Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q164.htm
Timestamp: 2018-11-12 20:21:34+00:00

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Question 164 : Des peines du péché du premier homme
Nous avons maintenant à examiner les peines du péché du premier homme. — A ce sujet il y a deux questions à traiter. — Nous parlerons : 1° de la mort qui est la peine générale (Pelage a soutenu que la mort était l’effet de la condition primitive de l’homme, et que nos premiers parents seraient morts, quand même ils n’auraient pas péché. Mais le sentiment traire est de foi (Voy. 1a 2æ, quest. 85, art. 4).) ; 2° des autres peines particulières qui sont exprimées dans la Genèse. (Selon son habitude, saint Thomas tient à justifier jusqu’aux moindres expressions de l’Ecriture, s’appuyant sur ces paroles (Prov., 8, 8) : Tous mes discours sont justes.)
Article 1 : La mort est-elle la peine du péché de nos premiers parents ?
Objection N°1. Il semble que la mort ne soit pas la peine du péché de nos premiers parents. Car ce qui est naturel à l’homme ne peut être appelé la peine du péché, parce que le péché ne perfectionne pas la nature, mais il la corrompt. Or, la mort est naturelle à l’homme ; ce qui est évident, puisque son corps se compose d’éléments contraires et que le mot mortel entre dans sa définition. La mort n’est donc pas la peine du péché de nos premiers parents.
Réponse à l’objection N°1 : On appelle naturel ce qui est produit par les principes de la nature. Or, les principes de la nature sont par eux-mêmes la forme et la matière. La forme de l’homme est l’âme raisonnable, qui est par elle-même immortelle. C’est pourquoi la mort n’est pas naturelle à l’homme du côté de sa forme. Sa matière est au contraire un corps composé d’éléments opposés, d’où résulte nécessairement la corruptibilité. Sous ce rapport la mort est naturelle à l’homme. Cette condition de la nature du corps humain est une conséquence nécessaire de sa matière ; car il fallait que le corps humain fût l’organe du tact, et que par conséquent il tint le milieu entre les choses tangibles, ce qui ne pouvait avoir lieu qu’à la condition d’être composé d’éléments contraires, comme on le voit dans Aristote (De an., liv. 2, text. 3). Mais cette condition ne résulte pas de ce que la matière est adaptée à la forme. Car si on le pouvait, puisque la forme est incorruptible, il faudrait plutôt que la matière fût incorruptible aussi. C’est ainsi qu’il convient à la forme et à l’action d’une scie, qu’elle soit de fer ou que sa dureté la rende apte à couper ; mais qu’elle soit susceptible de prendre la rouille, ceci provient nécessairement de la nature de sa matière, et n’est pas le fait de la volonté libre de l’ouvrier qui la fabrique. Car si l’artisan le pouvait, il ferait une scie de fer qui ne pût jamais contracter la rouille. Mais Dieu, qui est le créateur de l’homme, étant tout-puissant, il a, par un effet de sa bonté, exempté l’homme primitif de la nécessité de la mort qui découle de sa matière ; puis il lui a retiré ce bienfait par suite du péché de nos premiers parents. Par conséquent, la mort est naturelle à cause de la condition de la matière, et elle est pénale parce que l’homme a perdu le bienfait de Dieu, qui le préservait de ce malheur (Le concile de Trente est très formel à cet égard (sess. 5, De peccato orig.) : Si quis non confitetur, primum hominem Adam incurisse per offensam prævaricationis indignationem Dei, atque ideò mortem, totumque Adam per illam prævaricationis offensam secundum corpus et animam in deterius commutatum fuisse, anathema sit.).
Objection N°2. La mort et les autres défauts corporels se trouvent dans l’homme aussi bien que dans les autres animaux, d’après ces paroles de l’Ecriture (Ecclésiaste, 3, 19) : L’homme meurt et la bête aussi, leur condition est égale. Or, pour les animaux, la mort n’est pas la peine du péché. Elle ne l’est donc pas non plus pour les hommes.
Réponse à l’objection N°2 : Cette ressemblance de l’homme avec les animaux se considère quant à la condition de la matière, c’est-à-dire quant au corps composé d’éléments contraires, mais non quant à la forme. Car l’âme de l’homme est immortelle, au lieu que celles des animaux périssent.
Objection N°3. Le péché de nos premiers parents a été le péché de deux personnes spéciales. Or, la mort est une suite de toute la nature humaine. Il semble donc qu’elle ne soit pas la peine du péché de nos premiers parents.
Réponse à l’objection N°3 : Nos premiers parents ont été établis par Dieu, non seulement comme des personnes particulières, mais comme les principes de toute la nature humaine, qu’ils devaient transmettre à leurs descendants simultanément avec le bienfait divin qui les préservait de la mort. C’est pourquoi, par leur péché, toute la nature humaine a été privée de ce bienfait dans leur postérité, et a été soumise à la mort.
Objection N°4. Tous les hommes viennent également de nos premiers pères. Si donc la mort était une peine de leur péché, il s’ensuivrait que tous les hommes la subiraient également ; ce qui est évidemment faux, parce que les uns meurent plutôt que d’autres et ont une fin plus pénible. La mort n’est donc pas la peine du premier péché.
Réponse à l’objection N°4 : Un défaut résulte du péché de deux manières : 1° comme une peine déterminée par le juge. Ce défaut doit être égal dans ceux qui sont également coupables. 2° Il y a un autre défaut qui est, par accident, la conséquence de cette peine ; comme si, par exemple, un individu auquel on a fait perdre la vue pour un crime vient à tomber dans un chemin. Ce défaut n’est pas proportionné à la faute, et il n’est pas apprécié par le jugement de l’homme, qui ne peut pas connaître à l’avance les événements fortuits. Par conséquent, la peine déterminée pour le premier péché et qui lui correspond proportionnellement, c’est le retrait du bienfait divin qui conservait la droiture et l’intégrité de la nature humaine. Les défauts qui résultent de la soustraction de ce bienfait sont la mort et les autres afflictions de la vie présente. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire que ces peines soient égales dans ceux auxquels le premier péché appartient également. Mais parce que Dieu prévoit tous les événements futurs, d’après la disposition de sa prescience et de sa providence divine, ces afflictions sont diverses dans les divers individus, non à cause de leurs mérites ou de leurs démérites antérieurs à cette vie, comme l’a supposé Origène (Periar., liv. 2, chap. 9), ce qui est contraire à ces paroles de saint Paul (Rom., 9, 11) : lorsqu’ils n’avaient encore fait ni bien ni mal, et ce qui est aussi opposé à ce que nous avons démontré (1a pars, quest. 47, art. 2, et quest. 75, art. 7, et quest. 90, art. 4), en établissant que l’âme n’a pas été créée avant le corps ; mais soit en punition des péchés des parents, dans le sens que le fils étant la chose du père, il arrive souvent que les parents sont punis dans leurs enfants ; soit aussi dans l’intérêt du salut de celui qui est soumis à ces épreuves, afin que par là il soit détourné du péché ou qu’il ne s’enorgueillisse pas de ses vertus et qu’il les couronne par la patience.
Objection N°5. Le mal de la peine vient de Dieu, comme nous l’avons vu (1a pars, quest. 49, art. 2). Or, la mort ne paraît pas en venir, puisqu’il est dit (Sag., 1, 13) que Dieu n’a pas fait la mort. La mort n’est donc pas la peine du premier péché.
Réponse à l’objection N°5 : On peut considérer la mort de deux manières : 1° selon qu’elle est un mal de la nature humaine. En ce sens elle ne vient pas de Dieu, mais elle est un défaut qui résulte du péché de l’homme. 2° On peut l’envisager selon ce qu’elle a de bon, c’est-à-dire selon qu’elle est une juste peine ; de cette façon elle vient de Dieu. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (Retract., liv. 1, chap. 21) que Dieu n’est auteur de la mort qu’en tant qu’elle est une peine.
Objection N°6. Les peines ne paraissent pas être méritoires ; car le mérite est compris sous le bien et la peine sous le mal. Or, la mort est quelquefois méritoire, comme on le voit à l’égard de la mort des martyrs. Il semble donc que la mort ne soit pas une peine.
Réponse à l’objection N°6 : D’après la pensée de saint Augustin (De civ. Dei, liv. 13, chap. 5), comme les méchants font un mauvais usage non seulement des maux, mais encore des biens ; de même les justes font un bon usage non seulement des biens, mais encore des maux. De là il arrive que les méchants font un mauvais usage de la loi, quoiqu’elle soit un bien, tandis que les bons font une bonne mort, quoiqu’elle soit un mal. Par conséquent, selon que les saints font un bon usage de la mort, elle leur devient méritoire.
Objection N°7. La peine paraît être afflictive. Or, la mort ne peut l’être, comme on le voit, parce que quand elle existe on ne la sent pas, et quand elle n’existe pas on ne peut pas la sentir. La mort n’est donc pas une peine du péché.
Réponse à l’objection N°7 : On peut considérer la mort de deux manières : 1° pour la privation même de la vie. Dans ce cas on ne peut la sentir, puisqu’elle est la privation du sentiment et de l’existence. Elle n’est pas de la sorte la peine du sens, mais du dam. 2° On peut l’envisager selon qu’elle désigne la corruption elle-même, qui a pour terme cette privation. Nous pouvons parler de la corruption aussi bien que de la génération de deux manières : 1° selon qu’elle est le terme de l’altération. Ainsi au premier instant où l’on est privé de la vie, nous disons que la mort existe. De cette manière la mort n’est pas non plus la peine du sens. 2° On peut prendre la corruption pour l’altération antérieure à la mort. C’est ainsi que l’on dit qu’on meurt quand on s’avance vers sa fin ; comme on dit qu’une chose est engendrée quand elle est en voie de l’être : et dans cette hypothèse la mort peut être afflictive.
Objection N°8. Si la mort était la peine du péché, elle en aurait été immédiatement la conséquence. Or, il n’en a pas été ainsi ; car nos premiers parents ont vécu longtemps après leur péché, comme on le voit (Gen., chap. 4). La mort ne paraît donc pas être la peine du péché.
Réponse à l’objection N°8 : Comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 11, chap. 32), la mort est arrivée le jour où l’on a fait ce que Dieu a défendu ; parce qu’il en est résulté pour nos premiers parents dans leur corps mortel une affection qui a produit la maladie et la mort. Ou bien, comme il l’observe ailleurs (Lib. de peccat., meritis et remissione, chap. 16) : Quoique nos premiers parents aient vécu beaucoup d’années après, cependant ils ont commencé à mourir le jour où ils ont été soumis à la loi de la mort, qui les a obligés d’avancer chaque jour vers leur terme en vieillissant.
Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (Rom., 5, 12) : Le péché est entré en ce monde par un seul homme, et par le péché la mort.
Conclusion La mort et les défauts corporels sont des peines qui résultent du péché de nos premiers parents.
Il faut répondre que si l’on est privé, par sa faute, d’un bienfait que l’on avait reçu, la privation de ce bienfait est la peine de cette faute. Or, comme nous l’avons dit (quest. 95, art. 1, et quest. 97, art. 1), l’homme, dans son état primitif, avait reçu de la Providence ce bienfait, de manière que tant que son âme serait soumise à Dieu, ses puissances inférieures devraient être soumises à sa raison et son corps obéir à son intelligence. Mais parce que l’âme humaine s’est écartée, par le péché, de la soumission divine, il s’en est suivi que les puissances inférieures n’ont plus été totalement soumises à la raison. Et il est résulté de là une si grande révolte de l’appétit charnel contre la raison, que le corps n’a plus été totalement soumis à l’âme, et c’est ce qui a produit la mort et les autres défauts corporels. Car la vie et l’intégrité du corps consistent en ce qu’il soit soumis à l’âme, comme ce qui est perfectible est soumis à sa perfection. Par conséquent, par opposition, la mort et les maladies et tous les autres défauts corporels proviennent de ce que le corps n’est pas soumis à l’âme. D’où il est évident que, comme la rébellion de l’appétit charnel contre l’esprit est la peine du péché de nos premiers parents, de même aussi la mort et tous les défauts corporels.
Article 2 : Les peines particulières de nos premiers parents sont-elles convenablement déterminées dans l’Ecriture ?
Objection N°1. Il semble que les peines particulières de nos premiers parents ne soient pas convenablement déterminées dans l’Ecriture. Car on ne doit pas assigner comme une peine du péché ce qui existerait même sans le péché. Or, la femme aurait enfanté avec douleur, même quand le péché n’aurait pas existé, parce que la disposition de son corps est telle que l’enfant ne peut naitre sans la faire souffrir. De même la soumission de la femme à l’homme est une conséquence de la perfection de l’homme et de l’imperfection de la femme ; il appartient aussi à la nature de la terre de porter des épines et des ronces. On ne peut donc considérer ces choses comme des peines du premier péché.
Réponse à l’objection N°1 : Dans l’état d’innocence l’enfantement aurait été sans douleur : car saint Augustin dit (De civ. Dei, liv. 14, chap. 26) : que comme pour l’enfantement ce n’eût pas été le gémissement de la douleur, mais la maturité du fruit qui eût dilaté les entrailles maternelles, de même, dans la conception, ce n’eût pas été l’attrait de la passion, mais le bon plaisir de la volonté qui eût décidé l’union des sexes. Quant à la soumission de la femme envers l’homme, on doit comprendre qu’elle est devenue une peine pour la femme, non quant à la subordination (parce qu’avant le péché l’homme aurait été également le chef de la femme et son guide), mais parce que la femme est maintenant forcée d’obéir à la volonté de l’homme contre sa propre volonté. — Sans le péché, la terre aurait porté des épines et des ronces, pour nourrir les animaux, mais non pour causer de la peine à l’homme ; parce que leur production n’aurait été pour ce dernier l’occasion d’aucune fatigue, ni d’aucun châtiment, comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 3, chap. 18). — A la vérité Alcuin (Interrogationes et responsiones in Genesim (Interrog. 79).) dit qu’avant le péché la terre n’aurait produit absolument ni épines, ni ronces ; mais la première réponse est préférable.
Objection N°2. Ce qui appartient à la dignité de quelqu’un ne semble pas être pour lui une peine. Or, il est de la dignité de la femme d’avoir beaucoup d’enfants. On ne doit donc pas considérer cela comme une peine.
Réponse à l’objection N°2 : La multiplicité des enfantements est une peine pour la femme, non à cause de la production des enfants qui aurait existé avant le péché, mais à cause de cette foule d’afflictions que la mère éprouve par là même qu’elle porte un enfant dans son sein. C’est pourquoi l’Ecriture dit expressément : Je multiplierai vos peines et vos enfantements.
Objection N°3. La peine du péché de nos premiers parents est passée à tous les humains, comme nous l’avons dit au sujet de la mort (art. préc.). Or, toutes les femmes n’ont pas beaucoup d’enfants, et tous les hommes ne mangent pas leur pain à la sueur de leur front. Les peines du premier péché ne sont donc pas convenables.
Réponse à l’objection N°3 : Ces peines appartiennent en quelque sorte à tout le monde. Car toute femme qui conçoit doit nécessairement éprouver des souffrances et enfanter avec douleur, à l’exception de la bienheureuse Vierge Marie qui conçut sans corruption et qui enfanta sans douleur, parce que sa conception ne vint pas de nos premiers parents, selon la loi de la nature. S’il y en a qui ne conçoivent et qui n’enfantent point, elles éprouvent le défaut de la stérilité qui l’emporte sur les peines dont nous venons de parler. De même il faut que tout homme qui travaille la terre mange son pain à la sueur de son front. Ceux qui ne se livrent pas par eux-mêmes à l’agriculture s’occupent d’autres travaux : car l’homme est né pour le travail, dit Job (5, 7) ; et par conséquent ils mangent un pain que d’autres ont fait venir à la sueur de leur visage.
Objection N°4. Le lieu du paradis avait été fait pour l’homme. Comme il ne doit rien y avoir d’inutile dans la nature, il semble que le bannissement de l’homme du paradis n’ait pas été une peine convenable.
Réponse à l’objection N°4 : Ce lieu du paradis terrestre, quoiqu’il ne serve pas à l’homme pour son usage, lui sert cependant pour son instruction (Saint Thomas insinue ici, d’après les témoignages des anciens Pères, que le paradis terrestre existe encore ; il l’a déjà insinué plus haut (Voy. 1a pars, quest. 102).), puisqu’il sait qu’il en a été chassé à cause du péché, et que d’ailleurs les choses qui sont corporellement dans ce paradis lui apprennent celles qui font partie du paradis céleste, dont l’entrée est préparée à l’homme par le Christ.
Objection N°5. Il est dit que le paradis terrestre était de lui-même inaccessible. Il était donc inutile d’y mettre d’autres obstacles pour empêcher l’homme d’y retourner, c’est-à-dire d’y mettre un chérubin avec un glaive flamboyant qu’il agitait autour de lui.
Réponse à l’objection N°5 : Sans parler des mystères attachés au sens spirituel, ce lieu paraît être inaccessible principalement à cause de la violence de la chaleur qu’il reçoit du voisinage du soleil, et c’est ce que signifie le glaive de flamme que le chérubin agitait autour de lui pour marquer le mouvement circulaire qui produit cette chaleur. Et, parce que le mouvement des créatures corporelles est dirigé par le ministère des anges, d’après la remarque de saint Augustin (De Trin., liv. 3, chap. 4), il était convenable que l’on mît un chérubin avec son épée flamboyante pour garder le chemin qui mène à l’arbre de vie. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 11, chap. 40) : Nous devons croire que cela s’est fait véritablement par les puissances célestes dans le paradis visible, afin qu’il y eût là une garde de feu au moyen du ministère des anges.
Objection N°6. Immédiatement après son péché l’homme a été nécessairement condamné à la mort, et par conséquent il ne pouvait plus par le bienfait de l’arbre de vie se rendre immortel. Il était donc inutile de lui interdire de toucher à cet arbre, en disant (Gen., 3, 22) : Prenons garde qu’il ne prenne du fruit de l’arbre de vie et qu’il ne vive éternellement.
Réponse à l’objection N°6 : Si l’homme après son péché eût mangé de l’arbre de vie, il n’aurait pas pour cela recouvré l’immortalité, mais il aurait pu par le bienfait de cet aliment prolonger davantage son existence. Par conséquent dans ces mots : qu’ils vivent éternellement, le mot éternel désigne une longue durée. D’ailleurs il n’était pas avantageux à l’homme de rester plus longtemps dans les misères de cette vie.
Objection N°7. Insulter aux malheureux paraît contraire à la miséricorde et à la clémence qui sont, d’après l’Ecriture, les principaux attributs de Dieu, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. 144, 9) : Ses miséricordes s’étendent sur toutes ses œuvres. C’est donc à tort que l’on fait insulter par Dieu nos premiers parents que le péché avait précipités dans la misère, en lui faisant dire (Gen., 3, 22) : Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal.
Réponse à l’objection N°7 : Comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 11, chap. 39), ces paroles de Dieu sont moins une insulte pour nos premiers parents qu’un moyen de détourner de l’orgueil les autres hommes pour lesquels elles ont été écrites ; parce que non seulement Adam ne devint pas tel qu’il eût voulu devenir, mais il ne conserva pas le bien pour lequel il avait été fait.
Objection N°8. Le vêtement est nécessaire à l’homme aussi bien que la nourriture, d’après ces paroles de saint Paul (1 Tim., 5, 8) : Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous nous en contentons. Par conséquent, comme avant le péché on avait désigné à nos premiers parents ce qu’ils devaient manger, on avait dû aussi leur donner des habits. C’est donc à tort qu’on dit qu’après leur péché Dieu leur fit des tuniques de peaux.
Réponse à l’objection N°8 : Les habits sont nécessaires à l’homme dans son état actuel de misère pour deux raisons : 1° pour le défendre de ce qui pourrait lui nuire extérieurement, comme la chaleur et le froid immodéré ; 2° pour couvrir son ignominie, dans la crainte qu’on ne voie la turpitude des membres, dans lesquels se manifeste principalement la rébellion de la chair contre l’esprit. Ces deux choses n’existaient pas dans l’état primitif, parce que dans cet état le corps de l’homme ne pouvait pas être blessé par quelque chose d’extrinsèque, comme nous l’avons dit (1a pars, quest. 97, art. 2). Il n’y avait pas non plus alors en lui de turpitude qui le couvrit de confusion. C’est pourquoi l’Ecriture dit (Gen., 2, 25) : Ils étaient nus l’un et l’autre, Adam et son épouse, et ils n’en rougissaient pas. Il n’en est pas de même de la nourriture qui est nécessaire pour entretenir la chaleur naturelle et développer le corps.
Objection N°9. La peine que l’on inflige à un péché doit être plus funeste que les avantages qu’on retire du péché lui-même ; autrement le châtiment ne détournerait pas du péché. Or, nos premiers parents ont retiré du péché que leurs yeux se soient ouverts, comme le dit la Genèse (Gen., chap. 3). Cet avantage l’emporte sur toutes les peines qui ont été la suite du péché. On n’énumère donc pas d’une manière convenable les peines qui ont été la suite du péché de nos premiers parents.
Réponse à l’objection N°9 : Comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 11, chap. 31), on ne doit pas croire que nos premiers parents ont été créés les yeux fermés, puisqu’il est dit de la femme qu’elle vit un arbre qui était beau et dont les fruits étaient bons à manger. Leurs yeux se sont donc ouverts pour voir et pour penser ce qui ne les avait jamais frappés auparavant, c’est-à-dire pour avoir l’un pour l’autre une concupiscence qu’ils n’avaient point connue jusqu’alors.
Mais c’est le contraire. Car ces peines ont été fixées par Dieu, qui fait tout avec nombre, poids et mesure, comme le dit l’Ecriture (Sag., chap. 11).
Conclusion Le crime de nos premiers parents a été dignement et convenablement puni par les divers genres de peines que l’Ecriture décrit.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), nos premiers parents ont été privés à cause de leur péché du bienfait de Dieu qui conservait en eux l’intégrité de la nature humaine, et par suite de la soustraction de ce bienfait la nature humaine est tombée dans des défauts qui sont des châtiments. C’est pourquoi ils ont été punis de deux manières : 1° Ils l’ont été en ce qu’ils ont perdu ce qui convenait à l’état d’intégrité, c’est-à-dire le lieu du paradis terrestre ; ce que la Genèse exprime (3, 23) en disant : Dieu le chassa du paradis de volupté. Et, parce qu’il ne pouvait pas retourner par lui-même à son innocence première, il était convenable qu’on mît des obstacles pour l’empêcher de retourner à ce qui constituait son état primitif ; on lui interdit ainsi son ancienne nourriture en lui défendant de toucher à l’arbre de vie, et on l’éloigna du lieu où il avait été créé, et c’est pour cela que Dieu mit devant le paradis un chérubin avec un glaive de feu. 2° Ils ont été punis en ce qu’on leur a attribué les peines qui conviennent à la nature privée d’un pareil bienfait, et cela quant au corps et quant à l’âme. Quant au corps d’où vient la différence des sexes, la peine de la femme n’a pas été la même que celle de l’homme. La femme a été punie sous les deux rapports pour lesquels elle est unie à l’homme : la génération des enfants et la communication des œuvres qui appartiennent à la vie domestique. Par rapport à la génération, elle a été punie de deux manières : 1° Quant à l’ennui qu’elle endure en portant l’enfant dans son sein, et c’est ce que la Bible explique quand il est dit (Gen., 3, 16) : Je multiplierai vos maux pendant votre grossesse. 2° Quant à la douleur qu’elle éprouve en enfantant, et dont il est dit : Vous enfanterez dans la douleur. Relativement à la vie domestique elle est punie selon qu’elle est soumise à la domination du mari, d’après ces paroles : Vous serez sous la puissance de l’homme. Mais comme il appartient à la femme d’être soumise à l’homme en ce qui appartient à la vie domestique ; de même il appartient à l’homme de lui procurer ce qui est nécessaire à la vie. A cet égard il est puni de trois façons : 1° par la stérilité de la terre, puisqu’il est dit : La terre sera maudite à cause de vous ; 2° par la peine du travail qui est nécessaire pour que la terre donne des fruits, et c’est ce qu’expriment ces paroles : Vous n’en retirerez de quoi vous nourrir tous les jours de votre vie qu’avec beaucoup de travail ; 3° à cause des obstacles que rencontrent ceux qui cultivent la terre ; d’où il est dit : elle produira pour vous des épines et des ronces. — De même du côté de l’âme il y a trois sortes de peines. La première se rapporte à la confusion qu’ils éprouvèrent à l’occasion de la rébellion de la chair contre l’esprit ; d’où il est dit : Leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus. La seconde regarde le reproche que Dieu leur fit de leur propre faute ; c’est ce qu’indiquent ces mots : Voilà qu’Adam est devenu comme un de nous. La troisième a pour objet le souvenir de leur mort future, d’après ces paroles : Vous êtes poussière et vous retournerez en poussière. C’est pour cela que Dieu leur fit des tuniques de peaux en signe de leur mortalité (Cette double action du péché originel sur le corps et l’âme est indiquée dans le passage du concile de Trente que nous avons cité dans l’article précédent.).

References: art. 4
 art. 2
 art. 7
 art. 4
 art. 2
 art. 1
 art. 1
 art. 2