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Intervention de Mgr Pierre d'Ornellas - Fonds St-Yves
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Lancement du Fonds Saint-Yves
Tréguier, le 2 février 2013
mardi 9 avril 2013 par Monseigneur Pierre d’Ornellas popularité : 4%
Sommaire Sainteté et justice
Le discernement du saint
Le Seigneur Yves : rétablir la
La justice rapide de saint
Opus justitiae et caritatis
Si j’ai accepté de venir parler pour l’ouverture du Fonds Saint Yves, c’est avec la seule idée de me mettre un peu plus, de loin, à l’école de saint Yves que je découvre de plus en plus comme une figure bretonne qui, comme beaucoup d’autres figures bretonnes, est une lumière pouvant éclairer bien au-delà de la Bretagne.
Tout d’abord ceci, en guise de brève introduction : « Un peu avant l’aurore, alors que brillait la lune, lui (c’est-à-dire le témoin qui parle) et le seigneur Yves revenaient à pied de Rennes et allant vers Tréguier parvinrent sur la rive du Leff. Les eaux étaient si grosses qu’elles avaient recouvert le pont [1] . » Je suis heureux de faire ce matin, à la suite de saint Yves, ce chemin de Rennes vers Tréguier. Mais lui le fait à pied renonçant, dit le commentaire, à la richesse du cheval. Il le fait à pied pour deux raisons : pour être comme un pauvre et aussi pour exercer la justice vis-à-vis des pauvres. Il le fait en allant de Rennes à Tréguier. Ce chemin, de Rennes à Tréguier, est certainement une parabole du chemin que beaucoup peuvent faire pour s’éduquer à la justice, en se laissant éclairer par la lumière qui brille à Tréguier en la personne d’Yves Hélory.
Sainteté et justice
Je voudrais d’abord souligner la cohérence tout à fait extraordinaire entre la canonisation de saint Yves et l’esprit humain qui ne peut pas tolérer l’injustice. Platon l’a remarqué : l’injustice est l’aporie de l’intelligence humaine ! Celle-ci ne peut que se révolter ou s’auto-détruire face à l’injustice. En effet, il lui est impossible de considérer que l’injustice est raisonnable. Elle n’est pas faite pour cela ; c’est comme une impossibilité métaphysique. L’intelligence humaine ne peut que considérer ce qui est juste et reconnaître que seul ce qui est juste est digne de raison. Elle le considère en le cherchant et en le trouvant.
Il est donc singulier, me semble t-il, qu’il y ait en Bretagne un certain « Yves » qui soit tout à la fois pleinement engagé dans l’exercice de la justice, et considéré comme saint. En effet, la sainteté n’est pas une touche spirituelle et pieuse qui permettrait d’endiguer des violences par une religiosité populaire. Non, la sainteté, comme l’affirme si bien le concile Vatican II, c’est tout simplement l’homme parfait, vivant selon la perfection de sa dignité [2]. Il y a une perfection de l’intelligence humaine qui réside dans sa capacité éprouvée à être vraie dans ses jugements. Telle est la signification de la sainteté de Yves Hélory.
Pouvons-nous dire quelque chose de plus précis à propos de la sainteté d’Yves, qui concernerait la justice ? Si la sainteté d’Yves, le juge, est reconnue, alors il est possible d’affirmer que la justice est d’une certaine manière la plus grande œuvre que puisse accomplir l’esprit humain. Être juste ! En lisant les Écritures Saintes, nous découvrons un point important pour notre propos. Dans la théologie de saint Paul qui considère l’histoire de la sainteté à travers le monde, il y a d’abord les païens qui sont magnifiquement éclairés par leur conscience (cf. Rm 2, 14-16), puis les Juifs qui sont magnifiquement éclairés par la Loi de Dieu (cf. Rm 3, 1-2 ; 7,12). Vient alors le christianisme non pas comme un surplomb ni comme une troisième figure, mais comme un accomplissement qui réconcilie païens et Juifs. Dans cet accomplissement, saint Paul voit la figure lumineuse de l’esprit humain qui se manifeste dans le « discernement ».
L’accomplissement, c’est en quelque sorte la capacité de l’esprit humain à discerner, d’entrer dans le discernement. Comme nous le lisons dans la Lettre aux Romains, il s’agit de la capacité rendue à l’esprit humain de « discerner ce qui plaît à Dieu » (cf. Rm 12, 2). Or Dieu est juste (cf. 1 Jn 2, 1.29) ! D’ailleurs, « qui pratique la justice est juste, comme lui est juste », lisons-nous dans la Première Lettre de saint Jean (3,7).
Mais comment cette justice peut-elle être exercée dans le discernement ? Pour répondre à cette question, vous me permettrez de m’attacher à la figure de saint Yves, et donc aux témoignages recueillis dans son procès de canonisation.
Le Seigneur Yves : rétablir la paix et la concorde
Nous le savons, Yves Hélory fut Official à Rennes puis à Tréguier. Il exerça cette fonction en recevant cette charge de deux façons qui sont distinctes. Tout d’abord, à Rennes, ce fut un certain Maurice, l’archidiacre, qui l’appela à cette fonction, et il l’exerça à partir de 1278 pendant trois années. Il est intéressant de faire ce constat : Yves reçut cette fonction de l’archidiacre. Qui est cet archidiacre Maurice ? Tout d’abord, sa fonction. Celle-ci s’est établie peu à peu et prit d’une certaine manière dans la plupart des diocèses au XIIIe siècle la place d’honneur qui souvent supplanta celle de l’évêque. Ce Maurice, nous disent les historiens, était heureux d’avoir à sa charge l’exercice de la justice car, à chaque jugement, il recevait une somme. Il fut ainsi contristé de voir que l’Official qu’il avait choisi – le Seigneur Yves – permettait qu’il n’y ait pas de jugement car, « par tous les moyens, il rétablissait entre adversaires la concorde et la paix [3] ». Maurice s’en plaint auprès de son Official car il voyait ses ressources financières diminuer. Mais il est vrai qu’au bout de trois ans, nous rapportent les historiens, quand Yves quitta Rennes parce qu’il était appelé par l’évêque de Tréguier, on nous dit que Maurice « pleura son départ [4] ». Comme si Maurice s’était converti, en commençant à préférer la paix et la concorde à l’acte rémunérateur du jugement.
À Tréguier, il reçut la charge d’Official de l’évêque et, vraisemblablement, cela fut différent pour le seigneur Yves. Nous savons qu’il exerça cette charge d’Official de 1281 à 1300, trois ans avant sa mort. Quand l’évêque voit son nouvel Official exercer la justice, il est dans l’admiration devant la qualité avec laquelle justice est rendue. Immédiatement, face à cette admirable manière de rendre la justice, il pense que le seigneur Yves doit être prêtre. Quelle est donc l’aptitude du prêtre pour l’évêque de Tréguier au point que le juste exercice de la justice conduise ce dernier à vouloir que ce juge soit prêtre ? En tout cas, cet évêque reconnaît qu’il a l’aptitude pour être prêtre à la manière avec laquelle il rend la justice. C’est ainsi qu’Yves Hélory fut nommé successivement recteur de deux paroisses, à Trédrez, où il reste probablement 10 années, et enfin à Louannec.
Il est remarquable de voir que la manière dont Yves Hélory exerce la justice le conduit à être prêtre. Nous savons qu’aujourd’hui l’exercice de la justice dans l’Église est relié au sacerdoce ministériel. En effet, pour rendre la justice, le collège des trois juges doit contenir au moins deux prêtres. Il y a donc un lien entre le sacerdoce ministériel et l’exercice de la justice, ce que nous signifie l’évêque de Tréguier au XIIIe siècle. Pourquoi ? Parce que la justice est tout simplement rendue dans l’Église au nom du Christ qui est le « juste juge » (cf. 2 Tm 4,8). Et comment est-il juge ? En sauvant. En effet, le Christ, selon la foi chrétienne, exerce la justice en sauvant, c’est-à-dire en réconciliant avec Dieu. L’Église le sait. Cela nous est précisé dans le Code de droit canonique qui souligne dans son dernier canon que « le salut des âmes doit toujours être dans l’Église la loi suprême ». Mais faut-il rendre un jugement pour « le salut les âmes » ? Par ses actes, Yves Hélory montre qu’il n’en est pas question. Il y faut bien autre chose : la concorde et la paix. Telle est l’œuvre du prêtre qui réconcilie. Pour « le salut les âmes », il n’est peut-être pas nécessaire de pourvoir à la rentabilité financière d’un archidiacre en exerçant un jugement !
Le Code de Droit Canonique : la réconciliation
Le Code de Droit Canonique, qui est la loi de l’Église dans son rite latin et qui date de 1983, insiste en obligeant à anticiper le jugement par l’établissement de la concorde et de la paix. D’une certaine manière, si le jugement est rendu, c’est un échec à la loi suprême qu’est le « salut des âmes ». Au canon 1446 § 1, on lit en effet ceci : « Tous les fidèles, et en premier les Évêques, s’efforceront de leur mieux, dans le respect de la justice, d’éviter autant que possibles les litiges au sein du peuple de Dieu, et de les régler au plus tôt de manière pacifique. » Et au § 2 de ce même canon : « Au début du procès et même à tout moment, chaque fois qu’il entrevoit quelque espoir d’une solution favorable, le juge ne doit pas omettre d’exhorter et d’aider les parties à chercher d’un commun accord une solution équitable à leur différend, et il leur indiquera les moyens convenables à cette fin, et peut-être en ayant notamment recours à la médiation de sages. » Le salut des âmes passe par la sagesse qui précède tout jugement. « Si le procès, précise ce canon 1446, concerne le bien privé des parties, le juge examinera si le différend peut être utilement réglé par une transaction ou un arbitrage selon les canons 1713-1716. » Or, le canon 1713 précise : « Pour éviter les procès, il est souhaitable de recourir à une transaction ou à une réconciliation. »
Il est intéressant de voir comment le Code de droit canonique de 1983 souscrit aux actions d’Yves Hélory en faisant précéder tout jugement des moyens qui l’évitent parce qu’ils conduisent à une « réconciliation ». Mais bien avant ces canons, le canon 287 précise que « les clercs – et Yves Hélory a exercé la justice à Rennes en étant clerc – s’appliqueront toujours et le plus possible à maintenir entre les hommes la paix et la concorde fondée sur la justice ».
La justice rapide de saint Yves
Voici ce que dit un témoin d’Yves Hélory : « Dans l’exercice de sa fonction, il se comporta de manière juste et sainte. Il rendit à chacun une rapide justice, sans jamais porter atteinte au droit de quiconque, ni faire de discrimination entre les personnes. Autant qu’il le pouvait, il rétablissait, entre les plaideurs, la concorde et la paix [5] . »
Je ne sais pas si les auteurs du Code de droit canonique de 1983 se sont référés au procès de canonisation d’Yves Hélory. En tout cas, la sainteté d’Yves Hélory jette une vive lumière sur ce Code. Les témoins nous disent bien « autant qu’il le pouvait ». Il me semble que c’est le propre de la dignité humaine de ne jamais baisser les bras, de faire autant que l’homme le peut. Autant que l’homme le peut, selon la foi chrétienne et pour celui qui en est illuminé, c’est vraisemblablement aller, s’il le faut, jusqu’au martyre. Ainsi donc, Yves Hélory est dépeint par ce trait : « Autant qu’il le pouvait, il rétablissait entre les plaideurs la concorde et la paix. »
Un vieil avocat qui était placé à côté de ce juge, parfois en plaidant contre, parfois en plaidant pour, témoigne : « Le seigneur Yves fut un homme très juste. Il (le témoin) l’a connu alors qu’il était Official de l’archidiacre de Rennes puis de l’évêque de Tréguier. Dans ces deux fonctions successives, il se montra saint et équitable faisant à chacun une justice rapide [6] . » Si l’établissement de la concorde et de la paix n’est pas possible, alors le Seigneur Yves fait en sorte que la rapidité caractérise sa justice. Cela est remarquable, eu égard à nos pratiques actuelles. En effet, chaque fois que je vais à l’entrée solennelle de la Cour d’Appel à Rennes ou à celle du Tribunal Administratif, j’entends comme une plainte des deux Présidents qui évoquent la longueur du temps pris pour rendre la justice ! Même si chaque année, j’entends comme une petite joie car la moyenne du temps pour rendre la justice a été un petit peu raccourcie, ce temps demeure extrêmement long.
La charité dans la justice, c’est l’exercice rapide de la justice. Écoutons encore ce témoignage qui va dans le même sens : « Il se montra saint et équitable, faisant à chacun une justice rapide, sans préférence pour quiconque, sans discrimination entre les personnes. Autant qu’il le pouvait, il ramenait à la paix non seulement les plaideurs qui se présentaient devant lui, mais encore toutes les personnes qui se trouvaient en conflit. Il agissait ainsi de manière habituelle [7] . » Voilà la sainteté : la vertu est devenue un habitus, c’est-à-dire une disposition habituelle. Ici, l’intelligence humaine de Seigneur Yves est guidée par l’habitus de ramener à la paix quiconque à recourt à lui, et de faire une rapide justice envers tous.
Il me semble que cette concorde et cette paix auxquelles appelle le Code de droit canonique de 1983 sont devenues chez Yves Hélory une quête incessante, habituelle, un habitus. Au-delà du Code de 1983, ne pouvons-nous pas discerner chez Yves Hélory cette paix dont traite le Concile Vatican II ? Lisons le texte du Concile : « La paix n’est pas une pure absence de guerre [8] . » Ici, on pourrait dire une absence de conflit entre les parties. Le Concile ajoute aussitôt : « Elle ne se borne pas seulement à assurer l’équilibre des forces adverses. » Un bon jugement qui serait équilibré n’amènerait pas forcément la paix ; nous savons que des jugements – pourtant bons – contribuent à maintenir des rancœurs, de l’amertume. Le Concile précise alors : « La paix ne provient pas non plus d’une domination despotique, mais c’est en toute vérité qu’on la définit « œuvre de justice ». » Opus justiciae, selon le mot du prophète Isaïe (32,17) cité par le concile Vatican II. Le Concile continue : la paix « est le fruit d’un ordre inscrit dans la société humaine par son divin fondateur, et qui doit être réalisée par des hommes qui ne cessent d’aspirer à une justice plus parfaite. » Quelle est donc la perfection de la justice ? Celle-ci ne consiste pas à rendre un jugement, ni dans la rapidité de celui-ci, mais plutôt dans ce qui évite le jugement : elle réside en vérité dans la mise en œuvre de tous les moyens pour qu’il n’y ait pas de jugement parce que ces moyens ont permis la paix et la concorde.
Arrêtons-nous un instant à cette expression. Pourquoi est-il précisé la « concorde » à côté de la « paix » ? Pourquoi le témoin d’Yves Hélory estime-t-il que ce dernier rend avec sainteté la justice en mettant la « concorde » à côté de la « paix » ? Pourquoi le Code de droit canonique estime-t-il lui aussi qu’il faille mettre la « concorde » à côté de la « paix » ? Pourquoi la « paix » ne suffit-elle pas, si la paix est définie comme l’œuvre de justice ? Pourquoi ceux qui « aspirent – comme Yves Hélory – à une justice plus parfaite », pour citer le concile Vatican II, mettent-ils à côté de la paix la concorde ? Le Concile continue : « Mais ceci est encore insuffisant. La paix dont nous parlons ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes [9] . » Il ne s’agit pas ici de la sauvegarde des biens appartenant aux personnes, mais du bien des personnes elles-mêmes. Ce bien est la dignité, inhérente à toute personne humaine. Dignité qui est inviolable, indélébile, intangible. Reprenons la lecture du Concile : « La paix dont nous parlons ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes ni sans la libre et confiante communication entre les hommes des richesses de leur esprit et de leurs facultés créatrices. La ferme volonté de respecter les autres hommes et les autres peuples ainsi que leur dignité, la pratique assidue de la fraternité sont absolument indispensables à la construction de la paix. Ainsi la paix est-elle aussi le fruit de l’amour qui va bien au-delà de ce que la justice peut apporter. » Ainsi à côté de la paix et pour elle, il faut nécessairement la concorde, c’est-à-dire cum cordis, « avec le cœur ». Et cette concorde des cœurs, cette alliance des cœurs, cette unité des cœurs que signifie le mot « concorde », permet que les hommes se communiquent « les richesses de leur esprit et de leurs facultés créatrices ». C’est ainsi et seulement ainsi que le bien des personnes, c’est-à-dire leur dignité mutuelle, se relit dans « l’amitié », comme dit le concile Vatican II [10] .
Cette dernière affirmation du Concile nous invite à aller plus loin. Cette paix qui ne peut advenir dans la recherche de la justice que par la concorde n’existe vraiment que s’il y a la reconnaissance du « bien de la personne » qui est sa vérité et cette vérité ne peut se dire que dans la reconnaissance de la dignité de la personne. C’est ainsi que la recherche de la justice passe précisément par la reconnaissance explicite de la dignité des personnes, sans que soient établies des différences à cet égard entre elles. L’exercice de la justice, même rendue rapidement, n’est véritable que s’il y a chez le juge un amour de la personne dans sa vérité inamissible, à savoir sa dignité.
Quel est le critère pour savoir si nous recherchons la justice dans l’amour de la vérité, qui est l’amour de la dignité de la personne humaine ? Ce critère doit être mis au jour pour savoir si nous recherchons la justice la plus parfaite dans l’amour de la vérité qui est l’amour de la dignité de la personne. En reconnaissant leur dignité, alors le juge est habité par la « confiance » dans les personnes qui sont capables de se communiquer les richesses de leur esprit et de leurs facultés créatrices, c’est-à-dire d’aboutir à la « concorde ».
Ce chemin de la justice passe par toutes les médiations que constituent les procédures judiciaires, mais il est avant tout aiguillonné par l’amour de la vérité. C’est ainsi qu’il aboutit à la « concorde » parce que celui qui exerce la justice discerne la dignité de la personne, que celle-ci soit un rom, un mineur, un handicapé psychique, un criminel, un sans papier retenu de façon injuste. Si ce discernement habite le juge, comme il a habité Yves Hélory, alors, ce juge croit, alors même que peut-être le criminel est dans le déni du crime commis, qu’il est possible de trouver un chemin de justice de telle manière que sortant de son déni, grâce à la dignité de sa personne, ce criminel est capable de communiquer « les richesses de son esprit » et d’arriver à la « concorde ».
Mais quel est le critère pour y arriver ? Je suis frappé d’entendre ce témoignage sur Yves Hélory. Le Seigneur Yves « était un homme de grande douceur ». La justice exercée avec violence n’est pas la justice. La justice exercée avec agressivité ou précipitation n’est pas la justice. La justice exercée avec un soupçon sur la dignité du coupable présumé innocent n’est pas la justice. « C’était un homme de grande douceur. Jamais on ne le vit s’irriter ni s’emporter sauf lorsque quelqu’un se conduisait de manière injuste [11] . » Quand l’injustice existe, le juste se révolte. Telle est la violence des prophètes de la justice. C’est que la dignité de l’esprit fait qu’il s’insurge toujours contre l’injustice. C’est ainsi que le Seigneur Yves s’indignait. Il manifestait ainsi la dignité qui n’est pas respectée. Mais, retenons surtout ceci : « C’était un homme de grande douceur. »
Le concile Vatican II nous dit par trois fois que le rapport entre l’esprit humain et la vérité est vécu dans la douceur (suaviter). Pour le croyant, il nous est dit que l’Esprit-Saint permet aux croyants de consentir, dans la douceur, à la vérité [12] . Pour l’homme, quelle que soit sa religion ou son absence de religion, il nous est dit que la sagesse – qui est indispensable pour exercer la justice avant que jugement soit rendu – « attire l’esprit humain avec douceur [13] ». Enfin, il nous est précisé que « la vérité ne s’impose que par la force de la vérité et pénètre l’esprit humain avec vigueur et douceur [14] ».
C’est sans doute le témoignage rendu sur Yves Hélory qui est le plus éloquent : sa douceur dit quelque chose de l’homme et du prêtre qu’il fut. Elle dit aussi la qualité de son discernement : juge, il discerna la vérité qu’est la dignité des personnes dont les actions sont soumises à son jugement. En raison de ce discernement, il sut établir entre elles la concorde et la paix car les personnes, en raison de leur dignité, en sont toujours capables.
Il me semble que le concile Vatican II, dont nous célébrons cette année le 50e anniversaire de l’ouverture et qui est à mon avis un événement majestueux dans l’amplitude de sa réflexion, permet au Fonds Saint-Yves d’encourager l’exercice de la justice de telle manière que cet exercice de la justice aboutisse toujours à établir la paix et la concorde. Le critère essentiel en est la « douceur », c’est-à-dire le respect inné et acquis de la personne, aimée en raison de sa dignité. Ce respect appelle la confiance inébranlable de toutes celles et de tous ceux qui exercent la justice envers les personnes dont les actes sont soumis à leur jugement, en raison de la dignité humaine qui leur appartient et qui brille de façon particulière dans les plus vulnérables. En effet, ces personnes vulnérables n’ont bien souvent comme trésor – méconnu – que leur dignité. C’est pour cela qu’Yves Hélory a manifesté un amour extrême pour les plus vulnérables, car il y discernait, sans doute de façon la plus lumineuse qui soit, la beauté de la dignité humaine.
Yves Hélory est plus qu’un patron pour le Fonds Saint-Yves. Il est plutôt une admirable lumière que le Fonds Saint-Yves fera briller pour la grande joie des bretons et de tous ceux qui, passant par Rennes pour venir à Tréguier en Bretagne, s’éclaireront à cette lumière.
[1] Cité dans Jean Le Mappian, Saint Yves, patron des juristes, Éditions Ouest-France, Rennes, 1997, p. 241.
[2] Cf. Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 41, §1 : « Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même plus homme ». Voir également ibid., n. 41, §2.
[3] Cité in ibid., p. 130.
[4] Cité in ibid., p. 137.
[5] Cité in ibid., p. 164. Un peu plus loin, on lit : « Treize témoins disent, sans plus de détails, qu’Hélori fait alors une justice rapide. Celer justitia. » (ibid., p. 175)
[6] Cité in ibid., p. 164.
[7] Cité in ibid., p. 164.
[8] Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 78, §1.
[9] Concile Vatican ii, ibid., n. 78, §2.
[10] Cf. Concile Vatican ii, Décret sur la charge pastorale des évêques, n. 13.
[11] Cité dans Jean Le Mappian, op. cit., p. 174.
[12] Concile Vatican ii, Constitution sur la Révélation divine, n. 5.
[13] Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 15, §3.
[14] Concile Vatican ii, Déclaration sur la liberté religieuse, n. 1.
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References: § 1
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