Decision ID: 895ededf-d8c8-4322-b815-86bc70bc9b8d
Year: 2010
Language: fr
Court: VD_TC
Chamber: VD_TC_031
Canton: VD
Region: Région lémanique
Law Area: public_law

Vu les faits suivants
A. A.X.Y._, ressortissante chilienne née le 15 juin 1948, est entrée en Suisse le 10 mars 2009. Elle s'est annoncée au Bureau des étrangers de la commune de 1.******** le 1er septembre 2009 et a sollicité une autorisation de séjour afin de vivre auprès de son fils aîné B.Z._, ressortissant chilien au bénéfice d'une autorisation de séjour CE/AELE, et de sa belle-fille C.Z.X._, ressortissante italienne au bénéfice d'une autorisation d'établissement. Elle a exposé sa situation dans une lettre datée du 31 août 2009, dont il ressort ce qui suit:
"Par la présente, je vous communique les raisons pour lesquelles je souhaiterais pouvoir rester en Suisse.
Dans un premier temps, je suis arrivée en Suisse accompagnée de mes enfants, B._ et D.Z._, en 1980, pour rejoindre mon mari B.Z._, qui était déjà établi en Suisse depuis une année. En 1983, naît notre troisième enfant. E.Z.X._.
En janvier 1992, après un séjour de 11 ans en Suisse, mon mari décide de repartir au Chili pour y vivre.
Malheureusement, après quelques années, en 1996, mon mari quitte le domicile conjugal me laissant seule avec mes 3 enfants.
Par la suite, ce sont mes enfants qui ont pris en charge les dépenses quotidiennes , car en effet l’aide de mon mari était insuffisante. De plus, je n’exerçais aucune activité professionnelle.
En 2001, B._ et D._ retournent en Suisse pour essayer de récupérer leur permis de séjour et s’y établir.
Je reste dès lors dans la maison familiale avec mon fils E._, mais notre situation financière est très difficile et je ne trouve pas de travail.
En 2005, mon mari me propose de vendre notre maison pour arranger notre situation économique , ce que j’accepte de faire sous contrat à l’amiable. Mais mon mari ne respectera pas les conditions et je ne percevrai jamais la somme prévue.
Il aurait bien sûr été possible de faire des démarches juridiques, mais celles-ci auraient été trop coûteuses.
C’est à ce moment-là que je pars vivre chez mon fils E._ qui avait quitté la maison en 2004 pour s’établir avec son amie et leur bébé qui venait de naître.
E._ ayant lui-même de grandes difficultés pour faire vivre sa nouvelle famille, je décide de passer 3 mois avec mes enfants en Suisse.
En rentrant au Chili je demande à mon mari de m’aider financièrement, mais il doit déjà subvenir aux besoins de E._, qui n’a pas de travail fixe. Je continue donc à vivre avec eux, en essayant de les aider avec l’argent qu’il me restait de la vente de notre maison.
C’est alors que mon fils, B._, décide de me prendre en charge en m’envoyant régulièrement de l’argent.
Finalement, en accord avec ma belle-fille, ils me proposent de revenir en Suisse pour un regroupement familial.
Ce sont donc, mes difficultés à vivre dignement au Chili qui me poussent à me tourner aujourd’hui vers mon fils aîné et vers la Suisse."
Le 8 octobre 2009, le Service de la population (ci-après: le SPOP) a informé l'intéressée qu'il envisageait de rejeter sa demande, au motif qu'elle ne remplissait ni les conditions du cas de rigueur, ni celles des autorisations de séjour pour rentiers.
Le 2 novembre 2009, A.X.Y._ s'est déterminée, en faisant valoir que, si elle ne pouvait pas vivre en Suisse auprès de son fils B._, elle se retrouverait sans domicile fixe. Elle a indiqué qu'elle ne pouvait en effet compter au Chili ni sur son fils E._, ni sur son mari.
B. Par décision du 22 décembre 2009, le SPOP a refusé de délivrer à A.X.Y._ une autorisation de séjour et lui a imparti un délai d'un mois pour quitter le territoire suisse, pour les motifs déjà évoqués dans sa lettre du 8 octobre 2009.
C. Par acte du 11 février 2010, A.X.Y._, par l'intermédiaire du Centre social protestant (ci-après: le CSP), a recouru contre cette décision devant la Cour de droit administratif et public du Tribunal cantonal (ci-après: la CDAP), en concluant à la délivrance de l'autorisation de séjour sollicitée. Elle se prévaut de l'art. 3 par. 1 de l'annexe I de l'accord du 21 juin 1999 entre la Confédération suisse, d'une part, et la Communauté européenne et ses Etats membres, d'autre part, sur la libre circulation des personnes (ALCP; RS 0.142.112.681).
Invitée à transmettre tout document relatif à sa prise en charge financière par son fils aîné durant les années 2007 et 2008, la recourante s'est expliquée par l'entremise de son mandataire comme il suit:
"Notre mandante a été soutenue depuis 2005-2006 par son fils et sa belle-fille. Des documents vous ont été transmis en ce sens, démontrant l’envoi d’argent. Pour les années 2007-2008, notre mandante a pu vivre sur une somme provenant de la vente de sa maison. Vous trouverez en annexe copie du retrait bancaire de ce montant. Dès que cet argent a été épuisé, le soutien de son fils a repris, alors qu’elle était déjà en Suisse. Ce soutien s’est donc fait en nature, par la prise en charge de tous ses frais."
Dans sa réponse du 30 mars 2010, le SPOP a conclu au rejet du recours, en relevant que la recourante ne remplissait pas les conditions de l'art. 3 par. 1 de l'annexe I ALCP, au motif qu'elle n'avait pas été financièrement assistée par sa famille pendant les deux années qui ont précédé son entrée en Suisse.
La recourante s'est encore exprimée le 13 avril 2010. Le SPOP s'est déterminé sur cette écriture le 16 avril 2010.
Le tribunal a statué par voie de circulation.

Considérant en droit
1. Déposé dans le délai de trente jours fixé par l’art. 95 de la loi vaudoise du 28 octobre 2008 sur la procédure administrative (LPA-VD; RSV 173.36), le recours est intervenu en temps utile. Il respecte au surplus les conditions formelles énoncées à l’art. 79 LPA-VD.
2. a) La loi fédérale du 16 décembre 2005 sur les étrangers (LEtr; RS 142.20) s'applique aux étrangers dans la mesure où leur statut juridique n'est pas réglé par d'autres dispositions du droit fédéral ou par des traités internationaux conclus par la Suisse (art. 2 al. 1 LEtr). Elle n'est applicable aux ressortissants des Etats membres de la Communauté européenne (CE), aux membres de leur famille et aux travailleurs détachés par un employeur ayant son siège ou son domicile dans un de ces Etats que dans la mesure où l'accord du 21 juin 1999 entre la Confédération suisse, d'une part, et la Communauté européenne et ses Etats membres, d'autre part, sur la libre circulation des personnes (ALCP; RS 0.142.112.681) n'en dispose pas autrement ou lorsque la LEtr prévoit des dispositions plus favorables (art. 2 al. 2 LEtr).
b) A teneur de l'art. 3 par. 1 de l'annexe I ALCP, les membres de la famille d'une personne ressortissante d'une partie contractante ayant un droit de séjour ont le droit de s'installer avec elle. Sont notamment considérés comme membres de la famille, quelle que soit leur nationalité, ses ascendants et ceux de son conjoint qui sont à sa charge.
La Cour de justice des communautés européennes (ci-après: la CJCE) entend par "être à charge" le fait que le membre de la famille nécessite le soutien matériel du ressortissant communautaire ou de son conjoint afin de subvenir à ses besoins essentiels dans son Etat d'origine ou de provenance au moment où il demande à rejoindre ces derniers. La qualité de membre de famille à charge ne suppose pas un droit à des aliments. Les raisons du recours à ce soutien ne sont pas déterminantes non plus. Il n'est enfin pas nécessaire de se demander si l'intéressé est en mesure de subvenir à ses besoins par l'exercice d'une activité rémunérée. La preuve de la nécessité d'un soutien matériel peut être faite par tout moyen approprié. Toutefois, le seul engagement du ressortissant communautaire ou de son conjoint de prendre en charge le membre de la famille n'est pas suffisant pour établir l'existence d'une situation de dépendance réelle de celui-ci (arrêt de la CJCE C-1/05 Jia du 9 janvier 2007 par. 35 ss, ainsi que les références citées; voir ég. ATF 135 II 369 consid. 3, qui concerne une prise en charge qui n'a débuté qu'en Suisse).
c) En l'espèce, l'autorité intimée considère que la recourante n'est pas "à charge" au sens de l'art. 3 par. 1 de l'annexe I ALCP, dès lors qu'elle n'a pas été assistée financièrement par son fils aîné et sa belle-fille pendant les deux années qui ont précédé son entrée en Suisse. Il est vrai que la recourante a pu vivre en 2007 et 2008 grâce au produit de la vente de sa maison au Chili. Il n'en demeure pas moins qu'elle dépend totalement de son fils aîné et de sa belle-fille depuis près d'une année et demie. Cette situation perdurerait par ailleurs en cas de renvoi de l'intéressée dans son pays d'origine. Elle n'a en effet aucun revenu et n'a plus de fortune, le produit de la vente de sa maison au Chili étant épuisé. On relève du reste que la recourante a déjà été aidée financièrement par son fils aîné et sa belle-fille en 2005 et 2006, comme le montrent les pièces produites au dossier (pièce 7 du bordereau de la recourante).
Au regard de ces éléments, le tribunal considère que l'existence d'une situation de dépendance de la recourante vis-à-vis de son fils aîné et de sa belle-fille est établie. C'est dès lors à tort que l'autorité intimée a rejeté la demande de regroupement familial de la recourante.
3. Les considérants qui précèdent conduisent à l'admission du recours et à l'annulation de la décision attaquée. Le dossier de la cause sera retourné à l’autorité intimée pour nouvelle décision dans le sens des considérants. Au vu de ce résultat, les frais de la cause resteront à la charge de l'Etat. En outre, la recourante, qui a procédé par l'intermédiaire du CSP, a droit à une indemnité à titre de dépens, dont la quotité peut être fixée à 500 francs.