Decision ID: e04a3913-0b97-5d4a-9704-4c7a4de3c67c
Year: 2020
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_009
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A. a.
En temps utile, A_ a appelé du jugement du 11 décembre 2019, par lequel le Tribunal de police (TP) l'a acquitté du chef de dommages à la propriété d'importance mineure (art. 144 al. 1
cum
art. 172
ter
du code pénal suisse [CP]) et de la violation de domicile "
du 21 juin 2019
" (art. 186 CP), mais l'a reconnu coupable de violation de domicile (art. 186 CP), de vols d'importance mineure (art. 139 ch. 1
cum
art. 172
ter
CP), de voies de fait (art. 126 al. 1 CP) et de séjour illégal (art. 115 al. 1 let. b de la loi fédérale sur les étrangers et l'intégration [LEI]). Le TP l'a condamné à une peine privative de liberté de 4 mois et à une amende de CHF 500.-, la peine privative de liberté de substitution étant fixée à 5 jours, a révoqué le sursis octroyé le 8 juin 2019 par le Ministère public (MP) à la peine de 90 jours-amende à CHF 10.00, sous déduction d'un jour de détention avant jugement, et expulsé A_ de Suisse pour une durée de trois ans. Le TP a par ailleurs rejeté les conclusions en indemnisation de A_ et les frais de procédure, qui ont été mis à la charge du prévenu.
b.
A_ demande la constatation de la non validité des plaintes déposées par E_ SA et la F_, ainsi que de l'interdiction d'entrée du 16 mai 2019 rendue par cette dernière. Il conclut à son acquittement du chef de violation de domicile au préjudice de la F_, à la réduction de sa peine en conséquence et au maintien du sursis révoqué par le Tribunal de police, avec avertissement et prolongation du délai d'épreuve. Il conclut à la renonciation de son expulsion facultative et à la mise des frais de la procédure à la charge de l'État, lui-même devant être indemnisé pour la période non couverte par l'assistance juridique.
c.
Par ordonnance pénale du 22 juin 2019 et acte d'accusation du 24 septembre 2019, il était reproché à A_ d'avoir :
- entre les 9 et 21 juin 2019, puis du 27 juin au 27 août 2019, séjourné en Suisse sans être au bénéfice des autorisations nécessaires et sous le coup d'une décision d'interdiction d'entrée en Suisse, valable du 14 juin 2019 au 13 juin 2022, notifiée le 21 juin 2019 ;
- le 21 juin 2019, dérobé des victuailles d'une valeur de CHF 11.41 dans le magasin E_, sis rue 1_, et violenté C_ en la poussant violemment au niveau de la poitrine et en saisissant son sein gauche ;
- le 27 août 2019, vers 19h00, dans l'enseigne F_ [à] G_ [GE], dérobé et endommagé des lames de rasoirs pour un montant total de CHF 22.80.
Il lui est encore reproché d'avoir, dans les circonstances décrites
supra
, pénétré sans droit dans l'enseigne F_ [à] G_, alors qu'il fait l'objet, depuis le 16 mai 2019, d'une décision d'interdiction d'entrée dans les magasins F_ de Genève, Nyon et Gland, valable durant deux ans.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent de la procédure :
a.
a.
Le 21 juin 2019, A_ a dérobé aux alentours de 18h50 un "
wrap
" au poulet, un fromage à la crème et une baguette, d'une valeur totale de CHF 11.41, dans un magasin E_. Conduit dans le bureau de H_, gérant et représentant légal, qui appelait la police, A_ a violemment poussé une agente de sécurité [de la société] D_, C_, au niveau de la poitrine, et saisi son sein gauche. A_ a été arrêté ce même jour et remis en liberté le lendemain.
a.b.
E_ SA a déposé le jour des faits plainte pénale contre A_ pour notamment vol à l'étalage. Le nom du signataire ne figure pas sur le formulaire de plainte. La signature est apposée sous la ligne réservée au responsable de magasin. La même signature apparaît sur le procès-verbal d'audition de H_, dont il ressort qu'il avait établi à l'intention de la police la plainte du magasin pour le vol de CHF 11.41.
À la demande du Tribunal de police, E_ SA a produit le 9 décembre 2019 une procuration du 21 juin 2019, signée par le président du conseil d'administration et un autre administrateur, autorisant H_ à entreprendre tout acte juridique en lien avec la plainte déposée contre A_.
a.c.
Le 16 août 2019, A_ a envoyé un courrier d'excuse à C_, qui avait déposé plainte à son encontre le 21 juin 2019.
b.a.
D'après un formulaire du 16 mai 2019, il était fait interdiction à A_ d'accéder à tous magasins F_ et affiliés pour une durée de deux ans.
Ce formulaire est libellé en différentes langues, notamment en français et en anglais, et signé, sous la version française, par le prévenu. Il comporte en outre des pictogrammes figurant une personne s'opposant au passage en tendant la main, et des reproductions des enseignes de divers types de magasins F_ et affiliés.
D'après un courrier du 4 novembre 2019 du responsable du service sûreté surveillance, I_, le formulaire a été signé par un "
manager suppléant
", J_, conformément au règlement en cas de délits et ses annexes. Il ressort d'une annexe au courrier qu'un gérant ou son remplaçant ainsi qu'un agent de sécurité devaient signer l'interdiction d'entrée.
b.b.
Le 27 août 2019, A_ a, dans l'enseigne F_ [à] G_, dérobé des lames de rasoirs pour un montant total de CHF 22.80. Il a été arrêté par la police et s'est soumis à un éthylotest, négatif à deux reprises.
b.c.
La [société] F_ a déposé le 27 août 2019 plainte pénale, signée par K_ par ordre ("
P.O.
") du responsable du service sûreté surveillance, I_, contre A_. pour vol à l'étalage et violation de domicile. Au bas du formulaire d'interdiction d'entrée annexé, figure, sous la mention "
GÉRANT(E)
" la même signature que sur la plainte.
Aux termes du courrier du 4 novembre 2019 susmentionné, les responsables de magasin étaient autorisés, par ordre, à signer une plainte au nom du représentant de la société, à savoir I_. Ce dernier avait validé la décision de déposer plainte à l'encontre de A_. D'après le règlement en cas de délits de la coopérative, annexé au courrier susmentionné, seul le service de sûreté-surveillance était autorisé à déposer une plainte (art. 3.13). Selon un document joint, le gérant, son remplaçant ou un agent de sécurité étaient autorisés à signer le formulaire de plainte.
Il ressort d'un extrait du registre du commerce que I_ y est inscrit, avec pouvoir de signature, collective à deux, conjointement avec le président, le directeur ou un sous-directeur.
c.
A_ a expliqué avoir commis les vols pour des besoins de première nécessité.
À la police, il a exposé en français ne plus se souvenir de l'interdiction d'entrée dans les magasins F_, mais se rappelait de l'interdiction d'entrée en Suisse. Il avait une licence en anglais. Au MP, il a expliqué, toujours en français et accompagné d'un avocat, pouvoir lire l'arabe, l'anglais, ayant un "
bac+3
" dans cette langue, ainsi qu'un peu le français, "
mais pas vraiment
". Il ressort du procès-verbal de l'audition qu'il avait lu ses droits en français et que le procureur qualifiait son français "
d'impeccable
". Il se souvenait avoir signé le
recto
, mais il n'avait pas vu le
verso
de l'interdiction d'entrée. Il avait signé car il avait peur "
qu'ils
" appellent la police.
Devant le TP, il a persisté à dire savoir lire un peu le français. Lorsqu'il avait volé des biscuits à la F_, il avait dû payer CHF 20.- d'amende et on lui avait expliqué qu'il n'avait pas le droit d'entrer dans le magasin. Il pensait qu'il ne s'agissait que du magasin de _ [lieu]. Il n'avait pas les compétences linguistiques lui permettant de comprendre la version anglaise du formulaire d'interdiction d'entrée des enseignes F_ et affiliées qui lui avait été remise.
Il n'avait pas voulu faire du mal à C_, ni eu l'intention de la pousser violemment, ni saisi son sein gauche. En raison de sa nature méditerranéenne, il pouvait avoir l'air énervé et agressif lorsqu'il parlait, y compris avec les mains.
Il a reconnu avoir séjourné illégalement entre les 9 et 21 juin 2019, puis entre les 27 juin et 27 août 2019.
C. a.
Avec l'accord des parties, le Président de la CPAR a ordonné la procédure écrite.
b.a.
Dans son mémoire du 30 avril 2020, A_ relève que la plainte du 21 juin 2019 de E_ SA avait été signée par une personne non identifiée et non identifiable. Si toutefois il était considéré que H_ était le signataire, il ne ressortait pas du dossier ou du registre du commerce qu'il bénéficiait d'un pouvoir de représentation pour déposer une plainte au nom de son employeur. E_ SA n'avait pas ratifié la plainte dans le délai de trois mois. Tout portait à croire que la procuration versée par l'entreprise avait été établie ultérieurement pour les besoins de la procédure et donc antidatée. La plainte du 21 juin 2019 devait être invalidée et il devait être acquitté des chefs d'infraction y figurant.
La plainte de la [société] F_ était signée par K_, simple employé de magasin, sur ordre de I_, certes inscrit au registre du commerce, mais ne disposant que d'un pouvoir de représentation limité. I_ ne pouvait être ni considéré ni interrogé en tant que partie plaignante, n'étant pas valablement autorisé à représenter la société. Il n'était pas un mandataire commercial au sens de l'art. 462 CO, mais
a priori
un fondé de procuration au sens de l'art. 458 al. 1 CO. L'extrait de règlement interne était en outre incomplet et n'avait aucune valeur probante. Le suivre reviendrait à admettre qu'en l'absence du représentant du service en charge de la sécurité, plusieurs autres employés, dont le statut et les pouvoirs ne ressortaient de "
nulle part
", seraient habilités à représenter et/ou engager par leur signature individuelle (pour ordre), la responsabilité de la personne morale pour tout acte. La plainte n'avait enfin pas été valablement ratifiée par la personne morale ou un représentant habilité à le faire.
La déclaration d'interdiction d'entrée engageait la personne morale, lésée par la violation de sa liberté de domicile en cas d'infraction. Son signataire, sous le libellé "
signature gérant(e)
" était inconnu. À l'exception des déclarations de I_, rien au dossier ne permettait de retenir que J_ était "
manager suppléant
" du magasin F_ [à] G_. On ignorait également s'il s'agissait de sa signature au bas de la déclaration ou s'il avait le droit de représenter la [société] F_ et de l'engager par sa signature individuelle. La déclaration d'interdiction d'entrée n'était ainsi pas valable.
Si l'interdiction était toutefois valable, elle n'avait en tout état pas été comprise. Le texte n'était pas traduit en arabe, seule langue que le prévenu maîtrisait. Il avait menti sur son niveau d'étude pendant la procédure préliminaire. Le TP ne pouvait prendre pour crédibles ses déclarations à ce sujet, sans aucune preuve de l'existence d'un tel niveau d'étude et d'un diplôme. Sa situation personnelle était incompatible avec ses propos. L'interdiction ne lui avait pas été traduite et/ou expliquée. Il avait présumé de bonne foi qu'il devait la signer et régler la somme de CHF 20.-. Il avait tout au plus compris qu'il ne pouvait plus se rendre dans l'enseigne de la gare, mais non qu'il s'agissait d'une interdiction d'entrée dans tous les magasins F_. Il subsistait un doute sérieux et insurmontable qu'il ait compris la teneur et l'étendue de l'interdiction d'entrée. Il ne pensait dès lors pas avoir pénétré dans le magasin contre la volonté de l'ayant droit. Il était partant sous l'emprise d'une erreur sur les faits.
Il avait agi en proie à une profonde détresse, ce qui justifiait son comportement et devait mener à une atténuation de la peine. Son comportement était dicté par une grande nécessité et non par volonté de suivre le chemin de la délinquance. La révocation du sursis du 8 juin 2019 le placerait dans une situation précaire et nécessiteuse, dès lors qu'il se retrouverait débiteur d'un montant de CHF 900.-. Le pronostic défavorable quant à son futur comportement se réaliserait par la révocation du sursis. Un avertissement aurait un effet dissuasif plus concret.
À l'exception de l'infraction à la LEI, il n'avait commis que des contraventions. Au vu de sa faute, qui ne saurait être qualifiée de grande, et de sa situation personnelle, une expulsion facultative était une mesure disproportionnée.
Il avait droit d'être indemnisé au vu des acquittements prononcés par le TP pour la période où il n'avait pas pu bénéficier d'un avocat d'office, selon la note d'honoraires produite.
b.b.
A_ verse une note d'honoraires pour l'activité de son conseil, déployée du 28 juin au 30 septembre 2019 et consacrée à deux déplacements et 8h20 d'activité de collaboratrice, dont 5h30 consacrées à un recours à la Chambre pénale de recours puis au Tribunal fédéral, dans lesquels il a succombé.
c.
Le MP conclut au rejet de l'appel, sous suite de frais et dépens.
Il fait sienne la motivation du Tribunal de police. Au regard de la jurisprudence et des documents produits par les parties plaignantes, le premier juge avait à juste titre déclaré valables les plaintes et les interdictions d'entrée litigieuses. La peine était proportionnée au vu de la faute commise par A_, tant s'agissant du genre de peine, de sa quotité que de l'absence de sursis.
d.
La F_ conclut à la constatation de la validité de l'interdiction d'entrée du 16 mai 2019 et de la plainte du 27 août 2019 ainsi qu'à la condamnation de A_ pour vol et violation de domicile.
A_ avait compris l'interdiction d'entrée, traduite en huit langues dont l'anglais, sur laquelle figuraient des pictogrammes explicites. Il avait ainsi "
compris la volonté du magasin
".
e.
Le Tribunal de police se réfère intégralement à son jugement.
D.
A_ est né le _ 1978, de nationalité algérienne, célibataire et sans enfant. Il indique avoir fait des études pendant 10 ans. Il a quitté l'Algérie en 2016, pays dans lequel vivent son père et son frère, et est arrivé en Suisse en février ou mars 2019. Sans domicile, ni travail ni revenu, il vit de l'aide d'associations caritatives, notamment le L_ Genève. Il fait part de projets de mariage avec une amie helvète, à laquelle il n'a pas osé parler de sa détention. Il a également l'objectif de trouver un travail et un contrat, voire une activité bénévole, avec l'aide de son assistante sociale.
Selon l'extrait de son casier judiciaire suisse, A_ a été condamné les :
- 10 mars 2019, par le MP, à une peine pécuniaire de 30 jours-amende, à CHF 10.- l'unité, avec sursis, révoqué le 27 juin 2019, pour séjour et entrée illégaux ;
- 8 juin 2019, par le MP, à une peine pécuniaire de 90 jours-amende, sous déduction d'un jour de détention préventive, à CHF 10.- l'unité, avec sursis, délai d'épreuve de trois ans, pour dommages à la propriété, séjour illégal et lésions corporelles simples, pour les faits suivants :
le 7 juin 2019, il avait étranglé et mordu le bras d'un "
assistant-manager
" d'un restaurant alors que ce dernier lui demandait de quitter le restaurant. Il avait également endommagé son collier ;
- 27 juin 2019, par le MP de l'arrondissement de M_ [VD], à 10 jours de peine privative de liberté pour séjour illégal ;
- 1
er
avril 2020, par le MP, à une peine privative de liberté de 130 jours, pour lésions corporelles simples, injure, menaces et séjour illégal.
E.
M
e
B_, défenseur d'office de A_, dépose un état de frais pour la procédure d'appel, comptabilisant, sous des libellés divers, 45 minutes d'activité de chef d'étude et 13h d'activité de collaboratrice, dont 45 minutes dédiées à la rédaction de la déclaration d'appel.

EN DROIT
:
1.
L'appel est recevable pour avoir été interjeté et motivé selon la forme et dans les délais prescrits (art. 398 et 399 du code de procédure pénale [CPP]).
La Chambre limite son examen aux violations décrites dans l'acte d'appel (art. 404 al. 1 CPP), sauf en cas de décisions illégales ou inéquitables (art. 404 al. 2 CPP).
2.
2.1.
Aux termes de l'art. 30 al. 1 CP, si une infraction n'est punie que sur plainte, toute personne lésée peut porter plainte contre l'auteur.
2.2.
Lorsque le lésé est une personne morale, la qualité pour porter plainte en son nom se détermine selon sa structure interne (ATF
117 IV 437
consid. 1a). Il s'agit en principe de l'organe qui a pour mission de veiller sur les intérêts lésés par l'infraction et dont les pouvoirs sont inscrits au registre du commerce (ATF
118 IV 167
consid. 1b). La personne, dont la fonction consiste précisément à veiller à la sauvegarde du bien juridiquement protégé et lésé par l'infraction, a également qualité pour déposer plainte, ce pour autant qu'une telle démarche ne soit pas contraire à la volonté de l'entreprise - respectivement de ses organes si celle-ci est une personne morale - et puisse être approuvée par cette dernière (ATF
118 IV 167
consid. 1c ; arrêts du Tribunal fédéral
6B_7/2018
du 17 octobre 2018 consid. 2.3 ;
6B_99/2012
du 14 novembre 2012 consid. 3 et
6B_762/2008
du 8 janvier 2009 consid. 3.5). Dans la mesure où la plainte a été déposée par un représentant sans pouvoir, la ratification par le lésé doit intervenir dans le délai de l'art. 31 CP (ATF
122 IV 207
consid. 3a p. 208).
Est ainsi habilité à déposer plainte pénale pour violation de domicile le représentant d'une société immobilière disposant d'un pouvoir général conféré tacitement par actes concluants (ATF
118 IV 167
consid. 1c) ou la personne, non inscrite au registre du commerce, chargée pour une société d'exploiter un "
night-club
" (arrêt du Tribunal fédéral
6B_762/2008
du 8 janvier 2009 consid. 3.5). Il en va de même du "
gérant
" de l'entreprise lésée ou de son "
Geschäftsführer
", ou encore de l'un de ses représentants ayant la qualité de "
Filialleiter
" (arrêt du Tribunal fédéral
6B_99/2012