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Timestamp: 2019-04-22 23:55:37+00:00

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Bible chrétienne Evang. - § 18. Jésus retrouvé au Temple: Lc 2,41-52
§ 18. Jésus retrouvé au Temple: Lc 2,41-52
Nous avions vu comment ce 2° épisode de Jésus au Temple est lié à celui de sa Présentation (§ 11 ) — Introduction). Mais en cette unique scène que les Évangiles nous aient gardée de l'adolescence du Christ, se rejoignent à la fois les conclusions des deux premiers chapitres de Mt ou de Lc sur l'Enfance proprement dite, les développements de Lc et de Jn sur l'enseignement ultérieur du Christ à Jérusalem, en liaison avec les Sapientiaux, tandis que s'y profilent déjà Passion, Résurrection et Ascension, tous aspects remarquablement mis en valeur par R. Laurentin dans son Jésus au Temple (1966) et par A. Feuillet dans Jésus et sa mère (1974). Nous y reviendrons en finale.
La scène est cadrée par le triple refrain : Retour à Nazareth — Méditation de Marie — Croissance de Jésus: v. 39-40 (+ 19) et 51-52. Elle commence au v. 41 par la < montée > à Jérusalem ; elle se termine par la < descente > vers Nazareth (v. 51). Mais quelque chose a changé en cours de route: au départ « les parents » se mettent en route, Jésus avec eux (v. 41-42); au retour c'est « Jésus qui descend avec eux » (v. 51 *). De quel ordre est le changement?
Lc 2,41 // Dt 16,5-6 Dt 16,16-17 — Comme pour la Présentation, il va y avoir < accomplissement >, mais transcendant (§ 11 ) — Lc 2,21-22 *).
à Jérusalem, pour la Pâque : Le lieu et le temps. Mais qui vont devenir significatifs de la portée Pascale de l'événement (v. 46-47 * et 49 *).
Lc 2,42) — Et quand il eut douze ans : Était-ce pour la < bar-mitswa > (analogue à la < profession de foi solennelle > des adolescents chrétiens) ? En tous cas l'épisode correspond à ce que nous pouvons savoir des coutumes juives de cette époque, d'où Robert Aron a pu tirer tout un livre sur Les années obscures de Jésus (Grasset 1960). Douze ans, c'est en particulier l'âge où, d'après les traditions juives, Samuel commença à prophétiser, Salomon à manifester sa sagesse par le jugement fameux (1R 3,16-28), où « le jeune enfant Daniel fut inspiré de l'Esprit Saint » pour convaincre de calomnie les sales accusateurs de Suzanne (Da 13,45 — ce Samuel et ce Daniel qui entrent en // avec Jésus aux v. 46 et 52 (d'après J. Dupont: Jésus retrouvé... p. 44-45).
Lc 2,43-44) — Côté parents, tout s'est passé « suivant la coutume ». La fête achevée, on repart en foule comme on le voit encore à Fatima, les soirs d'anniversaires des apparitions...
parmi les parents et amis : Renseignement anecdotique mais non sans intérêt : pour qu'ils ne se soient aperçus que le soir de sa disparition, Jésus était donc un enfant < ordinaire >, pas spécialement couvé par ses parents, mais filant avec les uns et les autres.
Lc 2,45 // Ct 3,1-4 — Chercher... trouver: Les deux verbes reviennent chacun plusieurs fois, comme en une chaîne sans fin: Cherchant Jésus parmi les proches, ils ne le trouvent pas, repartent donc le chercher à Jérusalem et le trouvent dans le Temple, mais pour s'entendre répondre qu'il est à chercher plus haut. Or c'est là un des thèmes fondamentaux de la vie spirituelle, que l'on observe dans toutes les religions, non moins que dans l'Évangile (Lc 11,9 cf. § 43 — // Ct 5,6-8, saint Bernard). Il est caractéristique de la littérature sapien-tielle, avec souvent connotation de l'amour qui aimante cette recherche (Pr 8,17 Sg 6,12 Si 51,20). C'est ce que le Cantique 3,1-4 met en scène de façon si dramatique, convenant par tant de points à ce que Marie et Joseph eurent à vivre, eux aussi, nuit et jour.
Lc 2,46-47 // Lc 24,21 Lc 24,25-26 — Versets centraux, où converge le triple thème, de Pâques, du Temple et de la Sagesse:
Après 3 jours: durée temporelle où l'inquiétude des parents s'accumula (v. 48), mais première mention aussi de ce « 3° Jour » par lequel Luc désigne Pâques (R. Laurentin, p. 101) — cf. Lc 9,22; 13,32; 18,33; 24,7.21.45). Il amorce donc la comparaison avec le mystère pascal qui s'affirmera aux v. 48-49 *.
ils le trouvèrent au Temple: C'est là que d'après Saint-Jean, Jésus aimera enseigner (Jn 7,14 Jn 8,20 Jn 10,23 Jn 18,20), même s'il annonce que c'est Lui désormais le vrai Temple (Jn 2,19-22 *).
// Da 13,50 — Assis au milieu des docteurs: On rectifie souvent: « à leurs pieds », comme Paul, disciple de Gamaliel (Ac 22,3). Mais il est écrit: assis, comme au milieu de ses pairs. Et pourquoi pas? C'était bien arrivé à Daniel (J. Dupont, p. 44).
les écoutant et les interrogeant: ce qui pourrait ne convenir qu'à un simple disciple. Mais en outre, Jésus répond et on Vécoute, comme un maître. Et sans doute aussi, « quand il interrogeait les docteurs, ce n'était pas pour apprendre d'eux quelque chose, mais parce qu'en les interrogeant, il les formait », comme dit Origène (Homélie 19 sur Luc; PG 13,1851). De fait, c'était méthode courante pour les rabbis; Jésus en usera plus tard.
// Jn 7,15 Jn 7,46 — Stupéfaits de son intelligence: Comme on s'étonnera plus tard qu'il enseigne sans lettres, avec autorité et non pas comme un simple commentateur (§ 32 ). C'est qu'il était La Sagesse divine, incarnée. Et pour bien souligner que telle était ici la révélation essentielle, Luc a pris soin de situer cette première manifestation de la Sagesse en inscrivant les v. 41 à 50 dans le cadre du double refrain des v. 40 et 52, où cette Sagesse lui est attribuée — mais curieusement d'abord en plénitude, puis en croissance (v. 52 *). Il faut donc donner ici à « Intelligence » le sens plein qu'elle a dans la Bible, conforme d'ailleurs à l'éty-mologie de ce mot : < intus-legere > : sous les apparences discerner le sens divin des choses, des événements ou des Écritures, et aussi discerner le Bien du Mal (Cf. Bc I *, p. 46, et plus généralement Pc III, p. 114-115). C'est le Don connexe à la Sagesse que, suivant Is 11,2, assure au rejeton de Jessé la plénitude de l'Esprit Saint reposant sur Lui — comme le manifestera l'apparition du Baptême (§ 24 ).
étaient stupéfaits: Comme devant un prodige qui met < hors de soi >. C'est de là qu'on a tiré: < extase >. On a hésité à traduire: s'extasiaient.
Lc 2,48) — Ils furent douloureusement frappés : Litt. «Ils reçurent un choc ». < Frappés > garde le sens quasi physique de < recevoir comme un coup >, mais en y ajoutant le retentissement qu'une telle émotion peut susciter dans l'esprit — interrogation, admiration, etc... — ce qui va dans le sens de l'intériorisation, par Marie, des événements, dont témoignera le v. 51.
Pourquoi nous as-tu fait cela ? Il y a bien un reproche dans l'expression (cf. le dossier établi par R. Laurentin, p. 35-36), mais tendre et déférent, car c'est surtout une question. En outre reproche et question visent non pas le fait, mais que Jésus ne les ait pas prévenus (« ils ne le savaient pas », v. 43) : « Pourquoi nous as-tu... » Ce que confirme la suite: Vois les conséquences !
ton père et moi: Équivalence d'affection. Le seul témoignage des Évangiles, combien discret, sur les sentiments paternels de Joseph qui a pris pleinement à coeur sa vocation (§ 13 ) — Mt 1,21 *).
tout affligés: « Dans un contexte religieux, < affliction > désigne une douleur profonde causée par une épreuve envoyée par Dieu » (Tlf) .Il convient de prendre ce mot dans son sens le plus fort, celui d'un enfer (Lc 16,24-25) ou d'une séparation sans espoir (Ac 20,38).
Lc 2,48-49) — Le dialogue roule sur 3 points : « Pourquoi ne nous as-tu pas fait savoir — ton père et moi — nous te cherchions...» Jésus répond : « Pourquoi me cherchiez-vous — ne saviez-vous pas — ... être chez mon Père ».
La différence éclate entre famille terrestre et céleste, entre la Maison du Père et celle de Nazareth, bref entre humanité et divinité. Le Christ est un homme et, dans 2 versets, nous allons le voir tenir le plus grand compte de ses devoirs envers Marie et Joseph (v. 51 *). Mais Dieu d'abord! Préférer Dieu même aux liens familiaux: ce que Jésus demande à ses disciples (§ 227 ), Il leur en donne d'emblée l'exemple. Mais il faut reprendre, point par point: Pourquoi me cherchiez-vous! Le parallèle avec Lc 24 est si constant qu'il peut se mettre en tableau :
Lc 24 Lc 2
v. 3 ne trouvèrent par le corps v. 45 pas trouvé, ils revinrent
v. 5 Pourquoi cherchez-vous parmi v. 49 Pourquoi cherchez-vous...
les morts Celui... v. 44 le cherchaient parmi leurs
parents v. 7 devait être livré... et le 3° jour v. 49 Il faut...
ressusciter v. 46 après 3 jours
v. 8 elles se souvinrent de ses v. 57 Et Marie recueillait toutes ces
Paroles Paroles dans son coeur
Les résonances Pascales déjà amorcées par le « après 3 jours » du v. 46 (correspondant à la triple mention du 3° jour au ch. 24,7.21.46), s'annoncent ici comme une loi : « Il faut ». Et chaque fois que le Christ parlera de sa Passion et de sa Résurrection, il réaffirmera: « Il faut »: en Lc 24,7.26.44; mais aussi 9,51; 17,15; 22,37; cf. Mt 16,21, et Jn plus encore : 3,14; 9,4; 12,34; 13,18; 14,31 ; 20,9; He 2,9. Ses Apôtres reconnaîtront cette nécessité du Mystère pascal, non seulement pour le Christ mais pour ses disciples : Ac 1,16; 9,16; 14,22. I
Mais en Lc 2,49, le « Il faut » est en relation avec le « chez mon Père », et par là nous sommes prévenus qu'aux antipodes de la fatalité du Destin, nous I sommes ici en présence de l'irrésistible puissance de l'Amour, allant vers la réunion du Fils avec le Père. Il est absolument capital de ne jamais perdre de vue ce mouvement filial qui est Jésus, si bien qu'il aimante sa vie entière vers le Mystère pascal. C'est ce qu'il y a de vrai dans le grand livre de Louis Chardon sur La croix de Jésus (par ailleurs tributaire de la spiritualité assombrie de son époque — 1647). Réciproquement, si le Père lui a demandé un tel sacrifice, il est ridicule de s'en offusquer vertueusement comme de l'exigence barbare d'un Juge impitoyable au point de requérir vengeance contre son propre enfant ! La rédemption est le comble du mystère de l'Amour en lequel s'associent Père, Fils et Saint-Esprit pour qu'à notre tour, envahis par le même Esprit « qui murmure au-dedans de nous: Viens vers le Père » (Ignace d'Antioche, Rm 7,3), nous puissions « monter vers le Père de Jésus devenu notre Père, vers son Dieu et le nôtre » (Jn 20,18). Ceci suffirait à nous indiquer que le sens du « il me faut être chez mon Père » est bien déjà ce même mouvement d'Amour, vers l'Ascension.
Être chez: Litt. « Être dans les... de mon Père », ne signifie donc pas seulement : « être aux affaires de mon Père », mais bien plus profondément : « être chez... ou: dans la maison du Père » (Cf. l'étude exhaustive de R. Laurentin, p. 38-72). Il est vrai que « Chez » est d'abord une indication de lieu. Ses parents ne savaient pas où était Jésus ; ils le croyaient « dans la caravane » (v. 44) ; ils le retrouvent dans le Temple, la Maison de Dieu. Il n'est pas exclu que « chez mon Père » puisse avoir ce premier sens, où s'exprimerait l'attirance du Christ pour le Temple (v. 46 *).
// Ps 27,4-10 — Une telle attirance était assez généralisée parmi les Juifs pieux. Nous en avons eu un exemple dans Anne la prophétesse (Lc 2,37). Mais plusieurs expressions de ce psaume conviennent particulièrement à Jésus au Temple, même si la situation n'est pas encore d'hostilité — comme elle se déclarera plus tard. On y retrouve quasi visuellement « le cercle autour de Jésus » qui « les dépasse de la tête » ; mais plus profondément aussi, le désir filial du < face à face > avec le Père (Jn 1,1 *); et même la mention de la famille terrestre — bien que l'abandon, ici, ne provienne pas des parents.
Toutefois, surtout dans le contexte pascal (« Troisième Jour... Il faut...), le Temple de Jérusalem ne sert à Jésus que de symbole de la vraie « Maison du Père », familiale, trinitaire, où Il se trouve < chez Lui >, en communauté de vie et de biens avec le Père et l'Esprit Saint. « Être chez le Père », c'est ce que réaliseront, par le Mystère pascal, sa Résurrection et son Ascension.
Nous retrouverons ce thème — dominant — dans l'Évangile de Saint-Jean : 7,33; 8,21.38-40; 13,1; 16,28; 20,17 *. Mais ici, pour Marie, c'est « le glaive » annoncé par Syméon qui commence à opérer; c'est l'éducation par le Christ lui-même, du détachement par lequel doit passer Marie, qui se poursuivra à Cana (Jn 2,1-11) et jusqu'au Calvaire (Jn 19,25-27).
chez mon père : L'opposition avec « ton père et moi » tout comme le sens pascal du verset, induisent à comprendre que nous sommes devant la première déclaration des relations d'intimité uniques, trinitaires, entre Jésus et le Père. Ce n'est probablement pas sans dessein que Luc nous a conservé cette première Parole, lui qui, seul, citera comme la dernière Parole du Christ au moment de mourir: « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46). Et sur ce point encore, Luc rejoint Saint-Jean, qui insiste tant sur la constante référence du Fils à son Père.
Le < Sursum corda > auquel invite Jésus est donc clair : À la plainte si humainement justifiée de Marie, il répond comme il fera si souvent plus tard, d'un autre point de vue. Et par là, il nous apprend à nous hausser, par la foi, à la perspective surnaturelle, divine, du dessein de Salut. Bien plus, il nous convie à y entrer, en prenant notre part du nécessaire sacrifice pascal.C'est même pour cela qu'il s'est fait homme: pour nous réorienter vers « les choses d'en haut, là où Il se trouve, à la Droite de Dieu » (Col 3,1). Et cette expression < à la Droite de Dieu > exprime, après l'Ascension, ce qu'annonçait le < chez mon Père > du Jésus de douze ans: Sa temporaire disparition est dans la ligne de l'origine divine, annoncée tant à Joseph qu'à Marie. Elle ménage le délai nécessaire pour que s'opère le mystère de mort et de résurrection (« après 3 jours »). Elle apprend — désormais vous le saurez — qu'il n'y a pas lieu de s'affoler quand le Christ semble perdu: c'est un appel à le chercher, pour le retrouver plus haut, dans la foi...
Lc 2,50) — Ils ne comprirent pas la Parole qu'il leur disait: Ce qu'ils n'ont pas compris c'est le < Rhêma > * — mot qui pourrait signifier aussi l'événement, s'il n'y avait la redondance : « qu'il leur disait ». Il s'agit donc bien précisément delaParo/e du v. 49. Mais de cette Parole, qu'est-ce qu'ils n'ont pas compris? Serait-ce que Jésus se dise « chez lui » en Dieu son Père? — Mais l'Ange avait bien annoncé à Marie que son enfant serait reconnu comme « Saint, au titre de Fils de Dieu » (Lc 1,35 *). Marie ne l'avait pas oublié.
Il est donc bien plus indiqué — par la façon même dont est composé l'Évangile comme un tout cohérent — que leur incompréhension porte moins sur le fait de l'Incarnation que sur la nécessité — « Il faut » — du Retour au Père par la mort et la résurrection. C'est l'incompréhension de la Loi Pascale, déjà en elle-même un < Mystère >, mais encore plus inimaginable avant que Jésus nous ait lui-même ouvert cette Voie. Aussi, même quand le Christ annoncera en clair sa Passion aux Apôtres, eux non plus « ne comprendront pas cette Parole » (Lc 9,45 Lc 18,34). Saint-Jean, l'Apôtre de la méditation comme Marie au v. 51 *, explique à diverses reprises que les Paroles du Maître, énigmatiques sur le moment même, étaient destinées à être comprises après coup: Jn 12,16; 13,7; 14,25-26; 15,26-27; 16,12-15.
Lc 2,51) — Il descendit avec eux: S. Lyonnet parle du < refrain du départ > qui, de fait, termine chacune des scènes de l'Enfance : départ de Zacharie (1,23), de Gabriel (1,38), de Marie après la Visitation (1,56), des bergers (2,20), enfin de la sainte Famille (2,39 et 51). Mais cette fois on retrouve, en plus accusé, le contraste qu'il y avait déjà au ch. 1° entre le Temple (v. 22) et la < descente > à Nazareth (1,26 *).
Il leur était soumis: C'est sur un tel fond d'obéissance quotidienne qu'il faut comprendre l'autonomie affirmée dans le bref épisode du Temple. Plus que de longs commentaires, un exemple de l'effet que peut avoir cette petite phrase sur toute une vie spirituelle: Charles de Foucauld. « Notre Seigneur a tellement pris la dernière place que jamais personne n'a pu la lui ravir »...
Et sa mère recueillait toutes ces choses en son coeur: il s'agit des < Rhêmata >, donc non seulement de la Parole du v. 49 *, mais de l'ensemble des paroles et événements rappelés dans ces 2 chapitres. Sur l'attitude spirituelle ainsi indiquée, cf. 2,19 *, où se trouvait déjà une formule similaire, plus complète. Mais en outre, le préfixe < Sun > que traduisait directement l'image de < recueillir >, se trouve ici remplacé par un < Dia > qui donnerait plutôt une note de séparation. Il ne faudrait pas trop appuyer sur une touche si légère, mais ne serait-ce pas que le « glaive » de Syméon (v. 35 *) et la Parole énigmatique de Jésus (v. 49 *) font leur travail de distanciation psychologique, tandis que, plus profondément, en s'y appliquant de toute son âme dans un « fiât » prolongé, Marie s'unit d'autant plus intimement à son Fils qu'il est porté par le même « fiât » à la volonté du Père (He 10,5-10).
// Gn 37,11 Da 7,13 Da 7,28 — Le // avec Jacob et Daniel est d'autant plus éclairant que le patriarche ou le prophète se trouvent, comme Marie, en présence d'une révélation — ici par songes — qui annonce d'une part l'élévation future de Joseph, de l'autre « le Fils de l'homme » dans sa gloire, dans le mystère que Jésus vient aussi de suggérer à sa mère, en Lc 2,49 *.
// Ps 107,43 — Conclusion d'un psaume d'action de grâces pour l'heureuse traversée du désert et de la mer, le rassasiement de l'âme qui avait faim et soif, la délivrance des ténèbres et de la maladie : tout ce qu'apportera cet Enfant, guide et pain de vie, rédempteur et libérateur, guérisseur et illuminateur. C'est le mystère que nous aurons à contempler dans la suite de l'Évangile, l'accomplissement de « la Promesse faite à nos Pères », pour qui se laisse éclairer par le don d'Intelligence *.
Lc 2,52) — Le motif de la croissance est de première importance pour nous faire entrer dans la réalité de l'Incarnation. Le Verbe, total et parfait depuis toujours et pour toujours, donc sans limite aucune, est devenu homme: c'est-à-dire précisément qu'il est entré dans le monde du temps, du devenir jour après jour. Et s'il peut y avoir progrès, c'est qu'il y a des limites, que Jésus lui-même ne dépassera que peu à peu, et encore seulement dans les limites propres à toute créature et à la condition humaine en particulier. La glorification seule l'en affranchira définitivement.
// 1S 2,26 et 3,19; Ac 7,10 Ps 45,3 — - Il est éclairant de comparer la croissance de Samuel et de Joseph avec celle de Jean-Baptiste (Lc 1,80) et de Jésus (Lc 2,40 et 52):
— Samuel « grandissait et croissait en âge et en grâce devant Yahvé et devant les hommes ». — Jean-Baptiste « grandissait et se fortifiait ».
— Jésus « grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse. Et la grâce de Dieu était
sur Lui» (2,40).
« grandissait en sagesse et en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes » (2,52).
Le plus simple est Jean-Baptiste, avec croissance de la taille (donc physique) et de l'esprit (en général). Samuel indique aussi le grandissement (de la taille), et de l'âge (qui pourrait impliquer la taille, mais vise plutôt ici la croissance de l'esprit) ; mais entre en jeu un troisième ordre de grandeur, non plus seulement interne (comme le corps et l'âme), mais de relation: C'est la grâce dont bénéficie Samuel « devant Dieu et les hommes ».
On retrouve à propos de Jésus toutes ces expressions plus une : Lui aussi grandit, son corps se développe ; et (son esprit) se fortifie. La grâce est mentionnée aussi, mais différemment en Lc 2,40 et 52: « Dans le premier texte, le Messie enfant est l'objet de la grâce (charis) de Dieu; dans le second cas, la grâce apparaît comme une qualité de Jésus lui-même, comme un don spirituel qui le travaille de l'intérieur et dont Dieu et les hommes ressentent le pouvoir d'attraction° (M. Cambe : La charis chez St Luc, p. 199). L'expression de Lc 2,40 implique en effet encore une extériorité relative de la grâce: Elle est sur Lui; c'est la Bienveillance divine qui descend sur Lui comme sur Elisabeth et Marie (Lc 1,25 Lc 1,48). En 2,52 la grâce est formulée comme pour Samuel, moins au sens technique de ce mot dans la théologie classique, qu'au sens où l'on parle de « l'état de grâce » — sans exclure « le charme attaché à la personne » (TLF) qu'avait annoncé le // Ps 45,3 reconnu comme messianique. Car le mot hébreu signifie la beauté non moins que la bonté. À comparer aussi l'expression avec celle de Saint-Jean 1,14 *: « plein de grâce et de vérité ».
Mais un mot apparaît en Lc 2,40 et 52, qui ne se retrouve ni pour Jean-Baptiste ni pour Samuel: c'est la Sagesse, nommée par contre à propos de Joseph en qui nous avons reconnu plusieurs fois la préfiguration du Christ. En Lc 2,40, Jésus en est rempli, comme Jean-Baptiste de l'Esprit Saint (Lc 1,15). Si Luc nous dit qu'elle grandit ce n'est peut-être que dans la mesure où sa croissance physique, psychique et spirituelle lui permet de prendre davantage possession de soi, de ce qu'il était dès l'origine et même « au Principe » (Jn 1,1 *). Et tandis qu'en Luc 2,40, venait en premier la croissance physique et spirituelle de l'Enfant, déjà rempli de Sagesse, au v. 52, c'est la Sagesse qui passe en premier...
conclusion: R. Laurentin (Év. de l'Enfance, p. 162): L'Évangile de l'enfance selon Luc 1-2 est composé d'une mosaïque de genres littéraires étonnamment variés... Et pourtant, il n'est pas hétéroclite ni composite... La venue du Christ Seigneur est à la fois humble histoire et accomplissement eschatologi-que, nouvelle naissance, nouvelle création, nouvelle alliance, nouvelle théopha-nie. Mais tout cela ne fait qu'un. Les composantes que l'analyse discerne sont comme les couleurs de l'arc-en-ciel dans la simplicité de la lumière solaire. L'intensité de la méditation (2,19 et 51) a ressaisi un pluralisme, et l'a intégré, de l'intérieur... Et la densité contemplative sous-jacente était si forte qu'elle a transfiguré ou transformé chacun des genres littéraires utilisés pour exprimer cette nouvelle manière dont Dieu se fait présent aux hommes (transcendante, apocalyptique, eschatologique, théophanique — mais discrète et sans éclat)... Profonde est la tension entre réalisme humain et dimension divine pour exprimer le plus radical paradoxe de l'Amour de Dieu venant parmi les hommes : son identification avec les pauvres.
Si en effet Jésus apparaît sur terre dans l'humilité d'un bébé (Lc 2,12 Lc 2,16) puis d'un petit enfant, il n'en est pas moins salué, dès avant sa conception et à sa naissance comme à douze ans, d'une foule de titres divins : « Grand et Saint, Fils du Très-Haut et Fils de Dieu (1,32.35), Seigneur (1,43 ; 2,11) et Sauveur (2,11), Lumière, Gloire et Salut de tous (2,30-32), offert pour notre Rédemption (2,23-24), Maître d'interpréter les Écritures (2,46-47), même s'il sera en butte à la contradiction (2,34-35).
Car Lc 1-2 rejoint Mt pour annoncer que cette incarnation de Dieu en Jésus débouche sur ce qu'« il fallait » qu'il souffre des hommes, pour les racheter et les ramener avec Lui au Père (Mt 2,13-23 et Lc 2,22-52). Et c'est pourquoi, si des événements extraordinaires signalent cette enfance à l'attention de tous — illumination prophétique d'Elisabeth, Syméon et Anne, apparition des anges aux bergers, de l'étoile aux Mages — elle aboutit à Nazareth (Mt 2,23 Lc 2,39 et Lc 51), accumulant durant 30 années des leçons de vie cachée qu'avant tout il nous faut retenir, garder et pratiquer, comme Marie, avec Marie, « dans notre coeur» (2,19.51).
3. BAPTÊME ET TENTATION (§ 19-27).
Le témoignage apostolique — “ les témoins oculaires devenus serviteurs de la Parole ” de Lc 1,2 (§ 2 ) — porte sur la vie du Christ “ en commençant au baptême jusqu'au jour où il nous fut enlevé ” (Ac 1,22). Par conséquent, nous entrons dans l'Évangile proprement dit, comme d'ailleurs Mc 1,1 le déclare expressément
§ 19. Le Précurseur: Mt 3,1-6; Mc 1,1-6; Lc 3,1-6; Jn 1,19-23
(Mt 3,1-6 Mc 1,1-6 Lc 3,1-6 Jn 1,19-23)
Mc 1,1) — Commencement de l'Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu: Phrase programme qui, dans son extrême concision, proclame la même foi que celle de Saint-Jean, seulement plus explicite (§ 1 *, début).
Commencement : Comme en Jn 1,1 * et Gn 1,1: Nous sommes < au principe >...
L'Évangile: La Bonne Nouvelle. Avant d'être consigné dans les 4 Livres que nous appelons aussi < les Évangiles >, l'Évangile est annonce, heureuse et bienfaisante. Il ne présente pas seulement un tableau de l'histoire du Christ, mais il est “ une force de Dieu pour le Salut de tout homme qui croit ” (Rm 1,16). Cette Bonne Nouvelle est donc à recevoir dans la foi, et une foi qui engage (Mc 1,2-3 *).
Évangile de Jésus-Christ: cette Bonne Nouvelle est encore appelée: L'Évangile de Dieu (§ 28 ) — Mc 1,14; Rm 1,1 ; 15,16; 1Th 2,2.9) ou l'Évangile de la grâce de Dieu (Ac 20,24).
Christ = Messie. Étymologiquement : Oint, consacré par l'onction (§ 25 ) — Jn 1,41 *). Titre par conséquent d'origine royale (1 et 2S; Ps 18,51 Ps 89,39 Ps 89,52 Is 45,1), mais par définition plus encore < messianique > et donc accolé par les chrétiens à Jésus comme son nom propre: Jésus-Chri(st). Cf. Vtb. < Messie >. Titre tellement révélateur que Jésus, de son vivant, le gardera caché (Mc 8,29-30), mais le réclamera au contraire solennellement devant le Grand Prêtre (Mc 14,61-62).
Fils de Dieu: Ne se trouve pas dans tous les mss. Mais reçu en tous cas dans la version officielle de l'Église, avec même (dans la traduction française) l'article invitant à le prendre au sens fort comme désignant le Fils de Dieu. De fait, c'est tout l'Évangile de Marc qui est orienté vers la révélation progressive, d'abord secrète * (Mc 3,11-12), mais officialisée lors du Procès (Mc 14,61-62) et reconnue même des païens (Mc 15,39 *). C'est donc tout son programme que Mc formule d'emblée, par le double titre davidique et divin, messianique et filial, concordant avec Saint-Luc (1,32.35) et Saint-Paul (Rm 1,3-4).
Lc 3,1-2) — Il est remarquable que Luc ait attendu jusqu'à ce début de l'Évangile proprement dit pour déterminer solennellement le cadre historique, jusque-là indiqué brièvement et pratiquement (1,5 *; 2,1-3 *). C'est de là que Denys le Petit, au Vie siècle, a calculé le début de notre ère, un peu court semble-t-il parce qu'il a pris trop à la lettre que Jésus avait alors 30 ans (v. 23 *). En fait, Jésus est né avant la mort d'Hérode, donc avant — 3.
Tibère-César, Ponce Pilate : Toute l'histoire publique du Christ se situe en temps d'occupation. Il n'y a même plus la royauté vassale d'Hérode le Grand. Le gouvernement de la région est une < tétrarchie > ; chacun des deux fils d'Hérode n'a pu hériter que d'un quart:
Hérode-Antipas, de la Galilée et la Pérée, partie Sud de la TransJordanie (de — 3 à + 39): Cf. Lc 9,7-9; 13,31-32; 23,7-12;
Philippe, de la région au N.E. de la Galilée, donc en terre païenne (de — 3 à + 34). C'est lui le mari d'Hérodiade, dépossédé par son demi-frère Hérode-Antipas (Mc6,17ss);
Lisanias, d'Abilène, partie de l'Iturée, au N.O. de Damas, dans l'Anti-Liban;
Mais la Judée, territoire principal, est sous contrôle direct de Rome, en la personne de Ponce Pilate, qu'une inscription trouvée en 1961 dans les ruines du théâtre de Césarée Maritime (sa résidence habituelle) appelle “ proefectus Judeoe ” (de 26 à 36).
Anne et Caïphe: En titre, le grand prêtre, de 18 à 36 ap. J.c., est Ca'ïphe. Mais son beau-père, Anne, ex-grand prêtre déposé en l'an 15 par les Romains, continue de jouer le premier rôle (Jn 18,13-14 Jn 18,24 cf. Jn 11,49-52 Ac 4,6).
Lc 3,2b // Os 1,1 — Une parole de Dieu fut adressée à...: formule d'investiture du < pro-phète >, c'est-à-dire du porte-parole de Dieu.
dans le désert: renoue, par-delà le ch. 2 de Lc uniquement consacré à Jésus, avec Jean, que Lc 1,80 * envoyait déjà “ au désert ” à cet effet. Mais ici, l'expression prend une grande importance, car elle annonce que le grand mouvement de conversion que le Baptiste va déclencher (Mt 3,5-6 // Mc 1,5) est un accomplissement de la prophétie d'Osée (// Os 2,16-22). Aussi “ dans le désert ” se retrouve-t-il dans les 3 Synoptiques.
Mt 3,1 et // — En ces jours-là paraît... : Ce sont < les temps primordiaux >, toujours ré-actualisables. D'où aussi le présent du verbe, indiquant que l'appel du Salut résonne toujours.
paraît ou : fut (Mc 1,4) : Par opposition soit à l'existence éternelle du Verbe (Jn 1,6-7 *), soit aux 30 années de vie cachée, c'est l'événement dont les trois Évangiles évoquent la soudaineté : “ Paraît Jean le Baptiste ” ; et cela fait du bruit, puisque tout le monde se met en branle (Mt 3,5). Mais plus impressionnant encore est Mc 1,2-5, tant son départ est abrupt. Même si tout l’A.T. était préparation, on se trouve devant un Commencement (Mc 1,1) si transcendant à tout ce qui a pu précéder qu'il est comme absolu.
Bien que Jean-Baptiste paraisse d'abord comme pro-phète (“ Voix ”), puis comme témoin (Jn 1,19-23 *; cf. 1,7 *), curieusement Rupert atténue la rupture avec l'ordre sacerdotal dont il était issu:
Rupert de Deutz : Sur Mt II (Pl. 168, 1353): Jean-Baptiste était prêtre, et devait en droit succéder à son père prêtre ; mais sachant bien que les rites de la Loi prenaient fin, il choisit de prêcher la pénitence, et d'en donner iexemple en lui-même, ce qui est une part excellente de l'office du prêtre.
// Ex 23,20 Ml 3,1-2 — Le Précurseur et le Messie lui-même sont si bien liés que ces prophéties peuvent se lire de l'un ou de l'autre. Jésus lui-même appliquera les deux premiers stiques de Ml 3,1 à Jean-Baptiste (Mt 11,10), qui correspondent d'ailleurs à la prophétie d'Is 40,1-5 à laquelle nous réfèrent ici expressément Mt, Mc et Lc. Mc cite même Ml 3,1 sous le nom d'Isaïe en son verset 2. Et Ml 3,2 annonce la véhémence et la rigueur du Baptiste (comparer avec Mt 3,7-10). Mais d'autre part, nous avons vu que Ml 3,1 c-f se réalise plutôt en Jésus, lors de sa Présentation au Temple (§ — Lc 2,22 *). Et cette attribution conjuguée à Jean et à Jésus se marque en Ml par la désignation indifférenciée de < l'ange > ou de < l'Ange de l'Alliance >. Ml et Is ne font d'ailleurs que reprendre la promesse à Moïse (// Ex 23,20) où l'on retrouve mention de < l'Ange > et de < la Voie > préparée (ici au Peuple de Dieu, là au Seigneur). Tout l'A.T.se rejoint dans le Christ.
Mt 3,1 b; Mc 1,4; Lc 3,3 // Is 58,1 — [Comme héraut de l'Évangile] proclamant l'Annonce: Nous n'avons pas trouvé le moyen de traduire d'un seul mot ce qu'exprimé le verbe grec (d'où l'on a tiré < Kérygme >): 1) L'acte de proclamer (ici, l'Evangile) — comme un héraut (parfois à son de trompe) — 2) la teneur du message, c'est-à-dire, dans le N.T.comme dans le langage pastoral actuel, l'Annonce missionnaire de l'Évangile, et qui va donc directement à ce qui en est le centre : le Royaume de Dieu, offert en Jésus-Christ à quiconque se convertit et croit (cf. § 28 *). On voit que c'est déjà ce que proclame Jean-Baptiste (Mt 3,2 *).
Mt 3,2 et // — Faites pénitence, car le règne de Dieu est proche: C'est aussi le message commun à tous les prophètes de l’A.T. : espérance du Retour à Dieu et au Bonheur, par l'aveu de nos infidélités et la conversion, impliquant la dénonciation de ces infidélités (Is 44,21-22 Is 54,4-8 Jr 25,3-7 Jl 2,12-14, etc. On retrouve ce triple < kérygme > dans la prédication du Baptiste:
1) Faites pénitence: Il faut bien se pénétrer de l'équivalence constante des 3 termes de < pénitence > (du latin: poenitentia mais aussi poenitet), < conversion > (du grec : < métanoia >) et du < Retour >, à Dieu ou à la Terre Promise (de l'hébreu: Schub), par une réitération de l'Alliance * (cf. W.l. Holladay: The Root shubh in thé Old Testament... 1958). Le but qui aimante tout le reste, c'est bien entendu le “ oui, j'irai vers mon Père ” de l'Enfant Prodigue (Lc 15,18); mais puisque c'est un retour, il implique une conversion, laquelle ne va pas sans regret, repentir, conscience d'un manque (poenitet: < je n'ai pas assez de... je ne suis pas content >) qu'il faut combler, racheter, expier (poenà). On se paye de mots si l'on prétend chercher le but sans en prendre les moyens : c'est ce que dira Jean-Baptiste (§ 20 ) — Mt 3,8; cf. La pénitence et la peine, dans “ Foi et Langage ” 1978/1, p. 29-32). Sur l'exhortation à reconnaître son péché, cf. § 78 - Jn 3,20 *.
un baptême de pénitence : Le symbole de la purification par l'eau est universel. L'Ancienne Alliance connaissait — outre la circoncision, § 7 et §11 ) — des ablutions rituelles (Lv 15,10-18 Jdt 12,7). La ferveur des Pharisiens et des Esséniens les avait multipliées, non sans danger de formalisme (§ 154 -155) — Mc 7,1-22). Elisée avait prescrit à Naaman le lépreux de se plonger 7 fois dans le Jourdain (§ 30 )— // 2R 5,10-14) ; Ézéchiel annonçait l'eau purificatrice (§ 155 ) — // Ez 36,25). Le baptême de Jean a ceci de particulier que d'abord il se présente comme un baptême de pénitence, insistant par conséquent sur l'engagement à une conversion effective qu'il signifie (§ 20 -21). Ensuite, il est donné comme accès au Royaume, soit négativement (< rémission des péchés >, en Mc et Lc), soit positivement (Mt 3,2). Donc une seule fois. Enfin, on ne se purifie pas soi-même, comme dans les simples ablutions ; les rôles sont bien déterminés : les pénitents “ confessent leurs péchés ”, mais c'est Jean qui baptise (Mt 3,6/7 Mc 1,5). Et il en résulte des communautés qui ne sont pas encore l'Église du Christ, mais qui subsisteront un temps, même après la mort de Jean-Baptiste, jusqu'à ce qu'elles s'éteignent ou se fondent avec l'Église apostolique (Ac 19,1-7).
Par tous ces points en effet, ce baptême était déjà dans la ligne du baptême chrétien, même s'il n'en avait pas encore la pleine efficacité (sacramentelle) ni les pleins effets (effusion de l'Esprit), comme Jean lui-même le précisera (§ 22 -Mt 3,11 et //).
pour la rémission des péchés: Au sens spécifique et fort, non seulement d'un simple pardon, mais qui va jusqu'à la remise de la dette ou de l'offense (Cf. Absolution, Pardon, Rémission, dans “ Foi et Langage ” 1980, n° 16, p. 253-257). C'est si vrai que le baptême ne pourra prendre sa pleine efficacité qu'avec la < rédemption > de nos péchés par le sang du Christ (Mt 26,28 Ep 1,7 He 9,22).
2) Le Règne de Dieu est proche: C'est l'autre versant du même kérygme, donc rigoureusement inséparable, comme le moyen de son but. Dans l’A.T. comme dans le N.T.— et comme, souhaitons-le, dans l'Église — la prédication de la pénitence-conversion-retour ne va jamais sans l'assurance que Dieu est fidèle à son Alliance, et tout prêt à pardonner (= la < Hésed > *) dès lors que nous aurons fait disparaître le seul obstacle à la ré-union. Car celui-ci ne vient que de notre infidélité; pour l'annuler il suffit donc d'une conversion, à condition qu'elle soit réparatrice et réconciliatrice (Mt 3,8 *).
Règne de Dieu: Litt. dans Mt: Règne des cieux, suivant la coutume rabbinique évitant de prononcer le nom sacré et ineffable de Dieu. Mais les deux variantes visent la même réalité, centre de l'Évangile, dont nous aurons par conséquent à découvrir peu à peu la réalité, l'ampleur et le mystère.
L’A.T. l'annonce, soit sous la figure, bien imparfaite, d'Israël comme Royaume de Dieu (Dt 33,5), dont Saul, David et ses descendants ne peuvent être que les rois lieu-tenants (1S 8,7), soit comme encore à venir: ainsi le chantent les < psaumes du Règne > (Ps 93 Ps 96-101). Cf. Is 43,15; 44,6; Dn 2,44; 7,9-14; Za 14,9, etc.
Le Royaume est l'oeuvre messianique par excellence, au moins dans la ligne d'un Messie attendu comme Roi (davidique). Sur ce mystère du Royaume, cf. § 28 § 50 , § 127 ) — Mt 4,17 *; 5,3 *; 13,11 *,etc. Sauf exceptions, nous nous rallions au vocabulaire précisé par J. Carmignac dans Le mirage de l'eschatologie, p. 13 ss.:
— Royauté désigne la dignité du roi (terme abstrait et subjectif) ;
— Règne: exercice du pouvoir royal (passage du subjectif à l'objectif);
— Royaume: territoire ou personnes sur qui s'exerce cette autorité (objectif). Ce qu'annonce Jean-Baptiste, c'est bien le Règne messianique.
est proche: L'imminence de l'avènement du Messie était assez généralement pressentie durant le temps qui précède le Christ: cf. Syméon, qui “ attendait la consolation d'Israël ” (§ 11 ) — Lc 2,25). Ce terme de < consolation > renvoie d'ailleurs à Is 40, c'est-à-dire la prophétie alléguée ici par les 3 Synoptiques. Mais ce que proclame Jean-Baptiste, c'est mieux encore: le Règne s'approche de nous. Non seulement nous en sommes proches au point de < toucher au but >, mais c'est Lui qui vient au-devant de nous et nous atteint (Mt 12,28) en la personne de Jésus-Christ. Celui-ci reprendra cette annonce à son compte (Mt 4,17) et en fera l'Évangile de la première mission des Apôtres (Mt 10,7).
La présence et la réalité de ce Règne se préciseront tout au long de l'Évangile de Matthieu. Mais en Mc 1,4 et Lc 3,3, l'avènement du Règne est équivalemment annoncé par l'expression: “ la rémission des péchés ”.
3) La dénonciation du péché, logiquement première, ne vient pourtant qu'en troisième lieu (§ 20 *-21), pour que l'espérance du Salut éclaire la prise de j conscience d'une situation qui, autrement, serait fatale.
Mt 3,3) — Ce Jean est... Voix: Les Pères ont souvent rapproché cette < Voix > de la < Parole >. Car Jésus est le Verbe intérieur du Père, extériorisé, manifesté par l'Incarnation. Jean n'ajoute rien au message, qui est textuellement celui du Christ (comparer Mt 3,2 à 4,17). Il lui donne < voix > en révélant sa présence (Jn 1,26) et en attestant ce qu'il est (Jn 1,30-34). Puis il laissera parler la Parole et s'effacera (Jn 3,27-30). Il reste le Porte-Parole, la Voix pour ouvrir nos oreilles au Verbe incarné, le témoin par lequel s'éveille notre foi (Jn 1,7 *):
// Ex 4,14-16 — Origène : Sur Jn VI, 10 (PG 14,230) : Dans l'Exode, Dieu dit à Moïse : “ Je t'ai établi comme Dieu pour le Pharaon ; et Aaron parlera pour toi. ” Même si la comparaison ne cadre pas parfaitement, il y a une certaine analogie : ce qu'Aaron est à Moïse, Jean l'est pour le Verbe de Dieu... Jean était la seule voix qui pouvait alors saisir la Parole ; et pour bien comprendre ceci, souvenons-nous que “ tous devaient croire par lui ” (Jn 1,7).
Rupert de Deutz : Sur Mt il (PL 168,1350): C'est pour Jean un grand éloge : il est < La Voix >. Isaïe ne dit pas qu'il a une voix, mais qu'il est < Voix >. Et puisque lui-même l'a confessé, disant: “ Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert ”, il est donc la voix d'un autre. De quel autre ? De Celui qui clame. Et qui est Celui qui clame, sinon Celui dont toute la vie, le temps intégral qu'il passa sur la terre fut une clameur, ou un appel ? L'Apôtre dit en effet : “ Lui, qui, dans les jours de sa chair, offrant prières et supplications, avec une grande clameur et des larmes, à Celui qui pouvait le sauver de la mort, fut exaucé à cause de son caractère sacré ” (He 5,7). C'est ainsi que Jean fut la première Voix de < Celui qui clame >.
// 1S 40,1-5 — L'hébreu disait: Préparez au désert, lieu de conversion i comme durant le premier Exode, prototype de tous les < retours > à venir (// Os 2,16-22). Les Synoptiques citent Is 40,3 suivant la LXX, où < désert > se rapporte à la Voix, donc à Jean-Baptiste. De toute façon, c'est un < appel au désert >, suivant une spiritualité qu'illustre de nos jours le Père de Foucauld.
un chemin pour notre Dieu: Les Synoptiques écrivent: ses sentiers, qui peut s'appliquer plus précisément au Christ, de même que “ le chemin du Seigneur ”. Mais l'important est surtout qu'il ne s'agit pas seulement, ici comme là, des chemins qui conduisent à Dieu (// Ps 25,4), mais du chemin qui < rapproche > Dieu de nous, quand Lui-même vient à nous.
Luc seul (3,5-6) poursuit la citation jusqu'aux versets 3-4 d'Isaïe précisant que ces chemins de Dieu jusqu'à nous présupposent l'aplanissement (de la < pénitence >). L'abaissement nécessaire est celui de l'orgueil hautain (Is 2,12, en relation avec l'accès des peuples à la Montagne de Sion, Is 2,2-3 cf. aussi Lc Is 1,52 Is 14,11 Is 18,14).
Toute chair verra le Salut de Dieu: Le // Is 40,5 est traduit selon le Tm. La LXX, tout en gardant cette “ révélation de la Gloire ”, y ajoute celle du Salut. Luc, citant Is 40,5 d'après la LXX, ne garde que le Salut. C'est Jn 1,14 qui avait écrit: “... et nous avons vu sa Gloire, Gloire du Fils unique... ” Lc a parlé de cette vision de la Gloire, mais pour les bergers (2,9).
Mt 3,4 et Mc 1,6 // 2R 1,5-8 Mt 11,7-9 — Un vêtement de poil de chameau: L'habit des prophètes, rude et ascétique. S'il est vrai que “ l'habit ne fait pas le moine ” et peut masquer les faux prophètes (Za 13,4 Mt 7,15), il est tout de même un signe louable, et loué par le Christ (// Mt 11,7-9 cf. BC I *, p. 64-65). Celui de Jean-Baptiste l'assimile au grand Élie (// 2R 1,5-8 Mt 17,9-13).
La ceinture : figure également en // 2R 1,5-8 2R 1, attache le vêtement au corps, comme Israël devait l'être au Seigneur (Jr 13). Mais elle est signe aussi d'un renversement de la spiritualité, lorsqu'elle passe du stade actif, ascétique où l'on se ceint soi-même, au stade mystique où, lié par l'amour, on s'abandonne à Celui qui nous mène, comme Jésus le prédit à Pierre (Jn 21,18), comme Jean-Baptiste lui-même l'éprouvera dans la prison d'Hérode (§ 147 *).
se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage: d'ordinaire ce sont les sauterelles qui mangent tout... Elles figurent aussi au menu de Qumrân.
//Ps 81,14.17) — Dans tout l’A.T. — Pentateuque, Prophètes, Sapientiaux — le miel est, avec le lait, nourriture de Terre Promise : figure de la Sagesse (Pr 24,13-14, Si 24,19;Ps 19,11) et de l'amour partagé (Ct 4,11 Ct 5,1).
Mt 3,5 et // — Mouvement de foules comme il s'en produit dès qu'apparaît un < Homme de Dieu >, des Pères du Désert au Curé d'Ars et au Padre Pio. Tant les gens simples ont soif de Dieu, et sont prêts, pour le rencontrer, à se passer des rafraîchissements ordinaires.
Mt 3,6 et Mc 1,5 // Lv 5,5 26,40;Ps Lv 32,5 1Jn1,9) — Ils confessaient leurs péchés: Le fait même qu'ils demandaient le baptême “ pour la rémission des péchés ” était déjà un aveu implicite. Mais le verbe (< omologein >) indique un aveu plus exprès, sous quelque forme que ce soit. Non ! ce ne sont pas les prêtres qui ont inventé la confession ! C'est l'honneur de l'homme, fût-il pécheur, d'avoir cette loyauté envers soi-même, devant Dieu et son représentant, parfois même devant les hommes. On en trouvera l'équivalent, sans phrase mais éloquent avec Marie-Madeleine (Lc 7,36-50), explicite avec le Bon Larron (Lc 23,39-43), provoqué et bouleversé avec Simon Pierre (Jn 21,15-17). Rappelons toutefois que dans les Évangiles et la Bible, < confesser > a le sens prioritaire de < confesser Dieu >, la confession des péchés ayant pour but, le cas échéant, de s'accuser soi-même d'être responsable du mal et du malheur, pour < confesser > que Dieu est entièrement innocent, bon et saint (Cf. Confesser Dieu, d'abord!, dans “ Foi et Langage ” 1979,4, p. 247-250; ou Pratique de la confession, DDB 1962, p. 124-138).
Jn 1,19-23) — L'enquête officielle ne pouvait être le fait que du Sanhédrin, autorité suprême, nationale, administrative, judiciaire, mais aussi garante de la religion. Composé de 71 membres, en souvenir de Ex 24,1.9 et Nb 11,16: le Grand Prêtre et les chefs des 24 familles sacerdotales (Lc 1,8 *), les scribes (pour la plupart, des Pharisiens), et les anciens, représentants de l'aristocratie laïque (comme Joseph d'Arimathie, Mc 15,43). “ L'envoi ” d'enquêteurs qui sont “des prêtres et des lévites ” montre que tout est fait selon les règles.
Mais dans l'esprit de Saint-Jean, tout cela n'est que circonstanciel -“ quand... ” — et ce qu'il détache en tête, comme proposition principale, c'est ce qui mérite à l'incident d'être rapporté dans l'Evangile: Le témoignage de Jean-Baptiste (voir plus bas).
Les Juifs: généralement pris en mauvaise part dans Saint-Jean quand il désigne par là plus particulièrement les représentants officiels qui ne reconnaissent pas la Mission du Christ (2,18; 5,10-18; 7,1.13.15; 8,22.48; 9,22-34; 10,31...). Mail ce n'est pas dire que cette réprobation englobe le peuple juif comme tel. Au contraire, Jésus proclame que “ le Salut vient des Juifs ” (Jn 4,22). C'est comme < le monde > : on ne suit l'Évangile ni en le condamnant sans nuances, ni en l'exaltant sans mesure ni réserves (Jn 1,10 *).
lui envoyèrent de Jérusalem : Le peuple est sorti de Jérusalem (Mt 3,5) pour aller se faire baptiser au Jourdain — comme Abraham appelé par Dieu à sortir de son pays et de sa famille (BC I *, p. 87). Eux ne bougent pas...
L'enquête porte sur l'identité de Jean, et donc sur la légitimité de sa mission, comme pour le Christ qui, d'ailleurs, se référera au cas de Jean-Baptiste (a 22) — // Mt 21,25-27). Mais il y ajustement une autre antithèse qui, à elle seule est la justification du Précurseur comme du Christ : aux enquêteurs “ envoyés * par les prêtres, l'un et l'autre pourraient répondre qu'ils sont eux-mêmes “ envoyés de Dieu ” (Jn 1,6 *; 1,33; 3,17 etc.).
Le Christ, Elie, le Prophète : De Jésus lui-même on se demandera pareillement s'il est Élie, prophète, ou Jean-Baptiste ressuscité (Mt 16,13-14 Mt 14,2). Et Pierre saluera en Lui le Christ dont Jean-Baptiste était le précurseur : toujours la jonction entre les deux “ envoyés de Dieu ”, pour la même mission.
// Ml 3,23-24 — C'est qu'Élie n'était pas mort, mais avait été < enlevé > comme Hénoch (Gn 5,21-24 2R 2,11-12 cf. BC I *, p. 73). Et de fait, il devait revenir sous la figure de Jean-Baptiste (Mt 11,14 Mt 17,10-12); la question e“ donc plus pertinente qu'il ne paraît. En fonction du // Ml 3,23, elle revenait à demander à Jean s'il était bien le Précurseur (Sur Ml 3,24, Lc 1,16-17 *) Mais lui, ne se savait pas le nouvel Elie...
// Dt 18,15 — C'est sans doute à cette prophétie que réfère la question” Es-tu non pas un prophète entre autres, mais le prophète par excellence annoncé par Moïse ?
En réponse, Jean donne donc son < témoignage >. C'est le rôle essentiel du Baptiste reconnu par Saint-Jean dès le Prologue (1,7 *). Ici, le témoignage ne porte encore que sur lui-même, dénonçant toute confusion entre le Messie et lui, — qui n'en est que le Précurseur — entre le Verbe et la Voix (v. 23) — il est notable que, dans un contexte bien plus particulier que celui des Synoptiques, Jean se réfère au même texte d'Isaïe, définissant son rôle premier de < héraut du Kérygme >, de l'Évangile (Mt 3, lb *).
Il confessa : Même verbe que pour “ ils confessaient leurs péchés ”, Mt 3,6” Mais cette fois en son sens fondamental et solennel, encore appuyé par le redoublement au négatif : il reconnut la vérité, il ne la nia pas.

References: § 18

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 § 43

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 § 78
 § 7
 §11
 § 28
 § 50
 § 127