Decision ID: f2f12f84-5239-5124-82b6-5dd616f8fd7f
Year: 2017
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_001
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
a.
Le Docteur
B_, ressortissant français, exerce depuis plusieurs années la profession de dentiste au sein de son cabinet privé situé à _ (France).
b.
Au printemps 2013, il a entrepris des pourparlers avec A_ (ci-après : la clinique), une société anonyme de droit suisse exploitant des cabinets et laboratoires dentaires, dans l'optique d'exercer son activité à titre partiel sur territoire genevois.
Cette société est administrée et présidée par le Docteur C_, lui-même inscrit au Registre fédéral des professions médicales en qualité de médecin-dentiste.
c.
B_ et la clinique se sont liés en été 2013
par un contrat oral de «partenariat», aux termes duquel B_ s'est engagé à fournir, à raison d'environ deux jours par semaine, des services d'orthodontie au sein de la clinique, laquelle s'est engagée à mettre ses infrastructures à disposition.
Les parties ont convenu que le chiffre d'affaires encaissé par B_ et généré par le traitement de «ses» patients ferait l'objet d'une répartition entre les parties.
d.
B_ a exercé son activité de dentiste au sein de la clinique de juillet 2013 au 22 août 2014, date à laquelle il a résilié le contrat avec effet immédiat.
B. a.
Par acte du 18 février 2016, rectifié le 29 mars 2016, B_ a formé une demande en paiement à l'encontre de la clinique, réclamant le versement de plusieurs sommes à titre de rémunération contractuelle pour l'activité déployée du 1er août 2013 au 22 août 2014. Il soutient que les parties ont convenu qu'il perçoive 60% du chiffre d'affaires brut généré par son activité et effectivement encaissé.
Préalablement, B_ a requis la production par la clinique de plusieurs pièces indispensables, selon lui, à la détermination de sa rémunération, dont notamment des pièces comptables et les factures adressées du 1er juillet 2013 au 22 août 2014 aux patients qu'il avait traités.
b.
La clinique a conclu au déboutement de B_ de toutes ses conclusions.
Elle a refusé de verser à la procédure les pièces requises par B_ aux motifs qu'elles étaient couvertes par le secret médical, que les informations qui étaient contenues ressortaient d'un document déjà produit, issu du système officiel de facturation de la société et qu'elles n'étaient pas pertinentes.
Sur le fond, elle a admis que B_ avait droit à une rémunération équivalent au 60% du chiffre d'affaires généré par son activité et effectivement encaissé, sous déduction toutefois du coût du matériel utilisé, des frais de laboratoire et de la rémunération d'un assistant personnel.
c.
B_ a persisté dans ses conclusions dans le cadre de sa réplique spontanée. Les pièces déjà produites par la clinique ne permettaient pas d'établir le chiffre d'affaires pertinent pour fixer la rémunération due, car elles manquaient de crédibilité et de fiabilité et contenaient de nombreuses incohérences.
d.
La clinique a persisté dans ses conclusions dans sa duplique, à l'appui de laquelle elle a produit les situations de compte de sept patients dont seules les initiales des noms et prénoms ont été conservées, ainsi que les numéros de dossier.
C.
Par ordonnance
ORTPI/825/2016
du 27 octobre 2016, notifiée le 31 octobre 2016 aux parties, le Tribunal de première instance a déclaré irrecevables certaines pièces (ch. 1 du dispositif), a imparti à la clinique un délai de trente jours à compter de la notification de l'ordonnance pour produire toutes les factures adressées aux patients traités par B_ du 1er juillet 2013 au 22 août 2014, ainsi que l'extrait de son système de comptabilité pour la période du 1er au 22 août 2014 (ch. 2), a ordonné l'audition de deux témoins (ch. 3) et a imparti à la clinique un délai pour fournir une avance de frais d'administration de preuve de 400 fr. (ch. 4).
Le premier juge a notamment considéré que la clinique n'était – au contraire de B_ – pas dépositaire du secret professionnel au sens de l'art. 321 CP, de sorte qu'elle ne pouvait pas refuser de collaborer en se prévalant de l'art. 163 al. 1 let. b CPC. Il a également retenu qu'il n'était nul besoin d'examiner si la clinique était dépositaire d'un secret au sens de l'art. 163 al. 2 CPC, puisqu'en tout état de cause, elle ne rendait pas vraisemblable que l'intérêt à garder le secret l'emportait sur l'intérêt à la manifestation de la vérité, compte tenu du fait que B_ connaissait l'identité des patients qu'il avait traités. Une version caviardée des factures l'empêcherait en outre de déterminer si elles concernaient bien des personnes qu'il avait traitées.
D. a.
Par acte du 10 novembre 2016, la clinique forme recours contre cette ordonnance, concluant à l'annulation de son chiffre 2.
b.
Par arrêt du 5 décembre 2016, la Cour de justice a admis la requête de la clinique tendant à suspendre le caractère exécutoire de l'ordonnance contestée.
c.
B_ a conclu à l'irrecevabilité du recours, subsidiairement à son rejet.
d.
Dans sa réplique, la clinique a persisté dans ses conclusions et rappelé qu'elle avait proposé de produire les pièces demandées sous une forme caviardée, afin de préserver le secret médical.
e.
Dans sa duplique, B_ a persisté dans ses conclusions au fond et conclu, subsidiairement, à la production caviardée des pièces (avec nom en entier et première lettre du prénom).

EN DROIT
1. 1.1
La décision querellée est une ordonnance de preuves au sens de l'art. 154 CPC (Jeandin, in CPC, Code de procédure civile commenté, Bohnet/Haldy/ Jeandin/Schweizer/Tappy [éd.], 2011, n. 11 ad art. 319 CPC; Freiburghaus/ Afheldt, Kommentar zur Schweizerischen Zivilprozessordnung, 2013, n. 11 ad art. 319 CPC).
Une telle décision est susceptible de recours immédiat dans les cas prévus par la loi (art. 319 let. b ch. 1 CPC) ou lorsqu'elle est de nature à causer un préjudice difficilement réparable (art. 319 let. b ch. 2 CPC;
ACJC/241/2015
consid. 1.1;
ACJC/1234/2014
consid. 1.1;
ACJC/1292/2013
consid. 1.1;
ACJC/734/2013
consid. 1.1).
La notion de "préjudice difficilement réparable" est plus large que celle de "préjudice irréparable" au sens de l'art. 93 al. 1 let. a LTF (cf. ATF
138 III 378
consid. 6.3 et
137 III 380
consid. 2, in SJ 2012 I p. 73). Il s'agit de toute incidence dommageable (y compris financière ou temporelle), pourvu qu'elle soit difficilement réparable. Il y a toutefois lieu de se montrer exigeant, voire restrictif, avant d'admettre la réalisation de cette condition, sous peine d'ouvrir le recours à toute décision ou ordonnance d'instruction, ce que le législateur a clairement exclu (Jeandin, in CPC, op. cit., n. 22 ad art. 319 CPC et les auteurs cités; Reich, in Schweizerische Zivilprozessordnung [ZPO], Baker &McKenzie [éd.], 2010, n. 8 ad art. 319 CPC). Si cette condition n'est pas remplie, la partie doit attaquer l'ordonnance avec la décision finale sur le fond (Message du Conseil fédéral CPC, FF 2006 6841 ss, p. 6984; Brunner, in Schweizerische Zivilprozessordnung, Oberhammer [éd.], 2010, n. 13 ad art. 319 CPC; Blickenstorfer, in Schweizerische Zivilprozessordnung [ZPO], Brunner/Gasser/Schwander [éd.], 2011 n. 40 ad art. 319 CPC).
Dans un arrêt récent, le Tribunal fédéral s'est penché sur la recevabilité d'un recours immédiat interjeté contre une ordonnance de production de titres lorsque le risque de "préjudice irréparable" (au sens de l'art. 93 al. 1 let. a LTF) menaçait des tiers et non la recourante elle-même. Bien que laissant cette question indécise dans la mesure où le recours devait de toute manière être rejeté sur le fond, le Tribunal fédéral a considéré que si on excluait le recours immédiat contre une ordonnance de production de titres qui, par hypothèse, exigeait à tort la divulgation d'éléments secrets concernant une tierce personne, on causait un préjudice pour le tiers, dont le législateur voulait précisément protéger la situation, la
ratio legis
de l'art. 163 CPC étant avant tout de protéger des secrets dont la partie au procès était porteuse (arrêt du Tribunal fédéral
4A_63/2016
du 10 octobre 2016 consid. 1.2 et les références citées).