Decision ID: 536f33c5-fe2a-5a4c-9d1c-f7d331025a7e
Year: 2022
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte déposé le 19 avril 2021, A_ SOCIEDAD LIMITADA (ci-après, A_) recourt
contre l'ordonnance
du 7 avril 2021, notifiée le lendemain, par laquelle le Ministère public a classé la procédure à l'égard de B_ et rejeté ses réquisitions de preuve.
La recourante conclut, sous suite de frais et équitable indemnité de procédure, à l'annulation de l'ordonnance précitée et à ce qu'il soit enjoint au Ministère public d'entreprendre les investigations utiles, dont elle donne la liste.
b.
La recourante a versé les sûretés en CHF 2'000.- qui lui étaient réclamées par la Direction de la procédure.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
A_, société sise à C_ (Espagne), a pour but la mise en œuvre d'un projet immobilier sis rue 1_ no. _ à C_ (ci-après, immeuble ou projet 1_).
B_ a géré ce projet en qualité de directeur et de co-administrateur de A_, avec signature individuelle, du 26 juillet 2013 au 2 septembre 2019. Dès septembre 2019, la fonction a été reprise par D_.
b.
Ce projet immobilier a été proposé à la clientèle comme investissement par la société de gestion de fortune E_ SA, sise à Genève, dont F_ et D_ sont les actuels administrateurs.
c.
B_ a été administrateur de E_ SA, de 2011 à octobre 2018, ainsi que son actionnaire et employé jusqu'en mai 2019. Entre juin 2018 et début 2020, il s'est établi aux États-Unis. Un conflit l'oppose à ses anciens associés – notamment F_ et D_ –, qui a donné lieu à l'ouverture de plusieurs procédures pénales et civiles.
d.
L'immeuble 1_ a fait l'objet de travaux de rénovation en vue de sa revente sous forme de lots, composés d'appartements et de locaux au rez-de-chaussée. La gestion par B_ impliquait le suivi des travaux de rénovation et la vente des lots.
e.
Le 27 août 2020, A_, représentée par D_, a déposé plainte pénale contre B_ – de retour à Genève – pour gestion déloyale.
Quelques jours plus tôt, le 20 août 2020, elle avait introduit une procédure civile en Espagne contre le précité pour les mêmes faits.
f.
A_ reproche à B_ d'avoir violé son devoir de fidélité et de lui avoir causé un dommage, ainsi qu'à ses investisseurs, dans le cadre du projet susmentionné.
f.a.
Premièrement, elle lui reproche d'avoir aménagé "
selon son goût
" à lui mais à ses frais à elle le lot 6B, pour près de EUR 200'000.- – dont plus de EUR 21'000.- d'appareils audiovisuels –, et utilisé cet appartement gracieusement avec sa famille lors de séjours à C_ entre 2016 et 2019, ralentissant ainsi sa vente qui n'était intervenue qu'après son départ aux États-Unis. Il ressortait d'un courriel envoyé le 28 juin 2017 par la décoratrice d'intérieur – sise en Suisse – à B_, les mentions : "
chambre 1 = G_ avec un lit gigogne
" et "
chambre 3 = H_ et I_ avec deux lits
", prénoms qui correspondaient aux enfants du précité. Avant son départ aux États-Unis, il avait, de plus, fait rapatrier une partie du mobilier à son domicile à Genève.
f.b.
Deuxièmement, elle lui reproche d'avoir cédé le lot 1A à J_ SA – société immobilière espagnole dont K_ et L_ étaient les ayants droit – à un "
prix fictif
" de EUR 1'150'000.-, alors que l'acquéreuse aurait en réalité payé EUR 2'058'000.- et que ce lot était selon elle estimé à EUR 2'500'000.-. – selon une évaluation qu'elle avait fait réaliser.
Elle expose que, dans un courriel (PP 100'359) du 27 novembre 2017 en langue espagnole, qui avait pour objet "
compra piso
" (achat d'appartement), K_ informait B_ : 1) que l'achat de l'appartement serait effectué par la société J_ SA, 2) que compte tenu de l'augmentation du prix convenu, l'étage devrait passer du premier au second, 3) que J_ SA payerait le prix de vente de l'appartement, le reste étant complété par [la lettre] "
O_
", 4) que pour effectuer l'achat, J_ SA avait besoin de liquidités, ce qui nécessitait une augmentation de capital et, donc, un délai de deux semaines, 5) qu'il [B_] pouvait réfléchir aux démarches nécessaires en vue de l'acquisition de l'appartement.
La plaignante expose qu'ensuite, le 19 décembre 2017, jour de la conclusion du contrat devant le notaire – à laquelle B_ n'avait pas participé –, un virement de EUR 658'000.- avait été "
organisé
" entre B_ et K_ en faveur de M_ SA, société sise à Genève dont le premier précité était administrateur avec signature individuelle et dont les ayants droit économiques, les époux N_, étaient ses clients. Ce versement était intervenu quelques jours plus tard sur le compte bancaire de M_ SA en provenance de la société O_ CORP. Elle pensait donc que O_ CORP était la société visée par la lettre "
O_
" dans le courriel susmentionné.
En effet, ce même 19 décembre 2017, K_ avait, par courriel, demandé à B_ de transférer du compte de "
O_ Corporation
" la somme de EUR 658'000.- en faveur de M_ SA (PP 100'363), ainsi que la somme de USD 295'000.- en faveur de "
P_
" (PP 100'364) – dont elle n'était pas parvenue à obtenir l'identité. "
P_
" avait ensuite, à la demande de B_, reversé USD 213'500.-, le 19 janvier 2018, sur un compte du précité auprès de Q_ aux États-Unis. Dans un message du 17 janvier 2018, "
P_
" demandait à B_ quel motif il devait mentionner pour ce transfert : annulation de prêt, cadeau ou autre motif (PP 600'072). L'ordre de transfert SWIFT portera finalement le motif "
annulation de prêt
" ("
cancelation presta
" ; PP 600'077).
Au vu de ces éléments, elle soupçonnait que le lot 1A avait été vendu au prix de EUR 2'058'000.-, mais qu'elle n'en avait perçu que EUR 1'150'000.-, le solde ayant bénéficié à B_ et M_ SA.
f.c.
Troisièmement, elle reproche à B_ d'avoir cédé, le 19 mars 2018, les lots 1B, 2B et local B à la société R_ SL – détenue entièrement par M_ SA – au prix total d'environ EUR 5'100'000.-, lui causant un manque à gagner d'environ EUR 3'182'000.-.
En effet, l'expertise de valorisation qu'elle avait fait réaliser le 19 juin 2020, concluait que la valeur de l'ensemble des lots cédés à R_ SL s'élevait à EUR 8'282'817.-. D'ailleurs, quelques jours avant la vente, B_ avait lui-même, dans un courriel du 7 mars 2018, estimé à CHF 9 millions ces biens, de sorte qu'il avait conscience que leur vente à R_ SL intervenait à un prix très inférieur au marché. De plus, en septembre 2018, soit moins de six mois après la vente, B_ – en sa qualité d'administrateur de R_ SL – avait reçu une offre d'achat de EUR 3'800'000.- pour le local B (précédemment vendu, dans le lot, pour CHF 2'250'000.-), qu'il avait refusée au motif que R_ SL ne serait disposée à le céder qu'au prix de EUR 4'000'000.-, ce qui démontrait qu'il savait que la valeur du bien était bien supérieure au prix auquel A_ l'avait cédé à R_ SL.
g.
Invité par le Ministère public à se déterminer par écrit sur la plainte, B_ a premièrement tenu à préciser que les investisseurs et ayants droit économiques ultimes de A_, qu'il avait toujours informés directement, lui maintenaient leur confiance. La plainte de A_ était en réalité une tentative de D_ et F_ de détourner l'attention de leurs propres agissements et manquements dans le cadre de l'investissement 1_, faisant l'objet de la procédure pénale parallèle P/2_/2020 [à laquelle il n'est pas partie].
Il a, en second lieu, contesté le caractère pénal des faits reprochés et la compétence territoriale des autorités suisses pour le poursuivre. Dans la mesure où toutes les opérations de vente s'étaient tenues et avaient été concrétisées en Espagne, il n'existait pas de for juridique en Suisse.
L'appartement 6B était un appartement témoin dont l'aménagement avait permis la vente rapide des lots de l'immeuble. L'appartement, mis en vente, n'avait en aucun cas servi à son usage personnel.
Aucun prétendu "
complément de prix de vente
" n'avait été versé par les acheteurs, et il n'avait donc nullement obtenu une partie du prix pour l'un des lots. Le courriel de K_ auquel se référait la plaignante proposait que J_ SA s'acquitte du prix de vente à hauteur de EUR 1 million et que le solde soit versé par le biais du compte de "
son épouse
". Il s'agissait d'une demande de l'acheteur. Compte tenu du refus de l'un des administrateurs de A_, l'acheteur s'était finalement acquitté du prix en totalité. Le versement en faveur de M_ SA n'avait rien à voir avec le projet 1_, mais était en lien avec une location avec option d'achat d'un autre bien immobilier appartenant à M_ SA.
Les prix auxquels les lots litigieux avaient été vendus étaient corrects compte tenu du marché et des spécificités des appartements, connues de A_ et D_. L'immeuble était affecté de nuisances liées à la présence, dans la rue, d'un bar ouvert toute la nuit, de défauts juridiques pour certaines surfaces en raison de l'absence d'autorisation d'exploitation commerciale, ainsi que de l'occupation par un locataire de l'appartement 1B. Le rapport aux actionnaires, du 19 juillet 2019, mentionnait d'ailleurs les raisons du prix inférieur des appartements 1A et 1B (étage inférieur, nuisances de la route et finitions plus basiques). Chaque vente avait été approuvée par des administrateurs de A_ – autres que lui –, ainsi que par l'actionnaire de celle-ci. À cet égard, il a produit copie des procès-verbaux de l'assemblée générale de A_ pour les années 2014 à 2018.
h.
Par avis de prochaine clôture du 12 février 2021, le Ministère public a annoncé son intention de classer la procédure.
i.
A_ s'est opposée au classement et a requis : le séquestre conservatoire des avoirs de M_ SA, à tout le moins EUR 658'000.-; le dépôt des livres de cette société pour l'exercice 2017 et 2018; le dépôt de la correspondance en mains de E_ SA, en particulier les courriels de B_ et les éléments concernant O_ CORP et "
P_
"; la documentation bancaire au nom de M_ SA auprès de [la banque] S_; l'audition du prévenu, de K_ et L_, de "
P_
"
–
après son identification
–
, de la décoratrice d'intérieur et de la gérante de la société de décoration, ainsi que, au besoin par commission rogatoire, de l'huissier de l'immeuble 1_.
C.
Dans l'ordonnance querellée, le Ministère public a retenu l'absence de compétence
ratione loci
(art. 319 al. 1 let. d CPP) s'agissant de l'occupation alléguée de l'appartement 6B par B_ et la mise à la charge de A_ des frais d'aménagement. Pour autant que ces faits puissent être qualifiés de gestion déloyale, les éléments constitutifs de l'art. 158 CP s'étaient déroulés à l'étranger. Tant l'éventuelle violation du devoir de gestion, que le dommage et l'enrichissement avaient eu lieu en Espagne, lieu de situation de l'immeuble et siège de A_.
Les ventes des lots 1A, 1B, 2B et Local B avaient été conclues entre A_, d'une part, et J_ SA et R_ SL, d'autre part, soit trois sociétés sises en Espagne. Elles s'étaient toutefois déroulées entre décembre 2017 et mars 2018, période durant laquelle le prévenu était domicilié et travaillait à Genève, et l'un des versements de fonds dénoncés comme étant constitutifs de gestion déloyale avait eu lieu à Genève. Dans ces circonstances, la compétence des autorités suisses pourrait être donnée.
Cela étant, B_ avait nié les faits et les soupçons n'étaient pas suffisants au vu des éléments produits :
- le prix obtenu pour la vente du lot 1A en décembre 2017 à J_ SA avait été entériné par A_ dans le rapport aux actionnaires de juillet 2019, et était expliqué par des motifs objectifs. En dehors de la proximité temporelle, aucun lien manifeste ne pouvait être fait entre la vente de l'appartement et les versements par la société O_ CORP sur les comptes bancaires de M_ SA "
et d'un client du prévenu
"; ![endif]>![if>
- concernant les ventes des lots 1B, 2B et Local B à la société R_ SL, il ne revenait pas au Ministère public de déterminer à quel prix les appartements auraient dû être vendus. Le litige revêtait un caractère exclusivement civil, ce que démontrait d'ailleurs le dépôt quasi simultané, en Espagne, d'une action civile contre B_, portant sur la vente des appartements visés par la présente procédure. Il y avait lieu d'appliquer le principe de la subsidiarité du droit pénal et de partir de l'idée que, dans le cas particulier, les dispositions du droit civil étaient de nature à assurer une protection suffisante. ![endif]>![if>
D.
a.
Dans son recours, A_ conteste l'absence de compétence
ratione loci
en Suisse en lien avec l'appartement 6B. B_ était domicilié à Genève lorsqu'il avait engagé les frais d'aménagement, puis rapatrié certains meubles à Genève. Ce mobilier se trouvait toujours en Suisse, en mains du précité qui en avait la jouissance illicite. Ces comportements, consacrant une gestion déloyale, avaient donc bel et bien été commis en Suisse, où le résultat se produisait encore.
S'agissant des ventes
sous-évaluées, dans la mesure où elle avait toujours été "
contrôlée par le prévenu
", qui était son administrateur avec signature individuelle, la ratification par ce dernier des opérations litigieuses faisait partie intégrante de l'infraction dénoncée. D'ailleurs, le rapport aux investisseurs, de juillet 2019, avait été établi sur la base des seules informations de B_, de sorte qu'en se fondant sur ce document, le Ministère public validait la thèse du prévenu, pourtant contredite par les pièces du dossier, en particulier sur les prétendus défauts, qui ne justifiaient pas une telle réduction du prix de vente.
Quant à la vente du lot 1A à J_ SA, elle schématise comme suit les transactions qu'elle considère suspectes :
K_
Actionnaire
ADE ?
O_ CORP
J_ SA
EUR 1.15 M
EUR 658 K
USD 213 K
(via Monsieur P_)
M_ SA
Admin: Prévenu
Prévenu
A_
Admin: Prévenu
L'explication de B_ au sujet de l'épouse de K_ ne permettait pas d'expliquer le paiement de EUR 658'000.- par O_ CORP en faveur de M_ SA le jour de la conclusion du contrat de vente. L'objection selon laquelle le transfert sur le compte de M_ SA serait en lien avec une location avec option d'achat d'un bien immobilier de cette société se heurtait à la déclaration fiscale – qu'elle produit –, et au grand livre de cette société pour l'exercice 2017, lesquels ne faisaient état d'aucun revenu de cette nature. La réaction de B_ à réception de la plainte pénale avait d'ailleurs été de radier du Registre du commerce "
l'ancien fiduciaire
" de M_ SA, soit T_ [en réalité son ancien directeur].
Les déterminations de B_ étaient en outre muettes sur l'arrière-plan économique du versement de USD 213'500.- reçu sur son compte bancaire aux États-Unis par le truchement de "
P_
" – qui paraissait particulièrement embarrassé par ce transfert –, dans le sillage de l'envoi de USD 295'000.- ordonné par K_ le jour de l'acquisition par J_ SA du lot. Tous ces paiements avaient été instruits le même jour sous supervision directe de B_. Il ne s'agissait donc pas d'une "
proximité
", comme retenu par le Ministère public, mais à tout le moins d'une coïncidence temporelle qui "
pourrait également dévoiler l'existence des paiements corruptifs et d'actes de gestion déloyale
", à son préjudice.
Il n'était d'ailleurs nul besoin de déterminer le prix auquel les appartements auraient dû être vendus, puisqu'elle avait déjà fait établir une expertise indépendante à cet égard.
La gravité des potentielles infractions justifiait la poursuite de l'instruction, raison pour laquelle il était notamment nécessaire de déterminer qui était "
P_
", si O_ CORP était effectivement détenue par les époux K_/L_ et comprendre les aspects comptables de l'acquisition de divers lots par R_ SL – dont M_ SA était l'unique actionnaire.
b.
Le Ministère public conclut au rejet du recours, la recourante se bornant à répéter sa position et à l'opposer à celle du prévenu.
c.
B_ conclut au rejet du recours. Il émet des doutes sur l'existence d'un for en Suisse, compte tenu de la localisation en Espagne des ventes litigieuses. Par ailleurs, A_ ne rendait pas vraisemblable l'existence d'un dommage patrimonial.
S'agissant des prétendues ventes sous-évaluées, la précitée se fondait uniquement sur le rapport d'évaluation réalisé après les ventes, sans constat
de visu
. Au moment de la vente des lots 2B et Local B, l'organisme mandaté par le prêteur hypothécaire avait effectué une évaluation – dont il produit copie du rapport –, similaire au prix de vente. Les "
investisseurs et ayants droit économiques ultimes
" – dont il produit cinq attestations – ne se plaignaient d'ailleurs pas des ventes, ni de son comportement à lui. Toutes les ventes avaient été approuvées par l'actionnaire et les investisseurs, par la double signature des autres administrateurs, et correspondaient aux prix négociés.
Il n'avait pas à expliciter l'arrière-plan économiques d'opérations financières de M_ SA – dont il n'était ni le propriétaire ni l'ayant droit économique –, lesquelles n'avaient rien à voir avec la vente des biens immobiliers de A_ et/ou la présente affaire. Les actes d'enquête sollicités, en particulier en tant qu'ils visaient M_ SA, n'étaient pas propres à prouver qu'il aurait commis des actes de gestion déloyale au détriment de A_.
Au surplus, il maintient n'avoir pas résidé dans l'appartement 6B, qui était un appartement témoin, ce que confirmait le concierge de l'immeuble, dont il a produit l'attestation écrite.
d.
A_ a répliqué.

EN DROIT
:
1.
Le recours est recevable pour avoir été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP), concerner une ordonnance sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP) et émaner de la plaignante qui, partie à la procédure (art. 104 al. 1 let. b CPP) et invoquant un préjudice patrimonial qu'elle rend vraisemblable, a qualité pour agir, ayant un intérêt juridiquement protégé à la modification ou à l'annulation de la décision querellée (art. 382 al. 1 CPP).![endif]>![if>
2. 2.1.
La procédure doit être classée lorsqu'aucun soupçon justifiant une mise en accusation n'est établi, respectivement quand les éléments constitutifs d'une infraction ne sont pas réunis (art. 319 al. 1 let. a et b CPP). Ces conditions doivent être interprétées à la lumière de la maxime "
in dubio pro duriore
", selon laquelle un classement ne peut généralement être prononcé que lorsqu'il apparaît clairement que les faits ne sont pas punissables. Le ministère public et l'autorité de recours disposent, dans ce cadre, d'un pouvoir d'appréciation (ATF
143 IV 241
consid. 2.2.1 p. 243; arrêt du Tribunal fédéral
6B_985/2020
du 23 septembre 2021 consid. 2.1.2). La procédure doit se poursuivre lorsqu'une condamnation apparaît plus vraisemblable qu'un acquittement ou lorsque les probabilités d'acquittement et de condamnation apparaissent équivalentes, en particulier en présence d'une infraction grave. En effet, en cas de doute s'agissant de la situation factuelle ou juridique, ce n'est pas à l'autorité d'instruction ou d'accusation mais au juge matériellement compétent qu'il appartient de se prononcer (ATF
143 IV 241
consid. 2.2.1 p. 243 ;
138 IV 86
consid. 4.1.2 p. 91).
2.2.
Le ministère public ordonne également le classement de tout ou partie de la procédure lorsqu'il est établi que certaines conditions à l'ouverture de l'action pénale ne peuvent pas être remplies ou que des empêchements de procéder sont apparus (let. d). L'incompétence des autorités pénales suisses à raison du lieu est constitutive d'un empêchement définitif de procéder (arrêts du Tribunal fédéral
6B_1355/2018
du 29 février 2019 consid. 4.5.1;
6B_127/2013
du 3 septembre 2013 consid. 4).
3. 3.1.
Selon l'art. 158 ch. 1 1
ère
phrase CP, se rend coupable de gestion déloyale celui qui, en vertu de la loi, d'un mandat officiel ou d'un acte juridique, est tenu de gérer les intérêts pécuniaires d'autrui et de veiller sur leur gestion et qui, en violation de ses devoirs, aura porté atteinte à ces intérêts ou aura permis qu'ils soient lésés. La peine est plus élevée si l'auteur agit dans le dessein de se procurer ou de procurer à un tiers un enrichissement illégitime (3
ème
phrase).
3.2.1.
L'art. 158 CP suppose la réalisation de quatre conditions : il faut que l'auteur ait eu une position de gérant, qu'il ait violé une obligation lui incombant en cette qualité, qu'il en soit résulté un préjudice et qu'il ait agi intentionnellement (ATF
120 IV 190
consid. 2b p. 192 ; arrêts du Tribunal fédéral
6B_136/2017
du 17 novembre 2017 consid. 4.1 ;
6B_949/2014
du 6 mars 2017 consid. 12.1).
3.2.2.
L'infraction réprimée par l'art. 158 ch. 1 CP ne peut être commise que par une personne qui revêt la qualité de gérant, soit une personne à qui incombe, de fait ou formellement, la responsabilité d'administrer un complexe patrimonial non négligeable dans l'intérêt d'autrui (ATF
129 IV 124
consid. 3.1 p. 126 ; ATF
123 IV 17
consid. 3b p. 21). La qualité de gérant suppose un degré d'indépendance suffisant et un pouvoir de disposition autonome sur les biens administrés. Ce pouvoir peut aussi bien se manifester par la passation d'actes juridiques que par la défense, au plan interne, d'intérêts patrimoniaux, ou encore par des actes matériels, l'essentiel étant que le gérant se trouve au bénéfice d'un pouvoir de disposition autonome sur tout ou partie des intérêts pécuniaires d'autrui, sur les moyens de production ou le personnel d'une entreprise (ATF
123 IV 17
consid. 3b p. 21).
3.2.3.
À l'instar des autres infractions contre le patrimoine, la notion de dommage, c'est-à-dire le préjudice que doit subir le lésé, doit être comprise comme la perte éprouvée (soit une diminution de l'actif ou une augmentation du passif) ou du gain manqué (soit une non-diminution du passif ou une non-augmentation de l'actif) (ATF
121 IV 104
consid. 2c; arrêt du Tribunal fédéral
6B_1023/2013
du 4 décembre 2014, consid. 2.5.3). Enfin, la condition de causalité exige qu'un lien soit établi entre la violation du devoir de gestion ou de sauvegarde et le dommage (A. MACALUSO / L. MOREILLON / N. QUELOZ (éds),
Commentaire romand : Code pénal II (art. 111 – 392 CP)
, Bâle 2017, n. 62 ad art. 158).
4. 4.1.
Aux termes de l'art. 3 al. 1 CP, le Code pénal suisse est applicable à quiconque commet un crime ou un délit en Suisse. Cette disposition reprend le principe de base applicable en droit pénal international qui est celui de la territorialité, en vertu duquel les auteurs d'infractions sont soumis à la juridiction du pays où elles ont été commises (ATF
121 IV 145
consid. 2b/bb p. 148 et l'arrêt cité; arrêt du Tribunal fédéral
6B_21/2009
du 19 mai 2009 consid. 1.1.).
Un crime ou un délit est réputé commis tant au lieu où l'auteur a agi ou aurait dû agir qu'au lieu où le résultat s'est produit (art. 8 al. 1 CP).
Le lieu où l'auteur a agi ou aurait dû agir est le lieu où il a réalisé l'un des éléments constitutifs de l'infraction. Il suffit qu'il réalise une partie – voire un seul – des actes constitutifs sur le territoire suisse ; le lieu où il décide de commettre l'infraction ou le lieu où il réalise les actes préparatoires (non punissables) ne sont toutefois pas pertinents (ATF
144 IV 265
consid 2.7.2 p. 275).
La notion de résultat a évolué au fil de la jurisprudence. À l'origine, le Tribunal fédéral a défini le résultat comme "
le dommage à cause duquel le législateur a rendu un acte punissable
" (ATF
97 IV 205
consid. 2 p. 209). Il a ensuite admis que seul le résultat au sens technique, qui caractérise les délits matériels (Erfolgsdelikte), était propre à déterminer le lieu de commission d'une infraction (ATF
105 IV 326
consid. 3c à g p. 327 ss). Cette définition stricte a toutefois été tempérée dans différents arrêts subséquents (ATF
128 IV 145
consid. 2e p. 153 s.).
La nécessité de prévenir les conflits de compétence négatifs dans les rapports internationaux justifie d'admettre la compétence des autorités pénales suisses, même en l'absence de lien étroit avec la Suisse (ATF
141 IV 205
consid. 5.2 p. 209 s. et les références;
133 IV 171
consid. 6.3 p. 177; arrêt du Tribunal fédéral
6B_659/2014
du 22 décembre 2017 consid. 6.3.1).
4.2.
La gestion déloyale est une infraction de résultat, celui-ci se concrétisant par la survenance du dommage. Dans sa forme qualifiée, la gestion déloyale implique que l'auteur a agi dans un dessein d'enrichissement illégitime. La notion de résultat ne se limite pas à la notion technique (propre aux délits matériels) et il n'est pas exigé qu'il réalise un élément constitutif de l'infraction. Comme pour les autres infractions prévoyant un dessein d'enrichissement illégitime, il convient de considérer, pour la gestion déloyale qualifiée, que le lieu où devait se produire le résultat recherché par l'auteur, soit l'enrichissement (et où il s'est peut-être, suivant le cas, produit) est un lieu du résultat au sens de l'art. 8 CP (arrêt du Tribunal fédéral
6B_659/2014
du 22 décembre 2017 consid. 6.4.1; A. MACALUSO / L. MOREILLON / N. QUELOZ [éds]
, Commentaire romand, Code pénal II
: Art. 111-392 CP, Bâle 2017, n. 128-131 ad art. 158 CP).
5. 5.1.
En l'espèce, il est constant – et non contesté –, qu'en sa qualité d'administrateur de la recourante, l'intimé revêtait la qualité de gérant au sens de l'art. 158 CP, en particulier dans le cadre de la gestion de la promotion immobilière de l'immeuble 1_ et de la vente des lots de ce bien immobilier. Dans la mesure où il était domicilié à Genève durant la période pénale et qu'il a agi depuis ce lieu pour effectuer les actes reprochés, lesquels auraient causé un préjudice patrimonial à la recourante, et, pour certains, conduit au transfert de sommes en Suisse, la compétence territoriale des autorités pénales suisses paraît donnée, sous réserve des précisions qui seront apportées ci-après.
5.
2.
S'agissant de la vente à la société J_ SA du lot 1A de l'immeuble 1_, il ressort des pièces au dossier que par courriel du 27 novembre 2017, dont l'entier du contenu se réfère à l'achat d'un appartement, J_ SA annonçait qu'elle-même payerait le prix et "
le reste
" serait complété par [la lettre] "
O_
". Or, le jour de la vente du lot 1A à J_ SA, soit le 19 décembre 2017, la précitée a versé EUR 1'150'000.-, correspondant au prix figurant dans l'acte notarié. Parallèlement, ce même jour, K_, ayant droit économique de la précitée, a donné à l'intimé instruction de verser deux autres montants, l'un, de EUR 658'000.-, en faveur de M_ SA – dont l'intimé est administrateur – et l'autre, de USD 295'000.- en faveur du compte d'un dénommé "
P_
", lequel a par la suite été instruit de reverser USD 213'000.- sur le compte de l'intimé auprès de Q_ avec la mention "
annulation de prêt
".
La recourante voit dans ces deux paiements le solde du prix de vente de l'appartement, dont la valeur s'élèverait, selon l'estimation qu'elle a produite, à environ EUR 2'500'000.-, et s'estime ainsi lésée. Pour
l'intimé, le versement en faveur de M_ SA serait en lien avec une location avec option d'achat d'un bien immobilier appartenant à celle-ci, que l'on ne retrouve toutefois pas dans la déclaration fiscale pour l'année 2017, produite par la recourante.
Force est ainsi de retenir que, faute d'explications plus détaillées de l'intimé sur ses éventuels liens, préalables à la vente, avec l'acheteur du lot 1A – J_ SA et/ou son ayant droit –, ainsi que sur les liens unissant l'acheteur à M_ SA, il existe un soupçon suffisant, en l'état, que les paiements intervenus le 19 décembre 2017, en marge du paiement du prix de vente du lot 1A, soient en rapport avec cet acte. Ce soupçon est renforcé, premièrement, par la mention, dans le courriel du 27 novembre 2017, que le prix convenu serait payé en partie par J_ SA et en partie par [la lettre] "
O_
", alors que, précisément, le même jour, K_ a donné l'ordre à l'intimé de débiter le compte de O_ CORP des deux sommes litigeuses en faveur, d'une part, d'une société dont l'intimé est l'administrateur (M_ SA) et, d'autre part, en faveur d'un tiers qui a ensuite été instruit d'en reverser la quasi-totalité sur un compte de l'intimé aux États-Unis ; deuxièmement, par la question dudit tiers sur le motif devant être mentionné pour le transfert en faveur du compte de l'intimé ; troisièmement, par l'absence, dans la déclaration fiscale de M_ SA, pour l'année 2017, d'un avoir en EUR 658'000.- en lien avec une location avec option d'achat d'un bien immobilier, qui aurait permis de corroborer les explications de l'intimé.
Le cumul de ces éléments suspects dépasse, en l'état, la simple "
proximité temporelle
" entourant la vente du lot 1A.
Il s'ensuit que le classement était à tout le moins prématuré, les faits précités nécessitant la poursuite de l'instruction, notamment par le dépôt de la documentation bancaire de M_ SA et l'audition de T_, voire des ayants droit économiques de la précitée, en vue de déterminer la destination finale des fonds litigieux.
Fondé, le recours sera dès lors admis sur ce point.
5.3.
La recourante reproche à l'intimé d'avoir vendu à R_ SL plusieurs lots de l'immeuble 1_, à des prix inférieurs à ceux du marché. En tant que tel, ce grief paraît revêtir un caractère civil prépondérant, et la compétence relever des autorités espagnoles, la recourante ayant d'ailleurs agi sur ce point en Espagne, au lieu de situation de l'immeuble.
Cela étant, à l'aune des faits examinés au précédent considérant, qui éveillent le soupçon que l'intimé ait pu percevoir une commission occulte lors de la vente du lot 1A, la vente de plusieurs lots à la société R_ SL, qui est entièrement détenue par M_ SA – laquelle s'est vu transférer une somme dans les circonstances sus-décrites –, il existe ici aussi un soupçon que l'intimé ait, au préjudice de la recourante, vendu des biens immobiliers à des prix inférieurs à ceux du marché pour favoriser la société dont il était administrateur, dont il a pu percevoir une commission.
Ainsi, si les soupçons de paiements parallèles en lien avec la vente du lot 1A, au bénéfice de M_ SA et de l'intimé, devaient se concrétiser, il y aurait lieu d'étendre les investigations aux lots vendus à R_ SL.
5.4.
S'agissant du lot 6A, l'éventuelle occupation, par l'intimé, de l'appartement à des fins personnelles durant ses séjours à C_ – si tant est que les autorités genevoises soient compétentes
ratione loci
– ne remplit pas les conditions de l'art. 158 CP, faute de préjudice occasionné à la recourante.
Le fait que l'intimé ait, cas échéant, meublé aux frais de la recourante l'appartement de manière luxueuse ne saurait non plus remplir les conditions d'une gestion déloyale, faute de préjudice, dès lors que les meubles et installations ont augmenté la valeur de l'appartement, dont la vente est intervenue lorsque l'intimé n'était plus administrateur.
L'ordonnance querellée ne prête dès lors pas le flanc à la critique sur ces deux points.
La recourante reproche encore à l'intimé d'avoir, alors qu'il était toujours aux commandes de la société, transféré à Genève, à son profit à lui, des meubles achetés avec ses deniers à elle. Dans la mesure où la cause est renvoyée au Ministère public, il lui appartiendra d'instruire ce point, que l'intimé n'a en l'état ni contesté ni commenté dans ses écritures devant le Ministère public et la Chambre de céans.
6.
Fondé, le recours doit être admis ; partant, l'ordonnance querellée sera annulée, sauf en ce qui concerne l'occupation et l'aménagement du lot 6A.
7.
Compte tenu de l'issue du recours, il n'y aura pas lieu à la perception de frais (art. 428 al. 1 CPP).
8.
La recourante, partie plaignante, qui obtient gain de cause, n'a ni chiffré ni
a fortiori
justifié sa demande d'indemnité de procédure. Faute de satisfaire aux réquisits de l'art. 433 al. 2 CPP, il ne sera pas entré en matière sur ce point.
9.
L'intimé, prévenu, qui succombe, n'a pas droit à une indemnité pour ses frais de défense (art. 419 al. 1 CPP
a contrario
).
* * * * *