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﻿ Les opinions et les croyances: Genèse - évolution (French Edition) | Gustave Le Bon | download
الرئيسية Les opinions et les croyances: Genèse - évolution (French Edition)
This Elibron Classics book is a facsimile reprint of a 1911 edition by Ernest Flammarion, Paris.
الناشر: Adamant Media Corporation
الصفحات: 350 / 232
ISBN 10: 0543744124
ISBN 13: 9780543744128
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la vie136
des croyances134
dont133
encore126
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la croyance124
lui124
notre121
Dora Capozza, Rupert Brown
Ben Fine, Costas Lapavitsas, Jonathan Pincus, eds.
Gustave Le Bon (1911)
Genèse, Évolution
Gustave Le Bon, Les opinions et les croyances. Genèse, évolution. (1911)
Les opinions et les croyances. Genèse, évolution. (1911)
Une édition électronique réalisée à partir du livre de Gustave Le Bon, Les
opinions et les croyances. Origines irrationnelles des croyances. Les éléments de
la personnalité. La volonté inconscience. Les conflits des logiques affective,
mystique, collective et rationnelle. La balance des motifs. Pourquoi les opinions
diffèrent et comment elles se propagent. Paris: Ernest Flammarion, Éditeur, 1918,
340 pages. Collection: Bibliothèque de philosophie scientifique.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft
Édition complétée le 13 août 2002 à Chicoutimi, Québec.
Livre I : Les problèmes de la croyance et de la connaissance
Chapitre I. -
Les cycles de la croyance et de la connaissance
§ 1. Les difficultés du problème de la croyance.
§ 2. En quoi la croyance diffère de la connaissance.
§ 3. Rôles respectifs de la croyance et de connaissance.
Les méthodes d'étude de la psychologie.
Méthode d'introspection. - Méthode psychologique. - Méthode des
localisations cérébrales. -Méthode des tests et des questionnaires. - Méthode
basée sur l'étude des altérations d'origine patholoqique de l'intelligence. Méthode basée sur la psychologie comparée. - Insuffisance des méthodes
classiques. Méthodes adoptées dans cet ouvrage pour l'étude des opinions et
Livre II. : Le terrain psychologique des opinions et des croyances
Chapitre I. § 1.
Les grands ressorts de l'activité des êtres. Le plaisir et la douleur
Rôles du plaisir et de la douleur.
Caractères discontinus du plaisir et de la douleur.
Le désir comme conséquence du plaisir et de la douleur.
Le plaisir en perspective. L'espérance.
Le régulateur du plaisir et de la douleur. L'habitude.
Le plaisir et la douleur considérés comme les certitudes psychologiques
Les variations de la sensibilité comme éléments de la vie
individuelle et sociale
§ 1. Limites des variations de la sensibilité au plaisir et à la douleur.
§ 2. Les oscillations de la sensibilité individuelle et leur rôle dans la vie
§ 3. Les variations d'idéal et de croyances créées par les oscillations de la
sensibilité collective.
Chapitre III. - Les sphères des activités vitales et psychologiques. La vie
consciente et la vie inconsciente
§ 1. Les sphères des activités vitales et psychologiques.
§ 2. La psychologie inconsciente et les sources de l'intuition.
§ 3. Les formes de l'inconscient. L'inconscient intellectuel et l'inconscient
Le moi affectif et le moi intellectuel.
§ 1. Le moi affectif et le moi intellectuel.
§ 2. Les diverses manifestations de la vie affective. Émotions, sentiments,
§ 3. La mémoire affective.
§ 4. Les associations affectives et intellectuelles.
Les éléments de la personnalité. Combinaisons de sentiments
formant le caractère
§ 1. Les éléments du caractère.
§ 2. Les caractères collectifs des peuples.
§ 3. Évolution des éléments du caractère.
Chapitre VI. § 1.
La désagrégation du caractère et les oscillations de la
Équilibres des éléments constitutifs du caractère.
Oscillations de la personnalité.
Éléments fixateurs de la personnalité.
Difficulté de prévoir la conduite résultant d'un caractère déterminé.
Livre III : Les formes diverses de logiques régissant les opinions et les croyances
Classification des diverses formes de logiques
§ 1. Existe-t-il diverses formes de logiques ?
§ 2. Les cinq formes de logiques.
§ 3. Coexistence des diverses formes de logiques.
§ 1. Rôle de la logique biologique.
§ 2. La logique biologique et les instincts.
La logique affective et la logique collective
§ 1. La logique affective.
§ 2. Comparaison dé la logique affective et de la logique rationnelle.
§ 3. La logique collective.
La logique mystique
§ 1. Les caractéristiques de la logique mystique.
§ 2. Le mysticisme comme base des croyances.
La logique intellectuelle
§ 1. Les éléments fondamentaux de la logique intellectuelle.
§ 2. Rôle de la logique intellectuelle.
§ 3. Tardive apparition de la logique intellectuelle. Elle n'est pas l’œuvre de
la nature, mais a été créée contre la nature.
Livre IV : Les conflits des diverses formes de logiques
Le conflit des éléments affectifs, mystiques et intellectuels
§ 1. Les conflits des diverses logiques dans la vie journalière.
§ 2. Conflit des éléments affectifs et intellectuels. Action des idées sur les
§ 3. Lutte des sentiments contre les sentiments. Les actions inhibitrices.
Le conflit des diverses formes de logiques dans la vie des
§ 1. Conséquences de la destruction des actions inhibitrices des sentiments
§ 2. Les éléments mystiques et affectifs de la vie des peuples.
§ 3. Les équilibres et les ruptures des diverses formes de logiques dans la vie
La balance des motifs
§ 1. La balance mentale. L'action.
§ 2. Rôle de la volonté dans la balance des motifs.
§ 3. Comment la logique rationnelle peut agir sur la balance des motifs.
Livre V : Les opinions et les croyances individuelles
Influence des divers facteurs des opinions et des croyances.
Chapitre II. § 1.
Les facteurs internes des opinions et des croyances
Les facteurs externes des opinions et des croyances.
Le besoin d'explications.
Les mots, les formules et les images.
Chapitre III. - Pourquoi les opinions diffèrent et pourquoi la raison ne réussit
pas à les rectifier
§ 1. Différences de mentalités créant des différences d'opinions.
§ 2. Les éléments de rectification des opinions.
§ 3. Rôle de la raison dans la formation des opinions et des décisions
§ 4. Rôle de la raison dans la formation des opinions journalières.
La rectification des opinions par l'expérience
§ 1. L'expérience dans la vie des peuples.
§ 2. Difficulté de saisir les facteurs générateurs de l'expérience.
Livre VI : Les opinions et les croyances collectives
Les opinions formées sous des influences collectives
§ 1. Influence de la race et des croyances.
§ 2. Influence du milieu social et der groupes sociaux.
§ 3. Influence de la coutume.
Les progrès de l'influence des opinions collectives et leurs
§ 1. Les caractéristiques des opinions populaires.
§ 2. Comment, sous la mobilité des opinions populaires, persiste une certaine
§ 3. La puissance de l'opinion populaire avant l'âge moderne.
§ 4. Les progrès actuels des influences collectives dans la genèse des
opinions et leurs conséquences.
§ 5. Influence de diverses collectivités dans la stabilisation de certains
éléments sociaux.
La dissolution de l'âme individuelle dans l'âme collective
§ 1. La désagrégation actuelle des grandes collectivités en petits
§ 2. Comment l'âme individuelle est sortie de l'âme collective et comment
Livre VII : Propagation des opinions et des croyances
L'affirmation, la répétition, l'exemple et le prestige
§ 1. L'affirmation et la répétition.
§ 2. L'exemple.
§ 3. Le prestige.
Les formes de la contagion mentale.
Exemples divers de contagion mentale.
Puissance de la contagion mentale.
Influence de la contagion dans la propagation des croyances religieuses
§ 1. Influence de la mode dans tous les éléments de la vie sociale.
§ 2. Les règles de la mode. Comment elle est mélangée d'éléments affectifs
et d'éléments rationnels.
Les journaux et les livres
§ 1. Influence des livres et des journaux.
§ 2. La persuasion par la publicité.
Les courants et les explosions d'opinions
§ 1. Les courants d'opinions et leur création.
§ 2. Les explosions d'opinions.
Livre VIII : La vie des croyances
Caractères fondamentaux d'une croyance.
Les croyances comme besoin irréductible de la vie mentale.
L'intolérance des croyances.
L'indépendance des opinions. Rôle social de l'intolérance.
Le paroxysme de la croyance. Les martyrs.
Les certitudes dérivées des croyances. Nature des preuves dont
se contentent les croyants.
§ 1. Les certitudes dérivées des croyances.
§ 2. Nature des preuves dont se contente l'esprit confiné dans le champ de la
§ 3. Le point irréductible du conflit de la science et de la croyance.
Rôle attribué à la raison et à la volonté dans la genèse d'une
§ 1. Indépendance de la raison el de la croyance.
§ 2. Impuissance de la raison sur la croyance.
Comment se maintiennent et se transforment les croyances
§ 1. Comment se maintiennent les croyances.
§ 2. Comment évoluent les croyances.
Comment meurent les croyances
§ 1. La phase critique des croyances et leur dissolution.
§ 2. Transformation des croyances religieuses en croyances politiques.
Livre IX : Recherches expérimentales sur la formation des croyances
Intervention de la croyance dans le champ de la connaissance.
Genèse des illusions scientifiques
§ 1. Pourquoi la connaissance reste toujours mélangée de croyances.
§ 2. Genèse des illusions scientifiques. Exemples modernes.
La formation moderne d'une croyance.
Utilité d'étudier expérimentalement la formation d'une croyance.
La magie dans l'Antiquité et au Moyen Age.
La magie dans les temps modernes et les phénomènes occultistes.
Raisons psychologiques de la formation des croyances occultistes.
Méthodes d'examen applicables à l'étude expérimentale de
certaines croyances et de divers phénomènes supposés
Insuffisance des méthodes habituelles d'observation.
Voleur du témoignage et de l'observation dans l'étude des croyances.
Valeur de l'expérimentation individuelle et collective.
Nécessité de dissocier les phénomènes et ne s'attacher qu'à l'examen d'un
élément isolé. Application à l'étude de la lévitation.
§ 5. Quels sont les observateurs les plus aptes à étudier les phénomènes
spirites ?
Étude expérimentale de quelques-uns des phénomènes
inconscients générateurs de croyances
§ 1. Expériences à effectuer pour l'étude de la formation des opinions et des
§ 2. Les actions physiologiques et curatives de la foi.
§ 3. Les illusions créées par la suggestion individuelle et collective.
§ 4. Transformation des âmes individuelles en une âme collective.
§ 5. Les communications de pensées.
§ 6. La désagrégation des personnalités.
§ 7. Dissociation expérimentale des éléments rationnels et affectifs de nos
opinions et de nos jugements.
§ 8. La force psychique et la volonté rayonnante.
Comment l'esprit se fixe dans la cycle de la croyance. La
crédulité a-t-elle des limites?
§ 1. La connaissance et la croyance chez les savants.
§ 2. Mécanisme mental de la conversion au savant.
§ 3. Les limites de la crédulité.
Origines irrationnelles des croyances. Les éléments de la personnalité. La volonté
inconsciente. Les conflits des logiques affective, mystique, collective et rationnelle.
La balance des motifs. Pourquoi les opinions différent et comment elles se propagent.
PARIS: ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR, 1918
by ERNEST FLAMMARION.
A l'historien éminent
dont la pénétrante sagacité sait découvrir
sous la trame des faits visibles
les forces invisibles qui les déterminent.
Genèse. Évolution
Les problèmes de la croyance
Et de la connaissance
Les cycles de la croyance
§ 1. - Les difficultés du problème de la croyance.
Le problème de la croyance, parfois confondu avec celui de la connaissance, en
est cependant fort distinct. Savoir et croire sont choses différentes n'ayant pas même
Des opinions et des croyances dérivent, avec la conception de la vie, notre
conduite, et par conséquent la plupart des événements de l'histoire. Elles sont, comme
tous les phénomènes, régies par certaines lois, mais ces lois ne sont pas déterminées
Le domaine de la croyance a toujours semblé hérissé de mystères. C'est pourquoi
les livres sur les origines de la croyance sont si peu nombreux alors que ceux sur la
connaissance sont innombrables.
Les rares tentatives faites pour élucider le problème de la croyance suffisent
d'ailleurs à montrer combien il a été peu compris. Acceptant la vieille opinion de
Descartes, les auteurs répètent que la croyance est rationnelle et volontaire. Un des
buts de cet ouvrage sera précisément de montrer qu'elle n'est ni volontaire, ni
La difficulté du problème de la croyance n'avait pas échappé au grand Pascal.
Dans un chapitre sur l'art de persuader, il remarque justement que les hommes :
« sont presque toujours emportés à croire, non par la preuve mais par l'agrément. »
« Mais, ajoute-t-il : la manière d'agréer est bien sans comparaison plus difficile, plus
subtile, plus utile et plus admirable ; aussi, si je n'en traite pas, c'est parce que je n'en
suis pas capable; et je m'y sens tellement disproportionné que je crois la Chose
absolument impossible. »
Grâce aux découvertes de la science moderne, il nous a semblé possible d'aborder
le problème devant lequel avait reculé Pascal.
Sa solution donne la clef de bien des questions importantes. Comment, par
exemple, s'établissent les opinions et les croyances religieuses ou politiques, pourquoi
rencontre-t-on simultanément chez certains esprits, avec une intelligence très haute
des superstitions très naïves ? Pourquoi la raison est-elle si impuissante à modifier
nos convictions sentimentales ? Sans une théorie de la croyance, ces questions et
beaucoup d'autres restent insolubles. La raison seule ne pourrait les expliquer.
Si le problème de la croyance a été si mal compris des psychologues et des
historiens, c'est parce qu'ils ont tenté d'interpréter avec les ressources de la logique
rationnelle des phénomènes qu'elle n'a jamais régis. Nous verrons que tous les
éléments de la croyance obéissent à des règles logiques, très sûres, mais absolument
étrangères à celles employées par le savant dans ses recherches.
Dès mes premières études historiques, ce problème m'avait hanté. La croyance
m'apparaissait bien le principal facteur de l'histoire, mais comment expliquer des faits
aussi extraordinaires que les fondations de croyances déterminant la création ou la
chute de puissantes civilisations ?
Des tribus nomades, perdues au fond de l'Arabie, adoptent une religion qu'un
illuminé leur enseigne, et grâce à elle fondent en moins de cinquante ans un empire
aussi vaste que celui d'Alexandre, illustré par une splendide éclosion de monuments
Peu de siècles auparavant, des peuples demi-barbares se convertissaient à la foi
prêchée par des apôtres venus d'un coin obscur de la Galilée et sous les feux régénérateurs de cette croyance, le vieux monde s'écroulait pour faire place à une civilisation entièrement nouvelle, dont chaque élément demeure imprégné du souvenir du
Dieu qui l'a fait naître.
Près de vingt siècles plus tard, l'antique foi est ébranlée, des étoiles inconnues
surgissent au ciel de la pensée, an grand peuple se soulève, prétendant briser les liens
du passé. Sa foi destructrice, mais puissante, lui confère, malgré l'anarchie où cette
grande Révolution le plonge, la force, nécessaire pour dominer l'Europe en armes et
traverser victorieusement toutes ses capitales.
Comment expliquer cet étrange pouvoir des croyances ? Pourquoi l'homme se
soumet-il soudainement à une foi qu'il ignorait hier, et pourquoi l'élève-t-elle si
prodigieusement au-dessus de lui-même ? De quels éléments psychologiques surgissent ces mystères ? Nous essaierons de le dire.
Le problème de l'établissement et de la propagation des opinions, et surtout des
croyances, a des côtés si merveilleux que les sectateurs de chaque religion invoquent
sa création et sa diffusion comme preuve d'une divine origine. Ils font remarquer
aussi que ces croyances sont adoptées malgré l'intérêt le plus évident de ceux qui les
acceptent. On comprend aisément, par exemple, le christianisme, se propageant
facilement chez les esclaves et tous les déshérités auxquels il promettait un bonheur
éternel. Mais quelles forces secrètes pouvaient déterminer un chevalier romain, un
personnage consulaire, à se dépouiller de leurs biens et risquer de honteux supplices,
pour adopter une religion nouvelle repoussée par les coutumes, méprisée par la raison
et interdite par les lois ?
Impossible d'invoquer la faiblesse intellectuelle des hommes qui se soumettaient
volontairement à un tel joug puisque, de l'antiquité à nos jours, les mêmes phénomènes s'observent chez les esprits les plus cultivés.
Une théorie de la croyance ne peut être valable qu'en apportant l'explication de
toutes ces choses. Elle doit surtout faire comprendre comment des savants illustres et
réputés par leur esprit critique acceptent des légendes dont l'enfantine naïveté fait
sourire. Nous concevons facilement qu'un Newton, un Pascal, un Descartes, vivant
dans une ambiance saturée de certaines convictions, les aient admises sans discussion, de même qu'ils admettaient les lois inéluctables de la nature. Mais comment, de
nos jours, dans des milieux où la science projette tarit de lumière, les mêmes
croyances ne se sont-elles pas désagrégées entièrement ? Pourquoi les voyons-nous,
quand par hasard elles se désagrègent, donner immédiatement naissance à d'autres
fictions, tout aussi merveilleuses, ainsi que le prouve la propagation des doctrines
occultistes, spirites, etc., parmi d'éminents savants? A toutes ces questions nous
devrons également répondre.
§ 2. - En quoi la croyance
diffère de la connaissance.
Essayons d'abord de préciser ce qui constitue la croyance et en quoi elle se
distingue de la connaissance.
Une croyance est un acte de foi d'origine inconsciente qui nous force à admettre
en bloc une idée, une opinion, une explication, une doctrine. La raison est étrangère,
nous le verrons, à sa formation. Lorsqu'elle essaie de justifier la croyance, celle-ci est
déjà formée.
Tout ce qui est accepté par un simple acte de foi doit être qualifié de croyance. Si
l'exactitude de la croyance est vérifiée plus tard par l'observation et l'expérience, elle
cesse d'être une croyance et devient une connaissance.
Croyance et connaissance constituent deux modes d'activité mentale fort distincts
et d'origines très différentes. La première est une intuition inconsciente qu'engendrent
certaines causes indépendantes de notre volonté, la seconde représente une acquisition consciente édifiée par des méthodes exclusivement rationnelles, telles que
l'expérience et l'observation.
Ce fut seulement à une époque avancée de son histoire, que l'humanité plongée
dans le monde de la croyance découvrit celui de la connaissance. En y pénétrant, on
reconnut que tous les phénomènes attribués jadis aux volontés d'êtres supérieurs se
déroulaient sous l'influence de lois inflexibles.
Par le fait seul que l'homme abordait le cycle de la connaissance, toutes ses
conceptions de l'univers furent changées.
Mais dans cette sphère nouvelle il n'a pas encore été possible de pénétrer bien
loin. La science constate chaque jour que ses découvertes restent imprégnées d'inconnu. Les réalités les Plus précises recouvrent des mystères. Un mystère, c'est l'âme
ignorée des choses.
De telles ténèbres la science est encore pleine et, derrière les horizons atteints par
elle, d'autres apparaissent, perdus dans un infini qui semble reculer toujours.
Ce grand domaine, qu'aucune philosophie n'a pu éclairer encore, est le royaume
des rêves. Ils sont chargés d'espérances que nul raisonnement ne saurait détruire.
Croyances religieuses, croyances politiques, croyances de tout ordre y trouvent une
puissance illimitée. Les fantômes redoutés qui l'habitent sont créés par la foi.
Savoir et croire resteront toujours choses distinctes. Alors que l'acquisition de la
moindre vérité scientifique exige un énorme labeur, la possession d'une certitude
n'ayant que la foi pour soutien n'en demande aucun. Tous les hommes possèdent des
croyances, très peu s'élèvent jusqu'à la connaissance.
Le monde de la croyance possède sa logique et ses lois. Le savant a toujours
vainement tenté d'y pénétrer avec ses méthodes. On verra dans cet ouvrage pourquoi
il perd tout esprit critique en pénétrant dans le cycle de là croyance et n'y rencontre
que lei plus décevantes illusions.
§ 3. - Rôles respectifs de la croyance
La connaissance constitue un élément essentiel de la civilisation, le grand facteur
de ses progrès matériels. La croyance oriente les pensées, les opinions et par
conséquent la conduite.
Jadis supposées d'origine divine, les croyances étaient acceptées sans discussion.
Nous les savons aujourd'hui issues de nous-mêmes et cependant elles s'imposent
encore. Le raisonnement a généralement aussi peu de prise sur elles que sur la faim
ou la soif. Élaborée dans les régions subconscientes que l'intelligence ne saurait
atteindre, une croyance se subit et ne se discute pas.
Cette origine inconsciente et par suite involontaire des croyances les rend très
fortes. Religieuses, politiques ou sociales, elles ont toujours joué un rôle prépondérant dans l'histoire.
Devenues générales, elles constituent des pôles attractifs autour desquels gravite
l'existence des peuples et impriment alors leur marque sur tous les éléments d'une
civilisation. On qualifie clairement cette dernière en lui donnant le nom de la foi qui
l'a inspirée. Civilisation bouddhique, civilisation musulmane, civilisation chrétienne,
sont des appellations très justes.
C'est qu'en devenant centre d'attraction, la croyance devient aussi centre de
déformation. Les éléments divers de la vie sociale : philosophie, arts, littérature, se
modifient pour s'y adapter.
Les seules vraies révolutions sont celles qui renouvellent les croyances fondamentales d'un peuple. Elles ont toujours été fort rares. Seul, ordinairement, le nom des
convictions se transforme. La foi change d'objet, mais ne meurt jamais.
Elle ne pourrait mourir, car le besoin de croire constitue un élément psychologique aussi irréductible que le plaisir ou la douleur. L'âme humaine a horreur du
doute et de l’incertitude. L'homme traverse parfois des phases de scepticisme, mais
n'y séjourne jamais. Il a besoin d'être guidé par un credo religieux, politique ou moral
qui le domine et lui évite l'effort de penser. Les dogmes détruits sont toujours
remplacés. Sur ces nécessités indestructibles, la raison est sans prise.
L'âge moderne contient autant de foi que les siècles qui l'ont précédé. Dans les
temples nouveaux, se prêchent des dogmes aussi despotiques que ceux du passé et
comptant d'aussi nombreux fidèles. Les vieux credo religieux qui asservissaient jadis
la foule sont remplacés par des credo socialistes ou anarchistes aussi impérieux et
aussi peu rationnels, mais qui ne dominent pas moins les âmes. L'église est remplacée
souvent par le cabaret, mais les sermons des meneurs mystiques qui s'y font entendre
sont l'objet de la même foi.
Et si la mentalité des fidèles n'a pas beaucoup évolué depuis l'époque lointaine où,
sur les rives du Nil, Isis et Hathor attiraient dans leurs temples des milliers de
fervents pèlerins, c'est qu'au cours des âges les sentiments, vrais fondements de l'âme,
gardent leur fixité. L'intelligence progresse, les sentiments ne changent pas.
Sans doute la foi en un dogme quelconque n'est généralement qu'une illusion. Il
ne faut pas la dédaigner pourtant. Grâce à sa magique puissance, l'irréel devient plus
fort que le réel. Une croyance acceptée donne à un peuple une communauté de pensée
génératrice de son unité et de sa force.
Le domaine de la connaissance étant très différent de celui de la croyance, les
opposer l'un à l'autre est une tâche vaine, bien que journellement tentée.
Dégagée de plus en plus de la croyance, la science en demeure cependant très
imprégnée encore. Elle lui est soumise dans tous les sujets mal connus, les mystères
de la vie ou de l'origine des espèces par exemple. Les théories qu'on y accepte sont de
simples articles de foi, n'ayant pour eux que l'autorité des maîtres qui les formulèrent.
Les lois régissant la psychologie de la croyance ne s'appliquent pas seulement aux
grandes convictions fondamentales laissant une marque indélébile sur la trame de
l'histoire. Elles sont applicables aussi à la plupart de nos opinions journalières sur les
êtres et les choses qui nous entourent.
L'observation montre facilement que la majorité de ces opinions n'ont pas pour
soutiens des éléments rationnels, mais des éléments affectifs ou mystiques, généralement d'origine inconsciente. Si on les voit discutées avec tant d'ardeur, c'est
précisément pal-ce qu'elles sont du domaine de la croyance et formées de la même
façon. Les opinions représentent généralement de petites croyances plus ou moins
Ce serait donc une erreur de croire qu'on sort du champ de la croyance en
renonçant à des convictions ancestrales. Nous aurons occasion de montrer que le plus
souvent on s'y est enlisé davantage.
Les questions soulevées par la genèse des opinions étant du même ordre que
celles relatives à la croyance doivent, être étudiées de la même façon. Souvent
distinctes dans leurs effets, croyances et opinions appartiennent cependant à la même
famille, alors que la connaissance fait partie d'un monde complètement différent.
On voit la grandeur et la difficulté des problèmes abordés dans cet ouvrage. J'y ai
rêvé bien des années sous des cieux divers. Tantôt en contemplant ces milliers de
statues élevées depuis 80 siècles à la gloire de tous les dieux qui incarnèrent nos
rêves. Tantôt perdu parmi les piliers gigantesques des temples aux architectures
étranges, reflétés dans les eaux majestueuses du Nil ou édifiés sur les rives tourmentées du Gange. Comment admirer ces merveilles sans songer aux forces secrètes qui
les firent surgir d'un néant d'où aucune pensée rationnelle n'aurait pu les faire éclore 9
Les hasards de la vie m'ayant conduit à explorer des branches assez variées de la
science pure, de la psychologie et de l'histoire, j'ai pu étudier les méthodes scientifiques qui engendrent la connaissance et les facteurs psychologiques générateurs des
croyances. La connaissance et la croyance, c'est toute notre civilisation et toute notre
Pour se constituer, la psychologie recourut successivement à plusieurs méthodes.
Nous n'aurons pas à les utiliser dans l'étude des opinions et des croyances. Leur
simple résumé montrera qu'elles ne pouvaient fournir que bien peu d'éléments
d'information à nos recherches.
Méthode d'introspection. - La plus ancienne méthode psychologique, la seule
pratiquée pendant Ion-temps, fut celle dite de l'introspection. Enfermé dans son
cabinet d'études et ignorant volontairement le monde extérieur, le penseur réfléchissait sur lui-même et avec les résultats de ses méditations fabriquait de gros livres. Ils
ne trouvent plus de lecteurs aujourd'hui.
Le dernier siècle vit naître des méthodes plus scientifiques sans doute, mais non
pas plus fécondes. En voici l'énumération.
Méthode psychophysique. - À ses débuts, cette méthode qui introduisait des
mesures physiques en psychologie semblait posséder nu grand avenir, mais on
découvrit rapidement combien son champ était limité. Ces mesures ne portaient que
sur des phénomènes élémentaires : vitesse de l'agent nerveux, temps nécessaire pour
les mouvements réflexes, relation logarithmique entre l'excitation et la sensation, etc.
Il s'agissait, en réalité, d'opérations physiologiques dont la psychologie ne put tirer
qu'un très faible parti.
Méthode des localisations cérébrales. - Elle consistait à chercher l'altération des
fonctions psychologiques correspondantes à certaines lésions nerveuses artificiellement provoquées. On crut pouvoir établir ainsi une foule de localisations. Elles sont
presque entièrement abandonnées aujourd'hui, même celles qui parurent d'abord les
mieux établies, telles que les centres du langage et de l'écriture.
Méthode des tests et des questionnaires. - Cette méthode obtint longtemps un
grand succès et les laboratoires, dits de psychologie, sont encore remplis des
instruments destinés à mesurer toutes les opérations supposées être en relation avec
l'intelligence. On édita même quantité de questionnaires auxquels voulurent bien se
soumettre quelques hommes illustres. Celui publié sur Henri Poincaré, par un des
derniers adeptes de cette méthode, suffirait à montrer quel minime appoint la
psychologie en peut tirer. Elle est actuellement complètement délaissée.
Méthode basée sur l'étude des altérations pathologiques de l'intelligence. - Cette
méthode, la dernière, est certainement celle qui a fourni le plus de documents sur
l'activité psychologique inconsciente, le mysticisme, l'imitation, les désagrégations de
la personnalité, etc. Quoique très restreinte, elle a été féconde.
Bien que nouvelle dans son application, la psychologie pathologique ne demeura
pas ignorée des grands dramaturges comme Shakespeare. Leur puissant génie
d'observation les amenèrent à découvrir les phénomènes que la science ne devait
préciser que plus tard. Lady Macbeth est une hallucinée, Othello un hystéroépileptique, Hamlet un alcoolique hanté par des phobies, le roi Lear un maniaque
mélancolique, victime de folie intermittente. Il faut reconnaître d'ailleurs que si tous
ces illustres personnages avaient été des sujets normaux au lieu de posséder une
psychologie altérée et instable, la littérature et l'art n'auraient pas eu à s'occuper d'eux.
Méthode basée sur la psychologie comparée. - Très récente encore, cette méthode
s'est bornée jusqu'ici à l'étude des instincts et de certaines réactions élémentaires
qualifiées de tropismes. Elle parait cependant devoir constituer une des méthodes de
Pour comprendre les phénomènes psychiques des êtres supérieurs, il faut étudier
d'abord ceux des créatures les plus inférieures. Cette évidence n'apparaît pourtant pas
encore aux psychologues qui prétendent établir une distinction irréductible entre la
raison de l'homme et celle des êtres placés au-dessous de lui. La nature ne connaît pas
de telles discontinuités et nous avons dépassé l'époque où Descartes considérait les
animaux comme de purs automates.
Cette étude est d'ailleurs hérissée de difficultés. On constate chaque jour davantage que les sens des animaux et, par suite, leurs sensations, diffèrent des nôtres. Les
éléments qu'ils associent, la façon dont ils les associent, doivent aussi sans-doute être
La psychologie des animaux, même supérieurs, est encore à ses débuts. Pour les
comprendre, il faut les regarder de très près, et c'est une peine qu'on ne prend guère.
Nous apprendrions vite à les deviner, cependant, par un examen attentif. J'ai jadis
consacré plusieurs années à leur observation. Les résultats en ont été exposés dans un
mémoire sur la psychologie du cheval, publié dans la Revue philosophique. J'en
déduisis des règles nouvelles pour son dressage. Ces recherches me furent très utiles
pour la rédaction de mon livre sur la Psychologie de l'éducation.
Méthode adoptée dans cet ouvrage pour l'étude des opinions et des croyances. L'énumération précédente permet de pressentir qu'aucune des méthodes psychologiques classiques, ni ]es enquêtes, ni la psychophysique, ni les localisations, ni la
psychopathologie même lie peuvent rien apprendre de la genèse et de l'évolution des
opinions et des croyances. Nous devions donc recourir à d'autres méthodes.
Après avoir étudié le terrain réceptif des croyances intelligence, sentiments,
subconscience, etc., nous avons analysé les diverses croyances religieuses, politiques,
morales, etc., et examiné le rôle de chacun de leurs facteurs déterminants. L'histoire
pour le passé, les faits de chaque jour pour le présent, fournissent les éléments de
Mais la généralité des grandes croyances appartiennent an passé. Le point le plus
frappant de leur histoire, est l'absurdité évidente des dogmes au point de vue de la
raison pure. Nous expliquerons leur adoption en montrant que dans le champ de la
croyance, l'homme le plus éclairé, le savant le mieux familiarisé avec les méthodes
rigoureuses de laboratoire, perd tout esprit critique et admet sans difficulté des
miracles merveilleux. L'étude des phénomènes occultistes fournira sur ce point des
démonstrations catégoriques. Nous verrons des physiciens illustres prétendre a-voir
dédoublé des êtres vivants et vécu avec des fantômes matérialisés, un professeur de
physiologie célèbre évoquer les morts et s'entretenir avec eux, un autre, non moins
éminent, assurer avoir vu un guerrier casqué sortir du corps d'une jeune fille avec des
organes complets, comme le prouvait l'état de sa circulation et l'examen des produits
de sa respiration.
Tous ces phénomènes et d'autres de même ordre nous prouveront que la raison est
impuissante contre les croyances les plus erronées.
Mais pourquoi l'esprit qui pénètre dans le champ de la croyance y manifeste-t-il,
quelle que soit sa culture. une crédulité illimitée?
Pour le découvrir, nous avons été conduits à élargir le problème et à rechercher
l'origine des actes des divers êtres vivants, de l'animal le plus inférieur à l'homme.
Il nous est alors apparu clairement que les explications classiques n'étaient si
insuffisantes ou si nulles que par l'obstination des auteurs à vouloir appliquer les
méthodes de la logique rationnelle à des phénomènes qu'elle ne régit pas. Dans les
opérations complexes de la vie, comme dans les réflexes inconscients, vraie source de
notre activité, apparaissent des enchaînements particuliers indépendants de la raison
et que ne sauraient définir des termes aussi imprécis que celui d'instinct.
Continuant à creuser ces questions, nous avons été amenés à reconnaître diverses
formes de logiques, inférieures ou supérieures, suivant les cas, à la logique rationnelle, mais toujours différentes d'elle.
Et c'est ainsi qu'à la logique rationnelle, connue de tout, temps, à la logique
affective, étudiée depuis quelques années, nous avons ajouté plusieurs formes.
nouvelles de logiques qui peuvent se superposer ou entrer en conflit et donner à notre
mentalité des impulsions différentes. Celle régissant le domaine de la connaissance
n'a aucun rapport avec celle qui engendre les croyances. C'est pourquoi le savant le
plus éclairé pourra manifester des opinions contradictoires, rationnelles ou irrationnelles, suivant qu'il sera dans le cycle de la connaissance ou dans celui de la
Ce n'est pas à la psychologie classique qu'il était possible de demander des
explications sur toutes ces questions. Les plus éminents psychologues modernes,
William James notamment, en sont réduits à constater : « la fragilité d'une science qui
suinte la critique métaphysique à toutes ses articulations »... « Nous en sommes
encore, écrit-il, à attendre la première lueur qui doit pénétrer l'obscurité des réalités
psychologiques fondamentales ». Sans admettre tout à fait avec l'illustre penseur que
les livres de psychologie contiennent uniquement : « une enfilade de faits grossièrement observés, quelques discussions querelleuses et bavardes de théories », il faut
bien reconnaître après lui que la psychologie classique ne renferme pas : « une seule
loi, une seule formule dont nous puissions déduire une conséquence, comme on
déduit un effet de sa cause ».
C'est donc sur un terrain très encombré en apparence, très vierge en réalité, que
nous allons tenter de construire une théorie de la formation et de l'évolution des
opinions et des croyances.
Le terrain psychologique des
opinions et des croyances
Livre II : Le terrain psychologique des opinions et des croyances
Les grands ressorts de l'activité des
êtres. Le plaisir et la douleur.
§ 1.- Rôles du plaisir et de la douleur.
Le plaisir et la douleur sont le langage de la vie organique et affective, l'expression d'équilibres satisfaits ou troublés de l'organisme. Ils représentent les moyens
employés par la nature pour obliger les êtres à certains actes sans lesquels le maintien
de l'existence serait impossible.
Plaisir et douleur sont donc les indices d'un état affectif antérieur. Ce sont des
effets, comme les symptômes pathologiques sont les conséquences d'une maladie.
La faculté d'éprouver du plaisir et, de la douleur constitue la sensibilité. La vie
affective et psychique des êtres dépend tout entière de cette sensibilité.
Le langage des organes, traduit par le plaisir et la douleur, est plus ou moins
impérieux, suivant les nécessités à satisfaire. Il en existe, comme la faim, qui
n'attendent pas.
La faim est la douleur la plus redoutée; l'amour, le plaisir le plus recherché, et
l'on peut répéter, avec le grand poète Schiller, que la machine du monde se soutient
par la faim et l'amour.
Les autres variétés du plaisir et de la douleur sont des mobiles, moins puissants
parce que moins intenses. C'est bien à tort que Schopenhauer soutenait : « qu'on peut
ramener à trois tous les principes qui font agir l'homme, l'égoïsme, la méchanceté et
la pitié ».
Dans ces dernières années, quelques philosophes, William James notamment, ont
contesté le rôle du plaisir et de la douleur comme mobiles de notre activité. « Ils
n'interviennent aucunement, par exemple, dit ce dernier, dams les manifestations de
nos émotions. Qui fronce le sourcil pour le plaisir de froncer le sourcil? On ne respire
pas pour le plaisir. »
Cette argumentation n'est pas heureuse. Certes, on ne respire pas pour le plaisir,
mais la douleur qu'entraînerait la cessation de respirer oblige rigoureusement à cette
fonction. On ne fronce pas les sourcils par plaisir, mais par suite d'un mécontentement qui constitue déjà une forme de la douleur.
§ 2. - Caractères discontinus
du plaisir et de la douleur.
Le plaisir et la douleur ne connaissent pas la durée. Leur nature est de s'user
rapidement, et par conséquent de n'exister qu'à la condition d'être intermittents. Un
plaisir prolongé cesse vite d'être un plaisir et une douleur continue s'atténue vite. Sa
diminution peut même, par comparaison, devenir un plaisir.
Le plaisir n'est donc plaisir qu'à condition d'être discontinu. Le seul plaisir un peu
durable est le plaisir non réalisé, ou désir.
Le plaisir n'est guère connaissable que par sa comparaison avec la douleur. Parler
de plaisir éternel est un non-sens, comme l'avait justement observé Platon. Les dieux
ignorant la douleur ne peuvent pas, suivant lui, éprouver de plaisir.
La discontinuité du plaisir et de la douleur représente la conséquence de cette loi
physiologique que le changement est la condition de la sensation. Nous ne percevons
pas des états continus, mais des différences entre des états simultanés ou successifs.
Le tic tac de la plus bruyante horloge finit à la longue par ne plus être entendu et le
meunier ne sera pas réveillé par le bruit des roues de son moulin, mais par leur arrêt.
C'est en raison de cette discontinuité nécessaire que le plaisir prolongé n'est
bientôt plus du plaisir, mais quelque chose de neutre ne, pouvant redevenir vivace
qu'après avoir été perdu. Le bonheur paradisiaque rêvé par les croyants serait bientôt
sans attrait pour eux, à moins de passer alternativement du paradis à l'enfer.
Le plaisir est toujours relatif et lié aux circonstances. La douleur d'aujourd'hui
devient le plaisir de demain et inversement. Douleur, pour un homme ayant abon-
damment dîné, d'être condamné à manger des croûtes de pain desséché; plaisir, pour
le même individu abandonné plusieurs jours sans aliments dans une île déserte.
La sagesse populaire dit avec raison que chacun prend son plaisir où il le trouve.
Le plaisir de l'ouvrier buvant et vociférant au cabaret diffère sensiblement de celui de
l'artiste, du savant, de l'inventeur, du poète composant leurs oeuvres. Le plaisir de
Newton découvrant les lois de la gravitation, fut sans doute plus vif que s'il avait
hérité des nombreuses femmes du roi Salomon.
L'importance du rôle de la sensibilité au plaisir et à la douleur apparaît nettement
si l'on essaie d'imaginer ce que pourrait être l'existence d'un de ces purs esprits, tels
que les sectateurs de plusieurs religions les supposent.
Dépourvus de sens et, par conséquent, de sensations et de sentiments, ils resteraient. indifférents au plaisir et à la douleur et ne connaîtraient aucun de nos mobiles
d'action. Les plus angoissantes souffrances d'individus jadis chéris par eux, ne
sauraient les émouvoir. Ils n'éprouveraient donc, nul besoin de communiquer avec
eux. L'existence de tels êtres, on ne la conçoit même pas.
§ 3. - Le désir comme conséquence
du plaisir et-de la douleur.
Le plaisir et la douleur engendrent le désir. Désir d'atteindre le plaisir et d'éviter la
Le désir est le principal mobile de notre volonté et, par suite, de nos actes. Du
polype à l'homme, tous les êtres sont mus par le désir.
Il inspire la volonté, qui ne peut exister sans lui, et dépend de son intensité. Le
désir faible engendre naturellement une volonté faible.
Il ne faut pas cependant confondre volonté et désir, comme le firent plusieurs
philosophes, tels que Condillac et Schopenhauer. Tout ce qui est voulu est évidemment désiré, mais on désire bien des choses qu'on sait ne pouvoir vouloir.
La volonté implique délibération, détermination et exécution, états de conscience
qui ne s'observent pas dans le désir.
Le désir établit l'échelle de nos valeurs, variable d'ailleurs, avec le temps et les
races. L'idéal de chaque peuple est la formule de son désir.
Un désir qui envahit tout l'entendement transforme notre conception des choses,
nos opinions et nos croyances. Spinoza l'a dit justement : nous jugeons une chose
bonne, non par jugement, mais parce que nous la désirons.
La valeur des choses n'existant pas en elle-même, est déterminée par le seul désir
et proportionnellement à l'intensité de ce désir. L'estimation variable des objets d'art
en fournit la preuve journalière.
Père de tout effort, maître souverain des hommes, générateur des dieux, créateur
de tout idéal, le désir ne figure pourtant pas aux Panthéons antiques. Seul, le grand
réformateur Bouddha comprit que le désir est le vrai dominateur des choses, le ressort
de l'activité des êtres. Pour délivrer l'humanité de ses misères et la conduire au
perpétuel repos, il tenta de supprimer ce grand mobile, de nos actions. Sa loi soumit
des millions d'hommes, mais ne triompha pas du désir.
C'est, en effet, que l'homme ne saurait vivre sans lui. Le monde des idées pures de
Platon pourrait posséder la beauté sereine qu'il rêvait, contenir les modèles éternels
des choses : n'étant pas vivifié par le souffle du désir, il ne nous intéresserait pas.
§ 4. - Le plaisir en perspective. L'espérance.
L'espérance est fille du désir, mais n'est pas le désir. Elle constitue une aptitude
mentale qui nous fait croire à la réalisation d'un désir. On peut désirer une chose sans
l'espérer. Tout le monde désire la fortune, très peu l'espèrent. Les savants désirent
découvrir la cause première des phénomènes, ils n'ont aucun espoir d'y arriver.
Le désir se rapproche quelquefois de l'espérance au point de se confondre avec
elle. A la roulette, je désire et j'espère gagner.
L'espérance est une forme de plaisir en expectative qui, dans sa phase actuelle
d'attente, constitue une satisfaction souvent plus grande que celle produite par sa
La raison en est évidente. Le plaisir réalisé est limité en quantité et en durée, alors
que rien ne borne la grandeur du rêve créé par l'espérance. La puissance et le charme
de l'espérance est de contenir toutes les possibilités de plaisir.
Elle constitue une sorte de baguette magique transformant toute chose. Les réformateurs ne firent jamais que substituer une espérance à une autre.
§ 5. - Le régulateur du plaisir et de la douleur.
L'habitude est le grand régulateur de la sensibilité, elle engendre la continuité de
nos actes, émousse le plaisir et la douleur et nous familiarise avec les fatigues et les
plus durs efforts. Le mineur s'habitue si bien à sa pénible existence, qu'il la regrette
quand. l'âge de la retraite le condamne à, vivre au soleil.
L'habitude, régulateur de la vie individuelle, est aussi le vrai soutien de la vie
sociale. On peut la comparer à l'inertie qui s'oppose, en mécanique, aux variations de
mouvement. Le difficile pour un peuple est d'abord de se créer des habitudes sociales,
puis de ne pas trop s'y attarder. Quand le joug des habitudes s'est appesanti longtemps
sur lui, il n'en peut plus sortir que par des révolutions violentes. Le repos dans
l'adaptation que constitue l'habitude ne doit pas se prolonger. Peuples vieillis,
civilisations avancées, individus âgés tendent à trop subir le joug de la coutume, c'està-dire de l'habitude.
Inutile de disserter longuement sur son rôle. Il a frappé tous les philosophes et est
devenu un dogme de la sagesse populaire.
« Qu'est-ce que nos principes naturels, dit Pascal, sinon nos principes accoutumés? Et
dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères... une différente coutume
donnera d'autres principes naturels.
La coutume fait, nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle incline l'automate qui
entraîne l'esprit sans qu'il y pense... C'est elle qui fait tant de chrétiens, c'est elle qui fait les
turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. Enfin, il faut avoir recours à elle quand une fois
l'esprit a vu où est la vérité.
... Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l'habitude, qui, sans violence,
sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette
croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de
la conviction... ce n'est pais assez. »
L'existence d'un individu ou d'un peuple serait instantanément paralysée si, par un
pouvoir surnaturel, il était soustrait à l'influence de l'habitude. C'est elle qui nous
dicte chaque jour ce que nous devons dire, faire et penser.
§ 6. - Le plaisir et la douleur considérés comme
les certitudes psychologiques fondamentales.
Les philosophes ont tenté d'ébranler toutes nos certitudes et de montrer que nous
ne connaissions du monde que des apparences.
Mais nous posséderons toujours deux grandes certitudes, que rien ne saurait
détruire : le plaisir et la douleur. Toute notre activité dérive d'elles. Les récompenses
sociales, les paradis et les enfers créés par les codes religieux ou civils se basent sur
l'action de ces certitudes dont la réalité évidente ne peut être contestée.
Dès que se manifeste la vie, apparaissent le plaisir et la douleur. Ce n'est pas la
pensée, mais la sensibilité qui nous révèle notre moi. En disant : « Je sens, donc je
suis », au lieu de : « Je pense, donc je suis, » Descartes eût été plus près de la vérité.
Sa formule, ainsi modifiée, s'applique à tous les êtres et non plus seulement à une
fraction de l'humanité.
De ces deux certitudes on pourrait tirer toute une philosophie pratique de la vie.
Elles fournissent une réponse sûre à l'éternelle question si répétée depuis l'Ecclésiaste
: pourquoi tant de travail et tant d'efforts, puisque la mort nous attend, et que notre
planète se refroidira un jour?
Pourquoi ? Parce que le présent ignore l'avenir et que dans le présent la Nature
nous condamne à rechercher le plaisir et fuir la douleur.
L'ouvrier courbé sur son labeur, la sœur de charité qu'aucune plaie ne révolte, le
missionnaire torturé par les sauvages, le savant poursuivant la solution d'un problème, l'obscur microbe s'agitant au fond d'une goutte d'eau, tous obéissent aux mêmes
stimulants d'activité : l'attrait du plaisir, la crainte de la douleur.
Aucune activité n'a d'autre mobile. On ne saurait même en imaginer de différents.
Seuls les noms peuvent varier. Plaisirs esthétiques, guerriers, religieux, sexuels, etc.,
sont des formes diverses du même ressort physiologique. L'activité des êtres s'évanouirait si disparaissaient les deux certitudes qui sont leurs grands mobiles : le plaisir
Les variations de la sensibilité
comme éléments de la vie individuelle et
§ 1. - Limites des variations de la sensibilité
au plaisir et à la douleur.
L'introduction du quantitatif dans l'étude des phénomènes physiques est la
première étape de leurs progrès. Tant que nous n'avions pas de thermomètre pour
mesurer la température, il fallait se contenter d'appréciations individuelles variables
d'un sujet à l'autre.
Les progrès, réalisés dans le domaine du rationnel ne l'ont pas encore été dans
celui de l'affectif. Nous ignorons le thermomètre capable de mesurer exactement les
variations de la sensibilité ou la grandeur d'un sentiment.
Il semble pourtant, malgré les apparences, que notre sensibilité au plaisir et à la
douleur ne puisse osciller que dans d'assez étroites limites. Cette assertion n'est pas
d'ailleurs une simple hypothèse dénuée de preuves.
Elle a pour soutiens, outre des observations psychologiques faiblement contestables, les expériences des physiologistes. Ces dernières ont montré que les sensations
ne peuvent grandir indéfiniment, et possèdent une limite supérieure au-dessus de
laquelle l'augmentation d'une excitation reste sans effet. Il y a aussi une limite
inférieure au-dessous de laquelle l'excitation n'est plus produite.
Dans le champ où les excitations sont perceptibles, la sensation ne croît pas
proportionnellement à l'intensité de l'excitation qui la provoque. Pour que la sensation
augmente en progression arithmétique, il faut que l'excitation croisse en proportion
D'après Fechner, la sensation grandit suivant le logarithme de l'excitation. Ainsi,
pour doubler la sensation produite par une excitation, celle d'un instrument de
musique, par exemple, il faudrait décupler le nombre des instruments; pour la tripler,
on devrait centupler ce nombre.
Soit un orchestre de dix exécutants jouant du même instrument. Pour doubler
l'intensité sonore, il faudra élever à cent (chiffre dont le logarithme est 2) le nombre
des instruments. Pour tripler la même sensation, il faudrait le porter à mille (dont le
logarithme est 3).
Appliquées au plaisir et à la douleur, ces notions montrent que l'excitation doit
être considérablement augmentée pour accroître un peu l'effet produit.
Les chiffres précédents ne sauraient évidemment avoir rien d'absolu et ils
n'indiquent que le sens général du phénomène. Dans un sentiment entrent des
éléments beaucoup plus complexes que dans une sensation. Notre seul but a été de
montrer combien est limitée l'étendue des oscillations possibles de notre sensibilité au
plaisir et à la douleur.
Et comment pourrait-il en être autrement ? Les organismes subissent avec lenteur
toutes les adaptations, mais sont incapables de supporter de brusques variations.
Aussi possèdent-ils des agents régulateurs destinés à éviter ces variations. A l'état
normal, la température du corps ne varie que de quelques dixièmes de degré, si
intense que soit le froid ou la chaleur extérieure. Des oscillations atteignant 2 ou 3
degrés ne s'observent que dans des maladies graves et ne se maintiennent jamais
longtemps sans entraîner la mort. Chaque organisme possède un niveau d'équilibre
dont il ne peut guère s'écarter.
Il est aussi une autre loi, celle de la non-accumulation des sensations, qui joue,
dans notre vie sensitive, un rôle considérable, bien que souvent oublié.
On sait que certains corps, telle une plaque photographique, jouissent de la propriété d'accumuler les petites impressions successives qui les frappent. Des
impressions faibles, mais suffisamment répétées, produisent sur eux, à la longue, le
même résultat qu'une impression forte, mais courte. La plaque photographique peut,
avec une pose suffisante, reproduire des étoiles à jamais invisibles pour l’œil,
précisément parce que la rétine ne possède pas la propriété d'accumuler les petites
Ce qui est vrai pour l'œil J'est également pour les formes diverses de notre
sensibilité. D'une façon générale, mais comportant cependant des exceptions, elle ne
peut accumuler les impressions. Ces dernières, disséminées dans le temps, ne
s'additionnent pas.
Supposons, pour fixer les idées, qu'un accident de chemin de fer fasse périr trois
cents personnes. Notre sensibilité sera très vivement affectée. Les colonnes des
journaux abonderont en détails terrifiants. Les souverains échangeront des télégrammes de condoléances.
Imaginons au contraire la mort de ces trois cents personnes produite par une série
de petits accidents répartis dans l'espace d'une année. Notre sensibilité n'ayant pas
accumulé les émotions légères produites par chaque accident, l'effet final sera à peu
près nul.
Il est heureux qu'il en soit ainsi. Si l'organisme se trouvait construit de façon à
accumuler les petites douleurs, la vie deviendrait vite insupportable.
§ 2. - Les oscillations de la sensibilité individuelle
et leur rôle dans la vie sociale.
Nous venons de voir que les variations possibles de la sensibilité n'ont ni grande
étendue, ni longue durée. Mais l'observation journalière montre que, dans ces limites
restreintes, elle oscille perpétuellement. Santé, maladie, milieu, événements, etc., la
modifient sans cesse. Elle peut être comparée au lac dont un vent léger ride la
surface, sans soulever des vagues bien hautes.
Ces variations constantes expliquent pourquoi nos goûts, nos idées et nos opinions
changent fréquemment. Elles s'exagèrent encore lorsque les coutumes et croyances
ancestrales qui limitent les oscillations de la sensibilité tendent à s'évanouir.
L'instabilité devient alors la règle.
Certains facteurs des opinions peuvent également limiter les oscillations de la
sensibilité. Telle la contagion mentale, créatrice de modes capables de stabiliser un
peu notre mobilité. Les sensibilités collectives, momentanément fixées, se traduisent
alors en œuvres diverses qui sont le miroir d'une époque.
Très affinée par certaines excitations répétées, la sensibilité finit par s'intellectualiser un peu. L'esprit complète ce que devait autrefois préciser une accumulation
de détails. Comparez, par exemple, les lourds dessins de Daumier à ces sobres
esquisses modernes, où n'a été gardé que le trait saillant des personnages, laissant à
l’œil le soin de les compléter. De même, en littérature, les longues descriptions de
paysages sont remplacées aujourd'hui par quelques lignes brèves, mais évocatrices.
En s'affinant, la sensibilité s'émousse aussi. La musique simple de Lulli, qui
charmait Dos pères, nous ennuie. La plupart des opéras, d'il y a seulement cinquante
ans, paraissent démodés. L'harmonie a de plus en plus dominé la mélodie, et il faut
maintenant, pour exciter des sensibilités fatiguées, certaines dissonances que les
anciens compositeurs auraient considérées comme des fautes.
Les œuvres d'une époque, artistiques et littéraires surtout, permettent seules de
connaître la sensibilité de cette époque et ses variations.
C'est précisément parce qu'elles sont la véritable expression de la sensibilité d'une
époque, que les œuvres d'art sont datées facilement. Pour la même raison elles sont
beaucoup plus instructives que de méthodiques livres d'histoire. L'historien juge le
passé avec sa sensibilité moderne. Son interprétation, forcément fausse, nous apprend
peu. Le moindre conte, roman, tableau, monument de l'époque considérée est d'un
enseignement autrement exact et intéressant.
Les sensibilités ne se transposent ni dans l'espace, ni dans le temps. Une œuvre
architecturale formée d'un mélange d'éléments d'époques éloignées ou provenant de
races différentes nous choquera nécessairement, parce qu'issue de sensibilités
dissemblables de la nôtre.
Si, par suite de l'évolution de notre espèce, notre sensibilité se transformait, toutes
les oeuvres du passé, les plus admirées aujourd'hui : le Parthénon, les cathédrales
gothiques, les grands poèmes, les peintures célèbres seraient regardées comme des
productions indignes de fixer l'attention.
Ce n'est pas une vaine hypothèse. De Louis XIII au commencement du dernier
siècle, le gothique ne fut-il pas considéré comme un art barbare, objet des malédictions des écrivains et des artistes, J.-J. Rousseau notamment ?
Une longue évolution ne serait même pas nécessaire pour amener les peuples à
dédaigner ce qu'ils admirent aujourd'hui. Il suffirait que l'éducation persistât dans sa
tendance actuelle spécialiste et technique et que continuât l'ascension rapide au
pouvoir des multitudes. Toutes les formes de l'art ne représentent pour elles qu'un
méprisable luxe. La Commune, expression assez fidèle de l'âme populaire, n'hésita
pas a incendier les plus beaux monuments de Paris, tels que l'Hôtel de Ville et les
Tuileries. Uniquement par hasard le Louvre, avec ses collections, échappèrent à ce
Quoi qu'il en soit de leur avenir, les œuvres du passé subsistent encore et, seules,
nous font connaître sa véritable histoire.
Sans ces éléments d'information, fournis par la littérature et l'art, la sensibilité
d'une époque resterait aussi inconnue que celle des habitants de Jupiter. Nous
pourrions déterminer seulement son intellectualité, par l'étude des livres de science.
Ces derniers sont en effet généralement indépendants de la sensibilité de leurs
auteurs. Un roman est toujours daté, un traité de géométrie pure ne l'est pas. La vieille
géométrie d'Euclide, encore enseignée, pourrait être signée par un mathématicien
moderne. Son auteur la rédigea, en effet, avec des éléments uniquement rationnels et
où sa sensibilité n'eut aucune part. L'intelligence sait mettre en évidence des vérités
générales et éternelles. La sensibilité crée des vérités particulières et momentanées.
§ 3. - Les variations d'idéal et de croyances créées
par les oscillations de la sensibilité collective.
Quelle que soit la race, ou le temps considéré, le but constant de l'activité humaine fut toujours la. recherche du bonheur : il consiste, en dernière analyse, je le répète
encore, à poursuivre le plaisir et fuir la, douleur.
Sur cette conception fondamentale, les hommes tombèrent constamment d'accord,
les divergences portent seulement sur l'idée qu'on se fait du bonheur et sur les moyens
de le conquérir.
Ses formes sont diverses, mais le terme poursuivi identique. Rêves d'amour, de
richesse, d'ambition ou de foi, sont les puissants facteurs d'illusions qu'emploie la
nature pour nous conduire à ses fins.
Réalisation d'un désir présent ou simple espérance, le bonheur est toujours un,
phénomène subjectif. Dès que les contours du rêve sont un peu arrêtés dans l'esprit,
nous le poursuivons avec ardeur.
Changer la conception du bonheur d'un individu ou d'un peuple, c'est-à-dire son
idéal, c'est changer du même coup sa conception de la vie et, par suite, sa destinée.
L'histoire n'est guère que le récit des efforts accomplis par l'homme pour édifier un
idéal, et le détruire ensuite, lorsque, l'ayant atteint) il en découvre la vanité.
L'espoir de bonheur conçu par chaque peuple, et les croyances qui en sont la
formule constituèrent toujours le levier de sa puissance. Son idéal naît, grandit et
meurt avec lui et, quel qu'il soit, dote le peuple qui l'accepte d'une grande force. Cette
force est telle que l'idéal agit, alors même qu'il promet peu de chose. On comprend le
martyr, pour qui le bûcher représentait la porte du ciel; mais quel profit un
légionnaire romain, un soldat de Napoléon pouvaient-ils retirer de leurs chevauchées
à travers le monde? La mort ou des blessures. Leur idéal collectif était pourtant assez
fort pour voiler toutes les souffrances. Se sentir les héros de ces grandes épopées était
un idéal de bonheur, un paradis présent divinement enchanteur. Une nation sans idéal
disparaît vite de l'histoire.
Les sphères des activités vitales et
psychologiques. La vie consciente
et la vie inconsciente.
§ 1. - Les sphères des activités vitales
Le but de cet ouvrage étant d'étudier la formation des opinions et des croyances, il
est nécessaire de connaître d'abord le terrain sur lequel elles peuvent germer. Cette
connaissance est d'autant plus utile qu'avec les progrès de la science actuelle, les
explications des anciens livres de psychologie sont devenues bien illusoires.
Les phénomènes manifestés par les êtres vivants peuvent se ramener à plusieurs
catégories superposées aujourd'hui, mais qui se sont lentement succédé dans le
temps : 1° phénomènes vitaux (nutrition, respiration, etc.); 2° phénomènes affectifs
(sentiments, passions, etc.); 30 phénomènes intellectuels (réflexion, raisonnement,
etc.). Ces derniers apparurent très tard dans l'histoire de l'humanité.
La vie organique, la vie affective et la vie intellectuelle constituent ainsi trois
sphères d'activités fort distinctes ; mais bien que séparées les unes des autres elles
agissent sans cesse les unes sur les autres. Il est impossible pour cette raison de
comprendre les dernières sans étudier la première. C'est donc très à tort que les
psychologues laissent de côté l'examen des phénomènes vitaux et l'abandonnent aux
Nous montrerons leur rôle fondamental en étudiant dans une autre partie de cet
ouvrage les phénomènes régis par la logique biologique. Il ne sera traité dans le
présent chapitre que de cette étape primitive de la vie psychique : l'activité inconsciente de l'esprit. Son importance est prépondérante, car dans ce terrain se trouvent
les racines de nos opinions et de notre conduite.
§ 2. - La psychologie inconsciente
et les sources de l'intuition.
Les sentiments n'entrent dans la conscience qu'après une élaboration automatique
accomplie dans cette très obscure zone de l'inconscient qualifié aujourd'hui de
subconsciente et dont l'exploration est à peine commencée.
Les états intellectuels conscients étant les seuls facilement accessibles, la,
psychologie n'en connut pas d'abord d'autres. Par des voies indirectes, mais assez
sûres, la science moderne a prouvé que les phénomènes inconscients jouent dans la
vie mentale un rôle souvent plus important que les phénomènes intellectuels. Les
premiers sont le substratum des seconds. On peut comparer la vie intellectuelle à ces
petits îlots, sommets d'immenses montagnes sous-marines invisibles. Les immenses
montagnes représentent l'inconscient.
L'inconscient est en grande partie un résidu ancestral. Sa puissance tient à ce qu'il
représente l'héritage d'une longue série de générations qui chacune y ajoutèrent
Son rôle, inconnu autrefois, est devenu si prépondérant aujourd'hui que certains
philosophes, W. James et Bergson notamment, y cherchent l'explication de la plupart
des phénomènes psychologiques.
Sous leur influence, a pris naissance un mouvement anti-intellectualiste très
marqué. Les adeptes de la nouvelle école finissent même par oublier un peu que la
logique rationnelle seule permit d'édifier les progrès scientifiques et industriels,
générateurs de nos civilisations.
Les recherches qui sont arrivées à doter le subconscient d'une telle importance ne
dérivent pas de spéculations pures, mais de certaines expériences, accomplies
d'ailleurs dans un autre but que celui de soutenir des argumentations philosophiques.
Je mentionnerai, parmi elles, les études sur l'hypnotisme, la désagrégation morbide
des personnalités, le somnambulisme, les actes des médiums, etc. Le mécanisme des
effets observés demeure d'ailleurs ignoré. En matière de psychologie inconsciente,
aussi bien du reste que de psychologie consciente, il faut le plus souvent se borner à
de simples constatations.
L'inconscient nous guide dans l'immense majorité des actes de la vie journalière.
Il est notre maître, mais un maître pouvant devenir serviteur s'il est convenablement
orienté. La pratique d'un métier ou d'un art s'accomplissent aisément dès que l'inconscient, suffisamment dressé, les dirige. Une morale sûre, c'est de l'inconscient bien
L'inconscient représente un vaste magasin d'états affectifs et intellectuels constituant un capital psychique qui peut. s'affaiblir, mais ne meurt jamais tout entier.
S'il fallait, même s'en rapporter à, l'observation de certains états pathologiques, on
pourrait dire que les éléments entrés dans le domaine de l'inconscient s'y maintiennent fort longtemps, sinon toujours. C'est du moins, de cette façon seulement, que
s'expliquent certains phénomènes constatés chez des médiums ou des malades se
mettant à parler des langues qu'ils n'ont pas apprises, mais entendu parler pendant
L'intuition, origine des inspirations, qui à un niveau exceptionnel, constituent le
génie, sort tout entière d'un inconscient préparé par l'hérédité et nue culture convenable. Les inspirations du grand capitaine remportant des victoires et dominant le
destin, celles du puissant artiste qui nous révèle la splendeur des choses, du savant
illustre qui en pénètre les mystères, apparaissent sous forme d'éclosions spontanées,
mais l'inconscient d'où elles naissent en avait lentement élaboré la floraison.
Bien qu'ils puissent être provoqués par certaines représentations mentales
d'origine purement intellectuelle, les sentiments se forment dans le domaine de
l'inconscient. Leur lente élaboration peut, avoir pour terminaison des manifestations
soudaines, éclatant comme un coup de foudre, les conversions religieuses ou politiques, par exemple.
Les sentiments élaborés dans l'inconscient n'arrivent pas toujours à la conscience
ou n'y parviennent qu'après diverses excitations, et c'est pourquoi nous ignorons
parfois nos sentiments réels à l'égard des êtres ou des, choses qui nous entourent.
Souvent même les sentiments, et par conséquent les opinions et les croyances qui en
résultent, sont tout à fait différents de ceux que nous supposions. L'amour ou la haine
existent quelquefois dans notre âme, avant d'être soupçonnés. Ils se révèlent
seulement lorsque nous sommes obligés d'agir. L'action, en effet, constitue le seul
critérium indiscutable des sentiments. Agir, c'est apprendre à se connaître. Les
opinions formulées restent de vaines paroles tant qu'elles n'ont pas l'acte pour
§ 3. - Les formes de l'inconscient.
L'inconscient intellectuel et l'inconscient affectif.
On peut, je crois, établir trois catégories distinctes dans le monde de l'activité
Tout d'abord, se trouve l'inconscient organique qui régit tous les phénomènes de
la vie : respiration, circulation, etc. Stabilisé depuis longtemps par des accumulations
héréditaires, il fonctionne avec une admirable régularité et complètement à notre insu,
dirige la vie et nous fait passer de l'enfance à la vieillesse et à la mort, sans que nous
puissions comprendre son action.
Au-dessus de l'inconscient organique se place l'inconscient affectif. De formation
plus récente, il est un peu moins stable, mais cependant encore beaucoup, C'est
pourquoi, si nous pouvons changer les sujets sur lesquels s'exercent nos sentiments,
notre action sur eux est très faible.
Au sommet de cette échelle, se trouve l'inconscient intellectuel. Apparu fort tard
dans l'histoire du monde, il ne, possède pas de profondes racines ancestrales. Alors que l'inconscient organique et affectif ont fini par créer des instincts transmis par
l'hérédité, l'inconscient intellectuel ne se manifeste .encore que sous forme de
prédispositions et de tendances, et l'éducation doit le compléter à chaque génération.
L'éducation a beaucoup de prise sur l'inconscient intellectuel précisément parce
qu'il est moins fixé que les autres formes de l'inconscient. Elle en exerce au contraire
très peu sur les sentiments, éléments fondamentaux de notre caractère, fixés depuis
L'inconscient affectif est souvent un maître impérieux, indifférent aux décisions
de la raison. C'est pourquoi tant d'hommes très sages dans leurs écrits et leurs
discours deviennent, dans leur conduite, de simples automates, disant ce qu'ils ne
voudraient pas dire et faisant ce qu'ils ne voudraient pas faire.
Il résulte des explications précédentes que l'intelligence n'est pas, ainsi qu'on l'a
cru longtemps, le facteur le plus important de la vie mentale. L'inconscient élabore, et
les résultats de cette élaboration arrivent tout formés à l'intelligence, comme les mots
qui se pressent sur les lèvres de l'orateur.
La grande force de l'inconscient est de marquer d'une précision particulière tout ce
qu'il exécute. Aussi doit-on lui confier le plus de fonctions possible. L'apprentissage
d'un métier ou d'un art n'est complet que lorsque des exercices répétés ont chargé
l'inconscient de l'exécution du travail à accomplir. L'éducation, je l'ai écrit ailleurs,
est l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient.
Mais nos limites d'action sur l'inconscient ne sont pas très étendues. La biologie
moderne a banni depuis longtemps avec raison la finalité de l'univers, et cependant
les choses se passent souvent comme si elle dominait leur enchaînement. Toutes nos
explications rationnelles laissent la nature pleine d'impénétrable. A en juger par les
résultats, il semblerait que l'inconscient - forme moderne de la finalité - abrite de
subtils génies désireux de nous aveugler en nous faisant sacrifier sans cesse nos
intérêts individuels à ceux de l'espèce. Les génies de la finalité inconsciente sont sans
doute de simples nécessités sélectionnées et fixées par le temps.
Quoi qu'il en soit, l'inconscient nous domine souvent et nous aveugle toujours. Ne
le regrettons pas trop car une claire vision du sort à venir rendrait l'existence bien
misérable. Le bœuf ne brouterait plus tranquillement l'herbe du chemin qui le conduit
à l'abattoir, et la plupart des êtres reculeraient d'horreur devant leur destinée.
§ 1. - Le moi affectif et le moi intellectuel.
En recherchant les motifs déterminants de nos opinions et de nos croyances, nous
verrons qu'elles sont régies par des formes de logiques très distinctes bien que
confondues jusqu'ici.
Avant d'aborder leur examen, j'insisterai sur une division fondamentale des
éléments psychiques qui domine toutes les autres. Ils se présentent en effet sous deux
formes bien différentes : les éléments affectifs, les éléments intellectuels. Cette
première classification facilitera la compréhension des chapitres qui seront consacrés
aux diverses formes de logiques.
La distinction entre le sentiment et la raison dut s'établir assez tard dans l'histoire.
Nos lointains ancêtres sentaient vivement, agissaient beaucoup, mais raisonnaient très
Lorsque, parvenu à une phase déjà avancée de son évolution, l'homme tenta de
philosopher, la différence entre les sentiments et la raison apparut nettement.
Mais à une époque très récente seulement il devint évident que les sentiments
supposés régis par nos caprices, obéissaient à une logique spéciale, absolument
différente de la logique rationnelle.
L'ignorance de cette distinction est une des sources d'erreur 'les plus fréquentes de
nos jugements. Des légions de politiciens ont voulu fonder sur des raisonnements ce
qui ne peut l'être que sur des sentiments. Des historiens aussi peu éclairés crurent
pouvoir expliquer par la logique intellectuelle des faits complètement étrangers à son
influence. La genèse des facteurs les plus importants de l'histoire, telle que la
naissance et la propagation des croyances, reste pour cette raison fort peu connue.
D'illustres philosophes furent victimes de la même confusion entre la logique
affective et la logique rationnelle. Kant prétendait édifier la morale sur la raison. Or,
parmi ses sources diverses, la raison ne figure presque jamais.
Le plus grand nombre des psychologues persiste encore dans les mêmes
errements. Ribot le fait très justement remarquer en parlant des « incurables préjugés
intellectualistes des psychologues voulant tout ramener à l'intelligence, tout expliquer
par elle. Thèse insoutenable, car de même que physiologiquement la vie végétative
précède la vie animale qui s'appuie sur elle ; de même psychologiquement la vie
affective précède la vie intellectuelle qui s'appuie sur elle ».
Il était nécessaire, pour atteindre le but de cet, ouvrage, de bien insister sur cette
différence entre l'affectif et le rationnel. La négliger serait se condamner à ignorer
toujours la genèse des opinions et des croyances.
Tâche difficile, cependant, de délimiter nettement la séparation du rationnel et de
l'affectif. Les classifications indispensables dans l'étude des sciences établissent
forcément, dans l'enchaînement des choses, des coupures que la nature ignore, mais
toute science serait impossible si nous n'avions pas, appris à créer du discontinu dans
le continu.
La séparation entre l'affectif et l'intellectuel appartient à une période avancée de
l'évolution des êtres. Les phénomènes affectifs ayant précédé les phénomènes
intellectuels, il est probable que les seconds sont sortis des premiers.
Les animaux possèdent des sentiments souvent aussi développés que les nôtres,
mais leur intelligence est beaucoup plus faible. C'est surtout par le développement de
son intelligence que l'homme se sépare d'eux.
Les sentiments appartiennent à cette catégorie de choses connues de chacun
quoique malaisées à définir. On ne peut les interpréter en effet qu'en termes intellectuels. L'intelligence sert à connaître, les sentiments à sentir ; or sentir et connaître
sont des manifestations que ne saurait exprimer un même langage. L'intelligence a pu
se créer une langue assez précise, mais celle des sentiments est très vague encore.
Le moi affectif et le moi rationnel, bien qu'agissant sans cesse l'un sur l'autre,
possèdent une existence indépendante. Le moi affectif évoluant malgré nous et
souvent contre nous, la vie, pour cette raison, est pleine de contradictions. Il est
possible quelquefois de refréner nos sentiments, non de les faire naître ou disparaître.
C'est donc bien à tort que nous reprochons à un individu d'avoir changé. Ce
reproche sous-entend l'idée très fausse que l'intelligence peut modifier un sentiment.
Complète erreur. Quand l'amour, par exemple, devient indifférence on antipathie,
l'intelligence assiste à ce changement, mais n'en est pas cause. Les raisons qu'elle
imagine pour expliquer de tels revirements n'ont aucun rapport avec leurs vrais
motifs. Ces motifs, nous les ignorons.
Souvent même, nous ne connaissons pas mieux nos vrais sentiments que les
mobiles qui les font naître. « Fréquemment, dit Ribot, on s'imagine ressentir pour une
personne un attachement profond et solide (amour, amitié); l'absence, ou la nécessité
d'une rupture en démontrent la réelle fragilité. Inversement, l'absence ou la rupture
nous révèlent une profonde affection qui semblait tiède et proche de l'indifférence. »
Il est donc impossible, comme le fait justement remarquer le même auteur, de
juger avec le moi intellectuel la conduite du moi affectif.
Bien que la vie affective et la vie intellectuelle soient trop hétérogènes pour être
réductibles l'une à l'autre, on agit toujours sans tenir compte de la différence qui
sépare les sentiments de l'intelligence. Tout notre système d'éducation latine en est
une preuve. La persuasion que le développement de l'intelligence par l'instruction
développe aussi les sentiments, dont J'association constitue ; le caractère, est un des
plus dangereux préjugés de notre université. Les éducateurs anglais savent depuis
longtemps que l'éducation du caractère ne se fait pas avec des livres.
Le moi affectif et le moi intellectuel étant distincts il n'est pas étonnant qu'une
intelligence très haute puisse coexister avec un caractère très bas 1. Sans doute
l'intelligence et l'instruction montrant que certains actes malhonnêtes coûtent plus
qu'ils ne rapportent, on verra rarement un homme instruit, pratiquer de vulgaires
cambriolages, mais s'il possède une âme de cambrioleur il la gardera malgré tous ses
diplômes, et l'utilisera dans des opérations aussi peu morales mais moins dangereuses
et d'un profit plus sûr.
Visible dans, la plupart des individus, la distinction entre le moi affectif et le moi
intellectuel l'est également chez certains peuples. Mme de Staël faisait remarquer que
chez les Allemands le sentiment et l'intelligence « paraissent n'avoir aucune communication; l'une ne peut pas souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs ».
Dans les collectivités transitoires, la même distinction entre l'affectif et l'intellectuel est plus facilement observable encore. Les éléments qu'elles mettent en commun
et qui dictent leurs actes, sont les sentiments et jamais l'intelligence. J'en ai donné les
raisons dans un autre ouvrage. Il suffira de rappeler ici que l'intelligence, variant
considérablement d'un sujet à l'autre et n'étant pas comme les sentiments contagieuse,
ne peut jamais revêtir une forme collective. Les individus d'une même race possèdent
Parmi les nombreux exemples qu'en fournit l'histoire, un des plus typiques est celui de l'illustre
chancelier Bacon. Nul homme de son temps ne posséda une intelligence aussi haute, mais bien peu
révélèrent une âme aussi basse. Il commença, dans l'espérance d'obtenir un emploi de la reine
Élisabeth, par trahir son unique bienfaiteur, le comte d'Essex, qui eut la tête tranchée. Il dut
attendre, cependant, le règne de Jacques 1er pour obtenir sur la recommandation du due de
Buckingham, qu'il trahit également bientôt, la place de sollicitor général, puis de chancelier. Il s'y
montra plat courtisan et voleur impudent. Ses concussions forent telles qu'il fallut le poursuivre.
Vainement tenta-t-il d'attendrir ses juges par une humble confession écrite dans laquelle il avouait
ses fautes, et « renonçait à toute défense ». Il fut condamné à la perte de toutes ses places et à une
au contraire certains sentiments communs fusionnés facilement lorsqu'ils sont. en
Le moi affectif constitue l'élément fondamental de la personnalité. Très lentement
élaboré par des acquisitions ancestrales, il évolue chez les individus et les peuples
beaucoup moins vite que l'intelligence.
Cette thèse paraît au premier abord contredite par l'histoire. Il semblerait qu'à
certains moments naissent des sentiments nouveaux fort différents de ceux antérieurement observés. Belliqueuse à une époque, une nation se montre pacifique plus tard.
Le besoin d'égalité succède à l'acceptation de l'inégalité. Le scepticisme remplace la
foi ardente. Nombreux sont les exemples du même genre.
Leur analyse, montre que ces créations de sentiments nouveaux sont de simples
apparences. En réalité, ils existaient, sans se manifester ; les variations de milieux ou
les circonstances n'ont fait que modifier leur, équilibre. Tel sentiment d'abord refréné
devient prépondérant à une époque et domine d'une façon plus ou moins durable les
autres états affectifs. L'homme en société est bien forcé de plier ses sentiments aux
nécessités successives que les circonstances et surtout l'ambiance sociale lui
imposent. Des exemples de ces transformations apparentes seront donnés dans un
Les sentiments semblent parfois changer alors qu'ils n'ont fait que s'appliquer à
des sujets différents. L'espérance mystique guidant l'ouvrier moderne vers les
fumeuses tavernes où des apôtres d'un évangile nouveau lui promettent un paradis
prochain est le même sentiment qui conduisait ses pères dans les vieilles cathédrales
où, derrière les vapeurs de l'encens, s'ouvraient les portes d'or de lumineuses régions
pleines d'une félicité éternelle.
§ 2. - Les diverses manifestations de la vie affective.
Émotions, sentiments, passions.
Les manifestations de la vie affective sont indifféremment désignées par les
auteurs sous les noms d'émotions ou de sentiments. Je crois plus commode pour leur
description de les répartir en trois classes: émotions, sentiments, passions.
L'émotion est un sentiment instantané plus ou moins éphémère. Elle naît d'un
phénomène brusque : accident, annonce d'une catastrophe, menace, injure, etc. La
colère, la peur, la terreur, sont des émotions.
Le sentiment représente un état affectif durable, tel que la bonté, la bienveillance,
La passion est constituée par des sentiments ayant acquis une grande intensité et
pouvant momentanément en annuler d'autres : haine, amour, etc.
Tous ces états affectifs correspondent à des variations physiologiques de notre
organisme. Nous n'en connaissons que certains effets généraux : rougeur du visage,
altération de la circulation, etc.
Une modification physique ou chimique des cellules nerveuses et les sentiments
qu'elle engendre représentent une relation dont les termes ultimes seuls sont connus.
La transformation en sentiment ou en pensée d'un processus chimique organique est
complètement inexplicable maintenant.
Sentiments et émotions varient suivant l'état physiologique du sujet ou l'influence
de divers excitants : café, alcool, etc.
Le sentiment le plus simple est toujours très complexe, mais dès qu'il devient
irréductible à un autre par l'analyse, nous devons, pour la facilité du langage, le traiter
comme s'il était simple. Le chimiste lui aussi, qualifie de corps simples ceux qu'il ne
sait pas décomposer.
Les psychologues parlent quelquefois de sentiments intellectuels. Ce terme, dit
Ribot : « désigne des états affectifs agréables ou mixtes qui accompagnent l'exercice
des opérations de l'intelligence ».
Je ne saurais admettre cette théorie qui confond une cause avec son effet. Un
sentiment peut être produit par des influences 'aussi diverses que l'action d'un aliment
agréable, ou celle d'une découverte scientifique, mais il reste toujours un sentiment.
Tout au plus peut-on dire que nos idées ont un équivalent émotionnel. Les chiffres
eux-mêmes en auraient un, comme le fait justement observer Bergson : « Les
marchands, dit-il, le savent bien, et au lieu d'indiquer le prix d'un objet par un nombre
rond de francs, ils marqueront le chiffre immédiatement inférieur, quittes à intercaler
ensuite un nombre suffisant de centimes ».
Le sentiment devenu prépondérant et persistant prend, nous l'avons dit, le nom de
passion. Les psychologues n'ont réussi encore ni à les définir, ni à les classer. Spinoza
en admettait trois : le désir, la joie et la tristesse, d'où il déduisait toutes les autres.
Descartes en admettait six primitives : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie
et la tristesse. Ce sont là évidemment pures formes de langage, impuissantes à rien
expliquer et ne résistant pas à la discussion.
Une passion peut naître brusquement, comme un coup de foudre, ou par une lente
incubation. Constituée, elle domine toute la vie affective, et aussi la vie intellectuelle.
La raison est généralement sans action sur elle et ne fait que se mettre à son service.
On sait à quel point les passions transforment nos opinions et nos croyances, nous
aurons à y -revenir bientôt.
Les grandes passions sont d'ailleurs rares. Éphémères le plus souvent, elles
disparaissent aussitôt atteint l'objet convoité. Dans la passion amoureuse, cette règle
est assez constante. Les amours célèbres ont généralement eu pour héros des êtres
que les circonstances empêchaient de trop se rencontrer.
Les passions qui durent longtemps sont des passions constamment ravivées, les
haines politiques par exemple.
La passion disparaît le plus souvent par simple extinction, mais quelquefois par
voie de transformation, et alors se modifient en même temps les opinions qu'elle avait
« L'amour humain, fait observer Ribot, petit se transformer en amour divin ou
inversement... L'amour déçu a peuplé les cloîtres... Le fanatisme religieux peut se
changer en fanatisme politique et social. Ignace de Loyola était un paladin qui se mit
au service de J.-C. ».
Quand l'intelligence réussit à exercer une influence inhibitrice sur la passion, cette
dernière n'était pas bien forte. L'intelligence ne peut guère agir contre une passion
qu'en opposant la représentation mentale d'un sentiment à un autre. La lutte existe
alors, non pas entre représentations intellectuelles et représentations affectives, mais
uniquement entre des représentations affectives mises en présence par l'intelligence.
§ 3. - La mémoire affective
La mémoire des sentiments existe comme celle de l'intelligence, mais à un degré
beaucoup moindre. Le temps l'affaiblit très vite.
L'infériorité habituelle de la mémoire affective sur la mémoire intellectuelle est
généralement considérable. La persistance de cette dernière est telle quand on l'exerce
que, pendant des siècles, des ouvrages volumineux tels que les Védas ou les chants
d'Homère, furent transmis de génération en génération à l'aide seulement de la
mémoire. A l'époque où les livres étaient rares et coûteux, an XIIIe siècle par
exemple, les étudiants savaient retenir les cours qui leur étaient dictés. Atkinson
assure « que si les classiques chinois venaient à être détruits aujourd'hui, plus d'un
million de Chinois pourraient les reconstituer de mémoire ».
Si la mémoire des sentiments était aussi tenace que la mémoire intellectuelle, le
souvenir persistant de nos douleurs rendrait la vie insupportable.
À la théorie du peu de durée de la mémoire affective, ou pourrait objecter la
persistance des haines de classes et de races perpétuées durant de longues générations. Cette durée apparente n'est qu'un renouvellement incessant produit par des
causes toujours répétées. Une haine non entretenue ne subsiste pas. Celle des
Allemands contre les Français aurait disparu depuis longtemps, si les journaux
germaniques ne l'attisaient sans cesse. L'aversion des Hollandais pour les Anglais, qui
leur prirent jadis leurs colonies, persiste seulement parce que des faits nombreux,
notamment la guerre contre les colons hollandais du Transvaal, viennent la raviver et
parce que la Hollande se croit toujours menacée.
L'alliance russe et l'entente franco-anglaise montrent avec quelle rapidité des
peuples, jadis ennemis, oublient les haines non entretenues. Lorsque l'Angleterre
devint notre amie, nous n'étions pourtant pas loin de la terrible humiliation de
Cette notion essentielle du peu de durée de la mémoire affective explique bien des
phénomènes de la Nie des peuples. Il ne faut guère compter sur leur reconnaissance,
mais on ne doit pas non plus trop redouter leur haine.
§ 4. - Les associations affectives et intellectuelles.
Nous étudierons quelques éléments caractéristiques de l'intelligence dans le
chapitre de cet ouvrage consacré à l'examen de la logique rationnelle. On ne les
mentionne ici que pour montrer comment s'associent et s'influencent les éléments
rationnels et affectifs.
L'intelligence est surtout caractérisée par la faculté de réfléchir d'où découle celle
de raisonner, c'est-à-dire de saisir, en suivant certaines règles, les rapports visibles ou
cachés des choses.
Les enchaînements de la logique affective ont également leurs lois. S'exerçant
dans une région inconsciente elles ne parviennent dans le conscient que sous forme
Notre vie psychique se composant d'une partie affective et d'une partie intellectuelle, comment ces deux sphères agissent-elles l'une sur l'autre ?
Nos représentations mentales peuvent être d'ordre affectif ou d'ordre intellectuel.
Il est parfois possible de se représenter des sentiments disparus, mais beaucoup moins
que les idées intellectuelles.
On sait que, d'après la théorie associationniste, les idées peuvent s'associer suivant
deux procédés différents: 1° associations par ressemblance; 2° associations par contiguïté.
Dans les associations par ressemblance, l'impression actuelle ravive les impressions antérieures analogues. Dans les associations par contiguïté, l'impression
nouvelle en fait revivre d'autres éprouvées en même temps, mais sans analogie entre
Les états affectifs paraissent s'associer entre eux comme les états intellectuels. Ils
s'associent également à ces derniers, en sorte que l'apparition des tins peut évoquer
La différence entre les associations affectives et les associations intellectuelles est
caractérisée par ce fait que les associations affectives se faisant le plus souvent d'une
façon inconsciente, échappent à notre action.
Nous verrons bientôt comment, malgré leur distinction de nature, le moi affectif et
le moi intellectuel peuvent., grâce aux associations qui viennent d'être indiquées,
s'influencer.
Les éléments de la personnalité.
Combinaisons de sentiments formant le
§ 1. - Les éléments du caractère.
Le caractère est constitué par un agrégat d'éléments affectifs auxquels se superposent, en s'y mêlant fort peu, quelques éléments intellectuels. Ce sont toujours les
premiers qui donnent à l'individu sa véritable personnalité.
Les éléments affectifs étant nombreux, leur association formera des caractères
variés : actifs, contemplatifs, apathiques, sensitifs, etc. Chacun d'eux agira différemment sous l'action des mêmes excitants.
Les agrégats constitutifs du caractère peuvent être fortement ou, au contraire,
faiblement cimentés. Aux agrégats solides correspondent les individualités fortes qui
se maintiennent malgré les variations de milieu et de circonstances. Aux agrégats mal
cimentés correspondent les mentalités molles, incertaines et changeantes. Elles se
modifieraient à chaque instant sous les influences les plus légères, si certaines
nécessités de la vie quotidienne ne les orientaient comme les berges d'un fleuve cana
lisent son cours.
Si stable que soit le caractère, il reste toujours lié cependant à l'état de nos
organes. Une névralgie, un rhumatisme, un trouble intestinal, transforment la gaieté
en mélancolie, la bonté en méchanceté, la volonté en nonchalance. Napoléon malade
à Waterloo n'était plus Napoléon. César dyspeptique n'eût sans doute pas franchi le
Les causes morales agissent aussi sur le caractère ou tout au moins sur son
orientation. A la suite d'une conversion, l'amour profane deviendra amour divin. Le
clérical fanatique et persécuteur finira parfois en libre penseur tout aussi fanatique et
non moins persécuteur.
Les opinions et les croyances étant moulées sur notre caractère, suivent naturellement ses variations.
Il n'existe, je l'ai déjà montré, aucun parallélisme entre le développement du
caractère et celui de l'intelligence. Le premier semble, au contraire, tendre à s'affaiblir
à mesure que la dernière se développe. De grandes civilisations furent détruites par
des éléments intellectuellement inférieurs, doués de Volonté forte.
Les esprits hardis et décidés ignorent les obstacles signalés par l'intelligence. La
raison ne fonde pas les grandes religions et les puissants empires. Dans les sociétés
brillantes par l'intelligence, mais de caractère faible, le pouvoir finit souvent par
tomber entre les mains d'hommes bornés et audacieux. J'admets volontiers, avec
Faguet, que l'Europe, devenue pacifiste, sera conquise « par le dernier peuple resté
militaire et relativement féodal ». Ce peuple-là réduira les autres en esclavage et fera
travailler à son profit des pacifistes chargés d'intelligence, mais dénués de l'énergie
que donne la volonté.
§ 2. - Les caractères collectifs dés peuples.
Chaque peuple possède des caractères collectifs, communs à la plupart de ses
membres, ce qui fait, des diverses nations de véritables espèces psychologiques. Ces
caractères créent chez elles, nous le verrons bientôt, des opinions semblables sur un
certain nombre de sujets essentiels.
Les caractères fondamentaux d'un peuple n'ont pas besoin d'être nombreux. Bien
fixés ils tracent sa destinée. Considérons les Anglais, par exemple. Les éléments
orientant leur histoire peuvent être résumés en peu de lignes : culte de l'effort
persistant qui empêche de reculer devant l'obstacle et de considérer un malheur
comme irrémédiable, respect religieux des coutumes et de tout ce qui est validé par le
temps; besoin d'action et dédain des vaines spéculations de la pensée, mépris de la
faiblesse, sentiment très intense du devoir, contrôle sur soi-même envisagé comme
qualité essentielle et entretenu soigneusement par une éducation spéciale.
Certains défauts de caractère, insupportables chez les individus, deviennent des
vertus quand ils sont collectifs, l'orgueil par exemple. Ce sentiment est fort différent
de la vanité, simple besoin de briller en public et exigeant des témoins, alors que
l'orgueil n'en demande aucun. L'orgueil collectif fut un des grands stimulants de
l'activité des peuples. Grâce à lui, le légionnaire romain trouvait une récompense
suffisante à faire partie d'un peuple dominant l'univers. L'inébranlable courage des
Japonais, dans leur dernière guerre, provenait d'un orgueil semblable.
Ce sentiment est, en outre, une source de progrès. Dès qu'une nation est convaincue de sa supériorité, elle porte à son maximum les efforts nécessaires pour la
Le caractère et non l'intelligence différencie les peuples et crée entre eux des
sympathies ou des antipathies irréductibles. L'intelligence est de même espèce pour
tous. Le caractère offre, au contraire, de fortes dissemblances. Des peuples distincts
étant diversement impressionnés par les mêmes choses se conduiront naturellement
de façons différentes dans des circonstances paraissant identiques. Qu'il s'agisse,
d'ailleurs, de peuples ou d'individus, les hommes sont toujours plus divisés par les
oppositions de leur caractère que par celles de leurs intérêts ou de leur intelligence.
§ 3. - Évolution des éléments du caractère,
Les sentiments fondamentaux formant la trame du caractère évoluent très
lentement dans le cours des âges, comme, le prouve la persistance des caractères
nationaux. Les agrégats psychologiques qui les constituent sont aussi stables que les
agrégats anatomiques.
Mais, autour des caractères fondamentaux, se trouvent, comme pour toutes les
espèces vivantes, des caractères secondaires pouvant varier suivant le moment, le
Ce sont surtout - je l'ai fait remarquer dans le précédent chapitre - les sujets sur
lesquels les sentiments s'exercent qui changent. L'amour de la famille, puis de la
tribu, de la cité et enfin de la patrie sont des adaptations d'un sentiment identique à
des groupements différents, et non la création de sentiments nouveaux, L'internationalisme et le pacifisme représentent les dernières extensions de ce même sentiment.
Il y a un siècle à peine, le patriotisme allemand était inconnu, l'Allemagne restait
divisée en provinces rivales. Si le pangermanisme actuel constitue une vertu, cette
vertu n'est que l'extension de sentiments anciens à des catégories d'individus
Les états affectifs sont choses si stables que leur simple adaptation à, des sujets
nouveaux exige d'immenses efforts. Pour acquérir, par exemple, un peul - très peu cette forme d'altruisme, qualifiée de tolérance, il fallut, dit justement M. Lavisse :
« que des martyrs mourussent par milliers dans des supplices, et que le sang coulât en
fleuve sur des champs de bataille ».
C'est un grand danger pour un peuple de vouloir créer, au moyen de la raison, des
sentiments contraires, à ceux fixés par la nature dans son âme. Semblable erreur pèse
sur nous depuis la Révolution. Elle a

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§ 4

§ 1

§ 2

§ 1

§ 2

§ 3

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§ 2

§ 3

§ 4

§ 5

§ 1

§ 2

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§ 5

§ 6

§ 7

§ 8

§ 1

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§ 6

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