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Timestamp: 2019-11-21 07:16:00+00:00

Document:
Maison du Souvenir - Commission crimes de Guerre : Forêt.
Commission crimes de Guerre : Forêt.
Les crimes de Guerre, brochure concernant Forêt. (collection Yves Senny)
Royaume de Belgique – Ministère de la Justice
COMMISSION DES CRIMES DE GUERRE
Un arrêté du Prince-Régent, date du 13 décembre 1944, a constitué une « Commission d'enquête sur les violations du droit des gens, des lois et des coutumes de la guerre ».
Cette Commission, communément appelée « Commission des crimes de guerre », doit sa création, autant à l'attitude de l'armée et à la politique de l'administration allemandes durant l'occupation de 1940 à 1944, qu'à la décision prise par les puissances alliées à la Conférence dite de Saint James, à Londres, le 13 janvier 1942.
A l'issue de la guerre 1914-1918, l'opinion publique mondiale, et plus spécialement celle des pays qui avaient été opprimés par l'Allemagne, fut déçue de voir que, malgré les dispositions du traité de Versailles (partie VII, articles 227 à 230), les crimes de guerre étaient restés sans châtiment. Cette impunité apparaît, comme d'autant plus grave qu'elle énerve les conventions internationales, qui sont généralement l'aboutissement de négociations laborieuses. On peut se demander dans quelle mesure pareilles conventions sont efficaces, si l'on a des raisons de croire que les infractions commises n'entraînent, pour leur auteur, aucune sanction.
Aussi, durant cette guerre, une volonté nette s'est-elle affirmée, chez toutes les puissances alliées, de châtier les criminels de guerre ; cette volonté s'est manifestée avec une force accrue dans la mesure même où les crimes commis se sont révélés plus nombreux, plus flagrants et plus inhumains.
La Commission belge créée par l'arrêté du 13 décembre 1944 a pour mission de faire enquête sur toutes les infractions commises, sur le sol de la Belgique ou à l'étranger, au détriment des Belges, par des sujets appartenant à l'armée ou à l'administration ennemies. Elle constitue des dossiers au sujet de chaque cas, dossiers destinés à permettre la mise en jugement des coupables devant les tribunaux belges ou devant d'autres juridictions qui pourraient être créées à cette fin. C'est ce qui distingue la Commission actuelle de celle qui fut créée à l'issue de la guerre 1914-1918, et à laquelle n'était dévolu que le soin d'établir une documentation historique.
La Commission de 1944, toutefois, se propose, elle aussi, de faire travail d'historien. En effet, il est à craindre que, malgré la minutie des enquêtes menées par ses membres, aidés des « autorités administratives et judiciaires qui sont tenues de prêter leur concours » (article 4 de l'arrêté du 13 décembre 1944), beaucoup de coupables n'y échappent, les crimes ayant été commis sous le couvert de l'uniforme anonyme, sans témoins, – ceux-ci ayant été fréquemment « supprimés » – ou dans des conditions telles qu'aucune identification de l'auteur ne soit possible. Or, ces crimes sont certains, indéniables et il y a lieu de les relever. Les règles de la critique historique la plus stricte sont, bien entendu, observées, car les rapports de la Commission n'auront d'autorité que pour autant qu'ils ne relèvent que des faits établis après la plus sévère vérification.
Il a été jugé préférable de fractionner les rapports, afin de mettre l'opinion publique au courant des travaux de la Commission, au fur et à mesure de leur achèvement. Il est à craindre, en effet, que la Commission ne doive attendre assez longtemps avant de pouvoir terminer ses travaux, ceux-ci, à raison de la multiplicité des crimes et de leur complexité, ne pouvant être menés à bien s'ils sont faits hâtivement.
Dès à présent, il est toutefois possible de tracer les grandes lignes du rapport complet qui devra envisager, d'une part, les crimes de droit commun, et, d'autre part, ceux qui relèvent du droit des gens. Il est certes délicat, tant que la matière soumise aux investigations de la Commission n'est pas encore complètement rassemblée, de tracer un plan définitif. Il apparaît cependant dès à présent que les crimes commis par l'ennemi peuvent, dans leur ensemble, être classé de cette manière :
Crimes de droit commun : incendies volontaires, vols, sévices, massacres par représailles, camps de tortures, viols et prostitution forcée, mesures contre les réfractaires et les maquisards, etc...
Infractions au droit des gens : prises d'otages, persécution des juifs, déportations, travail forcé, enrôlement forcé, soit dans l'armée allemande, soit dans les organisations militaires ou paramilitaires, gardes imposées à des citoyens belges dans des buts. militaires, destructions de propriétés non impérieusement commandées par les nécessités de la guerre, atteintes portées aux institutions nationales, méconnaissance des droits de la défense des Belges poursuivis devant les juridictions militaires allemandes, pillages systématiques, etc...
Pour les motifs indiqués ci-dessus, ces deux énumérations n'ont aucun caractère limitatif.
Outre ce classement idéologique, la Commission suivra, dans chaque matière, l'ordre chronologique, et, dans une certaine mesure et à titre subsidiaire, l'ordre géographique.
Arrêté du 13 DÉCEMBRE 1944
Commission d'enquête, sur les violations des règles du droit des gens, des lois et des coutumes de la guerre
Considérant que de nombreuses violations des règles du droit des gens et des devoirs d'humanité ont été commises par les envahisseurs ;
Considérant qu'il y a lieu de réunir les preuves de ces infractions en vue d'en assurer ultérieurement la répression ;
ART. 1er. – Une commission d'enquête sur les violations des règles et coutumes de la guerre et des devoirs d'humanité est instituée auprès du Ministère de la Justice.
ART. 2. – Elle est composée de six membres et est présidée par l'un d'eux. Un des membres remplit les fonctions de secrétaire.
ART. 3. – Les membres de la Commission sont désignés par arrêté royal.
Le Ministre de la Justice peut adjoindre à la Commission, à titre consultatif, un ou plusieurs membres. Il nomme le personnel du secrétariat.
ART. 4. – La Commission procède à toutes investigations utiles et peut, à cette fin, s'adresser à toutes autorités administratives et judiciaires, qui sont tenues de lui prêter leur concours.
Elle peut déléguer un de ses membres ou un membre adjoint pour exécuter tel devoir d'instruction qui lui paraîtrait nécessaire.
ART. 5. – La Commission relate le résultat de ses travaux dans les rapports qu'elle adresse au Ministre de la Justice.
ART. 6. – La Commission arrête un règlement d'ordre intérieur.
ART. 7. – Un arrêté ultérieur fixe les indemnités à allouer aux membres de la Commission et au personnel du secrétariat.
ART. 8. – Les frais de justice à résulter de l'exercice de la mission dévolue à la Commission sont fixés, arrêtés, et, le cas échéant, recouvrés, conformément aux dispositions du tarif criminel, après avoir été taxés par le président de la Commission.
Ces frais sont imputés sur le crédit prévu au budget du Ministère de la Justice pour le paiement des frais de justice en matière répressive.
Les frais alloués sur taxe sont payés par les greffiers des cours et tribunaux au moyen des fonds mis à leur disposition par l'Administration de l'enregistrement et des domaines polir le paiement des frais de justice répressive. Les frais alloués sur mémoire sont liquidés par les soins du Ministère de la Justice, Service des frais de justice répressive.
ART. 9. – Il est créé, à titre temporaire, au Ministère de la Justice, un Service de recherche des crimes de guerre.
Ce Service est chargé, d'une manière générale, de tout ce qui concerne la criminalité de guerre, notamment d'aider la Commission dans l'accomplissement de sa mission, de préparer les modifications qu'il y aurait lieu d'apporter à la législation et d'assurer les liaisons nécessaires avec les autorités civiles et militaires alliées.
ART. 10. – Le Ministre de la Justice est chargé de l'exécution du présent arrêté.
Donné à Bruxelles, le 31décembre 1944.
Le Premier Ministre : Le Ministre des Affaires
Hubert Pierlot économiques :
Le Ministre des Affaires Delruelle
Étrangères et du Commerce Le Ministre du Travail
extérieur : et de la Prévoyance sociale :
P.-H. Spaak A. Van Acker
Le Ministre de la Justice : Le Ministre
M. Verbaet des communications :
Le Ministre de l’Intérieur : Rongvaux
Ronse Le Ministre de la Défense
Le Ministre de l’Instruction Nationale :
publique : Demets
F. Demets Le Ministre des Colonies :
Le Ministre des Finances : A.-E. De Schrijver
Gutt Le Ministre du Ravitaillement :
Le Ministre de l’Agriculture : Delsinne
I. De la Barre d’Erquelinnes Le Membre
Le Ministre des Travaux du Conseil des Ministres :
publics : A.-E De Schrijver
Hermann Vos Le Membre
du Conseil des Ministres :
Ch. De Vissgher
Arrêté du 21 DÉCEMBRE 1944
22 décembre 1944. – Commission d'enquête sur les violations des règles du droit des gens, des lois et coutumes de la guerre. – Nominations.
Vu l'arrêté du 13 décembre 1944, instituant, auprès du Ministère de la Justice, une Commission d'enquête sur les violations des règles du droit des gens, des lois et coutumes de la guerre et devoirs d'humanité ;
Sur la proposition. du Ministre de la Justice,
ART. 1er. – Sont nommés membres de la Commission d'enquête sur les violations des règles du droit des gens, des lois et coutumes de la guerre et des devoirs d'humanité :
MM. Delfosse, Antoine, avocat à la Cour d'appel de Liège, membre de la Chambre des Représentants, ancien Ministre de la Justice ;
Dehousse, Fernand, professeur à l'université de Liège ;
Graux, Pierre, avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, professeur à l'université de Bruxelles, ancien bâtonnier ;
Van Der Essen, Léon, professeur à l'université de Louvain, secrétaire de la Commission royale d'histoire ;
Wauters, Alfred, substitut de l’Auditeur général ;
Basyn, Jacques, avocat à la Cour d’appel de Bruxelles, ancien chef de cabinet du Ministre de la Justice.
ART. 2. – MM. Delfosse substitut de l'Auditeur général ; Basyn, Jacques, sont nommés respectivement président et secrétaire de la Commission.
ART. 3. – Le Ministre de la Justice est chargé de l'exécution du présent arrêté.
Donné à Bruxelles, le 22 décembre 1944.
M. VERSAET.
(Arrondissement de Liège)
Le mercredi 6 septembre 1944, entre neuf et quinze heures, une unité de l'armée allemande s'est rendue coupable d'un crime de guerre particulièrement odieux, sur le territoire de la commune de Forêt (province de Liège), à l'endroit dit château de Forêt et ferme Labeye.
Des soldats de l'Armée secrète, qui s'étaient rendus après combat, furent massacrés, ainsi que divers membres de la Croix-Rouge. Après le massacre, les Allemands brûlèrent les corps arrosés d'essence et incendièrent le château et la ferme.
Nous avons consulté, pour établir le présent rapport, de nombreux documents.
Le président de la Commission s'est rendu sur les lieux et a interrogé les témoins oculaires les plus importants.
Parmi les sources utilisées, citons :
1. Un rapport, en date du 20-11-1944, du Cap. A. G. Munich, du Commandement suprême des forces expéditionnaires alliées, contenant des déclaration signées de divers témoins ;
2. Une série de déclarations, signées par la baronne del Marmol et recueillies par M. Dubuisson, professeur à l'Université de Liège ;
3. Des procès-verbaux de la brigade de gendarmerie de Prayon-Trooz, en date du 18-12-1944 ;
4. Deux rapports de la Croix-Rouge de Belgique, section de Prayon-Trooz, en date des 26-9-1944 et 18-10-1944
5. Un rapport du lieutenant Garroy, en date du 2-1-1945 ;
6. Un rapport du lieutenant Gélise, en date du 23-3-1945 ;
7. Un rapport du garde champêtre Closset, en date du 3-4-1945 ;
8. Un rapport du commandant van der Cappelen, de l'Armée secrète, en date du 13-10-1944 ;
9. Un rapport du commandant de gendarmerie Caillet, de Verviers ;
10. Divers procès-verbaux de gendarmerie contenant des déclarations des témoins Labeye, Deruisseau, Guinotte, Paschal, Bastin, etc...
11. Un rapport de M. Pierre Goerres, de Fléron ;
12. Un procès-verbal de la Sûreté de l'Etat, en date du 30-7-1945 ;
13. Divers procès-verbaux de gendarmerie, des 20-5- 1945, 30-5-1945 et 7-6-1945.
La Commission a fait établir un plan complet des lieux par M. l'architecte Guillite, et elle a disposé de diverses photographies des lieux, des victimes et des coupables.
Les ruines du château de Forêt
La scène du drame se situe dans la commune de Forêt, entre les deux routes de Liège à Aix-la-Chapelle : celle de la vallée, par Trooz, au Sud, et celle des hauteurs, au Nord, par Fléron. Forêt est la partie rurale d'une grosse commune de la vallée de la Vesdre, qui comprend, en outre, deux bourgs industriels : Prayon et Trooz. Forêt est sur les hauteurs, au Nord, et présente l'aspect d'un village agricole tel qu'on en voit dans le pays de Herve : prairies, fermes isolées, boqueteaux. Au sommet de la colline se trouvent, complètement séparés du reste du village, le château de Forêt, habité par le baron del Marmol et sa famille, et la ferme attenante, exploitée par M. Walthère Labeye, et dite, pour cette raison, ferme Labeye.
Le prélude du drame
Nous sommes à la veille de la libération : Bruxelles a été libérée le 3 septembre 1944 ; Liège ne l'est pas encore.
Le 3 septembre, l'Armée secrète de la région de Fléron – Trooz –Nessonvaux – Beaufays reçoit 1'ordre de mobilisation.
L'Armée secrète est l'une des formations de combat constituées pendant l'occupation, en Belgique, avec l'aide du gouvernement belge de Londres, pour attaquer les arrières de l'ennemi au moment de l'offensive alliée.
Nous verrons plus loin qu'elle a des cadres, des uniformes, et des armes.
Elle s'est constituée dans le secret. A l'approche des troupes alliées, ses chefs donnent à ses membres l'ordre de se rassembler pour constituer les unités prévues en vue de l'ultime combat. L'un des points de rassemblement est le château de Forêt et la ferme voisine.
Une centaine d'hommes rejoignent, le 3. Le mardi 5, ils sont quatre à cinq cents. Ils disposent de peu d'armes : « Quatre mitraillettes, trois carabines, quelques pistolets et quelques grenades », dit le lieutenant Garroy. « Quatorze mitraillettes, cinq ou six fusils, et quelques grenades », dit le maréchal-des-logis-chef de gendarmerie Marcel Remacle, qui participa au rassemblement. On leur avait annoncé le parachutage d'armes par avion. L'unité de l'A. S. rassemblée au château de Forêt est le C. T. 11, qui fait partie du secteur 2 de la zone V.
Le commandant d'active van der Cappellen, qui avait assumé l'organisation du groupe, vint, le 3 septembre, confier le commandement du secteur de Forêt au lieutenant Gélise. Les opérations de guérilla commencent aussitôt.
Deux faits d'armes, survenus le 3 septembre, sont rapportés.
Cinq Allemands qui cantonnaient à la ferme Montfort, située non loin du château, sont faits prisonniers sans combat par deux membres de l'A.S., les maréchaux-des-logis de gendarmerie Courard et Themelin, et sont gardés à la ferme Labeye.
Un peu plus tard, deux Allemands descendent d'un camion, en face de la ferme Labeye, et pénètrent dans la cour. Les soldats de l'A.S. tentent de les capturer. Ils s'enfuient. La fusillade éclate : l'un est tué, l'autre mortellement blessé. Le camion est garé dans une futaie, à proximité du château.
Le lundi 4 ou le mardi 5, un Polonais, nommé Bronislaw von Daskowski, divorcé de Kraczyk, membre de la Gestapo, est arrêté chez lui, à Trooz, fait prisonnier, et amené au château de Forêt.
Le mardi 5, un groupe de l'A.S. attaque un camion cuisine ennemi, à Prayon. Un Allemand est tué, mais les membres de l'A. S., qui essaient d'emmener le camion cuisine en le remorquant avec un de leurs véhicules, sont poursuivis par les Allemands, et obligés de s'enfuir en abandonnant leur propre camion.
Le mardi 5, également, quatre sentinelles qui montaient la garde au pont du chemin de fer de Trooz sont attaquées, et trois sont capturées et emmenées au château.
Ces divers incidents décident les Allemands à nettoyer la région : à une cinquantaine, le 5 septembre, vers dix-sept heures, ils attaquent la ferme Dumonceau, où sont rassemblés cent membres de l'A.S. Les Allemands sont repoussés. Suivant le maréchal-des-logis-chef Rernacle, ils perdent cinq hommes ; suivant le capitaine-commandant Caillet, de la gendarmerie de Verviers, deux hommes seulement. L'A. S. a cinq tués : les nommés Boursier et Lejeune, dont les corps sont ramenés au château, le commandant Bergweiler (le commandant Bob, de son nom de guerre), et les soldat Kempeneer et Timmermans. Leurs trois corps furent retrouvés, enterrés sommairement, dans les environs de la ferme Dumonceau.
La nuit du 5 au 6 septembre, les officiers du groupe de l'A. S. se réunissent au château et décident que, le parachutage d'armes n'ayant pas eu lieu, les hommes non armés pourront rentrer chez eux. Cette décision est prise par le lieutenant Goossens, en l'absence du lieutenant Gélise, qui avait dû s'éloigner pour des raisons de service.
Le 6 septembre, à sept heures du matin, les hommes qui restaient – environ une centaine – sont rassemblés dans la cour de la ferme Labeye, et le maréchal-des-logis de gendarmerie Courard leur communique la décision prise la nuit.
La cour de la ferme après le drame
Au moment même, les Allemands s'approchaient du château. Un Polonais résidant à Forêt, et nommé Bigos Joseph, raconte qu'il les a rencontrés sur la route, accompagnés d'un civil qu'ils conduisaient, mains liées derrière le dos. Ils vérifièrent ses papiers et le firent marcher devant eux, avec le civil, dans la direction du château. A un moment donné, un officier prit le civil par le bras, s'éloigna avec lui d'une quarantaine de mètres, et l'abattit froidement, d 'un coup de revolver dans la nuque.
Bigos fut alors confié à la garde de trois soldats (il sera conduit, le soir, à la citadelle de Liège, avec les autre prisonniers dont nous allons parler), et la troupe continua sa route vers le château.
Vers sept heures un quart, les sentinelles de l'A.S. donnent l'alarme et signalent que des troupes allemandes nombreuses – environ trois cents hommes – tentent d 'encercler le cantonnement. Les hommes armés prennent leur poste de combat ; les autres tentent de gagner les bois environnants, ou se cachent dans les étables et la grange de la ferme. Parmi ceux qui essaient de fuir, plusieurs sont abattus. Beaucoup rebroussent chemin. Une petite partie réussit à franchir le cordon de soldats allemands qui cernent les lieux. Parmi eux se trouvent le maréchal-des-logis-chef Remacle. Le combat dura de sept heures, et demie à neuf heures et demie. Pour s'approcher du château, les Allemands se servirent de membres de l'A. S. qu'ils avaient faits prisonniers au moment où ils se sauvaient. Ils les placèrent comme boucliers devant eux, afin d'empêcher leurs camarades de tirer. L 'un de ces héros, renouvelant un geste antique, cria à ses amis : « Tirez quand même. » Il fut tué aussitôt, ainsi que d'autres, dont les Allemands s'étaient servis de la même façon pour attaquer. (Voyez témoignages Closset, Deruisseau et Montfort. )
On a en effet retrouvé plusieurs corps dans le parc, aux abords du château.
Finalement, les Allemands donnèrent l'assaut, utilisant même des grenades. Ils éprouvèrent certaines pertes, mais l'A.S. dut cesser le feu, faute de munitions. Un drapeau blanc fut hissé à l'une des fenêtres de la façade du château. Dans le rapport du lieutenant Garroy, on lit : « Le lieutenant Thyssen, qui avait sorti le drapeau blanc) fut tué à la fenêtre du château. »
Ce fait est inexact. Il résulte de la déclaration de Courard que les Allemands tirèrent sur 1'homme qui agitait le drapeau, mais ne l'atteignirent point. Courard est formel : il était à côté de lui. Il ne s'agit d'ailleurs pas du lieutenant Thyssen, mais du lieutenant Micheroux, fusillé ultérieurement par les Allemands en même temps qu'une partie de leurs prisonniers.
On lit encore dans le rapport du lieutenant Garroy : « Les Allemands demandèrent aux assiégés de se rendre, avec promesse de vie sauve. » Le témoin Labeye confirme le fait.
Les Allemands firent sortir les assiégés, un par un, et les mains levées. Ils leur portaient des coups de crosse et des coups de poing. Les officiers eurent les poignets attachés l'un à l'autre par un fil de fer. A un moment donné, l'un d'entre eux fut forcé de rentrer dans le château pour aller chercher les armes que les Allemands réclamaient. Il ne put les découvrir : elles avaient été cachées. Certains témoins donnent sur cette scène des précisions curieuses. Un officier allemand somma, à trois reprises, l'officier belge de livrer les armes. Comme celui-ci ne répondait pas, un coup de revolver fut tiré. Ceci se passait vraisemblablement à l'intérieur du château ou près de la porte. Il semble bien que le coup de revolver n'atteignit pas l'officier belge. Ceux qui racontent là scène déclarent qu'ils n'entendirent ni chute de corps, ni gémissement.
Les témoins de cette scène sont : le baron et la baronne del Marmol, et trois officiers qui s'étaient cachés avec eux, dans une trappe secrète, au premier étage du château. Ils entendirent la scène, mais ne virent rien. Le maréchal-de­logis Courard déc1are avoir vu l'officier ressortir du château.
Un autre fait est rapporté par un des témoins : un blessé de l'A. S. avait été placé contre le mur ; il gémissait et demandait à boire. Les Allemands le laissèrent sans soins, malgré la présence, juste à côté de lui, du docteur Bodson, qu'on obligea à rester, les mains levées, pendant que le blessé hurlait de souffrance. Le maréchal-des-logis Courard reçut à ce moment, déclare-t-il, des coups de mitraillette. Pendant qu'il était dans le groupe de prisonniers, il reconnut, parmi les Allemands, un soldat qui cantonnait à Trooz depuis longtemps ; il lui fit un petit signe. Un Feldwebel le vit, le colla contre le mur et le mit en joue. Mais un officier s'interposa, et l'empêcha de tirer. Les Allemands séparèrent alors les soldats des officiers, et interrogèrent les prisonniers à propos d'un poste émetteur qui se serait trouvé au château. Aucun homme ne répondit.
A ce moment, des avions alliés apparurent dans le ciel. Avant de s'abriter, les Allemands enfermèrent tous les prisonniers dans un poulailler sans air, où ils étaient environ quatre-vingts. Ils pointèrent vers la porte une mitrailleuse placée à l'une des fenêtres du château.
L'alerte passée, les Allemands se livrèrent à de nouveaux sévices. A un certain moment, l'abbé Goméliau, qui veillait, dans la chapelle du château, les deux soldats belges tués la veille, fut découvert par un soldat. Il fut amené dans la cour à coups de crosse. Les Allemands lui arrachèrent indignement l'étole qu'il portait sur sa soutane, et le maltraitèrent. Comme il réconfortait les hommes, les Allemands le firent taire, puis ils l'envoyèrent dans la cour de la ferme dire aux soldats qui se cachaient dans les étables de se rendre. Ce qu'il fit. Ensuite, ils l'obligèrent à fouiller une femme qui faisait partie du groupe de l'A. S. en qualité d'infirmière.
Les Allemands enlevèrent aux prisonniers leurs bijoux, leur argent et leurs pièces d'identité. Ils jetèrent ces dernières dans un coin de la cour.
Aussitôt le combat terminé, vers neuf heures et demie, les Allemands avaient ouvert la cave dans laquelle se trouvaient les prisonniers détenus par l'A. S., et qui était située sous le pavillon servant de demeure au garde Deruisseau, daris le parc du château. Il y avait là, un nommé Gilles, de Romsée, le Polonais von Daskowski, Aimé Paschal[1], pépiniériste à Olne (Nessonvaux), un Belge dont le nom est inconnu et qui faisait partie de l'organisation Todt, un sieur Béjaer, membre de la Waffen S .S . flamande, et huit Allemands.
Plan détaillé du château de Forêt et de la ferme Labeye
Désireux de découvrir les auteurs des arrestations qui avaient eu lieu du 3 au 5, les Allemands firent défiler tous les membres de l'A.S. qu'ils avaient arrêtés devant les prisonniers libérés. Seul le nommé Béjaer désigna quelqu'un, le nommé Garnier, de Verviers, qu'il prétendit être le chef du groupe qui l'avait arrêté. Ce renseignement – d'ailleurs inexact –coûta la vie à Garnier. En effet, au moment de monter sur le camion dont nous parlerons dans un instant, Garnier fut mis à part par un Allemand, et livré au massacre dont nous allons faire le récit.
Vers midi, les Allemands amenèrent, devant la porte de la cour, trois camions, dans lesquels ils chargèrent une partie de leurs prisonniers. Ils les conduisirent à la citadelle de Liège, qui, pendant toute l'occupation, servit de prison. Dans le troisième camion, ils firent également monter quelques civils qui se trouvaient sur la place du village. Parmi les soldats ainsi emmenés, se trouvait le maréchal-des-logis Courard, qui affirme que les Allemands leur annoncèrent qu'ils seraient fusillés.
En fait, l'odyssée de ces prisonniers fût là suivante. Les trois camions sont allés à la citadelle, puis, de là, à 1a prison Saint-Léonard, puis encore à la citadelle, où on a enfin déchargé les hommes à coups de pied. Tous les hommes ont été descendus à la citadelle. Le bruit a couru que les Allemands étaient venus pendant la nuit en chercher une partie et étaient allés les fusiller le long de la Meuse. En effet, on a retrouvé, le 8 septembre, neuf ou dix cadavres de membres de l'A.S. flottant dans les eaux du fleuve. La plupart portaient des traces de balles dans la nuque. L'un d 'eux, Charles Roland , avait, d'après l'autopsie, été jeté à l'eau alors qu'il respirait encore. Le maréchal-des-logis Courard est formel. Les hommes retirés des eaux de la Meuse ont été tués, non pas après avoir été extraits de la citadelle par les Allemands, mais le 7, dans l'après-midi ou la soirée, après avoir été libérés de la citadelle par population liégeoise, à l'arrivée des Américains.
Sans doute auront-ils voulu passer sur la rive droite de la Meuse pour retourner chez eux, le 7 au soir. Les Allemands, qui occupaient toujours la rive droite en force, auront tiré sur leur embarcation, ou même abattu les hommes au moment où ils prenaient pied sur cette rive.
Quoi qu'il en soit, tous les prisonniers amenés à la citadelle, y compris l'infirmière dont il est question plus haut, furent libérés dans le courant de l'après-midi par des Belges, qui ouvrirent les cachots dès que les Américains furent signalés dans la ville.
Il subsiste cependant ici une obscurité que nos recherches ne nous ont pas permis de faire disparaître.
Outre les victimes dont on a retrouvé les cadavres au château et dans les environs, les prisonniers emmenés, à la citadelle et libérés quelques heures plus tard, un certain nombre d'hommes, pris au château de Forêt, ont disparu sans laisser de trace.
Il s'agit d 'abord de six hommes appartenant au peloton de M Pierre Goerres, et dont les noms suivent :
CEULEMANS, Antoine, de Fléron ;
COETEIL, Joseph, de Fléron ;
HUBY, Joseph, de Melen ;
LEBOIS, Jules, de Fléron ;
LETIEXHE, Albert, de Nessonvaux ;
MEULENBERG, J., de Soumagne.
D'autres membres du C. T. 11 du secteur 2 ont également disparu, suivant un rapport du capitaine-commandant Van der Cappellen, confirmé par le major Gohy, commandant le secteur 2, zone V, de l'A. S. :
BORGUET, Henri , de Wandre ;
CAMBRECY , Armand, de Chênée ;
CLAES, Joseph, de Jupille ;
GRANDJEAN, Mathias, de La Calamine ;
JACOB, Albert, de Lierneux ;
LECRENIER (lieutenant), d'Ampsin ;
LELIEVERE, François, de Chênée ;
MAUHIN, Alfred, de Verviers ;
MERTENS, Jean, de Baelen ;
OEPEN, Pierre, de Soumagne ;
OUWERX, Ch., de Nessonvaux – Olne ;
PATUREAU, Jacques, de Fraipont ;
PIRARD, Ernest, de Chênée ;
WOUTERS, Albert, de Seraing ;
MONTULET, Robert, de Chênée.
Que sont-ils devenus ? L'incertitude la plus grande persiste à leur sujet.
L'un d'eux, Lecrenier, a été retrouvé à l'état de cadavre, dans les bois de Beaufays, en octobre 1944.
Par ailleurs, on dit que Montulet serait mort en Allemagne.
On peut imaginer que ces hommes ont été chargés sur un camion qui a pris une autre direction que la citadelle, et que les uns ont été dirigés vers l'Allemagne, où ils seraient morts, tandis que les autres auraient été abattus en cours de route.
Ceci est pure hypothèse. Ce qui est certain, c'est qu'aucun n'est revenu, et que l'un d'entre eux a été tué à Beaufays.
Aussitôt après le départ des camions, les Allemands procédèrent à l'exécution des prisonniers qui n'avaient pas été emmenés. Le garde champêtre auxiliaire de Trooz, Roger Henry, en fut témoin. Il raconte la scène comme suit : « Lorsque ces trois camions sont partis, les soldats allemands qui me gardaient m'ont conduit en direction de la porte d'entrée de la ferme Labeye, attenante au château. Cette porte était fermée, mais, par les interstices, j'ai vu transférer quelques hommes de la cour du château dans la cour de la ferme. J'ai entendu une salve de coups de fusil, et ensuite quelques râles. A ce moment, un de mes gardiens m'a fait tourner le dos à la porte d'entrée. Une dizaine de minutes après, les Allemands m'ont fait entrer dans la cour de la ferme Labeye, où ils m'ont placé dans le coin gauche, près de la porte d'entrée. A ma droite, à une trentaine de mètres environ, j'ai distingué des corps entassés. Ce sont ceux des soldats tués quelques minutes plus tôt, que les Allemands avaient empilés. Sont venus se placer devant ces corps, à une dizaine de mètres, ainsi qu'à leur droite, des soldats allemands, le fusil dirigé vers la partie inférieure gauche de la ferme Labeye. Ces soldats ont ensuite lancé des grenades dans cette direction. Par après, ils sont entrés dans le corps du bâtiment en direction duquel les grenades avaient été lancées et en ont fait sortir les soldats belges qui s'y trouvaient encore. Au fur et à mesure que ces soldats sortaient, ils étaient abattus par les Allemands postés en face de moi, et à ma droite. J'estime à une cinquantaine le nombre de tués de cette façon (sic), en tout cas, j'en ai compté au moins quarante-deux , puis, écœuré de ce spectacle, je n'ai plus regardé qu'inconsciemment. »
Le nommé Paschal fait un récit analogue : « A ce moment, je suis sorti de la cour du château et suis venu me placer sur la route, face à l'entrée de la porte d'accès de la ferme Labeye. Cette porte était ouverte. Par le battant, j'ai ensuite vu les Allemands prendre un à un les prisonniers, auxquels ils avaient mis les menottes. Ils le fusillaient par salves de mousqueterie. J'ai compté trois salves : après chaque salve, un officier s'approchait du corps et tirait deux balles de revolver en direction du corps. A ce moment est sorti de la cour de la ferme un officier de petite taille, assez corpulent, auquel j'ai demandé si je pouvais m'en aller. Il m'a dit que je devais les accompagner, car ils avaient à m'établir un papier de libération en règle. Je lui ai répondu que mes papiers d'identité étaient en règle et que je n'avais besoin d'aucune autre pièce. Il m'a alors permis de m'en aller, en me disant que, si je rencontrais, des terroristes, je devais aller les prévenir. »
On retrouve certaines contradictions entre le récit du garde champêtre Roger Henry et celui de Paschal. Cela n'a rien d'extraordinaire si l'on songe à l'émotion qui devait étreindre les spectateurs de cet horrible drame. Remarquons qu'il est possible qu'ils n'aient pas vu la même partie de la scène. Henry semble avoir été amené près de la porte par des soldats allemands qui le gardaient, après le commencement de la fusillade. Paschal n'a certainement pas vu la fin de la tuerie : il a été congédié avant le lancement des grenades par 1'officier qui est sorti de la cour. Roger Henry se trompe sur le nombre des victimes. Il n'y en eut pas cinquante comme il le dit, mais une vingtaine. Quoi qu'il en soit, ce qui nous importe c'est de savoir qu'on a fusillé des prisonniers désarmés. Et ceci est établi de manière indiscutable par les deux récits.
Henry ajoute avoir entendu, avant l'assassinat, pendant qu'il était sur la route, à proximité de la ferme Labeye, pousser des cris de douleur, probablement à la suite des coups de crosse auxquels fait allusion le témoin Courard. Enfin, il déclare avoir vu frapper un blessé belge, un facteur tout jeune, qui avait le pied presque arraché. Les camarades qui le transportaient, sans doute fatigués par leur charge, l'avaient déposé à terre. Les soldats allemands lui donnèrent des coups de pied et obligèrent les porteurs à le transporter plus loin.
L'examen des corps a permis de relever certains sévices dont les membres de l'A. S. furent victimes, avant d'être assassinés.
C'est ainsi que le lieutenant Fassin eut la mâchoire inférieure fracturée d'un coup de crosse, et que l'aumônier Coméliau eut les poignets cassés. On retrouva plusieurs victimes, les poignets attachés par des fils de fer.
Après le massacre, vers seize heures, les Allemands mirent le feu au château et à la ferme. Ils aspergèrent ensuite les corps d'essence et les brûlèrent également. Le fait de l'usage d 'essence est établi de façon indiscutable.
Nous en avons relevé les preuves suivantes :
1. Le lieutenant Garroy retrouva sur les lieux un morceau d'étoffe imbibé d'essence ;
2. Le témoin Deruisseau, garde-chasse du baron del Marmol, revenu sur les lieux vers six heures du soir, donc aussitôt après le départ des Allemands, déclare : « J 'ai vu un peu partout des tas de cadavres en flammes, mais ceux-ci étaient déjà presque carbonisés, ils flambaient comme s'ils avaient été arrosés d'essence ou l'huile » ;
3. Des cadavres furent retrouvés dans une étable, le ventre complètement carbonisé, alors que certains objets voisins, tels que de la paille, n'avaient pas brûlé ;
4. On trouva dans la cour un fût d'essence vide ; on l'aperçoit très clairement sur une des photographies prises quelques jours après le drame ;
5. Le baron del Marmol affirme qu'un baril d'essence fut utilisé pour accélérer la combustion du château lui-même ; la baronne del Marmol confirme le fait et déclare : « Si l'on s'est servi d'essence pour brûler les meubles, il est vraisemblable qu'on en a aspergé les corps également », et ailleurs : « Je suis certaine qu'on a mis de 1'essence sur les corps ; quand je suis arrivée, après le drame, une partie des corps se consumaient encore. Il y avait, dans une étable, des corps consumés, alors que la paille qui était à proximité n'avait pas brûlé. Je suis convaincue qu'on a arrosé les corps pour qu'ils brûlent de cette façon. D'après moi, les hommes ont été fusillés dans la cour de la ferme, devant l'endroit où on retrouva des traces de balles, puis portés dans les étables pour les y brûler. »
Il résulte des enquêtes que des hommes de l'A. S. qui se cachaient dans le fenil et les écuries furent brûlés vifs dans l'incendie.
Le fermier Labeye, entendu le 27 septembre 1944, dit : « Il est fort probable que certains de nos hommes sont restés dans la grange où ils auront été brûlés vifs. »
Cette probabilité devient une certitude quand on sait que deux corps ont été retrouvés dans le fenil, au-dessus des étables : il est sûr que les Allemands n'avaient aucun intérêt à les porter à l'étage après les avoir tués. Les cadavres trouvés là sont donc ceux de malheureux qui sont restés dans les flammes, n 'osant sortir comme d 'autres de leurs camarades. Il y a d'ailleurs un témoin qui a failli lui-même être brûlé.
Il s'agit de Clicteur Joseph, domicilié à Snelleghem (Jabbeke), rue de la Croix, 17, qui s'était caché dans le fenil lorsque les Allemands mirent le feu à la ferme ; il profita de ce qu'une fumée abondante emplissait à ce moment la cour pour sauter par la fenêtre, devant les Allemands, qui ne le virent pas. Il passa à côté des cadavres qui se trouvaient contre le mur et entra aussitôt dans une étable où se trouvait un tas de pommes de terre. Il se cacha sous les tubercules, puis, un peu plus tard, réussit à agrandir un trou du mur opposé à la cour de la ferme, par lequel, au prix d'efforts surhumains, il sauta dans le jardin. On l'a retrouvé fortement brûlé.
Les Allemands ont parfaitement prémédité l'incendie des corps de leurs victimes. Celles-ci furent abattues dans la cour, presque toutes au même endroit. On a retrouvé les douilles de cartouches. Mais les corps furent ensuite déplacés par les Allemands. Certains furent mis dans la grange, d'autres dans une étable, quelques-uns restèrent contre le mur.
s=MsoNormal> Comme c'est dans la cour que le garde champêtre Henry a vu abattre les hommes, il semble bien que les Allemands ne les ont déplacés que pour pouvoir brûler les corps en même temps que les bâtiments. Avant d'incendier les immeubles, les Allemands les avaient complètement pillés. Des témoins les virent descendre vers Trooz, à cinq heures, et demie, chargés de bagages ; certains d'entre eux poussaient des bicyclettes qui croulaient sous les paquets.
Les Allemands ont ainsi accumulé en un seul événement une série de crimes, tous parfaitement établis par des constatations matérielles et des témoignages irréfutables.
Un plan général des lieux
D'après les autorités officielles de la commune de Forêt, trente-cinq victimes furent retrouvées sur les lieux.
Voici leur identité :
BAUWENS Henri, né à Fléron, le 24-8-1902, domicilié à Fléron, Grand' Route ;
DE BRUYN Charles, né à Halen, le 13-1-1892, domicilié à Chênée, rue Large, 5 ;
MEERT Hippolyte, né à Liège, le 13-9-1902, domicilié à Chênée, rue Foxhalle, 28 ;
BISSOT Walthère, né à Fléron, le 25-8-1895, domicilié à Beyne-Heusay, rue Jean Prévot, 25 ;
THYSEN Guillaume, né à Hasselt, le 19·4-1895, domicilié à Fléron, Grand’ Route, 274 ;
DELCROIX Jules, né à Seraing, le 3-11-1925, domicilié à Angleur, rue du Chêne, 4 ;
BAUDUIN Gilles, né à Retinne, le 19-6-1902, domicilié à Fléron ;
LABEYE Léonard, né à Fléron, le 10-8-1903, domicilié à Fléron, Grand' Route, 180 ;
MICHEROUX Louis, né le 11-7-1904, domicilié à Fléron, rue de Romsée, 12 ;
PIRMAY Louis, né à Liège, le 8-5-1910, domicilié à Fléron, Grand' Route, 271 ;
BOURSlER Jules, né à Renaix, le 14-12-1902, domicilié à Bressoux, rue Nicolas Defrêcheux, 10 ;
JOST Carl, né le 14-6-1913, domicilié à Retinne, rue de la Clef, 453 ;
FALLA Arsène, né à Jupille le 27-10-1913 ; domicilié à Retinne, rue de la Clef, 448 ;
GARNIER Fernand, né à Pepinster, le 3-9-1905, domicilié à Verviers, rue des Reines,72 ;
KOHN Joseph, né à Chênée, le 25-6-1898, domicilié à Chênée, rue des Bedennes,7 ;
GOOSSENS Hendrik, né à Bruges, le 13-3-1913, domicilié à Liège, rue Justin Lenders,1 ;
WATHELET Godefroid, né à Herve, le 22-12-1924, domicilié à Evegnée, rue du Village, 45;
SCHEFFER Henri, né à Olne, le 3-1-1914, domicilié à Saive, rue Grand Moulin, 236 ;
WESPHAL Armand, né à Trembleur, le 23-3-1924, domicilié à Blegny ;
DELBOUlLLE Paul, né à Forêt, le 2-8-1912, domicilié à Ougrée, rue Ernest Solvay, 68 ;
FASSIN Paul, né à Sprimont, le 17-11-1913, domicilié à Liège, rue Grétry ;
TIMMERMANS Louis, né à Ans, le 28-1-1929, domicilié à Vaux-sous-Chêvrement, rue Beernaerts, 35 ;
KEMPENEER Georges, né à Liège, le 31-5-1910, domicilié à Chênée, rue Bêchuron,19 ;
BERGWEILER Roger, né à Liège, le 9-2-1912, domicilié à Andrimont, rue des Six cents Franchimontois, 72 ;
LEJEUNE Jean, né à Bellaire, le 7-10-1~15, domicilié à Bellaire, rue Vieux Thier, 9 ;
HUSSON Jean, né à Charleroi, le 12-5-1916, domicilié à Beyne-Heusay, Grand 'Route, 17 ;
BODSON Nicolas, docteur en médecine, né à Fléron, le 30-7-1911, domicilié à Fléron, Grand' Route, 192 ;
FRÉSON Alphonse-Jean, né à Ans, le 27-7-1921, domicilié à, Ans, rue de l'Egalité, 66 ;
HANSIRS Marcel, né à Grivegnée, le 22-3-1895, domicilié à Liège, avenue Albert Mahiels, 4 ;
TEHEUX Georges, né à Saive, le 12-8-1929, domicilié à Liège, rue des Houblonnières, 13 ;
COMÉLIAU Philippe, prêtre du diocèse de Tournai, né à Liège, le 9-4-1917, y domicilié quai de Rome, 35 ;
BODSON Servais, né à Fléron, le 16-7-1922, y domicilié Grand’ Route, 2 ;
SWAAB Désiré, né à Fléron, le 27-12-1924, domicilié à Fléron, rue des Cerisiers, 40 ;
GRAND Henri, né à Beyne-Heusay, le 23-4-1919, y domicilié, Grand' Route, 450 ;
PLUSQUIN François, né à Visé, le 21-11-1910, y domicilié.
Parmi ces victimes, la dernière (Plusquin) ne fut identifiée que plusieurs semaines après les faits.
Quelques-unes des victimes furent tuées, non pas le 6 septembre, au cours des événements qui suivirent la prise d'assaut du château de Forêt, mais la veille.
Tel est le cas de :
Bergweiler, Boursier, Lejeune, Kernpeneer, Timmermans.
D'autres furent tuées le 6 septembre, mais aux abords du château.
Bauwens, dont le corps fut retrouvé au lieu dit la Navett, Bissot, Delcroix, Pirmay, Falla, Kohn, Wathelet, Scheffer, Fréson, Plusquin.
Il semble donc que ces hommes furent tués, ou bien au combat, ou bien lorsque les Allemands les utilisèrent comme boucliers pour s'approcher du château.
Les autres, victimes furent retrouvées, soit sous les décombres du château (c'est le cas de Swaab et de Bodson Servais), soit dans la grange et les étables de la ferme Labeye. Pour ce qui est de ces derniers, il est indiscutable qu'ils ont été fusillés après reddition.
Outre les victimes découvertes à Forêt, neuf hommes qui participèrent aux événements du 6 septembre ont été tués entre Jupille et Wandre, et leurs cadavres retrouvés dans la Meuse.
ROLAND Charles ; DOHOGNE Charles ; ROMAIN J.; DETILLEUX ; DE HERVE J. ; GENT R. ; RADEMAECKER Jacques ; GUSTIN E. ; NYST.
Nous avons vu qu'on ne peut pas les considérer comme des victimes du drame de Forêt, quoiqu'il soit qu'ils aient été tués par les Allemands, et très probablement dans des conditions criminelles.
LES AUTEURS DU CRIME
La troupe allemande qui participa au crime de Forêt était en cantonnement à Trooz depuis 1940. Le régiment dont elle faisait partie avait son état-major à Wépion, près de Namur : il montait la garde depuis Dolhain jusque Namur (déclaration de Bastin, recueillie, le 4-2-1945, par le maréchal-des-logis Bernacle, de la brigade de gendarmerie de Trooz).
Une rangée de victimes de la tragédie de Forêt
Il s'agit de la n° compagnie du x ͤ bataillon, dont l'état-major était à Chaudfontaine, cantonné sous le numéro... Le commandant du bataillon était le major S... Le capitaine E... était le commandant de compagnie. En faisaient aussi partie le lieutenant B..., le lieutenant V..., le candidat officier ou sous-officier D..., et l'adjudant-chef T ...[2].
Nous avons retrouvé des bons de réquisition de l'unité signés par le major S... (10 et 12 juillet 1944) et par le lieutenant B... (31 août 1944). Quant à l'adjudant-chef T..., qui cantonnait à Forêt, il a signé un bon de réquisition, le 31-7-1944, numéro d'unité...
Il est établi que les hommes de la n° compagnie du x ͤ bataillon d'infanterie ont pris part au massacre. Cela résulte notamment du rapport du commandant van der Cappellen, qui déclare avoir interrogé un sieur Stellen Denis, de Trooz, domestique du baron Ancion, chez qui logeaient une vingtaine d'Allemands appartenant à cette compagnie.
Le mardi 5 septembre, au soir, ces Allemands lui dirent qu'ils avaient été en expédition à Forêt, dans l'après-midi ; le lendemain, après s'être rendus une nouvelle fois à Forêt, ils lui racontèrent à nouveau leur sortie, déclarant qu'ils avaient été libérer leurs trois camarades : il s'agissait des Allemands faits prisonniers au pont du chemin de fer de Trooz, le 5 septembre 1944.
Dans la déposition du 27-9-1944, de Maurice Labée, domicilié à Liège, rue Saint-Gilles, 307, on lit : « Après que l'on nous eut pris tout ce que nous possédions, et que nous étions à nouveau les bras en l'air, un Allemand a interrogé le Hauptmann E... qui se trouvait à ma gauche. C'est ainsi que j'ai identifié le capitaine E... Quant au lieutenant V..., je l'ai identifié lors de l'attaque de la ferme, alors que des militaires allemands ont appelé Leutnant V... Il existait encore deux autres officiers, je crois, mais je ne sais pas leurs noms. Tous ces officiers parlaient entre eux et nous ne pouvions les entendre. Leurs ordres étaient traduits en français par un soldat allemand. »
Le témoin Jules Perquin, domicilié à Wanze-Huy, rue Goswin, 18, déclare, le 27 septembre 1944 : « Vers dix heures et demie, j'ai vu une voiture automobile contenant quatre personnes (officiers probablement) venant de la direction de Trooz. De la voiture on a crié : Hauptmann E… und Leutnant V…Kommen Sie hier. Le lieutenant V… qui se tenait près de moi, et qui m'avait fait frapper à cause de ma boussole, s'est rendu près de la voiture; il portait sur l'épaulette le chiffre... La voiture a ensuite pris la direction du château et le lieutenant est monté de même en vélo.»
Un autre témoin, Pierre Bastin, contremaître d'usine, domicilié à Fenderie (Trooz), déclare : « Le mercredi 6 septembre 1944, au matin, vers sept heures, j'ai vu passer environ cent cinquante Allemands venant de Fraipont et appartenant à la même unité que celle cantonée au château Ancion, à Trooz. Ces Allemands se sont dirigés, par le chemin de Gelivaux vers Forêt. Je sais que ce sont hommes qui ont participé au massacre parce que, dans l'après-midi, vers seize heures, je les ai vus descendre, chargés du butin volé aux Belges, dont plusieurs vélos.»
Le corps à demi calciné d’un des martyrs
Dans le témoignage de Roger Henry, garde champêtre auxiliaire, consigné par la brigade de gendarmerie de Trooz dans son procès-verbal du 8 décembre 1944, on lit : « Se trouvaient sur la route conduisant au château un capitaine et un major. Je puis affirmer ces deux grades, car j'ai entendu des soldats interpeller ces officiers par leur grade respectif. Il existait parmi eux un nommé E... Un jeune sous-lieutenant que je connaissais de vue, car il était cantonné au château de Locht, à Trooz, est venu se joindre à eux et, en leur présence, m'interrogea. Ce lieutenant s'est alors fâché et m'a donné un coup de pied à la jambe. Ces trois officiers sont ensuite entrés dans le château et ont commis quelques hommes à ma garde. Vers dix heures et demie, est arrivée une voiture automobile venant de Trooz et transportant deux officiers et trois autres militaires. Ils m'ont demandé ce que je faisais là. Ils m'ont invité à dire tout ce que je savais. A ce moment, deux officiers, dont le sous lieutenant précité, sont venus en direction de la voiture et se sont concertés. J'ignore ce qu'ils ont pu se dire. Un des officiers m'a demandé le nom de la localité, et le nom du propriétaire du château. La voiture est partie en direction de Trooz.»
Un peu plus loin, le même ajoute qu'après la fusillade dans la cour de la ferme, il a été expulsé de la cour et remis sur la route, où il a retrouvé un soldat allemand cantonné à Trooz, qu'il connaissait de vue et qui était un des prisonniers de l'A.S. qu’on venait de libérer. « Le soldat allemand, dit-il, s'est mis en rapport avec deux officiers, le capitaine et le ma;jor, qui m'ont finalement fait mettre en liberté. »
Il résulte de ces dépositions :
1. Qu'au moins tout l'effectif de la n° compagnie a été engagé dans l'affaire ; Il y avait, en effet, au moins trois cents Allemands ; les effectifs cantonnés à Trooz ont dû être renforcés par d'autres, de la même unité (est-ce de la même compagnie ou du même bataillon P ), venant de Prayon ;
2. Qu'étaient présents au massacre : un major, un capitaine, un lieutenant. Le major, dont le nom n'est pas cité par les témoins, a été identifié, le 8 septembre, par des hommes échappés au massacre de Forêt. Il s'agit du commandant du x• bataillon, le major S...
Ayant été fait prisonnier, le 7-9-1944, vers dix-neuf heures trente, par un membre de l'A.S., F. Charmont, de Vaux-sous-Chèvremont, en même temps que son ordonnance, il a été reconnu à Beaufays, dans un camp de prisonniers, notamment par le lieutenant Garroy.
Le capitaine E... a été personnellement identifié par des témoins qui ont entendu prononcer son nom.
Il en est de même du lieutenant V...
3. Que l'on connaît cinq autres Allemands faisant partie de cette unité ; deux d'entre eux sont identifiés par une photographie : il s'agit du lieutenant M... et du capitaine A... Des trois autres, l'un, D..., doit avoir été cantonné au château de Locht, à Trooz, rapporte le commandant van der Cappellen. C'est peut-être à celui-ci que fait allusion le garde champêtre Henry, lorsqu'il parle d'un jeune sous-lieutenant cantonné au château de Locht.
Les deux autres ont été identifiés par la signature de bons de réquisition. Il s'agit de l’adjudant-chef T… et du lieutenant B…
DETERMINATION DES CRIMES
Les Allemands se sont rendus coupables des crimes suivants
a. Violences et sévices à l'égard de prisonniers de guerre désarmés ;
b. Assassinats de prisonniers ;
c. Assassinats de civils sans jugement ;
d. Assassinats de membres du personnel de la Croix-Rouge ;
e. Incendie volontaire et sans nécessité militaire.
Cela résulte de l'exposé historique des événements. Deux questions nécessitent des explications complémentaires.
La première : les membres de l'A. S. étaient-ils des combattants réguliers protégés par la convention de La Haye ?
La seconde : les Allemands ont-ils su qu'ils assassinaient des membres de la Croix-Rouge ?
Première question : Les loi de la guerre sont-elles applicables à l'A. S. ?
A qui les lois, les droits et les devoirs de la guerre s'appliquent-ils ?
L'article 1er de la quatrième convention de la Conférence de La Haye de 1907 répond qu'ils s'appliquent non seulement aux armées, mais aussi aux milices et aux corps de volontaires à condition :
1. D'avoir à leur tête une personne responsable pour ses subordonnés ;
2. D'avoir un signe distinctif reconnaissable à distance ;
3. De porter les armes ouvertement ;
4. De se conformer dans leurs opérations, aux lois et coutumes de la guerre.
« Les corps de volontaires, bien connus sous le nom de francs-tireurs, se demande Rolin[3], sont-ils compris parmi les corps de volontaires qui peuvent prendre part à la guerre et accomplir actes d'hostilité ? Pourquoi pas, s'ils remplissent les conditions déterminées par l'article 1er du Règlement de La Haye ? Celle d'avoir à leur tête une personne responsable pour ses subordonnés n'est-elle pas bien facile à remplir ? Il est à remarquer que cette condition...a été interprétée sans contradiction, dans le cours de la discussion, par une autorité dont on ne méconnaîtra pas la compétence, par le colonel de Gross de Schwarzhoff, délégué technique de l'Allemagne. Combattant une proposition du général Sir John Ardagh, tendant à autoriser les levées en masse dans certains cas, il s'est exprimé ainsi : « Mais rien n’empêche les patriotes d'entrer dans les rangs de l'armée, ou si le cadre préparé en temps de paix est trop restreint, de s'organiser entre eux, indépendamment de l'armée proprement dite. Est-ce donc si difficile de trouver un homme qui se mette à la tête du mouvement, un maire, un employé quelconque, un ancien soldat ? Une espèce de commandement s'établira toujours. »
Mais il faut en outre qu'on ait un uniforme ou que l'on porte un signe distinctif fixe, reconnaissable à distance. Voilà, en vérité, une disposition bien vague. A quelle distance ce signe doit-il être reconnaissable ? Est-ce à la distance d 'où l'on peut recevoir une balle mortelle, ou un éclat d'obus, de shrapnell ? Nul ne le soutiendra puisque la balle d'un simple fusil peut porter à deux, trois kilomètres et même davantage ! Au surplus, avec la guerre de tranchées telle qu'elle se pratique actuellement, on est souvent atteint par un ennemi invisible et l'on s'ingénie à trouver des combinaisons de couleurs dans les uniformes pour se rendre invisibles d'aussi près que possible. Ces expressions reconnaissables à distance ne peuvent signifier qu'une chose, c'est que le signe distinctif doit pouvoir être reconnu par celui qui ne se trouve pas à une distance trop grande pour pouvoir reconnaitre un uniforme. Ici encore nous avons l'interprétation de la même autorité. « Est-ce donc si difficile », a dit le colonel de Gross de Schwarzhoff, « d'arborer un signe distinctif quelconque ? Un simple brassard suffit ». Et, lors de la Conférence de Bruxelles, le général de Voight­Rhets, représentant de l'Allemagne, s'était exprimé en termes plus significatifs encore : « Il faudra que ces hommes portent un signe certain qui les distingue des brigands et des pillards. Ce signe sera facile à trouver : ce sera une croix, un brassard, une marque quelconque, donnant à celui qui le porte le caractère de patriote et de belligérant. »
La troisième condition est peut-être la plus importante de toutes. Il faut qu'ils portent les armes ouvertement. Il ne faut pas que le paysan, par exemple, feignant de s'occuper paisiblement aux travaux des champs et voyant s'approcher une patrouille ennemie, aille chercher un fusil qu'il a soigneusement caché, s'embusque derrière une haie et tue un soldat. Mais, que des troupes armées, composées comme il a été dit et portant les armes ouvertement, organisent une embuscade et assaillent par surprise une troupe ennemie qui passe : il n'y a rien en cela qui ne soit parfaitement conforme aux lois de la guerre. »
Dans la 7e édition anglaise de Wheaton's International Law[4], il est dit, à propos de la guerre de guérilla : « Il n’y a pas de règle de droit international interdisant la guerre de guérilla. Les combattants qui font la guérilla doivent être considérés par l'ennemi comme des combattants légitimes s'ils remplissent les quatre conditions visées dans l'article 1, de la convention susvisée » (la convention de 1907)[5].
Examinons si les héroïques combattants de Forêt remplissaient les quatre conditions susdites :
1e CONDITION. – Ils avaient à leur tête une personne responsable
L'Armée secrète était un des éléments des groupes de résistance armée, organisés par le gouvernement légal de la Belgique. Le général Gérard en était le chef suprême, ainsi que les postes de radio de Londres (B. B. C. et H. N. B.) l'avaient annoncé dans leurs émissions.
Le commandement de l'A. S. comportait toute une hiérarchie militaire : le commandant du secteur 2 de la zone V était un officier de l'armée active, le commandant van der Cappellen ; le chef de groupe de Forêt C.T.11,était le lieutenant Gélise.
2e CONDITION. – Les hommes de l'A.S. portaient un signe distinctif reconnaissable à distance.
Les hommes avaient reçu par parachutage un brassard tricolore parfaitement visible : la plupart d'entre eux le portaient au moment des faits. Cela résulte, notamment, de la déclaration de Paschal Aimé qui déclare : « En arrivant dans cette cour, j'ai vu environ quatre-vingts civils portant chacun un brassard tricolore. »
Le témoin Labée Maurice déclare : « Je portais le brassard tricolore. »
Le témoin Tihon Edgard, domicilié à Jehay Bodegnée, rue Zénobe Gramme, 16,déclare : « Je portais, comme la majorité de mes camarades, le brassard tricolore. »
Le nommé Perquin Jules déclare : « Je portais le brassard tricolore. »
Le maréchal-des-logis Courard déclare sous serment : « Quand on s'est rendu, j'ai dit aux hommes : mettez votre brassard. Ils les avaient tous quand les Allemands les ont capturés. »
On peut conclure de ces déclarations qu'un bon nombre des membres de l'A.S. avaient, lorsqu'ils ont été faits prisonniers, un signe distinctif.
3e CONDITION. – Portaient-ils les armes ouvertement ?
Certainement, les Allemands ne pouvaient avoir aucun doute sur le caractère militaire de la formation, puisqu’ils avaient été accueillis à coups de fusil, au moment où ils attaquaient le château, et qu'ils avaient pris, pour ce faire, les dispositions utilisées contre des troupes armées.
Au surplus, si même, avant l'attaque, les Allemands avaient pu douter de la qualité de belligérants des soldats de l'A. S., ils ne pouvaient plus avoir aucune hésitation au moment où ils les capturèrent. Leur nombre, le port de brassards, la présence des officiers qu'ils séparèrent des soldats, leur avaient péremptoirement démontré qu'ils se trouvaient devant un corps de troupes organisé, et, par conséquent, protégé par la convention de La Haye.
4e CONDITION. – L' A. S. s'est-elle conformée aux lois de la guerre ?
Cela n'est pas douteux : elle a fait des prisonniers qu'elle a traités convenablement. Elle a même arrêté un de ses membres, Aimé Paschal, dont on a déjà parlé, qui avait blessé, sans nécessité et sans ordre, un soldat allemand. Il est donc indiscutable que les hommes de l'A. S. faits prisonniers devaient être traités comme des combattants, et ne pouvaient pas être fusillés de la manière atroce dont ils l'ont été.
En supposant que les membres de l'A. S. aient été, non des combattants, mais des isolés, non protégés par la convention de La Haye, il n'en reste pas moins qu'ils ne pouvaient être fusillés qu'après jugement, et non en masse et sans interrogatoire, comme ils l'ont été.
Seconde question : Les Allemands ont-ils su qu’ils assassinaient des membres de la Croix-Rouge ?
Trois ou quatre personnes, parmi les victimes, étaient membres de la Croix-Rouge :
Le docteur Bodson Nicolas, de Fléron ; l’aumônier Coméliau Philippe, de Liège ; Husson Jean, ambulancier de Beyne-Heusay, et peut-être Hansirs Marcel, de Liège.
Husson était porteur du brassard de la Croix-Rouge et d'une musette à pansements qui fut retrouvée à ses côtés (voir rapport de la Croix-Rouge, du 26 septembre 1944)
En ce qui concerne l'aumônier Coméliau, il ne portait pas de brassard de la Croix-Rouge, mais il était en soutane ; il fut l'objet de violences et de brutalités, puisqu'on le retrouva avec les deux poignets fracturés.
Quant au docteur Bodson, Courard affirme qu'il portait le signe distinctif de la Croix-Rouge, ce que confirme la baronne del Marmol. D'après le même témoin, le nommé Hansirs, qui figure parmi les victimes aurait été également porteur du brassard de la Croix-Rouge.
Suite à son enquête sur les crimes commis à Forêt, le 6 septembre 1944, la Commissions des crimes de guerre dénonce au gouvernement belge et aux gouvernements des Nations-Unies la n° compagnie du x° bataillions d'infanterie, cantonnée à Chaudfontaine et à Trooz sous les numéros d'unité...et..., et nommément, les membres suivants de la Wehrmacht :
S..., major, commandant du x° bataillon,
E..., capitaine, commandant de la n° compagnie de ce bataillon,
V..., lieutenant,
B..., lieutenant,
D..., candidat-officier ou sous-officier,
T..., adjudant-chef,
comme coupables des crimes suivants : violences et sévices à l'égard de prisonniers de guerre désarmés, assassinats de prisonniers, assassinats de civils sans jugement, assassinats de membres du personnel de la Croix-Rouge, incendie volontaire et sans nécessité militaire.
Interprétant les sentiments de la population belge, et s'inspirant des règles de la Justice, qui exige que de tels méfaits, commis dans des circonstances particulièrement odieuses, ne restent pas impunis, elle exprime l'espoir que les coupables n'échapperont point au juste châtiment de leurs crimes.
Bruxelles, le 10 octobre 1945.
A. DELFOSSE,
J. BASYN,
P. GRAUX,
F. DEHOUSSE
[1] L'aventure de Paschal est assez curieuse. Paschal était membre de l'A. S. Rencontrant un Allemand, chez le coiffeur Léonard, à Nessonvaux, il l'avait sommé de se rendre, et, comme celui-ci n’obéissait pas, il l'avait blessé d'un coup de feu. Ses chefs, estimant son zèle intempestif, l'avaient arrêté et enfermé, avec les autres prisonniers, avant de le juger en conseil de guerre. Paschal, libéré par les Allemands avec les autres prisonniers, fut considéré par eux comme un de leurs collaborateurs, et échappa ainsi au massacre.
[2] Pour des raisons de prudence, facilement compréhensibles, les noms des coupables non encore appréhendés ont été remplacés par des initiales, et les numéros d'unité ne sont pas dévoilés.
[3] Albéric Rolin, Le droit moderne de la guerre, t. l., p. 260 et suiv. Bruxelles, Albert Dewit 1920
[4] A. Berriedale KEITH, D.C.L., D. Litt., Hon. LL. D., Wheaton's inter­ national Law , t. Il, 7e éd., p.175,Londres, Stevens and Sons, Ltd,1944.
[5] •There is no rule of international law prohibiting guerilla warfare Guerilla fighters must be regarded by the enemy as legitimate combatants if they fuljil the jour conditions laid down in the first Article of the convention quoted above.

References: ART. 1

ART. 2

ART. 3

ART. 4

ART. 5

ART. 6

ART. 7

ART. 8

ART. 9

ART. 10

ART. 1

ART. 2

ART. 3

L'article 1
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