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Timestamp: 2019-02-18 16:38:36+00:00

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Bild [allemand]
fr. image, tableau, figure, visage
gr. eidôlon [εἴδωλον]
hébr. ṣëlëm [םלצ], demūṯ [תומדּ]
lat. imago, ymago, species
→ image [eidôlon], et analogie, Bildung, Dichtung, doxa, imagination, mimêsis, oikonomia, représentation, species, tableau
Le vocabulaire issu de Bild, « image », est particulièrement riche en allemand; non qu'il y ait, comme en grec, une pluralité différenciée de termes pour désigner l'image selon différents points de vue, mais parce qu'il existe une constellation particulièrement complexe de mots formés sur Bild et qui font système : Urbild et Abbild (modèle/archétype et copie), Gleichbild (copie aussi, mais en insistant sur la ressemblance plus que sur la fabrication), Nachbild (ectype, copie, en insistant sur son statut second, imité), Bildung (formation, culture), Einbildunskraft (imagination)… L'évolution de ce système est représentative d'une bonne partie de l'histoire de la philosophie allemande.
Le point de départ de la réflexion sur l'image (Bild) est donné par le verset biblique qui dit de l'homme qu'il a été créé « à l'image et à la ressemblance de Dieu » (Genèse, 1, 26-27). Issue de ce texte, la spéculation eckhartienne sur l'image et son modèle, sa thèse d'une identité entre l'image et son modèle, laisseront des traces dans les philosophies qui suivront. Le Bild devra être chaque fois entièrement repensé, voire retraduit, selon qu'il sera rapproché de son modèle (de là l'opposition Urbild/Abbild) ou de la faculté qui produit l'image (Einbildungskraft), et selon la manière dont on concevra la force et la fonction de cette faculté, reproductive ou véritablement productive. Au fil des lectures de Kant, de Fichte à Heidegger, la compréhension de Bild en viendra à concentrer l'opposition majeure de l'entendement et de la sensibilité, et donc la conception du sujet, entre spontanéité et réceptivité.
I. Les avatars du verset biblique
Le début de la Genèse pose la question de la détermination foncière de l'être humain créé « à l'image et à la ressemblance » de son créateur, dans l'univers biblique de la prohibition des images (cf. Heidegger, Sein und Zeit [Être et Temps], § 10, in Gesamtausgabe [abrév. Ga.], Francfort, Klostermann, 1975-, t. 2, p. 65-66). Bild (Gottes) répond ainsi, dans la traduction de Luther, à l'hébreu okm, au gr. eidôlon, au lat. imago .
⇒ 2 encadré L'image en hébreu
Le Nouveau Testament dira du Christ qu'il est εἰκὼν τοῦ θεοῦ του ἀοράτου (épître aux Colossiens, 1, 15 @ ), Vulgate : « imago Dei invisibilis [image du Dieu invisible] », ce que Luther rend par : « das Ebenbilde des unsichtbaren Gottes » @ . La traduction de Luther est ici plus précise que celle de la Vulgate; Bild laisse en effet ouverte la possibilité d'une dissemblance (cette dissimilitudo dont parlera, après saint Augustin [Confessions, VII, ch. 10 @ ], saint Bernard, De diversis, sermon XLII, 2 @ ), tandis que l' Ebenbild est pour ainsi dire de plain-pied avec son original, « image parfaite » et non susceptible de dégénérer de « la vivacité de l'original » (Bossuet). Cette variante de traduction illustre exemplairement le problème posé par le rapport entre l'image et son modèle, Bild et Urbild : en langue allemande, l'enjeu est fixé, deux siècles avant Luther, chez Maître Eckhart .
II. « Abbild », « Urbild » : Maître Eckhart ou la vie de l' image
Le terme Bild a connu un riche essor théologique et mystique, de Maître Eckhart @ à Angelus Silesius . L'originalité de la doctrine eckhartienne du bilde (lat. ymago ) tient notamment, d'une part, à sa compréhension de « l'être-image » comme relation de parfaite assimilation (ymago est similis) entre l'image ( Abbild ) et ce dont elle est l'image ( Urbild ), en sorte que l'être-image va constituer audacieusement le tout de l'image, à laquelle rien ne manque de ce dont elle est l'image : l'image est moins relative à un modèle (Urbild) que vivante relation à ce modèle, lequel n'est rien d'autre à son tour que la relation à l'image qui le constitue comme modèle. D'autre part, la doctrine d'Eckhart se caractérise par sa compréhension dynamique de l'image : « Ymago proprie est emanatio simplex, formalis, transfusiva totius essentiae purae nudae [l'image est en propre une émanation simple, typique, épandue de toute l'essence pure et nue] », comme jaillissement et bouillonnement (bullire) intérieur. L'image d'Eckhart n'est jamais « sage comme une image », toujours elle bout, parce qu'elle est vie.
Wackernagel a noté le « prodigieux enrichissement que connaît le motif de l'image par sa conversion du latin dans la langue maternelle d'Eckhart », ainsi que le décalage sémantique entre bilden et entbilden (terme demeuré rarissime : Suso, Tauler, Angelus Silesius ) : « Entre un bilde pris tantôt comme image et tantôt comme anti-image, le préfixe ent- peut marquer aussi bien la différence que son contraire, c'est-à-dire l'assimilation » (« Ymagine denudari », p. 15 et 17).
Le terme Bild va entamer, avec Kant, @ une carrière philosophique non moins riche, ne serait-ce qu'au vu de la profusion de termes qu'il a pu susciter.
III. « Bild », « Einbildung » : Kant, de l'imagé à l'imageant
A. « Bild » à partir de « einbilden »
Kant entend manifestement Bild à partir du verbe einbilden, introduit selon toute apparence dans la langue allemande par la mystique (cf. Grimm @ , Duden, Kluge), où il a le sens de « laisser dans l'âme une empreinte », à la même enseigne que des termes comme Einblick (vision), Eindruck (impression), Einfall (incidence, idée qui vient), Einleuchten (illumination). Le préfixe ein- indique en l'occurrence un mouvement d'intériorisation vers cette « source vive » qu'est, selon Maître Eckhart, « l'image de Dieu au fond de l'âme [daz gotes bilde in der sêle grunde] », tandis que Kant l'entend au sens d'une unification. Einbildung est bien « un des termes fondamentaux de la pensée germanique depuis Paracelse et Böhme, et même depuis les grands mystiques rhénans » (Marquet, Liberté et existence, p. 238 &).
B. « Bild » et « Einbildungskraft »
Dans la première édition de la Déduction transcendantale de la Critique de la raison pure (A, 120), Kant écrit : « Die Einbildungskraft soll […] das Mannigfaltige der Anschauung in ein Bild bringen », soit : « L'imagination doit amener le divers de l'intuition à former une image » (« La Pléiade », t. 1, 1980, p. 1421), ou mieux : « L'imagination doit former un tableau du divers fourni par l'intuition » (PUF, 11e éd. 1986, p. 134). Jean Beaufret & propose même de comprendre que l'imagination « organise en un tableau unique le divers fourni par l'intuition », après avoir souligné que « le sens propre de Bild est tableau beaucoup plus qu'image » (II, 1973, p. 102). L'« unique tableau » (Bild) en question n'est autre que le divers tel qu'il se présente, plutôt que comme ramassis d'impressions sensibles, avec le visage plus avenant d'un univers — kosmos [κόὓμος] plutôt que khaos [χάος]. Kant entend donc l' Einbildungskraft, traduction allemande du latin vis imaginationis, à partir du Bild, tableau unique parce qu'unifié; mais il entend aussi, inversement, Bild à partir d'Einbildungskraft, comprise comme force unifiante et synthétisante, force d'« uni-formation ». Pour qualifier la synthèse du divers de l'intuition sensible, qui est possible et nécessaire a priori, Kant a recours à l'expression de « synthèse figurée [figürlich] », pour laquelle il donne l'équivalent latin de synthesis speciosa, où species fait écho à l'un des équivalents latins de Bild. Figurée (figürlich), la synthesis speciosa est donc par là même bildlich ( Heidegger ), ce qui veut dire qu'elle renvoie au pouvoir figurant ou, mieux, configurant, de l'Einbildungskraft. Sur cette « très belle expression latine que pourtant Kant n'utilise qu'une seule fois dans la Critique », on se reportera à B. Longuenesse (Kant et le pouvoir de juger, PUF, 1993, p. 232-233), qui renvoie à un passage de la Dissertation de 1770 où espace et temps sont caractérisés comme des formae seu species propres à la constitution de notre esprit (§ 4; in AK, t. 2, p. 392-393). “ Très belle expression ”, en ceci notamment que les termes latins forma et species associent toujours l'idée de beauté (esp. hermosura, it. formosità ) à celle de forme et d' aspect — en sorte qu'il y a déjà là une ouverture vers la Critique [de la faculté de juger].
C. L' imagination reproductive et l' imagination productive
Si l' imagination (gr. phantasia, all. Phantasie ) se définit classiquement, dans une tradition aristotélicienne (De anima, III, 3 @ ) reprise par la Schulmetaphysik, comme imagination reproductive (ainsi chez Wolff, Psychologia empirica, § 92, et Baumgarten, Psychologia empirica, § 558), Kant, pour sa part, a distingué, notamment au § 28 de l'Anthropologie du point de vue pragmatique, une imagination reproductive, qui relève de la psychologie, et une imagination productive, du ressort de la philosophie transcendantale, une exhibitio derivativa et une exhibitio originaria. Reproduktiv, l'imagination s'appelle encore en allemand zurückrufend, (ré)évocratice; produktiv, elle s'appelle encore dichtend, poiétique ou créatrice. Dans la mesure où imago (image) est étymologiquement apparenté au verbe imitari (imiter), « imagination » est une traduction assez peu heureuse pour Einbildungskraft lorsque celle-ci, conçue comme productive, est visée comme pouvoir configurant originaire au service de l'entendement, voire, selon la première édition de la Critique de la raison pure, comme en constituant le fond.
D. « Bild » et schème
La question du Bild resurgira dans le chapitre sur le schématisme, où Kant éprouvera le besoin de distinguer le Bild du schème ( Schema; A, 140 - B, 179), soulignant par là même a contrario leur proximité. Le schème, l'une des quatre figures (avec l'exemple, le symbole et la construction) de la Darstellung, exhibitio, est défini comme « représentation [ Vorstellung ] d'un procédé général de l'imagination [ Einbildungskraft ] permettant de procurer à un concept son image [Bild] ». Cette acception constitue un tremplin pour Fichte.
IV. « Bild », « Bildung » : Fichte, ou la projection du Moi en image
A. « Bild » à partir de « bilden »
Fichte @ va faire fond sur le caractère thétique de la syn-thèse de l'imagination transcendantale, en entendant Bild à partir de bilden, l'image à partir de l'imager, en posant « l'image en tant que telle » comme « libre produit du Moi », d'un Moi projetant et imageant : l' image n'est pas reflet, faute de mieux, de la chose parvenue jusqu'à moi, mais projection ( Reflex ) du Moi se produisant en image au cours de sa libre activité. En d'autres termes, le seul original dont l'image puisse se prévaloir, c'est le Moi. Fichte associe donc l'activité imaginaire du Moi-se-projetant-en-image (Bild) à sa formation ( Bildung ) entendue comme genèse autonome : « Dans l'acte d'imager, le Moi est entièrement libre » (Grundriβ des Eigentümlichen der Wissenschaftslehre, in Fichtes Werke, Berlin, Gruyter, 1971, t. 1, p. 377).
B. L' imagination productive
Fichte comprend donc Bild à partir de bilden, le formé à partir du former, non l'inverse. Le Bild est le produit de la production à l'œuvre dans l'auto-position du Moi absolu qui, en se projetant-en-image, se donne comme un miroir où réfléchir sa libre productivité. Fichte aura donc délibérément accentué et radicalisé le caractère thétique de la synthèse propre à l'imagination productive, dans le prolongement du schématisme transcendantal et de son Schweben (flottement en suspens) dessinant d'avance les contours de la chose que l'intuition s'apprête à accueillir ( Kant ) ou à capter comme relevant de sa sphère d'influence (Fichte). Percevoir une maison, comme avait dit Kant (Critique de la raison pure, B, 162), c'est en quelque sorte en dessiner l'esquisse du regard, l'imagination ainsi entendue étant un ingrédient constitutif de la perception : « Ce flottement [Schweben] même désigne l'imagination par son produit; elle produit celui-ci pour ainsi dire dans ce mouvement et par ce mouvement lui-même » (Fichtes Werke, t. 1, p. 215; Œuvres choisies de philosophie première, p. 101). Le Bild fichtéen est donc moins feint que librement façonné à l'aune de l'auto-déploiement du Moi absolu. L' Einbildungskraft (qu'il arrive à Fichte d'appeler encore Einbildungsvermögen, pouvoir façonnant) peut dès lors se définir comme « das bildende Vermögen des Ich » (Fichtes Werke, t. 9, p. 448), « pouvoir formateur du Moi », et elle serait d'ailleurs mieux nommée Bildungskraft selon Fichte, qui poursuit par là l'entreprise kantienne de réappropriation philosophique du terme légué à la langue allemande par la mystique rhénane.
C. L'apothéose philosophique du « Bild »
C'est à d'autres grandes figures de l'idéalisme allemand, notamment Hölderlin et Schelling, qu'il appartiendra d'exploiter les ressources spéculatives et poétiques de l' Einbildungskraft entendue comme imagination productive, même si la philosophie de Fichte est sans doute, plus encore que celle de Schelling à laquelle elle est souvent associée à cet égard, l'apothéose philosophique du Bild . Ce phénomène n'est sans doute pas sans rapport avec le souci de Fichte d'ancrer dans la langue populaire le fruit de ses recherches en apparence les plus ésotériques. Fichte est sans doute le philosophe dans l'œuvre duquel se rencontrent le plus d'occurrences du terme Bild. Mais « l'image, traduction correcte de Bild, n'exprime pas cette puissance intérieure qui fait de la Wissenschaftslehre [Doctrine de la science], et du Moi par conséquent, un être qui « se fait » » (A. Philonenko, L'Œuvre de Fichte, p. 130-131).
V. « Bild », « Gleichbild » : Schelling ou l' image comme force
A. La force esthétique
Tour à tour attribué à Hegel, Schelling et Hölderlin, le texte intitulé par Franz Rosenzweig Le plus ancien Programme systématique de l'idéalisme allemand (vers 1796) tente de faire droit à l'idée d'une « religion sensible » dont la possibilité a été ouverte, nolens volens, par la Critique de la faculté de juger de Kant, qui fait du beau le symbole de la moralité (§ 59 @ ). En soutenant que « le philosophe doit posséder autant de force esthétique que le poète [der Philosoph muβ eben so viel ästhetische Kraft besitzen, als der Dichter] », l'auteur de ce texte, en lecteur de Schiller, semble avoir tiré le fin mot des analyses kantiennes, en faisant de cette « force esthétique » qu'est l' imagination comme Einbildungskraft le ressort poétisant ou productif (dichtend) de l'activité philosophante, pour autant que Kant avait fait de l'imagination la racine secrète et commune de l'entendement et de la sensibilité.
B. La force de l' uniformation
Schelling @ ne manquera pas de faire un sort au terme Einbildungskraft, « si bien nommée en allemand », qu'il interprétera, au § 22 de sa Philosophie der Kunst [Philosophie de l'art] (in Schellings Werke [abrév. SW], éd. O. Weiss, Leipzig, Eckhardt, 1907, t. 5, p. 386), comme « signifiant proprement la force de l'uniformation [die Kraft der Ineinsbildung] ». Cette uniformation, ou esemplasie ( Coleridge ), terme forgé à partir du grec εἰς ἕν πλάττειν, caractérise la fusion du fini et de l'infini (cf. X. Tilliette, Schelling, Vrin, 2e éd. 1992, t. 1, n. 62, p. 551), ou encore la Hineinbildung (autre néologisme de Schelling), soit la compénétration de l'idéal dans le réal (distingué du réel pour faire pendant à l'idéal et se rapprocher du latin res, realitas).
Plaque tournante des méditations schellingiennes jusqu'en 1815, le terme Bild possède aussi une résonance platonicienne, liée notamment à l'interprétation du Timée, dans l'opposition entre l' Urbild (archétype) ou Vorbild (paradigme) et le Nachbild (ectype).
C. Révélation et mythologie
Deux caractéristiques constituent le Bild : n'être pas l'objet lui-même, et être « tout comme », ainsi que le précisera la Leçon XI de l'Historisch-kritische Einleitung in die Philosophhie des Mythologie [Introduction historico-critique à la philosophie de la mythologie] : « Das Bild ist nicht der Gegenstand selbst, und doch völlig wie der Gegenstand selbst [l'image n'est pas l'objet lui-même, mais elle est entièrement comme l'objet même] » (in SW, t. 11, p. 212; 1998, p. 210). Toujours est-il que Schelling a reconnu dans la mythologie la présence, à défaut du « Soi divin » en personne, de « l'image du vrai Dieu [das Bild des wahren Gottes] », ou à tout le moins de son Gleichbild ou « réplique », comme anticipation, et presque par procuration, en sorte que c'est au terme de Bild que recourt ici Schelling pour articuler la Révélation et la mythologie. Comme Ebenbild (que nous avons déjà rencontré chez Luther dans sa traduction de l'épître au Colossiens, 1, 15), Gleichbild est presque un oxymore, ou du moins l'expression d'une unité conflictuelle et assumée comme telle, pour désigner ce qu'il entre de révélation dans une mythologie qui n'est pas encore la Révélation.
VI. « Bild », « Anblick » : Heidegger ou l' image nous regardant
A. Le Kantbuch de Heidegger : un “ pavé dans la mare ”
Nous avons pris la mesure de ce qui a pu être dit, dans la postérité immédiate de Kant, eu égard à la question de l' imagination transcendantale . En un sens, pourtant, rien n'a été dit, s'il faut en croire du moins une note capitale du livre de Heidegger @ sur Kant [abrév. Kantbuch] (§ 27, in Ga., t. 3, n. 196, p. 137) :
« La détermination explicite de l'imagination comme pouvoir foncier [Grundvermögen] a bien dû familiariser les contemporains de Kant avec la portée de cette faculté. Aussi, Fichte et Schelling et, à sa façon, Jacobi, ont-ils attribué à l'imagination un rôle essentiel. Nous ne pouvons pas examiner ici s'ils ont par là reconnu, maintenu ou même expliqué plus originellement l'essence de l'imagination telle que Kant l'a comprise. L'interprétation qui va suivre de l'imagination transcendantale procède d'une problématique différente et se meut pour ainsi dire dans une direction opposée à celle de l'idéalisme allemand » (Kant et le problème de la métaphysique, trad. fr. modifiée).
Pareille déclaration laisse d'abord apparaître que le « pavé dans la mare » du néo-kantisme de Marbourg qu'est le Kantbuch de Heidegger n'est pas moins en débat, plus secrètement mais non moins « athlétiquement », avec toutes les interprétations de Kant depuis 1781, et notamment celle que l'histoire des idées a retenue sous le nom d' « idéalisme allemand » ( Hölderlin bientôt excepté), au point de caractériser l'œuvre de Kant comme « une forteresse non conquise à l'arrière du nouveau front » (in Ga., t. 41, p. 58; Qu'est-ce qu'une chose ?, 1971, p. 70). Il reste donc à se demander en quoi « l'essence de l'Einbildungskraft telle que Kant l'a comprise » a pu être à ce point méconnue ou défigurée par la postérité immédiate de Kant que cette question demande à être reprise à nouveaux frais et en sens contraire.
B. Une rupture avec l'idéalisme allemand
On se contentera ici de souligner que la lecture heideggérienne de Kant, comme sans doute déjà la lecture hölderlinienne, accentue l'idée d'une essentielle finitude de l'être humain, « roi de la finitude » (Hölderlin, hymne À la liberté), là où l'idéalisme allemand a bien plutôt mis en exergue l'inconditionné du Moi de l'aperception transcendantale comme Selbstbewuβtsein ou « conscience de soi ». Le Bild lui-même devient par là même l'enjeu d'interprétations conflictuelles, qui tantôt l'inscrivent à l'actif d'une spontanéité réservée par Kant à l'entendement, et tantôt veulent maintenir la balance égale de la spontanéité et de la réceptivité, de la logique et de l'esthétique. Au lieu d'accentuer le caractère thétique de la synthèse kantienne ( Fichte et Schelling ), Heidegger souligne la part essentielle qui revient, en toute connaissance, à la sensibilité, entendue non comme passivité, mais comme réceptivité.
C. « Bild » et « Anblick »
En se référant à la phrase de Kant citée plus haut, Heidegger remarque (Kantbuch, § 19) :
« Le terme Bild est à prendre ici vraiment à la source, comme lorsque nous disons, face à un paysage : “ Quelle belle vue ! ” [Bild] (Anblick), ou encore, en présence d'une morne assemblée : “ Quel triste spectacle ! ” [Bild] (Anblick). »
De manière rigoureusement inverse de la formation du Bild fichtéen (voire schellingien), le Bild, ici, s'offre de lui-même, et nous gratifie d'une présence qui n'est pas le fruit de notre imagination, qui ne se forge pas à la force de l'imagination. L'étroitesse de la relation Bild / Anblick établie par Heidegger va permettre un audacieux renversement (§ 20) :
« On dit d'un paysage qu'il est une vue (tableau), species [“ Anblick (Bild) ”, species], comme s'il nous regardait [gleich als blicke sie uns an]. »
Le Bild se retrouve en quelque sorte « désassujetti ». Où l'on voit que la question du Bild, avec son abondant vocabulaire, constitue un enjeu majeur dans ce qui oppose l'immédiate postérité philosophique de Kant qu'a été l'idéalisme allemand et, d'autre part, l'interprétation phénoménologique du schématisme transcendantal, en un rebondissement inattendu de l'impulsion donnée par Husserl .
Beaufret Jean, “ Kant et la notion de Darstellung ”, Dialogue avec Heidegger, II. Philosophie moderne, Minuit, 1973, p. 77-109.
Fichte Johann Gottlieb, Œuvres choisies de philosophie première, trad. fr. A. Philonenko, Vrin, 1990.
Heidegger Martin, Kant et le problème de la métaphysique [Kant und das Problem der Metaphysik, in Gesamtausgabe (abrév. Ga.), Francfort, Klostermann, 1975-, t. 3], trad. fr. A. De Waelhens et W. Biemel, Gallimard, 1953;
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References: § 10
 § 92
 § 558
 § 28
 § 22
 § 19