Source: http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/fr/hec.htm
Timestamp: 2019-05-26 15:46:05+00:00

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II-II (Drioux 1852) Qu.185 a.7
ARTICLE VII.\b — les évêques pèchent-ils mortellement s'ils ne donnent pas aux pauvres les biens de l'église qu'ils dirigent?
Objections: 1. Il semble que les évêques pèchent mortellement s'ils ne donnent pas aux pauvres les biens de l'Eglise qu'ils dirigent. Car saint Ambroise, expliquant ce passage de saint Luc (12) : Il y avait un homme dont les terres avaient beaucoup rapporté (serm. lxiv De temp.), s'écrie : Que personne n'appelle son bien propre ce qu'il a pris du bien général au-delà de ce qui lui suffit et ce qu'il a ravi par violence; puis il ajoute : Ce n'est pas un plus grand crime de ravir à un autre ce qu'il possède que de refuser l'indigent quand vous pouvez le secourir et que vous êtes dans l'abondance. Or, c'est un péché mortel que de ravir violemment ce qui est à autrui. Les évêques pèchent donc mortellement, s'ils ne donnent pas aux pauvres ce qui leur reste.
2. A l'occasion de ces paroles (Is 1) : Vos maisons sont pleines de la dépouille du pauvre, la glose de saint Jérôme dit (ordin.) que les biens ecclésiastiques appartiennent aux pauvres. Or, celui qui garde pour lui ce qui appartient aux autres, ou qui le donne, pèche mortellement, et il est tenu de restituer. Par conséquent, si les évêques gardent pour eux les biens ecclésiastiques qu'ils ont de superflus, ou s'ils les donnent à leurs parents ou à leurs amis, il semble qu'ils soient tenus de les restituer.
3. On peut plutôt recevoir des biens de l'Eglise ce qui est nécessaire pour soi que d'amasser du superflu. Or, saint Jérôme dit [Epist, ad Damas, papam) : Il est convenable de sustenter aux frais de l'Eglise les ecclésiastiques qui n'ont rien à prétendre ni du côté de leurs parents, ni du côté de leurs proches. Quant à ceux qui peuvent vivre de leur patrimoine et avec leurs propres ressources, s'ils acceptent le bien des pauvres, ils font un sacrilège. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre (1Tm 5,46) : Si quelques fidèles ont des veuves, qu'ils les entretiennent et que l'Eglise n'en soit pas chargée., afin qu'elle puisse subvenir à celles qui sont véritablement veuves. A plus forte raison les évêques pèchent-ils mortellement s'ils ne donnent pas aux pauvres le superflu qui leur reste des biens ecclésiastiques.
En sens contraire Mais c'est le contraire. Plusieurs évêques ne donnent pas aux pauvres ce qu'ils ont de reste, mais ils le conservent avec raison pour accroître les revenus de leur Eglise.
CONCLUSION. — Les évêques qui dans l'administration de leur Eglise retirent aux pauvres ou aux ecclésiastiques les biens qui leur sont destinés, ou qui les emploient à leur usage propre ou à celui de leurs parents, pèchent et sont tenus à restitution ; mais il n'en est pas de même quand il s'agit de leurs biens propres, ils ne sont pas obligés de restituer.
Réponse Il faut répondre qu'on ne doit pas considérer de la même manière les biens propres que les évêques peuvent posséder et les biens ecclésiastiques; car ils sont vraiment propriétaires de leurs biens propres. Par conséquent, d'après la nature même des choses, ils ne sont pas obligés, de les donner à d'autres; mais ils peuvent les garder pour eux ou bien les donner aux autres à leur gré. Cependant, dans leur dispensation, ils peuvent pécher par suite du dérèglement de leur volonté, qui peut faire ou qu'ils s'accordent à eux-mêmes plus qu'il ne faut, ou qu'ils ne secourent pas les autres autant que le devoir de la charité l'exige. Toutefois ils ne sont pas tenus à restituer, parce qu'ils ont sur ces biens une autorité pleine et entière. Quant aux biens ecclésiastiques, ils en sont les dispensateurs ou les administrateurs, car saint Augustin dit à Boniface ( Epist, clxxxv ) : Si nous possédons en notre particulier de quoi nous suffire, ces biens ne sont pas à nous, mais ils appartiennent aux pauvres; nous en sommes, pour ainsi dire, les administrateurs, mais nous n'en revendiquons pas par une usurpation condamnable la propriété. Or, la dispensation requiert la bonne foi, d'après ces paroles de saint Paul (1Co 4,2) : Ce qu'on cherche dans les dispensateurs, c'est d'en trouver qui soient fidèles. D'ailleurs, ces biens ecclésiastiques ne sont pas seulement destinés aux pauvres, mais ils sont encore consacrés au culte divin et à l'entretien des ministres. C'est pourquoi il est dit (XII. quest. ii, cap. 28) : Pour les revenus de l'Eglise ou les offrandes des fidèles, que l'on en remette une portion à l'évêque seul, que le prêtre en remette deux à la fabrique de l'Eglise et pour l'entretien des pauvres, sous peine d'être dégradé, et que la dernière soit partagée entre les ecclésiastiques, chacun selon leurs mérites. Ainsi donc, les biens qui sont mis à la disposition de l'évêque étant distincts de ceux qui doivent être employés pour les pauvres, pour les ministres du culte et pour l'entretien de l'Eglise, si l'évêque vient à garder pour lui quelque chose de ce qui devait être donné aux pauvres, ou distribué aux ecclésiastiques, ou employé au culte divin, il n'est pas douteux qu'alors il agisse en dispensateur infidèle, qu'il pèche mortellement et qu'il soit tenu à restitution.—Pour les biens qui sont spécialement affectés à son usage, il semble qu'on doive raisonner de même que pour ses propres biens; de telle sorte qu'il pèche par suite du dérèglement de son affection et de l'usage qu'il en fait, s'il en conserve pour lui plus qu'il ne doit et qu'il ne vienne pas en aide aux autres, comme l'exige le devoir de la charité (1). — Si ces divers biens dont nous venons de parler ne sont pas distincts, leur distribution est confiée à sa bonne foi. Alors, s'il en garde un peu plus ou un peu moins qu'il ne lui en revient, il peut se faire que sa bonne foi n'en soit pas atteinte, parce que l'on ne peut pas, dans ce cas, préciser ponctuellement ce qui lui revient. Mais si l'excédant était considérable, il ne pourrait l'ignorer, et alors la bonne foi ne serait plus possible, et il y aurait péché mortel. Car il est dit (Mt 24,48) : Si le méchant serviteur a dit dans son coeur : Mon maître n'est pas près de venir, ce qui se rapporte au mépris du jugement de Dieu, et qu'il se mette à battre ses compagnons, ce qui appartient à l'orgueil, qu'il mange et qu'il boive avec des ivrognes, ce qui est le fait de la luxure ; le maître de ce serviteur viendra au jour où il ne l'attend pas, et il le chassera, c'est-à-dire qu'il l'éloignera de la société des bons, et lui donnera pour partage d'être avec les hypocrites, c'est-à-dire dans l'enfer.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que ce passage de saint Ambroise ne doit pas seulement se rapporter à la dispensation des biens ecclésiastiques, mais de tous les biens, qui fait qu'on est tenu, par le devoir de la charité, de pourvoir à tous ceux qui sont dans la nécessité. Mais on ne peut pas déterminer quand il y a nécessité suffisante pour qu'on soit obligé sous peine de péché mortel (2), comme on ne peut pas non plus décider toutes les autres choses particulières qui regardent les actes humains : cette détermination est laissée à la prudence humaine.
2. Il faut répondre au second, que les biens des Eglises ne sont pas seulement destinés aux pauvres, mais ils doivent encore être employés à d'autres usages, comme nous l'avons dit (in corp. art.). C'est pourquoi, si un évéque ou un ecclésiastique vient à retrancher quelque chose de sa portion pour la donner à ses parents ou à d'autres, il ne pèche pas, pourvu qu'il le fasse avec modération, c'est-à-dire qu'il ait pour but de les sauver de l'indigence, mais non de les enrichir. C'est ce qui fait dire à saint Ambroise ( De offic. lib. i, cap. 30) : On doit approuver la libéralité qui vous empêche de dédaigner vos parents, si vous savez qu'ils sont dans le besoin, pourvu que vous ne vous serviez pas du pouvoir que vous avez de secourir les indigents pour les enrichir.
3. Il faut répondre au troisième, qu'on ne doit pas donner tous les biens des Eglises aux pauvres, sinon dans un cas de nécessité, tel que la rédemption des captifs, et pour d'autres besoins extrêmement pressants. Alors on donne jusqu'aux vases consacrés au culte divin, comme le dit saint Ambroise (De offic. lib. ii,cap. 28). Dans une pareille nécessité, un ecclésiastique pécherait s'il voulait vivre des biens de l'Eglise, quoiqu'il eût un patrimoine suffisant pour se soutenir.
4. Il faut répondre au quatrième, que les biens des Eglises doivent servir à l'entretien des pauvres. C'est pourquoi, si dans le cas où il n'y a pas nécessité de leur venir en aide, l'évêque met de côté ce qui reste chaque année des revenus de l'Eglise; qu'il en achète des terres ou qu'il le conserve pour être plus tard employé dans l'intérêt de l'Eglise et des pauvres, sa conduite est digne d'éloges. Mais s'il y a nécessité imminente de donner aux pauvres, ce serait un soin superflu et déréglé que de conserver quelque chose pour l'avenir. C'est ce que défend le Seigneur quand il dit (Matth, vi, 34) : Ne vous inquiétez pas du lendemain.
ARTICLE VIII — les religieux qui sont promus a l'épiscopat sont-ils tenus a l'observance de leurs règles (1)?
Objections: 1. Il semble que les religieux qui sont promus à l'épiscopat ne soient pas tenus à l'observance de leurs règles. Car il est dit ( XV1, quest. i, cap. Statutum) que l'élection canonique délivre le moine du joug de la règle de la profession monastique, et que l'ordination fait du moine un évéque. Or, les observances régulières appartiennent au joug de la règle. Par conséquent, les religieux qui sont élevés à l'épiscopat ne sont pas tenus à ces observances. ,
2. Celui qui monte d'un degré inférieur à un degré plus élevé ne paraît pas être tenu à ce qui regarde ce degré inférieur, comme nous l'avons dit (quest. Lxxxviu, art. 12 ad 1). Ainsi, un religieux n'est pas tenu d'observer les voeux qu'il a faits dans le siècle. Or, le religieux qui est promu à l'épiscopat monte à un rang plus élevé, comme nous l'avons vu (quest. clxxxiv, art. 7). Il semble donc qu'étant évéque il ne soit pas obligé de faire ce qu'il était tenu d'observer étant religieux.
voirs de leur nouvel état. On peut voir à cet égard ce que dit Sulpice Sévcre de saint Martin.
(1) Les religieux que leur sainteté a fait élever à l'épiscopat ont toujours aimé h conserver de leur règle tout ce qui était compatible avec les de
3. Les religieux paraissent être surtout obligés à l'abstinence et à vivre sans rien avoir en propre. Or, les religieux qui sont élevés à l'épiscopat ne sont pas tenus d'obéir aux chefs de leur ordre, puisqu'ils leur sont supérieurs. Ils ne paraissent pas non plus tenus à la pauvreté, parce que, d'après le droit (loc. cit. in arg. 1), celui que l'ordination fait évéque, de moine qu'il était, a le pouvoir de revendiquer avec droit son héritage paternel, comme légitime héritier. On leur accorde aussi le droit de faire des testaments. Par conséquent ils sont encore moins tenus aux autres observances de leurs règles.
En sens contraire Mais c'est le contraire. Le droit canon s'exprime ainsi (Decr. xvi, quest. i, cap. 3) : Pour les moines qui, aprèsfêtre restés longtemps dans les monastères , sont ensuite parvenus à l'ordre de la cléricature, nous décidons qu'ils ne doivent pas s'écarter de leur premier dessein.
CONCLUSION. — Les religieux qui deviennent évêques sont tenus d'observer tous les points de leur règle qui ne sont pas contraires à l'état épiscopal.
Réponse Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (quest. préc. art. 7), l'état religieux appartient à la perfection, comme étant la voie qui y mène; l'état épiscopal y appartient, comme étant la puissance qui l'enseigne. L'état religieux est donc à l'état épiscopal ce que le disciple est au maître et ce que la disposition est à la perfection. Or, la disposition n'est pas détruite quand la perfection arrive, ou elle n'est détruite qu'en ce qui répugne en elle à la perfection elle-même; mais en ce qui convient à la perfection, elle est plutôt affermie. Ainsi, quand le disciple est devenu maître, il ne lui convient plus d'être auditeur sur les bancs de l'école, mais il lui convient de lire et de méditer encore plus qu'auparavant. Par conséquent il faut dire que si, dans les observances régulières, il y a des choses qui ne soient pas contraires aux devoirs du pontife, mais qui l'aident plutôt à conserver sa perfection, comme la continence, la pauvreté et les autres vertus de ce genre, le religieux devenu évêque est obligé de les observer, et par conséquent il est tenu à porter son habit religieux, qui est le signe de cette obligation. — Mais s'il y a dans les observances des choses qui répugnent à la charge pontificale, comme la solitude, le silence, des abstinences, des veilles pénibles qui rendraient corporellement incapable de remplir les devoirs épiscopaux, on n'est pas tenu de les observer. Pour les autres choses, ils peuvent user de dispenses, selon que l'exige la nécessité de la personne aussi bien que de la charge, et la condition des hommes avec lesquels on vit; de la même manière que les chefs d'ordres peuvent se dispenser eux-mêmes dans de pareilles circonstances.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que celui qui de moine devient évêque, est délivré du joug de la profession monastique, non pas sous tous les rapports, mais relativement aux choses qui répugnent à la charge pontificale, comme nous l'avons dit (in corp. art.).
2. Il faut répondre au second, que les voeux de la vie séculière sont aux voeux de religion, ce que le particulier est à l'universel, comme nous l'avons vu (quest. lxxxv1, art. 42 ad 4). Au lieu que les voeux de religion sont à la dignité pontificale ce que la disposition est à la perfection. Or, le particulier devient superflu, du moment qu'on possède l'universel; mais la disposition est encore nécessaire après que la perfection est obtenue.
3. Il faut répondre au troisième, que c'est par accident que les religieux qui sont évêques ne sont pas tenus d'obéir aux supérieurs de leur ordre, car il en est ainsi parce qu'ils ont cessé d'être des inférieurs comme les chefs d'ordre eux-mêmes. Cependant l'obligation du voeu subsiste encore virtuellement; de telle sorte que si quelqu'un se trouvait légitimement au-dessus d'eux, ils seraient tenus de lui obéir, en tant qu'ils sont tenus d'obéir aux prescriptions delà règle, de la manière que nous avons dite, et à leurs supérieurs, s'ils en ont. Ils ne peuvent rien avoir en propre. Car ils ne revendiquent pas leur patrimoine, comme un bien qui est à eux, mais comme une chose due à l'Eglise. C'est pourquoi on ajoute : qu'après qu'un religieux est ordonné évêque, il doit donner à l'Eglise pour laquelle il a été consacré, et dont il porte le titre, tout ce qu'il peut acquérir. Il ne peut pas non plus faire de testament; parce qu'il n'est que le dispensateur des biens ecclésiastiques, et ce droit cesse à la mort au moment où le testament commence à avoir de la valeur, selon l'expression de l'Apôtre (Heb. ix). Si cependant d'après la permission du pape il fait un testament, on ne considère pas qu'il dispose de son bien propre, mais on croit qu'en vertu de l'autorité apostolique son pouvoir de dispensation a été étendu de manière qu'il puisse encore être en vigueur après sa mort.
QUESTION 186: DES CHOSES DANS LESQUELLES CONSISTE PRINCIPALEMENT L'ÉTAT RELIGIEUX.
Après avoir parlé de l'état des évêques, nous devons nous occuper de ce qui appartient à l'état religieux. — A cet égard il y a quatre sortes de considérations à faire. La première a pour objet les choses dans lesquelles consiste principalement l'état religieux ; la seconde celles qui peuvent convenir licitement aux religieux ; la troisième la distinction des divers ordres, et la quatrième l'entrée en religion. — Sur la première de ces considérations il y a dix questions à examiner : 1° L'état religieux est-il parfait? — 2° Les religieux sont-ils tenus à la pratique de tous les conseils? — 3" La pauvreté volontaire est-elle nécessaire à l'état religieux? — 4° Exige-t-il la continence? — 5° L'obéissance? —6° Demande-t-il que ces choses soient l'objet d'un voeu? — 7° Ces voeux suffisent-ils ? — 8° De leur comparaison réciproque. — 9" Un religieux pèche-t-il toujours mortellement quand il transgresse sa règle? — 10° Toutes choses égales d'ailleurs, un religieux pèche-t-il plus qu'un séculier en faisant le même genre de péché?
ARTICLE I. — la religion implique-t-elle un état de perfection?
Objections: 1. Il semble que la religion n'implique pas un état de perfection. Car oe qui est de nécessité de salut ne paraît pas appartenir à l'état de perfection. Or, la religion est de nécessité de salut ; parce que nous sommes attachés par elle au seul Dieu tout-puissant, comme le dit saint Augustin ( Lib. de ver. relig. cap. ult.), ou bien on lui donne le nom de religion, parce que nous avons choisi de nouveau celui que nous avions perdu par négligence, d'après le même docteur (De civ. Dei, lib. x, cap. 4). Il semble donc que la religion ne désigne pas un état de perfection.
2. La religion, d'après Cicéron (De invent. lib. ii), est la vertu qui rend à la nature divine le culte et les honneurs qui lui sont dus. Or, il semble qu'il appartienne plutôt aux ministères des ordres sacrés qu'aux divers ordres religieux de rendre à Dieu le culte et les honneurs qui lui sont dus, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (implic. quest. lxxxi, art. 2 ad 3, et art. 4). Il semble donc que la religion ne désigne pas un état de perfection.
3. L'état de perfection se distingue par opposition à l'état de ceux qui commencent et de ceux qui progressent. Or, dans un ordre religieux il y en a qui commencent et d'autres qui progressent. La religion ne désigne donc pas un état de perfection.
4. La religion paraît être un lieu de pénitence. Car il est dit (in Decretis, vii, quest. i, cap. Hoc nequaquam) : Le saint concile ordonne que celui qui est descendu de la dignité pontificale à la vie monastique et dans un lieu de pénitence, ne remonte jamais sur son siège. Or, le lieu de pénitence est le contraire de l'état de perfection. C'est pourquoi saint Denis (De eccles. hier. cap. 6) met les pénitents dans le lieu le moins élevé, c'est-à-dire parmi ceux qui doivent être purifiés. Il semble donc que la religion ne soit pas un état de perfection.
En sens contraire Mais c'est le contraire. Dans les conférences des Pères (Collât. i, cap. 7), l'abbé Moïse dit, en parlant des religieux : Nous savons que nous devons supporter l'ennui des jeûnes, les veilles, les fatigues du corps, la nudité, la lecture et toutes les autres vertus, pour pouvoir nous élever par ces degrés à la perfection delà charité. Or, les choses qui appartiennent aux actes humains tirent leur espèce et leur nom de l'intention qu'on se propose. Les ordres religieux appartiennent donc à l'état de perfection, puisque saint Denis dit [De eccles. hier. cap. 6) que ceux qu'on appelle les serviteurs de Dieu, sont unis à ses perfections aimables par suite de la pureté de leur dévouement et de leur sacrifice.
CONCLUSION. — La religion étant un état dans lequel l'homme se consacre tout entier avec tout ce qu'il possède au culte divin et dans lequel il s'immole, pour ainsi dire, elle est certainement un état de perfection.
Réponse Il faut répondre que, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. cxli, art. 2), ce qui convient à beaucoup de choses communément, est attribué par antonomase à celui auquel il convient excellemment. Ainsi la vertu qui conserve la fermeté de l'àme àl'égard de ce qu'il y a de plus difficile s'approprie le nom de force, et celle qui modère les plus grandes jouissances revendique pour elle le nom de tempérance. Or, la religion, comme nousl'avonsvu (quest. lxxxi, art. 2), est une vertu par laquelle on fait quelque chose pour le service de Dieu et son culte (1). C'est pourquoi on donne par antonomase le nom de religieux à ceux qui se dévouent totalement au service divin, et qui s'offrent à Dieu comme un holocauste. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire (Sup. Ezech. hom. xx) : Il y en a qui ne réservent rien pour eux, mais qui immolent au Dieu tout-puissant leurs sens, leur langue, leur vie et tous les biens qu'ils ont reçus. La perfection de l'homme consistant à s'attacher totalement à Dieu, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (quest. clxxxiv, art. 2), il s'ensuit que la religion désigne un état de perfection.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, qu'il est nécessaire au salut de faire quelque chose pour le culte de Dieu; mais il appartient à la perfection de se donner tout entier à son service avec tout ce qu'on possède.
2. Il faut répondre au second, que, comme nous l'avons dit en parlant de la vertu de la religion (quest. lxxxi, art. 1 ad 1, et art. 4 ad 1 et 2), la religion embrasse non-seulement l'offrande des sacrifices et les autres choses semblables qui lui sont propres, mais encore les actes de toutes les vertus deviennent des actes religieux, selon qu'ils ont pour but d'honorer Dieu et de le servir. D'après cela, si on consacre sa vie tout entière au service divin, elle appartient tout entière à la religion, et c'est ainsi que, par suite de la vie religieuse qu'ils mènent, on appelle religieux (2) ceux qui sont dans un état de perfection.
3. Il faut répondre au troisième, que, comme nous l'avons dit (quest. clxxxiv,
H) Par religion on entend ordinairement les devoirs que chacun doit remplir envers Dieu ; ici le mot a un sens plus restreint', puisque par antonomase il est employé pour exprimer ce qu'il y a de plus élevé et de plus parfait en ce genre.
(2)Le nom de Térapeutes leur fut donné par les apôtres, d'après saint Denis (De eoelest. hier. cap. 6). Il rapporte aussi que dans les premiers temps on les désigna sous le nom de Monachi ;
cette expression est réservée maintenant aux solitaires et aux contemplatifs. Saint Augustin appelle les vierges sanctimoniales (scrm. xx1, De verb. Dont.), d'où, par abréviation, est venu moniales. D'après saint Jérôme (Ep. X*", cap. 6), on leur donnait aussi le nom de Nonnoe. On a donné aux religieux le nom de Pater pour marquer leur charité, et celui de Dominus pour exprimer l'honneur de leur dignité.
art. 5 et 6), la religion désigne un état de perfection d'après la fin qu'on se propose. Par conséquent il n'est pas nécessaire que celui qui est en religion soit déjà parfait, mais il suffit qu'il tende à le devenir. Ainsi à l'occasion de ces paroles de l'Evangile (Matth, xix) : Si vous voulez être parfait, etc., Origène dit (Tract, v1) que celui qui a échangé ses richesses pour la pauvreté, afin de devenir parfait, ne le sera pas absolument du moment où il aura donné ses biens aux pauvres, mais depuis ce jour la contemplation de Dieu commencera à l'amener à la pratique de toutes les vertus. C'est de la sorte qu'en religion tous ne sont pas parfaits. Il y en a qui ne font que commencer et d'autres qui progressent (1).
4. Il faut répondre au quatrième, que l'état religieux a été principalement établi pour arriver à la perfection par des exercices qui éloignent tout ce qui fait obstacle à la charité parfaite. Les obstacles étant détruits, à plus forte raison écarte-t-on les occasions du péché, qui est la ruine absolue de la charité. Par conséquent, puisqu'il appartient au pénitent d'effacer tout ce qui est une cause de péché, il s'ensuit que l'état religieux est le lieu le plus convenable pour faire pénitence. C'est pourquoi on conseille (in Décret. xxx1, quest. ii, cap. Admonere) à quelqu'un qui avait tué sa femme d'entrer plutôt dans un monastère, et on dit que cette détermination vaut mieux et qu'elle est moins onéreuse que de faire une pénitence publique en restant dans le siècle.
ARTICLE II. — tout religieux est-il obligé A la pratique de tous les conseils ?
Objections: 1. Il semble que tout religieux soit tenu à la pratique de tous les conseils. Car celui qui fait profession d'un état est tenu à ce qui convient à cet état. Or, tout religieux fait profession de l'état de perfection. Tout religieux est donc tenu à pratiquer tous les conseils qui appartiennent à cet état.
2. Saint Grégoire dit (Sup. Ezech. hom. xx) que celui qui abandonne le siècle présent, et qui fait tout le bien qu'il veut, offre un sacrifice dans le désert, comme s'il fût sorti de l'Egypte. Or, il appartient spécialement aux religieux d'abandonner le siècle. C'est donc aussi à eux à faire tout le bien qu'ils peuvent, et par conséquent il semble que chacun d'eux soit tenu à la pratique de tous les conseils.
3. Si l'on n'exige pas pour l'état de perfection que l'on suive tous les conseils, il paraît suffisant d'en remplir quelques-uns. Or, c'est faux; car il y en a beaucoup dans la vie séculière qui en remplissent quelques-uns, comme on le voit à l'égard de ceux qui gardent la continence. Il semble donc que tout religieux qui est dans un état de perfection soit tenu à tout ce que la perfection embrasse, et par conséquent à tous les conseils.
En sens contraire Mais c'est le contraire. On n'est tenu aux choses de surérogation que d après une obligation propre. Or, chaque religieux ne s'oblige pas à tout, mais à des choses déterminées, l'un à une chose et l'autre à une autre. Ils ne sont donc pas tous tenus à la pratique de tous les conseils.
CONCLUSION. — Quoique un religieux ne soit tenu de remplir que les conseils qui lui sont positivement indiqués d'après la règle de son ordre, il doit néanmoins faire ses efforts pour accomplir les autres.
Réponse Il faut répondre qu'une chose appartient à la perfection de trois manières : 1° essentiellement : c'est ainsi, comme nous l'avons dit (quest. cLxxxiv, art. 3), qu'il appartient à la perfection d'observer parfaitement les préceptes de la charité. 2° Une chose appartient à la perfection conséquemment, comme ce qui résulte de la perfection de la charité. c'est ainsi, par exemple, qu'on bénit celui qui maudit et qu'on fait d'autres actions semblables. Quoique d'aprèsdisposition de l'esprit ces choses soient de précepte, c'est-à-dire qu'on doive les remplir quand la nécessité l'exige, cependant, par surcroît de charité, il arrive qu'on les fait quelquefois sans qu'il y ait nécessité. 3° Une chose appartient à la perfection à titrç d'instrument et de disposition, comme la pauvreté, la continence, l'abstinence et toutes les autres vertus de ce genre. — Nous avons dit (art. préc.) que la perfection elle-même de la charité est le but de l'état religieux. Cet état est une école ou un exercice pour parvenir à cette perfection. Mais on s'efforce d'y arriver par divers moyens, comme un médecin peut faire usage de divers remèdes pour guérir. Or, il est évident qu'il n'est pas nécessaire à celui qui travaille pour une fin, d'être déjà en possession de cette fin, mais il lui suffit d'y tendre par quelque moyen. C'est pourquoi celui qui embrasse l'état religieux n'est pas tenu d'avoir la charité parfaite, mais il est tenu* d'y tendre et de faire tous ses efforts pour l'acquérir. Pour la même raison il n'est pas obligé d'accomplir les choses qui appartiennent par voie de conséquence à la perfection de lacnarité, mais il est tenu d'y tendre; s'il les méprise, il fait \ê contraire. Par conséquent il ne pèche pas s'il les néglige, mais il pèche s'il les méprise (4). — De même il n'est pas tenu à tous les exercices par lesquels on parvient à la perfection, mais à ceux qui lui sont particulièrement déterminés d'après la règle qu'il a professée.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que celui qui entre en religion ne déclare pas qu'il est parfait, mais il professe qu'il va travailler à acquérir la perfection; comme celui qui entre dans une école ne se dit pas savant, mais il montre qu'il va s'efforcer d'acquérir la science. C'est pour cela qu'au rapport de saint Augustin (De civ. Dei, lib. v1, cap. 2) Pythagore ne voulut pas se dire sage,- mais ami de la sagesse. C'est ce qui fait qu'un religieux n'est pas infidèle à sa profession s'il n'est pas parfait, mais seulement s'il dédaigne de tendre à la perfection (2).
2. Il faut répondre au second, que comme nous sommes tous tenus d'aimer Dieu de tout notre coeur, et qu'il y a néanmoins une totalité de perfection qu'on ne peut omettre sans péché, tandis qu'il y en a une autre qu'on peut ne pas avoir sans être coupable, pourvu qu'il n'y ait pas de mépris, ainsi que nous l'avons dit (quest. clxxxiv, art. 2 ad 3) ; de même tous les hommes, les religieux aussi bien que les séculiers, sont tenus d'une certaine manière à faire tout ce qu'ils peuvent de bien. Car il est dit à tous généralement (Si 19,40) : Faites selon votre pouvoir tout ce que vous aurez moyen de faire. Néanmoins il y a un mode d'accomplir ce précepte, qui exempte de péché; par exemple, si un homme fait ce qu'il peut, selon ce que la condition de son état exige, pourvu qu'il ne se refuse pas à faire mieux par mépris, ce qui endurcit l'âme et la rend incapable d'aucun progrès spirituel.
3. Il faut répondre au troisième, que si l'on négligeait certains conseils, la vie entière de l'homme se trouverait engagée dans les affaires séculières ; par exemple, si l'on possédait quelque chose en propre, ou si l'on usait du mariage, ou si l'on faisait quelque chose de semblable, ce qui appartient aux voeux essentiels de religion ; c'est pourquoi les religieux sont tenus à l'observation de tous ces conseils. Mais il y a des conseils qui ont pour objet quelques actes particuliers de perfection (1) que l'on peut omettre sans que la vie entière tombe dans les embarras du siècle. Il n'est donc pas nécessaire que les religieux soient tenus à observer tous ceux-là.
(1) C'est une école où i! est naturel de trouver divers degrés d'avancement.
(1) Si ce mépris remonte jusqu'à Dieu et qu'on méprise ses conseils comme étant son oeuvre, le péché est mortel, mais il n'en est pas Je même si on les méprise comme n'étant pas obligatoires.
(2) Si un religieux n'a pas l'intention d'arriver à la perfection, et qu'il ne songe qu'à observer ce qui est de précepte, sans tenir aucun compte du reste, cette intention est un péché véniel, d'après Cajétan, mais cette disposition d'âme est très- dangereuse. Il n'est guère possible qu'il évite le péché mortel.
ARTICLE 1. — la pauvreté est-elle nécessaire a la perfection religieuse (2)?
Objections: 1. Il semble que la pauvreté ne soit pas nécessaire à la perfection religieuse. Car il ne semble pas que ce que l'on fait illicitement appartienne à l'état de perfection. Or, l'abandon de tout ce que l'on a paraît être illicite ; car l'Apôtre donne aux fidèles la manière dont ils doivent faire des aumônes en disant (2Co 6,12) : Quand un homme a bonne volonté de donner selon ce qu'il a, Dieu l'aime, c'est-à-dire qu'on doit conserver pour soi le nécessaire. Puis il ajoute : Je ne désire pas que les autres soient soulagés et que vous soyez surchargés, c'est-à-dire, d'après la glose (interlin.), que vous deveniez pauvres. Et à l'occasion de ces paroles (1Tm 6) : Habentes alimenta et quibus tegamur, la glose dit encore (interl.) : Quoique nous n'ayons rien apporté ou que nous ne devions rien emporter, cependant nous ne devons pas absolument rejeter toutes ces choses temporelles. Il semble donc que la pauvreté volontaire ne soit pas nécessaire à la perfection religieuse.
2. Quiconque s'expose au péril pèche. Or, celui qui, après avoir abandonné tout ce qu'il a, embrasse la pauvreté volontaire s'expose à un danger spirituel, d'après ces paroles de l'Ecriture (Pr 30,9) : De peur qu'étant contraint par la pauvreté je ne dérobe, et que je ne viole par un parjure le nom de Dieu. Et ailleurs (Si 27,1) : La pauvreté en a fait tomber plusieurs. Il court aussi un danger corporel. Car l'Ecclésiaste dit (7, 13) : La sagesse protège comme fait V argent. Et Aristote dit (Eth. lib. iv, cap. 1) que la perte de la fortune paraît être la perdition de l'homme lui-même, parce que c'est par les richesses qu'il vit. Il semble donc que la pauvreté volontaire ne soit pas nécessaire à la perfection de la vie religieuse.
3. La vertu consiste dans un milieu, comme le dit Aristote (Eth. lib. ii, cap. 6). Or, celui qui abandonne tout par la pauvreté volontaire ne paraît pas se tenir dans un milieu, mais plutôt dans un extrême. Il n'agit donc pas avec vertu, et par conséquent cet abandon n'appartient pas à la vie parfaite.
4. La perfection dernière de l'homme consiste dans la béatitude. Or, les richesses sont utiles à la béatitude; car il est dit ( Eccli. xxxi, 8) : Heureux le riche qui s'est trouvé sans tache. Et Aristote dit (Eth. lib. i, cap. 5) que la fortune est un instrument qui contribue au bonheur. La pauvreté volontaire n'est donc pas nécessaire à la perfection religieuse.
5. L'état épiscopal est plus parfait que l'état religieux. Or, les évêques peuvent posséder quelque chose en propre, comme nous l'avons vu (quest. préc. art. 6). Par conséquent les religieux également.
Faire l'aumône est l'oeuvre la plus agréable à Dieu, et, comme le dit saint Chrysostome (Hom. ix in epist, ad Hebr.), c'est un remède qui opère surtout pour la pénitence. Or, la pauvreté empêche de poilvoir faire deg aumônes. Il semble donc que la pauvreté n'appartienne pas à la perfection religieuse.
(1) Ces actes particuliers établissent la différence qu'il y a entre les divers ordres religieux. Car ils sont en général soumis aux mêmes devoirs généraux, mais ils ne mettent pas en pratique les mêmes conseils évangéliques en raison de la diversité des lins spéciales qu'ils se proposent.
(2) Cet article est une réfutation de l'erreur de Vigilance, qui attaqua le voeu de pauvreté, lui préférant l'aumône; de Guillaume de Saint- Amour, qui prétendait qu'il n'y avait que la pauvreté habituelle qu\ fût licite, et qui condamnait la pauvreté actuelle. On peut voir cette même question (Opuic. de perf. vitae spiritualii, cap. 7).
En sens contraire Mais c'est le contraire. Saint Grégoire dit [Mor. lib. v1, (;ap. 15) : Il y a quelques justes qui se sont ceints pour atteindre le sommet de la perfection, abandonnant tout ce qu'ils possédaient extérieurement, afin de rechercher intérieurement des choses plus élevées. Or, il appartient proprement aux religieux de se ceindre pour arriver au sommet de la perfection, comme nous l'avons dit (art. d et 2 préc.). Il leur convient donc d'abandonner tout ce qu'ils ont extérieurement par la pauvreté volontaire.
CONCLUSION. — La pauvreté volontaire est nécessaire à la perfection religieuse et à la perfection de la charité.
Réponse Il faut répondre que, comme nous l'avons dit (art. préc.), l'état religieux est un exercice et une école par laquelle on parvient à la perfection de la charité. Il est nécessaire, à cet égard, que l'on détache totalement ses affections des choses de ce monde. . Car saint Augustin dit en s'adressant à Dieu (1Conf. lib. x, cap. 29) : Celui qui aime avec vous quelque chose qu'il n'aime pas pour vous, vous aime moins. C'est ce qui fait dire au même docteur (Quaest. lib. Lxxx1, q. 36) que la charité augmente à mesure que la cupidité diminue, et qu'elle est parfaite quand la cupidité n'existe plus. Or, par là même que l'on possède les choses de ce monde, le coeur se prend d'amour pour elles. C'est pourquoi saint Augustin dit encore (Ep. xxxi) que l'on aime plus vivement les choses terrestres que l'on possède que celles qu'on désire. Car pourquoi, s'écrie-t-il,ce jeune homme est-il tombé dans la tristesse, sinon parce qu'il avait de grandes richesses ? Car c'est autre chose de ne vouloir pas s'incorporer ce qu'on n'a pas, et autre chose de se séparer de ce qu'on s'est déjà incorporé. On rejette les premières comme des choses extérieures, au lieu qu'on ne se sépare des autres que comme de ses propres membres. Et saint Chrysostome dit (Sup. Matth, hom. lxiv) qu'en amassant des richesses on alimente la flamme de la cupidité, et que cette passion n'en est que plus ardente. — D'où il suit que pour acquérir la perfection de la charité, le premier fondement est la pauvreté volontaire, qui fait que l'on vit sans rien posséder en propre, d'après ces paroles du Seigneur (Mt 19,21) : Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, venez et suivez-moi.
Solutions: 1. Il faut répondre au premier argument, que, comme le remarque la glose (interl.), en disant que nous ne devions pas nous surcharger, c'est-à-dire nous rendre pauvres, l'Apôtre n'a pas dit qu'il n'était pas permis de tout donner-, mais il craint pour les faibles, et il les engage de donner sans aller jusqu'à se réduire à l'indigence. De même, d'après une autre glose, on ne doit pas entendre qu'il n'est pas permis de se dépouiller de tous les biens temporels, mais que ce sacrifice n'est pas nécessaire. C'est ce qui fait dire à saint Ambroise (De offic. lib. i, cap. 30) : Le Seigneur ne veut pas, c'est-à- dire de nécessité de précepte, que l'on donne simultanément toutes ses richesses, mais qu'on les dispense, à moins qu'on n'imite Elisée, qui tua ses boeufs et nourrit les pauvres de ce qu'il avait, pour n'avoir plus à s'inquiéter des affaires domestiques.
2. H faut répondre au second, que celui qui abandonne tout pour le Chrisl ne s'expose ni à un danger spirituel, ni à un danger corporel. Le dangei spirituel provient de la pauvreté, quand elle n'est pas volontaire. Car le désir d'amasser des richesses, qui dévore ceux qui sont pauvres involontairement, fait tomber l'homme dans une foule de péchés, d'après ces paroles de saint Paul (1Tm 6 1Tm 9) : Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans les filets du démon. Ceux qui embrassent la pauvreté volontaire n'ont pas cette passion, mais elle est dominante surtout dans ceux qui possèdent de la fortune, comme on le voit d'après ce que nous avons dit (in corp. art.). D'ailleurs aucun péril corporel ne menace ceux qui abandonnent tout ce qu'ils ont dans le but de suivre le Christ, en mettant ainsi leur confiance dans la providence divine. D'où saint Augustin dit [De serm. Dom. lib. ii, cap. 17) : Pour ceux qui cherchent d'abord le royaume de Dieu et sa justice, ils ne doivent pas craindre de manquer du nécessaire.
3. Il faut répondre au troisième, que le milieu de la vertu, d'après Aristote [Eth. lib. ii, cap. 6), se considère d'après la droite raison, mais non d'après la quantité de la chose. C'est pourquoi tout ce qu'on peut faire de conforme à la droite raison n'est pas vicieux d'après la grandeur de la quantité, mais n'en est au contraire que plus vertueux (1). Or, il serait contraire à la droite raison de consumer tout ce que l'on a par intempérance ou sans utilité. 11 lui est au contraire conforme de mépriser les richesses pour se livrer à la contemplation de la sagesse, comme l'histoire nous apprend que quelques philosophes l'ont fait. Car saint Jérôme dit dans sa lettre à Paulin (Ep. x1) : Cratès le Thébam était autrefois très-riche ; quand il alla philosopher à Athènes, il se dépouilla de ses immenses trésors, dans la pensée qu'il ne pouvait pas simultanément posséder des richesses et des vertus. Il est donc beaucoup plus conforme à la droite raison que l'homme abandonne tout ce qu'il a pour suivre le Christ parfaitement. C'est pourquoi saint Jérôme dit dans sa lettre au moine Rusticus (Ep. iv) : Dans votre dénûment, imitez le Christ, qui était dépourvu de tout.
4. Il faut répondre au quatrième, qu'il y a deux sortes de béatitude ou de félicité: l'une parfaite, que nous attendons dans la vie future; l'autre imparfaite, d'après laquelle on dit que l'on est heureux en ce monde. La félicité de la vie présente est de deux sortes : l'une se rapporte à la vie active, l'autre à la vie contemplative, comme on le voit dans Aristote (Eth. lib. x, cap. 7 et 8). Les richesses sont des moyens qui aident à la félicité de la vie active, qui consiste dans les biens extérieurs ; parce que, comme le dit ce philosophe (Eth. lib. i, cap. 8), nous opérons beaucoup de choses par nos amis, par les richesses, et par la puissance civile, comme par autant d'instruments. Elles ne contribuent pas beaucoup à la félicité de la vie contemplative, mais elles la troublent plutôt, dans le sens que par leur sollicitude elles empêchent le repos d'esprit qui est absolument nécessaire à celui qui contemple. C'est ce que dit Aristote (Eth. lib. x, cap. 8) : Pour agir il faut beaucoup de choses, au lieu que celui qui se livre à la contemplation n'a besoin d'aucun des biens extérieurs ; ces biens, qui sont nécessaires pour l'action, deviennent un obstacle à la contemplation pure. —Quant à la béatitude future, on est mis en rapport avec elle par la charité. Et parce que la pauvreté volontaire est un moyen efficace de parvenir à la charité parfaite, il s'ensuit qu'elle est très-puissante pour obtenir la béatitude céleste. C'est pourquoi le Seigneur dit (Mt 19,21) : Allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel. Les richesses que l'on possède sont par elles-mêmes de nature à empêcher la perfection de la charité, principalement en s'emparant de l'esprit et en le distrayant. D'où il est dit (Mt 11,12) que les sollicitudes du siècle et l'illusion des richesses étouffent la parole de Dieu. Car, comme l'observe saint Grégoire (hom. xv in Evang.), en ne permettant pas au bon désir de pénétrer dans le coeur, elles font périr, pour ainsi dire, le souffle vital. C'est pourquoi il est difficile de conserver la charité parmi les richesses. Aussi le Seigneur dit (Mt 19) que le riche entrera difficilement dans le royaume des deux; ce qui doit s'entendre de celui qui possède des richesses en acte ; car, à l'égard de celui qui met en elles ses affections, il dit que c'est impossible, d'après l'explication de saint Chrysostome (hom. lxiv in Mt.), puisqu'il ajoute qu'«7 est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des deux. C'est ce qui fait qu'on ne dit pas absolument que le riche est heureux ; mais qu'on appelle heureux celui qui a été sans tache et qui n'a pas couru après les richesses, et le motif qu'on en donne, c'est qu'il a fait une chose difficile. C'est pourquoi on ajoute : Quel est celui-là f nous le louerons, parce qu'il a fait des choses merveilleuses durant sa vie; puisqu'étant placé au milieu des richesses, il ne les a pas aimées (1).
5. Il faut répondre au cinquième, que l'état épiscopal n'a pas pour but d'arriver à la perfection, mais la mission de l'évêque consiste plutôt à gouverner les autres d'après la perfection qu'il possède, en s'occupant non-seulement des choses spirituelles, mais encore des choses temporelles; ce qui appartient à la vie active, dans laquelle il se présente beaucoup de choses que l'on peut faire au moyen des richesses, comme nous l'avons dit (in solut. praec.). C'est pourquoi on n'exige pas des évêques qui sont préposés au gouvernement du troupeau du Christ qu'ils ne possèdent rien en propre, comme on l'exige des religieux, qui s'engagent à travailler à acquérir la perfection.
6. il faut répondre au sixième, que l'abandon de ses propres biens est à l'aumône ce que l'universel est au particulier, ce que l'holocauste est au sacrifice. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire (Sup. Ezech. hom. xx) : Ceux qui viennent en aide aux pauvres en leur donnant quelque chose de ce qu'ils possèdent offrent un sacrifice par le bien qu'ils font, parce qu'ils immolent à Dieu une part et qu'ils se réservent l'autre; mais ceux qui ne se réser- ventrien offrent un holocauste, ce qui est plus qu'un sacrifice. C'est aussi pour cette raison que saint Jérôme, s'élevant contre Vigilance, lui dit (cap. 5) : Vous affirmez qu'ils font mieux ceux qui font usage de leurs biens et qui en distribuent peu à peu les fruits aux pauvres ; ce n'est pas moi, mais c'est le Seigneur qui leur répondra : Si vous voulez être parfaits, etc. Puis il ajoute : Celui que vous louez est au second et au troisième rang ; nous l'y recevons, tout en observant que l'on doit préférer le premier au second et au troisième. C'est pourquoi, pour repousser l'erreur de Vigilance (Lib. de eccles. dogmat. cap. 74 ), on dit qu'il est bon de répartir ses biens aux pauvres, mais qu'il est mieux de donner simultanément tout ce que l'on a pour suivre le Seigneur, et de se faire pauvre avec le Christ pour être exempt de toute inquiétude.
ARTICLE IV. — \Bla continence perpétuelle est-elle requise pour la perfection religieuse\b (2)?

References: art. 12
 art. 7
 art. 7
 art. 42
 art. 2
 art. 4
 art. 2
 art. 2
 art. 2
 art. 1
 art. 4

art. 5
 art. 3
 art. 2
 art. 6