Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q092.htm
Timestamp: 2017-10-17 20:38:20+00:00

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Nous avons maintenant à nous occuper des vices opposés à la vertu de religion. — En premier lieu nous traiterons de ceux qui ont quelque chose de commun avec la vertu de religion elle-même et qui rendent comme elle à Dieu un culte ; puis nous examinerons ceux qui sont manifestement contraires à cette vertu, parce qu’ils impliquent le mépris de tout ce qui a rapport au culte de la Divinité. La première de ces deux catégories appartient à la superstition et la seconde à l’impiété. Nous devons donc d’abord considérer la superstition et tout ce qui s’y rattache et passer ensuite à l’impiété et à tout ce qui en fait partie. — A l’égard de la superstition deux questions se présentent : 1° La superstition est-elle un vice contraire à la vertu de religion ? (D’après saint Thomas, on peut définir la superstition un vice qui rend un culte divin à celui auquel il n’est pas dû, ou de la manière qu’on ne le doit pas.) — 2° Comprend-elle plusieurs parties ou plusieurs espèces ?
Article 1 : La superstition est-elle un vice contraire à la vertu de religion ?
Objection N°1. Il semble que la superstition ne soit pas un vice opposé à la vertu de religion. En effet, quand deux choses sont contraires, l’une n’entre pas dans la définition de l’autre. Or, la religion entre dans la définition de la superstition. Car on définit la superstition une religion qui va au delà des bornes, comme le dit la glose (interl.) à propos de ces paroles de saint Paul : Elles ont cependant une apparence de sagesse, etc. (Col., 2, 23). La superstition n’est donc pas un vice contraire à la vertu de religion.
Réponse à l’objection N°1 : Comme nous disons métaphoriquement un bon voleur, de même on emploie quelquefois le nom des vertus pour exprimer les vices. C’est ainsi qu’on se sert quelquefois du nom de prudence pour désigner l’astuce, selon ces paroles de saint Luc (Luc, 16, 8) : Les enfants de ce siècle sont plus prudents que les enfants de lumière. C’est en ce sens qu’on dit que la superstition est une religion.
Objection N°2. Saint Isidore dit (Etym., liv. 10, ad litt. S) que, d’après Cicéron (Voyez Cicéron : De natura Deorum, liv. 2, n° 28.), on donnait le nom de superstitieux (superstitiosi) à ceux qui faisaient des prières et des sacrifices tout le long du jour pour avoir des enfants qui leur survécussent (superstites) (D’après Servitis, dans son commentaire de l’Enéide (liv. 8), ce mot vient de la crainte excessive que les hommes avaient de la colère des dieux, qu’ils se représentaient toujours menaçante sur leur tête (superstantem).). Or, la vraie religion ne s’oppose pas à de pareilles prières. La superstition n’est donc pas un vice contraire à la vertu de religion.
Réponse à l’objection N°2. Autre chose est l’étymologie d’un mot et autre chose sa signification. L’étymologie se prend du mot qui a servi à former celui que l’on définit, et la signification se considère d’après l’objet qu’on a voulu que le mot désigne ; ce qui est quelquefois tout différent. Car le mot de pierre (lapis) vient de læsio pedis (ce qui blesse le pied), et ce n’est pas ce qu’il signifie, car autrement il faudrait donner le nom de pierre au fer, quand il viendrait à blesser le pied. Il n’est pas nécessaire non plus que le mot superstition n’exprime que ce qui a donné lieu à sa formation et que sa signification soit renfermée dans son étymologie.
Objection N°3. Le mot superstition semble impliquer un certain excès. Or, dans la religion, il ne peut y en avoir, parce que, comme nous l’avons dit (quest. 81, art. 5 ad 3), nous ne pouvons pas, sous ce rapport, rendre à Dieu autant que nous lui devons. La superstition n’est donc pas un vice contraire à la vertu de religion.
Réponse à l’objection N°3. La vertu de religion ne peut pécher par excès selon la quantité absolue, puisqu’on ne peut jamais trop honorer Dieu ; mais il peut y avoir excès selon la quantité proportionnelle, dans le sens que dans le culte divin on peut faire quelque chose qui ne doive pas être fait.
Mais c’est le contraire. Car saint Augustin dit (Lib. de dec. chord., chap. 9) : Vous touchez la première corde par laquelle on n’adore qu’un seul Dieu, et toutes les folies de la superstition sont détruites. Or, le culte d’un Dieu unique appartient à la religion. La superstition est donc opposée à cette vertu.
Conclusion La superstition est un vice opposé à la vertu de religion, parce qu’elle en est l’excès, en ce sens que celui qui est superstitieux rend un culte divin à celui auquel il n’est pas dû, ou ne le rend pas de la manière dont il doit le rendre.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 81, art. 5 ad 3), la religion est une vertu morale. Or, toute vertu morale consiste dans un certain milieu, comme nous l’avons prouvé (1a 2æ, quest. 64, art. 1). C’est pourquoi, à chaque vertu morale il y a deux sortes de vices qui lui sont opposés : l’un qui est produit par excès et l’autre par défaut. Mais, pour dépasser le milieu d’une vertu, il n’est pas nécessaire que l’acte que l’on fait soit extrême sous le rapport de la quantité ; l’excès peut se produire relativement à d’autres circonstances. Ainsi, dans certaines vertus comme la magnanimité et la magnificence, le vice ne dépasse pas le milieu dans lequel ces vertus se renferment, parce qu’il tend à s’élever au-dessus d’elles, car il tend plutôt à rester au-dessous ; mais il le dépasse, parce qu’il porte l’homme à faire plus qu’il ne doit ou à agir quand il ne le doit pas, et il en est de même sous les autres rapports, comme le dit Aristote (Eth., liv. 4, chap. 1 et 5). — Ainsi donc la superstition est un vice opposé à la vertu de religion par excès, non parce qu’elle rend à Dieu plus d’honneur que la religion véritable, mais parce qu’elle rend un culte divin à celui auquel il n’est pas dû, ou parce qu’elle le rend d’une manière qui n’est pas convenable.
Article 2 : Y a-t-il différentes espèces de superstition ?
Objection N°1. Il semble qu’il n’v ait pas différentes espèces de superstition, parce que, d’après Aristote (Top., liv. 1, chap. 13), quand l’un des contraires est multiple, l’autre l’est aussi. Or, la religion, qui a la superstition pour contraire, ne se divise pas en plusieurs espèces, mais tous ses actes se rapportent à une seule. Il n’y a donc pas différentes espèces de superstition.
Réponse à l’objection N°1 : Comme le dit saint Denis (De div. nom., chap. 4), le bien ne suppose rien de vicieux, tandis que le moindre défaut produit le mal (C’est l’axiome théologique : Bonum ex integrâ causâ, malum ex minimo defectu.). C’est ce qui fait qu’il y a plusieurs vices contraires à une seule et même vertu, comme nous l’avons dit (art. préc. et quest. 10, art. 5). Le mot d’Aristote n’est vrai que pour les contraires qui ont la même raison d’être multiples.).
Objection N°2. Les contraires se rapportent au même objet. Or, la religion, qui a la superstition pour contraire, a pour objet les choses par lesquelles nous sommes en rapport avec Dieu, comme nous l’avons dit (quest. 81, art. 1 et 5). On ne peut donc pas distinguer dans la superstition qui est opposée à la religion différentes espèces, d’après les différentes divinations des événements ou d’après les diverses observances des actes humains.
Réponse à l’objection N°2 : Les divinations et les observances sont superstitieuses quand elles dépendent de certaines opérations du démon, et qu’à ce titre elles se rattachent à un pacte conclu avec lui.
Objection N°3. A l’occasion de ces paroles de saint Paul (Col., chap. 11) : Quæ sunt rationem habentia sapientiæ in superstitione, la glose dit (ordin. Ambros.) que par le mot superstition, il faut entendre une religion simulée. On doit donc regarder une religion simulée comme une espèce de superstition.
Réponse à l’objection N°3 : La religion est simulée quand on applique le nom de religion à une tradition humaine, comme on le voit par ce qui suit dans la glose. Ainsi cette religion simulée n’est rien autre chose que le culte rendu au vrai Dieu d’une manière qui ne serait pas convenable (Ainsi elle ne produit pas une espèce de superstition particulière.), comme si, par exemple, quelqu’un s’imaginait, sous la loi de grâce, d’honorer Dieu suivant le rite de l’ancienne loi (Il y aurait aussi péché mortel à vouloir appuyer la foi sur de faux miracles ou de faux témoignages, ou ii présenter à la vénération des fidèles de fausses reliques.). Et c’est littéralement ce que la glose entend par ces paroles.
Mais c’est le contraire. Saint Augustin distingue lui-même différentes espèces de superstition (De doct. christ., liv. 2, chap. 20-24).
Conclusion Il y a quatre espèces de superstition, l’une qui consiste à rendre au vrai Dieu un culte illégitime, et les trois autres qui sont : l’idolâtrie, les divinations et les divers genres d’observances.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), le vice de la superstition consiste en ce qu’elle dépasse, sous certains rapports, le milieu dans lequel se renferme la vertu de religion, comme nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 72, art. 9). Car toutes les circonstances mauvaises ne sont pas de nature à varier l’espèce du péché ; elles ne la changent que quand elles se rapportent à des fins ou à des objets différents. C’est à ce point de vue qu’il faut se placer pour distinguer les différentes espèces d’actes moraux (1a 2æ, quest. 1, art. 3, et quest. 18, art. 4, 5, 6, 10 et 11). Par conséquent les différentes espèces de superstition peuvent se distinguer 1° d’après la nature de son mode, 2° d’après la nature de son objet. Car on peut rendre le culte divin à celui à qui il est dû, c’est-à-dire au vrai Dieu, d’une manière qui ne soit pas convenable, et c’est là une première espèce de superstition (Ce culte qu’on rend au vrai Dieu d’une manière indue est pernicieux ou superflu. Il est pernicieux quand il est faux, comme l’expose saint Thomas dans la question suivante ; il est superflu quand il n’y a pas de rapport entre l’acte et la fin qu’on se propose.). On peut aussi rendre ce culte à un être qui n’en est pas digne, c’est-à-dire à la créature, quelle qu’elle soit, et c’est un second genre de superstition qui se divise lui-même en plusieurs espèces, selon les fins diverses du culte divin. Car le culte a d’abord pour but de témoigner à Dieu le respect qui lui est dû, et la première espèce de ce genre de superstition est l’idolâtrie, qui offre à la créature un respect qui n’est dû qu’au créateur. Le culte a pour objet, en second lieu, de faire éclairer l’homme des lumières du Dieu qu’il adore ; c’est à cette fin que se rapporte la divination qui consulte les démons au moyen de pactes tacites ou exprès contractés avec eux. Enfin le culte doit, en troisième lieu, servir à diriger l’homme dans ses actions conformément à la loi de Dieu, et c’est à ce troisième objet que se rapporte ce qu’il y a de superstitieux dans certaines observances. Saint Augustin indique ces trois sortes de superstition quand il dit (De doct. christ., liv. 2, chap. 20 ) que tout ce que les hommes ont établi pour le culte et la construction des idoles est superstitieux ; ce qui a trait à la première espèce de superstition. Puis il ajoute que tout ce qui regarde les consultations, les pactes, et les conventions tacites ou expresses avec le démon, a le même caractère, ce qui revient à la seconde ; et enfin il dit un peu plus loin que toutes les observances sont du même genre, ce qui rentre dans notre troisième distinction.

References: art. 5
 art. 5
 art. 1
 art. 5
 art. 1
 art. 9
 art. 3
 art. 4