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Timestamp: 2019-07-23 12:00:54+00:00

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LA REVOLTE DES CANUTS - Bienvenue dans mon Univers
LA REVOLTE DES CANUTS
Prélude de l'insurrection : les journées de février
Résumé de cette période en prenant comme référence des extraits de « Histoire des insurrections de Lyon en 1831 et 1834 » (1834) de J-B Monfalcon, historien, créateur du journal favorable à Louis-Philippe « Le Courrier de Lyon ».
« Il est un fait qu'il faut poser d'abord pour bien comprendre les événements : la question des salaires n'est plus rien depuis longtemps dans les déplorables désordres de notre cité. Ce que l'ouvrier demande, ce n'est pas une augmentation de deux ou trois sous par aune de peluche, de taffetas ou de velours. Ce qu'il appelle de tous ses voeux, le but de la coalition des ferrandiniers et des mutuellismes, ce n'est pas seulement la conquête d'un tarif, c'est autre chose : il veut une part dans le bénéfices des fabricants, il exige une représentation plus large dans les jouissances de la vie sociale, il s'indigne de l'obligation du travail et de l'économie, et dit aux riches, comme Figaro aux grands seigneurs de son temps : « Qu'avez-vous fait pour devenir ce que vous êtes ? Vous vous êtes donné la peine de naître ! » Ce n'est pas leur intelligence qu'il faut accuser de cette fatale situation : elle a beaucoup grandi depuis la révolution de Juillet et les journées de novembre ; c'est l'aberration déplorable d'esprit à laquelle ils se sont laissés conduire »
Dans le numéro 58 du 9 février 1834 on lit dans l'Echo de la Fabrique :
« Si maintenant on porte plus haut ses regards, on voit la grande famille des travailleurs sortir de l'état d'ilotisme où l'avait enchaînée de barbares préjugés et l'avidité criminelle de quelques-uns, et mettre un terme à la honteuse exploitation de l'homme par l'homme ; on la voit traiter d'égal à égal avec les capitalistes, forcer enfin le législateur à écrire dans ses codes une égalité réelle, à conférer aux travailleurs les droits politiques si injustement et si absurdement réservés jusque-là aux seuls oisifs, et arriver ainsi au gouvernement du peuple par le peuple.
Mais ce peuple sera-t-il encore déclaré incapable de se régir, et devra-t-il être, comme ignorant, repoussé de toute participation aux affaires générales ? L'association répondrait alors victorieusement par des faits. Cinq mille chefs d'atelier sont unis en dépit des persécutions inquisitoriales de la police et des poursuites du parquet ; leur nombre grandit chaque jour ; ils ont leurs lois fidèlement observées, leurs chefs strictement obéis : toutes leurs mesures sont appuyées sur l'équité et prises dans l'intérêt général ; tout enfin marche avec une admirable harmonie.
Dans les réunions hebdomadaires, réunions éminemment utiles, on parle des affaires de tous, des affaires de chacun ; on expose ses espérances, ses idées d'avenir ; on discute les moyens les plus propres, les plus prompts à amener l'amélioration du sort commun on s'instruit, on apprend à se connaître, on se moralise, et l'on avance ainsi à grands pas vers l'émancipation de tous les travailleurs. Les autres professions l'ont bien compris ; aussi, chaque jour de nouvelles demandes d'affiliation sont faites ; les Mutuellistes les accueillent avec joie ; ils oublient les injures qu'on jetait naguère à leur industrie ; ils oublient aussi que leur énergie dans le danger, leur constance, leur fermeté dans les luttes diverses engagées contre eux, les ont élevés au premier rang ; ils accueillent tous leurs frères dans une parfaite égalité. »
La société des Mutuellistes est convoquée en assemblée générale extraordinaire pour délibérer sur la question de l'interdiction générale des métiers. La séance dure toute la journée.
2 341 chefs d'ateliers présents.
Prétexte : diminution de 25 centimes sur le prix de fabrication de l'aune de peluche.
20.000 métiers cessent de battre à 14 h
A l'occasion d'un enterrement les canuts font une démonstration de force. De 1000 à 1200 tisseurs compose le cortège qui se rend en traversant la ville au cimetière de Loyasse. Ils marchent par quatre. Deux ferrandiniers d'un côté, 2 mutuellistes de l'autre. Beaucoup portent les insignes du compagnonnage dont le port est interdit par une ordonnance. Les injonctions du commissaire de police n'y font rien.
Les négociations échouent. Les fabricants repoussent l'idée d'une mercuriale proposée par les délégués ouvriers et ne cèdent pas. « D'une concession de 25 centimes à l'inexécutable tarif, il n'y a qu'un pas ». Un grand nombre d'ouvriers commencent à travailler mais le plateau de la Croix-Rousse, véritable quartier général de la population ouvrière, a persisté dans son inaction. Des rixes, accompagnés de voie de fait, ont lieu sur la place de la Croix-Rousse. Des arrestations ont été opérées.
La reprise du travail est à peu près générale. J-B Monfalcon note de nombreuses dissensions entre associations d'ouvriers.
Sans transaction avec les fabricants et sans concession aux ouvriers en peluche, tous les métiers ont recommencé à battre. Six mutuellistes sont arrêtés comme chefs de la coalition. Vingt chefs d'ateliers se déclarent solidaires en écrivant au procureur du roi.
Commentaires de J-B Monfalcon : « La loi sur les associations avait été votée, son application à la Société des Mutualistes était inévitable ; elle devait frapper la coalition au cur. Nulle part ce désordre moral qu'avait signalé le « Journal des Débats » n'existait à un aussi haut degré qu'à Lyon : On y voyait un Etat dans l'Etat et un pouvoir illégal assez hardi pour se mettre en rébellion ouverte contre la loi et défier le pouvoir national. »
L'écho de la Fabrique écrit lui : « Depuis deux mois environ, et dans presque tous les genres de notre fabrication lyonnaise, se faisait sentir une tendance marquée à la diminution du taux des salaires.  Alors se retracèrent au souvenir des travailleurs, formant aujourd'hui l'association des Mutuellistes, novembre et toute sa hideur, et les angoisses du peuple épuisé de misère, réduit à demander, sous le feu des canons vomissant la mitraille, du pain pour vivre en travaillant ! 
Ces jours de mort et de deuil, si près de nous encore, pouvaient se renouveler et appeler sur notre cité une tempête plus terrible et plus désastreuse ; et aujourd'hui comme alors, aucune garantie contre une si déplorable alternative n'était là pour la détourner.
Telles furent les graves considérations qui déterminèrent les Mutuellistes à frapper les métiers d'un interdit général, et ce fut dans la journée du 14 que cette décision fut unanimement exécutée. Ils avaient aussi (pourquoi le tairions-nous) pensé que cette interdiction générale amènerait un grand nombre de fabricants desquels ils n'avaient aucune plainte à faire, à intervenir comme conciliateurs entre eux et cette autre partie des fabricants qui, forts d'une quasi-disette de travail, ne rougissaient pas d'en profiter pour rendre plus critique encore la situation fâcheuse de l'ouvrier, mais que ces derniers feraient droit à leurs sages représentations.  Qu'aujourd'hui cette prévision n'ait pas été justifiée par le fait, nul parmi nous ne prétend l'imputer à crime à personne d'entre eux, bien qu'en vingt autres circonstances leur propre intérêt leur eût impérieusement commandé ce qu'exigeait le notre dans ce cas. »
Quelques textes sur le droit d'association puisque les dispositifs de la loi de 1834 vont le restreindre.
1790 - L'Assemblée constituante, par la loi du 21 août 1790, reconnaît aux citoyens « le droit de s'assembler paisiblement et de former entre eux des sociétés libres, à la charge d'observer les lois qui régissent tous les citoyens. » Ce droit est intégré à la Constitution du 3 septembre 1791.
1791 - Suite à des séditions ouvrières et à la montée de leurs revendications salariales, la loi Le Chapelier (14-17 juin 1791) interdit tout rassemblement, corporation ou association d'ouvriers ou artisans :
Le Chapelier, présentation du rapport du comité de Constitution sur les assemblées de citoyens de même état ou profession. Archives parlementaires, 14 juin 1791, p. 210.
Marat, dans « l'Ami du peuple », vilipende l'action des représentants du peuple et voit dans la loi du 17 juin un attentat au droit d'association.
« Un attentat aussi odieux ne suffisait pas aux pères conscrits : ils voyaient avec effroi la partie la plus saine de la nation réunie en sociétés fraternelles, suivre d'un oeil inquiet leurs opérations, réclamer contre les malversations et toujours prêtes à éclairer la nation et à la soulever contre ses infidèles mandataires.
Que n'ont-ils pas fait pour anéantir ces sociétés tutélaires, sous prétexte qu'elles usurpaient tous les pouvoirs en prenant des délibérations, tandis qu'elles ne délibéraient que pour s'opposer à l'oppression, que pour résister à la tyrannie.
N'osant les dissoudre, ils ont pris le parti de les rendre nulles, en interdisant toute délibération ou plutôt toute pétition faite par une association quelconque, sous prétexte que le droit de se plaindre est un droit individuel : ce qui suppose qu'aucune association ne peut être ni lésée ni opprimée, ou bien que toute association est obligée de se soumettre en silence aux derniers outrages.
Enfin, pour prévenir les rassemblements nombreux du peuple qu'ils redoutent si fort, ils ont enlevé à la classe innombrable des manoeuvres et des ouvriers le droit de s'assembler, pour délibérer en règle sur leurs intérêts, sous prétexte que ces assemblées pourraient ressusciter les corporations qui ont été abolies. Ils ne voulaient qu'isoler les citoyens et les empêcher ainsi de s'occuper en commun de la chose publique. Ainsi c'est au moyen de quelques grossiers sophismes et de l'abus de quelques mots que les infâmes représentants de la nation l'ont dépouillée de ses droits. » L'Ami du peuple, 18 juin 1791.
1810 - L'article 291 du code pénal napoléonien impose la dissolution de toute association de plus de vingt personnes non autorisée préalablement par les pouvoirs publics. Il punit de 3 mois à deux ans de prison les dirigeants de ces associations et de 16 à 200 francs les personnes chez lesquelles ont eu lieu ces réunions illicites.
« Nous demandons, en quatrième lieu, la liberté d'association, parce que partout où il existe soit des intérêts, soit des opinions, soit des croyances communes, il est dans la nature humaine de se rapprocher et de s'associer ; parce que c'est là encore un droit naturel ; parce qu'on ne fait rien que par l'association, tant l'homme est faible, pauvre et misérable tandis qu'il est seul ! Parce que là où toutes classes, toutes corporations ont été dissoutes, de sorte qu'il ne reste que des individus, nulle défense n'est possible à aucun d'eux, si la loi les isole l'un de l'autre et ne leur permet pas de s'unir pour une action commune. L'arbitraire pourra les atteindre tour à tour ou tous à la fois, avec une facilité qui amènera bientôt la destruction complète des droits ; car il y a toujours dans le pouvoir, même le plus juste et le plus modéré, une tendance à l'envahissement, et la liberté ne se conserve que par un perpétuel combat.
Aujourd'hui d'ailleurs les gouvernements devant suivre l'opinion publique, il faut que l'opinion publique ait en dehors d'eux un moyen de se former et de se manifester avec un caractère de puissance qui ne permette en aucun cas de la mépriser ou de la méconnaître ; et cela même est une garantie, et la plus forte garantie, dans l'état présent de l'Europe, de la stabilité des gouvernements. » Lamennais : journal L'Avenir, 16 octobre 1830.
« Les Américains de tous âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, s'unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part ; mais ils en ont encore de mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d'immenses et de fort petites ; les Américains s'associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des missionnaires aux antipodes ; ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles. S'agit-il enfin de mettre en lumière une vérité ou de développer un sentiment par l'appui d'un grand exemple : ils s'associent. (...) J'ai rencontré en Amérique des sortes d'associations dont je confesse que je n'avais pas même l'idée.
Dans les pays démocratiques, la science de l'association est la Science ; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-là. »
De l'usage que les Américains font de l'association dans la vie civile (1835) De la démocratie en Amérique / Alexis de Tocqueville. - Paris : M. Lévy, 1864.
« J'ai dit que l'article 291 ne figurerait pas éternellement dans les lois d'un peuple libre. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui ? Il viendra, je l'espère, un jour où la France pourra voir l'abolition, la suppression de cet article, comme un nouveau développement de la liberté. Mais jusque-là, il est de la prudence de la Chambre et de tous les grands pouvoirs publics, de maintenir cet article qui a été maintenu en 1830 ; il faut même le modifier, selon le besoin du temps, pour qu'il soit efficace contre les associations dangereuses d'aujourd'hui, comme il l'a été en 1830 contre les clubs.» Guizot, discussion de la loi du 10 avril 1834. Archives parlementaires, 12 mars 1834.
« Le droit d'association est un droit sacré, c'est le droit primitif, c'est le droit générateur dans l'ordre social » (Archives parlementaires, 12 mars 1834.)
« L'association est dans le principe même de liberté qui constitue ce gouvernement. Il ne faut point la nier, il faut la régler . Sans doute cette législation sera difficile ; c'est une force sociale toute neuve à constituer. Mais ce qui est nécessaire n'est jamais impossible, et d'ailleurs vous n'avez qu'une alternative : ou des droits reconnus, ou des droits envahis ; ou des associations légales, ou des sociétés secrètes et illicites » (Archives parlementaires, 13 mars 1834).
Cependant, la loi du 10 avril 1834 aggrave les dispositions du code pénal. Désormais, même les membres d'associations divisées en sections de moins de 20 personnes encourent de lourdes amendes et des peines de prison. Une vague de répression politique déferle sur les associations de toute nature.
Position de J-B Monfalcon à propos de l'association des Mutuellistes :
« Des ouvriers qui n'avaient fait usage de leurs facultés intellectuelles que pour pousser avec égalité leur navette de gauche à droite et de droite à gauche, discutaient, calomniaient l'oeuvre des trois pouvoirs et décrétaient la révoltes ! Les conséquences terribles de l'aberration mentale des travailleurs ne sauraient faire méconnaître le ridicule des considérants de leur protestation »
« La société des Mutuellistes de Lyon, placée par le seul fait de sa volonté en dehors du cercle politique, croyait n'avoir à redouter aucune agression de la part des hommes du pouvoir, lorsque la loi contre les associations est venue lui révéler son erreur ; cette loi monstrueuse, oeuvre du vandalisme le plus sauvage, violant les droits les plus sacrés, ordonne aux membres de cette société de briser les liens qui les unissent et de se séparer ! Les mutuellistes ont dû examiner et délibérer.
Considérant en thèse générale que l'association est le droit naturel de tous les hommes, qu'il est la source de tout progrès, de toute civilisation que ce droit n'est point une concession des lois humaines, mais le résultat des vux et des besoins de l'humanité écrits dans le code providentiel
Considérant en particulier que l'association des travailleurs est une nécessité de notre époque, qu'il est pour eux une condition d'existence, que toutes les lois qui y porteraient atteinte auraient pour effet immédiat de les livrer sans défense à l'égoïsme et à la rapacité de ceux qui les exploitent.
En conséquence, les mutuellistes protestent contre la loi liberticide des associations et déclarent qu'ils ne courberont jamais la tête sous le joug aussi abrutissant, que leurs réunions ne seront point suspendues et, s'appuyant sur le droit le plus inviolable, celui de vivre en travaillant, ils sauront résister, avec toute l'énergie qui caractérise des hommes libres, à toute tentative brutale et ne reculeront devant aucun sacrifice pour la défense d'un droit qu'aucune puissance humaine ne saurait leur ravir.
Dumont, président de section, Guétard, chef de loge centrale
DE LA LOI SUR LES ASSOCIATIONS
Art. 1er. « Les dispositions de l'art. 29l du code pénal sont applicables aux associations de plus de 20 personnes, alors même que ces associations seraient partagées en sections d'un nombre moindre, et qu'elles ne se réuniraient pas tous les jours ou à des jours marqués. L'autorisation donnée par le gouvernement est toujours révocable. »
« Art. 2. Quiconque fait partie d'une association non autorisée, sera puni de deux mois à un an d'emprisonnement, et de 50 fr. à 1,000 fr. d'amende. L'article 463 du code pénal pourra être appliqué dans tous les cas. En cas de récidive, les peines pourront être portées au double. Les condamnés, dans ce dernier cas, pourront être soumis à la surveillance de la haute police pendant un temps qui pourra être élevé jusqu'au double de la peine.
Art. 3. « Seront considérés comme complices et punis comme tels, ceux qui auront prêté ou loué sciemment leur maison ou appartement pour une ou plusieurs réunions d'une association non autorisée. »
Art. 4. « Les attentats contre la sûreté de l'état, commis par les associations ci-dessus mentionnées, pourront être déférés à la juridiction de la chambre des pairs, conformément à l'art. 23 de la charte constitutionnelle. Les délits politiques commis par lesdites associations, seront déférés au jury, conformément à l'article 69 de la charte constitutionnelle. Les infractions à la présente loi et à l'art. 291 du code pénal seront déférées aux tribunaux correctionnels. Les dispositions du code pénal auxquelles il n'est pas dérogé par la présente loi, continueront de recevoir leur exécution. »
« Le procès des six mutuellistes doit avoir lieu au tribunal de Police Correctionnelle. M. Pic président du tribunal, les juges et le parquet désirent que le jugement des mutuellistes ne soit environné d'aucun appareil militaire. Les débats de l'affaire commencent. Une multitude immense remplit l'étroite enceinte du tribunal. Cette foule n'est point positivement malveillante, mais on y remarque une vive agitation. Après un long interrogatoire des prévenus et l'audition des témoins, le tribunal fatigué par le bruit, déclare, par l'organe de M. Pic, son président, que si le silence ne s'établit point il fera évacuer la salle et jugera à huis clos. La cause est renvoyée au mercredi suivant. Cette décision est mal comprise par l'auditoire qui croit y voir l'intention d'éviter la publicité des débats. Des murmures bruyants l'accueillent : « Le jugement de suite ! Point de huis clos ! La liberté de nos frères ! » La séance est levée. »
Les incidents continuent. Un témoin à charge est pris à partie. Le président du tribunal réclame un détachement militaire. Une soixantaine d'hommes. Le désordre est à son comble et quelques soldats sont désarmés. « Quelques soldats boivent avec des mutuellistes dans la cour du palais et sur la place Saint-Jean » (JB Monfalcon.) Un brigadier de gendarmerie est reconnu comme étant un de ceux qui s'est illustré lors des événements de 1831 du côté des forces de l'ordre. « On lui arrache sa croix d'honneur dont un groupe se fait un trophée et qu'il court jeter dans la Saône avec une sorte de solennité. »(J-B Monfalcon). Les juges, le procureur du roi, le commissaire central Prat et le commissaire de police Arnault s'enfuient par une porte dérobée.
L'enterrement d'un chef d'atelier mutuelliste est l'occasion d'un déploiement de forces et d'une menace indirecte adressée au pouvoir. Huit mille ouvriers ferrandiniers ou mutuellistes* composent le cortège funèbre ; on remarque parmi eux un certain nombre de membres de la Société des Droits de l'Homme. A huit heures du soir, après l'enterrement, quelques ouvriers en bande parcourent les rues de Lyon en chantant la Marseillaise et le Chant du Départ. On entend « Vive la République ! A bas les tyrans ! A bas le juste-milieu ! »
« Quatre hommes marchaient de front et beaucoup de files en comptaient cinq : le cortège allant au pas accéléré mit vingt-sept minutes à passer et soixante et dix rangs défilaient par minutes ; ainsi mon calcul approximatif est exact. » (J-B Monfalcon).
A sept heures du matin toutes les troupes sont en place. Au total 10 500 hommes. Si l'on déduit les malades, les conscrits qui ne sont pas armés et les soldats commis pour garder les forts, l'effectif de la garnison est de 6 500 hommes. 4 grands commandements : le général Fleury à la Croix-Rousse ; le lieutenant-colonel Diettmann à l'Hôtel de Ville ; le lieutenant général Aymard à Bellecour ; le général Buchet à l'Archevêché.
Place Saint-Jean ; dans la cour de l'Archevêché ; à la tête du pont Tilsitt ; sur la rive gauche de la Saône, adossée à l'hôtel du Palais Royal et près des Célestins ; place Bellecour ; à l'Arsenal ; sur la place Louis XVIII (place Carnot) ; à la Guillotière ; sur la place Louis XVI (place Maréchal Lyautey) ; à l'Hôtel de Ville. Les ponts sont occupés, des pièces de canon placées sur différents points. Un fort détachement garde l'intérieur du tribunal.
A huit heures Adrien de Gasparin, le préfet, apprend que les chefs de la Société des Droits de l'Homme se sont réunis dans une maison de la rue Bourgchanin (rue Bellecordière) et que des proclamations ont été imprimées. Les autorités n'interviennent pas.
A neuf heures et demie la foule garnit la place Saint-Jean et les cours de l'hôtel de Chevrière. Les autorités sont à l'Archevêché. Les chefs principaux des diverses associations paraissent sur la place Saint-Jean. Ils ne seront pas arrêtés : « Ils n'ont commis aucun désordre et avant tout, l'autorité doit éviter jusqu'à l'apparence de l'agression ; elle se laissera attaquer » (J-B Monfalcon).
A dix heures et demie, tout à coup la place St Jean se vide. Les barricades sont commencées aux débouchés des rues qui s'ouvrent sur la place. Pendant ce temps le procès des Mutuellistes commence. Au bruit de la première détonation l'avocat des prévenus, Jules Favre s'arrête.
Toutes les personnes présentes au tribunal, descendent dans la cour de l'hôtel de Chevrière et cherchent à regagner leur domicile.
« Un agent de police, Faivre, est mortellement blessé par un soldat au moment où il s'élançait sur une barricade. (J-B Monfalcon).
S'agit-il de l'épisode évoqué par Sébastien Commissaire « Le premier individu qui a provoqué la troupe en tirant un coup de pistolet sur elle fut tué par les soldats qui ont riposté aussitôt. Dans les poches de cet homme on trouva une carte d'agent secret : ce misérable avait été tué en remplissant son rôle d'agent provocateur ». Un agent tué par un soldat.
A midi l'insurrection est générale, partout on achève ou l'on commence des barricades. Les combats sont particulièrement violents dans le secteur de la place des Jacobins. Le faubourg de Vaise est tranquille. La Guillotière est surveillée.
A la Croix-Rousse : Au bruit des premières fusillades, des barricades sont élevées dans la Grande Rue de la Croix-Rousse. Le générale Fleury les fait attaquer par quelques compagnies du 27e du colonel Perron. Elles obtiennent d'abord quelque succès mais assaillies par une multitude d'adversaires qu'elles ne sauraient atteindre, elles se retirent derrière le mur d'enceinte.
Une attaque a été faite en arrière du faubourg, par la montée de la Boucle, sans l'ordre du général, qui envoie sur ce point pour la soutenir, le chef de bataillon Delattre et la deuxième compagnie du 27e ; elle ne réussit point. Le général fait fermer la grille de communication de la place des Bernardines au plateau de la Croix-Rousse ; une pièce de canon est placée au dessus du corps de garde, en face de la rue principale du faubourg que ses boulets sillonnent d'un bout à l'autre ; vingt fois abattue par son feu, la barricade sera relevée sans cesse. Bien en sûreté dans sa caserne crénelée et, maître des Chartreux, le général neutralisera complètement la Croix-Rousse pendant le durée entière de la lutte. (J-B Monfalcon)
Jules Favre : Cet avocat Lyonnais n'a que 25 ans à ce moment là. Il deviendra le chef de l'opposition républicaine sous le Second Empire et sera sous le gouvernement de Défense Nationale en 1870, ministre des Affaires Etrangères. Il signera avec Bismarck le traité de Francfort en 1871.
Situation très grave à la Guillotière : Des hommes postés sur les toits font feu sur la troupe. Les batteries d'artillerie font feu et incendient plusieurs maisons du faubourg. La Grande Rue est balayée par le canon. Toute une partie de la Guillotière n'est plus qu'un amas de ruines fumantes. Vive fusillade quai de Bon Rencontre (Jules Courmont). Au port Charlet où sont embusqués quelques ouvriers, les balles pénètrent par ricochet dans l'intérieur des maisons et plusieurs femmes sont blessées » (J-B Monfalcon). Combats le long du pont Lafayette, des Brotteaux, sur la place du Concert (partie de la place des Cordeliers). Les insurgés se gardent de se montrer en masse et les soldats refusent d'entrer dans les rues du Centre.
A midi, la caserne du Bon Pasteur (emplacement de l'ex école des Beaux-Arts rue Neyret) est occupée par les insurgés. Le drapeau noir flotte sur l'église Saint Polycarpe, à l'Antiquaille, à Fourvière, à Saint Nizier et au Cordelier. On entend le tocsin de partout.
La place Sathonay est occupée par une compagnie du 28ème. Face aux assaillants l'armée recule. Des barricades sont élevées dans toutes les rues qui s'ouvrent sur la place. Ordre est donné de détruite celle de la rue Saint Marcel (Sergent Blandan). « Le colonel Mounier dirige l'attaque il veut montrer aux soldats comment on emporte une barricade, s'élance et est tué à bout portant. La mort de ce brave militaire exaspère les grenadiers du 27ème ; ils se précipitent sur le retranchement ennemi, l'escaladent, le renversent et poursuivent les insurgés. Les grenadiers se jettent sur une maison désignée, montent les escaliers, frappent aux portes avec violence, tirent sur elles et tuent au troisième étage M. Joseph Rémond, l'un des citoyens de Lyon les plus honorables et les plus estimés. Plusieurs officiers et dix soldats ont été tués ou blessés. » (J-B Monfalcon).
Pas d'engagement décisif mais à chaque instant des prisonniers sont conduits dans les caves de l'Hôtel de Ville. Le canon gronde de la terrasse des Chartreux. Un obus met le feu à la maison à l'angle de la rue Gentil. Trois fois le feu prend aux bâtiments du collège (Ampère). Le fort Saint Irénée est abandonné par la troupe.
« Le faubourg de Vaise ne jouira pas, comme en 1831, du bonheur d'être complètement étranger à l'insurrection (J-B Monfalcon). » Une petite caserne de dragons placée au port des Pattes (port Jaÿr) est investie par les insurgés et une vingtaine de soldats sont désarmée. Des barricades sont élevées. 30 hommes d'un régiment disciplinaire d'Alger entre à Vaise pour chercher des vivres et des billets de logement, encadrés par 13 soldats. Un républicain court à leur rencontre et les persuade de suivre l'insurrection. L'escorte est désarmée.
En fin de soirée une mesure d'évacuation de Lyon est envisagée dans l'Etat Major. Elle est abandonnée.
Vendredi 11 avril. Quelques coups de feu échangés dans la nuit. A l'aube le tocsin de Saint Bonaventure sonne et le feu recommence partout. Des coups de fusils ont été tirés sur les artilleurs du pont Morand de la maison qui forme l'angle de la rue Basseville (fragment Est de la rue de l'Arbre Sec). Elle est foudroyée par la batterie. Un pétard est placé sur une maison de la rue Mercière par la troupe. L'explosion fracasse les portes et les devantures des boutiques et ébranle, jusque dans leurs fondements ces maisons anciennes. De gros projectiles tirés par les insurgés depuis la terrasse de Fourvière, tombent sur les maisons de la place Bellecour. Comment on-ils pu se procurer deux canons ? Ils proviennent du fort Saint Irénée. La troupe évacue la rive droite de la Saône pour se consacrer à renforcer Bellecour. Le faubourg de Vaise est entièrement aux mains des insurgés. La population paraît de leur côté.
A Saint-Étienne tous les métiers de passementerie sont arrêtés. 3 000 tisseurs se réunissent devant l'Hôtel de Ville. Echanges de coup de feu. La troupe garde le pouvoir et les Stéphanois ne pourront rejoindre Lyon.
Les insurgés paraissent manquer d'armes. Ils vont en chercher dans les communes autour.
Depuis 3 jours toutes les communications entre les quartiers sont interrompues. Pas de lettres envoyées ni reçues mais surtout les malades restent sans secours et il est des maisons dans lesquelles se trouvent depuis plusieurs jours des morts. Contrairement à l'affirmation de Monfalcon, la Guillotière est loin d'être soumise ! Il écrit : « La Guillotière a recommencé le feu. Ce faubourg est une ville ; si elle reste au pouvoir des insurgés, la position de la garnison de Lyon pourra devenir critique. »
Les troupes du quartier St Jean sont amenées pour s'en servir à l'attaque de la Guillotière. Dans un premier temps il est décidé de raser le faubourg. Au dernier moment, la troupe est envoyée en trois colonnes. Le bataillon du 21ème prend possession du faubourg.
Vaise est sous domination républicaine. Le général Fleury est résolu à l'attaque. Le fort Saint-Jean tire sur les insurgés. Des troupes partent des Chartreux, de la caserne d'Orléans et descendent à la caserne de Serin. Alors qu'une partie des troupe partent prendre par revers le faubourg, une autre pénètre par le pont de Serin, jusque dans la Grande Rue, arrive à la Pyramide, se dirige à gauche et opère une jonction avec ceux venant de Pierre Scize.
Menace de brûler le faubourg si la population est hostile. Monfalcon : « La résistance des républicains est très faible, ils lâchent pied dès qu'ils se voient attaquer en face. Ceux qui se sont embusqués dans les maisons, continuent à tirer sur la troupe. Ils tuent 3 officiers, en blessent un autre et tuent ou blessent 10 soldats ou sous-officiers » (sic). Au port Mouton les soldats sont assaillis par une grêle de balles. Ils ripostent, s'élancent dans les maisons. 15 morts sont comptés auprès de la Pyramide. Les 15 soldats du bataillon disciplinaire qui ont rejoint les insurgés sont fusillés sur place. Tout homme trouvé les mains et les lèvres noircies par la poudre, passe par les armes. 47 cadavres attestent de la vengeance des soldats : 26 sont ceux d'insurgés pris les armes à la main ; 21 n'appartiennent pas au parti qui a combattu : on y voit des enfants, des femmes, des vieillards impotents. (J-B Monfalcon) A 4 heures du soir la résistance a cessé.
A Lyon les insurgés occupent la place de la Fromagerie, l'église Saint-Nizier, la place des Cordeliers et l'église Saint Bonaventure. Nombreux combats. 11 insurgés sont tués dans l'église Saint Bonaventure et 2 sur la place.
Combat également sur le quai de Bondy. Les soldats tiennent le pont et le canon des Chartreux est dirigé sur l'hôtel du Chapeau Rouge. Deux heures de combat font taire le feu des insurgés.
A 12 h 30 le commandant du génie, Million, conduit une colonne d'attaque sur Fourvière par La Mulatière et Sainte Foy. A 16 h 30 le drapeau noir est abattu. Le quartier de Saint-Georges qui résistait fait sa soumission dans la soirée.
Lundi 14 avril Fleury et le colonel du 27ème sont de bonne heure sur la route de Caluire, à l'extrémité du faubourg et disposent de forces importantes. Un cordon de troupes enveloppe la Croix-Rousse. Les insurgés demandent à parlementer. Aucune concession ne leur saura faite. Deux compagnies se sont portées sur un clos situé hors des portes de Saint-Clair et dans lequel se trouve une maison tenue par les républicains. La maison est emportée à la baïonnette. Les insurgés cherchent à fuir mais ils sont acculés par les soldats et fusillés ou fait prisonniers. Plusieurs sont amenés à la prison de Perrache. 8 ou 10 soldats sont été grièvement blessés et leur tambour a été tué. La soumission de la Croix-Rousse n'est complète que le mardi 15 avril à 12 heures.
L'église Saint Polycarpe a été évacuée à 7 heures du matin.
Le bilan des morts d'après Claude Latta : 131 militaires et 190 civils.
Le bilan d'après Monfalcon : « Le chiffre des morts et des blessés qu'ont publié les journaux de Lyon, d'après de prétendus états officiels, n'est point exact. Celui que je donne est le résultat du dépouillement des tableaux qui m'ont été communiqués par le président de l'administration des hôpitaux civils ; j'ai eu de plus, communication des états des blessés et morts dressés sur des pièces officielles à l'état-major de la place, régiment par régiment ; enfin, j'ai fait, même à plusieurs reprises, pendant et après le combat, des visites dans les hôpitaux civils et militaires.
Voici un résumé officiel de l'état de situation au 31 mai des individus apportés morts ou vivants à l'Hôtel Dieu par suite des événements d'avril. Chiffre total : 218.
(46 n'ont pas été reconnus)
Morts de leurs blessures.........................................42
Restant à l'Hôtel Dieu en traitement.36
(Monfalcon en fait n'est guère précis. Compte tenu que les blessés côté insurgés ont dû souvent être soustraits aux autorités, on peut communiquer comme chiffre : Plus de 300 morts.)
Témoignage d'Eugène Bonnet écrit le 22 avril 1834 :
« Je suis arrivé à bon port comme vous devez le présumer et je n'ai rien eu de plus pressé en mettant le pied à terre que d'aller m'assurer de mes propre yeux de ce que la rumeur publique nous avait déjà appris. Je ne m'attendais certainement pas à trouver de dégats. Le feu et la mitraille ont rendu hideux l'aspect de certaines rues. Dans celle de l'hôpital, les débris de deux maisons incendiées fument encore et depuis les Terreaux jusqu'à Bellecour, la plus grande partie des rues est disloquée. Partout on marche sur les débris des vitres qui dans beaucoup d'endroits ne sont pas encore remplacées. A mon arrivée, les dragons bivouaquaient encore sur la place de Bellecour, où une grande partie des arbres ont été coupés pour faire du feu. Partout les maisons sont criblées de balles. Tout enfin annonce ici le lendemain d'une révolution. A l'hôpital civil, il y a maintenant plus de 150 blessés et peut-être davantage à l'hôpital militaire. On compte à peu près 300 à 400 morts. »
Dernier article de l'Echo de la Fabrique :
Les événements douloureux dont notre ville vient d'être le théâtre, et le procès dirigé contre l'Echo de la Fabrique ont rendu extrêmement critique la position de ce journal, qui néanmoins a rendu d'immenses services aux classes travailleuses, et bientôt peut-être sera leur unique refuge, la seule voix pour laquelle ils puissent faire entendre leurs griefs et exprimer leurs besoins.
Vous l'avez sans doute compris comme nous, Monsieur, et comme nous vous êtes convaincu que sous l'application de la loi contre les associations, votée naguère par la Chambre des députés, adoptée par celle des pairs et enfin sanctionnée par le roi ; vous avez compris, disons-nous, que désormais les travailleurs cesseront de pouvoir se réunir et se concerter, et que dès-lors, plus que jamais, ils sont intéressés à se conserver une tribune qui les sauve du malheur incommensurable dont ils sont menacés avec nous dans l'existence de l'Echo.
Dans sa situation toute critique, l'Echo de la Fabrique, auquel le présent et l'avenir des travailleurs est intimement lié, entravé dans le cours de ses publications par les motifs que nous venons de vous indiquer, sent vivement le besoin d'être appuyé dans sa marche par un cautionnement qui le mette à même de traiter non des matières politiques, mais bien des matières industrielles auxquelles se rattachent les questions de travail, de salaire, etc., droit dont on veut nous spolier et qu'il faut revendiquer à tout prix.
Nous pensons, Monsieur, que vous aurez compris la gravité des motifs que nous offrons aujourd'hui à vos méditations sérieuses, et que nous n'aurons pas compté en vain sur votre concours pour les besoins nouveaux qu'il importe de satisfaire, si l'on ne veut se mettre à la merci des oppresseurs de la grande famille des travailleurs. Lyon, le 20 avril 1834. »
J-B Monfalcon est le représentant de la bourgeoisie soutenant Louis-Philippe. A ce titre, ce qu'il écrit sur la Fabrique, sur la révolte de 1834 (son livre paraît en juin 1834), sur les ouvriers est particulièrement intéressant pour connaître l'esprit de la société au pouvoir à cette époque. D'autant que ses réflexions sont à mon avis, encore d'actualité sur un certain nombre de points.
En exergue de « L'Histoire des insurrections de Lyon » cette formule : « Arbeite und Hoffe » « Travaille et espère ».
« Le fabricant n'est pas un simple commissionnaire ; il ne se borne pas à recevoir les commandes de l'intérieur et de l'extérieur, à servir d'intermédiaire passif entre le marchand qui vend la soie et l'ouvrier qui la tisse : le fabricant est l'industriel véritable ; il fournit, non seulement la matière première, les capitaux, mais encore le dessin qui constitue l'étoffe. Toutes les chances de perte sont pour lui, si l'étoffe fabriquée ne s'est pas vendue ; lui seul est responsable ; il est l'unique entrepreneur. Dans la production des tissus de soie, le fabricant est la pensée qui crée et l'ouvrier, l'instrument qui exécute. »
A l'idée d'une association possible entre le fabricant et l'ouvrier, il répond :
« C'est impossible. Il n'existe que des rapports nécessairement fortuits entre les chefs d'atelier et les fabricants ; aucune solidarité autre que celle du contrat du moment ne peut les lier. Il faudrait une convention entre eux et alors la participation aux bénéfices suppose, de droit, une participation égale à la perte. L'ouvrier est dans l'impossibilité de la faire. Serait-il équitable de ne l'associer qu'aux bénéfices dans l'exercice d'une industrie où le fabricant apporterait la part principale, ses capitaux et le dessin de l'étoffe ? Et le secret du grand-livre, comment serait-il gardé ? Que deviendrait la sûreté des opérations commerciales si le chef d'atelier, devenu sociétaire, était en droit d'exiger communication des livres de compte et de caisse ? »
« La prospérité de la fabrique ne doit pas consister, pour l'ouvrier dans un haut salaire, pour le fabricant dans le plus grand abaissement possible du prix des façons ; elle résulte du nombre et de l'importance des demandes, de l'abondance de la consommation, de la valeur à laquelle l'étoffe se maintient. Il faut que l'ouvrier et le fabricant gagnent : celui-là doit retirer de ses labeurs les moyens d'entretenir sa famille
celui-ci est en droit de demander à son commerce, un bénéfice proportionné aux capitaux qu'il expose. Si le prix de la main d'oeuvre est descendu trop bas, comment l'ouvrier pourra-il pourvoir à sa subsistance ? N'est-il pas juste qu'il soit nourri de son travail ? Si les prétentions du tisseur sont trop élevées, comment le fabricant soutiendra-t-il la concurrence étrangère ? Peut-on raisonnablement le forcer à vendre à perte ? Le bien sagement compris de la fabrique ne demande pas le sacrifice des intérêts des uns à l'intérêt des autres. Il s'agit de régler leur rapport.
Les bénéfices du fabricant et le salaire de l'ouvrier viennent de la même source, la consommation. Si l'insuffisance des salaires forçait les ouvriers à quitter notre ville que deviendrait la fabrique ? Si l'esprit d'insurrection des masses forçait les capitaux à disparaître et les négociants à suspendre leurs affaires que deviendrait l'ouvrier ? Fabricants et tisseurs ont un même besoin les uns des autres. »
« Il serait bien temps de parler aux ouvriers en soie de leurs devoirs après avoir si longuement entretenus de leurs droits. Il serait surtout utile de leur démontrer, par l'expérience des ateliers depuis quatre années que l'inévitable résultat des coalitions et des insurrections, c'est la cessation du travail et l'abaissement du salaire. Ce qui les ruine, on ne saurait trop le leur répéter, la véritable cause de leur misère, c'est l'émeute ; toute amélioration dans leur condition matérielle repose sur ces deux conditions : « tranquillité et travail ! »
Qu'ils laissent la politique, ils ne sauraient la comprendre et elle ne peut leur apporter que du dommage en les égarant sur leurs vrais intérêts ; qu'ils renoncent pour toujours à leur impuissante et funeste association ; la paix et la liberté, voilà la vraie association nationale et la seule qui puisse leur être profitable. »
« Les classes qui vivent uniquement du travail de leurs mains n'ont point acquis encore assez de lumières pour discerner ce qui convient le mieux à leur intérêt, sans nuire aux intérêts de tous. Et jusqu'à ce qu'elles aient acquis à cet égard les idées qui leur manquent, elles seront exposées à élever des réclamations dont le succès, s'il était possible, ne tarderait pas à empirer leur condition. »
« Ils vous trompent ceux qui cherchent à exciter votre indignation contre le luxe des riches ; car c'est le luxe qui vous fait vivre : c'est lui qui alimente vos métiers ; c'est lui, lui seul, qui consomme vos brillantes étoffes ; sans lui, vos femmes et vos enfants manqueraient de pain auprès de vos métiers inoccupés. Votre industrie est une industrie de luxe ; c'est le luxe qui a fait de Lyon l'un des plus grands centres de l'Europe commerçante. »
« Sans l'économie, l'ouvrier ne peut dans les bons jours pourvoir aux jours mauvais. C'est par elle que se font les transitions de la classe pauvre, mais laborieuse, à la classe aisée ; avec elle, l'homme actif et industrieux n'est jamais embarrassé du présent et inquiet de l'avenir.
Bien entendue, l'économie fait des petites fortunes et conserve les grandes. Activité et prévoyance telle est la voie lente, mais sûre qui conduit l'ouvrier au bien-être ; « travaille et espère », telle doit être la devise de l'homme, quelle que soit sa condition. »
« Le maître ouvrier lyonnais ne vit pas comme faisaient ses pères : il a contracté des habitudes qu'ignoraient ceux-ci, le goût des théâtres et celui des plaisirs coûteux ; il fréquente les cafés et est en général bien vêtu le dimanche. Son logement n'est plus un noir taudis, dans une rue étroite et infecte ; des maisons vastes, bien éclairées et bien aérées, ont été construites pour lui dans de très beaux quartiers. Ainsi d'un côté, diminution forcée des salaires et de l'autre augmentation croissante des dépenses. »
La devise de 1831
Lors de la révolte des Canuts des 21, 22 et 23 novembre 1831 va apparaître le drapeau noir frappé de la devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Le drapeau noir est le symbole du deuil.
S'il apparaît le 29 juillet 1830 sur l'Hôtel de Ville de Paris lors des « Trois glorieuses » et le 20 septembre 1831 à Grenoble à l'occasion des troubles survenus lors de l'annonce de la capitulation de Varsovie, il prendra toute sa signification lors de cette révolte.
Mazon dans son livre « Evénements de Lyon ou les trois journées de novembre 1831 » écrit : « La troupe des ouvriers s'est dirigée vers le quartier des Capucins où habitaient principalement les négociants en soie, portant avec eux un drapeau noir sur lequel était une tête de mort et ces mots : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ».
Selon d'autres témoignages, celui du maire de Meximieux ou de la Gazette du Lyonnais par exemple, la devise des ouvriers aurait été : « Du pain en travaillant ou la mort en combattant ».
Aujourd'hui on s'accorde à reconnaître comme exacte la première devise. Le préfet Bouvier-Dumolart écrit dès le 26 octobre : « Ces malheureux en travaillant 18 h par jour ne gagnait pas seulement pour vivre ». Ce qui fait dire à Fernand Rude, l'historien incontestable de cette période de l'histoire de Lyon : « Maintenant ils veulent gagner assez pour pouvoir vivre en travaillant. Les ouvriers ne demandent pas tant « du travail », comme on l'a cru trop souvent, qu'un plus haut salaire. » Cette devise a un auteur. Il s'agit de Jean-Claude Romand, tailleur.
A propos de Jean-Claude Romand Il est né à Montréal dans l'Ain. Tailleur dans les années 1820, il est confronté à la crise du vêtement lyonnais en 1827. Il sera réduit à la misère et deviendra un Républicain fervent. Il va participer activement aux journées de novembre en tentant de rallier les canuts à la cause républicaine. Sans succès. Arrêté le 29 janvier 1832, Romand sera condamné par le jury de Riom à 2 ans de prison. Le jury de Lyon, lui infligera une peine de 5 ans de travaux forcés pour un vol minime commis quelques semaines avant l'insurrection alors qu'il était « sans travail et sans pain ». Il sera plus tard réhabilité. Il écrira en prison un livre : « Confession d'un malheureux. Vie de Jean-Claude Romand, força libéré par lui-même. » (Publié par Edouard Servan de Sugny en 1846).
On peut s'étonner que cette révolte qui a été un échec quand aux revendications demandées, l'application des tarifs signés par les représentant des négociants et des canuts ne sera faite que bien plus tard, ait eu un retentissement considérable en France, en Europe et ce, jusqu'à nos jours.
Sans entrer dans une analyse très fouillée mais en s'appuyant sur les articles de l'Echo de la Fabrique, hebdomadaire créé par les tisseurs sur soie qui paraît d'octobre 1831 à avril 1834 et la thèse de Fernand Rude, on peut constater plusieurs éléments susceptibles de mieux comprendre ce qui a changé à partir de novembre 1831.
D'abord savoir que les canuts chefs d'atelier notamment mais aussi de nombreux compagnons, sont des travailleurs manuels instruits et d'une grande culture. Ils lisent, discutent, sont parfaitement conscients de leur savoir-faire et de leur place dans la structure préindustrielle de l'époque, participent à des associations prônant la solidarité ou la place essentielle de l'homme au coeur de l'économie. Les trois journées de révolte font apparaître quatre concepts nouveaux.
La devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » signifie non pas, plus de travail, mais le désir de « vivre dignement par son travail ». C'est nouveau, cette volonté d'améliorer les conditions de vie et de travail.
Le deuxième élément qui émerge de la révolte, est l'organisation des canuts, quasi militaire. Pas de bandes désordonnées mais une grande discipline.
Troisième nouveauté par rapport à d'autres révoltes, notamment celle qui s'est produite quelques semaines au paravent en Angleterre, une volonté très forte de protéger l'industrie de la soie. Les canuts organisent un service d'ordre pour empêcher tout pillage.
Enfin, momentanément, ils rompent avec l'esprit « compagnonnage » qui s'illustrait par un repli sur la profession et des rixes entre compagnons, jaloux de leur savoir-faire. Une « solidarité prolétarienne » pour reprendre leur expression, se met en place. Leur journal va d'ailleurs après novembre ouvrir largement ses colonnes à d'autres travailleurs en lutte et également aux femmes.
Les théoriciens du mouvement social vont, à juste titre nous semble-t-il, dater de ces trois journées, les prémices, le tout début, des futures organisations ouvrières, notamment syndicales.
Dorénavant, quelque soit le régime politique mis en place, les canuts viennent de démontrer, bien au-delà de l'échec de leur revendication, que les travailleurs unis pouvaient infliger une défaite à l'armée.
La condition ouvrière vient de s'inviter dans le champ strictement politique. Les travailleurs européens, les militants politiques, les philosophes socialistes, anarchistes, communistes, progressistes, ceux qui agissent pour les droits de l'homme vont, au fil des années du XIXème siècle jusqu'en 1870, regarder Lyon comme la capitale du mouvement social. Avec chacun, bien sûr, leur propre analyse.
REVOLTE DES CANUTS A LYON AU XIX E SIECLE
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References: L'article 291
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 L'article 463

Art. 3

Art. 4
 l'article 69