Source: https://indomemoires.hypotheses.org/category/billets/histoire-et-societes/page/31
Timestamp: 2020-08-05 21:24:28+00:00

Document:
Histoire et sociétés d’Indochine | Mémoires d'Indochine | Page 31
Trinh Van Thao : La Résistance du Cần Vương revisitée (3)
03/07/2013 indomemoires
La Résistance du Cần Vương revisitée [3]
La Bataille de Huong Son (1885-1895)
Avec la capture de Ham Nghi et le retrait des Chinois, il est clair qu’ « à partir de 1889-1890, la résistance vietnamienne sait, par expérience, qu’elle n’a rien à attendre de l’extérieur, qu’elle doit seulement « compter sur ses propres forces » (…) Par là-même elle est amenée à mobiliser toutes les forces populaires qui affluent du fait de la dégradation économique et étatique » (p. 181). La réalité des combats révèle le renouvellement du commandement Cân Vuong désormais formé presque tous des paysans au Tonkin.
Le « gouvernement insurrectionnel » (selon le Gouverneur Armand Rousseau) formé par Phan Dinh Phung est organisé, véritable innovation, comme un Etat en lutte pour l’indépendance en amorçant la transition et le passage du pouvoir entre paysans et lettrés. Ainsi, au lieu de se disperser en petits groupes capables d’accomplir des attaques par surprise avant de se fondre dans le peuple comme à Bai Sây (delta du fleuve Rouge), Huong Son s’installe solidement sur une vaste base révolutionnaire constituée autour des trois provinces Thanh-Nghê-Tinh. Dans cette région acquise à la cause patriotique, berceau des rois Lê, Nguyen et des Seigneurs Trinh, vivier des grands lauréats des concours triennaux du XV au XIXe siècle sont créés de toutes pièces, grâce à trois années de préparation (1885-1888), des ateliers d’armement avec des artisans qualifiés disposant des matériaux collectés à travers le pays et importés de l’étranger, des relais de ravitaillement qui ne s’expliquent que par l’adhésion populaire, des agents chargés de lever les impôts et à dissimuler les réserves.
La présence de Phan Dinh Phung à la tête de Huong Son avait une grande portée symbolique au regard de la confrérie lettrée : brillantes études, vertus politiques et morales reconnues par tous y compris par ses ennemis du moment (Tôn Thât Thuyêt qui l’a chassé de la Cour pour avoir protesté publiquement contre la déposition de l’héritier désigné Duc Duc ; son ennemi Hoang Cao Khai le craignait et le respectait), parfaite connaissance du terrain et de sa population. Par ses titres académiques, il est assuré du soutien de toute la classe lettrée de l’Annam et du Tonkin. Mais l’homme, l’intellectuel savait aussi s’ouvrir à d’autres forces vives de la nation en s’adjoignant des hommes talentueux du peuple comme Cao Thang, un des meilleurs chefs de guerre du Cân Vuong. Le gouvernement de Huong Son fut une parfaite synthèse entre l’élite classique soutenue par des grands lauréats comme Nguyen Duc Dat, Dinh Van Chat, Nguyen Quy… et l’élite populaire groupée derrière Cao Thang.
Imagerie populaire actuelle : Phan Đình Phùng et Cao Thắng © Viettoon.net
Après une longue préparation, le mouvement Huong Son prend de l’ampleur, réussissait des coups de main spectaculaires (comme l’attaque de la prison de Ha Tinh pour libérer 70 prisonniers) mais enregistrait aussi des graves revers dont la mort de Cao Thang (1892). L’arrivée de Lanessan permet à la France de temporiser en espérant obtenir en douceur la soumission de son chef par l’entremise de son compatriote de Ha Tinh (Hoang Cao Khai). L’échec de l’entreprise relança la répression confiée cette fois-ci à Nguyen Thân, un jeune collaborateur décidé à « doubler » son rival Hoang Cao Khai dans la course au pouvoir [1]. Pour mater la rebellion, une colonne forte de cinq mille hommes dont un millier de supplétifs placés sous le commandement du nouveau « Tiêu Phu Su » :
« La stratégie de Nguyen Than (mise au point au conseil de la Régence du 10 Juin 1895,TVT) fut de détruire systématiquement l’infrastructure politico-militaire de Phan Dinh Phung, avant de s’attaquer (via l’armée le corps expétionnaire français, TVT) à ceui-ci directement » (p. 251).
En somme, la division interne des tâches de pacification revient à confier aux Vietnamiens le soin de faire fuir les populations avant de réduire les nids de résistance de Phan Dinh Phung. L’acte de vengeance du « petit pacificateur » sur le cadavre du chef de Huong Son (déjà mort et enterré) que ce partisan zélé de la collaboration a fait exhumer avant de disperser ses cendres montre l’autre face des « bienfaits » de la mission civilisatrice !
La séquence finale : Lanessan et le Dê Tham (1896-1913)
Effrayée par les retombées de la répression et les crimes commis en son nom, et en même temps soucieuse de mener la pacification à son terme et la mise en valeur de la colonie, la France envoya un nouveau proconsul de valeur muni des pouvoirs accrus surtout face au pouvoir militaire rendu responsable des nombreux dégâts collatéraux provoqués par les colonnes de pacification et les excès des partisans vietnamiens. A l’exemple de son prédécesseur Paul Bert, Lanessan combine des figures multiples de savant (professeur de médecine), de républicain (et maçonnique) et de colonial maîtrisant le chinois dont il traduit les textes canoniques et de l’auteur d’un rapport long de 756 pages intitulé Indochine française au terme de plusieurs missions en Asie.
Jean-Marie de Lanessan (1843-1919)
Contrairement à ses prédécesseurs et sans doute mieux informé aussi, Lanessan séparait l’action de guerre relevant des régions militaires réorganisées contre des bandes chinoises qui écumèrent les régions frontalières de la simple police relevant du pouvoir civil qui est chargé de réduire des foyers plus ou moins liés au Cân Vuong. De même, il fit la part des choses en distinguant dans la confrérie lettrée le mandarinat plus ou acquis à la cause de la monarchie et la caste des lettrés foncièrement hostile à la cour de Huê. Il se défiait des individus corrompus et discrédités qui font et défont au gré des coteries les conseils de Régence en s’attachant le service efficace de Nguyen Trong Hiêp, un des rares mandarins respectés de Huê. Le duo Lanessan-N.T.Hiêp constitue au cours de cette phase de lutte contre le Cân Vuong la clef de son succès dans la mesure où l’alliance entre le Gouverneur Général (débarrassé lui aussi des éléments douteux qui gangrènent les Résidences du protectorat) et la Cour offre à la majorité des mandarins une porte de sortie honorable en conciliant le devoir de « loyauté envers le roi » et de collaboration sans état d’âme avec l’administration coloniale. La consécration de l’administration directe du protectorat (Tonkin-Annam) va désormais de pair avec la formation et l’organisation d’une armée indigène de tirailleurs de Linh Co chargée de la police sous la responsabilité des administrateurs. En un mot, sa politique d’apaisement et de négociation a préparé les condition de succès face au Cân Vuong :
A l’Est avec la réduction des bandes d’irréguliers chinois commandés par Ba Ky et Luu Ky et l’entente avec Luong Tam Ky,
Dans le réduit de Yên Thê qui marque la transformation du Can Vuong dans sa phase finale en mouvement essentiellement paysan formé de Kinh et de groupes ethniques (qui composent l’essentiel de l’état-major de Hoang Hoa Tham) des Moyens et Hauts Plateaux du Nord,
A la région frontalière avec la Chine, poursuite des négociations franco-chinoises et signature de la Convention Girard (20 Juin 1895) marquant le commencement des visées françaises en direction de la Chine du Sud.
Rappelé à Paris sous la pression du lobby colonial, Lanessan a laissé à ses successeurs (Armand Rousseau et Paul Doumer) le soin d’achever l’agonie de De Tham pour parvenir à la fin de toute entreprise de conquête : engranger les fruits de la colonisation et la mettre en coupe réglée. La colonisation du Viêt Nam, pour Charles Fourniau, est loin d’être une aventure exotique et ambiguë…
Compagnons d’armes du De Tham © photo du lieutenant Romain-Desfossés
Toutefois, il est significatif de noter un infléchissement du récit historique à partir de la mise hors de combat de Ham Nghi, l’exil en Chine du chef (nominal) du Cân Vuong (Tôn Thât Thuyêt), Tan Thuât et la disparition des grands lettrés comme Tông Duy Tân, Nguyen Quang Bich, Pham Banh… Il prend distance avec une dramaturgie répétitive,[2] – malgré l’héroïsme de ses combattants et ses brillantes victoires du début, le Cân Vuong finit par perdre des batailles décisives car les mêmes causes (infériorité logistique et militaire, absence de commandement unifié, préjugés ethniques et religieux, localisme…) provoquent les mêmes effets (dissensions internes, déficience chronique des réseaux de communication, etc.) – pour se tourner vers le camp des vainqueurs, notamment des deux principaux artisans de la pacification, Paul Bert et ses successeurs (1886-1891) et Lanessan (1891-1892). En dépit des divergences tactiques et stratégiques perceptibles entre les deux hommes, il reste une certaine continuité politique dans la volonté commune de jeter les bases d’une pax gallica en faveur d’une IIIe République encore fragile et dont la grandeur repose sur l’existence d’un vaste empire colonial d’Afrique et d’Asie. En soulignant l’intelligence politique de Lanessan dont l’œuvre est sous-estimée par l’historiographie coloniale, l’auteur adresse aux héros du Can Vuong une sorte d’hommage biaisé, celui d’avoir perdu la partie face à un adversaire de valeur.
Des premières escarmouches de Khanh Hoa et Binh Thuan à l’épopée tragique de Huong Son et Yên The, le chemin parcouru est amer et les leçons de l’histoire dures à digérer pour l’ancienne élite dirigeante vietnamienne : le détachement du Sud et la présence des mercenaires cochinchinois de Tran Ba Lôc, la fracture catholique dans le Centre, les dissensions entre Kinh et minorités ethniques entre le Delta et les Hauts Plateaux, le déclin de l’ancienne élite et les impatiences de la nouvelle, en un mot, les défis à surmonter pour assoir la libération nationale sur des nouvelles bases.
Enfin, et pour donner sens au titre de cette étude, un regard aigu sur le portrait de groupe d’ acteurs vietnamiens du Cân Vuong. Charles Fourniau joint ici à ses qualités d’historien l’art des portraits d’homme esquissés, loin des figures de cire et d’icones destinées au musée, en pleine action, sous les feux de l’actualité. En l’occurrence, des lettrés, grands lauréats ou simples « candidats » de concours – projettés à l’avant scène du drame national : si les biographies des héros de la Bataille de Ba Dinh sont discrètes [3], celles de la campagne de Bai Sây ont brillé avec la figure noble, loyale et pathétique du Hoang Giap Nguyen Quang Bich et de son adjoint Nguyen Thiên Thuât. Enfin, le portrait du chef de Huong Son Phan Dinh Phung résume à lui seul toutes les vertus que les confucéens attendaient du héros confucéen. Après Phung et malgré ses qualités guerrières et politiques, le chef Hoang Hoa Tham qui a tenu le maquis de Yên Thê pendant presque deux décennies face à l’armée française reste l’homme du peuple et un héros paysan (d’origine minoritaire).
A contrario, les variantes sur les mandarins compromis dans la collaboration avec l’occupant se retrouvent dans les portraits toujours nuancés et subtils des Régents acquis à l’ordre colonial en s’abritant habilement derrièrre des nouveaux rois intronisés par la grâce de la paix française : Hoang Cao Khai, Nguyen Huu Dô, Nguyen Thân, Trân Luu Huê… pour ne citer que quelques individus représentatifs du haut mandarinat. De cette morne galerie surgissent toutefois quelques personnalités qui jouaient un rôle ambigu entre la soumission pure et simple à l’étranger et la volonté de défendre l’autonomie de la Cour comme Nguyen Trong Hiêp ou Cao Xuân Duc…
Quant aux rois Dông Khanh et son successeur Thanh Thai, sans vouloir les accabler – après tout, eux aussi sont victimes des circonstances ! –, l’appréciation de leur rôle politique comme instruments de la répression Cân Vuong est sans complaisance dans la mesure où la Cour cautionne en leur nom, à partir de 1886, la démission morale et politique du corps de mandarins et d’auxiliaires (quan lai) et ouvre ainsi largement la voie à sa soumission collective. En deçà du personnage politique, Dông Khanh laisse au terme de son règne écourté (1885-1888) l’image d’un homme brutal, vaniteux, débauché et fétichiste. Son successeur Thanh Thai (1889-1907) reproduit à son tour les mêmes stigmates de la dégénérescence au point d’inspirer à Victor Ségalen son hallucinant Fils du Ciel dans la biographie à peine fictive du roi Quang Tu (1875-1907) en Chine [4].
Trinh Van Thao, juillet 2013.
[1] L’analyse par Charles Fourniau du comportement du petit monde des opportunistes qui se sont disputés des restes de la monarchie de Huê est un chef d’œuvre du genre.
[2] En ce sens, il tranche avec l’histoire officielle vietnamienne dans les années 1960 qui confond un peu l’écriture historique avec la chronologie événementielle en surchargeant le récit historique des événements des détails fastidieux au risque de détourner le lecteur de leur signification.
[3] L’auteur se contente d’expliquer l’échec de Ba Dinh par l’absence de coordination entre le commandant de l’intérieur (le chef paysan Dinh Công Trang) et le général aristocrate (Tran Xuân Soan)
[4] Annexe pour une rectification (page, éventuellement §, Ligne) :
p. 47 §1 L1 : prince TUY LY ;
p. 47 §2 L2 : NGUYEN DUY HIÊU ou « le roi HIÊU »
p. 62 L2 : HON KHOI (et non Hon Cohe).
p. 66 L5 : NGUYEN XUÂN (et non Nguyen Xuông).
p. 70 : notons la différence entre Charles Fourniau et le « Lich su cân dai Viêt Nam » (Hanoi, 1961) de Tran Van Giau et alli (vol.II) sur la date d’exécution de Mai Xuân Thuong (1887 selon CF/1888 selon TVG) et le nombre des victimes (27 selon CF et11 selon TVG).
p. 73 §3 L6 : CAO DIÊN (et non Kao Don).
p. 77 L1 : NGUYÊN PHAM TUÂN (et non Thuân).
p. 84 L3 : Tan THUÂT ou NGUYÊN THIÊN THUÂT
p. 99 note 8 L1 : PHAM THÂN DUÂT
p. 157 §2 L12 : QUI DAT (et non Tac Dai).
p. 157 §4 L1 : Vè (et non Vê)
p. 162 L2 : DÔNG CA
p. 162 §3 L5 : DIÊP VAN CUONG
p. 172 L7 : Dôc TIT (et non Tich).
p. 178 L7 : Bô’
p. 205 §3 L2 : THAN MAI (et non Thanh Mai).
p. 206 note 35 : SHI NAI AN (et non Luo Guan-zhong).
Nous remercions le professeur Trinh Van Thao pour cette contribution à Mémoires d’Indochine.
anticolonialismeCan VuongDe ThamhistoireHoang Hoa ThamIndochine colonialeJean-Marie de Lanessanrésistance

References: §1
 §2
 §3
 §2
 §4
 §3
 §3