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Timestamp: 2018-10-16 01:05:28+00:00

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L'âme humaine est-elle immortelle ? - Page 6
Louis le Mer 24 Jan 2018, 6:07 am
L’âme connaît-elle les corps par l’intellect ? (1)
CONCLUSION : L'âme connaît par l'intellect les corps d'une connaissance immatérielle, universelle et nécessaire.
Pour bien éclaircir cette question il faut répondre que les premiers philosophes qui ont fait des recherches sur la nature des choses ont pensé qu'il n'y avait dans le monde que des corps. Et comme ils voyaient que tous les corps étaient mobiles et soumis à une variation continuelle, ils ont pensé que nous ne pouvions avoir de certitude sur rien.
Car il est impossible que ce qui change perpétuellement soit perçu ou connu avec certitude, parce que l'esprit a formulé à peine son jugement que déjà la chose n'est plus la même, ce que Héraclite exprimait en disant qu'il n'est pas possible de toucher deux fois l'eau, comme le rapporte Aristote, d'un fleuve qui court (Met. lib. IV, texte 22) (1).
— Platon survint, et pour établir la certitude des connaissances que l'intellect acquiert il supposa qu'indépendamment des êtres corporels il y avait un autre genre d'êtres séparés du mouvement et de la matière qu'il appelait des espèces ou des idées. A son sens c'était la manière dont chaque objet individuel et sensible participe à ces espèces qui faisait qu'ils étaient ou un homme, ou un cheval, ou toute autre chose. Ainsi il disait que les sciences, les définitions et tout ce qui appartient à l'acte de l'intellect, ne se rapportent pas à ces corps sensibles, mais à ces espèces immatérielles et séparées de telle sorte que l'âme ne comprend pas ces objets corporels, mais leurs espèces séparées (2).
Or, il est évident que ce système est faux pour deux raisons…
(1) Cette étude sur la manière dont nous connaissons les choses matérielles est une des parties les plus remarquables de la philosophie thomiste. — (1) D'après ces philosophes, les choses naturelles ne pouvaient être l'objet de la science, parce qu'il n'y a pas de science possible sans des principes certains et immuables. — (2) D'après Platon, les sens ne peuvent arriver à la certitude ; ils ne peuvent produire que des probabilités, et la science n’est certaine qu’autant qu'elle se rapporte aux idées absolues, qui sont les espèces ou les types des choses sensibles..
Louis le Jeu 25 Jan 2018, 6:39 am
CONCLUSION (SUITE) : L'âme connaît par l'intellect les corps d'une connaissance immatérielle, universelle et nécessaire.
Or, il est évident que ce système est faux pour deux raisons.
1º Parce que ces espèces étant immatérielles et immobiles, il suivrait de là que la connaissance de la matière et du mouvement qui est l'objet propre de la science naturelle ne serait pas une connaissance scientifique et que les démonstrations qui se font par les causes motrices et naturelles n'appartiendraient pas non plus aux sciences.
2° Parce qu'il semblerait ridicule que pour arriver à la connaissance des choses qui nous sont manifestées extérieurement, nous ayons recours à d'autres êtres qui ne peuvent être leurs substances, puisqu'ils en diffèrent sous le rapport de l'être. C'est pourquoi la connaissance de ces substances séparées ne serait pas de nature à nous permettre de juger de celles qui frappent les sens.
Ce qui, à notre avis, a induit Platon en erreur, c'est que d'après le principe qui suppose que toute connaissance s'opère au moyen d'une certaine ressemblance, il a pensé que la forme de l'objet connu devait être nécessairement dans le sujet qui la connaît telle qu'elle est en elle-même.
Or, ayant remarqué que la forme de l'objet compris est dans l'intellect d'une manière universelle, immatérielle, immuable, ce qui résulte de l'opération même de l'intellect qui comprend universellement et en quelque sorte nécessairement, parce que le mode de l'action est toujours conforme au mode formel de l'agent, il a cru que les choses comprises devaient ainsi exister en elles-mêmes, c'est-à-dire d'une manière immatérielle et immuable.
Mais cela n'est pas nécessaire.
Car nous voyons parmi les objets sensibles que la forme n'existe pas dans l'un de la même manière que dans l'autre; par exemple dans l'un la blancheur est plus éclatante, dans l'autre elle l'est moins ; ici elle est unie à la douceur, là elle ne l'est pas. De cette manière la forme de l'objet sensible n'existe pas dans l'être qui est hors de l'âme de la même manière que dans les sens qui la perçoivent dégagée de sa matière, comme ils perçoivent la couleur de l'or sans percevoir l'or lui-même.
Ainsi l'intellect reçoit les espèces des corps qui sont matérielles et muables, et il les reçoit selon sa manière d'être, c'est-à-dire immatériellement et invariablement.
Car l'objet reçu l'est toujours selon la manière d'être du sujet qui le reçoit.
Il faut donc conclure que l'âme connaît les corps par l'intellect et qu'elle les connaît d'une connaissance immatérielle, universelle et nécessaire.
(1) Cette étude sur la manière dont nous connaissons les choses matérielles est une des parties les plus remarquables de la philosophie thomiste.
A suivre: ARTICLE 2. L'âme connaît-elle par son essence les choses corporelles ?
Louis le Ven 26 Jan 2018, 6:36 am
L'âme connaît-elle par son essence les choses corporelles ? (2)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que l'âme comprenne les choses corporelles par son essence. Car saint Augustin dit (De Trin. lib. X, cap. 5) que l'âme recueille les images des corps et qu'elle les perçoit après les avoir formées en elle-même et d'elle-même. Car pour les former elle donne quelque chose de sa substance. Or, comme elle comprend les corps par leurs images, il s'ensuit qu'elle les connaît par son essence qui est la matière dont elle forme les images qui les font connaître.
SOLUTION : 1. Saint Augustin parle en cet endroit de la vision imaginaire qui s'opère par les images des corps ; l'âme donne quelque chose de sa substance pour former ces images, comme le sujet est donné pour recevoir une forme (3). C'est dans ce sens qu'elle produit ces images de ce qui lui est propre. Mais cela ne signifie pas que l'âme ou quelque chose d'elle-même se transforme en telle ou telle image, comme on dit d'un corps qu'il devient un objet coloré une fois qu'il a reçu de la couleur. C'est le sens qui résulte d'ailleurs de ce qui suit. Car saint Augustin ajoute que l'esprit conserve quelque chose qui ne vient pas de ces images et qui juge librement de leur espèce, et il donne à cette faculté particulière le nom d'intelligence ou d'intellect. Quant à la partie de l'âme qui reçoit ces images, c'est-à-dire quant à l'imagination, il dit qu'elle est commune à l'homme et aux bêtes.
DIFFICULTÉ: 2. Aristote dit (De animâ, lib. III text. 37) que l'âme est en quelque sorte toutes choses. Comme on connaît le semblable par son semblable, il semble que l'âme connaisse par elle-même toutes les choses corporelles.
SOLUTION : 2. Aristote n'a pas supposé avec les anciens philosophes que l'âme fût actuellement composée de tous les éléments ; en disant qu'elle était en quelque sorte toutes choses, il a voulu dire qu'elle était en puissance par rapport à tout ; que par les sens elle pouvait percevoir toutes les choses sensibles, et par l'intellect toutes les choses intelligibles.
DIFFICULTÉ: 3. L'âme est supérieure aux créatures corporelles. Or, les êtres inférieurs existent dans les êtres supérieurs d'une manière plus éminente qu'en eux-mêmes, comme le dit Saint Denis,(De cœl. hier. cap. 12). Donc toutes les créatures corporelles existent d'une manière plus noble dans l'essence même de l'âme qu'en elles-mêmes. Elle peut donc les connaître par sa substance.
SOLUTION : 3. Toutes les créatures ont un être fini et déterminé. Par conséquent l'essence de la créature supérieure, bien qu'elle ressemble sous certains rapports à la créature inférieure dans le sens qu'elles se rattachent l'une et l'autre au même genre, cependant elle ne lui ressemble pas complètement, parce qu'elle appartient à une autre espèce que celle de la créature inférieure. Mais l'essence de Dieu est la ressemblance parfaite de tout ce qui existe dans l'univers, parce qu'elle est le principe universel de tous les êtres.
CEPENDANT, saint Augustin dit (De Trin. lib. IX, cap. 3): L'esprit acquiert la connaissance des choses corporelles par le moyen des sens. Or, l'âme elle-même ne peut être connue par les sens. Elle ne connaît donc pas les choses corporelles par sa substance.
CONCLUSION :…
(2) Pour connaître une chose par son essence il faut posséder en soi sa forme immatériellement ; il n'y a que Dieu qui possède ainsi en lui toutes choses, parce qu'il n'y a que lui qui soit cause de tout ce qui existe. — (3) C'est-à-dire l'âme donne quelque chose de sa substance aux espèces qu'elle forme, en ce sens qu'elle est le sujet de ces espèces.
Louis le Sam 27 Jan 2018, 6:25 am
CONCLUSION : Dieu seul étant virtuellement toutes choses, il connaît tout par son essence, tandis que l'âme ne connaît rien de cette manière.
II faut répondre que les anciens philosophes ont supposé que l'âme connaît les corps par son essence. Comme il était admis de tout le monde que le semblable est connu par le semblable, ils pensaient que la forme de l'objet connu est dans le sujet qui la connaît telle qu'elle est en elle-même.
Les platoniciens eurent un système tout opposé. Car Platon reconnaissant que l'âme intellectuelle était immatérielle et qu'elle connaissait immatériellement, prétendit que les formes des choses connues étaient subsistantes.
Les premiers philosophes, considérant les choses connues comme étant corporelles et matérielles, avaient été amenés nécessairement à croire qu'elles existaient matériellement dans l'âme qui les connaît. C'est pourquoi, pour attribuer à l'âme leur connaissance, ils supposaient qu'elle avait la même nature qu'eux. Et comme la nature de tous les êtres qui naissent d'un principe est formée d'après le principe qui les a produits, ils attribuaient à l'âme la nature du principe générateur qu'ils considéraient comme la source de tout l'univers. Ainsi ils disaient que l'âme était de la nature du feu, ou de l'air, ou de l'eau, suivant qu'ils prenaient un de ces éléments pour le principe universel des choses.
Empédocle, qui admettait quatre éléments matériels et deux moteurs, disait aussi que l'âme était formée de ces six principes. Et comme ces philosophes pensaient que toutes choses existaient matériellement dans l'âme, ils supposaient que toutes nos connaissances étaient matérielles et ils ne distinguaient pas ainsi entre l'intellect et les sens (1 ).
— Mais cette opinion n'est pas soutenable…
(2) Pour connaître une chose par son essence il faut posséder en soi sa forme immatériellement ; il n'y a que Dieu qui possède ainsi en lui toutes choses, parce qu'il n'y a que lui qui soit cause de tout ce qui existe. — (1) Aristote expose très-longuement tous ces systèmes dans le premier livre de son Traité de l’âme, et tout en les exposant il les réfute. Saint Thomas reproduit ses principaux arguments.
Louis le Dim 28 Jan 2018, 6:33 am
CONCLUSION (SUITE) : Dieu seul étant virtuellement toutes choses, il connaît tout par son essence, tandis que l'âme ne connaît rien de cette manière.
— Mais cette opinion n'est pas soutenable :
1° parce que dans le principe matériel dont ils parlaient, les objets qui en dérivent n'existent qu'en puissance.
Or, on ne connaît pas une chose suivant ce qu'elle est en puissance, mais suivant ce qu'elle est en acte, comme on le voit (Met. lib. IX, text. 20).
Par conséquent la puissance elle-même n'est connue que par l'acte. Ainsi il ne suffirait donc pas d'attribuer à l'âme la nature des principes pour qu'elle connut toutes choses s'il n'y avait pas d'ailleurs en elle la nature et la forme de chacun de leurs effets, tels que les os, les chairs et toutes les autres parties que les éléments composent, comme l'observe Aristote en réfutant Empédocle (De animâ, lib. I, text. 77).
2° Ce système est faux, parce que s'il fallait que l'objet connu existât matériellement dans le sujet qui le connaît, il n'y aurait pas de raison pour que les choses qui existent matériellement hors de l'âme fussent privées de connaissance. S'il est vrai, par exemple, que l'âme connaisse le feu par le feu, le feu qui est hors de l’âme devrait aussi connaître le feu.
Il reste donc à admettre que les objets matériels connus existent dans le sujet qui les connaît, non matériellement,mais plutôt immatériellement. La raison en est que l'acte de la connaissance s'étend à des choses qui sont en dehors du sujet qui connaît. Car nous connaissons ce qui est en dehors de nous. La matière ayant au contraire pour effet d’individualiser la forme d'une chose, il est par là même manifeste que la connaissance est d'une nature directement opposée à l'essence même de la matière. C'est pour cela que les êtres qui ne reçoivent pas d'autres formes que des formes matérielles, comme les plantes, ne sont pas susceptibles de connaissance (De animâ, lib II, text. 12). Au contraire, plus la forme de l'être connu est immatérielle, et plus on la connaît parfaitement (1).
Aussi l'intellect qui abstrait l'espèce non-seulement de la matière, mais encore de toutes les conditions matérielles qui l'individualisent, connaît-il plus parfaitement que les sens qui reçoivent la forme de l'objet connu sans sa matière, à la vérité, mais avec ses conditions matérielles (2);. Parmi les sens eux-mêmes la vue est le plus cognitif, parce qu'il est le moins matériel, comme nous l'avons dit (quest. LXXVIII, art. 3), et parmi les intelligences elles-mêmes, les plus spirituelles sont les plus parfaites.
D'où il est évident que s'il y a un intellect qui connaisse tout par son essence, il faut que son essence possède toutes choses en elle-même immatériellement, comme les anciens ont supposé que l'essence de l'âme comprenait en acte les principes de toutes les choses matérielles, et que c'était à ce titre qu'elle les connaissait. Mais c'est le propre de Dieu de comprendre dans son essence immatériellement tous les êtres, comme des effets qui préexistent virtuellement dans leur cause.
Il n'y a donc que Dieu qui comprenne toutes choses par son essence; cela n'appartient ni à l'âme humaine, ni à l'ange.
(2) Pour connaître une chose par son essence il faut posséder en soi sa forme immatériellement ; il n'y a que Dieu qui possède ainsi en lui toutes choses, parce qu'il n'y a que lui qui soit cause de tout ce qui existe.— (1) Ou plus littéralement : plus le sujet qui connait possède immatériellement la forme de la chose connue, et plus il la connait parfaitement. — (2) C’est-à-dire sous une image sensible.
A suivre : Article 3. L'âme comprend-elle toutes choses par des espèces qui lui sont naturellement innées ?
Louis le Lun 29 Jan 2018, 6:18 am
L'âme comprend-elle toutes choses par des espèces qui lui sont naturellement innées ? (1)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que l'âme comprenne tous les objets par des espèces qui lui soient naturellement innées. Car saint Grégoire dit (Homil. in Ascens.) que l'homme a l'intellect de commun avec les anges. Or, les anges comprennent naturellement toutes choses par des formes innées. C'est ce qui fait dire à l'auteur du livre (De causis, prop. X) que toute intelligence est pleine de formes. Donc les espèces naturelles par lesquelles l'âme connaît toutes les choses corporelles lui sont également innées.
SOLUTION : 1. L'homme a en effet l'intellect de commun avec les anges; cependant il leur est inférieur (2), comme les corps inférieurs n'ont pas une manière d'être aussi parfaite que les corps supérieurs, selon la remarque de saint Grégoire lui-même (loc. cit.. Car la matière des corps inférieurs n'est pas totalement complétée par la forme, elle reste en puissance à l'égard des formes qu'elle n'a pas, tandis que la matière des corps célestes est totalement complétée par sa forme, de telle sorte qu'elle n'est en puissance par rapport à aucune autre, comme nous l'avons dit (quest. LXVI, art. 2). De même l'intellect de l'ange est parfait dans le sens qu'il comprend toutes les espèces intelligibles conformes à sa nature, tandis que l'intellect humain est en puissance à l'égard de ces mêmes espèces.
DIFFICULTÉ: 2. L'âme intellectuelle est plus noble que la matière première des corps. Or, la matière première a été créée par Dieu sous les formes à l'égard desquelles est en puissance. Donc à plus forte raison l'âme intellectuelle a-t-elle été créée par Dieu sous des espèces intelligibles. Par conséquent l'âme comprend les choses corporelles au moyen d'espèces qui lui sont naturellement innées.
SOLUTION : 2. La matière première reçoit l'être substantiel de la forme; c'est pourquoi il a fallu qu'elle fût créée sous une forme quelconque, autrement elle ne serait pas en acte. Cependant elle n'existe que sous une forme, et sous cette forme elle est en puissance à l'égard des autres. Mais l'intellect ne reçoit pas son être substantiel de l'espèce intelligible; c'est pour cela qu'il n'y a pas de parité.
DIFFICULTÉ: 3. On ne peut faire de réponse exacte que sur ce que l'on sait. Or, un idiot qui n'a pas de science acquise répond cependant d'une manière exacte sur chaque chose si on l'interroge convenablement, comme le dit Platon (in Menon.). Donc, avant d'acquérir la science, l'homme a une certaine connaissance des choses (2), ce qui n'existerait pas si l'âme n'avait pas des espèces qui lui fussent naturellement innées. Donc l'âme comprend les choses corporelles par des espèces de cette nature.
SOLUTION : 3. Il faut répondre au troisième, qu'un interrogatoire bien fait procède de principes généraux connus par eux-mêmes pour arriver à des principes propres. Cette méthode initie à la science l'esprit de celui qu'on enseigne. Par conséquent, quand quelqu'un répond exactement sur les choses qu'on lui demande, ce n'est point parce qu'il les a sues antérieurement, mais c'est parce qu'il les apprend alors. Car peu importe que celui qui enseigne aille des principes généraux aux conséquences en formulant des propositions ou en faisant des questions (1). Dans l'un et l'autre cas l'esprit de celui qui l'écoute n'est certain des conclusions qu'il tire qu'en raison des principes dont elles sont déduites.
CEPENDANT, Aristote dit en parlant de l'intellect (De anim. l. III, text. 14) que c'est une espèce de table rase sur laquelle il n'y a rien d'écrit .
(1)Cet article se rapport à la question des idées innées, qui a fait grand bruit dans l’école cartésienne. — (2) Relativement à la manière de connaître. — (2) Platon disait que l’homme n’apprenait pas, qu’il ne faisait que se ressouvenir. Dans son système, la science n’était qu’une réminiscence d’idées que l’âme avait antérieurement possédées. — (1) La méthode érotématique n'est qu'une méthode particulière d'enseignement, et c'est ce qui a fait dire qu'une question bien posée est à moitié résolue.
Louis le Mar 30 Jan 2018, 7:08 am
L'âme comprend-elle toutes choses par des espèces qui lui sont naturellement innées? (1)
CONCLUSION : L'âme ne connaissant qu'en puissance pendant un temps ce qu'elle connaît ensuite en acte, il est impossible qu'elle connaisse les objets corporels par des espèces qui lui sont innées.
Il faut répondre que la forme étant le principe de l'action, une chose doit être à la forme qui est le principe de l'action ce qu'elle est à l'action elle-même. Ainsi, par exemple, si l'action de s'élever vient de la forme que nous appelons légèreté, il faudra que ce qui s'élève en puissance soit léger en puissance, et que ce qui s'élève en acte soit léger en acte.
Or, nous voyons que quelquefois l'homme ne connaît qu'en puissance, tant à l'égard des sens qu'à l'égard de l'intellect. Il passe ensuite de la puissance à l'acte, de telle sorte qu'il sent, par suite de l'action des choses sensibles sur les sens, et qu'il comprend, par l'étude ou par les découvertes que fait son génie.
Il faut donc dire que l'âme est cognitive en puissance tant à l'égard des images qui sont les principes des sensations qu'à l'égard de celles qui sont les principes de la connaissance. C'est pour ce motif qu'Aristote (loc. cit.) a établi que l'intellect par lequel l'âme comprend n'a point d'espèces qui lui soient naturellement innées, mais qu'au début il est en puissance à l'égard de toutes les espèces de cette nature. Mais comme l'être qui a sa forme en acte peut quelquefois être empêché d'agir conformément à elle, par exemple, un corps léger peut être empêché de s'élever, Platon a supposé pour ce motif que l’intellect de l'homme est naturellement rempli de toutes les espèces intelligibles, mais que le corps avec lequel il est uni l'empêche de passer à l'acte. Ce sentiment ne parait pas raisonnable:
1° parce que si l'âme a une connaissance naturelle de toutes choses, il ne parait pas possible qu'elle oublie tellement cette connaissance qu'elle ne sache pas qu'elle la possède. Car aucun homme n'oublie ce qu'il connaît naturellement, par exemple, que le tout est plus grand que la partie et les autres axiomes semblables. Ce système paraît surtout répugnant quand on admet qu'il est naturel à l’âme d'être unie au corps, comme nous l'avons dit (quest. LXXVI, art. 1). Car il répugne que l'action naturelle d'un être soit totalement entravée par quelque chose qui lui est naturel aussi.
— 2" Ce qui rend manifeste la fausseté de cette hypothèse, c'est que quand on manque d'un sens on est par là même privé de la connaissance des objets qu'il perçoit. Ainsi un aveugle-né ne peut avoir aucune connaissance des couleurs, ce qui ne serait pas si les espèces de toutes les choses intelligibles étaient naturellement innées dans l'intellect (1). C'est pourquoi on doit dire que l'âme ne connaît pas toutes les choses corporelles par des espèces qui lui sont naturellement innées.
(1) Cet article se rapport à la question des idées innées, qui a fait grand bruit dans l’école cartésienne. — (1) Il est à remarquer que saint Thomas soutient seulement ici que ces espèces ne sont pas en acte dans l'intellect, et qu'il admet qu'elles y sont en puissance ; de sorte que, comme nous le verrons art. 6, les choses sensibles ne sont pas la cause complète et totale de nos connaissances intellectuelles. Il se sépare ainsi complètement du système de Locke.
A suivre : Article 4. Les espèces intelligibles viennent-elles à l'âme de quelques formes séparées?
Louis le Mer 31 Jan 2018, 5:53 am
Les espèces intelligibles viennent-elles à l'âme de quelques formes séparées? (2)
DIFFICULTÉ: 1. II semble que les espèces intelligibles viennent à l'âme de quelques formes séparées. Car tout ce qui existe d'une manière par participation a pour cause ce qui existe de la même manière par essence. Ainsi, ce qui est enflammé se rapporte à la flamme comme à sa cause.
Or, l'âme intellectuelle, selon qu'elle est intelligente en acte, participe aux choses intelligibles elles-mêmes. Car l'intellect en acte est en quelque sorte l'objet compris en acte.
Donc les choses qui sont comprises d'elles-mêmes et par leur essence en acte sont causes que l'âme intellectuelle comprend en acte. Et puisque les choses ainsi comprises sont des formes qui existent sans matière, il s'ensuit que les espèces intelligibles par lesquelles l'âme comprend sont produites par des formes séparées.
SOLUTION : 1. Les espèces intelligibles auxquelles notre intellect participe se réduisent, comme à leur première cause, à un principe intelligible par son essence, c'est-à-dire à Dieu. Mais elles procèdent de ce principe par le moyen des formes des choses sensibles et
matérielles qui lui servent à acquérir la science, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 7).
DIFFICULTÉ: 2. Les choses intelligibles sont à l'intellect ce que les choses sensibles sont aux sens.
Or, les choses sensibles, qui sont en acte hors de l'âme, sont causes des affections que nos sens éprouvent et qui produisent nos sensations.
Donc les espèces intelligibles par lesquelles notre intellect comprend ont aussi pour causes quelques objets intelligibles qui existent en acte hors de l'âme. Et comme ces objets intelligibles ne peuvent être que des formes séparées, il s'ensuit que les espèces intelligibles de notre entendement proviennent de quelques substances séparées.
SOLUTION : 2. Les choses matérielles, selon l'être qu'elles ont hors de l'âme, peuvent être sensibles en acte, mais elles ne sont pas intelligibles au même titre. Il n'y a donc pas de parité sous ce rapport entre les sens et l'intellect.
DIFFICULTÉ: 3. Tout ce qui est en puissance est ramené à l'acte par ce qui est en acte. Si donc notre intellect, après avoir été d'abord en puissance comprend ensuite en acte, il faut que cet effet soit produit par un intellect qui est toujours en acte.
Or, cet intellect est une substance séparée.
Donc les espèces intelligibles par lesquelles nous comprenons actuellement ont pour causes des substances séparées.
SOLUTION 3. Notre intellect possible est amené de la puissance à l'acte par un être en acte, c'est-à-dire par l'intellect agent qui est une des puissances de l'âme, comme nous l'avons dit (quest. LXXIX, art. 3) ,mais non par un intellect séparé qui serait sa cause prochaine. On ne peut admettre l'action de ce dernier que comme cause éloignée.
CEPENDANT, s'il en était ainsi nous n'aurions pas besoin de nos sens pour comprendre, ce qui est évidemment faux, surtout parce que celui qui manque d'un sens ne peut en aucune manière acquérir la science des objets sensibles qui y correspondent.
(2) Algazel avait enseigné que nos connaissances viennent de la dixième intelligence ou de l'ange qui nous donne les espèces intelligibles par lesquelles nous comprenons. Cette erreur a été condamnée.
Louis le Jeu 01 Fév 2018, 5:48 am
CONCLUSION : Les espèces intelligibles par lesquelles l'âme comprend ne proviennent pas de formes séparées.
Il faut répondre qu'il y a des philosophes qui ont supposé que les espèces intelligibles de notre intellect provenaient de formes ou de substances séparées. Ils ont exposé ce sentiment de deux manières. Platon, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quæst.), a pensé que les formes des choses sensibles subsistaient immatériellement par elles-mêmes, comme la forme de l'homme qu'il appelle l’homme par lui-même (3), la forme ou l'idée du cheval qu'il appelle le cheval par lui-même, et ainsi des autres. Il supposait que notre âme et toute matière corporelle participaient à ces formes séparées, que notre âme y participait pour connaître, et la matière corporelle pour exister, et que comme la matière corporelle en participant à l'idée de pierre devenait telle pierre en particulier, de même notre intellect en participant à la même idée avait la connaissance de cette pierre. La participation à l'idée se faisait par une image de l'idée elle-même qui s'imprimait dans celui qui y participait, de la même manière qu'une copie ressemble à un modèle. Et comme il supposait que les formes sensibles qui sont dans la matière corporelle découlaient des idées dont elles étaient les images, ainsi il prétendait que les espèces intelligibles de notre intellect étaient les images des idées, et qu'elles en provenaient. C'est pour cette raison qu'il rapportait aux idées les sciences et les définitions, comme nous l'avons dit (art. 1 huj. quæst.).
Mais Aristote ayant prouvé par une foule d'arguments qu'il est contraire à la nature des objets sensibles que leurs formes subsistent immatériellement (Met. lib. VII, text. 44 us. 58), Avicenne rejeta le sentiment de Platon et supposa que les espèces intelligibles de tous les objets sensibles ne subsistent pas immatériellement par elles-mêmes, mais qu'elles préexistent spirituellement dans des intelligences séparées. Ces intelligences sont ordonnées entre elles de manière que ces espèces découlent de la première intelligence dans celle qui vient ensuite, et cela successivement jusqu'à ce qu'on soit arrivé au dernier intellect séparé qu'il nomme l'intellect agent (1). C'est de cet intellect que procèdent les espèces intelligibles qui sont dans nos âmes et les formes sensibles que la matière corporelle reçoit (2).
Ainsi, Avicenne est d'accord avec Platon en ce qu'il fait venir les espèces intelligibles qui sont dans notre intellect de certaines formes séparées. Mais Platon dit que ces formes subsistent par elles-mêmes, tandis qu'Avicenne les place dans une intelligence active. Ils diffèrent encore en ce qu'Avicenne suppose que les espèces intelligibles ne restent pas dans notre esprit quand il cesse de comprendre en acte, mais qu'il a besoin de se tourner vers l'intelligence active pour les recevoir de nouveau. Par conséquent il ne suppose pas la science naturellement innée, comme le fait Platon, qui prétend que les participations des idées subsistent d'une manière immuable dans l'âme.
— Mais d'après cette opinion on ne peut pas suffisamment s'expliquer la cause de l'union de l'âme et du corps…
(2) Algazel avait enseigné que nos connaissances viennent de la dixième intelligence ou de l'ange qui nous donne les espèces intelligibles par lesquelles nous comprenons. Cette erreur a été condamnée. — (3) Homo per se, l’homme absolu. —(1) Cette théorie se rapproche de celle des émanations, mais l’opinion d’Avicenne, tout en s’écartant du système de Platon, est vulnérable de la même manière, comme le prouve saint Thomas. — (2) Cette intelligence séparée n’est rien autre chose que le démiurge des alexandrins.
Louis le Ven 02 Fév 2018, 7:44 am
CONCLUSION SUITE : Les espèces intelligibles par lesquelles l'âme comprend ne proviennent pas de formes séparées.
— Mais d'après cette opinion on ne peut pas suffisamment s'expliquer la cause de l'union de l'âme et du corps.
Car on ne peut pas dire que l'âme intellective soit unie au corps à cause du corps lui-même; parce que la forme n'existe pas à cause de la matière, le moteur à cause du mobile; c'est plutôt le contraire. Il semble que le corps soit surtout nécessaire à l'âme intellective pour son opération propre qui est l'intelligence ; parce qu'elle ne dépend pas de lui pour son être.
Or, si l'âme était naturellement apte à recevoir les espèces intelligibles par l'action exclusive de quelques principes séparés, et qu'elle ne les reçût pas des sens, elle n'aurait pas besoin du corps pour comprendre ; par conséquent elle lui serait inutilement unie.
Si d'ailleurs on dit que notre âme a besoin des sens pour comprendre, et qu'ils sont des excitateurs qui la portent à diriger son attention vers les objets dont elle a reçu les espèces intelligibles au moyen des principes séparés, ce n'est pas attribuer aux sens une action suffisante. Car cette excitation ne semble nécessaire à l'âme qu'autant qu'elle sommeillerait, comme le disent les platoniciens, ou qu'elle serait devenue oublieuse par suite de son union avec le corps.
Alors les sens ne serviraient à l'âme intellectuelle que pour détruire les obstacles que le corps a mis à son action en raison de son union avec elle. On en est donc toujours à chercher la cause de cette union.
Si on répond avec Avicenne que les sens sont nécessaires à l'âme, parce qu'ils l'excitent à se tourner vers l'intelligence active dont elle reçoit les espèces, cette hypothèse est encore insuffisante. Car s'il était dans la nature de l'âme de comprendre au moyen d'espèces venues de cet intellect agent, il s'ensuivrait que l'âme pourrait quelquefois, d'après son inclination naturelle ou l'excitation produite par un autre sens, se retourner vers l'intelligence active et en recevoir des espèces d'objets sensibles auxquels l'individu n'aurait pas de sens correspondant. Un aveugle-né pourrait, par exemple, avoir la science des couleurs, ce qui est manifestement faux.
On doit donc reconnaître que les espèces intelligibles par lesquelles notre âme comprend ne lui viennent pas de formes ou de substances séparées.
A suivre : ARTICLE 5. L'âme intellective connaît-elle les choses immatérielles dans les raisons éternelles ?
Louis le Sam 03 Fév 2018, 6:36 am
L'âme intellective connaît-elle les choses immatérielles dans les raisons éternelles ? (1)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que l'âme intellective ne connaisse pas les choses immatérielles dans les raisons éternelles. Car l'objet dans lequel on en connaît un autre, est lui-même le premier et le plus parfaitement connu.
Or, l'âme intellective de l'homme, dans l'état de la vie présente, ne connaît pas les raisons éternelles, parce qu'elle ne connaît pas Dieu lui-même en qui les raisons éternelles existent, et parce qu'elle lui est unie comme à un être inconnu, selon l'expression de saint Denis (Theol. myst. cap. 1).
Donc l'âme ne connaît pas toutes choses dans les raisons éternelles.
SOLUTION : 1. Par la conclusion, la réponse aux objections est évidente.
DIFFICULTÉ: 2. Saint Paul dit (Rom. I, 20) que les choses invisibles de Dieu sont connues par celles qui ont été faites.
Or, on place les raisons éternelles parmi les choses invisibles de Dieu.
Donc on connaît les raisons éternelles par les créatures matérielles et non réciproquement
SOLUTION : 2. Par la conclusion, la réponse aux objections est évidente.
DIFFICULTÉ: 3. Ces raisons éternelles ne sont rien autre chose que des idées. Car saint Augustin dit (Quæst. lib.LXXXIII, quæst. 46) que les idées sont les raisons immuables des choses qui existent dans l'intelligence divine. Si on dit que l'âme intellective connaît toutes choses dans les raisons éternelles, on retombera dans l'opinion de Platon, qui voulait que toute science provint des idées.
SOLUTION : 3. Par la conclusion, la réponse aux objections est évidente.
CEPENDANT, saint Augustin dit (Conf. lib. XII, cap. 25) : Si nous voyons tous deux que ce que vous dites est vrai et si nous voyons également que ce que je dis est vrai aussi, où le voyons-nous, je vous le demande? Je ne le vois pas assurément en vous et vous ne le voyez pas non plus en moi ; mais nous le voyons tous les deux dans la vérité immuable qui est au-dessus de nos esprits. Or, la vérité immuable est contenue dans les raisons éternelles. Donc l'âme intellectuelle connaît dans ces raisons tout ce qui est vrai.
(1) Mallebranche a soutenu que c'est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs propriétés (Voy. Recherche de la vérité liv. III , ch. 7). Ici saint Thomas est opposé à ce sentiment ou plutôt il indique l'interprétation plausible qu'on peut lui donner.
Dernière édition par Louis le Dim 04 Fév 2018, 6:37 am, édité 1 fois (Raison : Insertion de 2 liens.)
Louis le Dim 04 Fév 2018, 6:33 am
CONCLUSION : Dans l'état présent l'âme ne connaît pas toutes choses objectivement dans les raisons éternelles, mais elle les connaît ainsi comme dans leur cause.
Il faut répondre que d'après saint Augustin (De doct. christ, lib. II,cap. 40) si les anciens philosophes ont dit quelque chose de vrai qui soit en harmonie avec les enseignements de notre foi, nous devons nous approprier ce bien et le leur ravir comme à d'injustes possesseurs. Mais il y a dans la doctrine des païens des fictions superstitieuses que tout homme qui n'appartient pas à leur société doit soigneusement éviter.
C'est pourquoi saint Augustin qui s'était épris de la philosophie de Platon en a-t-il conservé ce qui lui a paru conforme à la foi, tandis qu'il a modifié ou transformé tout ce qui y était contraire. Platon, comme nous l'avons dit (art.préc), supposait que les formes des choses subsistaient par elles-mêmes, séparées de la matière. Il leur donnait le nom d'idées et prétendait que notre intellect connaît toutes choses par leur participation, de telle sorte que comme la matière corporelle devient pierre en participant à l'idée de la pierre, de même notre intellect connaît la pierre en participant à cette même idée.
Mais parce qu'il semble contraire à la foi que les formes des choses subsistent en dehors d'elles, par elles-mêmes, immatériellement, selon l'hypothèse des platoniciens qui faisaient de la vie par elle-même ou de la sagesse par elle-même des substances créatrices, saint Augustin substitua (Quæst. lib. LXXXIII, quæst. 46) aux idées de Platon les raisons des choses (1), et il dit que ces raisons existent dans l'entendement divin, que c'est d'après elles que tout a été formé et que c'est aussi par elles que l'âme humaine connaît tout (2).
Quand on demande si l'âme humaine connaît tout dans les raisons éternelles, il faut donc répondre…
(1) Mallebranche a soutenu que c'est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs propriétés (Voy. Recherche de la vérité liv. III , ch. 7). Ici saint Thomas est opposé à ce sentiment ou plutôt il indique l'interprétation plausible qu'on peut lui donner. — (1) Saint Augustin a fait pour Platon ce que saint Thomas fait pour Aristote. Ces deux grands génies ont tiré des ouvrages de ces deux philosophes païens tout ce qu'ils renfermaient de vérités utiles pour la foi. — (2) C'est là en effet la rectification principale que demande le système de Platon sur les idées.
Louis le Lun 05 Fév 2018, 6:08 am
CONCLUSION SUITE : Dans l'état présent l'âme ne connaît pas toutes choses objectivement dans les raisons éternelles, mais elle les connaît ainsi comme dans leur cause.
Quand on demande si l'âme humaine connaît tout dans les raisons éternelles, il faut donc répondre qu'on peut connaître une chose dans une autre de deux manières :
1° On peut la connaître de la sorte objectivement. C'est ainsi qu'on voit dans un miroir les choses dont il reflète les images. Dans ce sens l'âme ne peut pas tout voir en cette vie dans les raisons éternelles. Ce sont les bienheureux qui connaissent ainsi toutes choses dans les raisons éternelles, comme ils voient Dieu, ils voient tout en lui.
2° On dit qu'une chose est connue dans une autre quand elle est connue dans le principe même de sa connaissance. C'est ainsi que nous disons qu'on voit dans le soleil les choses que sa lumière fait connaître. En ce sens il est nécessaire de dire que l'âme humaine connait tout dans les raisons éternelles ; car c'est à leur participation que nous devons toutes nos connaissances (3).
En effet, la lumière intellectuelle qui est en nous n'est rien autre chose qu'une participation, une ressemblance de la lumière incréée qui renferme les raisons éternelles. C'est ce qui fait dire au Psalmiste (Psal. IV, 6) : Beaucoup demandent : qui nous montrera ce qui est bien ? Et il répond lui-même : C'est la lumière dont nous portons l'empreinte sur notre visage, ô Seigneur; comme s'il disait : Tout nous est dévoilé par le sceau de la divine lumière dont l'empreinte est gravée en nous. Cependant comme indépendamment de cette lumière intellectuelle nous avons besoin d'espèces intelligibles empruntées aux choses pour connaître les objets matériels, il s'ensuit que nous ne connaissons pas seulement la matière suivant que nous participons aux raisons éternelles et qu'il ne faut pas admettre avec les platoniciens que la participation des idées suffit exclusivement pour produire la science.
Aussi saint Augustin fait la remarque suivante : Quoique les philosophes, dit-il (De Trin. lib. IV, cap. 16), aient établi par les preuves les plus certaines que toutes les choses temporelles ont été faites par les raisons éternelles, ont-ils pu pour cela découvrir dans ces raisons elles-mêmes ou déduire de leurs données générales, combien il y avait de genres d'animaux, quelle était la reproduction de chacun d'eux ? N'ont-ils pas dû à cet égard interroger l'histoire des temps et des lieux?
— D'ailleurs ce qui prouve que saint Augustin n'a pas prétendu que nous connaissons toutes choses dans les raisons éternelles ou dans l'immuable vérité, comme si nous voyions ces raisons elles-mêmes, c'est qu'il dit (Quæst. lib. LXXXIII, quæst. 66) que ce n'est pas toute âme raisonnable, ni tout esprit quelconque, mais l'âme sainte et pure qui est apte à voir les raisons éternelles, comme le font les âmes des justes.
— Par là la réponse aux objections est évidente.
(1) Mallebranche a soutenu que c'est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les corps avec leurs propriétés (Voy. Recherche de la vérité liv. III , ch. 7). Ici saint Thomas est opposé à ce sentiment ou plutôt il indique l'interprétation plausible qu'on peut lui donner. — (3) Il n'est guère possible de soutenir la doctrine de Mallebranche, si on lui donne un autre sens.
À suivre : Article 6. La connaissance intellectuelle nous vient-elle des choses sensibles?
Louis le Mar 06 Fév 2018, 6:33 am
La connaissance intellectuelle nous vient-elle des choses sensibles? (1)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que la connaissance intellectuelle ne vienne pas des choses sensibles. Car saint Augustin dit (Quest. lib. LXXXIII, quæst. 9) qu'il ne faut pas s'attendre à recevoir des sens l'exacte vérité.
Et il en donne deux raisons.
La première c'est que tout ce que les sens perçoivent change immédiatement, et qu'on ne peut percevoir ce qui n'est pas permanent.
La seconde c'est que nous subissons les images de tous les objets qui frappent nos sens, même quand ces objets ne sont plus présents ; c'est ce qui nous arrive dans le sommeil ou dans la fureur.
Or, nous ne pouvons discerner par les sens les objets eux-mêmes de leurs images, et comme il n'y a pas de perception là où l'on ne distingue pas le vrai du faux il en conclut que les sens ne peuvent nous faire connaître la vérité, et puisque la connaissance intellectuelle a la perception du vrai pour objet il s'ensuit donc qu'elle ne peut venir des sens.
SOLUTION : 1. Il faut répondre au premier argument, que ces paroles de saint Augustin signifient que les sens ne peuvent nous donner la vérité dans toute son étendue. Car il faut de plus la lumière de l'intellect agent par lequel nous connaissons la vérité d'une manière immuable dans les choses changeantes, et nous discernons les objets eux-mêmes de leurs images.
DIFFICULTÉ: 2. Saint Augustin dit encore (Sup. Gen. ad litt.. XII, cap. 16) : Ill ne faut pas croire qu'un corps agit sur l'esprit, comme si l’esprit lui était soumis à la façon de la matière. Car tout être agissant est supérieur à celui dont il fait quelque chose. D'où il conclut que ce n'est pas le corps qui produit dans l'esprit son image, mais que c'est plutôt l'esprit qui la produit en lui-même. La connaissance intellectuelle ne vient donc pas des sens.
SOLUTION : 2. Il faut répondre au second, que saint Augustin ne parle pas de la connaissance intellectuelle, mais de la connaissance imaginaire. L'imagination, dans l'opinion de Platon, ayant une action qui appartient exclusivement à l'âme, saint Augustin est parti de là pour prouver que les corps n'impriment pas leurs images dans l'imagination, mais que c'est l'âme elle-même qui produit ce phénomène. Aristote emploie le même raisonnement (De animâ, lib. III, text. 19) pour prouver que l'intellect agent est une substance séparée, parce que ce qui agit est plus noble que ce qui pâtit.
Dans le système de Platon on serait forcé, sans aucun doute, de reconnaître dans l'imagination une puissance passive et une puissance active. Mais si on admet avec Aristote que l'action de l'imagination appartient à l'âme et au corps réunis (De animâ,lib. II, text. 153 et 155), il n'y a plus de difficulté.
Car le corps sensible est plus noble que l'organe de l'animal, puisqu'il est par rapport à lui ce que l'être en acte est à l'être en puissance, ce que l'objet actuellement coloré est à la prunelle de l'œil qui n'est colorée qu'en puissance.
Toutefois on pourrait dire que, quoique la première impression reçue par l'imagination résulte du mouvement des choses sensibles, puisque l'imagination n'est, d'après Aristote, qu'un mouvement produit par les sens (Ibid. text. 160) ; cependant il y a dans l'homme une opération de l'âme qui en divisant et en composant forme diverses images de choses que les sens n'ont point perçues. Et c'est ainsi qu'on peut entendre les paroles de saint Augustin.
DIFFICULTÉ: 3. L'effet ne s'étend pas au delà de la vertu de sa cause. Or, la connaissance intellectuelle s'étend au delà des objets sensibles. Car il y a des choses que nous comprenons et que les sens ne peuvent percevoir. Donc la connaissance intellectuelle ne vient pas des choses sensibles.
SOLUTION : 3. Il faut répondre au troisième, que la connaissance sensitive n'est pas la cause totale de la connaissance intellectuelle. C'est pourquoi il n'est pas étonnant que la connaissance intellectuelle s'étende au delà de la connaissance sensitive.
CEPENDANT, Aristote prouve (Met. lib. I, cap. 1, et Post., lib. II, text. 27) que le principe de notre connaissance est dans les sens.
(1) La doctrine péripatéticienne a été vivement attaquée sur ce point, et la plupart des philosophes modernes ont prétendu qu'on ne pouvait pas faire venir nos connaissances des sens sans tomber dans le matérialisme. Cependant, en admettant les explications que donne ici saint Thomas, on remarque que cette conséquence est fausse et forcée.
Louis le Mer 07 Fév 2018, 6:46 am
CONCLUSION : La connaissance intellectuelle vient des choses sensibles, non qu'elles en soient la cause parfaite et totale, mais elles en sont plutôt la cause matérielle.
Il faut répondre que sur cette question il y a eu parmi les philosophes trois opinions. Démocrite dit qu'il n'y a pas d'autre cause de nos connaissances que les images qui nous viennent des corps et qui pénètrent dans notre âme; c'est ce que rapporte saint Augustin (Epist. LVI). Aristote dit aussi (De somn. et vigil.) que d'après Démocrite telle était l'origine de nos connaissances.
Ce qui a autorisé cette erreur, c'est que du temps de Démocrite et de tous les anciens philosophes on ne distinguait pas l'entendement des sens, comme l'observe Aristote (De animâ, lib. II, text. 150 et 151). C'est pourquoi les sens étant affectés par les objets sensibles, ils pensaient que toute connaissance a pour origine cette affection exclusivement, et Démocrite l'expliquait par l'action des images qui se détachaient des objets (1).
— Platon, au contraire, distingua l'intellect des sens et fit de l'intellect une puissance immatérielle qui ne se sert pas d'organe corporel dans l'exercice de ses fonctions. Et parce qu'il n'admettait pas qu'un être spirituel pût être affecté par un être corporel, il ne voulait pas que la connaissance intellectuelle provint de l'impression que les objets sensibles produisent sur l'intellect et il l'attribuait à la participation des formes intelligibles séparées, comme nous l'avons dit (art. 4 et 5). Il fit des sens eux-mêmes une puissance qui opère par soi (2).D'où il résultait que les sens étant une forme spirituelle n'étaient pas eux-mêmes affectés par les objets sensibles, il n'y avait que les organes des sens qui le fussent. Par cette affection l'âme est en quelque sorte excitée à former en elle-même les espèces des choses sensibles.
Saint Augustin se rapproche un peu de cette opinion quand il dit (Sup. Gen. ad litt. lib. XII, cap. 24) que ce n'est pas le corps qui sent, mais l'âme par le corps, dont elle se sert comme d'un messager pour former en elle-même ce qu'il lui annonce du dehors. Ainsi donc, d'après Platon, la connaissance intellectuelle ne vient pas de l'objet sensible, la connaissance sensuelle n'en vient pas non plus totalement; mais les objets sensibles excitent l'âme sensitive à sentir et pareillement les sens excitent l'âme intellectuelle à comprendre.
— Aristote a pris entre ces deux extrêmes un moyen terme (De animâ, lib. II, text. 152). Il a admis avec Platon que l'intellect diffère des sens. Mais il n'a pas reconnu aux sens d'action propre sans leur union avec le corps, et il a fait de la sensation non l'acte exclusif de l'âme, mais l'acte de l'âme et du corps réunis. Il a pensé de même de toutes les opérations de la partie sensitive. Comme d'ailleurs il ne répugne pas que les objets sensibles qui sont hors de l'âme aient de l'influence sur l'âme et le corps réunis,
Aristote a admis avec Démocrite que les actions de la partie sensitive sont l'effet des impressions produites par les objets sensibles sur les sens. Mais tandis que Démocrite voulait que cette impression fût produite par l'effluve des atomes corporels, Aristote disait que c'était par une opération qu'il ne déterminait pas. Du reste, il se détachait encore plus de Démocrite en enseignant que l'intellect a une action propre indépendante de ses rapports avec le corps (3) et que rien de corporel ne peut affecter ce qui est incorporel (De animâ, lib. III, text. 12).
C'est pourquoi, pour produire une action intellectuelle, l'impression des choses sensibles ne suffit pas toute seule d'après Aristote, il exige quelque chose de plus noble, suivant ce principe que celui qui agit est plus noble que celui qui pâtit (Ibid. text. 18). Toutefois il ne veut pas non plus que l'action intellectuelle soit exclusivement, l'effet de quelques causes supérieures, comme le prétend Platon, mais il l'attribue à l'intellect agent dont nous avons parlé (quest. LXXIX, art. 3 et 4). C'est cet intellect qui rend les images recueillies par les sens intelligibles en acte en les dépouillant par manière d'abstraction de tout ce qu'elles ont de matériel.
D'après ce système la connaissance intellectuelle est donc produite par les sens par rapport aux images qui lui servent de fondement. Mais ces images n'étant pas suffisantes pour agir sur l'intellect possible, il faut que l'intellect agent (1) les rende intelligibles en acte.
Par conséquent on ne peut pas dire que la connaissance sensible soit la cause parfaite et totale de la connaissance intellectuelle; elle en est plutôt d'une certaine façon la matière ou la cause matérielle.
(1) La doctrine péripatéticienne a été vivement attaquée sur ce point, et la plupart des philosophes modernes ont prétendu qu'on ne pouvait pas faire venir nos connaissances des sens sans tomber dans le matérialisme. Cependant, en admettant les explications que donne ici saint Thomas, on remarque que cette conséquence est fausse et forcée. — (1) C’est de cette manière qu’on a entendu le principe : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu; et l’on voit que saint Thomas est le premier à rejeter cette interprétation. — (2) C’est sans doute ce qui porte Platon à distinguer plusieurs âmes. — (3) Par cette seule observation Aristote échappe au matérialisme. — (1) Mallebranche tourne en ridicule celle disposition de l'intellect agent et de l'intellect possible ; mais elle mérite, à notre avis, d'être traitée plus sérieusement (Voy. la Recherche de la vérité, liv.III, 2e part. ch.2).
A suivre : ARTICLE 7. L'intellect peut-il comprendre en acte au moyen des espèces intelligibles qu’il possède sans avoir recours aux images sensibles ?
Louis le Jeu 08 Fév 2018, 6:26 am
L'intellect peut-il comprendre en acte au moyen des espèces intelligibles
qu’il possède sans avoir recours aux images sensibles ? (2)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que l'intellect puisse comprendre en acte au moyen des espèces intelligibles qu'il possède, sans avoir recours aux images sensibles. Car l'intellect est mis en acte par l'espèce intelligible dont il reçoit la forme, et du moment où l'intellect est en acte il comprend réellement. Donc les espèces intelligibles suffisent pour que l'intellect comprenne en acte sans qu'il soit nécessaire qu'il recoure aux images sensibles.
SOLUTION : 1. Il faut répondre au premier argument, que les espèces conservées dans l'intellect possible existent en lui habituellement quand il ne comprend pas en acte, comme nous l'avons dit (quest. LXXIX, art. 6 et 7). Par conséquent, pour que nous comprenions en acte il ne suffit pas que les espèces soient conservées, mais il faut encore que nous nous en servions de la manière qu'il convient aux choses particulières qu'elles représentent (1).
DIFFICULTÉ: 2. L'imagination dépend plus des sens que l'intellect ne dépend de l'imagination. Or, l'imagination peut être en acte sans qu'aucun objet sensible soit présent. Donc à plus forte raison l'intellect peut-il comprendre en acte sans avoir recours aux images que l'imagination lui fournit.
SOLUTION : 2. Il faut répondre au second, que l'image sensible elle-même est la ressemblance de l'objet particulier qu'elle doit faire comprendre ; l'imagination n'a donc pas besoin d'une autre ressemblance particulière, comme l'intellect en a besoin lui-même.
DIFFICULTÉ: 3. Les choses spirituelles ne sont pas représentées par des images, parce que l'imagination ne va pas au delà du temps et de l'étendue. Si notre intellect ne pouvait comprendre une chose en acte qu'autant qu'il aurait recours aux images sensibles, il s'ensuivrait donc qu'il ne pourrait comprendre ce qui est incorporel; ce qui est évidemment faux. Car nous comprenons la vérité elle-même, Dieu et les anges.
SOLUTION : 3. Il faut répondre au troisième, que nous connaissons les choses incorporelles dont il n'y a pas d'images, en les comparant aux corps sensibles dont les images sont en nous. Ainsi nous comprenons la vérité en considérant la chose qui la fait naître en nous. Nous connaissons Dieu comme cause, nous savons qu'il est au-dessus de tout et qu'il est infiniment éloigné de tous les autres êtres. Pour les autres substances spirituelles nous ne pouvons les connaître ici-bas qu'en les éloignant ou en les rapprochant des choses corporelles. C'est pourquoi quand nous voulons nous faire une idée de ces substances, nous sommes forcés d'avoir recours aux images des corps, quoiqu'elles ne soient pas elles-mêmes susceptibles d'être représentées par des images.
CEPENDANT, Aristote dit (De animâ, lib. III, text. 30) que l'âme ne comprend rien sans image.
(2) Cet article n’est que le développement ou l’application du précédent. — (1) Ainsi, pour qu'il y ait connaissance, ce n'est pas assez que les espèces intelligibles existent habituellement dans l'entendement, mais il faut encore que l'intellect s'applique à ces espèces, et qu'il considère par leur intermédiaire les choses dans leur particulier.
Louis le Ven 09 Fév 2018, 8:51 am
CONCLUSION : L'intellect uni au corps qui est passible ne peut comprendre qu'autant qu'il a recours aux images sensibles.
Il faut répondre qu'il est impossible que l'intellect uni à un corps passible comme il l'est ici-bas comprenne en acte quelque chose sans avoir recours aux images sensibles.
Nous allons le démontrer de deux manières :
1º L'intellect étant une puissance indépendante de tout organe corporel, son action ne serait nullement empêchée par la lésion d'un organe quelconque, s'il n'avait besoin pour agir du concours d'une puissance qui se sert de cet organe. Or, les puissances qui s'en servent sont les sens, l'imagination et les autres forces qui appartiennent à la partie sensitive de l'âme. D'où il est évident que pour que l'intellect comprenne en acte, non-seulement pour acquérir la science qu'il n'a pas, mais encore pour se servir de celle qu'il a, il lui faut l'aide de l'imagination et des autres facultés.
En effet, nous remarquons que si l'imagination ne peut fonctionner par suite de la lésion d'un organe, comme il arrive aux frénétiques, ou que si la mémoire se trouve paralysée comme dans la léthargie, l'homme ne peut plus comprendre en acte même les choses dont préalablement il avait acquis la science.
2° Chacun peut éprouver par lui-même que, lorsqu'on fait effort pour comprendre quelque chose il se forme dans l'esprit des images qui sont des types au moyen desquels on voit en quelque sorte ce qu'on désire comprendre.
C'est pourquoi quand nous voulons faire comprendre quelque chose à quelqu'un, nous employons des exemples par lesquels il peut se faire des images qui l'aident à en avoir l'intelligence. La raison de ce phénomène c'est que la puissance cognitive est proportionnée à l'objet qu'elle doit connaître.
Ainsi l'objet propre de l'intellect de l'ange qui est totalement séparé du corps, c'est la substance intelligible séparée elle-même de la matière, et c'est par cette espèce intelligible qu'il connaît toutes les choses matérielles. L'objet propre de l'intellect humain qui est uni au corps c'est l'essence ou la nature qui existe dans la matière corporelle, et c'est par la nature des choses visibles qu'il s'élève à la connaissance des choses invisibles (1).
Or, il est de l'essence de ces natures d'exister dans un individu qui ne soit pas absolument étranger à la matière. Par exemple, il est de l'essence de la nature de la pierre d'exister dans telle ou telle pierre, comme il est de l'essence de la nature du cheval d'exister dans tel ou tel cheval, et ainsi du reste.
Par conséquent on ne peut connaître complètement et véritablement la nature de la pierre ou de toute autre chose matérielle qu'autant qu'on la connaît comme existant en particulier. Or, ce sont les sens et l'imagination qui perçoivent les choses particulières. C'est pourquoi pour que l'intellect comprenne son objet propre, il est nécessaire qu'il ait recours aux images sensibles et que par elles il considère la nature générale dans un objet particulier. Mais si l'objet propre de notre intellect était la forme séparée, ou si les formes des choses sensibles ne subsistaient pas dans des choses particulières, comme le prétendent les platoniciens, il ne serait pas nécessaire que notre intellect eût toujours recours aux images sensibles pour comprendre.
(2) Cet article n’est que le développement ou l’application du précédent. — (1) L’Église proclame cette vérité à propos de l’incarnation du Verbe (Préface de Noël), et Mœlher en tire de magnifiques développements, à l’égard de la notion catholique de l’Église (Voy. sa Symbolique, ch. 5 § 37.)
A suivre : Article 8. Le jugement de l'intellect est-il empêché lorsque les sens eux-mêmes ont perdu leur liberté ?
Louis le Sam 10 Fév 2018, 7:38 am
Le jugement de l'intellect est-il empêché lorsque les sens eux-mêmes ont perdu leur liberté ? (2)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que le jugement de l'intellect ne soit pas empêché lorsque les sens ont cessé d'être libres. Car une puissance supérieure ne dépend pas d'une inférieure. Or, le jugement de l'intellect est supérieur aux sens. Donc il n'est pas entravé par suite de leur enchaînement.
SOLUTION : 1. II faut répondre au premier argument, que quoique l'intellect soit supérieur aux sens, il en reçoit néanmoins quelque chose, c'est même sur eux que reposent ses objets premiers et principaux. C'est pour cette raison que le jugement de l'intellect doit être nécessairement empêché par là même que les sens sont enchaînés.
DIFFICULTÉ: 2. Raisonner est un acte de l'intellect. Quoique dans le sommeil les sens soient enchaînés, comme le dit Aristote (De som. et vig. cap. 1 et 4), cependant il arrive qu'on raisonne en dormant. Le jugement de l'intellect n'est donc pas empêché par les liens qui captivent les sens.
SOLUTION : 2. Il faut répondre au second, que les sens sont enchaînés dans le sommeil à cause des fumées qui se réduisent en vapeurs, selon l'expression d'Aristote (De som. et vigil. cap. 1). Et suivant la nature de ces vapeurs il arrive que les sens perdent plus ou moins de leur liberté. Car quand le mouvement de ces vapeurs est très-puissant, non-seulement les sens sont enchaînés, mais l'imagination l'est aussi, de telle sorte qu'elle ne produit plus d'images. C'est ce qu'on remarque ordinairement dans le premier sommeil de celui qui a beaucoup mangé et beaucoup bu.
Mais si le mouvement des vapeurs n'a plus la même action, alors les images reparaissent, mais déformées, désordonnées, comme il arrive chez ceux qui ont la fièvre.
Si ce mouvement est encore plus calme, les images offrent en ce cas quelque chose de régulier, comme on le remarque dans le dernier sommeil des hommes sobres qui ont une imagination forte.
Enfin si le mouvement des vapeurs est très-léger, non-seulement l'imagination reste libre, mais le sens commun l'est aussi en partie, de telle sorte que tout en dormant l'homme juge que ce qu'il voit est un rêve, et il distingue ainsi entre la réalité des choses et leur ressemblance.
Toutefois sous un autre rapport le sens commun (2) reste enchaîné. C'est pourquoi s'il distingue certains objets de leur image, il est néanmoins toujours trompé sur d'autres.
Ainsi, suivant que les sens et l'imagination sont libres pendant le sommeil, le jugement de l'intellect l'est aussi ; mais il n'est jamais libre complètement. Aussi ceux qui raisonnent en dormant remarquent-ils quand ils sont éveillés qu'ils ont failli en quelque point (3).
CEPENDANT, les choses que l'on peut faire contre les mœurs en dormant ne sont pas imputées à péché, dit saint Augustin (Sup. Gen. adlitt. lib. XII, cap. 15). Or, il n'en serait pas ainsi si l’homme faisait dans le sommeil un libre usage de sa raison et de son intellect. Donc l'usage de la raison est entravé lorsque les sens le sont eux-mêmes.
(2) En établissant les rapports qui existent du physique au moral, saint Thomas fait ressortir la folie de ceux qui croient aux songes, en démontrant que les songes ne servent qu'à entraver l'intellect dans ses fonctions. — (2) C'est au sens commun qu'Aristote rapporte le sommeil et toutes les affections qui en résultent. — (3) Toutes ces observations ingénieuses sont empruntées à Aristote dans son Traité du sommeil et de la veille, et dans son Traité des rêves.
Louis le Dim 11 Fév 2018, 6:32 am
CONCLUSION : Puisque toutes les choses que nous comprenons ici-bas, nous les connaissons d'après le rapport qu'elles ont avec les objets sensibles, il est nécessaire que le jugement parfait de notre intellect soit empêché lorsque les sens sont eux mêmes enchaînés.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc.), la nature de l'objet sensible est l'objet propre de notre intellect, celui qui lui est proportionné. Or, nous ne pouvons juger parfaitement une chose qu'autant que nous connaissons tout ce qui s'y rapporte, et notre jugement serait surtout défectueux si nous ignorions ce qui en est le terme et la fin (1).
Or, Aristote a dit (De cœlo, lib. III, text. 61), que comme la fin de toute science pratique est l'action, de même la fin de toute science naturelle parait être surtout ce qui frappe principalement les sens. En effet, l'artisan ne cherche à connaître un couteau que pour en faire un pareil ensuite, et le naturaliste ne cherche à connaître la nature de la pierre et du cheval que pour s'expliquer tout ce qui dans ces objets frappe les sens. Il est évident qu'un artisan ne pourrait juger parfaitement d'un couteau s'il ne savait pas son métier, et qu'un naturaliste ne pourrait pas non plus bien juger des choses naturelles s'il ignorait les choses sensibles.
Et comme tout ce que nous comprenons ici-bas, nous le connaissons par la comparaison que nous en faisons avec les choses naturelles que nos sens perçoivent, il s'ensuit qu'il est impossible que notre intellect juge parfaitement lorsque les sens par lesquels il connaît les choses sensibles sont eux-mêmes enchaînés.
(2) En établissant les rapports qui existent du physique au moral, saint Thomas fait ressortir la folie de ceux qui croient aux songes, en démontrant que les songes ne servent qu'à entraver l'intellect dans ses fonctions. — (1) Le terme et la fin de nos jugements, c'est ce qu'il y a de particulier ou de singulier dans une chose.
A suivre : Question 85. DE LA MANIÈRE ET DE L'ORDRE D' APRÈS LESQUELS L'INTELLIGENCE COMPREND LES CHOSES CORPORELLES.
Louis le Lun 12 Fév 2018, 6:02 am
DE LA MANIÈRE ET DE L'ORDRE D' APRÈS LESQUELS L'INTELLIGENCE COMPREND LES CHOSES CORPORELLES.
Nous avons ensuite à nous occuper du mode et de l'ordre d'après lesquels l'intelligence comprend les choses corporelles. — A cet égard huit questions se présentent ; 1º Notre intellect comprend-il en abstrayant les espèces des images sensibles ? — 2° Les espèces intelligibles abstraites des images sensibles se rapportent-elles à notre intellect comme la chose qu'il connaît ou comme le moyen par lequel il connaît ? — 3º Notre intellect comprend-il naturellement ce qu'il y a de plus universel avant ce qui l'est moins? — 4° Notre intellect peut-il comprendre beaucoup de choses simultanément? — 5º Notre intellect comprend-il en composant et en divisant ? — 6º L'intellect peut-il errer ? — 7º La même chose peut-elle être mieux comprise par l'entendement de l'un que par l'entendement de l'autre? — 8º Notre intellect connait-il ce qui est indivisible avant ce qui est divisible?
Notre entendement comprend-il les choses corporelles et matérielles par l’abstraction des images sensibles? (1)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que notre intellect ne comprenne pas les choses corporelles et matérielles par l'abstraction des images sensibles. Car tout intellect qui comprend une chose autrement qu'elle n'est est dans le faux.
Or, les formes des choses matérielles ne sont pas abstraites des objets particuliers que les images sensibles représentent.
Par conséquent si nous comprenons les choses matérielles en abstrayant des images sensibles leurs espèces, notre entendement sera nécessairement dans l'erreur.
SOLUTION : 1. Il faut répondre au premier argument, qu'on abstrait de deux manières :
1° en composant et en divisant; par exemple quand nous comprenons qu'une chose n'est pas dans une autre ou qu'elle en a été séparée ;
2° en simplifiant ; par exemple quand nous ne considérons qu'une seule chose sans tenir compte des autres.
Quand l'intellect abstrait dans le premier sens des choses qui ne sont pas abstraites en réalité, il reste alors dans le faux sous certains rapports. Mais s'il abstrait dans le second sens des choses qui ne sont pas réellement abstraites, il n'est pas pour cela dans l'erreur, ce qu'on peut démontrer d'une manière sensible.
En effet, si nous croyons ou si nous disons que la couleur n'existe pas dans un corps coloré ou qu'elle en est séparée, nous avons une opinion fausse. Mais si nous considérons la couleur et ses propriétés sans faire attention à une pomme qui est colorée, nous pouvons exprimer nos pensées sur la couleur en général sans que nous tombions pour cela dans l'erreur; parce que la pomme n'est pas de l'essence de la couleur, et que par conséquent rien n'empêche qu'on ne s'occupe de la première sans songer à la seconde.
De même je dis que pour les choses qui se rapportent à l'essence de l'espèce d'une chose matérielle quelconque, comme la pierre, l'homme ou le cheval, on peut les considérer en dehors des principes qui les individualisent parce que ces principes ne sont pas de l'essence même de l'espèce. Et c'est précisément en cela que consiste ce qu'on appelle abstraire l'universel du particulier, l'espèce intelligible des images sensibles, ce qui revient à considérer la nature de l'espèce sans tenir compte des principes individuels que les images sensibles représentent.
Ainsi donc quand on taxe d'erreur l'intellect qui comprend une chose autrement qu'elle n'est, on a raison si le mot autrement se rapporte à la chose comprise. Car dans ce cas l'intellect est dans le faux quand il comprend qu'une chose existe autrement qu'elle n'est. Par exemple l'intellect se tromperait s'il abstrayait de la matière l'espèce de la pierre au point de croire qu'elle n'existe pas dans la matière, comme l'a supposé Platon.
Mais il n'en est plus de même de l'exactitude de la proposition si le mot autrement se rapporte au sujet qui comprend. Car il arrive sans erreur que le mode du sujet dans l'acte de la connaissance est autre que celui de l'objet considéré dans la réalité de son existence. Ainsi l'objet compris est immatériellement dans le sujet qui le comprend selon le mode de l'intellect, mais il n'y est pas matériellement selon la manière d'être des corps.
DIFFICULTÉ: 2....
(1) Cette question purement philosophique est ici résolue absolument dans le sens péripatéticien.
Louis le Mar 13 Fév 2018, 6:56 am
DIFFICULTÉ: 2. Les choses matérielles sont les choses naturelles dans la définition des quelles entre la matière. Or, on ne peut comprendre aucune chose sans ce qui entre dans sa définition. On ne peut donc comprendre les choses matérielles sans matière. Et la matière étant le principe d'individualisation, il s'ensuit qu'on ne peut comprendre les choses matérielles en abstrayant l'universel du particulier, c'est-à-dire en abstrayant leurs espèces intelligibles des images sensibles.
SOLUTION : 2. Il faut répondre au second, qu'il y a des philosophes qui ont pensé que l'espèce des choses naturelles est leur forme seule et que la matière n'en fait pas partie. Mais d'après ce sentiment on ne devrait pas faire entrer la matière dans la définition des choses naturelles. C'est pourquoi il faut reconnaître deux sortes de matière, l'une générale et l'autre déterminée ou individuelle.
La matière générale comprend, par exemple, la chair, les os sans rien spécifier ; tandis que la matière individuelle se rapporte à telle ou telle chair, à tels ou tels os en particulier. L'intellect abstrait donc l'espèce d'une chose naturelle de la matière sensible individuelle, mais non de la matière sensible générale. Il abstrait, par exemple, l'espèce humaine de telle ou telle chair, de tels ou tels os en particulier, et il la considère sans ces éléments déterminés parce qu'ils ne sont pas de l'essence de l'espèce, mais seulement des parties d'un individu, comme le dit Aristote (Met. lib.VII, text. 34 et 35). Mais il ne peut abstraire l'idée d'homme de l'idée de chair et d'os prise en général.
— Les espèces mathématiques peuvent être abstraites par l'intellect non-seulement de la matière sensible individuelle, mais encore de la matière sensible en général. Cependant elles ne peuvent être abstraites de la matière intelligible en général, elles ne peuvent l'être que de la matière intelligible individuelle.
En effet, on donne le nom de matière sensible à la matière corporelle, selon qu'elle est soumise aux qualités sensibles, c'est-à-dire au chaud, au froid, au dur, au mou, etc. On appelle matière intelligible la substance selon qu'elle est soumise à la quantité.
Or, il est manifeste que la quantité est inhérente à la substance avant les qualités sensibles.
Par conséquent les quantités telles que les nombres, les dimensions et les figures qui sont les termes des quantités peuvent être considérées sans qualités sensibles, c'est-à-dire qu'on peut les abstraire de la matière sensible. On ne peut cependant pas les considérer sans avoir en même temps l'idée de la substance qui est le sujet de la quantité, ce qui serait les abstraire de la matière intelligible générale. Mais on peut les considérer sans telle ou telle substance et par conséquent les abstraire de la matière intelligible individuelle.
— Il y a des choses qu'on peut abstraire de la matière intelligible générale ; tels sont l'être, l'unité, la puissance, l'acte et toutes les autres choses semblables qui peuvent exister absolument sans matière, comme on le voit dans les substances immatérielles.
Platon n'ayant pas distingué comme nous l'avons fait deux sortes d'abstraction, il a pensé que toutes les abstractions produites par notre intellect existaient en réalité (1).
DIFFICULTÉ 3: …
(1) Cette question purement philosophique est ici résolue absolument dans le sens péripatéticien. — (1) Cette théorie de Platon sur les idées est le fondement de toute sa doctrine.
Louis le Mer 14 Fév 2018, 7:30 am
DIFFICULTÉ: 3. Aristote dit (De animâ , lib. III, text. 18 et 31) que les images sensibles sont à l'âme intellectuelle ce que sont les couleurs à la vue. Or, la vision ne provient pas des espèces que l'on abstrait des couleurs, mais de l'impression que les couleurs produisent sur la vue. De même l'intelligence ne résulte pas de ce qu'on abstrait des images sensibles, mais de l'impression que ces images produisent sur l'entendement.
SOLUTION : 3. II faut répondre au troisième, que les couleurs ont le même mode d'existence dans la faculté visuelle que dans la matière corporelle individuelle, et que pour ce motif elles peuvent imprimer leur ressemblance dans l'organe de la vue. Mais les images sensibles représentant les individus et existant dans les organes du corps n'ont pas le même mode d'existence que l'intellect humain, comme nous l'avons prouvé (quest. préc. art. 7) ; par conséquent elles ne peuvent pas par leur vertu s'imprimer dans l'intellect possible. Mais l'intellect agent transforme par son action les images sensibles, et il en résulte dans l'intellect possible une ressemblance qui représente les choses seulement par rapport à la nature de leur espèce. C'est ainsi qu'on dit que les espèces intelligibles sont abstraites des images sensibles, ce qui ne signifie pas que la forme qui était d'abord dans l'image sensible est passée ensuite dans l'intellect possible, en restant numériquement la même, comme un corps qu'on prend dans un lieu pour le transporter dans un autre.
DIFFICULTÉ: 4. D'après Aristote (De animâ, lib. III, text. 17), il y a dans l'âme intellectuelle deux choses, l'intellect possible et l'intellect agent.
Or, il n'appartient pas à l'intellect possible d'abstraire des images sensibles les espèces intelligibles; sa fonction consiste au contraire à recevoir ces espèces après qu'elles ont été abstraites.
Il n'est pas non plus dans la nature de l'intellect agent de faire ces abstractions ; car il est aux images sensibles ce qu'est aux couleurs la lumière qui au lieu d'en abstraire quelque chose leur communique plutôt une nouvelle vertu.
Par conséquent nous ne comprenons d'aucune manière en abstrayant les espèces intelligibles des images sensibles.
SOLUTION : 4. Il faut répondre au quatrième, que les images sensibles reçoivent de l'intellect agent une lumière et que c'est encore par la vertu de ce même intellect que les espèces intelligibles en sont abstraites. Elles en reçoivent une lumière; car comme la partie sensitive est ennoblie par suite de son union avec l'intellect, ainsi les images sensibles sont rendues par la vertu de l'intellect agent aptes à ce qu'on dégage d'elles par l'abstraction des espèces intelligibles. De plus l'intellect agent abstrait ces espèces intelligibles, puisque c'est par sa vertu que nous pouvons considérer en nous-mêmes la nature des espèces sans leurs conditions individuelles, ce qui permet à l'intellect possible de les percevoir.
DIFFICULTÉ: 5. Aristote dit (De animâ, lib. III, text. 32 et 39) que l’intellect comprend les espèces dans les images sensibles (2). Ce n'est donc pas en les abstrayant.
SOLUTION : 5. Il faut répondre au cinquième, que notre entendement abstrait des images sensibles les espèces intelligibles selon qu'il considère la nature des choses en général; toutefois il comprend ces formes dans leurs images sensibles, parce qu'il ne peut connaître les objets dont il abstrait les espèces qu'en se tournant vers ce que l'imagination lui fournit, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 6 et 7).
CEPENDANT, Aristote dit (De animâ, lib. III, text. 2) que comme les choses sont séparables de la matière, ainsi elles sont l'objet de l'intellect. Il faut donc qu'on comprenne les objets matériels en les abstrayant de la matière et des images sensibles sous lesquelles l'imagination nous les représente.
(1) Cette question purement philosophique est ici résolue absolument dans le sens péripatéticien. — (2) D’après Aristote, l’intelligence comprend les formes ou les espèces, dans les images que perçoit la sensibilité, et le sens commun reçoit les formes sensibles sans la matière, comme la cire reçoit l’empreinte de l’anneau sans le fer ou l’or dont l’anneau est composé.
Louis le Jeu 15 Fév 2018, 6:26 am
CONCLUSION : L'entendement humain n'étant pas l'acte d'un organe corporel quelconque, mais une puissance de l'âme qui est la forme du corps, il est nécessaire qu'il comprenne les choses matérielles et sensibles en les abstrayant des images qui les représentent.
Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (quest. LXXXIV, art. 7 et quest. LXXX, art. 2, l'objet de la connaissance est proportionné à la faculté cognitive.
Or, il y a trois sortes de facultés cognitives. En effet il y a d'abord une faculté cognitive qui résulte de l'action des organes corporels; elle consiste dans les sens. C'est ce qui fait que toutes les puissances sensitives ont pour objet la forme telle qu'elle existe dans la matière corporelle.
Et comme la matière est dans ce cas le principe de l'individualité, il s'ensuit que toutes les facultés sensitives ne connaissent que les choses particulières.
— Il y a ensuite une puissance cognitive qui n'est pas l'acte d'un organe corporel et qui n'est unie à la matière par aucun lien corporel ; tel est l'entendement des anges. Cette puissance cognitive a pour objet la forme pure subsistant absolument sans matière. Car quoique les anges connaissent les choses matérielles, ils ne les connaissent néanmoins que dans des substances spirituelles, puisqu'ils les voient en eux-mêmes ou en Dieu.
— L'entendement humain tient le milieu entre ces deux sortes de puissances cognitives. Il n'est pas l'acte d'un organe quel qu'il soit, mais il est une des facultés de l'âme qui est elle-même la forme du corps, comme nous l'avons dit (quest. LXXVI, art. 1). C'est pourquoi sa fonction propre est de connaître la forme qui existe individuellement dans la matière corporelle, mais non en tant qu'elle existe de cette manière (1).
Or, connaître une chose de la sorte c'est abstraire la forme de sa matière individuelle. Il est donc nécessaire de dire que notre entendement connaît les choses matérielles par l'abstraction des images sensibles.
Ainsi nous arrivons à connaître les choses immatérielles par les choses corporelles, tandis que les anges connaissent au contraire les choses matérielles par les choses spirituelles.
— Platon, considérant l'intellect humain comme absolument immatériel et ne tenant aucun compte de son union avec le corps, a supposé qu'il avait pour objet les idées séparées et qu'il comprenait plutôt en participant aux choses abstraites qu'en faisant lui-même des abstractions, comme le dit Aristote (Met. lib. XII, text. 6) (2). Nous avons d'ailleurs exposé et réfuté son sentiment (quest. LXXXIV, art. 1).
(1) Cette question purement philosophique est ici résolue absolument dans le sens péripatéticien. — (1) C'est-à-dire en tant qu'elle est revêtue de principes individuels, parce que l'intellect ne perçoit que l'universel. — (2) Tout en suivant Aristote , saint Thomas prend à tâche de réfuter constamment Platon, et il motive ainsi la préférence qu'il donnait à l'un de ces deux grands génies.
A suivre : Article 2. Les espèces intelligibles qui ont été abstraites des images sensibles se rapportent-elles à l’entendement humain, comme un objet ou comme un moyen de connaissance?
Louis le Ven 16 Fév 2018, 6:31 am
Les espèces intelligibles qui ont été abstraites
des images sensibles se rapportent-elles à l’entendement humain,
comme un objet ou comme un moyen de connaissance? (2)
DIFFICULTÉ: 1. Il semble que les espèces intelligibles abstraites des images sensibles se rapportent à notre intellect comme l'objet même qu'il connaît.
Car l'objet compris en acte est dans le sujet qui le comprend, puisque l'objet ainsi compris est l'intellect lui-même en acte.
Or, dans l'intellect qui comprend en acte il n'y a de la chose comprise que l'espèce intelligible abstraite. Donc cette espèce est l'objet lui-même compris en acte.
SOLUTION : 1. Il faut répondre au premier argument, que l'objet compris est dans le sujet qui le comprend par son image. Dans ce sens on dit que l'objet compris en acte est l'intellect en acte, parce que l'image de l'objet compris est la forme de l'intellect, comme l'image de la chose sensible est la forme du sens en acte (2). Il ne résulte pas de là que l'espèce intelligible abstraite soit l'objet même que l'intelligence conçoit, mais seulement qu'elle en est l'image.
DIFFICULTÉ: 2. Il faut que l'objet compris en acte soit dans un sujet, autrement ce ne serait rien.
Or, il ne peut être dans une chose qui soit hors de l'âme, puis qu'une chose de cette nature est matérielle et que rien de ce qui est en elle ne peut être compris en acte.
Il faut donc que cet objet soit dans l'intellect, et par conséquent il ne peut être que l'espèce intelligible dont nous venons de parler.
SOLUTION : 2. Il faut répondre au second, que quand on dit qu'un objet est compris en acte, on désigne par là deux choses : d'abord l'objet lui-même qui est compris, ensuite l'acte par lequel il est compris.
De même quand on parle d'une abstraction générale on désigne par là deux choses : la nature même de l'objet, et son abstraction ou son universalité.
La nature que l'on comprend, que l'on abstrait ou que l'on généralise n'existe que dans les individus, mais c'est à l'intellect qu'il appartient de la comprendre, de l'abstraire ou de la généraliser.
Nous pouvons d'ailleurs trouver dans les sens quelque chose d'analogue. En effet, la vue voit la couleur d'une pomme sans sentir son odeur. Si l'on cherche donc où est la couleur qui se voit ainsi sans odeur, il est évident que la couleur que l'on voit n'existe que dans la pomme. Si on la perçoit sans odeur, c'est le fait de l'organe de la vue dans lequel se trouve l'image de la couleur et non la sensation de l'odeur.
De même l'humanité dont nous avons l'intelligence n'existe que dans tel ou tel homme. Cependant pour qu'elle soit considérée en dehors de toute condition individuelle, c'est-à-dire pour qu'on puisse l'abstraire et la généraliser, il faut qu'elle soit perçue par l'intellect dans lequel se trouve la ressemblance de l'espèce en général et non celle des principes individuels.
DIFFICULTÉ: 3. Aristote dit (Periher. lib. I, cap. 1) que les mots sont les signes qui expriment les modifications de l'âme. Or, les mots expriment les choses que nous comprenons ; car c'est par la parole que nous exprimons ce que nous connaissons. Donc les modifications de l'âme ou les espèces intelligibles sont les objets de nos connaissances.
SOLUTION : 3. Il faut répondre au troisième, qu'il y a dans la partie sensitive deux sortes d'opération.
L'une passive, qui consiste uniquement dans l'affectation de l'organe ; cette opération est complète du moment que l'organe est affecté par un objet sensible.
L'autre active, qui résulte de l'imagination qui se forme l'image d'une chose absente ou même qu'on n'a jamais vue.
Ces deux opérations se trouvent unies dans l'entendement. Car l'intellect possible est d'abord passif, et c'est à ce titre qu'il reçoit les espèces intelligibles. Une fois qu'il les a reçues, il les définit, les divise et les assemble, et exprime toutes ces choses par le langage.
Ainsi, ce qu'un mot signifie est une définition, et toute proposition exprime ce que l'intellect compose et divise. Les mots n'expriment donc pas les espèces intelligibles elles-mêmes, mais les idées que l'intellect se forme pour juger des choses extérieures.
CEPENDANT, l'espèce intelligible est à l'intellect ce que l'espèce sensible est aux sens. Or, l'espèce sensible n'est pas l'objet que l'on sent, mais plutôt le moyen par lequel on sent. L'espèce intelligible n'est donc pas non plus l'objet que l'on comprend, mais le moyen par lequel l'intellect comprend.
(2) Cet article a pour but de montrer le rapport qu’il y a entre l’objectif et le subjectif et il rentre ainsi dans une des questions que le philosophe moderne a agitées avec le plus d’éclat. —(2) Par le mot sens, saint Thomas désigne ici le sens commun, qui résume en lui tous les autres sens.
Louis le Sam 17 Fév 2018, 7:07 am
CONCLUSION : L'espèce intelligible est pour l'intellect le moyen, mais non l'objet de ses connaissances; elle n'en est l'objet que secondairement, parce que l'objet premier est la chose que l'espèce elle-même représente.
Il faut répondre qu'il y a des philosophes qui ont prétendu que nos facultés cognitives ne connaissaient que leurs propres modifications, par exemple, que chaque sens ne sent que les modifications propres à son organe. Dans ce système l'intellect ne comprendrait non plus que ses modifications, c'est-à-dire les espèces intelligibles qu'il a reçues en lui, et ces espèces seraient l'objet même qu'il comprend.
Mais cette opinion est évidemment fausse pour deux raisons :
1° parce que les objets de notre connaissance ne sont pas autres que ceux des sciences en général. Si donc les choses que nous comprenons n'étaient que les espèces qui sont dans l'âme, il s'ensuivrait qu'aucune science n'aurait pour objet ce qui est en dehors de l'âme humaine, qu'elles traiteraient toutes des espèces intelligibles et ne comprendraient ainsi, comme le voulaient les platoniciens, que les idées (1) qui sont en acte dans notre entendement.
2° Cette opinion tendrait à renouveler l'ancienne erreur de ceux qui soutenaient que tout ce qu'on voit est vrai et que deux propositions contradictoires sont également vraies. Car si chaque puissance ne connaît que sa propre modification, elle ne juge que d'elle.
Or, on juge d'une chose suivant que la puissance cognitive en est affectée.
La puissance cognitive ayant toujours pour objet de son jugement sa propre modification, elle jugera donc nécessairement chaque chose suivant ce qu'elle est, et par conséquent tous ses jugements seront vrais.
Par exemple, si le goût ne sent que sa propre modification, quand quelqu'un se porte bien il a raison de dire que le miel est doux. De même quand on se porte mal, on a également raison de dire que le miel est amer. Car dans l'un et l'autre cas on juge d'après l'impression que l'on éprouve. II s'ensuit alors que toutes les opinions sont également vraies et qu'en général toute manière de voir est admissible (2).
Pour éviter ces conséquences absurdes, il faut donc admettre que l'espèce intelligible est pour l'intellect un moyen par lequel il comprend.
En effet, Aristote reconnaît (Met. lib. IX ,text. 16) deux sortes d'action : l'une qui est immanente dans l'agent, comme voir, comprendre ; l'autre qui se porte vers un objet extérieur, comme échauffer, couper. Ces deux actions se produisent chacune d'après une forme. Ainsi la forme de l'action qui se porte vers un objet extérieur est la ressemblance de l'objet de cette action; par exemple, la chaleur qui échauffe est la ressemblance de l'objet échauffé; de même la forme d'après laquelle se produit l'action qui est immanente dans le sujet est la ressemblance de l'objet.
Par conséquent la ressemblance de l'objet visible est ce qui fait que notre vue le perçoit, comme la ressemblance de la chose comprise ou l'espèce intelligible est la forme d'après laquelle notre intellect comprend. Mais comme l'intellect a la faculté de se réfléchir sur lui-même, par cet acte il comprend tout à la fois la connaissance qu'il a et l'espèce par laquelle il comprend. Ainsi l'espèce intelligible est l'objet secondaire de sa connaissance. L'objet premier est la chose dont l'espèce intelligible est l'image.
C'est ce qui résulte évidemment du sentiment des anciens, qui supposaient que le semblable n'était connu que par son semblable.
D'après ce principe ils croyaient que l'âme ne connaissait la terre qui est en dehors d'elle que par la terre qui est en elle, et ils raisonnaient ainsi sur les autres choses.
Si donc, d'après Aristote (De animâ, lib. III, text. 38) qui dit que ce n'est pas la pierre qui est dans l'âme (1), mais l'espèce de la pierre, nous supposons que c'est l'espèce de la terre et non la terre que nous avons en nous, il s'ensuivra que l'âme connaît par les espèces intelligibles les choses qui sont en dehors de l'âme.
(2) Cet article a pour but de montrer le rapport qu’il y a entre l’objectif et le subjectif et il rentre ainsi dans une des questions que le philosophe moderne a agitées avec le plus d’éclat. — (1) D’après ce principe, les platoniciens considéraient seulement comme probables toutes les connaissances qui reposaient sur les sens. — (2) Il n’y aurait plus de vérité absolue, il n’y aurait qu’une vérité relative, et tous nos jugements porteraient, comme dit l’École, de rebus in ordine ad nos. — (1) Aristote réfute ainsi le théorie d’Empédocle, qui menait au matérialisme.
A suivre : Article 3. Les choses les plus universelles sont-elles antérieures dans notre connaissance intellectuelle à celles qui le sont le moins ?

References: art. 3
 art. 2
 art. 1
 art. 6
 art. 3
 art. 3
 art. 6
 § 37
 art. 7
 art. 6
 art. 7
 art. 2
 art. 1
 art. 1