Source: http://jesusmarie.free.fr/1a2ae_q045.htm
Timestamp: 2017-10-24 00:13:14+00:00

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Question 45 : De l’audace
Après avoir parlé de la crainte nous avons maintenant à traiter de l’audace qui lui est contraire. — A cet égard quatre questions se présentent : 1° L’audace est-elle contraire à la crainte ? — 2° Quel est le rapport qu’il y a entre l’audace et la crainte ? — 3° De la cause de l’audace. — 4° De son effet.
Article 1 : L’audace est-elle contraire à la crainte ?
Objection N°1. Il semble que l’audace ne soit pas contraire à la crainte. Car saint Augustin dit (Quæst., liv. 83, quest. 31) que l’audace est un vice. Or, le vice est contraire à la vertu. Donc puisque la crainte n’est pas une vertu, mais une passion, il semble que l’audace ne lui soit pas contraire.
Réponse à l’objection N°1 : La colère, l’audace et les noms de toutes les passions peuvent se prendre en deux sens. 1° Ils peuvent signifier d’une manière absolue le mouvement de l’appétit sensitif vers un objet quelconque bon ou mauvais, et alors ils désignent simplement les passions. 2° Ils peuvent être employés en même temps pour exprimer ce que ce mouvement a de contraire à la raison, et ils désignent alors des vices. Saint Augustin parle de l’audace dans ce dernier sens, mais nous n’en parlons ici que dans le premier.
Objection N°2. Il n’y a qu’une chose qui soit contraire à une autre. Or, l’espérance est contraire à la crainte. Donc l’audace ne l’est pas.
Réponse à l’objection N°2 : Il n’y a pas plusieurs choses qui soient contraires au même objet sous le même rapport ; mais rien n’empêche que plusieurs ne lui soient contraires sous des rapports différents. Ainsi nous avons dit (quest. 23, art. 2, et quest. 40, art. 4) que les passions de l’irascible ont deux sortes de contrariété : l’une qui résulte de l’opposition du bien et du mal ; c’est ainsi que la crainte est contraire à l’espérance ; l’autre qui provient de l’opposition qu’il y a entre le mouvement par lequel on s’approche et celui par lequel on s’éloigne ; et c’est ainsi que l’audace est contraire à la crainte, le désespoir à l’espérance.
Objection N°3. Chaque passion exclut la passion qui lui est opposée. Or, ce que la crainte exclut, c’est la sécurité. Car saint Augustin dit (Conf., liv. 2, chap. 5) que la crainte est une précaution contre la sécurité. Donc c’est la sécurité et non l’audace qui est contraire à la crainte.
Réponse à l’objection N°3 : La sécurité ne signifie pas quelque chose de contraire à la crainte, mais seulement l’exclusion de cette passion. En effet on dit de celui qui ne craint rien qu’il est dans la sécurité ; par conséquent la sécurité est opposée à la crainte comme sa privation, tandis que l’audace l’est comme son contraire ; et comme le contraire renferme en lui la privation il s’ensuit que l’audace implique la sécurité.
Mais c’est le contraire. Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 5) que l’audace est contraire à la crainte.
Conclusion Puisque la crainte fuit le mal futur, tandis que l’audace affronte le danger, ces deux passions sont évidemment contraires l’une à l’autre.
Il faut répondre qu’il est dans l’essence des contraires d’être le plus possible éloignés l’un de l’autre, comme le dit Aristote (Met., liv. 10, text. 13). Or, ce qu’il y a de plus éloigné de la crainte c’est l’audace. Car la crainte fuit le mal futur parce qu’il est supérieur à celui qui le redoute, tandis que l’audace affronte le péril qui est imminent, parce qu’elle espère en triompher. D’où il suit qu’elle est manifestement contraire à la crainte.
Article 2 : L’audace est-elle une conséquence de l’espérance ?
Objection N°1. Il semble que l’audace ne soit pas une conséquence de l’espérance. Car l’audace se rapporte à ce qui est mauvais et redoutable, comme le dit Aristote (Eth., liv. 3, chap. 6 et 7), tandis que l’espérance se rapporte au bien, comme nous l’avons vu (quest. 40, art. 1). Donc ces deux passions ont des objets divers et ne sont pas du même ordre, par conséquent l’une ne résulte pas de l’autre.
Réponse à l’objection N°1 : Ce raisonnement serait concluant si le bien et le mal étaient des objets qui ne fussent pas ordonnés l’un par rapport à l’autre. Mais comme le mal est ordonné par rapport au bien, puisqu’il est postérieur au bien comme la privation est postérieure à l’habitude, il s’ensuit que l’audace qui affronte le mal est postérieure à l’espérance qui recherche le bien.
Objection N°2. Comme l’audace est contraire à la crainte, de même le désespoir à l’espérance. Or, la crainte n’est pas une conséquence du désespoir, puisque le désespoir même l’exclut, d’après Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 5). Donc l’audace ne résulte pas de l’espérance.
Réponse à l’objection N°2 : Quoique le bien soit absolument parlant antérieur au mal, cependant la fuite se rapporte au mal plus directement qu’au bien (Parce qu’on fuit le mal pour lui-même, tandis qu’on ne fuit le bien que pour le mal qui s’y trouve mêlé.), comme la poursuite a plutôt le bien pour objet que le mal : c’est pourquoi comme l’espérance est avant l’audace, de même la crainte (Qui est une fuite du mal.) est avant le désespoir (Qui est une fuite du bien trop difficile.) : et comme la crainte ne produit pas toujours le désespoir, mais seulement quand elle est très forte ; de même l’espérance ne produit pas toujours l’audace ; elle ne la produit que lorsqu’elle est très vive.
Objection N°3. L’audace a pour but un bien, c’est-à-dire la victoire. Or, il appartient à l’espérance de tendre vers un bien difficile. Donc l’audace est la même chose que l’espérance et par conséquent elle n’en est pas la suite.
Réponse à l’objection N°3 : L’audace, bien qu’elle ait pour objet le mal auquel se trouve uni le bien ou l’avantage de la victoire que se promet l’audacieux, se rapporte néanmoins au mal ; tandis que l’espérance se rapporte au bien avec lequel ce mal est uni. De même le désespoir a pour objet direct le bien qu’il fait et la crainte se rapporte au mal qui lui est adjoint. Ainsi donc, à proprement parler, l’audace n’est pas une partie de l’espérance, mais son effet, comme le désespoir n’est pas une partie de la crainte, mais un de ses effets. C’est pour cette raison que l’audace ne peut pas être une passion principale.
Mais c’est le contraire. Aristote dit (Eth., liv. 3, chap. 8) que ceux qui sont remplis d’espérance sont audacieux. Il semble donc que l’audace soit une conséquence de l’espérance.
Conclusion L’audace consistant à poursuivre ou à affronter un mal imminent et redoutable, elle est une conséquence de l’espérance et d’une espérance très vive.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit plusieurs fois (quest. 22), toutes ces passions de l’âme appartiennent à la puissance appétitive. Or, tout mouvement de la puissance appétitive revient à la poursuite ou à la fuite ; la poursuite et la fuite peuvent être absolues ou accidentelles ; il y a d’absolu la poursuite du bien et la fuite du mal. On peut accidentellement poursuivre le mal en raison du bien qui lui est adjoint et fuir le bien à cause du mal qui lui est uni. Et comme ce qui est accidentel, suit ce qui est absolu, il arrive que la poursuite du mal est une suite de la poursuite du bien (Le bien qui consiste dans la victoire qu’on s’attend à remporter.), et la fuite du bien une suite de la fuite du mal. Or, ces quatre effets appartiennent aux quatre passions. Car la poursuite du bien appartient à l’espérance, la fuite du mal à la crainte, la poursuite du mal qu’on redoute à l’audace et la fuite du bien (Ce bien est le bien difficile qui décourage, parce qu’on le croit impossible.) au désespoir. D’où il résulte que l’audace est une suite de l’espérance. En effet, par là même qu’on espère vaincre le mal qu’on redoute et qui est imminent, on l’attaque avec audace. Le désespoir suit au contraire la crainte, car si l’on désespère c’est qu’on craint les difficultés qu’offre le bien qui est l’objet de nos espérances.
Article 3 : Y a-t-il des défauts qui soient cause de l’audace ?
Objection N°1. Il semble que certains défauts soient cause de l’audace. Car Aristote dit (De Probl., prob. 4, sect. 27) que ceux qui aiment le vin sont forts et audacieux. Or, le vin produit le défaut de l’ivresse. Donc l’audace est produite par un défaut.
Réponse à l’objection N°1 : L’ivresse produit l’audace, non parce qu’elle est un défaut, mais parce qu’elle fait dilater le cœur et qu’elle exagère l’idée qu’on se fait de sa grandeur.
Objection N°2. Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 5) que ceux qui n’ont pas expérimenté le péril sont audacieux. Or, l’inexpérience est un défaut. Donc l’audace provient d’un défaut.
Réponse à l’objection N°2 : Ceux qui n’ont pas tenté les périls sont plus audacieux ; mais ce n’est pas là l’effet d’un défaut, ou plutôt ce n’est son effet que par accident, en ce sens que par suite de son inexpérience l’homme ne connaît ni sa faiblesse, ni la nature des périls qu’il doit affronter ; et par conséquent du moment où l’on n’a aucun motif de crainte il en résulte de l’audace.
Objection N°3. Ceux qui ont souffert des injustices ont l’habitude d’être plus audacieux ; telles sont les bêtes quand on les frappe, selon la remarque d’Aristote (Eth., liv. 3, chap. 8). Or, c’est un défaut que de souffrir ce qui est injuste. Donc l’audace est l’effet d’un défaut.
Réponse à l’objection N°3 : Comme le dit Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 5), ceux qui souffrent une injustice deviennent plus audacieux, parce qu’ils pensent que Dieu vient au secours de ceux qui sont ainsi victimes. Il est donc évident qu’aucun défaut ne produit l’audace sinon par accident, c’est-à-dire qu’il ne la produit qu’autant qu’il a une supériorité vraie ou supposée, qui lui vient d’un autre ou de lui-même.
Mais c’est le contraire. Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 5) que ce qui produit l’audace, c’est quand on a dans l’esprit une espérance de salut très prochaine et qu’on regarde le péril comme n’existant pas ou comme étant très éloigné. Or, ce qui contribue à un défaut ne sert qu’à éloigner l’espérance du salut ou à rapprocher l’idée du danger. Donc aucun défaut ne produit l’audace.
Conclusion Puisque aucun défaut ne peut produire l’espérance ni repousser par lui-même la crainte, il ne peut être en aucune circonstance la cause directe de l’audace ; il ne peut l’être que par accident.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), l’audace résulte de l’espérance et est contraire à la crainte. Par conséquent toutes les choses qui sont de nature à produire l’espérance ou à exclure la crainte sont cause de l’audace. Mais, comme la crainte, l’espérance et l’audace, par là même qu’elles sont des passions, consistent dans le mouvement de l’appétit et dans une certaine modification du corps, on peut considérer la cause de l’audace de deux manières, par rapport à l’espérance qu’elle provoque, ainsi que par rapport à la crainte qu’elle exclut. On peut la considérer 1° d’après le mouvement de l’appétit, 2° d’après le changement que le corps subit. Or, de la part du mouvement appétitif qui suit la perception, ce qui excite l’espérance à être audacieuse, ce sont toutes les choses qui font croire à l’homme qu’il peut remporter la victoire, soit par sa propre puissance, comme celui qui a la force du corps, l’expérience dans les périls, l’abondance des richesses, etc., soit par la puissance des autres, comme celui qui a beaucoup d’amis ou d’auxiliaires de toute nature, et surtout comme celui qui met sa confiance dans le secours de Dieu. C’est pour ce motif que ceux qui sont en bons rapports avec la divinité sont plus audacieux, selon la remarque d’Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 5). Ce qui exclut la crainte en ce sens, c’est l’éloignement de tout mal prochain ; par exemple, quand un homme n’a pas d’ennemis, quand il n’a nui à personne et qu’il ne se voit menacé d’aucun péril. Car ceux qui ont nui aux autres se voient toujours exposés aux plus grands dangers. — A l’égard des modifications du corps l’audace qui résulte de la provocation de l’espérance et de l’exclusion de la crainte a pour cause ce qui porte la chaleur au cœur. Ainsi Aristote dit (Lib. de part. animal., liv. 3, chap. 6) que ceux qui ont le cœur d’un petit volume sont très audacieux, et que ceux au contraire qui l’ont développé sont timides, parce que la chaleur naturelle ne peut échauffer autant un cœur volumineux qu’un cœur très petit, comme le feu ne peut échauffer aussi bien une grande maison qu’une petite. Il dit encore (Probl. 4, sect. 27) que ceux qui ont les poumons sanguins et très forts sont plus audacieux parce qu’il en résulte pour le cœur une grande chaleur. Il ajoute au même endroit que ceux qui aiment le vin sont plus audacieux, précisément parce que le vin les échauffe ; c’est ce qui nous a fait dire (quest. 40, art. 6) que l’ivresse contribue à accroître l’espérance ; car la chaleur du cœur repousse la crainte et produit l’espérance selon l’extension et le développement que reçoit cet organe.
Article 4 : Les audacieux sont-ils plus ardents au début qu’à la fin et au cœur du danger ?
Objection N°1. Il semble que les audacieux ne soient pas plus ardents au début de l’entreprise qu’au cœur du danger. Car le tremblement est l’effet de la crainte qui est contraire à l’audace, comme nous l’avons dit (quest. 44, art. 3 ; quest. préc., art. 1). Or, les audacieux tremblent quelquefois au début, comme le remarque Aristote (Probl. 4, sect. 27). Donc ils ne sont pas plus ardents au commencement que quand ils sont au milieu du danger.
Réponse à l’objection N°1 : Les audacieux tremblent, parce que la chaleur se retire des parties extérieures vers l’intérieur, comme chez ceux qui craignent ; mais dans les audacieux elle est attirée au cœur, tandis que chez ceux qui craignent elle se porte vers les régions inférieures.
Objection N°2. En ajoutant à l’objet on ajoute à la passion ; ainsi, comme le bien est aimable, ce qui est meilleur est plus aimable encore. Or, l’objet de l’audace étant ce qui est difficile, en ajoutant à la difficulté de l’objet on ajoute donc à l’audace. Et, comme le péril est plus ardu et plus difficile quand il est présent, il s’ensuit que l’audace doit toujours aller croissant.
Réponse à l’objection N°2 : L’objet de l’amour est le bien absolu ; par conséquent en ajoutant au bien on ajoute à l’amour. Mais l’objet de l’audace est composé de bien et de mal ; et le mouvement de l’audace vers le mal présuppose le mouvement de l’espérance vers le bien. C’est pourquoi si on ajoute seulement à la difficulté, et que le péril excède l’espérance, l’audace au lieu d’être excitée par lui sera affaiblie (Elle peut même être anéantie ; car du moment où l’on n’a plus d’espoir, on tombe dans le découragement.). Cependant quand l’audace existe, plus le péril qu’elle affronte est grand et plus l’audace est grande elle-même.
Objection N°3. Les coups qu’on reçoit provoquent à la colère. Or, la colère produit l’audace. Car Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 5 ; Eth., liv. 3, chap. 8) que la colère est audacieuse. Donc quand on est au milieu du péril et qu’on se sent frappé, il semble qu’on en devienne plus audacieux.
Réponse à l’objection N°3 : Les blessures ne produisent la colère qu’autant qu’on la suppose accompagnée d’une certaine espérance (C’est l’espérance de la vengeance, sans laquelle, au lieu d’entrer en colère, on tombe plutôt dans l’abattement.), comme nous le dirons (quest. suiv. art. 1). C’est pourquoi quand le péril est tel qu’on n’a aucune espérance d’en triompher, on ne s’irrite pas. Mais il est vrai que si la colère en résulte, l’audace en devient plus grande.
Mais c’est le contraire. Il est dit (Eth., liv. 3, chap. 7) que les audacieux courent et s’empressent avant l’approche du péril, mais qu’ils se retirent dès qu’il est arrivé.
Conclusion Les audacieux sont plus ardents dans les périls au début qu’à la fin, mais il en est tout autrement des hommes courageux qui affrontent de sang-froid les dangers.
Il faut répondre que l’audace étant un mouvement de l’appétit sensitif suit la perception de la faculté sensitive. Cette faculté ne pouvant comparer ni examiner tous les éléments qui font partie d’une chose, elle porte subitement son jugement. Or, il arrive quelquefois par suite de la soudaineté de la perception qu’on ne peut connaître toutes les difficultés qui se trouvent dans une affaire. Alors l’audace s’élève et nous porte à affronter le péril. Mais à peine s’est-on mis à l’œuvre qu’on trouve plus de difficulté qu’on ne pensait, et on commence à défaillir. Au contraire, la raison discourt sur toutes les causes qui rendent une affaire difficile. C’est pourquoi les hommes courageux qui agissent d’après ses inspirations paraissent d’abord peu empressés, parce qu’ils n’agissent pas par passion, ils s’avancent lentement et d’une manière raisonnée. Quand ils sont au milieu du danger ils ne rencontrent rien d’imprévu, et quelquefois les difficultés leur paraissent même moindres qu’ils n’avaient cru ; c’est ce qui fait qu’ils ont plus de persévérance. — On peut dire encore qu’ils n’affrontent les dangers qu’en vue de la vertu, et que leur volonté persévère dans le bien quels que soient les obstacles qu’ils rencontrent ; tandis que les audacieux ne se reposent que sur l’opinion (Cette opinion est ordinairement trompeuse, parce qu’elle n’est ni réfléchie ni calculée.) qui provoque l’espérance et qui exclut la crainte, comme nous l’avons dit (art. préc.).

References: art. 2
 art. 4
 art. 1
 art. 6
 art. 3
 art. 1
 art. 1