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Timestamp: 2017-08-17 13:40:03+00:00

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Faire honneur. Domination et préservation de l’harmonie sociale dans le Roman de Tristan en prose
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Le Roman de Tristan en prose (XIIIe siècle), vaste ensemble de micro-récits récurrents, met en scène des membres d’une aristocratie chevaleresque idéale, saisis dans leurs interactions quotidiennes. Celles-ci sont dominées par les notions de compétition et de distinction, le sens de l’honneur étant érigé en moteur narratif de nombre d’épisodes. Aussi, cette œuvre de fiction peut être lue comme un « traité de noblesse », voire un « manuel de bonnes manières » à l'usage de l'aristocratie médiévale ou d'un lectorat contemporain attiré par les valeurs aristocratiques.
The Roman de Tristan en Prose (thirteenth century) is a great ensemble of recurrent micro-narratives which shed light on the members of an idealized chivalric aristocracy as seen in their daily interactions. These are dominated by notions of competition and distinction, as in several episodes the sense of honor creates the narrative power. This work of fiction can also be read as a “treatise on nobility,” or even a “manual of good manners” intended for use by the medieval aristocracy, as well as by contemporary readers attracted by aristocratic values.
littérature médiévale, roman en prose, culture chevaleresque, distinction aristocratique, honneur
medieval literature, prose novel, chivalric culture, aristocratic distinction, honor, Western Europe, Middle Ages, 13th century
Moyen Âge, XIIIe siècle
La « casuistique aristocratique »
Omniprésence de l’honneur
Un système de valeurs et sa mise à l’épreuve dans le Tristan en prose
Dans les corps, les lieux et les circonstances : l’honneur réifié
Conclusion : le roman médiéval, acte de naissance du « point d’honneur »
1 Texte établi dans les trois éditions suivantes : Renee L. Curtis, Munich, Leyde, Woodbridge, 3 vol. (...)
1Le support de notre étude est un roman médiéval : il ne saurait donc avoir valeur de document historique de première main et ne peut être abordé ici que sous l’angle de la représentation et de la symbolique, soit comme transposition fictionnelle d’une réalité sociale désormais inaccessible. Avec la prudence qui s’impose, nous chercherons donc dans le Roman de Tristan en prose1 (XIIIe siècle), des traces de la représentation contemporaine du sens de l’honneur et de son rapport avec la notion de domination. Nous voudrions montrer comment une œuvre de fiction peut rendre compte d’une idéologie dominante (en l’occurrence celle de l’aristocratie médiévale) et comment cette œuvre, dans sa réception par le public, contribue à construire cette idéologie.
2 Emmanuèle Baumgartner, Le Tristan en prose. Essai d’interprétation d’un roman médiéval, Genève, Dro (...)
3 Martin Aurell, La Noblesse en Occident (Ve-XVe siècles), Paris, Colin, 1996 ; Jean Flori, Chevalier (...)
2Roman-fleuve comme tous ses congénères (plusieurs centaines de folios dans les manuscrits, plusieurs milliers de pages d’une édition moderne), le Tristan en prose appartient à ce second courant du roman de chevalerie, né vers 1210, qui abandonne la versification au profit de la prose en langue vernaculaire2. Il dilue la trame narrative principale – ici, celle de Tristan et de sa tragique passion pour Yseut – dans une multitude de micro-récits autonomes et stéréotypés, comportant une formidable multiplicité de personnages secondaires. La prose, jusque-là réservée à la narration à caractère historique, religieux ou savant, vient donner son pesant de légitimité au public privilégié des romans, à savoir la noblesse chevaleresque. Celle-ci se construit en tant que classe sociale au même moment, par la fusion de l’aristocratie terrienne héréditaire et de la classe de guerriers à cheval, unies derrière un même rempart idéologique que l’historien Martin Aurell qualifie volontiers de position défensive vis-à-vis des autres classes3. D’où, probablement, la dimension fortement didactique du roman de chevalerie en prose.
4 Il existe un vaste corpus médiéval de littérature didactique (dits moraux, traités de noblesses, mi (...)
3Du fait de la fragmentation de la ligne narrative, on peut lire le Tristan en prose comme un manuel du bon chevalier, un traité de noblesse, voire un manuel de bonnes manières ou de conversation, dans la lignée d’une vaste littérature proprement didactique, mais non fictionnelle, qui fleurit au même moment. Nous nous proposons d’approcher ici l’un des fondements idéologiques de la caste aristocratique, à savoir le sens de l’honneur, valeur centrale de l’ethos aristocratique, dérivée de la notion de magnanimité, elle-même partie de la vertu de force d’âme (Fortitudo) 4.
5 E. Baumgartner, Le Tristan en prose [...], p. 273-283, et La Harpe et l’épée [...], p. 25-26.
4On entend par micro-récits des unités narratives brèves, généralement courtes (d’un paragraphe à une dizaine de pages au maximum), qui se développent selon un canevas identique, avec un certain nombre de variantes. On a recensé une douzaine de ces unités narratives5, par ailleurs combinables entre elles à l’infini. L’exemple type en est la « coutume de la joute à la première rencontre » : le chevalier qui chevauche en solitaire a pour obligation de se mesurer à la lance et éventuellement à l’épée avec tout chevalier qu’il vient à rencontrer pour la première fois. Du fait de l’équipement chevaleresque (heaume et haubert) et de la fréquente volonté d’incognito (fausses armoiries, déguisements), l’affrontement est presque systématique. Le combat est relaté avec plus ou moins de précisions techniques, et l’issue permet un classement des personnages dans un palmarès des chevaliers colporté par la rumeur, avec comme horizon ultime le prestigieux titre de « meilleur chevalier du monde ».
5Pour bien comprendre la portée idéologique de ce mode de narration, il faut avoir à l’esprit que la vie du chevalier est une compétition permanente avec ses pairs. L’évaluation se fait par la démonstration de son excellence dans les activités militaires mais aussi mondaines (la courtoisie) ; il existe une compétition identique pour les femmes, avec un palmarès de la plus belle dame du monde et la mieus aprise fondé sur la comparaison des qualités physiques et de sociabilité. De ce fait, l’écriture du roman est littéralement saturée de modalités évaluatives : statistiquement, la famille de mots la plus répandue est celle de l’adjectif qualificatif bon et de ses degrés d’intensité (mieus, mieudre). On lit un mot de cette famille près de trois fois par page en moyenne, sans compter un vocabulaire pléthorique de la réputation, de l’honneur et de la honte. Dans un tel univers, « aristocratique » au sens propre, l’idée d’égalité est impensable et impensée, et la domination du petit nombre des meilleurs (aristoï) est un fait de nature inscrit dans l’ordre des choses.
6 A. Montandon (dir.), Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre du Moyen Âge à nos jo (...)
6En fait, tout tourne ici autour de la notion de distinction, soit le fait de hiérarchiser et de classer les individus, par référence à un ensemble de valeurs, de goûts et de pratiques considérés à la fois comme naturels et comme la propriété légitime du groupe, bref l’ensemble des « choix éthiques et esthétiques » qui permettent à l’aristocratie chevaleresque de se définir. Être noble signifie être notable donc visible, distinct donc distingué. La distinction est une stratégie qui a pour but de conserver à l’être distingué une position dominante, dans la société, mais surtout dans son propre groupe6.
7 L’aïrèsis définit l’homme de bien selon Aristote, dont l’Éthique à Nicomaque est au fondement du di (...)
8 Nous avons donné un aperçu de cette « casuistique aristocratique » dans Olivier Linder, « Aspects d (...)
7On peut donc lire le Roman de Tristan en prose comme un traité de casuistique, une série d’études de cas de conscience qui peuvent se poser à l’homme de bien, avec leur mise en pratique et des propositions de résolution, selon la perspective aristotélicienne du « choix préférable en vue du plus grand bien7 ». Doit-on provoquer tout chevalier de rencontre à la joute, sachant qu’un chevalier se déshonore autant en refusant le combat qu’en importunant ses pairs à l’excès ? Est-il nécessaire de se jeter dans un combat que l’on sait inégal, lorsqu’on admet par ailleurs que refuser le combat est par principe indigne ? Combien d’adversaires peut-on raisonnablement affronter à la fois ? Peut-on séparer deux adversaires qui se battent à mort sans attenter à l’honneur d’aucun des deux ? Autant de cas de conscience, abscons voire ridicules pour le profane, mais de la plus haute importance pour qui appartient à l’univers aristocratique. Ils lui permettent de se situer et d’exister en tant que noble. Il va de soi que ces études de cas sont purement fictives et ne reposent sur aucun référent concret dans la réalité du XIIIe siècle8.
9 Anne Berthelot, « Dynadam le chevalier non conformiste », dans Marcel Faure (dir.) Conformité et dé (...)
8Au fil d’un dialogue avec Tristan, le curieux personnage de Dinadan – une sorte d’ancêtre de Sancho Pança dont l’occupation essentielle est de tourner en dérision les valeurs de l’aristocratie chevaleresque9 – est amené à raconter comment il est parvenu, la chance et la deffaute du cheval aidant, à désarçonner Galaad, le saint chevalier, l’un des concurrents les plus sérieux au titre de « meilleur chevalier du monde » avec Tristan et Lancelot. Dinadan commente ainsi son exploit, s’attirant une remarque ironique de son compagnon :
10 M v. I, t. IV, § 154.
« Ainssint m’avint qe par ma joste abati a terre le meillor chevalier del monde, ne sai si a honor le tenéz, mes adonc me fu a honor merveilleusement atorné, et dit bien que l’honor m’est, quant je me puis vanter de ce dont chevalier ne se pot onques venter. – Dynadam, fet Tristan, honor fu, mes non mie trop grant, car puis que li chevalx cheï desoz a Galaad, cheoir li covint sanz doute, après q’il ne se pot pas tenir aux nues ! Cest fet ne le tenéz oncqes a honor, quant la chaete del cheval la vous tost10. »
11 M v. II, t. VI, § 155.
9Ce court échange11 repose sur l’habituelle relativisation des valeurs aristocratiques qui est le propre des passages où intervient Dinadan. La discussion roule sur un point d’importance : la nature et l’origine de l’honor, valeur normative par excellence de l’aristocratie. De semblables débats où l’on s’interroge sur ce qu’est l’honneur en soi, restent très rares dans le roman. Il est donc remarquable que la présence du seul personnage tant soit peu subversif soit nécessaire pour amorcer une réflexion de fond.
12 M v. II, t. VII, § 158 : A houneur grant nous tourneroit.
10On en apprend en définitive assez peu sur la nature exacte de l’honneur : à suivre Dinadan (mais adhère-t-il pleinement à ses propos ?), il a acquis de l’honneur (et dit bien que l’honor m’est) par le seul fait d’avoir vaincu un adversaire réputé invincible, même si le hasard seul semble avoir déterminé sa victoire. Il fait donc dériver l’honneur de la pratique guerrière. Dinadan s’inquiète toutefois du regard d’autrui, qui a une fonction de validation (d’où le fait que les combats singuliers se déroulent le plus souvent sous le contrôle de témoins) : pour qu’un fait senti par l’individu comme honorable soit reconnu tel, il faut que quelqu’un d’autre le tiengne ou l’atorne a honeur12. Enfin, Tristan, en position de juge, vient invalider les hypothèses de Dinadan avec une fausse naïveté digne du Pangloss de Voltaire. Rattachant lui aussi la question de l’origine de l’honneur à des considérations triviales, il souligne ironiquement l’impitoyable chaîne des causes et des effets : puisqu’il y a eu chute du cheval, la chute du cavalier devait s’ensuivre nécessairement…
11L’honneur relève-t-il donc de l’innéité, du regard d’autrui, ou des circonstances ? La question reste entière mais, dans ce rapide dialogue, tous les termes du débat ont été posés et pesés. À partir de ce constat, peut-on véritablement déterminer quelle est la nature de l’honneur, du moins pour les personnages du roman ?
13 Un sondage réalisé à l’aide du Corpus de la littérature médiévale des origines à la fin du XVe sièc (...)
12Tout lecteur du Tristan en prose, s’il feuillette au hasard le roman, pourra constater que le mot « honneur » ou l’un de ses dérivés revient avec une fréquence remarquable13. On constate en outre que le nombre des occurrences augmente dans les parties dialoguées. Les personnages du Tristan en prose n’ont donc – littéralement – que ce mot à la bouche. L’honneur imprègne tout le texte et y fait constamment l’objet de revendications, de débats, d’appréciations, de louanges ou de déplorations (lorsqu’il est perdu ou diminué). Il est le point de référence nécessaire à l’estimation de toute autre qualité aristocratique. Sa nature est multiple, ses collocations sont très nombreuses :
• honneur + cortoisie, valeur, bonté (tous ces termes entendus au sens moral)
14 M v. II, t. IV, § 106.
« Dynadans, or m’est avis que tu oublies courtoisie, valour, bonté et toute hounour14. »
• honneur + hautesce (magnificence qui convient au rang)
15 M v. II, t. I, § 154. Même collocation lors des obsèques de Tristan et Yseut (M v. II, t. IX, § 85) (...)
« Il le mirent en tere a si grant houneur et si grant hauteche com il devoient faire a cevalier errant ki de si haut lingnage estoit estrais come estoit Kahedins15. »
• honneur + bien (ici : ce qu’il faut faire lorsqu’on ne veut pas déroger)
16 M v. II, t. II, § 42 : Dinadan accable de sarcasmes le seigneur d’un château qui n’est accessible q (...)
« Ce n’est pas fait de cevalier, se Diex me saut, ki tout premierement se fait batre et laidir k’il voelle bien ne hounour faire, ains est coustume de vilain, ki ne fera jamais bien se on ne li fait force16. »
• honneur + service (marques d’honneur rendues à un hôte)
17 M v. II, t. I, § 41. Autres occurrences (très nombreuses) : M v. II, t. II, § 202, t. III, § 157, 1 (...)
« Dynadant, fait mesire Tristrans, veés ci la Joiouse Garde u je vous feroie hounour et service se vous i voliés venir17. »
• honneur + feste (accueil affable, enjoué et magnifique) :
18 M v. II, t. VI, § 89 : la Pentecôte du Graal. Les mondanités profanes sont également honorables : « (...)
« Cele fu bien feste de roi. Cele fu bien feste qui toute houneur de cevalerie mist en haut pris et en haute hounour et en grant valour18. »
• honneur + preu (ici : avantage, intérêt, accroissement d’honneur individuel)
19 M v. II, t. IX, § 60 : formule de “don en blanc”. Autre occurrence : M v. II, t. III, § 269.
« Sire chevalier, jou ai tant esprouvé de vous que je sai de voirs que vous estes preus et vaillans, et pour ce que cascuns cevaliers se doit traveillier a son pooir de preudomme hounerer et servir, vous pri je que vous me donnés un don qui de riens vous grevera, et saciés que je le fas pour vostre preu et pour vostre houneur19 ! »
• honneur + los et pris (réputation)
20 M v. II, t. II, § 210 : tout désigne les spectateurs du tournoi du Château des Pucelles.
« Grant los et grant pris et grant hounour donnent tout au lingnage le roi Ban20. »
13Enfin, l’honneur est très souvent mis en opposition avec la honte, dans l’idée qu’une situation donnée est par nature variable, et que l’on peut passer en un instant d’un pôle à l’autre sur l’échelle de l’honorabilité. C’est encore avec Dinadan que revient l’expression de ce genre de morale relativiste :
21 M v. II, t. II, § 108.
« Dynadant, fait mesire Tristrans, ensi vait des aventures ! Nus ne puet longement jouster qu’il ne li conviengne caïr aucune fois ! Et sachiés bien tout chertainnement k’il n’est orendroit nule cevalerie en tout chest monde ki si tost face une grant honte a un preudoume et une grant hounour com fait uns caus de lance21. »
14L’honneur est donc profondément lié au discours normatif et au discours de la domination : il assure la supériorité de l’aristocrate sur le reste des hommes (car seuls les nobles le possèdent, du moins selon ce que l’aristocratie, qui produit le discours dominant, tente de faire accroire) et permet le classement des individus nobles au sein même de leur caste. Or, force est de constater que cette notion d’honneur est la grande absente de la littérature didactique médiévale avant le XIVe siècle. Il semble donc qu’il revienne à la littérature de fiction, sinon de théoriser, du moins de mettre à l’épreuve cette notion.
22 Mario Mancini, « Onore cavalleresco e onore aristocratico », L’immagine riflessa, t. 12, 1989 (L’id (...)
23 A. Berthelot, « L’inflation rhétorique dans le Tristan en prose », dans Danielle Buschinger (dir.), (...)
15Dans l’absolu, qu’entendent les personnages du roman par le vocable « honneur » ? Les arguties enjouées de Dinadan et Tristan feraient presque douter qu’ils en ont une idée bien claire… Nous rapporterons ici à la bibliographie disponible sur le sujet22 quelques exemples tirés du Tristan en prose, pour montrer que notre roman s’inscrit pleinement dans la définition reçue de l’honneur, mais opère aussi une promotion remarquable de la notion. Pour paraphraser une formule souvent appliquée au Tristan en prose, nous parlerons volontiers d’une « inflation honorifique », voire de passion ou même de « pathologie de l’honneur »23.
24 M. Gautheron, « Préface », L’Honneur. Image de soi [...], p. 10-17.
25 Yvonne Robreau, L’Honneur et la honte. Leur expression dans les romans en prose du Lancelot-Graal ( (...)
26 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 7-25 : les sens concrets de « honneur » sont : 1) l’hon (...)
27 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 25-43 (qualité noble : p. 25-26 ; sentiment de la digni (...)
16Si la didactique médiévale ne fournit pas de définition synthétique, il n’en reste pas moins que l’honneur est une donnée anthropologique majeure des sociétés d’Ancien Régime, au point qu’on a pu opposer ces dernières aux sociétés post-révolutionnaires fondées sur la promotion de la vertu civique24. En ce qui concerne le Moyen Âge, le phénomène a évidemment retenu l’attention de la critique littéraire et historique, à commencer par une synthèse consacrée par Yvonne Robreau à la notion dans le cycle de Lancelot25. L’auteur opère une distinction entre deux ensembles sémantiques : les sens concret et abstrait de l’honneur. Le premier ensemble se fonde sur l’usage du mot en rapport avec la notion de charge honorifique (héritée du cursus honorum de l’Antiquité) et surtout celle, plus proprement médiévale, de fief26. Le second ensemble, qui nous intéressera en priorité, renvoie à la dimension éthique de la notion : l’honneur désigne une qualité attachée à la naissance noble, au sentiment intime de la dignité personnelle, à la réputation et à la gloire, enfin au rang social27.
28 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 43-70 (chap. III, « L’honneur et les marques de considé (...)
17Surtout, l’honneur s’accompagne souvent « des honneurs », c'est-à-dire des marques de considération que l’opinion octroie à ceux qui sont honorables, et qui donnent leur forme aux relations interpersonnelles : reconnaître l’honneur de quelqu’un revient nécessairement à lui fere honor28.
18Les sens concrets d’honeur, liés à la terre et à la puissance que confère sa possession, sont faiblement représentés dans le Tristan en prose, conséquence logique du relatif effacement de la figure du seigneur au profit de celle du chevalier dans l’image que le roman choisit de donner de l’aristocratie. On ne relève guère d’occurrences en ce sens que dans des contextes plus ou moins inhabituels :
29 M v. II, t. V, § 12.
« Dans cevaliers, se Diex me saut, ki tout veut avoir, et tout pert ! Je vi ja ceste cose avenir de plus rice home que vous n’estes : ce fu du roi March de Cornuaille, ki ne voloit en sa moullier avoir parcenier ne compaignon. Or a perdu, ce m’est avis, et hounour et moullier et tere, et avoec toute ceste honte est il emprisonnés, ce quit29. »
19Ainsi s’exprime le personnage éminemment transgressif de Breüs sans Pitié (son nom dit à lui seul qu’il contrevient sans cesse à toutes les règles de l’ethos aristocratique) à propos du roi Marc. Encore pourrait-on entendre ici hounour aussi bien comme « puissance seigneuriale » que comme « sens de la dignité ». Il est probable, de toute façon, que les hommes du Moyen Âge ne distinguaient pas réellement les deux significations. Il est clair en tout cas que l’honneur lié à l’exercice du pouvoir et à la féodalité est au second plan : Marc a perdu cet honneur-là parce qu’il est incapable d’acquérir et de conserver l’honneur en tant que dignité personnelle, le signe de son déshonneur étant le rapt de sa femme, Yseut, par son propre neveu et vassal, Tristan.
30 M. Gautheron, « Préface », L’Honneur. Image de soi [...], p. 10-17 : « Les honneurs auraient […] ab (...)
31 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 43-76.
32 M v. II, t. VII, § 165.
20L’honneur au sens abstrait de « sentiment intime de la dignité » est l’acception la plus fréquente dans le roman. Corrélativement, les marques d’honneur, c'est-à-dire « les honneurs30 », sont particulièrement importants dans le récit, notamment dans le cadre de l’hospitalité31, car l’honneur se mesure à ses manifestations matérielles. Ainsi valorise-t-on hautement tous ceux – châtelains et moines – qui font profession d’accueillir les chevaliers : Volontiers fait hounour as chevaliers errans32.
33 Philippe Contamine, « Honneur et chevalerie : l’enracinement médiéval », Séance publique annuelle d (...)
34 Point de vue semblable chez Robert Muchembled, « Les humbles aussi », L’Honneur. Image de soi [...](...)
35 Ph. Contamine, « Honneur et chevalerie [...] ». Ibid. : « Une société fondée sur l’honneur, où chac (...)
21En dehors des situations de conflit armé (car il y a un houneur de bataille spécifique, cf. infra), les realia de la vie aristocratique (luxe de l’habitat ou du vêtement, faste curial, etc.) sont autant de concrétisations du degré d’honneur attribué à un personnage dans une situation donnée. Toutefois, si l’honneur se concrétise dans les marques matérielles auxquelles il donne droit, il ne se réduit nullement aux « honneurs ». En dehors du domaine proprement littéraire, les sciences humaines ont abordé la question en proposant des définitions qui permettent de replacer le Tristan en prose dans son contexte social et culturel. Philippe Contamine33 a ainsi rappelé que l’ensemble de la société médiévale (et non seulement l’aristocratie34) devait être considérée comme une société fondée sur l’honneur, « avec son double sens de dignité morale et de marque de distinction accordée au mérite reconnu ». L’honneur y jouait le rôle de marqueur essentiel de la position sociale, et assurait la cohésion de cette « société de privilèges, de prééminence, de préséance [...], une société d’ordre ». L’historien souligne explicitement l’importance de la littérature dans la construction de cette idéologie, notamment des romans arthuriens en prose, qui « contribuèrent à façonner toute une culture nobiliaire dont on peut suivre l’essor, l’épanouissement, le maintien ou la survie, sans solution de continuité, jusqu’à l’extrême fin du Moyen Âge et au-delà35 ».
22Toutes ces caractéristiques, que Philippe Contamine situe dans leur contexte, historique, recoupent très étroitement les observations anthropologiques sur la notion d’honneur, que les travaux de Julian Pitt-Rivers synthétisent au mieux :
36 Julian Pitt-Rivers, Anthropologie de l’honneur, Paris, Hachette, 1997 [1ère éd. 1977], p. 18.
« L’honneur est la valeur que la personne possède à ses propres yeux, mais c’est aussi ce qu’elle vaut au regard de ceux qui constituent sa société. C’est le prix auquel elle s’estime [...] en même temps que la confirmation de cette revendication par la reconnaissance sociale de son excellence [...]. L’honneur implique non seulement qu’on se conduise d’une certaine façon, mais qu’en retour on bénéficie d’un traitement particulier. [...] Qui prétend à l’honneur doit se faire accepter conformément à l’idée qu’il se fait lui-même de sa propre valeur36. »
37 Auguste Scheler (éd.), Baudoin de Condé, Li Contes du Mantiel, v. 139-141 : Nons de proesce a droit (...)
38 Gérard Chandès, « Observations sur le champ sémantique de la recreantise », Farai chansoneta novele (...)
39 M v. I, t. I, section I, § 59.
23On retrouve donc clairement, dans ces deux définitions, des caractéristiques déjà signalées à propos du Tristan en prose, en particulier sa place centrale dans le système des valeurs et surtout des mœurs aristocratiques, mais aussi sa double nature, à la fois interne et externe. On remarquera en outre le lien patent entre sens de l’honneur et nécessité de l’évaluation et du classement : puisque l’honneur est fonction de l’estime de soi et de l’opinion d’autrui, il est fluctuant. Il n’existe que relativement à une échelle où les individus sont classés, voire il fournit l’unité de mesure indispensable au classement. Il est en fait la donnée selon laquelle la distinction et la domination deviennent possibles. C’est pourquoi, dans certaines occurrences, l’honneur se confond presque entièrement avec la réputation ou la renommée. On sait l’importance du los et du pris dans la mentalité chevaleresque37, et l’on comprend que la honte prenne souvent la forme de la recreantise38, surtout lorsque l’honneur tombe aussi bas que la sablonniere39 qui reçoit le chevalier abattu au cours de l’une de ces joutes dont nous avons vu Dinadan rappeler le caractère hautement aléatoire. La fluctuation permanente de l’honneur explique sans doute pourquoi il ne peut apparaître aux côtés des vertus dites « cardinales », c'est-à-dire organisatrice de l’ethos du chevalier. Il est donc vrai que l’honneur n’est pas une vertu. Il est malgré tout une caractéristique indispensable à l’être noble, sans laquelle la noblesse reste invisible.
24Pour souligner la dimension normative de l’honneur, il suffit de montrer que, dans le discours des chevaliers, l’honneur découle toujours de considérations concrètes et matérielles. C’est ainsi que l’on peut avoir (ou prendre, ou perdre, ou plus rarement refuser) l’houneur de la jouste ou de la bataille, c'est-à-dire aussi bien l’honneur de se battre que l’honneur résultant de la victoire :
40 M v. II, t. VI, § 165 : à la suite d’un combat interrompu contre Galaad, Tristan se reconnaît spont (...)
« Pour coi je vous laisse l’ounour de ceste bataille ; si ne m’en est mie deshounour mais hounour grant se je sui tous mis au desous par si preudomme conme vous estes40. »
25Les personnages semblent tous avoir de l’honneur une approche « patrimoniale » : on en possède ou on en reçoit de son lignage, il faut donc l’accroître et éviter de le perdre. L’honneur est bien un « capital symbolique » qui permet la distinction. D’où le discours de la fluctuation et de la quantification appliqué à l’honneur :
41 M v. II, t. I, § 9.
« Je vous avoie faite assés greigneur bonté et greigneur houneur que vous ne cuidiés41. »
26Aussi est-il naturel que, lorsqu’il s’agit de l’esprueve par excellence qu’est la joute à la première rencontre, Keu se place dans une semblable perspective d’évaluation :
« Or ne sai je bien en quel guise je vous doi hounerer, u mout u petit. »
27Kahédin, en précurseur de Dinadan, lui oppose une morale du bon sens et de la mesure :
42 M v. II, t. I, § 124.
« Se je sui mort, autretant me caut se vous me faites puis hounour com deshounour42 ! »
43 M v. II, t. V, § 209 : Et se il pert ici l’ounour que il a conquestee hui en cest jour, il est mors (...)
44 M v. II, t. V, § 220 : Ce est li boins Palamidés, ki plus nous a hui acreüe nostre hounour que onqu (...)
45 M v. II, t. V, § 219 : Je di bien tout apertement que cil doi nous ont hui maintenus en hounour : c (...)
28La question est donc moins la nature de l’honneur que sa possible fluctuation. Substance quantifiable, l’honneur s’acquiert et se perd43, s’accroît44, se maintient45. L’honneur fait même l’objet d’une circulation et d’un échange, comme s’il était une « valeur » au sens monétaire du terme. On craint souvent de ne plus pouvoir regagner l’honneur perdu :
46 M v. II, t. V, § 238.
« Jamais jour de ma vie n’avrai hounour46 ! »
29Cette crainte oblige à l’action, dans le but de conserver, de répartir ou d’équilibrer les « taux » d’honneur des différents personnages, même à titre posthume, car toute déperdition d’honneur non compensée est sentie dans l’absolu comme un dommage irrémédiable :
47 M v. II, t. V, § 84.
« Se tu venges ma mort, tu en conquerras pris et hounour, et se tu ne me venges, tu feras trop durement ta honte et grans maus en venra encore se ma mort demeure ensi a vengier47. »
48 M v. II, t. VII, § 158.
49 M v. II, t. VII, § 159.
30C’est pourquoi, dans le cadre d’une relation interpersonnelle (conflit ou assistance), l’honneur fluctue selon une logique de réciprocité et de « vases communicants » : soit que la vengeance fasse remonter le taux d’honneur amoindri même s’il s’agit de deux individus distincts (« Vous ferés vostre houneur, se vous vengiés ma honte48 »), soit que l’accroissement de l’honneur de l’un corresponde nécessairement à la déperdition de l’honneur pour l’autre (« Vous en partirés a honte et il a houneur49 »).
50 M v. II, t. VII, § 109 ; M v. II, t. I § 7.
51 M v. II, t. IV, § 132.
31Plus encore, il est parfois question d’un honneur « local » : il y a des lieux du paysage chevaleresque auxquels l’honneur est attaché. On peut, en vertu d’une coutume, garder un pont a honneur pendant un certain laps de temps50. « Chest jour ai je hui conquis l’ounour de ceste place51 » peut dire le vainqueur d’une pareille coutume. L’honneur ainsi acquis se déplace avec lui :
52 M v. II, t. II, § 41.
« Certes biaus sire, fait Dynadans, il n’i porroit avoir hounour, car hounour ne porroit avenir en lieu u vous fuissiés, ne vous n’estes mie cevaliers a qui hounour peüst avenir52. »
32De même, il convient, si l’on tient à son image, de quitter une personne ou un lieu avec le même « taux » d’honneur qu’à l’arrivée :
53 M v. II, t. II, § 22.
« En non Dieu, sire, fait Bliyoblerys, je ai ja trouvé maint encontre dont je me departoie a greigneur hounour que je ne me sui orendroit partis de cestui53. »
33Ainsi, toute confrontation avec un ou d’autres chevaliers est conçue comme la mise en jeu de l’honneur individuel. Il faut alors tout faire pour « sauver l’honneur ». Le paradoxe de la vie chevaleresque veut que l’on recherche la confrontation avec l’autre par goût et par nécessité de l’esprueve, laquelle, si elle est réussie, accroît l’honneur ; mais cette confrontation comporte toujours un risque de défaite et est donc aussi une mauvaise passe à laquelle il faut échapper. Cette réticence s’exprime ainsi dans le vocabulaire du tournoi :
54 M v. II, t. V, § 248.
« Se vous volés delivrer a vostre hounour de ceste assamblee, donc laissés cestui54. »
34Il est donc clair que l’honneur est un bien en circulation, une « valeur » au sens économique du terme autant qu’au sens moral ou social. Il revient alors à chaque individu de « faire valoir » son propre honneur dans chaque circonstance de sa vie. L’un des facteurs essentiels qui maintiennent la cohésion du monde chevaleresque est d’ailleurs le maintien de l’honneur collectif. Il existe en effet un houneur de chevalerie, sorte de point de référence commun pour évaluer les « taux » d’honneur individuels relativement à chaque situation :
55 M v. II, t. VII, § 109.
« Longuement ai un pont gardé a houneur de moi et de cevalerie55. »
35Ce type d’occurrences donne à voir la chevalerie comme une instance collective, sinon abstraite, qui contrôle et ratifie l’attribution de l’honneur à tel ou tel : que ce soit concrètement, par le biais de l’adoubement, ou symboliquement par le moyen de la coutume voire de la seule « opinion publique ».
56 J. Pitt-Rivers, « La maladie de l’honneur [...] » : « L’essence de l’honneur, c’est la volonté. » L (...)
57 On peut mourir a honeur, mais non pas vivre a honte. C’est l’opinion de Palamède :
« S’il puet vain (...)
58 M v. II, t. VIII, § 3 : Galaad s’étonne de ce qu’un de ses adversaires puisse se dire honni et avil (...)
36Le maintien de l’honneur dépend donc de la volonté56 de l’individu, de la nécessaire compétition qu’il engendre, et de l’enchaînement des circonstances. Bien qu’il soit solidement attaché aux conditions matérielles de la vie aristocratique, l’honneur est aussi une valeur abstraite : fondement de l’ethos chevaleresque, il vaut autant ou plus que la vie même57, mais se révèle aussi éminemment relatif car il est soumis à l’opinion commune58. Parce que l’honneur est « matériel », le texte romanesque se concentre essentiellement sur sa dimension pratique, qu’il traduit en interrogations mises en récit : puisqu’il s’agit de se comporter comme il convient, qu’est-ce qu’une situation, un acte, une parole honorables ou déshonorants ? Quels critères normatifs permettent d’en juger ? Dans quelles conditions peut-on accroître l’honneur ? Quelles sont au contraire les situations qui le menacent, le diminuent ou l’annulent ?
59 Les auteurs renaissants et modernes qui ont disserté sur le point d’honneur donnent explicitement d (...)
37Occupé à détailler les conditions concrètes de l’honorabilité, le récit se morcelle en une collection de points d’honneur : ainsi s’expliquent au moins en partie la fragmentation et la stéréotypie du récit dans le Tristan en prose, mais aussi l’intérêt qu’il éprouve pour la confrontation des susceptibilités, c'est-à-dire du sens de l’honneur des personnages, nécessairement antagoniques. D’où la passion aristocratique de l’exploit singulier et, corrélativement, du duel, dont on sait qu’il fut toujours au cœur de la mentalité nobiliaire. En effet, le point d’honneur – tout acte, parole ou situation susceptible d’être interprété comme une insulte à l’honneur, et exigeant de ce fait réparation éventuelle par les armes – a fasciné la noblesse d’Ancien Régime, car il touchait à la régulation des relations interpersonnelles entre les aristocrates (la politesse et l’étiquette), et à la question du duel conçu comme un droit de caste. Consciente de sa valeur, l’aristocratie considère comme légitime de se rendre justice à elle-même, allant jusqu’à créer, autour du point d’honneur, un système symbolique de « qualification des crimes et délits » susceptibles d’être commis à son encontre, et même la procédure judiciaire et l’échelle des sanctions applicables59.
60 Emmanuel J. Mickel, « The Theme of Honor in Chrétien’s Lancelot », Zeitschrift für romanische Philo (...)
38On peut donc affirmer que le culte de l’honneur culmine dans le fait qu’il infléchit le sens de la vertu de Justice. En effet, faire honneur à quelqu’un consiste à rendre son dû à celui qui le mérite. À l’inverse, attenter à l’honneur d’autrui consiste à le punir d’une dérogeance supposée. La procédure normative que nous proposions ailleurs de nommer « casuistique aristocratique » organise le récit de façon à évaluer, distribuer et faire fluctuer l’honneur au sein de la société chevaleresque. Qu’une pareille distribution puisse fournir matière à littérature n’a d’ailleurs rien qui doive étonner : c’était déjà le propos de Chrétien de Troyes dans le roman de Lancelot, où la coutume de la charrette infamante avait clairement une fonction d’instrument de mesure de l’honneur60.
1 Texte établi dans les trois éditions suivantes : Renee L. Curtis, Munich, Leyde, Woodbridge, 3 vol., 1963-1985 (début du roman, ici désigné par “C”) ; version II, Philippe Ménard (dir.), 9 vol. , Paris-Genève, Droz, 1987-1997 (ici, “M v. II”) ; version I, Philippe Ménard (dir.), Paris, Champion, 5 vol. , 1997-2006 (ici, “M v. I”).
2 Emmanuèle Baumgartner, Le Tristan en prose. Essai d’interprétation d’un roman médiéval, Genève, Droz, 1975, et La Harpe et l’Épée. Tradition et renouvellement dans le Tristan en prose, Paris, SEDES, 1990.
3 Martin Aurell, La Noblesse en Occident (Ve-XVe siècles), Paris, Colin, 1996 ; Jean Flori, Chevaliers et chevalerie au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1998.
4 Il existe un vaste corpus médiéval de littérature didactique (dits moraux, traités de noblesses, miroirs) qui reprend en général la morale stoïcienne : l’ethos noble repose sur les quatre vertus cardinales de Force, Prudence, Tempérance et Justice. Pour un aperçu, cf. Claude Roussel, « Le legs de la rose. Modèles et préceptes de la sociabilité médiévale », dans Alain Montandon (dir.), Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe, Clermont-Ferrand, Presses universitaires de Clermont-Ferrand, 1994, p. 1-90. Nous avons pu montrer dans notre thèse (Olivier Linder, Le Jeu sérieux. La représentation idéalisée de l’univers aristocratique dans le Roman de Tristan en prose, Nancy, 2006, non publiée) que la notion d’honneur en tant que telle ne tient qu’une place très restreinte dans ce corpus didactique, alors qu’elle est omniprésente dans le roman.
6 A. Montandon (dir.), Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 1995, s.v. « Distinction », p. 271-303. Condition de la visibilité sociale, elle implique « séparation, supériorité et élégance ». Elle se manifeste par un code des manières qui permet d’asseoir le respect des hiérarchies. Paradoxalement, elle repose à la fois sur le conformisme et la singularité (p. 272). Cf. aussi Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979. Pour Cicéron déjà (De officiis), le decus – le comportement convenant à la dignité sociale – s’impose au vir bonus désireux d’acquérir l’honestas morum. Sur la postérité médiévale de cette doctrine, cf. C. Stephen Jaeger, The Origins of Courtliness. Civilizing Trends and the Formation of Courtly Ideals (939-1210), Philadelphie, The University of Pennsylvania Press, 1985.
7 L’aïrèsis définit l’homme de bien selon Aristote, dont l’Éthique à Nicomaque est au fondement du discours sur la morale aristocratique.
8 Nous avons donné un aperçu de cette « casuistique aristocratique » dans Olivier Linder, « Aspects du discours normatif dans le Roman de Tristan en prose (coutumes, codes sociaux, conversation) », Médiévales, n° 52, 2007, p. 153-170.
9 Anne Berthelot, « Dynadam le chevalier non conformiste », dans Marcel Faure (dir.) Conformité et déviances au Moyen Âge. Actes du 2e colloque international de Montpellier (25-27 nov. 1993), Montpellier, Presses Universitaires de Montpellier, 1995, p. 33-41.
13 Un sondage réalisé à l’aide du Corpus de la littérature médiévale des origines à la fin du XVe siècle (Champion électronique) sur la v. II donne un nombre d’occurrences considérable (plus de 1 600), à quoi il faut ajouter environ 700 occurrences de l’antonyme honte. Ces chiffres permettent d’estimer une fréquence d’environ une occurrence toutes les deux pages en moyenne.
15 M v. II, t. I, § 154. Même collocation lors des obsèques de Tristan et Yseut (M v. II, t. IX, § 85). Cf. encore M v. II, t. IV, § 172 (Arthur et Guenièvre).
16 M v. II, t. II, § 42 : Dinadan accable de sarcasmes le seigneur d’un château qui n’est accessible que si l’on accepte de jouter contre ses occupants (coutume de la jouste pour l’ostel).
17 M v. II, t. I, § 41. Autres occurrences (très nombreuses) : M v. II, t. II, § 202, t. III, § 157, 164, etc.
18 M v. II, t. VI, § 89 : la Pentecôte du Graal. Les mondanités profanes sont également honorables : « Che est la cours u toute hounour terrienne repaire. » (M v. II, t. IV, § 173).
22 Mario Mancini, « Onore cavalleresco e onore aristocratico », L’immagine riflessa, t. 12, 1989 (L’identità cavalleresca), p. 147-192.
23 A. Berthelot, « L’inflation rhétorique dans le Tristan en prose », dans Danielle Buschinger (dir.), Tristan et Iseut, mythe européen et mondial. Actes du colloque des 10, 11 et 12 janvier 1986, Göppingen, 1987, p. 32-41. Sur la vision de l’honneur en tant que « pathologie » des sociétés anciennes, cf. Julian Pitt-Rivers, « La maladie de l’honneur », dans Marie Gautheron (dir.), L’Honneur. Image de soi ou don de soi : un idéal équivoque, Paris, Autrement, 1992 [Morales, 3], p. 22-36.
25 Yvonne Robreau, L’Honneur et la honte. Leur expression dans les romans en prose du Lancelot-Graal (XIIe - XIIIe siècles), Genève, Droz, 1981.
26 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 7-25 : les sens concrets de « honneur » sont : 1) l’honneur-fief (p. 8) (c’est-à-dire : « concession d’une terre », « propriété foncière », ou « rente foncière ») ; 2) « dignité », « situation sociale » découlant de la détention d’un fief (p. 21). C’est l’ancien sens de l’honor latin, qui dérive de la charge publique autant qu’il la fonde : cf. la conception de la dignitas chez les Francs de l’Antiquité tardive, selon Karl-Ferdinand Werner, Naissance de la noblesse, Paris, Fayard, 1998 (trad.).
27 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 25-43 (qualité noble : p. 25-26 ; sentiment de la dignité : p. 26-30, gloire : p. 30-34, rang : p. 37-41).
28 Y. Robreau, L’Honneur et la honte [...], p. 43-70 (chap. III, « L’honneur et les marques de considération »).
30 M. Gautheron, « Préface », L’Honneur. Image de soi [...], p. 10-17 : « Les honneurs auraient […] absorbé l’honneur », depuis que la Révolution a mis fin à la primauté de l’idéologie aristocratique.
33 Philippe Contamine, « Honneur et chevalerie : l’enracinement médiéval », Séance publique annuelle des cinq académies, mardi 22 octobre 2002, Paris, Palais de l’Institut, 2002, 48 p.
34 Point de vue semblable chez Robert Muchembled, « Les humbles aussi », L’Honneur. Image de soi [...], p. 61-68, et plus récemment encore chez Claude Gauvard, « Les paysans aussi ont un honneur », L’Histoire, 388, juin 2013, p. 74-78.
35 Ph. Contamine, « Honneur et chevalerie [...] ». Ibid. : « Une société fondée sur l’honneur, où chacun s’efforçait de défendre son honneur, celui des siens, d’obtenir le cas échéant réparation publique pour toute atteinte à l’honneur, ne serait-ce que par le biais de l’amende honorable, où chacun se plaçait idéalement à un certain rang et, en fonction de ce rang, entendait recevoir les honneurs qui lui étaient dus, quitte réciproquement à les rendre à qui de droit […]. Il fut entendu que l’honneur, au sens de réputation, de los, attaché de préférence à un nom et à des armoiries, constituait un patrimoine symbolique, presque spirituel, que tout bon chevalier se devait d’accroître pour le transmettre ensuite, intact ou enrichi, à son lignage. »
37 Auguste Scheler (éd.), Baudoin de Condé, Li Contes du Mantiel, v. 139-141 : Nons de proesce a droit nommée / A un messagier : renoumée / A non, qui les nouvieles porte. Cf. Jacqueline Cerquiglini-Toulet, « Fama et les preux. Nom et renom à la fin du Moyen Âge », Médiévales, no 24, 1993, p. 35-44.
38 Gérard Chandès, « Observations sur le champ sémantique de la recreantise », Farai chansoneta novele. Essais sur la liberté créatrice au Moyen Âge. Hommage à J.-Ch. Payen, Caen, Centre de publications de l’université de Caen, 1989, p. 123-131.
40 M v. II, t. VI, § 165 : à la suite d’un combat interrompu contre Galaad, Tristan se reconnaît spontanément vaincu en apprenant le nom de son adversaire. Il prononce ces mots après avoir explicitement admis que Galaad est li miudres cevaliers du monde.
43 M v. II, t. V, § 209 : Et se il pert ici l’ounour que il a conquestee hui en cest jour, il est mors et honnis et destruis, car dusques ci a il tout vaincu, ce set il bien, et voiant les iex de sa dame.
44 M v. II, t. V, § 220 : Ce est li boins Palamidés, ki plus nous a hui acreüe nostre hounour que onques nus cevaliers feïst.
45 M v. II, t. V, § 219 : Je di bien tout apertement que cil doi nous ont hui maintenus en hounour : cil nous ont hui esté estandart et baniere, cil ont sousfert tout le travail, il ont maintenue toute la besoigne.
56 J. Pitt-Rivers, « La maladie de l’honneur [...] » : « L’essence de l’honneur, c’est la volonté. » L’honneur exige de se mettre en péril pour relever le défi et réparer l’affront (p. 25). Il arrive exceptionnellement qu’honneur et volonté soient mis en contradiction pour aiguillonner le désir de bien faire : « Vous porriés conquerre pris et houneur, et sans traveil, se cuers ne vous failloit », dit une demoiselle qui propose une aventure à Eugenès, le bien nommé (M v. II, t. VII, § 103).
« S’il puet vaintre ceste journee, voiant les deus meilleurs cevaliers du monde ki sont a ceste assamblee, il vaurroit maintenant morir, car aprés tout ce ne porroit il morir a plus grant hounour jamais com orendroit ! » (M v. II, t. V, § 204)
C’est aussi celle de la curieuse demoiselle qui demande à recevoir la mort de la main de Tristan, car pareille mort lui semble plus honorable que toute autre :
« Par la main de si bon chevalier conme vos estez, qui estez tout le meillor chevalier du monde, et greignor honor me sera que ce ge morroie par la main de mes mortex anemis. » (M v. I, t. I, section I, § 25).
Dans le même esprit, Corneille, Le Cid, II, 2 :
« Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie ? »
58 M v. II, t. VIII, § 3 : Galaad s’étonne de ce qu’un de ses adversaires puisse se dire honni et avilié d’avoir été vaincu. Pour le chevalier celestiel qui méprise la doxa de la gloire terrestre, il s’agit d’un honneur mal placé. Sur l’honneur chrétien, cf. Achatz von Müller, “Gloria bona fama bonorum.” Studien zur sittlichen Bedeutung des Ruhmes in der frühchristlichen und mittelalterlichen Welt, Husum, Matthiesen, 1977.
59 Les auteurs renaissants et modernes qui ont disserté sur le point d’honneur donnent explicitement des racines médiévales au modèle du comportement aristocratique. Cf. Antoine de Courtin, Suite de la civilité françoise : ou traité du point-d’honneur, et des regles pour converser & se conduire sagement avec les incivils & les fâcheux, Paris, Josset, 1675. À partir de 1566, l’ordonnance de Moulins renvoya le jugement des querelles d’honneur et des infractions relatives aux duels devant le tribunal des maréchaux de France, bientôt nommé « tribunal du point d’honneur. »
60 Emmanuel J. Mickel, « The Theme of Honor in Chrétien’s Lancelot », Zeitschrift für romanische Philologie, 91, 3/4, 1975, p. 243-272 ; M. Mancini, « Onore cavalleresco […] », p. 147-192 (notamment p. 168-9).
Olivier Linder, « Faire honneur. Domination et préservation de l’harmonie sociale dans le Roman de Tristan en prose », Siècles [En ligne], 35-36 | 2012, mis en ligne le 05 mars 2014, consulté le 17 août 2017. URL : http://siecles.revues.org/1660

References: § 154
 § 155
 § 158
 § 106
 § 154
 § 85
 § 42
 § 41
 § 202
 § 157
 § 89
 § 60
 § 269
 § 210
 § 108
 § 12
 § 165
 § 59
 § 165
 § 9
 § 124
 § 209
 § 220
 § 219
 § 238
 § 84
 § 158
 § 159
 § 109
 § 7
 § 132
 § 41
 § 22
 § 248
 § 109
 § 3
 § 154
 § 85
 § 172
 § 42
 § 41
 § 202
 § 157
 § 89
 § 173
 § 165
 § 209
 § 220
 § 219
 § 103
 § 204
 § 25
 § 3