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Timestamp: 2018-01-21 14:16:38+00:00

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§ I. Récapitulation : où est démontré le caractère de la Réponse, et des autres écrits de M. de Cambray.
§ II. Dessein d'éluder les Articles d'Issy pour sauver madame Guyon.
§ III. De l'état de la question.
1. Si quelqu'un a pu douter jusqu'à présent que madame Guyon avec ses livres et sa doctrine, fût l'unique objet que M. l'archevêque de Cambray ait donné à ses éloquents et inépuisables discours, il en doit être convaincu par sa Réponse. C'est là qu'il a inventé en faveur de cette femme le nouveau secret de séparer le sens véritable, propre, unique et perpétuel d'un livre dans toute sa suite, et dans la juste valeur des termes, d'avec tout le dessein du livre même, et d'avec l'intention de son auteur. Par là il a trouvé le moyen de contenter à la fois, le monde qui ne peut lui pardonner de ce qu'il recule tant à condamner des livres pernicieux, et sa propre inclination qui l'oblige à les défendre. On a vu par cette adresse, que sans avoir besoin de la vérité, sans autre secours que celui de ses tours habiles, de ses belles expressions et de l'étonnante facilité de son génie (2), il pouvait persuader tout ce qu'il voulait à un certain genre d'hommes, et leur laisser pour démontré qu'on a tort de l'avoir pressé d'approuver la condamnation de livres très-condamnables dans leur vrai, perpétuel et unique sens. Avec un aveu si clair, il sait établir que ce qu'on a repris dans ces livres n'est plus que des équivoques, d'innocentes exagérations, un langage mystique, et enfin un sens rigoureux qu'on donne à ses expressions, et auquel l'auteur n'a jamais pensé (3). Rien plus, encore qu'on ait raison de les censurer,
1 Act., XXVIII, 19. — 2 Ci-dessus, art. IV, p. 242 et suiv. — 3 8 Mém. de M. de Cambray; Relat., IVe sect., n. 11.
il a néanmoins raison de scandaliser toute l'Eglise plutôt que d'en approuver la censure. Voilà le nouveau paradoxe qu'un archevêque est venu proposer à l'univers. C'est là, je l'avoue, un des plus grands efforts d'esprit qu'on ait jamais vu; mais en même temps, il est le plus malheureux et le plus coupable, puisqu'il pousse à bout toutes les décisions de l'Eglise, contre les mauvais livres et leurs auteurs, et qu'il introduit dans les questions de la foi les plus importantes, un jeu de paroles où l'on dit ce qu'on veut impunément.
2. Pour parvenir à cette fin, il a pris tous les moyens convenables. Il s'agissait de couvrir l'obstiné refus d'approuver un livre où madame Guyon, en ne nommant que ses ouvrages, était justement condamnée dans sa doctrine. Il a vu les mauvais effets d'un refus si scandaleux, et il n'y a point trouvé de meilleur remède que de décrier l'auteur de ce livre. Parlons nettement : cet auteur c'était moi-même : c'était en moi-même qu'il fallait montrer tous les procédés les plus odieux: pourquoi? parce que le service et la défense de madame Guyon le demandait.
3. Il y avait encore un autre dessein. Pour défendre madame Guyon, il fallait tourner, éluder, détruire trente-quatre Articles qu'on avait souscrits avec nous. Ces Articles étaient posés pour servir de fondement aux justes censures des livres de cette femme, comme ces mêmes censures le déclarent en termes exprès (1) qu'on remarque cette circonstance : ainsi, pour sauver madame Guyon, il fallait éluder la force des articles. On prépare pour cet effet un livre mystérieux, où pour mieux faire couler les maximes qu'on méditait contre ces Articles, on travaille à désunir les prélats qui les avoient dressés ensemble, et par de longues finesses on se cache de celui qui par son antiquité était à la tête de ceux qui les avoient formés : c'est moi-même encore dont je parle. On a poussé la chose plus loin, et pour faire accroire qu'on agit encore de concert avec ces prélats dans l'impression des Maximes des Saints, on déclare à la tête du livre, qu'on ne fera autre chose que de donner plus d'étendue à leurs principes; ce qui obligeait à un concert avec
1 Censure de M. de Meaux et de M. de Châlons ; voy. l’Ordonn. sur les Etats d'oraison.
eux : cependant on n'en a point de véritable avec M. de Châlons, à présent M. de Paris. puisqu'il condamne le livre : on n'en a aucun avec moi, et on ne songe qu'à se cacher. Honteuse pratique, où l'on se cache d'un évêque pour expliquer sa doctrine ! Il faudrait donc que je parlasse, quand je serais seul, pour ne point laisser abuser de mon témoignage. C'est ce qu'a fait inventer le désir de défendre madame Guyon, et d'en pallier la défense.
4. Je ne prendrai point le ton plaintif que je n'aime pas, pour i exagérer tout ce que m'ont attiré de la part de M. de Cambray et ! de ses amis, les deux desseins qu'on vient d'entendre. On n'a rien omis pour me décrier eu France et à Rome : et pour trouver des raisons de s'éloigner de moi, non-seulement on me fait indigne d'avoir été le consécrateur choisi de M. de Cambray, mais encore pour m'achever et ne me laisser aucune ressource, on me fait le perfide violateur de tous les secrets, sans oublier celui de la confession.
5. S'il y eut jamais au monde une injustice criante, c'est celle-là. Je n'ai jamais confessé M. de Cambray : il s'agissait de toute autre chose : j'avais à examiner la doctrine de madame Guyon, et par contre-coup celle de ce prélat, puisqu'il s'en rendait le défenseur : arbitre peu proportionné à la grandeur de la matière, mais choisi par les parties, avec la soumission qu'on a vue : la confession répugnait à la qualité de cet examen, dans un différend, qui de sa nature pouvait devenir publie, puisqu'il s'agissait de la foi. Aussi l'ai-je soigneusement évitée; et il ne m'est pas seulement tombé dans l'esprit, que je pusse entendre à confesse madame Guyon ou M. de Cambray. Cependant sans jamais avoir ouï la confession de ce prélat, non-seulement je l'ai révélée, mais encore j'ai fait pis gîte de la révéler (1).
6. Qu'on se souvienne de nos paroles : j'ai dit de ma part : « M. de Cambray s'était offert à me faire une confession générale : il sait bien que j'ai refuse son offre (2): » c'était l'offre de me faire une confession : « Et moi, dit-il, je déclare qu'il l'a acceptée : » il m'a donc fait une confession, et je l'ai ouïe. On sait parmi les chrétiens ce que c'est que faire une confession à quelqu'un : M. de
1 Réf., chap. II,p. 51. — 2 Relat., IIIe sect., n. 13.
Cambray n'ignore pas la force de cette parole, je me fiais à sa bonne foi en le prenant à témoin que je n'avais jamais accepté son offre : M. de Cambray le sait, avais-je dit : mais il m'en donne le démenti à la face de toute l'Eglise, jusqu'à dire : Et moi je déclare qu'il l’a acceptée : Voilà le titre de l'accusation bien qualifié : voilà une déclaration bien formelle et bien authentique : le voilà dénonciateur à toute la terre d'un crime capital, d'un sacrilège impie contre son confrère, et quoique ce mot le fâche, contre son consécrateur.
7. On dira qu'il biaise dans la suite, et que visiblement il ne s'agit pas d'une confession sacramentelle, puisqu'il s'agit d'un écrit. C'est de quoi j'aurais à me plaindre, qu'en matière si capitale on ait pu biaiser : je l'aurai dit si je veux, et j'en aurai donné l'idée : si je veux je ne l'aurai pas dit; et pressé sur la calomnie, je me serai préparé une défaite. Est-il permis de se jouer de cette sorte dans une matière si grave? Mais au fond, pesons les paroles : c'est parler assez nettement, que de déclarer que j'ai accepté la confession qu'on me voulut faire. L'écrit dont on parle n'empêche point qu'on ne m'ait fait de vive voix une confession sacramentelle, dans laquelle pour des raisons particulières, on m'aura donné sa confession par un écrit, qui fera dès là partie de la confession, et par ce moyen, présupposera selon la propriété des termes la confession faite dans les formes.
8. En quelque sorte qu'il prenne cet écrit, on en voit bien l'artifice. Il veut donner à entendre que si je l'accuse (par nécessité) sur le quiétisme, j'en puis avoir pris l'idée dans sa confession : car il veut que ce soit sur ce fondement que je l'accuse de protéger cette erreur afin que les preuves, par lesquelles je l'en ai convaincu, soient réputées odieuses comme tirées d'une confession, et affaiblies par ce moyen. Qui croirait un archevêque capable d'un aussi étrange artifice, que celui de m'avoir voulu fermer la bouche, ou affaiblir toutes mes preuves contre lui, en me donnant au public pour son confesseur?
9. Ce qu'il ajoute comme par une abondante confiance : Qu'il en parle, j'y consens; comme qui dirait : Qu'il achève de
1 Rép., chap. II, p. 51.
révéler sa confession, ne sert qu'à confirmer l'accusation qu'il a intentée. C'est pourquoi il la conclut en ces termes : « Je suis si assuré qu'il manque de preuves, que je lui permets d'en chercher jusque dans le secret de ma confession : » vain discours, s'il en fut jamais, puisqu'il sait bien qu'on peut donner ces libertés, sans que personne en veuille user. Mais cependant il appuie le titre de l'accusation; et par une figure si forte, et par les autres tours de son bel esprit, il a su imposer au monde, et mettre en péril mon innocence. Je ne mens point : je tremble pour lui, en disant ces choses, que je voudrais pouvoir diminuer : combien de gens, je ne dirai pas dans les pays étrangers, dans les provinces éloignées, mais dans Paris même, où le monde qui nous connaît est toujours si petit, croiront que l'évêque de Meaux (scandale épouvantable pour les faibles dans une cause de la foi) a révélé une confession, et s'en est servi pour convaincre M. de Cambray de quiétisme?
10. Je ne relèverai plus toutes les frivoles raisons dont il appuie son accusation : c'est un effet de l'éloquence de M. l'archevêque de Cambray, que sur une accusation si essentielle et à la fois si destituée de la vraisemblance, il ait fallu me défendre sérieusement. Un jour peut-être ce prélat me fera un crime de ne lui avoir point demandé de réparation; et il prouvera par cet argument qu'il a eu raison dans l'accusation de la confession, sur laquelle je n'ai osé le pousser, comme il prouve son innocence et celle de madame Guyon par ma longue condescendance sur les erreurs dont je les accuse.
11. Après cela, comme M. de Cambray avertit les universités de se donner garde d'un prélat qui vient détruire par ses artifices la notion de l'Ecole sur la charité je me sens bien plus oblige d'avertir sérieusement les chrétiens de se donner garde d un orateur, qui semblable à ces rhéteurs de la Grèce dont Socrate a si bien montré le caractère, entreprend de prouver et de nier tout ce qu'il veut : qui peut faire des procès sur tout, et vous ôter tout à coup avec une souplesse inconcevable, la vérité qu il vous aura mise devant les yeux : ce qui est d'autant plus à craindre dans les matières de la religion, que par leur sublimité
1 Rep. Ad Sum., p. 5.
elles donnent plus de lieu à l'équivoque, comme par leur importance elles attirent de plus grands maux à ceux qui s'y égarent. Ce n'est pas ainsi que nous avons été institués. La variation, l'artifice, l'oui et le non ne se trouve point dans les apôtres : il ne se trouve point dans saint Paul, il ne se trouve point dans Sylvain, Une se trouve point dans Timothée; car dans Jésus-Christ Fils de Dieu, qu'ils ont prêché, l'oui et le non n'ont plus de lieu (1) : il n'y a rien d'équivoque ni de variable : mais l'oui seul est en lui : la simplicité règne partout dans ses discours, et ce qu'il a dit une fois ne change plus.
12. Si ce caractère est dangereux, il serait aisé de montrer combien il est faux. Il a fallu excuser madame Guyon, et montrer des raisons de l'estimer comme une personne très-spirituelle, dans les expériences de laquelle on trouvait la vie intérieure plus réelle et plus véritable que dans de saints directeurs (2). Pour fonder une telle estime d'une personne que tous les sages condamnent, il a fallu alléguer de grands noms connue celui de feu M. de Genève (3) : et qu'a-t-on trouvé ? Quelque chose qui la fasse voir comme une parfaite spirituelle? point du tout : c'est une perturbatrice des communautés, dont elle renverse l'esprit : et parce qu'en la chassant d'un diocèse on lui fait des compliments d'honnêteté, qu'on ne refuse jamais à ceux à qui on ne fait point le procès juridiquement, c'est un titre pour en faire une amie spirituelle, et pour lier avec elle le commerce le plus étroit sur la piété.
13. Je ne répéterai pas ce qu'on a dit sur une autre lettre et sur la censure de ce prélat; et c'est assez d'en avoir marqué l'endroit au lecteur (4). Mais on m'allègue moi-même pour garant du grand mérite de cette femme (5) : peut-ce être sérieusement? je m en rapporte au lecteur. Mais encore que produit-on en sa faveur? une attestation où je lui défends « d'enseigner et de dogmatiser dans l'Eglise, de répandre ses livres manuscrits ou imprimé», de conduire et diriger les âmes dans les voies intérieures (6) : »
1 II Cor., I, 17-19. — 2 Ci-dessus, art. 2, § 1, n. 2. — 3 Ibid., § 2, n. 5. — 4 Ibid, § 3, n. 8. — 5 Ibid., § 4, n. 10, etc. — 6 Rép. a la Relat., chap. I, p. 16.
c'est un titre à M. de Cambray pour la préférer aux plus saints hommes, et pour en faire son amie avec tant de distinction.
14. Mais vous ne dites pas tout? Il est vrai, je la décharge dans l'attestation des abominables pratiques qu'on l'accusait de reconnaître à titre d'épreuves avec Molinos; car ce sont les termes de l'acte dont l'attestation n'est que l'abrégé : j'ai même reçu ses excuses, la tenant à cet égard hors d'atteinte, et en possession pour ainsi parler de son innocence, dès là qu'elle n'était point convaincue : et parce qu'elle s'excuse en ma présence el de mon aveu de telles abominations, on me donne pour témoin de la sainteté et de la haute spiritualité de cette femme : y a-t-il une conséquence plus mal tirée ?
15. Voici enfin la difficulté invincible selon M. de Cambray1, c'est d'avoir donné les sacrements et une attestation si authentique à une femme qui n'a point avoué ses fautes, qui ne les a point rétractées, qui ne s'en est point repentie ; qui même quand elle serait excusable depuis son repentir, ne laisserait pas d'être digne du feu avant qu'elle eût demandé pardon. « C'est ici, dit M. de Cambray (2), que tout le grand génie de M. de Meaux et toute son éloquence ne peuvent couvrir l'endroit faible de sa cause. » Mais si l'éloquence ne me peut être ici d'aucun secours, voyous ce que pourra faire la simplicité. Je réponds donc en un mot, comme j'ai déjà fait (3) : Il n'y a aucune de ses fautes qu'elle n'ait reconnue, dont elle n'ait demandé pardon, dont elle n'ait rendu grâces d'avoir été avertie : son repentir qui paraissait si humble, ayant tait juger qu'elle n'était pas indocile, on a plaint son ignorance plutôt que de la pousser à toute rigueur : est-il si malaisé de couvrir ce faible ?
16. Je passerai sous silence la déclaration « de n'avoir jamais eu intention de rien enseigner contre la foi catholique, » et celle « de n'avoir eu aucune des erreurs dont elle avait souscrit la condamnation dans nos censures : » la première ne prouve rien, sinon qu'elle a pu errer par ignorance plus que par malice : et la seconde, qui serait de conséquence, est inventée d'un bout à l'autre.
1 Rép., chap. II, p. 60, 61, etc. — 2 Ibid.. p. 64. — 3 Ci-dessus, art. II, n. 18-22, etc.
face. Ce ne sont pas là de beaux tours, de beaux traits d'esprit : il n'y a rien pour les curieux qui veulent voir comment un esprit souple se tire légèrement d'un mauvais pas : c'est dans la simplicité, la vérité même.
17. Voyons si M. l'archevêque de Cambray réussira mieux à se justifier qu'à me reprendre. Il emploie, sans exagérer, plus du tiers de sa Réponse à prouver qu'il n'a point lu les écrits où étaient ces prodigieuses communications de grâces, et toutes les autres absurdités de la spiritualité de son amie : il ne veut pas même avouer (1) que j'aie dit dans la Relation que je lui ai lu ces prodiges dans le livre même ; contre la foi de mes paroles, contre les termes exprès de ma Relation (2) que j'ai cités : eh bien, passons-lui tout ce qu'il voudra : il n'a du moins osé nier que je lui aie rapporté tous ces excès. Il avoue dans le détail que je lui ai raconté ces absurdes communications de la grâce, ce pouvoir de lier et de délier, ces merveilles de la femme de l’Apocalypse : ou il m'en aura demandé la preuve, et il l'aura vue : ou, ce qui est pis, il ne l'aura pas demandée, et il n'aura pas voulu voir.
18. Voici sur l'approbation des livres de madame Guyon, le raisonnement de la Relation : « Je l'ai laissé estimer par des personnes illustres; je n'ai pu ni dû ignorer ses écrits (3) : » c'est ce qu'avait dit M. de Cambray, et j'en avais tiré cette conséquence naturelle : « C'était donc avec ses livres qu'il l'avait laissé estimer. » M. de Cambray se récrie (4) : « Que peut penser le lecteur de ce donc ? J'ai laissé estimer la personne de madame Guyon : donc c'est avec ses écrits que je l'ai laissé estimer : » comme si cette conséquence était étonnante. Mais si elle est si éloignée, pourquoi faire marcher ensemble l'estime de la personne et la connaissance des écrits? Y a-t-il rien en effet de plus lié que ces deux choses, surtout quand c'est par ses écrits que la personne s'est signalée : que ses écrits sont réputés être la peinture de son oraison; et enfin que cette personne estimée principalement pour sa spiritualité, ne peut pas ne la point être par une oraison excellente? Faut-il croire encore avec tous les autres paradoxes de
1 Rép., p. 27. — 2 Relat., IIe sect , n. 20. — 3 Mém.; Relat., IVe sect, n. 9, 11 12. — 4 Ci-dessus, art. IV, n. 8; Relat., ibid.; Rép., chap. VII, p. 1.54.
l'histoire qu'on nous propose, que ces personnes qui admiraient madame Guyon comme étant si spirituelle, qui recevaient d'elle une si grande communication des grâces, et qui y tenaient par tant de droits, ne lisaient point ses livres? M. de Cambray dira-t-il qu'il les en ait empêchés, lui qui le pouvait par un seul mot? Après cela réduire la chose à la distribution manuelle, et faire consister la difficulté en cela seul, n'est-ce pas dans une matière si sérieuse s'attacher trop à des minuties ?
19. Le dernier refuge de M. de Cambray et de ses amis contre la Relation, est que tous les faits en sont inutiles à la question, et qu'aussi je n'y ai recours qu'étant vaincu sur les dogmes : mais tout cela est encore une illusion manifeste : il n'est pas vrai dans le fait que je ne sois venu aux procédés que n'en pouvant plus sur les dogmes : au contraire j'ai démontré (1) que c'est après avoir établi les dogmes que je suis venu aux procédés. Il est encore moins vrai que j'y sois venu le premier (2) : je n'y suis venu qu'à l'extrémité , poussé par M. de Cambray : c'est lui qui a commencé ce combat : c'était donc lui selon ses principes, qui D'en pouvait plus ; et tous ses avantages qui remplissent la juste moitié de son livre, ne sont que des illusions. Enfin il est faux encore que ces faits n'influent rien dans les choses : si une fois il est démontré, comme il l'est, que M. de Cambray n'ait travaillé, ne travaille encore, et ne doive travailler à l'avenir que pour défendre ou pour excuser madame Guyon, puisqu'il ne nous montre point d'autre objet de son travail ; nous ne nous tromperons pas de réduire son livre à cette vue, et ce seul endroit en détermine le sens.
1. Après avoir présupposé que ces Articles ont été dressés principalement contre madame Guyon, il est aisé de comprendre que si M. de Cambray les a restreints ou entendus, et tournés à sa façon, ce ne peut être qu'en faveur de cette femme ; par conséquent en faveur de Molinos qu'elle suit. Mais pour rendre ceci
1 Ci-dessus, art. 1, n. 1 et suiv. — 2 Ibid., n. 23 et suiv.
plus clair, il en faut venir à l'application en parcourant les Articles, et les conférant tant avec madame Guyon et Molinos qu'avec le livre des Maximes de M. de Cambray.
2. Le fondement des Articles était d'établir, comme nécessaire à tout état, l'exercice actuel de la foi, de l'espérance et de la charité comme étant des vertus distinctes ; ce qui aussi rendait nécessaire le désir exprès du salut : madame Guyon après Molinos l'avait ôté aux parfaits comme trop intéressé : on peut voir le sentiment de Molinos dans la VIIe et XIIe proposition parmi les LXVIII condamnées par Innocent XI (1), et dans les passages de sa Guide spirituelle, où il confirme que l’âme parfaite « ne veut rien, ne désire rien, et n'a plus de part à la béatitude de ceux qui ont faim et soif de Dieu et qui craignent de la perdre. » En conformité de cette doctrine madame Guyon « avait rendu l’âme indifférente à tous les biens et à tous les maux temporels et éternels, sans pouvoir asseoir aucun désir même sur les joies du paradis. » Ces passages sont connus ; M. de Cambray malgré les Articles en revient à la même indifférence, en établissant celle du salut.
3. Les Articles avoient réduit la sainte résignation et la sainte indifférence de saint François de Sales (2) aux événements temporels selon l'intention du Saint, sans qu'on y put comprendre le salut; ce que les mêmes Articles avoient exprimé en termes formels : M. de Cambray a ôté une restriction si nécessaire, et a rétabli l'indifférence du salut dans ses Maximes (3).
4. Il nous laisse à la vérité l'espérance chrétienne, mais sans qu'elle soit notre motif (4), c'est-à-dire sans qu'elle nous touche, sans qu'elle excite notre amour ; ce qui est en laisser le nom, en lui ôtant toute sa vertu : par où il fait bien semblant de confirmer les Articles en conservant l'espérance, mais il en élude l'effet.
5. Le tour que donne ici M. de Cambray à ses propositions en faveur de l'indifférence, c'est qu'il ne prétend exclure des âmes parfaites que le désir naturel du salut, et que le motif qu'il ôte est un appétit intérieur, naturel et intéressé pour la béatitude.
1 Actes contre les Quiét. — 2 Am. de Dieu, liv. IX, chap. III, etc. — 3 Max., p. 49, 50. — 4 Ibid., p. 33, 44.
6. Pour réfuter ces explications , sans avoir besoin d'autre chose, il suffit ici de dire qu'on n'y a pas seulement songé dans les Articles; c'est de quoi M. de Cambray n'osera jamais disconvenir : on n'a, dis-je, jamais songé ni à cet amour naturel ni à cet appétit intérieur; ainsi ces explications ne servent de rien pour entendre ces mêmes Articles, et y sont absolument étrangères : il ne peut donc pas non plus en être question pour expliquer le livre des Maximes, qui ne devait être selon l’ Avertissement qu'une plus ample explication des Articles mêmes.
7. De là je conclus encore que ces explications étant étrangères au livre des Maximes, comme aux Articles qu'on expliquait, elles n'étaient que des additions après coup, pour couvrir ce qu'avançait M. de Cambray en faveur de madame Guyon, et de Molinos qu’elle suivait.
8. Saint François de Sales, dont nous expliquions, dans l'article IX la résignation et l'indifférence, ne songeait non plus que nous à cet amour naturel et à cet appétit intérieur : et ainsi en toutes manières ces explications étaient étrangères, et aux Articles où l'on proposait d'expliquer la doctrine de ce Saint, et au livre des Maximes qui ne devait expliquer que les Articles.
9. Molinos et madame Guyon s'étaient expliqués en plusieurs endroits contre les actes réfléchis ; les Articles en avoient montré la nécessité dans les plus parfaits (1) : M. de Cambray n'osant les ôter, les a dégradés, en les renvoyant dans les Maximes des Saints (2) à la partie inférieure ; de quoi néanmoins il s'est dédit dans son Instruction pastorale (3), sans vouloir avouer sa faute.
10. Les Articles ne connaissaient de sacrifice du salut que celui qui se faisait par une supposition impossible (4) : mais parce que madame Guyon après Molinos voulait qu'on sacrifiât absolument son salut en le tenant pour indifférent, et que c'était là en partie qu'elle mettait le grand sacrifice des dernières épreuves, M. de Cambray a ajouté en sa faveur le sacrifice absolu (5), en laissant croire à une âme désespérée que le cas qui paraissait impossible, était devenu non-seulement possible, mais encore réel et actuel.
1 Art. 16, 17. — 2 Max. des SS., p. 87, 90. 91, 118, 122. — 3 Inst. past. de M. de Cambray, n. 15, p. 28. — 4 Art. 33. — 5 Max., p. 87, 90, 91.
11. Une difficulté si essentielle a été tournée dans la Relation (1), et on y a objecté à M. de Cambray l'addition faite aux Articles, du prétendu sacrifice absolu : ce prélat n'a rien répliqué à cet endroit dans sa Réponse , parée qu'en effet il n'a pu nier cette addition aux Articles.
12. Les Articles défendaient expressément à un directeur de laisser acquiescer une âme à son désespoir et à sa damnation apparente ; et leur ordonnaient au contraire « avec saint François de Sales, de l'assurer que Dieu ne l'abandonnerait pas (2). » Non content de dissimuler un article si essentiel, M. de Cambray enseigne (3) qu'il n'est « pas question de dire à cette âme le dogme précis de la foi sur la bonté de Dieu qui nous veut sauver, ni de raisonner avec elle, parce quelle est incapable de tout raisonnement : » en conséquence de ce principe, il la fait tomber dans une persuasion et conviction invincible de sa réprobation, et lui permet d'acquiescer à sa juste condamnation de la part de Dieu (4) : toutes choses visiblement ajoutées aux Articles contre leur expresse disposition, pour favoriser madame Guyon et Molinos.
13. Il n'est pas question d'entrer ici dans toutes les explications de M. Cambray sur les convictions réfléchies, intimes, apparentes , etc.; mais seulement de lui demander si toutes ces choses étaient dans les Articles; si les ajouter ce n'était rien ajouter aux Articles mêmes ; si c'était là les entendre, ou les dépraver : il n'a rien dit sur cette demande proposée dans la Relation (5) ; et jamais il n'y répondra qu'en s'enveloppant dans des équivoques ou dans de vagues discours.
14. Les Articles avoient expliqué très-distinctement qu'en tout état la foi explicite aux attributs particuliers en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, et en Jésus-Christ Dieu et Homme, était nécessaire, et faisait partie de la plus haute contemplation (6) : M. de Cambray n'ajoute à ces Articles l'exclusion des attributs particuliers absolus ou relatifs, et de Jésus-Christ présent par la foi en certains états; et ne réduit l’âme contemplative, quand elle agit par sa volonté, à l'être abstrait et innominable (7), que pour pallier
1 Relat., VIe sect., n. 21.— 2 Art. 31.— 3 Max., p. 88,90.— 4 Ibid., p. 87,90,91 .— 5 Relat., VIe sect.,n. 22. — 6 Art. 3, 24, 33.— 7 Max. des SS. 107, 188,189, 194-I96.
la foi obscure, indistincte et générale de Molinos, de Malaval et de madame Guyon; et nos Articles n'avaient pas besoin de ces additions.
15. Les Articles s'étaient expliqués à l'avantage de la mortification (1) : M. de Cambray n'y ajoute ces mots : « Les tentations ou les mortifications intérieures et extérieures sont entièrement inutiles (2), » que pour excuser madame Guyon, qui ne leur est pas favorable.
16. Pour détruire le fondement de la fanatique inaction du quiétisme, les Articles avoient défendu à tous les fidèles de s'attendre à des instincts et inspirations particulières de Dieu (3) : M. de Cambray ne fait que changer le langage, lorsqu'il exclut tous les Actes de propre industrie et de propre travail (4), et introduit la grâce actuelle comme faisant connaître aux ames parfaites en toutes occasions ce que Dieu veut d'elles (5).
17. Je pourrais marquer à M. de Cambray beaucoup d'autres contraventions aux Articles qu'il a souscrits : mais je ne veux plus en rappi irter qu'une seule touchant les vertus, à cause qu'elle était touchée dans la Relation (6), et qu'il a tâché d'y satisfaire dans sa Réponse (7).
18. J'avais demandé à M. de Cambray à quoi servait à l'explication de nos Articles, ces propositions de ses Maximes, qu'on n’aime plus les vertus comme vertus (8), et les autres de cette nature si souvent rapportées dans cette dispute. « Nous n'avions rien dit d'approchant dans nos Articles, » comme portait la Relation : ainsi « ce n'en était pas une explication plus étendue, comme M. de Cambray l'avait promis : » mais une manifeste dépravation pour favoriser Molinos, qui avait décrié les vertus dans ses propositions (9), et madame Guyon qui le suit.
19. Il ne serf de rien de répondre, comme fait M. de Cambray , (10), que les passages de cette femme que j'ai tirés de sa Vie lui sont inconnus, puisqu'il n'a jamais lu sa Vie. Car outre qu'elle a avancé ailleurs (11) des propositions de même nature, il me suffit qu'il pa
1. Art. 18. — 2 Max., 144, 145. — 3 Art. 11, 25, 26. — 4 Max., p. 65, 117, 118, 150, 227. — 5 Inst. past. de M. de Cambray, n. 3, p. 7, 8; Max., p. 34, 35, 186, etc. — 6 Relat., IVe sect., n. 20. — 7 Rép., p. 71, 72. — 8 Max., p. 224-226,253. — 9 Actes cont. les Quiét., prop. 31, 35. — 10 Rép., p. 72. — 11 Moyen court., p. 36.
paraisse qu'à inspirer le dégoût des vertus, sans même lire les livres de madame Guyon, M. de Cambray se trouve naturellement de même esprit qu'elle.
20. Il en revient à s'autoriser de saint François de Sales, et il nous demande : « Est-il vrai ou non, que ce grand Saint ait dit qu'il se faut dépouiller d'un certain attachement aux vertus et à la perfection (1) ? » Qui doute qu'il ne se trouve des attachements même vicieux aux vertus, lorsque par exemple, sans aller plus loin, on veut trop les rendre siennes et s'en glorifier soi-même? Mais ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Nous savions bien que madame Guyon, après Molinos, aussi bien que M. de Cambray, abusaient de l'autorité de saint François de Sales, et en alléguaient des passages auxquels aussi j'avais répondu amplement. Il s'agissait des Articles, et je demandais si nous y avions mis quelque chose d'approchant de ce qu'avait dit M. de Cambray : qu'on n'aime point les vertus comme vertus, qu'on n'y pense pas, qu'on ne veut point être vertueux, etc. Au lieu de répondre sur les Articles dont il s'agissait, se rejeter dans la question tant de fois vidée et épuisée de saint François de Sales, visiblement ce n'est pas répondre, mais éluder. J'ai donc eu raison de conclure qu'en effet il n'y avait rien dans nos Articles qui obligeât M. de Cambray aux explications où l'estime des vertus fût diminuée, et qu'il n'y était entré que pour contenter madame Guyon et Molinos son auteur.
21. Ainsi il paraît par les choses mêmes, que le livre, qui promettait l'explication des Articles, était fait pour les éluder, sous prétexte d'en étendre les principes, et qu'il était fait par conséquent pour excuser madame Guyon, qui en était accablée. Joignez à cette raison que je tire des choses mêmes, celle que je tire des faits; celle que je tire, par exemple, de l'estime aveugle de la haute spiritualité de cette femme; celle que je tire de tous les efforts qu'on a faits et qu'on fait encore pour en soutenir, excuser, ou pallier les écrits : après cela qui pourra douter de l'intention de l'auteur, et que son sens dans les lieux obscurs ne doive être déterminé par cette vue ?
1 Rép., p. 71.
22. Ceux qui en voudront savoir davantage sur le parallèle de Molinos, de madame Guyon et de M. de Cambray, peuvent lire le traité intitulé : Quietismus redivivus, où ce parallèle est démontré. Il me suffit ici de faire sentir qu'il ne s'agit pas de deux ou trois passages : il s'agit de tout le système, de tous les principes ; et de démontrer que c'est enfin tout le quiétisme que M. de Cambray veut excuser dans madame Guyon à titre d'exagération, d'équivoque et de langage mystique.
1. On ne s'attend pas que j'aille ici traiter la question tant rebattue de la charité, et de la définition qu'on en donne communément dans l'Ecole ; j'ai épuisé la matière dans mes traités précédents. Il s'agit uniquement de savoir, si la bonne foi a dû permettre à M. de Cambray de supposer cinq cents fois dans sa Réponse à la Relation et dans ses autres écrits, que je suis contraire à l'Ecole, pendant que j'en défends ex professo les principes dans le Summa doctrinœ (1) ; dans deux écrits composés exprès sur ce sujet parmi les divers Mémoires (2) : dans la Préface sur l'Instruction pastorale de M. de Cambray (3); dans l'Avertissement qui la précède (4), ce que je confirme encore tout nouvellement dans le traité tout entier intitulé Schola in tuto (5), et dans le Quietismus redivivus (6), aux endroits particuliers cotés à la marge.
2. Après ces traités, où je soutiens expressément en français et en latin, scolastiquement et en toute autre manière, la définition de l'Ecole, je dis que la bonne foi ne permettait pas de supposer que je l'attaquasse. Pour la doctrine, je renvoie un sage lecteur aux endroits marqués à la marge, qui ne sont pas longs ; et s'il n'est pas convaincu de ma bonne foi, et dans le fond et dans la forme, supposé qu'il lise sérieusement et avec un amour sincère de la vérité, je lui conseille de n'ouvrir jamais aucun de mes livres.
1 Sum. doct., n. 8.— 2 II° Ecrit, art. 5, 10, etc.; IVe Ecrit, art. 21 ; Ve Ecrit, art. 10, 11, 12. — 3 Préf., n. 38 et suiv. — 4 Avert., 8-10.— 5 Sch. in tuto, sex primis quaest. — 6 Quiet. red., sect. V, cap. II
3. On voit par là clairement l'illusion qu'on voudrait faire à l'Eglise dans cette dispute, en mettant toujours devant soi le nom d'amour pur; comme si nous combattions cet amour : au lieu que l'amour pur que nous combattons n'est pas le véritable amour pur que toute l'Ecole reconnaît, mais un faux amour pur que M. de Cambray veut introduire.
4. L'amour pur que toute l'Ecole reconnaît, c'est l'amour justifiant; autrement l'amour de la charité toujours désintéressée par sa nature, comme saint Paul le décide, non quœrit quae sua sunt (1). Cet amour pur est celui dont M. de Cambray a fait son quatrième degré, sans pourtant lui vouloir donner ce nom : c'est aussi celui que toute l'Ecole reconnaît, et que personne ne condamne, comme je l'ai remarqué cent et cent fois. L'amour pur que nous condamnons est celui dont l'Ecole ne parla jamais, et dont M. de Cambray compose son cinquième amour, où l'on ne retient que le nom de l'espérance et de son motif.
5. Nous avons souvent représenté en français et en latin, quelquefois en très-peu de mots, mais toujours à fond , et en part nu lier dans les lieux marqués à la marge (2), qu'au-dessus de l'amour pur du quatrième degré où l’on ne cherche « son bonheur propre que comme un moyen qu'on rapporte à la fin dernière, qui est la gloire de Dieu (3), » il n'y avait rien qu'un amour qui exclut la félicité, même comme subordonnée : c'est cet amour que j'attaque comme chimérique, comme dangereux, comme ruineux à l'espérance chrétienne. M. de Cambray, qui ne cesse d'alléguer l'Ecole, ne saurait nous produire un seul théologien pour son amour du cinquième rang distingué de l'amour du quatrième. Il ne s'agit pas de tirer ici des conséquences qu'on lui conteste : il s'agit de nous nommer un théologien qui ait connu ce cinquième amour qu'il a distingué du quatrième, et qui fait tout le sujet de son livre: il ne l'a pas fait, il ne le fera jamais. Ainsi il donne le change, quand il nous fait attaquer le vrai pur amour de l'Ecole, sous prétexte que nous rejetons le sien qui est faux.
1 I Cor., XIII, 5. — 2 IIe Ecrit, n. 17; IVe Ecrit, n. 21 ; Ve Ecrit, n. 11, etc.; Quiet. rediv., Admonit. prœv., n. 5; Quœstiunc, n. 1, etc. — 3 Max. des SS., p. 9.
6. Sans entrer ici dans le fond, il me suffit de montrer qu'il change visiblement tout l'état de la question, puisqu'il dit « que M. de Meaux met encore le quiétisme dans la définition de la charité reconnue de toutes les écoles (1).» La source du quiétisme n'est pas la définition delà charité qui constitue son quatrième degré, que je reconnais avec lui : mais la source du quiétisme est dans son cinquième degré, que ni l'Ecole, ni moi, ni aucun auteur ne connaissent. Ainsi il nous impute en termes formels tout le contraire de ce que nous disons, pour se donner à l'Eglise comme le seul défenseur du pur amour qui n'est point attaqué.
7. Le pur amour qu'il établit a des suites affreuses, puisqu'il prépare la voie à des désirs généraux des volontés connues et inconnues de Dieu; à l'indifférence du salut; au sacrifice absolu; aux convictions invincibles; aux acquiescements simples à sa juste condamnation ; à l'abandon absolu de l’âme, jusqu'à ne se laisser aucune ressource; à la séparation de ses deux parties, pour faire compatir ensemble l'espérance et le désespoir. Ainsi quand M. de Cambray répond sans cesse que son amour pur n'est qu'abstractif, il abuse manifestement de la foi publique, et d'une distinction qui est bonne, mais mal appliquée.
8. Son amour pur est exclusif en deux manières : en premier lieu, parce qu'il exclut le motif de l'espérance dans l’âme parfaite; ce qui se démontre en ce que tout son progrès aboutit enfin au sacrifice absolu du salut et à un vrai désespoir.
9. Il est exclusif d'une autre manière, en tant qu'il exclut de l'acte de charité le désir de la jouissance, où consiste la perfection de l'amour causé par la claire vue ; ce qui contraint à séparer de l'amour pur le désir d'aimer parfaitement à jamais : connue qui dirait que pour aimer purement, il faut cesser de désirer d'aimer purement : ce qui est le comble de l'illusion et de l'erreur.
10. Pour déraciner à fond une illusion si absurde et si dangereuse, il faut absolument déterminer que la charité, outre le motif primitif et principal de la gloire de Dieu considéré eu lui-même, a pour motif second et moins principal, et qui se rapporte à l’autre, Dieu comme communicable et comme communiqué à sa
1 Rép. p. 41.
créature : mais pour être le motif second et moins principal, il ne s'ensuit pas qu'il soit séparable ; de sorte que le dénouement de toute la difficulté est que l'Ecole, comme je l'ai dit a bien ordonné et arrangé, mais non jamais séparé les motifs d'aimer.
11. La parole de Dieu y est expresse : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu (2) : » le Seigneur : il est excellent et parfait dans sa nature : votre Dieu : il est communicatif: il vous ordonne de l'aimer, « afin que vous soyez heureux : ut benè sit tibi : parce qu'il vous est uni : patribus tuis conglutinatus est Dominus : aimez donc le Seigneur votre Dieu : ama ergo Dominum Deum tuum. » Voilà les motifs unis et inséparables exprimés dans le précepte : l'Ecole vient là-dessus, et arrange ces motifs sans les séparer : le premier et le spécifique, comme elle parle, est l'excellence de Dieu considéré en lui-même : le second et moins principal , mais néanmoins inséparable dans le précepte même, est qu'il est nôtre, ce qui emporte qu'il est communicatif : la charité regardée dans son motif primitif et spécifique est indépendante de ce motif; l'Ecole le dit, et on l'en peut croire sans péril : la charité est indépendante de la vue de Dieu communicatif, comme d'un motif second et moins principal, excitatif et augmentatif, mais néanmoins inséparable du premier ; l'Ecole ne le dit pas, et il n'était pas permis à M. de Cambray de l'avancer.
12. Ainsi quand il me reproche à toutes les pages (3) « que je mets la source du quiétisme dans l'amour indépendant de la béatitude, et de Dieu communicatif et communiqué, il m'impose, comme on vient de voir, puisque je ne fais que rejeter un mauvais sens que je démontre contraire à toute l'Ecole.
13. Telle est la doctrine que nous soutenons contre Molinos, contre Malaval, contre madame Guyon, contre M. de Cambray qui est venu le dernier de tous leur prêter toutes ses plus belles couleurs. J'ai montré (4) qu'il est lui-même demeuré d'accord que je distinguais les objets de la charité « premiers et seconds, et que j'établis l'excellence de la nature divine mise en elle-même comme l'objet primitif et spécifique de la charité (5), » qui est le
1 Rép. à quatre Lett., n. 14.— 2 Deut., VI, X, XI. — 3 Rép., 6, 157, etc. — 4 Rép. à quatre Lett., n. 16. — 5 IIIe Lett. à M. de Meaux, p. 5-8, etc.
but de l'Ecole : tout ce que dit ce prélat pour obscurcir mon sentiment appartient au fond, et n'empêche pas qu'il ne soit constant dans le fait, de son propre aveu, que l'autorité de l'Ecole est entière dans tous mes écrits.
14. Quand donc il me dit ailleurs (1) : « Il est visible que vous n'admettez le motif secondaire de la charité que pour apaiser l'Ecole par cette mitigation apparente, » il me donne un dessein indigne d'un théologien : mais en même temps il oublie que j'ai pris ces termes et cette doctrine des deux princes de l'Ecole, saint Thomas et Scot, comme je l'ai démontré ailleurs (2).
15. Et quand ce même prélat veut qu'on croie sur sa parole et sans preuve, que j'ai voulu condamner l'amour désintéressé (3), dans la défense duquel expressément je fais concourir tous les docteurs scolastiques, comme il paroît par tous les endroits qu'on vient de citer, la bonne foi lui devait avoir imposé silence.
16. Lorsqu'il met en fait cet article : « L'Ecole, qu'on m'opposait sans cesse, s'est tournée contre M. de Meaux sur la charité (4) : » on dirait qu'il a obtenu contre moi le décret du moins de quelque fameuse Université ; mais cela n'est pas, et il a tenté vainement de soulever les plus célèbres.
17. Il me fait pourtant ailleurs (5) une belle offre et c'est d'assembler l'Ecole, pour lui faire dire ce qu'elle a cru depuis cinq cents ans. Que prétend-il? quoi? de mettre ensemble toutes les écoles, ou d'en consulter quelques-unes sur une matière qui va être jugée par le Pape? C'est ce qu'il demande ; et il ne cesse de nous proposer quelque nouveau procédé. Il a fait ce qu'il a pu pour émouvoir les Universités : il les a sérieusement averties de prendre garde à un prélat qui par de secrètes machinations avait entrepris de détruire leurs communes notions (6) : » il a tâché d'exciter l'Eglise romaine : «Voilà, dit-il (7), mes sentiments sur la charité ; voilà ce qui mérite d'être examiné de bien près par ! Eglise romaine, et ce que je suppose que M. de Meaux lui soumet aussi absolument que je lui ai soumis mon livre : c'est là-
1 IIIe Lett. pour servir de rép. etc., p. 35. — 2 Schola in tut., q. IV, n. 82, 83, etc. — 3 Rép., p. 39. — 4 Ibid., p. 161, — 5 IIIe Lett. pour servir de rép., etc., p. 27. — 6 Resp. ad. Sum., p. 5. — 7 Rép., p. 109.
dessus, dit-il ailleurs (1), que nous pouvons demander au Pape un prompt jugement : c'est là-dessus que M. de Meaux doit être aussi soumis que moi : c'est cette soumission qu'il devait avoir promise il y a déjà longtemps, par rapport à toutes les opinions singulières que j'ai recueillies de son premier livre : » c'est celui sur les Etats d'Oraison. Vain artifice pour introduire une nouvelle question, et faire donner des examinateurs à mon livre comme au sien. Mais il crie en vain : rien ne s'émeut : ma foi, qui n'est suspecte en aucun endroit, ne demande point de déclaration particulière de ma soumission ; c'est que je m'attache au chemin battu par nos pères : je ne veux point donner un spectacle au monde ami de la nouveauté, ni étaler de l'esprit, en montrant qu'on peut tout défendre. On a vu ailleurs (2) ce qui s'est passé sur mon livre : et les récriminations de M. de Cambray n'ont eu d'autre effet que de faire voir d'inutiles tentatives pour embrouiller une affaire toute en état.
18. Nous déclarons donc à M. l'archevêque de Cambray qu'on ne lui fera jamais de procès sur des opinions d'Ecole : tous les passages qu'il cite de moi au préjudice d'une déclaration si expresse, sont tronqués ou pris manifestement à contre-sens : je ne puis pas entreprendre ici cette discussion déjà faite ; que le lecteur en fasse l'épreuve : il verra qu'on m'impose partout, et que les passades contre lesquels M. de Cambray se récrie le plus, sont justement ceux où son tort est plus sensible.
19. Il fait connaître que ma foi sur la charité lui était suspecte il y avait déjà longtemps, et dès le commencement qu'il me mit en main l'affaire de madame Guyon. « Je n'ignorais pas, dit-il, son opinion sur la charité, qu'il avait déjà publiée avec beaucoup de vivacité dans les thèses où il présidait. » Malheureuse vivacité, s'il en reste encore à mon âge, qui m'attire tant de reproches de M. l'archevêque de Cambray ! Il faudrait pourtant marquer les excès où elle m'aurait emporté. Mais quoi ! mes disputes de Sorbonne seront une preuve contre moi ; et si selon la coutume pour exercer un habile répondant, je m'avise de lui proposer avec force quelque argument contre de saines doctrines,
1 Rép., p. 169. — 2 Relat., VIe sect., n. 7. — 3 Rép., p. 24.
M. de Cambray m'en fera un crime? C'est ce qu'on présume quand on se voit en état de faire valoir par son éloquence jusqu'aux moindres choses.
20. Si je suis suspect sur la charité par mes arguments de Sorbonne, d'autre part je suis outré sur cette matière dans les thèmes que je donnais à Monseigneur le Dauphin (1). C'était en abrégé l'Histoire de France : M. de Cambray n'y trouvait rien à reprendre, puisque cette Histoire abrégée a fait partie des leçons de Monseigneur le duc de Bourgogne, et souvent on m'a fait l'honneur de m'admettre à cette lecture. Voici maintenant ce qu'on y trouve : c'est que j'y ai rapporté l’Instruction de saint Louis à sa fille Isabelle, où il lui disait : « Ayez toujours intention de faire purement la volonté de Dieu par amour, quand vous n attendriez ni punition ni récompense. » Qu'y a-t-il de nouveau dans ces paroles? Ce sont là de ces suppositions impossibles qu'on trouve dans tous les livres : la question est si en les faisant on peut s'empêcher de nourrir secrètement dans son cœur le chaste amour de la récompense, qui est Dieu même : et si cette récompense, au lieu d'affaiblir le pur amour, n'est pas un moyen de l'enflammer, de l'accroître, de le purifier davantage, n'est-ce pas amuser le monde que de tirer un avantage particulier des paroles dont tout le inonde est d'accord? J'en dis autant de cette femme tant louée par saint Louis, « qui voulait brûler le paradis, et éteindre l'enfer, afin qu'on ne servît Dieu que par le seul amour. » Quoi ? le paradis qu'elle voulait brûler, était-ce l'amour éternel causé par la vision de la beauté infinie et par la parfaite jouissance du bien véritable? Voulait-elle éteindre dans l'enfer la peine d'être privé de Dieu ; et son dessein était-il de rendre les hommes insensibles et indifférons à cette privation? S'ils n'y sont pas insensibles, ils sont donc sensibles au désir de cet amour éternel qui rend les hommes bienheureux. Si l'on dit que le désir de cet amour, au lieu d'enflammer l'amour pur, l'affaiblit et le dégrade, ou qu'on le puisse séparer de l'amour de Dieu, on confond toutes les idées et de la raison et de la foi. Je n'en veux pas davantage, et avec cette seule vérité toutes les exclamations
1 IIIe Lett. de M. de Cambray pour servir de rép. à celle de M. de Meaux, p. 49.
de M. l'archevêque de Cambray tombent dans le froid.
21. Je suis étonné de ces paroles : « Pour moi je n'ai jamais proposé ce pur amour à Monseigneur le duc de Bourgogne (1) : » par où il achève de nous montrer qu'il n'y a rien de sérieux dans ses discours : car en premier lieu comment peut-il dire qu'il n'a jamais proposé cet amour à Monseigneur le duc de Bourgogne? N'était-ce pas lui en parler assez, que de lui faire lire avec attention et approbation cet abrégé de l'histoire, qui avait fait le sujet des thèmes de Monseigneur le Dauphin? En second lieu quelle finesse trouve-t-il à n'avoir jamais parlé d'un tel amour au grand prince qu'il instruisait? où était l'inconvénient de lui faire lire les sentiments de saint Louis ? Ne sont-ils pas en effet, comme il remarque lui-même que je l'ai dit dans cet abrégé, un héritage que ce saint roi a laissé à ses descendants, plus précieux que la couronne de France ? Pourquoi priver de cet héritage Monseigneur le duc de Bourgogne si capable de le recueillir ? En troisième lieu, ce pur amour, que saint Louis enseignait à ses enfants, est-il d'une autre nature que celui que toute l'Ecole attache à la charité toujours désintéressée selon saint Paul? En quatrième lieu, il montre donc que sous le nom de pur amour il entendait son pur amour du cinquième rang : c'est celui-là que j'accuse d'être la source du quiétisme ; et nous devons louer Dieu s'il ne l'a jamais enseigné à Monseigneur le duc de Bourgogne, puisqu'il n'a jamais dû ni le défendre lui-même, ni l'enseigner à personne ; n'y ayant rien de plus indigne de la théologie chrétienne que d'établir un pur amour qu'on n'ose proposer aux enfants de Dieu, ni même en entretenir un âge innocent.
22. C'est néanmoins pour ce pur amour que combat M. de Cambray : il combat pour un pur amour, qui non-seulement est inaccessible aux saintes âmes, mais encore les trouble et les scandalise (2). Nous lui laissons ce pur amour, puisqu'il veut mettre sa gloire à le défendre, et nous soutiendrons celui qu'on enseigne aux chrétiens depuis l'âge le plus tendre jusqu'à la vieillesse la plus avancée.
1 Rép., p. 50. — 2 Max. des SS., p. 34, 35.

References: art. 2
 § 1
 § 2
 § 3
 § 4
 art. 1
 Art. 16
 Art. 33
 Art. 31
 Art. 3
 Art. 18
 Art. 11
 art. 5
 art. 21
 art. 10