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Timestamp: 2017-11-24 00:19:47+00:00

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Les unités lexicales dans les grammaires dites lexicalisées
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Lexical units in lexicalized grammars
Dans les grammaires lexicalisées, l’unité lexicale est plus que l’appariement son/sens : elle formalise la relation d’une forme phonologique à (au moins) des propriétés morphologiques, syntaxiques et sémantiques. Nous montrons comment HPSG aborde la question du statut (1) des unités lexicales présumées vides, (2) des clitiques, enfin (3) des expressions idiomatiques. Du point de vue de la théorie de la syntaxe, il y a un traitement possible de la multivocité inhérente au statut d’unité lexicale par une grammaire lexicalisée de ce type.
In lexicalized grammars, the notion “lexical unit” formalizes not only the phonology/semantics relation but (at least) the relation between phonology, morphology, syntax and semantics. We show how HPSG raises the question of the status (1) of “empty” lexical units, (2) of clitics, and (3) of idiomatic expressions. With respect to the theory of syntax, the ambiguous status of lexical units may indeed be dealed with in such a framework.
1. Y a-t-il des unités syntaxiques vides ? : l’exemple du « sujet » des infinitives
1.1. Contre PRO – ou l’horreur du vide
1.2. Traitement en HPSG
2. Les clitiques : l’exemple des causatives
2.1. Le placement des clitiques dans les constructions causatives
2.2. Traitement en HPSG
3. Les expressions idiomatiques : l’exemple des expressions figées
1 Cf. Gazdar et al. (1985).
2 Cf. McGee Wood (1993).
3 Cf. Pollard & Sag (1994).
4 Cf. note 3.
5 Cf. Blache & N'Guema (1997).
6 Cf. Abeillé (1993) pour une présentation sommaire de HPSG en français.
1Les grammaires contemporaines, dites lexicalisées, favorisent un réexamen de la notion d’unité lexicale, qui se trouve au fondement de toutes leurs analyses. On sait qu’il y a une différence radicale entre l’unité lexicale, qui est une entité théorique destinée à représenter les rapports son/sens, et le mot, qui est traditionnellement une donnée à représenter, cf. Fradin & Marandin (eds.) (1997). Néanmoins, pour les grammaires lexicalisées – du type GPSG (Grammaires syntagmatiques généralisées1), CG (Grammaires catégorielles2) ou HPSG (Grammaires syntagmatiques à têtes guideuses3), inter alia – l’unité lexicale est plus que l’appariement d’un son et d’un sens : elles mettent en effet en relation une forme phonologique et des propriétés morphologiques, syntaxiques, sémantiques, voire pragmatiques4 ou prosodiques5. Le problème étant par conséquent prioritairement celui de l’identification du statut d’unité lexicale, nous l’aborderons ici du point de vue de la théorie de la syntaxe, et plus particulièrement par rapport aux problèmes que constituent la question des unités syntaxiques présumées vides (§1), la question des clitiques (§2) et la question des expressions idiomatiques (§3). Quoiqu’a priori ces trois problèmes ne soient pas liés, notre fil conducteur empirique sera celui des constructions infinitives : le « sujet » vide des infinitives et le traitement des verbes dits « à contrôle » ou « à montée » (§1), les causatives et le placement idiosyncratique des clitiques dans ces constructions (§2), enfin les expressions idiomatiques et le traitement différentiel des verbes « à montée » eu égard aux verbes « à contrôle » et aux auxiliaires (§3). Sans prétendre présenter en ces quelques pages de solution définitive, l’objectif du présent article est de faire apparaître, fût-ce sommairement, l’enjeu épistémologique de ces questions vis-à-vis de toute théorie du lexique, ainsi que leur approche dans des modèles linguistiques récents – notamment HPSG, qu’on peut désigner comme héritier à la fois de GPSG et de CG6.
2En n’examinant que l’interface syntaxe/sémantique, la combinatoire possible est la suivante : (i) unité syntaxique pleine/unité sémantique pleine ; (ii) unité syntaxique pleine/unité sémantique vide ; (iii) unité syntaxique vide/unité sémantique pleine ; (iv) unité syntaxique vide/unité sémantique vide. On admettra sans discussion que le cas (iv) représente l’absence prototypique de signe linguistique (ni son, ni sens), c’est-à-dire une inexistence et non un vide, c’est pourquoi nous l’écartons d’emblée. Restent les cas (i), (ii) et (iii), illustrés respectivement par les exemples (1), (2) et (3).
Jean ordonne à Marie de partir.
3En (1), il ne fait guère de doute que le mot chat possède une valeur positive à la fois du point de vue du son et du sens ; on incorporera donc sans difficulté dans le lexique un lexème chat. En (2), le mot il possède une valeur positive du point de vue du son, mais non pas du sens ; en raison de ses propriétés phonologiques et syntaxiques, on l’incorporera cependant dans le lexique – traditionnellement à titre d’« explétif ». Si l’on traite comme Chomsky les infinitives comme des P, en (3) se pose la question du « sujet sous-entendu » de l’infinitif. Il est clair que ce dernier possède une valeur négative du point de vue du son, mais positive du point de vue du sens : la seule paraphrase sémantiquement possible pour (3) est Jean ordonne à Marie qu’elle (= Marie) parte et non pas *Jean ordonne à Marie qu’il (= Jean) parte. Le cas (iii) est par conséquent le seul cas problématique eu égard au statut d’unité lexicale : une entité phonologiquement et syntaxiquement vide peut/doit-elle recevoir le statut d’unité lexicale, en raison de ses propriétés sémantiques ?
4Nous formulons l’hypothèse suivante : l’inobservable syntaxique ne peut se voir attribuer le statut d’unité lexicale. Les grammaires dites lexicalisées, en découplant la relation biunivoque entre syntaxe et sémantique, et parce que « surfacistes », sont à même d’en rendre compte, sans postuler pour autant l’existence de catégories vides dans le lexique.
5L’hypothèse d’une catégorie vide intitulée « PRO » persiste dans la tradition chomskyenne jusqu’à et y compris ses dernières reformulations minimalistes (cf. inter alia Chomsky (1995)). Pour mémoire, le modèle du Gouvernement et du Liage (cf. Chomsky (1987)) distingue quatre sortes de catégories vides : (i) les traces de montée de GN (passif, montée du sujet) ; (ii) les traces de mouvement qu- (extraction) ; (iii) les sujets vides des infinitives (notés « PRO ») ; les objets nuls et les sujets vides des verbes conjugués en italien ou en espagnol (notés « pro »). Ces catégories étant organisées selon les mêmes paramètres [±anaphorique, ±pronominal], elles sont co-indicées avec leur antécédent selon les mêmes relations qui gouvernent les relations pronominales ou anaphoriques : (i) traces qu- [–anaphorique, –pronominal] ; (ii) trace GN [+anaphorique, –pronominal] ; (iii) PRO [+anaphorique, +pronominal] ; (iv) pro [–anaphorique, +pronominal]. L’existence de PRO a été suffisamment réfutée (e.g. par Wehrli (1980), Chierchia (1984) ou Baschung (1992, 1996, 1998)) pour ne pas y revenir ici. En bref, il est possible de rendre compte du cas (iii) ci-dessus sans être obligé de recourir à des unités lexicales « vides ». Une solution pour le traitement du « sujet sous-entendu » des infinitives – tant en GPSG, en CG, qu’en HPSG – consiste à représenter ces dernières comme des GV, et non comme des P.
7 Nous conservons par commodité la notation anglaise dans nos figures – en l'assortissant de l'explic (...)
8 En termes de prédicativité sémantique, on a par conséquent l'opposition aime(Jean, Jean-dormir) vs. (...)
6Ainsi que nous l’avons démontré relativement à GPSG, CG et HPSG (cf. Baschung (1992,1996,1998)), il est possible de traiter les infinitives comme des GV, et non comme des P, c’est-à-dire sans supposer de catégorie vide ni, par voie de conséquence, d’entrée lexicale vide pour les « sujets sous-entendus » des infinitives. Un GV infinitif est considéré comme un P qui ne peut jamais être saturé syntaxiquement par un sujet. Une formalisation maximalement simplifiée de ce traitement en HPSG est présentée ci-dessous pour les verbes réputés « à contrôle » tels aimer et ordonner (Figure 1) et ceux « à montée » tels sembler et empêcher (Figure 2) – cf. Baschung (1998) pour une discussion détaillée et une justification de ces représentations7. Dans le cas des verbes « à contrôle », il y a isomorphie entre compléments syntaxiques et arguments sémantiques (e.g. Jean aime dormir ou Jean ordonne à Marie de partir), ce qui n’est pas le cas des verbes « à montée » où l’un des compléments syntaxiques ne correspond pas à un argument sémantique (e.g. Jean dans Jean semble dormir ou Marie dans Jean empêche Marie de partir)8.
9 E.g. pour Jean aime prendre une douche la concaténation doit obligatoirement s'effectuer comme en ( (...)
7Dans ces structures de traits (simplifiées), CAT représente la catégorie syntaxique du verbe, qui comprend notamment sa structure argumentale (ARG-ST), i.e. son sujet (SUBJ) et ses compléments (COMPS). Ainsi, l’entrée lexicale de aime contient une information sur son sujet NPi (le premier élément d’ARG-ST) et sur son complément infinitif VP (le deuxième élément d’ARG-ST). Ce dernier doit lui-même être saturé relativement à ses compléments éventuels (sa liste COMPS est vide9) et non saturé relativement à son sujet (sa liste SUBJ est obligatoirement non vide). CONTENT représente le contenu sémantique du prédicat principal (RELATION aimer), de ses arguments nominaux (e.g. AGENT) et de ses arguments de type événementiel comme l’infinitive (SOA-ARG, i.e. « State-Of-Affairs »-ARGument). L’identification du contrôleur de l’infinitive s’effectue par le biais d’un partage d’indice sémantique entre le contrôleur et le sujet de l’infinitive (NPi).
‘Fig. 1’ – Verbes « à contrôle » (Equi)
‘Fig. 2’ – Verbes « à montée » (Raising)
10 I.e. l'unité syntaxique sujet ou objet correspondant sémantiquement à l'entité devant être comprise (...)
8La différence cruciale entre verbes « à contrôle » et verbes « à montée » tient au fait que le contrôleur10 est un argument sémantique dans le premier cas (AGENT ou PATIENT dans la Fig. 1) tandis qu’il ne l’est pas dans le deuxième (dans CONTENT, pas de réapparition de i en (a) ou de j en (b) dans la Fig. 2). On voit donc que la nature « à contrôle » ou « à montée » des verbes est exprimée dans l’interfaçage différent qu’ils effectuent respectivement entre syntaxe et sémantique (isomorphie ou non entre compléments syntaxiques et arguments sémantiques). On voit également qu’il n’y a pas d’unité lexicale vide.
9Par ailleurs, signalons rapidement, faute de place, que Sag & Fodor (1996) – dans la lignée de Pollard & Sag (1994) – montrent que l’usage des catégories vides pour la représentation des phénomènes d’extraction (interrogation, relativisation, clivage) n’a pas de justification empirique, ce qui laisse à HPSG l’alternative de formaliser la notion de complément manquant au moyen de traits syntaxiques sans avoir à postuler une « trace » dans l’arbre syntaxique. D’autre part, Marandin (1997) réfute de manière incontestée à ma connaissance l’analyse structurale des GN de type DET+A (i.e. des GN sans N, comme dans [Il y a des chapeaux dans la vitrine.] Les rouges sont fripés.) selon laquelle « le manque qui détermine la dépendance interprétative [serait] localisé dans la configuration de GN grâce à une catégorie vide ».
10En résumé, dans l’ensemble des cas évoqués, l’inobservable syntaxique ne peut donc se voir attribuer le statut d’unité lexicale.
11 Le statut d’unité lexicale des clitiques est notoirement problématique. Notre propos n’étant pas de nous placer au point de vue morphologique, nous renvoyons à l’excellente étude de Fradin (1997) dont les conclusions essentielles eu égard à notre investigation sont les suivantes : (i) les clitiques sont des affixes sur les syntagmes ; (ii) la majorité des problèmes empiriques rencontrés disparaissent dans des approches qui se donnent des signes lexicaux multistrataux et des fonctions capables d’opérer simultanément sur chacune de ces strates. Or, – comme on l’a vu au §1 – dans les grammaires lexicalisées les entrées lexicales sont par nature multistratales, c’est-à-dire que les informations qu’elles véhiculent relèvent de plans distincts accessibles simultanément, notamment en l’occurrence la morphologie et la syntaxe. On trouvera à titre d’exemple dans Castel (1994) un traitement intéressant des clitiques de l’espagnol dans le cadre d’une Grammaire Catégorielle d’Unification. En ce qui concerne HPSG, Miller & Sag (1997) adoptent mutatis mutandis la proposition (i) en traitant les clitiques comme des affixes morphologiques verbaux, et non comme des entités syntaxiques indépendantes qui se verraient cliticisées au niveau phonologique. Nous allons examiner ce type d’analyse en prenant l’exemple des constructions causatives (cf. Baschung & Desmets (à paraître)).
12Dans une infinitive, le placement des clitiques s’effectue obligatoirement à l’intérieur du GV infinitif (désormais GV[inf]), comme en (4).
Jean ordonne à Marie de le lui donner.
*Jean le lui ordonne à Marie de donner.
13Les constructions causatives, à côté d’un placement régulier des clitiques au sein du GV[inf] (e.g. (6)), autorisent –sous certaines conditions– la « montée » des clitiques de l’infinitive sur le verbe causatif (e.g. (7)).
11 Les jugements d'acceptabilité sont très variables. Nous considérons néanmoins (7) comme structurale (...)
Jean l’a fait lui téléphoner immédiatement.
Jean la lui a fait téléphoner immédiatement.11
14En (7), on constate que le clitique lui est monté sur le causatif faire, alors qu’il demeure relié argumentalement au V[inf] téléphoner. Nous posons les deux principes généraux d’unicité suivants :
15(α) Principe de préservation des structures : une fonction syntaxique ne peut pas être doublement occupée relativement à un même V. Par exemple, un V ne réalisera lexicalement à la fois qu’un seul complément GN[acc], GN[à], GN[par], etc.
12 Dans une phrase déclarative bien entendu, à droite dans une impérative, cf. Miller & Sag (1997).
16(β) Principe des paquets de clitiques : en français, les clitiques argumentaux se regroupent en « paquets affixaux » à la gauche12 des V dont ils sont compléments. Si un tel paquet est non vide à gauche d’un V, alors les autres affixes (s’il y en a) se placent obligatoirement au sein du même paquet. De plus, un même paquet ne peut contenir deux clitiques phonologiquement identiques.
13 Faute de place, nous nous limitons ici au causatif faire. Pour un traitement plus exhaustif de l'en (...)
17Compte-tenu de ces principes, il est possible selon nous de traiter en HPSG l’ensemble des constructions causatives avec faire au moyen de trois entrées lexicales seulement13.
18Suivant la proposition d’Abeillé et al. (1997) – et dans la logique du principe (β) ci-dessus – nous faisons l’hypothèse que les causatives mettent en jeu deux types de structures : une structure « ordinaire » commune à tous les GV[inf] (e.g. pour (4) et (6)) et une structure « plate » qui consiste à placer le V[inf] et ses compléments éventuels au même niveau hiérarchique que le V causatif principal (e.g. pour (7)). Cette structure « plate » s’inspirant largement de la composition d’arguments utilisée en CG, nous l’appellerons structure « à composition », tandis que nous conserverons pour la structure « ordinaire » l’étiquette de structure « à contrôle ». Le causatif faire « à contrôle » est représenté dans la Figure 3, les deux causatifs faire « à composition » le sont respectivement dans les Figures 4 et 5 (largement simplifiées, où le symbole «  » indique la concaténation de listes).
‘Fig. 3’ – Faire « à contrôle » (Raising)
‘Fig. 4’ – Faire intransitif « à composition » (Raising)
‘Fig. 5’ – Faire transitif « à composition » (Equi)
faireaff
Jean la/lui fait manger sa soupe.
Jean la/lui fait la manger.
19L’affixation établit une distinction entre types de verbes : les verbes « basiques » (type basic-vb) vs. les verbes « réduits » (type reduced-vb) pourvus d’affixes. Le poids léger (WEIGHT lite) est destiné à assurer que le V[inf] précède tous les compléments de type syntagmatique ; en particulier, le causataire (lexical ou syntagmatique) doit suivre l’infinitive dans les structures « à composition » (e.g. (9) pour la Fig. 4 et (10) pour la Fig. 5) :
*Jean fait Marie travailler.
Jean fait travailler Marie.
*Jean fait à/par la soeur de Marie manger sa soupe.
Jean fait manger sa soupe à/par la soeur de Marie.
20En ce qui concerne la transitivité, l’attribut [TRANS –] signifie l’impossibilité d’un complément GN à l’accusatif (définition de la Fig. 4), mais la possibilité d’un complément sous-catégorisé d’un autre type :
*J’ai fait lire un livre Marie.
J’ai fait téléphoner à Marie le frère de Jean.
J’ai fait opter pour cette solution le frère de Jean.
J’ai fait aller à Paris le frère de Jean.
J’ai fait parler de son problème le frère de Jean.
21L’attribut [TRANS +] signifie la nécessité d’un complément GN accusatif ou non-accusatif, et l’impossibilité d’un complément GP sous-catégorisé (définition de la Fig. 5) :
*J’ai fait dormir à/par Jean.
*J’ai fait lire à/par Jean.
*J’ai fait opter pour cette solution à/par Jean.
*J’ai fait aller à Paris à/par Jean.
J’ai fait lire un livre au/par le frère de Jean.
J’ai fait donner un livre à Marie au/par le frère de Jean.
J’ai fait téléphoner à Marie au/par le frère de Jean.
J’ai fait parler de son problème à Marie au/par le frère de Jean.
22En ce qui concerne la cliticisation, la structure de la Fig. 4 rend les clitiques possibles sur V[inf] qui n’est pas typé en tant que basic-vb :
J’ai fait lui téléphoner la soeur de Marie.
23Néanmoins, la condition (i) de la Fig. 4 stipule que si un clitique de V[inf] « monte » vers le V faire, alors le complément causataire de faire doit lui aussi être clitique :
*Je lui ai fait téléphoner la soeur de Marie.
Je la lui ai fait téléphoner
24Dans la Fig. 5, on voit que les clitiques sont impossibles sur V[inf] en raison de son typage en tant que basic-vb. En effet, ici la structure plate ne doit pas autoriser la cliticisation à la fois sur faire et sur V[inf] :
Jean lui fait parler de son problème à Arthur.
*Jean lui en fait lui parler.
Jean la lui en fait parler.
14 En HPSG, la « tête » verbale a un sens faible : elle désigne celui des V de même niveau qui porte l (...)
25Tout en adoptant donc l’idée de deux types distincts de structures, notre traitement en HPSG s’inscrit néanmoins contre celui d’Abeillé et al. (1997) sur (au moins) les points suivants, en interaction avec les propositions (α) et (β) du §2.1. Nous dissocions les structures « à composition » de la possibilité de « montée » des clitiques sur le V faire. Nous dissocions en conséquence la notion de « tête »14 verbale (le V faire en structure « à composition ») de la notion de seul « hôte » possible pour l’affixation des clitiques. Si l’on adopte la proposition (β), alors notre traitement fait la prédiction que le V faire aussi bien que le V[inf] sont susceptibles d’être cliticisés dans la structure plate « à composition », ce qui s’avère empiriquement attesté (e.g. J’ai fait lui en parler la soeur de Marie, en ce qui concerne la cliticisation sur V[inf] en structure plate). Étant donné le statut morphologique affixal du processus de cliticisation, il n’y a aucune raison d’établir comme Abeillé et al. (1997) une corrélation entre le placement des clitiques sur faire et la structure « à composition ». Ce sont les propriétés morphologiques spécifiques des participes passés qui les empêchent d’être des hôtes pour les clitiques (e.g. *a le mangé vs. l’a mangé) ; en revanche, les infinitifs sont des hôtes naturels pour les clitiques selon la règle la plus générale du phénomène de contrôle (e.g. J’aime le manger/le lui donner/y aller). Autrement dit, le clitique n’est pas une unité lexicale pour la syntaxe.
26On sait que les expressions dites idiomatiques (mots-composés ou expressions figées) ne peuvent recevoir un traitement en termes de strict figement. Il faut donc supposer l’existence d’unités lexicales complexes. Sans entrer dans le détail d’une question aussi notoirement problématique, nous suggérons brièvement un traitement possible du verbe prendre en HPSG, dans son acception usuelle (Figure 6) et l’une de ses acceptions idiomatiques (Figure 7). Les exemples correspondants sont présentés en (16) et (17) respectivement.
Jean prend une douche.
Jean prend la mouche.
‘Fig. 6’ – Verbe prendre
‘Fig. 7’ – Expression idiomatique prendre la mouche
27Rien ne s’oppose apparemment à un traitement des expressions idiomatiques dans les grammaires lexicalisées, même si la simplification technique est trompeuse. Par exemple, pour rendre compte d’une expression comme casser {ma, ta, sa, notre, votre, leur} pipe, il faudrait évidemment expliciter la Théorie du Liage en HPSG, que nous n’exposerons pas ici. À noter que la « compétition » même entre structure « à contrôle » et structure « à composition » observée au §2 favorise un rapprochement entre les structures infinitives en général, et les discrimine par rapport aux structures à auxiliaire sur lequel la montée des clitiques – donc une composition – est obligatoire. On constate également, contra Abeillé (1998), que la « transparence » sémantique des verbes induite par les expressions idiomatiques ne suffit pas à différencier la montée du contrôle. En effet, (18) est dérivable par faire intransitif à composition, i.e. faire « à montée », tandis qu’on obtient (19) par faire transitif à composition, i.e. faire « à contrôle » :
Ça fera aussi monter la moutarde au nez de Jean.
[la moutarde] Ça la fera aussi lui monter au nez.
[la moutarde] Ça la lui fera aussi monter au nez.
Ça fera aussi prendre la mouche à Jean.
Ça fera aussi casser sa pipe à Jean.
[la mouche] *Ça lui fera aussi la prendre.
[sa pipe] *Ça lui fera aussi la casser.
[la mouche] Ça la lui fera aussi prendre.
[sa pipe] Ça la lui fera aussi casser.
28En (18) comme en (19) le causatif faire se combine correctement avec les unités lexicales complexes spécifiées ad hoc.
29Au §1, nous avons argumenté contre l’existence d’unités lexicales vides dans les constructions infinitives, moyennant un découplage entre syntaxe et sémantique. Au §2, nous avons montré comment obtenir un placement syntaxique correct des clitiques dans les constructions causatives (en traitant ces entités dépourvues de sens lexical comme des affixes), moyennant un découplage entre morphologie et syntaxe. Au §3, nous avons suggéré un traitement possible des expressions idiomatiques complexes, moyennant encore une fois un découplage entre syntaxe et sémantique.
30On voit que dans les grammaires dites lexicalisées, et particulièrement en HPSG, l’unité lexicale est une combinaison de propriétés reflétées par le formalisme des structures de traits typées. L’unité lexicale est manipulable comme un tout, en même temps qu’elle reste accessible par strates, et par couplage/découplage de ces strates. Épistémologiquement, du point de vue de la théorie de la syntaxe, les unités lexicales se voient par conséquent traitées comme le caméléon qu’elles sont : somme toute, s’il n’y a pas univocité du statut d’unité lexicale, il y a un traitement envisageable de sa multivocité par une théorie du type grammaire lexicalisée.
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7 Nous conservons par commodité la notation anglaise dans nos figures – en l'assortissant de l'explicitation nécessaire –, et prions le lecteur de bien vouloir nous en excuser.
8 En termes de prédicativité sémantique, on a par conséquent l'opposition aime(Jean, Jean-dormir) vs. semble(Jean-dormir) ; autrement dit, aime prédique la relation entre une entité Jean et un événement Jean-dormir, tandis que le prédicat semble porte sur le seul argument de type événementiel Jean-dormir. De même, on a l'opposition ordonne(Jean, Marie, Marie-partir) vs. empêche(Jean, Marie-partir).
9 E.g. pour Jean aime prendre une douche la concaténation doit obligatoirement s'effectuer comme en (i) et non pas comme en (ii) : (i) [aime]+[prendre une douche] vs. (ii) [aime prendre]+[une douche]. La liste COMPS de prendre est vide seulement dans le cas (i), étant donné que prendre s'est combiné avec son objet direct et qu'il ne sous-catégorise aucun autre complément.
10 I.e. l'unité syntaxique sujet ou objet correspondant sémantiquement à l'entité devant être comprise comme le sujet sémantique (syntaxiquement non réalisé) du verbe infinitif.
11 Les jugements d'acceptabilité sont très variables. Nous considérons néanmoins (7) comme structuralement possible étant donné que les locuteurs qui refusent (7) acceptent en général l'exemple (i) :
(i) Marie, (à) Arthur, Jean la lui a fait téléphoner immédiatement.
13 Faute de place, nous nous limitons ici au causatif faire. Pour un traitement plus exhaustif de l'ensemble des constructions causatives, cf. Baschung & Desmets (à paraître).
14 En HPSG, la « tête » verbale a un sens faible : elle désigne celui des V de même niveau qui porte les marques de flexion.
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Karine Baschung, « Les unités lexicales dans les grammaires dites lexicalisées », Linx, 40 | 1999, 219-233.
Karine Baschung, « Les unités lexicales dans les grammaires dites lexicalisées », Linx [En ligne], 40 | 1999, mis en ligne le 22 juin 2012, consulté le 24 novembre 2017. URL : http://linx.revues.org/823 ; DOI : 10.4000/linx.823
Université Paris X Nanterre & GRIL
karine@gril.univ-bpclermont.fr
Des journées entières dans les arbres, et après ? [Texte intégral]
10.4000/linx.823
Des journées entières dans les arbres, et après ? [Texte intégral] Paru dans Linx, 39 | 1998

References: §1
 §2
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 §1
 §2
 §3