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Timestamp: 2019-05-23 06:39:39+00:00

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Bonaventure Triple voie
DE LA TRIPLE VOIE
Traduction française du Fr. André Ménard
© Traduction française du Fr. André Ménard
[VIII, 3a]
DE LA TRIPLE VOIE 1 2 3
INCENDIE D’AMOUR1
1 Voici que je te l’ai exposée de trois manières (Pr 22,20). Puisque toute science porte la marque de la Trinité, celle qui est enseignée dans la Sainte Écriture, doit particulièrement montrer en elle le vestige de la Trinité. À cause de cela, le Sage dit, au sujet de cette doctrine sacrée, qu’il l’a exposée de trois manières, à cause de son triple sens spirituel, savoir moral, allégorique et anagogique2. Ce triple sens correspond, en effet, à un triple acte hiérarchique, à savoir, à la purification, à l’illumination et [3b] à la perfection3. En effet, la purification conduit à la paix, l’illumination à la vérité et la perfection à la charité. Lorsque cela est parfaitement acquis, l’âme est béatifiée et selon qu’elle s’y adonne, elle reçoit une augmentation de mérite. C’est donc dans la connaissance de ces trois choses que consiste la science de toute l’Écriture sacrée et que consiste aussi le mérite de la vie éternelle.
Il faut donc savoir qu’il y a une triple manière de s’exercer en cette triple voie, c'est-à- dire en lisant et méditant4, en priant et en contemplant5.
1 Le De triplici via est un ouvrage composé après l’Itinerarium mentis in Deum, entre 1259 et 1269. Il ne s’agit pas de trois, mais d'une voie unique poursuivant un même objectif sous trois aspects : la paix au chemin de purification, la vérité au chemin de l'illumination, la charité au chemin de l'union.
2 Cf. Bonaventure, De reductione artium ad theologiam, n. 5 [V, 321 b] ; Breviloquium, prol, n. 4 [V, 205-207] ; Itinerarium mentis in Deum, c. 4, n. 6 [V, 307b] ; Collationes in hexaemeron, col. 2, n. 13 [V, 338b].
3 Cf. Pseudo-Denys, De Caelesti Hierarchia, c. 3, n. 2 () ; c. 7, n. 3 () ; c. 9, par. 2 (); c. 10 () ; Cf. Bonaventura, Opera omnia [II, 127 note 2 et 267, note 4].
4 Hugues de Saint Victor, Eruditiones didascalicae, lib. III, c. 11 (Pl 176, 772) ; De modo dicendi et meditandi, n. 5 (PL 176, 878).
5 Hugues de Saint Victor, Eruditiones didascalicae, lib. V, c. 9 (PL 176, 797) énumère cinq degrés comme appartenant à la vie des justes.
CHAPITRE PREMIER : DE LA MÉDITATION, PAR LAQUELLE L’ÂME EST PURIFIÉE, ILLUMINÉE ET ACCOMPLIE
2 Il convient maintenant d’examiner en premier la forme de la méditation. Il faut donc savoir qu’il y a, en nous, trois choses selon l’usage desquelles nous nous exerçons dans cette triple voie, à savoir l’aiguillon de la conscience, le rayon [3b] de l’intelligence et le petit feu de la sagesse. Si donc tu veux être purifié, tourne-toi vers l’aiguillon de la conscience ; si [tu veux] être illuminé, [tourne-toi] vers le rayon de l’intelligence ; si [tu veux] être accompli, [tourne-toi] vers le petit feu de la sagesse selon le conseil du bienheureux Denys en disant : "Tourne-toi vers le rayon"6 etc.
6 Cf. Pseudo-Denys, Mystica Theologia, c. 1, n. 1 ().
§ 1 - De la voie purgative et de son triple exercice.
3 [En se tournant] donc vers l’aiguillon de la conscience, l’homme doit s’exercer lui- même de cette manière, savoir, de telle sorte que premièrement il l’aiguise, que deuxièmement il l’affile, que troisièmement il le dirige. Il faut en effet l’aiguiser par le rappel du péché, l’affiler par le regard porté autour de soi, le rectifier par la considération du bien.
4 Le rappel du péché doit donc se dérouler de façon que l’esprit se reproche une multiple négligence, concupiscence et méchanceté. Presque tous nos péchés et nos maux, en pensées ou en actes, peuvent être reconduits à ces trois choses.
Au sujet de la négligence7, il faut donc être attentif [au fait] que l’homme doit, en premier lieu, repenser s'il y a eu, en lui, négligence pour la garde du coeur, l’emploi du temps, et la tension vers la fin. Ce sont en effet trois choses à observer avec un soin extrême, savoir, que le coeur soit bien gardé8, que le temps soit utilement employé et qu’une juste fin soit fixée en toute oeuvre.
7 Cf. Bonaventure, In Hexaemeron, coll. 22, n. 37 [V, 443a].
8 Cf. Bonaventure, De regimine animae, n. 3-4 [VIII, 129].
Deuxièmement, l’homme doit repenser s’il a été négligent dans la prière, dans la lecture, dans l’exécution d’une oeuvre bonne : car il doit, avec grand soin, s’exercer et croître en ces trois choses, celui qui veut donner un bon fruit [4b] en son temps (Cf. Ps 1,3 Mt 3,10 Mt 12,33) puisque l’une d’elles ne suffit jamais sans l’autre.
Troisièmement, il doit repenser s’il a été négligent à faire pénitence, à résister, à progresser. En effet, chacun doit, avec grand soin, pleurer les maux commis, repousser les sollicitations diaboliques et progresser d'une vertu en une autre (Cf. Ps 83,8), de sorte qu’il puisse ainsi parvenir à la Terre Promise.
5 À propos de la concupiscence, l’homme doit donc repenser si vivent en lui, la concupiscence de volupté, la concupiscence de curiosité, la concupiscence de vanité, qui sont les racines de tout mal.
Premièrement, il faut repenser à la concupiscence de volupté, qui vit en l'homme, lorsqu’il y a en lui une recherche9 des choses douces, une recherche des choses délicates, une recherche des choses charnelles, c’est-à-dire, lorsque l’homme cherche les aliments savoureux, les vêtements délicats, les divertissements voluptueux. Il n’est pas seulement répréhensible de rechercher tout cela avec consentement, car l'homme doit aussi le repousser au premier mouvement.
Deuxièmement, il faut repenser à la concupiscence de curiosité10 : vit-elle ou a-t-elle vécu en l'homme. Cela est donc saisi, lorsque quelqu'un cherche à connaître les choses cachées, à voir les choses belles et à posséder les choses chères. En effet, le vice tout à fait répréhensible de l’avarice et de la curiosité est en tout cela.
Troisièmement, il faut repenser à la concupiscence de vanité, qui vit actuellement ou a vécu en l’homme lorsqu’il y a eu en lui une recherche de faveur, une recherche de louange, une recherche d’honneur ; toutes choses qui sont vaines et qui rendent [5a] l’homme vain et sont à fuir tout autant que la concupiscence des femmes ; et la conscience doit dénoncer au coeur de l’homme tout ce qui ressemble à cela.
9 Le terme latin appetitus, souvent traduit par désir, comporte un aspect objectif, l'attrait de l'objet et un aspect subjectif, la recherche de l'objet source de l'attrait. En traduisant par recherche, nous rappelons que la recherche révèle une première implication du vouloir qu'il importe d'orienter correctement et éventuellement de rectifier.
10 Cf. Bonaventure, De decem praeceptis, coll. 5, n. 1 [V, 523a]; In Hexaemeron, coll. 19, n. 3-6 [V, 420a-421a]; coll. 1, n. 8 [V, 330b] ; De perfectione vitae ad sorores, c. 7, n. 1 [VIII, 124a]; Itinerarium mentis in Deum, Prol., n. 4 [V, 296].
6 A propos de la malice11 quelqu’un doit donc repenser si en lui est vigoureuse ou a été quelquefois vigoureuse la colère, ou l’envie, ou l’acédie, qui rendent l’âme mauvaise.
Premièrement, il faut repenser à la malice de la colère, qui se trouve dans l'âme, dans l'indice, dans la parole ; ou bien dans le coeur, sur le visage, dans le cri ; soit dans les sentiments, dans les discours et dans les actes.
Deuxièmement, il faut repenser à la malice de l’envie12, qui blêmit devant la prospérité d'autrui, éclate de joie devant l'adversité d'autrui, reste froide devant la mendicité d'autrui
Troisièmement, il faut repenser à la malice de l’acédie d’où naissent les mauvais soupçons, les pensées blasphématoires et les détractions malignes. Toute cette méchanceté doit donc être parfaitement détestée.
C’est à partir de ce triple rappel de cette triple matière, que l’aiguillon de la conscience doit être aiguisé et l’âme [plongée] dans l’amertume.
11 Cf. Bonaventure, Breviloquium, p. III, c. 9, n. 5 [V, 238a] et De perfectione vitae ad sorores, c.1, n. 4 [VIII, 108b-109a].
12 Cf. Bonaventure, In Hexaemeron, coll. 1, n. 7 [V, 330b]; Breviloquium, p.III, c. 9, n. 5 [V, 238].
7 Après avoir vu de quelle manière l’aiguillon de la conscience doit être aiguisé dans le rappel du péché, il faut voir, de quelle manière il faut l’affûter par un regard autour de soi13. L’homme doit en effet regarder trois choses autour de lui, savoir le jour de la mort imminent, le sang de la croix (Col 1,20) récent et le visage du juge présent. En effet, en ces trois choses, l’aiguillon de la conscience est affûté à l’encontre de tout mal.
Premièrement, il est affûté, lorsqu’il considère le jour de la mort, parce que celui-ci est indéterminable, inévitable, irrévocable ; s'il le regarde avec diligence, il travaillera avec encore plus de diligence pour, alors qu’il en a encore le temps (Ga 6,10), être purifié de toute négligence, concupiscence et malice. Quel est en effet celui qui, n’étant pas sûr du lendemain, resterait en état de péché ?
Deuxièmement, il est affûté, lorsque l’homme considère le sang de la croix répandu pour éveiller le coeur humain, pour le laver et pour enfin l’adoucir ; ou répandu pour laver la souillure humaine, pour vivifier la mort, pour féconder l’aridité. Qui est donc assez obtus pour permettre que règne en lui la faute de la négligence, ou de la concupiscence, ou de la malice [5b] alors qu'il pense qu'il est baigné de ce sang précieux?
Troisièmement, il est affûté, lorsqu’il considère le visage du juge, car il est infaillible, inflexible et sans échappatoire. En effet personne ne peut tromper sa sagesse, fléchir sa justice, fuir sa vindicte. Lors donc que "nul bien n’est sans rémunération et nul mal sans punition"14 quel est celui qui en considérant cela, ne serait pas affûté à l’encontre de tout mal ?
13 La circumspectio sui consiste à faire le tour de ma situation en évaluant les éléments constitutifs de celle-ci. Nous l'avons traduit par regard autour de soi pour souligner l'aspect objectif de la situation subjective qui est la nôtre.
14 Cf. Augustin, Grégoire, Boèce, Hugues de Saint Victor; cf. Bonaventure, [I. 713; note 2] et [IV, 356, note. 6].
8 Après cela, il faut voir comment ou de quelle manière il faut rectifier l’aiguillon de la conscience dans la considération du bien. Il faut en effet d'abord méditer sur trois biens dont l’acquisition rectifie l'aiguillon de la conscience, savoir, l’entrain contre la négligence, la sévérité contre la concupiscence, et la bénignité contre la malice. En effet la conscience bonne et droite a ces trois dispositions. Et c’est ce qu’indique le prophète lorsqu’il dit (Mi 6,8) : Je te ferai connaître, ô homme, ce qui est bon et ce que le Seigneur demande de toi : c’est de pratiquer la justice, d’aimer la miséricorde et de marcher selon le zèle avec ton Dieu 15 , là sont touchées les trois choses citées plus haut. En Luc, le Seigneur dit aussi (Lc 12,32-35) : Ayez la ceinture aux reins etc.
15 Cf. Bonaventure, De regimine animae, n. 8 [VIII, 130a].
9 Premièrement, il faut donc commencer par l’entrain, qui ouvre la voie aux autres. On peut la décrire ainsi : l’entrain est une certaine vigueur de l’esprit, qui secoue toute négligence et dispose les âmes à faire toutes les oeuvres divines avec vigilance, confiance et élégance. Elle est ce qui ouvre la voie à tous les biens suivants.
Ensuite vient l’austérité, qui est une certaine rigueur d’esprit réprimant toute concupiscence et habilitant à l’amour de ce qui est âpre, pauvre et vil.
Troisièmement, vient la bénignité, qui est une certaine douceur de l’âme excluant toute malice et habilitant l’âme à la bienveillance, à la tolérance et à la joie intérieure. Et là est le terme de la purification selon la voie de la méditation. En effet toute conscience pure est heureuse et allègre. Que celui qui veut être purifié se tourne, de la manière indiquée précédemment, vers l’aiguillon de la conscience. [6a]Toutefois dans l'accomplissement de l'exercice mentionné précédemment, notre méditation peut partir de n’importe laquelle des prémisses. Il faut aussi passer de l’une à l’autre, et y demeurer le temps nécessaire pour que soient perçues la tranquillité et la sérénité intérieure, d’où naît la joie spirituelle. Une fois que celle-ci est acquise, l’esprit est prêt à tendre vers en haut. Cette voie commence donc par l’aiguillon de la conscience et se termine dans le sentiment d’allégresse spirituelle ; elle est exercée dans la douleur, mais elle est consommée dans l’amour.
§ 2 . De la voie illuminative et de son triple exercice
10 En second lieu, après la voie purgative, vient la voie illuminative, dans laquelle l’homme doit s’exercer au rayon de l’intelligence en cet ordre. Ce rayon doit premièrement être étendu aux maux remis, deuxièmement être élargi aux bienfaits accordés, troisièmement être renvoyé aux récompenses promises.
Le rayon de l’intelligence est donc étendu, lorsque sont pensés avec sollicitude les maux, que le Seigneur a pardonnés, qui sont nombreux comme le sont les péchés que nous avons commis, et grands comme les maux auquels nous étions astreints et comme les biens dont nous méritions d’être privé. Et cette méditation est assez évidente à partir de ce qui précède. Et il ne faut pas être attentif à cela seulement, mais il faut aussi considérer en combien de maux nous serions tombés, si le Seigneur l’avait permis. Et lorsque ces choses sont pensées avec diligence, nos ténèbres sont illuminés par la rayon de l’intelligence16. Et cette illumination doit être conjointe à la gratitude de l'affection sans quoi il n'y a pas d'illumination céleste, à la splendeur de laquelle nous voyons suivre la chaleur. Ici donc il faut rendre grâce pour la rémission des maux commis ou qui auraient pu l’être par nécessité, infirmité et perversité de la volonté.
16 Cf. Bernard, Sermo 2 pro Dominica 6 post Pentecosten, n. 3 (PL 183, 340) [SBO 5, 210]
11 Deuxièmement, il faut voir de quelle manière ce rayon est élargi dans la considération des bienfaits accordés, qui sont d’un triple genre. En effet, certains se rapportent au complément de la nature, [6b] certains au secours de la grâce, certains au don de surabondance.
Au complément de la nature, se rapporte ce que Dieu a donné de la part de l’intégrité des membres du corps, d'un bon tempérament, de la noblesse du sexe ; de la part du sens, il a donné une vue perspicace, une oreille fine et une parole articulée ; de la part de l’âme, il a donné une intelligence claire, un jugement droit et un esprit bon.
12 À l’aide de la grâce se rapporte, premièrement, qu’il a donné la grâce baptismale, qui a lavé la faute, restitué l’innocence, conféré la justice, qui rend digne de la vie éternelle. Deuxièmement, qu’il a donné la grâce pénitentielle quant à l’opportunité du temps, à la volonté de l’esprit, à la sublimité de la religion17. Troisièmement, qu’il a donné la grâce sacerdotale, par laquelle il t’a fait dispensateur de la doctrine, dispensateur de l’indulgence et dispensateur de l’eucharistie ; toutes choses dans lesquelles sont plus ou moins dispensées les paroles de vie.
17 Religio, le terme religion désigne un ordre religieux.
13 Au don de la surabondance se rapporte : premièrement, qu’il a donné tout l’univers, à savoir les êtres inférieurs, pour le service ; les êtres égaux pour le mérite ; les êtres supérieurs, pour le patronage. Deuxièmement, qu’il a donné son Fils en frère et ami, qu’il l’a donné en prix [de notre rédemption] et qu’il le donne chaque jour en nourriture ; premier [don], dans l’incarnation ; deuxième [don], dans la Passion ; troisième [don], dans la consécration. Troisièmement, qu’il a donné l’Esprit Saint en gage d’acceptation, en privilège d’adoption, en anneau d’épousailles. En effet, il a fait de l’âme chrétienne, son amie, sa fille, son épouse. Toutes ces choses sont merveilleuses et inestimables et dans la méditation de telles choses l’âme doit être particulièrement reconnaissante envers Dieu.
14 Finalement, à propos de la voie illuminative, il faut voir de quelle manière ce rayon de l’intelligence doit être retourné par la méditation, pour qu’il est revienne à la source de tout bien, en repensant aux récompenses promises. Il faut donc considérer avec soin et penser souvent, que Dieu, qui ne ment pas (Tt 1,2), a promis à ceux qui le croient et l’aiment, l’éloignement de tous les maux, l'association [7a] de tous les saints et l’accomplissement de tous les désirs en lui-même, qui est la source et la fin de tous les biens, qui est un si grand bien, qu’il excède toute demande, tout désir, toute estimation, et nous tient digne d’un si grand bien, si nous l’aimons et le recherchons par-dessus tout et à cause de lui-même ; et c’est pourquoi, nous devons tendre en lui de tout notre désir, de toute notre affection et de notre bienveillance.
§ 3- De la voie unitive et de son triple exercice.
15 En dernier, suit de quelle manière nous devons nous exercer au petit feu de la sagesse. Cela est à faire selon cet ordre : car ce petit feu doit, premièrement être rassemblé, deuxièmement être enflammé, troisièmement être élevé.
Il est donc rassemble par la réduction18 de l’affection de tout amour de la creature 19, de laquelle toute affection doit être rappelée, parce que l’amour de la créature ne profite pas ; et s’il profite, il ne nourrit pas ; et s’il nourrit, il ne suffit pas ; et c’est pourquoi tout amour de cette sorte doit être entièrement tenu tout à distance de notre sentiment.
18 Reductio, le fait de reconduire, de ramener à; ce terme technique désigne, chez Bonaventure, un élément fondamental de la démarche spirituelle impliqué par l'exitus constitutif de toute créature. Les affections bien orientées sont tournées vers Dieu ou renvoient à Dieu. Toute créature doit être aimée "en Dieu" et "par amour de Dieu".
19 Cf. Bonaventure, De perfectione vitae ad sorores, c. VII [VlIIn 124-125].
16 En second lieu, il doit être enflammé, et cela à partir de la conversion de l’affection sur l’amour de l’Époux. Et cela se fait en comparant l’amour lui-même, à soi-même, ou au sentiment des citoyens d’en-haut, ou à l’Époux lui-même. C’est bien ce qu’il fait lorsqu’il remarque que toute indigence peut être suppléée grâce à l'amour, que l'abondance de tout bien se trouve chez les bienheureux grâce à l’amour, que sa présence suprêmement désirable est possédée grâce à l'amour. Ce sont les choses qui enflamment l’affect.
17 En troisième lieu, il doit être élevé, et cela au dessus de tout le sensible, l’imaginable et l’intelligible, dans cet ordre : en méditant au sujet de celui-là qu'il souhaite aimer parfaitement, que premièrement l’homme se dise à lui-même que celui qu’il aime, n’est pas sensible, car il ne relève pas de la vue, de l’ouie, de l’odorat, du goût, du toucher, et qu’il n’est donc pas sensible mais tout entier désirable (Ct 5,16). Deuxièmement, qu'il pense qu’il n’est pas imaginable, car il ne relève pas de la limite, la figure, de la mesure, du lieu, du changement, qu’il n’est donc pas imaginable mais [7b] tout entier désirable. Troisièmement, qu'il pense qu’il n’est pas intelligible car il ne relève pas de la démonstration, de la définition, de l’opinion, de l’estimation, de l’investigation, qu’il n’est donc pas intelligible, mais tout entier désirable.20
20 Cf. Bonaventure, I Sent., d. 22, q. 1 [I, 391]; Itinerarium, c. 7 [V, 312-313]; Breviloquium, p. V, c. 6 et 7[v, 258b-261b] et
§4- Corollaire
18 À partir de tout cela apparaît clairement la manière d’arriver à la sagesse de l’Écriture sainte en méditant sur la voie purgative, illuminative et unitive. Et ce n’est pas seulement le contenu de l’Écriture sainte mais aussi toute notre méditation qui doit s’y rapporter. En effet toute méditation du sage porte sur les oeuvres humaines, en pensant à ce que l'homme a fait et à ce qu’il devrait faire, et à la raison qui le motive ; ou sur les oeuvres divines, en pensant à tout ce que Dieu a confié à l’homme, car il a tout fait pour lui, à tout ce qu’il lui a pardonné et promis ; et en cela sont incluses les oeuvres de la création, de la réparation et de la glorification ; ou sur les principes des unes et des autres qui sont Dieu et l’âme, comment ils doivent être unis l’un avec l’autre. Et là doit s’arrêter toute notre méditation, car là est le but de toute pensée et action, et c’est la vraie sagesse en laquelle est la connaissance par vraie expérience21.
21 Cf. Bonaventure, III Sent., d. 35, q. 1 [III, 772a-773b].
19 Dans ce type de méditation, l’âme doit donc être toute entière mobilisée, et cela selon toutes ses forces, savoir selon la raison, la syndérèse, la conscience et la volonté. En effet, en ce type de méditation, la raison cherche et présente une proposition, la syndérèse se prononce et profère une définition, la conscience témoigne et infère une conclusion, la volonté choisit et apporte une solution. Par exemple, si quelqu’un veut méditer sur la voie de purification, la raison doit demander ce qui doit advenir de l’homme, qui a violé le temple de Dieu ; la syndérèse répond, qu’il doit être mis à mort ou être purifié dans les gémissements de la pénitence ; la conscience assume : tu es cet homme, il convient donc que tu sois condamné ou que tu sois affligé par les aiguillons de la pénitence ; ensuite la volonté choisit, savoir qu’elle refuse la damnation éternelle, assume volontairement les gémissements de la pénitence. C’est de la même façon qu’il faut l’entendre dans les autres voies.[8a]
CHAPITRE II : DE LA PRIÈRE PAR LAQUELLE LA MISÈRE EST DÉPLORÉE, LA MISÉRICORDE IMPLORÉE ET L’ADORATION MANIFESTÉE.
201 1. Après avoir dit de quelle manière parvenir à la vraie sagesse en lisant et en méditant, il faut dire, de qu’elle manière y parvenir en priant. Il faut, en effet, savoir qu’il y a dans la prière trois degrés ou parties. Le premier est la déploration de la misère ; le second, l’imploration de la miséricorde ; le troisième la manifestation de l’adoration. Nous ne pouvons pas manifester à Dieu notre culte d’adoration, sans avoir reçu de lui la grâce ; nous ne pouvons plier la miséricorde de Dieu à donner la grâce sans la déploration et l’exposition de notre misère et indigence. En effet toute prière parfaite doit avoir ces trois parties ; aucune ne suffit sans les autres ni ne conduit au but parfait, et c’est pourquoi il faut toujours conjoindre les trois.
§ 1 - De la triple déploration de la misère.
202 2. La déploration de la misère se fait à propos de toute misère, soit pour l'accomplissement de la faute, soit pour la perte de la grâce, soit pour l’éloignement de la gloire, et doit, donc, avoir ces trois choses, savoir la douleur, la pudeur et la crainte : la douleur, à cause du dommage ou de l’inconvénient ; la pudeur à cause de l’opprobre ou de la confusion ; la crainte à cause du péril ou de la culpabilité.
- Du souvenir des choses passées, naît en effet la douleur lorsque est rappelé, ce qu'elle a omis, les préceptes de la justice ; ce qu'elle a commis, les interdictions de la faute ; ce qu'elle a perdu les libéralités de la vie.
- De l’intelligence des choses présentes naît la pudeur, lorsqu’elle remarque, où elle est, loin en bas, elle qui a été près du sommet ; comment elle est, souillée dans la boue, elle qui a été une belle image ;ce qu'elle est, esclave, elle qui a été libre.
- De la prévision des choses à venir naît la peur, lorsqu’elle pense par avance,[8b] où elle tend, ses pas la conduisent rapidement en enfer (Pr 5,5) ; ce qui s’avance, le jugement inévitable, pourtant juste ; ce qui s’ensuivra, un salaire de mort éternelle.
§ 2- De la triple imploration de la miséricorde.
203 3. L’imploration de la miséricorde, quelle que soit la grâce sollicitée, doit comporter l’abondance du désir22 que nous tenons de l’Esprit saint, qui demande pour nous par des gémissements inénarrables (Rm 8,26); la confiance de l’espérance, que nous tenons du Christ, qui est mort pour nous tous (Cf. 1P 2,21); la diligence pour implorer le secours, que nous demandons aux saints et à tous les bons. La première nous la tenons de l’Esprit saint, car par lui à partir du Père dans le Fils, éternellement prédestinés, spirituellement renés, unanimement réunis en Église. - Nous tenons la deuxième du Christ, qui, sur terre s’est pour nous offert sur la croix, au ciel apparaît dans la gloire à la face (He 9,24) du Père, est offert dans le Sacrement par la mère Église. - La troisième [nous la tenons] du concours des Saints, savoir des patronages des anges en service, à partir des suffrages des Bienheureux triomphants et à partir des mérites des justes combattants. Et lorsque ces trois choses vont ensemble, la divine miséricorde est alors implorée efficacement.
22 Cf. Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum, prol., n.3 [V, 295b-296a].
§ 3- De la triple manifestation de l’adoration\i\223\0.
204 4. La manifestation de l’adoration, quelle que soit la grâce par laquelle Dieu est honoré, doit posséder trois choses. Premièrement, pour [9a] demander la grâce, notre coeur doit être incliné dans la révérence et l’adoration de Dieu ; deuxièmement, il doit être élargi dans la bienveillance et l’action de grâces ; troisièmement, il doit être élevé dans la complaisance et le colloque mutuel qui est celui de l’Époux et de l’épouse et que l’Esprit Saint enseigne au Cantique des Cantiques ; si cela est fait en bon ordre, l’exultation et la jubilation sont merveilleuses, au point de conduire l’âme en l’extase24 et de lui faire dire : Il nous est bon d’être ici (Mt 17,4). Et là notre prière doit s'achever et elle ne doit pas cesser avant d’entrer au lieu de l’admirable tabernacle jusque dans la maison de Dieu, où la voix du convive éclate en un chant de joie25 (Ps 41,5).
23 Cf. Bonaventure, De decem praeceptis, coll. II, n. 17 [V, 513] pour latria et coll. III, n. 12 [V,517a] pour dulia et latria ; voir aussi Breviloquium, p. IV, c. 5, n. 2 [V, 245b].
24 Excessus, sortie de soi, qui n'est pas nécessairement accompagné de manifestations sensibles extraordinaires, mais constitue un dépassement de nos perceptions ordinaires.
25 Sur la prière, Cf. Bonaventure, De perfectione vitae ad sorores, c.V [VIII, 117-120]; Itinerarium mentis in Deum, c. VII [V, 312-313].
205 5. Afin que de t’incliner dans la révérence, admire l’immensité divine, et intuitionne ta petitesse. Afin de t’élargir dans la bienveillance, prête attention à la divine bénignité et vois ton indignité. Afin de t’élever dans la complaisance, repense à la charité divine et considère ta tiédeur, afin de parvenir à partir d’un tel rapprochement en l’extase de l’esprit.
206 6. Il faut savoir en effet qu'à Dieu nous devons montrer de la révérence d’une triple façon ; premièrement, en tant que Père, par qui nous avons été formés, réformés et éduqués. Deuxièmement, en tant que Seigneur, par qui nous avons été arrachés à la bouche de l’ennemi, rachetés de la prison infernale, conduits à la vigne du Seigneur. Troisièmement, en tant que Juge, devant qui nous serons accusés, convaincus et aurons avoué : la voix de la conscience accusera, l’évidence de la vie convaincra, la vue de la divine sagesse nous fera avouer; de là vient que, selon le droit, la sentence doit être prononcée contre nous.
La première révérence doit donc être grande, la seconde plus grande, la troisième très grande. La première comme une inclination ; la seconde comme une génuflexion ; la troisième comme une prostration. Dans la première nous nous soumettons, dans la seconde nous nous abaissons, dans la troisième nous nous [9b] anéantissons. Dans la première nous nous considérons comme petits, dans la seconde comme plus petits et dans la troisième comme nuls26
26 Bernard, De diligendo Deo, c. 10, n. 27 (PL 182, 990) [SBOp 3, 132].
207 7. Nous devons donc pareillement, manifester à Dieu de la bienveillance, d'une triple façon, savoir grande, plus grande et très grande : grande par la considération de notre indignité ; plus grande, par la considération de l'ampleur de la grâce ; très grande, par la considération de l’immensité de sa miséricorde ; ou bien grande à cause des choses commises, plus grandes à cause des choses remises ; très grande à cause des choses promises ; ou bien grande à cause des compléments de la nature, plus grande à cause des vêtements de la grâce ; très grande à cause des dons de la surabondance. Dans la première le coeur est dilaté ou élargi, dans la seconde, il est ouvert et dans la troisième il est répandu, selon ce que disent les Lamentations : Répands ton coeur comme de l’eau (Lm 2,19).
208 8. Nous devons aussi montrer à Dieu de la complaisance d’une triple façon : premièrement, afin que notre complaisance envers Dieu soit ajustée de telle sorte qu'il plaise à chacun, que Dieu seul plaise à lui-même; deuxièmement, afin qu'il lui plaise de plaire à Dieu seul ; troisièmement, afin qu’il lui plaise, que les autres participent à cette complaisance27. La première est grande, la seconde plus grande, la troisième très grande. Dans la première c’est l’amour gratuit, dans la seconde l’amour du, dans la troisième l’amour composé des deux autres28. Dans la première, le monde est crucifié à l’homme, dans la seconde l’homme est crucifié au monde (Ga 6,14), dans la troisième l’homme est crucifié pour le monde, afin qu’il veuille mourir pour tous, afin qu’eux aussi plaisent à Dieu. Et là est l’arrêt29 et le degré de la parfaite charité car personne ne peut s’estimer parfait avant de l’avoir atteint. Cette perfection est donc atteinte lorsqu’elle trouve toujours un coeur, non seulement volontaire, mais aussi très avide de mourir pour le salut des proches, selon ce que disait Paul : Pour moi, bien volontiers, même tout entier pour vos âmes (2Co 12,15).
On ne parvient pas à cette parfaite dilection du prochain, sans être d’abord parvenu à une parfaite dilection de Dieu, pour qui est aimé le prochain, qui n’est pas aimable, si ce n'est à cause de Dieu30.
27 Pseudo-Bernard, (Gilbert de Hoyland) Sermones in Canticum Salomonis, serm. 19, n. 4 (PL 184, 97B et 99BC).
28 Richard de Saint Victor, De Trinitate, lib. V, c. 16 (PL 196, 961)
29 Status, que nous traduisons par arrêt, aboutissement qui caractérise un état, une stabilité, puisque la fin est atteinte.
30 Bernard, De diligendo Deo, c. 8, n. 25 (PL 182, 988); Bonaventure, III Sent., d. 27, a.2, q.3 et q. 4 [III, 607-611]
§4- Des six degrés de la dilection de Dieu.
209 9. Et à cause de cela, pour comprendre le progrès dans la dilection de Dieu, il faut savoir qu’il y a six degrés par lesquels on avance peu à peu et dans l’ordre jusqu’à parvenir à celui qui est parfait31.
Le premier degré est la suavité, de sorte que l’homme apprenne à goûter combien le Seigneur est bon (Ps 33,9). Et cela advient en prenant pour lui un temps sabbatique grâce à de saintes méditations, car ainsi qu’il est dit dans le psaume (Ps 75,11), Les restes de ma pensée célébreront une fête en ton nom ; ce qui advient, lorsque les méditations sur l’amour de Dieu engendrent la suavité dans le coeur.
Le second degré est l’avidité ; lorsque l’âme commence à être habituée à cette suavité, naît en elle une faim si grande que rien d’autre ne peut la nourrir sinon de posséder parfaitement celui qu’elle aime ; et parce qu’elle ne peut l’atteindre présentement, puisqu’il est loin, elle se quitte continuellement et sort au dehors au moyen de l’amour extatique, et s’écrie en reprenant les paroles du bienheureux Job : Mon âme préfère la mort violente et mes os la mort (Jb 7,15), parce que, comme le cerf soupire après les sources des eaux, ainsi mon âme soupire après toi , Dieu (Ps 41,2).
31 Cf. Bonaventure, De perfectione vitae ad sorores, c. VII [VII, 124-125].
210 10. Le troisième degré est la satiété qui naît de l’avidité elle-même. En effet puisqu’elle désire Dieu de manière très véhémente et est portée vers le haut, tout ce qu'elle tient d’en bas est déjà changé en dégoût pour elle. Voilà pourquoi, quasi [10b] saturée, elle ne peut trouver de réfection en quelque chose en dehors du bien- aimé lui-même ; et comme elle est rassasiée, lorsqu’elle prend un aliment, elle ressent davantage l’abomination de prendre que la réfection ; dans ce degré de charité, l’âme fait ainsi envers tout ce qui est terrestre.
Le quatrième degré est l’ivresse qui naît de la satiété. L’ivresse consiste donc en ceci, que quelqu'un aime Dieu d'un amour si grand qu'il trouve non seulement fastidieuse la consolation, mais qu’il se délecte même dans le tourment et le cherche comme consolation, et par amour de celui qu’il aime, il se délecte dans les peines, les opprobres et les coups, comme l’Apôtre (Cf. 2Co 12,5 2Co 12,10). D’où, comme un homme ivre se déshabille sans pudeur et endure les coups sans douleur, ainsi faut-il comprendre en ce degré.
211 11. Le cinquième degré est la sécurité qui naît de l’ivresse. Du fait qu'en effet, l’âme sent qu’elle aime tellement Dieu qu’elle supporterait volontiers à cause de lui tout dommage et tout opprobre ; la peur est déjà envoyée dehors (1Jn 4,18), et l’âme conçoit une si grande espérance au sujet de l’aide divine, qu’elle estime ne pouvoir être séparée de Dieu d’aucune manière. Et l’Apôtre était en ce degré lorsqu’il disait : Qui nous séparera de la charité du Christ ?... J’ai l’assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu dans le Christ Jésus Notre Seigneur (Rm 8,8 Rm 8,35 Rm 8,38-39).
Le sixième degré est une vraie et pleine tranquillité en laquelle la paix et le repos sont si grands que l’âme se trouve en quelque sorte dans le silence et en sommeil et comme placée dans l’arche de Noé où elle n’est aucunement troublée. Qu’est-ce qui peut en effet troubler un esprit que nul accès de cupidité n'inquiète, que nul aiguillon de peur n’agite ? Dans un tel esprit la paix est et un état ultime et un repos, et là repose le vrai Salomon, parce que sa maison a été installée dans la paix. (Ps 75,3). - Et c’est donc d'une manière qui convient parfaitement que ces degrés sont signifiés par les six degrés par lesquels on monte au trône de Salomon32 (1R 10,18 2Ch 9,17). Et à cause de cela, [11a] il est dit dans le Cantique des Cantiques (Ct 3,10) : il a couvert les degrés de pourpre et le centre d’amour, parce qu’il est impossible d’accéder à cette tranquillité si ce n'est par la charité. Celle-ci étant acquise, il est très facile pour l’homme de faire tout ce qui relève de la perfection, soit d’agir, soit de pâtir, soit de vivre soit de mourir. Il faut donc s’efforcer d’avancer dans la charité, puisque son avancée introduit la perfection de tous les biens ; que daigne nous l’accorder celui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
32 Bonaventure, Itinerarium mentis in Deum, c. 1, n.5 [V, 297b].

References: § 1

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§ 3

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