Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q080.htm
Timestamp: 2018-11-16 14:29:20+00:00

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Question 80 : Des parties potentielles de la justice
Après avoir parlé des parties intégrantes de la justice, nous devons nous occuper de ses parties potentielles, c’est-à-dire des vertus qui lui sont annexées. — A cet égard il y a deux choses à considérer : 1° Quelles sont les vertus annexées à la justice ? (Cet article a pour but de résumer et d’apprécier toutes les opinions des philosophes anciens sur cette question difficile, et de concilier tous leurs sentiments en les ramenant à la large synthèse que saint Thomas a lui-même conçue.) — 2° Traiter de chacune de ces vertus.
Article unique : Les vertus annexées à la justice sont-elles convenablement déterminées ?
Objection N°1. Il semble que les vertus annexées à la justice n’aient pas été bien déterminées. Car Cicéron en énumère six (De invent., liv. 2) : la religion, la piété, la reconnaissance, la vengeance, le respect et la vérité. Or, la vengeance paraît être une espèce de justice commutative d’après laquelle on fait payer aux autres les injures qu’on en a reçues, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (quest. 61, art. 4). On ne doit donc pas la placer parmi les vertus annexées à la justice.
Réponse à l’objection N°1 : La vengeance qui se fait par l’autorité de la puissance publique, d’après la sentence du juge, appartient à la justice commutative ; mais la vengeance que l’on exerce de son propre mouvement, sans être contraire à la loi ou qu’on requiert du juge, appartient à la vertu jointe à la justice.
Objection N°2. Macrobe en compte sept (Sup. Somn. Scip., liv. 1, chap. 8) : l’innocence, l’amitié, la concorde, la piété, la religion, l’affabilité et l’humanité. Parmi ces vertus il y en a plusieurs que Cicéron a omises. Il semble donc que les vertus unies à la justice aient été insuffisamment énumérées.
Réponse à l’objection N°2 : Macrobe paraît s’être attaché aux deux parties intégrantes de la justice, l’éloignement du mal, auquel l’innocence appartient, et la pratique du bien, qui comprend les six autres vertus ; parmi lesquelles deux paraissent appartenir aux égaux, l’amitié qui existe à l’extérieur, et la concorde à l’intérieur ; deux regardent les supérieurs, la piété qui se rapporte aux parents, et la religion à Dieu ; enfin deux aux inférieurs, l’affection qui est excitée par ce qu’ils ont de bien, et l’humanité par laquelle on vient en aide à leurs besoins. Car saint Isidore dit (Etym., liv. 10, ad litt. H) qu’on dit que quelqu’un est humain, parce qu’il a de l’amour pour ses semblables et qu’il est touché de leur misère ; par conséquent l’humanité est la vertu par laquelle nous nous soutenons réciproquement. D’après cela on considère l’amitié (Cette amitié est l’affabilité que nous désignons sous les noms de politesse et d’honnêteté.) selon qu’elle règle les relations extérieures, et c’est ainsi qu’Aristote en parle (Eth., liv. 4, chap. 6). On peut aussi la considérer selon qu’elle a pour objet propre l’affection, telle qu’elle est définie par le philosophe (Eth., liv. 8 et 9). En ce sens il y a trois choses qui appartiennent à l’amitié : la bienveillance qu’on désigne ici sous le nom d’affection, la concorde et la bienfaisance à laquelle on donne le nom d’humanité. Cicéron n’en a pas parlé, parce que ces vertus s’écartent beaucoup de ce qui est dû, comme nous l’avons dit (dans le corps de cet article.).
Objection N°3. D’autres auteurs ne distinguent que cinq parties dans la justice : l’obéissance par rapport au supérieur, la discipline à l’égard de l’inférieur, l’égalité entre égaux, la loi et la vérité pour tous. De toutes ces vertus il n’y a que la vérité dont parle Cicéron. Il semble donc que l’on ait mal énuméré les vertus annexées à la justice.
Réponse à l’objection N°3 : L’obéissance est renfermée dans le respect dont parle Cicéron. Car on doit aux personnes éminentes le respect et l’obéissance. La fidélité par laquelle on fait ce qu’on dit est comprise dans la vérité relativement à l’observation des promesses ; la vérité va plus loin, comme on le verra (quest. 109, art. 1 et 3). La discipline n’est pas due nécessairement, parce qu’on n’est pas obligé envers un inférieur considéré comme tel, quoique le supérieur puisse être tenu de veiller sur ses inférieurs, d’après ce passage de l’Evangile (Matth., 24, 45) : C’est le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa famille. C’est pour ce motif que Cicéron n’en a pas parlé. D’ailleurs elle peut être contenue sous l’humanité dont parle Macrobe, et l’équité sous l’épikie ou l’amitié.
Objection N°4. Andronic le péripatéticien suppose qu’il y a neuf parties annexées à la justice : la libéralité, la bienfaisance, la vengeance, le jugement, la dévotion, l’action de grâce, la sainteté, le bon échange et l’art de gouverner. Entre toutes ces choses il n’y a évidemment que la vengeance dont parle Cicéron. Il semble donc que son énumération soit incomplète.
Réponse à l’objection N°4 : Dans cette énumération il y a des choses qui appartiennent à la justice particulière et d’autres à la justice légale. La justice particulière comprend le bon échange, qui est une habitude par laquelle on maintient l’égalité entre les choses échangées. La justice légale, relativement à ce qu’on doit observer en général, comprend l’art de gouverner qui, comme Andronic le dit lui-même, est la science (Le mot science est, ici comme plus loin, pris dans le sens de Socrate qui appelait toutes les vertus des sciences.) des commutations politiques qui se rapportent à la société. Pour les choses particulières qui se présentent quelquefois en dehors des lois communes, il met le jugement qui dirige dans ces circonstances, comme nous l’avons dit dans le Traité de la prudence (quest. 51, art. 4). C’est pourquoi il dit de cette vertu qu’elle est une justification volontaire, parce que c’est de son propre arbitre que l’homme observe ce qui est juste d’après elle et non d’après la loi écrite. On attribue ces deux choses à la prudence par rapport à la direction, mais elles reviennent à la justice par rapport à l’exécution. La dévotion est le culte parfaitement rendu ; par conséquent elle se confond avec la religion ; c’est ce qui lui fait dire qu’elle est la science du service de Dieu : et il parle ainsi à la manière de Socrate, qui disait que toutes les vertus étaient des sciences. La sainteté revient au même, comme nous le dirons (quest. 81, art. 8). L’action de grâce est la même chose que la reconnaissance, dont parle Cicéron ainsi que de la vengeance. La bienfaisance peut être la même chose que l’affection dont parle Macrobe. C’est ce qui fait dire à saint Isidore (Etym., liv. 10, ad litt. B) que l’homme bienfaisant est de lui-même prêt à faire le bien et qu’il est doux de parole. Andronic dit lui-même que la bienfaisance est l’habitude de faire le bien volontairement. Quant à la libéralité, elle paraît appartenir á l’humanité.
Objection N°5. Aristote (Eth., liv. 5, chap. 10) dit que l’équité (epikeia) est jointe à la justice ; et il n’en est fait mention dans aucune des énumérations précédentes. Elles sont donc toutes incomplètes.
Réponse à l’objection N°5 : L’épikie ne s’adjoint pas à la justice particulière, mais à la justice légale, et elle paraît être la même chose que le bon conseil, parce que l’une détermine prudemment ce qui est le plus expédient, et l’autre emploie la modération qu’elle sait convenir le mieux (Cette raison a été ajoutée au texte par Nicolaï.), comme on le verra (quest. 120).
Conclusion La religion, la piété, le respect, la vérité, la reconnaissance, la vengeance, l’amitié, la libéralité, sont les vertus annexées à la justice.
Il faut répondre que dans les vertus secondaires qui sont unies à une vertu principale, il y a deux choses à considérer : l° que ces vertus ont quelque chose de commun avec cette vertu principale ; 2° qu’elles manquent sous quelque rapport de ce qui rend sa nature parfaite. Ainsi la justice se rapportant à autrui, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (quest. 58, art. 2), toutes les vertus qui ont le prochain pour objet, peuvent lui être annexées en raison de ce qu’elles ont de commun avec elle. Mais la nature de la justice consiste à rendre à autrui ce qui lui est dû selon l’égalité (C’est là ce qui constitue la perfection de son essence ou de sa nature.), comme nous l’avons vu (quest. 58, art. 10 et 11). Par conséquent les vertus qui se rapportent à autrui s’écartent de la nature de justice de deux manières : soit parce qu’elles n’ont pas pour objet l’égalité, soit parce qu’elles ne portent pas sur ce qui est dû (Le mot dû se prend ici dans le sens strict). En effet, il y a des vertus qui rendent à un autre ce qui lui est dû, mais qui ne peuvent s’acquitter envers lui sur le pied de l’égalité. Et d’abord tout ce que l’homme rend à Dieu lui est dû, et cependant il ne peut pas arriver à l’égalité, c’est-à-dire lui rendre autant qu’il lui doit, d’après ce mot du Psalmiste (Ps. 115, 12) : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m’a fait ? C’est ainsi qu’on adjoint à la justice la religion, qui, comme le dit Cicéron (loc. cit.), nous enseigne le culte et les hommages que nous devons à cette nature qu’on appelle divine. En second lieu on ne peut pas rendre aux parents adéquatement ce qu’on leur doit, comme on le voit (Eth., liv. 8, chap. ult.). C’est ce qui fait qu’on joint à la justice la piété, par laquelle, d’après Cicéron (loc. cit.), on rend ses devoirs et le culte de son amour à ceux auxquels on est uni par les liens du sang et aux bienfaiteurs de la patrie. Enfin, en troisième lieu, on ne peut récompenser la vertu autant qu’elle le mérite, comme l’observe aussi Aristote (Eth., liv. 4, chap. 3). Et c’est pour ce motif qu’on adjoint à la justice le respect par lequel, comme le dit Cicéron (loc. cit.) nous vénérons et honorons les hommes qui sont supérieurs en dignité. — Quant à ce qui est dû, son imperfection peut se considérer selon qu’il y a deux sortes de dettes, l’une morale et l’autre légale. C’est ce qui fait distinguer à Aristote (Eth., liv. 8, chap. 13) deux sortes de juste. La dette légale est celle qu’on est obligé d’acquitter de par la loi. La justice, qui est la vertu principale, a pour objet propre cette espèce de dette. La dette morale est ce qu’on doit d’après l’honnêteté de la vertu. Comme toute dette implique nécessité, il s’ensuit que cette dernière a deux degrés. Car il y a des choses tellement nécessaires qu’il n’est pas possible sans elles d’avoir une conduite sans tache ; celles-là se rapprochent davantage de la nature de ce qui est dû. On peut considérer cette dette par rapport au débiteur lui-même ; et dans ce sens elle exige que l’homme se montre aux autres tel qu’il est dans ses paroles et ses actions. C’est pour ce motif qu’on adjoint à la justice la vérité, par laquelle, selon l’expression de Cicéron (loc. cit.), on dit les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles ont été et telles qu’elles seront. On peut aussi la considérer par rapport à celui à qui il est dû, en ce sens qu’on récompense quelqu’un d’après ce qu’il a fait. Pour le bien qu’on en a reçu, on ajoute à la justice la reconnaissance, qui renferme, dit Cicéron, le souvenir des services et des bienfaits qu’un autre nous a rendus, et le désir de nous acquitter envers lui ; pour le mal, on joint à cette même vertu la vengeance, qui nous porte à punir ou à repousser la violence, l’injustice et tout ce qui peut nous nuire, dit encore Cicéron. — L’autre dette est nécessaire, selon qu’elle est utile pour ajouter à l’éclat de la vertu, quoique la vertu puisse exister sans elle. C’est à cette dette que se rapportent la libéralité, l’affabilité ou l’amitié, et les autres vertus de ce genre dont Cicéron ne parle pas, parce qu’elles s’écartent beaucoup de ce qui est dû.

References: art. 4
 art. 1
 art. 4
 art. 8
 art. 2
 art. 10