Source: https://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/commissions/mission-and-evangelism/together-towards-life-mission-and-evangelism-in-changing-landscapes
Timestamp: 2019-11-12 05:17:11+00:00

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Ensemble vers la vie: mission et évangélisation dans des contextes en évolution — Conseil œcuménique des Églises
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Ensemble vers la vie: mission et évangélisation dans des contextes en évolution
Depuis l’Assemblée de Porto Alegre, en 2006, la Commission de Mission et d’évangélisation (CME) travaille et contribue à l’élaboration d'une nouvelle affirmation œcuménique sur la mission. La nouvelle déclaration sera présentée à la Dixième Assemblée du COE à Busan (Corée), en 2013. Depuis l’intégration entre le Conseil international des missions (CIM) et le Conseil œcuménique des Églises à l’Assemblée de la Nouvelle-Delhi, en 1961, le Comité central n’a approuvé qu’une seule déclaration officielle définissant la position du COE sur la mission et l’évangélisation, en 1982: La mission et l'évangélisation – Affirmation œcuménique. Cette nouvelle affirmation sur la mission a été approuvée à l'unanimité par le Comité central du COE le 5 septembre 2012 en Crète (Grèce). Ce nouvel effort de discernement œcuménique a pour objet de rechercher une vision, des concepts et des orientations pour un renouveau de la conception et de la pratique de la mission et de l’évangélisation dans des contextes en mutation. La présente Affirmation vise à être plus largement entendue, au-delà même du cercle des Églises membres du COE et des organismes missionnaires qui leur sont affiliés, afin que, ensemble, nous puissions nous mettre au service de la vie en plénitude pour tous, guidés par le Dieu de vie!
Proposition d'une nouvelle affirmation du COE sur Mission et Evangélisation
Présentée par la Commission de Mission et d’évangélisation (CME)
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ENSEMBLE VERS LA VIE – INTRODUCTION AU THÈME
Nous croyons en le Dieu Trine, le créateur, rédempteur et sustentateur de toute vie. Dieu a créé l’ensemble de l’oikoumene à l’image de Dieu et il est en permanence à l’œuvre dans le monde pour affirmer et préserver la vie. Nous croyons en Jésus Christ, Vie du monde, incarnation de l’amour de Dieu pour le monde (cf. Jean 3,16).[i] La volonté et la mission ultimes de Jésus Christ (cf. Jean 10,10) sont d’affirmer la vie dans toute sa plénitude. Nous croyons en Dieu, l’Esprit Saint, le Dispensateur de la vie, qui nourrit la vie et lui donne force et qui renouvelle toute la création (cf. Genèse 2,7; Jean 3,8). Nier la vie, c’est rejeter le Dieu de vie. Dieu nous invite à entrer dans la mission vivificatrice du Dieu Trine et il nous habilite – il nous en donne le pouvoir et les moyens – à témoigner de la vision de vie en abondance pour tous dans le ciel nouveau et sur la terre nouvelle. Comment et où discernons-nous l’œuvre vivificatrice de Dieu qui nous rend capables de participer à la mission de Dieu aujourd’hui?
La mission commence au cœur du Dieu Trine, et l’amour qui unit la Sainte Trinité déborde pour se déverser sur toute l’humanité et toute la création. Le Dieu missionnaire qui a envoyé le Fils au monde appelle tout son peuple (cf. Jean 20,21) et habilite tous les êtres humains à constituer une communauté d’espérance. L’Église a pour mandat de célébrer la vie et de s’opposer, pour les transformer, à toutes les forces qui tendent à détruire la vie, dans la puissance de l’Esprit Saint. Comme il est important de «recevoir l’Esprit Saint» (cf. Jean 20,22) pour devenir des témoins vivants du règne de Dieu qui vient! Dans la mesure où nous apprécions d’une manière nouvelle la mission de l’Esprit, comment envisageons-nous d’un œil neuf la mission de Dieu aujourd’hui dans un monde divers et en mutation?
La vie dans l’Esprit Saint est l’essence de la mission, l’élément essentiel qui justifie ce que nous faisons et la manière dont nous vivons. C’est la spiritualité qui donne son sens le plus profond à notre vie et qui inspire nos actions. C’est un don sacré que nous fait le Créateur, c’est l’énergie qui nous permet d’affirmer la vie et d’en prendre soin. Cette spiritualité de la mission comporte une dynamique de transformation qui, grâce à l’engagement spirituel des personnes, est capable de transformer le monde dans la grâce de Dieu. Comment pouvons-nous retrouver le sens d’une mission considérée comme une spiritualité transformatrice qui affirme la vie?
Dieu n’a pas envoyé le Fils pour le salut de la seule humanité ou pour nous donner un salut partiel. Au contraire, l’Évangile est la bonne nouvelle pour toutes et chacune des parties de la création, pour tous et chacun des aspects de notre vie et de la société. Il est donc vital de reconnaître la mission de Dieu dans un sens cosmique et d’affirmer que toute vie – la totalité de l’oikoumene – s’inscrit dans le tissu de vie de Dieu. Confrontés que nous sommes manifestement aux menaces qui pèsent sur l’avenir de notre planète, quelles en sont les implications pour notre participation à la mission de Dieu?
L’histoire de la mission chrétienne se caractérise, au fil des temps, par des conceptions d’une expansion géographique depuis un centre chrétien vers les «territoires non atteints», jusqu’aux extrémités de la terre. Mais, de nos jours, nous sommes confrontés à un paysage ecclésial en mutation radicale, ce qu’on appelle le «christianisme mondial», dans lequel la majorité des chrétiens soit vivent dans le Sud et l’Est du globe, soit en sont originaires.[ii] La migration est devenue un phénomène multidirectionnel mondial qui est en train de redessiner le paysage chrétien. L’émergence, en différents lieux, de forts mouvements pentecôtistes et charismatiques est l’une des caractéristiques les plus remarquables du christianisme mondial actuel. Que nous apprend et nous indique ce «déplacement du centre de gravité du christianisme» pour les théologies, programmes et pratiques en matière de mission et d’évangélisation?
Il fut un temps où l’on considérait que la mission était un mouvement allant du centre vers la périphérie, des privilégiés aux marginaux de la société. Désormais, les personnes vivant à la périphérie revendiquent le rôle clef qui leur revient d’être des agents de mission, et ils affirment que la mission est transformation. Cette inversion des rôles dans la manière d’envisager la mission a de solides fondements bibliques du fait que Dieu a choisi les pauvres et les fous, les faibles et les vils (cf. 1 Corinthiens 1,18-31) pour poursuivre la mission divine de justice et de paix afin que la vie puisse s’épanouir. Si donc nous sommes passés de «la mission vers la périphérie» à «la mission depuis la périphérie», quelle est alors la contribution distinctive des personnes venant de la périphérie? Et pourquoi leurs expériences et leurs visions sont-elles essentielles pour repenser la mission et l’évangélisation aujourd’hui?
Nous vivons dans un monde où la foi en Mammon menace la crédibilité de l’Évangile. L’idéologie du marché diffuse la propagande selon laquelle le marché global sauvera le monde grâce à une croissance illimitée. Ce mythe constitue une menace non seulement pour la vie économique mais aussi pour la vie spirituelle des gens – et pas seulement pour l’humanité mais aussi pour toute la création. Comment pouvons-nous proclamer la bonne nouvelle et les valeurs du Royaume de Dieu sur le marché mondial, ou nous imposer face à l’esprit du marché? Quelles formes de mission l’Église peut-elle adopter alors que nous sommes plongés, à l’échelle du monde entier, dans l’injustice et la crise économique et écologique?
Toutes les Églises, toutes les paroisses et congrégations et tous les chrétiens sont appelés à être des messagers dynamiques de l’Évangile de Jésus Christ, lequel est la bonne nouvelle du salut. Évangéliser, c’est communiquer à d’autres gens, avec confiance mais humilité, notre foi et notre conviction. Cette transmission est un don que nous faisons aux autres: c’est l’annonce de l’amour, de la grâce et de la miséricorde de Dieu en Christ. C’est le fruit nécessaire de la foi authentique. En conséquence, à chaque génération, l’Église doit renouveler son engagement à évangéliser: c’est en effet un élément essentiel de la manière dont nous transmettons l’amour de Dieu au monde. Comment pouvons-nous proclamer l’amour et la justice de Dieu à une génération qui vit dans un monde individualisé, sécularisé et matérialisé?
L’Église vit dans des contextes multireligieux et multiculturels; en outre, les nouvelles technologies de communication permettent aux gens, dans le monde entier, de mieux connaître les identités et aspirations les uns des autres. Aux niveaux local et international, des chrétiens ont à cœur d'édifier, aux côtés de personnes appartenant à d’autres religions et d’autres cultures, des sociétés d’amour, de paix et de justice. Le pluralisme est un défi pour les Églises; il est donc indispensable que celles-ci manifestent leur volonté réelle de participer au dialogue entre religions et à la communication entre cultures. Quelles sont les convictions œcuméniques applicables au témoignage commun et à la pratique de la mission vivificatrice dans un monde fait de multiples religions et cultures?
L’Église est un don de Dieu au monde pour que celui-ci se transforme dans le sens du Royaume de Dieu. Elle a pour mission d’apporter une vie nouvelle et d’annoncer la présence aimante de Dieu en notre monde. Nous devons participer à la mission de Dieu dans l’unité, en surmontant les tensions et divisions qui existent entre nous, afin que le monde croie et que tous soient un (cf. Jean 17,21). Du fait qu’elle est la communion des disciples de Christ, l’Église doit devenir une communauté inclusive; elle existe pour apporter guérison et réconciliation au monde. Comment l’Église peut-elle se renouveler pour devenir Église en mission et pour progresser ensemble vers la vie dans sa plénitude?
La présente déclaration met en lumière un certain nombre d’éléments clefs pour comprendre la mission de l’Esprit Saint dans le cadre de la mission du Dieu Trine (missio Dei) qui se sont progressivement dégagés au travers des activités de la CME. Ces éléments sont regroupés sous quatre têtes de chapitre:
Esprit de mission: Souffle de vie
Esprit de libération: Mission depuis la périphérie
Esprit de communauté: Une Église en marche
Esprit de Pentecôte: La bonne nouvelle pour tous
À réfléchir sur ces perspectives, nous en arrivons à percevoir que le dynamisme, la justice, la diversité et la transformation sont des éléments clefs de la mission dans des contextes en évolution aujourd’hui. En réponse aux questions posées ci-dessus, nous présentons en conclusions dix affirmations pour la mission et l’évangélisation aujourd’hui.
La mission de l’Esprit
L’Esprit de Dieu – ru’ach dans la Bible hébraïque – «planait à la surface des eaux» (Genèse 1,2); c’est la source de vie, «l’haleine de vie» de l’humanité (Genèse 2,7). Dans la Bible hébraïque, l’Esprit dirigeait le peuple de Dieu – inspirant la sagesse (Proverbes 8), donnant le pouvoir de prophétie (Ésaïe 61,1), donnant vie à des ossements desséchés (Ézéchiel 37), suscitant des rêves (Joël 2) et apportant un renouveau comme la gloire de Dieu dans le Temple (2 Chroniques 7,1).
Ce même Esprit de Dieu qui «planait à la surface des eaux» à la création est descendu sur Marie (Luc 1,35) et a donné naissance à Jésus. Ce fut l’Esprit Saint qui emplit de force Jésus à son baptême (cf. Marc 1,10) et lui donna mandat pour sa mission (cf. Luc 4,14.18). Empli de l’Esprit de Dieu, Jésus Christ est mort sur la croix. «Il remit l’esprit» (Jean 19,30). Dans la mort, dans le froid du tombeau, par la puissance de l’Esprit Saint il a été ressuscité à la vie, premier-né d’entre les morts (cf. Romains 8,11).
Après sa résurrection, Jésus est apparu à sa communauté et a envoyé ses disciples en mission: «Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie» (Jean 20,21-22). Par le don de l’Esprit Saint, «la puissance d’en haut», ils furent constitués en une communauté nouvelle de témoignage de l’espérance en Christ (cf. Luc 24,49; Actes 1,8). L’Église primitive a vécu ensemble dans l’Esprit d’unité, et ses membres partageaient tout ce qu’ils avaient (cf. Actes 2,44-45).
Il s’agit de considérer et comprendre conjointement l’universalité de l’économie de l’Esprit dans la création et la particularité de l’action de l’Esprit dans la rédemption pour découvrir la mission de l’Esprit pour le nouveau ciel et la nouvelle terre, lorsque, à la fin, Dieu sera «tout en tous» (1 Corinthiens 15,24-28). Souvent, l’Esprit Saint agit dans le monde sous des formes mystérieuses et inconnues, qui dépassent notre entendement (cf. Luc 1,34-35; Jean 3,8; Actes 2,16-21).
Le témoignage biblique mentionne de multiples manières d’envisager le rôle de l’Esprit Saint dans la mission. Une perspective du rôle de l’Esprit Saint en mission souligne que l'Esprit Saint dépend pleinement de Christ: c’est le Paraclet, celui qui ne viendra comme Conseiller et Avocat que lorsque Christ sera retourné vers le Père. L’Esprit Saint apparaît comme la présence permanente de Christ, comme son agent pour assumer la tâche de la mission. Cette conception débouche sur une missiologie centrée sur la nécessité de l’envoi et de la mise en marche. Dans ce sens, une vision pneumatologique de la mission chrétienne reconnaît que la mission a, essentiellement, une base christologique et qu’elle met en relation l’œuvre de l’Esprit Saint et le salut par Jésus Christ.
Une autre perspective souligne que l’Esprit Saint est «l’Esprit de vérité» qui nous fera «accéder à la vérité tout entière» (Jean 16,13), qui souffle là où il/elle veut (cf. Jean 3,8), englobant ainsi l’ensemble du cosmos. L’Esprit Saint est par conséquent proclamé comme la source de Christ et l’Église comme le rassemblement (la synaxe) eschatologique du peuple de Dieu dans le Royaume de Dieu. La seconde perspective postule que les fidèles vont en paix (en mission) après avoir, dans leur rassemblement eucharistique, fait l’expérience du Royaume eschatologique de Dieu, en avoir eu un aperçu et un avant-goût. La mission considérée comme mise en marche est donc l’aboutissement de l’Église plutôt que son origine; aussi est-elle appelée «la liturgie après la liturgie».[iii]
Ce qui est clair, c’est que, par l’Esprit, nous participons à la mission d’amour qui est au cœur de la vie de la Trinité. De ce fait, le témoignage chrétien proclame sans cesse la puissance salvifique de Dieu par Jésus Christ et affirme constamment la participation dynamique de Dieu, par l’Esprit Saint, dans l’ensemble du monde créé. Tous ceux qui répondent à l’effusion de l’amour de Dieu sont invités à s’associer à l’Esprit dans la mission de Dieu.
La mission est le débordement de l’amour infini du Dieu Trine. La mission de Dieu commence avec l’acte de création. La vie de la création et la vie de Dieu sont indissociables. La mission de l'Esprit de Dieu nous fait tous participer à un acte de grâce qui est toujours don. Nous sommes donc appelés à dépasser une approche étroitement anthropocentrique et à adopter des formes de mission qui expriment notre relation réconciliée avec toute la vie créée. Nous entendons le cri de la terre lorsque nous écoutons les cris des pauvres, et nous savons que, depuis l’origine, la terre a crié vers Dieu à cause de l’injustice de l’humanité (cf. Genèse 4,10).
La mission qui a pour cœur la création est déjà un mouvement positif dans nos Églises sous la forme de campagnes pour l'éco-justice et des styles de vie plus durables, ainsi que l'élaboration de spiritualités respectueuses de la terre. Cependant, nous avons parfois oublié que la création tout entière est incluse dans l’unité réconciliée à laquelle nous sommes appelés (cf. 2 Corinthiens 5,18-19). Nous ne croyons pas qu’il faille faire abstraction de la terre et que seules les âmes seront sauvées: il faut que, à la fois, la terre et nos corps soient transformés par la grâce de l’Esprit. Comme en attestent la vision d’Ésaïe et la révélation de Jean, il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle (cf. Ésaïe 11,1-9; 25,6-10; 66,22; Apocalypse 21,1-4).
Il s’agit de tisser ensemble notre participation à la mission, notre être dans la création et notre pratique de la vie de l’Esprit car ces trois dimensions se transforment mutuellement. Il s’agit de ne pas rechercher l’une en négligeant les autres. À défaut, nous tomberions dans une spiritualité individualiste qui nous mènerait à croire erronément que nous pouvons appartenir à Dieu sans appartenir à notre prochain, une spiritualité qui nous donnerait un sentiment de satisfaction pendant que d'autres domaines de la création souffriraient et gémiraient.
Il faut que notre mission implique une nouvelle conversion (métanoïa) invitant une nouvelle humilité au regard de la mission de l'Esprit de Dieu. Nous avons tendance à concevoir et pratiquer la mission comme quelque chose que l’humanité fait pour d’autres. Au contraire, les humains peuvent participer en communion avec l’ensemble de la création à la célébration de l’œuvre du Créateur. À de nombreux égards, la création est en mission auprès de l’humanité: le monde de la nature possède par exemple un pouvoir capable de guérir le corps et le cœur de l’homme. La littérature sapientiale affirme que la création loue son Créateur (cf. Psaumes 19,1-4; 66,1; 96,11-13; 98,4; 100,1; 150,6). La joie et l’émerveillement du Créateur devant la création constituent l’une des sources de notre spiritualité (cf. Job 38-39).
Nous voulons affirmer notre relation spirituelle avec la création; le fait est, pourtant, que nous polluons et exploitons la terre. Le consumérisme est le moteur non pas tant d’une croissance sans limite mais plutôt d’une exploitation sans fin des ressources de la terre. La cupidité des hommes contribue au réchauffement de la planète et à d’autres formes de changement climatique. Si cette tendance se poursuit au point que la terre en subisse une atteinte fatale, que pouvons-nous imaginer que sera le salut? Il n’est pas possible que l’humanité soit sauvée seule pendant que le reste du monde créé périrait. On ne peut séparer l'éco-justice du salut, et le salut ne peut se réaliser sans une humilité nouvelle qui respecte les besoins de toute vie sur terre.
L’Esprit Saint dispense ses dons gratuitement et impartialement (cf. 1 Corinthiens 12,8-10: Romains 12,6-8; Éphésiens 4,11), et il s’agit de les partager pour l’édification des autres (cf. 1 Corinthiens 12,7; 14,26) et pour la réconciliation de l’ensemble de la création (cf. Romains 8,19-23). L’un des dons de l’Esprit est le discernement des esprits (cf. 1 Corinthiens 12,10). Nous discernons l’Esprit de Dieu partout où la vie est affirmée dans sa plénitude et dans toutes ses dimensions, et notamment la libération des opprimés, la guérison et la réconciliation de communautés brisées et la restauration de la création. Nous discernons également des esprits mauvais partout où prévalent les forces de mort et de destruction.
Les premiers chrétiens, comme beaucoup aujourd'hui, vivaient dans un monde dans lequel de nombreux esprits étaient présents. Le Nouveau Testament témoigne de divers esprits, notamment des esprits mauvais, des «esprits serviteurs» (c’est-à-dire des anges – cf. Hébreux 1,14 – Segond), des «principautés» et des «puissances» (Éphésiens 6,12 – Ostervald), la «bête» (Apocalypse 13,1-7) et d’autres puissances, bonnes et mauvaises. L’apôtre Paul témoigne aussi d’un combat spirituel (cf. Éphésiens 6,10-18; 2 Corinthiens 10,4-6), et il nous est enjoint de résister au diable (cf. Jacques 4,7; 1 Pierre 5,8). Les Églises sont appelées à discerner l’œuvre de l’Esprit vivificateur envoyé dans le monde et à s’associer à l’Esprit pour faire s’instaurer le règne de la justice divine (cf. Actes 1,6-8). Dès lors que nous avons discerné la présence de l’Esprit Saint, nous sommes appelés à répondre à son appel, sachant que l’Esprit de Dieu est souvent subversif, qu’il nous fait transgresser des limites et qu’il nous surprend.
Notre rencontre avec le Dieu Trine est certes intérieure, personnelle, communautaire également, mais elle nous oriente en même temps, dans l’engagement missionnaire, vers l’extérieur. Les symboles et titres traditionnellement attribués à l’Esprit (tels que feu, lumière, rosée, fontaine, onction, guérison, fusion, chaleur, consolation, réconfort, force, repos, laver, resplendir) montrent que l’Esprit est familier de nos vies, en rapport avec tous les aspects des relations, de la vie et de la création qui sont l’objet de la mission. L’Esprit nous fait entrer dans divers moments et situations de la vie, il nous amène à rencontrer d’autres personnes, il nous fait pénétrer dans des espaces de rencontre et dans des lieux critiques où se déroulent des luttes humaines.
L’Esprit Saint est l’Esprit de sagesse (cf. Ésaïe 11,3; Éphésiens 1,17) et il nous mène vers la vérité tout entière (cf. Jean 16,13). L’Esprit inspire les cultures et la créativité humaines; donc, dans notre mission, il nous faut en particulier reconnaître et respecter les sagesses porteuses de vie que l’on trouve dans toute culture et dans chaque contexte, et coopérer avec elles. Nous regrettons que, souvent, l’activité missionnaire associée à la colonisation ait dénigré les cultures et n’ait pas su reconnaître la sagesse des populations locales. Les sagesses et les cultures locales qui affirment la vie sont des dons de l’Esprit de Dieu. Nous mettons en valeur les témoignages de peuples dont les traditions ont été méprisées et raillées par des théologiens et des savants alors pourtant que leur sagesse nous offre l’orientation vitale et parfois nouvelle qui peut nous remettre en contact avec la vie de l’Esprit dans la création, ce qui nous aide à considérer les manières dont Dieu se révèle dans la création.
Ce n’est pas à nous d’affirmer que l’Esprit est avec nous; ce sont les autres qui doivent le reconnaître du fait de la vie que nous menons. L’apôtre Paul l’exprime en encourageant l’Église à porter les fruits de l’Esprit, qui sont: «amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur et maîtrise de soi» (Galates 5,23). En portant ces fruits, nous espérons que les autres verront à l’œuvre la puissance et le pouvoir de l’Esprit.
Le témoignage chrétien authentique, ce n’est pas seulement ce que nous faisons dans la mission mais aussi la manière dont nous la vivons. L’Église en mission ne peut subsister que grâce à des spiritualités profondément enracinées dans la communion d’amour de la Trinité. C’est la spiritualité qui donne son sens le plus profond à notre vie. Elle stimule, motive et dynamise notre cheminement personnel. Elle est énergie pour la vie dans sa plénitude et elle nous appelle à nous engager à nous opposer aux forces, pouvoirs et systèmes qui refusent, détruisent et réduisent la vie.
La spiritualité de la mission est toujours transformatrice. La spiritualité de la mission conteste et cherche à transformer tous les systèmes et valeurs qui détruisent la vie, où qu’ils soient à l’œuvre – dans nos économies, nos politiques et même nos Églises. «Notre fidélité à Dieu et le don gratuit de la vie que nous fait Dieu nous imposent de nous opposer aux assertions idolâtres, aux systèmes injustes, à la politique de domination et d’exploitation qui caractérisent notre ordre économique mondial actuel. L’économie et la justice économique relèvent toujours de la foi du fait qu’elles touchent au cœur même de ce que Dieu veut pour la création». [iv] La spiritualité de la mission nous convainc de servir l’économie de vie de Dieu et non celle de Mammon, de partager la vie à la table de Dieu plutôt que de satisfaire la cupidité individuelle, de rechercher le changement en un monde meilleur tout en dénonçant les intérêts particuliers des puissants qui désirent préserver le statu quo.
Jésus nous a dit: «Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et Mammon» (Matthieu 6,24 – Ostervald). La politique de croissance illimitée par la domination du marché libre mondial est «une idéologie qui prétend être la seule possible, sans solution de rechange, qui demande un flot incessant de sacrifices de la part des pauvres et de la création. «Elle fait la promesse fallacieuse de sauver le monde grâce à la création de richesse et à la prospérité, affirmant sa primauté sur la vie et exigeant une soumission absolue, équivalant à de l’idolâtrie.»[v] Il s’agit d’un système mondial relevant de Mammon qui protège la croissance illimitée des seuls riches et puissants par le moyen d’une exploitation sans frein. Cette impudente cupidité menace toute la demeure de Dieu. Le règne de Dieu est en opposition directe à l’empire de Mammon.
La transformation peut se comprendre à la lumière du mystère pascal: «Si nous mourons avec [Christ], avec lui nous vivrons; si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons» (2 Timothée 2,11-12). Lorsqu’il y a discrimination, oppression ou souffrance, la croix de Jésus Christ est la «puissance de Dieu» pour le salut (1 Corinthiens 1,18). Même à notre époque, certaines personnes ont payé de leur vie leur témoignage chrétien, ce qui nous rappelle à tous ce qu’il en coûte d’être des disciples de Christ. L’Esprit donne aux chrétiens le courage de vivre conformément à leurs convictions, même au risque de la persécution et du martyre.
La croix appelle à la repentance face à l'abus de pouvoir et à l'emploi d'une forme inappropriée de pouvoir dans la mission et dans l’Église. «Préoccupés par les asymétries et les déséquilibres de pouvoir qui nous divisent et nous troublent dans l’Église et dans le monde, nous sommes appelés à nous repentir, à porter un œil critique sur les systèmes de pouvoir et à employer de façon transparente les structures de pouvoir.» [vi] L'Esprit donne du pouvoir à ceux qui n'en ont pas et appelle les puissants à se dépouiller de leurs privilèges au bénéfice des démunis.
Vivre la vie dans l’Esprit, c’est goûter à la vie dans sa plénitude. Nous sommes appelés à témoigner d'un mouvement axé sur la vie, en célébrant tout ce que l'Esprit continue d'appeler à la vie, en marchant de façon solidaire pour franchir les fleuves du désespoir et de l’angoisse (cf. Psaume 23; Ésaïe 43,1-5). La mission nous fait redécouvrir que l’Esprit Saint vient à notre rencontre et nous interpelle à tous les niveaux de la vie, et qu’il apporte renouveau et changement dans les temps et les lieux de nos cheminements individuels et collectifs.
L’Esprit Saint est présent avec nous en tant que compagnon, mais il n’est jamais pour autant domestiqué ni «apprivoisé». Entre autres surprises que nous réserve l’Esprit, il y a les manières dont Dieu agit depuis des lieux qui semblent se situer à la périphérie et par l’intermédiaire de personnes apparemment exclues.
Le dessein de Dieu pour le monde, ce n’est pas de créer un autre monde mais de recréer ce que Dieu a déjà créé dans l’amour et la sagesse. Jésus a entamé son ministère en affirmant que, être empli de l’Esprit, c’était libérer les opprimés, ouvrir les yeux qui sont aveugles et annoncer la venue du règne de Dieu (cf. Luc 4,16-18). Pour remplir sa mission, il a choisi d’être avec les personnes marginalisées de son temps, non parce qu’il était mû par une charité paternaliste mais parce que leur situation témoignait du péché du monde et que leurs aspirations à la vie laissaient entrevoir les desseins de Dieu.
Jésus Christ se lie étroitement aux personnes les plus marginalisées au sein de la société afin de contester et transformer tout ce qui est refus de vie. Cela inclut notamment les cultures et systèmes qui engendrent et entretiennent la pauvreté massive, la discrimination et la déshumanisation de beaucoup, et qui exploitent ou détruisent les personnes et la terre. La mission depuis la périphérie nous appelle à comprendre les complexités de la dynamique du pouvoir, des structures et systèmes globaux ainsi que les réalités contextuelles locales. Dans le passé, la mission chrétienne a parfois été comprise et pratiquée sous des formes qui ne reconnaissaient pas que Dieu est dans le camp des personnes qui sont en permanence repoussées à la périphérie. C’est pourquoi la mission depuis la périphérie invite l’Église à repenser la mission pour y voir une invitation faite par l’Esprit de Dieu qui œuvre pour un monde dans lequel la plénitude de vie sera offerte à tous.
La mission depuis la périphérie cherche à s’opposer aux injustices dans la vie, l'Église et la mission. Elle veut être un mouvement de mission différent, allant au rebours de l’idée selon laquelle la mission ne peut être le fait que de personnes disposant d’un pouvoir et allant vers celles qui n’en ont pas, des riches vers les pauvres ou des privilégiés vers les personnes marginalisées. Une telle idée, en effet, risque de contribuer à l’oppression et à la marginalisation. Dans la mission depuis la périphérie, on reconnaît que, être au centre, cela signifie avoir accès à des systèmes qui affirment et respectent ses propres droits, sa propre liberté et sa propre individualité; vivre à la périphérie, cela signifie être exclu de la justice et de la dignité. Vivre à la périphérie, cependant, ne manque pas d’enseignements. Les gens qui vivent à la périphérie, en marge, ont un potentiel d’action et, souvent, ils peuvent voir ce qu’on ne peut pas voir depuis le centre. Vivant en situation de vulnérabilité, les personnes qui vivent à la périphérie savent souvent quelles sont les forces d’exclusion qui menacent leur survie, et elles sont le mieux placées pour discerner l’urgence de leur lutte. Les personnes occupant des situations privilégiées ont beaucoup à apprendre des luttes quotidiennes des gens qui vivent en situation de marginalité.
Les personnes marginalisées ont des dons qui leur viennent de Dieu mais qui sont sous-utilisés, parce qu’elles sont dépossédées de moyens d’influence et parce que l’accès aux débouchés et/ou à la justice leur est refusé. En luttant dans et pour la vie, les personnes marginalisées ont cependant un capital d’espérance active, de résistance collective ainsi que de persévérance pour rester fidèles au règne de Dieu qui nous est promis.
Du fait que le contexte dans lequel s’exerce l’activité missionnaire influence sa portée et son caractère, il faut tenir compte du milieu social de toutes les personnes engagées en mission. Les réflexions missiologiques doivent tenir compte des différentes orientations de valeur qui en découlent et qui définissent les perspectives missionnaires. Le but de la mission, ce n’est pas seulement de faire passer les gens de la périphérie aux centres de pouvoir mais de contester les personnes qui continuent de former le centre en maintenant des gens à la périphérie. Au contraire, les Églises sont appelées à transformer les structures de pouvoir.
Par le passé comme aujourd’hui, souvent les expressions dominantes de la mission s’adressaient aux personnes vivant en marge de la société, à la périphérie. De façon générale, elles les considéraient comme destinataires et non pas comme agents actifs de l’activité missionnaire. Lorsqu’elle s’exprimait de cette manière, la mission a trop souvent été complice de systèmes oppresseurs et opposés à la vie. De façon générale, elle s’est alignée sur les privilèges du centre et a dans une large mesure négligé de contester les systèmes économiques, sociaux, culturels et politiques qui marginalisaient certaines populations. La mission depuis le centre a pour moteur un comportement paternaliste et un complexe de supériorité. À considérer l’histoire, il y a eu un amalgame entre le christianisme et la culture occidentale, ce qui a entraîné des conséquences néfastes, entre autres celle de dénier la pleine personnalité aux victimes de cette marginalisation.
Une grave préoccupation que partagent les personnes venant de la périphérie résulte de l’incapacité de sociétés, de cultures, de civilisations, de nations et même d’Églises à honorer la dignité et la valeur de toutes les personnes. L’injustice est à la racine des inégalités qui alimentent la marginalisation et l’oppression. Dieu désire la justice – cela est inextricablement lié à sa nature et à sa souveraineté: «Car c'est le Seigneur votre Dieu qui est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, […] qui rend justice à l'orphelin et à la veuve, et qui aime l'émigré en lui donnant du pain et un manteau» (Deutéronome 10,17-18). En conséquence, toute forme de mission doit sauvegarder la valeur sacrée de chaque être humain et de la terre (cf. Ésaïe 58).
L’affirmation de la mission de Dieu (missio Dei) met en lumière la croyance que Dieu est Quelqu’un qui agit dans l’histoire, dans les réalités concrètes du temps et des contextes et qui veut la plénitude de la vie pour la terre entière par les moyens de la justice, de la paix et de la réconciliation. En conséquence, participer à l’œuvre divine permanente de libération et de réconciliation par l’Esprit Saint, c’est aussi discerner et démasquer les démons qui exploitent et asservissent. Par exemple, cela implique de déconstruire les idéologies patriarcales, d’affirmer le droit à l’autodétermination des populations autochtones et de contester l’ancrage du racisme et du castisme dans la société.
L’espérance de l'Église s’enracine dans l’accomplissement promis du règne de Dieu. Elle implique la restauration de justes relations entre Dieu et l’humanité et avec toute la création. Même si cette vision est celle d’une réalité eschatologique, elle dynamise et influence profondément notre participation actuelle à l’œuvre salvifique de Dieu en cette pénultième période.
La participation à la mission de Dieu suit la voie de Jésus, qui est venu pour servir et non pour être servi (cf. Marc 10,45), qui renverse les puissants et exalte les humbles (cf. Luc 1,46-55) et dont l’amour se caractérise par la mutualité, la réciprocité et l’interdépendance. Elle nécessite donc un engagement à combattre et contester les puissances qui font obstacle à la plénitude de vie que Dieu veut pour tous les êtres humains, mais aussi une volonté de travailler avec toutes les personnes actives dans des mouvements et des initiatives qui servent les causes de la justice, de la dignité et de la vie.
La bonne nouvelle du règne de Dieu concerne la promesse de la concrétisation d’un monde juste et inclusif. L’inclusion favorise de justes relations au sein de la communauté de l’humanité et de la création, avec une reconnaissance mutuelle des personnes et de la création, ainsi que l’affirmation et le respect mutuels de la valeur sacrée de chaque individu. En outre, elle facilite la pleine participation de chaque personne à la vie de la communauté. Le baptême en Christ implique un engagement à vie à rendre compte de cette espérance en dépassant les barrières afin de trouver une identité commune sous la souveraineté de Dieu (cf. Galates 3,27-28). C’est pourquoi, aux yeux de Dieu, toute discrimination à l’encontre d’une quelconque personne humaine est inacceptable.
Jésus promet que les derniers seront les premiers (cf. Matthieu 20,16). Dans la mesure où l’Église pratique l’hospitalité radicale offerte à ceux qui sont étrangers dans la société, elle démontre sa volonté d’incarner les valeurs du règne de Dieu (cf. Ésaïe 58,6). Dans la mesure où elle dénonce le repli sur soi comme mode de vie, elle ouvre la voie au règne de Dieu, qui pourra ainsi imprégner l'existence humaine. Dans la mesure où elle renonce à la violence dans ses manifestations physiques, psychologiques et spirituelles, tant dans les interactions personnelles que dans les systèmes économiques, politiques et sociaux, elle témoigne du Royaume de Dieu à l’œuvre dans le monde.
L’Église est appelée à concrétiser le plan saint et vivificateur de Dieu pour le monde tel que révélé en Jésus Christ. Cela implique de rejeter les valeurs et les pratiques qui mènent à la destruction de la communauté. Les chrétiens sont appelés à reconnaître la nature pécheresse de toutes les formes de discrimination et à transformer les structures injustes. Cette vocation implique certaines attentes vis-à-vis de l'Église. Elle doit refuser d’héberger dans ses rangs des forces d’oppression: elle doit plutôt agir en tant que communauté contre-culturelle. Dans l’Ancien et le Nouveau Testaments, le mandat qui est fait à la communauté de l’Alliance se caractérise par le principe: «Il ne doit pas en être ainsi parmi vous» (Matthieu 20,26).
Ce que l’on fait en faveur de la guérison et de l’intégrité de la vie des personnes et des communautés est une expression importante de la mission. La guérison ne fut pas seulement une dimension essentielle du ministère de Jésus: ce fut aussi une dimension de l’appel qu’il a fait à ses disciples de poursuivre son œuvre (cf. Matthieu 10,1). La guérison est également l’un des dons de l’Esprit Saint (cf. 1 Corinthiens 12,9; Actes 3). L’Esprit donne à l’Église les moyens d’une mission porteuse de vie, qui inclut, d’une part, la prière, la pastorale et les soins de santé professionnels mais aussi, d’autre part, la dénonciation prophétique des causes fondamentales de la souffrance, la transformation des structures dispensatrices d’injustice ainsi que la poursuite de la recherche scientifique.
La santé, c’est plus que le bien-être physique et/ou mental, et la guérison ne relève pas en priorité du médical. Cette conception de la santé est cohérente avec la tradition biblico-théologique de l’Église, pour qui l’être humain est une unité pluridimensionnelle, et le corps, l’esprit et l’âme sont interconnectés et interdépendants. Ainsi affirme-t-elle les dimensions sociale, politique et écologique de la personne et de son intégrité. Considérée dans sa dimension d’intégrité de la personne, la santé est une condition qui relève de la promesse de Dieu pour la fin des temps, tout en étant aussi une possibilité réelle pour le présent.[vii] Ce que nous appelons intégrité n’est pas un équilibre statique d’harmonie; elle implique plutôt une vie-en-communauté avec Dieu, les gens et la création. L’individualisme et l’injustice font obstacle à l’édification de la communauté et donc à l’intégrité. Toute discrimination fondée sur un état médical ou un handicap – y compris le VIH et le sida – est contraire à l’enseignement de Jésus Christ. Lorsqu’on inclut toutes les parties de notre vie individuelle et collective qui ont été délaissées, et partout où on rassemble les personnes négligées ou marginalisées dans l’amour de telle manière qu’elles connaissent l’intégrité, nous pouvons discerner des signes du Royaume de Dieu sur la terre.
Les sociétés ont eu tendance à considérer le handicap ou la maladie comme une manifestation du péché ou comme un problème médical à résoudre. Le modèle médical a mis l’accent sur la correction ou le traitement de ce qui est considéré comme une «déficience» chez l’individu. Pourtant, nombre de personnes marginalisées ne se considèrent pas comme «déficientes» ou «malades». La Bible mentionne de nombreux cas où Jésus a guéri des gens qui avaient diverses infirmités; mais, ce qui était tout aussi important, il replaçait les gens à la place qui leur était due dans le tissu de la communauté. La guérison, c’est plus la restauration de l’intégrité que la correction de quelque chose qui est perçu comme déficient. Pour que soit rétablie l’intégrité, il faut que les parties qui ont été aliénées soient remises en valeur. Si l’on veut promouvoir la conception biblique, il s’agit de dépasser l’idée d’un simple traitement. La mission devrait encourager la pleine participation des gens qui ont un handicap ou une maladie à la vie de l’Église et de la société.
La mission médicale chrétienne vise à assurer la santé à tous les êtres humains, en ce sens que tout le monde, dans le monde entier, aurait accès à des soins de santé de qualité. Les Églises participent et peuvent participer de multiples façons à la santé et à la guérison dans un sens global. Elles créent ou financent des cliniques et des hôpitaux de mission; elles proposent des services sociaux, des groupes d’accompagnement des malades et des programmes de santé; des Églises locales peuvent créer des groupes chargés de visiter les malades de la paroisse. On peut mentionner, comme faisant partie des processus de guérison, la prière avec et pour les malades, la confession et le pardon, l’imposition des mains, l’onction avec de l’huile ainsi que le recours à des dons spirituels charismatiques (cf. 1 Corinthiens 12). Mais il faut également noter que certaines formes inappropriées de culte chrétien – notamment des services triomphalistes de guérison qui glorifient le guérisseur aux dépens de Dieu et qui suscitent de faux espoirs – peuvent profondément blesser les gens. Il ne s’agit pas pour autant de nier l’intervention miraculeuse de Dieu dans certains cas de guérison.
Du fait qu’elle est une communauté de personnes imparfaites et qu’elle fait partie d’une création qui gémit dans les souffrances et aspire à sa libération, la communauté chrétienne peut être un signe d’espérance et une expression du Royaume de Dieu ici sur la terre (cf. Romains 8,22-24). L’Esprit Saint œuvre de multiples manières pour la justice et la guérison, et il se plaît à venir demeurer dans la communauté particulière qui est appelée à incarner la mission de Christ.
La mission et le foisonnement de la création
Dons spirituels et discernement
Spiritualité transformatrice
Pourquoi la périphérie et la marginalisation?
La mission comme lutte et résistance
La mission comme recherche de la justice et de l’inclusion
48. Dans la réalité, cependant, mission, argent et pouvoir politique sont des partenaires stratégiques. Bien que notre discours théologique et de missiologique insiste sur le fait que la mission de l’Église est d’être en solidarité avec les pauvres, en pratique, ce discours s'inquiète parfois beaucoup plus d’être installé dans des centres de pouvoir, de manger avec les riches et de faire du lobbying pour trouver de l’argent afin d’entretenir une bureaucratie ecclésiale. Cela nous interpelle particulièrement et nous oblige à réfléchir sur ce qu’est la bonne nouvelle pour les privilégiés et les puissants.
Mission comme guérison et intégrité
La mission de Dieu et la vie de l'Église
La vie de l’Église a sa source dans l’amour du Dieu Trine. «Dieu est amour» (1 Jean 4,8). La mission est une réponse à l’amour exigeant manifesté dans la création et la rédemption. «L’amour de Christ nous presse» (Caritas Christi urget nos). Cette communion (koinonia) ouvre notre cœur et notre vie à nos frères et sœurs dans le même mouvement de partage de l’amour de Dieu (cf. 2 Corinthiens 5,18-21). Vivant dans cet amour de Dieu, l’Église est appelée à devenir bonne nouvelle pour tous. L’effusion débordante de l’amour du Dieu Trine est la source de toute mission et évangélisation.
L'amour de Dieu, manifeste dans l'Esprit Saint, est un don, source d'inspiration, fait à toute l'humanité, «en tous lieux et en tous temps»[viii] ainsi que pour toutes les cultures et situations. La présence en puissance de l’Esprit Saint, révélé en Jésus Christ le Seigneur crucifié et ressuscité, nous introduit à la plénitude de vie qui est le don fait par Dieu à chacun de nous. Par Christ et dans l’Esprit Saint, Dieu vient demeurer en l’Église, révélant les desseins de Dieu pour le monde et donnant à ses membres le pouvoir et les moyens de participer à la réalisation de ces desseins.
L’Église dans l’histoire n’a pas toujours existé: théologiquement et empiriquement, elle est née pour la mission. Il est impossible de séparer l’Église et la mission pour ce qui est de leur origine ou de leur fin. L’objet de l’Église est de réaliser le dessein missionnaire de Dieu. La relation entre Église et mission est une relation très intime parce que ce même Esprit de Christ qui habilite l’Église dans la mission est aussi la vie de l’Église. En même temps qu’il envoyait l’Église en mission dans le monde, Jésus Christ a insufflé l’Esprit Saint dans l’Église (cf. Jean 20,19-23). De ce fait, l’Église existe de par la mission, tout comme le feu existe du fait qu’il brûle. Si elle ne pratique pas la mission, elle cesse d’être Église.
Prendre pour point de départ la mission de Dieu nous amène à une approche ecclésiologique «de bas en haut». Dans cette perspective, ce n’est pas l’Église qui a une mission: c’est plutôt la mission qui a une Église. La mission, ce n’est pas un projet d’Églises en expansion mais le projet de l’Église incarnant le salut de Dieu en ce monde. De cela il découle une conception dynamique de l’apostolicité de l’Église: l’apostolicité non seulement sauvegarde la foi de l’Église au long des âges mais, en outre, elle participe à l’apostolat. C’est ainsi que les Églises, essentiellement et avant tout, doivent être des Églises missionnaires.
Vivre concrètement notre foi en communauté est une manière importante de participer à la mission. Par le baptême, nous devenons des sœurs et des frères faisant partie d'un même ensemble en Christ (cf. Hébreux 10,25). L'Église est appelée à être une communauté inclusive qui accueille tout le monde. Par ses paroles et par ses actes, et dans son existence même, l’Église est un avant-goût du règne à venir de Dieu et elle en témoigne. L’Église est le rassemblement des fidèles et leur envoi en paix.
D’un point de vue tant pratique que théologique, la mission et l'unité ne vont pas l'une sans l'autre. À cet égard, la fusion, en 1961, entre le CIM et le COE fut une étape majeure. Cette expérience historique nous encourage à croire que mission et Église peuvent confluer. Cet objectif n’est toutefois pas encore complètement atteint. Il nous faut poursuivre dans cette voie, en ce siècle, et multiplier nos efforts dans ce sens afin que l’Église devienne vraiment missionnaire.
Aujourd’hui, les Églises se rendent bien compte qu’à bien des égards elles n’incarnent pas comme elles le devraient la mission de Dieu. Il arrive que demeure encore un sentiment de séparation entre mission et Église. L’absence d’unité pleine et réelle dans la mission est toujours néfaste pour l’authenticité et la crédibilité de la réalisation de la mission de Dieu en ce monde. Notre Seigneur a prié pour «que tous soient un […] afin que le monde croie» (Jean 17,21). Dans ce sens, mission et unité sont inséparables. Il s’agit donc d’amplifier nos réflexions sur l’Église et l’unité pour parvenir à une conception plus large de l’unité: l’unité de l'humanité et même l’unité cosmique de la création de Dieu tout entière.
Le fort esprit de concurrence qui caractérise l'économie de marché libre incite malheureusement certaines Églises et certains mouvements para-ecclésiaux à s'efforcer de «prendre le dessus» sur les autres. Cela peut même conduire à l'adoption d'une tactique agressive visant à persuader des chrétiens appartenant déjà à une Église de changer de confession ou de dénomination. Rechercher la croissance numérique à tout prix est incompatible avec le respect des autres qui est exigé des disciples chrétiens. Jésus est devenu notre Christ non pas grâce au pouvoir ou à l’argent mais par le renoncement complet à soi-même (kénose) et la mort sur la croix. Cette humble conception de la mission ne fait pas que déterminer nos méthodes: c’est la nature et l’essence mêmes de notre foi en Christ. L’Église est au service de la mission de Dieu, elle n’en est pas le maître. L’Église missionnaire glorifie Dieu dans un amour kénotique.
Dans leur diversité, les communautés chrétiennes sont appelées à découvrir et pratiquer des modes de témoignage commun dans un esprit de partenariat et de coopération, notamment par le moyen de formes d’évangélisation respectueuses et responsables. Le témoignage commun, c’est ce que les «Églises, même lorsqu’elles sont séparées, présentent ensemble, en particulier par le moyen d’entreprises communes, en manifestant tous les dons divins de vérité et de vie qu’elles peuvent déjà avoir et vivre en commun».[ix]
La nature missionnaire de l’Église signifie également qu’il doit exister un moyen de resserrer les relations entre les Églises et les structures para-ecclésiales. La fusion entre le CIM et le COE a donné naissance à un nouveau cadre de réflexion sur l’unité de l’Église et la mission. Si les discussions relatives à l’unité se sont beaucoup préoccupées de questions structurelles, les agences missionnaires peuvent représenter la flexibilité et la subsidiarité dans la mission. Si des mouvements para-ecclésiaux peuvent s’appuyer sur une Église pour assumer leurs responsabilités et trouver une orientation, certaines structures para-ecclésiales peuvent aider les Églises à ne pas oublier leur caractère apostolique dynamique.
La CME, qui est l’héritière directe des initiatives adoptées en 1910 à Édimbourg à propos de la coopération et de l’unité, offre aux Églises et aux agences missionnaires une structure qui leur permet de rechercher des manières d’exprimer et de renforcer l’unité dans la mission. Faisant partie intégrante du COE, la CME a pu découvrir de nouvelles conceptions de la mission et de l’unité auprès d’Églises des traditions catholique, orthodoxe, anglicane, protestante, évangélique, pentecôtiste et autochtone du monde entier. Le contexte offert par le COE, en particulier, a également rendu plus faciles d’étroites relations de travail avec l’Église catholique. Une collaboration toujours plus intense avec les évangéliques, en particulier avec le Mouvement de Lausanne pour l’évangélisation mondiale et l’Alliance évangélique mondiale, a largement contribué à l’enrichissement de la réflexion théologique œcuménique sur la mission dans l’unité. Nous avons tous en commun le désir que l’Église tout entière témoigne de tout l’Évangile dans le monde entier.[x]
L’Esprit Saint, l’Esprit d’unité, unit les gens – et les Églises aussi – pour célébrer l’unité dans la diversité, et cela d’une manière tant anticipatrice que constructrice. L’Esprit fournit le contexte dynamique et les ressources nécessaires pour que les gens étudient ces différences dans un environnement de sécurité, à la fois positif et enrichissant, afin de croître et devenir une communauté inclusive et mutuellement responsable.
Par Christ et dans l’Esprit Saint, Dieu vient demeurer en l’Église, donnant force et pouvoir à ses membres. Ainsi, la mission devient, pour les chrétiens, une compulsion intérieure pressante (cf. 1 Corinthiens 9,16) et même une pierre de touche et un critère de la vie authentique en Christ, enracinée dans les exigences profondes de l’amour du Christ, pour inviter d’autres personnes à participer à la plénitude de vie que Jésus est venu apporter. En conséquence, participer à la mission de Dieu devrait être un mouvement naturel pour tous les chrétiens et toutes les Églises et ne pas être réservé à des individus particuliers ou à des groupes spécialisés.[xi]
Ce qui rend crédible le message chrétien de l’amour abondant de Dieu pour l’humanité, c’est notre capacité à parler d’une seule voix, dans la mesure du possible, à offrir un témoignage commun et à rendre compte de l’espérance qui est en nous (cf. 1 Pierre 3,15). Aussi les Églises ont-elles publié un riche éventail de déclarations communes – dont certaines sont à l’origine d’Églises unies ou en voie d’union – et de dialogues dont l’objectif est de restaurer l’unité de tous les chrétiens en un seul organisme vivant de guérison et de réconciliation. Redécouvrir l’œuvre de l’Esprit Saint dans la guérison et la réconciliation – ce qui est au cœur de la théologie de la mission aujourd’hui – a d’importantes implications œcuméniques.[xii]
Tout en reconnaissant l'importance cruciale de l’unité «visible» entre les Églises, l’unité ne doit néanmoins pas être recherchée au seul niveau des structures organisationnelles. Dans la perspective de la mission, il est important de discerner ce qui abonde dans le sens de la mission de Dieu. En d’autres termes, l’unité dans la mission est la base de l’unité structurelle des Églises, ce qui a des répercussions sur la constitution de l'Église. Si nous voulons parvenir à l’unité, cela doit se faire en harmonie avec l’appel biblique à rechercher la justice. Notre appel à pratiquer la justice peut parfois impliquer que nous brisions de fausses unités qui étouffent les voix et qui oppriment. L’unité authentique implique toujours l’inclusivité et le respect des autres.
Le contexte actuel des migrations à grande échelle dans le monde entier met à rude épreuve l’engagement des Églises en faveur de l’unité, et ce de façon très concrète. Il nous est dit: «N'oubliez pas l'hospitalité car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges» (Hébreux 13,2). Les Églises peuvent être des lieux de refuge pour les communautés migrantes. Elles peuvent aussi devenir des lieux favorisant les rencontres interculturelles.[xiii] Les Églises sont appelées à l’unité pour se mettre au service de la mission de Dieu par-delà les frontières ethniques et culturelles, et elles devraient créer une mission et un ministère multiculturels pour exprimer concrètement le témoignage commun dans la diversité. Cela peut impliquer de défendre la cause de la justice dans les politiques migratoires et de s’opposer à la xénophobie et au racisme. Les femmes, les enfants et les travailleurs sans papiers sont souvent les plus vulnérables des migrants, dans tous les contextes. Mais les femmes sont souvent aussi en première ligne dans les nouveaux ministères auprès des migrants.
L’hospitalité de Dieu nous appelle à dépasser les notions binaires opposant, d’une part, les groupes culturellement dominants – les hôtes – et, d’autre part, les migrants et les minorités – les personnes accueillies. Au contraire, dans l’hospitalité de Dieu, c’est Dieu qui est l’hôte et nous sommes tous invités par l’Esprit à participer, dans un esprit d’humilité et de mutualité, à la mission de Dieu.
La mission de Dieu et l'unité de l'Église
Dieu habilite l’Église dans la mission
Paroisses et communautés locales: de nouvelles initiatives
Si l’unité de l’Esprit dans l’Église une nous est chère, il n’en reste pas moins important de rendre hommage aux manières dont chaque paroisse ou communauté locale est amenée par l’Esprit à répondre à ses propres réalités contextuelles. Du fait que le monde a changé, les communautés locales sont appelées à prendre de nouvelles initiatives. Par exemple, dans le Nord en voie de sécularisation, de nouvelles formes de mission contextuelle telles que le «nouveau monachisme», «l’Église émergente» et des «expressions nouvelles» ont redéfini et revitalisé les Églises. Pour les jeunes, il peut être particulièrement pertinent d’explorer en contexte des manières nouvelles d’être Église. Désormais, dans les pays du Nord, certaines Églises se réunissent dans des bars, des cafés ou des salles de cinéma reconverties. Pour les jeunes qui ont un mode de réflexion non linéaire, visuel et fondé sur l’expérience, il peut être intéressant de participer «en ligne» à la vie de l’Église.
Comme l’Église primitive dont nous parlent les Actes des Apôtres, la paroisse a le privilège de constituer une communauté marquée par la présence du Christ ressuscité. Beaucoup de gens acceptent ou refusent de devenir membres de l’Église en fonction de l’expérience positive ou négative qu’ils ont d’une paroisse, laquelle peut être soit une pierre d’achoppement, soit un agent de transformation.[xiv] Il est donc essentiel que les paroisses soient en permanence renouvelées et inspirées par l’Esprit de la mission. Les paroisses ou communautés sont à la fois frontières et agents premiers de la mission.
Le culte et les sacrements jouent un rôle décisif dans la formation de la spiritualité transformatrice et de la mission. Faire une lecture contextuelle de la Bible est aussi un moyen essentiel permettant aux paroisses d’être des messagères et des témoins de la justice et de l’amour de Dieu. La liturgie célébrée dans le sanctuaire ne gagne une pleine intégrité que lorsque nous vivons concrètement la mission de Dieu dans nos communautés et dans notre vie quotidienne. Les paroisses ont donc l’obligation de sortir de leur zone de confort et de franchir des frontières au profit de la mission de Dieu.
Aujourd’hui plus que jamais, les paroisses ou communautés locales peuvent jouer un rôle décisif pour convaincre les gens de la nécessité de franchir les frontières culturelles et raciales et pour affirmer que la différence culturelle est un don de l’Esprit. Plutôt que d’y voir un problème, on peut considérer que la migration offre aux Églises de nouvelles possibilités de se redécouvrir elles-mêmes d’un œil neuf. Elle inspire des occasions de créer, au niveau local, des Églises interculturelles et multiculturelles. Toutes les Églises peuvent créer des lieux de rencontre entre différentes communautés culturelles et adopter des possibilités exaltantes d’expressions contextuelles de la mission interculturelle à notre époque.
Plus que jamais aussi, les paroisses peuvent nouer des relations dans le monde entier. De nombreux liens riches de promesses, qui sont autant de sources de transformation, se forment entre des Églises géographiquement très éloignées et établies dans des contextes très différents. Pourtant, ces possibilités souvent novatrices ne vont pas sans présenter des pièges. Avec un succès qui ne se dément pas, les «envois missionnaires» de courte durée peuvent aider à créer des partenariats entre Églises établies dans différentes parties du monde mais, dans certains cas, pèsent d’un poids insupportable sur les Églises locales pauvres ou ne tiennent absolument aucun compte des Églises existantes. Si ces missions comportent certains risques et doivent être réalisées avec prudence, de telles occasions de rencontre avec des contextes culturels et socioéconomiques divers peuvent également déboucher sur des changements à long terme lorsque le voyageur retourne dans sa communauté d’origine. Il s’agit de trouver des moyens d’exercer des dons spirituels qui édifient l’ensemble de l’Église dans chacune de ses parties (cf. 1 Corinthiens 12-14).
Défendre la cause de la justice n’est plus la prérogative exclusive d’assemblées nationales et de bureaux centraux: c’est une forme de témoignage qui implique l’engagement des Églises locales. Par exemple, la Décennie «Vaincre la violence» lancée par le COE (2001-2011) s’est conclue par un appel lancé par le Rassemblement œcuménique international pour la paix, qui disait: «Les Églises doivent aider à distinguer les choix quotidiens qui peuvent mettre fin aux abus et promouvoir les droits humains, la justice de genre, la justice climatique, la justice économique, l’unité et la paix».[xv] L’enracinement des Églises locales dans la vie quotidienne est à la fois légitime et motive leur lutte pour la justice et pour la paix.
Dans chaque contexte géopolitique et socioéconomique, l’Église est appelée à la diaconie, au service: elle doit manifester concrètement la foi et l’espérance de la communauté du peuple de Dieu et témoigner de ce que Dieu a fait en Jésus Christ. Par le service, l’Église participe à la mission de Dieu, à la suite de son Seigneur Serviteur. L’Église est appelée à être une communauté diaconale qui affirme la supériorité du pouvoir de service par rapport au pouvoir de domination, qui suscite et entretient des possibilités de vie et qui témoigne de la grâce transformatrice de Dieu par des actes de service qui manifestent la promesse du règne de Dieu.[xvi]
Dans la mesure où l’Église découvre plus en profondeur son identité de communauté missionnaire, sa vocation à l’universalité s’exprime dans l’évangélisation.
Le témoignage (marturia) prend une forme concrète dans l’évangélisation - c'est-à-dire la communication de l’Évangile, dans sa totalité, à l’ensemble de l’humanité dans le monde entier.[xvii] Il a pour objectif le salut du monde et la gloire du Dieu Trine. L’évangélisation est une activité missionnaire qui présente, de manière explicite et sans ambiguïté, la centralité de l’incarnation, de la souffrance et de la résurrection de Jésus Christ, sans fixer de limites à la grâce salvifique de Dieu. Elle vise à faire connaître cette bonne nouvelle à toutes les personnes qui ne l’ont pas encore entendue et à les inviter à découvrir la vie en Christ.
«L’évangélisation est le débordement de cœurs remplis de l’amour de Dieu pour tous ceux qui ne le connaissent pas encore.»[xviii] À la Pentecôte, les disciples ne purent faire autrement que de proclamer les œuvres puissantes de Dieu (cf. Actes 2,4; 4,20). Si elle n’exclut pas les différentes dimensions de la mission, l’«évangélisation» consiste essentiellement à articuler explicitement et délibérément l’Évangile, y compris «l’invitation à se convertir personnellement à une vie nouvelle en Christ et à devenir son disciple».[xix] Si l’Esprit Saint appelle certaines personnes à évangéliser (cf. Éphésiens 4,11), nous sommes tous appelés à rendre compte de l’espérance qui est en nous (cf. 1 Pierre 3,15). Mais il ne s’agit pas que des individus: toute l’Église est appelée à évangéliser (cf. Marc 16,15; 1 Pierre 2,9).
Le monde actuel est caractérisé par l’affirmation excessive d’identités et convictions religieuses qui semblent briser et brutaliser au nom de Dieu plutôt que de guérir et nourrir des communautés. Dans ce contexte, il est important de reconnaître que le prosélytisme n’est pas une manière légitime de pratiquer l’évangélisation. [xx] L’Esprit Saint choisit d’œuvrer en partenariat avec les personnes qui prêchent et vivent la bonne nouvelle (cf. Romains 10,14-15; 2 Corinthiens 4,2-6); mais seul l’Esprit de Dieu crée la vie nouvelle et permet la nouvelle naissance (cf. Jean 3,5-8; 1 Thessaloniciens 1,4-6). Nous reconnaissons que, parfois, l’évangélisation a été déformée et a perdu sa crédibilité parce que certains chrétiens ont imposé des «conversions» par des moyens violents ou des abus de pouvoir. Dans certains contextes, toutefois, les accusations de conversion forcée sont motivées par le désir de groupes dominants d’obliger les personnes marginalisées à continuer à vivre avec des identités opprimées et dans des conditions déshumanisantes.
Évangéliser, c’est faire connaître sa foi et sa conviction à d’autres personnes et les inviter à devenir des disciples, qu’elles se réclament ou non d’autres traditions religieuses. Cette communication doit se faire avec confiance et humilité, et elle doit être l’expression de l’amour que nous professons pour notre monde. Si nous prétendons aimer Dieu et aimer notre prochain mais que nous négligeons de communiquer la bonne nouvelle à notre prochain avec intensité et cohérence, nous nous trompons nous-mêmes sur l’intégrité de notre amour tant pour Dieu que pour notre prochain. Il n’est pas de plus grand cadeau que nous puissions faire à nos sœurs et frères humains que de leur faire connaître, de leur présenter, l’amour, la grâce et la miséricorde de Dieu en Christ.
L’évangélisation mène à la repentance, à la foi et au baptême. Lorsqu’on nous dit la vérité face au péché et au mal, nous devons donner une réponse – positive ou négative (cf. Jean 4,28-29; Marc 10,22). Cela provoque une conversion impliquant un changement de nos comportements, de nos priorités et de nos objectifs. Cela aboutit au salut des personnes qui étaient perdues, à la guérison des malades et à la libération des personnes opprimées et de toute la création.
Si elle n’exclut pas les différentes dimensions de la mission, l’«évangélisation» consiste essentiellement à articuler explicitement et délibérément l’Évangile, y compris «l’invitation à se convertir personnellement à une vie nouvelle en Christ et à devenir son disciple».[xxi] Différentes Églises ont des façons diverses de concevoir la manière dont l'Esprit nous appelle à évangéliser dans nos contextes respectifs. Pour certaines, évangéliser consiste essentiellement à amener des personnes à une conversion personnelle par Jésus Christ; pour d’autres, il s’agit d’être en solidarité et de proposer le témoignage chrétien au travers de la présence auprès de personnes opprimées; d’autres encore considèrent l’évangélisation comme une composante de la mission de Dieu. Différentes traditions chrétiennes présentent sous des formes différentes certains aspects de la mission et de l’évangélisation. Cela dit, nous pouvons quand même affirmer que l’Esprit nous appelle toujours à adopter une conception de l’évangélisation qui soit ancrée dans la vie de l’Église locale dans laquelle le culte (leitourgia) est indissolublement lié au témoignage (marturia), au service (diakonia) et à la communion (koinonia).
Évangéliser, c’est communiquer la bonne nouvelle à la fois en paroles et en actes. L’évangélisation qui se fait par la proclamation verbale ou par la prédication de l’Évangile (kérygme) est profondément biblique. Pourtant, si ce que nous disons ne correspond pas à ce que nous faisons, notre évangélisation n’est pas authentique. L’articulation entre déclaration verbale et action visible porte témoignage de la révélation de Dieu en Jésus Christ et de ses desseins. Il y a un lien étroit entre évangélisation et unité: l’amour que nous avons les uns pour les autres est une démonstration de l’Évangile que nous prêchons (cf. Jean 13,34-35), alors que le manque d’unité est une entrave pour l’Évangile (cf. 1 Corinthiens 1).
Nous connaissons, par le passé comme aujourd’hui, des exemples de service humble et fidèle accompli par des chrétiens travaillant dans leur contexte local et avec qui l’Esprit s’est associé pour apporter la plénitude de vie. Il y a aussi beaucoup de chrétiens qui ont vécu et œuvré comme missionnaires loin de leur contexte culturel propre et qui l’ont fait dans un esprit d’humilité, de mutualité et de respect; là encore, l’Esprit de Dieu a été à l’œuvre dans ces communautés pour être moteur de transformation.
Malheureusement, la pratique de l'évangélisation a parfois trahi l’Évangile au lieu de l’incarner. Chaque fois que cela se produit, il convient de se repentir. La mission à la suite de Christ implique d’affirmer la dignité et les droits des autres. Nous sommes appelés à servir les autres comme Christ l'a fait (cf. Marc 10,45; Matthieu 25,45), sans les exploiter ni tenter de les attirer par des artifices.[xxii] Dans ce genre de contextes individualisés, il se peut que nous confondions l'évangélisation avec l'achat et la vente d'un «produit», lorsque c'est nous qui décidons des aspects de la vie chrétienne que nous voulons adopter. Au contraire, l’Esprit rejette l’idée que la bonne nouvelle que Jésus adresse à tous puisse être consommée à la façon capitaliste, et l’Esprit nous appelle à la conversion et à la transformation au niveau personnel, ce qui nous amène à proclamer la plénitude de vie pour tous.
L’évangélisation authentique s’enracine dans l’humilité et le respect pour toutes les personnes, et elle s’épanouit dans le contexte du dialogue. Elle appuie le message de l’Évangile – un message de guérison et de réconciliation – en paroles et en actes. «Il n'y a pas d'évangélisation sans solidarité, pas de solidarité chrétienne qui n'implique que nous transmettions notre connaissance du royaume à venir de Dieu.»[xxiii] En conséquence, l’évangélisation pousse à l’établissement de relations interpersonnelles et communautaires. C’est souvent dans les communautés de foi locales, en fonction des contextes culturels locaux, que de telles relations authentiques sont le mieux nourries. Le témoignage chrétien se rend autant par notre présence que par nos paroles. Dans les cas où il n’est pas possible de témoigner publiquement de sa foi sans risquer sa vie, un témoignage fort peut être donné simplement en vivant l’Évangile.
Consciente des tensions entre des personnes et communautés relevant de convictions religieuses différentes et affirmant des interprétations diverses du témoignage chrétien, l’évangélisation authentique doit toujours s’inspirer des valeurs porteuses d’un message de vie, ainsi qu’il est dit dans Le témoignage chrétien dans un monde multireligieux – Recommandations de conduite:
Rejeter toutes les formes de violence, de discrimination et de répression de la part des autorités laïques et religieuses, et notamment tout abus de pouvoir – psychologique ou social;
Affirmer la liberté de religion pour pouvoir pratiquer et professer sa foi sans crainte de représailles ni intimidation. Faire preuve de respect mutuel et de solidarité au service de la justice, de la paix et du bien commun de tous;
Respecter toutes les personnes et toutes les cultures humaines, tout en discernant aussi les éléments de nos propres cultures – tels que le patriarcalisme, le racisme, le castisme, etc. – qui doivent être contestés au nom de l’Évangile;
Renoncer au faux témoignage et écouter pour comprendre dans le respect mutuel;
Assurer la liberté pour que les personnes et les communautés puissent en permanence pratiquer le discernement dans le cadre des processus de prise de décisions;
Nouer des relations avec des personnes se réclamant d’autres religions ou n’en professant aucune pour faciliter une compréhension mutuelle plus profonde ainsi que la réconciliation et la coopération pour le bien commun.[xxiv]
Nous vivons dans un monde fortement influencé par l’individualisme, le sécularisme et le matérialisme ainsi que par d’autres idéologies qui remettent en cause les valeurs du Royaume de Dieu. Si l’Évangile est en dernière analyse la bonne nouvelle pour tous, c’est une mauvaise nouvelle pour les forces qui promeuvent le mensonge, l’injustice et l’oppression. Dans ce sens, l’évangélisation est également une vocation prophétique qui implique de dire la vérité aux puissants, dans l’espérance et l’amour (cf. Actes 26,25; Colossiens 1,5; Éphésiens 4,15). L'Évangile est libérateur et transformateur. Sa proclamation doit s’accompagner de la transformation des sociétés en vue de créer des communautés justes et inclusives.
Se dresser contre le mal ou l’injustice et être prophétique peut parfois entraîner par contrecoup la répression et la violence et donc des souffrances, de la persécution et même la mort. L’évangélisation authentique implique que l’on est vulnérable, que l’on suit l’exemple de Christ en portant sa croix et en se dépouillant (cf. Philippiens 2,5-11). Tout comme, du temps de la persécution romaine, le sang des martyrs fut la semence de l’Église, de nos jours, la quête de la justice et de l’équité constitue un puissant témoignage en faveur de Christ. Jésus a associé ce renoncement à soi-même à l’appel à le suivre et au salut éternel (cf. Marc 8,34-38).
Dans la pluralité et la complexité du monde actuel, nous rencontrons des gens se réclamant de multiples religions, idéologies et convictions. Nous croyons que l’Esprit de vie apporte joie et plénitude de vie. Dans ce sens, on peut trouver l’Esprit de Dieu dans toutes les cultures qui affirment la vie. Les voies de l’Esprit Saint sont mystérieuses et nous ne comprenons pas pleinement les opérations de l’Esprit dans d’autres traditions religieuses. Nous reconnaissons que diverses spiritualités porteuses de vie ont une valeur et une sagesse intrinsèques. Dans ce sens, la mission authentique fait de «l’autre» un partenaire en mission plutôt qu’un «objet» de mission.
Le dialogue est une manière d’affirmer notre vie commune et nos objectifs communs en ce qui concerne l’affirmation de la vie et l’intégrité de la création. Le dialogue n’est possible au niveau des religions que si nous adoptons pour point de départ l’espoir de rencontrer Dieu qui nous a précédés et qui est présent avec les gens dans leurs contextes respectifs.[xxv] Dieu est là avant que nous venions (cf. Actes 17) et notre tâche ne consiste pas à apporter Dieu mais à témoigner du Dieu qui est déjà là. Le dialogue est une occasion de rencontre honnête dans laquelle chacune des parties met sur la table tout ce qu’elle a, d’une manière ouverte, patiente et respectueuse.
L’évangélisation et le dialogue sont deux choses distinctes et pourtant liées entre elles. Même si les chrétiens espèrent et prient pour que tous les êtres humains acquièrent la connaissance vivante du Dieu Trine, l’évangélisation n’est pas le but du dialogue. Cela dit, étant donné que le dialogue est aussi «une rencontre mutuelle d’engagements», faire connaître la bonne nouvelle de Jésus y a aussi une place légitime. En outre, l’évangélisation authentique se pratique dans le contexte du dialogue de vie et d’action et dans «l’esprit du dialogue»: une «attitude de respect et d’amitié».[xxvi] L’évangélisation ne suppose pas seulement de proclamer nos convictions les plus profondes, mais aussi d’écouter les autres ainsi que d’être remis en cause et enrichi par les autres (cf. Actes 10).
Le dialogue entre personnes de religions différentes est particulièrement important, non seulement dans les contextes multireligieux mais aussi lorsqu’une large majorité de la population se réclame d’une religion particulière. Il est nécessaire de protéger les droits des groupes minoritaires ainsi que la liberté religieuse, et aussi de donner à toutes les personnes les moyens de contribuer au bien commun. Il s’agit d’affirmer et maintenir la liberté de religion parce qu’elle découle de la dignité de la personne humaine, enracinée dans le fait que tous les êtres humains ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Genèse 1,26). À quelque religion qu'ils appartiennent ou de quelque croyance qu'ils se réclament, tous les êtres humains ont des responsabilités et droits égaux.[xxvii]
L’Évangile prend racine dans des contextes différents en abordant des réalités culturelles, religieuses et politiques spécifiques. Pour que l’Évangile puisse s'implanter dans ces réalités diverses, il convient de respecter les gens ainsi que les mondes culturels et symboliques dans lesquels ils vivent. Dans ce sens, cela doit commencer par la rencontre et le dialogue dans le contexte plus large pour discerner comment Christ est déjà présent et où l’Esprit de Dieu est déjà à l’œuvre.
En raison du rapport ayant existé, dans l’histoire de la mission, entre l’évangélisation et les puissances coloniales, on en est venu à considérer que les formes occidentales du christianisme étaient les normes en fonction desquelles il convenait de juger l’adhésion des autres. Quand elle est pratiquée par ceux qui possèdent le pouvoir économique ou l’hégémonie culturelle, l’évangélisation risque de provoquer une distorsion de l’Évangile. En conséquence, ceux-là doivent rechercher le partenariat des pauvres, des dépossédés et des minorités, afin que le témoignage se façonne suivant les ressources et perspectives théologiques de ces derniers.
Imposer l’uniformité discrédite le caractère unique de chaque individu créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Alors qu’à Babel on avait voulu imposer l’uniformité, la prédication des disciples, le jour de la Pentecôte, a eu pour résultat une unité dans laquelle les particularités personnelles n’étaient pas perdues mais respectées – leurs auditeurs entendirent la bonne nouvelle chacun dans sa langue.
ESPRIT DE LA PENTECÔTE: LA BONNE NOUVELLE POUR TOUS
L’appel à évangéliser
L'évangélisation à la manière de Christ
Évangélisation, dialogue interreligieux et présence chrétienne
Evangélisation et cultures
100. Jésus nous appelle à nous dégager des étroites préoccupations concernant notre royaume à nous, notre libération à nous et notre indépendance à nous (cf. Actes 1,6) en nous révélant une vision plus large et en nous donnant, par le Saint Esprit, le pouvoir d’aller «jusqu’aux extrémités de la terre» en témoins de la justice, de la liberté et de la paix de Dieu, et cela en tout temps et en tout lieu. Notre vocation est d'orienter tous les êtres humains vers Jésus plutôt que vers nous-mêmes ou nos institutions, à nous préoccuper des intérêts des autres plutôt que des nôtres (cf. Philippiens 2,3-4). Nous ne pouvons saisir les complexités des Écritures par le biais d’une seule perspective culturelle dominante. Toute pluralité de cultures est un don que nous fait l’Esprit pour nous aider à mieux comprendre notre foi et mieux nous comprendre les uns les autres. Dans ce sens, les communautés interculturelles de foi, où des communautés culturelles diverses célèbrent Dieu ensemble, constituent l’un des moyens permettant une rencontre authentique des cultures. De même, elles permettent à la culture d’enrichir l’Évangile. Par ailleurs, l’Évangile critique les notions de supériorité culturelle. C’est pourquoi, «pour être fécond, l’Évangile doit, à la fois, être fidèle à lui-même et être incarné ou enraciné dans la culture d’un peuple […] Nous devons en permanence rechercher l’inspiration de l’Esprit Saint pour qu’il nous aide à mieux discerner en quoi l’Évangile conteste, confirme ou transforme une culture particulière»[xxviii] au nom de la vie.
FÊTE DE LA VIE – AFFIRMATIONS CONCLUSIVES
101. Nous sommes au service du Dieu Trine qui nous a confié la mission de proclamer la bonne nouvelle à toute l’humanité et à toute la création, en particulier aux personnes opprimées et à celles qui souffrent et qui aspirent à la plénitude de la vie. En tant qu’elle consiste à témoigner en commun de Christ, la mission est une invitation au festin dans le Royaume de Dieu (cf. Luc 14,15). La mission de l’Église consiste à préparer le banquet et à inviter tous les êtres humains au festin de vie. Cette fête est une célébration de la création et de la fécondité qui débordent de l’amour de Dieu, lui qui est la source de la vie en abondance. C’est un signe de la libération et de la réconciliation de l’ensemble de la création qui est l’objet de la mission. En renouvelant notre gratitude pour la mission de l’Esprit de Dieu, nous proposons ci-après un certain nombre d’affirmations en réponse aux questions posées au début du présent document.
102. Nous affirmons que l’objet de la mission de Dieu est la plénitude de la vie (cf. Jean 10,10): tel est le critère du discernement dans la mission. En conséquence, nous sommes appelés à discerner l’Esprit de Dieu partout où est la vie dans sa plénitude, en particulier sous la forme de la libération des peuples opprimés, de la guérison et de la réconciliation de communautés brisées et de la restauration de l’ensemble de la création. Il nous est demandé d’affirmer les esprits qui, dans différentes cultures, affirment la vie, et à être en solidarité avec toutes les personnes qui participent à cette mission d’affirmation et de préservation de la vie. En outre, nous discernons et combattons les esprits mauvais partout où se rencontrent des forces du mal et de négation de la vie.
103. Nous affirmons que la mission a son point de départ dans l’acte de création de Dieu et qu’elle se poursuit dans la re-création, par le pouvoir vivifiant de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint, qui s’est déversé à la Pentecôte sous la forme de langues de feu, emplit nos cœurs et fait de nous l’Église de Christ. L’Esprit qui était en Christ Jésus nous incite à nous dépouiller nous-mêmes et à porter notre croix dans notre vie, et il accompagne le peuple de Dieu qui s’efforce de témoigner de l’amour de Dieu en paroles et en actes. L’Esprit de Vérité mène à la vérité tout entière et nous donne la force et les moyens d’affronter les puissances démoniaques et de dire la vérité dans l’amour. En tant que communauté rachetée, nous partageons avec d’autres les eaux de la vie et demandons à l’Esprit d’unité de guérir, réconcilier et renouveler l’ensemble de la création.
104. Nous affirmons que la spiritualité est la source de l’énergie pour la mission, et que la mission dans l’Esprit est transformatrice. C’est ainsi que nous voulons réorienter notre perspective entre mission, spiritualité et création. La spiritualité de la mission qui découle de la liturgie et du culte rétablit les relations entre nous et avec l’ensemble de la création. Nous sommes conscients du fait que notre participation à la mission, notre existence dans la création et notre pratique de la vie de l’Esprit sont inséparables car elles se transforment mutuellement. La mission qui commence à la création nous invite à célébrer la vie dans toutes ses dimensions, en tant qu’elle est un don de Dieu.
105. Nous affirmons que la mission de l’Esprit de Dieu consiste à renouveler toute la création. «Au Seigneur, la terre et ses richesses» (Psaume 24,1). Le Dieu de vie protège et aime la nature, et il veille sur elle. L’humanité n’est pas le maître de la terre, mais il lui incombe de veiller à l’intégrité de la création. Il s’agit de mettre un terme à une cupidité excessive et à une consommation sans limite qui mènent à une destruction continue de la nature. L’amour de Dieu ne proclame pas un salut humain dissocié du renouveau de toute la création. Nous sommes appelés à participer à la mission de Dieu par-delà nos objectifs anthropocentriques. La mission de Dieu s’adresse à tout ce qui est vie, et il nous faut non seulement le reconnaître mais encore nous mettre à son service sous de nouvelles formes de mission. Nous prions pour le repentir et le pardon, mais nous appelons aussi à agir maintenant. Au cœur de la mission, il y a la création.
106. Nous affirmons que, aujourd’hui, on voit naître, dans le Sud et dans l’Est du globe, des mouvements missionnaires qui présentent de multiples facettes et tendent dans de multiples directions. Du fait que le centre de gravité du christianisme s’est déplacé vers le Sud et l’Est de la planète, il est impératif que nous recherchions des expressions missiologiques qui s’enracinent dans ces contextes, ces cultures et ces spiritualités. Il nous faut développer plus encore la mutualité et le partenariat et affirmer l’interdépendance au sein de la mission et du mouvement œcuménique. Notre pratique missionnaire doit manifester de la solidarité avec les populations qui souffrent et de l’harmonie avec la nature. L’évangélisation se pratique dans une humilité kénotique, dans le respect des autres et dans le dialogue avec les personnes appartenant à d’autres cultures et religions. Dans cette perspective, l’évangélisation devrait aussi impliquer de contester les structures et cultures d’oppression et de déshumanisation qui sont en contradiction avec les valeurs du règne de Dieu.
107. Nous affirmons que les personnes marginalisées sont des agents de mission et qu’elles exercent un rôle prophétique soulignant bien que la plénitude de vie s’adresse à tous. Les personnes qui vivent à la périphérie de la société sont les principaux partenaires de la mission de Dieu. Les personnes marginalisées, opprimées et souffrantes ont un don spécial pour faire la distinction entre les nouvelles qui sont bonnes pour elles et celles qui sont mauvaises pour leur vie menacée. Pour nous engager pleinement dans la mission vivificatrice de Dieu, il nous faut écouter les voix qui viennent de la périphérie pour percevoir ce qui affirme la vie et ce qui détruit la vie. Nous devons orienter notre mission vers les actes que posent les personnes marginalisées. Justice, solidarité et inclusivité – ce sont là des expressions clefs de la mission depuis la périphérie.
108. Nous affirmons que l’économie de Dieu se fonde sur les valeurs de l’amour et de la justice pour tous, et que la mission transformatrice s’oppose à l’idolâtrie inhérente à l’économie de marché. La mondialisation économique a, de facto, remplacé le Dieu de vie par Mammon, le dieu du capitalisme de libre marché qui revendique le pouvoir de sauver le monde par l’accumulation d’une richesse et d’une prospérité indues. Dans ce contexte, il faut que la mission soit contre-culturelle, qu’elle offre d’autres voies à ces visions idolâtres, parce que la mission appartient au Dieu de vie, de justice et de paix et non pas à ce faux dieu qui est cause de misère et de souffrance pour les gens et pour la nature. Dans ce sens, la mission consiste à dénoncer l’économie de cupidité ainsi qu’à participer à l’économie divine d’amour, de partage et de justice et de la pratiquer.
109. Nous affirmons que l’Évangile de Jésus Christ est bonne nouvelle en tous temps et en tous lieux et qu’il doit être proclamé dans l’Esprit d’amour et d’humilité. Nous affirmons que l’incarnation, la croix et la résurrection sont au cœur de notre message ainsi que de notre manière de pratiquer l’évangélisation. Dans ce sens, l’évangélisation ramène toujours à Jésus et au Royaume de Dieu; elle n’est donc pas axée sur les institutions.Elle relève de la nature même de l’Église. Il ne faudrait pas que la voix prophétique de l’Église se taise lorsque les temps exigent que cette voix se fasse entendre. L’Église est appelée à renouveler ses méthodes d’évangélisation pour communiquer la bonne nouvelle avec assurance, éloquence et conviction.
110. Nous affirmons que le dialogue et la coopération pour la vie sont parties intégrantes de la mission et de l’évangélisation. Pour qu’elle soit authentique, l’évangélisation doit se pratiquer en respectant la liberté de religion et de croyance de tous les êtres humains en tant qu’ils sont des images de Dieu. Qu’il s’appuie sur la violence, l’offre d’avantages économiques ou des abus de pouvoir, le prosélytisme est contraire au message de l’Évangile. Lorsqu’on fait de l’évangélisation, il est important d’établir des relations de respect et de confiance entre les personnes se réclamant de différentes religions. Nous apprécions à leur juste valeur toutes et chacune des cultures humaines, et nous reconnaissons que l’Évangile n’est pas la propriété d’un groupe particulier mais qu’il appartient à tous. Nous comprenons que notre tâche ne consiste pas à amener Dieu avec nous mais à témoigner du Dieu qui est déjà là (cf. Actes 17,23-28). En nous associant à l’Esprit, nous devenons capables de surmonter les barrières culturelles et religieuses pour œuvrer ensemble au service de la vie.
111. Nous affirmons que Dieu anime l’Église dans la mission et qu’il lui donne le pouvoir et les moyens de la pratiquer. En tant que peuple de Dieu, Corps du Christ et temple de l’Esprit Saint, l’Église est dynamique et évolutive dans sa poursuite de la mission de Dieu. De ce fait, les formes de témoignage commun sont diverses, ce qui reflète la diversité du christianisme mondial. C’est ainsi que les Églises doivent être en marche, cheminer ensemble dans la mission dans le prolongement de la mission des apôtres. En pratique, cela signifie que mission et Église doivent être unies et que les différents organismes ecclésiaux et missionnaires doivent collaborer au service de la vie.
112. Le Dieu Trine invite l’ensemble de la création au Festin de vie, par Jésus Christ qui est venu «pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance» (Jean 10,10), par l’Esprit Saint qui affirme la vision du Royaume de Dieu: «Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle!» (Ésaïe 65,17). Humblement et dans l’espérance, nous nous mettons au service de la mission de Dieu, qui recrée tout et réconcilie tout. Et nous prions: «Dieu de la vie, conduis-nous vers la justice et la paix!»
[i] Sauf indication contraire, les citations sont tirées de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
[ii] Cf. Todd M. Johnson, Kenneth R. Ross (dir.): Atlas of Global Christianity, Edinburgh University Press, Édimbourg 2009.
[iii] Cf. Ion Bria: The Liturgy after the Liturgy: Mission and Witness from an Orthodox Perspective, Genève, COE, 1996. Créé à l'origine par l'archevêque Anastasios Yannoulatos, ce terme a été popularisé par Ion Bria.
[iv] Alternative Globalization Addressing Peoples and Earth (AGAPE): A Background Document, COE, Genève 2005, p. 13.
[v] Alliance réformée mondiale: Alliance pour la justice économique et écologique: La Confession d’Accra, 2004, §10.
[vi] Édimbourg 2010, Appel commun, 2010, § 4.
[vii] Healing and Wholeness: The Churches' Role in Health, Genève, COE, 1990, p. 6.
[viii] Baptême, Eucharistie, Ministère, Document de Foi et constitution n° 111, COE 1982, § 19.
[ix] Thomas F. Best, Günther Gassmann (dir.): On the Way to Fuller Koinonia: Official Report of the Fifth World Conference on Faith and Order, Santiago de Compostela 1993, Document de Foi et constitution n° 166, Genève, COE, 1994, p. 254.
[x] Cf. The Whole Church Taking the Whole Gospel to the Whole World: Reflections of the Lausanne Theology Working Group, 2010.
[xi] Mission et évangélisation dans l’unité, Document d'étude de la CME, 2000, § 13.
[xii] Cf. «La mission, ministère de réconciliation», in Jacques Matthey (dir.): Vous êtes la lumière du monde: déclarations du Conseil œcuménique des Églises sur la mission 1980-2005, COE, Genève 2005.
[xiii] «Rapport du colloque du COE sur la mission et l’ecclésiologie des Églises migrantes, Utrecht, Pays-Bas, 16-21 novembre 2010», in: International Review of Mission 100.1, 2011, p. 104-107.
[xiv] Christopher Duraisingh (dir.): Called to One Hope: The Gospel in Diverse Cultures, COE, Genève, 1998, p. 54.
[xv] Gloire à Dieu et paix sur la terre: Message du Rassemblement œcuménique international pour la paix, COE, Kingston, Jamaïque, 17-25 mai 2011, p. 2.
[xvi] «Diakonia in the Twenty First Century: Theological Perspectives», Conférence du COE sur la théologie de la diaconie au xxie siècle, Colombo, Sri Lanka, 2-6 juin 2012, p. 2.
[xvii] Procès-verbal et rapports de la quatrième session du Comité central, COE, Rolle, Suisse, 1951, p. 66.
[xviii] Mouvement de Lausanne: Engagement du Cap, 2010, 1ère partie, 7(c).
[xix] Cf. Congrégation pour la doctrine de la foi: Doctrinal Note on Some Aspects of Evangelization, n° 12, 2007, p. 489-504.
[xx] Cf. Vers un témoignage commun: Un appel à établir des relations responsables dans la mission et à renoncer au prosélytisme, Comité central du COE, 1997.
[xxi] Il est important de noter que toutes les Églises ne se retrouvent pas dans cette définition de l’évangélisation. Pour l’Église catholique, l’évangélisation, c’est la missio ad gentes (mission aux peuples) vers ceux qui ne connaissent pas le Christ. On parle au sens large d’«évangélisation» pour l’aspect ordinaire de la pastorale et de «nouvelle évangélisation» vis-à vis de ceux qui n’observent plus la pratique chrétienne. Cf. Note doctrinale sur certains aspects de l’évangélisation.
[xxii] Cf. Conseil œcuménique des Églises, Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, Alliance évangélique mondiale: Le témoignage chrétien dans un monde multireligieux – Recommandations de conduite, 2011.
[xxiii] San Antonio Report, p. 26; cf. La mission et l'évangélisation - affirmation œcuménique § 34; Called to One Hope, p. 38.
[xxiv] Cf. Le témoignage chrétien dans un monde multireligieux – Recommandations de conduite, 2011.
[xxv] Cf. Baar Statement: Theological Perspectives on Plurality, COE 1990.
[xxvi] Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux: Dialogue et Proclamation, 1991, § 9.
[xxvii] Cf. Le témoignage chrétien dans un monde multireligieux – Recommandations de conduite, 2011.
[xxviii] Called to One Hope, pp. 21-22; 24.
Download : Together_towards_life_FR.pdf
Mots-clés associés : Kolympari, Greece, 2012, August 28 - September 5, WCC Central Committee, Busan, Republic of Korea, 2013, 30 October - 8 November, WCC 10th Assembly, Commission on World Mission and Evangelism (CWME), Mission and Evangelism

References: §10
 § 4
 § 19
 § 13
 § 34
 § 9