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La retouche, une affaire de morale (2) - Recherche en histoire visuelle
La retouche, une affaire de morale (2)	Par André Gunthert, jeudi 27 mars 2008 à 09:30	(7336 vues, permalink, rss co)
- Archives, collections	(Suite) La retouche est une pratique sans histoire. Attestée dans les manuels techniques ou par l'existence du métier de retoucheur, qui accompagne l'essor des ateliers de portrait à partir des années 1860, elle se manifeste d'une façon très différente des autres pratiques techniques de l'univers photographique. Alors que les réclamations de priorité font l'ordinaire des publications spécialisées, alors que les acteurs du champ sont toujours prêts à se mettre en avant pour l'invention d'un procédé ou l'amélioration d'un outil, on cherche en vain la revendication qui trahirait l'inventeur de la retouche.
Dans ses souvenirs tardifs, publiés en 1900, Félix Nadar (1820-1910) est le premier à livrer un nom, associé à l'évocation de l'Exposition universelle de 1855: «Pourtant, la retouche des clichés, tout ensemble excellente et détestable, comme la langue dans la fable d'Esope, mais assurément indispensable en cas nombreux, venait d'être imaginée par un Allemand de Munich, nommé Hampsteingl (sic), qui avait suspendu en transparence au bout d'une des galeries de l'Exposition un cliché retouché avec épreuves avant et après la retouche. (...) A deux pas de là, au surplus, la démonstration complète en était faite par la montre du sculpteur Adam Salomon, bondée des portraits des diverses notabilités de la politique, de la finance, du monde élégant, et dont tous les clichés avaient été retouchés selon le mode nouveau que, mieux avisé et plus diligent que nous en son sang israélite, Adam Salomon avait pris la peine d'aller apprendre chez le Bavarois.» (Quand j'étais photographe, Flammarion, 1900, p. 216-217).	L'orthographe controuvée attribuée par Nadar à son homologue allemand, le lithographe et photographe Franz Hanfstängl (1804-1877), contribue à donner à son récit un tour chimérique. Son sens symbolique n'en reste pas moins clair: qu'elles soient bavaroises ou juives, les origines de la retouche doivent être tenues à distance du sol français. Comme l'enfer selon Sartre, la retouche, c'est les autres.
Pourtant, au pays de Hanfstängl, c'est le mot Retusche qu'on utilise. Le terme est bien natif de France. Avant d'être utilisé en photographie ou en couture, à partir du milieu du XIXe siècle, il est employé dès le XVIIe siècle en peinture ou en littérature, où il désigne des rectifications ou des corrections apportées à un travail postérieurement à son achèvement ("Dictionnaire de rimes par P. Richelet, retouché en 1751 par Berthelin").
Contrairement aux récits qui voudraient tenir cette pratique à distance, l'intervention a posteriori sur le document photographique est attestée dès les débuts de la photographie. Selon Erich Stenger: «La retouche avait déjà été utilisée pour améliorer des daguerréotypes flous: des “points de lumière” étaient placés dans les yeux. En 1841, le peintre et photographe suisse Isenring donnait de l’éclat aux yeux en grattant la couche d’argent pour laisser le cuivre à nu. Le même procédé était utilisé pour faire briller des bijoux, en particulier dans les années 1850 sur les stéréogrammes. Négatifs et positifs papiers étaient copieusement retouchés ou repeints. Vers 1850, dans le procédé de talbotypie sur négatif papier, l’arrière-plan était complètement recouvert pour faire apparaître le sujet sur fond blanc. Vers 1855, la mode était aux repeints sur positif des arrière-plans des portraits.» (Geschichte der Photographie, Berlin, VDI Verlag, 1929, p. 36, je traduis).
Une telle description reste l'aveu isolé d'un spécialiste qui a eu les originaux en main. Car la première caractéristique d'une retouche correctement effectuée est d'être invisible sur le positif. Sans le négatif, impossible de deviner qu'un portrait a fait l'objet de corrections, parfois massives (voir illustration). Or, dès le début du XXe siècle, il est rare de rencontrer des fonds anciens complets, où le tirage est rangé avec son cliché. Les images qui s'échangent et se collectionnent sont de préférence les épreuves positives, où l'intervention est le plus souvent indécelable.
Malgré une pratique omniprésente, la retouche, absente des textes et des corpus, disparaît de la conscience critique des acteurs. Tous les ingrédients sont réunis pour qu'elle passe au rang de mythologie. Vers 1920, on voit apparaître une construction rétrospective du rôle de la retouche comme facteur de la décadence. Ainsi que l'explique Emil Orlik: «A une époque où la simplicité et l'authenticité culturelle s'amenuisaient, il n'est pas surprenant que les photographes aient utilisé le secours de la retouche de façon de plus en plus importante, pour aller à la rencontre d'un goût déclinant pour la vérité de leurs clients.» ("Über Photographie", Kleine Aufsätze, Berlin, Propyläen Verlag, 1924, p. 37, je traduis).
Au début du XXe siècle, la mythologie de la retouche permet de relier en un seul schéma explicatif la geste des amateurs, placés dès la fin du XIXe siècle dans la posture des sauveurs du goût, de la vertu et de l'identité photographiques, avec l'identification du pictorialisme à la peinture. C'est donc en parfaite symétrie avec la défense moderniste du médium, celle qu'illustre par exemple avec brio le professeur du Bauhaus László Moholy-Nagy (Peinture, Photographie, Film, 1925), que s'élabore une vision "décliniste" de la retouche, parfaitement résumée par Walter Benjamin: “Finalement, les commerçants se pressèrent de partout pour accéder à l’état de photographe, et quand se répandit la retouche sur négatif, revanche du mauvais peintre sur la photographie, on assista à un rapide déclin du goût” ("Petite histoire de la photographie", 1931, éd. 1998, p. 17).
Synthèse de la dispute des amateurs et des pictorialistes, ce nouveau récit de la retouche devient le fer de lance de la reconstruction d'un photographique rêvé, appuyé dialectiquement sur un "âge d'or" du bon goût photographique et sur la revendication d'une intégrité de l'enregistrement. Bazin, Krauss et Barthes sont déjà en gestation dans ce laboratoire fantasmatique, qui a perdu depuis longtemps tout rapport avec la réalité des pratiques.
A suivre...	Tags: histoire de l'art, histoire photo, pratiques, retouche
Lu par hasard cette citation (indirecte) du livre d'Abigail Solomon-Godeau, Photography at the Dock :
"The Société Française de Photographie, from its inception in 1851, forbade any retouching on the photographic submissions to its regular exhibitions"
conclusion passionnante, qui résonne effectivement encore de nos jours, avec la posture de certains tenants du bon goût photographique. Posture bien sûr en opposition avec la pratique de la retouche dans le secret des grands laboratoires, par exemple pour les tirages d'exposition qui leurs sont délégués.
La présentation des "trésors cachés" de la SFP pour l'illustration de ce blog est également vraiment remarquable. Bravo!	3.
@Marc: Il s'agit d'un raccourci qui illustre ma conclusion sur l'absence de prise en compte des pratiques. 1851 est la date de création de la Société héliographique, qui n'organise aucune exposition. La SFP est fondée en 1854, sans lien avec la précédente. Pour sa première exposition, en 1855, elle édicte en effet un règlement qui notifie cette exclusion.
Article 7: «Seront également exclues de l'exposition toutes épreuves coloriées, et toutes celles qui présenteraient des retouches essentielles, de nature à modifier le travail photographique proprement dit, en y substituant un travail manuel.» (BSFP, 1855, p. 41, à noter également l'article 6: «Les nudités en général, et sans exception, seront refusées.»)
Mais on trouve également mention, en 1864, d'une discussion sur ce fameux article du règlement, qui montre comment il s'applique en pratique, et dont la conclusion est surprenante. Le passage vaut d'être cité au long. A une demande de précision sur ledit article (passé au n° 5), le président de séance, Paul Périer, répond en ces termes:
«M. le Président fait observer qu'en effet l'article 5 a été rédigé dans l'intention de laisser au jury une certaine liberté d'appréciation. Il a paru impossible de rédiger cet article d'une autre façon sans tomber dans l'un ou l'autre des deux extrêmes qui sont également à redouter: ou bien une restriction trop absolue de la retouche, ou bien une autorisation trop absolue. "Il est difficile, ajoute M. le Président, de bien préciser dans une rédaction ce qu'on entend par le mot retouche essentielle." Il paraît impossible de n'autoriser, en fait de retouche, que celles qui consisteraient à boucher un trou, à dissimuler une égratignure du collodion, etc., en un mot, à effacer simplement les accidents matériels; la restriction absolue, la seule facile à exprimer dans une rédaction, lui semble ne pouvoir être admise; mais d'un autre côté, l'intérêt bien entendu de la photographie, celui de la Société par conséquent, est d'empêcher que le travail manuel vienne se substituer, dans une trop large mesure, à la photographie, et dès lors, en laissant au jury la latitude que comporte l'article 5, on n'a pas à craindre l'admission à l'exposition d'épreuves où l'opérateur aurait abusé de la retouche.
M. Anthony Thouret demande à préciser la question par un exemple. "Dans l'esprit de l'article 5, dit-il, est-il permis de refaire un oeil sur un portrait?"
M. le Président répond qu'il ne croit pas qu'il en soit ainsi; suivant lui, on peut réparer un oeil, indiquer même par un trait de dessin une paupière que le mouvement du modèle aurait rendue trop flou, éteindre une lumière trop vive, retoucher avec modération, avec tact, en un mot, mais il ne lui semble pas qu'un portrait dont les yeux auraient été refaits puisse, d'après l'article 5, être admis à l'exposition.
M. Leblanc fait observer qu'à la dernière exposition, malgré l'article 5, le jury avait admis trois portraits dont il pourrait citer les auteurs, et dont les mains et les têtes avaient été entièrement refaites.
M. Franck de Villechole pense que l'article 5 doit être modifié. (...) Suivant M. Franck, la question ne peut se présenter que de deux manières dans le règlement: ou bien supprimer absolument l'article, ne point prononcer le mot de retouches, en laissant au jury toute liberté d'appréciation; ou bien interdire les retouches d'une manière absolue.
M. le Président craint que ces deux moyens extrêmes n'aient de graves inconvénients. Si le règlement ne parle pas de la retouche, il est bien à craindre qu'en l'absence de toute clause restrictive, l'exposition ne soit envahie par les épreuves retouchées, et que la photographie, surtout portraitiste, n'y figure que pour mémoire; si la restriction est absolue, il restera bien peu de choses à mettre à l'exposition; si l'on en juge par la précédente exposition, on ne pourrait, en présence de cette exclusion sévère des oeuvres retouchées, admettre plus de deux pour cent des portraits présentés.» (BSFP, 1864, p. 35-36.)
@Didier: merci!	Ajouter un commentaire

References: l'article 6
 l'article 5
 l'article 5
 l'article 5
 l'article 5
 l'article 5
 l'article 5