Source: http://pratiques.revues.org/3277
Timestamp: 2017-11-18 17:44:54+00:00

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13Ces différents tableaux, entrecoupés de façon « stroboscopique » par divers autres fragments de texte, peuvent donc être lus comme une succession d’étapes dans les travaux, perçues par le mari chaque fois qu’il regarde dans cette direction. Mais cette séquence temporelle se révèle fragile. Chacune des étapes, qui se présente comme un plan fixe, un arrêt sur image, est référée à un instant (maintenant, en ce moment) dont rien ne permet de déterminer l’ancrage effectif dans un référentiel externe, tel qu’on pourrait le faire dans le cadre d’un récit linéaire.
17Or, dans (6) et (7), la scène est observée par le mari, respectivement le soir (pénombre) et le matin (rosée) – deux périodes qui, dans les deux chapitres concernés, entourent la nuit d’angoisse où, resté seul (il n’est plus en présence de A… et de Franck), il attend en vain leur retour du voyage et se met progressivement à délirer : les évocations des faits et gestes d’A…, puis de A… en photo, se mêlent indissociablement, entraînant à leur suite ces retours à la scène du pont. L’ancrage effectif dans la réalité devient donc problématique : plutôt que de perceptions hic et nunc, il s’agit sans doute de souvenirs remémorés et déformés, voire même d’hallucinations.
32• Au Ch. 4, un premier passage (commençant au § 4, p. 81, mais dont la frontière finale n’est pas nette) a trait à un apéritif où Franck et A… planifient les horaires de leur futur voyage puis parlent d’un roman qu’ils ont lu. Alors que le tableau de ce même apéritif semble se poursuivre, le lecteur découvre brusquement (§ 21, p. 84) que les deux personnages sont à présent en train de commenter l’incident mécanique qui s’est produit lors de leur voyage (§ 21-38, p. 84-87) ! ; Franck, qui a déposé A… en passant, s’en va (§ 39-40, p. 87-88).
33• Au Ch. 5, un passage (§ 17-37, p. 105-110) semble à première vue relater un unique apéritif ; mais diverses contradictions incitent un lecteur attentif à conclure qu’il s’agit de tableaux distincts.
(14) C’est elle-même [= A…] qui a disposé les fauteuils, ce soir, quand elle les a fait apporter sur la terrasse. Celui qu’elle a désigné à Franck et le sien se trouvent côte à côte, contre le mur de la maison – le dos vers ce mur, évidemment – sous la fenêtre du bureau. Elle a ainsi le fauteuil de Franck à sa gauche, et sur sa droite – mais plus en avant – la petite table où sont les bouteilles. Les deux autres fauteuils sont placés de l’autre côté de cette table, davantage encore vers la droite, de manière à ne pas intercepter la vue entre les deux premiers et la balustrade de la terrasse. Pour la même raison de « vue », ces deux derniers fauteuils ne sont pas tournés vers le reste du groupe : ils ont été mis de biais, orientés obliquement vers la balustrade à jours et l’amont de la vallée. Cette disposition oblige les personnes qui s’y trouvent assises à de fortes rotations de tête vers la gauche, si elles veulent apercevoir A... – surtout en ce qui concerne le quatrième fauteuil, le plus éloigné. […]. (Ch. 1, § 25-26, p. 19-20)
45Le service des boissons lors de l’apéritif est évoqué à plusieurs reprises. Là encore, les variantes comportent à la fois des reformulations presque verbatim et des divergences notoires. Le schéma de base qui sous-tend toutes les versions est le suivant : A… apporte les boissons (eau gazeuse et cognac) sur un plateau ; elle verse le mélange dans les trois verres et les apporte, dans l’ordre, à Franck puis au mari (ceci restant implicite) avant de s’asseoir avec son propre verre. Deux séquences textuelles figurant dans le premier récit (23) de la scène de l’apéritif se retrouvent pratiquement à l’identique dans l’une ou l’autre des variantes ultérieures (c’est nous qui les soulignons dans tous les exemples qui suivent) :
Bien qu’il fasse tout à fait nuit maintenant, elle a demandé de ne pas apporter les lampes, qui – dit-elle – attirent les moustiques. Les verres sont emplis, presque jusqu’au bord, d’un mélange de cognac et d’eau gazeuse où flotte un petit cube de glace. Pour ne pas risquer d’en renverser le contenu par un faux mouvement, dans l’obscurité complète, elle s’est approchée le plus possible du fauteuil où est assis Franck, tenant avec précaution dans la main droite le verre qu’elle lui destine. Elle s’appuie de l’autre main au bras du fauteuil et se penche vers lui, si près que leurs têtes sont l’une contre l’autre. Il murmure quelques mots : un remerciement, sans doute.
Elle se redresse d’un mouvement souple, s’empare du troisième verre – qu’elle ne craint pas de renverser, car il est beaucoup moins plein – et va s’asseoir à côté de Franck, […]. (Ch. 1, § 22-24, p. 18-19)
51Cette contradiction à propos de ce qui pourrait apparaître comme un détail mineur trahit au contraire l’importance, pour l’observateur, du motif des glaçons : le mari y voit en effet un stratagème de sa femme pour l’éloigner un instant (on comprend qu’il se rend à la cuisine pour parler au boy), au moment où elle aperçoit la lettre qui dépasse de la poche de Franck. Et en (28), la description des glaçons (trois cubes de glace transparente qui emprisonnent en leur cœur un faisceau d’aiguilles argentées) peut être lue comme le symbole de la douleur et de l’angoisse (faisceau d’aiguilles) qui enserre le cœur du mari, face à l’énigme des yeux (glace transparente) de sa femme (dont il est dit à plusieurs reprises dans le roman qu’ils ne cillent jamais).
56Mais la variante bifurque, car ce dernier propos de Franck donne lieu au commentaire suivant – qui conduit à lire (34) comme l’évocation après coup par le mari de la planification du voyage, objet de ses soupçons :
(35) Les précisions qu’il fournit sur son emploi du temps futur, pour cette journée en ville, seraient plus naturelles si elles venaient satisfaire quelque demande d’un interlocuteur ; personne n’a pourtant manifesté le moindre intérêt, aujourd’hui, concernant l’achat de son camion neuf. Et pour un peu il établirait à haute voix – à très haute voix – le détail de ses déplacements et de ses entrevues, mètre par mètre, minute par minute, en appuyant à chaque fois sur la nécessité de sa conduite. A…, en revanche, ne fait pas le plus petit commentaire quant à ses propres courses, dont la durée globale sera la même, cependant (Ch. 8, § 61, p. 196-197)
57Dans les passages (32) et (34) ci-dessus, figure par trois fois la phrase Ils boivent à petites gorgées (également présente en (29)). Cette notation contraste avec une autre expression : le verre qu’il [= Franck] vient de finir d’un trait, présente en (30) et figurant aussi à l’avant-dernier chapitre : Franck, venu juste en passant, déclare qu’il ne veut pas s’attarder davantage. Il se lève en effet de son fauteuil et pose sur la table basse le verre qu’il vient de finir d’un trait. (Ch. 8, § 78, p. 200). S’agirait-il, là encore, d’une métaphore de l’acte sexuel ?
58De son côté, le roman – lecture commune de Franck et de A…, qui alimente leurs conversations – est mentionné dans les trois passages suivants, qui divergent quant à l’état d’avancement de la lecture (nouveau brouillage des repères temporels) :
60Les divers mécanismes d’auto-reformulation à l’œuvre dans les variantes des deux scènes que nous venons d’étudier participent d’une stratégie d’écriture très consciente de la part d’A. Robbe-Grillet. Celui-ci en a d’ailleurs lui-même détaillé les principes et les motivations dans plusieurs écrits (voir notamment A. Robbe-Grillet – en bref RG – 1961 et 2013 [1963]). Par ailleurs, une lecture attentive de La Jalousie permet de détecter certaines clés (concernant les effets volontairement visés par ce type d’écriture) qui ont été subrepticement glissées dans le roman même par l’auteur.
61Le contenu de chacune des scènes est constitué d’un kaléidoscope d’images, sortes d’instantanés présents à la conscience de l’observateur, ayant toutes le même statut de réalité pour lui. Ces images, on l’a vu, sont relativement stables quant à la description (parfois précise jusqu’à la maniaquerie6) des objets et des lieux (qui sont des éléments extérieurs à l’observateur) – encore que cette stabilité se mette à vaciller aux moments de grande angoisse et de délire. Mais elles sont totalement instables quant aux repères dans le temps (éléments liés à la conscience et à la subjectivité), précisément parce qu’elles mêlent perceptions immédiates, souvenirs, rêves et fantasmes.
Une imagination, si elle est assez vive, est toujours au présent. Les souvenirs que l’on « revoit », les régions lointaines, les rencontres à venir, ou même les épisodes passés que chacun arrange dans sa tête en modifiant le cours tout à loisir, il y a là comme un film intérieur qui se déroule continuellement en nous-mêmes, dès que nous cessons de prêter attention à ce qui se passe autour de nous. Mais, à d’autres moments, nous enregistrons au contraire, par tous nos sens, ce monde extérieur qui se trouve bel et bien sous nos yeux. Ainsi le film total de notre esprit admet à la fois tour à tour et au même titre les fragments réels proposés par la vue et l’ouïe, et des fragments passés, ou lointains, ou futurs, ou totalement fantasmagoriques. (RG, 1961, p. 16).
7 Nous rejoignons ici L. Sarda et P. Le Goffic (2016, § 2.2.), qui relèvent eux aussi le passage (39) (...)
67Cette perplexité du récepteur se trouve évoquée à deux reprises par A. Robbe-Grillet lui-même dans La Jalousie, à propos d’une mélodie chantée par un indigène7 – tout aussi étrange à l’oreille de l’auditeur occidental que l’est le roman pour un lecteur habitué aux récits linéaires (c’est nous qui soulignons dans tous les exemples qui suivent) :
A d’autres endroits, en revanche, quelque chose semble en train de se terminer ; tout l’indique : une retombée progressive, le calme retrouvé, le sentiment que plus rien ne reste à dire ; mais après la note qui devait être la dernière en vient une suivante, sans la moindre solution de continuité, avec la même aisance, puis une autre, et d’autres à la suite, et l’auditeur se croit transporté en plein cœur du poème… quand, là, tout s’arrête, sans avoir prévenu. (Ch. 5, § 4-6, p. 100-101)
Catherine Fuchs, « Réemploi et déformation du déjà-là dans La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet », Pratiques [En ligne], 173-174 | 2017, mis en ligne le 10 mars 2017, consulté le 18 novembre 2017. URL : http://pratiques.revues.org/3277 ; DOI : 10.4000/pratiques.3277

References: § 4
 § 25
 § 22
 § 61
 § 78
 § 2
 § 4