Source: http://jesusmarie.free.fr/1a_q_028.htm
Timestamp: 2017-09-26 09:07:04+00:00

Document:
Question 28 : Des relations divines
Nous avons maintenant à traiter des relations divines. — A cet égard quatre questions se présentent : 1° Y a-t-il en Dieu des relations réelles ? (La réalité des relations divines est indiquée par ces paroles du Symbole de saint Athanase : Alia est persona Patris, alia Filii, alia Spiritus sancti. Le pape innocent III l’a expressément définie en ces termes : Hæc sancta Trinitas secundum communem essentiam individua et secundum proprietates (id est relationes) personales discreta. Le concile de Tolède (sess. 11, can. 1) s’exprime ainsi : In relativis personarum nominibus Pater ad Filium, Filius ad Patrem, Spiritus sanctus ad utrumque refertur. Le concile de Florence : In divinis omnia sunt unum, ubi non obviat relationis oppositio.) — 2° Ces relations sont-elles l’essence divine elle-même ou quelque chose qui lui est extérieur ? (Cette question revient à celle-ci : les attributs de Dieu sont-ils distincts de son essence ? Ceux qui soutiennent qu’ils en sont distincts disent la même chose des relations. C’est ainsi que l’abbé Joachim établit en Dieu une quaternité, en séparant les personnes de l’essence.) — 3° Peut-il y avoir en Dieu plusieurs relations réellement distinctes les, unes des autres ? (Cet article est une réfutation directe de l’hérésie de Sabellius, qui fut condamnée par le premier concile de Nicée et par un concile tenu à Rome sous le pape saint Sylvestre.) — 4° Quel est le nombre de ces relations ? (Tous les théologiens sont d’accord sur ce point, qui est d’ailleurs fondamental.
Objection N°1. Il semble qu’en Dieu il n’y ait pas de relations réelles. Car Boëce dit dans son livre de la Trinité (De Trin., in med.), que quand on affirme de Dieu quelque chose, tout ce qu’on affirme est substantiel, et qu’on ne peut absolument rien en affirmer de relatif. Or, on peut affirmer de Dieu tout ce qui existe réellement en lui. Donc la relation n’y existe pas réellement puisqu’elle ne se dit pas de lui.
Réponse à l’objection N°1 : La relation ne se dit pas de Dieu selon sa nature propre, parce que par sa nature propre la relation ne se rapporte pas au sujet, mais au terme. Boëce n’a pas voulu dire par là qu’il n’y avait pas relation en Dieu, mais qu’elle ne s’affirmait pas de lui selon sa nature propre ; elle exprime seulement en Dieu un rapport entre celui qui procède et le principe dont il procède.
Objection N°2. Boëee dit encore dans le même livre (circ. fin.) que dans la sainte Trinité la relation du Père au Fils, et la relation de l’un et de l’autre au Saint-Esprit sont semblables, parce que c’est toujours la relation du même au même. Or, une relation de cette nature n’est qu’une relation de raison, parce qu’une relation réelle suppose deux extrêmes qui sont réels aussi. Donc les relations qui sont en Dieu ne sont pas des relations réelles, mais des relations de raison.
Réponse à l’objection N°2 : La relation du même au même n’est qu’une relation de raison si on prend le mot même dans un sens absolu. Car cette relation ne peut exister que d’après le rapport que l’esprit établit sur le même être considéré sous deux aspects différents. Mais il en est autrement quand deux êtres sont les mêmes, non numériquement, mais dans le genre ou dans l’espèce. Boëce assimile les relations qui sont en Dieu à une relation d’identité. Toutefois il ne veut pas dire que cette identité est absolue, mais il veut faire comprendre que malgré ces relations la substance est une.
Objection N°3. La relation de paternité est une relation de principe. Or, quand on dit que Dieu est le principe des créatures, cela ne suppose pas qu’il y ait de lui à elles une relation réelle, mais seulement une relation de raison. Donc la paternité n’est pas en Dieu une relation réelle, et pour le même motif on peut en dire autant des autres relations.
Réponse à l’objection N°3 : La créature qui procède de Dieu n’ayant pas la même nature que lui, Dieu n’est pas du même ordre qu’elle, et il n’est pas dans son essence d’être en rapport avec les créatures. Car il ne les produit pas d’après la nécessité de sa nature ; leur création est l’œuvre de son intelligence et de sa volonté (quest. 19, art. 3 et 4 ; quest. 14, art. 8). C’est pourquoi il n’y a pas de rapport réel de Dieu à la créature, mais il y en a un de la créature à Dieu. Car les créatures se rapportent nécessairement à Dieu, et il est dans leur nature qu’elles en dépendent. Mais les processions divines étant dans une seule et même nature, il n’y a donc pas de parité (Ainsi, cette réponse a pour but de faire ressortir la différence qu’il y a entre la procession des personnes divines et la procession des créatures.).
Objection N°4. La génération en Dieu est la procession de l’intelligence. Or, les relations qui ont pour principe l’action de l’intelligence sont des relations de raison. Donc la paternité et la filiation qui sont en Dieu les termes de la génération ne sont que des relations de raison.
Réponse à l’objection N°4 : Les relations qui résultent exclusivement de l’action de l’intellect ne sont pour les choses que l’entendement comprend que des relations de raison, parce que c’est la raison qui les établit entre nos divers objets de connaissance. Mais les relations qui résultent de l’action de l’intellect et qui consistent dans le rapport qu’il y a entre le Verbe qui procède de l’intelligence et le principe dont il procède, ne sont pas seulement des relations de raison, mais ce sont des relations réelles, parce que l’intellect et la raison sont eux-mêmes une réalité, et que le rapport qu’il y a entre eux et ce qui en procède intellectuellement est aussi réel que celui qui existe entre un être matériel et ce qui en procède matériellement. Ainsi la paternité et la filiation sont des relations réelles en Dieu.
Mais c’est le contraire. Car le Père n’étant ainsi appelé qu’à cause de sa paternité et le Fils qu’en raison de sa filiation, si la paternité et la filiation ne sont pas réelles en Dieu, il s’ensuit que Dieu n’est pas réellement père ou fils, et que ces dénominations ne sont que des êtres de raison ; ce qui retombe dans l’hérésie de Sabellius (Cette question est fondamentale ; cependant Witasse fait mention d’un théologien qui a nié la réalité des relations.).
Conclusion Les relations en Dieu étant déterminées par des processions qui reposent sur l’identité de nature, il est nécessaire qu’elles soient réelles.
Il faut répondre qu’en Dieu il y a des relations réelles. Pour le comprendre il faut observer qu’il n’y a que dans les relations qu’on puisse distinguer des relations réelles et des relations de raison. Dans les autres genres (Ces genres sont les dix catégories d’Aristote (Voyez les Catégories, chap. 7, Des relatifs.).) cette distinction n’a pas lieu. Car les autres genres, tels que la quantité et la qualité, par exemple, signifient nécessairement quelque chose d’inhérent à un sujet quelconque, et par conséquent quelque chose de réel, tandis que les relations n’expriment dans le sens strict que le simple rapport d’une chose à une autre. Mais ce rapport est quelquefois fondé sur la nature même des choses. Il en est ainsi quand il a pour termes des êtres qui sont naturellement liés l’un à l’autre, qui ont une inclination réciproque et appartiennent au même ordre. Ces relations doivent être nécessairement réelles. Ainsi les corps sont toujours attirés vers le centre. Le rapport de pesanteur forme une relation réelle, et il en est de même de toutes les relations semblables. Mais le rapport peut n’exister que dans le langage, et il ne consiste alors que dans le rapprochement que l’esprit fait de deux choses quand il les compare. Il n’y a dans ce cas entre ces deux choses qu’une relation de raison. Telle est la relation que l’esprit crée quand il compare l’homme à l’animal comme l’espèce au genre. — Lors donc qu’un être procède d’un principe de même nature que lui, il est nécessaire que tous les deux, c’est-à-dire celui qui procède et celui dont il procède, soient du même ordre. Il faut, par conséquent, qu’il y ait entre eux des relations réelles. Donc, puisque les processions divines reposent sur l’identité de nature, comme nous l’avons prouvé (quest. préc., art. 2 et 4), il est nécessaire que les relations qu’elles déterminent soient réelles.
Article 2 : En Dieu la relation est-elle la même chose que son essence ?
Objection N°1. Il semble qu’en Dieu la relation ne soit pas la même chose que son essence. Car saint Augustin dit (De Trin., liv. 5, chap. 5) que tout ce qu’on dit de Dieu ne se rapporte pas à sa substance. Car on dit de lui des choses relatives, comme le mot père qui se rapporte au fils. Or, ces choses ne se disent pas de sa substance. Donc la relation n’est pas l’essence divine.
Réponse à l’objection N°1 : Ces paroles de saint Augustin ne signifient pas que la paternité ou toute autre relation qui existe en Dieu ne soit pas une seule et même chose que son essence. Mais elles signifient seulement qu’elles ne sont pas en lui à la manière de sa substance, puisqu’elles supposent le rapport d’un être à un autre, tandis que la substance existe en elle-même. On dit aussi, pour ce motif, qu’il n’y a en Dieu que deux catégories, parce que toutes les autres se rapportent au sujet auquel on les applique non seulement suivant leur être, mais encore suivant la nature propre de leur genre, tandis qu’en Dieu il ne peut pas se faire qu’un prédicat ait avec son essence d’autre rapport qu’un rapport d’identité, à cause de la souveraine simplicité de son être.
Objection N°2. Saint Augustin dit (De Trin., liv. 7, chap. 1) : Tout ce qui est relatif est encore quelque chose, indépendamment de son caractère de relativité. Ainsi le seigneur est homme, et l’esclave l’est aussi. Si donc en Dieu il y a des relations, il faut qu’il y ait encore quelqu’autre chose que ces relations, et cette autre chose ne peut être que son essence. Donc l’essence diffère en Dieu des relations.
Réponse à l’objection N°2 : Si dans les créatures une expression de rapport n’indique pas seulement la relation d’une chose à une autre, mais signifie encore quelque autre chose, il en est de même en Dieu, mais d’une autre manière. En effet ce qui existe dans la créature indépendamment de ce qui est renfermé dans le sens de l’expression du rapport, est autre chose que ce rapport même. Mais en Dieu c’est une seule et même chose. L’expression de rapport est impuissante à la rendre, et elle ne peut la comprendre dans sa signification, quelle que soit son étendue. Car nous avons dit (quest. 13, art. 2) que quand on parlait de Dieu on ne pouvait trouver dans la langue humaine des expressions assez riches pour rendre ses divines perfections. Par conséquent il ne suit pas de là qu’en Dieu, outre la relation, il y ait en réalité quelque autre chose, mais cela n’est vrai qu’autant qu’on s’en rapporte au sens que les mots présentent.
Objection N°3. Etre relatif c’est se rapporter à un autre être, comme le dit Aristote (in Praedic., in cap. ad aliquid). Si donc en Dieu la relation est son essence, il s’ensuit que l’essence divine se rapporte à un autre être, ce qui répugne à la perfection de l’être divin qui est infiniment absolu et qui subsiste par lui-même, comme nous l’avons prouvé (quest. 3, art. 4 ; quest. 4, art. 2). Donc la relation n’est pas l’essence de Dieu elle-même.
Réponse à l’objection N°3 : Si la perfection divine ne renfermait rien de plus que ce que l’expression de rapport signifie, il s’ensuivrait que l’être divin serait imparfait, puisqu’il se rapporterait à un autre être. De même, s’il n’y avait en Dieu que ce que le mot de sagesse exprime, il ne serait pas un être subsistant par lui-même. Mais la perfection de l’essence divine étant trop grande pour être rendue adéquatement par une expression quelconque, il ne s’ensuit pas, si un mot relatif ou tout autre qu’on emploie à l’égard de Dieu ne rend pas tout ce qu’il y a en lui de parfait, il ne s’ensuit pas, dis-je, que son essence soit imparfaite (C’est la conséquence contraire, puisque le langage humain est dans l’impuissance de rendre tout ce qu’il y a en Dieu de perfection.). Car, comme nous l’avons dit (quest. 4, art. 2), elle renferme en elle toute espèce de perfections.
Mais c’est le contraire. Car toute chose qui n’est pas l’essence de Dieu est une créature. Or, la relation existe réellement en Dieu. Si elle n’était pas l’essence de Dieu elle serait une créature, et on ne devrait pas l’adorer ; ce qui serait opposé à ce qu’on chante dans la Préface (La préface de la Trinité, l’une des plus anciennes du Missel romain (dist. 1, De consecrat. in Decretis, chap. Invenimus) : Nous adorons la propriété dans les personnes, l’unité dans l’essence, l’égalité dans la majesté.
Conclusion La relation qui existe réellement en Dieu est la même chose en réalité que son essence, elle n’en diffère que rationnellement dans le sens que la relation suppose un rapport entre deux termes, ce que ne suppose pas l’essence.
Gilbert de la Porrée (L’erreur de Gilbert de la Porrée a été condamnée au concile de Reims, et le concile de Florence a coupé court à toute difficulté sur ce sujet, en posant ce principe : In divinis omnia sunt unum, ubi non obviat relationis oppositio.) a avancé à ce sujet une grave erreur qu’il a ensuite rétractée au concile de Reims. Il avait dit qu’en Dieu les relations sont assistantes, c’est-à-dire qu’elles sont extrinsèquement unies aux personnes. — Pour éclaircir cette question il faut remarquer que dans chacun des neuf genres d’accidents il y a deux choses à considérer : La première c’est l’être qui convient à chacun d’eux comme accident, et ce qui leur convient à tous c’est d’être dans un sujet, puisqu’il n’y a pas d’accident qui ne soit dans un sujet. La seconde c’est la nature propre de chacun d’eux. Dans les autres genres que la relation, par exemple dans la quantité ou la qualité, la raison propre du genre repose sur son rapport avec le sujet. Ainsi la quantité est la mesure de la substance, la qualité sa disposition. Mais la raison propre de la relation ne se fonde pas sur son rapport avec le sujet dans lequel la relation existe, elle se fonde sur son rapport avec quelque chose d’extérieur. Si donc nous envisageons dans les créatures les relations en elles-mêmes, nous remarquerons qu’elles sont assistantes, non conjointes intrinsèquement, et qu’elles n’expriment que le rapport d’une chose à une autre. Mais si au contraire nous envisageons les relations comme des accidents, nous verrons qu’elles sont inhérentes au sujet et qu’elles ont leur être accidentel en lui. Gilbert de la Porrée n’a considéré la relation que sous le premier de ces deux aspects (Il n’a considéré les relations que dans leur nature propre et non comme accidents.). Or, tout ce qui est accidentel dans les créatures devient substantiel quand on le transporte en Dieu. Car il n’y a rien qui soit en lui comme l’accident est dans le sujet, puisque tout ce qui est en Dieu est son essence. Par conséquent, dès que dans les créatures la relation est accidentelle dans le sujet, si elle existe réellement en Dieu, elle doit y être substantiellement et ne faire qu’une seule et même chose avec son essence. D’ailleurs, dans une expression de rapport il ne faut pas voir quelque chose de relatif à l’essence, mais seulement la relation d’un être à un autre. Ainsi, il est donc évident que la relation qui existe réellement en Dieu est en réalité la même chose que son essence, et elle n’en diffère que rationnellement dans le sens que la relation implique un rapport entre deux termes, ce que n’implique pas l’essence (Les théologiens sont divisés entre eux pour savoir si les relations existent en Dieu, secundum esse in, ou si elles y existent secundum esse ad. Saint Thomas est pour ce dernier sentiment, qui paraît le seul soutenable, parce que les personnes divines ne se distinguent entre elles que par les relations opposées qu’elles ont l’une à l’autre.). Donc en Dieu la relation et l’essence ne diffèrent point ; elles ne sont qu’une seule et même chose.
Article 3 : Les relations qui sont en Dieu sont-elles réellement distinctes entre elles ?
Objection N°1. Il semble que les relations qui sont en Dieu ne soient pas réellement distinctes entre elles. Car tous les êtres qui sont identiques à un seul et même être sont aussi identiques entre eux. Or, toute relation qui existe en Dieu est en réalité une seule et même chose que l’essence divine. Donc les relations ne sont pas réellement distinctes entre elles.
Réponse à l’objection N°1 : D’après Aristote (Phys., liv. 3, text. 21), ce principe : les êtres qui sont identiques à un seul et même être sont aussi identiques entre eux (Saint Thomas, comme on le voit, se garde bien de répondre, avec quelques auteurs scolastiques, que ce principe n’est pas applicable à la Trinité ; ce que blâme avec raison Leibnitz, en disant que ce qui est contradiction dans les termes l’est partout. Saint Thomas le distingue, et prouve que sa doctrine n’a rien d’opposé à la logique.), ne s’applique qu’aux êtres qui sont rationnellement et réellement identiques, comme la tunique et l’habit ; mais il n’est pas applicable aux êtres qui diffèrent rationnellement. Ainsi, comme le dit Aristote lui-même, quoique l’activité et la passivité se rapportent également au mouvement, ce n’est pas à dire qu’elles sont une seule et même chose. Car dans l’activité il y a un rapport qui indique la communication du mouvement, et dans la passivité il y a un autre rapport qui indique que le mouvement est reçu. De même, quoique la paternité et la filiation soient l’une et l’autre une seule et même chose avec l’essence divine, cependant ces deux relations impliquent dans leurs raisons propres des rapports opposés. Donc elles sont distinctes entre elles.
Objection N°2. Comme la paternité et la filiation se distinguent de l’essence divine en raison du mot qui exprime ces relations, de même la puissance et la bonté. Or, cette distinction de raison n’établit pas une distinction réelle entre la bonté et la puissance de Dieu. Donc il en faut dire autant de la paternité et de la filiation.
Réponse à l’objection N°2 : La puissance et la bonté n’impliquent pas un rapport d’opposition. Par conséquent il n’y a pas de parité.
Objection N°3. Il n’y a de distinction réelle en Dieu que les distinctions d’origine. Or, il semble qu’une relation ne puisse naître d’une autre. Donc les relations ne sont réellement pas distinctes entre elles.
Réponse à l’objection N°3 : Quoique les relations, à proprement parler, ne naissent pas ou ne procèdent pas l’une de l’autre, cependant elles sont opposées entre elles suivant qu’un être procède d’un autre.
Mais c’est le contraire. Car Boëce dit (De Trin.) : La substance fait en Dieu l’unité, et la relation fait la multiplicité dans la Trinité. Donc, si les relations n’étaient pas réellement distinctes entre elles, il n’y aurait pas en Dieu une Trinité réelle, il n’y aurait qu’une Trinité de raison ; ce qui est l’erreur de Sabellius.
Conclusion Les relations divines sont réellement distinctes entre elles, non dans un sens absolu, mais dans un sens relatif.
Il faut répondre que si on reconnaît un attribut à un être, on doit lui reconnaître tout ce qui est compris dans la nature même de cet attribut. Ainsi tout être qu’on appelle homme doit être reconnu pour un être raisonnable. Or, la relation implique de sa nature rapport d’une chose à une autre, et ce rapport doit être tel qu’une chose soit relativement opposée à l’autre. Les relations en Dieu étant réelles, il faut que leur opposition soit réelle aussi. Cette opposition implique dans sa nature une distinction. Donc il faut qu’il y ait en Dieu une distinction réelle qui repose, non sur son être absolu qui est son essence dans laquelle résident sa suprême unité et sa souveraine simplicité, mais sur les relations qui sont en lui.
Article 4 : N’y a-t-il en Dieu que quatre relations réelles : la paternité, la filiation, la spiration et la procession ?
Objection N°1. Il semble qu’il n’y ait en Dieu d’autres relations réelles que les quatre suivantes : la paternité, la filiation, la spiration et la procession. Car il y a en Dieu les relations du sujet qui comprend à l’objet compris, du sujet qui veut à l’objet voulu ; ces relations paraissent réelles, et cependant elles ne sont pas comprises parmi les précédentes. Il y a donc en Dieu plus de quatre relations.
Réponse à l’objection N°1 : Quand le sujet qui comprend et l’objet compris, le sujet qui veut et l’objet voulu ne sont pas une seule et même chose, il peut y avoir une relation réelle, comme celle qui existe en nous entre la science et son objet, entre celui qui veut et la chose qu’il veut. Mais en Dieu le sujet qui comprend et l’objet compris sont absolument une seule et même chose, parce qu’en se comprenant il comprend tout le reste. Pour la même raison il y a identité entre la volonté et son objet. Il ne peut donc pas y avoir en Dieu de relations réelles entre ces choses, puisque ce n’est qu’un rapport du même au même. Mais la relation du Verbe est réelle, parce que le Verbe est compris comme procédant par l’action des choses intelligibles, mais non comme une chose comprise. Car quand nous avons l’idée d’une pierre, ce que l’intellect conçoit d’après la chose qu’il a comprise, nous lui donnons le nom de Verbe.
Objection N°2. Les relations réelles sont prises en Dieu de la procession intelligible du Verbe. Or, les relations intelligibles se multiplient à l’infini, comme le dit Avicenne. Donc en Dieu il y a une infinité de relations réelles.
Réponse à l’objection N°2 : En nous les relations intelligibles se multiplient à l’infini, parce que c’est par un premier acte que l’homme comprend une pierre, c’est par un second acte qu’il comprend qu’il a cette intelligence, et ainsi de suite, de telle sorte que les actes de l’intelligence et par conséquent les relations intellectuelles se multiplient indéfiniment. Or, il n’en est pas ainsi en Dieu, parce qu’il comprend tout d’un seul et même acte.
Objection N°3. Les idées sont en Dieu de toute éternité, comme nous l’avons dit (quest. 15, art. 1). Elles ne sont distinctes entre elles qu’en raison du rapport qu’elles ont avec les choses qu’elles signifient, comme nous l’avons prouvé (quest. 15, art. 2). Donc il y a en Dieu un nombre immense de relations éternelles.
Réponse à l’objection N°3 : Dieu comprend tous les rapports d’idées. Leur pluralité ne prouve pas qu’il y ait en lui plusieurs relations, mais seulement que Dieu connaît une multitude de rapports (Comme il les connaît par un seul acte, c’est pour ce motif qu’il n’y a pas pluralité.).
Objection N°4. L’égalité, la ressemblance et l’identité sont des relations, et elles sont en Dieu de toute éternité. Donc il y a en Dieu de toute éternité plus de quatre relations.
Réponse à l’objection N°4 : La ressemblance et l’égalité ne sont pas en Dieu des relations réelles, mais des relations de raison, comme nous le verrons (quest. 42, art. 1, réponse N°4).
Objection N°5. Mais c’est le contraire. Il semble même qu’il y en ait moins. Car, dit Aristote (Phys., liv. 3, text. 23), c’est le même chemin qui conduit d’Athènes à Thèbes et de Thèbes à Athènes. Il semble donc pour cette raison que la relation du père au fils qu’on appelle paternité, soit la même que celle du fils au père, qu’on appelle filiation. Dans ce sens il n’y aurait pas quatre relations en Dieu.
Réponse à l’objection N°5 : D’un terme à un autre le chemin est le même, peu importe lequel on choisisse pour point de départ, mais cependant les rapports sont divers. On ne peut donc pas dire que la relation du père au fils soit la même que celle du fils au père. On ne pourrait le conclure que d’une chose absolue qui tiendrait le milieu entre deux extrêmes (Par exemple, si le milieu était absolu comme la ligne qui est entre deux points, il serait toujours le même : mais la relation du Père au Fils est spécifiée par le Fils, et celle du Fils au Père par le Père ; la filiation et la paternité sont donc différentes.).
Conclusion Il n’y a en Dieu que quatre relations réelles : la paternité, la filiation, la spiration et la procession. Ce sont les seules relations qui existent réellement en Dieu et qui y soient intrinsèquement.
Il faut répondre que, d’après Aristote (Met., liv. 5, text. 20), toute relation se fonde ou sur la quantité, comme le double et la moitié, ou sur l’activité et la passivité, comme ce qui fait et ce qui est fait, le père et le fils, le maître et le serviteur, etc. Puisque la quantité n’est pas en Dieu et que, selon l’expression de saint Augustin (De Trin., liv. 1, chap. 1), il est grand sans mesure, il faut que la relation réelle qui est en lui soit fondée sur l’activité intrinsèque de Dieu, mais non sur cette activité par laquelle il produit des êtres en dehors de lui ; parce que les relations de Dieu à la créature ne sont point, comme nous l’avons dit (quest. 13, art. 7), des relations qui existent réellement en lui. On ne peut donc admettre en Dieu d’autres relations réelles que celles qui sont fondées sur les actions qui déterminent non ses processions extérieures ou ad extrà, mais ses processions intérieures ou ad intrà. Or, il n’y a que deux processions de cette sorte, comme nous l’avons dit (quest. 27, art. 5). L’une qui est la procession du Verbe émane de l’action de l’intelligence ; l’autre qui est la procession de l’amour émane de l’action de la volonté. Pour chacune de ces processions il faut admettre deux relations opposées, dont l’une appartient à celui qui procède du principe et l’autre au principe lui-même. La procession du Verbe s’appelle génération, d’après l’expression propre qu’on emploie pour les êtres vivants. Or, dans les êtres parfaits la relation du principe générateur reçoit le nom de paternité, tandis que celle du sujet engendré s’appelle filiation. Mais la procession de l’amour n’a pas de nom propre, comme nous l’avons dit (quest. 27, art. 4). Il en est de même des relations qui en dérivent. Mais on appelle la relation du principe de cette procession spiration et la relation du sujet qui en procède procession, quoique ces noms conviennent aux processions ou aux origines elles-mêmes et non aux relations qu’elles déterminent.

References: art. 3
 art. 8
 art. 2
 art. 2
 art. 4
 art. 2
 art. 2
 art. 1
 art. 2
 art. 1
 art. 7
 art. 5
 art. 4