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1 DE LA PRIMAUTÉ DU BIEN COMMUN CONTRE LES PERSONNALISTES. Par Charles de Koninck Éditions de l'université Laval ; Montréal : Éditions Fides, 1943, 195 p. ; 21 cm. (avec numéro de pages et notes de l édition originale)
2 Avant-propos La société humaine est faite pour l homme. Toute doctrine politique qui ignore la nature raisonnable de l homme, qui nie, par conséquent, sa dignité et sa liberté, est viciée a la racine et soumet l homme à des conditions inhumaines. C est donc à bon droit qu on s insurge contre les doctrines totalitaires au nom de la dignité de l homme. Est-ce à dire que nous sommes d accord avec tous ceux qui invoquent la dignité de l homme? Il ne faudrait pas oublier que, loin d avoir nié la dignité de la personne humaine, les philosophies qui ont engendré le totalitarisme moderne ont exalté cette dignité plus qu on ne l avait jamais fait auparavant. Il importe dès lors de bien déterminer en quoi consiste la dignité de l homme. Les marxistes poussent la dignité de la personne humaine jusqu à la négation de Dieu. «La philosophie ne s en cache pas, dit Marx. La profession de Prométhée : en un mot, je hais tous les dieux..., est sa propre profession, le discours qu elle tient et tiendra toujours contre tous les dieux du ciel et de la terre, qui ne reconnaissent pas la conscience humaine pour la plus haute divinité. Cette divinité ne souffre, pas de rivale» 1. /{1} N oublions pas que le péché de celui qui pèche depuis le commencement a consisté dans l exaltation de sa dignité personnelle et du bien propre a sa nature : il a préféré son bien propre au bien commun, à une béatitude participée et commune à plusieurs; il a refusé celle-ci parce qu elle était participée et commune. Alors qu il possédait son bonheur naturel et l excellence de sa personne, non pas par une faveur spéciale, mais par un droit fondé sur sa création même - à Dieu il devait sa création mais tout le reste lui était dû -, par cette invitation à participer il se sentait blessé dans sa propre dignité. Se saisissant de leur propre dignité, (les anges déchus) ont désiré leur singularité, ce qui est le plus propre aux orgueilleux» 2. 1 Karl Marx, Morceaux choisis, edit. NRF p 37 2 «... quia videntes dignitatem suam, appetierunt singularitatem, quae maxime est propria superborum ( ) (recusat diabolus beatitudinem supernaturalem) habere sine singularitate propria, sed communem cum hominibus; ex quo consecutum est quod voluerit specialem super eos habere prœlationem potius quam communicationem, ut
3 La dignité de la personne créée n est pas sans liens, et notre liberté a pour fin, non pas de rompre ces liens, mais de nous libérer en les raffermissant. Ces liens sont la cause principale de notre dignité. La liberté elle-même n est pas garante de dignité et de vérité pratique. «L aversion même de Dieu a raison de fin en tant qu elle est désirée sous la raison de liberté, selon cette parole de Jérémie (II, 20) : Depuis longtemps tu as brisé le joug, tu as rompu tes liens, et tu as dit : Je ne servirai pas!» 3 On peut à la fois affirmer la dignité de la personne et être en fort mauvaise compagnie. /{2} Suffirait-il d exalter la primauté du bien commun? Non plus. Les régimes totalitaires saisissent le bien commun comme prétexte pour asservir les personnes de la façon la plus ignoble. Comparée à l esclavage où ils menacent de nous soumettre, la servitude des bêtes est liberté. Commettrons-nous la lâcheté de concéder au totalitarisme ce pervertissement du bien commun et de sa primauté? N y aurait-il pas entre l exaltation du bien tout personnel au-dessus de tout bien vraiment commun, et la négation de la dignité des personnes, quelque lien de conséquence très logique et mis en oeuvre au cours de l histoire? Le péché des anges fut une erreur pratiquement personnaliste : ils ont préféré la dignité de leur propre personne à la dignité qui leur serait venue dans la subordination à un bien supérieur mais commun dans sa supériorité même. L hérésie pélagienne, dit Jean de Saint Thomas, peut être considérée comme une étincelle de ce péché des anges. Elle n en est qu une étincelle, car, alors que l erreur des anges fut purement pratique, l erreur des pélagiens était en même temps spéculative. 4 Nous croyons que le personnalisme moderne n est qu une réflexion de cette étincelle, spéculativement encore plus faible. Il érige en doctrine spéculative une erreur qui fut à etiam Divus Thomas fatetur in hac quaestione LXIII, a.3, in calce. Accedit ad hoc auctoritas S. Gregorii papae,... : Angelos perdidisse participatam celsitudinem, quia privatam desideraverunt, id est, recusarunt coelestem beatitudinem, quia participata, et communis erat multis, et solum voluerunt privatam, scilicet quatenus privata.m, et propriam, quia prout sic habebat duas conditiones maxime opportunas superbiœ, scilicet singularitatem, seu nihil commune habere cum inferioribus, quod ipsis vulgare videbatur, etiamsi esset gloria supernaturalis, et non habere illam ex speciali beneficio, et gratia, et quasi precario: hoc enim maxime recusant superbi, et maxime recusavit angelus. Et ad hoc pertinet parabola illa Lucae XIV, de homine qui fecit ccenam magnam, et vocavit multos, et cum vocasset invitatos coeperunt se excusare : ideo enim fortassis recusaverunt ad illam coenam venire, quia magna erat, et pro multis, dedignantes consortium habere cum tanto numero, potiusque eligerunt suas privatas commoditates, licet longe inferiores, utpote naturalis ordines, iste quia villam emit, ille quia juga boum, alius quia uxorem duxerat, unusquisque propriam excusationem praetendens, et privatum bonum, quia proprium, recusans vero coenam, quia magnam, et multis communem. Iste est propriissime spiritus superbiae.» Jean de saint Thomas, Curs. Theol., édit. Vivès, T. IV, d. 23, a. 3, nn. 34-5, pp «... quia suam naturalem, et propriam excellentia,m judicabat non haberi ex speciali gratia, et beneficio Dei, sed jure creationis, nec ut multis communem, sed sibi singularem...» ibid., n. 40, p «Angelus in primo suo peccato inordinate diligens bonum spirituale, nempe suum proprium esse, suamque propriam perfectionem, sive beatitudinem naturalem... ita voluit, ut simul ex parte modi volendi, quamvis non ex parte rei volitae, per se veluerit aversionem a Deo, et non subjici ejus regulae in prosecutione suie celsitudinis...». Salmanticenses, Curs. Theol., édit. Palmé, T. IV, d. 10, dub. 1, p. 559b. 3 Saint Thomas III Qu. 8 art. 7 c. 4 Jean de Saint Thomas loc. cit. n 39 p 954
4 l origine seulement pratique. L asservissement de la / {3} personne au nom du bien commun est comme une vengeance diabolique à la fois remarquable et cruelle, une attaque sournoise contre la communauté du bien à laquelle le démon avait refusé de se soumettre. La négation de la dignité supérieure que l homme reçoit dans la subordination de son bien tout personnel au bien commun assurerait la négation de toute dignité humaine. Nous n entendons pas soutenir ici que l erreur de tous ceux qui se disent aujourd hui personnalistes est plus que spéculative. Qu il n y ait là-dessus aucune ambiguïté. Sans doute notre insistance pourra-t-elle blesser ceux des personnalistes qui ont identifié cette doctrine à leur personne. C est là leur responsabilité très personnelle. Mais il y a aussi la nôtre -nous jugeons cette doctrine pernicieuse à l extrême./ {4}
5 I DE LA PRIMAUTÉ DU BIEN COMMUN CONTRE LES PERSONNALISTES /«... Bien que l Ange (déchu) se soit en vérité abaissé par cet abandon des biens supérieurs, qu il soit, comme dit saint Augustin, tombé au niveau de son bien propre, cependant il s élevait à, ses propres yeux, et il s efforçait, à grand commerce d arguments (magna negotiatione) de prouver aux autres à satiété, qu il ne visait en cela qu à une plus grande ressemblance avec Dieu, parce qu ainsi il procédait moins en dépendance de sa grâce et de ses faveurs, et de manière plus personnelle (magis singulariter), et en ne communiquant pas avec les inférieurs.» Jean de saint THOMAS, de Angelorum malitia. «Je n échangerai jamais, sois-en sûr, contre ton servage, mon misérable sort. J aime mieux être rivé à ce rocher que d être le fidèle valet, le messager de Zeus le Père...» Prométhée à Hermès, cité par Karl Marx./ {6}
6 » 6 Le bien commun diffère du bien singulier par cette universalité même. Il a raison de LE BIEN COMMUN ET SA PRIMAUTÉ Le bien est ce que toutes choses désirent en tant qu elles désirent leur perfection. Donc, le bien a raison de cause finale. Donc, il est la première des causes, et par conséquent, diffusif de soi. Or, «plus une cause est élevée, plus sa causalité s étend à des êtres nombreux. En effet, une cause plus élevée a un effet propre plus élevé, lequel est plus commun et se rencontre en plusieurs choses.» 5 «D ou il suit que le bien, qui a raison de cause finale, est d autant plus efficace qu il se communique à des êtres plus nombreux. Et c est pourquoi, si la même chose est un bien pour chaque individu et pour la cité, il est clair qu il est beaucoup plus grand et plus parfait d avoir à coeur, c est-à-dire de procurer et de défendre, ce qui est le bien de toute la cité que ce qui est le bien d un seul homme. Certes, l amour qui doit exister entre les hommes a pour fin de conserver le bien, même de l individu. Mais il est bien meilleur et plus divin de témoigner cet amour à toute la nation et aux cités. Ou, s il est certes désirable quelquefois de / {7} témoigner son amour à une seule cité, il est beaucoup plus divin de le faire pour toute la nation, qui contient plusieurs cités. Nous disons que cela est plus divin parce que cela est plus semblable à Dieu, qui est la cause ultime de tous les biens. surabondance et il est éminemment diffusif de soi en tant qu il est plus communicable : il s étend davantage au singulier que le bien singulier : il est le meilleur bien du singulier. Le bien commun est meilleur, non pas en tant qu il comprendrait le bien singulier de tous les singuliers : il n aurait pas alors l unité du bien commun en tant que celui-ci est en quelque façon universel; il serait pure collection, il ne serait que matériellement meilleur. Le bien commun est 5 «quanto aliqua causa est altior, tanto eius causalitas ad plura se extendit. Habet enim causa altior proprium causatum altius quod est communius et in pluribus inventum» (In Libros Metaphysicorum Lib.6 Lec. 3 n 1205) 6 «Manifestum est enim quod unaquaeque causa tanto potior est quanto ad plura effectus eius se extendit. Unde et bonum, quod habet rationem causae finalis, tanto Potius est quanto ad plura se extendit. Et ideo, si idem est bonum uni homini et toti civitati: multo videtur maius et perfectius suscipere, id est procurare, et salvare, id est conservare, illud quod est bonum totius civitatis, quam id quod est bonum unius hominis. Pertinet quidem enim ad amorem qui debet esse inter homines quod homo quaerat et conservet bonum etiam uni soli homini, sed multo melius est et divinius quod hoc exhibeatur toti genti et civitatibus. Vel aliter: amabile quidem est quod hoc exhibeatur uni soli civitati, sed multo divinius est, quod hoc exhibeatur toti genti, in qua multae civitates continentur. Dicit autem hoc esse divinius, eo quod magis pertinet ad Dei similitudinem, qui est universalis causa omnium bonorum. Hoc autem bonum, scilicet quod est commune uni vel civitatibus pluribus, intendit methodus quaedam, id est ars, quae vocatur civilis. Unde ad ipsam maxime pertinet considerare ultimum finem humanae vitae: tamquam ad principalissimam.» (Sententia Libri Ethicorum Lib.1 Lec. 2 n 30)**
7 meilleur pour chacun des particuliers qui y participent, en tant qu il est communicable aux autres particuliers : la communicabilité est de la raison même de sa perfection. Le particulier n atteint le bien commun sous la raison même de bien commun qu en tant qu il l atteint comme communicable aux autres. Le bien de la famille est meilleur que le bien singulier, non pas parce que tous les membres de la famille y trouvent leur bien singulier : le bien de la famille est/{8} meilleur parce que, pour chacun des membres individuels, il est aussi le bien des autres. Cela ne veut pas dire que les autres sont la raison de l amabilité propre du bien commun; au contraire, sous ce rapport formel, les autres sont aimables en tant qu ils peuvent participer à ce bien. Dès lors, le bien commun n est pas un bien qui ne serait pas le bien des particuliers, et qui ne serait que le bien de la collectivité envisagée comme une sorte de singulier. Dans ce cas, il serait commun par accident seulement, il serait proprement singulier, ou, si l on veut, il différerait du bien singulier des particuliers en ce qu il serait nullius. Or, quand nous distinguons le bien commun du bien particulier, nous n entendons pas par là qu il n est pas le bien des particuliers : s il n était pas le bien des particuliers, il ne serait pas vraiment commun. Le bien est ce que toutes choses désirent en tant qu elles désirent leur perfection. Cette perfection est pour chacune d elles son bien - bonum suum -, et, en ce sens, son bien est un bien propre. Mais alors, le bien propre ne s oppose pas au bien commun. En effet, le bien propre auquel tend naturellement un être, le bonum suum, peut s entendre de diverses/manières, selon les divers biens dans lesquels il trouve sa perfection *. Il peut s entendre d abord du bien propre d un particulier en tant que celui-ci est un individu. C est ce bien que poursuit l animal quand il désire la nourriture pour la conservation de son être,- En second lieu, le bien propre peut s entendre du bien d un particulier en raison de l espèce de ce particulier. C est ce bien que désire l animal dans la génération, la nutrition et la défense des individus de son espèce. L animal singulier préfère naturellement, c est-à-dire en vertu de l inclination qui est en lui par nature (ratio indita rebus ab arte divina), le bien de son espèce à son bien singulier. «Tout singulier aime naturellement le bien de son/{10} Bonum suum cujuslibet rei potest accipi multipliciter * III Contra Gentes, c. 24 : - Uno quidem modo, secundum quod est ejus proprium ratione individui. Et sic appetit animal suum bonum cum appetit cibum, quo in esse conservatur. - Alio modo, secundum quod est ejus ratione speciei. Et sic appetit proprium bonum animal inquantum appetit generationem prolis et ejus nutritionem, vel quicquid aliud operetur ad conservationem vel defensionem individuorum suae speciei.
8 - Tertio vero modo, ratione generis. Et sic appetit proprium bonum in causando agens aequivocum : sicut caelum. - Quarto autem modo, ratione simililudinis analogiae principiatorum ad suum principium. Et sic Deus, qui est extra genus, propter suum bonum omnibus rebus dat esse. espèce plus que son bien singulier,» 7 C est que le bien de l espèce est un bien plus grand pour le singulier que son bien singulier. Ce n est donc pas une espèce faisant abstraction des individus, qui désire son bien propre contre le désir naturel de l individu : c est le singulier lui-même qui, par nature, désire davantage le bien de l espèce que son bien singulier. Cet appétit du bien commun est dans le singulier lui-même. Dès lors, le bien commun n a pas raison de bien étranger - bonum alienum - comme dans le cas du bien d autrui pris comme tel. 8 N est-ce pas ce qui, sur le plan social, nous distinguera profondément du collectivisme, qui pèche par abstraction, qui demande une aliénation du bien propre comme tel, et, par conséquent, du bien commun puisqu il est le meilleur des biens propres. Ceux qui défendent la primauté du bien singulier de la personne singulière supposent eux-mêmes cette fausse notion du bien commun. - En troisième lieu, le bien d un particulier peut s entendre du bien qui lui convient selon son genre. C est le bien des agents équivoques et des substances intellectuelles, dont l action peut atteindre par elle-même, non seulement le bien de l espèce, mais un bien plus grand et communicable à plusieurs espèces. - En quatrième lieu, le bien d un particulier peut s entendre du bien qui lui convient à cause de la similitude / {12} d analogie des choses «principiées» (qui procèdent d un principe) à leur principe. C est ainsi que Dieu, bien purement et simplement universel, est le bien propre que toutes choses désirent naturellement comme leur bien le plus élevé et le meilleur, et qui procure à toutes choses leur être 7 «Et quodlibet singulare naturaliter diligit plus bonum suae speciei, quam bonum suum singulare.» (Prima Pars Qu.60 a. 5ad 1um) 8 «Nec obstat fundamentum P. Suarez, quia videlicet nutritio ordinatur ad propriam conservationem in se, generatio autem in alieno individuo; magis autem inclinatur unumquodque in bonum proprium quam in alienum, quia amicabilia ad alterum oriuntur ex amicabilibus ad se. Respondetur enim, inclinatur aliquid magis in bonum proprium, ut distinguitur contra alienum, non contra bonum commune. Ad hoc enim major est ponderatio quam ad proprium, quia etiam proprium continetur sub communi et ab ce dependet, et sic amicabilia ad alterum oriuntur ex amicabilibus ad se, quando est alterum omnino alienum, non quando est alterum quasi bonum commune et superius, respectu cujus haec maxima non currit.» J. de S. Thomas, Curs Phil., T. III, (Reiser) p. 87a
9 tout entier. Bref, «la nature revient sur elle-même non seulement dans ce qui lui est singulier, mais bien davantage dans ce qui est commun : en effet, tout être tend à conserver non seulement son individu, mais aussi son espèce. Et tout être est encore bien plus porté naturellement vers ce qui est le bien universel absolu.» 9 On voit par là combien profondément la nature est une participation d intelligence. C est grâce à cette participation d intelligence que toute nature tend principalement à une fin universelle. Dans l appétit qui suit la connaissance, nous trouverons un ordre semblable. Les êtres seront plus parfaits à proportion que leur appétit s étendra à un bien plus éloigné de leur seul bien singulier. La connaissance des brutes étant liée au singulier sensible, leur appétit ne pourra s étendre qu au bien singulier sensible et privé : l action explicite pour un bien commun suppose une connaissance universelle. / {13} La substance intellectuelle étant «comprehensiva totius entis» 10, étant une partie de l univers dans laquelle peut exister, selon la connaissance, la perfection de l univers tout entier 11, son bien le plus propre en tant qu elle est une substance intellectuelle sera le bien de l univers, bien essentiellement commun. La substance intellectuelle n est pas ce bien comme elle est l univers selon la connaissance. En effet, il convient de marquer ici la différence radicale entre la connaissance et l appétit : le connu est dans le connaissant, le bien est dans les choses. Si, comme le connu, le bien était dans l aimant, nous serions à nous-mêmes le bien de l univers. Par conséquent, les êtres inférieurs diffèrent des supérieurs en ce que leur bien connu le plus parfait s identifie à leur bien singulier, et en ce que le bien qu ils peuvent répandre est restreint au bien de l individu. «Plus la vertu d un être est parfaite et son degré de bonté éminent, plus son appétit du bien est universel et plus il recherche et opère le bien dans les êtres qui sont éloignés de lui. Car les êtres imparfaits tendent vers le seul bien de l individu proprement dit; les êtres parfaits tendent vers le bien de l espèce; et les êtres plus parfaits, vers le bien du genre. Or, Dieu, qui est d une bonté absolument parfaite, tend vers le bien de l être tout entier. Aussi, ce / n est pas sans raison qu on a dit que le bien, comme tel, est diffusif : parce que, plus un être est bon, plus il répand sa bonté aux êtres qui sont plus éloignés de lui. Et parce que ce qui est le plus parfait en chaque 9 natura reflectitur in seipsam non solum quantum ad id quod est ei singulare, sed multo magis quantum ad commune, inclinatur enim unumquodque ad conservandum non solum suum individuum, sed etiam suam speciem. Et multo magis habet naturalem inclinationem unumquodque in id quod est bonum universale simpliciter.» (Prima Pars Qu.60 a. 5ad 3um) 10 III SCG c Qu. Disp. De Verit. Qu. 2 art. 2 c.
10 genre est l exemplaire et la mesure de tout ce qui est compris sous ce genre, il importe que Dieu qui est d une bonté très parfaite et qui répand celle-ci de la façon la plus universelle, soit dans la diffusion de sa bonté, l exemplaire de tous les êtres qui répandent quelque bonté.» 12 C est le bien commun créé, de quelque ordre qu il soit, qui imite le plus proprement le bien commun absolu. On voit par là que, plus un être est parfait, plus il dit rapport au bien commun, et plus il agit principalement pour ce bien qui est, non seulement en soi, mais pour lui, le meilleur. Les créatures raisonnables, les personnes, se distinguent des êtres irraisonnables, en ce qu elles sont davantage ordonnées au bien commun et qu elles peuvent agir expressément pour lui. Il est vrai aussi que perversement elles peuvent préférer le bien singulier de leur personne au bien commun, s attachant à la singularité de leur personne, ou, comme on dit aujourd hui, à leur personnalité, érigée en commune mesure de tout bien. Par ailleurs, si la créature raisonnable ne peut se borner entièrement à un bien commun subordonné, au / bien de la famille, par exemple, ou au bien de la société politique, ce n est pas parce que son bien singulier, pris comme tel, est plus grand : c est à cause de son ordination à un bien commun supérieur auquel elle est principalement ordonnée. Dans ce cas, le bien commun n est pas sacrifié au bien de l individu en tant qu individu, mais ait bien de l individu en tant que celui-ci est ordonné à un bien commun plus universel. La seule singularité ne peut en être la raison per se. Dans tout genre le bien commun est supérieur. La comparaison par transgression des genres, loin d infirmer ce principe, le suppose et le confirme. C est dans les personnes créées les plus parfaites, dans les esprits purs, qu on voit le mieux cette profonde ordination au bien commun. En effet, le bien commun est davantage leur bien à proportion qu ils sont plus intelligents. «Puisque le désir suit la connaissance, plus une connaissance est universelle, plus le désir qui en découle se porte vers le bien commun; et plus une connaissance est particulière, plus le désir qui en découle se porte vers le bien privé. C est ainsi qu en nous l amour du bien privé suit la connaissance sensible, mais l amour du bien commun et absolu suit la connaissance intellective. Donc, parce crue les anges ont une science d autant plus / {15} universelle 12 «quanto aliquid est perfectioris virtutis, et eminentius in gradu bonitatis, tanto appetitum boni communiorem habet, et magis in distantibus a se bonum quaerit et operatur. Nam imperfecta ad solum bonum proprii individui tendunt; perfecta vero ad bonum speciei; perfectiora vero ad bonum generis; Deus autem, qui est perfectissimus in bonitate, ad bonum totius entis. Unde non immerito dicitur a quibusdam quod bonum, inquantum huiusmodi, est diffusivum: quia quanto aliquid invenitur melius, tanto ad remotiora bonitatem suam diffundit. Et quia in quolibet genere quod est perfectissimum est exemplar et mensura omnium quae sunt illius generis, oportet quod Deus, qui est in bonitate perfectissimus et suam bonitatem communissime diffundens, in sua diffusione sit exemplar omnium bonitatem diffundentium. (Summa Contra Gentiles Lib.3 Cap.24)
11 qu ils sont eux-mêmes plus parfaits..., leur amour tend davantage vers le bien commun». 13 Et cet amour du bien commun est si parfait et si grand que les anges aiment leur inégalité et la subordination même de leur bien singulier, lequel est toujours plus distant de leur bien commun, plus soumis et plus conforme à celui-ci, à proportion qu ils sont plus élevés en perfection. Ils s aiment donc plus les uns les autres, à cause de leur différence spécifique qui convient davantage à la perfection de l univers, que s ils étaient tous d une même espèce, ce qui conviendrait au bien privé d une seule espèce». 14 Et cela, parce que «leur amour regarde davantage le bien commun». En somme, d après les auteurs qui mettent le bien commun des personnes en second, les anges les plus parfaits seraient aussi les plus assujettis et les moins libres. A cause de ses attaches au bien commun, le citoyen serait en vérité l esclave, tandis que celui-ci serait l homme libre. L esclave, lui aussi, vivait principalement en marge de la société, et il était libre de l ordre de la société, comme la pierre dans le tas est libre de l ordre d un édifice. «Il en est du monde, disait Aristote, comme d une maison, où les hommes libres ne sont point assujettis à faire ceci ou cela, suivant l occasion, mais toutes leurs fonctions, / {17} ou la plus grande partie, sont réglées; pour les esclaves et les bêtes de somme, au contraire, il n y a que peu de choses qui ont rapport au bien commun et la plupart de ces choses sont laissées à l arbitraire.» 15 Dans le personnalisme marxiste, qui s accomplit dans la dernière phase du communisme, le citoyen n est autre chose qu un esclave auquel on a donné, dans sa condition même d esclave, des titres d une liberté apparente par lesquels on lui enlève même la participation à la véritable liberté «Cum affectio sequatur cognitionem, quanto cognitio est universalior, tanto affectio eam sequens magis respicit commune bonum; et quanto cognitio est magis particularis, tanto affectio ipsam sequens magis respicit privatum bonum; unde et in nobis privata dilectio ex cognitione sensitiva exoritur, dilectio vero communis et absoluti boni ex cognitione intellectiva. Quia igitur angeli quanto sunt altiores, tanto habent scientiam magis universalem, ideo eorum dilectio maxime respicit commune bonum.» (Qu. Disp. De Spirit. Creaturis art. 8 ad 5um.) 14 «Magis igitur diligunt se invicem, si specie differunt, quod magis pertinet ad perfectionem universi, ut ostensum est, quam si in specie convenirent, quod pertineret ad bonum privatum unius speciei.» (Qu. Disp. De Spirit. Creaturis art. 8 ad 5um.) 15 XII Met. C. 10, 1075a15 16 «Aussi longtemps que les hommes se trouvent dans la société naturelle, aussi longtemps par conséquent que l'intérêt particulier et l'intérêt général divergent, aussi longtemps donc que l'activité n'est pas répartie volontairement, mais naturellement, la tâche propre de l'homme devient pour lui une force étrangère et hostile, qui le subjugue au lieu d'être dominée par lui. Dès que notamment la division du travail commence, chacun a une sphère d'activité définie, exclusive, qui lui est imposée, dont il ne peut sortir, il est chasseur, pécheur, pasteur ou critique critique et doit le demeurer, s'il ne veut pas perdre ses moyens d'existence, au lieu que dans la société communiste, où chacun n'a pas une sphère d'activité exclusive, mais peut se développer dans toutes les branches qui lui plaisent, la société règle la production générale, me permet ainsi de faire aujourd'hui, demain, cela...» Karl Marx, Morceaux choisis, édit. N.R.F., p. 203.
12 Le bien commun est en soi et pour nous plus aimable que le bien privé. Mais il pourrait rester une équivoque; car on peut aimer le bien commun de deux manières. On peut l aimer pour le posséder, et on peut l aimer pour sa conservation et sa diffusion. On pourrait en effet dire : je préfère le bien commun parce que sa possession est pour moi un bien plus grand. Mais cela n est pas un amour du bien commun en tant que bien commun. C est un amour qui regarde le bien commun sous la raison de bien privé, qui identifie le bien commun au bien de la personne singulière pris comme tel. «Aimer le bien d une cité pour se l approprier et le posséder pour soi-même, cela n est pas le fait du bon politique; car, c est ainsi que le tyran, lui aussi, aime le bien de la cité, afin de le / {17} dominer, ce qui est s aimer soi-même plus que la cité : c est en effet pour lui-même qu il convoite ce bien, et non pour la cité. Mais aimer le bien de la cité pour qu il soit conservé et défendu, c est là vraiment aimer la cité, et c est ce que fait le bon politique, tellement que, en vue de conserver ou d augmenter le bien de la cité, il s expose au danger de mort et néglige son bien privé.» Et saint Thomas applique aussitôt cette distinction à la béatitude surnaturelle où la raison de bien commun se trouve de la manière la plus parfaite : «Ainsi donc, aimer le bien participé par les bienheureux pour l acquérir ou le posséder, cela ne fait pas que l homme soit bien disposé par rapport à la béatitude, car les méchants aussi convoitent ce bien; mais aimer ce bien en lui-même, pour qu il se conserve et se diffuse, et pour que rien ne soit fait contre lui, c est cela qui fait que l homme est bien disposé par rapport à cette société des bienheureux; et c est en cela que consiste la, charité, qui aime Dieu pour lui-même et le prochain qui est capable de béatitude, comme soi-même.» 17 On ne peut dès lors aimer le bien commun sans l aimer dans sa participabilité aux autres. Les anges déchus n ont pas refusé la perfection du bien qui leur était offert, ils ont refusé sa communauté et ils ont méprisé cette communauté. Si vraiment le bien de leur personne singulière / venait en premier, comment auraientils pu pécher contre le bien commun? Et surtout, comment la créature raisonnable la plus digne par nature aurait-elle pu s écarter du bien le plus divin qui soit? Une société constituée de personnes qui aiment leur bien privé au-dessus du bien commun, ou qui identifient le bien commun au bien privé, c est une société, non pas d hommes libres, mais de 17 «Amare bonum civitatis ut conservetur et defendatur, hoc est vere amare civitatem; quod bonum politicum facit: in tantum quod aliqui propter bonum civitatis conservandum vel ampliandum, se periculis mortis exponant et negligant privatum bonum. Sic igitur amare bonum quod a beatis participatur ut habeatur vel possideatur, non facit hominem bene se habentem ad beatitudinem, quia etiam mali illud bonum concupiscunt; sed amare illud bonum secundum se, ut permaneat et diffundatur, et ut nihil contra illud bonum agatur, hoc facit hominem bene se habentem ad illam societatem beatorum. Et haec est caritas, quae Deum per se diligit, et proximos qui sunt capaces beatitudinis, sicut seipsos» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.2 Art.2)
13 tyrans «et ainsi le peuple tout entier devient comme un tyran» 18 -, qui se mèneront les uns les autres par la force, et où le chef éventuel n est que le plus astucieux et le plus fort parmi les tyrans, les sujets eux-mêmes n étant que des tyrans frustrés. Ce refus de la primauté du bien commun procède, au fond, de la méfiance et du mépris des personnes. On a prétendu s appuyer sur la transcendance absolue de la béatitude surnaturelle, pour soutenir que le bien de la personne singulière est purement et simplement supérieur au bien commun, comme si cette béatitude n était pas, dans sa transcendance et par là même, le bien commun le plus universel qui doit être aimé pour lui-même et pour sa diffusion. Ce bien ultime ne se distingue pas des biens communs inférieurs en ce qu il serait le bien singulier de la personne individuelle. On / {19} peut jouer, en effet, sur l ambiguïté des termes particulier, propre et singulier. «Le bien propre de l homme doit être entendu de diverses manières. Car, le bien propre de l homme en tant qu homme est le bien de raison, du fait que, pour l homme, être c est être raisonnable. Mais le bien de l homme selon qu il est artisan est le bien artisanal; et de même aussi, en tant qu il est politique, son bien est le bien commun de la cité». 19 Or, de même que le bien de l homme en tant que citoyen n est pas le bien de l homme en tant qu homme seulement, de même le bien de la béatitude n est pas le bien de l homme en tant qu homme seulement, ni le bien de l homme en tant que citoyen de la société civile, mais en tant que citoyen de la cité céleste. «Pour être bon politique il faut aimer le bien de la cité. Or, si l homme, en tant qu il est admis à participer au bien de quelque cité et qu il en est fait citoyen, a besoin de certaines vertus pour accomplir les choses qui relèvent des citoyens et pour aimer le bien de la cité, il en est de même de l homme qui, étant admis, par la grâce, à la participation de la béatitude céleste, laquelle consiste dans la vision et la jouissance de Dieu, devient en quelque sorte citoyen et membre de cette société bienheureuse qui est appelée la Jérusalem céleste, selon la. parole de saint Paul aux Éphésiens, / {20} II, 19 : Vous êtes citoyens de la cité des saints, et membres de la famille de Dieu» 20 Et de même il faudra des vertus de l homme purement homme que les vertus de l homme 18 «sic enim et populus totus erit quasi unus tyrannus.» De Regno c «Proprium autem bonum hominis oportet diversimode accipi, secundum quod homo diversimode accipitur. Nam proprium bonum hominis in quantum homo, est bonum rationis, eo quod homini esse est rationale esse. Bonum autem hominis secundum quod est artifex, est bonum artis; et sic etiam secundum quod est politicus, est bonum eius bonum commune civitatis.» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.2 Art.2) 20 «ad hoc quod aliquis sit bonus politicus, requiritur quod amet bonum civitatis. Si autem homo, in quantum admittitur ad participandum bonum alicuius civitatis, et efficitur civis illius civitatis; competunt ei virtutes quaedam ad operandum ea quae sunt civium, et ad amandum bonum civitatis; ita cum homo per divinam gratiam admittatur in participationem caelestis beatitudinis, quae in visione et fruitione Dei consistit, fit quasi civis et socius illius beatae societatis, quae vocatur caelestis ierusalem secundum illud, Ephes. ii, 19: estis cives sanctorum et domestici Dei.» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.2 Art.2)
14 purement homme ne suffisent pas pour nous rectifier par rapport au bien commun de la société civile, de même il faudra des vertus tout à fait spéciales, très supérieures et très nobles, pour nous ordonner à la béatitude, et cela sous le rapport très formel de bien commun : «Donc à l homme ainsi admis à la vie céleste, certaines vertus gratuites sont nécessaires; ce sont les vertus infuses, dont l exercice propre pré-exige l amour du bien commun à toute la société, à savoir le bien divin en tant qu il est objet de béatitude.» 21 Et c est alors que saint. Thomas fait la distinction citée plus haut (p. 18 n. 17), entre l amour de possession et l amour de diffusion. Vous êtes citoyens, surtout dans cette béatitude où le bien commun a plus qu ailleurs raison de bien commun. L élévation à l ordre surnaturel augmente seulement la dépendance d un bien plus éloigné du bien de la personne singulière pris comme tel. Si une vertu monastique ne peut accomplir un acte ordonné au bien commun de la société civile qu en tant qu elle est élevée par une vertu supérieure qui regarde proprement ce bien commun, elle le pourra encore moins devant le bien proprement divin, «Puisque / qu aucun mérite ne peut exister sans la charité, l acte de la vertu acquise ne peut être méritoire sans la charité Car la vertu ordonnée à une fin inférieure ne peut rendre cet acte ordonné à une fin supérieure, sinon par le moyen d une vertu supérieure; par exemple, la force qui est vertu de l homme en tant qu homme ne peut ordonner l action de l homme au bien politique, sinon moyennant la force qui est vertu de l homme en tant qu il est citoyen.» 22 La force de l homme en tant qu homme par laquelle il défend le bien de sa personne ne suffit pas pour défendre raisonnablement le bien commun. Cette société est très corrompue qui ne peut faire appel à l amour de l ardu bien commun et à la force supérieure du citoyen en tant que citoyen, pour la défense de ce bien, mais qui doit présenter son bien sous la couleur du bien de la personne. 21 «Unde homini sic ad caelestia adscripto competunt quaedam virtutes gratuitae, quae sunt virtutes infusae; ad quarum debitam operationem praeexigitur amor boni communis toti societati, quod est bonum divinum, prout est beatitudinis obiectum.» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.2 Art.2) 22 «cum nullum meritum sit sine caritate, actus virtutis acquisitae, non potest esse meritorius sine caritate Nam virtus ordinata in finem inferiorem non facit actus ordinatum ad finem superiorem, nisi mediante virtute superiori; sicut fortitudo, quae est virtus hominis qua homo, non ordinat actum suum ad bonum politicum, nisi mediante fortitudine quae est virtus hominis in quantum est civis.» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.1 Art.10 ad 4m) - Dicit ergo primo, quod neque etiam fortitudo est circa mortem quam quis sustinet in quocumque casu vel negotio, sicut in mari vel in aegritudine; sed circa mortem quam quis sustinet pro optimis rebus, sicut contingit cum aliquis moritur in bello propter patriae defensionem. ( ) quia mors quae est in bello, est in maximo periculo, quia de facili ibi moritur homo; est etiam in optimo periculo, quia huiusmodi pericula sustinet homo propter bonum commune, quod est optimum Virtus autem est circa maximum et optimum.» (in Sententia Libri Ethicorum Lib.3 Lec. 14 n 537-8)
15 Ne traitons pas les vertus du politique comme des compléments accessoires des vertus de l homme purement homme. On prétend celles-ci plus profondes et, en revanche, on voudrait en même temps qu un homme mauvais dans sa vie monastique ou domestique puisse être bon politique. C est un signe du mépris où l on tient tout ce qui regarde formellement le bien commun. Et pourtant «ceux-là atteindront / {22} à un degré éminent de la béatitude céleste qui remplissent d une manière digne et louable le ministère des rois. En effet, si le bonheur que procure la vertu est une récompense, il suit que plus grande est la vertu, plus grand aussi est le degré de bonheur qui lui est dû. Or, la vertu par laquelle un homme peut non seulement se diriger soi-même mais encore diriger les autres, est une vertu supérieure; et elle est d autant supérieure qu elle peut diriger un plus grand nombre d hommes; de même que quelqu un est réputé plus vertueux selon la vertu corporelle quand il peut vaincre un plus grand nombre d adversaires, ou lever des poids plus lourds. Ainsi, une plus grande vertu est requise pour diriger la famille que pour se diriger soi-même, et une vertu plus grande encore pour gouverner une cité et un royaume Or, quelqu un est d autant plus agréable à Dieu qu il imite Dieu davantage : d où cette monition de l Apôtre aux Ephésiens V, 1 : Soyez des imitateurs de Dieu comme des fils bien-aimés. Or, au dire du Sage : Tout animal aime son semblable, selon que les effets ont une certaine ressemblance avec leur cause; il suit donc que les bons rois sont très agréables à Dieu et qu ils recevront de Lui une très grande récompense.» 23 La position selon laquelle le bien de la personne singulière serait, comme tel, / {23} supérieur au bien de la communauté devient abominable quand on considère que la personne est elle-même le principal objet de l amour de son bien singulier. «Comme l amour a pour objet le bien, l amour se diversifie selon la diversité du bien. Or, il y a un bien propre de l homme en tant que celui-ci est une personne singulière; et pour ce qui regarde l amour qui a ce bien pour objet, chacun est à soi-même l objet principal de son amour. Mais il y a un bien commun qui appartient à celui-ci et à celui-là en tant qu il est partie de quelque tout, par exemple au soldat en tant qu il est partie de l armée, et au citoyen en tant qu il est partie de la cité; et eu égard à 23 «... eminentem obtinebunt ccelestis beatitudinis gradum, qui officium regium digne et laudabiliter exequuntur. Si enim beatitudo virtutis est praemium, consequens est ut majori virtuti major gradus beatitudinis debeatur. Est autem praecipua virtus qua homo aliquis non solum seipsum, sed etiam alios dirigere potest; et tanto magis, quanto plurium est regitiva; quia et secundum virtutem corporalem tanto aliquis virtuosior reputatur, quanto plures vincere potest, aut pondera levare. Sic igitur major virtus requiritur ad regendum domesticam familiam quam ad regendum seipsum, uultoque major ad regimen civitatis et regni...tanto autem est aliquid Deo acceptius, quanto magis ad ejus imitationem accedit: unde et Apostolus monet Ephes. V, 1: Estote imitatores Dei, sicut filii charissimi. Sed si secundum Sapientis sententiam: Orme animal diligit simile sibi, secundum quod causœ aliqualiter similitudinem habent causati, consequens igitur est bonos reges Deo esse acceptissimos, et ab eo maxime praemiandos.» de Regno, c. 9.
16 l amour qui a ce bien pour objet, son objet principal est ce en quoi ce bien existe principalement, comme le bien de l armée dans le chef, et le bien de la cité dans le roi; c est pourquoi il est du devoir du bon soldat de négliger même son propre salut pour conserver le bien de son chef, de même que l homme expose naturellement son bras pour conserver sa tête;...» 24 En d autres termes, le bien le plus élevé de l homme lui convient, non pas en tant qu il est en lui-même un certain tout où le soi est l objet principal de son amour, mais «en tant qu il est partie d un tout», tout qui lui est accessible à cause de l universalité même de sa connaissance./ Vous direz que la raison de partie ne convient pas à l homme envisagé dans son rapport à, la fin ultime? Voici la suite immédiate du texte que nous venons de citer : «et c est de cette manière que la charité a pour objet principal le bien divin, qui est le bien de chacun, selon que chacun peut participer à la béatitude.» 25 C est donc bien en tant que partie d un tout que nous sommes ordonnés au plus grand de tous les biens qui ne peut être le plus nôtre que dans sa communicabilité aux autres. Si le bien divin était formellement «un bien propre de l homme en tant qu il est une personne singulière», nous serions nous-mêmes la mesure de ce bien, ce qui est très proprement une abomination. Même l amour du bien propre de la personne singulière ne peut être soustrait à l amour du bien commun. Nous avons, en effet, si parfaitement raison de partie, que la rectification par rapport au bien propre ne peut être véritable que si elle est conforme et subordonnée au bien commun. «La bonté de toute partie se prend dans le rapport à son tout : c est pourquoi Augustin dit... que toute partie est mauvaise qui n est pas conforme à son tout. Donc, comme tout homme est partie de la cité, il est impossible que quelqu homme soit bon s il n est pas parfaitement / {25} proportionné au bien commun; et le tout lui-même ne peut exister comme il lui convient (bene), si ce n est moyennant des parties qui lui sont proportionnées.» «cum amor respiciat bonum, secundum diversitatem boni est diversitas amoris. Est autem quoddam bonum proprium alicuius hominis in quantum est singularis persona; et quantum ad dilectionem respicientem hoc bonum, unusquisque est sibi principale obiectum dilectionis. Est autem quoddam bonum commune quod pertinet ad hunc vel ad illum in quantum est pars alicuius totius, sicut ad militem, in quantum est pars exercitus, et ad civem, in quantum est civitatis; et quantum ad dilectionem respicientem hoc bonum, principale obiectum dilectionis est illud in quo principaliter illum bonum consistit, sicut bonum exercitus in duce, et bonum civitatis in rege; unde ad officium boni militis pertinet ut etiam salutem suam negligat ad conservandum bonum ducis; sicut etiam homo naturaliter ad conservandum caput, brachium exponit.» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.2 Art.4 ad 2 um) 25 «Et hoc modo caritas respicit sicut principale obiectum, bonum divinum, quod pertinet ad unumquemque, secundum quod esse potest particeps beatitudinis» (Qu. Disp. De Virtutibus Qu.2 Art.4 ad2 26 «bonitas cuiuslibet partis consideratur in proportione ad suum totum, unde et Augustinus dicit, in III confess., quod turpis omnis pars est quae suo toti non congruit. Cum igitur quilibet homo sit pars civitatis,
17 Cette ordination est si intégrale que ceux qui poursuivent le bien commun, poursuivent leur bien propre ex consequenti : «parce que, d abord, le bien propre ne peut exister sans le bien commun de la famille, de la cité ou du royaume. C est pourquoi Valère Maxime dit des anciens Romains qu ils préféraient être pauvres dans un empire riche que d êtres riches dans un empire pauvre. Parce que, en second lieu, comme l homme est partie de la maison et de la cité, il importe qu il juge de ce qui est bon pour lui à la lumière de la prudence qui a pour objet le bien de la multitude : car la bonne disposition de la partie se prend de son rapport au tout.» 27 Et ceci éclate davantage dans le bien commun qu est la béatitude, où l universalité même du bien est principe de béatitude pour la personne singulière. C est, en effet, en raison de son universalité qu il peut béatifier la personne singulière. Et cette communication au bien commun fonde la communication des personnes singulières entre elles extra verbum : le bien commun en tant que bien commun est la racine de cette communication qui ne serait pas possible si le bien divin n était déjà aimé dans sa communicabilité aux autres : / «praeexigitur amor boni communis toti societati, quod est bonum divinum, prout est beatitudinis objectum.» 28 Si l on concède que les personnes singulières sont ordonnées au bien ultime séparé en tant que celui-ci a raison de bien commun, on ne concédera pas si volontiers que, dans l univers même, les personnes ne sont voulues que pour le bien de l ordre de l univers, bien commun intrinsèque meilleur que les personnes singulières qui le constituent matériellement. On voudrait plutôt que l ordre de l univers ne fût qu une superstructure de personnes que Dieu veut, non pas comme parties, mais comme touts radicalement indépendants; et ce ne serait qu en second que ces touts seraient des parties. En effet, les créatures raisonnables ne diffèrent-elles pas des créatures irraisonnables en ce qu elles sont voulues et gouvernées pour elles-mêmes, non seulement quant â l espèce, mais aussi quant à l individu? «Les actes... de la créature raisonnable sont dirigés par la divine providence, non seulement en raison de leur appartenance à l espèce, mais aussi en tant qu ils sont des actes personnels.» 29 Donc, conclurait-on, les personnes individuelles sont ellesimpossibile est quod aliquis homo sit bonus, nisi sit bene proportionatus bono communi, nec totum potest bene consistere nisi ex partibus sibi proportionatis» (Prima Secundae Qu.92 a. 1 ad um) 27 «Primo quidem, quia bonum proprium non potest esse sine bono communi vel familiae vel civitatis aut regni. Unde et maximus valerius dicit de antiquis romanis quod malebant esse pauperes in divite imperio quam divites in paupere imperio. Secundo quia, cum homo sit pars domus et civitatis, oportet quod homo consideret quid sit sibi bonum ex hoc quod est prudens circa bonum multitudinis, bona enim dispositio partis accipitur secundum habitudinem ad totum; quia ut Augustinus dicit, in libro confess., turpis est omnis pars suo toti non congruens. (Secunda Secundae Qu.47 a. 10 ad 2um) 28 Qu. Disp. de Carit. Art. 2 c. 29«Actus ergo rationalis creaturae a divina providentia diriguntur non solum ea ratione qua ad speciem pertinent, sed etiam inquantum sunt personales actus.» (Summa Contra Gentiles Lib.3 Cap.113, 6)
18 mêmes des biens voulus d abord pour soi et en soi supérieurs au bien du tout accidentel qu elles constituent par voie de conséquence et de complément. / {27} Or, quelle est la fin que Dieu se propose dans la production des choses? «Dieu a produit l être de toutes choses, non par nécessité de nature, mais par son intelligence et sa volonté. Son intelligence et sa volonté ne peuvent avoir pour fin ultime autre chose que sa propre bonté, ce qu il fait en communiquant cette bonté aux choses. Les choses participent de la bonté divine par mode de similitude, en tant qu elles sont elles-mêmes bonnes. Or, ce qui est meilleur dans les choses créées, c est le bien de l ordre de l univers, qui est le plus parfait, comme le dit le Philosophe (XII Metaph., c. 10) ; ce qui est conforme, aussi, à la Sainte Ecriture où il est dit : Et Dieu vit tout ce qu il avait fait, et voici cela était très bon (Gen. I, 31), alors que des œuvres prises séparément il avait dit simplement qu elles étaient bonnes. Par conséquent, le bien de l ordre des choses créées par Dieu est aussi l objet principal du vouloir et de l intention de Dieu (praecipue volitum et intentum). Or, gouverner un être n est autre chose que lui imposer un ordre... «De plus, tout ce qui tend vers une fin s occupe davantage (magis curat) de ce qui est le plus rapproché de la fin ultime, car celle-ci est aussi la fin de toutes les autres. Or, la fin ultime de la volonté divine, c est sa propre bonté, et, dans les choses créées, c est / {28} le bien de l ordre de l univers qui est le plus rapproché de cette bonté (cui propinquissimum), car tout bien particulier de cette chose-ci ou de celle-là, est ordonné au bien de l ordre de l univers comme à sa fin, tout comme le moins parfait est ordonné au plus parfait. Dès lors, chaque partie se trouve exister pour son tout. Par conséquent, ce dont Dieu a le plus grand soin dans les choses créées, c est l ordre de l univers...» 30 Pourquoi Dieu veut-il la distinction des choses, leur ordre et leur inégalité? «La distinction des choses, et leur multitude, est de l intention du premier agent, qui est Dieu. En effet, Dieu a donné l être aux choses en vue de communiquer sa bonté aux créatures, et de la manifester par elles; et parce que cette bonté ne peut pas être suffisamment manifestée par une seule créature, il a produit des créatures multiples et diverses, afin que ce qui manque à l une pour manifester la bonté divine soit suppléé par une autre. Car la bonté, qui existe en Dieu sous un mode simple et uniforme, existe sous un mode multiple et divisé dans les créatures; c est pourquoi l univers tout 30 «Unumquodque intendens aliquem finem, magis curat de eo quod est propinquius fini ultimo: quia hoc etiam est finis aliorum. Ultimus autem finis divinae voluntatis est bonitas ipsius, cui propinquissimum in rebus creatis est bonum ordinis totius universi: cum ad ipsum ordinetur, sicut ad finem, omne particulare bonum huius vel illius rei, sicut minus perfectum ordinatur ad id quod est perfectius; unde et quaelibet pars invenitur esse propter suum totum. Id igitur quod maxime curat Deus in rebus creatis, est ordo universi.» (Summa Contra Gentiles Lib.3 Cap.64)
19 entier participe davantage de la bonté divine et la manifeste plus parfaitement que toute autre créature.» 31 «En tout effet ce qui est fin ultime est proprement voulu par l agent principal, comme / l ordre de l armée est voulu par le chef. Or, parfait dans les choses, c est universel Donc, l ordre proprement voulu par Dieu, et n est pas un produit accidentel de la succession des agents Mais, ce même ordre universel est, par soi, créé et voulu par Dieu» 32 «La fin pour laquelle un effet est produit est ce qu il y a en lui de bon et de meilleur. Or, ce qu il y a de bon et de meilleur dans l univers consiste dans l ordre de ses parties entre elles, lequel ordre ne peut exister sans distinction; c est, en effet, cet ordre même qui constitue l univers dans sa raison de tout, laquelle est ce qu il y a de meilleur en lui. Donc, l ordre même des parties de l univers, et leur distinction, est la fin pour laquelle il a été créé.» 33 Bien sûr qu on se révoltera contre cette conception si l on considère la personne singulière et son bien singulier comme racine première, comme fin ultime intrinsèque, et, par conséquent, comme mesure de tout bien intrinsèque à l univers. Cette révolte provient, soit d une ignorance spéculative, soit d une ignorance pratique. C est ignorer spéculativement le bien commun que de le considérer comme un bien étranger, comme un bonum alienum opposé au bonum suum : on limite, alors, le bonum suum au bien singulier de la personne singulière. Dans cette position, la subordination du bien privé au bien commun voudrait dire subordination du bien le plus parfait de la personne, à un bien étranger; le tout et la partie seraient étrangers l un à l autre : le tout de la partie ne serait pas son tout. Cette erreur rabaisse la personne dans sa capacité la plus foncière : celle de participer à un bien plus grand que le bien singulier; elle nie la perfection la plus éclatante de l univers : cela même 31 «Distinctio rerum et multitudo est ex intentione primi agentis, quod est Deus. Produxit enim res in esse propter suam bonitatem communicandam creaturis, et per eas repraesentandam. Et quia per unam creaturam sufficienter repraesentari non potest, produxit multas creaturas et diversas, ut quod deest uni ad repraesentandam divinam bonitatem, suppleatur ex alia, nam bonitas quae in Deo est simpliciter et uniformiter, in creaturis est multipliciter et divisim. Unde perfectius participat divinam bonitatem, et repraesentat eam, totum universum, quam alia quaecumque creatura.» (Prima Pars Qu.47 a. 1) 32 «in quolibet effectu illud quod est ultimus finis, proprie est intentum a principali agente; sicut ordo exercitus a duce. Illud autem quod est optimum in rebus existens, est bonum ordinis universi Ordo igitur universi est proprie a Deo intentus, et non per accidens proveniens secundum successionem agentium Sed si ipse ordo universi est per se creatus ab eo, et intentus ab ipso» (Prima Pars Qu.15 a. 2) 33 «Id quod est bonum et optimum in effectu, est finis productionis ipsius. Sed bonum et optimum universi consistit in ordine partium eius ad invicem, qui sine distinctione esse non potest: per hunc enim ordinem universum in sua totalitate constituitur, quae est optimum ipsius. Ipse igitur ordo partium universi et distinctio earum est finis productionis universi.» (Summa Contra Gentiles Lib.2 Cap.39)
20 que Dieu veut principalement et en quoi les personnes peuvent trouver leur plus grand bien créé. Cette erreur rejette le bien commun créé, non pas parce qu il n est que bien créé, mais parce qu il est commun. Et c est là que gît la gravité de cette erreur : elle doit rejeter aussi le bien commun le plus divin qui est essentiellement commun. Avec une droite intelligence spéculative du bien commun, une pernicieuse ignorance pratique peut néanmoins coexister. On peut refuser la primauté du bien commun parce qu il n est pas d abord le bien singulier de la personne singulière et parce qu il demande une subordination de celui-ci à un bien qui n est pas le nôtre en raison de notre personnalité singulière. Par amour désordonné de la / {31} singularité, on rejette pratiquement le bien commun comme un bien étranger et on le juge incompatible avec l excellence de notre condition singulière. On se soustrait ainsi à l ordre et on se réfugie en soi-même comme dans un univers pour soi, univers enraciné dans un acte libre très personnel : on abdique librement sa dignité de créature raisonnable pour s établir comme tout radicalement indépendant. «L aversion même de Dieu a raison de fin en tant qu elle est désirée sous la raison de liberté, selon cette parole de Jérémie (II, 20) : Depuis longtemps tu as brisé le joug, tu as rompu tes liens, et tu as dit : Je ne servirai pas!» 34 On ne refuserait pas le bien commun si on en était soi-même le principe ou s il tirait son excellence de ce que nous l avons librement choisi : on accorde la primauté à la liberté elle-même. On veut être d abord un tout si radicalement indépendant qu on n a besoin de Dieu que pour être tel, après quoi on jouirait d un droit de se soumettre à l ordre ou de ne pas s y soumettre. Et quand il plait de se soumettre, cette soumission serait un acte émanant par surcroît d un pur pour soi et de la saisie de sa propre générosité si grande qu il ne lui répugne pas de se répandre et de se diffuser; au contraire, la personnalité pourra s y épanouir et épancher au dehors le bien qu elle possédait déjà en / {32} soi 35. Elle s épanouira, c est-à-dire que son bien lui-même viendra du dedans; elle ne devra au dehors que la générosité de l espace. Elle reconnaîtra de bon gré sa dépendance de la matière informe, comme le sculpteur qui reconnaît sa dépendance de la pierre. Même elle se laissera diriger par autrui, elle reconnaîtra un supérieur, pourvu que celui-ci soit le fruit de son choix et vicaire, non pas de la communauté, mais, d abord et principalement, du moi. Tout bien autre que celui qui nous est dû en raison de notre nature singulière, tout bien antérieur à celui-ci et auquel nous devons librement nous soumettre sous peine de faire le mal, est abhorré comme une insulte à notre personnalité. 34 III Qu. 8 art voir appendice I p 125
L être et ses propriétés
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