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Timestamp: 2020-07-06 09:55:19+00:00

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Quel plaisir dans la décroissance ? – DécroissanceS – Le blog de Michel Lepesant
Quel plaisir dans la décroissance ?
Publié le 4 septembre 2010 par Michel Lepesant
Non seulement, la croissance, c’est le malheur, mais la décroissance peut aussi être le bonheur. Quel est le bonheur de la simplicité volontaire ?
Au moment de défendre une décroissance « activivante », surtout ne pas se laisser aller à croire que c’est la prise de conscience de ce qu’est vraiment le bonheur qui déclencherait une transformation des pratiques ; mais, à l’inverse, pour celui qui est déjà engagé dans des situations qui valorisent le partage, la coopération, le bien-vivre, la lenteur, la proximité, prendre conscience que ce bonheur-là, vécu, éprouvé, ressenti, c’est exactement ce plaisir qu’évoquait il y a plus de 2000 ans Epicure : quand le plaisir n’est pas jouissance mais réjouissance, ce plaisir, c’est le bonheur.
Epicure fait partie de ces quelques philosophes dont l’histoire a retenu le nom pour désigner une attitude de vie. L’épicurien, c’est le bon vivant, le jouisseur, le cueilleur du jour, le profiteur de la vie. C’est pourquoi, en nos Temps modernes du Désir tout puissant, on s’attendrait à voir dans Epicure un philosophe précurseur de la croissance et du toujours plus plutôt qu’un « défricheur de la décroissance ».
Il y a pourtant un premier point commun évident entre épicurisme et décroissance : l’un comme l’autre sont de telles provocations que les calomnies et les approximations sur leur compte sont plus aisées à adopter qu’une patiente et généreuse attention à leur pensée « sur la crête ».
Même s’il recommande la sobriété volontaire : « Les saveurs simples apportent un plaisir égal à un régime d’abondance » (1)Lettre à Ménécée, §130., il serait anachronique de prétendre trouver chez lui une anticipation de la société de croissance et de sa critique radicale. Dans le cadre général de l’antiquité grecque, la sagesse est celle des limites et de la mesure : mais Epicure n’oublie jamais de prôner une mesure sans excès et une limite sans démesure.
En cela, sa sagesse des limites peut bien aujourd’hui être dirigée vers tous ceux qui devraient se désaccoutumer de la croissance, de la peur de manquer et qui semblent n’avoir jamais compris qu’une vie réussie ne peut se réduire aux apparences de la « réussite », de l’avoir-toujours-plus (qui n’est en réalité qu’un mal-être). Mais en restant sans cesse attentif à limiter les limites, Epicure pourrait aussi s’adresser à tous les plus-décroissants-que-moi-tu-meurs qui, tout à l’ivresse de leur pureté au goût de secte, confondent simplicité volontaire et ascèse : en ce sens, la philosophie d’Epicure n’est pas une sagesse de la vie ou du vivant mais du savoir-vivre. Vivre, c’est réjouissant mais savoir-vivre, c’est mieux que de la joie, c’est juste du plaisir.
« En effet, ce n’est ni l’incessante succession des beuveries et des parties de plaisir, ni les jouissances que l’on trouve auprès des jeunes garçons et des femmes, ni celles que procurent les poissons et les autres mets qu’offre une table abondante, qui rendent la vie agréable : c’est un raisonnement sobre (nêphôn logismos) qui recherche la connaissance exacte des raisons de tout choix et de tout refus, et qui rejette les opinions à partir desquelles une extrême confusion s’empare des âmes (2)Lettre à Ménécée, §§131-132. ».
Il faut commencer par s’apercevoir qu’Epicure avance une définition prudente et inhabituelle du plaisir : pour lui, le plaisir ce n’est pas la jouissance mais c’est le bonheur. Le plaisir est le fait pour le corps de ne pas souffrir et pour l’âme de ne pas être troublée. Entre le plaisir et la douleur, Epicure ne place aucun intermédiaire. Or c’est précisément par rapport à cet état intermédiaire que d’habitude on juge du bonheur et du malheur : cet état intermédiaire est occupé par la vie quotidienne, ce qui se passe entre pics de plaisir et dépressions. Maintenant, si vous suivez la recommandation d’Epicure, vous devez rejeter l’existence d’un tel état intermédiaire comme une illusion. Que reste-t-il alors ? Juste la souffrance et le plaisir. Et entre les deux ? Rien. Du coup, ce qui est rangé trop souvent dans une neutre monotonie bascule du côté du plaisir. Vivre, simplement vivre, c’est déjà du plaisir. Cette simplicité est insaisissable pour celui qui confond le plaisir avec un état d’excitation. Comment réussir à le convaincre de sortir de sa confusion ? Simplement, en ajoutant une question à cette question. Epicure range dans le plaisir tout ce qui souvent est mis dans le « train-train » de la vie quotidienne : pourquoi ne le met-il pas du côté de la souffrance peut objecter, à juste titre semble-t-il, celui pour qui plaisir rime avec excitation ? Eh bien, ce qui nous apprend que le plaisir n’est pas jouissance mais simple présence, c’est tout simplement l’expérience de l’absence et de la disparition : pourquoi attendre demain que l’ami ou l’être cher disparaissent pour s’apercevoir qu’hier, quand ils étaient là, c’était le bonheur ? « Toi donc qui n’est pas maître du lendemain, tu diffères de te réjouir ! Nous consumons notre vie à force d’attendre » (3)Sentences vaticanes, 14..
Ne placer ainsi aucun intermédiaire entre la douleur et son absence permet à Epicure de placer toute la vie ordinaire dans le plaisir. Ce plaisir, qui est sensation immédiate, vaut par lui-même et plus du tout par une course sans fin vers le toujours plus. Le plaisir n’est pas affaire de quantité mais de qualité : non pas avoir, mais être. Quand je suis heureux, simplement d’être et d’exister, que devrais-je désirer de plus ? Il ne me manque rien, il ne peut rien me manquer. Quelque chose ne peut manquer que chez celui pour qui l’avoir ferait le bonheur. C’est pourquoi dès que la douleur cesse, il n’y a nul besoin de partir à la recherche du plaisir : il est déjà là, présent : « La tempête de l’âme se dissipe ». Le sage « ne cherche pas à se réjouir du moment le plus long mais du plus agréable ». (4)Lettre à Ménécée, §126.
L’insatiable, pour qui assez (satis) n’est pas « satis-faisant », qui ne voit pas le présent comme un cadeau, entame la course sans frein de toujours plus de plaisir demain. Il ne sait pas que « le temps infini contient le même plaisir que le temps fini » (5)Maximes fondamentales, XIX.
Mais si pour Epicure le plaisir n’est pas dans le toujours plus, est-il pour autant dans le toujours moins ? (Chacun aura ainsi reconnu l’argument selon lequel l’ennemi de la croissance serait aussi un ami de la récession). Epicure ne prête-t-il pas lui-même le flanc à une telle interprétation quand il écrit que « dans le cas où nous n’avons pas beaucoup, nous devons nous contenter de peu » (6)Lettre à Ménécée, §130. ? La juste critique de l’abondance et du gaspillage ne risque-t-elle pas de dériver vers une injuste et indécente défense de la pénurie ? L’épicurien, ou le décroissant, n’est-il pas comme le fou qui se tape sur la tête parce que cela fait du bien quand ça s’arrête ? Et la simplicité volontaire une ascèse qui n’ose pas dire son nom, voire, politiquement, une ruse des nantis pour convaincre les « sans » qu’ils ont déjà bien assez ? Heureux celui qui ne mange pas à sa faim car il fera bombance d’un simple quignon de pain, arrosé d’un verre d’eau. Malheureux celui qui posséderait déjà tout. Que demander de plus ? Comment poursuivre la croissance de son bonheur ?
D’une part, Epicure met explicitement en garde contre une telle démesure dans la simplicité volontaire. Il ne s’agit pas « de faire avec peu en toutes circonstance » mais de savoir, quand on a peu, se contenter de peu. C’est en ce sens qu’Epicure considère l’autosuffisance (autarkeia) comme un grand bien : il s’agit de ne pas avoir besoin de l’abondance. Epicure recommande de se désaccoutumer de la croissance, plus exactement de « s’accoutumer aux régimes simples et non abondants ». Pourquoi ? Pour assurer « la plénitude de la santé » (7)Lettre à Ménécée, §131..
D’autre part, pour qu’Epicure puisse faire du plaisir le critère infaillible et immédiat du bonheur, il a dû au préalable établir un classement des désirs et des plaisirs. Car tous les plaisirs ne sont pas à rechercher : « il est certes possible d’accumuler par un travail acharné, des richesses considérables, mais la vie n’en reste pas moins misérable » (8)Cité par Porphyre dans sa Lettre à Marcella.
Le classement des désirs repose sur une « analogie » avec les choses : les unes sont naturelles, les autres ne sont que du vide. Parmi les désirs : les uns sont naturels, les autres sont vides, « sans fondement » : tels la richesse, les honneurs ou l’immortalité. Parmi les désirs naturels il faut une nouvelle distinction entre ceux qui sont nécessaires et sont qui ne le sont pas tels le plaisir sexuel ou le plaisir esthétique. Parmi les désirs naturels nécessaires, il y en a qui le sont à la vie (tels la faim et la soif), à la santé (tels le désir de protection contre le froid ou la simplicité alimentaire) et d’autres au bonheur, tels la philosophie ou l’amitié.
Autosuffisance pour les désirs naturels nécessaires à la vie ; sobriété volontaire pour les désirs naturels nécessaires à la santé. Et pour l’amitié ? Comment ne pas réaliser que même le plus fervent défenseur du toujours plus, en quantité, en intensité et en excitation, même lui, il n’oserait pas affirmer que l’amitié est affaire de nombre.
Ni aucun ami, ni beaucoup d’amis ; juste des amis. Sagesse de la justesse, du sens des limites, pensée sur la crête, juste équilibre, équilibre de la mesure. Juste de quoi se libérer, de quoi échapper à cet art si tragiquement humain, l’art de se gâcher la vie.
« Il faut en outre garder en mémoire que ce qui va arriver n’est pas en tout point sous notre gouverne et qu’il n’y échappe pas en tout point non plus, afin que nous ne l’attendions pas comme s’il devait infailliblement se produire, et que nous ne nourrissions pas non plus l’espoir qu’il ne se produise absolument (9)Lettre à Ménécée, §127..
En effet, chez certains partisans de la décroissance, leur conviction semble avoir besoin d’être étayée sur un certain catastrophisme : la décroissance serait nécessaire, inévitable. C’est là en général que l’argument des limites de la planète vient justifier qu’une croissance illimitée est impossible. Mais quand bien même elle serait possible, elle serait quand même absurde.
Que répond Epicure à ces décroissants pour qui la décroissance est nécessaire parce que la croissance illimitée est impossible : « La nécessité est un mal, mais il n’y a aucune nécessité de vivre sous l’empire de la nécessité » (10)Sentences Vaticanes, 9.. C’est à propos de la mort qu’Epicure adresse cette recommandation, qui consiste à fuir volontairement tout fatalisme pour au contraire développer un sens de la faille, de l’interstice.
S’il n’y a pas d’intermédiaire entre plaisir et douleur (soit la douleur est là, soit c’est du plaisir) alors la plupart du temps, nul besoin de chercher à être heureux ; le plaisir est déjà là, présent. « Nous disons que le plaisir est principe et fin de la vie bienheureuse » (11)Lettre à Ménécée, §128., telle pourrait être la devise de l’homme serein. Le plaisir n’est pas tant le résultat et la finalité du désir, comme recherche du plaisir, qu’il est la condition d’un fonds de tranquillité à partir duquel le sage sait orienter ces désirs. Le désir vide est celui qui place le plaisir au bout d’une recherche. Les désirs naturels nécessaires à la vie, à la santé et au bonheur sont choisis à partir du plaisir du présent.
Toute la sagesse de l’épicurien consiste alors à se mettre en situation de bien orienter ses désirs ; pour préférer l’amitié à l’égoïsme, la santé aux faux besoins, la simplicité au gaspillage. Pour cela, il ne fait pas du plaisir un but de sa vie mais un début. Il ne cherche pas le plaisir ; il a déjà la présence d’esprit de vivre le présent comme un présent. Pour savoir que le plaisir n’est pas une recherche mais une présence, il n’abandonne pas son âme à l’attraction des désirs vides mais il en fait une force sereine : une force d’ajustement.
Ainsi pour la mort qu’il s’agit de ne pas craindre. En la définissant tout simplement par l’absence de sensation. Or connaître, c’est sentir. Tant que je suis vivant et en capacité de sentir, c’est que je ne suis pas mort. Et quand la mort sera là, je ne serai plus en mesure de sentir.
Ainsi pour le dieu qu’il s’agit de ne pas craindre non plus. En le définissant tout simplement comme un être bienheureux et indifférent au sort des humains. Les dieux peuvent bien exister mais le sage a la sagesse de les définir pour qu’ils le laissent tranquille.
Plaisir, sens des limites, sérénité, sobriété et simplicité volontaire, amitié, mesure, présence de la présence : toute une sagesse de la pleine conscience que nombre de décroissants savent déjà apprécier. L’épicurisme peut même ainsi apparaître comme une relocalisation de la sagesse.
Geneviève Rodis-Lewis, Epicure et son école, Gallimard, « Folio essais », 1993.
Jean Salem, Tel un dieu parmi les hommes : L’éthique d’Epicure, Vrin, 1994.
Sophie Divry, Epicure, modérer ses désirs, La décroissance, n°26, avril 2005.
1, 6. ↑ Lettre à Ménécée, §130.
2. ↑ Lettre à Ménécée, §§131-132.
3. ↑ Sentences vaticanes, 14.
4. ↑ Lettre à Ménécée, §126.
5. ↑ Maximes fondamentales, XIX
7. ↑ Lettre à Ménécée, §131.
8. ↑ Cité par Porphyre dans sa Lettre à Marcella
9. ↑ Lettre à Ménécée, §127.
10. ↑ Sentences Vaticanes, 9.
11. ↑ Lettre à Ménécée, §128.
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