Decision ID: 03ef51ef-0596-5ffc-909c-257cdd5d3d43
Year: 2011
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
Par acte expédié au greffe de la Chambre de céans le 14 mars 2011, A_ recourt contre la décision de l'Officier de police d'ordonner, le 2 mars 2011, un prélèvement ADN, lequel fut effectué le jour en question par frottis de la muqueuse jugale, dans le cadre de la P/3275/2011.
B.
Les faits pertinents pour l'issue du litige sont les suivants :
a)
A_, ressortissant américain né le _ 1958, au bénéfice d'une double formation de juriste et de médecin, réside à Genève depuis le 15 décembre 2005, en possession d'un permis B. Il n'a pas d'antécédent judiciaire et était inconnu des services de police avant la présente affaire.
b)
Depuis son arrivée, il occupe un appartement de 5 pièces à B_ [GE], pour lequel il a conclu, avec [la compagnie d'assurances] C_ à D_ [VD], une assurance ménage avec couverture pour vol hors du lieu de domicile.
c)
A_ a annoncé deux sinistres à son assurance. Le premier, survenu le
15 juillet 2010, concernait la perte de ses bagages sur le vol E_ [États-Unis] - Genève et fut indemnisé à hauteur de 5'000 fr., en date du 29 novembre 2010, somme qui couvrait notamment la perte d'un F_ [ordinateur portable].
C'est un cambriolage à son domicile privé, le 16 novembre 2010, qui a constitué le second sinistre. Il a été annoncé à la police et à l'assurance dix jours plus tard, A_ dénonçant la disparition de son G_ [ordinateur] et de ses périphériques, ce qui, compte tenu des heures nécessaires pour récupérer les données de sauvegarde, entraînait un dommage total estimé à 10'000 fr.
L'inspectrice qui a procédé à une enquête technique au domicile du plaignant a constaté qu'un loquet avait été forcé.
d)
C_ a déposé une plainte pénale contre A_, le 15 février 2011, pour escroquerie ou tentative d'escroquerie, atteinte aux intérêts pécuniaires d'autrui ou autres infractions contre le patrimoine. Selon l'assurance, trois des justificatifs qu'elle avait reçus pour établir le dommage du second sinistre correspondaient à des moyens de preuve déjà produits à la suite du premier.
e)
Le 2 mars 2001 à 7 heures, dûment munie d'un ordre d'arrestation provisoire, la police est intervenue au domicile de A_ et a procédé à une perquisition, qui s'est avérée négative.
A_ ayant refusé de signer l'ordre d'arrestation provisoire et l'autorisation de perquisition, l'intervention de la police fut autorisée par le Procureur de permanence, d'abord oralement, puis, en cours de journée, par une ordonnance de perquisition écrite.
Après avoir entendu le prévenu, en fin de journée, le Procureur prononça son élargissement.
f)
Le 2 mars 2011 toujours, la police a procédé à un frottis de la muqueuse jugale du prévenu, qui a consenti à cette mesure et signé à cette occasion le formulaire ad hoc, dûment traduit, mais qui n'indique pas l'heure à laquelle le frottis a eu lieu.
C.
a)
Dans son recours, A_ relève que le prélèvement contesté ne peut intervenir que dans un but précis, soit afin d'élucider un crime ou un délit. Or, un tel acte était en l'occurrence inutile, puisque la perquisition s'était avérée négative et que, au stade auquel il fut ordonné, la police ne pouvait plus anticiper son utilité ; enfin, l'utilité d'un tel prélèvement pour résoudre une escroquerie supposée commise par l'envoi de documents ayant déjà servis à une fin identique semblait d'emblée discutable. Cette mesure était, quoi qu'il en soit, disproportionnée, au regard de la faible valeur litigieuse.
b)
Selon la Cheffe de la police, le prélèvement contesté a été effectué en conformité de l'art. 255 CPP, tant sous l'angle de la légalité que de la proportionnalité. Elle relève que le but d'un tel prélèvement ne se limite pas à élucider l'infraction d'origine, mais doit servir également à résoudre d'anciennes ou de futures infractions. Elle s'appuie sur une décision de la Chambre d'accusation de Neuchâtel, qui a admis la légalité d'un prélèvement ADN en juillet 2004, décision confirmée par cette même autorité deux ans plus tard, précisément au sujet d'une personne soupçonnée d'escroquerie à l'assurance. Dans le cas d'espèce, elle observe ceci : "
Empêcher les services de police d'effectuer un prélèvement pour élucider les infractions commises par le prévenu et se limiter à l'infraction d'origine reviendrait à laisser impuni un nombre non négligeable d'affaires.
"

EN DROIT
:
1.
Le recours est recevable pour avoir été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 393 et 396 du Code de procédure pénale, du 5 octobre 2007 (CPP ;
RS 312.0
) ; il concerne une décision sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 20 CPP) et émane du prévenu qui a qualité pour agir (art. 382 CPP).
2.
2.1.
Selon l'art. 255 al. 2 CPP, la police peut, pour élucider un crime ou un délit, ordonner le prélèvement non invasif d'un échantillon destiné à établir un profil d'ADN, notamment d'un prévenu, soit un prélèvement buccal.
Ainsi, l'établissement d'un profil d'ADN doit servir à trouver une solution concernant un crime ou un délit, mais n'est pas destiné à établir une banque de données générale ; en ce sens, la police ne saurait organiser un prélèvement systématique en cas d'arrestation. Elle ne saurait non plus recourir à ce moyen lorsque le délit en cause peut être élucidé sans cette preuve supplémentaire ou s'il s'agit d'infractions de faible gravité. En effet, cette mesure, qui porte atteinte à la sphère privée de la personne qui y est soumise, doit, à ce titre, respecter le principe de proportionnalité (A. KUHN / Y. JEANNERET (éds),
Code de procédure pénale suisse
, Bâle 2011,
n. 15-16 ad art. 255).
La mesure du respect du principe de proportionnalité dépend donc fortement de la gravité de l'atteinte, qui se détermine selon des critères objectifs (ATF
128 II 259
consid. 3.3 p. 269). N'ont ainsi pas été considérés comme graves le prélèvement de cheveux (arrêt
1P_528/1995
du 19 décembre 1995, consid. 2b, publié in EuGRZ 1996 p. 470), une prise de sang (ATF
124 I 80
consid. 2d p. 82), ainsi que l'établissement et la conservation, aux fins d'identification, de données personnelles, telles que des photographies (ATF
120 Ia 147
consid. 2b p. 150;
107 Ia 138
consid. 5a p. 145), ou des profils ADN (ATF
128 II 259
consid. 3.3 p. 269/270). En revanche, la médication forcée constitue une atteinte grave à la liberté personnelle (ATF
127 I 6
consid. 5g p. 17;
126 I 112
consid. 3a p. 115).
Au regard de ces exemples, l'obligation de subir un frottis de la muqueuse jugale ne saurait être tenue pour une restriction grave à la sphère privée, raison pour laquelle d'ailleurs le législateur a autorisé la police à agir directement, sans référence au Ministère public. L'examen de la proportionnalité de la mesure doit donc tenir compte de son caractère peu invasif qui, par conséquent, doit être admise assez facilement.
2.2.
Ce nonobstant, en l'espèce, ce principe n'a pas été respecté. En effet, le recourant n'avait pas de casier judiciaire et était inconnu des services de police ; de surcroît, la perquisition opérée à son domicile n'a pas permis de découvrir d'éléments susceptibles de confirmer les soupçons élevés par la plaignante. Il en résulte que les charges pesant contre le prévenu, alors qu'une seule infraction était en cause, étaient de faible importance, au regard d'un délit lui-même d'une gravité relative, puisque le dommage maximum envisageable s'inscrivait à 15'000 fr. Qui plus est, l'utilité de la mesure ne résulte pas du dossier et rien ne permettait de supposer que ce justiciable pouvait être impliqué dans d'autres infractions que celle dénoncée par la plaignante ; il n'était donc pas justifiable de rechercher d'autres délits. Enfin, on voit difficilement par quel biais une escroquerie, du genre de celle qui était dénoncée, pourrait être élucidée au moyen d'un profil ADN. Dans ces circonstances, la décision de procéder à un tel prélèvement relevait de l'investigation générale, qui excède les possibilités offertes à la police et viole le principe de la proportionnalité. Elle doit, en conséquence, être annulée.
3.
L'admission du recours ne donne pas lieu à la perception de frais (art. 428 CPP).
Le prévenu a demandé une indemnité à titre de juste réparation du tort moral. L'acte en cause, auquel il avait, dans un premier temps, acquiescé, constituant, on l'a vu, une atteinte de peu de gravité à la sphère privée, ne justifie l'octroi d'aucune indemnité.
* * * * *