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Κύρια Oeuvres complètes IV - L'Esprit des lois (Édition E. Laboulaye Garnier 1875)
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Les livres ont leur histoire, comme ils ont leur destinée. Cette
histoire n’est pas ce qui intéresse le moins les amis des lettres.
On est curieux de savoir comment, dans quelles circonstances,
au travers de quelles épreuves un homme tel que Montesquieu
a conçu, rédigé, publié un livre qui a remué et en quelque
façon agrandi l’esprit humain. Quand on se reporte à la date de
l’Esprit des lois, on est frappé de la hardiesse et de la nouveauté de l’entreprise ; on comprend la surprise et l’admiration des
contemporains. En 1753, La Beaumelle ne craignait point de
dire que «l’Esprit des lois était le plus beau livre qui eût encore
été fait de main d’homme1 ». Voltaire s’écriait que « le genre
humain avait perdu ses titres et que Montesquieu les avait retrouvés ». C’était un concert universel ; les adversaires mêmes
de l’auteur ne pouvaient résister à la séduction ; ils avouaient
qu’entre les livres qui ont fait du bruit, de leur temps, aucun
n’avait eu un succès aussi éclatant que l’Esprit des lois. « Plusieurs, dit Crévier, le regardent comme un oracle, et ne le citent
qu’avec des témoignages de vénération, et nul lecteur intelligent
ne peut lui refuser, à bien des égards, une estime distinguée2. »
Ainsi, au témoignage des ennemis comme des amis, l’apparition
de l’Esprit des lois a été un des événements du XVIIIe siècle ; il
est donc utile de connaître ce qui a précédé cette publication,
et ce qui l’a suivie.
§ I. QUAND ET COMMENT L’ESPRIT DES LOIS AT-IL ÉTÉ COMPOSÉ ? CARACTÈRE DE L’OUVRAGE.
Au mois de mars 1749, c’est-à-dire peu de temps après la publication de l’Esprit des lois, Montesquieu écrit au grand prieur
Solar, ambassadeur de Malte à Rome :
« Je suis bien aise que vous soyez content de l’Esprit des
lois... Il est vrai que le sujet est beau et grand ; je dois bien
craindre qu’il n’ait été plus grand que moi. Au sortir du
collége, on me mit dans les mains des livres de droit ; j’en
cherchai l’esprit ; j’ai travaillé ; je ne faisais rien qui vaille3.
Il y a vingt ans que je découvris mes principes ; ils sont très
simples ; un autre qui aurait autant travaillé que moi aurait
fait mieux que moi ; mais j’avoue que cet ouvrage a pensé
me tuer ; je vais me reposer, je ne travaillerai plus. »
Dans la préface de l’Esprit des lois, Montesquieu s’exprime
presque en mêmes termes :
« J’ai bien des fois commencé, et bien des fois abandonné cet ouvrage ; j’ai mille fois envoyé aux vents les feuilles
que j’avais écrites ; je sentais tous les jours les mains paternelles tomber ; je suivais mon objet sans former de dessein ; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions ; je ne
trouvais la vérité que pour la perdre. Mais quand j’ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi,
et dans le cours de vingt années, j’ai vu mon ouvrage commencer, croître, s’avancer et finir. »
Quels sont ces principes qui doivent nous donner la clef
de l’Esprit des lois ? Il est singulier qu’aucun des critiques de
Montesquieu ne se soit donné la peine de le chercher. Cependant, dans cette même préface, l’auteur en signale toute
« J’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que, dans
cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas
uniquement conduits par leurs fantaisies.
«J’ai posé les principes, et j’ai vu les cas particuliers s’y
plier comme d’eux-mêmes ; les histoires de toutes les na-
tions n’en être que les suites, et chaque loi particulière liée
avec une autre loi, ou dépendre d’une autre plus générale.
«Je n’ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de
Après une déclaration aussi nette, il est évident qu’on ne peut
saisir la pensée de l’auteur si l’on n’a sans cesse devant les yeux
ces principes, tirés de la nature des choses, qui ont dirigé Montesquieu dans ses recherches, et qui constituent la véritable originalité de l’Esprit des lois. A première vue ce livre présente l’image
de la confusion ; on a peine à s’y reconnaître ; ne serait-ce pas
parce qu’on avance sur un terrain nouveau sans en posséder
la carte ? C’est cette carte que Montesquieu lui-même tracera
pour nous, et que nous essayerons de mettre entre les mains du
A l’origine, l’ouvrage devait être divisé en cinq parties4 ; on
voit même qu’en 1747 Montesquieu voulait publier son livre
en cinq volumes, qui devaient être suivis d’un sixième de supplément5.
Quelles étaient ces cinq parties dont les premières ni les dernières éditions ne gardent aucune trace ? Une édition publiée en
1750, et que Montesquieu reconnaît pour la plus exacte6, nous
donne une division en six parties7. Il n’est pas difficile d’y reconnaître les cinq parties primitives et le supplément :
Première partie, livres I-VIII. Des lois en général. Nature et
principes des trois gouvernements.
Troisième partie, livres XIV-XIX. Climat, terrain, mœurs et
Cinquième partie, livres XXIV-XXVI. Religion, rapport des
lois religieuses et des lois politiques et civiles.
Sixième partie, livres XXVII-XXXI. Histoire des lois romaines touchant les successions, des lois françaises et des lois
Laissons pour un moment cette dernière partie qui a été
ajoutée par Montesquieu, quand l’Esprit des lois était achevé,
il est facile maintenant de reconnaître ce que l’auteur entend
par ces principes ou lois supérieures qui dominent les fantaisies
humaines. Ces éléments avec lesquels le législateur est tenu de
compter, c’est le gouvernement (nature, principes, institutions,
ce qui comprend la première et la seconde partie), c’est le climat
et les mœurs, c’est le commerce, c’est la religion, toutes choses
qui ne sont pas dans la main des hommes, et qu’on ne peut changer du jour au lendemain.
Que ce soient là les principes de Montesquieu, on n’en peut
douter quand on lit le titre de l’Esprit des lois, tel qu’il est donné dans toutes les éditions publiées du vivant de l’auteur, titre
maladroitement supprimé dans les éditions modernes.
DE L’ESPRIT DES LOIS, ou du rapport que les lois
doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement,
les mœurs, le climat, la religion, le commerce, etc. A quoi
l’auteur a ajouté des recherches nouvelles sur les lois romaines
touchant les successions, sur les lois françaises et sur les lois
féodales8.
Ouvrons maintenant ce beau traité. Au troisième chapitre
du premier livre, nous lirons le passage suivant qui aura pour
nous une clarté saisissante. C’est la pensée même de l’Esprit des
« La loi, en général, est la raison humaine en tant qu’elle
gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois politiques
et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s’applique cette raison humaine.
« Elles doivent être tellement propres au peuple pour
lequel elles sont faites, que c’est un grand hasard si celles
d’une nation peuvent convenir à une autre.
« Il faut qu’elles se rapportent à la nature et au principe
du gouvernement qui est établi ou qu’on veut établir ; soit
qu’elles le forment, comme font les lois politiques ; soit
qu’elles le maintiennent, comme font les lois civiles.
« Elles doivent être relatives au physique du pays, au climat glace, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à
sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ;
à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à
leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles, elles
en ont avec leur origine, avec l’objet du législateur, avec
l’ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C’est
dans toutes ces vues qu’il faut les considérer.
«C’est ce que j’entreprends de faire dans cet ouvrage.
J’examinerai tous ces rapports ; ils forment tous ensemble ce
que l’on appelle L’ESPRIT DES LOIS. »
Là est la découverte de Montesquieu, là est la grandeur, et ce
qu’il appelle la majesté de son sujet.
Avant lui comment traitait-on la politique et la législation ?
Les magistrats et les jurisconsultes de profession tiraient leurs
solutions du droit romain qu’ils nommaient la raison écrite.
Ceux qui voulaient s’élever un peu plus haut faisaient appel à la
philosophie, ou à l’imagination, et s’amusaient à bâtir des systèmes de droit naturel. Qu’était-ce que ce droit naturel, saisi directement par la raison, disait-on, et qui n’en variait pas moins
avec chaque inventeur ? C’était le droit romain dépouillé de
ses formules, soit qu’on l’alliât à la philosophie, comme faisait
Wolf, et toute l’école de Leibnitz, soit qu’on le tempérât par
la morale chrétienne, à l’exemple de Domat et de d’Aguesseau ;
mais quelle que fût la diversité du point de vue, aucun de ses
écrivains ne doutait qu’on ne pût faire une législation applicable
à tous les peuples de la terre. Aussi traitaient-ils le droit comme
une vérité mathématique, et en déduisaient-ils des conclusions
par la méthode des géomètres.
Montesquieu, au contraire, a compris qu’il est chimérique de
faire abstraction de l’espace et du temps. Le législateur ne trouve
pas devant lui table rase ; il ne peut ni créer, ni pétrir à son gré
le peuple auquel il veut donner des lois.
Ce peuple a un gouvernement, des institutions, une religion,
des mœurs, des habitudes, des intérêts : autant d’éléments que
le législateur est tenu de respecter. En deux mots, il y a une justice première, éternelle, que l’esprit humain entrevoit, en appelant l’expérience et la raison à son aide ; mais pour appliquer
cette justice idéale, il faut tenir compte des divers rapports qui
existent entre les hommes. Toute loi humaine est donc relative
et changeante ; c’est à Dieu seul qu’appartient l’absolu.
Classer les éléments multiples qui donnent au droit de
chaque peuple un caractère particulier, c’était une vue de génie,
une conception nouvelle, en contradiction avec les idées ou les
préjugés du temps. Montesquieu en avait conscience quand il
écrivait en tête de son livre cette fière devise : Prolem sine matre
creatam. Personne ne lui avait donné l’exemple, au moins parmi les modernes, et il ouvrait une voie nouvelle à ceux qui viendraient après lui9.
Ce n’est pas à dire cependant que tout fût neuf dans les
idées que Montesquieu mettait au jour. Il y avait longtemps
qu’Hippocrate, suivi par Aristote, avait remarqué l’influence du
climat sur le caractère des nations. Il suffit également d’ouvrir
la Politique d’Aristote pour voir que les anciens connaissaient
mieux que nous l’action de la liberté et de l’éducation sur les
mœurs des peuples, mais en deux points, Montesquieu est créateur. Avant lui, personne que je sache n’avait eu la hardiesse
d’étudier l’influence politique des religions ; sous Louis XIV on
ne lui eût pas pardonné une telle audace. Faire la part du com-
merce et de l’industrie était chose moins téméraire, mais non
pas moins nouvelle. De ce côté, Montesquieu doit être considéré comme un des fondateurs de l’économie politique. Il s’est
trompé en plus d’un point ; il a partagé les préjugés de son temps
quand il a défendu le système protecteur, et déclaré que la liberté du commerce en serait la servitude 10 ; mais sans parler de
ses intéressantes réflexions sur le change et son rôle politique11,
il a senti que les révolutions du commerce atteignaient la société tout entière, et en modifiaient les idées et les institutions.
C’était une vue particulière qui avait occupé longtemps Montesquieu12 ; aussi y attachait-il une grande importance, et avaitil eu soin de faire dresser une carte géographique pour servir à
l’intelligence des articles qui concernent le commerce13, carte qu’on
a eu tort de supprimer dans les éditions modernes, car elle seule
permet de suivre et de comprendre l’auteur, quand il recherche
les principales différences du commerce des anciens avec celui
de son temps14.
Une fois qu’on connaît le plan suivi par Montesquieu, il est
aisé de résoudre un problème, que trop peu de gens se sont posé,
avant de critiquer l’Esprit des lois. Qu’est-ce que Montesquieu
a voulu faire ? Une histoire du droit, c’est-à-dire une explication du passé, servant de leçon à l’avenir ? Une philosophie de
la politique, c’est-à-dire un système établissant des règles invariables à l’usage des gouvernements futurs ? C’est en ce dernier
sens qu’on l’entend et qu’on le cite d’ordinaire ; il est difficile de
se méprendre plus complètement sur la pensée de l’auteur.
Dès le début, Montesquieu s’est plaint qu’on ne voulait pas
l’entendre. Ce n’est pas mon livre qu’on critique, disait-il, c’est
celui qu’on a dans la tête ; et il ajoutait :
« Comment a-t-on pu manquer ainsi le sujet et le but
d’un ouvrage qu’on avait devant les yeux ? Ceux qui auront quelques lumières verront, du premier coup d’œil,
que cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tous les peuples de la terre. On peut dire
que le sujet en est immense, puisqu’il embrasse toutes les
institutions qui sont reçues parmi les hommes ; puisque
l’auteur distingue ces institutions ; qu’il examine celles qui
conviennent le plus à la société, et à chaque société ; qu’il
en cherche l’origine ; qu’il en découvre les causes physiques et
morales : qu’il examine celles qui ont un degré de bonté
par elles-mêmes, et celles qui n’en ont aucun : que de deux
pratiques pernicieuses il cherche celle qui l’est plus et celle
qui l’est moins ; qu’il y discute celles qui peuvent avoir de
bons effets à un certain égard et de mauvais dans un autre.
Il a cru ses recherches utiles, parce que le bon sens consiste
beaucoup à connaître les nuances des choses15.
En d’autres termes, Montesquieu a fait rentrer le droit et la
politique dans la classe des sciences expérimentales ; et il a créé
du même coup l’histoire du droit et la législation comparée.
On a souvent reproché à Montesquieu sa division des gouvernements. Aristote avait introduit dans la science une division d’une simplicité parfaite. Le philosophe reconnaît trois espèces de gouvernement : celui d’un seul, celui de quelques-uns,
celui du plus grand nombre. Mais le chiffre des gouvernants ne
fait pas le vice ou la bonté d’un régime ; c’est là une erreur grossière, quoique fort à la mode aujourd’hui ; un gouvernement est
bon quand il a pour objet l’intérêt et le bonheur général ; il est
mauvais quand il ne fait que servir l’égoïsme de ceux qui ont le
pouvoir en main. Aristote distingue donc la royauté de la tyrannie qui n’est que la corruption ou la perversion de la royauté. Il
oppose également l’aristocratie à l’oligarchie, et la république à
Au lieu d’adopter cette classification naturelle, Montesquieu
rompt avec la tradition, et distingue trois espèces de gouvernement : le Républicain, dans lequel il fait entrer tant bien que mal
la démocratie et l’aristocratie, le Monarchique et le Despotique.
« Le gouvernement républicain est celui où le peuple en corps,
ou seulement une partie du peuple a la souveraine puissance ; le
monarchique, celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes
et établies ; au lieu que dans le despotique, un seul, sans loi et
sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices 16. »
II ne faut pas de longues réflexions pour voir que cette division est peu régulière ; elle ne satisfait pas l’esprit comme les catégories d’Aristote. Rien de plus aisé que de condamner Montesquieu ; mais d’où vient qu’un si beau génie n’ait pas suivi le
chemin battu ? Est-ce désir de ne pas imiter Aristote ? Est-ce
manie de se distinguer ? Cela est puéril et indigne de l’auteur.
Non, il y a une raison que je crois avoir trouvée. Les Lettres persanes vont nous expliquer l’Esprit des lois. Ce n’est pas en ce
point seulement qu’elles en sont le commentaire le plus sûr.
Dans la CXXXIe lettre persane, datée de 1719, par conséquent antérieure de vingt-neuf ans à la publication de l’Esprit
des lois, Rhédi écrit de Venise à son ami Rica :
« Une des choses qui a le plus exercé ma curiosité en
arrivant en Europe, c’est l’histoire et l’origine des Républiques...
« L’amour de la liberté, la haine des rois, conserva longtemps la Grèce dans l’indépendance, et étendit au loin le
gouvernement républicain. Les villes grecques trouvèrent
des alliés dans l’Asie Mineure ; elles y envoyèrent des colonies aussi libres qu’elles, qui leur servirent de remparts
contre les entreprises des rois de Perse. Ce n’est pas tout :
la Grèce peupla l’Italie ; l’Italie, l’Espagne, et peut-être les
Gaules... Ces colonies grecques apportèrent avec elles un
esprit de liberté qu’elles avaient pris dans ces deux pays.
Aussi on ne voit guère, dans ces temps reculés, de monarchie dans l’Italie, l’Espagne, les Gaules.
... « Tout ceci se passait en Europe ; car, pour l’Asie et
l’Afrique, elles ont toujours été accablées par le despotisme,
si vous en exceptez quelques villes de l’Asie Mineure dont
nous avons parlé, et la république de Carthage en Afrique.
... «Il semble que la liberté soit faite pour le génie des
peuples d’Europe, et la servitude pour celui des peuples
« César opprime la république romaine, et la soumet à
« L’Europe gémit longtemps sous un gouvernement
militaire et violent, et la douceur romaine fut changée en
une cruelle oppression.
« Cependant une infinité de nations inconnues sortirent du Nord, se répandirent comme des torrents dans
les provinces romaines, et trouvant autant de facilités
à faire des conquêtes qu’à exercer leurs pirateries, elles
démembrèrent l’Empire et fondèrent des royaumes. Ces
peuples étaient libres, et ils bornaient si fort l’autorité de
leurs rois, qu’ils n’étaient proprement que des chefs ou des
généraux... Quelques-uns même de ces peuples, comme
les Vandales en Afrique, les Goths en Espagne, déposaient leurs rois dès qu’ils n’en étaient pas satisfaits, et chez
les autres l’autorité du prince était bornée de mille manières différentes ; un grand nombre de seigneurs la partageaient avec lui ; les guerres n’étaient entreprises que de
leur consentement ; les dépouilles étaient partagées entre
le chef et les soldats ; aucun impôt en faveur du prince ; les
lois étaient faites dans les assemblées de la nation. Voila le
principe fondamental de tous ces États qui se formèrent des
débris de l’empire romain. »
Il y aurait plus d’une réserve à faire sur certains passages de
cette lettre ; il faut être Persan pour parler de la douceur romaine, pour croire que la Grèce a peuplé l’Italie, et que l’Italie
à son tour a peuplé l’Espagne et peut-être les Gaules ; mais le
fonds des idées est vrai. C’est chez les Grecs et les Romains qu’il
faut chercher la République, telle que l’entend Montesquieu ;
le despotisme a toujours régné en Orient, et c’est seulement en
Europe et après l’invasion germanique qu’on a vu naître des
monarchies tempérées. Voici les trois espèces de gouvernement,
suivant l’Esprit des lois. La classification de Montesquieu n’est
pas philosophique comme celle d’Aristote ; elle est historique.
L’antiquité classique, l’Orient, l’Europe moderne, et surtout la
France, voilà les trois grandes masses que l’auteur a pris pour
sujet de ses études ; voilà ce qu’il ne faut jamais oublier quand
on lit l’Esprit des lois. Les observations sont particulières, et par
conséquent les réflexions ne sont justes que dans la limite des
faits observés. Rien de plus aisé que de prendre Montesquieu
en défaut, si l’on veut en faire un théoricien, dictant des lois à
l’humanité. Mais on admirera toujours sa profondeur et sa finesse, si on veut entrer dans l’esprit de son livre, et si on traduit
la République par Athènes ou Rome, le Despotisme par la Turquie, et la Monarchie par la France.
Les Principes, qui distinguent chacun de ces gouvernements,
ne peuvent laisser aucun doute sur la pensée de Montesquieu.
La vertu, ou l’amour de la patrie et de l’égalité, était bien l’âme
des républiques grecques et romaines ; la crainte est le grand
ressort du despotisme oriental ; l’honneur, ce dévouement à la
personne, ce sentiment singulier qui est plein de grandeur, et
qui cependant n’exclut pas la bassesse, ne se trouve que chez les
peuples qui ont passé par la féodalité et la chevalerie. Il n’y avait
pas de point d’honneur chez les Romains ; il n’y en a pas chez les
Turcs, les Grecs, ni les Juifs. L’observation est juste et vraie, mais
ce n’est pas la loi universelle de toutes les royautés possibles que
constate Montesquieu ; ce qu’il nous donne, c’est le secret de
la vieille monarchie ; ce qu’il nous explique, et ce que personne
n’avait indiqué avant lui, c’est comment en France la liberté des
esprits et des cœurs a pu se concilier avec la servitude des institutions.
Maintenant que nous savons ce que c’est que l’Esprit des lois,
il nous est aisé de comprendre comment Montesquieu a pu
s’écrier : « Je le dis, et il me semble que je n’ai fait cet ouvrage
que pour le prouver : l’esprit de modération doit être celui du
législateur17. » Chez lui la modération ne tient pas seulement
à la largeur des idées, à une bonté native, elle est le fruit de sa
méthode, le dernier mot de ses recherches. Un théoricien qui
tire de son cerveau une constitution de toutes pièces, prête volontiers au monde l’absolu de sa pensée. Rien ne lui semble plus
naturel que de plier les hommes à sa guise ; toute plainte est une
révolte, toute résistance un obstacle qu’il faut briser. En politique, tout faiseur de systèmes est doublé d’un despote. Il n’en
est pas de même pour celui qui étudie l’infinie variété des choses
humaines ; il ne lui faut pas longtemps pour voir que dans la société, comme dans la nature, tout se tient, et qu’il est difficile de
toucher à la moindre partie sans ébranler l’ensemble. Montesquieu est souvent revenu sur cette vérité, qu’on doit considérer
comme le fondement de la politique.
« Je n’écris point pour censurer ce qui est établi dans
quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les
raisons de ses maximes ; et on en tirera naturellement cette
conséquence qu’il n’appartient de proposer des changements qu’à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d’un coup de génie toute la constitution d’un État.
« Il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé...
Dans un temps d’ignorance, on n’a aucun doute, même
lorsqu’on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu’on fait les plus grands
biens. On sent les abus anciens, on en voit la correction ;
mais on voit encore les abus de la correction même18. On
laisse le mal si l’on craint le pire ; on laisse le bien si on est
en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout ensemble. On examine toutes les causes pour
en voir tous les résultats19. »
Cette timidité ne pouvait plaire aux philosophes du XVIIIe
siècle. Confiants dans l’infaillibilité de leur propre raison, ils
regardaient le passé et le présent avec un souverain mépris ; ils
comptaient bien renverser tous les abus et régénérer le monde
d’un seul coup. Helvétius, écrivant à Montesquieu, ne peut
comprendre qu’un si beau génie s’enfonce dans la poussière des
lois vandales et visigothes ; il le compare « au héros de Milton, pataugeant au milieu du chaos, et sortant victorieux des ténèbres ». Au fond, Helvétius considère l’Esprit des lois comme
une œuvre arriérée et sans portée. « Avec le genre d’esprit de
Montaigne, écrit-il à Saurin, le président a conservé ses préjugés
d’homme de robe et de gentilhomme ; c’est la source de toutes
ses erreurs. » Le jour où les lumières de la philosophie auront
éclairé le monde et dissipé les préjugés, « notre ami Montesquieu, dépouillé de son titre de sage et de législateur, ne sera
plus qu’homme de robe, gentilhomme et bel esprit. Voilà ce qui
m’afflige pour lui et pour l’humanité qu’il aurait pu mieux servir. »
L’opinion d’Helvétius a été celle des révolutionnaires les plus
ardents ; mais une cruelle expérience a montré ce qu’il y avait de
chimérique et de dangereux dans ces théories qui charmaient
nos pères. Les événements n’ont que trop justifié la prudence
Il faut avouer néanmoins que l’Esprit des lois a vieilli, par des
raisons que l’auteur n’a pu prévoir. A peine Montesquieu avaitil achevé son livre, qu’une idée puissante faisait son entrée dans
le monde et renouvelait la science. C’est l’idée du progrès, ou
pour mieux dire l’idée de développement et de vie. L’Esprit des
lois a paru en 1748, et c’est en 1750 que Turgot prononçait
en Sorbonne son Discours sur les progrès successifs de l’esprit humain. Dans cette œuvre d’un jeune homme, il y a une conception et une méthode nouvelle ; c’est le point du partage entre
les études anciennes et la science moderne. Sans doute Montesquieu n’ignore pas que les sociétés humaines ne sont pas immobiles ; les anciens avaient déjà remarqué que les peuples ont leur
enfance, leur âge mûr et leur vieillesse ; Florus a écrit là-dessus
une belle page qui a inspiré les Considérations sur les causes de
la grandeur et de la décadence des Romains ; mais ce que Pascal
avait pressenti, ce que l’abbé de Saint-Pierre avait indiqué20, ce
que Montesquieu n’a pas vu, c’est qu’au-dessus de ces faits particuliers, il y a une loi universelle. L’humanité est toujours en
marche ; le développement est la vie même des nations ; et une
institution qui était bonne hier est mauvaise aujourd’hui, parce
qu’hier elle était vivante et qu’aujourd’hui elle est morte.
S’il en est ainsi, s’il faut tenir grand compte du temps, et noter à leur date les idées qui se succèdent dans le monde, et qui
changent la face de la terre, on doit sentir qu’on ne peut étudier
en bloc Athènes, Sparte et Rome pour en tirer l’idéal de la République. Il faut diviser par pays, par époque, si l’on veut éviter
de généraliser hors de propos, et d’arriver à des conclusions qui
étonnent le lecteur, mais ne portent point la conviction dans
son âme. C’est là qu’est aujourd’hui pour nous le défaut le plus
sensible de l’Esprit des lois. On y trouve une foule d’observations
justes et fines, mais l’ensemble est confus, et on se refuse à suivre
l’auteur dans une voie obscure et depuis longtemps abandonnée.
Il est un autre principe qui joue en ce moment un grand rôle
dans la science, et que Montesquieu n’a pas connu. Je veux parler de la race. Chose remarquable ! un pressentiment, un instinct de génie attirait ce grand esprit vers l’Orient. On lui a
reproché son trop de confiance dans des Relations suspectes ;
il n’avait pas d’autres ressources à sa disposition ; il lui fallait
deviner l’Inde, sa religion et ses lois. Aujourd’hui la connaissance du sanscrit nous ouvre un horizon nouveau ; l’Inde nous
a révélé la fraternité des peuples aryens, indiens, persans, grecs,
romains, celtes, scandinaves, germains, slaves, etc. ; elle nous a
donné le secret de leurs langues et de leurs croyances primitives, elle nous permettra bientôt d’établir sur des bases solides
l’histoire commune des premières institutions. Cette histoire,
si elle rencontre des mains habiles, sera une des grandes découvertes du XIXe siècle ; mais on voit dans quel lointain elle refoulera l’œuvre de Montesquieu.
Pour être justes, reconnaissons que s’il est un livre qui ait
frayé le chemin à la science moderne, ce livre est l’Esprit des lois.
En distinguant par grandes masses les étapes de la civilisation,
Montesquieu amenait nécessairement ses successeurs à considérer les choses de plus près, et à étudier le développement intérieur de chaque peuple et de chaque institution.
Quels que soient les défauts de l’Esprit des lois, défauts qui
tiennent au temps et non pas à l’homme, on ne saurait estimer trop haut les services que ce Code de la raison et de la liberté, comme le nommait Voltaire21, a rendus à la civilisation.
L’adoucissement des lois pénales est son œuvre. En combattant
la barbarie des lois criminelles, Beccaria n’est que l’humble disciple de Montesquieu. Qui ne connaît la très-humble remontrance adressée aux Inquisiteurs d’Espagne et de Portugal22, admirable plaidoyer en faveur de la tolérance. Il faut remonter
jusqu’à Pascal pour trouver une aussi poignante ironie. Qui n’a
lu le discours sur l’esclavage des nègres23 ? Peut-on oublier ces
paroles terribles : « De petits esprits exagèrent trop l’injustice
que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent,
ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font
entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale
en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »
C’est Montesquieu, personne ne l’ignore, qui a fait connaître
à nos pères le gouvernement représentatif. Il leur a révélé
l’Angleterre politique ; il leur a fait comprendre des institutions
jusque-là fort légèrement jugées ; il leur a appris que la division
et la balance des pouvoirs était la condition de la liberté. On
l’a souvent combattu, on l’a plus souvent mal compris ; mais ce
n’est jamais au bénéfice de la liberté qu’on s’est écarté des idées
qu’il a défendues.
Je n’insiste pas sur ce point trop connu ; ce qu’on sait moins,
c’est l’influence de Montesquieu sur la Constitution fédérale
des États-Unis. Qu’on lise le troisième chapitre du neuvième
livre de l’Esprit des lois, on y trouvera le premier germe de
l’Union. C’est la république de Lycie que Montesquieu propose
comme modèle d’une belle république fédérative ; et cela par la raison qu’on y observe la proportion des suffrages pour régler le
vote, les magistratures et les impôts. En d’autres termes, ce ne
sont point de petits États, inégaux en richesse et en population,
qui obtiennent une représentation égale, comme cela avait lieu
dans les Pays-Bas ; l’autorité du peuple domine la souveraineté
factice des provinces ; l’Union l’emporte sur les États.
C’est le problème que les Américains avaient à résoudre en
1787. Consultèrent-ils Montesquieu ? Oui, sans doute. On a
conservé des notes de Washington sur les différentes Constitutions fédératives ; on a été surpris de voir que le général, qui
n’était pas un grand érudit, avait remarqué la constitution de
Lycie. Il est évident qu’il avait emprunté sa science à l’Esprit des
Telle est la fécondité du génie. Trop souvent ce n’est pas dans
sa patrie qu’un grand homme est prophète ; on le méconnaît,
on le jalouse ; mais les vérités qu’il établit sont comme autant de
phares qui portent au loin leur lumière et leurs bienfaits. Et si
on cherchait quel est au dernier siècle l’homme dont les idées
ont eu l’influence la plus étendue et la plus heureuse, celui qui a
le mieux éclairé et pacifié les esprits en leur donnant le goût de
la justice et de la liberté, je ne crains pas de dire que le cri public
répondrait par le nom de Montesquieu.
On sait qu’au XVIIIe siècle on ne pouvait publier en France
un livre qui touchât à la religion, à la politique, aux finances, au
gouvernement. La police ne tolérait que les ouvrages innocents,
c’est-à-dire ceux qui restaient dans l’ornière traditionnelle, et ne
pouvaient ni contrarier un préjugé, ni ébranler un abus. Pour
les autres, il fallait les imprimer à l’étranger, si l’on ne se souciait pas d’avoir affaire à la Sorbonne, au Parlement ou à la Bastille. Montesquieu en savait quelque chose ; les Lettres persanes,
les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains
n’avaient pu paraître qu’en Hollande. Et l’auteur avait eu soin
de cacher son nom pour éviter des tracasseries, ou des ennuis
Espérait-il être plus heureux avec l’Esprit des lois ? je ne le
crois guère. Malesherbes, dit-on, aurait voulu qu’on publiât en
France un livre qui faisait honneur à la nation ; on ne voit pas
que l’auteur y ait songé.
Même en imprimant son livre à l’étranger, et sous le voile de
l’anonyme, Montesquieu ne se dissimulait point qu’en France
on pouvait lui demander compte de sa hardiesse24. Cette crainte
l’obligeait à voiler sa pensée ; c’est ce qui explique comment cet
esprit si net, si clair, si vif, a trop souvent l’air de parler par
énigmes, en laissant au lecteur le soin de deviner le mot qu’il serait dangereux de prononcer.
Les contemporains ne s’y trompaient pas, on en peut juger
par ce passage de d’Alembert :
« Nous disons de l’obscurité que l’on peut se permettre
dans un tel ouvrage, la même chose que du défaut d’ordre.
Ce qui serait obscur pour les lecteurs vulgaires, ne l’est pas
pour ceux que l’auteur a eus en vue ; d’ailleurs l’obscurité
volontaire n’en est pas une. M. de Montesquieu ayant à présenter quelquefois des vérités importantes, dont l’enoncé
absolu et direct aurait pu blesser sans fruit, a eu la prudence de les envelopper ; et, par cet innocent artifice, les
a voilées à ceux à qui elles seraient nuisibles, sans qu’elles
fussent perdues pour les sages.25 ».
De là vient que Montesquieu exprime presque toujours son
opinion sous forme conditionnelle quand il parle de la France
ou de l’Angleterre. Alors même que son jugement est arrêté, il le
cache sous une hypothèse qui n’engage à rien, et qu’on peut toujours désavouer. Qu’on lise, par exemple, deux de ses plus beaux
essais, le chapitre sixième du livre onze, intitulé : De la Constitution d’Angleterre, et le chapitre vingt-septième du livre dix-
neuf, intitulé : Comment les lois peuvent contribuer à former les
mœurs, les manières et le caractère d’une nation, on sentira la portée de cette observation. Dans ce dernier chapitre, qui contient
une étude très-fine des mœurs anglaises, l’Angleterre n’est pas
même nommée ; les réflexions les plus justes y sont enveloppées
d’un nuage dont il n’est pas toujours aisé de les tirer. Au milieu
du XVIIIe siècle, Montesquieu, par une vue de génie, a prédit la
grandeur future de l’Amérique du Nord ; il en donne la raison ;
mais pour reconnaître la prophétie, il faut y regarder de près, car
voici comment elle est faite :
« Si cette nation (Montesquieu ne dit nulle part le nom de
cette nation) habitait une île... si elle envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus pour étendre son commerce que sa domination.
« Comme on aime à établir ailleurs ce qu’on trouve établi
chez soi, elle chargeait au peuple de ses colonies la forme de son
gouvernement propre ; et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes
qu’elle enverrait habiter26.
Je crois, avec d’Alembert, qu’au dernier siècle, la société lettrée qui lisait l’Esprit des lois devinait aisément ces allusions
transparentes ; peut-être même y trouvait-elle un plaisir raffiné.
Mais la science ne s’accommode pas d’énigmes et de sous-entendus ; il n’y a jamais trop de clarté pour elle ; ce qu’elle aime,
c’est la vérité toute nue. Ces épigrammes demi-voilées, c’est de
l’Esprit sur les lois, comme disait la maligne Mme Du Deffant ; et
tout cela a vieilli, car rien ne se fane plus vite que le bel esprit.
Montesquieu avait une excuse ; il lui semblait inutile de braver un pouvoir ombrageux. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’en
ce point il ait fait école. Ce qui chez lui était un défaut calculé est devenu un tic chez ses imitateurs. Benjamin Constant,
dans le plus profond de ses écrits : De l’esprit de conquête et de
l’usurpation ; Daunou, dans ses Garanties individuelles ; Tocqueville, dans sa Démocratie en Amérique, tourmentent leur
langage pour parler de l’Empire, de la Restauration, de la Ré-
publique, comme si jamais l’Empire, la Restauration, la République n’avaient existé. Avec plus de simplicité et moins de travail, Benjamin Constant et Tocqueville auraient fait chacun
un chef-d’œuvre , tandis que dans leurs écrits, si remarquables
qu’ils soient d’ailleurs, la forme embrouille et obscurcit la pensée.
Revenons à Montesquieu. Il y avait longues années que
l’Esprit des lois était commencé, et que l’auteur en lisait des chapitres à ses amis, lorsqu’il se décida à achever et à publier l’œuvre
de toute sa vie. Enfermé à la Brède en 1743 et 1744, n’ayant
pas un sou pour aller à Paris, « dans cette ville qui dévore les
provinces, et que l’on prétend donner des plaisirs parce qu’elle
fait oublier la vie », il travaille sans relâche ; mais sa vie avance,
et l’ouvrage recule à cause de son immensité27. En 1745, le livre
prend figure. Au mois de février, Montesquieu invite son cher
Guasco à venir chez un autre de ses amis, le président Barbot,
pour commencer la lecture du grand ouvrage ; « il n’y aura, ditil, que vous avec le président et mon fils ; vous y aurez pleine liberté de juger et de critiquer28. »
Au commencement de 1746, Montesquieu est à Paris,
l’œuvre est fort avancée, et l’abbé de Guasco se chargera de faire
imprimer l’Esprit des lois en Hollande.
« Vous avez bien deviné, écrit Montesquieu au fidèle
abbé, et depuis trois jours j’ai fait l’ouvrage de trois mois ;
de sorte que si vous êtes ici au mois d’avril, je pourrai vous
donner la commission dont vous voulez bien vous charger
pour la Hollande, suivant le plan que nous avons fait. Je
sais à cette heure ce que j’ai à faire. De trente points je vous
en donnerai vingt-six29 ; or, pendant que vous travaillerez
de votre côté, je vous enverrai les quatre autres30 ».
Mais l’auteur n’a pas songé à la dissipation des dîners et des
soupers de Paris, car au mois d’août l’ouvrage n’est pas prêt,
et Montesquieu ne veut plus que l’impression se fasse en Hol-
lande, « encore moins en Angleterre, qui est une ennemie avec
laquelle il ne faut avoir de commerce qu’à coups de canon31 ».
Le 6 décembre, il écrit à Guasco :
« Mon cber abbé, je vous ai dit jusqu’ici des choses
vagues, et en voici de précises. Je désire de donner mon ouvrage le plus tôt qu’il se pourra. Je commencerai demain
à donner la dernière main au premier volume, c’està-dire
aux treize premiers livres32, et je compte que vous pourrez les recevoir dans cinq ou six semaines. Comme j’ai des
raisons très-fortes pour ne point tâter de la Hollande, et
encore moins de l’Angleterre33, je vous prie de me dire si
vous comptez toujours de faire le tour de la Suisse avant le
voyage des deux autres pays. En ce cas il faut que vous quittiez sur-le-champ les délices du Languedoc ; et j’enverrai le
paquet à Lyon, où vous le trouverez à votre passage. Je vous
laisse le choix entre Genève, Soleure et Bâle. Pendant que
vous feriez le voyage, et que l’on commencerait à travailler
sur le premier volume, je travaillerai au second, et j’aurai
soin de vous le faire tenir aussitôt que vous me le marqueriez ; celui-ci sera de dix livres34 et le troisième de sept35 ; ce
seront des volumes in-4º. J’attends votre réponse là-dessus, et si je puis compter que vous partirez sur-le-champ,
sans vous arrêter ni à droite ni à gauche. Je souhaite ardemment que mon ouvrage ait un parrain tel que vous. »
En 1747, nouveau retard et nouveau changement. C’est toujours l’abbé de Guasco qui fera imprimer l’ouvrage, mais Montesquieu est d’avis de le faire imprimer en cinq volumes in-12
(toujours sa division) ; il se réserve d’y ajouter quelque jour un
sixième volume qui contiendra un supplément. « Je suis accablé de lassitude, écrivait-il à Monseigneur Cerati, je compte me
reposer le reste de mes jours36. »
Enfin, au mois de mai 1747, près de partir pour la Lorraine, et
craignant de fatiguer son ami, Montesquieu remet le manuscrit
de l’Esprit des lois à M. Sarrasin, résident de Genève en France.
C’est Barillot qui sera chargé de l’impression ; c’est Jacob Vernet, professeur en théologie et ministre de l’Église de Genève,
qui reverra les épreuves.
Montesquieu avait connu J. Vernet à Rome, et leur liaison n’avait jamais été interrompue. Vernet accepta la charge
délicate que lui offrait le grand écrivain ; et tant que dura
l’impression du livre, il fut en correspondance régulière avec
l’auteur, qui lui envoyait courrier par courrier ses additions et
ses corrections. Le biographe de J. Vernet37 nous dit qu’il a eu
entre les mains ces premières variantes de l’Esprit des lois. Elles
sont curieuses, ajoute-t-il ; Montesquieu avait si fortement médité son sujet, qu’il n’eut aucune idée importante à modifier ;
mais il était singulièrement attentif au choix des tours et des
expressions ; il priait souvent son éditeur de faire substituer un
certain mot à un autre, et dans ces légers changements, qui
étaient presque toujours motivés, on voit avec quel goût il les
composait. »
Ce n’était pas seulement par délicatesse de goût que Montesquieu pesait chaque mot ; c’était aussi par prudence. Semblable
en ce point, comme en beaucoup d’autres, à son compatriote
Montaigne, l’auteur de l’Esprit des lois, le plus modéré et le plus
fin des philosophes38, comme l’appelle Voltaire, n’avait aucune
envie de jouer le rôle de martyr. S’il avançait les idées les plus
hardies, c’était en les enveloppant des formes les plus modestes ;
c’était en appelant à son aide toutes les ressources du langage le
plus ingénieux. Il n’y a guère qu’en France qu’un auteur peut
mettre le lecteur de moitié dans ses malices, et s’en faire un complice d’autant plus sûr qu’il est plus intelligent. Les étrangers,
qui s’arrêtent à la surface, se méprennent aisément sur la pensée
d’écrivains tels que Montaigne, Montesquieu et Voltaire. Macaulay, par exemple, en comparant Machiavel et Montesquieu,
avec cet aplomb qui ne l’abandonne jamais, a prouvé qu’on
peut, en qualité d’Anglais, se croire un politique infaillible, et
ne rien comprendre à la finesse et à la profondeur de l’Esprit des
Montesquieu avait placé à la tête de son second volume une
Invocation aux Muses. Ce morceau ne trouva point grâce devant
Jacob Vernet ; il engagea l’auteur à le supprimer. Avait-on jamais mis un grain de poésie dans un ouvrage sérieux ? Cela ne
s’était jamais fait ; donc cela ne devait pas se faire. Montesquieu
résista ; puis, suivant son habitude, il céda. Toute discussion lui
était désagréable. En général on trouve que Vernet eut raison
et qu’il a fait preuve de bon goût ; je ne suis point de cet avis.
Dans cette effusion poétique je reconnais le caractère original
de Montesquieu, la marque qui le distingue de tous ceux qui ont
écrit sur le droit public. Aussi ai-je rétabli ce chapitre à la place
que lui avait donnée l’auteur. Ai-je bien ou mal fait, le lecteur
en jugera.
Il y avait un autre chapitre sur les lettres de cachet. Celui-là,
Vernet voulait le conserver ; Montesquieu le supprima. Il jugea
sans doute que la critique atteignait trop directement le roi de
France et ses ministres, et recula devant sa propre hardiesse. Par
malheur pour nous, Vernet n’avait pas gardé copie de ce chapitre curieux39 ; tout au plus pourrait-on le retrouver dans les
papiers que conserve avec un soin jaloux la famille de Montesquieu.
Pour en finir avec Jacob Vernet, disons qu’à en croire Guasco, il ne se fit aucun scrupule de changer quelques mots ; il ne les
croyait point français, parce qu’ils n’étaient point en français de
Genève40, dit le malicieux Italien, qui pourrait bien répéter un
mot de Montesquieu ; ce dont l’auteur fut fort piqué, ajoute-t-il,
et il les fit corriger dans l’édition de Paris.
« A l’égard de mon ouvrage je vous dirai mon secret.
On l’imprime dans les pays étrangers ; je continue à vous
dire ceci dans un grand secret. Il aura deux volumes in-4,
dont il y en a un d”imprimé ; mais on ne le débitera que
lorsque l’autre sera fait. Sitôt qu’on le débitera, vous en aurez un que je mettrai entre vos mains comme l’hommage
que je vous fais de mes terres. J’ai pensé me tuer depuis
trois mois, afin d’achever un morceau que je veux y mettre,
qui sera un livre de l’origine et des révolutions de nos lois
civiles en France41. Cela formera trois heures de lecture ;
mais je vous assure que cela m’a coûté tant de travail que
mes cheveux en sont blanchis. Il faudrait pour que mon
ouvrage fût complet que je pusse ajouter deux livres sur les
lois féodales42. Je crois avoir fait des découvertes sur une
matière la plus obscure que nous ayons, qui est pourtant
une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois, je compte que je donnerai la
dernière main a ces deux livres, sinon mon ouvrage s’en
passera. »
DÉFENSE DE L’ESPRIT DES LOIS. — LA
SORBONNE. LA CONGRÉGATION DE L’INDEX.
Revenu à la Brède au printemps de 1748, Montesquieu écrivit ses deux livres sur les lois féodales, et les envoya à l’imprimeur
assez tôt pour que l’Esprit des lois enfin achevé, parût à Genève
vers la fin de l’année. L’ouvrage, qui ne porte ni date ni nom
d’auteur, fut publié par Barillot et fils en deux volumes in-4º.
Il s’en fit presque aussitôt un second tirage qu’on reconnaît à
l’errata placé à la fin du tome premier.
« A peine l’Esprit des lois parut-il, qu’il fut recherché
avec empressement, sur la réputation de l’auteur ; mais,
quoique M. de Montesquieu eut écrit pour le bien du
peuple, il ne devait pas avoir le peuple pour juge ; la
profondeur de l’objet était une suite de son importance
même. Cependant les traits qui étaient répandus dans
l’ouvrage, et qui auraient été déplacés s’ils n’étaient pas nés
du fond du sujet, persuadèrent à trop de personnes qu’il
était écrit pour elles. On cherchait un livre agréable, et on
ne trouvait qu’un livre utile dont on ne pouvait d’ailleurs,
sans quelque attention, saisir l’ensemble et les détails. On
traita légèrement l’Esprit des lois ; le titre même fut un sujet
de plaisanterie43 : enfin l’un des plus beaux monuments litteraires qui soient sortis de notre nation fut regardé d’abord
par elle avec assez d’indifférence.
« Il fallut que les véritables juges eussent eu le temps
de le lire ; bientôt ils ramenèrent la multitude toujours
prompte à changer d’avis. La partie du public qui enseigne
dicta à la partie qui écoute ce qu’elle devait penser et dire, et
le suffrage des hommes éclairés, joint aux échos qui le répétèrent, ne forma plus qu’une voix dans toute l’Europe44.
N’en déplaise à d’Alembert, qui ne perd jamais l’occasion
d’ériger les philosophes ses confrères en grands pontifes, on
n’eut pas besoin que la partie du public qui enseigne dictât à la
partie qui écoute ce quelle devait penser et dire ; il y avait en France
assez de goût et d’esprit pour que de simples femmes fussent en
état d’apprécier l’œuvre de Montesquieu, avant que l’oracle eût
parlé. On en peut juger par la lettre de Mme Geoffrin, qui nous
fait connaître tout au moins l’opinion d’un des plus aimables
salons de Paris :
« Je ne vous sais aucun gré, mon cher président, de penser à moi au milieu de vos loups et de vos éperviers ; c’est
bien assurément ce que vous avez de mieux à faire que
de vous distraire à cette compagnie ; mais c’est à vous de
me remercier de ce que je veux bien interrompre une lecture délicieuse pour vous écrire. Cette lecture est un livre
nouveau, dont il n’y a que fort peu d’exemplaires à Paris,
que l’on s’arrache et qu’on dévore. Je ne veux pas vous en
dire le titre, encore moins la matière qu’il traite ; je vous
laisse le plaisir de le deviner. Je n’entreprendrai pas non
plus de vous en faire l’analyse ; cela serait au-dessus de mes
forces ; mais je vous dirai simplement ce que j’en pense.
Tout le monde est capable de recevoir une impression ; et
quand on a été affecté, on peut rendre la manière dont
on l’a été. Ce livre me parait le chef-d’œuvre de l’esprit,
de la philosophie, de la métaphysique et du savoir ; il est
écrit avec élégance, finesse, justesse et noblesse. Le choix
du sujet est une preuve du génie de l’auteur, et la façon
de le traiter en fait connaître l’étendue. Il a peint dans cet
ouvrage la pureté de ses mœurs et la douceur de sa société. La preface est charmante ; on croit l’entendre dans la
conversation. Ce livre a deux avantages qui lui sont particuliers : le premier, c’est qu’il ne peut pas être jugé par les
sots : il est hors de leur portée ; le second, c’est qu’il satisfait l’amour-propre des gens qui seront capables de le lire ;
il laisse l’action à leur esprit. L’auteur ne vous dit que ce
qu’il croit nécessaire de vous dire ; il vous donne à penser
presque autant qu’il vous en dit, et vous voyez qu’il en a
pensé mille fois davantage. Il dit dans sa préface : Qui pourrait être tout sans un mortel ennui ? C’est un écueil que tous
les auteurs les plus célèbres en métaphysique et en morale
n’ont pas su éviter ; on voit qu’ils ont retourné leur sac.
Il ne leur est rien resté sur les matières qu’ils ont traitées ;
ils les ont épuisées, et ils ne supposent et ne demandent
à leurs lecteurs que la faculté de les entendre ; ils ne leur
laissent pas croire qu’ils les soupçonnent de la moindre intelligence pour aller plus loin que ce qu’on leur montre. Je
m’aperçois que je suis prête à tomber dans l’inconvénient
que je reproche à ces messieurs : il ne faut pas aussi vider
mon sac. Je veux que vous puissiez croire que je pense encore mieux que je ne dis sur ce livre divin. Je serais bien
glorieuse si ce que je vous en ai dit vous donnait envie
de le lire. Mais comme vous pourriez n’avoir pas assez de
confiance en mes lumières pour entreprendre cette lecture
sur ma parole, je vais, pour vous déterminer, vous dire un
jugement que M. d’Aube45 en porte :
« Il trouve ce livre plat et superficiel, et prétend qu’il
a été fait des épluchures du sien. Il a dit à un benêt
d’imprimeur qui est venu lui demander s’il devait imprimer ce livre, qu’il s’en donnât bien de garde, qu’il en serait
pour ses frais. Après vous avoir dit tout cela, tout est dit ; il
ne me reste plus qu’à vous assurer, mon cher président, de
toute ma tendresse et du désir que j’ai de vous revoir46. »
Si l’on rapproche de cette lettre ce que Montesquieu écrit le
27 mai 1750 au marquis de Stainville, qu’en un an et demi on
a fait vingt-deux éditions de son livre47 et qu’il est traduit dans
presque toutes les langues, on sentira que d’Alembert a été un
peu loin quand il reproche à nos pères leur indifférence. Il a pris
une plaisanterie de Mme Du Deffant pour l’opinion de la France.
La vérité est, au contraire, qu’au dernier siècle aucun livre ne fut
accueilli avec plus de faveur que l’Esprit des lois.
Il y eut bientôt des critiques ; il était difficile qu’il n’y en
eût pas. En 1748, au milieu du silence universel, quand on vivait encore sur la tradition du grand règne, un Français, un
magistrat, un philosophe, portait une main hardie sur l’arche
sainte du gouvernement, et faisait de la religion même l’objet
de ses études et de ses critiques. C’était une témérité, presque
un crime, aux yeux de ces hommes (et ils sont nombreux) qui
ne permettent pas qu’on touche à leurs croyances, ou qu’on
trouble leurs préjugés.
Un des premiers qui entra en lice fut un certain abbé de Bonnaire. Son livre est intitulé : L’Esprit des lois quintessencié par
une suite de lettres analytiques, 2 vol. in-12. Ce sont des lettres
familières, écrites dans ce style grossier et bouffon, auquel on
reconnaît le pédant de sacristie. Montesquieu est traité de politique qui déraisonne, de rèflèchisseur volage, d’auteur vagabond,
de rhéteur sophiste. « C’est un don Quichotte ; c’est un homme
à chimères, qui se joue de la raison, des mœurs et de la religion ;
qui céde à l’envie de faire briller son esprit aux dépens de son
cœur, et dont le moindre défaut est d’avoir la tête entièrement
renversée, etc. » Ce sont toujours les mêmes impertinences. On
dirait que l’ignorance est un titre de noblesse qui donne le droit
d’insulter la science comme une parvenue.
Personne ne prit la peine de répondre à l’abbé de Bonnaire,
sauf Boulanger de Rivery, qui le traita assez mal dans son Apologie de l’Esprit des lois en réponse aux observations de M. de la
Porte. Montesquieu ne fit aucune attention à une critique qui
ne prouvait que la sottise de l’écrivain48.
Il n’en fut pas de même quand il fut attaqué par les Nouvelles
ecclésiastiques. C’était une feuille janséniste qui eut une certaine
célébrité au siècle dernier. Le gazetier ecclésiastique, qui voyait
dans l’Esprit des lois une de ces productions que la bulle UNIGENITUS a si fort multipliées, publia deux articles dans les numéros du 9 et du 16 octobre 1749: le premier afin de prouver que Montesquieu était athée, calomnie ridicule qui ne pouvait tromper personne ; le second afin de démontrer qu’il était
déiste, ce qui peut-être n’était pas aussi loin de la vérité49.
Au début Montesquieu ne parut pas s’inquiéter de tout ce
bruit. « Quant à mon livre de l’Esprit des lois, écrivait-il à Mgr
Cerati, j’entends quelques frelons qui bourdonnent autour de
moi ; mais si les abeilles y cueillent un peu de miel, cela me suffit50. » Ce fut son ami l’abbé de Guasco qui le poussa, l’épée
dans les reins51 à réfuter des accusations qui n’étaient pas sans
péril. « En méprisant de pareils dangers, écrit d’Alembert, M.
de Montesquieu aurait cru les mériter, et l’importance de l’objet
lui ferma les yeux sur la valeur de ses adversaires52. »
La Défense de l’Esprit des lois parut à Genève au commencement de l’année 1750. Elle ne portait pas de nom d’auteur, mais
on sentait l’ongle du lion. Comme le disait Montesquieu, « ce
qui y plaît est de voir, non pas mettre les vénérables théologiens
à terre, mais de les y voir couler doucement53 ». L’effet de cette
réponse fut considérable.
« Cet ouvrage, nous dit d’Alembert, par la modération,
la vérité, la finesse de plaisanterie qui y régnent, doit être
regardé comme un modèle en ce genre. M. de Montesquieu, chargé par son adversaire d’imputations atroces,
pouvait le rendre odieux sans peine ; il fit mieux, il le rendit
ridicule. S’il faut tenir compte à l’agresseur d’un bien qu’il
a fait sans le vouloir, nous lui devons une éternelle reconnaissance de nous avoir procuré ce chef-d’œuvre. Mais ce
qui ajoute encore au mérite de ce morceau précieux, c’est
que l’auteur s’y est peint lui-même sans y penser ; ceux qui
l’ont connu croient l’entendre, et la postérité s’assurera, en
lisant sa Défense, que sa conversation n’était pas inférieure
à ses écrits ; éloge que bien peu de grands hommes ont mérité54. »
Jamais réponse n’a désarmé un ennemi. Le gazetier ecclésiastique revint à la charge dans les numéros du 24 avril et du 1er mai
175055. Il maintint tous les reproches qu’il avait faits à l’auteur.
Sur les uns M.de Montesquieu essayait en vain de se justifier ;
sur les autres il n’osait même pas tenter de se défendre. Suivait
une longue liste d’objections accompagnées du mot : pas de réponse. C’est le refrain ordinaire. Quel est le journal qui n’ait pas
Dès que la querelle prenait une couleur théologique, Voltaire ne pouvait se tenir à l’écart. Dans le Remerciement sincère
à un homme charitable, il jetta à pleines mains le ridicule sur
les feuilles jansénistes. Ce n’était pas le moyen d’apaiser les passions, à supposer que dans la France, divisée en deux camps, on
fût disposé à écouter la raison. L’Esprit des lois fut dénoncé à
l’Assemblée du clergé, à la Sorbonne, à la Cour de Rome. On
voulait abattre par un coup de force un adversaire qu’il n’était
pas facile de réduire au silence par la discussion.
A l’Assemblée du clergé l’accusateur ne fut rien de moins
que l’archevêque de Sens, Languet de Gergy, l’historien et le panégyriste de Marie Alacoque. L’archevêque était le confrère de
Montesquieu à l’Académie française, mais il n’était pas homme
à s’arrêter devant une si petite considération quand il s’agissait
de servir l’Église. « Il avait fait de grandes écritures, nous dit
Montesquieu, écritures qui roulaient principalement sur ce que
je n’avais point parlé de la Révélation, en quoi il croit et dans le
raisonnement et dans le fait.56 » Le zèle de l’archevêque ne fut
pas récompensé, l’Assemblée du clergé laissa tomber la dénonciation.
La Sorbonne n’y mit guère moins de prudence. Sur les
plaintes violentes du journal janséniste, qui accusait hautement
le clergé de France, et surtout la faculté de théologie, de montrer
pour la cause de Dieu une indifférence coupable, la Sorbonne
nomma à diverses reprises des députés pour examiner l’Esprit
des lois, ils y trouvèrent, dit-on, dix-huit chefs d’accusation ;
mais l’affaire en resta là ; il n’y eut point de jugement. On voit
néanmoins que plus d’une fois la faculté fut sur le point de se
prononcer. « M. de Montesquieu, écrit Maupertuis, eut sur cela des inquiétudes, dont j’ai été le témoin et le dépositaire ; il
n’était pas menacé de moins que de voir condamner son livre, et
d’être obligé à une rétractation ou à des modifications toujours
fâcheuses57. » Cette perpétuelle menace d’une censure agaçait
Montesquieu. « La Sorbonne, écrivait-il en 1753, cherche toujours à m’attaquer ; il y a deux ans qu’elle travaille sans savoir
guère comment s’y prendre. Si elle me fait mettre à ses trousses,
je crois que j’achèverai de l’ensevelir58 ; j’en serais bien fâché, car
j’aime la paix par-dessus toutes choses59. »
A la mort de Montesquieu, en 1755, la Sorbonne n’avait rien
fait encore, mais les amis de Montesquieu n’étaient point rassurés ; on craignait une condamnation d’autant plus facile à prononcer que l’écrivain ne serait plus là pour se défendre, et qu’en
condamnant le livre on n’atteindrait pas la personne de l’auteur.
Il y avait là un péril que le parti philosophique essayait de conjurer. C’est ainsi que j’explique un passage de l’Éloge de Montesquieu. Dans un langage entortillé, mais qui contient autant de
flatteries que de menaces, d’Alembert invite la Sorbonne à laisser dormir ses foudres vieillies :
« Il s’agissait de la religion ; une délicatesse louable a
fait prendre à la faculté le parti d’examiner l’Esprit des lois.
Quoiqu’elle s’en occupe depuis plusieurs années, elle n’a
rien prononcé jusqu’ici ; et fût-il échappé à M. de Montesquieu quelques inadvertances légères, presque inévitables
dans une carrière si vaste, l’attention longue et scrupuleuse
qu’elles auraient demandée de la part du corps le plus éclairé de l’Église prouverait au moins combien elles seraient
excusables. Mais ce corps, plein de prudence, ne précipitera rien dans une si importante matière. Il connait les
bornes de la raison et de la foi ; il sait que l’ouvrage d’un
homme de lettres ne doit point être examiné comme celui d’un théologien... ; que d’ailleurs nous vivons dans un
siècle malheureux, où les intérêts de la religion ont besoin
d’être ménagés, et qu’on peut lui nuire auprès des simples,
en répandant mal à propos, sur des génies du premier ordre,
le soupçon d’incrédulité ; qu’enfin, malgré cette accusation
injuste, M. de Montesquieu fut toujours estimé, recherché et accueilli par tout ce que l’Église a de plus respectable et de plus grand. Eût-il conservé auprès des gens de
bien la considération dont il jouissait, s’ils l’eussent regardé comme un écrivain dangereux ? »
Tandis que la Sorbonne prolongeait ces hésitations qui ne
devaient pas finir, on dénonçait l’Esprit des lois à Rome, on demandait que ce livre suspect fût déféré à la congrégation de
l’Index. Une lettre adressée le 8 octobre 1750 au duc de Nivernois, ambassadeur de France à Rome, prouve que Montesquieu
s’était ému de cette nouvelle menace. Il avait beau répéter que
son livre était un livre de politique et non de théologie, une
pareille excuse ne pouvait désarmer ses adversaires. Ce qu’on
lui reprochait était justement de considérer la religion au point
de vue politique ; il n’en fallait pas davantage pour alarmer une
Église qui n’entend pas qu’on la discute, et qui prétend que, de
droit divin, le dernier mot en toutes choses lui appartient.
Montesquieu offrait de corriger, ou tout au moins d’adoucir
les passages qui blessaient les consciences timorées ; mais il
ne connaissait pas les gens auxquels il avait affaire. On prenait acte de son bon vouloir, et on lui laissait entendre que la
congrégation se contenterait de condamner les premières éditions. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter ; ces tracasseries
l’excédaient ; aussi s’en explique-t-il nettement dans sa lettre au
duc de Nivernois :
« Je vois, dit-il, que les gens qui, se déterminant par la
bonté de leur cœur, désirent de plaire à tout le monde
et de ne déplaire à personne, ne font guère fortune dans
ce monde. Sur la nouvelle qui me vint que quelques gens
avaient dénoncé mon livre à la congrégation de l’Index, je
pensai que, quand cette congrégation connaîtrait le sens
dans lequel j’ai dit des choses qu’on me reproche, quand
elle verrait que ceux qui ont attaqué mon livre en France
ne se sont attiré que de l’indignation et du mépris, on
me laisserait en repos à Rome, et que moi, de mon côté,
dans les éditions que je ferais, je changerais les expressions
qui ont pu faire quelque peine aux gens simples ; ce qui
est une chose à laquelle je suis naturellement porté ; de
sorte que quand monseigneur Bottari m’a envoyé ses objections, j’y ai toujours aveuglément adhéré, et ai mis sous
mes pieds toute sorte d’amour-propre à cet égard. Or, à
présent je vois qu’on se sert de ma déférence même pour
opérer une condamnation. Votre Excellence remarquera
que si mes premières éditions contenaient quelques hé-
résies, j’avoue que des explications dans une édition suivante ne devraient pas empêcher la condamnation des premières ; mais ici ce n’est point du tout le cas ; il est question de quelques termes qui, dans certains pays, ne paraissent pas assez modérés, ou que des gens simples regardent comme équivoques ; dans ce cas je dis que des modifications ou éclaircissements dans une édition suivante,
et dans une apologie déjà faite60, suffisent. Ainsi Votre Excellence voit que, par le tour que cette affaire prend, je me
fais plus de mal que l’on ne peut m’en faire, et que le mal
qu’on peut me faire cessera d’en être un, sitôt que moi,
jurisconsulte français, je le regarderai avec cette indifférence que (sic) mes confrères, les jurisconsultes français,
ont regardé les procédés de la congrégation dans tous les
Ces dernières paroles sont d’un magistrat et d’un gallican. Jamais, dans notre ancienne monarchie, on n’a tenu
compte des décisions que pouvait prendre la congrégation
de l’Index. C’était là une de ces vieilles libertés auxquelles
nos pères tenaient avec raison, car elle leur servait à défendre
l’indépendance nationale et la liberté de l’esprit humain contre
les prétentions ultramontaines. Que serait devenue la science,
que serait devenue la France elle-même, si l’on s’était résigné à
passer sous le joug de quelques théologiens, serviteurs dévoués
des entreprises romaines ?
Montesquieu ajoute fièrement : « Je crois qu’il n’est point de
l’intérêt de la cour de Rome de flétrir un livre de droit que toute
l’Europe a déjà adopté ; ce n’est rien de le condamner, il faut le
détruire. » Cri d’un grand homme qui sent ce qu’il vaut.
Cependant, à la fin de sa lettre, il baisse le ton et demande
qu’on lui épargne un nouvel ennui : « Il me paraît, dit-il, que le
parti que Votre Excellence a pris de tirer l’affaire en longueur
est, sans difficulté, le meilleur, et peut conduire beaucoup à faire
traiter l’affaire par voie d’impegno.61 » Éviter tout éclat, telle
devait être la politique d’un homme qui cherchait le repos, en
comptant sur l’avenir pour justifier l’œuvre qu’il léguait à la postérité.
Il serait intéressant de connaître les détails de cette négociation, où Montesquieu parait avoir déployé cette finesse qui lui
avait donné le goût de la diplomatie. Les pièces sont à Rome,
mais on ne les a jamais publiées. Tout ce que nous savons, grâce
à M. Sclopis62, c’est que le cardinal Passionei, un savant homme,
se fit l’avocat de l’auteur auprès de monseigneur Bottari chargé de l’examen du livre. Une lettre adressée par Montesquieu
au cardinal, et accompagnée d’une feuille d’éclaircissements, est
entre les mains de M. Camille Angelini, à Rome ; M. Sclopis en
donne une analyse, faite pour exciter la curiosité du public :
« Cette lettre, dit-il, est du 2 juin 1750. Montesquieu y
témoigne le desir le plus vif d’éviter que son livre soit mis à
l’Index : il espère que l’on verra « que s’il (Bottari) a trouvé
quelquefois des termes qui n’exprimaient pas assez, ou qui
exprimoient trop, ou des endroits qui n’étaient pas assez
développés, je suis cependant presque toujours d’accord
avec cet illustre prélat (Bottari). » Il ajoute qu’il s’en remet
au jugement des deux prélats, et que s’il désire que partout
on soit content de lui, ce désir est infiniment plus ardent
à l’égard de Rome.
« Dans les éclaircissements ajoutés, on reproduit à peu
près les mêmes considérations que celles qui se lisent dans
la Défense de l’Esprit des lois, qui était alors au moment
d’être publiée. Montesquieu déclare encore que « comme
il veut éviter même de scandaliser les simples, il supprimera et expliquera dans une nouvelle édition, qu’il ne tardera pas à donner, les endroits qu’on s’est efforcé de rendre
suspects par une explication sinistre. » Il demande qu’on
suspende le jugement jusqu’à ce que l’on puisse avoir sous
les yeux les réponses de l’auteur et la nouvelle édition ; enfin il parle de sa position dans le monde, et il insiste pour
qu’on soit moins prompt à flétrir son livre et à condamner ses sentiments, qui ont toujours été et seront toujours
ceux de la plus saine et de la plus pure doctrine, et exempts
de tout soupçon à cet égard. »
Malgré cette déférence, malgré les efforts du duc de Nivernois, le livre ne put échapper à la censure romaine. M. Vian
nous apprend que, le 3 mars 1752, la congrégation de l’Index
condamna l’Esprit des lois ; il ajoute que, suivant toute apparence, cette censure décida Montesquieu à ne plus donner,
de son vivant, une nouvelle édition de son livre. Il serait bon
d’éclaircir ce fait peu connu de la mise à l’Index ; je remarque
que les contemporains les mieux informés n’en parlent point.
D’Alembert, qui s’étend sur les critiques des Nouvelles ecclésiastiques, et qui fait la leçon à la Sorbonne, ne dit pas un mot de
l’Index. Est-ce ignorance, est-ce calcul ? il serait intéressant de
Ce qui me ferait croire que la condamnation de l’Index ne
reçut pas une grande publicité, c’est que le 4 juin 1752, trois
mois après le jugement du tribunal romain, les Nouvelles ecclésiastiques recommencent le feu contre l’Esprit des lois, en attribuant à Montesquieu une brochure intitulée : Suite de la Défense de l’Esprit des lois63. Le gazetier janséniste saisit ce prétexte
pour dire des injures atroces à l’ennemi qu’il veut terrasser. Dans
cet article, que je ne connais, il est vrai, que par une lettre de
Montesquieu, du 4 octobre 1752, il n’est pas question de l’Index
et de sa censure. Comment un journal religieux aurait-il perdu
une si belle occasion ?
Montesquieu applaudit à la Suite de la Défense de l’Esprit des
lois, « faite, dit-il, par un protestant, écrivain habile, et qui a infiniment d’esprit ». Mais quant à lui, il ne veut pas répondre,
« laissant à la mort de faire encore parler de lui... Mon principe, ajoute-t-il, est de ne point me remettre sur les rangs avec
des gens méprisables. » Il avait raison ; on ne discute qu’avec
des adversaires de bonne foi. Quant aux fanatiques, ou aux écri-
vains à gages qui font de la calomnie un métier, c’est une duperie que de se prêter à leur jeu. Le seul moyen de les confondre,
c’est d’opposer à leurs insultes le silence et le mépris.
En suivant jusqu’au bout l’histoire de ces querelles théologiques, j’ai laissé de côté des critiques plus sincères et plus modérées. De 1749 à 1755 il en parut un certain nombre dont il
est bon de dire quelques mots.
L’organe des jésuites, le Journal de Trévoux, s’occupa de
l’Esprit des lois à diverses reprises64. En avril 1751, par exemple,
il insiste sur ce qu’à son avis il y a d’insuffisant dans la théorie
« Il nous semble, dit l’article, qu’on aurait pu et dû
ajouter à l’Esprit des lois un supplément, dont ce livre a un
besoin absolu. L’amour de la patrie, le point d’honneur,
la crainte du châtiment : voila toutes les forces dont M.
de Montesquieu arme la législation des empires, selon les
différentes formes qui caractérisent leurs gouvernements.
Tout cet appareil dont on soutient la législation se réduit
donc à des moyens qui ne peuvent émouvoir que l’interêt
national des peuples, allumer l’ambition des nobles, intimider l’audace des faibles. Il n’y a rien là qui puisse lier
la conscience aux lois, et étendre l’intérêt de les observer
au delà des limites où se renferme la durée de cette vie.
Ces appuis n’étant qu’extérieurs et passagers, leur insuffisance est évidente... Nous ne manquons point d’écrivains
qui ont élevé l’édifice de la législation sur des fondements
plus stables, et qui l’ont fortifié d’une sanction divine65.
La réponse à cette critique me paraît facile. Montesquieu
parle du caractère politique qui distingue les législations, et qui
tient à la forme des gouvernements. Le Journal de Trévoux parle
du caractère moral et religieux qui est commun aux lois de tous
les peuples. Entre ces deux façons de considérer les choses, il
n’y a aucune contradiction ; on peut aisément les concilier. Du
reste, si j’ai cité ce passage, c’est pour montrer que le Journal de
Trévoux discute avec convenance, et ne croit pas que traîner un
écrivain dans la boue soit une manière de le réfuter.
En 1751, l’abbé de la Porte, critique fameux en son temps,
publia des Observations sur l’Esprit des lois, ou l’art de le lire, de
l’entendre et d’en juger 66, avec l’épigraphe :
Le titre dit bien ce que l’écrivain s’est proposé de faire. Le
livre contient autant d’éloge que de blâme. D’une part l’Esprit
des lois est l’ouvrage « le plus curieux, le plus étendu, le plus
intéressant qui ait paru depuis longtemps » ; c’est un livre qui
contient de l’or en masse ; c’est un Pérou, c’est un tableau moral de l’univers. D’autre part, c’est un labyrinthe où l’on se perd ;
c’est le portefeuille d’un homme d’esprit, mais ce n’est qu’un
portefeuille, « c’est-à-dire un amas de pièces décousues, un tas
de morceaux détachés ; enfin une infinité d’excellents matériaux, dont on pouvait faire un très-bon livre... » On n’aperçoit
« qu’une infinité de petits anneaux, dont les uns sont d’or à la
vérité, les autres de diamants et de pierres les plus rares et les plus
précieuses ; mais enfin ce ne sont que des anneaux qui ne forment
point une chaîne68. » Il faut reconnaître que l’abbé de la Porte
n’est pas le seul qui ait adressé de pareils reproches à l’Esprit des
En dehors de ces réflexions sur l’absence de méthode, l’abbé
de la Porte divise sa critique en cinq articles : religion , morale, politique, jurisprudence et commerce. Sur chaque point
il s’efforce de prouver que l’Esprit des lois rapporte tout au climat et au gouvernement. C’est aller plus loin que l’auteur ; aussi
Montesquieu a-t-il pu dire avec raison : « L’abbé de la Porte m’a
critiqué sans m’entendre69. » Quelques-unes des observations
ne manquent pas de finesse ; mais l’œuvre est médiocre ; je n’en
ai pu rien tirer pour mon commentaire. Montesquieu, en appelant l’auteur le futile La Porte, l’a jugé d’un mot.
A cette critique de peu de valeur on fit cependant deux réponses. L’une est intitulée : Apologie de l’Esprit des lois, ou réponse aux observations de M. de la Porte. C’est une brochure de
cent quarante pages dont l’auteur est Boulanger de Rivery. La
défense est aussi insignifiante que l’attaque70.
Il n’en est point de même d’un autre écrit qui porte pour
titre : «Réponse aux Observations sur l’Esprit des lois. L’auteur
de ce livre était un jeune négociant de Bordeaux, M. Risteau, qui
devint plus tard un des directeurs de la compagnie des Indes.
Montesquieu faisait grand cas de ce travail ; il avouait même
qu’il eût été fort embarrassé de répondre à certaines objections,
que son jeune défenseur avait réfutées de manière à ne laisser
aucune place à la réplique71. Cette appréciation donne un certain prix à la Réponse de M. Risteau. Du reste, elle n’est pas rare.
On l’a réimprimée à la suite des Lettres familières, Paris, 1767,
et en dernier lieu dans l’édition des Œuvres complètes de Montesquieu, publiée par Dalibon, Paris, 1827.
« Je n’entreprendrai pas de réfuter le sentiment de
M. de Montesquieu sur la levée des impôts ; un homme
du métier l’a fait, dit-on, avec beaucoup de force ; mais
l’ouvrage est fort rare, et quoique fait pour le public il n’a
été vu jusqu’à présent que par un très-petit nombre d’amis
particuliers, à qui, par un privilège spécial, on a bien voulu en procurer la lecture. Tout le monde sait que l’auteur
est un homme de très-grand mérite ; il a écrit pour la défense de sa cause, et de celle d’une compagnie riche, nombreuse et puissante72. Un combat entre lui et l’auteur de
l’Esprit des lois, serait pour le moins aussi intéressant que
celui d’Argant et de Tancrède73. »
Cet adversaire redoutable, suivant l’abbé de la Porte, était M.
Dupin, fermier général, qui avait fait imprimer à un très petit
nombre d’exemplaires, en deux volumes in-8º, des : Remarques
sur quelques parties d’un livre intitulé l’Esprit des lois74. « Ainsi,
écrivait Montesquieu, me voilà cité au tribunal de la maltôte,
comme j’ai été cité à celui du Journal de Trévoux 75. » Le livre
avait fait grand bruit avant sa naissance ; on prétend même que
Montesquieu se serait adressé à madame de Pompadour pour en
empêcher la publication. Les écrivains du XVIIIe siècle étaient
assez chatouilleux à l’endroit de la critique, pour qu’une pareille
démarche n’ait en soi rien d’impossible ; Voltaire en a fait bien
d’autres. Mais jusqu’à preuve du contraire rien n’autorise à accuser Montesquieu de cette faiblesse. Dans sa correspondance,
il ne paraît nullement effrayé des critiques de celui qu’il appelle
le pesant Dupin76.
Ce qui semble vrai, c’est que, par un motif que nous ignorons, M. Dupin supprima son livre, dont les exemplaires sont
devenus une rareté bibliographique ; mais à l’aide des pères jésuites Berthier et Plesse, il le refondit en trois volumes sous le
titre d’Observations sur un livre intitulé l’Esprit des lois, divisées
en trois parties 77.
Ce livre, dont Voltaire s’est servi dans son Commentaire sur
l’Esprit des lois, a les qualités et les défauts des Observations de
Crévier dont nous parlerons plus loin. C’est l’œuvre de savants
estimables qui ne se font faute de reprendre Montesquieu sur
l’inexactitude d’un grand nombre de citations, et sur les conséquences qu’il en tire ; mais le mérite de l’Esprit des lois leur
échappe, ou plutôt l’originalité et la hardiesse de Montesquieu
les effraye. Ils appartiennent à cette école de gens timorés qui
sanctifient les abus quand ils sont anciens, et ne permettent pas
qu’on maltraite les Pharaons de peur que la critique ne retombe
sur la royauté française. C’est ainsi que Dupin en veut aux Romains d’avoir chassé Tarquin le Superbe : « L’exil des Tarquins,
dit-il, en délivrant Rome de ses tyrans domestiques, accrut au
dehors le nombre de ses ennemis. Il lui fit perdre ses alliés ; et
cette ville, destinée à être la maîtresse du monde, fut près de rentrer dans le néant d’où elle était sortie deux cent quarante-trois
ans auparavant. D’ailleurs cet exemple, puisé dans les temps orageux d’un État naissant, ne justifiera jamais l’attentat des sujets
contre leur souverain78. »
Rencontre-t-il sur son chemin un passage où Montesquieu parle de la dictature, sans même la juger, l’honnête fermier général profite de l’occasion pour célébrer la monarchie.
« L’excellence du gouvernement d’un seul est si bien démontrée, dans les républiques mêmes, que sitôt que Rome se voyait
menacée de quelque danger, elle créait un dictateur, magistrat
qui exerçait un pouvoir tout à fait monarchique, et plus étendu
que celui des rois qui avaient fondé cet empire79. »
Réduire l’histoire du monde à l’apologie de la royauté
française, c’est un système commode ; mais on peut douter
que de pareils critiques, malgré la pureté de leur foi monarchique, eussent qualité pour corriger et réformer Montesquieu.
Ce qu’ils ont prouvé le plus clairement, c’est la petitesse de leur
Peut-être faudrait-il parler des observations que Grosley
adressa à Montesquieu en 1750. Elles frappèrent le président.
Il y fit une réponse, qu’on nous a conservée. De cette réponse
même il a tiré un chapitre de l’Esprit des lois80. Mais je ne crois
pas que ces observations aient été imprimées du vivant de Montesquieu.
Tout le bruit qui se faisait autour de son livre avait attristé
le président. Il se plaignait de n’être pas compris ; il sentait qu’il
était trop sérieux pour la frivolité des salons de Paris.
« S’il m’est permis de prédire la fortune de mon ouvrage, écrit-il dans une note qui nous a été conservée81, il
sera plus approuvé que lu. De pareilles lectures peuvent
être un plaisir, elles ne sont jamais un amusement [amusesement]. J’avais conçu le dessein de donner plus d’étendue
et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit : j’en
suis devenu incapable ; mes lectures m’ont affaibli les yeux,
et il me semble que ce qu’il me reste encore de lumière
n’est que l’aurore du jour où ils se fermeront pour jamais. »
Pour être complet, il me resterait à indiquer quelques ouvrages publiés du vivant de Montesquieu, mais dont il ne parle
pas dans ce qui nous reste de sa correspondance. Telles sont les
cinq lettres de La Beaumelle sur l’Esprit des lois. C’est une apologie enthousiaste du livre et de l’auteur. La partie la plus curieuse est celle où La Beaumelle, qui vivait alors à Copenhague,
démontre que la royauté absolue du Danemark n’a rien de commun avec le despotisme, tel que l’entend Montesquieu.
Ces lettres ont paru en 1753, à la suite d’un ouvrage intitulé :
Extrait du livre de l’Esprit des lois, chapitre par chapitre, avec des
remarques sur quelques endroits particuliers de ce livre, et une idée
de toutes les critiques qui en ont été faites82. Ces remarques, qu’on
attribue à Forbonnais, sont d’un esprit modéré et craintif. Le
critique est un partisan de l’abbé Du Bos, un Français de bonne
souche qui n’admire que son pays, et qui regarde avec effroi les
désordres de la liberté anglaise. La hardiesse de Montesquieu
l’effraye, mais il se sent attiré vers ce grand esprit, et n’en parle
qu’avec respect.
Citerai-je encore l’essai du comte G. de Cataneo, gentilhomme vénitien au service de Frédéric II ? La source, la force et
le véritable esprit des lois, pour servir de réponse au livre de l’Esprit
des lois et de l’Homme machine83, est une œuvre insignifiante et
prétentieuse, écrite dans une langue qui n’est ni du français, ni
de l’italien. Tout en déclarant, dans son jargon, que le style de
l’Esprit des lois est un torrent de lait, détrempé d’excellent vin de
Champagne, Cataneo cherche à se faire valoir en montrant qu’il
en sait plus long que Montesquieu, et que s’il avait fait l’Esprit
des lois, il l’aurait compris tout autrement. C’est le défaut général des critiques de l’Esprit des lois ; on est trop souvent tenté de
leur appliquer le mot si fin et si juste de Montesquieu, écrivant
à l’abbé de Guasco : « A l’égard du plan que le petit ministre
de Wurtemberg voudrait que j’eusse suivi dans un ouvrage qui
porte le titre d’Esprit des lois, répondez-lui que mon intention a
été de faire mon ouvrage et non pas le sien84. »
§ IV. COMMENT L’ESPRIT DES
LOIS FUT-IL REÇU A L’ÉTRANGER ?
« Pendant que les insectes tourmentaient M. de Montesquieu dans son propre pays » (on reconnaît le style de
d’Alembert), l’Europe entière accueillait avec faveur le nouveau
chef-d’oeuvre du maître. L’étranger, qui n’est pas mêlé aux petites jalousies locales, est toujours mieux placé pour juger un
livre ; son impartialité lui permet de jouer à quelques égards
le rôle de la postérité. A Vienne seulement, on eut des inquiétudes ; le bruit courait que les Jésuites avaient eu le crédit de
faire défendre la vente de l’Esprit des lois, « sachant bien, écrit
Montesquieu, que je n’y étais pas pour dire mes raisons ; tout
cela dans l’objet de pouvoir dire à Paris que ce livre est bien
pernicieux, puisqu’il a été défendu à Vienne, de se prévaloir de
l’autorité d’une si grande cour, et de faire usage du respect et de
cette espèce de culte que toute l’Europe rend à l’Impératrice85. »
Tout n’était pas faux dans cette nouvelle ; les Jésuites s’étaient
remués pour empêcher l’entrée de l’Esprit des lois en Autriche ;
mais Van Swieten, premier médecin de la cour, et à ce titre,
chose bizarre, bibliothécaire impérial, et président du comité de
censure, ne voulut point se prêter à cette proscription littéraire ;
il eut l’honneur de protéger Montesquieu.
En Prusse, on n’avait pas à craindre ces misérables tracasseries. L’Académie de Berlin, dont Montesquieu faisait partie,
était pleine de Français qui admiraient leur illustre confrère. Le
secrétaire de l’Académie de Berlin, Formey, fils de Français réfugiés, publia un extrait ou analyse de l’Esprit des lois des plus
flatteurs, à en juger par la lettre que Montesquieu lui écrivit
en 1751. « Je n’ai lu que très-tard le bel extrait de l’Esprit des
lois qui est dans la Bibliothèque impartiale, que j’ai fait venir
de Hollande sur la seule réputation de votre nom, ayant tou-
jours recherché vos écrits, comme l’on a coutume de chercher la
lumière !... Les grands hommes comme vous sont recherchés, on se
jette à leur tête, etc. » A la distance où nous sommes, il paraît singulier d’entendre un pareil éloge ; on songe involontairement
que Montesquieu vivait au bord de la Garonne ; mais Formey,
aujourd’hui fort oublié, a eu son moment de gloire. C’était un
de ces critiques laborieux qui font l’éducation du public en lui
apprenant à connaître et à admirer les bons livres. Maltraité en
France, Montesquieu devait être d’autant plus heureux de trouver des juges à Berlin.
Là-bas, d’ailleurs, régnait un roi philosophe, ou, pour mieux
dire, un prince rusé qui savait habilement tourner au profit de
son ambition l’admiration naïve des philosophes français. Tandis qu’à Versailles des ministres imbéciles croyaient sauver la religion et la société en empêchant l’Esprit des lois ou la Henriade
de paraître en France, le grand Frédéric jouait avec Voltaire et
ses amis une comédie, dont tout le bénéfice était pour lui. S’il
flattait les apôtres des idées nouvelles, il recevait en échange un
vernis de popularité qui lui permettait de tenter les coups de
main les plus criminels, avec la complicité de ceux qui disposaient de l’opinion. Ce n’était pas de ce protecteur des lettres
que Montesquieu avait rien à craindre ; il n’en pouvait attendre
que des compliments ; mais Usbek était trop fin pour être la
dupe du philosophe de Sans-Souci. « Les rois, écrit-il, seront
peut-être les derniers qui me liront ; peut-être même ne me liront-ils pas du tout. Je sais cependant qu’il en est un dans le
monde qui m’a lu, et M. de Maupertuis m’a mandé qu’il avait
trouvé des choses où il n’était pas de mon avis. Je lui ai répondu
que je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces choses86. »
Peut-être n’est-il pas difficile de deviner ce qui n’agréait point
au roi de Prusse. Frédéric II disait à Hertzberg que « Montesquieu ni Tacite ne pourraient jamais être traduits en allemand87 » ; il connaissait son peuple. L’amour de la liberté, la
haine du despotisme, le fier sentiment de l’honneur, tout cela
est un langage étranger qui n’éveille point d’écho sur la terre
d’Arminius. Les princes y ont mis bon ordre, à commencer par
Frédéric ; il est plus commode de commander à des soldats que
de régner sur des citoyens.
En Angleterre, le succès de l’Esprit des lois fut très-grand.
Dès l’année 1750, Thomas Nugent en publia une excellente traduction88. Il était naturel que les Anglais reçussent avec faveur
un livre qui faisait l’éloge non-seulement de leur Constitution,
mais de leur caractère et de leurs mœurs. Montesquieu avait passé deux ans à Londres, il avait fait sa cour à la reine Anne, il avait
vécu dans l’intimité de lord Chesterfield et des hommes politiques les plus considérables, il avait étudié avec soin et sur place
le plus libre pays qui soit au monde89, comment n’aurait-on pas
été touché de ses jugements ? Si dédaigneux des autres nations
que soient les Anglais, les écrivains français jouaient un assez
grand rôle au dernier siècle pour qu’à Londres même on ne fût
pas indifférent à l’opinion d’un homme tel que Montesquieu.
En revanche, l’éloge des institutions anglaises blessa profondément cette nombreuse classe de Français qui se faisait gloire de
n’avoir que du mépris pour tout ce qui était étranger. « A force
d’être ami des hommes, écrivait Crévier, l’auteur de l’Esprit des
lois cesse d’aimer autant qu’il le doit sa patrie... L’Anglais doit
être flatté en lisant cet ouvrage, mais cette lecture n’est capable
que de mortifier les bons Français90. » Montesquieu avait prévu
cette accusation dangereuse ; c’est ce qui explique, comme je l’ai
dit plus haut, l’obscurité de certains passages de l’Esprit des lois.
Cette obscurité est un calcul.
Le fameux chapitre de la Constitution d’Angleterre nous apprend peu de chose aujourd’hui ; on a tant écrit sur ce sujet
épuisé, mais en 1748 c’était une nouveauté. La Constitution anglaise n’est pas rédigée en articles comme nos constitutions modernes ; elle repose sur un ensemble de lois, d’usages, de précédents qui remontent d’âge en âge jusqu’à la Grande-Charte. Se
reconnaître dans ce dédale était au dernier siècle le privilége des
jurisconsultes parlementaires. Locke, dans son traité du Gouvernement civil avait commencé à séculariser la science, mais
Montesquieu est le premier qui, par un exposé systématique, ait
mis les principes de la Constitution anglaise à la portée de tout
le monde ; il est le premier qui ait porté le flambeau dans cette
œuvre massive, et qui ait montré que ces vieux remparts féodaux abritaient la liberté la plus large et la mieux réglée91. Il avait
fallu un coup de génie pour réunir tant d’éléments épars et en
faire admirer la puissante unité. C’était presque une révélation.
Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’un jurisconsulte méthodique
comme était Blackstone se soit fait le disciple de Montesquieu,
et qu’il le cite comme une autorité. Si l’on en croit un écrivain
du dernier siècle, Blackstone n’aurait pas été le seul qui donnât à Montesquieu droit de cité parmi les jurisconsultes anglais.
« On sait, dit Lenglet, qu’il se trouve toujours un exemplaire de
l’Esprit des lois sur une table de la Chambre des communes92. »
J’ignore où Lenglet a pris ce fait singulier. S’il est vrai, ce dont
je doute, c’est le plus bel hommage qu’un publiciste ait jamais
reçu. On a traité Montesquieu en législateur.
Du reste les Anglais étaient mieux placés que nous pour goûter certaines qualités de ce génie puissant. Si par la grâce et
la finesse de son langage Montesquieu est Français, et même
Gascon, il faut reconnaître que par le fond des idées, il est de
l’école anglaise. On sent en lui la modération et la solidité de ces
hommes d’État qui traitent la politique non comme une passion, non comme une religion, mais comme une affaire. Il a, lui
aussi, le respect de la tradition et le goût de la liberté ; ce n’est pas
de la violence, c’est de la raison et de la justice qu’il attend la réforme des abus et le progrès de la civilisation. Lord Chesterfield,
son ami, lui a rendu sur ce point un hommage mérité93. C’est
le jugement le plus vrai que les contemporains aient porté sur
Montesquieu. Disons, pour être équitables, qu’en 1755, c’est en
Angleterre seulement qu’on pouvait parler avec cette franchise.
Le 10 de ce mois (février 1755) est mort à Paris, universellement et sincèrement regretté, Charles Secondat
baron de Montesquieu, et président à mortier du Parle-
ment de Bordeaux. Ses vertus ont fait honneur à la nature
humaine, et ses écrits à la jurisprudence. Ami du genre
humain, il en soutint énergiquement les droits incontestables et inaltérables ; il le fit même dans sa patrie, dont
il regretta toujours les préjugés en fait de religion et de
gouvernement ; il essaya et non sans succès de les écarter.
Il connaissait bien, et il admirait avec raison l’heureuse
constitution de notre pays, où des lois fixes et connues
empêchent également la monarchie de dégénérer en despotisme, et la liberté de dégénérer en licence. Ses écrits
assurent la célébrité de son nom ; ils lui survivront aussi
longtemps que la droite raison, la morale, et le véritable
esprit des lois seront compris, respectés, défendus. »
Mais, dans toute l’Europe, ce fut l’Italie qui accueillit l’Esprit
des lois avec le plus d’enthousiasme. Montesquieu y avait beaucoup d’amis, et d’ailleurs quel pays était mieux fait pour goûter
tant de raison, assaisonnée de tant d’esprit94 ?
Il faut bien, écrit-il à l’abbé Venuti, que je vous donne
des nouvelles d’Italie sur l’Esprit des lois. M. le duc de Nivernois en écrivit il y a trois semaines à M. de Forcalquier,
d’une manière que je ne saurais vous répéter sans rougir.
Il y a deux jours qu’il en reçut une autre dans laquelle il
marque, que dès qu’il parut à Turin, le roi de Sardaigne95
le lut. Il ne m’est pas permis non plus de répéter ce qu’il
en dit : je vous dirai seulement le fait : c’est qu’il le donna
pour le lire à son fils le duc de Savoie, qui l’a lu deux fois :
Le marquis de Breil me mande qu’il lui a dit qu’il voulait
la lire toute sa vie96.
Il y eut cependant une protestation à Turin. Le père Gerdil, savant barnabite qui fut plus tard cardinal, et manqua d’être
pape, essaya de réfuter Montesquieu97 ; il le fit avec modération
et bon goût. « La critique du père Gerdil, écrivait Montesquieu,
est faite par un homme qui mériterait de m’entendre, et puis
de me critiquer98. » C’était là sa plainte ordinaire, et cette fois
encore il avait raison.
A Florence, en 1754, un magistrat fort instruit, l’auditeur
Bertolini, fit en français une analyse raisonnée de l’Esprit des
lois99, qui fut loin de déplaire à Montesquieu100. Ce n’était à
l’origine qu’une préface. Bertolini voulait, au moyen de notes,
jointes à l’Esprit des lois, montrer la conformité de penser de
l’auteur avec les plus grands génies de tous les âges. Je ne crois
pas que cette édition ait jamais été publiée. L’analyse raisonnée,
moins serrée que celle de d’Alembert, ne manque pas d’intérêt.
Elle nous révèle un détail à peu près ignoré aujourd’hui. « Montesquieu, dit Bertolini, ne paraît avoir fait son ouvrage que
pour s’opposer aux sentiments de l’abbé de Saint-Pierre, comme
Aristote ne composa sa Politique que pour combattre celle de
Platon.» Aujourd’hui personne ne lit les rêves de l’excellent abbé. Mais il a eu son heure de célébrité, et je crois qu’en effet
Montesquieu l’a plus d’une fois combattu sans le nommer.
Il y avait dans ce travail un passage où Bertolini disait que
Montesquieu avait mieux fait sentir aux Anglais la beauté de
leur gouvernement que leurs auteurs mêmes. La modestie de
Montesquieu s’effaroucha de cet éloge, et il le lit retrancher.
« Si les Anglais, dit-il, trouvent que cela soit ainsi, eux qui
connaissent mieux leurs livres que nous, on peut être sûr qu’ils
auront la générosité de le dire ; ainsi renvoyons leur cette question101. »
On fit plusieurs traductions de l’Esprit des lois102. En 1750,
Montesquieu parle d’une traduction qu’on faisait à Naples103 ;
en 1754, il remercie l’abbé de Guasco qui, dès l’année 1747,
avait entrepris une œuvre semblable. « Je suis fort aise, lui écritil, que S. A. R. Monseigneur le duc de Savoie agrée la dédicace
de votre traduction italienne, et très-flatté que mon ouvrage paraisse en Italie sous de si grands auspices. J’ai achevé de lire cette
traduction, et j’ai trouvé partout mes pensées rendues aussi clairement que fidèlement. Votre épître dédicatoire est aussi très-
bien104. » Malheureusement, cette traduction n’a pas été imprimée ; il faut le regretter, car elle nous aurait conservé un chapitre
qui n’est pas dans l’édition française. Au mois de juillet 1747,
Montesquieu écrit à son ami qu’il a retranché de son livre un
chapitre sur le Stathoudérat, qui aurait peut-être été mal reçu en
France au moment où l’Angleterre, en guerre avec nous, venait
de faire nommer le prince d’Orange. « Cela n’empêchera pas,
écrit Montesquieu, que je ne vous donne dans la suite ce chapitre pour la traduction italienne que vous avez entreprise. »
Guasco a eu entre les mains ces pages retranchées ; il nous dit
que l’auteur faisait voir la nécessité d’un stathoudérat comme
partie intégrante de la constitution de la République. Ne serait-ce pas une bonne fortune que de retrouver cette opinion de
En Italie, on ne se contenta pas de lire l’Esprit des lois, on s’en
inspira ; Beccaria et Filangieri sont les élèves de Montesquieu.
Il est vrai que dans la Science de la législation, Filangieri combat
plus d’une fois son maître ; il se plaint que l’auteur de l’Esprit
des lois n’ait raisonné que sur les choses telles qu’elles sont, ou
qu’elles ont été, sans examiner comment elles auraient dû être ;
en deux mots, il veut unir la théorie à la pratique ; mais quelles
que soient ses critiques, il est imprégné des idées de Montesquieu, et on peut dire sans crainte que l’œuvre du Français a enfanté celle du Napolitain. Quant à Beccaria, il se plaît en toute
occasion à avouer Montesquieu pour son maître : Alla lettura
dello Spirito delle Leggi, écrit Beccaria à l’abbé Morellet, debbo
gran parte delle mie idee105. Beccaria a eu cette rare fortune que
les pages éloquentes de son petit livre ont emporté la réforme
que Montesquieu avait préparée. On ne sait pas assez ce qu’était
au dernier siècle la barbarie des lois criminelles. Qu’on lise les
traités de Muyard de Vouglans, ou de Jousse, qu’on parcoure
l’ordonnance criminelle de Marie-Thérèse, la grande Reine106,
ordonnance qui cependant était une réforme, on sera épouvanté de cette cruauté qui n’a pas conscience d’elle-même. C’est
Louis XVI, c’est la Révolution qui ont chassé de nos lois toutes
ces horreurs ; mais qu’on ne s’y trompe pas, c’est Montesquieu
qui le premier apprit à l’Europe à rougir de toutes ces abominations.
En parlant de l’accueil que l’Esprit des lois reçut à l’étranger,
du vivant de Montesquieu, il me sera permis d’aller un peu
plus loin, et de signaler le singulier hommage qu’on lui rendit
en Russie, douze ans après sa mort. On connaît l’Instruction
donnée par Catherine II, impératrice et législatrice de toutes les
Russies, à la commission établie pour travailler à la rédaction
d’un nouveau Code de lois. C’est en 1767 que Catherine, non
moins habile que Frédéric II à captiver l’opinion, imagina de
se présenter à l’Europe comme l’apôtre de la civilisation et
des idées modernes. L’Instruction, publiée en russe et en allemand à l’Imprimerie impériale de Moscou, parut en français
à Lausanne, durant l’année 1769. En tête de l’ouvrage, une
gravure représente le médaillon de Catherine, accompagné de
l’inscription suivante, qui n’a pas été faite par un ennemi : Catharina II, semper Augusta, Imperii Russ. legislatrix humanissima, populorum conservatrix, bono publico nota, seris nepolibus
colenda. L’avant-propos des éditeurs reproduit une lettre de
Frédéric II à sa sœur, lettre dans laquelle le roi de Prusse, en
prince galant, place l’Impératrice entre Lycurgue et Solon. Rien
ne manque à la mise en scène, aussi le succès fut-il complet ;
tous les philosophes du temps exaltèrent à l’envi la Sémiramis
Je ne veux point diminuer Catherine. J’admettrai si l’on veut
que, séduite par le génie de Montesquieu, frappée par le succès de Beccaria, qu’en ce moment même elle invitait à venir en
Russie, l’Impératrice a voulu réformer les lois de son empire et
en chasser la barbarie ; mais il faut reconnaître que l’Instruction,
quel qu’en soit l’auteur, n’est que le cahier d’un écolier. Dans
ses cinq cent vingt-cinq paragraphes, on ne trouve guère que des
extraits de l’Esprit des lois et du Traité des délits et des peines.
C’est un résumé, fait avec les paroles mêmes des auteurs, et l’on
se demande ce que les commissaires pouvaient tirer d’articles
tels que ceux-ci : ART. 47. « La nature et le climat dominent
presque seuls les nations sauvages. » ART. 48. « Les manières
gouvernent la Chine. » ART. 49. « Les lois tyrannisent le Japon. » ART. 50. « Les mœurs donnaient autrefois le ton dans
Lacédémonc. » ART. 51. « Les maximes du gouvernement et
les mœurs anciennes le donnaient dans Rome, etc. »
Ce que l’Impératrice ou ses conseillers ont le mieux compris,
c’est ce que Montesquieu a dit de l’étendue des empires. ART.
10. « Un empire étendu suppose naturellement un pouvoir illimité dans la personne qui le gouverne. La promptitude dans la
décision des affaires qui surviennent des endroits éloignés doit
compenser leur lenteur à parvenir, suite nécessaire de cet éloignement. » Voilà les prémisses posées par Montesquieu, da

References: ART. 47
 ART. 48
 ART. 49
 ART. 50
 ART. 51
 ART.
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