Decision ID: f2b90c24-1f71-54d7-83bd-3ec2c5043a5b
Year: 2017
Language: fr
Court: GE_CJ
Chamber: GE_CJ_011
Canton: GE
Region: Région lémanique
Law Area: penal_law

EN FAIT
:
A.
Par acte expédié au greffe de la Chambre de céans le 10 avril 2017, A_ recourt
contre la décision
du 28 mars 2017, notifiée par simple pli, par laquelle le Ministère public a refusé de retirer de la procédure l'expertise psychiatrique le concernant, rendue le 1
er
avril 2016 dans la procédure PM/853/2015.
Le recourant conclut, avec suite de frais et indemnité de procédure, à l'annulation de la décision précitée, à ce que l'expertise psychiatrique soit déclarée comme étant une preuve inexploitable dans la présente procédure et en soit retirée, subsidiairement au renvoi de la cause au Ministère public pour nouvelle décision.
B.
Les faits pertinents suivants ressortent du dossier :
a.
A_ a déposé plainte pénale, le 19 octobre 2011, pour injures (art. 177 CP), abus d'autorité (art. 312 CP) et incitation au suicide (art. 115 CP), contre des surveillants et gardiens de la prison de Champ-Dollon, où il était, à l'époque, détenu en exécution de peine.
Il a exposé que, le 19 août 2011 dans l'après-midi, il avait été placé, selon lui sans raison, en cellule d'isolement aménagée en cellule forte. Malgré ses protestations et ses demandes de voir le Directeur, il avait été enfermé. Il s'était mis autour du cou un câble d'antenne qui pendait de la télévision, en menaçant de se "
laisser tomber
" si on ne le mettait pas en présence du Directeur. Le chef d'étage était entré pour lui donner une couverture et lui avait dit : "
Tu n'as qu'à te pendre, cela fera bien rigoler tes victimes
". Il s'était alors pendu et avait été amené aux urgences à moitié inconscient.
Lors de son retour des urgences dans la nuit, A_ dit avoir cheminé sous les insultes des surveillants ("
sale arabe, sale violeur, t'es qu'une merde, connard
"), sans réagir, puis, le conduisant à la même cellule, un gardien prénommé C_ avait désigné le câble d'antenne en disant : "
Regarde, on t'a laissé une surprise. Cette fois-ci, j'espère que tu mourras
". Durant toute la nuit, le même gardien se postait régulièrement devant la porte pour lui dire : "
T'es toujours pas mort, pends-toi connard
". Le 22 août 2011, il avait été transféré dans une véritable cellule forte – c'est-à-dire conçue pour remplir ce but – et avait à nouveau attenté à ses jours, puis il avait été conduit aux urgences, passant la nuit en observation, avant d'être transféré à l'"
UCP
".
b.
Selon un certificat médical du 19 septembre 2011 de l'Unité de psychiatrie pénitentiaire de Champ-Dollon, A_, qui était suivi en psychiatrie et bénéficiait d'un traitement médicamenteux – qu'il avait interrompu en raison du ramadan – avait été retrouvé pendu et inconscient dans sa cellule, le 19 août 2011. À l'arrivée des soignants, il se trouvait en position latérale de sécurité, conscient, et présentait une cyanose du bras droit (qui avait disparu en quelques minutes), ses constantes vitales étaient bonnes, mais il se plaignait d'une gêne au niveau de la gorge. Transféré aux urgences des Hôpitaux universitaires de Genève (ci-après, HUG), un scanner avait exclu une lésion vertébrale ou cartilagineuse.
À son retour des HUG, il avait été vu, le 23 août 2011, par le Service médical de Champ-Dollon et ses médecins. Il avait expliqué que son geste avait été impulsif et réactionnel à un contexte particulier, soit une mise au cachot à tort, et reproché aux gardiens de ne pas l'avoir pris au sérieux lorsqu'il les avait menacés de se pendre, si on ne l'amenait pas au Directeur. Il avait déclaré subir des provocations de la part des gardiens. Il n'avait pas d'intentions suicidaires. Il avait accepté une hospitalisation volontaire à l'Unité de psychiatrie pénitentiaire, mais souhaitait finir ses jours de "
cachot
" d'abord. Le jour même, il avait attenté à nouveau à sa vie, puis avait été hospitalisé à l'Unité de psychiatrie pénitentiaire.
c.
C_, gardien principal adjoint, E_, ancien gardien principal responsable, G_, sous-chef, et H_, surveillant, ont été entendus par le Ministère public en qualité de prévenus d'injure et d'abus d'autorité.
d.
Par ordonnance du 17 septembre 2013, le Ministère public a classé la procédure, retenant l'absence de prévention pénale suffisante s'agissant des trois gardiens. Aucun reproche de nature pénale ne pouvait au surplus être adressé à H_.
Sur recours de A_, le classement a été confirmé par arrêt de la Chambre de céans
ACPR/4/2014
du 6 janvier 2014.
e.
Le Tribunal fédéral, saisi par le plaignant, a annulé l'arrêt précité, le 6 janvier 2015 (
6B_152/2014
; ci-après, l'arrêt de renvoi).
S'agissant de la prévention de l'infraction prévue à l'art. 127 CP, les juges fédéraux ont retenu que le Ministère public avait à tort considéré, au vu des éléments au dossier, que rien n'indiquait qu’A_ était dans une situation où ses capacités mentales étaient diminuées. Des précisions propres à apprécier la crédibilité des accusations portées par le plaignant auraient dû être requises auprès de ses médecins traitant. Des informations plus détaillées des médecins auraient également dû être demandées afin de déterminer les motifs précis avancés par A_ pour expliquer chacune de ses deux tentatives de pendaison.
En omettant ces actes d'instruction, les autorités précédentes avaient violé le droit du plaignant à une enquête approfondie et effective consacré par l'art. 3 CEDH et l'obligation d'instruire d'office découlant de l'art. 6 CPP.
f.
La cause a été retournée au Ministère public (
ACPR/63/2015
du 30 janvier 2015) pour la reprise de l'instruction conformément aux considérants de l'arrêt de renvoi.
g.
Sur demande du Ministère public, A_ a levé le secret professionnel du personnel médical tant de la prison que celui des HUG, s'agissant des faits survenus durant l'année 2011, en particulier les événements ayant eu lieu entre le 19 août et le 19 septembre 2011.
h.
Le Ministère public a ordonné aux HUG, le 10 mars 2015, de déposer l'intégralité du dossier d'A_, pour l'année 2011, documents qui figurent désormais à la procédure.
i.
Le même jour, le Ministère public a requis du Centre universitaire romand de médecine légale (ci-après, CURML) la proposition d'un nom de médecin-psychiatre en vue d'ordonner l'expertise psychiatrique d'A_, qui aurait notamment pour but de déterminer son état mental lors des faits qu'il avait dénoncés. Le nom d'un expert a été proposé, le 17 mars 2015, mais l'expertise n'a pas encore été ordonnée.
j.
À une date non précisée, le Procureur général a versé à la procédure l'expertise psychiatrique d'A_ rendue le 1
er
avril 2016, dans le cadre d'une procédure pendante par-devant le Tribunal d'application des peines et des mesures (ci-après TAPEM), saisi de l'examen de la libération conditionnelle du précité (PM/853/2015).
Cette expertise contient une anamnèse passée (familiale, personnelle, délictuelle, toxicologique et en relation avec les faits pour lesquels il a été condamné) et actuelle de l'intéressé. Les experts ont ensuite décrit l'état de santé physique et psychique d'A_, les traitements entrepris depuis la dernière expertise de 2009, si ces traitements avaient engendré une évolution sur son état de santé et son évolution psychologique par rapport à ses actes. Ils ont enfin répondu aux questions des juges s'agissant du risque de récidive dans l'optique d'une libération conditionnelle.
k.
À partir du 13 juin 2016, les parties, notamment les prévenus E_ et C_, ont demandé à consulter le dossier et lever des copies. Le conseil d'A_ a eu accès au dossier le 15 juin 2016.
l.
Le 30 juin 2016, A_ s'est étonné, auprès du Ministère public, de la découverte, dans la procédure, d'une copie de son expertise psychiatrique du 1
er
avril 2016. Rappelant qu'il était partie plaignante, il a qualifié ce procédé d'irrégulier et inadmissible. Aucune requête n'avait même été faite au TAPEM, chargé de la procédure PM/853/2015. Les parties n'ayant pas été informées, il n'avait même pas pu donner son avis sur l'apport de cette pièce au dossier. En tout état, il s'y opposait et demandait le retrait de cette expertise.
A_ a par ailleurs fait savoir qu'il s'opposait à ce qu'une expertise psychiatrique soit réalisée sur sa personne aux fins d'établir son état mental lors des faits de 2011, son status psychiatrique ayant d'ores et déjà été décrit par plusieurs intervenants thérapeutiques.
m.
Le Procureur général a répondu, le 24 août 2016, que dans le cadre de l'instruction des procédures dont il avait la charge, le Ministère public était libre de verser à la procédure les pièces dont il disposait et qui lui paraissaient pertinentes. Tel était le cas de l'expertise psychiatrique litigieuse, dont il n'avait pas eu à requérir la production par le TAPEM.
n.
Par courrier de son conseil, du 1
er
septembre 2016, A_ a demandé au Procureur général de préciser les fondements juridiques permettant au Ministère public de verser,
ad libitum
, des pièces provenant d'autres procédures et, surtout, quelle était la pertinence, en l'espèce, du versement au dossier de l'expertise psychiatrique litigieuse, compte tenu de sa qualité de partie plaignante.
Il a demandé qu'une décision motivée soit rendue sur sa demande, formulée le 30 juin 2016, de retrait de cette pièce du dossier.
C.
Dans la décision querellée, le Ministère public a retenu qu'en vertu des art. 139 et 194 CPP, les autorités pénales pouvaient mettre en œuvre tous les moyens de preuve licites propres à établir la vérité, par exemple l'apport de pièces ou l'intégralité du dossier émanant d'une autre procédure. En l'espèce, l'état mental d'A_ constituait un élément utile à la manifestation de la vérité. D'ailleurs, le Tribunal fédéral avait insisté, dans son arrêt du 6 janvier 2015, sur la nécessité d'investiguer cet aspect avec soin. Dans la perspective de l'expertise psychiatrique que le Ministère public entendait ordonner pour déterminer l'état mental du prévenu au moment des faits, les investigations de l'expert mandaté dans le cadre de la procédure PM/853/2015 constituaient des éléments utiles, sinon nécessaires, à la manifestation de la vérité.
D.
a.
À l'appui de son recours, A_ expose que l'expertise querellée avait été effectuée dans le cadre de la procédure relative à sa demande de libération conditionnelle, laquelle lui avait, au demeurant, été refusée par jugement du TAPEM du 14 juin 2016.
Il soulève, en premier lieu, une violation des art. 3 al. 2 let. c et 194 al. 1 CPP et de son droit d'être entendu, puisque le Ministère public ne lui avait pas donné l'occasion de se prononcer avant de verser l'expertise au dossier. Il avait, à tout le moins, le droit de se voir notifier une décision, par exemple sous la forme d'une "
ordonnance d'apport de pièces
". La décision devait, pour ce motif déjà, être annulée.
Le recourant invoque ensuite une violation de l'art. 194 al. 2 CPP au motif que l'expertise, "
glissée
" sans autre formalité dans la présente procédure, n'avait pas fait l'objet d'une demande préalable, formelle, au TAPEM.
En outre, il conteste la nécessité de la production, dans la présente procédure, de l'expertise litigieuse. Les questions posées à l'expert portaient sur un éventuel risque de récidive et sur l'opportunité de prononcer une mesure thérapeutique, sujets non pertinents pour déterminer les faits utiles à la présente procédure, dans laquelle il revêtait la qualité de victime. À teneur de l'arrêt de renvoi, seul son état mental au moment des faits visés par sa plainte devait être déterminé. L'expertise psychiatrique litigieuse, qui traitait de sa situation médicale cinq ans après les faits dénoncés, n'était d'aucune pertinence. Le droit à la protection de sa personnalité était violé, puisque l'expertise mettait en avant des éléments de sa sphère privée non nécessaires à la présente cause.
Cet élément de preuve, obtenu au moyen d'une violation de la loi et de son droit d'être entendu, était inexploitable, au sens de l'art. 141 al. 2 CPP et devait, par conséquent, être retiré du dossier.
b.a.
C_ conclut au rejet du recours, avec suite de frais, sans autre développement.
b.b.
E_ conclut, avec suite de frais et indemnité de procédure, à l'irrecevabilité du recours, comme étant tardif ; le recours immédiat n'était de plus pas ouvert contre un refus du Ministère public de qualifier d'illicites certains moyens de preuve. Le recourant n'alléguait de surcroît pas de préjudice irréparable.
Au fond, il constate que le Ministère public, partie à la procédure devant le TAPEM, n'avait pas obtenu l'expertise par des moyens illégaux. La nécessité et la pertinence de l'apport de cette pièce au dossier relevait des débats principaux et ne pouvait dès lors être tranchée à l'occasion de la contestation d'une décision du Ministère public.
b.c.
G_ conclut à l'irrecevabilité du recours, au vu de sa tardiveté et de l'absence de préjudice juridique.
Pour le surplus, l'autorisation du TAPEM n'était pas nécessaire et A_ n'était exposé, ni dans son intégrité ni à un autre inconvénient majeur, par la transmission des informations figurant dans l'expertise. Si cette hypothèse était retenue, le principe de proportionnalité commanderait de procéder au caviardage des paragraphes de l'expertise litigieuse relatifs à la vie de famille, l'enfance ou la vie sexuelle de l'intéressé.
b.d.
Le Ministère public conclut au rejet du recours. Il retient, en premier lieu, qu'A_ ne pouvait se prévaloir du droit de refuser de témoigner, puisqu'il n'invoquait aucune infraction contre son intégrité sexuelle (art. 169 al. 4 CPP), pas plus qu'il ne pouvait se prévaloir de l'arrêt du Tribunal fédéral
1B_342/2016
pour faire obstacle à la production de son expertise psychiatrique.
En second lieu, l'arrêt de renvoi avait rappelé la nécessité d'investiguer l'état mental du plaignant, de sorte que le Ministère public n'avait d'autre choix que de procéder à l'administration de toutes les preuves utiles à cette détermination, ce qu'il avait précisément fait en intégrant au dossier l'expertise psychiatrique du 1
er
avril 2016. Celle-ci contenait des éléments pertinents pour établir l'état mental du précité, puisqu'elle établissait une anamnèse familiale et personnelle du plaignant, une anamnèse délictuelle et toxicologique donnant des indications générales sur sa construction identitaire et sa personnalité. Les experts s'étaient par ailleurs également fondés sur l'expertise du 20 juillet 2009, de sorte que leur analyse retranscrivait la personnalité de l'intéressé dans sa globalité et sous un angle évolutif. Cette pièce était dès lors pertinente pour apprécier l'état mental d'A_ et la crédibilité de ses déclarations en 2011.
De plus, par suite du transfèrement d'A_ vers la France, le 25 janvier 2017, pour y purger le solde de sa peine, la nécessité de verser l'expertise psychiatrique apparaissait plus marquée, car son absence de Suisse compliquait, voire rendait impossible, la mise en œuvre de l'expertise psychiatrique ordonnée dans la présente procédure.
En troisième lieu, le Ministère public n'avait aucune obligation de demander l'avis du TAPEM pour verser l'expertise psychiatrique litigieuse au présent dossier, puisqu'il était partie à la procédure relative à la libération conditionnelle, dans laquelle elle avait été rendue, ayant lui-même saisi le TAPEM (art. 2 LaCP). Citant l'arrêt
AARP/453/2014
consid. 2.2., il affirme qu'aucune disposition du CPP ne lui interdisait l'apport de certaines pièces issues d'autres procédures dont il était ou avait été saisi, si cet acte était utile à la manifestation de la vérité. Il n'était ainsi pas tenu d'aviser les parties du versement de la pièce litigieuse au dossier. Sa décision de refus de retrait de celle-ci était, de surcroît, dûment motivée.
L'art. 141 CPP n'était ainsi pas applicable.
À l'appui de ses observations, le Ministère public produit copie des pièces relatives au transfèrement d’A_ vers la France, en janvier 2017.
c.
A_ a fait savoir, le 16 août 2017, qu'il persistait dans son recours et n'avait pas d'observations. Les autres parties n'ayant pas non plus répliqué, la cause a été gardée à juger.

EN DROIT
:
1.
1.1.
Le recours a été déposé selon la forme prescrite (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP), contre une décision rendue par le Ministère public, donc sujette à recours auprès de la Chambre de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP), et émane de la partie plaignante, partie à la procédure (art. 104 al. 1 let. b CPP). ![endif]>![if>
Reste toutefois à examiner si le recourant a agi dans le délai de recours – deux des prévenus soutenant le contraire – et dispose (encore) d'un intérêt à recourir.
1.2.
Deux des intimés allèguent la tardiveté du recours.
1.2.1.