Decision ID: 2362f648-d0dc-40ba-8670-06a58d98ec5a
Year: 2020
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants:
A. B._, apatride, né le ******** 1983 en Syrie, est arrivé en Suisse en août 2008 et y a déposé une demande d'asile. Le 5 juillet 2011, il s'est vu reconnaître la qualité de réfugié. Depuis le 21 janvier 2016, il bénéficie d'une autorisation d'établissement.
A._, ressortissante éthiopienne née le ******** 1985, est quant à elle arrivée en Suisse le 28 septembre 2011. Elle y a également déposé une demande d'asile, laquelle a été rejetée par le Secrétariat d'Etats aux migrations (SEM) le 1er décembre 2015. Cette décision a été confirmée le 9 février 2016 par le Tribunal administratif fédéral (E-48/2016). Le 22 février 2016, le SEM lui a imparti un délai au 21 mars 2016 pour quitter la Suisse.
B._ et A._ ont eu ensemble deux enfants, C._, née en août 2016, et D._, né en juillet 2018.
B. Le 12 juin 2017, A._ a demandé au SPOP de lui octroyer une autorisation de séjour. Elle a relevé qu'elle vivait en Suisse depuis le 28 novembre 2011, qu'elle avait obtenu un diplôme d'infirmière en Ethiopie et qu'elle avait effectué deux "pré-stages en soins infirmiers" au CHUV en 2014, ce qui lui avait permis de se familiariser avec le système de soins en Suisse (cf. certificat de travail du CHUV du 13 janvier 2015 qui atteste que l'intéressée a effectué deux pré-stages à plein temps, soit du ******** dans le service ******** et du ********* dans le service ********), et qu'elle et le père de sa fille avaient entrepris des démarches pour se marier.
Répondant au SPOP, elle lui a transmis, en date du 5 février 2018, divers documents, dont un extrait du registre des poursuites du 9 février 2018 concernant B._ qui atteste que ce dernier ne fait l'objet ni de poursuites ni d'actes de défaut de biens, une attestation du Centre social régional de la Riviera du 23 novembre 2017 qui indique que B._ bénéficie du revenu d'insertion depuis le 1er juillet 2011 et un contrat de travail à durée indéterminée daté du 30 janvier 2018 aux termes duquel il est engagé à partir du 1er mars 2018 dans une blanchisserie à 40% pour un salaire mensuel net de 1'183 francs.
Par décision du 1er mars 2018, le SEM a reconnu la qualité de réfugiée à A._, afin de préserver l'unité familiale (art. 51 al. 1 de la loi fédérale du 26 juin 1998 sur l'asile [LAsi; RS. 142.31]) et l'a admise provisoirement en Suisse. Ses deux enfants, C._ et D._ bénéficient aussi du statut de réfugié (cf. décisions du SEM des 16 décembre 2016 et 29 janvier 2019).
Le 3 avril 2018, le SPOP a notamment demandé à A._ de lui indiquer, si, dès lors qu'elle était au bénéfice d'une admission provisoire, elle était en mesure de présenter un contrat de travail ou les preuves de ses recherches d'emploi.
Le 25 avril 2018, A._ a répondu qu'elle avait une petite fille âgée d'une année et huit mois et qu'elle était enceinte de six mois et demi, de sorte qu'elle n'était pas en mesure de chercher du travail.
Selon une attestation établie le 20 juin 2018 par le Centre social régional de Montreux cette famille bénéficie des prestations de l'aide sociale, étant précisé qu'elles sont allouées à B._ depuis le 1er juillet 2011, le montant global des prestations versées depuis cette date jusqu'au 31 mai 2018 s'élevant à 146'459 francs.
Le 8 novembre 2018, le SPOP a informé A._ qu'il entendait refuser de lui délivrer une autorisation de séjour sur la base de l'art. 30 al. 1 let. b de la loi fédérale du 16 décembre 2005 sur les étrangers (LEtr ; depuis le 1er janvier 2019, loi fédérale sur les étrangers et l’intégration [LEI ; RS 142.20]), et d'octroyer à ses enfants des autorisations d'établissement, au motif que toute la famille bénéficiait des prestations de l'assistance publique. Le SPOP a imparti à A._ un délai pour se déterminer.
C. Le 28 novembre 2018, B._ et A._ se sont mariés.
Le 11 mars 2019, le SPOP, reprenant le dossier de A._ suite à son mariage, lui a demandé de lui fournir divers renseignements au sujet de la situation financière de son couple, notamment de lui indiquer ses intentions pour ne plus dépendre de l'assistance publique.
Dans sa réponse du 1er avril 2019, A._ a indiqué que son mari travaillait depuis mars 2018 à 40% dans un pressing et qu'il cherchait à augmenter son taux de travail, soit auprès du même employeur soit en prenant un autre emploi. Elle a ajouté qu'elle allaitait encore son deuxième enfant mais que dès qu'elle arrêterait, elle prévoyait d'entreprendre une formation dans le domaine des soins, afin de valoriser ses compétences acquises en qualité d'infirmière dans son pays d'origine et pouvoir trouver rapidement un emploi. Elle a rappelé qu'elle avait déjà effectué des stages dans le domaine de la santé. Elle a transmis les fiches de salaire de son mari de janvier, février et mars 2019, desquelles il ressort qu'il a réalisé un salaire net de 1'171 francs pour les deux premiers mois et 1'521 francs pour le troisième mois, allocations familiales comprises.
Le 30 avril 2019, le SPOP a informé A._ du fait qu'il avait l'intention de refuser de lui octroyer ainsi qu'à ses enfants des autorisations de séjour par regroupement familial au motif que son mari ne disposait pas des moyens financiers suffisants pour subvenir aux besoins d'une famille de quatre personnes. Le SPOP a relevé que B._ bénéficiait du revenu d'insertion depuis 2011, les prestations versées depuis cette date se montant à 178'392 francs. Le SPOP a imparti à A._ un délai au 29 mai 2019 pour se déterminer.
Elle n'a pas réagi dans le délai imparti.
Par décision du 2 septembre 2019, notifiée à A._ le 10 septembre 2019, le SPOP a refusé d'octroyer des autorisations de séjour par regroupement familial à l'intéressée et à ses deux enfants, au motif que cette famille dépendait de l'aide sociale, le montant total des prestations sociales versées jusqu'au mois d'août 2019 s'élevant à 196'981 francs.
D. Le 1er octobre 2019, A._ et B._ ont recouru contre cette décision devant la Cour de droit administratif et public du Tribunal cantonal. Ils concluent à l'annulation de la décision attaquée et à ce que la cause soit renvoyée au SPOP pour qu'il délivre des autorisations de séjour, respectivement d'établissement, par regroupement familial à la recourante et à ses enfants. Ils relèvent qu'il convient de tenir compte du fait que B._ a subi plusieurs opérations en Syrie et en Suisse et qu'il est encore lourdement handicapé, de sorte qu'il lui est impossible de travailler à un pourcentage plus élevé dans la blanchisserie où il est employé. Ils précisent qu'il a déposé une demande à l'Office fédéral de l'assurance-invalidité (Office AI). Les recourants font valoir que la décision attaquée, qui a pour conséquence de laisser A._ et ses enfants au bénéfice d'une simple admission provisoire, viole l'art. 8 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 (CEDH; RS 0.101). Ils produisent les fiches de salaire du recourant pour les mois d'avril et mai 2019, desquelles il ressort qu'il a réalisé un revenu mensuel net de 1'521 francs, respectivement 1'705 francs, allocations familiales comprises.
Le 7 octobre 2019, ils ont transmis au tribunal un certificat médical établi le 1er octobre 2019 par la Doctoresse E._ qui relève que B._ a été victime d'un accident en 2004 ayant entraîné plusieurs fractures de sa cheville et de sa hanche du côté droit et qu'il souffre actuellement d'une sciatique en raison d'une hernie discale à gauche, de sorte qu'il ne peut plus travailler à 100% depuis son accident. La doctoresse précise que son patient ayant eu son accident en Syrie, son cas n'est pas pris en charge par l'assurance accident. Elle ajoute qu'elle a initié une demande AI afin que B._ puisse exercer une activité adaptée.
Dans sa réponse du 12 novembre 2019, le SPOP a indiqué qu'il maintenait sa décision.
Les recourants n'ont pas déposé de réplique ni requis d'autres mesures d'instruction dans le délai qui leur était imparti au 13 décembre 2019.
E. Le juge instructeur a octroyé le 1er novembre 2019 l'assistance judiciaire dès le 1er octobre 2019, comprenant l'exonération des frais judiciaires et des avances.

Considérant en droit:
1. Déposé en temps utile et selon les formes prescrites par la loi vaudoise du 28 octobre 2008 sur la procédure administrative (LPA-VD, BLV 173.36; cf. art. 75, 79, 95 et 99 LPA-VD), le recours est recevable, de sorte qu'il y a lieu d'entrer en matière sur le fond.
2. Les recourants contestent le refus de l'autorité intimée de leur délivrer des autorisations de séjour, respectivement d'établissement, par regroupement familial, en faisant valoir que cette décision viole l'art. 8 CEDH.
a) Les conditions d'octroi d'une autorisation de séjour au conjoint et aux enfants étrangers du titulaire d'une autorisation d'établissement sont réglées à l'art. 43 LEI. Dans sa teneur en vigueur jusqu'au 31 décembre 2018 (applicable en l'espèce, la décision attaquée ayant été rendue suite à la demande formulée le 12 juin 2017 par la recourante d'obtenir une autorisation de séjour par regroupement familial et à son mariage qui a eu lieu le 28 novembre 2018, soit antérieurement à l'entrée en vigueur de la LEI; cf. art. 126 al. 1 LEI), l'art. 43 LEI dispose que le conjoint étranger du titulaire d'une autorisation d'établissement a droit à l'octroi d'une autorisation de séjour et à la prolongation de sa durée de validité, à condition de vivre en ménage commun avec lui (al. 1); les enfants de moins de 12 ans ont droit à l'octroi d'une autorisation d'établissement (al. 3).
L'art. 51 al. 2 let. b LEI précise toutefois que les droits prévus à l'art. 43 LEI s'éteignent s'il existe des motifs de révocation au sens de l'art. 62 al. 1 LEI. Selon cette dernière disposition, l'autorité compétente peut révoquer une autorisation, à l'exception de l'autorisation d'établissement, notamment si l'étranger lui-même ou une personne dont il a la charge dépend de l'aide sociale (let. e).
L'art. 43 al. 1 let d LEI, dans sa teneur actuelle, dispose quant à lui que le conjoint étranger du titulaire d’une autorisation d’établissement ainsi que ses enfants célibataires étrangers de moins de 18 ans ont droit à l’octroi d’une autorisation de séjour et à la prolongation de sa durée de validité, à condition qu'ils ne dépendent pas de l'aide sociale.
Il apparaît ainsi que tant l'ancien que le nouveau droit posent comme condition à l'octroi de l'autorisation de séjour l'absence de dépendance à l'aide sociale.
Selon la jurisprudence, il faut qu'il existe un risque concret de dépendance à l'aide sociale, de simples préoccupations financières ne suffisant pas. Pour évaluer ce risque, il sied non seulement de tenir compte des circonstances actuelles, mais aussi de considérer l'évolution financière probable à plus long terme compte tenu des capacités financières de tous les membres de la famille. Une révocation entre en considération lorsqu'une personne a reçu des aides financières élevées et qu'on ne peut envisager qu'elle puisse pourvoir à son entretien dans le futur. L'art. 62 al. 1 let. e LEI ne prévoit toutefois pas que la personne dont il est question de révoquer l'autorisation de séjour dépende "durablement et dans une large mesure" de l'aide sociale, au contraire de l'art. 63 al. 1 let. c LEI s'agissant de la révocation de l'autorisation d'établissement (arrêts du TF 2C_923/2017 du 3 juillet 2018 consid. 4.2; 2C_547/2017 du 12 décembre 2017 consid. 3.1).
La révocation respectivement le refus d'octroi de l'autorisation de séjour ne se justifie que si la pesée des intérêts à effectuer fait apparaître la mesure comme proportionnée aux circonstances (cf. art. 96 LEI; ATF 135 II 377 consid. 4.3; TF 2C_265/2011 du 27 septembre 2011 consid. 6.1; CDAP PE.2015.0152 du 13 juin 2016; PE.2015.0373 du 8 février 2016). Les autorités compétentes doivent notamment prendre en compte, en exerçant leur pouvoir d'appréciation, des intérêts publics, de la situation personnelle de l'étranger, ainsi que son degré d'intégration (ATF 135 II 377 consid. 4.3).
b) En l'occurrence, il apparaît que les recourants dépendent de l'aide sociale depuis de nombreuses années et qu'en septembre 2019, le montant des prestations versées s'élevait à 196'981 francs. Le 1er avril 2019, la recourante a certes indiqué au SPOP qu'elle comptait entreprendre une formation dans le domaine de la santé dès qu'elle aurait arrêté d'allaiter son fils, né en juillet 2018, ce qui lui permettrait de trouver un travail. Dans son acte de recours déposé le 1er octobre 2019, elle n'a toutefois pas fait valoir qu'elle aurait entrepris des démarches concrètes pour entamer une formation et/ou trouver un emploi. Quant au recourant, il relève qu'il ne peut pas exercer son activité professionnelle actuelle à plus de 40% en raison de ses problèmes physiques et que son médecin généraliste a déposé pour lui une demande de mesures de reclassement professionnel auprès de l'Office AI. Rien n'indique toutefois que cette démarche serait sur le point d'aboutir et qu'elle permettrait aux recourants d'acquérir leur indépendance financière dans un avenir proche.
Aucun élément figurant au dossier ne permet ainsi de penser que la situation actuelle devrait se modifier prochainement. Il en découle qu'il existe un risque important que les recourants continuent à dépendre de l'aide sociale.
Les recourants ont certes un intérêt privé important à ce qu'ils puissent demeurer en Suisse ensemble avec leurs deux enfants communs. Le droit de présence en Suisse de la recourante et des enfants n'est toutefois pas remis en question par la décision entreprise puisqu'ils se sont vus tous les trois accorder le statut de réfugié, précisément pour préserver l'unité de la famille. Par ailleurs, les recourants ont toujours la faculté de présenter une nouvelle demande d'autorisation de séjour, respectivement d'établissement, lorsque le motif ayant conduit au refus aura disparu, c'est à dire s'ils acquièrent une certaine indépendance financière.
Dans ces circonstances, l'autorité intimée n'a pas violé le droit fédéral en refusant à la recourante et à ses enfants des autorisations par regroupement familial fondées sur l'art. 43 LEI.
c) Les recourants estiment que la décision attaquée viole l'art. 8 CEDH qui garantit le respect de la vie familiale.
Pour que cette garantie puisse être invoquée, il faut toutefois être en présence d'une mesure étatique d'éloignement qui aboutit à la séparation des membres d'une famille, ce qui n’est pas le cas en l'espèce, la recourante et ses enfants pouvant continuer à demeurer en Suisse au bénéfice de leur permis F (TF 2C_689/2017 du 1er février 2018; 2C_916/2017 du 30 octobre 2017 et les réf.cit; PE.2017.0018 du 16 mai 2017).
3. Les considérants qui précèdent conduisent au rejet du recours et à la confirmation de la décision attaquée.
Les frais de justice, arrêtés à 600 francs (art. 4 al. 1 du tarif des frais judiciaires et des dépens en matière administrative du 28 avril 2015 [TFJDA; BLV 173.36.5.1]), devraient en principe être supportés par les recourants, qui succombent (art. 49 al. 1 LPA-VD). Les recourants ayant été mis au bénéfice de l'assistance judiciaire par décision du 1er novembre 2019, ces frais seront toutefois laissés à la charge de l'Etat (art. 122 al. 1 let. b du code de procédure civile du 19 décembre 2008 [CPC; RS 272], applicable par renvoi de l'art. 18 al. 5 LPA-VD). Les recourants sont rendus attentifs au fait qu'ils sont tenus de rembourser le montant ainsi avancé dès qu'ils sont en mesure de le faire (art. 123 al. 1 CPC). Il incombe au Service juridique et législatif de fixer les modalités de ce remboursement (art. 5 RAJ).
Vu le sort du recours, il n'est pas alloué de dépens (art. 55 al. 1 et 56 al. 3 LPA-VD).