Decision ID: 36060f74-8c10-5d2e-a8c7-186644dffcb3
Year: 2002
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_003
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: civil_law

EN FAIT
Par acte du 22 décembre 2001, expédié le 24 du même mois, T_ SARL appelle d’un jugement du 28 juin 2001, communiqué aux parties par plis recommandés du 26 novembre 2001, aux termes duquel le Tribunal des Prud’hommes, groupe 4, l’a (1) déboutée des fins de l’action en libération de dette qu’elle avait déposée dans le cadre de la poursuite n° 00 101071 P, qui lui avait été notifiée par E_ SA, (2) dit que ladite poursuite irait sa voie et (3) débouté les parties de toute autre conclusion.
L’appelante conclut à l’annulation du jugement entrepris et à ce que la Cour, statuant à nouveau, dise et constate qu’elle a valablement opposé en compensation des montants qui lui étaient réclamés dans le cadre de la poursuite susmentionnée (6'834 fr.), la créance en paiement d’une commission salariale qu’elle détient contre E1_ SA (7'200 fr.).
L’intimée conclut à la confirmation du jugement entrepris.
En cours de procédure, la raison sociale de E1_ SA a été modifiée en E_ SA et les parties se sont déclarées d’accord que les qualités de la partie intimée soient modifiées en conséquence.
Les éléments suivants résultent de la procédure :
A. Mme T_ a travaillé dès le 15 novembre 1993 en qualité de fondée de pouvoir au service des ventes de E_ SA, société anonyme avec siège à Genève spécialisée dans la gestion d'immeubles, le courtage immobilier et le conseil en promotion immobilière.
Les parties ont signé un contrat individuel de travail le 31 octobre 1993, dont l'article 5 a la teneur suivante:
"Dès le 15 novembre 1993, la rémunération de Madame T_ est fixée à 5'000.-- fr. doublée en décembre (prorata temporis pour 1993
). Madame
T_
percevra également le 15% des commissions de ventes nettes réalisées par la société, à l'exception de celles touchant les immeubles. Les commissions sont payées dès leur encaissement par la société".
Devant la Cour d’appel, les parties ont admis que par « immeubles » au sens de cette clause contractuelle, il y avait lieu d’entendre « immeubles locatifs ».
Dès le 1
er
janvier 1997, la commission prévue en faveur de Mme T_ a été ramenée à 10%, d’accord entre les parties.
Mme T_ a résilié son contrat de travail le 15 octobre 1998, avec effet au 31 janvier 1999 et, peu après, a fondé T_ SARL, société à responsabilité limitée avec siège à Genève, spécialisée dans le courtage immobilier et la promotion immobilière, dont elle est devenue la seule associée gérante.
B. A la cessation des rapports de travail, les parties ont établi une liste des affaires en cours au 31 janvier 1999, mais non encore finalisées, pour lesquelles Mme T_ pouvait prétendre au versement d’une commission.
Selon E_, il s’agissait de régler une fois pour toutes les affaires en cours en procédant, le cas échéant, à un abattement sur les commissions dues à Mme T_ s’agissant des affaires non finalisées à son départ, cette réduction s’expliquant par le risque résiduel d'échec des opérations. C’est ainsi que 15% d’abattement étaient prévus pour les affaires où la signature de l’acte de vente était d’ores et déjà fixée et 85% d’abattement pour les affaires où il restait encore un certain travail à accomplir. Les parties avaient ainsi finalement arrêté le montant du à Mme T_ à 28'004 fr. 15, lequel lui fut versé avec son dernier salaire, selon fiche du 25 janvier 1999.
Mme T_ conteste que ce décompte ait été établi « pour solde de tous comptes ».
Par courrier du 26 janvier 1999, contresigné pour accord par Mme T_ le lendemain, E_ a en outre autorisé son ancienne employée à poursuivre, dans le cadre de son activité indépendante, la gestion de quatre dossiers de courtage (D1_, D2_, D3_ et D4_). En cas de vente, Mme T_ s’engageait à rétrocéder un tiers de la commission reçue à son ancien employeur.
En septembre 1999, les parties ont encore été en discussion au sujet de la répartition entre elles d’une commission perçue par Mme T_ dans le cadre de la vente d’une arcade et d’un dépôt sis rte de St-Julien et pour laquelle les premières négociations avaient été initiées avant la cessation des rapports de travail, mais qui ne figurait pas sur le décompte établi en janvier 1999; en définitive, les parties ont convenu que, sur cette affaire, E_ percevrait un montant de 6'834.-- fr., TVA non comprise, que T_ , sous la signature de Mme T_, s’est engagée à lui payer.
Ce montant a fait l’objet d’une facture du même jour de E_, de 7'346 fr.55 (6'834.- fr. + 512 fr.55 de TVA).
C. Le 1
er
novembre 1999, Mme T_ est revenue sur le dossier d’un villa sise à F_, non évoqué en janvier 1999, mais qu'elle avait traité alors qu’elle travaillait pour E_. Cet objet avait dans un premier temps été mis en vente, toutefois, il avait été en définitive négocié la conclusion d'un contrat de bail, assorti d’un droit d'emption cessible à un tiers et valable jusqu’au 31 décembre 1999, en faveur du locataire; ce dernier s’engageait ainsi à payer un loyer mensuel de 4'000 fr. et un acompte de 200'000 fr. sur le prix de vente, lequel, en cas d'exercice du droit d'emption, représentait 2'600'000.-. fr.
Dans le cadre de cette opération, Mme T_ avait fait visiter la villa au futur acquéreur, et avait participé aux négociations conduites par le service des locations de E_ en vue de la conclusion du bail assorti d’un droit d’emption. Les négociations en vue de l’exercice effectif du droit d’emption s’étaient toutefois poursuivies après la cessation des rapports de travail, en particulier en relation avec des travaux que le futur acquéreur voulait voir accomplis dans la villa. L’opération s’était finalement dénouée par l’exercice effectif du droit d’emption.
Mme T_ a ainsi réclamé à E_ 7'200 fr., soit 10% de la commission de courtage versée à E_ lors de l’exercice du droit d'emption (3% du solde du prix de vente, ou 72'000 fr.). Elle a en revanche renoncé à sa part de la commission de 12'000 fr. versée en relation avec le paiement par le locataire de l’acompte de 200'000 fr. sur le prix de vente et laquelle, de manière critiquable selon elle, avait été versée au budget du service des locations de E_..
E_ s’est opposée à cette prétention, tout en offrant de verser à Mme T_, à titre transactionnel et sans reconnaissance de responsabilité, 3'600 fr. pour l’opération de F_. Mme T_ a refusé cette offre et a à son tour proposé de réduire sa prétention à 6'834 fr. et de compenser ce montant avec celui, d’un montant identique à celui que T_ SARL avait reconnu devoir à E_ dans le cadre de l’opération de la rte de St-Julien.
Les parties ne sont toutefois pas parvenues à un accord sur ce point.
D. Le 25 janvier 2000, E_ a fait notifier à T_ SARL un commandement de payer 7'346 fr. 55 plus intérêts à 5% dès le 1
er
octobre 1999 (poursuite n° 00 101071 P), somme correspondant à sa part de la commission de courtage relative à l’opération de la rte de St Julien.
T_ SARL a fait opposition à cet acte de poursuite.
Sur requête de E_, le Tribunal de première instance a, par jugement du 22 septembre 2000, prononcé la mainlevée provisoire de l'opposition, avec suite d’émolument.
Dans l’intervalle, soit par acte de cession du 10 février 2000, communiqué à E_ le 24 février 2000, Mme T_ a déclaré céder à T_ SARL sa créance contre E_ en paiement de la commission de 7'200.- fr. afférente à la vente de la villa de F_.
T_ SARL a réclamé paiement dudit montant, indiquant qu’elle opposait cette créance en compensation de toutes les prétentions que E_ faisait valoir contre elle.
E. Le 24 octobre 2000, T_ SARL a agi en libération de dette devant la juridiction des Prud’hommes, concluant à ce qu'il soit constaté qu'elle avait valablement opposé sa propre créance en paiement de 7'200 fr., résultant de son droit à une part de la commission sur la vente de F_, en compensation du montant objet de la poursuite, et à ce qu’il soit dit que l’opposition formée au commandement de payer poursuite N° 00101071P était justifiée et que ladite poursuite n’irait pas sa voie, le tout avec suite de dépens.
E_ a excipé de l’incompétence
ratione
materiae
de la juridiction des Prud’hommes et a conclu au déboutement de T_ SARL avec suite de dépens, faisant valoir que le contrat de travail conclu avec Mme T_ ne donnait aucun droit à cette dernière sur les commissions perçues par E_ en relation avec l’exercice d’un droit d’emption.
F. Le jugement entrepris retient en substance que T_ SARL faisait valoir, en compensation des prétentions en poursuite, une créance cédée par Mme T_, en paiement d’une commission de courtage et qui trouvait sa cause dans le contrat de travail qui liait E_ à la cédante. Le lieu de travail de cette dernière se trouvait par ailleurs à Genève, circonstances qui fondaient la compétence de la juridiction des Prud’hommes tant à raison de la matière qu’à raison du lieu.
En adoptant l'art. 5 du contrat de travail, les parties n’avaient pas voulu assimiler la conclusion d’un droit d’emption à une vente d’immeubles, ce qui résultait de leur attitude subséquente. E_ et Mme T_ avaient en effet anticipé le changement d'activité de cette dernière, en particulier en traçant les grandes lignes d'une éventuelle collaboration future entre elles. Elles avaient également recensé tous les projets auxquels Mme T_ SARL pouvait encore être financièrement intéressée, y compris ceux encore en cours et avaient, pour ces derniers, négocié la proportion de la provision revenant à l'employée, en prévoyant un abattement de celle-ci en fonction de l’état d’avancement du dossier et du risque résiduel supporté par E_. Le dossier de F_ n'a fait l'objet d'aucune mention ou réserve lors de l'établissement de ce décompte et Mme T_ avait confirmé avoir délibérément omis de l’évoquer, considérant qu’elle n’avait pas à le faire puisque l'exercice effectif du droit d'emption était une condition
sine qua non
de la naissance de son droit; ce motif n’apparaissait toutefois pas convaincant et il fallait retenir que les parties savaient que l’exercice du droit d'emption par le locataire ne donnait pas droit à une provision, nonobstant l'activité déployée par le service des ventes pour décrocher la conclusion du contrat de bail à loyer. Mme T_ n’avait en outre fait valoir aucune prétention sur la commission de 12'000 fr. versée au moment de la conclusion du bail et l’acompte versé sur le prix de vente avait été reporté sur le budget du service des locations, ce qui constituait un indice supplémentaire du fait que les parties considéraient l'opération de la villa de F_ dans son ensemble comme étrangère à la notion de vente de l'art. 5.
Les arguments des parties en appel seront repris ci-après dans la mesure utile.

EN DROIT
1. L ‘appel a été formé dans le délai et suivant la forme prescrits. Il est partant recevable.
La Cour d’appel dispose d’une cognition complète.
2. Le Tribunal des Prud’hommes a admis sa compétence
ratione
materiae
, dans la mesure où la créance objet du litige avait pour objet des prétentions découlant d’un contrat de travail au sens du titre dixième du CO, prétentions dont la partie demanderesse était cessionnaire.
Devant la Cour d’appel, l’intimée conteste ce point de vue, faisant valoir que l’art. 1 litt. a de la loi genevoise sur la juridiction des Prud’hommes (LJP) présuppose que les parties au litige soient ou aient été liées par un contrat de travail, ce qui n’est pas le cas en l’espèce, puisque T_ , cessionnaire de la créance qu’elle oppose en compensation, n’a jamais été liée à elle par un rapport de travail.
Fondée sur l’art. 139 de la Constitution genevoise, la compétence des Tribunaux des prud’hommes est définie à l’art. 1 LJP.
En particulier, aux termes de l’al. 1 litt. .a de cette disposition légale, sont jugées par la juridiction des Prud’hommes « les contestations entre employeurs et salariés pour tout ce qui concerne leurs rapports découlant d’un contrat de travail, au sens dixième du code des obligations », ainsi que d’autres contestations qui n’entrent pas en ligne de compte dans la présente espèce.
Ainsi que l’ont retenu les premiers juges, la créance que T_ SARL fait valoir en compensation dans le cadre de la présente action en libération de dette a manifestement son fondement dans un rapport de travail au sens du Titre Xème CO, puisqu’elle est basée sur l’art. 5 du contrat de travail conclu entre E_ et Mme T_ le 31 octobre 1993.
Reste à déterminer si, comme le soutient l’intimée, T_ SARL aurait dû saisir de sa demande la juridiction civile ordinaire, puisque qu’elle n’agit que comme cessionnaire de la salariée et qu’elle n’a jamais été liée elle-même à E_ par le contrat de travail susvisé.
De jurisprudence constante, il est admis que peu importe que les parties à la procédure ne soient plus liées par un contrat de travail au moment de l’introduction de l’action, et que la compétence
ratione
materiae
de la juridiction des Prud’hommes doit être admise, dès lors que leurs relations ont été et demeurent régies par le titre Xème CO (
Aubert
, La compétence des Tribunaux genevois de Prud’hommes à la lumière de la jurisprudence récente, in SJ 1982 p.193 et ss, not. 196).
Selon une pratique ancienne de la juridiction des prud’hommes, le successeur à titre particulier, à savoir le cessionnaire d’une créance découlant d’un contrat de travail doit agir devant la juridiction civile ordinaire pour faire valoir son droit, au contraire du successeur à titre universel, lequel peut saisir la juridiction prud’homale.
Aubert
(
ibidem
, p. 196/197) critique cette distinction, considérant, à l’instar de
Guldener
(Schw. Prozesszivilrecht, 1979, p. 119 note 65) qu’il faudrait reconnaître la compétence de la juridiction des prud’hommes dans les deux hypothèses. Pour arriver à cette solution, ce dernier auteur se fonde sur le texte de l’art. 343 al. 2 CO, lequel prescrit aux cantons l’obligation de soumettre les litiges « relevant du contrat de travail » d’une valeur litigieuse actuellement inférieure à 20'000 fr. à une procédure simple et rapide, ce dont il découle que ces litiges doivent être soumis à la juridiction spéciale, sans considération du fait que les personnes qui sont ou ont été parties au contrat de travail soient ou non parties à la procédure.
Ultérieurement, la Cour d’appel a admis sa compétence pour statuer sur une créance découlant d’un contrat de travail, alors que le demandeur agissait comme cessionnaire de la masse en faillite de l’employeur (CAPH, VII du 15 septembre 1983) mais l’a niée, s’agissant d’une créance non fondée sur le rapport de travail et cédée à un employeur par un tiers (CAPH X du 8 février 1983, arrêts tous deux cités dans
Aubert
, Quatre cents arrêts sur le contrat de travail, 1984, no. 374 et 375 p. 373).
D’une manière générale, la compétence de la juridiction spéciale prescrite par l’art. 343 CO doit être comprise de manière large et, pour tenir compte de la nature sociale de la norme, admise dans les cas douteux (
Staehelin
, comm. zurichois, no 6 ad art. 343 et réf. citées). A cela s’ajoute que la procédure civile genevoise ordinaire (LPC) ne contient aucune norme spécifique permettant de soumettre les litiges relevant du contrat de travail, mais dans lesquelles les parties ne seraient pas celles liées par ledit contrat, à une procédure simple et rapide telle que prescrite par l’art. 343 CO.
Le champ d’application de l’art. 1 al. 1 litt. a LJP doit ainsi être compris dans le même sens que l’art. 343 CO, à savoir que relèvent de la juridiction des Prud’hommes tous les litiges trouvant leur fondement dans un rapport de travail, au sens des art. 319 et ss CO, alors même que les parties à ce rapport ne sont pas partie à la procédure, solution identique à celle admise à Zurich, canton qui connaît une norme de compétence libellée de manière similaire (art. 13 Zür. GVG; dans le même sens:
Rehbinder
, Comm. bernois no. 2 p. 301
ad
art. 343 CO;
Staehelin
Comm. zurichois no 11 p. 826
ad
art. 343 CO et réf. citées)
In casu
, les prétentions que fait valoir T_ SARL dans la présente action en libération de dette trouvent leur fondement dans le contrat de travail ayant existé entre Mme T_ et E_. Ils relèvent dès lors de la juridiction des prud’hommes en application des art. 1 al. 1 litt. a LJP et 343 CO, comme l’ont retenu à juste titre les premiers juges, dont la décision devra être confirmée sur ce point.
3. Selon l’art. 5 du contrat de travail conclu entre E_ et Mme T_, cette dernière avait droit à une commission de 15%, ultérieurement réduite à 10%, « des commissions de vente réalisées par la société, à l’exception de celles touchant les immeubles », payables « dès leur encaissement par la société ».
Cette clause contractuelle prévoit une provision au sens de l’art. 322b al. 1 CO, disposition qui stipule que, s’il est convenu que le travailleur a droit à une provision sur certaines affaires, elle lui est acquise dès que l’affaire a été valablement conclue avec un tiers.
E_ conteste que l’art. 5 du contrat de travail ait donné à Mme T_ un droit à recevoir une provision en cas de conclusion et d’exercice d’un droit d’emption.
Pour déterminer le sens et la portée de cet engagement contractuel, il y a lieu, conformément à l’art. 18 CO, en premier lieu de déterminer la réelle et commune volonté des parties, ce qui est une question de fait. Si cette volonté ne peut être établie, ce qui est une question de droit, il y a lieu de rechercher, selon le principe de la confiance, le sens que chacune des parties pouvait et devait raisonnablement prêter aux déclarations de volonté de l’autre. Pour trancher cette question de droit, il faut se fonder sur le contenu de la manifestation de volonté et sur les circonstances (ATF
127 III 444
consid. 1b;
126 III 25
consid. 3c; 126 III consid. 5b,
126 III 375
consid. 2
e
/aa). Dans cette analyse, le sens d’un texte, apparemment clair, n’est pas forcément déterminant, de sorte que l’interprétation littérale est prohibée : même si la teneur d’une clause contractuelle paraît limpide à première vue, il peut résulter d’autres conditions de contrat, du but poursuivi par les parties ou d’autres circonstances que le texte de ladite clause ne restitue pas exactement le sens de l’accord conclu (ATF
127 III 444
consid. 1b).
En l’espèce, le texte de l’article 5 du contrat de travail du 31 octobre 1993 se borne à prescrire que Mme T_ percevra le 15% (ultérieurement réduit à 10%) des « commissions de ventes encaissées » par E_, sans autres explications; il est ensuite précisé que les seules opérations ne donnant pas lieu au versement de la provision sont celles relatives à des « ventes d’immeubles », ce par quoi les parties à la présente procédure ont admis qu’il fallait entendre uniquement les ventes « d’immeubles locatifs », circonstance non réalisée en l’espèce, puisqu’il est constant que l’opération de F_ concernait une villa.
En revanche, ledit art. 5 n’exclut pas de manière expresse de son champ d’application la conclusion d’un droit d’emption suivie de son exercice effectif (situation au demeurant fort rare), et alors même que cette institution a le même but et la même conséquence que la vente immobilière, à savoir le transfert de la propriété d’un bien immobilier à un tiers, seules les modalités d’exercice étant différentes, et qu’elle donne également lieu, de manière générale, à la perception d’une commission de vente par l’agence chargée du courtage. L’existence d’un usage professionnel, selon lequel le droit d’emption ne donnerait pas lieu à perception d’une commission de vente ou au versement d’une provision aux collaborateurs d’une agence immobilière n’a d’autre part pas été prouvée à satisfaction de droit.
Il n’a, en outre, été ni allégué, ni établi que l’art. 5 du contrat de travail ait donné lieu à des discussions ou négociations précontractuelles particulières.
En se fondant sur le texte de l’art. 5 du contrat de travail, ainsi que sur le but poursuivi par les parties, à savoir l’intéressement financier de Mme T_ aux dossiers traités par le service des ventes dont elle était responsable, la Cour d’appel tient pour acquis que E_ et Mme T_, au moment de la signature du contrat, n’avaient pas la volonté interne d’exclure du champ d’application de cet article les commissions perçues par E_ dans le cadre de l’exercice d’un droit d’emption.
L’analyse des déclarations de volonté des parties selon le principe de la confiance n’aboutit pas à une autre solution. En effet, le texte de l’art. 5 du contrat de travail – rédigé par E_ et qui doit donc s’interpréter en sa défaveur – ne pouvait être compris par Mme T_ (ou par tout autre destinataire de bonne foi), que dans le sens qu’elle aurait droit au versement d’une provision de 15% sur
toutes
les commissions de vente perçues par E_, à l’exclusion uniquement de celles portant sur des immeubles locatifs.
Cette solution n’est enfin pas démentie par l’attitude ultérieure des parties.
Il n’apparaît en effet pas, contrairement à ce que soutient E_, que le décompte établi à la fin des relations de travail ait eu un caractère définitif. Rien sur le document produit à la procédure ne laisse entendre que tel serait le cas; selon les explications non contestées fournies en cours de procédure, il s’était en définitive agi de permettre à Mme T_, qui avait besoin de capitaux en vue de l’ouverture de sa propre entreprise, de percevoir son dû de manière anticipée et sans attendre la conclusion des affaires encore en suspens, sa provision étant dès lors réduite en proportion du risque demeurant encouru par l’employeur; enfin, ultérieurement, E_ et Mme T_ ont encore procédé à la répartition, entre elles, d’une commission de vente perçue à l’occasion de la vente, par la seconde nommée, d’un immeuble sis rte de St-Julien, circonstance dont il résulte que ni l’une, ni l’autre des parties au contrat de travail ne considérait qu’il avait été mis fin à leurs relations financières « pour solde de tout compte ».
La prétention de T_ SARL – cessionnaire de la créance de Mme T_ - en paiement de la provision, s’agissant de l’opération de F_, doit ainsi être admise dans son principe.
4. Ni la clause contractuelle, ni l’art. 322b CO n’explicitent pour le surplus de manière expresse l’activité que le travailleur doit déployer pour avoir droit à la provision.
L’art. 322b CO, à l’instar d’autres modes de rémunération usuels dans le cadre d’autres contrats (tels le contrat d’engagement des voyageurs de commerce, art. 349a et 349b CO et le contrat d’agence, art. 418g à 418l CO), répond au même but économique, soit celui de motiver le cocontractant à procurer des affaires, en le récompensant selon les résultats obtenus; il est ainsi possible de s’inspirer de la jurisprudence rendue au sujet de ces autres contrats pour déterminer le comportement donnant lieu à la provision (ATF
90 II 483
consid. 2). Il en résulte que, sauf convention contraire, le travailleur doit, pendant le rapport de travail, avoir procuré une affaire concrète ou trouvé un client disposé à conclure, et il doit exister un rapport de causalité entre l’activité du travailleur et la conclusion du contrat (ATF
128 III 174
et réf. citées).
Lorsque plusieurs travailleurs ont participé à la négociation d’une même affaire, certains auteurs considèrent que le travailleur ne peut prétendre à une provision que s’il a apporté une contribution déterminante (
Staehelin
,
op. cit
. no 4
ad
art. 322b CO;
Brühwiler
, Komm. zum Einzelarbeitsvertrag, no 4
ad
art. 322b CO) alors qu’un autre se contente d’un simple rapport de causalité, même concurrent (
Rehbinder
,
op. cit
. no. 2
ad
art. 322b et c CO).
En l’espèce, il est constant que Mme T_ était responsable, à E_, du service des ventes et que c’est en cette qualité qu’un droit à la provision lui a été accordé. Il n’est en outre pas contesté que le futur acquéreur de la villa du _ à F_ a répondu à une annonce du Service des ventes précité, que Mme T_ lui a fait visiter la maison et qu’elle a conduit avec lui, seule d’abord, puis aux côtés du responsable du Service des locations, les négociations ayant conduit à la conclusion d’un contrat de bail avec droit d’emption. Son activité est dès lors dans un rapport de causalité naturelle avec la conclusion du droit d’emption, en ce sens qu’elle en constitue une condition sine qua non.
Toutefois, par la suite, le dossier a été transféré au Service des locations de E_, lequel a poursuivi, seul et encore postérieurement à la cessation des rapports de travail, les discussions avec le futur acquéreur en vue de l’exercice effectif du droit d’emption, en particulier en relation avec les travaux que le futur acquéreur voulait voir effectués dans la villa.
Compte tenu de ces circonstances, il se justifie de n’allouer à Mme T_ que la moitié de la provision prévue en cas de vente, puisque l’opération n’a pas été menée uniquement par le service des ventes dont elle était responsable, mais également et dans une proportion importante, par celui des locations.
C’est ainsi un montant de 3'600 fr. auquel T_ SARL peut prétendre en sa qualité de cessionnaire.
4. Le jugement entrepris doit dès lors être annulé et l’action en libération de dette admise à hauteur du montant qui précède.
Les qualités des parties seront modifiées conformément au changement de raison sociale intervenu entre les deux instances.
Il n’y a pas lieu à allocation de dépens, aucune des parties n’ayant plaidé de manière téméraire.
Compte tenu du montant litigieux, la procédure reste gratuite.