Decision ID: 6628e562-bc3a-519c-aa1c-12f95b11759d
Year: 2010
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_013
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

EN FAIT
1. Depuis le 12 juillet 2000, Monsieur B_, domicilié chemin Y_, 1216 Cointrin, est détenteur d'une autorisation d'amarrage no _ dans la rade des Pâquis, à Genève.
2. La place pour laquelle l'autorisation avait été demandée était d'une longueur de 7 m et d'une largeur de 2,30 m. Elle était destinée à l'amarrage d'un bateau motorisé de marque _ 435, d'une longueur de 4,47 m par 2,10 m de largeur, immatriculé GE _, au nom de M. B_.
3. Par acte de vente du 28 octobre 2008, Monsieur T_ s'est porté acquéreur, pour la somme de CHF 17'500.-, d'un bateau motorisé de marque _ 605, d'une longueur de 5,92 m par 2,44 m de large.
4. Le 11 novembre 2008, le permis de navigation pour le _ 435 a été annulé par le service des automobiles et de la navigation, devenu depuis lors l'office cantonal des automobiles et de la navigation (ci-après : OCAN).
5. Le même jour, l'OCAN a octroyé à M. B_ un permis de navigation pour le _ 605, immatriculé GE _, au nom de M. B_.
6. Le 27 janvier 2009, le département du territoire, devenu depuis lors le département de l'intérieur et de la mobilité (ci-après : le département), a reçu de M. B_ un formulaire de demande de place d'amarrage, dûment complété. La case "changement de bateau" avait été cochée. Les dimensions du nouveau bateau, immatriculé GE 17335, étaient de 5,92 m de longueur pour 2,44 m de largeur.
7. Par courrier du 12 février 2009, le département a informé M. B_ que son bateau _ 605 était trop large pour être amarré à la place précitée. Cette dernière pouvait accueillir une embarcation d'une largeur maximale de 2,30 m. Aucune place n'était disponible pour un échange. Il joignait un formulaire de demande de place d'amarrage.
8. Le 13 mars 2009, M. B_ a retourné au département le formulaire de demande de place, dûment complété.
9. Par courrier du 23 mars 2009, le département a avisé à nouveau M. B_ que le _ 605 possédait des dimensions trop importantes pour être amarré à la place no _. S'il devait constater que ce bateau stationnait sur cette place, il serait dans l'obligation de procéder à sa mise en fourrière.
10. Par courrier du 4 juin 2009, le département a sommé M. B_ de retirer le _ 605 de la place susmentionnée, ce dernier possédant des dimensions trop importantes pour y être amarré. Un délai au 15 juin 2009 lui était fixé. La place d'amarrage était maintenue à disposition de M. B_ jusqu'au 30 juin 2010, afin qu'il régularise cette situation.
11. Par sommation du 16 juin 2009, M. B_ a été informé par la police de la navigation que le bateau _ 605 avait été mis à la fourrière. Il avait été amarré sans autorisation. M. B_ était sommé de le retirer ou de prendre contact avec le service.
12. Le 16 juin 2009, M. T_, qui avait revendiqué la propriété du bateau en cause, a été entendu par la police de la navigation. Il avait acheté le _ 605 à un particulier le 28 octobre 2008. De manière à bénéficier d'une place d'amarrage, il l'avait immatriculé au nom d'un ami, M. B_, lequel possédait une autorisation d'amarrage aux Pâquis. Il remettait une copie de l'acte de vente ainsi que les récépissés pour les frais relatifs aux paiements des impôts ainsi que de la place d'amarrage.
13. Le 17 juin 2009, M. B_ a été entendu par le département. Le _ 605 lui appartenait et il payait les frais relatifs à sa place d'amarrage.
Selon le responsable du département, après plusieurs remarques de sa part, M. B_ avait reconnu avoir prêté sa place à M. T_, à condition que ce dernier paie la taxe d'amarrage, ceci dans l'attente d'acheter un nouveau bateau. M. T_ était bien propriétaire du _ 605 et s'acquittait des impôts liés à l'embarcation. Il payait également la taxe d'amarrage de l'autorisation attribuée à M. B_. Le numéro de téléphone transmis au département était bien celui de M. T_. En conclusion, M. B_ prêtait bien sa place à M. T_.
14. Le 18 juin 2009, M. T_ a déposé une demande de place d'amarrage pour le _ 605, désormais immatriculé à son nom.
15. Par décision du 25 juin 2009, le département a retiré avec effet immédiat l'autorisation d'amarrage no _ à M. B_, en application des art. 11 et 12 al. 1 de la loi sur la navigation dans les eaux genevoises du 17 mars 2006 (LNav -
H 2 05
). Cette décision annulait et remplaçait le courrier du 4 juin 2009.
16. Par courrier du 1
er
juillet 2009, le département a informé M. T_ qu'aucune place d'amarrage n'était disponible. M. T_ était inscrit dans la liste d'attente du département.
17. Par courrier du 7 juillet 2009, M. T_ a signalé au département que son précédant bateau, le _ 435, se trouvait sur la place no_ depuis plusieurs années déjà. Il pensait que son nouveau bateau était dans les normes pour occuper ladite place. Il ne savait pas qu'il devait demander une autorisation pour le _ 605. Il demandait ainsi au service une place dans les lieux publics pour son bateau.
18. Le 31 juillet 2009, M. B_ a interjeté un recours auprès du Tribunal administratif contre la décision du département du 25 juin 2009.
Il ne pouvait être contesté que, lors du contrôle du département, le _ 605, acquis par M. T_ à son seul nom en octobre 2008, se trouvait sur la place d'amarrage de M. B_. De même, à l'instar du _ 435, il ne pouvait être contesté que le _ 605 appartenait, en fait, également en partie à M. B_. Ce dernier était toujours en possession du _ 435. Au vu de ces éléments, la décision de lui retirer l'autorisation d'amarrage détenue depuis plus de dix ans était disproportionnée. S'il avait commis une faute, elle relevait au plus d'une négligence.
Il a conclu à ce que l'effet suspensif soit accordé au recours et que la décision du département soit annulée.
19. Par décision du 3 septembre 2009, la présidente du Tribunal administratif a restitué l'effet suspensif au recours, sous condition que M. B_ n'amarre pas dans sa place un navire dont le bau maximum soit supérieur à 2,30 m.
20. Le 22 octobre 2009, le département a fourni ses observations au tribunal de céans, concluant au rejet du recours de M. B_.

M. B_ n'avait pas contesté que, sur la place no _, se trouvait le bateau de M. T_. Aussi, non seulement la place octroyée n'était pas occupée par le bateau bénéficiant de l'autorisation, mais également M. B_ l'avait mise à disposition de M. T_ sans autorisation du département. Les conditions de délivrance de l'autorisation fixées par la loi n'étant plus réunies, le département était en droit de la retirer. Il avait été placé par M. B_ dans une situation telle que le retrait était devenu inéluctable. En effet, M. B_ avait été averti à deux reprises que le _ 605 était trop large pour être amarré sur la place précitée. Une fois le bateau amarré, un délai avait été fixé pour qu'il le retire de cette place. Un autre délai au 30 juin 2010 lui était octroyé pour régulariser la situation. M. B_ n'avait pas saisi cette occasion, de sorte que le _ 605 avait été mis à la fourrière. Le département n'avait ainsi pas eu d'autre choix que d'infliger, en application du principe de la proportionnalité, la mesure la plus lourde à sa disposition, soit le retrait de l'autorisation.
S'agissant de la faute du recourant, M. B_ n'avait pu commettre une simple négligence. Le département peinait à discerner comment M. B_ aurait pu, par inadvertance, laisser immatriculer le bateau d'un tiers à son nom, le laisser occuper sa place d'amarrage tout en demandant au tiers de payer l'émolument d'amarrage. Par ailleurs, le département affirmait que la même main avait complété d'une part les deux formulaires de demande de place d'amarrage reçus de la part de M. B_ les 27 janvier et 13 mars 2009, et d'autre part, celui reçu de M. T_ le 18 juin 2009. MM. B_ et T_ avaient ainsi agi avec conscience et volonté.
De plus, M. B_ semblait avoir joué le rôle de prête-nom pour M. T_ depuis de nombreuses années, au regard du courrier de ce dernier du 7 juillet 2009. Enfin, M. B_ ne pouvait être considéré comme un novice en navigation, se prévalant lui-même d'être titulaire d'une autorisation d'amarrage depuis plus de dix ans.
21. Il résulte d'un échange de correspondance intervenu entre le 23 octobre 2009 et le 27 novembre 2009 entre le juge délégué et le département que les dimensions de la place d'amarrage de M. B_ étaient exactement de 2,30 m de largeur pour 7 m de longueur et que l'amarrage se faisait par un système de chaînes de fond.
22. Par courrier du 27 novembre 2009, le Tribunal administratif a prié M. B_ de déposer, d'ici au 21 décembre 2009, les justificatifs démontrant qu'il était copropriétaire des deux bateaux _ 435 et 605.
23. Le 18 décembre 2009, M. B_ a adressé un courrier au tribunal de céans. Il confirmait que la moitié du prix d'achat du _ 435 avait été prise à la charge de M. T_. De même, il avait pris à sa charge la moitié du prix d'achat du _ 605. Tous deux pouvaient confirmer cela oralement.
24. M. B_ a adressé un courrier au Tribunal administratif le 22 décembre 2009. Il n'avait pu jusqu'alors fournir un document au sujet de la propriété du _ 435, en dépit de ses recherches. Il venait de trouver, tout à fait par hasard, le double d'une convention par laquelle M. T_ lui vendait le bateau précité en date du 1
er
septembre 1999. Ce document, rédigé en portugais, était facilement traduisible. Il résultait de ce document que ce bateau avait été vendu à M. B_ pour la somme de CHF 12'000.-.
25. Sur quoi, la cause a été gardée à juger.
EN DROIT
1. Interjeté en temps utile devant la juridiction compétente, le recours est recevable (art. 56 A de la loi sur l’organisation judiciaire du 22 novembre 1941 - LOJ -
E 2 05
; art. 63 al. 1 let. a de la loi sur la procédure administrative du 12 septembre 1985 - LPA -
E 5 10
).
2. Le recourant a sollicité sa comparution ainsi que celle de M. T_ devant le tribunal de céans.
Le droit constitutionnel d’être entendu comprend notamment le droit de consulter le dossier, de participer à l’administration des preuves et de se déterminer, avant le prononcé de la décision, sur les faits pertinents (ATF
132 II 485
consid. 3.2 p. 494 ;
125 I 257
consid. 3b p. 260 ; Arrêt du Tribunal Fédéral
2C.573/2007
du 23 janvier 2008 consid. 2.3 et les arrêts cités ;
ATA/417/2008
du 26 août 2008 consid. 6a et les références citées). Cela n’implique pas une audition personnelle de l’intéressé, celui-ci devant simplement disposer d’une occasion de se déterminer sur les éléments propres à influer sur l’issue de la cause (art. 41 LPA ; ATF
134 I 140
consid. 5.3 p. 148 ; Arrêt du Tribunal fédéral
2C.212/2008
du 3 septembre 2008 consid. 3.2 et les arrêts cités ; ATA/489 2008 du 23 septembre 2008 consid. 9).
En l’espèce, M. T_ a été entendu le 16 juin 2009 par la police de la navigation sur les faits relevant de cette procédure. Il en a été de même pour M. B_ le 17 juin 2009. De plus, le dossier contient les éléments permettant au tribunal de céans de statuer sans autre audition du recourant et de M. T_.
3. La LNav a pour but de régler la navigation sur le lac et les cours d'eau publics du canton, ainsi que l'utilisation des installations portuaires (art. 1 al. 1 LNav). Quant au règlement d'application de la loi sur la navigation dans les eaux genevoises du 18 avril 2007 (RNav -
H 2 05.01
), il a pour objet de déterminer les conditions applicables à la navigation, à l'amarrage, au stationnement des bateaux, ainsi qu'à l'usage des ports, des quais et des installations portuaires (art. 1 RNav).
4. L'amarrage et le dépôt de bateaux dans les eaux genevoises et sur le domaine public, le long des rives, sont subordonnés à une autorisation "à bien plaire", personnelle et intransmissible (art. 10 al. 1 LNav).
Selon l'art. 12 al. 1 RNav, les autorisations sont délivrées aux conditions suivantes :
a. le détenteur doit être domicilié dans le canton de Genève ;
b. il doit fournir au service les caractéristiques du bateau ;
c. le bateau doit être immatriculé dans le canton de Genève ;
d. la place octroyée doit être occupée par le bateau bénéficiant de l'autorisation ;
e. la place octroyée doit être occupée au plus tard le 1
er
juin de chaque année, sauf autorisation spéciale du service ;
f. d'entente avec le service, le détenteur peut mettre sa place à disposition d'un tiers pour une durée déterminée. L'embarcation du tiers doit être immatriculée et correspondre aux caractéristiques de la place ;
g. toute location est interdite ; demeurent réservés les emplacements à l'usage des professionnels ;
h. seuls les propriétaires riverains du lac peuvent se voir octroyer une autorisation d'installer des corps-morts au devant de leur propriété et pour leur propre usage ; demeurent réservés les emplacements à l'usage des professionnels.
Le défaut de paiement de la redevance annuelle entraîne de plein droit la caducité de l'autorisation (art. 16 al. 1 LNav). Selon l'art. 16 al. 2 LNav, les autorisations d'amarrage ou de dépôt peuvent également être retirées :
a. en cas de violation des prescriptions de police de la navigation ;
b. en cas de non-conformité du bateau ;
c. en cas de mise en fourrière du bateau ;
d. ou cas de retrait ou d'annulation du permis de navigation ;
e. lorsque le bénéficiaire ne peut être atteint ;
f. lorsque les conditions de la délivrance de l'autorisation ne sont plus remplies.
5. En l'espèce, il n'est pas contesté que, lors du contrôle du département le 4 juin 2009, la place octroyée à M. B_ n'était pas occupée par le _ 435, bénéficiant de l'autorisation, mais par un _ 605, de dimensions supérieures. De plus, le tribunal de céans a acquis la certitude que M. B_ prêtait ou mettait à disposition sa place no _ à M. T_, afin que ce dernier puisse y amarrer son bateau, le _ 605.
En effet, selon ses dires, M. T_ avait immatriculé son bateau au nom de M. B_, lequel possédait une autorisation d'amarrage aux Pâquis, de manière à bénéficier d'une place. Lors de son audition devant le département, M. B_ lui-même a reconnu avoir prêté sa place à M. T_, à condition que ce dernier paie les frais d'amarrage. A cela s'ajoute le fait que le contrat de vente du _ 605, fourni par M. T_, l'indique comme unique acquéreur. Il payait par ailleurs lui-même l'impôt sur les bateaux ainsi que l'émolument d'amarrage. Enfin, M. B_ n'a pu fournir aucune preuve de sa copropriété du _ 605, ni d'une propriété commune du _ 435 avec M. T_. Au contraire, le document remis au tribunal de céans s'oppose à ces affirmations, puisqu'il indique que M. B_ était, dès le 1
er
septembre 1999, détenteur unique du _ 435.
Aussi, dès lors que les conditions de l'octroi de l'autorisation n'étaient plus remplies, du fait que le bateau a été mis à la fourrière le 15 juin 2009 et au vu de l'ensemble des violations des prescriptions de police de navigation, le département était légitimé, en application de l'art. 16 al. 2 LNav, à retirer l'autorisation d'amarrage octroyée à M. B_.
6. Le recourant allègue que la mesure prononcée par le département, soit le retrait de son autorisation d'amarrage, est disproportionnée.
Dans l’exercice de ses compétences, le département doit, comme toute autorité administrative, respecter le principe de la proportionnalité. Ce dernier comporte traditionnellement trois aspects : d’abord, le moyen choisi doit être propre à atteindre le but fixé. De plus, entre plusieurs moyens adaptés, on doit choisir celui qui porte l’atteinte la moins grave aux intérêts privés ; enfin, l’on doit mettre en balance les effets de la mesure choisie sur la situation de l’administré avec le résultat escompté du point de vue de l’intérêt public (ATF
123 I 112
consid. 4e p. 121 et les arrêts cités ;
ATA/366/2009
du 28 juillet 2009 ;
ATA/515/2008
du 7 octobre 2008 et les réf. citées).
Le recourant a été informé à deux reprises par le département, le 12 février ainsi que le 23 mars 2009, que le nouveau bateau, le _ 605, ne pourrait être amarré sur la place no _, ses dimensions étant trop importantes. Le département avertissait le recourant que, dans le cas où ce bateau était amarré à cet emplacement, il serait obligé de le mettre à la fourrière. Malgré ces avertissements, le bateau y a tout de même été amarré. Par la suite, le département a donné au recourant un délai au 15 juin 2009 pour que le bateau soit retiré. Il lui donnait également un autre délai au 30 juin 2010 pour que cette situation soit régularisée. A nouveau, l'intéressé n'a pas respecté les injonctions du département, aucune démarche n'ayant été entreprise pour que l'embarcation soit retirée. A ces éléments s'ajoute le fait que le prêt ou la mise à disposition
d'une autorisation d'amarrage, personnelle et intransmissible, est une violation importante des règles en matière de police de la navigation. De plus, l'intéressé ne peut se prévaloir d'avoir agi par négligence. En effet, il connaissait les conditions d'octroi et de retrait de l'autorisation d'amarrage, étant bénéficiaire d'une telle
autorisation depuis plus de dix ans. Enfin, les explications données par le recourant tendaient à tromper l'autorité sur la situation réelle du bateau en cause. Au vu de ce qui précède, aucune autre mesure que le retrait de l'autorisation d'amarrage de M. B_ n'était propre à garantir une utilisation des installations portuaires conforme au droit. Aussi, la mesure prise par le département n'était pas disproportionnée en l'espèce.
7. Le recours sera rejeté.
Un émolument de CHF 500.- sera mis à la charge du recourant, qui succombe. Vu l'issue du litige, aucune indemnité ne lui sera alloué (art. 87 LPA).
* * * * *