Decision ID: 2072453c-f06e-51f3-a747-0b996d82382c
Year: 2021
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
a.
Par missive déposée le 1
er
février 2021 au Tribunal correctionnel (ci-après : TCO), A_ a demandé à la magistrate qui a présidé son procès - lequel s'est déroulé du 18 au 22 janvier précédent - la récusation de B_, greffier-juriste délibérant, voire celle "[du]
Tribunal
" s'il s'avérait que cette juridiction connaissait le motif de récusation qu'il avait découvert contre le prénommé, motif dont elle ne l'avait jamais informé.
Cette requête a été transmise à la Chambre de céans le 9 février 2021, avec les déterminations de la juge et du greffier-juriste concernés.
b.
Nanti de ces observations, A_ a, le 15 février suivant, confirmé que sa demande s'étendait également "
aux membres du Tribunal eux-mêmes
".
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
Par acte d'accusation du 8 août 2019, le Procureur chargé de la cause P/1_/2013 a renvoyé A_, C_ et D_ en jugement devant le TCO pour des faits qualifiés de corruption d'agents publics étrangers (art. 322
septies
CP) et de faux dans les titres (art. 251 CP).
b.a.
Le 11 septembre suivant, les parties ont été informées aussi bien de la tenue des débats, fixés au mois de mars 2020, que de la composition du TCO, laquelle incluait, notamment, B_, greffier-juriste délibérant.
b.b.
L'audience a été reportée en raison d'une demande de récusation formée par les accusés contre le Procureur, requête qui a été successivement rejetée par la Chambre de céans (
ACPR/107/2020
du 7 février 2020), puis le Tribunal fédéral (arrêt
1B_118/2020
du 27 juillet 2020).
b.c.
Les débats se sont tenus du 11 au 18 janvier 2021. À cette occasion, le Ministère public a été représenté, entre autres, par le Premier Procureur de la section des affaires complexes.
Le 22 janvier suivant, le TCO a acquitté A_ de l'accusation de faux dans les titres et l'a condamné pour corruption d'agents publics étrangers à une peine privative de liberté de trois ans et six mois, une créance compensatrice de CHF 5 millions ayant en outre été prononcée à son encontre.
Le jugement motivé a été adressé aux parties le 1
er
mars 2021.
c.
A_ et ses deux co-accusés ayant formé appel contre ce jugement, la cause est actuellement pendante devant la Chambre pénale d'appel et de révision.
C.
a.
Dans sa demande, le prénommé expose avoir découvert que B_ aurait possiblement été engagé - à une date inconnue, à l'instar du jour de son entrée en fonction - comme greffier-juriste au sein de la section des affaires complexes du Ministère public. Cette information, si elle se révélait exacte, n'avait jamais été communiquée par le TCO. Or, le fait d'être embauché, respectivement d'espérer l'être, par une partie au procès, avant/en cours d'audience et/ou lors la rédaction du jugement, était de nature à faire suspecter une prévention du prénommé au sens de l'art. 56 let. f CPP; comparativement, si B_ avait été engagé par l'étude de son conseil avant ou durant le procès, des doutes concernant son impartialité auraient assurément été émis par le Ministère public.
S'il s'avérait que le tribunal connaissait ce changement de juridiction, cela le rendrait, à son tour, suspect de prévention, puisqu'il lui aurait alors celé cette information.
Des explications complémentaires s'imposaient. Sa missive valait tant requête en récusation que demande d'annulation du jugement rendu le 22 janvier précédent, conformément à l'art. 60 CPP.
b.
En réponse, B_ explique avoir été engagé par le Tribunal pénal en qualité de greffier-juriste le 1
er
décembre 2017. Dès septembre 2019, il avait travaillé, en collaboration avec les magistrats du TCO, sur la procédure P/1_/2013. Le 12 décembre 2020, il avait postulé pour un emploi similaire au sein de la section des affaires complexes du Ministère public. Durant le processus de recrutement, il n'avait eu aucun contact avec les Procureurs. Le 21 décembre 2020, il avait été reçu par les collaborateurs administratifs de cette autorité et été informé que sa candidature était retenue; son entrée en fonction était prévue le 15 mars 2021. Il avait informé, le jour-même de l'entretien, le Tribunal pénal de son engagement. Il avait assisté aux débats qui s'étaient tenus dans la cause précitée en janvier 2021, puis pris part à la délibération, avec voix consultative. Il avait toujours oeuvré fidèlement pour le Tribunal pénal, sans avoir été influencé par un quelconque élément extérieur, conformément au serment qu'il avait prêté. Le fait d'avoir souhaité changer d'activité après trois ans passés au sein de la même juridiction ne pouvait être perçu comme une apparence de partialité; voir une cause de récusation dans sa démarche et,
de facto
, l'interdire, reviendrait à proscrire tout transfert d'un collaborateur ou magistrat du Tribunal pénal vers le Ministère public, cette autorité revêtant systématiquement le statut de partie devant ledit tribunal. La suspicion de partialité qui lui était prêtée était d'autant moins fondée que son engagement avait été confirmé avant le prononcé du verdict et que le TCO s'était écarté des réquisitions du Ministère public, en acquittant A_ de l'infraction de faux dans les titres. Le requérant devait donc être débouté des fins de sa demande.
c.
Pour sa part, la Présidente du TCO expose que B_ lui avait annoncé le 21 décembre 2020 sa postulation et son engagement auprès du Ministère public.
La demande de récusation, qui n'était nullement objectivée, portait indirectement atteinte à la probité du tribunal, en laissant entendre que les juges auraient pu donner l'apparence de pouvoir être influencés, par le prénommé, en faveur de l'accusation. Infondée, elle devait être rejetée.
d.
A_ réplique que, lors de l'ouverture des débats, les membres du TCO savaient que B_ rejoindrait, le 15 mars 2021, la section des affaires complexes du Ministère public, à savoir l'une des parties au procès. Le prénommé - qui aurait pu et dû être remplacé par un autre juriste dès fin 2020 - avait activement participé à la procédure, qu'il connaissait parfaitement; "
il n'a
[vait] [donc]
pas manqué de pointer ou d'attirer l'attention du Tribunal sur certaines pièces du dossier
", et cela alors qu'il était "
en partance pour rejoindre
(...) [s]
a partie adverse
(...)
, à savoir l'accusation
". L'apparence de prévention aussi bien de B_ que du TCO était donc acquise.
e.
À l'appui de sa duplique, B_ persiste dans sa précédente détermination.
f.
La Présidente du TCO souligne qu'en l'absence d'un quelconque motif de récusation, le tribunal n'était nullement tenu de communiquer aux parties le prochain changement de juridiction du greffier-juriste.
g.
Invité à se prononcer sur les écritures précitées, le Ministère public conclut à l'irrecevabilité de la demande, à défaut, pour A_, d'avoir rendu vraisemblable le moment où il avait découvert le prétendu motif de récusation et, partant, d'avoir agi en temps utile. Subsidiairement, la requête était infondée, dès lors que B_ n'avait eu, durant la procédure devant le TCO - qui s'était achevée le 1
er
mars 2021, soit avant la prise de fonction de ce dernier au Ministère public - aucun lien hiérarchique ni de subordination avec cette autorité. Par ailleurs, aucun Procureur n'avait participé au processus de recrutement - lequel avait été clos le 21 décembre 2020 - ni n'avait eu de contact avec le prénommé. Ces éléments garantissaient la totale indépendance du greffier-juriste et son impartialité objective.
h.
Nanti des observations de cette autorité, A_ fait valoir que sa requête a été déposée en temps utile. En effet, son conseil avait découvert le changement de juridiction litigieux le 29 janvier 2021, date à laquelle un membre de son étude lui avait rapporté cette information après l'avoir lui-même apprise lors d'un évènement privé, le 26 janvier précédent. Son avocat l'avait informé de la situation deux jours plus tard, par message téléphonique, et la demande avait été déposée le lendemain.
À l'appui de ce dernier allégué, A_ produit une copie dudit message, dans lequel son conseil lui annonce, le 31 janvier 2021, avoir découvert l'existence du changement de juridiction litigieux.
i.
C_ et D_ appuient spontanément la demande de A_.
j.
La cause a été gardée à juger le 23 mars 2021.

EN DROIT
:
1. 1.1.
Partie à la procédure, en tant que prévenu (art. 104 al. 1 let. a CPP), le requérant a qualité pour agir (art. 58 al. 1 CPP) et la Chambre de céans est compétente, quand bien même le motif de récusation a été découvert après le prononcé du verdict (arrêt du Tribunal fédéral
1B_36/2020
du 8 mai 2020 consid. 2.2), pour connaître de la demande, dirigée contre les membres d'un tribunal de première instance (art. 59 al. 1 let. b CPP et 128 al. 2 let. a LOJ).
1.2.1.
La requête doit être formée sans délai (art. 58 al. 1 CPP), dès que la partie a connaissance du motif de récusation, soit dans les six à sept jours au plus tard, sous peine d'irrecevabilité (arrêt du Tribunal fédéral
1B_36/2020
précité). Il incombe au demandeur de rendre vraisemblable qu'il a agi en temps utile (arrêt du Tribunal fédéral
1B_305/2019
du 26 novembre 2019 consid. 3.2.1).
1.2.2.
En l'espèce, le requérant prouve avoir été averti par son conseil, le 31 janvier 2021, de la découverte du prétendu motif de récusation. Il apparaît donc plausible qu'un membre de l'étude de cet avocat ait pu avoir connaissance dudit motif le 26 précédent, soit quelques jours auparavant.
Quoiqu'il en soit, le
dies a quo
du délai de six à sept jours commence à courir au moment où le demandeur a une connaissance suffisante des circonstances donnant lieu à la récusation (M. NIGGLI/ M. HEER/ H. WIPRÄCHTIGER,
Schweizerische Strafprozessordnung/ Schweizerische Jugendstrafprozessordnung, Basler Kommentar StPO/JStPO
, Bâle 2014, n. 5
ad
art. 58). Or,
in casu
, le requérant a eu, à sa demande, confirmation du changement de juridiction litigieux avec les déterminations de B_ et du TCO; la requête a donc été déposée avant le début du
dies a quo
.
La demande est, partant, recevable.
1.3.
Les déterminations successives des cités, sollicitées par la Chambre de céans, sont recevables, contrairement aux prises de position de C_ et D_, déposées sans invitation de la Direction de la procédure.
2. 2.1.
Toute personne exerçant une fonction au sein d'une autorité pénale est récusable pour l'un des motifs énumérés à l'art. 56 CPP.
Sont ainsi visés non seulement les juges, mais également les greffiers d'une autorité judiciaire, dans la mesure où ils participent à la formation de la décision, ce qui est le cas lorsqu'ils assistent à la délibération et peuvent exprimer leur position, même s'ils n'ont pas le droit de voter (ATF
140 I 271
consid. 8.4.1; arrêts du Tribunal fédéral
1B_90/2019
du 20 février 2020 consid. 2.2 et
6B_695/2014