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Timestamp: 2017-10-24 01:59:18+00:00

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Question 38 : Des remèdes de la tristesse ou de la douleur
Après avoir parlé des effets de la tristesse ou de la douleur nous avons à nous occuper de ses remèdes. — A ce sujet cinq questions se présentent : 1° La douleur ou la tristesse peut-elle être adoucie par une délectation quelconque ? — 2° Peut-elle l’être par les larmes ? — 3° Peut-elle l’être par la commisération de nos amis ? — 4° Peut-elle l’être par la contemplation de la vérité ? — 5° Peut-elle l’être par le sommeil et par les bains ?
Article 1 : La douleur ou la tristesse peut-elle être adoucie par une délectation quelconque ?
Objection N°1. Il semble que toute délectation n’adoucisse pas toute douleur ou toute tristesse. En effet la délectation n’adoucit la tristesse qu’autant qu’elle lui est contraire. Car la médecine se fait par les contraires, comme le dit Aristote (Eth., liv. 2, chap. 3). Or, toute délectation n’est pas contraire à toute tristesse, comme nous l’avons vu (quest. 35, art. 4). Donc toute délectation n’adoucit pas toute tristesse.
Réponse à l’objection N°1 : Quoique toute délectation ne soit pas contraire dans son espèce à toute tristesse, elle lui est cependant contraire dans son genre, comme nous l’avons dit (quest. 35, art. 4, réponse N°2). C’est pourquoi de la part de la disposition du sujet toute tristesse peut être adoucie par une délectation quelconque.
Objection N°2. Ce qui produit la tristesse ne l’adoucit pas. Or, il y a des délectations qui produisent la tristesse, parce que, comme le dit Aristote (Eth., liv. 9, chap. 4), le méchant s’attriste de ce qui lui a causé de la joie. Donc toute délectation n’adoucit pas la tristesse.
Réponse à l’objection N°2 : Les délectations des méchants ne produisent pas la tristesse dans le présent, mais dans l’avenir, parce que les méchants se repentent des maux dont ils se sont réjouis, et cette tristesse se soulage par des délectations contraires.
Objection N°3. Saint Augustin dit (Conf., liv. 4, chap. 7) qu’il quitta le pays où il avait coutume de s’entretenir avec l’ami qu’il avait perdu, parce que ses yeux le cherchaient moins là où ils n’avaient pas l’habitude de le voir. Par là il nous donne à entendre que ce que nous avons eu de commun avec nos amis morts ou absents, nous rend dans notre chagrin le sentiment de leur mort ou de leur absence plus sensible, et parce que nous avons surtout éprouvé les mêmes plaisirs, il arrive que ces plaisirs ne font qu’accroître notre douleur. Donc toute délectation n’adoucit pas notre tristesse.
Réponse à l’objection N°3 : Quand deux causes impriment des mouvements contraires, l’une empêche l’autre ; et la plus forte et la plus persévérante finit par triompher. Dans celui qui s’attriste des choses dont il avait coutume de se réjouir avec un ami mort ou absent, on trouve ces deux causes agissant dans un sens opposé. Car la pensée de la mort ou de l’absence d’un ami porte à la douleur, tandis que le bien présent porte à la joie ; c’est ce qui fait que l’un est affaibli par l’autre. Mais comme le sentiment du présent agit plus fortement que le souvenir du passé, et que l’amour de soi dure plus longtemps que l’amour d’autrui, il arrive que la délectation finit par dissiper la tristesse. Aussi saint Augustin ajoute (ibid., chap. 8) que ramené peu à peu à ses anciennes habitudes de plaisir il sentait sa douleur s’affaiblir.
Mais c’est le contraire. Aristote dit (Eth., liv. 7, chap. ult. et liv. 9, chap. 5). Le plaisir dissipe la tristesse, s’il lui est contraire et même quel qu’il soit, pourvu qu’il soit très vif.
Conclusion Comme toute délectation est contraire à toute tristesse de quelque manière, c’est-à-dire, sous le rapport du genre, il s’ensuit que toute tristesse peut être adoucie et soulagée par une délectation quelconque.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 33, art. l), la délectation est le repos de l’appétit dans le bien qui lui convient, tandis que la tristesse résulte de ce qui répugne à cette puissance. Ainsi ce que la délectation est à la tristesse à l’égard des mouvements appétitifs, le repos l’est pour les corps à l’égard de la fatigue qui résulte d’une modification qui n’est pas naturelle. Car la tristesse implique une certaine fatigue ou une souffrance de la puissance appétitive. Par conséquent comme le repos du corps est un remède contre toute fatigue qui provient d’une cause qui n’est pas naturelle ; de même toute délectation est un remède propre à adoucir toute tristesse de quelque part qu’elle vienne.
Article 2 : La douleur ou la tristesse est-elle adoucie par les larmes ?
Objection N°1. Il semble que les larmes n’adoucissent pas la tristesse. Car aucun effet n’affaiblit sa cause. Or, les larmes ou les gémissements sont un effet de la tristesse. Donc ils ne l’affaiblissent pas.
Réponse à l’objection N°1 : Le rapport de la cause à l’effet est contraire au rapport de l’objet qui attriste au sujet attristé. Car tout effet est en harmonie avec sa cause, et lui est par conséquent agréable ; tandis que l’objet qui attriste est contraire au sujet attristé. C’est pourquoi l’effet de la tristesse a avec le sujet attristé un rapport contraire à celui de ce même sujet avec l’objet qui l’attriste. C’est ce qui fait que la tristesse est adoucie par son effet en raison de cette contrariété.
Objection N°2. Comme les larmes ou les gémissements sont un effet de la tristesse, de môme le rire est un effet de la joie. Or, le rire ne diminue pas la joie. Donc les larmes n’adoucissent pas la tristesse.
Réponse à l’objection N°2 : La relation de l’effet à la cause est semblable à la relation de l’objet qui délecte au sujet délecté, parce que de part et d’autre il y a convenance. Comme tout être semblable augmente son semblable, il arrive que la joie est augmentée par le rire et par ses autres effets, à moins que par accident il n’y ait dans ces effets quelque excès.
Objection N°3. Le mal qui nous attriste se représente à nous dans les larmes. Or, l’image de l’objet qui nous attriste augmente la tristesse, comme l’image de l’objet qui nous délecte augmente notre joie. Il semble donc que les larmes n’adoucissent pas la tristesse.
Réponse à l’objection N°3 : L’image de l’objet qui attriste est par elle-même de nature à augmenter la tristesse ; mais quand l’homme se représente qu’il fait ce qui convient le mieux à son état, il en résulte un certain plaisir. Pour la même raison, si quelqu’un vient à rire dans une circonstance où il lui semble qu’il aurait dû pleurer, il gémit de ce qu’il n’a pas fait ce qu’il devait, comme le dit Cicéron (De Tusc. quæst., liv. 3).
Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (Conf., liv. 4, chap. 4, in fin. et chap. 7) que quand il pleurait la mort de son ami il ne trouvait un peu de repos que dans les gémissements et les larmes.
Conclusion Comme les gémissements et les larmes portent au dehors l’attention de l’esprit qui est tout préoccupé du mal, ils affaiblissent naturellement par là même la douleur et la tristesse.
Il faut répondre que les larmes et les gémissements affaiblissent naturellement la tristesse, et cela pour deux raisons : 1° parce que toute espèce de mal, quand on le renferme au dedans de soi-même, afflige davantage ; car l’attention de l’esprit se porte plus souvent vers lui. Au lieu que quand le mal se répand à l’extérieur, alors l’attention de l’âme se disperse en quelque sorte sur tous les objets qui sont en dehors d’elle, et la douleur intérieure se trouve par là même affaiblie. C’est pourquoi quand ceux qui sont tristes manifestent intérieurement leur tristesse soit par des larmes, soit par des gémissements, soit par des paroles, ils sont soulagés. 2° Parce que l’action qui convient à l’homme, selon les dispositions où il est, lui est toujours agréable. Ainsi les larmes et les gémissements conviennent à celui qui est dans la tristesse ou la douleur, et c’est là ce qui les lui rend agréables. Par conséquent, puisque toute délectation adoucit de quelque manière la tristesse ou la douleur, comme nous l’avons dit (art. préc), il s’ensuit que les plaintes et les gémissements servent à adoucir la tristesse.
Article 3 : La douleur et la tristesse sont-elles adoucies par la commisération des amis ?
Objection N°1. Il semble que la douleur d’un ami compatissant n’adoucisse pas la tristesse. Car les contraires ont pour effets les contraires. Or, comme le dit saint Augustin (Conf., liv. 8, chap. 4) : Quand on se réjouit avec plusieurs, la joie de chacun en devient plus grande, parce qu’on s’échauffe et on s’enflamme mutuellement. Donc pour le même motif, quand plusieurs s’attristent, il semble que la tristesse soit augmentée.
Réponse à l’objection N°1 : Dans l’un et l’autre cas il y a preuve d’amitié, soit qu’on se réjouisse avec celui qui est dans la joie, soit qu’on pleure avec celui qui est dans les larmes. Ces deux choses nous sont donc agréables en raison de la cause qui les produit.
Objection N°2. L’amitié exige qu’on la paye de retour, comme le dit saint Augustin (Conf., liv. 4, chap. 9). Or, un ami compatissant souffre de la douleur de son ami souffrant. Donc la douleur de l’ami qui compatit est pour l’ami qui souffrait auparavant de son propre mal la cause d’une autre douleur. Par conséquent, la douleur étant doublée, la tristesse parait augmenter.
Réponse à l’objection N°2 : La douleur d’un ami contristerait par elle-même, mais quand on considère sa cause qui est l’amour, elle réjouit plutôt.
Objection N°3. Le mal d’un ami nous attriste comme le mal qui nous est propre, puisqu’un ami est un autre nous-même. Or, la douleur est un mal. Donc la douleur de l’ami qui compatit augmente la tristesse de l’ami dont il partage les peines.
Mais c’est le contraire. Aristote dit (Eth., liv. 9, chap. 11) que dans la tristesse un ami compatissant console.
Conclusion Par là même que nous éprouvons du plaisir de ce que nos amis compatissent à nos peines, il s’ensuit que leur commisération adoucit naturellement noire douleur et notre tristesse.
Il faut répondre qu’un ami qui compatit à nos peines est naturellement une consolation. Aristote en donne deux raisons (Eth., liv. 9, chap. 11). La première c’est que la tristesse appesantissant l’âme elle est comme un fardeau qu’on s’efforce d’alléger. Ainsi donc quand quelqu’un voit que les autres partagent sa tristesse, il se représente en quelque sorte qu’ils portent avec lui ce fardeau et qu’ils s’efforcent d’en alléger le poids. C’est ce qui lui rend sa charge moins pesante, comme il arrive quand il s’agit de porter des fardeaux matériels. La seconde raison et la meilleure, c’est qu’en s’attristant avec nous de nos peines, nos amis prouvent qu’ils nous aiment, ce qui est agréable, comme nous l’avons dit (quest. 32, art. 5). Et puisque toute délectation adoucit la tristesse, comme nous l’avons vu (art. 1), il s’ensuit que l’ami qui compatit à nos peines les adoucit.
Par là la réponse à la troisième objection est évidente.
Article 4 : La douleur et la tristesse sont-elles adoucies par la contemplation de la vérité ?
Objection N°1. Il semble que la contemplation de la vérité n’adoucisse pas la douleur. Car il est dit (Ecclésiaste, 1, 18) : Celui qui ajoute à sa science ajoute à ses peines. Or, la science se rapporte à la contemplation de la vérité. Donc la contemplation de la vérité n’adoucit pas la douleur.
Réponse à l’objection N°1 : Il est vrai qu’en ajoutant à sa science, on ajoute à ses peines, soit à cause de la difficulté qu’on a de trouver la vérité, soit parce que la science fait connaître à l’homme une foule de choses qui sont contraires à sa volonté. Ainsi de la part des objets connus la science produit la douleur, mais de la part de la contemplation de la vérité elle est une source de plaisirs.
Objection N°2. La contemplation de la vérité appartient à l’intellect spéculatif. Or, l’intellect spéculatif ne meut pas, comme le dit Aristote (De animâ, liv. 3, text. 58). Donc puisque la joie et la douleur sont des mouvements de l’âme, il semble que la contemplation de la vérité ne soit d’aucune utilité pour l’adoucissement de la douleur.
Réponse à l’objection N°2 : L’intellect spéculatif ne meut pas l’esprit par rapport à l’objet qu’il observe, mais il le meut relativement à la contemplation même qui est un des biens de l’homme et qui est naturellement agréable.
Objection N°3. Il faut appliquer le remède là où est la maladie. Or, la contemplation de la vérité existe dans l’intellect. Donc elle n’adoucit pas la douleur corporelle qui réside dans les sens.
Réponse à l’objection N°3 : Dans les puissances de l’âme la surabondance de la puissance supérieure reflue sur la puissance inférieure ; d’après cela la délectation de la contemplation qui est dans la partie supérieure de l’âme reflue sur la partie inférieure et y adoucit la douleur dont elle est le siège.
Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (Solil., liv. 1, chap. 12) : Il me semblait que si l’éclat de la vérité se découvrait à mon esprit, je n’éprouverais plus cette douleur ou que du moins je la compterais pour rien.
Conclusion Puisque la délectation la plus grande consiste dans la contemplation de la vérité, il est nécessaire que cette contemplation adoucisse la tristesse et la douleur.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 31, art. 5), la plus grande délectation consiste dans la contemplation de la vérité. Comme toute délectation adoucit la douleur, ainsi que nous l’avons vu (art. préc. et art. 1), il en résulte que la contemplation de la vérité adoucit la tristesse. Cet effet est d’autant plus sensible qu’on est plus attaché à la sagesse. C’est pourquoi la contemplation des perfections divines et de leur bonheur futur porte les hommes à se réjouir dans leurs tribulations, selon ces paroles d’un Apôtre (Jacques, 1, 2) : Considérez comme le sujet d’une extrême joie les diverses afflictions qui vous arrivent. Il y a plus, on goûte môme cette joie au milieu des supplices corporels. Ainsi le martyr Tiburce marchant les pieds nus sur des charbons ardents disait : Il me semble que je marche au nom de Jésus-Christ sur des fleurs de rose.
Article 5 : La douleur et la tristesse sont-elles adoucies par le sommeil et les bains ?
Objection N°1. Il semble que le sommeil et le bain n’adoucissent pas la tristesse. Car la tristesse réside dans l’âme, tandis que le sommeil et le bain ne regardent que le corps. Donc ils ne sont d’aucune utilité pour l’adoucissement de la tristesse.
Réponse à l’objection N°1 : Quand le corps est dans un bon état et qu’on en a le sentiment, il en résulte une délectation et par conséquent un adoucissement de tristesse.
Objection N°2. Le même effet ne semble pas résulter de causes contraires. Or, puisque le sommeil et le bain sont des choses corporelles, ils sont contraires à la contemplation de l’esprit qui est une cause d’adoucissement, comme nous l’avons dit (art. préc). Donc la tristesse n’est pas adoucie par ces moyens.
Réponse à l’objection N°2 : A la vérité une des délectations empêche l’autre, comme nous l’avons dit (quest. 31, art. 8) ; néanmoins toute délectation adoucit la tristesse et il ne répugne pas que la douleur soit calmée par des causes qui se gênent réciproquement.
Objection N°3. La tristesse et la douleur, selon qu’elles appartiennent au corps, consistent dans une certaine transformation du cœur. Or, ces remèdes semblent appartenir plutôt aux sens extérieurs et aux membres qu’à la disposition intérieure du cœur. Donc la tristesse n’est pas adoucie par ces moyens.
Réponse à l’objection N°3 : Toute bonne disposition du corps reflue en quelque sorte vers le cœur, comme vers le principe et la fin des mouvements corporels, tel qu’on le voit dans le livre d’Aristote sur la cause du mouvement des animaux (chap. 11).
Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (Conf., liv. 9, chap. 12) : J’avais appris que le bain est ainsi appelé (balneum) parce qu’il chasse les inquiétudes de l’esprit. Et plus loin : Je m’endormis, et à mon réveil je trouvai que ma, douleur avait beaucoup perdu de sa première violence. Et il cite à ce propos cette strophe d’une hymne de saint Ambroise où il est dit : Dans un doux repos nos membres fatigués retrouvent leur vigueur première ; ainsi se relève notre âme abattue et devient plus léger le poids de nos douleurs.
Conclusion Comme le sommeil et les bains réparent les forces du corps et le rétablissent dans son état normal, il faut nécessairement qu’ils adoucissent et affaiblissent la tristesse.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 37, art. 4), la tristesse est contraire dans son espèce au mouvement vital du corps. C’est pourquoi ce qui répare les forces du corps et ce qui rétablit le mouvement vital dans son état légitime est contraire à la tristesse et l’adoucit. Ainsi par là même que la nature est rétablie par ces remèdes dans son état normal, il en résulte une délectation. Car c’est là ce qui produit la délectation, comme nous l’avons dit (quest. 31, art. 1). Par conséquent puisque toute délectation adoucit la tristesse, il s’ensuit que ces remèdes corporels l’adoucissent.

References: art. 4
 art. 4
 art. 5
 art. 5
 art. 1
 art. 8
 art. 4
 art. 1