Decision ID: 12cdd070-a6f1-4e19-ae97-51b26b63a2b1
Year: 2012
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants
A.
BX._ et AX._, domiciliés au chemin ******** à 1******** (commune de 2********), sont notamment les parents de CX._, née le ********.
B.
Le 12 décembre 2011, BX._ a déposé une demande de dérogation tendant à ce que sa fille soit inscrite pour les années scolaires 2012-2014 au collège de Court-Champ, à Echallens, son établissement actuel lors de la demande, en lieu et place du collège de Poliez-Pittet ou au collège des Trois-Sapins. Elle a en substance fait valoir que la maman de jour en charge de l’accueil de CX._ habitait à Echallens, en face du collège de Court-Champ, et que la sœur cadette de CX._, DX._, qui était prise en charge par la même maman de jour, était enclassée à Court-Champ.
C.
Cette demande a fait l'objet d'un préavis défavorable des deux établissements scolaires en cause.
D.
Par décision rectificative du 15 mai 2012 (la première décision, datée du 1
er
mai 2012, contenant des éléments factuels erronés), la Cheffe du DFJC a rejeté la demande formée par BX._. Cette décision était motivée comme suit:
"A l'appui de votre demande, vous invoquez le motif de domicile de la maman de jour.
La loi scolaire ne laisse pas le libre choix de l'établissement scolaire aux parents, mais elle stipule à son article 13 que les enfants fréquentent les classes de la commune ou de l'arrondissement scolaire de domicile ou de résidence des parents.
Les transports de Poliez-Pittet à Echallens permettent à CX._ de se rendre chez la maman de jour. D’autre part, un réfectoire est également à disposition des élèves durant la pause de midi.
En conséquence, nous n'autorisons pas la scolarisation de votre fille CX._ dans l'établissement secondaire d’Echallens-Trois Sapins plutôt que dans l'établissement primaire et secondaire d’Echallens-Poliez-Pittet ."
E.
Par acte daté du 12 juin 2012, remis à un office postal le lendemain, BX._ et AX._ ont recouru contre cette décision devant la Cour de droit administratif et public du Tribunal cantonal (CDAP) en concluant à l'octroi de la dérogation souhaitée. Relevant que les motifs retenus par le DFJC ne constituaient pas les principales raisons de leur requête, ils ont en substance insisté sur la sécurité instaurée par la proximité de l'école des Trois Sapins avec le domicile de la maman de jour. Ils ont exposé que leur fille pouvait se rendre directement du collège envisagé au domicile de cette dernière, en voiture avec une cousine. Ils relevaient qu’on ne pouvait demander d’une enfant de dix ans qu’elle « fasse la route toute seule depuis les arrêts de bus vers le domicile de la maman de jour ».
Le DFJC a conclu au rejet du recours au terme de ses déterminations du 3 juillet 2012 en relevant que les motifs invoqués à l'appui de la dérogation requise, certes compréhensibles, reposaient uniquement sur des impératifs d'ordre organisationnel entrant dans le cadre des convenances personnelles. La situation des recourants ne différait dès lors pas de celle de nombreux parents confrontés à des problèmes de prise en charge extrascolaire. Le DFJC précisait également que la commune de 2******** ne faisait pas partie de l’aire de recrutement du Collège des Trois Sapins s’agissant de la classe suivie par l’enfant CX._.
F.
Le tribunal a statué par voie de circulation.

Considérant en droit
1.
En dehors des cas où une disposition légale prévoit expressément le contrôle de l'opportunité d'une décision, le tribunal de céans n'exerce qu'un contrôle en légalité, c'est-à-dire examine si la décision entreprise est contraire à une disposition légale ou réglementaire expresse, ou relève d'un excès ou d'un abus du pouvoir d'appréciation (art. 98 de la loi vaudoise du 28 octobre 2008 sur la procédure administrative [LPA; RSV 173.36]). La loi scolaire du 12 juin 1984 (LS; RSV 400.01) ne prévoyant aucune disposition étendant le pouvoir de contrôle de l'autorité de recours à l'inopportunité, ce grief ne saurait être examiné par le tribunal de céans, qui se limitera à vérifier s’il y a abus ou excès du pouvoir d’appréciation.
Il y a abus du pouvoir d'appréciation lorsqu'une autorité, usant des compétences qui lui sont dévolues par la loi, se laisse guider par des considérations non pertinentes ou étrangères au but des dispositions applicables, ou encore lorsqu'elle statue en violation des principes généraux du droit administratif que sont l'interdiction de l'arbitraire, l'égalité de traitement, la bonne foi et la proportionnalité (ATF 116 V 307 consid. 2 p. 310 et les arrêts cités).
2.
a) L’art. 13 LS consacre le principe de territorialité à la base de l'organisation scolaire cantonale. Il prévoit que les enfants fréquentent les classes de la commune, de l'établissement ou de l'arrondissement scolaire de domicile ou de résidence des parents. L
e choix de l'établissement scolaire n'est pas libre et les enfants sont tenus, conformément à cette disposition, de fréquenter les classes de la commune ou de l'arrondissement scolaire de domicile ou de résidence de leurs parents. Il a été rappelé à plusieurs reprises que la scolarisation au lieu du domicile, qui a pour but d’organiser la répartition des élèves de façon globale sans avoir à traiter un grand nombre de cas individuellement, de favoriser l’intégration de l’enfant au lieu de son domicile et d’éviter les transports inutiles, relevait d’un
intérêt public prépondérant (cf not
. arrêt GE.2008.0165 du 3 octobre 2008).
L’art. 14 al. 1 LS permet au département d'accorder des dérogations à ce principe, "
notamment en cas de changement de domicile au cours de l’année scolaire, de manière à permettre à l'élève de terminer l'année dans la classe où il l'a commencée, ou en raison d’autres circonstances particulières appréciées par le département
."
b) La dérogation ou l’autorisation exceptionnelle se justifient par le souci d’éviter une mise en œuvre de la norme générale qui, par une trop grande rigidité, irait dans des circonstances particulières à l’encontre d’un intérêt public légitime ou frapperait des intérêts privés trop lourdement par rapport à la fin visée (Pierre Moor, Droit administratif, vol. I, 2
ème
édition, Berne 1994, n° 4.1.3.3, p. 320). L'octroi d'une dérogation ne doit pas se faire en nombre tel que la norme générale à laquelle il est fait exception soit vidée de son contenu (ibid., p. 322). La dérogation suppose une situation exceptionnelle et ne saurait devenir la règle, à défaut de quoi l'autorité compétente se substituerait au législateur par le biais de sa pratique dérogatoire (ATF 1C_196/2007 du 27 février 2008 consid. 5.3). Toutefois, les dispositions exceptionnelles ne doivent être interprétées ni restrictivement, ni extensivement, mais selon leur sens et leur but dans le cadre de la réglementation générale (ATF 136 I 297 consid. 4.1 p. 300 et les réf. cit.). Une dérogation importante peut se révéler indispensable pour éviter les effets rigoureux de la réglementation ordinaire (ATF
118 Ia 175 consid. 2d p. 178 s.; 114 V 298 consid. 3e p. 302 s.).
Mais dans tous les cas, la dérogation doit servir la loi ou, à tout le moins, les objectifs recherchés par celle-ci: l'autorisation exceptionnelle doit permettre d'adopter une solution reflétant l'intention présumée du législateur s'il avait été confronté au cas particulier (ATF 1C_159/2007 du 14 septembre 2007 consid. 3.3). Le but que poursuit la loi peut à cet égard être considéré comme d’une importance manifeste, auquel cas l’octroi de dérogations ne se fera qu’avec une grande réserve, surtout lorsqu’il y a lieu de craindre qu’une décision aurait valeur de précédent pour de nombreuses situations analogues (Moor, ibid., p. 322 et les réf. cit.).
c) La jurisprudence rappelle régulièrement que, lors des travaux préparatoires de l'actuelle loi scolaire, respectivement de l’art.14 LS (cf. Exposé des motifs et projet de la loi modifiant la LS publié in BGC, septembre 1989, p. 937 ss, spéc. p. 952 ss), il a été relevé que personne ne contestait le bien-fondé des dispositions concernant les demandes de dérogation pour les élèves qui ont déménagé en cours d'année scolaire. En revanche, des craintes ont été émises pour les dérogations accordées durablement, non pas pour finir une année scolaire, mais pour en recommencer une, voire une suivante encore. En réponse à ces remarques, il a été toutefois rappelé que le département avait toujours eu une politique restrictive dans le domaine de ces transferts ou changements de domicile et que cette politique allait être poursuivie, le but de l'art. 14 LS n'étant nullement de désorganiser les classes (arrêts GE.2010.0145 du 6 septembre 2010; GE.2010.0127 du 10 août 2010; GE.2009.0062 du 28 juillet 2009; GE.2008.0165 du 3 octobre 2008).
d) Selon la jurisprudence, si le motif principal de dérogation mentionné à l'art. 14 al. 1 LS n'est qu'un exemple, il permet toutefois de saisir clairement quels sont les buts poursuivis par la loi. Ce que le législateur a voulu, c'est éviter de perturber l'équilibre scolaire et psychologique d'un enfant en lui imposant de fréquenter - quelles que soient les circonstances - l'école de la commune de domicile ou de résidence de ses parents. Ainsi, si l'élève est confronté à des événements de nature à perturber son équilibre, par exemple un changement de domicile en cours d'année scolaire ou un problème médico-pédagogique reconnu, le département peut faire une exception et admettre qu'un enfant suive la classe dans une autre commune que celle de son domicile.
Le Tribunal administratif (remplacé par la CDAP en 2008) a jugé qu’une telle situation n'était pas réalisée lorsque, au début d'une scolarisation, les parents émettaient le souhait que leur enfant soit placé non pas dans l'établissement du domicile, mais dans un autre établissement situé à proximité d'une garderie où il pourrait continuer à être accueilli (GE.1999.0027 du 10 juin 1999). Il a également considéré qu’une dérogation à la zone de recrutement ne pouvait en tout cas pas être motivée par le souhait d'un élève de demeurer avec des camarades qu'il connaissait depuis longtemps (arrêt précité GE.2007.0095). De même, des problèmes d'intégration rencontrés par l'enfant, mais remontant à plusieurs années ne pouvaient être invoqués à l'appui d'une demande de dérogation à l'“enclassement”, cela d'autant plus que l'enfant devait certes changer d'établissement scolaire à la rentrée, mais retrouvait nombre de ses camarades de classe (GE.2007.0094 du 22 août 2007). La CDAP a jugé que le fait qu’un enfant avait suivi de 2006 à 2008 sa scolarité à Morges plutôt qu’à St-Prex sur la base d’une première dérogation, qu’il avait des activités extra-scolaires à Morges et Lausanne, villes mieux desservies en terme de transports, et que les parents exerçaient une activité lucrative à Ecublens et Lully ne justifiait pas l’octroi d’une nouvelle dérogation, quand bien même un "enclassement" à St-Prex impliquait des trajets supplémentaires pour les parents, l’économie de trajets relevant de motifs de convenance personnelle; en outre, le fait que les deux autres enfants des recourants avaient bénéficié de dérogations ne justifiait pas l’application du principe de l’égalité de traitement, ceci quand bien même la situation des différents enfants apparaissait semblable (GE.2008.0165 du 3 octobre 2008). La CDAP a également jugé que le fait qu’un enfant âgé de treize ans avait suivi de 2004 à 2009 sa scolarité à Thierrens plutôt qu’à Moudon (commune de domicile des parents) sur la base d’une première dérogation et qu’il bénéficiait à midi d’une maman de jour domiciliée à Thierrens ne justifiait pas l’octroi d’une nouvelle dérogation, quand bien même on pouvait comprendre le souhait des parents de voir leur enfant poursuivre sa scolarité dans l’établissement qui l’avait accueilli jusqu’ici (GE.2009.0062 du 28 juillet 2009). Dans un arrêt du 19 septembre 2009, la CDAP a relevé qu’un grand nombre de parents étaient confrontés à des problèmes de prise en charge extra scolaire, lesquels ne justifiaient pas, à moins d’une situation tout à fait exceptionnelle, de déroger au principe de territorialité (GE.2009.0119 consid. 5).
Dans une situation très particulière et se démarquant des précédents ci-dessus, la CDAP a cependant admis le recours formé contre le refus du département d’octroyer une dérogation pour permettre à un élève de quatorze ans, ayant vécu jusqu’à l’âge de onze ans auprès de sa mère et de sa grand-mère, d’achever son cycle secondaire obligatoire à Lausanne, plutôt qu’au Mont-sur-Lausanne, arrondissement scolaire dans lequel ses parents avaient emménagé. Il a estimé que la situation justifiait le maintien de l’”enclassement” de cet élève au lieu de son ancien domicile, où vivait sa grand-mère, ce qui lui permettait de se rendre chez celle-ci à midi et le soir jusqu'à 18h30 et d'y bénéficier d'un ancrage et d'un encadrement, au lieu d'être livré à lui-même. A cela s’ajoutait que l’élève était, au moment du déménagement de ses parents, orienté en voie VSB, filière qui n'existait pas à l'époque dans l’arrondissement scolaire où ceux-ci avaient emménagé (GE.2008.0125 du 29 juillet 2008).
3.
a) En l'espèce, les recourants exposent en substance que la scolarisation de leur fille au collège des Trois Sapins garantirait une certaine sécurité à CX._, qui pourrait se rendre en voiture avec sa cousine chez la maman de jour à la sortie de l'école pour y être prise en charge.
b) Il convient d'emblée de relever que la situation des recourants, bien que digne de considération, ne sort toutefois pas de l'ordinaire. Elle ne diffère ainsi pas de celle vécue par de
nombreux parents qui peuvent
avoir intérêt à privilégier une solution de garde de leurs enfants à proximité de leur lieu de travail, plutôt que près de leur domicile, en raison notamment de contraintes d’horaires. On relèvera que le besoin de sécurité souligné par les recourants, certes compréhensible, ne paraît pas mis en cause par le fait que l’enfant devrait, cas échéant, se rendre au domicile de la maman de jour par les transports publics, qui permettent le voyage entre Poliez-Pittet et Echallens. L’âge de CX._ ne fait pas obstacle à un tel mode de transport, aussi sûr que le trajet en voiture individuelle envisagé.
C’est également à juste titre que l’autorité intimée souligne que le collège de Poliez-Pittet est plus proche du domicile familial que celui des Trois Sapins, ce qui tend à démontrer que la requête est fondée sur des motifs d’organisation personnelle des recourants.
En résumé, si l
e souhait des recourants de voir leur fille poursuivre sa scolarité dans l’établissement l'ayant accueillie jusqu’ici apparaît compréhensible, il n'en demeure pas moins qu'
au-delà de leurs convenances personnelles,
ces derniers
ne peuvent se prévaloir d'une situation à ce point particulière qu'elle commanderait de s'écarter du principe de base de la territorialité. Partant,
l'autorité intimée n'a manifestement pas abusé de son pouvoir d'appréciation en refusant d'accorder une dérogation au sens de l'art. 14 al. 1 LS.
4.
Il résulte des considérants qui précèdent que le recours doit être rejeté et la décision attaquée confirmée. Succombant, les recourants supporteront les frais de la cause et n'ont au surplus pas droit à des dépens (art. 49, 55, 91 et 99 LPA-VD).