Source: http://axl.cefan.ulaval.ca/asie/kazakhstan-2HST.htm
Timestamp: 2020-08-12 00:47:26+00:00

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Kazakhstan: 2) Données historiques
L'histoire première des Kazakhs a commencé vers les IIIe et IIe millénaires avant notre ère. C'était l'époque de la grande expansion sur ce territoire des Aryens dont la langue puisait ses racines dans la famille indo-européenne, notamment dans le groupe indo-iranien; leur religion était celle de Zoroastre. Au VIe siècle avant notre ère, l’Empire perse acquit un caractère multiculturel, car il était peuplé non seulement de Perses, mais aussi de Grecs, de Juifs, de Mèdes, etc. La Perse connut alors une certaine hellénisation, y compris dans la langue, car les souverains qui régnaient sur l’ancien empire achéménide étaient d’origine grecque. De nombreux mots provenant des langues avoisinantes, telles que l'araméen et le grec, furent introduits dans la langue persane.
2 Turquification et islamisation
Le territoire du Kazakhstan fut au cœur de la construction et de l’effondrement des empires des steppes: confédération scythe (VIIIe - IIe siècle avant notre ère) et empire des Huns hephthalites. Au premier millénaire avant notre ère, les tribus kazakhes se différencièrent en fonction de leurs occupations: les nomades guerriers s'étendirent sur une grande partie du Kazakhstan actuel, alors que les nomades sédentarisés se concentrèrent dans le Sud. Entre le IIe et le Ve siècle de notre ère, le territoire de l'actuel Kazakhstan se retrouva une possession des Sassanides perses, puis des Huns blancs venus des confins de la Chine.
2.1 La turquification
Vers le VIe siècle, les populations persanes furent contraintes de s'assujettir aux Göktürk, un peuple turcophone qui avait régné sur la Mongolie et l'Asie centrale avant de prendre de l'expansion vers la mer Caspienne, donc au Kazakhstan, en Ouzbékistan et au Turkménistan. Les Göktürk parlaient le göktürk, appelé aussi le vieux turc. C’est ainsi que les habitants de la région passèrent des langues iraniennes aux langues turques, dont le kazakh, l’ouzbek, le turkmène, etc. Tout comme les autres langues de la famille altaïque, la langue kazakhe demeura toujours influencée par les langues d’origine iranienne (persan ou farsi, tadjik, etc.). Cependant, certaines langues iraniennes résistèrent, comme en témoigne la langue tadjike parlée aujourd'hui au Tadjikistan et dans certaines régions de l'Ouzbékistan. Peuplée par des tribus nomades turques à partir du VIIIe siècle, la région fut dominée par les Turcs, ce qui explique la turquification des habitants de cette région d'Asie centrale.
2.2 L'islamisation
Aux VIIIe et IXe siècles, les Arabes conquirent des parties du sud du Kazakhstan et y introduisirent l'islam, mais sans réussir à islamiser tout le territoire. En effet, l'islam prit place d'abord dans le sud du Turkestan, avant de se répandre très lentement au nord.
Le mot kazakh serait apparu au XIIIe siècle dans un dictionnaire turco-arabe. II signifiait «homme libre» (indépendant), «vagabond» (nomade) ou «exilé» (fuyard). L'origine de ce mot était d'ordre social et ne référait à aucune appartenance ethnique: le «Kazakh» était un individu libre qui avait quitté son peuple au profit de la liberté. Collectivement, les Kazakhs étaient des groupes de nomades refusant de reconnaître un État en particulier et menant la guerre contre celui-ci. Il ne faut pas confondre les Kazakhs, un peuple musulman et turcophone, avec les Cosaques (du russe kazakh), un peuple de religion orthodoxe et de langue slave. Les Cosaques furent des cavaliers issus de l'une des composantes historiques du peuple russe et apparurent vers le XIVe siècle sur les confins méridionaux et orientaux de la Moscovie, dans un territoire limité par le Don, le Dniepr, le Kouban et l'Oural. Les deux communautés les plus importantes furent les Cosaques du Don, qui appartenaient au groupe linguistique grand-russien (russe), et celle des Cosaques du Dniepr, ou Zaporogues, rattachés au groupe petit-russien (ukrainien).
Les Kazakhs vécurent sur le territoire du Kazakhstan où apparurent et disparurent de nombreuses peuplades et plusieurs États dont les armées conquirent de vastes parties de territoires. C'est au Kazakhstan que passait la grande «Route de la soie» en provenance des Indes et de la Chine, puis de l'Asie centrale vers l'Europe; il s'agissait d'un vaste réseau de multiples routes praticables en fonction de la situation politique et des conditions climatiques. Cette terre fut donc un véritable pont entre l'Asie et l'Europe.
La conquête de la Chine par les Mongols débuta pendant le règne de Gengis Khan (de 1206 à 1227) et s’acheva sous celui de son petit-fils, Kubilai Khan (de 1260 à 1294) lorsque ce dernier élimina la dynastie Song du Sud en 1276 et détruisit la dernière poche de résistance chinoise en 1279.
Les Kazakhs furent donc absorbés par l’immense Empire mongol de Gengis Khan, connu sous le nom de «Horde d'or». Gengis Khan détruisit en 1218 Otrar, la ville mythique des Kazakhs. La Horde d'or contribua largement à propager l'islam parmi les Kazakhs et d'autres tribus de l'Asie centrale. À la mort de Gengis Khan en 1227, l'Empire comprenait, outre la Mongolie, une partie du nord de la Chine (royaume des Jin) et une partie de la Transoxiane et de la Bactriane (les steppes à l'est de la mer Caspienne).
Vers 1300, les khanats de l'Empire mongol se morcelèrent, peu de temps après la mort de Kubilan Khan qui régna de 1271 à 1294. Cet empereur était connu en Occident, car c'est à sa cour que résida, plusieurs années durant, le Vénitien Marco Polo, l'auteur du récit Le Devisement du monde, qui décrivait sous de nombreux aspects la Chine à l'époque de Kubilai. Le grand empire des Mongols se scinda : le khanat de la Horde d'or (en plus réduit), le khanat de Djaghataï, l'Ilkhanat de Perse et le Khaganat de Yuan.
Dans la seconde moitié du XVe siècle, les premiers khanats (dirigés par un khan) se formèrent, mais sans constituer d'entité politique. Les khanats kazakhs se faisaient constamment la guerre tout en pillant systématiquement les populations locales. Les querelles intestines et le système féodal freinèrent le développement de l'économie et de la culture tout en affaiblissant la capacité de défense des États kazakhs.
Le peuple kazakh actuel naquit du métissage des Mongols et des Turcs. Le cheval était le premier parmi les animaux domestiques des Kazakhs; c'était une sorte de «médiateur entre deux mondes» (la vie et la mort). Un proverbe kazakh dit que «le cheval et la mélodie sont les deux ailes du Kazakh». On peut affirmer que le peuple kazakh naquit du métissage des Mongols et des Turcs.
3 Le protectorat russe
Afin de se défendre contre les Chinois, les Mongols et les Kalmouks de la Volga, les Kazakhs se tournèrent vers les Russes. Les incursions russes commencèrent au XVIe siècle lorsque les Cosaques, qui furent le vecteur de la pénétration russe en Sibérie et en Asie centrale, s’installèrent sur les rives du fleuve Oural. Les Kazakhs subirent dès le début du XVIIIe siècle la domination de la Russie qui encouragea l’installation des colons russes et ukrainiens dans la région.
La politique kazakhe de la Russie s’organisa en deux principales phases. L’une, de conquête, se déroula de 1730 à 1873; elle commença par la vassalisation de la région. La domination russe sur les Kazakhs s’affirma par la suite avec la construction de forteresses sur le fleuve Syr-Darya au sud du Kazakhstan.
3.1 La seconde islamisation
Sous son règne (1762 à 1796), l'impératrice de Russie, Catherine II, pratiqua une politique de répression militaire, de stimulation des intérêts économiques des Kazakhs en Russie, et d'expansion culturelle et idéologique russe. Elle envisagea l'islamisation des Kazakhs par les Tatars de la Volga comme l'un des moyens de contrôle idéologique. L’ensemble du peuple kazakh ne fut définitivement intégré à l’empire des tsars qu’en 1873, après la soumission du khanat de Khiva. La conquête de l’Asie centrale fut le dernier volet de l’expansion russe. Ce fut une colonisation «par continuité géographique» faite au nom de l’État tsariste.
En 1784, Catherine II publia un oukase pour promouvoir la construction massive de mosquées, de médersas et de caravansérails dans les steppes kazakhes sous le contrôle des Tatars. En 1789, la première autorité spirituelle musulmane russe fut créée à Oufa, dont l'un des buts les plus importants était de propager l'islam parmi les Kazakhs nomades. L'islamisation complète du Kazakhstan ne remonte qu'au début du XIXe siècle. Le nomadisme séculaire des Kazakhs avait laissé jusque là peu de prise à l'islam. Ce sont essentiellement des mollahs tatars itinérants qui, de village en village, propagèrent une certaine forme de soufisme en détournant, assez superficiellement, les peuplades kazakhes du chamanisme qu'ils pratiquaient. C'est pourquoi les Kazakhs n'ont pas la réputation d'être de fervents musulmans. Au début du XIXe siècle, l'islam était devenu la religion dominante dans les steppes kazakhes.
À la conquête politique succéda alors une phase de colonisation économique, surtout après le décret de 1889 qui organisait la libre installation de paysans russes au Kazakhstan. Plus d’un million de paysans slaves (russes et ukrainiens) et des Allemands de la Volga s’implantèrent au nord des steppes entre 1889 et 1914. Les tensions suscitées par la question agraire et la réquisition des musulmans pour le service militaire déclenchèrent la grande révolte de 1916. Les Kazakhs attaquèrent et tuèrent plusieurs milliers de colons européens. Le gouvernement du tsar répliqua par une sévère répression en expulsant près de 300 000 Kazakhs vers l’actuelle province chinoise du Xinjiang.
3.2 La russification
En matière de langue, la Russie tsariste adopta diverses mesures visant à propager le russe dans les territoires conquis en Asie centrale. La russification administrative fait référence à la centralisation croissante de la bureaucratie impériale russe qui était un processus en cours depuis au moins le règne de Nicolas I (de 1825 à 1855). Le tsar adopta un programme de russification qui visait à éliminer ou du moins à circonscrire les langues et les cultures des minorités, surtout dans la partie occidentale de l’empire où sévissaient des mouvements nationalistes. La fermeture d’écoles et de journaux s’accéléra, tout en pratiquant une campagne de russification de l’enseignement dans le but de renforcer la loyauté au tsar et à l’empire. C’est ainsi que l'administration tsariste n'utilisa que le russe, alors que des écoles furent ouvertes à la fois pour les enfants russes et les «autochtones» afin de faire utiliser par ces derniers la langue russe.
La centralisation administrative l'Empire russe impliquait inévitablement un fort degré de russification, car le russe était la langue de la bureaucratie impériale et avait donc la priorité sur toutes les autres langues. L'avènement au trône d'Alexandre II (de 1855 à 1881) accentua la venue d'un État russe plus fort, plus moderne et plus centralisé, encore plus russifiant. Cependant, à la longue, la politique de russification poursuivie par Alexandre III (de 1881 à 1894), combinée aux contre-réformes, contribua à la diabolisation des Russes qui n'étaient plus perçus par les autres ethnies comme la voie du progrès et de la civilisation.
4 La période soviétique
En novembre 1917, le chef des Kazakhs, Ali Khan Boukeï, demanda l’autonomie pour son pays et forma un éphémère gouvernement nationaliste. L’Armée rouge vainquit en 1919-1920 les troupes russes contre-révolutionnaires réfugiées dans les steppes et occupa le Kazakhstan qui fut proclamé en 1920 République socialiste soviétique autonome des Kirghizes (RSSA).
4.1 L'industrialisation
Durant la période soviétique, la poursuite de l’immigration russe et l’industrialisation dans le cadre de l’économie planifiée de l’URSS eurent pour effet de rendre la population kazakhe minoritaire sur son territoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la république du Kazakhstan, éloignée du front de l’Ouest, accueillit de nombreuses usines russes. En 1954, le gouvernement soviétique de Khrouchtchev lança le programme «Terres vierges et inoccupées» afin d’accroître rapidement la superficie de terres ensemencées en Sibérie occidentale et au Kazakhstan, ce qui eut pour effet de faire arriver près de deux millions de Russes au Kazakhstan.
En six ans, ceux-ci défrichèrent 25 millions de terres agricoles au Kazakhstan. L'immigration russe réduisit la proportion de Kazakh à 29 % de la population de la région en 1962; ce taux avait presque doublé pour atteindre 53 % en 2001. Pivot géostratégique entre la Russie et l’Asie, le Kazakhstan devint une place forte militaire et nucléaire (quatrième puissance atomique de l’ex-URSS). C’est au Kazakhstan que se déroula la majeure partie des essais nucléaires soviétiques, notamment dans les environs de Semeï.
4.2 La soviétisation
Tout citoyen non russe qui souhaitait poursuivre une carrière au-delà des frontières de sa république d'origine devait donc posséder une connaissance approfondie de la langue russe. Ainsi, la soviétisation devait ainsi entraîner une certaine russification plus ou moins grande, selon les circonstances et les individus. Au-delà de la simple utilisation de la langue russe, la soviétisation cherchait aussi à créer une identité non ethnique entièrement nouvelle: un Homo sovieticus, dont l'idéologie se devait d'être façonnée par les paradigmes de la société russo-soviétique.
Sur le plan linguistique, entre 2 % et 5 % des Russes parlaient le kazakh, bien que la majorité des Kazakhs pouvait parler le russe. Par ailleurs, selon les évaluations démolinguistiques de l'époque, quelque 40 % de la population kazakhe ne parlait pas couramment le kazakh. Les écoles reflétaient aussi la domination de la langue russe. On comptait deux fois plus d'écoles primaires russes que d'écoles kazakhes. Avant l'indépendance, tout l'enseignement supérieur se donnait massivement en russe et le kazakh n'était la langue de l'instruction que pour seulement 17,6 % des étudiants. La langue des affaires demeurait le russe et, pour bien des Kazakhs, leur langue maternelle était reléguée au rang de «langue seconde».
Comme en Ukraine et en Biélorussie, les soixante-dix ans du régime soviétique ont fait reculer considérablement la langue kazakhe. Encore aujourd'hui, tout le monde parle russe au Kazakhstan. Dans les villes, les citoyens parlent plus volontiers le russe, alors que dans plusieurs villages seules certaines personnes des générations précédentes pratiquent encore le kazakh. Bref, les Kazakhs ont subi l'assimilation et la russification de leur langue nationale.
4.3 La loi soviétique sur les langues de 1989 (abrogée)
Dès le 22 septembre 1989, alors que personne ne pensait même pas à l'effondrement imminent de l'URSS, la «perestroïka» rendait néanmoins ce qui était impensable auparavant, c'est-à-dire la Loi de la République socialiste soviétique sur les langues, aujourd'hui abrogée. Cette loi sur les langues dans la RSS du Kazakhstan introduisait le concept de «langue d'État» ("государственный язык" = «gosudarstvennyy yazyk»). La langue kazakhe reçut le statut de «langue d'État», ce qui équivalait ailleurs à la notion de «langue officielle» ou à celle de «langue nationale», tandis que le russe obtint le statut de jure de «langue des relations interethniques» ("наравне с государственным официально применяется русский язык" = «yazyka mezhnatsional'nogo obshcheniya»). Le statut du russe, bien que «langue des relations interethniques», doit être employé «au même titre que celui de la langue officielle»:
Государственным языком Казахской ССР является казахский язык.
Русский язык в Казахской ССР является языком межнационального общения.
Статус казахского языка как государственного и статус русского языка как языка межнационального общения не препятствуют употреблению и развитию языков национальных групп, проживающих на территории Казахской ССР.
Le kazakh est la langue d'État de la RSS du Kazakhstan.
La RSS du Kazakhstan réalise la protection officielle du kazakh et fait preuve d'attention à l'égard de son utilisation active dans les organismes gouvernementaux et les organisations sociales, dans les institutions de l'Éducation nationale, de la culture, de la science, dans les services, les médias, etc.
Dans la RSS du Kazakhstan, la langue russe est la langue des relations interethniques.
La RSS du Kazakhstan garantit le libre fonctionnement de la langue russe au même titre que celui de la langue officielle.
La connaissance de la langue russe par les représentants de toutes les nationalités de la République répond à leurs intérêts fondamentaux.
Le statut du kazakh comme langue officielle et le statut du russe comme langue des relations interethniques n'empêchent pas l'utilisation et le développement des langues des groupes nationaux habitant le territoire de la République.
Le tour de force était de rendre formellement, c'est-à-dire de jure, le kazakh en tant que «langue officielle», alors que le russe serait officiel de facto. L'une des langues est officielle par la loi, l'autre, dans les faits. Ainsi, l'adoption de la Loi de la République socialiste soviétique kazakhe du 22 septembre 1989 sur les langues en RSS de Kazakhstan (Закон Казахской Советской Социалистической Республики от 22 сентября 1989 года О языках в Казахской ССР) suscita évidemment la grogne chez les Russes du Kazakhstan, même si la loi ne changeait en rien les pratiques linguistiques au Kazakhstan, sauf pour le symbole.
L'article 8 de la Loi sur les langues de 1989 autorisait l'emploi également, en plus du kazakh et du russe, des «langues des groupes nationaux de la République» comme langues de travail pour les organismes du pouvoir politique et de l'administration:
Le kazakh, le russe et les langues des groupes nationaux de la République sont les langues de travail des organismes du pouvoir politique et de l'administration, de la protection publique, des organisations sociales et des entreprises de la RSS du Kazakhstan.
Selon les termes de la Loi sur les langues de 1989, tout le travail de gestion administrative devait se faire en kazakh et en russe, et la connaissance des deux langues était une condition essentielle pour obtenir un emploi dans l'administration publique et dans les services de santé. L'objectif était de revaloriser le kazakh au même rang que le russe et lui donner un prestige qu'il avait perdu. De plus, la connaissance du kazakh devenait une exigence pour tout poste de cadre au sein de l'appareil de l'État.
Quant à la toponymie, l'article 27 de la Loi sur les langues de 1989 préconisait de préférence la langue kazakhe, mais les inscriptions pouvaient être accompagnées d'une version en russe et, le cas échéant, aussi en d'autres langues:
Dans la RSS du Kazakhstan, chaque localité, rue, place et autre entité territoriale possède une seule appellation traditionnelle, de préférence en kazakh, et celle-ci est reproduite en d'autres langues, conformément aux règles en vigueur.
Les dénominations des institutions, des entreprises, des organisations et de leurs subdivisions se font en kazakh et sont accompagnées d'une version en russe et, le cas échéant, aussi en d'autres langues.
Les articles 13 et 14 de la Loi sur les langues de 1989 admettaient que la procédure judiciaire se déroule «en kazakh ou en russe ou dans la langue de la majorité de la population d'une localité donnée»:
La procédure judiciaire dans la RSS du Kazakhstan se déroule en kazakh ou en russe ou dans la langue de la majorité de la population d'une localité donnée.
Il est garanti aux parties, qui ne possèdent pas la langue dans laquelle se déroule la procédure judiciaire, le droit de prendre pleinement connaissance des pièces du procès et de participer aux activités judiciaires par l'entremise d'un interprète et le droit d'intervenir au procès dans leur langue maternelle.
Les documents de l'instruction et du procès prévu selon les règles établies sont remis aux parties dans une traduction dans une langue qu'elles connaissent.
La procédure des tribunaux administratifs se déroule en kazakh ou en russe ou dans la langue de la majorité de la population d'une localité donnée.
L'assistance d'un interprète aux personnes qui ne possèdent pas la langue de la procédure est garantie.
En éducation, la loi reconnait le libre choix de la langue d'enseignement, que ce soit en kazakh, en russe ou dans une autre langue:
La RSS du Kazakhstan garantit le droit de chaque citoyen au libre choix de la langue de l'enseignement.
Ce droit assure la création d'un large réseau d'établissements préscolaires et d'écoles avec enseignement en kazakh et aussi en russe ou dans une autre langue compte tenu des intérêts des nationalités habitant une localité donnée; ce droit est assuré aussi par la réalisation d'une politique tendant à la propagation de la pratique héritée et continue de l'enseignement dans la langue maternelle comme manière d'implanter des pratiques stables dans le domaine de la culture et des traditions nationales.
Dans les écoles d'enseignement général, dans les écoles professionnelles et techniques, dans les établissements secondaires spécialisés et dans les établissements d'enseignement supérieur, le kazakh et le russe sont des matières obligatoires et font partie de la liste des disciplines du diplôme de fin d'études (pour ceux qui ont suivi le cursus complet).
Dans les établissements scolaires professionnels et techniques, secondaires spécialisés et dans les établissements d'enseignement supérieur de la RSS du Kazakhstan, la formation et l'enseignement se font en kazakh et en russe, indépendamment de l'autorité de tutelle de l'établissement scolaire. De plus, on prend sérieusement en considération le principe de l'héritage de la langue de formation et d'enseignement.
La formation des spécialistes en d'autres langues s'effectue selon les besoins de la République.
Cette Loi sur les langues établissait aussi que les diplômés des lycées spéciaux ou des établissements d'enseignement supérieur devaient former les étudiants dans la connaissance du kazakh à un niveau suffisant pour assumer plus tard leurs responsabilités professionnelles. Quelques moyens ont été prévus pour transposer la loi dans la réalité, mais dans les faits la loi est restée sans effet et ne fut à peu près pas appliquée.
À l'époque, alors que le Kazakhstan fait encore partie de l'URSS, la loi paraissait très libérale, sauf pour les russophones du Kazakhstan. Conforme à l'idéologie soviétique, la Loi sur les langues de 1989 préconisait le recours aux principes léninistes de l'égalité des droits des nations, le libre développement des langues et de la culture, l'amélioration des relations interethniques, le renforcement de «l'amitié entre les peuples», la coopération entre les peuples, les nationalités et les groupes nationaux vivant en RSS du Kazakhstan. Tout cela correspondait aux normes sur le statut linguistique des langues dites «tutélaires». Néanmoins, le principe de la construction d'un État national kazakh était posé, soit la nation du Kazakhstan, dont la pierre angulaire allait être la «langue d'État» ("государственный язык" = «gosudarstvennyy yazyk»), la langue officielle. Toutefois, cette loi avait été adoptée très rapidement et en grande partie improvisée. Elle allait devoir être révisée de fond en comble!
Il fallait ensuite reconstruire la «nation kazakhe», cette unité de citoyens issus de différentes nationalités. Cependant, pour faire partie de cette nation, il convient de maîtriser la langue officielle, le kazakh, car celle-ci serait à la base de toute construction de l'État, la seule pierre angulaire irremplaçable: l'État tout entier et tous ses citoyens pouvant parler la même langue. Le problème, c'est qu'en 1991 une bonne partie de la population ne parlait pas cette langue et ne s'identifiait pas à la nation kazakhe, mais à l'idéologie soviétique dans laquelle le russe occupait toute la place.
5.1 Le nationalisme linguistique
Le jour de la proclamation de l'indépendance, le 16 décembre 1991, le Parlement avait adopté la Loi constitutionnelle sur l'indépendance de l'État (1991) qui entrait immédiatement en vigueur et mettait l'accent sur «les citoyens de la République de toutes nationalités, unis par un destin historique commun avec la nation kazakhe [qui] forment avec lui le peuple unique du Kazakhstan, qui est le seul titulaire de la souveraineté et la source de pouvoir de l'État:
1) Les citoyens de la République de toutes nationalités, unis par un destin historique commun avec la nation kazakhe, forment avec lui le peuple unique du Kazakhstan, qui est le seul titulaire de la souveraineté et la source de pouvoir de l'État en république du Kazakhstan, exerce le pouvoir de l'État à la fois directement et par le biais d'organismes publics élus par elle sur la base de la Constitution et des lois de la république du Kazakhstan.
2) Les citoyens de la République, quels que soient leur nationalité, leur religion, leur appartenance à des associations publiques, leur origine, leur statut social et patrimonial, leur profession, leur lieu de résidence, ont des obligations et des droits égaux. Les personnes qui se trouvent sur le territoire de la république du Kazakhstan et qui ne sont pas ses citoyens jouissent des droits et libertés, et portent également les obligations établies par la Constitution, les lois et les traités internationaux de la république du Kazakhstan, à l'exception des exemptions établies par les lois et les traités internationaux de la République.
3) La violation de l'égalité civile est sanctionnée par la loi.
Cette loi constitutionnelle prônait avant tout le renouveau et le développement de la culture, des traditions et de la langue, le renforcement de la dignité nationale de la nation kazakhe:
1) Le renouveau et le développement de la culture, des traditions et de la langue, le renforcement de la dignité nationale de la nation kazakhe et des représentants des autres nationalités vivant au Kazakhstan constituent l'une des responsabilités les plus importantes de l'État.
2) La république du Kazakhstan vieille à satisfaire les besoins culturels, spirituels et linguistiques nationaux des Kazakhs vivant à l'étranger, protège leurs intérêts sur la base d'accords conclus avec les États dont ils sont citoyens.
Dans la pratique, les autorités kazakhes allaient prendre des années pour rendre à la langue nationale ses prérogatives par rapport à la langue russe.
- La tutelle russe sous surveillance
Puis le pays se situa parmi les premiers à signer les accords de la Constitution de la Communauté des États indépendants (CEI) et du commandement unique des forces stratégiques et conventionnelles. En 1992, le président Nazarbaïev redonna à la capitale, Alma-Alta, l'ancien nom turc qu'elle portait avant la conquête russe: Almaty. Le Kazakhstan mit en place une équipe gouvernementale nationaliste et s’engagea avec pragmatisme dans une transition en douce vers l’économie de marché et la recherche de la stabilité politique. La liberté de parole et de réunion fut accordée à tous les citoyens, sauf aux «extrémistes nationalistes», tant russes que kazakhs.
Toutes les activités susceptibles de fomenter des troubles ethniques furent interdites. Des relations étroites furent maintenues avec la Russie dans les domaines économiques, militaires et politiques. En mars 1992, les deux pays signèrent un accord octroyant à la Russie le contrôle du cosmodrome de Baïkonour (d'où sont partis le Spoutnik en 1957 et la fusée de Youri Gagarine en 1961), situé à proximité de la mer d’Aral, pour une durée de 99 ans, au prix de 115 millions de dollars US par an.
Depuis l’indépendance, plus aucun essai nucléaire n’a été effectué. Selon les termes du traité de 1992, le Kazakhstan devait détruire toutes ses armes nucléaires ou les transférer sous contrôle russe dans les sept années à venir.
- La Constitution kazakhe
Le nouvel État du Kazakhstan adopta sa Constitution en janvier 1993. Les premières élections parlementaires qui se sont tenues en mars 1994 accordèrent la majorité au parti du président Nazarbaïev. La détérioration de la situation économique provoqua la démission du premier ministre. La crise politique s’aggrava encore au début de l’année 1995 avec la décision de la Cour constitutionnelle d’invalider le scrutin de mars 1994 pour «vice de procédure». Le Parlement fut dissous par le président Nazarbaïev. Lors du référendum d’avril 1995, ce dernier obtint le prolongement de son mandat présidentiel jusqu’en 2001. La Constitution du 30 août 1995, adoptée par référendum se caractérise par un renforcement des pouvoirs du chef de l’État et par l’introduction du bicamérisme. Inspirée de la Constitution de la Ve République française, la Constitution kazakhe fixa les grandes lignes de la politique linguistique de l'État, ce qui orientera la rédaction de plusieurs lois à caractère linguistique.
En matière de langue, le kazakh est reconduit dans son statut de langue officielle ("memlekettik til", en kazakh = «langue d'État»), mais le russe n'est plus «la langue des relations interethniques», telle qu'il est stipulé à l'article 2 de la Loi sur les langues de 1989, mais plutôt, selon l'article 7 de la Constitution, «la langue «officiellement employée sur un pied d'égalité avec la langue kazakhe». En somme, le russe n'est pas formellement une langue officielle, mais il l'est dans les faits (de facto).
2) Dans les organismes de l'État et les collectivités locales, la langue russe est officiellement employée sur un pied d'égalité avec la langue kazakhe.
De plus, il a été inséré dans la Constitution un article 93 dans le chapitre «Dispositions finales et transitoires», qui se lit comme suit:
Afin de mettre en œuvre l'article 7 de la Constitution, le gouvernement, les représentants locaux et les organismes exécutifs, conformément à une loi spéciale, sont tenus de créer toutes les conditions organisationnelles, matérielles et techniques nécessaires à l'apprentissage libre et gratuit de la langue officielle par tous les citoyens de la république du Kazakhstan.
Cet article est prévu pour mettre en œuvre l'article 7; il fait référence à la future loi linguistique qui sera adoptée dans un délai de deux ans, soit la Loi sur les langues (1997). Ainsi, la Constitution oblige les autorités à organiser l’enseignement de la langue officielle, mais la loi linguistique de 1997 précisera qu’«il est du devoir de chaque citoyen de la république du Kazakhstan de maîtriser la langue officielle».
- La loi linguistique de 1997
Dès 1994, le président Nazarbaïev était intervenu pour dénoncer les «fausses espérances» de la Loi sur les langues de 1989 et qu'une nouvelle loi s'imposait. Il donna l'assurance à ses concitoyens que l'adoption d'une nouvelle politique entraînerait l'élimination de la discrimination basée sur la langue et la pleine égalité des deux langues, le kazakh et le russe, dans les questions d'emploi du domaine public. Deux seuls critères devaient compter dorénavant: «la compétence et la fidélité à la patrie». La première loi linguistique de 1989 avait été adoptée avant l'indépendance effective dans une atmosphère de frénésie et d'improvisation. D'ailleurs, le président du Kazakhstan, N. Nazarbaïev, a déclaré lui-même que la Loi soviétique sur les langues était «irréfléchie et hâtive».
Effectivement, le 24 janvier 1997, le Parlement adoptait la nouvelle Loi sur les langues, laquelle entrait en vigueur à l'été de cette même année. Avec cette loi, le gouvernement désirait créer l'espace linguistique optimal de l'État, dans laquelle la langue officielle, le kazakh, devait prendre la place qui lui revenait. Lors d'un de ses discours sur la politique linguistique, le président N.A. Nazarbaïev déclarait:
Мы должны приложить все усилия для дальнейшего развития казахского языка, который является главным фактором объединения всех казахстанцев. В то же время, создать благоприятные условия, чтобы представители всех проживающих в стране народностей могли свободно говорить, обучаться на родном языке, развивать его. Nous devons faire tous les efforts pour le développement de la langue kazakhe, qui est le principal facteur d'union de tous les Kazakhstanais. Dans le même temps, créer des conditions favorables pour que les représentants de toutes les nationalités vivant dans le pays puissent s'exprimer librement, étudier dans leur langue maternelle et la développer.
Depuis lors, dans l’attribution des emplois dans les services publics ou l’Administration, de même que dans l’allocation de crédits dans les secteurs de l’éducation et l’attribution de logements, les Kazakhs bénéficient d’un «traitement préférentiel» qui fait en sorte que les autres nationalités sont nécessairement désavantagées. Ces mesures semblent conformes à la politique de kazakhisation dont l'une des conditions de recrutement dans toute l'Administration publique consiste à parler la langue kazakh.
Dans ses discours ultérieurs, Nazarbaïev proposera souvent l'apprentissage de trois langues: le kazakh, le russe et l'anglais. Il s'agissait d'un projet culturel appelé «La Trinité des langues», mais cette notion avait cependant à la fois des partisans et des opposants.
En 1998, le président Nazarbaïev transféra la capitale Almaty (appelée auparavant Alma-Ata) au nord, à Tselinograd, appelée la «Cité des Terres vierges», une ville située beaucoup plus au centre. Il lui rendit, à elle aussi, son ancien nom kazakh, Akmola, signifiant «Mausolée blanc». Au bout d'un an, le président renomma la capitale Astana, ce qui veut simplement dire «capitale».
Le transfert de l'administration centrale d'Almaty à Astana semble être un signe de règlement de compte avec le passé soviétique dans la mesure où Almaty («Ville des pommes») était la capitale désignée par le Parti communiste soviétique de Moscou, de 1929 à 1997. Beaucoup pensent que le président Nazarbaïev craignait des visées territoriales russes dans le nord du Kazakhstan, où habitait une grande partie de l'importante minorité russe du pays. De toute façon, peu de gens furent disposés ou en mesure de défier l'autorité du chef de l'État.
- La corruption du régime
L'avenir économique du Kazakhstan semble être lié au pétrole et au gaz naturel, puisque le pays compte l'une des plus importantes réserves mondiales de gaz et de pétrole. Le Kazakhstan en regorge, notamment autour de la mer Caspienne. La technologie soviétique ne permettait pas d'exploiter adéquatement ces gisements, mais les technologies américaines et européennes, quant à elles, devraient assurer une production importante pendant les premières décennies du XXIe siècle. Des oléoducs et des gazoducs, dont le tracé fait actuellement l'objet d'âpres négociations, devraient acheminer ces hydrocarbures vers les marchés occidentaux.
Malheureusement, les problèmes concernant les droits de l’Homme sont nombreux au Kazakhstan; ils sont d’ailleurs décrits dans les rapports de Human Rights Watch, d’Amnistie Internationale, de l’OSCE ou encore du Département d’État américain. De plus, le pouvoir politique, l’Administration, la police et le monde des affaires semblent intimement liés au Kazakhstan. Ces secteurs sont caractérisés par une corruption généralisée, d'autant plus que le président Nazerbaïev et son clan règnent en maîtres absolus. Par ailleurs, la famille du président contrôle de larges parts de l’industrie, du commerce et même des médias. On ne se surprendra pas que, dans ces conditions, l'omniprésence de l'État dans la vie sociale et politique du Kazakhstan soit incontestée et incontestable. Aux yeux de nombreux observateurs, l'appareil de l'État et son fonctionnement semblent être pratiquement les mêmes qu'à l'époque du régime soviétique.
Noursoultan Nazarbaïev s'est vu accorder en 2010, officiellement contre son gré, le titre de «Père de la Nation», ce qui lui conféra des pouvoirs et une immunité à vie. Comme ses voisins d'Asie centrale, le président Nazarbaïev n'a pu s'empêcher d'imposer son culte de la personnalité. Dans la capitale Astana depuis 1997, il a fait construire une ville extravagante à coup de milliards en élevant des gratte-ciel plus ou moins biscornus, une pyramide, un musée à sa gloire personnelle, ainsi que d'autres bizarreries architecturales censées incarner la réussite moderne du Kazakhstan. Durant son règne, sa photo était omniprésente le long des routes et à la télévision, ainsi que ces célèbres citations qui étaient partout étalées dans les localités kazakhes. Le pays se classe tristement parmi les dix pays les plus corrompus de la planète.
- Le livre Kazakhstan - 2030
En 1997, le président Nazerbaïev a publié un ouvrage intitulé Kazakhstan - 2030 (en kazakh: Қазақстан - 2030), qui décrit au peuple l'avenir merveilleux qu'il connaîtra dans une trentaine d'années, à la condition de soutenir les choix du président actuel. Pour atteindre ses objectifs stratégiques, Nazerbaïev visait à atteindre le niveau des pays développés d'ici 2030 dans le but de rejoindre les vingt premiers pays les plus développés du monde. Dans la stratégie de réforme économique, la libéralisation du contexte politique semblait inextricablement liée. La mise en place d'une société compétitive devrait être davantage démocratisée, ce qui conduirait à terme à des élections équitables, au rôle des partis politiques, au parlement, au gouvernement, à la réforme judiciaire, à la liberté des médias et au rôle des femmes dans la société.
Ce texte est alors devenu l'ouvrage de référence dans tous les milieux officiels. Des affiches ornèrent les rues des villes, notamment la nouvelle capitale Astana. Un Kazakh sur trois aurait demandé l'organisation d'un référendum pour que le «leader de la nation» soit réélu sans opposition jusqu'en 2020. Paradoxalement, le dictateur s'y serait opposé sous prétexte que ce serait antidémocratique, bref le monde à l'envers pour cet homme qui muselait l'opposition et monopolisait les médias, mais qui craignait aussi qu'un mandat de dix ans sans élection puisse nuise à son image sur la scène internationale.
Noursoultan Nazarbaïev fut réélu avec plus de 90 % des voix en 2011 et en avril 2015 avec plus de 97 % des voix. Comme on pouvait s'y attendre, Nazarbaïev a fait l'objet de sévères critiques de la part des médias qui le qualifient de «dictateur». Celui-ci semble assumer ce qualificatif, puisqu'il qualifié lui-même son régime de «dictature éclairée».
- La Trinité des langues
En 2007, Nazerbaïev préconisa à nouveau le concept de «Trinité des langues» (en russe: "Триединство языков" = Triyedinstvo yazykov): le kazakh, le russe et l'anglais. Ce n'est certes pas la première fois que le président du Kazakhstan parlait de la «Trinité des langues». D'après ce dernier, l'expérience mondiale démontre que le succès est obtenu plus rapidement par les pays dont la population parle couramment plusieurs langues. Le président soutenait que le principal avantage de son pays est la multinationalité et le multilinguisme. Aujourd'hui, la connaissance de trois langues apparaît comme la clé du succès dans la société moderne. Bref, la question linguistique est plus que jamais d'actualité pour le Kazakhstan!
La politique de «Trinité des langues» fait partie d'une idéologie nationale visant à la formation et au développement d'un Kazakhstan plus «compétitif». Dans le journal North Kazakhstan, le directeur de l'Institut des langues et de littérature, le professeur Zhanar Talaspaeva, résumait ainsi en septembre 2016 ce concept d'enseignement trilingue en paraphrasant le président Nazerbaïev :
Политика триединства - часть национальной идеологии, нацеленной на становление и развитие конкурентоспособного Казахстана. Развивая три языка, мы не должны забывать о значимости государственного языка, который должен стать консолидатором народа Казахстана. Планируется, что уже к 2025 году казахский язык станет главенствовать во всех сферах жизни, станет языком повсеместного общения.
Соответственно иностранный язык, и в частности, английский, на котором говорит полмира, представляет собой язык успешной интеграции в мировую экономику, международного имиджа Казахстана. Важнейшим шагом на этом пути, играющим ключевую роль, явилось присоединение Казахстана к Болонскому соглашению. Теперь требования к владению иностранным языком обрели конкретные очертания в виде непосредственного контакта с зарубежными вузами на разных стадиях вузовской и послевузовской подготовки.
La politique de la Trinité fait partie d'une idéologie nationale visant à la formation et au développement d'un Kazakhstan compétitif. En développant trois langues, nous ne devons pas oublier l’importance de la langue officielle, qui devrait devenir un consolidateur du peuple du Kazakhstan. Il est prévu que, d'ici 2025, la langue kazakhe dominera dans tous les domaines de la vie, deviendra la langue de la communication universelle.
Un rôle important est joué dans la triade de la langue russe, qui contribue également à l'unité et au rassemblement de divers groupes sociaux et ethniques en un tout. En outre, la langue russe agit comme un moyen de communication interculturelle et de coopération internationale avec des partenaires stratégiques dans l'espace post-soviétique.
En conséquence, une langue étrangère, et en particulier l'anglais, qui est parlé par la moitié du monde, est la langue d'une intégration réussie dans l'économie mondiale, l'image internationale du Kazakhstan. L'étape la plus importante sur cette voie, jouant un rôle clé, fut l'adhésion du Kazakhstan à l'accord de Bologne. Désormais, les exigences de connaissance d'une langue étrangère ont trouvé des contours concrets sous la forme d'un contact direct avec les universités étrangères à différents stades de la formation universitaire et postuniversitaire.
Précisons que l'accord de Bologne, appelé officiellement «processus de Bologne», se veut un accord de rapprochement des systèmes d'études supérieures européens, un accord amorcé en 1998 et qui a conduit à la création en 2010 de «L'espace européen de l'enseignement supérieur», constitué de 48 États. Au Kazakhstan, une attention particulière devrait être accordée aux problèmes de formation du personnel dans la langue officielle, au développement des langues étrangères par les étudiants et le personnel enseignant. Chaque année, afin de développer l'enseignement multilingue et la formation des compétences linguistiques, des cours gratuits sur l'étude complémentaire des langues anglaise et kazakhe doivent être proposés au personnel enseignant et aux étudiants.
Pour le président N. A. Nazarbaïev, il est important de renforcer la composante scolaire du processus d'apprentissage. C'est pourquoi un programme de trilinguisme est mis en œuvre dans les universités. Cette approche garantirait la formation d'individus multilingues et multiculturels, tout en étant tolérante dans «un environnement d'interaction interculturelle». Certes, les autorités préconisent aussi ce trilinguisme pour des raisons économiques. Le président Nazerbaïev avait même prévu que, d'ici 2025, la langue kazakhe ("Қазақ тілі") dominerait dans tous les domaines de la vie et deviendrait la langue de la communication universelle. Rien de moins!
5.2 La réforme de l'écriture
En 2017, le président Nazerbaïev a chargé le gouvernement de commencer les préparatifs de la transition de l'alphabet kazakh (à base de cyrillique) vers l'alphabet latin. Le président lui-même l'a déclaré dans un article sur sa paternité dans le journal Egemen Kazakhstan:
Мы начнём подготовительную работу. Правительство должно составить график для перехода казахского языка на латиницу. [...] До конца 2017 года после консультаций с учёными и представителями общественности должен быть разработан единый стандарт нового казахского алфавита и графики на латинице. [Version russe] Nous allons commencer les travaux préparatoires. Le gouvernement devrait établir un calendrier de transition de la langue kazakhe vers l'alphabet latin. [...] Jusqu'à la fin de 2017, après consultation des scientifiques et des représentants du public, une norme unique pour le nouvel alphabet kazakh et les graphiques en latin devrait être élaborée.
Le passage à l'alphabet latin devrait être achevé d'ici 2025. Selon Nazerbaïev, la transition du Kazakhstan à l'alphabet cyrillique en 1940 était de nature politique:
Латинский алфавит использовали с 1929 по 1940 годы. В 1940 году 13 ноября был принят закон о переводе казахского языка с латинского алфавита на алфавит на основе русской графики. Таким образом, изменение казахского алфавита на тот или иной алфавит носило за собой политический смысл. [...] Сегодня дети в стенах школы учат английский язык и без проблем осваивают латинские буквы. Поэтому для молодого поколения не будет никаких проблем. Мы должны в 2018 году приступить к подготовке специалистов для обучения новому алфавиту и начать готовить учебники на латинице. В следующие два года мы должны провести организационные и методические работы. [Version russe] L'alphabet latin a été utilisé de 1929 à 1940. En novembre 1940, le 13 du mois, une loi a été adoptée sur la transition de la langue kazakhe de l'alphabet latin en un alphabet basé sur des graphiques russes. Ainsi, le passage de l'alphabet kazakh à l'un ou l'autre alphabet avait un sens politique. [...] Aujourd'hui, les enfants dans les murs de l'école apprennent l'anglais et s'initient aux lettres latines sans aucun problème. Par conséquent, pour la jeune génération, il n'y aura pas de problèmes. En 2018, nous devons commencer à préparer des spécialistes pour l'enseignement du nouvel alphabet et commencer à préparer des manuels en alphabet latin. Au cours des deux prochaines années, nous devons mener un travail d'organisation et de méthodologie.
Aujourd'hui, la version latine de l'alphabet kazakh est employée par les diasporas kazakhes en Turquie et dans un certain nombre de pays occidentaux, mais elle n'a pas de statut officiel. Il existe également un alphabet arabe pour le kazakh, qui est également principalement utilisé par les émigrants du Kazakhstan. Une variante de l'alphabet latin utilisé au Kazakhstan de 1929 à 1940 est connue sous le nom de Yanalif ou «nouvel alphabet turc». La transition vers l'alphabet latin au Kazakhstan a commencé à être discutée en 2007 à l'initiative du président Nazerbaïev.
Le changement d'alphabet ne peut être anodin, quel que soit le pays, parce que cela change radicalement les habitudes des citoyens dans l'écriture et la lecture. Le problème avec la langue kazakhe, c'est que l'alphabet latin compte moins de lettres que l'alphabet cyrillique: il faudra des combinaisons créatives avec des apostrophes pour rendre compte de tous les sons nécessaires à la langue kazakhe. La version kazakhe du cyrillique contient 33 lettres russes et neuf lettres kazakhes, tandis que l'écriture latine n'en a que 26. Le grand basculement doit être officiel d'ici 2025.
Les experts politiques y voient une étape pour affaiblir les liens historiques avec la Russie. Il s'agirait d'abandonner non seulement l'alphabet «russe», mais aussi l'influence que Moscou aime encore exercer sur sa cour postsoviétique en Asie centrale. Il y aurait également des raisons pratiques plus immédiates: l'espoir que les lettres latines faciliteraient la promotion de la modernisation dans un monde numérique.
Le nouveau président du pays, Qassym-Jomart Tokaev, a qualifié le changement progressif d'étape importante de la «modernisation spirituelle» du Kazakhstan, soulignant que «90% des informations dans le monde sont publiées en alphabet latin», ce qui est faux évidemment. Selon les médias de l'État, le gouvernement prévoit de dépenser environ 218 milliards de "tenges", soit environ 505 millions d'euros ou 595 millions de dollars US, aux différentes étapes de la transition. En avril, la Banque nationale du pays a émis de nouvelles pièces «réécrites». Une partie du programme consiste à utiliser un code pour convertir numériquement des éléments écrits en cyrillique en script latin. À partir de 2021, l'alphabet sera officiellement présenté au public. Les enseignants seront recyclés et commenceront à enseigner le nouvel alphabet l'année suivante, à partir de la première année et en ajoutant progressivement des groupes plus âgés.
Signalons que, sur les quatre autres anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale, le Kirghizistan et le Tadjikistan utilisent encore le cyrillique, tandis que l'Ouzbékistan et le Turkménistan utilisent l'alphabet latin. L'Azerbaïdjan est passé de l'alphabet cyrillique à l'alphabet latin en 1991, juste après la chute de l'Union soviétique, tandis que l'Ouzbékistan et le Turkménistan ont fait le changement en 1993. Évidemment, la décision du Kazakhstan peut également être considérée comme un pas pour se distancer de la Russie voisine. Bien que les autorités kazakhes se soient efforcées de souligner que la Russie reste un allié important pour le pays d'Asie centrale, il n'en demeure pas moins que les Russes considèrent ce changement comme un «coup dur», une façon pour les Kazakhs de se débarrasser de leur passé soviétique. Étant donné que le russe est considéré comme la «deuxième langue officielle» du pays, les symboles et les documents officiels resteront cependant bilingues: en kazakh avec des lettres latines et en russe avec l'alphabet cyrillique. Ce sera la troisième fois que le Kazakhstan change d'alphabet au cours des 100 dernières années.
5.3 La démission de Nazarbaïev
Contre toute attente, le président Nazarbaïev démissionna le 20 mars 2019, ce qui a donné lieu au Parlement de changer le nom de la capitale pour Noursoultan (litt. «sultan de lumière»). Réélu à quatre reprises avec une majorité écrasante lors d'élections jamais reconnues comme libres et justes par les observateurs internationaux, Nazarbaïev a exercé un contrôle total sur le pays pendant près de trois décennies, laissant peu de place à l'opposition ou à une presse libre.
Dirigé par le même chef autoritaire depuis l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, soit 28 ans, le Kazakhstan s'est donné un nouveau président en la personne de Kassym-Jomart Tokaïev, le successeur choisi par le parti au pouvoir au président Nursultan Nazarbaïev; le nouveau président a remporté 70,7% des voix. L'élection a été dénoncée comme «injuste» par des observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Quant à l'ancien président Nazarbaïev, il a annoncé qu'il cédait ses pouvoirs présidentiels à M. Tokaïev, tout en conservant ses fonctions de chef du Conseil de sécurité et du parti au pouvoir. En fait, Nazarbaïev garde le statut de «premier président» et de Elbasy («père de la nation»), avec un droit de véto et une immunité à vie. Il conserve en plus la présidence du Conseil national de sécurité, un organisme à portée constitutionnelle. Bref, Nazarbaïev conserve les principaux leviers du pouvoir du Kazakhstan.
La première mesure est de Kassym-Jomart Tokaïev fut de proposer de renommer la capitale Astana en Noursoultan, d'après le prénom du président Nazarbaïev; cette mesure fut approuvée le jour même par le Parlement. Tokaïev est un diplomate d'expérience et sinophile, ce qui n’est pas rien lorsqu’on s’apprête à diriger le Kazakhstan, mais sa formation ne lui a jamais fait prendre des décisions politiques. Sa longue fréquentation des chancelleries a fait de lui un personnage détaché des factions claniques et du monde des affaires kazakhes, qui se sont partagé les énormes richesses du sous-sol national, hydrocarbures et minerais en tête.

References: L'article 8
 l'article 27
 l'article 2
 l'article 7
 l'article 7
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