Source: http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/fr/g1m.htm
Timestamp: 2019-05-22 20:35:09+00:00

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I pars (Drioux 1852) Qu.110 a.2
ARTICLE II. — la matière corporelle obéit-elle aux anges a volonté (2)?
(2) Il est très-important de connaître Jusqu'où s'étend le pouvoir des anges sur la nature, parce que c'est le moyen de couper court à une foule de superstitions et de distinguer les miracles des faits merveilleux.
Objections: 1.. Il semble que la matière corporelle obéisse aux anges à volonté. Car la vertu de l'ange est supérieure à celle de l'âme. Or, le corps obéit à la pensée de l'âme. Car la pensée de l'âme le fait passer au chaud et au froid, quelquefois jusqu'à lui rendre la santé et le faire tomber malade. Donc à plus forte raison la pensée de l'ange a-t-elle la puissance de modifier à son gré la matière corporelle.
2.. Tout ce que peut une puissance inférieure, une puissance supérieure le peut aussi. Or, la vertu de l'ange est supérieure à celle de la matière corporelle. Par conséquent, puisque le corps peut, par sa vertu, modifier la forme d'un autre corps, comme on voit que le feu engendre le feu, à plus forte raison les anges peuvent-ils par leur vertu imprimer à la matière corporelle une forme quelconque.
3.. Toute la nature corporelle est administrée par les anges, comme nous l'avons dit (art. préc). Il semble par là que les corps soient pour les anges des instruments. Car l'instrument est par sa nature un moteur qui est mû, et dans tout effet on trouve quelque chose qui provient de la vertu des agents principaux et qui ne peut être produit par une cause instrumentale. C'est même ce qu'il y a de principal dans l'effet lui-même. Ainsi les aliments se digèrent par l'action de la chaleur naturelle qui est l'instrument de l'âme nutritive, mais la génération du corps à l'état de vie provient de la vertu de l'âme. De même c'est à la scie qu'il appartient de couper le bois, mais il n'y a que l'artisan qui puisse en faire un lit. Donc la forme substantielle, qui est ce qu'il y a de principal dans les effets corporels, résulte de la vertu même des anges ; par conséquent la matière est soumise à l'ange pour qu'elle en reçoive sa forme.
Mais c'est le contraire., Car saint Augustin dit [De Trin. lib. m, cap. 8): Il n'est pas croyable que la matière des choses visibles obéisse à la volonté des anges pervers, mais elle ne peut obéir qu'à Dieu.
CONCLUSION. — Les anges ne pouvant pas actuellement donner à la matière sa forme substantielle qui vient de Dieu immédiatement ou d'un agent naturel, on dit avec raison que la matière n'obéit pas aux anges.
Il faut répondre que les platoniciens ont supposé que les formes des corps matériels proviennent des formes immatérielles, parce qu'ils regardaient les premières comme une participation de ces dernières. Et Avicenne a suivi sous un rapport leur sentiment en admettant que toutes les formes des corps procèdent de la conception de l'intelligence agissante, et que les agents corporels ne font que préparer la matière à recevoir sa forme. Ce qui les a induits l'un et l'autre en erreur, c'est qu'ils ont regardé la forme comme une chose qui a été faite par elle-même et qui découlerait ainsi de quelque principe formel. Mais, comme le prouve Aristote (Met. lib. vu, text. 26, 27 et 32), ce qui est fait est composé; car il est à proprement parler une chose qui subsiste. Or, la forme n'est pas un être subsistant, c'est seulement ce qui donne aux choses leur individualité. Par conséquent on ne peut pas dire, à proprement parler, que la forme est faite. Car on ne fait que ce qui existe, puisqu'être fait est une voie qui mène à l'être. D'ailleurs il est évident que l'être qui est fait ressemble à celui qui l'a fait, parce que tout agent produit son semblable. C'est pourquoi ce qui fait les choses naturelles a de l'analogie avec l'être composé, soit parce qu'il est composé lui-même, comme le feu qui engendre le feu, soit parce que l'être composé existe tout entier en lui virtuellement quant à la matière et quant à la forme, ce qui est le propre de Dieu. Donc toutes les formes que revêt la matière viennent de Dieu immédiatement ou d'un agent corporel, mais elles ne viennent pas immédiatement de l'ange.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que notre âme est unie au corps comme sa forme. Il n'est pas étonnant par conséquent qu'il soit formellement modifié par ses conceptions, surtout lorsqu'on vient à observer que les mouvements de l'appétit sensitif, qui n'existent qu'autant que le corps est affecté d'une certaine manière, sont soumis à l'empire de la raison. Mais l'ange n'est pas ainsi en rapport avec la nature matérielle. Il n'y a donc pas de parité.
2. Il faut répondre au second, que ce que peut une puissance inférieure une puissance supérieure le peut aussi, mais non de la même manière ; elle le peut d'une façon plus élevée. Ainsi l'intellect a des choses sensibles une connaissance plus éminente que les sens. De même l'ange transforme la matière corporelle d'une façon plus éminente que les agents corporels; car il a action sur eux et il les meut comme étant une cause d'un ordre plus élevé que le leur.
3. Il faut répondre au troisième, que rien n'empêche la vertu des anges de produire dans la nature des effets que les agents matériels ne seraient pas capables de produire (1), mais ce n'est pas à dire pour cela que la matière obéisse aux anges à volonté (2). Car la matière n'obéit pas à la volonté du cuisinier qui a l'art de faire cuire ses morceaux d'une manière que le feu par lui-même ne pourrait produire, puisque tout agent corporel a la puissance de revêtir la matière d'une forme substantielle, d'après ce principe que le semblable est naturellement apte à produire son semblable.
(1) Dans ce cas les faits sont merveilleux, mais ce ne sont pas de vrais miracles, puisqu'un agent créé peut en être l'auteur.
(2) Pour qu'elle leur obéisse à volonté, il faudrait qu'ils puissent lui commander en maître, sans se soumettre à l'action des causes secondes, comme le fait le créateur.
Article III. — les anges peuvent-ils mouvoir les corps d'un lieu a un autre (3)?
(3) Ce que l'Ecriture nous rapporte des mages de Pharaon (Exod. vu, vin) et ce qu elle annonce de l'anlcchrist (II. Thessal. H) serait inexplicable si l'on refusait d'admettre sur ce point la doctrine de saint Thomas. Tous les Pères sont d'ailleurs unanimes à cet égard.
Objections: 1.. Il semble que les corps ne puissent être mus par les anges d'un lieu à un autre. Car le mouvement local des corps naturels suit leurs formes. Or, les anges, comme nous l'avons dit (quest. lxv, art. 4, et art. préc), ne produisent pas les formes des corps. Ils ne peuvent donc être cause de leur mouvement local.
2.. Aristote prouve (Phys. lib. viii, text. 54 et 60) que le mouvement local est le premier des mouvements. Or, les anges ne peuvent produire d'autres mouvements en modifiant la matière formellement. Donc ils ne peuvent pas produire cette espèce de mouvement.
3.. Les membres du corps obéissent aux pensées de l'esprit pour se mouvoir localement, parce qu'ils ont un principe de vie en eux. Or, dans les corps qui existent dans la nature il n'y a aucun principe de vie. Donc les anges ne peuvent les mouvoir d'un lieu à un autre.
Mais c'est le contraire. Saint Augustin dit (De Trin. lib. iii, cap. 8 et 9) que les anges prennent certains principes corporels pour produire quelques effets. Or, ils ne peuvent le faire sans mouvoir les corps localement. Donc les corps leur obéissent sous ce rapport.
CONCLUSION. — Les êtres matériels étant inférieurs aux substances spirituelles et le mouvement local étant le plus parfait, il est naturel que les corps soient mus immédiatement d'un lieu à un autre par les esprits.
Il faut répondre que, comme le dit saint Denis (De div. nom. cap. 7), la sagesse divine a tellement enchaîné les êtres que la fin de l'un se lie avec le commencement de celui qui suit. D'où il résulte que l'essence de l'être inférieur to uche par ce qu'elle ade plus élevé à l'essence de l'être qui est au-dessus de lui. Or, les êtres corporels sont au-dessous des êtres spirituels, et le mouvement local est le plus parfait de tous les mouvements des substances matérielles, comme le preuve Aristote (Phys. lib. viii, text. 57). La raison en est que le mobile qui va d'un lieu à un autre n'est pas en puissance par rapport à quelque chose d'intrinsèque ; il ne l'est que par rapport à ce qui est extrinsèque, c'est-à-dire par rapport au lieu où il doit arriver. C'est ce qui fait que les corps sont naturellement faits pour être mus immédiatement par les êtres spirituels d'un lieu à un autre. Aussi tous les philosophes ont-ils supposé que les corps célestes sont mus localement par des substances spirituelles (1), et c'est pour cela que nous voyons l'âme mouvoir le corps en lui imprimant principalement et avant tout un mouvement local.
(1) D'après Thaïes et Pythagorc, le monde est rempli de ces substances spirituelles. On K's croyait répandues dans les cicux et dansl'air. Platon parle même d'un prince d'une nature malfaisante, préposé à ces esprits chassés par h'S dieux et tombés du ciel, dit Plutarquc (Voy. Je Lamennais, Essai, tome III, ch. 2'i).
Solutions: 1. II faut répondre au premier argument, qu'il y a dans les corps d'autres mouvements locaux que ceux qui sont une conséquence de leurs formes. Ainsi, le flux et le reflux de la mer ne résultent pas de la forme substantielle de l'eau, mais de l'influence de la lune. A plus forte raison y a-t-il des mouvements locaux qui peuvent résulter de l'action des substances spirituelles.
2. Il faut répondre au second, que les anges en produisant d'abord le mouvement local peuvent par son moyen en produire d'autres en employant, par exemple, des agents corporels pour produire ces effets, comme l'ouvrier emploie le feu pour amollir le fer.
3. Il faut répondre au troisième, que les anges ont une puissance moins restreinte que l'âme. Ainsi, la puissance motrice ,de l'âme est renfermée dans le corps auquel elle est unie ; elle le vivifie, et c'est par son moyen qu'elle peut mouvoir d'autres êtres. Or, la vertu de l'ange n'est pas ainsi restreinte à un corps quelconque ; il peut donc mouvoir d'un lieu à un autre les corps qui ne lui sont pas unis.
ARTICLE IV. — les anges peuvent-ils faire des miracles (2)?
(2) Les anges peuvent faire des miracles improprement dits. L'Ecriture en renferme une multitude parmi les;uols nous citerons 1 incendie de Sodomc, la délivrance des trois enfants dans la fournaise, l'affliction de Job, les prodiges opérés parles mages de Pharaon (Voy. Deut. XIII, 1 ; Jé-rém. xxiii, 32; Matth.-xxiV.2i; saint Paul, II. Thess. ii; Apocal. xiii. Et parmi les Pères: saint Irénée, Contra hwrcs. lib. Il, cap. 31 ; saint Justin, Dial. cum Tryphone; saint Cyrille, Catech. xv; Pertuli ion, ApoloQ. cap. xxiii ; Origcne, lib. m contra Cclstim; I.artanl. lib. ii, cap 74, et lib. vu, cap. 13; saint Chrysostomo, Ilomil. xxxvi et lib. cont. Gentes.
Objections: 1.. Il semble que les anges puissent faire des miracles. Car saint Grégoire dit (Hom. xxxiv in ) qu'on donne le nom de Vertus à ces esprits par lesquels s'opèrent les prodiges et les miracles.
2.. Saint Augustin dit (Quaest. lib. lxxxiii, quaest. 79) que les magiciens font des miracles par suite de contrats particuliers, que les bons chrétiens les opèrent par la justice publique, et les mauvais par les signes de cette justice. Or, les magiciens font des miracles parce que les démons les exaucent, comme le dit le même docteur (Ibid.). Donc les démons peuvent faire des miracles, et à plus forte raison les bons anges.
3.. Saint Augustin dit encore au même endroit que tout ce qui se fait visiblement il n'est pas absurde de l'attribuer aux puissances inférieures de l'air. Or, quand une cause naturelle produit un effet qui est en dehors de ses lois, nous disons que c'est un miracle, comme quand un malade est guéri de la fièvre sans qu'on ait recours aux moyens ordinaires. Donc les anges et les démons peuvent faire des miracles.
4.. Une puissance supérieure n'est pas soumise à l'ordre d'une cause inférieure. Or, la nature corporelle est inférieure à l'ange. Donc l'ange peut agir en dérogeant aux lois qui régissent les agents matériels, et par conséquent faire des miracles.
Mais c'est le contraire. Car il est dit de Dieu (Ps. cxxxv, 4) : // n'y a que lui qui fasse de grandes merveilles, c'est-à-dire des miracles.
CONCLUSION. — Le miracle est une dérogation aux lois de tous les êtres créés; comme il n'y a que Dieu qui ne soit pas une créature, il n'y a que lui qui puisse par sa propre puissance opérer des miracles.
Il faut répondre que le miracle est à proprement parler une dérogation à l'ordre de la nature. Pour qu'il y ait miracle, ce n'est donc pas assez qu'une chose soit faite en dehors des lois d'une nature particulière, parce que dans ce cas il arriverait que celui qui jette une pierre en l'air ferait un miracle puisqu'il déroge à la loi naturelle de la pierre. On donne donc le nom de miracle à ce qui est en dehors des lois de toute la nature créée. Or, il n'y a que Dieu qui puisse le faire, parce que tout ce que fait l'ange ou toute autre créature par sa propre vertu, il le fait nécessairement selon les lois de la nature, et par conséquent ce n'est pas un miracle. D'où il résulte qu'il n'y a que Dieu qui puisse faire des miracles.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, qu'on dit que les anges font des miracles, soit parce que Dieu en fait selon leurs désirs comme il en fait quand les saints lui en demandent, soit parce qu'ils remplissent quelque rôle dans l'exécution même du miracle, comme lorsqu'on les verra à la résurrection générale recueillir les cendres des morts.
2. Il faut répondre au second, qu'on donne le nom de miracle, absolument parlant comme nous l'avons dit, à tout ce qui se fait en dehors des lois de la création tout entière. Mais comme nous ne connaissons pas toutes les vertus des créatures, toutes les fois que par une puissance qui nous est inconnue un être créé produit un effet qui sort des lois ordinaires de la nature, cet effet est un miracle par rapport à nous. Ainsi, quand les démons font par leur puissance naturelle quelque chose d'extraordinaire, ces phénomènes ne sont pas des miracles, absolument parlant, mais ils passent pour tels à nos yeux. C'est de cette manière que les magiciens font des miracles par l'entremise des démons. On dit qu'ils les font d'après un pacte particulier, parce que les créatures qui ont clans l'univers une puissance quelconque, sont comme les individus qui jouissent d'une certaine importance dans une cité. Par conséquent, quand un mage lait quelque chose par suite d'un pacte conclu entre lui et le démon, on dit qu'il agit par suite d'un traité particulier. Mais la justice divine règne dans le monde entier comme la loi publique dans toute la cité. C'est pourquoi les bons chrétiens opérant des miracles au nom de la justice divine, on dit qu'ils les font par la justice publique, tandis que les mauvais chrétiens les produisent par les signes de cette justice publique, c'est-à-dire en invoquant le nom du Christ, ou en recourant à quelques sacrements.
(1) Ils passent pour tels aux yeux du vulgaire. Car peur que les miracles aient une force probante, il faut qu'on puisse distinguer les vrais miracles des miracles impropres ou des faits merveilleux. Les théologiens g8 sont appliqués à le faire, mais leurs règles reviennent bu principe de saint Thomas, qui dit que le vrai miracle est un fait qui est absolument supérieur aqx forces de la nature.
3. Il faut répondre au troisième, que les puissances spirituelles peuvent faire toutes les choses visibles qui se font en ce monde en employant par le mouvement local les éléments primitifs des corps.
4. Il faut répondre au quatrième, que quoique les anges puissent déroger aux lois d'un être corporel, ils ne peuvent cependant pas déroger aux lois de toute la création, ce qui est de l'essence du miracle, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
QUESTION CXI. : DE L'ACTION DES ANGES SUR LES HOMMES.
Après avoir parlé de l'action des anges sur les créatures corporelles, nous avons maintenant à examiner l'influence qu'ils exercent sur les hommes. Nous rechercherons d'abord s'ils peuvent avoir sur eux quelque action par leur vertu naturelle; ensuite comment Dieu les envoie pour servir les hommes; enfin comment ils sont nos gardiens. — Sur le premier point quatre questions se présentent : 1° L'ange peut-il éclairer l'intellect de l'homme? — 2" Peut-il changer sa volonté? — 3" Peut-il avoir influence sur son imagination? — 4° Peut-il impressionner ses sens?
(1) L'Ecriture nous apprend, dans une multitude de cii constances, que les anges éclairent les hommes : Dieu dit à Israël : Ecce ego mittam angelum meum qui proecedal te... observa eum et audi vocem ejus (Ex. xxiii, 20). L'ange du Seigneur parle à Manasse [Jud. XIII, 2t), à Daniel x,9, 20 et 27). Tohie est éclairé et dirige par l'ange Raphaël. Dans l'Apocalypse, dit Bo;,. suet, on voit les anges aller sans cesse du ciel ^ la terre et de la terre au ciel ; ils portent,^ interprètent , ils exécutent les ordres de Du'u iPrèface de l'Apocalypse, ch. 27).
Objections: 1.. Il semble que l'ange ne puisse pas éclairer l'homme. Car l'homme est éclairé par la foi. C'est pourquoi saint Denis (De hier. Eccl. cap. 2) attribue l'illumination au baptême qui est le sacrement de la foi. Or, la foi vient de Dieu immédiatement d'après ces paroles de l'Apôtre (Ephes. n, 8) : Vous avez été sauvés par la foi, et cela ne vient pas de vous, car c'est un don de Dieu. Donc l'homme n'est pas illuminé par l'ange, mais il l'est immédiatement par Dieu.
2.. A l'occasion de ces paroles de l'Apôtre : Deus illis manifestavit (Rom. viii), la glose dit que non seulement la raison naturelle a servi à manifester aux hommes les choses divines, mais que Dieu les leur a révélées par ses oeuvres, c'est-à-dire par la création entière. Or, la raison naturelle et la création viennent l'une et l'autre de Dieu immédiatement. Donc Dieu illumine l'homme immédiatement.
3.. Tout être qui est illuminé connaît l'auteur de son illumination. Or, les hommes ne sentent pas qu'ils sont éclairés par les anges. Donc ils ne le sont pas par eux.
Mais c'est le contraire. Saint Denis prouve (De coel. hier. cap. 4) que les révélations divines arrivent aux hommes par le moyen des anges, comme nous l'avons dit (quest. cvin, art. 6). Or, ces révélations sont des illuminations, comme nous l'avons vu (quest. evi, art. 1). Donc les hommes sont illuminés par les anges.
CONCLUSION. — Puisque les hommes sont d'une nature inférieure à celle des anges ils sont illuminés par eux.
Il faut répondre que, d'après l'ordre établi par la Providence, les êtres inférieurs sont soumis à l'action des êtres qui sont au-dessus d'eux, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 1), et que, suivant ce principe, les anges inférieurs sont illuminés par les anges supérieurs, et les hommes, qui sont inférieurs aux anges, sont illuminés par eux. Toutefois, ces deux sortes d'illumination se ressemblent sous un rapport et diffèrent sous un autre. Car nous avons dit (quest. evi, art. 1) que l'illumination qui est la manifestation de la vérité divine produit deux effets : 4° elle fortifie l'entendement inférieur par l'action qu'exerce sur lui l'entendement supérieur; 2° elle offre à l'entendement inférieur les espèces intelligibles qui sont dans l'entendement supérieur, et elle les lui offre de manière qu'il puisse les saisir. Dans la région angélique, c'est l'ange supérieur qui divise la vérité générale qu'il a en lui-même et qui la proportionne à l'intellect de l'ange inférieur qui doit la recevoir, comme nous l'avons vu (quest. cvi, art. 2 et 3) ; mais l'entendement humain ne peut saisir la vérité purement intelligible, parce qu'il est dans sa nature de ne comprendre que par l'intermédiaire des images sensibles, comme nous l'avons prouvé (quest. lxxxiv, art. 7). C'est pourquoi les anges présentent aux hommes la vérité intelligible sous des formes sensibles. Car, comme le dit saint Denis (De coel. hier. cap. 1), il est impossible que la lumière divine nous arrive autrement qu'enveloppée par cette multitude de voiles sacrés. D'un autre côté l'entendement humain est fortifié par l'action de celui de l'ange, puisqu'il lui est inférieur. C'est ainsi que l'ange produit dans l'homme le double effet qui résulte de l'illumination.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, qu'il y a deux choses qui concourent à produire la foi : 1° L'état habituel de l'intellect quand il est disposé à obéir à la volonté qui le porte vers la vérité divine. Car l'intellect adhère aux vérités de la foi non parce que la raison le convainc, mais parce que la volonté le lui commande, puisque, comme ledit saint Augustin (Tract, xxvi in Joan.), on ne croit qu'autant qu'on veut croire.iSous ce rapport la foi vient de Dieu seul. 2° Il faut, pour que la foi existe, que les choses que l'on doit croire soient proposées à celui qui les croit. Les hommes le font, d'après ces paroles de l'Apôtre (Rom. x, 17) : La foi vient de laparole qu'on a entend ue.Mais les anges y ont encore une part plus importante ; car ce sont eux qui révèlent aux hommes les mystères de Dieu. Ils contribuent donc à l'illumination de la foi, et à ce titre ils éclairent les hommes non-seulement sur ce qu'ils doivent croire, mais encore sur ce qu'ils doivent pratiquer.
2. Il faut répondre au second, que la raison naturelle qui vient de Dieu immédiatement peut être fortifiée par l'ange, comme nous l'avons dit (quest. cvi, art. 1). De même la vérité intelligible qui résulte des espèces que l'on emprunte aux créatures est d'autant plus élevée que l'entendement humain est plus fort. C'est ainsi que l'ange aide l'homme à se faire d'après les créatures une connaissance plus parfaite de la Divinité.
3. Il faut répondre au troisième, que l'opération intellectuelle et l'illumination peuvent être considérées sous un double aspect : 1° Par rapport à l'objet compris. En ce sens tout être qui comprend ou qui est illuminé connaît qu'il comprend ou qu'il est illuminé, parce qu'il connaît l'objet qui est présent à son esprit. 2°Par rapport au principede la connaissance. Alors quiconque comprend une vérité ne sait pas pour cela la nature de l'intellect qui est le principe de son opération intellectuelle. De même quiconque est illuminé par un ange ne sait pas pour cela que c'est un ange qui l'illumine.
ARTICLE II. — les anges peuvent-ils changer la volonté de l'hOMME(1)?
(1) Cette question revient à ce qui a été dit précédemment (quest. CV, art. 4, et quest. evi, art. 2). C'est un nouveau développement de ces paroles de l'Apôtre : Deus operatur in nobis velle et perficere (Philipp. h).
Objections: 1.. Il semble que les anges puissent changer la volonté de l'homme. Car, à l'occasion de ces paroles de l'Apôtre : Qui facit angelos suos spiritus et ministros suos flammam ignis (Hebr, i, 7), la glose dit.- ces esprits célestes sont de feu, puisqu'ils sont ardents et qu'ils brûlent tous nos vices. Or, ils ne brûleraient pas nos vices s'ils ne changeaient notre volonté. Donc les anges peuvent la changer.
2.. Le vénérable Rède dit à propos de ces paroles de saint Matthieu (Quae procedunt de ore, etc.) que le démon ne nous inspire pas seulement de mauvaises pensées, mais qu'il les allume encore dans notre âme. Saint Jean Damaseène ajoute (De fid. orth. lib. ii, cap. A) qu'il a été accordé aux démons de jeter dans le coeur (immittere) de l'homme toutes les mauvaises pensées et toutes les passions immondes qu'ils peuvent imaginer. Pour la même raison les bons anges peuvent déposer en nous de bonnes pensées et embraser nos coeurs par de bons sentiments. Or, ils ne pourraient le faire s'ils ne pouvaient changer notre volonté ; donc ils peuvent la changer et ils la changent en effet.
3.. L'ange illumine l'entendement humain au moyen d'images sensibles, comme nous l'avons dit (art. préc). Or, comme l'imagination qui sert l'intellect peut être changée par l'ange, de même l'appétit sensitif qui sert la volonté peut l'être aussi, parce qu'il est comme l'imagination une faculté qui se sert d'organe corporel. Donc par là même que l'ange illumine l'intellect, il peut changer la volonté.
Mais c'est le contraire. Car il n'y a que Dieu qui puisse changer la volonté de l'homme, d'après ces paroles de l'Ecriture (Prov. xxi, 1) : Le coeur du roi est dans la main du Seigneur, il le tourne partout où il veut.
CONCLUSION. — Comme il n'y a que Dieu qui donne la volonté il n'appartient qu'à lui de la changer efficacement ; les anges ne le peuvent que par le moyen de la persuasion ou par l'excitation des passions.
Il faut répondre que la volonté peut être changée de deux manières. 4° Par une cause intérieure. En ce sens le mouvement de la volonté n'est rien autre chose que l'inclination de cette puissance vers l'objet voulu, et il n'y aque Dieu qui puisse la changer, parce que c'est lui qui donne à la nature intellectuelle la faculté d'avoir telle ou telle inclination. Car comme l'inclination naturelle ne vient que de Dieu, l'auteur de la nature ; de même l'inclination volontaire ne vient que de lui, parce qu'il est aussi seul l'auteur de la volonté. 2° La volonté est mue par un agent extérieur. Dans l'ange ce phénomène ne se produit que d'une manière, il a pour cause le bien saisi par l'intellect. Par conséquent l'agent extérieur ne meut la volonté qu'autant qu'il est cause du bien que l'intellect saisit pour en faire l'objet de son appétit. Sous ce rapport il n'y a que Dieu qui puisse mouvoir efficacement la volonté; l'ange etl'homme ne peuvent agir sur elle que par voie de persuasion, comme nous l'avons dit (quest. evi, art. 2). Mais dans l'homme la volonté est mue d'une autre manière extérieurement, c'est-à-dire par la passion qui s'attache à l'appétit sensitif. Ainsi la volonté étant portée par la concupiscence ou la colère à vouloir une chose, les anges peuvent la mouvoir de cette manière en excitant ses passions; mais ils ne la meuvent pas nécessairement, parce que la volonté est toujours libre de consentir ou de résister à la passion.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que les ministres de Dieu, les anges ou les hommes brûlent les vices et embrasent d'ardeur pour la vertu parla persuasion.
2. Il faut répondre au second, que les démons ne peuvent pas inspirer de mauvaises pensées en les produisant intérieurement, puisque la volonté peut toujours s'y arrêter ou non. Mais on dit que le diable enflamme nos coeurs parce qu'il nous excite à penser des choses mauvaises et à les désirer, et qu'il le fait soit par la persuasion, soit par l'excitation des passions. Saint Jean Damaseène appelle cette flamme une inspiration (immittere), parce qu'elle se forme et s'entretient au dedans. Quant aux bonnes pensées on les attribue à un principe plus élevé, c'est-à-dire à Dieu, bien qu'il nous les envoie par le ministère des anges.
3. Il faut répondre au troisième, que dans l'état présent l'entendement humain ne peut comprendre qu'à l'aide d'images sensibles, mais la volonté peut former ses volitions d'après les lumières de la raison, sans suivre les inspirations de l'appétit sensitif. Il n'y a donc pas de parité.
ARTICLE III. — l'ange peut-il avoir influence sur l'imagination de l'homme (1)?
(1) Cet article a pour objet d'expliquer toutes les apparitions des anges dont l'Ecriture parle à propos de saint Joscphet des mages (Matth. I, H , de Daniel (vu), do Jérémie (i et XXI?), d'Isaie (Vi), etc. Car, comme l'observe saint Denis (De cal.hier. cap. 4), les livres des prophètes sont remplis de visions qui sont parvenues au* hommes par l'intermédiaire des tflgef.
Objections: 1.. Il semble que l'ange ne puisse pas changer l'imagination de l'homme. Car l'imagination, comme le dit Aristote (De anima, lib. m, text. 161), est un mouvement produit par les sens. Or, si ce mouvement était produit par un ange on ne pourrait l'attribuer aux sens. Donc il est contraire à l'essence même de l'imagination, c'est-à-dire de l'acte de la faculté imaginative, d'être soumise à l'action de l'ange.
2.. Les formes qui existent dans l'imagination étant spirituelles sont par là même plus nobles que les formes qui existent dans la matière sensible. Or, l'ange ne peut imprimer aucune forme à la matière sensible, comme nous l'avons dit (quest. prêc. art. 2). Il ne peut donc pas non plus imprimer de formes dans l'imagination, et par conséquent il ne peut la modifier.
3.. Saint Augustin dit (Sup. Gen. ad litt. lib. xii, cap. 12) : Un esprit, en s'unissant intimement avec un autre, peut faire que ce qu'il sait il le montre par ses images à celui avec lequel il est en rapport, soit que celui-ci comprenne, soit qu'il en reçoive l'intelligence d'un autre. Or, il ne semble pas que l'ange puisse se mettre en rapport avec l'imagination de l'homme, ni que l'imagination de l'homme puisse saisir les choses intelligibles que l'ange connaît. Il semble donc que l'ange ne puisse pas avoir influence sur l'imagination.
4.. Dans la vision imaginaire l'homme s'attache aux images des choses, comme si elles étaient les choses elles-mêmes. Or, il y a en cela erreur. Donc, puisque les bons anges ne peuvent nous tromper, il semble qu'ils ne puissent être cause de la vision imaginaire et qu'ils ne puissent, par conséquent, agir sur l'imagination.
Mais c'est le contraire. Car on attribue à la vision imaginaire ce que l'on voit en songe. Or, les anges révèlent quelquefois en songe à l'homme les ordres de Dieu, comme on le voit par ce que saint Matthieu nous raconte (Matth, i et h) de l'ange qui apparut à saint Joseph pendant qu'il dormait. Donc l'ange peut agir sur l'imagination.
CONCLUSION. — Les visions imaginaires étant quelquefois produites en nous par le mouvement local des esprits et des humeurs du corps, comme les anges peuvent mouvoir localement la nature corporelle, il s'ensuit que les bons anges aussi bien que les méchants peuvent par la seule vertu de leur nature agir sur l'imagination de l'homme.
Il faut répondre que les bons et les mauvais anges peuvent, par la vertu de leur nature, agir sur l'imagination de l'homme; ce qu'on peut se démontrer ainsi. Nous avons dit (quest. préc. art. 3) que l'ange a le pouvoir de mouvoir les corps d'un lieu à un autre. Tout ce qui peut être l'effet de ce mouvement local est donc par là même soumis à la puissance naturelle de l'ange. Or, il est évident que les visions de l'imagination sont quelquefois produites en nous par le mouvement local des esprits et des humeurs qui sont dans le corps humain. C'est pourquoi Aristote, assignant (in lib. de Somn. et Vigil. cap. 3) les causes des visions que l'on a en songe, dit que quand l'animal dort, le sang descend avec beaucoup d'abondance dans les organes de la sensation, et qu'avec lui se portent au même endroit les mouvements, c'est-à-dire les impressions qui sont restées de l'action des choses sensibles qu'on a perçues pendant la veille. Ces impressions étant conservées dans tous les esprits organiques, elles meuvent le principe sensitif de telle sorte qu'il en résulte une apparition analogue à celle qui s'est produite lorsque la sensibilité a été mue pour la première fois par les choses extérieures. La commotion des esprits et des humeurs peut même être si forte que ces apparitions persévèrent durant l'état de veille, comme on le voit chez les frénétiques et chez tous ceux qui sont atteints de folie. Ainsi ce qui arrive par la commotion naturelle des humeurs et quelquefois par la volonté de l'homme, qui se représente quand il le veut par l'imagination ce qu'il a d'abord connu par les sens, peut donc être produit par la puissance d'un bon ou d'un mauvais ange, tantôt par une aliénation des sens corporels (I), et tantôt sans cela.
(1) Colle aîiénation des sens est l'exlase que saint Thomas attribue aux Lens et aux mauvais anges, parce qu'il y a de ces faits que Ton attribue à l'intervention du démon.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que le principe de l'imagination est en effet dans les sens. Car nous ne pouvons rien imaginer que nous ne l'ayons senti de quelque manière en tout ou en partie. Ainsi l'aveugle-né ne peut imaginer la couleur. Mais on peut agir sur l'imagination en excitant en elle un mouvement particulier d'après les impressions que l'esprit conserve, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
2. Il faut répondre au second, que l'ange transforme l'imagination, non en lui imprimant une forme imaginaire qu'elle n'aurait reçue préalablement d'aucune manière par le moyen des sens. Car il ne pourrait faire qu'un aveugle imaginât des couleurs. Mais il la transforme par le mouvement local des esprits organiques et des humeurs, comme nous l'avons dit [in corp. art.).
3. Il faut répondre au troisième ^ que l'esprit de l'ange se met en rapport avec l'imagination de l'homme, non par son essence, mais par l'effet qu'il produit dans l'imagination, suivant l'explication que nous en avons donnée. Il lui fait connaître ainsi ce qu'il sait, mais il ne le lui fait pas connaître de la manière dont il le sait.
4. Il faut répondre au quatrième, que l'ange qui produit une vision imaginaire éclaire quelquefois l'intellect de celui qui la reçoit, et lui fait comprendre le sens de ces images sensibles, et dans ce cas il n'y a pas d'erreur possible. D'autres fois l'action de l'ange se borne à produire dans l'imagination les images des choses -, dans ce cas s'il y a erreur elle n'est pas imputable à l'ange, mais au défaut d'intelligence de celui qui a eu cette vision. C'est ainsi que le Christ n'a pas été cause des erreurs des Juifs parce qu'il leur a dit beaucoup de choses en paraboles qu'il ne leur a pas expliquées.

References: art. 4
 art. 6
 art. 1
 art. 1
 art. 1
 art. 2
 art. 7
 art. 1
 art. 4
 art. 2
 art. 2
 art. 2
 art. 3