Decision ID: 093594b0-8e64-5825-a589-84cf50ddc066
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte expédié au greffe de la Chambre de céans le 4 octobre 2021, A_ et B_ recourent contre l'ordonnance rendue le 22 septembre précédent, notifiée par pli simple, aux termes de laquelle le Ministère public a refusé d’entrer en matière sur leur plainte pénale déposée le 6 juillet 2021 contre Me C_ et D_ des chefs, notamment, d’infractions contre l’honneur.
Ils concluent, sous suite de frais et indemnité de procédure chiffrée à CHF 3'000.-, à l’annulation de cette décision et, d’après les motifs exposés dans le corps de leur acte, au renvoi de la cause au Procureur pour l’ouverture d’une instruction.
b.
Chacun des recourants a versé les sûretés en CHF 900.- qui lui étaient réclamées par la Direction de la procédure.
c.
À réception, la cause a été gardée à juger sans échange d’écritures ni débats.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
E_ SA, dont le représentant est D_, est l’une des actionnaires de F_ SA, société dirigée conjointement par A_ et B_ ("
directors
").
b.
Ces personnes physiques (qui résident en Suisse) et morales (dont le siège est situé aux îles Vierges britanniques) sont en litige depuis plusieurs années. Leur différend porte, notamment, sur les évènements suivants :
· E_ SA n’a pas été admise à l’assemblée générale tenue par F_ SA en été 2019, ni convoquée à celle fixée au mois de décembre 2020, lors de laquelle une augmentation du capital-actions avait été votée.
· E_ SA n’a pas reçu, entre autres sommes d’argent, les dividendes versés par F_ SA à ses actionnaires lors de certains exercices.
· Bien que D_ ait acquitté un montant pour participer à l’augmentation du capital-actions sus-évoquée, les titres correspondants n’ont pas été remis à E_ SA.
c.a.
Le 28 mai 2021, E_ SA (représentée par D_) a mandaté Me C_, avocat genevois, pour faire valoir ses droits dans le litige qui l’oppose à F_ SA.
c.b.
Le 8 juin 2021, cet avocat a adressé une missive à A_, en sa qualité de représentant de F_ SA.
Après avoir rappelé les évènements précités, Me C_ a reproché à cette dernière société d’avoir commis les actes suivants, par le truchement de ses deux directeurs : violation des statuts en lien avec chacun desdits évènements; appropriation, entre autres sommes d’argent, des dividendes devant revenir à E_ SA; usurpation, à des fins d’enrichissement, des fonds versés par cette dernière société au titre de participation à l’augmentation du capital social; accaparement de la totalité des actions appartenant à E_ SA, y compris celles émises après ladite augmentation; acquisition, "
au moyen de cette escroquerie
", de [la mainmise sur] la majorité de l’actionnariat [B_ détenant, d’après Me C_, 47% des parts de F_ SA et E_ SA, 14%]. Compte tenu des "
procédés
",
"
manœuvres
" et "
malversations
"
sus-décrits, il a enjoint à F_ SA de remettre à E_ SA aussi bien les sommes "
retenu
[e]
s sans droit
" que divers documents sociaux.
d.
Le 6 juillet 2021, A_ et B_ ont déposé plainte pénale contre Me C_ et D_ des chefs, notamment, d’infractions contre l’honneur.
En substance, ils y exposaient avoir appris, en 2018, que E_ SA avait été liquidée; cela étant, D_ avait été autorisé, au cours de cette même année, à participer à l’assemblée générale de F_ SA, à la condition qu’il produise un document attestant que E_ SA était "
restaurée
". En été 2019, ils avaient appris que le prénommé avait convaincu l’un des précédents directeurs de F_ SA d'initier "
une procédure de restauration
" de E_ SA aux frais de la première de ces sociétés, démarche à laquelle ils s’étaient immédiatement opposés. En 2019 et 2020, les autorités des îles Vierges britanniques avaient exigé de F_ SA qu’elle fournisse des renseignements sur "
les bénéficiaires ultimes
de
[ses]
actionnaires
", ce qu’elle avait été dans l’impossibilité de faire au sujet de E_ SA, faute, pour les représentants de cette dernière société, de lui avoir fourni les informations demandées; en raison de cette omission, F_ SA risquait d’être liquidée. En décembre 2020, ils avaient convoqué une assemblée générale pour proposer aux actionnaires une augmentation du capital social, destinée à financer, notamment, le possible transfert du siège de la société à l’étranger. F_ SA avait régulièrement crédité, "s
ur un compte indépendant
", les "
montants revenant au successeur de E_ SA
", sommes qui y étaient toujours consignées. D_ avait personnellement versé de l’argent à F_ SA, postérieurement à l’augmentation du capital-actions; comme le prénommé n'était pas actionnaire de la société et qu’il n’avait jamais fourni à celle-ci les informations demandées, ses fonds lui avaient été retournés.
En juin 2021, ils avaient reçu un courrier de Me C_, rédigé sur instigation de D_, dans lequel ils étaient accusés d’avoir commis des "
malversations
", à tort, dès lors qu’ils avaient toujours œuvré "
selon les normes de la législation et dans l’intérêt
" de F_ SA. De tels reproches portaient atteinte à leur honneur (art. 173, 174 et 177 CP).
C.
Dans sa décision déférée, le Procureur a considéré que Me C_ avait, dans le pli du 8 juin 2021, fait apparaître les plaignants comme méprisables, en affirmant qu’ils avaient, d’une part, violé les statuts de F_ SA et, d’autre part, commis une escroquerie au préjudice de E_ SA. Pour autant, les conditions des art. 173 et 174 CP n’étaient pas réalisées; en effet, ce pli n’avait nullement été adressé à un tiers, comme l’exigeaient ces normes, mais à l'un des directeurs visés par les atteintes à l’honneur (A_). Concernant l’infraction à l’art. 177 CP, l’avocat pouvait se prévaloir d'un fait justificatif (art. 14 CP); ainsi, il avait le devoir de défendre les intérêts de E_ SA, ce qu’il avait fait en veillant à ne pas employer, dans la missive concernée, de qualificatifs inutilement blessants ou humiliants.
Il ne pouvait être reproché à D_ d’avoir agi comme instigateur de l’avocat prénommé, faute, pour ce conseil, d’avoir commis une infraction.
Le prononcé d’une non-entrée en matière se justifiait donc.
D.
Dans leur recours, A_ et B_ requièrent la remise d’un exemplaire de la plainte pénale que E_ SA et D_ auraient, d’après leurs informations, déposée contre eux.
Sur le fond, le Procureur avait retenu, à juste titre, que les propos selon lesquels ils avaient violé les statuts de F_ SA et commis une escroquerie au préjudice d’un (ancien) actionnaire portaient objectivement atteinte à leur honneur. En revanche, la suite de son raisonnement était infondée à un double titre. Premièrement, Me C_ avait violé, en sus "
éventuellement
" de l’art. 173/174 CP, l’art. 177 CP; en effet, son attitude "
dépass
[ait]
largement ce qu’on attend
[ait]
d’un homme de loi dans une situation similaire
", de sorte que l’art. 14 CP ne pouvait trouver application. Secondement, D_ avait nécessairement tenu à cet avocat, pour qu’il puisse écrire la lettre litigieuse, des propos "
jetant sur
[eux]
le soupçon de tenir une conduite contraire à l’honneur
", agissement qui était susceptible d’être réprimé par l’art. 173 ou 174 CP.

EN DROIT
:
1.
Le recours est recevable pour avoir été déposé selon la forme et – les réquisits de l'art. 85 al. 2 CPP n’ayant pas été respectés – dans le délai utiles (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP), concerner une ordonnance de non-entrée en matière, décision sujette à contestation auprès de la Chambre de céans (art. 310 al. 2
cum
322 al. 2 CPP; art. 393 al. 1 let. a CPP), et émaner des plaignants qui, parties à la procédure (art. 104 al. 1 let. b CPP), ont qualité pour agir, ayant un intérêt juridiquement protégé à voir poursuivre les prétendues infractions commises contre leur honneur (art. 115 et 382 al. 1 CPP).
2.
La Chambre de céans peut décider d'emblée de traiter sans échange d'écritures ni débats les recours manifestement infondés (art. 390 al. 2 et 5
a contrario
CPP). Tel est le cas en l'occurrence, au vu des considérations qui suivent.
3.
À supposer, comme l’affirment les recourants, qu’une plainte pénale ait été déposée contre eux par E_ SA et D_, cet acte serait exorbitant à la présente procédure et, partant, à la saisine de la Chambre de céans.
La conclusion tendant à la remise d’un exemplaire de cette plainte doit donc être rejetée.
4.
Les recourants estiment qu’il existe une prévention suffisante, contre les deux mis en cause, d’infractions aux art. 173, 174 et 177 CP.
4.1.
Selon l'art. 310 al. 1 let. a CPP, le procureur rend immédiatement une ordonnance de non-entrée en matière, lorsqu'il ressort de la plainte que les éléments constitutifs d'une infraction ne sont pas réalisés. Cette condition s'interprète à la lumière de la maxime "
in dubio pro duriore
", selon laquelle une non-entrée en matière ne peut généralement être prononcée que s'il apparaît clairement que les faits ne sont pas punissables. Le ministère public et l'autorité de recours disposent, dans ce cadre, d'un pouvoir d'appréciation (ATF
143 IV 241
consid. 2.2.1 p. 243; arrêt du Tribunal fédéral
6B_138/2021
du 23 septembre 2021 consid. 4.1.1).
4.2.1.
Se rend coupable de diffamation (art. 173 al. 1 CP), celui qui, en s'adressant à un tiers, oralement ou par écrit (art. 176 CP), aura accusé une personne ou jeté sur elle le soupçon de tenir une conduite contraire à l'honneur.
La calomnie (art. 174 CP) est une forme qualifiée de diffamation, dont elle se distingue par le fait que les allégations propagées sont fausses (arrêt du Tribunal fédéral
6B_1215/2020
du 22 avril 2021 consid. 3.1).
L'honneur protégé par le droit pénal est conçu, de façon générale, comme un droit au respect, qui est lésé par toute assertion propre à exposer l’individu visé au mépris en sa qualité d'homme La réputation relative à l'activité professionnelle n'est pas pénalement protégée; il en va ainsi des critiques qui visent la personne de métier, même si elles sont de nature à blesser ou à discréditer. En revanche, il y a atteinte à l'honneur, même dans ce domaine, si la commission d’une infraction pénale est évoquée (ATF
145 IV 462
consid 4.2.2 p. 464).
Les art. 173 et 174 CP supposent une allégation de fait, et non un simple jugement de valeur (ATF
137 IV 313
consid. 2.1.2 p. 315). Les termes litigieux doivent donc avoir un rapport reconnaissable avec un élément de fait et ne pas être uniquement employés pour exprimer le mépris (arrêt du Tribunal fédéral
6B_512/2017
du 12 février 2018 consid. 3.2).
Pour qu'il y ait diffamation ou calomnie, il faut encore que le prévenu s'adresse à un tiers. Est en principe considérée comme tel toute personne autre que l'auteur et l’individu visé par les propos litigieux. Un avocat peut, selon circonstances, être qualifié de tiers par rapport à son client (ATF
145 IV 462
consid 4.3.3 p. 466 et ss).
4.2.2.
L’art. 177 CP (injure) réprime le comportement de quiconque aura, d’une autre manière que celle décrite aux art. 173 et ss CP, notamment par la parole ou l'écriture, attaqué autrui dans son honneur.
Un jugement de valeur – c’est-à-dire une manifestation directe de mésestime, au moyen, entre autres, de mots blessants – peut constituer une injure, et ce quel que soit son destinataire (tiers ou lésé; ATF
145 IV 462
consid. 4.2.4 p. 464).
4.3.
L'instigation est le fait de décider autrui à commettre une infraction (art. 24 CP). Elle n’est punissable que si cette infraction a été perpétrée (al. 1) ou, s’il s’agit d’un crime, tentée (al. 2; M. DUPUIS/ L. MOREILLON/ C. PIGUET/ S. BERGER/ M. MAZOU/ V. RODIGARI (éds),
Petit commentaire du CP
, Bâle 2017, n. 7
ad
art. 24).
4.4.
En l’espèce, il est constant que F_ SA et E_ SA, soit pour elles leurs représentants, s’opposent, depuis 2018 ou 2019, sur la question de la jouissance, par la seconde de ces sociétés, du statut d’actionnaire de la première et, partant, des droits correspondants.
L’envoi de la lettre du 8 juin 2021 s’inscrit dans ce contexte conflictuel. La plainte déposée le 6 juillet suivant est circonscrite à la teneur de cette lettre, les recourants y déplorant la présence de termes qu’ils jugent attentatoires à leur honneur.
Ils estiment, en particulier, que l’affirmation selon laquelle ils auraient violé les statuts de F_ SA serait propre à les rendre méprisables. Tel n’est toutefois pas le cas, puisque cette assertion, pour dépréciative qu’elle soit, se rapporte à l’exercice de leur activité de directeurs et/ou administrateurs, et partant à leur réputation professionnelle, domaine qui n’est pas protégé par les art. 173 et ss CP.
En revanche, ils considèrent, avec raison, que l’allégation selon laquelle F_ SA aurait acquis la mainmise sur la majorité de son actionnariat, grâce à une "
escroquerie
" perpétrée par ses organes au détriment de E_ SA, est attentatoire à leur honneur, cette allégation leur imputant la commission d’une infraction.
Les termes susvisés ne constituent pas un simple jugement de valeur, puisqu’ils s’appuient sur des faits précis. Il s’agit donc d’une allégation de fait, susceptible d’être réprimée par l’art. 173 ou 174 CP, à l’exclusion de l’art. 177 CP.
Toutefois, les propos litigieux, qui se réfèrent au comportement de F_ SA (soit pour elle celui adopté par les recourants), étaient destinés à cette société, qui en a pris connaissance par l’intermédiaire de A_, organe récipiendaire de la lettre. En envoyant ce pli à la personne morale lésée par lesdits propos, l’avocat mis en cause ne s’est pas adressé à un tiers, au sens de l’art. 173/174 CP.
Des considérations qui précèdent, il résulte que les conditions des infractions aux trois normes précitées ne sont pas réunies.
Il en va de même de celles de l’instigation (visant D_) ancrées à l’art. 24 CP, en l’absence de commission, par le conseil mis en cause, d’une infraction.
En conclusion sur ce premier point, la non-entrée en matière querellée se justifie pour les faits dénoncés le 6 juillet 2021.
4.5.
Les recourants se prévalent, pour la première fois dans leur acte, du fait que D_ aurait nécessairement tenu à Me C_, pour qu’il puisse écrire la missive sus-évoquée, des propos "
jetant sur
[eux]
le soupçon de tenir une conduite contraire à l’honneur
", agissement susceptible d’être réprimé par l’art. 173 ou 174 CP.
Ce nouvel allégué – exorbitant à la plainte, circonscrite à la teneur de cette missive – fait suite au refus du Ministère public d’ouvrir une instruction contre le premier nommé. Il n’a donc jamais été soumis au Procureur, qui n’a, de ce fait, pas rendu de décision à cet égard, susceptible d’être attaquée devant la Chambre de céans.
Il n’y a donc pas lieu de statuer sur ce point.
5. 5.1.
Les plaignants, qui succombent (art. 428 CPP), seront condamnés aux frais de la procédure, fixés à CHF 1’200.- en totalité – eu égard à l’activité finalement générée par le recours – (art. 3
cum
art. 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP;
E 4 10.03
), soit au paiement de CHF 600.- chacun.
Le solde des sûretés versées leur sera, en conséquence, restitué.
5.2.
Corrélativement, aucune indemnité de procédure ne leur sera allouée (ATF
144 IV 207
consid. 1.8.2 p. 211; arrêt du Tribunal fédéral
6B_1462/2020
du 4 février 2021 consid. 2
in fine
).
* * * * *