Source: https://www.uottawa.ca/calc/internationalperspective/maurice
Timestamp: 2020-02-28 00:50:25+00:00

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Entre l'unilinguisme, le bilinguisme et le trilinguisme
L’île Maurice (en angl.: Mauritius Island) est située dans le sud-ouest de l'océan Indien, à quelque 800 km à l'est de la grande île de Madagascar et à 225 km à l’est de l’île de La Réunion (France). Ainsi, d’ouest en est, l’île de La Réunion, l’île Maurice (et ses îlots, dont Agaléga et Saint-Brandon) et l’île Rodrigues située à environ 650 km à l'est forment l'archipel des Mascareignes du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas qui a exploré ces îles. Presque toutes les îles de l’archipel des Mascareignes (île d'Agaléga, île Saint-Brandon, île Plate, île Ronde, île d'Ambre, île aux Cerfs, île aux Deux Cocos, îles aux Bénitiers, îlot Gabriel, etc.) appartiennent à la république de Maurice, sauf l’île de La Réunion (2512 km²) qui constitue un département français d’outre-mer (DOM), ainsi que l'île Tromelin (1 km²), un îlot français revendiqué par Maurice appartenant au district des îles Éparses et rattaché administrativement aux Terres australes françaises.
La superficie de la république de Maurice est de 1865 km²; elle atteint un total de 2040 km² en incluant ses dépendances, ce qui inclut l’île Rodrigues (prononcer [rò-drig] et non la prononciation hispanisante en [ró-dri-gɛs] ou portugaise [ró-dri-gé]), la plus petite des trois îles habitées de l’archipel des Mascareignes avec ses 109 km². Ce petit État de Maurice est presque trois fois plus petit que l'île du Prince-Édouard (5660 km²) au Canada. Depuis 2002, l'île Rodrigues bénéficie d'une grande autonomie administrative; ce statut particulier permet à la population rodriguaise de contrôler et de gérer ses propres affaires.
La capitale de la république de Maurice est Port-Louis (en anglais, Port Louis), nommé ainsi vers 1721-1722 en hommage au roi de France Louis XV (1710-1774), en remplacement du nom hollandais "Noordwester Haven" (traduit en «Port du Nord-Ouest» par les colons français). Sous la Révolution française, la ville reçut le nom de «Port-Napoléon» qui fut conservé jusqu'à l'arrivée des Britanniques en 1810, alors qu'elle reprit le nom de «Port Louis» (sans trait d'union, comme en anglais).
Brève histoire de Maurice
Pour comprendre la dynamique des langues dans la république de Maurice, il convient de se rappeler les principales étapes qui ont construit ce pays à la suite de la colonisation française et de la colonisation anglaise. Auparavant, il ne semble pas que ces îles aient été habitées de façon permanente par des humains.
C'est un Portugais, Diégo Fernandez Pereira, qui découvrit l’île Maurice et l’île Rodrigues en 1507, mais c’est un autre Portugais, Don Diégo Rodriguez, qui en 1528 donna son nom à la petite île qu'on appelle aujourd'hui, à la française, «Rodrigues» (et non Rodriguez). L’île de La Réunion fut désignée comme la Santa Apollonia, tandis que l'île Maurice, alors inhabitée comme Rodrigues, fut nommée isla do Cirné, du nom du navire du capitaine d'expédition (Diégo Fernandez Pereira). Les Portugais n’occupèrent jamais l'archipel des Mascareignes, qui leur servait de relais et de ravitaillement sur la route des Indes; ils n'y ont jamais trouvé d'habitant autochtone.
C’est vers la fin du 16e siècle que les marins hollandais de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales commencèrent à sillonner l’océan Indien. Ils furent les premiers à reconnaître la grande valeur de l’île Maurice. Ainsi, en 1598, les Hollandais entreprirent la colonisation de l'île; ils lui donnèrent le nom de «Mauritius» en l'honneur du prince Mauritius Van Nassau (1567-1625) — Maurice de Nassau / Maurice of Nassau —, prince d'Orange.
Les Hollandais firent venir des colons des établissements hollandais du Cap en Afrique du Sud. Dans le but de rentabiliser leur établissement de l'île Mauritius, les Hollandais entreprirent vers 1641 de faire le commerce des esclaves en provenance de Madagascar. À la fin du 17e siècle, l'île Mauritius comptait environ 200 Hollandais et entre 600 et 1000 esclaves de Madagascar, mais aussi de l'Afrique, des Indes et de l'île de Java, dont les descendants, plus ou moins métissés, constituèrent une population désignée comme «créole», c'est-à-dire des individus de race blanche ou métissée avec une ascendance européenne et originaire d'une colonie d'outre-mer. En 1710, tous les Hollandais et leurs esclaves quittèrent l'île à la suite de nombreux ravages dus aux cyclones.
Finalement, les Hollandais ne laissèrent aucune trace de leur passage, sauf le pillage de la flore et de la faune, dont le célèbre "dodo" (apparenté aux pigeons) au bec crochu et aux ailes atrophiées, incapables de voler; c'est l'archétype d'une espèce d'oiseau éteinte, directement imputable à l'activité humaine. D’un point de vue linguistique, il ne reste du passage des Hollandais sur l’île que quelques toponymes, dont le nom de l’île lui-même (Mauritius), ainsi que de rares dénominations (Wilhems, Flacq, Warwyck, Pieter Both, etc.)
La colonie française (1715-1810)
Lorsque les Français prirent possession de l'île Maurice en 1715, qu'ils renommèrent «Île de France» (appellation plus généralement écrite à l'époque commeIsle de France), le territoire était inhabité depuis le départ des Hollandais quelques années plus tôt. Les premiers colons français arrivèrent en 1721, accompagnés progressivement de quelques centaines d'esclaves en provenance du Sénégal et de la Guinée, soit au total entre 400 et 600 personnes. La colonie fut administrée par la Compagnie des Indes orientales.
À partir de 1735, le gouverneur français des Mascareignes, Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais (1699-1753), modernisa par de grands travaux les établissements français des mers de l'Inde, notamment l'Isle de France et l'Isle Bourbon (La Réunion). Il dota les îles de France et de Bourbon de leurs plantations de canne à sucre, et implanta aussi des fabriques de coton et d'indigo, fit cultiver le riz et le blé. Il fonda la ville de Port-Louis et fit peupler l’île Rodrigues et l'île Saint-Brandon. Ces travaux lui valurent l'hostilité de certains directeurs de la Compagnie des Indes à cause de leur coût. Il fut accusé d'administrer l'archipel davantage pour son intérêt personnel que pour celui de la Compagnie. Il répondit ainsi aux directeurs à cette accusation: «C'est que j'ai fait mes affaires selon mes lumières, et celles de la Compagnie d'après vos instructions.» Une ville du sud de l'île Maurice porte encore aujourd'hui son nom : Mahébourg. La principale île des Seychelles, sur laquelle se trouve la capitale du pays Victoria, se nomme Mahé en souvenir de ce gouverneur.
Entièrement sous domination française, l'archipel des Mascareignes (île de La Réunion, l'île Maurice, île Rodrigues, ainsi que plusieurs autres petites îles) devint très prospère (et forcément enviée par les Britanniques), surtout avec l’arrivée de milliers d’esclaves qui venaient en majorité de l’île de Madagascar et de l'Afrique orientale pour y cultiver le café et les plantes à épices. C'est au cours de cette période, qui se situe entre 1721 et 1769, que s'implanta dans la population le créole mauricien (officiellement écrit: "kreol morisien"), dont beaucoup de mots contiennent encore aujourd'hui des influences d’origine sénégalaise, notamment de la langue wolof (famille nigéro-congolaise). En 1806, l'empereur Napoléon Ier ordonna la proclamation du Code civil en tant que «loi de l'Isle de France» (Maurice) et de ses îles. Port-Louis devint le chef-lieu des établissements français de toute la région, ce qui incluait l'archipel des Seychelles plus au nord. De plus, pendant les guerres napoléoniennes, l’Isle de France (Maurice) et l’Isle Bonaparte (La Réunion) demeurèrent le rendez-vous des corsaires français qui organisaient des raids fructueux contre les vaisseaux britanniques faisant commerce entre l’Europe et l’Asie. Cette situation ne faisait qu’exacerber les rivalités franco-britanniques, déjà virulentes aux Antilles.
C'est pourquoi les Britanniques voulurent mettre fin à l’hégémonie française dans cette partie de l’océan Indien. En 1809, les troupes britanniques commencèrent par occuper l’île Rodrigues avant de prendre d'assaut l'Isle de France (Maurice) et l'Isle Bonaparte (La Réunion) en décembre 1810, ainsi que l’archipel français des Seychelles en 1812. Les Britanniques réussirent à conquérir l'île Maurice sans trop de difficultés.
La colonie britannique (1810-1968)
L’article 8 du traité de Capitulation du 3 décembre 1810, rédigé en français, spécifiait que «les habitants conserveront leur religion, leurs lois et leurs coutumes». Le nouveau gouverneur, sir RobertTownsend Farquhar (francophile ayant épousé une femme d'origine française), admit que l’usage de la langue française, y compris le créole, constituait l’une de ces «coutumes» et que les habitants pouvaient continuer à utiliser leurs langues, leur religion, leurs lois et leurs traditions. Peu nombreux et n’ayant nullement l’intention d’habiter l’archipel des Mascareignes, les Britanniques se montrèrent disposés à faire des concessions, et ce, d'autant plus qu'il n'était pas question de modifier le système colonial esclavagiste établi par les Français. Ils consentirent donc à ce que les habitants de leur nouvelle colonie puissent continuer à utiliser leur langue (le créole et le français), leur religion (catholique), leur code civil (Code Napoléon), leurs traditions et même leurs douanes. Régis par les mêmes lois que précédemment, les anciens colons français et leurs descendants purent donc continuer à vivre selon leurs coutumes. Dans cette nouvelle colonie britannique, il devait ainsi subsister une grande présence «française».
Toutefois, le 28 décembre 1810, le gouverneur Farquhar décréta que tous habitants français de l’île devaient prêter serment d’allégeance, d'obéissance et de fidélité au roi d'Angleterre (alors George III), sous peine d’expulsion de l’île. Ce faisant, les prestataires du serment devenaient des «sujets britanniques». Cette mesure donna lieu à de violentes protestations et pétitions de la part des colons français, mais le gouverneur demeura inflexible.
Selon les clauses du traité de Paris (1814), rédigé en français, les Français perdaient définitivement à la fois l’archipel des Seychelles et l’archipel des Mascareignes à l’exception de la seule île Bonaparte (La Réunion), l'archipel des Comores demeurant possession française. Le commandant de l'île Bonaparte, sir Robert Townsend Farquhar qui, comme tous les Anglais de l'époque, détestait Napoléon, s'empressa de débaptiser l'île qui reprit son nom de Isle of Bourbon, avant d'être rétrocédée à la France en 1815 (art. VIII en version originale et écriture de l'époque):
S. M. Britannique stipulant pour elle et ses Alliés, s’engage à restituer, à S. M. très-chrétienne, dans les délais qui seront ci-après fixés, les colonies, pêcheries, comptoirs et établissements de tout genre que la France possédait au 1er janvier 1792, dans les mers et sur les continents de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie, à l’exception toutefois des îles de Tabago et de Sainte-Lucie, et de l’Isle de France et de ses dépendances, nommément Rodrigue et les Séchelles, lesquelles S. M. Très-Chrétienne cède en toute propriété et souveraineté à S. M. Britannique.
Devenue officiellement une colonie britannique, l'Isle de France reprit son nom d'origine : Mauritius Island («île Maurice»). La colonie de Maurice comptait alors une population d’environ 5600 Blancs, 5000 «travailleurs libres de couleur» et 65 000 esclaves. À la suite du traité de Paris, l'archipel des Comores et l'île de Madagascar restaient des possessions françaises.
En 1832, le Colonial Office de Londres, sous la signature de lord Robert Goderich (1782-1859), expédia une directive au gouverneur de l'île Maurice, Charles Colville (de 1828 à 1833), afin d'implanter une première politique linguistique en rendant obligatoire l'anglais pour les Mauriciens dans les communications écrites avec les autorités britanniques. Celles-ci en étaient venues à considérer que les nouveaux «sujets de Sa Majesté» devaient faire preuve de loyauté en employant la langue du souverain lorsqu'ils s'adressent par écrit à leurs représentants. Il n'était pas encore question d'obliger les colons de Maurice qui s'adressaient verbalement au gouvernement local à s'exprimer en anglais; il s'agissait uniquement de demander que tous les documents rédigés en français aux autorités fussent à l'avenir rédigés en anglais ou accompagnés d'une traduction. L’année suivante, une autre dépêche du Colonial Office obligea les fonctionnaires à apprendre l'anglais, car il paraissait plus pratique que la correspondance avec une colonie britannique puisse se dérouler dans uniquement en anglais. Ainsi, l'anglais devint l’unique langue de l’administration en exigeant sa connaissance comme critère d’embauche dans les services publics. En même temps, la langue véhiculaire issue des esclaves africains ou malgaches et des Français, c'est-à-dire le créole mauricien, était devenue la langue maternelle des descendants d'esclaves, seuls les Franco-Mauriciens ayant conservé le français comme première langue.
La Grande-Bretagne abolit l'esclavage en 1835 dans toutes ses colonies, ce qui impliquait que les autorités de Maurice devaient recourir à des travailleurs sous contrat — les engagés ou en anglais "indentured labourers" — afin de maintenir la main-d'œuvre dans les plantations sucrières. Rappelons que le gouvernement colonial britannique de l'Inde utilisait déjà l'île Maurice pour y envoyer les condamnés indiens aux travaux forcés parce qu'ils s'étaient révoltés contre la Couronne. L'habitude était prise! C’est sur l’île Maurice que les Britanniques lancèrent avec succès leur «grande expérience» d’embauche de travailleurs libres. Maurice fut ainsi la première colonie à faire l’expérience de la main-d’œuvre indienne par contrat. De fait, entre 1835 et 1865, plus de 200 000 immigrants originaires de l'Inde (Uttar Pradesh, Bihar, Gujarat, Tamil Nadu, Maharashtra, Madhya Pradesh, Andhra Pradesh, etc.), alors une colonie britannique.
Jusqu'en 1909, plus de 450 000 émigrants affluèrent à l’île Maurice, ce qui devait transformer considérablement la composition ethnique des insulaires. Les contrats d’engagement prévoyaient que le capitaine ou un employeur devait avancer les frais de voyage à l’émigrant qui, en échange, s’engageait à travailler entre cinq et sept ans afin de rembourser sa dette. Toutefois, beaucoup de travailleurs restèrent dans le pays à la fin de leur contrat pour devenir des Mauriciens.
Au bout de quelques décennies, les immigrants indiens formèrent la majorité des travailleurs agricoles; ils parlaient l'hindi, l'ourdou, le bhodjpouri, le gujarati, le marathi, le tamoul, le télougou, etc. Entre 1840 et 1860, les Britanniques firent venir aussi quelque 400 paysans chinois qui provenaient principalement des provinces du sud de la Chine, le Fujian et le Guangdong, mais aussi du Hubei. Ils parlaient le chinois min nan dans le Fujian, le chinois cantonais dans le Guangdong et le chinois hakka dans le Hubei. C'est ainsi que s'ouvrit un nouveau marché pour la vente de commodités de proximité dans les régions rurales; ce sont les immigrants chinois qui furent les premiers à saisir cette occasion en devenant de petits commerçants, lesquels furent plus nombreux avec l'arrivée d'une nouvelle vague de Chinois hakkas qui s'installèrent parmi les commerces de la capitale.
Tous ces immigrants, qu'ils soient indiens ou chinois, ne changèrent pas vraiment la dynamique des langues à l’île Maurice. En raison des problèmes d’intercompréhension langagière entre eux, les Indiens acquirent rapidement les compétences nécessaires pour parler le créole, de sorte que celui-ci demeura une langue de communication très vivante. En même temps, les Indo-Mauriciens ont enrichi ce même créole de mots anglais et indiens. Quant aux Franco-Mauriciens demeurés dans la colonie, ils continuèrent à parler le français et à confiner les nouveaux arrivants indiens ou chinois dans une certaine infériorité sociale. Pendant des décennies, les immigrants ont dû se plaindre des mauvais traitements, des violences physiques, des punitions infligées, du non-paiement ou de la rétention de leurs gages, de la mauvaise nourriture, etc. Il fallut du temps aux Indo-Mauriciens et aux Sino-Mauriciens pour gravir les échelons de l'ascension sociale. Dans l’ensemble, le gouvernement britannique fit venir plus de 450 000 immigrés engagés, dits "indentured", à l’île Maurice, principalement en provenance de l’Inde et plus tard de Madagascar.
Désireux de contrecarrer l'avancée du créole et démontrer que Maurice était une colonie britannique, le gouvernement colonial rendit obligatoire en 1841, en plus du français, l’enseignement de l’anglais au primaire dans toutes les écoles.
Au 20e siècle, l’île Maurice affirma de plus en plus son autonomie face à la couronne britannique. La Première Guerre mondiale accéléra le déclin économique de la colonie, tandis que de nombreux Mauriciens et Indo-Mauriciens perdirent la vie pour combattre les nazis, ce qui accentua ainsi la colère des habitants de Maurice. Des mouvements populaires commencèrent à se manifester et aboutirent graduellement à des velléités nationalistes et autonomistes. À la suite d'un référendum, l’île Maurice devint un État indépendant le 12 mars 1968; il fut doté d’un système parlementaire de type britannique, qui garantissait la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Le président est le chef de l'État et le commandant en chef, tandis que le premier ministre détient tous les pouvoirs exécutifs; il est le chef du gouvernement. Aujourd'hui, Maurice fait partie du Commonwealth britannique et, depuis le Ve Sommet d’octobre 1993, fait également partie de la Francophonie.
En novembre 2001, la Loi sur l'Assemblée régionale de RodriguesRodrigues Regional Assembly Act) accordait à l'île du même nom un statut d'autonomie assez étendu. Ce statut permettait à la population rodriguaise de contrôler et de gérer ses propres affaires. Le gouvernement régional et l'Assemblée locale sont depuis habilités à adapter les lois mauriciennes aux spécificités de leur île, voire à en adopter d'autres, dans la mesure où elles n'entrent pas en conflit avec les lois nationales. À des fins de comparaison, on pourrait dire que Rodrigues est à Maurice ce qu'est le Yukon au Canada, un territoire autonome, bien que le Parlement du Yukon bénéficie de plus de pouvoirs que celui de Rodrigues.
Le pluralisme de l'île Maurice
La population de l'île Maurice était de 2,1 millions d'habitants en 2018, dont les 40 000 habitants de l'île Rodrigues, les 60 habitants de l'île Saint-Brandon et les 290 habitants de l'île d'Agaléga. Cette petite population présente toutefois une grande diversité ethnique, linguistique et religieuse. On distingue quatre ethnies principales (Indiens, Métis, Chinois et Franco-Mauriciens), quatre langues importantes (créole mauricien, bhodjpouri, français et hindi), ainsi que quatre religions (hindouisme, catholicisme, islam et protestantisme).
Ethnies Indiens > 68 % Métis > 27 % Chinois > 3 % Franco-Mauriciens > 2,5 %
Langues créole mauricien > 86,5 % bhodjpouri > 5,3 % français > 4,1 % hindi > 2,8 %
Religions hindouisme > 48,5 % catholicisme > 26,3 % islam > 17,3 % protestantisme > 6,4 %
Les Franco-Mauriciens sont sans doute les plus anciens ancêtres de l'île puisque les premiers Français sont arrivés entre 1715 et 1735; ils représentent environ 2,5% de la population et sont regroupés dans deux ou trois municipalités.
Les Métis, aussi appelés «Créoles», sont les descendants des premiers esclaves et des colons français, mais il existe aussi des Métis indiens, des Métis chinois, etc. Tous parlent le créole mauricien et pratiquent surtout la religion catholique et, en minorités, le protestantisme, l'hindouisme ou le confucianisme. Les Créoles sont présents dans toute l'île. On peut dire que les Métis, comme les Franco-Mauriciens, font partie des plus anciens habitants l'île. À la différence des autres communautés ethniques, les «Créoles» ne s’identifient pas à leur pays d’origine: ce sont en un sens les plus Mauriciens de tous les Mauriciens. Lorsqu'ils se sentent obligés de s’identifier à un autre pays extérieur, c’est à la France qu’ils songent.
Les Indiens parlent le créole mauricien, parfois le bhodjpouri ou d'autres langues «ancestrales» (comme l'hindi, le marathi, le tamoul, etc.) et ils pratiquent l'hindouisme, bien que certains soient musulmans. Leurs ancêtres sont arrivés après 1835, soit un siècle après les Français, mais ils forment aujourd'hui l'ethnie majoritaire (68 %) qui est répartie dans de nombreuses municipalités toutes situées au nord-est de l'île. La république de Maurice est le seul pays africain à majorité hindoue.
Les Chinois se sont toujours montrés fort actifs dans les petits commerces d’alimentation et les boutiques diverses. Au cours du 19e siècle et jusqu'au début du 20e siècle, leurs ancêtres ont fui la guerre, la misère et la famine en Chine. Ces Chinois se sont alors installés à Port-Louis, la capitale, ainsi que dans les autres villes et villages proches des camps sucriers. Les Chinois forment aujourd'hui une diaspora dynamique relativement prospère, qui vit dans les plus grandes villes de l'île. Ils se sont mis au créole et beaucoup sont devenus chrétiens, mais une minorité de Chinois parle encore le min nan, le cantonais ou le hakka. La Chine multiplie ses investissements à Maurice, car l'implantation des Sino-Mauriciens constitue un modèle qu'elle souhaite reproduire dans d'autres pays.
First Schedule (Original version)
(Section 31.2)
4) For the purposes of this Schedule, the population of Mauritius shall be regarded as including a Hindu community, a Muslim community and a Sino-Mauritian community; and every person who does not appear, from his way of life, to belong to one or other of those 3 communities shall be regarded as belonging to the General Population, which shall itself be regarded as a fourth community.
Annexe I (Traduction non officielle)
En somme, les groupes ethniques identifiés dans la Constitution reposent sur la base de deux confessions religieuses et sur la base d'un critère ethnique et géographique. La loi fondamentale ne reconnaît ni les Indiens, ni les Créoles, ni les Franco-Mauriciens. Il est surprenant de constater le caractère peu cohérent de la définition de ces communautés. En effet, la Constitution utilise un critère religieux pour les Indiens (les hindouistes et les musulmans) et un critère ethnique pour les Sino-Mauriciens, puis l'expression «population générale» pour un quatrième groupe qui devrait correspondre au fonds primitif du peuplement, à dominante européenne, africaine et malgache.
Les langues parlées à l'île Maurice
Le recensement de 2011 indiquait plus d'une vingtaine de langues différentes à Maurice. Le créole mauricien, écrit aussi phonétiquement en kreol morisien, est la langue majoritaire de l'île, puisqu'il est parlé comme langue maternelle par 77,3 % de la population. Au total, 86,5 % de la population peut s'exprimer dans cette langue, soit comme langue maternelle soit comme langue seconde. C'est un créole à base lexicale de français, une conséquence de la colonisation française qui a duré un siècle. L'aire linguistique du créole couvre presque toute l'île (voir la carte ci-dessous); il existe aussi un créole rodriguais parlé à l'île Rodrigues. Celui-ci est un peu différent, bien que les communications soient relativement aisées entre les deux créoles, comme elles le sont d'ailleurs avec le créole réunionnais et le créole seychellois, qui sont tous de même origine. Voici un exemple simple du créole mauricien et du créole rodriguais:
Créole mauricien Créole rodriguais Traduction française Traduction anglaise
Nou finn ne kreol, alor nou noz kreol. Nou kreol, nou koz nou lang. Nous sommes créoles, donc nous parlons créole. We are Creole, so we speak Creole.
Le mot bhojpuri (graphie anglaise) peut s'écrire en français bhojpouri ou mieux bhodjpouri (prononcé [bòdʒ-pou-ri]), mais भोजपुर dans la langue d'origine, c'est-à-dire en alphabet devanagari. Pour des raisons pratiques, on s'en tiendra dans cet article en français à la graphie bhodjpouri (avec un [d]), plus proche de la prononciation réelle dans cette langue.
Le bhodpouri est très populaire dans la communauté indienne de l'île Maurice, bien qu'elle soit une langue minoritaire employée par seulement 5,3 % de la population, mais elle couvre une aire géographique importante dans l'île, particulièrement au nord-est (voir la carte ci-contre). Comme le créole, le bhodjpouri est une langue non standardisée, rarement écrite, et considérée comme une forme «dégénérée» de l'hindi, ce qu'il n'est évidemment pas : il s'agit d'une langue d'origine indo-iranienne (comme l'hindi, le bengali, le panjabi, le marathi, etc.) parlée dans le nord de l'Inde, particulièrement dans les États de l'Uttar Pradesh et du Bihar, ainsi que dans le sud du Népal; ce sont là les régions où le bhodjpouri compte plus de 40 millions de locuteurs, ce qui est plus que la population du Canada. Cette langue indo-iranienne est également employée par la diaspora indienne du Guyana, du Suriname, des Fidji et de Trinité-et-Tobago.
La troisième langue numériquement importante est le français (4,1 %) parlé par ceux qu'on appelle les Franco-Mauriciens. On serait tenté de dire que les Mauriciens ont un rapport ambigu avec le français qui est à la fois la langue la plus désirée en raison de son prestige, mais en même temps la plus haïe, parce qu'elle ne se laisserait pas maîtriser facilement; on pense surtout à la langue écrite.
On distingue parmi les locuteurs des langues «ancestrales» les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens. L'hindi constitue la quatrième langue, mais d'autres langues asiatiques sont parlées à Maurice, parmi lesquelles nous pouvons citer le bhodjpouri, le panjabi, le télougou, le marathi, le gujarati, le malgache, le tamoul, l’ourdou, etc. Le télougou et le tamoul sont des langues dravidiennes, alors que le malgache est une langue austronésienne (comme le malais). À l'île Maurice, l'hindi est dans une situation de concurrence avec le bhodjpouri. Les langues chinoises parlées sont le mandarin, le cantonais et le hakka. La connaissance des langues chinoises parmi les Sino-Mauriciens est en perte de vitesse, car les jeunes générations ne les apprennent plus; ils préfèrent mettre leur énergie pour maîtriser le français ou l'anglais, sinon les deux.
Lorsqu'on demande quelle est la langue parlée à la maison, on obtient les résultats suivants, selon le recensement de 2011 : le créole mauricien (87,8 % de la population), le bhodjpouri (5,9 %), le français (4,7 %), l'hindi (0,8 %). Il reste seulement 0,8 % pour les autres langues.
De façon générale, les Mauriciens sont rarement unilingues. Les Créoles sont souvent les moins polyglottes avec «seulement» deux (créole-français) ou trois langues (créole-français-anglais), mais les membres des autres communautés linguistiques peuvent plus aisément s'exprimer en quatre ou six langues. Si les Créoles s'expriment plus aisément en français, les membres des communautés indiennes et chinoises sont plus à l'aise en anglais, mais ils peuvent aussi bien avoir recours au français et au créole.
Les langues de l'île Rodrigues
Contrairement à l'île Maurice elle-même, l'île Rodrigues est très homogène, tant au plan ethnique que linguistique. En effet, plus de 98,6 % des insulaires sont des Rodriguais et ils parlent le créole rodriguais comme langue maternelle.
L'île Rodrigues compte plusieurs autres langues, mais elles ne sont parlées que par de toutes petites minorités. Selon les données du Central Statistics Office de 2011, les langues maternelles numériquement plus importantes sont le chinois, le français, le bhodjpouri, l'hindi et l'ourdou. Les langues étrangères les plus parlées à la maison sont le français (351 locuteurs), le créole et le français (129 locuteurs) et l'anglais (15 locuteurs).
Quant au petit archipel de Saint-Brandon avec ses 26 îles et îlots (total de 1,3 km²), il ne compte qu'une population saisonnière d'une cinquantaine de personnes originaires de l'île Maurice; ce sont des pêcheurs résidant en général sur l'île Raphaël.
Les langues véhiculaires et les religions
Compte tenu du nombre important des langues (une vingtaine) dans un si petit pays, la population a recours à des langues véhiculaires pour communiquer. La première de ces langues est le créole mauricien à l'île Maurice (et le créole rodriguais à l'île Rodrigues), puis le français et l'anglais. En effet, le créole fait partie, à côté du français et de l’anglais, des seules langues de communication interethniques à Maurice, toutes les autres langues ayant soit des fonctions essentiellement symboliques (comme l’arabe pour la religion), soit des fonctions de communication limitées à des groupes ethniquement ciblés (comme pour le bhodjpouri). Mais avec le créole, le français et l'anglais, on rejoint aisément toute la population.
La république de Maurice comprend une diversité religieuse sans religion majoritaire: 49 % de la population est de confession hindoue, suivie des chrétiens (32 %), des musulmans (17 %) et des bouddhistes (0,4 %).
Le statut des langues officielles
Les langues officielles sont l'anglais et le français, mais aucune d'elles n'est proclamée dans la Constitution ni dans une quelconque loi. Donc, au point de vue juridique, aucune langue n’a véritablement de statut officiel. Autrement dit, ces langues ont obtenu ce statut dans les faits (de facto), non par la loi (de jure). Cet étrange statut ambigu concernant les langues officielles a déjà été soulevé par un éminent juriste et ancien juge de la Cour suprême de Maurice, M. Robert Ahnee (décédé en juillet 2014):
I am not aware of any text of law which says that English is the Official language of Mauritius. Je ne suis pas au courant qu'un texte de loi stipulerait que l’anglais est la langue officielle de Maurice. (Traduction)
On peut dire à l'île Maurice que l'anglais est plus officiel que le français considéré comme une langue «officieusement officielle». C'est une langue de haut prestige, comme l'anglais, sans loi officielle qui garantirait son statut juridique. Cette absence de statut juridique formel au sujet des langues officielles est complètement différente du statut déclaré pour les langues officielles au Canada où le statut des langues officielles est reconnu par la Constitution de 1982 et, entre autres, par la Loi sur les langues officielles de 1988.
Des langues officielles non maternelles
À l’exception des Franco-Mauriciens et des Anglo-Mauriciens minoritaires, les deux langues officielles sont pour tous les Mauriciens des langues étrangères ou des langues secondes, puisque tout le monde parle le créole mauricien ou bien une langue indienne ou une langue chinoise. Selon le recensement mauricien de 2011, l'anglais est la langue maternelle de 1351 Mauriciens, ce qui représente 0,10 % de la population, contre 20 099 pour le français, soit 1,6 % de la population. On peut donc constater que c'est une situation qui diffère de celle du Canada où l'une des deux mêmes langues officielles est une langue maternelle pour au moins 78% des Canadiens.
Il faut aussi comprendre que, à l'exception des quelques «Métropolitains» français ou britanniques, la connaissance des langues officielles est très variable dans la population, car elle dépend grandement du degré d’instruction des individus. Seuls les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens semblent plus familiers avec l’anglais qu’avec le français, mais les Indiens comme les Chinois connaissent un peu de français, mais juste un peu moins que les autres ethnies.
Si relativement peu de locuteurs ont deux langues maternelles, le nombre des individus bilingues avec une langue seconde semble beaucoup plus élevé. Les combinaisons de langues les plus fréquentes sont les suivantes:
- le créole + une autre langue (français, hindi, tamoul, télougou, ourdou);
- le chinois + français;
- le bhodjpouri + une autre langue (créole, hindi, ourdou, télougou, tamoul, marathi).
Les communautés chinoises sont généralement quadrilingues, elles peuvent parler à des degrés divers l'anglais, le français et le créole, en plus de leur langue maternelle. En somme, la plupart des Mauriciens sont non seulement bilingues, mais trilingues, quadrilingues ou fréquemment polyglottes (cinq ou six langues).
Sur le plan de l'organisation des pouvoirs, Maurice est un État unitaire, bien que l'île Rodrigues bénéficie d'une autonomie administrative et législative. Le régime politique est parlementaire, c'est-à-dire que le gouvernement doit nécessairement avoir l'appui du Parlement. En matière de langues, le gouvernement de la république de Maurice a élaboré une politique ambiguë. Il convient de distinguer, d'une part, le discours officiel sur l'anglais en contexte formel; d'autre part, une application plutôt souple de la législation en vigueur sur les langues. Bref, les autorités mauriciennes pratiquent un réel pragmatisme dans leur politique linguistique.
Ce qui peut paraître surprenant, c'est que, il faut le rappeler, le statut officiel des langues anglaise et française n’est pas défini dans la Constitution de la république de Maurice. Au point de vue juridique (de jure), il n'y a donc pas de langue officielle dans ce pays, mais l'anglais et, dans une moindre mesure le français, ont acquis ce statut dans les faits (de facto). Ce sont généralement les seules langues mentionnées dans un texte de loi, à l'exception de la Loi sur la Société de radiodiffusion (Mauritius Broadcasting Corporation Act) de 1982, qui fait explicitement mention non seulement de l'anglais, du français, du créole et du bhodjpouri, mais aussi de l'hindoustani, un terme un peu désuet pour désigner la langue commune des musulmans et des hindous, alors que l'hindi (écrit avec l'alphabet devanagari) et l’ourdou (avec l'alphabet arabo-persan) n'existaient pas encore comme langues distinctes. Il existe aussi trois lois de 2008 destinées à assurer l'établissement, le fonctionnement et la gestion de l'union des locuteurs du marathi, télougou et du tamoul.
Pour comprendre la dynamique des langues à Maurice, il faut considérer que, à part le fait que la population ne parle comme langue maternelle que fort peu le français et encore moins l'anglais, le gouvernement, pour sa part, tend à privilégier l'unilinguisme anglais, tandis que la population créole se sent plus d'affinités avec le français qu'avec l'anglais. Pour le gouvernement mauricien, l'anglais est la première langue officielle; le français, la seconde langue officielle; le créole n'existe tout simplement pas... juridiquement parlant. On utilise une variante amusante à Maurice pour le statut des langues: l'anglais est la langue officielle, le français serait la langue officieusement officielle, mais le créole non officiel est plus important. Bref, la population est créolophone et francophile; le gouvernement est anglophone et anglophile, mais le prestige social demeure l'apanage du français. On assiste donc à trois langues en situation de concurrence: anglais, français, créole. Quant aux langues orientales dites «ancestrales» (hindi, tamoul, marathi, chinois, etc.), elles ne sont employées que dans les communications personnelles ciblées.
La langue officielle de l'Assemblée
Lorsqu'on lit la Constitution, on se rend compte que l'anglais est l'unique langue de l'Assemblée nationale, puisque c'est la langue des débats et de la rédaction des lois. L'article 49 de la Constitution de 1968 traite ainsi des langues autorisées à l'Assemblée nationale:
Section 49 (Original version)
Article 49 (Traduction non officielle)
Langue officielleLa langue officielle de l'Assemblée doit être l'anglais, mais un membre peut s'adresser à la présidence en français.
Selon ces dispositions constitutionnelles, l'anglais est obligatoire à l'Assemblée tout en autorisant l'usage du français, une façon de dire qu'il n'est pas interdit, mais toléré. Quant au créole mauricien, il en est fait abstraction et, au point de vue juridique, il est tacitement interdit. L’Assemblée nationale n'a jamais modifié cet article 49, mais c'est un bon exemple qui illustre le caractère officiel du discours sur l'anglais et les pratiques réelles dans la société mauricienne au sujet du français.
D'ailleurs, les faits semblent contredire cet énoncé de principe au sujet de l'anglais, du français et du créole. Toutes les lois adoptées avant 1814 sont entièrement en français, y compris les modifications contemporaines, mais les lois adoptées après 1814 sont rédigées uniquement en anglais. Les débats parlementaires se déroulent évidemment en anglais, mais également en créole et en français. Les députés, tous créolophones, discutent des lois en anglais et plus rarement en français, mais ils s'expriment toujours en créole lorsque les échanges deviennent informels ou s'ils s'enveniment: c'est la langue des insultes, des invectives, des plaisanteries, etc. Quant aux députés indo-mauriciens, ils s’expriment presque exclusivement en anglais, même s'ils connaissent le créole. Ainsi, l’anglais, le français et le créole sont tous trois utilisés au Parlement, mais l’anglais est plus souvent employé que le français et le créole ensemble, alors que ce dernier est plus fréquent que le français.
Dans de nombreux cas, beaucoup de députés prennent la parole en alternant deux langues, parfois les trois, souvent dans une même phrase. Les paroles prononcées en créole ne sont cependant pas transcrites dans les Hansards, le journal officiel, ce qui rend certains messages publiés quelque peu incohérents lorsque des énoncés devraient apparaître à la fois en anglais, en français et en créole parce qu'ils ont été prononcés ainsi; seules les paroles en anglais et en français apparaissent dans le journal officiel. Il n'existe pas de service de traduction simultanée au Parlement mauricien. On pourrait simplifier en disant que l'anglais est la langue officielle écrite, le français et le créole sont les langues officielles orales.
En somme, dans le domaine de la législation, l'anglais a nécessairement une longueur d'avance sur les autres langues. Il s'agit d'un bilinguisme déséquilibré au profit de l'anglais. Les pratiques en matière de langues au Parlement fédéral du Canada sont complètement différentes. D'abord parce que les parlementaires bénéficient de la traduction simultanée dans les deux langues, puis parce que la rédaction des lois ainsi que leur promulgation sont faites à la fois en anglais et en français. À Maurice, seul l'anglais est employé dans la rédaction et la promulgation des lois.
Le gouvernement mauricien et l'administration publique publient en anglais tous ses communiqués officiels et ses avis juridiques dans les journaux locaux, que ces derniers soient en français ou en anglais; par contre, ces mêmes communiqués et avis sont traduits en français pour la radio.
Étant donné que la république de Maurice compte un grand nombre de langues, on s'attend à ce que certaines d'entre elles soient admises devant les tribunaux. De fait, l'article 131 de la Loi sur les tribunaux de 1945 — toujours en vigueur — énonce que la langue utilisée devant une cour intermédiaire est l'anglais, mais il est possible de s’adresser à la cour en français. C'est encore le même paradoxe : l'anglais est toujours la première langue officielle, ce qui n'exclut pas d'autres langues. Ainsi, lorsqu'un témoin convainc la cour qu'il ne possède pas une maîtrise suffisante de l'anglais ou du français, il peut témoigner dans «la langue qu'il connaît le mieux», ce qui désigne en principe le créole et possiblement les langues ancestrales ou orientales:
Courts Act (Original version)
1) The language to be used in the Intermediate Court or in any District Court shall be English, but any person may address the Court in French.
2) Where any person who is required to give evidence, satisfies the Court that he does not possess a competent knowledge of English or French, he may give his evidence in the language with which he is best acquainted.
3) Where any person gives evidence in a language other than English or French, the proceedings shall, if the Court so directs, be translated.
Any person appointed to act as interpreter at the Intermediate Court or any District Court may, in addition to his duties as interpreter, be assigned such other duties as the Magistrate having the supervision of the Court may determine.
Loi sur les tribunaux (Traduction non officielle)
Quiconque est désigné comme interprète par le tribunal intermédiaire ou un tribunal de district peut, en plus de ses fonctions d'interprète, se voir confier d'autres tâches que peut décider le magistrat chargé de la présidence du tribunal.
L'article 14 de la Loi sur les tribunaux énonce que «la langue officielle à utiliser devant la Cour suprême de Maurice doit être l’anglais», mais si un justiciable comparait devant la cour et convainc qu’il ne maîtrise pas la langue anglaise, «il peut témoigner ou faire une déclaration dans la langue qu’il connaît le mieux». Ce type de disposition reflète bien la politique mauricienne: la langue de l'État est l'anglais, mais le français est autorisé, ainsi que la langue qu'on «connaît le mieux» et qu'on ne nomme pas, c'est-à-dire le créole mauricien. Selon l’article 175 de la Loi sur les tribunaux, les témoignages introduits dans une autre langue que l’anglais ou le français doivent être traduits, mais «sous réserve des dispositions des articles 176 et 189». Ces articles dispensent de la traduction les témoignages en matière civile et en matière criminelle.
Il faut comprendre que le Code civil (1808), qui porte toujours le nom de "Code Napoléon", et le Code de procédure civile (1808) sont de source française et ont été rédigés en français, et traduits en anglais par la suite, bien que seulement quelques articles des codes demeurent encore applicables et qu'aucun article portant sur la langue n'existe. Rappelons que, au Canada, le Code criminelcanadien (issu de la Common Law) prévoit des dispositions linguistiques pour le français et l'anglais, alors que le Code civil relevant de chacune des provinces n'en prévoit pas nécessairement; comme à Maurice, le Code civil du Québec est d'inspiration napoléonienne.
Il est surprenant de constater que, dans la pratique, alors que la loi autorise les Mauriciens à s’exprimer en anglais, en français et en créole dans les tribunaux, le français demeure la langue la plus employée, même avant le créole qui est lui-même plus fréquent que l’anglais. Les juges rendent généralement leurs sentences en français, moins souvent en anglais et rarement en créole. Pourtant, la langue de la justice est l'anglais!
L'emploi des langues dans les tribunaux constitue un autre exemple où le discours officiel sur l'anglais est dénié par les pratiques en cours. Bref, en matière de justice, le français a une longueur d'avance sur les autres langues, sans les exclure. Il s'agit dans ce cas d'un bilinguisme déséquilibré au profit du français.
L'emploi des langues dans l'administration publique
La langue officielle de l'administration publique est l'anglais, bien que ce ne soit jamais inscrit formellement dans une loi. Toutefois, la Loi sur l'administration locale (2003) énonce qu'un conseiller d'une autorité locale doit obligatoirement être capable de parler et de lire en anglais et en français avec un degré de maîtrise suffisant pour lui permettre de prendre une part active aux travaux du conseil:
Local Government Act 2003 (Original version)
Subject to section 13, no person shall be qualified to be elected as a councillor of a local authority unless -
(a) he is qualified to be registered as an elector for the election of councillors for any ward of the relevant local authority; and
(b) he is able to speak and, unless incapacitated by blindness or other physical cause, to read English and French languages with a degree of proficiency sufficient to enable him to take an active part in the proceedings of the Council.
Loi sur l'administration locale (Traduction non officielle)
Qualifications des conseillers
Sous réserve de l'article 13, nul ne peut être qualifié pour être élu conseiller d'une autorité locale, sauf :
(a) s'il est qualifié pour être inscrit comme électeur lors de l'élection des conseillers pour un service de l'autorité locale concernée, et;
(b) s'il est capable de parler et, à moins d'incapacité due à la cécité ou d'autres causes physiques, de lire en anglais et en français avec un degré de maîtrise suffisant pour lui permettre de prendre une part active aux travaux du conseil.
Cette loi témoigne que l'anglais et le français sont nécessaires pour participer à l'administration publique. Dans la pratique, les fonctionnaires mauriciens emploient le français ou le créole comme langues de travail. Lorsqu’ils s’adressent oralement à leurs concitoyens, ils le font d'abord en créole, en français ensuite, puis ils ont recours à l’anglais s'il s'agit de citoyens indo-mauriciens ou sino-mauriciens, voire des étrangers ou des touristes anglophones. Dans les municipalités et les villages, dans les hôpitaux et les établissements de santé, le créole et le français sont toujours utilisés, mais l'anglais est employé lorsque c'est nécessaire. En somme, l’usage spontané est d’employer le créole, puis le français ensuite. L’anglais est réservé aux demandes formelles ou avec des citoyens d’origine indienne ou chinoise, ou avec des étrangers. Finalement, la plupart des Mauriciens parlent aussi le créole et le français, mais lisent et écrivent en anglais. Plutôt que de parler d'un bilinguisme déséquilibré, on parlera de diglossie ou de triglossie, dans la mesure où les langues se répartissent des fonctions particulières, sans empiéter les unes sur les autres.
Il n'en demeure pas moins que la plupart des documents officiels du gouvernement sont rédigés seulement en anglais, une pratique héritée du colonialisme britannique qui n'a jamais été remise en cause. Par voie de conséquence, toutes les fonctions et tous les postes politiques et administratifs portent officiellement des appellations anglaises: Prime Minister, Deputy Prime Minister, President, Vice-President, Speaker, Deputy Speaker, Attorney General, Leader of the Opposition, Junior Minister, Minister Mentor, Minister of Education and Human Resources, Minister of Tourism, Senior Chief Executive, Energy and Public Utilities, Social Security, Prime Minister's Office, Land Transport Division, Public Service Commission, Chief Commissioner's Office, etc. Ainsi, le président de l'Assemblée s'appelle en français mauricien "Speaker" et non "Président".
Il est évident que ces appellations anglaises font l'objet de traductions en français dans les journaux, à la radio ou à la télévision, dans les lieux publics, dans les conversations personnelles, etc., mais ce ne sont jamais des traductions officielles. S'il est relativement aisé de traduire des appellations comme Prime Minister en «premier ministre», Leader of the Opposition en «chef de l'opposition» ou Public Service Commission en «Commission de la fonction publique», c'est déjà plus difficile, par exemple, pour Senior Chief Executive qui peut devenir en français un "chef exécutif senior" («directeur général») ou l'appellation Energy and Public Utilities qui peut être traduite par "Énergie et utilités publiques" au lieu de «Énergie et services publics».
Le pays a comme monnaie officielle la roupie mauricienne qui contient des inscriptions en anglais: Bank of Mauritius, Twenty Five et RUPEES). S'il n'existe aucune inscription en français (p. ex. "Roupie mauricienne") ni en créole (p. ex. "Roupi morisien"), la monnaie contient par contre des mots en tamoul (மொரீசியஸ் ரூபாய) et en hindi (मॉरीशस रुपय), qui signifient dans les deux cas «roupie mauricienne». Il s'agit d'une tradition pratiquée dans les Indes britanniques et transmise à Maurice de publier le papier-monnaie dans ces trois langues dans l'ordre anglais-tamoul-hindi. Bien que les Tamouls soient beaucoup moins nombreux que les hindiphones à Maurice, ils fondent leur «droit de priorité» sur le fait qu'ils sont arrivés sur l'île avant les membres de la communauté hindoue du nord de l'Inde. Avant l'introduction des roupies mauriciennes, la monnaie de Maurice était la «roupie indienne» qui a été choisie par les Britanniques en raison de l'afflux massif de roupies indiennes à la suite de l'immigration indienne à Maurice.
En matière de toponymie, les noms de lieux sont très majoritairement d'origine française : Savane, Pamplemousses, Rivière-du-Rampart, Port-Louis, Grand-Port, Poudre d'Or, Riche-en-Eau, Flic-en-Flac, Nouvelle-France, Grand-Bassin, Quatre-Bornes, La Roche-qui-Pleure, Curepipe, etc. Dans un certain nombre de cas, ceux-ci ont été dans le passé traduits du français par l'administration britannique : Black River, The Mount, Royal Palm, etc. C'est ce qui peut expliquer parfois la présence de quelques inscriptions toponymiques bilingues à l'île Maurice. Quant à l'île Rodrigues, on peut constater également que la toponymie est demeurée entièrement d'origine française, avec des noms comme Baie-Topaze, La Fouche-Corail, Plaine-Corail, Montagne-Goyaves, île aux Crabes, île Frégate, île Souris, etc., sans compter d'autres toponymes tels Anse-aux-Anglais, Baie-du-Nord, Petite-Butte, rivière Banane ou caverne Patate.
Par contre, dans tout le pays, la signalisation routière demeure unilingue anglaise, ce qui illustre l'une des nombreuses contradictions en matière de langues à Maurice.
En définitive, on doit admettre que la langue créole parlée par 86,5 % de la population souffre d’un manque de reconnaissance institutionnelle, ce qui ne peut que susciter beaucoup de frustrations chez les créolophones. Les pratiques administratives dans l'emploi des langues relèvent avant tout de la tradition coloniale qui privilégiait l'anglais. Or, aujourd'hui, la situation politico-administrative est différente et il n'y a plus de fonctionnaires britanniques, mais les habitudes sont restées figées par conservatisme, sans beaucoup de remises en question.
Le mot «créole» peut s'écrire plus phonétiquement et officiellement "kreol morisien", selon l'Akademi Kreol Morisien. Ce créole présente l'intérêt d'être la langue maternelle (L1) et la langue seconde (L2) de la grande majorité des communautés linguistiques, tant indiennes que chinoises. Tous les enfants admis dans les écoles publiques ont une maîtrise parfaite du créole au moment de leur scolarisation. C'est le "Ministry of Education and Human Resources" (ministère de l'Éducation et des Ressources humaines) qui gère l'instruction publique à Maurice.
Les langues à la maternelle
On compte un peu plus de 880 écoles offrant un enseignement pré-primaire ou maternel. Parmi ces écoles, 71 % sont des établissements scolaires privés; les autres écoles fonctionnent dans les locaux des écoles primaires publiques ou sont administrées par des autorités religieuses, catholiques ou hindoues, voire des conseils municipaux.
Dans les écoles pré-primaires, deux langues sont utilisées: le français et le créole. Cependant, l'enseignement du créole n'est pas obligatoire; il est proposé en maternelle en classe bilingue. Le facteur déterminant dans le choix de l'une ou l'autre langue est la situation socio-économique des parents des élèves. Les enfants des familles socio-économiquement favorisées fréquentent des écoles où le français est la langue d'enseignement. Étant donné que les frais de scolarité sont élevés (ce n'est pas nécessairement gratuit), les enfants des familles moins favorisées n'ont d'autre choix que de fréquenter les écoles moins réputées où le créole sert de langue d'enseignement.
En mars 2017, on comptait 318 écoles offrant un enseignement primaire. La majorité de ces écoles (221) sont des établissements gérés par le gouvernement. Il y a 51 écoles gérées par l'Église catholique, la "Roman Catholic Education Authority", et deux écoles sous la juridiction de la "Hindu Education Authority", alors qu'il reste 44 autres écoles privées non subventionnées.
Dans les écoles primaires, toutes les langues sont autorisées, mais dans la pratique le premier cycle du primaire se fait en créole et en français. Une remarque s'impose: le créole est surtout utilisé comme langue d’appui pour apporter des explications en classe. Au second cycle, l’anglais est introduit graduellement, mais les écoles continuent d'offrir des cours en français. Il peut y avoir aussi des classes ou des écoles bilingues: en créole et en français; en anglais et en français; en anglais et en créole. De plus, il est possible de former des classes ou des écoles trilingues dans lesquelles l'enseignement est offert en anglais, en français et en créole.
En principe, une école peut être unilingue anglaise ou unilingue française, voire unilingue créole, mais le français et l'anglais demeurent des matières obligatoires. Ce n'est toutefois qu'en mai 2011 que le ministère de l'Éducation et des Ressources humaines a rendu publique la version normalisée du kreol morisien.
Tandis que le français et l'anglais sont appris dès la première année du cycle primaire en tant que matières obligatoires, les langues ancestrales comme l'hindi ou le bhodjpouri sont également enseignées en tant que «matières optionnelles»; c'est aussi à ce titre que le créole peut être enseigné. Tout est une question de dosage dans les langues enseignées.
Or, ce sont les comités de parents qui déterminent le dosage dans l'enseignement des langues. En général, les Mauriciens ont décidé que ce serait le français qui devait être enseigné durant les trois premières années, et non l'anglais. En effet, dans la plupart des écoles, l’anglais est perçu comme moins important au profit du français. Les parents préfèrent conserver l’anglais pour le secondaire, une fois acquis les rudiments du français oral et écrit. Cette pratique n’a jamais été entérinée par le gouvernement qui ne s'y est jamais opposé et qu'il a toujours tolérée. Les défenseurs du créole mauricien avancent comme arguments la lutte contre l’illettrisme et l'échec scolaire, le respect de la langue et la culture des créolophones majoritaires, la diversité culturelle, etc.; pour eux, c'est une façon de corriger une injustice. Les opposants affirment que le créole n’est pas une langue, mais un patois ou un dialecte, et que c'est enfermer l’enfant dans un ghetto culturel.
Dans l'Ordonnance sur l'éducation (Education Ordinance) de 1957, le texte est suivi d'une «First Schedule», c'est-à-dire d'une annexe dans laquelle l'article 43 énonce que «n'importe quelle langue peut être employée comme véhicule d'enseignement, pourvu que cette langue soit, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves» :
Section 43 (Original version)
Medium of instruction and teaching of languages
1) In the lower classes of Government and aided primary schools up to and including Standard III, any one language may be employed as the medium of instruction, being a language which in the opinion of the Minister is most suitable for the pupils.
2) In Standards IV, V and VI of the Government and aided primary schools the medium of instruction shall be English, and conversation between teacher and pupils shall be carried on in English; provided that lessons in any other language taught in the school shall be carried on through the medium of that instruction.
Article 43 (Traduction non officielle)
1) Dans les classes élémentaires des écoles primaires publiques et subventionnées par le gouvernement jusqu'au niveau III, n'importe quelle langue peut être employée comme véhicule d'enseignement, pourvu que cette langue soit, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves.
2) Dans les niveaux IV, V et VI des écoles primaires publiques et moyennes, la langue d'enseignement doit être l'anglais et la conversation entre l'enseignant et les élèves doit se faire en anglais; à la condition que les cours dans une autre langue enseignée dans l'école soient offerts par le moyen de cette instruction.
En somme, la réglementation scolaire paraît très souple et semble accorder une grande liberté tant aux parents qu'aux enseignants et aux directions d'école.
À titre de promotion et de préservation des valeurs culturelles des groupes ethniques, l’hindi, l’ourdou, le marathi, le télougou, le tamoul, l’arabe et le chinois mandarin sont également enseignés aux communautés indiennes (hindouistes et musulmanes) et chinoises; ces langues sont d'ailleurs enseignées depuis le début de la colonisation britannique. Par exemple, l'hindi est appris à l'école primaire en tant que matière obligatoire pour les hindous, mais c'est l'ourdou pour les musulmans. Rappelons que l'hindi et l'ourdou constituent la même langue à l'oral, mais la première s'écrit avec l'alphabet devanagari, la seconde avec l'alphabet arabo-persan. L'hindi bénéficie grandement de la grande popularité des films indiens qui sont diffusés à Maurice; bien que la plupart des films et des téléséries soient sous-titrés en anglais, les jeunes Indiens finissent par comprendre l'hindi un peu à force de l'entendre, même s'il n'est pas parlé à la maison ou dans leur propre communauté.
C'est également à titre de matière optionnelle que le kreol morisien est entré au primaire à la suite de l’émergence en 1999 d’une forte affirmation identitaire de l’ethnie créole. Ce n'est qu'en octobre 2010 que le gouvernement de Maurice a mis en place un comité connu sous le nom d’Akademi Kreol Morisien. Ce comité avait pour mission d’examiner tous les aspects relatifs à l’introduction du créole mauricien en tant que «matière optionnelle» et de présenter une version harmonisée de la langue écrite. En mai 2011, cette version normalisée du créole a été rendue publique par le ministère de l’Éducation et des Ressources humaines: il s'agit de la "Grafi-larmoni". Il existe aussi un Diksioner Morisien (2009) et une Gramer Kreol Morisien (2011).
Ce n'est pas tout, il faut jeter un regard sur la façon d'enseigner l'anglais au niveau VI. Normalement, c'est en anglais qu'on doit enseigner à la fin du primaire, mais les enseignants sont autorisés à avoir recours au français ou au créole pour expliquer les règles de la grammaire; cette pratique peut être utilisée à un point tel que l'anglais ne constitue plus la langue d'enseignement. Cependant, le gouvernement enlève d'une main ce qu'il accorde de l'autre. En effet, cette liberté dans les langues d'enseignement est contrebalancée par le fait que les manuels, dans presque toutes les disciplines, sont en anglais, sauf ceux destinés à l’apprentissage d’une autre langue que l'anglais. Plus précisément, les manuels en français sont disponibles pour les cours de français, mais pas, par exemple, pour les cours de géographie ou de mathématiques donnés en français.
L'anglais au secondaire et aux études supérieures
Au secondaire, l’anglais est la langue normale de l'enseignement courante dans quelque 175 d'écoles, dont sept à l'île Rodrigues. L’anglais devient très important au secondaire en raison surtout des examens de sortie qui sont présentés uniquement en anglais. Néanmoins, de nombreux enseignants continuent de recourir au français dans les cours d'anglais pour expliquer les difficultés de la grammaire ou les subtilités de la littérature anglaise. Cette prédilection pour le français à l’école s’explique, rappelons-le, par le fait que le créole mauricien demeure très apparenté au français, ce qui contribue à sa compréhension, alors que l'anglais apparaît comme une langue éloignée et étrangère. De plus, les liens de parenté lexicale entre le créole et le français permettent aux enfants d'accéder plus facilement au français qu'à l'anglais.
Pour ce qui est des langues orientales ou ancestrales (bhodjpouri, hindi, marathi, mandarin, etc.), elles semblent négligées au secondaire par les locuteurs de ces langues, car la plupart estiment que la maîtrise du français est préférable aux langues indiennes (ou chinoises), une fois l’anglais acquis. Quoi qu'il en soit, le français et le créole sont utilisés de façon courante dans tous les cycles de l’enseignement comme langues d’appui pour apporter des explications en classe, y compris dans les cours d'anglais.
À l'université, la langue d'enseignement est l'anglais, quelle que soit la classe sociale du professeur qui peut avoir recours au français ou au créole dans certaines situations particulières.
Le problème de l'enseignement supérieur est qu'il n'attire que 47 % des étudiants à la sortie du secondaire; le gouvernement a donc pour objectif d’élargir l’accès à l’enseignement supérieur et de faire passer le pourcentage de Mauriciens inscrits dans un établissement supérieur à l’issue de leurs études secondaires à 72 %.
Pour résumer la situation en éducation, on peut dire que le bilinguisme ou le trilinguisme dans l'enseignement se pratique à la manière d'une diglossie ou d'une triglossie: le français et le créole sont nettement privilégiés à la maternelle et au primaire, alors que l'anglais est à l'avant-plan au secondaire et à l'université. En ce sens, il ne s'agit pas vraiment d'un bilinguisme déséquilibré, car il ne se fait pas au profit ou aux dépens d'une même langue. Le véritable défi dans l'enseignement du créole consiste à faire en sorte que celui-ci soit considéré à la fois comme la langue identitaire des créolophones et comme la langue nationale de tous les Mauriciens.
Il est plus difficile de comparer la situation mauricienne avec celle du Canada dans la mesure où l'éducation relève de la juridiction exclusive des provinces et non du gouvernement central. Il existe au Canada dix ministères de l'Éducation, mais l'article 23 de la Charte des droits et libertés enchâssée dans la Loi constitutionnelle de 1982 oblige toutes les provinces canadiennes à donner un enseignement en français ou en anglais à tout citoyen canadien qui veut faire instruire ses enfants aux niveaux primaire et secondaire dans la langue dans laquelle il a reçu lui-même son instruction. Il n'y a pas ce genre de mesure législative à Maurice.
Les langues de l'économie et des médias
Dans le monde du travail, le français, l'anglais et le créole sont tous trois couramment utilisés. Dans les communications informelles, le créole prévaut. Dans les communications avec les représentants de la fonction publique et des professions prestigieuses, le français a tendance à être employé à l'oral dans la moitié des contextes, l'anglais dans environ le quart de ceux-ci, généralement sur demande. Cependant, la plupart des documents administratifs ne sont offerts qu'en anglais. Avec les policiers, c'est le français qui est de mise, l'anglais n'étant réservé que dans les procès-verbaux. Quant aux langues orientales minoritaires, elles ne sont guère employées. Dans certaines situations, le personnel des entreprises a tendance à tenir compte de la tenue vestimentaire lorsqu'il s'adresse à ses clients. Si un client paraît «mal habillé» ou «pas bien habillé», l'agent s'adressera d'abord en français, en créole ensuite. Avec les étrangers, les Mauriciens n'utilisent que le français ou l'anglais.
Toutes les enseignes publiques du gouvernement mauricien sont rédigées seulement en anglais, que ce soit le nom des ministères, les inscriptions sur les panneaux routiers, les hôpitaux publics, etc.: Mauritius Post, Ministry of Youth & Sports, Ministry of Tourism, Wellkin Hospital, Speed Zone, Please drive carefully, Diversion Ahead, Traffic laws strictly enforced, etc. Seuls les noms des villes et des villages sont en français parce qu'on ne peut faire autrement; ils ont presque tous ne dénomination française.
Si les panneaux routiers sont unilingues anglais, les inscriptions «privées» (telles «maison à vendre», «chambres à louer», etc.), les enseignes des boutiques et autres commerces apparaissent généralement en français. Les panneaux des établissements scolaires sont, selon le cas, en français ou en anglais, sauf l'Université de Maurice (University of Mauritius), résolument unilingue anglaise.
Parfois, l'anglais et le français sont utilisés sur une affiche, mais ce n'est pas nécessairement pour exprimer les mêmes messages, à l'exception des panneaux destinés aux touristes ou aux résidents d'un même bâtiment.
Les langues de la publicité commerciale sont l'anglais (normalement), le français (moins fréquent) et le créole (plutôt exceptionnel). On retrouve presque de tout: des affiches bilingues anglaises-françaises ou françaises-créoles, des affiches unilingues françaises ou créoles, mais peu d'affiches unilingues anglaises.
La Loi sur la Société mauricienne de radiodiffusion (Mauritius Broadcasting Corporation Act), n° 22 du 8 octobre 1982, est la loi-cadre régissant le fonctionnement de la radio et de la télévision nationales. Le texte de la loi fait explicitement mention de l'emploi obligatoire du créole, du bhojpouri, du français, de l'anglais et de l'hindoustani (hindi et ourdou). Les médias électroniques sont diffusés en français, en anglais, en créole mauricien, ainsi que dans plusieurs langues indiennes ou chinoises. La plupart des stations de radio privées diffusent en créole mauricien, mais à Rodrigues c'est en créole rodriguais et en français. En général, les stations de radio sont plus créolophones que francophones, et plus francophones qu'anglophones. Lorsque des émissions sont diffusées en anglais, ce sont souvent des programmes éducatifs.
Quand les émissions télévisées sont présentées en français, elles sont complétées par des rappels des actualités et des informations en anglais. Le réseau MBC ("Mauritius Broadcasting Corporation") est en anglais, mais TV5 et RFO-Réunion diffusent en français. Depuis quelques années, la télévision de langue anglaise tend à supplanter le français en raison de la fréquence des émissions et des films américains. Les chaînes de télévision nationale diffusent également certaines émissions dans des langues orientales ou ancestrales (hindi, bhodjpouri, tamoul, télougou, chinois mandarin, etc.), qui proviennent généralement de l'Inde et de la Chine.
Les médias écrits sont massivement francophones. Mentionnons les titres suivants: Le Matinal, L'Express, Le Mauricien, Plus Dimanche, Le Militant Magazine, Le Socialiste, Le Défi Quotidien, Kinews, etc.; Leboncoin (français-anglais), Star (français-anglais); The Independent Daily (anglais), Mauritius Times (anglais), KotZot (anglais), News On Sunday (anglais), etc.; Lékip (créole), Mo Ti News (créole); Pathirikai (anglais-français-tamoul). Il existe aussi des journaux dits «ethniques» en hindi, en ourdou, en marathi, en bhodpouri, en mandarin, etc. En 2014, on comptait quatre journaux publiés en chinois mandarin.
Étant donné que le kreol morisien constitue la langue majoritaire dans tout le pays, il serait normal que cette langue acquière le statut de langue officielle avec l'anglais et le français. Au contraire, cette langue est juridiquement ignorée et elle n'est jamais nommée dans les textes de loi (sauf dans une seule portant sur la radiodiffusion). L'anglais est traditionnellement la langue officielle désignée dans un certain nombre de textes juridiques tout en autorisant l'usage du français. Dans les faits, il se pratique à l'île Maurice et à l'île Rodrigues une triglossie: le créole mauricien est la langue la plus parlée à la maison et dans la plupart des communications informelles; l'anglais est la langue officielle écrite de la législation, de la justice, de l'administration et de l'éducation secondaire et supérieure; le français est la langue officielle orale et une langue de prestige dans les communications formelles et la langue majoritaire dans tous les médias. Quelque cinquante-cinq ans après l'indépendance, le français prédomine toujours dans la vie quotidienne des insulaires, alors qu'il n'a pas de statut formel écrit.
Le français est une langue qui, à la différence du créole, est socialement valorisée et associée à la réussite sociale et professionnelle. C'est aussi une langue moins étrangère à l'environnement sociolinguistique des enfants. Toutefois, le français présente l'inconvénient d'être associé traditionnellement aux Franco-Mauriciens et à toute la bourgeoisie locale. Son usage étendu au secondaire et à l'université aurait pour effet de couper le cordon ombilical avec les institutions britanniques, ce qui soulèverait un vent de récriminations de la part des minorités indiennes et chinoises.
Quant à l'anglais, il a l'inconvénient d'être linguistiquement éloigné des racines créoles. En revanche, il est perçu comme une langue neutre, il a l'avantage et l'inconvénient d'être la langue de tout le monde et de personne à l'île Maurice et à l'île Rodrigues; il est aussi associé, comme le français, à la promotion sociale et à la réussite professionnelle. Au plan international, il est perçu comme un instrument d'ouverture et de progrès.
Bref, l'anglais et le français permettent de maintenir le lien historique avec les ex-métropoles de la part d'une société qui entretient un rapport complexe avec son passé colonial. Les autorités mauriciennes ont conservé presque intacts les usages linguistiques hérités du colonialisme britannique, sans remettre en question ces pratiques qui témoignent des écarts considérables dans les fonctions socio-économiques et politiques des langues. L’imaginaire linguistique donne une image survalorisée à certaines langues (le français et l'anglais), tandis que les locuteurs des langues dévalorisées (comme le créole et les langues indiennes et chinoises) éprouvent une grande insécurité par rapport à leur langue maternelle.
Heureusement, l’État mauricien souhaite, au moyen d'un éventuel réaménagement linguistique, améliorer le statut du créole mauricien. Toutefois, il faut que l'État tienne compte que le créole est associé à un groupe ethnique particulier, ce qui entraîne comme conséquence que la valorisation du créole mauricien pourrait être considérée par les minorités indiennes et chinoises comme une dévalorisation de leur propre groupe ethnique. Les Mauriciens sont attachés à leur multilinguisme avec le résultat qu'il ne leur paraît pas souhaitable qu’une seule langue s’impose comme véhicule unique dans le pays. Les Mauriciens sont restés attachés autant à la France qu'à la Grande-Bretagne.
Ce double attachement à l'histoire coloniale explique en partie la politique de non-intervention de l'État mauricien en matière de langue. Personne n’ose modifier une situation qui paraît harmonieuse, alors que d'éventuels changements dans la politique linguistique pourraient déclencher des conflits sociaux indésirables. Finalement, l'État mauricien doit trouver des solutions qui tiennent compte de cet attachement au multilinguisme en le considérant comme une richesse plutôt que comme un inconvénient. Enfin, dans la mémoire mauricienne, l'appartenance française et l'appartenance anglaise sont restées étroitement liées, sinon indissociables l’une de l’autre. Il faudrait en tenir compte dans l'avenir. Quoi qu'il en soit, les Mauriciens utilisent réellement trois langues dans un contexte de triglossie dans lequel chacune des langues possède ses forces et ses faiblesses. Pour toutes ces raisons, la république de Maurice devrait finir par reconnaître formellement ses trois langues, le créole, le français et l'anglais, qui sont indiscutablement associés à la culture et à l'histoire des Mauriciens. Il n'existe pas de motifs suffisants pour dénier l'une d'elles, hormis la tradition et le conservatisme.

References: L'article 49
 l'article 131

L'article 14
 l'article 13
 l'article 43
 l'article 23