Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q130.htm
Timestamp: 2018-11-16 20:29:43+00:00

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Question 130 : De la présomption
Nous avons maintenant à nous occuper des vices opposés à la magnanimité. — Nous traiterons : 1° de ceux qui lui sont opposés par excès et qui sont au nombre de trois : la présomption, l’ambition et la vaine gloire ; 2° nous parlerons de la pusillanimité qui lui est opposée par défaut. — Sur la présomption deux questions sont à examiner : 1° La présomption est-elle un péché ? (La présomption dont il est ici question résulte de ce qu’on a une confiance excessive dans ses forces. Il ne faut pas la confondre avec la présomption qui est opposée à l’espérance, et qui résulte de ce qu’on présume trop de la miséricorde de Dieu.) — 2° Est-elle opposée à la magnanimité par excès ?
Article 1 : La présomption est-elle un péché ?
Objection N°1. Il semble que la présomption ne soit pas un péché. Car l’Apôtre dit (Philip., 3, 13) : Oubliant ce qui est derrière moi, je m’avance vers ce qui est devant moi. Or, il semble qu’il y ait de la présomption à tendre vers ce qui est au-dessus de soi. La présomption n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°1 : Rien n’empêche qu’une chose ne soit au-dessus de la puissance active d’un être naturel sans être au-dessus de sa puissance passive. Ainsi l’air a une puissance passive par laquelle il peut être transformé au point d’avoir l’action et le mouvement du feu qui surpassent sa puissance active. Ce serait par conséquent une chose vicieuse et présomptueuse de la part de celui qui est dans un état de vertu imparfaite, s’il cherchait à s’élever immédiatement à ce qui constitue la perfection. Mais si l’on tend à faire des progrès dans la perfection, il n’y a là ni présomption, ni péché. Et c’est de cette manière que l’Apôtre tendait à avancer, c’est-à-dire par un progrès continu.
Objection N°2. Aristote dit (Eth., liv. 10, chap. 7) qu’il ne faut pas suivre le conseil de ceux qui prétendent qu’on ne doit avoir que des sentiments humains parce qu’on est homme, qu’un mortel ne doit songer qu’à ce qui est mortel, mais qu’il faut au contraire nous appliquer à ce qui peut nous rendre dignes de l’immortalité. Et ailleurs il ajoute (Met., liv. 1, chap. 2) que l’homme doit se porter vers ce qu’il y a de plus élevé, autant qu’il le peut. Or, ce sont les choses divines et immortelles qui paraissent principalement au-dessus de l’homme. Par conséquent, puisqu’il est de l’essence de la présomption de tendre à ce qui est au-dessus de soi, il semble qu’elle ne soit pas un péché, mais qu’elle soit plutôt quelque chose de louable.
Réponse à l’objection N°2 : Les choses divines et immortelles sont au-dessus de l’homme, selon l’ordre de la nature. Cependant l’homme a en lui une puissance naturelle, par laquelle il peut s’unir à elles ; cette puissance est l’entendement (Que la grâce peut rendre capable de percevoir le bien surnaturel.). Ainsi Aristote dit que l’homme doit s’élever vers les choses immortelles et divines, non pour faire ce que Dieu seul peut opérer, mais pour s’unir à lui par l’intelligence et la volonté.
Objection N°3. L’Apôtre dit (2 Cor., 3, 5) : Nous ne sommes pas capables de penser de nous-mêmes quelque chose, comme de nous-mêmes. Si donc la présomption, d’après laquelle on s’efforce de faire des choses dont on n’est pas capable, est un péché, il semble que l’homme ne puisse pas licitement penser quelque chose de bon, ce qui répugne. Elle n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°3 : Comme le dit Aristote (Eth., liv. 3, chap. 3), ce que nous pouvons par les autres, nous le pouvons en quelque sorte par nous-mêmes. C’est pourquoi, comme nous pouvons penser et faire le bien avec le secours de Dieu, cet acte ne surpasse pas complètement nos facultés. Par conséquent on n’est pas présomptueux, si l’on cherche à faire quelques bonnes œuvres (Il s’agit ici d’œuvres surnaturelles que l’homme ne peut produire sans la grâce.) ; mais on le serait si on voulait les faire, sans mettre sa confiance dans le secours divin.
Mais c’est le contraire. Le Sage s’écrie (Ecclésiastique, 37, 3) : O présomption perverse, d’où tires-tu ton origine ? La glose répond (interl.) de la mauvaise volonté de la créature. Or, tout ce qui procède radicalement d’une volonté perverse est un péché. Par conséquent la présomption en est un.
Conclusion La présomption est un péché par lequel on cherche à faire des choses au-dessus de ses forces.
Il faut répondre que les choses qui sont conformes à la nature étant ordonnées par la raison divine que la raison humaine doit imiter ; tout ce qui se fait selon la raison humaine et qui est contraire à l’ordre généralement établi dans la nature est un vice et un péché. Or, dans toutes les choses naturelles, il se trouve que toute action est proportionnée à la vertu de l’agent ; aucun agent naturel ne s’efforçant de faire ce qui surpasse ses facultés. C’est pourquoi c’est une chose vicieuse et c’est en quelque sorte un péché contre l’ordre naturel que d’entreprendre de faire ce qui est au-dessus de sa propre puissance (Un médecin, un avocat, un confesseur, qui n’ont pas la science suffisante, pèchent par présomption, quand ils se chargent d’une chose difficile, et quand une présomption peut nuire notablement à un tiers, le péché peut être mortel. Il l’est encore quand on s’expose aux occasions prochaines de péchés, par suite de la confiance excessive qu’on a dans ses forces.), ce qui est le caractère propre de la présomption, comme le nom l’indique. D’où il est évident que la présomption est un péché.
Article 2 : La présomption est-elle opposée à la magnanimité par excès ?
Objection N°1. Il semble que la présomption ne soit pas opposée à la magnanimité par excès. Car la présomption est une espèce de péché contre l’Esprit-Saint, comme nous l’avons vu (quest. 14, art. 2, et quest. 21, art. 1). Or, le péché contre l’Esprit-Saint n’est pas opposé à la magnanimité, mais il l’est plutôt à la charité. Ce n’est donc pas non plus à la magnanimité que la présomption est opposée.
Réponse à l’objection N°1 : Toute présomption n’est pas un péché contre l’Esprit-Saint, il n’y a que celle par laquelle on méprise la justice de Dieu en raison d’une confiance déréglée que l’on a dans sa miséricorde. Cette espèce de présomption est par sa matière, qui est le mépris d’une chose divine, opposée à la charité, ou plutôt au don de crainte (Voyez quest. 14, art. 5 et quest. 21, art. 3.), qui a pour effet de révérer Dieu. Mais, néanmoins, selon que ce mépris surpasse proportionnellement les propres forces du présomptueux, il peut être opposé à la magnanimité.
Objection N°2. Il appartient à la magnanimité de tendre aux grandes choses. Or, on est présomptueux, même quand on tendrait à des choses médiocres, du moment qu’elles sont au-dessus des facultés que l’on a. La présomption n’est donc pas directement opposée à la magnanimité.
Réponse à l’objection N°2 : Comme la magnanimité paraît tendre à quelque chose de grand, de même aussi la présomption. Car on n’a pas coutume d’appeler présomptueux celui qui dans des choses de peu d’importance dépasse ses propres forces. Si cependant on lui donne ce nom dans cette circonstance, cette présomption n’est pas opposée à la magnanimité, mais elle l’est plutôt à la vertu qui a pour objet les honneurs peu éclatants, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 2).
Objection N°3. Le magnanime considère les biens extérieurs comme peu de chose. Or, d’après Aristote (Eth., liv. 4, chap. 3), les présomptueux croient que leur fortune leur donne le droit de mépriser les autres et de les injurier, parce qu’ils estiment beaucoup les biens extérieurs. La présomption n’est donc pas opposée à la magnanimité par excès ; elle l’est seulement par défaut.
Réponse à l’objection N°3 : On n’entreprend une chose au-dessus de ses forces qu’autant qu’on croit ses facultés plus grandes qu’elles ne sont. A cet égard il peut y avoir deux sortes d’erreur (Cette erreur peut être coupable ou ne l’être pas. Dans le cas où elle ne le serait pas, la présomption serait elle-même excusable.) : 1° l’erreur peut ne porter que sur l’étendue ; comme quand on se croit plus de vertu, plus de science ou plus de qualités qu’on en a réellement ; 2° elle peut avoir pour objet la nature même de la chose, comme quand on se croit grand et digne de grands honneurs pour un motif qui n’est pas fondé ; par exemple, parce qu’on possède des richesses, ou qu’on a les biens extérieurs de la fortune. Car, comme l’observe Aristote (Eth., liv. 4, chap. 3), quand on possède ces biens sans la vertu, on ne peut pas justement prétendre à une haute considération, ni être appelé avec raison magnanime. De même la chose à laquelle on tend au-dessus de ses forces est quelquefois absolument grande dans la réalité, comme on le voit à l’égard de saint Pierre, qui voulait souffrir pour le Christ, ce qui était au-dessus de ses forces ; d’autres fois ce n’est pas une œuvre véritablement importante, elle n’a de grandeur que dans l’esprit des insensés, comme se vêtir d’habits précieux, mépriser les autres et les injurier. Ces choses sont opposées à la magnanimité par excès, non dans la réalité, mais d’après l’opinion. C’est ce qui fait dire à Sénèque (Lib. de quat. virtutibus, chap. de moderandâ fortit.) que la magnanimité, si elle dépasse les bornes, rendra l’homme menaçant, orgueilleux, perturbateur, inquiet, et qu’il se jettera dans tous les extrêmes sans tenir compte de la décence de ses paroles et de ses actions. Ainsi il est évident que le présomptueux reste quelquefois au-dessous du magnanime dans la réalité, mais en apparence il a l’air d’être au-dessus de lui.
Mais c’est le contraire. Aristote dit (Eth., liv. 2, chap. 7, et liv. 4, chap. 3) que la forfanterie ou la vanité est opposée par excès à la magnanimité, et c’est ce que nous entendons par la présomption.
Conclusion La présomption est opposée à la magnanimité par excès, proportionnellement aux facultés de chacun.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 3, Réponse N°1), la magnanimité consiste dans un milieu, qui se mesure non d’après l’étendue de l’objet auquel elle tend, parce qu’elle tend à ce qu’il y a de plus grand, mais on l’apprécie proportionnellement d’après la faculté de celui qui agit. Car le magnanime ne tend pas au delà du terme qu’il doit atteindre. Le présomptueux ne surpasse pas le magnanime, relativement à l’objet vers lequel il tend, mais quelquefois il reste beaucoup au-dessous de lui (Le présomptueux entreprend ce qu’il n’est pas capable de faire, tandis que le magnanime n’entreprend rien qui soit au-dessus de ses forces.), seulement il excède le magnanime proportionnellement à ses facultés que ce dernier ne dépasse jamais. C’est ainsi que la présomption est opposée à la magnanimité par excès.

References: art. 2
 art. 1
 art. 5
 art. 3
 art. 2
 art. 3