Source: https://www.anm-mediation.com/article.php?id=SmVJcDB6dExuWnBzdG5STjNnSzNldz09&menu=1
Timestamp: 2020-07-15 07:26:14+00:00

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﻿﻿﻿ Les 20 ans de l'Association des médiateurs européens | ANM - Association nationale des médiateurs
Quel que soit le contexte, médiation, justice restaurative, justice transitionnelle, on a toujours trois temps et trois espaces : le temps et l'espace d'avant, le temps et l'espace d'après, le temps et l'espace intermédiaires, qui assurent la transition des premiers aux seconds.
La métaphore de l'écluse permet d'illustrer ce propos.
Une écluse est un bassin entre deux portes. La première porte s'ouvre et le bateau pénètre dans le bassin. Puis elle se referme et marque donc une rupture avec le temps et l'espace d'avant ; le bateau se trouve dans le temps et l'espace intermédiaires ; on ouvre les vannes de la seconde porte et le bateau attend que les deux plans d'eau – celui du bassin et celui du parcours ultérieur – soient à niveau. Alors la seconde porte s'ouvre et le bateau peut continuer son voyage dans le temps et l'espace d'après.
On observe, d'une part, que sans écluse, le passage du bateau est impossible, d'autre part, que la première porte doit avoir été fermée, pour que la seconde s'ouvre. Le bassin intermédiaire est un sas, et le rôle d'un sas, c'est de permettre le passage entre deux milieux isolés l'un de l'autre.
En médiation, en justice restaurative et en justice transitionnelle, on doit créer un sas, pour ouvrir le passage entre le passé et l'avenir. Le sas assure, dans la continuité, le passage qui relie l'un à l'autre deux temps, deux espaces, deux états discontinus. Pour utiliser un concept développé par le psychanalyste anglais Winnicott, puis repris par le psychanalyste français René Kaës, le passage marque une transitionnalité, c'est-à-dire l'expérience d'une rupture qui intervient dans la continuité entre un avant et un après.
Selon Kaës, le concept de transitionnalité recouvre plusieurs notions :
une notion topique : ce qui est entre-deux, entre deux lieux, entre deux états par exemple ;
une notion topologique : ce qui appartient à deux espaces, tels une intersection, un lieu de passage ;
une notion processuelle : ce qui forme une transition, ce qui accomplit une transmission, ce qui sert de relais, ce qui provoque une transformation.
L'état d'avant est caractérisé par le conflit, la crise, le chaos, la confusion, le non-droit, l'oppression, la violence, la haine, la guerre, qui s'accompagnent toujours de souffrance ; c'est celui avec lequel il faut marquer une rupture. L'état d'après, celui auquel il faut tenter de parvenir, correspond à la reconstruction de l'identité, à la réparation des blessures, à la restauration des liens, au rétablissement de la paix, à la normalisation de la vie sociale, à l'avènement d'une culture respectueuse des droits de l'homme.
Ainsi, il faut créer un lieu, un espace médiat, en lien avec l'espace d'avant et l'espace d'après, un point de passage, pour permettre le déploiement du processus qui permet d'assurer la transition de l'état antérieur vers l'état ultérieur.
Cette transition correspond à une transformation.
L'outil de la transformation est la parole. Il s'agit de donner la parole à ceux qui ont vécu des événements traumatisants pour qu'ils parviennent à une catharsis et amorcent un processus de résilience et d'empowerment, qui va leur permettre de faire face à leur passé et de se construire un avenir.
Mais la parole pour être efficace suppose qu'elle soit reçue. La parole ne va pas sans l'écoute, accompagnée d'empathie, et sans un suivi qui met en œuvre des solutions contextualisées et durables, dans le respect des droits de chacun, qu'il soit victime ou auteur.
Pour illustrer ces propos, je présente le cas de l'Afrique du Sud, qui est exemplaire et riche d'enseignements.
La Commission Vérité et Réconciliation d'Afrique du Sud
Comme l'indique son nom, la Commission a reçu un double mandat : celui d'établir la vérité et celui de promouvoir la réconciliation. Le premier mandat est tourné vers le passé et le second vers l'avenir ; la mission de la Commission est donc d'assurer la transition, le passage de l'un à l'autre.
Quelle vérité chercher ?
Le rapport des travaux de la Commission distingue la vérité factuelle (ch. 5 § 30 et sqq.), la vérité narrative (ch. 5 § 35 et sqq.) et la vérité restaurative, celle qui guérit (ch. 5 § 43 et sqq.).
La spécificité de cette Commission, c'est qu'elle n'est pas une cour pénale responsable de juger et de punir les coupables ; elle n'est pas un instrument de justice rétributive. Au contraire, dans son rapport, elle fait explicitement référence à la justice restaurative pour accomplir son travail : une justice qui vise à corriger les déséquilibres, à responsabiliser les auteurs, à réparer les souffrances des victimes, à restaurer les relations brisées, à favoriser la guérison des victimes et des auteurs, à rétablir l'harmonie sociale et communautaire et la réconciliation nationale.
Toutefois, un prérequis incontournable de la guérison, de la restauration de l'harmonie et de la réconciliation est de ne pas être dans le déni ou le mensonge, mais de faire face à la réalité et d'essayer d'exhumer la vérité.
Le principal outil, ce sont les dizaines de milliers d'auditions menées au niveau local, national ou institutionnel, auprès de partis politiques et de communautés religieuses.
Ces auditions s'inscrivent dans la tradition orale à laquelle l'Afrique du Sud continue d'attacher de la valeur. On est dans une société qui croit à la vertu thérapeutique du récit. On a créé un espace dans lequel les victimes (et les auteurs) ont pu raconter leur histoire dans leur propre langue. Donner la parole aux personnes qui n'avaient jamais été entendues, donner une voix à tous ceux qui avaient été sans voix, permettait à ces personnes de se sentir reconnues, de voir leur vécu validé publiquement. Il y a eu une transparence totale sur les travaux de la Commission. La plupart des auditions étaient publiques. Tout le monde pouvait avoir accès aux récits. Tout était publié dans les medias. La reconnaissance publique du vécu revient à affirmer que les souffrances de la personne en question sont réelles et dignes d'attention. Cela joue un rôle central dans la restauration de la dignité des victimes.
Le rapport dit que les récits ont contribué à dévoiler des violations des droits humains, c'est-à-dire à produire une vérité factuelle, mais aussi à créer une vérité narrative, c'est-à-dire à dessiner au travers de milliers de narrations, l'image plurielle du passé de l'Afrique du Sud, à dévoiler des pans de la mémoire nationale qui avaient été officiellement ignorés ou occultés jusqu'ici. On est passé du récit individuel au récit collectif.
Le récit collectif construit à partir des événements un sens partagé, dégage à partir des expériences individuelles des normes générales et favorise ainsi la transition vers la démocratie. Il s'agit de la mise en œuvre d'une éthique reconstructive, telle que la définit le philosophe Jean-Marc Ferry.
Tous les témoignages ont été remis aux Archives nationales, dont l'accès a été rendu public, afin d'informer les générations futures. Cela a permis de s'acquitter du devoir de mémoire, pour éviter que les générations à venir reproduisent le passé par ignorance de leur histoire et tombent dans le piège rappelé par les mots gravés à l'entrée du musée du camp de concentration de Dachau : « Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le répéter ».
L'un des juges ayant participé aux débats qui ont précédé l'établissement de la Commission a fait une distinction entre la « vérité du microscope » et « la vérité du dialogue » (ch. 5 § 40) : « La première est factuelle, vérifiable, et peut être documentée et prouvée. La seconde, d'autre part, c'est la vérité sociale, la vérité de l'expérience qui s'établit à travers l'interaction, la discussion et le débat. »
Et là, on en arrive à la troisième vérité, la vérité restaurative, qui guérit. Elle correspond à « la sorte de vérité qui place les faits et leur signification dans le contexte des relations humaines – que ce soit entre les citoyens ou entre l'Etat et ses citoyens ». (ch. 5 § 43). La mission de la Commission était certes d'établir la vérité sur ce qui s'était passé, mais ce devait être une vérité qui contribuerait à la réparation des dommages infligés dans le passé et à prévenir la réitération des violations à l'avenir. On retrouve ici le rôle de la Commission qui est d'assurer la transition, le passage du passé à l'avenir, mais aussi, dans le même temps, la transformation des regards et des relations.
Si les victimes surtout ont participé aux auditions, le processus d'amnistie a donné la parole aux auteurs (ch. 5 § 96 et sqq.) et a constitué un outil très puissant. Le processus d'amnistie a d'abord provoqué des critiques et des craintes : crainte que ce soit un encouragement à l'impunité et un déni de justice. Non seulement ces craintes se sont révélées infondées, mais ce processus d'amnistie s'avéra un profond moteur de changement et de réconciliation de la société sud-africaine.
Il ne s'agissait en aucun cas d'une amnistie générale. L'amnistie était accordée à la personne qui la sollicitait en échange d'un récit complet de ses exactions et de ses crimes. Le requérant devait également admettre la responsabilité de ses actes. Les auditions étaient publiques. Cela signifiait que la famille ou la communauté pouvait apprendre qu'une personne, qui avait toujours été tenue pour respectable, avait en réalité été un tortionnaire cruel et le membre d'un escadron de la mort qui avait assassiné des opposants au régime de l'apartheid. Il fallait donc un certain courage pour s'exposer ainsi et se clouer soi-même au pilori.
La mesure de justice restaurative, qui n'exclut pas les criminels de la société, mais au contraire cherche à les intégrer, favorisa grandement le rétablissement des liens sociaux et la réconciliation nationale. Cette façon de faire serait impensable chez nous et tout le monde crierait au scandale, même si l'on sait que la mise à l'écart de la société, par une peine de prison, promeut souvent la récidive, alors que le passage de l'apartheid à la démocratie en Afrique du sud s'est fait sans verser une goutte de sang.
Il convient de rappeler que ce processus s'est opéré sous l'égide de personnalités charismatiques, comme l'archevêque Desmond Tutu et le président Nelson Mandela.
En conclusion, voici un extrait de l'hommage prononcé le 10 décembre 2013 par le président des États-Unis Barack Obama lors des funérailles de Nelson Mandela :
« Enfin, Mandela a compris les liens qui unissent les esprits des hommes. Il y a un mot en Afrique du Sud - Ubuntu - qui décrit sa plus grande contribution : il a reconnu le fait que nous sommes tous liés les uns aux autres d'une façon que l'œil ne peut pas voir ; il y a une unité pour l'humanité ; c'est en partageant avec les autres et en nous occupant de ceux qui nous entourent que nous nous réalisons. Jamais nous ne pourrons savoir quelle part de cette idée était innée en lui, et quelle part s'est peu à peu façonnée dans l'ombre et la solitude de sa cellule. Mais nous nous rappelons ses gestes, les grands et les petits, lorsqu'il a accueilli ses geôliers comme des invités d'honneur lors de son investiture […]
Il n'a pas seulement incarné l'Ubuntu ; il a enseigné à des millions de personnes comment trouver cette vérité en elles-mêmes. Il fallait un homme comme Madiba [nom hérité du clan] pour ne pas libérer seulement le prisonnier, mais aussi le geôlier ; pour montrer que vous devez faire confiance aux autres pour qu'ils aient confiance en vous ; pour enseigner que la réconciliation ne consiste pas à occulter un passé cruel, mais à l'affronter avec un esprit d'accueil, de générosité et de vérité. Il a changé les lois, mais également les cœurs ».
Janie Bugnion , ancienne déléguée du Comité international de la Croix-Rouge, administratrice de l'ANM.

References: § 30
 § 35
 § 43
 § 40
 § 43
 § 96