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Timestamp: 2018-11-17 14:49:10+00:00

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2018-5 La classe et les études - Société, culture, éducation
2018-12 Culture moderniste (3)
2018-11 Culture moderniste (2)
Par fjf dans Cours le 2 Mai 2018 à 08:14
LES CADRES INSTITUTIONNELS
I) LES NOUVEAUX ETABLISSEMENTS D’ENSEIGNEMENT (suite)
4) La vie des collégiens (suite et fin)
c) L’étude et la classe
Dans la perspective de décrire les activités des élèves et les manières de les effectuer dans les lycées et les collèges du XIXe siècle, le plus important, qui est apparu dans les documents précédemment cités, c’est la distinction entre les moments de classe et les moments d’études. Nous avons déjà rencontré ce type d’organisation du travail et de découpage du temps dans les collèges jésuites de l’Ancien Régime. Le lycée de 1802 a repris cette règle, d’autant plus qu’elle s’articulait très facilement avec l’internat, l’autre grand principe d’organisation des établissements secondaires. Pour être clair, je schématise à nouveau l’organisation du lycée de 1802 telle que prévue par cette loi de Bonaparte (je rappelle que cette création mettait fin à l’expérience de « écoles centrales » de la Révolution, qui, elles-mêmes, depuis 1795, avaient voulu remplacer les collèges d’Ancien Régime). Le lycée nouvellement créé repose donc sur trois piliers :
D’abord l’internat (destiné, au moins dans les établissements importants, lycées puis collèges royaux, à une majorité d’élèves) qui permet une immersion totale des enfants dans les cadres scolaires. L’internat, c’est la pension, et celle-ci ayant un coût, on instaure en conséquences un système de bourses : il y aura ainsi des élèves gratuits ou demis gratuits ou trois quarts gratuits…
Ensuite le principe de la classe : à la différence des écoles centrales où existaient pour les différentes matières des cours distincts que les élèves suivaient en fonction de leur souhait (comme aujourd’hui dans nos facultés), les élèves des lycées sont groupés par niveaux permanents et ont en face d’eux un seul professeur qui enseigne à raison de deux classes par jour tout le programme (ce tout étant très unifié à base de latin et d’auteurs de l’antiquité… mais pas seulement, nous allons le voir),; sauf qu’on va par la suite, tout au long du siècle, ajouter des matières, les langues vivantes notamment, donc, finalement, des professeurs, dits « spéciaux ».
Enfin les moments d’« étude » dont je veux parler maintenant : le découpage du temps, repris, disais-je, des collèges d’Ancien Régime, qui aboutit à distinguer d’une part des périodes dites « de classe » et d’autre part ces périodes dites d’« études », qui ont lieu entre les classes, avant les classes, après les classes. C’est ce qui va pendant longtemps caractériser le régime de la vie et, au moins théoriquement, du travail scolaire, quoique, là aussi, la nécessité d’accueillir des enseignements et des professeurs « spéciaux » aboutir à entamer peu à peu ce dispositif, du fait que les enseignements supplémentaires mordront de plus en plus sur ces plages d’études.
Je précise immédiatement que ces deux types de séquences, si l’on peut employer ce langage contemporain, sont dirigées par deux types d’adultes et de fonctions : la classe est conduite par le professeur (unique), et l’étude par un « maître d’étude » (unique lui aussi, toujours le même pour un niveau d’âge donné). Les textes officiels notent aussi bien au cours du temps « étude » au singulier qu’« études » au pluriel. En 1802, le titre IV de l’article 11 de la loi (à lire dans le Nouveau dictionnaire… de F. Buisson, p. 1132), prévoit bien qu’il y aura dans les lycées « des maîtres d’études, des maîtres de dessin, d’exercices militaires et d’arts d’agrément ». Les maîtres d’études prévus à l’origine formeront au cours du siècle une nouvelle corporation, si l’on peut dire car le terme est un peu trop fort, en tout cas un groupe professionnel qui va s’affirmer comme tel, qui va être structuré et qui a de son côté des intérêts à défendre (j’en dirai un mot plus loin).
La création de ces maîtres d’études est donc bien la pièce sans laquelle la division classes-études ne fonctionnerait pas. C’est pourquoi le maître d’études est rapidement devenu un élément familier du décor scolaire, très présent dans ce cadre, et d’ailleurs il a été annoncé par un terme mi-amical-mi condescendant : le « pion ».
Comment ce découpage se traduit-il concrètement dans les faits ? Comme il y a deux classes de deux heures par jour (chez les jésuites, ce pouvait être deux heures trente), et ce sur 5 jours (j’ai bien dit que le professeur doit assumer dix classes par semaine), les plages d’études ont lieu au moins une fois avant la classe du matin (ou bien deux fois, puisque le petit déjeuner et la récréation le coupent – mais les externes ne suivent pas forcément le premier moment), puis une autre fois en début d’après-midi, et encore une fois après la classe du soir. C’est un minimum. Au total il faut se représenter pour les élèves au moins 10 heures et souvent 12 voire 14 heures de présence dans les salles du lycée, on n’ose dire 14 heures de travail effectif, par jour. Sans compter les retenues dont parle par exemple Jules Vallès, nombreuses d’après son récit puisqu’il se plaint d’être enfermé à tout bout de champ, alors qu’il est externe (cela se passe dans les années 1840, à Saint-Etienne). Donc : un grand temps de présence par jour – pendant au moins 5 jours et demi… On peut penser qu’une telle dose de présence et d’activités répond à une habitude religieuse très ancienne qui prescrivait d’exercer une emprise totale et permanente sur l’esprit de l’enfant. Je ne développe pas ce point, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir ; mais je vous invite d’ores et déjà à mesurer la très grande portée de ces structures lorsqu’il s’agit de l’éventuelle influence de l’éducation des collèges (laïcs ou congréganistes) sur la mentalité des élites cultivées, et, je dirai même, sur la civilisation européenne. Je redis toutefois ce que nous avons clairement entrevu, à savoir que les élèves supportent parfois très mal ce régime d’autant qu’il est assorti de règles de discipline strictes.
Maurice Crubellier, dans L’enfance et la jeunesse dans la société française. 1800-1950 (A. Colin, 1979 ; indiqué déjà en 2013), ), livre intéressant parce qu’il embrasse tous les aspects de l’éducation de l’enfance, mais un peu oublié ou recouvert par d’autres ouvrages plus spécialisés et plus savants, expose l’emploi du temps en vigueur au collège de Tulle en 1864, et on y voit ceci, pour des élèves internes (car les externes, par définition, ne participent pas à toutes les études) : étude de 5h1/2 ou 6h à 7h1/4, puis déjeuner et retour en étude jusqu’à 7h3/4 ; classe de 8h à 10h ; récréation jusqu’à 10h1/4 ; deuxième classe ou étude de 10h 1/4 à 12h ; dîner et récréation de 12h à 13 h ; étude de 1h à 2 h ; classe de 2h à 4h, goûter et récréation de 4h à 5h ; étude de 5h à 7h1/2, souper, puis coucher à 8h, promenade avant le coucher en été (p. 147). Ce qui donne, au minimum encore une fois, 6 à 7 heures d’études quotidiennes. Ce système, dans le lycée de 1802, c’est un peu le modèle… de la caserne, ce qui ne surprendra pas.
Autre témoignage, celui d’Edmond About, dans Le progrès, 1864 (op. cit., p. 397-398). Témoignage encore plus intrigant parce qu’il évoque une journée de dix-sept heures, dont seulement deux heures de récréation :
« On se levait à cinq heures, hiver comme été ; le bon élève restait sur pieds ou plutôt assis, jusqu’à dix heures du soir. Sur cette journée de 17 heures, nous avions à peu près deux heures de récréation, et pour peu qu’un pauvre petit homme, assis quinze heures par jour, se fût agité sur son banc, on le condamnait à passer la récréation dans un travail d’expéditionnaire [= copie] : le pensum ! Et l’on nous disait : Messieurs, le collège est l’image de la vie. Quelle perspective ! Je parle sans rancune et je n’accuse pas les hommes dévoués qui ont pris soin de notre jeunesse : ils suivaient le programme ; ils étaient engagés d’honneur à nous faire autant de thèmes, de discours et de pièces en vers, qu’on en faisait à Bourbon [= Condorcet depuis 1870 ; avant cela, en 1848, lycée impérial Bonaparte], à Henri IV, à Louis-le-Grand et dans toutes les écoles rivales. Les vrais coupables dans tout cela étaient le thème grec et le discours latin. ».
Et c’est à la suite de cela qu’About conclut (p. 400-401) : « De notre temps, sur une classe de quatre-vingt élèves, dix ou douze s’intéressaient peu ou prou au travail du collège. »
(ajout 17 mai 2018) . Je cite un autre cas sur le même modèle, où l’on voit bien l’emprise sur les élèves de la pension extérieure au collège. On le trouve dans le Journal de jeunesse de Francisque Sarcey (1839-1857), livre rédigé par Adolphe Brisson (à ne pas confondre avec le Journal de jeunesse de Sarcey lui-même). A. Brisson raconte la vie de F. Sarcey, en présentant de nombreux extraits de cet auteur. Quand le récit traite du collège Charlemagne et de la pension Massin qui lui est associée, sous la monarchie de Juillet (p. 5-6), il décrit l’emploi du temps suivant : lever à 5 heures ; passage à la chapelle ensuite étude jusqu’à 7h30 ; soupe, puis trajet en rang jusqu’au collège ; 8 h, première classe ; 10 h retour à la pension Massin pour 3 heures d’études, de 10h15 à 13h15 ; déjeuner, puis récréation ; 14h, à Charlemagne, seconde classe ; 16 h, retour à la pension, goûter, récréation de vingt minutes ; enfin « grande étude », de 4h trois quarts jusqu’à 10 heures du soir (pour les grands), avec interruption d’un quart d’heure pour le souper, à 8h et demi ! Bref, 4 heures de classe et 10h d’études… No comment…
Jules Simon (que j’ai cité dans le séance précédente), explique qu’à Vannes, à 16 ans, en 1830, lorsqu’il est en rhétorique dans ce collège confessionnel tenu par les frères Nayl, congréganistes eux-mêmes très modestes, Jules Simon, donc, n’est pas interne car ce petit collège n’a pas d’internat, toutefois, il lui est imposé y compris dans sa pension un rythme de travail très proche de celui des internes des grands collèges (étant donné que les pensions offrent un service d’études encadré par des adultes). Si bien qu’au total il a 4 heures de classe 5 jours par semaine et… « le reste du temps la bride sur le cou » - ce qui fait allusion au flux incessant de devoirs à faire et de leçons à apprendre. Car nous étions, précise-t-il, fort « laborieux ».
Pour aller encore plus loin dans l’idée d’un collège exerçant une emprise quasi-totale sur les élèves, des élèves asservis à une très grande charge horaire (invraisemblable pour nous), on peut lire une notice sur le collège Stanislas. Ce collège est à Paris une institution libre autrement dit une « maison religieuse », ouverte en 1804 et devenue en 1821 collège « de plein exercice » c’est-à-dire incluant tout le cycle secondaire jusqu’à la classe de philosophie comprise (par suite de l’ordonnance de février qui rendait cela possible, d’après certaines conditions – 10 ans d’existence, sous la surveillance de l’Université). L’abbé Gratry, ancien de l’Ecole polytechnique, qui a dirigé cet établissement de 1841 à 1846, écrit ceci, à propos des plus jeunes élèves :
« Quand je commençai le latin, je me trouvai avec des enfants de huit, neuf et dix ans, qui n’avaient encore rien lu [noter ce terme qui signifie, à la mode ancienne, que les élèves n’ont suivi aucune leçon, ou qu’ils n’ont rien appris] et qui ne connaissaient pas la valeur des mots français. En trois mois, je rattrapai ceux qui avaient trois ans de latin ; j’entrai en sixième, où je fus de beaucoup le premier, ainsi qu’en cinquième. Ce succès venait en grande partie de ce que mes condisciples avaient commencé le latin trop tôt et de ce qu’on les faisait travailler de 6 heures du matin à 8 heures du soir. On leur imposait une tâche impossible. Pour moi, on ne me mettait au travail que de huit heures du matin à quatre heures le soir. A cause de cela même, j’avançais beaucoup plus vite que les autres, bien moins par supériorité d’intelligence, s’il y en avait, que parce que mon travail était possible et réel, le leur impossible et fictif. » (Abbé Gratry, Souvenirs de ma jeunesse, p. 21, cité in Centenaire du collège Stanislas (1804-1905), Préface par H. Lacombe, 1905, p. 40-41).
De jeunes élèves qui doivent travailler de 6 heures du matin à 8 heures du soir… cela laisse songeur, n’est-ce pas ?
Reste à savoir quels sont, à l’étude, les travaux et en général les activités que les élèves sont censés accomplir et qu’ils devraient effectuer, sous la direction du maître d’études. En fait, on peut résumer ces obligations (théoriques) à deux groupes d’activités, selon une terminologie déjà en vigueur à l’époque et qui est parvenue jusqu’à nous (on la voit dans le texte du lycée de Versailles en 1856 que je cite in extenso ci-dessous) : des leçons d’une part et des devoirs d’autre part.
Les leçons, ce sont des textes à apprendre pour les réciter ensuite au début de la classe (voir ce que dit le texte d’Ourliac cité dans la séance précédente), et il s’agit comme d’habitude soit de textes d’auteurs, soit de textes de manuels, des règles, etc., donc une activité orale ou à finalité orale.
Les élèves sont confrontés à cette tâche de mémorisation, mais ils peuvent bénéficier de « répétitions » s’ils ont un adulte auprès d’eux pour les aider ou les entraîner (un adulte qui ne s’occupera d’ailleurs pas de cela seulement), C’est là une des tâches principales du maître d’études, comme le rappelle en 1856 le règlement du lycée de Versailles que je vous soumets ci-dessous. En outre, dans les pensions, notamment à Paris, la fonction de répétiteur est souvent assumée par des professeurs des collèges, qui recrutent éventuellement leurs propres élèves, et dans ce cas, cette fonction s’effectue sous forme de leçons particulières. Concernant les professeurs, cette activité est évidemment destinée à leur rapporter un complément de ressources, quoique cela occasionne une fatigue supplémentaire très sensible. A Paris, d’après G. Weill (Histoire de l’enseignement secondaire…, op. cit., p. 83) , la plupart des professeurs se consacre à cette activité. On a vu également (séance 3) qu’à Vannes, Jules Simon, encore élève, pour subvenir à ses besoins financiers, donne déjà des leçons ce qui peut s’apparenter à du répétitorat. Quand les maîtres d’études seront transformés en « maîtres répétiteurs », en 1853, l’Etat considèrera finalement que cette tâche dont on savait l’intérêt pour des élèves soumis à de permanentes sollicitations, devient pour les professeurs un passage sinon obligé du moins apprécié, un véritable « noviciat » de l’enseignement (j’emprunte cette expression à Philippe Savoie qui l’emploie dans La construction de l’enseignement secondaire…, op. cit., p. 316 notamment).
Quant aux devoirs, l’autre obligation que les élèves doivent assumer pendant les nombreux moments d’études, il s’agit des travaux écrits dont le maître a dicté l’argument pendant la classe, et dont il dictera un corrigé à la classe suivante ou à une classe ultérieure - ce qui ne signifie pas qu’il corrige tout ou partie des « copies » qu’on lui aura remises par l’intermédiaire du maître d’études (théoriquement, les copies sont relevées et peu ou prou évaluées par le maître d’études – ainsi est-il prescrit dans le règlement du lycée de Versailles). Les devoirs mobilisent avant tout l’arsenal des exercices relatifs à l’apprentissage des langues anciennes et de la rhétorique lorsque l’on parvient au terme c’est-à-dire au sommet de la scolarité : versions, thèmes, « discours » et compositions diverses, etc. – nous verrons cela plus loin… Dans le somptueux recueil que j’ai cité, le Patrimoine de l’éducation nationale, vous trouverez p. 440 la photographie d’un cahier de devoirs de 1811-1812 au lycée Henri IV à Paris ; et la notice associée précise que ce cahier contient des discours latin, des discours français et autres versions dans les langues correspondantes, avec des corrigés dictés par le professeur.
En 1856, au lycée de Versailles que je viens de nommer, il est prévu que, dans une même journée, certaines études soient réservées aux leçons et certaines autres aux devoirs. C’est dire l’efficacité et la pertinence pédagogique de la distinction des leçons et des devoirs. Mais en parlant des devoirs prescrits aux élèves j’ai dit plus haut : « les travaux qu’ils devraient effectuer » : et si j’ai employé le conditionnel, c’est pour qu’on n’oublie pas ce que nous avons appris de Zola et d’autres, à savoir que certains élèves, nombreux dans certains collèges, se soucient des obligations professorales comme de l’an quarante ! L’étude, dans ces conditions, est-ce toujours un vrai moment de travail ? Certainement pas. Comme Zola, de nombreux témoins racontent que les élèves ne font pas grand-chose, qu’ils s’amusent, jouent toutes sortes de tours à leur maître, etc. Jules Vallès, dans le récit romancé de sa vie au collège de Saint-Etienne (L’enfant, op. cit., p. 162), évoquant ses fréquents séjours au cachot, signale à un moment : « Nous nous croisons souvent, avec Malatesta, qui sort d’un autre cachot. C’est le chef des chahuteurs [souligné par l’auteur] dans l’étude des grands. ». Joli titre, n’est-ce pas, que chef chahuteur dans l’étude des grands ?... Et Vallès précise que cet élève est un bon candidat à l’Ecole militaire de Saint-Cyr, si bien qu’ « on ne le renverrait pas pour un empire » (idem, p. 162).
Je ne suis pas en mesure de fournir des statistiques à ce sujet, mais l’hypothèse est que, dans les cas dont je parle, le travail attendu n’est effectué que par une minorité d’enfants. Mais cela dit, je n’oublie pas le témoignage de Jules Simon sur le collège de Vannes, que j’ai noté plus haut : Jules Simon est nettement plus optimiste, puisqu’il se souvient d’élèves fort « laborieux » ; il dit même que, dans les pensions où lui et ses semblables trouvent le gîte et le couvert, ils sont « comme des esclaves à la chaîne ». Mais après tout, Jules Simon fait partie de ces anciens très bons élèves qui regardent le passé par la lorgnette de leur propre excellence.
En fait, du point de vue des maîtres d’études eux-mêmes, l’étude peut aussi donner lieu à une sorte d’animation (terme d’aujourd’hui, bien sûr) assez détendue, qui permet de nouer des relations bienveillantes avec les élèves. C’est ainsi que Daudet, en évoquant sa première période comme maître d’études au collège d’Alès (qu’il nomme Sarlande), en présence de la section des petits élèves (jusqu’à 11 ans, section qui le satisfait, alors que plus tard, avec la section des moyens, sa situation sera nettement plus pénible), avec les petits, donc, Daudet évoque des séances quasi récréatives :
« Quelques fois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire… une histoire !... Quel bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres : encriers, règles, porte-plumes, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres [c’est la case sous le plateau de la table sur laquelle les élèves déposent leurs affaires] ; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait des grands yeux et on écoutait. J’avais composé à leur attention cinq ou six contes fantastiques : les Débuts d’une cigale ; les Infortunes de Jean Lapin [référence au Jeannot lapin de La Fontaine], etc. Alors, comme aujourd’hui, le Bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables ; seulement j’y mêlais de ma propre histoire… » [ce qui confirme l’intérêt pour une culture nationale moderne, liée au Grand siècle : retenons bien cette remarque, qui n’est pas anodine]… (Je cite Le petit chose (1868), dans l’édition du Livre de poche, Paris, 1997, p. 74-75. C’est une autobiographie romancée dans laquelle, en l’occurrence, Daudet relate son entrée dans la carrière de « pion », suite à des difficultés financières de la famille, alors qu’il a tout juste quinze ans).
Il se trouve cependant que la partition études-classes, bien que très prégnante, on le comprend, a parfois été jugée très sévèrement. On a pu dire que cette distinction, qui est aussi celle entre maître d’études et professeur, était pratiquée de telle sorte que la classe et donc le travail du professeur, devenait, certes non pas accessoire, mais entièrement appuyée sur l’étude et donc trop dépendante de cette dernière, on pourrait dire : configurée par l’étude. Le diagnostic que « la classe est subordonnée à l’étude », qu’il y a donc eu une sorte d’absorption de la classe par l’étude, est prononcé en 1872 par Michel Bréal, le grammairien bien connu, professeur au Collège de France, dans son ouvrage Quelques mots sur l’instruction publique en France (1872). La classe, dit M. Bréal :
« contrôle le travail de l’étude et fournit pour l’étude de nouveaux matériaux à mettre en œuvre. Assurément le professeur exige en classe une certaine somme d’attention et d’activité : mais personne ne niera que le principal effort se fait à l’étude. C’est là que l’élève exerce son esprit et étend ses connaissances en faisant les devoirs, en apprenant les leçons, en préparant les auteurs. Quand il vient s’asseoir sur les bancs de la classe, il sait déjà à l’avance, il a déjà manié et remanié tous les objets dont on va l’entretenir (…)… Le professeur se trouve en présence d’un travail déjà accompli et refroidi : sa tâche se borne à louer, blâmer, comparer les résultats obtenus. » (p. 188-189).
Selon Bréal (qui a une vision idéale de l’étude), la responsabilité de cette déviation reviendrait au Concours général, qui met le devoir écrit au sommet des apprentissages, un devoir composé loin du professeur, comme « le but et la pierre de touche des études », ceci également en rapport avec l’internat « qui a besoin d’occuper les élèves pour obtenir le silence et la paix » (p. 188 : très judicieuse observation de mon point de vue…).
Remarque : sur le Concours général :
Ce concours a son origine dans l’Université de Paris sous l’Ancien Régime, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Interrompu sous la Révolution, il a été réorganisé après la création des lycées (je n’ai pas trouvé la date exacte…) pour distinguer et récompenser les meilleurs élèves des hautes classes des grands établissements publics parisiens ; ensuite y ont été associés d’autres établissements, comme le collège de Versailles en 1819, le collège Stanislas, privé et catholique quant à lui, en 1822. On peut penser que cette épreuve comparative a joué un grand rôle dans définition de l’ordre culturel de l’enseignement classique tel que remis à l’honneur en 1802, avec l’attachement aux langues anciennes et à la culture de l’antiquité. C’est ainsi qu’en 1812, un jeune professeur, Villemain, futur ministre, célèbre le rétablissement du discours latin au Concours général, en évoquant la nécessité de connaître le latin pour écrire correctement en français (cité par G. Weill, dans son Histoire de l’enseignement secondaire…, op. cit., p. 36). Sur ce plan, il est assez significatif que les langues vivantes ne figurent pas à ces époques parmi les épreuves de ce concours. On trouve l’image d’un bulletin d’admission à ce concours en 1820 dans Le Patrimoine de l’éducation nationale, op. cit., p. 442.
Les Textes de Bréal que je viens de citer sont très intéressants, non seulement pour le jugement qui nous fait apercevoir un pan de la réalité scolaire de l’époque (mais peut-être valable seulement pour l’enseignement classique, non pour celui des mathématiques et des sciences), mais aussi par comparaison avec la situation que nous connaissons aujourd’hui, qui repose sur la disparition totale de l’étude, disparition qui a sans doute engendré un excès inverse de celui du XIXe siècle : l’amenuisement progressif et le retrait de l’exercice effectué à l’école, au profit des « devoirs à la maison » (et encore… !). Disparition de l’étude…. Oui… sauf les séances de « colles » dans les classes préparatoires, ces interrogations et explications individuelles, unique survivance de l’ancienne répétition dans les lycées du XIXe siècle.
M. Bréal note également (idem, p. 189) qu’en Allemagne, l’élève suit 5 ou 6 heures de classes et seulement 2 ou 3 heures de devoirs, tandis qu’en France, c’est 4 heures de classe et 7 ou 8 heures d’études. Bréal regrette donc que la classe serve surtout à contrôler le travail effectué pendant les moments d’études, les « efforts » dit-il, de l’étude. Il déplore en outre l’absence d’une pédagogie par questions et réponses, qui mettrait fin à un enseignement qui « pivote sur les leçons apprises par cœur et sur les devoirs écrits. ». Il est donc à ce niveau tout à fait en phase avec la pensée des réformateurs laïcs (voir ce qu’a établi le cours de 2015 sur la leçon de choses dans l’enseignement primaire : l’idée d’un maître qui parle à ses élèves et les questionne pour faire avancer son exposé, sa « leçon orale »).
Ces notations sur la place prépondérante des études sont confirmées par les historiens que j’utilise couramment, parmi d’autres : A. Prost, dans L’enseignement en France…, op. cit. (p. 50-51), et Ph. Savoie dans La construction de l’enseignement secondaire, op. cit., (p. 97, 263, 406).
d) Des « maîtres d’études » aux « maîtres répétiteurs »
Arrêtons-nous maintenant sur la profession de maître d’études, si caractéristique de l’enseignement secondaire du XIXe siècle, comme on vient de le voir. Sur le plan réglementaire, cette profession nouvelle a fait l’objet de nombreuses mesures d’élaboration après l’Empire parmi lesquelles on peut retenir les suivantes (je ne parle pas des aspects financiers ; vous en trouverez le détail dans l’ouvrage de Ph. Savoie, La construction de l’enseignement secondaire…, op. cit, , p. 316 et suiv., ou encore dans l’article « Maîtres répétiteurs » du Nouveau dictionnaire de pédagogie…, op. cit., p. 1192.
- Le « Statut sur les collèges royaux et communaux » du 4 septembre 1821, stipule dans son art. 39 : « Les maîtres d’étude dirigent et surveillent les élèves pendant tout le temps que ceux-ci ne sont point avec leurs professeurs » ; et suivent une série d’articles qui précisent leurs attributions, la mission qu’on leur confie, et les conditions dans lesquelles ils sont tenus de l’exercer. D’après l’art. 40, on doit si possible confier aux maîtres d’études des élèves du même âge. A ce titre, on voit trois sections dans le livre d’Alphonse Daudet, et c’était bien la règle générale : une section de petits, une section de moyens, une section de grands. C’est aussi ce qui ressort du passage de J. Vallès sur le chef des « chahuteurs » de l’« étude des grands ». Quant aux fonctions de surveillance, elles sont définies par l’art. 41, qui exige la tenue d’un journal où consigner les notes quotidiennes des élèves, journal qui devra être chaque soir remis au censeur ; puis par l’art. 44 qui demande que les maîtres d’études inscrivent sur une feuille à la fois leurs jugements sur chaque élève et les notes décidées par eux pour la récitation des leçons. Je souligne à nouveau ici, conformément à ce que j’ai plusieurs fois fait remarquer, la permanence des tâches de récitation c’est-à-dire de mémorisation des leçons. L’art. 47 prescrit en outre d’accompagner les élèves lors des sorties (également réglementaires).
- Le 5 août 1828 est publié un « Règlement concernant les maîtres d’étude des collèges royaux », qui instaure une nomination provisoire (ce qui ne met pas fin au recrutement informel, assez typique à l’époque, comme on le constate dans le récit de Daudet puisque c’est le recteur de Lyon qui, par lettre, a sollicité son père en ce sens – voir Le petit chose, op. cit., p. 54). Dans l’art. 1, il est mentionné que chaque maître répétiteur ne doit pas s’occuper d’un groupe de plus de 25 élèves (ceci sera confirmé par une ordonnance du 26 mars 1829, art. 13) ; tandis que l’art. 2 exige de ne recruter pour cette fonction que des personnes munies au moins du grade de bachelier ès lettres (exigence rappelée par un arrêté du 11 janvier 1839, art. 1, qui ajoutera à cette condition un engagement « pour 10 ans au service de l’instruction publique »).
- L’arrêté du 17 mai 33, dans son art. 4, prévoit que, pour remplacer les maîtres d’études malades ou absents, on pourra utiliser des « surnuméraires » (expression propre au langage de l’administration et des fonctionnaires de cette époque – dont je signale la très remarquable description qu’en donne Balzac dans Les employés (roman d’abord publié sous forme de feuilleton à partir de 1837).
- Une ordonnance du 17 janvier 1839 sur l’agrégation et les maîtres d’études, art. 5, instaure dans les collèges des conférences pour préparer à ce concours. A ce moment, par l’art. 3 : les maîtres d’études deviennent « membres de l’Université », ce qui semble cohérent avec l’instauration des conférences.
- Le 14 novembre 1844, dans le contexte des attaques catholiques contre le monopole napoléonien (cf. séance 2), une ordonnance instaure dans son art. 1, pour les collèges royaux et les collèges communaux, un examen d’aptitude en plus de la détention obligatoire du diplôme du baccalauréat. Cet examen se passe devant une commission où siègent le proviseur ou le principal et deux autres fonctionnaires de l’établissement.
- Le 7 janvier 45, le « Règlement concernant les maîtres d’études », est publié en application de l’ordonnance précédente.
- Le 16 novembre 1847, le « Règlement général sur les maîtres d’études », préparé par une commission comportant deux maîtres d’études des collèges royaux de Louis-le Grand et Saint-Louis, définit l’essentiel des conditions administratives cadrant la mission de ces personnels ; et dans le Titre VI, parmi les « Obligations des maîtres d’études », l’art. 45 reprend la formulation d’origine : ils « dirigent et surveillent les élèves pendant tout le temps que ceux-ci ne sont pas avec leurs professeurs » ; et l’art. 48 précise : ils « prennent connaissance du travail prescrit aux élèves, veillent à ce qu’ils le fassent avec exactitude. Ils vérifient d’après un cahier spécial, visé par le professeur, les textes des devoirs dictés. Ils font répéter toutes les leçons [je souligne une fois de plus cet aspect caractéristique sur le plan pratique] et en tiennent note pour le professeur ».
- Le 17 août 1853 est publié le décret sur l’« institution des maîtres répétiteurs des lycées ». Telle est la nouvelle formule qui signe l’étape majeure dans l’évolution de cette fonction, je dirai même de ce métier, même s’il est considéré comme provisoire, comme une antichambre du professorat. Ce caractère quasi préparatoire est énoncé explicitement dans l’art. 7 où l’on peut lire : « Les aspirants répétiteurs et les répétiteurs de deuxième classe sont tenus de suivre les conférences qui seront organisées dans chaque lycée pour les préparer au grade soit de licencié ès lettres, soit de licencié ès sciences ». En réalité, l’organisation de l’agrégation en 1852, qui imposait un stage préalable de 5 ans d’enseignement dans les lycées et collèges, éliminait de fait les maîtres d’étude ; donc c’est ce qui prend fin avec le règlement de 1853, puisque celui-ci décide que peuvent compter pour équivalentes au stage les années de service comme maître répétiteur. De là suit un effort de formation à l’interne, avec des conférences de licence (mais dans les facultés) ; quoique en contrepartie tout répétiteur qui n’est pas admis à l’oral après avoir suivi les conférences pendant 5 ans, ou n’est pas diplômé au bout de 6 ans, perdra son emploi.
En 1853, les nouveaux « maîtres répétiteurs » sont répartis en trois classes, la première classe supposant la détention de la licence. Cela étant, il s’avère, d’après une enquête effectuée en 1858 auprès des proviseurs, 5 ans après donc, que cette première classe ne comporte que 60 personnes pour 66 lycées (ce qui signale une difficulté de recrutement persistante ; mais cela peut s’expliquer par le caractère sélectif des examens de la licence) ; qu’ils sont 454 en deuxième classe, et 425 aspirants répétiteurs (je tire ces données du même ouvrage de Ph. Savoie, p. 320).
Est-ce que les difficultés propres à cette nouvelle profession seront aplanies par la suite ? Non, si l’on en croît le résultat d’une enquête de 1882 qui a donné lieu à un rapport au Conseil supérieur en juillet, et qui a recueilli les vœux des maîtres répétiteurs en fonction dans 73 lycées et 95 collèges. Car cette enquête répercute une grande protestation contre la condition des maîtres répétiteurs, jugée assez précaire et, surtout, inférieure à celle des autres fonctionnaires. Les maîtres répétiteurs revendiquent alors un règlement unique, ils demandent d’être augmentés en nombre, il souhaitent que leurs heures de liberté correspondent à celles des cours des facultés, et que leurs traitements soient améliorés (ces remarques d’après Paul Gerbod, dans La condition universitaire en France au XIXe siècle, PUF, 1965, p. 619 et suiv.). En fait, il est clair que le désir profond des maîtres répétiteurs est d’être ni plus ni moins assimilés aux personnels enseignants. C’est en 1902, dans le cadre de la grande réforme de l’enseignement secondaire, que les maîtres répétiteurs accèderont finalement à l’état de « professeurs adjoints » (ce que confirmera un décret du 30 juillet 1909 et une circulaire du 23 septembre de la même année). En 1902, de nombreux décideurs soulignent la grande valeur et la haute dignité de la fonction du maître répétiteur, fonction dès lors comparable à celle du professeur (voir l’article « Lycées et collèges » du Nouveau dictionnaire de pédagogie…, op. cit., p. 1145).
Quant au cours habituel de l’exercice du maître d’études et de son successeur le maître répétiteur, ce que nous avons observé lorsque j’ai parlé des élèves récalcitrants ou perturbateurs laisse imaginer des situations plus ou moins pénibles. Dans Le petit chose, A. Daudet évoque même une vie de souffre douleurs lorsqu’il est affecté à la section des moyens, des enfants presque du même âge que lui, alors que, comme je l’ai dit plus haut, la section des petits lui avait donné toute satisfaction. Au sujet de ses misères, un véritable martyrologe, il s’exprime de la façon suivante :
« C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur, d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c’est si terrible de punir – on fait des injustices malgré soi-, si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve : « Ah ! mon !… Qu’est-ce qu’ils vont me faire, maintenant ? » (p. 85).
On trouvera encore en 1925 dans le roman de Gide, Les Faux-Monnayeurs, un personnage de répétiteur chahuté et malmené par ses élèves.
En 1848, le récit d’Henri Dabot, élève à Louis-le-Grand qui devient à ce moment Lycée Descartes (ce sont des lettres à ses parents, que j’ai citées dans la séance 4), contient un passage marquant, pathétique même. Dans ce contexte où, par crainte des mouvements de protestation qui peuvent facilement dégénérer en violence explosive, les punitions se font plus rares et la discipline s’adoucit (il écrit le 23 mars : « Les maîtres d’études sont doux comme des moutons. Le proviseur leur a signifié de ne plus nous traiter comme des bambins. »), Dabot rapporte une anecdote significative, qui survient en avril, donc là aussi entre les journées révolutionnaires de février et celles de juin. C’est une lettre datée du 10 avril 1848 (Lettres d’un lycéen et d’un étudiant de 1847 à 1854, op. cit., p. 20). Les élèves sont de retour d’une promenade, accompagnés c’est-à-dire surveillés par leur pion (c’est la règle). Or le groupe croise à un moment sur leur chemin des élèves d’Henri IV, qui, eux, ont déjà fait fuir leurs pions, et qui, reconnaissant celui de Louis-le-Grand, pensent illico lui régler son compte. Heureusement, avant de passer à l’acte, ils prennent quand même la peine de demander aux élèves : est-ce qu’il vous persécute ?. Non, répondent ceux de Louis-le-Grand « c’est un très bon enfant ! » ; après quoi ceux d’Henri IV concluent : « Ah ! Il a de la chance d’être si bon enfant, sans cela nous l’aurions fait sauter »…
Cela ne nous empêche pas, poursuit Dabot, de chanter face à nos maîtres d’études, pour en rire avec eux, l’air des Girondins avec ces paroles arrangées :
« Trancher la vie d’un pion/
C’est l’acte le plus beau
Le plus digne d’envie. (Lettres d’un lycéen et d’un étudiant, idem, p. 19).
Comme quoi la violence des élèves n’est pas une nouveauté : il y en a à toutes les époques (je pense aux nobles du XVIIe siècle, qui, malgré les interdictions réitérées de porter des armes dans les collèges, pouvaient tirer l’épée contre leurs condisciples mais aussi contre leurs maîtres, par exemple lorsque ceux-ci leur refusaient le passage dans la classe supérieure après examen).
Permettez-moi maintenant un mot de conclusion pour marquer la distance qui nous sépare du XIXe siècle et de l’enseignement secondaire classique. On peut dire que l’évolution est allée dans le sens d’une diminution régulière du temps de présence et du temps de travail des élèves à l’intérieur des établissements. En 1902, ont est passé à la classe d’un heure au lieu de deux, et ce avec une multiplicité de disciplines et de « cours », comme on dit alors – sur le modèle des facultés. Les études ont peu à peu disparu à cause de cela, et les pions ont été relégués à de pures tâches de surveillance, puis supprimés… Donc le travail personnel à l’intérieur des établissements s’est effacé, il a été externalisé à mesure que le lycée puis notre collège actuel se « massifiaient » et, paradoxalement, qu’y étaient accueillis des élèves qui auraient pourtant eu grand besoin d’un suivi de leur travail personnel. Paradoxe qui est encore plus marqué si l’on sait qu’une survivance de l’ancien système s’est maintenue : mais… précisément pour les meilleurs élèves, dans les classes préparatoires : et c’est le système des « colles » que j’ai rappelé plus haut.
Tout explique par conséquent la tendance actuelle à re-créer des systèmes d’études surveillées, le plus souvent à l’extérieur de l’école, à l’initiative des associations qui proposent des « aides aux devoirs », mais parfois aussi, et de plus en plus, à l’initiative des professeurs, à l’intérieur des établissements. Y a –t-il une autre solution ? Je vous laisse juges. Je constate simplement qu’on revient a minima aux études du soir, abandonnées par suite de la féminisation : car les femmes étaient moins enclines à différer leur retour chez elles qu’elles devaient aussi s’occuper de leurs propres enfants…
Pour clore cette séance, comme annoncé, je donne à lire in extenso le Règlement du lycée de Versailles, de 1856, que j’ai trouvé aux Archives départementales des Yvelines (il relève de l’ex département de la Seine-et-Oise), sous la cote 41 T3. Soyez attentifs aux règles relatives au suivi du travail des élèves, la tâche de la « répétition » dans ce qu’elle a de scrupuleux quant à l’exécution des devoirs et à la mémorisation des leçons (nouvelle insistance de ma part sur ce versant pratico-pratique : « le maître apprendra lui-même la leçon tout haut avec les élèves. Il apprendra chaque paragraphe successivement, faisant bien remarquer le sens de la phrase et les moyens de la retenir »). Ceci en plus des règles, très nombreuses, relatives à la surveillance de tous les moments et de toutes les situations de la vie des élèves. Au passage, remarquez l’apparition des notes chiffrées - encore très discrètes bien sûr- qui étaient plutôt pratiquées dans les grands concours.
Instructions et Conseils aux Maîtres Répétiteurs
[La date n’est pas portée, mais elle semble de 1855 ou 1856]
Signé : Le proviseur…Louis X?(Je n’ai pas pris la peine de cherche le nom de cette personne, qu’on devrait trouver assez facilement)
[1] Du rôle des maîtres répétiteurs. - Le décret du 17 août 1853, « en substituant aux maîtres d’études des maîtres répétiteurs, a introduit dans le corps enseignant une amélioration qui a été accueillie par les marques non équivoques de la reconnaissance des familles.
« Placés en quelque sorte en dehors de l’enseignement, les maîtres d’études n’obtenaient pas des élèves toute la considération personnelle qui leur était nécessaire ; chargés aujourd’hui d’un rôle plus important, les maîtres répétiteurs emprunteront à l’autorité nouvelle qui leur a été confiée l’influence dont ils ont besoin.
« Ils n’oublieront pas que dans le lycée [2] ils sont les fonctionnaires indispensables de tous les fonctionnaires au dévouement desquels sont confiés le perfectionnement moral, le progrès intellectuel et le bien-être physique de l’enfant. S’ils sont les agents directs de la discipline et de l’ordre intérieur, l’enseignement réclame aussi leur aide et leur concours. Surveillants assidus des élèves, ils assistent et se mêlent à leur vie, à leurs travaux, à leurs jeux, et pour que ce commerce de tous les moments n’engendre pas d’un côté la contrainte, de l’autre la méfiance, il importe qu’il soit constamment bienveillant et utile. »
(Instruction du 15 novembre 1854)
Occupation du maître répétiteur pendant les études. - Le répétiteur dans son quartier doit s’occuper activement de la direction et de la surveillance des élèves. Il ne doit donc pas se laisser absorber par son travail personnel, par ses lectures, par tout ce qui pourrait l’empêcher d’exercer convenablement une surveillance incessante. Il ne doit pas oublier que toute espèce de travail exigé des élèves, doit avoir son contrôle dans la salle d’études, et que nul élève ne doit se [3] « présenter en classe sans que le maître répétiteur ait préalablement vérifié si la tâche quotidienne a été régulièrement accomplie » (Instruction du 15 novembre 1854).
Le répétiteur doit exiger que l’entrée en étude se fasse dans le plus grand ordre : il ne doit donner à ses élèves le signal pour franchir le seuil de l’étude qu’autant qu’ils sont parfaitement en rang et silencieux. Dans le petit collège, les élèves une fois dans l’étude se rangent devant les tables dans l’ordre inverse de celui qu’ils doivent avoir étant assis, et ils attendent debout, les bras croisés, le signal pour gagner leurs places. Les élèves, arrivés à leur place, doivent prendre rapidement dans leurs cases les livres et les cahiers dont ils auront à se servir pendant l’étude ; le maître doit veiller à ce que ce mouvement se fasse sans bruit et ne soit pas l’occasion d’une perte de temps. Dans les études de petits et de moyens, les élèves devront fermer leurs cases à un signal du maître et ne plus l’ouvrir sans permission. On arrive ainsi à faire prendre aux élèves de bonnes habitudes.
L’étude qui suit le lever et celle qui [4] a lieu de 1 h à 2 h, étant consacrées aux leçons, le répétiteur doit, dès le commencement de ces études, et pour les élèves de chaque classe, indiquer les leçons désignées par le professeur sur le cahier de correspondance. Aucun élève ne peut s’occuper de matières étrangères à ses leçons, (même s’il n’a pas fini ses devoirs) tant qu’il ne les aura pas récitées convenablement. Quand il y a conférence de 1h à 2h, le maître s’arrange de façon à ce que les élèves aient 1/2h ou ¾ d’h d’étude consacrée aux leçons dans la matinée.
Le maître fait réciter le plus de leçons possible ; il peut même, en ne demandant à chacun qu’une portion de la leçon, faire réciter tous les élèves. Cette récitation doit commencer à 7h moins le ¼ à l’étude du matin, pour tous les élèves, et avant pour les élèves qui auraient demandé à réciter, ou qui voudraient s’occuper de matières étrangères aux leçons. On devra faire réciter les élèves qui ne demandent pas, tout aussi fréquemment que ceux qui demandent. L’élève qui ne sait pas sa leçon au moment où il est appelé à la réciter ; doit continuer d’étudier [5] afin de réciter un peu plus tard. La récitation se fait à haute voix, sans que l’élève quitte sa place ; il doit seulement se lever. Pour que cela se fasse facilement, le maître prévient qu’il va faire réciter telle leçon aux élèves de telle classe. Les élèves de cette classe se tiennent prêts à réciter. Chacun, à l’appel de son nom, continue la récitation au point où l’a laissée l’élève précédemment interrogé.
Tout élève qui a mérité une note inférieure à 5, soit à l’étude, soit en classe, doit réparer sa leçon de manière à mériter un 7. Cette réparation se fait, dans la cour des petits et dans celle des grands, aux arrêts pendant la plus prochaine des récréations, et les suivantes, s’il est nécessaire. Aucun élève ne sort le dimanche qu’autant que les leçons arriérées sont réparées. Tout élève de la cour des grands qui a des leçons en retard au moment de la promenade du jeudi doit rester au lycée pour se mettre au courant.
Le répétiteur met la note de leçon de l’élève qui a récité à la fois sur le cahier de correspondance et sur le cahier de rapport. Il tient compte dans cette note de l’application de l’élève, se montrant plus exigeant pour celui qui, ayant la mémoire heureuse, ne s’est point appliqué [6], que pour celui qui, moins bien doué, a fait des efforts constatés mais médiocrement fructueux. Il tient compte aussi et dans une grande mesure du ton avec lequel la leçon a été récitée. Il est expressément demandé à M. M. les répétiteurs d’exiger une prononciation bien franche, d’empêcher les élèves de chanter en récitant, et de lutter contre l’accent.
Il sera bon d’enseigner aux élèves la manière d’apprendre leurs leçons. Dans cette vue, le maître apprendra lui-même la leçon tout haut avec les élèves. Il apprendra chaque paragraphe successivement, faisant bien remarquer le sens de la phrase et les moyens de la retenir. Puis il groupera les paragraphes, et enfin passera à la récitation de la leçon entière. Nombre d’enfants ne savent jamais leurs leçons faute de méthode dans la manière d’apprendre.
La valeur des notes doit être cotée de la façon suivante :
10 - parfaitement bien
9 - très bien
8 - bien
7 et 6 - assez bien
4 - médiocre
3 - très médiocre
1 - très mal
Pendant la première partie de l’étude consacrée aux leçons, le répétiteur devra s’assurer que les devoirs pour la classe qui suit sont faits sur cahier, si toutefois cette vérification n’a pas été faite déjà. Le devoir sur cahier sera toujours exigible, à moins d’un avis contraire du professeur, avis qui aura été inscrit de sa main sur le cahier de correspondance. Les maîtres parapheront les cahiers de brouillon vérifiés par eux, afin que M. le Censeur, en visitant lui même ces cahiers, y trouve la trace de la vérification du maître.
Le maître veillera à ce que les cahiers de brouillon soient bien tenus, c’est-à-dire à ce qu’ils ne contiennent ni taches, ni dessins, à ce que les pages n’en soient pas déchirées, à ce qu’il n’y ait point de papier perdu, à ce que les devoirs n’y soient pas faits au crayon.
Le cahier de brouillon deviendra facilement un cahier journal si l’on a soin de séparer les devoirs du jour de ceux de la veille par une ligne tracée à l’encre à l’aide de la règle, et de dater. Cela doit être exigé [8] ??chez les petits : l’enfant n’en a que plus de goût à bien tenir son cahier.
Suivant la confection des devoirs, le répétiteur circule fréquemment devant les tables, il examine surtout les copies et les cahiers des élèves peu appliqués. S’il le juge à propos et que l’’heure le permette, il fait recommencer aux élèves les devoirs mal faits ; il faut alors souligner les fautes grossières sans en indiquer la nature ; la première copie ne doit pas être déchirée, mais elle doit être jointe à la seconde pour être remise au professeur. Le répétiteur ne négligera jamais de signaler au professeur, sur le cahier de correspondance, les élèves qui auraient fait preuve de ??paresse pendant l’étude, ainsi que ceux qui auraient fait des efforts sans succès. Il signalera les élèves auxquels il aura fait recommencer la copie, ceux qu’il aurait surpris copiant leur devoir sur un camarade ou sur un corrigé. Le répétiteur doit surveiller de très près toute fraude dans la confection des devoirs, ces fraudes ayant pour conséquence des progrès presque nuls chez les enfants qui se laissent dominer par la paresse ou rebuter par les difficultés. Non seulement toute fraude devra être signalée au professeur comme il a été dit plus haut mais elle devra faire l’objet d’une mention sur [9] le cahier de rapport.
Comme il est essentiel que les élèves suivent en classe la correction des devoirs, le répétiteur devra au début de chaque étude qui suit une classe examiner les cahiers. Il signalera à la fois, à l’administration, sur le cahier de rapport, et au professeur sur le cahier de correspondance, les élèves qui n’auraient pas corrigé le devoir, ou qui l’auraient corrigé de façon insuffisante.
Les maîtres ne justifieraient par leur titre de répétiteurs s’ils n’avaient ainsi une action efficace sur la confection des devoirs. D’autres recommandations leur sont même faites :
« Dans la division élémentaire et dans la division de grammaire, il sera souvent utile de rappeler à certains élèves les règles de la grammaire dont ils auront à faire l’application dans leurs devoirs. Au début des études classiques, l’enfant a besoin d’apprendre à travailler et à se servir des livres qui sont pour lui des instruments nouveaux. Un mot dit à propos épargne souvent une perte de temps regrettable. »
« Dans la division supérieure, l’assistance [10] du maître répétiteur, sans entrer dans le détail minutieux du travail, n’en sera pas moins efficace. jeter de la lumière et de l’intérêt sur le sujet à traiter, soit en conseillant quelque lecture qui fournirait des éclaircissements historiques, soit en indiquant quelque passage d’auteur qui se prêteraient à la comparaison ou à l’imitation, signaler les inadvertances ou les négligences qui défigureraient une composition ; provoquer des retouches heureuses, ou une révision attentive et sévère, sont des moyens par lesquels on peut aider le travail des élèves sans lui ôter le caractère d’une œuvre personnelle. »
« Par cette coopération utile et discrète, le maître répétiteur fera estimer et honorer ses fonctions. Les élèves sentiront que ce n’est pas seulement un surveillant placé près d’eux, mais un guide et un appui. »
Les copies sont recueillies par le maître, pour toutes les classes à la fin de l’étude du soir, et avant midi. Si les élèves n’ont pas d’étude de 10h à midi, les devoirs de la classe du soir seront recueillis le matin avant 7h ¼. Les élèves qui négligeraient de remettre leur copie en temps utile seraient signalés à la fois sur le cahier de correspondance et sur le cahier de rapport. Les copies recueillies sont placées dans le cahier de texte correspondant, pour être remise à M. le Censeur. Les devoirs de langues vivantes, d’histoire, de Mathématiques, de physique, ne font pas exception à cette règle.
[11] Le dimanche, les copies des élèves qui sortent doivent être recueillies avant la sortie ; de même on doit vérifier que le devoir est complet, qu’il est fait sur cahier et sur copie et que le devoir pour la prochaine classe de langue vivante ou de mathématiques est aussi terminé. Les copies recueillies le dimanche matin sont envoyées à 10h à M. le Censeur.
Quand un élève a été absent de l’étude pour une cause autre que sa présence à une classe, à une interrogation, ou à tout autre exercice normal, il doit être fait mention sur le cahier de rapport du moment où l’élève est rentré à l’étude. Cette prescription s’applique spécialement aux internes qui ont séjourné à l’infirmerie, aux demi-pensionnaires qui seraient restés chez eux pendant une étude.
Tout élève revenant de l’infirmerie après y avoir séjourné ou couché doit être porteur d’un billet de sortie.
Tout élève revenant d’une répétition ne peut être reçu que s’il est accompagné d’un professeur ; il ne peut non plus se rendre à sa répétition qu’autant que son professeur sera venu l’appeler.
[12] Jamais l’on ne devra laisser sortir un élève d’une étude sur l’appel d’un autre élève.
Les élèves ne peuvent sortir de l’étude que sur une autorisation du maître répétiteur. Cette règle s’applique même au cas où l’élève voudrait aller trouver une personne de l’administration. Il n‘y a d’ailleurs qu’en cas d’urgence que les élèves peuvent être ainsi autorisés à aller trouver une personne de l’administration sans avoir été appelés ; dans ce cas le maître signe la permission donnée à l’élève, inscrit l’heure du départ de l’élève, et ce billet doit être rapporté au maître, contresigné et avec l’indication de l’heure du retour.
Les heures réglementaires pour aller aux lieux, lesquelles sont fixées par une circulaire de M. le Censeur, doivent être scrupuleusement observées.
Les maîtres doivent s’assurer fréquemment, de la porte de l’étude, de ce que deviennent ceux de leurs élèves qui sont aux lieux ; il est essentiel de punir les élèves qui restent trop longtemps.
Si, en dehors des heures réglementaires, un élève se prétend souffrant, le maître est juge de l’opportunité de la sortie ; le mieux est d’accorder [13] moyennant une petite retenue ou ¼ d’heure d’arrêt motivés sur ce fait que l’élève aurait dû prendre ses précautions.
Un élève ne peut aller d’une étude dans une autre sans l’autorisation de M. le Censeur. Tout élève qui n’ayant pas cette permission sera trouvé dans une étude étrangère à la sienne sera sévèrement puni, quand même il aurait été autorisé ou envoyé par un maître. C’est aux maîtres à interdire l’entrée de leurs études aux élèves étrangers à leur division.
Pendant les études, les élèves doivent s’occuper exclusivement de leurs devoirs. Il peut cependant leur être permis de lire des livres de la bibliothèque du quartier, ou des livres visés par le Censeur, mais cette permission ne peut leur être accordée qu’après que le maître a vérifié que tous les devoirs sont faits convenablement sur cahier et copie, y compris les devoirs de langues vivante, d’histoire et de mathématiques.
Les lectures doivent être encouragées mais surveillées, les livres contresignés du Censeur doivent être seuls autorisés en dehors de ceux des bibliothèques de quartier ou de classe. Sont reconnus comme livres des bibliothèques de classe les livres qui portent le timbre du Lycée avec la mention : Bibliothèque de la classe de…
Il est expressément recommandé aux maîtres de ne pas apporter eux-mêmes dans les études des journaux ou des romans, et surtout de ne laisser trainer sur leur table [14] ou dans des meubles non fermés aucun objet prohibé. Un maître qui lui-même prêterait à un élève un roman ou un journal se mettrait dans un cas très grave.
A la fin de chaque étude, les élèves doivent ranger leurs affaires avec soin ; les maîtres doivent leur donner l’exemple. Les livres doivent être disposés dans les cases avec ordre, aucun ne doit rester sur la table, sur les cases ou sur les bancs.
Les élèves du petit collège doivent ranger leurs livres sur le rayon le plus élevé du casier, mettre leurs cahiers sur le deuxième, et enfin les petits objets dans le fond.
Il arrive parfois que le maître s’occupe de ranger ses propres affaires ou de signer des cahiers de correspondance pendant que les élèves sont aussi occupés à ranger leurs affaires ou prennent leurs rangs. C’est la source de beaucoup de petits désordres. A ce moment le maître doit être tout à sa surveillance.
A la fin de l’étude du soir comme de celle du matin, un élève fait la prière. Il la lit distinctement sur un carton ad hoc ou dans un bon livre de messe. Cette lecture est faite à tour de rôle par chacun des élèves dont les familles désirent qu’ils suivent les exercices religieux.
A la fin de chaque étude suivie de classe, le maître accompagne ses élèves. Il les dispose [15] en rang dans l’ordre des classes et les fait entrer successivement dans chaque classe respective. Il s’assure que les professeurs sont présents et dès que son mouvement est fini, il va surveiller les élèves du professeur absent s’il y en a ; il fait prévenir en même temps Mr le Censeur.
A la fin de chaque classe le maître se présente à la porte de la classe la plus éloignée de son étude, fait sortir ses élèves et recueille successivement tous les élèves de sa division en passant devant les différentes classes. Aucun élève interne ne doit sortir de classe avant que le maître se soit présenté à la porte.
Pour que les mouvements se fassent avec précision, le maître doit, quelques instants avant la fin de l’étude, donner l’ordre de ranger les affaires, puis il dispose ses élèves en rang dans l’étude même et donne l’ordre de sortir au moment où le tambour roule.
Des récréations. – « Pendant les récréations, la vigilance du maître ne doit pas se ralentir : « c’est dans la liberté des jeux et des conversations que se trahissent les penchants et le caractère des enfants. C’est là qu’une observation intelligente découvre des symptômes, des tendances, des habitudes qui révèlent le naturel, c’est là qu’un maître habile recueille de précieuses lumières, qu’il s’empresse, dans l’intérêt des élèves, de communiquer à ses chefs. » (Circulaire du 15 novembre 1854).
[16] Pendant les récréations le maître de service doit exercer une surveillance continuelle ; il ne doit pas se réunir à d’autres maîtres ou à des élèves, toute conversation avec des collègues ou des élèves le faisant nécessairement se départir de sa surveillance. Toutes les fois que des élèves méditent en récréation de commettre quelque faute, leur premier soin est de détourner l’attention du maître, par exemple en envoyant quelques-uns d’entre eux, particulièrement les meilleurs, lier conversation avec lui.
Autant que possible le maître de service ne doit perdre de vue aucune partie de la cour, particulièrement les lieux d’aisance. Il doit empêcher les élèves de se tenir dans les endroits retirés, près des portes de communication, près des lieux d’aisance.
Les maîtres de service pendant les récréations doivent veiller avec beaucoup de soin à ce qu’aucun élève ne soit molesté par quelque camarade. C’est le cas de punir sévèrement et d’informer l’administration par la voie du cahier de rapport. Les maîtres doivent s’attacher à surveiller et à discerner la nature des relations entre les élèves. S’il y avait lieu de suspecter ces relations, le maître en rendrait compte au proviseur par un rapport enfermé dans une enveloppe cachetée.
Les maîtres doivent s’attacher à connaître la composition des bandes ou groupes habituels d’élèves et la nature des conversations qui s’y tiennent. Ils doivent savoir quelle est la [17] place ordinaire et les habitudes de chaque bande. Tout changement dans les habitudes d’une bande peut être un indice précieux.
Pendant les récréations toutes les portes qui donnent dans les cours doivent être fermées. Si des garçons ou d’autres personnes ont laissé des portes ouvertes en entrant dans la cour ou en sortant, ces personnes doivent être signalées chaque fois sur le cahier de rapport afin que l’administration puisse prendre des mesures. Chaque maître peut avec sa clef entrer dans la cour, mais le maître qui fait la récréation peut seul ouvrir la porte à un élève. Ceux-ci peuvent cependant entrer ou sortir en compagnie d’un garçon qui vient les chercher pour se rendre au parloir ou chez quelque personne de l’administration. Mais il faut alors exiger du garçon qu’il prévienne le maître de cour, et nul élève ne doit quitter la récréation sans en avoir demandé l’autorisation au maître de service, afin que celui-ci soit informé.
Si le proviseur, ou le Censeur, ou un surveillant général faisaient sortir un élève de cour, ils s’astreindraient eux-mêmes à prévenir le maître de service.
Pas plus pendant les récréations que pendant les études, les élèves n’ont le droit d’aller, sans avoir été appelés, trouver l’une des personnes [18] de l’administration ; il leur faut toujours une permission du maître, permission qui ne doit s’accorder facilement qu’au moment où la personne que l’élève veut voir fait appeler d’autres élèves.
Tous les matins, à la sortie du réfectoire, chaque maître passe l’inspection de ses élèves, qui, pendant ce temps sont parfaitement alignés sur deux rangs. Le maître prend des notes sur les réparations à faire à l’habillement des élèves, et le soir inscrit sur une liste des effets à raccommoder tous les vêtements qui ont été l’objet de ses remarques ; de plus il indique sommairement sur le cahier de rapport les observations qu’il a pu faire. Pendant l’hiver le maître profite de cette visite pour s’assure que les élèves sont assez couverts. Il est évident que pendant l’inspection, on doit noter, non seulement les déchirures, mais les taches, les boutons manquants, les souliers sans cordons, etc.
Quand l’inspection est terminée dans toutes les divisions d’une même cour, les rangs sont rompus au commandement du maître qui fait la récréation. Si le proviseur ou le censeur se présentent dans la cour pendant l’inspection, il ne faut pas donner le signal de rompre avant de savoir si le proviseur ou le censeur ne vont pas passer l’inspection à leur tour.
La distribution du pain à la récréation [19] de 4 h doit se faire dans le plus grand ordre. Si elle se fait à l’étude, les élèves doivent être à leur place. Si elle se fait dans la cour les élèves doivent être en rang par étude, aucun d’eux ne doit mettre la main dans le panier, ni même désigner au garçon le morceau de pain qu’il désire. Si par quelque circonstance fortuite le pain n’est donné que lorsque les élèves sont déjà en récréation, la distribution ne doit commencer que lorsque les élèves ont repris leurs rangs. L’on ne doit faire rompre les rangs qu’autant que la distribution est terminée et que le garçon s’est éloigné. On ne doit pas laisser les élèves courir ensuite après le garçon pour changer leur morceau de pain ou en prendre un second.
Le pain ne doit pas être gaspillé. Un élève qui a trop de son morceau doit porter l’excédent dans un panier qui reste dans la cour à cet effet. Il faut punir tout élève qui gaspille ou jette du pain. Les cours seront fréquemment visitées par le Censeur après la récréation de 4 h, et le maître qui aura surveillé la récréation sera responsable de la dilapidation du pain.
A la fin de la récréation, après le 1er roulement, les jeux cessent, les enfants qui auraient quitté un vêtement se rhabillent. [20] Chacun se rapproche de son étude. Ceux qui ont oublié de prendre leurs précautions se hâtent de se rendre aux lieux. Au second coup de roulement les élèves doivent être rapidement en rang. Ceux qui attendraient le second roulement pour se rendre aux lieux, remettre leurs habits, etc., seraient punis. La rapidité dans la mise en rang au moment de rentrer en étude est essentielle à obtenir. La rentrée se fait parfaitement en rang et dans le silence absolu.
Les élèves ne doivent quitter un vêtement en récréation qu’autant qu’une grande chaleur le nécessite. Ils ne doivent jamais être en chemise, mais avoir au moins un gilet. Ils se rhabillent pour rentrer en étude.
Des promenades. – Le but de chaque promenade est fixé par le censeur, l’on doit s’y conformer strictement. Cependant si l’on se trouve ne présence d’un chemin défoncé, d’une grande réunion de personnes, ou de toute autre cause pouvant entraver la discipline, le maître doit changer le but de la promenade ; mais dans ce cas, il prévient le censeur dès en rentrant au lycée et explique ses motifs sur la feuille de promenade.
Deux divisions ne doivent jamais se rencontrer. L’on doit encore modifier son itinéraire quand l’on aperçoit sur la route une promenade composée d’élèves d’un autre établissement.
En ville les élèves marchent en rang ; les conversations ne doivent avoir lieu qu’à voix basse ; si elles devenaient bruyantes, le maître devrait comme punition exiger le silence. Les rangs sont rompus hors la ville, mais les élèves doivent toujours se tenir à petite distance les uns des [21] autres de sorte qu’aune division n’occupe jamais plus d’une distance de trente pas.
Il est interdit aux élèves d’entrer dans une boutique pour acheter quelque chose. Ils ne peuvent qu’acheter des gâteaux ou des fruits à des marchands en plein vent ou qui suivent les promenades. Il leur est défendu d’acheter des boissons.
Aucun élève ne doit s’arrêter pour parler à un parent sans l’autorisation du maître. La permission ne doit s’accorder que pour de proches parents (père ; mère ; tuteur) et à condition que l’élève reste sous l’œil du maître qui répond de lui devant l’administration. Les conversations avec des étrangers, principalement avec des étudiants ou d’anciens élèves sont formellement interdites. Si des élèves continuent) à causer avec des étrangers après l’observation du maître, ce dernier en fera l’objet d’un rapport et se contentera de prévenir l’élèves qu’il rendra compte de ce qui se passe.
Un garçon accompagne chaque promenade, il est aux ordres du maître, il ramène els lèves indisposés. Il garde la tête de la promenade, aucun élève ne doit le dépasser. Le maître au contraire se tient le dernier et aucun élève ne doit rester après lui.
La distance entre le garçon et le maître est fixée par ce dernier. Arrivé au lieu de stationnement, le maître fixe les limites de sa division et place le garçon à une extrémité. Jamais un maître ne doit autoriser un garçon à quitter la promenade.
Au moment du départ chaque maître reçoit une feuille de promenade. Il la remplit à son retour et la remet le soir même dans le cahier de rapport dans l’étude : Si quelque incident important s’est produit, il en rend compte à l’administration dès son arrivée.
[22] Des mouvements. – Dans tous les mouvements les élèves marchent au pas sans trop se serrer mais de façon cependant que la division soit bien ramassée. Les élèves doivent être parfaitement alignés par files de deux. Ils observent un silence absolu. Ils doivent être autant que possible par rangs de taille les plus petits en tête. Ils doivent avoir des rangs assignés d’avance ; ces rangs peuvent ne pas être les mêmes quand l’on se rend à des exercices différents. On ne doit souffrir aucun traînard, aucun élève isolé. Si l’on se rend à l’étude, le maître remet la clef au premier élève pour qu’il ouvre la porte. Si l’on quitte l’étude, le maître remet la clef au dernier pour qu’il ferme la porte. Il en est de même pour la rentrée et la sortie du dortoir. La clef, une fois la porte ouverte ou fermée, doit être remise immédiatement au maître qui en est responsable, et qui ne doit, sous aucun prétexte, la laisser aux mains d’un élève. Le maître ne doit prêter ses clefs à personne. Il ne doit pas les laisser traîner ; la nuit, il les met sous son traversin.
La surveillance des mouvements exige de la part du maître beaucoup de soin et il ne doit pas oublier qu’il doit toujours se tenir de façon à voir tous les élèves. Dans les escaliers il se mettra en tête de sa division. A la sortie de l’étude, au passage d’un corridor dans un autre, le maître devra se placer de manière à tout voir à la fois.
Dans les mouvements, il faut exiger le plus grand ordre et la plus grande régularité. « On ne peut que trop recommander, dit Rollin, l’exactitude à faire chaque chose dans son temps et dans le moment marqué. [23] Elle ne coûte que dans les commencements ; quand la coutume est une fois établie, les écoliers l’observent comme naturellement et presque sans y songer. On aime à voir une nombreuse jeunesse disparaître tout d’un coup au premier son de la cloche, laisser la cour vide, et l’on n’augure pas bien de la discipline d’un collège quand, au lieu de ce prompt départ, on délibère pour se mettre en marche et que des traîneurs se succèdent les uns aux autres. On peut en dire autant du reste de l’entrée dans les classes, au réfectoire, à la chapelle. Cet esprit d’exactitude est d’un grand secours pour tous les emplois de la vie… Il y a des maîtres qui méprisent l’exactitude dans les petites choses, parce qu’ils les regardent comme des minuties et des bagatelles. Ils ne font pas attention que, quoique chacune de ces règles paraisse peut-être peu importante, réunies toutes ensemble, elles forment ce que l’on appelle discipline et bon ordre dans un collège, et que la négligence par rapport aux unes entraîne ordinairement la ruine des autres. »
On arrive à la ponctualité dans les mouvements par l’habitude et à l’aide de certaines précautions, par exemple en faisant ranger soigneusement toutes les affaires et prendre les rangs quelques instants avant la fin de l’étude, en habituant les élèves à se rapprocher de la porte de l’étude pendant les dernières minutes de la récréation. [24] Il importe aussi au bon ordre qu’aucun élève ne circule isolé dans la maison ; tout élève circulant ainsi se rait rigoureusement puni. L’autorisation d’un maître ne pourrait le couvrir puisque le maître n’a pas le droit une semblable autorisation. Il est formellement interdit aux maîtres d’envoyer des élèves en commission. Il serait en effet fort regrettable qu’un maître fit faire ses commissions par un élève dont il deviendrait l’obligé. Aucun élève ne peut aller seul au dortoir ou chez le concierge ou dans une étude, etc.
Du dortoir. – Le maître qui conduit ses élèves au dortoir doit les conserver en rang au milieu de cette salle jusqu’à ce qu’il ait donné le signal de rompre. Ce signal ne doit être donné qu’après que les élèves se sont bien alignés.
Le maître se promène alors dans le dortoir et ne se couche lui-même qu’a près tous que les élèves sont au lit.
Il est bon qu’il soit le dernier à s’endormir. Une fois couché, le maître doit ouvrir ses rideaux qu’il a fermés pour se déshabiller, il doit de son lit pouvoir apercevoir tous les côtés du dortoir.
Le maître se lève avant tous les élèves ; il se fait pour cela réveiller par un garçon ; il doit pour cela être entièrement habillé au moment du lever des élèves afin de n’être distrait en rien de sa surveillance.
Le matin le maître donne lui-même aux élèves le signal pour se rendre au lavabo. [25] Chaque côté du dortoir y va successivement et alternativement. Le maître doit veiller à ce que chaque groupe d’élèves ait le temps nécessaire pour se laver. Les élèves ne doivent se rendre au lavabo qu’après avoir mis leurs souliers. Il est recommandé aux maîtres d’y veiller de très près.
Le maître doit veiller à ce que les lits soient également espacés, à ce que deux élèves voisins ne se tiennent pas penchés l’un vers l’autre pour causer. Le silence doit exister au dortoir comme à l’étude.
Si le maître le juge à propos, il fait modifier la place des élèves au dortoir de manière à éloigner l’un de l’autre des «élèves qui auraient une tendance à bavarder ensemble. Il doit faire placer près de son propre lit les élèves disposés au désordre et surtout ceux dont il suspecterait la moralité.
Le soir, le maître veille à ce que les élèves se déshabillent en s’appuyant sur leur table de nuit et non pas sur leur lit ce qui fausse les sommiers. Les élèves doivent déposer leur chaussure au pied du lit, ranger leurs effets sur le pied du lit, et ne conserver, une fois couchés, aucune partie de leur vêtement.
Chez les petits et les moyens, le maître exige que les bas, les cravates, les caleçons soient déposés au pied du lit, sur la barre. M. le Censeur et M M. les surveillants généraux dans leurs rondes vérifieront si ces prescriptions sont observées. Au dortoir, comme à l’étude, le maître doit donner à ses élèves les habitudes de l’ordre le plus méticuleux.
[26] C’est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que tous les jeunes gens doivent, pendant un temps plus ou moins long, participer à la vie militaire.
Les jours de promenade, le maître exige que les habits soient rangés sur le pied du lit avant de quitter le dortoir. Il s’assure le jeudi et le dimanche matin que les élèves changent de linge.
Chaque fois qu’un maître quitte son dortoir dans la journée, il doit en fermer soigneusement la porte, et il ne doit confier sa clef à personne.
Un maître qui serait convaincu d’avoir laissé ses élèves seuls au dortoir pendant un temps plus ou moins long serait immédiatement remercié.
Surveillance à la chapelle. – A la chapelle, chaque maître veille sur les élèves qui sont à portée de ses regards, à quelque division qu’ils appartiennent.
La tenue des maîtres à la chapelle doit être de nature à donner l’exemple aux élèves.
Surveillance au réfectoire. – Au réfectoire, les maîtres ne doivent pas oublier qu’ils sont encore de service et que ce n’est que pour leur venir en aide qu’un de leurs collègues préside les repas.
[27] Les maîtres doivent exiger des élèves qu’ils mangent proprement, que leur tenue à table soit celle qu’ils auraient dans leur famille. C’est donc aux maîtres à donner à ce sujet l’exemple à leurs élèves.
Il ne faut pas non plus oublier les recommandations de Rollin : « Les maîtres ne doivent jamais se plaindre à table des mets qu’on y sert, pour ne point habituer les élèves à une trop grande délicatesse sur le boire et le manger, et pour ne point autoriser par leur exemple un esprit de plainte de murmure qui n’est propre qu’à semer la division et à fomenter le mécontentement dans un collège. Il faut se souvenir que quelque attention et quelque bonne volonté qu’ait un principal, il est impossible que dans une grande économie il n’échappe quelques fautes et quelques négligences que la prudence et la charité des maître doivent couvrir et dissimuler ».
Les maîtres sont d’ailleurs toujours libres d’exposer au proviseur, en dehors des élèves, leurs motifs de plainte.
Les maîtres chargés plus spécialement de la surveillance des réfectoires et qui donnent le signal pour sortir ne doivent pas oublier qu’au dîner et au souper les élèves doivent rester à table au moins vingt minutes.
[28] Des punitions et de la direction des élèves. – Les punitions sont mises à la disposition des maîtres pour faire respecter leur autorité. Cependant les maîtres doivent se rappeler que leur autorité ne peut s’établir qu’autant qu’ils savent par leur caractère et leur manière d’être prendre cette autorité sur les élèves. « Cette maxime, dit Rollin, est de la dernière importance pour tous les temps de l’éducation et pour toutes les personnes qui en sont chargées.
J’appelle autorité un certain air et un certain ascendant qui imprime le respect et se fait obéir. Ce n’est ni l’âge, ni la grandeur de la taille, ni le son de la voix, ni les menaces qui donnent cette autorité ; mais un caractère d’esprit égal, ferme, modéré, qui se possède toujours, qui n’a pour guide que la raison, et qui n’agit jamais par caprice ni par emportement. C’est cette qualité, ce talent, qui tient tout dans l’ordre, qui établit une exacte discipline, qui fait observer les règlements, qui épargne les réprimandes, et qui prévient « presque toutes les punitions. Or c’est dès le premier abord, dès le commencement que les maîtres doivent prendre cet ascendant. S’ils ne saisissent pas ce moment favorable et ne se mettent dès les premiers jours en possession de l’autorité, ils auront toutes les peines du monde à y parvenir ; et les enfants seront les maîtres. »
[29] « Le respect sur lequel est fondé l’autorité dont je viens de parler renferme deux choses, la crainte et l’amour, qui se prêtent un mutuel secours, et qui sont les deux grands mobiles ; les deux grands ressort de tout gouvernement en général, et en particulier de la conduite des enfants. Comme ils sont dans un âge où la raison n’est pas encore développée, loin d’être dominante, ils ont besoin que la crainte vienne quelquefois à son secours et prenne sa place. Mais si elle est seule et que l’attrait du plaisir ne la suit pas de près, elle n’est pas longtemps écoutée, et ses leçons ne produisent qu’un effet passager que l’espérance de l’impunité fait bientôt disparaître. De là vient qu’en matière d’éducation la souveraine habileté consiste à savoir allier, par un sage tempérament, une force qui retienne les enfants sans les rebuter, et une douceur qui les gagne sans les amollir. D’un côté la douceur du maître ôte au commandement ce qu’il a de dur et d’austère, et en émousse la pointe, d’un autre côté sa prudente sévérité fixe et arrête la légèreté et l’inconstance d’un âge encore peu susceptible de réflexion et incapable de se gouverner par lui-même. C’est donc cet heureux mélange de douceur et de sévérité, d’amour et de crainte, qui procure au maître l’autorité qui est l’âme du gouvernement, et qui inspire aux disciples le respect, qui est le lien le plus ferme de l’obéissance et de la soumission, de sorte pourtant que ce qui doit dominer de part et d’autre, et prendre le dessus, c’est la douceur et l’amour. »
« Qu’avant tout et par-dessus tout un maître prenne pour ses élèves des sentiments de frère [30]. Qu’il n’ait point de vices dans sa personne et qu’il n’en souffre point dans les autres. Que son austérité n’ait rien de rude et sa facilité rien de mou, de crainte de se faire haïr ou mépriser.
« Qu’il ne soit ni colère, ni emporté ; mais aussi qu’il ne ferme pas les yeux sur les fautes qui mériteront qu’on y fasse attention.
« Qu’il ne refuse point à ses élèves, dans l’occasion la louange qu’ils méritent, mais aussi qu’il ne la prodigue pas mal à propos ; car l’un cause le découragement et l’autre donne une sévérité dangereuse.
« Quand il sera obligé de les reprendre, qu’il ne soit ni amer si suffisant, car ce qui donne à plusieurs l’aversion pour l’étude, c’est que certains maîtres les réprimandent avec chagrin, comme s’ils les avaient pris en haine. »
Appuyant ici l’avis de Quintillien, Rollin dit : « Le maître de son côté ne doit jamais punir avec passion, ni par colère, surtout si la faute qu’il punit le regarde personnellement, comme serait un manque de respect, et quelque parole choquante… Pour peu qu’il paraisse d’émotion sur le visage du maître, ou dans son ton, l’écolier s’en aperçoit aussitôt, et il sait bien que ce n’est pas le zèle du devoir, mais l’ardeur de la passion qui allume ce feu, et il n’en faut pas davantage pour faire perdre tout le fruit de la punition, parce que les enfants sentent qu’il n’y a que la raison qui ait le droit de punir. »
[31] L’instruction du 15 novembre 1854 entrant dans les vues précédentes s’exprime ainsi : « La discipline doit, par sa nature, rencontrer des caractères indociles ou insouciants. En les pliant aux exigences de la règle, le maître répétiteur n’aura jamais en vue que l’effet moral de cette ?sanction. Par là, il se préservera, en toute circonstance, des mouvements d’impatience ou de dépit qui donnent à la répression l’apparence d’une lutte, quelquefois même d’une vengeance. D’ailleurs le plaisir qu’il montrera à distribuer des récompenses et des encouragements fera accepter avec plus de facilité la rigoureuse nécessité des punitions. Les maîtres répétiteurs doivent chercher moins à réprimer les fautes scolaires qu’à les prévenir et à graver fortement dans les cœurs la loi du devoir qui est la meilleure sauvegarde de la discipline. »
« L’ordre sera facile à conserver si l’on en comprend bien toute l’importance. Il consiste dans la régularité sévère des exercices et des mouvements, dans la bonne tenue des élèves, et la vigilance des maîtres répétiteurs doit s’étendre à tous ces points à la fois.
« Le meilleur moyen qu’aient les maîtres répétiteurs de faire observer la discipline, c’est de s’y conformer eux-mêmes avec la plus entière exactitude, et d’être, en quelque sorte, un modèle parfait. On n’inspire jamais mieux aux autres l’amour du devoir que lorsqu’on s’y montre soi-même dévoué. Dans la patience, dans l’égalité d’humeur, dans les sentiments bienveillants et affectueux du maître, il y a quelque chose qui touche et gagne les élèves, à leur insu, et qui finit par passer dans leurs habitudes.
[32] « Il se forme de tous ces rapports du maître et des élèves un esprit de famille qui se répand de proche en proche, et auquel il est difficile d’échapper. Cet esprit s’entretient, se fortifie de toute l’attention donnée aux manières d’être, au langage, au ton des élèves dans leurs rapports avec leurs condisciples, ou avec leurs supérieurs.
« Tel est le caractère général qui doit marquer toutes les relations des maîtres répétiteurs avec les élèves. Sans exclure la sévérité, il la rendra à la fois plus sûre et plus ferme, tout en faisant naître la confiance.
« L’intervention empressée et paternelle des maîtres répétiteurs dans tous les détails du service qui se rapportent au bien-être des élèves, augmentera cette confiance en y mêlant un sentiment de reconnaissance.
« C’est ainsi que les maîtres répétiteurs acquerront sur la jeunesse un ascendant durable, et qu’ils se rendront capable de développer les grandes vertus et les principes de morale déposés dans les cœurs. » (Relevez également ce point, qui signale plus clairement que d’autres le lien entre la discipline et la morale ordinaire (les questions de mœurs étant toujours essentielles)…
Après s’être bien inspirés des principes précédents, les maîtres seront aptes à bien conduire leurs élèves. Ils comprendront que la tenue de chacun doit être en tout temps convenable et sévère, que les maîtres doivent partout et toujours parler aux élèves avec une dignité excluant toute familiarité, qu’ils doivent s’abstenir à leur égard d’épithètes blessantes.
[33] J’ai honte, dit Rollin, « de rapporter ici certains termes injurieux dont on se sert quelquefois à l’égard des écoliers, cruche, bête, âne, je ne le ferais pas si je ne savais que ces termes se trouvent encore dans la bouche de quelques maîtres. Ne voit-on pas clairement qu’un pareil langage ne peut être que l’effet d’une basse éducation qu’on a reçue, ou d’une grossièreté d’esprit qui ne sait point ce que c’est que la bienséance, ou d’un caractère violent t emporté qui ne peut se contenir. »
Cette réserve des maîtres vis-à-vis des élèves est aussi nécessaire avec les petits élèves qu’avec les grands. Les maîtres doivent éviter toute discussion avec les élèves ; ils ne doivent se permettre avec ces derniers aucune familiarité, et ils doivent se montrer constamment dignes dans leurs manières et leurs [illisible] afin que les élèves ne puissent jamais s’écarter du respect et de la confiance qui lui sont dus.
Les punitions dont le maître dispose sont les suivantes :
1° Avertissement avec léger abaissement de note
2° Avertissement avec abaissement de note plus marqué
3° Retenue simple avec exemption
4° Retenue simple sans exemption
5° Retenue de promenade avec exemption
6° Retenue de promenade sans exemption
7° Rapport au Proviseur avec ou sans exemption d’étude
[34] L’abaissement progressif de la note accompagne les retenues infligées. Le rapport entraîne la note zéro pour la conduite.
Il est extrêmement demandé aux maîtres de graduer leurs punitions et de ne pas infliger tout de suite une punition sans exemption.
Toute punition doit être donnée d’une voix calme, sans trace d’irritation. Si le maître sent que sa parole devient irritée, il indique à l’élève qu’il sera puni, mais il ne fait connaître à l’élève la nature de la punition que lorsque l’irritation est passée. L’élève sait ainsi que la punition est infligée de sang froid, par la raison seule, sans que la colère y ait la moindre part.
Les rapports sont réalisés sur des feuilles convenables ; ils expriment succintement, mais en termes précis, la nature de la faute commise ; ils ne doivent jamais contenir la mention de la punition que le maître juge convenable de voir appliquer. Cette punition appartient à l’administration.
[35] Un élève ne doit être renvoyé d’étude ou de tout autre exercice, que pour impertinence grave, ou lorsque sa conduite est devenue une cause de désordre. Le rapport sur le motif qui aura nécessité le renvoi de l’étude sera rédigé de suite, adressé à Mr le Censeur, mais envoyé au Surveillant Général dès qu’il sera fait. Le rapport portera l’indication de l’heure de renvoi d’étude. L’élève exclu devra se rendre au cabinet de surveillance et être porteur d’un billet indiquant qu’il est exclu d’étude à telle heure.
Dans le cas d’un désordre collectif grave, le maître fera immédiatement prévenir le Censeur par le moyen qu’il jugera qu’il jugera le plus convenable ; par exemple en lui envoyant avec un rapport l’élève le plus compromis. Si le désordre se passe au dortoir pendant la nuit, le maître enverra le garçon réveiller et prévenir le Censeur, s’il y a lieu. Le maître d’ailleurs ne doit en aucun cas quitter ses élèves.
Une punition tolérée, mais qui n’est nullement règlementaire, est le piquet ou les arrêts. Elle ne se subit que pendant les récréations de midi ou de quatre heures et seulement chez les petits et les moyens. Les élèves ne doivent pas être mis au piquet à l’étude.
Dix minutes d’arrêt, doit être la longueur de la punition infligée à la fois.
[36] Jamais il ne faut donner d’un seul coup une demi-heure ou une heure d’arrêts. La punition deviendrait alors de nature à nuire à la santé de l’enfant. D’ailleurs dix minutes d’arrêts bien faits font plus d’effet qu’une heure d’arrêts mal faits.
Les arrêts sont ambulants et se font dans une partie réservée de la cour de façon qu’il n’y ait pas de communication entre les élèves punis et ceux qui ne le sont pas. Les élèves marchent lentement, en tenant entre eux une distance égale, dans un silence parfait et les bras croisés, à moins qu’ils n’aient des leçons à réparer (donc ils récitent en marchant ?)
Jamais les élèves aux arrêts ne doivent être exposés au soleil ou à la pluie.
Les maîtres dans chaque cour, tiennent un cahier indiquant les noms des élèves qui ont été aux arrêts dans la journée, le temps qu’ils y sont restés, les motifs qui les y ont fait mettre et le nom du maître qui les a punis.
Dès qu’un maître prononce une punition il doit l’inscrire sur le cahier de rapport et il ne doit jamais en tenir un en réserve, sous prétexte que l’élève, ayant d’autres punitions à faire, il ne marquera les siennes qu’autant que l’élève sera en situation de les subir.
[37] Chaque maître marque ses punitions dès qu’il les a infligées, et c’est ensuite au proviseur qu’il appartient d’appliquer l’article 3 de l’arrêté du 7 avril 1854 sur le règlement des punitions dans les lycées, article d’après lequel les punitions accumulées pourront être transformées en d’autres pour les liquider.
Les maîtres n’agissent pas sur les élèves seulement par les punitions, mais encore par les récompenses. Celles-ci résultent d’abord des notes hebdomadaires qui doivent pour ce motif être données avec le plus grand soin, et de telle sorte qu’il y ait toujours un nombre raisonnable d’élèves récompensés. De plus, chez les petits, les maîtres ont à leur disposition des bons points.
Tout élève qui à la fin de chaque journée a des bonnes notes reçoit un bon point ; celui qui fait un devoir exceptionnellement bon, en peut obtenir un aussi ; de même pour une leçon très bien sue, remarquablement récitée, - Avec 5 bons points on a une note bien. Quatorze bons points s’échangent contre une note très bien.
Les maîtres, au lieu de punir un élève, lui retirent un bon point, ou, ce qui revient au même, lui en marquent un mauvais. Cette comptabilité se tient sur un cahier ad hoc, et le règlement se fait à la fin de la semaine. Quand les mauvais points l’emportent sur les bons, ce qu’il faut éviter, alors les mauvais points sont convertis en punitions.
[38] Des cahiers de rapport, de correspondance, de texte. – Le cahier de rapport est destiné à mettre l’administration au courant de tous les détails de chaque journée.
Les notes d’une même journée doivent s’embrasser d’un coup d’œil, les notes particulières à gauche et les observations sur le travail, etc.… à droite.
Les notes données à chaque élève ne doivent pas être inscrites à la légère ; les élèves se rendent parfaitement justice et tiennent beaucoup à ce que leurs notes soient l’expression de la vérité. Il est essentiel que toutes les indications que le cahier de rapport doit fournir soient complètement données. C’est sur ce cahier que l’on inscrit les noms des élèves qui désirent voir les personnes de l’administration. C’est sur lui que le maître inscrit toutes les punitions qu’il donne ; c’est sur lui qu’il fait connaître ses appréciations sur les devoirs qu’il a plus particulièrement examinés. Là aussi s’indiquent les cases visitées et les observations auxquelles une visite [a donné lieu ?]
[39] Un cahier de correspondance sert à établir les rapports du professeur et du répétiteur. Il est tenu à jour avec soin, c’est-à-dire qu’à la fin de chaque classe, les devoirs et les leçons pour la classe prochaine doivent être indiqués. Il faut qu’un élève, au moment de faire son devoir, c’est-à-dire à l’issue même de la classe, trouve sur le cahier les indications qui lui sont nécessaires. La prescription s’applique aux classes de langues vivantes et de sciences comme aux autres. C’est par le cahier de correspondance que le maître connaît la nature des devoirs dont il a à surveiller la confection, les leçons qu’il a à faire réciter.
C’est sur le cahier de correspondance que le professeur signale les élèves dont il n’a pas été satisfait, afin qu’ils soient l’objet d’une surveillance spéciale. De son côté, le répétiteur fait usage du même cahier pour tenir le professeur au courant de tout ce qui peut intéresser la marche des études, pour lui faire connaître les bonnes ou mauvaises dispositions des élèves. Toutes les observations faites par le professeur sur le cahier de correspondance, toutes les punitions inscrites [par lui] sont transcrites sur le cahier de rapport. Toutes les semaines, ou au moins tous els quinze jours, les cahiers de correspondance sont soumis à la visite et au visa du Censeur.
[40] Dans chaque étude, il y a un cahier de textes pour les élèves de chaque classe. Dans les classes de la section scientifique et en philosophie il y a même deux cahiers, un pour les devoirs littéraires, l’autre pour les devoirs de sciences, (problèmes de mathématiques et de physique.) L’élève qui tient le cahier de textes doit transcrire très proprement les textes sur le cahier avec les dates. Le cahier de textes devant d’être déposé sur la chaire du maître, l’élève qui tient ce cahier doit, comme ses camarades, avoir personnellement un texte. Les cahiers de textes sont envoyés chaque jour à Mr. le Censeur, avec els devoirs des élèves, à la fin de l’étude du soir.
Outre les cahiers dont il vient d’être question, le maître en tient un autre dit cahier de renseignements et qui ne quitte pas l’étude. Ce cahier contient un plan de l’étude avec l’indication de la place de chaque élève. Ce plan doit être toujours à jour et est fort utile à tout suppléant appelé à faire un service dans l’étude. Sur ce cahier se trouvent encore la liste de tous les élèves de l’étude, répartis d’après leur classe et leur qualité, la liste des élèves qui vont en leçons particulières ou en conférences, avec les jours et heures de ces exercices, la liste des élèves jouissant d’autorisations spéciales, avec l’indication de la nature de ces autorisations, l’emploi du temps de chaque classe, etc.
De la bibliothèque de quartier. – Le maître est pécuniairement responsable de sa bibliothèque ; il en a seul la clef. Il tient un registre des livres prêté et rendus.
[41] Ce registre devra contenir les colonnes suivantes :
1° Date des prêts.
2° Titres des ouvrages et noms d’auteurs.
3° Nombre des volumes de l’ouvrage prêté.
4° Signature de l’élève à qui le prêt et fait.
5° Dates des restitutions.
6° Nombre de volumes restitués
7° Signature du maître pour décharge du prêt.
Lorsqu’un élève rend un livre, le maître doit constater l’état du volume rendu, c’est son intérêt même puisqu’il est responsable.
Si le maître cesse ses fonctions ou change de service, il remet la bibliothèque à son successeur qui en prend la responsabilité. La remise a lieu en présence du censeur et du surveillant général, lequel préside au récolement des volumes, et signe sur le cahier des prêts le procès verbal de la remise de la bibliothèque ainsi que le maître entrant et le maître sortant.
Des objets prohibés. – Les maîtres répétiteurs doivent veiller de très près à ce que les élèves n’aient entre leurs mains aucun objet prohibé, tels que livres non contresignés du Censeur, pipes, blagues à tabac, et tabac, allumettes, etc., etc. Tous ces objets doivent être remis au Censeur avec une étiquette portant le nom de leur propriétaire.
[42] Pour s’assurer que les élèves ne recèlent pas d’objets prohibés, en même temps que pour s’assurer de l’ordre et du soin des élèves, les maîtres répétiteurs doivent inspecter fréquemment les cases, qui ne peuvent ainsi renfermés d’objets défendus que par suite de négligence ou d’un manque de surveillance blâmable. Chaque jour il sera fait mention des cases visitées et de leur état. On ne devra point souffrir qu’on colle à l’intérieur des cases des images, des gravures, etc. Trois cases au moins seront examinées par jour et souvent davantage. Le maître devra en outre s’assurer de l’état des livres et du soin que chaque élève apporte à leur entretien ; il devra constater les dégradations et vérifier s’il n’y a pas de volumes égarés. Pour s’assurer cette partie du service, les maîtres devront demander au bibliothécaire la liste des ouvrages que doivent posséder les élèves de chaque classe.
Partie administrative du service. – Les maîtres doivent regarder et signaler par écrit sur le cahier de rapport toutes les irrégularités, négligences, dégradations, provenant soit de force majeure, soit du fait des élèves ou des gens de service.
[43] Au début d’une récréation, tout maître qui en est chargé examine s’il y a des carreaux cassés aux fenêtres donnant sur la cour ; s’il y a quelque dégradation aux portes, aux tuyaux de conduite des eaux, aux cabinets d’aisance, etc. Il inscrit ses observations sur le cahier de rapport, et de cette façon, on connaît exactement à quel moment un dégât a été commis, et par suite quelle en peut être la cause.
La dégradation est signalée chaque jour au cahier de rapport jusqu’à ce qu’elle soit réparée.
Chaque jour un garçon passe dans les études et présente aux maîtres une feuille sur laquelle on inscrit le nombre des élèves qui doivent être présent aux repas. Ce service est fort important et ne peut se faire convenablement qu’à la condition que, chaque matin, le maître s’assurera de la présence de tous les demi-pensionnaires, qu’il saura exactement quels élèves peuvent être en classe, ou en leçon particulière au moment du passage de la feuille.
Chaque maître reçoit à son entrée en fonctions un certain nombre de clefs dont il est responsable. Toutes ces [44] clefs sont remises en parfait été au maître qui s’assurera immédiatement de leur bon fonctionnement et en donner un reçu. Il doit rendre ces clefs à l’économat le jour où il quitte la maison.
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References: art. 39
 art. 13
 art. 1
 art. 4
 art. 5
 art. 1