Decision ID: 7c0bcdd2-6e07-5031-9d2f-060af170e8ba
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_013
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

EN FAIT
1) À compter du 1
er
avril 2007, Madame A_, née le _1959, a été engagée par l'État de Genève en qualité d'auxiliaire, commise administrative 2. Elle a été affectée au service des votations et élections (ci-après : SVE).
Selon sa lettre d'engagement du 20 mars 2007, son taux d'activité dépendait des besoins du service. Son salaire horaire brut était fixé à CHF 30.70. Il ne lui était dû que pour autant qu'elle soit présente à son travail. Les délais de congé, sous réserve de la résiliation immédiate du contrat pour justes motifs, étaient ceux prévus par la loi générale relative au personnel de l'administration cantonale, du pouvoir judiciaire et des établissements publics médicaux du 4 décembre 1997 (LPAC -
B 5 05
). Il lui était enfin rappelé que le secret le plus absolu devait être gardé sur les affaires de service.
2) Mme A_ a, suite à son engagement, été appelée lors des scrutins organisés par le SVE, en fonction des besoins.
Selon le décompte produit par la chancellerie d'État de Genève (ci-après : la chancellerie), en 2015, Mme A_ n'a pas été appelée à fonctionner pour le SVE aux mois de janvier, juillet, août et décembre. En février, elle a travaillé durant 75 heures, en mars 47 heures, en avril 140 heures, en mai 102 heures, en juin 58 heures, en septembre 27 heures, en octobre 160 heures et en novembre 59 heures. En 2016, elle n'a pas été appelée en mars, avril, juillet et décembre. En janvier, elle a travaillé pendant 24 heures, en février 110 heures, en mai 81 heures, en juin 41 heures, en août 26 heures, en septembre 88 heures, en octobre 20 heures et en novembre 98 heures. En 2017, elle n'a pas travaillé durant les mois de mars, avril, juin à août, et octobre à décembre inclus. En janvier, elle a travaillé durant 34 heures, en février 69 heures, en mai 90 heures et en septembre 106 heures. En 2018, elle n'a pas travaillé en juillet, août, octobre et décembre. En janvier, elle a travaillé 9.5 heures, en février 72 heures, en mars 61 heures, en avril 130 heures, en mai 83 heures, en juin 54 heures, en septembre 82 heures et en novembre 84 heures. En 2019, elle n'a pas travaillé au mois de mars. Elle a travaillé 28 heures en janvier, 53 heures en février et 6 heures en avril.
Il ressort d'un décompte produit par la chancellerie le 28 janvier 2021 que Mme A_ a en définitive travaillé 74 heures pour la période du 1
er
au 22 mai 2019 inclus.
3) Le 5 février 2019, Mme A_, ainsi que sa collègue Madame B_, également auxiliaire, ont été entendues par la Cour des comptes.
Mme A_ a expliqué qu'en 2017, lors d'une votation dans une commune, ses collègues Monsieur C_ et Mme B_ avaient vu des bulletins de vote remplis abandonnés dans des caisses contenant les enveloppes bleues destinées à la destruction. Il en est allé de même lors de la votation de la loi sur la police, ce dont Mme B_ avait été témoin. En 2018, lors de l'élection de Monsieur D_ au Conseil d'État, elle-même avait vu des « nids » de trente bulletins de vote identiques sur une pile de cinquante bulletins. Le manque de panachage des bulletins lui avait semblé suspect. Lors de l'avant-dernière votation précédent son audition, deux cents bulletins avaient été trouvés dans la mauvaise urne.
M. C_ disposait de toutes les clés du SVE. Lors de la dernière votation de l'année 2018, Mme B_ avait vu M. C_ prendre des bulletins dans une urne pour les répartir dans d'autres, rendant ainsi leur traçabilité impossible. Douze votes en trop avaient été comptabilisés dans une urne et douze votes en moins dans une autre. M. C_ avait expliqué à Mme B_ la manière dont il parvenait à entrer et à sortir de la salle où les bulletins de vote étaient déposés, sans casser le plomb sécurisant la porte d'accès, une « méthode de cambrioleur ». Il avait également détruit des listes et n'en avait pas validé d'autres. Elle-même était au courant de ces manipulations qui lui avaient été rapportées par Mme B_. Cette dernière avait participé à la fraude, à tout le moins comme témoin et avait fait partie d'une fronde à son encontre en vue de la discréditer, pour obtenir sa propre place. Pour tricher, il fallait plusieurs « entrées », soit personnes, à l'intérieur et à l'extérieur
M. C_ avait cassé du matériel, notamment une chaise lors d'un entretien, et « criait sur ses collègues ». Il avait fait en sorte que les repas ne soient plus offerts aux équipes de vérification des signatures. Il ouvrait les enveloppes contenant les fiches de salaire de ses collègues et faisait des commentaires. Les responsables hiérarchiques, au fait de son comportement, ne réagissaient pas. Sa mère était adjointe du chef du SVE. Cette dernière et son fils faisaient « la pluie et le beau temps », sans contrôle. M. C_ avait parfois traité Mme B_ d'esclave.
Le SVE maintenait les auxiliaires dans la précarité. Ce n'était pas normal d'être auxiliaire après douze ans. Il y avait beaucoup d'anomalies et c'était un environnement « assez toxique ».
4) Le 6 février 2019, la Cour des comptes a communiqué au Ministère public (ci-après : MP) le compte rendu de l'entretien avec Mme A_, ainsi que celui de Mme B_. La Cour des comptes a également transmis deux photographies. L'une d'elles montrait M. C_ en train de consommer un joint de cannabis dans les caves du SVE.
5) Ce même 6 février 2019, le MP a ordonné l'ouverture d'une instruction pénale contre M. C_ pour fraude électorale et corruption passive.
6) Le 8 février 2019, Mme A_ a écrit à la secrétaire générale adjointe à la chancellerie pour s'interroger sur plusieurs aspects de son contrat, notamment sa qualité d'auxiliaire nonobstant sa durée.
7) Le 5 mars 2019, Mme A_ a été entendue par la police judiciaire.
Lors des trois votations précédant cette audition, des bulletins de vote avaient été déplacés d'une urne à une autre, de sorte que lors du décompte final, les différences entre le nombre de bulletins comptés par l'équipe du soir et celui de bulletins se trouvant dans les urnes avaient été constatées. Quelqu'un avait manipulé les bulletins. Lors de la votation du mois de septembre 2018, il y avait eu une différence de douze votes. Lors de celle de février 2019, c'était une différence de cent bulletins, constatée dans deux urnes, et de cinquante bulletins dans deux autres. Lors de la votation du 4 mars 2018, sa collègue B_ lui avait dit que beaucoup de bulletins de vote avaient été retrouvés dans une caisse contenant les enveloppes bleues, censée avoir été vidée. Les bulletins ainsi retrouvés avaient été montrés à l'adjointe du chef du SVE qui avait dit que, dans la mesure où la votation était passée, il était trop tard. Ces bulletins n'avaient donc pas été pris en compte et avaient été détruits. Elle-même supposait que ce même procédé avait été utilisé lors de la votation sur la loi sur la police, car Mme B_ le lui avait raconté. Lors de la votation du 6 février 2019, le chef du SVE avait pris six bulletins de vote vierges les avait rajoutés dans l'une où il manquait six bulletins de vote.
Elle-même n'avait jamais vu M. C_ manipuler des bulletins de vote et les déplacer ni faire quoi que ce soit d'illégal. Elle rapportait les propos de Mme B_.
8) Le 9 mai 2019, la police a procédé à une perquisition du logement de M. C_ ainsi que des locaux du SVE, notamment la place de travail de M. C_.
Dans les locaux du SVE, elle a entre autres saisi du matériel électoral dans le corps de bureau partagé par Mme A_ et M. C_ et dans un sac déposé dans le hall d'entrée du service. Dans un sac contenant du papier à détruire, déposé dans le couloir, à proximité de la place de travail de M. C_, des morceaux déchirés de bulletins de vote remplis pour la votation du 19 mai 2019 ont été saisis. Dans un sac de farine contenant du papier à détruire et déposé dans une salle nommée « KGB », des morceaux déchirés de bulletins de vote remplis pour les votations cantonales et fédérales du mois de mai 2019 ont également été saisis.
9) Le chef du service des ressources humaines a répondu le 25 avril 2019 au courrier de Mme A_ du 8 février précédent. Le personnel auxiliaire du SVE pouvait alors être dispensé le matin même pour un engagement prévu pour la soirée, sans rétribution pour les heures non effectuées. La pratique allait toutefois être modifiée pour garantir une égalité de traitement entre les équipes de jour et de nuit. En vertu de l'art. 7 al. 2 LPAC, le statut d'auxiliaire tel que connu pour les besoins du SVE pouvait subsister au-delà de trois ans.
10) Le 9 mai 2019 encore, M. C_ a été interpellé à son domicile et entendu par la police en qualité de prévenu.
Il n'avait jamais falsifié ou détruit des bulletins de vote. Lors des votations du 23 septembre 2018, il en avait pris cinq dans l'urne de la commune de E_ pour les placer dans celle d'F_. Dix minutes plus tard, pris de remords, il les avait remis à leur place. Mme B_ l'avait vu les prendre mais aussi les remettre. Il n'avait agi qu'une seule fois pour manifester son ras-le-bol. Il avait, à une seule occasion, consommé un joint dans la cave du SVE pendant la nuit. Il ne disait pas forcément bonjour mais n'était ni agressif ni menaçant envers ses collègues. Il avait été en proie à des excès de colère parce qu'il était poussé à bout. Une fois, le stylo qu'il avait lancé contre le mur était malencontreusement passé à côté de la tête de Mme B_.
11) Le lendemain, M. C_ a confirmé ses déclarations devant le MP. L'ambiance au sein du SVE était délétère. Tout le monde s'y accusait et se plaignait de tout.
Il avait formé Mme B_. En septembre 2018, pour lui montrer qu'il était facile d'occasionner des erreurs, il avait pris quatre ou cinq bulletins d'une urne pour les mettre dans une autre, avant de les remettre en place. Il ne comprenait pas les accusations portées contre lui. Il se trouvait en compagnie de Mme B_ lorsqu'il avait essayé d'ouvrir la porte du local où se trouvaient les bulletins de vote, sans casser le plomb.
12) À l'issue de cette audience du 10 mai 2019, au cours de laquelle M. C_ a notamment été confronté à Mme B_, le MP a ordonné la mise en liberté de celui-là, moyennant des mesures de substitution.

13) Dans le cadre de cette procédure pénale, la police a par ailleurs procédé à l'audition de Mme B_, le chef du SVE et un adjoint administratif de ce service. Il sera fait référence, en tant que de besoin, à ces déclarations dans la partie en droit.
14) Le 13 mai 2019, le Procureur général a tenu une conférence de presse.
Il a évoqué les actes d'enquête ordonnés suite à la transmission de la Cour des comptes et relevé qu'en l'état, la procédure ouverte ne contenait aucun indice qu'une fraude électorale ait été commise. Le dossier ne contenait aucun indice de corruption ou d'actes ayant visé à pousser M. C_ à agir d'une certaine manière. Il ressortait du dossier que les processus mis en place au sein du SVE n'étaient pas appliqués avec la rigueur attendue. L'ambiance et les relations interpersonnelles dans le service étaient lourdes.
15) Le 26 août 2019, Mme A_ a demandé à la chancelière d'État les motifs pour lesquels elle n'avait pas été convoquée pour les scrutins à venir des 15 septembre et 20 octobre 2019.
16) Le 5 septembre 2019, Mme A_ a écrit au chancelier de la Confédération pour se plaindre de ne pas avoir été convoquée au décompte des signatures de l'élection fédérale du 20 octobre 2019.
17) La chancelière d'État a répondu le 13 septembre 2019 à sa demande du 26 août précédent.
La procédure pénale portant notamment sur des allégations de fraudes électorales au sein du SVE, initiée essentiellement à la suite de déclarations importantes de sa part, était toujours en cours. Il était ainsi nécessaire d'en attendre la clôture afin d'en connaître l'ensemble des éléments.
18) Le 19 septembre 2019, la chancellerie fédérale a répondu à Mme A_ qu'elle n'était pas compétente pour traiter la problématique qu'elle lui avait soumise.
19) Le 27 novembre 2019, par l'intermédiaire de son avocat, Mme A_ a sollicité du Président du Conseil d'État : l'ouverture d'une procédure administrative, un accès au dossier, la coordination avec la procédure pénale, le constat qu'elle avait été illicitement privée de tout revenu et de son poste depuis le 9 mai 2019, son rétablissement dans son emploi sans délai, une indemnisation pour l'intégralité des revenus dont elle avait été illicitement frustrée depuis le 9 mai 2019 et la prise en charge de l'intégralité de ses frais de défense.
Elle avait été suspendue sans traitement de ses fonctions sans qu'aucune décision, motivée en fait et en droit, ne lui ait été notifiée.
20) a. Le 6 décembre 2019, la Radio Télévision Suisse (ci-après : RTS), dans son émission « Forum », a évoqué la situation de Mme A_ et de sa collègue auxiliaire au SVE, mettant notamment en évidence le fait qu'elles étaient sans emploi et qu'elles avaient tout perdu.
b. Le magazine « l'Illustré » en a fait de même dans son édition du 18 décembre 2019. Il a publié un article intitulé « Les lanceuses d'alerte qui font trembler Genève, c'est nous ».
c. Le 18 décembre 2019, l'avocat de Mme A_ et celui de sa collègue auxiliaire au SVE ont été interviewés sur la chaîne de télévision locale Léman Bleu.
d. Le 26 décembre 2019, le journal « Le Courrier » a publié une interview du président du Conseil d'État portant notamment sur la protection des lanceurs d'alerte. Le 25 février 2020, la « Tribune de Genève » a consacré un éditorial à cette question.
Il sera plus précisément revenu sur ces éléments, en particulier sur l'article de « l'Illustré », dans la partie en droit du présent arrêt.
21) Le 27 février 2020, le MP a ordonné le classement partiel de la procédure pénale ouverte contre M. C_ pour fraude électorale et corruption passive. Il a condamné ce dernier aux frais de procédure.
Le MP a retenu que M. C_ avait, devant des collègues et à plusieurs occasions, prétendu pouvoir modifier les résultats des votations et affirmé qu'il était disposé à vendre des votes. L'ambiance de travail était délétère au sein du SVE. Les relations entre M. C_ et les collaborateurs étaient difficiles. Il s'était souvent montré agressif verbalement et physiquement envers certains collaborateurs. Du fait de la position hiérarchique de sa mère, ses collègues estimaient qu'il profitait d'une situation d'impunité. Voulant faire une « blague de potache » à une collègue, il avait détérioré du matériel de vote, cet épisode trahissant un respect insuffisant de sa mission. M. C_ avait consommé un joint de cannabis devant une urne. Lors de la votation du 28 septembre 2018, il avait pris des bulletins de vote se trouvant dans une urne pour les placer dans une autre. Saisi de scrupules, il les avait remis en place.
De manière générale, les déclarations de Mme B_ avaient été fluctuantes et marquées par une certaine hyperbole, jusqu'à ce qu'elle admette avoir, pour l'essentiel, formulé des suppositions. Le MP constatait au surplus qu'il serait pour le moins surprenant qu'elle ait constaté les manipulations massives qu'elle avait dans un premier temps dénoncées, cela pendant plusieurs années, sans trouver la moindre occasion de les rapporter à sa hiérarchie ou à un tiers. Elle avait déclaré que M. C_ avait entreposé des stupéfiants dans la cave du SVE. Ce fait n'était pas établi.
Malgré des actes d'investigation poussés, le MP n'avait pas pu établir l'existence du moindre procédé électoral frauduleux tel que rapporté par les deux dénonciatrices. M. C_ ne s'était rendu coupable ni de fraude électorale, ni de corruption passive, ni d'infraction à l'art. 19 de la loi fédérale sur les stupéfiants et les substances psychotropes du 3 octobre 1951 (LStup -
RS 812.121
).
La Cour des comptes avait transmis au MP les comptes rendus d'entretien intervenus avec Mme A_ et sa collègue auxiliaire. À teneur de leurs déclarations, M. C_ avait pris des bulletins dans une urne pour les mettre dans une autre. Ce comportement avéré constituait une violation sans équivoque de ses devoirs professionnels et de diligence découlant de ses fonctions au SVE. La Cour des comptes avait également transmis un cliché photographique de M. C_ en train de consommer un joint de cannabis dans la cave du SVE. Ces deux comportements dénoncés étaient, selon le cours ordinaire des choses et l'expérience générale de la vie, de nature à faire naître la suspicion qu'il avait oeuvré de manière frauduleuse, à présumer que des infractions avaient été commises et ainsi à provoquer l'ouverture d'une procédure pénale à son encontre. Au surplus, il avait indiqué à plusieurs reprises devant ses collègues qu'il était en mesure de modifier les résultats des votations et qu'il allait vendre des votes. Par son comportement, il avait attiré les soupçons de ses collègues sur lui et créé l'apparence d'une situation contraire au droit. Pour cette raison, les frais de la procédure étaient mis à sa charge.
22) Ce même 27 février 2020, le MP a publié un communiqué de presse annonçant le classement de cette procédure. Les investigations n'avaient pas confirmé les allégations des deux collaboratrices du SVE à la Cour des comptes.
23) Le 27 février 2020 encore, la Cour des comptes a rendu son rapport n° 158 intitulé « Audit de légalité et de gestion - Traitement du vote par correspondance dans les locaux du SVE » (ci-après : le rapport n° 158).
Elle avait reçu, en février 2019, deux communications de la part de collaboratrices auxiliaires du SVE portant sur de potentiels dysfonctionnements relatifs au traitement des bulletins de vote par correspondance et sur des comportements inappropriés de la part d'un collaborateur. Vu la gravité des faits allégués et la proximité de la tenue d'un scrutin, elle les avait immédiatement dénoncés au MP.
Elle adressait neuf recommandations à la chancellerie et trois à la Commission électorale centrale qui avaient toutes été acceptées. Elles portaient sur l'organisation du vote par correspondance, la mise en place d'un système d'information et la rédaction de directives internes, la nécessité de mieux informer les auxiliaires, la favorisation du dialogue, le traitement des liens familiaux au sein du service et des dysfonctionnements selon des règles strictes et équitables, la mise à disposition du SVE des locaux aux normes et adaptés à ses activités et l'élargissement des contrôles sur le vote par correspondance.
24) La presse s'est, le 28 février 2020, faite l'écho du rapport n° 158.
25) Le 3 mars 2020, la Cour des comptes a informé Mme A_ qu'elle avait mené l'audit précité. Les éléments que celle-ci avait exposés dans sa communication avaient pu être pris en compte de façon générale. Le rapport synthétisant les travaux menés faisait état des problématiques liées à l'organisation du vote par correspondance, de lacunes dans la gestion opérationnelle des auxiliaires et de l'état déplorable des locaux du SVE.
Ses recommandations visaient à mettre en place une structure adéquate de travail en améliorant les conditions et les relations de travail, avec pour objectif de rétablir un climat de confiance. Toutes les recommandations avaient été approuvées, notamment pas la chancellerie. Il était loisible à Mme A_ de faire part de tout nouvel élément dont elle aurait connaissance.
26) Le 30 mars 2020, Mme A_ a à nouveau sollicité du président du Conseil d'État d'être réintégrée immédiatement à son poste de travail.
27) À cette même date, elle a fait cette même demande au vice-chancelier, mais aussi celle de recevoir son traitement depuis le début de sa suspension et de la prise en charge de ses frais de défense.
28) Le 2 juillet 2020, le chef du service des ressources humaines de la chancellerie (ci-après : le chef de service) a répondu à Mme A_, se référant à ses courriers du 30 mars 2020.
Avant qu'une quelconque décision ne soit rendue à son égard, il lui communiquait les pièces intégrées dans son dossier. Un délai au 14 juillet 2020 lui était imparti pour faire part de ses observations.
Étaient joints à ce courrier, le compte rendu d'entretien de Mme A_ du 5 février 2019 devant la Cour des comptes, le procès-verbal de son audition du 5 mars 2019 devant la police judiciaire, et l'ordonnance de classement partiel du MP du 27 février 2020 (ci-après : l'ordonnance de classement). Les déclarations et informations de et concernant M. C_ étaient caviardées dans l'ordonnance de classement.
29) Le 6 juillet 2020, Mme A_ s'est interrogée sur la provenance des documents annexés au courrier du 2 juillet 2020 dans la mesure où ils contenaient des propos susceptibles de lui nuire. Afin de respecter pleinement son droit d'être entendue, elle sollicitait un tirage complet des pièces en question, non caviardées.
30) Le chef de service lui a répondu le 13 juillet 2020 que ces pièces avaient été obtenues dans le cadre d'une demande d'entraide formulée auprès du MP. Certaines d'entre elles avaient été caviardées pour préserver des intérêts privés prépondérants. Les éléments auxquels elle n'avait pas accès ne seraient pas utilisés à son désavantage.
31) Le 15 juillet 2020, Mme A_ a été convoquée à un entretien de service pour le 6 août 2020 pour l'entendre au sujet de son comportement, s'agissant, notamment, de ses déclarations depuis février 2019 auprès de diverses autorités ainsi que dans la presse dénonçant des irrégularités au sein du SVE, en particulier l'existence de fraudes électorales. Les faits en cause, s'ils étaient avérés, constituaient un manquement aux devoirs du personnel et étaient susceptibles de conduire à la résiliation de ses rapports de service.
32) Le 27 juillet 2020, Mme A_ s'est plainte auprès de la chancellerie de ce que son droit d'être entendue ne pouvait valablement être exercé en raison de l'accès limité aux pièces susmentionnées, lesquelles constituaient la pierre angulaire de la décision qui serait rendue à son encontre.
33) Le directeur de la direction du support et des opérations de vote (DSOV) a, par courrier du 6 août 2020, adressé à Mme A_ le compte rendu de l'entretien de service, auquel elle ne s'était pas présentée, et ses annexes, contenant les faits reprochés et la détermination de l'employeur, en lui indiquant qu'elle disposait d'un délai de trente jours pour faire part de ses observations.
Ledit compte rendu mentionnait notamment son audition devant la Cour des comptes, le rapport n° 158 et les éléments figurant dans l'ordonnance de classement. Il était en outre fait référence aux articles de presse et émissions de radio ou de télévision relatifs à la situation au sein du SVE.
Ses agissements, s'ils étaient avérés, constituaient un manquement aux devoirs du personnel dont les membres étaient entre autres tenus au respect de l'intérêt de l'État et devaient s'abstenir de tout ce qui pouvait lui porter préjudice. Les employés de l'État étaient soumis au secret de fonction. L'employeur envisageait de résilier les rapports de service.
34) Par décision du 11 août 2020, le président du Conseil d'État a dit que la non-convocation de Mme A_ depuis le 9 mai 2019 était licite et confirmée, que l'absence d'indemnisation pour les heures non travaillées était de même licite et qu'il ne lui était accordé aucune indemnité pour ses frais de défense. Cette décision était déclarée exécutoire nonobstant recours.
Cette décision faisait suite à sa dénonciation auprès de la Cour des comptes le 5 février 2019, puis du MP, et via la presse, y compris télévisée, de prétendues malversations d'un collègue pour modifier le résultat des votations (ventes de votes, destruction de bulletins de vote, modification/altération de bulletins...). Les répercussions en avaient été importantes, tant auprès du SVE que du public. Le 27 février 2020, le MP avait rendu son ordonnance de classement, ce qu'il avait aussi annoncé par un communiqué de presse du même jour. Les investigations n'avaient pas confirmé les allégations des deux collaboratrices du SVE, dont l'intéressée. La concernant, ce communiqué précisait qu'elle « n'avait pas été témoin directe des faits, qui [lui] avaient été rapportés par sa collègue ». Le 27 février 2020 encore, la Cour des comptes avait rendu son rapport n° 158 et conclu que la gestion et l'encadrement du personnel auxiliaire étaient insuffisants mais qu'elle n'avait pas constaté de fraude.
35) Le 14 septembre 2020, Mme A_ a formulé ses observations suite à l'entretien de service. Faute de violation de ses devoirs, aucun motif ne justifiait qu'elle fasse l'objet d'une procédure de licenciement. Si un tel licenciement devait toutefois être prononcé, il consacrerait une violation de ses droits et des principes généraux de droit administratif.
Plusieurs éléments relatifs à M. C_ ressortaient de l'ordonnance de classement mais semblaient avoir été omis du compte rendu du 6 août 2020, bien que pertinents pour juger de l'absence de motif de licenciement.
Il en allait ainsi de l'absence de mention de sa consommation de stupéfiants dans l'enceinte du SVE, de la découverte lors de la perquisition de nombreux éléments suspects aux abords de sa place de travail et de nombreuses contradictions dans ses déclarations lors de ses auditions, mettant à mal sa crédibilité. Le MP, dans sa conférence de presse du 13 mai 2019, avait indiqué qu'il ressortait du dossier que les processus mis en place par le SVE n'étaient pas appliqués avec la rigueur attendue. Dans l'ordonnance de classement, cette autorité avait retenu que les comportements de M. C_ étaient de nature à faire naître chez ses collègues une suspicion de commission d'actes frauduleux, suspicion ayant provoqué la procédure pénale en cause. La condamnation de M. C_ aux frais de la procédure illustrait la bonne foi de Mme A_. L'ensemble de ces éléments permettait à tout le moins de comprendre pour quels motifs et dans quel cadre s'était inscrite la dénonciation de Mme A_ qui n'avait oeuvré que dans l'objectif de renforcer la considération et la confiance dont la fonction publique devait être l'objet.
Le comportement adopté par M. C_ depuis sa prise d'emploi au sein du SVE, ajouté aux dysfonctionnements soulevés par Mme A_, auraient également dû être pris en compte. En effet, le climat de peur instauré par cet employé, qui s'était souvent montré agressif verbalement et physiquement envers certains collaborateurs et qui avait détérioré le matériel, avait conduit Mme A_, par crainte de représailles, à taire les fraudes électorales en question, qui, si elles avaient été traitées à l'interne, auraient pu éviter les procédures qui s'en étaient suivies. Le compte rendu omettait également de préciser que Mme A_ avait été suspendue sans traitement et n'avait pas été rappelée pour travailler depuis mai 2019, ce qui l'avait placée dans une situation économique précaire.
Dans ces circonstances, il était difficile de comprendre les raisons ayant mené le SVE à tolérer le comportement, en violation manifeste des devoirs du personnel, de M. C_ et de sanctionner les actions de Mme A_ qui n'avait agi que dans l'objectif de protéger l'intégrité des votations et de répondre à la confiance mise par la population dans le SVE. Elle avait décidé de dénoncer les agissements de son collègue uniquement sur garantie de la Cour des Comptes que son anonymat serait préservé.
Le principe de l'égalité de traitement avait clairement été violé dans la mesure où M. C_ avait bénéficié à de nombreux égards de la position hiérarchique de sa mère.
Une partie des pièces fournies par la chancellerie était caviardée, de sorte qu'elle avait été empêchée de se déterminer à leur propos, ce qui lui causait un préjudice et violait son droit d'être entendue.
Enfin, elle avait déposé une plainte au début de l'année contre le président du Conseil d'État pour violation du secret de fonction et diffamation. Interrogé par des journalistes du quotidien « le Courrier », ce dernier l'avait qualifiée de dénonciatrice et souligné que la « qualifier de lanceuse d'alerte était hasardeux car il faut pour cela avoir dénoncé des faits avérés, or le Procureur général a, dans ses dernières conclusions, écarté toute fraude au service des votations ». Ce conseiller d'État devait donc se récuser pour la suite du processus.
36) Par acte expédié le 14 septembre 2020, Mme A_ a recouru auprès de la chambre administrative de la Cour de justice (ci-après : la chambre administrative) contre la décision du 11 août 2020. Préalablement, elle a conclu à la restitution de l'effet suspensif à son recours sur le seul point de sa non-convocation au sein du SVE et à la production de l'intégralité de son dossier. Principalement, elle a conclu à son annulation, à ce qu'il soit constaté qu'elle avait été illicitement privée de tout revenu et de son poste depuis le mois de juillet 2019, à sa réintégration immédiate et à son indemnisation, à la charge du président du Conseil d'État, pour l'intégralité des revenus dont elle avait été illicitement frustrée depuis le mois de mai 2019, montant à chiffrer et devant être complété pour les mois à venir si sa non-convocation devait perdurer.
Il se justifiait de rétablir l'effet suspensif au recours en raison de son intérêt prépondérant à être reconvoquée afin de bénéficier à nouveau d'une rémunération.