Decision ID: e3ef7698-d6f7-57be-9468-b2576d0a8dda
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte expédié le 22 juillet 2021, A_ et B_ recourent
contre l'ordonnance
du 21 juillet 2021, reçue le même jour, par laquelle le Ministère public a ordonné l'autopsie du corps de C_, leur père.
Les recourantes se sont opposées à cette autopsie, avec demande d'effet suspensif.
b.
Par ordonnance du 23 juillet 2021 (
OCPR/31/2021
), la Direction de la procédure de la Chambre de céans a rejeté cette dernière requête. Le sort des frais a été renvoyé à la décision sur le fond.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
C_, né le _ 1934, est sorti de clinique le 17 juillet 2021, contre avis médical (il avait signé une décharge), après sept mois d'hospitalisation, dont plusieurs semaines à la clinique de D_ à E_ (Vaud). Le 20 juillet 2021, il avait dit à l'infirmière à domicile que sa longue hospitalisation avait été difficile à supporter et qu'il avait parfois eu des idées noires, mais que "
cela allait mieux à présent
".
b.
Le 21 juillet 2021, il a été retrouvé inanimé, dans les toilettes de son domicile, une arme à feu à ses côtés. Selon le rapport de renseignements, du même jour, l'impact du projectile était visible au plafond mais seuls des fragments avaient été retrouvés. Une note manuscrite avait été retrouvée sur le bureau du défunt, avec le texte "
Je n'en peu plus Pardon à tous C_
". La porte d'entrée de l'appartement, fermée, a nécessité une clé pour l'ouvrir de l'extérieur. Le trousseau de clés du défunt se trouvait à l'intérieur de l'appartement. La porte des toilettes était fermée mais non verrouillée. Les policiers, qui n'avaient constaté aucune trace d'effraction, ont conclu que, bien que l'usage d'une arme par une tierce personne ne puisse être formellement exclue, l'hypothèse d'un suicide par arme à feu était "
totalement vraisemblable
".
C.
Par l'ordonnance querellée, le Ministère public a ordonné la mise en sûreté du corps au Centre universitaire romand de médecine légale aux fins d'autopsie et d'examens toxicologiques.
D.
a.
Dans leur recours, A_ et B_ déclarent vouloir s'opposer à l'autopsie de leur père, expliquant que, âgé de 86 ans, il était très malade et sans espoir de guérison.
b.
Dans ses observations, le Ministère public conclut au rejet du recours. Il rappelle que selon la
Recommandation du Conseil des Ministres du Conseil de l'Europe R(99)3
sur l'harmonisation des règles en matière d'autopsie médico-légale
, qui sert de base à l'interprétation du droit suisse (ATF
123 I 121
et ATF
140 I 32
), l'autopsie est ordonnée dans les cas d'homicide ou suspicion d'homicide ainsi que de suicide ou de suspicion de suicide. En l'espèce, il ne pouvait exclure la commission d'une infraction au sens des art. 111ss CP, C_ ayant été retrouvé mort dans son appartement, avec une arme à feu. La délivrance par le médecin du SMUR d'un constat de décès, en lieu et place d'un certificat de décès, plaidait en faveur d'une mort suspecte au sens des art. 253 al. 4 CPP et 68 al. 2 de la loi genevoise sur la santé (
K 1 03
– ci-après, LS). Le fait que le défunt était, selon ses filles, très malade sans espoir de guérison ne changeait rien à la nécessité d'éclaircir les circonstances du décès. Que la porte de l'appartement fût non verrouillée mais claquée ne permettait pas d'exclure que le défunt n'était pas seul au moment de la mort; le résultat de l'autopsie permettrait de décider s'il y avait eu l'intervention d'un tiers.
c.
Le 26 juillet 2021, le Ministère public a autorisé la libération du corps, qu'il a confirmée par ordonnance du 6 octobre suivant.
d.
Les recourantes n'ont pas retiré leur recours.

EN DROIT
:
1.
Le recours est recevable pour avoir été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP), concerner une ordonnance sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP ; cf. la référence citée dans l'
OCPR/33/2020
) et émaner des filles de la personne décédée, qui, en tant que proches, disposent d'un intérêt juridiquement protégé à l'annulation d'un ordre d'autopsie (art. 382 al. 1 CPP ; cf. ATF
127 I 115
consid. 6b et 6d p. 123 s.).
La question de savoir si cet intérêt est encore actuel, vu l'ordonnance rendue par la Chambre de céans le 23 juillet 2021, ou si les recourantes, qui plaident en personne, devaient prendre de nouvelles conclusions en constatation de l'illicéité de l'ordre d'autopsie ou en réparation (comp. avec l'arrêt du Tribunal fédéral
1B_774/2012
du 12 février 2014 consid. 2.3), peut rester ouverte, compte tenu de ce qui suit.
2.
Les recourantes reprochent au Ministère public d'avoir ordonné l'autopsie du corps de leur père.
2.1.
Selon l'art. 253 CPP (Mort suspecte), si lors d’un décès, les indices laissent présumer que le décès n’est pas dû à une cause naturelle, et notamment qu’une infraction a été commise, ou que l’identité du cadavre n’est pas connue, le ministère public ordonne un premier examen du cadavre par un médecin légiste afin de déterminer les causes de la mort ou d’identifier le défunt (al. 1). Si un premier examen du cadavre ne révèle aucun indice de la commission d’une infraction et que l’identité de la personne décédée est connue, le ministère public autorise la levée du corps (al. 2). Dans le cas contraire, le ministère public ordonne la mise en sûreté du cadavre et de nouveaux examens par un institut de médecine légale ou, au besoin, une autopsie. Il peut ordonner la rétention du cadavre ou de certaines de ses parties pour les besoins de l’examen (al. 3). Les cantons désignent les membres du personnel médical tenus d’annoncer les cas de morts suspectes aux autorités pénales (al. 4).
À Genève, l'art. 68 al. 2 LS dispose qu'en cas de mort suspecte, violente ou sur la voie publique et en cas de mort par maladie transmissible présentant un risque grave de santé publique, le médecin concerné doit refuser le certificat de décès. Il délivre alors un simple constat de décès et avise les autorités compétentes pour procéder à la levée de corps. L'art. 1 al. 1 du règlement sur le sort des cadavres et la sépulture (RSép ;
K 1 55.08
) prévoit qu'en cas de levée de corps, le certificat ou constat de décès est établi par le médecin appelé sur les lieux.
2.2.
Un ordre d'autopsie pris en application de l'art. 253 CPP est une mesure de contrainte, qui restreint le droit du défunt de disposer de son cadavre, respectivement le droit de ses proches d'en faire autant. Ce droit découle de la liberté personnelle, garantie par l'art. 10 al. 2 Cst., ainsi que du droit au respect de la vie privée, prévu à l'art. 8 CEDH (ATF
127 I 115
consid. 4 p. 119 s.).
Comme toute restriction à un droit fondamental, une autopsie doit reposer sur une base légale, servir un intérêt public, être proportionnée et ne pas violer l'essence dudit droit (art. 36 Cst. et 197 CPP ; cf. N. TSCHUMY,
Le consentement aux actes sur le cadavre
,
in
S. BESSON
et al.
(éds), Le consentement en droit, Zurich 2018, 279 ss, p. 294 s.). Lorsque les proches de la personne décédée s'opposent à la mesure, il convient de mettre en balance les différents intérêts en présence. Dans le cadre de l'art. 253 CPP, l'intérêt public consiste en la nécessité, dictée par les besoins de l'enquête, de déterminer la cause précise du décès (cf. ATF
127 I 115
consid. 4b p. 119). Un indice évident de commission d'une infraction n'est toutefois pas exigé (Y. JEANNERET / A. KUHN,
Précis de procédure pénale
, 2
e
éd., Berne 2018, n. 14040 p. 363 ; T. FRACASSO / S. GRODECKI,
op. cit.
, p. 218 ss, qui proposent d'interpréter l'art. 253 al. 3 CPP à la lumière des recommandations européennes en matière d'autopsie médico-légale et, partant, d'ordonner une autopsie dans tous les cas de mort non naturelle évidente ou suspectée, et non seulement lorsqu'un premier examen du cadavre révèle un indice de la commission d’une infraction).
2.3.
En l'espèce, la mort du père des recourantes n'est pas intervenue de manière naturelle, mais par l'utilisation d'une arme à feu, dans un appartement certes fermé mais pas verrouillé. L'intérêt de l'enquête commandait ainsi que l'on déterminât la cause et les circonstances du décès, en particulier l'absence d'intervention d'un tiers.
À cet intérêt public s'oppose celui, privé, des recourantes à disposer de la dépouille de leur père sans l'intervention préalable d'un médecin légiste. Cet intérêt, s'il n'est pas négligeable, ne l'emporte toutefois pas sur la nécessité de faire toute la lumière sur les causes du décès et de déterminer si une infraction contre un bien juridique qui jouit en principe d'une protection absolue – la vie humaine – a été commise dans ce cadre. Il s'ensuit que l'atteinte aux droits personnels des recourantes causée par l'ordre d'autopsie litigieux, outre qu'elle repose sur une base légale (art. 253 al. 3 CPP) et sert un intérêt public (la nécessité de clarifier la cause du décès), est également proportionnée, compte tenu du caractère supérieur de l'intérêt public en l'espèce.
Le recours doit donc être rejeté.
3.
Justifiée,
l'ordonnance
querellée sera donc confirmée.
4.
Les recourantes, qui succombent, supporteront, conjointement et solidairement, les frais envers l'État, fixés en totalité à CHF 500.- (art. 428 al. 1 CPP et 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP ;
E 4 10.03
).
* * * * *