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Timestamp: 2018-02-18 20:07:59+00:00

Document:
(L'Actualité terminologique, volume 33, numéro 2, 2000, page 12)
À la parution d’un nouveau dictionnaire, il est toujours « excitant » de vérifier si les derniers mots à la mode s’y trouvent. Ou si tel nouveau sens a enfin droit de cité. Les trois quarts du temps, hélas, on reste sur sa faim. Mais il y a des exceptions. C’est le cas d’un ouvrage paru récemment, au titre plutôt curieux pour un dictionnaire1. Curieux moi-même, j’y jetai un coup d’œil pour mon plaisir, mais aussi pour les besoins de mon article. Je cherchais des équivalents à un certain trio anglais qu’on voit souvent dans nos textes : in the end, at the end of the day, ultimately. Le cas de ce dernier est particulièremen intéressant. L’auteur propose pas moins de onze traductions, dont une qui m’a fait un certain velours : à terme. (Il y a une quinzaine d’années, j’avais proposé de traduire eventually par à terme, notamment pour éviter éventuellement.) Mais il y en a une autre qui m’a un peu étonné : en bout de chaîne.
Je n’ai rencontré cette tournure qu’une seule fois, il y a une bonne dizaine d’années :
[…] la France, dans cette affaire, n’est qu’en bout de chaîne2.
L’expression fait image, et on voit comme il est facile de passer du propre au figuré, mais elle est inconnue des dictionnaires. Sauf de la cinquième et dernière édition du Robert-Collins (1998), où elle est rendue par at the end of the chain, ce qui n’est pas le sens que lui donne Meertens. C’est plutôt celui de l’exemple ci-dessus.
Chez nous, on voit plusieurs tournures formées sur le modèle d’en bout de chaîne. En bout de course, par exemple. Une critique littéraire du Devoir écrivait récemment :
Il se trouve des romans dont on sait qu’ils nous laissent en bout de course sans voix et sans défense3.
Quel sens doit-on donner à cette phrase? « une fois la lecture terminée »? « au bout du compte »? C’est ce dernier sens que le Robert-Collins lui donne : « (fig.) en bout de course (= finalement) at the end of the day, ultimately ». Jusqu’ici, en bout (ou fin) de course avait un sens différent : in the final stage, ou on one’s last legs, pour reprendre les traductions les plus courantes.
Pour revenir chez nous, il y a une autre tournure qui pourrait concurrencer sérieusement en bout de course. Je l’ai d’abord rencontrée chez un politicologue :
J’aurai recours en bout de piste à un paradoxe […]4.
J’en ai relevé trois exemples dans Le Devoir, dont deux de collaborateurs du journal et l’autre, d’un professeur de littérature, plutôt chatouilleux sur le chapitre de la qualité de la langue :
Cette discrimination scolaire jouerait, en bout de piste, en fa- veur de la conservation de la structure sexuée de la société5.
J’avais déjà vu cette tournure, il y a très longtemps. Dans L’Art du gaspillage, parlant de la tendance en faveur de voitures de plus en plus longues, un directeur de la General Motors déclarait en 1959 : « Pour ce qui est de la longueur, nous sommes en bout de piste6! » Le texte anglais donne « at the end of the runway ». On trouve une confirmation de ce sens dans le Grand Larousse bilingue à piste, mais aucun signe du nôtre.
Enfin, une troisième tournure menace à son tour de déloger ses concurrentes :
En bout de ligne, si le CRTC approuve la transaction7 …
Cela fait peut-être trois ou quatre ans qu’on voit cette locution, mais il semble bien qu’elle soit plus vieille qu’on ne le croit, puisque les auteurs du Colpron8 la condamnent depuis 1994. Ils y voient un calque de l’anglais at the end of the line. À première vue, cela paraît tout à fait plausible, sauf que ce tour est inconnu des dictionnaires anglais. Il m’a fallu consulter cinq collègues anglophones pour en trouver une qui croyait avoir déjà entendu at the end of the line, et une autre qui en comprenait spontanément le sens. Alors comment expliquer qu’une tournure aussi peu répandue ait pu faire naître une expression équivalente en français québécois?
Il est vrai qu’en bout de ligne se rencontre souvent dans les traductions. Mais ce n’est jamais pour rendre at the end of the line. C’est soit ultimately (dans un même texte, je l’ai vu traduit trois fois par en bout de ligne), soit in the end. Dans le fameux arrêt de la Cour suprême du Canada sur la sécession du Québec, on peut lire : « international law will in the end recognize/le droit international reconnaîtra en bout de ligne ». Mais on voit notre tournure tout aussi souvent en dehors du contexte de la traduction.
Et on se permet même des variantes. L’ancien directeur du Devoir, Claude Ryan, interrogé à la télévision de Radio-Canada l’année dernière, laissait tomber un au bout de la ligne incongru. Variante que j’ai également entendue dans la bouche d’un jeune humoriste, et d’une groupie, dans un reportage sur ce phénomène.
Si les Français ignorent notre en bout de ligne, ils ne semblent pourtant pas se satisfaire des locutions existantes, puisqu’ils en ont inventé une autre :
Au final, le bogue sera moins une mesure de l’échec technique des situations que des échecs sociaux qu’il rendra manifestes9.
Au final, ces députés seront jugés sur ce qu’ils décideront10.
Au final, la représentation nationale a voté sur la base d’une compilation de discussions de bistrot11.
Comme pour en bout de ligne, je croyais qu’il s’agissait d’un usage très récent. Mais je me suis trompé. Le Petit Robert de 1993 le donne, avec une citation de 1989. Et le Robert-Collins Super Senior (1995) aussi : au (ou en) final est traduit par in the end. Sauf erreur, ce sont les deux seuls dictionnaires à l’enregistrer.
Mais pour les nostalgiques du latin, il y a encore mieux. In fine, terme réservé jusqu’ici aux appareils critiques des ouvrages savants, avec le sens de « dans la partie finale, dans les dernières lignes [d’un chapitre, d’un ouvrage] », semble vouloir se démocratiser.
D’où les largages à haute altitude, les imprécisions fatales et, in fine, les frustrations devant les résultats somme toute décevants de 38 000 missions aériennes12.
Cette fois c’est un usage tout nouveau, mais là encore, le Robert-Collins (1998) veillait au grain : il traduit in fine par ultimately. Trois ans plus tôt, le Super Senior se contentait de rendre in fine par… in fine.
Au bout du compte, notre trio anglais ne devrait plus donner beaucoup de fil à retordre au traducteur. Outre les onze traductions proposées par Meertens, il dispose désormais de trois autres solutions : en bout de course, au final, in fine. Et s’il ne craint pas de faire québécois, il pourra ajouter en bout de piste et en bout de ligne. Non, vraiment, il n’aura plus d’excuse pour traduire at the end of the day, comme je l’ai déjà vu, par « à la fin de la journée ».
P.-S. : À toutes fins utiles, je vous signale une autre expression qu’on pourrait ajouter à la liste : « à toutes fins pratiques »… (La suite au prochain numéro.)
Retour à la note1 René Meertens, Guide anglais français de la traduction, Paris, TOP éditions, 1999.
Retour à la note2 André Fontaine, Le Monde, 24.2.87.
Retour à la note3 Hélène Le Beau, Le Devoir, 11.12.99.
Retour à la note4 Guy Laforest, De l’urgence, Boréal, 1995, p. 69.
Retour à la note5 Jean Larose, Le Devoir, 23.10.99. (Voir aussi Le Devoir des 20.6.99 et 30.10.99.)
Retour à la note6 Vance Packard, L’art du gaspillage, Calmann-Lévy, 1962, p. 90. (Traduction de The Waste Makers par Roland Mehl.)
Retour à la note7 Hélène Baril, Le Devoir, 8.2.00.
Retour à la note8 Constance Forest et Louis Forest, Le Colpron, Montréal, Beauchemin, 1994.
Retour à la note9 Ted Byfield, Le Monde diplomatique, août 1999, p. 11. (Je soupçonne qu’il s’agit d’une traduction.)
Retour à la note10 Lorraine Millot, Libération, cité dans Le Devoir, 27.10.99.
Retour à la note11 François Arcangeli, cité dans Le Figaro, 30.2.00.
Retour à la note12 Pierre Bocev, Le Figaro, 23.3.00.

References: In fine
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