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L′Esprit des Lois
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Les livres ont leur histoire, comme ils ont leur destinée. Cette histoire n’est pas ce qui intéresse le moins les amis des lettres. On est curieux de savoir comment, dans quelles circonstances, au travers de quelles épreuves un homme tel que Montesquieu a conçu, rédigé, publié un livre qui a remué et en quelque façon agrandi l’esprit humain. Quand on se reporte à la date de l’Esprit des lois, on est frappé de la hardiesse et de la nouveauté de l’entreprise ; on comprend la surprise et l’admiration des contemporains. En 1753, La Beaumelle ne craignait point de dire que « l’Esprit des lois était le plus beau livre qui eût encore été fait de main d’homme1 ». Voltaire s’écriait que « le genre humain avait perdu ses titres et que Montesquieu les avait retrouvés ». C’était un concert universel ; les adversaires mêmes de l’auteur ne pouvaient résister à la séduction ; ils avouaient qu’entre les livres qui ont fait du bruit, de leur temps, aucun n’avait eu un succès aussi éclatant que l’Esprit des lois. « Plusieurs, dit Crévier, le regardent comme un oracle, et ne le citent qu’avec des témoignages de vénération, et nul lecteur intelligent ne peut lui refuser, à bien des égards, une estime distinguée2. » Ainsi, au témoignage des ennemis comme des amis, l’apparition de l’Esprit des lois a été un des événements du XVIIIe siècle ; il est donc utile de connaître ce qui a précédé cette publication, et ce qui l’a suivie.
§ I. QUAND ET COMMENT L’ESPRIT DES LOIS A-T-IL ÉTÉ COMPOSÉ ? CARACTÈRE DE L’OUVRAGE.
Au mois de mars 1749, c’est-à-dire peu de temps après la publication de l’Esprit des lois, Montesquieu écrit au grand prieur Solar, ambassadeur de Malte à Rome :
« Je suis bien aise que vous soyez content de l’Esprit des lois... Il est vrai que le sujet est beau et grand ; je dois bien craindre qu’il n’ait été plus grand que moi. Au sortir du collége, on me mit dans les mains des livres de droit ; j’en cherchai l’esprit ; j’ai travaillé ; je ne faisais rien qui vaille3. Il y a vingt ans que je découvris mes principes ; ils sont très simples ; un autre qui aurait autant travaillé que moi aurait fait mieux que moi ; mais j’avoue que cet ouvrage a pensé me tuer ; je vais me reposer, je ne travaillerai plus. »
Dans la préface de l’Esprit des lois, Montesquieu s’exprime presque en mêmes termes :
« J’ai bien des fois commencé, et bien des fois abandonné cet ouvrage ; j’ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j’avais écrites ; je sentais tous les jours les mains paternelles tomber ; je suivais mon objet sans former de dessein ; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions ; je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais quand j’ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi, et dans le cours de vingt années, j’ai vu mon ouvrage commencer, croître, s’avancer et finir. »
Quels sont ces principes qui doivent nous donner la clef de l’Esprit des lois ? Il est singulier qu’aucun des critiques de Montesquieu ne se soit donné la peine de le chercher. Cependant, dans cette même préface, l’auteur en signale toute l’importance :
« J’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies.
« J’ai posé les principes, et j’ai vu les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes ; les histoires de toutes les nations n’en être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d’une autre plus générale.
« Je n’ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses. »
Après une déclaration aussi nette, il est évident qu’on ne peut saisir la pensée de l’auteur si l’on n’a sans cesse devant les yeux ces principes, tirés de la nature des choses, qui ont dirigé Montesquieu dans ses recherches, et qui constituent la véritable originalité de l’Esprit des lois. A première vue ce livre présente l’image de la confusion ; on a peine à s’y reconnaître ; ne serait-ce pas parce qu’on avance sur un terrain nouveau sans en posséder la carte ? C’est cette carte que Montesquieu lui-même tracera pour nous, et que nous essayerons de mettre entre les mains du lecteur.
A l’origine, l’ouvrage devait être divisé en cinq parties4 ; on voit même qu’en 1747 Montesquieu voulait publier son livre en cinq volumes, qui devaient être suivis d’un sixième de supplément5.
Quelles étaient ces cinq parties dont les premières ni les dernières éditions ne gardent aucune trace ? Une édition publiée en 1750, et que Montesquieu reconnaît pour la plus exacte6, nous donne une division en six parties7. Il n’est pas difficile d’y reconnaître les cinq parties primitives et le supplément :
Ouvrons maintenant ce beau traité. Au troisième chapitre du premier livre, nous lirons le passage suivant qui aura pour nous une clarté saisissante. C’est la pensée même de l’Esprit des lois :
« La loi, en général, est la raison humaine en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s’applique cette raison humaine.
« Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c’est un grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre.
« Il faut qu’elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi ou qu’on veut établir ; soit qu’elles le forment, comme font les lois politiques ; soit qu’elles le maintiennent, comme font les lois civiles.
« Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat glace, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles, elles en ont avec leur origine, avec l’objet du législateur, avec l’ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C’est dans toutes ces vues qu’il faut les considérer.
« C’est ce que j’entreprends de faire dans cet ouvrage. J’examinerai tous ces rapports ; ils forment tous ensemble ce que l’on appelle L’ESPRIT DES LOIS. »
Avant lui comment traitait-on la politique et la législation ? Les magistrats et les jurisconsultes de profession tiraient leurs solutions du droit romain qu’ils nommaient la raison écrite. Ceux qui voulaient s’élever un peu plus haut faisaient appel à la philosophie, ou à l’imagination, et s’amusaient à bâtir des systèmes de droit naturel. Qu’était-ce que ce droit naturel, saisi directement par la raison, disait-on, et qui n’en variait pas moins avec chaque inventeur ? C’était le droit romain dépouillé de ses formules, soit qu’on l’alliât à la philosophie, comme faisait Wolf, et toute l’école de Leibnitz, soit qu’on le tempérât par la morale chrétienne, à l’exemple de Domat et de d’Aguesseau ; mais quelle que fût la diversité du point de vue, aucun de ses écrivains ne doutait qu’on ne pût faire une législation applicable à tous les peuples de la terre. Aussi traitaient-ils le droit comme une vérité mathématique, et en déduisaient-ils des conclusions par la méthode des géomètres.
Montesquieu, au contraire, a compris qu’il est chimérique de faire abstraction de l’espace et du temps. Le législateur ne trouve pas devant lui table rase ; il ne peut ni créer, ni pétrir à son gré le peuple auquel il veut donner des lois.
Ce peuple a un gouvernement, des institutions, une religion, des mœurs, des habitudes, des intérêts : autant d’éléments que le législateur est tenu de respecter. En deux mots, il y a une justice première, éternelle, que l’esprit humain entrevoit, en appelant l’expérience et la raison à son aide ; mais pour appliquer cette justice idéale, il faut tenir compte des divers rapports qui existent entre les hommes. Toute loi humaine est donc relative et changeante ; c’est à Dieu seul qu’appartient l’absolu.
Classer les éléments multiples qui donnent au droit de chaque peuple un caractère particulier, c’était une vue de génie, une conception nouvelle, en contradiction avec les idées ou les préjugés du temps. Montesquieu en avait conscience quand il écrivait en tête de son livre cette fière devise : Prolem sine matre creatam. Personne ne lui avait donné l’exemple, au moins parmi les modernes, et il ouvrait une voie nouvelle à ceux qui viendraient après lui9.
Ce n’est pas à dire cependant que tout fût neuf dans les idées que Montesquieu mettait au jour. Il y avait longtemps qu’Hippocrate, suivi par Aristote, avait remarqué l’influence du climat sur le caractère des nations. Il suffit également d’ouvrir la Politique d’Aristote pour voir que les anciens connaissaient mieux que nous l’action de la liberté et de l’éducation sur les mœurs des peuples, mais en deux points, Montesquieu est créateur. Avant lui, personne que je sache n’avait eu la hardiesse d’étudier l’influence politique des religions ; sous Louis XIV on ne lui eût pas pardonné une telle audace. Faire la part du commerce et de l’industrie était chose moins téméraire, mais non pas moins nouvelle. De ce côté, Montesquieu doit être considéré comme un des fondateurs de l’économie politique. Il s’est trompé en plus d’un point ; il a partagé les préjugés de son temps quand il a défendu le système protecteur, et déclaré que la liberté du commerce en serait la servitude 10 ; mais sans parler de ses intéressantes réflexions sur le change et son rôle politique11, il a senti que les révolutions du commerce atteignaient la société tout entière, et en modifiaient les idées et les institutions. C’était une vue particulière qui avait occupé longtemps Montesquieu12 ; aussi y attachait-il une grande importance, et avait-il eu soin de faire dresser une carte géographique pour servir à l’intelligence des articles qui concernent le commerce13, carte qu’on a eu tort de supprimer dans les éditions modernes, car elle seule permet de suivre et de comprendre l’auteur, quand il recherche les principales différences du commerce des anciens avec celui de son temps14.
Une fois qu’on connaît le plan suivi par Montesquieu, il est aisé de résoudre un problème, que trop peu de gens se sont posé, avant de critiquer l’Esprit des lois. Qu’est-ce que Montesquieu a voulu faire ? Une histoire du droit, c’est-à-dire une explication du passé, servant de leçon à l’avenir ? Une philosophie de la politique, c’est-à-dire un système établissant des règles invariables à l’usage des gouvernements futurs ? C’est en ce dernier sens qu’on l’entend et qu’on le cite d’ordinaire ; il est difficile de se méprendre plus complètement sur la pensée de l’auteur.
Dès le début, Montesquieu s’est plaint qu’on ne voulait pas l’entendre. Ce n’est pas mon livre qu’on critique, disait-il, c’est celui qu’on a dans la tête ; et il ajoutait :
« Comment a-t-on pu manquer ainsi le sujet et le but d’un ouvrage qu’on avait devant les yeux ? Ceux qui auront quelques lumières verront, du premier coup d’œil, que cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tous les peuples de la terre. On peut dire que le sujet en est immense, puisqu’il embrasse toutes les institutions qui sont reçues parmi les hommes ; puisque l’auteur distingue ces institutions ; qu’il examine celles qui conviennent le plus à la société, et à chaque société ; qu’il en cherche l’origine ; qu’il en découvre les causes physiques et morales : qu’il examine celles qui ont un degré de bonté par elles-mêmes, et celles qui n’en ont aucun : que de deux pratiques pernicieuses il cherche celle qui l’est plus et celle qui l’est moins ; qu’il y discute celles qui peuvent avoir de bons effets à un certain égard et de mauvais dans un autre. Il a cru ses recherches utiles, parce que le bon sens consiste beaucoup à connaître les nuances des choses15.
En d’autres termes, Montesquieu a fait rentrer le droit et la politique dans la classe des sciences expérimentales ; et il a créé du même coup l’histoire du droit et la législation comparée.
On a souvent reproché à Montesquieu sa division des gouvernements. Aristote avait introduit dans la science une division d’une simplicité parfaite. Le philosophe reconnaît trois espèces de gouvernement : celui d’un seul, celui de quelques-uns, celui du plus grand nombre. Mais le chiffre des gouvernants ne fait pas le vice ou la bonté d’un régime ; c’est là une erreur grossière, quoique fort à la mode aujourd’hui ; un gouvernement est bon quand il a pour objet l’intérêt et le bonheur général ; il est mauvais quand il ne fait que servir l’égoïsme de ceux qui ont le pouvoir en main. Aristote distingue donc la royauté de la tyrannie qui n’est que la corruption ou la perversion de la royauté. Il oppose également l’aristocratie à l’oligarchie, et la république à la démagogie.
Au lieu d’adopter cette classification naturelle, Montesquieu rompt avec la tradition, et distingue trois espèces de gouvernement : le Républicain, dans lequel il fait entrer tant bien que mal la démocratie et l’aristocratie, le Monarchique et le Despotique. « Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple a la souveraine puissance ; le monarchique, celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies ; au lieu que dans le despotique, un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices 16. »
II ne faut pas de longues réflexions pour voir que cette division est peu régulière ; elle ne satisfait pas l’esprit comme les catégories d’Aristote. Rien de plus aisé que de condamner Montesquieu ; mais d’où vient qu’un si beau génie n’ait pas suivi le chemin battu ? Est-ce désir de ne pas imiter Aristote ? Est-ce manie de se distinguer ? Cela est puéril et indigne de l’auteur. Non, il y a une raison que je crois avoir trouvée. Les Lettres persanes vont nous expliquer l’Esprit des lois. Ce n’est pas en ce point seulement qu’elles en sont le commentaire le plus sûr.
Dans la CXXXIe lettre persane, datée de 1719, par conséquent antérieure de vingt-neuf ans à la publication de l’Esprit des lois, Rhédi écrit de Venise à son ami Rica :
« Une des choses qui a le plus exercé ma curiosité en arrivant en Europe, c’est l’histoire et l’origine des Républiques...
« L’amour de la liberté, la haine des rois, conserva longtemps la Grèce dans l’indépendance, et étendit au loin le gouvernement républicain. Les villes grecques trouvèrent des alliés dans l’Asie Mineure ; elles y envoyèrent des colonies aussi libres qu’elles, qui leur servirent de remparts contre les entreprises des rois de Perse. Ce n’est pas tout : la Grèce peupla l’Italie ; l’Italie, l’Espagne, et peut-être les Gaules... Ces colonies grecques apportèrent avec elles un esprit de liberté qu’elles avaient pris dans ces deux pays. Aussi on ne voit guère, dans ces temps reculés, de monarchie dans l’Italie, l’Espagne, les Gaules.
... « Tout ceci se passait en Europe ; car, pour l’Asie et l’Afrique, elles ont toujours été accablées par le despotisme, si vous en exceptez quelques villes de l’Asie Mineure dont nous avons parlé, et la république de Carthage en Afrique.
... « Il semble que la liberté soit faite pour le génie des peuples d’Europe, et la servitude pour celui des peuples d’Asie.
« César opprime la république romaine, et la soumet à un pouvoir arbitraire.
« L’Europe gémit longtemps sous un gouvernement militaire et violent, et la douceur romaine fut changée en une cruelle oppression.
« Cependant une infinité de nations inconnues sortirent du Nord, se répandirent comme des torrents dans les provinces romaines, et trouvant autant de facilités à faire des conquêtes qu’à exercer leurs pirateries, elles démembrèrent l’Empire et fondèrent des royaumes. Ces peuples étaient libres, et ils bornaient si fort l’autorité de leurs rois, qu’ils n’étaient proprement que des chefs ou des généraux... Quelques-uns même de ces peuples, comme les Vandales en Afrique, les Goths en Espagne, déposaient leurs rois dès qu’ils n’en étaient pas satisfaits, et chez les autres l’autorité du prince était bornée de mille manières différentes ; un grand nombre de seigneurs la partageaient avec lui ; les guerres n’étaient entreprises que de leur consentement ; les dépouilles étaient partagées entre le chef et les soldats ; aucun impôt en faveur du prince ; les lois étaient faites dans les assemblées de la nation. Voila le principe fondamental de tous ces États qui se formèrent des débris de l’empire romain. »
Il y aurait plus d’une réserve à faire sur certains passages de cette lettre ; il faut être Persan pour parler de la douceur romaine, pour croire que la Grèce a peuplé l’Italie, et que l’Italie à son tour a peuplé l’Espagne et peut-être les Gaules ; mais le fonds des idées est vrai. C’est chez les Grecs et les Romains qu’il faut chercher la République, telle que l’entend Montesquieu ; le despotisme a toujours régné en Orient, et c’est seulement en Europe et après l’invasion germanique qu’on a vu naître des monarchies tempérées. Voici les trois espèces de gouvernement, suivant l’Esprit des lois. La classification de Montesquieu n’est pas philosophique comme celle d’Aristote ; elle est historique. L’antiquité classique, l’Orient, l’Europe moderne, et surtout la France, voilà les trois grandes masses que l’auteur a pris pour sujet de ses études ; voilà ce qu’il ne faut jamais oublier quand on lit l’Esprit des lois. Les observations sont particulières, et par conséquent les réflexions ne sont justes que dans la limite des faits observés. Rien de plus aisé que de prendre Montesquieu en défaut, si l’on veut en faire un théoricien, dictant des lois à l’humanité. Mais on admirera toujours sa profondeur et sa finesse, si on veut entrer dans l’esprit de son livre, et si on traduit la République par Athènes ou Rome, le Despotisme par la Turquie, et la Monarchie par la France.
Les Principes, qui distinguent chacun de ces gouvernements, ne peuvent laisser aucun doute sur la pensée de Montesquieu. La vertu, ou l’amour de la patrie et de l’égalité, était bien l’âme des républiques grecques et romaines ; la crainte est le grand ressort du despotisme oriental ; l’honneur, ce dévouement à la personne, ce sentiment singulier qui est plein de grandeur, et qui cependant n’exclut pas la bassesse, ne se trouve que chez les peuples qui ont passé par la féodalité et la chevalerie. Il n’y avait pas de point d’honneur chez les Romains ; il n’y en a pas chez les Turcs, les Grecs, ni les Juifs. L’observation est juste et vraie, mais ce n’est pas la loi universelle de toutes les royautés possibles que constate Montesquieu ; ce qu’il nous donne, c’est le secret de la vieille monarchie ; ce qu’il nous explique, et ce que personne n’avait indiqué avant lui, c’est comment en France la liberté des esprits et des cœurs a pu se concilier avec la servitude des institutions.
Maintenant que nous savons ce que c’est que l’Esprit des lois, il nous est aisé de comprendre comment Montesquieu a pu s’écrier : « Je le dis, et il me semble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le prouver : l’esprit de modération doit être celui du législateur17. » Chez lui la modération ne tient pas seulement à la largeur des idées, à une bonté native, elle est le fruit de sa méthode, le dernier mot de ses recherches. Un théoricien qui tire de son cerveau une constitution de toutes pièces, prête volontiers au monde l’absolu de sa pensée. Rien ne lui semble plus naturel que de plier les hommes à sa guise ; toute plainte est une révolte, toute résistance un obstacle qu’il faut briser. En politique, tout faiseur de systèmes est doublé d’un despote. Il n’en est pas de même pour celui qui étudie l’infinie variété des choses humaines ; il ne lui faut pas longtemps pour voir que dans la société, comme dans la nature, tout se tient, et qu’il est difficile de toucher à la moindre partie sans ébranler l’ensemble. Montesquieu est souvent revenu sur cette vérité, qu’on doit considérer comme le fondement de la politique.
« Je n’écris point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes ; et on en tirera naturellement cette conséquence qu’il n’appartient de proposer des changements qu’à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d’un coup de génie toute la constitution d’un État.
« Il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé... Dans un temps d’ignorance, on n’a aucun doute, même lorsqu’on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu’on fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la correction ; mais on voit encore les abus de la correction même18. On laisse le mal si l’on craint le pire ; on laisse le bien si on est en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout ensemble. On examine toutes les causes pour en voir tous les résultats19. »
Cette timidité ne pouvait plaire aux philosophes du XVIIIe siècle. Confiants dans l’infaillibilité de leur propre raison, ils regardaient le passé et le présent avec un souverain mépris ; ils comptaient bien renverser tous les abus et régénérer le monde d’un seul coup. Helvétius, écrivant à Montesquieu, ne peut comprendre qu’un si beau génie s’enfonce dans la poussière des lois vandales et visigothes ; il le compare « au héros de Milton, pataugeant au milieu du chaos, et sortant victorieux des ténèbres ». Au fond, Helvétius considère l’Esprit des lois comme une œuvre arriérée et sans portée. « Avec le genre d’esprit de Montaigne, écrit-il à Saurin, le président a conservé ses préjugés d’homme de robe et de gentilhomme ; c’est la source de toutes ses erreurs. » Le jour où les lumières de la philosophie auront éclairé le monde et dissipé les préjugés, « notre ami Montesquieu, dépouillé de son titre de sage et de législateur, ne sera plus qu’homme de robe, gentilhomme et bel esprit. Voilà ce qui m’afflige pour lui et pour l’humanité qu’il aurait pu mieux servir. »
L’opinion d’Helvétius a été celle des révolutionnaires les plus ardents ; mais une cruelle expérience a montré ce qu’il y avait de chimérique et de dangereux dans ces théories qui charmaient nos pères. Les événements n’ont que trop justifié la prudence de Montesquieu.
Il faut avouer néanmoins que l’Esprit des lois a vieilli, par des raisons que l’auteur n’a pu prévoir. A peine Montesquieu avait-il achevé son livre, qu’une idée puissante faisait son entrée dans le monde et renouvelait la science. C’est l’idée du progrès, ou pour mieux dire l’idée de développement et de vie. L’Esprit des lois a paru en 1748, et c’est en 1750 que Turgot prononçait en Sorbonne son Discours sur les progrès successifs de l’esprit humain. Dans cette œuvre d’un jeune homme, il y a une conception et une méthode nouvelle ; c’est le point du partage entre les études anciennes et la science moderne. Sans doute Montesquieu n’ignore pas que les sociétés humaines ne sont pas immobiles ; les anciens avaient déjà remarqué que les peuples ont leur enfance, leur âge mûr et leur vieillesse ; Florus a écrit là-dessus une belle page qui a inspiré les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains ; mais ce que Pascal avait pressenti, ce que l’abbé de Saint-Pierre avait indiqué20, ce que Montesquieu n’a pas vu, c’est qu’au-dessus de ces faits particuliers, il y a une loi universelle. L’humanité est toujours en marche ; le développement est la vie même des nations ; et une institution qui était bonne hier est mauvaise aujourd’hui, parce qu’hier elle était vivante et qu’aujourd’hui elle est morte.
Il est un autre principe qui joue en ce moment un grand rôle dans la science, et que Montesquieu n’a pas connu. Je veux parler de la race. Chose remarquable ! un pressentiment, un instinct de génie attirait ce grand esprit vers l’Orient. On lui a reproché son trop de confiance dans des Relations suspectes ; il n’avait pas d’autres ressources à sa disposition ; il lui fallait deviner l’Inde, sa religion et ses lois. Aujourd’hui la connaissance du sanscrit nous ouvre un horizon nouveau ; l’Inde nous a révélé la fraternité des peuples aryens, indiens, persans, grecs, romains, celtes, scandinaves, germains, slaves, etc. ; elle nous a donné le secret de leurs langues et de leurs croyances primitives, elle nous permettra bientôt d’établir sur des bases solides l’histoire commune des premières institutions. Cette histoire, si elle rencontre des mains habiles, sera une des grandes découvertes du XIXe siècle ; mais on voit dans quel lointain elle refoulera l’œuvre de Montesquieu.
Quels que soient les défauts de l’Esprit des lois, défauts qui tiennent au temps et non pas à l’homme, on ne saurait estimer trop haut les services que ce Code de la raison et de la liberté, comme le nommait Voltaire21, a rendus à la civilisation. L’adoucissement des lois pénales est son œuvre. En combattant la barbarie des lois criminelles, Beccaria n’est que l’humble disciple de Montesquieu. Qui ne connaît la très-humble remontrance adressée aux Inquisiteurs d’Espagne et de Portugal22, admirable plaidoyer en faveur de la tolérance. Il faut remonter jusqu’à Pascal pour trouver une aussi poignante ironie. Qui n’a lu le discours sur l’esclavage des nègres23 ? Peut-on oublier ces paroles terribles : « De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »
C’est Montesquieu, personne ne l’ignore, qui a fait connaître à nos pères le gouvernement représentatif. Il leur a révélé l’Angleterre politique ; il leur a fait comprendre des institutions jusque-là fort légèrement jugées ; il leur a appris que la division et la balance des pouvoirs était la condition de la liberté. On l’a souvent combattu, on l’a plus souvent mal compris ; mais ce n’est jamais au bénéfice de la liberté qu’on s’est écarté des idées qu’il a défendues.
Je n’insiste pas sur ce point trop connu ; ce qu’on sait moins, c’est l’influence de Montesquieu sur la Constitution fédérale des États-Unis. Qu’on lise le troisième chapitre du neuvième livre de l’Esprit des lois, on y trouvera le premier germe de l’Union. C’est la république de Lycie que Montesquieu propose comme modèle d’une belle république fédérative ; et cela par la raison qu’on y observe la proportion des suffrages pour régler le vote, les magistratures et les impôts. En d’autres termes, ce ne sont point de petits États, inégaux en richesse et en population, qui obtiennent une représentation égale, comme cela avait lieu dans les Pays-Bas ; l’autorité du peuple domine la souveraineté factice des provinces ; l’Union l’emporte sur les États.
C’est le problème que les Américains avaient à résoudre en 1787. Consultèrent-ils Montesquieu ? Oui, sans doute. On a conservé des notes de Washington sur les différentes Constitutions fédératives ; on a été surpris de voir que le général, qui n’était pas un grand érudit, avait remarqué la constitution de Lycie. Il est évident qu’il avait emprunté sa science à l’Esprit des lois.
Telle est la fécondité du génie. Trop souvent ce n’est pas dans sa patrie qu’un grand homme est prophète ; on le méconnaît, on le jalouse ; mais les vérités qu’il établit sont comme autant de phares qui portent au loin leur lumière et leurs bienfaits. Et si on cherchait quel est au dernier siècle l’homme dont les idées ont eu l’influence la plus étendue et la plus heureuse, celui qui a le mieux éclairé et pacifié les esprits en leur donnant le goût de la justice et de la liberté, je ne crains pas de dire que le cri public répondrait par le nom de Montesquieu.
On sait qu’au XVIIIe siècle on ne pouvait publier en France un livre qui touchât à la religion, à la politique, aux finances, au gouvernement. La police ne tolérait que les ouvrages innocents, c’est-à-dire ceux qui restaient dans l’ornière traditionnelle, et ne pouvaient ni contrarier un préjugé, ni ébranler un abus. Pour les autres, il fallait les imprimer à l’étranger, si l’on ne se souciait pas d’avoir affaire à la Sorbonne, au Parlement ou à la Bastille. Montesquieu en savait quelque chose ; les Lettres persanes, les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains n’avaient pu paraître qu’en Hollande. Et l’auteur avait eu soin de cacher son nom pour éviter des tracasseries, ou des ennuis plus grands.
Espérait-il être plus heureux avec l’Esprit des lois ? je ne le crois guère. Malesherbes, dit-on, aurait voulu qu’on publiât en France un livre qui faisait honneur à la nation ; on ne voit pas que l’auteur y ait songé.
Même en imprimant son livre à l’étranger, et sous le voile de l’anonyme, Montesquieu ne se dissimulait point qu’en France on pouvait lui demander compte de sa hardiesse24. Cette crainte l’obligeait à voiler sa pensée ; c’est ce qui explique comment cet esprit si net, si clair, si vif, a trop souvent l’air de parler par énigmes, en laissant au lecteur le soin de deviner le mot qu’il serait dangereux de prononcer.
Les contemporains ne s’y trompaient pas, on en peut juger par ce passage de d’Alembert :
« Nous disons de l’obscurité que l’on peut se permettre dans un tel ouvrage, la même chose que du défaut d’ordre. Ce qui serait obscur pour les lecteurs vulgaires, ne l’est pas pour ceux que l’auteur a eus en vue ; d’ailleurs l’obscurité volontaire n’en est pas une. M. de Montesquieu ayant à présenter quelquefois des vérités importantes, dont l’enoncé absolu et direct aurait pu blesser sans fruit, a eu la prudence de les envelopper ; et, par cet innocent artifice, les a voilées à ceux à qui elles seraient nuisibles, sans qu’elles fussent perdues pour les sages.25 ».
De là vient que Montesquieu exprime presque toujours son opinion sous forme conditionnelle quand il parle de la France ou de l’Angleterre. Alors même que son jugement est arrêté, il le cache sous une hypothèse qui n’engage à rien, et qu’on peut toujours désavouer. Qu’on lise, par exemple, deux de ses plus beaux essais, le chapitre sixième du livre onze, intitulé : De la Constitution d’Angleterre, et le chapitre vingt-septième du livre dix-neuf, intitulé : Comment les lois peuvent contribuer à former les mœurs, les manières et le caractère d’une nation, on sentira la portée de cette observation. Dans ce dernier chapitre, qui contient une étude très-fine des mœurs anglaises, l’Angleterre n’est pas même nommée ; les réflexions les plus justes y sont enveloppées d’un nuage dont il n’est pas toujours aisé de les tirer. Au milieu du XVIIIe siècle, Montesquieu, par une vue de génie, a prédit la grandeur future de l’Amérique du Nord ; il en donne la raison ; mais pour reconnaître la prophétie, il faut y regarder de près, car voici comment elle est faite :
« Si cette nation (Montesquieu ne dit nulle part le nom de cette nation) habitait une île... si elle envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus pour étendre son commerce que sa domination.
« Comme on aime à établir ailleurs ce qu’on trouve établi chez soi, elle chargeait au peuple de ses colonies la forme de son gouvernement propre ; et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu’elle enverrait habiter26.
Je crois, avec d’Alembert, qu’au dernier siècle, la société lettrée qui lisait l’Esprit des lois devinait aisément ces allusions transparentes ; peut-être même y trouvait-elle un plaisir raffiné. Mais la science ne s’accommode pas d’énigmes et de sous-entendus ; il n’y a jamais trop de clarté pour elle ; ce qu’elle aime, c’est la vérité toute nue. Ces épigrammes demi-voilées, c’est de l’Esprit sur les lois, comme disait la maligne Mme Du Deffant ; et tout cela a vieilli, car rien ne se fane plus vite que le bel esprit.
Montesquieu avait une excuse ; il lui semblait inutile de braver un pouvoir ombrageux. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’en ce point il ait fait école. Ce qui chez lui était un défaut calculé est devenu un tic chez ses imitateurs. Benjamin Constant, dans le plus profond de ses écrits : De l’esprit de conquête et de l’usurpation ; Daunou, dans ses Garanties individuelles ; Tocqueville, dans sa Démocratie en Amérique, tourmentent leur langage pour parler de l’Empire, de la Restauration, de la République, comme si jamais l’Empire, la Restauration, la République n’avaient existé. Avec plus de simplicité et moins de travail, Benjamin Constant et Tocqueville auraient fait chacun un chef-d’œuvre , tandis que dans leurs écrits, si remarquables qu’ils soient d’ailleurs, la forme embrouille et obscurcit la pensée.
Revenons à Montesquieu. Il y avait longues années que l’Esprit des lois était commencé, et que l’auteur en lisait des chapitres à ses amis, lorsqu’il se décida à achever et à publier l’œuvre de toute sa vie. Enfermé à la Brède en 1743 et 1744, n’ayant pas un sou pour aller à Paris, « dans cette ville qui dévore les provinces, et que l’on prétend donner des plaisirs parce qu’elle fait oublier la vie », il travaille sans relâche ; mais sa vie avance, et l’ouvrage recule à cause de son immensité27. En 1745, le livre prend figure. Au mois de février, Montesquieu invite son cher Guasco à venir chez un autre de ses amis, le président Barbot, pour commencer la lecture du grand ouvrage ; « il n’y aura, dit-il, que vous avec le président et mon fils ; vous y aurez pleine liberté de juger et de critiquer28. »
« Vous avez bien deviné, écrit Montesquieu au fidèle abbé, et depuis trois jours j’ai fait l’ouvrage de trois mois ; de sorte que si vous êtes ici au mois d’avril, je pourrai vous donner la commission dont vous voulez bien vous charger pour la Hollande, suivant le plan que nous avons fait. Je sais à cette heure ce que j’ai à faire. De trente points je vous en donnerai vingt-six29 ; or, pendant que vous travaillerez de votre côté, je vous enverrai les quatre autres30 ».
Mais l’auteur n’a pas songé à la dissipation des dîners et des soupers de Paris, car au mois d’août l’ouvrage n’est pas prêt, et Montesquieu ne veut plus que l’impression se fasse en Hollande, « encore moins en Angleterre, qui est une ennemie avec laquelle il ne faut avoir de commerce qu’à coups de canon31 ». Le 6 décembre, il écrit à Guasco :
« Mon cber abbé, je vous ai dit jusqu’ici des choses vagues, et en voici de précises. Je désire de donner mon ouvrage le plus tôt qu’il se pourra. Je commencerai demain à donner la dernière main au premier volume, c’està-dire aux treize premiers livres32, et je compte que vous pourrez les recevoir dans cinq ou six semaines. Comme j’ai des raisons très-fortes pour ne point tâter de la Hollande, et encore moins de l’Angleterre33, je vous prie de me dire si vous comptez toujours de faire le tour de la Suisse avant le voyage des deux autres pays. En ce cas il faut que vous quittiez sur-le-champ les délices du Languedoc ; et j’enverrai le paquet à Lyon, où vous le trouverez à votre passage. Je vous laisse le choix entre Genève, Soleure et Bâle. Pendant que vous feriez le voyage, et que l’on commencerait à travailler sur le premier volume, je travaillerai au second, et j’aurai soin de vous le faire tenir aussitôt que vous me le marqueriez ; celui-ci sera de dix livres34 et le troisième de sept35 ; ce seront des volumes in-4º. J’attends votre réponse là-dessus, et si je puis compter que vous partirez sur-le-champ, sans vous arrêter ni à droite ni à gauche. Je souhaite ardemment que mon ouvrage ait un parrain tel que vous. »
En 1747, nouveau retard et nouveau changement. C’est toujours l’abbé de Guasco qui fera imprimer l’ouvrage, mais Montesquieu est d’avis de le faire imprimer en cinq volumes in-12 (toujours sa division) ; il se réserve d’y ajouter quelque jour un sixième volume qui contiendra un supplément. « Je suis accablé de lassitude, écrivait-il à Monseigneur Cerati, je compte me reposer le reste de mes jours36. »
Enfin, au mois de mai 1747, près de partir pour la Lorraine, et craignant de fatiguer son ami, Montesquieu remet le manuscrit de l’Esprit des lois à M. Sarrasin, résident de Genève en France. C’est Barillot qui sera chargé de l’impression ; c’est Jacob Vernet, professeur en théologie et ministre de l’Église de Genève, qui reverra les épreuves.
Montesquieu avait connu J. Vernet à Rome, et leur liaison n’avait jamais été interrompue. Vernet accepta la charge délicate que lui offrait le grand écrivain ; et tant que dura l’impression du livre, il fut en correspondance régulière avec l’auteur, qui lui envoyait courrier par courrier ses additions et ses corrections. Le biographe de J. Vernet37 nous dit qu’il a eu entre les mains ces premières variantes de l’Esprit des lois. Elles sont curieuses, ajoute-t-il ; Montesquieu avait si fortement médité son sujet, qu’il n’eut aucune idée importante à modifier ; mais il était singulièrement attentif au choix des tours et des expressions ; il priait souvent son éditeur de faire substituer un certain mot à un autre, et dans ces légers changements, qui étaient presque toujours motivés, on voit avec quel goût il les composait. »
Ce n’était pas seulement par délicatesse de goût que Montesquieu pesait chaque mot ; c’était aussi par prudence. Semblable en ce point, comme en beaucoup d’autres, à son compatriote Montaigne, l’auteur de l’Esprit des lois, le plus modéré et le plus fin des philosophes38, comme l’appelle Voltaire, n’avait aucune envie de jouer le rôle de martyr. S’il avançait les idées les plus hardies, c’était en les enveloppant des formes les plus modestes ; c’était en appelant à son aide toutes les ressources du langage le plus ingénieux. Il n’y a guère qu’en France qu’un auteur peut mettre le lecteur de moitié dans ses malices, et s’en faire un complice d’autant plus sûr qu’il est plus intelligent. Les étrangers, qui s’arrêtent à la surface, se méprennent aisément sur la pensée d’écrivains tels que Montaigne, Montesquieu et Voltaire. Macaulay, par exemple, en comparant Machiavel et Montesquieu, avec cet aplomb qui ne l’abandonne jamais, a prouvé qu’on peut, en qualité d’Anglais, se croire un politique infaillible, et ne rien comprendre à la finesse et à la profondeur de l’Esprit des lois.
Montesquieu avait placé à la tête de son second volume une Invocation aux Muses. Ce morceau ne trouva point grâce devant Jacob Vernet ; il engagea l’auteur à le supprimer. Avait-on jamais mis un grain de poésie dans un ouvrage sérieux ? Cela ne s’était jamais fait ; donc cela ne devait pas se faire. Montesquieu résista ; puis, suivant son habitude, il céda. Toute discussion lui était désagréable. En général on trouve que Vernet eut raison et qu’il a fait preuve de bon goût ; je ne suis point de cet avis. Dans cette effusion poétique je reconnais le caractère original de Montesquieu, la marque qui le distingue de tous ceux qui ont écrit sur le droit public. Aussi ai-je rétabli ce chapitre à la place que lui avait donnée l’auteur. Ai-je bien ou mal fait, le lecteur en jugera.
Il y avait un autre chapitre sur les lettres de cachet. Celui-là, Vernet voulait le conserver ; Montesquieu le supprima. Il jugea sans doute que la critique atteignait trop directement le roi de France et ses ministres, et recula devant sa propre hardiesse. Par malheur pour nous, Vernet n’avait pas gardé copie de ce chapitre curieux39 ; tout au plus pourrait-on le retrouver dans les papiers que conserve avec un soin jaloux la famille de Montesquieu.
Pour en finir avec Jacob Vernet, disons qu’à en croire Guasco, il ne se fit aucun scrupule de changer quelques mots ; il ne les croyait point français, parce qu’ils n’étaient point en français de Genève40, dit le malicieux Italien, qui pourrait bien répéter un mot de Montesquieu ; ce dont l’auteur fut fort piqué, ajoute-t-il, et il les fit corriger dans l’édition de Paris.
L’impression marchait lentement, car le 28 mars 1748, Montesquieu écrit à Mgr Cerati :
« A l’égard de mon ouvrage je vous dirai mon secret. On l’imprime dans les pays étrangers ; je continue à vous dire ceci dans un grand secret. Il aura deux volumes in-4, dont il y en a un d”imprimé ; mais on ne le débitera que lorsque l’autre sera fait. Sitôt qu’on le débitera, vous en aurez un que je mettrai entre vos mains comme l’hommage que je vous fais de mes terres. J’ai pensé me tuer depuis trois mois, afin d’achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un livre de l’origine et des révolutions de nos lois civiles en France41. Cela formera trois heures de lecture ; mais je vous assure que cela m’a coûté tant de travail que mes cheveux en sont blanchis. Il faudrait pour que mon ouvrage fût complet que je pusse ajouter deux livres sur les lois féodales42. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons, qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois, je compte que je donnerai la dernière main a ces deux livres, sinon mon ouvrage s’en passera. »
Comment le livre fut-il reçu du public ? Avec plus de curiosité que de faveur, si l’on en croit d’Alembert.
« A peine l’Esprit des lois parut-il, qu’il fut recherché avec empressement, sur la réputation de l’auteur ; mais, quoique M. de Montesquieu eut écrit pour le bien du peuple, il ne devait pas avoir le peuple pour juge ; la profondeur de l’objet était une suite de son importance même. Cependant les traits qui étaient répandus dans l’ouvrage, et qui auraient été déplacés s’ils n’étaient pas nés du fond du sujet, persuadèrent à trop de personnes qu’il était écrit pour elles. On cherchait un livre agréable, et on ne trouvait qu’un livre utile dont on ne pouvait d’ailleurs, sans quelque attention, saisir l’ensemble et les détails. On traita légèrement l’Esprit des lois ; le titre même fut un sujet de plaisanterie43 : enfin l’un des plus beaux monuments litteraires qui soient sortis de notre nation fut regardé d’abord par elle avec assez d’indifférence.
« Il fallut que les véritables juges eussent eu le temps de le lire ; bientôt ils ramenèrent la multitude toujours prompte à changer d’avis. La partie du public qui enseigne dicta à la partie qui écoute ce qu’elle devait penser et dire, et le suffrage des hommes éclairés, joint aux échos qui le répétèrent, ne forma plus qu’une voix dans toute l’Europe44.
N’en déplaise à d’Alembert, qui ne perd jamais l’occasion d’ériger les philosophes ses confrères en grands pontifes, on n’eut pas besoin que la partie du public qui enseigne dictât à la partie qui écoute ce quelle devait penser et dire ; il y avait en France assez de goût et d’esprit pour que de simples femmes fussent en état d’apprécier l’œuvre de Montesquieu, avant que l’oracle eût parlé. On en peut juger par la lettre de Mme Geoffrin, qui nous fait connaître tout au moins l’opinion d’un des plus aimables salons de Paris :
« Paris, 12 janvier 1749.
« Je ne vous sais aucun gré, mon cher président, de penser à moi au milieu de vos loups et de vos éperviers ; c’est bien assurément ce que vous avez de mieux à faire que de vous distraire à cette compagnie ; mais c’est à vous de me remercier de ce que je veux bien interrompre une lecture délicieuse pour vous écrire. Cette lecture est un livre nouveau, dont il n’y a que fort peu d’exemplaires à Paris, que l’on s’arrache et qu’on dévore. Je ne veux pas vous en dire le titre, encore moins la matière qu’il traite ; je vous laisse le plaisir de le deviner. Je n’entreprendrai pas non plus de vous en faire l’analyse ; cela serait au-dessus de mes forces ; mais je vous dirai simplement ce que j’en pense. Tout le monde est capable de recevoir une impression ; et quand on a été affecté, on peut rendre la manière dont on l’a été. Ce livre me parait le chef-d’œuvre de l’esprit, de la philosophie, de la métaphysique et du savoir ; il est écrit avec élégance, finesse, justesse et noblesse. Le choix du sujet est une preuve du génie de l’auteur, et la façon de le traiter en fait connaître l’étendue. Il a peint dans cet ouvrage la pureté de ses mœurs et la douceur de sa société. La preface est charmante ; on croit l’entendre dans la conversation. Ce livre a deux avantages qui lui sont particuliers : le premier, c’est qu’il ne peut pas être jugé par les sots : il est hors de leur portée ; le second, c’est qu’il satisfait l’amour-propre des gens qui seront capables de le lire ; il laisse l’action à leur esprit. L’auteur ne vous dit que ce qu’il croit nécessaire de vous dire ; il vous donne à penser presque autant qu’il vous en dit, et vous voyez qu’il en a pensé mille fois davantage. Il dit dans sa préface : Qui pourrait être tout sans un mortel ennui ? C’est un écueil que tous les auteurs les plus célèbres en métaphysique et en morale n’ont pas su éviter ; on voit qu’ils ont retourné leur sac. Il ne leur est rien resté sur les matières qu’ils ont traitées ; ils les ont épuisées, et ils ne supposent et ne demandent à leurs lecteurs que la faculté de les entendre ; ils ne leur laissent pas croire qu’ils les soupçonnent de la moindre intelligence pour aller plus loin que ce qu’on leur montre. Je m’aperçois que je suis prête à tomber dans l’inconvénient que je reproche à ces messieurs : il ne faut pas aussi vider mon sac. Je veux que vous puissiez croire que je pense encore mieux que je ne dis sur ce livre divin. Je serais bien glorieuse si ce que je vous en ai dit vous donnait envie de le lire. Mais comme vous pourriez n’avoir pas assez de confiance en mes lumières pour entreprendre cette lecture sur ma parole, je vais, pour vous déterminer, vous dire un jugement que M. d’Aube45 en porte :
« Il trouve ce livre plat et superficiel, et prétend qu’il a été fait des épluchures du sien. Il a dit à un benêt d’imprimeur qui est venu lui demander s’il devait imprimer ce livre, qu’il s’en donnât bien de garde, qu’il en serait pour ses frais. Après vous avoir dit tout cela, tout est dit ; il ne me reste plus qu’à vous assurer, mon cher président, de toute ma tendresse et du désir que j’ai de vous revoir46. »
Il y eut bientôt des critiques ; il était difficile qu’il n’y en eût pas. En 1748, au milieu du silence universel, quand on vivait encore sur la tradition du grand règne, un Français, un magistrat, un philosophe, portait une main hardie sur l’arche sainte du gouvernement, et faisait de la religion même l’objet de ses études et de ses critiques. C’était une témérité, presque un crime, aux yeux de ces hommes (et ils sont nombreux) qui ne permettent pas qu’on touche à leurs croyances, ou qu’on trouble leurs préjugés.
Un des premiers qui entra en lice fut un certain abbé de Bonnaire. Son livre est intitulé : L’Esprit des lois quintessencié par une suite de lettres analytiques, 2 vol. in-12. Ce sont des lettres familières, écrites dans ce style grossier et bouffon, auquel on reconnaît le pédant de sacristie. Montesquieu est traité de politique qui déraisonne, de rèflèchisseur volage, d’auteur vagabond, de rhéteur sophiste. « C’est un don Quichotte ; c’est un homme à chimères, qui se joue de la raison, des mœurs et de la religion ; qui céde à l’envie de faire briller son esprit aux dépens de son cœur, et dont le moindre défaut est d’avoir la tête entièrement renversée, etc. » Ce sont toujours les mêmes impertinences. On dirait que l’ignorance est un titre de noblesse qui donne le droit d’insulter la science comme une parvenue.
Il n’en fut pas de même quand il fut attaqué par les Nouvelles ecclésiastiques. C’était une feuille janséniste qui eut une certaine célébrité au siècle dernier. Le gazetier ecclésiastique, qui voyait dans l’Esprit des lois une de ces productions que la bulle UNIGENITUS a si fort multipliées, publia deux articles dans les numéros du 9 et du 16 octobre 1749: le premier afin de prouver que Montesquieu était athée, calomnie ridicule qui ne pouvait tromper personne ; le second afin de démontrer qu’il était déiste, ce qui peut-être n’était pas aussi loin de la vérité49.
Au début Montesquieu ne parut pas s’inquiéter de tout ce bruit. « Quant à mon livre de l’Esprit des lois, écrivait-il à Mgr Cerati, j’entends quelques frelons qui bourdonnent autour de moi ; mais si les abeilles y cueillent un peu de miel, cela me suffit50. » Ce fut son ami l’abbé de Guasco qui le poussa, l’épée dans les reins51 à réfuter des accusations qui n’étaient pas sans péril. « En méprisant de pareils dangers, écrit d’Alembert, M. de Montesquieu aurait cru les mériter, et l’importance de l’objet lui ferma les yeux sur la valeur de ses adversaires52. »
La Défense de l’Esprit des lois parut à Genève au commencement de l’année 1750. Elle ne portait pas de nom d’auteur, mais on sentait l’ongle du lion. Comme le disait Montesquieu, « ce qui y plaît est de voir, non pas mettre les vénérables théologiens à terre, mais de les y voir couler doucement53 ». L’effet de cette réponse fut considérable.
« Cet ouvrage, nous dit d’Alembert, par la modération, la vérité, la finesse de plaisanterie qui y régnent, doit être regardé comme un modèle en ce genre. M. de Montesquieu, chargé par son adversaire d’imputations atroces, pouvait le rendre odieux sans peine ; il fit mieux, il le rendit ridicule. S’il faut tenir compte à l’agresseur d’un bien qu’il a fait sans le vouloir, nous lui devons une éternelle reconnaissance de nous avoir procuré ce chef-d’œuvre. Mais ce qui ajoute encore au mérite de ce morceau précieux, c’est que l’auteur s’y est peint lui-même sans y penser ; ceux qui l’ont connu croient l’entendre, et la postérité s’assurera, en lisant sa Défense, que sa conversation n’était pas inférieure à ses écrits ; éloge que bien peu de grands hommes ont mérité54. »
Jamais réponse n’a désarmé un ennemi. Le gazetier ecclésiastique revint à la charge dans les numéros du 24 avril et du 1er mai 175055. Il maintint tous les reproches qu’il avait faits à l’auteur. Sur les uns M.de Montesquieu essayait en vain de se justifier ; sur les autres il n’osait même pas tenter de se défendre. Suivait une longue liste d’objections accompagnées du mot : pas de réponse. C’est le refrain ordinaire. Quel est le journal qui n’ait pas toujours raison ?
A l’Assemblée du clergé l’accusateur ne fut rien de moins que l’archevêque de Sens, Languet de Gergy, l’historien et le panégyriste de Marie Alacoque. L’archevêque était le confrère de Montesquieu à l’Académie française, mais il n’était pas homme à s’arrêter devant une si petite considération quand il s’agissait de servir l’Église. « Il avait fait de grandes écritures, nous dit Montesquieu, écritures qui roulaient principalement sur ce que je n’avais point parlé de la Révélation, en quoi il croit et dans le raisonnement et dans le fait.56 » Le zèle de l’archevêque ne fut pas récompensé, l’Assemblée du clergé laissa tomber la dénonciation.
La Sorbonne n’y mit guère moins de prudence. Sur les plaintes violentes du journal janséniste, qui accusait hautement le clergé de France, et surtout la faculté de théologie, de montrer pour la cause de Dieu une indifférence coupable, la Sorbonne nomma à diverses reprises des députés pour examiner l’Esprit des lois, ils y trouvèrent, dit-on, dix-huit chefs d’accusation ; mais l’affaire en resta là ; il n’y eut point de jugement. On voit néanmoins que plus d’une fois la faculté fut sur le point de se prononcer. « M. de Montesquieu, écrit Maupertuis, eut sur cela des inquiétudes, dont j’ai été le témoin et le dépositaire ; il n’était pas menacé de moins que de voir condamner son livre, et d’être obligé à une rétractation ou à des modifications toujours fâcheuses57. » Cette perpétuelle menace d’une censure agaçait Montesquieu. « La Sorbonne, écrivait-il en 1753, cherche toujours à m’attaquer ; il y a deux ans qu’elle travaille sans savoir guère comment s’y prendre. Si elle me fait mettre à ses trousses, je crois que j’achèverai de l’ensevelir58 ; j’en serais bien fâché, car j’aime la paix par-dessus toutes choses59. »
A la mort de Montesquieu, en 1755, la Sorbonne n’avait rien fait encore, mais les amis de Montesquieu n’étaient point rassurés ; on craignait une condamnation d’autant plus facile à prononcer que l’écrivain ne serait plus là pour se défendre, et qu’en condamnant le livre on n’atteindrait pas la personne de l’auteur. Il y avait là un péril que le parti philosophique essayait de conjurer. C’est ainsi que j’explique un passage de l’Éloge de Montesquieu. Dans un langage entortillé, mais qui contient autant de flatteries que de menaces, d’Alembert invite la Sorbonne à laisser dormir ses foudres vieillies :
« Il s’agissait de la religion ; une délicatesse louable a fait prendre à la faculté le parti d’examiner l’Esprit des lois. Quoiqu’elle s’en occupe depuis plusieurs années, elle n’a rien prononcé jusqu’ici ; et fût-il échappé à M. de Montesquieu quelques inadvertances légères, presque inévitables dans une carrière si vaste, l’attention longue et scrupuleuse qu’elles auraient demandée de la part du corps le plus éclairé de l’Église prouverait au moins combien elles seraient excusables. Mais ce corps, plein de prudence, ne précipitera rien dans une si importante matière. Il connait les bornes de la raison et de la foi ; il sait que l’ouvrage d’un homme de lettres ne doit point être examiné comme celui d’un théologien... ; que d’ailleurs nous vivons dans un siècle malheureux, où les intérêts de la religion ont besoin d’être ménagés, et qu’on peut lui nuire auprès des simples, en répandant mal à propos, sur des génies du premier ordre, le soupçon d’incrédulité ; qu’enfin, malgré cette accusation injuste, M. de Montesquieu fut toujours estimé, recherché et accueilli par tout ce que l’Église a de plus respectable et de plus grand. Eût-il conservé auprès des gens de bien la considération dont il jouissait, s’ils l’eussent regardé comme un écrivain dangereux ? »
Tandis que la Sorbonne prolongeait ces hésitations qui ne devaient pas finir, on dénonçait l’Esprit des lois à Rome, on demandait que ce livre suspect fût déféré à la congrégation de l’Index. Une lettre adressée le 8 octobre 1750 au duc de Nivernois, ambassadeur de France à Rome, prouve que Montesquieu s’était ému de cette nouvelle menace. Il avait beau répéter que son livre était un livre de politique et non de théologie, une pareille excuse ne pouvait désarmer ses adversaires. Ce qu’on lui reprochait était justement de considérer la religion au point de vue politique ; il n’en fallait pas davantage pour alarmer une Église qui n’entend pas qu’on la discute, et qui prétend que, de droit divin, le dernier mot en toutes choses lui appartient.
Montesquieu offrait de corriger, ou tout au moins d’adoucir les passages qui blessaient les consciences timorées ; mais il ne connaissait pas les gens auxquels il avait affaire. On prenait acte de son bon vouloir, et on lui laissait entendre que la congrégation se contenterait de condamner les premières éditions. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter ; ces tracasseries l’excédaient ; aussi s’en explique-t-il nettement dans sa lettre au duc de Nivernois :
« Je vois, dit-il, que les gens qui, se déterminant par la bonté de leur cœur, désirent de plaire à tout le monde et de ne déplaire à personne, ne font guère fortune dans ce monde. Sur la nouvelle qui me vint que quelques gens avaient dénoncé mon livre à la congrégation de l’Index, je pensai que, quand cette congrégation connaîtrait le sens dans lequel j’ai dit des choses qu’on me reproche, quand elle verrait que ceux qui ont attaqué mon livre en France ne se sont attiré que de l’indignation et du mépris, on me laisserait en repos à Rome, et que moi, de mon côté, dans les éditions que je ferais, je changerais les expressions qui ont pu faire quelque peine aux gens simples ; ce qui est une chose à laquelle je suis naturellement porté ; de sorte que quand monseigneur Bottari m’a envoyé ses objections, j’y ai toujours aveuglément adhéré, et ai mis sous mes pieds toute sorte d’amour-propre à cet égard. Or, à présent je vois qu’on se sert de ma déférence même pour opérer une condamnation. Votre Excellence remarquera que si mes premières éditions contenaient quelques hérésies, j’avoue que des explications dans une édition suivante ne devraient pas empêcher la condamnation des premières ; mais ici ce n’est point du tout le cas ; il est question de quelques termes qui, dans certains pays, ne paraissent pas assez modérés, ou que des gens simples regardent comme équivoques ; dans ce cas je dis que des modifications ou éclaircissements dans une édition suivante, et dans une apologie déjà faite60, suffisent. Ainsi Votre Excellence voit que, par le tour que cette affaire prend, je me fais plus de mal que l’on ne peut m’en faire, et que le mal qu’on peut me faire cessera d’en être un, sitôt que moi, jurisconsulte français, je le regarderai avec cette indifférence que (sic) mes confrères, les jurisconsultes français, ont regardé les procédés de la congrégation dans tous les temps. »
Ces dernières paroles sont d’un magistrat et d’un gallican. Jamais, dans notre ancienne monarchie, on n’a tenu compte des décisions que pouvait prendre la congrégation de l’Index. C’était là une de ces vieilles libertés auxquelles nos pères tenaient avec raison, car elle leur servait à défendre l’indépendance nationale et la liberté de l’esprit humain contre les prétentions ultramontaines. Que serait devenue la science, que serait devenue la France elle-même, si l’on s’était résigné à passer sous le joug de quelques théologiens, serviteurs dévoués des entreprises romaines ?
Montesquieu ajoute fièrement : « Je crois qu’il n’est point de l’intérêt de la cour de Rome de flétrir un livre de droit que toute l’Europe a déjà adopté ; ce n’est rien de le condamner, il faut le détruire. » Cri d’un grand homme qui sent ce qu’il vaut.
Cependant, à la fin de sa lettre, il baisse le ton et demande qu’on lui épargne un nouvel ennui : « Il me paraît, dit-il, que le parti que Votre Excellence a pris de tirer l’affaire en longueur est, sans difficulté, le meilleur, et peut conduire beaucoup à faire traiter l’affaire par voie d’impegno.61 » Éviter tout éclat, telle devait être la politique d’un homme qui cherchait le repos, en comptant sur l’avenir pour justifier l’œuvre qu’il léguait à la postérité.
Il serait intéressant de connaître les détails de cette négociation, où Montesquieu parait avoir déployé cette finesse qui lui avait donné le goût de la diplomatie. Les pièces sont à Rome, mais on ne les a jamais publiées. Tout ce que nous savons, grâce à M. Sclopis62, c’est que le cardinal Passionei, un savant homme, se fit l’avocat de l’auteur auprès de monseigneur Bottari chargé de l’examen du livre. Une lettre adressée par Montesquieu au cardinal, et accompagnée d’une feuille d’éclaircissements, est entre les mains de M. Camille Angelini, à Rome ; M. Sclopis en donne une analyse, faite pour exciter la curiosité du public :
« Cette lettre, dit-il, est du 2 juin 1750. Montesquieu y témoigne le desir le plus vif d’éviter que son livre soit mis à l’Index : il espère que l’on verra « que s’il (Bottari) a trouvé quelquefois des termes qui n’exprimaient pas assez, ou qui exprimoient trop, ou des endroits qui n’étaient pas assez développés, je suis cependant presque toujours d’accord avec cet illustre prélat (Bottari). » Il ajoute qu’il s’en remet au jugement des deux prélats, et que s’il désire que partout on soit content de lui, ce désir est infiniment plus ardent à l’égard de Rome.
« Dans les éclaircissements ajoutés, on reproduit à peu près les mêmes considérations que celles qui se lisent dans la Défense de l’Esprit des lois, qui était alors au moment d’être publiée. Montesquieu déclare encore que « comme il veut éviter même de scandaliser les simples, il supprimera et expliquera dans une nouvelle édition, qu’il ne tardera pas à donner, les endroits qu’on s’est efforcé de rendre suspects par une explication sinistre. » Il demande qu’on suspende le jugement jusqu’à ce que l’on puisse avoir sous les yeux les réponses de l’auteur et la nouvelle édition ; enfin il parle de sa position dans le monde, et il insiste pour qu’on soit moins prompt à flétrir son livre et à condamner ses sentiments, qui ont toujours été et seront toujours ceux de la plus saine et de la plus pure doctrine, et exempts de tout soupçon à cet égard. »
Malgré cette déférence, malgré les efforts du duc de Nivernois, le livre ne put échapper à la censure romaine. M. Vian nous apprend que, le 3 mars 1752, la congrégation de l’Index condamna l’Esprit des lois ; il ajoute que, suivant toute apparence, cette censure décida Montesquieu à ne plus donner, de son vivant, une nouvelle édition de son livre. Il serait bon d’éclaircir ce fait peu connu de la mise à l’Index ; je remarque que les contemporains les mieux informés n’en parlent point. D’Alembert, qui s’étend sur les critiques des Nouvelles ecclésiastiques, et qui fait la leçon à la Sorbonne, ne dit pas un mot de l’Index. Est-ce ignorance, est-ce calcul ? il serait intéressant de le savoir.
Ce qui me ferait croire que la condamnation de l’Index ne reçut pas une grande publicité, c’est que le 4 juin 1752, trois mois après le jugement du tribunal romain, les Nouvelles ecclésiastiques recommencent le feu contre l’Esprit des lois, en attribuant à Montesquieu une brochure intitulée : Suite de la Défense de l’Esprit des lois63. Le gazetier janséniste saisit ce prétexte pour dire des injures atroces à l’ennemi qu’il veut terrasser. Dans cet article, que je ne connais, il est vrai, que par une lettre de Montesquieu, du 4 octobre 1752, il n’est pas question de l’Index et de sa censure. Comment un journal religieux aurait-il perdu une si belle occasion ?
Montesquieu applaudit à la Suite de la Défense de l’Esprit des lois, « faite, dit-il, par un protestant, écrivain habile, et qui a infiniment d’esprit ». Mais quant à lui, il ne veut pas répondre, « laissant à la mort de faire encore parler de lui... Mon principe, ajoute-t-il, est de ne point me remettre sur les rangs avec des gens méprisables. » Il avait raison ; on ne discute qu’avec des adversaires de bonne foi. Quant aux fanatiques, ou aux écrivains à gages qui font de la calomnie un métier, c’est une duperie que de se prêter à leur jeu. Le seul moyen de les confondre, c’est d’opposer à leurs insultes le silence et le mépris.
L’organe des jésuites, le Journal de Trévoux, s’occupa de l’Esprit des lois à diverses reprises64. En avril 1751, par exemple, il insiste sur ce qu’à son avis il y a d’insuffisant dans la théorie de Montesquieu :
« Il nous semble, dit l’article, qu’on aurait pu et dû ajouter à l’Esprit des lois un supplément, dont ce livre a un besoin absolu. L’amour de la patrie, le point d’honneur, la crainte du châtiment : voila toutes les forces dont M. de Montesquieu arme la législation des empires, selon les différentes formes qui caractérisent leurs gouvernements. Tout cet appareil dont on soutient la législation se réduit donc à des moyens qui ne peuvent émouvoir que l’interêt national des peuples, allumer l’ambition des nobles, intimider l’audace des faibles. Il n’y a rien là qui puisse lier la conscience aux lois, et étendre l’intérêt de les observer au delà des limites où se renferme la durée de cette vie. Ces appuis n’étant qu’extérieurs et passagers, leur insuffisance est évidente... Nous ne manquons point d’écrivains qui ont élevé l’édifice de la législation sur des fondements plus stables, et qui l’ont fortifié d’une sanction divine65.
La réponse à cette critique me paraît facile. Montesquieu parle du caractère politique qui distingue les législations, et qui tient à la forme des gouvernements. Le Journal de Trévoux parle du caractère moral et religieux qui est commun aux lois de tous les peuples. Entre ces deux façons de considérer les choses, il n’y a aucune contradiction ; on peut aisément les concilier. Du reste, si j’ai cité ce passage, c’est pour montrer que le Journal de Trévoux discute avec convenance, et ne croit pas que traîner un écrivain dans la boue soit une manière de le réfuter.
En 1751, l’abbé de la Porte, critique fameux en son temps, publia des Observations sur l’Esprit des lois, ou l’art de le lire, de l’entendre et d’en juger 66, avec l’épigraphe :
Le titre dit bien ce que l’écrivain s’est proposé de faire. Le livre contient autant d’éloge que de blâme. D’une part l’Esprit des lois est l’ouvrage « le plus curieux, le plus étendu, le plus intéressant qui ait paru depuis longtemps » ; c’est un livre qui contient de l’or en masse ; c’est un Pérou, c’est un tableau moral de l’univers. D’autre part, c’est un labyrinthe où l’on se perd ; c’est le portefeuille d’un homme d’esprit, mais ce n’est qu’un portefeuille, « c’est-à-dire un amas de pièces décousues, un tas de morceaux détachés ; enfin une infinité d’excellents matériaux, dont on pouvait faire un très-bon livre... » On n’aperçoit « qu’une infinité de petits anneaux, dont les uns sont d’or à la vérité, les autres de diamants et de pierres les plus rares et les plus précieuses ; mais enfin ce ne sont que des anneaux qui ne forment point une chaîne68. » Il faut reconnaître que l’abbé de la Porte n’est pas le seul qui ait adressé de pareils reproches à l’Esprit des lois.
En dehors de ces réflexions sur l’absence de méthode, l’abbé de la Porte divise sa critique en cinq articles : religion , morale, politique, jurisprudence et commerce. Sur chaque point il s’efforce de prouver que l’Esprit des lois rapporte tout au climat et au gouvernement. C’est aller plus loin que l’auteur ; aussi Montesquieu a-t-il pu dire avec raison : « L’abbé de la Porte m’a critiqué sans m’entendre69. » Quelques-unes des observations ne manquent pas de finesse ; mais l’œuvre est médiocre ; je n’en ai pu rien tirer pour mon commentaire. Montesquieu, en appelant l’auteur le futile La Porte, l’a jugé d’un mot.
A cette critique de peu de valeur on fit cependant deux réponses. L’une est intitulée : Apologie de l’Esprit des lois, ou réponse aux observations de M. de la Porte. C’est une brochure de cent quarante pages dont l’auteur est Boulanger de Rivery. La défense est aussi insignifiante que l’attaque70.
Il n’en est point de même d’un autre écrit qui porte pour titre : « Réponse aux Observations sur l’Esprit des lois. L’auteur de ce livre était un jeune négociant de Bordeaux, M. Risteau, qui devint plus tard un des directeurs de la compagnie des Indes. Montesquieu faisait grand cas de ce travail ; il avouait même qu’il eût été fort embarrassé de répondre à certaines objections, que son jeune défenseur avait réfutées de manière à ne laisser aucune place à la réplique71. Cette appréciation donne un certain prix à la Réponse de M. Risteau. Du reste, elle n’est pas rare. On l’a réimprimée à la suite des Lettres familières, Paris, 1767, et en dernier lieu dans l’édition des Œuvres complètes de Montesquieu, publiée par Dalibon, Paris, 1827.
Dans les Observations de l’abbé de la Porte on trouve un passage obscur, ainsi conçu :
« Je n’entreprendrai pas de réfuter le sentiment de M. de Montesquieu sur la levée des impôts ; un homme du métier l’a fait, dit-on, avec beaucoup de force ; mais l’ouvrage est fort rare, et quoique fait pour le public il n’a été vu jusqu’à présent que par un très-petit nombre d’amis particuliers, à qui, par un privilège spécial, on a bien voulu en procurer la lecture. Tout le monde sait que l’auteur est un homme de très-grand mérite ; il a écrit pour la défense de sa cause, et de celle d’une compagnie riche, nombreuse et puissante72. Un combat entre lui et l’auteur de l’Esprit des lois, serait pour le moins aussi intéressant que celui d’Argant et de Tancrède73. »
Cet adversaire redoutable, suivant l’abbé de la Porte, était M. Dupin, fermier général, qui avait fait imprimer à un très petit nombre d’exemplaires, en deux volumes in-8º, des : Remarques sur quelques parties d’un livre intitulé l’Esprit des lois74. « Ainsi, écrivait Montesquieu, me voilà cité au tribunal de la maltôte, comme j’ai été cité à celui du Journal de Trévoux 75. » Le livre avait fait grand bruit avant sa naissance ; on prétend même que Montesquieu se serait adressé à madame de Pompadour pour en empêcher la publication. Les écrivains du XVIIIe siècle étaient assez chatouilleux à l’endroit de la critique, pour qu’une pareille démarche n’ait en soi rien d’impossible ; Voltaire en a fait bien d’autres. Mais jusqu’à preuve du contraire rien n’autorise à accuser Montesquieu de cette faiblesse. Dans sa correspondance, il ne paraît nullement effrayé des critiques de celui qu’il appelle le pesant Dupin76.
Ce qui semble vrai, c’est que, par un motif que nous ignorons, M. Dupin supprima son livre, dont les exemplaires sont devenus une rareté bibliographique ; mais à l’aide des pères jésuites Berthier et Plesse, il le refondit en trois volumes sous le titre d’Observations sur un livre intitulé l’Esprit des lois, divisées en trois parties 77.
Ce livre, dont Voltaire s’est servi dans son Commentaire sur l’Esprit des lois, a les qualités et les défauts des Observations de Crévier dont nous parlerons plus loin. C’est l’œuvre de savants estimables qui ne se font faute de reprendre Montesquieu sur l’inexactitude d’un grand nombre de citations, et sur les conséquences qu’il en tire ; mais le mérite de l’Esprit des lois leur échappe, ou plutôt l’originalité et la hardiesse de Montesquieu les effraye. Ils appartiennent à cette école de gens timorés qui sanctifient les abus quand ils sont anciens, et ne permettent pas qu’on maltraite les Pharaons de peur que la critique ne retombe sur la royauté française. C’est ainsi que Dupin en veut aux Romains d’avoir chassé Tarquin le Superbe : « L’exil des Tarquins, dit-il, en délivrant Rome de ses tyrans domestiques, accrut au dehors le nombre de ses ennemis. Il lui fit perdre ses alliés ; et cette ville, destinée à être la maîtresse du monde, fut près de rentrer dans le néant d’où elle était sortie deux cent quarante-trois ans auparavant. D’ailleurs cet exemple, puisé dans les temps orageux d’un État naissant, ne justifiera jamais l’attentat des sujets contre leur souverain78. »
Rencontre-t-il sur son chemin un passage où Montesquieu parle de la dictature, sans même la juger, l’honnête fermier général profite de l’occasion pour célébrer la monarchie. « L’excellence du gouvernement d’un seul est si bien démontrée, dans les républiques mêmes, que sitôt que Rome se voyait menacée de quelque danger, elle créait un dictateur, magistrat qui exerçait un pouvoir tout à fait monarchique, et plus étendu que celui des rois qui avaient fondé cet empire79. »
Réduire l’histoire du monde à l’apologie de la royauté française, c’est un système commode ; mais on peut douter que de pareils critiques, malgré la pureté de leur foi monarchique, eussent qualité pour corriger et réformer Montesquieu. Ce qu’ils ont prouvé le plus clairement, c’est la petitesse de leur esprit.
Tout le bruit qui se faisait autour de son livre avait attristé le président. Il se plaignait de n’être pas compris ; il sentait qu’il était trop sérieux pour la frivolité des salons de Paris.
« S’il m’est permis de prédire la fortune de mon ouvrage, écrit-il dans une note qui nous a été conservée81, il sera plus approuvé que lu. De pareilles lectures peuvent être un plaisir, elles ne sont jamais un amusement [amusesement]. J’avais conçu le dessein de donner plus d’étendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit : j’en suis devenu incapable ; mes lectures m’ont affaibli les yeux, et il me semble que ce qu’il me reste encore de lumière n’est que l’aurore du jour où ils se fermeront pour jamais. »
Ces lettres ont paru en 1753, à la suite d’un ouvrage intitulé : Extrait du livre de l’Esprit des lois, chapitre par chapitre, avec des remarques sur quelques endroits particuliers de ce livre, et une idée de toutes les critiques qui en ont été faites82. Ces remarques, qu’on attribue à Forbonnais, sont d’un esprit modéré et craintif. Le critique est un partisan de l’abbé Du Bos, un Français de bonne souche qui n’admire que son pays, et qui regarde avec effroi les désordres de la liberté anglaise. La hardiesse de Montesquieu l’effraye, mais il se sent attiré vers ce grand esprit, et n’en parle qu’avec respect.
Citerai-je encore l’essai du comte G. de Cataneo, gentilhomme vénitien au service de Frédéric II ? La source, la force et le véritable esprit des lois, pour servir de réponse au livre de l’Esprit des lois et de l’Homme machine83, est une œuvre insignifiante et prétentieuse, écrite dans une langue qui n’est ni du français, ni de l’italien. Tout en déclarant, dans son jargon, que le style de l’Esprit des lois est un torrent de lait, détrempé d’excellent vin de Champagne, Cataneo cherche à se faire valoir en montrant qu’il en sait plus long que Montesquieu, et que s’il avait fait l’Esprit des lois, il l’aurait compris tout autrement. C’est le défaut général des critiques de l’Esprit des lois ; on est trop souvent tenté de leur appliquer le mot si fin et si juste de Montesquieu, écrivant à l’abbé de Guasco : « A l’égard du plan que le petit ministre de Wurtemberg voudrait que j’eusse suivi dans un ouvrage qui porte le titre d’Esprit des lois, répondez-lui que mon intention a été de faire mon ouvrage et non pas le sien84. »
§ IV. COMMENT L’ESPRIT DES LOIS FUT-IL REÇU A L’ÉTRANGER ?
« Pendant que les insectes tourmentaient M. de Montesquieu dans son propre pays » (on reconnaît le style de d’Alembert), l’Europe entière accueillait avec faveur le nouveau chef-d’oeuvre du maître. L’étranger, qui n’est pas mêlé aux petites jalousies locales, est toujours mieux placé pour juger un livre ; son impartialité lui permet de jouer à quelques égards le rôle de la postérité. A Vienne seulement, on eut des inquiétudes ; le bruit courait que les Jésuites avaient eu le crédit de faire défendre la vente de l’Esprit des lois, « sachant bien, écrit Montesquieu, que je n’y étais pas pour dire mes raisons ; tout cela dans l’objet de pouvoir dire à Paris que ce livre est bien pernicieux, puisqu’il a été défendu à Vienne, de se prévaloir de l’autorité d’une si grande cour, et de faire usage du respect et de cette espèce de culte que toute l’Europe rend à l’Impératrice85. » Tout n’était pas faux dans cette nouvelle ; les Jésuites s’étaient remués pour empêcher l’entrée de l’Esprit des lois en Autriche ; mais Van Swieten, premier médecin de la cour, et à ce titre, chose bizarre, bibliothécaire impérial, et président du comité de censure, ne voulut point se prêter à cette proscription littéraire ; il eut l’honneur de protéger Montesquieu.
En Prusse, on n’avait pas à craindre ces misérables tracasseries. L’Académie de Berlin, dont Montesquieu faisait partie, était pleine de Français qui admiraient leur illustre confrère. Le secrétaire de l’Académie de Berlin, Formey, fils de Français réfugiés, publia un extrait ou analyse de l’Esprit des lois des plus flatteurs, à en juger par la lettre que Montesquieu lui écrivit en 1751. « Je n’ai lu que très-tard le bel extrait de l’Esprit des lois qui est dans la Bibliothèque impartiale, que j’ai fait venir de Hollande sur la seule réputation de votre nom, ayant toujours recherché vos écrits, comme l’on a coutume de chercher la lumière !... Les grands hommes comme vous sont recherchés, on se jette à leur tête, etc. » A la distance où nous sommes, il paraît singulier d’entendre un pareil éloge ; on songe involontairement que Montesquieu vivait au bord de la Garonne ; mais Formey, aujourd’hui fort oublié, a eu son moment de gloire. C’était un de ces critiques laborieux qui font l’éducation du public en lui apprenant à connaître et à admirer les bons livres. Maltraité en France, Montesquieu devait être d’autant plus heureux de trouver des juges à Berlin.
Là-bas, d’ailleurs, régnait un roi philosophe, ou, pour mieux dire, un prince rusé qui savait habilement tourner au profit de son ambition l’admiration naïve des philosophes français. Tandis qu’à Versailles des ministres imbéciles croyaient sauver la religion et la société en empêchant l’Esprit des lois ou la Henriade de paraître en France, le grand Frédéric jouait avec Voltaire et ses amis une comédie, dont tout le bénéfice était pour lui. S’il flattait les apôtres des idées nouvelles, il recevait en échange un vernis de popularité qui lui permettait de tenter les coups de main les plus criminels, avec la complicité de ceux qui disposaient de l’opinion. Ce n’était pas de ce protecteur des lettres que Montesquieu avait rien à craindre ; il n’en pouvait attendre que des compliments ; mais Usbek était trop fin pour être la dupe du philosophe de Sans-Souci. « Les rois, écrit-il, seront peut-être les derniers qui me liront ; peut-être même ne me liront-ils pas du tout. Je sais cependant qu’il en est un dans le monde qui m’a lu, et M. de Maupertuis m’a mandé qu’il avait trouvé des choses où il n’était pas de mon avis. Je lui ai répondu que je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces choses86. » Peut-être n’est-il pas difficile de deviner ce qui n’agréait point au roi de Prusse. Frédéric II disait à Hertzberg que « Montesquieu ni Tacite ne pourraient jamais être traduits en allemand87 » ; il connaissait son peuple. L’amour de la liberté, la haine du despotisme, le fier sentiment de l’honneur, tout cela est un langage étranger qui n’éveille point d’écho sur la terre d’Arminius. Les princes y ont mis bon ordre, à commencer par Frédéric ; il est plus commode de commander à des soldats que de régner sur des citoyens.
En Angleterre, le succès de l’Esprit des lois fut très-grand. Dès l’année 1750, Thomas Nugent en publia une excellente traduction88. Il était naturel que les Anglais reçussent avec faveur un livre qui faisait l’éloge non-seulement de leur Constitution, mais de leur caractère et de leurs mœurs. Montesquieu avait passé deux ans à Londres, il avait fait sa cour à la reine Anne, il avait vécu dans l’intimité de lord Chesterfield et des hommes politiques les plus considérables, il avait étudié avec soin et sur place le plus libre pays qui soit au monde89, comment n’aurait-on pas été touché de ses jugements ? Si dédaigneux des autres nations que soient les Anglais, les écrivains français jouaient un assez grand rôle au dernier siècle pour qu’à Londres même on ne fût pas indifférent à l’opinion d’un homme tel que Montesquieu. En revanche, l’éloge des institutions anglaises blessa profondément cette nombreuse classe de Français qui se faisait gloire de n’avoir que du mépris pour tout ce qui était étranger. « A force d’être ami des hommes, écrivait Crévier, l’auteur de l’Esprit des lois cesse d’aimer autant qu’il le doit sa patrie... L’Anglais doit être flatté en lisant cet ouvrage, mais cette lecture n’est capable que de mortifier les bons Français90. » Montesquieu avait prévu cette accusation dangereuse ; c’est ce qui explique, comme je l’ai dit plus haut, l’obscurité de certains passages de l’Esprit des lois. Cette obscurité est un calcul.
Le fameux chapitre de la Constitution d’Angleterre nous apprend peu de chose aujourd’hui ; on a tant écrit sur ce sujet épuisé, mais en 1748 c’était une nouveauté. La Constitution anglaise n’est pas rédigée en articles comme nos constitutions modernes ; elle repose sur un ensemble de lois, d’usages, de précédents qui remontent d’âge en âge jusqu’à la Grande-Charte. Se reconnaître dans ce dédale était au dernier siècle le privilége des jurisconsultes parlementaires. Locke, dans son traité du Gouvernement civil avait commencé à séculariser la science, mais Montesquieu est le premier qui, par un exposé systématique, ait mis les principes de la Constitution anglaise à la portée de tout le monde ; il est le premier qui ait porté le flambeau dans cette œuvre massive, et qui ait montré que ces vieux remparts féodaux abritaient la liberté la plus large et la mieux réglée91. Il avait fallu un coup de génie pour réunir tant d’éléments épars et en faire admirer la puissante unité. C’était presque une révélation. Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’un jurisconsulte méthodique comme était Blackstone se soit fait le disciple de Montesquieu, et qu’il le cite comme une autorité. Si l’on en croit un écrivain du dernier siècle, Blackstone n’aurait pas été le seul qui donnât à Montesquieu droit de cité parmi les jurisconsultes anglais. « On sait, dit Lenglet, qu’il se trouve toujours un exemplaire de l’Esprit des lois sur une table de la Chambre des communes92. » J’ignore où Lenglet a pris ce fait singulier. S’il est vrai, ce dont je doute, c’est le plus bel hommage qu’un publiciste ait jamais reçu. On a traité Montesquieu en législateur.
Du reste les Anglais étaient mieux placés que nous pour goûter certaines qualités de ce génie puissant. Si par la grâce et la finesse de son langage Montesquieu est Français, et même Gascon, il faut reconnaître que par le fond des idées, il est de l’école anglaise. On sent en lui la modération et la solidité de ces hommes d’État qui traitent la politique non comme une passion, non comme une religion, mais comme une affaire. Il a, lui aussi, le respect de la tradition et le goût de la liberté ; ce n’est pas de la violence, c’est de la raison et de la justice qu’il attend la réforme des abus et le progrès de la civilisation. Lord Chesterfield, son ami, lui a rendu sur ce point un hommage mérité93. C’est le jugement le plus vrai que les contemporains aient porté sur Montesquieu. Disons, pour être équitables, qu’en 1755, c’est en Angleterre seulement qu’on pouvait parler avec cette franchise.
Le 10 de ce mois (février 1755) est mort à Paris, universellement et sincèrement regretté, Charles Secondat baron de Montesquieu, et président à mortier du Parlement de Bordeaux. Ses vertus ont fait honneur à la nature humaine, et ses écrits à la jurisprudence. Ami du genre humain, il en soutint énergiquement les droits incontestables et inaltérables ; il le fit même dans sa patrie, dont il regretta toujours les préjugés en fait de religion et de gouvernement ; il essaya et non sans succès de les écarter. Il connaissait bien, et il admirait avec raison l’heureuse constitution de notre pays, où des lois fixes et connues empêchent également la monarchie de dégénérer en despotisme, et la liberté de dégénérer en licence. Ses écrits assurent la célébrité de son nom ; ils lui survivront aussi longtemps que la droite raison, la morale, et le véritable esprit des lois seront compris, respectés, défendus. »
Mais, dans toute l’Europe, ce fut l’Italie qui accueillit l’Esprit des lois avec le plus d’enthousiasme. Montesquieu y avait beaucoup d’amis, et d’ailleurs quel pays était mieux fait pour goûter tant de raison, assaisonnée de tant d’esprit94 ?
Il faut bien, écrit-il à l’abbé Venuti, que je vous donne des nouvelles d’Italie sur l’Esprit des lois. M. le duc de Nivernois en écrivit il y a trois semaines à M. de Forcalquier, d’une manière que je ne saurais vous répéter sans rougir. Il y a deux jours qu’il en reçut une autre dans laquelle il marque, que dès qu’il parut à Turin, le roi de Sardaigne95 le lut. Il ne m’est pas permis non plus de répéter ce qu’il en dit : je vous dirai seulement le fait : c’est qu’il le donna pour le lire à son fils le duc de Savoie, qui l’a lu deux fois : Le marquis de Breil me mande qu’il lui a dit qu’il voulait la lire toute sa vie96.
Il y eut cependant une protestation à Turin. Le père Gerdil, savant barnabite qui fut plus tard cardinal, et manqua d’être pape, essaya de réfuter Montesquieu97 ; il le fit avec modération et bon goût. « La critique du père Gerdil, écrivait Montesquieu, est faite par un homme qui mériterait de m’entendre, et puis de me critiquer98. » C’était là sa plainte ordinaire, et cette fois encore il avait raison.
A Florence, en 1754, un magistrat fort instruit, l’auditeur Bertolini, fit en français une analyse raisonnée de l’Esprit des lois99, qui fut loin de déplaire à Montesquieu100. Ce n’était à l’origine qu’une préface. Bertolini voulait, au moyen de notes, jointes à l’Esprit des lois, montrer la conformité de penser de l’auteur avec les plus grands génies de tous les âges. Je ne crois pas que cette édition ait jamais été publiée. L’analyse raisonnée, moins serrée que celle de d’Alembert, ne manque pas d’intérêt. Elle nous révèle un détail à peu près ignoré aujourd’hui. « Montesquieu, dit Bertolini, ne paraît avoir fait son ouvrage que pour s’opposer aux sentiments de l’abbé de Saint-Pierre, comme Aristote ne composa sa Politique que pour combattre celle de Platon.» Aujourd’hui personne ne lit les rêves de l’excellent abbé. Mais il a eu son heure de célébrité, et je crois qu’en effet Montesquieu l’a plus d’une fois combattu sans le nommer.
Il y avait dans ce travail un passage où Bertolini disait que Montesquieu avait mieux fait sentir aux Anglais la beauté de leur gouvernement que leurs auteurs mêmes. La modestie de Montesquieu s’effaroucha de cet éloge, et il le lit retrancher. « Si les Anglais, dit-il, trouvent que cela soit ainsi, eux qui connaissent mieux leurs livres que nous, on peut être sûr qu’ils auront la générosité de le dire ; ainsi renvoyons leur cette question101. »
On fit plusieurs traductions de l’Esprit des lois102. En 1750, Montesquieu parle d’une traduction qu’on faisait à Naples103 ; en 1754, il remercie l’abbé de Guasco qui, dès l’année 1747, avait entrepris une œuvre semblable. « Je suis fort aise, lui écrit-il, que S. A. R. Monseigneur le duc de Savoie agrée la dédicace de votre traduction italienne, et très-flatté que mon ouvrage paraisse en Italie sous de si grands auspices. J’ai achevé de lire cette traduction, et j’ai trouvé partout mes pensées rendues aussi clairement que fidèlement. Votre épître dédicatoire est aussi très-bien104. » Malheureusement, cette traduction n’a pas été imprimée ; il faut le regretter, car elle nous aurait conservé un chapitre qui n’est pas dans l’édition française. Au mois de juillet 1747, Montesquieu écrit à son ami qu’il a retranché de son livre un chapitre sur le Stathoudérat, qui aurait peut-être été mal reçu en France au moment où l’Angleterre, en guerre avec nous, venait de faire nommer le prince d’Orange. « Cela n’empêchera pas, écrit Montesquieu, que je ne vous donne dans la suite ce chapitre pour la traduction italienne que vous avez entreprise. » Guasco a eu entre les mains ces pages retranchées ; il nous dit que l’auteur faisait voir la nécessité d’un stathoudérat comme partie intégrante de la constitution de la République. Ne serait-ce pas une bonne fortune que de retrouver cette opinion de Montesquieu ?
En Italie, on ne se contenta pas de lire l’Esprit des lois, on s’en inspira ; Beccaria et Filangieri sont les élèves de Montesquieu. Il est vrai que dans la Science de la législation, Filangieri combat plus d’une fois son maître ; il se plaint que l’auteur de l’Esprit des lois n’ait raisonné que sur les choses telles qu’elles sont, ou qu’elles ont été, sans examiner comment elles auraient dû être ; en deux mots, il veut unir la théorie à la pratique ; mais quelles que soient ses critiques, il est imprégné des idées de Montesquieu, et on peut dire sans crainte que l’œuvre du Français a enfanté celle du Napolitain. Quant à Beccaria, il se plaît en toute occasion à avouer Montesquieu pour son maître : Alla lettura dello Spirito delle Leggi, écrit Beccaria à l’abbé Morellet, debbo gran parte delle mie idee105. Beccaria a eu cette rare fortune que les pages éloquentes de son petit livre ont emporté la réforme que Montesquieu avait préparée. On ne sait pas assez ce qu’était au dernier siècle la barbarie des lois criminelles. Qu’on lise les traités de Muyard de Vouglans, ou de Jousse, qu’on parcoure l’ordonnance criminelle de Marie-Thérèse, la grande Reine106, ordonnance qui cependant était une réforme, on sera épouvanté de cette cruauté qui n’a pas conscience d’elle-même. C’est Louis XVI, c’est la Révolution qui ont chassé de nos lois toutes ces horreurs ; mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est Montesquieu qui le premier apprit à l’Europe à rougir de toutes ces abominations.
En parlant de l’accueil que l’Esprit des lois reçut à l’étranger, du vivant de Montesquieu, il me sera permis d’aller un peu plus loin, et de signaler le singulier hommage qu’on lui rendit en Russie, douze ans après sa mort. On connaît l’Instruction donnée par Catherine II, impératrice et législatrice de toutes les Russies, à la commission établie pour travailler à la rédaction d’un nouveau Code de lois. C’est en 1767 que Catherine, non moins habile que Frédéric II à captiver l’opinion, imagina de se présenter à l’Europe comme l’apôtre de la civilisation et des idées modernes. L’Instruction, publiée en russe et en allemand à l’Imprimerie impériale de Moscou, parut en français à Lausanne, durant l’année 1769. En tête de l’ouvrage, une gravure représente le médaillon de Catherine, accompagné de l’inscription suivante, qui n’a pas été faite par un ennemi : Catharina II, semper Augusta, Imperii Russ. legislatrix humanissima, populorum conservatrix, bono publico nota, seris nepolibus colenda. L’avant-propos des éditeurs reproduit une lettre de Frédéric II à sa sœur, lettre dans laquelle le roi de Prusse, en prince galant, place l’Impératrice entre Lycurgue et Solon. Rien ne manque à la mise en scène, aussi le succès fut-il complet ; tous les philosophes du temps exaltèrent à l’envi la Sémiramis du Nord.
Je ne veux point diminuer Catherine. J’admettrai si l’on veut que, séduite par le génie de Montesquieu, frappée par le succès de Beccaria, qu’en ce moment même elle invitait à venir en Russie, l’Impératrice a voulu réformer les lois de son empire et en chasser la barbarie ; mais il faut reconnaître que l’Instruction, quel qu’en soit l’auteur, n’est que le cahier d’un écolier. Dans ses cinq cent vingt-cinq paragraphes, on ne trouve guère que des extraits de l’Esprit des lois et du Traité des délits et des peines. C’est un résumé, fait avec les paroles mêmes des auteurs, et l’on se demande ce que les commissaires pouvaient tirer d’articles tels que ceux-ci : ART. 47. « La nature et le climat dominent presque seuls les nations sauvages. » ART. 48. « Les manières gouvernent la Chine. » ART. 49. « Les lois tyrannisent le Japon. » ART. 50. « Les mœurs donnaient autrefois le ton dans Lacédémonc. » ART. 51. « Les maximes du gouvernement et les mœurs anciennes le donnaient dans Rome, etc. »
Ce que l’Impératrice ou ses conseillers ont le mieux compris, c’est ce que Montesquieu a dit de l’étendue des empires. ART. 10. « Un empire étendu suppose naturellement un pouvoir illimité dans la personne qui le gouverne. La promptitude dans la décision des affaires qui surviennent des endroits éloignés doit compenser leur lenteur à parvenir, suite nécessaire de cet éloignement. » Voilà les prémisses posées par Montesquieu, dans le chapitre XIX du huitième livre de l’Esprit des lois ; voici la conséquence tirée par Catherine : ART. 11. « Toute autre forme de gouvernement ne serait pas seulement nuisible à la Russie ; elle entraînerait à la fin sa destruction totale. » C’est de cette façon que Montesquieu, arrangé ad usum imperii, devient l’apologiste du pouvoir absolu. Qui s’en douterait en le lisant ?
Malgré tout, il y a un hommage flatteur dans cette tentative de Catherine II. Pour réformer son peuple, pour faire régner l’humanité dans ses États, l’Impératrice sentait qu’elle ne pouvait s’adresser qu’à Montesquieu, et à Beccaria son élève. C’était beaucoup que de se proposer de si bons modèles en 1767 ; il fallut plus longtemps pour qu’en France l’autorité royale rendit justice à Montesquieu.
Les premiers travaux qui ont paru sur l’Esprit des lois après la mort de Montesquieu, sont des analyses qui ont pour objet de mieux faire comprendre l’objet de ce grand ouvrage. Telle avait été la pensée de Bertolini, en 1754, telle fut celle de d’Alembert, lorsqu’on 1755 il publia à la suite de l’éloge de Montesquieu une analyse de l’Esprit des lois. Ce résumé, un peu froid, un peu sec, et qui témoigne peu de critique chez d’Alembert, a du moins le mérite de la clarté et de l’exactitude ; aussi la plupart des éditeurs l’ont-ils conservé comme une introduction à l’œuvre de Montesquieu.
En 1758, Antoine Pecquet, grand maître des eaux et forêts de Rouen, publia à Paris une Analyse raisonnée de l’Esprit des lois du président de Montesquieu107. L’auteur s’est proposé de faire connaître exactement le plan de l’Esprit des lois, plan qui a échappé à plus d’un lecteur. Il a cru y réussir en renversant l’ordre que Montesquieu a suivi dans les chapitres de son livre ; il a espéré que par ce moyen il répondrait à des objections, faites par des hommes qui ne saisissent pas la liaison des idées, ou qui se plaisent à tout critiquer « comme si c’était un moyen de se venger d’une supériorité qui blesse leur amour-propre108. » L’intention de Pecquet était bonne ; mais l’exécution est médiocre ; il y a peu de chose à tirer de son analyse, quoiqu’elle soit faite avec soin, et qu’elle contienne quelques réflexions judicieuses.
D’Alembert et Pecquet sont des admirateurs de Montesquieu ; on n’en peut dire autant de Crévier, qui publia en 1764 des Observations sur le livre de l’Esprit des lois109. Crévier, professeur de rhétorique au collège de Beauvais, s’était fait un certain nom au dernier siècle comme continuateur de Rollin ; mais il n’était pas de taille à se mesurer avec Montesquieu, et il n’avait rien de ce qu’il faut pour le juger avec équité. Pédant et dévot, il reprend la succession des Nouvelles ecclésiastiques et de Dupin, pour traiter de la façon la plus dure un auteur qui, à son avis, manque de patriotisme, d’érudition, de logique, et qui n’est qu’un ennemi de l’orthodoxie chrétienne ; ennemi d’autant plus dangereux qu’il est plus caché. A l’Esprit des lois il oppose le traité de droit naturel que le chancelier d’Aguesseau a mis en tête de son Institution au droit public. M. d’Aguesseau, voilà pour lui l’écrivain vraiment illustre, le philosophe chrétien « qui a une supériorité infinie sur celui qui n’a suivi qu’une raison aveugle110. »
Quant à la seconde partie des Observations, elle est amère et violente, sans sortir des lieux communs à l’usage des dévots. Crévier veut bien admettre que Montesquieu montre de l’équité et de la douceur, et qu’il est plein d’humanité, mais il ne peut comprendre qu’un homme de bon sens ose mettre en doute la perfection de l’ordre établi. C’est la vanité qui a égaré Montesquieu. Il a voulu ne point suivre les routes battues. Pour s’éloigner de la façon de penser commune, il a recherché le paradoxe ; il a craint une religion qui l’humiliait112. » Chose curieuse, c’est le langage que le jésuite Routh met dans la bouche de Montesquieu mourant ; langage démenti par tous les amis qui veillèrent le président à son lit de mort.
« II avoua, dit le père Routh, que c’était le goût du neuf, du singulier, le désir de passer pour un génie supérieur aux préjugés et aux maximes communes, l’envie de plaire et de mériter les applaudissements de ces personnes qui donnent le ton à l’estime publique, et qui n’accordent jamais plus sûrement la le

References: ART. 47
 ART. 48
 ART. 49
 ART. 50
 ART. 51
 ART. 10
 ART. 11