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Dominicains d’Avrillé : la foi et l’expérience de Lumen Fidei
Posted on 16 novembre 2013 by Frère copiste
Excellent article qui montre bien que la crise que nous traversons n’est pas seulement une querelle ou un différent théologique, mais qu’elle est avant tout l’altération de la conception même de ce qu’est la Foi, et qui par le fait même, ruine tout rapport objectif avec ce qu’est la religion. Il devient dès lors impossible de débattre rationnellement de l’objet du différent étant donné que la base conceptuelle des choses n’est plus la même.
DANS L’ENCYCLIQUE LUMEN FIDEI (29 juin 2013), les papes François et Benoît XVI nous décrivent la foi comme le fruit d’une expérience, celle de la rencontre avec Dieu et son amour. Voici quelques phrases de l’encyclique qui expriment cela (1) :
La foi naît de la rencontre avec le Dieu vivant, qui nous appelle et nous révèle son amour, un amour qui nous précède et sur lequel nous pouvons nous appuyer pour être solides et construire notre vie. Transformés par cet amour nous recevons des yeux nouveaux, nous faisons l’expérience qu’en lui se trouve une grande promesse de plénitude et le regard de l’avenir s’ouvre à nous. (Lumen fidei, § 4.)
[Pour les premiers chrétiens] la foi, en tant que rencontre avec le Dieu vivant manifesté dans le Christ, était une « mère », parce qu’elle les faisait venir à la lumière, engendrait en eux la vie divine, une nouvelle expérience, une vision lumineuse de l’existence pour laquelle on était prêt à rendre un témoignage public jusqu’au bout (§ 5).
[La foi] est une rupture avec les idoles pour revenir au Dieu vivant, au moyen d’une rencontre personnelle. Croire signifie s’en remettre à un amour miséricordieux (§ 13).
La vie du Christ, sa façon de connaître le Père, de vivre totalement en relation avec lui, ouvre un nouvel espace à l’expérience humaine et nous pouvons y entrer (§ 18).
« Abba, Père » est la parole la plus caractéristique de l’expérience de Jésus, qui devient centre de l’expérience chrétienne (§ 19) (2).
La manière dont le philosophe Ludwig Wittgenstein a expliqué la connexion entre la foi et la certitude est bien connue. Croire serait semblable, selon lui, à l’expérience de tomber amoureux, une expérience comprise comme subjective, qui ne peut pas être proposée comme une vérité valable pour tous. Pour l’homme moderne, en effet, la question de l’amour semble n’avoir rien à voir avec le vrai. L’amour se comprend aujourd’hui comme une expérience liée au monde des sentiments inconstants, et non plus à la vérité. […] [Mais en réalité,] celui qui aime comprend que l’amour est une expérience de vérité, qu’il ouvre lui-même nos yeux pour voir toute la réalité de manière nouvelle, en union avec la personne aimée (§ 27).
La vérité à laquelle la foi nous ouvre est une vérité centrée sur la rencontre avec le Christ, sur la contemplation de sa vie, sur la perception de sa présence (§ 30).
Dans la mesure où elle annonce la vérité de l’amour total de Dieu et ouvre à la puissance de cet amour, la foi chrétienne arrive au plus profond du coeur de l’expérience de chaque homme (§ 32).
Dans cette prière [le Pater], le chrétien apprend à partager l’expérience spirituelle elle-même du Christ et commence à voir avec les yeux du Christ (§ 46) (3).
La foi naît de la rencontre avec l’amour originaire de Dieu en qui apparaît le sens et la bonté de notre vie (§ 51).
La doctrine de l’expérience : une caractéristique du modernisme
Cette insistance sur l’expérience est caractéristique du modernisme. Dans l’encyclique Pascendi, le pape saint Pie X dit en effet :
Si maintenant vous demandez sur quoi, en fin de compte, cette certitude [de la foi en Dieu] repose, les modernistes répondent : sur l’expérience individuelle. […] Et cela est une véritable expérience et supérieure à toutes les expériences rationnelles (4).
Et le saint pape explique que « cela est contraire à la foi catholique » en citant cette condamnation de l’Église :
Si quelqu’un dit que la Révélation divine ne peut être rendue croyable par des signes extérieurs, et que ce n’est donc que par l’expérience individuelle ou par l’inspiration privée que les hommes sont mus à la foi, qu’il soit anathème (5).
Il est vrai, sans doute, qu’il existe des expériences dans la vie chrétienne. Celles-ci peuvent précéder la foi, comme certaines expériences sensibles qui aident à y conduire. Elle peuvent aussi suivre la foi, comme les expériences mystiques qui procédent des dons du Saint-Esprit.
Mais la foi elle-même n’a rien de sensible. C’est une vertu intellectuelle qui s’appuye sur l’autorité de Dieu : on croit toutes les vérités que Dieu, qui ne peut ni se tromper ni nous tromper, nous a révélées. On peut avoir la foi sans avoir eu aucune expérience sensible préalable. Quant aux expériences mystiques, même de grands saints (par exemple sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus) en ont eu peu.
La doctrine de l’expérience consacre comme vraie toute religion
Saint Pie X explique encore que cette « doctrine de l’expérience »
consacre comme vraie toute religion, sans en excepter la religion païenne. Est-ce qu’on ne rencontre pas dans toutes les religions des expériences de ce genre ? Beaucoup le disent. Or, de quel droit les modernistes dénieraient-ils la vérité aux expériences religieuses qui se font, par exemple, dans la religion mahométane ? Et en vertu de quel principe attribueraient-ils aux seuls catholiques le monopole des expériences vraies ? Ils s’en gardent bien : les uns d’une façon voilée, les autres ouvertement, ils tiennent pour vraies toutes les religions (6).
Ne retrouve-t-on pas là l’oecuménisme et le dialogue interreligieux caractéristiques de l’Église conciliaire ?
Qu’on n’objecte pas que dans l’encyclique Lumen fidei, les deux papes qui ont écrit l’encyclique ne parlent que de la rencontre avec l’amour de Dieu en Jésus.
Cela se comprend, car ils écrivent pour des chrétiens. Mais nulle part ils ne disent qu’on ne peut faire cette expérience de l’amour de Dieu dans d’autres Églises que l’Église catholique, voire dans d’autres religions.
Il y a bien un paragraphe consacré au « salut par la foi », mais c’est pour expliquer que l’on doit s’ouvrir à quelque chose d’autre pour éviter que « notre existence échoue » (Lumen fidei, § 19) :
Le commencement du salut est l’ouverture à quelque chose qui précède, à un don originaire qui affirme la vie et conserve dans l’existence. C’est seulement dans notre ouverture à cette origine et dans le fait de la reconnaître qu’il est possible d’être transformés, en laissant le salut opérer en nous et rendre féconde notre vie, pleine de bons fruits. Le salut par la foi consiste dans la reconnaissance du primat du don de Dieu, comme le résume saint Paul : « Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu » (Ep 2, 8) (Lumen fidei, § 19).
Ce n’est pas celui qui a la foi catholique et observe les commandements de la charité qui est sauvé (8), mais celui « qui reconnaît que l’origine de la bonté est Dieu » (Lumen fidei, § 20). La foi dans le Christ nous y aide : « La foi dans le Christ nous sauve parce que c’est en lui que la vie s’ouvre radicalement à un Amour qui nous précède » (ibid.). Mais il n’est pas dit que « l’ouverture à quelque chose qui précède » ne peut se faire que par la foi dans le Christ, ni que la foi dans le Christ consiste à croire ce qu’il nous a enseigné, à professer de coeur et de bouche les douze articles du Credo.
La doctrine de l’expérience ruine la notion de Tradition
Saint Pie X explique également que la doctrine moderniste de l’expérience ruine totalement la notion de Tradition telle que l’entend l’Église, car pour les modernistes elle devient « la communication faite à d’autres de quelque expérience originale » (Pascendi, § 17).
On retrouve cette déformation de la notion de Tradition dans l’encyclique Lumen fidei :
Pour transmettre un contenu purement doctrinal, une idée, un livre suffirait sans doute, ou bien la répétition d’un message oral. Mais ce qui est communiqué dans l’Église, ce qui se transmet dans sa Tradition vivante, c’est la nouvelle lumière qui naît de la rencontre avec le Dieu vivant, une lumière qui touche la personne au plus profond, au coeur, impliquant son esprit, sa volonté et son affectivité, et l’ouvrant à des relations vivantes de communion avec Dieu et avec les autres (§ 40).
Ainsi la foi n’est pas transmise par un livre (la sainte Écriture), ni par un message oral (la Tradition divine), mais par une « tradition vivante », communication d’une lumière qui touche le coeur et qui provient de l’expérience religieuse de Jésus (voir § 18, 19 et 46) (9).
Pourquoi les modernistes insistent tant sur l’expérience
Si les modernistes insistent tant sur l’expérience, c’est qu’elle est à la base du sentiment religieux, lequel remplace l’intelligence pour nous faire atteindre Dieu :
Toute issue fermée vers Dieu du côté de l’intelligence, ils se font forts d’en ouvrir une autre du côté du sentiment et de l’action. Tentative vaine. […] Pour donner quelque assiette au sentiment, les modernistes recourent à l’expérience. Mais l’expérience, qu’y ajoute-t-elle ? Absolument rien, sinon une certaine intensité qui entraîne une conviction proportionnée de la réalité de l’objet. Or, ces deux choses ne font pas que le sentiment ne soit sentiment, ils ne lui ôtent pas son caractère, qui est de décevoir si l’intelligence ne le guide ; au contraire, ce caractère, ils le confirment et l’aggravent, car plus le sentiment est intense et plus il est sentiment (Pascendi, § 54).
Et le saint pape de rappeler la prudence qu’il convient d’avoir, en matière religieuse, avec les sentiments et les expériences.
En matière de sentiment religieux et d’expérience religieuse, vous n’ignorez pas, Vénérables Frères, quelle prudence est nécessaire, quelle science aussi qui dirige la prudence. Vous le savez de votre usage des âmes, de celles surtout où le sentiment domine ; vous le savez aussi de la lecture des ouvrages ascétiques, ouvrages que les modernistes prisent fort peu, mais qui témoignent d’une science autrement solide que la leur, d’une sagacité d’observation autrement fine et subtile. En vérité, n’est-ce pas une folie, ou tout au moins une souveraine imprudence, de se fier sans nul contrôle à des expériences comme celles que prônent les modernistes ? (Pascendi, § 54).
Saint Jean de la Croix, le grand maître de la vie mystique, expose en long et en large que l’on doit se garder des sentiments, des visions, des émotions sensibles dans la vie spirituelle et s’appuyer sur la foi pure. La foi, étant une vertu intellectuelle, n’a rien de sensible.
Sans doute, comme nous l’avons signalé plus haut, saint Jean de la Croix a eu aussi des expériences mystiques. Mais celles-ci sont des conséquences de la foi sous l’influence de la charité et des dons du Saint-Esprit. Et dans ce domaine des expériences mystiques, il convient d’exercer le discernement des esprits pour se garder des illusions de la nature ou du démon.
La seule expérience interdite par les modernistes
Le pape saint Pie X termine cet exposé sur l’expérience par une question :
Et qu’il Nous soit permis en passant de poser une question : Si ces expériences ont tant de valeur à leurs yeux, pourquoi ne la reconnaissent-ils pas à celle que des milliers et des milliers de catholiques déclarent avoir sur leur compte à eux et qui les convainc qu’ils font fausse route ? Est-ce que, par hasard, ces dernières expériences seraient les seules fausses et trompeuses ? La très grande majorité des hommes tient fermement et tiendra toujours que le sentiment et l’expérience seuls, sans être éclairés et guidés de la raison, ne conduisent pas à Dieu (Pascendi, § 55).
Sans doute aujourd’hui les « milliers et milliers de catholiques » qui ne partagent pas les opinions des modernistes ne sont pas aussi nombreux qu’au temps de saint Pie X. Mais ils transmettent l’expérience de l’Église, dans la fidélité à 2 000 ans de Tradition, cette expérience qui montre aux auto-destructeurs de l’Église « qu’ils font fausse route ».
Le Sel de la terre n° 86 de l’automne 2013
(1) Dans toutes les citations qui suivent, les italiques sont de la rédaction.
(2) Cette phrase, ainsi que la précédente, évoque la doctrine du modernisme exposée par saint Pie X : « Toutes les consciences chrétiennes furent enveloppées en quelque sorte dans la conscience du Christ, ainsi que la plante dans son germe. Et de même que les rejetons vivent de la vie du germe, ainsi faut-il dire que tous les chrétiens vivent de la vie de Jésus-Christ. Or, la vie de Jésus-Christ est divine, selon la foi ; divine sera donc aussi la vie des chrétiens. » Saint PIE X, Pascendi, 8 septembre 1907, § 23.
(3) Voir la note précédente.
(4) Saint PIE X, Pascendi, 8 septembre 1907, § 15.
(5) Concile Vatican I, DS 3033. Voir Pascendi, 8 septembre 1907, § 6.
(7) Saint PIE X, Pascendi, 8 septembre 1907, § 16.
(8) Voir les questions posées au candidat lors du baptême : « Que demandez-vous à l’Église de Dieu ? — Le parrain : La foi. — Que vous procure la foi ? — Le parrain : La vie éternelle. — Si donc vous voulez posséder la vie éternelle, observez les commandements : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. »
(9) De même sont défigurées la vraie nature des livres saints (Pascendi, § 26), l’explication de la naissance de l’Église (Pascendi, § 27) et la vraie notion d’apologétique (Pascendi, § 48).
← Jean Madiran : Jean XXIII était en réalité un admirateur de Marc Sangnier et un disciple du Sillon
Justin Petipeu : une prélature … n’aurait été qu’une coquille (presque) vide →

References: § 4
 § 19
 § 19
 § 20
 § 17
 § 18
 § 54
 § 54
 § 55
 § 23
 § 15
 § 6
 § 16
 § 26
 § 27
 § 48