Decision ID: 47306cca-1224-54c3-ba24-3317b63befda
Year: 2019
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par acte expédié au greffe de la Chambre de céans le 15 mars 2019, A_ recourt
contre l'ordonnance
du 4 mars 2019, notifiée le 6 suivant, par laquelle le Ministère public a refusé d'entrer en matière sur sa plainte du 28 décembre 2018.
La recourante conclut, sous suite de frais, à l'annulation de l'ordonnance querellée et au renvoi de la cause au Ministère public pour instruction.
b.
La recourante a versé les sûretés en CHF 1'000.- qui lui étaient réclamées par la Direction de la procédure.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
Le 28 décembre 2018, A_ a déposé plainte pénale contre B_ pour diffamation (art. 173 CP), calomnie (art. 174 CP) et injure (art. 177 CP).
Elle expliquait que B_, épouse de feu son frère C_, avait introduit une action en constatation de la nullité et annulation des dispositions pour cause de mort (art. 519 ss CC) à la suite de la découverte de dispositions testamentaires laissées par celui-ci, la réduisant à la réserve. Dans le cadre de ce litige successoral (C/1_/2016), elle-même et sa soeur, D_, avaient déclaré dans leur mémoire de réponse que le mariage entre feu leur frère et son épouse n'avait jamais été consommé, de sorte qu'elles se réservaient le droit d'agir en annulation de celui-ci. Ainsi, dans le but de prouver la réalité du mariage, B_ avait produit des photographies, notes d'hôtel et billets de cirque. Lors de l'audience du 27 septembre 2018 dont le procès-verbal était joint à la plainte, les soeurs avaient déclaré que ces documents ne prouvaient aucunement que B_ et feu leur frère étaient présents ensemble à ces occasions. En réponse à cet argument, B_ avait affirmé que les soeurs de son époux avaient, après son décès,
"détruit"
toutes les photographies où elle apparaissait à ses côtés, lesdites photographies se trouvant sur l'ordinateur de celui-ci. Cette allégation était fausse et B_ le savait.
C.
Dans la décision querellée, le Ministère public retient que les éléments dénoncés ne remplissaient pas les éléments constitutifs d'une infraction pénale, dès lors que le litige revêtait exclusivement un caractère civil.
D.
a.
Dans son recours, A_ reproche au Ministère public d'avoir violé les art. 310 al. 1 let. a CPP
cum
173 CP, voire 174 CP, les éléments constitutifs d'une atteinte à l'honneur étant manifestement remplis. En effet, lui reprochant par-devant le juge civil d'avoir "
détruit
" des documents électroniques, B_ l'avait accusée de tenir une conduite contraire à l'honneur et avait jeté sur elle des soupçons sérieux sur son honnêteté, acceptant à tout le moins la fausseté de ses allégations puisqu'aucun motif ni indice ne lui permettaient de conclure que tel était le cas. De plus, la procédure civile étant au stade des débats principaux, seul le Tribunal pouvait ordonner la production de l'ordinateur, n'étant elle-même plus autorisée à présenter de nouveaux allégués ou moyens de preuve (229 al. 1 let. b CPC), ce qui remettait en cause l'appréciation du juge civil face à l'ensemble de ses allégués dans la procédure. Le préjudice causé n'était par conséquent pas susceptible d'être réparé par d'autres moyens. Enfin, les faits susmentionnés étaient constitutifs d'infraction pénale et non uniquement d'un litige civil, comme l'avait retenu à tort le Ministère public.
À l'appui de son recours, A_ produit les procès-verbaux des audiences des 10 janvier et 12 mars 2019 devant le juge civil, desquels il ressort notamment que B_ s'était longuement exprimée sur la relation sentimentale entretenue avec feu son époux alors que selon A_ et sa soeur, leur frère souhaitait divorcer. Après le décès de son frère, A_ avait trouvé, à côté de son corps, son ordinateur non verrouillé et l'avait
"exclusivement"
utilisé pour retrouver ses contacts personnels afin de les informer de son décès, étant précisé que B_ disposait du téléphone portable de celui-ci. Les soeurs contestaient formellement avoir détruit un ou des documents se trouvant sur ledit ordinateur. B_, relevant que les soeurs avaient produit un email découvert dans ledit ordinateur, ce qui contredisait l'utilisation qu'elles disaient en avoir fait, avait sollicité la production de celui-ci afin que son contenu soit découvert en présence d'un huissier judiciaire et d'un informaticien, dans le but de déterminer si des documents avaient été détruits après le décès de C_. Le juge civil avait alors accordé aux soeurs un délai pour se déterminer sur ladite requête.
b.
À réception des sûretés, la cause a été gardée à juger, sans échange d'écritures ni débats.

EN DROIT
:
1.
Le recours est recevable pour avoir été déposé selon la forme et dans le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP), concerner une ordonnance sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP) et émaner de la partie plaignante qui, partie à la procédure (art. 104 al. 1 let. b CPP), a qualité pour agir, ayant un intérêt juridiquement protégé à la modification ou à l'annulation de la décision querellée (art. 382 al. 1 CPP).
2.
La Chambre pénale de recours peut décider d'emblée de traiter sans échange d'écritures ni débats les recours manifestement mal fondés (art. 390 al. 2 et 5
a contrario
CPP). Tel est le cas en l'occurrence, au vu des considérations qui suivent.
3.
La recourante reproche au Ministère public de ne pas être entré en matière sur sa plainte.
3.1.1.
Selon l'art. 310 CPP, le ministère public rend immédiatement une ordonnance de non-entrée en matière s'il ressort de la dénonciation ou du rapport de police que les éléments constitutifs de l'infraction ou les conditions à l'ouverture de l'action pénale ne sont manifestement pas réunis (let. a). Il peut faire de même en cas d'empêchement de procéder (let. b) ou en application de l'art. 8 CPP (let. c). Le ministère public doit être certain que les faits ne sont pas punissables (ATF
137 IV 285
consid. 2.3 p. 287 et les références citées).
3.1.2.
Le principe "
in dubio pro duriore"
découle du principe de la légalité (art. 5 al. 1 Cst. et 2 al. 2 CPP en relation avec les art. 19 al. 1 et 324 CPP ; ATF
138 IV 86
consid. 4.2 p. 91 ; arrêt du Tribunal fédéral
6B_185/2016
du 30 novembre 2016 consid. 2.1.2 et les références citées). Il signifie qu'en principe, un classement ou une non-entrée en matière ne peuvent être prononcés par le ministère public que lorsqu'il apparaît clairement que les faits ne sont pas punissables ou que les conditions à la poursuite pénale ne sont pas remplies. Le ministère public et l'autorité de recours disposent, dans ce cadre, d'un certain pouvoir d'appréciation. La procédure doit se poursuivre lorsqu'une condamnation apparaît plus vraisemblable qu'un acquittement ou lorsque les probabilités d'acquittement et de condamnation apparaissent équivalentes, en particulier en présence d'infraction grave (ATF
143 IV 241
consid. 2.2.1 p. 243 ; ATF
138 IV 86
consid. 4.1.2 p. 91 ; ATF
137 IV 285
consid. 2.5 p. 288 ; arrêts du Tribunal fédéral
6B_417/2017
du 10 janvier 2018 consid. 2.1.2 ;
6B_185/2016
du 30 novembre 2016 consid. 2.1.2 et les références). En cas de doute, il appartient donc au juge matériellement compétent de se prononcer (arrêt du Tribunal fédéral
6B_185/2016
du 20 novembre 2016 consid. 2.1.2 et les références).
3.2.
L'art. 173 ch. 1 CP réprime le comportement de celui qui, en s'adressant à un tiers, aura accusé une personne ou jeté sur elle le soupçon de tenir une conduite contraire à l'honneur, ou de tout autre fait propre à porter atteinte à sa considération, ou aura propagé une telle accusation ou un tel soupçon.
L'honneur que protègent les art. 173 ss CP est le sentiment d'être une personne honnête et respectable, la réputation d'être une personne honorable, c'est-à-dire de se comporter comme un individu digne a coutume de le faire selon les conceptions généralement reçues et, par conséquent, le droit de ne pas être méprisé en tant qu'être humain ou entité juridique (ATF
132 IV 112
consid. 2.1 p. 115 ; ATF
128 IV 53
consid. 1a p. 58). Il faut donc que l'atteinte fasse apparaître la personne visée comme méprisable. Il ne suffit pas qu'elle l'abaisse dans la bonne opinion qu'elle a d'elle-même ou dans les qualités qu'elle croit avoir, notamment dans le cadre de ses activités professionnelles, artistiques ou politiques. Échappent donc à la répression les assertions qui, sans faire apparaître la personne comme méprisable, sont seulement propres à ternir la réputation dont une personne jouit dans son entourage ou à ébranler sa confiance en elle-même, notamment celles qui ne visent que l'homme de métier, l'artiste, le politicien, etc. De façon générale, l'honneur protégé par le droit pénal est conçu comme un droit au respect, qui est lésé par toute assertion propre à exposer la personne visée au mépris en sa qualité d'être humain (ATF
132 IV 112
consid. 2.1 p. 115 ;
128 IV 53
consid. 1a p. 57-58 ; arrêt du Tribunal fédéral
6B_441/2016
du 29 mars 2017 consid. 4.1).
Il n'est pas nécessaire que l'auteur ait affirmé des faits qui rendent méprisable la personne visée ; il suffit qu'il ait jeté sur elle le soupçon d'avoir eu un comportement contraire aux règles de l'honneur ou qu'il propage - même en citant sa source ou en affirmant ne pas y croire - de telles accusations ou de tels soupçons (ATF
117 IV 27
consid. 2c p. 29).
Selon la jurisprudence, les parties à une procédure judiciaire peuvent se prévaloir du devoir d'alléguer des faits (art. 55 al. 1 CPC notamment) comme d'un devoir de s'exprimer au sens de l'art. 14 CP justifiant une éventuelle infraction attentatoire à l'honneur. Toutefois, l'invocation de l'art. 14 CP est soumise à la condition que la partie, ou son avocat, se soit exprimée de bonne foi, qu'elle se soit limitée aux déclarations nécessaires et pertinentes et qu'elle ait présenté comme telles de simples suppositions (ATF
135 IV 177
consid. 4; B. Corboz,
Les infractions en droit suisse
, Vol. I, 3
ème
éd. Berne 2010, p. 605 et les références citées).
3.3.
En l'espèce, la mise en cause a accusé la recourante d'avoir, après le décès de feu C_, détruit des photographies sur lesquelles elle apparaissait avec son époux, sous-entendant qu'il lui était dès lors impossible de prouver la véracité de leur relation. Par une telle déclaration, elle jette, sur la personne visée, le soupçon de tenir une conduite contraire aux règles morales communément admises, ce qui est objectivement propre à ternir sa réputation et à la faire apparaître comme méprisable. Les propos tenus par B_ paraissent dès lors attentatoires à l'honneur de la recourante.
Ces déclarations n'étaient pas nécessaires pour trancher la question soumise au juge civil, soit celle de déterminer si les dispositions testamentaires laissées par le défunt étaient nulles, de sorte qu'elles n'apparaissaient pas justifiées sous l'angle de l'art. 14 CP.
Partant, c'est à tort que le Ministère public a considéré que les éléments constitutifs des infractions d'atteinte à l'honneur dénoncées n'étaient pas réalisés.
4.
Reste toutefois à examiner si la décision de non-entrée en matière était justifiée, sous l'angle de l'art. 52 CP.
4.1.
L'art. 8 CPP stipule que le ministère public et les tribunaux renoncent à toute poursuite pénale lorsque le droit fédéral le prévoit, notamment lorsque les conditions visées à l'art. 52 CP sont remplies (al. 1). Cette dernière disposition énonce que si la culpabilité de l'auteur et les conséquences de son acte - conditions cumulatives - sont peu importantes, l'autorité compétente renonce à lui infliger une peine. Si les conditions indiquées à l'art. 52 CP sont réunies, l'exemption par le juge est de nature impérative (ATF
135 IV 130
consid. 5.3.2).
L'exemption de peine suppose que l'infraction soit de peu d'importance, tant au regard de la culpabilité de l'auteur que du résultat de l'acte. L'importance de la culpabilité et celle du résultat dans le cas particulier doivent être évaluées par comparaison avec celle de la culpabilité et celle du résultat dans les cas typiques de faits punissables revêtant la même qualification (ATF
135 IV 130
consid. 5.3.3 p. 135 s.). La culpabilité de l'auteur se détermine selon les règles générales de l'art. 47 CP (ATF
135 IV 130
consid. 5.2.1 p. 133 s.), soit notamment les circonstances personnelles de l'auteur, tels que les antécédents, la situation personnelle ou le comportement de l'auteur après l'infraction, mais aussi selon d'autres critères, comme le principe de célérité ou d'autres motifs d'atténuation de la peine indépendants de la faute (tels que l'écoulement du temps depuis la commission de l'infraction; ATF
135 IV 130
consid. 5.4 p. 137).
4.2.
À cet égard, il faut tout d'abord souligner que ce litige s'inscrit dans le cadre d'une procédure successorale conflictuelle entre la recourante et B_. Dans un tel contexte, les accusations et les actes des parties doivent être considérés avec retenue sous l'angle du droit pénal.
Concernant les propos attentatoires à l'honneur de la recourante, et même si les conditions de l'art. 14 CP ne sont pas remplies en l'espèce, le fait qu'ils aient été tenus dans le cadre d'une procédure civile tend à atténuer la culpabilité de B_, étant donné le devoir d'alléguer (art. 55 al. 1 CPC) qui incombe aux parties. En outre, ils ont été énoncés en réponse à une affirmation de la recourante, qui avait précisément mis en doute la véracité de la relation sentimentale qu'elle entretenait avec feu C_, en affirmant que les photographies et documents produits ne prouvaient pas qu'ils participaient ensemble à des activités.
Force est de plus de constater que les conséquences sont également peu importantes. En effet, ces propos ne sont parvenus qu'à la connaissance des membres du tribunal et des parties à la procédure, soit un nombre restreint de personnes qui, de surcroît, étaient toutes parfaitement conscientes des circonstances dans lesquelles ils avaient été énoncés et, pour la plupart, soumises à une obligation de secret (art. 320 et 321 CP). Enfin, à teneur des procès-verbaux d'audience produits, le juge civil n'apparait pas s'être attardé sur ces allégués ni pouvoir être influencé par ceux-ci. Si toutefois tel devait être le cas, tout porte à croire que le juge solliciterait la production de l'ordinateur.
Au vu de ce qui précède, la recourante, qui n'a pas allégué de dommage concret dont elle aurait souffert - le fait de présumer que le juge civil remettra en cause de façon préjudiciable l'appréciation de l'ensemble de ses allégués n'étant pas suffisant -, il n'apparait pas opportun de poursuivre pénalement la demanderesse au civil.
5.
Justifiée,
l'ordonnance querellée, exempte de critique dans son résultat, sera donc confirmée, par substitution de motifs (arrêt du Tribunal fédéral
1B_137/2012
du 25 juillet 2012 consid. 4.3).
6.
La recourante, qui succombe, supportera les frais envers l'État, qui seront fixés en totalité à CHF 1'000.- (art. 428 al. 1 CPP et 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP ;
E 4 10.03
).
* * * * *