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LA PRÉVENTION DE LA RÉCIDIVE DES AGRESSIONS SEXUELLES COMMISES CONTRE LES ENFANTS SOMMAIRE
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Jean-Noël Côme Pothier
1 Cat LA PRÉVENTION DE LA RÉCIDIVE DES AGRESSIONS SEXUELLES COMMISES CONTRE LES ENFANTS SOMMAIRE Claire Bernard, conseillère juridique Alberte Ledoyen, sociologue Direction de la recherche et de la planification Décembre 1998
3 Document adopté à la 436 e séance de la Commission, tenue le 18 décembre 1998, par sa résolution COM Traitement de texte et mise en page : Chantal Légaré, Direction de la recherche et de la planification Page 1
4 INTRODUCTION À la fin de l'année 1996, un groupe de soutien aux victimes d'agression sexuelle de Val-d'Or, le Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, a placardé sur des poteaux de téléphone, les murs de centres sportifs et les panneaux d'affichage des CLSC, la photographie d'un pédophile sur le point d'être libéré de prison. Quelques semaines après, c'est une citoyenne qui annonçait qu'elle allait afficher sur les panneaux d'un quartier de Québec, la photo de l'agresseur de sa fille qui était sur le point d'être libéré. Quoiqu'elle n'ait pas exécuté son projet, la photo du délinquant fut tout de même publiée dans le journal local. Ainsi, alors que le Québec, contrairement à plusieurs provinces, ne s'est pas doté de loi ou de protocole encadrant la divulgation d'information concernant des agresseurs sexuels d'enfants libérés après avoir purgé leur peine, le public n'a pas attendu d'initiative politique pour procéder à une telle mesure. La Commission a été appelée à se pencher sur la compatibilité de ce type de démarches avec la Charte des droits et libertés de la personne. À cet effet, elle a produit une étude 1 dont le présent document constitue la synthèse. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse est chargée de veiller tant au respect de l'intérêt des enfants et des droits qui 1 COMMISSION DES DROITS DE LA PERSONNE ET DES DROITS DE LA JEUNESSE, La prévention de la récidive des agressions sexuelles commises contre les enfants, Direction de la recherche et de la planification (Claire Bernard et Alberte Ledoyen), résolution COM , 18 décembre 1998, 110 p. Page 2
5 leur sont spécifiquement reconnus, qu'au respect des droits et libertés de la personne : «La Commission a pour mission de veiller au respect des principes énoncés dans la présente Charte ainsi qu'à la protection de l'intérêt de l'enfant et au respect des droits qui lui sont reconnus par la Loi sur la protection de la jeunesse (chapitre P- 34.1); à ces fins, elle exerce les fonctions et les pouvoirs que lui attribuent cette Charte et cette loi.» 2 C est pourquoi la Commission tient à prendre position sur la compatibilité avec la Charte de la divulgation de l identité du contrevenant libéré de prison en situant la question dans son cadre plus large, c est-à-dire par rapport au problème social qu elle évoque, puisque celui-ci renvoie à la sauvegarde de l intégrité physique et psychologique des enfants. Dans ce texte synthèse, la Commission s interroge donc en premier lieu sur le problème des agressions sexuelles commises contre l enfant : quelle est son ampleur, à quelles problématiques renvoie-t-il, quelles en sont les conséquences sur les victimes? et enfin, de quels outils dispose-t-on pour le résoudre de façon efficace? En deuxième lieu, elle fait l analyse des droits des personnes directement impliquées par les mesures de divulgation. En gardant comme éclairage de fond les implications sociales et juridiques de la problématique, la Commission se demande enfin si les atteintes aux droits qu'est susceptible de produire la mise en œuvre de cette mesure s avèrent justifiées. 2 L.R.Q., c. C-12, art. 57, al. 2. Page 3
6 1 LA CRIMINALITÉ SEXUELLE ENVERS LES ENFANTS La problématique de la criminalité sexuelle envers les enfants comporte de nombreux aspects qui tous infléchissent d une façon ou d une autre la forme que prendra une agression ou un abus particulier envers un enfant. L élaboration d outils d intervention efficaces exige donc, outre la connaissance de la problématique générale du sujet, des connaissances approfondies des multiples voies et formes particulières que suit ce type de criminalité. Or, ce n est que récemment, au cours des années 60 et 70, que peu à peu on commença à passer outre l aspect tabou que revêtent les agressions et abus sexuels auxquels les enfants peuvent être soumis dans leurs milieux de vie, notamment au sein de leur propre famille, aspect qui contribuait à occulter jusqu à l existence de ces abus. Au fil des ans, et en particulier depuis l'universalisation des services sociaux et de santé, on a donc entrepris d étudier ce phénomène en vue de lui apporter des solutions. Ce qu on en connaît provient de deux sources, toutes deux imparfaites. D une part, des crimes recensés officiellement, lesquels offrent des possibilités de quantification partielle des aspects directement observables du phénomène. D autre part, de la théorie et du contexte clinique thérapeutique, qui permettent d entrevoir certains des mécanismes internes, relationnels et psychiques, qui débouchent sur des comportements sexuels déviants ayant l enfant comme objet. Mais ces deux sources excluent tous les cas qui demeurent inconnus des institutions. Page 4
7 1.1 L'état des connaissances sur le phénomène a) Les facteurs de risque Un facteur de risque peut être défini comme «un événement, une situation, un état, un contexte ou une condition qui, de par sa présence en juxtaposition avec d autres facteurs de risque, peut augmenter les probabilités qu une personne agresse sexuellement un enfant» 3. Les auteurs s accordent sur la présence de nombreux facteurs de risque qui interagissent, bien que selon plusieurs, ces facteurs soient encore mal connus 4. Néanmoins, il y aurait consensus sur la pertinence de regrouper ces facteurs en trois grands axes. Certains sont en effet inhérents à l agresseur (actuel ou potentiel); d autres relèvent des conditions sociales et économiques qui prévalent dans les milieux de vie, en particulier dans le milieu familial dans l enfance et dans les milieux de pairs en cours d adolescence; d autres facteurs enfin sont plutôt reliés aux victimes ellesmêmes, dont les connaissances et les habiletés pour faire face à une situation à risque ou à un danger immédiat sont souvent défaillantes. Il s agit là de trois axes sur lesquels devraient porter les activités préventives des agressions. 3 4 Marc TOURIGNY et Chantal LAVERGNE, «Ampleur, facteurs de risque et stratégies de prévention», dans Actes du Colloque en Santé Publique, Gouvernement du Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux, Direction générale de la santé publique, 1996, p. 197 à la page 200. Marthe HAMEL et Danielle GUAY, «Un portrait des activités de prévention de l abus et de la négligence réalisées au Québec», dans Actes du Colloque en Santé Publique, Gouvernement du Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux, Direction générale de la santé publique, 1996, p. 59 à la page 69. Page 5
8 b) La fréquence des abus et agressions Bien que l on dispose de données relativement fiables sur le nombre de crimes sexuels perpétrés par des individus reconnus coupables, ces derniers ne représenteraient que 10% à 20% des agresseurs d enfants 5. De façon unanime, les chercheurs avancent que les chiffres provenant des statistiques officielles sous-estiment l ampleur réelle des abus sexuels envers les enfants 6. Toutefois, il serait dangereux de se fier sans réserves aux méthodes de quantification par sondage ou qui utilisent les dires des accusés et des victimes, car ces données sont entachées de subjectivité. Aussi varient-elles beaucoup d une source à l autre, et parfois même sont-elles contradictoires. Quant à la connaissance exacte du taux de récidive des agresseurs après leur libération, elle se heurte à des difficultés semblables aux précédentes, doublées de difficultés liées aux classifications des types d agression et des agresseurs eux-mêmes. Toutefois, on considère qu une première récidive est un signe avant-coureur de récidives ultérieures 7. Mais on sait également, ce qui apporte une nuance importante à l observation précédente, que les Michel DORAIS, Ça arrive aussi aux garçons L abus sexuel au masculin, VLB éditeur, Bruno PELLERIN, Jean PROULX, Marc OUIMET, Yves PARADIS, André McKIBBEN et Jocelyn AUBUT, «Étude de la récidive post-traitement chez des agresseurs sexuels judiciarisés», (1996) 29(1) Criminologie 85. Une étude de 1991 portant sur l'ensemble des contrevenants des prisons fédérales a montré que comparés à tous les contrevenants sexuels, les contrevenants sexuels récidivistes sont «deux fois plus susceptibles de commettre un autre crime sexuel (et) beaucoup plus susceptibles de violer leurs conditions de libération conditionnelle.» (Direction de la recherche et des statistiques, Services correctionnels du Canada, «Profil des délinquants sexuels sous juridiction fédérale», Forum / Recherche sur l'actualité correctionnelle, vol. 3, 1991, p. 5 cité par Michael Petrunik, dans «Modèles de dangerosité: les contrevenants sexuels et la loi», (1994) 27(2) Criminologie 87, 101. Page 6
9 récidives à répétition sont surtout le fait de certains types de délinquants, tels par exemple les exhibitionnistes, et non pas de tous les délinquants sexuels 8. Mais alors que l on éprouve de réelles difficultés à évaluer l ampleur réelle de ce type de criminalité, les incertitudes qui en découlent sont transformées en vérités par les tenants de thèses politiques opposées, et largement médiatisées sous des formes le plus souvent sensationnalistes 9. c) Les profils d agresseurs Les caractéristiques démographiques officielles des agresseurs ne concernent encore une fois que les délinquants appréhendés sur lesquels des données existent. Selon ces chiffres, il s agirait d une grande majorité d hommes adultes, connus de leurs victimes, puisque les inconnus ne constituent que 13% des agresseurs emprisonnés 10. Toutefois, selon certaines sources thérapeutiques non officielles, il y aurait parmi les abuseurs et agresseurs d enfants plus d adolescents que ce qu en laissent croire les statistiques sur les agresseurs connus des autorités R. K. HANSON, H. SCOTT and R.A. STEFFY, «A Comparison of Child Molesters and Non-Sexual Criminals: Risk Predictors and Long-term Recidivism», (1995) 32(3) Journal of Research in Crime and Delinquency 325; SÉNAT FRANÇAIS, COMMISSION DES AFFAIRES SOCIALES, Avis n 51 sur le Projet de loi relatif à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu'à la protection des mineurs victimes, Robert A. PRENTKY, Raymond A. KNIGHT and Austin F.S. LEE, Child Sexual Molestation: Research Issues, Washington, DC, National Institute of Justice, Robin FITZGERALD, «Enfants et adolescents victimes d agression dans la famille 1996», (1997) 17(11) Juristat 1, 5. Page 7
10 Au plan de la connaissance de la personnalité psychosociale des agresseurs, il reste aussi des vides à combler. On connaît bien sûr le profil général des violeurs et des pédophiles encore que pour ces derniers, il n y ait pas de théorie explicative réellement satisfaisante. Cependant, d une part, aucun facteur ne constitue un déterminant du comportement, ni aucune explication générale ne peut se substituer à un diagnostic clinique individuel, et, d autre part, les informations disponibles sur l ensemble des délinquants sexuels sont incomplètes ou défaillantes. Par exemple, on ne dispose pas toujours des informations pourtant essentielles à une bonne compréhension de la problématique de chaque cas, tels les facteurs environnementaux, la durée des agressions ou des mauvais traitements, la présence ou non d'autres infractions ou crimes (drogue, violence non sexuelle, crimes contre la personne 11 ), le nombre de récidives pour l'un ou l'autre des crimes commis, etc. Or, tous ces facteurs influent sur le type d'agression ainsi que sur son niveau de violence 12. d) Les conséquences sur les enfants agressés ou abusés Selon la documentation sur les victimes d'agressions sexuelles 13, les souffrances et humiliations subies sont énormes et peuvent laisser des Lawrence A. GREENFELD, Child Victimizers: Violent Offenders and their Victims, Bureau of Justice Statistics, U.S. Department of Justice, R. A. PRENTKY et al., op. cit., note 9. Jocelyn AUBUT et collaborateurs, Les agresseurs sexuels. Théorie, évaluation et traitement, Les Éditions de la Chenelière/Maloine, Montréal/Paris, Page 8
11 séquelles irréversibles, de même que des conséquences sur les aptitudes relationnelles et sociales des jeunes victimes devenues adultes. Toutefois, comme pour les agresseurs, cette documentation est partielle 14. D après les cas cliniques connus, on sait cependant que les séquelles se manifestent souvent très tôt par des problèmes de toutes sortes. Les jeunes agressés ou abusés peuvent en effet devenir délinquants, toxicomanes, se prostituer, tenter de se suicider, s automutiler, et enfin, parfois devenir agresseurs à leur tour 15. C est pourquoi il est essentiel de fournir aux jeunes victimes d agressions sexuelles des services d aide et de traitements adéquats Il y a ici une question financière et d'accessibilité aux services de thérapie à examiner. Voir entre autres le rapport du Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes (président Robin F. Badgley), Infractions sexuelles à l'égard des enfants, vol. 1 et 2, Ottawa, Ministre des Approvisionnements et Services Canada, M. DORAIS, op. cit., note 5. Page 9
12 1.2 Les difficultés liées aux solutions a) L élimination des facteurs de risque Même si, comme on l a vu plus haut, il existe un consensus sur les trois grands axes sur lesquels se répartissent les facteurs de risque (l agresseur, l environnement et les victimes actuelles et potentielles) et sur le fait que ces axes constituent des zones d intervention à cibler pour diminuer grandement les risques d agressions sexuelles envers les enfants et pour dépister les agressions effectives, les programmes de prévention existants se limitent pour la plupart aux activités préventives destinées aux enfants. Rares sont ceux qui s adressent aux milieux à risque, en particulier au milieu familial et à l environnement social de l enfant 16. Outre les programmes de prévention destinés aux enfants, qui gagneraient à être améliorés selon les évaluations qui en sont faites 17, il existe des programmes qui visent la prévention de la récidive des agresseurs connus et appréhendés Il faut signaler l existence de quelques guides adressés aux autorités d encadrement des activités destinées aux enfants, dont en particulier Les abus sexuels dans le sport amateur Guide de prévention et d intervention destiné aux administrateurs sportifs, publié par le gouvernement du Québec et réalisé par le ministère des Affaires municipales en M. TOURIGNY et C. LAVERGNE, loc. cit., note 17, pp Page 10
13 Ainsi, il semble que la prévention au sens général du terme soit principalement axée sur une seule facette de la question, soit les victimes, qu il faut bien reconnaître comme étant celle qui est la moins liée aux causes premières des agressions, et que par ailleurs, les activités de prévention visant les agresseurs se limitent, faute de données permettant d atteindre les autres, à ceux d entre eux qui ont été reconnus coupables et qui sont soumis à un programme de réinsertion sociale. Or, comme on le verra à l instant, d importantes lacunes entravent l efficacité de ces dernières activités. b) La classification des types d agresseurs La qualité d un outil de classification des criminels sexuels, en particulier des pédophiles, selon des sous-types suffisamment exhaustifs, accroît de façon significative l efficacité du processus visant à soutenir la réhabilitation et à contrôler les contrevenants. En effet, la connaissance des caractéristiques des agresseurs fonde en partie les décisions judiciaires et les modalités de prise en charge appliquées à chaque individu. Or, nous nous trouvons là devant une importante lacune, puisque la plupart des systèmes de classification en usage ne permettraient pratiquement pas de classer les agresseurs selon un profil qui les qualifie en termes de pathologie particulière et par conséquent en termes de traitement à leurs dispenser, ni en termes de risques de récidive 18. Il semble donc y avoir un grave problème 18 André McKIBBEN, «La classification des agresseurs sexuels», dans J. AUBUT, op. cit., note 13, p. 58. Page 11
14 à résoudre en ce qui concerne les instruments de classification des agresseurs. c) L évaluation des traitements en vue de prévenir la récidive Par ailleurs, il est difficile, avec les données dont on dispose, d'évaluer l'efficacité des traitements dispensés aux criminels sexuels 19. Or, faute d'évaluations fiables, le doute surgit dans le public quant à la pertinence d'un traitement; risque aussi de s'installer la croyance en l'interchangeabilité de différents types de traitements, comme si tous les traitements se valaient. Or, un traitement est non seulement essentiel, mais d une part, différents traitements donnent des résultats différents 20, et, d autre part, chaque type d agresseur doit recevoir un traitement adapté à son profil. d) Les difficultés liées au processus de prise en charge des criminels appréhendés Les lacunes dont nous venons de faire état ont des répercussions sur le processus de prise en charge des contrevenants. Les experts leur attribuent en effet une grande partie du manque de cohérence et de continuité constaté entre les différentes étapes de ce processus (arrestation, évaluation, incarcération, traitement, libération, conditionnelle ou non et 19 Il ne s'agit pas ici d'évaluations individuelles, mais de résultats globaux de traitements préventifs dispensés à des contrevenants sexuels emprisonnés. Page 12
15 enfin suivi après libération). Ces difficultés, dont les conséquences peuvent être désastreuses, proviendraient également de défaillances dans les procédures administratives, ainsi que de l étanchéité entre les différents aspects de la prise en charge, chaque intervenant pouvant ainsi interpréter un même cas selon une version différente. e) Les difficultés liées à la détermination d un modèle de contrôle de la criminalité 21 Du tournant de ce siècle jusqu aux années 60, le modèle de contrôle de la criminalité sexuelle, dit «clinique», était fondé sur la présomption que le criminel étant malade et non responsable de ses actes, il devait être guéri ou interné à vie si la guérison n était pas possible. Il s ensuivit de nombreux abus et injustices envers les accusés qui se retrouvaient internés sans preuves concluantes de leur «maladie». On tenta de les corriger par l instauration d un nouveau modèle de contrôle, de type judiciaire, lequel présupposait, par contraste avec le premier, que le criminel était responsable de ses actes et qu il lui suffisait, pour être réintégré à la société, de purger une peine proportionnée à son crime. Les effets pervers de cette façon de concevoir la réintégration dans le cas de cette criminalité spécifique se firent alors sentir au niveau du public, puisque des criminels sexuels potentiellement dangereux furent libérés, ayant purgé leur peine Voir B. PELLERIN et al., loc. cit., note 6. Ces modèles ont été élaborés par le criminologue Michael Petrunik dans, entre autres, M. PETRUNIK, loc. cit., note 7. Page 13
16 D où l émergence, au cours des dernières années, d une tendance de plus en plus marquée à resserrer le contrôle préventif de la récidive des contrevenants libérés en s appuyant sur les institutions sociales tels la police et certains organismes communautaires clé. Ce nouveau modèle, dit sociopréventif, constitue donc une réaction aux effets non voulus du modèle judiciaire, qui en quelque sorte est perçu comme une banalisation dangereuse de la criminalité sexuelle. Or, parmi les mesures dites communautaires de nature à protéger le public contre les récidives éventuelles des contrevenants sexuels libérés, figure la divulgation publique de l identité des derniers. Les politiques de divulgation visent la prévention des crimes sexuels ou de crimes connexes contre les enfants en imposant une mesure à l'endroit de délinquants identifiables et identifiés. Bien que dans plusieurs États américains, elles aient été, sous une modalité ou l autre, incorporées à la législation, elles y sont contestées en vertu de la Constitution américaine. Pour être en mesure d évaluer la légitimité d une mesure donnée, il faut d abord juger de sa conformité avec les droits des personnes qu elle implique. Page 14
17 2 LES DROITS DES PERSONNES IMPLIQUÉES PAR LA DIVULGATION Outre les enfants dont la protection est visée, les personnes directement impliquées par la question de la divulgation sont les contrevenants libérés ainsi que les divulgateurs. Nous décrirons les protections et les droits que la Charte confère à ces trois catégories de personnes. 2.1 Les droits fondamentaux de l'enfant Alors que l'homicide porte atteinte au droit à la vie de l'enfant, l'agression sexuelle constitue pour la victime une atteinte à la fois à son droit à l'intégrité, à la sûreté et à la sauvegarde de sa dignité et de son honneur. Ces atteintes sont d'autant plus graves qu'elles peuvent entraîner des séquelles psychologiques durables, sinon permanentes. Les crimes commis contre les enfants peuvent aussi entraîner des atteintes aux droits des membres de sa famille à l intégrité psychologique, à la sûreté et à la dignité. Le droit criminel consacre la protection de ces droits fondamentaux à l'égard des enfants. Non seulement les infractions sexuelles ont été redéfinies pour tenir compte des caractéristiques propres aux enfants, mais plusieurs infractions visent spécifiquement des actes à caractère sexuel ou connexe commis à leur endroit Par exemple: contacts sexuels avec un enfant ou incitation aux contacts sexuels (art C.cr.); relations sexuelles anales (art. 159 C.cr.); bestialité (art. 160 C.cr.); exhibitionnisme en présence d'un enfant (art. 173(2) C.cr.); pornographie juvénile (art C.cr.); prostitution (art. 212 (2.1) et (4) C.cr.); passage d'enfants à l'étranger (suite ) Page 15
18 Le législateur québécois a également reconnu la nécessité de protéger l'enfant contre les atteintes découlant des agressions sexuelles, en retenant dans la Loi sur la protection de la jeunesse 23 l'abus sexuel comme motif de protection. L'établissement de mesures visant à prévenir la récidive cherche donc à assurer le respect des droits fondamentaux dont est titulaire l'enfant, au même titre que toute autre personne. Il faut également y voir la réalisation d'engagements auxquels le Canada et le Québec ont souscrit, en vertu de la Convention relative aux droits de l'enfant Les droits du délinquant ayant purgé sa peine Si les conséquences de l'agression sexuelle sur les droits fondamentaux des enfants sont dorénavant incontestables, l'effet de la divulgation à la communauté de l'identité d'un délinquant sexuel ayant purgé sa peine sur le respect de ses droits n'a pas encore fait l'objet d'analyse publique, tout au moins en droit québécois 25. Étant donné que la Commission a été interpellée plus directement sur cette question, la réflexion qui suit portera davantage (art C.cr.) Loi sur la protection de la jeunesse, L.R.Q., c. P-34.1, art. 38 : «Aux fins de la présente loi, la sécurité ou le développement d'un enfant est considéré comme compromis : [...] g) s'il est victime d'abus sexuels [...].» La gravité de ce motif commande d'ailleurs l'imposition d'obligations accrues, notamment en matière de signalement au directeur de la protection de la jeunesse et d'avis à la Commission (art. 39 et 41 L.P.J.). AGNU Doc. A/RES/44/25 (1989), R.T. Can n 3. Voir toutefois, Analyse du projet de la municipalité d'aylmer concernant la publication de renseignements nominatifs par le comité consultatif de sécurité publique, Association des services de réhabilitation sociale du Québec, Ligue des droits et libertés et Office des droits des détenus, novembre Page 16
19 sur l'interprétation des droits du délinquant sexuel qui sont susceptibles d'être enfreints par la divulgation. Toute personne, y compris la personne déclarée coupable d'une infraction criminelle, jouit de certains droits garantis par la Charte québécoise. a) Les droits fondamentaux du délinquant La Charte confère au délinquant, comme à toute personne, les droits fondamentaux suivants : le droit à la dignité, le droit à la réputation et enfin, le droit au respect de la vie privée. Pour le contrevenant libéré dont l identité est divulguée au public ainsi que pour les membres de sa famille, les conséquences de la divulgation peuvent être désastreuses. Ils risquent, entre autres, l ostracisme ou la stigmatisation, ainsi que des représailles sous forme de harcèlement ou d agression. Au premier chef, ces gestes constituent des atteintes à la dignité de la personne, un droit fondamental protégé explicitement par la Charte québécoise. Par ailleurs, l'auteur d'une atteinte à la réputation, sanctionnée également par le Code Civil, peut être jugé responsable des dommages causés 26 et ce, même quand les faits divulgués sont véridiques, à moins qu'il n'ait le devoir 26 Voir en common law, Clubb c. Saanich (District), (1996) 35 C.R.R. (2d) 325 (B.C. S.C.). Page 17
20 de les rapporter ou qu'un intérêt sérieux et légitime ne justifie la divulgation de ces faits 27. Suivant la jurisprudence québécoise, l'atteinte au droit au respect de la vie privée peut prendre plusieurs formes, y compris la diffusion de l'image d'une personne ou de renseignements personnels la concernant, ainsi que de tout élément dont la publication rend une personne susceptible d être reconnue sans qu elle y ait consenti 28. De plus, suivant le principe général établi dans la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, les renseignements nominatifs détenus par les organismes publics sont confidentiels et ne peuvent être communiqués sans le consentement de la personne concernée 29. Toutefois, la divulgation par un organisme public d'informations accessibles au greffe pénal, telles que l'infraction dont l'accusé a été trouvé coupable et la sentence reçue, ne contrevient pas à la Loi car ces renseignements ont un caractère public Piquemal c. Cassivi-Lefebvre, [1997] R.R.A. 300, 307 (j. Beauregard) (C.A.). Voir aussi Association des professeurs de Lignery (A.P.L.), syndicat affilié à la C.E.Q. c. Alvetta- Comeau, [1990] R.J.Q. 130 (C.A.). Voir Aubry c. Éditions Vice-Versa Inc., [1998] 1 R.C.S. 591, 615 (jj. L'Heureux-Dubé et Bastarache), ainsi que Gazette (The) (Division Southam inc.) c. Valiquette, [1997] R.J.Q. 30 (C.A.) et Robbins c. Canadian Broadcasting Corp., [1958] C.S Loi sur l'accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, L.R.Q., c. A-2.1, art. 53 et 59, al. 1 [ci-après «Loi sur l'accès»]. Loi sur l'accès, art. 55; voir Sirois v. Ville de Candiac, [1987] C.A.I. 332, 336; E... c. Office de la protection du consommateur du Québec, [1987] C.A.I. 350, 368. Page 18
21 De plus, la Loi souffre des exceptions : la divulgation de renseignements entre corps policiers 31, et la communication de renseignements par un organisme public à un corps de police 32 ou dans une situation d'urgence qui met en danger la vie, la santé ou la sécurité de la personne que les renseignements concernent 33. En dehors de ces exceptions, toute communication de renseignements nominatifs que détient un organisme public irait à l'encontre de la Loi sur l'accès 34. En outre, la Loi sur l'identification des criminels, une loi fédérale, dispose que les opérations effectuées à des fins d'identification, telles que la prise de photographies et de toute autre mensuration peuvent être publiées à l'usage des personnes chargées de l'exécution ou de la mise en œuvre de la loi 35. C'est dire que les photographies des délinquants condamnés et ayant purgé leur peine ne peuvent pas être transmises à des tiers à d'autres fins. b) Le droit à l'égalité Outre les atteintes à la dignité, à la réputation et à la vie privée dont peut faire l'objet le délinquant sexuel identifié publiquement lors de sa libération, il risque aussi de se voir refuser l'accès à des services offerts au public ou le Loi sur l'accès, art. 61. Loi sur l'accès, art. 59, al. 2, para. 8. Loi sur l'accès, art. 59, al. 2, para. 4 et 60, al. 2 et 3. Voir par exemple COMMISSION D'ACCÈS À L'INFORMATION DU QUÉBEC, Rapport annuel , Québec, La Commission, 1991, p. 36, où la Commission d'accès a condamné la distribution de dépliants révélant les mensurations et affichant la photographie de délinquants récidivistes. Loi sur l'identification des criminels, L.R.C. (1985), c. I-1, art. 2(3). Page 19
22 droit de conclure un acte juridique. La Charte québécoise n interdit toutefois la discrimination fondée sur les antécédents judiciaires que dans le cadre de l'emploi, suivant des modalités définies à son article Contrairement au délinquant sexuel, son conjoint ou un autre membre de sa famille à qui on refuserait l'accès à un logement ou à d'autres biens ou services offerts au public pourrait se prévaloir de la protection contre ces atteintes car elles seraient fondées sur leur état civil. c) Les droits judiciaires Enfin, du point de vue de la Charte québécoise, les mesures de divulgation ne remettent pas en cause les droits judiciaires du délinquant ayant purgé sa peine. 2.3 La liberté d'expression du divulgateur Étant établi que la divulgation est susceptible de porter atteinte à des droits fondamentaux du délinquant ayant purgé sa peine, une question demeure : les personnes qui procèdent de leur propre initiative à de la divulgation par voie d'affichage pourraient-elles invoquer en défense un autre droit fondamental, la liberté d'expression? La liberté d'expression est une liberté fondamentale garantie par l'article 3 de la Charte québécoise. La Cour suprême en a souligné le caractère fondamental 36 et elle a reconnu que l'affichage et la distribution de 36 Irwin Toy c. Québec (Procureur général), [1989] 1 R.C.S. 927, 968. Page 20

References: art. 57
 art. 38
 art. 53
 art. 55
 art. 61
 art. 59
 art. 59
 art. 2
 l'article 3