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Timestamp: 2019-01-16 15:19:32+00:00

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Sens littéral et Vérité du texte – Que dit vraiment le Coran
En l’article Sens littéral, nous avons défini et explicité cette notion capitale puisque les significations des versets coraniques que nous proposons ne sont en rien des interprétations personnelles ni une sélection plus ou moins arbitraire des exégèses connues. Le sens littéral est donc ce que le Coran signifie en première intention, avant toute interprétation et sans recours à d’autres sources informatives que le Coran lui-même.
Toutefois, nous présentons ici la version intégrale du chapitre III de notre thèse doctorale : Analyse littérale des termes dîn & islâm. Dépassement spirituel du religieux et nouvelles perspectives exégétiques : – https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document. Ce présent chapitre envisage du point de vue non-herméneutique et sémantique l’existence d’un sens littéral non-interprétatif. Ce faisant, nous y traitons des différences sémantiques et herméneutiques entre sens littéral, littéralité, sens premiers, polysémie, interprétation et surinterprétation.
Chapitre III – Sens littéral & Vérité du texte
Il n’y a pas de fumée sans feu, pas de texte sans propos, ni d’interprétation sans intention.
« Le secret de l’Esprit de Dieu caché encore dans l’Écriture ; car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique. »[1]
Il serait vain de prétendre à toute vérité, herméneutique et science ont de manière convergente balayé les convictions de la théologie et les espoirs de l’homme. Pour autant, « la recherche de la vérité est une quête inévitable pour la raison humaine […] projet illimité et toujours prêt à recommencer et à reprendre. »[2] Tel est le paradoxe, ce n’est point la vérité qui est illimitée, mais les capacités spéculatives de la raison. La vérité n’est indéfiniment repoussée que par la force de notre raison et, non pas, du moins ne pourrons-nous donc jamais le démontrer, du fait qu’elle serait par essence inatteignable. Et que serait-ce qu’une vérité hors de portée si ce n’est une fiction, une chimère, l’image improbable de notre infini cogito. Or, bien qu’un objet puisse être insaisissable, il serait erroné d’en déduire son inexistence, ce dont la raison pure convient alors même qu’elle s’avère être l’outil inadéquat de sa saisie. Et, si la vérité existe, c’est qu’elle possède des limites, mais la perception de ses contours ne nous est possible que par ladite raison, laquelle alors nous la rend impossible. Toutefois, nul ne peut en disconvenir, nous éprouvons par l’expérience des vérités et, pour concilier les termes de l’aporie sans renvoyer à la Vérité divine, l’hypothèse que nous proposons a le bénéfice de la simplicité : il y aurait deux types de vérité. D’une part, la Vérité absolue, concept dont la Raison génère l’illimitation et, d’autre part, une vérité phénoménale relative que la raison pratique peut appréhender et qui serait en soi nécessairement définie. En ce qui concerne le rapport cognitif entre Raison/raison et Vérité/vérité, nous dirions : à la vérité, je pense donc je suis et à la Vérité, je pense donc je fuis.[3] De manière plus pragmatique, nous déduirons de cette approche qu’il n’existe pas de Vérité du texte, absolue, mais une vérité textuelle, relative, le sens littéral.
Définitions du littéral
Par littéral, l’on entend d’ordinaire ce qui est conforme à la lettre. Le mot lettre est ici un collectif désignant par synecdoque le texte, c’est-à-dire l’ensemble des mots qui le composent. Il y a en ce déplacement sémantique une double indication : le terme texte dérive du latin textus qualifiant aussi bien le tissu que sa trame alors que littera en son pluriel signifie missive. Est donc littéral le message transmis selon et par une trame sémantique écrite et, comme à son tour l’écrit est tracer des lettres, est littéral ce qui est analogue au sens du message écrit. De la sorte, nous distinguons nettement l’acception de notre terme-clef « littéral » de celle qui lui est souvent amalgamée : caractère de ce qui accorde trop d’importance à la lettre au détriment de l’esprit du texte, c’est-à-dire le sens deuxième de littéral. Autrement formulé, le sens propre y serait privilégié aux dépens du sens figuré. Cependant, nous le vérifierons, il n’existe en notre système aucune opposition entre ces deux versants d’un même signifiant au sein d’une même structure sémantique. Nous le reverrons, selon notre classification terminologique appliquée à l’exégèse coranique, il ne s’agit là que de l’un des aspects du littéralisme, processus interprétatif qui en réalité ne respecte pas la lettre, mais procède par superposition et surimposition textuelles. De ce fait, nous ne relierons le substantif littéralité qu’au littéralisme et non pas à ce qui caractérise le sens littéral tel que nous l’entendons. Autre point à démêler, le sens littéral, le ẓâhir, est couramment opposé au sens caché, le bâṭin, le premier comme légitimant apophatique du second. Par définition, le sens caché l’est sous la lettre, il n’est accessible que par l’interprétation, ce qui impliquerait en ce jeu antinomique que le sens littéral, ici sens apparent, résulterait d’une compréhension sans interprétation. Or, la théorie herméneutique établit la compréhension comme le résultat d’une suite de circularités interprétatives, il n’est ainsi guère admissible que l’on puisse recevoir un sens apparent sans l’avoir compris. Le littéral n’est donc pas le contraire du sens caché, mais la forme la plus directe d’accès au message écrit. Non pas le plus immédiat, puisqu’en réalité c’est le cercle herméneutique de l’Interprétation qui le premier se met en mouvement, mais celui qui résulte de la cessation la plus immédiate de la circularité de nos interprétations.
À partir de cette expression islamique du sens apparent et du sens spirituel, nous nous attarderons sur certains aspects de la terminologie exégétique islamique qui ne sont pas sans intérêt quant à la compréhension méta-textuelle du Coran. Les termes ẓâhir et bâṭin sont retrouvés chez des commentateurs anciens comme Tabari. Ils sont souvent pris comme signifiant sens apparent ou littéral pour le premier et sens caché ou ésotérique pour le second, et ce, bien que leur signification technique ait varié dans le temps.[4] Par ailleurs, nous noterons l’usage contemporain des termes lafẓî et ḥarfî pour désigner le sens [ma‘nâ] littéral. Le premier est ancien, mais avec le sens d’énonciation orale ou de lecture à haute voix d’un écrit. Le second est récent et a été forgé sous l’influence de la sémantique occidentale moderne. La racine ḥarafa dont ce nom dérive ne signifie à l’origine que la manière de s’exprimer et ce n’est que par métonymie qu’il désigne la lettre [au pl. ḥurûf ou aḥruf]. Dans le Coran, le mot ḥarf n’apparaît qu’une fois avec le sens premier de façon d’être ou de faire, alors que dans le Hadîth ce terme désigne les diverses possibilités d’énonciation du texte coranique, ce qui plus tard sera classifié génériquement sous l’appellation qirâ’ât ou variantes du texte coranique. Au demeurant, le Coran n’emploie aucun terme pour qualifier la ou les lettres, mais il emploie abondamment le terme kitâb pour désigner l’écrit, c’est-à-dire la chose écrite, et le verbe kataba pour écrire. Cette racine verbale signifie lier, voire coudre, et évoque non pas la notion d’écriture cursive mais le fait de lier le sens, sceller sa prescription/kitâb, ceci à l’oral puis par la suite à l’écrit. De fait, le mot kitâb reste en arabe attaché à sa connotation orale, ce que le complexe Coran/qur’ân–Écrit/kitâb traduit encore. Sous ce rapport, le Coran est ainsi ce qui par l’oral et son écrit relie et lie la Parole divine à l’Homme. Ce verbe et ce terme sont d’un emploi largement majoritaire dans le Coran, mais signalons le recours à deux autres verbes. Le premier est le verbe khaṭṭa signifiant tracer des traits, des lignes, et par voie de conséquence écrire ; une seule occurrence coranique, S29.V48, laquelle oppose le kitâb–qur’ân à l’acte profane du scribe. Le second est nasakha signifiant en arabe coranique écarter [S22.V52], transférer [S2.V106], transcrire [S22.V52 ; S45.V29]. Son substantif nuskha [S7.V154] ne connaît qu’une occurrence et vaut pour transcription et non pas pour abrogation.[5] Enfin, deux autres vocables désignent en arabe le texte : al–matn et an–naṣṣ. La racine matana évoque l’idée de demeurer avec force, c’est en ce sens qu’elle apparaît dans le Coran, et matn signifie fort, robuste. Plus tardivement, apparemment lors de la constitution des sciences du Hadîth, le matn désigna ce que nous appelons le corps du texte en opposition à sa glose. Le terme an–naṣṣ est le substantif de naṣṣa/surélever, puis de là indiquer, signaler, ou l’inverse : presser de questions, interroger. Ainsi, an–naṣṣ, vocable non coranique, est ce qui se donne à voir, objet, puis propos, puis texte, et c’est sans doute par l’usage le mot le plus équivalent au français « texte ». Cependant, le lien interne entre parole et écrit qu’il maintient justifierait qu’il faille au plus juste le traduire par énoncé. Au final, nous constaterons qu’il n’existe aucun terme coranique équivalent au français « texte », ce qui explique sans doute pour partie les réticences du monde musulman à envisager l’étude littéraire ou une approche analytique du texte coranique.
Définition du sens littéral
L’on doit sans doute à Origène d’avoir clairement distingué le sens littéral par opposition au sens spirituel, ainsi écrivit-il : « De fait, comme Jésus continue toujours à soigner les aveugles, selon le sens spirituel, quand il éclaire les esprits aveuglés par l’ignorance, cependant c’est aussi corporellement qu’il a jadis guéri l’aveugle. »[6] Par la suite, le sens littéral sera littera gesta docet : les faits enseignés par la lettre. Puis, nous l’avions signalé,[7] Thomas D’Aquin, comme l’avait fait Augustin d’Hippone avant lui, définira le sensus litteralis de la sorte : « le sens littéral est celui que l’auteur entend signifier. »[8] L’herméneutique contemporaine sourit de cet irénisme mais, au-delà de l’inflation interprétative de la théorie de l’Interprétation et du règne des interprétations, a-t-elle apporté une preuve montrant qu’un auteur n’aurait pas voulu signifier une chose précise lorsqu’il l’a écrite ? En quoi l’écrit, qui à priori n’est pas une invention spéculative ou ésotérique mais pragmatique, ne serait-il pas apte à transmettre à son lecteur un message déterminé par son auteur ? Tout locuteur est-il condamné à ne jamais pouvoir communiquer avec son allocutaire ? Le sens de leurs palabres flotte-t-il en un nuage quantique d’interprétations et leur inter-compréhension est-elle soumise au pur aléa ? Ou bien, serait-ce au fur et à mesure que notre compréhension herméneutique du texte s’est complexifiée qu’il serait devenu impossible de comprendre ce qu’un auteur entendrait signifier ?
Bien évidemment, nous ne défendons pas pour autant la position thomiste, car elle appuie le rasoir d’Ockham sur la gorge du lecteur en ne prenant en compte que la volonté de l’auteur, l’intentio auctoris, et ignore les différentes interactions, tant objectives que subjectives, dues pareillement aux intentiones operis et lectoris. Toutefois, en l’idée du sens littéral prônée par l’Aquinate prime l’importance du texte, acteur principal de cette partie à trois qu’une herméneutique par trop déconstructiviste ou post-déconstructiviste tendrait à négliger. En contrepoids et à contre-courant, U. Eco a revisité l’exégétique augustinienne et en a tiré la proposition régulatrice suivante : « Toute interprétation donnée portant sur une certaine portion d’un texte peut être acceptée si elle est confirmée par, et doit être rejetée si elle est contestée par, une autre portion du même texte. En ce sens, la cohérence textuelle interne contrôle les parcours du lecteur, lesquels resteraient sans cela incontrôlables. »[9] Précisons qu’il ne s’agit là, à notre humble avis, que d’une surinterprétation de Augustin par Eco qui, se faisant, réintroduit subtilement et subrepticement la notion herméneutique d’interprétation et, spécialement, la participation équitable de l’intentio operis et de l’intentio lectoris conformément à sa théorisation sémio-herméneutique. En effet, à la différence de la traduction française, l’original anglais : Interpretation and overinterpretation, précise la source de Eco : le De doctrina christiana d’Augustin d’Hippone, chap. 2-3. Or, si cet opuscule expose ce qui deviendra les bases de l’exégèse chrétienne pour des siècles, à lire lesdits chapitres Augustin y traite seulement du rapport entre les signes et les choses ainsi que d’une définition à contrario du sens littéral : « tout ce qui ne relève pas d’une obscurité du texte. » À bien lire aussi, U. Eco ne dit pas citer Augustin, mais écrit que son idée est « une vieille idée ; elle vient d’Augustin (De Doctrina christiana) ; toute interprétation, etc. » Aussi, force est de constater que notre piémontais ne définit pas ainsi le sens littéral, mais l’interprétation. De fait, son théorème ne vaut que pour ladite interprétation, car la vérification intratextuelle qu’il propose suppose seulement que l’on puisse interpréter tels termes à l’identique en divers passages d’un texte sans que cette interprétation ne soit remise en cause. Cela ne met pas en évidence le sens du texte, mais la cohérence de mon interprétation. Autrement dit, si j’appelle un chat un chien, il est tout à fait possible que cette interprétation ne soit pas contredite par d’autres parties de ce texte pleurant une souris tuée par un chat, car il est cohérent qu’un chien ratier et un chat puissent le faire. Plus encore, cette interprétation dont on ne peut plus prouver la fausseté, occulte le “sens du texte”.
Certes, l’inquisition d’École pousserait à être aussi prudent que Descartes après le procès de Galilée, mais nous affirmerons notre position, ni thomasienne ni augustinienne selon Eco et, pour ce faire, n’hésiterons pas à “réinterpréter” leurs propositions. Nous avons montré au chapitre précédent la distinction organique entre sens premier : les sens premiers s’originent toujours au texte, respectent la structure sémantique, sont restreints et conditionnés par elle, ne sont jamais dérivés les uns des autres, sont limités, tous exacts et tous de significations de probabilité signifiante équivalente, enfin, ils peuvent être infirmés par l’étude contextuelle. [10] En ces conditions, le sens littéral sera alors « toute solution de sens donnée appartenant aux sens premiers et/ou à certaines interprétations coïncidentes. » La schématisation conceptuelle que nous allons proposer au paragraphe à suivre nous permettra de justifier à nouveau cette définition. Ceci vaut dans l’absolu, c’est-à-dire pour un énoncé isolé, mais dans la perspective de notre recherche textuelle, il convient d’étendre les critères d’analyse par la notion de contextualité, et nous en montrerons l’importance. Nous dirons donc que le sens littéral est « toute solution de sens qui, tout en portant sur une portion d’un texte, ne puisse être infirmée par une autre portion du même texte, la somme de ces occurrences ne pouvant entrer en contradiction avec tout ou partie de l’ensemble du texte. » Ainsi, un sens littéral est une entité cohérente transversale au texte et prouvée par sa cohérence intratextuelle. Si l’on ne tenait pas compte de l’aspect méthodologique que notre définition suppose ni de son intégration des fondamentaux de l’herméneutique contemporaine, il serait possible de voir ici à nouveau l’antique sens littéral ou littera gesta docet : ce que la lettre enseigne des faits.[11] Nous dirions donc que le sens littéral est celui qui exprime directement de façon obvie[12] et de prime intention les faits textuels, il est par conséquent le fait textuel.
Imaginons le tableau de la Joconde, il représente une femme souriante devant un lointain paysage. Il n’apparaît pas même nécessaire que nous ayons cette œuvre directement sous nos yeux pour partager ce constat. Ceci indique que nous l’avons tous compris à partir d’une expérience simple et directe en tant que spectateur/lecteur face au tableau/texte, et l’on ne peut raisonnablement pas supposer que le locuteur/peintre n’ait pas voulu figurer cela. Tel est le sens littéral, l’information obvie partageable délivrée par l’œuvre. Si nous disons que ce tableau montre une belle femme, l’emploi de « belle » relève d’une interprétation personnelle et cette “lecture” n’est pas nécessairement partageable. Si nous disons que ce tableau représente un être androgyne, c’est une autre interprétation, bien sûr elle aussi non partageable. Si nous disons que le peintre par ce tableau a immortalisé son amant, nous qualifierons cela de surinterprétation. Cette notion : « le fait littéral est partageable » est essentielle, elle est l’équivalent de la reproductibilité en tant que critère épistémologique d’éligibilité scientifique. Elle oppose en cela le sens littéral à l’interprétation qui n’est en rien reproductible puisque l’observation d’un même objet textuel peut produire une infinité d’interprétations différentes.[13] Deuxième critère de nature identique, nous l’avons mentionné en la deuxième définition donnée du sens littéral : le sens littéral est cohérent, ceci correspond au principe de réfutabilité et suppose que le sens littéral d’un énoncé ne puisse être contredit par un autre. Si notre tableau représente une femme souriante, je ne peux dire qu’il s’agit d’un homme triste, tout comme je ne peux soutenir que chacun est libre de croire ou mécroire et dans le même temps qu’il est un devoir de combattre les gens jusqu’à ce qu’ils croient.[14] Concernant les textes, c’est bien évidemment le contexte large, idéalement le corpus d’insertion admis comme étant cohérent, qui doit permettre d’appliquer ce principe afin d’inclure ou exclure une possibilité de sens. Nous l’avons montré, les interprétations supportent la contradiction, car elles sont équivalentes, c’est-à-dire toutes acceptables par définition, elles n’ont donc pas de valeur probante. Ceci est aussi vrai pour les sens premiers théoriques qui hors contexte, mais seulement en ce cas, sont équivalents.[15] Au final, le sens littéral est le plus petit dénominateur commun de sens, le p.p.d.c.s. de l’équation textuelle. Étant entendu qu’il s’agit de l’unité minimale de sens, il peut aussi être qualifié de sens sémique.
Critiques du sens littéral
Nous sommes conscient de la difficile réception de la notion de sens littéral dans les milieux herméneutiques contemporains. Curieusement, l’on oppose au nom du primat de l’interprétation que le sens littéral ne serait qu’un concept, qu’il n’existerait pas et ne serait, comme toute interprétation, qu’une construction parmi d’autres. C’est effectivement le dénier que d’assurer que le sens littéral « n’est qu’une construction interprétative et que personne n’a su proposer de méthode pour le produire. »[16] Postuler l’absence d’outils de détection d’un objet pour affirmer son inexistence est évidemment un sophisme peu crédible, sauf à croire. À l’inverse, supposer son existence incite à développer des techniques d’identification, ce qu’à notre modeste échelle nous avons réalisé. Ce type d’argument est “herméneutiquement” parlant circulaire, puisque dire que « le sens se construit dans des parcours interprétatifs »[17] et en conclure qu’il n’y a aucune différence entre sens littéral et interprétation revient à prendre pour conclusions les prémisses. Or, nous avons montré que l’on pouvait théoriquement distinguer entre sens et interprétation. Par suite, il en est de même lorsqu’on soutient que « le sens n’étant pas immanent au texte mais à des pratiques d’interprétation […], il n’est pas littéral, c’est la lecture qui l’est… »[18] À vrai dire, que le sens soit littéral ou que la lecture le soit n’est rien d’autre que la relation entre l’œuf et la poule herméneutiques, car un texte sans lecture, nous en convenons tous, ne fait pas sens de lui-même.
Autres aspects de la critique faite à la notion de sens littéral : si l’on admet que le sens littéral est tout ce qui n’est pas sens figuré, alors, comme tout texte peut être interprété, le sens littéral n’existe pas ou correspond à une erreur d’étiquetage du produit interprétation. Cependant, le théorème de notre enfance : « la somme des angles internes d’un triangle est égale à 180° » ne connaît aucune interprétation.[19] De même, il est défendu l’idée, toute théorique, que le sens littéral n’aurait pas de réalité puisqu’il n’y a pas de « contexte zéro qui puisse le fonder. Le sens littéral est relatif ou contingent. »[20] Autrement dit, il n’y aurait pas de « sens indépendant du contexte et présent exclusivement dans le texte. »[21] Même si ces arguments relèvent d’une “logique” par circularité, il suffira de constater que l’énoncé : « J’irai à Strasbourg demain » a un sens littéral parfaitement univoque et explicite si on se limite à la réception des faits et cela en dehors de tout contexte. Encore une fois, c’est l’activité interprétative qui va générer des contextes autonomes, ainsi pourrions-nous dire que cela signifie que j’irai soutenir ma thèse à Strasbourg ou, au contraire, que refusant cette échéance ma formulation est une antiphrase : « Je n’irai sûrement pas à Strasbourg », « demain » étant un renvoi aussi indéfini qu’infini. Par antithèse, l’on démontre ainsi la validité de la notion de sens littéral. Si l’herméneutique postule que tout texte est interprétable, cela ne prouve en rien qu’un texte, dès lors que l’on ne l’interprète pas, ne puisse délivrer un sens littéral. Précisons ici qu’un sens littéral peut bien évidemment être un sens figuré. De plus, nous verrons au prochain paragraphe que le sens littéral tel que nous le définissons est essentiellement entendu pour un texte ou un fragment de texte et qu’il se situe en une zone pleinement contextuelle.
Enfin, nous noterons que Ricœur distingue deux seuils pour la compréhension : le « seuil du sens », husserlien, et le « seuil de la signification ».[22] Si le premier renvoie à l’herméneutique philosophique, le second est le moment natif qui précède l’interprétation, celui d’une « teneur du texte, qui tient au texte, non à l’auteur du texte ».[23] Sans surinterpréter son propos, ni même l’interpréter, nous pouvons poser que notre sens littéral est le seuil lui-même, le franchir est faire le premier pas vers l’interprétation. Nous serons donc humble face au texte, et resterons sur le pas de sa porte.
Délimitation du sens littéral
Après avoir déterminé d’un point de vue théorique et pragmatique l’existence réelle d’un sens littéral attribuable à tout texte cohérent, et ce, en fonction des principes admis de l’herméneutique contemporaine, nous nous proposons à présent de modéliser les différentes composantes de même ordre mises en jeu lors de la lecture. Le schéma infra repose sur le postulat « cognitivo-textuel » dit des trois intentiones emprunté à Umberto Eco : intentio auctoris, intentio operis et intentio lectoris. Non pas que nous nous inscrivions en une quelconque École, notre démarche est tout au long restée critique, mais du fait qu’il nous paraît difficilement contestable que dans l’acte de lecture, c’est-à-dire la réception d’un texte, il n’y ait pas une inter-participation de l’auteur, du texte et du lecteur menant à la détermination de un ou plusieurs sens. Pour autant, ce ne sont point les stratégies mises en place pour y parvenir qui nous intéressent directement, mais la nature des résultats produits. Nous nous en sommes expliqué, si l’herméneutique telle que conçue actuellement a favorisé l’interprétation en tant que part majoritairement à l’œuvre et a été jusqu’à nier que le texte puisse avoir son mot à dire, notre approche a consisté à réexaminer la question et à rendre à ce triumvirat ce qui à priori aurait toujours dû lui appartenir. Nous supposerons donc que le domaine de chacun des trois acteurs correspond à autant d’ensembles dont l’interaction, qu’elle soit objective, subjective ou intersubjective, est représentée par différentes zones de recoupement. Rien n’est en cela statique, bien au contraire, et nous conviendrons que la dynamique de mouvement de ces trois protagonistes essentiels – et il n’y en a pas de quatrième – est due depuis Heidegger et Gadamer au phénomène herméneutique d’interprétation. Comme nous allons le constater par le menu, notre modélisation met sans difficulté en évidence les catégories majeures du débat : interprétations, sens premiers, surinterprétations, sens littéral, littéralité, polysémie :
Pour des raisons techniques nous n’avons pas pu faire apparaître pour l’instant le schéma, l’on peut donc se reporter à notre thèse page 65 : – https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document
– L’ensemble dit champ textuel ou intentio operis possède par définition des limites strictement finies [ligne pleine], le fait sémantique est pragmatiquement déterminé. Le texte est un objet aux contours identifiables.
– L’ensemble dit champ compositionnel ou intentio auctoris présente un triple aspect. En amont, il est partiellement ouvert [–– . –– . ––] vers un – ∞ si l’on admet ainsi représenter la non-finitude de l’horizon personnel de l’auteur au sens gadamérien du terme. Mais il est délimité [ligne pleine] dès lors qu’il est constitutif du texte, l’auteur a écrit selon une intention déterminée. Enfin, l’on constate qu’en aval il est ouvert […….] du fait qu’il est librement soumis à l’intention du lecteur.
– L’ensemble dit champ lectoriel ou intentio lectoris est ouvert […….] vers + ∞, puisque nous avons validé le principe de la capacité interprétative illimitée du lecteur. Par contre, il est en partie limité [ligne pleine] en amont par l’intention déterminée de l’auteur qui oppose une certaine résistance à celle du lecteur et en haut par les contraintes que le texte exerce en tant que représentant sémantique de ladite intention de l’auteur.
– La zone de sens, zone 1, est l’ensemble commun à ces trois domaines. Elle est par voie de conséquence entièrement circonscrite [ligne pleine]. Notons qu’elle est tri-compartimentée : zone de sens littéral, zone 1a de sens premiers et d’interprétations et zone 1b d’interprétations seulement.
Nous pouvons à présent analyser les résultats de cette modélisation :
– a) Les interprétations. Elles sont majoritairement représentées par la zone 2, l’intentio operis a en ce cas une action minoritaire. Ces interprétations se situent principalement hors de la zone de sens 1 et hors zone de texte en un espace de chevauchement entre champ compositionnel et champ lectoriel. Nous avions montré que les interprétations secondes ne dérivaient jamais directement du texte, mais d’un “texte modifié” dit T’, c’est dire qu’elles ne prennent pas en compte la totalité du corps sémantique ou qu’elles y superposent plus ou moins partiellement une autre structure sémantique. Les interprétations dérivées, c’est-à-dire les unes des autres, émanent principalement de l’intentio lectoris, d’où leur capacité à progresser vers le domaine de celles de l’auteur ; elles constituent comme un nuage indéterminé de possibilités. Par ailleurs, il est tout aussi logique d’admettre que l’intentio auctoris ait eu ses propres limites lors de la rédaction du texte, d’où à ce versant une délimitation finie de l’interprétation. Par contre, l’on note que seule une petite fraction des interprétations est incluse dans la zone de sens et, plus précisément, en les zones 1a et 1b en lesquelles les trois intentiones sont co-actives. Nous avions souligné que certaines interprétations, bien que découlant de mécanismes d’élaboration différant de ceux qui régissent les sens premiers, pouvaient coïncider avec eux[24] et que, de plus, la polysémie participait à leur élaboration. Il est donc attendu que sens premiers et ces interprétations coexistent en la zone 1a.
– b) Les sens premiers. Nous avions vu que les différents sens premiers d’un même énoncé étaient équivalents. Ils se répartissent donc de manière aléatoire dans la zone 1a, car la polysémie y est participative. Cette situation est logique puisque les interprétations, nous l’avons démontré, peuvent concorder avec un sens premier alors que les mécanismes d’obtention de l’un ou de l’autre ne sont pas identiques. Mais, à la différence des interprétations, ils ne peuvent être présents en la zone 1b du fait qu’elle est sous l’influence de la littéralité, cf. infra. Pour autant, les sens premiers restent distincts du sens littéral puisque n’exprimant que les possibilités théoriques sémantiques d’un énoncé. Certains d’entre eux seront par suite élus au statut de sens littéral comme l’indique le flèchage.
– c) La surinterprétation. Il s’agit de la zone 3. Il était attendu qu’elle n’ait aucune participation avec la zone de sens 1. Les surinterprétations apparaissent séparées de l’intentio auctoris par les interprétations, zone 2. Mais, elles sont aussi situées hors du domaine de l’intentio operis, la littéralité n’étant pas une forme de surinterprétation, cf. infra. La majorité des surinterprétations relève d’un phénomène de production généralement, mais pas nécessairement, autonome[25]. Celui-ci est basé sur l’interprétation d’une interprétation dite seconde,[26] les surinterprétations sont donc bien uniquement régies par l’intentio lectoris. Le mouvement qui anime la surinterprétation est centripète, il l’éloigne de l’interprétation vers un horizon infini et indéterminé.
– d) Le sens littéral, objet de notre recherche. Il s’inscrit au cœur de la zone de sens 1, zone de conjonction maximum des trois intentiones, d’où d’un point de vue graphique sa forme triangulaire. La position zonale du sens littéral et sa délimitation pleine témoignent du fait qu’il est distinct des sens premiers et des interprétations possibles. En réalité, nous l’avons montré, le sens littéral résulte d’une élection de sens premiers et/ou de ces interprétations, ce que le fléchage indique. Cette élection sélective des sens premiers et des interprétations fortes à partir des zones 1a et 1b ne relève pas d’une spécificité théorique, mais d’une voie pragmatique, laquelle suppose une méthodologie essentiellement sémantique, lexicale et contextuelle, projet mis en œuvre au prochain chapitre. C’est cette approche algorithmique qui permet au lecteur rigoureux de résoudre l’équation de sens à termes multiples proposée par l’auteur et son texte et d’obtenir une solution de sens minimale que nous avions qualifiée de plus petit dénominateur commun de sens, ou p.p.d.c.s, qui de ce fait est un sens sémique Ceci étant, la régulation des interprétations ainsi que la possibilité de réduire les différents sens premiers, dont nous avons donné les principaux critères éthiques et techniques,[27] pourrait laisser croire que le sens littéral ainsi obtenu serait conforme à celui « que l’auteur entendait signifier », le sensus litteralis, c’est-à-dire en tant qu’expression de la seule intentio auctoris, tel que le concevait Thomas d’Aquin.[28] Or, même si la probabilité pour que ledit sens littéral soit analogue à l’intention première de l’auteur est forte, rien n’autorise à l’affirmer comme le montre sa situation au sein du dispositif herméneutique général. En réalité, notre analyse mène à la mise en évidence d’une littera gesta, mais non comme l’entendait plus anciennement encore Origène et d’autres exégètes bibliques à sa suite : « les faits enseignés par la lettre », autrement dit en tant qu’expression de la seule intentio operis. Plus fondamentalement, elle prend en compte l’égale participation dialogique des trois acteurs de l’acte de lire : auctoris, operis, lectoris. Ceci du fait que ce sont les sens premiers et certaines interprétations qui sont éligibles au statut de sens littéral, hypothèses de sens qui sont pleinement inscrites dans le jeu des trois intentiones. Conséquemment, nous n’admettrons qu’une définition restrictive du sens littéral : « détermination des faits selon l’énoncé ». Ainsi ne s’agit-il pas d’une Vérité du texte, absolue, mais seulement d’une vérité textuelle dont le caractère conserve théoriquement un degré relatif. Dernier point, nous aurons noté que la détermination du sens littéral ne pouvait s’effectuer qu’en fonction d’une méthodologie, ce n’est donc pas un concept qui serait intrinsèque au texte.
– e) La littéralité. Ce procédé, car ce n’est pas un état premier du texte, est représenté par la zone 4. L’on constate que la littéralité, entièrement délimitée en ligne pleine, est indépendante des intentions de l’auteur et qu’elle ne relève pas du domaine de l’interprétation, mais seulement de celui de la surinterprétation ; l’intentio operis est ici totalement détournée au profit de l’intentio lectoris. Le texte n’est plus alors qu’un prétexte textuel, c’est-à-dire un support rendu compatible à un autre texte fourni par le lecteur. Le sens qui en sera de la sorte dégagé est construit à rebours selon le vecteur de sens d’une surinterprétation textuelle importée par le lecteur. À titre d’illustration, l’étude de l’exégèse classique du Coran[29] dite littérale met clairement en évidence qu’il est ainsi systématiquement superposé au verset un propos, un récit ou des circonstances d’énonciation[30] externes au corpus coranique. Le lecteur ne recherche donc pas l’intention du texte, mais impose textuellement la sienne. Cette surimpression crée l’illusion d’un sens littéral alors même que les sens fournis sont indépendants de la base scripturaire ; c’est en cela, comme nous l’avions précédemment signalé, que la littéralité est distincte du sens littéral.
– f) La polysémie. Elle est par définition intrinsèque à toute langue[31] et, subséquemment, à tout texte. Toutefois, l’acte d’écriture réduit la polysémie naturelle. En effet, l’oral s’inscrit toujours dans un contexte vivant, c’est-à-dire saisi en temps réel par le locuteur et l’allocutaire, alors que l’écrit précise généralement tout ou partie du contexte nécessaire à la compréhension souhaitée par l’auteur.[32] La polysémie est tributaire des trois intentiones, elle est régulée en amont par l’intentio auctoris, capacité rédactionnelles et objectifs de l’auteur, puis par les spécificités de la langue réceptrice et/ou du registre d’expression choisi, intentio operis, enfin la force interprétante de l’intentio lectoris jouera pleinement de la polysémie résiduelle. Comme figuré sur le schéma, sens premiers et interprétations en découlent, zone 1a, mais si les sens premiers ne résultent que de la polysémie sémantique contingentée par l’énoncé, les interprétations exploitent des possibilités polysémiques théoriques sans être asservies aux dites contraintes puisque nous avons montré qu’elles se fondent sur un “texte modifié” T’. Ceci justifie à nouveau que notre méthodologie repose pour l’essentiel sur un contrôle de la polysémie par l’étude systématisée des contextes.
Au final, en fonction d’une pragmatique prenant en compte les diverses interactions entre les trois acteurs du processus de compréhension : auteur, texte, lecteur, nous aurons défini et délimité les principales entités inscrites au procès herméneutique du sens : sens premiers, interprétations et sens littéral. La mise en évidence rigoureuse de l’existence possible d’un sens littéral nettement distinct de l’interprétation et des sens premiers permet de résoudre les apories des différentes herméneutiques qui, téléologiquement, tendent vers la mort du texte et du sens et classent tout résultat de lecture sous le label interprétation, concept flou en forme de chapeau quantique duquel peut surgir une infinité de sens isotopiques. Notre modélisation fait apparaître que seule la surinterprétation est une sémiosis infinie alors que l’interprétation est malgré tout limitée par la participation régulatrice de l’intention du texte et de l’auteur. La notion de zone de sens est multiparamétrique et tient compte de la cohabitation à un moment donné dans l’acte de lire de plusieurs possibilités théoriques de sens : sens premiers, interprétations et sens littéral, ainsi que de l’action conjointe des trois intentiones : auctoris, operis et lectoris. Par ailleurs, lorsque la compréhension se réalise au terme de la procédure de lecture, la solution sens littéral ne peut résulter que d’une sélection opérée au sein de la zone de sens parmi l’ensemble des sens premiers et des interprétations éligibles, en conséquence de quoi, nous l’avons évoqué à plusieurs reprises, le sens littéral n’est pas intrinsèque au texte et l’accession de ces sens candidats à cette zone fortement contingentée nécessite une méthodologie à même d’établir des critères de sélection et d’admissibilité. L’ensemble des conditions particulières qui président à cet établissement du sens littéral justifie que nous l’ayons qualifié de plus petit dénominateur commun de sens. Cette configuration stricte et limitative indique aussi que par l’action de la réduction contextuelle la polysémie potentielle ait été ramenée à l’unité, le sens littéral est donc une solution potentiellement unique non polysémique, ou sens sémique, apportée à l’équation plurifactorielle de sens. Cette détermination n’exclut pas pour autant la possibilité des autres solutions de sens, le sens littéral ne s’en distingue que par son cahier des charges méthodologique. De même, cela ne signifie pas que le sens littéral soit destiné à l’univocité puisqu’à son tour, dès sa détermination, il entrera en un nouveau processus de compréhension. De la sorte, un sens littéral pourra être interprété ou surinterprété car, comme le soulignait déjà Thomas d’Aquin : « Le sens spirituel se fonde sur le sens littéral et le présuppose. »[33]
Contester le règne de l’interprétation est un régicide œdipien, nous en convenons et en mesurons le risque. Que mes prédécesseurs me pardonnent de les avoir trahis à la croisée des chemins, et qu’ils sachent que ce n’est point là péché d’orgueil, mais de raison. Aux termes et au terme de notre réflexion, nous aurons mis en évidence l’évidence perdue du sens littéral. Non pas un poussiéreux vestige, une antiquité de l’exégèse biblico-coranique, mais une entité vivante tant que le texte vit. Il n’est point l’âme du texte, car l’âme n’est qu’à Dieu et aux poètes, mais son souffle : inspiration, expiration. Souffle premier vital d’un esprit projetant l’encre, souffle du corps du texte insufflé par la fenêtre du monde, la lecture. Puis, souffle de notre esprit, balayant rivages et horizons, mais auquel la raison résiste et, triomphante, dresse le lit du sens. Le sens littéral, cette entité pneumatique par excellence, n’appartient pas au texte, ni au lecteur, il est ce vent signifiant qui en nous féconde le fruit des lettres et des mots.
En ce chapitre, nous aurons identifié et examiné ce sens littéral selon divers angles et l’aurons comme suit défini : « détermination des faits selon l’énoncé ». À partir d’une base sémio-herméneutique proposée par U. Eco, nous aurons montré que le sens littéral s’inscrit au cœur de la zone de conjonction maximum des trois intentiones : auctoris, operis, lectoris, il n’est ainsi pas intrinsèque au texte. Toutefois, à la différence de ce que postule l’herméneutique couramment admise, nous sommes parvenu à distinguer interprétations et sens littéral. Ce dernier n’est pas une sous-catégorie des premières, mais un objet spécifique obtenu par sélection des autres classes de sens, le sens littéral est donc : « toute solution de sens donnée appartenant aux sens premiers et/ou à certaines interprétations coïncidentes. » Cette sélection n’est pas arbitraire et repose sur une série de critères dont un des principaux met en jeu le principe de cohérence textuelle, le sens littéral est de la sorte : « toute solution de sens qui, tout en portant sur une portion d’un texte, ne puisse être infirmée par une autre portion du même texte, la somme de ces occurrences ne pouvant entrer en contradiction avec tout ou partie de l’ensemble du texte ». Un sens littéral est donc « une entité cohérente transversale au texte et prouvée par sa cohérence intratextuelle ». À ce principe de cohérence, équivalent du postulat de réfutabilité en épistémologie scientifique, s’ajoute le critère de reproductibilité qui en l’occurrence sera dit partageable, c’est dire que ce sens peut être déduit par l’ensemble des expérimentateurs ; à la différence des interprétations qui peuvent varier selon les observateurs, le sens littéral est nécessairement « un fait littéral partageable ». Aussi, le sens littéral est-il « une solution potentiellement unique non polysémique », d’où le fait que nous le disions sens sémique. Au total, au regard de la résolution algorithmique de l’équation textuelle plurifactorielle, il peut être qualifié de « plus petit dénominateur commun de sens ». Enfin, comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises, le sens littéral étant obtenu à partir du pool des sens premiers et de certaines interprétations éligibles, cela suppose une méthodologie rationnellement organisée permettant de réaliser ladite sélection en fonction de critères probants. Conséquemment, connaître les limites autorisant l’établissement de ce qui est erroné et, par déduction, de ce que l’on peut considérer comme vrai, n’implique en aucune manière que nous puissions prétendre à la Vérité. La détermination du sens littéral ne mène qu’à une vérité textuelle, mais jamais à la Vérité du texte. Cette éthique philosophique et épistémologique doit être inhérente à toute démarche dialectique, elle le sera quant à notre analyse littérale. Sachant à présent que le sens littéral a une existence théorique et quelles en sont les formes, il nous reste donc à exposer la voie méthodologique permettant de le mettre de manière systématique et organisée en évidence.
[1] Blaise Pascal, Lettres à Mlle De Roanez, IIe.
[2] José María Aguirre Oraa, Raison critique ou raison herméneutique ?, Revue Philosophique de Louvain, 1993, Vol. 91, p. 429.
[3] Nous entendons cela en termes mathématiques et en la perspective d’une ligne de fuite toujours repoussée par l’action de la pensée.
[4] As-Suyûṭî présente de cette évolution un excellent résumé : ‘Itqân fî ‘ulûm al–qur’ân, Dâr Iḥyâ’ at–turâth al–‘arabî, Le Caire, 1967, T. IV, p. 223-227.
[5] Pour une discussion étymologique et analytique du concept d’abrogation/naskh, voir Partie I, Chapitre IV, § 3. 1 Intratextualité : – Exhaustivité.
[6] Origène, Homélies sur Luc, XVI, Cerf, Paris, 1962, Vol. 87.
[7] Cf. Partie 1, Chapitre I, Vérité & Herméneutique, § Herméneutique exégétique.
[8] « quia vero sensus litteralis est quem auctor intendit » Thomas D’Aquin, Somme théologique, Pars I, Question I, Article 10.
[9] Umberto Eco, Interprétation et surinterprétation, Puf, Paris, 1996, p. 59.
[10] Cf. Partie I, Chap. II, § 3. Pour rappel, à l’inverse, les interprétations ne s’originent pas au texte, modifient l’énoncé sémantique, peuvent être dérivées les unes des autres, tendent vers l’infini, sont isotopiques, dépendent de la capacité de l’interprète, ne sont que des significations possibles et ne peuvent être invalidées par la contextualisation mais seulement déclassées.
[11] Tiré d’un distique attribué à Augustin de Dacie [m. 1282].
[12] Au sens latin de obvius « qui se présente au devant », composé de ob « devant » et via « chemin, voie ».
[13] L’activité interprétative étant infinie, cette surabondance la fait dominer sur le sens littéral, elle se surexprime au détriment de l’intelligibilité du sens littéral.
[14] Allusion au Coran : S18.V29 et S8.V39.
[15] Cf. Partie I, Chapitre II, § 3. Limites du sens et de l’interprétation.
[16] François Rastier, La sémantique des textes, Hermès, Journal of Linguistics, n° 16, 1996, p. 35.
[17] Franck Neveu, Dictionnaire des sciences du langage, Armand Colin, Paris, 2004.
[18] François Rastier, Herméneutique et linguistique : dépasser la méconnaissance, Texto ! [en ligne], 2005, vol. X, n°4, http://www.revue-texto.net/Dialogues/Debat_Hermeneutique/Rastier_Herm-et-ling.htlm>.
[19] Cela s’entend en géométrie plane. En géométrie hyperbolique ou elliptique la somme de ces angles est de plus ou moins 180°. Ceci souligne à nouveau l’importance du contexte.
[20] Dominique Begue, Ellipse et sens littéral chez Searle, article électronique : file:///C:/Users/FRDWS/Downloads/article_hel_0750-8069_1983_num_5_1_1151.pdf. Note critique de J. SEARLE, LiteraI meaning, Erkenntnis, 1978, Vol. 13.
[21] Matteo Treleani, L’objectivité dans la théorie de Umberto Eco. Université Paris Diderot – UFR LAC. Rencontres Doctorales 2009 – L’objectivité – Université Paris Diderot – UFR LAC, Paris, Juin 2009. Selon François Rastier in, Arts et sciences du texte, Puf, 2001. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00555636/document.
[22] Paul Ricœur, Le conflit des interprétations ; essais d’herméneutique, Seuil, Paris, 1969, p. 389.
[23] Paul Ricœur, en sa préface de la traduction de l’ouvrage de Rudolf Bultmann : Jésus, mythologie et démythologisation, Seuil, Paris, 1968.
[24] Cf. Partie I, Chapitre II, § 3 – Limites du sens et de l’interprétation.
[25] Sur ce thème voir Gervais Bertrand et Bouvet Rachel, Théories et pratiques de la lecture littéraire, collectif, Presses de l’université du Québec, 2007, p. 257.
[26] Cf. Partie I, Chapitre II, § 3 – Limites du sens et de l’interprétation.
[28] Cf. Partie I, Chapitre I, § 3, alinéa 3. c.
[29] Le procédé est plus ancien encore et il est peu douteux que les premières générations d’exégètes musulmans se soient inspirées de la méthodologie du Midrash et de la Mishna, textes que l’on retrouve au demeurant dans la catégorie exégétique dénommée isrâ’iliyyât. Sur ce point, cf. Goldziher Ignaz, isrâ’iliyyât, Revue des études juives, 1902, n° 46, p. 63-65 ; Andrew Rippin, The Qur’an : Formative interpretation, Ashgate Publishing, Aldershot, 1988, p. 81-108. L’exégèse musulmane a été, et est toujours, très profondément marquée par ces corpus exégétiques bibliques.
[30] Concernant l’exégèse littéraliste du Coran, cette catégorie correspond pleinement au sabâbu–n–nuzûl ou « circonstances de révélation », cf. Chapitre IV, paragraphe 3, alinéa 3. 2. b. L’ensemble de ses sources relève de la construction à posteriori de situations supposées être celles de la révélation de tel ou tel verset ou passage. En réalité ce sont des supports scripturaires forgés afin de soutenir de l’opinion de l’exégète et de l’exégèse.
[31] Honeste Marie-Luce, Un mode de classification sémantique : la polysémie, in Faits de langues n°14, Octobre 1999, p. 27.
[32] Soutet Olivier, La polysémie, Presses Paris Sorbonne, Paris, 2005, p. 11.
[33] Thomas D’Aquin, Somme théologique, Pars I, Question I, Article 10, resp.

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