Decision ID: 5502014e-3fba-567d-a798-8255bd1addf7
Year: 2016
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_001
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
a.
Le 21 avril 2015, E_ et F_ ont saisi le Tribunal de première instance d'une demande dirigée contre A_ en liquidation, B_, C_ et D_, tendant au paiement de sommes totalisant 5'756'871 fr. 69.![endif]>![if>
Cette demande invoque la responsabilité des parties défenderesses en leur qualité d'anciens organes d'une société alors active dans le négoce de produits pétroliers.
b.
A l'appui de leur demande, E_ et F_ ont produit quatre-vingt-cinq pièces, dont vingt-neuf sont rédigées en langue anglaise.
Ces pièces consistent principalement en des contrats, des rapports d'audit, des courriers et des échanges de courriels. L'une des pièces rédigées en anglais est un rapport émanant de A_.
c.
Par ordonnance du 22 juin 2015, le Tribunal a transmis la demande et les pièces aux parties défenderesses, imparti à celles-ci un délai au 9 septembre 2015 pour répondre par écrit à la demande et fixé une audience de débats d'instruction au 30 octobre 2015.
Par ordonnance du 18 août 2015, statuant sur requête de l'une des parties défenderesses, le Tribunal a reporté au 9 octobre 2015 le délai imparti à celles-ci pour répondre et maintenu l'audience agendée au 30 octobre 2015.
d.
Par courrier du 15 juillet 2015, A_ en liquidation a sollicité du Tribunal qu'il ordonne la traduction de l'intégralité des pièces produites rédigées en langue étrangère, et ce par un traducteur-juré.
e.
Par ordonnance du 7 août 2015, notifiée aux parties le 10 août 2015, le Tribunal a rejeté la requête de A_ en liquidation, réservé la question de la traduction des pièces pertinentes à un stade ultérieur de la procédure et maintenu les délais précédemment fixés.
A l'appui de sa décision, le Tribunal a considéré que l'anglais était notamment la langue utilisée dans les relations nouées entre les parties, que celles-ci et leurs conseils avaient une connaissance à tout le moins passive de cette langue et qu'il serait disproportionné d'ordonner, à ce stade de la procédure, une traduction systématique de toutes les pièces en question.
B.
a.
Par acte expédié au greffe de la Cour de justice le 25 août 2015, A_ en liquidation forme un recours contre l'ordonnance du 7 août 2015.![endif]>![if>
Principalement, elle conclut à l'annulation de l'ordonnance entreprise et des ordonnances des 22 juin et 18 août 2015, au renvoi de la cause au Tribunal pour qu'il soit ordonné aux parties demanderesses de traduire toutes les pièces produites en langue étrangère et à la condamnation de l'Etat de Genève en tous les frais judiciaires et dépens de recours.
"
Dans tous les cas
", A_ en liquidation conclut à l'annulation de l'ordonnance rendue le 18 août 2015 et au renvoi de la cause au Tribunal pour qu'il soit fixé aux parties défenderesses un nouveau délai pour répondre par écrit et produire les titres présentés comme moyen de preuve.
b.
Préalablement, A_ en liquidation a sollicité la restitution de l'effet suspensif au recours.
Par arrêt du 16 octobre 2015, la Présidente de la Chambre civile de la Cour de justice a rejeté cette requête, invité le Tribunal à fixer un nouveau délai pour répondre à la demande et dit qu'il serait statué sur les frais et dépens de l'incident dans la décision sur le fond.
c.
E_ et F_ ont conclu principalement à l'irrecevabilité du recours et subsidiairement à son rejet, avec suite de frais judiciaires et dépens.
Avec sa détermination sur effet suspensif, E_ a produit un extrait du site internet de l'Etude du conseil de A_ en liquidation.
d.
B_ et D_ s'en sont rapportés à justice sur le fond du recours.
C_ ne s'est pas déterminé dans le délai qui lui était imparti.
e.
A_ en liquidation a répliqué, persistant dans ses conclusions.
f.
E_ a dupliqué, persistant également dans ses conclusions.
Elle a produit un mémoire de réponse déposé le 27 novembre 2015 par A_ devant le Tribunal.
g.
D_ a renoncé à dupliquer.
B_, C_ et F_ n'ont pas fait usage de leur droit de dupliquer.
h.
Les parties ont été informées de ce que la cause était gardée à juger par courrier du greffe du 7 janvier 2016.

EN DROIT
1.
1.1
Le recours, écrit et motivé, doit être introduit dans les dix jours à compter de la notification de la décision motivée (art. 321 al. 2 CPC).![endif]>![if>
Introduit dans le délai et la forme prescrits par la loi (art. 130, 131, 142 al. 1, 145 al. 1 let. b CPC), par une partie qui dispose d'un intérêt à agir (art. 59 al. 2 let. a CPC), le recours est, de ces points de vue, recevable.
1.2
Non soumises au premier juge, les pièces produites devant la Cour par l'intimée E_ sont irrecevables, ainsi que les allégations nouvelles relatives à ces pièces (art. 326 al. 1 CPC).
2.
2.1
Le recours n'est en outre recevable contre une ordonnance d'instruction ou une autre décision de première instance, d'une part, que dans les seuls cas prévus par la loi ou, d'autre part, que si cette ordonnance ou décision peut causer un préjudice difficilement réparable à la partie recourante (art. 319 let. b ch. 1 et 2 CPC).![endif]>![if>
Les décisions visées par cette disposition sont d'ordre procédural et permettent au juge de première instance de déterminer le déroulement formel et l'organisation matérielle de l'instance (Jeandin, in CPC, Code de procédure civile commenté, Bohnet et al. [éd.], 2011, n. 11 ad art. 319 CPC).
2.2
En l'espèce, il n'est pas contesté que la décision entreprise, par laquelle le Tribunal a renoncé à ordonner la traduction des pièces produites par les parties demanderesses et rédigées en langue étrangère, est une ordonnance d'instruction portant sur l'administration des preuves, laquelle entre dans le champ d'application de l'art. 319 let. b CPC.
Aucun recours n'est prévu par la loi contre une telle décision. Il convient dès lors d'examiner si la décision querellée peut causer au recourant un préjudice difficilement réparable.
3.
3.1
La notion de "préjudice difficilement réparable" au sens de l'art. 319 let. b ch. 2 CPC est plus large que celle de "préjudice irréparable" au sens de l'art. 93 al. 1 let. a LTF (cf. ATF
137 III 380
consid. 2, in SJ
2012 I 73
;
138 III 378
consid. 6.3). Elle comprend tout préjudice, de nature patrimoniale ou immatérielle (Message relatif au CPC, FF 2006 p. 6961; Bohnet, in CPC, Code de procédure civile commenté, Bohnet et al. [éd.], 2011, n. 11 ad art. 261 CPC; Huber, Kommentar zur Schweizerischen Zivilprozessordnung [ZPO], Sutter-Somm et al. [éd.], 2
ème
éd., 2013, n. 20 ad art. 261 CPC) et implique une urgence (Message relatif au CPC, FF 2006, p. 6961; Bohnet,
op. cit.
, n. 12 ad art. 261 CPC).![endif]>![if>
Est difficilement réparable le préjudice qui sera plus tard impossible ou difficile à mesurer ou à compenser entièrement (arrêt du Tribunal fédéral
4A_611/2011
du 3 janvier 2012 consid. 4.1). Une simple prolongation de la procédure ou un accroissement des frais ne constitue en principe pas un préjudice difficilement réparable (Spühler, in Basler Kommentar zur Schweizerischen Zivilprozes-sordung, 2
ème
éd. 2013, n. 7 ad art. 319 CPC; Hoffmann-Nowotny, ZPO-Rechtsmittel, Berufung und Beschwerde, 2013, n. 25 ad art. 319 CPC).
Il appartient au recourant d'alléguer et d'établir la possibilité que la décision incidente lui cause un préjudice difficilement réparable, à moins que cela ne fasse d'emblée aucun doute (par analogie : ATF
134 III 426
consid. 1.2 et
133 III 629
consid. 2.3.1; Haldy, in CPC, Code de procédure civile commenté, Bohnet et al. [éd.], 2011, n. 9 ad art. 126 CPC).
3.2
En l'espèce, la recourante allègue que l'absence de traduction de l'ensemble des pièces produites par les parties demanderesses et rédigées en langue anglaise entraînerait pour elle un préjudice difficilement réparable, dans la mesure où elle serait amenée à déposer sa réponse sans pouvoir se déterminer sur la totalité desdites pièces et où la traduction ultérieure de celles-ci pourrait faire ressortir des faits nouveaux dont elle ne pourrait se prévaloir qu'aux conditions de l'art. 229 CPC, voire de l'art. 317 CPC.
Comme le relèvent les parties intimées, le Tribunal n'a cependant pas exclu d'ordonner la traduction des pièces pertinentes à un stade ultérieur de la procédure et la recourante conserve la possibilité de compléter sa réponse lors des débats principaux (cf. art. 228 CPC). Le cas échéant, la recourante n'établit pas en quoi les éléments qui pourraient ressortir de la traduction desdites pièces ne constitueraient pas des faits qui existaient antérieurement et dont elle pouvait prévaloir en faisant preuve de la diligence requise, au sens de l'art. 229 al. 1 let. b CPC, et donc des faits recevables au regard de cette disposition. A supposer que l'une des facultés susvisées lui soit déniée à tort, la recourante pourra s'en plaindre dans un appel dirigé contre le jugement au fond, l'instance d'appel ayant alors la possibilité d'établir elle-même les faits (art. 310 let. b et 316 al. 3 CPC) ou de renvoyer la cause au Tribunal pour complément d'instruction (art. 318 al. 1 let.c CPC).
Ainsi, en admettant que les pièces rédigées en anglais ne soient pas intelligibles à la recourante, qui est pourtant l'auteur de l'une desdites pièces, il apparaît que l'absence de traduction initiale de ces pièces ne pourrait entraîner pour celle-ci qu'une simple prolongation de la procédure, qui ne constitue pas un préjudice difficilement réparable au sens des principes rappelés ci-dessus. Défenderesse dans le procès au fond, la recourante n'indique pas en quoi l'obtention tardive d'un jugement favorable dans ledit procès entraînerait pour elle un préjudice particulier, autre qu'un éventuel accroissement des frais nécessaires pour assurer sa défense.
Il s'ensuit que le recours est irrecevable, la décision entreprise n'étant pas susceptible de causer à la recourante un préjudice difficilement réparable.
4.
Les frais judiciaires du recours, y compris ceux de la décision sur effet suspensif, seront arrêtés à 1'440 fr. (art. 13 et 41 RTFMC) et mis à la charge de la recourante, qui succombe (art. 95 al. 2 et 106 al. 1 CPC). Ils seront compensés avec l'avance de frais de même montant fournie par celle-ci, qui reste acquise à l'Etat (art. 111 al. 1 CPC).![endif]>![if>
La recourante sera par ailleurs condamnée à verser la somme de 2'000 fr. aux parties intimées qui se sont opposées au recours et se sont déterminées sur celui-ci, à titre de dépens de recours (débours et TVA compris; art. 23, 25 et 26 LaCC, art. 85, 87 et 90 RTFMC).
* * * * *