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Timestamp: 2017-10-23 15:22:41+00:00

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Le christianisme est-il à l'origine du capitalisme? 4. Que dit la Doctrine sociale de l'Eglise? - AEC
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Le christianisme est-il à l'origine du capitalisme? 4. Que dit la Doctrine sociale de l'Eglise? (LBY13)
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Le christianisme est-il à l'origine du capitalisme? 4. Que dit la Doctrine sociale de l'Eglise?
Par LBY13 dans Barthélemy Laurent le 1 Octobre 2017 à 23:06
- le capitalisme, au moins dans certaines conditions, a-t-il été rendu possible par le christianisme ? bien plus, est-il une conséquence logique et inéluctable du christianisme, dans l’ordre économique ?
- est-il le meilleure régime économique d’un point de vue catholique ? peut-on le considérer comme un régime particulier de l’Economique, indépendamment des régimes politiques et sociaux ?
- peut-il y avoir un capitalisme durable sans que les principes sociaux chrétiens soient mis en pratique dans la société où il se déploie, même sous une forme atténuée ? La France contemporaine, officiellement indifférente religieusement, ainsi que la Chine post-maoïste (et post-impériale), ou encore le Japon, fournissent d’intéressants sujets d’observation.
Premier article : De quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce que le capitalisme ?
Deuxième article : Les facteurs d’émergence du capitalisme en Europe. Quelques dates-clés.
Troisième article : Universalité potentielle du capitalisme et christianisme : le cas de la Chine et celui du Japon http://www.aecfrance.fr/le-christianisme-est-il-a-l-origine-du-capitalisme-3-universalite-pote-a131584850
Quatrième article : Que dit la doctrine sociale de l’Eglise catholique ?
4. Que dit la doctrine sociale de l'Eglise catholique?
Commençons par rendre hommage à la clairvoyance d’un païen, le poète Horace (65-8 AC) : «L’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître». Voilà qui sonne comme une annonce du «Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et les choses de l’argent». Intuitions pré-chrétiennes, comme aurait dit Simone Weil.
Le capitalisme, comme les autres systèmes économiques, est un mode d’agir, donc soumis à la morale.
Dieu encourage-t-Il le capitalisme ? Oui, assurément, des biens éternels. Matthieu 6 ,20 : «19 Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où les voleurs percent les murs et dérobent.20 Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni la teigne ni les vers ne consument, et où les voleurs ne percent pas les murs ni ne dérobent. 21 Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.»
Sans confondre opulence et capitalisme, l’Ancien Testament nous propose les belles figures d’ Abraham et de Job (un païen), deux riches matériellement, très riches même, mais pauvres en esprit, qui pratiquent la pauvreté évangélique des Béatitudes.
On pourrait ici passer directement au Compendium 2005 de la Doctrine sociale de l’Eglise (DSE), pour voir si telle ou telle forme de capitalisme remplit dans ses principes, sinon dans la pratique quotidienne, les critères de la DSE :
- subordination de toute activité et organisation sociale à l’ordre divin (tout pouvoir vient de Dieu)
- ordonnancement de l’activité politique et économique au Bien commun,
- justice sociale,
- subsidiarité,
- priorité du travail sur le capital,
- existence de corps intermédiaires et bon fonctionnement de ceux-ci, notamment les communautés de métiers,
- refus de la spéculation, de l’usure (sauf cas très particuliers) et des manipulations financières,
- rôle protecteur de l’Etat,
- service de la famille cellule de base de la société,
Il n’est cependant pas inutile auparavant de revenir, un peu longuement, aux sources de la DSE.
4.1 Nouveau Testament
Il est difficile de ne pas commencer par citer l’Evangile : «Recherchez le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît" ( Mat 6,25-34 et Lc 12, 22-31).
Dans les Evangiles on trouvera sans difficulté des principes de prudence et de prévision, de bonne gestion, de réalisme, la notion de valeur, ainsi que pléthore d’exemples tirées de la vie domestique et économique. Ce qui semble montrer que le Christ considérait que la vie économique n’était pas en soi mauvaise. Mais on trouve aussi dans les Evangiles une mise en garde terrible, qui ne laisse pas la moindre échappatoire à la neutralité ou à la tiédeur : «Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et Mammon[1].» (Mat 6,24). Ou si l’on préfère : «Là où est ton trésor, là est ton cœur.» (Mat 6, 21). Ou encore : «Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme?» (Marc 8,36 ou Mt 16,26), à rapprocher du Principe et Fondement de saint Ignace de Loyola, rappelé plus bas. Au cas où ce ne serait pas assez clair, Jésus-Christ enfonce le clou avec la parabole du «riche insensé» dans Luc 12,15-20 : "15 Faites attention à vous garder de toute avarice; car, quelqu'un serait-il dans l'abondance, sa vie ne dépend pas des biens qu'il possède.16 Et il leur dit cette parabole: " Il y avait un homme riche dont le domaine avait beaucoup rapporté.17 Et il se faisait en lui-même cette réflexion: " Que vais-je faire? car je n'ai pas où ramasser mes récoltes...18 Voici, dit-il, ce que je fais faire: j'abattrai mes greniers, et j'en construirai de plus grands, et j'y ramasserai tout mon blé et mes biens,19 et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour beaucoup d'années; repose-toi, mange, bois, festoie! "20 Or Dieu lui dit: " Insensé! cette nuit même on va te redemander ton âme; et ce que tu as préparé, pour qui sera-ce? " 21 Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même et n'est pas riche en vue de Dieu. "
Il n’est pas inutile de rappeler ici que Jésus-Christ ne condamne pas la richesse en tant que telle ni les riches en tant que tels (pas plus qu’il ne confond la pauvreté subie et la pauvreté acceptée, la misère matérielle et la pauvreté en esprit (Béatitudes) ; c’est à l’avarice c’est-à-dire l’esprit d’accumulation ainsi qu’à la cupidité et à l’esprit de lucre qu’il s’en prend violemment.
Le «Notre Père» lui-même comporte deux versets à consonance économique : sur le pain quotidien et sur la remise des dettes (le latin est parfaitement explicite : «Et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris»). Ceci est évidemment une lecture purement matérialiste et naturaliste.
Une série de maximes extraites sans précaution des Evangiles pourrait donc sembler constituer les bases mêmes du capitalisme. Le Seigneur va même jusqu’à sembler cautionner l’usure dans Luc 19,18-26 : «Il lui dit: "Je te juge sur ce qui vient de ta bouche, mauvais serviteur! Tu savais que je suis un homme dur, retirant ce que je n'ai pas mis en dépôt et moissonnant ce que je n'ai pas semé ; 23 alors pourquoi n'as-tu pas mis mon argent à la banque? Et à mon retour, je l'aurais recouvré avec un intérêt." L’erreur serait de perdre de vue que la seule économie qui vaille au-delà du pain quotidien, est l’économie du salut. Et de prendre pour une doctrine économique ce qui est une doctrine de vie bonne et de vie éternelle. Par exemple parabole de l’intendant malhonnête est un éloge de la prudence et un encouragement à faire preuve d’autant d’astuce et de prévoyance, non pas dans la recherche des biens temporels mais dans celle des biens éternels. En résumé : dans le domaine temporel/ richesses matérielles : ne pas se soucier du lendemain, donc ne pas compter sur ses propres forces seulement ; dans le domaine spirituel/richesses éternelles : penser à l’éternité, donc prévoir très loin. Plus facile à lire qu’on faire, certes, car cela suppose à un moment de se «lâcher des deux mains» et faire confiance à quelqu’un d’autre plus qu’à soi-même. Mais ne le faisons-nous pas quotidiennement sur mille sujets ?
L’esprit d’entreprendre est une excellente chose, lorsque sa fin est ordonnée au bien commun et au bien particulier. Or, l’esprit d’entreprise est lié à la notion de projet. Celle-ci suppose que le temps soit orienté, ait une flèche, et non pas cyclique. Or, quelle est la religion qui a supplanté l’antique et païen (ou hindouiste ou grec) cycle de l’éternel retour, si ce n’est le catholicisme ? La vie chrétienne dans sa plénitude est un projet organisé autour d’un but : aller au Ciel et éviter l’Enfer.
«On reconnaît l’arbre à ses fruits» (Mat 7,16) peut aussi nous aider, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, y compris religieux. Le «bon» capitalisme donnera ( à assez court terme) des résultats sociaux satisfaisants (amélioration du climat social, des conditions de vie, réduction des comportements économiques compulsifs et de l’abrutissement, alignement de la finance et de l’entreprise sur les besoins des citoyens et non pas alignement des consommations des citoyens sur la rentabilité des investissements financiers etc.), le «mauvais» capitalisme donnera des résultats déplorables. Le lecteur jugera par lui-même (en ayant en tête qu’on ne peut pas séparer le politique de l’économique).
Si on parle d’économie du salut, ce n’est pas par hasard. Rachat de dette, monnaie de rachat, économie de la pénitence, de la grâce et de l’effort individuel… la Rédemption n’est pas autre chose que le paiement d’une dette par un Tiers en vue de la libération d’esclaves (du Démon) qui deviennent de ce fait des hommes libres (mais pas de faire n’importe quoi). Il y a bien une logique cosmique voire thermodynamique de la rétribution, de l’équilibre, de la justice commutative, de la remise en ordre après le désordre. Il y a toujours quelqu’un qui finit par payer l’addition. Moyennant quoi, un auteur spirituel (dont nous avons perdu la référence) se plaisait à dire : «Ce qui nous sauve, c’est que Jésus-Christ est un très mauvais comptable» (autrement dit la médiocre valeur de nos efforts et de nos mérites est infiniment surévaluée). On trouve donc le reflet de cet équilibre mystérieux de la Justice et de la Charité (ou si l’on préfère de la Miséricorde) dans le monde d’ici-bas, y compris dans l’économie. «La justice sans la miséricorde n’est que cruauté, et la miséricorde sans la justice n’est que faiblesse» (dixit je crois saint Augustin ; repris magnifiquement par la petite Thérèse : «Quand on me parle de la justice de Dieu, je pense à sa miséricorde ; quand on me parle de sa miséricorde, je pense à sa justice.»
Saint Paul, 1 Tim 6, 9-19 : «9.Pour ceux qui veulent devenir riches, ils tombent dans la tentation, le piège et une foule de convoitises insensées et funestes, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. 10.Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent, et certains, dans cette convoitise, se sont égarés loin de la foi et se sont transpercés eux-mêmes de beaucoup de tourments…/…17.Aux riches du siècle présent prescris de n'être pas orgueilleux et de ne pas mettre leur espoir en des richesses instables, mais en Dieu, qui nous procure tout avec abondance pour que nous en jouissions, 18 de faire le bien, de devenir riches en bonnes oeuvres, de donner libéralement, de partager,19 s'amassant (ainsi) un trésor (qui sera) une bonne assise pour l'avenir afin de s'assurer la vie véritable.»
4.2 Saint Thomas d’Aquin
Saint Thomas d’Aquin n’a pas approfondi la question économique comme il l’a fait pour la philosophie politique (dans les Sommes, dans le De Regno etc.) par exemple en comparant entre eux les différents régimes. Il a cependant formulé, en partant comme à son habitude du Philosophe (Aristote), quelques principes ou discernements fondamentaux, tant sur l’économie que sur le capitalisme. On verra qu’il ne condamne pas le régime économique de son époque (qui était un capitalisme agraire, marchand et artisanal comme on l’a vu, et non pas industriel ni financier au sens excessif actuel) et qu’il ne propose pas d’alternative ; il se contente de mettre des garde-fous à l’activité économique et à exclure la chrématistique.
v Somme contre les Gentils Lib III cap 37 : le rôle de l’économie est de fournir les conditions matérielles nécessaires à une vie bonne, c’est-à-dire tournée vers la contemplation de Dieu. Le rôle de la politique est d’assurer la paix nécessaire à cette contemplation. La hiérarchie est donc bien définie.
«Puis donc que l'ultime félicité de l'homme ne se trouve pas dans ces biens extérieurs, nommés «biens de fortune», ni dans les biens du corps, ni dans ceux de l'âme en son domaine de la sensibilité, ni, au domaine spirituel, dans les actes des vertus morales, ni dans ceux des vertus intellectuelles qui appartiennent à l'agir, l'art et la prudence, il reste que la félicité dernière de l'homme est dans la contemplation de la vérité. … Cette opération enfin apparaît comme la fin de toutes les autres activités humaines. A la perfection de la contemplation sont en effet requises la santé du corps que tendent à procurer toutes les initiatives nécessaires à la vie ; et la pacification des passions impétueuses, fruit des vertus morales et de la prudence, puis la paix extérieure qu'assure tout le gouvernement de la cité. En sorte qu'à bien tout considérer, toutes les activités humaines sont au service des contemplatifs de la vérité.»
v Somme Théologique IIa IIae Q50 a3 : L’économie est une partie de la prudence[2], qui a pour objet l’ordonnancement droit des actions humaines orientées à procurer la subsistance personnelle, familiale ou sociale. «Les richesses ne sont pas la fin ultime du gouvernement domestique, mais elles lui tiennent lieu d'instruments, comme dit Aristote. Or la fin ultime du gouvernement domestique est le bien-vivre total à l'intérieur de la société familiale.»
v Somme théologique IIa,IIae, Q77,a4:
Tout négoce qui recherchera le profit comme une fin, l’accroissement sans limite des richesses est mauvais. Ce article mérite d’être cité in extenso : «Le négoce consiste à échanger des biens. Or Aristote Il distingue deux sortes d'échanges. L'une est comme naturelle et nécessaire, et consiste à échanger denrées contre denrées, ou denrées contre argent, pour les nécessités de la vie. De tels échanges ne sont pas propres aux négociants, mais sont surtout effectués par le maître de maison ou le chef de la cité qui sont chargés de procurer à la maison ou à la cité les denrées nécessaires à la vie. - Il y a une autre sorte d'échange ; elle consiste à échanger argent contre argent ou des denrées quelconques contre de l'argent, non plus pour subvenir aux nécessités de la vie, mais pour le gain. Et c'est cet échange qui très précisément constitue le négoce, d'après Aristote. Or, de ces deux sortes d'échange, la première est louable, puisqu'elle répond à une nécessité de la nature, mais il réprouve à bon droit la seconde qui, par sa nature même, favorise la cupidité, laquelle n'a pas de bornes et tend à acquérir sans fin. Voilà pourquoi le négoce, envisagé en lui-même, a quelque chose de honteux, car il ne se rapporte pas, de soi, à une fin honnête et nécessaire.
« Cependant si le gain, qui est la fin du commerce, n'implique de soi aucun élément honnête ou nécessaire, il n'implique pas non plus quelque chose de mauvais ou de contraire à la vertu. Rien n'empêche donc de l'ordonner à une fin nécessaire, ou même honnête. Dès lors le négoce deviendra licite. C'est ce qui a lieu quand un homme se propose d'employer le gain modéré qu'il demande au négoce, à soutenir sa famille ou à secourir les indigents, ou encore quand il s'adonne au négoce pour l'utilité sociale, afin que sa patrie ne manque pas du nécessaire, et quand il recherche le gain, non comme une fin mais comme salaire de son effort.»
Tout système qui recherche le profit illimité, « l’accroissement sans limite des richesses » est mauvais. Il résulte aussi de ce passage, que le profit ne saurait être la raison première d’une entreprise. Le profit peut être espéré, parce qu’on risque son capital, mais on ne saurait le rechercher pour lui-même.
v Somme Théologique IIa IIae Q66, a7,c et ST IIa IIae Q134 (qu’il serait trop long de recopier ici) fournissent la justification du capital par la vertu de magnificence, qui selon le Docteur angélique règle l’usage droit des grandes quantités d’argent, au même titre que la libéralité règle en général l’usage de l’argent, même s’il y en a peu. Pécherait donc par avarice celui qui accumulerait l’argent superflu et le soustrairait à l’usage commun. Une résurgence moderne est la destination universelle des biens, qui vient tempérer le principe fondamental de propriété privée (ST IIa IIae Q66 a2, c).
v Somme Théologique IIa IIae Q 129, a 8 : « Même le désir des grandes richesses n’est pas en soin moralement répréhensible…dans la mesure où il [le magnanime] les juge utiles pour accomplir l’œuvre de la vertu [naturelle, les vertus théologales ou cardinales n’ont nul besoin de richesses]. »
Selon l’abbé Julio Meinvielle («Concepts fondamentaux de l’Economie», 1953, IRIS 2011), thomiste rigoureux, une économie catholique doit répondre à quatre grands principes :
1. Le principes moraux, éthiques (qui dit économie, dit vie sociale, et l’éthique est précisément ce qui régit la vie sociale), juridiques, politiques
2. Les acteurs doivent se mouvoir librement (mais en respectant le premier principe) selon un principe d’offre et de demande qui ne soit pas soumis à la violence ou à la ruse, mais régulé par les principes moraux sous l’autorité de l’Etat (qui doit se limiter à cela)
3. L’unité naturelle de l’économie est la nation, économie d’un peuple incorporé dans l’unité de l’Etat
4. C’est la juste réciprocité dans les échanges, y compris au niveau inter-étatique ou international, qui doit primer sur la recherche du pur profit.
L’Aquinate ne condamne donc pas pour autant le régime économique de son époque ni le négoce, il l’observe sous un angle moral et en identifie les dangers et les excès (notamment concernant l’usure). Il place la justice sociale (générale, commutative et distributive) au cœur des relations économiques et met le tout sous le signe du bien commun. Il n’est peut-être pas téméraire de penser qu’il n’aurait pas condamné le capitalisme contemporain dans son principe, mais dans ses excès qui sont exactement ceux qu’il pointe dans le peu d’écrits qu’il consacre à l’économie et à l’argent. Les papes étant généralement des thomistes accomplis (au moins jusqu’à Pie XII), ils n’auraient pas « toléré » le capitalisme dans son principe, si cela avait été en contradiction avec le Docteur angélique.
Avant de prendre congé de saint Thomas (et donc d’Aristote jamais très loin), on notera que son enseignement met en lumière un des défauts majeurs (et sans doute délibéré) de nombreuses théories économiques : elles ne s’intéressent qu’aux comportements individuels, en oubliant les comportements familiaux et les comportements sociétaux. Elles omettent donc une large part de la réalité économique. Ce que cherche peut-être à rectifier la vogue de la RSE (responsabilité sociétale de l’entreprise) mais c’est un autre débat.
4.3 Saint Bernardin de Sienne (1380-1444), contributeur majeur à la réflexion de son époque sur l’économie et la finance, dans son sermon XXXIV,c3 semble aller plus loin que saint Thomas: «Sous cette dernière forme [ratio capitalis par opposition à ratio mutui] [l’argent] perd son caractère d’argent ou de chose, pour acquérir une qualité nouvelle : par son essence même, le capital est en effet créateur.» Improductif sous forme de prêt (selon le célèbre adage «l’argent ne fait pas de petits»), l’argent devient productif sous forme de capital ou de participations en société.
4.4 Le «Principe et fondement» des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola est toujours utile pour se remémorer la hiérarchie des priorités et des finalités : «23[A]. L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et par ce moyen sauver son âme. 23[B] Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme et pour l’aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant. D’où il suit qu’il doit en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin et qu’il doit s’en dégager autant qu’elles l’en détournent.» On peut difficilement faire plus court.
Au 142 des Exercices spirituels : « … De sorte que le premier degré de la tentation, ce sont les richesses ; le second, les honneurs ; le troisième l’orgueil ; et de ces trois degrés, il [le Démon, ennemi du genre humain] porte les hommes à tous les autres vices. » Nota : cette hiérarchie des degrés n’est en contradiction avec le fait que l’orgueil est reconnu par ailleurs comme la racine de tous les vices. Il en est simplement le principe et la fin.
4.5 les Papes
Benoît XIV (bulle Vix Pervenit)
Nous avons vu au 1.3 les définitions du capitalisme sur la base desquelles les papes ont pris position. Voyons maintenant ces positions et ces enseignements. Depuis au moins Benoît XIV (bulle Vix pervenit sur les contrats et l’usure, 1745), les pontifes souverains ont constamment accepté implicitement le capitalisme et son bras armé, l’entreprise privée, tout en multipliant les précautions et les mises en gardes ou condamnations contre leurs abus et dérives, qui dérivent de l’orgueil, de l’avarice et de l’esprit de lucre. Simple prudence, comme dans le cas du Ralliement à la République de Léon XIII (dont on connaît les conséquences dramatiques sur le catholicisme social en France), ou bien conviction que le capitalisme est intrinsèquement bon (et non intrinsèquement pervers) mais qu’il peut être perverti si la société n’est pas ordonnée au Bien commun selon la Doctrine sociale de l’Eglise (autrement dit soumise au Règne Social de Notre-Seigneur Jésus-Christ)? Nous y reviendrons dans le paragraphe 5 et nous contentons pour l’instant des définitions.
Ø Selon R.H Tawney («Religion and the rise of capitalism»,1926, Transaction Publisher, 2008) , Innocent IV, homme d’affaires avisé et homme d’Etat réaliste, a confirmé fortement la doctrine classique de l’usure (le terme, rappelons-le, inclut les intérêts à partir de 0% et ne concerne pas que les abus). Les catholiques convaincus d’usure sont excommuniés et privés de sépulture chrétienne. Les conciles de Lyon (1274) et de Vienne (1312) marquent le sommet de la condamnation de l’usure par l’Eglise, dans la droite ligne du Lévitique qui est très clair aussi sur le sujet. Ces développements de la doctrine économique durent jusqu’à Latran 1515. L’essence de l’éthique économique scolastique est l’équilibre dans la négociation. L’usure est une forme d’extorsion et c’est ce qui la rend condamnable. Saint Thomas valide 3 grands type d’exception et recommande l’association en société plutôt que le prêt. L’essor du capitalisme moderne est, on l’a vu, indissociable du prêt à intérêt.
Ø Benoît XIV dans la bulle Vix Pervenit sur les contrats et l’usure, 1745 (que l’on peut considérer comme un résumé de la doctrine thomiste sur le prêt, l’association et l’usure, et aussi comme la premier texte de la Doctrine sociale de l’Eglise après les Evangiles et avant Rerum Novarum), a davantage dans son collimateur le prêt bancaire à intérêt, que la prise de participation par action, avec rémunération annuelle et plus-value à la sortie. Il s’appuie pour cela sur Saint Thomas (ST, IIa IIae Q78, art 2 ad 5 sur l’usure) qui parle de «création d’une sorte de société.» Le capitaliste est dans ce cas un associé et il se créée une relation humaine avec l’emprunteur.
Ø Quanta Cura et Syllabus (Pie IX), condamnation de la proposition LXXX : « Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et faire un compromis avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne (Allocution Iamdudum, 18/03/1861)
Ø Léon XIII dans Rerum Novarum (1891) : «Il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. La concorde engendre l'ordre et la beauté. Au contraire, d'un conflit perpétuel il ne peut résulter que la confusion des luttes sauvages. Or, pour dirimer ce conflit et couper le mal dans sa racine, les institutions chrétiennes ont à leur disposition des moyens admirables et variés.»
«Que vous abondiez en richesses et en tout ce qui est réputé biens de la fortune ou que vous en soyez privés, cela n’importe nullement à l’éternelle béatitude : l’usage que vous en ferez, voilà ce qui intéresse.»
Pour mémoire Pie XII (cité par Marcel Clément, op. cit) : «Si, sur le plan des principes, Léon XIII indiquait les fondements de tout ordre social, sur le plan des applications, il n’envisageait explicitement [sans pour autant le nommer] que le régime capitaliste…»
Michael Novak, dans ses commentaires des encycliques sociales («The Catholic Ethics and the Spirit of Capitalism», Free Press, McMillan, 1993), intitule deux chapitres consécutifs consacrée à Rerum Novarum de Léon XIII (1891) : «Socialisme : Non» et «Capitalisme : Peut-être». Cela nous semble bien résumer la position constante des papes sur ce sujet.
Ø Saint Pie X ne s’est pas exprimé, à notre connaissance, directement sur les questions économiques ou le capitalisme. Il a en revanche donné des orientations utiles sur l’action des catholiques dans la société, y compris l’entreprise : Il Fermo Proposito, lettre-encyclique du 11/06/1905 sur l’action des catholiques, Singulari Quadam, encyclique du 24/09/2012 sur la coopération des catholiques avec des non-catholiques dans les syndicats (Labor Organisations, ArbeitsVereine). Par sa doctrine (Omnia instaurare in Christo, autrement dit le Règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ) il se place en amont de notre problème ; par le thème de ses deux encycliques, plus sociales qu’économiques, il se place en aval. Pascendi se place sur un autre terrain, celui du modernisme.
Ø Pie XI, Quadragesimo Anno, 1931, § 56 : «Des principes posés par le Docteur Angélique, nous déduisons sans peine que celui qui consacre les ressources plus larges dont il dispose à développer une industrie, source abondante de travail rémunérateur, pourvu toutefois que ce travail soit employé à produire des biens réellement utiles, pratique d’une manière remarquable et particulièrement appropriée aux besoins de notre temps, l’exercice de la vertu de magnificence (Saint Thomas, Th., IIa-IIae, Q. 134)
Ø Pie XI, Quadragesimo Anno, 1931, §82, rappel de la définition du Bien commun : «L’organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu’il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l’industrie, ainsi que l’organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer. Ces biens doivent être assez abondants pour satisfaire aux besoins d’une honnête subsistance et pour élever les hommes à ce degré d’aisance et de culture qui, pourvu qu’on en use sagement, ne met pas obstacle à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement l’exercice.»
Pie XI, Quadragesimo Anno § 95 : «Une autre chose encore reste à faire, qui se rattache étroitement à tout ce qui précède. De même qu’on ne saurait fonder l’unité du corps social sur l’opposition des classes, ainsi on ne peut attendre du libre jeu de la concurrence l’avènement d’un régime économique bien ordonné. C’est en effet de cette illusion, comme d’une source contaminée, que sont sorties toutes les erreurs de la science économique individualiste. Cette science, supprimant par oubli ou ignorance le caractère social et moral de la vie économique, pensait que les pouvoirs publics doivent abandonner celle-ci, affranchie de toute contrainte, à ses propres réactions, la liberté du marché et de la concurrence lui fournissant un principe directif plus sûr que l’intervention de n’importe quelle intelligence créée. Sans doute, contenue dans de justes limites, la concurrence est chose légitime et utile ; jamais pourtant elle ne saurait servir de norme régulatrice à la vie économique. Les faits l’ont surabondamment prouvé, depuis qu’on a mis en pratique les postulats d’un néfaste individualisme. Il est donc absolument nécessaire de replacer la vie économique sous la loi d’un principe directeur juste et efficace. La dictature économique qui a succédé aujourd’hui à la libre concurrence ne saurait assurément remplir cette fonction ; elle le peut d’autant moins que, immodérée et violente de sa nature, elle a besoin, pour se rendre utile aux hommes, d’un frein énergique et d’une sage direction, qu’elle ne trouve pas en elle-même. C’est donc à des principes supérieurs et plus nobles qu’il faut demander de gouverner avec une sévère intégrité ces puissances économiques, c’est-à-dire à la justice et à la charité sociales.»
Pie XI, Quadragesimo Anno, § 109 : «Ce régime, Léon XIII consacre tous ses efforts à l’organiser selon la justice : il est donc évident qu’il n’est pas à condamner en lui-même. Et de fait, ce n’est pas sa constitution qui est mauvaise ; mais il y a violation de l’ordre quand le capital n’engage les ouvriers ou la classe des prolétaires qu’en vue d’exploiter à son gré et à son profit personnel l’industrie et le régime économique tout entier, au mépris de la dignité humaine des ouvriers, du caractère social de l’activité économique, et même de la justice sociale et du bien commun.»
Pie XI, Quadragesimo Anno, § 113 à 115, saisissant d’actualité : «Ce qui à notre époque frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré. 114 Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer.115 Cette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l’économie contemporaine, est le fruit naturel d’une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites ; ceux-là seuls restent debout, qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience. À son tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s’emparer de la Puissance, et ceci de trois façons : on combat d’abord pour la maîtrise économique ; on se dispute ensuite l’influence sur le pouvoir politique, dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique ; le conflit se porte enfin sur le terrain international, soit que les divers États mettent leurs forces et leur puissance politique au service des intérêts économiques de leurs ressortissants, soit qu’ils se prévalent de leurs forces et de leur puissance économiques pour trancher leurs différends politiques. Ce sont là les dernières conséquences de l’esprit individualiste dans la vie économique, conséquences que vous-mêmes, vénérables Frères et très chers Fils, connaissez parfaitement et déplorez : la libre concurrence s’est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. À tout cela viennent s’ajouter les graves dommages qui résultent d’une fâcheuse confusion entre les fonctions et devoirs d’ordre politique et ceux d’ordre économique : telle, pour n’en citer qu’un d’une extrême importance, la déchéance du pouvoir : lui qui devrait gouverner de haut, comme souverain et suprême arbitre, en toute impartialité et dans le seul intérêt du bien commun et de la justice, il est tombé au rang d’esclave et devenu le docile instrument de toutes les passions et de toutes les ambitions de l’intérêt. Dans l’ordre des relations internationales, de la même source sortent deux courants divers : c’est, d’une part, le nationalisme ou même l’impérialisme économique, de l’autre, non moins funeste et détestable, l’internationalisme ou impérialisme international de l’argent, pour lequel là où est l’avantage, là est la patrie.»
Pie XI toujours dans Quadragesimo Anno § 118 : «Les rapports entre le capital ou propriété d’une part, le travail de l’autre … doivent être réglés selon les lois d’une très exacte justice commutative.»
Pie XI dans Divinis Redemptoris, lettre-encyclique sur le communisme athée, 19 mars 1937, § 54 : «Et si l'on considère l'ensemble de la vie économique. - Nous l'avons dit déjà dans Notre Encyclique Quadragesimo anno, - ce n'est que par un corps d'institutions professionnelles et interprofessionnelles, fondées sur des bases solidement chrétiennes, reliées entre elles et formant sous des formes diverses, adaptées aux régions et aux circonstances, ce qu'on appelait la corporation, ce n'est que par ces institutions que l'on pourra faire régner dans les relations économiques et sociales l'entraide mutuelle de la justice et de la charité.»
Ø Pie XII (Lettre du 8 septembre 1949 des cardinaux français sur le décret du Saint-Office condamnant l’adhésion des catholiques aux partis communistes) : «Il y a dans la notion même du capitalisme, c’est-à-dire dans la valeur absolue qu’il confère à la propriété sans référence au bien commun et à la dignité du travail, un matérialisme rejeté par l’enseignement chrétien.»
Pie XII (in Marcel Clément, op.cit) :«La doctrine sociale et économique est posée universellement dans les principes…. La doctrine sociale et économique concernant l’organisation, selon la justice, du régime capitaliste comme tel, est incompatible avec toute doctrine tendant à condamner le régime en lui-même, comme le font aujourd’hui les marxistes et les chrétiens progressistes, qui tendent, consciemment ou non, à abolir le droit de propriété privée des moyens de production.»
Pie XII, Allocution du 15 novembre 1956 aux agriculteurs exploitants italiens : « En sorte que ce n’est pas le travail humain au service du bien commun qui attire et emploie le capital, mais au contraire le capital qui dispose du travail et de l’homme lui-même et qui les meut à son gré, comme les boules dans la main d’un joueur.»
Ø Paul VI, Octogesimo adveniens, 1971 § 41 :«La doctrine sociale de l’Eglise, tout en reconnaissant au marché la fonction d’instrument irremplaçable de régulation au sein du système économique, met en évidence la nécessité de l’ancrer dans des finalités morales qui assurent et en même temps circonscrivent de manière adéquate l’espace de son autonomie.»
Ø Jean-Paul II, Centesimus Annus, 1991, § 42 : «Si sous le nom de «capitalisme» on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive[3], même s'il serait peut-être plus approprié de parler d'«économie d'entreprise», ou d'«économie de marché», ou simplement d'« économie libre ». Mais si par «capitalisme» on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l'axe est d'ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative.»
Centesimus annus, § 35 : « …on peut parler à juste titre de lutte contre un système économique entendu comme méthode pour assurer la primauté absolue du capital, de la propriété des instruments de production et de la terre sur la liberté et la dignité du travail de l'homme. En luttant contre ce système, on ne peut lui opposer, comme modèle de substitution, le système socialiste, qui se trouve être en fait un capitalisme d'Etat, mais on peut opposer une société du travail libre, de l'entreprise et de la participation. Elle ne s'oppose pas au marché, mais demande qu'il soit dûment contrôlé par les forces sociales et par l'Etat, de manière à garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de toute la société.»
Notons enfin chez Jean-Paul II l’importance qu’il a attaché à la notion de «structures de péchés», tout en prenant bien soin de ne pas faire croire que le péché puisse être autre chose qu’un acte individuel. Notion abordée entre autres dans Sollicitudo rei socialis (n°36), elle inclut les structures financières ou économiques organisées selon des principes mauvais et poussant les individus à mal agir (produits financiers sophistiqués, type «produits dérivés», CDS, etc.) L’ouvrage de Jacques Bichot et Denis Lensel, «Les autoroutes du mal, les structures déviantes de la société moderne», Presses de la Renaissance, 2001, développent la notion de «structure de péché», et consacre toute une partie à l’économie : «L’économie du diable», avec un chapitre dédié au «capitalisme exacerbé» : intégrisme des marchés et amoralisme financier.
Ø Benoît XVI, dans Caritas in Veritate, 2009, § 35 et 36 : «Le marché n’existe pas à l’état pur. Il tire sa forme des configurations culturelles qui le caractérisent et l’orientent. En effet, l’économie et la finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n’a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux-mêmes en instruments nuisibles. Mais c’est la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même. C’est pourquoi, ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale.»
Caritas in Veritate,§21 : «Les forces techniques employées, les échanges planétaires, les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et, qui plus est, spéculative, les énormes flux migratoires, souvent provoqués et ensuite gérés de façon inappropriée, l’exploitation anarchique des ressources de la terre, nous conduisent aujourd’hui à réfléchir sur les mesures nécessaires pour résoudre des problèmes qui non seulement sont nouveaux par rapport à ceux qu’affrontait le Pape Paul VI, mais qui ont aussi, et surtout, un impact décisif sur le bien présent et futur de l’humanité.»
Caritas in Veritate, §34 : «Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs» [4]. À la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie. Nous en avons une nouvelle preuve, évidente, en ces temps-ci. La conviction d’être autosuffisant et d’être capable d’éliminer le mal présent dans l’histoire uniquement par sa seule action a poussé l’homme à faire coïncider le bonheur et le salut avec des formes immanentes de bien-être matériel et d’action sociale. De plus, la conviction de l’exigence d’autonomie de l’économie, qui ne doit pas tolérer « d’influences » de caractère moral, a conduit l’homme à abuser de l’instrument économique y compris de façon destructrice.
Caritas in Veritate, §35 : «Mais la doctrine sociale de l’Église n’a jamais cessé de mettre en évidence l’importance de la justice distributive et de la justice sociale pour l’économie de marché elle-même, non seulement parce qu’elle est insérée dans les maillons d’un contexte social et politique plus vaste, mais aussi à cause de la trame des relations dans lesquelles elle se réalise. En effet, abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave.»
Caritas in Veritate, §38 : «À côté de l’entreprise privée tournée vers le profit, et des divers types d’entreprises publiques, il est opportun que les organisations productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent s’implanter et se développer. C’est de leur confrontation réciproque sur le marché que l’on peut espérer une sorte d’hybridation des comportements d’entreprise et donc une attention vigilante à la civilisation de l’économie. La charité dans la vérité, dans ce cas, signifie qu’il faut donner forme et organisation aux activités économiques qui, sans nier le profit, entendent aller au-delà de la logique de l’échange des équivalents et du profit comme but en soi.»
Caritas in Veritate, § 41 :«Dans le contexte de ce document, il est utile d’observer que l’entrepreneuriat a et doit toujours plus avoir une signification plurivalente. La prééminence persistante du binôme marché-État nous a habitués à penser exclusivement à l’entrepreneur privé de type capitaliste, d’une part, et au haut-fonctionnaire de l’autre. En réalité, l’entrepreneuriat doit être compris de façon diversifiée. Ceci découle d’une série de raisons méta-économiques. Avant d’avoir une signification professionnelle, l’entrepreneuriat a une signification humaine. Il est inscrit dans tout travail, vu comme «actus personæ» c’est pourquoi il est bon qu’à tout travailleur soit offerte la possibilité d’apporter sa contribution propre de sorte que lui-même « sache travailler ‘à son compte’». Ce n’est pas sans raison que Paul VI enseignait que « tout travailleur est un créateur ». C’est justement pour répondre aux exigences et à la dignité de celui qui travaille, ainsi qu’aux besoins de la société, que divers types d’entreprises existent, bien au-delà de la seule distinction entre « privé » et « public ». Chacune requiert et exprime une capacité d’entreprise singulière. Dans le but de créer une économie qui, dans un proche avenir, sache se mettre au service du bien commun national et mondial, il est opportun de tenir compte de cette signification élargie de l’entrepreneuriat. Cette conception plus large favorise l’échange et la formation réciproque entre les diverses typologies d’entrepreneuriat, avec un transfert de compétences du monde du non profit à celui du profit et vice-versa, du domaine public à celui de la société civile, de celui des économies avancées à celui des pays en voie de développement.»
Caritas in Veritate, § 45 :«Répondre aux exigences morales les plus profondes de la personne a aussi des retombées importantes et bénéfiques sur le plan économique. En effet, pour fonctionner correctement, l’économie a besoin de l’éthique; non pas d’une éthique quelconque, mais d’une éthique amie de la personne. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’éthique dans le domaine économique, financier ou industriel. …/… Toutefois, il est bon d’élaborer aussi un critère valable de discernement, car on note un certain abus de l’adjectif « éthique » qui, employé de manière générique, se prête à désigner des contenus très divers, au point de faire passer sous son couvert des décisions et des choix contraires à la justice et au véritable bien de l’homme. En fait, cela dépend en grande partie du système moral auquel on se réfère.»
Caritas in Veritate, § 50 : «L’une des plus importantes tâches de l’économie est précisément l’utilisation la plus efficace des ressources, et non leur abus, sans jamais oublier que la notion d’efficacité n’est pas axiologiquement neutre.»
François 1er : Laudato Si’, § 51 : «Nous constatons que souvent les entreprises qui agissent ainsi sont des multinationales, qui font ici ce qu’on ne leur permet pas dans des pays développés ou du dénommé premier monde. Généralement, en cessant leurs activités et en se retirant, elles laissent de grands passifs humains et environnementaux tels que le chômage, des populations sans vie, l’épuisement de certaines réserves naturelles, la déforestation, l’appauvrissement de l’agriculture et de l’élevage local, des cratères, des coteaux triturés, des fleuves contaminés et quelques œuvres sociales qu’on ne peut plus maintenir».
Laudato Si’, § 130 :«Pour qu’il y ait une liberté économique dont tous puissent effectivement bénéficier, il peut parfois être nécessaire de mettre des limites à ceux qui ont plus de moyens et de pouvoir financier. Une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement et que l’accès au travail se détériore, devient un discours contradictoire qui déshonore la politique. L’activité d’entreprise, qui est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous, peut être une manière très féconde de promouvoir la région où elle installe ses projets ; surtout si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun.»
Laudato Si’, § 165 :«La politique et l’entreprise réagissent avec lenteur, loin d’être à la hauteur des défis mondiaux. En ce sens, alors que l’humanité de l’époque post-industrielle sera peut-être considérée comme l’une des plus irresponsables de l’histoire, il faut espérer que l’humanité du début du XXIème siècle pourra rester dans les mémoires pour avoir assumé avec générosité ses graves responsabilités.»
Laudato Si’, § 195 : «Le principe de la maximalisation du gain, qui tend à s’isoler de toute autre considération, est une distorsion conceptuelle de l’économie : si la production augmente, il importe peu que cela se fasse au prix des ressources futures ou de la santé de l’environnement ; si l’exploitation d’une forêt fait augmenter la production, personne ne mesure dans ce calcul la perte qu’implique la désertification du territoire, le dommage causé à la biodiversité ou l’augmentation de la pollution. Cela veut dire que les entreprises obtiennent des profits en calculant et en payant une part infime des coûts. Seul pourrait être considéré comme éthique un comportement dans lequel « les coûts économiques et sociaux dérivant de l’usage des ressources naturelles communes soient établis de façon transparente et soient entièrement supportés par ceux qui en jouissent et non par les autres populations ou par les générations futures.»
Laudato Si’, §54 : «La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets.»
Laudato Si’, §109 : «L’économie assume tout le développement technologique en fonction du profit, sans prêter attention à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être humain. Les finances étouffent l’économie réelle. Les leçons de la crise financière mondiale n’ont pas été retenues, et on prend en compte les leçons de la détérioration de l’environnement avec beaucoup de lenteur.»
Laudato Si’, § 189 : «La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie. Aujourd’hui, en pensant au bien commun, nous avons impérieusement besoin que la politique et l’économie, en dialogue, se mettent résolument au service de la vie, spécialement de la vie humaine. Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer de nouvelles crises après une longue, coûteuse et apparente guérison. La crise financière de 2007-2008 était une occasion pour le développement d’une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière spéculative et de la richesse fictive. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent à régir le monde. La production n’est pas toujours rationnelle, et souvent elle est liée à des variables économiques qui fixent pour les produits une valeur qui ne correspond pas à leur valeur réelle. Cela conduit souvent à la surproduction de certaines marchandises, avec un impact inutile sur l’environnement qui, en même temps, porte préjudice à de nombreuses économies régionales. La bulle financière est aussi, en général, une bulle productive. En définitive, n’est pas affrontée avec énergie la question de l’économie réelle, qui permet par exemple que la production se diversifie et s’améliore, que les entreprises fonctionnent bien, que les petites et moyennes entreprises se développent et créent des emplois.»
Même en faisant la part des choses sur le style de rédaction de l’occupant actuel de la chaire de Pierre, on voit que la critique du capitalisme ultralibéral actuel par l’Eglise se durcit. En effet, Benoît XVI dit les mêmes choses que François, de façon plus mesurée et surtout en généralisant moins (une lecture rapide de Laudato Si’ pourrait donner l’impression que les entreprises et les organismes financiers sont principalement peuplés de voyous). Peut-être la charge virulente de Laudato Si’ vise-t-elle la prolifération et la croissance malsaine de ce que Jean-Paul II appelait «structures de péché» (voir supra), dans le domaine économique et dans le système capitaliste ultra-libéral.
Nous sommes ainsi passés de «Capitalisme ? oui peut-être» de Léon XIII (par ailleurs le premier des grands de ce monde à élever la voix sur la condition ouvrière au XIXème siècle) à : «Capitalisme ? ça suffit».
Rappelons que la Doctrine sociale de l’Eglise, qui est une branche de la théologie morale, se fixe pour but non de proposer des solutions aux problèmes du temps présent mais de donner à leur sujet des principes, issus de l’Evangile et de la Tradition dont elle est chargée, ainsi que des critères d’appréciation et de discernement de ce qui est bon pour l’homme (dans sa vie présente et surtout éternelle) et de ce qui est mauvais.
La DSE (Doctrine sociale de l’Eglise)[5] reconnaît la loi de l’offre et de la demande, pour fixer le prix des choses, dès lors qu’il n’y a pas accaparement ni dissimulation d’information. L’économie pour être chrétiennement morale, doit respecter 4 fondamentaux :
- la vie économique doit être subordonnée à des normes morales supérieures
- dans le respect de ces normes, chacun doit être libre de ses décisions
- les économies doivent avoir pour cadre la nation ou un groupe de nations
- le profit ne doit pas être la seule norme des échanges internationaux.
Pour être acceptable aux yeux de l’Eglise catholique, le capitalisme doit au minimum respecter ou promouvoir les principes de la Doctrine sociale de l’Eglise :
- Subordination des activités temporelles aux fins dernières
- Organisation de la société selon les lois de Dieu avant les lois des hommes
- Propriété privée subordonnée à la destination universelle des biens
- Importance des associations professionnelles par métiers (corporations)
- Rôle des corps intermédiaires
- Condamnation de la spéculation
Rien dans la définition que nous avons donnée du capitalisme «tempéré» ne contrevient explicitement à ces principes, même si dans la pratique ils sont souvent battus en brèche, a fortiori dans la version libérale voire libertaire du capitalisme.
La doctrine morale catholique se propose moins de limiter directement le degré de la richesse que d’agir sur l’orientation morale de l’entrepreneur capitaliste. (Werner Sombart, Le Bourgeois).
Compendium de la DSE, § 276 : «Le travail, de par son caractère subjectif et personnel, est supérieur à tout autre facteur de production, notamment le capital.»
Compendium de la DSE, § 338 : «L’entreprise doit se caractériser par la capacité de servir le bien commun de la société grâce à la production de biens et services utiles… L’entreprise remplit aussi une fonction sociale, en créant une opportunité de rencontre, de collaboration, de mise en valeur des capacités des personnes impliquées… L’objectif de l’entreprise doit être réalisé en termes et avec des critères économiques, mais les valeurs authentiques permettant le développement concret de la personne et de la société ne doivent pas être négligés.»
4.6 René de la Tour du Pin Chambly, constatant que le capitalisme est inséparable du prêt à intérêt donc de l’usure d’une part, et d’autre part porte en lui la négation de l’organisation corporative du Moyen Age, condamne sans ambage ce régime économique («Vers un ordre social chrétien : jalons de route, 1882-1907», édition 1917) .
De manière à peine plus nuancée, Louis Salleron («Les catholiques et le capitalisme», La Palatine Paris-Genève, 1951) écrit : « … on aurait pu penser que c’est le capitalisme avec quoi le catholicisme se fût le plus facilement entendu, car c’est lui, apparemment, qui est le plus concret, qui est le plus de la nature du fait et le moins de la nature de l’idéologie… C’est en tant que divinité du Progrès que le catholicisme a récusé le capitalisme. [Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? Marc 8,36 ou Mt 16,26] … Le catholicisme depuis le XVIème siècle distinguait sans peine dans le capitalisme tout ce qui lui est insupportable : Mammon à la place de Dieu, l’intérêt à la place de la justice, l’action frénétique à la place de la contemplation, les hiérarchies d’argent à la place des hiérarchies humaines ou divines, la liberté débridée à la place du règne de la loi, le millénarisme du bien-être à la place du Royaume de Dieu, le Progrès immanent à la place de l’Etre transcendant etc.» En quoi Salleron ne s’écarte guère de l’enseignement de Pie XII (Lettre du 8 septembre 1949 des cardinaux français sur le décret du Saint-Office condamnant l’adhésion des catholiques aux partis communistes) :«Il y a dans la notion même du capitalisme, c’est-à-dire dans la valeur absolue qu’il confère à la propriété sans référence au bien commun et à la dignité du travail, un matérialisme rejeté par l’enseignement chrétien.»
Pour faire bonne mesure, on citera enfin parmi les «anti» Amintore Fanfani, ancien président du Conseil italien qui dans son ouvrage «Catholicisme, protestantisme, capitalisme» (1935) écrit que l’esprit de lucre illimité qui anime le capitalisme en vue de l’accumulation de richesses, est radicalement inacceptable par le catholicisme (cité par Michaël Novak dans «The Catholic Ethics and the Spirit of Capitalism», Free Press, McMillan, 1993).
La plupart des auteurs s’accordent à reconnaître que la thèse selon laquelle l’éthique protestante serait à l’origine du développement du capitalisme est un anachronisme : les facteurs déclenchants du capitalisme datent de la Renaissance, et la réflexion théorique nécessaire à la régulation de cet essor capitaliste sont le fait de franciscains, de dominicains et de jésuites de cette époque. Max Weber dans son ouvrage renommé ne prétend d’ailleurs pas attribuer la paternité du capitalisme au protestantisme : il se contente de notre que ce dernier, notamment dans sa variante calviniste, est un facteur puissamment propice à l’épanouissement du capitalisme, sans en être la cause première ni seconde.
Et les "anti-capitalistes", qui sont-ils et que disent-ils? Voir l'article suivant: http://www.aecfrance.fr/le-christianisme-est-il-a-l-origine-du-capitalisme-5-que-disent-les-an-a132260010
[1] le grec comme le latin emploient (de façon peu courante) le pluriel, « mammonia » pour désigner les richesses matérielles. Divinisées en la «personne» de Mammon.
[2] A rapprocher donc de l’expression de Jeremy Rifkin, dans «Le triomphe de la cupidité» 2010, Babel 2011 , signalée au paragraphe 4.5 : «Quand la cupidité triomphe de la prudence»
[3] La question est : «Est-ce ce modèle qu'il faut proposer aux pays du Tiers-Monde qui cherchent la voie du vrai progrès de leur économie et de leur société civile ?»
[4] Catéchisme de l’Église catholique, n. 407. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 25: loc. cit., 822-824. DC 88 (1991), pp. 530-531.
[5] Sur ce sujet, on lira aussi avec profit le livre de Pierre de Lauzun : «L’évangile, le chrétien et l’argent, Cerf 2003» ainsi que «Finance, un regard chrétien», Embrasure,2013.
« "Que penser du projet de loi de finances ?" Interview de Jacques Bichot pour AtlanticoJacques Bichot : "Nouvelle alerte sur la politique familiale : mais pourquoi le gouvernement veut-il s’en prendre à un succès français ?" »

References: § 56
 §82
 § 95
 § 109
 § 113
 § 118
 § 54
 § 41
 § 42
 § 35
 § 35
 §34
 §35
 §38
 § 41
 § 45
 § 50
 § 51
 § 130
 § 165
 § 195
 §54
 §109
 § 189
 § 276
 § 338