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Timestamp: 2019-05-24 21:38:55+00:00

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LE RALLIEMENT DE LA PAPAUTE ET DU CATHOLICISME ALLEMAND A HITLER
(Article paru dans le N° 623 des "Cahiers Ratuionalistes")
Ce ralliement de l'Eglise au régime hitlérien fait problème encore aujourd'hui si l'on en juge par les polémiques sur les silences d'un pape, Pie XII (Eugénio Pacelli), promis à une prochaine béatification…
I) L'attitude de l'Eglise avant 1933
Hitler n'a pas brutalement fait irruption dans la vie politique et l'Eglise a eu tout le temps de la réflexion sur la doctrine nazie. Le programme présenté par le NSDAP (parti national-socialiste des travailleurs allemands) en février 1920 était déjà très explicite:
"Pour être citoyen de l'Etat il faut appartenir au peuple. Pour appartenir au peuple il faut être de sang allemand, quelle que soit sa confession. Aucun juif ne peut donc appartenir au peuple. "
" Nous exigeons le combat légitime contre le mensonge politique bien connu et sa diffusion par la presse " . (Cet article exige des restrictions de la liberté de la presse et de la liberté de création culturelle et artistique.)
"Nous exigeons la liberté de culte dans la mesure où les religions ne menacent ni n'offensent les sentiments de la race germanique. Le Parti, en tant que tel, soutient un Christianisme positif, sans en favoriser une dénomination particulière. Il combat l'esprit matérialiste juif que ce soit chez nous ou ailleurs, il est convaincu que notre action ne peut se porter bien que par le respect du principe selon lequel l'intérêt commun passe avant l'intérêt individuel."
Le putsch manqué de 1923 témoignait d'une totale absence de scrupules pour parvenir au pouvoir.
Mein Kampf (1925-1926)) explicitait sans ambiguïté et sans pudeur l'univers mental d'Hitler.
On sait que la grande dépression de 1929, faisant suite à la grave crise monétaire précédente, fit le lit du nazisme. Le chancelier Brüning, impuissant à trouver des solutions efficaces, se vit contraint de dissoudre le Reichstag. Les élections anticipées de 1930 virent les députés nazis passer de 12 (en 1928) à 107 et les communistes, obtinrent 77 sièges ( 23 en 1928). Hitler se trouva ainsi propulsé aux premières loges et son impact populaire explosa avec sa trilogie "ein Volk, ein Reich, ein Führer". (Un peuple, un empire, un guide).
Comment, devant cette montée inquiétante, l'épiscopat et les partis catholiques, dont le Zentrum, dirigé par Mgr Kaas, ont-ils réagi ? Le NSDAP n'était pas en odeur de sainteté dans l'épiscopat allemand. Le cardinal Bertram, de Breslau, pointa particulièrement le culte de la race inadmissible pour l'Eglise car " ici nous n'avons plus affaire à des questions politiques mais à une erreur religieuse qui doit être combattue avec toute la rigueur possible." Il ajoutait qu'un catholique qui reconnaîtrait l'idéologie nazie serait exclu des sacrements. (Une excommunication donc!). D'autre part, il demandait l'interdiction à toute formation nazie d'assister à une cérémonie religieuse. Se rallièrent à cette position les évêques bavarois, les évêques de la province ecclésiastique de Cologne, puis de Paderborn et de Haute Rhénanie.
En 1931 donc, l'idéologie tombait sous le coup d'excommunications épiscopales. (Il y eut de rares exceptions comme celle du diocèse de Berlin.)
L'Osservatore Romano, très contrôlé par le Vatican, avait écrit dans son numéro du 11 octobre 1930 : " Appartenir au parti national-socialiste est incompatible avec la conscience catholique, de même qu'elle est incompatible avec l'appartenance au socialisme dans toutes ses nuances." (1)
Hitler s'était inquiété de cette position très critique de l'Eglise et avait envoyé au Vatican un émissaire en la personne de Goering pour rassurer le Saint Siège. On notera ici que Pie XI, en désaccord avec son secrétaire d’Etat, le Cardinal Pacelli, s'opposa à cette audience. Hermann Goering fut finalement reçu par un délégué du cardinal le 3 mai 1931. Il démentit l'opinion selon laquelle le national-socialisme voulait constituer une Eglise nationale. Il se montra très respectueux des dogmes catholiques et convint de l'autorité du pape pour les questions religieuses et morales. Il fit valoir à propos de la race qu'elle était en fait "voulue par Dieu".
A la conférence épiscopale de Fulda d'août 1931, on s'attendait à ce que le nazisme soit ajouté à la liste des organisations strictement interdites aux catholiques. En fait, à cause d'un manque d'unanimité, le texte publié ne condamnait pas nommément le national- socialisme : "La lutte contre l'extrémisme, c'est-à-dire aussi bien contre l'extrémisme nationaliste que contre le socialisme et le communisme, doit être menée à partir de la foi et non à partir des points de vue d'une politique partisane. Dans la mesure où l'ensemble des fondements de la foi est remis en question, les considérations quant à ce qui est momentanément possible ou utile, doivent passer au second plan." Malgré le manque de clarté du communiqué, un consensus s'était fait pour considérer catholicisme et idéologie nazie comme incompatibles.
En 1931 le NSDAP reçut le soutien de la droite nationaliste (Front de Harzburg); la propagande s'intensifia. Aux élections présidentielles de 1932, au deuxième tour, face à Hindenburg, Hitler obtint 13,4 millions de voix (39%); Hindenburg fut élu grâce aux voix communistes. Aux élections législatives qui suivirent, les nazis augmentèrent considérablement leur score: 230 sièges (37%). Inquiet, le nouveau chancelier von Papen dissolut le Reichstag; de nouvelles élections eurent lieu en novembre 1932. Lors de l’assemblée de Fulda d’août 1932 les évêques allemands conservèrent la même ligne qu’en 1931. Le protocole des débats est sans ambiguïté : " L’ensemble des évêques déclare inadmissible l’adhésion à ce parti (national socialiste)". Suivent les raisons de cette prise de position. Ce protocole comporte aussi une adresse à tout le clergé : " Aussi l’épiscopat exige-t-il que le clergé évite toute prise de position et déclaration, qui pourraient susciter la confusion ou paraître s'écarter des instructions de l'épiscopat ou susciter le scandale."
L’incidence sur les élections fut certaine : les nazis reculèrent à 33% des voix (196 sièges), par contre les communistes progressèrent.
II) Le tournant de l'année 1933
Résolument anticommuniste, Franz von Papen et les autres dirigeants de la droite nationaliste poussèrent Hindenburg à faire appel à Hitler, pensant le neutraliser par l'exercice du pouvoir. Hindenburg se laissa convaincre et nomma Hitler à la chancellerie le 30 janvier 1933, von Papen devenant vice-chancelier. A partir de ce moment Hitler ne cessera plus d'œuvrer pour mettre en place les points du programme du NSDAP dont il était devenu le leader en 1920 et à qui il avait donné l'emblème de la croix gammée et la milice des SA (sections d'assaut.)
Lors de son investiture à la chancellerie, le 1er février 1933, Hitler adressa un message à la nation où l’on peut relever de respectueux égards vis-à-vis de la religion chrétienne. Ainsi il souligne "la bénédiction que le Tout puissant a accordé à notre peuple." Parmi ses "devoirs" se trouvent ceux qui touchent à la chrétienté . Il prendra comme base de la morale le fait chrétien qu’il assura prendre sous sa protection. Manifestement Hitler fit les beaux yeux au catholicisme. Il avait besoin des voix catholiques pour triompher le 5 mars, date des nouvelles élections suite à la dissolution du Reichstag.
La résistance de l’épiscopat était cependant toujours vive. Nous ne citerons que quelques extraits du mandement de carême de l‘Archevêque Gröber, de Fribourg, du 10 février 1933 : "La situation actuelle est inquiétante. Elle m'invite à vous adresser, chers diocésains, un message d'une singulière gravité […] Plus précisément les combats politiques ont atteint une tournure et une exaspération presque sans exemple dans l'histoire politique de notre patrie. On ne se laisse plus seulement envahir par la haine contre l'adversaire, mais on en vient à penser que la haine, la soif de vengeance, la volonté d'anéantissement de l'autre sont justifiées comme recours obligés dans l'ultime combat pour la puissance politique.[…] mensonges et calomnies, boycott et actes de violence occupent toute la place. On dresse le citoyen contre le citoyen, classe contre classe, race contre race, les communautés contre leurs prêtres, les catholiques contre leurs évêques, les enfants contre les parents, pour ne pas parler de groupes radicaux qui cherchent, avant tout et par tous les moyens, à ébranler et à détruire la foi chrétienne dans le peuple. Même les exécutions politiques ouvertes ou cachées étalent chaque jour un nombre croissant de victimes. Dans ce développement de l'ignominie, la guerre civile - la pire des guerres - est à redouter.
C'est pourquoi, comme Allemand, comme chrétien, comme évêque, j'élève la voix pour me libérer de la lourde responsabilité dont j'aurais à répondre, si je me laissais aller à me taire." (2)
Le 20 février 1933 l’Assemblée des évêques avait donné des consignes de vote très significatives de "mise en garde". Après avoir indiqué que les élections du 5 mars avaient une signification plus que politique, car allait se jouer "la place de l’Eglise dans la vie publique", les évêques renouvellent leurs avertissements :
- "Choisissez des représentants dont le caractère et le comportement à toute épreuve témoignent de leur engagement pour l'actionsociale et le bien-être des peuples, pour la protection de l'écoleconfessionnelle, de la religion chrétienne et de l'Église catholique.
- Gardez-vous des agitateurs et des partis qui ne sont pas dignes de la confiance de la population catholique.
- Puisez votre information dans les journaux catholiques éprouvés.
C'est là l'avertissement de vos évêques qui s'opposent à ce que le combat politique partisan pénètre dans le sanctuaire des églises. Ils ne veulent pas laisser passer des événements d'une grande importance pour la patrie et l'Église sans transmettre une parole de mise en garde". (3)
Mise en garde très lucide car déjà le visage de la politique d’Hitler était clair: les assemblées municipales et provinciales furent dissoutes, les réunions publiques interdites, la liberté de la presse supprimée. Il suscita une machination organisée par les SA, l'incendie du Reichstag faussement imputé aux communistes qui pourraient ainsi être traqués; on y amalgamera les socialistes et ainsi on brandira l'épouvantail des "marxistes". Une stratégie sans scrupules terriblement efficace.
Le 5 mars les nazis obtinrent 44% des suffrages. Désirant les pleins pouvoirs, Hitler n'avait plus qu'à amadouer les partis catholiques car il lui fallait obtenir la majorité des deux tiers. Il se montra très conciliant, promettant un traitement privilégié pour l'Eglise catholique : respect des concordats avec les Länder, maintien des fonctionnaires du parti du centre, protection des écoles confessionnelles... Ces promesses, associées à diverses autres considérations, l'anticommunisme du nazisme, par exemple, conduisirent les deux partis catholiques (le Zentrum et le Bayerische Volkspartei) à voter les pleins pouvoirs le 23 mars alors que le 5 mars ils avaient fait voter contre Hitler, comme aux élections de 1932 où les tracts du Zentrum stigmatisaient à la fois le nazisme et le communisme. Hitler avait désormais les pleins pouvoirs pour quatre ans (par 441 voix contre 94, celles des socialistes.)
Approfondissons maintenant la chronologie des événements qui conduisit au ralliement au régime hitlérien tant il est vrai que cette année 1933 conditionna fortement toute la suite de la politique vaticane. Le changement d'attitude de l'Eglise vis à vis de Hitler devint manifeste après le résultat des élections du 5 mars. Il est d’abord venu de la hiérarchie. Pie XI et le futur Pie XII ont commencé à changer d’opinion sur Hitler à partir du moment où ce dernier dévoila sa détermination anti-communiste.
Cela augurait un changement officiel de ligne qui fut concrétisé lors d’un consistoire secret réservé aux cardinaux, qui se tint le 13 mars 1933. A cette occasion dans l’allocution papale "Iterum vos" le pape relevait entre autres les douloureux événements que les "idéologies catastrophiques et homicides" infligent à l’Eglise et qui "menacent presque partout les peuples et la civilisation chrétienne." Etait louée sans périphrase l’action d’Hitler : "Hitler est le premier et le seul homme d’Etat à avoir depuis condamné et combattu le communisme".
La stratégie d’Hitler fut donc très payante. Le 7 mars 1933, lors d’une audience à l’ambassadeur de France Charles Roux, Pie XI avoua clairement : "J'ai modifié mon opinion sur Hitler à la suite du langage qu'il a tenu ces jours-ci sur le communisme. C'est la première fois, il faut bien le dire, que s'élève une voix de gouvernement pour dénoncer le bolchevisme en termes aussi catégoriques, et se joindre à la voix du pape." (4)
Juste avant l’ouverture du consistoire, von Bergen, ambassadeur d’Allemagne auprès du Saint Siège, avait télégraphié la note suivante : "La secrétairerie d’Etat m’a donné à entendre qu’il me fallait attirer l’attention sur ce fait que les paroles du pape entendaient signifier une reconnaissance indirecte de la détermination sans faille du chancelier et de son gouvernement dans la lutte contre le bolchevisme".
L’épiscopat allemand fut donc pris de court ! Après le consistoire secret il se trouvait désormais dans la nécessité de respecter la solennelle déclaration papale.
Le 21 mars 1933 eurent lieu, en préliminaire de l’ouverture de la nouvelle législature, des cérémonies religieuses catholiques et protestantes. Hitler et Goebbels se rendirent au temple. Le premier regretta, faisant valoir sa confession catholique, de n’avoir pu participer à l’office catholique. Il n’avait pas manqué d’ailleurs de faire rappeler par la presse que "Les évêques catholiques d'Allemagne ont publié, ces derniers temps, nombre de déclarations qu'on n'a pas cessé d'appliquer et dans lesquelles les chefs et les membres du parti national-socialiste sont considérés comme des renégats de l'Église à qui il faut refuser les saints sacrements ".
Après les cérémonies religieuses se tint la première session en l’Eglise de la garnison à Potsdam; Hindenburg ouvrit la séance. Hitler répondit sur la nécessité de rétablir autour de sa personne, l’unité d’esprit et de volonté de la nation allemande et estima qu’après quinze ans de misère les partis devaient s’élever "au dessus des étroitesses doctrinaires et de l’esprit de parti pour se soumettre à la nécessité de fer que la détresse et ses conséquences menaçantes nous imposent à tous." En conclusion Hitler en appella à la Providence comme s’il était là de droit divin !
Le 23 mars 1933 il donna lecture d’une déclaration gouvernementale. Très habilement, il commença par déclarer la nécessité de supprimer le parti communiste car "les théories hérétiques du marxisme ont produit une scission de la nation en des camps à conceptions inconciliables, ceci impliquait la destruction des fondements de toute vie sociale. La dissolution s'attaque à toutes les assises de notre ordre social. Les réactions contradictoires des individus vis-à-vis des entités, État, société, religion, morale, famille, économie, propriété, produisent des conflits qui mènent à la guerre de tous contre tous."
Relevons l’identité parfaite de pensée avec les conceptions vaticanes quant au communisme! Il s’agissait, continuait Hitler de procéder à " l’assainissement moral de la nation." Le "sang et la race" doivent redevenir "la source d’inspiration artistique." Hitler était plein d’égards vis-à-vis des religions : "Le gouvernement national voit dans les deux confessions chrétiennes des facteurs d'une importance capitale pour la préservation de notre valeur en tant que nation. Il respectera les conventions que ces communautés ont conclues avec les États. […] Le gouvernement national donnera et assurera aux confessions chrétiennes l'influence qui leur revient à l'école et dans l'éducation. Il aura souci de faire régner une entente sincère entre l'État et l'Église.
La lutte contre une conception matérialiste de l'existence et l'organisation d'une réelle unité nationale serviront les intérêts de la nation allemande aussi bien que ceux de notre foi chrétienne." (5)
Un clin d’œil plein d’aménité au Vatican : "Le gouvernement du Reich, estimant que le christianisme forme les assises inébranlables de la vie morale de notre peuple, est convaincu qu'il est nécessaire de continuer et de développer les rapports amicaux avec le Saint Siège."
Dans la foulée Hitler faisait état de la nécessité d’une loi qui lui donnerait, pour quatre ans, les pleins pouvoirs à son avis indispensables pour mener rapidement à bien sa politique ambitieuse qui exigerait des changements constitutionnels, changements qu’il n’était pas possible de lier aux lents marchandages partisans.
Hitler prit bien soin de préciser que les recours aux mesures exceptionnelles seraient tout à fait limités. En aucun cas il ne pourrait y avoir suppression ni du Reichstag ni du Reichsrat et le président du Reich garderait toutes ses prérogatives. Le mot de la fin était clair pour les opposants éventuels : "A vous messieurs les députés, de décider entre la paix et la guerre".
Comment le Zentrum reçut-il la demande de vote des pleins pouvoirs ? Voici des extraits de la déclaration de son responsable, Mgr Kaas : "…Nous tendons en cette heure la main à tous, nous la tendons même aux adversaires d'hier, pour assurer la continuation de l'œuvre de salut national pour accélérer la restauration de l'ordre et du droit dans la vie de l'État, pour opposer une digue solide aux développements chaotiques. […] Quant à certains points essentiels concernant la vie de l'État, le droit et la culture allemands, tenant compte des discussions menées avec le gouvernement et nombre de déclarations positives que vous avez faites, Monsieur le Chancelier, nous nous sentons permis - je le constate ici publiquement et avec satisfaction - de porter un jugement différent sur toute une série d'objections réelles ou virtuelles à propos de la volonté du gouvernement d'élargir ses pouvoirs exceptionnels et d'en étendre la durée. […] …le parti du centre allemand vote pour des pouvoirs exceptionnels". (6)
Après le vote des pleins pouvoirs suivit le grand virage de l’épiscopat allemand. Dès le 24 mars un synode diocésain bavarois entendit l’exhorte du Cardinal Faulhaber : "après ce que j'ai vécu auprès de nos plus hautes instances - mais que je ne puis rapporter - je me dois d'exprimer mes réserves , malgré une plus grande tolérance que nous sommes appelés à témoigner envers le nouveau gouvernement qui, aujourd'hui, est non seulement en possession de la force - ce qui n'est pas une raison pour nous de céder sur nos principes - mais qui l'est dans une parfaite légitimité, à laquelle n'est jamais parvenu aucun parti révolutionnaire pour accéder à la possession de la force. Qu'on veuille bien se rappeler la parole du Saint-Siège qui, lors d'un consistoire, sans en donner le nom, a désigné Hitler face au monde entier comme l'homme d'État qui le premier, après le Saint-Père, a élevé la voix contre le bolchevisme". (7)
On le voit, Faulhaber, surnommé le double de Pacelli, faisait référence au consistoire tenu début mars et qui avait surpris tout l’épiscopat allemand, (lui le premier qui fut convoqué à ce consistoire et qui, de retour, avait exprimé des réserves sur le revirement papal.)
La conférence épiscopale de Fulda du 28 mars entérina le ralliement engageant désormais tous les évêques : " Il faut actuellement reconnaître que le représentant suprême du gouvernement du Reich, en même temps chef reconnu de ce mouvement, a fait des déclarations publiques et solennelles qui tiennent compte de l'inviolabilité de la doctrine de la foi catholique et des missions et des droits immuables de l'Église et dans lesquelles le gouvernement du Reich assure expressément que les traités d'État conclus entre l'Église et certains pays allemands conserveront leur vigueur.
Sans abroger la condamnation de certaines erreurs religieuses et morales incluses dans ses déclarations précédentes, l'épiscopat croit pouvoir exprimer sa confiance si bien que les susdites interdictions et avertissements généraux ne devront plus être considérés comme nécessaires.
Le chrétien catholique, pour qui la voix de l'Église est sacrée, n'a pas besoin, même au moment présent, d'être spécialement exhorté à la loyauté envers l'autorité légitime (c'est nous qui mettons en gras) et à l'accomplissement consciencieux des devoirs civils en rejetant par principe toute conduite illégale et révolutionnaire…" (8)
Contrairement aux apparences l’affaire fut suivie de près par la hiérarchie informée par le nonce Orsenigo. Le futur Pie XII se réjouit (c’est ce qu’il dit à Orsenigo) de la déclaration épiscopale de Fulda du 28 mars 1933 mais, de plus, ce qui montre sa ferme adhésion, il s’étonna que la déclaration des évêques allemands de la veille n’ait pas été accompagnée des directives pastorales les concrétisant. Cela sera fait un peu plus tard par la plume de Faulhaber (5 avril 1933), avec la consigne de l’interdiction de reproduction dans la presse, le document ne devant être connu que par les membres du clergé.
Faulhaber traduisait un embarras manifeste en rappelant que les principes jusque là admis n’avaient pas été remis en question "mais depuis que le nouveau gouvernement du Reich, dans des discours programmatiques, a promis de prendre en considération les droits et la liberté de l'Eglise, les instances religieuses supérieures ont été invitées par des membres du clergé à préciser leur position."
En fait certaines des « précisions » traduisent bel et bien une totale remise en cause de la position initiale. Le § 6 indique en effet que " pour ce qui a trait à l'accès de nationaux-socialistes au Saint-Sacrement les mêmes prescriptions valent que celles retenues pour les autres catholiques." De même, en ce qui concerne les funérailles religieuses des nationaux-socialistes, le § 7 énonce que "les mêmes règles valent que celles appliquées à tout autre catholique".
[…] Le § 10 est sans appel: "Nous devons aussi souligner que les enseignements de l'Eglise concernant l'Etat sont tout aussi valables pour le nouveau gouvernement du pays et exigent obéissance civique à toute autorité légitime". (C'est nous qui mettons en gras)
Entre l’ancienne position et la nouvelle, il y a toute la différence du succès électoral de mars 1933 et des pleins pouvoirs ! L’ "allégeance" de Fulda fut minimisée par l’Osservatore Romano mais la presse, elle, ne s’est pas trompée !
Ainsi c’est donc, bon gré mal gré, poussés par l’autorité papale, que les évêques allemands levèrent l'interdit jeté sur le parti nazi : "... L'épiscopat croit pouvoir espérer que les interdits généraux et les mises en garde... n'ont plus besoin d'être considérés comme nécessaires." Ainsi, objectivement les évêques "admettaient comme acceptable l'appartenance de catholiques au mouvement qui, de plus en plus, dominait l'Etat" pour reprendre le jugement de G. Lewy. Désireux de sauvegarder les intérêts catholiques, l'épiscopat s'achemina ainsi vers une coopération avec les autorités désormais reconnues comme légales. (9). Tout cela est confirmé par la conférence épiscopale de Fulda de juin 1933. Le nouveau régime est digne d'être respecté:
"Notre Sainte Eglise Catholique attache une valeur et une signification particulières au principe d'autorité, et ce principe nous a permis de conquérir cette totale détermination et cette force de résistance victorieuse qui font l'admiration de nos ennemis eux-mêmes. En conséquence, nous autres, catholiques, nous n'éprouvons aucunes difficultés à rendre hommage à la manière nouvelle et vigoureuse dont on insiste sur le principe d'autorité dans l'Etat allemand." (10)
Heureux principe d'autorité qui cautionne les ralliements aux pires régimes quand l'Eglise y voit son intérêt: ralliement à Mussolini en 1929, à Hitler en 1933 et plus tard, à Franco.
Un facteur important du ralliement réside dans la volonté du Vatican de conclure un concordat général avec l'Allemagne. E. Pacelli fut étroitement impliqué, avec Mgr Kaas, dans l'élaboration de ce concordat. Rappelons que le futur Pie XII, en ce qui concerne le sujet, était un spécialiste, sa thèse de doctorat portait en effet sur les concordats entre le Saint Siège et les gouvernements nationaux. Dès sa nomination à Berlin, il avait essayé en vain d'entamer des négociations avec le Reich. Du temps du chancelier Brüning, il lui avait proposé de constituer un gouvernement des droites avec, au programme, la signature d'un Reichskonkordat. L'accession d'Hitler à la chancellerie ouvrait des opportunités, Hitler ayant aussi à y gagner sur le plan du prestige et du contrôle de l'Eglise. C'est le catholique vice-chancelier, von Papen, qui aurait convaincu Hitler de négocier un concordat afin de neutraliser les partis catholiques.
Les pourparlers durèrent du 10 avril au 20 juillet. L'épiscopat avait été consulté et une majorité s'était dégagée pour conseiller la signature.
Le contenu du concordat démontre que l'Eglise s'était solidement attachée au régime nazi:
Article 14 : "... les nominations d'archevêques, d'évêques et tout autre nomination ne deviendront définitives que lorsque le représentant au Reich aura donné son accord pour ce qui est de savoir si ces nominations ne présentent pas d'inconvénients au point de vue politique générale."
Article 16 : "Avant de commencer leurs fonctions diocésaines, les évêques prêteront, soit devant le chef du Reich, soit devant son représentant, le serment d'allégeance suivant : "Devant Dieu et sur le saint Evangile, je jure et promets fidélité au Reich allemand et au pays de... (siège de l'archevêché), ainsi qu'il sied à un évêque. Je jure et promets de respecter le gouvernement constitutionnel et d'insister auprès de mon clergé dans le même sens. Je reconnais qu'il est de mon devoir de travailler dans l'exercice de mon ministère, au bien public et dans les intérêts de l'Etat allemand et de m'efforcer de détourner en toutes circonstances ce qui est susceptible de le menacer." (C'est nous qui mettons en gras)
Les articles 19 à 25 donnaient des garanties sur le système catholique d'éducation, la contre-partie étant que l'enseignement religieux se devait d'inculquer aux élèves "la conscience patriotique, civique, sociale et le sens du devoir."
Par l'article 27, se voyait exaucé le souhait insistant du Reich d'un "ministère pastoral exempt" pour l'armée allemande : un corps spécial d'aumôniers militaires serait créé, dépendant d'un seul évêque conjointement nommé.
L'article 30stipulait qu'après chaque grande messe, une prière devait être faite "pour la prospérité du Reich allemand et de son peuple."
L'article 32 interdisait au clergé de faire de la politique : "considérant les conditions spéciales qui existent en Allemagne et considérant les clauses du présent concordat... le Saint Siège s'engage à publier des ordonnances par lesquelles le clergé et les religieux se verront interdire d'adhérer à des partis politiques ou de militer en leur faveur." Cependant, oh subtilité de la logique politique, le NSDAP pouvait garder ou accueillir des membres du clergé car, pour le gouvernement, "au sens de l'article 32 du Reichkonkordat, un mouvement soutenant l'Etat ne peut être assimilé aux partis politiques d'un régime parlementaire multi-partis."
Ce dernier article (32) éclaire ce qui s'est passé avant la signature du document à savoir l'auto-dissolution des deux partis catholiques, cette dernière intervenant d'ailleurs après celle du Deutschnationale Volkspartei et du Deutsche Staatspartei; quant aux autres partis, Hitler avait dissout d'autorité le parti social démocrate, et le parti communiste avait été interdit. Le responsable du Zentrum, Mgr Kaas, impliqué dans les négociations, savait depuis longtemps à quoi s'en tenir et avait abdiqué dès l'ascension d'Hitler à la Chancellerie.
Une annexe secrète convenait que les membres du clergé seraient traités d'une façon privilégiée en cas de service militaire obligatoire et de mobilisation générale.
La signature de ce concordat matérialisait clairement la reconnaissance du régime national-socialiste. Elle lui donnait un très précieux brevet de respectabilité. Tout le monde s'accorde pour penser que le prestige d'Hitler en fut considérablement accru. Ce n'est rien moins qu'un cardinal, Faulhaber, qui en fut très fier:
"A une époque où les chefs des principales nations considéraient l'Allemagne nouvelle avec une froide réserve et une considérable suspicion, l'Eglise catholique, la plus grande puissance morale de la terre, par le Concordat, a exprimé sa confiance dans le nouveau gouvernement allemand. Ce fut un acte d'une importance incommensurable pour la réputation du nouveau gouvernement à l'étranger." (11)
Ainsi, une fois de plus l'Eglise allait s'accommoder d'un régime moralement condamnable. Après tout, elle n'était là que dans sa fameuse ligne traditionnelle d'alliance du trône et de l'autel comme l’a si bien souligné l'historien G. Lewy. (12)
III) Réflexions sur le choix du ralliement
Le nazisme avait pris le pouvoir suite à l’assentiment de la masse du peuple allemand. Une idéologie s’était donc imposée par voie légale; c’était désormais pour l'Eglise un brevet de légitimité. Continuer à ramer à contre courant eût été suicidaire ! Comme consolation, il y avait les identités de vue objectives sur le communisme et la hiérarchie s’en réclama en tant que justification majeure du ralliement, mais en fait, aux yeux de la diplomatie vaticane, était tout aussi importante la question de la survie de l’institution ecclésiale qui eût été compromise si se perpétuaient les interdits pris à l’égard des nationaux-socialistes. La peur de se couper des masses a été très dissuasive! Un affrontement sans concessions risquait de dévaloriser totalement le catholicisme au profit du protestantisme qui avait reconnu Hitler. La doctrine évangélique était passée au second plan et la diplomatie, au premier ! d’autant que la papauté, avec Pie XI et E. Pacelli avait sur le feu la négociation d’un grand concordat qui allait permettre au moins, dans les futurs estimés lucidement difficiles, de faire entendre la voix catholique, ne serait-ce que pour dénoncer le non-respect des engagements contractuels. Et puis en 1933 l’avenir était ouvert, tout s’avérait possible quant à l’avenir d’Hitler. Une aventure triomphante pérenne n’était pas à exclure. Le Vatican a voulu coûte que coûte s’assurer une place dans un éventuel ordre nouveau. Ne pas prendre le train en marche eût peut-être auguré du déclin.
Le ralliement, pour ne pas dire l’allégeance (terme même du concordat) apparaît donc comme une politique dûment élaborée en haut lieu. Elle coupa l’herbe sous le pied des catholiques allemands, clercs et laïcs, qui avaient choisi la résistance car en effet l’adhésion au nouveau régime n’a jamais été générale.
Quand en octobre 1933 , Hitler quitte la conférence du désarmement et la SDN, le pape déclare à des jeunes venus en pèlerinage : "Si lourde qu'elle peut sembler à vos épaules, nous devons vous dire que l'heure actuelle nous apparaît riche de grandes espérances". Fin 1933 le pape et son secrétaire d’Etat sont donc pleins d’espérances !
Par la déclaration de Fulda du 28 Mars et la signature d’un concordat, l’Eglise, aux yeux du monde, s’était donc liée publiquement et solennellement au régime national-socialiste et cette solennité a verrouillé sa volonté de protestation quand la traîtrise d’Hitler à sa parole devint évidente et monstrueuse. Les violations du concordat en effet s’amplifièrent d'une façon inouïe, bafouant la plus élémentaire morale et pourtant la ligne de 1933 ne sera jamais remise en cause par le nouveau pape, Pie XII, qui fut vraiment le pape de l'Evangile sous le boisseau.
Indiquons pour finir le soubassement théologique qui permet de comprendre le ralliement. Cette théologie vient de loin : elle est d'ailleurs une trahison du christianisme primitif que l'on peut faire remonter au concile d'Arles (en 314) qui marque un attachement illégitime à César et le début d'une militarisation du christianisme toujours prégnante aujourd'hui. Ce concile, dans son canon 3, excommuniait ceux qui désormais refuseraient de porter les armes pour le service de César, en l'occurrence l'empereur romain d'alors, Constantin.
Par ailleurs la théologie catholique a fait une interprétation partielle et partiale de l'Epître de Paul aux Romains (Rom XIII), valorisant les deux premiers versets:
verset 1: "Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n'y a d'autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui."
Verset 2: "Ainsi, celui qui s'oppose à l'autorité se rebelle contre l'ordre voulu par Dieu, et les rebelles attireront la condamnation sur eux-mêmes."
Une lecture attentive du chapitre montre qu'en fait il faut se soumettre aux autorités établies dans la mesure où elles sanctionnent le mal (verset 4) et donc servent le bien (verset 3). Le verset 5 est essentiel: "Il est donc nécessaire d'être soumis, non seulement par crainte de la punition, mais encore par motif de conscience." (c'est nous qui mettons en gras). La fin du chapitre XIII est lumineuse: le verset 9 indique que le "tu ne tueras point" est inclus dans "tu aimeras ton prochain comme toi-même." (verset 9). Tout chrétien doit revêtir "les armes de lumière" (verset 12) et se revêtir du Seigneur (verset 14). L'enseignement catholique proclame certes des limites à l'autorité légitime (cf par exemple le catéchisme officiel - §1897 à 1927) mais une dramatique exception tue irrémédiablement l'esprit de la doctrine du Christ, celle d'accorder au pouvoir établi la légitimité de faire des guerres dites justes. A ce propos notons amèrement que Pie XII n'a même pas eu le courage de dénoncer les guerres hitlériennes d'agression, manifestement injustes et ajoutons qu'il n'a pas eu non plus le courage de dénoncer le concordat avec le régime quand celui-ci est devenu manifestement illégitime, reniant de fait la doctrine catholique que ses propres lèvres avaient plusieurs fois rappelée, à savoir que "le Saint Siège considère que les différentes constitutions d'Etat sont des sujets internes aux nations et qu'il négocie alors avec elles "pourvu que les droits de Dieu et de l'Eglise soient saufs", ce qui n'a pas été longtemps le cas après 1933…
Rien d'étonnant à ce qu'aujourd'hui le projet d'élévation de Pie XII à la sainteté fasse polémique.
* D'après l'essai: Enquête sur une Sainteté contestée – Pie XII: le silence de la morale, Ed. H et O
(1) Tornielli A., PIE XII Biographie, p. 234
(2) Desmurs F., PIE XI le pape qui ordonna le ralliement à HITLER, p. 18
(3) Desmurs F., Ibid,. P. 25
(4) Tornielli A., Ibid., p. 235
(5) Desmurs A., Ibid., p.69
(6) Desmurs A., Ibid., p.73
(7) Desmurs A., Ibid., p.74
(8) Desmurs A., Ibid., p.78
(9) Un des exemples de collaboration fut la dénonciation des Témoins de Jéhovah dont le culte avait été interdit, et pour cause: fidèles, eux, à l'Evangile, ils refusaient tout service armé!
(10) Lewy G., L'Eglise catholique et l'Allemagne nazie, p. 93
(11) Lewy G., opus cit., p.87
(12) Lewy G., Ibid., p.95

References: § 6
 § 7
 § 10
 l'article 27

L'article 30

L'article 32
 l'article 32
 §1897