Decision ID: d4fb7686-511e-5d63-8ff0-f69c105d515a
Year: 2015
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_001
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
a.
Par succession, A_ s'est vu attribuer, en 2000, la propriété de l'immeuble n° _ sis sur la commune de _, parcelle sur laquelle est érigée une villa individuelle de sept pièces avec garage, à l'adresse _, ce bien ayant appartenu à feu son père. Elle était revenue y habiter après le prononcé de son divorce, en 1975 ou 1976. En 1996, postérieurement au décès de sa mère, qui occupait également la villa, A_ a proposé à son compagnon, C_, de s'y installer avec elle.![endif]>![if>
b.
Depuis le 29 avril 1966, B_ (désormais B_, ci-après également : B_ ou la banque) était créancière d'un prêt hypothécaire grevant ledit immeuble, contrat qu'elle a dénoncé pour le 30 novembre 2006. A cette date, le capital restant dû s'élevait à 49'850 fr. et les intérêts à 994 fr. 95. Ces montants étant demeurés impayés, la banque a fait notifier à A_, le 2 février 2007, une poursuite portant sur la somme de 51'046 fr. 60 avec intérêts à 5.25% l'an dès le 31 décembre 2006, auquel la poursuivie a formé opposition. La banque a déposé une demande en paiement, qui a abouti à la conclusion d'une convention transactionnelle lors de l'audience du 20 janvier 2010. A_ a ainsi reconnu devoir à la banque la somme de 49'850 fr. en capital, 8'591 fr. d'intérêts jusqu'au 31 décembre 2009 et 1'865 fr. d'intérêts complémentaires jusqu'à extinction complète de la dette, lesdits montants étant payables par échéances trimestrielles civiles en 10'000 fr. chacune, la première échéance étant fixée au 31 mars 2010. En cas de retard de plus de dix jours dans le versement d'une échéance, le solde encore dû deviendrait immédiatement exigible. Cet accord a été entériné par un jugement du même jour.
c.
A_ a procédé à deux paiements de 10'000 fr. chacun en date des 13 avril et 20 juillet 2010 et n'a plus rien versé depuis lors.
La banque lui a fait notifier, le 22 novembre 2010, un commandement de payer portant sur la somme de 58'441 fr. avec intérêts à 5.25% l'an dès le 1
er
janvier 2010, sous déduction des deux acomptes déjà versés. A_ a formé opposition, laquelle a été définitivement levée par un jugement du 12 juillet 2011.
Le 14 octobre 2011, la banque a requis la vente de la parcelle n° _ sise sur la commune de _ dans la cadre d'une poursuite en réalisation de gage immobilier. Le 16 octobre 2012, ladite parcelle a été vendue aux enchères et rachetée par la banque pour un montant de 100'000 fr. Celle-ci a été inscrite au Registre foncier en qualité de propriétaire.
En dépit de cette vente, A_ et C_ ont continué d'occuper l'immeuble, malgré les mises en demeure de la banque leur enjoignant de libérer les lieux sans délai.
d.
Le 29 novembre 2013, la banque a formé par-devant le Tribunal de première instance (ci-après : le Tribunal) à l'encontre de A_ et de C_ une action en revendication en cas clair.
Une audience s'est tenue le 30 janvier 2014. A_ n'était ni présente, ni représentée par un mandataire professionnel. En revanche, C_ a comparu et a exposé que sa compagne n'avait pu lui signer une procuration en raison d'une récente hospitalisation due à un accident vasculaire cérébral. Néanmoins, tous deux étaient d'accord de quitter la villa en cause au 30 avril 2014. Le représentant de la banque, présent à l'audience, a confirmé qu'un accord était intervenu, portant notamment sur un délai de départ au 30 avril 2014.
Le 7 février 2014, le Tribunal a rendu un jugement
JTPI/2004/2014
par lequel, statuant par voie de procédure sommaire, il a notamment donné acte à A_ et à C_ de leur engagement d'évacuer, le 30 avril 2014 au plus tard, la villa sise _(chiffre 1 du dispositif). Il a également été donné acte à A_ et à C_ de ce qu'ils s'engageaient à laisser accéder à la villa, pour permettre des visites des locaux (ch. 2), la banque étant autorisée, dès le 1
er
mai 2014, à mettre en œuvre un huissier judiciaire pouvant lui-même faire appel à la force publique pour procéder à l'exécution du jugement (ch. 4).
B.
a.
Par acte déposé le 15 décembre 2014 au greffe du Tribunal, A_ a sollicité la révision du jugement du 7 février 2014, invoquant les articles 328 al. 1 let. b et let. c CPC. Elle a conclu à la rétractation dudit jugement, à ce que les écritures déposées par B_ lui soient communiquées, à ce qu'un délai lui soit imparti pour se déterminer et à ce que l'action en revendication formée par la banque soit déclarée irrecevable, subsidiairement infondée, avec suite de frais et dépens. ![endif]>![if>
En substance, elle a allégué n'avoir eu connaissance de la procédure d'évacuation et du jugement du 7 février 2014 que le 16 septembre 2014, date à laquelle, à son plus grand étonnement, des déménageurs s'étaient présentés à son domicile. Selon elle, C_, qu'elle avait chargé des tâches administratives, notamment du paiement de la dette hypothécaire, interceptait depuis de nombreuses années le courrier qui lui était destiné. Il lui avait ainsi dissimulé les actions en justice entreprises par B_ concernant tant la vente de la villa que l'action en revendication. Elle avait été victime, à la fin de l'année 2012, d'un accident vasculaire cérébral et avait été hospitalisée du 15 décembre 2012 jusqu'au 4 janvier 2013; elle en avait gardé certaines séquelles, notamment des troubles de la concentration, des trous de mémoire et des épisodes de confusion. Peu après avoir quitté l'hôpital, elle avait reçu un courrier d'un courtier immobilier, lequel l'informait du fait que sa villa avait été vendue aux enchères à B_ (alors encore _) et la priait de le contacter. C_ avait admis être à l'origine de la vente forcée de la maison, dès lors qu'il avait pris du retard dans le paiement des intérêts hypothécaires et qu'il avait ensuite laissé les procédures aller de l'avant sans la tenir informée. C_ lui avait toutefois assuré qu'il allait faire le nécessaire afin que la villa lui soit restituée et elle lui avait fait confiance. Par la suite, lorsqu'elle l'avait interrogé sur l'évolution de l'affaire, C_ s'était toujours montré rassurant.
Il s'était présenté à l'audience du 30 janvier 2014 devant le Tribunal à son insu et avait conclu une convention de départ sans son accord, ni ratification de sa part
a posteriori
.
Selon A_, le motif de révision découlait de la découverte, le 16 septembre 2014, du fait qu'elle avait fait l'objet d'un jugement d'acquiescement à une procédure d'évacuation dont elle ignorait l'existence, l'ensemble des actes commis par C_ pouvant être constitutifs de gestion déloyale au sens de l'art. 158 CP et ayant été de nature à influencer de manière négative la décision rendue par le Tribunal. Par ailleurs, la transaction conclue lors de l'audience du 30 janvier 2014 était viciée, puisque C_ n'était pas autorisé à la représenter.
b.
Dans son mémoire réponse déposé au greffe du Tribunal le 23 février 2015, B_ a conclu, sur le rescindant, à l'irrecevabilité de la demande, au fond à son rejet et, sur le rescisoire, à la condamnation de A_ et C_ à évacuer l'immeuble litigieux, et à être autorisée à mettre en œuvre un huissier judiciaire, lui-même pouvant faire appel à la force publique.
B_ a notamment exposé que A_ n'ignorait rien des poursuites dont elle faisait l'objet, dans la mesure où elle avait personnellement formé opposition aux divers commandements de payer qui lui avaient été notifiés. Elle avait par ailleurs, dans un courrier manuscrit adressé à la Chambre de surveillance de la Cour de justice, sollicité une nouvelle estimation de la parcelle dont elle était propriétaire à _, avant de retirer cette requête. La vente aux enchères de l'immeuble appartenant à A_ avait fait l'objet de trois publications dans la Feuille d'avis officielle, les _, _ et _ _ 2012 et plusieurs acquéreurs potentiels avaient visité la villa à la date fixée par l'Office des poursuites. Le 14 février 2013, D_, de _, avait adressé un courrier à A_, l'informant avoir été mandaté par la nouvelle propriétaire de l'immeuble et lui fixant un rendez-vous; A_ avait reconnu, dans sa demande de révision, avoir reçu ledit courrier. Elle avait par ailleurs mentionné à la main ce qui suit au bas d'un courrier qu'elle avait reçu de la Direction générale de l'eau, qui lui réclamait un montant de 26'445 fr. dans le cadre d'un chantier d'assainissement collectif : "Je ne suis plus propriétaire depuis le 16 octobre 2012. Avec ma considération distinguée, A_ 4.3.2013". La banque a également exposé avoir proposé à A_ de lui rétrocéder l'immeuble contre un prix couvrant les frais au 31 juillet 2013, soit 300'000 fr. La signature de l'acte de rétrocession avait été repoussée à plusieurs reprises, par les soins de A_ ou de son conseil. A_ et C_ ayant continué à occuper la villa, B_ n'avait eu d'autre choix que de déposer une action en revendication, qui avait abouti au prononcé du jugement du 7 février 2014. Le 22 juillet 2014, Me E_, huissier judiciaire, avait procédé au changement des cylindres des portes de la villa, de sorte qu'à compter de cette date A_ avait été définitivement privée de tout accès à son domicile. Elle ne pouvait dès lors sérieusement prétendre avoir brutalement appris le 16 septembre 2014, date à laquelle le déménagement des meubles avait débuté, qu'elle devait quitter son domicile.
Selon B_, dans la mesure où la demande de révision est dirigée contre le seul jugement d'évacuation du 7 février 2014, A_ ne peut se prévaloir d'aucun intérêt digne de protection à son annulation, faute d'avoir cherché à remettre en cause la réalisation forcée du bien immobilier dont elle était antérieurement propriétaire, qu'elle n'a plus aucun droit d'occuper. Dès lors, un nouveau jugement ne pourrait que confirmer ou prononcer à nouveau l'évacuation de A_. B_ s'est également prévalue de la tardiveté de la demande de révision, en raison notamment du fait que la connaissance par A_ de son évacuation proprement dite était intervenue au plus tard le 22 juillet 2014, date à laquelle l'huissier judiciaire avait procédé au changement des cylindres; A_ n'avait ainsi pas eu la possession de sa villa jusqu'en septembre 2014. Sur le fond, B_ a soutenu que les conditions de l'art. 328 al. 1 let. b et c n'étaient pas réalisées. Même si les agissements de C_ devaient être pénalement relevants, l'éventuel crime ou délit commis n'était pas de nature à conduire l'autorité en charge du dossier à rendre une décision différente. Même si A_ avait participé à la procédure de revendication, cette participation n'aurait eu aucune incidence sur le déroulement du procès et sur son résultat. A_ ne pouvait pour le surplus valablement invoquer l'art. 328 al. 1 let. c CPC, dans la mesure où n'ayant pas participé à la transaction, la validité de son consentement - inexistant - ne pouvait être remise en question. B_ a enfin soutenu que A_ avait créé une apparence de pouvoir de représentation en faveur de C_, notamment par l'octroi d'un tel pouvoir à Me _ et à son collaborateur C_, qu'elle avait laissé subsister pendant des années.
c.
Dans le cadre de sa réplique du 13 mars 2015, A_ a transmis au Tribunal un extrait du procès-verbal d'audition de C_ par-devant le Ministère public. Il ressort de ce document que C_ a été entendu en qualité de prévenu de gestion déloyale (art. 158 CP), faux dans les titres (art. 251 CP) et abus de confiance (art. 138 CP). Il a notamment reconnu avoir caché à A_ l'existence de la procédure en évacuation; il s'était rendu seul à l'audience du 30 janvier 2014, avait prétendu faussement que sa compagne était malade et qu'elle était d'accord, tout comme lui, de quitter la villa pour le 30 avril 2014. A_ a conclu à ce que la procédure civile soit suspendue dès le prononcé du rescindant, jusqu'à droit connu dans la procédure pénale dirigée à l'encontre de C_. A_ relevait également qu'elle ignorait tout du contenu exact des discussions qui avaient eu lieu entre la banque et C_; or, leur contenu pouvait être déterminant en ce qui concernait le droit de la banque de requérir son évacuation.
d.
Dans ses déterminations du 15 avril 2015 sur la demande de suspension, B_ a conclu au rejet de celle-ci. Elle a soutenu que le sort de la demande de révision ne dépendait pas de l'issue de la procédure pénale, dès lors que la réalisation forcée de la villa était en force et ne pouvait plus être remise en question, que A_ ayant eu connaissance de son évacuation au plus tard le 22 juillet 2014, sa demande était tardive et enfin que la décision litigieuse n'avait pas été influencée par un crime ou un délit, A_ ne disposant plus d'aucun droit d'occuper la villa. Si le Tribunal n'écartait pas la demande de suspension, il devait ordonner l'apport de l'intégralité du procès-verbal de l'audition de C_ par le Ministère public du 8 janvier 2015, ce document étant susceptible de contenir des éléments supplémentaires relatifs à la connaissance que A_ avait des agissements de C_ et par conséquent sur le délai pour solliciter la révision du jugement du 7 février 2014.
C.
a.
Par ordonnance
ORTPI/384/2015
du 16 juin 2015, le Tribunal a ordonné la suspension de la procédure de révision, considérant que l'issue de la procédure pénale dirigée contre C_ était déterminante pour établir si la transaction conclue avec B_ était nulle. Le Tribunal n'a pas davantage motivé sa décision.![endif]>![if>
b.
Par acte déposé au greffe de la Cour de justice le 29 juin 2015, B_ a recouru contre cette ordonnance, concluant à son annulation et au rejet de la demande de suspension, subsidiairement à l'annulation de l'ordonnance querellée et au renvoi de la cause au Tribunal de première instance pour nouvelle décision. La recourante a fait valoir que son droit d'être entendue avait été violé par le premier juge, dès lors que ce dernier avait suspendu la procédure sans ordonner la production de l'entier du procès-verbal d'audition de C_. Son droit d'être entendue avait également été violé en raison de l'absence de motivation de la décision, le premier juge ne s'étant pas prononcé sur les arguments qu'elle avait avancés dans sa détermination du 15 avril 2015. Au fond, la recourante s'est à nouveau fondée sur ces mêmes arguments pour conclure à l'annulation de l'ordonnance querellée, soit l'absence de motif de révision et d'intérêt à agir, ainsi que la péremption de l'action. Enfin, la suspension de la procédure civile contrevenait au principe de célérité.
c.
Par mémoire réponse du 10 août 2015, A_ a conclu principalement à l'irrecevabilité du recours et subsidiairement à son rejet. Le Tribunal n'avait pas violé le droit d'être entendu de la recourante, dès lors qu'il n'avait pas encore rendu de décision concernant les offres de preuves. La recourante avait en outre soulevé des questions ayant trait à la recevabilité, lesquelles devaient être tranchées ultérieurement, notamment sur la base du résultat de la procédure pénale. Enfin, B_ n'avait pas démontré en quoi la procédure civile n'était pas interdépendante de la procédure pénale. Or, cette dernière était déterminante pour trancher la question de la recevabilité de la demande de révision, dès lors que seule la procédure permettrait d'établir si les agissements de C_ et les engagements qu'il avait pris au nom de A_ étaient valables et engageaient cette dernière.
d.
Les parties ont été informées de ce que la cause était gardée à juger par avis du greffe de la Cour du 4 septembre 2015.

EN DROIT
1.
1.1
La décision ordonnant la suspension de la cause est une mesure d'instruction qui peut, conformément à l'art. 126 al. 2 CPC, faire l'objet du recours de l'art. 319 let. b ch. 1 CPC (Gschwend/Bornatico, Basler Kommentar, Schweizerische Zivilprozessordnung, 2ème éd., 2013, n. 17a ad art. 126 CPC; Jeandin, Code de procédure civil commenté, Bohnet/Haldy/Jeandin/Schweizer/Tappy, 2011,
n. 18 ad art. 126 CPC).
Contrairement à une décision de refus de suspension, son admission peut faire l'objet d'un recours, sans que la condition d'un préjudice difficilement réparable au sens de l'art. 319 let. b ch. 2 CPC n'ait à être réalisée (Jeandin, op. cit., n. 18
ad art. 319 CPC; Haldy, op. cit., n. 9 ad art. 126 CPC; Hohl, Procédure civile, Tome II, 2ème éd., 2010, n. 2483; Staehelin, Kommentar zur Schweizerischen Zivilprozessordnung (ZPO), 2ème éd., 2013., n. 8 ad art. 126 CPC; Frei, in Berner Kommentar Schweizerische Zivilprozessordnung, 2012, n. 22 ad art. 126 CPC; Gschwend/Bornatico, op. cit., n. 17a ad art. 126 CPC).