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La Cause de la Phénoménologie | Jean-François Courtine | download
Main La Cause de la Phénoménologie
ISBN 13: 978-2-13-055487-5
DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE,
978-2-13-055487-5
Dépôt léggl- 1- édition: 2007, juin
C Presses Universitaires d. France, 2007
Le présent intitulé: La cause de la phénoménologie, qui rassemble diverses
études consacrées à Brentano - Brentano dans la tradition de la philosophie austro-allemande, mais aussi Brentano lecteur d'Aristote -, à quelques-uns de ses élèves: K. Twardowski, A. Meinong, et bien entendu
Husserl; au néokantisme de l'École de Heidelberg, et en particulier à
Emil Lask, puis au jeune Heidegger, dans ses rapports complexes à la
scolastique, à E. Lask, à la « percée» des Recherches logiques, et enfin au projet d'une ontologie phénoménologique et herméneutique -le moment de
Sein und Zeit et des Problèmes fondamentaux de la phénoménologie -, cet intitulé
n'a rien de militant. Il ne faut certainement pas l'entendre au sens de la
défense, visant à plaider la cause d'une tradition plus que centenaire, d'une
exigence ou d'une méthode, comme si celles-ci se trouvaient aujourd'hui
récusées ou dénigrées. Si la phénoménologie ou mieux son « idée », voire
son idée critique, doit se défendre, c'est sans doute bien plutôt contre ellemême, j'entends èontre son élargissement tous azimuts et les effets qu'il
induit de labélisation et d'identification contrastive : phénoménologie versus philosophie analytique. Si ladite philosophie analytique a bien dû, au
cours de son histoire, se constituer largement contre le mouvement phénoménologique, il est trop clair qu'à présent, alors que cette philosophie
n'est plus assurée - c'est le moins qu'on puisse dire - de son unité, de son
programme, de ses objectifs ultimes, la logique de l'affrontement bloc
contre bloc a pour première conséquence désastreuse d'opposer de
vagues nébuleuses où la phénoménologie se voit associée à ou confondue
avec ladite philosophie continentale, voire existentialiste, sur le modèle
de la SPEP (critical theory, existentiansm, feminism, German !dealism, hermeneutics,
post-structuralism and. .. phenomenology) ou de l'L4PL On peut ensuite, on doit
assurément fédérer et organiser les organisations, ce que fait bravement
et sans rire l' OPO (Organization ofPhenomenological Organizations). Après quoi,
chacun dans son camp, n'aura plus qu'à décréter - on l'a vu! - qui sont
les « professionnels» répondant aux « accepted standards of clarity and
rigour» et quelle est la philosophie « sérieuse ».
Par « cause », on entendra pas davantage ici, emphatiquement, la
J'ache ou l'Affaire qui enjoint ou appelle tel berger de l'être. Philosopher
plutôt que penser (Dichten-Denken), au sens où Dominique Janicaud a pu
naguère intituler l'un de ses recueils À nouveau la philosophie! et alors que
la nouveauté ainsi saluée se dessinait non pas contre le scientisme ou le
positivisme, mais bien à l'encontre de la dimension oraculaire du Seinsdenken et de la « piété» de la pensée historialisante. Si l'on osait, on évoquerait plutôt les « choses» de la phénoménologie, non pas tant les choses mêmes, jamais données, ni comme telles, mais les questions ou les
problèmes à travers lesquels le mouvement phénoménologique a trouvé
à se constituer historiquement et à définir sa tradition, en dialogue
vivant avec d'autres courants ou d'autres écoles. Ce retour aux « choses », au sens des res disputatae, ne correspond évidemment pas à je ne
sais quelle volonté d'historicisation, comme si la seule phénoménologie
qui vaille était celle des Pères fondateurs, aux prises avec les débats de
leur temps: psychologisme, néo-kantisme, pragmatisme, etc., mais bien
plutôt à la conviction que si l'idée de la phénoménologie peut encore
aujourd'hui - et elle le fait ici et là admirablement - imposer son exigence et orienter les démarches dans le traitement de telle ou telle question vive (intentionnalité, catégorisation, perception, attention, imagination, signification prélinguistique, actes de langage, conscience et
conscience de soi, etc.), c'est aussi et d'abord en prenant la mesure de sa
possibilité et/ou de son « impossibilité », en interrogeant inlassablement
ses limites, et en n'hésitant pas à remettre en question ce que Claude
Imbert avait très ftnement caractérisé comme son «pacte apophantique» fondateur.
Les études qui suivent ne forment pas, à proprement parler, un
« recueil» d'articles rassemblés après coup: elles se seront d'emblée
orientées, dès leur première élaboration, selon plusieurs axes qui ici se
croissent: l'intentionnalité, la signiftcation, la possibilité d'une ontologie
phénoménologique et la théorie de l'objet, la problématique catégoriale,
l'idée de la logique et de son objet; elles reprennent en partie les matériaux de publications rappelées ci-dessous, mais toujours revus, complétés et le plus souvent profondément remaniés ou « fusionnés» selon une
nouvelle économie d'ensemble. Elles se présentent simplement et
modestement comme des contributions à cette interrogation réflexive de
la phénoménologie, tournée vers elle-même, c'est-à-dire d'abord vers les
problèmes à travers lesquelles elle a pu progressivement constituer son
idée, de Husserl à Heidegger.
Qu'il me soit enftn permis de remercier tous ceux qui, éditeurs, responsables de collectifs, directeurs de revue, ont fait bon accueil aux premières moutures des études ici remaniées.
« Histoire et destin phénoménologique de l'intentio», in
1:intentionnalité en question entre phénoménologie et science cognitive, Paris,
("(lIl. édité par Dominique Janicaud, Paris, Vrin (<< Problèmes et controverses»),1995.
« L'aristotélisme de Franz Brentano», in Études phénoménologiques,
numéro consacré à Husserl, lecteur de Brentano et de Frege (1998,
n" 27-28).
« Intentionnalité, sensation, signiftcation excédentaire », in HlISser~ la
n'Présentation vide, suivi de Les Recherches logiques, une œuvre de percée, coll. édité
par j. Benoist etJ.-F. Courtine, Paris, PUF, 2003.
« Présentation», in A. Meinong, Théorie de l'objet et présentation personII/dIe, trad. J.-F. Courtine et Marc de Launay, Paris, Vrin, 1999.
« Heidegger avant Heidegger? Catégories et signiftcation », in Grane~
he/at, le combat, l'ouvert, textes réunis par j.-L. Nancy et É. Rigal, Paris,
Belin ( « L'extrême contemporain» ), 2001.
« Vom Logos zur Sprache », in Die erscheinende We~ Festschrijtfor Klaus
Held, éd. par H. Hüni et P. Trawny, Berlin, Duncker & Humblot, 2002.
« La question de l'être: sens de la question et question du sens », in
Heidegger, !énigme de !être, éd. J.-F. Mattéi, Paris, PUF, 2004.
« Phénoménologie et/ou herméneutique », in Comprendre et intetpréter.
Le paradigme herméneutique de la raison, éd. par J. Greisch, Paris, Beauchesne,
coll. « Philosophie », 1993.
Intentionnalité et objectivité
DE L'INTENTIO
A Dominique Janicaud,
En 1928, dans sa contribution au volume d'hommages à Husserl
pour son 7Ü" anniversaire, Heidegger aborde expressément, avec son
essai Vom Wesen des Grundes, la question de l'intentionnalité, question qui
était assez étrangement passée sous silence dans Sein und Zeit. Comme on
sait, cette première thématisation peut se lire comme une généralisation
critique de la structure intentionnelle de la conscience, puisque l'intentionnalité est d'abord caractérisée comme le trait constitutif de tout
« comportement» {Verhalten '(!ISeiendem)1, avant d'être reconduite, comme
à son fondement essentiel, à la transcendance du Dasein. TI faut souligner
aussi que dans cette contribution, où Heidegger introduit pour la première fois le motif de la différence ontologique, celle-ci est d'emblée rapportée à la reprise critique et à la généralisation d'une intentionnalité qui
ne concerne plus seulement les vécus, mais l'être-là comme tel: la« transcendance du Dasein» est « fondement (Grund) de la différence ontolo1. «Si l'on caractérise tout comportement (Verha/ten) par rapport à l'étant d'intentionnel, alors l';nlentionnaiiti n'est possible que slIr la base dl la transcendance. » Heidegger renvoie
ici à Sein IInd Zeit (ZuZJ, § 69 c, p. 364 sq. et 363 note (W~marken, GesamlallSgabe (GaJ, t. 9,
INTENTIONNAUTÉ ET OBJECTIVITÉ
gique »1. Soulignons bien le point: la transcendance du Dasein est le fondement de l'intentionnalité, comprise comme comportement (Verbalten) à
l'égard de l'étant, dans la mesure où elle est aussi le « fondement de la différence », laquelle s'annonce d'abord dans la différenciation entre O.ffenbarkeit des Seienden (apérité, manifesteté de l'étant) et Enthiilltheit des Seins
(être-à-découvert de l'être, au sens de la vérité ontologique).
Les cours de Marbourg permettent aujourd'hui de documenter de
manière plus précise et complète cette critique heideggérienne de
l'intentionnalité. Dans les leçons du semestre d'été 1925 (Prolegomena zur
Geschichte des Zeitbegri.ffesY, à la faveur desquelles Heidegger expose longuement ce qu'il nomme « les découvertes fondamentales de la phénoménologie », l'intentionnalité occupe la première place, avec l'intuition catégoriale et la mise en lumière du sens originaire de l'a priori.
Sans nous arrêter ici à l'examen détaillé du traitement heideggérien de
la structure intentionnelle dans ce cours de 1925, il est cependant nécessaire d'en souligner quelques aspects importants pour la suite de notre
propos: Heidegger s'attache à défendre la notion phénoménologique
(c'est-à-dire d'abord husserlienne) de l'intentionnalité contre les mésinterprétations, essentiellement celles de Rickert et du néo-kantisme, qui reposent sur des présupposés métaphysiques indûment projetés sur la notion
d'intentionnalité, au premier rang desquels l'idée cartésienne selon laquelle
ce qui est proprement connu, ce ne sont jamais que des « contenus
de conscience ». Quand Rickert par exemple, dans sa critique de
l'intentionnalité, accuse celle-ci d'abriter en elle des « dogmes métaphysiques », c'est qu'en réalité il partage les principes fondamentaux de la noétique cartésienne (c'est-à-dire son interprétation représentative de l'idea)3
1. Comme on sait, c'est dans le cours de Marbourg du semestre 1927, Les problèmesfondamentaux de la phénoménologie, trad. franç. J.-F. Courtine, Paris, Gallimard, 1985, présenté aussi
comme une « nouvelle élaboration de la troisième section de la première partie de Sein IInd Zeit»
que Heidegger aborde thématiquement la question de la différence.
2. Ga., 20, éd. P. Jaeger, Klostennann, 1979; ProlélfJmènes à fhistoire du concept de temps, trad.
franç. A. Boutot, Paris, Gallimard, 2006.
3. Heidegger renvoie ici à Der Gegenstand der Erklnntnis, 19042, p. 104-106. Cf. aussi Locke,
An Emy concerning hllman Understanding, éd. A. C. Fraser, t. II, p. 461 : « ... since the things, the
mind contemplates are none of them, besides itself, present to the understanding it is necessary
that something else, as a sign or representation of the things it considers, should be present to
it : and these are ideas. »
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'INlENTIO
et la thèse de la séparation tranchée du psychique et du physique, interdisant tout passage d'un domaine à l'autre!.
Heidegger qui rappelle que l'intentionnalité n'est pas une propriété
qui viendrait après coup ou accidentellement déterminer la perception
- puisque celle-ci est von Hause aus - de part en part et d'emblée intentionnelle -, Heidegger qui, de manière plus générale, souligne que les
vécus sont comme tels et d'eux-mêmes intentionnels, qui met en lumière
la structure de tout comportement (de toute Verhaltung) comme directionnalité, orientation-direction sur (sich Richten-auj), reconnaît à Husserl
un mérite décisif, contre Brentano notamment: en reprenant le motif
brentanien de l'intentionnalité, Husserl n'a pas porté son regard dans la
direction « des dogmes et des présupposés métaphysiques» que la notion
peut comporter, mais il a considéré le phénomène lui-même, à savoir, dans le
cas privilégié de la perception, qu'elle est d'emblée ein sich-Richten-auf.
Ainsi la voie ouverte par Husserl est-elle la bonne, même s'il faut souligner plus encore qu'il ne l'a fait que cette structure (le sich-Richten-auj) est
également directrice dans les autres «comportements». Mais si l'on est
attentif à cette structure du Verhalten comme Verhalten zu, Sich-richten-auf, il
importe aussi de souligner, avec cette corrélation stricte ou cette coappartenance de l'intenlio et de l'intentum, que la démarche phénoménologique,
s'agissant encore une fois par exemple de la perception, ne porte pas tant,
dans son examen du perçu ou du perceptum, sur l'étant en lui-même qui est
perçu (das wahrgenommene Seiende an ihm selbs!) - et Heidegger souligne
«das Seiende» - que bien plutôt sur l'étant perçu (das wahrgenommene
Seiende), c'est-à-dire l'étant pour autant qu'il est perçu, selon la guise, la
manière, la modalité dont il se montre dans une perception concrète. En
d'autres termes - et nous touchons là un point essentiel - ce que
l'intentionnalité met en évidence, toujours dans le cas de la perception,
1. Sur les critiques de H. Rickert à l'encontre de Brentano et de Husserl, voir aujourd'hui
Les deux voies de la théorie de la connaissance, Prychologie transcendantale et logique transcendantale (1909),
introduit, traduit et annoté par A. Dewalque, Vrin ( « Textes & Commentaires» ), Paris, 2006 ;
voir aussi le travail imposant de Christian Krijnen, Nachmetapl[ysischer Sinn, Eine problemgeschichtliche und rystematische Slume if' den Prim(jpien der Wertphilosophie Heinrich Rickerts, Wurzbourg,
Konigshausen & Neumann, 2001, en particulier, p. 178 sq. ; voir aussi Martin Heidegger, Heinrich Rickert, Brieft, 1912-1933, éd. Alfred Denker, Klostermann, Francfort, 2002, en particulier
la lettre de Heidegger à Rickert du 27 janvier 1920.
c'est le perçu comme tel, c'est-à-dire « cet étant selon la guise et la
manière (A.rt und Weise) de son être-perçu »1. Ce que l'intentionnalité
conduit par conséquent à distinguer, c'est l'étant lui-même ou l'étant
même et l'étant « in der Weise seines Intendiertseins », l'étant selon la
guise de son être intenté, disons sa Wahrgenommenheit, sa perceptité.
L'intentum que prend en vue la phénoménologie de la perception, ce n'est
donc pas « le perçu comme étant », mais « l'étant selon la guise de son
être-perçu », l'intentum selon la guise ou la modalité de son être-intenté
(Intendiertsein), lequel importe toujours cet élément que Heidegger
n'hésite pas à caractériser de manière oxymorique: une « intuition
herméneutique »2.
Assurément, comme Heidegger le souligne également dès 1925,
cette essentielle et réciproque coappartenance de l'intentio et de l'intentum
n'est pas encore le dernier mot de l'intentionnalité, c'en est même, si l'on
veut, l'énigme première et ultime. Mais c'est en tout cas le point que
Husserl a su mettre en évidence, contre Brentano, en faisant ressortir la
modalité, le comment de l'être-intenté, alors que Brentano en était resté,
quant à lui, à l'intentio, sans réussir à apercevoir l'intentum ou le noèma
qu'elle abrite en elle ou mieux qui la constitue comme telle; c'est pourquoi chez lui l' « objet intentionnel» demeure indéterminé et obscur.
L'intentionnalité, précise encore Heidegger dans ce cours de l'été 1925,
n'est pas l'explication ultime du psychique (comme le croyait Brentano
dans sa P!Jchologie), mais elle est tout au contraire ce qui donne le coup
d'envoi pour un dépassement du point de départ non critique en fonction des données traditionnelles : le psychique, la conscience, la raison,
le vécu, la connexion des vécus. Ainsi, loin d'être un mot d'ordre
(Schlagwort), l'intentionnalité est-elle un titre problématique, l'énoncé du
problème dont l'ouverture et l'élaboration engagent la phénoménologie,
1. Prolsgomena!(!lr Geschichte des ZlitsbefJiff, Ga., 20, p. 53 ; trad. franç. citée, p. 71.
2. Cf. la lettre à Rickert citée plus haut, p. 47-48 : l'intuition phénoménologique, le «rapport qui s'instaure, à la mesure du vécu, entre le sens d'effectuation (d'opération) [VoU!(!Ig (Leishmgs-) sinn] et le sens de teneur [Gehaltssinn] implique une fonne authentique et adéquate
d'intuition, celle que j'ai introduite au titre de l'intuition compréhensive, hennéneutique [VIf'SI4hende, hermenelltische lnillition] ». - Voir infra, chap. VIII.
3. Ce que K. Twardowski avait aperçu et thématisé dès 1894, dans son opuscule pionner :
Zur Lehre wm lnhalt IInd Gegenstand der VorstellNngen.
IliSTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'INTENTIO
comme le note ici Heidegger, à se trouver elle-même dans ses
possibilités 1 !
Dans son grand cours du semestre d'été 1927, immédiatement après
la publication de Sein und Zei!, Heidegger traite à nouveau longuement de
l'intentionnalité à la faveur de la première discussion de la thèse kan1icnne sur l'être. Il nous faut citer un tout au long le paragraphe qui introduit l'examen de cette doctrine phénoménologique essentielle. On y
1n mve en effet, sous des formulations paradoxales et qui peuvent paraître
historiquement discutables, une indication capitale quant à la compréhensil lU heideggérienne de l'intentionnalité entre Brentano et Husserl :
Les comportements ont la structure du se-diriger-sur, de l'être-centré et
•• rienté-sur. La phénoménologie, en s'appuyant sur un terme scolastique, caracI,:rise cette structure comme intentionnalité. La scolastique parle de l'intentio de la
volonté (voluntas), autrement dit, elle ne parle d'intentionnalité qu'en référence à
la volonté. Elle est très loin d'accorder l'intentio aux autres comportements du
sujet ou même de concevoir dans son principe le sens de cette structure. C'est
.1. mc une erreur tant historique que doctrinale que de dire, comme cela est coul'OInt aujourd'hui, que la théorie de l'intentionnalité est une théorie scolastique.
Mais à supposer même que cela fût exact, ce ne serait pas une raison pour la reje"'1', mais seulement pour se demander si cette théorie est en soi défendable. C'est
"11 réalité Franz Brentano qui, dans sa Psychologique d'un point de vue empirique
(1 1l74), fortement influencé par la scolastique, et principalement par saint ThoIllas et Suarez, a mis en relief l'intentionnalité et déclaré que l'ensemble des vécus
psychiques pouvaient et devaient être classés en fonction de cette structure,
,'cst-à-dire de la modalité du se-diriger-sur. [...] Brentano a joué un rôle détermiliant pour Husserl, qui a élucidé pour la première fois dans ses Logische Untersu'/1II1lJ!ln l'essence de l'intentionnalité et poursuivi cette élucidation dans les Ideen.
Nous devons cependant dire qu'il s'en faut de beaucoup que ce phénomène
l'I1igmatique soit aujourd'hui conçu de manière satisfaisante...2•
Examinons à présent, pour les mettre à l'épreuve, les différentes affirmations contenues dans ce long paragraphe.
1 / Le refus de l'origine scolastique de la doctrine de l'intentionnalité.
2/ L'affirmation, non contradictoire avec la première thèse négative,
d'une influence déterminante du thomisme et surtout de Suarez sur la
1. Ibid., p. 63.
2. Grundprobkme der Phiinomenologje, Ga., 24, éd. F.-W. von Hemnann, Klostennann, 1975,
l' Hl ; trad. franç. J.-F. Courtine, Paris, Gallimard, 1985, p. 82.
caractérisation brentanienne des vécus psychiques par l'intentionnalité ou
mieux l'inexistence mentale ou immanente, c'est-à-dire l'esse oijective in
intellectu.
3/ L'affirmation de la spécificité de l'élaboration husserlienne à partir de, c'est-à-dire surtout contre Brentano ou mieux contre Twardowski,
Husserl défaisant dans sa critique de Twardowski ce que l'on peut nommer le problème de Brentano, immédiatement impliqué par sa caractérisation des phénomènes psychiques.
1 / L'intentionnalité peut-elle être envisagée comme une doctrine
propre à la noétique médiévale, une doctrine liée à la thématisation scolastique du connaître dans ses formes sensibles et intellectuelles?
La thèse heideggérienne est ici, au moins dans sa formulation
abrupte, assez imprudente, et, si l'on veut, littéralement inexacte. Elle
nous semble pourtant toucher un point fondamental quant à la tradition
de la distinction brentanienne des phénomènes psychiques par rapport
aux phénomènes physiques.
Sans doute l'usage médiéval du terme intentio est d'abord lié à l'analyse
de la volonté, mais cependant le terme est très tôt porteur d'une équivoque significative l • C'est ce que montre par exemple, telle précision de
Thomas d'Aquin (De Ventate, quo 21, a. 3) : « ... cum dicitur quod finis,
prior est in intentione, intentio sumitur pro actu mentis, qui est intendere
[chercher à atteindre un but]. » - Mais il note aussi: « Cum autem comparamus intentionem boni et veri, intentio sumitur pro ratione quam significat definitio ; unde aequivoce accipitur utrobique. » Il est clair que dans ce
dernier passage intentio se prend au sens de ratio ni, Àoyoç TOU
1tpo.y~aToç.
On attribue souvent à Augustin une influence déterminante dans
l'acception traditionnelle de l'intentio dans le registre de la volonté. Ce qui
est juste dans l'ensemble, mais il faut souligner aussi de nombreux usages
1. Depuis les travaux anciens d'A. Hayen, L'intentionnel dans la Philosophie M saint Thomas,
Paris, Desclée, 1942 et de Klaus Hedwig, « Der scholastische Kontext des Intentionalen bei
Brentano », in Crazer Philosophische Studien, 5 (1978), p. 67-82, le dossier de l'intentionnalité
médiévale a été profondément renouvelé par les études de K. H. Tachau, Vision and CertitUM in
the Age 0/ Ockham. Optics, Epistemolgy and the Foundations 0/ Semantics 1250-1345, Leiden, Brill,
1988, et tout récemment par celles de D. Perler, Ancient and Medieval Theories 0/Intentionali(y (éd.),
Leiden, Brill, 2001 ; Theorien der Intentionalitiit im Mittelalter, Francfort, Klostermann, 20042 •
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'INTEN110
augustiniens discordants, par exemple ce magnifique passage du De Trinitate, XI, II, 2 :
Lorsque nous voyons un corps quelconque, nous devons considérer et distinguer- et cela très facilement- trois éléments. D'abord la réalité que nous percevons (res quam videmus), pierre, flamme ou tout autre objet visible; réalité qui
évidemment pouvait déjà exister· avant même que nous la percevions; ensuite la
vision, qui n'existait pas avant que la présence de l'objet ne provoquât la sensation
(visio quae non eratpriusquam rem il/am objectam sensui sentiremus) ; en troisième lieu ce
qui tient le regard attaché sur l'objet perçu, aussi longtemps que nous le percevons, autrement dit l'intentio animi: l'attention (quod in ea re quae videtur, quamdium
videtur, sensum detinet occu/orum, id est animi intentioi.
Une enquête complète sur les usages latins du terme et ses acceptions
multiples devrait intégrer également dans l'histoire du terme les surdéterminations liées à des décisions de traduction du grec à l'arabe et de l'arabe
au latin. Tel n'est pas notre propos id.
Bornons-nous à rappeler que Thomas d'Aquin par exemple, comme
beaucoup d'auteurs du XIII", et après les traductions latines d'Avicenne,
reprend le terme dans la perspective du connaître comme assimi/atio au
moyen de l'espèce intentionnelle, interprétée elle-même comme similitudo
dans un horizon général qui est d'ailleurs la doctrine augustinienne du
J'appelle intention intelligée ce que l'intellect conçoit en soi-même de la
chose intelligée, conçue3 et qui est signifié par les mots énoncés, prononcés;
cette intention est également appelée « verbe intérieur» qui est signifié au dehors
par le verbe proféré4 •
1. Œuvres de saint Augustin, De Trinitale, XI, II, 2, trad. franç. P. Agaësse, Bibliothèque
augustinienne, t. 16, Paris, Desclée de Brouwer, 1955.
2. Pour une première orientation, nous pouvons renvoyer à Christian Knudsen, « Intentions and impositions », in The Cambridge Hislory '!!Laler Medieval Philosop~, éd. N. Kretzmann,
A. Kenny,). Pinborg, Cambridge, 1982, p. 479-495. - Voir aussi R. Sorabji, « From Aristode to
Brentano: The developpment of the concept of intentionality », in Arislolle and lhe Later Tradidion, Oxford Studies in Ancient Philosophy, suppl. vol. 1991.
3. Une autre dénomination, plus traditionnelle depuis Augustin, est celle de verbum
entendu comme verbummentis. Cf. l'ouvrage classique de B. Lonergan, La notion de verbe dans les
écrits de saint Thomas d'Aquin, Paris, Beauchesne, 1966.
4. « Dico autem intentionem intellectam id quod intellectus in seipso concipit de re intellecta.
Quae quidem in nobis neque est ipsa res, quae intelligitur ; neque est ipsa substantia intellectus ;
sed est quaedam similitudo concepta in intellectu de re intellecta, quam voces exteriores significant ; unde et ipsa intentio verbum interius nominatur, quod est exteriori verbo significatum »
(Summa contra Centiles, IV, 11, n° 3466, Marietti).
INTENTIONNALITÉ ET OBJECI'MTÉ
Soulignons simplement le point qui nous paraît décisif, à savoir que la
problématique « scolastique» de l'espèce intentionnelle est prise d'emblée
dans le cadre d'une noétique de la similitudo à partir de laquelle, comme
l'indique Heidegger dans le passage qui nous sert ici de ftl conducteur, il
est impossible de déployer quelque chose comme une problématique
phénoménologique de l'intentionnalité au sens du « sich-richten-auf» (à
une seule et notable exception près) 1.
2 / Il n'est pas faux cependant de soutenir que Brentano a été fortement influencé par Thomas et Suarez. À vrai dire, il faudrait préciser
davantage, et souligner le caractère tardif de la tradition thomiste à
laquelle se réfère Brentano: elle est principalement constituée par des
auteurs majeurs, dans le meilleur des cas, de la seconde scolastique (Suarez ouJean de Saint-Thomas, si cher à Maritain) ou encore par des représentants modernes de la néo-scolastique et du néo-thomisme (comme
A. Goudin~, appuyée également sur les travaux des historiens comme
B. Hauréau en France et A. Stockl en Allemagne. On peut d'ailleurs noter
également, à titre d'indice supplémentaire, que dans ses cours sur la philosophie médiévale, qui ont été publiés par Klaus Hedwig en 19803, Brentano ne traite jamais d'intentionnalité, et n'introduit le terme d'intentio que
dans l'horizon du problème de la volonté et de ses fins. Signalons enfin
que la tradition thomiste scolaire, dont se réclame Brentano, a été fortement « contaminée », dès avant Suarez, par la problématique scotiste de
l'esse objective (objectivum) beaucoup plus importante pour Brentano et son
école (dans laquelle nous ne rangeons pas Husserl, nous le verrons) que la
doctrine thomasienne de la similitudo et de la speciel.
1. La seule exception notable que nous connaissons est sans doute Pierre d'Auriole, sur
lequel Sofia Vanni-Rovoghl avait naguêre attiré l'attention,« Una fonte remota della teoria husserliana dell'intentionalità», in Omaggio a Hllsserl, éd. Enzo Paci, Milan, 1960, p. 49-65. Voir
aujoud'hui D. Perler, op. cil., IV, § 23 : «Das Modell der intentionalen Priisenz : Petrus Aureoli
und Hervaeus Natalis» ; et, du même auteur, «Peter Aureol vs. Hervaeus Natalis on Intentionality. A Text Édition with Introductory Remarks», Archives d'histoire littéraire el dodrinak tin
Mf!1enÂge (61),1994, p. 227-262; «What Am 1 Thinking About? John Duns Scotus and Peter
Aureol on Intentional Objects», Vivarillm (32), 1994, p. 72-89.
2. Voir les indications de Klaus Hedwig, art. cité; voir aussi J. Schmutz, Scholasticon:
http://www.ulb.ac.be/philo/scholasticonjNomenclator. S.v.
3. Geschichle der mittelallerlichen Philosophie in chrisllichen Aben~land, Hambourg, Meiner, 1980.
4. Cf. André de Murait, L'enjell de la philosophie médiévale, BlNdes thomistes, scotisles, occamiennes
el grégoriennes, Leiden, Brill, 1991, en particulier p. 29 sq. et 90 sq.
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'IN1ENTIO
Brentano indique d'ailleurs lui-même assez précisément ses « sources» ou plus généralement la « tradition» dans laquelle il entend s'inscrire
en réaction contre la psychologie « scientifique», la psychophysiologie
qui lui est contemporaine. Le paradoxe c'est que la filiation dont se
réclame principalement Brentano est aristotélicienne, même si sa lecture
d'Aristote emprunte largement les chemins du néo-thomisme et de la
néo-scolastique 1.
Brentano se réclame en effet d'abord d'Aristote pour critiquer le projet d'une psychologie positive, scientifique, faisant l'économie d'une
enquête sur la p.rychè pour ne s'intéresser qu'aux phénomènes mentaux
susceptibles d'un traitement analogue à celui des sciences naturelles, et
dont le modèle serait, si l'on veut, la Psychophysiologie à la Fechner, ou à
la Wundt. C'est là, souligne Brentano qui renvoie à la formule d'A. Lange
dans sa Geschichte des Materialismus, une psychologie sans âme2 ; formule
paradoxale, mais acceptable dès lorsqu'elle marque bien la distance avec
la tradition de la psychologie rationnelle et la problématique « métaphysique» de l'immortalité de l'âme. - Mais on aperçoit aussi d'emblée ici les
limites de la reprise brentanienne du projet aristotélicien: l'objet de la
psychologie, comprise comme science de la o/uxTl, c'est d'abord pour
Brentano ce qui est accessible à la seule perception interne, par opposition au domaine qui relève de l'expérience ou de la perception externe3•
La délimitation brentanienne des phénomènes psychiques présuppose
ainsi comme allant de soi la distinction cartésienne de la res extensa et de la
res cogitans et l'idée que l'âme est plus aisée à connaître que le corps. La
dimension du psychique, accessible à la perception interne (qu'on ne
confondra pas avec l'introspection, l, II, § 2), n'est plus celle de la p.rychè
comme ouoia, ou mieux ËVTEÂiXEla, principe du mouvement pour le
vivant, mais seulement celle d'une «collection» de phénomènes singuliers et « régionaux », la région en question fût-elle privilégiée, comme le
souligne aussi Brentano dans son esquisse d'un nouveau système des
sciences, fondé sur la psychologie.
1. Sur la lecture brentanienne d'Aristote, cf. infra, chap. II. Cf. aussi le volume 3 des Brentano-Sl7ldien (1990-1991), « Intentionalitiit».
2. P[Jchologie VOfll empirischen Standpllnkt, éd. O. Kraus, Meiner, 19732, p. 16.
3. P[Jchologie, I, 8; trad. franç. Maurice de Gandillac, Paris, Aubier, 1944, p. 27.
D'où la question qui ouvre le livre II de la P.rychologie: Comment distinguer des phénomènes physiques cette nouvelle région, qu'est-ce qui en
constitue l'unité véritable et propre? Une première réponse possible est
que les phénomènes psychiques ont un mode de donation spécifique -la
présence à la conscience - qui les rend immédiats et non trompeurs. Et
c'est ici précisément que Brentano introduit une caractérisation destinée à
faire époque: l'intentionnalité. Tout acte, tout vécu se rapporte à un objet
immanent, à une objectité immanente.
Le passage de la P.rychologie, qui introduit cette notion, est en principe
bien connu, mais il n'est peut-être pas inutile d'y revenir encore une fois,
compte tenu de la multitude impressionnante des contresens qu'il a pu
susciter, faute d'être pris à la lettre, c'est-à-dire dans l'horizon, qui se veut
strictement aristotélicien, de la psychologie de Brentano. - Michael Dummett, dans son ouvrage Les origines de la philosophie anafytique!, croit pouvoir
exposer en ces termes le problème que Brentano « a totalement échoué à
résoudre» :
Dans sa thèse positive la plus célèbre, [Brentano] soutient que les actes de
conscience sont caractérisés par leur intentionnalité, ce qui signifie qu'ils sont
orientés vers des objets extérieurs. [...] Pour Brentano, l'objet d'un acte mental
est quelque chose d'externe - et pas seulement par opposition au corrélat
« interne» d'un objet accusatif étymologiquement proche [...] -, mais il est
quelque chose d'externe au sens fort, en ce qu'il n'appartient pas à la conscience
du sujet mais au monde objectif qui en est indépendant.
- Une telle doctrine peut paraitre fausse ou discutable, mais elle ne
saurait être attribuée de manière pertinente à un auteur qui aura soutenu
le contraire. Dummett cite, à l'appui de ce résumé drastique, qui fait
l'économie complète du concept classique (venu de la scolastique tardive)
d' oijectum et d'esse oijective), le passage suivant: «Lorsque j'ai l'intention ou
promets d'épouser une femme, c'est cette femme que j'ai l'intention ou
promets d'épouser et celle-ci est [...] de ce fait l'objet de mon acte mental;
l'objet de cet acte n'est pas ma représentation mentale de cette femme, mais
bien cette femme elle-même. » Brentano ajoute à ce propos: «Il est au
plus haut point paradoxal de dire que quelqu'un promet d'épouser un ens
1. Les origines de IaphiJosophie analYtique, trad. franç., Paris, Gallimard, 1991, p. 46-47.
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'IN1BNTIO
rationis et qu'il tient sa parole en épousant un être réel. » Malheureusement
ce passage est tiré d'une lettre de Brentano datant de septembre 1909 à
O. Kraus, lettre dirigée expressément contre Marty et Meinong, et dans
laquelle Brentano s'explique sur la doctrine, désormais erronée à ses yeux,
qu'il avait exposée dans sa P.rychologie de 18741• Le paradoxe qui est donc
dénoncé, est celui-là même qui faisait le centre de la thèse célèbre.
L'origine de l'erreur tient aussi, comme le souligne Brentano dans cette
même lettre, à ce qu'il «provient de l'école d'Aristote».
Nous reviendrons plus en détail, au chapitre suivant, sur ce célèbre
passage tiré de la P.rychologie de 1874 et nous en tiendrons ici à la formulation reçue: ce qui caractère les phénomènes psychiques, c'est
l'inexistence intentionnelle, le rapport à un contenu, la direction vers un
objet ou mieux une objectivité immanente.
On peut certes s'interroger sur le bien-fondé de l'importation d'une
terminologie scolastique, d'ailleurs tardive, dans l'interprétation d'un problème aristotélicien. Quoi qu'il en soit, c'est cette caractérisation des phénomènes psychiques par l' «inexistence intentionnelle» des objets dans
les actes de représenter, de juger et dans les mouvements de l'esprit en
général, qui va alimenter les réaménagements et les discussions ultérieures dans le cadre de la phénoménologie, de la « Gegenstandstheorie », et
même de la philosophie analytique - discussions destinées d'abord à clarifier les formulations ambiguës « d'inexistence mentale» ou « intentionnelle », de Beifehung au!einen Inhalt, de Richtung aufein Oijekt ou d'immanente
Gegenstandlichkeit.
Concluons sur ce point: La doctrine brentanienne de l'inexistence
intentionnelle (ou mentale ou mieux objective) est conçue en référence
1. A ce témoignage on peut opposer d'ailleurs la lettre de Brentano à Marty,
17 mars 1905: « Quand j'ai parlé d' "objet immanent", j'ai ajouté l'adjectif "immanent", pour
éviter tout malentendu, car beaucoup de gens nomment objet ce qui est extérieur à l'esprit.
Quant à moi, j'ai parlé d'un objet de la représentation, objet qui lui revient également, alors
même que rien ne lui correspond en dehors de l'esprit. - Mais cela n'a jamais été mon opinion
que l'objet immanent = "objet représenté". La représentation n'a pas pour objet (immanent, le
seul qu'il faille proprement nommer objet) une "chose représentée", ainsi par exemple la représentation d'un cheval, n'a pas pour objet "cheval représenté", mais bien "cheval"» (in Wahrheit
und Eviden~ éd. O. Kraus, Meiner, 19582, p. 87-88). - Cf. aussi K. Hedwig, « Über das intentionale Korrelatenpaar», in Brentano SlIIdien, 3 (1990-1991), p. 47-61.
(in)-directe à Aristote et à des interprétations tardives, non thomistes, de
la noétique aristotélicienne qui présupposent la distinction entre «esse
objective» - « esse subjective », laquelle dépend de la doctrine scotiste de
l'idée comme ens diminutum1•
3 / Il nous faut maintenant envisager très rapidement le destin phénoménologique de l'intentionnalité, c'est-à-dire indiquer son lieu propre
et les principaux attendus de son invention véritable et indiscutable. Le
texte canonique pour la doctrine husserlienne de l'intentionnalité est
constitué, comme on sait, par la Vc des Recherches logiques, et l'élucidation,
assez laborieuse, des malentendus ou des mésinterprétations suscités par
la caractérisation brentanienne des vécus par l'inexistence intentionnelle
de leur objet immanent.
Mais en réalité, pour bien comprendre la mise en garde de Husserl
dans le § 11 de la Vc Recherche, et la portée de la critique adressée à la.
conception brentanienne de l'inexistence intentionnelle, c'est-à-dire de
l'esse oijective, dans le fameux appendice aux § 11 et 20, de cette même
Recherche, il faut revenir un peu en arrière, à l'année 18942• En 1893, Husserl rédige des P!Jchologische Studien if'r elementaren Logik (Hua., XXII,
p. 92 sq.) qui portent encore clairement témoignage d'un usage non brentanien de l'intentionnalité. Husserl distingue à l'intérieur de la Vorstellung
(terme le plus général et grevé d'équivoques) l'intuition, Anschauung et la
représentation: Reprasentatiot? On peut en effet distinguer au sein des
« Vorstellungen » celles qui sont « intuitions» et celles qui ne le sont pas.
«Certains vécus psychiques ont pour caractéristique de ne pas inclure en
1. Sur cette notion difficile, cf. É. Gilson,Jean Duns Scot. Introduction à ses positions fondamentales, Paris, Vrin, 1952, p. 279-296. Cf. aussi l'étude classique d'A. Maurer, «Ens diminutum. A
note on its origin and meaning », in Mediaeval Studies, XII, 1980. Signalons enfin l'ouvrage très
riche de Theo Kobusch, Sprache und Sein. Histonsche Grundlegung einer Ontologie der Sprache, Leyde,
Brill, 1987.
2. Nous nous appuyons ici principalement sur l'introduction de Bernhard Rang, éditeur
du volume XXII des Husserliana (AJifsiitze und Rezensionen, 1890-1910), sur son article« Repriisentation und Selbstgegebenheit. Die Aporie der Phanomenologie der Wahmehmung in den
Früschriften Husserls », in Phiinomenologische Forschungen ... , ainsi que sur une étude précieuse de
Karl Schuhmann, «Intentionalitiit und intentionaler Gegenstand », in Phiinomenologische Forschungen, 24/25, 1991, p. 46-75.
3. Op. cil., p. 107-108; trad. franç. par J. English, in Husserl, Articles sur la logique, Paris,
PUF, 1975, p. 123-163.
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'INTENTIO
eux-mêmes (in sich schlieJen) leurs objets à titre de contenus immanents
(c'est-à-dire présents dans la conscience), mais simplement de les viser
[ou de les intenter: bloj intendieren] », d'une manière qui reste encore à préciser. Ce qui est clair en tout cas, c'est que, contre l'usage brentanien du
terme «intention», bloj intendieren signifie ici pour Husserl «viser» au
sens de « tendre vers un but», chercher à atteindre médiatement une fin,
en utilisant et en interprétant en vue de cette fin des «re-présentants»,
des «images» ou «signes» susceptibles d'en tenir-lieu l •
La visée intentionnelle est donc ici caractérisée par sa médiation grâce
à un re-présentant, selon une structure qui est celle du supponere pro, de la
Vertretung.« De telles Vorstellungen, poursuit Husserl, nous les nommerons
"Reprasentationen".» A quoi il faut opposer ces autres vécus psychiques
qui ne visent pas simplement (intendieren) leurs objets (Gegenstiinde), mais
qui les «contiennent en eux-mêmes effectivement à titre de contenus
immanents» (. .. ais immanente Inhalte wirklich in sich fassen). Ces « représentations» (Vorstellungen), convient Husserl, nous les nommerons
«Anschauungen ». - « Dans l'intuition, nous sommes orientés sur (tournés vers) le contenu, tandis qu'en revanche la re-présentation renvoie,
au-delà de son contenu, comme à son but ultime, à un objet qui
l'intéresse et où son "intention" trouvera sa satisfaction, sera délivrée de
sa tension (Spannung). »2 La « représentation» a bien elle aussi un contenu,
mais celui-ci n'a qu'une fonction représentative (XXII, p. 290, 406). L'in~ention, note encore Husserl dans un appendice contemporain, est
«gespanntes Interesse», intérêt et tension, suscités par un contenu présent-donné, mais non dirigés sur ce contenu. « Cet intérêt a une direction
(Richtung) idéelle sur un contenu non donné. »
Ainsi, dans ces textes de 1893, Husserl emploie encore le terme
« intention» au sens de « meinen von etwas nicht Prasentem », « Hindeuten oder Hinweisen auf etwas aIs ein Ziel» (viser quelque chose qui n'est
1. Loc. cit.: « Mittels irgendwelcher im BewuBtsein gegebener Inhalte auf andere nicht
gegebene abf(jelen, sie meinen, auf sie mit Verstiindnis hinekuten, jene ais Repriisentanten dieser mit
Verstlindis verwenden.» [ « Tendre, au moyen de n'importe quels contenus donnés à la conscience, vers d'autres contenus qui ne sont pas donnés, renvoyer à eux d'une manière compréhensive, utiliser d'une manière compréhensive ceux-là comme représentants de ceux-ci» 1
(trad. franç., Articles sur la logique, p. 143).
2. Hua., XXII, 107-108; trad. citée, p. 143-144.
IN'I'EN'I'I( lNNALITÉ ET OBJECTIVITÉ
pas présent, renvoyer à lui de manière compréhensive ou interprétative,
avoir pour but ou pour terme, s'attacher à quelque chose, l'avoir en vue!.
Dans un tel usage du viser ou de l' « intenter», on ne trouve donc pas de
référence directe à la détermination brentanienne des phénomènes psychiques comme « intentionnels ». Les « Reprasentationen» sont, encore une
fois, des « intentions» au sens strict et limitatif du« gespanntes Interesse ».
Pourtant, comme Brentano cette fois, Husserl identifie, mais seulement dans le cas de l'intuition, le «contenu présent» avec l'objet de
l'intuition. Être immanent, in-exister intentionnellement, cela signifie
pour un contenu représenté ou pour une représentation, mais au sens
cette fois de la représentation « objective» distinguée de l'acte, être présent devant le regard intuitif.
La fin de l'année 1894 marque un tournant décisif dans la conception
husserlienne de l'intentionnalité, tournant accompli dans sa discussion
avec Twardowski, qui vient de publier son ouvrage Zur Lehre vom Inhalt
und Gegenstand der Vorstellungen, ouvrage qui fait ressortir la difficulté et les
présupposés de la caractérisation brentanienne des vécus psychiques 2•
Twardowski appliquait notamment à toute Vorstellung, qu'elle soit intuitive, c'est-à-dire comprenant en elle son contenu immanent ou non intuitive (à titre de re-présentation, caractérisée dans la terminologie de Husserl,
par le bloJ1 intendieren), une distinction encore implicite chez Brentano entre
Inhaltet Gegenstand3• Or c'est en réponse directe à Twardowski, que Husserl
esquisse une étude intitulée Vorstellung und Gegenstand4 , dans laquelle il
1. L'Intendieren est ici synonyme de Ab~ehJen, Absehen aHf etwas. Cf. B. Rang, art. cité,
p. 111-112; K. Schuhmann, art. cité, Brentano Studien, III, p. 126-127.
2. L'opuscule remarquable de Twardowski, qui fait fond sur la tradition logico-sémantique
austro-allemande (Bolzano, Zimmermann, Kerry, Hôfler) a été réédité en 1982, Philosophia
Verlag, Vienne-Munich. Jacques English en a procuré une version française dans un recueil
rassemblant toutes les pièces du « dossier» : Husserl-Twardowski, Sur Jes oijets intentionnels, 18931901, Paris, Vrin, 1993. - Sur Twardowski, voir Jens Cavallin, Content and Object. Husserl,
Twardowski and P~cho/QtJsm, Phaenomenlogica, 142, Dordrecht, Kluwer, 1997, et J. Benoist,
&présentations sans oo/et. Aux ontJnes de la phénoménolotJe el de la phi/Qsophie anafytique, chap. III, « Une
première solution intentionnaliste : Twardowski (en passant par Brentano) », Paris, PUF, 2001.
3. Op. cit., § 2 et 3.
4. La première partie est perdue; la seconde, sous-titrée « Intentionale Gegenstiinde» a
été publiée par Bernhard Rang, in Hua. XXII, p. 303-348; trad. franç. J. English, p. 279 sq.;
K. Schuhmann a donné une édition séparée et présentée d'une première version, in Brentano
Studien, 3 (1990/1991), p. 137-176.
détermine la Vorstellung, non plus par son contenu, mais par sa référence à
un objet (Gegenstandsbezogenheit), référence ou relation qu'il nomme maintenant (avec et contre Brentano) : Intentionnalité.
Une seconde distinction établie par Twardowski, qui renvoie d'ailleurs sur ce point à la Wissenschqftslehre de Bolzano! entre « Vorstellung»
subjective (Acte) et « Vorstellung » objective (lnhalt), est en un sens reprise
par Husserl, à cette nuance près, qui est tout à fait essentielle, que le
contenu de la représentation (Vorstellungsinhalt) est désormais déterminé
par lui de manière plus précise comme Bedeutung ou mieux « teneur-ensignification »2.
De l'essai critique de Husserl, nous ne connaissons aujourd'hui que la
seconde partie: lntentionale Gegenstande. Husserl s'y interroge sur le problème, formulé dans les termes de Twardowski, de la relation entre
l'objet intentionnel et l'objet réel de la Vorstellung. Le paradoxe à expliquer, c'est que si toute représentation représente un objet, son objet, à
toute représentation ne répond pas, ne correspond pas un objetl.
Or c'est cette première discussion de 1894 qui est la source directe de
la critique husserlienne, dans la V· des Logische Untersuchungen, de la doctrine de l'objet « mental» ou « immanent» des représentations (§ Il et
appendice aux § Il et 20), et également la première élaboration décisive
de la critique de la théorie de l'image qui sous-tend cette distinction.
L'essai de Twardowski introduisait, nous l'avons vu, la distinction
entre contenu et objet pour résoudre le problème des représentations
1. ZlIr Lehff von Inhalt IInd Gegenstand der Vorstelbmgen, p. 17, note ** : « Bolzano utilise au lieu
de l'expression "contenu d'une représentation" la caractérisaiton : "représentation objective",
"représentation en soi", et il distingue de celle-ci d'un côté l'objet, de l'autre la représentation
"subjective", celle que l'on "a", par où il entend l'acte psychique de réprésenter.»
2. « ... à chaque représentation appartient une teneur-de-signification. » - C'est ainsi que
commence pratiquement la partie conservée du texte intitulé « Objets intentionnels », Hlla.,
XXII, p. 303. Sur l'importance capitale de cette « modalité signitive », voir aussi J. English, Sur
l'intentionnalité et ses modes, Paris, PUF, 2006, p. 174 sq., 180 sq.
3. Op. dt, § 5 : « Die sogenannten "gegenstandslosen" Vorstellungen. » Cf. aussi p. 36 :
« A travers chaque représentation quelque chose est représenté, que cela existe ou non, que cela
se présente comme indépendant de nous et s'impose à notre perception ou non, ou que cela
soit forgé par nous-mêmes dans l'imagination; quoi qu'il en soit, dès lors que nous le représentons ce quelque chose se tient en face de nous et de notre activité représentative à titre
d'objet [...] Avec l'existence d'un objet, la réalité de cet objet n'a rien à faire. Sans avoir à considérer si un objet existe ou non, on dit de lui qu'il est ou non quelque chose de réel... »
INTENTIONNAUTÉ ET OBJECfMTÉ
sans objet, problème déjà abordé par Bolzano!, et qui resurgit immédiatement de la détermination brentanienne des représentations qui se rapportent à un objet immanent, caractérisé par l'être objectif ou l'in-existence
mentale ou intentionnelle. On peut dire de toute représentation, en ce
sens purement intentionnel, qu'elle a un objet, mais la question se pose
alors immédiatement de savoir ce qu'il en est, quand à la représentation
ne correspond aucun objet transcendant, au sens de la res extra me
existens?2
C'est ce même problème que Husserl entend reprendre, et qu'il reformule en ces termes, déjà porteurs de la solution proprement phénoménologique à venir: « Il semble donc que nous devions attribuer à chaque
représentation une signification, mais pas à toutes une relation (Beiiehung) à
un objet. »3
Ce qui vaut des représentations, vaut aussi des propositions, mais
nous laisserons de côté ici cette complication tout à fait sérieuse, car elle
n'affecte en rien le principe de la critique husserlienne.
Ce que Husserl dénonce dès 1894, c'est donc la fausse solution twardowskienne fondée sur une théorie de la représentation qui n'a pas éliminé complètement le paradigme de l'image, du tableau ou de la copie
(Bild, Abbild) mentale par l'intermédiaire de laquelle on chercherait à
appréhender un original4 • Se représenter un objet, ce ne serait alors rien
d'autre qu'en avoir une image-copie correspondante ( « ein ihm entsprechendes Abbild haben»), « et tout de même qu'en général une image
peut exister, tandis que l'original, le modèle n'existe pas, de même ici en
ce qui concerne la représentation », elle peut avoir un contenu sans
1. Wissenschaftslehre, éd. Jan Berg (Bolzano-Gesamtausgabe, Stuttgart, Frommann, l, 11/2),
1, § 67. Dans l'anthologie de Fr. Kambartel, G17Indlegllng der Logik, Meiner, 19782, p. 118 ; cf. aussi
Correspondance Bolzano-Exner, trad. franç., par C. Maigné et J. Sebestik, Paris, Vrin, 2007.
2. Twardowski, op. cit, p. 20.
3. Hua., XXII, p. 303, 22-25.
4. C'est même précisément en fonction de l'analogie entre la représentation et l'image
(Bild) que Twardowski cherche à élucider les acceptions multiples de la Vorste/Jgng, en prenant
pour fil conducteur la distinction brentanienne entre les adjectifs déterminants et les adjectifs
modifiants, et en l'appliquant au tableau: « Au verbe représenter tout comme au verbe peindre
correspond d'emblée un double objet: un objet qui est représenté et un contenu qui est représenté. Le contenu est le tableau, l'objet le paysage» (op. cit, p. 14).
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'INTENTlO
qu'aucun objet pris comme modèle-original ne lui corresponde!. Tel
serait donc, selon Husserl, le principe de la réponse fournie par Twardowski au problème de Bolzano/Brentano des représentations sans
objet: la teneur -le contenu (Gehalt) de la représentation n'est pas affecté
par l'être ou le non-être de l'objet; en elle se trouve l'image (le Phantasiebild par exemple), et au dehors l'objet, qui peut donc exister ou non2•
Quoi qu'il en soit de la pertinence de l'interprétation donnée par Husserl
de l'analogie construite par Twardowski, c'est sa réponse qui nous
importe: «Que chaque représentation se réfère à un objet par
l'intermédiaire d'une image-copie dans l'esprit, nous tenons cette idée
pour une fiction théorique »3 et qui plus est une théorie qui ne sert à rien
et qui n'explique rien!
Car même dans cette hypothèse, il ne s'agit pas de l'existence de
l'image dans la conscience, mais de la représentation de l'objet. «On
méconnaît en effet que ce contenu imaginaire [fantaisiste] doit lui-même
devenir une image représentative de quelque chose; on méconnaît qu'un
tel renvoi, constitutif de l'image, et qui la distingue d'un simple contenu,
que nous prendrions simplement intuitivement tel qu'il est, est un supplément (ein Plus) qu'il faut considérer comme tout à fait essentiel.»
Qu'est-ce que ce plus, ce supplément? Précisément, la signification, hors
de laquelle il n'est pas d'intentionnalité, prise alors comme la transcendance même de l'Über-sich-Hinausweisen".
Husserl en conclut qu'il est tout à fait impropre de parler d'objets
immanents5• On ne trouve dans les actes eux-mêmes, rien qui y ait séjour
(<< einwohnt» - inesse} in-existence), rien qui soit présent en eux de telle
sorte qu'on puisse dire que ce serait là primairement l'objet que l'acte
1. Hua., XXII, 304 : « ... und wie überhaupt ein Bild existieren kann, wahrend das Abgebildete nicht existiert, so auch hier. » - Ce que Husserl entend remettre en question, c'est la
précompréhension: Vorstelkn = Sich ein BiM von elwas machen (Hua., XXII, 306, 14-15).
2. Hua., XXII, 304, 24-30 : « ... in ihr ist das Phantasiebild und drauBen ist der Gegenstand oder ist auch nicht ; jedenfalls der Vorstellung wird nichts angetan, ob er ist, wird, gewesen ist oder nicht. »
3. Hua., XXII, 305, 1-3. - Cf. Lo!Jsche Untersuchungen., appendice aux § 11 et 20 de la
V' Recherche, Hua., XIX, 1, p. 436-438.
4. Hua., XXII, p. 306, 25-30.
5. Cf. l'intitulé du § 4: Uneigent/ichkeit der Rede von immanenten Gegenstiinden.
représente, reconnaît, rejette, etc. La distinction entre le « véritable» et
l' « intentionnel », quand il s'agit d'objet, se réduit donc à une différence
liée à la « fonction logique des représentations », c'est-à-dire encore « aux
formes des enchaînements possibles ou connexions valides» de ces
Le point décisif dans la critique husserlienne, c'est donc la mise entre
parenthèses - l'btoxil avant la lettre - de la question, élaborée sur le sol
de la théorie cartésienne des idées, de l'existence du monde extérieur,
d'un monde de choses qui seraient présentes dans la conscience par
l'intermédiaire d'idées représentatives, selon la structure dominante de
Vertretung, au sens de la lieu-tenance. La phénoménologie husserlienne à
l'inverse, dès sa première orientation sur la perception, en faisant abstraction de la question de la réalité « transcendante »1 à la conscience,
s'attache à l'élucidation du sens immanent des différentes formes de
conscience objective ou objectale. En d'autres termes, la réflexion husserlienne, dès 1894, porte essentiellement sur l'objectité, la Gegenstandlichkeit, son sens et ses modes de donnée, antérieurement à la problématique
moderne (cartésienne) de la représentativité des idées ou des représentations en général. Ce que l'on retrouve dans les Logische Untersuchungen)
quand Husserl rejette expressément toute théorie qui envisagerait le
contenu (Inhalt) de la conscience perceptive comme « re-présentant »,
signe ou image (Rpriisentant, Zeichen) Bild) de ce qui n'est pas conscienr2.
Husserl insiste sur le caractère non pertinent, non relevant de toute question portant sur l'existence du visé ou de l'intenté (das Intendierte) quand il
s'agit d'élucider l'essence du vécu intentionnel, et il peut donc dénoncer
le faux paradoxe, le faux problème des représentations sans objet sur
lequel buttait Twardowski.
Les formulations contradictoires du type « cercle carré », les représentations mythologiques comme Jupitefj Cerbère) les composés fantaisistes tels que « montagne d'or» semblent d'abord contredire l'essence
1. Cf. Hua., XXII, 308, 24-25 : « Peu importe que nous nous représentions simplement
Berlin ou que nous jugions qu'il s'agit d'une ville qui existe: il s'agit dans tous les cas de Berlin
2. II' Recherche, § 22, Hua., XIX, 1, p. 164-165.
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'INIENTIO
de la représentation, à savoir que toute représentation est dirigée sur un
En réponse à quoi, la démarche husserlienne a consisté dès le début à
la fois à déréaliser l'immanent, le mental dans son in-existence intentionnelle
prétendue2, et du même coup à laisser de côté comme non pertinente, la
question de l'existence objective extra-mentale, pour s'attacher exclusivement au donné phénoménologique, c'est-à-dire à l'apparaissant:
Quand je me représente le DieuJuPiter, ce dieu est un objet représenté, il est
« présent d'une manière immanente» dans mon acte, il a en lui une « existence
mentale». [...] On ne trouvera jamais dans le vécu intentionnel quelque chose
comme le dieu Jupiter; l'objet« immanent», «mental» n'appartient pas à ce qui
constitue, du point de vue descriptif (réellement), le vécu; il n'est donc [...] en
aucune façon immanent, ni mental. Il n'est assurément pas non plus extra mentem,
il n'existe absolument pas. [...] Mais si par ailleurs l'objet visé existe, la situation
n'a pas nécessairement changé du point de vue phénoménologique. [...] Pour la
conscience, le donné est une chose essentiellement la même, que l'objet représenté existe ou qu'il soit imaginé et peut-être même absurde. Je ne me représente
pas Jupiter autrement que Bismarck, la tour de Babel autrement que la cathédrale de
Cologne...'.
Dans le même sens, Husserl notait aussi dans l'appendice aux § 11
et 20, qui reprend les acquis de l'essai de 1894: «L'oijet intentionnel de la
représentation est LE MÊME que son oijet véritable éventuellement extérieur, et il est
ABSURDE d'établir une distinction entre les deux. [...] L'objet de la représentation, de l' "intention" est et signifie: l'objet représenté, l'objet intentionnel.
Que je me représente Dieu ou un ange, un être intelligible en soi ou une
chose physique ou un carré rond, etc., ce qui, par là, est nommé le transcendant, est justement ce qui est visé, donc [...] est objet intentionnel ;
peu importe en l'occurrence que cet objet existe, qu'il soit fictif ou
absurde [...] Ce qui existe, c'est l'intention, la "visée" d'un tel objet de telle
sorte, mais non l'objet. »4
1. Cf. Twardowski, op. cit., § 5, p. 20 : « Dans chaque représentation, il ne faut pas seulement distinguer contenu et acte, mais encore, en plus de ceux-ci, à titre de tiers, son objet. »
2. Cf. LU., II, 1, p. 425 et II, 1, p. 373; Hua., XIX, 1, p. 439 et 386-387.
3. Les Recherches logiques, trad. franç. H. Élie, L. Kelkel, R. Schérer, II, 2, Paris, PUF, 1961,
p. 175. Cf. aussi p. 218-219.
4. Hua., XIX, 1, p. 439; trad. franç. citée, p. 231. - Philippe de Rouilhan, dans une étude
intirulée « Discours sans objet (Frege, Russell, Husserl»), interprète les mêmes passages des
À la représentation, au sens de la représentation subjective, à l'acte
doit par conséquent correspondre une représentation objective, qui se
laisse interpréter à son tour non comme contenu, mais comme Gehalt, ou
mieux teneur-de-sens (Bedeutungsgehalt) :
Quand nous pensons, nous sommes toujours tournés vers une teneur objectale, directement et proprement orientés sur une signification, et c'est par
son intermédiaire que s'accomplit la connaissance qui est orientée sur des
connexions objectives.
Ce qui naturellement ne signifie pas que les « objets et les connexions
objectives mènent une existence mentale spécifique dans la représentation et le jugement })1.
Dès l'automne 1894, Husserl peut donc énoncer sa thèse fondamentale pour toute doctrine phénoménologique de l'intentionnalité: « La
signification et elle seule est la détermination interne et essentielle de la
représentation, tandis que la référence à un objet, la relation objectale
renvoie à des connexions de vérité en lesquelles se dispose et s'articule la
signification. })2 « La signification est l'essentia, l'essence de la représentation comme telle, elle est ce qui dans le penser objectif distingue une
représentation d'une autre représentation. »3
Dans la Vc Recherche, le § 11 est intitulé: « Mise en garde contre les mésinterprétations suggérées par la terminologie. » Il comporte en réalité beauRecherches logiques dans un sens que nous croyons convergent, même si son point de départ est
différent. Nous faisons nôtres en tout cas les remarques fInales sur la « sémantique généralisée» de Husserl, adossée à l'analyse de la vie intentionnelle, ainsi que la formulation stricte:
« C'est dans les Recherches logiques de Husserl que l'on trouve, pour la première fois, une telle
théorie de l'intentionnalité en général, ou du moins son idée» (in Essai sur le langage et
l'intentionnalité, éd. D. Laurier, F. Lepage, Bellarmin-Vrin, 1992, p. 57-71, et en particulier
69 sq.). Cette « idée» s'élabore en réalité dès 1894 en réaction à la lecture de Twardowski.
1. lntentionale Gegenstande, éd. K. Schuhmann, Brentano SlIIdien, III, p. 163-164.
2. Hua., XXII, 336 : « Die Bedeutung ist allein die innere und wesentliche Bestimmung
der Vorstellung, wahrend die gegenstandliche Beziehung auf gewisse Wahrheitszusammenhange hinweist, in die sich die Bedeutung eingliedert. »
3. lntentionale Gegenstande, éd. K. Schuhmann, Brentano Studien, III, p. 166 : « Die Bedeutung
ist die "essentia", das Wesen der Vorstellung als solcher, sie ist dasjenige, was im objektiven
Denken Vorstellung und Vorstellung unterscheidet ... » Il est permis de penser que le jeune Heidegger, qui ne connaissait évidemment pas ce texte, prolonge et radicale la conception husserlienne quand il souligne avec force, dès le premier cours qu'il donne à Fribourg en 1919 : « Das
Bedeutsame ist das Primare» (Ga., 56/56, Zur Bestimmung der Philosophie, p. 73).
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'IN1ENT10
coup plus qu'une mise au point terminologique, et il contribue à travers
une critique radicale de Brentano (déjà développée contre Twardowski)
à l'élaboration d'un nouveau concept (phénoménologique) de l'intentio.
Brentano, au moins par sa terminologie, fait comme si la relation
intentionnelle était une relation réelle entre la conscience et la chose dont
on a conscience; comme s'il s'agissait d'un rapport entre deux choses;
comme si l'acte et l'objet intentionnel était réellement dans la conscience,
comme s'il s'agissait d'une sorte d'emboîtement.
A quoi Husserl oppose une analyse nouvelle et décisive qui modifie
du tout au tout l'horizon brentanien de l'esse oijective :
Il n'y a pas deux choses [...] qui soient présentes dans le vécu, nous ne vivons
pas l'objet et, à côté de lui, le vécu intentionnel qui se rapporte à lui; il n'y a pas
non plus là deux choses [...], mais c'est une seule chose qui est présente, le vécu
intentionnel, dont le caractère descriptif essentiel est précisément l'intention
relative à l'objet. [...] L'objet est visé, mais cela signifie que l'acte de viser est un
vécu; mais l'objet est alors seulement présumé et, en vérité, il n'est rien. [...].
- L'objet «immanent », «mental» n'appartient pas à ce qui constitue, du point
de vue descriptif (réellement) le vécu; il n'est donc à vrai dire, en aucune façon,
immanent, ni mental. Il n'est pas non plus extra mentem, il n'existe absolument
pas. [...] Si par ailleurs l'objet visé existe, la situation n'a pas nécessairement
changé du point de vue phénoménologique. [...] Si ce qu'on appelle les contenus
immanents est bien plutôt de simples contenus intentionnels (mtentionnés), alors,
par contre, les contenus véritablement immanents, qui appartiennent à la composition
réelle des vécus intentionnels, ne sontpas intentionnels: ils constituent l'acte, ils rendent l'intention possible en tant que points d'appui nécessaires, mais ils ne sont
pas eux-mêmes intentionnés, ils ne sont que les objets qui sont représentés dans
l'acte. Je ne vois pas des sensations de couleurs, mais des objets colorés [...] je
n'entends pas des sensations auditives, mais la chanson de la cantatrice, etc.!.
Autrement dit, l'intention, si elle doit bien ouvrir un rapport à l'objet,
est toujours intention interprétative. L'appréhension est comme telle déjà
interprétation, ou mieux elle est toujours aperception interprétative (Delltung, verstehende Auffassung, Eindelltungl.
1. Hua., XIX, 1, p. 386-387; trad. citée, p. 175-176.
2. C'est le point que soulignera Heidegger, dès son premier cours de Fribourg en 1919, en
forgeant l'expression paradoxale d' « henneneutische Intuition» (Ga., 56/57, Zlir Beslimfllllng der
Philosophie, op. rit, p. 116-117. Cf. aussi ibid., l'analyse de l'appréhension dans l'horizon de la
signifiance (Bedelllllngshaftes) et de la mondanéisation, p. 70-73, 88-89. - Vid. infra, chap. VIII.
Il importe donc de distinguer - et c'est de cette distinction que
dépend le concept proprement phénoménologique d'intentionnalité entre le contenu intentionnel: l'objet tel qu'il est visé (in der Weise, wie), et
l'objet qui est visé. Le concept phénoménologique de l'intentionnalité est
précisément celui qui s'attache à saisir ce qui est visé «in der Weise,
wie [...] », selon la modalité ou la guise de son être visé; ce que Husserl
nomme aussi la matière de l'acte!: le sens de l'appréhension objective, le
sens d'appréhension.
Il faut donc, comme l'indique encore le § 25 de cette même Recherche,
introduire une distinction fondamentale, la distinction proprement phénoménologique entre le «contenu en tant qu'objet et le contenu en tant que
matière» (sens d'appréhension ou signification).
L'intentionnalité d'un acte est déterminée par un caractère intrinsèque propre à l'acte, indépendamment de l'objet, de sa réalité effective
ou de son inexistence. Il est donc nécessaire de maintenir une distinction
rigoureuse entre l'objet visé, intenté et le contenu de signification de
l'acte, c'est-à-dire ce qui donne à l'acte sa direction, ce qui fait qu'il est
orienté sur tel ou tel objet, selon telle ou telle modalité. Le contenu ou la
teneur d'un acte doit être strictement distingué de l'objet de cet acte,
puisque c'est lui qui assure et confère à l'acte, à travers le moment signitif,
son intentionnalité (au sens de l'intendieren). Ce moment intentionnel
décisif, Husserl l'appelle sens ou Bedeutung, ou encore Auffassungssinn et à
partir de 1908 noème ou sens noématique2•
Seule cette interprétation husserlienne de la distinction: InhaltGegenstand en termes de signification (sens d'appréhension) fonde véritablement, à partir de 1894, la théorie phénoménologique ou mieux phénoménologico-sémantique de l'intentionnalité.
Le point décisif dans cette théorie de l'intentionnalité, c'est que la
visée advient toujours à travers un «sens» ou une «signification»: le
noème, qui lui-même n'est rien ou en tout cas rien d'étant, mais ce par
1. La matière est ce qui, dans l'acte, confère à celui-ci la relation déterminée à l'objet (LU.,
V, § 22, trad. franç., p. 233).
2. Cf. les analyses difficiles des Leçons sur la Bedeutungslehre de 1908, Hua., XXVI, et en
particulier § 8 et Beilage, III, p. 143 sq. ; trad. franç. J. English, Sur la théorie tIe la signification, Paris,
Vrin, 1995, p. 53 sq. et 176 sq.
HISTOIRE ET DESTIN PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE L'lNTENTIO
quoi l'objet est donné selon la modalité de son être-donné (sa Gegebenheitsweise), ou encore dans la « Weise, wie [...] », pour employer la tournure que
retiendront les ldeen, l, § 94 sq.l.
Nous pouvons maintenant revenir pour conclure au texte des Gmndprobleme der Phanomenologie où Heidegger dénonçait lui aussi, comme le
Husserl de la Vc Recherche (§ 11), deux mésinterprétations courantes de
l'intentionnalite. La première, c'est assez clair, reprend la mise en garde
husserlienne contre l'ambiguïté des termes brentaniens (in-existence
mentale, immanente).
La seconde mésinterprétation, fondée sur une autonomisation de la
sphère subjective, qui rend ensuite problématique le passage à la sphère
des objets transcendants, touche-t-elle Husserl ?
Dans la détermination heideggérienne de l'intentionnalité comme
« délivrance» (Preigage) de l'étant qui vient à l'encontre", n'est-il pas permis de voir plutôt comme une reprise et un approfondissement du motif
husserlien de l'Auifassungssinn? N'est-il pas permis, pour aller encore plus
loin, de considérer que l'insistance heideggérienne sur la Bewandtnis ou la
Bewandtnisganzheit, comme le « cadre» à l'intérieur duquel seulement
l'étant vient à l'encontre, reprend à sa façon et transpose certes, dans
l'horizon praxique du Dasein comme être-au-monde, la méditation husserlienne, phénoménologique, sur le Wte, le so wie, la Weise indissociable
de l'être-donné.
1. Cf. aussi LU., V, § 17 où la distinction est établie, à propos du « contenu intentionnel»
pris comme objet de l'acte, entre le Gegenstand, so wie cr intendiert ist et le Gegenstand, welcher intendiert ist, et Bedcutungslehre, § 6 et 8.
2. Ga., 24, Les problèmes fondamentaux de la phénoménologie, p. 81 sq. ; trad. franç., p. 82 sq.
Cf. l'excellente étude de Dermot Moran, « Heidegger's Critique of Husserl's and Brentano's
Accounts of Intentionality », in Inquiry, 43, 2000, p. 39-66, en particulier p. 53-58, pour la
reprise du motif de l'intentionnalité en termes de transcendance, Überschritt. Cf. Ga., 26, MetaphysischcAnfangsgmndc der Logik, éd. Klaus Held, Klostermann, 1978, § 11, p. 211 : « Das Subjekt
transzendiert qua Subjekt, es ware nicht Subjekt, wenn es nicht transzendierte. Subjektsein
heillt Transzendieren. 1...] Existieren besagt ursprünglich Überschreiten. Das Dasein selbst ist
der Überschritt. » Tout le paragraphe serait à citer, qu'on aurait bien tort de lire comme une critique de Husserl. Si critique il y a, elle porte sur la dimension résolument « praxique» de
]'ouverture intentionnelle. Voir sur ce point Hubert Dreyfus, Being in the World A Commentary on
Heideggers Beind and Time, Division l, Cambridge, The MIT Press, 1991.
3. Op. cit., p. 99 ; trad. franç., p. 96.
C'est en tout cas ce à quoi semble faire écho Heidegger quand il note
par exemple (ibid., 97): «A l'intentionnalité de la perception n'appartiennent pas seulement l'intentio et l'intentu11l, mais en outre la compréhension du mode d'être de ce qui est visé dans l'intentum. »1 Cette compréhension ouvrante, cette ouverture (Erschlossenheit) est la condition de
possibilité de la découverte de l'étant-subsistant, ou tout simplement de
la rencontre de quelque chose (etwas) susceptible de constituer un vécu2•
Ce caractère d'apérité essentielle à toute intentionnalité, sur lequel fera
fond Heidegger, pourrait bien être déjà la découverte fondamentale de
Husserl, non pas dans la ligne de Brentano, et de son singulier aristotélisme, mais en rupture tranchée avec lui.
1. lbid., p. 100-101 ; trad. franç., p. 97.
2. Ga., 56/57, p. 63-69. - «Charakterisierung des Erlebnisses ais Er-eignis, Bedeutungshaftes, nicht sach-artig. »
L'ARISTOTÉLISME DE FRANZ
En 1919, évoquant dans ses souvenirs celui, dont il avait été l'élève à
Würzburg, Carl Stumpf (1848-1936) caractérisait ainsi le rapport de Brentano à Aristote:
Ce ne sont pas les scolastiques, ou même Thomas d'Aquin qui constituèrent
son point de départ, mais Aristote que dans son habilitation il considère, avec
Dante, comme le Maître de ceux qui savent. Si haute que fût son estime de Thomas d'Aquin et si profonde sa connaissance des autres auteurs scolastiques,
ceux-ci n'étaient cependant pour lui que des compagnons d'étude, dont l'opinion
n'avait à ses yeux aucun poids d'autorité particulier. Vis-à-vis d'Aristote, c'était
autre chose. Brentano savait bien et pouvait le vérifier par lui-même, qu'en philosophie l'autorité comme telle ne doit jouer aucun rôle. Mais il avait découvert
dans les doctrines aristotéliciennes tant de vérité et de profondeur qu'il leur
accordait d'emblée une certaine vraisemblance préalable, un certain privilège à
être d'abord entendues, ce qui naturellement n'excluait ni la mise à l'épreuve ni le
rejet éventueP.
Ce témoignage bien connu vaut d'être rappelé, parce qu'il déftnit clairement, à mon sens, la spéciftcité du rapport de Brentano à Aristote et à
1. Carl Stumpf, Erinnenmgen an Brentano, in Oskar Kraus, Franz Brentano. Zur K4nnlnis seines
Lebens II1Id seiner Lehre, Munich, O. Beek, 1919, p. 98.
INTENTIONNALITÉ ET OB]ECTIVlTÉ
la tradition aristotélicienne. Stumpf y distingue en effet nettement les
doctrines aristotéliciennes auxquelles, pour ainsi dire, un préjugé favorable était immédiatement accordé et la tradition scolastique, et notamment thomiste, dont l'importance n'est que secondaire ou auxiliaire, destinée seulement à éclairer l'enseignement aristotélicien. Par là, Brentano
s'inscrit dans le mouvement de profond renouvellement des études aristotéliciennes en Allemagne, marqué par les grands travaux philologiques
du début du XIX siècle, l'édition Bekker d'Aristote, puis celle des Commentateurs grecs, renouvellement marqué aussi par Bonitz, Trendelenburg, Zeller (pour s'en tenir à quelques noms)!, bien plutôt qu'il ne
s'inscrit dans le climat catholique de renaissance du thomisme2. Brentano
avait suivi à Berlin en 1858-1859 les cours de Trendelenburg qui représentait alors la tradition anti-kantienne et anti-idéaliste, avant d'aller étudier ensuite à Münster les interprétations médiévales de l'aristotélisme.
Insister sur cette trajectoire, c'est aussi marquer quelques réserves à
l'égard de l'idée récemment défendue de la spécificité d'une philosophie
autrichienne dont Brentano serait un représentant éminentl. Bien des
nuances seraient ici à apporter, mais on se bornera à rappeler la lettre de
Brentano à Hugo Bergmann de juin 1909, résolument critique à l'égard
En ce qui concerne Bolzano, lorsque je suis venu en Autriche <en 1874>,
j'ai attiré l'attention sur lui en en parlant avec éloges, alors qu'on ne le mentionnait presque plus. Il fallait non seulement inciter la jeunesse autrichienne, mais
encore l'encourager à étudier la philosophie. Ce qui a été fait jusqu'alors dans ce
1. Voir sur ce point l'ouvrage collectif, Aristote ail xIX siècle (éd. D. Thouard, Lille, Presses
universitaires du Septentrion, 2004).
2. Cf. Chris/liche Philosophie im katholischen Denkens tles 19. IInd 20. Jahrhllntlerls, éd. E. Coreth,
W. M. Neidl et G. Pfligersdorffer, Graz, Styria, 1987-1988.
3. La thèse a d'abord été illustrée par Rudolf Haller, Silldien iflr Osterreichisehen Philosophie,
Varationen über ein Thema, Amsterdam, Rodopi, 1979 ; thèse reprise et deveioppée ensuite, différemment, par Barry Smith, Kevin Mulligan et Peter Simons (Philosopfry and Loge in Central
Ellropefrom Bolzano to Tarski, Nijhoff-Kluwer, Seiected Essays, 1992 ; La philosophie allmehienne de
Bolzano à Mllsil Histoire et acillalité, éd.] .-P. Cometti, K. Mulligan, Paris, Vrin, 2001). - Voir aussi
ReVl/e tIe métapfrysiqlle el tIe morale, 1997 (2), Philosophies allmehiennes (sous la dir. de Ch. Chauviré),
et la mise au point de Wilhelm Baumgartner, « Brentano und die Osterreichische Philosophie »,
p. 131-158, in Phenomenology and AnaIYsis. Essqys on Central Ellropean Philosopfry, éd. A. Chrudzimski et W. Huemer, Francfort, Ontos Veriag, 2004.
pays n'était pas grand-chose. L'herbartisme qui y régnait péchait par le manque
de pensée indépendante. [...] Seul Bolzano apparaissait comme un personnage
de premier plan. A une époque de décadence extrême, il a vu clairement les
caractéristiques de son temps; il ne s'est pas laissé impressionner par le nom de
Kant. Son coup d'œil lui a fait préférer Leibniz. [...] Lorsque, dans ces conditions, j'ai attiré l'attention sur Bolzano, ce n'était pas, comme vous pourriez le
croire d'après ce que je viens de dire, pour recommander aux jeunes gens Bolzano comme maitre et comme guide. Mais vous comprendrez aussi pourquoi je
n'ai trouvé aucune raison pour entreprendre une critique détaillée des faiblesses
de Bolzano. Et c'est ainsi qu'il est arrivé que Meinong aussi bien que Twardowski, Husserl et Kerry se sont tous plongés dans l'étude de Bolzano.
Ils ne savaient pas reconnaitre suffisamment ce qu'il y avait de faux
là-dedans [...], moi-même, je n'ai jamais rien emprunté à Bolzano, même pas
une seule proposition!.
Des souvenirs de Stumpf, on retiendra aussi la notation concernant la
liberté critique vis-à-vis de l'enseignement aristotélicien, liberté à laquelle
Brentano ne renoncera jamais, entretenant ainsi un rapport assez remarquable à l'histoire de la philosophie, histoire qui n'est jamais considérée
par lui comme un objet en soi, mais toujours comme une étude permettant d'accéder, de manière plus forte et mieux armée, aux « choses
mêmes» ou aux « problèmes »2. La conception brentanienne de l'histoire
de la philosophie (soigneusement distinguée de la pure philologie et
rigoureusement opposée par ailleurs à tout historicisme posthégélien)
ressort en particulier de son introduction aux Leçons sur l'histoire de la philosophie grecqu~. C'est dans ce contexte qu'Aristote demeure, aux yeux de
Brentano, la figure emblématique d'un philosopher libre de préjugés,
libre de présupposés, tout entier tourné, fût-ce aporétiquement, vers les
phénomènes eux-mêmes. Retrouver la démarche aristotélicienne, c'est
pour Brentano la condition nécessaire pour conquérir un nouvel accès
1. Archivfor Geschichte der Philosophie, 48 (1966), p. 306-308. Lettre citée par Jan Sebestik, Le
Cercle de Vienne, doctrines et controverses, Paris, Klincksieck, 1986, p. 37-38.
2. Voir notamment Mauro Antonelli, Seiendes, Belllujftsein, Intentionalitiit im Friihwerk von
Franz Brentano, Fribourg-Munich, Alber Verlag, 2001. L'auteur étudie en détail dans la première
partie de son travailla « formation aristotélicienne» de Brentano, et le passage « Von Aristoteles zu mir selbst» (p. 135 sq.).
3. Ces leçons ont été publiées en 1963 par Franziska Mayer-Hillebrand, Berne-Munich,
scientifique aux problèmes. Dans la Geschichte der griechischen Philosophie, il
notait en ce sens :
L'étude de l'histoire de la philosophie ne trouve sa légitimité que
quand elle se met au service de la recherche réelle portant sur les choses mêmes1.
Sans pouvoir marquer ici plus précisément la spécificité de l'aristotélisme brentanien, non seulement à travers son opposition à É. Zeller,
mais aussi par rapport à Bonitz et Trendelenburg, signalons simplement
que dans une lettre adressée à Oskar Kraus, le 2 mars 1916, Brentano luimême rappelait qu'aux débuts de ses études, il éprouva le besoin de se
rattacher à un maître et que, « né dans une époque tout à fait misérable de
déclin de la philosophie, il ne put en trouver un meilleur qu'Aristote »2.
C'est certainement aussi en raison de ce point de départ et de cette fidélité maintenue à Aristote, par-delà les critiques de plus en plus radicales,
que Stumpf pouvait dire aussi de son Maître que «la Métap~sique fut
l'Alpha et l'Oméga de sa pensée». Ce à quoi Dilthey, lui aussi élève de
Trendelenburg à Berlin, en même temps que Brentano, fera écho, dans
une lettre datée de l'automne 1882, adressée au comte Yorck von Wartenburg, indiquant que Brentano était toujours resté «un métaphysicien
du Moyen Age» (ein mittelalter/icher Metap~siker).
Après ce rappel, un peu anecdotique, nous voudrions d'abord tirer le
fIl aristotélicien dans l'œuvre de Brentano, depuis la dissertation de 1862
(Sur les acceptions multiples de !être selon Aristote)3, et la thèse d'habilitation
de 1867 jusqu'aux dernières notes publiées à titre posthume par Rolf
George, en 1986: Über Aristoteles.
En effet les travaux consacrés par Brentano à Aristote courent sur
toute la durée de l'œuvre et ils encerclent ainsi la P.rychologie d'un point de
VIle empirique de 1874, œuvre sans doute la mieux connue, mais qui elle-
1. « Das Studium der Geschichte der Philosophie hat nur dann eine Berechtigung, wenn
es in den Dienst der sachlichen Forschung tritt. »
2. Die Abkehr Will Nichtrealen, éd. F. Mayer Hillebrand, Berne, 1966, p. 291 (rééd. Meiner,
Hambourg, 1977).
3. Trad. franç. par Pascal David, Vrin, 1992.
même ne prend tout son sens que dans ce contexte aristotéliciennement
- La thèse d'habilitation de 1867 était elle aussi consacrée à Aristote, et en particulier à l'interprétation, débattue depuis Alexandre
d'Aphrodise, de la doctrine de l'intellect agent!.
Dans les années 1880, la polémique assez vive qui l'oppose à
Édouard Zeller le reconduit directement à Aristote. É. Zeller avait en
effet répondu, dans la troisième édition de sa Philosophie der Griechen (II, 2),
en 1879, aux critiques formulées par Brentano dans sa Psychologie des Aristote/es contre l'interprétation éternitariste du voüç. Pour Brentano, la position aristotélicienne authentique est celle de la création du voüç individuel, propre à chaque homme. (On retrouve dans cette polémique des
années 1880 l'écho des anciennes controverses médiévales: ThomasAverroès, sur l'unité de l'intellect agenf.)
- Brentano répond donc à Zeller en 1882, avec l'opuscule Über den
Creatianismus des Aristoteles (suivi d'une lettre ouverte à Zeller, en 1883),
l'ensemble sera repris en 1911, avec d'autres textes relatifs à ce débat,
dans le volume Aristoteles' Lehre vom Urspmng des menschlichen Geistes3.
Autour de 1905, Brentano forme le projet d'exposer l'ensemble de
la philosophie d'Aristote et rédige de nombreux travaux préparatoires
pour ce qui deviendra l'Aristote/es und seine Weltanschauung (l'ouvrage
paraît en 1911)4. Le Nachlaj compte plus de 150 manuscrits et textes
dictés, regroupés sous la rubrique: Aristotelica. Dans l'introduction à la
réédition de l'ouvrage de 1911, R. Chisholm notait justement: « Cette
œuvre peut aussi être considérée comme une introduction à la philosophie de Franz Brentano, et en particulier à sa conception de la
1. Die Psychologie des Aristoteles, insbesondere seine Lehre vom « nous poiètikos », reprint Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1967.
2. Cf. le dossier remarquablement établi par Alain de Libera, Thomas d'Aquin conm Averroès, l'unité de l'intellect conm les Avemïstes, Paris, GF, 1994; à compléter par l'ouvrage du même
auteur: L'Unité de l'intellect de Thomas d'Aquin, Paris, Vrin (Études & Commentaires), 2004.
3. Rééd. Hambourg, Meiner, 1980.
4. Rééd. Hambourg, Meiner, 1977. Sur cet ensemble, voir Rolf George et Glen Koehn,
« Brentano's Relation to Aristotle », in The Cambridge Companion to Brentano, éd. Dale Jacquette,
Cambridge University Press, 2004, p. 20-44.
INTENTIONNAI1TÉ ET OBJECTIVITÉ
connaissance, comme à celle des différentes acceptions de l'être, et
des principes qui conduisent à en privilégier une, et enfin à sa théologie
philosophique. »\
Après ce rapide survol, arrêtons-nous d'abord à la Dissertation
de 1862, car elle constitue le véritable point de départ ou mieux le coup
d'envoi de l'œuvre entier: c'est la Dissertation qui formule en effet pour la
première fois, de façon canonique, la question brentanienne directrice,
celle du sens de l'être ou mieux du sens unitaire de l'être comme fondement de la dispersion catégoriale et, au-delà, de toutes les autres acceptions de l'être.
Cette dissertation de 1862, Von der mannigfachen Bedeutung des Seienden
nach Aristotelef s'inscrit elle-même dans une tradition importante déjà
rapidement évoquée, celle des recherches d'Hermann Bonitz, Über die
Kategorien des Aristoteles ; d'Adolf Trendelenburg, Die Kategorienlehre des
Aristote/es; et de Paul Natorp, Thema und Disposition der aristote/ischen
Metapl?;si!e3 .
Le point de départ en est fourni - comme on le sait - par le leitmotiv : TO ÔV MyETClL 3tOÂ.Â.<xxwç que l'on retrouve notamment en Métapl?;sique r 2, E 2, Z 1. Si l'être est un terme trans spécifique et aussi transgénérique, qui s'articule selon une pluralité de genres, la question qui se
pose est d'abord d'identifier et de déterminer ces genres multiples et
ensuite de définir leur articulation, en excluant ceux qui ne relèvent pas
1. Aristoteks und seine We/tanschaung, Hambourg, Meiner, 1977, p. VII.
2. Reprint G. Olms, Hildesheim, 1960. Signalons aussi, outre la traduction française, déjà
citée, due à Pascal David, l'excellente traduction italienne de Stefano Tognoli, Franz Brentano,
SNi lIIolteplici signiftcati delfessere seconM Aristotele, a cura di Giovanni Reale, Milan, Vita e Pensiero,
3. Bienheureux lecteurs italiens qui disposent de traductions introduites et annotées:
Hermann Bonitz, Sulle categorie diAristotele, a cura di G. Reale, Milan, Vita e Pensiero, 1995 ; Paul
Natorp, Teilla e disposi~one della «Metafisica» di Aristotele, a cura di G. Reale, Milan, Vita e Pensiero, 1995 ; AdolfTrendeIenburg, La Mttrina deUe categorie in Aristotele, a cura di G. Reale, Milan,
Vita e Pensiero, 1994.
de l'être ou de la nature de l'être. C'est donc là une question absolument
préjudicielle pour toute métaphysique définie comme ontologie, comme
Trendelenburg le souligne d'ailleurs avec force: « L'élucidation de la
signification multiple de l'être forme le seuil de toute métaphysique. »1
Notons aussi d'emblée que Brentano, qui a dédié son premier travail
à Trendelenburg, demeure, par-delà de nombreuses critiques de détail,
tout à fait fidèle à son inspiration fondamentale: la perspective brentanienne est en effet elle aussi résolument logico-Iangagière2• L'ontologie
(dans la tradition aristotélicienne) prend certes en vue l'étant comme tel,
mais l'étant en général ne se laisse envisager précisément qu'au plan des
structures linguistiques concrètes, dans ses différents modes d'énonciation. Si l'être n'est pas un genre, s'il ne se donne à aucune saisie intuitive directe, il ne peut jamais être appréhendé qu'in obliquo, c'est-à-dire à
travers le langage et le tour de langue où il s'énonce. La question directrice devient alors de savoir ce que signifie étant dans les différentes tournures langagières dans lesquelles le terme apparait ou du moins qu'il
sous-tend. Le langage devient ainsi le domaine privilégié où apparaissent
de manière indissociable les relations ontologiques et leurs expressions.
Mais si l'étant s'annonce à travers la langue, la langue à son tour ne trouve
sa légitimité qu'à renvoyer à l'étant, à ce qui est. On est ici dans un entrelacs proprement onto-Iogique, qui était celui-là même de la philosophie
ancienne, qu'il s'agisse du Sophiste de Platon, ou de la Métaphysique, voire
de la Physique d'Aristote3• Il faut souligner dès à présent l'importance de
cette articulation entre Sprachanafyse et ontologie sur laquelle nous revien1. Geschichte der Kategorienlehre, reprint G. Olms, Hidelsheim - New York, 1979, p. 5.
2. Trendelenburg notait, op. cit., p. 13 : « Les catégories sont les éléments qui résultent de
l'analyse de la proposition. [...] Ainsi les catégories conservent-elles la marque de leur origine et
leurs racines nous ramènent à la proposition simple. » - Trendelenburg maintenait pourtant la
dimension ou la visée ontologique des Catégories. Cf. ibid., 17 : « Mais dans la mesure où elles
sont les éléments du jugement et qu'elles servent, dans le jugement, à caractériser le réel effectif
et ses relations, elles impliquent un rapport au réel et comportent une signification objective. »
- Nous renvoyons ici à notre étude: « La question des catégories: le débat entre Trendelenburg et Bonitz », in Aristote ail xIX siècle, éd. Denis Thouard, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2004, p. 63-79.
3. Cf. Wolfgang Wieland, Die aristote/ische PltYsik, Gôttingen, Vandenhoeck & Ruprecht,
1970,2, en particulier p. 141 sq.; cf. aussi P. Aubenque, compte rendu, inArchivesdephilosophie,
1968, XXXI (2), p. 125-132.
INTENTIONNAUTÉ ET OBJECI1VITÉ
drons en étudiant, pour ftnir, la perspective directrice de la Kategorienlehre
(posthume) de Brentano. Disons seulement que la première section de la
Kategorienlehre traite en effet de l'étant en général et de ce qui est présenté
ftctivement comme étant (ens rationis, ens linguae) (vom Seienden im allgemeinen
und von dem ais Seiend Fingierten), et que sa question directrice est encore
celle de l'élucidation de la polysémie de l'être ou mieux de la copule« est»
(Vieldelltigkeit des «( ist ») et de l'unité problématique du concept d'étant.
Le chemin qui conduit à l'analyse de l'être passe donc nécessairement
par l'étude du f..Oyor;, du discours et des différentes formes de la prédication qui manifestent l'être. On distinguera ici l'attention brentanienne
portée aux modi Ioqllendi et aux modi significandi de l'étude des manières ou
des guises de l'être (Seinsweisen) auxquelles s'attache Heidegger quand il
transcrit la formule: TO Ô" ÀÉyeTCll3tOÀÀaXWr; en termes phénoménologiques : «L'étant se manifeste - à savoir conformément à son être - de
multiples manières. »1 Ce que Brentano cherche à établir de son côté, à
l'école d'Aristote, c'est ce que l'on peut nommer une grammaire logique
de l'être qui, partant des modi significandi, doit mettre en évidence les aspects
de l'être (étant) auxquels se conforment les catégories de la prédication.
Puisqu'il n'est pas une «espèce» et pas davantage un «genre », l'être
n'est pas un terme synonyme, mais bien « homonyme », et il devient dès
lors capital de fixer ses différentes acceptions. Ainsi Brentano examinet-illes quatre acceptions principales (ou plutôt les groupes de signiftcations) dénombrées par Aristote:
1/ l'être
2/ l'être
3 / l'être
4/ l'être
comme vrai 'et comme faux ;
au sens des catégories;
comme puissance et acte.
C'est à ces quatre acceptions que sont expressément consacrées les
quatre chapitres de la Dissertation.
Le premier s'emploie à exclure l'être par accident du véritable objet
de la Métaphysique. En effet, selon Aristote (E 2, 1026 b 13), l'accident est
1. Cf. Lettre à Richardson, inQII8StiOns IV; Paris, Gallimard, 1976, p. 180.
seulement un nom: wrntEp yàp OVOlID TL (lOVOV Ta 0'U(l6E6T)I(OÇ. Et
un peu plus loin (1026 b 21), il précise: <p<lLVETal yàp Ta XaTel
0'U(l6E6T)xaç f:.yyUç Tl Toi) (li) O'VToç. Il semble bien en effet que
l'accident soit quelque chose proche du non-être - ce qui revient à donner raison à Platon dans sa critique des sophistes, qui affectent de traiter
essentiellement de l'accident, de ce qui n'est pas.
L'accident est ce dont il ne peut y avoir de science, car il n'a qu'une existence
« nominale». [...] L'accident est quelque chose de voisin du non-être. [...] Parmi
les êtres, les uns demeurent toujours dans le même état, et ce sont des êtres
nécessaires, les autres au contraire ne sont ni nécessairement ni toujours, mais le
plus souvent. C'est là le principe, c'est la cause de l'être par accident, car tout ce
qui n'est pas ni toujours ni le plus souvent, nous disons que c'est un accident. Par
exemple, si dans la canicule, la tempête et le froid sévissent, nous disons que c'est
accidentel... (trad. J. Tricot, Vrin, 19643).
Le second chapitre s'attache à justifier, en suivant l'analyse d'E 4, ici
opposée à e 10, l'exclusion, hors de la Métapf?ysique, de l'être entendu
comme vrai et du non-être entendu comme faux. Brentano laisse ici
entièrement de côté la vérité au sens ontologique, telle qu'elle est au
moins évoquée dans le livre a de la Métapf?ysique (993 b 23-31). La philosophie y est en effet définie comme « science de la vérité », selon un argument qui fournira la pierre angulaire de toute théorie des transcendantaux :
La chose qui parmi les autres, possède éminemment une nature est toujours
celle dont les autres choses tiennent en commun cette nature: par exemple, le
Feu est le chaud par excellence, parce que, dans les autres êtres, il est la cause de
la chaleur; par conséquent, ce qui est cause de la vérité qui réside dans les êtres
dérivés, est la vérité par excellence. [...] Ainsi autant une chose a d'être, autant
elle a de vérité.
Le troisième chapitre procède de même à l'exclusion de l'être pris
comme puissance et acte, ou plutôt les deux termes sont reconduits,
d'une part, au traitement de la substance matérielle sensible et composé
(le oUVOMV), d'autre part au traitement de la substance comme forme
immatérielle et acte pure.
Le chapitre quatre envisage enfin l'être selon les différentes figures de
la prédication (xaTel Tel oxTllIDTa ti)ç XaTT)yopLaç), pour en dégager
INTENTIONNAUTÉ ET OBJECfIVITÉ
l'unité analogique de l'être, à savoir d'abord la substance entendue
comme le foyer unitaire des acceptions multiples. La substance ici prise
en vue est la 3tpWTT) ouaLa du traité des Catégories où elle désigne
n. C'est cette acception qui fournit la clef de la
l'individu, le
« déduction» brentanienne des catégories:
.oôe
.L'être au sens premier et éminent n'est autre [...] que l'ouaLa et l'ouaLala
première et la plus propre est la 3tf>W'tT) ouaLa qu'est la substance individuelle;
tout ce qui est, tout ce qui peut bien être n'est que pour se trouver en elle d'une
façon ou d'une autre. Nous tenons donc le terme auquel tout est référé, à
quelque catégorie qu'il appartienne, et selon la façon de se rapporter à ce terme,
c'est-à-dire selon la diversité des rapports à la substance première, il nous faudra
distinguer un être d'un autre et déterminer en conséquences les différences des
concepts suprêmes de l'être que sont les catégories!.
Et Brentano de préciser:
Si par conséquent, c'est sur la substance première que reposent tous les accidents comme en leur sujet, il est clair que parmi les genres supérieurs des accidents chacun doit attester une autre forme d'inhérence, un rapport particulier à
la substance première et que précisément ce n'est pas seulement entre la substance et l'accident, mais entre les catégories accidentelles que se fera le départ,
selon la diversité des relations à la substance premièré.
On a ainsi trouvé le nécessaire fù conducteur pour la déduction des
catégories, celui qui permet de rendre compte tout à la fois de la construction de la table des catégories et de sa complétude. Tel était déjà le
propos exprès de Trendelenburg contre Kant dans sa Geschichte der Kategorienleh1il, Berlin, 1846. Contre Kant, il faut mettre en évidence ce fù
conducteur qu'on a pas su reconnaître faute de concevoir que sa nature
était grammaticale.
Dans sa déduction, Brentano réintroduit l'accidentalité, mais le
concept d'accident ici opératoire est différent de celui qui avait été précé1. Op. cit., p. 109-110.
3. Cf. aussi H. Bonitz, « Über die Kategorienlehre des Aristoteles », Sifi!lngsberichte der Kaiserochen A.katkmie der Wissenschqften, Philos.-hist. Classe, Bd. X, Hf. 5, Wien, 1853. - Sur
l'interprétation de Trendelenburg, vid. G. Reale, « Filo conduttore grammaticale e filo conduttore ontologico nella deduzione delle categorie aristoteliche », Rivista di filosofia neD-scolaslica, 49
(1957), p. 423-458.
demment exclu. Nous avons affaire à présent à une détermination large
de l'accident, comme celle que l'on trouve par exemple dans les Ana/ytica
Posteriora, l, 22, 83 b 19 :
O'Uj.LQEQT)XOTa
Écrt"l navTa ocra j.Li) Tt ÉcrTL - sont accidents tout ce qui
n'est pas essence.
Les catégories peuvent donc être considérées comme des «accidents» en un sens très différent de l'être par accident envisagé comme un
simple nom et proche du non-être. Le passage capital sur lequel se fonde
Brentano est ici Métaphysique a 7 qui range les crxT)p.aTa tijç
xa1T)yoptaç au nombre de ce qui est dit par soi.
La solution de Brentano - en un sens dans le droit fù de Trendelenburg - est qu'il faut distinguer au sein de la table des catégories trois groupes : la substance, les prédicats absolus, les prédicats relatifs. À leur tour
les accidents absolus, c'est-à-dire les affections de la substance se divisent
en trois groupes: ceux qui s'attribaent à la substance et lui sont inhérents; ceux qui s'attribuent à la substance sans lui être inhérents; ceux
qui sont en partie inhérents à la substance, en partie hors de celle-ci. D'où
ce nouveau triptyque décisif: inhérence, circonstances, opérations ou
mouvements 1.
Nous pouvons conclure ce premier moment: le «point de départ»
de Brentano, sa question initiale - mais c'est aussi en un sens la question
directrice de l'œuvre entier - porte sur les acceptions de l'être et leur possible unification systématique. Telle est la question à laquelle Brentano
revient inlassablement jusque dans les derniers textes connus 2, en accentuant de manière toujours plus forte sa thèse univociste, avec cette singulière particularité qu'elle va se trouver ultimement fondée sur l'analyse de
la représentation (Vorstellung), ou mieux sur les implications de l'acte de
représenter (Vorstellen) ou ensuite de penser (DenkenY.
1. Op. cit., p. 175-177.
2. Cf. notamment Über Aristoteles, op. cit., p. 190 sq.
3. Il est important de bien comprendre, dans son sens brentanien, ce terme de représentation. C'est lui en particulier qui a pu entraîner l'accusation (assez mal fondée) de « psychologisme ». Voir sur ce point la correspondance avec Husserl (en particulier les trois lettres
de 1905, éd. K. Schuhmann, Bd. 1, p. 24-40), et aussi l'appendice XI Vom P!}chologjsmus à
l'édition de 1911 du livre II de la P!}chomgie du point de vue empirique (p. 179 sq.).
C'est apparemment le point le plus délicat pour notre présent propos : Dans quelle mesure l'entreprise de la P.rychologie du point de vue empirique peut-elle encore se réclamer d'Aristote ?1 La question cruciale est la
suivante: Quel rapport y a-t-il entre le Brentano de la P.rychologie de 1874
et le Brentano qui, à partir d'Aristote, s'attachait à l'ontologie, à la théorie
des catégories? Dans quelle mesure le recours à Aristote est-il encore
pertinent ou éclairant pour le projet de fondation d'une psychologie
empirique dans le contexte de la psychologie scientifique de la seconde
moitié du XIX siècle, largement caractérisé par le succès de la psychophysiologie telle qu'elle est représentée notamment par Theodor Gustav
Fechner, avec ses Elemente der P.rychop1!Ysik (1860) ou par Wilhelm Wundt
et ses Grundzüge der p1!Ysiologischen P.rychologie (1873)? À cette psychophysiologie, dont les thèses sont examinées et discutées en détail (livre l,
chap. l à III de la P.rychologie de 1874), Brentano opposera la détermination de la psychologie comme phénoménologie descriptive, science des
« phénomènes de la conscience »2. Les phénomènes psychiques sont des
représentations ou reposent sur des représentations, mais - et c'est là le
point tout à fait essentiel: « Au sens que nous donnons au terme, représenteTj être représenté est synonyme d'apparaître. »3
1. Rappelons ici l'excellente étude de Franco Volpi, « War Brentano ein Aristoteliker? Zu
Brentanos und Aristoteles' Konzeption der Philosophie ais Wissenschaft », in Brentano Stumen II, p. 13-29. Cf. aussi Mauro Antonelli, « Auf der Suche nach der Substanz », in Brentano Studien III, 1990-1991, p. 19-46. Voir enfin Dieter Münch, Intention und Zeichen, Suhrkamp, 1993,
2. Deskriptive P!)chologje oder beschreibende Phiinomenologie - tel était l'intitulé du cours donné
par Brentano en 1888-1889 (cf. F. Brentano, Deskriptive P!)chomgje, éd. R. Chishom - W. Baumgartner, Hambourg, Meiner, 1982, p. IX). TI faut rappeler aussi que l'usage brentanien du terme
de phénomène (Erscheinung, Phiinomen) est étranger au contexte kantien, et en particulier à
l'opposition du «phénomène» et de la «chose en soi », comme le remarquait justement
O. Kraus, dans l'introduction à son édition de la P!)chomgje, 1, p. LXXVII-LXXVIII (rééd. Meiner,
Hambourg, 1973). Renvoyant à A. Comte plutôt qu'à Kant, le terme Phiinomen devrait
s'entendre ainsi aussi d'un état, d'un processus, d'un événement (Zustand, Votgang, Ereignis).
3. P!)chologje, livre II, chap. l, § 3, p. 114: «Wie wir das Wott "vorstellen" gebrauchen, ist
"vorgestellt werden", so viel wie "erscheinen".»
Pourtant situer par rapport à l'aristotélisme de Brentano le projet
d'une psychologie (scientifique) du point de vue empirique n'est sans
doute pas sans conséquences pour sa réception, et les contresens qui lui
sont liés: c'est en effet d'abord de la psychologie que la postérité brentanienne se réclame (avec Twardowski, dont l'opuscule de 1894 est justement sous-titre: « une étude psychologique », le Husserl de la Philosophie
de l'arithmétique et encore en partie des Recherches logiques). Meinong prend
lui aussi son point de départ dans la théorie de la Vorstellung, quand il
tente de généraliser le projet aristotélicien de science de l'être en tant
qu'être à la mesure d'une théorie de l'objet:

References: § 69
 § 23
 § 2
 § 11
 § 11
 § 2
 § 5
 § 67
 § 11
 § 4
 § 22
 § 11
 § 5
 § 11
 § 25
 § 22
 § 8
 § 94
 § 17
 § 6
 § 11
 § 3