Source: http://bcs.fltr.ucl.ac.be/fe/26/stat/Ana/Col/03.Coda.htm
Timestamp: 2018-02-23 22:16:13+00:00

Document:
Les statues magiques chez Codagnellus et Ramponi
C. Les documents Codagnellus (début XIIIe) et Ramponi (début XVe),
le Colisée et les statues magiques
Une localisation au Colisée du complexe des statues magiques, assortie d’un lien étymologique, apparaît aussi dans deux documents liés à deux chroniqueurs locaux, l’un Iohannes Codagnellus écrivant à Plaisance au début du XIIIe siècle, l’autre, un membre de la famille Ramponi (probablement Pietro), écrivant à Bologne au début du XVe. Dans les manuscrits qui les ont conservés, ces documents, rédigés en latin, apparaissent hors contexte, un peu comme des corps étrangers. On verra mieux dans un instant ce qu’il faut entendre par là.
Pour le contenu et l’organisation, ces deux documents sont très proches l’un de l’autre, presque identiques. Ils présentent d’abord les statues magiques du Colisée, puis traitent, tous les deux et dans le même ordre, d’un temple de la Paix (qui semble s’identifier au Colisée et à son contenu), d’une prédiction d’éternité qui lui serait liée, de l’effondrement du bâtiment à la naissance du Christ lors de la nuit de Noël, et enfin de l’apparition à Rome d’une source d’huile lors de cette même naissance.
Dans les deux cas, la description des statues est précédée d’une note étymologique, fantaisiste bien sûr, comme c’est le cas de beaucoup d’étymologies antiques ou médiévales. Pour désigner le bâtiment, les rédacteurs n’utilisent pas un terme comme Coliseum ou Colosseum mais Colideus (écrit avec un ou avec deux -l-) : le bâtiment porte ce nom, écrivent-ils, « parce qu’on y vénérait les dieux (colere deos) ».
Si la section traitant du complexe aux statues magiques du Colisée nous intéresse en priorité, le reste du document est lui aussi porteur de signification. Notre analyse commencera par le texte le plus ancien.
1. Iohannes Codagnellus (Plaisance, XIIIe siècle) et le « document Codagnellus »
Pour bien situer le premier document, quelques informations s’imposent sur le personnage de Iohannes Codagnellus, sur son œuvre et sur le rapport que ce document entretient avec elle.
Codagnellus est un notaire de Plaisance qui, au début du XIIIe, écrivit en latin une chronique de sa ville (Annales Placentini). Celle-ci traite des événements de 1031 à 1235 et fut éditée en 1901 dans la collection des Monumenta Germaniae Germanica.
a. le document Codagnellus : son cadre général
En fait le document qui nous intéresse et que nous appellerons document Codagnellus ne fait pas partie de cette chronique. Il figure dans un manuscrit du XIIIe siècle (Bibliothèque Nationale de Paris, Lat. 4931) qui contient un ensemble hétéroclite de textes, plus ou moins courts, à caractère historique, géographique ou chronologique, qui n’ont pas nécessairement été rédigés par Iohannes Codagnellus mais que ce dernier pourrait avoir rassemblés pour son information personnelle ou pour préparer un autre travail. Pour bien montrer le caractère disparate de ce recueil, précisons que le document Codagnellus se trouve placé (f. 22d-23b) entre un texte sur les Gesta Henee et Didonis regine Africe et un autre sur des Gesta de Italie provinciis.
Quoique isolé et composé de plusieurs parties, ce document doit être perçu comme un ensemble car il porte dans le manuscrit un titre spécifique : Miraculum magnum quod accidit in Romana urbe. On y annonce donc un miracle qui eut lieu à Rome, et le paragraphe d’introduction le présente même comme « le premier et le plus grand miracle » survenu à Rome. Le document mentionne toutefois dans sa dernière partie un « autre miracle » qui se produisit dans la même ville et le même jour. Il eût donc été plus normal d’utiliser dans le titre un pluriel Miracula. Mais peu importe ce point de détail.
O. Holder-Egger n’a évidemment pas intégré ces varia dans l’édition critique des Annales Placentini qu’il a publiée dans la collection des MGH (Scriptores rerum Germanicarum in usum scholarum, Hanovre, 1901, 140 p.), mais il a pris soin d’en donner connaissance dans un article de Neues Archiv der Gesellschaft für ältere Geschichtskunde (t. 16, 1891, p. 474-509), sous le titre Über die historischen Werke des Johannes Codagnellus von Piacenza (I). Le document en question y figure aux pages 324 et 325, dans la partie intitulée Vor und aus der Chronik des Johannes Codagnellus.
b. le document Codagnellus : texte et traduction
Voici le document dans son intégralité, accompagné d’une traduction française. Les paragraphes et les sous-titres ont été introduits par nos soins.
Iohannes Codagnellus, p. 324-5
(éd. O. Holder-Egger, 1891)
Ad cuiusdam miraculi commemorationem, quod in urbe Romana reperitur fuisse, stillus dirigendus est. Miraculum quippe primum etiam et maximum in Romana erat ciuitate.
Ma plume doit rappeler un miracle qui eut lieu, rapporte-t-on, dans la ville de Rome. C’est même le premier et le plus grand miracle qui se produisit dans la cité romaine.
I. Le Colisée, temple aux statues magiques
(1) Templum namque in urbe Roma situm erat, quod totius orbis existebat caput, mirabili modo constructum pariter et fabricatum, magne latitudinis et immense altitudinis, quod dicebatur Colideus quia dii illic collebantur.
(1) Car à Rome, tête de l’univers, existait un temple qui avait été à la fois admirablement construit et bâti ; il était très grand, atteignait une hauteur immense et était appelé Colideus, parce que les dieux y étaient honorés (colere deos).
(2) In hoc vero Collideo erat congregatio statuarum deorum omnium gentium, in summa parte ipsius templi in secretissimo loco existentium ;
(2) Dans ce Collideus se trouvait un rassemblement de statues des dieux de toutes les nations ; elles se dressaient dans la partie haute de ce temple, dans un endroit très secret.
(3) tintinabulum vero ad collum unius cuiusque statue pendebat, et sacerdotes die ac nocte semper vicissim vigilantes eis custodiebant.
(3) Une clochette pendait au cou de chacune d’elles et des prêtres, veillant continuellement jour et nuit, à tour de rôle, les surveillaient.
(4) Illa vero gens que rebellis contra Romanum imperium consurgere conabatur et censum statutum Romano imperio dare recusabat, statua illius gentis per artem magicam, a poeta scilicet a Virgilio constructam, statim comovebatur, et tintinabulum, quod in collo eius habebat, illico resonabat ;
(4) Si une nation tentait de se rebeller contre l’empire romain et refusait de payer à cet empire l’impôt fixé, aussitôt sa statue bougeait, grâce à la magie utilisée pour la fabriquer par un poète qui était Virgile, et la clochette qu’elle portait au cou sonnait immé­diatement.
(5) quelibet statua ipsius gentis nomen habens in caput scriptum.
(5) Chaque statue avait, écrit sur sa tête, le nom du peuple qu’elle représentait.
(6) Sacerdotes vero tintinabulum audientes ad urbis Rome pretores velocissime proficisci properabant, superscriptionem et ipsius gentis nomen in scriptis eis deferentes.
(6) Au bruit de la clochette, les prêtres allaient rejoindre le plus rapidement possible les préteurs de la ville de Rome, en leur apportant l’inscription et le nom de ce peuple qu’ils avaient dans leurs archives.
(7) Ipsi pretores exercitum militum et virorum pugnatorum, prout res postulabat, ad gentem illam suppeditandam et subiugandam festinatim mittere properabant.
(7) Les préteurs en personne se hâtaient d’envoyer sans délai à ce peuple, pour le mettre au pas et le soumettre, une armée de soldats et de combattants, selon ce qu’exigeait la situation.
II. Le Temple de la Paix et la prédiction d’éternité réduite à néant la nuit de Noël
(8) Nam cum Romani subiugassent totum mundum et essent in suma pace, et pax esset in universo orbe, hedificaverunt templum illud magnum et mirabile ydolis vocaveruntque illud templum pacis, quia in pace obtinebant principatum mundi. Sed vulgo vocabatur Collideus, quia dii ibi collebantur.
(8) Lorsque les Romains eurent soumis le monde entier, qu’ils étaient totalement en paix et que la paix régnait dans l’ensemble du monde, ils édifièrent pour leurs idoles ce temple grand et admirable et ils l’appelèrent Temple de la Paix, parce que c’est dans la paix qu’ils obtenaient la primauté sur le monde. Mais le peuple l’appelait Collideus, parce que les dieux y étaient honorés.
(9) Et interrogaverunt deos suos, id est ydola, quantum debebat durare templum illud, et responsum est eis a demonibus ipsum permansurum usque quod virgo pareret ; unde gavisi scripserunt ante fores templi istius : « Templum pacis eternum erit » . Sicut enim impossibile est, quod virgo pariat, quod templum istud perpetuo destruatur ; sed decepti fuerunt, quia omnia possibilia sunt Deo.
(9) Les Romains interrogèrent leurs dieux, c’est-à-dire leurs idoles, pour demander combien de temps devait durer ce temple. Il leur fut répondu par les démons qu’il durerait jusqu’à ce qu’une vierge mette un enfant au monde. Alors tout joyeux ils écrivirent sur les portes du temple : « Ce temple de la paix sera éternel ». En effet comme il est impossible qu’une vierge mette un enfant au monde, il était impossible que ce temple fût un jour démoli. Mais ils furent abusés, parce que tout est possible à Dieu.
(10) Unde nocte, qua virgo peperit salvatorem mundi, templum illud ruit et funditus corruit ad significandum, quod salvator natus erat, per quem omnia ydola debebant destrui et cadere.
(10) Et la nuit où la Vierge enfanta le sauveur du monde, ce temple s’écroula et tomba complètement en ruine, pour montrer qu’était né un sauveur qui devait détruire et mettre à terre toutes les idoles.
III. Second miracle : la source d’huile
(11) Item aliud quoque accidit miraculum suprascripta die in Roma, quod quidam fons olei erupit et fluxit usque in Tyberim ad significandum, quod doctrina Domini et misericordia eius debebat emanare et discurrere per universum orbem.
(11) Le même jour à Rome se produisit encore un autre miracle : une source d’huile jaillit et coula jusqu’au Tibre, pour signifier que la doctrine de Dieu et sa miséricorde devaient couler et se répandre dans l’univers entier.
c. les divisions du document
Le texte comporte trois parties. La première (§ 1-7) concerne un temple de Rome, considérée comme « la tête du monde ». On serait tenté de penser au Capitolium, dont l’étymologie est liée traditionnellement au mot caput, mais on s’aperçoit très vite qu’il s’agit du Colisée, désigné par le terme Col(l)ideus : ce temple était ainsi appelé « parce qu’on y vénérait les dieux » (dicebatur Colideus quia dii illic collebantur). Après le a cultu solis nomen sumpsisse colossum d’Alexander Neckam, et le colere ossa d’Osbern de Gloucester et de Hugo de Pise, voilà donc pour le Colisée une nouvelle pseudo-étymologie : colere deos, laquelle engendre en fait la création d’un nouveau nom, Colideus (§ 1) ou Collideus (§§ 2 et 8). La description qui en est donnée correspond sans le moindre doute au complexe des statues magiques.
Voir ces dernières localisées au Colisée commence à ne plus trop surprendre. C’était déjà la position d’Alexander Neckam et de Hugo de Pise à l’extrême fin du XIIe siècle. En fait on ne réalise pas toujours aujourd’hui que la plupart des gens du Moyen Âge avaient oublié la véritable fonction du Colisée dans l’antiquité : l’expression classique d’amphitheatrum Flavianum ne leur disait plus rien et les ruines impressionnantes qu’ils avaient sous les yeux étaient pour eux les restes d’un énorme « temple » antique. Cela explique le § 1 et ses expressions dithyrambiques.
La seconde partie (§ 8-10) concerne l’imposant Temple de la Paix élevé dans l’histoire par Vespasien. L’imaginaire médiéval avait repris cette construction pour en faire une des réalisations symboliques de Rome, auxquelles il avait appliqué le motif de la prédiction d’éternité.
Ce motif nous est connu : un devin annonce aux Romains qu’une statue ou une construction subsistera « jusqu’à ce qu’une vierge ait mis au monde un enfant », ce qui est compris par les auditeurs comme signifiant « éternellement ». Interprétation fausse : la naissance du Christ ex Maria Virgine réduira à rien la prédiction d’éternité.
La troisième partie (§ 11) rapporte « un autre miracle » (aliud miraculum), alors pourtant que le titre n’en annonçait qu’un seul : c’est l’apparition d’une source d’huile (fons olei) à Rome la nuit de Noël. Ce miracle, dont l’histoire remonte à l’antiquité classique (par exemple Dion Cassius, Hist. Rom., XLVIII, 43/44), est régulièrement lié dans les textes médiévaux aux phénomènes qui marquèrent à Rome la nuit de Noël, et notamment à l’effondrement du Templum Pacis. On le trouve par exemple dans Les Joies Nostre Dame de Guillaume le Clerc de Normandie (vers 170-198 et 479-496) ainsi que dans la tradition des Mirabilia (Mirab., 6 et 31, et d’autres textes liés à la Taberna Meritoria et au Templum Ravennantium, comme Myreur, I, p. 68). Son histoire complète sera étudiée in extenso dans un autre article. Nous nous arrêterons ici un peu plus en détail sur le Temple de la Paix, dont l’évocation nous ramène sur un terrain familier aux historiens et aux archéologues de la Rome antique.
d. le Temple de la Paix ou de l'Éternité
Ces derniers connaissent bien l’énorme Forum Pacis de Vespasien dont la construction avait débuté en 71 p.C. et qui comprenait notamment le magnifique Templum Pacis, où l’empereur avait fait placer nombre de dépouilles ramenées après la capture de Jérusalem et la destruction du temple (cfr par exemple Flavius Josèphe, 7, 5 ,7 [158-161]). Au cours de son histoire, ce bâtiment avait subi divers dommages majeurs (incendie, tremblement de terre), et au VIe siècle p.C. déjà, à l’époque de Procope (Bell. Goth, 4, 21, 11-12), il appartenait au passé (cfr L. Richardson, New Topographical Dictionary, 1991, p. 286-287, s.v° Pax, Templum).
Mais comme le montrent à l’évidence plusieurs textes des Mirabilia et des Indulgentiae, les gens du Moyen Âge en avaient conservé un souvenir assez vif. Ils y voyaient, on vient de le dire, un des grands symboles de la puissance romaine et le connaissaient aussi sous le nom de « Temple d’Éternité ». Ils le situaient à l’emplacement de l’église de Sainte-Marie-Nouvelle et en avaient imaginé la destruction miraculeuse lors de la naissance du Christ, ce qu’ils avaient fait aussi (Mirab., 6) pour la statue dorée de Romulus.
Le motif de la prédiction d’éternité réduite à néant par la naissance du Christ la nuit de Noël constitue un dossier très volumineux, qui fera l’objet ailleurs d’un développement d’ensemble. Nous n’en citerons ici qu’une seule pièce en rapport avec le Temple de la Paix / Éternité. C’est un passage d’un sermon rédigé pour la messe de Noël par Denys le Chartreux, un maître spirituel et mystique du XVe siècle. Son intérêt est notamment de montrer que Denys base son argumentation sur les écrits d’Innocent III (pape de 1198 à 1216), qu’il semble d’ailleurs citer textuellement. En d’autres termes, la version qu’il présente peut remonter aux alentours de 1200.
D. Dionysii Cartusiani Enarratio epistolarum et evangeliorum de Sanctis per totum anni circulum, etc. Pars altera. Editio Tertia, Coloniae, Petrus Quentel, 1542, fol. XLIX recto et verso
(1) Amplius, hodie Christus dominus noster multa mirabilia fecit in mundo, per quae suam declarauit natiuitatem.
(1) En outre, en ce jour, le Christ Notre-Seigneur a fait dans le monde de nombreux miracles, par lesquels il fit part de sa nativité.
(2) Siquidem in nocte natiuitatis Christi, pulcherrimum atque fortissimum templum Aeternitatis corruit Romae.
(2) Ainsi dans le nuit de la nativité du Christ, le très beau et très puissant Temple de l’Éternité s’écroula à Rome.
(3) Nam ut testatur Papa Innocentius tertius, in Roma per duodecim annos magna pax fuit, idcirco Romani pulcherrimum construxerunt templum in Roma, quod Pacis templum nominauerunt ;
(3) En effet, comme l’atteste le Pape Innocent III, pendant douze ans il y eut à Rome une grande paix, qui amena les Romains à construire dans la ville un très beau temple, qu’ils appelèrent le Temple de la Paix.
(4) consuluerunt quoque Apollinem, quandiu duraret hoc templum. Et respondit Apollo : Quousque pariet uirgo. Tunc dixerunt Romani : Ergo in aeternum durabit, nam uirginem parere reputabant impossibile.
(4) Ils consultèrent également Apollon pour savoir combien de temps il durerait. Et Apollon répondit : « Jusqu’à ce qu’une vierge mette un enfant au monde ». Alors les Romains dirent : « Il durera donc éternellement », car ils considéraient comme impossible qu’une vierge mette un enfant au monde.
(5) Hinc in foribus templi scripserunt hunc titulum : Templum Pacis Aeternum.
(5) D’où cette inscription placée à l’entrée du temple : Templum Pacis Aeternum.
(6) Sed in nocte qua peperit uirgo Maria Christum, templum illud funditus cecidit, & ibi nunc est ecclesia sanctae Mariae Noua.
(6) Mais la nuit où la Vierge Marie enfanta le Christ, ce temple s’effondra de fond en comble, et c’est là que se trouve maintenant l’église de Sainte-Marie-Nouvelle.
(7) Tunc etiam cecidit statua Romuli, quem pro Deo colebant Romani, quam statuam in templo aeternitatis posuerunt.
(7) À ce moment-là aussi tomba la statue de Romulus, que les Romains vénéraient comme Dieu, statue qu’ils avaient placée dans le temple de l’Éternité.
Le nom de Vespasien n’apparaît pas dans le texte, mais les explications historiques données par le pape sur les circonstances de la construction de ce temple (douze années de paix) montrent sans ambiguïté qu’il s’agit bien du Templum Pacis. On aura noté comment le texte passe du Templum Pacis (§ 3) au Templum Pacis Aeternum (§ 5), puis au Templum aeternitatis (§ 7), trois manières différentes de désigner le même bâtiment.
La citation d’Innocent III sur l’histoire de la construction et de la destruction du Temple de la Paix correspond étroitement à la deuxième partie du document Codagnellus (§§ 8-10). Cette histoire édifiante, figurant dans les écrits d’Innocent III, devait être largement connue et diffusée. Elle constituait probablement un passage obligé des sermons de Noël.
Mais – les choses doivent être claires – Innocent III ne disait rien des statues magiques, pas plus d’ailleurs que Denys le Chartreux. Le récit de la destruction ne s’applique chez eux qu’au Temple de la Paix / Éternité et à la statue de Romulus qui y avait été placée.
e. la fusion du Colisée et du complexe aux statues
Mais revenons à notre document et à une de ses originalités. En effet son rédacteur a apparemment « fusionné » deux bâtiments très différents, le Templum Pacis de Vespasien et le Colisée, où il plaçait le complexe aux statues magiques. Pour lui en effet le Temple de la Paix signalé dans la seconde partie ne semble être rien d’autre que le temple décrit dans la première (templum illud magnum et mirabile).
Et comme s’il risquait de ne pas être bien compris, il a répété presque mot pour mot au § 8 (vocabatur Collideus, quia dii ibi collebantur) l’étymologie qu’il venait de donner au § 1 (dicebatur Colideus quia dii illic collebantur). Reprise plutôt lourde et un rien surprenante. Il venait en effet de dire que les Romains avaient donné au (second) temple le nom de Temple de la Paix, ce qui était clair. Et il ajoute immédiatement que « le peuple l’appelait Collideus, parce que les dieux y étaient honorés ». Ce (second) temple bénéficierait donc d’une double dénomination : une officielle « Temple de la Paix » et une populaire « Collideus-Colisée ».
Pareille fusion est, à notre connaissance, un hapax : on ne la rencontre dans aucun autre texte médiéval.
Elle est d’autant plus curieuse que l’élément qui la fonde, à savoir la répétition de l’étymologie, n’apparaît pas dans la version de l’autre document que nous avions annoncé, lié plus ou moins directement à la chronique de la famille Ramponi de Bologne, que nous étudierons en détail ci-dessous et que nous appellerons le document Ramponi. Mais soulignons dès maintenant la différence dans le tableau comparatif ci-dessous :
Document Codagnellus (Plaisance, XIIIe)
Document Ramponi (Bologne, XVe)
(8) Nam cum Roma subiugasset totum mundum et essent in summa pace et pax esset per universum orbem, hedificavit templum illud magnum et mirabile ydolis et vocaverunt illud templum Pacis, quia in pacem obtinebant principatum totius mundi.
La chose est nette. Le document Ramponi, qui ne présente pas la phrase « litigieuse », est beaucoup plus conforme que l’autre à la « doctrine » médiévale, selon laquelle le Templum Pacis n’est jamais identifié au Colisée et n’abrite jamais le complexe aux statues.
Le problème est évidemment d’expliquer cette différence entre les deux textes. Une erreur du rédacteur du document Codagnellus qui, persuadé de l’identité des deux bâtiments, aurait estimé qu’elle apparaîtrait plus clairement s’il répétait l’étymologie ? Ou une addition d’un copiste qui, persuadé lui aussi qu’il s’agissait d’un seul et même bâtiment, aurait estimé que le modèle ne l’indiquait pas suffisamment ? Ou une correction de l’auteur du document Ramponi, qui, à l’inverse, estimait que le maintien de cette répétition entraînerait une confusion dommageable ? Comment trancher ?
Quoi qu’il en soit, quelques éléments sont sûrs. À notre connaissance, non, le Moyen Âge ne confondait pas le Colisée avec le Templum Pacis ; oui, le Moyen Âge plaçait parfois les statues magiques dans le Colisée ; non, le Moyen Âge ne les plaçait pas dans le Temple de la Paix.
f. la description du complexe aux statues
Après l’analyse du contexte, voyons ce qui concerne les statues magiques.
Crea Magi Le créateur du complexe est Virgile, présent dans le corps du développement avec le titre de poeta, ce qui n’est pas très fréquent dans les textes étudiés. Mais le créateur est aussi et surtout un magicien : les statues ont été fabriquées per artem magicam.
Loca Deno Aucune dénomination particulière n’est donnée au complexe, mais il se trouve dans le Colisée. Bien sûr le mot Coliseum n’apparaît pas formellement, mais on ne peut douter que la dénomination Co(l)lideus y renvoie.
On peut s’interroger sur le sens exact de l’expression quod totius orbis existebat caput. Renvoie-t-elle à Roma ? ou à templum ? On hésitera à envisager un temple qui serait « la tête de l’univers entier ». Il faudrait plutôt comprendre que c’était Rome qui était « la tête de l’univers », et traduire : « On sait qu’à Rome, tête de l’univers, existait un temple qui avait été à la fois admirablement construit et bâti, etc... ». C’est en tout cas la traduction que nous avons proposée.
La précision : « dans la partie haute du temple, dans un endroit très secret » ne se rencontre pas ailleurs.
Stat Cloc Iden Disp Ce sont les statues des dieux de toutes les nations (gentium). Peu de textes veillent à mentionner que ce sont les statues des dieux, mais on n’oubliera pas que l’étymologie même (colere deos) impose en quelque sorte cette précision. Chacune d’elles porte une clochette au cou, ce qui est très courant, encore qu’il existe des descriptions où les clochettes sont absentes (Hugo de Pise, par exemple). Rien n’est dit sur la disposition des statues. Chacune portait, sur la tête, une inscription avec le nom du peuple concerné (gentis) (§ 5). Dans d’autres versions, cette inscription est sur la poitrine.
Surv Les statues étaient « surveillées par des prêtres, veillant continuellement jour et nuit, à tour de rôle ». Certaines des formules employées rappellent les versions de la tradition des Miracula mundi, dont le Chronicon Salernitanum. Voir aussi le pseudo-Burley.
Mov Bruit Les mouvements sont réduits et simples. La statue rebelle, qui est mise en mouvement « automatiquement » (= magiquement), bouge, ce qui fait sonner sa clochette.
Trans L’information est transmise d’une manière relativement originale. C’est la première fois en effet que les autorités de Rome sont désignées par le terme de « préteurs » (pretores), à deux reprises d’ailleurs (§§ 6 et 7). C’est à eux que s’adressent les prêtres qui vont « décrocher » l’inscription (superscriptio) de la statue et la leur porter. Une autre curiosité (si du moins nous avons bien compris et traduit le § 6) est l’allusion à des « archives » (scriptis) dans lesquelles les prêtres seraient allés chercher des informations (complémentaires ?) sur la province rebelle. À moins que ce scriptis ne dissimule un éventuel conscriptis, présent dans l’original et mal compris ! On songera aux senatoribus et patribus conscriptis du de naturis rerum d’Alexander Neckam.
Exp Les pretores envoient une armée de « soldats et de combattants ».
Autre originalité, on notera l’évocation de l’impôt que les rebelles refusent de payer (§ 3). Quant à la répétition de termes marquant la rapidité d’exécution des diverses étapes de la procédure, elle est plus banale.
2. Les Ramponi (Bologne, XVe) et le « document Ramponi »
Venons-en maintenant au second document. À la différence du précédent, il figure bien dans la chronique de Bologne, intitulée Historia di cose memorabili della città di Bologna scritta per uno della famiglia dei Ramponi sino al 1431 et écrite en italien, au XVe siècle, par un membre de l’importante famille des Ramponi (probablement Pietro Ramponi). Mais son statut est un peu particulier, hors contexte disions-nous dans le paragraphe d’introduction.
a. le document Ramponi : son cadre général
Selon l’usage très répandu chez les chroniqueurs, l’auteur, avant d’aborder l'histoire de son époque, remonte très haut dans le passé. Il le fait en recopiant ses prédécesseurs, d’où la présence de textes latins alors que cette Historia est écrite en italien. Des pages entières sont ainsi transcrites presque littéralement de Martin d’Opava, voire des Mirabilia. En tout cas notre document ne s’intègre pas dans le fil du récit et il ne contient aucune information permettant d’en établir la provenance.
Comme le document précédent, le document Ramponi place au Colisée le complexe aux statues magiques et traite successivement du Temple de la Paix, de la prédiction d’éternité, de son effrondrement et de l’apparition à Rome d’une source miraculeuse le soir de Noël. Malgré quelques différences minimes, il contient les mêmes idées et les mêmes développements. Tout en occupant une place à l’intérieur de l’Historia – ce qui le différencie du précédent –, il apparaît hors contexte, et, tout comme le document Codagnellus, il se présente comme un ensemble, avec toutefois un titre qui lui est propre : Nota mirabile de adventu Christi in Roma.
A. Graf, Roma, 1923, p. 151, n. 15, en a donné un texte qu’il a transcrit sur le manuscrit (n° 431) de l'Université de Bologne, cette chronique n’ayant pas encore été éditée à son époque (1882-1883). Ce qu’on lira ci-dessous provient de l’édition A. Sorbelli, dans le Corpus Chronicorum Bononiensium (CCB), vol. I, Città di Castello, 1906, p. 63. – Cette chronique a été éditée récemment : Pietro Ramponi, Memoriale e cronaca (1385-1443), a cura di A. Antonelli e R. Pedrini, Bologna, Costa, 2003, mais nous n’avons pas pu y avoir accès. – Flavia Gramellini, dans les pages VIII à X de sa thèse sur « Le Antichità di Bologna » di Bartolomeo della Pugliola (un autre chroniqueur), qu’elle a défendue à Bologne en 2008, a résumé la présentation que A. Antonelli e R. Pedrini, les deux éditeurs de 2003, avaient donnée de Pietro Ramponi (qui mourut en 1443) et de son oeuvre historiographique. Cette thèse a été éditée dans son intégralité en version numérique. – On notera que P. Ramponi n’est repris ni à l’index de Miedema, Mirabilia, 1996, ni à celui de J.W. Spargo, Virgil the Necromancer : Studies in Virgilian Legends, Harvard U.P., 1934, 502 p. (Harvard studies in comparative literature, 10).
b. le document Ramponi dans son intégralité
On en trouvera l’intégralité dans le tableau ci-dessous, qui reprend nos divisions et notre numérotation en paragraphes :
Ramponi, p. 63-64 (éd. A. Sorbelli, CCB, I, 1906)
(1) Templum namque in urbe Roma scitum erat quod totius orbis existebat caput mirabili modo constructum pariter et fabricatum magne latitudinis et immense altitudinis quod dicebatur Colideus quia dii ibi colebantur.
(1) Car on sait qu’à Rome, tête de l’univers, existait un temple qui avait été à la fois admirablement construit et bâti ; il était très grand, atteignait une hauteur immense et était appelé Colideus, parce que les dieux y étaient honorés (colere deos).
(2) In hoc vero Collideo erat congregatio statuarum deorum omnium gentium in sublimi parte ipsius templi in secretissimo loco existentium ;
(3) tintinnabulum vero ad collum uniuscuiusque statue appendebant et sacerdotes die ac nocte semper vicissim vigilantes eis custodiebant.
(4) Illa vero gens qui rebellis contra Romanum imperium consurgere conabatur et censum statutum Romano imperio dare recusabat, statua illius gentis per artem magicam a poeta scilicet a Virgilio constructa statim commovebatur et tintinnabulum quod in collo eius habebat illico resonabat
(4) Si une nation tentait de se rebeller contre l’empire romain et refusait de payer à l’empire romain l’impôt fixé, sa statue, fabriquée en utilisant la magie par un poète, Virgile, bougeait aussitôt, et la clochette qu’elle portait au cou sonnait immédiatement.
(5) quaelibet statua ipsius gentis nomen habens in caput scriptum :
(6) sacerdotes vero tintinnabulum audientes ad urbis Romane pretores velocissime proficisci properabant superscriptionem et ipsius gentis nomen in scriptis eis deferentes ;
(6) Au bruit de la clochette, les prêtres allaient rejoindre le plus rapidement possible les préteurs de la ville de Rome, pour leur apporter l’inscription et le nom de ce peuple qu’ils avaient dans leurs archives.
(7) et tunc ipsi pretores exercitum militum et virorum pugnatorum prout res postulabat ad gentem illam subiugandam festinanter mittere properabant.
(7) Alors les préteurs eux-mêmes se hâtaient d’envoyer dans cette nation pour la soumettre sans délai une armée de soldats et de combattants, selon ce qu’exigeait la situation.
(8) Lorsque Rome eut soumis le monde entier, qu’on jouissait d’une paix totale et que la paix régnait dans l’ensemble du monde, Rome édifia pour ses idoles ce temple grand et admirable et les Romains l’appelèrent Temple de la Paix, parce que c’est par la paix qu’ils obtenaient la primauté sur le monde.
(9) Et interrogaverunt deos suos idest ydola quantum debeat durare templum illud ; et responsum est eis a demonibus ipsum permansurum usque quod virgo pareret, unde gavisi scripserunt ante fores templi dicentes : « Templum istud Pacis eternum erit ». Sicut enim impossibile est quod virgo pariat, ita impossibile est quod templum istud perpetuo destruatur. Sed decepti fuerunt, quia omnia possibilia sunt Deo.
(9) Les Romains interrogèrent leurs dieux, c’est-à-dire leurs idoles, pour demander combien de temps devait durer ce temple. Et il leur fut répondu par les démons qu’il durerait jusqu’à ce qu’une vierge mette un enfant au monde. Alors tout joyeux ils écrivirent sur les portes de ce temple : « Ce temple de la paix sera éternel ». En effet comme il est impossible qu’une vierge mette un enfant au monde, il était également impossible que ce temple soit un jour démoli. Mais ils furent abusés, parce que tout est possible à Dieu.
(10) Unde nocte qua Virgo peperit Salvatorem mundi, scilicet Christum, templum illud ruit et funditus curruit ad significandum quot Salvator natus erat, per quem omnia ydola debeant destrui et cadere.
(11) Item quoque aliud accidit miraculum ista die in Romana urbe quod quidam fons oleum erupit et fluxit usque in Tiberim, ad significandum quod doctrina Domini et misericordia eius debebat emanare et discurrere per universum orbem.
(11) Il y eut aussi un autre miracle le même jour à Rome : une source d’huile jaillit et coula jusqu’au Tibre, pour signifier que la doctrine de Dieu et sa miséricorde devaient couler et se répandre dans l’univers entier.
On se rend facilement compte de la très grande proximité des deux documents. Pour la description du complexe aux statues en tout cas, on peut même parler d’identité. Les quelques différences apparaîtront en italiques dans le tableau suivant :
Document Codagnellus (XIIIe)
Document Ramponi (XVe)
Si l’on ne tient pas compte de la ponctuation qui varie d’un éditeur moderne à l’autre sans d’ailleurs affecter le sens, les différences relevées sont insignifiantes (comme scitum au lieu de situm au § 1 ; sublimi au lieu de summa au § 2 ; tintinnabulum au lieu de tintinabulum aux §§ 3,4 et 6 ; festinanter au lieu de festinatim au § 7 ; dans ce même § 7, un simple subiugandam au lieu du redondant suppeditandam et subiugandam). Au § 4, le constructa (accordé avec statua) au lieu du constructam (accordé à artem) ne change rien fondamentalement au sens.
En ce qui concerne le complexe des statues, le document Ramponi ne se distingue donc pas du document précédent. Même les détails originaux qu’il contient s’y retrouvent, comme la curieuse allusion à des « archives » (scriptis) ou la mention d’impôts que les provinces rebelles auraient refusé de payer. Bref, la fiche établie plus haut pour Codagnellus ne doit pas être modifiée, toujours en ce qui concerne la description des statues magiques bien sûr.
Par contre, comme le montrera le tableau suivant, la suite présente une différence importante sur laquelle nous avons déjà attiré l’attention (cfr les italiques) :
Alors que le document Codagnellus « fusionnait » le Templum Pacis de Vespasien et le Colisée, assez lourdement même puisqu’il reprenait au § 8 l’étymologie donnée au § 1 (dicebatur Colideus quia dii illic collebantur), le document Ramponi s’en distancie subtilement. La curieuse répétition de l’étymologie a disparu et le Temple de la Paix a perdu l’allusion à une dénomination populaire. L’identification du Colisée avec le Temple de la Paix, si nettement affirmée dans le premier document, ne l’est donc plus ici. Au fond, un lecteur ne disposant que du document Ramponi pourrait facilement penser que le premier temple (le Colisée avec les statues) et le second (le Temple de la Paix) sont deux bâtiments différents et que le motif de la prédiction d’éternité ne concerne que le second.
Le résultat est là, mais comme nous l’écrivions plus haut, il est difficile de savoir ce qui s’est passé et en particulier quel est le responsable de cette importante modification.
3. Le caractère artificiel du goût pour les pseudo-étymologies du Colisée
Le XIIIe siècle semble avoir été fort intéressé par les pseudo-étymologies du mot Coliseum. Déjà Alexander Neckam (fin XIIe-début XIIIe) signalait dans son de laudibus divinae sapientiae que le Colisée tirait son nom « du culte du soleil » (a cultu solis), étymologie fausse aux yeux des Modernes mais qui, dans un sens, se concevait à une époque où le Colisée était considéré comme le temple du Soleil. Mais on n’aperçoit pas le lien qui pourrait exister entre le culte du Soleil et le complexe des statues magiques, sinon peut-être le fait qu’elles y étaient localisées. La pseudo-étymologie semble ne reposer sur rien.
Pour sa part, Hugo de Pise proposait comme étymologie quasi colens ossa, sous l’influence d’Osbern de Gloucester, qui avait quelque temps auparavant rattaché Colossus au verbe colere. Mais ici aussi le lien entre le complexe des statues et l’étymologie proposée (colere ossa) sent l’artifice : les statues magiques n’ont de rapport ni avec le culte, ni avec le souvenir, ni avec la mémoire des morts. L’analyse faite de la relation entre Hugo de Pise et Osbern de Gloucester a d’ailleurs bien mis en évidence son caractère artificiel : en fait le complexe des statues a été « plaqué » par Hugo, en guise d’illustration, sur une dérivation, d’ailleurs tout à fait fantaisiste. On doit donc penser que Hugo a trouvé ailleurs le récit des statues qui lui servait à « étoffer » sa pseudo-démonstration.
Le document Codagnellus, partant du même point de départ (colere), explore une voie un peu différente, qui semble moins artificielle et qui a même donné naissance à un texte davantage construit.
Ce texte ne souligne-t-il pas que le bâtiment abritait dans un premier temps « les statues des dieux de toutes les nations » et ne suggère-t-il pas que, dans un second temps, une fois la paix installée, sous le nom de Temple de la Paix, il avait aussi accueilli les dieux des Romains ? On y vénérait donc effectivement, aux yeux du rédacteur en tout cas, toute une série de dieux (colere deos).
Texte davantage construit et mieux adapté finalement à la dérivation retenue que ceux d’Alexander Neckam et de Hugo de Pise. Ce qui ne signifie évidemment pas plus conforme aux réalités archéologiques. On l’a dit dans le commentaire ad locum, l’auteur du document Codagnellus fusionne le Colisée et le Temple de la Paix, deux choses totalement différentes non seulement dans l’archéologie romaine classique, mais aussi dans l’imaginaire médiéval.
4. Sur la fusion / regroupement entre le Temple de la Paix et le Colisée
La citation d’Innocent III sur l’histoire de la construction et de la destruction du Temple de la Paix correspond étroitement à la deuxième partie (§§ 8-10) du document Ramponi (lequel en § 8 ne connaît pas la répétition de l’étymologie, caractéristique du document Codagnellus). La seule différence est, dans la version d’Innocent III, l’intervention d’Apollon, qui, en quelque sorte, personnalise « les dieux » évoqués en groupe dans le document.
On peut raisonnablement penser que cette histoire édifiante, qui figurait dans les écrits d’Innocent III, devait être largement connue et diffusée. Peut-être même constituait-elle un passage obligé des sermons de Noël (cfr l’exemple de Denys le Chartreux).
Mais Innocent III ne disait rien des statues magiques, pas plus que Denys le Chartreux d’ailleurs. Le motif de la prédiction d’éternité et celui de la destruction ne s’appliquaient chez eux qu’au seul Temple de la Paix / Éternité et à la statue de Romulus qui y avait été placée. Pas question du complexe des statues magiques, et donc d’un quelconque regroupement / fusion avec le Temple de la Paix.
De plus – et c’est important – ce regroupement n’était pas installé de la même manière dans les documents Codagnellus et Ramponi : nettement et même lourdement souligné dans le document Codagnellus, il apparaît beaucoup plus lâche dans l’autre. Tout cela pousse à s’interroger sur sa nature exacte : est-il occasionnel, accidentel en quelque sorte ? ou intrinsèque et plus profond ?
Pour répondre au mieux à cette question, il faut ajouter à ce qui vient d’être dit que les deux bâtiments connaissent dans les textes médiévaux une histoire très différente, ce qui ne les amenait certainement pas à faire l’objet d’un regroupement / fusion.
D’une part le lien entre le Temple de la Paix et la prédiction d’éternité est bien attesté dans la littérature médiévale ; il est du même type que celui existant entre la statue de Romulus et la prédiction d’éternité. D’autre part, toujours dans la littérature médiévale, le complexe aux statues n’est jamais localisé dans le Temple de la Paix.
À part bien sûr dans les documents Codagnellus et Ramponi, mais même ce qu’on constate dans ces textes va dans le même sens. Le lien entre le Temple de la Paix et la prédiction d’éternité est étroit : les §§ 8-10 (Temple de la Paix) forment un bloc bien cohérent. Les §§ 2-7 pour leur part (complexe aux statues) forment un autre bloc, fort cohérent lui aussi. Mais le lien entre ces deux blocs est très lâche (Codagnellus), voire inexistant (Ramponi).
On est ainsi conduit d’une part à lier étroitement ce qui est dit du Temple de la Paix et de la prédiction d’éternité et d’autre part à détacher nettement ce bloc de ce qui est dit du complexe des statues magiques.
Toutes ces considérations ne seraient-elles pas en faveur de la thèse d’un regroupement tout à fait occasionnel entre le complexe des statues (localisé ici au Colisée) et le Temple de la Paix / Colisée ?
5. Sur l’origine du motif de la destruction des statues magiques
Ce qui pourrait nous amener à nous interroger sur l’origine du motif de la destruction des statues magiques.
On a dit plus haut que les rédacteurs médiévaux qui voulurent raconter leur destruction durent constater que beaucoup de versions n’abordaient même pas cette question. Obligés de trouver une inspiration ailleurs, ils la cherchèrent dans deux directions : d’une part, du côté du travail de sape mené sous la tour du miroir magique ; de l’autre, du côté des miracles marquant la naissance du Christ la nuit de Noël. La première formule était bien représentée dans les plus anciennes versions du Roman des Sept Sages de Rome, et la seconde, dans la tradition des Mirabilia, où cependant elle ne s’appliquait jamais au complexe des statues magiques, mais à d’autres symboles – statues ou bâtiments – de la puissance romaine.
Alexander Neckam fut le premier, semble-t-il, à proposer vers 1200 un récit de la destruction des statues, lors de la naissance du Christ ex Maria virgine. Mais sa diffusion fut très relative (Maître Grégoire, fin XIIe-début XIIIe ; Jean de Galles, XIIIe siècle, et John Capgrave, XVe). Les auteurs médiévaux désireux de raconter la destruction du complexe aux statues préférèrent se tourner vers le modèle qui avait cours dans l’épisode du miroir magique.
Une question se pose inévitablement : quand et comment le double motif (prédiction d’éternité et destruction la nuit de Noël), repris de la statue de Romulus et du Temple de la Paix, a-t-il été appliqué au bâtiment abritant les statues magiques ?
Ne serait-ce pas la légende de la destruction du Temple de la Paix, bien installée à partir d’Innocent III mais probablement plus ancienne, qui aurait inspiré les rédacteurs médiévaux à la recherche d’un modèle de destruction pour le complexe des statues magiques ? On pourrait même aller plus loin. Ne serait-ce pas précisément Neckam (ou un de ses prédécesseurs directs dont nous ignorons le nom) qui aurait joué un rôle dans ce transfert ? Dans l’histoire de la littérature sur les statues magiques, l’auteur du de naturis rerum (1190-1200) a beaucoup innové : il n’a pas seulement lancé le goût pour les listes de merveilles virgiliennes, ce qui assurait du même coup l’importance du rôle de Virgile dans la création du complexe des statues ; il n’a pas seulement introduit le motif de la prédiction d’éternité et de la destruction la nuit de Noël ; on lui doit aussi le détail curieux du « cavalier-girouette », pour lequel on ne possède aucun parallèle.

References: § 1
 § 8
 § 1
 § 6
 § 1
 § 2
 § 7
 § 7
 § 4
 § 8
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