Decision ID: ece4da14-a111-5592-928c-3d33198e7805
Year: 2017
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_003
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
A.
a.
Par contrat du 14 octobre 2005, le GARAGE B_ (ci-après : le GARAGE B_) – concessionnaire de la marque de véhicule C_ – a engagé A_ en qualité de conseiller de vente.
Parmi les documents signés par les parties figure une clause de non-concurrence faisant partie intégrante du contrat de travail, à teneur de laquelle A_ s’est engagé à ne pas faire concurrence au GARAGE B_ dans les marques qu’il représente et ce pendant une durée de deux ans dès la fin des rapports de travail, dans le canton de Genève ainsi que dans la région nyonnaise. En cas de violation de cet engagement, A_ s'engageait à payer au GARAGE B_ une peine conventionnelle représentant la totalité de ses six derniers salaires, la preuve d’un dommage supplémentaire étant réservée.
b.
Le 13 février 2014, le GARAGE B_ a licencié A_ avec effet au 31 août 2014.
B.
a.
Par demande déposée le 28 janvier 2015 au greffe du Tribunal des prud’hommes (ci-après également: le Tribunal), A_ a assigné le GARAGE B_ en paiement d’une indemnité pour résiliation abusive de 104'898 fr. plus intérêts moratoires à 5% dès le 13 février 2014 (C/1_/2014).
b.
Le GARAGE B_ a conclu au déboutement de son ancien employé.
c.
La Tribunal ayant à connaître de ce litige était présidé par D_.
A_ n’a pas sollicité sa récusation lorsque la composition du Tribunal lui a été communiquée.
d.
Par jugement du 15 janvier 2016, le Tribunal a débouté A_ de toutes ses conclusions.
Ce dernier n’a pas formé appel contre cette décision.
C. a.
Par demande déposée au greffe du Tribunal des prud’hommes le 15 avril 2016, le GARAGE B_ a assigné A_ en paiement d’une somme totale de 104'898 fr. avec intérêts à 5% l’an dès le 1
er
juin 2015, correspondant à six mois de salaire, pour violation de la clause de prohibition de faire concurrence. Il a également conclu à ce qu’il soit ordonné à A_ de cesser son activité pour les véhicules de marque C_ auprès de son nouvel employeur et ce jusqu’au 31 août 2016, sous la menace de la peine prévue par l’art. 292 CP.
b.
Par mémoire de réponse du 16 septembre 2016, A_ a conclu à l’irrecevabilité de la demande et au déboutement du GARAGE B_ de toutes ses conclusions.
c.
Par avis du 11 novembre 2016, le greffe du Tribunal a informé les parties de ce que ce dernier serait présidé par D_, un délai de sept jours leur étant imparti pour annoncer un éventuel motif de récusation.
d.
Le 17 novembre 2016, A_ a demandé la récusation de D_. Il a exposé avoir appris, peu de temps auparavant, que ce dernier était administrateur avec signature individuelle de E_. Or, cette dernière était une cliente du groupe B_, auquel elle avait acheté un nombre important de véhicules; elle faisait également appel à lui pour l’entretien de ces derniers. D_ avait en outre déjà été appelé à "trancher partiellement la même cause" en statuant précédemment dans la cause C/1_/2014.
e.
Dans sa réponse du 21 novembre 2016, le GARAGE B_ s’est opposé à la demande de récusation au motif que celle-ci était floue, tardive, téméraire, infondée et non documentée. Elle a fait valoir que A_ savait, ou était en mesure de savoir depuis longtemps, que D_ était administrateur de E_, puisqu’il l’était depuis trente ans, et qu’il n’avait pas demandé la récusation de celui-ci dans la précédente procédure.
f.
Interpellé par le président du Tribunal en charge de la requête de récusation, D_ a contesté tout motif de récusation. Il a admis que le garage B_ était l'un des quatre fournisseurs de véhicules de E_, qui lui achetait des fourgonnettes. Pour le surplus, il a expliqué ne plus s'occuper depuis plusieurs années de l'achat des véhicules et ne pas participer aux négociations, ces tâches ayant été confiées à deux de ses collaborateurs, lui-même se contentant de signer les contrats d'achat et de régler les factures. Il ne connaissait pas B_, ni les directeurs de sa société et n'avait eu affaire à l'un d'entre eux que dans le cadre de la précédente procédure ayant opposé les parties devant le Tribunal des prud'hommes. Le GARAGE B_ étant un fournisseur et non un client, il n'avait aucune raison de faire montre de complaisance ou de favoritisme à son égard. Pour le surplus, il était d'usage au sein du Tribunal des prud'hommes, lorsque deux causes opposaient les mêmes parties, de les confier au même Président et ce pour des raisons d'économie de procédure.
g.
Par jugement
JTPH/460/2016
du 22 décembre 2016, le Président du groupe 4 du Tribunal des prud'hommes a rejeté la demande de récusation. Il a considéré qu’au vu de la fonction occupée par D_ au sein de la société E_, il n'y avait pas lieu de douter du fait qu'il ne s’occupait pas personnellement de l’achat et de la gestion des véhicules professionnels, de sorte qu’il ne traitait pas directement avec le GARAGE B_. Il ne pouvait donc être retenu qu’il pourrait manquer d’impartialité pour trancher le litige qui lui était soumis. En outre, le fait que D_ ait tranché antérieurement une affaire ayant opposé les mêmes parties ne suffisait pas à faire douter de son indépendance et de son impartialité.
D. a.
Par acte expédié au greffe de la Cour de justice le 2 janvier 2017, A_ a recouru contre ce jugement, qu’il a reçu le 23 décembre 2017. Il a conclu à son annulation et à la récusation de D_.
Il a relevé qu'il ressortait des explications fournies par ce dernier que le GARAGE B_ était un fournisseur régulier de E_, dont D_ était administrateur avec signature individuelle. Compte tenu de l'activité déployée par ces deux sociétés, les contrats conclus ne pouvaient être qualifiés d'anodins et leurs relations s'inscrivaient dans la durée. D_ participait par ailleurs directement aux relations commerciales entre les deux sociétés, compte tenu du fait qu'il signait les contrats. Ces faits étaient incompatibles avec un déroulement serein de la procédure et les exigences d'un procès correct et équitable.
b.
Le GARAGE B_ a conclu à la confirmation du jugement attaqué, au déboutement de A_ de toutes ses conclusions, tous les frais judiciaires devant être mis à la charge de ce dernier, ainsi qu’une amende disciplinaire de 2'000 fr.
c.
A_ ayant renoncé à répliquer, le greffe de la Cour a informé les parties, par avis du 27 février 2017, de ce que la cause était gardée à juger.
E.
Il résulte de la consultation du Registre du commerce que D_ est administrateur avec signature individuelle de E_ – société ayant pour but l’exploitation d'une entreprise de messagerie et transport, et services liés à l'activité des transports locaux et internationaux – depuis sa fondation en 1987.

EN DROIT
1.
1.1
La décision querellée ayant trait à la récusation de l’un des membres du Tribunal des prud’hommes, seule la voie du recours
stricto sensu
est ouverte (art. 50 et 319 let. b ch. 1 CPC).
![endif]>![if>
1.2
Formé en temps utile et selon la forme prescrite par la loi (art. 130, 131, et 321 al. 1 et 2 CPC) devant l’autorité compétente (art. 14 al. 3 de la loi sur le Tribunal des prud’hommes,
E 3 10
) par une partie qui y a intérêt (art. 59 al. 2 let. a CPC), le recours est recevable.
2.
Dans le cadre d'un recours, le pouvoir d'examen de la Cour est limité à la violation du droit et à la constatation manifestement inexacte des faits (art. 320 CPC).
Les requêtes de récusation s'examinent sous l'angle de la vraisemblance (art. 49 CPC).
3.
3.1.1
Selon les art. 30 al. 1er Cst. et 6 ch. 1 CEDH, toute personne dont la cause doit être jugée dans une procédure judiciaire a droit à ce que celle-ci soit portée devant un tribunal dénué de prévention, indépendant et impartial. Cette garantie a pour but d’éviter que des circonstances extérieures à l’affaire puissent influencer le jugement d’une manière qui ne serait pas objective, en faveur ou au détriment d’une partie. L’art. 30 al. 1er Cst. doit contribuer à assurer dans chaque cas la transparence nécessaire pour un procès correct et équitable, et ainsi, permettre un jugement juste (ATF
140 II 221
consid. 4.1 = JdT
2014 II 425
et la nombreuse jurisprudence citée).
Pour être à même de trancher un différend avec impartialité, un juge ne doit pas se trouver dans la sphère d'influence des parties. Un rapport de dépendance, voire des liens particuliers entre le juge et une personne intéressée à l'issue de la procédure, telle qu'une partie ou son mandataire, peuvent, selon leur nature et leur intensité, fonder un soupçon de partialité, sans qu'il soit nécessaire de montrer que le juge est effectivement prévenu (arrêt du Tribunal fédéral
1P.267/2006
du
17 juillet 2006 consid. 2.1.2 ; ATF
140 II 221
consid. 4.2 = JdT
2014 II 425
).
Les magistrats doivent notamment se récuser lorsqu’ils ont un intérêt personnel dans la cause (art. 47 al. 1 let. a CPC) ou qu’ils pourraient être prévenus de toute autre manière, notamment en raison d’un rapport d’amitié ou d’inimitié avec une partie ou son représentant (art. 47 al. 1 let. f CPC).
Parmi les «intérêts personnels» visés à l’art. 47 al. 1er let. a CPC ne figurent pas seulement ceux qui concernent directement la personne du magistrat ou du fonctionnaire judiciaire, mais aussi ceux qui les concernent indirectement. Il faut dans cette dernière hypothèse que ceux-ci aient une certaine proximité personnelle avec la cause. L’intérêt peut être matériel ou idéal, et peut influencer la situation aussi bien juridique que factuelle. Il faut toutefois qu’il soit de nature à mettre en cause l’indépendance du magistrat ou du fonctionnaire judiciaire concerné; celui-ci ne doit pas seulement être touché de manière générale, mais être affecté dans sa sphère personnelle davantage que les autres membres du tribunal. L’intérêt peut aussi se concrétiser dans le lien que le juge a avec un tiers, soit parce que ce lien peut procurer au magistrat concerné un inconvénient ou un avantage en relation avec l’issue du litige (cf. arrêt du Tribunal fédéral
4A_162/2010
du 22 juin 2010 c. 2.2 ad art. 34 al. 1er let. a LTF).
Le juge doit se récuser lorsqu'il est employé ou en relations commerciales avec une partie (CPC, Bohnet, ad. art. 47 n. 16).
La garantie du juge naturel est déjà violée lorsque des circonstances objectivement constatées peuvent donner l’apparence d’une prévention ou faire redouter une activité partiale du magistrat. D’après la jurisprudence, il y a partialité ou prévention dans le sens précité lorsque, sur la base de toutes les circonstances matérielles et procédurales, apparaissent des faits susceptibles de donner l’impression qu’il existe un doute sur l’impartialité du juge. Il ne faut cependant pas se fonder sur les impressions subjectives d’une partie. Le doute sur l’impartialité du juge doit bien plutôt être fondé de manière objective. Il suffit qu’il existe des circonstances qui, prises en compte objectivement, permettent de conclure à une apparence de prévention et de partialité. Pour admettre une récusation, il n’est pas nécessaire que le juge soit effectivement prévenu (ATF
140 II 221
précité).
3.1.2
La partie qui entend obtenir la récusation d'un magistrat ou d'un fonctionnaire judiciaire la demande au tribunal aussitôt qu'elle a eu connaissance du motif de récusation (art. 49 CPC).
3.2.1
Dans le cas d'espèce, la demande de récusation a été formée dans le délai imparti pour ce faire par le Tribunal des prud'hommes dans son avis du
11 novembre 2016. Le fait que A_ n'ait pas sollicité la récusation de D_ lors de la précédente procédure ayant opposé les parties ne saurait lui être reproché, dans la mesure où s'il pouvait certes découvrir aisément, à ce stade déjà, que D_ était administrateur avec signature individuelle de la société E_, il n'est pas établi, ni même rendu vraisemblable, qu'il ait su à ce moment-là que E_ était cliente du GARAGE B_.
C'est par conséquent à juste titre que le Tribunal des prud'hommes est entré en matière sur la demande de récusation.
3.2.2
Sur le fond, il est établi que le Président du Tribunal des prud'hommes en charge de la procédure opposant A_ au GARAGE B_ est l'administrateur, avec signature individuelle, de la société E_. Il est également établi que cette dernière acquiert de manière régulière auprès du GARAGE B_ une partie des véhicules qu'elle utilise dans le cadre de ses activités, garage auquel elle est par ailleurs liée par un contrat d'entretien. Quand bien même D_ ne négocie pas lui-même les contrats d'achat et d'entretien des véhicules, cette tâche étant dévolue à deux de ses collaborateurs selon les explications qu'il a fournies, il n'en demeure pas moins qu'il les signe personnellement et que lesdits collaborateurs sont ses subordonnés. Par ailleurs, la relation commerciale entretenue par E_ et le GARAGE B_ n'est ni occasionnelle, ni de peu d'importance, puisqu'elle concerne une partie des véhicules utilisés par la société de transports pour ses activités, qui sont notoirement étendues et qu'elle s'inscrit dans la durée.
Il résulte par conséquent de ce qui précède que E_, administrée par D_, qui dispose d'une signature individuelle, entretient des relations commerciales suivies avec l'une des parties à la procédure. Même si aucun élément concret ne permet de retenir à ce stade que D_ pourrait se montrer partial au détriment de A_, dans le but de favoriser une partie avec laquelle la société qu'il administre entretient des relations commerciales, les circonstances décrites ci-dessus, prises en compte objectivement, permettent de conclure à une apparence de prévention et de partialité, étant rappelé que pour admettre une récusation, il n’est pas nécessaire que le juge soit effectivement prévenu.
Au vu de ce qui précède, c'est à tort que la demande de récusation formée par A_ a été rejetée. Le jugement du 22 décembre 2016 sera par conséquent annulé et la demande de récusation admise.
4.
L’intimée sollicite la condamnation du recourant à une amende disciplinaire prévue à l'art. 128 al. 3 CPC au motif que la demande de récusation aurait pour seul et unique but de retarder la procédure.
Compte tenu de l'issue du recours formé par A_, lequel a été admis, la Cour ne donnera pas suite aux conclusions de l'intimée, lesquelles sont infondées.
5.
Un émolument, arrêté à 300 fr., sera mis à la charge de l'intimée, qui succombe (art. 105, 106 al. 1 CPC; art. 19, 68 RTFMC). Il sera compensé avec l'avance de même montant effectuée par le recourant (art. 111 al. 1 CPC). L'intimée sera en conséquence condamnée à verser la somme de 300 fr. au recourant au titre de remboursement de frais (art. 111 al. 2 CPC).
Il n'est pas alloué de dépens (art. 22 al. 2 LaCC).
* * * * *