Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q158.htm
Timestamp: 2018-10-19 02:46:53+00:00

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Question 158 : De la colère
Après avoir parlé de la mansuétude et de la clémence, nous avons à nous occuper des vices qui leur sont opposés. — Nous traiterons : 1° de la colère qui est opposée à la mansuétude ; 2° de la cruauté qui est contraire à la clémence. — Sur la colère il y a huit questions à examiner : 1° Peut-il être quelquefois permis de se mettre en colère ? — 2° La colère est-elle un péché ? — 3° Est-elle un péché mortel ? — 4° Est-elle le plus grave des péchés ? — 5° Des espèces de colère. — 6° La colère est-elle un vice capital ? — 7° Quels sont les vices qui en sont issus ? — 8° Y a-t-il un vice qui lui soit opposé ?
Article 1 : Peut-il être permis de se mettre en colère ?
Objection N°1. Il semble qu’il ne soit pas permis de se mettre en colère. Car saint Jérôme, expliquant ce passage de l’Evangile (Matth., 5, 22) : Quiconque se met en colère contre son frère, dit que dans quelques exemplaires on ajoute sine causâ. Mais qu’au reste, d’après les manuscrits les plus certains, cette maxime est absolue et que la colère est absolument condamnable. Il n’est donc permis d’aucune manière de se fâcher.
Réponse à l’objection N°1 : Les stoïciens faisaient de la colère et de toutes les autres passions des affections qui existent en dehors de l’ordre de la raison. Ils supposaient d’après cela que la colère et toutes les autres passions sont mauvaises, comme nous l’avons dit en traitant des passions (1a 2æ, quest. 24, art. 2). C’est ainsi que saint Jérôme entend la colère, car il parle de cette colère par laquelle on se fâche contre le prochain, dans l’intention de lui faire du mal. Mais d’après les péripatéticiens, dont saint Augustin préfère le sentiment (De civ. Dei, liv. 9, chap. 9), la colère et les autres passions de l’âme sont les mouvements de l’appétit sensitif, que la raison règle ou qu’elle ne règle pas. En ce sens la colère n’est pas toujours mauvaise (Comme tontes les passions, elle est mauvaise quand elle est contraire à la raison et elle est bonne quand elle lui est conforme.).
Objection N°2. D’après saint Denis (De div. nom., chap. 4), le mal de l’âme, c’est d’être sans raison. Or, la colère existe toujours ainsi : car Aristote dit (Eth., liv. 7, chap. 6) que la colère n’écoute pas parfaitement la raison. Saint Grégoire observe (Mor., liv. 5, chap. 30) que quand la colère ébranle la tranquillité de l’âme, elle la trouble après l’avoir en quelque sorte divisée et déchirée ; et Cassien dit (De instit., liv. 8, chap. 6), que tout mouvement d’effervescence produit par la colère aveugle le cœur. La colère est donc toujours une chose mauvaise.
Réponse à l’objection N°2 : La colère peut se rapporter à la raison de deux manières : 1° antécédemment ; dans ce cas, elle empêche la raison d’être droite, et par conséquent elle est mauvaise ; 2° conséquemment ; selon que l’appétit sensitif s’élève contre les vices conformément à l’ordre de la raison. Cette colère est bonne, c’est celle que le zèle désigne. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 5, chap. 30) : Il faut bien prendre garde que la colère que l’on emploie comme un instrument de vertu, ne l’emporte sur l’âme au point de la dominer d’une manière souveraine, mais il faut qu’elle ne s’écarte jamais de la raison, et qu’elle la suive comme une esclave toujours prête à lui obéir. Cette colère ne détruit pas la droiture de la raison, quoique dans l’exécution de ses actes elle soit un obstacle à la liberté de ses jugements. C’est pourquoi le même docteur ajoute : que la colère excitée par le zèle trouble l’œil de la raison, tandis que celle qui est provoquée par le vice l’aveugle. Mais il n’est pas contraire à l’essence de la vertu que la délibération de la raison soit interrompue dans l’exécution de ce qui a été statué par elle : parce que l’art serait aussi empêché dans son acte, si, quand il doit agir, il délibérait sur ce qui est à faire.
Objection N°3. La colère est le désir de la vengeance, comme le dit la glose (ord. Aug., lib. de Quæst. in Levit., quest. 70) sur ces paroles du Lévitique (chap. 19) : Vous ne haïrez pas votre frère dans votre cœur. Or, le désir de la vengeance ne parait pas être une chose permise, mais on doit la réserver à Dieu, d’après ces paroles de la loi (Deut., 32, 35) : La vengeance m’appartient. Il semble donc que la colère soit toujours un mal.
Réponse à l’objection N°3 : Il est défendu de désirer la vengeance uniquement pour faire du mal à celui qui doit être puni ; mais c’est une bonne chose que de désirer la vengeance pour corriger les vices et conserver le bien de la justice. L’appétit sensitif peut tendre à cette vengeance, selon qu’il est mû par la raison. Et quand elle s’exerce selon l’ordre de la justice, elle est produite par Dieu, dont le pouvoir qui punit est le ministre, selon la pensée de saint Paul (Rom., chap. 13).
Objection N°4. Tout ce qui nous éloigne de la ressemblance divine est un mal. Or, la colère nous en éloigne toujours ; parce que Dieu juge avec tranquillité, comme on le voit (Sag., chap. 12). On a donc toujours tort de se fâcher.
Réponse à l’objection N°4 : Nous pouvons et nous devons ressembler à Dieu pour le désir du bien. Mais quant à la manière de le désirer, nous ne pouvons pas absolument lui ressembler, parce qu’il n’y a pas en Dieu, comme en nous, un appétit sensitif dont le mouvement doit obéir à la raison. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 5, loc. cit.) que la raison s’élève d’autant plus fortement contre les vices qu’elle est plus parfaitement secondée par la colère qui lui est soumise.
Mais c’est le contraire. Saint Chrysostome dit (Sup. Matth., hom. 11 in op. imperf.) : Celui qui se fâche sans motif sera condamné ; mais celui qui a un motif ne le sera pas : car si l’on ne se fâche pas, les avis ne profitent point, les jugements ne sont pas exécutés et on n’empêche pas les crimes (Cette colère n’est que l’émotion qu’on éprouve quand on voit qu’il s’agit de l’intérêt de Dieu et de la justice. C’est ce qui fait dire au Roi prophète : Irritez-vous, mais ne péchez point (Ps. 4, 5).). On n’a donc pas toujours tort de se fâcher.
Conclusion Il est louable de se fâcher conformément à la droite raison.
Il faut répondre que la colère, à proprement parler, est une passion de l’appétit sensitif dont l’irascible tire son nom, comme nous l’avons vu en traitant des passions (1a 2æ, quest. 46, art. 1). Or, à l’égard des passions de l’âme, il faut observer que le mal peut se trouver en elles de deux manières : 1° D’après l’espèce même de la passion que l’on considère suivant son objet. Ainsi l’envie implique quelque chose de mal d’après son espèce. Car elle est une tristesse qui a pour objet le bien des autres ; ce qui de soi répugne à la raison. C’est pourquoi le nom même de l’envie désigne quelque chose de mauvais, comme le remarque Aristote (Eth., liv. 2, chap. 6). Mais il n’en est pas de même de la colère qui est le désir de la vengeance ; car ce désir peut être bon et mauvais. 2° Une passion peut être mauvaise selon son étendue, c’est-à-dire suivant qu’elle dépasse le but fixé par la raison ou qu’elle reste en deçà. De la sorte la colère peut être mauvaise, quand on se fâche plus ou moins que la droite raison ne l’exige. Mais si on se renferme dans les limites que la raison prescrit, dans ce cas il y a du mérite à se fâcher.
Article 2 : La colère est-elle un péché ?
Objection N°1. Il semble que la colère ne soit pas un péché. Car en péchant nous déméritons. Or, les passions ne sont un motif ni de blâme, ni de démérite, comme le dit Aristote (Eth., liv. 2, chap. 5). Il n’y a donc point de passion qui soit un péché. Et comme la colère est une passion, ainsi que nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 46, art. 1) en traitant des passions, il s’ensuit qu’elle n’est pas un péché.
Réponse à l’objection N°1 : La passion pouvant être ou n’être pas réglée par la raison, elle n’implique, si on la considère absolument en elle-même, ni mérite, ni démérite ; ni louange, ni blâme. Cependant, selon qu’elle est réglée par la raison, elle peut être louable et méritoire, tandis qu’au contraire, selon qu’elle n’a pas la raison pour règle, elle peut être déméritoire et blâmable. C’est en ce sens qu’Aristote dit (loc. cit.) : qu’on loue ou qu’on blâme celui qui se fâche de quelque manière.
Objection N°2. Dans tout péché on se porte vers un bien qui change. Or, par la colère on ne se tourne pas vers un bien de cette nature, mais vers le mal de quelqu’un. Elle n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°2 : Celui qui est irrité ne désire pas le mal d’autrui pour lui-même, mais pour se venger. La vengeance est donc le bien changeant vers lequel son appétit se porte.
Objection N°3. Personne ne pèche en ce qu’il ne peut éviter, comme le dit saint Augustin (De lib. arb., liv. 3, chap. 19). Or, l’homme ne peut pas éviter la colère ; car sur ces paroles du Psalmiste (Ps. 4) : Mettez-vous en colère et ne péchez pas, la glose dit (ord. Cass.), que le mouvement de la colère n’est pas en notre pouvoir. Aristote dit aussi (Eth., liv. 7, chap. 6) que celui qui est irrité agit avec tristesse. Or, la tristesse est contraire à la volonté. La colère n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°3 : L’homme est maître de ses actes par le jugement de sa raison. C’est pourquoi il n’est pas au pouvoir de l’homme en général d’empêcher absolument tous les mouvements qui préviennent le jugement de la raison, quoique la raison puisse empêcher en particulier chacun d’eux de s’élever. Ainsi on dit que le mouvement de la colère n’est pas au pouvoir de l’homme, dans le sens que l’homme ne peut pas faire qu’aucun de ces mouvements ne s’élève. Néanmoins ces mouvements étant toujours d’une certaine manière soumis à son pouvoir, ils ne sont pas totalement irrépréhensibles, quand ils sont déréglés. Quant à ce que dit Aristote (loc. cit.), que celui qui est irrité agit avec tristesse, on ne doit pas l’entendre comme si sa tristesse avait pour objet sa colère, mais ces paroles signifient qu’il s’attriste de l’injure qu’il croit avoir reçue, et c’est cette tristesse qui le porte à en désirer la vengeance.
Objection N°4. Le péché est contre nature, comme le dit saint Jean Damascène (De orth. fid., liv. 2, chap. 4 et 30). Or, il n’est pas contraire à la nature de l’homme de se fâcher, puisque c’est l’acte d’une puissance naturelle, de l’irascible. C’est ce qui fait dire à saint Jérôme (Ep. 9 ad Salvinam) que la colère est naturelle à l’homme. Elle n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°4 : L’irascible dans l’homme est naturellement soumis à la raison. C’est pourquoi son acte n’est naturel à l’homme qu’autant qu’il est conforme à la raison. Mais, selon qu’il est en dehors de l’ordre de la raison, il est par là même contraire à la nature humaine.
Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (Eph., 4, 31) : Que tout emportement, que toute colère soit bannie d’entre vous.
Conclusion La colère est un péché si elle dépasse les bornes de la raison.
Il faut répondre que la colère, comme nous l’avons dit (art. préc. et 1a 2æ, quest. 46, art. 1), désigne proprement une passion. Les passions de l’appétit sensitif ne sont bonnes qu’autant qu’elles sont réglées par la raison ; si elles dépassent l’ordre de la raison, elles sont mauvaises. A l’égard de la colère, l’ordre de cette faculté peut se rapporter à deux choses. 1° On peut le considérer par rapport à l’objet désirable vers lequel il tend, qui est la vengeance. Par conséquent, si on désire que la vengeance s’exerce conformément à l’ordre de la raison, ce désir de la colère est louable et on dit qu’elle est excitée par le zèle. — Si au contraire on désire que la vengeance se produise d’une certaine manière contrairement à l’ordre de la raison, par exemple si on désire que quelqu’un soit puni sans l’avoir mérité, ou qu’il le soit plus qu’il ne le mérite, ou qu’on le veuille sans suivre l’ordre légitime, ou qu’on ne se propose pas une bonne fin, telle que la conservation de la justice et la correction du péché, ce désir de la colère est répréhensible, et on dit que la colère est vicieuse. 2° L’ordre de la raison se considère à l’égard de la colère quant à la manière dont on est irrité, c’est-à-dire qu’on observe si le mouvement de la colère ne s’élève pas d’une manière immodérée au dedans et au dehors. Si elle est excessive, la colère n’est pas exempte de faute, quand même on désirerait justement se venger (Pour juger si la colère est déréglée, il ne faut pas seulement la considérer en elle-même, mais il faut plutôt examiner la faute qui l’a provoquée, le caractère de celui qui est irrité, sa condition et toutes les autres circonstances. Car il y a des cas où l’indignation peut être légitimement à son comble. Nous citerons l’indignation de Mathathias, celle du grand prêtre Héli, celle de Notre-Seigneur chassant les marchands du temple.).
Article 3 : Toute colère est-elle un péché mortel ?
Objection N°1. Il semble que toute colère soit un péché mortel. Car il est dit (Job, 5, 2) : La colère tue l’insensé, et l’Ecriture parle en cet endroit de la mort spirituelle à laquelle le péché mortel emprunte sa dénomination. Toute colère est donc un péché mortel.
Réponse à l’objection N°1 : Ce passage de l’Ecriture ne prouve pas que toute colère soit un péché mortel, mais qu’il y a des insensés que la colère fait périr spirituellement ; parce que quand on ne met pas un frein au mouvement de la colère, par le moyen de la raison, on tombe dans des péchés mortels, comme celui qui blasphème Dieu ou qui injurie le prochain.
Objection N°2. Il n’y a que le péché mortel qui mérite la damnation éternelle. Or, la colère la mérite ; car le Seigneur dit (Matth., chap. 5) : Quiconque se fâche contre son frère, méritera d’être condamné par le jugement, et la glose observe (ord.) que par ces trois choses, le jugement, le conseil et la géhenne, l’Evangile nous apprend expressément qu’il y a différentes demeures dans la damnation éternelle, selon le mode du péché. La colère est donc un péché mortel.
Réponse à l’objection N°2 : Le Seigneur a ainsi parlé de la colère, en surajoutant à cette parole de la loi : Celui qui aura tué sera condamné par le jugement. Par conséquent il s’agit en cet endroit du mouvement de la colère, dans lequel on désire tuer son prochain ou le blesser grièvement. Si la raison vient à consentir à ce désir, on est sans doute coupable de péché mortel.
Objection N°3. Tout ce qui est contraire à la charité est un péché mortel. Or, la colère est par elle-même contraire à la charité, comme on le voit par le témoignage de saint Jérôme, qui à l’occasion de ces paroles de l’Evangile (Matth., 5, 22) : Quiconque se met en colère contre son frère, dit que cet acte est contraire à l’amour du prochain. La colère est donc un péché mortel.
Réponse à l’objection N°3 : Dans le cas où la colère est contraire à la charité, il y a péché mortel ; mais cela n’arrive pas toujours, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (dans le corps de cet article.).
Mais c’est le contraire. Sur ces paroles du Psalmiste (Ps. 4) : Mettez-vous en colère et ne péchez pas, la glose dit (ord. Cass.) que la colère qui n’arrive pas à son effet est un péché véniel.
Conclusion La colère par laquelle on désire une injuste vengeance est un péché mortel ; celle qui vient de la passion et par laquelle nous désirons nous venger légèrement est un péché véniel.
Il faut répondre que le mouvement de la colère peut être déréglé et coupable de deux manières, comme nous l’avons dit (art. préc.). 1° Par rapport à l’objet de l’appétit, comme quand on désire une vengeance injuste. En ce sens la colère est un péché mortel dans son genre, parce qu’elle est contraire à la charité et à la justice. Il peut cependant se faire qu’un désir de cette nature soit un péché véniel à cause de l’imperfection de l’acte. Cette imperfection se considère soit par rapport au sujet qui forme ce désir, comme quand le mouvement de la colère prévient le jugement de la raison ; soit par rapport à l’objet qu’il appète, comme quand on désire se venger légèrement, ce qui doit être regardé comme rien de telle sorte que, quand même l’acte serait exécuté il n’y aurait pas de péché mortel. C’est ce qui arrive, par exemple, quand on tire les cheveux à un enfant ou quand on fait quelque autre chose de semblable (La colère alors détruit seulement la douceur.). 2° Le mouvement de la colère peut être déréglé quant au mode, par exemple, si l’on conçoit intérieurement une colère trop ardente, ou si on la manifeste extérieurement d’une manière trop vive. A ce point de vue la colère n’est pas par elle-même un péché mortel dans son genre. Cependant il peut arriver qu’elle soit un péché mortel, par exemple, si sa violence fait qu’on blesse l’amour de Dieu et du prochain (C’est ce qui se manifeste par les blasphèmes que l’on prononce contre Dieu, et par les injures atroces qu’on dit contre le prochain.).
Article 4 : La colère est-elle le péché le plus grave ?
Objection N°1. Il semble que la colère soit le péché le plus grave. Car saint Chrysostome dit (Hom. 47 in Joan.) qu’il n’y a rien de si difforme, ni de si laid, que le visage de l’homme en colère, et à plus forte raison son âme. La colère est donc le péché le plus grave.
Réponse à l’objection N°1 : Saint Chrysostome parle de ce qu’il y a de honteux dans les gestes extérieurs qui proviennent de l’impétuosité de la colère.
Objection N°2. Un péché paraît d’autant plus grave qu’il est plus funeste ; car, d’après saint Augustin (Enchir., chap. 12), on dit qu’une chose est mauvaise parce qu’elle nuit. Or, la colère fait le plus grand tort, parce qu’elle enlève à l’homme la raison qui le rend maître de ses actes. Car saint Chrysostome dit (loc. cit.) : Il n’y a pas de différence entre la colère et la folie ; l’homme irrité est momentanément un démon, et même il est plus redoutable que celui qui est possédé. La colère est donc le péché le plus grave.
Réponse à l’objection N°2 : Ce raisonnement s’appuie sur le mouvement déréglé de la colère, qui provient de son impétuosité, comme nous l’avons dit (dans le corps de cet article.).
Objection N°3. On juge les mouvements intérieurs d’après les effets extérieurs. Or, l’effet de la colère est l’homicide qui est le péché le plus grave. Donc la colère est le plus grave des péchés.
Réponse à l’objection N°3 : L’homicide ne provient pas moins de la haine ou de l’envie que de la colère. Cependant la colère est moins grave, parce qu’elle agit conformément à la justice, comme nous l’avons dit (dans le corps de cet article.).
Mais c’est le contraire. On dit que la colère est à la haine ce que la paille est à la poutre. Car saint Augustin dit (Ep. 211) : De peur que la colère ne s’accroisse jusqu’à la haine et que d’une paille on fasse une poutre. La colère n’est donc pas le péché le plus grave.
Conclusion Quoique la colère à cause de la violence et de la vivacité de ses mouvements ait une certaine supériorité par rapport à ce qu’il y a de déréglé dans son mode, néanmoins l’envie, la haine et la concupiscence sont des fautes plus grandes, et on ne peut pas dire qu’elle soit le plus grave des péchés.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 1 et 2), ce qu’il y a de déréglé dans la colère se considère sous deux rapports : relativement à l’illégitimité de l’objet qu’on désire et relativement à ce qu’il y a de répréhensible dans le mode de la colère elle-même. Quant à l’objet que celui qui est irrité désire, la colère paraît être le moindre des péchés. Car la colère désire qu’un individu soit puni, et elle le désire d’après un bon motif qui est la vengeance. C’est pourquoi, à l’égard du mal qu’on désire, le péché de la colère se confond avec les péchés qui désirent le mal du prochain, tels que l’envie et la haine. Mais la haine désire absolument le mal d’autrui pour le mal lui-même, et l’envieux le désire en vue de sa propre gloire ; au lieu que celui qui est en colère désire le mal d’autrui d’après un motif de juste vengeance. D’où il est évident que la haine est plus grave que l’envie, et l’envie plus grave que la colère ; parce qu’il est pire de désirer le mal comme tel, que de le désirer en vue d’un bien, et il est pire de le désirer en vue d’un bien extérieur, comme l’honneur ou la gloire, que de le désirer en vue de la droiture de la justice. — Par rapport au bien en vue duquel celui qui est irrité désire le mal, la colère s’accorde avec la concupiscence qui a aussi un bien pour objet. Et à cet égard le péché de colère paraît être moindre, absolument parlant, que celui de concupiscence. Car le bien de la justice que désire celui qui est irrité vaut mieux que l’agréable ou l’utile que la concupiscence recherche. C’est ce qui fait dire à Aristote (Eth., liv. 7, chap. 6) qu’il est plus honteux de ne pas maîtriser sa concupiscence que de ne pas maîtriser sa colère. — Quant au dérèglement qui résulte du mode de la colère, cette passion l’emporte d’une certaine manière à cause de la violence et de la vivacité de ses mouvements, d’après ces paroles de l’Ecriture (Prov., 27, 4) : La colère est sans compassion, et la fureur se déborde comme un torrent ; qui pourra résister à l’impétuosité d’un esprit irrité ? C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 5, chap. 30) : Le cœur embrasé par l’aiguillon de la colère palpite, le corps tremble, la langue s’embarrasse, le visage devient de feu, les yeux lancent la flamme, et on ne reconnaît plus ses amis ; la langue forme à la vérité des cris, mais l’intelligence ne comprend pas les paroles qu’elle profère.
Article 5 : Aristote a-t-il convenablement distingué les différentes espèces de colère ?
Objection N°1. IL semble qu’Aristote ait mal déterminé les différentes espèces de colère, en disant (Eth., liv. 4, chap. 5) que parmi les irascibles, les uns sont emportés, les autres moroses et les autres difficiles. Car, d’après ce philosophe, on appelle moroses ceux dont la colère se calme difficilement et dure longtemps. Or, il semble que cette distinction se rapporte à la circonstance du temps, et que par conséquent, d’après les autres circonstances, on puisse également reconnaître d’autres espèces de colère.
Réponse à l’objection N°1 : Dans ces différentes espèces de colère on ne considère pas le temps principalement, mais la facilité avec laquelle l’homme s’irrite et l’obstination qu’il met dans sa colère.
Objection N°2. Il appelle difficiles ceux dont la colère n’est apaisée que par le châtiment ou la punition. Or, il semble que ce caractère revienne à la permanence de la colère, et que par conséquent il n’y ait pas de différence entre les moroses et les difficiles.
Réponse à l’objection N°2 : Les moroses et les difficiles ont l’un et l’autre une colère qui dure, mais pour une autre cause. Car les moroses conservent leur ressentiment à cause de la tristesse qu’ils tiennent constamment renfermée dans leur cœur, et comme ils ne manifestent pas leur irritation par des signes extérieurs, ils ne peuvent être persuadés par les autres. Ils ne déposent d’eux-mêmes leur courroux qu’autant que le temps efface leur tristesse et détruit par là même leur colère. Mais dans les difficiles ce qui rend la colère persévérante, c’est la violence du désir qu’ils ont de se venger. C’est pourquoi le temps ne l’affaiblit pas ; il n’y a que le châtiment qui la calme en lui donnant satisfaction.
Objection N°3. Le Seigneur distingue dans la colère trois degrés (Matth., chap. 5), quand il dit : Celui qui se fâche contre son frère ; celui qui aura dit à son frère, Racha ; celui qui aura dit à son frère, Fat. Ces degrés ne se rapportent pas aux différentes espèces que distingue Aristote. Il semble donc que la distinction de ce philosophe ne vaille rien.
Réponse à l’objection N°3 : Les degrés de la colère que le Seigneur distingue, n’appartiennent pas aux différentes espèces de cette passion, mais ils caractérisent les divers développements de l’acte humain. En effet, la première chose c’est que l’acte soit conçu dans le cœur de l’homme, et c’est pour ce motif qu’il dit : Celui qui se fâche contre son frère. La seconde c’est qu’on manifeste extérieurement ce que l’on pense par des signes sensibles avant d’en venir à l’effet, et c’est pour cela qu’il ajoute : Celui qui aura dit à son frère, Racha. Cette interjection est l’expression de la colère. La troisième c’est que quand le péché a été conçu intérieurement il se produit par un effet. L’effet de la colère consiste à nuire à autrui dans un but de vengeance. Or, le moindre tort qu’on puisse lui faire est celui qu’on lui cause par paroles. C’est pourquoi il est dit : Celui qui aura dit à son frère, Fat. Ainsi il est évident que le second de ces degrés ajoute au premier, et le troisième aux deux autres. Par conséquent si le premier péché est mortel, dans le cas dont le Seigneur parle, comme nous l’avons dit (art. 3, Réponse N°2), à plus forte raison les autres. C’est pourquoi, à chacune de ces fautes, il y a des choses correspondantes qui appartiennent à la condamnation. Ainsi, pour le premier degré, il y a le jugement qui est ce qu’il y a de moindre, parce que, comme le dit saint Augustin (De serm. Dom., liv. 1, chap. 9), dans le jugement il y a encore lieu de se défendre ; pour le second il y a le conseil, dans lequel les juges confèrent entre eux sur le supplice qu’il faut imposer ; enfin, dans le troisième on parle de la géhenne du feu, qui est la damnation certaine.
Mais c’est le contraire. Némésius (Lib. de nat. hom., chap. 21) dit qu’il y a trois espèces d’irascibilité : la colère qu’on appelle le fiel, la manie qui reçoit le nom de folie, et la fureur. Ces trois choses paraissent être les mêmes que les précédentes. Car il dit que la colère proprement dite est ce qui commence et ce qui excite le mouvement, ce qu’Aristote attribue aux emportés ; il désigne sous le nom de manie celle qui est permanente et qui vieillit, ce qu’Aristote attribue à ceux qui sont moroses ; enfin il appelle fureur la colère qui attend le moment du supplice, ce que le philosophe attribue aux difficiles. Saint Jean Damascène admet la même division (De orth. fid., chap. 16). La distinction d’Aristote est donc convenable.
Conclusion C’est avec raison qu’Aristote distingue trois sortes d’hommes irascibles, les emportés, les moroses et les difficiles.
Il faut répondre que cette distinction peut se rapporter ou à la passion de la colère ou au péché de la colère lui-même. Nous avons vu comment elle se rapportait à cette passion, en traitant ce sujet (1a 2æ, quest. 46, art. 8). Némésius et saint Jean Damascène sont les auteurs principaux qui en ont fait l’application à ce point de vue. Maintenant nous avons à considérer la distinction de ces espèces, selon qu’elles se rapportent au péché de la colère, comme le fait Aristote. Or, le dérèglement de cette passion peut être considéré de deux manières : 1° D’après l’origine même de la colère, et c’est ce qui regarde les emportés, qui se fâchent trop rapidement et pour une cause quelconque. 2° D’après la durée de la colère, parce que la colère persévère trop longtemps ; ce qui peut arriver de deux manières : 1° Parce que la cause de la colère, c’est-à-dire l’injure reçue, reste trop longtemps dans la mémoire. On en conçoit alors une longue tristesse, et c’est ce qui fait qu’on est morose ou chagrin. 2° Le même effet résulte de la vengeance elle-même que l’on recherche avec obstination, et c’est ce qui caractérise les difficiles ou les fâcheux, qui ne se calment pas, tant que leur adversaire n’est pas puni.
Article 6 : Doit-on mettre la colère au nombre des vices capitaux ?
Objection N°1. Il semble qu’on ne doive pas mettre la colère au nombre des vices capitaux. Car la colère vient de la tristesse. Or, la tristesse est un vice capital que l’on désigne sous le nom de dégoût (acedia) (Le dégoût empêchant le travail, on le désigne vulgairement sous le nom de paresse.). Donc on ne doit pas faire de la colère un vice capital.
Réponse à l’objection N°1 : Cette tristesse qui produit la colère n’est pas le plus souvent le vice du dégoût ou de la paresse, mais c’est la passion de la tristesse qui résulte de l’injure qu’on a reçue.
Objection N°2. La haine est un péché plus grave que la colère. On doit donc plutôt la mettre au nombre des vices capitaux.
Réponse à l’objection N°2 : Comme on le voit d’après ce que nous avons dit (1a 2æ, quest. 84, art. 3 et 4), il appartient à l’essence du vice capital d’avoir une fin très désirable, afin que le désir qu’on en a fasse faire beaucoup de péchés. Or, la colère qui désire le mal en vue du bien, a une fin plus désirable que la haine qui recherche le mal pour le mal lui-même. C’est pourquoi la colère est plutôt que la haine un vice capital.
Objection N°3. Sur ces paroles (Prov., chap. 29) : L’homme colère provoque les querelles, la glose dit (ord.) : La colère est la porte de tous les vices ; quand elle est fermée, toutes les vertus sont intérieurement en repos ; mais quand elle est ouverte, l’esprit est armé pour toute espèce de forfaits. Or, aucun vice capital n’est le principe de tous les péchés, mais seulement de quelques-uns qui sont déterminés. On ne doit donc pas mettre la colère au nombre des vices capitaux.
Réponse à l’objection N°3 : La colère est appelée en général la porte des vices par accident, c’est-à-dire qu’elle écarte ce qui leur fait obstacle, en empêchant le jugement de la raison qui éloigne l’homme du mal. Mais directement, et par elle-même, elle est la cause de quelques vices spéciaux qui sont issus d’elle.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire (Mor., liv. 31, chap. 17) met la colère au nombre des vices capitaux.
Conclusion La colère est un vice capital puisqu’il y a une foule de vices différents qui en proviennent.
Il faut répondre que, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (1a 2æ, quest. 84, art. 3 et 4), on appelle vice capital celui qui en produit une multitude d’autres. Or, il y a beaucoup de vices qui peuvent naître de la colère pour une double raison : 1° Par rapport à son objet qui de sa nature est très désirable, car on recherche la vengeance en vue du juste ou de l’honnête, dont la dignité est un attrait, comme nous l’avons vu (art. 4). 2° D’après son impétuosité qui pousse avec précipitation l’esprit à faire toutes sortes de choses déréglées. D’où il est évident que la colère est un vice capital.
Article 7 : Est-il convenable de considérer comme issus de la colère, la querelle, l’enflure de l’esprit, la contumélie, la clameur, l’indignation et le blasphème ?
Objection N°1. Il semble que ce soit à tort qu’on désigne comme issus de la colère, la querelle, l’enflure de l’esprit, la contumélie, la clameur, l’indignation et le blasphème. Car saint Isidore dit que le blasphème est produit par l’orgueil (Lib. comment. in Deut., chap. 16). On ne doit donc pas en faire un enfant de la colère.
Réponse à l’objection N°1 : Le blasphème que l’on fait de propos délibéré provient de l’orgueil de l’homme qui s’élève contre Dieu, parce que, comme le dit l’Ecriture (Ecclésiastique, 10, 14) : Le commencement de l’orgueil de l’homme, c’est d’apostasier Dieu ; c’est-à-dire, que s’éloigner du respect dû à Dieu, c’est la première partie de l’orgueil et c’est de là que vient le blasphème. Mais le blasphème que l’on prononce par suite de l’émotion de l’âme est l’effet de la colère.
Objection N°2. La haine naît de la colère, comme le dit saint Augustin (Ep. 211). On devrait donc la compter parmi les vices qu’elle produit.
Réponse à l’objection N°2 : La haine, quoiqu’elle naisse quelquefois de la colère, a cependant une cause antérieure d’où elle vient plus directement ; c’est la tristesse ; comme l’amour naît au contraire de la joie. Mais la tristesse porte tantôt à la colère et tantôt à la haine. Par conséquent il a été plus convenable qu’on fît venir la haine du dégoût ou de la tristesse que de la colère.
Objection N°3. L’enflure de l’esprit paraît être la même chose que la superbe. Or, la superbe n’est produite par aucun vice, elle est au contraire leur mère à tous, comme le dit saint Grégoire (Mor., liv. 31, chap. 17). On ne doit donc pas considérer l’enflure comme issue de la colère.
Réponse à l’objection N°3 : L’enflure de l’esprit ne se prend pas ici pour l’orgueil, mais pour l’effort audacieux que fait l’homme qui cherche à se venger. Or, l’audace est un vice opposé à la force.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire a déterminé lui-même ces vices (loc. cit.), comme étant les enfants de la colère.
Conclusion La querelle, l’enflure de l’esprit, la contumélie, la clameur, l’indignation et le blasphème sont les six vices issus de la colère.
Il faut répondre que la colère peut se considérer de trois manières. 1° Selon qu’elle est dans le cœur ; dans cet état il y a deux vices qu’elle produit. L’un se rapporte à celui contre lequel nous nous irritons et que nous considérons comme indigne de nous avoir fait une pareille injure ; c’est de là que vient l’indignation. L’autre se rapporte à nous-mêmes et consiste en ce que nous imaginons divers moyens de vengeance et que nous nous remplissons l’âme de ces pensées, d’après ces paroles de l’Ecriture (Job, 15, 2) : Le sage se remplira-t-il la poitrine de vent ? C’est ce qui produit l’enflure de l’esprit. 2° On considère la colère selon qu’elle s’exprime par la parole, et sous ce rapport il en résulte deux sortes de dérèglement. Le premier provient de ce que l’on fait voir sa colère d’après la manière dont on s’exprime, comme nous l’avons vu (art. 5, Réponse N°3) au sujet de celui qui dit à son frère, Racha. Alors a lieu la clameur, qui désigne un certain désordre et une certaine confusion dans le langage. L’autre dérèglement provient de ce qu’on se laisse aller à des paroles injurieuses, qui sont des blasphèmes quand elles attaquent Dieu et des contumélies quand elles blessent le prochain. 3° On considère la colère selon qu’elle en vient aux actes. A ce point de vue elle produit les querelles, et l’on comprend sous ce mot tous les torts que la colère peut causer au prochain par action.
Article 8 : Y a-t-il un vice opposé à la colère par défaut ?
Objection N°1. Il semble qu’il n’y ait pas de vice opposé à la colère qui provienne du défaut de cette passion. Car rien de ce qui rend l’homme semblable à Dieu n’est vicieux. Or, par là même que l’homme est absolument sans colère, il ressemble à Dieu qui juge avec tranquillité (Sag., 12, 18). Il ne semble donc pas que ce soit un vice d’être absolument sans colère.
Réponse à l’objection N°1 : Celui qui ne se fâche pas totalement, quand il doit le faire, imite Dieu, à la vérité, en ce qu’il manque de passion, mais il ne l’imite pas quant à la punition que Dieu inflige par son jugement.
Objection N°2. La privation de ce qui n’est utile à rien n’est pas un vice. Or, le mouvement de la colère n’est utile à rien, comme le prouve Sénèque dans son ouvrage sur la colère (liv. 1, chap. 12). Il semble donc que le défaut de colère ne soit pas vicieux.
Réponse à l’objection N°2 : La passion de la colère est utile, comme tous les autres mouvements de l’appétit sensitif, pour que l’homme exécute plus promptement ce que la raison commande. Autrement l’homme aurait en vain reçu l’appétit sensitif, quoiqu’il n’y ait rien que la nature fasse inutilement.
Objection N°3. Le mal de l’homme, d’après saint Denis (De div. nom., chap. 4), c’est d’être en dehors de la raison. Or, si l’on supprime tout mouvement de colère, le jugement de la raison reste encore intact. Le défaut de colère n’est donc pas un vice.
Réponse à l’objection N°3 : Dans celui qui agit avec ordre, le jugement de la raison n’est pas seulement cause du simple mouvement de la volonté, mais encore de la passion de l’appétit sensitif, comme nous l’avons dit (dans le corps de cet article.). C’est pourquoi comme la soustraction de l’effet est le signe de la soustraction de la cause, de même le manque de colère est une preuve qu’il y a aussi défaut de la part du jugement de la raison.
Mais c’est le contraire. Saint Chrysostome dit (Sup. Matth., hom. 11 in op. imperf.) que celui qui ne se fâche pas, quand il y a lieu, pèche. Car la patience, si elle est déraisonnable, sème les vices, favorise la négligence et invite au mal non seulement les méchants, mais encore les bons (Ce vice, qui n’a pas de nom particulier, est cette indulgence stupide qui fait tolérer tous les vices et tous les abus. Elle est très funeste au bien général, quand elle se trouve dans le chef d’une cité ou d’un Etat quelconque.).
Conclusion C’est un vice de ne pas ressentir cette colère qui résulte du jugement de la raison.
Il faut répondre qu’on peut entendre la colère de deux manières : 1 ° comme un mouvement simple de la volonté par lequel on inflige un châtiment non d’après la passion, mais d’après le jugement de la raison. Si on ne ressent pas cette colère, c’est sans aucun doute un péché. C’est ainsi que saint Chrysostome l’entend quand il dit (loc. cit.) que la colère qui est motivée, n’est pas une colère, mais un jugement. Car par la colère proprement dite on entend le mouvement de la passion. Ainsi quand on se fâche avec raison, cette colère n’est pas l’effet de la passion. C’est pourquoi on dit qu’on juge, mais on ne dit pas qu’on est irrité. 2° On prend la colère pour un mouvement de l’appétit sensitif qui est accompagné de passion et de transformation corporelle. Ce mouvement est nécessairement produit dans l’homme par la simple impulsion de la volonté : parce que l’appétit inférieur suit naturellement le mouvement de l’appétit supérieur, à moins que quelque chose ne s’y oppose. C’est pourquoi le mouvement de la colère ne peut faire totalement défaut dans l’appétit sensitif, sinon par la soustraction ou la débilité du mouvement de la volonté. C’est ce qui fait que le défaut de la passion de la colère est conséquemment vicieux, comme le défaut de mouvement volontaire quand il s’agit de punir selon le jugement de la raison.

References: art. 2
 art. 1
 art. 1
 art. 1
 art. 8
 art. 3
 art. 3