Source: https://forum.napoleon1er.net/viewtopic.php?f=4&t=543
Timestamp: 2020-08-11 03:35:50+00:00

Document:
La paix après une grande victoire - Forum Napoléon Ier - Débattre dans le silence des passions
Message par Cyril Drouet » 23 oct. 2017, 09:04
22 oct. 2017, 11:30
" Ai-je remporté une seule grande victoire que je n'aie immédiatement proposé la paix ? "
C'est bien celle-là. Et comme Napoléon n'a pas immédiatement proposé la paix après la bataille de la Bérézina, il apparaît clairement qu'il ne la considérait pas comme une "grande victoire".
Tout d’abord, ce n’est pas parce que Las Cases l’écrit que Napoléon l’a dit ; et s’il l’a dit ce n’est pas pour autant qu’il l’a fait.
Sans doute est-ce ici une référence aux suites d’Austerlitz, de Friedland ou de Wagram. Ainsi, le lendemain de la bataille des trois empereurs, Napoléon répondit favorablement aux ouvertures autrichiennes ; les négociations d’armistice avec les Russes débutèrent quatre jours après Friedland, et les hostilités furent suspendues cinq jours après la victoire de Wagram.
Cependant, ce ne fut pas toujours une règle.
Le lendemain d’Iéna, le roi de Prusse écrivait cette lettre :
« Monsieur mon frère, je n'ai reçu qu'hier matin, dans le moment où nos troupes se trouvaient déjà en prise, la lettre que Votre Majesté impériale et royale m'a fait l'honneur de m'adresser en date du 12 de ce mois et je m'empresse d'y répondre dans le moment que je descends de cheval.
Les sentiments qu'elle y manifeste, malgré les différends qui ont eu lieu entre nous, me la rendent précieuse et je ne reconnais pas moins le caractère élevé de Votre Majesté impériale et son inclination à faire plutôt des heureux qu'à verser le sang de tant de milliers d'hommes.
Cependant, Votre Majesté impériale et royale me permettra de lui avouer, avec cette franchise qui doit caractériser tout militaire, que je crois que j'aurais perdu dans son esprit si, au terme où en étaient les choses, j'eusse voulu éviter cette lutte. Je dois convenir y avoir échoué en un point important, le point dont il m'importait de me rendre maître. Mais je crois du moins avoir donné une preuve à Votre Majesté impériale et royale de la valeur de mes braves troupes et de l'emploi qu'on peut en faire et ceci doit me consoler de la peine que cette entreprise a portée à mon cœur.
Votre Majesté impériale veut bien s'entendre à renouer avec moi les relations de bonne amitié qui existaient jusque là si heureusement entre nous : c'est de bien bon cœur que j'y prête la main, tout comme je l'aurais fait avec le même empressement si le bonheur eût favorisé davantage mes armes.
Veuillez, Sire, me faire connaître les bases sur lesquelles vous voulez bien faire passer en oubli tout ce qui a pu nous brouiller tandis que notre amitié devait sans doute rester inébranlable et elle me trouvera prêt à consentir à tout ce qui peut à jamais nous mettre d'accord, puisque son âme élevée et sa loyauté me sont d'avance un sûr garant qu'elle ne me demandera rien qui soit contre mon honneur et la sûreté de mes provinces.
Je propose, à cet effet, une suspension d'armes à Votre Majesté impériale pour ne pas faire plus de malheureux encore, tandis que nous nous occupons à fonder le bonheur solide de nos sujets.
C’est bien en hâte que j’écris ces lignes mais c’est le cœur qui me les a dictées.»
La journée du 14 octobre avait été assurément marquée par deux grandes victoires, mais Napoléon ne répondit pas favorablement aux offres de Frédéric-Guillaume :
« Toute suspension d’armes qui donnerait le temps d’arriver aux armées russes, qu’elle paraît avoir appelées dans l’hiver, serait trop contraire à mes intérêts pour que, quel que soit le désir que j’ai d’épargner des maux et des victimes à l’humanité, je puisse y souscrire. »
Pourtant la missive de roi de Prusse répondait à celle de Napoléon écrite deux jours avant Iéna :
« Monsieur mon Frère, je n'ai reçu que le 7 la lettre de Votre Majesté, du 25 septembre. Je suis fâché qu'on lui ait fait signer cette espèce de pamphlet.
Je ne lui réponds que pour lui protester que jamais je n'attribuerai à elle les choses qui y sont contenues; toutes sont contraires à son caractère et à l'honneur de tous deux. Je plains et dédaigne les rédacteurs d'un pareil ouvrage. J'ai reçu, immédiatement après, la note de son ministre, du 1er octobre. Elle m'a donné rendez-vous le 8. En bon chevalier, je lui ai tenu parole : je suis au milieu de Saxe. Qu'elle m'en croie, j'ai des forces telles que toutes ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi répandre tant de sang ? à quel but ? je tiendrai à Votre Majesté le même langage que j'ai tenu à l'empereur Alexandre deux jours avant la bataille d'Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus les ennemis d'elle et de son règne qu'ils ne le sont du mien et de ma nation, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au même résultat ! Sire, j'ai été votre ami depuis six ans. Je ne veux point profiter de cette espèce de vertige qui anime ses conseils, et qui lui ont fait commettre des erreurs politiques dont l'Europe est encore tout étonnée, et des erreurs militaires de l'énormité desquelles l'Europe ne tardera pas à retentir. Si elle m'eût demandé des choses possibles, par sa note, je les lui eusse accordées; elle a demandé mon déshonneur, elle devait être certaine de ma réponse. La guerre est donc faite entre nous, l'alliance rompue pour jamais. Mais pourquoi faire égorger nos sujets ? Je ne prise point une victoire qui sera achetée par la vie d'un bon nombre de mes enfants. Si j'étais à mon début dans la carrière militaire, et si je pouvais craindre les hasards des combats, ce langage serait tout à fait déplacé. Sire, Votre Majesté sera vaincue; elle aura compromis le repos de ses jours, l'existence de ses sujets, sans l'ombre d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte et peut traiter avec moi d'une manière conforme à son rang; elle traitera, avant un mois, dans une situation différente. Elle s'est laissée aller à des irritations qu'on a calculées et préparées avec art. Elle m'a dit qu'elle m'avait souvent rendu des services. Eh bien veux lui donner la preuve du souvenir que j'en ai. Elle est maîtresse de sauver à ses sujets les ravages et les malheurs de la guerre à peine commencée, elle peut la terminer, et elle fera une chose dont l'Europe lui saura gré. Si elle écoute les furibonds qui, il y a quatorze ans, voulaient prendre Paris, et qui aujourd'hui l'ont embarquée dans une guerre et immédiatement après dans des plans offensifs également inconcevables, elle fera à son peuple un mal que le reste de sa vie ne pourra guérir. Sire, je n'ai rien à gagner contre Votre Majesté. Je ne veux rien et n'ai rien voulu d'elle. La guerre actuelle est une guerre impolitique.
Je sens que peut-être j'irrite dans cette lettre une certaine susceptibilité naturelle à tout souverain; mais les circonstances ne demandent aucun ménagement. Je lui dis les choses comme je les pense. Et, d'ailleurs, que Votre Majesté me permette de le lui dire :ce n'est pas pour l'Europe une grande découverte que d'apprendre que la France est du triple plus populeuse, et aussi brave et aguerrie, que les États de Votre Majesté. Je ne lui ai donné aucun sujet réel de guerre. Qu'elle ordonne à cet essaim de malveillants et d'inconsidérés de se faire à l'aspect de son trône, dans le respect qui lui est dû; et qu'elle rende la tranquillité à elle et à ses États. Si elle ne retrouve plus jamais en moi un allié, elle retrouvera un homme désireux de ne faire que des guerres indispensables à la politique de mes peuples, et ne point répandre le sang dans une lutte avec des souverains qui n'ont avec moi aucune opposition d'industrie, de commerce et de politique. Je prie Votre Majesté de ne voir dans cette lettre que le désir que j'ai d'épargner le sang des hommes, et d'éviter à une nation, qui géographiquement ne saurait être ennemie de la mienne, l'amer repentir d'avoir trop écouté des sentiments éphémères, qui s'excitent et se calment avec tant de facilité parmi les peuples. »
Napoléon pouvait-il imaginer Frédéric-Guillaume capable de s’asseoir à la table des négociations alors que les opérations militaires venaient tout juste de débuter ? J'en doute fort.
Comment le roi de Prusse entouré de bellicistes rêvant d’en découdre (et pas seulement depuis 1806), pouvait-il faire cesser un conflit qu’il avait lui-même engagé, alors même que tout annonçait une grande (et peut-être décisive) affaire ? Metternich n’écrivit-il pas :
« Pour le roi Frédéric-Guillaume III, la guerre de 1806 n’avait pas été une affaire de calcul, mais bien plutôt la suite d’un mouvement de colère auquel ce prince n’avait pas eu la force de résister. »
De plus, Napoléon était-il sincère dans sa démarche ? Plus difficile à dire.
Il convient cependant de rappeler qu’à la date de la rédaction de la missive, le 12 octobre, les armées françaises étaient dans une position particulièrement favorable et que l’Empereur ne cachait son optimisme et sa volonté de faire aboutir de manière éclatante son entrée en campagne :
« Quelque chose que fasse l’ennemi, s’il m’attaque, je serai enchanté ; s’il se laisse attaquer, je ne le manquerai pas […] Je désire beaucoup une bataille […] Après cette bataille, je serai à Dresde ou à Berlin avant lui […] Jusqu’à cette heure, il me semble que la campagne commence sous les plus heureux auspices. »
(Napoléon à Soult, 10 octobre)
« L’ennemi a perdu la tête […] L’art est aujourd’hui d’attaquer tout ce qu’on rencontre, afin de battre l’ennemi en détail et pendant qu’il se réunit. »
(Napoléon à Lannes, 12 octobre)
« J’enveloppe tout à fait l’ennemi […] Deux ou trois avantages de cette espèce écraseront l’armée prussienne, sans qu’il soit peut-être besoin d’affaire générale. »
(Napoléon à Murat, 12 octobre)
« Tout me confirme que les Prussiens n’ont presque aucune chance pour eux. »
(Napoléon à Talleyrand, 12 octobre)
Napoléon était-il véritablement prêt à faire taire la poudre dans de telles conditions, avant même d’avoir acquis un avantage significatif sinon décisif, alors que la lettre au roi de Prusse ne fut accompagnée d’aucune consigne particulière aux chefs de corps ni au ministère des Relations extérieure ? A mon avis, le doute s’impose.
Quoi qu’il en soit, je pense au contraire que l'Empereur savait très bien tout ce que pouvait lui apporter politiquement une telle missive. Ainsi, ladite lettre fut associée onze jours plus tard au 15e Bulletin de la Grande Armée…
Pour revenir aux offres prussiennes rejetées le 19 octobre, il convient de préciser qu’elles se poursuivirent néanmoins.
Cependant, pour Napoléon il ne s’agissait pas de se contenter des victoires d’Iéna-Auerstaedt, mais de les exploiter : en finir avec Hohenlohe et Blücher, et prendre Berlin ; afin d’imposer ses conditions : renonciation de la Prusse à ses territoires entre l’Elbe et le Rhin, contribution de 100 millions, alliance contre la Russie et l’Angleterre ».
Les négociations, reprises à l’initiative de la Prusse, par l’envoi de Lucchesini le 22 octobre, puis de Zastrow le 27, aboutirent finalement par la rédaction d’une convention de suspension d’armes le 16 novembre, à Charlottenburg :
« Article 1er. Les troupes de S. M. le Roi de Prusse qui trouvent aujourd'hui sur la rive droite de la Vistule se réuniront sur Königsberg et dans la Prusse royale depuis la rive droite de la Vistule.
Article 2. Les troupes de S. M. l'Empereur des Français, Roi d'Italie, occuperont la partie de la Prusse méridionale qui se trouve sur la rive droite de la Vistule jusqu'à l'embouchure du Bug, Thorn, la forteresse et la ville de Graudenz, la ville et citadelle de Danzig, les places de Kolberg et de Lanczyca, qui leur seront remises pour sûreté; et en Silésie, les places de Glogau et de Breslau, avec la portion de cette province qui se trouve sur la rive droite de l'Oder, et la partie de celle située sur la rive gauche de la même rivière, qui aura pour limite une ligne appuyée à cette rivière, à cinq lieues au-dessus de Breslau, passant à Ohlau, Zobien, à trois lieues derrière Schweidnitz et sans le comprendre, et de là à Freyburg, Landshut et joignant la Bohème à Liebau.
Article 3. Les autres parties de la Prusse orientale ou nouvelle Prusse orientale ne seront occupées par aucune des armées, soit françaises, soit prussiennes ou russes, et, si des troupes russes s'y trouvaient, S. M. le Roi de Prusse s'engage à les faire rétrograder jusque sur leur territoire, comme aussi de ne pas recevoir des troupes de cette puissance dans ses États pendant tout le temps que durera la présente suspension d'armes.
Article 4. Les places de Hameln et Nienburg, ainsi que celles désignées dans l'article 2, seront remises aux troupes francaises avec leurs armements et munitions, dont il sera dressé un inventaire, dans les huit jours qui suivront l'échange des ratifications de la présente suspension d'armes. Les garnisons de ces places ne seront point prisonnières de guerre; elles seront dirigées sur Koenigsberg, et on leur donnera à cet effet toutes les facilités nécessaires. »
Frédéric-Guillaume refusa finalement de ratifier ce texte.[/justify]
Message par Bernard » 23 oct. 2017, 09:50
Cyril Drouet a écrit : ↑22 oct. 2017, 11:30
Très bien, Cyril, et excellent exemple. Il est tout à fait possible, voire probable (Las Cases a peut-être enjolivé mais n'a rien inventé) que l'Empereur ait prononcé cette phrase mais faut-il donner de l'importance à cette autojustification a posteriori ?
Message par Cyril Drouet » 23 oct. 2017, 10:50
23 oct. 2017, 09:50
On retrouve quelque chose de très ressemblant chez Montholon (Récits de la captivité de l'Empereur Napoléon à Sainte-Hélène) :
« J'ai toujours voulu la paix, et toujours je l'ai offerte après une victoire. »
Message par Bernard » 23 oct. 2017, 11:43
Oui, et il y en a des tonnes dans ses échanges avec le duc de Vicence...
Message par Bernard » 23 oct. 2017, 11:53
Cyril Drouet a repris cette citation :
"J'ai toujours voulu la paix, et toujours je l'ai offerte après une victoire."
Voici deux contre-exemples pris dans le Caulaincourt lors du congrès de Châtillon en 1814 :
1) 18 février 1814 (Napoléon très en colère) :
“On me déshonore là-bas, s’écria-t-il. On me fait demander la paix en suppliant et cela au moment même où je viens d’anéantir mes ennemis. Quelle idée voulez-vous qu’ils aient de moi et de la France ? On me déshonore à Châtillon, vous dis-je."
2) 28 février (citant un entretien de Napoléon avec M. de Rumigny) :
“Il n’y a rien de tel dans les lettres du duc de Vicence. D’ailleurs, je ne lis plus ses lettres. Dites-lui qu’elles m’ennuient et me fatiguent à l’excès. Je ne veux pas de ses dissertations à perte de vue. Il veut la paix ! Et moi, croit-il donc que je ne la veux pas et que mon intérêt me soit moins cher qu’à lui ! Certainement je la veux et je ne m’en suis pas caché ; mais je la veux belle, bonne, honorable et digne du peuple français et de moi. Je ne veux pas d’une paix qui me déshonore. L’adversité ne m’abattra pas. Qu’on n’y compte pas ! Qu’on ne croie pas me faire perdre courage ! Mais je perds mon temps à courir après ce fou de Blücher. Voyez comme il fuit devant moi. Ils ne m’attendront jamais parce qu’ils craignent de nouvelles journées de Champaubert et de Montereau, mais ils me lassent, harassent mes troupes et, par là, me forcent à rechercher la fin de la négociation. Qu’ils s’expliquent et ils verront à quel point je suis loyal et franc.” Alors j’observai qu’ayant autant de confiance dans son ambassadeur, comme souvent le succès dépendait d’un instant, il serait peut-être utile qu’il expliquât sa volonté tout entière ; lui, de son côté, négocierait aux meilleures conditions possibles. L’arrivée de M. de Bassano mit fin à cette conversation.
Message par Bernard » 23 oct. 2017, 12:05
Et je ne peux pas résister à cet exemple de mauvaise foi.
A Moscou, 18 septembre 1812, entretien avec M. Toutolmine :
"L’Empereur lui répéta qu’il avait fait cette guerre toute politique sans animosité ; que la paix était son premier vœu ; qu’il l’avait exprimé en toute occasion ; qu’il était venu jusqu’à Moscou malgré lui ; qu’il avait tout fait à Moscou comme ailleurs pour conserver les propriétés et pour éteindre les incendies allumés par les Russes eux-mêmes."
Message par Bernard » 23 oct. 2017, 13:00
L'Empereur parle décidément beaucoup de la paix, en voici encore d'autres exemples, toujours relevés dans les mémoires du duc de Vicence lors du fameux retour en traîneau :
— "Si l’Angleterre avait voulu, me répéta-t-il encore, j’aurais vécu en paix."
Le 10 décembre 1812 :
— "Il me tarde bien, Caulaincourt, ajouta-t-il, que la paix soit générale pour me reposer et pour pouvoir faire le bon homme. Nous voyagerons tous les ans pendant quatre mois dans l’intérieur. J’irai à petites journées avec mes chevaux. Je verrai l’intérieur des chaumières de cette belle France. Je veux visiter les départements auxquels il manque des communications, faire des canaux, des routes, donner des secours au commerce, des encouragements à l’industrie. Il y a immensément à faire en France, des départements où tout est à créer. Je me suis déjà occupé de beaucoup d’améliorations et j’ai fait réunir par le ministère de l’Intérieur les renseignements les plus précieux. On me bénira autant dans dix ans qu’on me hait peut-être aujourd’hui. Dans quelques villes maritimes, le commerce est si égoïste qu’il est injuste. Il veut toujours gagner ; peu importe que les autres perdent. On a beau faire, c’est moi qui ai créé l’industrie en France. Encore quelques années de persévérance et quelques bivouacs, et Marseille, Bordeaux rattraperont bientôt les millions qu’ils ont manqué de gagner."
— "Il avait, ajouta-t-il encore, plus besoin que personne de la paix. Il la voulait franchement. On ne pouvait en douter. Ce n’était pas pour son plaisir qu’il se mettait au bivouac ; c’était l’Angleterre qui ne voulait pas la paix et qui, selon lui, ne pouvait peut-être pas la vouloir, parce que l’avenir j."
Message par Cyril Drouet » 23 oct. 2017, 15:34
A la date du 18 février, Napoléon avait remporté coup sur coup les batailles de Champaubert (10 février), Montmirail (11 février), Château-Thierry (12 février), Vauchamps (14 février), Mormant (17 février) et Montereau (18 février).
Pourtant, je ne vois pas forcément un contre-exemple aux propos rapportés par Las Cases et Montholon dans la colère de Napoléon. Il ne s’agit pas de ne pas négocier la paix mais de savoir quelle paix on est prêt à accepter.
Ainsi la note de Rumigny dont vous avez retranscrit un passage se poursuit ainsi :
« Jamais je ne signerai la paix qu'on m'offre. Les Bourbons peuvent la faire. Pour moi jamais je n'y consentirai.
On veut me forcer à accepter une paix honteuse ! Les Bourbons pourraient seuls prendre sans honte les limites de l'ancienne France. Pour moi je ne puis perdre un seul village de ce que j'ai reçu. »
La colère du 18 février est dans la droite ligne de la lettre qu’écrivit, la veille, Napoléon à Caulaincourt :
« Je veux la paix; mais ce n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient à Francfort : ils pouvaient me braver; je n'avais obtenu aucun avantage sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est bien différent : j'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels qu'une carrière militaire de vingt années et de quelque illustration n'en présente pas de pareils.
Je suis prêt à cesser les hostilités et à laisser les ennemis rentrer tranquillement chez eux, s'ils signent les préliminaires basés sur les propositions de Francfort. »
On peut citer également la lettre de Napoléon à Joseph, le 18 février :
« J'ai l'espérance que j'arriverai promptement à une paix fondée sur les bases de Francfort, ce qui est le minimum de la paix que je puisse faire avec honneur.
Avant de commencer mes opérations, je leur ai fait offrir de signer, sous la condition des anciennes limites, pourvu qu'ils s'arrêtassent sur-le-champ. Cette démarche a été faite par le duc de Vicence le 8. Ils ont répondu négativement, en disant que même la signature des préliminaires n'arrêterait point les hostilités, lesquelles ne pouvaient être arrêtées que lorsque tous les articles de paix seraient signés. Cette inconcevable réponse a été punie, et hier 17 ils me demandent un armistice ! Vous concevez que, me voyant à la veille d'une bataille dans laquelle j'étais décidé à vaincre ou à périr, et dans laquelle, si je cédais, ma capitale eût été prise, j'eusse consenti à tout pour éviter cette grande chance. Je devais ce sacrifice de mon amour-propre à ma famille et à mon peuple. Mais, dès qu'ils ont refusé, que la chance de la bataille a eu lieu et que tout est rentré dans les chances d'une guerre ordinaire, où le résultat d'une bataille ne peut plus menacer ma capitale et que toutes les données possibles sont pour moi, je dois à l'intérêt de l'Empire et à ma gloire de négocier une véritable paix.
Si j'avais signé les anciennes limites, j'aurais couru aux armes deux ans après, et j'aurais dit à la nation que ce n'était point une paix que j'avais signée, mais une capitulation. Je ne pourrais le dire d'après le nouvel état de choses, puisque, la fortune étant revenue de mon côté, je suis maître de mes conditions.
L'ennemi est dans une position bien différente de celle où il se trouvait lors des bases de Francfort, et avec l'espèce de certitude qu'il ramènera bien peu de monde au delà des frontières. Sa cavalerie est excessivement fatiguée et à bas; son infanterie est lasse de ses mouvements et contremouvements; enfin il est entièrement découragé. J'espère donc pouvoir faire une paix telle que tout homme raisonnable peut la désirer, et mes désirs ne vont pas au delà des propositions de Francfort. »
Ou encore celle qu’il écrivit à Caulaincourt le 19 :
« Monsieur le Duc de Vicence, je vois par vos lettres du 17, que m'apporte le sieur de Rumigny, et dont j'avais reçu les duplicata douze heures auparavant par les avant-postes, que vous êtes dans une position et pour ainsi dire dans une zone qui vous empêche de connaître la véritable position de mes affaires. Tout est faux dans ce qu'on vous dit. Les Autrichiens ont été battus en Italie, et, bien loin d'être à Meaux, je serai bientôt à Châtillon. Dans cette situation, je dois vous réitérer mes ordres de ne rien faire sans m'avoir rendu compte et sans que je vous aie fait connaître mes intentions. Je vous considère comme en charte privée, ne sachant rien de mes affaires, et influencé par des impostures.
Aussitôt que je serai à Troyes, je vous enverrai le contre-projet que vous aurez à donner. Je rends grâce au ciel d'avoir cette note: car il n'y aura pas un Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est pour cela que je veux faire moi-même mon ultimatum. Je préférerais cent fois la perte de Paris au déshonneur et à l'anéantissement de la France.
Je suis mécontent que vous n'ayez pas fait connaître dans une note que la France, pour être aussi forte qu'elle l'était en 1788, doit avoir ses limites naturelles en compensation du partage de la Pologne, de la destruction du clergé d'Allemagne et des grandes acquisitions faites par l'Angleterre en Asie. Dites que vous attendez des ordres de votre gouvernement, et qu'il est tout simple qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos courriers à faire des détours de soixante et douze heures, et qu'il vous en manque déjà trois. J'ai ordonné l'arrestation des courriers anglais. Je suis si ému de l'infâme proposition que vous m'envoyez que je me crois déshonoré, rien que de m être mis dans le cas qu'on vous l'ait proposée. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Châtillon mes intentions; mais je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris que de voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez toujours des Bourbons : je préférerais voir les Bourbons en France avec des conditions raisonnables aux infâmes propositions que vous m'envoyez ! Je vous réitère l'ordre de déclarer au protocole que les limites naturelles ne donnent à la France que le même pouvoir qu'avait Louis XVI. »
Les propositions alliées auxquelles l’Empereur faisait référence étaient celles du 17 février :
« Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité. LL. MM. II. d'Autriche et de Russie, S. M. le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, agissant au nom de tous leurs alliés, d'une part, et S. M. l'empereur des Français de l'autre, désirant cimenter le repos et le bien-être futur de l'Europe, par une paix solide et durable sur terre et sur mer, et ayant, pour atteindre à ce but salutaire, leurs plénipotentiaires actuellement réunis à Châtillon-sur-Seine, pour discuter les conditions de cette paix, lesdits plénipotentiaires sont convenus des articles suivants:
Art. 1er. Il y aura paix et amnistie entre LL. MM. II. d'Autriche et de Russie, S. M. le roi du Rroyaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, agissant en même temps au nom de tous leurs alliés, et S. M. l'empereur des Français, leurs héritiers et successeurs à perpétuité.
Les Hautes Parties Contractantes s'engagent à apporter tous leurs soins à maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la bonne harmonie si heureusement rétablie entre elles.
Art. 2. S. M. l'Empereur des Français renonce, pour lui et ses successeurs, à la totalité des acquisitions, réunions ou incorporations de territoire faites par la France depuis le commencement de la guerre de 1792.
Sa Majesté renonce également à toute l'influence constitutionnelle directe ou indirecte hors des anciennes limites de la France, telles qu'elles se trouvaient établies avant la guerre de 1792, et aux titres qui en dérivent, et nommément à ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur de la confédération du Rhin, et médiateur de la Confédération suisse.
Art. 3. Les Hautes Parties Contractantes reconnaissent formellement et solennellement le principe de la souveraineté et indépendance de tous les États de l'Europe, tels qu'ils seront constitués à la paix définitive.
Art. 4. S. M. l'Empereur des Français reconnaît formellement la reconstruction suivante des pays limitrophes de la France:
1° L'Allemagne composée d'États indépendants unis par un lien fédératif;
2° L'Italie divisée en États indépendants, placés entre les possessions autrichiennes en Italie et la France;
3° La Hollande sous la souveraineté de la maison d'Orange, avec un accroissement de territoire.
4° La Suisse, État libre, indépendant, replacé dans ses anciennes limites, sous la garantie de toutes les grandes puissances, la France y comprise.
5° L'Espagne sous la domination de Ferdinand VII, dans ses anciennes limites.
8°. M. l'Empereur des Français reconnaît de plus le droit des Puissances alliées de déterminer, d'après les Traités existants entre les Puissances, les limites et rapports tant de pays cédés par la France que de leurs États entre eux, sans que la France puisse aucunement y intervenir.
Art. 5. Par contre, S. M. Britannique consent à restituer à la France, à l'exception des îles nommées les Saintes, toutes les conquêtes qui ont été faites par elle sur la France, pendant la guerre, et qui se trouvent à présent au pouvoir de S. M. Britannique, dans les Indes orientales, en Afrique et en Amérique.
L'île de Tabago, conformément à l'article 2 du présent Traité, restera à la Grande-Bretagne, et les Alliés promettent d'employer leurs bons offices pour engager LL. MM. Suédoise et Portugaise à ne point mettre d'obstacle à la restitution de la Guadeloupe et de Cayenne à la France.
Tous les établissements et toutes les factoreries conquises sur la France, à l'est du cap de Bonne-Espérance, à l'exception des îles Maurice (île de France), de Bourbon et de leurs dépendances, lui seront restituées. La France ne rentrera dans ceux des susdits établissements et factoreries qui sont situés dans le continent des Indes et dans les limites des possessions britanniques, que sous la condition qu'elle les possédera uniquement à titre d'établissements commerciaux ; et elle promet en conséquence de n'y point entretenir de garnisons ni forces militaires quelconques au delà de ce qui est nécessaire pour maintenir la police dans lesdits établissements.
Les restitutions ci-dessus mentionnées en Asie, en Afrique et en Amérique, ne s'étendront à aucune possession qui n'était point effectivement au pouvoir de la France avant le commencement de la guerre de 1792.
Le Gouvernement français s'engage à prohiber l'importation des esclaves dans toutes les colonies et possessions restituées par le présent Traité, et à défendre à ses sujets, de la manière la plus efficace, le trafic des nègres en général.
L'île de Malte, avec ses dépendances, restera en pleine souveraineté à S. M. Britannique.
Art. 6. S. M. l'Empereur des Français remettra, aussitôt après la ratification du présent Traité préliminaire, les forteresses et forts des pays cédés, et ceux qui sont encore occupés par ses troupes en Allemagne, sans exception, et notamment la place de Mayence dans six jours; celles de Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six jours; Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera, les places de l'Oder et de l'Elbe, dans quinze jours, et les autres places et forts dans le plus court délai possible, qui ne pourra excéder celui de quinze jours. Ces places et forts seront remis dans l'état où ils se trouvent présentement, avec toute leur artillerie, munitions de guerre et de bouche, archives, etc.; les garnisons françaises de ces places sortiront avec armes et bagages, et avec leurs propriétés particulières.
S. M. l'empereur des Français fera également remettre, dans l'espace de quatre jours, aux armées alliées les places de Besançon, de Belfort et Huningue, qui resteront en dépôt jusqu'à la ratification de la paix définitive, et qui seront remises dans l'état dans lequel elles auront été cédées à mesure que les armées alliées évacueront le territoire français.
Art. 7. Les généraux commandant en chef nommeront sans délai des commissaires chargés de déterminer la ligne de démarcation entre les armées réciproques.
Art. 8. Aussitôt que le présent traité préliminaire aura été accepté et ratifié de part et d'autre, les hostilités cesseront sur terre et sur mer.
Art. 9. Le présent Traité préliminaire sera suivi, dans le plus court délai possible, par la signature d'un Traité de paix définitif.
Art. 10. Les ratifications du Traité préliminaire seront échangées dans quatre jours, ou plus tôt, si faire se peut. »
Après la campagne victorieuse dite des Six jours, de telles offres (bien éloignées des « frontières naturelles ») étaient inacceptables pour Napoléon.
Message par Bernard » 23 oct. 2017, 16:19
En réalité, il a beaucoup hésité. Mais que valaient ces victoires sur le sol français, aussi brillantes soient-elles, face à la déferlante alliée ? Il a certes gagné du temps, mais seulement du temps. Faisant le mauvais choix, il a tout perdu...
Message par Cyril Drouet » 23 oct. 2017, 16:33
23 oct. 2017, 16:19
En réalité, il a beaucoup hésité.
Hésité sur quoi ? Sur le fait d'accepter ou non les propositions alliées du 17 février ?
Mais que valaient ces victoires sur le sol français, aussi brillantes soient-elles, face à la déferlante alliée ?
Au 19 février, l'espoir, si l'on en croit la note de Rumigny, était de mise :
"[L'Empereur] ajouta qu'au surplus il n'en était plus là, que les Alliés ne s'attendaient pas où il s'arrêterait et qu'avant peu il serait sous les murs de Munich."

References: l'article 2

Art. 1

Art. 2

Art. 3

Art. 4

Art. 5
 l'article 2

Art. 6

Art. 7

Art. 8

Art. 9

Art. 10