Decision ID: c00cf10e-74bf-465d-b166-069f975929d5
Year: 2022
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte déposé le 4 avril 2022, A_, B_ et C_, en leurs noms propres, recourent contre l'ordonnance du 21 mars 2022, notifiée le lendemain, par laquelle le Ministère public a ordonné le classement de la procédure à l'égard de D_ (chiffre 1 du dispositif) et ordonné la levée du séquestre portant sur la moitié du prix de vente des immeubles du précité, effectué en mains de l'Office des poursuites du district de J_ [VD] (chiffre 3).
Les recourants sollicitent préalablement la restitution de l'effet suspensif.
Ils concluent, sous suite de frais et dépens, à l'annulation de l'ordonnance querellée, à ce que le Ministère public se voie ordonner de donner suite à leurs réquisitions de preuves et de renvoyer en jugement D_ pour abus de confiance.
b.
Les recourants ont versé les sûretés en CHF 3'000.- qui leur étaient réclamées par la Direction de la procédure.
c.
Par ordonnance du 5 avril 2022 (
OCPR/16/2022
), la Direction de la procédure a accordé l'effet suspensif au recours.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
La société E_ SA a été inscrite au Registre du commerce de Genève le _ 2011.
A_, B_ et C_ en étaient les actionnaires.
b.
Les trois précités ont confié à D_ le mandat de gérer cette société. Il a ainsi occupé, depuis l'inscription de la société jusqu'au 2 mai 2014, la fonction d'administrateur, avec signature individuelle.
c.
Le 9 octobre 2013, A_, B_ et C_ ont résilié le mandat de D_.
d.
Dans un "
Settlement agreement
" daté du 12 février 2014, les parties ont notamment prévu que D_ démissionnerait de sa fonction d'administrateur dès la signature de l'accord.
e.
Dès le 5 juin 2014, A_ a été inscrit au Registre du commerce en qualité d'administrateur président de E_ SA, qui est entretemps entrée en liquidation.
f.
Le _ mars 2017, la faillite de E_ SA a été prononcée judiciairement et la société radiée le _ suivant.
g.
Le 22 mars 2017, A_, B_ et C_, en leurs noms propres, ont déposé plainte contre D_ pour abus de confiance (art. 138 CP), gestion déloyale (art. 158 CP) et "
toute autre infraction pouvant entrer en ligne de compte
".
Alors que le "
Settlement agreement
" prévoyait la destitution de D_ de son rôle de directeur dès la signature du document, sa radiation du Registre du commerce n'était intervenue que trois mois plus tard, soit le 2 mai 2014. Après le départ de celui-ci, ils avaient constaté que plusieurs créanciers de E_ SA n'avaient pas été payés et que l'intéressé s'était en outre versé, sur un compte lui appartenant, des montants depuis le compte F_ de la société. Les relevés bancaires faisaient ainsi état de versements, ordonnés par D_, sur un compte 1_ ouvert auprès de [la banque] G_ (ci-après: G_), dont:
- USD 31'967.20, crédités le 2 octobre 2013;
- USD 160'486.80, crédités le même jour;
- USD 100'000.-, crédités le 7 octobre 2013; et
- USD 400'000.-, crédités le 8 octobre 2013,
soit USD 692'454.- au total.
h.
Le 3 avril 2017, le Ministère public a ouvert une instruction contre D_, pour abus de confiance (art. 138 CP) et gestion déloyale (art. 158 CP).
i.
Entendu 23 novembre 2017, en présence du conseil de A_, B_ et C_, D_ a contesté les faits reprochés.
La fin de son mandat s'inscrivait dans un contexte conflictuel. Il avait cessé toute activité pour E_ SA dès la signature de l'accord, sans accès aux comptes et sans utiliser sa signature jusqu'à sa radiation du Registre du commerce. Il avait procédé aux virements mentionnés dans la plainte à la demande des actionnaires de la société, en particulier sur instructions contenues dans un courriel de A_ du 2 octobre 2013. Son compte n'avait servi qu'à titre transitoire, avant qu'il ne reçoive de E_ (DUBAI) LTD la consigne de reverser ces fonds sur les comptes bancaires de cette société, auxquels il n'avait pas accès. E_ (DUBAI) LTD était gérée par H_, laquelle disposait seule d'une procuration sur les comptes, ouverts auprès de [la banque] G_.
j.
Par voie de commissions rogatoires adressées au Ministère de la Justice des Emirats arabes unis les 3 avril 2017 et 26 février 2018, le Ministère public a sollicité des autorités le séquestre des avoirs du compte 1_ et la saisie de la documentation y relative, l'audition de H_ en qualité de témoin et le séquestre des comptes de E_ (DUBAI) LTD ouverts en les livres de G_.
Ces commissions rogatoires sont restées sans suite à ce jour. Dans une lettre du 4 novembre 2019 adressée au conseil de D_, le Ministère public a expliqué que la situation avait "
défavorablement évoluée s'agissant des conditions d'entraide entre la Suisse et les Émirats arabes unis, les chances de succès des demandes d'entraide à ce pays devant être considérées comme très faibles voire inexistantes
".
k.
Le 3 août 2018, le Ministère public a prononcé le blocage du feuillet et la restriction au droit d'aliéner de la part de copropriété de la parcelle n° 2_, plan n° 3_, de la commune de I_ (VD), au chemin 4_ no. _, au nom de D_.
Cette propriété a, par la suite, fait l'objet d'une réalisation forcée avec l'accord du Ministère public et le prix de vente revenant à D_ a, à son tour, été séquestré le 25 mai 2019.
l.
Des pièces versées par les parties au cours de la procédure, il ressort notamment les éléments suivants:
- dans un courriel daté du 2 octobre 2013, A_ a donné à D_ la consigne de virer CHF 108'000.- sur son compte personnel à [la banque] G_;
- les 9 et 10 octobre 2013, les sommes de USD 620'000.- et USD 67'320.47 ont été débitées du compte 1_ au bénéfice de deux comptes appartenant à E_ (DUBAI) LTD;
- dans un document daté du 7 juin 2012, H_ se voit conférer un pouvoir exclusif de signature pour le compte de E_ (DUBAI) LTD auprès de G_. Le bas de page comporte la signature de D_ mais pas celle de l'intéressée;
- selon un accord du 27 octobre 2013 entre E_ (DUBAI) LTD et H_, sa signature ne figurant toutefois pas sur le document fourni, la précitée est devenue, dès le 27 octobre 2013, "
Senior Executive Officier
", répondant directement auprès du conseil d'administration de cette société;
- par courriel du 25 novembre 2014, D_ a répondu à A_ lui rappelant notamment avoir, le 8 juillet 2014, remis au conseil de ce dernier un document intitulé "
Confirmation of the transfert of membership trust
" relatif à E_ (DUBAI) LTD;
- D_ a occupé le poste de directeur de E_ (DUBAI) LTD à tout le moins jusqu'au 17 juillet 2014. Selon le "
Membership Interest Certificate n° 4_
" du 10 octobre 2013, D_ était titulaire de 620'000.- parts, d'une valeur d'un dollar chacune, de cette société.
m.
Par lettre datée du 5 novembre 2019, le Ministère public a signifié à A_, B_ et C_ son intention de leur dénier la qualité de partie plaignante, dans la mesure où les infractions dénoncées dans la plainte visaient le patrimoine de E_ SA exclusivement.
n.
Le 22 novembre 2019, les intéressés ont répondu que leur plainte portait sur, outre l'abus de confiance et la gestion déloyale, "
toute autre infraction pouvant entrer en ligne de compte
". Les comportements dénoncés tombaient également sous le coup de la banqueroute frauduleuse et fraude dans la saisie (art. 163 CP) et diminution effective de l'actif au préjudice des créanciers (art. 164 CP).
o.
À deux reprises, soit en octobre 2020 et durant l'été 2021, le Ministère public a cherché à organiser une confrontation entre les parties, sans que cela n'aboutisse.
p.
Le 14 octobre 2021, le Ministère public a rendu un avis de prochaine clôture, informant les parties de son intention de classer la procédure.
En réponse, A_, B_ et C_ ont requis l'audition du premier nommé et celle de D_.
C.
Dans l'ordonnance querellée, le Ministère public constate, pour rejeter les réquisitions de preuves, que l'audition contradictoire de D_ était déjà intervenue et qu'il n'était pas nécessaire de la répéter. Quant à A_, son audition était matériellement irréalisable. Seule une réponse aux commissions rogatoires pouvait apporter des éléments utiles à l'enquête mais ces demandes restaient lettre morte. S'agissant des faits reprochés à D_, le motif relatif aux transferts litigieux divergeait entre les parties. Il n'était toutefois pas établi que D_ se fut indûment enrichi, ni même qu'il aurait agi sans l'accord de E_ SA. En l'absence d'un retour des commissions rogatoires, il était impossible de déterminer qui avait réellement profiter de ces opérations, ni de déceler une intention délictueuse de D_. Dans ces circonstances, les probabilités d'un acquittement apparaissaient supérieures à celles d'une condamnation, justifiant le classement de la procédure.
D.
a.
Dans leur recours, déposé en leurs noms propres, A_, B_ et C_ soutiennent succinctement, à la forme, disposer d'un intérêt juridiquement protégé en tant que parties plaignantes et lésées "
par le classement que constitue la décision attaquée
". Sur le fond, l'ordonnance querellée violait le droit d'être entendu de A_, celui-ci n'ayant jamais pu être entendu sur les faits de la cause. Elle était également contraire au principe "
in dubio pro duriore
". Les paiements effectués par D_ ne servaient aucun intérêt de E_ SA. Ses explications à ce sujet n'étaient pas convaincantes et E_ (DUBAI) LTD lui appartenait. Des indices sérieux existaient ainsi de la commission d'un abus de confiance. La saisie devait en outre être maintenue.
b.
Par ses observations, le Ministère public conteste la qualité pour agir de C_ et "
B_
" [B_], se rapportant à l'appréciation de la Chambre de céans s'agissant de A_. Sur le fond, les documents versés à la procédure laissaient supposer que des liens existaient entre A_ et E_ (DUBAI) LTD ainsi que H_. En l'absence de réponses apportées par les commissions rogatoires, il ne pouvait être établi à satisfaction de droit que les transferts effectués par D_ étaient indus. Enfin, le caractère justifié du classement ordonnait la levée du séquestre.
c.
D_ a sollicité une prolongation du délai pour déposer des observations, mais aucune écriture n'est parvenue à la Chambre de céans.
d.
A_, B_ et C_ répliquent, contestant les observations du Ministère public et soutenant qu'ils étaient lésés dans la mesure où ils étaient liés à D_ par un mandat.

EN DROIT
:
1.
1.1.
Le recours a été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP) et concerne une ordonnance sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP).![endif]>![if>
Reste à examiner si les recourants disposent d'un intérêt juridique protégé à recourir selon l'art. 382 al. 1 CPP.
1.2.
La qualité pour recourir de la partie plaignante, du lésé ou du dénonciateur contre une ordonnance de classement ou de non-entrée en matière est subordonnée à la condition qu'ils soient directement touchés par l'infraction et puissent faire valoir un intérêt juridiquement protégé à l'annulation de la décision. En règle générale seul peut se prévaloir d'une atteinte directe le titulaire du bien juridique protégé par la disposition pénale qui a été enfreinte (ATF
129 IV 95
consid. 3.1 et les arrêts cités), ce qui exclut les personnes subissant un préjudice indirect ou par ricochet, tel le proche ou le créancier (ATF
92 IV 1
consid. 1 p. 2; arrêt du Tribunal fédéral
1B_9/2015
du 23 juin 2015 consid. 2.3.1 et les références doctrinales citées; G. PIQUEREZ,
Traité de procédure pénale suisse
, 2006, p. 656 n. 1027).
1.3.
Lorsqu'une infraction est perpétrée au détriment du patrimoine d'une personne morale, seule celle-ci subit un dommage et peut donc prétendre à la qualité de lésée, à l'exclusion des actionnaires d'une société anonyme, des associés d'une société à responsabilité limitée, des ayants droit économiques et des créanciers desdites sociétés (ATF
141 IV 380
consid. 2.3.3 p. 386 ;
140 IV 155
consid. 3.3.1 p. 158).
Si la société tombe en faillite, elle conserve la qualité de lésée jusqu'au moment de sa radiation du registre du commerce, soit également pendant la liquidation. L'administration de la faillite peut agir au nom du failli et faire valoir tous les droits qui lui reviennent (Y. JEANNERET / A. KUHN / C. PERRIER DEPEURSINGE (éds),
Commentaire romand : Code de procédure pénale suisse,
2
e
éd., Bâle 2019, n. 23 ad art. 115).
En droit suisse, une société radiée du registre du commerce a cessé d'exister juridiquement et sa raison sociale est éteinte (art. 746 CO; ATF
132 III 731
consid. 3.1 p. 733 et la jurisprudence citée).
1.4.
En l'espèce, la plainte des recourants dénonçait un abus de confiance et une gestion déloyale, soit des infractions protégeant le patrimoine, en lien avec des transferts touchant exclusivement les avoirs de E_ SA.
Cette société est aujourd'hui radiée du Registre du commerce, si bien qu'elle n'a plus d'existence propre.
Nonobstant cela, les recourants, en leur qualité d'anciens actionnaires, n'ont donc pas été touchés directement par les agissements – dont le caractère pénal ou non peut rester indécis – du prévenu. L'éventuel lien contractuel, sous la forme d'un mandat, qui les liaient à celui-ci n'est pas de nature à modifier ce constat.
Les infractions dans la faillite (art. 163 et 164 CP) ne leur permettent pas non plus de s'estimer lésés. Celles-ci n'ont jamais été considérées au cours de la procédure, étant rappelé que l'instruction ouverte le 3 avril 2017 portait uniquement sur les infractions d'abus de confiance et de gestion déloyale, et les recourants n'ont par ailleurs jamais allégué, ni,
a fortiori
, démontré leur statut de créanciers à l'égard de la société.
Par ailleurs, A_, qui a occupé la fonction d'administrateur, ne prétend aucunement dans son recours agir au nom de la société, mais bien en son nom propre. S'il est vrai qu'une société radiée peut faire l'objet d'une réinscription au registre suisse du commerce lorsqu'elle est partie à une procédure judiciaire (art. 935 al. 2 ch. 2 CO), il apparaît en l'état que le précité agit en tant qu'acteur individuel défendant ses propres intérêts. Cela est d'autant plus vrai que la qualité de partie plaignante des recourants a déjà été remise en cause par le Ministère public – qui n'a toutefois pas été au bout de sa démarche – sans que cela ne pousse les intéressés à démontrer, au cours de l'instruction ou dans leur recours, qu'ils cherchaient à sauvegarder les intérêts de la société radiée et non pas les leurs. En particulier, ils n'ont pas entrepris de démarches pour faire réinscrire E_ SA, alors que, comme expliqué ci-dessus, seule cette entité pouvait prétendre au statut de lésée par les agissements dénoncés.
2.
Il résulte de ce qui précède que les recourants ne disposent d'aucun intérêt juridique protégé pour recourir contre le classement de la procédure. ![endif]>![if>
Leur recours est, partant, irrecevable.
3.
Par voie de conséquence, tout soupçon contre le prévenu étant effacé par le classement, le séquestre n'a plus lieu d'être et la conclusion visant à son maintien peut être écartée, indépendamment de savoir si les recourants disposaient de la qualité pour agir sur cet aspect. ![endif]>![if>
4.
Les recourants, qui succombent, supporteront les frais envers l'État, fixés en totalité à 3'000.- (art. 428 al. 1 CPP et 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP ;
E 4 10.03
).![endif]>![if>
5.
Le prévenu a normalement droit à une indemnité pour ses dépenses occasionnées par l'exercice raisonnable de ses droits de procédure (art. 429 al. 1 let. a CPP
via
art. 436 al. 1 CPP). ![endif]>![if>
Toutefois, l'activité de son conseil s'est limitée à demander une prolongation du délai pour déposer des observations, lesquelles ne sont jamais parvenues à la Chambre de céans.
Il convient dès lors de renoncer à lui allouer une quelconque indemnité.
* * * * *