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Timestamp: 2020-07-11 11:56:59+00:00

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Fiche de lecture – Fidel Castro, La Historia me Absolvera [L’Histoire m’acquittera] | Directeur-des-Soins.com
15 février 2020 · par dsirmtcom	· dans éthique, Chroniques et Anachroniques Cubaines, Citations, Cuba, Ethique - Philosophie, Fiches de lecture, Philosophie.	·
Fiche de lecture n° 24
Le dimanche 26 juillet 1953, Fidel Castro et une centaine de militants rebelles organisent l’assaut de la caserne Moncada à Santiago de Cuba et de la caserne Carlos Manuel de Céspedes à Bayamo. A l’époque, Cuba est dirigé par Fulgencio Batista, qui a pris le pouvoir le 10 mars 1952 après un coup d’État. L’objectif de l’assaut rebelle est de renverser le gouvernement de Batista, considéré comme un régime despotique, pour installer un gouvernement révolutionnaire. Ce sera un échec, pour lequel Fidel Castro sera jugé puis emprisonné. Le « Triomphe de la Révolution” aura finalement lieu le 1er janvier 1959.
Lors de son procès, Fidel Castro se défendra lui-même (il est avocat de profession), et prononcera sa plaidoirie le 16 octobre 1953. Cette plaidoirie s’intitule La Historia me absolvera [“L’Histoire m’acquittera”], citant la dernière phrase de ce discours.
La Historia me absolvera est le texte de la plaidoirie prononcée par Fidel Castro lors de son procès en 1953, suite à l’attaque de la caserne Moncada à Santiago de Cuba, et de celle de Bayamo, le 26 juillet 1953.
Fidel Castro, avocat de profession, a choisi de se défendre seul. Le procès est considéré par le président de la Cour comme “le plus important depuis le début de la République”. Castro assiste aux premières audiences du procès, puis il ne lui est plus permis d’être présent.
De retour pour sa plaidoirie, il est jugé dans la salle d’études des infirmières de l’Hôpital civil de Santiago de Cuba et non au tribunal. Le procureur requiert vingt six ans de prison comme auteur d’une insurrection contre les pouvoirs de l’État.
Castro rappelle les faits qui se sont déroulés lors de l’assaut de la Moncada. Il attribue l’échec de l’opération à la supériorité numérique de l’armée sur les rebelles. L’objectif de l’assaut était de déclencher un mouvement révolutionnaire avec le peuple, après avoir pris la caserne.
Les chances de succès de l’opération étaient liées à l’histoire cubaine et à l’aspiration du peuple à la dignité et à la justice. S’il avait réussi, Castro aurait fait proclamer des lois révolutionnaires, accompagnées de réformes et de mesures, sur la souveraineté du peuple, et visant à résoudre les problèmes de la terre agricole, de l’industrialisation, du logement, du chômage, de l’éducation et de la santé.
Il dénonce les mensonges du gouvernement en place sur ce qui s’est réellement passé lors des assauts et à la suite des événements. Cinq rebelles ont été tués lors de l’assaut de la Moncada, et plus de soixante-dix ont été emprisonnés puis torturés et assassinés. L’histoire de Cuba n’avait jamais connu un tel massacre.
Castro rappelle qu’il avait tenté en vain de contester le coup d’État de Batista en mars 1952. La Constitution en vigueur avait été remplacée par des Statuts donnant les pleins pouvoirs à Batista et contraignant le pouvoir judiciaire.
Pour défendre l’idée du droit de se rebeller contre le despotisme, Castro invoque plusieurs références historiques et philosophiques, de l’antiquité jusqu’au siècle européen des Lumières, ainsi que la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique et la Déclaration des Droits de l’homme issu de la Révolution française.
Il termine sa plaidoirie en rappelant les grands noms de l’histoire cubaine, notamment celui de José Martí, le “Héros national” cubain. Il conclut enfin par la phrase qui donnera son titre à cette plaidoirie : “Condamnez-moi, peu importe, l’Histoire m’acquittera [La Historia me absolvera].”
Plan- Synthèse – Extraits
La pagination et la numérotation des paragraphes ci-dessous renvoie à l’édition annotée par J.-F. Bonaldi.
Accusé et avocat ne font qu’un
Messieurs les magistrats.
Jamais un avocat n’a dû exercer son métier dans des conditions si difficiles ; jamais on n’avait accumulé tant d’irrégularités patentes contre un accusé. L’un et l’autre : l’avocat n‘a même pas pu compulser le dossier d’instruction ; l’accusé, lui, est enfermé dans une cellule solitaire depuis maintenant soixante-seize jours, maintenu totalement et absolument au secret, au déni de toutes les prescriptions humaines et légales. p. 23, § 1-2.
Fidel Castro est arrêté et emprisonné le 1er août 1953. La Constitution cubaine de 1940 et les statuts promulgués par Batista suite à son coup d’État en 1952 garantissaient ce droit : “Aucun détenu ou prisonnier ne sera mis au secret.” Le jour même de l’assaut de la Moncada, le 26 juillet 1953, Batista signe un décret suspendant ce droit.
Castro explique par la privation de ses droits le fait qu’il assume lui-même sa propre défense. Il utilise ainsi le droit de tout accusé de choisir son avocat (ordre du 18 juillet 1889) et la jurisprudence qui permet à un avocat de se défendre lui-même. Castro a déjà utilisé ce droit une première fois en 1950 devant la Cour de Santa Clara où il était jugé pour avoir incité des lycéens à manifester contre le gouvernement, alors dirigé par Carlos Prío Socarrás. Il avait alors été acquitté.
Des avocats avaient été nommés pour défendre Castro mais, devant l’impossibilité de pouvoir avoir un entretien en privé sans la présence d’un agent du service de renseignement militaire, la décision avait été prise qu’il assume sa propre défense.
Le procès “le plus important de l’histoire républicaine”
Le président de la Cour déclare à la presse que ce procès est, à son avis, “le plus important depuis le début de la République”.
La première audience a lieu le 21 septembre 1953. Plus de cent personnes sont sur le banc des accusés. La majorité n’a pas participé à l’assaut de la Moncada : beaucoup ont été arrêtés après les évènements, incluant des dirigeants de partis politiques de l’opposition. Castro est cité à la barre, pour un interrogatoire de deux heures. Il évoque les objectifs et les moyens de sa lutte, ainsi que l’adhésion et le soutien de ses “héroïques compagnons”.
On ne m’a jamais permis de leur parler en prison, et pourtant nous pensions tous faire exactement pareil. En fait, quand les hommes ont à l’esprit le même idéal, rien ne peut les isoler les uns des autres, ni les murs d’une cellule ni la terre des cimetières, parce qu’un même souvenir, une même âme, une même idée, une même conscience et une même dignité les motivent tous. p. 25, § 8.
Le procureur réclame la liberté conditionnelle pour les accusés n’ayant rien à voir avec les faits de la Moncada. Après sa déposition, Castro demande à prendre place parmi les avocats de la défense, pour accomplir la mission qu’il considère comme la plus importante : “détruire totalement les calomnies […] proférées contre nos combattants et mettre à nu […] les crimes épouvantables et répugnants commis contre les prisonniers”.
Une deuxième audience a lieu le 22 septembre. La veille de la troisième audience, le 25 septembre, le colonel Chaviano, chef de la caserne Moncada et responsable direct des assassinats et tortures des rebelles “moncadistes”, ordonne à deux médecins d’établir un certificat pour soustraire Castro du procès, disant que “ce monsieur est malade, qu’il est fou ou ce que vous voulez”. Les médecins ne sont pas d’accord, mais rédigent malgré tout un certificat recommandant un repos absolu au lit pour au moins deux jours, Castro présentant “un tableau d’excitation nerveuse accompagné de tachycardie”. Castro réclame alors d’être examiné par deux autres médecins. Les deux médecins légistes, après avoir vu Castro le 27 septembre, certifient qu’il est en parfaite santé. Il ne lui est toutefois plus permis d’assister au procès.
C’est là un cas insolite, messieurs les magistrats : un régime qui a peur de faire comparaître un accusé devant la cour ; un régime de terreur et de sang qui s’épouvante devant la conviction morale d’un homme sans défense, désarmé, mis au secret et calomnié. Ainsi, après m’avoir privé de tout, on me privait finalement du procès où j’étais le principal accusé. Tenez compte du fait que ceci se réalisait alors que les garanties constitutionnelles étaient suspendues et que la Loi d’ordre public et la censure de la radio et de la presse fonctionnaient à fond. Quels crimes horribles aura donc commis ce régime pour tant redouter la voix d’un accusé ? p. 28, § 15.
Castro insiste sur “l’attitude insolente et irrespectueuse que les chefs militaires” ont eu à l’égard de la Cour. Toutes les décisions de cette Cour – levée de la mise au secret, respect des droits, présence au procès de Castro – ont été bafouées par le régime militaire du coup d’État du 10 mars 1952.
Assurément, la maxime latine : cedant arma togae n’a jamais été appliquée une seule fois dans ce cas. p. 28, § 16.
La locution latine est de Cicéron et signifie : “Que les armes cèdent à la toge” (Wikipédia). elle signifie la supériorité du pouvoir civil, ici judiciaire, sur le pouvoir militaire.
Le procès continue avec les témoignages des compagnons de Castro, qui déclarent avoir voulu combattre pour la liberté de Cuba, et qui dénoncent les crimes commis contre les militants rebelles emprisonnés.
Les rôles se sont inversés à mesure que le procès se déroulait : ceux qui étaient venus en accusateurs ressortaient en accusés, et les accusés se convertissaient en accusateurs. On n’a pas jugé là les révolutionnaires : on a jugé à jamais un certain Batista… Monstrum horrendum. p. 29, § 19.
La citation latine est de Virgile : “Monstre horrible, affreux, énorme, privé de la lumière” (Énéide) et décrit le cyclope Polyphème, dont Ulysse crève l’oeil après l’avoir enivré.
La plaidoirie de Castro se déroule le 16 octobre 1953, dans la salle d’études des infirmières de l’Hôpital civil de Santiago de Cuba. Devant les machinations du pouvoir en place et ce procès “dans une chambre d’hôpital”, on pourrait penser que la justice est malade et prisonnière. Le procès devrait être “oral et public”, mais l’auditoire ne comprend que des soldats et des officiers. Castro n’a eu droit en cellule à aucun document (traité de droit pénal, ouvrages de José Martí, le “héros national”, fondateur du premier parti révolutionnaire cubain). Castro souligne qu’il a tout en mémoire, et ne demande qu’une seule chose à la cour : le respect de son droit de s’exprimer en toute liberté.
Le procureur demande une peine de vingt-six ans de prison contre Castro, en tant qu’auteur d’une insurrection contre les pouvoirs constitutionnels de l’État. Comme le procureur se borne à lire l’article concerné, sans autre argumentation, Castro y voir le signe d’une “grande conjuration”.
Le procureur s’étant borné à lire, en guise de réquisitoire, cinq lignes d’un article du Code de défense sociale, l’on pourrait penser que je doive moi aussi me refréner tout autant et me contenter de tourner inlassablement autour tel un esclave attaché à une meule de moulin. Mais je n’accepterai en aucun cas ce carcan, car ce que l’on débat à ce procès est bien plus que la simple liberté d’un individu : on y discute de principes fondamentaux, on y juge du droit des hommes à être libres, on y débat des fondements mêmes de notre existence en tant que nation civilisée et démocratique. Quand je conclurais, je ne veux pas avoir à me reprocher d’avoir laissé passer un principe sans le défendre, une vérité sans la dire, un crime sans le dénoncer. p. 32, § 26.
Castro critique le “fameux petit article” du procureur. La dictature de Batista n’est pas un pouvoir constitutionnel. Elle n’émane pas du peuple. C’est cette dictature qui s’est soulevée contre les les pouvoirs constitutionnels de l’État le 10 mars 1952 lors du coup d’État. La rébellion menée par Castro visait donc un pouvoir illégitime.
Castro rappelle le discours de Batista du 27 juillet 1953, où celui-ci affirme notamment que les rebelles étaient riches “à million”, avaient acheté leurs armes à l’étranger et voulaient discréditer la République dans le sang, en allant jusqu’à tuer des malades sur leur lit d’hôpital.
Tandis que l’espoir que nous avions tant de fois caressé de libérer notre peuple roulait par terre, nous voyions le despote se dresser sur lui, plus vil et plus arrogant que jamais. Le flot de mensonges et de calomnies qu’il a déversé dans son langage maladroit, odieux et répugnant n’est comparable qu’à l’énorme flot de sang jeune et immaculé que la meute d’assassins la plus cruelle que l’on puisse imaginer était en train de verser depuis la veille au soir – et lui le savait, y consentait, en était complice et y applaudissait. p. 34, § 32.
“Je dois donc m’arrêter un peu sur les faits”
Fidel donne une description de l’assaut de la Moncada. Le groupe était composé d’hommes jeunes et inexpérimentés, venus de toute l’île, animés par un idéal patriotique et prêts à donner leur vie. L’opération a commencé simultanément à Santiago de Cuba et à Bayamo, à 5 h 15 du matin. Une moitié des hommes s’est égarée et n’a pu participer à l’assaut. Au total 106 combattants y participèrent dont 77 à l’attaque de la Moncada. A santiago, le groupe se répartit entre l’hôpital civil, le tribunal et la caserne Moncada, où Castro arriva avec une cinquantaine d’hommes. Le combat commença lorsque son groupe fut surpris par une patrouille armée.
Les instructions étaient “d’être avant tout humain dans la lutte”. Les prisonniers faits par les assaillants rebelles ont été traités avec respect. Les compagnons de Castro ont agi avec “une très grande noblesse”, reconnue par le procureur.
Cette “très grande noblesse” a toujours été de fait une marque distinctive de l’Armée rebelle sur tous les théâtres d’opération où elle a été engagée à partir de 1959, aussi bien à Cuba même (lutte contre les bandits, Playa Girón) qu’à l’étranger, en particulier l’Angola et l’Éthiopie : on ne tue pas par plaisir, on ne prend pas de mesures de représailles contre les soldats et la population ennemis, on soigne les blessés ennemis avant les siens, etc. De nombreux témoignages en attestent. Note de J.-F. Bonaldi, p. 275.
Castro attribue la défaite des rebelles à la supériorité numérique de l’armée (plus de 800 hommes contre la cinquantaine de rebelles des premiers moments du combat). Les causes de l’échec tactique sont dues à la division des commandos (Bayamo, Hôpital public, Palais de justice, Moncada). La patrouille qui a surpris le groupe de Castro n’aurait pas dû être présente à ce moment-là mais elle avait pris du retard sur son horaire. Enfin, les rebelles disposaient de très peu de munitions (fusils 22, pas de grenades).
Castro a fait cesser l’assaut en constatant l’échec de ses troupes. A cet instant, seuls cinq “moncadistes” ont péri dans l’attaque. Les rebelles ont été assassinés après avoir été faits prisonniers (46 “moncadistes” et 10 révolutionnaires à Bayamo).
Le plan en cas d’échec était un repli dans les montagnes (la Sierra Maestra, et notamment la Gran Piedra [la Grande Pierre]). Castro et deux de ses compagnons furent faits prisonniers le 1er août. Il est alors reconnu par le lieutenant Sarria, qui réussit à épargner leur vie. Castro raconte cette anecdote.
Nous n’étions plus restés, donc, que trois hommes armés, et nous avons été capturés comme je viens de vous le raconter. Et quand les soldats, fouillant aux alentours, découvrent ces armes abandonnées, ils deviennent hyper-furieux. Et alors, ce lieutenant […] va d’un soldat à l’autre, tentant de les calmer, et il n’y arrive quasiment pas. Et il répète plusieurs fois à voix basse : “Les idées ne se tuent pas ! Les idées ne se tuent pas !” Allez donc savoir pourquoi cet homme disait ça… Fidel Castro, Allocution à l’Université centrale du Vénézuela, février 1999.
Après le triomphe de la Révolution, ce lieutenant sera nommé capitaine et aide de camp du premier président de Cuba.
Castro explique qu’il n’a pas voulu faciliter la réussite de son opération en arrêtant des “hauts gradés chez eux”. Il n’a pas non plus choisi d’occuper une station de radio pour appeler le peuple à la révolte tant que la caserne ne serait pas tombée aux mains des rebelles. Ceci “a évité aux citoyens un fleuve de sang”.
Malgré les dénégations du gouvernement, le peuple aurait soutenu le soulèvement de Castro. Dès qu’ils ont appris l’assaut de la Moncada, des heures après les combats, les habitants de Santiago on aidé les “moncadistes”. Un groupe d’infirmières de l’Hôpital civil a aidé les rebelles en soignant les blessés et en se solidarisant avec les combattants. Elles leur ont notamment fourni des “uniformes de malade” et des blouses de médecin pour échapper aux militaires.
L’objectif de l’assaut était de s’emparer sans combat de la caserne, et de lancer un appel au peuple, et de proposer aux militaires de rejoindre le mouvement révolutionnaire. Castro est certain que les soldats, aux prises avec les mêmes problèmes que le peuple, les auraient rejoints.
Castro prend alors la défense des soldats et de l’armée. Même sous la dictature de Machado (président de Cuba de 1925 à 1933, ayant implanté un régime de terreur), l’armée est restée respectueuse du peuple. Castro lui-même a défendu en 1952 l’intérêt des soldats, utilisés pour des “travaux forcés” dans les domaines privés de hauts responsables.
Ce soldat s’est pourtant laissé tromper par le coup d’État du 10 mars et a ajouté “la souillure et la honte” avec les crimes commis à Santiago de Cuba (tortures et assassinats des prisonniers rebelles). A partir du 10 mars, les soldats ont été utilisés comme “valets”, comme “instrument pour grimper au pouvoir”. Les militaires ont souffert d’une “tyrannie pire que les civils”, et conduits à opprimer le peuple.
Les chances de succès des révolutionnaires de Castro reposaient sur des raisons d’ordre technique, militaire et social.
[…] aucune arme, aucune force n’est capable de vaincre un peuple qui se décide à lutter pour ses droits. p. 44, § 56.
Castro expliquera cette idée plus tard : l’attaque de la Moncada a permis de commencer à élaborer “une nouvelle conception de la lutte du peuple”. Ce mouvement de la révolte vers la révolution est décrit ainsi par Albert Camus :
Le mouvement de révolte, à l’origine, tourne court. Il n’est qu’un témoignage sans cohérence. La révolution commence au contraire à partir de l’idée. Précisément, elle est l’insertion de l’idée dans l’expérience historique quand la révolte est seulement le mouvement qui mène de l’expérience individuelle à l’idée. Alors que l’histoire, même collective, d’un mouvement de révolte est toujours celle d’un engagement sans issue dans les faits, d’une protestation obscure qui n’engage ni systèmes ni raisons, une révolution est une tentative pour modeler l’acte sur une idée, pour façonner le monde dans un cadre théorique. Albert Camus, L’homme révolté, p. 140.
La révolte du 26 juillet 1953 a ainsi préparé la libération de Cuba en janvier 1959, après avoir surmonté l’inexpérience de cette première tentative. Castro donne un exemple de la lutte du peuple cubain, durant la dernière guerre d’indépendance de 1895. Les Cubains ont combattu l’armée espagnole, puissamment armée avec de simples machettes. Ces insurgés qui se battaient contre les colons espagnols étaient surnommés les Mambis. Ce terme vient du vocable congo et signifie mauvais, cruels, etc. Ce mot était utilisé par les Espagnols pour désigner les esclaves “marrons”, puis les rebelles antiesclavagistes et anticolonialistes. Pour l’anecdote, un guide cubain nous en avait donné une autre interprétation qui dérivait de l’anglais “man be”, signifiant “être un homme” ou celui qui est un homme. Un combat opposa les Mambis et l’armée espagnole en 1896, qui aboutit à la victoire des rebelles. Lors de cette bataille, les Cubains n’eurent plus à leur disposition que des verres d’aluminium pour se battre. Antonio Maceo, officier qui se battait aux côtés de José Martí pour l’indépendance de Cuba, fut impressionné par le courage des Mambis.
“Maceo se sentit ému, lui, si accoutumé à voir la mort dans toutes les positions et sous tous ses aspects, et il murmura ce panégyrique : « Je n’avais jamais vu ça. Des novices qui attaquent les Espagnols désarmés avec le verre à boire de l’eau pour tout ustensile ! Et moi qui les appelais des impedimenta ! »” C’est ainsi que luttent les peuples quand ils veulent conquérir leur liberté : ils jettent des pierres aux avions et renversent les chars ! p. 45 § 57-58.
Le terme espagnol “impedimenta” signifie obstacle, empêchement. Castro envisageait, s’il avait réussi à Santiago de Cuba, de mettre la population de la province d’Oriente, où avaient déjà éclaté les trois premières guerres d’indépendance (guerre des Dix Ans 1868-1878 ; Petite Guerre 1879-1880 ; Grande Guerre 1895-1898). La stratégie durant ces guerres étaient d’étendre le conflit depuis l’Est (Oriente) jusqu’à toute l’île de Cuba. Castro reprend cette stratégie en débarquant avec le Granma en 1956 à l’Est de Cuba, puis en envoyant en 1958 Che Guevara et Camilo Cienfuegos conquérir le centre et l’Ouest de l’île.
Après avoir montré les raisons d’ordre technique et militaire des chances de succès de son opération, Castro expose les raison d’ordre social, c’est-à-dire la certitude qu’il avait de pouvoir compter sur le peuple.
Nous entendons par peuple, quand nous parlons de lutte, la grande masse encore asservie à laquelle tout le monde fait des offres et que tout le monde berne et trahit, celle qui aspire à une patrie meilleure et plus digne et plus juste, celle qui est motivée par une soif de justice ancestrale pour avoir pâti de l’injustice et de la moquerie, celle qui désire ardemment de grandes et de sages transformations dans tous les domaines et qui est prête à donner pour y parvenir, quand elle croit en quelque chose ou en quelqu’un, surtout quand elle croit assez en elle-même, jusqu’à la dernière goutte de son sang. […] A ce peuple dont les chemins d’angoisse sont pavés de tromperie et de fausses promesses, nous n’allions pas dire : “Nous te donnerons”, mais : “Prends ça, lutte maintenant de toutes tes forces pour que la liberté et le bonheur t’appartiennent enfin ! pp. 46-47, § 60-61.
Dans ce passage, Castro énumère les différentes catégories du peuple cubain : six cent mille Cubains sans travail ; cinq cent mille ouvriers agricoles ; quatre cent mille ouvriers industriels ; cent mille petits agriculteurs ; trente mille instituteurs ; vingt mille petits commerçants ; dix milles jeunes professions libérales (médecins, ingénieurs, avocats, etc.).
Castro présente les cinq lois révolutionnaires qui auraient été proclamées après la prise de la Moncada :
Souveraineté du peuple et proclamation de la Constitution de 1940 comme loi suprême de l’État (retour des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire) ;
Concession des terres aux travailleurs agricoles et indemnisation des propriétaires antérieurs ;
Droit d’intéressement pour les ouvriers et employés de l’industrie ;
Droit d’intéressement sur la canne à sucre pour les travailleurs concernés ;
Confiscation des biens mal acquis par les anciens gouvernements et allocation de la moitié des biens récupérés “aux caisses de retraite ouvrières et de l’autre moitié aux hôpitaux, asiles et maisons de bienfaisance”.
Ces lois seraient suivies d’autres mesures : réforme agraire, réforme de l’enseignement, nationalisation de l’électricité et de la téléphonie. Toutes ces mesures se fonderaient sur deux principes issus de la Constitution : proscription du latifundio (grandes exploitations agricoles pratiquant l’agriculture intensive) et limite de la surface de terre par exploitation ; garantie par l’État d’un emploi pour tous.
Le problème de la terre, le problème de l’industrialisation, le problème du logement, le problème du chômage, le problème de l’éducation et le problème de la santé du peuple, voilà, concrètement, les six points à la solution desquels nos efforts auraient résolument tendu, de pair avec la conquête des libertés publiques et de la démocratie politique. pp. 49-50, § 72.
Castro présente la situation de Cuba qui justifie ces mesures.
La majorité des petits agriculteurs paient une rente et sont expulsables à tout moment. Les terres cultivables appartiennent à des grosses sociétés étrangères, pour la plupart étasuniennes.
L’industrie cubaine produit essentiellement des matières premières et doit importer des biens de consommations dont une bonne partie pour l’alimentation. Castro précise que “le tourisme pourrait constituer une énorme source de richesses” (en 1957 a accueilli 272 000 touristes étrangers dont une majorité d’Étasuniens, le tourisme était lié au jeu et à la prostitution sous l’influence de la mafia ; les chiffres actuels les plus récents sont autour de 4 millions de touristes).
Les conditions de logement sont dramatiques : insalubrité, loyers trop élevés, absence d’électricité en zones rurale et suburbaine.
Le système d’enseignement a très peu d’écoles agricoles, techniques ou industrielles. Les écoles de campagne accueillent moins de la moitié des enfants d’âge scolaire. L’instituteur doit payer le plus souvent le matériel d’enseignement avec son salaire.
L’état de santé de la population est très mauvais : maladies et mortalité infantiles, coût des médicaments, hôpitaux saturés et inaccessibles sans recommandations.
Le chômage atteint un niveau très élevé : un million de chômeurs pour cinq millions et demi d’habitants.
La justice favorise les riches et est implacable avec les pauvres.
Vous [les magistrats] expédiez en prison le malheureux qui vole par faim, mais aucun des centaines de voleurs qui ont volé des millions à l’État n’a jamais dormi une seule nuit derrière des barreaux ; vous dînez avec eux en fin d’année dans quelque endroit aristocratique et vous avez tout leur respect. A Cuba, quand un fonctionnaire devient millionnaire du matin au soir et entre dans la confrérie des riches, il peut être accueilli par les mots de cet opulent personnage de Balzac, Taillefer, quand il leva son verre à la santé du jeune homme qui venait d’hériter une immense fortune : “Messieurs, buvons à la puissance de l’or. Monsieur de Valentin devenu six fois millionnaire arrive au pouvoir. Il est roi, il peut tout, il est au-dessus de tout, comme le sont tous les riches. Pour lui désormais, LES FRANÇAIS SONT ÉGAUX DEVANT LA LOI est un mensonge inscrit en tête de la Charte. Il n’obéira pas aux lois, les lois lui obéiront. Il n’y a pas d’échafaud, pas de bourreaux pour les millionnaires !” pp. 52-53, § 80. (Le texte cité par Castro est extrait de La Peau de chagrin.)
L’avenir de Cuba ne peut pas reposer sur les intérêts égoïstes de quelques financiers. Le problème de la République doit se régler par la lutte et la mise en place d’un gouvernement révolutionnaire. Castro énonce alors l’action de ce dernier, en utilisant la figure de style dite anaphore, qui consiste à répéter les mêmes mots – ici “un gouvernement révolutionnaire” – en début de phrase : industrialisation du pays après l’avoir nettoyé de la corruption ; redistribution des terres ; baisse des loyers et construction de logements modernes, installation de l’électricité sur toute l’île. Ces trois premières actions auraient un impact direct sur le problème de l’emploi et de la santé.
Castro développe la partie sur la réforme de l’enseignement. Il cite plusieurs fois “l’Apôtre” (le nom donné à Martí par les Cubains), dont cette phrase : “Un peuple instruit sera toujours fort et libre.” Il veut augmenter les salaires des instituteurs et des professeurs, leur permettre d’utiliser gratuitement des moyens de transports, d’avoir des congés de formation, etc. Il indique comment il financera ces mesures.
D’où tirer l’argent nécessaire ? Quand on ne le volera plus, quand il n’y aura plus de fonctionnaires véreux qui se laissent soudoyer par les grandes sociétés au détriment du fisc, quand les immenses ressources de la nation seront mobilisées et que l’on cessera d’acheter des chars, des bombardiers et des canons dans ce pays sans frontières, rien que pour guerroyer contre le peuple, et qu’on voudra l’éduquer au lieu de le tuer, alors il y aura de l’argent de trop ! p. 55, § 87.
Il rappelle qu’à Cuba, aucun homme ne devrait se coucher “la faim au ventre”, aucun enfant mourir faute de soins médicaux, aucun paysan ne soit analphabète, aucun Cubain n’ignore l’histoire de Cuba. Les conditions de vie des familles rurales lui semblent pires que celles des Indiens découvert par Christophe Colomb.
A ceux qui, de ce fait, me traite de rêveur, je dis comme Martí : “L’homme véritable ne regarde pas de quel côté l’on vit mieux, mais de quel côté se trouve le devoir, et c’est lui le seul homme pratique dont le rêve d’aujourd’hui sera la loi de demain, car celui qui aura posé les yeux dans les entrailles universelles et vu bouillonner les peuples, flamboyants et ensanglantés, dans le creuser des siècles, sait que l’avenir, sans une seul exception, se trouve du côté du devoir.” p. 56, § 89.
Pour Castro, ceux qui sont tombés à Santiago de Cuba étaient inspirés par les propos de Martí.
Les mensonges de Batista
Le “mensonge du million de pesos” est avancé par le gouvernement de Batista : les rebelles auraient été financés par Carlos Prío, ancien président de la République de Cuba. En fait, les cent soixante-cinq rebelles ont été armés “avec moins de vingt mille pesos”. Face au monde de la “politicaillerie”, qui dépense des millions pour corrompre, les rebelles n’ont réuni leurs moyens financiers qu’au prix de sacrifices : vente de matériel, d’un laboratoire pharmaceutique, économies de cinq années d’épargne,etc.
Castro en arrive “au chapitre le plus amer” de sa défense : les crimes commis par la tyrannie contre les prisonniers rebelles. Il se remémore le massacre de huit étudiants de médecine de La Havane, fusillés en 1871 après de fausses accusations et un procès sommaire, et à qui José Martí avait dédié un poème.
Multipliez par dix le crime du 27 novembre 1871 et vous aurez les crimes monstrueux et répugnants des 26, 27, 28 et 29 juillet 1953 en Oriente. Les faits sont encore récents, mais quand les années auront passé et que le ciel de la patrie se découvrira, quand les coeurs exaltés se seront apaisés et que la peur ne troublera plus les esprits, on commencera à voir l’ampleur du massacre dans son épouvantable réalité, et les générations futures tourneront, horrifiées, les yeux vers cet acte de barbarie sans précédent dans notre histoire. p. 58, § 94.
Castro accuse “le tyran Batista” des “mensonges les plus délirants. Lors du putsch du 10 mars, il a prétendu qu’un autre coup d’État se préparait et qu’il avait pris le pouvoir pour “éviter un bain de sang”. Dans son discours du 27 juillet 1953, Batista a prétendu que l’objectif principal de l’attaque de la Moncada était un attentat contre lui, perpétré par des mercenaires dont beaucoup d’étrangers. Il a dit que l’attaque venait de Prío et avait été financée par lui. Il a décrit les rebelles comme armés de mitraillettes et de grenades, qu’ils avaient égorgé une sentinelle, poignardé des malades de l’Hôpital militaire – que les rebelles n’ont pas occupé. Il a prétendu que les batailles avaient fait beaucoup de morts parmi les attaquants (lors des attaques proprement dites, seuls cinq rebelles ont été tués à Santiago et aucun à Bayamo).
Dans quelles batailles, à quels endroits, dans quelles conditions ces jeunes gens sont-ils morts ? Avant le discours de Batista, on avait assassiné vingt-cinq prisonniers ; après son discours, on en a assassiné cinquante. p. 60, § 97.
Après avoir sommé Batista de répéter ses calomnies, Castro rappelle qu’il a déjà été lié à plusieurs assassinats lors du putsch de 1933. Mais ces crimes avaient alors été commis à la suite immédiate des actions.
A Santiago de Cuba, les choses ont été différentes. Ici, on a dépassé toutes les formes de cruauté, de rage et de barbarie. La tuerie n’a pas duré une minute, une heure ou une journée entière : les coups, les tortures, les lancements depuis les toits et les tirs n’ont pas cessé un instant pendant toute une semaine, en tant qu’instruments d’extermination maniés par de parfaits artisans du crime. La caserne Moncada s’est convertie en un atelier de tortures et de mort, et des hommes indignes ont transformé l’uniforme militaire en tabliers de bouchers. Les murs ont été éclaboussés de sang ; les balles sont restées incrustées dans les murs en même temps que des fragments de peau, de cervelle et de cheveux humains, roussis par les tirs à brûle-pourpoint, et le gazon s’est couvert d’un sang foncé et collant. Les mains criminelles qui régissent les destinées de Cuba avaient écrit à l’adresse des prisonniers au seuil de cet antre de mort la devise de l’Enfer : “Abandonnez toute espérance”. p. 61, § 101. (Castro cite la Divine Comédie de Dante).
L’histoire cubaine a commencé il y a quatre siècles (nous sommes en 1953). Fidel Castro va rappeler quelques-uns des “nombreux faits de cruauté” qui comptent dans les annales de l’histoire de Cuba.
Éléments historiques complémentaires à la plaidoirie
Pour mémoire, voici quelques éléments historiques, qui ne sont pas mentionnés dans la plaidoirie de Fidel Castro.Christophe Colomb débarque à Cuba le 28 octobre 1492 lors de son premier voyage vers le “Nouveau Monde”. Baracoa, la première ville cubaine, fut fondée en 1511 par Diego Velásquez. La capitale actuelle, La Havane, a fêté ses 500 ans en 2019. Avant l’arrivée des colons espagnols, Cuba était habitée par trois ethnies amérindiennes : les Guanajatabeyes, les Siboneys et les Taínos. (Source : Guías visuales – Cuba, DK.)
Les amérindiens habitants originellement Cuba ont été décimés par la colonisation espagnole à cause des maladies apportées par les colons, des travaux forcés ou lors de tueries. Des pirates ont écumé les côtes cubaines. Les guerres d’indépendance ont connu plusieurs épisodes sanglants. Des assassinats et des tortures ont eu lieu durant la dictature de Machado, puis à la suite du premier putsch de Batista. Mais aucun de ces événements passés n’a été aussi sombre que ce qui s’est passé à Santiago de Cuba en 1953.
Seul un homme durant ces siècles-ci a souillé de sang deux époques différentes de notre existence historique en enfoncé ses griffes dans la chair de deux générations de Cubains. Et pour faire couler ce fleuve de sang sans précédents, il a attendu que nous soyons en l’année du centenaire de l’Apôtre [José Martí est né le 28 janvier 1853] et juste après le cinquantenaire de la République [La République de Cuba voit officiellement le jour le 20 mai 1902] qui a coûté tant de vies pour assurer la liberté, le respect et le bonheur de tous les Cubains. p. 62, § 103.
Batista a accumulé les crimes et les millions de sa fortune. A tel point que Castro imagine le dilemme des diables de Dante pour savoir où lui trouver une place dans les neuf cercles qui composent son Enfer.
Castro énumère sur plusieurs paragraphes les faits commis contre les rebelles et contre la population : assassinats d’un enfant innocent et de son père, du médecin des moncadistes, Mario Muñoz, tuerie en masse, tortures.
Il y a eu tant de victimes que le gouvernement n’a tours pas osé en donner les listes complètes, parce qu’il sait que celles-ci ne gardent aucun rapport avec les faits réels. […] Je tiens à dire que les assassins ont fouillé les poches des cadavres à la recherche du dernier centime et les ont dépouillés de leurs effets personnels, de leurs alliances et de leurs montres qu’ils utilisent maintenant sans la moindre pudeur. p. 67, § 118-119.
Castro fait le décompte : dix-neuf morts et trente blessés pour l’armée ; quatre-vingts morts et cinq blessés chez les rebelles. Il compare ces chiffres à ceux de la guerre de 1895 : dans tous les combats, le nombre de blessés allait du double au décuple de celui des morts. Les officiers ont donné la consigne de tuer dix prisonniers pour chaque soldat mort. Les prisonniers blessés ont été assassinés.
Dans les guerres, les armées qui assassinent les prisonniers se sont toujours gagné le mépris et l’exécration du monde. Une pareille lâcheté n’a aucune justification, même s’il s’agissait d’ennemis de la patrie envahissant le territoire national. Comme l’a écrit un libérateur de l’Amérique du Sud, “même l’obéissance militaire la plus stricte ne peut changer l’épée du soldat en couteau de bourreau”. Le militaire d’honneur n’assassine pas le prisonnier désarmé au terme du combat : il le respecte ; il ne porte pas le coup de grâce au blessé : il l’aide ; il empêche le crime, et s’il ne peut pas, il fait comme ce capitaine espagnol qui, entendant les décharges du peloton d’exécution contre les étudiants [les huit étudiants en médecine fusillés en 1871, voir plus haut], brisa, indigné, son épée et renonça ensuite à continuer de servir dans cette armée-là. pp. 69-70, § 125.
Tous les soldats n’ont pas agi pareillement : certains se sont battus courageusement et sont même morts au combat. Mais les généraux qui ont ordonné d’assassiner les prisonniers n’ont montré aucun honneur.
Castro rappelle un épisode de la guerre de 1895, où un sergent surnommé Barriguilla fit massacrer les habitants d’un village, et compare les communiqués de guerre de 1895 et de 1953, qui sont presque identiques. Il dit à nouveau le courage et la dignité dont ont fait preuve certaines soldats. Il ne réclame pas vengeance pour ses compagnons morts, parce ce n’est pas le sang mais le bonheur du peuple qui le seul prix digne de ce sacrifice. Il cite à nouveau Martí :
“… il y a une limite aux pleurs que l’on verse sur les sépultures des martyrs, et c’est l’amour infini de la patrie et de la gloire que l’on jure sur leurs corps, et qui ne craint ni ne s’abat ni ne s’affaiblit jamais, car les corps des martyrs sont le plus bel autel de la dignité.” “Quand on meurt / Dans les bras de la patrie reconnaissante, / La mort finit, la prison se brise, / Débute enfin, avec la mort, la vie !” p. 73, § 133.
“Je vais vous raconter une histoire”
Après avoir exposé les faits, Castro va s’attacher à démontrer que le droit est de son côté et que la justice a perdu son indépendance avec le pouvoir en place. Il en appelle une première fois à la postérité – qui sera plus loin la conclusion de sa plaidoirie -, pour juger du déroulement et de l’issue de ce procès, considéré comme “le plus important à s’être jamais déroulé devant un tribunal depuis l’instauration de la République”. Sa logique est celle du peuple cubain, qui exècre les privilèges et les inégalités.
Je vais vous raconter une histoire. Il était une fois une République qui avait sa Constitution, ses lois, ses libertés, un président, un Congrès, des tribunaux ; tout le monde pouvait se réunir, s’associer, parler et écrire en toute liberté. p. 74, § 137.
Castro décrit le régime démocratique cubain, où le peuple disposait de la liberté d’opinion et du respect des institutions. Il en arrive au coup d’État de Batista.
Pauvre peuple ! Un beau matin, les citoyens se réveillèrent, abasourdis : pendant leur sommeil, les spectres du passé s’étaient conjurés dans les ténèbres de la nuit pour les saisir aux mains, aux pieds et au cou. Ces griffes, ces gueules, ces faux de la mort, ces bottes, ils les connaissaient déjà… Non, ce n’était pas un cauchemar, mais la triste et terrible réalité : un homme appelé Fulgencio Batista venait de commettre le crime horrible que personne n’attendait. Il advint alors qu’un humble citoyen de ce peuple, qui voulait croire aux lois de la République et à l’intégrité de ses magistrats qu’il avait vu bien des fois s’acharner sur les malheureux, chercha un Code de défense sociale pour voir quelles punitions la société prescrivait contre l’auteur d’un tel fait […]. p. 75, § 138-139.
“L’humble citoyen” est Fidel Castro, qui tente de dénoncer la coup d’État de Batista devant la Cour d’urgence de La Havane. Il remet un document où il estime que Batista et ses complices encourent jusqu’à cent huit années de prison pour les infractions qu’ils ont commises. Sa demande reste vaine et c’est lui qui risque maintenant vingt six ans de prison pour l’assaut rebelle. Il met en cause la justice actuelle.
Vous me direz que les magistrats de la République n’ont pas agi cette fois-là parce que la force les en empêchait. Avouez-le donc : cette fois-ci, la force aussi vous obligera à me condamner. La première fois, vous n’avez pas pu punir le coupable ; la deuxième, vous devrez punir l’innocent. La jeune femme de la Justice, deux fois violée de force. p. 77, § 144.
Le coup d’État du 10 mars 1952 n’est pas une révolution. Batista, que Castro surnomme Barriguilla comme le sergent du massacre de 1895 évoqué plus haut, a volé et assassiné : “De te fabula narratur” [Castro cite Horace avec cette locution latine signifiant “C’est de toi que parle ce récit”]. Les faits de torture et d’assassinat commis sous le régime de Batista n’ont jamais été jugés par la justice. Castro considère que la Constitution de 1940 a été bafouée par les nouveaux Statuts qu’a voulu imposer le despotisme de Batista.
Nous entendons par Constitution la loi fondamentale et suprême d’une nation, qui définit sa structure politique, réglemente le fonctionnement des organes de l’État et limite leurs activités ; elle doit être stable, durable et plutôt rigide. Les Statuts ne satisfont à aucune de ces conditions. p. 82, § 158.
Les Statuts affirment que Cuba est une République démocratique où le peuple est souverain, mais c’est le Conseil des ministres qui élit le président, qui lui-même nomme selon son bon vouloir les ministres.
Finalement, qui élit qui ? N’est-ce pas là le problème classique de l’oeuf ou de la poule que personne n’a encore réglé ? Un jour, dix-huit aventuriers se réunirent. Leur plan était d’assaillir la République avec son budget de trois cent cinquante millions. Ils parvinrent à leur but à l’abri de la trahison et des ténèbres : “Et que faites-vous maintenant ?” L’un d’eux le dit aux autres : “Vous me nommez Premier ministre et je vous nomme généraux.” Ceci fait, il chercha vingt suppôts et leur dit : “Je vous nomme ministres et vous me nommez président.” Et voilà comment ils se nommèrent mutuellement généraux, ministres, président, et s’emparèrent du trésor de la République. pp. 82-83, § 159.
La loi constitutionnelle peut même être réformée à tout moment, avec un simple quorum des membres du Conseil des ministres, autrement dit du président qui les a nommés. Castro donne un exemple extrême de ce pouvoir.
[…] Batista et son Conseil des ministres peuvent modifier tous ces articles, dire que Cuba n’est plus une République mais une monarchie héréditaire, et Fulgencio Batista peut, lui, s’oindre roi ; ils peuvent démembrer le territoire national et vendre une province à un pays étranger, comme l’a fait Napoléon pour la Louisiane, faire égorger les nouveaux-nés. Toutes ces mesures seraient légales, et vous devriez envoyer en prison quiconque s’y opposerait, comme vous prétendez le faire avec moi maintenant. p. 84, § 161.
La Cour des garanties constitutionnelles, en adoptant les Statuts, “s’est suicidée juridiquement”. Les magistrats auraient dû, selon Castro, invoquer le droit de résistance prévu par la Constitution.
Les magistrats de la République avaient donc l’obligation de résister au putsch félon du 10 mars. On comprend donc parfaitement que, lorsque personne n’a fait son devoir, on envoie en prison les seuls qui ont respecté la loi et fait leur devoir. p. 85, § 163.
De Montesquieu à la Déclaration des droits de l’homme, le jugement de l’Histoire
Avant de conclure sa plaidoirie, Castro va invoquer de nombreuses références historiques et philosophiques, pour démontrer qu’il est impossible de justifier un gouvernement comme celui de Batista, et que le droit est est du côté de ceux qui, comme lui, “luttent pour la liberté et le bonheur d’un peuple”.
Il cite ainsi, dans l’ordre du texte :
Montesquieu qui distingue trois types de gouvernement dans De l’Esprit des lois : républicain, monarchique, despotique ;
“Comme il faut de la vertu dans une république, et dans une monarchie de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique : pour la vertu, elle n’y est point nécessaire, l’honneur y serait dangereux”, p. 85, § 164.
Le droit de rébellion contre le despotisme : dans les monarchies de l’antiquité chinoise, en Inde, les cités grecques, la République romaine ;
Différents auteurs depuis le Moyen Âge jusqu’au XVIIe siècle : Jean de Salibury, Thomas d’Aquin, Martin Luther, Calvin, etc. jusqu’aux penseurs européens du siècle des Lumières ;
Ces faits ont coïncidé avec la naissance de la philosophie politique libérale, essence idéologique d’une nouvelle classe sociale qui luttait alors pour briser les chaînes du féodalisme. Face aux tyrannies de droit divin, cette philosophie a opposé le principe du contrat social et du consentement des gouvernés et a servi de fondement à la Révolution anglaise de 1688 et aux révolutions américaine et française de 1775 et 1789. Ces grands événements ont ouvert le processus de libération des colonies espagnoles en Amérique, dont le dernier maillon a été Cuba. C’est de cette philosophie que s’est nourrie notre pensée politique et constitutionnelle qui n’a cessé de se développer depuis la première Constitution de Guáimaro jusqu’à celle de 1940, cette dernière ayant déjà été influencée par les courants socialistes du monde actuel qui y ont consacré le principe de la fonction sociale de la propriété et le droit inaliénable de l’homme à une existence décente, dont les grands intérêts en place ont interdit la pleine vigueur. pp. 87-88, § 178.
Après cette synthèse entre la philosophie “libérale” du XVIIIe siècle et le socialisme du XXe siècle, Castro revient sur quelques auteurs (tous ne sont pas cités ici) :
John Locke, “qui soutient dans son Traité du gouvernement civil” le droit du peuple à changer un gouvernement qui viole les droits naturels de l’homme ;
Rousseau et son Contrat social est cité plusieurs fois :
“Tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt qu’il peut secouer le joug et qu’il le secoue, il fait encore mieux ; car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie” ; “Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme, et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté.” p. 88, § 182.
Castro cite enfin la Déclaration d’Indépendance du Congrès de Philadelphie de 1776, et la “fameuse Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen” :
“Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. p. 89, § 186.
Il termine cette partie en rappelant que le gouvernement de Batista est illégitime, et qu’il serait injuste d’envoyer en prison ceux “qui sont venus donner leur sang et leur vie pour la dignité de leur patrie”.
“Somos Cubanos”
Castro arrive à la conclusion de sa plaidoirie. Il va exposer son plus grand argument pour justifier son innocence et celles des hommes qui l’accompagnent.
Mais il est, en notre faveur, une raison plus puissante que toutes les autres : nous sommes Cubains, et être Cubain implique un devoir qu’il est un crime et une trahison de ne pas remplir. Nous vivons fiers de l’histoire de notre patrie ; nous l’avons apprise à l’école et nous avons grandi en entendant parler de liberté, de justice et de droits. p. 90, § 188.
Il rappelle alors les grands noms de l’histoire cubaine :
Carlos Manuel de Céspedes (1818-1874) : il se souleva contre la domination espagnole et déclencha la première guerre d’indépendance, fit adopter la Constitution de Guáimaro en 1869 et devint président de la République, il est connu à Cuba comme le “Père de la Patrie” ;
Ignacio Agramonte, Antonio Maceo, Máximo Gómez, qui participèrent à la guerre des Dix Ans (première guerre d’indépendance) ;
José Martí (1853-1895) : poète, journaliste, orateur, homme politique, fondateur du premier Parti révolutionnaire cubain, il est celui qui lance la guerre (Grande Guerre de 1895-1898) qui aboutira à l’indépendance de l’île, il meurt au combat contre les espagnols le 19 mai 1895, il est connu à Cuba comme le “Héros national”.
Castro cite un extrait du livre La Edad de Oro de José Martí :
“Un homme qui se contente d’obéir à des lois injustes et permet aux hommes qui le maltraitent de fouler aux pieds le pays où il est né n’est pas un homme honorable… Il doit y avoir dans le monde une certaine quantité de fierté, comme il doit y avoir une certaine quantité de lumière. Quand beaucoup d’hommes n’ont plus de fierté, il en est d’autres qui ont toujours en eux la fierté de beaucoup d’hommes. Ce sont ceux-là qui se rebellent avec une force terrible contre ceux qui volent aux peuples leur liberté, ce qui revient à voler aux hommes leur fierté. Dans ces hommes-là vont des milliers d’hommes, va un peuple entier, va la dignité humaine.” p. 90, § 188.
Il rappelle l’histoire enseignée dans les écoles : les dates des fêtes patriotiques du 10 octobre 1868 (début de la première guerre d’indépendance) et du 24 février (début de la deuxième guerre d’indépendance), le drapeau cubain et l’hymne national.
[…] on nous a appris à aimer et à défendre le beau drapeau à l’étoile solitaire et à chanter tous les après-midi un hymne dont les paroles disent que vivre dans les chaînes c’est vivre plongés dans l’affront et l’opprobre, et que mourir pour la patrie, c’est vivre. Nous avons appris tout ceci et nous ne l’oublierons pas, même aujourd’hui qu’on assassine et emprisonne les gens dans notre patrie parce qu’ils mettent en pratique les idées qu’on leur a enseignées dès le berceau. Nous sommes nés dans un pays libres que nous ont légué nos pères, et l’île s’engloutira dans la mer avant que nous consentions à être esclaves de quiconque. p. 91, § 188.
Castro conclut sa défense en ne demandant pas à être personnellement libéré mais, puisque ses compagnons sont déjà emprisonnés, à les rejoindre pour partager leur sort d’hommes honnêtes “emprisonnés dans une République dont le président est un criminel et un voleur.” Il remercie les magistrats de l’avoir écouté et rappelle qu’un problème plus grave attend la justice : les soixante-dix assassinats de ses compagnons.
Quant à moi, je sais que la prison sera plus dure que pour quiconque, grosse de menaces, d’acharnement vil et lâche, mais je ne la crains pas, pas plus que je ne crains la fureur homicide du misérable tyran qui a ôté la vie à soixante-dix de mes frères. Condamnez-moi, peu importe, l’Histoire m’acquittera [La Historia me absolvera]. p. 92, § 192.
La Cour condamna Fidel Castro à quinze ans de prison “comme auteur chef suprême d’un crime consommé contre les pouvoirs de l’État”. Il fut envoyé à la prison de l’île des Pins (aujourd’hui “Isla de la Juventud”, île de la Jeunesse).
Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera, traduit et annoté par Jacques-François Bonaldi, éd. Le Temps des Cerises, 2013.
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Marta Rojas, El Juicio del Moncada, Editorial Oriente.
Fiche de lecture – Sartre, Ouragan sur le sucre II (appendice).
Dsirmtcom, février 2020.
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