Decision ID: 0adfea93-84ca-52ca-a375-7e1140ee9973
Year: 2020
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte expédié au greffe de la Chambre de céans le 9 juin 2020, complété le 12 suivant, A_ recourt
contre l'ordonnance
du 2 précédent, notifiée par pli simple, par laquelle le Ministère public a refusé d'entrer en matière sur sa plainte pénale du 1
er
juillet 2018 contre B_ et C_.
Il conclut à l'annulation de l'ordonnance précitée et au renvoi des précités en jugement.
b.
Le recourant a versé les sûretés en CHF 900.- qui lui étaient réclamées par la Direction de la procédure.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
A_ est l'époux de D_.
b.
B_ est la compagne de C_, cousin de A_.
c.
Depuis plusieurs années, les couples précités ont été parties à plusieurs procédures pénales impliquant le cercle familial de A_ (cf. notamment
ACPR/284/2019
du 11 avril 2019,
ACPR/370/2019
du 21 mai 2019,
ACPR/14/2020
du 07 janvier 2020).
d.
En janvier 2014, C_ et B_ ont déposé plainte pénale contre A_ et son épouse, pour contrainte (art. 181 CP) et utilisation abusive d'une installation de télécommunication (art. 179
septies
CP), leur reprochant de leur avoir envoyé de nombreux messages téléphoniques, les entravant ainsi dans leur liberté d'action. La plainte a été inscrite sous le numéro de procédure P/1_/2014.
Par ordonnances pénales du 9 mai 2014, A_ et son épouse ont tous deux été reconnus coupables des deux infractions précitées, le premier - qui n'avait pas admis avoir envoyé les messages litigieux mais s'était dit "
solidaire
" de son épouse en raison du harcèlement qu'ils vivaient eux-mêmes de la part de C_ et B_ - ayant agi en co-activité avec la seconde, laquelle était l'auteur des messages litigieux.
À la suite de l'opposition formée aux ordonnances pénales précitées, le Tribunal de police a, par jugement du 25 novembre 2016, acquitté A_. Son épouse a été condamnée à une amende pour infraction à l'art. 179
septies
CP.
Il ressort de l'audition de l'expert psychiatre mandaté par le Tribunal de police que D_ souffrait d'hypomanie, trouble qui affectait sa capacité à contrôler ses réactions.
e.
B_ et C_ ont, à nouveau, déposé plainte pénale contre A_ et son épouse dans le courant du mois de mars 2018, plainte qu'ils ont par la suite étendue à des faits similaires intervenus jusqu'en janvier 2019. La cause a été enregistrée sous le numéro de procédure P/2_/2018.
Les plaignants reprochaient à D_ et A_ de les harceler en leur adressant, ainsi qu'à certains membres de leur famille, des messages de manière incessante - près de 400 au total -, situation qu'ils estimaient angoissante et harassante. La précitée, qui avait pourtant déjà été condamnée pour des faits similaires, en janvier 2013, puis le 25 novembre 2016, avait recommencé à les harceler.
f.
Ayant eu connaissance de la plainte précitée, A_ a, à son tour, déposé plainte pénale, le 1er juillet 2018, contre C_ et B_, pour dénonciation calomnieuse. Ces derniers lui reprochaient des insultes et menaces par le bais de messages téléphoniques, alors même qu'il avait été acquitté des mêmes faits par jugement du Tribunal de police du 25 novembre 2016.
La plainte de A_ fait l'objet de la présente procédure, qui a été suspendue, par ordonnance du 15 octobre 2018, dans l'attente de l'issue de la procédure P/2_/2018 relative aux plaintes déposées par B_ et C_ contre lui et son épouse.
g.
Après instruction de la procédure P/2_/2018, le Ministère public a, par ordonnance pénale du 2 juin 2020, condamné D_ pour injure (art. 177 al. 1 CP), menaces (art. 180 al. 1 CP), contrainte (art. 181 CP) et utilisation abusive d'une installation de télécommunication (art. 179
septies
CP). Il ressort de l'ordonnance que la prévenue est atteinte d'un trouble bipolaire sévère de type II, pharmacorésistant. Depuis plusieurs mois, elle était en décompensation, avec une forte irritabilité.
Par ordonnance du même jour, le Ministère public a classé la plainte à l'égard de A_. Devant le Ministère public, le prévenu avait affirmé n'avoir adressé aucun message aux plaignants. Seule son épouse les écrivait et, en raison du trouble bipolaire dont elle souffrait, il ne lui était pas possible de la faire cesser. Le Ministère public a retenu que, quand bien même la prévenue signait certains de ses écrits au nom du couple, cet élément ne pouvait être considéré comme suffisant pour imputer ses propos à A_.
h.
Le 2 juin 2020, le Ministère public a repris l'instruction de la présente procédure et rendu l'ordonnance querellée.
i.
Le 19 juin 2020, D_ a formé opposition à l'ordonnance pénale du 2 juin 2020. Le Ministère public ayant maintenu celle-ci, la procédure est actuellement pendante devant le Tribunal de police.
C.
Dans l'ordonnance querellée, le Ministère public a retenu que bien qu'une ordonnance de classement ait été rendue en faveur de A_, dans la procédure P/2_/2018, il n'était pas possible d'établir, au-delà de tout doute raisonnable, que C_ et B_ eussent connu la fausseté de leurs allégations. Même si les messages litigieux étaient signés par D_, l'époux de celle-ci était souvent inclus dans ses déclarations. Partant, tout portait à penser, pour les mis en cause, qu'il était co-auteur des infractions envisagées. Compte tenu de l'absence d'éléments probants, la culpabilité des mis en cause ne pouvait être établie.
D.
a.
Dans son recours, A_ expose que, lorsque C_ et B_ avaient à nouveau déposé plainte contre lui, pour les mêmes allégations que celles déjà jugées en 2016, ils savaient, au vu des éléments résultant de la procédure antérieure, qu'il n'était pas l'auteur des messages, même si sa femme y mentionnait son nom. Pour preuve, il produit copie de deux plis qu'il avait reçus courant mars 2018 à son adresse professionnelle. Le premier contenait une copie de 15 messages SMS de son épouse sur lesquels était apposé un
post-it
avec la mention "
Bonne lecture M. A_. Tous ces messages sont à Blandonnet et au Ministère public. PS : Message n. 11 est particulièrement « croustillant »
". L'écriture manuscrite était, selon lui, de B_. Le second pli contenait une clé USB accompagnée d'une lettre signée par C_ et rédigée en ces termes : "
A_, Veuillez trouver ci-joint la copie en clef USB des messages vocaux gentillement (sic) laissés par votre épouse D_ sur le répondeur de mon papa, E_. PS : copie agent de police de Blandonnet / Tribunal Procureur F_
". Ces deux pièces démontraient donc que C_ et B_ savaient qu'il n'était pas l'auteur des messages pour lesquels ils avaient déposé plainte. Il n'y avait ainsi pas de doute à avoir sur la fausseté de leurs allégations. Ils cherchaient, en connaissance de cause, à salir sa réputation.
b.
Le Ministère public conclut au rejet du recours. Si A_ avait certes été acquitté par jugement du Tribunal de police du 25 novembre 2016, la période pénale de la procédure P/1_/2014 n'était pas la même que celle de la P/2_/2018, puisque la première portait sur des faits s'étant déroulés entre janvier et avril 2014, tandis que la seconde concernait des faits intervenus de mars 2018 à janvier 2019. Le Procureur voyait dès lors mal à quel titre les mis en cause auraient dû prendre en compte le jugement précité et s'abstenir de déposer plainte contre A_ pour des faits postérieurs. De surcroît, les messages envoyés par D_ étaient également signés au nom du précité, de sorte que les mis en cause pouvaient légitimement en conclure qu'il en était également l'auteur.
c.
A_ a répliqué.

EN DROIT
:
1.
1.1.
Le recours et son complément sont recevables pour avoir été déposés selon la forme et dans les dix jours à compter de la date de la décision entreprise (art. 90 al. 2, 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP), concerner une ordonnance sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP) et émaner du plaignant qui, partie à la procédure (art. 104 al. 1 let. b CPP), a qualité pour agir, ayant un intérêt juridiquement protégé à la modification ou à l'annulation de la décision querellée (art. 382 al. 1 CPP).
1.2.
Les pièces nouvelles produites à l'appui du recours sont également recevables, la jurisprudence admettant la production de faits et de moyens de preuve nouveaux en deuxième instance (arrêts du Tribunal fédéral
1B_368/2014
du 5 février 2015 consid. 3.1 et 3.2 et
1B_768/2012
du 15 janvier 2013 consid. 2.1).
2.
Le recourant reproche au Ministère public de ne pas être entré en matière sur sa plainte pénale pour dénonciation calomnieuse.
2.1.
Les pièces nouvelles produites à l'appui du recours sont également recevables, la jurisprudence admettant la production de faits et de moyens de preuve nouveaux en deuxième instance (arrêts du Tribunal fédéral
1B_368/2014
du 5 février 2015 consid. 3.1 et 3.2 et
1B_768/2012
du 15 janvier 2013 consid. 2.1).
Selon le principe "
in dubio pro duriore
", qui découle du principe de la légalité (art. 5 al. 1 Cst. et 2 al. 2 CPP en relation avec les art. 19 al. 1 et 324 CPP ; ATF
138 IV 86
consid. 4.2 p. 91), un classement ou une non-entrée en matière ne peuvent en principe être prononcés par le Ministère public que lorsqu'il apparaît clairement que les faits ne sont pas punissables ou que les conditions à la poursuite pénale ne sont pas remplies. Le Ministère public et l'autorité de recours disposent, dans ce cadre, d'un certain pouvoir d'appréciation. La procédure doit se poursuivre lorsqu'une condamnation apparaît plus vraisemblable qu'un acquittement ou lorsque les probabilités d'acquittement et de condamnation apparaissent équivalentes, en particulier en présence d'infraction grave (ATF
138 IV 86
consid. 4.1.2 p. 91;
137 IV 285
consid. 2.5 p. 288 ; arrêt du Tribunal fédéral
1B_112/2012
du 6 décembre 2012).
Des motifs de fait peuvent justifier la non-entrée en matière. Il s'agit des cas où la preuve d'une infraction, soit de la réalisation en fait de ses éléments constitutifs, n'est pas apportée par les pièces dont dispose le ministère public. Il faut que l'insuffisance de charges soit manifeste. Le procureur doit examiner si une enquête, sous une forme ou sous une autre, serait en mesure d'apporter des éléments susceptibles de renforcer les charges contre la personne visée. Ce n'est que si aucun acte d'enquête ne paraît pouvoir amener des éléments susceptibles de renforcer les charges contre la personne visée que le ministère public peut rendre une ordonnance de non-entrée en matière (Y. JEANNERET / A. KUHN / C. PERRIER DEPEURSINGE (éds
), Commentaire romand : Code de procédure pénale suisse
, 2ème éd., Bâle 2019, n. 9 ad art. 310).
2.2.
Contrevient à l'art. 303 CP celui qui dénonce à l'autorité, comme auteur d'un crime ou d'un délit (ch. 1 al. 1), respectivement d'une contravention (ch. 2), une personne qu'il sait innocente, en vue de faire ouvrir contre elle une poursuite pénale.
Est calomnieuse la dénonciation qui accuse une personne innocente, en ce sens que cette dernière n'a pas commis les faits qui lui sont imputés, soit parce qu'ils ne se sont pas produits, soit parce qu'elle n'en est pas l'auteur (A. MACALUSO/ L. MOREILLON/ N. QUELOZ (éds),
Commentaire romand, Code pénal II, vol. II, Partie spéciale : art. 111-392 CP, Bâle 2017
, n. 8 ad art. 303). La fausseté de l'accusation doit en principe être établie par une décision qui la constate, qu'il s'agisse d'un acquittement ou d'un classement; cette décision ne lie le juge appelé à statuer sur l'art. 303 CP dans une nouvelle procédure que pour autant qu'elle renferme une constatation sur l'imputabilité des faits à la personne dénoncée (ATF
136 IV 170
consid. 2.1; arrêt du Tribunal fédéral
6B_1289/2018
du 20 février 2019 consid. 1.2.1).
L'auteur doit vouloir que son comportement entraîne l'ouverture d'une procédure contre la victime. La dénonciation suffit à consommer l'infraction; peu importe qu'une poursuite soit ensuite effectivement initiée (M. DUPUIS/ L. MOREILLON/ C. PIGUET/ S. BERGER/ M. MAZOU/ V. RODIGARI (éds),
Petit commentaire du CP,
Bâle 2017, n. 25 et s. ad art. 303).
L'auteur doit, par ailleurs, connaître la fausseté de l'accusation. Il ne suffit donc pas qu'il ait conscience que ses allégations pourraient être fausses. Il doit savoir que son affirmation est inexacte. Aussi, le dol éventuel ne suffit pas (arrêt du Tribunal fédéral
6B_1313/2016
précité).
2.3.
En l'espèce, la plainte déposée par les mis en cause en mars 2018 ne porte certes pas sur les faits pour lesquels le recourant a été acquitté en 2016, mais sur des actes postérieurs. Cela étant, les faits dénoncés - soit les messages envoyés par D_ aux mis en cause - étaient de même nature, et les mis en cause savaient, pour avoir été partie à la procédure ayant abouti au jugement du 25 novembre 2016, que l'épouse du recourant en était l'auteur. Mais surtout, il résulte des pièces produites par le recourant à l'appui de son recours, qu'il a reçu, en mars 2018 (selon la partie lisible du timbre-poste), des envois par lesquels les mis en cause lui ont adressé les SMS que son épouse leur avait envoyés, ainsi que les messages vocaux qu'elle avait laissés sur le répondeur de membres de leur famille, en l'invitant à en prendre connaissance. Il s'ensuit que les mis en cause, tout en déposant plainte pénale contre le recourant, savaient que ce dernier n'était pas l'auteur des messages et appels intempestifs de son épouse.
Partant, il existe, en l'état, une prévention pénale suffisante de dénonciation calomnieuse à l'encontre des mis en cause, de sorte que la non-entrée en matière n'est pas justifiée.
3.
Fondé, le recours doit être admis. Partant,
l'ordonnance querellée sera annulée et la cause retournée au Ministère public pour qu'il ordonne une enquête préliminaire, voire ouvre une instruction contre les mis en cause.
4.
L'admission du recours ne donne pas lieu à la perception de frais (art. 428 al. 1 CPP).
5.
Bien qu'obtenant gain de cause, le recourant, qui agit en personne, n'a pas droit à une indemnité de procédure, qu'il n'a du reste pas demandée (art. 429 al. 1 let. a CPP).
* * * * *