Source: http://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/bielorussie3-bielorussification.htm
Timestamp: 2019-03-26 10:59:18+00:00

Document:
5 La politique linguistique de biélorussification
De la politique de biélorussification
à celle des langues officielles
(ou libre choix)
Rappelons qu'il existe deux langues officielles en Biélorussie depuis 1995, le biélorusse et le russe. Mais il faut distinguer deux périodes d'application de la politique linguistique après l'indépendance (1991):
1) celle ayant précédé et suivi l'accession à l'indépendance de 1991;
2) celle ayant suivi le référendum de 1995.
Dans le premier cas, il s'agit d'une politique de biélorussification destinée à normaliser le statut de la langue nationale au sein de la société; cette politique se traduit par une prédominance législative au biélorusse sur le russe afin de contrebalancer la puissance du russe. Dans le second cas, c'est une politique des langues officielles ou de laisser-faire qui consiste à donner aux citoyens le choix entre des services en biélorusse ou au russe et, en conséquence, d'accorder l'égalité de statut aux deux langues devenues co-officielles. Cette politique revient à favoriser la langue qui possède le plus de poids et de prestige, c'est-à-dire le russe.
Par ailleurs, la politique linguistique comprend un volet non négligeable à l'égard des minorités nationales, mais il faut préciser tout de suite que les russophones ne font pas partie de ces dernières.
1 La politique de biélorussification
C'est en composant avec les tendances communistes pro-russes que les nationalistes biélorusses avaient élaboré, juste avant l'indépendance, leur politique de biélorussification. Ils durent se satisfaire des dispositions de la loi de 1990 sur les langues. Pour ce qui est des dispositions constitutionnelles de 1994, elles reflétaient les mesures prévues dans la Loi sur les langues de 1990.
Le texte du préambule de la Loi sur les langues de 1990, dont un extrait est présenté ici, donne un bon aperçu de la préoccupation des nationalistes biélorusses du début de la décennie 1990 :
Depuis longtemps, en Biélorussie, vivent des gens de nationalités différentes; on y entend des langues différentes. Mais pendant les dernières années, la sphère d’utilisation de la langue de la population d’origine de la Biélorussie, du peuple qui lui a donné son nom et auquel historiquement appartiennent la plupart des habitants de la République, s’est considérablement rétrécie, au point que son existence est menacée, qu’elle est en danger de disparition. Il est apparu nécessaire de défendre la langue biélorusse sur le territoire de l’État biélorusse et du peuple biélorusse. Pour créer ce système de défense, il est nécessaire de donner à la langue biélorusse le statut de langue officielle de la république de Biélorussie.
Contrairement aux États baltes, plus anti-russes, les dirigeants de la Biélorussie désiraient assurer le redressement et la promotion du biélorusse, tout en maintenant les acquis du russe. L'objectif recherché était d'en arriver à ce que tout citoyen de la Biélorussie connaisse bien les langues biélorusse et russe. Or, le problème, c'était qu'à ce moment-là la plupart des Biélorusses semblaient plus préoccupés d'apprendre le russe que leur propre langue nationale (ou «langue titulaire»). Le biélorusse régressait continuellement et certains prévoyaient même sa disparition à plus ou moins court terme, du moins dans l'enseignement (vers 1998-1999). Suite à une enquête publié en 1993 (citée par jeantheau, 2001), 70,9 % des Biélorusses avaient déclaré le biélorusse comme leur langue maternelle, soit le plus bas taux de toutes les républiques, et 54,7 % le russe comme «deuxième langue maternelle», soit le taux le plus élevé.
Le paragraphe 1 de l'article 17 de la Constitution de 1994 (et celle de 1996) proclamait le biélorusse comme «langue officielle» de la République:
1) La langue officielle de la république de Biélorussie est le biélorusse. [...]
L'article 2 de la Loi sur les langues de 1990 résumait à peu près toute la législation biélorusse en matière de langue. La loi proclamait le biélorusse comme seule «langue officielle», mais garantissait le droit à la «libre utilisation de la langue russe comme langue de communication inter-ethnique», ainsi que la «libre utilisation et le développement de toutes les langues maternelles qui sont utilisées par la population de la République:
Dans d'autres pays, de telles dispositions paraîtraient ridicules. Comment peut-on accorder le statut de «langue officielle» à une langue et donner en même temps des droits identiques à tous les locuteurs des autres langues? Cela peut sembler inconciliable, mais pas pour les Biélorusses pour qui il s'agit d'un compromis acceptable.
Quoi qu'il en soit, le gouvernement a fait adopter en 1998 des modifications à la Loi sur les langues. La loi de 1998 reconnaît désormais deux langues officielles: le biélorusse et le russe.
Le reste de l'article 2 demeure à peu près inchangé, sauf pour des formulations mineures.
1.1 La vie parlementaire et la justice
Selon les dispositions de l'article 7 de la Loi sur les langues, les lois, les règlements et les actes du Parlement et des administrations locales sont adoptés et publiés en biélorusse et/ou en russe:
Cette formulation du et/ou se trouve dans tout le texte de la loi de 1998. Cela signifie que l'une ou l'autre langue peut être employée, et que l'une est aussi officielle que l'autre. Dans les faits, la plupart des lois sont rédigées en russe, puis traduites en biélorusse. Les pratiques réelles des dirigeants politiques révèlent que le biélorusse serait utilisé surtout dans les communications publiques, et que le russe serait systématiquement employé dans les réunions de travail. Par exemple, en 1998, au moment de l'adoption de la loi no 187 sur les langues, le Conseil des ministres a publié plus de 2000 résolutions, mais seulement 30 d'entre elles l'ont été en biélorusse; cette année-là, le premier ministre n'a publié que 1 % de ses directives en biélorusse. Cette pratique n'a pas changé depuis...
En vertu de l'article 14 de la Loi sur les langues, la procédure judiciaire est faite en biélorusse ou en russe, mais un justiciable peut demander une traduction dans sa langue nationale s'il ignore les deux langues officielles:
Pendant la procédure judiciaire, on garantit aux personnes, impliquées dans une cause et qui ne maîtrisent pas la langue de la procédure judiciaire, d’avoir connaissance du dossier à l’aide d'un traducteur et de s’exprimer dans sa langue maternelle devant le tribunal. La procédure d’arbitrage entre des parties qui se trouvent en Biélorussie se fait aussi en biélorusse ou en russe. Dans les faits, la majorité des citoyens préfèrent utiliser le russe, car ils estiment que le juge sera plus clément à leur égard. Certains juges seraient enclins à croire que l'emploi du biélorusse par les jeunes dans un tribunal est un indice de leur culpabilité.
1.2 L'Administration publique
C'est l'article 7 de la Loi sur les langues qui régit les pratiques linguistiques dans l'Administration publique, c'est-à-dire que les actes des ministères et services, des organismes locaux du pouvoir étatique et de l’administration de la Biélorussie sont publiés en biélorusse et/ou en russe. L'article 8 précise bien que la documentation écrite, de même que les sceaux, tampons et formulaires officiels, sont rédigée en biélorusse et/ou en russe. Mais l'article 10 autorise l'emploi d'une autre langue, en cas de besoin, pour certains documents officiels attestant le statut d'un citoyen (passeport, carnet de travail, documents pédagogiques, certificats de naissance, de mariage, de décès, etc.):
De fait, selon l'article 4 de la Loi sur les langues, les fonctionnaires de l'État et les responsables d'entreprises sont tenus de maîtriser les langues biélorusse et russe:
Comme la Biélorussie est un État bilingue, il peut paraître normal que la loi oblige les fonctionnaires à maîtriser deux langues, mais l'histoire du pays a fait en sorte que c'est la connaissance du biélorusse qui peut causer problème, pas celle du russe qui demeure la langue la plus prestigieuse. Dans les villes, les gens parlent majoritairement russe et, dans les campagnes, biélorusse. Par exemple, il est d'usage de saluer une connaissance en biélorusse pour poursuivre la conversation en russe. Dans l'administration gouvernementale, les pratiques semblent peu systématiques: les documents de travail paraissent surtout en russe dans les ministères «techniques», en biélorusse dans les ministères «culturels» (comme l'Éducation, la Justice, etc.). En fait, cet article 4 s'est révélé peu applicable, car de très nombreux fonctionnaires ne connaissaient pas suffisamment le biélorusse au point de ne pouvoir exercer adéquatement leurs fonctions.
L'article 9 de la Loi sur les langues de 1990 rappelait que la langue des relations inter-ethniques est le russe:
Cet article 9 dans la loi de 1990 a été supprimé dans la version de 1998. Mais l'article 17 de la Constitution de 1996 précise encore ce rôle dévolu au russe:
2) La république de Biélorussie maintient le droit d’employer librement la langue russe comme langue de la communication enter-ethnique.
De plus, selon l'article 32 de la Loi sur les langues de 1990, les toponymes (villes, divisions administratives et territoriales, rues, places, cours d'eau, etc.) sont donnés en biélorusse ou en russe:
Cela n'empêche pas un grand nombre de toponymes d'avoir des appellations bilingues, à la fois en biélorusse et en russe: Babrujsk/Bobrujsk, Brèst/Brest, Dnjapro/Dnepr, Hlybokae/Glubokoe, Homyel/Gomel, Horki/Gorki, Horodna/Grodno, Mazyr/Mozyr, Navahrudak/Novogrudok, Polack/Polotsk, Sluck/Slutsk, Svetlahorsk/Svetlagorsk, Vicebsk/Vitebsk.
En vertu de l'article 19 de la Loi sur les langues, la langue des annonces, des avis, de la publicité, de l'étiquetage et des modes d'emploi est le biélorusse ou le russe:
Dans l'affichage, l'unilinguisme biélorusse règne sur les édifices gouvernementaux. La signalisation routière est unilingue biélorusse, sauf pour les anciens panneaux bilingues, mais apparemment en cours de remplacement. De façon générale, le biélorusse demeure plus présent que le russe. Phénomène curieux: lorsque Vladimir Poutine est devenu président de la fédération de Russie, Alexandre Loukachenko a décidé de remplacer les panneaux indicateurs bilingues par d'autres rédigés exclusivement en biélorusse. En fait, le biélorusse est une langue visuellement présente dans toute la capitale, mais peu de locuteurs utilisent cette langue en public. Pour les enseignes commerciales, elles sont généralement en biélorusse, mais il en a également en russe, en anglais et en allemand. Les raisons sociales sont massivement en russe, de même que la publicité; toutefois, dans ce cas, elle apparaît parfois en biélorusse ou en anglais.
1.3 L'éducation
Dans le domaine de l'éducation, l'État a également choisi des mesures qui tiennent compte de la grande importante du russe dans ce domaine, tout en essayant de rendre le biélorusse plus «officiel». L'éducation a constitué entre 1990 et 1995 le fer de lance de la politique linguistique du gouvernement. L'article 21 de la Loi sur les langues présente la politique linguistique en matière éducation, ce qui signifie que les parents ont le choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants:
Lorsque le biélorusse a été adopté comme la seule langue officielle du pays en 1990, les enfants de langue maternelle biélorusse durent apprendre le biélorusse dès l'école primaire; la langue russe, l'histoire et la littérature devaient être remplacés par la langue, l'histoire et la littérature biélorusse. Cependant, le russe est resté la langue principale de l'éducation dans les établissements d'enseignement général et les établissements d'enseignement supérieur. Depuis quelques années, l'anglais commence à concurrencer le russe dans les établissements universitaires en tant que langue véhiculaire obligée donnant accès aux connaissances scientifiques.
D'après l'article 5 de la Loi sur l'éducation dans la république de Biélorussie (2002), l'étude du biélorusse, du russe et d'une langue étrangère est obligatoire dans tous les établissements d'enseignement de la République:
Il en est ainsi à l'article 23 de la Loi sur les langues :
Cette réglementation constitue le fondement du «bilinguisme dans l'enseignement», à tous les niveaux scolaires primaires et secondaires, y compris dans les établissements universitaires. Mais de façon générale, le biélorusse continue de prévaloir dans les pratiques scolaires. C'est la langue d'instruction pour quelque 69 % d'étudiants; à Minsk, ce pourcentage atteint les 89 %.
Aujourd'hui, l'enseignement primaire est dispensé en russe (dans 50 % des établissements) et en biélorusse (plus de 40 % des établissements) et à la fois en russe et biélorusse dans presque 9 % des établissements. Attention, il n'existe pas d'enseignement bilingue dans les écoles: certaines d'entre elles enseignent dans les deux langues, mais une à la fois. Une enquête de 1998 révèle que, à l'échelle du pays, 30 % des écoles assurent un enseignement primaire en biélorusse contre 4,7 % à Minsk. Dans les lycées dans lesquels la langue d'enseignement est le russe, le temps consacré à la formation en «langue et littérature russe» est équivalent à celui destiné à la formation en «langue et littérature biélorusse» dans les établissements où la langue d'enseignement est le biélorusse.
Dans les établissements d'enseignement supérieur, 65 % des étudiants étudient en russe, près de 8 % en biélorusse et plus de 27 % dans les deux langues. On compte 33 établissements post-secondaires en Biélorussie, dont l’Université de Biélorussie, l’Université du district d’Homel, l’Université du district de Hrodna, l’Académie biélorusse d’agriculture et l’Académie biélorusse des sciences. Le bilinguisme biélorusse-russe est généralisé pour les établissements d'enseignement supérieur qui forment des professeurs pour les lycées généraux. En fait, l'éducation supérieur Biélorussie est devenu multilingue après l'introduction de la langue biélorusse pendant le régime soviétique. Toutefois, en raison de l'enseignement supérieur qui s'est développé à partir du modèle russe, la langue d'enseignement dans les universités a tendance à être principalement le russe. Pour cette raison, le bilinguisme semble un condition incontournable pour le fonctionnement et le développement du système d'éducation en Biélorussie. Cela dit, la langue russe jouit d'un prestige plus grand et les plus grandes universités du pays enseignent en russe.
1.4 Les médias
En vertu de l'article 27 de la Loi sur les langues, la langue des médias est le biélorusse, mais le russe et d'autres langues minoritaires peuvent être employés:
La Biélorussie en était venue à utiliser massivement le russe dans tous les médias au point où le biélorusse pouvait être vu par un étranger de passage comme la langue d'une minorité. La Loi sur les langues est venue accorder la parité du biélorusse et du russe.
À la fin de 1992, on comptait quelque 586 journaux et périodiques en Biélorussie: 140 étaient rédigés en biélorusse, 159 en russe et 241 à la fois en biélorusse et en russe. Aujourd'hui, la plupart des médias écrits continuent d'être publiés en russe; d'autres sont rédigés en biélorusse ou en anglais. Il suffit de consulter le tableau ci-dessous pour constater que, sur les 28 plus importants journaux du pays, seulement trois sont rédigés en biélorusse (Belapan, Narodnaya Gazeta, Svaboda), cinq en anglais (Belapan, Belarus Today, Belta et en plus le One World et le Washington Post), un en allemand (Belarus News), alors que tous les autres sont en russe:
Ville Journaux de Biélorussie Langue
J. étrangers
J. étrangers Novaya Borisovskaya Gazeta
Beloruskay Rynok
Svobodny Novosti
Washington Post russe
Comme on compte maintenant plus de 900 publications en Biélorussie, les journaux locaux sont davantage rédigés en biélorusse, mais on trouve des journaux ou magazines en russe à travers tout le pays. Dans un pays comme la Lituanie, par exemple, une telle situation serait jugée comme tout à fait inacceptable. Grâce à une enquête menée en 1990 à Minsk pour l'Académie des sciences de Russie, 35 % des citoyens de la capitale (Minsk) disent ne lire que des journaux en russe, 35 % à la fois en russe et en biélorusse, 18 % plutôt en russe et 2 % plutôt en biélorusse. Depuis 1995, on assiste à une baisse importante de l'utilisation du biélorusse dans les journaux, la radio et la télévision.
Quant aux médias électroniques, ils sont diffusés en biélorusse et en russe, mais aussi en anglais et en d'autres langues. Quelques stations de radio diffusent à la fois en biélorusse et en russe: Radio Dva-AM (russe et biélorusse), Radio 103.7-FM et Radio Minsk; d'autres sont en russe (Radio B/A-FM, Radio FM 101,2), mais Radio Racyja est en biélorusse. Fait à noter, Radio Poland-5 diffuse en biélorusse, mais aussi en plusieurs autres langues (anglais, espéranto, tchèque, slovaque, allemand, russe, ukrainien et lituanien).
En ce qui a trait à la télévision, le Canal de la télévision biélorusse (Belarusian Television Channel) diffuse généralement ses émissions en langue biélorusse, mais quelques plages horaires sont réservées à des émissions en russe, polonais, ukrainien, tatar, etc. Toutefois, la plupart des Biélorusses préfèrent les émissions russe en provenance de la Russie. Dans la partie occidentale de la Biélorussie, les téléspectateurs peuvent recevoir des émissions de la Lituanie et de la Pologne.
Par ailleurs, les médias audiovisuels semblent tous inféodés au pouvoir politique et tous les moyens dont disposent les autorités seraient mis en œuvre pour étouffer la presse indépendante: saisies de tirages, fermetures d'imprimeries, confiscation de matériel, menaces de fermeture de médias, agressions et intimidations de journalistes, etc. Selon Reporters sans frontières, le président Alexandre Loukachenko ferait partie des «prédateurs» de la liberté de la presse. En 1996, le président a signé un décret ordonnant que tous les rédacteurs en chef des journaux soutenus par l'État soient dorénavant des fonctionnaires officiels et deviennent, au plan local, des membres du conseil du gouvernement. En fait, les émissions de télévision provenant des stations russes représentent la seule source d'information indépendante dans les médias et constituent une source fréquente d'irritation pour le gouvernement de Lukachenko.
2 La politique des langues officielles ou du libre choix
Depuis l'indépendance, le gouvernement avait appliqué sa politique de biélorussification sans faire vraiment d'excès, mais il n'avait pas pris le soin d'impliquer la population. C'est pourquoi celle-ci ne soutenait que modérément le gouvernement dans sa mise en application de la Loi sur les langues de 1990. Par ailleurs, beaucoup reprochaient au gouvernement un «excès de rigueur» dans sa façon d'appliquer les mesures prévues dans la loi. En réalité, la plupart des gens n'ont simplement pas compris ce qu'impliquait cette politique.
En cela, les Biélorusses ressemblent aux Irlandais. Ils appuient toutes les politiques de promotion linguistique à l’égard de la langue nationale, à la condition de ne désavantager personne. La plupart des Biélorusses favorisent l’apprentissage de la langue nationale à l’école à la condition qu’elle ne soit pas une matière obligatoire, car ils sont très attachés au libre choix. Tous les Biélorusses sont d’accord pour connaître la langue biélorusse, mais ils sont contre l’obligation de l’utiliser. Une majorité des Biélorusses est contre l’emploi du biélorusse à des fins de favoritisme, de coercition ou de discrimination positive; il ne faut pas que la politique linguistique désavantage les non-biélorussophones, surtout les russophones. La population ne souhaite pas la disparition du biélorusse dans une très large minorité, mais quand les décrets d'application prennent effet ils suscitent aussitôt le mécontentement des citoyens.
2.1 L'égalité du statut
Le référendum de 1995 organisé par le président Loukachenko visait, entre autres (dont le droit du président de dissoudre le Parlement), à accorder au russe un statut égal à celui du biélorusse et non plus seulement un statut de communication inter-ethnique. Il s'agissait, dans les faits, de faire passer le russe au rang de «seconde langue officielle» sans modifier pour autant la Loi sur les langues de 1990. Rappelons que dont l'attribution du statut de «seconde langue officielle» au russe a été acceptée dans une proportion de 83 % de la population (référendum de 1995). En fait, la Constitution de 1996 ne modifiait que le paragraphe 2 de l'article 17:
2) La langue russe jouira d’un statut égal à la langue biélorusse.
Les partisans de la langue biélorusse auraient souhaité que le gouvernement se rapproche le plus possible des dispositions prévues dans la Loi sur les langues. Mais les tentatives d'ouverture à l'Ouest ayant toutes échoué, la tentation était grande de se tourner vers l'Est, c'est-à-dire la Russie, donc de la langue russe. D'ailleurs, la politique de retour à l'état antérieur à la Loi sur les langues fut confirmée par l'article 38 de la Charte de l'Union entre la Russie et la Biélorussie, lequel ne prévoit que le russe comme langue de travail dans les instances communes.
2.2 Le retour du russe
Dans les années qui ont suivi le référendum de 1995, les autorités utilisèrent massivement le russe de préférence au biélorusse. Dans les écoles, les manuels ont continué d'être publiés en russe en raison de la hausse vertigineuse du coût des manuels scolaires. Quelques mois après le référendum, l'enseignement en russe était pratiquement revenu à son niveau d'avant la Loi sur les langues (jeantheau, 2001), les parents de langue biélorusse ayant à nouveau la possibilité de choisir la langue d'instruction de leurs enfants. Toute la politique linguistique, qui favorisait le biélorusse en éducation, fut réduite à néant avec le retour du libre choix. Dans les médias, le russe est revenu en force et a surpassé le biélorusse. Dans les entreprises, la langue de travail reste massivement le russe. Les quatre années de mise en application de la Loi sur les langues ont été réduites à néant, moins de deux ans après le référendum de 1995.
Ces faits semblent démontrer que les citoyens du pays n'étaient pas prêts, dans leur grande majorité, à remettre en cause la hiérarchie des langues en Biélorussie. De leur côté, les partisans du biélorusse dénonçaient le recul des autorités et continuaient de combattre pour le maintien du biélorusse dans l'enseignement. Généralement, cette lutte s'est faite sans grand soutien de la part de la population qui semblait davantage préoccupée par ses problèmes matériels que par la biélorussification.
Par ailleurs, le gouvernement n'a guère pris tous les moyens dont il disposait pour appliquer avec une certaine rigueur la Loi sur les langues.de 1990. La plupart des fonctionnaires n'avaient qu'une connaissance imparfaite du biélorusse pour exercer leurs fonctions. Le gouvernement aurait dû assurer une formation linguistique au personnel en poste et, pour l'avenir, recruter des individus parfaitement bilingues. Il aurait fallu aussi instaurer des «examens de recrutement» et des «épreuves de biélorusse», ce qui aurait donné à la langue nationale une fonction utilitaire. Avec le référendum de 1995, la biélorussification fit place au bilinguisme (libre choix), ce qui revenait à assurer la prédominance du russe. En 1998, la Loi sur les langues était modifiée afin de tenir compte du bilinguisme officiel.
2.3 La langue identitaire
Les citoyens biélorussophones tiennent à leur langue, du moins au point de vue affectif. Ils ne souhaitent aucunement qu'elle disparaisse et probablement aucun politicien n'oserait faire de déclaration du genre en public. Dans la pratique, la seule langue qu'on entend dans les villes, surtout à Minsk, est le russe, que ce soit dans les véhicules de transport en commun, les bureaux gouvernementaux, les magasins, les entreprises, etc. On peut donc dire que la «communauté linguistique urbaine» est massivement russophone. Parler biélorusse à la ville, c'est risquer d'être perçu comme un opposant politique ou un nationaliste, un agitateur, un plaisantin ou un excentrique. En fait, dans une ville, il faut une certaine dose de courage pour s'adresser à un autre interlocuteur dans la langue officielle du «peuple titulaire» (jeantheau, 2001).
On peut se demander alors à quoi peut bien servir la langue nationale dans un espace socio-économique aussi restreint. Pour les Biélorusses, elle constitue avant tout un signe d'identité dont la valeur ne tient pas à son aspect utilitaire, mais juste symbolique. C'est le recteur de l'Université européenne de Minsk qui, lors d'un entretien en 1995, résume ainsi la problématique:
L'anglais est la langue du commerce, l'allemand la langue de la philosophie, le français la langue du droit, le russe la langue de la littérature ou des sciences.
Et le biélorusse? «Il est peut-être irremplaçable pour décrire l'âme des paysans biélorusses», d'ajouter l'illustre recteur (cité par Jeantheau, 2001). Une telle déclaration fait réfléchir. Comment peut-on en être rendu là de la part d'un peuple souverain, qui contrôle tous les rouages de son État?
Justement, beaucoup de Biélorusses s'interrogent sur l'avenir de la langue nationale dans de telles conditions. On craint sa disparition en raison de la dégradation de son prestige social, du rétrécissement de son aire linguistique, de la chute du nombre de ses locuteurs, etc. Néanmoins, il faut avouer que le biélorusse est encore présent dans toutes les sphères de la société et qu'il bénéficie d'une masse importante de locuteurs. Sa disparition n'est certes pas pour demain, mais la bilinguisation massive de la société biélorusse marque un pas en avant vers l'assimilation et l'incontournable russification. Quant aux nationalistes qui défendent la langue, ils sont associés aux partis extrémistes.
La politique linguistique de la Biélorussie en est une de bilinguisme depuis le référendum de 1995. Ce pays est dans une situation telle qu'il accorde non seulement les mêmes droits à sa «minorité» russophone, mais lui donne le privilège d'être la véritable langue dominante dans la société. C'est un phénomène qu'on ne retrouve normalement que dans les situations coloniales ou les situations de régionalisme minoritaire, comme on peut le constater, par exemple, au Pays basque, au Val-d'Aoste, en Sardaigne, en Corse ou en Martinique. Généralement, le pouvoir local est incapable d'imposer la langue régionale parce qu'il ne contrôle pas suffisamment les centres décisionnels qui se trouvent hors de la région. Pourtant, tel n'est pas le cas en Biélorussie dans la mesure où il s'agit d'un État souverain.
Parmi tous les anciennes républiques fédérées de l'ex-URSS, la Biélorussie est le pays d'Europe le plus russophile. Même l'Ukraine prend plus de distance que la Biélorussie. Il est probable que la Biélorussie n'a pas eu vraiment le choix et qu'elle demeure encore sous le contrôle réel de la Russie dont elle partage non seulement la langue et la culture, mais aussi l'économie. Chose certaine, la Biélorussie n'est pas un modèle pour les nations à la recherche de l'autonomie, surtout quand on sait que les Biélorusses constituent pratiquement une minorité fonctionnelle dans leur propre pays! C'est pourquoi on parle de la Biélorussie comme d'une «indépendance à la dérive»! Une politique linguistique axée sur le libre choix dans une situation de forte concurrence linguistique ne peut que favoriser la langue qui manifeste la plus grande vitalité. À ce jeu-là, c'est le biélorusse qui est toujours perdant.
Mais il ne faudrait pas trop accuser les Biélorusses de leur penchant vers la langue dominante, le russe. Dans une même situation de libre choix, bien d'autres peuples agiraient de la même façon, car les individus sont généralement plus préoccupés par leur bien-être matériel que par des questions de langue ou de symbole. Par exemple, si les francophones du Québec, particulièrement à Montréal et dans d'autres grandes villes, avaient le choix d'envoyer leurs enfants dans les écoles anglaises, ils feraient exactement comme les Biélorusses de Minsk. Et il y aurait belle lurette que les écoles montréalaises seraient devenues massivement anglophones. On pourrait aussi parler de la langue des loisirs, de la lecture, de la radio, de la télévision, etc. En somme, on peut surtout reprocher aux dirigeants biélorusses, notamment la clique d'Alexandre Loukachenko, de n'avoir pas su regarder plus loin que leur nez. Ce sont eux qui porteront le blâme d'une politique de repli destinée à servir davantage leurs intérêts que ceux de leur peuple. La disparition du biélorusse, une langue numériquement majoritaire, n'est pas pour demain, mais sa lente dégradation sociale laisse présager un avenir assez sombre. D'ailleurs, l'UNESCO (2002) considère le biélorusse comme une langue «potentiellement en danger». Certes, la Biélorussie ne constitue pas un cas unique dans l'histoire de l'humanité!

References: l'article 17

L'article 2
 l'article 2
 l'article 7
 l'article 14
 l'article 7
 L'article 8
 l'article 10
 l'article 4

L'article 9
 l'article 17
 l'article 32
 l'article 19
 L'article 21
 l'article 5
 l'article 23
 l'article 27
 l'article 17
 l'article 38