bailleresses ont conclu à ce que le Tribunal ordonne l'évacuation des locataires et prononce des mesures d'exécution directe. La cause a été enregistrée sous numéro de cause C/4_/2020.
Par jugement
JTBL/190/2020
du 25 février 2020, le Tribunal, composé des juges E_, Présidente, J_ et K_, assesseurs, statuant par voie de procédure sommaire, a condamné les locataires à évacuer l'appartement litigieux et a ordonné des mesures d'exécution.
Il a retenu que les conditions d'une résiliation selon l'art. 257d al. 1
er
CO étaient manifestement réalisées en l'espèce et que les locataires n'avaient nullement rendu vraisemblable que l'une ou l'autre d'entre elles ferait défaut.
Par arrêt
ACJC/763/2020
du 8 juin 2020, la Cour a annulé le jugement précité et déclaré irrecevable la requête en évacuation déposée par les bailleresses le
24 janvier 2020.
e.
Le 13 mars 2020, A_ et B_ ont saisi la Délégation du Tribunal civil d'une demande de récusation à l'encontre de la juge E_, en application de l'art. 47 al. 2 let. f CPC, dans la procédure C/3_/2019.
Ils ont fait valoir en substance que la juge avait siégé dans la composition du Tribunal saisi d'une affaire parallèle (C/4_/2020), au terme de laquelle celui-ci avait prononcé leur évacuation ainsi que des mesures d'exécution. Comme le Tribunal avait statué sur le fond de la cause, il existait manifestement une prévention qu'il rende une décision dans le même sens dans la cause C/3_/2019. A cela s'ajoutait que la juge E_ avait siégé à la Commission de conciliation dans la cause C/2_/2017 portant sur une autre résiliation, que le Tribunal avait déclarée inefficace.
f.
Les bailleresses ont conclu au rejet de la requête par écritures du 5 mai 2020.
g.
Le 15 mai 2020, la juge E_ a également conclu à ce que la demande de récusation la visant soit écartée.
h.
Par écritures du 8 juin 2020, A_ et B_ ont répliqué et persisté dans leurs conclusions.

EN DROIT
1.
1.1
Les décisions statuant sur une demande de récusation sont uniquement susceptibles de faire l'objet d'un recours, écrit et motivé, auprès de la Chambre civile de la Cour de justice dans un délai de 10 jours à compter de leur notification (art. 50 al. 2 et 321 al. 1 et 2 CPC; art. 13 al. 2 LaCC), la procédure sommaire étant applicable (arrêt du Tribunal fédéral
4A_475/2018
du 12 septembre 2019 consid. 3.3; Wullschleger, in Kommentar zur schweizerischen Zivilprozess-ordnung, Sutter-Somm/ Hasenböhler/ Leuenberger (éd.), 3
ème
éd., 2016, n. 5 ad art. 50 CPC; Tappy, Commentaire romand, Code de procédure civile commenté, 2
ème
éd., 2019, n. 21 ad art. 50 CPC).
1.2
En l'espèce, le recours a été formé en respectant la forme et le délai prescrits, de sorte qu'il est recevable.
1.3
Dans le cadre d'un recours, le pouvoir d'examen de la Cour est limité à la violation du droit et à la constatation manifestement inexacte des faits (art. 320 CPC). L'autorité de recours a un plein pouvoir d'examen en droit, mais un pouvoir limité à l'arbitraire en fait.
2.
2.1.1
Selon l'art. 47 al. 1 let. f CPC, les magistrats se récusent lorsqu'ils pourraient être prévenus de toute autre manière que celles mentionnées aux let. a à e. L'art. 47 al. 1 let. f CPC concrétise les garanties découlant de l'art. 30 al. 1 Cst., qui a, de ce point de vue, la même portée que l'art. 6 § 1 CEDH. La garantie d'un juge indépendant et impartial permet de demander la récusation d'un magistrat dont la situation ou le comportement est de nature à susciter des doutes quant à son impartialité (ATF
140 III 221
consid. 4.2;
134 I 20
consid. 4.2; arrêts du Tribunal fédéral
5A_674/2016
du 20 octobre 2016 consid. 3.1;
5A_171/2015
du 20 avril 2015 consid. 6.1).
La récusation ne s'impose pas seulement lorsqu'une prévention effective est établie, parce qu'une disposition relevant du for intérieur ne peut guère être prouvée. Il suffit que les circonstances donnent l'apparence d'une prévention et fassent redouter une activité partiale du magistrat. Cependant, seules les circonstances objectivement constatées doivent être prises en compte, les impressions purement subjectives de la partie qui demande la récusation n'étant pas décisives (ATF
144 I 159
consid. 4.3;
142 III 732
consid. 4.2.2;
142 III 521
consid. 3.1.1;
140 III 221
consid. 4.1). Le risque de prévention ne saurait être admis trop facilement, sous peine de compromettre le fonctionnement normal des tribunaux (ATF
144 I 159
consid. 4.4; arrêt du Tribunal fédéral
5A_998/2018
du 25 février 2019, consid. 6.2;
5A_98/2018
du 10 septembre 2018 consid. 4.2).
Ne constitue pas à elle seule un motif de récusation notamment la participation aux procédures de conciliation (art. 47 al. 2 let. b CPC).
Le juge ne peut être récusé que si l'activité d'intermédiaire ou la proposition de transaction donne objectivement l'apparence de prévention (ATF
119 Ia 81
, c. 4b).
Le Tribunal fédéral (arrêt
5A_133/2007
du 15 juin 2007 consid. 2.3) n'a pas désavoué l'union personnelle du juge des mesures protectrices de l'union conjugale et du juge du divorce (ATF
114 Ia 50
consid. 3d p. 57, qui cite un arrêt non publié du 11 novembre 1986; arrêt
1P.208/1996
du 26 juin 1996, consid. 3b, in : Pra 1997 n° 3 p. 12/13; critiques : Müller, in : ZBJV 132/1996 p. 742; Kiener, Richterliche Unabhängigkeit, Berne 2001, p. 168/169), ni celle du juge des mesures provisionnelles et du juge du fond (ATF
114 Ia 50
consid. 3d p. 57; cf. aussi : Poudret/Sandoz-Monod, Commentaire de la loi fédérale d'organisation judiciaire, vol. I, n. 5.3 ad art. 23 OJ), lors même que les questions à débattre seraient identiques ou semblables à celles qui se posent dans la procédure principale (arrêt
4C.514/1996
du 15 décembre 1997, consid. 2a; critique : Kiener, op. cit., p. 168).
2.1.2
La procédure de cas clair est soumise à la procédure sommaire (art. 257 CPC). Lorsque le juge considère que les conditions légales sont remplies, il accorde la protection. Dans ce cas, la décision est définitive et elle est revêtue de l'autorité de la chose jugée une fois entrée en force (ATF
138 III 620
).
La procédure simplifiée s'applique aux litiges portant sur des baux à loyer en ce qui concerne la protection contre les congés (art. 243 al. 2 let. CPC). Si les circonstances l'exigent, le tribunal peut ordonner un échange d'écritures et tenir des audiences d'instruction (art. 247 CPC).
2.2
En l'espèce, la participation de la juge E_ à la procédure de conciliation, qui plus est dans une cause datant de plusieurs années, ayant abouti à la délivrance de l'autorisation de citer, ne saurait à elle seule entraîner l'apparence de prévention de celle-ci. Les recourants n'allèguent aucun élément permettant de retenir que dans le cas concret le comportement de la juge permettrait de retenir que tel serait le cas.
Il en va de même de la participation de la juge à la procédure d'évacuation pour défaut de paiement, soumise à la procédure sommaire, ainsi qu'à celle en contestation du congé, soumise à la procédure simplifiée. Quand bien même les questions à débattre dans ces deux procédures sont semblables (défaut de paiement du loyer), le pouvoir d'examen du juge n'est pas le même, comme en matière de mesures protectrices et de divorce. Dans l'action encore pendante devant lui, le Tribunal pourrait être amené à entendre des témoins et à statuer sur des questions juridiques plus complexes que la simple réalisation des conditions de l'art. 257d CO. Il ne peut ainsi être raisonnablement soutenu que la décision rendue dans le cadre de la procédure en cas clair pourrait influencer celle à rendre à l'issue de la cause C/3_/2019.
Le fait que le jugement prononcé à l'issue de la procédure de cas clair revête l'autorité de la chose jugée n'y change rien. C'est ainsi à bon droit que la Délégation du Tribunal civil a jugé qu'il n'existait pas de motif de récusation.
Le recours, infondé, sera rejeté.
3.
Les recourants, qui succombent, seront condamnés aux frais judiciaires, arrêtés à 800 fr., compensés avec l'avance fournie, acquise à l'Etat de Genève.
Ils seront en outre condamnés à verser aux intimées, prises conjointement et solidairement, la somme de 800 fr. à titre de dépens de recours.
* * * * *