Decision ID: beaf9c33-ed2d-4aba-bad9-1d4373f9a767
Year: 2003
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants:
A. A._, né en 1948, est titulaire d'un permis de conduire pour voitures depuis 1966. Hormis la décision attaquée, le fichier des mesures administratives ne contient aucune inscription à son sujet.
B. Suite à une lettre du Dr B._ du 11 juillet 2002 déclarant l'intéressé inapte à conduire du point de vue médical et au préavis de son médecin conseil du 26 juillet 2002 préconisant la mise en oeuvre d'une expertise auprès de l'UMTR et le retrait préventif du permis, le Service des automobiles a, par décision du 5 août 2002, ordonné le retrait du permis de conduire les véhicules automobiles et du permis de piloter les cyclomoteurs de A._ à titre préventif.
L'intéressé a déposé ses permis de conduire pour voitures et cyclomoteurs en date du 15 août 2002.
Contre la décision du Service des automobiles du 5 août 2002, A._ a déposé un recours auprès du Tribunal administratif en date du 23 août 2002.
Dans une lettre adressée au tribunal, le Dr B._ a déclaré que le recourant lui avait dit avoir bu environ un litre de vin avant la consultation et signalé spontanément un taux de Gamma-GT à 700.
Par arrêt du 20 septembre 2002, le Tribunal administratif a rejeté le recours déposé par le recourant, considérant que "même si les antécédents du recourant en tant que conducteur ne permettent pas à eux seuls de mettre en évidence un problème de dépendance à l'alcool, les autres éléments relevés dans le rapport médical suffisent à fonder le retrait préventif de son permis de conduire en attendant le résultat de l'expertise auprès de l'UMTR."
Le Service des automobiles a versé au dossier un rapport de police du 30 septembre 2002 dénonçant l'intéressé pour faux dans les titres pour avoir fait une photocopie de ce document avant de le déposer auprès de l'autorité intimée et s'être légitimé devant la police par ce moyen.
Le 4 novembre 2002, l'Unité de médecine du trafic de l'Institut universitaire de médecin légale de Lausanne (UMTR) a rendu un rapport dont la teneur est la suivante :
"Madame, Monsieur,
Dans le cadre d'une enquête administrative, le 6 septembre 2002 le Service des automobiles nous a demandé d'effectuer un rapport à l'endroit de Monsieur A._. Nous avons rencontré Monsieur A._ le 10 et le 28 octobre 2002 pour évaluer, suite à une dénonciation médicale, si cette personne peut être laissée au bénéfice du droit de conduire les véhicules automobiles du 3ème groupe.
DIAGNOSTIC: Dépendance à l'alcool.
RAPPEL ANAMNESTIQUE :
Issu d'une fratrie de trois, Monsieur A._ perd sa mère à 71 ans d'un cancer et son père à 51 ans d'une colite ulcéreuse. Après avoir suivi l'école obligatoire, il fait un apprentissage de commerce et obtient son CFC. Actuellement il est patron d'une fiduciaire en tant qu'indépendant avec 7 employés sous ses ordres. Marié, il a 3 enfants.
En bonne santé habituelle, hormis une hypertension artérielle pour laquelle il a stoppé son traitement il y a une année avec l'accord de son médecin traitant, il ne consomme pas de drogue et a arrêté son tabagisme en 1974.
Il y a quelques semaines, Monsieur A._ se rend chez le Dr B._, remplaçant de son médecin traitant, pour faire contrôler son bras. En effet, une semaine auparavant il a chuté d'une échelle et depuis lors le bras est devenu rouge et gonflé. A midi, il avait consommé l'équivalent d'un demi-Iitre de vin blanc avec un collègue du conseil d'administration puis avait mangé avant de se rendre chez le médecin traitant où il s'est fait amener. Suite à cette consultation, Monsieur A._ a été dénoncé par le Dr B._ dans le but de demander une expertise pour savoir s'il peut être laissé au bénéfice du droit de conduire les automobiles du 3ème groupe. Lorsqu'on demande à Monsieur A._ pourquoi il a été dénoncé, il explique que c'est parce qu'il est venu à la consultation en étant éthylisé mais qu'il ne comprend pas le pourquoi de cette expertise étant donné qu'il ne conduisait pas ce jour-là.
EXAMEN CLINIQUE :
Taille 172 cm, 85 kg. Faciès et décolleté rougeauds. Pas d'hypertrophie des parotides. Auscultation cardio-pulmonaire lointaine. Abdomen globuleux, hernie ombilicale. Foie percuté sur 14 cm à 2 doigts du rebord costal. Pallesthésie 7/8 ddc. Tremblement d'intention. TA: 180/113, pouls 90/minute, régulier. Contrôle ophtalmologique anamnestiquement en ordre en août 2002.
Laboratoire: CDT 40,1 u/l (21 u/l) - GGT 435,6 u/l (15 - 85 u/l)
ALAT 59,4 u/l (30 - 65 u/l) - ASAT 102,3 u/l (15 - 37 u/l)
CONCLUSIONS :
Monsieur A._ reconnaît consommer de l'alcool en moyenne 3 fois par semaine à raison d'environ 3 dl de vin rouge ou de rosé. Il mentionne faire chaque année une cure d'abstinence la plus longue possible. La dernière s'est réalisée pendant 3 mois l'an passé sans qu'il ne ressente de symptôme de sevrage hormis des transpirations abondantes le 1er jour. Monsieur A._ mentionne consommer de l'alcool uniquement en compagnie et être amené à en consommer régulièrement avec ses clients. Son score AUDIT (questionnaire d'évaluation de la consommation d'alcool) s'élève à 10 points (un score supérieur à 8 indiquant avec une forte probabilité, une dépendance à l'alcool). Ce test révèle notamment le fait que son médecin traitant, le Docteur Nicod, lui aurait dit d'arrêter de consommer de l'alcool à cause du foie. Au QBDA (questionnaire bref de la dépendance à l'alcool) on met en évidence uniquement un essai de contrôle de la consommation d'alcool. Par ailleurs, on retient 2 critères diagnostiques sur 6 de la dépendance à l'alcool selon la CIM-10* : poursuite de la consommation malgré les conséquences dommageables et signes de sevrage.
Malgré les dires de l'intéressé, il apparaît que Monsieur A._ consomme de l'alcool de façon chronique et excessive comme en témoignent les tests de laboratoire perturbés et les signes cliniques d'une imprégnation alcoolique. Monsieur A._ refusant de délier son médecin du secret professionnel, nous n'avons pas pu effectuer d'enquête d'entourage. Néanmoins au vu de ce qui précède, nous avons suffisamment d'arguments pour demander une année d'abstinence contrôlée dans le cadre d'un éthylisme chronique.
Par ailleurs, nous avons revu l'intéressé pour lui donner nos conclusions, il n'était pas étonné de notre demande d'abstinence contrôlée durant une année.
Nous restons à votre disposition pour tout renseignement complémentaire et vous prions de recevoir, Madame, Monsieur, nos salutations les meilleures.
* CIM-10 : Classification Internationale des Troubles Mentaux et des Troubles du Comportement selon l'OMS."
Par préavis du 15 novembre 2002, le Service des automobiles a informé l'intéressé qu'il entendait substituer au retrait préventif une mesure de retrait du permis de conduire d'une durée indéterminée, minimum douze mois, la restitution du droit de conduire étant subordonnée à une abstinence de toute consommation d'alcool contrôlée par l'Unité socio-éducative du Centre de traitement en alcoologie de Lausanne (ci-après USE) pendant douze mois et aux conclusions favorables d'une expertise auprès de l'UMTR. L'intéressé a été invité à faire valoir ses éventuelles observations sur la mesure envisagée, ce qu'il n'a pas fait.
C. Par décision du 13 janvier 2003, le Service des automobiles a ordonné le retrait du permis de conduire les véhicules automobiles et les cyclomoteurs de A._ pour une durée indéterminée, minimum douze mois, dès le 15 août 2002, la levée de la mesure étant subordonnée à l'abstinence totale d'alcool, contrôlée par l'USE, pendant douze mois ainsi qu'aux conclusions favorables d'une expertise simplifiée auprès de l'UMTR.
D. Contre cette décision, A._ a déposé un recours en date du 3 février 2003. Il fait valoir qu'il ne remplit pas la condition d'alcoolisme et soutient que le rapport de l'UMTR ne suffit pas à fonder le retrait de sécurité. Il conclut dès lors à l'annulation de la décision attaquée.
Le recourant a effectué une avance de frais de 600 francs. Pour sa part, l'autorité intimée a renoncé à répondre au recours.
Par décision du 14 février 2003, le juge instructeur a refusé d'accorder l'effet suspensif au recours, de sorte que le permis de conduire du recourant est resté au dossier durant la présente procédure.
E. D'office, le tribunal a tenu une audience en date du 27 mars en présence du recourant personnellement, assisté de son conseil, ainsi que, pour l'UMTR, de la Dresse Selz et du Dr Favrat. L'autorité intimée n'était pas représentée. Le recourant a expliqué qu'il utilisait son véhicule dans le cadre de son activité professionnelle, parcourant environ 40'000 à 60'000 km par année. Il a indiqué qu'il n'avait pas souhaité que son médecin traitant soit averti de la consultation chez le Dr B._. La Dresse Selz a expliqué qu'au moment de l'expertise, le recourant souffrait d'une sévère perturbation des tests hépatiques (hépatite éthylique) qui étaient de 2 à 5 fois plus élevé que la norme, ce qui indiquait une consommation régulière de plus de 5 équivalents-alcool par jour. Elle a déclaré que la perturbation des tests hépatiques montrait que le recourant ne pouvait pas contrôler sa consommation d'alcool. Elle a également ajouté que le recourant a été l'un des deux seuls expertisés à avoir refusé de délier son médecin traitant du secret médical dans le cadre de l'expertise. A la question de savoir si le recourant était plus que tout autre exposé à une conduite à risques, la Dresse Selz a répondu par l'affirmative, expliquant que la dépendance à l'alcool fait partie des maladies qui contre-indiquent la conduite automobile. Elle a précisé qu'elle n'a pas pu mettre en évidence de faiblesse de caractère l'empêchant de renoncer à prendre le volant s'il n'est pas en état de conduire. Le recourant a déclaré avoir arrrêté de boire de l'alcool dès le mois de septembre 2002. Il a produit les résultats de deux tests sanguins effectués les 3 février et 24 mars 2003 qui indiquent les valeurs respectives suivantes : CDT : 2.8 ; 2.7 (norme < 2.6 %) Gamma GT : 39.7 ; 33.8 (norme : < 50). Au vu de la normalisation de ces résultats, les experts ont déclaré qu'on pouvait constater un changement de comportement du recourant face à l'alcool, mais que leurs conclusions restaient les mêmes, à savoir que le recourant souffre d'alcoolodépendance, actuellement en rémission. Le Dr Favrat a déclaré que, du point de vue médical, on pourrait peut être envisager de restituer le permis au recourant, en maintenant la poursuite du contrôle de l'abstinence, mais que la loi empêchait cette restitution. La Dresse Selz a relevé que l'abstinence dont se prévaut le recourant ne pouvait pas avoir débuté au mois de septembre 2002, puisque les tests hépatiques étaient encore très perturbés au moment de l'expertise en octobre 2002.

Considérant en droit:
1. Selon les art. 17 al. 1bis LCR et 33 al. 1 OAC, le permis d'élève conducteur ou le permis de conduire sera retiré pour une durée indéterminée si le conducteur n'est pas apte à conduire un véhicule automobile soit pour cause d'alcoolisme ou d'autres formes de toxicomanie soit pour des raisons d'ordre caractériel, soit pour d'autres motifs.
Selon la jurisprudence du Tribunal fédéral, un conducteur s'adonne à la boisson s'il consomme habituellement de l'alcool en quantité excessive et ne peut pas se départir de cette habitude par sa propre volonté. On ne saurait toutefois considérer comme alcoolique celui qui a conduit trois fois un véhicule automobile en état d'ivresse en l'espace de dix ans. Au contraire, il doit être prouvé même dans un tel cas que l'intéressé consomme régulièrement des quantités d'alcool telles que sa capacité de conduire en est diminuée et qu'il est incapable de combattre cette tendance par sa volonté propre. Les obligations qui sont liées au retrait de sécurité, notamment celle de se soumettre à un contrôle d'abstinence pendant le délai d'épreuve, portent profondément atteinte à la sphère personnelle. Il faut donc procéder d'office et dans chaque cas particulier à un examen des circonstances personnelles et des habitudes de l'intéressé en matière de boissons. L'autorité doit user correctement de son pouvoir d'appréciation au vu des circonstances du cas pour déterminer l'étendue des mesures d'instruction nécessaires, notamment pour décider si une expertise médicale doit être ordonnée (ATF 104 Ib 46, c.1a, JT 1978 I 412).
Selon la récente jurisprudence du Tribunal fédéral en matière de toxicomanie, il en va de la drogue comme de l'alcool: la dépendance de la drogue ou de l'alcool doit être telle que l'intéressé est plus exposé que toute autre personne au danger de se mettre au volant dans un état - durable ou permanent - qui ne garantit plus une conduite sûre. Le retrait de sécurité présuppose la preuve d'une telle dépendance; le soupçon de toxicomanie à la drogue ou à l'alcool justifie seulement le retrait préventif du permis de conduire pendant la durée de l'instruction (ATF 124 II 559).
2. En l'espèce, le recourant conteste la mesure de sécurité ordonnée à son encontre et, se prévalant des résultats des tests sanguins effectués au mois de février et mars 2003, allègue qu'il est abstinent depuis le mois de septembre 2002, date que les experts entendus à l'audience ont contesté, vu les résutats défavorables du test effectué au mois d'octobre 2002.
La question de savoir depuis quand il peut se prévaloir d'une abstinence d'alcool n'est toutefois pas pertinente au stade actuel de la procédure : en effet, la question de la vérification de la durée d'abstinence d'alcool ne se pose que lorsque celui qui fait l'objet d'une mesure de retrait de sécurité pour cause d'alcoolisme demande la restitution de son permis de conduire.
En définitive, la question qui se pose est celle de déterminer si, au moment des faits qui ont donné lieu à la présente procédure, le recourant souffrait d'un penchant abusif pour l'alcool et qu'il présentait plus que toute autre conducteur le risque de prendre le volant en état d'ébriété. En l'espèce, au vu du rapport de l'UMTR et après avoir entendu les experts, présents à l'audience, force est de constater qu'il faut répondre à cette question par l'affirmative: en effet, il ressort du rapport de l'UMTR, ainsi que des déclarations des experts que le recourant remplissait au moment de l'expertise plusieurs critères permettant de conclure à une dépendance psychique et physique à l'alcool : une affection hépatique (hépatite éthylique), ainsi qu'une consommation abusive chronique d'alcool, attestées par les résultats des tests sanguins 2 à 3 fois plus élevés que la normale et une tolérance élevée à l'alcool attestée par la lettre du Dr B._ expliquant que le recourant avait bu un litre de vin avant la consultation. Au vu de ces éléments, le recourant doit être considéré comme un conducteur présentant plus que tout autre le risque de se mettre au volant dans un état le rendant dangereux pour la circulation. En effet, selon le médecin assesseur du tribunal, le recourant, qui souffre d'alcoolodépendance en rémission, présente non seulement un risque élevé de rechute, mais également, plus que tout autre, le risque de prendre le volant sous l'influence de l'alcool, au vu de sa grande tolérance à l'alcool qui lui permet de se croire apte à conduire, alors qu'il ne l'est pas.
3. C'est donc à juste titre que l'autorité intimée a prononcé un retrait de sécurité fondé sur l'art. 17 al. 1 bis LCR à l'encontre du recourant. Correspondant à la durée minimale d'un an prévue par l'art. 17 al. 1bis, 2ème phrase LCR, la durée du délai d'épreuve fixée par l'autorité intimée doit également être confirmée, de même que les conditions de restitution du droit de conduire qui sont conformes à la pratique admise par la jurisprudence (ATF 127 II 122 consid. 3b; ATF 126 II 361; ATF 126 II 185) et qui représentent pour le recourant le moyen de démontrer qu'il est parvenu à surmonter durablement son inaptitude.
Au vu de ce qui précède, la décision attaquée doit être maintenue et le recours rejeté aux frais de son auteur qui n'a pas droit à des dépens.