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Applicant Information, Paris Saclay
Mlanges J. Calais-Auloy, Dalloz, 2003, p. 651. Daniel Mainguy Agrg des facults de droit Professeur la facult de droit de Montpellier Toute carrire universitaire commence par la soutenance de sa thse et se poursuit par laccompagnement de celle des autres, voire leur direction. Le ddicataire de ces lignes a contribu cet effort commun. Nul enjeu ne sy attache, aucune comptabilit particulire nest dresse ; certains professeurs sont de vritables machines produire des docteurs. Dautres, non moins mritants, comptent moins de thses leur actif, soit quils recherchent lexcellence seule, soit quils considrent la thse comme un diplme rare, peu importe. Je voudrais rendre hommage cet aspect important, essentiel mme, de lactivit professorale et rendre compte en mme temps de lactivit des professeurs (1) travers ma maigre exprience soit en qualit de membre de jury de thse jai eu par exemple le plaisir de siger comme membre dun jury prsid par le Professeur Jean Calais-Auloy soit en qualit de spectateur de soutenances. Rares sont les professeurs qui vont assister cest une forme de soutien sans participation aux soutenances de thse qui ne les compte pas dans leur jury. Les explications sont nombreuses et toutes lgitimes : manque de temps, suractivit Il est toujours intressant de rencontrer des collgues de sa propre facult que lon ne voit parfois qu ces occasions et surtout de rencontrer des collgues dautres facults, les fameux membres extrieurs des jurys de thse. Or, ceux-ci sont gnralement expriments, je ne dis pas gs, rudits et brillants : ce sont bien souvent des stars de notre tout petit monde, celui que dcrivent si bien David Lodge ou Alison Lurie. Ils viennent de facults provinciales ou parisiennes, ils sont souvent connus et reconnus pour leurs crits, pour leur autorit, parfois redouts pour tel suppos caractre, bienveillant ou assassin, cest selon. Ce sont souvent des rhteurs, pour reprendre lexcellent loge de Pierre-Yves Gautier (2). La soutenance de la thse est un moment privilgi : limptrant est rarement transi deffroi ou effrontment arrogant, plus souvent un peu inquiet. Les professeurs arrivent, thse sous le bras : le rite universitaire commence. Le moment le plus intensment vcu, le plus redout aussi, dans la carrire dun jeune chercheur nest-il pas la soutenance de sa thse ? Tous les docteurs, quelle quait t la suite de leur carrire, se souviennent avec motion de leur soutenance, de ses bons et de ses mauvais moments : un passage de lombre la lumire. Cest aussi, et surtout, une fte, une fte universitaire, une fte familiale, une fte entre amis. Cest le plus important et tout ce qui sera ensuite dcrit ne doit pas masquer cette ralit. Cest aussi un spectacle (3), un moment unique.
1 - Cf. J.-M. Mousseron, A quoi servent les professeurs de droit ? Mlanges J. Paillusseau, 2001 et in Inventer, crits de J.-M. Mousseron, prf. P.-Y. Gautier, Litec, 2001, p.423. 2 - P.-Y. Gautier, Eloge des rhteurs, Mlanges F. Terr, 1999, p. 177 et sp. les propos p. 194 et s. sur le rhteur dans un jury de thse. Cest dailleurs la soutenance dune thse dirige par P.-Y. Gautier, laquelle jassistai, qui ma donn lide de cet article. 3 - P.-Y. Gautier, op. cit. p. 194.
La soutenance a ses conventions, comme bon nombre des activits universitaires. Certaines sont crites ; elles concernent les aspects administratifs de la soutenance de la thse, les moins intressants. Dautres, les plus importantes, ne le sont point. Elles se transmettent par tradition, sont souvent propres une facult, et intressent la faon de sadresser au jury, de rpondre, de prsenter une opinion, de sexprimer, de se tenir tout ce qui fait le code de la thse, ce compagnonnage. Techniquement, la soutenance de la thse est un dialogue, une disputation disaiton autrefois, entre le candidat docteur et ceux, docteurs eux-mmes dont il aspire devenir un des pairs. Cest aussi une sorte dexamen de passage qui permet de passer du stade dtudiant en thse, on dit un doctorant (4) ou un thsard , au grade de docteur, un stade pr-magistral : seuls les docteurs peuvent traditionnellement effectuer un cours magistral. Autrefois dailleurs, le charg de cours tait le jeune docteur prometteur en qute de statut ; il est aujourdhui assistant , charg de travaux dirigs, vacataire, ALER, moniteur, ATER, chmeur, ... Les temps changent. La soutenance est la dernire tape dun chemin initiatique unique, la dernire aventure solitaire, crivait le Doyen Vedel dans un rapport paru il y a quelques annes. Un rapport de soutenance, dont limportance administrative pour le futur universitaire ne cesse de crotre, tabli par le prsident du jury tiendra lieu de relev de note et de rcompense. Le tout fait lobjet dune rglementation prcise dcrite par le rcent arrt du 25 avril 2002 dans ses articles 10 15 (5).
4 - M.-L. Mathieu-Izorche, Propos pour un doctorant, D. 2002. 1683. 5 - Art. 10. - L'autorisation de prsenter en soutenance une thse est accorde par le chef d'tablissement, aprs avis du directeur de l'cole doctorale, sur proposition du directeur de thse. Les travaux du candidat sont pralablement examins par au moins deux rapporteurs habilits diriger des recherches ou appartenant une des catgories vises l'article 11, dsigns par le chef d'tablissement, sur proposition du directeur de l'cole doctorale, aprs avis du directeur de thse. Les rapporteurs doivent tre extrieurs l'cole doctorale et l'tablissement du candidat. Il peut tre fait appel des rapporteurs appartenant des tablissements d'enseignement suprieur ou de recherche trangers. Les rapporteurs font connatre leur avis par des rapports crits sur la base desquels le chef d'tablissement autorise la soutenance, sur avis du directeur de l'cole doctorale. Ces rapports sont communiqus au jury et au candidat avant la soutenance. Art. 12. - Le jury de soutenance est dsign par le chef d'tablissement sur avis du directeur de l'cole doctorale et du directeur de thse. Il comprend entre trois et six membres dont le directeur de thse. Il est compos d'au moins un tiers de personnalits franaises ou trangres, extrieures l'cole doctorale et l'tablissement d'inscription du candidat et choisies en raison de leur comptence scientifique (). La moiti du jury au moins doit tre compose de professeurs ou assimils au sens des dispositions relatives la dsignation des membres du Conseil national des universits ou d'enseignants de rang quivalent qui ne dpendent pas du ministre de l'ducation nationale. Les membres du jury dsignent parmi eux un prsident et, le cas chant, un rapporteur. Le prsident doit tre un professeur ou assimil ou un enseignant de rang quivalent au sens de l'alina prcdent. Le directeur de thse ne peut tre choisi ni comme rapporteur ni comme prsident du jury. Art. 13. - La soutenance est publique, sauf drogation accorde titre tout fait exceptionnel par le chef d'tablissement si le sujet de la thse prsente un caractre confidentiel avr. Avant la soutenance, le rsum de la thse est diffus l'intrieur de l'tablissement. Aprs la soutenance, une diffusion de la thse est assure au sein de l'ensemble de la communaut universitaire. Pour confrer le diplme de docteur, le jury porte un jugement sur les travaux du candidat, sur son aptitude les situer dans leur contexte scientifique et sur ses qualits gnrales d'exposition. () L'admission ou l'ajournement est prononc aprs dlibration du jury. Le prsident tablit un rapport de soutenance, contresign par l'ensemble des membres du jury. Ce rapport peut indiquer l'une des mentions suivantes : honorable, trs honorable, trs honorable avec flicitations. Le rapport de soutenance est communiqu au candidat.
Il nest pas question ici de proposer une mthode de soutenance, lattention de qui dailleurs ?, encore moins de donner des conseils aux futurs docteurs mme si le genre est peu usit (6). Il sagit simplement et sans prtention aucune de rapporter le terme est opportun quelques observations qui mont t narres ou des scnes que jai vcues sur lpreuve de la soutenance de thse, travers lavant soutenance (I), la soutenance proprement dite (II) et laprs soutenance (III). Le propos sera dcousu, mais jessaierai de lordonner un peu, exactement comme lors dune soutenance de thse. I. LAVANT SOUTENANCE La thse. Lavant soutenance est laffaire du candidat ; elle est aussi celle des membres du jury. Je ne dirai rien de la thse elle-mme (7) sinon pour souligner certaines de ses qualits externes : horriblement lourdes, elles sont parfois relies, leffet est alors saisissant, parfois imprimes recto-verso, ce qui nest gure heureux pour les lecteurs professionnels que nous sommes, prompts jeter quelques rflexions sur la page de gauche, en principe blanche. Mais peut-tre est-ce simplement une question dhabitude. Dans de nombreuses facults, des confrences portant sur la mthode de la thse sont ralises ; il sagit souvent dun professeur particulirement expriment qui est confie la charge de livrer son exprience en la matire, de laquelle il a pu retirer une science de la thse dont la communication et la transmission sont indispensables, surtout pour les futurs directeurs de thse. Le candidat. Il y a plusieurs sortes de candidats : il y a le candidat press de soutenir et celui qui, linverse, est press par son directeur, fatigu de supporter de trs longues annes dun pauvre mrissement intellectuel. Jai en tte quelques exemples de thses finalement soutenues qui avaient chang plusieurs fois de titre, de thme, de directeur, le tout stalant sur plus de quinze ans, parfois mme sans tous ces bouleversements : la thse nest plus une rcompense, mais un boulet qui altre limage mme de la thse et des docteurs auprs des tiers, et notamment de leurs futurs employeurs. Il y a le candidat angoiss par lide mme que lon puisse porter un jugement sur son travail et le candidat triomphant voire arrogant qui attend un verdict logieux et qui sera dautant plus dpit, car humili, par un rsultat mdiocre, dont il reportera souvent la cause sur un jury qui, dcidment, ne comprend rien rien. Il y a le candidat totalement affol qui, deux jours de la soutenance, regrette de lavoir si tt envisage ; il a dj report deux fois ce moment. Il y a le candidat serein. Dune maturit exemplaire, il a pris tout son temps pour polisser son travail et soutenir sa thse dans les meilleures circonstances. Et il y a le candidat press qui a remis son travail une semaine seulement avant la soutenance, corrigeant encore lavant-veille quelques coquilles et se demandant sil ne doit pas prsenter une longue liste derrata
Art. 14. - Le diplme de docteur est dlivr par le ou les chefs d'tablissement sur proposition conforme du jury, aprs la soutenance de la thse. () Art. 15. - L'obtention du diplme de docteur confre le grade de docteur. 6 - V. AFNED, La thse de doctorat en droit et la recherche juridique, LGDJ, 1993 ; M. Beaud, Lart de la thse, d. La dcouverte, 1999, p. 137 ; S. Dreyfus et L. Nicolas-Vullierme, La thse de doctorat et le mmoire, Cujas, 3me d. 2000 et sp. p. 383 s.; R. Gassin, Une mthode de la thse de doctorat, RRJ, 1996, p. 1167 ; J.-M. Mousseron, Avant la thse, in Inventer, Ecrits de J.-M. Mousseron, Litec, 2001, p. 445. 7 - Cf. rcemment : M.-L. Mathieu-Izorche, Propos pour un doctorant, D. 2002. 1683.
aux membres du jury, car il ne veut pas manquer une date imprieuse : date limite dinscription au concours de recrutement des matres de confrences, au concours dagrgation, au certificat daptitude la profession davocat. Il y a enfin le candidat normalement angoiss, normalement fier et rassur. La grande majorit tout de mme. Le candidat voit enfin le bout du tunnel, la fin de cette aventure solitaire qui la conduit vers ce moment tant attendu. Le candidat commence alors se poser toutes sortes de questions. Je naimerai pas avoir untel dans mon jury, jaimerai au contraire que tel autre y figure Il se rend quelques soutenances de thse pour mesurer lambiance et observer comment se dbrouillent les autres. Il se renseigne pour savoir que dire : remercier ou ne pas remercier? Et comment remercier ? Comment se vtir ? Commence galement le fastidieux cheminement administratif qui doit conduire lautorisation de soutenance dlivre par le prsident de luniversit, plus ou moins formel selon les universits, en passant par le directeur de lEcole doctorale, celui du laboratoire , le tout dans un dlai parfois fort long. Toute cette paperasserie inutile affole juste titre les futurs docteurs : y a-t-il une preuve tangible que la qualit des thses en ait en rien gagn ? La reproduction de la thse, enfin, en une vingtaine dexemplaires, voire davantage pour les plus gnreux. Une dernire chose, lmentaire. Par piti, jeune futur docteur, allez porter vousmme votre thse aux membres du jury que vous pouvez visiter sans vous contenter dun envoi postal du plus mauvais effet lorsque le bureau du rcipiendaire se trouve quelques pas de celui du centre ou institut que vous frquentez habituellement. La composition du jury. Le choix du jury est un aspect dcisif, pour le candidat, pour le directeur et pour la thse elle-mme. Tordons le coup dfinitivement une lgende vieille comme les soutenances de thse : cest le directeur de la thse qui compose le jury, ce nest point le candidat, en fonction des disponibilits de chacun, de lexigence dun tiers de professeurs extrieurs, des spcialits que la thse impose, de ses prfrences... De faon plus exacte, cest le prsident de luniversit qui dsigne le jury en entrinant la proposition du directeur de la thse. Sans soute, dans la plupart des cas, ce dernier demande au candidat son avis, sollicite ventuellement le nom dune personne quil aimerait voir figurer dans son jury, soit parce quil est une autorit de la matire, soit parce que, plus simplement, le candidat a travaill comme charg de travaux dirigs avec tel professeur. Autrefois, trois membres suffisaient amplement composer un jury ; aujourdhui lhabitude est prise de composer un jury cinq, parfois davantage. Quel est le bon jury ? Impossible de rpondre cette question. Tel professeur est rput assassin, tel autre rput tendre mais au final, les rles seront peut-tre inverss. Le candidat se pose toutes sortes de questions plus ou moins justifies. Un jeune professeur extrieur a la rputation dtre un tueur parce que jeune et donc fatalement aux dents longues, mais en mme temps la rumeur qui fait cette rputation tient peut-tre la mauvaise qualit dune thse antcdente o il fut particulirement ciritique ou bien, si la rumeur est exacte, il appte sans soute une nouvelle invitation, ce qui limitera ses ardeurs agressives et critiques. Un candidat plus g a au contraire une rputation de bienveillance mais, en mme temps, il na rien craindre de la vrit et peut donc tre amen critiquer ardemment la thse. Un autre encore a la rputation de rgler des comptes avec ses collgues, prsents ou absents. Aucune de ces lgendes universitaires na de fondement. Chaque professeur ragit selon sa personnalit, sa
perception de la thse, sa propre exprience, quel que soit son ge, sa localisation, sa discipline dexcellence Bien souvent, il y a une forme de rptition dans la composition du jury. Pour des raisons professionnelles et trs souvent damiti, un directeur de thse demande un professeur inscrit dans un petit cercle de ses amis de constituer le jury des thses dont il assure la direction. Dautres fois, les membres du jury sont invits pour leur disponibilit, trs aise obtenir : linvitation siger dans un jury de thse est un honneur que bien peu dclinent. En toute circonstance, la tendance est la composition dun jury qui tient du casting de cinma, comme si la prsence de tel ou tel professeur particulirement rput valait, par sa prsence mme, onction pour lventuelle future carrire universitaire du candidat docteur. Evidemment, ce constat nest pas compltement faux, pour autant que la thse en vaille la peine, ce qui suppose alors quavec des membres de jury moins prestigieux, elle serait tout aussi bien considre. Les membres du jury. Les rapporteurs , dabord, constituent la premire catgorie de membres du jury. Ils sont ncessairement extrieurs luniversit dans laquelle est soutenue la thse. La technique est destine lutter contre un mandarinat chimrique. Outre que ce mandarinat est loin de reflter la ralit de nos universits, la rgle est de toute faon bien souvent totalement contourne. Jai moi-mme souvent t lextrieur de service dans bon nombre de thses pas ncessairement les meilleures dailleurs soutenues Montpellier, du temps, aprs le concours dagrgation, de mon passage luniversit de Lyon II, comme bien des mes collgues lont t, le sont ou le seront. Les thses parisiennes sont bien souvent composes de professeurs des diffrentes universits parisiennes avec une dominante des universits de Paris I et Paris II ; il suffit cependant de se rendre une fois place du Panthon pour douter de lapplicabilit de la notion dextriorit la composition de ces jurys. Et disons-le tout net, cela na aucune importance. Les rapporteurs tablissent un rapport en vue de la soutenance dans lequel ils expriment quelques considrations sur le travail avant de formuler un avis favorable, rarement jamais dfavorable la soutenance de la thse. Les autres membres du jury reoivent la thse, la lisent, lannotent, trs souvent dans la semaine voire les quelques jours ou heures prcdant la soutenance et prparent leur intervention. Chacun fourbit ses armes, on est proche de la soutenance elle-mme.
II. LA SOUTENANCE Lintendance. Cest le grand moment. Lintendance dabord. Le thsard a achet un beau costume, une belle tenue, il a pass une mauvaise soire. Il faut faire bonne figure. Le style est beaucoup plus important quon ne le croit. Des bouteilles deau sont souvent prpares pour les membres du jury, il a fallu rserver une salle auprs de lappariteur, vrifier que celle-ci sera bien ouverte. Le lieu, prcisment, de la soutenance est important : le docteur nen gardera pas le mme souvenir selon quelle se tient dans quelque obscure salle de cours ou dans une salle des actes qui garde encore la mmoire des innombrables grands moments universitaires qui sy sont drouls. Un
temps, Paris, la soutenance seffectuait mme des moments diffrents, le candidat se rendant devant chaque professeur dans son bureau ou chez lui. Triste souvenir (8). Vaut-il mieux soutenir le matin ou laprs-midi ? La fracheur du matin le dispute des contraintes de dplacement de certains membres du jury. Il y a en effet une saison des thses, lapproche de novembre jusque fin dcembre pour les thsards qui envisagent de se prsenter au prochain concours de recrutement des matres de confrences, vers mai-juin pour les autres. Les prmisses. Le candidat sest prpar. Sa famille, ses amis, ses jeunes collgues thsards ou chargs de travaux dirigs laccompagnent. La tension monte dun cran. Soudain, le jury arrive. Il sest constitu dans la salle des professeurs ou dans le bureau du directeur de la thse ; les extrieurs ont apport leur toge ou bien le directeur prte une toge emprunte la veille des collgues de la facult daccueil. Ils changent quelques souvenirs. Un jeune collgue est prsent aux plus anciens. Quelques propos sur la thse ou sur le candidat commencent dtre changs. Dans certaines facults, la publicit de la soutenance de la thse seffectue par inscription sur un cahier spcial tenu dans la salle des professeurs, reconstituant ainsi lhistoire des soutenances de thse, toutes disciplines confondues ; dautres fois, elle seffectue par simple diffusion du plan de thse, en principe obligatoire, ou par affichage. Enfin, le jury se dplace. La soie des toges rouges et noires glisse tandis que lhermine de lpitoge rebondit sur les paules. De moins en moins, hlas, quelques mdailles, plus ou moins exotiques, parfois militaires pour les plus anciens, cliquettent sur une poitrine. Bien des universitaires ont heureusement retrouv cette tradition vestimentaire que le vent de 1968 avait parfois balay. De nombreuses facults ne lont jamais abandonne. Point ncessairement de conservatisme dans le maintien de cette tradition, mais le tmoignage dun respect pour le candidat, pour linstitution ellemme, pour la grandeur de la soutenance.
8 - Moins triste est lvocation par Robert Merle, dans sa clbre suite romanesque Fortune de France, des preuves que Pierre de Siorac subit pour devenir Docteur en Mdecine sous Henri III Montpellier (En nos vertes annes et, surtout, Paris ma bonne ville, Plon, p.55 s) : Je me faisais un souci () avant que de passer mes triduanes, preuves ainsi appeles pour ce quelles durent trois jours, pendant lesquelles, matin et soir je devais soutenir mes thses et en latin disputer non point seulement avec les quatre professeurs royaux, mais avec les docteurs ordinaires , devant verser trente cus au prsident de ces triduanes , deux cus dix sols chaque professeur. La veille () je fis porter au logis des sept docteurs () des dons et prsents dont lus de lEcole avait fix, de temps immmorables, la quantit et la qualit : 1. Un massepain de quatre livres au moins, bien tartel de pte damande et fourr de fruits confis, 2. deux livres de drages, 3. Deux cierges de bonne et odorante cire de la grosseur dun pouce, 4. Une paire de gants. (), par le bedeau qui je donnai deux cus vingt sols ().Toujours lus me conformant, jembauchai quatre musiciens jouant fifre, tambour, trompette et viole et je les menai () donner une srnade aux docteurs (). Pendant les trois jours que durrent mes preuves, lus voulait que jabreuvasse, matin et soir en vin blanc et en gteaux non point seulement le jury mais les assistants qui se pressaient dans la salle de promotion pour mour . Plus docte, V. E. Le Roy-Ladurie, Le sicle des Platter, t. 1, Le mendiant et le professeur, Fayard, 1995, p. 437 s. envisage cinq tapes : la ptition, le tentamen, lexamen, la disputation, la promotion (p. 449). Lpreuve du doctorat apparat alors non comme la soutenance dune thse mais comme un examen de fin de cycle : le tentamen correspond un pr examen o toutes sortes de questions sont poses, lexamen des exposs sur des thmes imposs avant discussion, puis convocation pour la disputation, ultime preuve, avant la promotion o le jeune docteur rcite quelques discours le tout sur plus dun mois, de faon abondamment arrose, aux frais du candidat, concert de trompettes, dfil dans Ble, Cette prolixit tait sans doute justifie par la raret de lvnement. Lauteur rapporte en effet que quatre thses seulement furent soutenues en quinze ans !
Le prsident installe les membres du jury, les rapporteurs sa droite et sa gauche, les locaux ensuite. Lassistance se lve, le candidat essuie une dernire goutte de transpiration, il toussote. Le jury sassied et invite le candidat limiter. Le prsident du jury je reviendrai sur sa dsignation prend la parole. Quelques mots de bienvenue aux membres du jury et la parole est donne au candidat. Le propos du candidat. Le candidat soutient alors sa thse. Ce doit tre un discours : le talent dexposition importe presque autant que le fond du propos. La forme est au service du fond, pas linverse, aporie qui vaut dailleurs dans presque toutes les situations : rdaction de la thse, dun article, soutenance de sa thse, cours, preuve du concours dagrgation, confrence Selon les traditions locales, le candidat commence par quelques remerciements. Je me souviens de tel candidat libanais qui remerciait longuement la France qui lavait accueilli avant de remercier les membres du jury. Ou de tel autre qui se livrait une vritable hagiographie de professeurs quil navait jamais rencontrs et parfois peu lus. Point trop nen faut mme si lavarice dans le propos nest pas davantage souhaite. Jai assist des thses o les remerciements taient dune rare qualit, merveilles de construction rhtorique et dmotion. Jai en mmoire le propos de F. V., celui de J.-L. R. ou de J.-B. S. notamment. Cest souvent le point qui pose le plus de difficult au candidat. Les plus brillants mlent harmonieusement humour et solennit. Parfois, pour les meilleurs, un peu de provocation ou deffronterie. Il ne sert rien de flatter, pire de flagorner : quelques mots plus ou moins appuys selon la nature des rapports qui ont t ceux du candidat avec son directeur de thse, avec un membre du jury, lvocation dune lecture particulirement enrichissante Il faut savoir sduire (9); l est le secret, valable ici et pour bien dautres tapes de la vie universitaire. Viennent alors les propos scientifiques. La soutenance. Il me souvient le riche conseil que Thierry Revet mavait donn : le candidat sexprime comme le docteur quil est dj, ce moment ; dfaut, son directeur ne lui aurait pas permis de soutenir sa thse. Il est un docteur qui prsente son travail dautres docteurs, certes plus expriments que lui, plus titrs aussi mais qui sont avant tout des docteurs (10). Le jury ne va pas, par un coup de baguette magique, transformer un candidat en docteur par le prononc dune formule sacramentelle ; il ne fait que consacrer une situation existante. La soutenance de thse nest pas un examen mais une technique de cooptation. Cest dailleurs la grande diffrence entre la soutenance de thse et la premire preuve, dite sur travaux , du concours dagrgation (11). La soutenance de thse cherche avant tout mettre en valeur le candidat et son travail, souvent dans un secteur particulier et pointu du droit, alors que lpreuve de discussion sur travaux vise dabord mettre le
9 - P.-Y. Gautier, Discours de la mthode du Chancelier Daguessau, RTD civ. 1994. 67 : savoir prouver, savoir plaire , E. de Mari, Il faut plaire : lart du concours dagrgation, cit infra note (11). 10 V. cependant E. Le Roy Ladurie, Le sicle des Platter, t. 1, Le mendiant et le professeur, Fayard, 1995, p. 461 : La thse est une eucharistie. A tout le moins opre-t-elle une transsubstantiation . 11 - V. D. Truchet, propos du concours dagrgation et de sa prparation, Droits, t. 22, 1995, p. 175 ; P.-Y. Gauthier, Le concours dagrgation au plus intime : institutes coutunmires, Mlanges L. Boyer, Univ. Toulouse, 1996, p. 222 ; R. Merle, La leon dagrgation dans toute sa splendeur, D. 1987. chron. 142 ; J. Rivro, Pour la leon en quipe, D. 1976. Chron. 137. Merci galement mon ami le professeur Eric de Mari pour le riche texte de sa communication sur le thme Il faut plaire : lart du concours dagrgation in Lart, Lille 2001, ( paratre) partir, entre autres, dune riche enqute ralise auprs de nos collgues.
candidat lpreuve, partir de ses travaux pour largir le champ des questions vers dautres horizons juridiques, le slectionner en fonction de critres comme celui de sa culture juridique, de sa capacit construire des rponses pdagogiques, raisonner, se tirer dun mauvais pas (12). La construction du propos du candidat est la mesure de ce sage conseil et de la nature mme de la soutenance de thse. Le candidat prsente son travail, un rsultat, une recherche. Gnralement, il prsente son sujet, le dlimite, montre en quelques mots son intrt, sa richesse, son actualit, prsente quelques difficults quil a pu rencontrer avant de proposer les rsultats de sa recherche. Il ne sagit pas alors de rciter un plan et encore moins de proposer un harassant rsum de la thse. La prsentation dune question la problmatique comme disent parfois les faux savants , ce que cherchait dmontrer le candidat, quelques cls permettant de comprendre la dmarche entreprise pour rsoudre le problme juridique pos, quelques difficults quil a rsolues, quelques audaces, quelques rsultats ou conclusions concrtes. Le tout en dix minutes, voire un quart dheure. Un tour de force qui sera dautant plus russi que le candidat aura choisi des mots simples, des formules pures quil aura pu tester sur un nophyte, son conjoint, un ami, sa petite sur, sa mre plutt que de senfermer dans des termes techniques plus ou moins abstraits quil sera souvent le seul comprendre. Le prsident du jury. Le prsident est, traditionnellement, le directeur de thse. Cest pourtant devenu impossible depuis la ridicule disposition de larrt du 25 avril 2002 qui impose au jury dlire un prsident autre que le directeur (13) et lexercice qui consiste prsider sous lil du directeur nest pas des plus aiss. Nul ne doute pourtant que la pratique demeure mais le candidat veillera viter de faire figurer sur la page de garde de sa thse le nom du directeur de thse prcd de la mention prsident du jury . Le directeur parle -t-il ? Lorsque tu prsides, le silence est dor , conseille P.-Y. Gautier. Cest l encore affaire de personnalit et de tradition. Il est de tradition, par exemple Montpellier, mais jai pu le constater Aix, Paris, Toulouse galement, que le prsident du jury se contente de propos portant sur le candidat, ses souvenirs, parfois douloureux mais souvent heureux, de la conduite de la thse. Mousseron tait cet gard le champion incontest de la bonne humeur comme prsident des innombrables thses quil a diriges, rappelant des souvenirs, des anecdotes, se lanant dans des vocations qui avaient le mrite, entre autres, de placer la soutenance sous le sceau de la convivialit. Une bonne raison prside au silence scientifique du directeur : il est souvent le plus mal plac pour en parler, spcialement lorsquil sest impliqu de faon importante dans la thse, le plan, telle tournure de phrase, telle conclusion, ou bien au contraire parce quil ne sest pas assez ou mal investi. La soutenance sera, aussi, sa soutenance. Les rapporteurs. Les rapporteurs, extrieurs luniversit, prennent alors la parole, dans un ordre qui est souvent de courtoisie ou danciennet. Ils sont les membres a priori les plus importants car ils sont choisis pour leur exprience, leur comptence, leur renomme, leur patience aussi. Plus la thse sera prometteuse et plus cela se droulera ainsi ; inversement, moins la thse promet un avenir universitaire et moins les membres extrieurs tiendront une place majeure.
12 - Cf. P.-Y. Gauthier, Le concours dagrgation au plus intime : institutes coutumires, art. cit., n11. 13 - D. 25 avril 2002, relatif aux Ecoles doctorales, art. 12 in fine et supra, note (5).
Chacun tiendra un propos qui nest pas chronomtr. Jai entendu des propos qui allait de quelques trs mdiocres minutes, la stupeur gnrale, prs dune heure. Pierre-Yves Gauthier me confiait en revanche quil mettait un point dhonneur ce que son intervention ne dpasse pas trente minutes. La dure dune leon dagrgation. Cest effectivement la dure moyenne. Cest surtout le fond du propos qui sera retenu. Ne nous voilons pas la face : pour les membres du jury aussi la soutenance de thse est une preuve. Cest une preuve de rhtorique et de brio. Jassistai rcemment, comme spectateur, une thse soutenue Paris II qui tait un modle du genre, un concours dlgance, desprit et de bon got. Jai aussi hlas entendu des propos lus, hsitants et maladroitement saccads. Pauvre jury, pauvre docteur ! Le propos commence gnralement par quelques mots dintroduction, pour remercier le directeur davoir t convi, pour souligner lintrt pris la lecture de la thse et limpression gnrale quil en retire : bonne, mauvaise impression alors souvent masque pour ne pas provoquer la pleur soudaine des parents du candidat ou mitige. Parfois, cela commence plus mal. Un jour Mousseron dbutait ainsi propos dune thse qui sintitulait A et B et o les deux notions A et B taient compares : mademoiselle, jirai droit au but, votre thse comporte trois cent pages. Je regrette simplement que deux questions ne soient pas traites aux pages 0 et 00. La page 0 aurait d parler de A et la page 00 de B . Difficile de faire plus dur. Ou alors peuttre en coutant un propos que lon attribue gnralement tout une srie de professeurs rputs difficiles : cher monsieur, il y a dans votre thse des choses nouvelles et des choses bonnes. Malheureusement, ce qui est nouveau nest pas bon et ce qui est bon nest pas nouveau (14). La construction des propos varie. Certains poursuivent par un plan dans lequel ils srient des propos gnraux, puis quelques propos particuliers. Chaque partie est alors elle-mme distingue en questions de forme puis de fond. Senchanent alors des remarques sur lintroduction, sur le plan, sur la construction gnrale, sur le problme pos, sur la faon de prsenter les questions, sur le style, sur la richesse ou la pauvret de lappareil documentaire, de faon plus ou moins lgante. Modle dlgance, Michel Cabrillac disait ainsi un jour : cher monsieur, votre thse est comme une trs belle jeune femme qui porterait des vtements un peu frips pour reprocher des intituls qui ne lui convenaient gure. Viennent ensuite, de faon particulire, des remarques sur quelques dtails dcriture, sur telle faon de prsenter une question. Parfois de faon trs prcise pour faire remarquer une faute dorthographe, de style, de droit : monsieur, page 345, au numro 243, vous crivez . Et les autres de plonger dans la thse la recherche du fameux numro, sous le regard terrifi des parents qui smeuvent que lon puisse reprocher un parfois bien plus dtail dorthographe dans un travail scientifique de 500 pages ! Tout est, l encore, affaire de mesure. Dautres rfutent tout plan prdtermin quil suffira de plaquer la thse et choisissent un plan adapt la circonstance. Jcoutai un professeur ancien et lgant prsenter ses rflexions propos dune thse de thorie gnrale du droit autour de la dmarche, des concepts utiliss pour, cette occasion, discuter les rsultats du travail prsent avec, chaque fois, des propos gnraux ou particuliers sur tel aspect de la thse. Je trouve que cest la plus jolie faon, si elle est bien matrise.
14 - V. aussi celui-ci qui nest pas mal, de B.T. (cit par P.-Y. Gautier, op. cit., p. 195) : un mot seulement, Monsieur, car votre temps de parole fut si long quil consomma le mien .
Le contenu de lintervention est alors trs variable et dpend beaucoup de la qualit de la thse. Jai remarqu par exemple sans quil faille y voir une rgle gnrale bien entendu que plus la thse tait de bonne facture et plus le propos pouvait tre sinon critique du moins interrogateur, ce qui a le don de terroriser le candidat et son entourage. En revanche, plus la thse est terne, voire mdiocre, et plus on sattarde sur les qualits de style, voire la personnalit de lauteur, sans vraiment critiquer la thse, la pauvre. Jai en mmoire les propos de cette bte de scne quest L. A., propos de la thse A et B que je citai prcdemment. Il se tient gnralement alors un peu en avant, la main sur le haut de son crne, les yeux mi-clos, et, aprs stre gauss du ton CNRS de tel passage, fait voleter les manches de sa toge et sinterroge, de sa voix de crooner : mademoiselle, vous crivez quelque chose la page (tant). Je lis . Il lit. Trs lentement. Et, sans bouger, sinterrompt : je ne comprends pas . Il lve un il : pourriez-vous nous expliquer ? . La candidate bredouille quelques mots. Il na pas boug : comprends toujours pas . Effet garanti (15). Il est frappant de constater par ailleurs que le candidat est souvent interrog sur des thmes quil nattendait pas. Il pensait quel tel spcialiste dune matire allait satteler la critique ou aux louanges de tel morceau de bravoure, et pas du tout, cest tel passage jug accessoire par le candidat qui est effleur. Un collgue et ami par exemple, refusait rcemment de rendre compte des propos dune thse tenant la bonne foi dans les contrats et expliquait, pour sen justifier, quil en avait assez de passer pour labb Pierre du droit des contrats . Souvent pourtant, lexamen de passage a lieu. Certains Jean Calais-Auloy en est un bon exemple sont servis par un humour qui ne les quitte jamais et fait les dlices de lassistance. Dautres fois, un membre du jury a rdig sa thse sur un thme identique ou voisin de celui de limptrant, mais la ensuite oublie le reste de sa carrire. Ainsi, F. D. confessait-il lors de la soutenance dune thse sur le contrat de commission quil avait, depuis cinquante ans, un peu dlaiss la question mais se rjouissait du bain de jouvence ainsi offert. Souvent, des questions sont poses au candidat ; seuls les candidats comptent (16). Ce sont les plus belles soutenances que celles dans lesquelles on assiste un change, vritable hritier de la disputation universitaire qui caractrisait, croyonsnous aujourdhui tout au moins, les thses du Moyen-ge, entre le docteur et un membre du jury. Bel exemple dhumilit rciproque. Ici encore, Le champion toute catgorie, ma connaissance et pardon pour ses challengers, L. A., possde une matrise de la technique de la soutenance qui lui permet demmener le candidat peu prs o il souhaite le conduire (17). Je lai entendu, au moins une fois, parvenir faire dire au candidat le contraire mme de ce quil avait pourtant dmontr. La mthode socratique pousse lextrme. Remarquable et redoutable maeutique ! Dune faon plus gnrale, les questions sont moins des techniques de perturbation du candidat quune faon de poursuivre de vive voix la lecture et les interrogations que la thse a suscites. On raconte quun jour, un candidat furieux de voir son travail vivement critiqu, sest lev aprs le second propos, et est parti.
15 - Robert Merle, encore, (Paris ma bonne ville, op. cit. p. 62) voque la possibilit pour un membre du jury dallumer un contre-feux : ainsi, alors que son jeune hros se trouve face un professeur rput difficile et qui lui semble hostile a priori, un autre professeur qui lui est proche lui conseille de rpondre une question pigeuse par un texte grec mme sans aucun rapport avec la question, car le premier en ignore tout mais se gardera de le montrer, sera contraint dapprouver le propos et sera ridiculis en mme temps. Toute transposition quatre sicles plus tard serait videmment trs, trs hasardeuse. 16 - P.-Y. Gautier, Eloge du rhteur, op. cit. p. 194. 17 - Repr galement par P.-Y. Gautier, op. cit. p. 195.
Rien nest cependant systmatique. Si, Paris ou Aix, le jeu des questionsrponses est coutumier, avec parfois des interruptions provoques, poliment, par le candidat sans que cela ne cre aucun scandale, il est souvent, regrettons-le, moins commun Montpellier. Jai assist des thses, la mienne par exemple, o personne ne mavait pos la moindre question jusqu ce que je me fasse surprendre par une question pas si anodine quelle ne le paraissait pose par le dernier membre du jury, aprs trois heures de soutenance qui avaient sans doute assoupi ma vigilance. Pendant que lun parle, les autres membres du jury coutent ou amliorent prparent parfois leur propos venir. Des moues, des petits gestes, des rires plus ou moins cachs trahissent parfois lagacement ou ladmiration que le propos dun membre du jury provoque chez les autres. Certain(e)s prennent des notes, relvent tel propos dun collgue ou du candidat. Le grand jeu de certains membres de jury est de rechercher le conjoint, de reprer et didentifier les parents des uns ou des autres Brusquement, Montpellier, au beau milieu de la soutenance, se glisse gnralement un photographe improbable et chancelant, El Fouadi, rfugi syrien devenu institution de la facult, la grande surprise des membres extrieurs. De temps en temps, rares, la complicit entre les membres du jury est telle quils se moquent deux-mmes ou ralisent quelques paris consistant pour chacun placer un mot difficile ou salace, une contrepterie ou un morceau de phrase incongru. Evidemment, chacun reste alors de marbre mme lorsque la russite du pari est un vritable morceau de bravoure : le candidat lignorera toujours. Cest souvent alors une thse daprs-midi. Les autres membres du jury. Aprs les rapporteurs, les autres membres du jury prennent la parole leur tour. Dans certaines thses figure un professeur dune autre discipline ou un professionnel, un magistrat, un avocat, un juriste dentreprise. Cest parfois loccasion dcouter un propos trs diffrent, souvent enrichissant. Il est videmment plus difficile de prendre la parole aprs les premiers. Lessentiel a gnralement t dit. Il faut sans doute tenter dattirer lattention, trouver une accroche , un starting joke comme disent les amricains, en vitant si possible le ridicule. Que de fois le propos commence par lobservation que lon sassocie tout ce qui a t dit, pour y revenir cependant ou ajouter un lment supplmentaire. Mais parfois un local est un poids-lourd de la facult dont tout le monde attend la prestation, en raison de son autorit, de sa personnalit ou bien de son expertise. La thse, ne loublions pas, est pour certaines dentre elles, le prlude ou le requiem dune carrire universitaire, cest selon. Cest aussi loccasion dvoquer des points plus techniques ou au contraire plus gnraux ou bien encore dcourter un propos parce que le dernier parle lheure o le lobby des estomacs vides se fait pressant . Parfois on assiste une dfense de la thse par le dernier membre du jury alors que ses prdcesseurs lont trs critique. Parfois cest linverse. In cauda venenum. Enfin, aprs les propos des trois, cinq, six, parfois sept membres du jury, soit deux trois heures dpreuve pour lassistance, le prsident remercie les membres du jury et invite lassistance se retirer pour dlibrer. On est dj dans laprs soutenance. III. LAPRES SOUTENANCE La dlibration. Tout le monde sort de la salle, le candidat en dernier. Il jette un coup dil au jury avant de fermer la porte. Les dlibrations sont dabord loccasion
de souffler un peu. Les membres du jury prolongent souvent une discussion sur un point pineux qui a t beaucoup discut. Le directeur est rassur, son poulain sest plutt bien tir de lpreuve. Il sagit alors de dlibrer. Certains directeurs de thse sont rputs trs directifs ; dautres, Jean Calais-Auloy en est la parfaite illustration, respectent pleinement les souhaits des uns et des autres et cherchent avant tout attribuer la mention la plus convenable. Le candidat recevra-t-il le grade de docteur ? Le contraire serait invraisemblable. On cite toujours le cas, mythique, du jury qui a refus dadmettre la thse parce que chaque membre du jury sest rendu compte que la partie quil matrisait plus particulirement tait emprunte un autre auteur. Le risque est plus grand aujourdhui lheure de la modernisation des techniques de communication. Le candidat docteur sera donc docteur. Quelle mention lui attribuer ? Le systme universitaire en propose trois, la mention honorable, qui ne lest gure, la mention trs honorable et la mention trs honorable avec les flicitations du jury. Cest un point capital. Deux tendances sobservent. La premire est gouverne par un mouvement dinflation des mentions : parce que le candidat souhaite poursuivre une carrire universitaire, il conviendrait de lui confrer la plus haute mention, de faon ne pas le lser. Fort heureusement cette drive laxiste est en large voie de rgression depuis longtemps. Car ce serait plutt linverse : plus le candidat envisage de poursuivre une carrire universitaire et plus le jury devra se montrer attentif et rigoureux quant lattribution de la mention. La thse est en effet le premier examen universitaire, au sens institutionnel du terme, et tous les jurys venir, celui du CNU, un jury dagrgation, une commission de spcialistes, sen tiendront dabord au rapport de soutenance et aux mentions qui le ponctuent, surtout lorsque la thse porte sur un domaine particulirement technique. Moins au contraire, le candidat envisage une telle carrire, et plus le jury pourra se laisser aller une mansutude que la rdaction du rapport de soutenance contrebalancera. Lorsque, tout bien pes, la mention la plus haute est dcerne, on observe une seconde forme dinflation des mentions consistant inventer des mentions supplmentaires : mention trs honorable avec flicitations du jury, proposition pour un prix de thse, la publication de la thse, le tout reconnu lunanimit et mentionn dans le rapport de faon ce que ses lecteurs venir dcodent son sens cach : il sagit, quon ne sy trompe pas, dune trs bonne thse. Des signatures sont alors apposes sur les documents administratifs qui demeureront dans les archives de luniversit car, curieusement, aucun document, hormis le rapport de soutenance, ne rendra compte de ces mentions. Bel exemple de preuve par commune renomme. Un professeur, dcd depuis, racontait une anecdote incroyable qui remontait au dbut de sa carrire. Un tudiant tranger peinait raliser sa thse. Celle-ci se soutint finalement. Une thse mdiocre. Sa famille assiste la soutenance. Le pre, haut fonctionnaire dans son pays, glisse soudain au directeur de la thse que, eu gard au temps pass raliser ce travail, son fils est considr comme dserteur dans son pays et que seule une mention trs honorable pourrait sauver son rejeton dune sanction infamante et lui permettre de rejoindre une institution nationale quelconque. Le professeur refuse car le jury a dcid, pniblement, daccorder la mention honorable. La discussion se poursuit dans le bureau du professeur pendant plus dune heure. Pas question de revenir sur la mention mais de guerre lasse, le professeur rdige la fin du rapport, inscrit mention honorable sous le regard rouge de colre du pre, signe le rapport, le remet au pre en ponctuant solennellement : comme le jury la dcid,
mention honorable mais en montrant, avec force coups de sourcils, le petit espace laiss entre mention et honorable . Grandeur et servitude. Enfin, le prsident demande lun des membres du jury, le plus jeune gnralement, dinviter lassistance qui commence sinquiter du sort du candidat les rejoindre. Le jury est debout. Le docteur tremble, tout comme sa famille, les appareils photographiques sont apprts. Le prsident, enfin, rend sa sentence. Mousseron accomplissait parfois une petite crmonie quil avait emprunte des traditions oublies (18), quil avait invente ou quil avait peut-tre plus simplement imite partir de la pratique doctorale systmatiquement observe Poitiers par exemple : il dcrochait son pitoge et linstallait sur lpaule gauche du docteur, rouge de confusion et de bonheur. Le candidat remercie, consent enfin sourire, il se dirige vers les membres du jury, ne serait-ce que pour satisfaire sa mre ou le toujours fameux El Fouadi qui nen peut plus de prendre la photo de son fils qui, un peu gn, se glisse au milieu du jury. Il invite enfin lassistance, et le jury, un cocktail. Laprs aprs-soutenance. Le docteur a t congratul, il peut enfin savourer sa victoire, recevoir un cadeau de ses amis, boire un (?) verre au cours du traditionnel pot de thse, amical et magistral. Certains, parmi les plus aguerris ou les plus ennuyeux, refont la soutenance avec science et augurent la future carrire du nouveau docteur. Les membres du jury sont partis se changer avant de trinquer leur tour la sant de ce nouveau docteur. Le cocktail est alors le moment de faire connaissance des parents, de les fliciter eux-aussi notamment lpouse ou le conjoint, de donner quelques derniers conseils ou de prendre rendez-vous pour parler plus longuement de la thse et proposer ses notes en vue damliorations de forme ou de fond. La suite se perdra dans une fte plus ou moins importante, un repas, une soire. Jai le souvenir de certaines, vritablement extraordinaires et orgiaques, organises par des docteurs devenus des collgues. Lun dentre eux avait mme invent une preuve post-doctorale, le thsadou (19). Puis viendra la prochaine soutenance Montpellier, novembre 2002
18 - Le chancelier Saporta me dclara docteur mdecin, avec les suprmes honneurs () me remis un par un () les insignes de mon grade savoir : 1. un bonnet carr de docteur () 2. Une ceinture dore (), 3. Un fort anneau dor grav mon chiffre (), 4. Les Aphorismes dHippocrate (R. Merle, Paris ma bonne ville op. cit. p. 65). 19 - Les professeurs royaux, les docteurs ordinaires et les assistants processionnaires dans les rues de Montpellier jusqu lAuberge des Trois Rois o je leur offris, selon lus, une collation qui acheva dasscher mes pcunes (R. Merle, op. et loc. cit.).
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