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Timestamp: 2017-05-24 08:04:01+00:00

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Annales de Saint-Bertin- Annales de Metz
TABLE DES MATIÈRES DES ANONYMES ANONYME ANNALES DE SAINT-BERTIN.- ANNALES DE METZ (869-893)
[869.] Comme ce même évêque Hincmar, sommé par d'autres évêques de venir les trouver, refusait d'obéir à leur injonction, Charles envoya à Laon une troupe levée par plusieurs des comtes de son royaume, afin qu'ils lui amenassent par violence ledit évêque. L'évêque se plaça avec son clergé auprès de l'autel, et quelques autres évêques s'étant entremis, il arriva que ceux qui avaient été envoyés ne l'arrachèrent point de l'église, mais retournèrent vers Charles sans lui, et il se fit prêter serment par tous les hommes libres de son évêché. Charles cependant, grandement irrité, convoqua, à Verberie, le 24 avril, un synode de tous les évêques de son royaume, et ordonna que Hincmar fût sommé d'y comparaître; pour lui, il se rendit au bourg de Cosne avec beaucoup d'incommodités, à cause du temps qu'il faisait et de l'excès de la famine. Là quelques Aquitains vinrent à sa rencontre ; mais trois marquis, savoir, les trois Bernard qu'il pensait devoir s'y rendre, n'étant pas venus, il retourna à Senlis, non sans inquiétude et sans avoir rien fait. De là il alla au monastère de Saint-Denis, à la quatrième férié avant le commencement du carême, y accomplit le jeûne du saint carême, y célébra la Pâque du Seigneur, et commença à construire, dans l'intérieur même du monastère, une forteresse de bois et de pierre. Avant d'aller à Cosne, il avait envoyé partout son royaume des lettres ordonnant à tous les évêques, abbés et abbesses, d'avoir soin, au prochain commencement de mai, de lui apporter l'état de leurs bénéfices et la liste de ce qu'ils possédaient de domaines. Les vassaux du roi avaient ordre de dresser l'état des bénéfices des comtes, et les comtes des bénéfices des vassaux, afin qu'ils apportassent cet état à ladite assemblée; et le roi ordonna que l'on envoyât à ladite convocation de Pistre sur cent manoirs un serf, et sur mille manoirs un char avec deux bœufs, ainsi que les autres redevances dont est très fort chargé son royaume, afin que les serfs achevassent et gardassent ce château qu'il avait ordonné de construire en pierres et en bois.
Lothaire, envoyant vers Charles et vers Louis, les pria de n'apporter aucun trouble dans son royaume jusqu'à ce qu'il revînt de Rome; cependant il ne reçut de Charles aucune promesse: mais ayant eu de Louis l'assurance qu'on a dite, il s'achemina pour Rome, après avoir parlé d'abord avec son frère l'empereur Louis, pour qu'il obtînt, s'il était possible, du pape Adrien, qu'il pût renvoyer Teutberge et reprendre Waldrade, et il ordonna à Teutberge de venir après lui à Rome. Mais, à ce qu'on disait, l'empereur Louis, attaqué par les Sarrasins, ne devait pas s'éloigner pour accomplir la demande de son frère, le roi des Grecs lui ayant envoyé en toute hâte plus de deux cents navires pour le secourir contre ces mêmes Sarrasins. Lothaire, voulant continuer le voyage qu'il faisait à Rome à cause de ses femmes, et qu'il avait entrepris en un temps peu propice, à savoir au mois de juin, arriva à Ravenne où il rencontra des messagers de son frère qui lui conseillait de ne pas aller plus loin et de ne pas demeurer plus longtemps dans son royaume, mais de retourner chez lui, pour se réunir ensuite dans un lieu plus commode et un temps plus opportun
ut y traiter de ce qu'il voudrait, Lothaire, laissant Rome de côté, parvint vers son frère à Bénévent; et, au moyen de beaucoup de sollicitations, de présents et de peines, obtint de lui, par sa femme Ingelberge, que ladite Ingelberge revînt avec lui, Lothaire, jusqu'au monastère de Saint-Benoît, situé sur le Mont-Cassin. Il y fit aussi venir vers lui et Ingelberge, par un ordre de l'empereur, le pape Adrien; et, lui ayant fait beaucoup de présents, obtint de lui, toujours par Ingelberge, que le pape lui chantât la messe et lui donnât la sainte communion, moyennant cette assurance qu'après que le pape Nicolas eut excommunié Waldrade, il n'avait eu avec elle aucune cohabitation ni commerce charnel, ni aucune sorte d'entretien. Ce malheureux, à la manière de Judas, feignant une bonne conscience et l'impudence sur le front, ne craignit ni ne refusa d'accepter à cette condition la sainte communion. Lui et ses fauteurs la reçurent du pape, et, parmi eux, la reçut au nombre des laïques Gonthier, auteur et défenseur de ses adultères publics, après avoir fait au pape Adrien, devant tous, la déclaration qu'on va lire: Moi, Gonthier, en présence de Dieu et des saints, je déclare à mon seigneur Adrien, suprême pontife et pape universel, et aux vénérables évêques à lui subordonnés, et au reste de l'assemblée, que je ne repousse pas, mais accepte humblement la sentence de déposition portée canoniquement contre moi par le seigneur Nicolas, en raison de quoi je ne me permettrai pas d'exercer le saint, ministère, à moins que, par votre miséricorde, vous ne veuilliez venir à mon secours et ne veux jamais soulever aucun
scandale ni opposition contre la sainte Église romaine ou son pontife, mais proteste que je me montrerai et demeurerai dévot et obéissant envers la sainte mère Église et à son chef. Moi, Gonthier, ai souscrit de ma propre main cette déclaration faite par moi. Donné aux calendes de juillet, en l'église du saint Sauveur, située au monastère de Saint-Benoît, sur le Mont-Cassin. Le pape ayant reçu cette déclaration de Gonthier, qui se tenait placé parmi les laïques, la lui fit relire à haute voix, en présence de tous, au milieu des laïques, et lui dit: Et moi je te concède la communion laïque, à cette condition que tu observeras aussi longtemps que tu vivras ce que tu as promis en cette manière.
Ingelberge étant ensuite retournée vers l'empereur son mari, le pape Adrien retourna à Rome où Lothaire le suivit de près, et le pape Adrien étant rentré à Rome, Lothaire se rendit à la cathédrale de Saint-Pierre, où nul du clergé ne vint au-devant de lui. Il arriva seulement accompagné des siens jusqu'au sépulcre de saint Pierre, et étant entré pour y habiter dans un pavillon près de l'église de Saint-Pierre, il ne le trouva pas seulement nettoyé avec le balai. Il s'était imaginé que le lendemain, à savoir un dimanche, car il était venu le samedi à la basilique de Saint-Pierre, la messe lui serait chantée, mais il ne put l'obtenir dudit pontife. Ensuite entrant à Rome dans la deuxième férié, il prit son repas avec le pape dans le palais de Latran; et, après lui avoir fait présent de vases d'or et d'argent, il obtint que le pape lui donnerait une lionne, une palme et une baguette, lesquels
présents furent interprétés en cette façon par lui et les siens, à savoir, que la lionne signifiait qu'il reprendrait Waldrade, la palme qu'il se montrerait victorieux en ce qu'il avait entrepris, la baguette qu'en persistant il contraindrait de se soumettre à sa volonté les évêques qui lui résistaient. Mais ce n'avait pas été là l'intention du pape et des Romains, car ce pontife résolut d'envoyer dans le pays de Gaule l'évêque Formose et un autre évêque, afin qu'ils traitassent, avec la pluralité des évêques, de ce que demandait Lothaire, et reportassent au synode les résolutions prises au commencement de mars, et par lui proclamées à Rome à la même époque. Il ordonna aussi, par ses lettres, que quatre évêques du royaume de Louis, roi de Germanie, y vinssent avec les envoyés dudit roi, et quatre évêques du royaume de Charles avec ses envoyés, et quelques évêques du royaume de Lothaire, afin de confirmer, au nom des autres, les choses qui auraient été jugées ou ordonnées par le synode, tant sur les affaires d'Orient que sur celles d'Occident. Il espérait que les messagers qu'il avait envoyés dernièrement à Constantinople, à cause de la querelle qui s'était élevée entre le pape Nicolas et les Orientaux, seraient alors revenus. Lothaire, s'en retournant fort joyeux de Rome, arriva à Lucques où il fut pris de la fièvre, et la contagion se déclara parmi les siens qu'il voyait mourir par tas devant ses yeux. Mais ne voulant pas comprendre le jugement de Dieu, il continua son chemin jusqu'à Plaisance, où il arriva le 6 août. Il s'y arrêta à cause du jour du Seigneur; et vers la neuvième heure il tomba soudainement privé de mouvement,
perdit l'usage de la parole, et, le lendemain, mourut à la seconde heure du jour, et fut porté en terre dans un pauvre monastère voisin par le petit nombre des siens qui avaient survécu à la contagion. Charles habitait alors à Senlis, où lui et sa femme Ermentrude, revenus de Pistre, répandaient en aumônes aux églises et aux saints lieux leurs trésors et tout ce qu'ils avaient de biens, les rendant ainsi au Seigneur de la main duquel ils les avaient reçus.
Ayant appris la nouvelle non douteuse de la mort de son frère, il quitta cette ville et vint à Attigny. Là il reçut de certains évêques et de quelques-uns des principaux du royaume de feu Lothaire des messagers qui lui étaient envoyés pour qu'il demeurât en ce lieu et n'entrât pas dans le royaume qui avait appartenu à Lothaire jusqu'à ce que son frère Louis, roi de Germanie, fût revenu d'une expédition qu'il avait faite à main armée contre les Wénèdes, contre lesquels souvent, durant cette année et l'année précédente, il avait combattu de près sans en tirer aucun profit, Mais plutôt à son grand dommage;, ils demandèrent donc à Charles qu'il envoyât des messagers au palais d'Ingelheim où résidait Louis, et lui fît savoir où et quand ils pourraient se réunir pour traiter du partage du royaume. Plusieurs, par un plus sage conseil, lui mandèrent qu'il devait faire en sorte, quand il le pourrait commodément, de se rendre à Metz, et qu'ils avaient déterminé de venir à sa rencontre tant sur le chemin que dans cette ville. Charles, comprenant que leur conseil était le meilleur et le plus salutaire, se hâta de faire ce qu'ils lui proposaient, et étant, donc venu jusqu'à Verdun, il y reçut plusieurs de ce royaume,
ainsi que Hatton, évêque de cette ville, et Arnoul, évêque de la ville de Toul, qui se recommandèrent à lui. De là venant à Metz vers le 8 septembre, il y reçut à recommandation Advence, évêque de cette ville, Francon, évêque de Tongres, et beaucoup d'autres, en sorte que le 9 du même mois, dans la basilique de Saint-Étienne, les évêques qui se trouvaient présents, et tous ceux qui y étaient venus avec eux, firent de la manière suivante les actes et déclarations que l'on va voir. L'an de l'Incarnation du Seigneur 869, indiction 2, le 5 des ides de septembre, dans la ville de Metz, église de Saint-Étienne, martyr, devant le roi, et les évêques présents, Advence, évêque de cette ville, annonça publiquement au peuple, par ses paroles et ses écrits, le capitulaire suivant:
Vous savez, et il est connu de beaucoup en plusieurs royaumes, quels et combien d'événements nous avons eu à soutenir en commun pour affaires très notoires durant le temps du maître que nous avons eu jusqu'à ce jour, et de quelle douleur, de quelle angoisse sa mort funeste nous a dernièrement frappés au cœur, en sorte que, privés et tristement délaissés de notre roi et prince, nous avons considéré que, pour nous tous, l'unique refuge, le seul et salutaire conseil était de nous tourner, avec jeûnes et oraisons, vers celui qui donne secours dans les nécessités et les tribulations, à qui est le conseil, à qui est le royaume, et de qui il est écrit: Il donnera à qui il
voudra; vers celui en la main duquel sont les cœurs des rois, qui réunit en une même maison ceux d'un même esprit, brisant, les murailles qui
a les séparent, et faisant de deux choses une seule, nous le devons prier, dans sa miséricorde, de nous donner un roi et un prince selon son cœur, qui nous gouverne en droit et justice, ordre et protection, nous sauve et nous défende conformément à sa volonté, et appelle et unisse à lui unanimement tous nos cœurs; un roi qu'il ait choisi et prédestiné selon sa miséricorde pour notre salut et notre avantage. Enfin donc, comme, d'un accord unanime, nous avons reconnu que la volonté de Dieu qui fait la volonté de ceux qui le craignent et entend leurs prières, est que nous ayons pour héritier légitime de ce royaume, c'est à savoir, pour notre maître, roi et prince actuel, Charles, à qui nous nous sommes remis volontairement pour qu'il nous gouverne et nous soit à utilité; nous désirons donc, s'il vous plaît, que, par un signe certain, tel que nous vous a le ferons connaître après qu'il aura parlé, nous montrions que nous le regardons comme choisi de Dieu et donné par lui pour notre prince, et que nous ne soyons pas ingrats envers ce Dieu libéral à notre égard pour les bienfaits qu'il nous a accordés, mais que nous lui rendions des actions de grâces par nos prières, afin qu'il nous le conserve longtemps pour le salut, et défense de sa sainte Eglise, la conservation et l'avantage de tout ce qui nous appartient, en sûreté, paix et tranquillité, et que, lui obéissant d'une fidèle dévotion, et jouissant sous son administration du bonheur que nous aurons choisi, nous vivions sous lui en son service et, s'il lui plaît, il nous paraît convenable et nécessaire que nous entendions de sa bouche ce qu'un peuple fidèle et unanime à le servir doit entendre d'un roi très chrétien, afin que nous le recevions d'un esprit dévoué, chacun dans son rang. Après cela, le roi Charles déclara en son propre nom les choses suivantes à ceux qui étaient présents dans cette église, et dit:
Puisque, ainsi que l'ont dit d'une seule et même voix ces vénérables évêques, lesquels ont montré des indices certains de votre unanimité, et comme vous lavez proclamé, je suis arrivé ici par le choix de Dieu pour vous sauver, protéger, conduire et gouverner; sachez que, Dieu aidant, je veux maintenir l'honneur et le culte de Dieu et des saintes églises du Seigneur, et, selon mon savoir et mon pouvoir, honorer, préserver et maintenir chacun de vous en honneur et préservation, selon l'ordre et le rang de sa dignité et de sa personne, et à chacun, dans son rang, selon les lois qui le concernent, tant ecclésiastiques que séculières, conserver la loi et la justice, afin que chacun, selon son rang, sa dignité et son pouvoir, me rende les honneurs royaux et l'obéissance qui m'est due, maintienne mon pouvoir, et m'aide à tenir et défendre le royaume que Dieu m'a donné, ainsi que vos prédécesseurs l'ont fait justement, fidèlement et raisonnablement à mes prédécesseurs.
Après cela, sur la réquisition et à la demande d'Advence, évêque de la ville, et des autres évêques des provinces de Trèves, à savoir, Hatton, évêque de l'église de Verdun, et Arnoul, évêque de la cité de Toul, conjointement avec les évêques de la province de Reims, Hincmar, évêque de Reims, déclara publiquement les capitulaires suivants, en présence des autres évêques et du roi, et de tous ceux qui assistaient dans cette église.
Afin qu'il ne paraisse pas indu et présomptueux, à moi et à mes vénérables collègues les évêques de notre province, de nous mêler des ordinations et affaires d'une autre province, qu'on sache que nous n'agissons pas en ceci contre les sacrés canons, parce que, ainsi que le montrent l'autorité ecclésiastique a et la très antique coutume, l'église de Reims et celle de Trèves, en ce pays de Belgique, ainsi que celles qui leur sont commises, sont tenues pour sœurs comprovinciales, et, à cause de cela, doivent exercer leur juridiction en commun et par un jugement synodal, et conserver de concert les choses établies par les saints Pères, maintenant ce privilège que, des évêques de Reims et de Trèves, celui qui aura été le premier ordonné aura sur l'autre la primauté. La loi divinement inspirée nous enseigne et dit: Si vous
entrez dans les blés de votre
ami, vous en pourrez cueillir des épis, et les froisser avec
les mains mais vous n'en pourrez couper avec la faucille.[43] Le champ de blé, c'est le peuple, comme le Seigneur l'a montré dans l'Évangile, lorsqu'il dit: La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers; priez donc le maître de la moisson qu'il envoie des
ouvriers en sa moisson.[44] C'est pourquoi vous devez prier pour vos évêques, afin que nous puissions vous parler dignement. Le champ de blé de l'ami est le peuple de la province confiée
à un autre métropolitain. Ainsi donc, par exhortation, et comme brisant les épis avec la main, devons-nous vous porter à la volonté de Dieu, et vous maintenir en l'unité de l'Église; mais nous ne portons pas la faucille du jugement parmi les paroissiens des provinces confiées à un autre métropolitain, parce que ce n'est pas là ce que nous considérons comme nôtre. Une autre raison, c'est que nos vénérables seigneurs et confrères évêques de cette province, n'ayant pas d'évêque métropolitain, ont prié et admonesté notre exiguïté d'agir par une charité fraternelle en leurs affaires comme dans les nôtres propres. En est-il ainsi, nos seigneurs nos frères? Et ces évêques répondirent: Il en est ainsi; c'est par la volonté de Dieu que notre seigneur et roi actuel, lequel, dans les pays qu'il tient et a tenus, gouverne et a gouverné utilement, traite et a traité salutairement le pays, et nous et nos églises, elle peuple qui lui a été confié, est venu, sous la direction du Seigneur, de là en ce pays où vous avez aussi afflué; et vous vous êtes volontairement recommandés à lui par l'inspiration de celui qui instruisit tous les animaux, sans que nul les y forçât, à se réunir dans l'arche de Noé, image de l'unité de l'Église. Vous le pouvez reconnaître non seulement en ce que vous a dit notre seigneur évêque et confrère Advence, tant en son nom qu'en celui de nos vénérables confrères et les siens les évêques, mais encore en ceci que son père le seigneur Louis, pieux empereur Auguste de sainte mémoire, est issu par le bienheureux Arnoul, duquel le pieux auguste Louis a tiré son origine charnelle, de la race du célèbre Louis,[45] roi des Francs, qui fut converti avec toute sa nation par la prédication apostolique et catholique du bienheureux Rémi, et baptisé la veille de la sainte Pâque avec trois mille Francs, sans compter les enfants et les femmes, et reçut du ciel le saint chrême que nous conservons encore, et fut oint et sacré roi; et que ce dit empereur Louis a été couronné empereur à Reims par le pape de Rome Etienne, devant l'autel de la sainte mère de Dieu, Marie, toujours vierge; et ensuite, dépouillé par quelques-uns de son empire terrestre, il a été rétabli dans cette partie de son royaume par l'unanimité des évêques et du peuple des fidèles, dans l'église et devant le a sépulcre de saint Denis, illustre martyr, et dans cette même maison où nous sommes, devant l'autel d'Etienne, premier martyr, et, selon le sens que nous donne l'interprétation de son nom, couronné par les prêtres de Dieu, aux acclamations du peuple fidèle, et remis en possession de la couronne et du gouvernement impérial: ce que nous avons vu, y étant présent. Et comme, ainsi que nous le lisons dans les histoires sacrées, les rois, quand ils acquéraient de nouveaux royaumes, mettaient sur leur tête les diadèmes de chacun de ces royaumes, il ne vous paraîtra pas hors de propos, vénérables évêques, que, s'il plaît à votre unanimité, il soit consacré par la sainte onction de Dieu, en signe du royaume duquel vous êtes venus vous réunir autour de lui et vous recommander à lui, et soit couronné devant cet autel par le ministère sacerdotal; que, si cela vous plaît, exprimez-le tous ensemble
par vos propres voix. Et tous s'étant écriés de concert, le même évêque dit: Offrons donc unanimement nos actions de grâces au Seigneur en chantant
Deum laudamus.
Après cela, Charles fut couronné roi par les évêques avec la bénédiction sacerdotale, puis, venant à Flo-ringues, il donna ordre à ce qui lui parut devoir être fait, ensuite de quoi il se transporta dans la forêt des Ardennes pour y prendre l'exercice des chasses d'automne. Cependant son frère Louis obtint, à certaines conditions, la paix des Wénèdes, et envoya, pour la ratifier, ses fils avec les marquis de ses terres, lui étant demeuré malade dans la ville de Ratisbonne, et ayant envoyé ses messagers à Charles, il lui fit parler des pactes entre eux conclus, et du partage du royaume de feu Lothaire, à quoi Charles fit une réponse telle qu'il convenait.
Cependant Basile, que Michel, empereur des Grecs, avait appelé à l'empire, tua par trahison ce même Michel, et s'empara de l'empire. Il envoya ensuite à Dari son patrice avec quatre cents vaisseaux pour porter secours à Louis contre les Sarrasins, et pour prendre des mains de Louis sa fille qui était fiancée à Basile, et la lui amener, afin qu'il se joignît à elle en mariage. Mais certains événements étant intervenus, Louis ne voulut pas donner sa fille au patrice; en sorte que le patrice retourna à Corinthe très mortifié: et Louis revenant de l'attaque des Sarrasins sur le pays de Bénévent, ces mêmes Sarrasins sortirent de Bari, et suivant par derrière l'armée de Louis, ils lui enlevèrent plus de deux mille chevaux, et, avec ces chevaux, s'étant ordonnés en deux troupes, ils
montèrent à l'église Saint-Michel sur le mont Gargano, dépouillèrent les clercs de cette église, et beaucoup d'autres gens qui s'y étaient réunis pour prier, et retournèrent chez eux avec beaucoup de butin: laquelle action troubla grandement l'empereur et l'apostolique, et aussi les Romains. Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la guerre avec les Saxons contre les Wénèdes qui sont dans le pays des Saxons, remporta en quelque sorte la victoire, avec un grand carnage d'hommes des deux parts. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui, non pas les mains vides, avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et lui-même fut pris, conduit dans leur navire, et enchaîné; aux dits Sarrasins furent donnés pour le racheter cent cinquante livres d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux le 19 septembre. Les Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne pouvait demeurer plus longtemps, et que, si on voulait le ravoir, il fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, ce qui fut fait: et les Sarrasins,
ayant tout reçu, assirent l'évêque dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre ; mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il s'était fait préparer lui-même. Salomon, duc des Bretons, fit la paix avec les Normands habitant sur la Loire, et récolta avec ses Bretons le vin des territoires qui lui appartenaient au pays d'Angers. L'abbé Hugues et Godefroi, et les habitants d'au-delà de la Seine ayant combattu les Normands habitant sur la Loire, en tuèrent environ soixante, et ayant pris un certain moine apostat qui avait quitté la chrétienté pour se joindre aux Normands, et incommodait grandement les Chrétiens, ils le firent décoller. Charles requit que les villes au-delà de la Seine, à savoir le Mans et Tours, fussent fortifiées par les habitants, afin qu'elles pussent être de secours au peuple contre les Normands. Les Normands, apprenant cela, demandèrent aux habitants de ces pays une grande somme d'argent et beaucoup de froment, de vins et de bestiaux pour faire la paix avec eux.
Charles ayant appris certainement dans sa maison de Douzy, le 9 octobre, que sa femme Ermentrude était morte le 6 octobre, dans le monastère de Saint-Denis où elle fut ensevelie, envoya aussitôt Boson, fils du feu comte Bouin, en message vers sa mère et sa tante maternelle Teutberge, veuve du roi Lothaire, afin qu'il lui amenât sa sœur, nommée Richilde, qu'il prit pour concubine: pourquoi il donna à ce
même Boson l'abbaye de Saint-Martin et d'autres bénéfices, et se rendit en grande hâte au palais d'Aix, conduisant avec lui cette concubine, afin d'y recevoir sous sa domination, d'après ce qu'ils lui avaient mandé, ce qui restait des gens de ce pays ayant appartenu à Lothaire; et il annonça qu'à la fête de Saint-Martin il se rendrait au palais de Gondreville pour y recevoir ceux, qui viendraient à lui de cette province et des parties supérieures de la Bourgogne. Cependant arrivé à Aix, il n'y acquit aucun de ceux qui ne s'étaient pas donnés à lui auparavant, et de là, comme il l'avait annoncé, il se rendit à Gondreville. Il y reçut les évêques Paul et Léon, envoyés par le pape Adrien avec des lettres pour lui, pour les évêques et les grands de la portion des Gaules appartenant à son royaume. Ces lettres portaient que nul ne devait envahir ni attirer à soi ni s'efforcer de tourner en sa faveur le royaume du feu roi Lothaire, lequel était dû par droit d'héritage à l'empereur Louis son fils spirituel, et lui revenait après la mort de Lothaire, non plus qu'aucun des hommes habitant en ce royaume ; que si quelqu'un l'osait, non seulement ce qu'il ferait serait invalidé par l'autorité du pape, mais qu'il se trouverait lié d'anathème et logé avec le diable, et que si quelqu'un des évêques échappait en se taisant sur l'auteur de cette témérité impie, ou y consentait par défaut de résistance, il serait nommé non plus du nom de pasteur, mais de celui de mercenaire, et que, comme les brebis ne lui appartiendraient pas, à lui non plus n'appartiendrait pas la dignité pastorale. Avec ces évêques vint un messager de l'empereur Louis, du nom de Boderad, agissant pour la même affaire.
Charles cependant, après avoir renvoyé les messagers de l'apostolique et de l'empereur, trompé par les vains rapports de faux messagers qui lui avaient affirmé que son frère Louis était près de mourir, se mit en chemin pour l'Alsace pour y gagner Hugues, fils de Wilfried, et Bernard, fils de Bernard : ce qu'il fit. De là il vint à Aix, et y célébra la Nativité du Seigneur.
[870.] De là Charles se rendit à Noyon pour y entrer en colloque avec le Normand Roric, auquel il s'unit par alliance; et le jour de la fête de Septuagésime, après avoir fiancé et doté sa concubine Richilde, il la prit en mariage, et reçut de son frère Louis, roi de Germanie, des messagers inattendus, qui lui annoncèrent que, s'il ne sortait d'Aix incontinent, ne rendait pas tout le royaume de Lothaire, et n'octroyait pas de bonne volonté aux hommes de Lothaire de tenir ce royaume comme ils le tenaient au temps de sa mort, il viendrait sans faute lui livrer combat. Les messagers allant et venant de part et d'autre, l'affaire fut menée à ce point qu'ils se firent mutuellement serment de cette façon: Je promets, au nom de mon seigneur, que mon dit seigneur consent que le roi son frère ait telle partie du royaume du roi Lothaire que ceux-ci ou leurs fidèles en commun trouveront juste et équitable, et qu'il ne le trompera ni ne lui fera tort par mauvais conseil, fraude ou surprise dans cette portion ni dans le royaume qu'il a tenu jusqu'à présent, pourvu que son frère conserve inviolablement tarit qu'il vivra à mon seigneur la même fidélité que j'ai promise au nom de mon seigneur. Après qu'on eut pris ces sûretés mal sûres, Charles sortit d'Aix, et, d'une seule traite, vint à Compiègne
où il reçut douze messagers de son frère Louis, envoyés pour le partage du royaume, lesquels, vaniteusement enflés et de la santé corporelle de Louis et de sa prospérité, parce que, tant par ruse que par combat, il avait vaincu le Wénède Restic, qui depuis un longtemps le harcelait grandement, ne tinrent pas ainsi qu'ils le devaient le serment fait entre eux. On agita de part et d'autre, en beaucoup et diverses manières, l'affaire de ce partage par divers messages qu'on s'envoya mutuellement, tant qu'à la fin Charles demanda qu'ils se réunissent pacifiquement dans le royaume que, selon le serment prêté entre eux, ils se devaient partager, pour le partager sous serment, comme il serait réglé par eux avec l'accord et le consentement de tous leurs fidèles.
Cependant Hincmar, évêque de Laon, recherché pour plusieurs choses, particulièrement touchant ce qu'il devait de soumission à la puissance royale et sa désobéissance envers son archevêque, présenta, dans le synode desdits évêques provinciaux, pour être déchargé d'inculpation, un écrit souscrit de sa main, contenant ceci: Moi, Hincmar, évêque de l'église de Laon, serai désormais et toujours fidèle et obéissant à mon maître et seigneur le roi Charles, selon mon ministère, ainsi qu'un homme le doit être à son seigneur, et un évêque à son roi, et promets d'obéir, selon mon savoir et pouvoir, au privilège d'Hincmar, métropolitain des provinces de l'église de Reims, selon les sacrés canons et décrets promulgués par le siège apostolique. Carloman, fils du roi Charles, et tenu pour abbé de plusieurs monastères, méditant traîtreusement de
tendre des embûches à son père, fut privé de ses abbayes et gardé dans la ville de Senlis. Charles ayant envoyé vers son frère Louis à Francfort ses messagers, à savoir Eudes, évêque de Beauvais, et les comtes Eudes et Hardouin, lui demanda qu'ils se réunissent en même lieu pour partager le royaume de Lothaire; puis il vint à Pontion où il reçut les messagers de son frère lui annonçant qu'il fallait qu'il vînt à Herrstall, et que son frère Louis viendrait à Mersen, et qu'ils se rassembleraient au commencement d'août, entre ces deux endroits, et que chacun d'eux amènerait quatre évêques, dix conseillers et trente serviteurs et vassaux. Le roi Louis, comme il s'y rendait, vint à Flammersheim dans le pays Ripuaire, tomba d'un plancher dont les bois en dessous étaient consumés de vétusté, et un peu blessé guérit promptement. De là il vint à Aix, et les messagers des deux frères et rois allant et venant de l'un à l'autre, ils se rassemblèrent cependant le 28 juillet au lieu des conférences, et partagèrent de cette manière entre eux le royaume de Lothaire. Le roi Louis eut pour sa portion: Cologne, Trèves, Utrecht, Strasbourg, Bâle, l'abbaye de Sustren, Berg, Neumoutiers, Kessel, Indes ou Saint-Corneille, Saint-Maximin, Hesternach, Oeren, Saint-Gangulf, Favernay, Poligny, Luxeuil, Lure, Baume, Vellfaux, Moyenmoutiers, Saint-Dié, Bonmoutiers, Estival, Remiremont, Morbach, Saint-Grégoire, Mormunster, Eboresheim, Homowa, Maësmunster, Sainte-Othilie, Saint-Etienne de Strasbourg, Ehrenstein, So-leure, Granfel, Alta-Petra, Lusten, Vaucluse, Châtel-Châlons, Herbodsheim, l'abbaye d'Aix, Hoënkirche, Augskirche, le comté de Testrebant, la Batavie et les
districts sur la rive droite de la Meuse inférieure: sur la même rive de la Meuse supérieure, Liège, le district d'Aix et Maastricht: dans le pays des Ripuaires, les cinq comtés de Meyeri, de Bidburg, de la Nied, de la Sare inférieure, de Bliets, de Salm, de l'Albe, du Sundgau, de Calmont, de la Sare supérieure, de l'Ornain qu'avait possédé Bernard, de Saulieu, du Bassigny, de Salins, d'Emaüs, le Bâlois: dans l'Alsace, deux comtés: dans la Frise, deux des parties dépendantes du royaume de Lothaire. A ce partage, et pour l'amour de la paix et de la charité, nous avons ajouté la cité de Metz avec l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Martin, le comté de Mœsegaw et tous les villages qui en dépendent, tant résidences de seigneurs que de vassaux, dans les Ardennes, et tout ce qui est depuis la source de la rivière de l'Ourte le long de son cours vers la Meuse en allant en droite rive vers Bidburg, selon que l'ont en commun exactement reconnu nos messagers. En sont exceptés ce qui s'étend vers l'orient à travers l'Ourte, et les abbayes de Prüm et de Stavelo avec tous les manoirs tant seigneuriaux que de vassaux. Voici ce qu'eut Charles en partage en ce morne royaume: Lyon, Besançon, Vienne, Tongres, Toul, Verdun, Cambrai, Viviers, Uzès, Montfauron, Saint-Mihiel, Colmoustiers; Sainte-Marie dans le pays de Besançon, Saint-Martin au même lieu, Saint-Claude, Saint-Marcel, Saint-Laurent, Sens, l'abbaye de Nivelle, Maubeuge, Laube, Saint-Gaugeric, Saint-Sauve, Saint-Crépin, Fosse, Maroille, Honcourt, Saint-Servat, Malines, Liers, Soignies, Antoin, Condé, Merhech, Dickelvenne, Leuse, Calmont, Sainte-Marie-de-Dinant, Eich, Ancienne, Wasler, Haut-Mont, le
comté de Toxandric: dans le Brabant, quatre comtés; le Cambrésis, le Hainaut, le Loots; dans le Has-baigne, quatre comtés; le pays de la Meuse supérieure sur la rive gauche de la Meuse, le pays de la Meuse inférieure du même côté, Liège, et dans le pays de Wesel, Scharpeigne, le pays de Verdun, le Dormois, Arlon, le pays de Vaivres; deux comtés, celui de Mouson, de Châtres et de Condrou, dans les Ardennes; le pays le long de la rivière de l'Ourte, depuis le lieu où elle a sa source, le long de son cours, jusqu'à la Meuse, et tout ce que, du côté de l'occident, elle traverse dans le Bidburg, ainsi que l'ont en commun exactement reconnu nos messagers; le pays de Toul, ou autrement de l'Ornain, qu'a possédé Tetmar; le Barrois, le Pertois, le Saumurois, le Lyonnais, le Viennois, le Vivarais, le pays d'Uzès, la troisième partie de la Frise. Le lendemain, à savoir le 10 du même mois d'août, Charles et Louis se réunirent, et, se disant mutuellement adieu, ils s'en allèrent chacun de son côté; Louis retourna à Aix, et Charles, ordonnant à sa femme de venir à sa rencontre à Lestines, prit possession comme il lui plut de la portion du royaume qu'il avait reçue. De là, s'en allant par le monastère de Saint-Quentin à Servais, et passant par Quierzy pour se rendre à Compiègne, il prit dans la forêt de Cuise l'exercice de la chasse d'automne.
Louis, qui n'avait pas eu la patience de se faire suffisamment guérir par les médecins de la blessure qu'il avait reçue, comme on l’a dit, en tombant d'un plancher, se fit couper par ces mêmes médecins toutes les chairs gâtées; en sorte qu'il demeura à Aix en son
lit plus longtemps qu'il ne l'avait pensé, et, presque désespéré, échappa à grand-peine à la mort. Là, il reçut des envoyés de l'apostolique Adrien, savoir, Jean et Pierre, cardinaux et évêques, et ce même Jean, prêtre de l'église de la cathédrale de Rome. Il reçut aussi, envoyés par l'empereur Louis, l'évêque Vibod et le comte Bernard, venant lui annoncer qu'il eût à ne rien prendre du royaume de son neveu Lothaire, lequel devait aller à son frère l'empereur Louis. Il les congédia promptement, les fit passer à son frère Charles; et, aussitôt qu'il commença à se porter un peu mieux, voyageant devers Ratisbonne, il ordonna que Restic, roi des Wénèdes, pris par Carloman par la trahison du neveu de Restic lui-même, et qu'il tenait en prison depuis quelque temps, ayant été jugé à mort, eût les yeux crevés, et fût envoyé dans un monastère; puis il ordonna que ses fils Louis et Charles vinssent vers lui. Ceux-ci, ayant appris par les soins de leur mère que leur père était porté de meilleure volonté envers Carloman qu'envers eux, ne voulurent pas venir à lui. Louis vint avant le commencement du carême à l'assemblée des siens qu'il avait convoquée à Francfort; et les envoyés s'entremettant de lui à ses fils, on fit des conventions de part et d'autre, portant que, jusqu'au mois de mai prochain, ils n'auraient rien à craindre de leur père, et qu'eux ils cesseraient les ravages qu'ils avaient commencés dans son royaume, et demeureraient en paix jusqu'au temps convenu. Cette affaire finie, Louis retourna à Ratisbonne. Charles, après les chasses d'automne, s'en vint au monastère de Saint-Denis pour y célébrer la fête de ce
saint. Ce même jour, durant les solennités de la messe, lesdits messagers de l'apostolique vinrent à lui avec des lettres à lui adressées et aux évêques de son royaume, contenant de terribles défenses de toucher au royaume de feu Lothaire, qui devait appartenir à l'empereur son frère, il les reçut avec beaucoup de chagrin ; et, par les prières de ces messagers, ainsi que de quelques-uns de ses fidèles, il délivra son fils de la captivité où il était dans la ville de Senlis, et lui ordonna de demeurer avec lui. Il fit aussi conduire à Reims ces messagers du seigneur apostolique et de l'empereur. Il y fit rassembler plusieurs de ses fidèles, et, y ayant demeuré huit jours, congédia les messagers, puis adressa au seigneur apostolique des envoyés, savoir, le prêtre Anségisile, abbé du monastère de Saint-Michel, et Lothaire, laïque, et, par eux, un parement pour l'autel de Saint-Pierre, fait de ses habillements d'étoffe d'or, et deux couronnes d'or ornées de pierres précieuses, puis il alla jusqu'à Lyon. De là Carloman, s'étant enfui de nuit d'auprès de son père, vint dans la province de Belgique. Ayant rassemblé avec lui plusieurs satellites et fils de Bélial, il fit, par l'œuvre de Satan, de telles cruautés et ravages que cela ne saurait être cru, si ce n'est de ceux qui virent et souffrirent ces dévastations: ce que Charles prit en grande fâcherie. Cependant il ne quitta point son voyage, mais s'en alla promptement à Vienne pour assiéger la ville où était Berthe, femme de Gérard, car Gérard demeurait dans un autre château. Durant ce siège, les pays circonvoisins furent grandement dévastés. Charles, agissant avec habileté, attira à lui la plupart de ceux qui étaient à Vienne; ce qu'apprenant, Berthe envoya quérir Gérard. Celui-ci étant venu, rendit la cité à Charles qui y entra la veille de la Nativité du Seigneur, et y célébra cette fête. [871.] Charles ayant pris Vienne en sa puissance, obligea Gérard de lui donner des otages pour assurance qu'il rendrait ses autres châteaux aux messagers du roi; et, ayant donné à Gérard trois navires pour s'en aller sur le Rhône avec sa femme Berthe et ses effets, il lui permit de quitter Vienne, et confia cette ville à Boson, père de sa femme; puis il se hâta de revenir le plus vite qu'il put, par Auxerre et Sens, au monastère de Saint-Denis: ce qu'apprenant, son fils Carloman marcha avec ses complices à Mouson, et dévasta ce château et aussi les villages circonvoisins. De là il envoya à son père quatre des siens chargés de messages trompeurs, lui mandant qu'il voulait venir, se fiant à sa foi, et sans en recevoir aucun bénéfice, pour réparer le mal qu'il avait commis envers Dieu et envers lui, pourvu qu'il traitât miséricordieusement ceux qui étaient avec lui, de manière qu'ils eussent la vie sauve: cependant il ne cessa pas un instant de continuer le mal commencé. Le roi Charles retint deux des messagers de son fils Carloman, et lui envoya avec les deux autres Josselin, abbé, et le comte Baudouin, beau-frère de Carloman, lui faisant passer une convention par laquelle il pouvait en sûreté venir à lui s'il le voulait; mais ce même Carloman, feignant par artifice qu'il allait venir vers son père, lui envoya d'autres messagers demandant des choses impossibles, et marcha vers le pays de Toul. Charles demanda qu'il fût porté jugement contre tels qui lui
avaient traîtreusement enlevé, à lui leur seigneur, son fils, diacre et ministre de la sainte Église, et avaient fait dans son royaume tant de crimes, forfaits et dévastations. Après qu'ils eurent été condamnés à mort, il ordonna de confisquer tout ce qui leur appartenait, et, ayant envoyé des troupes pour chasser de son royaume ce même Carloman avec ses complices, il demanda contre eux le jugement épiscopal; et l'apostolique ayant ordonné qu'on ne prît avec eux aucune nourriture, ces mêmes évêques, dans les diocèses desquels ils avaient fait tant de maux, les privèrent de la communion, selon les sacrés canons, et comme il était contenu dans les lettres que, d'après les sacrés règlements, ils transmirent aux autres évêques. Charles requit aussi le jugement des évêques de la province de Sens contre Carloman qui était diacre de ce diocèse, et qui, après avoir prêté deux fois des serments dont il s'était parjuré, comme son père eut soin de le faire savoir par une dénonciation publique à ceux qui se trouvaient présents, avait commis contre lui une telle rébellion et infidélité et tant de forfaits dans son royaume. Ensuite, le temps du carême s'approchant, Charles retourna au monastère de Saint-Denis pour y demeurer jusqu'à la fête de Pâques. Il y célébra la Pâque du Seigneur. Carloman, poursuivi par les troupes envoyées après lui par son père, passa le Jura, et, comme il avait fait en Belgique et en Gaule, ne s'épargna pas à continuer le mal qu'il avait commencé. Cependant Hincmar, de nom seulement évêque de Laon, homme d'une insolence singulière, se révoltant contre la vérité de l'Évangile et l'autorité apostolique et ecclésiastique, et aussi contre le roi, commettant, sans aucune retenue, des cruautés contre ses voisins et ceux qui lui étaient confiés, tant clercs que laïques, et méprisant d'obéir aux admonitions régulières de son métropolitain, irrita enfin contre lui et son roi, et son archevêque, et les évêques de tout le royaume; en telle sorte qu'au mois d'août le roi assembla un synode à Douzi, pour qu'on y portât régulièrement un jugement contre sa perversité. Le même roi Charles, à la demande de ses neveux Louis et Charles, fils de son frère Louis, alla à leur rencontre pour s'entretenir avec eux à Verdun, et de là revint au synode de Douzi.
En ce même temps, Hugues, abbé du monastère de Saint-Martin, et Godefroi et autres d'au-delà de la Seine, étant allés imprudemment en une île de la Loire où les Normands avaient leurs fortifications, s'en échappèrent à grand-peine, avec grand dommage et la perte de bien des leurs. Cependant Hincmar vint, avec beaucoup d'orgueil dans le synode auquel avait été présentée requête par le roi Charles, conformément aux règles ecclésiastiques. Là, régulièrement accusé et convaincu de choses très certaines, il reçut une sentence régulière de déposition, comme on le voit consigné dans les actes de ce synode. Le synode envoya cette sentence au siège apostolique par Actard, vénérable évêque qui y avait siégé.
Les susdits neveux du roi vinrent aussi vers lui à Douzi, le priant de les réconcilier avec leur père ; mais il lui vint aussi des messagers de son frère Louis, le priant qu'il vînt à sa rencontre pour conférer près Maëstricht: ce qu'il fit ainsi, conduisant avec lui les messagers de ses neveux, afin qu'ils exposassent de
leur propre bouche à Louis ce que demandaient ses fils. Le roi Charles entendit aussi à Maastricht les messagers de son fils Carloman par l'intervention de son frère Louis, et, de même qu'auparavant, il l'invita à venir vers lui sous condition d'amendement. Cette invitation ne servit, de rien: Louis et Charles demeurèrent quelque temps en ce colloque, sans qu'il en résultât que peu de chose ou rien; en sorte qu'au commencement du mois de septembre ils se séparèrent, et chacun de son côté songea à retourner chez soi. Louis prit sa route vers Ratisbonne, parce qu'il avait souffert un grand dommage du neveu de Restic qui avait succédé à celui-ci dans la principauté des Wénèdes; Louis avait perdu ses marquis avec une grande multitude des siens, et avait été malheureusement dépouillé des pays par lui acquis dans les années précédentes. Charles retourna par Lestines vers sa maison d'Orreville pour y chasser, durant lequel voyage il reçut plusieurs messagers d'Italie, l'invitant à aller en Italie, parce que son neveu Louis avait été tué par les Bénéventins, ainsi que sa femme et sa fille. Prenant sa route par la cité de Reims, il arriva à la ville de Besançon. Cependant Carloman, apprenant que son père le poursuivait, vint vers lui, à la persuasion des siens, avec une feinte humilité. Son père le reçut, et lui ordonna de demeurer avec lui jusqu'à ce qu'il vînt retrouver ses fidèles en Belgique, et décidât par leurs conseils quels bénéfices il lui devait donner. Mais Louis, roi de Germanie, ayant reçu nouvelle de la mort de son neveu l'empereur Louis, envoya son fils Charles dans les pays qu'il tenait au-delà du Jura, afin de lier à lui autant de gens qu'il en pourrait par un serment de fidélité; ce qu'il fit ainsi. Cependant, tandis que Charles demeurait à Besançon, ses messagers, qu'il avait envoyés devant lui en Italie, lui annoncèrent que l'empereur Louis était vivant et sain de corps. Adalgise, avec d'autres Bénéventins, avait conspiré contre l'empereur, parce que, pressé par sa femme, ledit empereur avait décidé de l'envoyer en un exil perpétuel; et comme, pendant la nuit, Adalgise se préparait à assaillir l'empereur, celui-ci, avec sa femme et les gens qui étaient près de lui, monta dans une haute tour très fortifiée, et s'y défendit avec les siens trois jours durant. Cependant l'évêque de cette ville obtint des Bénéventins qu'après avoir reçu serment de l'empereur, ils lui permissent de descendre de la tour sain et sauf. Il jura, ainsi que sa femme et sa fille, et tous ceux des siens qui étaient avec lui, que jamais, ni alors ni après, ils ne chercheraient à tirer, ni par lui, ni par qui que ce fût, aucune vengeance des choses commises contre lui, et n'entreraient jamais avec une armée dans la terre de Bénévent; en sorte qu'étant sorti par Spolette, il prit sa route vers Ravenne, mandant à l'apostolique Adrien de le venir trouver à son passage pour l'absoudre lui et les siens de leur serment. Cependant Lambert et un autre Lambert, apprenant que l'empereur leur imputait des choses qui avaient été faites contre lui, se partirent de lui, et allèrent se rendre dans le pays de Bénévent, parce qu'ils étaient alliés d'Adalgise. L'empereur les ayant suivis, envoya sa femme à Ravenne, où il avait fait dessein de tenir son assemblée, et manda aux grands du royaume d'Italie de venir vers elle, afin d'y traiter des choses qu'il avait ordonnées,
on attendant qu'il revînt de son expédition; mais, comme il ne pouvait atteindre les deux Lambert qu'il poursuivait, il reprit la route qu'il avait voulu tenir d'abord. Charles cependant, apprenant que l'empereur Louis qu'il avait cru tué était vivant, vint tout droit de Besançon, par Pontion et par Attigny, jusqu'à Servais, où il tint l'assemblée de ses conseillers; et, par leurs conseils, il ordonna que Carloman fût de nouveau gardé à Senlis, et que ses complices dans les divers comtés prêtassent serment de fidélité; en sorte qu'il leur permit d'habiter son royaume, pourvu qu'ils se plaçassent sous la seigneurie de ceux de ses fidèles qu'ils choisiraient, et qu'ils voulussent vivre en paix. Ensuite il alla de Servais à Compiègne, et y célébra la Nativité du Seigneur,
[872.] Quittant enfin Compiègne le 20 janvier, Charles prit sa route pour aller dans un monastère conférer avec les Normands Roric et Rodolphe, et revenir à Compiègne au commencement du carême. Le samedi avant le dimanche des Rameaux, il se rendit au monastère de Saint-Denis, et y célébra la Pâque du Seigneur. Après Pâques, il alla à Saint-Maurice à la rencontre de l'impératrice Ingelberge, comme il le lui avait mandé par ses messagers; mais, apprenant par des nouvelles certaines que la même Ingelberge devait, au mois de mai, conférer à Trente avec Louis, roi de Germanie, il quitta la route convenue, et alla à Servais. Là, Adalhard vint, de la part de son frère Louis, lui demander qu'il allât conférer près de Maëstricht avec ledit Louis, lorsqu'après avoir envoyé de Ratisbonne son fils Carloman avec une armée contre
les Wénèdes, il retournerait à Aix. Cependant Charles nomma Boson, frère de sa femme, camérier et maître des huissiers de son fils Louis, auquel il donna les bénéfices de Gérard, comte de Bourges, et, l'envoyant avec Bernard et un autre Bernard, marquis d'Aquitaine, il lui confia le gouvernement de ce royaume. Cédant aussi à Bernard, comte de Toulouse, après lui avoir fait prêter serment, Carcassonne et Rasez, il le renvoya à Toulouse.
Louis, roi de Germanie, ayant appelé à lui ses fils Louis et Charles afin de les réconcilier avec Carloman, on leur prêta serinent en son nom pour les tromper; mais eux et leurs hommes prêtèrent aussi serment pour tromper leur père: et celui-ci voulant qu'ils allassent avec leur frère Carloman contre les Wénèdes, il ne put l'obtenir ; en sorte qu'il envoya avec Carloman une armée aussi grande qu'il put, et, comme on l'a dit, conférant à Trente avec Ingelberge, sans égard aux serments passés entre lui et son frère, il lui rendit en secret la partie du royaume de Lothaire qu'il avait reçue de Charles, sans le consentement et à l'insu des hommes de feu Lothaire qui s'étaient recommandés à lui; en sorte que Louis et Ingelberge firent entre eux des serments dissemblables, et contraires à ceux qu'il avait prêtés auparavant à son frère. La chose finie, Ingelberge envoya un messager à Charles, lui mandant, comme auparavant, qu'elle le rejoindrait à Saint-Maurice. Charles cependant, ayant appris ce qui s'était fait entre elle et son frère, ne voulut pas y aller, mais envoya vers elle ses messagers qui ne lui rapportèrent de sa part rien de satisfaisant.
Le pape Adrien, selon le dessein de son prédécesseur Nicolas, envoya à Constantinople, à l'empereur Basile et à ses fils Constantin et Léon, Augustes, ses messagers, à savoir, Donat, évêque d'Ostie, l'évêque Etienne, et Marin, diacre de la sainte Église romaine, avec lesquels se mit en route Anastase, bibliothécaire du siège de Rome, versé dans les langues grecque et latine; et, ayant assemblé le synode que ceux dont il se composa ont appelé le huitième concile général;[46] on y apaisa le schisme qu'avaient élevé la déposition d'Ignace et l'ordination de Photius, en excommuniant Photius et rétablissant Ignace. Dans ce synode, on décida sur l'adoration des images autrement que ne l'avaient fait auparavant les docteurs orthodoxes et, par la faveur du pontife romain qui s'accordait à la doctrine des Grecs sur l'adoration des images, on établit plusieurs choses contre les anciens canons et contre le synode même, comme le découvrira clairement qui lira les actes de ce synode.
L'empereur vint à Rome la veille de la Pentecôte, et, couronné le lendemain par le pape Adrien, après les cérémonies de la messe, il se rendit avec lui couronné et à cheval, en grande pompe, au palais de Latran, puis, ayant rassemblé une armée, il marcha de Rome dans le pays des Bénéventins; et, comme les grands d'Italie avaient en haine Ingelberge à cause de son insolence, ils firent prendre en son lieu à l'empereur la fille de Winégise, et obtinrent de l'empereur qu'il envoyât à Ingelberge un message pour l'obliger de demeurer en Italie, de ne pas venir après lui, et
d'attendre qu'il retournât en Italie. Elle, n'obéissant pas à son ordre, fit dessein d'aller après lui, et envoya à Charles l'évêque Wibod, comme pour faire amitié avec lui, croyant que Charles ne savait pas ce qui s'était passé entre elle et Louis, roi de Germanie. Wibod vint trouver Charles en Bourgogne, car celui-ci y était venu pour quelques affaires. Il y apprit que Bernard, surnommé le Veau, avait été tué par les hommes de Bernard, fils de Bernard, et donna ses bénéfices audit Bernard. Charles retourna de Bourgogne à Gondreville au commencement de septembre pour y tenir l'assemblée dont on a parlé ci-dessus, et après y être demeuré quelque peu, e avoir ordonné ce qui lui parut convenable, il vint dans les Ardennes pour y chasser. Au mois d'octobre, il alla à Maëstricht en des navires sur la Meuse pour y conférer avec les Normands Roric et Rodolphe qui vinrent à sa rencontre sur des navires. Il reçut bénignement Roric parmi ses fidèles; mais Rodolphe machinant contre lui des perfidies, et lui demandant plus qu'il ne devait, il le renvoya sans avoir rien fait avec lui, et prit soin de garantir ses fidèles contre ses embûches. De là, retournant à Attigny à cheval, il y célébra la Nativité du Seigneur dans le monastère de Saint-Médard. Le pape Adrien étant mort, Jean, archidiacre de l'Église romaine, fut substitué en son lieu le 14 décembre.[47]
[873.] Un grand nombre de gens du royaume de Charles prévoyaient que Carloman causerait encore de nouveaux maux dans la sainte église de Dieu et dans les
autres royaumes, pour lesquels cas Charles avait publié, par l'autorité royale et avec le conseil de ses fidèles, selon la coutume de ses prédécesseurs, des lois propres à maintenir la paix de l'Église et la sûreté du royaume, et avait ordonné à tous de les observer. Charles fit donc assembler les évêques de son royaume à Senlis, où était le même Carloman, afin d'exercer contre lui le ministère épiscopal, selon les sacrés canons, desquels, comme le dit Léon, on ne doit point s'écarter par négligence ou présomption. Ainsi firent-ils, et ils le déposèrent, selon les saints règlements, de tout degré ecclésiastique, lui réservant la communion des laïques. Cela fait, l'antique et rusé ennemi des hommes suggéra à Carloman, ainsi qu'à ses complices, un autre dessein, à savoir, qu'il serait plus libre de s'élever au titre et pouvoir royal, et que, n'étant plus dans les ordres ecclésiastiques, il pouvait aussi se défaire de sa tonsure. C'est pourquoi, après sa déposition, ses complices commencèrent à se réunir de nouveau à lui avec encore plus d'ardeur, et aussi à lui amener ceux qui voulaient s'y associer, afin de le tirer, aussitôt qu'ils en trouveraient occasion, des mains de ceux qui le gardaient, et de l'établir roi. On fut donc obligé de remettre Carloman en jugement pour les méfaits omis dans le jugement des évêques, et, selon les lois sacrées, il fut condamné à mort pour ses crimes. Par une sentence plus douce, il fut privé des yeux, aux applaudissements de tous ceux qui étaient présents, car on voulut lui laisser la faculté et le temps de se repentir, et lui ôter les moyens d'aggraver ses forfaits, ainsi qu'il le méditait. Ainsi voulut le roi frustrer la pernicieuse espérance des ennemis de la paix, et empêcher l'église de Dieu et la chrétienté dans son royaume d'être troublées par une funeste sédition, en même temps que par le ravage des païens. Louis, roi de Germanie, vint, avant la Nativité du Seigneur, à Francfort, où il célébra cette fête, et indiqua une assemblée vers le commencement de février. Il ordonna à ses fils Louis et Charles, ainsi qu'à d'autres fidèles et aux hommes du royaume de Lothaire qui s'étaient donnés à lui, de se trouver à cette assemblée. Pendant qu'il demeurait dans cette ville, le diable vint à son fils Charles sous la forme d'un ange de lumière, et lui dit que Dieu, offensé contre son père qui méditait sa perte à cause de son frère Carloman, lui enlèverait sous peu son royaume, qu'il destinait à ce même Charles auquel il le donnerait bientôt. Charles, frappé de terreur de ce que le démon demeurait obstinément attaché à la maison où il se cachait, se réfugia dans une église où, l'ayant poursuivi, le diable lui dit de nouveau: Pourquoi crains-tu et fuis-tu ? Si je
n'étais pas envoyé de Dieu pour t’annoncer ce qui doit bientôt arriver, je n'entrerais pas
à ta suite en cette maison
du Seigneur. Par ces paroles et d'autres discours engageants, il lui persuada de recevoir de ses mains la communion que Dieu lui envoyait; ce que Charles fit, et Satan entra en lui après la bouchée qu'il avalait. Charles étant venu vers son père, et ayant assisté au conseil qu'il tenait avec son frère et les autres fidèles, tant évêques que laïques, saisi d'un accès soudain il se leva, et dit qu’il voulait quitter le siècle, et qu'il n'aurait avec sa femme aucun commerce charnel, et déceignant son épée, il la laissa tomber à terre ; et, comme il voulait se dépouiller de son baudrier et de ses vêtements, il commença à être tourmenté. Les évêques et d'autres hommes l'ayant saisi, tandis que son père et tous les assistants étaient troublés d'une très grande stupeur, l'entraînèrent dans l'église. L'archevêque Luitbert, s'étant revêtu des habits sacerdotaux, commença à chanter la messe; lorsqu'on en fut à l'endroit de l'évangile, il se mit à crier à haute voix, dans la langue du pays, malheur! et continua ainsi à crier malheur jusqu'à la fin de la célébration de la messe. Son père le confia aux évêques et aux autres fidèles pour le conduire aux lieux consacrés par les saints martyrs, afin que, délivré du démon par leurs mérites et leurs prières, il pût, avec le secours et la miséricorde de Dieu, redevenir sain d'esprit. Il se proposa ensuite de l'envoyer à Rome; mais quelques circonstances empêchèrent ce voyage.
Tandis que Louis, empereur d'Italie, demeurait à Capoue, Lambert le Chauve étant mort, et le patrice de l'empereur des Grecs étant arrivé dans la ville d'Otrante au secours des Bénéventins qui promettaient de lui payer le cens que jusque-là ils avaient donné aux empereurs des Francs, comme Louis ne pouvait s'emparer autrement d'Adalgise, il manda à l'apostolique Jean, compère d'Adalgise, qu'il vînt vers lui dans la Campanie et réconciliât Adalgise avec lui, il voulait qu'il parût que, par l'intercession du vicaire de Saint-Pierre, il accueillait Adalgise, car il avait juré de ne jamais s'éloigner de ce pays avant de s'emparer de lui, ce qu'il n'aurait pu effectuer par force.
Charles fit annoncer que des ennemis s'avançaient, du côté de la Bretagne, afin que les Normands qui
s'étaient emparés de la ville d'Angers ne se doutassent pas qu'il avait dessein de marcher contre eux et ne se réfugiassent pas en d'autres lieux où il ne pourrait pas de même les enfermer. Pendant qu'il marchait pour cette expédition, il apprit sur la route même que, par les soins de son frère Louis, roi de Germanie, et avec le secours de deux faux moines, Carloman l'aveugle avait été enlevé du monastère de Corbie, par les hommes qui l'avaient autrefois suivi, et que d'accord avec Adalhard qui était intervenu dans l'affaire, il avait été conduit vers Louis pour s'opposer à son père. Charles n'en fut pas extrêmement troublé; et, continuant son entreprise, il assiégea avec l'armée qu'il avait rassemblée la ville d'Angers que les Normands, après avoir dépeuplé les villes, renversé les châteaux, incendié les monastères et les églises, et rendu les campagnes désertes, habitaient déjà depuis un long temps. Comme Salomon, duc des Bretons, l'appuyait de son secours avec une armée de Bretons de l'autre côté de la rivière de Mayenne, il entoura la ville d'un très fort rempart. Pendant que le roi Charles était occupé à cette affaire, Salomon envoya vers lui, avec les premiers des Bretons, son fils Wigon, lequel se recommanda à Charles et lui prêta serment en présence de ses fidèles. Pendant ce temps, le Normand Rodolphe, qui avait commis de grands ravages dans le royaume de Charles, fut tué dans le royaume de Louis avec plus de cinq cents de ses compagnons. Charles en reçut la nouvelle non douteuse dans le moment qu'il résidait près la ville d'Angers. L'Allemagne, la Gaule, et surtout l'Espagne furent dans ce temps inondées d'une si grande multitude de sauterelles qu'on aurait pu les comparer à la plaie d'Egypte.
Comme Louis, roi de Germanie, se disposait à tenir une assemblée dans la ville de Metz, on lui annonça que, s'il ne se hâtait bien vite de venir à Munich au secours de son fils Carloman contre les Wénèdes, il ne le reverrait plus. Etant retourné aussitôt, il marcha vers Ratisbonne, et confia Carloman l'aveugle à l'archevêque Luitbert pour qu'il en reçût les aliments dans le monastère de Saint-Albin à Mayence: montrant ainsi par un signe évident combien il était mécontent des maux que ledit Carloman avait faits à la sainte église de Dieu, au peuple chrétien et à son père en tous temps et en tous lieux où il avait été le maître. Arrivé à Ratisbonne, Louis fit sa paix comme il put par ses messagers avec les Wénèdes gouvernés par différents princes. Ayant reçu des députés envoyés par les peuples nommés Bohémiens pour lui tendre des pièges, il les fit mettre en prison.
Charles, assiégeant vaillamment et étroitement les Normands dans l'enceinte de la cité d'Angers, les soumit en telle sorte que les premiers d'entre eux vinrent vers lui, se recommandèrent à lui, lui prêtèrent les serments qu'il exigea, et lui livrèrent des otages tant et tels qu'il les demanda, jurant de sortir de la cité d'Angers à un jour convenu, et de ne commettre tant qu'ils vivraient, ni souffrir qu'on commît aucun ravage dans son royaume. Ils demandèrent la permission de demeurer jusqu'au mois de février dans une certaine île de la Loire et d'y avoir un marché, promettant qu'au mois de février tous ceux d'entre eux qui auraient déjà reçu le baptême et
voudraient à l'avenir demeurer sincèrement attachés à la religion chrétienne se rendraient auprès de lui, que ceux, encore païens, qui voudraient devenir chrétiens seraient baptisés par ses ordres, et que les autres sortiraient de son royaume pour n'y revenir jamais, comme on l'a dit, à mauvais dessein. Ensuite, accompagné des évêques et du peuple, et avec les plus grandes cérémonies de la religion, Charles remit à leur place avec des présents considérables les corps de saint Albin et saint Licin qui avaient été par crainte des Normands enlevés de leurs tombeaux. Charles donc, après avoir chassé les Normands de la cité d'Angers et reçu leurs otages, se mit en marche au mois d'octobre, et par le Mans, Évreux et son nouveau château de Pistre arriva à Amiens au commencement de novembre; de là s'étant livré à l'exercice de la chasse à Orreville et aux environs, il parvint au monastère de Saint-Vaast, et y célébra la Nativité du Seigneur. [874.] L'hiver fut long et rigoureux, et la neige tomba en si grande quantité que personne ne se souvenait d'en avoir jamais tant vu. Charles pendant la purification de Sainte-Marie tint une assemblée avec ses conseillers dans le monastère de Saint-Quentin; et, après avoir observé le jeune du carême dans le monastère de Saint-Denis, il y célébra la Pâque du Seigneur. Il tint aussi le 13 juin en la ville de Douzi une assemblée générale dans laquelle il reçut les dons annuels; ensuite, passant par Attigny et les lieux où il avait coutume de s'arrêter, il arriva à Compiègne. La longue sécheresse de l'été causa une disette de blé et de foin.
Charles avait reçu dans ces entrefaites, sur Salomon, duc des Bretons, des nouvelles vagues annonçant tantôt qu'il était malade, tantôt qu'il était mort. Il eut à Compiègne un avis certain de sa mort tel que nous allons le rapporter. Poursuivi par les principaux d'entre les Bretons, Pascuilan, Wursan et Wigon, fils de Rivilin, ainsi que par des Francs à qui il avait causé de grands dommages, et voyant son fils Wigon captif et gardé en prison, il s'enfuit et se retira à Paculière,[48] et s'étant réfugié dans un petit monastère afin d'échapper à leurs poursuites, il fut trahi par les siens; et, comme il ne devait éprouver aucun mal de la part des Bretons, il fut livré à des hommes francs, Fulcoald et d'autres. Ayant eu par eux les yeux crevés, il fut trouvé mort le lendemain, ainsi justement récompensé d'avoir tué, sur l'autel où il invoquait le nom de Dieu, son seigneur Hérispoé qui, pour échapper à sa poursuite, s'était réfugié dans une église.
Louis, roi de Germanie, envoya vers son frère Charles son fils Charles avec d'autres députés pour lui demander qu'ils conférassent ensemble près de la Meuse. Comme Charles se rendait à cette entrevue, il fut attaqué d'un flux de ventre, ce qui l'empêcha d'arriver au temps marqué; en sorte que le colloque des deux rois, à savoir Louis et Charles, eut lieu sur les bords de la Meuse à Herstall vers le commencement de décembre. De là Charles s'en retourna par le monastère de Saint-Quentin et célébra à Compiègne la Nativité du Seigneur. Louis, ayant célébré cette
même fête à Aix, s'en retourna de là au palais de Francfort de l'autre côté du Rhin. [875.] Charles se rendit vers le commencement du carême au monastère de Saint-Denis où il célébra la Pâque du Seigneur; sa femme Richilde avorta la nuit durant la quatrième fête de Pâques, le fils qu'elle mit au jour mourut aussitôt après avoir reçu le baptême. Tandis qu'après son enfantement elle attendait dans le même monastère les jours de ses relevailles, Charles alla à Baisiu; de là, avant l'Ascension du Seigneur, il retourna à Saint-Denis pour y célébrer les Litanies, et vint à Compiègne la veille de la Pentecôte. Louis, roi de Germanie, tint son assemblée à Tribur dans le mois de mai, et, n'ayant pu y accomplir ce qu'il avait projeté, il indiqua pour le mois d'août une autre assemblée dans le même lieu. Charles vint dans le mois d'août à Douzi près des Ardennes, où il reçut la nouvelle certaine de la mort de son neveu Louis, empereur d'Italie. C'est pourquoi, quittant incontinent cette ville, il se rendit à Ponthion, ordonnant à tous ceux des conseillers qui se trouvaient à portée de venir à sa rencontre, et ramassant sur sa route tout ce qu'il pouvait de secours. De là, il alla à Langres, et y attendit ceux qu'il avait dessein de mener avec lui en Italie. Après avoir conduit sa femme Richilde à Servais, en passant par Reims, et envoyé son fils Louis dans la partie du royaume qu'après la mort de son neveu Lothaire il avait reçue au préjudice de son frère, il se mit en route au commencement de septembre, et, passant par le monastère de Saint-Maurice, il traversa le mont Joux et entra en Italie.
Louis, roi de Germanie, son frère, envoya son fils Charles en Italie pour s'opposer à son frère Charles qui le força de prendre la fuite et de sortir de ce pays. Mais Louis, roi de Germanie, envoya contre son frère en Italie son autre fils Carloman avec tous ceux qu'il put rassembler, instruit de son approche, le roi Charles s'avança à sa rencontre avec une armée supérieure, et Carloman voyant bien qu'il n'était pas en état de résister à son oncle, eut avec lui une entrevue dans laquelle il lui demanda la paix, et tous deux s'étant prêtés des serments mutuels, Carloman s'en retourna de chez lui. Louis, par les avis d'Engelram, autrefois camérier et attaché à la maison du roi Charles, et dépouillé de ses bénéfices et rejeté de sa familiarité à la persuasion de la reine Richilde, s'avança jusqu'à Attigny avec une armée et son fils nommé comme lui Louis. D'après les ordres de la reine Richilde, les grands du royaume de Charles s'engagèrent par serment à repousser cette attaque, mais ils ne s'en occupèrent nullement, et de leur côté mettant à sac le royaume de Charles, ils le dévastèrent en manière d'ennemis. Louis le saccagea pareillement avec son armée ; en sorte qu'après avoir célébré à Attigny la Nativité du Seigneur, et avoir ravagé le royaume de Charles, d'accord avec les grands de ce royaume, il s'en retourna avec quelques comtes du royaume de son frère qui s'étaient donnés à lui. Passant par la ville de Trèves, il arriva au palais de Francfort de l'autre côté du Rhin, où il célébra les jours du carême et la Pâque du Seigneur. Il y reçut la nouvelle certaine que sa femme Emma était morte à Ratisbonne peu de jours après la Nativité du Seigneur. Plusieurs grands
d'Italie étant venus vers Charles, et quelques uns s'y étant refusés, il s'avança vers Rome sur l'invitation du pape Jean, qui le reçut avec une grande pompe dans l'église de Saint-Pierre le 17 décembre. [876.] L'an du Seigneur 876, le jour de la Nativité du Seigneur,[49] ayant offert à saint Pierre un grand nombre de riches présents, il fut oint et couronné et appelé empereur des Romains. Il quitta Rome le ; janvier, et retourna à Pavie où il tint son assemblée. Ayant nommé duc de ce pays et décoré de la couronne ducale Boson frère de sa femme, et lui ayant sur sa demande adjoint deux collègues dans ce royaume, il s'en retourna par le mont Joux, le monastère de Saint-Maurice, Besançon, Langres, Châlons-sur-Marne, Reims et Compiègne; il arriva au monastère de Saint-Denis où il célébra la Pâque du Seigneur. Là, ayant mandé les députés de l'apostolique, Jean de Toscane, Jean d'Arezzo et Anségise de Sens, par l'autorité apostolique et leur conseil par lui sanctionné, il indiqua un concile pour le prochain mois de juin dans la ville de Ponthion, où il se rendit par les cités de Reims et de Châlons. Après le départ de l'empereur pour la France, Boson, par le moyen et les coupables artifices de Bérenger, fils d'Éverard, prit en mariage Hermengarde, fille de l'empereur Louis, qui demeurait près de lui.
Le 21 juin, les évêques et autres clercs étant vêtus des habits ecclésiastiques, la maison et les sièges tendus d'étoffes, et dans le chœur du concile un pupitre élevé en face du siège impérial, le seigneur empereur Charles, vêtu d'or, fait à la manière des Francs,
vint dans le concile avec les légats du siège apostolique. Les chantres ayant chanté l'antienne, Exaudi
nos Domine, avec les versets et le Gloria, après le Kyrie
eleison, l'oraison faite par Jean, évêque de Toscane, le seigneur empereur s'assit dans le concile, Jean, évêque de Toscane, lut des lettres envoyées par le seigneur apostolique, il lut aussi une lettre touchant la primatie d'Anségise, évêque de Sens, à cette fin que toutes les fois que l'exigerait l'intérêt de l'Église, soit qu'il s'agît de convoquer un concile, ou de traiter d'autres affaires, il fût revêtu dans la Gaule et dans la Germanie des fonctions apostoliques; que les décrets du siège apostolique fussent par lui communiqués aux évêques, et que, lorsqu'il serait nécessaire, le siège apostolique fût par lui instruit des faits, et qu'il connût des affaires les plus importantes et les plus difficiles, pour que, d'après son conseil, le siège apostolique en ordonnât et décidât. Les évêques ayant demandé qu'il leur fût permis de lire la lettre qui leur était adressée, l'empereur ne voulut point y consentir, mais il leur demanda ce qu'ils répondraient là-dessus à l'envoyé de l'apostolique: leur réponse fut qu'avec la réserve des droits et privilèges de chaque métropolitain, établis par les sacrés canons et les ordonnances des pontifes romains publiées d'après ces mêmes canons, ils se conformeraient aux ordres du seigneur Jean, pape apostolique. L'empereur et les députés de l'apostolique agirent de tout leur pouvoir pour.que les archevêques répondissent qu'ils obéiraient absolument à la primatie d'Anségise, comme l'avait dit l'apostolique. Ils n'en purent arracher aucune autre réponse que celle que nous avons
dite. Le seul Frothaire, évêque de Bordeaux, qui, par la faveur du prince, avait passé, contre les règles, de Bordeaux à Poitiers, et de là à Bourges, répondit par adulation ce qu'il savait devoir plaire à l'empereur. Alors l'empereur irrité dit que le seigneur pape lui avait confié son pouvoir dans ce concile, et qu'il s'appliquerait à faire exécuter les choses qu'il y ordonnait. D'accord avec Jean, évêque de Toscane, et Jean, évêque d'Arezzo, il prit la lettre fermée et la donna à Anségise; il ordonna de placer un siège pliant au-dessus de tous les évêques de son royaume cisalpin auprès de Jean évêque de Toscane, qui était assis à sa droite, et commanda à Anségise de passer dessus tous ceux qui avaient été ordonnés avant lui, et de s'asseoir sur ce siège. L'archevêque de Reims réclama, disant, en présence de tous, que cela était contraire aux sacrés règlements. Cependant l'empereur ne rétracta pas son arrêt; et comme les évêques lui demandaient la permission de prendre copie de la lettre qui leur était adressée, ils n'en purent rien obtenir. C'est ainsi que le concile se termina ce jour-là. Le 22 du même mois, les évêques s'assemblèrent de nouveau: dans cette assemblée on lut les lettres envoyées aux laïques par le seigneur apostolique, ainsi que la manière de l'élection du seigneur empereur, confirmée par les évêques et autres du royaume d'Italie; on lut aussi les capitulaires qu'il avait donnés au palais de Pavie; il ordonna à tous de les confirmer, il fit la même injonction aux évêques cisalpins. Ainsi se termina le concile ce jour-là.
Le 3 juillet, les évêques s'assemblèrent sans l'empereur, et des discussions eurent lieu sur les prêtres
des différentes paroisses qui réclamaient auprès des envoyés de l'apostolique. Ainsi se termina le concile ce jour-là. Le 4 du même mois, les évêques s'assemblèrent encore. L'empereur, assistant au concile, entendit les députés de son frère Louis, savoir, Willebert, archevêque de Cologne, et les comtes Adalhard et Meingaud, chargés de demander pour lui une partie du royaume de l'empereur Louis, fils de Lothaire leur frère, comme elle lui revenait, disait-il, par droit d'héritage, et lui avait été assurée par serment. Jean, évêque de Toscane, lut la lettre envoyée par le pape Jean aux évêques du royaume de Louis, et en donna copie à l'archevêque Willebert pour qu'il la portât à ces mêmes évêques. Ainsi se termina le concile ce jour-là. Le 10 juillet, les évêques s'assemblèrent, et les envoyés du seigneur apostolique vinrent vers la neuvième heure. C'étaient l'évêque Léon, apocrisiaire, neveu de l'apostolique, et l'évêque Pierre. Ils apportaient des lettres à l'empereur et à l'impératrice, et des salutations de l'apostolique aux évêques. Ainsi se termina le concile ce jour-là. Le n juillet, les évêques s’étant assemblés, on lut la lettre de l'apostolique sur la condamnation de l'évêque Formose, du nomenclateur Grégoire, ainsi que de leurs adhérents, et il offrit au roi, de la part de l'apostolique, des présents dont les principaux furent un sceptre et un bâton d'or. Il envoyait aussi pour l'impératrice des présents consistant en manteaux et en bracelets ornés de pierres précieuses. Ainsi se termina le concile ce jour-là. Le 14 juillet les évêques s'assemblèrent: l’empereur envoya les vicaires de l'apostolique faire aux archevêques et évêques de dures réprimandes sur ce qu'ils ne s'étaient pas assemblés la veille, selon qu'il le leur avait ordonné. Ceux-ci ayant expliqué leur conduite par des motifs légitimes et canoniques, la réprimande en resta là. D'après l'ordre de l'empereur, Jean, évêque de Toscane, lut de nouveau la lettre touchant la primatie d'Anségise, et on recommença à demander une réponse aux évêques, et chacun des archevêques ayant répondu qu'ils voulaient obéir régulièrement aux décrets du pape comme leurs prédécesseurs avaient obéi à ses prédécesseurs, leur réponse fut reçue avec moins de difficultés qu'elle ne l'avait été en présence de l'empereur. Après bien des débats au sujet des prêtres de diverses paroisses qui réclamaient auprès des envoyés de l'apostolique, on lut la pétition de Frothaire, évêque de Bordeaux, qui, ne pouvant demeurer dans sa ville à cause des incursions des païens, demandait qu'il lui fût permis d'habiter la métropole du pays de Bourges. Les évêques rejetèrent unanimement cette pétition, et les envoyés de l'apostolique ayant ordonné aux évêques de s'assembler le 16 juillet, l'empereur arriva le matin à neuf heures, paré et couronné à la mode des Grecs et conduit par les envoyés de l'apostolique vêtus à la manière romaine. Les évêques étaient revêtus des habits sacerdotaux, et les autres apprêts étaient semblables à ceux du premier jour dans lequel commença le concile. Et comme la première fois, après qu'on eut chanté l'antienne: Exaudi
nos Domine, avec les versets et le Gloria, ainsi que le Kyrie
eleison, et que l'évêque Léon eut fini l'oraison, tout le monde s'assit. Jean, évêque d'Arezzo, lut une cédille dépourvue de raison et d'autorité. Après quoi, Eudes, évêque de Beauvais, lut quelques capitulaires dressas par les envoyés de l'apostolique, par Anségise et par le même Eudes, sans la participation du concile, et qui, incohérents et sans utilité, étaient d'ailleurs dépourvus de raison et d'autorité. C'est pourquoi on ne le joignit point aux actes du concile. On fit une nouvelle interrogation au sujet de la primatie d'Anségise; et, après beaucoup de plaintes de l'empereur à des envoyés de l'apostolique contre les évêques, Anségise en obtint ce jour-là précisément tout autant que le premier jour du concile.
Ensuite, l'évêque Pierre, et Jean, évêque de Toscane, se rendirent à la chambre de l'empereur et amenèrent dans le synode l'impératrice Richilde couronnée, se tenant debout auprès de l'empereur; tous se levèrent, se tenant debout chacun à son rang. Alors l'évêque Léon, et Jean, évêque de Toscane, commencèrent Laudes, et après qu'on eut dit Laudes pour le seigneur apostolique, le seigneur empereur, l'impératrice et les autres, l'évêque Léon ayant selon la coutume fait l'oraison, le concile fut dissous. Ensuite l'empereur, après avoir fait des présents aux envoyés de l'apostolique, Léon et Pierre, les renvoya à Rome, et avec eux Anségise, évêque de Sens, et Adalgaire, évêque d'Autun. Cependant furent baptisés quelques Normands, amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu des présents ils s'en retournèrent vers les leurs; et, après le baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en Normands et comme des païens. Le 28 juillet l'empereur quitta Ponthion et vint le 30 à Châlons-sur-Marne
où, à cause de quelque indisposition corporelle, il séjourna jusqu'au 13 août. Le 13 août il alla à Reims, et de là vint directement à Servais. Le 27, il envoya vers son frère Louis et son fils les évêques et grands de son royaume, les légats de l'apostolique, à savoir, Jean, évêque de Toscane, et Jean, évêque d'Arezzo, ainsi que l'évêque Eudes, avec d'autres députés venant de sa part. Les dits messagers annoncèrent à l'empereur, lorsqu'il se rendait à Quierzy, que ledit roi Louis était mort à Francfort le 27 août, et avait été enterré le 28 du même mois dans le monastère de Saint-Nazaire. L'empereur, ayant envoyé ses députés vers les grands du royaume de son frère défunt, partit de Quierzy et vint à Stenay, dans l'intention de se rendre à Metz et d'y recevoir ceux des évêques et grands du royaume de son frère défunt qui viendraient à lui. Mais, ayant soudainement changé de résolution, il marcha vers Aix-la-Chapelle, d'où il alla à Cologne accompagné des légats de l'apostolique, tous ceux qui étaient avec lui s'étant mis à tout ravager sans aucun respect de Dieu. Les Normands, avec environ cent grands navires, qu'en notre langue on appelle barques, entrèrent dans la Seine le 16 septembre. Cette nouvelle ayant été annoncée à l'empereur, alors à Cologne, ne changea rien au dessein qu'il avait entrepris. Cependant Louis, son neveu, s'avança vers lui de l'autre côté du Rhin avec des Saxons et des Thuringiens, et envoya des députés vers l'empereur, son oncle, pour lui demander de le traiter avec bénignité, ce qu'il n'obtint pas. Alors lui et ses comtes supplièrent la miséricorde du Seigneur par des jeûnes et des litanies, tandis que
se raillaient d'eux ceux qui étaient avec l'empereur. Louis, fils du roi Louis, en présence de ceux qui étaient avec lui, mit dix hommes à l'épreuve de l'eau chaude, dix à celle du fer chaud, et dix à celle de l'eau froide, tous suppliant Dieu de déclarer par son jugement si Louis devait de droit avoir, sur le royaume que laissait son père, une portion plus considérable que celle qui lui était échue dans le partage fait avec son frère Charles, par le consentement et les serments de tous deux. Ils n'en reçurent aucun mal. Alors Louis passa le Rhin à Andernach avec son armée. L'empereur l'ayant appris, envoya à Herstall, avec l'abbé Hilduin et l'évêque Francon, l'impératrice Richilde qui était grosse. Il marcha lui-même le long du Rhin contre son neveu avec son armée, lui ayant adressé des députés pour lui dire qu'il envoyât quelques uns de ses conseillers au-devant des siens afin qu'ils traitassent ensemble de la paix. Louis, ayant reçu ce message humblement et avec soumission, demeura persuadé qu'il ne serait point attaqué jusqu'à ce que cette convention fût expirée.
Vers le 7 octobre, l'empereur ayant disposé ses troupes se leva au milieu de la nuit, et, faisant déployer les étendards, marcha par des chemins rudes et difficiles ou plutôt même impraticables, dans le dessein de fondre inopinément sur son neveu et sur ceux qui étaient avec lui. Il arriva à Andernach, ses soldats et ses chevaux harassés par la fatigue d'une route difficile et rude et par la pluie qui les avait inondés toute la nuit. Voilà que soudainement Louis et les siens apprirent que l'empereur s'avançait contre eux avec une puissante armée. Il demeura ferme avec ceux du
pays qui étaient pour lui; les troupes de l'empereur s’étant précipitées sur eux, ils leur résistèrent vaillamment, et les troupes de l'empereur tournèrent le dos. Louis dans la poursuite vint sur l'empereur; mais celui-ci ayant pris la fuite s'échappa à grand-peine avec peu de monde. Un grand nombre qui auraient pu s'échapper en furent empêchés parce que tous les bagages de l'empereur et de ses gens, ainsi que les marchands et vendeurs de boucliers qui avaient suivi l'empereur et l'armée, fermèrent en un chemin étroit le passage aux fuyards. Les comtes Ragenaire et Jérôme furent tués dans ce combat, avec beaucoup d'autres; l'évêque Astolphe, l'abbé Joscelin, les comtes Aledramm, Adalhard, Bernard et Evertaire, ainsi que beaucoup d'autres, furent pris dans ce même champ de bataille et dans la forêt voisine; tous les bagages et tout ce que portaient les marchands tombèrent au pouvoir de l'armée de Louis. Ainsi fut accomplie cette parole du prophète: Malheur à vous qui pillez les autres ! ne serez-vous pas aussi pillés[50] ? Tout ce qu'avaient les pillards qui étaient avec l'empereur et eux-mêmes, devint la proie des autres; de sorte que ceux qui avaient pu s'échapper par le secours de leurs chevaux avaient leur vie pour tout butin. Les autres furent tellement dépouillés par les paysans qu'ils furent obligés, pour cacher les parties que la pudeur défend de montrer, de s'envelopper de foin et de paille, et que ceux que ne voulurent point tuer les ennemis qui les poursuivaient, se sauvèrent tout nus. Ainsi le peuple qui venait pour envahir éprouva une grande plaie. Richilde ayant appris le 9
octobre la fuite de Farinée impériale et de l'empereur lui-même, quitta Herstall et se sauva la nuit suivante au chant du coq. Elle enfanta dans la route un fils que son serviteur prit devant lui et porta à Antenay, où ils arrivèrent en fuyant. L'empereur arriva le soir du 9 octobre au monastère de Saint-Lambert. Francon et l'abbé Hilduin ayant quitté Richilde le 6 pour aller vers lui, l'accompagnèrent jusqu'à ce qu'il fût arrivé après Richilde à Antenay. De là il alla à Douzi, d'où il retourna à Antenay, et indiqua une assemblée à Salmoucy quinze jours après la messe de Saint-Martin. D'Andernach Louis, fils du feu roi Louis, retourna à Aix par Sentzich, et y séjourna trois jours. De là il alla à Coblence à la rencontre de son frère Charles, et lorsqu'ils eurent parlé ensemble, Charles alla vers Metz, et de là revint malade en Allemagne; Louis passa le Rhin. Carloman, leur frère, alors occupé à faire la guerre aux Wénèdes, ne vint, comme il l'avait annoncé, ni vers eux ni vers son oncle l'empereur Charles.
L'empereur Charles envoya Conrad et d'autres grands du royaume vers les Normands, qui s'étaient embarqués sur la Seine, pour qu'ils tâchassent, de quelque manière que ce fût, de conclure un traité avec eux, et vinssent le lui annoncer à l'assemblée qu'il avait indiquée. Le seigneur empereur Charles vint à l'assemblée qu'il avait indiquée à Salmoucy. Il y reçut des hommes de la partie du royaume de feu Lothaire que son frère Louis lui avait prise, et qui vinrent vers lui après sa fuite d'Andernach, et il leur donna quelques abbayes comme elles étaient et sans en
rien retenir ; il donna à quelques-uns des bénéfices sur l'abbaye de Marchiennes qu'il avait partagée, et ensuite leur permit de s'en retourner. Il rangea les troupes qui campaient sur les bords de la Seine pour s'opposer aux Normands. Etant venu à la ville de Verzenay, il y tomba dangereusement malade d'une pleurésie, en sorte qu'on désespéra de sa vie. Il y célébra la Nativité du Seigneur. [877.] Cependant l'empereur Charles guérit, et, passant par Quierzy, il vint à Compiègne. Tandis qu'il y était, son fils né sur la route, pendant que Richilde se rendait à Antenay, tomba malade; et ayant été tenu sur les fonts de baptême par son oncle Boson et nommé Charles, il mourut, et fut transporté au monastère de Saint-Denis pour y être enseveli. L'empereur Charles ayant passé le carême à Compiègne, y célébra aussi la Pâque du Seigneur, et reçut Jean Pierre, évêque, et un autre Pierre, aussi évêque, envoyés de l'apostolique Jean, et chargés de l'appeler à Rome, tant par leurs discours que par les lettres qu'ils apportaient à l'apostolique, afin que, selon sa promesse, il défendît la sainte Église de Rome, et la délivrât des païens qui l'infestaient.
Au commencement de mai, l'empereur convoqua à Compiègne les évêques de la province de Reims et des autres provinces, et fit consacrer par ces mêmes évêques avec un grand appareil, en sa présence et en celle des envoyés du siège apostolique, l'église qu'il avait fait construire en ce palais. Ensuite il tint son assemblée générale le 14 juin, y régla par des capitulaires de quelle manière, jusqu'à son retour de Rome, son fils Louis devait gouverner le royaume de France
avec ses fidèles et les grands, et comment on devait faire payer le tribut à la portion du royaume de France qu'il avait avant la mort de Lothaire, et à la Bourgogne: à savoir un sou de chaque manoir seigneurial, de chaque manoir libre quatre deniers pour la taxe des seigneurs, et quatre sur l'avoir du cultivateur, des manoirs serviles, onze deniers pour la taxe des seigneurs, et deux sur l'avoir du cultivateur. Il régla aussi que chaque évêque recevrait des prêtres de sa paroisse, selon ce qui était possible a chacun, cinq sous pour le plus, quatre deniers pour le moins de chaque prêtre, et le remettrait aux délégués de l'empereur. On leva ce tribut sur les trésors des églises, en proportion de la valeur de leurs biens. La somme payée se monta à cinq mille livres d'argent. Tous ceux de Neustrie, tant évêques qu'autres gens habitant au-delà de la Seine, payèrent tribut aux Normands selon qu'il leur fut imposé et qu'ils le purent.
Le seigneur empereur Charles, quittant Quierzy, passa par Compiègne et Soissons, et arriva à Reims, de là, faisant route par Châlons, Ponthion et Laon, avec sa femme et une immense quantité d'or, d'argent, de chevaux et d'autres richesses, il passa de France en Italie, et, lorsqu'il fut parvenu de l'autre côté du Jura jusqu'à Orbe, vint au devant de lui l'évêque Adalgaire qu'il avait envoyé à Rome, dans le mois de février, pour le concile que devait tenir le pape Jean. Ledit Adalgaire rapporta à l'empereur, comme un grand présent, un exemplaire des actes de ce concile. Le résumé de ces actes, c'est qu'après des louanges nombreuses et multipliées pour l'empereur, on décréta que son élection et promotion
au sceptre de l'empire, célébrée à Rome Tannée précédente, était déclarée stable et permanente pour le présent et à tout jamais; que si quelqu'un tentait de la troubler ou de la violer, quels que fussent son rang, sa dignité ou profession, il demeurerait à perpétuité sous les liens de l'anathème jusqu'à ce qu'il en donnât, satisfaction ; que les auteurs et instigateurs de ce dessein, s'ils étaient clercs, seraient déposés, et, s'ils étaient laïques et moines, pour toujours frappés d'anathème; et que, comme le concile tenu l'année précédente à Ponthion, près Andernach, n'avait servi de rien, l'autorité de celui-ci devait à jamais l'emporter. Le même Adalgaire annonça aussi, entre autres choses, à l'empereur, que le pape Jean devait venir à sa rencontre à Pavie. Il envoya donc Odaire, notaire de la seconde chancellerie, les comtes Goiram, Pépin et Herbert, pour veiller au service du pape, qui se hâta de se rendre auprès de lui, et le rencontra à Verceil, où il fut reçu de lui avec les plus grands honneurs, et ils cheminèrent ensemble vers Pavie. Charles reçut dans cette ville la nouvelle certaine que Carloman, fils de son frère Louis, s'avançait contre eux avec une grande multitude de guerriers: c'est pourquoi, quittant Pavie, ils vinrent à Tortone. Richilde, ayant été consacrée impératrice par le pape Jean, s'enfuit promptement avec le trésor du côté de la Maurienne. Cependant l'empereur, demeurant quelque temps avec le pape Jean dans le même endroit, y attendit, les grands de son royaume: l'abbé Hugues, Boson, Bernard, comte d'Auvergne, et Bernard, marquis de Gothie, auxquels il avait ordonné de venir vers lui; mais ceux-ci, ainsi que les autres grands de son
royaume, excepté quelques évêques, conspirèrent tous contre lui. Ayant appris qu'ils ne viendraient point, dès que lui et le pape surent que Carloman s'approchait, l'empereur s'enfuit après Richilde, et le pape Jean se hâta de se rendre aussitôt à Rome. L'empereur Charles envoya par lui à l'apôtre saint Pierre l'image du Sauveur attaché à la croix, faite en or d'un grand poids, et ornée de pierres précieuses. Carloman, ayant reçu la fausse nouvelle que l'empereur et le pape Jean s'avançaient contre lui avec.une grande multitude de guerriers, prit lui-même la fuite par où il était venu: ainsi Dieu, selon sa miséricorde accoutumée, dispersa le rassemblement qu'il avait formé.
Charles, attaqué de la fièvre, prit en breuvage, pour s'en guérir, une poudre que lui donna son médecin, Juif nommé Sédéchias, pour qui il avait trop d'amitié et de confiance. Mais c'était un poison mortel qu'il avait avalé; et, porté à bras à travers le Mont-Cenis, étant arrivé à un endroit appelé Brios, il envoya dire à Richilde qui était en Maurienne de se rendre vers lui, ce qu'elle fit: et onze jours après avoir pris le poison, il mourut dans une misérable cabane, le 6 octobre. Ceux qui étaient avec lui ayant ouvert son corps dont ils retirèrent les entrailles, et l'ayant parfumé comme ils purent de vin et d'aromates, ils le renfermèrent dans un cercueil, et se mirent en route pour le transporter au monastère de Saint-Denis, où il avait demandé d'être enseveli. Ne pouvant le porter à cause de l'infection qui en sortait, ils le mirent dans un tonneau enduit de poix en dedans et en dehors, et enveloppé de cuir, ce qui ne
put en ôter la puanteur. Arrivés avec peine à une certaine chapelle de moines de l'évêché de Lyon que l'on appelle Nantua, ils le mirent en terre avec le tonneau qui le renfermait. Carloman, de son côté, malade presque jusqu'à la mort, et rapporté chez lui dans une litière, demeura ainsi durant un an, en sorte qu'il fut désespéré de plusieurs.
Louis, ayant reçu à Orreville la nouvelle de la mort de son père Charles, se concilia tous ceux qu'il put, leur donnant des abbayes et des comtés et des manoirs, selon ce que demandait chacun, et, prenant sa route par Quierzy et Compiègne pour se rendre aux funérailles de son père dans le monastère de Saint-Denis. Là, apprenant, que son père était enseveli, et que les premiers du royaume, tant abbés que comtes, indignés de ce qu'il avait donné des bénéfices à quelques-uns sans leur consentement, s'étaient réunis contre lui, il retourna à Compiègne. Cependant les dits grands, avec Richilde, dévastant autant qu'il était en eux, arrivèrent au monastère d'Avenai, convoquèrent leur assemblée à Mont-Vimar, d'où ils envoyèrent leurs messagers vers Louis. Mais Louis leur adressa ses envoyés; et des messagers allant et venant, entre eux, on parvint à obtenir que Richilde et les grands allassent vers lui à Compiègne: et ils convoquèrent leur assemblée à Chesne-Herbelot, dans la forêt de Cuise. Richilde, venant vers Louis à la fête de Saint-André, lui apporta un acte par lequel, avant de mourir, son père lui avait transmis le royaume, et une épée dite de saint Pierre, par laquelle il lui en donnait l'investiture, et aussi le vêtement royal, la
couronne et le bâton d'or et de pierres précieuses: et lorsque, par des envoyés qui passèrent et repassèrent entre Louis et les grands du royaume, il eut été traité avec chacun des bénéfices qu'ils demandaient, Louis, du consentement de tous, tant des évêques et abbés que des grands du royaume et de tous les autres assistants, fut sacré et couronné roi le 8 décembre par Hincmar, archevêque de Reims. Les évêques se recommandèrent à lui, eux et leurs églises, sauf leurs privilèges canoniques, pour en être dûment protégés, promettant, selon leur savoir et pouvoir, de lui prêter fidèlement dans leur ministère secours et conseil. Les abbés aussi et les premiers du royaume et les vassaux du roi se recommandèrent à lui, et lui firent, selon la coutume, serment de fidélité.[51]
Quand le roi Louis, fils de l'empereur Charles, fut couronné à Compiègne, les évêques lui présentèrent requête ainsi qu'il suit: Nous vous prions de nous accorder que, conformément au premier capitulaire, lequel, d'accord avec ses fidèles et les vôtres et les légats du siège apostolique, Josselin lisant, votre seigneur empereur a très récemment, à Quierzy, déclaré devoir être par lui et par vous observé, vous nous gardiez, à nous et aux églises qui nous sont confiées, le privilège canonique et nos droits légitimes, et que vous nous donniez protection, telle
qu'un roi la doit avec justice, en son royaume?, à chaque évêque, et aux églises qui lui sont confiées. Ledit Louis fit aux évêques la promesse suivante: Je vous promets et accorde que, conformément à ce premier capitulaire, lequel, d'accord avec ses fidèles et les nôtres et les légats du siège apostolique, Josselin lisant, le seigneur empereur mon père a très récemment, à Quierzy, déclaré devoir être par lui observé,[52] que je vous garderai, à vous et aux églises qui vous sont confiées, le privilège canonique et vos droits légitimes, et que, Dieu aidant, je vous donnerai autant que je pourrai protection, telle qu'un roi la doit en son royaume à chaque évêque et aux églises qui lui sont confiées. Voici le capitulaire ici rappelé:
Touchant les biens et honneurs de Dieu et des saintes églises situées par la volonté de Dieu sous la puissance et protection de notre gouvernement, nous voulons, avec l'intervention du Seigneur, qu'ils soient conservés à l'avenir en leur intégrité, tels qu'ont été ces biens et honneurs du temps de notre père de bienheureuse mémoire, et avec les augmentations de propriétés dont lesdites églises ont été bénéficiées et enrichies par notre libéralité; et que les prêtres et serviteurs de Dieu obtiennent le droit ecclésiastique et les privilèges qui leur sont dus, ainsi qu'une respectable autorité, et que la puissance des princes, la vigueur des hommes puissants et les administrateurs de la république concourent avec eux en toutes choses, ainsi qu'il est raisonnable et juste, afin qu'ils puissent convenablement exercer leur ministère, et que, Dieu aidant, notre fils observe avec une égale fidélité les choses susdites. Lors l'évêque Anségise et les autres évêques présents à Compiègne, quand ils bénirent Louis, fils de l'empereur Charles, se recommandèrent à lui en ces termes:
Je me recommande à vous, moi et l'église qui m'est confiée, pour que vous nous gardiez le droit légitime et la justice, et nous donniez protection telle que, selon raison, la doit un roi garder et donner aux évêques de ses églises. Les susdits firent en même temps.les promesses suivantes.
Moi un tel je promets ceci: de ce jour et à l'avenir, selon mon savoir et pouvoir, et selon mon ministère, je servirai fidèlement mon dit seigneur et roi Louis, fils de Charles et d'Ermentrude, de mon secours et de mon conseil, en ce qui concerne la foi que je lui ai prêtée et mon sacerdoce, ainsi que le doit de droit un évêque à son seigneur. Sur quoi ledit Louis fils de Charles promit à son tour:
Moi Louis, établi roi par la miséricorde de Dieu et l'élection du peuple, je promets, prenant en témoignage l'Église de Dieu, à tous les ordres, à savoir, des évêques, prêtres, moines, chanoines et nonnes, de leur garder en leur entier dorénavant les règlements écrits par les Pères, et corroborés des attestations apostoliques. Je promets aussi de garder au peuple, dont par la miséricorde de Dieu le gouvernement m'a été confié on l'assemblée générale de nos fidèles, les lois et statuts conformément à ce qu'ont inséré dans leurs actes les rois et empereurs qui m'ont précédé et ont ordonné de tenir inviolablement et observer à jamais. Moi donc Louis, ayant relu cette promesse par moi faite spontanément, de rectitude et amour de justice, je l'ai confirmée de ma propre main. [878.] Le roi Louis célébra la Nativité du Seigneur au monastère de Saint-Médard près de Soissons. De là il se rendit à sa maison d’Orreville, et célébra la Pâque du Seigneur au monastère de Saint-Denis, et à la persuasion de Hugues, abbé et marquis, il passa de l'autre côté de la Seine, tant pour aller au secours de Hugues contre les Normands, que parce que le fils de Godefroi avait envahi le château et les bénéfices du fils du feu comte Eudes, et parce que Aimon, frère du marquis Bernard, usurpant la cité d'Evreux, commettait de grands ravages dans tous les pays d'alentour. Il se permit, outre cela, de piller le pays d'Eric, comme l'auraient pu faire les Normands.
Louis ayant passé jusqu'à Tours, y tomba malade à ce point qu'on désespéra de sa vie. Lorsque, par la miséricorde de Dieu, il se porta un peu mieux, par l'intervention de quelques-uns de ses conseillers amis de Godefroi, à lui vint ledit Godefroi amenant avec lui ses fils, avec qui l'on convint qu'ils rendraient au roi Louis le château et les bénéfices qu'ils avaient envahis, et les auraient ensuite par concession. Alors Godefroi amena une partie des Bretons à promettre fidélité au roi, mais ils la gardèrent ensuite comme des Bretons.
Le pape Jean, irrité contre les comtes Lambert et Adalbert, parce qu'ils lui avaient pillé des villages et une ville, les frappa d'une épouvantable excommunication, puis sortit de Rome, arriva par mer à Arles le jour de la Pentecôte, et envoya ses messagers au comte Boson. Il vint par son secours jusqu'à Lyon, et de là envoya à Tours ses messagers au roi Louis, lui mandant qu'il irait le trouver où cela lui conviendrait. Louis, envoyant à sa rencontre quelques évêques, le pria de venir jusqu'à Troyes, et le fit défrayer par les évêques du royaume; et sa maladie l'empêchant de revenir plus tôt, il alla le trouver à Troyes au commencement, de septembre. Sur ces entrefaites, le pape Jean ayant assemblé un concile général des évêques des provinces des Gaules et de la Belgique, y fit relire l'excommunication qu'il avait portée à Rome contre Lambert, Adalbert et aussi Formose, et Grégoire nomenclateur et leurs complices; et il demanda que les évêques concourussent à cette excommunication. Sur quoi les évêques présents lui demandèrent que comme c'était sur une pièce écrite que leur avait été prononcée par son ordre, dans le concile, l'excommunication portée par lui, il leur octroyât également de lui donner par écrit leur consentement; et le pape Jean l'ayant octroyé, le lendemain les évêques présentèrent au pape dans le concile le diplôme suivant: très saint seigneur et révérend père des pères, Jean, pape du premier siège de l'Eglise catholique et apostolique, à savoir du Saint-Siège de Rome, nous les serviteurs et disciples de votre autorité, les évêques des provinces gauloises et belgiques, nous souffrons avec vous de ces choses que des hommes médians et ministres du Diable, ajoutant à la plaie
de vos douleurs, ont commises contre notre sainte mère et maîtresse de toutes les églises, et plaignons vos douleurs en unissant nos larmes aux vôtres; et nous conformons de nos vœux, de notre voix, de notre unanimité et de l'autorité du Saint-Esprit, par la grâce duquel nous avons été consacrés au rang d'évêques, au jugement que, par le privilège de Saint-Pierre et du siège apostolique, a porté votre autorité contre eux et leurs complices, conformément aux sacrés canons, dictés par l'esprit de Dieu, consacrés par le respect du monde entier, et conformément aux décrets des pontifes du siège romain, vos prédécesseurs, et les frappant du glaive spirituel qui est la parole de Dieu. C'est à savoir que ceux que, comme nous avons dit plus haut, vous avez excommuniés, nous les excommunions, ceux que vous avez rejetés de l'Eglise, nous les rejetons, ceux que vous avez anathématisés, nous les anathématisons, et ceux qui, après avoir régulièrement satisfait à votre autorité, seraient reçus du siège apostolique, nous les recevrons. Mais comme nous lice sons en l'histoire sacrée des plaies d'Egypte justement envoyées de Dieu, qu'il n'était pas une maison en laquelle ne fût un mort; gisant, et qu'aucun ne se trouvait pour en consoler un autre, parce que chacun avait en sa maison de quoi pleurer, nous pleurons aussi en nos églises des choses déplorables, nous supplions donc en toute humilité d'esprit le secours de votre autorité, vous priant de promulguer un capitulaire émané de votre autorité, duquel nous nous puissions servir contre ceux qui envahissent les biens de nos églises, afin que, munis de
la censure du siège apostolique, nous puissions dorénavant nous et nos successeurs, par un principe commun, nous soutenir plus vigoureusement et plus facilement, avec l'aide de Dieu, contre les pervers ravisseurs et dévastateurs des biens et possessions ecclésiastiques, et les contempteurs du saint ministère épiscopal. En sorte que, selon la parole du prédicateur par excellence et la publication de votre autorité, livrés qu'ils seront à Satan, leur âme soit sauvée au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.[53]
Lors Jean l'apostolique et les autres évêques assemblés à Troyes portèrent contre les usurpateurs des biens ecclésiastiques l'excommunication suivante:
Touchant les usurpateurs des biens ecclésiastiques que les sacrés canons rédigés par l'esprit de Dieu et consacrés par la vénération du monde entier, ainsi que les décrets des pontifes du siège apostolique, ont déclaré devoir demeurer sous le poids de l'anathème jusqu'à ce qu'ils eussent régulièrement satisfait, et touchant les ravisseurs dont l'apôtre, parlant au nom du Christ, a témoigné qu'ils ne possèdent pas le royaume de Dieu, interdisant à tout vrai chrétien de prendre sa nourriture avec de tels hommes tant qu'ils persévéreront dans leur crime; nous décrétons, en vertu de la puissance du Christ et par le jugement du Saint-Esprit, que si,
avant les prochaines calendes de novembre, ils n'ont pas restitué aux églises auxquelles ils appartiennent, en leur faisant satisfaction régulière, les biens qu'ils leur ont injustement enlevés, ils soient, jus-u qu'à restitution des biens ecclésiastiques, et jusqu'à ce qu'ils aient fait satisfaction, tenus éloignés de la communion du corps et du sang du. Christ et si les contempteurs du saint ministère épiscopal et des excommunications ecclésiastiques régulièrement admonestés, conformément à l'autorité évangélique et apostolique, par les évêques à qui il appartient de le faire, ne viennent pas à résipiscence en donnant régulière satisfaction, ils demeureront, jusqu'à ce qu'ils aient satisfait, serrés des liens de l'anathème; et, s'ils meurent dans leur opiniâtreté, que leurs corps ne soient point ensevelis avec des hymnes et des psaumes; qu'il ne soit pas fait mémoire d'eux aux saints autels entre les fidèles trépassés; car l’apôtre et évangéliste Jean a dit: Il y a
un péché qui va à la mort, et ce n'est pas pour ce péché-là que je dis que vous priiez.[54] Le péché qui va à la mort est la persévérance dans le péché jusqu'à la mort, et les saints canons des anciens Pères ont décidé, par l'inspiration du Saint-Esprit, que les corps de ceux qui se donnent volontairement la mort, et de ceux qui sont punis pour leurs crimes, ne seront point portés à la sépulture avec des hymnes et des psaumes. Suivant lesquels décrets nous avons, par le jugement du Saint-Esprit, décidé ce qui précède touchant les usurpateurs et ravisseurs des biens et propriétés ecclésiastiques, s'ils ne viennent pas à
résipiscence, ainsi que l'a ordonné le bienheureux Grégoire, lorsqu'il a dit: Parce que de tels hommes ne sont pas chrétiens je les anathématise, moi et tous les évêques catholiques, et aussi l'Église universelle. Lequel diplôme le pape Jean fit écrire à la suite de son excommunication, et le confirmant de sa signature, le fit souscrire à tous les évêques du concile, ensuite, d'après son ordre, furent lus dans le concile les canons de celui de Sardique et le décret du pape Léon touchant les évêques qui changeaient de siège, et aussi les canons africains contre les translations d'évêques, ainsi que contre les renouvellements de baptême et ré-ordination, et cela à cause de Frothaire, évêque de Bordeaux, qui, de Bordeaux, disait-on, avait passé à la cité de Poitiers et de là à celle de Bourges.
Louis, ayant été couronné par le pape Jean le 7 septembre, invita ledit pape a sa maison, et, dans un repas magnifique, lui et sa femme lai rendirent honneur par beaucoup de présents, puis il le fit reconduire à la cité de Troyes, ensuite il demanda par ses messagers à ce même pape de couronner sa femme Reine, mais il ne put l'obtenir.[55] Les évêques Frothaire et Adalgaire présentèrent cependant au pape dans l'assemblée des évêques une ordonnance du père de Louis, par laquelle il transmettait le royaume
à son fils, lui demandant de la part de celui-ci qu'en vertu de son privilège il confirmât cette ordonnance.
Alors le pape Jean produisit une copie d'une ordonnance attribuée à l'empereur Charles concédant à l'Église romaine l'abbaye de Saint-Denis, laquelle ordonnance plusieurs pensaient avoir été fabriquée par le conseil desdits évêques et autres conseillers de Louis, afin qu'il pût avoir un prétexte d'ôter cette abbaye à Josselin, et de la prendre pour lui. Le pape Jean dit que, si Louis voulait qu'il usât de son privilège sur la première ordonnance, il fallait qu'il confirmât aussi, par une ordonnance de lui, celle de son père sur l'abbaye de Saint-Denis. Cette affaire, comme provenant d'intrigues et non de justice, n'eut aucune suite.
Après cela, le 10 dudit mois, le roi Louis, obligé par les sollicitations de quelques uns des grands de son royaume, vint à la demeure de l'apostolique; et, après qu'ils eurent parlé en particulier, il revint avec lui à l'assemblée des évêques tenue en une salle joignant la demeure de l'apostolique; et après qu'on eut excommunié Hugues, fils de Lothaire, ainsi qu'Aimoin et leurs complices, qui avaient usé de violence envers quelques évêques, le pape Jean, d'accord avec le roi, dit qu'Hedenulphe, qu'il avait par son autorité sacré évêque, devait garder son siège et exercer les fonctions épiscopales, et qu'Hincmar l'aveugle[56] chanterait s'il le voulait la messe, et jouirait
d'une partie des biens de l'évêché de Laon; et Hedenulphe ayant prié le pape qu'il le déchargeât de ce siège, disant qu'il était infirme et voulait se retirer dans un monastère, il ne le put obtenir; mais il lui fut ordonné par le pape, d'accord avec le roi et les évêques du parti d'Hincmar, de garder son siège et remplir les fonctions épiscopales. Comme lesdits partisans d'Hincmar eurent entendu ce qu'avait dit le pape Jean, qu'Hincmar l'aveugle chanterait la messe s'il le voulait, et que le roi consentirait qu'il jouît d'une part des biens de l'évêché de Laon, soudainement les évêques des autres églises provinciales, et les métropolitains des autres pays, sans l'ordre du pape, conduisirent en présence dudit pape Hincmar revêtu des habits sacerdotaux ; puis, l'emmenant, ils l'accompagnèrent à l'église en chantant, et lui firent donner la bénédiction au peuple. Ainsi se termina ce concile. Le lendemain, Louis invité par Boson se rendit à la maison de celui-ci avec quelques-uns de ses premiers conseillers, et traité en un festin, reçu avec honneur par lui et sa femme, il fiança son fils Carloman à la fille de Boson; et par le conseil de ces mêmes conseillers il distribua les bénéfices de Bernard, marquis de Gothie, à Thierri le camérier, à Bernard, comte d'Auvergne, et à quelques autres qu'il désigna en son particulier.
Le pape Jean partant de Troyes se dirigea vers Châlons, puis de là prenant sa route par la Maurienne, entra en Italie, conduit par Boson et sa femme, à travers les passages de Mont-Cenis.
Le roi Louis revenu de Troyes à Compiègne, y ayant reçu la réponse que lui rapportaient les envoyés adressés par lui à son cousin Louis, pour obtenir qu'ils fissent la paix ensemble, il vint avec quelques-uns de ses conseillers jusqu'à Herstall. Et au commencement de novembre s'étant réunis auprès de Mersen, ils arrêtèrent entre eux la paix, et convoquèrent, à la purification de Sainte-Marie, une assemblée pour s'y réunir de nouveau, Louis, fils de Charles, venant à Gondreville, et Louis, fils de Louis, à l'endroit qu'il trouverait commode dans les environs de ce même lieu. En cette même assemblée, du consentement de leurs fidèles, ils convinrent d'observer entre eux les choses suivantes:
Ceci est la convention faite, au lieu nommé Foron, dans les calendes de novembre, année de l'incarnation du Seigneur 878, entre les glorieux rois Louis, fils de l'empereur, et Louis, fils du roi Louis, eux et leurs fidèles approuvant et consentant, et le roi Louis, fils de Louis, portant la parole. Nous voulons que le partage du royaume de Lothaire de meure tel qu'il a été fait entre mon père Charles et votre père Louis, et si depuis le règne de notre père quelqu'un de nos fidèles en a usurpé quelque chose, il doit sur notre injonction s'en dessaisir. Touchant le royaume qu'a possédé Louis, empereur d'Italie, attendu que, jusqu'à présent, il n’en a encore été fait aucun partage, quiconque le tient maintenant continuera à le tenir de la même manière, jusqu'à ce que, par la volonté de Dieu, nous réunissant de nouveau avec nos communs fidèles, nous décidions et arrêtions ce qui nous semblera le meilleur et le plus juste; et comme pour le présent il ne peut être fait droit touchant le royaume d'Italie, que
chacun sache que nous en avons réclamé et réclamons, et, Dieu aidant, réclamerions notre part. Le jour suivant fut fait ce qu'on va lire:
Art. 1er. Vu que, pour quelques causes d'empêchements, notre amitié et alliance ne peut être maintenant confirmée, jusqu'à la future assemblée où nous avons déterminé de nous réunir; qu'entre nous, Dieu aidant, se conserve en toute pureté de cœur, droite conscience et foi non menteuse, une telle amitié qu'aucun de nous n'entreprenne ou conseille rien sur la vie de l'autre, son royaume, ses fidèles, ni rien de ce qui appartient à la sûreté ou à la prospérité et à l'honneur de son royaume.
Art. 2. Que si en quelqu'un de nos royaumes se soulevaient des païens ou de faux chrétiens, chacun de nous, ou par lui-même, ou par ses fidèles, aide l'autre sincèrement, et le mieux qu'il lui sera possible, de son secours et de ses conseils, ainsi qu'il en sera besoin, et selon qu'il le pourra raisonnablement.
Art. 3. Si je vous survis, j'aiderai le mieux que je pourrai de mon secours et de mes conseils votre fils Louis encore enfant, et les autres fils que le Seigneur vous aura donnés, afin qu'ils puissent posséder tranquillement par droit d'héritage le royaume a paternel, et je vous prie de même, si vous me survivez, d'aider, le mieux que vous pourrez, de votre secours et de vos conseils, mes fils Louis et Carloman, et les autres que m'aura voulu donner la divine bonté, afin qu'ils puissent posséder en paix le royaume paternel.
Art. 4. Que si quelque délateur et détracteur ente vieux de notre repos, et ne voulant souffrir que notre royaume demeure en paix, avait cherché à semer entre nous des querelles, contentions et discords, aucun de nous ne le reçoive ou ne l'admette de sa volonté, à moins que ce ne fut dans l'intention de le produire réciproquement en notre présence et celle de nos communs fidèles pour y faire raison. Que s'il s'y refusait, il n'ait avec nul des nôtres aucune sûreté, mais soit d'accord entre nous rejeté de tous comme menteur et diseur de faussetés, et voulant semer la discorde entre les frères, afin qu'à l'avenir nul n'ose faire arriver à nos oreilles de semblables mensonges.
Art. 5. Que de concert et le plus tôt que nous pourrons nous adressions nos messagers aux glorieux rois Carloman et Charles, pour les inviter à l'assemblée que nous avons arrêtée pour le 6 de février, et les conjurer de ne point manquer à y venir, et que si, selon notre désir, ils veulent s'y rendre, Dieu aidant, nous nous réunissions en un commun attachement à la volonté de Dieu, au salut de la sainte Église, à l'honneur de nous tous, au salut et à l'avantage de tous les peuples chrétiens à nous confiés. Que dorénavant en celui qui est un, nous ne soyons qu'un, n'ayons qu'une seule volonté, et, selon ce que dit l'apôtre, ne disions et ne fassions tous qu'une même chose, et qu'il n'y ait entre nous aucun schisme.
Art. 6. Que si cependant ceux que nos supplications ont appelés et invités à cette assemblée, refusaient d'y assister par eux ou leurs délégués, nous
n'omettions pas, conformément à ce que nous avons arrêté, de nous y rendre, et de nous unir ensemble selon la volonté de Dieu, à moins que par l'événement de quelque obstacle inévitable la chose ne soit absolument impossible ; et que s'il, en advenait ainsi, chacun de nous en instruise l'autre à temps, et que pour cela notre amitié rte soit pas diminuée ni changée, jusqu'à ce que, par l'ordre de Dieu, elle soit en temps convenable parfaitement confirme. Art. 7. Que les biens des églises, tant épiscopales qu'abbatiales, en quelqu'un de nos royaumes qu'en soit située la manse, soient possédés sans aucun empêchement par les titulaires des dites églises, et que si l’on commet quelque dommage, en quelque royaume que se trouvent les biens, il en soit fait régulière justice.
Art. 8. Et vu que des hommes vagabonds et ne respectant rien ont coutume de troubler par des violences la paix des royaumes, lorsqu'un de ceux-là viendra à l'un, de nous pour éviter qu'il soit fait droit et justice de ce qu'il a commis, nous voulons que nul de nous ne le reçoive ou retienne, à moins que ce ne soit pour l'amener en justice et à due correction. Et s'il échappe à la justice qu'il mérite, que chacun de nous, dans quelque royaume, qu'il arrive, le poursuive jusqu'à ce qu'il soit amené en justice ou expulsé et exilé du royaume.
Art. 9. Nous voulons que ceux qui ont justement perdu leurs propriétés en notre royaume, soient jugés comme il a été réglé du temps de nos prédécesseurs. Mais que ceux qui disent les avoir perdues
injustement, viennent en notre présence, et, comme il est juste, reçoivent, selon qu'il sera jugé, ce qui leur appartient. [879.] Cela dit, Louis fils de Louis retourna chez lui, et Louis fils de Charles, passant par les Ardennes, célébra à Glare, l’an 879 de l'incarnation, la fête de la Nativité du Seigneur; et, après avoir passé quelque temps dans les Ardennes, il se remit en route, et vint à Ponthion vers la purification de sainte Marie, d'où voulant aller dans le pays d'Autun pour y réprimer la rébellion du marquis Bernard, il passa jusqu'à Troyes. Mais sa maladie augmentant, car on le disait atteint de poison, il ne put aller plus loin, et remettant son fils Louis du même nom que lui sous la tutelle spéciale de Bernard comte d'Auvergne, il envoya avec son fils à Autun l'abbé Hugues, Boson et ledit Bernard, ainsi que Thierri et ses compagnons, afin qu'ils reprissent ce comté pour Thierri, auquel il l'avait donné précédemment. Il se rendit avec grande difficulté à Compiègne, passant par le monastère de Jouarre ; et sentant qu'il ne pouvait échapper à la mort, il envoya à son fils Louis, par Eudes évêque de Beauvais, et par le comte Alboin, la couronne, l'épée elles autres signes de la royauté, mandant à ceux qui étaient avec lui, qu'ils le fissent sacrer et couronner roi. Il mourut ensuite le jour du vendredi saint, 10 avril, le soir déjà venu. Le lendemain, à savoir la veille de la sainte Pâque, il fut enseveli dans l'église de Sainte-Marie.
Eudes et Alboin ayant appris qu'il était décédé, donnèrent à Thierri le camérier ce qu'ils avaient apporté, et retournèrent en grande hâte. Ceux qui étaient avec
le fils du roi, apprenant la mort du père de cet enfant, mandèrent ceux des grands qui se trouvaient en ces quartiers, pour que, venant à leur rencontre, ils s'assemblassent à Meaux, à cette fin d'y traiter de ce qu'ils avaient à faire par la suite. Cependant, par l'entremise de l'abbé Hugues, il fut convenu entre Boson et Thierri, que Boson aurait le comté d'Autun, et que Thierri recevrait en échange les abbayes qu'avait Boson en ce pays. L'abbé Josselin n'oubliait pas les injures et les perfidies qu'il avait eu à souffrir de ses envieux: comptant sur la familiarité qu'il avait contractée avec Louis roi de Germanie et sa femme, et avec les grands de ce pays, lorsque pris à la guerre près d'Andernach, il fut conduit de l'autre côté du Rhin, il commença à songer en lui-même de quelle manière il pourrait rendre le talion à ses ennemis. Il s'associa Conrad, comte de Paris, en le flattant de la fausse espérance du premier rang, et lui racontant par quels moyens il pourrait exécuter son dessein; et avant que ceux qui étaient avec le fils du roi vinssent à l'assemblée convoquée à Meaux, ils se hâtèrent de réunir au lieu où le Tairin se jette dans l'Oise[57] tout ce qu'ils purent d'évêques et d'abbés et d'hommes puissants, sous prétexte, après la mort du roi, de traiter ensemble de la paix et de l'état du royaume; et ils persuadèrent à ceux qui y vinrent d'appeler dans le royaume Louis, roi de Germanie, disant qu'il leur accorderait sans aucun doute les bénéfices qu'ils n'avaient pu jusqu'alors obtenir. Ils envoyèrent donc au roi Louis et à sa femme des messagers, leur mandant qu'ils se hâtassent de venir de
suite, et d'attirer à leur parti tout ce qu'ils pourraient d'évêques, abbés et grands de ce royaume ; puis ils vinrent par Soissons et le long de l'Aisne jusqu'à Verdun, commettant beaucoup de pillages et dévastations. Louis étant venu à Metz, ils lui envoyèrent de nouveaux messagers, le priant qu'il vînt jusqu'à Verdun, afin qu'ils pussent amener plus facilement à lui le peuple de ce royaume. Louis cependant venant à Verdun, son armée se livra tellement à toutes sortes de crimes que les méfaits des païens parurent surpassés par les siens. Hugues, Boson, Thierri et leurs associés, ayant appris ce que machinaient Josselin, Conrad et leurs complices, envoyèrent vers Louis à Verdun Gonthier, évêque d'Orléans, ainsi que les comtes Goiram et Anschaire, pour lui offrir cette portion du royaume de Lothaire le jeune que Charles avait eue de son partage avec son frère Louis, père dudit Louis, afin que, recevant cette portion dudit royaume, il retournât, dans le sien, et laissât Louis en possession du reste de ce qui lui revenait du royaume de son père Charles. Louis et les siens, ayant accepté cette offre, rejetèrent avec déshonneur Josselin, Conrad et leurs complices; et Louis, après avoir reçu la portion de royaume qui lui était offerte, retourna à son palais de Francfort.
Cependant sa femme, apprenant ceci, en eut un grand chagrin, disant que, s'il eût continué d'aller comme jusque-là, il aurait eu tout le royaume. Josselin et Conrad, aussi en grand embarras, se réfugièrent vers la reine, se plaignant de la manière dont ils avaient été déçus. Mais Louis leur ayant envoyé des
messagers pour les réconforter de sa part, et aussi d'autres comme otages, ils s'en retournèrent, pillant et dévastant tous les lieux qu'ils purent atteindre, et rapportèrent pour réponse à leurs associés que Louis viendrait le plus tôt qu'il pourrait avec une grande année, ne le pouvant pour le présent, parce qu'il avait reçu la nouvelle non douteuse que son frère Carloman étant frappé de paralysie et près de mourir, Amorti, son fils, que Carloman avait eu d'une concubine, s'était emparé d'une partie de son royaume, et qu'il fallait donc qu'il se hâtât de se rendre en ce pays, ce qu'il fit, et, ayant apaisé aussi promptement qu'il lui fut possible les troubles élevés en ces quartiers, il retourna vers sa femme. Cependant l'abbé Hugues et les autres grands qui tenaient pour les fils de leur défunt seigneur Louis, à savoir Louis et Carloman, apprenant que Louis allait venir dans le pays avec sa femme, envoyèrent au monastère de Ferrières quelques évêques, Anségise et d'autres, et y firent sacrer et couronner rois les deux enfants.[58]
Sur ces entrefaites, à la persuasion de sa femme lui disait vouloir renoncer à la vie, si, fille, comme elle l'était, de l'empereur d'Italie, et fiancée à l'empereur de Grèce, elle ne faisait pas son mari roi, Boson, forçant quelques-uns par des menaces, alléchant la cupidité des autres par des promesses d'abbayes et de manoirs qu'il leur donna ensuite, engagea les évêques de ces environs à le sacrer et couronner roi. En même temps Hugues, fils de Lothaire le jeune et de Waldrade, ayant rassemblé une multitude de brigands, se prépara à envahir le royaume de son père.
Charles, fils de feu Louis, roi de Germanie, passa en Lombardie, et prit possession de ce royaume. Avant qu'il traversât le mont Joux, Louis et Carloman se rendirent, à Orbe pour conférer avec lui; et, tandis qu'il cheminait vers la Lombardie, et qu'eux retournaient sur leurs pas, il leur fût annoncé que les Normands qui habitent sur la Loire ravageaient par terre les pays qui l'avoisinent, et aussitôt, marchant de ce côté, ils les rencontrèrent le jour de la fête de Saint-André, en tuèrent beaucoup, en noyèrent beaucoup dans la rivière de la Vigenrie, et, par la volonté de Dieu, l'armée des Francs revint victorieuse et saris aucune perte.
[880.] Louis, roi de Germanie, parti d'Aix avec sa femme, prend sa route Vers ces quartiers, et vient jusqu'à Douzi. Là vinrent à sa rencontre Josselin et Conrad déjà abandonnés de plusieurs de leurs complices; Louis et sa femme passèrent à Attigny, de là à Acheri, et arrivèrent à Richemont; et voyant ainsi que sa femme, que, comme Josselin et Conrad ne pourraient tenir ce qu'ils leur avaient promis, ils n'obtiendraient pas ce qu'ils avaient espéré, ils firent amitié avec les fils de Louis, et, après être convenus d'une assemblée à Gondreville pour le prochain mois de juin, retournèrent dans leur pays. Louis rencontra les Normands en son chemin, et, Dieu lui prêtant secours, son armée en tua une grande partie; mais il perdit en Saxe, par les Normands, un grand nombre de ses fidèles.
Cependant les fils du feu roi Louis revinrent en la cité d'Amiens, et partagèrent entre eux le royaume de leur père, selon que le déterminèrent leurs fidèles: c'est à savoir que Louis eut de la France ce qui en restait au royaume de son père, ainsi que la Neustrie et ses Marches; et Carloman eut la Bourgogne, l'Aquitaine et leurs Marches ; et à chacun des rois, comme il fut convenu, se recommandèrent les grands qui possédaient des bénéfices dans l'un ou l'autre royaume: de là revenant à Compiègne, ils y célébrèrent la Pâque du Seigneur ; puis, passant par les cités de Reims et de Châlons, vinrent trouver leurs cousins à l'assemblée convenue pour le milieu de juin à Gondreville ; à laquelle assemblée Louis, retenu par la maladie, ne put se rendre, mais il y envoya pour lui ses délégués. Charles s'y rendit, revenant de Lombardie. Il fut, dans cette assemblée, convenu d'un commun consentement que les rois, fils du feu roi Louis, se rendraient à Attigny avec les troupes de Louis, roi de Germanie, pour attaquer Hugues, fils de Lothaire le jeune; et comme, venant en ce lieu, ils ne trouvèrent pas Hugues, ils attaquèrent en combat Thibaut, son beau-frère, et, lui ayant tué beaucoup de monde, le mirent en fuite; puis, avec une armée tirée de leurs royaumes, et unie à ladite troupe de Louis, roi de Germanie, lesdits rois, après avoir établi bonne garde pour défendre leurs royaumes contre les Normands résidant à Gand, marchèrent, au mois de juillet, en Bourgogne par la ville de Troyes contre Boson, que le roi Charles devait, avec une armée, venir attaquer dans le même pays. Ils chassèrent en leur route les gens de Boson du château de Mâcon, prirent ce château, et donnèrent le comté à Bernard, surnommé Plante-Pelue. Charles, Louis et Carloman marchèrent, ensemble pour assiéger Vienne, d'où Boson s'enfuit dans les montagnes, laissant en cette ville sa femme,
sa fille et une grande partie de son monde. Cependant Charles, qui avait promis d'assiéger Vienne de concert avec ses cousins, aussitôt qu'ils se furent entre eux prêté serment, quitta le siège, marcha en Italie, et, venant à Rome, obtint du pape Jean de le sacrer empereur le jour de la Nativité du Seigneur. [881.] Carloman demeura avec les siens à combattre la révolte de Boson, Louis son frère était retourné en son pays pour s'opposer aux Normands qui, ravageant tout sur leur route, occupaient le monastère de Corbie, la cité d'Amiens et d'autres saints lieux. Après en avoir tué une grande partie et mis les autres en fuite, Louis avec son armée tourna lui-même le dos et prit la fuite sans être poursuivi de personne, montrant ainsi, par le jugement de Dieu, que ce qui s'était fait contre les Normands l'avait été par la vertu non pas humaine mais divine; car, les Normands, revenant de nouveau en une partie dudit pays, ledit Louis alla à leur rencontre avec ce qu'il put avoir de monde, et quelques-uns de ses conseillers l'engagèrent à bâtir, en un lieu nommé Stroms, un château fait de bois; mais il servit plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit roi Louis ne put trouver personne à qui remettre la garde de ce château. Il s'en retourna donc à Compiègne, et y célébra, en l’année 882, la Nativité du Seigneur et les fêtes de Pâques.
[882.] Là il lui fut annoncé que son cousin Louis, fils de Louis, roi de Germanie, dont la vie était inutile à lui-même, à l'Église et à son royaume, venait de succomber à la mort.[59] Les grands de cette partie
de son royaume qui avait été donnée audit Louis pour payer son départ, voulurent se recommander à lui, afin qu'il consentît à leur laisser ce que son père et son aïeul avaient reconnu pour être à eux mais, par le conseil de ses grands, il ne les reçut pas à recommandation, à cause du serment qui avait été fait entre lui et Charles. Mais il leva une troupe de guerre à la tête de laquelle il mit le comte Thierri, pour les aider contre les Normands; et, passant lui-même la Seine pour aller recevoir les princes Bretons et combattre les Normands, il parvint jusqu'à Paris, où il fut pris de maladie. On le transporta en litière au monastère de Saint-Denis, où il mourut au mois d'août[60] et fut enseveli.
Les grands du royaume dépêchèrent vers Carloman, lui envoyant cette nouvelle, et lui mandèrent que, laissant du monde pour assiéger Vienne et résister à la révolte de Boson, il se hâtât de venir vers eux le plus promptement qu'il lui serait possible, parce qu'ils étaient prêts en armes pour aller à la rencontre des Normands, qui avaient déjà brûlé les cités de Cologne et de Trèves, ainsi que les monastères contigus à ces villes, le monastère de Saint-Lambert dans le pays de Liège, et celui de Prüm, et de là étaient venus s'emparer du palais d'Aix, de tous les monastères des diocèses de Langres; Arras, Cambrai, d'une partie du diocèse de Reims, et l'avaient en partie brûlé ainsi que le château de Mouzon, avaient tué Wala, évêque de Metz, qui s'était armé et les avait combattus au mépris des saintes autorités et des fonctions épiscopales, et avaient mis en fuite
ceux qui l'accompagnaient. Les grands étaient également prêts à recevoir Carloman et à se recommander à lui, ce qu'ils firent. Dans le mois de septembre, tandis qu'il se préparait contre les Normands, on lui vint annoncer la nouvelle certaine que Vienne ayant été prise, Richard, frère de Boson, lui avait amené en son comté d'Autun la femme et là fille dudit Boson. Cependant Hastings et ses compagnons les Normands, sortis de la Loire, étaient venus attaquer les côtes. Charles, dit empereur,[61] marcha contre les Normands avec une grande armée, et vint jusqu'aux lieux où ils s'étaient fortifiés. Là il se concilia leurs cœurs, et, par l'intervention de quelques hommes, obtint à l'amiable de Godefroi et des siens qu'il reçût le baptême, et lui donna la Frise et les autres bénéfices qu'avait possédés Roric. Il donna aussi à Sigefroi et Wurmon, et à leurs compagnons, plusieurs milliers de pièces d'or et d'argent qu'il avait enlevées au trésor de Saint-Étienne, de Metz, et autres saints lieux, et leur permit de demeurer où ils étaient, ainsi qu'ils avaient fait précédemment pour la dévastation de son royaume et de ceux de ses cousins. Il envoya aussi Hugues, fils de Lothaire le jeune, pour saisir les revenus ecclésiastiques de l'évêché de Metz, contre les saints canons qui ordonnent de les conserver au futur évêque. A la demande d'Engelberge, femme du roi d'Italie, que l'empereur avait emmenée en Allemagne, il la renvoya à Rome au pape Jean, par Leudoard, évêque de Verceil, et quitta les Normands pour aller vers Worms tenir son assemblée aux calendes de novembre ; à laquelle assemblée vint
l'abbé Hugues, accompagné de gens qu'il avait pris avec lui; et il alla vers Charles, lui demandant qu'il restituât à Carloman, ainsi qu'il l'avait promis, cette portion du royaume que Louis son frère avait reçue pour prix de sa retraite du royaume. Il n'obtint rien de satisfaisant, mais sort absence apporta grand dommage au royaume, parce que Carloman n'avait pas avec lui de quoi résister aux Normands, plusieurs des grands du royaume lui ayant retiré leurs secours, en sorte que les Normands vinrent jusqu'aux environs du château de Laon, brûlèrent même, et pillèrent ce qui était dans l'enceinte du château et ils formèrent le projet de venir à Reims, puis, repassant par Soissons et Noyon, de revenir attaquer le susdit château, et de soumettre le royaume à leur domination. Ce qu'apprenant avec certitude, l'évêque Hincmar, comme les hommes qui dépendent de l'évêché de Reims étaient alors avec Carloman, s'échappa, non sans risques la nuit, avec le corps de saint Rémi et les ornements de l'église de Reims et, transporté dans une chaise à porteurs, selon que l'exigeaient ses infirmités corporelles, parvint à grand-peine de l'autre côté de la Marne, à une ville nommée Épernay. Les chanoines, moines et nonnes se dispersèrent de côté et d'autre. Une troupe de Normands, qui précédait le gros de l'armée, arriva jusqu'aux portes de Reims, pilla tout ce qu'elle trouva hors de la cité, et brûla quelques petits villages, mais la cité même, qui n'avait aucune défense de remparts ni de bras humains, fut défendue par la puissance de Dieu et le mérite des saints, et ils n'y entrèrent pas. Carloman, apprenant l'inondation des Normands, vint contre eux avec ce qu'il put rassembler des siens, en tua une grande partie tandis qu'ils étaient à piller; plusieurs furent noyés dans l'Aisne. Il reprit aussi le butin de ceux qui étaient allés à Reims, comme ils voulaient retourner vers leurs camarades; mais la partie la plus considérable et la plus vaillante des Normands se renferma dans un certain village du nom d'Avaux, où ceux qui étaient avec Carloman n'auraient pu aller sans grand péril; en sorte que vers le soir ils se retirèrent peu à peu, et se logèrent dans les villages voisins. Les Normands, aussitôt que la lune se fut levée, sortirent du village où ils étaient, et s'en retournèrent par où ils étaient venus.
Ici finissent les Annales de Saint-Bertin; ce qui suit est tiré des Annales de
Metz. (Voir la Notice.)
[883.] Le roi Louis, fils de Louis le Bègue, meurt à Saint-Denis, et y est enterré honorablement.[62] Tous les peuples de la Gaule le pleurèrent avec de grands gémissements, car il avait été d'excellente vertu, et avait puissamment et vaillamment défendu son royaume contre les incursions des païens. Entre ses autres faits courageux, est particulièrement célébré le vigoureux combat qu'il livra aux Normands dans un lieu nommé Sodaltcourt, dans lequel combat, dit-on, il fit tomber sous le glaive plus de huit mille des ennemis. Son frère Carloman régna à sa place sur son royaume. En
ce temps, Bertulphe, évêque de Trèves, passa au Seigneur le 13 février. Le 8 avril lui succéda au pontificat, par l'élection des clercs et de tout le peuple, le très révérend évêque Ratbod. En ces mêmes jours Robert fut, en l'église de Metz, le 22 avril, sacré évêque par ledit évêque Ratbod.
Environ ce temps, Hugues, fils de Lothaire, en espoir de recouvrer le royaume.de son père, commença, par le moyen de quelques factieux, des discords et démêlés, Tous ceux qui abhorraient la paix et la justice affluèrent vers lui ; en sorte qu'en peu de jours il eut sous ses ordres une innombrable multitude de brigands, entre lesquels vinrent, vers lui et lui donnèrent les mains, séduits d'une vaine espérance, plusieurs des grands du royaume, à savoir les comtes Etienne, Robert, Wicbert, Thibaut, et avec eux Albert, père d'Etienne. Par eux furent exercées en ce royaume tant de rapines et de violences qu'entre eux et les Normands il n'y eut point différence de méchanceté, si ce n'est qu'ils s'abstinrent de meurtres et d'incendies. Ainsi le Dieu tout-puissant s'élevait en sa colère contre le royaume de Lothaire, et faisant périr jusqu'aux germes, détruisait tellement dans leur racine les forces de ce royaume, qu'ainsi s'accomplissait la prophétie et malédiction prononcées contre lui par le très saint pape Nicolas.
En ce temps aussi le comte Wicbert tua Hugues qui l'avait soutenu en son jeune âge. A peu de jours de là Bernard, épris des beautés de la femme d'un noble homme qui lui gardait grande fidélité, le fit tuer en trahison et sans considération, et s'unit en mariage à la femme. Elle s'appelait Friedrade. Avant de s'unir
à Bernard, elle avait eu pour mari Engelram, homme puissant, de qui elle eut une fille qui prit ensuite en mariage le comte Ricuin, et à laquelle ce comte fit couper la tête pour outrage qu'elle lui avait fait. [884.] Les Normands entrent dans la rivière de Somme, et s'y établissent. Carloman, ne pouvant souffrir leurs incursions très multipliées, leur promet de l'argent pour qu'ils sortent du royaume. Aussitôt l'âme de ces peuples avares s'enflamme du désir de la pécune; et exigeant douze mille livres d'argent pur et éprouvé, ils promettent la paix durant douze années. Après avoir reçu cette somme si énorme, ils détachent du rivage les cordes de leurs navires, y montent et retournent vers les bords de la mer. Sur ces entrefaites, Carloman part pour les chasses où, grièvement blessé par un sanglier, il perd en peu de temps et vie et royaume[63] ; quelques ont dit qu'il avait été blessé par un de ses suivants qui portait son arme sans attention, et que, comme il avait commis le fait non volontairement, mais contre son gré, le roi l'avait caché pour ne pas conduire un innocent à la mort.
Les Normands, lorsqu'ils ont connaissance de la mort du roi, reviennent incontinent en son royaume. L'abbé Hugues et les autres grands leur adressent des envoyés pour se plaindre hautement de la violation des promesses et de la foi données. A cela ils répondent qu'ils ont fait pacte avec le roi Carloman, et non avec quelque autre, et que celui, quel qu'il soit, qui succédera à son royaume, s'il veut posséder l'empire en paix et repos, leur donne la même somme et quantité d'argent. Épouvantés de telles injonctions, les
grands du royaume envoient des messagers à l'empereur Charles, et d'eux-mêmes l'invitent à prendre le royaume; et allant à lui le vont trouver à Gondreville où, les mains données et serments prêtés selon l'usage, ils se soumettent à sa domination. Cette même année, les Normands qui étaient venus de Danemark à Chinheim avec l'assentiment de Godefroi, remontent le Rhin en des navires, et ayant occupé la ville de Duisbourg, construisent en ce lieu des fortifications à la manière accoutumée et y résident tout l'hiver. Le duc Henri plaça près d'eux son camp, et les empêcha de faire aucun butin. Prenant la fuite à l'approche de l'hiver, ils brûlent leurs retranchements et retournent aux pays maritimes.
En ces jours-là aussi les Normands quittent la Somme et retournent au royaume de Lothaire, posent leur camp sur ses confins en un lieu nommé Louvain, et de là désolent, par de continuelles incursions, l'un et l'autre royaume. L'empereur, pour réprimer leur méchanceté, envoya une fois ou deux ses armées, mais il ne se fit, contre la si grande rapacité de ces furieux, aucune action qui soit digne de mémoire.
[885.] Hugues, faisant dessein de se révolter contre l'empereur, adressa secrètement, dans la Frise, des envoyés à Godefroi, auquel il était allié de parenté, ayant pris sa sœur en mariage, il l'exhortait à lui envoyer dans son pays et rassembler de partout une nombreuse armée d'auxiliaires pour lui porter secours avec toutes ses forces, afin qu'il put revendiquer par les armes le royaume paternel et si, par son habileté et la vertu de son secours, il obtenait un succès prospère, il lui promettait en récompense la moitié
du royaume. Godefroi, comme empoisonne par la séduction de ses promesses, chercha la matière d'une occasion qui lui pût servir de prétexte pour se soustraire à la fidélité de l'empereur, il envoya donc incontinent vers l'empereur Gérulphe et Gardulphe, comtes des Frisons, lui mandant que, s'il voulait le voir persévérer en la fidélité qu'il lui avait promise, et défendre les frontières du royaume contre des incursions de sa propre nation, il fallait qu'il lui donnât Coblence, Andernach, Sentzich et plusieurs autres domaines dépendants du fisc de l'Empire, qu'il voulait avoir à cause de l'abondance des vins dont regorgeaient ces terres, tandis que celles dont la munificence des princes lui avait accordé la possession n'étaient point fertiles en vin. il faisait cela en intention secrète que, si sa demande lui était octroyée, il introduisît les siens aux entrailles du royaume, et spéculât ensuite sur les divers événements ; que si elle lui était déniée, il pût, comme offensé, se jeter avec apparence de justice sur ce qui lui était refusé, et en prendre occasion de rébellion: lesquelles rusées machinations et conspirations de faction ayant été pressenties de l'empereur, il médita avec Henri, homme très habile par la sagesse de ses conseils, quels moyens il pourrait prendre pour exterminer l'ennemi qu'il avait introduit aux confins de son royaume; et sachant des lieux rendus inaccessibles à une armée par d'innombrables cours d'eaux et des marais impénétrables, il détermina de travailler à ses desseins par artifice plutôt que par force. Il rendit donc réponse aux envoyés, et leur donna congé de retourner vers Godefroi et lui dire que, par ses messagers, il rendrait, sur l'objet de leur mission, telle réponse qu'elle conviendrait à Godefroi et à lui, pourvu seulement qu'il persévérât dans la fidélité qu'il lui avait promise. Après cela il envoya Henri au même Godefroi; et, pour cacher la fraude qu'il méditait, envoya avec Henri Willibert, le vénérable évêque de Cologne. Henri ordonna à ses satellites d'entrer, non en troupe, mais séparément, et de se réunir au lieu et jour qu'il leur marqua. Il vint lui-même à Cologne avec peu de mondé; et ayant pris avec lui ledit évêque, s'avança incontinent en Batavie. Godefroi ayant appris leur arrivée, alla au devant d'eux au lieu nommé Herispich, là où le Rhin et le Wahal se réunissent en un même lit, et, plus loin, se séparant l'un de l'autre, ceignent la Batavie de leurs abîmes. L'évêque et le comte étant entrés en cette île, écoutent beaucoup de choses de Godefroi, en répondent beaucoup de la part de l'empereur, et, le soleil tournant vers l'occident, ils terminent la conférence, sortent de l'île et retournent à leur logis pour revenir le lendemain. Henri exhorte l'évêque a appeler le jour suivant, hors de l'île, Gisla, femme de Godefroi, afin de l'engager à travailler à la paix de tous ses soins, et que, durant ce même temps, Henri traitât avec Godefroi l'affaire du comte Everard, dont Godefroi avait violemment enlevé les propriétés; puis il persuade à Éverard de s'élever au milieu de l'assemblée se récriant à haute voix sur l'injustice qu'il a soufferte. Alors cet homme, de nation barbare et féroce, répondant par des paroles dures et outrageantes, Everard tire incontinent son épée et le frappe d'un grand coup sur la tête avant qu'il ait pu se lever de terre. Que dirai-je de plus ? Frappé d'abord par Everard, puis percé de coups par les satellites de Henri, Godefroi meurt, et tous les Normands trouvés en Batavie sont massacrés. Peu de jours après, du conseil de ce même Henri, Hugues, attiré par des promesses à Gondreville, est pris en trahison; et, par l'ordre de l'empereur, ce même Henri lui arrache les yeux, et tous ses partisans sont dépouillés de leurs dignités. Après cela, il est envoyé en Allemagne dans le monastère de Saint-Gall; de là ensuite rappelé dans sa patrie, et récemment, du temps du roi Zwentibold, tondu de ma main dans le monastère de Prüm, car j'étais en ce temps, quoique indigne, gardien en ce lieu du troupeau du Seigneur.[64]
[886.] Les Normands, quittant Louvain, entrent dans la Seine, dressent leur camp près de Paris, et enferment la cité d'un siège. En la saison du printemps, l'empereur envoya contre eux le duc Henri, mais il n'eut pas de succès; car les ennemis étaient, dit-on, trente mille et plus, presque tous robustes guerriers. En la saison ayant que les moissons fussent rentrées dans les granges, le même Henri vint jusqu'à Paris avec une armée des deux royaumes; et, s'approchant, avec un petit nombre de gens, des légions qui environnaient la ville, fit le tour des fortifications, examina la situation des lieux, et s'enquit du lieu par où on pourrait, avec le moins de danger, livrer combat à l'ennemi. Mais les Normands, apprenant l'approche de l'armée, creusent à l'entour de leur camp des fossés de la largeur d'un pied et de trois en profondeur, et les couvrent de paille et de broussailles, réservant seulement, sans
y toucher, les sentiers nécessaires pour aller et venir. Ensuite leurs éclaireurs,[65] qui s'étaient cachés dans les chemins creux de la route, voyant Henri s'approcher, sortent des endroits où ils se tenaient embusqués, l'attaquent à coups de traits et l'insultent de la voix. La grandeur de son aine ne pouvant supporter un tel outrage, il court sur eux, et aussitôt le cheval qu'il montait trébuche dans la fosse cachée et tombe à terre avec lui. Alors les ennemis volant vers lui avec la plus grande rapidité avant qu'il soit relevé de terre, le percent de coups sur la place, et, à la vue de toute l'armée, le tuent sans retard, emportent ses armes et enlèvent une partie de ses dépouilles. Cependant sa troupe, se précipitant avec impétuosité, leur arrache à grand-peine son cadavre inanimé, et transporté par les siens à Soissons, il y est enseveli dans la basilique de Saint-Médard. L'armée, ayant perdu son chef, retourne chez elle. En ce même temps meurt à Orléans l'abbé Hugues, homme d'une grande puissance et d'une grande prudence, et il est enterré à Saint-Germain d'Auxerre. Le duché qu'il tenait et gouvernait avec force et sagesse est donné par l'empereur à Eudes, fils de Robert, en ce temps comte de Paris, et qui, avec Josselin, évêque de cette même ville, la défendait de toutes ses forces contre les Normands qui continuaient de l'assiéger assidûment. En ces mêmes jours, au milieu des embarras du siège, ledit évêque Josselin passa de ce monde en l'autre: en son lieu l'empereur substitua l’évêque Ascheric. Après cela l'empereur, passant chez
tous les peuples de la Gaule, vint à Paris avec une immense armée, et établit son camp près des ennemis, mais il ne fit en ce lieu rien qui fût digne de la majesté impériale. Enfin, après avoir laissé les Normands piller les terres et pays au delà de la Seine, parce que les habitants de ces lieux ne se voulaient pas soumettre à lui, il se retira et prit sa route par l'Allemagne. [887.] Et d'abord il chassa honteusement d'auprès de lui un certain Luitward, évêque de Verceil, homme qui lui était très cher et son unique conseiller dans l'administration des affaires. Ledit évêque était accusé d'adultère, parce qu'il était secrètement en la compagnie de la Reine avec plus de familiarité qu'il ne convenait. Peu de jours après sa femme Richarde fut par lui, pour ce même fait, accusée en l'assemblée publique; et, chose étonnante à dire, il protesta ne l'avoir jamais connue charnellement, quoiqu'elle lui fût depuis plus de dix ans unie par les liens d'un légitime mariage. Elle, de son côté, se déclara impollue de toute approche charnelle non seulement avec lui, mais avec tout autre homme, et se glorifia d'une virginité sans atteinte. Elle attesta vouloir sans aucune crainte, s'il plaisait à son mari, en appeler au jugement de Dieu tout puissant, en prouvant son innocence par l'épreuve du combat singulier ou celle des fers brûlants, car c'était une femme religieuse. Le divorce ayant été prononcé, elle se consacra au service de Dieu dans la retraite du monastère qu'elle avait construit sur ses terres.
Ces choses accomplies, l'empereur commença à devenir malade de corps et d'esprit; et, au mois de
novembre, vers la fête de la mort de saint Martin, il vint à Tribur où il convoqua une assemblée générale. Cependant les grands du royaume, s'apercevant que non seulement les forces du corps, mais les facultés de l'esprit l'abandonnent, appellent d'eux-mêmes au royaume Arnoul, fils de Carloman et, par une soudaine conspiration, se détachant de l'empereur, passent tous à l’envi audit Arnoul, en sorte qu'en trois jours à peine resta-t-il à l'empereur un seul homme pour exercer du moins envers lui les offices de l'humanité. Il lui était seulement donné à manger et à boire aux irais de l'évêque Liutbert. C'était une chose digne d'être donnée en spectacle, et où, par la vanité des fortunes, on doit regarder la juste valeur des destinées humaines, car, de même que précédemment, lorsqu'il avait la fortune seconde, les richesses affluaient autour de lui au-delà de ce qu'il en pouvait employer, et sans qu'il lui en coûtât ni les sueurs du travail, ni l'épreuve des combats, il avait tiré à lui la souveraineté de tout cet Empire si vaste, en sorte que depuis Charles-le-Grand, il n'était pas un roi qu'en majesté, puissance et richesse, on pût mettre au dessus des rois des Francs ; de même, cette fortune devenue contraire, renversant, comme pour déployer la fragilité des choses humaines, tout ce qu'elle avait accumulé, lui enleva honteusement, en un seul instant, ce dont jadis, souriant à ses prospérités, elle l'avait glorieusement enrichi. Réduit à la mendicité, et set affaires désespérées, songeant non plus à la dignité impériale, mais aux moyens d'avoir sa subsistance quotidienne, il envoya vers Arnoul lui demander en suppliant une pension alimentaire pour se soutenir en la vie présente. Il lui adressa aussi, avec des présents, son fils Bernard qu'il avait eu d'une concubine, le recommandant à sa foi. Chose déplorable à voir qu'un si opulent empereur, dépouillé non seulement des grandeurs, mais manquant des nécessités de la vie ! Arnoul lui accorda en Allemagne quelques terres du fisc pour qu'il en tirât des aliments; puis, ayant heureusement rétabli la paix en France, il retourna en Bavière. [888.] L'empereur Charles, troisième de son nom et de sa dignité, mourut la veille des ides de janvier,[66] et fut enseveli au monastère de Reichenau. Ce fut un prince très religieux, craignant Dieu et gardant de tout son cœur ses commandements, très dévotement obéissant aux décrets ecclésiastiques, libéral en aumônes, et incessamment appliqué à l'oraison et au chant des psaumes, adonné d'une ardeur ineffable aux louanges de Dieu, s'en remettant de toutes ses espérances et de tous ses conseils aux dispensations de la Providence. D'où i] arriva que par d'heureux succès toutes choses concoururent à son avantage, tellement que le royaume des Francs acquis par ses prédécesseurs à grand travail, et non sans effusion de sang, tomba en peu de temps et facilement tout entier sous sa domination, sans combat et sans aucune opposition. Que si cependant, vers la fin de sa vie, il fut dépouillé de ses dignités et privé de tous ses biens, ce fut, nous le croyons, une épreuve favorable non seulement à sa purification, mais, ce qui est bien plus, à son salut, puisque, dit-on, il la supporta très patiemment, se répandant en actions de grâces dans l'adversité comme dans la prospérité; en sorte qu'il a reçu ou sans aucun
doute recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment. Après sa mort fut dissoute, à faute d'héritier légitime, l'union des royaumes qui avaient obéi à sa domination, et chacun d'eux ne pouvant attendre un maître naturel, voulut se donner à soi-même un roi tiré de son sein; ce qui éleva de grandes agitations de guerre: non qu'il manquât parmi les Francs de princes capables par leur noblesse, courage et sagesse, de gouverner l'Empire, mais parce qu'entre eux l'égalité de naissance, de dignité et de puissance entretenait la discorde, aucun n'étant assez excellent entre les autres pour qu'ils daignassent se soumettre à sa domination. Car la France avait donné le jour à beaucoup de princes dignes de manier le gouvernail de l'Empire, n'était que la fortune, pour, leur perte mutuelle, les armait tous les uns contre les autres d'une égale émulation de vertu. Ainsi quelques peuples d'Italie élurent pour leur roi Bérenger, fils d'Everard, lequel tenait déjà le duché du Frioul; quelques autres élevèrent à la dignité royale le duc de Spolète Widon, fils de Lambert. De cette querelle résultèrent ensuite tant de carnages de part et d'autre, tant de sang humain fut répandu que, selon la parole du Seigneur, le royaume, divisé contre lui-même, arriva presqu'aux dernières misères de la désolation. A la fin Widon, demeuré vainqueur, expulsa Bérenger du royaume. Ainsi chassé, il alla vers le roi Arnoul, et implora sa protection contre ses ennemis. Ce que fit Arnoul et comment il pénétra deux fois en Italie avec son armée, sera rapporté en son livre.
Sur ces entrefaites les peuples de la Gaule réunis d'un conseil et d'une volonté commune élurent pour
leur roi, avec le consentement d'Arnoul, le duc Eudes, fils de Robert, dont nous avons fait mention un peu plus haut: homme vaillant et habile, qui passait devant tous les autres pour la beauté de sa figure, la hauteur de sa taille, la grandeur de sa force et de sa sagesse. Il gouverna vigoureusement la république, et combattit, sans se lasser, les continuelles déprédations des Normands. En ce temps Rodolphe, fils de Conrad, neveu de l'abbé Hugues dont nous avons parlé ci-dessus, occupa la province située entre le Jura et les Apennins, et, ayant attiré à lui quelques grands et plusieurs prêtres, prit la couronne au monastère Saint-Maurice, et ordonna qu'on l'appelât roi. Après cela il fit parcourir à ses envoyés tout le royaume de Lothaire, et par persuasion et promesses disposa en sa faveur les esprits des évêques et des seigneurs. Arnoul l'apprenant tomba incontinent sur lui avec une armée, mais lui s'échappa par la fuite, et suivant d'étroits sentiers, chercha en des roches très sûres un poste de salut. Durant tous les jours de leur vie, Arnoul et Zwentibold son fils poursuivirent ce même Rodolphe, sans lui pouvoir jamais causer aucun mal, parce que, comme on l'a dit, un pays inaccessible, n'offrant en maints endroits de passages qu'aux seuls hiboux, empêchait que les rangs serrés de ceux qui le poursuivaient pussent pénétrer jusqu'à lui.
Cette même année, les Normands qui assiégeaient la ville de Paris firent une chose miraculeuse et inouïe,
non pas seulement en notre âge, mais dans les âges précédents; car pressentant que la cité serait imprenable, ils commencèrent aussitôt à travailler de toutes leurs
forces et industrie, afin de pouvoir, laissant la ville derrière eux, faire remonter la Seine a leur flotte avec toutes leurs troupes, et, entrant ainsi dans la rivière de l’Yonne, arriver sans obstacle aux frontières de la Bourgogne. Cependant les citoyens s'opposant par tous les moyens possibles à ce qu'ils remontassent le fleuve, ils tirèrent leurs bâtiments à sec pendant un espace de plus de deux milles, et, tout péril passé de cette manière, les remirent à flot sur la Seine. Et peu après quittant la Seine, ainsi qu'ils l'avaient résolu, ils naviguèrent sur l’Yonne avec la plus grande célérité. Ils approchèrent de Sens, et là établissant leur camp, assiégèrent de tous côtés la ville durant six mois consécutifs, dévastant presque entièrement la Bourgogne par le pillage, le meurtre et l'incendie. Mais les citoyens se défendant vigoureusement, et Dieu les protégeant, ils ne purent jamais prendre ladite cité, quoiqu'ils l'attaquassent à beaucoup de reprises avec les plus grands efforts et toute l'industrie de leurs ruses et de leurs machines. [889.] La nation des Hongrois, peuple très féroce et plus cruel que toute espèce de bêtes sauvages, inconnue dans l'es siècles passés, où elle n'avait pas même de nom, sortit des royaumes Scythiens et des marais immenses produits par l'épanchement du Tanaïs. Mais avant de poursuivre le récit des actes cruels de ce peuple, il ne sera pas superflu de rapporter, d'après les historiens, quelque chose de la situation de la Scythie, et des marais des Scythes. La Scythie se prolonge,[67] disent-ils, vers l'orient, bornée d'un côté par le Pont, de l'autre par les monts Riphées,
au dos par l'Asie et le fleuve Ithase. Elle s'étend cependant beaucoup en longueur et largeur; les hommes qui l'habitent n'ont entre eux aucun partage de terres, car ils labourent très peu les champs. Os n'ont aucune sorte de maison, toit ou résidence, mais toujours paissant leurs bœufs et leurs brebis, sont accoutumés d'errer parmi les déserts incultes. Ils conduisent avec eux leurs femmes et leurs enfants dans des chariots, lesquels, couverts par en haut contre la pluie et les hivers, leur tiennent lieu de maisons. Il n'est parmi eux aucun crime plus odieux que le larcin, car sans aucun toit ni clôture pour renfermer leurs bœufs, brebis et aliments, s'ils se permettaient de voler, qu'auraient-ils de mieux que la vie des bois? Ils n'ont pas comme les autres hommes cupidité d'or et d'argent. Ils s'adonnent aux exercices de la chasse et de la pêche, vivent de lait et de miel, ignorent l'usage de la laine et des étoiles, et quoique exposés à de perpétuelles froidures, se couvrent seulement de peaux de bêtes sauvages et de fourrures. Ils conquirent trois fois l'empire de l'Asie, mais quant à eux, demeurèrent toujours hors d'atteinte et invincibles à la conquête étrangère, et ne s'illustrèrent pas moins par le courage des femmes que par celui des hommes; car, comme ils ont fondé les royaumes des Parthes et des Bactriens, et leurs femmes celui des Amazones, à considérer généralement les actions des hommes et celles des femmes, il est incertain lequel des deux sexes a parmi eux acquis plus de gloire. Ils chassèrent de Scythie, Darius roi des Perses, le forçant à une fuite honteuse, massacrèrent Cyrus avec toute son armée; ils détruisirent également Zopire, général d'Alexandre le Grand avec toutes ses troupes; ils ouïrent les armes des Romains, mais ne les sentirent pas. Ils sont dressés aux travaux et aux combats; la force de leur corps est immense; et ils abondent tellement en multitude, que le sol natal ne suffit pas à les nourrir; car les contrées septentrionales sont d'autant plus salutaires au corps de l'homme et favorables à la propagation de l'espèce, que plus éloignées de la chaleur du soleil, elles sont plus glacées par le froid de la neige; tandis qu'au contraire, toute région méridionale, plus voisine des ardeurs du soleil, abonde toujours en maladies, et n'est point propre à conserver la vie des mortels. D'où il est arrivé qu'il sort de dessous le pôle arctique de telles multitudes de peuples que toute cette région, depuis le fleuve de Tanaïs jusqu'à l'occident, bien qu'elle renferme divers lieux désignés chacun par son nom propre, a été non sans sujet souvent appelée du nom général de Germanie, et de cette populeuse Germanie, les peuples du midi tirent souvent à prix d'argent d'innombrables multitudes de captifs; et au&si comme elle produit tant d'hommes qu'elle suffit à peine à les nourrir, il en est fréquemment sorti des peuples qui ont désolé les portions de l'Asie; celles de l'Europe situées en leur voisinage, et surtout la misérable Italie, ont éprouvé la cruauté de presque toutes ces nations. La nation dont je parle, sortie du susdit pays, avait été chassée du lieu de sa résidence par un peuple voisin nommé les Peucins, parce qu'ils la surpassaient en force et en nombre, et que les champs,
comme nous l'avons dit, ne suffisaient, pas à la multitude surabondante dus habitons. Ceux-ci, chassés par la violence, partent, disant adieu à leur patrie pour chercher des terres qu'ils puissent cultiver, et d'abord errant dans les déserts des Pannoniens et des Avares, ils y cherchent ça et là, par la chasse et la pêche, leur nourriture quotidienne. Ensuite ils tourmentent d'incursions multipliées les frontières des Carinthiens, des Moraves et des Bulgares, en tuent quelques-uns par l'épée, des milliers à coups de flèches, qu'ils lancent de leurs arcs de corne avec tant d'art qu'il est très difficile de s'en garantir. Ils ne savent pas se battre de près, en troupes, ni prendre les villes par siège, ils combattent en se précipitant en avant à course de cheval, puis ils prennent la fuite ; souvent ils feignent de fuir, et ne peuvent combattre longtemps. Au reste leur choc serait impossible à soutenir si leur vigueur et leur persévérance égalaient leur impétuosité, très souvent, dans la chaleur même du combat, ils abandonnent le champ de bataille, et peu de temps après reviennent à la charge, de sorte que lorsqu'on se croyait sûr de la victoire, on avait encore à soutenir le combat. Cette manière de faire la guerre est d'autant plus dangereuse qu'elle est inusitée chez les autres nations. La seule différence qui existe entre ceux-ci et les Bretons, c'est qu'ils se servent de flèches, et les autres de dards. Ils vivent en manière, non d'hommes mais de bêtes féroces, et l'on rapporte qu'ils mangent la chair crue et boivent le sang; ils coupent par morceaux les cœurs des hommes qu'ils prennent et les dévorent comme un remède; ils ne se laissent point fléchir à la miséricorde, et leurs entrailles ne sont jamais émues de pitié. Ils se coupent les cheveux jusque sur le sommet de la tête; ils marchent, habitent, campent et délibèrent sur leurs chevaux.[68] Ils apprennent à leurs enfants et à leurs esclaves à monter à cheval et à lancer des flèches très adroitement. Le génie de ces peuples est vain, remuant, fourbe et précoce. Les femmes y sont, dit-on, aussi cruelles que les hommes. Soit dehors, soit chez eux, toujours agités du besoin de mouvement, ils sont naturellement taciturnes, et plus prompts à agir qu'à parler. Non seulement les pays ci-dessus désignés, mais encore la plus grande partie du royaume d'Italie, furent ravagés par la cruauté de cette affreuse nation.
La même année, les Normands quittant la ville de Sens, fondirent de nouveau sur Paris avec toutes leurs troupes; les citoyens leur ayant tout-à-fait interdit la descente du fleuve, ils levèrent de nouveau leur camp, et assiégèrent la ville avec toutes leurs forces; mais, par le secours de Dieu, leurs efforts furent inutiles. Peu de jours s'étant écoulés, ils s'embarquèrent de nouveau sur la Seine; et, entrant dans la Marne, ils incendièrent la ville de Troyes et ravagèrent tous les pays d'alentour, jusqu'à Verdun et Toul.
[890.] Le roi Arnoul donna à Zwentibold, roi de l'Esclavonie moravienne, le duché des Bohèmes qui, jusqu'alors gouvernés par un prince de leur sang et de leur nation, avaient inviolablement gardé la fidélité promise au roi des Francs. Arnoul lui fit ce don
parce qu'avant son avènement à la couronne, ils avaient été unis des liens de l'amitié, et que Zwentibold avait tenu sur les fonts de baptême un fils qu'il avait eu d'une courtisane, et l'avait appelé de son nom, Zwentibold. Ce don fut la source de grandes discordes et rébellions: car les Bohèmes renoncèrent à la fidélité qu'ils avaient gardée jusqu'alors, et Zwentibold, voyant que l'addition d'un autre royaume avait considérablement augmenté ses forces, enflé d'un orgueil superbe, se révolta contre Arnoul. Arnoul en étant instruit, entra avec une armée dans le royaume de Moravie, et rasa tout ce qu'il trouva hors des villes. A la fin, comme tous les arbres fruitiers et autres étaient coupés jusqu'à leurs racines, Zwentibold demanda la paix ; et, ayant donné son fils pour otage, il parvint enfin à l'obtenir. Dans le même temps, les Normands quittant la Marne retournèrent vers Paris; et, comme le pont les empêchait absolument de descendre la rivière, ils campèrent pour la troisième fois, et essayèrent de nouveau l'attaque de ladite ville. Mais les habitants, endurcis par des fatigues et des veilles continuelles, et aguerris par des combats perpétuels, leur ayant opposé une vigoureuse résistance, les Normands, désespérant de leur expédition, traînèrent leurs vaisseaux sur le rivage avec de grands travaux, et, regagnant ainsi le lit du fleuve, ils poussèrent leur flotte vers les frontières de la Bretagne. Ils assiégèrent, dans le territoire de Coutance, un certain château dit de Saint-Lô et, lorsqu'ils eurent intercepté tout accès vers la source des eaux, les habitants, consumés par la soif, se rendirent, et pour condition on leur promit seulement la vie: le reste leur devait être enlevé; et, quand ils furent sortis de leurs remparts, cette nation perfide, profanant sa foi et ses promesses, les égorgea tous sans que rien les retînt: l'évêque de l'église de Coutance fut tué avec tout le reste. Il existait dans ce temps entre Alain et. Judicaël, ducs des Bretons, une grave contestation au sujet du partage du royaume. Les païens ayant trouvé les Bretons dans cette division et séparation, non pas tant encore des terres que des esprits, se ruèrent sur eux avec confiance. Les Bretons, combattant chacun séparément pour son compte, et non d'un général effort, et se refusant l'un l'antre le secours, comme si la victoire devait appartenir à chacun, non à tous, éprouvèrent de graves échecs, ils furent égorgés de tous côtés, et toutes leurs possessions enlevées jusqu'à la rivière du Blavet. Alors enfin, s'apercevant combien leur discorde leur avait été funeste, et combien elle avait augmenté les forces de leurs ennemis, ils se rallièrent mutuellement par des envoyés, convinrent du temps et du lieu du rendez-vous, et réunirent, pour faire la guerre, leurs forces communes. Judicaël, qui, plus jeune, était plus désireux d'illustrer son nom, sans attendre Alain, engagea le combat avec ses compagnons, tua beaucoup de milliers d'ennemis, força le reste à se réfugier en un certain canton où, les ayant imprudemment poursuivis plus loin qu'il n'aurait dû, il fut tué par eux, ne sachant pas qu'il est bien de vaincre, mais non pas de pousser trop loin la victoire; car le désespoir est à redouter. Ensuite Alain, ayant rassemblé toute la Bretagne, fit vœu que si, par la grâce divine, il parvenait à-vaincre ses ennemis, il consacrerait à Rome, à Dieu et à saint Pierre la dixième partie de tous ses biens. Tous les Bretons ayant également formé ce vœu, il s'avança au combat; et, en étant venu aux mains, il fit un si grand carnage des ennemis que, de quinze mille qu'ils étaient auparavant, à peine quatre cents regagnèrent-ils la flotte.
[891.] Les Normands, considérablement affaiblis par deux combats consécutifs dans la Bretagne, dirigèrent leur flotte vers le royaume de Lothaire, et, y ayant établi leur camp, se livrèrent au pillage. Le roi Arnoul envoya contre eux une armée, et ordonna de camper sur les bords de la Meuse, et d'empêcher les ennemis de traverser ce fleuve. Mais, avant que l'armée se fut réunie à l'endroit indiqué, auprès de Maëstricht, les Normands, tenant le haut du fleuve, le traversèrent aux environs de Liège ; et, laissant derrière eux l'armée qui venait les attaquer, se répandirent dans les forêts et dans les marais aux environs de la ville d'Aix: ils égorgèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, et s'emparèrent des chariots et des voitures dans lesquels on amenait des vivres à l'armée. Cette nouvelle étant parvenue à l'armée, qui déjà le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste se trouvait presque toute rassemblée, frappa les esprits moins de crainte que de stupeur. Les chefs, ayant convoqué une assemblée, ne délibérèrent pas tant sur le danger que sur l'incertitude, de la situation, ne sachant s'ils devaient, entrant dans le territoire des Ripuaires, se rendre à Cologne, et de là, passant par Prüm, se diriger vers Trèves, ou
bien, par crainte de la multitude de troupes assemblées contre eux, passer la Meuse, et se hâter de marcher contre la flotte. La nuit étant alors survenue les força de dissoudre leur assemblée. Le lendemain, aussitôt que parurent les rayons de la lumière de l'aurore, ils s'armèrent tous, et, déployant leurs étendards, descendirent le fleuve et s'avancèrent au combat; et, lorsqu'ils eurent traversé un torrent appelé Goule, les bataillons s'arrêtèrent ensemble. Ensuite on résolut que, pour ne pas fatiguer inutilement toute l'armée, chacun des grands enverrait douze des siens, qui, rassemblés en un seul corps, iraient à la découverte des ennemis. Tout à coup parurent les éclaireurs des Normands: toute la multitude les ayant suivis en confusion, sans Tordre des chefs, attaqua dans un petit village la troupe des fantassins qui, réunis en un seul corps, repoussèrent aisément les Normands qui arrivaient dispersés, et les forcèrent de reculer en arrière, ensuite, faisant, selon la coutume, résonner leurs carquois, ils poussent un cri au ciel et en viennent aux mains. La cavalerie des Normands accourt avec la plus grande vitesse, et le combat étant devenu plus sanglant, par l'effet de ses péchés l'armée des chrétiens, ô douleur! prend la fuite. En ce combat périrent Sunzon, évêque de Mayence, et le comte Arnoul, et aussi une innombrable multitude de nobles hommes. Les Normands, après la victoire, s'emparèrent du camp rempli de richesses, et, ayant mis à mort ceux qu'ils avaient pris dans le combat, regagnèrent leur flotte, chargés de butin. Cette déconfiture eut lieu le 26 juin.
Tandis que ces choses se passaient ainsi, le roi Arnoul était occupé aux extrémités de la Bavière à réprimer l'insolence des Esclavons. Lorsqu'il apprit la défaite des siens et la victoire des ennemis, d'abord il fut grandement contristé de la perte de ses fidèles, et il se plaignit avec gémissement de ce que les Francs, jusque-là invincibles, avaient tourné le dos aux ennemis. Ensuite, méditant en son cœur valeureux l'indignité de l'affront, il fut enflammé de colère contre les ennemis, et, ayant rassemblé une armée tirée des royaumes orientaux, passa bientôt le Rhin, et établit son camp vers les bords de la Meuse. Quelques jours s'étant écoulés, les Normands, enorgueillis du dernier combat, partirent avec toutes leurs forces pour aller ravager le pays. Le roi s'avança contre eux avec des troupes légères. Les Normands, à l'approche de cette armée, se fortifièrent sur les bords d'une rivière appelée la Dyle, formant, selon leur coutume, des amas de terre et de bois, et insultèrent les troupes d'Arnoul par des éclats de rire et des reproches, leur disant avec insolence et dérision qu'ils se ressouvinssent de Goule, de leur honteuse fuite, de la défaite qu'ils avaient éprouvée, et que bientôt ils en éprouveraient autant. Le roi, enflammé de colère, ordonne à ses troupes de quitter leurs chevaux et de combattre à pied. Les soldats, plus prompts que la parole, sautent de cheval, et, poussant le cri d'encouragement, ils se précipitent sur les remparts des ennemis, et, Dieu leur envoyant d'en haut des forces miraculeuses, ils en font un grand carnage, et jonchent la terre de leurs cadavres, de telle sorte que, d'une innombrable multitude qu'ils étaient auparavant, à
peine en resta-t-il un pour aller annoncer à la flotte la nouvelle de leur défaite. Après cet heureux succès, Arnoul retourna en Bavière. [892.] Dans le mois de février, les Normands, qui étaient restés sur leurs vaisseaux, traversèrent la Meuse, pénétrèrent dans un bourg des Ripuaires, et, ravageant tout avec la cruauté qui leur est naturelle, ils parvinrent jusqu'à Bonn. De là, s'en retournant, ils s'emparèrent d'une certaine métairie appelée Landolfsdorf, où l'armée des Chrétiens vint à leur rencontre, mais n'y accomplit rien dont on puisse faire honneur à son courage. La nuit étant survenue, les Normands s'éloignèrent de ladite métairie, et, redoutant l'attaque des ennemis, n'osèrent pas se confier aux plaines et aux champs ; mais, retirés dans les forêts, et laissant l'armée derrière eux à leur gauche, se dirigèrent avec la plus grande diligence possible vers le monastère de Prüm, et, comme ils s'y; furent précipités avec violence, l'abbé et la congrégation des frères s'échappèrent à grand-peine par la fuite. Les Normands, étant entrés dans le monastère, pillèrent tout ce qui s'y trouvait, égorgèrent quelques-uns des moines et plusieurs des gens de la maison, et emmenèrent les autres captifs. Quittant ce monastère, ils entrèrent dans les Ardennes, où ils attaquèrent un certain château bâti nouvellement sur une montagne élevée, dans lequel s'était réfugiée une innombrable multitude de peuple, s'en emparèrent aussitôt, tuèrent tous ceux qui s'y trouvaient, s'en retournèrent vers leur flotte avec un butin considérable, et, leurs vaisseaux chargés, ils regagnèrent avec toutes leurs troupes les régions d'outre-mer.
Dans l'année ci-dessus indiquée, au mois de juillet, le comte Walther, cousin du roi Eudes, c'est-à-dire, fils de son oncle Adalhelm, leva contre ledit roi, par les conseils de quelques-uns, les armes de la rébellion, et, étant entré dans Laon, s'efforça de tout son pouvoir de contrarier l'autorité royale; ce qu'ayant appris Eudes, il forma le siège de cette ville qui se rendit aussitôt. Ensuite, par le jugement de tous les grands alors présents, il fit trancher la tête audit Walther pour avoir, par une conspiration publique, tiré l'épée contre son roi et seigneur. De là il partit pour aller en Aquitaine réprimer l'insolence de Ramnulphe, de son frère Gozbert, d'Ébulon, abbé de Saint-Denis, et de quelques autres qui refusaient de se soumettre à sa domination.
La même année, le 28 août, le comte Mégingaud, neveu dudit roi Eudes, fut tué en trahison par un piège que lui tendirent Albéric et ses compagnons dans le monastère de Saint-Sixte, dit Rotila. Dans le même temps, Arnoul, vénérable évêque de l'église de Wurtzbourg, ayant, par les conseils et à la persuasion de Popon, duc de Thuringe, marché contre les Esclavons, fut tué dans ce combat. Rodolphe, frère du comte Conrad, obtint son siège, et lui succéda dans l’épiscopat. Arnoul investit son fils Zwentibold d'une partie des bénéfices du comte Mégingaud. Popon, duc de Thuringe, fut dépouillé de ses dignités, et son duché fut donné à Conrad qui, après l'avoir possédé pendant un petit espace de temps, le lui rendit de son propre mouvement. Il passa ensuite entre les mains du comte Burchard qui jusqu'à présent l'a gouverné avec habileté. Tandis que le roi Eudes demeurait en Aquitaine, la plus grande partie des seigneurs Francs l'abandonnèrent, et, par les menées de l'archevêque Foulques et des comtes Héribert et Pépin, Charles, fils de Louis, et, comme nous l'avons dit plus haut, de la reine Adélaïde, fut élevé au trône dans la ville de Reims.
[893.] Arnoul, quittant la Bavière, vint à Francfort, et, passant le Rhin, parcourut la plus grande partie des villes du royaume de Lothaire. Dans sa route, les évêques lui offrirent des présents considérables. Eudes, ayant réglé ses affaires dans l'Aquitaine, revint en France, et, avec son frère Robert, mit en fuite Charles, et poursuivit ceux qui l'avaient abandonné. Ébulon, abbé de Saint-Denis, assiégeant avec ardeur un certain château situé dans l'Aquitaine, fut tué d'un coup de pierre. Eudes remit sous sa domination le monastère de Saint-Denis.
Charles, ne pouvant résister aux forces d'Eudes, supplia Arnoul de lui accorder son secours. Ledit roi tint à Worms, en la saison d'été, une assemblée publique. Charles y vint, s'attacha Arnoul par des présents considérables, et reçut de sa main le royaume qu'il avait usurpé. Les évêques et comtes qui demeuraient, aux environs de la Meuse eurent ordre de lui porter secours, de le conduire dans son royaume, et de le placer sur son trône ; mais tout cela ne lui servit de rien car le roi Eudes, apprenant ce qui se passait, s'établit avec une armée sur les bords de l'Aisne, et empêcha entièrement les troupes d'Arnoul d'entrer dans le royaume. Les chefs du roi Arnoul, voyant Eudes vigoureusement préparé au combat, se retirèrent, et retournèrent chez eux. Charles se réfugia
dans la Bourgogne; mais Eudes étant retourné à Paris, il s'empara de nouveau des frontières du royaume. Il fut poursuivi par les fidèles d'Eudes: ainsi des deux côtés alternativement, périt un grand nombre d'hommes. Il s'éleva une grande haine, se commit des ravages sans nombre et des rapines continuelles. [894.] Arnoul entra avec une forte armée dans le territoire des Lombards, et, vers le temps de la Purification de sainte Marie, s'empara par les armes d'un château appelé Bergame, et fit pendre Ambroise, comte de cette ville, à un arbre devant la porte même de la ville; ce qui frappa d'une telle crainte les autres cités que personne n'osa lui faire obstacle, et que tous vinrent au devant de lui. Il parvint jusqu'à Plaisance; de là, s'étant dirigé vers les Apennins, il entra dans la Gaule, et vint à Saint-Maurice. Il ne put faire aucun mal à Rodolphe qu'il cherchait, parce que celui-ci avait gravi les montagnes, et s'était caché dans des lieux très sûrs. Son armée fit souffrir de grands maux au pays situé entre le Jura et le mont Joux. Ensuite il vint à Worms, où il tint une assemblée, voulant mettre son fils Zwentibold en possession du royaume de Lothaire; mais les grands de ce royaume refusèrent absolument d'y consentir.
L'assemblée dissoute, le même prince étant venu à Lauresheim donna à Louis, fils de Boson, par l'intervention de sa mère Hermengarde, quelques villes avec les bourgs adjacents dont Rodolphe était en possession; mais ce don lui fut inutile, puisqu'il ne put réussir en aucune manière à les enlever d'entre les mains de Rodolphe. La même année mourut Widon qui gouvernait l'Italie et avait le titre d'empereur.
Lambert son fils obtint la couronne, et étant venu à Rome se fit couronner du diadème impérial par le pontife du siège apostolique. Dans le même temps Hildegarde, fille du roi Louis, frère de Carloman et de Charles, ayant été accusée par quelques uns auprès d'Arnoul, fut dépouillée de ses propriétés royales et ensuite envoyée en exil dans un couvent de filles qu'on appelle Chemisheim; mais peu de temps après elle rentra en grâce et recouvra la plus grande partie de ses biens. Vers ce temps Zwentibold, roi des Esclavons de Moravie, bomme sage et habile entre tous les siens, termina son dernier jour: ses fils régnèrent peu de temps et malheureusement, le royaume ayant été ruiné de fond en comble par les Hongrois.
[895.] Il y eut à Tribur un grand concile contre plusieurs séculiers qui s'efforçaient d'affaiblir l'autorité épiscopale; vingt-six évêques et abbés résidant en monastères y corroborèrent de leur signature plusieurs décrets touchant l'état de la sainte Église. Ensuite Arnoul se rendit, à Worms où les grands de tous les royaumes étant venus se soumettre en son obéissance, il tint une assemblée publique; dans cette assemblée, du consentement et de l'approbation de tous, il mit son fils Zwentibold en possession du royaume de Lothaire. Dans cette même assemblée le roi Eudes vint trouver Arnoul avec des présents considérables et en fut reçu avec honneur. Ayant, obtenu tout ce qu'il était venu demander, comme il s'en retournait en son royaume, ses gens attaquèrent au milieu du chemin l’évêque Foulques et le comte Adalung qui se rendaient auprès d'Arnoul avec, des
présents que lui envoyait Charles,5 ils se jetèrent sur eux en poussant des cris. L'évêque prit la fuite, et Adalung reçut une blessure mortelle; tous leurs bagages furent pillés: ledit comte fut enterré dans une ville appelée Beltheim.
La même année Zwentibold ayant rassemblé une armée immense dans le dessein d'étendre les limites de son royaume, s'avança vers Laon comme pour porter secours à Charles contre Eudes, et forma le siège de cette ville; mais il ne put réussir à s'en emparer, quoique pendant un grand nombre de jours on combattît des deux côtés avec la plus grande vigueur. Apprenant qu'Eudes, qui en ce temps demeurait en Aquitaine, s'avançait avec une armée, il se retira avec toutes ses troupes et retourna dans son royaume. Dans ce temps Ludelm, homme vénérable, fut ordonné évêque dans l'église de Toul par le métropolitain Radbod et ses suffragants.
[896.] Arnoul étant entré pour la seconde fois en Italie vint à Rome, et d'accord avec le souverain pontife s'en rendit maître, ce qui était inouï et sans exemple dans les siècles passés, excepté lorsque, longtemps avant la nativité du Christ, les Gaulois de Sens en firent de même sous la conduite de Brennus. La mère de Lambert que son fils avait laissée à la défense de Rome s'enfuit secrètement avec les siens. Arnoul étant entré dans la ville fut reçu avec de grands honneurs par Formose, pontife du siège apostolique; couronné devant le tombeau de saint Pierre, il fut créé empereur: à son retour il fut attaqué d'une paralysie dont il demeura malade un long temps.
[897.] Les comtes Etienne, Odoacre, Gérard et
Matfried perdirent les bénéfices et les dignités dont le roi les avait revêtus. Zwentibold vint à Trèves avec une armée, et partagea entre les siens les terres qu'avaient occupées lesdits comtes, gardant pour lui un monastère auprès d'Horrea, et celui de Saint-Pierre situé à Metz. Ensuite il consulta son père par des messagers, sur la femme qu'il désirait prendre en mariage; d'après son avis, il envoya un message au comte Othon pour lui demander en mariage sa fille Oda. Othon lui accorda très volontiers sa demande, et lui donna sa fille, à laquelle il s'unit en mariage, ayant après Pâques célébré la cérémonie nuptiale. La même année, Arnoul vint à Morras, et il tint une assemblée à laquelle Zwentibold vint assister. Avec l'intervention de l'empereur, Etienne, Gérard et Matfried se réconcilièrent avec son fils. [898.] Le roi Eudes fut pris de maladie, et termina son dernier jour le 3 du mois de janvier, il fut enterré à Saint-Denis avec les honneurs convenables. Les seigneurs rassemblés s'accordèrent de conseil et de volonté à mettre Charles à leur tête. La même année, Zwentibold, je ne sais par quelle instigation, éloigna de lui le duc Reginaire son très fidèle et unique conseiller, et l'ayant dépouillé des bénéfices et héritages qu'il possédait dans son royaume, lui ordonna de sortir du royaume dans l'espace de treize jours. Reginaire s'étant réuni au comte Odoacre, et à quelques autres, entra avec eux, leurs femmes, leurs enfants et tous leurs meubles, dans un certain lieu très sûr, appelé Durfos,[69] et s'y fortifia. Le roi, en étant
instruit, rassembla une armée, et s'efforça d'enlever leurs retranchements; mais il n'y put réussir à cause des marais et des nombreux épanchements de la Meuse en cet endroit. Le roi ayant levé le siège, lesdits comtes se rendirent auprès de Charles, et l'introduisirent avec son armée dans le royaume. Zwentibold, comprenant trop tard qu'il était enveloppé, s'enfuit avec peu de monde. Charles vint tout droit à Aix, ensuite il s'avança vers Nimègue. Sur ces entrefaites, Zwentibold se rendit auprès de l’évêque Francon, et le prenant avec lui ainsi que tous les siens, il passa la Meuse et vint à Florichingen avec tous les grands du royaume qui, demeurant en ces cantons, affluèrent vers lui. Joyeux de passer d'une situation si désespérée à un renouvellement de forces, il reprit confiance et marcha pour combattre son ennemi. Charles, quittant Nimègue, vint à Prüm, et de là fit marcher ses troupes-contre Zwentibold. Cependant les armées s'étant approchées ne se livrèrent point de combat, mais des envoyés allant de l'une à l'autre, on conclut la paix qui fut jurée par serment. Charles traversant la Meuse, rentra dans son royaume.
[899.] Zwentibold eut à Saint-Goar un colloque avec les grands d'Arnoul et de Charles, et avec les siens. Du royaume d'Arnoul y assistèrent, l'archevêque Platton, les comtes Conrad et Gebhard; du côté de Charles, l'évêque Ascheric et le comte Odoacre. L'événement, dans la suite, mit plus clairement au jour ce qu'ils résolurent entre eux dans cette assemblée, hors de la présence du roi. Zwentibold vint de nouveau à Durfos avec une armée, et mit en usage ions les moyens pour s'emparer de cette place ; ses efforts n'ayant eu aucun succès, il ordonna aux évêques de prononcer anathème contre Reginaire, Odoacre et leurs associés. Mais les évêques refusant, de prononcer l'anathème, il employa les menaces, les reproches et les outrages, il leva donc le siège, et chacun s'en retourna chez soi. Vers la fin de l'année, l'empereur Arnoul passa de ce monde en l'autre, le 29 novembre,[70] et fut enterré honorablement à Oettingen, où est aussi le tombeau de son père.
[900.] Les grands et les seigneurs qui avaient été soumis à Arnoul, s'étant réunis ensemble à Foracheim, créèrent leur roi, Louis, fils du prince, qu'il avait eu d'un légitime mariage, et l'ayant couronné et revêtu des ornements royaux, ils l'élurent au trône. Tandis que ces choses passaient en Germanie, il s'éleva entre Zwentibold et les grands une implacable discorde à cause des ravages et rapines qui se commettaient dans le royaume, et parce que le roi disposant des affaires avec des femmes et des personnages vils, rejetait les plus honnêtes et les plus nobles, et les dépouillait de leurs bénéfices et dignités, ce qui le rendit odieux à tout le monde. Ils passèrent donc à l'envi du côté de Louis, l'introduisirent dans le royaume, et lui ayant donné la main, à Thionville, se soumirent à sa domination. Louis ayant traversé le Rhin, Zwentibold rassembla tous ceux qu'il put, parcourut les villes de son royaume, et ravagea tout par le feu et le pillage: comme s'il eût pensé qu'il pouvait rappeler vers lui ceux qui l'avaient abandonné à cause de son insolence et de sa cruelle méchanceté, en commettant encore des actions plus cruelles et plus horribles. Louis fut appelé de nouveau dans le royaume, et, le 13 août, Zwentibold fut tué par les comtes Etienne, Gérard et Matfried, en un combat livré sur les bords de la Meuse. La même année le comte Gérard prit en mariage la femme dudit Zwentibold.
[901.] Les Hongrois étant entrés dans la Lombardie, ravagèrent inhumainement tout ce pays par le feu et le pillage. Les habitants s'étant réunis en corps pour s'efforcer de résister à leurs violences et à leurs sauvages fureurs, des multitudes innombrables périrent sous leurs traits: plusieurs évêques et comtes furent massacrés. Liutward, évêque de l'église de Verceil, ami très intime et conseiller secret de feu l'empereur Charles, et riche au-delà de ce qu'il est possible d'estimer, emportant avec lui des richesses et des trésors incomparables, comme il s'efforçait de tous ses vœux d'échapper à la cruelle férocité de ces barbares, tomba sans le savoir entre leurs mains, et fut bientôt mis à mort; les richesses qu'il emportait avec lui furent pillées.
[902.] Adalbert, avec ses frères Adalhard et Henri, ayant rassemblé une forte troupe, sortit d'un château appelé Babenberg, et marcha pour combattre Eberhard et ses frères Gebhard et Rodolphe, dont nous avons parlé un peu plus haut. Ceux-ci recevant vigoureusement leur attaque, se précipitent sur l'armée le fer à la main, renversent tous ceux qu'ils rencontrent, et ne s'arrêtent point qu'ils n'aient forcé l'armée de leurs ennemis à prendre la fuite. Dans ce combat, Henri fut tué, Adalhard fut pris, et eut ensuite la tête tranchée par l'ordre; de Gebhard; Eberhard tomba percé d'un grand nombre de blessures, et, après le combat, trouvé parmi les cadavres de ceux qui avaient été tués, il fut reporté chez lui, et mourut peu de jours après.
[903.] Adalbert chassa de son église Rodolphe, évêque de Wurtzbourg; il ravagea cruellement les biens et possessions de ladite église. Contraignant les fils d'Eberhard, et leur mère, de sortir de leurs possessions héréditaires, et des bénéfices qu'ils tenaient de la munificence royale, il les obligea de se retirer au-delà de Spechtshart.
Vers ce temps-là Foulques, archevêque de Reims, fut tué par un certain Winemar, satellite du comte Baudouin. Voici comme on rapporte la cause de ce meurtre: ledit Baudouin avait envahi, sans que personne le lui cédât, le château d'Arras, c'est-à-dire, l'abbaye de Saint-Vaast. Le roi Charles la lui ayant enlevée, la donna en bénéfice à l'évêque Foulques. Baudouin, supportant impatiemment la chose, envoya Winemar vers cet évêque, pour le prier de ne point lui enlever, poussé par la cupidité, le bénéfice que jusqu'alors il avait tenu et possédé: en outre, il lui promit des présents considérables, s'il pouvait par son aide et intervention recouvrer ladite possession. Mais l'évêque n'y ayant aucunement consenti, et ayant fait à Winemar une réponse plus dure et plus a mère qu'il ne convenait, celui-ci, à l'instigation du diable, et enflammé d'une extrême fureur, s'éloigna de lui, et étant entré avec ses compagnons dans une certaine forêt, comme Foulques revenait de voir le roi au palais de Compiègne, il se précipita sur lui et le tua aussitôt. Henri fut élevé au siège de Reims ; lui et beaucoup d'autres évêques excommunièrent Winemar, et pour ce crime inouï le frappèrent d'un perpétuel anathème.
FIN DES ANNALES DE SAINT-BERTIN ET DE METZ.
Deutéron. ch. 23, v. 25.
Évang. sel. S. Matth. ch. 9, v. 37.
Le huitième concile général tenu à Constantinople s'ouvrit le 5 octobre 869 et fut clos le 28 février 870.
Jean VIII, pape de 872 à 882.
J'ignore la position de ce lieu.
En 875.
Isaïe, chap. 33, v. i.
Ici la chronique de Saint-Denis ajoute: Mais pour ce que l'estoire parle souvent des abbez du roïaume porroient aucun cuider que ce fussent moine et genz de religion: mais nous cuidons mieux, selon ce que l'estoire donne a entendre, que ce fussent baron ou grant home seculer a cui l'on les donast ou tens ou a vie.
Selon Sirmond et Baluze, par lui
et par moi observé.
C'est la forme d'excommunication employée par saint Paul, dans sa première épitre aux Corinthiens, contre un Chrétien qui s'était rendu coupable d'une intrigue criminelle avec sa belle-mère. Il ordonne qu'il soit retranché du milieu des fidèles, et ainsi livré à Satan pour mortifier sa chair, afin que son âme soit sauvée au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (1ère Epître
aux Corinth. chap. 5, v. 5.)
Epît. de S. Jean, chap. 5, v. 16.
Parce qu'il l'avait épousée après avoir renvoyé, par l'ordre de son père, Ansgarde qu'il avait épousée sans son consentement, et dont il avait doux fils, Louis et Carloman. Cette seconde femme, que le pape refusa de couronner, se nommait Adélaïde. Elle avait été donnée à Louis par son père; il la laissa grosse en mourant.
Evêque de Laon, retenu depuis deux ans en prison par ordre du concile de Soissons, et même quelque temps chargé de fers. Il paraît qu'il était devenu aveugle en prison, et que, durant sa captivité, le pape, au jugement duquel il avait été renvoyé par le concile, avait nommé Hedenulphe à sa place.
Louis et Carloman, fils de Louis le Bègue.
Le 20 janvier 882.
Le 3 ou le 5 août.
Charles-le-Gros.
C'est par erreur que les Annales de Metz placent la mort de Louis
III en 883 ; il mourut, comme on vient de le voir, le 3 ou le 5 août 882.
Le 6 décembre 884.
Cette phrase est prise textuellement de la chronique de Regino, abbé de Prüm.
Latrunculi, soldats armés à la légère, destinés aux embuscades.
Le 12 janvier, à Indingen en Souabe.
Il est inutile de prévenir le lecteur que cette description de la Scythie et de l'ancienne histoire des divers peuples confondus sous le nom de Scythes, est pleine d'erreurs.
Le texte porte supra
illus; mais il y a évidemment erreur, et l'on doit lire super
Pics de Dordrecht, selon le comte de Bunau.

References: Art. 1

Art. 2

Art. 3

Art. 4

Art. 5

Art. 6
 Art. 7

Art. 8

Art. 9