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Timestamp: 2018-09-19 07:41:29+00:00

Document:
Edition Demarteau, pp. 383 et suiv. (Liège, 1887)
Les chefs de l'opposition à Liège qui s'étaient liés aux promesses de Louis XI, avaient envoyé, depuis plusieurs semaines, Jean Heylman en France pour implorer la protection du Roi. La ville de Dinant qui était encore plus inquiète que celle de Liège, avait envoyé, peu de jours après (24 septembre), trois députés, Gilles Dawaigne, Wautier Darwient et Jean de Gerin, près du duc Charles principalement pour présenter ses excuses de ce que quelques Dinantais avaient tenu des propos injurieux contre lui. Au mois de septembre, en effet, des Bouvignois avaient tenus aux Dinantais, des propos injurieux au Roi de France ; des Dinantais, par voie de représailles, avaient tenu aux Bouvignois des propos injurieux à Charles en criant : larrons, venez au service de Monsieur Charles, bâtard de Jean de Heinsberg, le voici mort; ils avaient montré, en même temps, un mannequin portant les armoiries du duc et pendu à une perche et ils avaient sonné une clochette de vacher. Les députés devaient assurer que la ville de Dinant blâmait ces propos et qu'elle en punirait les auteurs. Leurs instructions mentionnaient, en outre, que la duchesse, mère de Charles-le-Téméraire, avait conçu, à cause de ces injures, une telle haine contre la ville de Dinant qu'elle avait juré de « la faire ruiner en mettant toutes personnes à l'épée. » (V. GACHARD, t. II, p. 221.)
Le député Heylman était de retour à Liège, le 28 octobre et y apporta la nouvelle que Charles-le-Téméraire avait obtenu la paix d'après ses désirs. Trois jours après, arriva un député de Louis XI, nommé de Saint-Camelle, qui annonça aux Liégeois qu'ils étaient compris dans la paix faite à Conflans, le 5 octobre. Le texte du traité de paix ne fut point communiqué aux Liégeois. Jean Heylman avait même laissé à Paris Jean Collar, pour en solliciter une copie authentique et la rapporter à Liège. Il avait eu, ajoutait-il, un sauf-conduit de Charles pour revenir au pays.
Les députés des bonnes villes convoqués immédiatement, se réunirent, le 2 novembre 1465. Heylman et les trois Dinantais leur exposèrent ce qu'ils avaient fait à Paris et les peines qu'ils s'étaient données. Il fut décidé à l'unanimité que la paix de Conflans dans laquelle, disait-on, le pays était compris, était agréée et serait respectée, mais sous la condition que tous y fussent compris. On donna immédiatement des ordres pour faire cesser les hostilités sur tous les points du pays. Les Dinantais commencèrent, dès le 6 novembre, des poursuites judiciaires contre ceux qui avaient injurié le duc Charles ; il y eut, à ce sujet, une espèce d'émeute; la prison fut envahie et un coupable arrêté fut mis en liberté. Mieux renseignés et devenus plus calmes, les métiers aidèrent même le magistrat à poursuivre tous les coupables qui étaient au nombre d'une dizaine.
Les comtes, Vincent de Meurs et Jacques de Hornes, furent envoyés à Bruxelles, dès le 3 novembre, pour obtenir une trêve du duc. Philippe-le-Bon leur répondit que les Liégeois devaient, avant tout, se soumettre au Pape et à leur prince-évêque Louis de Bourbon et s'engager ensuite à payer une indemnité des dommages qu'ils avaient causés. Les deux comtes revinrent à Liége avec cette réponse du duc. Ce fut peut-être, en ce moment, que les Liégeois apprirent qu'ils n'étaient pas compris dans la paix de Conflans, qu'ils avaient été abandonnés à leur triste sort par Louis XI et qu'ils avaient été indignement trompés par lui, encore à la date du 12 novembre. Les métiers de la cité réunis de nouveau acceptèrent les conditions imposées par le duc et ils en donnèrent une déclaration authentique, le 12 novembre, aux comtes de Meurs et de Hornes (Gachard 11, 238) ; ils promirent aussi au clergé de ne plus l'empêcher d'observer l'interdit, ce qui leur avait été demandé, dès le 1er novembre. L'interdit fut de nouveau observé, à partir du 12 de ce mois. Le duc Philippe-le-Bon accorda aux Liégeois une trêve de dix jours au moment où ses troupes venaient d'occuper Berlo. Les Liégeois qui s'étaient rendus jusqu'à Waremme pour les expulser, revinrent à la cité, dès qu'ils reçurent la nouvelle de la trêve accordée. D'autres revinrent également d'Emael où Raes de Heers les avait conduits pour repousser les attaques de la garnison de Maestricht. Le 23 novembre, les députés Liégeois, chargés de négocier la paix, partirent pour Bruxelles; c'étaient les comtes de Meurs et de Hornes, Jean de Seraing, Gilles de Metz, Mathias Haweals et Gérard de Seraing, le pannetier héréditaire du prince. Ils étaient accompagnés de trois députés de Tongres, Arnold Hessels, Henri de Seraing et Renechon de Lowaige.
Pendant que ces députés négociaient à Bruxelles avec le duc, le clergé envoya Jean de Seraing, doyen de la cathédrale, avec Jean de Quercu, chanoine, Eustache de Atrio et Èverard Vervenholt, doyens de Saint-Pierre et de Saint-Jean, à Maestricht, pour y négocier sa réconciliation avec Louis de Bourbon. Le prince-évêque refusa de donner une audience aux délégués; il leur fit reprocher par ses conseillers que les chanoines en restant à Liège, en demandant constamment des délais au Saint-Siège et en n'observant pas l'interdit, avaient indirectement favorisé le parti de l'opposition. Les conseillers du prince-évêque reçurent leurs suppliques qui furent envoyées au duc de Bourgogne, car sans son consentement, le prince-évêque ne voulait rien régler. Les négociations ultérieures auraient lieu à Huy.
Les députés, de retour de Bruxelles, rendirent compte aux Liégeois de l'état des négociations. La cité de Liège donna de nouveau, le 9 décembre, pleins pouvoirs à ses députés, et leur adjoignit Jean Heylman ; la ville de Saint-Trond députa, le 8 décembre, avec pleins pouvoirs, Chrétien de Blocquerien, Philippe Copy, Henri Zeelichs et Jean Geerst ; la ville de Looz députa, le 10 décembre, Jean Cleynewerts et Jean van Heystert, et celle de Hasselt députa, Arnould Elsracke et Georges Schilders, le même jour. Ils retournèrent ensuite à Bruxelles.
La ville de Huy avait envoyé une députation à Maestricht pour y négocier avec Louis de Bourbon. Comme elle avait longtemps défendu sa cause et qu'elle était moins coupable que les autres bonnes villes, un accord verbal fut facilement conclu, sauf approbation du duc Philippe, qui ne fit aucune difficulté de l'accorder (12 décembre 1465). En vertu de cet accord, la ville de Huy fera amende honorable au duc et au prince-évêque; elle obéira au Pape; elle reconnaîtra Louis de Bourbon pour son prince-évêque et réparera les torts lui causés ; elle lui remettra la forteresse ; elle le servira et défendra sa cause. Les députés qui avaient négocié cet accord, étaient Jean Hustin d'Outremont, bourgmestre, Conrard de Boubaix, chevalier, avoué de Huy et de Liers, Guy de Berlaymont, dit Floyon, Jean de Chockier, écuyers, Gilles Pollarde, Hubert de Roheilhers, Remy Dufey et Lambert Hennekin.
Les députés de la cité et des autres bonnes villes, envoyé au duc, firent un traité avec lui, à Bruxelles, le 16 décembre, et un second avec son fils Charles, à Tirlemont, le 19 décembre. Dans le premier traité se trouvaient les trois conditions que la cité livrerait dix hommes au duc, à son choix, avec la faculté de disposer de leur vie et de leurs biens, que les Liégeois et les autres coupables seraient privés des fiefs qu'ils possédaient dans les États du duc et que les traités de 1408 et 1431 seraient exécutés dans toutes leurs parties. Le 25 et le 26 décembre, ces conditions furent lues avec les autres au peuple réuni au palais. Il y eut de vives discussions. Les partisans de la double paix ne parvinrent point à la faire adopter. Entretemps le duc Charles était arrivé à Saint-Trond, dès le 20 décembre, à la tête d'une forte armée. Pour obtenir la suppression des trois articles précités, les députés Libert Textor et Jean Leruyt, allèrent trouver le duc Charles. Ils lui proposèrent, dans ce but, d'augmenter de quarante mille florins l'indemnité promise à son père et de la même somme celle qui lui était promise. La proposition fut agréée. Les députés Liégeois revinrent avec un héraut de Charles à Liége. Celui-ci faillit être assassiné par le peuple, si Raes de Heers, Baré-Surlet et les deux députés ne lui avaient sauvé la vie. Dès que les trente-deux métiers apprirent que les trois articles étaient supprimés et remplacés par une somme d'argent, ils approuvèrent les deux traités de paix (13 janvier 1466), quoiqu'ils eussent demandé, le 27 décembre, que les Dinantais y fussent compris ; ils avaient même écrit à ceux-ci, le 2 janvier 1466, que jamais ils ne consentiraient à une paix dans laquelle ils ne seraient point compris. Les deux traités furent approuvés, malgré l'opposition de Baré-Surlet, de Raes de Heers et de Jean de Hornes, surnommé le Sauvage, que les Tongrois venaient même de choisir pour leur capitaine. Charles-le-Téméraire, pour hâter la conclusion définitive des traités, avait quitté Saint-Trond, dès le 4 janvier, avec son armée pour se diriger vers Liège. Les seigneurs de Ravenstein et de Perwez, avec un corps de troupes, s'arrêtèrent à Looz (1). Le duc Charles, avec le reste de l'armée, se trouva près de Gelinden, le 15 janvier, à Petit-Jamine le 22 et à Vechtmael le 23 de ce mois. Il était campé en ce village, quand les Liégeois lui apportèrent le traité scellé par la cité; ils lui promirent, en même temps, qu'ils lui remettraient, le 29 janvier, à Saint-Trond, l'approbation donnée par les bonnes villes. Charles ratifia les traités en son nom et en celui de son père, à Vechtmael, « en son ost, » le 24 janvier, et ce jour, il leva son camp pour retourner à Saint-Trond. La cité et les bonnes villes étaient peinées de ce que la ville de Dinant n'était pas comprise dans le traité. C'était là une des causes du retard qu'elles avaient mis à le sceller. Le traité qui porte la date du 22 décembre, mentionne la cité et les bonnes villes comme partie contractante, Liége, Fosses, Thuin, Couvin, Tongres, Saint-Trond, Looz, Hasselt, Herck, Maeseyck, Brée, Bilsen, Beeringen et Stockem. La ville de Dinant en était exclue et celle de Huy avait déjà fait sa paix spéciale.
Les principales dispositions des deux traités sont : les bourgmestres, les échevins, les gouverneurs des métiers avec dix personnes de chaque métier, dix chanoines de Saint-Lambert , quatre membres de chaque couvent ou église collégiale de la cité, dix nobles vassaux de l'église feront amende honorable au duc, tête nue et à genoux ; les bourgmestres, les échevins et les conseillers des autres villes le feront également ; ils feront aussi amende honorable au fils du duc ; ils payeront la somme de six mille florins pour bâtir et doter une chapelle expiatoire ; les cours de justice des états du duc qui demandaient la recharge et ressortissaient en appel à la Cour de Liège, n'y seront plus soumises : les sujets du duc ne pourront plus être cités au tribunal de l'Anneau du palais; le pays de Liège ne pourra plus, ni faire la guerre, ni faire des alliances sans la permission du duc et de ses successeurs; il renoncera aux alliances faites contre le duc; le pays de Liège aura pour gardien et avoué le duc de Brabant et lui payera, de ce chef, une rente annuelle de deux mille florins ; la cité, les bonnes villes et leurs adhérents payeront une indemnité de guerre de trois cent quarante mille florins, payable en quatre ans, à la saint Jean et à la Nativité de chaque année ; le pays de Liège laissera au duc un libre passage par la Meuse; ni les villes de Thuin, de Fosses et de Couvin, ni aucune autre dans l'Entre-Sambre-Meuse, ne pourront être fortifiées; le pays de Liège reconnaîtra Louis de Bourbon pour son prince-évêque et lui fera amende honorable et profitable ; la cité, les bonnes villes et leurs adhérents payeront au fils du duc une indemnité de cent nonante mille florins pour dommages causés à Fallais et à Montaigle, payables aussi en quatre ans.
Les ecclésiastiques, les nobles et les sujets qui étaient restés fidèles à Louis de Bourbon et n'avaient pris aucune part à la guerre contre le duc, n'étaient pas obligés par ces traités de contribuer aux indemnités de la guerre. L'évêque et le chapitre, voyant que la paix de Saint-Trond dérogeait aux droits de l'église de Liège, firent la réserve de l'approbation du Saint-Siège, quant aux articles qui renfermaient ces dérogations. Toutefois ils n'osaient et ne pouvaient guère s'opposer ouvertement à ces articles (V. ONUFRIUS.)
La paix du clergé avec le prince-évêque fut négociée à Huy par les quatre délégués cités plus haut avec Herman d'Elderen, chancelier, et Robert de Morialmé, conseiller du prince. Par le traité qui porte la date du 28 décembre 1465, le clergé promet obéissance au Pape; il reconnaît Louis de Bourbon pour son prince-évêque légitime; il observera ses interdits; il lui restituera, ainsi qu'à ses serviteurs, tout ce qui leur appartient; il lui demande pardon de lui avoir manqué, et surtout d'avoir postulé, par lettres, Marc de Baden pour évêque, quoique sous l'influence de la crainte; une somme de dix mille florins lui sera payée par les ecclésiastiques qui ont appelé de l'interdit de Pierre Ferrici, par ceux qui ont adhéré à cet appel et par ceux qui sont restés dans la cité, et les bonnes villes après la réception de Marc de Baden; ceux qui ont manqué, au prince-évêque par d'antres actes pourront être punis par lui. Le 9 janvier 1466, le clergé secondaire approuva cet acte de soumission, il était représenté par Hubert Broignet, vice-doyen, Henri Borman, doyen de Saint-Martin ; Arnold de Baest, doyen de Saint-Paul; Gheymar de Nyssem, doyen de Sainte-Croix; Henri de Wihogne, doyen de Saint-Pierre; Jean Buckinck, doyen de Saint-Jean; Antoine Andreae Brose, vice-doyen de Saint-Denis. Le jour suivant, Louis de Bourbon qui était à Saint-Trond approuva également la paix et pardonna à son clergé; il lui promit aussi de solliciter du duc la restitution de ses biens et la faculté de se retirer dans ses Etats en cas dé besoin. Ce fut, sans doute à la demande du prince-évêque que le duc Philippe ordonna, le 15 février 1466, à tous ses fonctionnaires de lever les arrêts mis sur les biens des églises de Liége.
Le duc Philippe, après avoir fait proclamer la paix dans tous ses Etats, demanda qu'elle fût proclamée dans la même forme à Liège. Il envoya, dans ce but, le héraut Charrolois à Liége et il fixa au dimanche 16 février, l'amende honorable qui lui serait faite à Bruxelles. Le héraut, arrivé à Liège, le 5 février 1466, y fut bien accueilli. Les trois demandes du duc furent proposées, le lendemain, au trente-deux métiers réunis qui acceptèrent la paix à l'unanimité. Le 7 février, Jean Delle Boverie informa le héraut que les Liégeois demandaient un délai pour l'amende honorable à faire à Bruxelles, et un autre délai pour la proclamation de la paix, parce « qu'ils eussent volontiers vu que la ville de Dinant y eût été comprise; » quant au troisième article, « ils voudraient volontiers que la paix de Mgr de Liége fût faite, afin que paix se pût généralement crier et publier de toutes parts. » Jean Delle Boverie partirait pour Bruxelles, afin de solliciter du duc les délais demandés (Gachard 11, 330-335).
La faction qui dominait à Liége, n'aimait point de proclamer la paix et de l'exécuter. Elle reprochait à ceux qui l'avaient négociée, d'avoir consenti, dans le projet, à livrer dix hommes au duc et d'avoir sacrifié, dans les traités, les franchises du pays. Craignant pour leur propre vie, les négociateurs émigrèrent à temps, sauf deux, Gilles de Metz et un antre qui furent arrêtés par ordre de Baré-Surlet (20 janvier 1466). Ce bourgmestre, ne voulant pas être juge et partie à la fois, transmit ses fonctions à Jean Rossius, le plus grand adversaire de Gilles de Metz. Le grand maïeur qui avait émigré, ne pouvait et n'aurait point voulu convoquer la Cour de justice. Cette Cour elle-même était fermée par un décret du prince, les échevins restés fidèles ayant émigré et les autres ayant été interdits et excommuniés. Les chefs de la faction révolutionnaire constituèrent eux-mêmes une Cour de justice ; ils donnèrent les fonctions de grand maïeur à Jean Leruyt, dit Delle Boverie, avoué de la cité, et nommèrent échevins Gérard de Bierset, Jean Germeal, Stassin Pivion et Conrard Drappier. Les bourgmestres, quatorze conseillers communaux et ces nouveaux échevins avec l'avoué, après avoir fait les enquêtes, jugèrent les quatre négociateurs appréhensibles et ils condamnèrent à mort Gilles de Metz et un autre (27 février) (2). Leur exécution eut lieu, le 1er mars, au Marché. L'unique crime qu'on leur reprochait, était les négociations de la paix. L'avoué et même le bourreau eurent compassion d'eux , car leur innocence était manifeste. Les dix hommes qu'ils avaient consenti à livrer au duc, ne pouvaient être autres que les chefs du parti ; ceux-ci désiraient s'en venger. Leur vengeance accomplie, ils firent proclamer, le même jour, la paix.
(1) Le seigneur de Ravenstein eut plusieurs escarmouches avec la milice rurale établie à Wellen. Le 16 janvier, cette milice sortit de Wellen et s'avança jusqu'à Oetsloven sous Berlingen pour attaquer les Bourguignons. Il s'y engagea un vif combat dans lequel un noble Bourguignon avec dix soldats fut tué. Les Wellenois y perdirent cent cinquante des leurs. Les troupes du seigneur de Ravenstein allèrent ensuite assiéger le château-fort de Heers; elles s'en emparèrent et l'incendièrent, après l'avoir pillé. Ce château appartenait à Raes de lleers. Le duc de Bourgogne fit bâtir une chapelle à Oetsloven en souvenir des soldats qui y avaient perdu la vie. (V. JEAN DE LOS, p. 32.)
(2) Le jugement porté le pénultième du mois de février 1466, renferme des détails intéressants : Les échevins de la Cour n'y avaient voulu prendre aucune part, parce qu'il n'y en avait plus huit à Liège; les chanoines de la cathédrale avaient également refusé d'y prendre part, parce qu'ils étaient sous l'interdit. ---- Le 23 novembre 1465, la cité a donné une commission générale aux quatre députés, mais c'était par confiance dans le serment qu'ils lui avaient prêté. --- Le 8 décembre suivant, la cité a renouvelé leurs pleins pouvoirs avec les réserves de n'exclure aucune bonne ville de la paix, de ne livrer aucune personne au due peur en disposer à sa volonté et de ne pas enfreindre les paix du pays. --- Le 16 décembre les quatre députés ont signé un traité de paix à Bruxelles avec serment de t'exécuter; le 26 décembre ils ont lu ce traité au peuple à Liége; le 28 décembre, Gilles de Metz a déclaré au peuple que s'il avait été à Wigimont, quand ce traité fut fait, il ne l'aurait point signé; le 16 février 1466, Gilles de Metz a répété encore au peuple que, s'il avait été à Liége ou à Wigimont, il ne l'aurait point fait, que le traité a été signé un vendredi, quand le sauf-conduit des députés était expiré depuis le mardi précédent; il craignait, ajoutait-il, d'être arrêté et emprisonné dans une forteresse, comme l'avaient été le damoiseau de Montjoie, celui de Bolland et d'autres. --- Le saufconduit donné aux députés liégeois, ne valant que du 9 au 15 décembre 1465, a été prorogé par le duc jusqu'au 24 décembre; --- Le 19 février 1405, l'Empereur Sigismond a confirmé tous les privilège des Liégeois, et le 26 mars 1417, il a annulé les sentences portées en 1408 par les vainqueurs d'Othée --- Le 27 janvier 1461, Jean le Couvereur de Dinant a dit publiquement à Dinant que dans les négociations qui avaient lieu en ce moment à Huy, les négociateurs de la cité avaient été abandonnés à la volonté du prince, ce qui était provoquer une sédition; à la même occasion Jean de Foys, bourgmestre de Dinant, a tenu des propos injurieux à la cité de Liège en disant que si elle réussissait, ce serait un malheur pour Dinant; Gilles de Metz et Mathieu de Haweal ont été présents à l'enquête faite contre ces deux Dinantais. ---Les bourgmestres, conseillers et métiers déclarent les quatre négociateurs parjures et violateurs des privilèges du pays et de la paix de Fexhe, ayant consenti à livrer au due dix personnes pour en disposer à sa volonté. --- Gilles de Metz a été arrêté en sa maison, le 20 février 1466, par les bourgmestres et détenu à l'hôtel de ville, parce que le 26 et le 28 décembre, il avait publiquement reconnu ses fautes ; par cette arrestation on n'a point violé le principe que pauvre homme en sa maison roi est. --- (V. PAVILLARiD, E., n° 306, p. 303; DE RAM., p.559.) En vertu de la Constitution du pays, Gilles de Metz ne pouvait être arrêté qu'à la suite d'un jugement porté par loi et franchise, c'est-à-dire, par la Cour de justice, assistée des deux bourgmestres et de quatorze conseillers communaux, et il ne pouvait être condamné que par la cour de justice seule. Rien de tout cela ne fut observé.
Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 285 et suiv. (Liège, 1892)
La guerre n'avait pas duré trois mois, que les Liégeois imploraient la paix. Les comtes de Meurs et de Hornes, Jean de Seraing, chevalier et maistre de la Cité, Gérard le Pannetier, échevin, Gilles de Metz et Mathias Haweal en furent les négociateurs. Mais comme les choses traînaient en longueur, il fallut l'arrivée du comte de Charolais en personne, à la tête d'une puissante armée, pour vaincre les résistances des chefs de l'opposition. Une « misérable et piteuse » paix fut arrêtée à Saint-Trond le 22 décembre 1465 (1).
On y stipulait notamment que les maistres, les échevins et une foule d'autres notables; laïcs ou religieux, feraient amende honorable au duc, à genoux. Le ressort de la Cour échevinale y perdait toutes les Cours de justice situées dans les états du duc et qui allaient en appel à Liége. Louis de Bourbon reprenait sans conteste ce titre de prince souverain qu'on avait cherché à lui ravir et qui lui rendait son autorité sur ses sujets.
Des obstacles de toute nature se dressaient contre l'exécution de ce traité humiliant. Le duc de Bourgogne avait exigé que dix des principaux chefs de l'opposition, ceux qui avaient le plus contribué à la guerre, lui seraient livrés corps et biens, aussitôt la paix conclue (2); et quoique leur vie ne semblât point courir de danger (3), ces derniers ne se sacrifiaient pas de gaieté de cur. Ils firent décider par lés métiers de ne livrer aucun otage, mais de se racheter, si possible, de cette clause par un sacrifice pécuniaire. On obtint finalement que les otages conserveraient au moins leurs biens et la paix fut signée à Liége le 13 janvier 1466 (4). Il fallait entendre les criailleries et les invectives de Fastré-Baré contre les négociateurs du traité. C'étaient des traîtres, des lâches, des vendeurs de chrétiens ! Jamais ils n'auraient dû consentir à fournir des otages ni à sacrifier les malheureux Dinantais qu'on avait indignement laissés à l'écart !
Gilles de Metz, sur quelques paroles imprudentes qui lui étaient échappées, fut arrêté. le 20 janvier et enfermé à la Violette (5). On voulut le faire juger par les échevins, mais ceux restés à Liège n'étant plus que sept et se trouvant interdits, se refusèrent à agir (6). Le procès fut instruit par un tribunal composé d'échevins, de jurés et de quatre simples citoyens, savoir Gérard de Bierset, Jean Germeal, Stassin Pivion et Conrard le Drapier. Les maistres insistaient pour que le captif fût livré à Jean le Ruyte, avoué de la Cité, mais celui-ci exigeait au préalable un jugement de condamnation (7). On parvint néanmoins à faire taire ses répugnances en lui représentant l'engagement qu'il avait contracté l'année précédente et en le menaçant de lui faire perdre son avouerie. Fastré-Baré se porta partie contre l'inculpé et renonça hypocritement à ses fonctions magistrales, ne voulant pas, disait-il, être à la fois juge et partie; il eut soin pourtant de céder sa clef à Henri Rosseal, ennemi mortel de Gilles de Metz. Le samedi,1er mars, tandis que la foule accourt au son de la cloche, le digne vieillard est extrait de prison et conduit au Marché où une estrade se dresse vis-à-vis du Destroit. Fastré-Baré l'interpellant, lui dit qu'il a mérité la mort et s'offre de le prouver. Guillaume de la Violette s'adressant au peuple : « Bonnes gens, dit-il, vous savez qu'il ne nous appartient pas de rendre justice; aussi n'est-ce pas comme juges, mais comme inquisiteurs que nous siégeons en ce moment. Or, l'enquête le prouve, Jean de Seraing, Gérard le Pannetier, Gilles de Metz et Mathias Haweal ont forfait à leur serment, en vendant nos franchises et nos libertés, en livrant des chrétiens à discrétion. Il n'est pas un tribunal échevinal qui ne les condamnerait à mort. Je demande que Gilles de Metz soit livré à l'avoué! »
L'avoué, à son tour : « Vous entendez, dit-il, les paroles de l'accusé; de grâce, citoyens, faites-lui miséricorde ! »
- « Dépêchez-vous, hurle Rosseal, nous ne vendons pas nos franchises ! »
- « Hé bien, s'écrie Gilles de Metz, puisqu'il en est ainsi, au nom de Dieu ! Si j'ai offensé quelqu'un, je lui demande pardon. Je recommande mon âme à mon Créateur, à Notre-Dame et à saint Julien. » Puis il ôte son pourpoint, se met à genoux et reçoit le coup fatal. Aussitôt un voile est jeté sur le corps, la trompe retentit au Péron et la paix est criée.
(1) GACHARD, Documents inédits, t. II, p. 285.
(2) Ibidem, p. 286.
(3) « ... et de decem hominibus dixit, non esse intelligendum quod occiderentur, sed quod absentarent se » (ADRIEN D'OUDENDOSCH, col. 1284).
(4) Ibidem, col. 1285.
(5) DE RAM, Analecta Leodiensia, pp. 561 et 564. Il avait dit que s'il avait été à Wégimont, jamais il n'aurait signé le traité; et qu'il avait bien peur de subir le sort du damoiseau de Monjoie ou du sire de Bollant. On vit dans ces paroles un aveu.
(6) « Se nous ont lesdits eschevins respondu que à tele matére ne poroient labourer, s'il n'avoient à Liége owyt eschevins, et ausy les avoient dit les seigneurs.delle engliese de Liége, qu'ilz estoient interditz, et partant n'appartenoit à eulx par le présent à faire jugement de loy de tele matère » (DE RAM, Analecta Leodiensia, p. 559). Gérard le Pannetier, le huitième échevin et l'un des négociateurs, s'était réfugié auprès du prince, de même que Jean de Seraing et Haweal.
(7) « Advocatus respondit quod non reciperet aliquem nisi judicatum, ipse non esset dominus patriae. »
Edition M. Hayez, pp. 170 et suiv. (Bruxelles, 1843)
On députa donc au duc de Bourgogne les comtes de Meurs et de Horne avec quelques notables bourgeois, parmi lesquels se trouvait l'ancien consulaire, Gilles de Metz, pour solliciter une trêve et des conditions de paix.
Le Traité de St-Trond, dont la teneur fut dictée par le conseil de Philippe, portait (1) :
Art. 1er. Les maîtres et échevins et tous les officiers de la cité; les doyens des métiers avec dix membres de chacun d'eux; dix chanoines de l'église de St-Lambert; quatre ecclésiastiques de chacune des églises secondaires, abbayes et prieurés; dix nobles vassaux de l'église ayant servi en cette guerre: tous représentant les trois états, se rendront vers le duc, en quelque lieu qu'il soit, en Brabant ou à Malines, et en sa personne, tête nue, et à genoux, diront : que à tort, sans cause et contre raison, ils ont commenchié et continueit la dite guerre contre mondit seigneur, ses dits pays et ses subjects; comme il leur en déplaist, s'en repentent de tout leur cur, et que s'ils l'avoient à comenchier, jamais ne le feroient ou commencheroient; et supplieront en toute humiliteit, pour eux et pour ceux de la dite cité, que monseigneur les veulle prendre et rechevoir en sa bonne grâce, offrant de faire et accomplir les conditions et charges ci-après déclarées...
Après ce début, qui peint bien la hauteur et l'orgueil de la maison de Bourgogne et l'abjection profonde à laquelle elle vouait ses ennemis, il était dit :
Art. 8. Ils reconnaîtront le duc et ses successeurs pour gouverneurs, avoués souverains héritables des églises, cité, villes et pays de Liége. Le duc sera chargé de garder et entretenir leurs bons droits, franchises, privilèges et libertés, sans qu'il puisse porter toutefois aucun préjudice aux avoueries particulières.
Art. 9. Ils payeront au duc une rente annuelle de 2,000 florins.
Art. 10. Ils payeront en outre pour les pertes et dommages supportés par le duc et ses sujets, une somme de 340,000 florins.
Art.12. Les monnaies fabriquées par le duc et ses successeurs auront cours au pays de Liége.
Art. 13. Ceux des villes de Thuin, Fosse, Couvin et autres, ne pourront ériger de forteresses vers le Hainaut, entre et sur les rivières de Sambre et Meuse.
Art. 14. Ceux des cité, villes et pays de Liége, promettront obéissance à monseigneur leur évêque, lui rembourseront les rentes et revenus perçus par eux durant la guerre, lui feront amende honorable et profitable avec restitution de tous dommages. Ils rendront aussi obéissance à notre St-père le pape, aux sentences et mandements apostoliques.
Art. 16. Ceux qui sont compris dans le présent traité rentreront dans leurs biens.
Art. 17. Les points et articles ci-dessus seront ratifiés et approuvés par les cité, villes et pays de Liége, dans l'assemblée des trois états, qui à cette fin seront réunis.
Il y eut deux traités en date du 22 décembre 1465. Le premier, qui fut cassé; consistait en 20 articles, dont le 5e portait : « La cité et les autres villes délivreront au duc dix personnes, choisies parmi celles qu'il jugera les plus coupables, pour en faire à son plaisir. Leurs biens seront confisqués à son profit (2) »
La lecture de cet article excita des réclamations générales. Raës de Heers, Barré de Surlet et quelques autres agitateurs du peuple, qui craignaient d'être livrés, vociférèrent beaucoup contre les signataires d'une convention si déshonorante pour le pays, dans laquelle on abandonnait lâchement aux vengeances du duc des concitoyens et des frères. « Il est évident, disaient-ils, que nous avons cessé d'être libres et même d'être une nation, pour devenir les sujets de Philippe, qui nous fera gouverner par son neveu ou nous gouvernera lui-même ainsi qu'il l'entendra. » Gilles de Metz répondit : « Que les otages n'étaient pas, comme on le supposait, des victimes dévouées à Philippe, mais des garants de la convention proposée; que si les clauses en semblaient rigoureuses, cela ne suffisait point pour les repousser; qu'il fallait bien céder à la nécessité et accepter la paix, quoique onéreuse, lorsqu'on ne pouvait continuer la guerre. » Les métiers se divisèrent : onze d'entre-eux adhérèrent au traité purement et simplement. Les autres, après de longues disputes, résolurent d'envoyer au comte de Charolais des députés pour tâcher d'en obtenir le rachat des dix personnes demandées. Il y consentit, à condition que la somme primitivement fixée à 300,000 florins, fût portée à 340,000. Cette clause ayant été acceptée par les états, les mêmes députés retournèrent en porter la nouvelle au comte de Charolais, qui les accueillit honorablement. Il passa la montre de ses troupes devant eux; et comme ils ne pouvaient assez admirer la discipline, la beauté et le nombre de ses soldats, Charles leur dit : « Vous voyez que toute mon armée n'a pas été détruite en France, ainsi qu'on le prétendait à Liége! » et puis il ajouta : « J'aimais bien les Liégeois avant cette guerre; je les aimerai bien encore si nous avons une bonne paix. »
Raës de Heers ayant appris que Gilles de Metz, l'un des auteurs du traité qu'on venait de conclure, rentrait à Liége, le fit arrêter, condamner et exécuter à l'instant même. Il n'eut ni le temps ni les moyens de se défendre. Telle était la tyrannie de ce tribun furibond, au moment même où l'on proclamait cette paix qui, dans la crise de l'état, parut encore un bienfait aux meilleurs citoyens.
On trouve dans les archives des échevins de Liége, un traité d'alliance, datée du 23 mars 1466, entre la cité et les bonnes villes de Dinant, de Tongres., de Fosses, de Thuin, de Couvin et quelques autres. Cette pièce rapporte le jugement qui fut rendu par une commission, composée des maîtres et jurés, d'accord avec les 52 métiers, contre Jean de Seraing, Gérard le Pannetier, Gilles de Metz et Mathieu Hawes, négociateurs de ladite paix. Cette sentence était fondée sur ce que, contrairement à leur mandat, ils avaient stipulé séparément pour la cité et quelques-unes des bonnes villes, au lieu de les comprendre toutes dans le même pacte, et sur ce qu'ils avaient livré des concitoyens à leurs ennemis : on les y qualifie de traîtres, de parjures, de marchands de chair humaine. Et en effet les Dinantais ne furent point du nombre de ceux que le duc reçut en sa grâce; mais c'est qu'il les en avait formellement exceptés. Le traité d'alliance et le jugement sont évidemment l'uvre de la faction de Raës de Heers réagissant contre les anciens magistrats et les bons bourgeois, représentés alors par Gilles de Metz, qui voulait la paix avec le duc de Bourgogne comme unique moyen de salut.
(1) Extrait des Archives du chapitre cathédral déposées au palais de justice, à Liège.
(2) Ce premier traité, dont les historiens liégeois ne font qu'une mention très inexacte, est déposé aux archives de Bruxelles.
Edition L. Demarteau, T.III., pp. 220 et suiv. (Liège, 1909)
Le Téméraire formulait tout un programme dont l'exécution devait réduire le pays de Liège à un état de véritable vasselage vis-à-vis de la Bourgogne. Les moins rigoureuses de ses exigences étaient encore celle qui rompait toute relation entre les échevins de Liège et les juridictions brabançonnes qui venaient chez eux « à recharge », et celle qui donnait cours légal à sa monnaie dans toute la principauté. Ces conditions n'entamaient pas l'autonomie de la principauté; il en était tout autrement des suivantes. Les Liégeois reconnaissaient le duc comme haut avoué héréditaire de leur pays; ils lui payaient de ce chef une rente annuelle de deux mille florins; ils s'engageaient à ne faire ni guerre, ni alliance sans son aveu et lui remettaient le traité qu'ils avaient récemment conclu avec le roi de France (1); il lui accordaient le passage par le pays chaque fois qu'il le voulait; ils s'engageaient à abattre les fortification de l'Entre-Sambre-et-Meuse; ils payaient 3oo.ooo florins d'amende à Philippe et 15o.ooo au comte de Charolais; ils faisaient les frais d'une chapelle expiatoire et ils livraient au duc dix hommes au choix de celui-ci pour en faire à sa volonté. Telles étaient les clauses draconiennes de la paix que le vainqueur daignait accorder à la Cité et au pays de Liège.
Les commissaires des villes signèrent le 16 novembre, à Bruxelles, le compromis qui contenait ces clauses (2); le 19 décembre, à Tirlemont, ils s'engagèrent spécialement envers le comte de Charolais pour la somme de 15o.ooo florins (3); enfin, le 22, ils signèrent la paix de Saint-Trond (4).
Il s'agissait maintenant de faire ratifier par la Cité l'uvre laborieuse des quinze délégués. Cela semblait relativement facile la Cité ne s'était-elle pas engagée, sur l'honneur et sous la foi du serment, à avoir pour agréable tout ce qu'ils auraient stipulé? Mais on avait compté sans Raze et Baré. Ces deux néfastes personnages avaient bien compris que la paix ne pourrait se faire qu'à leur détriment, et, selon toute vraisemblance, ils avaient eu vent, de bonne heure, de la clause relative aux dix hommes. Aussi avaient-ils fait tout leur possible pour entraver la conclusion du traité. Ils avaient répandu le bruit mensonger que Marc de Bade venait d'être confirmé mambour de Liège par le pape, à la demande de l'empereur et du roi de France, et cette grossière imposture avait eu tant de succès que le peuple de Liège, à l'instigation de leurs affidés, avait pris une de ces résolutions qui ne coûtent rien aux foules en délire : il avait décidé, au cours même des négociations, qu'il ne livrerait personne à merci (5). Les vaincus qui imploraient la paix formulaient d'avance leurs conditions aux vainqueurs!
C'est dans un milieu ainsi préparé que les commissaires de la Cité vinrent, le vingt-six décembre, rendre compte de leur mission et lire le texte du traité (6). Aussitôt l'orage éclata: les commissaires avaient indignement trompé la confiance du peuple liégeois; c'étaient des traîtres, « des vendeurs de chair chrétienne ». Raze et Baré, oubliant toute pudeur, se démenaient avec rage, au point que Baudouin de Hollogne leur reprocha en termes indignés les viles préoccupations que trahissaient leur conduite. Gilles de Metz, l'un des négociateurs du traité, leur fit observer qu'ils pouvaient, s'ils craignaient d'être livrés au duc, pourvoir à leur sûreté en s'exilant; même, dans l'espoir de faire cesser leur opposition, il offrit généreusement de partager leur exil et de ne rentrer à Liège qu'avec eux. Mais Raze et Baré n'acceptent pas plus l'exil que l'extradition; ils veulent rester inviolables, il leur plaît que la Cité périsse avec eux plutôt que de se sauver sans eux. Appuyés sur une populace qui est entièrement à leur dévotion, ils continuent leur opposition frénétique au traité. Les réunions du Palais deviennent des bagarres; les honnêtes gens les désertent (7).
Toutefois, le mobile des meneurs était si manifeste qu'une scission finit par se produire parmi leurs adhérents : onze métiers, qui ont avec eux les réfugiés de la campagne, veulent la paix à tout prix et pressent les meneurs de s'exiler, mais la majorité reste acquise à Raze et à Baré et persiste à se démener contre la clause des dix hommes. Finalement, les négociateurs retournent à Bruxelles, et cette fois ils obtiennent que (8) le duc de Bourgogne renonce à la clause des dix hommes (9) moyennant une majoration d'amende de 8o.ooo florins. Raze et Baré étaient sauvés; ils laissèrent signer la paix ou du moins n'y firent plus qu'une opposition de pure forme, et le traité de Saint-Trond fut ratifié au Palais, le 22 janvier 1466 (10).
Ce fut, dans le langage populaire habitué à donner un qualificatif à tous les actes publics, la « misérable et piteuse paix ».
Le comte de Charolais, qui, comme nous l'avons dit, avait mené toutes les négociations avec les Liégeois à la place de son vieux père, témoigna la plus vive satisfaction du résultat de ces longs pourparlers. Il fit le meilleur accueil aux envoyés qui lui apportèrent la ratification de la Cité, il les régala, leur fit voir son armée, se montra envers eux plein d'humour et de bonhomie. Les Liégeois avaient lieu d'être plus satisfaits encore que lui. Sans doute, la patrie était humiliée dans son orgueil et atteinte dans son indépendance, mais enfin, elle échappait à une extermination totale (11).
La grande majorité du public se contentait de ce résultat; c'est elle qui, forçant la main à ses chefs, avait réclamé la signature de la paix : l'amour de la conservation l'emportait sur la fierté nationale. Au surplus, la lutte avait été chaude dans la Cité, car le parti de Raze n'avait jamais montré plus d'acharnement et d'audace. Il est vrai qu'il avait dépensé toute son énergie pour sauver ses deux chefs; il n'en eut plus lorsqu'il s'agit de sauvegarder des intérêts beaucoup plus précieux et surtout ceux de la malheureuse ville de Dinant, que le duc excluait de la paix (12).
La Cité se contenta d'une vaine protestation et n'eut pas le courage d'avouer la vérité à la ville sacrifiée. Elle la leurra de promesses mensongères : « Nous ne ferons pas de paix si vous n'y êtes compris » lui écrivit-elle le 2 janvier 1466 (13), et elle renouvela cette assurance le 22, le jour même où le Palais ratifiait purement et simplement le traité de Saint-Trond (14).
(1) Cf. sur ce point Chastellain, t. v, p. 324.
(2) L'acte du 16 novembre te trouve dans un des Cartulaires de la Chambre des Comptes, à Bruxelles; Gachard en a reproduit le fragment principal dans sa Collection, t. Il, p. 285, note. Il en est parlé dans le traité de Tirlemont du 19 décembre et dans la Lettre d'alliance du 23 mars 1466 (De Ram, pp. 53o et 560).
(3) Texte dans de Ram, p. 529.
(4) Texte dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 590, et dans Gachard, Collection, t. Il, p. 285.
(5) In die Thomae concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem. In his diebus seminaverunt per Leodium illi qui nolebant pacem, quod Baden ad preces imperatoris et regis Franciae esset confirmatus, et imperator cum rege poneret eum in possessione episcopatus Leodiensis, et similia. Adrien, p. 129.
(6) v. la Lettre d'alliance dans de Ram, p. 561 et cf. Adrien, p. 129.
(7) Adrien, p. 130.
(8) C'est par Haynin, t. I, pp. 132-142, que nous apprenons la continuation parallèle des négociations et des hostilités entre les Liégeois et les Bourguignons depuis le 22 décembre jusqu'au 24 janvier 1466; cf. Adrien, pp. 129-130.
(9) Les négociations qui ont abouti au retrait de la clause des dix hommes ont amené la modification du texte primitif du traité de Saint-Trond, et nous possédons par conséquent celui-ci en deux rédactions. La première a été reproduite par M. de Borman à la suite de son édition d'Adrien d'Oudenbosch, p. 274; la seconde, où la clause en question est remplacée par une majoration de l'amende, se trouve dans Gachard, Collection, t. Il, p. 285, et dans Bormans, Ordonnances, t. I, p. 590. Il faut remarquer que la somme promise au comte de Charolais par le traité de Tirlemont fut également majorée; de là, un acte spécial dont le texte est dans Gachard, o.c. t Il p. 3o5.
(10) Haynin, t. I, p. 146, dit le 24 janvier, et De Clercq, t. IV, p. 249, le 22. Ce dernier a raison; c'est en effet le 24 que, de Wychmael, Charles le Téméraire mande à la ville de Malines : « Nous ont ici envoyé et fait apporter ceulx de la Cité de Liége les lettres du traictié de paix, scellées et expédiées » Gachard, Collection, t. Il, p. 321. L'exposé de Suffridus Petri, p. 157, est assez inexact.
(11) Adrien, p. 131 ; Jean de Looz, p. 31; cf. Henri de Merica, p. 154.
(12) Henrard, il est vrai, croit pouvoir admettre (p. 29) « bien qu'aucun document n'en fasse mention », que les Liégeois ne ratifièrent le traité qu'après que Charles se fut engagé à traiter avec les Dinantais, et il en trouve la preuve dans ce fait que, le 23 janvier, Charles leur accorda une trêve de huit jours qu'il leur avait jusque là opiniâtrement refusée. Il est vrai que le 28 février la Cité proposa à Dinant d'envoyer des députés avec elle au comte de Charolais pour obtenir la modération de la paix (Gachard, Coll., Il ,339), mais que vaut cela? Dînant reste exclue de la paix, tandis que Raze et Baré s'y sont fait mettre : voilà le fait qui domine tout.
(13) Gachard, Collection, t. I!, p. 312.
(14) Le même, p. 322. « Il est assez difficile, écrit cet érudit, de concilier cette résolution de la ville de Liège avec la ratification qu'elle avait donnée au traité dont les Dinantais étaient nominativement exclus. » Un passage très peu explicite d'une lettre de Dinant, en date du 3 mars 1466, laisse entrevoir que la paix fut ratifiée par le Palais malgré une opposition qui dut être assez molle et seulement pour la forme : « Avons envoié députés en la bonne Cité de Liège qui par deux fois ont esté sur la Cité, laquelle a fait sequelle que veut avoir la paix criée, et l'ont fait crier sur protestation », etc (sic) Dans Gachard, Collection, t. Il, p 341.
éd. Henri Lamertin t..II, pp. 278-279 (Bruxelles, 1903).
Quelques semaines après les avoir assurés de son concours, Louis XI perdait la bataille de Montlhéry, et, le 5 octobre, oubliant sa promesse de ne point faire la paix séparément, il acceptait le traité de Conflans, se reconnaissait coupable d'avoir poussé les Liégeois à la rébellion et les abandonnait à la vengeance de Charles le Téméraire (1). Déjà le mambourg s'était enfui, et cette fuite porta le désordre à son comble. Si les Vrais Liégeois et leurs chefs se montraient décidés à la résistance, tous ceux en revanche qui ne s'étaient pas irrémédiablement compromis pendant les derniers troubles, demandaient la paix à grands cris. Des négociations confuses s'engagèrent avec Charles, dont les troupes venaient d'atteindre Saint-Trond. Elles aboutirent le 22 décembre 1465, à un traité qui, renforçant sur tous les points les stipulations de celui d'Othée, établissait définitivement le protectorat bourguignon sur les rives de la Meuse. Il proclamait le duc et ses successeurs à perpétuité « gardiens et advouez souverains des églises et des cité, villes et pays de Liége et de Looz », et lui attribuait en cette qualité une rente de 200.000 florins du Rhin (2). Quelques jours après arriva dans le pays la sentence par laquelle le pape, condamnant les franchises, reconnaissait à l'évêque le verum et plenum dominium (3).
(1) La perfidie du roi dans cette affaire est hors de doute. Le 21 octobre 1465, il écrivait encore aux Liégeois qu'ils seraient compris dans le traité. Vaesen et Charavay, Lettres de Louis XI, t. III, p. 1 (Paris, 1887). Cf. Adrien d'Oudenbosch, loc. cit , col. 1282 et suiv.
(2) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 590.
(3) De Ram, op. cit., p 546.
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References: Art. 1

Art. 8

Art. 9

Art. 10

Art.12

Art. 13

Art. 14

Art. 16

Art. 17