Source: https://1851.fr/auteurs/ribeyrolles/chapitre_5/
Timestamp: 2017-10-19 12:27:06+00:00

Document:
S’il faut en croire ses faméliques et ses panégyristes, la pensée de Louis Bonaparte était de coloniser l’Afrique, après avoir dégagé la mère-patrie.
Ces longues files de prisonniers, qu’il enlevait au sol natal, étaient les recrues d’une France nouvelle, et ce que n’avaient su faire les deus derniers gouvernements, le grand homme du coup d’Etat allait ‘‘accomplir.
Pendant six mois, tous les politiques de la bande ont, avec les gazettes vendues, chanté, glorifié cette conception du maître, et, pétrie par eux, l’opinion publique s’est peut-être égarée dans ces mensonges. — On est si lâche après les tourmentes !
C’était, d’abord, une étrange façon d’organiser et de comprendre les hautes entreprises que d’ouvrir ainsi, avec le couteau, les entrailles de la France et d’y puiser, comme un boucher, pour jeter un peu de son sang sur une terre étrangère !
Mais le Colbert du crime n’avait pas même sa haute pensée. La vérité bientôt va luire, et l’on verra qu’il n’a colonisé que par des ossements !
Entrons dans les bagnes…
La plupart des navires qui portaient le butin de Décembre à la côte d’Afrique ont tour à tour débarqué dans la rade d’Alger. L’ancre jetée au plus profond des eaux, les chefs d’escouades militaires faisaient former les lignes sur deux rangs, et l’on comptait le troupeau qu’attendaient le LAZARET et la MAISON-CARREE, ces deux blockaus de la mort. Le dernier de ces bâtiments fut d’abord l’enceinte privilégiée qui recueillit les premières phalanges : toujours fidèle à sa logique de tourmenteur et de bourreau, le gouvernement l’avait choisie parce qu’au milieu des fièvres et des exhalaisons fétides, les puis vigoureuses natures elles-mêmes ne pouvaient y tenir longtemps. Plus tard seulement, quand les désastres firent scandale, on voulut bien ouvrir le Lazaret aux pestiférés du Socialisme !
La revue des captifs passée, la cargaison humaine scrupuleusement comptée, les gendarmes entassaient leurs victimes dans de vastes chaloupes, et les rames poussaient au port. Là, dans les premiers temps, affluait de tous les points de la ville une population ardente et fraternelle, qui saluait les proscrits au débarquement. Le gendarme traînait son sabre en vainqueur, l’officier frappait sur son épée, la police insultait, l’état-major faisait tempête ou ricanait insolent, mais le peuple acclamait les vaincus du droit, et cette grande consolation, après tant de hasards de la guerre et de la mer, relevait l’âme des martyrs !
De leurs poitrines, en vain déchirées par les lentes fièvres du ponton, sortaient les chants vengeurs et le cri puissant de Vive la République ! Alors, en dehors des haies militaires, sur les portes, sur les places, sur les toits, on voyait la foule se découvrir, salut pieux à la liberté mourante, mais qui se réveillera bientôt partout, puisqu’on l’acclame ainsi dans le vieux nid des forbans même !
Ces démonstrations, plusieurs fois répétées, irritaient profondément la soldatesque à panaches qui faisait là-bas la besogne du parjure. Le gouverneur Randon surtout avait horreur de ces cordialités vengeresses, et, pour échapper à cette condamnation redoutable du noble instinct populaire, lors des derniers débarquements, il interdit le passage à travers la ville : le crime n’aime pas les témoins. Pour ces derniers convois, des embarcations venaient prendre à bord les transportés, et les débarquaient au Lazaret sans toucher terre.
A l’un des angles du port d’Alger, et faisant presque face à la ville, se trouve un vieux bâtiment mauresque, assis au milieu des marais et fermé comme un tombeau : c’est ce qu’on appelle la Maison-Carrée.
L’intérieur se divise en une vaste cour et des couloirs qui la longent sur ses quatre côtés. C’étaient là jadis les écuries du dey ; l’on y jette aujourd’hui les proscrits de Décembre : après les chevaux , les martyrs !
Quand ils sont entrés dans cette cage en pierre qu’allument les rayons ardents du soleil africain, les prisonniers sont divisés par escouades de soixante, et chaque famille a son compartiment. Point de lit : des hamacs pour quelques uns, de maigres paillasses pour les autres. La nuit, les chaleurs étant tombées, l’humidité des brises imprègne et perce les murailles. L’insecte, le scorpion, la tarentule, tous les reptiles vipérineux de ces climats deviennent les hôtes des prisonniers, et leur sommeil, agité par les fièvres et les piqûres, devient un supplice.
Quant, au régime alimentaire, il rappelait à peu près celui des pontons. On distribuait, le matin, par escouade et par plat, de la soupe grasse, avec son chétif assortiment de viande pourrie ; le soir, venait le riz à grande gamelle, et dix hommes s’attablaient autour de chaque chaudière pour y festiner. Pour des prisonniers allanguis, brisés par les tortures d’un long voyage, ayant souffert la faim, la soif plusieurs mois durant ; pour des hommes qu’avaient épuisés tous les supplices et de l’âme et du corps, voilà ce qu’accordait la haute loyauté du gouvernement !
C’était toujours, comme on le voit, la logique du bourreau.
Ne voulant pas se laisser mourir de cette misère affreuse et lente, toujours préoccupés d’ailleurs du grand souci fraternel qui veut couvrir les petits et les faibles, les Républicains nommaient des délégués, comme sur les pontons, et ces mandataires, que la souffrance avait aguerris, portaient au chef-geôlier les réclamations de famille : « Nous sommes ici, disaient-ils, par la victoire du crime, et l’on nous doit au moins, comme vaincus, d’être traités en prisonniers de guerre. Pourquoi donc nous condamner au régime de la mort lente, au supplice de la faim. »
— Vous êtes ici comme des disciplinaires, répondait le sbire, et vous serez traités comme tels ; il n’y a point pour nous de prisonniers politiques, il n’y a que le règlement.
— Laissez-nous acheter librement des vivres ; quoique Décembre nous ait ruinés, nous les paierons.
— Achetez et payez, vous avez la cantine du gouvernement.
Cette cantine du gouvernement était une concession spéciale, un privilége de vente accordé par l’administration à l’un de ces misérables qui viennent derrière les prisonniers comme les chacals derrière les cadavres ; il s’appelait Roustan et partageait sans doute avec son chef Randon, ou quelqu’un de ses valets, les hideux bénéfices que lui valait la souffrance affamée des captifs.
Shyllock, le juif de Venise, était moins lâche que ces corbeaux de guerre civile, il ne taillait du moins que dans la chair humaine.
La nécessité pourtant fait loi, et la faim n’attend guère : les prisonniers pendant les premiers jours achetaient donc café, sucre et vin à la cantine du gouvernement, et se laissaient rançonner par leur pirate légal. Que faire et pourquoi se plaindre ? toute protestation contre ces vols était punie des fers.
Tel était l’opulent régime de cette Maison-Carrée, vieille écurie transformée en prison par le pacha du crime, et c’est là qu’ont souffert et vécu des milliers de Républicains tombés martyrs du droit et de la loi. Quelques-uns, les plus heureux peut-être, y sont morts !
Le Lazaret, dont le nom seul explique l’ancienne destination, est un vaste bâtiment à un seul étage s’étendant en long sur un rocher au pied d’Alger : c’est la seconde maison-entrepôt et le plus grand magasin de la transportation. au débarquement. A l’un de ses flancs, s’élève le fort Bab-Azoun qui reçoit dans ses cachots ce que l’administration d’Alger appelle les mutins politiques.
Deux grandes salles coupaient la face intérieure du côté de la mer et le derrière avait deux parallèles, mais à larges meurtrières grillées à travers lesquelles s’engouffraient le vent et la pluie ; quand les geôliers-sergents, espèce de gardes-chiourmes, avaient compté leur butin du jour, ils distribuaient les hommes par plats et les poussaient chaque escouade dans son réduit ; là, point de lit, pas même de hamacs comme à la Maison-Carrée : de la paille seulement qu’on jetait sur les dalles, et de la paille rongée de vermine.
Le jour, des fermentations chaudes et lourdes, l’étouffement des plombs de Venise ; la nuit, l’humidité glaciale et les fraîcheurs de la mer : deux maigres repas à la journée, le riz le soir et de la viande avariée le matin ; comme surveillants, la mer d’un côté, de l’autre, d’épaisses murailles et d’énormes barreaux de fer ; au-dedans, et toujours l’oreille au guet, l’injure aux lèvres, le regard provocateur, les espions-sergents. Voilà le système.
Comme la Maison-Carrée, le Lazaret avait sa cantine, sa cantine privilégiée, véritable. douane où le vol tenait ses balances et suçait la faim. Toute réclamation était regardée comme une injure et brutalement châtiée ; l’administration avait sous la main le fort Bab-Azoun !
Que de drames terribles restés inconnus n’ont-ils pas dû se passer entre ces murs, où la force insolente et subalterne avait à son caprice tant d’énergies vaillantes et de caractères de fer ! avec les règlements qui multipliaient les délits, et qui des contraventions font des crimes, avec des natures perverses que la cupidité besogneuse a dégradées, un mot, un geste, un regard devient un attentat, et le fort militaire était là qui s’ouvrait à toutes ces lâches vengeances !
Nous ne citerons qu’un fait ou plutôt un crime qui se rattache à ce fort Bab-Azoun.
Le Lazaret et le fort avaient pour gouverneur une seule capacité qui avait nom capitaine de Mongeot. Cet homme que recommandait une ambition capable de toutes les lâchetés, cet homme deux fois geolier était en même temps inspecteur général de la transportation et son grand juge. On l’avait investi de cette fonction parce qu’on lui savait la nature et les appétits du bourreau : le gouvernement le connaissait bien.
Un jour le capitaine de Mongeot mande auprès de lui — sur dénonciation d’un subalterne, le brigadier de Couba — un proscrit ancien officier, le lieutenant Millet, que le surveillant délateur accusait d’être resté trop longtemps aux eaux de Rovigo. Le délit était d’autant plus grave cette fois que l’officier en cause` était brisé, souffrant, courbé sous la fièvre et les rhumatismes ; le lieutenant Millet se rend à l’ordre du gouverneur grand Juge, et ce dernier sans respect pour le grade et le malheur, outrage lâchement cet ancien compagnon d’armes !
— Comment osez-vous violer les consignes, vous un ancien soldat, vous n’avez donc point d’honneur ?
— J’ai été militaire, c’est vrai, répond Millet, mais la maladie ne connaît point le règlement : je n’ai pu me rendre à l’heure.
Exaspéré devant cette calme attitude et cette fermeté tranquille, le capitaine de Mongeot fait reconduire le captif à son lieu d’internement, et, dans un rapport au gouverneur Randon, il demande un châtiment sévère contre une aussi grave insubordination. — L’insubordination des rhumatismes ! — Le gouverneur Randon, qui se mire dans les petites vengeances, fait droit à la haine de son lieutenant décembriste, et Millet est condamné, pour l’insolence de sa réponse , à passer un mois au cachot, sous la main de M. de Mongeot, le roi du Bab-Azoun !
A cette nouvelle, une espèce de délire s’empare de Millet : les longues persécutions qu’il a subies, et la perspective des haines qui le guettent, frappent son esprit et l’enfièvrent ; il part cependant ; il entre au fort et commence sa nouvelle expiation : hélas ! c’était la dernière ! trois jours après Millet est mort : — Comment est-il mort ? On ne le sait, c’est un mystère de de Mongeot !
Nous devons l’avouer pourtant, dans sa vie Millet avait commis un crime : le brigadier de gendarmerie de Couba, son délateur, fils aussi misérable qu’il était indigne soldat, le brigadier Vieille traitait son père comme une bouche inutile : c’était une charge, un impôt, une servitude; et le pain lui venait par bouchées et l’insulte était quotidienne. Le malheureux vieillard, ainsi maltraité, conspué, s’était un jour avisé d’aller frapper à la porte du proscrit Millet, qui l’avait admis à sa table, honoré, réconforté ! De là le crime, de là la haine, de là la vengeance qui a fait un mort.
O terre d’Afrique ! Au temps de Jugurta tu ne connus pas de tels monstres.
Comme soldat, tombé geôlier, le capitaine de Mongeot est connu maintenant, on sait le régime de sa bastille, nourriture, surveillance et discipline ; voici ses dialogues :
Un délégué. — Dans les forts, capitaine, chacun de nous a demandé de quel droit on le tenait captif ; chacun de nous, dans les pontons, a demandé pourquoi les pontons ? en vertu de quel jugement ? où sont les dossiers ? où sont les juges ? quel tribunal a dicté l’arrêt ? On nous a répondu : « Cela ne nous regarde pas : vous le saurez en Afrique. » Nous voilà maintenant en Afrique et sous votre main ; ni prévenus, ni jugés, ni condamnés : vous soldat, qu’avez-vous à dire ?
Le CAPITAINE DE MONGEOT. — Tout cela ne me regarde pas, vous êtes les prisonniers du gouvernement, je dois et saurai vous garder.
Le délégué. — Mais il y a des catégories plus des catégories moins : sans reconnaître le crime qui nous frappe, ni ses hiérarchies, ni ses divisions, nous devons et voulons savoir ce que disent et valent ces différences plus et moins.
LE CAPITAINE DE MONGEOT. — Il n’y a pour moi qu’une Afrique pour tous ; je ne connais ni plus, ni moins : vous resterez ici sous la même loi, celle du châtiment, et de mon mieux je l’exécuterai : c’est ma consigne — j’ai le fort Bab-Azoun !
Voilà le héros !
Il avait pourtant ses vues et sa politique cachée, cet Achille des geôles africaines. Son cantinier — par privilège, — subissait parfois des mortes-saisons, quand le troupeau des captifs s’en allait en internement, ou que de petits convois de libérés voguaient vers la France. Le patron gardait alors ces libérés-graciés quelques jours au moins, afin sans doute d’écouler les produits et de ne point laisser l’industrie languir. On obtenait pourtant le grand privilège de la sortie, quand on allait dîner à la taverne de de Mongeot-Roustan !
Autre spéculation.
Parmi les ouvriers proscrits prisonniers du gouverneur se trouvaient des tailleurs, des cordonniers, des menuisiers, des citoyens enfin, travailleurs de toute espèce, et pour toute besogne. On les aidait paternellement à remplir les tristes heures de la captivité. Ainsi nos amis pouvaient travailler à la tâche ; mais, de concert avec les patrons, on se réservait le monopole des fournitures, et l’on gardait, de cette façon, les deux bénéfices du capitaliste et du marchand. Entre ces deux usures, que devenait le salaire ?
M. de Mongeot pratiquait encore une autre habileté. Gouverneur absolu de la maison centrale, il écartait avec un soin religieux les parents et les amis des transportés. Le père ou la fille, le frère ou la soeur ne pouvaient arriver dans son Lazaret qu’après avoir traversé toutes les administrations d’Afrique. Mais les juifs-maraudeurs, les spéculateurs-marchands, les loups-cerviers, araignées des prisons, avaient accueil cordial et porte grande ouverte ! Pourquoi ? Question d’escompte.
Encore une fois, voilà le Lazaret et son héros !
Avant que les prisonniers ne fussent expédiés sur les divers camps de la transportation, des délégués de la police se présentaient soit au Lazaret, soit à la Maison-Carrée, pour dresser les listes générales de chaque détachement.
Ces matricules arrêtées, commençait un interrogatoire en forme, et chacun à son tour avait à répondre aux questions suivantes :
« Avez-vous de l’argent, et voulez-vous l’utiliser en Afrique, soit dans la colonisation, soit commercialement ? »
Aux ouvriers on disait :
« Vous qui n’avez point de capitaux, voulez-vous travailler de votre état ? »
Et aux laboureurs :
« Voulez-vous défricher, semer, cultiver ? on vous donnera la terre ? »
Les plus belles promesses étaient prodiguées ; on ouvrait aux regards de ces pauvres les plus riches perspectives : les récoltes leur étaient présentées opulentes et touffues dans un court avenir ; on entendait, dans ces belles harangues, les métiers battre, l’enclume sonner, la navette courir, et les capitalistes tiraient déjà dix du cent !
Malgré toutes ces merveilles, la grande masse des transportés refusait : elle devinait la fraude, le vol, l’épuisement fatal, sous ces magnifiques hableries, et jalouse d’ailleurs de garder entière la fierté du droit, elle ne voulait point donner sanction au crime qui la traquait, en acceptant ses offres empoisonnées.
Les paysans, toutefois, hommes qui vivent au grand soleil, dont la poitrine aime l’air libre et les vents, les paysans que la prison tue, acceptaient le travail des routes, croyant aller aux champs, et tombaient dans le piège.
Quant aux ouvriers, ils demandaient en général à exercer leur profession librement.
Sur toutes ces données, et signalements pris, on dressait les listes, et pour la première fois alors, on établissait réellement deux catégories de transportés : ceux qui se prêtaient aux vues de l’administration en acceptant le travail, et ceux qui ne voulaient en rien aider le gouvernement dans son hypocrite projet de colonisation forcée.
Nous verrons plus tard, par les détails qui suivront, quelle amère déception il y avait au fond de ces offres calculées, et ce que valait cette grande charte du travail !
Quand la police avait arrêté ses divisions et formé ses groupes, elle sonnait le départ : les uns allaient à Birkadem, les autres à Douéra, les deux camps-dépôts les plus considérables : quelques petits détachements étaient envoyés dans les chétives colonies de Aîn-Sultan, de Aîn-Bénian, de Loued-Boutan, de la Bourkiska, pour y travailler soit au défrichement des terres, soit à la construction des villages.
Une dernière escouade, celle des mutins, était réservée pour le doux régime du fort de Bab-Azoun, ou les charmants loisirs des cachots de Bône.
Qu’avaient-ils fait ces grands coupables ? Ils avaient commis : celui-ci, le chant républicain, celui-là, la remontrance à l’espion-sergent ; tel autre, une protestation, ou le geste ennemi.
Quels révoltés !
LE CAMP DE DOUERA
A dix-huit kilomètres d’Alger, sur l’un des flancs de la petite ville de Douéra, s’élève une vieille caserne de cavalerie, bâtiment immonde, aux murailles noircies et branlantes, espèce de ruine qu’habitent toutes les vermines et que le soleil brûle de ses feux ; c’est là ce qui s’appelle, dans les bulletins du gouvernement, le grand camp de Douéra.
Les transportés qu’on y jetait, formaient une division permanente de sept à huit cents hommes, que gardaient une escouade de geôliers-sergents et deux compagnies de zouaves.
Ceux d’entre les captifs qui s’étaient laissé entraîner à la séduction du travail, étaient placés dans la partie privilégiée du bâtiment, et formaient les chambrées supérieures ; le reste était parqué dans le bas, c’est-à-dire aux écuries et dans les magasins à foin.
Le menu de ces derniers se composait ainsi : le matin, du pain noir et de la soupe grasse avec un détritus de viande rance ou malsaine ; le soir, du riz à l’eau. L’on donnait aux travailleurs un quart de vin en plus et quatre-vingt dix grammes de lard au lieu de quatre cents que portait la charte-mensonge par l’administration octroyée ; ils avaient encore un autre bénéfice : ils jouissaient d’un matelas qu’on refusait aux mutins condamnés à la paillasse sur un parquet humide et moisi.
Chaque jour, trois appels : le premier à six heures du matin, quand se faisait le départ pour les corvées ; le second à onze heures, pour les communications du gouvernement, et le dernier à huit heures du soir, pour le recensement des prisonniers et la rentrée dans les chambres.
Comme dans toutes les bastilles, petites ou grandes, il y avait l’éternel cachot, espèce de trou sombre, humide et froid, véritable serre des fièvres et des rhumatismes.
Les mesures disciplinaires étaient les mêmes pour tous : mais le caprice les appliquait, et les plus traqués étaient ceux de la révolte. On appelait ainsi les anarchistes qui ne voulaient point casser les pierres sur les routes du gouvernement !
Quant aux soumis qui s’en allaient en besogne, un soleil ardent était leur discipline quotidienne, et le cachot eût certes mieux valu que ce long supplice des âpres corvées, sous des feux torrides, souvent coupés par les froids courants de l’hiver.
Tel était l’ensemble des mesures qui réglaient la vie des transportés au camp de Douéra : la loi, connue on le voit, n’était point trop athénienne, mais la loi vaut presque toujours mieux que l’homme, et le commandant Monnier en est la preuve !
Esquissons la vie, le caractère et les moeurs de ce petit Hudson-Love africain, dont le nom est, depuis bientôt deux ans, dans toutes les agonies d’Afrique !
Monnier était sergent-major dans un régiment de France quelques années avant la Révolution de Février. Dans un banquet avec quelques camarades, il chanta la Marseillaise. Ce fait fut signalé par un rapport de police, et l’on envoya Monnier en Afrique, dans les compagnies de discipline. En passant à Mâcon, le sous-officier cassé reçut un accueil cordial des patriotes du pays. L’organisateur de la fête fut, plus tard, déporté, et gardé au camp de Douera par le même Monnier, devenu le geôlier de son hôte !
Lors de la Révolution de Février, le sergent-major, devenu soldat disciplinaire, avait rappelé ses droits, et la République en avait fait un sous-lieutenant.
Après cet acte de réparation, Monnier se signala par son exaltation dans les clubs d’Alger. Son enthousiasme diminua pourtant à mesure que grandissait la réaction, et bientôt ce grand coeur se détacha de la politique. Le temps se faisait sombre ; on devenait prudent : c’est la tactique des lieutenants comme celle des princes.
Au 2 Décembre, après le triomphe du crime, de républicain Monnier se fit bonapartiste, et cette conversion rapide autant qu’honorable fut récompensée par une place de geôlier.
C’est à la Maison-Carrée qu’il débuta dans sa noble fonction. Mais comme il se trouvait le serviteur d’un accident qui pouvait avoir son lendemain, Monnier fut d’abord prudent ; quasi démocrate, presque modéré. Ne remplaçait-il pas là, d’ailleurs, le capitaine Arnaud, vieux soldat non décoré, qui avait dignement repoussé cette mission de honte, ne voulant pas salir son épaulette et sa vie !
Son premier acte fut de réunir ]es transportés et de leur adresser une harangue, avec l’air de bravoure, se terminant par ces mots : « Le peuple s’est prononcé en faveur de Bonaparte, nous devons respecter sa décision, mais, après tout, s’il ne fait pas notre affaire, nous le f… à la porte, comme nous avons fait des autres… » Le digne homme !
Monnier, voyant la dictature monter et s’affermir, modifia conduite et langage. Jusqu’alors les transportés avaient eu le droit de contrôler les dépenses de l’ordinaire et les fournitures de la cantine ; ce droit leur fut retiré par ukase, et Monnier commença le système d’exploitation qu’il a si bien continué depuis à Douéra.
Avec ses 1800 francs, Monnier passa prince : il eut un cheval, des domestiques et des femmes. C’est un Saint-Arnaud en fleur !
De la Maison-Carrée, Monnier, qu’illustraient ses services, fut envoyé, comme commandant du camp, à Douéra ; et là, quand il eut exercé quelque temps, des plaintes nombreuses s’élevèrent : les habitants du petit bourg réclamaient contre le privilège de la cantine, et les employés des ponts-et-chaussées contre des irrégularités dans le paiement fait aux transportés travaillant sur les routes. Le dossier partit pour Alger, siége du gouvernement.
Que fit alors Monnier menacé ? Pour se rendre nécessaire, le digne officier crut devoir faire naître quelque émotion, et créer un petit complot à la charge des détenus. Il appela donc quatre artilleurs estimés de tous leurs camarades de la transportation, et qui avaient refusé le travail comme beaucoup d’autres. Il leur déclara qu’il fallait se préparer au départ, et qu’il allait les envoyer en un lieu sûr où l’on saurait châtier leur insubordination. Ces menaces proférées publiquement à l’endroit de braves soldats dont la conduite ne donnait aucun prétexte excitèrent l’indignation générale dans la vieille caserne, et, le soir, quelques amis se réunirent au nombre d’une quinzaine, pour dire un dernier adieu à ceux qu’on leur enlevait si brutalement. Au moment où, dans le fond de l’une des chambrées, on chantait à mi-voix quelques chansons patriotiques, Monnier, prévenu par quelque agent secret, arrive tout-à-coup, comme le tyran des mélodrames, et dit aux militaires : « Allons, qu’on me suive, je vais vous f… au cachot. » Les chanteurs répondent alors : « Ce ne sont point les artilleurs qui sont seuls coupables. S’il y en a, nous le sommes tous. Les artilleurs ne peuvent donc être seuls punis. » « Les soldats iront seuls au cachot parce qu’il me plaît de les y conduire, réplique Monnier ; je suis maître, et n’ai point de comptes à rendre. »
A cette parole, les détenus s’exaltent, et l’on descend en masse dans la cour, réclamant le cachot pour tous ou la liberté des artilleurs. Ces derniers, calmes, et comprenant que toutes réclamation ne ferait que les compromettre, engagèrent leurs camarades à rentrer dans les chambrées. Mais le lieutenant Monnier voyant son émotion perdue, se tourna vers les groupes, qui s’étaient arrêtés à la voix des frères. et dit, en ricanant : « Eh bien ! vous vouliez tous aller au cachot, et personne ne s’y rend ! Vous êtes donc des lâches ! Que les hommes de coeur arrivent : mes cachots, j’en suis certain, ne seront pas remplis. »
La provocation porta coup. A ce défi calculé, la plupart des détenus se précipitèrent, et Monnier en boucla quelques-uns, ordonnant au reste de se retirer. Au même instant, une compagnie de Zouaves arrive, entre dans la cour, charge les armes en face des prisonniers, et Monnier déclare qu’il va commander le feu, si l’on ne rentre sur-le-champ dans les chambrées. Quelques minutes après, on enlève les artilleurs, qui sont transférés dans la prison civile de Douéra d’abord, et le lendemain au fort de l’Empereur.
M. Monnier avait son complot. Il le rédigea de son mieux, et l’envoya tout truffé de calomnies au gouverneur Randon, pacha de la colonie.
Le gouverneur transmit la pièce au conseil de guerre d’Alger, qui, sur dossier, conclut à la peine de mort contre les artilleurs, et M. Monnier garda encore son commandement !
Cet abominable arrêt ne fut pas la seule conséquence du complot inventé pour les besoins de l’ambition Monnier : plusieurs des prisonniers de Douéra durent partir, en effet, pour les cachots de Bône, entre autres le citoyen Jules de Caudin, mort depuis au grand ossuaire de l’Afrique, et martyr dont nous publions ici, comme témoignage, la lettre suivante :
« Casbah de Bône, 21 juillet 1852.
Mon cher Frond,
En deux mots, je suis à la Casbah, parce que la poitrine de M. Monnier étant la seule des poitrines africaines restée vierge de toute espèce de croix, il a cru devoir se procurer le plaisir d’une insulte aux hommes de coeur. Si calme que tu me connaisses, une provocation de ce genre n’a pu être dévorée par ma dignité. J’ai dû y répondre. Quelques-uns de mes camarades m’ont imité ; à peine me connaissaient-ils. De là, émeute supposée, introduction de la garnison dans le camp, enlèvement d’une douzaine d’entre nous, et enfin translation de vingt-deux à Bône et de quatre artilleurs à la prison militaire d’Alger, où ils attendent le conseil de guerre.
Signé: Jules de Caudin »
Autre détail qui honore l’homme :
Les réclamations des détenus contre la détestable qualité de la viande étaient restées sans effet. Chaque jour, on charriait des morceaux plus que suspects, et le chef de cuisine, certain d’empoisonner ses camarades, prit sur lui, d’accord avec les aides, de faire jeter sur le fumier la plus mauvaise partie des rations, en réduisant ainsi la maigre pitance de l’ordinaire. Mais Monnier, faisant ses rondes, aperçoit un jour cette viande de rebut. Il appelle ces hommes, et leur demande de quel droit ils ont jeté ce qu’on leur a donné ? « Parce que c’est trop mauvais, » lui répond-on. « Eh bien ! moi, je vous le ferai manger ! » hurle Monnier ; et le digne officier jette lui-même cette viande pourrie dans la marmite.
Les scandales de cette espèce se renouvelaient souvent ; mais en dehors de ces accidents d’humeur, il y avait une conduite générale, persévérante, organisée. Le lieutenant Monnier avait, en un mot, réglé ses plaisirs contre le malheur !
Ainsi, lorsqu’arrivaient de nouvelles recrues sorties du Lazaret ou de la Maison-Carrée, les détenus, massés dans la cour, étaient placés sur deux rangs, et le harangueur Monnier commençait ainsi ses prêches :
« En vous envoyant ici, braves gens, le gouvernement a voulu que vous serviez à la colonisation de l’Algérie, je dois donc vous prévenir que le travail, pour ceux d’entre vous qui l’accepteront librement, rejaillira sur eux en bénéfices de toute espèce : nourriture, coucher, logement, argent de poche, tout leur sera donné dans les meilleures conditions, tandis que les oisifs, les fainéants, les lâches ne recevront que les vivres ordinaires des geôles.
Je ferai mieux : dans mes rapports hebdomadaires avec l’administration centrale dont je suis le représentant toujours écouté, je signalerai tous ceux dont la soumission et l’activité laborieuse éveilleront ma sollicitude, et leurs noms seront portés sur les listes de grâce : travaillez donc et n’écoutez pas les mauvais conseils qui voudraient vous entraîner à la protestation passive contre le gouvernement !
Nous avons d’ailleurs contre les mutins, et ne l’oubliez pas, Bab-Azoun, Bône et Cayenne ! »
Quand il avait ainsi travaillé ses âmes, et par la menace et par la promesse, Monnier entrait dans les groupes, parlait à chacun sa langue, réveillait les sentiments les plus sacrés, faisait intervenir les familles absentes, les larmes de la femme, les cris des petits enfants, la désolation du foyer, l’agonie sombre des mères, et son dernier refrain disait toujours : « Travaillez, travaillez, vos familles auront du pain et vous reverrez la patrie ! »
Or, veut-on savoir maintenant ce qu’il y avait au fond de ces douces harangues ?
Les ouvriers qui se laissaient embrigader étaient conduits le lendemain aux bureaux de terrassements : bottiers, tailleurs, bijoutiers, menuisiers, forgerons, gens de l’aiguille, du métier ou du compas, tous étaient condamnés à la même tâche, à cette rude corvée des pierres ; ils protestaient au retour, déclarant qu’on leur avait promis le libre exercice de leur profession spéciale, qu’on les avait trompés indignement, et qu’ils ne voulaient plus se prêter aux calculs perfides d’une administration qui les poussait à la mort : mais le lieutenant Monnier, si doux, si bénin la veille, changeait alors de langage, et disait brutalement : « Vous avez accepté le travail, vous reviendrez à la tâche, ou vous irez à Bône ! »
Autre déception plus cruelle et plus triste, car c’était l’escroquerie, la spéculation, le vol contre le malheur !
La semaine terminée, chacun s’attendait à recevoir le prix de ses journées, mais au lieu d’argent, on ne donnait que des paroles et de nouvelles harangues : « Les mandats, disait Monnier, ne sont pas revenus, il n’y a que retard dans les bureaux ; vous toucherez demain. » Et sur ce, l’on revenait aux carrières pour voir se renouveler, de huit jours eu huit jours, l’éternelle comédie.
Cette mauvaise foi lâche et cruelle exaspérait les ouvriers, et les protestations s’élevaient ardentes. — « Point d’argent, plus de travail, disaient les martyrs ; nous ne voulons plus être volés ! »
La menace alors grondait de nouveau, le lieutenant Monnier parlait de Bab-Azoun ou de Cayenne, et tous ceux qui persistaient dans le dernier refus, étaient, en effet, expédiés sur Bône. Monnier en jetait quelques-uns dans les colonies éloignées et perdues, où les attendait une mort certaine.
Au départ de ces détachements, on l’a plus d’une fois entendu dire :
« Ces hommes vont à la mort, je le sais bien, mais à tout prix il faut s’en débarrasser. »
Le lieutenant Monnier, dans son maigre pachalick, se donnait encore d’autres délassements. Au second appel du matin, quand le soleil ardent brûlait les chemins, il réunissait les captifs dans sa cour d’honneur dont il avait coupé les côtés et les coins pour ses spéculations horticoles, et là, paonant au milieu des carrés, il ouvrait ses propagandes, menaçant les uns, encourageant les autres, insultant ceux qui ne s’abaissaient pas et s’enrouant au Démosthènes, comme un Fontanarose de carrefour : c’étaient ses assises, ses lits de justice, sa tribune, et tout y passait; depuis la mercuriale aux oisifs jusqu’aux communications du gouvernement.
Parfois, quand il était à bout de hableries, il tirait de son carnet de prétendues listes de liberté qu’il avait rédigées tout seul dans son cabinet, et les lisait à voix sonore, signalant les vieillards, les pères chargés d’enfants, les travailleurs dociles qui, d’après lui, se trouvaient portés sur ces tablettes de pardon : mais il avait tant de fois menti, que toutes les fourberies tombaient et que ces listes prétendues n’excitaient dans ses rangs que l’incrédulité du mépris.
Traqué dans toutes ses perfidies, Monnier passait de nouveau à la menace, à l’injure, à la violence ouverte ; chaque parole, chaque geste, chaque regard était une provocation, et quand les hommes de coeur y répondaient, ils les envoyait à Bône. Après les listes-mensonges des fausses amnisties venaient, alors, celles de la vengeance !
Le camp de Birkadem est situé près du village de même nom entre Alger et Douéra. Dans la première phase de la transportation, c’est là surtout qu’on envoyait les avocats, les industriels, les médecins, les notaires, les juges, les administrateurs et les journalistes, toute cette race enfin d’esprits inquiets et libéraux qui ne voulaient point se prêter aux combinaisons mortelles de la prétendue colonisation algérienne. Il y avait comme au camp voisin, une agglomération de six à sept cents hommes à peu près permanente. Même pitance qu’à Douéra, même régime disciplinaire. Mais il n’y avait point de Monnier en cet enfer, et la vie devenait alors possible.
Plus tard, dans la seconde phase de la transportation, lorsque la clémence du crime eut amnistié quelques unes de ses victimes, et que la mort, un peu plus active, eut largement fauché dans les rangs des captifs, le gouvernement algérien transféra dans le camp de Douéra ce qui restait de détenus dans celui de Birkadem. Cette prison masure fut alors abandonnée.
Mais les intérêts respectables qui vivent des malheurs publics protestèrent. La population du petit village s’émut, et des réclamations ardentes furent adressées à M. le comte Randon.
Ces braves gens, en effet, perdaient leurs prisonniers, leur gain légitime, leur chose ; il leur fallait des captifs à nourrir en les rançonnant : — Que deviendrait le vautour sans les tiercelets ?
Le général Randon comprit tout le bien-fondé de ces pétitions collectives, et répondit gracieusement qu’il ne fallait pas trop s’alarmer, que la morte-saison serait courte, et que le gouvernement leur enverrait bientôt de nouveaux pensionnaires !
Les cabaretiers de Birkadem reprirent haleine sous cette grande parole, et, depuis, ils attendent sur leurs portes les nouveaux convois de l’exil. — Ayez confiance, gens du pillage et des épaves, vous n’attendrez pas longtemps : le loup est encore au milieu du troupeau !
Algérie plus : Algérie moins : Les commissions mixtes instituées pour le huis-clos des vengeances avaient, en célébrant leurs mystères, établi ces deux pénalités dans la transportation : c’était d’abord, au premier degré, l’exil et l’internement avec la faculté du libre travail et du choix des domiciles, sous surveillance, ou l’Algérie moins. Venait ensuite l’Algérie plus, c’est-à-dire la bastille dans la déportation, la prison centrale au désert, le Mont-Saint-Michel aux grèves d’Afrique !
Il y a quelques années, quand vivait la dernière monarchie, celle des écus et non du sang, un homme d’état resté calviniste sous la pluie des idées, hibou sous le soleil, le ministre Guizot, avait porté pareil projet à l’étude parlementaire ; il demandait, il voulait que la déportation, même aux îles les plus lointaines, fût aggravée par l’emprisonnement, et que Cayenne eût ses donjons, comme un grand royaume, ses cellules, comme Mazas ou Doullens.
Dans la pensée de cet esprit imbécile, qui, volontiers, eût règlementé la mort, ce n’était point assez d’avoir perdu les joies du foyer, le sourire de l’enfant, la consolation des mères; ce n’était pas assez, pour les vaincus des guerres civiles, d’avoir perdu la famille et la patrie, ces deux grands deuils qu’on ne porte pas longtemps et qui tuent ; il fallait encore le verrou, le cachot, — l’isolement, le silence et la tour d’Ugolin aux lointains de la terre !
Conception monstrueuse, pénalité sauvage, que l’antiquité n’avait jamais devinée, jamais appliquée, même dans ses proscriptions les plus formidables, et quand il faisait à peine jour dans la conscience humaine !
Elle avait de même échappé, cette pensée sinistre, au sombre génie. du moyen-âge, le grand Ergastule, et plus tard, lorsque la contre-révolution, entre Thermidor et l’Empire, envoya ses ennemis à la Guyane, elle oublia d’y former des bagnes ou d’y élever des citadelles : Billault-Varennes est mort libre à Cayenne.
La combinaison raffinée du philosophe Guizot devait donc épouvanter la France bourgeoise que n’avaient point encore démoralisée les peurs ignobles : elle en eut horreur, en effet, comme d’un crime sans nom, et le projet tomba devant la pudeur publique.
Eh bien ! ce que n’avaient pas fait les Denis et les Sylla, ces implacables de l’antiquité ; ce que n’avaient pas imaginé les Borgia, ces rois du supplice ; ce qu’avait seul osé rêver un sectaire monomane, ce qui avait échappé à tous les génies, comme à tous les siècles tortionnaires, M. Louis Bonaparte le décrète, entre deux festins, et l’applique à des milliers d’hommes tombés dams ses piéges !
La prison dans l’exil, la captivité dans le désert, les hautes murailles, les portes massives, les geôliers entre l’Atlas et la mer, il tire tout cela de son fonds, naturellement, froidement, ainsi qu’un simple règlement de caserne : il crée l’Algérie plus comme Louis XI les cages de fer, et s’endort dans ses haines avec la tranquillité des carnassiers repus.
La République aura mieux que Sainte-Hélène !
C’était là, ne vous y trompez pas, la pensée de cet homme, aristocrate ignoble, ayant par ses vices, qui sont sa nature, la haine de la Révolution — et par ses origines, qui font sa politique, la nécessité d’un suffrage violent et corrompu.
La Révolution aura mieux que Sainte-Hélène !
Oui, sans doute : l’homme qui avait tué la première République, et dans ses idées et dans ses pouvoirs et dans son nom, — l’homme qui avait assassiné un prince-enfant, dans les fossés de Vincennes, — qui avait fait à l’intérieur, pendant quinze ans, la servitude du pays et le deuil des mères — laissant au-dehors des villes ruinées par centaines et les millions de cadavres, — cet homme tombant sous la force, au milieu d’une patrie ruinée, fut jeté, par la colère et la peur de ses ennemis, sur un rocher perdu dans le vague des mers : mais là, du moins, il avait ses amis pour consoler ses crimes ! il avait sa vaisselle, ses chevaux, ses domestiques, lui, le capitaine à pied du siége de Toulon ; il avait le soleil libre pour ses cavalcades, il avait ses gazettes, et sa correspondance, et le grand souvenir du monde ! — Ici, rien : les captifs du neveu sont séquestrés, bloqués, ensevelis dans des camps : ils vivent du charnier, couchent sur la paille, sont appelés comme des forçats aux trois sifflets des polices, et tout leur est fermé : la famille, la patrie, le désert lui-même !
Cela vaut donc mieux que Sainte-Hélène ?
Et ce n’est pas tout, pourtant ; cette haine du Bonaparte fut inépuisable, comme le sera la justice, au jour des réparations saintes.
Les commissions mixtes, ces tribunaux hybrides, avaient admis deux degrés pour la politique des vengeances. Or, en Afrique, on ne connaît pas le moins ! tous les captifs, en débarquant, appartiennent aux geôliers ; il n’y a plus ni dossiers, ni décrets, ni règlements : il y a l’administration centrale, dictature absolue, souveraine, et ses subalternes qui disent, comme le capitaine de Mongeot : « Vous êtes des disciplinaires, ni moins, ni plus, on vous traitera comme tels !
Voilà la loi du gouvernement !
Ainsi cette pénalité sortie non de l’esprit des codes, mais des fantaisies sauvages de la dictature, cette pénalité fille des caprices d’un seul, et graduée par sa politique, n’était, elle-même, qu’un mensonge !
On fraudait là-bas jusqu’aux supplices !
On en inventait, même. Qu’était-ce, en effet, que cette charte du travail offerte à tous ou plutôt imposée par l’admitnistration paternelle des gardes-chiourmes ?
A peine les convois étaient-ils parqués dans les grands camps sans distinction ni de plus ni de moins, qu’on appelait les hommes, jeunes ou vieux, chétifs ou robustes, gens de main d’oeuvre ou de professions libérales, et l’on ouvrait les listes du recrutement… pour la mort sur les routes !
Certes, les républicains, bourgeois ou prolétaires ne répugnent point aux œuvres : la loi du travail est la religion de ce parti. Ses habitudes, ses intérêts, ses moeurs sont à l’action permanente, au produit incessant, et ce n’est point dans ce camp-là que se trouvent les parasites de la grande famille, vivant de l’usure ou des hautes mendicités.
Mais voici des citoyens auxquels on a volé le foyer, l’étude, le comptoir, l’usine, le travail libre ou le patrimoine, et, celui qui les a violemment expropriés de tous ces biens sacrés, celui qui leur a fait la prison, la ruine, l’exil, celui-là les en-traînerait à ses corvées !
On travaille, il est vrai, dans les maisons centrales ; on équarrit, on terrasse, on charrie dans les bagnes : c’est le résultat d’un jugement, la conséquence prévue d’une condamnation régulière, c’est une partie de la loi que connaissaient bien ceux qui l’affrontaient. Ici, qu’y a-t-il de semblable ou d’analogue ?
C’est la violence qui vous a dépouillés, ruinés, transportés, accablés d’avanies, et, quand vous êtes là-bas, vous ses martyrs, vous vous prêtez courtoisement à sa spéculation dernière, à l’exploitation calculée de vos forces défaillantes ?
Vous vous feriez les esclaves volontaires de César !
— « Tuez-nous si vous voulez ; mais nous n’irons ni dans vos chantiers ni sur vos routes, » ont dit la plupart des républicains, « le droit, que nous représentons, ne veut aucune complicité dans vos œuvres ! »
C’était là parler en hommes qui savent le devoir et que la dignité garde. Le crime heureux pouvait les égorger, mais non les réduire : ils devaient refuser tout concours au bourreau.
Qu’y avait-il, d’ailleurs, au fond de ce système d’embrigadements, et quelle était la pensée vraie des embaucheurs ? Ceux qui se laissèrent entraîner, séduits par l’appât des salaires ou touchés par la voix lointaine des familles criant la faim, — ceux-là comprirent bientôt, mais trop tard : au lieu d’un travail libre et réparti selon les spécialités diverses, ils trouvèrent la même corvée quotidienne, inintelligente et forcée, la corvée des brutes, dans des marais infects, dans des terres vierges où couvaient tous les poisons, et sur des routes arides que brûlait le soleil !
Ce travail d’Afrique, ce n’était donc que l’agonie lente qu’on voulait organiser, avec le concours des martyrs eux-mêmes ; et le plus net du salaire, c’étaient les fièvres, les rhumatismes, les paralysies, l’épuisement, la mort !
Voila la colonisation de M. Bonaparte en son vrai jour.
Et ce qui le prouve, c’est le choix intelligent de ses créatures, c’est la qualité des agents subalternes employés par lui pour mener à bonne fin cette vaste entreprise d’assassinats.
Ainsi, pour n’en citer qu’un seul, dans ce personnel des petits monstres, se peut-il trouver une nature plus dégradée, plus lâche en ses hypocrisies, plus grossière en ses violences que le lieutenant Monnier ?
Cet homme a besoin d’un complot pour éviter une destitution et raffermir son escabeau de geôlier : il désire peut-être en même temps être étoilé, comme tant d’autres braves que le massacre ou la bassesse a faits illustres ; qu’organise-t-il ? il se met à l’affût d’un couplet de Marseillaise ; il irrite ce grand scandale, il l’étend, il lui donne les proportions d’un crime d’Etat, en provoquant les colères légitimes ; puis il fait son choix dans le troupeau de ses rebelles, et jette quatre artilleurs au conseil de guerre.
Le tribunal, qui fonctionne comme le couperet, les condamne à mort, et, mieux assis que jamais dans son commandement, M. Monnier, par son zèle, se fait ouvrir les cadres de la Légion-d’Honneur. Cela n’a coûté que quatre hommes ! Sous Bonaparte, c’est au rabais ; l’empire en a coûté cent mille !
M. Monnier faisant ses rondes, en vrai guichetier, découvre sur un fumier de la viande pourrie qui ferait peur à des chiens maigres ; il la remet en marmite et la rend à ses administrés, comme un fourrier d’empoisonnement !
Ne faut-il pas que tout se consomme, et que le commandant ait ses primes ?
Rogue et brutal comme tous les parvenus du vice et de la trahison, M. Monnier gourmande, insulte, provoque ses captifs ; il les appelle des lâches, lui la bassesse vivante et qui se pelotonne derrière des bataillons !
Il a ses distractions, ses jeux, ses fantaisies de supplice. Aujourd’hui c’est une razzia pour Bône, et demain une colonne pour les camps lointains où veillent la hyène et la mort ; une autre fois il monte à cheval et vient faire scandale, devant le malheur, avec ses prostituées.
C’est un petit Verrès dans la peau d’un caporal !
Quand une politique a choisi de tels hommes, elle a dit son dernier mot, et la colonisation de l’Algérie n’a plus besoin d’être expliquée. Les Monnier sont la qui parlent… ainsi que les cadavres !
Voici maintenant la grande loi des camps, c’est la règle des transportés, édictée par le pouvoir central, et que font exécuter là-bas les Monnier et les de Mongeot :
RÈGLEMENT SUR LE RÉGIME DES TRANSPORTES EN ALGÉRIE (20 mars 1852.)
DIVISION DES TRANSPORTÉS.
Article 1er. Les transportés sont divisés en trois catégories :
La première catégorie comprend ceux internés dans les forts et camps ;
La deuxième catégorie se compose de ceux admis dans les villages ;
La troisième catégorie est formée de ceux autorisés à se livrer à des exploitations particulières ou à résider sur certains points déterminés.
Art. 2. A leur arrivée en Algérie, tous les transportés font partie de la première catégorie.
Art. 3. Le passage d’une catégorie dans une autre a lieu en vertu d’une décision du gouverneur général.
Art. 4. Les transportés appartenant à la première catégorie sont soumis au régime du règlement du 28 janvier 1839, sur les pénitenciers militaires.
Art. 5. Les transportés compris dans les autres catégories sont soumis au régime déterminé par le présent règlement.
DES TRANSPORTES DANS LES VILLAGES.
Art. 6. On choisit, pour les placer dans les villages, les transportés qui se font remarquer par leur bonne conduite, par leur disposition au travail, qui exercent la profession de cultivateurs ou une profession utile à l’agriculture.
Art. 7. Les transportés sont divisés en escouades de vingt hommes.
Art. 8. Lorsqu’un convoi doit être dirigé sur un village, l’officier commandant désigne nominativement autant de chefs d’escouade que le chiffre total des partants en comporte à raison de un par vingt hommes.
Les noms de ces chefs d’escouade sont affichés dans le camp, avec un numéro d’ordre, vingt-quatre heures avant le départ du convoi.
Les transportés désignés pour partir s’inscrivent chez le nouveau commandant du camp, pour faire partie de telle ou telle escouade.
Le commandant du camp complète les escouades qui n’auraient pas atteint le chiffre ci-dessus indiqué de vingt hommes, et dresse ensuite l’état nominatif des escouades.
Cet état est soumis à l’approbation du gouverneur général.
Art. 9. Chaque homme reçoit une fourniture de literie composée de deux tréteaux avec planches, d’un campement, d’une paillasse et d’une couverture.
Art. 10. La nourriture est en commun par escouades.
Art. 11. Chaque escouade reçoit les ustensiles de campement indispensables.
Art. 12. Le chef d’escouade transmet à son escouade les ordres de l’officier directeur, et veille à leur exécution, ainsi qu’au bon ordre et aux travaux de son escouade.
Art. 13. Lorsqu’une escouade juge que la présence d’un de ses membres lui est nuisible, soit par paresse, inconduite ou mauvais vouloir, elle peut, par l’organe du chef d’escouade, demander à en être débarrassée.
Art. 14. Tout transporté qui croit ses intérêts et son avenir compromis dans son escouade, peut demander à l’officier-directeur à passer dans une autre escouade plus en rapport avec son aptitude et où une place se trouve vacante.
Art. 15. Si un transporté renvoyé de son escouade, ou qui aura demandé à la quitter, ne peut être employé individuellement dans le village, il sera renvoyé dans un des forts ou camps.
Art. 16. Les transportés sont employés en commun par escouades, selon leur aptitude, aux travaux intéressant le village, tels que défrichement, desséchement, cultures, plantations, etc.
Art. 17. Les travaux sont exécutés à la tâche, selon un prix fixé d’avance et porté à la connaissance des transportés.
Art. 18. Les dimanches et jours fériés sont consacrés aux exercices religieux et au repos.
Art. 19. Chaque transporté reçoit, à son arrivée dans le village, un livret en tête duquel se trouvent le présent règlement et le signalement du porteur, et où sont inscrits ses gains et ses dettes, ainsi qu’il sera indiqué ci-après.
Le chef d’escouade a en outre un livret spécial pour l’inscription des dettes afférentes à son escouade.
Art. 20. Le prix fixé d’avance pour un travail, après que ce travail a été exécuté et reçu par le directeur, est décompté en fin de trimestre, tant sur le livret de l’escouade qui l’a accompli, que sur le livret de chaque homme dans la proportion suivante :
Neuf vingtièmes sont prélevés comme part de l’état pour avances faites ;
Quatre vingtièmes serviront à former une masse individuelle pour chacun des travailleurs ; c’est sur cette masse que sont soldés les objets d’habillements et autres qui sont fournis au transporté pour son usage personnel, sur sa demande ou d’office.
Cette masse devra arriver et se maintenir à 100 francs.
Un vingtième sera versé à la masse d’escouade, celle-ci servira à parer aux besoins généraux de l’escouade ; elle devra arriver et se maintenir à 100 francs au maximum.
Six vingtièmes seront remis à chaque travailleur, déduction faite de ce qui sera nécessaire :
1° Pour porter la masse individuelle aux 100 francs règlementaires, si elle est au-dessous de ce chiffre ;
2° Pour parfaire, par un prélèvement au prorata du nombre des hommes, la masse d’escouade, si elle est au-dessous des 100 francs réglementaires.
Le restant libre, auquel serait ajouté ce qui excéderait les 100 fr. de la masse individuelle, ainsi que la part revenant à chacun dans ce qui serait un excédant sur la masse d’escouade, sera remis aux transportés.
Art. 21. Tous envois d’argent que les transportés expriment le désir de faire à leur famille, ont lieu par les soins des officiers-directeurs.
Art. 22. A la fin de chaque trimestre, il est dressé, par les soins de l’officier-directeur, un relevé général de toutes les sommes gagnées par la totalité des travailleurs à la tâche.
Cette somme totale, divisée par le nombre des travailleurs et des journées de travail effectif pendant le même trimestre, sert à fixer le prix moyen de la journée de travail.
Les transportés qui n’ont pu être employés à la tâche, sont rétribués d’après ce prix moyen.
Art. 23. Les ouvriers sédentaires et les transportés qui leur seront assimilés, recevront comme salaire de leur journée de travail, ce prix moyen, décompté comme il a été dit ci-dessus.
Art. 24. Les secrétaires reçoivent la même allocation augmentée de vingt-cinq pour cent ; ils supportent les mêmes retenues, mais sur le prix de la journée seulement.
Art. 25. Ces augmentations sont versées à la masse individuelle de chacune des parties prenantes.
Art. 26. Chaque transporté recevra, à titre de sou de poche, dix centimes par jour ; le décompte lui en sera fait tous les cinq jours.
Cette allocation sera imputée trimestriellement au débit de la masse individuelle.
DES TRANSPORTES AUTORISÉS A CRÉER DES EXPLOITATIONS PARTICULIÈRES.
Art. 27. Les transportés dont la conduite et le travail auront été satisfaisants et qui déclareront vouloir se fixer en Algérie comme cultivateurs, avec leur famille, seront admis à en faire la demande.
Dès que leur demande aura été agréée, ils pourront être autorisés à disposer de leurs ressources en achat d’instruments aratoires, de bestiaux, etc.
Art. 23. Des associations de travailleurs ou de travailleurs et de bailleurs de fonds, seront autorisées pour l’exploitation des terres mises à leur disposition par l’Etat, dans la mesure des ressources qu’elles pourront y appliquer, ou acquises par elles avec l’autorisation du gouverneur général.
Ces exploitations auront lieu sous la surveillance de l’autorité militaire qui veillera à la répartition équitable, entre les associés, des produits obtenus dans la proportion déterminée par l’acte d’association.
Art. 29. Les transportés, autorisés à faire venir leur famille, pourront recevoir aussi des commissions particulières à titre provisoire. Ces titres deviendront définitifs quand ils auront mis les terres en plein rapport, si du reste leur conduite a continué d’être satisfaisante. .
Art. 30. L’autorisation d’acquérir des terres sur un point déterminé pourra être accordée aux transportés individuellement. Ceux qui l’auront obtenue, devront résider sur les terres acquises par eux ; ils seront soumis à une surveillance spéciale, et ne pourront, sans autorisation, s’éloigner de la circonscription qui leur aura été assignée.
Art. 31. L’arrivée de la famille, l’octroi d’une concession particulière ou l’autorisation d’acquérir des terres, fera cesser le travail en commun, le régime d’escouade et les allocations de vivres.
La liquidation de la masse individuelle et son remboursement au transporté qui se trouvera dans l’un des cas prévus au paragraphe qui précède, seront la conséquence de cette mesure.
Art. 32. L’étendue des terres concédées provisoirement aux transportés, pourra être augmentée en proportion du bon travail et de la bonne conduite du transporté, ainsi que du nombre des bras dont se composera sa famille.
Elle pourra être également augmentée en raison des dépenses qu’il aura faites dans l’édification de sa maison, dans son matériel agricole et en proportion des ressources pécuniaires dont il justifiera pouvoir disposer.
Art. 33. Le gouverneur-général pourra assigner une résidence spéciale à certains des transportés ; ils seront soumis à la surveillance de l’autorité militaire, et ne pourront s’éloigner du lieu où ils auront été internés.
Art. 34. Quand un transporté se sera rendu recommandable par sa bonne conduite et par ses travaux, le gouverneur-général pourra demander que la transportation soit changée pour lui en une résidence temporaire en Algérie.
Alger, 20 mars 1852.
Le gouverneur général, Signé RANDON.
Signé G. Mercier.
Voilà, dans son texte général, le règlement de la transportation. La France ne le connaissait pas, et bien des familles ont dû pleurer, ne sachant pas ce que devenaient leurs martyrs !
C’est là, pour le despotisme, une habitude, une force, un intérêt majeur ; il aime le silence et la nuit ! Quand on ne sait pas, on craint. L’imagination s’égare dans les drames inconnus, et les têtes se courbent, portant le souci des douleurs lointaines !
Que de foyers ont fait la demande et la prière parce qu’ils ne savaient pas le dernier sort des êtres aimés, des dieux domestiques absents !
Les martyrs eux-mêmes ignoraient la grande charte de leur supplice, et les travailleurs étaient les seuls qui la portaient sur leurs livrets de galère.
La vérité sortira plus loin.

References: Art. 2

Art. 3

Art. 4

Art. 5

Art. 6

Art. 7

Art. 8

Art. 9

Art. 10

Art. 11

Art. 12

Art. 13

Art. 14

Art. 15

Art. 16

Art. 17

Art. 18

Art. 19

Art. 20

Art. 21

Art. 22

Art. 23

Art. 24

Art. 25

Art. 26

Art. 27

Art. 23

Art. 29

Art. 30

Art. 31

Art. 32

Art. 33

Art. 34