Source: http://encyclo-philo.fr/cournot-a/
Timestamp: 2020-08-12 01:48:53+00:00

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important source Publié en septembre 2016
L’œuvre de Cournot, mathématicien, économiste, philosophe, constitue, à côté de la pensée d’Auguste Comte, l’une des deux grandes épistémologies françaises du xixe siècle, visant à penser le développement de l’ensemble des sciences de son époque. L’originalité de Cournot est principalement de construire une épistémologie probabiliste, fondée sur la reconnaissance d’un hasard objectif, ce qu’on appelle communément le « hasard à la Cournot », fondant la distinction entre les valeurs objective et subjective de la probabilité.
L’article se propose de rappeler les lignes directrices de la pensée de Cournot, en présentant l’orientation générale de son projet philosophique. L’objet de cette analyse est de mettre en évidence la cohérence de la pensée de Cournot et de l’argumentation qui la constitue, et non d’entrer dans le détail des différents points de sa doctrine. L’article n’a donc aucune prétention à restituer l’intégralité de la philosophie de Cournot ; il s’efforce de penser l’unité de cette œuvre multiforme, et insiste sur les points nodaux de sa philosophie. Notamment, il présente la théorie du hasard non pas pour l’exposer isolément, mais pour la replacer dans le contexte qui lui donne sens en considérant la fonction qu’elle remplit dans son épistémologie probabiliste et dans sa philosophie de l’histoire. Il insiste enfin sur les prolongements de cette philosophie de l’histoire, en s’efforçant d’éclairer deux thèses susceptibles de mésinterprétations, le vitalisme de Cournot et l’affirmation de la fin de l’histoire.
http://www.oneredeye.com/660-ph38387-plaquenil-monitoring-ophthalmology.html Table des matières
rencontre du 3eme type bande annonce 1. Repères biographiques
2. L’unité de l’œuvre de Cournot
3. Science et philosophie
4. La philosophie des probabilités
a. Le hasard objectif
b. Le principe de l’impossibilité physique
5. La connaissance historique
6. La philosophie de l’histoire
7. Le mécanique et le vital
8. La fin de l’histoire
9. Coup d’œil sur la réception de l’œuvre de Cournot
a. Œuvres de Cournot
b. Ouvrages édités par Cournot
c. Etudes sur Cournot
b. Études sur la théorie du hasard
c. Épistémologie générale et histoire des sciences
d. Philosophie des mathématiques
e. Philosophie des sciences de la Nature
f. Philosophie économique
g. Philosophie de l’histoire
h. Philosophie sociale et sociologie
d. Autres références citées dans l’article
Cournot, né à Gray (Haute-Saône) le 28 août 1801, fils de Claire Tratif et de Claude-Agapit Cournot, négociant, est issu d’une longue lignée de cultivateurs, fixés à Santans, commune de Montbarrey, près de Dole. Elevé par son oncle notaire, il fit ses études secondaires au Collège des Jésuites de Gray de 1809 à 1816, études qu’il réussit facilement, grâce, indique-t-il, à ses nombreuses lectures ; il lit notamment les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle et ses Éloges des Académiciens, l’Exposition du système du monde de Laplace, la Logique de Port-Royal et la correspondance Leibniz-Clarke, dont il précise dans ses Souvenirs qu’ils constituent les livres “qui ont exercé sur toute la suite de [ses] idées et de [ses] études une influence décisive” (Cournot 2010, 897[1]). Après quatre années passées à « niaiser » (Cournot 2010, 908), au cours desquelles il étudie le droit en amateur et poursuit ses lectures diverses, il est admis au Collège royal de Besançon en classe de mathématiques spéciales, et entre à l’école Normale en 1821, pour un an seulement, le pouvoir fermant l’école le 6 septembre 1822. Il prépare alors sa licence ès sciences à la Sorbonne, suivant notamment les cours de Lacroix et Hachette et se lie d’amitié avec Dirichlet. Il obtient sa licence en sciences en 1823, puis sa licence en droit en 1827.
Sans emploi après la fermeture de l’École Normale, il occupe de 1823 à 1833 la charge de précepteur du fils du Maréchal Gouvion-Saint-Cyr, et contribue à la rédaction de ses Mémoires (Gouvion Saint-Cyr 1831). Parallèlement, Cournot rédige de très nombreux comptes rendus scientifiques pour le Bulletin des sciences mathématiques, astronomiques, physiques et chimiques de Férussac de 1825 à 1831, ainsi que plusieurs articles de mathématiques et de physique de 1826 à 1831. Il publie également des articles et comptes rendus dans la revue Le Lycée de 1827 à 1831 et dans les Annales des sciences d’observation en 1829-1830. Il est à noter que Le Lycée voit la publication du premier article de Cournot sur le calcul des probabilités en 1828 et que les articles et comptes rendus publiés par Cournot dans cette revue excèdent le champ des mathématiques pour concerner également ce qu’on appellerait aujourd’hui la linguistique.[2]
Il soutient en février 1829 sa thèse de doctorat, Mémoire sur le mouvement d’un corps rigide soutenu par un plan fixe, ainsi que sa thèse complémentaire, De la figure des corps célestes.
En 1834, Cournot traduit et édite le Traité d’astronomie de John Herschell, qu’il augmente d’une “Addition” : “Sur la distribution des orbites cométaires”, et les Éléments de mécanique de Kater et Lardner, auxquels il adjoint le chapitre XIII, “De la mesure des forces du travail des machines”.
Nommé professeur d’analyse et de mécanique à la Faculté des Sciences de Lyon en juillet 1834, sur la recommandation de Poisson, il n’y reste qu’un an, car se voit proposer dès le 5 octobre 1835 le poste de Recteur de l’Académie de Grenoble, ainsi qu’une chaire de mathématiques à la Faculté des Sciences de cette même ville, poste qu’il occupera jusqu’en 1838. Et en 1836, il succède à Ampère à l’Inspection générale à titre provisoire d’abord, comme titulaire ensuite à, compter de septembre 1838, poste qu’il occupera jusqu’en 1854. En 1838, il est nommé recteur de l’Académie de Dijon, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite en mai 1862. Entre temps, il présidera, à la suite de Poisson, le jury de l’Agrégation de mathématiques de 1839 à 1843.
Cette même année 1838, il épouse Colombe-Antoinette Petitguyot, dont il aura un fils, qui laissera deux filles sans descendance.
L’année 1838 est également féconde en publications : Cournot fait paraître dans le Journal de Mathématiques pures et appliquées de Liouville (t. IV, pp. 257-334), sa troisième contribution au calcul des probabilités et à la statistique, le “Mémoire sur les applications du calcul des chances à la statistique judiciaire”, et il publie les Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, qui marqueront l’histoire de la pensée économique, l’ouvrage étant reçu non pas comme la première application des mathématiques à l’économie, mais la première modélisation mathématique dans le champ de l’économie, l’originalité de Cournot étant de construire une typologie de modèles mathématiques (Ragni, 2011). Succèderont aux Recherches, dans le champ de l’économie, deux ouvrages plus tardifs, les Principes de la théorie des richesses en 1863 et la Revue sommaire des doctrines économiques en 1877.
Il publie en 1841 le Traité élémentaire de la théorie des fonctions et du calcul infinitésimal et édite en 1842 une version annotée des Lettres à une princesse d’Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophie. A la suite, Cournot publie deux ouvrages de mathématiques et de philosophie des mathématiques : l’Exposition de la théorie des chances et des probabilités en 1843 et De l’origine et des limites de la correspondance entre l’algèbre et la géométrie en 1847.
Après avoir donné 3 articles (« Mathématiques », « Probabilité », « Quantité ») au Dictionnaire des sciences philosophiques d’Adolphe Franck en 1849 et 1851, Cournot publie ses grandes œuvres philosophiques de 1851 à 1875 : l’Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique en 1851, le Traité de l’enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l’histoire en 1861, qui développe de manière doctrinale la perspective critique exposée dans l’Essai, les Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes en 1872 qui déploie la philosophie de l’histoire de Cournot, enfin Matérialisme, vitalisme, rationalisme en 1875, constituant une présentation condensée de sa philosophie.
Il faut ajouter à cette liste de publication, Des Institutions d’instruction publique en France, publié en 1864, et les Souvenirs, rédigé en 1859 et publié par E.-P. Bottinelli en 1913.
Installé à Paris (au 2 rue de Tournon) depuis 1862, il y mourra le 30 mars 1877 et sera inhumé au cimetière Montparnasse.
[1] Toutes les références aux ouvrages de Cournot renvoient aux pages de l’édition des Œuvres complètes chez Vrin.
[2] Les articles et comptes rendus publiés par Cournot dans ces différents périodiques sont tous réédités dans (Cournot 2010).
Si on laisse de côté la dimension pédagogique de l’œuvre de Cournot, telle qu’elle s’exprime dans ses articles pédagogiques et dans Des Institutions d’instruction publique en France, on pourrait ordonner l’œuvre de Cournot en trois domaines distincts : mathématiques, économie et philosophie. Cependant, outre que cette classification est artificielle, ces trois domaines entretenant entre eux dans l’œuvre de Cournot des relations multiples, elle en dissimule l’unité profonde. Ce serait davantage encore le cas, si l’on voulait penser cette répartition dans la forme d’une succession chronologique. Il est vrai que l’on pourrait distinguer grossièrement deux périodes successives dans l’œuvre de Cournot ; l’ouvrage de 1847, De l’origine et des limites de la correspondance entre l’algèbre et la géométrie, achevant la série des publications proprement mathématiques, et ouvrant la voie à ses grandes œuvres philosophiques publiées de 1851 à 1875. Cournot lui-même invoque sa maladie oculaire pour justifier cette réorientation de son œuvre[3], et, de façon plus convaincante, la conviction qui est la sienne d’être plus créatif en philosophie qu’en mathématiques, s’autorisant du jugement de Poisson, rapporté dans les Souvenirs, à propos de ses premiers articles : « il y trouva de la pénétration philosophique, en quoi je pense bonnement qu’il n’avait pas tout à fait tort ; et de plus, il en augura que je ferais un grand chemin dans le champ de la pure spéculation mathématique, ce qui fut, (je l’ai toujours pensé et n’ai jamais hésité à le dire), une de ses erreurs » (Cournot 2010, 954). Mais, outre que l’œuvre économique de Cournot vient perturber cette apparente évolution, une telle succession fausserait l’orientation générale de la pensée de Cournot, dominée par l’analyse des conditions et limites du pouvoir dont jouit la raison de rendre compte du réel, si bien que le mathématicien Cournot ne perd jamais de vue la portée philosophique de ses recherches, tout comme le philosophe Cournot trouve dans les mathématiques l’expression privilégiée de ce pouvoir de la raison pure, qu’illustrait déjà les Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses de 1838.
Ainsi, dans le Traité élémentaire de la théorie des fonctions et du calcul infinitésimal (1841), Cournot ne s’en tient pas à exposer les éléments de son cours d’analyse professé à la Faculté des sciences de Lyon, il présente une conception réaliste de l’infiniment petit, et introduit une distinction entre deux formes d’organisation des idées : un ordre certes logique, mais artificiel et accordé à des exigences pédagogiques, et un ordre dit « rationnel » en ce qu’il permet de rendre raison d’une proposition à partir de celles qui l’engendrent (cf. infra). Et c’est cette distinction de l’ordre logique et de l’ordre rationnel qui sera au cœur de la philosophie des mathématiques développée dans l’ouvrage de 1847, De l’origine et des limites de la correspondance entre l’algèbre et la géométrie et qu’approfondira l’Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique (1851). De même, si l’Exposition de la théorie des chances et des probabilités (1843) est bien un traité de calcul des probabilités, elle a surtout pour objet, précise Cournot, « de bien faire comprendre la valeur philosophique des idées de chance, de hasard, de probabilité et le vrai sens dans lequel il faut entendre les résultats des calculs auxquels on est conduit par le développement de ces notions fondamentales » (Cournot 1843, 4). La reprise presque littérale, au chapitre 3 de l’Essai, de sa théorie du hasard précédemment exposée au chapitre 4 de l’Exposition, signe cette solidarité étroite entre l’œuvre mathématique de Cournot et sa réflexion philosophique. Cette solidarité n’est pas une particularité de l’œuvre de Cournot, elle est expressive de « l’union intime » qui, dans la pensée de Cournot, associe science et philosophie.
[3] Cournot souffre dès 1843 d’une maladie des yeux, comme il l’indique dans sa lettre à Walras du 3 octobre 1873, sans toutefois en préciser la nature, (Jaffé et Guilbaud, 1952, 11).
La connaissance scientifique et la réflexion philosophique ne sont pas des disciplines étrangères l’une à l’autre, se développant indépendamment l’une de l’autre dans une extériorité réciproque. Elles constituent des modes de connaissance certes distincts par leur démarche, mais solidaires. Sans doute, il n’appartient pas à la philosophie de produire des connaissances positives et les sciences n’ont nul besoin de la philosophie pour remplir cette fonction. Mais, outre qu’une philosophie ignorante du développement des connaissances scientifiques se condamnerait à juger en aveugle ou de manière illusoire nos activités de connaissance, la réflexion philosophique est requise pour évaluer l’organisation systématique de la construction scientifique, en interpréter les résultats et interroger la fécondité et les limites de leur pouvoir d’intelligibilité du réel. Cournot distingue à l’intérieur de la connaissance scientifique ce qu’il appelle l’élément positif et l’élément philosophique, le premier ayant pour objet la production de connaissances rationnellement élaborées et empiriquement contrôlées, le second constituant une instance critique, permettant d’évaluer l’organisation rationnelle de la théorie scientifique et son rapport au réel. Aussi ces deux modalités de la connaissance s’appellent mutuellement. C’est ce que note Cournot, écrivant que « l’union intime et pourtant la primitive indépendance de l’élément philosophique et de l’élément positif ou proprement scientifique dans le système de la connaissance humaine, se manifestent ici par ce fait bien remarquable, que l’esprit ne peut régulièrement procéder à la construction scientifique sans adopter une théorie philosophique quelconque, et que néanmoins les progrès et la certitude de la science ne dépendent point de la solution donnée à la question philosophique » (Cournot 1847, § 143, 362-363 ; Cournot 1975, § 329, 387-388). Ainsi, selon Cournot, les mathématiciens adopteront des positions différentes à l’égard de la question de la réalité des infiniment petits, même s’ils mettront en œuvre les mêmes instruments conceptuels et les mêmes méthodes.
Par conséquent, écrit Cournot, « le progrès de la science ne consiste pas précisément à se dépouiller de plus en plus de métaphysique pour passer à l’état rigoureusement positif, mais au contraire à soumettre de plus en plus le fait à l’idée, l’élément positif à l’élément philosophique qui lui donne l’organisation ou la forme par où elle se distingue de l’agrégat purement empirique » (Cournot 1872, 412-413). Il s’oppose alors directement au positivisme comtien : « au point de vue de l’intérêt pratique, poursuit-il, il est toujours bon d’accroître la masse des connaissances positives ; tandis qu’au point de vue de la science comme de la philosophie, cette abondance n’a de valeur qu’autant qu’elle est propre à faire jaillir l’idée d’où sortira la théorie. Donc la dénomination de « philosophie positive » est une contradiction dans les termes, et il y a autre chose que du positif dans les sciences » (Cournot 1872, 413). Et c’est à l’intérieur même des sciences que la philosophie déploie son activité réflexive. « La philosophie, écrit Cournot, pénètre partout » (Cournot 1851, § 326, 385). N’ayant pas vocation à produire des connaissances dans tel ou tel champ particulier d’objet, elle n’est pas une discipline autonome, et n’existe que comme modalité critique de l’activité intellectuelle, dont la fonction principale est de démêler ce qui tient à l’objet lui-même et ce qui provient des instruments de connaissance mobilisés par le sujet. Telle est, en effet, selon Cournot la question centrale de la philosophie des mathématiques :
« L’algèbre, écrit-il dans Correspondances, n’est-elle qu’une langue conventionnelle, ou bien est-ce une science ayant pour objet des rapports qui subsistent entre les choses, indépendamment de l’esprit qui les conçoit ? Tout le calcul des valeurs négatives, imaginaires, infinitésimales n’est-il que le résultat de règles admises par conventions arbitraires ; ou toutes ces prétendues conventions ne sont-elles que l’expression nécessaire de rapports que l’esprit est obligé sans doute de représenter par des signes de forme arbitraire, mais qu’il ne crée point à sa guise, et qu’il saisit seulement, en vertu de la puissance qu’il a de généraliser et d’abstraire ? » (Cournot 1847, §145, 364-365).
Pour répondre à cette question, la démarche mise en œuvre par Cournot ne consistera pas à remonter, à la manière kantienne, vers la source subjective de la connaissance, pour rechercher, dans sa structure cognitive, les conditions de possibilité a priori de toute connaissance, mais, héritant sur ce point d’Auguste Comte, à descendre vers ses produits pour considérer, dans leur constitution interne comme dans leur histoire, les résultats de l’activité diversifiée des savants.
Comment caractériser plus précisément cette nécessaire intervention de l’élément philosophique dans les sciences ? En des termes qui ne sont pas ceux de Cournot lui-même, on peut dire qu’elle résulte de la distinction entre le système scientifique lui-même et son interprétation. En effet, la critique philosophique interroge la connaissance scientifique sur deux points :
1° La discussion sur le sens des concepts premiers sur lesquels se fonde la théorie, par exemple les concepts d’infiniment petit ou de probabilité, et par voie de conséquence la discussion sur la signification des résultats de l’activité de connaissance, discussion dont le but est essentiellement de mesurer la possibilité pour ces connaissances de rendre compte des phénomènes.
2° L’analyse des relations de dépendance et de subordination qui ordonnent les différentes connaissances du système. Mais il s’agit moins ici d’une analyse logique, la question portant là encore sur la portée objective du discours scientifique. Cournot distingue ici deux façons différentes d’ordonner les connaissances appartenant à un même savoir selon les principes d’organisation mobilisés. Ou bien, l’organisation des connaissances vient répondre à des nécessités didactiques. Elle constitue alors ce que Cournot appelle l’ordre logique, à savoir un ordonnancement des connaissances approprié à nos instruments de connaissance, c’est-à-dire respectant la linéarité et la discontinuité du langage, et facilitant l’exposition du système. Il s’agit d’une organisation artificielle, d’un ordre de présentation des connaissances à vocation seulement pédagogique. Mais, il est aussi possible d’ordonner le système de nos connaissances en distinguant des idées fondamentales et des idées subordonnées ou dérivées, à savoir celles dont les premières rendent raison. Et on peut, de même, distinguer dans l’ordre phénoménal ce qui, pour un phénomène donné, est déterminant, et ce qui, au contraire, est déterminé. Cette organisation hiérarchisée distinguant, aussi bien au niveau des idées qu’à celui des phénomènes, ce qui est premier ou dérivé, déterminant ou déterminé, bref ce qui rend raison des propriétés de l’objet et ces propriétés résultantes elles-mêmes, constitue alors l’ordre rationnel, distinct d’un ordre seulement logique. L’épistémologie cournotienne prend ainsi appui sur une conviction réaliste, posant qu’il existe, à côté de l’ordre que le savant introduit artificiellement dans les choses grâce à ses instruments de connaissance, un ordre, sans doute plus complexe, mais correspondant aux relations effectives grâce auxquelles les idées rendent raison les unes des autres et grâce auxquelles les phénomènes dépendent les uns des autres. Mais cette correspondance entre l’ordre de nos connaissances et l’ordre réel n’est ni immédiate ni assurée ; elle doit être établie autant qu’il est possible. Le réalisme de Cournot, n’est pas un réalisme naïf, mais un « réalisme critique » (La Harpe 1936). Cette correspondance ne peut être ni affirmée comme allant de soi, sauf à adopter une position dogmatique nécessairement arbitraire, ni être déduite du concept. Elle fera donc l’objet d’une estimation seulement probable, appuyée sur un réseau d’inductions et d’analogies, constituant la « critique philosophique ». Il s’agira d’estimer la probabilité pour que les rapports par lesquels les phénomènes nous deviennent intelligibles ne soient pas de simples constructions artificielles, mais correspondent aux relations phénoménales effectives. Cournot s’en explique là encore à propos de la philosophie des mathématiques, dont il précise qu’elle consiste essentiellement « à discerner l’ordre et la dépendance rationnelle de tant de vérités abstraites que la sagacité des inventeurs a successivement et laborieusement découvertes, souvent par des voies si détournées ; à préférer tel enchaînement de propositions à tel autre (aussi irréprochable logiquement, ou quelquefois même logiquement plus commode), parce qu’il satisfait mieux à la condition de faire ressortir cet ordre et ces connexions, tels qu’ils résultent de la nature des choses, indépendamment des moyens que nous avons de connaître et de démontrer la vérité » (Cournot 1847, § 146, 366-367 ; Cournot 1851, § 329, 389). Par exemple, dit Cournot, s’il est certes possible, car conforme à un ordre logique, de déduire le théorème de Thalès de celui de Pythagore, l’ordre rationnel demande que l’on procède à l’inverse, le théorème de Thalès contenant la raison du théorème de Pythagore (Cournot 1847, §§ 73 à 78).
Cette solidarité entre science et philosophie s’exprime tout particulièrement à propos de la philosophie cournotienne des probabilités, qui constitue l’un des moments les plus originaux de la pensée de Cournot. La réflexion philosophique ne pouvant prétendre à une certitude apodictique, s’en tient à énoncer des jugements probables. Elle prend alors appui sur la théorie mathématique des probabilités, laquelle, en retour, a besoin de la philosophie pour s’assurer de son statut épistémologique et de son pouvoir d’intelligibilité du réel. Il s’agit donc pour Cournot de mesurer, à la lumière d’une philosophie probabiliste, la fécondité et les limites de la théorie mathématique des probabilités, ou pour utiliser sa terminologie, d’interroger sa « valeur objective », afin de savoir si la théorie « n’est qu’un jeu d’esprit, une spéculation curieuse, ou si elle a au contraire pour objet des lois très importantes et très générales, qui régissent le monde réel » (Cournot 1843, §38, 53).
La question se pose en effet de savoir si l’estimation de probabilité s’applique à l’événement lui-même, et mesure sa possibilité de réalisation, ou si elle s’applique à notre jugement et mesure alors notre degré de croyance en la réalisation de l’événement. Cournot dirait qu’il s’agit ici de savoir si la probabilité peut recevoir une valeur objective ou si elle ne bénéficie que d’une valeur subjective. La question est essentielle pour comprendre le statut des énoncés probabilistes, mais aussi pour juger de la structure du réel, pensé soit comme soumis à un déterminisme intégral, à l’instar de Laplace, soit comme faisant une place au hasard, à la « fortuité » dit Cournot. La question est aussi essentielle en 1843 pour répondre aux critiques soulevées dès le xviiie siècle sur la légitimité des applications du calcul des probabilités, dont témoignent notamment la correspondance entre Leibniz et Jacques Bernoulli (Leibniz 1849-1863), les doutes de D’Alembert (D’Alembert 1767), les attaques de Louis Poinsot (in Poisson 1836, 399) ou d’Auguste Comte (Comte 1830-1842, 27e leçon, 143 et 49e leçon, 168-169). La critique philosophique appliquée au calcul des probabilités a ainsi pour but de « rectifier des erreurs, lever des équivoques, dissiper des obscurités » (Cournot 1843, 3) qui entachent les principes de la théorie.
La réponse formulée par Cournot ne consiste pas à opter pour l’une ou l’autre des interprétations du concept de probabilité, mais à lui reconnaître une pluralité de significations, selon les conditions de sa construction et de son application. Pour cela, il commence par fonder le calcul des probabilités sur la combinatoire, définie comme « science abstraite et purement rationnelle » (Cournot 1843, 7), le transférant ainsi de la sphère des mathématiques mixtes à celle des mathématiques pures. Ainsi constitué en théorie mathématique pure, le calcul est dissocié de ses possibles applications, ce qui permet d’attribuer à ses résultats une pluralité d’interprétations. Autrement dit, le résultat de l’estimation probabiliste pourra, selon ses conditions d’application, recevoir une signification subjective ou prétendre valoir objectivement ; toute la difficulté étant d’établir cette possibilité pour la probabilité de valoir objectivement. Surmonter cette difficulté est le but que remplissent 1e sa doctrine objectiviste du hasard, montrant que la notion de hasard n’est pas l’expression de notre ignorance des conditions de réalisation d’un événement, mais correspond à une réalité effective, 2° le recours au principe de l’impossibilité physique, établissant que le concept de probabilité mathématique peut, sous certaines conditions, constituer l’instrument de mesure de la possibilité de réalisation de l’événement. Ceci permettra de comprendre que la théorie cournotienne du hasard n’est pas une doctrine indépendante ou ne relève pas – du moins pas prioritairement – d’une philosophie de la nature ; elle a pour fonction de légitimer une interprétation objective de la probabilité mathématique.
L’affirmation cournotienne de la réalité objective du hasard ne contrevient pas à l’universalité affirmée du principe de causalité. Bien au contraire, elle repose apparemment sur la thèse de l’existence de séries causales indépendantes, puisque c’est la rencontre de telles séries qui définit la fortuité. Cournot écrit en effet : « les événements amenés par la combinaison ou la rencontre de phénomènes qui appartiennent à des séries indépendantes, dans l’ordre de la causalité, sont ce qu’on nomme des événements fortuits ou des résultats du hasard » (Cournot 1843, § 40, 55). La notion de hasard ne désigne donc pas une illusion subjective résultant de l’ignorance des causes des événements, contrairement à l’opinion généralement admise par la plupart des mathématiciens et philosophes du dix-huitième siècle. Elle ne désigne pas davantage une cause ou une force, disposant d’une puissance propre. Elle vise une situation, celle engendrée par la rencontre accidentelle de causes ou de faits rationnellement indépendants. Cournot illustre cette situation par l’exemple de deux frères, servant dans deux armées différentes, et mourant au combat le même jour. Cette simultanéité peut être considérée comme un fait de hasard, car les causes amenant la mort de l’un sur un front sont indépendantes de celles qui entraînent la mort de l’autre sur un autre front. En revanche, précise Cournot, s’ils servaient dans la même armée et mourraient lors de la même bataille, la simultanéité de leurs morts ne pourrait plus être posée comme fortuite. Dans l’Essai de 1851, Cournot appliquera cet exemple à un fait, anecdotique certes, mais réel : la mort simultanée le 14 juin 1800, des deux généraux d’Empire, Kléber et Desaix : « lorsque ces deux nobles frères d’armes, Desaix et Kléber, écrit-il, tombaient le même jour, presque au même instant, l’un sur le champ de bataille de Marengo, l’autre au Caire, sous le fer d’un fanatique, il n’y avait certainement pas de liaison entre les manœuvres des armées dans les plaines du Piémont et les causes qui, ce jour-là même, sollicitaient l’assassin à tenter son entreprise, ni entre ces diverses causes et les circonstances des campagnes faites auparavant sur les bords du Rhin » (Cournot 1851, § 31, 36).
Il en résulte que la fortuité n’implique nullement la rareté : les faits de hasard n’ont rien d’exceptionnel, mais ils nous semblent tels parce que nous ne prêtons attention qu’à ceux qui, pour nous, prennent un sens particulier. Ainsi, pour reprendre l’exemple précédent, « on remarquera, écrit Cournot, le hasard qui a fait périr les deux frères le même jour, et l’on ne remarquera pas, ou l’on remarquera moins celui qui les a fait mourir à un mois, à trois mois, à six mois d’intervalle ; quoiqu’il n’y ait toujours aucune solidarité entre les causes qui ont amené tel jour la mort de l’aîné, et celles qui ont amené tel autre jour le mort du cadet, ni entre ces causes et leur qualité de frères » (Cournot 1843, § 42, 56-57).
Cette affirmation de la réalité objective du hasard n’implique pas plus une entorse au principe du déterminisme, lequel n’affirme pas l’existence d’une relation causale, mais sa nécessité, et dès lors qu’on n’affirme pas avec Laplace (Laplace 1986, 32) l’universalité de cette nécessité sous la forme d’une solidarité universelle de tous les éléments composant l’univers. La réalité objective du hasard signifie, dans la perspective de Cournot, l’existence simultanée de systèmes rigoureusement déterminés, mais au moins partiellement et relativement indépendants les uns des autres. En effet, écrit-il, « les phénomènes naturels, enchaînés les uns aux autres, forment un réseau dont toutes les parties adhèrent entre elles, mais non de la même manière, ni au même degré » (Cournot 1851, § 67, 81).
On a pu objecter à Cournot que l’existence de séries causales indépendantes n’est qu’une fiction, le hasard objectif à la Cournot n’étant alors qu’une chimère. Cependant, cette objection repose sur une fausse interprétation de la pensée de Cournot, car celui-ci n’affirme pas la réalité de l’existence de séries causales indépendantes, celles-ci n’étant qu’une représentation commode, destinée à faciliter la représentation des relations entre les phénomènes. Ces séries, écrit Cournot, constituent des « faisceaux de lignes concurrentes par lesquels l’imagination se représente les liens qui enchaînent les phénomènes » (Cournot 1851, § 29, 34 ; souligné par nous). Il n’existe en fait que des rapports de détermination entre des faits ou des événements, rapports que nous nous représentons sous la forme de série, pour en simplifier l’intellection.
On peut d’ailleurs remarquer que la fortuité n’est pas limitée au champ des relations causales entre événements, mais peut s’étendre à la totalité des faits quels que soient le type de relation qui les unissent et le domaine auquel ils appartiennent. La fortuité concernera donc non seulement le domaine physique et celui des phénomènes sociaux, mais elle pourra aussi se rencontrer dans le domaine purement intellectuel. Cournot illustre cette idée en affirmant que la série des décimales de π offre les caractères d’une série aléatoire, anticipant en quelque sorte la notion de nombre normal que développera Émile Borel (Borel 1939). Et le Traité ne définira plus le hasard en référence à des croisements de séries causales, mais à « une rencontre entre des faits rationnellement indépendants les uns des autres » (Cournot 1861, 62). Réciproquement, le calcul des probabilités bénéficie d’une extension maximale, s’appliquant, écrit Cournot, « aux faits de la nature vivante, à ceux du monde intellectuel et du monde moral, comme aux phénomènes produits par les mouvements de la matière inerte » (Cournot 1843, § 45, 61).
De plus, l’indépendance ne suppose pas une absence totale de relation entre les séries, mais exige que l’on ne puisse rendre raison des éléments composant une série par l’action des éléments de l’autre. Par conséquent l’indépendance est compatible avec de multiples relations entre les séries, et même des relations causales. Un événement est fortuit, au sens de Cournot, si les causes qui l’engendrent ne sont pas liées entre elles par une relation nécessaire, donc si cette relation ne peut être énoncée sous forme de loi. Autrement dit, la fortuité désigne l’absence de nécessité. En conséquence, il n’y a aucune relation essentielle entre fortuité et imprédictibilité : le fait de connaître parfaitement l’ensemble des causes qui engendrent un événement, et donc de pouvoir en prédire la réalisation, ne modifie en rien sa fortuité, dès lors que cette réalisation n’est pas nécessaire. On ne peut donc définir le hasard par l’imprédictibilité ; et le calcul des probabilités permet justement de mesurer le degré avec lequel on peut prévoir la réalisation d’un événement futur.
Enfin, selon Cournot, l’action exercée par les éléments d’une série sur l’autre peut être considérée comme négligeable si elle n’engendre qu’une variation infinitésimale. Il est donc possible d’affirmer à la fois l’existence d’une solidarité de fait de l’ensemble des phénomènes et celle d’une fortuité par croisement de séries causales indépendantes dès lors qu’on accepte le principe selon lequel ce qui est « théoriquement infiniment petit est physiquement nul » (Cournot 1875, 39). Cournot illustre ce principe par l’exemple d’un aérolithe pénétrant dans l’atmosphère terrestre. Son mouvement est ralenti par frottement, et conjointement sa température s’élève. Cette chaleur va se disperser dans l’espace, mais la disproportion entre l’immensité de l’espace céleste et la faiblesse de l’échauffement de l’aérolithe est telle que « le refroidissement de l’aérolithe ne peut communiquer aux espaces célestes qu’un accroissement de température infiniment petit, c’est-à-dire absolument insaisissable par l’observation ou physiquement nul » (Cournot 1875, 39). Il conviendrait donc non pas de distinguer simplement des événements nécessaires et des événements fortuits, mais d’identifier des degrés variables de fortuité.
Qu’on reconnaisse l’existence de faits résultant du croisement de relations rationnellement indépendantes, donc d’événements fortuits, n’implique pas que la théorie mathématique des probabilités soit apte à en mesurer le degré de possibilité. C’est à fonder cette aptitude que répond le principe de l’impossibilité physique.
Le principe de l’impossibilité physique s’applique à des événements dont le concept n’implique pas contradiction, mais dont la réalisation est cependant impossible physiquement, parce qu’ils constituent l’unique chance favorable contre une infinité de chances contraires. Il en va ainsi, par exemple, de l’équilibre d’un cône pesant sur sa pointe ou de l’application d’une force à une sphère selon une droite passant exactement par son centre de telle sorte que son mouvement de translation ne s’accompagne pas d’un mouvement de rotation (1843, § 43, 57). Le principe de l’impossibilité physique énonce ainsi qu’un événement dont la probabilité est infiniment petite ne peut se réaliser au cours d’un nombre fini d’épreuves, c’est-à-dire dans les conditions qui sont celles de l’expérience. Il constitue une radicalisation rigoureuse des tentatives opérées par les mathématiciens du xviiie siècle pour définir un seuil à partir duquel la probabilité d’un événement est suffisamment élevée pour pouvoir être considérée, sur le plan pratique, comme une certitude, radicalisation rigoureuse car mobilisant non pas une valeur déterminée d’une probabilité très faible, mais une probabilité infiniment petite. Liant le concept de probabilité mathématique à l’impossibilité physique de l’événement, il permet d’opérer le passage du plan du concept au plan du réel, le concept de probabilité infiniment petite impliquant la non-existence de l’événement correspondant.
Mais, pris isolément, il ne permet pas d’attribuer à la probabilité une valeur objective, car il ne vaut que pour le cas particulier où la probabilité est infiniment petite, et ne vaut de plus que négativement, puisque la probabilité mesure ici un événement qui ne peut se réaliser. Combiné avec le théorème de Bernoulli, posant la convergence probable des fréquences et des probabilités pour un nombre indéfiniment croissant d’épreuves, le principe de l’impossibilité physique permet d’avancer qu’à la limite, dans l’hypothèse d’une infinité d’épreuves, on aurait, écrit Cournot, « une probabilité infiniment petite, où il devient physiquement impossible que les deux rapports diffèrent l’un de l’autre d’une fraction donnée, si petite qu’elle soit » (Cournot 1843, § 44, 59). C’est alors la probabilité d’un écart sensible entre la probabilité mathématique et la possibilité physique de l’événement qui devient infiniment petite. En conséquence, pour un nombre suffisant d’épreuves, la probabilité mathématique peut ici mesurer la possibilité physique de l’événement. Il faut reconnaître cependant que le principe de l’impossibilité physique ne reçoit pas un sens mathématique clair, ceci parce que le concept d’infini mathématique dont dispose Cournot est insuffisamment précisé.
Il reste que, de l’intérieur de la démarche de Cournot, il est possible de reconnaître à la probabilité mathématique une valeur objective à la condition toutefois que l’on puisse affirmer la fortuité de l’événement, à la condition donc que l’on puisse s’assurer de l’indépendance des causes concourant à la production de l’événement. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, c’est-à-dire dans la plupart des cas, la probabilité ne mesure pas la possibilité de l’événement, mais le degré de croyance attachée aux hypothèses que nous formons à son sujet. Et elle possède alors une valeur seulement subjective.
Se révèlent ainsi les limites de l’argumentation de Cournot. S’il est relativement aisé d’établir une relation de dépendance entre deux séries de faits ou de causes, il l’est moins de s’assurer de leur indépendance. Plus nettement, la correspondance entre le concept et le réel ne peut être affirmée que sur le mode du probable, dans la mesure où tout jugement portant sur une existence relève de cette probabilité philosophique, à la fois subjective et non-numérique, par laquelle le sujet connaissant estime l’accord de ses représentations à l’ordre réel.
L’apport de la pensée de Cournot à la philosophie des probabilités ne consiste pas à trancher la question de la valeur objective ou subjective des probabilités par l’adoption de telle ou telle position unilatérale, mais de révéler cette ambivalence du concept de probabilité, demeurée inaperçue par ses prédécesseurs, et d’en reconnaître la nécessité et la pertinence. En ce sens, il n’est pas possible de réduire Cournot à un tenant de l’interprétation objectiviste ou fréquentiste des probabilités, contrairement à une représentation communément adoptée (Nagel 1939, 18 ; Keynes 1957, 92 ; Jordan 1972, 17, Porter 1986, 78 et 84 ; Daston 1988, 224). Cournot explicite ainsi une distinction entre probabilité subjective et probabilité objective qui trouvera son prolongement au xxe siècle dans la distinction entre probabilité épistémique et probabilité ontique. De plus, cette reconnaissance de la dualité du concept de probabilité est rendue possible par la dissociation entre la théorie mathématique elle-même, définie comme théorie rationnelle pure et ses applications, par où il prépare la voie à sa constitution sous forme de système axiomatique, indépendant des applications qu’il rend possibles. Il occupe ainsi une position charnière dans l’histoire de la probabilité mathématique, entre sa phase de construction et son développement comme discipline mathématique constituée.
Si la théorie réaliste du hasard occupe une place centrale dans la philosophie des probabilités de Cournot en légitimant une interprétation objectiviste de la probabilité, elle joue également un rôle essentiel dans sa théorie de la connaissance par la distinction qu’elle engendre entre connaissance théorique et connaissance historique, et dans sa philosophie de l’histoire constituant ce qu’il appelle une « étiologie historique ».
L’existence de systèmes indépendants et d’événements effectivement fortuits implique que la connaissance du réel, qu’il soit naturel ou social, ne peut s’en tenir à établir les lois descriptives ou explicatives des phénomènes : elle intègre des faits non déductibles à partir de lois, mais élaborés à partir de données d’observation, et qui ne peuvent se comprendre que grâce aux faits qui leur sont antérieurs. En effet, si le hasard n’est pas le produit de notre ignorance, mais correspond à une rencontre accidentelle de faits ou de séries de faits, il existe des faits dont on ne peut rendre raison par la seule référence aux lois ordonnant les phénomènes. Ces faits constituent la « donnée historique ».
En effet, Cournot pense l’histoire comme ce mode particulier de liaison entre les événements qui, mêlant ordre et hasard, ne se réduit ni à une simple succession d’événements indépendants les uns des autres, ni à un enchaînement nécessaire de phénomènes exprimable sous forme de loi. Il écrit ainsi : « s’il n’y a pas d’histoire proprement dite là où tous les événements dérivent nécessairement et régulièrement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le système est régi, et sans concours accidentel d’influences étrangères au système que la théorie embrasse, il n’y a pas non plus d’histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d’événements qui seraient sans aucune liaison entre eux » (Cournot 1851, § 313, 369-370). Une succession purement chronologique ne constitue pas un développement historique, car les événements, extérieurs les uns aux autres, sont seulement juxtaposés, et non enchaînés. L’exemple le plus pertinent en est la série des numéros d’une loterie, chaque tirage formant une épreuve indépendante d’événements équiprobables, si bien que l’ordre des éléments de la série est aléatoire. Pour que la série des événements puisse être qualifiée d’historique, il faut qu’à la succession temporelle, s’ajoute des relations de dépendance et de détermination, mais sans que celles-ci ne déterminent avec nécessité, sans quoi la série des événements ne serait que le déploiement des conséquences impliquées par la loi qui les commande.
Il en résulte que ce n’est pas la temporalité qui définit l’historicité. Sans doute, ce mixte d’ordre et de hasard se révèle de façon privilégiée dans le développement temporel des sociétés humaines. Mais il ne s’y réduit pas ; toute facticité extérieure à la nécessité légale, toute existence dont on ne peut rendre raison avec les seules forces du système des lois des phénomènes, est de nature historique.
Par conséquent la connaissance historique n’est pas seulement l’œuvre des historiens ; elle constitue cette modalité de la connaissance qui, dans la connaissance scientifique (Cournot 1851, § 304, 360-361), vient compléter la connaissance théorique du système des lois rationnellement élaborées, par celle des données de fait. Et ce recours à la connaissance historique est une nécessité incontournable. En effet, dans le système laplacien où le hasard est le produit de notre ignorance des causes des événements, la probabilité étant alors une mesure « relative en partie à notre ignorance, en partie à nos connaissances » (Laplace, 1986, 34), la connaissance supposée parfaite de l’état actuel de l’univers rend possible la connaissance intégrale de ses états passés comme de ses états futurs (Laplace, 1986, 32-33). En revanche, le hasard n’est pas le produit de notre ignorance, mais le produit de la rencontre de faits rationnellement indépendants, la connaissance même supposée complète de l’état actuel du monde, rend sans doute possible une prévision probabiliste de l’avenir, mais se heurte à des faits passés qu’elle constate sans pouvoir en rendre raison.
Cournot illustre cette idée par l’exemple d’un globe métallique, d’abord inégalement échauffé en divers points de sa masse, se refroidissant lentement jusqu’à atteindre, dans la totalité de sa masse, la température du milieu extérieur. « Si on observe actuellement le corps arrivé, soit à l’état final, soit à l’état pénultième, écrit Cournot, on aura beau connaître les lois de propagation et de déperdition de la chaleur, ainsi que le coefficient de conductibilité du corps, il ne restera dans l’état actuel aucune trace sensible de l’état initial ; et en ce sens le présent cessera d’être « gros du passé » (Cournot 1875, 38). Autrement dit, la connaissance de l’état actuel du système rend possible une prévision de son état final, mais ne rend pas possible celle de ses conditions initiales, ce que note Cournot par la formule : « quelque bizarre que l’assertion puisse paraître au premier coup d’œil, la raison est plus apte à connaître scientifiquement l’avenir que le passé » (Cournot 1851, § 302, 358).
Appliquée à l’évolution des sociétés humaines, la connaissance historique prend la forme d’une philosophie de l’histoire dont la fonction est moins d’identifier les causes des événements historiques, que d’ordonner les faits historiques pour distinguer les faits principaux et secondaires ou accidentels, afin de dégager derrière la multiplicité des événements et accidents de détail, des lignes de force, des tendances générales qui commandent le mouvement historique : « Si l’on tient à une parfaite exactitude de langage, écrit Cournot, il faudra dire que l’étiologie ou la philosophie de l’histoire s’enquiert de la raison des événements plutôt que de la cause des événements. Car, l’idée de cause implique celle d’une action, d’une force douée de son énergie propre ; et ce que la critique historique doit mettre en évidence, ce sont le plus souvent des résistances passives, des conditions de structure et de forme qui prévalent à la longue et dans l’ensemble des événements sur les causes proprement dites » (Cournot, 1872, 15).
La distinction entre cause et raison est ici reprise de l’analyse statistique : la raison de la fréquence de réalisation de tel événement au cours d’une série d’épreuves aléatoires suffisamment longue, par exemple le lancer d’un dé, révèle ce qui tient à sa structure et demeure inchangé tout au long de la série, tandis que les causes et conditions, variables d’une épreuve à l’autre, se manifesteront par la singularité de chaque lancer. Autrement dit, la raison, révélée sur le long terme, rend compte de ce qui tient à la nature même du fait historique, tandis que les « causes proprement dites » jouent « dans la production de chaque événement en particulier » (Ibid.). Pour effectuer ce départ entre les causes immédiates et les tendances générales qui rendent raison des faits historiques, l’étiologie historique fera appel aux inductions et analogies, en prenant appui sur une histoire hypothétique, où Cournot préfigure, en quelque sorte, ce qu’on appelle aujourd’hui le raisonnement contrefactuel : « impossible, écrit Cournot, de s’adonner au genre de critique dont nous parlons, sans être à chaque instant conduit à se demander comment les choses auraient vraisemblablement tourné, sans l’accident ou l’incident qui a imprimé un autre cours aux événements » (Cournot, 1872, 5).
On pourrait ici rapprocher la pensée de Cournot distinguant deux rythmes historiques, le temps long des tendances générales et le temps bref des accidents de détail, de la représentation historique défendue par l’École des Annales, et notamment par Fernand Braudel. On le pourrait d’autant plus, que ce niveau superficiel des événements fortuits et des accidents de détail est occupé par la vie politique. « L’histoire politique, écrit Cournot, est de toutes les parties de l’histoire celle où il entre visiblement le plus de fortuit, d’accidentel et d’imprévu » (Cournot, 1872, 16). En revanche, pour Cournot, philosophe des sciences même quand il se fait philosophe de l’histoire, le temps des structures et des conjonctures n’est pas celui des conditions géographiques, climatiques et économiques d’existence des sociétés humaines. Ce sont les grandes configurations culturelles définissant le mouvement d’une civilisation qui rendent raison de l’évolution historique. S’agissant des temps modernes, qui sont les objets de réflexion sur lesquels Cournot fait porter son attention, ce socle de déterminations orientant le mouvement historique est la prévalence de plus en plus marquée des sciences et de la technologie, c’est-à-dire des éléments de civilisation à la fois les plus universels et les plus stables. Ces conditions structurelles déterminantes constituent des faits historiques, tout comme le sont, mais à un autre niveau les événements historiques. Il s’agit, écrit Cournot, de « faits généraux », ou encore des « faits dominants » (Cournot, 1861, § 545, 488-489). Il ne suffit pas, pour Cournot, d’opposer des faits dominants et des faits subordonnés ; il convient d’ordonner les faits historiques selon des degrés de généralité différenciés et hiérarchisés : « la philosophie de l’histoire, écrit-il, a essentiellement pour objet de discerner dans l’ensemble des événements historiques des faits généraux, dominants, qui en forment comme la charpente ou l’ossature ; de montrer comment à ces faits généraux et de premier ordre s’en subordonnent d’autres, et ainsi de suite jusqu’aux faits de détail », Cournot, 1982, § 546, 489).
La distinction entre faits dominants et faits de détail remplit une fonction descriptive : elle permet de se rendre intelligible le mouvement de l’histoire. Cette intelligibilité est également fournie par un principe, cette fois explicatif, l’opposition du mécanique et du vital, qui s’exprime dans le Traité de 1861 et l’ouvrage de 1875, Matérialisme, vitalisme, rationalisme.
Les sociétés humaines, écrit Cournot, sont « tout à la fois des organismes et des mécanismes » (Cournot 1861, § 330, 304). Comment comprendre ce « vitalisme » de Cournot ? Il convient de remarquer tout d’abord qu’il ne s’agit nullement d’un organicisme. En effet, il ne s’agit pas pour lui de recourir à un modèle biologique pour penser la société comme un tout organisé et hiérarchisé, tel que ses différentes parties concourent harmonieusement à la vie de la totalité dont l’unité est obtenue par soumission à un principe ou organe directeur. Car si Cournot parle de la « vie sociale », ce n’est pas pour décrire la structure sociale, mais pour rendre compte de ses formes d’auto-organisation. Aussi, lorsqu’il invoque une énergie vitale pour rendre compte des phénomènes sociaux, ce n’est pas sur l’organisation hiérarchisée des parties de la totalité sociale qu’il fait jouer l’analogie, mais sur la spontanéité de l’auto-organisation collective, ou encore les « instincts sociaux » qui assurent la conservation de l’individu et de l’espèce. Ce ne sont donc pas les formes les plus élaborées de la vie animale que considère ici Cournot, mais au contraire les formes les plus frustres de la vie végétative (Cournot 1861, § 212 ; Cournot 1875, 115)).
De plus, ce vitalisme ne se comprend qu’en relation avec les tendances qui viennent le contrarier, l’histoire des sociétés humaines étant pensée par Cournot comme le déploiement de la tension entre les forces vitales qui les animent et les facteurs de stabilité qui s’y opposent. Cournot distingue, en effet, deux modes d’existence et de développement des phénomènes sociaux. Le premier concerne des faits de civilisation susceptibles de naître, de croître et de mourir : ce sont les langues, les croyances religieuses, les mœurs, les traditions juridiques et politiques, qui ne sont pas les produits d’une décision réfléchie, mais les expressions d’instincts sociaux assurant le maintien de la vie individuelle et collective. Le second, échappant à ce rythme biologique, est constitué par les produits des sciences et des techniques, susceptibles d’un progrès indéfini, voire d’une durée indéfinie. Cette opposition n’est pas seulement temporelle, elle est également spatiale. Tandis que les forces vitales sont source de variétés et de différences entre les groupes sociaux, le développement des sciences et des techniques, étant produit par l’activité de la raison, vaut en tous lieux et en tous temps. Cournot exprime cette opposition par la distinction entre les civilisations nationales et la « civilisation générale » ou encore « civilisation progressive » (Cournot 1861, § 530-532 ; Cournot 1875, 135-136). « Le propre d’une civilisation progressive, écrit Cournot, est de détendre les liens de solidarité qui tiennent à la conformité du langage, du culte, des mœurs, des institutions, et de faire de plus en plus prévaloir ce qu’il y a d’universel dans la nature humaine, sur ce qui est propre à chaque temps, à chaque lieu, à chaque classe, à chaque nationalité » (Cournot 1861, § 338, 313).
Or, le trait dominant de l’époque moderne est justement la place prépondérante que prennent les éléments de la civilisation générale, facteurs d’uniformité et de stabilité, sur les particularités locales ou nationales, sur les différences entre les peuples, produits de l’histoire et de conditions fortuites, bref sur les éléments proprement historiques. « L’ère vraiment moderne, écrit Cournot, date pour nous de l’époque où la civilisation générale, par la vigueur de son développement tend à oblitérer les traits distinctifs de chaque système national ou particulier » (Cournot 1861, § 533, 478).
Cette situation caractérise d’abord la civilisation européenne. Mais, à raison de sa tendance naturelle à s’étendre, du fait à la fois des progrès des sciences et de l’industrie et d’une volonté hégémonique, ce mouvement marque le mouvement des sociétés humaines, qui tendent à s’organiser selon des rapports fixes et généraux, « quasi géométriques » dit Cournot, affranchis de toute historicité. L’histoire de l’humanité toute entière est ainsi ce mouvement qui tend de lui-même vers la stabilité, donc vers la fin de l’histoire.
La tendance de l’histoire humaine vers la stabilité est affirmée par Cournot comme une croyance probable, définissant une « allure générale », dont le statut est comparable à celui des pronostics médicaux ou des prévisions météorologiques (Cournot 1861, § 544, 488). Elle n’assigne pas un terme à l’histoire – « l’état final vers lequel tend l’humanité […] ne sera jamais rigoureusement atteint » (Cournot 1851, § 543, 485) –, mais une orientation générale définissant l’époque moderne comme la phase finale de l’histoire de l’humanité (Cournot 1872, 23) par une lente et progressive soumission des forces vitales de la société à des principes méthodiques et fixes : « la condition de la fixité, ou du progrès vers la fixité, écrit Cournot, c’est toujours dans l’ordre politique comme ailleurs, une sorte d’engourdissement de l’énergie vitale, une disposition à passer, de la sphère où s’accomplissent les phénomènes de la nature vivante, sous l’empire des instincts et des passions, à celle où tout se gouverne d’après l’expérience, par les lois de la logique et du calcul » (Cournot 1861, § 540, 483).
Ainsi, aux cultes d’abord domestiques, puis locaux et nationaux, de tradition orale et distinguant fidèles et impies, se substituent progressivement les grandes religions prosélytiques, appuyées sur des dogmes écrits et se revendiquant de l’unité de l’humanité (Cournot 1861, § 338, 312). Aux règles de droit, locales et en petit nombre succèdent d’épais traités où le droit tend à se constituer en science positive (Cournot 1861, ch. IX). Le champ politique voit s’inverser progressivement le rôle du pouvoir et celui de l’administration, le moteur de l’évolution sociale étant moins celui des décisions et des passions politiques que les contraintes techno-économiques engendrées par le développement de l’industrie et du commerce internationaux.
L’achèvement de la phase historique de l’humanité n’est donc pas le triomphe de la raison critique et du savoir sur les passions instinctives des individus, mais la simplification et la rigidité qui caractérisent la raison technicienne : « ce qui s’appelle proprement une civilisation progressive, écrit Cournot, n’est pas, comme on l’a dit si souvent, le triomphe de l’esprit sur la matière […], mais bien plutôt le triomphe des principes rationnels et généraux des choses sur l’énergie et les qualités propres de l’organisme vivant, ce qui a beaucoup d’inconvénients à côté de beaucoup d’avantages » (Cournot 1861, § 330, 304). Cournot constate alors que les sociétés humaines tendent à être gouvernées « méthodiquement, logiquement, rationnellement, quoique pas toujours raisonnablement » (Cournot 1875, 108).
On peut voir dans cette thèse de Cournot, l’influence du contexte politique de la seconde moitié du xixe siècle (Ruyer 1930, 25), la place du modèle mécanique dans sa théorie économique (Ménard 1978), l’analogie avec le phénomène de l’entropie et la théorie de la chaleur (Ruyer 1930, 14-15 ; Vatin 2000). Ces interprétations ont sans doute chacune leur part de vérité. Mais on peut remarquer que c’est moins la fin de l’histoire qui préoccupe Cournot que la promotion de l’universel engendrée par la civilisation progressive, dont la première est l’effet. Ainsi, écrit Cournot, « dans la civilisation qualifiée de moderne, les sciences, l’industrie, tout ce qui comporte par sa nature propre un accroissement, un progrès, un perfectionnement indéfini, jouent un rôle de plus en plus indépendant, et prépondérant ; tandis qu’auparavant ces mêmes éléments de civilisation ne se développaient, ne se conservaient qu’à l’ombre pour ainsi dire, sous la tutelle et la sauvegarde des institutions, des lois, des coutumes religieuses, civiles, politiques, militaires […]. Et, comme il n’y a pas de raison intrinsèque pour qu’un caractère aussi formel disparaisse, une fois qu’il s’est prononcé, il s’ensuit que, dans l’ordre historique, notre époque moderne peut à bon droit passer pour une époque finale » (Cournot 1872, 23). Or, si Cournot est l’un des premiers à élaborer une théorie des révolutions scientifiques (Saint-Sernin 1993), et s’il voit dans le xviie siècle le siècle des grandes révolutions scientifiques, c’est justement ce même mouvement de disparition progressive de l’historicité qu’il aperçoit dans l’histoire des sciences au xixe siècle : « à mesure que le travail scientifique s’organise, que le nombre des travailleurs augmente et que les moyens de communication entre les travailleurs se perfectionnent, il est clair que l’on se rapproche davantage de [l’]hypothèse où, par l’élimination à peu près complète du hasard, les sciences seraient effectivement sorties de ce que l’on peut appeler la phase historique » (Cournot, 1872, 13). L’histoire des sciences tend alors à se dépouiller de son caractère historique pour se réduire à l’auto-déploiement, indéfini et monotone, de la connaissance, inaugurant ainsi la période de déclin de la phase historique de l’humanité : « entre tant d’histoires dont il faudrait faire un faisceau pour avoir l’histoire complète de l’humanité, l’histoire des sciences, venue la dernière, finit ou se transforme la première » (Cournot 1872, 349). L’histoire des sciences se révèle ainsi la clé, à la fois interprétative et explicative, de l’histoire de la civilisation : « Quant à l’histoire de la civilisation générale, dont l’histoire des sciences ferait nécessairement partie, on pourrait y appliquer tout ce que nous avons dit de l’histoire des sciences. Réduite pendant longtemps à une sèche chronique, puis rendue intéressante par le récit des transformations les plus remarquables, qui ne sont pas toujours les plus remarquées dans leurs temps, elle finirait par dégénérer en gazette de la civilisation » (Cournot 1875, 136).
La postérité de l’œuvre de Cournot est assez contrastée. Si son influence sur le devenir de la science économique fut décisive, ses contributions aux sciences mathématiques sont trop légères pour qu’il ait marqué leur histoire, sauf à considérer l’histoire et la philosophie des probabilités et des statistiques. On peut avancer assez sûrement que les ouvrages philosophiques de Cournot faisaient partie des lectures classiques des professeurs de philosophie à la fin du xixe siècle et dans la première partie du xxe, mais davantage comme instruments de pensée que comme objets d’étude. Car le style de sa pensée, la prudence et la rigueur avec lesquelles il construit ses analyses n’ont pas la puissance séductrice des grands systèmes de pensée de la tradition occidentale. Tarde, l’un des penseurs qui, avec Bergson, ont subi le plus nettement son influence écrit ainsi en l’opposant à Auguste Comte : « Cournot, esprit plus critique qu’organisateur, plus porté aux lumineuses et pénétrantes analyses qu’aux ambitieuses synthèses, n’a jamais éprouvé le moindre désir de dogmatiser la science et d’ériger sa doctrine en culte » (Tarde 1886, 7).
Cournot Antoine Augustin, Exposition de la théorie des chances et des probabilités, Paris : Hachette, 1843 ; rééd. Œuvres complètes, t. I, Paris : Vrin, 1984.
Cournot Antoine Augustin, De l’origine et des limites de la correspondance entre l’algèbre et la géométrie, Paris : Hachette, 1847 ; rééd. Œuvres complètes, t. VI/2, Paris : Vrin, 1989.
Cournot Antoine Augustin, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, Paris : Hachette, 1851 ; rééd. Œuvres complètes, t. II, Paris : Vrin, 1975.
Cournot Antoine Augustin, Traité de l’enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l’histoire, Paris : Hachette, 1861 ; rééd. Œuvres complètes, t. III, Paris : Vrin, 1982.
Cournot Antoine Augustin, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, Paris : Hachette, 1872 ; rééd. Œuvres complètes, t. IV, Paris : Vrin, 1973.
Cournot Antoine Augustin, Matérialisme, vitalisme, rationalisme, Paris : Hachette, 1875 ; rééd. Œuvres complètes, t. V, Paris : Vrin, 1979.
Cournot Antoine Augustin, Traité élémentaire de la théorie des fonctions et du calcul infinitésimal, Paris : Hachette, 1841 ; rééd. Œuvres complètes, t. VI-I, Paris : Vrin, 1984.
Cournot Antoine Augustin, Des Institutions d’instruction publique en France, Paris : Hachette, 1864 ; rééd. Œuvres complètes, t. VII, Paris : Vrin, 1977.
Cournot Antoine Augustin, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, Paris : Hachette, 1838 ; rééd. Œuvres complètes, t. VIII, Paris : Vrin, 1980.
Cournot Antoine Augustin, Principes de la théorie des richesses, Paris : Hachette, 1863 ; rééd. Œuvres complètes, t. IX, Paris : Vrin, 1981.
Cournot Antoine Augustin, Revue sommaire des doctrines économiques, Paris : Hachette, 1877 ; rééd. Œuvres complètes, t. X, Paris : Vrin, 1982.
Cournot Antoine Augustin, Écrits de jeunesse et pièces diverses, Bernard Bru & Thierry Martin eds. Œuvres complètes, t. XI, Paris : Vrin, 2 vol., 2010.
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 § 44
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 § 302
 § 545
 § 546
 § 330
 § 212
 § 530
 § 338
 § 533
 § 544
 § 543
 § 540
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