Source: http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/metaphyque9.htm
Timestamp: 2018-10-19 04:46:32+00:00

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ARISTOTE : Métaphysique : livre IX (traduction)
Livre VIII livre X
§ 1. [1045b] Nous avons antérieurement traité de l'Être compris au sens primordial de ce mot, c'est-à-dire de la substance, à laquelle se rapportent toutes les autres catégories de l'Être. C'est en effet par leur rapport à la substance que toutes les autres espèces d'êtres, quantité, qualité et tous les modes dénommés de la même manière, sont appelés aussi du nom d'Êtres. Tous ils impliquent la notion de la substance, ainsi que nous l'avons établi dans nos premières études.
§ 2. Mais comme l'Être est, d'une part, tantôt un objet individuel, tantôt une qualité ou une quantité, et que, d'autre part, l'Être peut exister aussi, ou en simple puissance, ou en réalité complète et actuelle, il nous faut analyser ce que c'est que la puissance et la parfaite réalité, ou Entéléchie.
§ 3. Nous nous occuperons d'abord de cette sorte de puissance qui mérite éminemment ce nom, bien qu'en ce moment, il ne soit peut-être pas très utile de l'étudier pour le but que nous nous proposons ; [1046a] car la puissance et l'acte s'étendent fort au-delà de ces êtres qui ne sont considérés que comme soumis au mouvement. Mais en traitant de cette espèce de puissance dans les définitions que nous allons donner de l'actualité, nous nous expliquerons aussi sur les autres espèces de puissance.
§ 4. Déjà, nous avons montré ailleurs que les mots de Puissance et de Pouvoir se prennent en plusieurs sens ; mais nous laisserons ici à côté toutes ces puissances qui ne sont ainsi animées que par pure homonymie; car il y en a qui ne reçoivent cette dénomination que par suite d'une certaine ressemblance : par exemple, les Puissances en géométrie; et l'on dit en parlant des choses qu'elles sont, géométriquement, possibles ou impossibles, par cela seul qu'elles sont ou ne sont pas d'une certaine façon.
§ 5. Mais toutes les puissances qui se rapportent à la même espèce sont toutes aussi des principes; et leur dénomination se rattache à une seule notion première de puissance qui peut être définie : « Le principe du changement dans un autre en tant qu'autre. » Ainsi, d'une part, la puissance de souffrir quelque chose est celle qui, dans l'être même qui souffre, est le principe du changement qu'un autre lui fait subir en tant qu'autre. Mais d'autre part, il y a aussi, dans l'être, un état d'impossibilité qui fait qu'il n'est point altéré en pire, et n'est pas détruit par un autre en tant qu'autre, qui agit sur lui comme principe du changement. On voit qu'en effet, dans toutes ces définitions, se trouve impliquée la notion de la puissance, au sens premier de ce mot.
§ 6. D'ailleurs, ces puissances mêmes sont ainsi dénommées, soit parce que l'être fait simplement quelque chose ou souffre quelque chose, soit parce que c'est en bien qu'il agit ou qu'il souffre l'action. Par conséquent, dans la notion de ces dernières puissances, se trouve, on peut dire, implicitement comprises les notions des puissances antérieures.
§ 7. II est donc évident que, en un sens, ce n'est qu'une seule et unique puissance que celle d'agir et de souffrir ; car on peut dire d'une chose qu'elle est douée de puissance, soit qu'elle puisse elle-même souffrir une action, soit qu'elle puisse agir sur une autre, en lui faisant souffrir une action quelconque. Mais, en un autre sens, on peut dire aussi que cette puissance d'agir et de souffrir est différente.
§ 8. L'une de ces puissances en effet est dans l'être qui souffre; car cet être souffre ce qu'il souffre, soit parce qu'il a en lui un certain principe, soit parce que sa matière même est un certain principe de sujétion; de plus, il souffre différemment selon les êtres différents qui agissent sur lui. Ainsi, la graisse même peut devenir inflammable, et une matière molle peut être écrasée; et l'on pourrait citer de ces exemples en foule.
§ 9. L'autre puissance est dans l'agent; et, par exemple, la chaleur est dans ce qui échauffe ; l'art de la construction est dans l'artiste qui construit. Aussi, jamais un être, tant qu'il reste dans la nature qui lui est propre, ne peut rien souffrir lui-même de lui-même, attendu qu'il est Un nécessairement, et qu'il n'est pas autre.
§ 10. L'Impuissance et l'Impuissant, c'est la privation, qui est le contraire de la puissance, telle que nous venons de l'analyser; et par suite, la puissance et l'impuissance se disent toujours de la même chose et sous le même rapport.
§ 11. D'ailleurs, la privation se prend en plusieurs acceptions diverses. Elle s'applique à l'être qui n'a pas une certaine qualité; à l'être qui ne l'a pas lorsque par nature il devrait l'avoir, qui ne l'a pas du tout, ou ne l'a pas au temps où sa nature devrait la lui assurer, ou qui ne l'a pas d'une certaine manière; et, par exemple, qui ne l'a pas du tout, ou qui ne l'a que d'une façon insuffisante, à quelque degré que ce soit. Enfin, dans certains cas, on dit aussi que les êtres éprouvent une privation, quand c'est une force majeure qui leur ravit les propriétés que naturellement ils devraient avoir.
§ 1. Antérieurement. Voir plus haut, liv. Vll, ch. I, § 1er; et liv. V, ch. VII et ch. VIII. - Nos premières études. Ceci se rapporte aux deux livres V et VII, et, d'une manière générale, à peu près à tout ce qui précède. L'indication est d'ailleurs bien vague.
§ 2. La parfaite réalité, ou Entéléchie. Il n'y a que ce dernier mot dans le texte grec. J'ai cru devoir en donner la paraphrase, pour que ce mot trop peu usité d'Entéléchie fût plus clair.
§ 3. De cette sorte de puissance. Aristote distingue deux espèces de puissance : l'une, qui se rapporte surtout au mouvement, et qui pourrait être appelée du nom de Force; l'autre, qui est une simple possibilité. Il traite de la première dans ce chapitre et dans les suivants; et de la seconde, dans le chapitre VI. M. Bonitz remarque, non sans raison, que, dans les théories qui vont suivre, Aristote a plus d'une fois mêlé les deux notions. qu'il veut cependant distinguer complètement.
§ 4. Ailleurs. Voir notamment liv. V, ch. XII. - Les Puissances en géométrie. Dans notre langue également, le mot de Puissance employé au sens géométrique est une simple homonymie. - Possibles ou impossibles. C'est la seconde signification du mot de Puissance. - Parce qu'elles sont ou ne sont pas d'une certaine façon. Cette explication peut paraître insuffisante et beaucoup trop vague. Plus loin, ch. VI, elle sera plus complète et plus claire. C'est, d'après le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise, que j'ai ajouté le mot de Géométriquement, qui n'est pus dans le texte; car Alexandre rapporte encore aux mathématiques les mots de Possibles et Impossibles qui signifieraient alors : Élevées à une puissance, et non élevées à une puissance. Si la ligne droite, dit Alexandre, est élevée à la seconde puissance, elle est quadruple, et elle forme le carré comme le nombre multiplié par lui-même; si elle reste simple elle est dite être sans puissance. Dans notre langue, les mots de Possibles et d'impossibles n'ont jamais cette signification.
§ 5. Qui se rapportent à la même espèce. C'est-à-dire, qui sont réellement des puissances, et qui ne le sont pas seulement par homonymie. Mais dans ce cas il serait mieux de dire : « A l'espèce même », au lieu de « A la même espèce ». - Dans un autre. Ou: En tant que la chose est autre. La suite éclaircit ce que tette formule peut avoir d'obscur, au premier coup d'oeil. J'ai d'ailleurs adopté la variante recommandée par MM. Schwegler et Bonitz, et qui s'appuie sur le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise. L'être peut exercer sa puissance d'agir ou de souffrir par rapport â un autre être, ou par rapport à lui-même. Par exemple, on peut guérir une autre personne, ou se guérir soi-même. Mais, dans ce dernier cas, on joue en quelque sorte un double rôle ; on ne se guérit pas en tant qu'on est malade; mais on se guérit soi-même en tant qu'on est autre que malade. Cette distinction est bien subtile. Pour tout ce chapitre, il faut avoir sous les yeux la définition de la Puissance, liv. V, ch. XII.
§ 6. Ces puissances mêmes. Les puissances énumérées au § précédent. - Parce que c'est en bien. Voir la même distinction, liv. V, ch, XII, § 2. - Ces dernière puissances. Celles d'agir en bien, ou de subir une action bonne et utile. - Des puissances antérieures, C'est-à-dire, celles d'agir simplement, ou de souffrir simplement. Tout ce passage peut sembler bien obscur.
§ 7. Une seule et unique puissance que celle d'agir et de souffrir. Il serait plus exact de distinguer complètement les deux puissances ; et un peu plus loin, Aristote lui-même est obligé de faire cette distinction. - Mais en un autre sens. C'est qu'en effet on ne peut pas confondre ces deux nuances.
§ 8. L'une de ces puissances. Celle de souffrir une action. - La graisse... peut devenir inflammable. Jetée sur le feu, la graisse y brûle ; exposée à la chaleur, elle fond; ainsi les actions qu'elle souffre sont différentes même de la part d'un seul et même agent, le feu; à plus forte raison, si les agents sont différents, les actions doivent différer aussi. Le froid, par exemple, n'agirait pas de même sur la graisse; il la congèlerait, loin de la liquéfier ou de la consumer comme le feu le fait.
§ 9. L'autre puissance. C'est-à-dire, celle de l'action produite et non plus soufferte. - Et qu'il n'est pas autre. Voir plus haut, §§ 5 et suivants. Si l'être peut agir sur lui-même, il faut en quelque sorte qu'il se dédouble et qu'il sorte de sa nature ordinaire et normale. Ainsi, on peut se soigner et se guérir, soi-même mais à la condition d'être préalablement malade.
§ 10. L'impuissance et l'Impuissant J'ai dit prendre ces mots, pour répondre à la formule grecque; mais ils n'ont pas tout à fait le même sens en notre langue.
§ 11. La privation. Voir plus haut, liv. V, ch. XXII ; et aussi ch. XXVII. Voir également les Catégories, ch. X, §§ 11 et suivants.
§ 1. Comme, parmi les principes du genre de ceux dont nous venons de parler, les uns se trouvent dans des êtres sans vie, et que les autres se trouvent dans des êtres animés, en leur âme, et dans cette partie de l'âme qui possède la raison, [1046b] il s'ensuit évidemment que, parmi les puissances aussi, les unes sont irraisonnables, et que les autres sont douées de raison.
§ 2. C'est là ce qui fait qu'on appelle puissances, ou facultés, tous les arts et toutes les sciences qui produisent quelque chose; car ce sont là aussi des principes qui déterminent le changement dans un autre en tant qu'autre. Les puissances douées de raison restent toutes identiquement les mêmes par rapport aux deux contraires. Mais les puissances irrationnelles n'en produisent absolument chacune qu'un seul; ainsi la chaleur ne fait qu'échauffer, tandis que l'art de la médecine peut s'appliquer tout à la fois à la maladie et à la santé. La cause en est que la science est une notion rationnelle, et que c'est la même notion qui nous fait connaître, et la chose, et sa privation. Seulement ce n'est pas tout à fait sous le même aspect. En un sens, la notion s'applique aux deux à la fois; mais, en un autre sens aussi, elle s'applique davantage à ce qui est son objet propre.
§ 3. Il en résulte nécessairement que ces sortes de sciences font également connaître les deux contraires; mais elles s'appliquent en soi et directement à l'un des deux, tandis que ce n'est pas en soi qu'elles se rapportent à l'autre. Ici donc, on a la notion essentielle de l'un des contraires, tandis que, pour l'autre, la notion n'est en quelque sorte qu'accidentelle et indirecte- C'est par négation et par ablation qu'alors la science nous montre le contraire, puisque la privation primordiale, c'est précisément le contraire de la chose; c'est-à-dire, l'ablation et la disparition de l'autre contraire.
§ 4. C'est que les contraires ne peuvent jamais coexister dans le même objet, tandis que la science est une puissance, parce qu'elle a la raison en partage, et que l'âme a le principe du mouvement. Loin de là : un objet sain, par exemple, ne produit exclusivement que la santé; le chaud ne produit exclusivement que la chaleur; le froid ne produit que le refroidissement. Mais, quand on sait les choses, on produit à son gré l'un ou l'autre contraire. La notion des deux se trouve dans l'âme, qui a l'initiative du mouvement, bien qu'elle ne s'y trouve pas de la même manière.
§ 5. Par suite, l'âme, en réunissant les deux contraires dans le même centre, les mettra l'un et l'autre en mouvement, par la vertu du même principe. Voilà comment les puissances qui agissent par raison, font tout l'opposé des puissances irrationnelles, parce que les contraires sont alors contenus dans un seul principe, qui est la raison. Il est également évident que la puissance de faire bien, suppose toujours la puissance simple de faire, ou de souffrir, tandis que cette dernière ne suppose pas toujours l'autre; car nécessairement pour faire bien, il faut aussi, tout d'abord, faire; tandis que, quand on fait simplement, il n'y a pas de nécessité absolue qu'on fasse bien.
§ 1. Cette partie de l'âme qui possède la raison. Voir le Traité de l'âme, liv. III, ch. IV, § 3, p. 290 et suivantes de ma traduction. La raison se confond avec l'intelligence.
§ 2. Ou facultés. J'ai ajouté ces mots, paraphrase et complément du seul mot qui est dans le texte. - Les arts et toutes les sciences qui produisent quelque chose. J'ai adopté la leçon recommandée par MM- Schwegler et Bonitz, et qui semble résulter aussi du commentaire d'Alexandre d'Aphrodise et de la traduction de Bessarion. Voir sur le rapport de l'art et de la science, plus haut, liv. I, ch. I, § 20. - Le changement dans un autre en tant qu'autre. Voir ch. I, § 5. C'est la définition générale de la notion de Puissance. - Les puissances douées de raison. On pourrait traduire aussi: les Forces, au lieu de Puissances. Ces puissances raisonnables ne sont d'ailleurs que dans l'homme seul; elles sont comme un de ses privilèges. - La chaleur. Dans l'ordre de la nature, la chaleur est une force qui n'a jamais qu'une seule et même action, celle d'échauffer. - S'appliquer tout à la fois. La médecine, on peut dire, s'applique à la santé pour la conserver, ou pour la rétablir, tandis qu'elle s'applique à la maladie pour la détruire et la supprimer. - Et la chose et sa privation. C'est-à-dire ici, la santé et la maladie, qui en est la privation. - A ce qui est son objet propre. Le texte n'est pas aussi formel.
§ 3. Ces sortes de sciences. C'est-à-dire les sciences rationnelles. - En soi et directement. Il n'y a qu'un mot dans le texte. - A l'un des deux. Au contraire positif; et, par exemple, en médecine, à la santé, contraire de la maladie; mais la santé est quelque chose de positif, tandis que la maladie est une privation. - Accidentelle et indirecte. Ici encore, il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Ablation. C'est textuellement la reproduction du mot grec. - L'ablation et la disparition. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte.
§ 4. La science est une puissance. On peut trouver que ces idées ne se suivent pas très régulièrement. - L'âme a le principe du mouvement. Et elle peut, à son gré, se porter à l'un ou à l'autre des contraires. - Loin de là. J'ai ajouté ces mots. - Rien qu'elle ne s'y trouve pas de la même manière. M. Schwegler pense que cette phrase est une simple glose. Cependant Alexandre d'Aphrodise a déjà cette leçon, qui ne paraît pas l'embarrasser.
§ 5. Dans le même centre. Le texte se sert d'un pronom neutre qui n'a rien de défini; j'ai dû préciser davantage ma traduction. - Font tout le contraire des puissances irrationnelles. On pourrait traduire aussi; « font les deux contraires, que ne font pas les puissances irrationnelles ». Les deux sens sont également acceptables, et le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise autoriserait les deux; mais peut-être pour le second, le texte n'est pas tout à fait suffisant, et faudrait-il quelque légère addition. - De faire bien. Il faudrait ajouter : « ou de souffrir en bien ». - Souffrir, a d'ailleurs ici la simple signification d'affection dans les deux sens; c'est la passivité substituée à l'action, salle aucune idée de souffrance proprement dite.
§ 1. Il y a quelques philosophes qui prétendent, comme les Mégariques, que l'on n'a de puissance absolument qu'au moment où l'on agit; et que là où l'on n'agit pas, on n'a pas non plus de puissance. Ils soutiennent, par exemple, que celui qui ne construit pas ne peut pas construire, mais que celui qui construit est le seul qui ait la puissance de construire, au moment où il construit. Et de même, pour tout le reste.
§ 2. Il n'est pas difficile de voir toutes les conséquences insoutenables de cette théorie. En effet, il s'ensuivrait évidemment qu'il n'y a plus de constructeur, du moment que le constructeur ne construit pas. Et cependant, on entend toujours par Constructeur celui qui est en état de pouvoir construire. La même remarque s'appliquerait également à tout autre art. Si donc il est impossible de posséder les arts de ce genre quand on ne les a pas appris, de soi-même, ou de quelqu'un, [1047a] et s'il n'est pas moins impossible de ne plus les posséder sans qu'on ne les ait perdus, ou par un simple oubli, ou par une affection quelconque, ou par l'effet du temps, car ce n'est pas que la chose elle-même ait disparu puisque l'art subsiste toujours, il faudrait en conclure que, dès que l'artiste cesserait de pratiquer l'art, il ne le posséderait plus.
§ 3. Mais alors, par quelle acquisition soudaine peut-il tout à coup se mettre à travailler et à construire? Même objection pour ce qui regarde Ies choses inanimées. Par exemple, à ce compte, ni le froid, ni le chaud, ni le doux, en un mot aucun objet sensible, n'existeraient plus du moment que nous ne les sentirions plus. Ainsi, c'est au système de Protagore qu'en reviennent nos philosophes.
§ 4. Par la même raison, aucun être sensible n'aura la faculté de sentir, quand il ne sent pas, et qu'il n'agit pas actuellement. Mais si l'on appelle aveugle l'être qui n'a pas la vue, dont la nature a doué sa race, et qui ne l'a pas à. l'époque où la nature voudrait qu'il l'eût, il s'ensuivra, d'après cette théorie, que les mêmes hommes pourront plusieurs fois par jour être aveugles ou sourds.
§ 5. Autre objection. Si l'on entend par Impossible ce qui a été privé de sa puissance, il en résulte que ce qui n'a pas été produit sera impuissant à se produire jamais. Mais dire que ce qui ne peut pas se produire est ou sera, c'est une énorme erreur, puisque le mot d'Impossible ne signifiait que cette impossibilité.
§ 6. Par conséquent, ces théories suppriment le mouvement et la production des choses. Par exemple, ce qui a été assis restera toujours assis; ii ne se relèvera plus une fois qu'il se sera assis, attendu que ce qui ne peut actuellement se relever est dans l'impuissance de se relever jamais.
§ 7. Mais si ce sont là des doctrines qu'on ne peut défendre, il est clair que la puissance et l'acte sont des choses fort différentes, tandis que ces systèmes les identifient et les confondent. Ce n'est pas une distinction de petite importance qu'ils risquent ainsi d'effacer.
§ 8. Ce qui est très concevable, c'est qu'une chose, qui peut être, ne soit pas, et qu'une chose, qui peut ne pas être, soit cependant. De même encore, dans toutes les autres catégories; et, par exemple, un être qui est capable de marcher peut ne marcher pas, et un être qui est capable de ne pas marcher peut, au contraire, marcher fort bien.
§ 9. Or, l'on dit d'un être qu'il a une certaine puissance, ou faculté, s'il n'y a pour lui aucune impossibilité d'agir, quand la puissance qu'on lui attribue doit passer réellement à l'acte. Voici ce que je veux dire : c'est que, si, par exemple, quelqu'un a la faculté de s'asseoir, et s'il a l'occasion de le faire, il n'y ait pour lui aucune impossibilité à s'asseoir effectivement. Même remarque, s'il s'agit d'être mû ou de mouvoir, de se tenir debout ou de mettre quelque chose debout, d'être ou de n'être pas, de se produire ou de ne pas se produire.
§ 10. Le mot d'Acte, appliqué à la réalisation complète d'une chose, a été emprunté surtout des mouvements, pour être transporté de là à tout le reste, attendu que c'est surtout le mouvement qui paraît être un acte réel. Voilà pourquoi on n'attribue jamais le mouvement aux choses qui ne sont pas, bien qu'on leur attribue d'autres catégories. Ainsi, l'on dit bien, des choses qui ne sont pas, qu'elles sont intelligibles, ou qu'elles sont désirables; mais on ne dit jamais d'elles qu'elles sont en mouvement; et cela, parce que, n'existant pas en fait, elles seraient en fait de cette manière. C'est que, parmi les choses qui ne sont pas, quelques-unes sont en puissance; [1047b] mais on ne peut pas dire qu'elles sont, parce qu'elles ne sont pas complètement en acte, en Entéléchie.
§ 1. Comme les Mégariques. Voir sur la doctrine des Mégariques, M. Ed. Zeller, Philosophie des Grecs, t. II, pp. 207 et 220, 3e édition. - Et de même pour tout le reste. C'est confondre absolument l'acte et la puissance, la simple possibilité et la réalité. La réfutation d'Aristote est victorieuse; mais la théorie des Mégariques est si singulière qu'on pourrait douter qu'elle soit ici rapportée exactement, si l'autorité d'Aristote n'était pas tout à fait décisive.
§ 2. Il n'est pas difficile devoir. Ainsi, Aristote semble étonné lui-même de l'erreur où les Mégariques sont tombés. - En état de pouvoir construire. Dans notre langue, la nuance est la même que dans la langue grecque; et l'observation est générale. Les Mégariques soutiennent donc un paradoxe, en même temps qu'une erreur. - Il faudrait en conclure. La conclusion est absurde; mais elle est la conséquence rigoureuse de la théorie des Mégariques.
§ 3. Mais alors.... L'objection est irréfutable; et elle suffit à renverser l'assertion contraire. L'artiste se remet sur-le-champ au travail quand il veut, parce que, en effet, la faculté n'a pas cessé d'être en lui, bien qu'il ne l'exerçât pas. Mais peut-être les Mégariques, sans nier la permanence trop évidente de la faculté, ont-ils voulu dire seulement que l'artiste n'est réellement et pleinement artiste qu'au moment où il pratique effectivement son art. - C'est au système de Protagore. Voir ce qui a été dit de Protagore plus haut, liv. III, ch. u, § 27.
§ 4. Où la nature voudrait qu'il l'eût. Il y a ici quelque léger désordre dans le texte; MM. Schwegler et Bonitz ont proposé des corrections ingénieuses, soit d'après d'autres passages analogues d'Aristote, soit d'après le commentaire d'Alexandre d'Apbrodise. J'ai suivi la leçon que donnent plusieurs manuscrits cités par M. Bonitz, et qui suffit. Le sens d'ailleurs ne peut être douteux. - Ou sourds. M. Bonitz remarque avec raison qu'Alexandre d'Aphrodise n'a pas commenté ces mots, que sans doute ne portait pas l'exemplaire sur lequel il travaillait; ils sont en effet inutiles; et selon toute apparence, ce n'est qu'une addition de quelque copiste.
§ 5. Par Impossible. Le mot d'Impossible a aussi en grec le sens d'Impuissant; c'est peut-être ce dernier mot, qui conviendrait ici le mieux. - Que cette impossibilité. Le texte est un peu moins formel.
§ 6. Ces théories. C'est-à-dire, les théories des Mégariques, et celles des partisans de Protagore. - Le mouvement et la production. C'est une seule et même chose dans ce passage. - Actuellement. J'ai ajouté ce mot qui m'a paru indispensable.
§ 7. La puissance et l'acte. En d'autres termes, la simple possibilité d'être et l'existence effective et actuelle. - Les identifient et les confondent. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Une distinction de petite importance. On conçoit bien qu'Aristote attache une grande importance à cette théorie; car c'est surtout à lui qu'elle est due; et en réalité, elle est du plus grand intérêt; on ne doit jamais confondre l'Être, qui est à l'état de simple possibilité, avec l'Être actuel et réel.
§ 8. Qui peut être ne soit pas... soit cependant. C'est la catégorie de la substance. - Qui est capable de marcher. C'est la catégorie de l'action, ou de la manière d'être; voir les Catégories, ch. IX, p. 107 de ma traduction, où cette théorie est développée.
§ 9. Puissance, ou faculté. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. Les deux mots français représentent les deux sens du mot grec.
§ 10. A la réalisation complète. Le mot grec est Entéléchie; je l'évite le plus souvent que je peux, parce qu'il reste trop obscur pour nous, bien que, depuis Leibniz, on en ait fait un assez grand usage. - Le mouvement qui paraît dire un acte réel. C'est, en effet, le mouvement qui surtout révèle et atteste la vie. - D'autres catégories. On pourrait traduire aussi d'une manière plus générale « Bien qu'on leur applique aussi d'autres attributions »; et de fait, les attributs d'Intelligibles et de Désirables cités un peu plus bas, s'ils sont des qualités, ne sont pas présentés sous la forme universelle des dix catégories ordinaires. - Complètement en acte, en Entéléchie. Il n'y a que ce dernier mot dans le texte ; j'ai dû le paraphraser.
§ 1. Si donc le possible, tel que nous l'entendons, n'est possible qu'en tant que, par la suite, il pourrait se réaliser, il est évident qu'on ne peut pas dire avec vérité d'une chose qu'on regarde comme possible, qu'elle ne se réalisera jamais, puisque alors la notion véritable de l'impossible nous échapperait. Je cite un exemple, et je dis que c'est comme si l'on soutenait que la diagonale peut être mesurée, mais que cependant elle ne le sera pas; et qu'on pensât qu'il n'y a rien d'impossible en cela, attendu que rien n'empêche en effet qu'une chose qui peut être, ou qui peut se produire, ne soit point, ou ne se produise jamais.
§ 2. Or des données que nous venons de poser, c'est-à-dire en admettant cette hypothèse qu'une chose qui n'est pas mais peut être, est en effet ou s'est produite, il n'en résulte pas nécessairement la moindre impossibilité. Mais évidemment il est de toute impossibilité de prétendre que la diagonale est commensurable, puisque mesurer la diagonale est chose absolument impossible.
§ 3. L'explication de ceci, c'est qu'il ne faut pas confondre l'erreur et l'impossibilité. Si je dis, en effet, que vous vous tenez actuellement debout, ce peut bien être une erreur; mais il n'y a là rien d'impossible. On voit non moins clairement que, si A étant, B doit nécessairement être, du moment où A est possible, B doit nécessairement être possible aussi; car s'il n'y avait pas nécessité qu'il fût possible, rien n'empêcherait qu'il fût impossible.
§ 4. Soit donc A possible. Dès qu'il est possible que A existe, si l'on admet que A est en effet, il n'en résulte aucune impossibilité. Mais il faut alors nécessairement que B existe aussi; or, on le supposait impossible. Admettons, puisqu'on le veut, qu'il soit impossible. Si B est impossible, A doit l'être nécessairement; et il est nécessaire également que B le soit. Mais A était supposé possible; et, par conséquent, B l'était ainsi que lui. Si donc A est possible, B ne peut pas manquer de l'être, puisque A et B étaient dans cette relation que, A étant, B devait être nécessairement.
§ 5. Si A et B ayant ce rapport entre eux, il est impossible que B soit comme on le dit, il s'ensuit que A et B ne se rapportent pas non plus l'un à l'autre de la manière qu'on le prétendait; et si A étant possible, il s'ensuit que B doit nécessairement l'être comme lui, du moment que A existe, il faut nécessairement que B existe pareillement; car ce qu'on voulait dire en affirmant qu'il y avait nécessité que B fût possible du moment que A était possible, c'est qu'il suffit que A soit possible, qu'il le soit à. un certain moment et d'une certaine manière, pour que B le soit nécessairement aussi, au même moment et de la même manière que l'est A.
§ 1. Tel que nous l'entendons. Et qu'on l'a expliqué dans les discussions précédentes. Dans l'idée du possible, on comprend toujours l'idée de la réalité; ou autrement, le possible n'aurait aucun sens. - La notion véritable. J'ai ajouté ce dernier mot. - La diagonale peut être mesurée. C'est-à-dire, qu'elle est commensurable au côté. - Et qu'on pensât qu'il n'y a rien d'impossible. Ainsi compris, l'impossible n'existe plus; car, si la diagonale était commensurable, il est certain qu'à un moment donné elle serait mesurée.
§ 2. C'est-à-dire. Le texte n'est vas aussi formel, ni aussi développé. - La moindre impossibilité. Puisque dire d'une chose qu'elle est possible, c'est admettre qu'elle peut être; son existence n'a donc rien de contradictoire.
§ 3. L'erreur et l'impossibilité. L'erreur est produite par l'esprit, qui se trompe; l'impossibilité vient de la nature même des choses. - A étant, B doit nécessairement être. Voir la même démonstration littérale dans les Derniers Analytiques, liv. I, ch. XV, § 6, p. 60 de ma traduction.
§ 4. Soit donc A possible. C'est la première hypothèse que pose l'auteur : si A est possible, B l'est comme lui; et si A passe de la puissance à l'acte et de la simple possibilité à la réalité complète, B y passe en même temps, par le rapport de connexion qui existe entre eux. - Admettons, puisqu'on le veut, qu'il soit impossible. C'est la thèse de l'adversaire qu'Aristote admet un instant pour la réfuter. - Il est nécessaire également que B le soit. Il semble que ce membre de phrase embarrasse toute la suite du raisonnement. MM. Bonitz et Schwegler ont proposé diverses modifications, dont aucune ne dissipe toutes les difficultés. M. Schwegler ne semble pas d'ailleurs attacher une très grande importance à cette démonstration littérale; et l'on peut partager son avis. Une explication sous forme ordinaire aurait certainement valu mieux.
§ 5. Que B soit comme on le dit. C'est-à-dire, que B soit impossible. - De la même manière que l'est A. Cette argumentation, qui est certainement un peu longue et un peu obscure, peut se réduire à ceci que, supposant A et B dans cette relation, que l'existence de l'un entrains l'existence de l'autre, il s'ensuit nécessairement que, si, au lieu d'être, l'un des deux est simplement possible, il faut que le second soit possible également. Mais on doit avouer que cette démonstration n'était pas indispensable pour établir le véritable sens du mot Possible, but spécial de ce chapitre. L'exposition pouvait être beaucoup plus simple.
§ 1. De toutes les puissances, ou facultés, que nous pouvons posséder, les unes sont naturelles et innées, comme les facultés des sens; les autres viennent de l'exercice et de l'habitude, comme le talent du joueur de flûte; d'autres encore résultent d'un apprentissage, comme les arts qu'on acquiert par l'étude. Pour les facultés qui sont le fruit de l'habitude et de la réflexion, il faut nécessairement, pour les acquérir, que les êtres aient été antérieurement en acte. Mais pour celles qui ne viennent pas de cette source, comme pour celles qui ne sont pas passives, cette disposition antérieure n'est pas nécessaire.
§ 2. [1048a] Le possible est toujours possible relativement à une certaine chose, dans un certain moment, d'une certaine façon, c'est-à-dire, avec toutes les circonstances que comporte sa définition entière. Or, il y a des êtres doués de raison qui ont l'initiative du mouvement; et les facultés de ceux-là s'exercent rationnellement. Mais il y a aussi des êtres privés de raison; et leurs facultés, ou puissances, s'exercent sans que la raison intervienne. Les premières de ces facultés sont de toute nécessité dans un être animé ; les autres peuvent exister à la fois, soit dans les êtres animés, soit dans les êtres sans vie.
§ 3. Pour les êtres sans vie, il y a nécessité, du moment que le patient et l'agent se rencontrent, comme ils le peuvent, que l'un agisse et que l'autre souffre. Mais pour les facultés rationnelles, ce n'est pas une condition nécessaire. En effet, toutes les facultés irraisonnables ne sont faites que pour produire, chacune, l'action unique qui leur est propre, tandis que les facultés rationnelles sont capables des contraires.
§ 4. Cependant, on ne peut pas dire que, par suite, ces facultés iront jusqu'à produire les deux contraires à la fois, puisque c'est d'une absolue impossibilité. Mais il y aura toujours nécessairement un des principes qui l'emportera, et qui restera le maître: je veux dire que ce sera, ou le désir, ou la préférence réfléchie. Quel que soit donc l'objet du désir, on le satisfera toujours souverainement, quand on sera en mesure de le pouvoir, et qu'on sera à portée du patient qui doit souffrir l'action. Par conséquent, pour tout être qui peut agir rationnellement, il y a nécessité qu'il fasse la chose qu'il désire, du moment qu'il a la puissance de la faire, et qu'il la fasse dans la mesure où il a cette puissance.
§ 5. Or, on a la puissance d'agir, dès que le patient est présent, et qu'il est dans les conditions voulues. Si toutes ces conditions ne se rencontrent pas. on ne pourra point faire la chose. Il est bien entendu, d'ailleurs, sans qu'on ait besoin de l'ajouter, qu'il faut aussi qu'il n'y ait aucun empêchement extérieur; car l'être a la puissance de faire dans la mesure même où cette puissance existe. Ce n'est pas un pouvoir absolu qu'il possède; mais ce pouvoir dépend de certaines circonstances, parmi lesquelles sont compris aussi les obstacles que le dehors peut opposer, puisque ces obstacles suppriment, pour la chose, quelques-unes des conditions essentielles de sa définition.
§ 6. Aussi, on aurait beau vouloir tout à la fois les deux choses et désirer les faire, on n'en fera pas deux simultanément, pas plus qu'on ne fera les contraires ; car ce n'est pas de cette façon qu'on en a la puissance simultanée; il n'existe pas de puissance qui soit en état de les faire toutes deux à la fois, puisqu'on ne fait jamais les choses que comme on a la puissance de les faire.
§ 1. Que nous pouvons posséder. Le texte n'est pas aussi formel ; mais les exemples qui suivent justifient l'addition que j'ai cru devoir faire. - Naturelles et innées. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Résultent d'un apprentissage. La distinction n'est peut-être pas assez marquée; l'art de jouer de la flûte est bien aussi le résultat d'une étude et d'un apprentissage. - Qu'on acquiert par l'étude. J'ai ajouté ces mots. - Cette disposition antérieure. Le texte grec a simplement un pronom neutre indéterminé.
§ 2. Sa définition entière. C'est la force de l'expression grecque, qui dit plus que Définition. - Des êtres doués de raison. Cette expression générale s'étend jusqu'aux animaux, et ne se borne pas aux hommes. - Privés de raison. Ceci doit s'entendre des êtres inanimés, le feu, par exemple, comme la suite le prouve. Le sens est d'ailleurs très clair.
§ 3. Le patient et l'agent. Alexandre d'Aphrodise cite pour exemples le feu et le combustible ; dès que tous deux se rencontrent dans les circonstances favorables, l'un brûle, l'autre est brûlé, l'action et la passion s'exerçant sur-le-champ, et par une inévitable nécessité. - Les facultés irraisonnables. Ma traduction est un peu plus précise que le texte; mais le sens est clair, quoiqu'en notre langue l'expression puisse paraître un peu étrange. Je n'ai pas voulu traduire « Les forces irrationnelles », parce que cette forme de langage aurait pu sembler trop moderne.
§ 4. Les deux contraires à la fois. Les êtres doués de raison et d'intelligence peuvent produire indifféremment l'un ou l'autre des contraires, mais non pas les deux à la fois. - Ou le désir ou la préférence réfléchie. Voir la Morale à Nicomaque, liv. VI, ch. I, § 1, p. 195 de ma traduction. - Il y a nécessité qu'il fasse la chose. L'expression est bien forte, et c'est peut-être ne pas tenir assez de compte du libre arbitre de l'homme.
§ 5. Dans la mesure même où cette puissance existe. J'ai adopté la légère correction admise ici par M. Bonitz, qui s'appuie lui-même sur Alexandre d'Aphrodise.
§ 6. La puissance simultanée. Ou ne peut faire les deux contraires que successivement, on réalité; mais, en puissance, on a la faculté des deux à la fois. C'est comme la matière qui peut indifféremment recevoir un des deux contraires, mais tour à tour, et non simultanément, parce que la matière aussi n'est qu'en puissance, comme Aristote l'a dit si souvent.
§ 1. Après avoir étudié la puissance qui est relative au mouvement, analysons l'acte lui-même; et montrons ce que nous entendons par l'Acte, et ce qu'il est dans ses modifications diverses. Ces divisions, en effet; nous feront voir clairement, et du mime coup, que le possible n'est pas simplement, pour nous, ce qui naturellement peut mouvoir une autre chose ou être mû par elle, soit absolument, soit clans une certaine mesure, mais aussi que le mot de Possible a, selon nous, une seconde signification. Aussi bien, dans nos études, avons-nous déjà touché ces sujets.
§ 2. L'acte d'une chose veut dire qu'elle n'est pas dans cet état où nous disons d'elle qu'elle est en simple puissance. Or, nous disons d'une chose qu'elle est en puissance, quand nous disons, par exemple, que la statue d'un Hermès est dans le bois, comme la moitié d'une ligne est dans la ligne entière, parce qu'elle pourrait en être tirée. On dit de même de quelqu'un qu'il est savant, même lorsqu'il ne pratique pas actuellement la science, mais parce qu'il pourrait la pratiquer à un certain moment.
§ 3. Le sens que nous voulons donner au mot d'Acte deviendra manifeste par l'induction appliquée aux exemples particuliers, sans, d'ailleurs, qu'on puisse prétendre arriver en tout cela à une définition très spéciale, et sans vouloir plus que des analogies générales. L'acte, c'est, par exemple, le rapport de l'ouvrier qui construit effectivement à celui qui peut construire; [1048b]] le rapport de l'homme qui est éveillé à celui qui dort; le rapport de l'homme qui regarde à celui qui ferme les yeux, tout en ayant le sens de la vue. C'est encore le rapport de l'objet tiré de la matière à la matière elle-même; enfin, c'est le rapport de ce qui est travaillé à ce qui ne l'est pas.
§ 4. Des deux membres de cette différence, que l'un soit, pour nous, l'Acte tel que nous le définissons, et que l'autre soit simplement le Possible. Du reste, toutes choses ne sont pas en acte de la même manière, et elles ne le sont quelquefois que proportionnellement, comme lorsqu'on dit que, de même que telle chose est dans telle chose ou relativement à telle chose, de même une seconde chose est dans telle autre, ou relativement à telle autre. Car tantôt l'acte, c'est le mouvement selon la puissance; tantôt, c'est l'existence, par rapport à une matière quelconque.
§ 5. Quant à l'infini et au vide, et aux choses de cet ordre, on leur applique les mots d'Acte et de Puissance dans une autre acception qu'à la plupart des êtres, quand, par exemple, on dit d'un être qu'il voit, ou qu'il marche, ou qu'il est vu. Ces choses, en effet, peuvent être vraies, ou d'une manière absolue, ou seulement à un moment donné. On dit d'une chose, tantôt qu'elle est visible, parce qu'elle est vue effectivement; et tantôt, on le dit parce qu'elle pourrait être vue.
§ 6. Mais on ne dit pas de l'infini qu'il est en puissance parce qu'il pourrait avoir effectivement une existence séparée et individuelle, mais seulement parce qu'il peut être conçu comme tel par la pensée. En effet, c'est parce que la division de l'infini ne peut jamais s'arrêter qu'on admet qu'un acte de ce genre est en puissance; mais ce n'est pas parce qu'il est séparé réellement.
§ 7. Jamais les actions qui ont une limite ne sont elles-mêmes un but; elles sont seulement des moyens pour arriver au but poursuivi. Par exemple, quand on cherche à se faire maigrir, c'est la maigreur qui est le but. Mais, si les choses qui font maigrir sont bien alors dans une sorte de mouvement, elles ne sont pas cependant la fin que le mouvement doit atteindre; cette tendance à la maigreur n'est pas une action; ou du moins, ce n'est pas une action complète, parce que cette action n'est pas le but.
§ 8. Le but véritable, c'est l'action où est implicitement comprise la fin qu'on se propose. L'action est complète, par exemple, quand on dit : « Il voit, ou il a vu »; elle l'est aussi quand on dit : « Il réfléchit, il pense, il a pensé. » Elle ne l'est pas quand on dit : « Il apprend, ou il a appris, » pas plus qu'elle ne l'est quand on dit : « Il se guérit, ou il s'est guéri ; il est heureux, ou il a été heureux; il est bien, ou il a été bien. »
§ 9. S'il n'en était pas ainsi, il faudrait qu'on cessât d'être ce qu'on est, comme cela a lieu quand on maigrit. Mais ici ce changement ne se produit pas; on vit actuellement heureux, et l'on a vécu heureux antérieurement. Aussi faut-il appeler ces phénomènes, les uns des mouvements, les autres des actes.
§ 10. Tout mouvement est incomplet, comme le sont l'amaigrissement, l'étude, la marche, la construction. Ce sont là néanmoins autant de mouvements; mais ces mouvements sont incomplets; car ce n'est pas dans un seul et même moment qu'on marche et qu'on a marché, qu'on bâtit et qu'on a bâti, qu'on devient quelque chose et qu'on est devenu, qu'on meut ou qu'on a mû soi-même. Évidemment, c'est un autre être qui meut, et un autre qui est mû.
§ 11. Au contraire, c'est la même chose qu'on peut tout à la fois voir et avoir vue, qu'on pense et qu'on a pensée. Ici, c'est ce que j'appelle un acte; et là, ce que j'appelle un mouvement.
§ 12. D'après tout ce que nous venons de dire, et ce qu'on pourrait encore y ajouter, on doit se rendre assez bien compte de ce que c'est que d'être en acte, d'être actuellement.
§ 1. Après avoir étudié. Voir plus haut, ch. I, § 3. - Qui est relative au mouvement. C'est-à-dire, celle qui passe a l'acte, et qui, de simplement possible, devient actuelle. - Ce que nous entendons par l'acte. C'est l'objet spécial de ce chapitre; mais l'explication peut ne pas sembler suffisante. - Mouvoir... ou être mû. Selon que le possible se rapporte à l'action ou à la passion. - Mais aussi... J'ai dû développer ici le texte, qui est très concis. - Dans nos études. Ceci peut se rapporter au liv. V, ch. XII, où est donnée la définition de la puissance.
§ 2. L'acte d'une chose. La définition de l'acte par la puissance n'est peut-être pas très régulière, puisque l'acte est l'opposé de la puissance, et qu'on pourrait tout aussi bien définir la puissance en disant qu'elle est l'opposé de l'acte. - Le moitié d'une ligne. Ou du Diamètre. Le texte est indéterminé. - Il ne pratique pas actuellement la science. Le texte grec n'a qu'un seul mot: la traduction littorale serait : « Il ne spécule pas ».
§ 3. Aux exemples particuliers. Qui suivent et qui en effet sont très clairs. - Qui construit... qui peut construire. Ce peut être, ou des ouvriers différents, ou le même ouvrier, considéré à des moments et sous des aspects divers.
§ 4. Des deux membres de cette différence. Dans les exemples cités, le premier membre montre l'acte, c'est-à-dire l'action, proprement dite et présente, d'une faculté quelconque; le second montre la faculté à l'état virtuel; elle pourrait agir, mais elle n'agit pas; elle est latente, au lieu d'être effective. - Simplement. J'ai ajouté ce mot. - L'existence par rapport à une matière. La matière est uniquement en puissance; l'existence est au contraire une actualité réelle et complète, une réalisation de la puissance, une Entéléchie.
§ 5. Quant à l'infini et au vide. Voir la Physique, liv. III, ch. VI, p. 96 de ma traduction, sur l'infini; et liv. IV, ch. VIII, p. 184, sur le vide. En se référant à ces passages, M. Bonitz trouve qu'Aristote traite ici bien légèrement (mira levitate) ces deux grandes questions de l'infini et du vide. Il croit que la notion de Puissance ne peut pas s'appliquer à l'infini dans le sens ordinaire de ce mot, qui indique toujours, dans la langue du Péripatétisme, le passage à l'acte, le mouvement qui réalise les choses. Mais l'infini ne peut jamais se réaliser; ou autrement, il cesserait d'être l'infini.
§ 6. Séparée et individuelle. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - C'est parce que la division... M. Bonitz repousse cet argument; et la divisibilité à l'infini ne lui semble pas répondre à la notion de Puissance, telle qu'Aristote l'a toujours exposée, puisque jamais l'infini ne peut parvenir à l'acte et à une complète réalisation; ce qui serait contraire â son essence.
§ 7. Jamais les actions... Ce paragraphe et les suivants, jusques et y compris le § 11, manquent dans beaucoup de manuscrits; et comme Alexandre d'Aphrodise ne commente pas ce long passage, on doit supposer que le manuscrit dont il se servait l'omettait aussi. Il y a donc lieu de révoquer en doute l'authenticité de cette fin du ch. VI. C'est bien cependant le style d'Aristote; c'est bien sa pensée. malgré les obscurités qui la voilent. Mais le texte est corrompu dans une foule de détails, et M. Bonitz n'hésite pas à dire qu'aucune autre partie de la Métaphysique n'offre autant d'incorrections de tout genre. Ce serait aller trop loin que de vouloir supprimer tout ce passage; mais M. Bonitz le refait dans une certaine mesure, et il en propose une rédaction nouvelle, calquée sur l'ancienne, dans son commentaire. J'ai suivi en partie dans ma traduction le texte ainsi rectifié; mais je reconnais toujours que, même après tous ces changements, il laisse beaucoup à désirer; et en somme, peut-être eût-il mieux valu le passer tout à fait sous silence, comme l'ont fait Alexandre d'Aphrodise et Bessarion. - Qui ont une limite. L'expression est un peu vague; mais on comprend assez la différence entre une limite et un but. - On cherche à se faire maigrir. On peut trouver que l'exemple a quelque chose de singulier; il eût été facile aussi d'en trouver un plus frappant. - Les choses.. L'expression du texte est tout à fait indéterminée, et l'on pourrait entendre aussi qu'il s'agit des Êtres et des Organes qui maigrissent. Les choses qui font maigrir sont évidemment autre chose que la maigreur.
§ 8. Le but véritable. Le texte n'est pas aussi net; je me suis décidé pour ce sens; mais je n'en suis pas parfaitement sûr. - L'action est complète... elle ne l'est pas. Les exemples qui sent allégués ne montrent pas assez clairement la différence que l'auteur veut faire saillir. - Il apprend. Ceci veut dire sans doute que l'étude, qui mène à la science, est une action incomplète; La science est le but, l'étude n'est qu'un moyen pour y arriver.
§ 9. Qu'on cessât d'être ce qu'on est. J'ai dû ici développer un peu le texte, pour le rendre plus intelligible. - Les uns des mouvements, les autres des actes. C'est bien là une distinction que l'auteur veut établir; mais on peut trouver qu'elle n'est pas établie suffisamment.
§ 10. Tout mouvement est incomplet. Parce que le mouvement n'est pas un but, mais qu'il conduit simplement un but, qui est en dehors de lui. - Ce n'est pas dans un seul et même moment. Ces idées ne se suivent pas beaucoup entre elles. - C'est un autre être. Même remarque sur l'incohérence du texte.
§ 11. C'est la même chose. Ici encore, il est bien difficile de comprendre la vraie pensée du texte. On voit bien qu'il s'agit toujours de distinguer entre l'acte et le mouvement; mais les expressions dont se sert l'auteur sont bien insuffisantes.
§ 1. Essayons de préciser les cas où l'on peut dire d'une chose qu'elle est en puissance, et les cas où elle n'y est pas; car elle ne peut pas y être à un moment quelconque indifféremment. Par exemple, l'élément de la terre est-il ou n'est-il pas en puissance un homme? La question pourrait surtout être faite quand l'élément de la terre est changé déjà en liqueur prolifique; mais, même dans ce cas, on ne saurait nier qu'il n'y ait tel moment où cette transformation ne puisse pas encore avoir lieu. Il en est en ceci comme en médecine. Tout être sans exception ne peut pas être guéri par le médecin, pas plus qu'il ne l'est au hasard; mais il y a tel être qui peut guérir, et l'on dit alors que cet être est guéri en puissance.
§ 2. Pour tout ce que la pensée peut faire passer de la simple puissance à la réalité actuelle et complète, on peut dire qu'il suffit de le vouloir, pourvu toutefois qu'aucun obstacle extérieur ne s'y oppose. Mais ici, pour reprendre l'exemple de l'être qui est guéri, il faut que ce soit en lui qu'il n'y ait absolument rien qui s'oppose à sa guérison.
§ 3. Même remarque quand on dit d'une maison qu'elle est en puissance. Cela signifie qu'elle se réalisera, s'il n'y a rien, dans celui qui l'a conçue, ni dans la matière dont elle sera faite, qui s'oppose à ce que la maison se produise; et s'il n'y a rien, ni à ajouter, ni à retrancher, ni à changer, pour que la maison soit en puissance. On peut en dire encore autant de toutes les choses qui ont en dehors d'elles-mêmes le principe de leur production, et également de celles qui, ayant ce principe intérieurement en elles, se réalisent, s'il n'y a pas d'obstacle extérieur qui les en empêche.
§ 4. Ainsi, la liqueur prolifique n'est pas encore en puissance, puisque auparavant il faut qu'elle soit déposée dans un autre être, et qu'elle y subisse un changement. C'est seulement lorsque, tout en conservant le même principe, elle est dans le lieu où elle doit être, qu'elle est alors réellement en puissance; et, pour qu'il en soit ainsi, il est besoin pour elle d'un autre principe. On peut également dire de la terre qu'elle n'est pas encore la statue en puissance, puisqu'il faut que préalablement elle se change en airain.
§ 5. L'objet que nous dénommons n'est pas, on peut dire, la chose même; mais il est fait de cette chose; et, par exemple, le coffre n'est pas bois, mais il est de bois; de même le bois n'est pas terre, mais il est de terre. Si la terre à son tour n'est pas, au même titre, un objet différent, et si elle est elle-même dénommée d'après un objet d'où elle sort, c'est toujours cet objet ultérieur qui est absolument en puissance. Ainsi, le coffre n'est pas en terre; il n'est pas terre non plus; mais il est en bois. C'est qu'en effet le bois est coffre, en puissance; il est la matière absolue du coffre pris lui-même absolument ; de même aussi que tel bois particulier est la matière de tel coffre particulier.
§ 6. S'il y a un terme primitif, qui ne soit plus dénommé par dérivation d'après une autre chose, et qui ne soit plus fait en cette chose, c'est qu'on est arrivé à la matière première. Si, par exemple, on dit que la terre est d'air, et que l'air ne soit pas le feu, mais qu'il soit fait de feu, le feu est alors la matière première, en tant qu'il est tel objet individuel et telle substance.
§ 7. Précisément, ce qui fait la différence entre l'universel et le sujet, c'est que l'un est un objet particulier, et que l'autre ne l'est pas. Ainsi, par exemple, le sujet qui subit les modifications, c'est l'homme, son corps, son âme ; et la modification, c'est l'instruction, la blancheur, etc. L'instruction pénétrant dans le sujet, on ne dit pas que le sujet est l'instruction, mais on dit qu'il est instruit. On ne dit pas davantage que l'homme est la blancheur; on dit qu'il est blanc; pas plus qu'on ne dit qu'il est la marche et le mouvement; mais on dit qu'il marche et qu'il se meut, comme on disait tout à l'heure que l'objet est de telle ou telle chose.
§ 8. Dans tous les cas de ce genre, le terme dernier, c'est la substance; dans tous ceux qui ne sont pas de la substance, mais où il s'agit d'une certaine forme, et où il y a un attribut spécial, le terme dernier est la matière et la substance matérielle. C'est que l'on a bien raison de déterminer l'objet, dont on dit qu'il est fait de telle chose, par la matière qui le compose et par les qualités qu'il a; car la matière et les qualités qu'elle peut avoir [1049b] sont indéterminées.
§ 9. En résumé, nous avons exposé dans quels cas il faut dire qu'une chose est en puissance, et dans quels cas elle n'y est pas.
§ 1. L'élément de la terre. Il ne faut pas être trop étonné de cette étrange physiologie, qui donne l'élément terreux pour la matière des sécrétions du corps humain. Voir encore un peu plus loin, § 4. - Où cette transformation. Le texte n'est pas aussi formel. La transformation est celle de l'élément terreux en un germe humain. - Comme en médecine. Cette idée de la médecine est amenée bien brusquement, et la comparaison n'apporte pas plus de clarté dans la pensée. - Par le médecin. J'ai ajouté ces mots. - Est guéri en puissance. L'expression n'est peut-être pas tout à fait juste; l'être est plutôt « guérissable » que guéri.
§ 2. La pensée. Ou, la libre volonté de l'homme. - A la réalité actuelle et complète. Le texte dit seulement « A l'Entéléchie ». - Pour reprendre l'exemple de l'être qui est guéri. J'ai dû développer ici le texte, pour que la pensée fût plus claire. - Que ce soit en lui. La remarque est sans doute exacte; mais il est vrai aussi que, pour que la guérison ait lieu, il faut tout à la fois qu'il n'y ait pas d'obstacle extérieur, non plus que d'obstacle intérieur.
§ 3. Quand on dit d'une maison qu'elle est en puissance. Le texte est encore ici moins développé que ma traduction. - Celui qui l'a conçue. L'expression grecque n'est qu'un pronom neutre, dont le sens est tout à fait indéterminé; j'ai cru devoir le préciser davantage. Mais Alexandre d'Aphrodise comprend ce passage autrement. Pour lui, le pronom neutre qu'emploie le texte ne signifie pas autre chose que la matière dont la maison sera faite, c'est-à-dire, les poutres, les pierres, les briques, etc. - Soit en puissance. Ou, plus simplement: « Soit possible ». - On peut en dire encore autant. La pensée n'est pas très claire, et il semble que ceci n'est qu'une répétition de ce qui a été dit plus haut, § 2.
§ 4. N'est pas encore en puissance. La pensée n'est peut-être pas très juste. La puissance existe indépendamment des circonstances extérieures, qui sont nécessaires à sa réalisation. - Le même principe. Il faudrait peut-être ajouter aussi « Et les mêmes conditions ». - De la terre. Même remarque que plus haut, § 1, sur cette singulière genèse, qui prend la terre pour le principe matériel de toutes choses. - Elle se change en airain. C'est sans doute parce que les métaux se trouvent dans la terre que l'on croyait qu'elle les produit. C'étaient là les théories de l'Antiquité.
§ 5. Il est fait de cette chose. Aristote forge ici un mot nouveau, que j'ai dû paraphraser. - N'est pas bois, mais il est en bois. L'exemple est fort clair; mais il est assez étrange, bien qu'au fond l'observation soit exacte, - Le coffre n'est pas en terre. Parce que la terre est l'élément dernier du bois; mais c'est le bois et non la terre qui, en puissance, est coffre; en d'autres termes, qui peut devenir coffre.
§ 6. On est arrivé à la matière première. Comme dans l'exemple précédent, la terre serait la matière première du coffre, parce qu'elle est par supposition l'élément du bois, dont le coffre est fait. Le texte remonte même plus haut dans l'exemple qui suit, et la matière première du coffre serait le feu, d'où vient l'air, qui donne naissance à la terre, comme la terre produit le bois dont le coffre est formé. Il est inutile encore une foie d'insister sur ces bizarres théories, qui, d'ailleurs, ont duré jusqu'au seizième siècle.
§ 7. C'est que l'un. C'est-à-dire, le sujet. - L'aube. C'est-à-dire, l'universel, le genre ou l'espèce. - C'est l'homme. Homme est encore un terme universel, bien qu'il le soit moins qu'Animal; il aurait mieux valu prendre un terme purement individuel : Socrate, Coriscus, ou tout autre. - De telle ou telle chose. Le texte répète ici le mot forgé que j'ai signalé plus haut, § 4 : « Le coffre est de bois ».
§ 8. C'est la substance. En d'autres termes, le sujet, qui reçoit les qualités et qui est individuel. Le terme dernier pourrait être appelé aussi le terme premier, selon que l'on commencerait la série par l'individu, en remontant jusqu'à l'universel, on selon que l'on descendrait de l'universel l'individu, comme l'auteur le fait ici. - De déterminer. Il y a des manuscrits qui ont ici une négation; mais le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise ne connaît pas cette négation, et la plupart des éditeurs l'ont repoussée; ce qui ne veut pas dire qu'à un certain point de vue, il ne fût possible de la soutenir. - La matière et les qualités... sont indéterminées. Pour la matière, c'est toujours ainsi qu'Aristote la considère; pour les qualités, comme la blancheur, la rondeur, etc., elles sont indéterminées, en ce sens que ce sont des termes universels, applicables à une foule d'objets, sans être elles-mêmes des objets déterminés au sens réellement individuel.
§ 1. D'après ce que nous avons dit plus haut, sur les acceptions diverses du mot d'Antérieur, on doit bien voir que l'acte est antérieur à la puissance. Et quand je dis Puissance, je n'entends pas parler uniquement de cette puissance déterminée que nous avons appelée le principe du changement dans un autre en tant qu'autre; mais je veux parler, en général, de tout principe quelconque de mouvement, ou d'inertie.
§ 2. La nature en est aussi au même point; car elle appartient au même genre que la puissance; et elle aussi est un principe de mouvement. Seulement, ce n'est pas dans un autre; c'est dans l'être lui-même, en tant qu'il est ce qu'il est. Pour toute puissance ainsi entendue, l'acte est antérieur, à la fois, pour la raison et substantiellement. Sous le rapport du temps, l'acte est tantôt antérieur, et tantôt, il ne l'est pas.
§ 3. Il est facile de voir que, au point de vue de la raison, l'acte est antérieur à la puissance; car l'idée première de puissance s'attache exclusivement à ce qui est en état de passer à l'acte. En effet, on n'appelle Constructeur que celui qui est en état de pouvoir construire; on n'appelle Voyant que celui qui peut voir ; Visible, que ce qui peut être vu; et ainsi de même pour tout le reste. Par conséquent, la notion rationnelle de l'acte est nécessairement antérieure à celle de puissance; et la connaissance de l'acte est nécessairement aussi antérieure à la connaissance du possible.
§ 4. Sous le rapport du temps, voici comment l'acte est antérieur à la puissance ; c'est que l'être qui produit un autre être, identique en espèce, si ce n'est numériquement, est antérieur à cet être. Je veux dire que, relativement à cet homme individuel qui existe actuellement, relativement à ce pain que j'ai sous les yeux, relativement à ce cheval, relativement à cet être qui voit, la matière, le blé et l'être capable de voir sont chronologiquement antérieurs. Les éléments qui, en puissance, sont déjà l'homme, le pain et l'être voyant, n'existent pas encore en acte et en fait.
§ 5. Mais il y a d'autres êtres actuels d'où ils sont sortis et qui, sous le rapport du temps, doivent les avoir précédés; car, si toujours c'est de l'être en puissance que vient l'être en acte, ce n'est que grâce à l'influence préalable d'un être qui lui-même est en acte également. Ainsi, un homme vient d'un homme, le musicien vient du musicien, quelque agent primitif étant toujours la cause du mouvement, et le moteur devant toujours exister antérieurement en acte.
§ 6. Dans nos études sur la substance, il a été démontré que tout phénomène, qui se produit, vient de quelque chose sous l'action de quelque chose, et que la chose produite doit être d'une espèce identique à la cause d'où elle sort. C'est là ce qui fait qu'il semble impossible d'être constructeur, si l'on n'a déjà rien construit, d'être joueur de lyre, si l'on n'a déjà joué de la lyre, puisque celui qui apprend à jouer de la lyre apprend à en jouer en en jouant. Et de même pour tous les artistes.
§ 7. De là, est venue cette assertion sophistique, à savoir qu'il n'est pas besoin de posséder une science pour faire tout ce que cette science doit enseigner; car, dit-on, celui qui apprend une chose ne la possède point. Sans doute; mais comme, pour tout phénomène qui se produit, il faut un phénomène qui l'ait précédé, et comme, pour tout ce qui se meut, en général il y a un mouvement antérieur, principe qui a été prouvé dans notre Traité du Mouvement, [1050a] il s'ensuit que, même lorsqu'on apprend une chose, on la sait déjà en partie nécessairement.
§ 8. Ainsi donc, ces considérations nous montrent encore qu'à ce point de vue l'acte est antérieur à la puissance, sous le rapport de la génération et du temps.
§ 9. Mais il ne l'est pas moins sous le rapport de la substance. D'abord, on peut remarquer que les êtres qui sont postérieurs en génération sont, au contraire, antérieurs par l'espèce et par la substance. Ainsi, l'homme fait est antérieur à l'enfant; l'homme est antérieur au germe d'où il vient; car l'un a la forme, que l'autre n'a pas encore.
§ 10. C'est que tout phénomène qui se produit tend, et se dirige, vers un principe et vers une fin. Le principe, c'est le pourquoi de la chose, et la production n'a lieu qu'en vue de la fin poursuivie. Or, cette fin, c'est l'acte; et la puissance n'est compréhensible qu'en vue de l'acte. C'est qu'en effet ce n'est pas pour avoir la vue que les animaux voient; mais, au contraire, ils ont la vue afin de voir. De même, on ne possède la faculté de construire que pour construire effectivement; on n'a la faculté de spéculer scientifiquement que pour se livrer à la spéculation; mais on ne spécule pas la faculté de spéculer, à moins qu'on n'en soit encore à s'exercer. Or, de ceux même qui s'exercent à la spéculation scientifique, on ne peut pas dire encore qu'ils spéculent, si ce n'est d'une certaine façon; et ils n'ont pas même besoin de spéculer pour se livrer à leur étude.
§ 11. Quant à la matière, elle est aussi en puissance, puisqu'elle peut arriver à la forme; mais lorsqu'elle est en acte, c'est qu'elle est déjà douée de la forme qu'elle doit avoir. De même encore pour toutes les autres choses, même pour celles dont la fin propre est un mouvement.
§ 12. Aussi, la nature agit-elle absolument comme ces maîtres qui, après s'être assurés que leurs élèves sont effectivement savants, pensent avoir atteint leur but. Si les choses, en effet, ne se passaient point ainsi, on retrouverait ici l'Hermès de Pauson; et pas plus pour la science que pour cette statue, on ne saurait si elle est dedans ou dehors. C'est l'oeuvre qui est ici la fin ; et l'acte, c'est l'oeuvre même, l'oeuvre actuelle.
§ 13. Voilà comment le mot même d'Acte est tiré de l'action qui exécute l'oeuvre, et qu'il exprime la tendance à la réalisation complète de la chose. Il y a des cas où la fin dernière est l'usage; et c'est ainsi que la fin de la vue, c'est la vision, l'organe de la vue n'ayant pas d'autre fonction possible que la vision même. Dans d'autres cas, il y a quelque chose de produit en dehors de l'acte; ainsi, pour la faculté de construire, il se produit la maison, outre l'acte même qui la construit.
§ 14. Dans le cas de la vision, il n'y en a pas moins une fin; mais dans le cas de la maison édifiée, la fin est plus marquée que la puissance. Ainsi, l'action de construire se manifeste dans la chose construite; cette action se produit, et elle existe, en même temps que la maison. Donc, toutes les fois qu'il se produit quelque réalité, en dehors même de l'usage de la faculté, l'acte se montre dans la chose qui a été faite, comme l'acte de bâtir se montre dans le bâtiment, comme le tissage se montre dans le tissu. Il en est de même pour une foule d'autres choses, et l'on peut dire, d'une manière générale, que le mouvement se montre dans le mobile qui est mû.
§ 15. Mais, pour les choses où il ne se produit pas une oeuvre qui subsiste en dehors de l'acte même, l'acte est tout entier dans les êtres exclusivement. C'est ainsi que la vision est dans celui qui voit; la spéculation est dans l'esprit de celui qui spécule, comme la vie est dans Pûmes On peut même en dire autant du bonheur; [1050b] car il est aussi une vie, et une vie d'un certain genre.
§ 16. Par conséquent, il est de toute évidence que la substance et la forme sont une sorte d'acte. Mais ce qu'il faut conclure non moins clairement de ces considérations, c'est que substantiellement l'acte est antérieur à la puissance, et qu'ainsi que nous l'avons démontré, il y a toujours un acte qui chronologiquement est antérieur à un autre, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à l'acte même du moteur premier et éternel.
§ 17. Ce qui prouve peut-être encore mieux la vérité de ce que nous disons sur la supériorité de l'acte, c'est que les choses éternelles sont, sous le rapport de la substance, antérieures aux choses périssables, et que rien de ce qui est éternel n'est en puissance. Et en voici la raison. Toute puissance comprend à la fois les deux termes de la contradiction; car ce qui ne peut pas être ne saurait appartenir à quoi que ce soit. Mais tout ce qui est possible peut aussi n'être pas en acte. Donc, ce qui est simplement possible peut être ou n'être pas; et, de cette manière, une même chose peut être et ne pas être. Dès lors, il est très possible que ce qui peut ne pas être ne soit point. Or, ce qui peut n'être point est périssable, ou d'une manière absolue, ou de cette façon où nous disons de lui qu'il peut ne pas être, ou relativement au lieu, ou à la quantité, ou à la qualité. Mais il est périssable absolument lorsqu'il est périssable dans sa substance même.
§ 18. Ainsi, il n'y a jamais de chose absolument impérissable qui puisse être absolument en puissance; mais rien ne s'oppose à ce qu'elle soit en puissance à certains égards, par exemple, sous le rapport de la qualité ou du lieu. Toutes les choses éternelles sont donc actuelles. Quant aux choses nécessaires, elles ne peuvent pas non plus être en puissance, puisque ce sont là les principes premiers, et que si les principes n'existaient pas, rien ne pourrait exister sans eux.
§ 19. A plus forte raison, le mouvement n'a-t-il pas la puissance d'être ou de n'être pas, s'il s'agit d'un mouvement éternel; et s'il s'agit d'un mobile qui soit éternellement mû, ce n'est pas non plus en puissance qu'il est mû, si ce n'est pour le point d'où il part, et pour celui où il se dirige. Rien n'empêche d'ailleurs que sa matière ne soit en puissance. C'est ainsi que le soleil, les astres et le ciel entier sont toujours en acte; et il n'est pas à craindre que ce mouvement doive s'arrêter jamais, comme le redoutent les philosophes de la nature. Ces grands corps ne se fatiguent pas de leur action; car, pour eux, le mouvement n'est pas, comme pour les êtres périssables, subordonné à la possibilité de la contradiction, qui pourrait leur rendre fatigante la continuité de leur mouvement.
§ 20. C'est en effet quand la substance d'une chose est matière et puissance, et qu'elle n'est pas en acte, que cette défaillance peut avoir lieu. Mais les corps même qui sont sujets au changement, comme la terre et le feu, se rapprochent des corps impérissables, et ils les imitent. En effet la terre et le feu sont toujours en acte, parce qu'ils ont en soi, et par eux-mêmes, le mouvement qui les anime. Quant aux autres puissances, elles supposent toutes, d'après ce que nous en avons dit, l'alternative des contraires; car ce qui peut produire telle sorte de mouvement peut aussi ne pas le produire. C'est là ce qui se passe dans les cas où la raison peut intervenir; mais, quant aux puissances irrationnelles, il faut qu'elles soient présentes, ou ne le soient pas, pour déterminer l'un ou l'autre contraire, tout en restant les mêmes.
§ 21. Si donc il y avait des natures, ou des substances, du genre de celles qu'imaginent les partisans par trop logiques des Idées, il y aurait un être possédant la science plutôt qu'il n'y aurait de science en soi; il existerait un être qui serait mû plutôt qu'il n'y aurait de mouvement en soi; car ces êtres seraient alors bien davantage des actes et des réalités, [1051a] tandis que la science et le mouvement n'en seraient que des puissances.
§ 22. Concluons donc que l'acte est évidemment antérieur à la puissance, et à tout principe qui peut produire un changement quelconque.
§ 1. Plus haut. Voir liv. V, ch. XI, la définition du mot Antérieur, et ses acceptions diverses. - Que nous avons appelée. Voir plus haut, ch. I, § 5. - Ou en tant qu'autre. J'adopte ici la même variante que pour le passage qui vient d'être cité. - De tout principe quelconque. Soit qu'il agisse dans l'individu lui-même, soit qu'il agisse au dehors.
§ 2. La nature. M. Bonitz cite un passage du Traité du ciel, qui explique bien clairement ce qu'il faut entendre ici par Nature; voir ce traité, liv. IlI, ch. II, § 11, p. 242 de ma traduction. La nature d'un être est le principe intérieur qui peut causer en lui le changement, sans l'intervention d'aucune force extérieure. La puissance est, dans l'être, ce qui peut amener un changement avec le concours du dehors et sur le dehors. Pour la définition du mot de Nature, voir plus haut liv. V, ch. IV. - Pour la raison... substantiellement... sous le rapport du temps. Voilà le trois points de vue qui vont être expliqués dans ce qui suit.
§ 3. Au point de vue de la raison. Ou « de la notion ». - A ce qui est en état de passer à l'acte. Par conséquent, la notion d'Acte est antérieure à celle de Puissance, puisqu'on ne peut comprendre cette dernière notion que grâce à la première, antérieurement comprise. - La notion... la connaissance. La nuance entre les deux expressions n'est pas assez marquée ; je n'ai pas voulu la marquer davantage dans ma traduction. - La connaissance de l'acte. Le texte grec n'est pas aussi développé.
§ 4. Sous le rapport du temps. Voir le § 2. - Si ce n'est numériquement. M. Schwegler trouve que ces mots sont peu utiles, et il croit que c'est une interpolation, qu'on pourrait supprimer sans inconvénient. - En fait. Ces mots ne sont pas dans le texte grec, et ce n'est dans ma traduction qu'une paraphrase et une formule, un peu plus claire que la précédente.
§ 5. L'influence préalable. J'ai ajouté l'épithète, qui me semble ressortir nécessairement du contexte. - Le musicien. On pourrait entendre aussi: « le savant, l'homme instruit ». En d'autres termes, l'instruction reçue suppose toujours quelqu'un qui la donne, et le savant nécessairement vient du savant.
§ 6. Dans nos études sur la substance. Voir plus haut liv. VII, ch. VII, § 1. - A la cause d'où elle sort. Le texte est moins précis. - D'être constructeur. C'est-à-dire, d'être supposé capable de construire. Il faut que l'artiste ait déjà prouvé son talent par quelque oeuvre, pour qu'on le juge capable d'en produire une nouvelle. - Apprend à en jouer en en jouant. Il semble donc qu'il a déjà ce talent, qu'il cherche à acquérir.
§ 7. Cette assertion sophistique. MM. Bonitz et Schwegler rappellent avec raison la théorie de la réminiscence dans le Ménon de Platon; voir la traduction de M. Victor Cousin, pp. 173 et suivantes. - Notre Traité du Mouvement. C'est la Physique, liv. VI, ch. X, § 1, p. 379 de ma traduction.
§ 8. De la génération et du temps... de la substance. Un peu plus haut, § 2, les divisions ne sont pas tout â fait les mêmes; au lieu de la Génération, c'est la Raison, ou la définition.
§ 9. Postérieurs en génération. C'est-à-dire, « qui se produisent plus tard ». J'ai conservé la formule grecque, bien qu'un peu obscure, parce que let exemples suivants l'éclaircissent complètement. L'homme fait est postérieur en génération à l'enfant, puisque, avant d'arriver à l'âge adulte, il faut d'abord traverser l'enfance. - Par respect. Peut-être vaudrait-il mieux traduire : « par la forme », comme à la fin de la phrase.
§ 10. Tend, et se dirige. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Et la production. Ou « la génération ». - N'est compréhensible. L'expression grecque est un peu plus vague. - Pour avoir la vue. La faculté de la vue est une simple puissance, dont l'acte de la vision est le vrai but. - La faculté de spéculer scientifiquement. Toute cette fin du § cet obscure, et les efforts des commentateurs les plus sagaces n'ont pas réussi à l'éclaircir. Alexandre d'Aphrodise n'est pas à cet égard plus heureux que ses successeurs, et l'explication qu'il donne n'est guère plus satisfaisante. - Qui s'exercent à la spéculation scientifique. J'ai ajouté tout ce développement, qui ne se trouve que très implicitement dans le texte, mais qui m'a paru nécessaire. - Si ce n'est d'une certaine façon. Ou plutôt, comme le dit Alexandre d'Aphrodise, « dans une si faible mesure que cette spéculation est à peu près nulle, en comparaison de la véritable et complète spéculation, â laquelle se livre le savant ». - Pour se livrer à leur étude. J'ai ajouté cos mots, qui me semblent ressortir du commentaire d'Alexandre d'Aphrodise.
§ 11. Elle est aussi en puissance. La pensée n'est pas assez nettement exprimée. L'auteur veut dire sans doute que, même pour la matière, l'acte est antérieur à la puissance. Il est bien subtil de dire que la forme existe avant la matière; ou alors, on semble retomber dans la théorie platonicienne des Idées. La matière ne reçoit l'existence que de la forme, qui vient se joindre à elle, et la tirer de la simple possibilité, oit elle est comme si elle n'était pas. - Pour toutes les autres choses. L'expression est bien vague, et il aurait fallu la préciser davantage. -Dont la fin propre est un mouvement. Alexandre d'Aphrodise cite l'exemple de la danse, dont la fin est le mouvement, mais où cependant l'acte est encore antérieur à la puissance. Cette interprétation paraît bien peu naturelle.
§ 12. Aussi, la nature... La pensée n'est pas exprimée d'une manière tout à fait complète; et l'exemple de la nature ne paraît pas suffisamment amené. M. Bonitz comprend que la nature a atteint son but, quand elle a fait un homme doué de toutes ses facultés, sentant, voulant, agissant. - L'Hermès de Pauson. Les manuscrits varient sur le nom de l'artiste, et ils disent Pason on Passon, aussi bien que Pauson; j'ai préféré ce dernier nom, parce qu'il est celui d'un peintre bien connu, qu'Aristote a cité plusieurs fois dans la Politique, liv. V, ch. V, § 7 p. 279 de ma traduction, 3e édition, dans la Poétique, ch. II, § 2, p. 10. Des commentateurs ont cru qu'il s'agissait ici, non d'un peintre comme était Pauson, mais d'un sculpteur: c'est le mot d'Hermès qui sans doute les aura trompés; mais on ne voit pas pourquoi un peintre n'aurait pas pu faire aussi bien qu'un sculpteur, et même mieux, le trompe-l'oeil dont parle Alexandre d'Aphrodise. L'Hermès était fait de telle sorte qu'on ne savait si la statue était sous la pierre ou en dehors de la pierre. Mais ce pouvait être une pierre en peinture et non une pierre réelle; et il semble même que la peinture offrait plus de facilités que la sculpture pour produire un tel effet. Quoi qu'il en puisse être, l'auteur veut dire que, tant que le maître n'a pas constaté la science réelle et actuelle de ses élèves, on ne sait pas positivement s'ils ont la science ou s'ils ne l'ont pas. Mais exprimer ceci en disant que l'on ne sait si la science est dehors ou dedans, c'est tout au moins une formule singulière. - C'est l'oeuvre. Entendez l'oeuvre des élèves, faisant acte de science.
§ 13. Le mot même d'Acte... Dans notre langue, les mêmes rapprochements de mots peuvent avoir lieu: acte, action, actuel, etc., etc. - La réalisation complète de la chose. Le texte dit en un seul mot : l'Entéléchie. - La fin dernière est l'usage. Voir un passage presque tout à fait semblable dans la Morale à Eudème, liv. VII, ch. XIII, § 1, p. 443 de ma traduction.
§ 14. Dans le cas de la vision. J'ai cru devoir préciser le texte, qui ne se sert que d'un adverbe indéterminé. - Dans le cas de la maison édifiée. Même remarque. - Est plus marquée que la puissance. Ici encore, ma traduction est plus développée et plus précise que le texte. MM. Schwegler et Bonitz ont remarqué tous deux qu'Alexandre d'Aphrodise avait fait quelque confusion dans ce passage, dont le sens d'ailleurs ne peut être douteux. - Donc.. Ceci peut paraître une répétition peu nécessaire de ce qui précède ; et l'on croirait que c'est une simple glose. D'ailleurs, Alexandre d'Aphrodise a déjà cette phrase dans son exemplaire, et il la commente. - Que le mouvement... C'est la formule générale, dont on vient de citer quelques cas particuliers.
§ 15. Dans les êtres. L'expression du texte est vague, et j'ai dû la déterminer, d'après les exemples qui suivent. - Exclusivement. J'ai ajouté ce mot, qui me semble ressortir de tout le contexte. - La spéculation. Voir plus haut, § 10. - Comme la vie est dans l'âme. En considérant surtout l'âme comme le principe vital, ainsi que le fait Aristote dans le Traité de l'Âme. - On peut même en dire autant du bonheur. Le bonheur est, en effet, un sentiment tout intime, qui peut très bien ne se manifester par aucun signe extérieur. - Une vie d'un certain genre. C'est peut-être une simple glose. Voir la théorie générale du bonheur dans la Morale à Nicomaque, liv. IX et X.
§ 16. L'acte est antérieur à la puissance. C'est le principe que l'auteur a essayé d'établir dans tout ce chapitre. - Ainsi que nous l'avons démontré. Voir plus haut, §§ 3 et 4. - Du moteur premier et éternel. Voir sur cette grande théorie, qui est la plus importante de la Métaphysique le liv. XII, ch. VI et chapitres suivants.
§ 17. De la supériorité de l'acte. Le texte n'est pas tout à fait aussi explicite; mais le sens ne peut être douteux. - Les deux termes de la contradiction. En effet, le possible peut rester à l'état de possible et n'être jamais, tout aussi bien qu'il peut être, en arrivant à l'acte et en se réalisant. Il y a donc, en effet, une alternative. - Appartenir à quoi que ce soit. Il semble qu'il aurait mieux valu dire d'une manière générale et absolue : « Ne peut jamais exister. »
§ 18. A certains égards... de la qualité ou du lieu. Alexandre d'Aphrodise cite en exemple les deux grands corps de la lune et du soleil. Ainsi, la lune, impérissable et éternelle comme elle l'est, varie cependant en qualité, puisque tantôt elle est pleine et que tantôt elle ne l'est pas. Le soleil varie également de lieu, selon l'astronomie des Anciens ; et cependant il est impérissable et éternel, comme le ciel entier. - Quant aux choses nécessaires. Voir l'Herméneia, ch. XIII, p. 190 et suivantes de ma traduction. - Elles ne peuvent pas non plus être en puissance. L'idée même de nécessaire est contraire à celle de possibilité.
§ 19. S'il s'agit d'un mouvement éternel. Comme celui des astres dont le ciel est peuplé. Le mouvement est actuel et il est incessant; il n'y a pas lieu en ce cas une simple puissance ; c'est-à-dire, ainsi que je l'ai ajouté dans ma traduction, ce mouvement ne peut pas indifféremment à « être ou n'être pas »; il est éternel et nécessaire. - Si ce n'est pour le point d'où il part. Si c'est bien là la pensée, comme je le crois, l'auteur veut dire que le sens du mouvement pourrait seul varier, mais que le mouvement en lui-même est indéfectible. - Sa matière ne soit en puissance. Le texte n'est pas aussi formel ; mais cette interprétation me semble tout à fait confirmée par le § suivant. - Les philosophes de la nature. Alexandre d'Aphrodise pense qu'Aristote veut designer ici Empédocle et ses partisans. - Ces grands corps ne se fatiguent point. Voir le Traité du Ciel, liv. II, ch. I § 3, p. 116 de ma traduction. - La possibilité de la contradiction. C'est-à-dire qu'ils sont toujours en acte, et qu'ils ne peuvent pas tantôt être et tan tôt n'être point. Les conditions qui leur sont éternellement imposées ne varient pas.
§ 20. Cette défaillance. C'est-à-dire, la fatigue dont il vient d'être question. - Le mouvement qui les anime. Le mouvement de la terre, c'est uniquement ici de tomber en bas; le mouvement du feu, c'est de s'élever en haut, d'après les théories de physique adoptées par les Anciens. - Quant aux autres puissances. C'est-à-dire, quant aux genres divers de possibilités. - Ce que nous en avons dit. Voir plus haut, ch. II. - L'alternative des contraires. Le texte n'est pas aussi formel. - Où la raison peut intervenir. Plus haut, ch. II, § 1, Aristote a distingué les puissances douées de raison et les puissances irrationnelles ; voir aussi ch. VII, § 2.
§ 21. Par trop logiques. Alexandre d'Aphrodise comprend que le mot du texte exprime les Mathématiques, plutôt que la Logique. L'interprétation que je donne peut s'appuyer spécialement sur deux passages du liv. Xlll, ch. V, § 8, et ch. VIII, § 18.
§ 22. Concluons donc. Résumé plus net que la discussion qui l'amène. - Un changement quelconque. Qui fait passer les choses de la puissance à l'acte et réalise leur forme.
§ 1. L'acte d'une puissance louable et bonne est toujours meilleur et plus louable qu'elle; voici ce qui le prouve. Tout ce qui n'est qu'à l'état de simple puissance peut réaliser égarement les contraires. Ainsi, l'être dont on dit qu'il peut être en santé, est aussi le même être qui peut être malade; et il a ces deux possibilités à la fois; car c'est une seule et même puissance que celle de se bien porter ou d'être malade, d'être en repos ou en mouvement, de bâtir la maison ou de l'abattre, d'être bâtie ou d'être abattue.
§ 2. Ainsi, la faculté de pouvoir les contraires est simultanée. Mais ce qui est impossible, c'est que les contraires eux-mêmes le soient. Les actes ne peuvent pas coexister davantage, attendu qu'on ne peut pas, par exemple, être tout à la fois malade et bien portant. Il y a donc nécessité que l'un de ces contraires soit le bien; mais la puissance s'applique indifféremment aux deux à la fois, ou ne s'applique même à aucun des deux. L'acte est donc au-dessus de la puissance.
§ 3. Par une suite nécessaire, quand il s'agit du mal, l'accomplissement de la chose et l'acte valent moins que la simple puissance ; car le pouvoir comprend à la fois les deux contraires. Le mal n'existe donc pas indépendamment des choses réelles ; car le mal est par sa nature postérieur à la puissance. Aussi, dans les choses de principes comme dans les choses éternelles, n'y a-t-il point de mal, point de faute, point de corruption; car la corruption fait certainement partie du mal.
§ 4. C'est aussi par l'actualité et la réalisation qu'on trouve les propriétés des figures géométriques, puisque c'est en divisant ces figures qu'on arrive à comprendre leurs propriétés. Si elles étaient toujours décomposées, elles seraient toujours d'une pleine évidence; mais, quand elles ne sont pas décomposées, elles ne sont évidentes qu'en puissance. Par exemple, pourquoi le triangle a-t-il ses angles égaux à deux droits? C'est que tous les angles faits d'un seul côté d'une même ligne équivalent à deux droits. Si l'on élève une droite sur un côté du triangle, il suffit d'un coup d'œil pour que sur-le-champ la démonstration soit de toute évidence. Pourquoi l'angle inscrit dans le demi-cercle est-il toujours un angle droit? C'est que, dès qu'on remarque que les trois lignes sont égales, deux qui sont la base et une perpendiculaire élevée du centre, on voit immédiatement la solution, pour peu qu'on sache de géométrie.
§ 5. Par conséquent, il est de toute évidence que c'est en réalisant les choses qui ne sont qu'en puissance, qu'on arrive à les comprendre ; et. cela tient à ce que la pensée est un acte de réalisation. Donc, en résumé, la puissance vient de l'acte; et c'est pour cela qu'on connaît les choses en les faisant. L'acte considéré numériquement est, d'ailleurs, postérieur à la puissance, sous le point de vue de la production.
§ 1. Louable et bonne. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Qui peut être malade. J'ai admis la légère correction proposée par M. Bonitz ; M. Schwegler l'approuve aussi, quoiqu'il ne l'ait pas admise dans son texte. - Une seule et même puissance. Ou Possibilité.
§ 2. De pouvoir les contraires. C'est l'expression même du texte. - Il y a donc nécessité. Il ne paraît pas que cette conclusion soit absolument nécessaire d'une manière générale; les deux contraires peuvent être également indifférents ; ni l'un ni l'autre ne sont, ni bien, ni mal. - L'acte est donc au-dessus de la puissance. Il s'agit ici du bien, tandis qu'au contraire l'acte est au-dessous de la puissance quand il s'agit du mal.
§ 3. Quand il s'agit du mal. Cette restriction justifie l'explication donnée au § précédent. - Le pouvoir comprend à la fois les deux contraires. Et par suite, ce qui peut être mal peut aussi être bien, tandis que le mal, une fois réalisé, n'est plus que le mal. - Des choses réelles. Le texte dit simplement : « Des choses ». Il semble que l'on pourrait en dire autant du bien, puisque ce qui peut être bien peut aussi être mal. M. Schwegler remarque avec raison que la pensée de ce passage n'est pas assez claire. - Postérieur. Ou inférieur. - Les choses de principes. C'est la traduction exacte du l'expression grecque, qui est également bien vague, quoique la pensée ne puisse pas être douteuse.
§ 4. Par l'actualité et la réalisation. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. Bien que les développements qui vont suivre soient fort ingénieux, on peut trouver qu'ils sont ici un peu déplacée, et l'on pourrait soupçonner une interpolation. - En divisant ces figures. Comme on peut le voir par les exemptes qui vont être cités. Cependant ce ne sont pas de simples divisions; ce sont plutôt des constructions géométriques. - Qu'en puissance. Voilà par ou les considérations mathématiques se rattachent au sujet de ce chapitre. - Si l'on élève une droite. Le texte ne dit que cela; mais il est bien entendu que cette droite est parallèle à un des côtés du triangle. - Les trois lignes sont égales... Le texte peut paraître obscur à cause de sa concision. Comme le remarque Alexandre d'Aphrodise, il me semble qu'en faisant la figure géométrique, on peut le rendre fort clair. La figure consiste en ceci : un diamètre étant donné dans un cercle, on joint un point de la circonférence et les extrémités du diamètre par des lignes droites ; on obtient ainsi un angle dont le sommet est sur la circonférence. Les deux rayons qui forment le diamètre, et le rayon qui est élevé du centre perpendiculairement, sont tous trois égaux; la perpendiculaire divise l'angle en deux parties égales, et l'on obtient par là deux triangles isocèles. On prolonge un des côtés de l'angle au sommet en dehors du cercle. Un coup d'oeil jeté sur cette figure démontre la vérité du théorème, mais ;à la condition qu'on sache d'abord que la mesure d'un angle inscrit est toujours la moitié de l'arc compris entre ses côtés. Ici l'angle comprend la demi-circonférence; et, comme les angles tracés des deux côtés de la perpendiculaire sont des angles droits, qui embrassent toute la demi-circonférence, il s'ensuit que l'angle inscrit dans la demi-circonférence doit être un angle droit, c'est-à-dire la moitié des deux. Alexandre d'Aphrodise rappelle la démonstration du IIle
livre d'Euclide; c'est la proposition XXXIe. Pour peu qu'on sache de géométrie. Et qu'on possède, par exemple, la théorie des triangles rectilignes.
§ 5. Les choses qui ne sont qu'en puissance. Dans le cas particulier dont il s'agit, ou réalise les choses en faisant les constrictions géométriques qui sont nécessaires à la démonstration. On est en puissance de la solution cherchée; mais pour l'obtenir en fait, il faut tracer les figures qui la font saillir aux yeux de quiconque possède quelques notions de géométrie. - La Puissance vient de l'acte. Le mot de Puissance semble avoir ici un sens un peu différent du sens ordinaire ; et, d'après l'exemple précédent, il paraîtrait que c'est plutôt l'acte qui vient de la puissance. - L'acte considéré numériquement. C'est-à-dire, l'être actuel et particulier ; pour être, il faut d'abord qu'il soit possible. M. Bonitz trouve la dernière proposition bien peu intelligible; et il ne voit pas comment elle se lie à ce qui précède. Je partage tout à fait son avis.
§ 1. Parmi les acceptions diverses où l'on prend l'Être et le Non-être, exprimés, tantôt selon les formes des catégories, et tantôt selon la puissance ou l'acte de ces formes, ou selon les contraires, [1051b] l'Être, pris dans son acception éminente, c'est le vrai ou le faux.
§ 2. Or, la vérité, ou l'erreur, pour les choses ne consiste qu'à les réunir, ou à les diviser. On est dans le vrai, si l'on pense que de qui est divisé est divisé, que ce qui est réuni est réuni; on est dans le faux, quand on a une pensée qui est le contraire de ce que les choses sont, ou ne sont pas; et ce qu'on dit alors est vrai ou faux.
§ 3. Expliquons ce que nous entendons par là. Ce n'est pas, parce que nous croyons sincèrement que vous êtes blanc, que vous l'êtes en effet ; c'est, au contraire, parce que vous êtes réellement blanc qu'en l'affirmant nous sommes dans le vrai. Comme il y a évidemment des choses qui sont toujours réunies et ne peuvent être séparées, que d'autres sont toujours séparées et ne peuvent être réunies, que d'autres encore peuvent être les deux contraires, Être, c'est être composé et être Un ; N'être pas, c'est ne pas être composé et être plusieurs.
§ 4. Il s'ensuit que, pour les choses qui peuvent être, ou ne pas être, le même jugement devient vrai ou faux; la même énonciation le devient également ; et à cet égard, on est indifféremment, tantôt dans le vrai, tantôt dans le faux. Mais pour les choses qui ne peuvent être autrement qu'elles ne sont, il n'y a pas, tantôt vérité, tantôt erreur; les jugements concernant ces choses-là sont toujours vrais et toujours faux.
§ 5. Quant à celles qui ne sont pas combinées, qu'entend-on pour elles par être, ou n'être pas ? Pour elles, qu'est-ce que le vrai et le faux? Le composé n'existant pas, il n'est plus possible de dire que la chose est, quand il y a combinaison, et qu'elle n'est pas, quand il y a séparation, comme on dit que le bois est blanc, ou que le diamètre est incommensurable.
§ 6. C'est que, pour les choses de ce genre, le vrai et le faux ne sont plus ce qu'ils sont pour les autres. Mais ne peut-on pas croire que, de même que la vérité est différente pour ses choses, l'Être varie également? Il n'en est pas moins certain que là aussi, d'un côté est le vrai, et de l'autre côté, est le faux. Mais percevoir ces choses et les énoncer, voilà le vrai dans ce cas; car il ne faut pas confondre l'affirmation et la simple énonciation ; et ne pas les percevoir, c'est les ignorer. ici, il ne peut pas y avoir d'erreur sur l'existence de la chose, si ce n'est indirectement.
§ 7. Il en est absolument de même pour les substances non combinées; à leur égard, il n'y a pas d'erreur possible, puisqu'elles sont toutes en acte et non pas en puissance. Autrement, elles pourraient se produire et se détruire; mais, en ce moment, l'être même ne se produit pas et il ne périt pas non plus, parce que alors il devrait venir de quelque autre être.
§ 8. Ainsi, pour les choses qui existent individuellement et actuellement, il n'y a pas de chance possible d'erreur. Seulement, on les pense, ou on ne les pense pas; pour elles, on examine uniquement ce qu'elles sont, c'est-à-dire si elles sont, ou ne sont pas, telles ou telles choses. Quand l'Être est pris pour le vrai et que le Non-être est pris pour le faux, il y a, d'une part, vérité, si l'on réunit convenablement les choses; il y a erreur, si on ne les réunit pas convenablement. Mais quant à l'être Un, s'il est, il est telle chose; ou s'il n'est pas telle chose, c'est qu'il n'est pas du tout. [1052a] La vérité, c'est la pensée qu'on en a ; mais le faux n'est pas possible non plus que l'erreur; c'est une pure ignorance, qui ne ressemble pas d'ailleurs à la cécité ; car, pour que ce fût de la cécité, il faudrait qu'on ne possédât même pas la faculté de l'entendement.
§ 9. Il est encore évident que, pour les choses qui sont immobiles, il ne peut jamais y avoir une erreur de temps, du moment qu'on admet leur immobilité. Ainsi, on ne s'imaginera jamais, à moins qu'on ne suppose au triangle la possibilité de changer, que tantôt il a, et tantôt n'a pas, ses angles égaux à deux droits, puisque alors il faudrait qu'il changeât. Tout ce qu'on peut croire de la chose immobile, c'est qu'elle est ou qu'elle n'est pas. Par exemple, on croira que jamais aucun nombre pair ne peut être premier; ou bien, on croira que tels nombres pairs sont premiers, et que tels autres ne le sont pas. Mais cette incertitude n'est pas même possible pour l'être qui est Un numériquement, puisque ici l'on ne peut plus penser qu'une partie existe, et que l'autre partie n'existe pas. On sera seulement, ou dans le vrai, ou dans le faux, dès qu'il s'agit d'une chose qui reste toujours ce qu'elle est.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME de la Métaphysique d'Aristote.
Paris. — Typ. G. Chamerot 19, rue des saints-Pères. — 7612.
§ 1. C'est le vrai ou le faux. Je pense, avec M. Schwegler, contre l'opinion de M. Bonitz, que ce chapitre ne tient pas aux discussions qui le précèdent. Cette théorie sur l'Être et le Non-être, pris pour la vérité ou l'erreur, a été exposée plus haut, liv. VI, ch. II et III . Il ne semble pas qu'il soit utile d'y revenir ici.
§ 2. A les réunir ou à les diviser. Voir les Catégories, ch. II, § 1, p. 55 de ma traduction. Les mots n'énoncent une vérité, ou une erreur, que quand ils sont combinés entre eux; séparés les uns des autres, ils n'affirment point, et ils ne nient point. - Ce qui est divisé est divisé. C'est le cas de la négation. - Ce qui est réuni est réuni. C'est le cas de l'affirmation. Mais l'on suppose toujours que la pensée et l'énonciation qui l'exprime, sont conformes à la réalité des choses.
§ 3. Qui sont toujours réunies. Par exemple, la diagonale ou le diamètre est toujours incommensurable à la circonférence ; l'incommensurabilité et le diamètre sont donc toujours réunis. Voir plus bas, § 5. - Être les deux contraires. Par exemple, quelqu'un est assis; et, peu d'instants après, il est debout.
§ 4. Qui peuvent être ou ne pas être. La plupart de nos actions sont dans ce cas; et une foule de phénomènes naturels y sont aussi. - Et toujours faux. Et a ici le sens de On, comme le remarque M. Bonitz. Voir le Traité de l'Âme, liv. III, ch. VI, § 7, p. 311 de ma traduction.
§ 5. Qui ne sont pas combinées. Par exemple, les substances particulières et simples, comme les individus que perçoivent nos sens, un homme, un arbre, une pierre, dont on affirme uniquement l'existence, sans y joindre aucun attribut.
§ 6. Le vrai et te faux ne sont plus... Il n'y a, pour ces cas, ni affirmation ni négation proprement dites ; il n'y a qu'une simple énonciation, désignant la chose par son nom, sans en dire quoi que ce soit. - Percevoir ces choses. Le texte dit expressément : « Toucher » ces choses; j'ai cru devoir prendre une expression plus générale. - L'affirmation et !a simple énonciation. Dans le grec, l'opposition est bien plus marquée, à cause de la composition étymologique des mots. - C'est les ignorer. Ce n'est pas faire une erreur; Aristote distingue l'erreur et l'ignorance, comme il vient de distinguer l'affirmation et l'énonciation simples. - Si ce n'est indirectement. C'est-à-dire, en confondant l'erreur avec l'ignorance.
§ 7. Absolument de même pour les substances non combinées. Il semble que ceci est une répétition du § 5; car il n'a pas cessé d'être question des substances simples, c'est-à-dire, des substances considérées en elles-mêmes et sans aucun attribut. - Toutes en acte et non pas en puissance. C'est la réalité, le fait, l'acte; ce n'est pas une simple possibilité. - Il devrait tenir de quelque autre être. Comme toute autre espèce de mouvement; ce ne serait plus l'être en soi et pour lui-même.
§ 8. De chance possible d'erreur. Voir plus haut, § 6. - Mais quant à l'être Un. C'est l'individu, qui est ce qu'il est purement et simplement, sans aucun attribut, et sans aucune addition. - Qui ne ressemble pas d'ailleurs à la cécité. Attendu que la cécité est une privation absolue et irrémédiable, tandis que l'ignorance peut cesser d'un moment à l'autre ou par un acte de volonté, ou par l'effet seul du hasard.
§ 9. Immobiles. Ou « immuables ». - Erreur de temps. Comme ces choses ne varient pas, on ne peut pas se tromper sur le temps, en croyant que, tantôt elles saut, et tantôt ne sont pas, de telle ou telle façon. - Immobilité. Ou : « Immutabilité », Comme le prouvent les exemples qui suivent. Les figures géométriques et les nombres ont éternellement les mêmes propriétés. - Aucun nombre pair na peut être premier. Puisque tout nombre pair est toujours divisible par deux, et que le nombre premier est indivisible.
FIN DU LIVRE IX DE LA MÉTAPHYSIQUE.

References: § 1

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