Source: https://machorka.espivblogs.net/2016/05/20/la-question-revolutionnaire-1854/
Timestamp: 2019-03-20 07:02:15+00:00

Document:
La question révolutionnaire (1854)
” La Société de la République universelle la Montagne désirant faciliter autant qu’il est en son pouvoir la propagande républicaine, a décidé qu’elle prêterait la salle de ses séances, chaque fois que la demande lui en serait adressée par une société démocratique n’ayant pas de lieu fixe de réunion, ou lorsqu’un citoyen désirerait faire un lecture ayant pour but le développement des principes républicains.
” Conformément à cette résolution, le citoyen Joseph Déjacque a été admis à lire, devant un nombreux auditoire, un travail sur la question révolutionnaire.
” Dans ce travail se trouvent émises des pensées anti-sociales contre lesquelles les membres de la Montagne, à l’unanimité, ont résolu de protester énergiquement. Loin de faire la guerre à la civilisation par des moyens criminels, ils veulent préparer la réforme des abus et activer la marche bienfaisante de la civilisation, en prenant toujours pour point de départ et pour but l’équité et la fraternité.”
3. Erratum – Une erreur typographique s’est glissée dans la lettre qui nous a été adressée lundi dernier par M. Déjacque. Dans le troisième alinéa de cette lettre (voyez cinquième colonne, troisième page, numéro du 3 juillet), au lieu de : ” … l’acte d’accusation dressé contre MOI “, lisez ” contre ELLE (la brochure). “
” Tu peux tuer cet homme avec tranquillité “,
–Pour nous faire emprisonner, mitrailler sans profit ; pour léguer à nos femmes et à nos enfants le deuil et la misère ? Triste chose que cela !…
Ainsi, pas d’action, pas d’insurrection, pas de révolution sans un but social, si nous ne voulons ” remplacer un crime par un autre crime “.
Plus de gouvernement, et alors plus de ces ambitions malfaisantes qui ne se servent des épaules du peuple, ignorant et crédule, que pour en faire un marche-pied à leurs convoitises. Plus de ces candidats-acrobates dansant sur la corde des professions de foi, du pied droit pour celui-ci, du pied gauche pour celui-là. Plus de ces prestidigitateurs politiques jonglant avec les trois mots de la devise républicaine, Liberté, Egalité, Fraternité, comme avec trois boules qu’ils font passer sous les yeux des badauds et qu’ils escamotent ensuite au fond de leur conscience, cette autre poche à la malice… Plus de ces saltimbanques de la chose publique qui, du haut du balcon des Tuileries ou de l’Hôtel de Ville, sur les tréteaux d’une Convention ou d’une Constituante, nous font depuis tant d’années assister aux mêmes parades, à la pasquinade de la meilleure des républiques, et qu’il nous faut toujours finir, – pauvres niais que nous sommes, – par payer de nos sueurs et de notre sang.
De la législation directe (A)[cf. note en fin de texte]
Comme transition pour arriver à l’anarchie
Et encore, ajouterai-je, dans quelle condition le peuple a-t-il voté ? Etait-il libre ? Non. Mais sous la dépendance du maître qui lui insinuait: ” Vote pour un tel que tu suspectes peut-être bien n’être point ton affaire ; mais vote pour lui et non pour tel autre dont la candidature te satisferait mieux, car je te tiens par le ventre… ; et, pour des réformes qui n’auraient leur effet que dans six mois, – en supposant qu’elles obtinssent à la Chambre une majorité, -– demain tu crèveras de misère et de faim : ton vote et du travail, ou ton indépendance et en chasse de l’atelier… ” Tandis que devant le vote de la loi par le peuple lui-même, quand du jour au lendemain il pourra s’approprier l’instrument de travail, assurer sa subsistance, la menace entre les mains du maître devient chose vaine et tombe comme un glaive brisé.
ARTICLE PREMIER : La souveraineté réside dans l’universalité du peuple, sans distinction d’âge ni de sexe.
ART. 2 : Le territoire de la République est fractionné en circonscriptions de 50000 âmes.
Ces circonscriptions forment la commune.
Le peuple, dans son universalité, est souverain pour décider de ce qui est d’intérêt général.
ART. 3 : La commune est fractionnée en autant de sections qu’il est nécessaire pour la facilité des réunions et des délibérations.
ART. 4 : Il est formé autant de commissions spéciales qu’il est nécessaire pour l’examen et le rapport, et au besoin la rédaction des propositions.
Elles sont nommées par l’universalité des citoyens composant la commune.
ART. 7 : Après lecture, la proposition est ou rejetée ou prise en considération. Si elle est prise en considération, elle est renvoyée à la commission spéciale pour revenir à l’ordre du jour des sections.
Si l’urgence a été déclarée, la discussion, au contraire, peut s’ouvrir immédiatement.
Le vote s’exerce sur toute proposition, absolument comme pour l’élection soit d’un président, si la proposition est d’intérêt général, soit d’un représentant si elle est d’intérêt local. Et, comme dans les assemblées parlementaires, le peuple, qui est son propre représentant, amende, rejette ou adopte tout ce qui est soumis à ses délibérations.
ART. 8 : Pour qu’une proposition devienne loi, il faut qu’elle soit adoptée par la majorité plus un des votants.
Si un premier tour de scrutin ne donnait pas de résultat, la proposition, avec les cinq amendements qui auraient obtenu le plus de voix, serait soumise dans les sections à un scrutin de ballotage.
Si cette deuxième épreuve ne donnait pas encore de résultat, il serait procédé à un troisième vote, à un autre scrutin de ballotage entre les deux amendements qui auraient obtenu le plus grand nombre de voix.
Enfin, si un des deux amendement ne réunissait pas encore la majorité et que la proposition fût adoptée en principe, elle pourrait être renvoyée à la commission pour être refondue dans le sens indiqué par la généralité des votes, et remise de nouveau à l’ordre du jour des sections.
ART. 9 : Des Fonctions publiques. – La nomination aux fonctions publiques se fait à l’élection populaire. Le fonctionnaire est toujours et à chaque instant révocable et responsable.
A la fonction est attachée une rétribution.
La rétribution, pour toute fonction, est uniforme et basée sur le prix moyen d’une journée de travail.
ART. 10 : Du Ministère communal. -Chaque commune nomme deux commis au ministère.
L ‘un, ministre du travail ou de la production, et chargé de l’intérieur.
L’autre, ministre de l’échange ou de la circulation, et chargé de l’extérieur.
Chacun d’eux, en ce qui concerne son administration, exécute et veille à l’exécution des décisions prises par le peuple.
ART. 13 : De la Justice. – La justice est gratuite. Elle est rendue par un jury tiré au sort dans chaque commune.
Pour qu’il y ait verdict de culpabilité, il faut l’unanimité du jury.
Une magistrature égalitaire est nommée par le peuple de chaque commune.
Elle est chargée d’instruire la cause, et, après le verdict du jury, de prononcer l’acquittement ou la condamnation d’après le texte de la loi.
Nulle poursuite ne peut s’exercer que sur la demande d’un plaignant et après autorisation de la section à laquelle appartient l’accusé.
ART. 16 : De l’Enseignement. – L’enseignement est libre.
Chaque commune nomme à l’élection populaire ses instituteurs.
Et maintenant, parlera-t-on de l’impossibilité ? L’impossibilité… en 1847 ne le disait-on pas aussi du suffrage universel : 1848 est venu, et le suffrage universel a fonctionné ; il en sera de même de la législation directe.
Je veux la commune de 50 000 âmes, parce que je crois que ce nombre est nécessaire pour que chacun y trouve la satisfaction de ses besoins. Je la veux ainsi pour qu’elle puisse avoir ses écoles et ses invalides, ses théâtres et ses amphithéâtres ; ses bibliothèques, arsenaux de la pensée, et ses machines, armes industrielles et aratoires ; son palais de cristal, corbeille de toutes les productions, et ses jardins publics, écrins de toutes les fleurs ; ses parcs, ses promenades plafonnés de verdure et ses salons de loisir, ses salons populaires ombragés de soie et de velours ; ses fontaines, ses monuments, ses bains, ses musées, que sais-je encore !… l’utile et l’agréable enfin : l’instrument de travail et l’instrument de plaisir.
Je veux la commune souveraine, parce que je suis pour la liberté contre l’autorité ; parce que je veux laisser au progrès le champ libre ; parce que si une commune est en avant des autres pour n’importe quelle question d’organisation, il n’est pas juste, il est anti-social qu’elle soit entravée dans l’application de ses idées. Je la veux souveraine enfin, parce que je veux l’unité et non l’agglomération… l’agglomération, résultat de la contrainte ; l’unité, résultat de la liberté. C’est la loi d’attraction qui fait graviter les astres dans leur cercle ; c’est la loi d’attraction qui rattachera les communes à l’unité nationale et, plus tard, les nationalités à l’unité universelle.
ART. 10 et 11 : Du Ministère. -Chaque commune nomme deux commis au ministère.
– Le ministère de la commune désignée temporairement par le sort, comme centre administratif, remplit l’office de ministère général auprès de toutes les communes de la république et des nationalités étrangères.
La police et l’armée !… Eh ! qui donc, aujourd’hui encore, ne serait point las de tendre le cou au lacet et au yatagan de ces deux muets du capital, ce sultan aux fibres argentines, aux lubricités métalliques, aux jalousies impitoyables ?
” Tous codes, lois-décrets antérieurs à la proclamation présente sont déclarés nuls et non avenus, comme n’ayant pas été délibérés et votés par le peuple, le seul législateur légitime. “
Parce que nul ne peut être contraint à subir les lois qu’il n’a pas faites et que, contre de pareilles lois, ” l’insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs “.
Nous rions aujourd’hui des anciens peuples qui adoraient le soleil. Et, relativement aussi ignorants, sinon plus ignorants qu’eux, nous adorons sous une autre forme, un être que notre imagination doue de la puissance suprême. Et, – bien plus stupides que ces idolâtres d’un astre qui ne nous fait que du bien et que du moins nous pouvons palper avec le toucher de la vue, – nous allons nous, chercher notre idole en dehors et au-dessus de la nature. Et plus elle nous fait de mal, et plus nous la bénissons, car plus nous aurons eu à souffrir ici-bas, nous disent les heureux de ce monde et plus nous aurons de bonheur dans l’autre, là-haut, dans un paradis fort éloigné sans doute, puisque, comme Dieu, il est au-delà de l’infini. Et non seulement le corps, – créature chamelle, que ce Dieu nous aurait donné, – doit être tué chaque jour par le jeûne ; mais l’âme, – créature spirituelle, – doit aussi subir toutes sortes de mortifications. Et cela pour la plus grande gloire d’un Dieu infiniment bon, infiniment juste, infiniment aimable, infiniment miséricordieux…
C’est-à-dire que, pour rappeler certain axiome, ” nous voyons la paille dans l’oeil du voisin et nous ne voyons pas la poutre qui est dans le nôtre. “
Religion ! vierge polluée, vestale impudique et grosse de l’abêtissement humain ; toi qui, dans les débauches du temporel, as laissé éteindre la foi, ce feu sacré de tes autels ; prostituée de César, il faut mourir !… Le gouffre est ouvert, mais, avant d’y tomber, regarde !… et reconnais, à son front rayonnant d’une triple auréole, non plus le fils de Dieu, mais le fils de l’humanité, le fils de la nature. C’est le Messie du socialisme qui, – prophétisé de générations par les philosophes, – a enfin pris naissance sur le grabat des prolétaires ; et qui, – comme son aîné, ressuscitant après avoir été crucifié, – va convertir le vieux monde chrétien à l’Evangile nouveau, à la trinité humanitaire : Liberté, Egalité, Fraternité !
Malheureusement l’idée de propriété individuelle n’est pas seulement dans l’esprit des bourgeois, elle est aussi dans le cerveau des prolétaires, et elle y est tellement en relief, que de pauvres souffreteux, – qui n’ont pas une blouse à se mettre sur le corps, pas un morceau de pain à se mettre sous la dent, – se signent en criant aux partageux ! Comme si, – en supposant que le communisme fût le partage, ce qui n’est pas vrai puisque c’est tout le contraire, – il n’y aura pas, à partager, avantage pour eux dans une société où ils n’ont rien, et où d’autres ont tout…
La famille… voyez : elle a conservé à travers les âges, et malgré ses transformations successives, le stigmate de son origine. Elle est restée au patriarcat ce que le gouvernement représentatif est à l’autorité absolue.
Ô famille ! Sodome de toutes les corruptions, festin de Balthazar de tous les vices, j’appelle sur toi la pluie de feu des malédictions humaines, les foudres vengeurs du socialisme ! Puisses-tu, ô famille ! qui portes en tes organes le virus de la prostitution, sur tes lèvres le chancre rongeur de la démoralisation sociale, puisses-tu disparaître bientôt du sol de nos institutions et faire place au grand principe de l’unité humaine, à l’édification et à l’organisation dans le monde de la liberté de sentiment et de sensation…
Et qu’on ne vienne pas répéter que le peuple est trop ignorant ; que c’est lui mettre entre les mains un instrument dont il ne saurait se servir ; qu’il faut attendre, et que c’est à ceux qui ont la science à le gouverner. Non, répondrai-je à ces culottes de peau de la révolution, à ces décembraillards de la dictature. Ce n’est qu’en forgeant qu’on apprend à être forgeron ; ce n’est qu’en faisant des lois que le peuple apprendra à les bien faire. Je sais bien que l’apprenti forgeron se cogne plus d’une fois sur les ongles avant de savoir bien forger. Cela lui apprend à apporter plus d’attention à ce qu’il fait, et, comme on dit, ” ça lui fait entrer le métier dans les doigts “. Le peuple apprenti-législateur, se cognera bien aussi dessus quelquefois en légiférant, cela lui apprendra à examiner de plus près les propositions et à mieux manier son vote. Et si, un jour, il fait de mauvaises lois, le lendemain, il en sera quitte pour les mettre au rebut et en forger et en marteler de meilleures.
Enfin ! que tous ceux qui ont palmes et couronnes de misères, se lèvent !… et que leur nombre et leur rébellion glacent d’épouvante les spectateurs, les ordonnateurs et les exécuteurs de leur martyre !
Faisons, – sur le grand chemin des principes ou dans l’encoignure du droit individuel, – par l’insurrection ou par l’assassinat, – la guerre à la société !… la guerre à la civilisation!… (D)
Debout ! – Et, par malheur, s’il en est qui tombent entre les mains de l’autorité gouvernementale, – que chacun de nous, – à la barre des accusations, sous la verge des condamnations, dans les cachots ou sur le billot des détentions ou des exécutions, – que chacun des nouveaux croyants confesse, – en présence de l’humanité et en prenant la nature à témoin, – qu’il n’a agi qu’en vertu de son droit et pour obéir à la religion de sa conscience… (E)
Par l’adultère, c’est-à-dire, faire le plus possible de la désorganisation dans le ménage. Que pas un mari ne puisse dire: ” Je suis le père de cet enfant. ” Et que, ne trouvant dans le mariage que fatigue et dégoût, une existence insupportable, il soit contraint, pour y échapper, de demander lui-même la liberté amoureuse et de faire l’abandon de son autorité. – Qu’en toutes choses le bien naisse de l’excès du mal, puisque, par leur résistance au progrès, les hauts malfaiteurs le veulent ainsi.
Que l’individu ou le groupe comparaissant aux assises y porte le front haut, qu’il s’y pose non en accusé mais en ennemi, et en ennemi toujours redoutable quoi qu’il en soit ou en puisse être, prisonnier ou libre, mort ou vivant, car l’homme de principe vaincu dans la lutte ne meurt jamais tout entier et c’est là sa consolation et sa force, ses pareils lui survivent. – Qu’il dise donc à ceux qui sont là pour le condamner: ” Demain, si vous ne m’acquittez, vous serez morts. J’appelle à haute voix sur vous les poignards des sociétés secrètes dont je suis un des membres, et cette invocation, sachez-le bien, c’est pour eux tous un ordre !… Et maintenant frappez-moi, si vous l’osez ! ” Et que le lendemain, si ce révolutionnaire est condamné, les sociétés secrètes fassent périr, à tout prix et quelque péril qu’il y ait à le faire, les jurés et les juges qui auront trempé dans la sentence. – Ah ! messieurs de la famille et de la propriété, de la religion et du gouvernement, vous voulez du privilège, eh bien! subissez-en les conséquences… Croyez-vous que votre vie, votre monde, votre société vermoulue tiendrait longtemps contre un tel moyen révolutionnaire, dites, ô fils de Malthus ? Mais, malheureusement, les énergies sont molles, aujourd’hui, et ce n’est guère qu’au lendemain d’une autre révolution encore étouffée, à la suite de nouvelles journées de juin, que cette idée pourra porter ses fruits. En attendant, j’en jette la semence au coeur de tous les souffreteux, et, allez ! vous n’échapperez pas à cette nouvelle jacquerie. Puisse-t-elle commencer sur l’heure !
May 20th, 2016 | Tags: 1854, Déjacque Joseph, france| No Comments »

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