Decision ID: ea643475-1491-505b-a8a7-5789d50b30de
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_013
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

EN FAIT
1) À compter du 1
er
mai 2008, Madame A_, née le _1982, a été engagée par l'État de Genève en qualité d'auxiliaire, commise administrative 2. Elle a été affectée au service des votations et élections (ci-après : SVE).
Selon sa lettre d'engagement du 13 mars 2008, son taux d'activité dépendait des besoins du service. Son salaire horaire brut était fixé à CHF 32.30. Il ne lui était dû que pour autant qu'elle soit présente à son travail. Les délais de congé, sous réserve de la résiliation immédiate du contrat pour justes motifs, étaient ceux prévus par la loi générale relative au personnel de l'administration cantonale, du pouvoir judiciaire et des établissements publics médicaux du 4 décembre 1997 (LPAC -
B 5 05
). Il lui était enfin rappelé que le secret le plus absolu devait être gardé sur les affaires de service.
2) Mme A_ a, suite à son engagement, été appelée lors des scrutins organisés par le SVE, en fonction des besoins.
3) Le 5 février 2019, Mme A_, ainsi que Madame B_, également auxiliaire, ont été entendues par la Cour des comptes.
Mme A_ ne savait plus quoi faire et était épuisée. Elle avait très peur, y compris pour son intégrité physique. Cela faisait dix ans qu'elle était auxiliaire au SVE qui fonctionnait avec trois équipes : courrier, équipe de jour et équipe de nuit. Après avoir travaillé un temps avec l'équipe du soir, elle était alors au courrier avec Monsieur C_. C'était « l'enfer ». Il y avait toujours eu des choses bizarres et, avec le temps, elle s'était rendu compte que « les choses ne jouaient pas ».
Elle était rentrée dans une spirale mais avait refusé de participer à des modifications ou altérations de bulletins. Les modifications apportées avaient changé le résultat du vote pour la police, M. C_ ayant pris le relais d'une précédente collègue qui le faisait. Elle savait de manière certaine que M. C_ avait jeté des documents qu'il n'aurait pas dû jeter. Il l'avait ensuite accusée de l'avoir fait et l'avait insultée en la traitant de « portugaise de merde ». Par exemple, « pour les soins dentaires si on souhaite un oui plutôt qu'un non, M. C_ prend les bulletins de vote, les change et jette les anciens ». M. C_ faisait disparaître des votes. Parfois on ne retrouvait pas cinquante bulletins. Elle avait vu M. C_ faire beaucoup de choses. Il avait peur qu'elle parle et l'insultait tous les jours.
M. C_ disait qu'il connaissait des personnes qui vendaient des votes. Elle ignorait s'il « fanfaronnait », mais au vu de son comportement il n'était pas improbable qu'il en vende réellement. Elle l'avait vu prendre une urne et déchirer plusieurs bulletins de vote. Malgré les contrôles, il y avait toujours des écarts dans les dépouillements. Il y avait régulièrement des soucis. Parfois, des bulletins étaient déchirés au hasard pour faire jouer les totaux. Il se disait qu'il y avait un fantôme, tout le monde avait des doutes. En fait c'était M. C_ qui « mettait la zizanie » dans les urnes. Parfois, il modifiait directement les bulletins. Pour la dernière votation, elle l'avait vu remplir des bulletins vierges.
M. C_ l'avait menacée le 16 janvier 2019. Suite à un article de presse, il lui avait dit espérer qu'elle ne le « balancerait » pas et que si elle voulait « garder sa place et ses sous », elle avait intérêt à se taire car « s'il tombait, elle tombait aussi ». Le lendemain, elle avait vu des inscriptions qui ressemblaient à son écriture devant son immeuble. Il l'insultait du matin au soir, la traitant d'esclave. Presque personne ne connaissait l'histoire des bulletins mais les mauvais traitements de M. C_ étaient connus de tous. Tout le monde en avait peur car il était violent physiquement et verbalement. Il avait récemment presque frappé une collègue et cassé une chaise sur une armoire. Il crachait sur la nourriture laissée par les collègues auxiliaires, en leur absence. Elle était obligée de jeter ces produits pour éviter qu'ils soient consommés.
Elle avait averti la responsable des auxiliaires. Lors de la votation de novembre 2018, cette dernière avait cru ses propos relatifs à la disparition de cartes de vote. Elles avaient souhaité parler au chef du SVE, mais celui-ci leur avait répondu que ce n'était pas le moment. Il n'était pas revenu vers elles. Pour parler au chef du SVE, il fallait passer devant le bureau de la responsable du personnel qui était la mère de M. C_. La semaine précédente, elle-même avait une nouvelle fois parlé avec la responsable des auxiliaires pour lui dire que les insultes ne pouvaient plus durer. Elle lui avait répondu d'aller voir la mère de M. C_ car elle ne pouvait rien faire pour elle.
M. C_ faisait sécher de la drogue dans les sous-sols. Il en fumait au travail en attendant la poste, ou pendant les pauses, à l'extérieur ou à la cave.
4) Le 6 février 2019, la Cour des comptes a communiqué au Ministère public (ci-après : MP) le compte rendu de l'entretien avec Mme A_, ainsi que celui d'une de ses collègues, également auxiliaire au SVE, qui avait été entendue la veille. La Cour des comptes a également transmis deux photographies. L'une d'elles montrait M. C_ en train de consommer un joint de cannabis dans les caves du SVE.
5) Ce même 6 février 2019, le MP a ordonné l'ouverture d'une instruction pénale contre M. C_ pour fraude électorale et corruption passive.
6) Le même jour, Mme A_ a été entendue par la police judiciaire.
M. C_ et elle-même avaient les clés permettant l'accès au bâtiment et à toutes les salles des 2
ème
et 4
ème
étages. Ils possédaient une clé qui permettait d'ouvrir une armoire qu'elle appelait « la caverne d'Ali-Baba » car on y trouvait de tout : documents concernant les précédentes élections et bulletins de vote vierges ou déjà remplis par exemple. La semaine précédente, elle avait vu
M. C_ prendre deux ou trois bulletins de vote vierges et les remplir en mettant des croix. Elle lui avait demandé ce qu'il faisait mais il n'avait pas voulu lui répondre. Dès lors qu'il l'insultait du matin au soir, elle avait évité le conflit. Au bout de quelques heures, elle avait constaté que les bulletins en question ne se trouvaient plus dans l'armoire. Depuis deux ou trois ans, plusieurs fois par votation, il lui était arrivé de voir M. C_ placer directement dans les urnes des bulletins de vote qu'il avait lui-même remplis. Elle ne pouvait pas en donner un chiffre exact, mais c'était probablement de l'ordre d'une centaine de bulletins par votation, pour ceux qu'elle avait vus. Elle pensait qu'il avait agi de la sorte pour toutes les votations ces trois dernières années, en matière communales, cantonales ou fédérales.
Pour les dernières votations de novembre 2018, elle avait vu M. C_ placer des bulletins de vote dans les urnes les trois semaines précédentes. Lors du dépouillement, il était apparu qu'il y avait plus de bulletins de vote qu'il n'y avait eu de votes enregistrés, ce qui laissait supposer que M. C_ en avait déposés qu'il avait lui-même remplis. Lors de ces votations, il avait été constaté qu'il y avait des soucis sur la moitié des urnes se trouvant dans le local. De manière générale, en cas de différence positive avec les bulletins, le chef du SVE prenait des bulletins de vote au hasard et déchirait le nombre qu'il y avait en trop. Quand la différence était négative, il modifiait le décompte des enveloppes bleues (celles qui contiennent le bulletin de vote) vides, en rajoutant le nombre manquant. Elle ignorait si cette pratique était légale, mais se doutait qu'elle n'était pas juste. Il leur était rappelé de ne pas parler de leur activité et de leur devoir de respecter le secret de fonction.
La nuit du 24 au 25 novembre 2018, lors du dépouillement, elle avait croisé M. C_ qui lui avait dit : « Tu vois, même quand il y a de la merde, tout se résout. C'était facile ». Comme elle l'avait vu une semaine auparavant enlever et déchirer des bulletins de vote qui se trouvaient dans les urnes, elle avait compris à quoi il faisait référence. À d'autres occasions, il était arrivé de constater que des bulletins de vote avaient disparu des urnes. Il s'agissait de petits chiffres, de l'ordre de la dizaine.
M. C_ parvenait à entrer dans la salle scellée au moyen d'un plomb sans l'endommager. Une fois la porte ouverte, il avait accès aux urnes qui n'étaient ni scellées ni fermées à clé. Il l'avait fait devant elle à plusieurs reprises, la dernière fois en novembre 2018. Elle avait l'impression qu'il s'amusait à démontrer les failles du système. Dans le service, il terrorisait tout le monde et on le craignait car il était protégé par sa mère dont il connaissait par ailleurs le mot de passe. Il disposait de toutes les informations sur le service. Il avait frappé une personne du service et elle le voyait régulièrement taper avec ses poings dans du mobilier de bureau. Elle avait très peur de lui. Il pouvait être de bonne humeur et devenir d'un coup agressif.
Elle l'appréciait lorsqu'il était de bonne humeur et n'avait aucune animosité à son encontre. Elle n'avait rien à gagner s'il se faisait renvoyer, craignant au contraire qu'elle le serait également. Chaque fois qu'elle le voyait falsifier des bulletins de vote ou en détruire, elle lui demandait pourquoi il le faisait. Il lui répondait que ce n'était pas son problème et qu'elle devait « fermer sa gueule ». Il arguait que c'était une façon de démontrer que les filles de l'équipe du jour étaient « des connasses, des pétasses, des incompétentes ».
Elle a pour le reste confirmé ses propos tenus devant la Cour des comptes s'agissant de l'achat de votes, des stupéfiants cachés à la cave, des menaces qu'elle avait reçues de M. C_ et du fait que seule la responsable des auxiliaires était informée de la situation.
7) Le 9 mai 2019, la police a procédé à une perquisition du logement de
M. C_ ainsi que des locaux du SVE, notamment la place de travail de
M. C_.
Dans les locaux du SVE, elle a notamment saisi du matériel électoral dans le corps de bureau partagé par Mme A_ et M. C_ et dans un sac déposé dans le hall d'entrée du service. Dans un sac contenant du papier à détruire, déposé dans le couloir, à proximité de la place de travail de
M. C_, des morceaux déchirés de bulletins de vote remplis pour la votation du 19 mai 2019 ont été saisis. Dans un sac de farine contenant du papier à détruire et déposé dans une salle nommée « KGB », des morceaux déchirés de bulletins de vote remplis pour les votations cantonales et fédérales du mois de mai 2019 ont également été saisis.
8) Le même jour, la police a une nouvelle fois auditionné Mme A_.
Il ne lui semblait pas impossible que M. C_ ait conservé des enveloppes pour les ressortir après la date de la votation, ce afin qu'elles ne soient pas comptabilisées lors du dépouillement. La semaine précédente, elle avait vu une pile de bulletins de vote remplis dans le tiroir du bureau. Cela lui avait paru étrange car ils ne devaient pas se trouver dans ce meuble sans l'enveloppe bleue qui les accompagnait. Elle avait demandé à M. C_ ce qu'il comptait en faire. Il lui avait répondu « t'inquiète ». Le lendemain, la pile avait disparu. Aucun bulletin de vote ne devait se trouver dans les sacs destinés à la destruction et encore moins des bulletins portant sur la votation en cours.
Le 7 mai 2019, M. C_ lui avait suggéré de mélanger des votes comme lui. Elle avait refusé, personne ne pouvant la forcer à agir de la sorte. Il lui avait répondu qu'elle n'avait pas le choix et qu'il ne fallait pas qu'elle s'étonne si sa fille rentrait à la maison avec « la chatte défoncée ». Personne n'était présent lorsqu'il avait tenu ces propos qui l'avaient choquée et fait craindre pour elle et ses enfants.
9) Deux jours plus tard, Mme A_ a déposé plainte à l'encontre de M. C_ s'agissant des menaces proférées à son encontre.
10) Le 9 mai 2019 toujours, M. C_ a été interpellé à son domicile et entendu par la police en qualité de prévenu.
Il n'avait jamais falsifié ni détruit des bulletins de vote. Lors des votations du 23 septembre 2018, il en avait pris cinq dans l'urne de la commune de D_ pour les placer dans celle d'E_. Dix minutes plus tard, pris de remords, il les avait remis à leur place. Mme A_ l'avait vu les prendre mais aussi les remettre. Il n'avait agi qu'une seule fois pour manifester son
ras-le-bol. Il avait, à une seule occasion, consommé un joint dans la cave du SVE pendant la nuit. Il ne disait pas forcément bonjour mais n'était ni agressif ni menaçant envers ses collègues. Il avait été en proie à des excès de colère parce qu'il était poussé à bout. Une fois, le stylo qu'il avait lancé contre le mur était malencontreusement passé à côté de la tête de Mme A_.
11) Le lendemain, M. C_ a confirmé ses déclarations devant le MP. L'ambiance au sein du SVE était délétère. Tout le monde s'y accusait et se plaignait de tout. Il avait formé Mme A_. En septembre 2018, pour lui montrer qu'il était facile d'occasionner des erreurs, il avait pris quatre ou cinq bulletins d'une urne pour les mettre dans une autre, avant de les remettre en place. Il ne comprenait pas les accusations portées contre lui. Il ne se souvenait pas avoir tenu des propos menaçants à l'égard de Mme A_ et ne pouvait concevoir avoir tenu des propos au sujet de la fille de celle-ci.
12) Le 10 mai 2019, Mme A_ a été entendue par le MP en présence de M. C_.
En 2017 et en novembre 2018, elle avait vu M. C_ prendre des bulletins et les déchirer. En 2016 ou en 2017, puis lors de la votation de février 2019, elle l'avait vu remplir des bulletins sans savoir ce qu'il allait en faire. Elle avait fini par comprendre ses intentions lorsqu'elle l'avait vu mélanger des bulletins dans des urnes. Elle ne l'avait jamais vu placer directement des bulletins qu'il avait remplis dans les urnes. Elle pensait qu'il avait ajouté des bulletins de vote falsifiés lors de toutes les votations des trois années précédentes. Lorsque M. C_ lui avait montré comment il pouvait entrer dans la salle où se trouvaient les bulletins de vote « sans casser le plomb, il avait réussi à enlever les vis mais il n'y avait pas de plomb. Elle ne l'avait jamais vu entrer dans le local par ce procédé ». Elle avait entendu des bruits de couloir concernant la vente de votes. En mai 2019, M. C_ l'avait invitée à réfléchir à faire elle aussi des échanges de bulletins afin qu'ils soient deux à agir ainsi. Il avait précisé qu'elle n'avait pas le choix et l'avait menacée de s'en prendre à sa fille. Ses déclarations à la Cour des comptes en lien avec la votation sur la loi sur la police n'étaient que des suppositions. Elle n'avait rien constaté de particulier et n'avait jamais dit que les agissements de M. C_ avaient eu un impact sur cette votation. Ayant découvert le phénomène d'échanges de bulletins, elle pouvait faire des suppositions.
Elle s'était rendue au groupe de confiance. La personne qui l'avait reçue lui avait fait comprendre qu'elle subissait du harcèlement de la part de M. C_. Elle lui avait suggéré d'entamer une procédure, ce qu'elle n'avait pas fait.
13) À l'issue de cette audition, le MP a ordonné la mise en liberté de M. C_, moyennant des mesures de substitution.
14) Le 13 mai 2019, le Procureur général a tenu une conférence de presse.
Il a évoqué les actes d'enquête ordonnés suite à la transmission de la Cour des comptes et relevé qu'en l'état, la procédure ouverte ne contenait aucun indice qu'une fraude électorale ait été commise. Le dossier ne contenait aucun indice de corruption ou d'actes ayant visé à pousser M. C_ à agir d'une certaine manière. Il ressortait du dossier que les processus mis en place au sein du SVE n'étaient pas appliqués avec la rigueur attendue. L'ambiance et les relations interpersonnelles dans le service étaient lourdes.
15) Le 1
er
juillet 2019, le MP a disjoint la procédure relative à la plainte pour menaces déposée par Mme A_ contre M. C_ de la procédure ouverte contre ce dernier pour fraude électorale et corruption passive.
16) Dans le cadre de la procédure pénale pour fraude électorale et corruption passive, la police a par ailleurs auditionné la collègue auxiliaire de

Mme A_, le chef du SVE et un adjoint administratif de ce service. Il sera fait référence, en tant que de besoin, à ces déclarations dans la partie en droit.
17) Le 26 août 2019, Mme A_ a demandé à la chancelière d'État les motifs pour lesquels elle n'avait pas été convoquée pour les scrutins à venir des 15 septembre et 20 octobre 2019.
18) La chancelière d'État lui a répondu le 13 septembre 2019.
La procédure pénale portant notamment sur des allégations de fraudes électorales au sein du SVE, initiée essentiellement à la suite de déclarations importantes de sa part, était toujours en cours. Il était ainsi nécessaire d'en attendre la clôture afin d'en connaître l'ensemble des éléments.
19) Le 27 novembre 2019, par l'intermédiaire de son avocat, Mme A_ a sollicité du Président du Conseil d'État : l'ouverture d'une procédure administrative, un accès au dossier, la coordination avec la procédure pénale, le constat qu'elle avait été illicitement privée de tout revenu et de son poste depuis juillet 2019, son rétablissement dans son emploi sans délai, une indemnisation pour l'intégralité des revenus dont elle avait été illicitement frustrée depuis juillet 2019 et la prise en charge de l'intégralité de ses frais de défense.
Elle avait été suspendue sans traitement de ses fonctions sans qu'aucune décision ne lui ait été notifiée.
20) a. Le 6 décembre 2019, la Radio Télévision Suisse (ci-après : RTS), dans son émission « Forum », a évoqué la situation de Mme A_ et de sa collègue auxiliaire au SVE, mettant notamment en évidence le fait qu'elles étaient sans emploi et qu'elles avaient « tout perdu ».
b. Le magazine « l'Illustré » en a fait de même dans son édition du
18 décembre 2019. Il a publié un article intitulé « Les lanceuses d'alerte qui font trembler Genève, c'est nous ».
c. Le 18 décembre 2019, l'avocat de Mme A_ et celui de sa collègue auxiliaire au SVE ont été interviewés sur la chaîne de télévision locale Léman Bleu.
d. Le 26 décembre 2019, le journal « Le Courrier » a publié une interview du président du Conseil d'État portant notamment sur la protection des lanceurs d'alerte. Le 25 février 2020, la « Tribune de Genève » a consacré un éditorial à cette question.
Il sera plus précisément revenu sur ces éléments, en particulier sur l'article de « l'Illustré », dans la partie en droit du présent arrêt.
21) Le 27 février 2020, le MP a ordonné le classement partiel de la procédure pénale ouverte contre M. C_ pour fraude électorale et corruption passive. Il a condamné ce dernier aux frais de procédure.
Le MP a retenu que M. C_ avait, devant des collègues et à plusieurs occasions, prétendu pouvoir modifier les résultats des votations et affirmé qu'il était disposé à vendre des votes. L'ambiance de travail était délétère au sein du SVE. Les relations entre M. C_ et les collaborateurs étaient difficiles. Il s'était souvent montré agressif verbalement et physiquement envers certains collaborateurs. Du fait de la position hiérarchique de sa mère, ses collègues estimaient qu'il profitait d'une situation d'impunité. Voulant faire une « blague de potache » à une collègue, il avait détérioré du matériel de vote, cet épisode trahissant un respect insuffisant de sa mission. Les relations interpersonnelles entre Mme A_ et M. C_ étaient compliquées, l'existence de vives tensions entre eux étant établie. M. C_ avait consommé un joint de cannabis devant une urne. Lors de la votation du 28 septembre 2018, il avait pris des bulletins de vote se trouvant dans une urne pour les placer dans une autre. Saisi de scrupules, il les avait remis en place.
De manière générale, les déclarations de Mme A_ avaient été fluctuantes et marquées par une certaine hyperbole, jusqu'à ce qu'elle admette avoir, pour l'essentiel, formulé des suppositions. Le MP constatait au surplus qu'il serait pour le moins surprenant qu'elle ait constaté les manipulations massives qu'elle avait dans un premier temps dénoncées, cela pendant plusieurs années, sans trouver la moindre occasion de les rapporter à sa hiérarchie ou à un tiers. Elle avait déclaré que M. C_ avait entreposé des stupéfiants dans la cave du SVE. Ce fait n'était pas établi.
Malgré des actes d'investigation poussés, le MP n'avait pas pu établir l'existence du moindre procédé électoral frauduleux tel que rapporté par les deux dénonciatrices. M. C_ ne s'était rendu coupable ni de fraude électorale, ni de corruption passive, ni d'infraction à l'art. 19 de la loi fédérale sur les stupéfiants et les substances psychotropes du 3 octobre 1951 (LStup -
RS 812.121
).
La Cour des comptes avait transmis au MP les comptes rendus d'entretien intervenus avec Mme A_ et sa collègue auxiliaire. À teneur de leurs déclarations, M. C_ avait pris des bulletins dans une urne pour les mettre dans une autre. Ce comportement avéré constituait une violation sans équivoque de ses devoirs professionnels et de diligence découlant de ses fonctions au SVE. La Cour des comptes avait également transmis un cliché photographique de M. C_ en train de consommer un joint de cannabis dans la cave du SVE. Ces deux comportements dénoncés étaient, selon le cours ordinaire des choses et l'expérience générale de la vie, de nature à faire naître la suspicion qu'il avait oeuvré de manière frauduleuse, à présumer que des infractions avaient été commises et ainsi à provoquer l'ouverture d'une procédure pénale à son encontre. Au surplus, il avait indiqué à plusieurs reprises devant ses collègues qu'il était en mesure de modifier les résultats des votations et qu'il allait vendre des votes. Par son comportement, il avait attiré les soupçons de ses collègues sur lui et créé l'apparence d'une situation contraire au droit. Pour cette raison, les frais de la procédure étaient mis à sa charge.
22) Ce même 27 février 2020, le MP a publié un communiqué de presse annonçant le classement de cette procédure. Les investigations n'avaient pas confirmé les allégations des deux collaboratrices du SVE à la Cour des comptes.
23) Le 27 février 2020 encore, la Cour des comptes a rendu son rapport n° 158 intitulé « Audit de légalité et de gestion - Traitement du vote par correspondance dans les locaux du SVE » (ci-après : le rapport n° 158).
Elle avait reçu, en février 2019, deux communications de la part de collaboratrices auxiliaires du SVE portant sur de potentiels dysfonctionnements relatifs au traitement des bulletins de vote par correspondance et sur des comportements inappropriés de la part d'un collaborateur. Vu la gravité des faits allégués et la proximité de la tenue d'un scrutin, elle les avait immédiatement dénoncés au MP.
Elle adressait neuf recommandations à la chancellerie d'État (ci-après : la chancellerie) et trois à la commission électorale centrale qui avaient toutes été acceptées. Elles portaient sur l'organisation du vote par correspondance, la mise en place d'un système d'information et la rédaction de directives internes, la nécessité de mieux informer les auxiliaires, la favorisation du dialogue, le traitement des liens familiaux au sein du service et des dysfonctionnements selon des règles strictes et équitables, la mise à disposition du SVE de locaux aux normes et adaptés à ses activités, et l'élargissement des contrôles sur le vote par correspondance.
24) La presse s'est, le 28 février 2020, faite l'écho du rapport n° 158.
25) Le 3 mars 2020, la Cour des comptes a informé Mme A_ qu'elle avait mené l'audit précité. Les éléments que celle-ci avait exposés dans sa communication du 5 février 2019 avaient pu être pris en compte de façon générale. Le rapport synthétisant les travaux menés faisait état des problématiques liées à l'organisation du vote par correspondance, de lacunes dans la gestion opérationnelle des auxiliaires et de l'état déplorable des locaux du SVE.
Ses recommandations visaient à mettre en place une structure adéquate de travail en améliorant les conditions et les relations de travail, avec pour objectif de rétablir un climat de confiance. Toutes les recommandations avaient été approuvées, notamment pas la chancellerie. Il était loisible à Mme A_ de faire part de tout nouvel élément dont elle aurait connaissance.
26) Le 26 mars 2020, Mme A_ a sollicité du président du Conseil d'État d'être réintégrée immédiatement à son poste de travail.
27) Le lendemain, elle a fait cette même demande au vice-chancelier, mais aussi celle de recevoir son traitement depuis le début de sa suspension et de la prise en charge de ses frais de défense.
28) Le 2 juillet 2020, le chef du service des ressources humaines de la chancellerie (ci-après : le chef de service) a répondu à Mme A_, se référant à ses courriers des 26 et 27 mars 2020.
Avant qu'une quelconque décision ne soit rendue à son égard, il lui communiquait les pièces intégrées dans son dossier. Un délai au 14 juillet 2020 lui était imparti pour faire part de ses observations.
Étaient joints à ce courrier, le compte rendu d'entretien de
Mme A_ du 5 février 2019 devant la Cour des comptes, les procès-verbaux de ses auditions des 6 février et 9 mai 2019 devant la police judiciaire, son procès-verbal d'audition du 10 mai 2019 devant le MP et l'ordonnance de classement partiel du 27 février 2020 (ci-après : l'ordonnance de classement). Les déclarations et informations de et concernant M. C_ étaient caviardées dans le procès-verbal d'audition du 10 mai 2019 et l'ordonnance de classement.
29) Le 6 juillet 2020, Mme A_ s'est interrogée sur la provenance des documents annexés au courrier du 2 juillet 2020 dans la mesure où ils contenaient des propos susceptibles de lui nuire. Afin de respecter pleinement son droit d'être entendue, elle sollicitait un tirage complet des pièces en question, non caviardées.
30) Le chef de service lui a répondu le 13 juillet 2020 que ces pièces avaient été obtenues dans le cadre d'une demande d'entraide formulée auprès du MP. Certaines d'entre elles avaient été caviardées pour préserver des intérêts privés prépondérants. Les éléments auxquels elle n'avait pas accès ne seraient pas utilisés à son désavantage.
31) Le 15 juillet 2020, Mme A_ a été convoquée à un entretien de service pour le 11 août 2020 pour l'entendre au sujet de son comportement, s'agissant, notamment, de ses déclarations depuis février 2019 auprès de diverses autorités ainsi que dans la presse dénonçant des irrégularités au sein du SVE, en particulier l'existence de fraudes électorales. Les faits en cause, s'ils étaient avérés, constituaient un manquement aux devoirs du personnel et étaient susceptibles de conduire à la résiliation de ses rapports de service.
32) Le 27 juillet 2020, Mme A_ a souligné le caractère choquant du courrier précédent, compte tenu de l'irréprochable bonne foi dont elle avait fait preuve. Il était choquant et à tout le moins dénué de tout fondement, de déclarer que les prétendus faits en cause seraient susceptibles de conduire à la résiliation des rapports de service. Elle ne se présenterait pas à l'entretien.
33) Par décision du 11 août 2020, le président du Conseil d'État a dit que la non-convocation de Mme A_ depuis le 1
er
août 2019 était licite et confirmée, que l'absence d'indemnisation pour les heures non travaillées était de même licite et qu'il ne lui était accordé aucune indemnité pour ses frais de défense. Cette décision était déclarée exécutoire nonobstant recours.
Cette décision faisait suite à sa dénonciation auprès de la Cour des comptes le 5 février 2019, puis du MP, et via la presse, y compris télévisée, de prétendues malversations d'un collègue pour modifier le résultat des votations (ventes de votes, destruction de bulletins de vote, modification/altération de bulletins...). Les répercussions en avaient été importantes, tant auprès du SVE que du public. Le 27 février 2020, le MP avait rendu son ordonnance de classement, ce qu'il avait aussi annoncé par un communiqué de presse du même jour. Les investigations n'avaient pas confirmé les allégations des deux collaboratrices du SVE, dont l'intéressée. La concernant, ce communiqué précisait qu'elle avait « cité certains faits isolés, impropres à étayer l'existence d'une fraude, précisant que pour le surplus [elle avait] échafaudé des suppositions ». Le 27 février 2020 encore, la Cour des comptes avait rendu son rapport n° 158 et conclu que la gestion et l'encadrement du personnel auxiliaire étaient insuffisants mais qu'elle n'avait pas constaté de fraude.
34) Ce même 11 août 2020, la direction du support et des opérations de vote de la chancellerie a informé Mme A_ que dans la mesure où elle ne s'était pas présentée à l'entretien de service, il y avait été procédé par écrit. Le compte rendu de cet entretien ainsi que ses annexes lui étaient adressés, et elle disposait d'un délai de trente jours pour produire ses observations.
Ledit compte rendu mentionnait notamment son audition devant la Cour des comptes, le rapport n° 158 et les éléments figurant dans l'ordonnance de classement. Il était en outre fait référence aux articles de presse et émissions de radio ou de télévision relatifs à la situation au sein du SVE.
Ses agissements, s'ils étaient avérés, constituaient un manquement aux devoirs du personnel dont les membres étaient entre autres tenus au respect de l'intérêt de l'État et devaient s'abstenir de tout ce qui pouvait lui porter préjudice. Ils étaient soumis au secret de fonction. L'employeur envisageait de résilier les rapports de service.
35) Le 11 septembre 2020, Mme A_ a formulé ses observations suite à l'entretien de service.
La chancellerie avait, très probablement de manière intentionnelle car à sa décharge, occulté une grande partie des faits de la cause. Or, ces éléments suffisaient amplement à corroborer les soupçons de fraudes électorales concernant M. C_, à tout le moins à saisir la raison pour laquelle elle avait pris la décision de le dénoncer. Elle avait pour le reste toujours entretenu des relations dignes et correctes avec ses supérieurs et ses collègues. La chancellerie passait également sous silence le fait que M. C_ l'avait menacée et qu'il était le fils d'une responsable hiérarchique.
Une partie des pièces fournies par la chancellerie était caviardée, de sorte qu'elle avait été empêchée de se déterminer à leur propos.
Enfin, la RTS avait porté à la connaissance du public, le 7 septembre 2020, le fait qu'elle avait déposé une plainte au début de cette année contre le président du Conseil d'État pour violation du secret de fonction et diffamation. Interrogé par des journalistes du journal « le Courrier », ce dernier l'avait qualifiée de dénonciatrice et souligné que la « qualifier de lanceuse d'alerte était hasardeux car il faut pour cela avoir dénoncé des faits avérés, or le Procureur général a, dans ses dernières conclusions, écarté toute fraude au service des votations ».
36) Par acte déposé le 15 septembre 2020 au guichet universel du Pouvoir judiciaire, Mme A_ a recouru auprès de la chambre administrative de la Cour de justice (ci-après : la chambre administrative) contre la décision du 11 août 2020. Préalablement, elle a conclu à la restitution de l'effet suspensif à son recours sur le seul point de sa non-convocation au sein du SVE. Principalement, elle a conclu à son annulation, à ce qu'il soit constaté qu'elle avait été illicitement privée de tout revenu et de son poste depuis le mois de juillet 2019, à son rétablissement sans délai dans son emploi et à son indemnisation, à la charge du président du Conseil d'État, pour l'intégralité des revenus dont elle avait été illicitement frustrée depuis le mois de juillet 2019, soit CHF 28'150.-, ce montant devant être complété pour les mois à venir si sa non-convocation devait perdurer.
Dans la mesure où, depuis son engagement, elle avait dans les faits été appelée à toutes les votations et élections jusqu'au 2 août 2019 et avait ainsi perçu un salaire annuel équivalent à un travail à plein temps (CHF 42'765.20 en 2015, CHF 39'454.45 en 2016, CHF 25'646.20 en 2017, CHF 47'965.50 en 2018 ; le montant horaire brut s'élevant à CHF 32.30), il se justifiait de rétablir l'effet suspensif au recours en raison de son intérêt prépondérant à être reconvoquée afin de bénéficier à nouveau d'une rémunération.