Source: http://socio.revues.org/2143
Timestamp: 2017-10-22 15:45:36+00:00

Document:
Du déterminisme biologique au déterminisme social
Accueil > Numéros > 6 > Dossier : Déterminismes > Du déterminisme biologique au dét...
La sémantique historique, si elle s’oppose à l’idée d’un progrès linéaire, permet de montrer que les notions de déterminisme biologique et de déterminisme social furent largement conçues comme complémentaires. Cette complémentarité s’éclaire à la lumière de l’avènement, vers 1900, d’un régime conceptuel propre aux sciences humaines et sociales, et commandé par le réquisit d’une articulation des dimensions biologique, psychologique et sociologique de l’existence humaine (chaque dimension devant être étudiée et conceptualisée selon des procédés adaptés). Autant les stratégies de résistance au déploiement logique de ce régime ont été sanctionnées, et cela de différentes manières, autant les stratégies d’accompagnement, couplées à une maîtrise adéquate du jeu institutionnel, se sont généralement révélées « payantes » (comme l’atteste l’exemple des durkheimiens). En définitive, le problème du déterminisme biologique ne s’est posé dans les sciences sociales que dans la mesure où les instruments conceptuels livrés par le modèle des lois de la nature ainsi que par les traditions religieuses et philosophiques empêchaient d’appréhender correctement l’idée de « déterminisme historique ».
Historical semantics, while being opposed to the idea of linear progress, does enable us to show that notions of biological determinism and social determinism were broadly conceived as being complementary. The development, towards 1900, of a conceptual regime specific to the humanities and the social sciences (HSS) and initiated by the requirement of an articulation of the biological, psychological and sociological dimensions of human existence (each dimension having to be studied and conceptualised according to appropriate procedures) sheds light on this complementarity. Strategies of resistance to the logical development of this regime have been endorsed, and in various different manners, just as, similarly, support strategies along with adequate control of the institutional interplay, have generally proved to be successful (as witness the example of the Durkheimians). In the last resort, the problem of biological determinism has only been posed in the social sciences in so far as the conceptual tools supplied by the model of the laws of nature as well as by religious and philosophical traditions prevented us from correctly grasping the idea of “historical determinism.”
déterminisme historique, régime conceptuel, sciences humaines et sociales, sémantique historique
historical determinism, conceptual regime, the humanities and social sciences, historical semantics
Un régime, des sciences
Dans l’étau d’une langue scientifique
Des stratégies « logiques »… et payantes
Vers un « nettoyage de printemps » ?
1La sémantique historique, ou la « socio-sémantique historique » (Dufoix, 2011), réserve toujours des surprises. Cela, parce que l’évolution des interdépendances humaines, c’est-à-dire des rivalités de pouvoir et des liens de solidarité d’où elles tirent leur coloration affective, des structures sociopolitiques, des modes de production, des carcans normatifs ou de l’environnement technoscientifique qu’elles génèrent et dont elles dépendent, est par essence porteuse d’innovations lexicales et/ou de changements d’emploi et de valeur des termes d’usage, en sorte que le référent d’un signe n’est jamais figé : il peut s’enrichir ou s’appauvrir, s’agrandir ou se rétrécir, se démultiplier ou se rétracter, se préciser ou se complexifier, s’affiner ou s’étioler, etc., dans des proportions plus ou moins grandes selon la fonction du signe considéré.
2De nos jours, appliqué aux phénomènes sociaux, le vocable déterminisme semble désigner sans ambiguïté l’idée d’une influence « déterminante » des milieux sociaux d’origine et d’appartenance sur les comportements et les opinions des individus, par opposition à ce qu’on appelle – dans le cadre de l’antinomie acquis/inné – le « déterminisme génétique ». Pourtant, l’un des premiers auteurs à avoir conceptualisé explicitement la sociologie sur la base d’une spécification du « déterminisme social », par contraste avec le « déterminisme biologique », entendait la première expression en un sens tout à fait particulier, qu’il n’est pas inutile, en guise d’introduction, de tenter de pénétrer.
1 Tout en se ralliant à la définition consacrée du « lamarckisme », comme « notion selon laquelle le (...)
3Roumain, enseignant à l’université de Bucarest, cet auteur s’appelait Dumitru Draghicesco (1875-1945). S’il nous intéresse, c’est parce qu’il publia en 1903 une brochure intitulée Le problème du déterminisme social : déterminisme biologique et déterminisme social et soutint l’année suivante, à la Sorbonne, une thèse consacrée au « rôle de l’individu dans le déterminisme social ». On pourrait dire qu’il prolongea, dans ces travaux, l’une des acceptions du verbe déterminer et du nom détermination, celle – courante en moyen français et qui perdure encore de nos jours quand on dit par exemple d’une personne qu’« elle est déterminée à agir » – qui mettait l’accent sur la volonté et sur la prise de décision. Car le « déterminisme social », pour Draghicesco, renvoyait à la capacité des êtres humains, au fur et à mesure de la densification, de l’intégration et de la complexification croissantes des sociétés, à se donner leurs propres règles et lois, et à les respecter. Dans cette perspective, l’autodétermination des sociétés humaines, favorisée par une sorte de clôture de l’évolution biologique, était marquée par la substitution de l’« hérédité sociale » à l’« hérédité biologique ». Influencée partiellement par le « lamarckisme » (qui avait largement cours au début du xxe siècle, notamment sous l’impact de la philosophie spencérienne1), l’hypothèse de Draghicesco était que la transmission héréditaire des caractères acquis – « incontestable, lorsque les conditions externes qui les ont provoqués sont permanentes et simples » (Draghicesco, 1904 : 63) – ne pouvait plus jouer avec la « complication et la mobilité sociale[s] » (ibid. : 65). Les êtres humains avaient été de pures créatures biologiques, gouvernées par leurs instincts, vivant dans des groupes de parenté ; en tant que membres d’ensembles complexes et denses, mobiles et égalitaires, ils étaient dorénavant des êtres sociaux, guidés par la conscience réfléchie et la raison, déterminés à choisir librement leurs lois : « Désormais, […] la conscience réfléchie est […] l’expression d’un genre de déterminisme nouveau, le déterminisme social » (ibid. : 67). Ainsi « l’homme social autonome, libre, subjectif », cessait-il d’être cet individu mutilé qu’avait façonné la sociologie naturaliste « pour le faire rentrer dans le domaine limité d’une science physique » (ibid. : 6) et pour « trouver une loi générale, qui permette de découvrir, d’après le passé, les faits sociaux de l’avenir » (ibid. : 6-7). Le « déterminisme physique » (sur le modèle duquel avait été pensé le déterminisme biologique) était une chose ; le « déterminisme social » en était une autre.
4Draghicesco restructura, par là, le sens d’un terme didactique qui avait été introduit dans la langue française au cours des premières décennies du xixe siècle, par emprunt à l’allemand Determinus, non sans devoir beaucoup au paradigme laplacien des sciences de la nature :
Être déterministe au sens de Laplace, c’[était] tenir pour prévisible, dans le moindre détail, d’une façon univoque et avec une certitude absolue, l’avenir entier de l’univers et de chaque particule qu’il englobe (Pomian, 1990 : 13).
5L’univers étant gouverné invariablement par les mêmes lois, tout état présent résultant d’un état antérieur et devant être compris comme la cause nécessaire de l’état suivant, la science et le déterminisme objectif de la science étaient synonymes de légalité, d’universalité, de prédictibilité et de prévision. Mais cette conception, pour Laplace, ne s’appliquait pas au sujet connaissant et à l’esprit humain capable de poser des fins et de faire l’histoire. De même, suggérait en somme Draghicesco, elle n’avait pas à être étendue aux sociétés humaines. Il était possible de penser un « déterminisme » non pas antinomique de la volonté humaine, à l’instar du mouvement des planètes, mais trouvant précisément son principe dans les manifestations de la volonté humaine.
6Cette tentative de restructuration conceptuelle suscita quelque intérêt, mais n’emporta guère la conviction. Il y avait là un « effort […] curieux » (Berr, 1906 : 197). Un publiciste socialiste s’étonna :
Alors que la sociologie objective déclare que l’individu est rigoureusement déterminé par son milieu social, et que son rôle actif est par suite illusoire, il [Draghicesco] estime que les individus et surtout les hommes de génie incarnent la réalité sociale et sont les facteurs déterminants de son évolution (Lantz, 1904 : 358).
7L’historien Henri Berr, directeur de la Revue de synthèse, mit en doute l’aptitude du sociologue roumain à éclaircir et à préciser « le rapport actuel de la société et de l’individu » (Berr, 1906 : 203), et fit part de sa déception :
Il isole […] à l’excès la pensée de ses conditions biologiques. […] Il lie indissolublement la pensée aux conditions sociales. […] L’individu perd toute réalité propre ; mais ni la réalité sociale, ni son processus de développement, ni le déterminisme rationnel où elle tend ne se trouvent expliqués (ibid. : 203-204).
8Georges Palante, professeur au lycée de Saint-Brieuc et titulaire de la chronique de philosophie du Mercure de France, critiqua un « sociologisme poussé à l’extrême » :
Toutes les notions qui supposent un déterminisme antésocial ou extrasocial, la physiologie, l’hérédité, la race, s’évanouissent, absorbées dans ce facteur unique : la socialité (Palante, 1913 : 13).
9Le philosophe nord-américain George H. Mead se déclara incapable de discerner si la « conscience individuelle », pour Draghicesco, avait pour matrice « la société, ou une conscience sociale générale » (Mead, 1905 : 399-400).
10Bien d’autres auteurs, au cours des années 1870-1930, cette période si cruciale pour le développement des sciences humaines et sociales (et qui ne laisse pas de fasciner, bien qu’elle reste encore largement à explorer), subirent des critiques et des rappels à l’ordre de ce genre. On pense par exemple à Palante, dont il vient d’être question et qui polémiqua avec Draghicesco : lui aussi, en un sens, faisant sienne la nouvelle langue des déterminismes humains qui triomphait alors, la parlait « mal », ou d’une manière insatisfaisante dès lors – entre autres contraintes – que la formation de nouvelles disciplines de connaissance (de la physiologie à la sociologie) obligeait à délimiter conceptuellement des domaines d’étude spécifiés. Sans s’en cacher, Palante subordonnait l’usage de cette langue à des vues normatives :
Les raisons qui nous ont conduits à accorder à l’individu une certaine réalité physiologique et psychologique indépendante de la socialité entraînent comme conséquence la possibilité théorique d’une antinomie entre l’individu et la société (Palante, 1913 : 27).
11Il eut moins de chance que Draghicesco. La thèse consacrée précisément aux Antinomies entre l’individu et la société, qu’il présenta devant la faculté des lettres de Paris, fut écartée par ses « juges » (Joly, 2014 : 214).
12Sanctionnés par leurs contemporains, condamnés à demeurer des « inclassables », ignorés par la postérité, Draghicesco, Palante et quantité d’autres auteurs, durant cette période charnière, passèrent sous les fourches caudines d’un nouveau régime conceptuel scientifique qu’ils contribuèrent par là même, à leur insu ou à leur détriment, à installer dans les esprits et dans les pratiques de production des connaissances. Qui dit « régime », en effet, dit « contrôle », « sanctions » et « tri ».
13Il nous faut résumer ici, de façon nécessairement schématique, les grandes lignes d’une démonstration développée dans un ouvrage à paraître (Joly, 2016) :
dans le vaste domaine de l’étude de l’humanité, la convergence d’un régime conceptuel historisant et objectivant, d’un côté, et d’un régime spécialisé disciplinaire de production des connaissances, de l’autre, contribua à façonner une contrainte du pensable de plus en plus rigide ;
cette évolution s’observe grosso modo des années 1870 aux années 1930, avec un moment d’accélération, autour de 1900, correspondant à la conceptualisation et à l’institutionnalisation de la sociologie en tant que science des faits sociaux entendus comme faits irréductibles aux caractéristiques dites « biologiques » et « psychologiques » de leurs agents objectivement interdépendants ;
à partir de là, les échanges terminologiques et conceptuels qui avaient caractérisé notamment les rapports entre les sciences biologiques et les sciences sociales tout au long du xixe siècle (Heilbron, 2003 : 50) furent placés sous étroite surveillance ;
il ne devint plus seulement impossible, ou difficile, de parler de l’existence humaine sans faire usage de termes directeurs renvoyant à différents aspects immanents de l’existence humaine, et construits sur le même modèle (biologie, physiologie, psychologie, sociologie) ; il devint impensable, qui plus est, de ne pas rendre des comptes aux différentes disciplines instituées, toutes pourvues de méthodes et de schèmes conceptuels de mieux en mieux adaptés aux ordres de réalité relativement distincts auxquels elles se rattachaient ;
ce qui participa, souterrainement, de la formation d’un néodéterminisme, non mécanique, mais « historique », conférant aux sciences humaines et sociales une portée « révolutionnaire » universelle qui n’est peut-être pas moindre que celle attribuée aux sciences physiques (de Galilée à Newton) ;
initialement, l’ensemble des êtres vivants – et pas seulement les êtres humains – étaient concernés par cette évolution, mais la sociologie « sociologique » changea la donne en montrant à quel point les dimensions « biologique » et « psychologique » de l’existence humaine dépendaient d’une condition « sociologique » ou « sociale-historique » réellement sans équivalent dans le reste du monde vivant, et en mettant pour ainsi dire le régime conceptuel bio-psycho-sociologique au service de la construction d’une nouvelle image de l’humanité2 ;
l’autre caractéristique de la sociologie fut de valoir comme théorie rendant raison in fine de la pluralité des sciences et des conditions et possibilités humaines de perception et de compréhension du monde ;
aucune tradition intellectuelle établie – notamment la tradition philosophique – ne put s’abstraire des inévitables remises en cause induites par ce basculement cognitif d’une ampleur considérable.
3 On a consulté sur le site Gallica l’ensemble des numéros des années 1903, 1904 et 1905. Comme beau (...)
14Pour apprécier aussi rigoureusement que possible l’entrée en vigueur et l’orientation dominante de ce nouveau régime conceptuel, il ne suffit pas, délaissant quelque peu les œuvres connues et reconnues, de se pencher sur les écrits des auteurs proscrits et sanctionnés. On gagne surtout à analyser des publications générales, comme L’Œuvre nouvelle, fondée en 1903, dont l’objet était d’explorer « le domaine social peu connu, malgré les livres et les enquêtes », et de faciliter « l’acquisition des principaux résultats des sciences vivantes, notamment de l’Anthropologie et de la Psychologie objective » (Dagan, 1903 : 4-5)3.
15On constate, alors, que, selon la logique de « popularisation » des nouvelles connaissances scientifiques portant sur l’existence humaine, le syntagme déterminisme sociologique n’était pas perçu comme antonyme du syntagme déterminisme biologique. Au contraire, régnait l’idée d’une complémentarité naturelle : ainsi, analysant la partie dogmatique de l’œuvre de Max Stirner, ce prophète de l’anarchisme individualiste et égotique, un commentateur nota qu’elle avait considérablement vieilli à la lumière des « résultats acquis du déterminisme biologique et [d]es recherches sur le déterminisme social » (Mallet, 1904 : 250). L’expression déterminisme sociologique prenait tout son sens par contraste avec l’idée de volonté :
En dehors des volontés humaines, puissantes ou humbles, il y a d’autres faits qui entrent en ligne dans le déterminisme sociologique, et parmi eux des faits permanents, nullement conventionnels, ou révocables à notre fantaisie (Manouvrier, 1904 : 3).
4 Rappelons que, si Darwin découvrit fiévreusement la sélection naturelle en 1838, il ne la rendit p (...)
16Cet usage renvoyait à l’observation et à l’établissement d’un certain nombre de régularités statistiques dans les comportements sociaux (humains). Sachant que les représentants de la nouvelle psychologie scientifique (« nerveuse », « physiologique ») cherchaient depuis quelque temps déjà à mettre en valeur l’existence de « lois » mentales et que Darwin avait réorienté l’écriture de l’histoire naturelle des êtres humains en fonction d’un nouveau mécanisme immanent non finaliste (la sélection naturelle, aussi difficilement compréhensible et assimilable fût-elle4), c’est bien le principe d’une pluralité de déterminations objectives pesant sur la destinée humaine qui, confusément, se diffusa autour de 1900. Cette pluralité n’était rien d’autre que le produit d’une histoire dont la compréhension en termes d’évolution naturelle avait transformé ou plus exactement enrichi le sens du mot déterminisme :
L’idée d’évolution naturelle implique […] la reconnaissance de l’énergie énorme enfermée dans ce qui est par le seul fait que cela est ; la notion que cela est devenu et que cela devient, indépendamment de toute idée préconçue, autre chose – quelque chose qui échappe à nos prévisions (ibid. : 7).
17C’est dire que la formation d’un régime conceptuel propre aux sciences humaines et sociales obligea à élargir la notion de déterminisme, rendit possible la représentation d’une multiplicité de déterminations objectives caractéristiques de l’existence humaine comprise dans la nature vivante, incita à ajouter au déterminisme expérimental référé aux « lois » du monde physique un déterminisme historique opérant par concaténation d’événements non prédictibles et solidaire d’une pensée apte à saisir les processus, c’est-à-dire les renouvellements créatifs constants de réseaux d’interactions complexes. C’était de bon augure pour « une science des êtres humains […] encore rudimentaire » (ibid. : 3). Mais l’avènement d’un régime conceptuel favorisant le développement d’études spécialisées sur les êtres humains dans leurs différentes dimensions constitutives – leur histoire évolutive, leur nature physiologique, leur personnalité, leurs capacités cognitives, leurs œuvres défiant le temps, etc. – et permettant de penser l’articulation de ces dimensions les unes par rapport aux autres n’équivalait pas à la formation d’une science homogène.
18De ce point de vue, l’échec de Léonce Manouvrier, qui tenta d’imposer le vocable anthropologie, est révélateur. Manouvrier, en effet, œuvra en faveur de l’institutionnalisation de l’anthropologie en tant que branche de la zoologie trouvant sa raison d’être dans l’examen des formes et connexions revêtues par les « phénomènes biologiques ou sociologiques » propres à une « classe particulière d’êtres » : les humains. L’anthropologie, accédant au rang de science à part entière, devait ainsi être définie comme « histoire naturelle de l’Homme » (Manouvrier, 1903b : 59) ; cela, à l’encontre des points de vue épistémologiques qui la spécifiaient comme un « carrefour des sciences » (Manouvrier, 1903a : 10) ou comme une fausse science incapable – contrairement à l’anatomie, à la physiologie ou à la psychologie – de suivre un ensemble de phénomènes dans toute la série animale, sachant qu’elle n’existait que « pour l’Homme et par l’Homme » (ibid. : 11). Aucune science ne traitant complètement de l’humanité entendue comme catégorie d’être particulière, l’anthropologie – voulait croire Manouvrier – était fondée à exister. L’espèce humaine méritait d’être l’objet d’une étude aussi spéciale que les autres catégories d’être. Cela impliquait de définir les phénomènes sociologiques à l’instar des phénomènes biologiques en tant que phénomènes présents dans toute la série des êtres organisés.
19Le hic est qu’une telle entreprise se révéla décalée par rapport à la dynamique du régime conceptuel des sciences humaines et sociales – une dynamique portée par des transformations profondes de la structure des sociétés ouest-européennes et par des possibilités nouvelles d’institutionnalisation disciplinaire (surtout dans l’Université), et commandée ultimement par l’idée d’un caractère sui generis des faits sociaux humains. De là, notamment, cette conséquence : la connexion privilégiée des termes psychologie et sociologie avec la réalité des êtres humains. Autrement dit, l’étude de l’humanité dans son ensemble semblait « surdéterminée » (si on peut dire) par sa spécificité de productrice d’œuvres (spirituelles et matérielles) et de processus sui generis. Ce qu’exprimait justement, en particulier, le terme sociologie, parachevant la formation d’un régime conceptuel scientifique qui véhiculait une image tridimensionnelle de l’humanité, sous l’autorité de laquelle il deviendrait loisible de déclarer que « les caractéristiques biologiques n’agissent psychologiquement que par l’intermédiaire de la sociologie » (Stoetzel, 1941 : 19).
20Au moment même où sociologie était en train de s’affirmer comme appellation générale renvoyant à l’examen de la dimension et des déterminismes les plus caractéristiques de l’existence humaine, ceux liés aux processus sociaux, Manouvrier, médecin de formation, disciple de Paul Broca, revendiquait donc, lui, de confier à une seule et même discipline – l’anthropologie – l’étude de l’anatomie humaine et l’analyse desdits processus sociaux. La description du corps humain dans tel traité d’anatomie destiné aux médecins était, pour lui, « de l’Anthropologie au premier chef d’un bout à l’autre » (Manouvrier, 1903b : 63). Et il y avait tout autant une « Anthropologie sociologique » (ibid. : 66) reposant sur l’investigation des œuvres humaines : les religions, les sciences ou les arts. Mais dans quelle mesure l’anatomie permettait-elle d’expliquer la diversité et l’aspect contingent des processus sociaux ? Cette question était laissée sans réponse au bénéfice d’un effort de classification des sciences d’inspiration vaguement comtienne, et de la conclusion générale suivante, sans portée pratique :
Anatomie, Physiologie, Psychologie, Pathologie, Sociologie spéciales de l’Homme, voilà le domaine tout entier et irréductible de l’Anthropologie : entier parce qu’il comprend la connaissance intégrale de l’Homme ; irréductible parce que l’ablation de l’une quelconque de ces parties supprimerait l’intégralité de cette connaissance qui est le but et la raison d’être de l’Anthropologie (ibid. : 67).
21L’ensemble des discussions qui marquèrent le fameux « moment 1900 » des sciences humaines et sociales aboutirent, bon gré mal gré, à la reconnaissance de la légitimité des grandes notions structurantes du régime conceptuel des sciences humaines et sociales (biologie, psychologie, sociologie), chacune désignant une dimension processuelle et objectivable de l’existence humaine – étant entendu que l’unicité et l’absence de détermination surnaturelle de celle-ci tendaient, corollairement, à s’imposer. Il devint de plus en plus difficile de contester non seulement qu’il y eût lieu de penser scientifiquement – sur la base d’enquêtes empiriques circonscrites – différentes dimensions constitutives de l’existence humaine, mais aussi le fait que les concepts généraux au moyen desquels effectuer ce travail de spécification-clarification et s’orienter fussent de manière privilégiée ceux de biologie, de psychologie et de sociologie (ainsi que l’ensemble de leurs dérivés adjectivaux ou nominaux). On ne pouvait plus se représenter l’humanité indépendamment de ces grandes notions. On ne pouvait pas ne pas s’inscrire, lorsqu’on aspirait à faire œuvre de science, à l’intérieur du régime conceptuel qu’elles délimitaient. Aujourd’hui encore, biologique, psychique et social, sous forme adjectivale ou substantivée, sont autant de notions auxquelles on ne saurait prétendre échapper qui désignent la série complexe des déterminismes pesant différemment sur le destin un des êtres humains.
22On ne peut pas échapper au déterminisme dit « biologique » (notion qui connote l’inné, et qui renvoie à des structures et processus universels comme l’organisme humain, le système nerveux, le vieillissement, profondément la nature dite « humaine », jusqu’à la conscience de la mort, ce produit fortuit de l’accroissement de la taille du cerveau humain qui a peut-être été l’un des grands ressorts du développement des cultures humaines). On n’échappe pas davantage au déterminisme dit « social », par quoi il faut entendre tout ce que chaque être humain hérite d’autrui, du fait de l’enchevêtrement sans fin des pensées et des activités humaines créatrices et animatrices d’œuvres (au sens de Meyerson, 1948) ou d’institutions (au sens de Douglas, 2004) ; « produit » que personne, cela va de soi, ne peut faire naître individuellement ni ne veut en tant que tel, et qui, lorsqu’il est approuvé, consenti, ne l’est jamais que pour autant qu’on trouve à disposition, comme des faits préétablis d’une extériorité souveraine, les motifs de ce consentement, de cette approbation (que ce soit sous la forme d’une foi sincèrement embrassée et universalisée, ou sous celle du réalisme sans illusion ou du fatalisme le plus grossier, le mécanisme est fondamentalement le même). Social fait bel et bien signe vers tout ce qu’on n’a pas choisi, vers tout ce qui ne procède de rien d’autre que de l’entrelacement imprévisible des actions et des représentations des êtres humains génération après génération : « La vérité est que tous […] nous avons collaboré à ces gigantesques édifices qui nous dominent et nous protègent » (Tarde, 1898 : 146).
23Reste le déterminisme qualifié de « psychologique », tout à la fois – aussi étrange que cela puisse paraître – le plus puissant et le plus fragile.
24Le plus puissant : pas seulement parce que tout se passe comme s’il occupait une position intermédiaire, mais en tant, plus exactement, que c’est par le biais du psychisme que s’opère l’entrecroisement des déterminismes du biologique et du social, ou, dirions-nous encore, en tant que, au travers de cet entrecroisement psychique du biologique et du social, ils sont vécus comme des déterminismes qui ne cessent de se redoubler l’un l’autre.
25Le plus fragile : car, tandis que biologie et sociologie font référence à des bases factuelles incontestables (la « nature » et les « cultures »), le terme psychologie, du fait même du caractère profus des éléments qu’il englobe (la conscience, l’esprit, l’inconscient, l’introspection, les mécanismes mentaux, les troubles mentaux, etc.), semble condamné, dans le cadre du nouveau régime conceptuel des sciences humaines et sociales, à être réduit tantôt à la biologie (ou à la physiologie), tantôt à la sociologie, ou bien à symboliser une sorte de quête par définition inépuisable d’une passerelle salvatrice entre les sciences biologiques et les sciences sociales. Analysant en 1925 le premier volume du Traité de psychologie publié sous la direction de Georges Dumas, le sociologue Marcel Déat, alors proche de Célestin Bouglé, remarqua que seules la sociologie et la physiologie y donnaient le sentiment de pouvoir conférer à la psychologie le titre de « science » :
Au mécanisme physiologique se superpose un mécanisme social dont l’individu est au même titre l’obéissant serviteur. L’attitude scientifique est par là maintenue : déterminisme, objectivité, possibilité de formuler des lois. Tel est le service que l’on attend de la sociologie (Déat, 1925 : 116).
26Non sans s’étonner que « tout ce qui est traditionnellement considéré comme psychologique » se trouvât « élimin[é] d’un traité de psychologie » (ibid. : 101). La même année, le philosophe Dominique Parodi, également un ami de Bouglé, notait :
N’est-on pas contraint de se demander s’il reste encore une place […] à la psychologie, prise ainsi entre les sciences de l’organisme et celles du milieu social ? (Parodi, 1925 : 366).
27Le réseau conceptuel biologie-psychologie-sociologie prit néanmoins forme, irrésistiblement. Depuis, on n’échappe pas plus au déterminisme que ces grandes notions dénotent qu’à l’obligation d’en faire usage et de les articuler. On n’est pas libre de penser conceptuellement les raisons pour lesquelles on n’est pas libre. On n’est pas libre de choisir les mots grâce auxquels il est possible d’objectiver les raisons pour lesquelles on n’est pas libre.
28Bien plus, toute tentative de confondre « déterminisme » et « réductionnisme », ou bien examen d’une dimension dûment circonscrite de l’existence humaine et impérialisme théorique, peut être sanctionnée au nom même de la nature plurielle d’un régime conceptuel scientifique et des divers types et degrés de détermination qu’il doit permettre de se représenter et d’étudier. C’est en ce sens qu’il convient de comprendre le reproche formulé en 1897 par le sociologue Gaston Richard à l’endroit du collectivisme marxiste :
Le collectivisme voit dans la personne humaine un simple produit des circonstances. Dédaigneux de toute psychologie, dédaigneux même des données de la physiologie cérébrale, il conçoit dans les sociétés le déterminisme exactement comme le font les sciences physiques les plus rigoureuses. Entre l’étude du passé social et la recherche des modifications possibles, il croit devoir placer la prévision de la société future […] pour précipiter la venue, jugée inévitable, d’une organisation économique sans propriété capitaliste (Richard, 1897 : 61).
29Mais, dans le cadre du nouveau régime conceptuel scientifique anthropo-centré, n’était pas seulement condamnable le fait d’isoler un déterminisme humain (le « passé social », lequel n’emporte pas nécessairement un futur donné) au détriment des autres (« la psychologie » et « les données de la physiologie cérébrale »). Opposer trop brutalement tel déterminisme à tel autre (par exemple les « spontanéités natives », c’est-à-dire le déterminisme physiologique, au « déterminisme pédagogique », à la manière de Palante [1913 : 136]) n’était pas davantage acceptable en l’état.
30C’est en Allemagne que les tentatives de contrer la progression de ce nouveau régime conceptuel se révélèrent sans doute les plus massives, les plus sophistiquées ; c’est aussi dans ce pays qu’elles échouèrent le plus spectaculairement.
31Wilhelm Dilthey (1833-1911), de ce régime formé tout au long du xixe siècle et s’étendant des sciences biologiques aux sciences sociales, retint le principe cardinal suivant :
Tout ce que nous connaissons est devenu historiquement ; ce n’est qu’à travers l’empirie historique que nous saisissons ce qui est maintenant (Flasch, 2005 : 168).
32Il définit essentiellement l’historisme vis-à-vis des sciences sociales, des sciences de la culture, des sciences des « œuvres humaines », et, pour conjurer la menace du relativisme qu’il sentait poindre à la faveur de la libération de l’esprit humain des dernières chaînes que les sciences de la nature n’avaient pas encore brisées, il s’efforça – comme l’a bien montré Kurt Flasch – de restituer (partiellement) le concept hégélien d’« esprit », de postuler une sorte de compréhension spontanée de l’objet par le sujet trouvant son origine dans la vie, et de poser la « psychologie comme science de base de la conception historique du monde » :
Par là, il a entrepris une réduction objective de la multiplicité de l’expérience historique, c’est-à-dire par le biais de la formation de types. Dilthey a postulé trois types de visions du monde fondées sur le rapport au monde de l’‘‘âme’’, pour exclure que les différences individuelles de l’expérience du monde deviennent insaisissables et conduisent à l’anarchie (ibid. : 170).
5 Lettre de Wilhelm Dilthey à Karl Dilthey, novembre 1858 (citée dans Misch, 1933 : 51).
33Pourtant, il avait été tout près de saisir que la nouvelle conception de l’intériorité humaine et de la vie mentale qui découlait des recherches de psychologie physiologique exigeait d’être articulée avec les représentations dynamiques des relations humaines ou du mode d’être-ensemble indissociables du vocable « social ». Le psychisme (das Psychische ou das Seelische) devait être pensé, dorénavant, en rapport avec le « social-historique ». La sociologie pouvait être envisagée, non pas sous l’aspect (comtien ou spencérien) d’une philosophie de l’histoire, mais comme « une théorie des formes que prend la vie psychique sous l’influence des conditions de rapports sociaux » (Lepenies, 1990 : 236). Dans sa jeunesse, Dilthey avait vu, dans la Völkerpsychologie de Moritz Lazarus et Heymann Steinthal, qui visait à synthétiser l’ensemble des sciences humaines et sociales de l’époque grâce à la définition, contre la Kulturgeschichte, de sortes de lois de la vie culturelle inspirées de la psychologie de J. F. Herbart, « un chemin très proche de [sa] pensée5 ». Finalement, dans un espace des possibles enjoignant notamment les mandarins de l’université allemande (Ringer, 1969) à surmonter la crise de l’idéalisme philosophique, à contrôler l’essor des sciences naturelles (perçu, dans le cadre de référence de l’université humboldtienne, comme une menace pesant sur l’unité du savoir philosophique-historique) ou à répondre au réquisit d’une sorte de deuxième naissance de l’école historique allemande, Dilthey fut conduit à penser la fondation des Geisteswissenschaften (« sciences de l’esprit ») en appliquant « la systématique de Kant » (Flasch, 2005 : 170) à l’histoire, à la littérature et à l’art. Et en s’affranchissant, ce faisant, grâce à des postulats aussi « arbitraires » que ceux du caractère compréhensible immédiat de la vie ou de la nature exclusivement psychique des entités historiques, mais surtout via le rejet du vocable sociologie, des contraintes d’un régime conceptuel qui charriait une image multidimensionnelle objectiviste de l’existence humaine – c’est-à-dire de la nature humaine, mais aussi, sans exception de lieu ou de temps, des pensées humaines, des actions humaines, des œuvres humaines.
34En bref, l’historisme, c’était l’acceptation de l’histoire, de l’historicité, mais, au nom de la liberté éprouvée par les êtres humains, le refus du déterminisme historique des sciences humaines et sociales – de « ces sciences se rapport[a]nt au même grand fait : le genre humain » (Dilthey, 1988 : 31). Heidegger ne s’y trompa pas : contre un certain positivisme (anglais et français), contre la sociologie (le mot et la chose) que des auteurs allemands, comme Ferdinand Tönnies, n’hésitaient pas à faire leur, « Dilthey considéra […] qu’il était de son devoir de sauver la spécificité du monde de l’esprit » (Heidegger, 2003 : 151).
35Autour de 1900, toute la question était donc de savoir comment procéder empiriquement et théoriquement pour distinguer, puis réunir, ce qu’on percevait, ou ce qu’on pouvait percevoir, comme différentes dimensions immanentes possiblement contradictoires de l’existence humaine. Quels termes convenait-il d’associer préférentiellement ? À quels mots-concepts fondamentaux devait-on donner la priorité ? Quels concepts-chaînons intégrateurs était-on, le cas échéant, requis de construire ou de restructurer pour penser l’articulation effective des dimensions de l’existence humaine centralement définies comme « biologique », « psychologique » et « sociologique » ? Quelles opérations concrètes de recherche fallait-il mettre en œuvre ? Sous quelle étiquette était-il de bonne politique de se ranger ? C’est tout cela qui était en jeu !
6 Contrairement à une tentation que certains commentateurs avaient cru bien identifier : « De même d (...)
36Prise et comprise dans cette dynamique, la stratégie durkheimienne a l’air en tous points « logique ». Si la plupart des historiens s’accordent aujourd’hui à reconnaître qu’elle l’a emporté (par exemple contre l’approche psychologique des faits sociaux défendue par l’inventeur des « lois de l’imitation », Gabriel Tarde), c’est parce que Durkheim et ses disciples (comme Mauss ou Fauconnet) proposèrent une interprétation intrinsèquement cohérente du régime conceptuel des sciences humaines et sociales qui coïncidait, au surplus, avec une ambition institutionnalisatrice qu’ils étaient les mieux placés pour accomplir, encore qu’avec un succès mitigé, dans l’Université (Karady, 1976). Ils ont refusé de s’en remettre à un concept-chaînon, à un concept intermédiaire-intégrateur unique. Contrainte aurait pu être érigé en concept de ce type, à l’instar d’imitation : il est significatif que cela ne fût pas le cas6. Leur prise de position théorique, indissociable d’une visée d’institutionnalisation disciplinaire dans l’Université, a consisté à « travailler » l’adjectif social et à l’adjoindre prioritairement au terme de fait, afin de rendre pensable un ordre de réalité autonome investigable selon des procédures adaptées.
37Le père de la « psychologie scientifique », Théodule Ribot (1839-1916), auparavant, s’était attaché à ne pas substituer à l’âme, en tant que substance opposée à la substance « corps », une autre substance qui eût été le « psychisme » (soit l’ensemble – plus ou moins réifié – des « phénomènes psychiques ») : il évita d’utiliser ce nom, pour ne pas être accusé de retomber dans la « métaphysique » aussitôt après l’avoir congédiée, et il se limita en toute connaissance de cause à la forme adjectivale psychique – de même qu’il s’abstint de substantiver cet adjectif. La mise en valeur et l’examen de processus réels primaient sur tout. Ribot, transférant la psychologie allemande après avoir introduit en France la psychologie anglaise, parlait alternativement de « phénomènes psychiques », de « faits psychiques », de « vie psychique », d’« état psychique », de « volonté psychique », etc. : il s’agissait toujours de cerner quelque chose de l’ordre de la réalité incontestable, du fait dynamique établi. Commentant la Psychologie vom empirischen Standpunkte de Brentano, il nota ainsi : « Qu’il y ait une âme ou qu’il n’y en ait pas, ce qui est certain, c’est qu’il y a des faits psychiques » (Ribot, 1879 : 352). Cette certitude paraissait d’autant mieux fondée que les faits psychiques dépendaient des faits physiologiques ou physiques :
La vie psychique consiste en une série d’états de conscience liés à des états physiques, qui commencent par la sensation pour finir par des actes (ibid. : XIX).
38Les sociologues durkheimiens auraient donc appliqué une stratégie homologue : social était d’abord, pour eux, un adjectif qu’il fallait connecter à la notion de fait. Le « fait social » était l’objet propre du sociologue procédant sociologiquement de même que, selon Ribot, « l’étude des seuls phénomènes psychiques » appartenait à la psychologie « distincte et autonome » (ibid. : III). Mais autant le fait psychique n’était soutenable qu’en tant qu’il était associé à un état nerveux (en sorte que les « phénomènes psychiques » n’étaient pas autre chose que « des phénomènes nerveux accompagnés de conscience » [ibid. : XI], c’est-à-dire, toujours, des phénomènes à double face), autant le fait social ne devait-il être rapporté à rien d’autre que lui-même. Tandis que la psychologie était assurée de sa liberté pour autant qu’elle traitait de phénomènes à double face, la sociologie ne pouvait être autonome qu’à condition d’avoir affaire à des phénomènes mono-faciaux. L’indépendance de la psychologie par rapport à la philosophie ne souffrait pas d’être favorisée par le progrès des sciences biologiques et l’emprunt de leurs procédés, tout au contraire ; celle de la sociologie supposait d’être en congruence avec un progrès cognitif sui generis, une forme d’autonomie conceptuelle, un nouveau principe de méthode, une conception englobante du déterminisme social :
Les faits religieux, juridiques, moraux, économiques, doivent tous être traités conformément à leur nature, c’est-à-dire comme des faits sociaux. Soit pour les décrire, soit pour les expliquer, il faut les rattacher à un milieu social déterminé, à un type défini de société, et c’est dans les caractères constitutifs de ce type qu’il faut aller chercher les causes déterminantes du phénomène considéré (Durkheim, 1899 : II).
7 « L’Université de Paris ne donnera pas de chaire. Elle n’en créera pas pour vous, question de parc (...)
39En définitive, si le fait de ne pas substantiver l’adjectif psychique et de fonder les faits psychiques sur les faits physiologiques doit se comprendre comme une prise de position indissociable de la position occupée par Ribot à l’intérieur de l’espace de la philosophie française (au sein duquel existait de longue date, enseignée dans les lycées et les universités, y compris après les réformes engagées en 1863, une conception établie du « psychisme » comme « âme » dotée de facultés ineffables), le parti pris consistant à autonomiser le fait social à l’égard du fait psychologique renvoie aussi à la position de Durkheim dans un espace des sciences humaines et sociales en cours de constitution dans lequel ses principaux rivaux, comme Tarde, qui n’était pas philosophe de formation, ni agrégé ni docteur (il était donc privé de « parchemins7 » de plus en plus indispensables pour faire carrière dans l’Université), étaient portés à inscrire la sociologie dans la dynamique de la « nouvelle psychologie ».
40Ces manières d’orienter le régime conceptuel des sciences humaines et sociales suivant des impératifs d’institutionnalisation disciplinaire témoignent vraisemblablement d’un changement configurationnel. À une configuration dominée intellectuellement par la recherche de concepts-chaînons d’inspiration nomologique (la loi de l’imitation n’étant rien d’autre qu’une loi d’articulation des phénomènes biologiques, psychologiques et sociaux universels caractéristiques de l’existence humaine) et institutionnellement par les savants proches de l’Académie des sciences morales et politiques, aurait succédé une configuration dans laquelle les acteurs pouvant s’exprimer avec le plus d’autorité étaient des universitaires qui s’efforçaient de tirer le meilleur parti possible des grandes notions structurantes elles-mêmes du régime conceptuel des sciences humaines et sociales.
41Dans les deux configurations, on ne voulait avoir de comptes à rendre qu’aux faits. Mais dans la première perdurait l’idée qu’un concept-chaînon unique pût donner le dernier mot de la spécificité multidimensionnelle de l’existence humaine dans le règne vivant (organisme, imitation, etc.). Ce qui avait pour effet de placer la sociologie dans une situation de dépendance vis-à-vis d’une discipline mère (la biologie ou la psychologie), puisque les concepts-chaînons privilégiés, avant les durkheimiens, impliquaient de mettre l’accent soit sur la dimension biologique de la vie des sociétés humaines, soit sur ses soubassements psychologiques.
8 C’est en ce sens qu’il faut comprendre la fameuse formule de Ribot dans la préface (rédigée en 191 (...)
9 Pour ne plus avoir à y penser, en somme, comme cela leur fut reproché par le psychologue Henri Del (...)
42Favorisant l’avènement d’une configuration différente, les durkheimiens (s’)investirent pleinement (dans) le concept de social pour théoriser et examiner empiriquement une dimension sui generis de l’existence humaine unanimement perçue comme irréductible – dans une mesure plus ou moins grande – aux dimensions dites « biologique » et « psychologique ». Leur « choix » apparaît d’autant plus opportun, après coup, que la nécessité de spécifier les faits sociaux en tant que tels constituait à bien des égards la clé de voûte du régime conceptuel des sciences humaines et sociales. Il ne fallait pas craindre d’être accusé de se livrer à des raisonnements tautologiques pour prétendre faire de la sociologie sociologiquement ou étudier le social exclusivement en tant que social. La question des articulations à opérer avec les dimensions biologique et psychologique n’était pas réglée pour autant ; elle restait ouverte ; mais elle se posait dorénavant sur la base d’une égalisation principielle des différentes dimensions de l’existence humaine et de la reconnaissance par tout un chacun que le vocable social était incontournable – et même le plus incontournable de tous les concepts directeurs – pour comprendre scientifiquement ce qu’il y avait de plus spécifiquement humain dans l’humanité8. Il y avait là une tension structurante trop précieuse pour être abandonnée. Elle offrait, elle offre la possibilité de remettre en jeu les équilibres institutionnels et théoriques établis entre les disciplines et à l’intérieur des disciplines des sciences humaines et sociales. La stratégie de Durkheim et des durkheimiens du premier cercle consista à ratifier l’étayage biologique (ou physiologique) des actions humaines9 et à assimiler au besoin la sociologie à une psychologie sui generis ; elle visa surtout une coïncidence parfaite entre l’objet d’étude ou le référentiel propre à la sociologie – les faits sociaux – et le mot-concept mis en avant pour légitimer l’institutionnalisation de la sociologie – le fait social. Cette dernière expression, définie et utilisée pour évoquer l’idée d’extériorité des contraintes exercées par autrui (ou par les « institutions ») sur les consciences individuelles, et souvent d’ailleurs cooccurrente du terme contrainte, suppléait à l’emploi d’un concept-chaînon (ou à l’érection du terme contrainte en concept-chaînon) ; cela, alors même que le vocable social bénéficiait d’une diffusion extrêmement large et qu’il était comme écrit par avance, depuis Comte, que le mot sociologie servît d’emblème à une discipline spécialisée dans l’étude scientifique des faits sociaux. En sorte que Tarde fut contraint de radicaliser la propre cohérence interne de son entreprise de conceptualisation psychologique de l’aspect social des faits humains en parlant uniquement de « faits inter-psychiques » et en se refusant, à la fin de sa vie, d’adjoindre l’adjectif social au terme psychologie.
43On s’est contenté, dans le présent article, de rappeler certains faits et d’esquisser un schéma d’analyse. Mais pourquoi – peut-on s’interroger en conclusion – ne parvient-on toujours pas à articuler dans un cadre de pensée cohérent et rigoureux les différentes avancées de la connaissance relative aux êtres humains ? Pourquoi semble-t-on échouer à dégager de ces différentes avancées une image plus réaliste des êtres humains susceptible de guider les recherches ultérieures ?
44L’explication se trouve, en partie, dans le caractère inadéquat de certains schèmes de pensée légués par la tradition (Elias, 2015). En définitive, par exemple, il se pourrait bien que le problème du déterminisme biologique dans les sciences sociales ne se soit posé, ne se pose que dans la mesure où les instruments conceptuels livrés par le modèle des lois de la nature ainsi que par les traditions religieuses et philosophiques empêchent d’appréhender correctement le déterminisme historique ou, plus exactement, les déterminismes historiques multidimensionnels opérant sur différentes échelles temporelles entremêlées. Autrement dit, s’il demeure si difficile de conceptualiser de manière satisfaisante le déterminisme historique, que le développement, au cours du xixe siècle, de la biologie darwinienne, des différentes branches de la psychologie scientifique et de la sociologie aurait pu, ou dû, conduire à identifier proprement, c’est parce que ces nouveaux savoirs ont eu à composer avec un modèle d’explication scientifique nomologique prestigieux (mais valable par excellence pour la matière inanimée), avec des traditions religieuses qui pesaient encore fortement sur les esprits (en sorte par exemple qu’un Leopold von Ranke, incarnation de l’école historique allemande, n’était sensible à la souveraineté des faits et à la contingence historique que pour autant qu’il croyait en l’existence d’un ordre divin sous-jacent [Barash, 2004]), avec des habitudes de pensée systématisées par les représentants de l’établissement philosophique et les défenseurs du nom philosophie comme symbole d’un ordre de connaissances et de problématisations nécessairement autre que l’ordre scientifique. C’est dire, justement, combien il serait utile de clarifier la question des rapports entre la philosophie et la sociologie. Car si cette dernière, plus que toute autre science, posa autant de problèmes aux philosophes, c’est sans doute parce que ses praticiens occupaient, consciemment ou non, deux positions qu’on pensait réservées à la philosophie depuis qu’elle avait pris acte, ou donné l’impression de prendre acte, du fait scientifique : celle d’instance de régulation des rapports entre les différentes disciplines, et de productrice d’une théorie des fondements de la connaissance ; celle de promotrice d’un discours de la généralité et d’une image de l’humanité plus conformes, par leurs aspects rationnels, à la capacité dont les êtres humains n’ont jamais cessé de témoigner s’agissant de tenir compte de la réalité lorsqu’ils s’orientent dans le monde et organisent, génération après génération, leurs activités élémentaires de survie et de reproduction. En somme, seule la sociologie pouvait rivaliser avec la philosophie sur le terrain de la « nécessaire reconstruction des fondamentaux » qu’appelait de ses vœux Bertrand Russell (1970 : 2) pour débarrasser les sciences des notions de sens commun.
45Un progrès n’est donc pas hors de portée. Mais on ne fera probablement pas l’économie d’un gros « nettoyage de printemps ».
Barash, Jeffrey Andrew, 2004, Politiques de l’histoire. L’historicisme comme promesse et comme mythe, Paris, Presses universitaires de France.
Berr, Henri, 1906, « Les rapports de l’individu et de la société, d’après M. Draghicesco », Revue de synthèse historique, t. 12, n° 35, avril, p. 197-204.
Bouglé, Célestin, 1899, compte rendu d’E. Goblot, Essai sur la classification des sciences, dans L’Année sociologique, t. II, p. 155-159.
Dagan, Henri, 1903, « L’Œuvre nouvelle », L’Œuvre nouvelle, n° 1, avril, p. 1-5.
Déat, Marcel, 1925, compte rendu de G. Dumas (dir.), Traité de psychologie, t. 2, dans Revue philosophique de la France et de l’Étranger, t. C, p. 417-452.
Delacroix, Henri, 1924, Le langage et la pensée, Paris, Alcan.
Dilthey, Wilhelm, 1988 [1910], L’édification du monde historique dans les sciences de l’esprit. Œuvres 3, Paris, Cerf.
Douglas, Mary, 2004 [1986], Comment pensent les institutions, suivi de La connaissance de soi et Il n’y a pas de don gratuit, Paris, La Découverte.
Draghicesco, Dumitru, 1904, Du rôle de l’individu dans le déterminisme social, Paris, Alcan.
Dufoix, Stéphane, 2011, La dispersion. Une histoire des usages du mot diaspora, Paris, Amsterdam.
Durkheim, Émile, 1899, « Préface », L’Année sociologique, t. II, p. I-VI.
Elias, Norbert, 2015 [2011], Théorie des symboles, Paris, Seuil.
Feuerhahn, Wolf, 2011, « Les ‘‘sociétés animales’’ : un défi à l’ordre savant », Romantisme, vol. 154, n° 4, p. 35-51.
Flasch, Kurt, 2005, « Was wäre Neohistorismus in der Philosophiehistorie », dans Philosophie hat Geschichte. Bd. 2: Theorie der Philosophiehistorie, Francfort, Klostermann, p. 167-207.
Gould, Stephen Jay, 1982 [1980], « La tentation lamarckienne », dans id., Le pouce du panda. Les grandes énigmes de l’évolution, Paris, Grasset, p. 85-95.
Heidegger, Martin, 2003, Les conférences de Cassel (1925), précédées de la Correspondance Dilthey-Husserl (1911), Paris, Vrin.
Heilbron, Johan, 2003, « Social thought and natural science », dans Theodore M. Porter et Dorothy Ross (éd.), The Cambridge History of Science. Vol. 7. The Modern Social Sciences, Baltimore, The John Hopkins University Press, p. 40-56.
Hombres, Emmanuel (d’), 2009, « ‘‘Un organisme est une société, et réciproquement ?’’ La délimitation des champs d’extension des sciences de la vie et des sciences sociales chez Alfred Espinas », Revue d’histoire des sciences, t. LXII, n° 2, p. 395-422.
Joly, Marc, 2014, « L’antinomie individu/société dans les sciences humaines et sociales : genèse(s) et usages », Revue européenne des sciences sociales, vol. 52, n° 1, p. 193-223.
Joly, Marc, 2016 (à paraître), La révolution sociologique. De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (xixe–xxe siècles), Paris, La Découverte.
Karady, Victor, 1976, « Durkheim, les sciences sociales et l’Université : bilan d’un demi-échec », Revue française de sociologie, t. XVII, n° 2, p. 267-311.
Lantz, H., 1904, « Le déterminisme social selon M. Draghicesco », L’Œuvre nouvelle, n° 20, novembre, p. 358-367.
Lepenies, Wolf, 1990 [1985], Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
Mallet, Frédéric, 1904, « L’individualisme simplificateur », L’Œuvre nouvelle, n° 18, septembre, p. 248-251.
Manouvrier, Léonce, 1903a, « Classification naturelle des sciences. Position et programme de l’Anthropologie », L’Œuvre nouvelle, n° 1, avril, p. 6-25.
Manouvrier, Léonce, 1903b, « Classification naturelle des sciences. Position et programme de l’Anthropologie (suite) », L’Œuvre nouvelle, n° 2, mai, p. 59-74.
Manouvrier, Léonce, 1904, « Conclusions générales sur l’anthropologie des sexes et applications sociales », L’Œuvre nouvelle, n° 13, avril, p. 1-16.
Mead, George H., 1905, compte rendu de D. Draghicesco, Du rôle de l’individu dans le déterminisme sociale (1904) et Le Problème du déterminisme social (1903), dans Psychological Bulletin, vol. 2, p. 399-405.
Meyerson, Ignace, 1948, Les fonctions psychologiques et les œuvres, Paris, Vrin.
Misch, Clara (éd.), 1933, Der junge Dilthey, Ein Lebensbild in Briefen und Tagebüchern 1852-1870, Leipzig et Berlin, Teubner.
Palante, Georges, 1913, Les antinomies entre l’individu et la société, Paris, Alcan.
Parodi, Dominique, 1925, « La philosophie française de 1918 à 1925 », Revue philosophique de la France et de l’Étranger, t. C, p. 359-383.
Pomian, Krzysztof, 1990, « Le déterminisme : histoire d’une problématique », dans Stefan Amsterdamski et. al., La querelle du déterminisme. Philosophie de la science d’aujourd’hui, Paris, Gallimard.
Ribot, Théodule, 1879, La psychologie allemande contemporaine. École expérimentale, Paris, Librairie Germer Baillière & Cie.
Ribot, Théodule, 1923, « Préface », dans Georges Dumas (dir.), Traité de psychologie, t. 1, Paris, Alcan, p. V-XIV.
Richard, Gaston, 1897, Le socialisme et la science sociale, Paris, Alcan.
Ringer, Fritz K., 1969, The Decline of the German Mandarins. The German Academic Community, 1890-1933, Cambridge, Cambridge University Press.
Russell, Bertrand, 1970 [1927], An Outline of Philosophy, Londres, Unwin Books.
Schwalm, Marie-Benoît, 1896, « Les sociologues évolutionnistes en France », Revue thomiste, n° 3, janvier, p. 765-783.
Stoetzel, Jean, 1941, « La psychologie sociale et la théorie des attitudes », Annales sociologiques. Série A. Sociologie générale, fasc. 4, p. 1-24.
Tarde, Gabriel, 1898, Les lois sociales. Esquisse d’une sociologie, Paris, Alcan.
1 Tout en se ralliant à la définition consacrée du « lamarckisme », comme « notion selon laquelle les organismes évoluent en acquérant des caractères adaptatifs et en les transmettant sous la forme d’une information génétique transformée » (Gould, 1982 : 87), S. J. Gould rappelle que l’hérédité des caractères acquis, en réalité, ne constituait pas le centre de la théorie évolutionniste de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), laquelle reposait surtout sur l’idée d’une « force créatrice » agissant « en réponse aux ‘‘besoins ressentis’’ par les organismes » (ibid. : 86).
2 C’est ce qui explique l’insuccès d’un Alfred Espinas, dont l’ambition avait été d’examiner les tendances « sociales » dans toute la série animale (Hombres, 2009 ; Feuerhahn, 2011).
3 On a consulté sur le site Gallica l’ensemble des numéros des années 1903, 1904 et 1905. Comme beaucoup d’autres revues de l’époque, L’Œuvre nouvelle semble avoir eu une existence très brève. Selon les mots de son directeur et fondateur, Henri Dagan, cette revue d’inspiration socialiste et acquise aux nouvelles perspectives scientifiques, dont l’anthropologie promue par Léonce Manouvrier (1850-1927), s’adressait aux « personnes cultivées ou susceptibles de culture » (Dagan, 1903 : 1) et ambitionnait de refonder les manières de penser grâce à la compréhension des besoins concrets des êtres humains, sachant que de « nouveaux facteurs entrent en jeu, modifiant les points de vue et les doctrines » (ibid. : 4).
4 Rappelons que, si Darwin découvrit fiévreusement la sélection naturelle en 1838, il ne la rendit publique que dix-huit ans plus tard ; et que celle-ci « ne connut un large succès que dans les années 1930, lorsque fusionnèrent les traditions de l’histoire naturelle et la génétique mendélienne » (Gould, 1982 : 87).
6 Contrairement à une tentation que certains commentateurs avaient cru bien identifier : « De même donc que M. Dürkheim tient pour la contrainte extérieure, comme caractéristique du fait social, M. Tarde tient pour l’imitation » (Schwalm, 1896 : 774-775). Parmi les premiers collaborateurs de L’Année sociologique, quelques-uns (comme Gaston Richard ou Célestin Bouglé) renvoyaient également dos à dos la contrainte et l’imitation, ces « faits sociaux » trop étroits « pour fournir sa base à la sociologie » (Bouglé, 1899 : 158).
7 « L’Université de Paris ne donnera pas de chaire. Elle n’en créera pas pour vous, question de parchemin, et encore quelques autres questions… » (CHSP, GTA 96, lettre de Jeanne Weill [Dick May] à Gabriel Tarde, 10 août 1897).
8 C’est en ce sens qu’il faut comprendre la fameuse formule de Ribot dans la préface (rédigée en 1914 et publiée après sa mort) au Traité de psychologie de Dumas : « Si la psychologie commence avec la biologie, elle a son efflorescence terminale dans la sociologie » (Ribot, 1923 : XII). Dominique Parodi n’en regretta pas moins, à propos de ce traité, que « le sens de la spécificité de la psychologie, que Ribot avait conservé très net, n’y appar[aisse] pas toujours avec la même force, et semble se perdre parfois, au profit soit de la physiologie, soit de la sociologie » (Parodi, 1925 : 364).
9 Pour ne plus avoir à y penser, en somme, comme cela leur fut reproché par le psychologue Henri Delacroix (1873-1937) : « Le système de Durkheim donne trop à la société humaine, aux dépens de la constitution naturelle de l’homme qu’il reconnaît peut-être en principe, mais à condition de n’y penser ou de n’en parler jamais » (Delacroix, 1924 : 57).
Marc Joly, « Du déterminisme biologique au déterminisme social », Socio, 6 | 2016, 25-48.
Marc Joly, « Du déterminisme biologique au déterminisme social », Socio [En ligne], 6 | 2016, mis en ligne le 11 mai 2016, consulté le 22 octobre 2017. URL : http://socio.revues.org/2143 ; DOI : 10.4000/socio.2143
Marc Joly est chargé de recherches au CNRS (Printemps-USVQ). Il a notamment publié Devenir Norbert Elias. Histoire croisée d’un processus de reconnaissance scientifique : la réception française (Fayard, 2012), issu de sa thèse de doctorat.
marcjoly@libero.it
Éclairage [Texte intégral]
10.4000/socio.2143
Éclairage [Texte intégral] Paru dans Socio, 7 | 2016

References: in fine
sui generis
sui generis
sui generis
sui generis
sui generis