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Timestamp: 2017-02-19 12:24:56+00:00

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L'hérédité psychologique d'après Théodule Ribot (1873) : la première thèse française de psychologie « scientifique » - article ; n°2 ; vol.99, pg 295-348 - Nicolas - Sciences humaines et sociales
L'hérédité psychologique d'après Théodule Ribot (1873) : la première thèse française de psychologie « scientifique » - article ; n°2 ; vol.99, pg 295-348
L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 2 - Pages 295-348RésuméL'article traite de l'introduction de la psychologie scientifique en France dans le cadre universitaire. C'est à Théodule Ribot (1839-1916) que revient le mérite d'avoir introduit officiellement à la Sorbonne en 1873 à travers la présentation de ses thèses sur Hartley et L'hérédité une nouvelle manière défaire la psychologie. Nous avons d'abord montré que les thèmes proposés par les candidats thésards peuvent être considérés comme un indicateur de l'introduction des nouvelles tendances dans le cadre universitaire. Dans un second temps, nous avons présenté en détail les deux thèses de Ribot qui constituent un tournant majeur pour la psychologie française. Dans un troisième temps, nous avons parlé de la réception de ces thèses dans le cadre universitaire et dans le public de façon à replacer le débat dans le contexte de l'époque. Enfin, nous avons exposé la question de l'hérédité qui constitue un des thèmes majeurs de la psychologie que Ribot avait choisi d'aborder.Mots-clés : Ribot, doctorat, hérédité, histoire de la psychologie, Sorbonne.Summary : Psychological heredity by Théodule Ribot (1873) : The first french thesis (PhD) in the domain of « scientific » psychology.This paper concerns the introduction of scientific psychology in french Universities. Théodule Ribot (1839-1916) introduced officially the new psychology in the Sorbonne in 1873 presenting his two theses on Hartley and on Heredity. A first point concerning the topic of the theses is that they can be considered as an indicator of the beginning of new trends for the University. Second, a detailed presentation is provided of Ribot's two theses which constitute an important act for french psychology. Third, the reception of Ribot's theses at the Sorbonne and by the French public is examined in order to take into account the context of the time. Finally, the question of heredity treated by Ribot, which constitutes one of the major themes in psychology, is discussed.Key Words : Ribot, PhD, heredity, history of psychology, Sorbonne.54 pagesSource : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Histoire et «psychologie». Quelques réflexions sur la spécificité de l'histoire au XIXe siècle - article ; n°104 ; vol.29, pg 69-83
S. NicolasL'hérédité psychologique d'après Théodule Ribot (1873) : lapremière thèse française de psychologie « scientifique »In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°2. pp. 295-348.RésuméL'article traite de l'introduction de la psychologie scientifique en France dans le cadre universitaire. C'est à Théodule Ribot (1839-1916) que revient le mérite d'avoir introduit officiellement à la Sorbonne en 1873 à travers la présentation de ses thèses surHartley et L'hérédité une nouvelle manière défaire la psychologie. Nous avons d'abord montré que les thèmes proposés par lescandidats thésards peuvent être considérés comme un indicateur de l'introduction des nouvelles tendances dans le cadreuniversitaire. Dans un second temps, nous avons présenté en détail les deux thèses de Ribot qui constituent un tournant majeurpour la psychologie française. Dans un troisième temps, nous avons parlé de la réception de ces thèses dans le cadreuniversitaire et dans le public de façon à replacer le débat dans le contexte de l'époque. Enfin, nous avons exposé la question del'hérédité qui constitue un des thèmes majeurs de la psychologie que Ribot avait choisi d'aborder.Mots-clés : Ribot, doctorat, hérédité, histoire de la psychologie, Sorbonne.AbstractSummary : Psychological heredity by Théodule Ribot (1873) : The first french thesis (PhD) in the domain of « scientific »psychology.This paper concerns the introduction of scientific psychology in french Universities. Théodule Ribot (1839-1916) introducedofficially the new psychology in the Sorbonne in 1873 presenting his two theses on Hartley and on Heredity. A first pointconcerning the topic of the theses is that they can be considered as an indicator of the beginning of new trends for the University.Second, a detailed presentation is provided of Ribot's two theses which constitute an important act for french psychology. Third,the reception of Ribot's theses at the Sorbonne and by the French public is examined in order to take into account the context ofthe time. Finally, the question of heredity treated by Ribot, which constitutes one of the major themes in psychology, is discussed.Key Words : Ribot, PhD, heredity, history of psychology, Sorbonne.Citer ce document / Cite this document :Nicolas S. L'hérédité psychologique d'après Théodule Ribot (1873) : la première thèse française de psychologie « scientifique ».In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°2. pp. 295-348.doi : 10.3406/psy.1999.28534http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_2_28534L'Année psychologique, 1999, 99, 295-348 NOTE HISTORIQUE Laboratoire de Psychologie expérimentale CNRS URA 316, EPHE Université René Descartes1 L'HEREDITE PSYCHOLOGIQUE D'APRÈS THÉODULE RD3OT (1873) : LA PREMIÈRE THÈSE FRANÇAISE DE PSYCHOLOGIE « SCIENTIFIQUE » par Serge NICOLAS SUMMARY : Psychological heredity by Théodule Ribot (1873) : The first french thesis (PhD) in the domain of « scientific » psychology. This paper concerns the introduction of psychology in french Universities. Théodule Ribot (1839-1916) introduced officially the new psychology in the Sorbonne in 1873 presenting his two theses on Hartley and on Heredity. A first point concerning the topic of the is that they can be considered as an indicator of the beginning of new trends for the University. Second, a detailed presentation is provided of Ribot's two theses which constitute an important act for french psychology. Third, the reception of Ribot's theses at the Sorbonne and by the french public is examined in order to take into account the context of the time. Finally, the question of heredity treated by Ribot, which constitutes one of the major themes in psychology, is discussed. Key Words : Ribot, PhD, heredity, history of Sorbonne. INTRODUCTION Le philosophe Théodule Ribot (1839-1916) est généralement considéré comme le fondateur et le promoteur de la psychologie 1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. E-mail : nicolas@psycho.univ-paris5.fr. 296 Serge Nicolas « scientifique » française1. Le but de cet article est de montrer la difficulté qu'a eue la psychologie de nature non métaphysique pour s'imposer dans le cadre de l'université. Cette nouvelle psychologie avait déjà en France ses promoteurs, le plus connu d'entre eux est sans nul doute Hippolyte Taine qui publia en 1870 (Taine, 1870), un ouvrage sur l'intelligence inspiré des idées associationnistes. Ribot, lui-même, avait fait paraître la même année (1870) un livre sur la psychologie anglaise où il avait présenté les idées des philosophes britanniques contemporains (Mill, Spencer, Lewes, etc.) et surtout où il avait écrit une préface qui était un véritable manifeste pour 1. Théodule-Armand Ribot (1839-1916) est né à Guingamp, en Bretagne. Il passe son agrégation de philosophie en 1866 avant d'être nommé professeur au lycée de Vesoul (1866-1868) puis au lycée de Laval (1868-1872). Pendant ses années d'enseignement, il va surtout s'intéresser aux positivistes et lire les ouvrages de Taine, Stuart Mill et Herbert Spencer. Ribot clamait que la psychologie scientifique était une partie de la biologie et non de la philosophie. Dès 1870, dans « la psychologie anglaise contemporaine », il présente aux lecteurs français les philosophes empiristes et associationnistes anglais, ainsi que la cosmologie evolutionniste de Spencer pour lequel il avait une profonde admiration. La préface de cet ouvrage (Ribot, 1870) constitue un véritable manifeste pour une nouvelle psychologie dégagée des conceptions métaphysiques. Il soutient en 1873 une thèse en Sorbonne sur l'hérédité psychologique dans laquelle il affirme que la loi biologique de l'hérédité s'applique aussi aux phénomènes mentaux. Il créera ensuite en 1876 un nouvel organe de diffusion des idées philosophiques, la Revue Philosophique destiné à accueillir des articles concernant la « nouvelle psychologie » et publiera de 1875 à 1879 les premiers comptes rendus des recherches de Wundt accessibles en français (cf. Ribot, 1879). Dans les années 1880, influencé par les écrits de Hughlings- Jackson et de Spencer dont il avait traduit les Principes de psychologie (Spencer, 1874-1875), Ribot écrivit une série d'ouvrages qui donneront son orientation première à la psychologie française. Il faut citer ici ses monographies sur les maladies de la mémoire (1881), les maladies de la volonté (1883) et les maladies de la personnalité (1885) qui connurent un succès considérable et où il a utilisé comme sources les observations des médecins et des psychiatres. Grâce à ses nombreuses publications, il devint le porte-parole de la psychologie scientifique en France qui à l'époque était essentiellement tournée vers la psychologie pathologique plutôt que vers la psychologie allemande de Wundt. Il fut investi en 1885 du premier cours de expérimentale à la Sorbonne avant d'obtenir une chaire de « psychologie et comparée » au Collège de France (1888-1901). Ses dernières publications concernèrent essentiellement la sphère de la psychologie des sentiments. Même si Ribot n'a jamais été un expérimentateur au sens strict, il est tout de même considéré comme le père fondateur de la psychologie scientifique française. Il fut en effet un des premiers à rompre avec les méthodes introspectives encore à l'honneur dans le domaine de la (philosophique) et à appliquer une nouvelle méthode empirique pour l'étude des fonctions normales : la méthode pathologique (cf. Ribot, 1909). La thèse de Ribot (1873) sur l'hérédité 297 une psychologie nouvelle dégagée des tendances métaphysiques. Mais ces écrits n'avaient pas été réalisés par des philosophes universitaires ou dans le cadre même de l'Université. C'est le mérite de Ribot d'avoir introduit à la Sorbonne en 1873 à travers la présentation de ses thèses sur Hartley et l'hérédité : Étude psychologique sur ses phénomènes, ses lois, ses causes, ses conséquences une nouvelle manière de concevoir la psychologie. Les difficultés qu'il rencontra et la lenteur de cette introduction en France reflètent le climat conservateur prévalent à l'époque dans l'université. Nous commencerons par un petit historique sur les thèses de philosophie en France en montrant que les thèmes proposés par les candidats peuvent être considérées comme un indicateur de l'introduction des nouvelles tendances dans le cadre universitaire. D'ailleurs, la suite du travail philosophique de tel ou tel philosophe est souvent conçue comme le prolongement de la thèse et on peut considérer la publication de ce premier écrit comme l'œuvre séminale dans laquelle se trouvent contenus tous les grands thèmes à venir. Dans un second temps, nous présenterons en détail les deux thèses de Ribot qui constituent un tournant majeur pour la psychologie française. Dans un troisième temps, nous serons amenés à parler de la réception de ces thèses dans le cadre universitaire et dans le public de façon à replacer le débat dans le contexte de l'époque. Enfin, nous exposerons la question de l'hérédité qui constitue un des thèmes majeurs de la psychologie que Ribot avait choisi d'aborder. 1. LE THÈME DES THÈSES : UN INDICATEUR DE L'ÉVOLUTION DES IDÉES PHILOSOPHIQUES II ne faut pas oublier qu'en France le doctorat de psychologie a été conféré très tardivement par l'Université. Dans la seconde moitié du XIXe, les questions psychologiques étaient abordées dans le cadre des études philosophiques. Ce lien entre la philosophie et la psychologie dans le système universitaire français datait des enseignements de Victor Cousin (1792-1867) à la Sorbonne, lequel avait promulgué que la psychologie subjective (l'étude de l'acte conscient s'analysant dans l'observation intérieure et se saisissant synthétiquement par l'intuition reflexive) Serge Nicolas 298était la base de toute métaphysique. L'école éclectique de Cousin qui défendait avec ardeur les idées spiritualistes était à l'époque la philosophie dominante dans l'enseignement français. a) Le doctorat de philosophie : bref historique et conditions de son obtention L'histoire du doctorat est intimement liée à l'histoire de l'université moderne1. En effet, l'institution du doctorat es lettres (cf. Mourier et Deltour, 1880) date de la fondation même de l'Université de France par Napoléon Ier en 1808 (pour un historique des universités françaises : Liard, 1888-1894 ; Prost, 1968). Le décret organique du 17 mars 1808 (art. 19, 20, 21) instituait, dans les facultés des Lettres, trois grades : le baccalauréat, la licence et le doctorat. Un candidat, dit l'article 21 de ce décret, ne peut être admis à se présenter au doctorat qu'en produisant son titre de licencié2. Il doit en outre soutenir deux thèses, l'une sur la rhétorique et la logique, l'autre sur la littérature ancienne. La première devait être écrite et soutenue en latin. Cependant la formalité de la soutenance en latin ne fut jamais exigée. En mettant à exécution le décret du 17 mars 1808, le Conseil de l'Université, par le statut du 16 février 1810, tout en adoptant les mêmes dispositions modifia toutefois pour la faculté des Lettres et des Sciences la nature des épreuves en substituant, pour la thèse latine, la philosophie à la rhétorique et à la logique, et en ajoutant, pour la thèse française, la littérature moderne à la littérature ancienne. Cette réglementation resta en l'état jus- 1. Avant 1789, les Facultés de théologie, de droit et de médecine recevaient seules des docteurs, et l'épreuve à laquelle les candidats étaient soumis avaient rarement le caractère sérieux qu'on pouvait attendre. On considérait cependant comme équivalente au doctorat la maîtrise es arts, qui n'était qu'une conséquence de la licence, pour l'obtention de laquelle on soutenait un examen. Après que le candidat avait été déclaré licencié, le chancelier lui plaçait sur la tête le bonnet doctoral en prononçant ces paroles : Quapropter in hujus potesta- tis signum hanc lauream magistralem capiti tuo impono. Les maîtres es arts exerçants étaient réputés et appelés docteurs de la Faculté des arts. Cette dénomination, qui était encore en usage au commencement du XVIIe siècle avait fini par tomber en désuétude. Elle fut renouvelée en 1766 par l'institution du concours de l'agrégation, qui conféra avec le droit d'enseigner le titre de docteur agrégé. 2. Ribot avait obtenu son baccalauréat en 1857 ^Saint-Brieuc) et sa licence le 4 décembre 1863 (Paris) après son intégration à l'École normale en 1862. En effet, la première année à l'École normale était tout entière occupée par la préparation de la licence es lettres où les travaux, d'une véritable rhétorique supérieure, consistent en dissertations, thèmes grecs, vers latins, etc. La thèse de Ribot (1873) sur l'hérédité 299 qu'en 1840, époque où le Conseil de l'Instruction publique améliora, par le règlement du 17 juillet1, sur quelques points essentiels, le statut de 1810. Sous l'instigation de Joseph Victor Leclerc (1789-1865), doyen de la Faculté des lettres de Paris de 1832 à 1865, le Conseil décida notamment de sanctionner par une disposition spéciale une pratique datant de 1829 selon laquelle les deux thèses étaient choisies par le candidat d'après la nature de ses études et parmi les objets de l'enseignement de la Faculté. L'analyse des thèses de cette époque montre que les sujets adoptés par les candidats, après le consentement de la faculté, gagnent en importance, et que la rédaction des thèses porte la trace d'une étude plus approfondie. En effet, comme l'écrit le professeur d'éloquence grecque à la Sorbonne Emile Egger (1813-1885) dans le Journal des Débats du 2 mai 1880 : « Jusque vers 1830, les thèses ne furent guère autre chose que de courts programmes, l'un en français, l'autre en latin, pour la dis- 1. Règlement relatif aux examens du doctorat es lettres (17 juillet 1840). Le conseil royal, sur la proposition du ministre, grand-maître de l'Université, vu l'article 21 du décret du 17 mars 1808, et le statut du 16 février 1810, arrête ainsi qu'il suit le règlement d'examen du doctorat dans les Facultés des lettres. Art. 1. — Pour être admis aux épreuves du dans une Faculté des lettres, il faudra justifier du grade de licencié et soutenir deux thèses, l'une en latin, l'autre en français, sur deux matières distinctes, choisies par le candidat, d'après la nature de ses études, et parmi les objets de l'enseignement de la Faculté. L'une et l'autre thèse sera soutenue en français. Art. 2. — Les thèses manuscrites seront remises au doyen, qui les fera examiner par le professeur chargé de l'enseignement auquel chaque thèse se rapporte. Celui-ci donnera son avis sur l'admissibilité de la thèse. Elle ne sera imprimée et rendue publique que sur le visa du doyen, et avec le permis du recteur. Si une thèse, répandue dans le public, n'était pas conforme au manuscrit visé par le doyen, elle serait censée non avenue. Art. 3. — Un exemplaire de chaque thèse devra être remis à chaque professeur dix jours au moins avant la soutenance. Il en sera déposé, en outre, dix exemplaires au secrétariat de la Faculté. Art. 4. — Chaque examen de doctorat sera annoncé par des avis insérés dans les journaux, et par une affiche apposée cinq jours au moins d'avance à la porte de la Faculté et au chef- lieu de l'Académie. Art. 5. — Les thèses seront soutenues publiquement dans la grande salle des actes de la Faculté. La durée de chacune d'elles sera de deux heures au moins. La Faculté entière assistera aux thèses. Les membres argumenteront dans l'ordre d'ancienneté. Tous seront admis à voter sur la capacité des candidats. A défaut de doyen, la thèse sera présidée par le professeur chargé de l'enseignement auquel elle se rapporte. Art. 6. — L'épreuve terminée, le doyen adressera au ministre, avec deux exemplaires de chaque thèse, un rapport détaillé sur la manière dont les épreuves auront été soutenues. Ce rapport sera soumis au Conseil royal de l'Instruction publique avant la délivrance du diplôme. Les observations auxquelles il aura donné lieu seront transmises par le ministre à la Faculté. 300 Serge Nicolas cussion publique, et cela sur des lieux communs de philosophie et de critique littéraire tels que l'Égloque, l'Epopée, l'existence de Dieu, etc. La Faculté des lettres renaissante se contenta longtemps de sujets très généraux et qui ne pouvaient ni bien être exposés en quelques pages, ni utilement discutés dans une soutenance de deux heures environ... Le progrès ne tarda pas trop à s'accomplir, et, dès 1830, on peut dire que le troisième et dernier grade universitaire ne pouvait être obtenu qu'avec deux thèses, dont l'une au moins (c'était ordinairement la française) fit faire quelque progrès à la science. Un autre signe de ce progrès était la durée des soutenances. Jusqu'en 1833, la Faculté de Paris procédait quelquefois à deux examens de docteur dans la même journée. A partir de cette année M. Victor Le Clerc décida, sans demander pour cela l'intervention d'un règlement nouveau, que désormais la Faculté n'examinerait qu'un docteur à la fois, la séance, divisée en deux parties pour donner quelque repos au candidat et à ses juges, ne durait guère moins de six heures ; souvent même elle dura davantage. » La majorité des thèses de doctorat ont ainsi été pendant des années d'insignifiantes compositions, dénuées de toute valeur le lendemain du jour de la soutenance. Par l'influence de Leclerc (pour une biographie : Renan, 1868), elles devinrent des livres où l'obligation était faite de se livrer à l'examen approfondi d'une question importante. Ce même règlement établit également que les deux thèses seraient soutenues en français, publiquement, dans la grande salle des actes, en présence de la faculté tout entière. b) Evolution du thème des thèses de philosophie : l'apparition de la philosophie expérimentale (psychologie) Si l'on voulait se rendre compte de l'importance des thèses de doctorat es lettres publiées à partir de 1810, date de la première délivrance, on trouverait dans le seul examen des sujets traités tout le programme et comme la reproduction fidèle des enseignements philosophiques, historiques ou littéraires qui ont prévalu successivement à l'Université (pour une liste des thèses françaises depuis 1810 : cf. Mourier et Deltour, 1880). L'examen des sujets de thèse est en effet un bon indicateur des choix philosophiques d'une époque (cf. Fabiani, 1988). L'influence de Condil- lac et de Laromiguière est visible dans les thèses admises jusqu'à la fin de l'année 1814. Cette influence disparut ensuite à partir La thèse de Ribot (1873) sur l'hérédité 301 de 1816 devant l'enseignement de Royer-Collard et surtout celui de Victor Cousin à la Faculté des lettres de Paris et à l'École normale. Victor Cousin (1833, p. 368) écrit à ce propos : « A la fin de l'année, les meilleurs élèves présentaient pour le doctorat des thèses philosophiques empruntées ordinairement à l'enseignement de l'année. Ces thèses étaient le complément et le couronnement de nos travaux. Soutenues publiquement à la Faculté des lettres, elles portaient au grand jour l'enseignement de l'école, et provoquaient une polémique où plusieurs élèves de l'École normale parurent avec le plus grand succès. » II est vrai que les élèves de cette école prenaient ordinairement pour sujet de leurs thèses les leçons mêmes du maître, tel fut le cas de Damiron, Ansart, Bautain, Jouffroy, Michelet, Théry, Fri- bault, etc. A partir de 1830, les études des candidats s'appliquèrent plus spécialement à l'histoire de la philosophie, et ce mouvement était encore largement représenté à la fin des années 1860, quoique moins général après l'arrêté de 1840 qui permettait aux candidats de choisir leurs sujets d'après la nature de leurs études. Le philosophe Paul Janet, dont nous serons amené à parler plus bas, a souligné dans un article publié en 1892 (Janet, 1992) dans la Revue internationale de l'enseignement qu'un changement était intervenu au début des années 1870 dans les thèmes des thèses proposées à la Sorbonne. C'est en effet au cours de cette période, avec l'affaiblissement théorique de l'École éclectique de Victor Cousin, que les thèses ont cessé d'être historiques et sont devenues dogmatiques. Jusque-là, en accord avec la doctrine éclectique, on avait pensé que les thèses de philosophie devaient servir à l'histoire de la philosophie. C'étaient des monographies savantes consacrées surtout, soit à quelque philosophe peu connu, soit à l'éclaircissement de quelques parties obscures des philosophes classiques. On se défiait des questions théoriques, où l'on avait à craindre la banalité ou l'impuissance. Beaucoup de directions différentes se sont manifestées au début des années 1870 dans le cadre universitaire, répercutant ainsi la tendance qui s'était amorcée dans la littérature philosophique extra-universitaire (cf. Ribot, 1877). S'il est difficile de classer tant d'œuvres diverses et divergentes, on a vu apparaître deux grandes tendances nouvelles. En effet, à travers même la lecture des thèses de philosophie, deux écoles philosophiques originales ont commencé à prendre de l'importance en France : l'idéalisme 302 Serge Nicolas métaphysique et la philosophie expérimentale. C'est Jules Lachelier (1832-1918), alors maître de conférences à l'École normale supérieure (il deviendra par la suite inspecteur général de l'instruction publique), qui inaugura en 1871 les travaux de la première école avec une thèse sur les fondements de l'induction (Lachelier, 1871). Ce développement de la métaphysique en France s'est en fait réalisé en contre-réaction aux idées positivistes et matérialistes qui commençaient à envahir la philosophie française. C'est Théodule Ribot qui inaugura en 1873 la seconde école en traitant de l'hérédité et en s'appuyant largement sur les travaux des philosophes et psychologues anglais et allemands contemporains. A sa suite, d'autres thèses de philosophie expérimentale furent soutenues en Sorbonne par des maîtres éminents tels Alfred Espinas (1877) sur les Sociétés animales, Victor Egger (1881) sur la parole intérieure, et surtout Pierre Janet (1889) sur l'automatisme psychologique. Fabiani (1988) a établi une statistique intéressante où il montre que 6 % des thèses en philosophie furent consacrées à la psychologie expérimentale de 1870 à 1889, ce chiffre montera à 9,1 % de 1890 à 1909 alors que pour les mêmes périodes des proportions allant en sens inverse sont constatées pour la psychologie introspective (29,4 % vs 18,2 %). c) Paul Janet (1823-1899) : principal censeur des thèses de philosophie à la Sorbonne D'après les textes de loi en vigueur à l'époque, le permis d'imprimer les thèses et donc l'accord de soutenance de celles-ci n'était octroyé par le doyen de l'Université qu'après la lecture des manuscrits par le responsable de l'unité d'enseignement à laquelle on pouvait rattacher les thèmes présentés par le candidat. Or, en 1873 le principal responsable de la section de philosophie pour les questions psychologiques était Paul Janet, l'oncle du fameux Pierre Janet que l'on connaît en France pour ses travaux dans le domaine de la psychologie clinique et pathologique. Paul Janet était à l'époque un des derniers représentants de l'école éclectique de Victor Cousin avec son collègue enseignant la philosophie à la Sorbonne : Elme Caro (1826-1887). Collaborateur et secrétaire particulier de Victor Cousin durant l'année 1845 après avoir obtenu la première place à l'agrégation de philosophie (1844), Janet n'en professera pas moins une phi- thèse de Ribot (1873) sur l'hérédité 303 La losophie quelque peu différente de celle du maître mais n'apportera pas de conceptions nouvelles dans cette discipline. Conformément aux idées de Maine de Biran il chercha, dans la conscience même, dans la réalité que nous découvre la réflexion sur notre moi, les principes métaphysiques. Paul Janet fut nommé en 1864 professeur d'histoire de la philosophie. Sa première préoccupation quand lui furent confiées les destinées de l'enseignement de l'histoire de la philosophie à la Sorbonne fut de se rendre compte exactement de l'état de la discipline. Il jugea que les idées spiritualistes, jadis maîtresses de l'opinion, étaient depuis dix ou quinze ans très sérieusement menacées. D'une part, l'esprit des sciences positives s'éveillait. D'autre part, le souffle métaphysique entraînait certains philosophes vers les doctrines panthéistes. C'est face à ces deux tendances que, pendant toute sa vie, Janet s'appliqua à maintenir le règne des idées spiritualistes (Janet, 1864, 1865, 1867, 1897) en s'engageant dans un demi-spiritualisme conciliant. De fait, il resta ouvert à toutes les nouveautés. Dans son ouvrage sur la philosophie française contemporaine, on le verra applaudir au rapprochement de la philosophie et des sciences, que lui-même appelait déjà dans la préface de son livre sur la famille en 1857 ; au développement de la psychologie expérimentale et au réveil de la spéculation métaphysique. Suivant la méthode de Cousin et de Jouffroy, Janet interroge l'observation interne pour établir sur de solides fondements la réalité de l'âme, du monde et de dieu ; de la psychologie il s'élève ainsi à la métaphysique, considérant comme pour ses maîtres ce passage comme légitime. C'est l'esprit de la doctrine de l'école éclectique, représenté à la fin du XIX' siècle dans toute sa largeur par Paul Janet, qui favorisera l'introduction de la psychologie expérimentale en France. Sa prééminence au sein de l'Université française lui a permis d'assurer un rôle charnière important. L'acceptation par Paul Janet des thèses de Ribot témoigne de l'intérêt ou du moins de l'ouverture d'esprit de ce philosophe pour la nouvelle psychologie. Pourtant si les conceptions antispiritualistes et antimétaphysiques de Ribot exposées dans la préface de sa psychologie anglaise contemporaine (Ribot, 1870) avaient dû irriter Paul Janet, ce dernier ne semblait pas lui en tenir rigueur. Abonnement activé

References: l'article 21
 l'article 21
 Art. 1
 Art. 2
 Art. 3
 Art. 4
 Art. 5
 Art. 6