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Timestamp: 2017-08-23 17:32:42+00:00

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Vitruve, architecte des mots
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Pauline Ronet
histoire de la civilisation, rhétorique, Vitruve
1Avec le De architectura, Vitruve a fait montre de tout son talent. En effet, son ouvrage demeure une référence incontestable à travers les âges en matière d’architecture et de construction. Les préceptes et théories énoncés sont encore repris et appliqués de nos jours. Ainsi, ses commentaires techniques donnèrent lieu à autant d’ouvrages critiques. La bibliographie vitruvienne est donc proportionnelle à sa renommée : notoire. Toutefois, les études réalisées s’avèrent, pour la plupart, partielles. Admirant le génie de l’architecte, qui doit être, selon Vitruve litteratus […], peritus graphidos, eruditus geometria, historias complures nouerit (I, 3), le lecteur en vient à oublier l’écrivain, l’homme de lettres. Dans son traité, l’art devient accessible, sans pour autant perdre de sa technicité. Et, ce sont là les qualités de l’orateur de savoir engendrer et adapter sa matière au lecteur, sans la trahir pour autant.
1 L. Callebat, « Rhétorique et architecture dans le De architectura», in P. Gros (ed.), Le Projet de (...)
2 Pour une étude des préfaces chez Vitruve, l’on peut se reporter à l’ouvrage d’A. Novara, Auctor in (...)
2L’un des espaces où s’exprime le mieux cette alliance est atypique. Il ne s’agit pas d’une préface considérée par certains comme des suasiones ad architecturam1 ou qui participe de la captatio beneuolentiae mais du début du livre II2. L’auteur y remonte aux sources de la vie en société, du langage et de l’architecture. Nous nous consacrerons donc à l’étude de ce passage et considérerons les faits stylistiques et la démarche auctoriale en présence.
3Nous nous demanderons donc quelle est la démarche de Vitruve et quelle portée il compte donner à ce passage ? Pour répondre à ces questions, nous aurons pour support, successivement, les différentes parties oratoires définies par Cicéron, du proemium à la peroratio, en passant par la narratio et la confirmatio.
3 Il est à noter que « Lucrèce consacre quelques 600 vers » aux débuts de l’humanité, comme le relèv (...)
4Avant toute chose, il est indispensable de situer Vitruve dans la littérature de son temps. Ainsi, dans ce passage, qui par son aspect singulier constitue une pause, un intermède, il retrace la naissance de la société humaine de même que celle du langage et de l’architecture ; ce type de développements n’est pas sans précédent. Pareil développement apparaissait déjà chez Diodore de Sicile dans la Bibliothèque historique (I, 8), lequel insistait sur l’origine du langage. Après lui, Lucrèce3 dans le De la nature des choses (V, 925 sq. et 999 sq.) et Cicéron avec le De l’invention (I, 2) en offrirent une réécriture.
5Les quatre auteurs adoptent une même progression chronologique, en trois temps :
Avant le langage et la vie en société ;
L’évolution (avec les premières syllabes articulées) ;
Après cette évolution (moment complété d’une conclusion).
4 Cicéron, De l’inventionI, 2 : nam fuit quoddam tempus, cum in agris homines passim bestiarum modo (...)
5 Vitruve, I, 1 : homines ueteri more, ut ferae : « les hommes, anciennement, comme les bêtes sauvag (...)
6 Lucrèce, V, 940 : glandiferas inter curabant corpora quercus plerumque : « c’est parmi les chênes, (...)
7 Lucrèce, V, 952 : sed nemora atque cauos montis siluasque colebant : « les bois, les cavernes des (...)
8 Diodore, I, 8 : « leur voix était d’abord inarticulée et confuse ; bientôt ils articulèrent des pa (...)
9 Vitruve, I, 1 : et eo, flamma uehementi perterriti qui circa eum locum fuerunt, sunt fugati : « l’ (...)
6Les thèmes contenus dans chaque passage sont parallèles. Ainsi, l’homme des origines se distingue par sa proximité d’avec les bêtes sauvages (Cicéron relate qu’« en effet, il fut un temps où les hommes, errant dans les campagnes comme les animaux, n’avaient pour soutenir leur vie qu’une nourriture sauvage et grossière »4 ; Vitruve assimile l’homme aux animaux peuplant les forêts5), son mode de vie rustique (Lucrèce souligne sa nourriture primaire6 ainsi que son habitat rustique7), et ses connaissances limitées (il ne sait pas parler8 et ignore ce qu’est le feu9).
10 Cicéron, quant à lui, traite de l’éloquence et de ses risques.
7Cette image primaire évolue rapidement. La transformation, progressive que va connaître l’homme concerne dans un premier temps le langage (chez Diodore et Vitruve) et la vie en communauté (chez Lucrèce et Vitruve). À la fin des passages, l’homme peut s’exprimer, et ce, chez tous les auteurs, et fait montre d’habileté (particularité de Vitruve qui est le seul à insister sur les qualités de bâtisseur10).
11 En ceci, il se différencie de Lucrèce « en ce que Lucrèce part d’un état de sauvagerie initiale qu (...)
8Vitruve choisit d’axer sa description sur l’habileté des hommes et son évolution. Ainsi, le premier paragraphe reste général et l’apparition du langage secondaire, retracée en deux lignes, ce qui s’oppose explicitement à Diodore de Sicile et à Cicéron, dont le but est d’expliquer la naissance de l’éloquence. L’élément essentiel est le feu et sa maîtrise. Il est la raison de réunions (hominum congressu § 1, 5), elles-mêmes engendrant cohabitation et évolution (uocabula…sermones § 1, 6). Marchant droit et s’exerçant, l’homme affine ses talents de bâtisseur et c’est sur ce point que Vitruve insiste puisque la naissance de l’architecture constituera le thème de ce chapitre. Il apparaît indéniable qu’il a orienté cet épisode comme on prépare le terrain d’une construction11. Et, malgré ce parti pris, il va s’agir de légitimer son propos et d’offrir une narration équilibrée et crédible. Le sol sondé et aplani, voyons comment les pierres sont taillées et disposées.
9Le passage étudié est développé sur huit paragraphes, ce qui est un espace suffisant pour imprimer un rythme et des variations au texte. Ainsi, nous avons choisi de nous arrêter sur cet aspect et de prendre en compte le nombre de phrases par paragraphe, puis le nombre de mots de chacun d’eux.
10Le paragraphe le plus long est le quatrième, soit à la moitié du texte. Ceci est significatif de son importance. En effet, Vitruve y énumère les différentes constructions rencontrées : in Gallia, Hispania, Lusitania, Aquitania (§ 4, 14), apud nationem Colchorum(§ 4, 15). Il préfère donc s’attarder sur des exemples, des faits concrets afin de donner poids et légitimité à ses propos.
11Par contraste, le § 3 qui évoque le changement d’état (erectis § 3, 12 ; ingenia § 3, 12) est aussi le paragraphe le plus court du texte, avec 68 mots au total : l’importance est l’apport d’éléments ayant trait à l’architecture et non la manière dont on y est parvenu. Choix d’autant plus judicieux qu’il ne peut s’agir que d’hypothèse en la matière, les avis divergeant sensiblement comme nous le verrons ultérieurement.
12Vitruve choisit donc d’alterner et de moduler son rythme, comme le ferait la voix humaine. L’on observe un crescendo jusqu’au cinquième paragraphe, acmé du passage. Bien qu’il soit le paragraphe au plus grand nombre de phrases, il n’en est pas pour autant le plus long en mots. Cela permet d’alléger le rythme en variant les éléments comme en atteste la longueur des phrases : 28 mots / 28 mots (fait puis explication) / 7 mots / 13 mots / 9 mots (affirmation) / 16 mots. Après avoir apporté quelques explications (propter § 4, 15 ; ita § 4, 16), il peut s’adonner à l’essentiel, la description, visible par les participes présents (iugumentantes, statuentes, recidentes, contrahentes, tegentes § 4, 16).
13Aucune monotonie, et ce, dès le premier paragraphe. L’exemple le plus flagrant est le deuxième paragraphe. Il comporte une phrase de 77 mots (avec une transition, ergo, § 2, 7, une explication, praeter, § 2, 8 et une évolution chronologique, coeperunt, § 2, 8) puis une phrase conclusive assez brève de 16 mots. La phrase est scindée en différentes parties, donnant ainsi une impression de mouvement.
14Longueur des phrases et nombre de phrases sont donc, sinon parallèles, du moins complémentaires. Après une introduction (§ 1), une évolution (§ 2-3), l’auteur arrive à l’essentiel qu’il développe plus amplement (§ 4-5). Le lecteur comprend que ces paragraphes-là constituent des pièces majeures de l’édifice vitruvien, de la base de sa réflexion. Ce moment a été habilement amené, puisque l’on constate une accélération du rythme (les phrases sont de plus en plus courtes (10 / 93 / 68) avant l’ascension du paragraphe 4 (134 / 114 / 99). Conséquemment, Vitruve a réussi à mettre en avant, par le rythme des phrases, les moments clés du chapitre. A-t-il agi pareillement au niveau des syntagmes employés ?
15Ces alternances sont l’expression même du plan adopté en ce que les passages majeurs sont développés et illustrés entraînant plus de phrases et de détails, avec force mots. Tout comme un orateur, Vitruve organise son propos. Ainsi, il est facile de discerner les quatre parties du discours :
Proemium : § 1 (cadre posé)
Narratio : § 2 (thèse, exemple et conclusion)
§ 3-4 (évolution des hommes)
§ 5 (cas spécifiques)
Confirmatio : § 6 (explication du passage de l’architecture à l’art)
Peroratio : § 7 (raisonnement et analyse des données)
12 Il faut avoir à l’esprit que « l’art de construire devient pour Vitruve le signe d’une qualificati (...)
13 Plus même, « il ne s’agit pas pour commencer de brosser un tableau de la rudesse primitive, mais d (...)
16La rigueur de l’architecte s’exprime dans son œuvre littéraire. Certes, le recours aux parties du discours n’est en soi pas une chose exceptionnelle. Cependant, il s’agit d’une description, celle de la société humaine12, ce qui est moins courant. En outre, Vitruve a construit son propos comme l’architecte ses plans. L’ébauche du début va permettre de, grossièrement, esquisser les contours. Peu à peu, l’objet décrit prend forme, s’anime et acquiert sa propre autonomie, sa propre indépendance, comme la Galatée de Pygmalion. Vitruve met en adéquation parfaite son sujet et son verbe, matière prenant corps sous nos yeux13.
17Dans cette partie, l’auteur introduit son sujet. Il s’agit donc d’une phase préliminaire cruciale en ce qu’elle pose le thème de la discussion future. Dès le premier mot, homines, le thème principal apparaît, à savoir, les hommes. Il est à noter qu’ils sont désignés par différenciation, en opposition avec les bêtes féroces, ferae. Sauvages, ils vivent dans les bois mais ne sont pas à l’image des autres animaux. Leur nature première, bestiale, est évoquée, idée courante à l’époque. Preuve en est la formule cicéronienne : animal […] quem uocamus hominem (Des lois I, 22).La précision temporelle ne tarde pas, puisque juste après l’on trouve, juxtaposée, la précision ueteri more, soulignant l’ancienneté d’un tel état.
14 Selon la définition de J.-P. Chausserie-Laprée, L’Expression narrative chez les historiens latins (...)
18Ce premier paragraphe demeure essentiellement descriptif et narratif. Il s’agit de faire revivre ces temps primitifs où les hommes étaient ut ferae. Cette restitution présente néanmoins une évolution temporelle, marquée par les adverbes de temps : interea, post ea, deinde et le verbe coeperunt. Progressivement, l’imparfait14 (nascebantur, exigebant) laisse place au parfait, avec des actions plus précises (constituerunt, coeperunt, procreauerunt). Les hommes deviennent acteurs et prennent eux-mêmes des décisions.
19On le voit bien, les dernières lignes sont une amorce de ce qui va suivre. Initialement, l’homme est décrit agissant par réflexe. Le feu lui est inconnu et l’effraie (perterriti […] sunt fugati § 1, 4). Cette fragilité est soulignée par l’assonance en i (uehementI perterrItI quI cIrca § 1, 4) et la dureté de la réalité par des allitérations en r (cRebRitatibus aRboRes § 1,4) et t (agiTaTae eT inTer se TerenTes § 1, 4). Mais, ce statut passif est de courte durée.
20Le début d’un raisonnement chez l’homme apparaît avec une phrase plus complexe syntaxiquement : post ea […] quum animaduertissent […] esse […] ligna adducebant, et […] ostendebant […] quas haberent (§ 2, 5). Le mouvement de la phrase permet de suivre le raisonnement et la cause des actions qui ne sont plus aussi spontanées. La différence d’avec les ferae se confirme par la naissance de sermones (§ 1, 6) et la prise de décision (procreauerunt § 1, 7), verbe qui clôt de manière suggestive ce paragraphe introducteur) puisqu’il montre la capacité de l’homme à créer, prémisse d’une évolution future.
21Peu à peu, son mode de vie a évolué, ce qui rejaillit sur son intelligence. Les priorités changèrent. Il ne s’agit plus seulement de vivre (more […] nascebantur […] agresti uescendo § 1, 4), mais de parler (consuetudine uocabula § 1, 6). Le lexique, conforme à la réalité, a lui aussi évolué… Les bases sont posées. L’homme connaît un tournant dans les temps anciens et Vitruve va donc s’ingénier à retracer les différentes étapes de ce changement.
22Après avoir planté et animé, au sens étymologique du terme, le décor, vient le moment de la narratio, espace réservé au thème essentiel, l’apparition du langage. L’homme a ainsi acquis son statut d’homme, en tant qu’être supérieur doté de parole et de raison, ce qui est l’objet du deuxième paragraphe. Ici débute la narratio à proprement parler. Le cadre est posé et nous amène au moment à considérer, au tournant de l’histoire que fut l’apparition du langage.
15 En l’occurrence, l’on peut parler de « phrase épisode » — empruntant le qualificatif utilisé par J (...)
23La différenciation d’avec les autres animaux se poursuit, ut non proni, sed erecti ambularent § 2, 8, moment déterminant mis en exergue par la position finale du verbe qui n’en est que mieux souligné. Dès la première et longue phrase15, l’auteur fait apparaître l’évolution chronologique qui est aussi logique : ergo § 2, 7, praeter. Le passage d’un avant à un après est souligné par le verbe inchoatif coeperunt, qui marque un changement inattendu, puisqu’il est juxtaposé, plus précisément postposé, au verbe tractarent. La transition est progressive. Comme pour tout changement, l’organisation n’est pas définie et demeure approximative. Ainsi, on peut observer plusieurs groupes d’hommes (alii… alii… nonnulli). Tous semblent concernés par ce changement. L’émulation en découle. Après le simple fait de construire, l’homme réfléchit avant de passer à l’acte et considère l’usage qu’il souhaite avoir de sa construction. Il agit avec l’intention (quae subirent) et non impulsivement.
24Après cet exemple, habilement inséré dans la phrase thétique-démonstratrice, Vitruve souligne que cette « compétition » n’est pas stérile. Au contraire, elle permet de progresser. Le lien logique et temporel tunc l’annonce et précède le participe obseruantes (à rapprocher de imitantes), permettant de nouvelles créations à partir de l’observation d’autres (ainsi, tecta fait écho à celui de la phrase précédente), ce qui aboutit à des innovations (res nouas). L’homme s’améliore ; il ne « fait » plus, il « effectue ». Le verbe efficere est en effet plus abouti que facere. On peut parler de progrès car le résultat est exprimé par un comparatif de supériorité (meliora). Cependant, l’architecture n’est pas encore réellement née. En effet, la situation continue à évoluer, à progresser.
25Dans le paragraphe 3, les talents continuent à s’exprimer, suivant une binarité alius… alii, signifiant un échange. De là, le progrès exprimé par le comparatif de supériorité melioribus […] efficiebantur (variation de la formule du paragraphe 2) et l’adaptation du vocabulaire (cogitationibus, mot comportant un certain degré d’incertitude, laisse la place à certationibus […] iudiciis, signe d’un gain d’assurance, basé sur le savoir, l’acquis), et ce de façon visible et continue (in dies). Le changement constaté se confirme ; l’on note l’apparition de verbes de jugement témoignant d’un objectif à atteindre, d’un but à servir : struebant, iugumentantes, uitendoque, tegebant. Ici, l’adjectif verbal montre que l’action répond à une volonté précise. Et lorsqu’un imprévu surgit et offre une contrainte (non potuerunt), les hommes s’adaptent et trouvent une réponse au problème (facientes […] deducebant). Réflexion et intelligence sont désormais des qualités humaines.
16 Dénomination empruntée à J.-P. Chausserie-Laprée, op. cit., p. 238.
26L’expression de cette faculté d’adaptation transparaît dans la structure des phrases. Elles se font encore plus complexes. De deux indépendantes coordonnées dans le premier paragraphe (homines […] nascebantur, ciboque […] exigebant), en passant par une phrase avec une subordonnée (ergo quum […] esse natus, et […] conueniunt), l’on parvient à une phrase à multiples membres. Le raisonnement est ainsi restitué. L’on peut parler de « phrase à processus psychologique »16 ; la phrase comporte trois mouvements : la prise d’une information extérieure, puis sa réaction intelligente et enfin une prise de décision. L’homme devient acteur de sa situation. Il ne subit plus les événements extérieurs (hibernas tempestates) puisqu’il dispose de tecta et ainsi peut contrôler ses émotions ; le temps où le climat l’asservissait à sa peur est révolu (ce champ lexical est limité au premier paragraphe, tempestatibus […] perterriti).
27De là, Vitruve peut se consacrer à l’étude de ces constructions tendant vers son sujet futur qu’est l’architecture, ce qu’il fait dans le paragraphe quatre. La transition marque la fin d’une étape, exposée dans les trois premiers paragraphes (originibus), et permet de s’appesantir sur les aedificia. L’accumulation des comparants (ut in Gallia, Hispania, Lusitania, Aquitania) rappelle le balancement alii… alii. Ce catalogue se poursuit puisque le paragraphe 4 traite de deux peuples (Colchorum et Phrygem) et le paragraphe 5 de deux autres (Massiliae et Athenis).
28De même que dans les paragraphes 2-3, les phrases étaient composées de moments, de deux étapes, structurant la réflexion, ici, ces périodes introduisent des détails, en témoigne la longueur de la phrase, montrant des ouvrages minutieux et complexes. Les gestes sont les mêmes (reprise du terme iugumentantes § 3) mais materia est remplacé par des mots plus précis arboribus perpetuis […] extremis partibus. De même, il n’est plus question de simples loca, tecta, ou aedificia mais de véritables habitationes. Pareillement, l’érection de ces constructions n’est pas le fruit du hasard mais organisée, structurée par les adverbes, un groupe nominal locatif (supra, medio, medium spatium) et des mots évoquant les positions choisies (dextra et sinistra, extremis partibus, inter eas, ad perpendiculum, extremo, ad altitudinem). Encore une fois, la phrase s’avère complexe et développée. Elle montre le raisonnement et justifie les choix de construction. La présence du chiffre 4 (ex quatuor partibus, employé deux fois) évoque équilibre et stabilité. L’ensemble est construit, structuré, possède une « ossature » réfléchie.
29L’homme est désormais capable de prendre en compte les contraintes du milieu et de s’y adapter. Ses réalisations sont raisonnées et complexes, comme nous l’avons vu précédemment par la variété des verbes de construction et les divers adverbes et prépositions de lieu.
30Il est intéressant de constater que Vitruve élargit ses considérations : tous les hommes semblent avoir connu pareil développement (ut in Gallia, Hispania, Lusitania, Aquitania) et s’être civilisés (barbarico more montre un état passé, fini, à opposer à tecta, preuve d’une évolution). Il n’est plus question de démontrer ou d’expliquer ce bouleversement, mais d’étudier les qualités développées par chaque peuple pour s’adapter aux contraintes naturelles.
31Ainsi, le paragraphe 5 traite des Phrygiens puis des Athéniens. La structure de la phrase demeure inchangée, c’est-à-dire longue, car elle retrace le raisonnement, justifiant les choix réalisés (propter) et est composée de différents moments pour marquer le résultat. Cette analyse s’appuie sur des faits. Il n’est donc point surprenant de relever le vocabulaire technique (efficiunt… habitationes) et des adverbes de lieu (insuper, inter se, supra). Cependant, les pronoms nonnulla loca et nonnulli viennent rappeler la spécificité de la référence puisque géographiquement délimitée.
32Pour renforcer son exemple et montrer sa cohérence, l’auteur se penche sur un autre cas, animaduertere possumus, se faisant affirmatif. L’on observe la reprise de tecta, mais en polyptote. Ses réalisations semblent équilibrées, comme en donne l’impression l’allitération, quasiment imitative, en [s] dans l’expression poSSumuS Sine teguliS Subacta, l’allitération conjointe en t note quant à elle l’aspect protecteur du toit. La thèse de Vitruve a donc une valeur universelle et les divers exemples lui permettent de passer, de façon légitime, à une explication synthétique (ita) au paragraphe 6.
33Dans ce sixième paragraphe, et c’est le rôle de la confirmatio, l’auteur, sur les acquis posés, développe et approfondit ses exemples et remarques. Il lui faut montrer le rapport entre l’évolution humaine et la naissance de l’art. Pour y parvenir, il rappelle le travail fourni par l’homme au moyen d’adjectifs verbaux (faciendo ; exercendo). L’homme, désormais, œuvre dans un but précis, exprimé par la préposition ad (ad aedificandum) ou une finale (ut […] profiterentur). Ces étapes successives, retracées par une longue phrase de 50 mots et soulignées par les groupes nominaux prépositionnels (e… ad), trouvent leur achèvement par le dernier mot de la phrase, placé en rejet : humanitatem. Son importance n’en est que plus grande et l’homme semble avoir laissé derrière lui ces temps primitifs où il évoluait parmi les bêtes sauvages.
34Il est dès lors question de qualités, acquises au cours du temps, industria et ingenia, par la réflexion (cogitationibus). Cette progression est relatée par le verbe perduxerunt qui a ici une valeur d’accompli. Une ère nouvelle s’ouvre, d’où de nouveaux mots et concepts. L’un de ces concepts, le plus important, est l’objet du second tome du De architectura : les arts (artes).
35Jusqu’à présent, les constructions, au début aléatoires, ensuite plus réfléchies étaient l’œuvre et à la portée de tous indifféremment. Mais, en intégrant un nouveau critère, qui n’est autre que la pratique (quotidie faciendo), les potentialités de chacun se font jour et les plus doués se distinguent. Comme pour la sélection naturelle, les mieux disposés seuls se consacreront à la construction, dont la précision et l’élaboration en font un art, mot prononcé ici pour la première fois (artes § 6, 21). Vitruve lui rend ses lettres de noblesse. Pour ce faire, il use de plusieurs procédés : la mention de qualités nécessaires : sollertia, ingenia (par deux fois) ; des comparatifs de supériorité : tritiores, studiosiores.
36Tout se fait naturellement, logiquement (tum… ut). Il s’agit pourtant d’une élite qui voit le jour et de l’apparition de spécialisation des tâches. Construire devient un art, noble activité. Cette thèse énoncée, Vitruve, en bon pédagogue, prend soin de synthétiser la genèse de ce processus, mais en une seule phrase soulignant une évolution naturelle et inévitable, illustrant l’ascendant de la Nature dans le cours des choses. L’auteur s’efface devant l’évidence : haec ita fuerunt primo constituta.
17 Cependant, chez Lucrèce, cette évolution ne peut être limitée à un seul fait positif. Pour certain (...)
37Il serait maladroit de défaire un propos où l’homme affirme sa supériorité dans l’espèce animale. Partant, l’art marque un tournant décisif, amorçant une nouvelle ère, celle de l’ouverture des esprits ad ceteras artes et disciplinas. L’art a élevé l’homme au statut d’être supérieur et ciuilis (ad mansuetam), but ultime souligné par la place finale du nom humanitatem17. Vitruve peut se consacrer à l’étude technique des productions désormais réfléchies et choisies.
38Avec le septième paragraphe commence la dernière étape du texte : la peroratio. Le préfixe per- souligne que l’acmé du passage est passée. Néanmoins, ce moment n’en est pas moins essentiel. L’auteur se doit de poursuivre son raisonnement afin de le mener à son terme, lui donnant un aboutissement plein et entier. Vitruve souligne ainsi la finalisation de l’homme devenu un architecte qui se professionnalise. Son propos est alors structuré de liens logiques forts : tum-deinde-postea-igitur (logiques), coeperunt-deinde-postea (temporels).
39Il souligne la progression des constructions : non casas, sed etiam (l’on notera ici l’absence de solum pour montrer l’opposition radicale entre les deux états). Sa civilité s’exprime avec des mots qui sont toujours d’actualités : domos ; tegula tectas. Cet homme décrit est semblable à celui de maintenant, provoquant l’admiration.
40La solidité des édifices est quant à elle reconstituée par l’accumulation des matériaux : aut e lapide structas, materiaque et tegula […]. L’ensemble est complexe et érigé par étapes, ce qui est illustré par la rime interne des participes passés : fundatas… structas… tectas. Les différents moments sont rapportés mais l’on conserve toujours un même esprit, une même organisation.
41Et, malgré cet apparent aboutissement, l’homme continue à réfléchir et à s’affirmer. Cet « affinement » est clairement exprimé : incertis ad certas, et ce, grâce à la réflexion iudiciis […] rationes qui guide leur jugement (perduxerunt : l’on note que ce verbe est un dérivé de duco ; le préverbe per- permet de signifier la constance du comportement rapporté dans le temps).
42Partant, ce travailleur trouve équilibre dans son raisonnement. Cet état de chose est illustré par la structure en chiasme de la phrase : ab… ad… ad… ab. La nature, qui l’a doté de telles qualités, lui montre le chemin. C’est elle qui est précurseur et qu’il a suivie. Le chiasme rappelle donc le rôle de l’observation et de l’imitation dans cette évolution (rappelant le § 2 avec imitantes et obseruantes).
43L’art se construit et se nourrit, s’affine : ornauerunt. Ce sujet est vaste, aspect relayé par les relatives successives : quibus… et quas… dicam. La matière est nombreuse et le rejet du verbe déclaratif rappelle le rôle de l’auteur et le caractère imminent de sa prise de parole. Ceci est la transition parfaite pour la justification à suivre.
18 En effet, « le temps n’est du point de vue moral ni positif ni négatif […]. L’évolution humaine fa (...)
44Dans le paragraphe huit, Vitruve explique le choix de l’organisation de sa matière, faisant à son tour, preuve de rationem. Le polyptote du verbe putare (putaui et putauerunt) souligne la réflexion préalable à son écrit. Le plan est exposé ; dans l’édition moderne, ce tournant temporel est explicité par les « : ». Ils marquent le changement de livre (prium uolumine) et annoncent le nouveau. Les mots artis naturalibus font écho au passage qui précède, montrant la continuité (du fait du rapport entre l’art et la nature) et la pertinence de la structure retenue. L’approche est chrono-thématique, et ce, chez les différents auteurs considérés. Mais, elle ne permet pas de dégager une approche à la valeur significative18. L’on va des origines à l’architectura… progressae ; bref, un exposé développé, technique de ce dont le lecteur a eu un avant-goût. Vitruve affirme sa volonté, en usant de la première personne du singulier, et ne laissant aucune place au doute ou à l’hésitation, ce qui contraste avec l’aspect purement narratif des premiers paragraphes.
19 R. Mondolfo, « La formazione storica delle artie dello spirito umano in Vitruvio », L’Arduo 2 (192 (...)
45Par sa démarche volontairement fidèle à la réalité, car appuyée sur des situations et exemples précis, Vitruve a voulu éviter et détourner de possibles reproches sur sa restitution de l’évolution et son interprétation. Au contraire, tel Hérodote dans ses Histoires tirant sa matière des propos recueillis chez les hommes, Vitruve semble vouloir tendre vers le réel19. Et les découvertes archéologiques le confirment.
46Ainsi, tant au plan macrostructural que microstructural, il s’est efforcé de faire de l’écrit l’expression même des événements, telle l’hypotypose dans une trame narrative. L’on perçoit presque les réflexions, les tâtonnements de ces hommes et cela est rendu de plus en plus facile qu’ils nous ressemblent chaque jour un peu plus jusqu’à l’identification. Il s’agit de nos ancêtres, de leurs traditions rapportées tel un mos maiorum. Partant, le respect s’impose et ce d’autant plus que Vitruve a su en faire un passage indispensable dans son ouvrage tout autant qu’intermédiaire pour le lecteur. L’alliance entre essentiel et anecdotique fait sens, et, reliant l’architecture aux origines de l’humanité, élève cette dernière au rang de patrimoine humain à la valeur inestimable, faisant du De architectura un manifeste à part entière.
1 L. Callebat, « Rhétorique et architecture dans le De architectura», in P. Gros (ed.), Le Projet de Vitruve : objet, destinataires et réception du De architectura, actes du colloque international organisé par l’École française de Rome, l’Institut de recherche sur l’architecture antique du CNRS et la Scuola normale superiore de Pise (Rome, 26-27 mars 1993), Paris, de Boccard, 1994, p. 33.
2 Pour une étude des préfaces chez Vitruve, l’on peut se reporter à l’ouvrage d’A. Novara, Auctor in bibliotheca. Essai sur les textes préfaciels de Vitruve et une philosophie latine du livre, Louvain, Peeters, 2005.
3 Il est à noter que « Lucrèce consacre quelques 600 vers » aux débuts de l’humanité, comme le relève C. Lévy, « Le mythe de la naissance de la civilisation chez Cicéron », in S. Cerasuolo (ed.), MathesisetPhilia, Studi in onore di M. Gigante, Naples, Pubblicazioni del Dipartimento di Filologia Classica dell’Università degli Studi di Napoli Federico II, 1995, p. 155.
4 Cicéron, De l’inventionI, 2 : nam fuit quoddam tempus, cum in agris homines passim bestiarum modo uagabantur. Les traductions sont celles de la C. U. F..
5 Vitruve, I, 1 : homines ueteri more, ut ferae : « les hommes, anciennement, comme les bêtes sauvages […] ».
6 Lucrèce, V, 940 : glandiferas inter curabant corpora quercus plerumque : « c’est parmi les chênes, avec leurs glands, qu’ils se nourrissaient le plus souvent ».
7 Lucrèce, V, 952 : sed nemora atque cauos montis siluasque colebant : « les bois, les cavernes des montagnes, les forêts étaient leur demeure ».
8 Diodore, I, 8 : « leur voix était d’abord inarticulée et confuse ; bientôt ils articulèrent des paroles ».
9 Vitruve, I, 1 : et eo, flamma uehementi perterriti qui circa eum locum fuerunt, sunt fugati : « l’impétuosité de la flamme effraya les hommes qui se trouvèrent dans le voisinage, et leur fit prendre la fuite ».
11 En ceci, il se différencie de Lucrèce « en ce que Lucrèce part d’un état de sauvagerie initiale qui présente à ses yeux des aspects positifs (vigueur plus grande des corps, innocence des cœurs), alors que Vitruve n’envisage pas l’amélioration de la condition humaine comme indissolublement liée à son amollissement ; son texte porte la marque d’un optimisme qui est celui du Moyen-Portique, et de Posidonius plus particulièrement, en ce qu’il considère l’évolution sous l’angle d’un progrès continuel », comme le souligne P. Gros, dans son introduction au Livre II du De architectura, C. U. F., 1999, p. 32.
12 Il faut avoir à l’esprit que « l’art de construire devient pour Vitruve le signe d’une qualification anthropologique déterminée par la position verticale, par l’usage de la main et par la capacité d’imiter la nature », comme le souligne, P. Gros, op. cit., p. 31
13 Plus même, « il ne s’agit pas pour commencer de brosser un tableau de la rudesse primitive, mais de partir d’une sorte d’état zéro de la technique humaine à partir de laquelle se dégage une vision claire des progrès de l’art de bâtir dont il importe de montrer qu’ils marchent du même pas que ceux de la civilisation », précise P. Gros, op. cit., p. 64.
14 Selon la définition de J.-P. Chausserie-Laprée, L’Expression narrative chez les historiens latins : histoire d’un style, Paris, de Boccard, 1969, p. 370, l’imparfait représente « un temps pittoresque ou descriptif qui renforçant les qualités picturales d’un temps le fait revivre sous nos yeux dans son devenir… il donne de la profondeur au récit ».
15 En l’occurrence, l’on peut parler de « phrase épisode » — empruntant le qualificatif utilisé par J.-P. Chausserie-Laprée, op. cit., p. 231 — en ce que cette première phrase raconte, en un seul énoncé, un événement.
17 Cependant, chez Lucrèce, cette évolution ne peut être limitée à un seul fait positif. Pour certains commentateurs, comme le rappelle C. Lévy, op. cit., p.158, « le véritable progrès serait de retourner, grâce à la réflexion à la limitation des désirs, à la simplicité originelle ». Ceci met donc en avant l’approche partielle car thématique de la narration de Vitruve, dont le seul but, est de montrer l’évolution de l’homme en tant qu’architecte.
18 En effet, « le temps n’est du point de vue moral ni positif ni négatif […]. L’évolution humaine fait partie la nature des choses, comme le mouvement est une propriété des atomes », remarque C. Lévy, op. cit., p. 175.
19 R. Mondolfo, « La formazione storica delle artie dello spirito umano in Vitruvio », L’Arduo 2 (1922), p. 153 sq., parle de l’ « historicité » de l’esprit et applique cette idée notamment à Vitruve.
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Pauline Ronet, « Vitruve, architecte des mots », Cahiers des études anciennes, XLVIII | 2011, 141-157.
Pauline Ronet, « Vitruve, architecte des mots », Cahiers des études anciennes [En ligne], XLVIII | 2011, mis en ligne le 28 mai 2011, consulté le 23 août 2017. URL : http://etudesanciennes.revues.org/322

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