Decision ID: 1977cdcb-9a00-461d-a3e8-806a3de8c6c5
Year: 2005
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants
A. X._, né le ********, est titulaire d'un permis de conduire depuis le 1er septembre 1984. Il a fait l'objet d'une mesure de retrait du permis d'une durée de trois mois, selon décision du 29 juillet 2002, pour ébriété (1,02 gr o/oo à l'éthylomètre) et entrave à la prise de sang, mesure exécutée du 15 juin 2002 au 14 septembre 2002, ainsi que d'une mesure de retrait du permis d'une durée de vingt mois, selon décision du 15 septembre 2003, pour avoir conduit en état d’ébriété le 4 octobre 2002 et refusé la prise de sang, décision confirmée par arrêt du Tribunal administratif du 23 décembre 2003, et exécutée du 4 octobre 2002 au 3 juin 2004.
B. Le mercredi 30 juin 2004, vers 16h.50, par beau temps et par température avoisinant les 23°, de jour, sur l'autoroute A9 en direction du Valais, sur un tronçon où la vitesse est limitée à 120 km/h, s'est produit un incident de la circulation que la gendarmerie décrit ainsi dans son rapport du 22 juillet 2004 :
"Circonstances
Seul à bord de son véhicule, M. X._, circulait de Crissier en direction du Valais à une allure de 120 km/h selon son dire. A la hauteur du km 25, cet usager s'assoupit. Dès lors, il laissa dévier son auto vers la gauche. Pour cette raison, sa machine escalada la glissière centrale, avant de se retourner sur le toit pour finalement s'immobiliser en biais sur la voie gauche, où elle s'embrasa totalement. Le conducteur sortit de son véhicule, à l'aide de Mlle P., témoin.
(...)
Déposition(s)
- participant(s)
M. X._ :
"Ce matin vers 0400, je me suis rendu au CHUV, car je souffrais de douleurs au cœur. Après avoir passé la matinée dans cet hôpital, le personnel m'a donné une pastille de 1 mg de Temesta vers 1100 et m'a dit que je pouvais partir car je n'avais rien. A aucun moment on ne m'a informé que ce médicament provoquait des somnolences. Vers 1700, j'ai pris l'autoroute à Crissier afin de me rendre en Valais. Peu avant l'accident, j'ai senti que je commençais à m'endormir, alors je voulais m'arrêter sur une aire de repos. Entre Chexbres et Vevey, je me suis assoupi alors que je roulais à environ 120 km/h, sur la voie gauche. Lorsque j'ai repris connaissance, ma voiture était en train d'escalader la glissière centrale. Ensuite, elle a fait des tonneaux et s'est arrêtée sur le toit. Je faisais usage de la ceinture de sécurité et souffre de coupures aux mains. Je suis sorti moi-même de mon véhicule."
- témoin(s)
M. R. (...):
"Je circulais de Lausanne en direction de Vevey, sur l'autoroute. Dans la descente de Chexbres-Vevey, je roulais sur la voie gauche, à 120 km/h. Le trafic était assez dense. Soudain, une voiture bleue, roulant sur la voie droite a déboîté à un mètre de mon auto. Son conducteur laissa dévier son véhicule totalement à gauche, sans réagir. Pour ma part, j'ai freiné énergiquement pour éviter le choc. Quant à cette automobile, elle a mordu le talus, escaladé le rail de sécurité, avant de se retourner sur le toit et de s'immobiliser un peu plus loin, sur la voie gauche. Puis, elle s'est embrasée. C'est mon amie, Mlle P., passagère, qui est allée ouvrir la portière conducteur, pour sortir le conducteur. Je n'ai rien d'autre à dire, si ce n'est que nous avons appelé les secours par natel (117).""
Le test à l'éthylomètre s'est révélé négatif; les agents ont en revanche relevé que X._ était fatigué. Blessé aux mains, l'intéressé a été conduit à l'Hôpital de la Riviera. Le rapport contient par ailleurs la remarque suivante :
"Remarques
Questionné au sujet du comprimé Temesta administré à M. X._ par le personnel du CHUV à Lausanne, le personnel de l'Hôpital Riviera, site de Montreux, nous a déclaré qu'au vu du dosage et de l'heure d'absorption, ce médicament n'était pas la cause de son assoupissement."
Le 29 septembre 2004, X._ a déposé plainte pénale contre inconnu, avec constitution de partie civile, pour lésions corporelles, mise en danger de la vie d'autrui, dommages à la propriété et toute autre infraction que l'enquête pourrait révéler. X._ soutient en particulier que l'endormissement dont il a été victime le 30 juin 2004, à l'origine de l’accident, vient du médicament qui lui a été administré au CHUV, soit du Temesta, médicament qui provoquerait - selon le recourant, qui cite le compendium suisse des médicaments 2003-2004 - fatigue diurne, vertiges, faiblesse musculaire ou troubles de la coordination musculaire.
Par prononcé du 14 décembre 2004 rendu après une audience à laquelle seul était présent le mandataire du prévenu, le préfet a condamné X._ à une amende de 320 fr. et aux frais (conduite en état de surmenage, perte de maîtrise du véhicule). Le prononcé relève que le mandataire a requis le renvoi de l'audience en raison de l'hospitalisation de son client.
Par décision du 25 février 2005, le Service des automobiles a prononcé à l'encontre de X._ une mesure de retrait du permis à titre préventif, la dernière infraction (conduite en état de surmenage et assoupissement avec perte de maîtrise du véhicule) étant la troisième infraction pour faute grave en deux ans.
Le même jour, le Service des automobiles a donné à l'Unité de médecine du trafic (ci-après : UMTR) le mandat d'examiner si X._ est apte à conduire en toute sécurité et sans réserve des véhicules automobiles du point de vue psychologique et s'il existe d'autres motifs d'inaptitude à la conduite.
Agissant en temps utile le 29 mars 2005, X._ a recouru contre cette décision dont il demande l'annulation, le dossier étant envoyé à l'autorité intimée pour nouvelle décision dans le sens des considérants. Le recourant soutient essentiellement que l'instruction de la plainte qu'il a déposée est toujours en cours, que le sort de l'action pénale peut se révéler décisif quant aux circonstances ayant conduit à l'accident en cause, et que l'autorité intimée aurait dès lors dû surseoir à statuer.
Le Tribunal a statué à huis clos.

Considérant en droit
1. Les événements à l’origine de la procédure ayant eu lieu le 30 juin 2004, avant la modification de la loi sur la circulation routière entrée en vigueur au 1er janvier 2005, il peut être fait référence aux normes applicables en 2004.
a) Conformément à l'art. 16 al. 1 LCR, le permis de conduire doit être retiré lorsque l'autorité constate que les conditions égales de sa délivrance ne sont pas ou plus remplies et l'art. 14 al. 2 lettre d LCR prévoit que le permis de conduire ne peut être délivré à celui qui, en raison de ses antécédents, n'offre pas la garantie qu'en conduisant un véhicule automobile il respectera les prescriptions et aura égard à son prochain. Le retrait du permis de conduire fondé sur les art. 14 al. 2 et 16 al. 1 LCR est un retrait dit "de sécurité" destiné à protéger la sécurité de la circulation contre les conducteurs incapables (art. 30 al. 1 OAC). Les cas les plus clairs sont ceux où les antécédents de l'intéressé, par le nombre des manquements d'une certaine importance et les conséquences qu'ils sont susceptibles d'avoir sur la sécurité routière, donnent à penser qu'un retrait d'admonestation n'atteindra pas son but (arrêt du Tribunal fédéral rendu le 23 novembre 1999, 6A.81/1999, cas d'un conducteur qui n'a pas modifié son comportement contraire au droit en dépit de cinq retraits d'admonestation et d'un avertissement). Sans impliquer nécessairement une expertise psychologique ou psychiatrique, un tel pronostic suppose un examen minutieux des éléments qui font conclure à un défaut de caractère. Si en revanche un doute subsiste, un examen psychologique ou psychiatrique doit être ordonné, conformément à l'art. 9 OAC (arrêt 6A.81/1999 précité).
b) L'art. 35 al. 3 OAC prévoit que le permis peut être retiré immédiatement, à titre préventif, jusqu'à ce que les motifs d'exclusion aient été élucidés. Le retrait préventif du permis a le caractère d'une mesure provisionnelle rendue s'il y a péril en la demeure (ATF 122 II 359; ATF 125 II 396). Selon la jurisprudence du Tribunal fédéral, un retrait du permis à titre préventif peut être ordonné jusqu'à ce que les motifs d'exclusion aient été élucidés, dès qu'il existe des éléments objectifs qui font apparaître le conducteur comme une source particulière de danger pour les autres usagers de la route et suscitent de sérieux doutes quant à son aptitude à conduire (ATF 125 II 492; ATF 122 II 359 consid. 3.a; 124 II 599 consid. 2b). Compte tenu de la gravité de l'atteinte que peut causer un retrait immédiat du permis, l'autorité doit mettre en balance l'intérêt général à préserver la sécurité routière et l'intérêt particulier du conducteur. Lorsqu'il existe des présomptions suffisantes que le conducteur ne remplit plus les conditions posées pour l'obtention du permis, la mesure de retrait doit cependant être exécutée immédiatement, quitte à ce qu'elle soit rapportée par la suite s'il s'avère, après enquête ou expertise, qu'elle n'est pas ou plus justifiée. La mesure provisoire de retrait du permis constitue la règle en matière de retrait de sécurité (ATF 125 II 396 consid. 3). L'intérêt public, dans le cas du retrait de sécurité, est en principe prépondérant, ce qui exclut l'effet suspensif (ATF 106 Ib 117 consid. 2b).
2. Dans le cas particulier, le Tribunal retient que les antécédents du recourant ne sont pas si lourds qu’ils permettent d’induire un soupçon d’inaptitude caractérielle à la conduite ouvrant la voie à un retrait de sécurité. Indépendamment du sort de la procédure pénale qu’a engagée le recourant, l’infraction de conduite en état de surmenage - même ajoutée à deux antécédents d’ivresse, avec les deux fois refus de soumettre à des analyses du taux d’alcoolisation - ne dénote pas chez leur auteur une inaptitude caractérisée à se comporter habituellement de manière correcte et sûre dans le trafic routier. Le recourant est titulaire d’un permis de conduire des véhicules automobiles depuis 1984. Malgré leur importance, et malgré leur proximité dans le temps (la deuxième ivresse suit de très près l’échéance du retrait de trois mois, et la perte de maîtrise intervient 29 jours après la fin de l’exécution du retrait de 20 mois), les comportements à reprocher au recourant ne justifient pas l'exclusion de l'intéressé du trafic routier à titre de mesure immédiate et avant toute mesure d’instruction.
Selon les pièces du dossier, le recourant n'a pris qu'un comprimé de Temesta à 1 mg et, pour la première fois, 6 heures avant l'événement. Par ailleurs, aucun élément dans le dossier ne suggère un surmenage ou une fatigue excessive. Le Temesta est un médicament psychotrope de la classe des benzodiazépines qui occasionne, comme effet secondaire, en particulier de la somnolence, de la torpeur, des vertiges, des troubles de la vision; la substance pharmacologique est presque complètement résorbée après administration orale. La concentration plasmatique maximale est atteinte en deux à trois heures; le temps de demi-vie d'élimination atteint, en moyenne, douze à seize heures. Il est reconnu que ce médicament peut modifier les capacités de réaction au point d'influencer la capacité à conduire dans la circulation ou à utiliser des machines. Par la suite, en revanche, les effets secondaires du médicament diminuent et deviennent tolérés au point qu'un tel traitement, même multiple, n'interdit pas la conduite des véhicules automobiles (aussi le Tribunal administratif a-t-il jugé qu’une "médication" au Seropram, Truxal et Temesta ne constituait pas en elle-même une contre-indication à la conduite des véhicules automobiles, cf. CR 2002/0286 du 20 novembre 2003). Les éléments objectifs actuellement au dossier ne permettent dès lors pas déjà de retenir une forte présomption que le recourant serait un conducteur inconscient, durablement inapte et qu’un nouveau retrait d’admonestation n’atteindrait en définitive pas son but. La mesure de retrait du permis doit dès lors être annulée. Ces considérations justifient également l’annulation de l’obligation faite au recourant de se soumettre à une expertise UMTR.
3. Il résulte de ce qui précède que le recours est admis. Les frais de justice sont laissés à la charge de l’Etat. Obtenant gain de cause avec l’assistance d’un avocat, le recourant a droit à des dépens.