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Timestamp: 2017-05-27 07:57:57+00:00

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La Foule. Réflexions autour d’une abstraction
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The Crowd. Reflexions around an Abstraction
Français English En reconstituant, à partir de l’antiquité grecque, le cheminement qu’a suivi le thème de la foule au long de la modernité occidentale, en examinant, par ce biais, le traitement intellectuel dont il a été l’objet, on s’aperçoit que la « chose foule » a toujours été envisagée comme une abstraction. Quelles que soient les disciplines particulières qui s’y sont intéressées (philosophie, littérature, psychologie, sociologie, etc.), la foule a été systématiquement présentée comme un être sui generis, un (être) en-soi.
Cette assertion n’a rien d’anodin. Pour s’en convaincre, il est nécessaire d’en revenir au texte de Psychologie des foules publié par Gustave Le Bon en 1895. Sans qu’il soit ici question d’examiner la question de l’originalité qu’il est possible de lui reconnaître, on peut dire que cet essai est un parfait « modèle réduit », non seulement de la psychologie des foules et de l’ensemble des travaux qui ont précédé l’apparition de cette discipline au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, mais, au fond, de ce qui pourrait être qualifié de « théorie des foules ». Or, sa lecture laisse apparaître un raisonnement tautologique tel que, sans le moindre doute, « c’est la foule qui fait la foule », « c’est la foule qui, subrepticement, se fait elle-même ».
Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que la foule serait dénuée de toute existence empirique. Les difficultés théoriques qu’elle pose invitent néanmoins à reconsidérer la question de son statut et de sa nature en tant que fait social.
When tracing back to Ancient Greece the history of the intellectual treatment of the crowd in the Western world, one realizes that the ‘crowd itself’ has always been envisaged as an abstraction. All the specific disciplines who took interest the crowd (Philosophy, Literature, Psychology, Sociology, etc.) have systematically pictured the crowd as a sui generis being, a being-in-itself. This assertion is not as banal as it may appear. Gustave Le Bon’s Psychology of Crowds appears as a typical ‘miniature’ not only of crowd psychology as well as a whole body of works which foreran the emergence of that particular discipline in the last decade of the 19th Century, but also ultimately of whatever could be qualified as ‘crowd theory.’ Nonetheless, an analysis of Le Bon’s arguments reveals a tautological reasoning in which ‘the crowd makes the crowd’. Of course, this article does not hold the contention that the crowd has no empirical existence. However, the theoretical problems of the notion invite a reconsideration of its status and its nature as a social fact.
Mots-clés :abstraction, foule, Le Bon, mythe, théorie sociale.
Keywords :crowds, Le Bon, myth, social theory.Haut de page
Un être sui generis
1C’est au cours de la dernière décennie du 19e siècle, en France et en Italie, que vit le jour un champ disciplinaire consacré à la foule. Malgré la relative effervescence qui en accompagna l’apparition, son existence fut éphémère. Entré dans l’histoire sous le nom de psychologie des foules, il demeura en marge de l’Université. Pour autant, sa postérité - disons « en sous-main » - ne peut être que difficilement ignorée aujourd’hui. De la sociologie à la science politique, en passant par les théories des médias de masses, les vases communicants avec cette « science maudite » ne manquent pas. Le fondateur de la théorie des représentations sociales et initiateur de la psychologie sociale en France, Serge Moscovici, sera l’un des seuls - sinon le seul - à reconnaître cette filiation1. De son côté, après son « épisode freudien », la foule, sans jamais tout à fait disparaître, s’effacera au profit de concepts qui marqueront le 20e siècle. Ainsi le public, la masse et, bien entendu, la « toute-puissante » opinion publique.
2Juristes ou médecins de formation, l’Italien Scipio Sighele et les Français Henry Fournial, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont les principaux acteurs de cette singulière page de l’histoire des idées. Chacun à leur manière, plus ou moins ponctuellement, ils contribuent à son émergence. Le premier, né en 1868, a achevé ses études de droit en 1890. Elève d’Enrico Ferri et disciple de Cesare Lombroso, il publie en 1891 La Folla Delinquente. Traduit en français l’année suivante sous le titre La foule criminelle, cet ouvrage peut être considéré comme le premier consacré à la psychologie des foules. C’est en cette même année 1892 qu’Henry Fournial, jeune étudiant à la Faculté de médecine de Lyon sous la direction d’Alexandre Lacassagne, fera paraître un volume extrait de sa thèse : Essai sur la psychologie des foules : Considérations médico-judiciaires sur les responsabilités collectives. Peu original, très inspiré des travaux de Sighele notamment, ce livre n’apportera ni reconnaissance ni carrière à Fournial qui disparaîtra presque aussitôt de la vie intellectuelle française. De son côté, malgré le succès de La foule criminelle, le juriste italien n’intégrera jamais les rangs universitaires qu’au titre de conférencier invité.
3Plus âgés que leurs jeunes confrères, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont également moins anonymes lorsque les dernières lueurs du siècle apparaissent. Leur destin n’est pas du même acabit non plus. Né en 1843, Tarde jouit déjà d’une solide réputation dans le domaine de la criminologie. Il n’est pourtant que « simple » juge d’instruction à Sarlat jusqu’en 1894 et sa nomination à la Direction de la statistique judiciaire du Ministère de la justice. Fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1895 avant d’être choisi de préférence à Henri Bergson pour la chaire de philosophie moderne au Collège de France en 1900, il est intronisé cette même année membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Entre « Les crimes des foules », communication réalisée en 1892 au Troisième Congrès international d’Anthropologie criminelle, et L’opinion et la foule qui paraît en 1901, il multiplie les études consacrées à la foule.
4Lorsqu’il publie Psychologie des foules en 1895, Gustave Le Bon est pour sa part l’auteur d’un grand nombre d’articles et d’ouvrages. De l’étude des générations spontanées à l’alcoolisme, en passant par l’hydrothérapie ou encore les phénomènes volcaniques, il ne compte pas les incursions dans les domaines les plus divers. Ayant débuté une carrière dans le milieu médical grâce au soutien de Pierre-Adolphe Piorry, il se fit même remarquer en 1892 pour son ouvrage sur L’équitation actuelle et ses principes2. Psychologie des foules, qu’il publie à l’âge de 54 ans, sera quant à lui un véritable succès de librairie international. Cet essai assurera une audience grandissante et une renommée aussi importante que parfois peu enviable à son auteur, polygraphe « touche à tout » qui, malgré ses multiples tentatives, verra les portes de l’Université comme celles de l’Académie lui rester à jamais fermées.
5Incontestablement, c’est le nom de Le Bon qui est resté attaché au thème de la foule et à la psychologie des foules, comme si, d’une certaine manière, le « célèbre docteur » en était à la fois le précurseur et le dépositaire. De toute évidence, cette image est en trompe l’œil. Sighele, Fournial et Tarde ont bien l’antériorité sur Gustave Le Bon. En un certain sens, l’essentiel du travail de l’auteur de Psychologie des foules consista à reprendre et à synthétiser - voire à plagier stricto sensu - les propos de ses prédécesseurs sur le sujet (en particulier Scipio Sighele et Gabriel Tarde). Sa manière de les ignorer dans l’ensemble de son ouvrage - si ce n’est pour les « dénigrer » -, dépasse ainsi le simple manque d’élégance3.
6Sur un ton plus ou moins vif, mais sans ambages, l’historienne américaine Susanna Barrows, les sociologues Yvon-Jean Thiec et Jean-René Tréanton, ou, plus récemment, le politiste et historien Olivier Bosc par exemple, ont tous souligné cet aspect des travaux menés par Gustave Le Bon sur la question des foules4. Le fait que son nom ait été si fortement associé à la psychologie des foules n’est pas resté sans effets ni conséquences en tout cas. Le discrédit dans lequel s’est vite trouvée rejetée cette discipline renvoie ainsi pour une large part aux liens étroits qu’elle entretient avec le nom de Le Bon, personnage et intellectuel controversé s’il en est.
7Pour autant - et sans qu’il faille voir là une forme d’apologie bien entendu -, on peut se demander si, en reprenant à son compte les analyses de ses prédécesseurs, Gustave Le Bon ne fit pas, au fond, que leur emboîter le pas. Ni plus ni moins. Certes, manifestement coutumier du fait, Le Bon semble avoir le plus souvent opéré de manière subreptice. Mais, qu’il s’agisse de Scipio Sighele ou de Gabriel Tarde - et à plus forte raison d’Henry Fournial -, ses « collègues » ont eux-mêmes abondamment « emprunté » aux nombreuses hyperboles historiques et littéraires (médicales dans une certaine mesure également) qui parcourent l’ensemble du 19e siècle et qui, d’une façon ou d’une autre, prennent la foule pour personnage principal en la mettant en scène.
8Susanna Barrows a ainsi montré comment l’ensemble de la psychologie des foules - Sighele et Tarde les premiers - avait refondu le message des Origines de la France contemporaine de Taine et du Germinal de Zola dans un moule analytique. On le sait, ce message est celui du danger incarné par le peuple et son pendant, la foule ; message qui, de diverses manières, faisait écho aux peurs d’une société encore sous le choc de la violence collective ayant rythmé (et qui rythmerait encore) le 19e siècle. Ainsi, selon Barrows, « la documentation et la vision fournies par ces deux œuvres demeureront au cœur des ouvrages à venir, mais à la description et à la narration succèderont la théorie, et à l’observation l’axiome » (1990 : 103).
9Taine et Zola ne sont d’ailleurs que les deux faces visibles de l’iceberg si l’on peut dire. Par la violence de leur propos et la force des images qu’ils mettent en œuvre, leurs textes constituent les références les plus évidentes de la psychologie des foules. Ils sont ainsi explicitement mentionnés - voire cités stricto sensu - par Sighele et Tarde5. Il n’en reste pas moins que, sans conteste, un nombre bien plus important d’auteurs pourrait (devrait) être sollicité pour reconstituer la source originelle au sein de laquelle les pionniers de la psychologie des foules ont communément baignés.
10Ainsi, les Réflexions sur la Révolution de France de Burke ou l’Histoire de la révolution française de Michelet regorgent de descriptions de la foule aussi métaphoriques qu’inquiétantes6. Chez les écrivains, le « serpent aux mille couleurs » que constitue pour Balzac la population parisienne gisant « dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et des basses œuvres », sortant de ses « alvéoles [pour] bourdonner sur les boulevards », est tout à fait remarquable à cet égard (1998 : 352-358). Tout autant que l’image de la nuit et la métaphore océanique du peuple comme masse en fusion chez Hugo, ou bien encore son exclamation à l’intention des vainqueurs des Trois glorieuses dans son Dicté après juillet 1830 des Chants du crépuscule : « Hier vous n’étiez qu’une foule : Vous êtes un peuple aujourd’hui » (1963 : 108 ; 1964 : 821). Sur l’eau, dans lequel Maupassant pourfend la foule et son âme « envoûtante », pourrait compléter une liste assurément non exhaustive.
11Le constat posé par Barrows reste juste cependant, presque trop peu sévère en réalité si l’on s’en tient aux termes dans lesquels il vient d’être exposé. Car non seulement les pionniers de la psychologie des foules se sont-ils inspirés de la littérature qui mobilisa le sujet au long du 19e siècle (citant régulièrement Taine ou Zola, cela vient d’être dit), mais, plus loin, leurs « théories » et leurs « axiomes » consistent pour l’essentiel en une stricte paraphrase. Le propos de cet article est tout autre, mais, disons-le sans appréhension ni mauvaise intention, la complexification, le « raffinement » et le caractère scientifique croissant de la forme, du vocabulaire et des illustrations propres au discours de la psychologie des foules, semblent n’être avant tout qu’une poudre jetée aux yeux de lecteurs n’en demandant pas tant7.
12Aussi, si Gustave Le Bon a sans aucun doute puisé dans les travaux de Sighele et de Tarde pour élaborer ses propre recherches, si, de ce fait, sa psychologie des foules est en grande partie la stricte imitation de celles proposées par le juriste italien et le magistrat français, il faut souligner en parallèle que ces derniers n’ont probablement pas procédé autrement ; en partie tout au moins et avec des « sources » que l’on qualifiera de « plus diversifiées ». Le Bon peut ainsi être considéré comme le « simple » point d’acmé - disons mieux, la figure emblématique - d’un mouvement dont il ne serait finalement qu’un des acteurs.
13Sur le fond, on peut donc dire que la « science des foules » élaborée par Sighele et Tarde, puis « reprise » par Le Bon, ne se distingue en rien des récits historiques ou des métaphores littéraires qui mobilisèrent le personnage de la foule au cours du 19e siècle. Tout juste en constitue-elle une excellente synthèse. Que, à suivre les analyses de Susanna Barrows, l’histoire et la littérature dont il est ici question aient elles-mêmes mobilisé une multitude de lieux communs et autres stéréotypes à l’endroit des couches populaires, ne peut bien entendu qu’aiguiser les interrogations - oserait-on dire les « soupçons » ? - sur la scientificité de la psychologie des foules. De ce point de vue, si, pour reprendre à nouveau les mots de Barrows, « tous les rudiments de la psychologie des foules sont dans les Origines de la France contemporaine, à l’exception de l’hypnotisme » (le mot lui-même tout au moins) (1990 : 79), c’est alors toute « la fabrique » de la psychologie des foules qui exigerait d’être revisitée en réalité. Mais tel n’est pas notre propos ici, nous l’avons dit.
14On comprend en tout cas sans difficulté que les emprunts au discours médical - et, plus largement, au registre des sciences de la nature - aient joué un rôle majeur dans les modalités de la « reformulation scientifique » en quoi consiste la psychologie des foules. Ainsi les références aux phénomènes d’hypnose, de contagion et de suggestion qui - par-delà l’explication de la manière dont un ensemble d’individus quelconque est censé se transformer en une foule dotée d’une âme collective (ou, plus exactement, la « sophistication » de cette explication) -, assureront à la psychologie des foules une caution et une légitimité scientifiques, certes provisoires, mais non dénuées d’efficacité (au moins dans un premier temps). En la matière, les travaux de Jean-Martin Charcot sur l’hystérie, ceux d’Hippolyte Bernheim sur la suggestion, mais également les analyses d’Alfred Espinas dans Des sociétés animales par exemple, seront abondamment mis à contribution.
15A défaut de ce qui serait une tradition constituée, il est donc possible de parler de l’existence d’une seule et même « théorie des foules » ; à tout le moins d’une singulière récurrence sur le sujet. En la matière, la psychologie des foules incarnerait une forme d’accomplissement, comme le degré ultime d’élaboration formelle. « Théorie » ou « récurrence d’idées » que, d’une certaine manière, l’ouvrage de Gustave Le Bon « parachève », et dont, à bien y regarder, il est possible de faire remonter « l’origine » à la Grèce antique. Ainsi, le questionnement soulevé par Platon au sujet du nombre et/ou de la quantité, et, plus encore peut-être, la distinction entre Plethos et Démos que souligna en son temps Aristote (c’est-à-dire la masse grégaire, bestiale et irrationnelle d’un côté, et l’agrégat de consciences citoyennes unies dans l’amour de la liberté et de l’ordre de l’autre)8.
16Pour le dire simplement, cette « théorie » est composée d’un intangible triptyque. Ses éléments constitutifs sont « l’être de la foule », le triple phénomène hypnose-contagion-suggestion, et, enfin, la figure du meneur. Le principe général que développe cette « théorie » est que la foule représente un impérieux danger ; y compris lorsqu’elle incarne la possibilité d’un avenir radieux (c’est-à-dire la perspective de la mise au jour du peuple constitué et souverain). Aussi, elle est un être à la physionomie monstrueuse, animé et mis en branle par la force irrésistible de la contagion, et au cœur duquel se développe, toujours, l’action suggestive et hypnotique de meneurs (le plus souvent) malintentionnés.
17Le point le plus remarquable de cette approche est assurément que la foule apparaît systématiquement sous les traits de ce qui pourrait être qualifié d’être en soi. Qu’il s’agisse de la notion de contact physique qui en définit la situation et lui donne corps, son assimilation au peuple - plus exactement à l’individu du peuple - qui lui donne à proprement parler un visage, ou bien encore ses diverses pathologies qui en font l’équivalent du pire de l’homme, si ce n’est de l’animal, tous ces éléments tendent à faire de la foule un être sui generis. Le Bon et « l’ensemble de ses prédécesseurs » sont unanimes sur ce point. Du Plethos d’Aristote au « monstre aux millions de têtes » d’Hippolyte Taine (Taine, 1986 : 295) ou au « volcan » de Jules Michelet (1979 : 137), du« fauve innomé et monstrueux » de Gabriel Tarde (1972 : 324) au « sphinx » de Gustave Le Bon (2002 : 59), etc., la foule est un vaste et grand être aux apparences des plus effroyables9.
18En réalité, ce qui se dessine sous la plume de ces auteurs, ce n’est rien d’autre qu’une métonymie anthropomorphique ; métonymie anthropomorphique par le truchement de laquelle, le contenu se métamorphosant en contenant, la foule devient, à l’image de l’homme, un être doué d’un corps, de sens, et (si l’on peut dire) d’un esprit. Si Susanna Barrows a montré avec justesse que, de Taine à Le Bon, le peuple avait été (arbitrairement) assimilé à la foule, et, ainsi, « discrédité », il faut donc souligner de manière symétrique que, de l’antiquité grecque à nos jours, la foule a tout autant été assimilée au peuple, très exactement à l’homme du peuple, plus loin même, à un animal, et qu’elle est ainsi devenue un être sui generis.
19Cette « métamorphose » peut d’ailleurs être envisagée comme avantageuse si l’on considère l’extrême difficulté de la tâche consistant à établir une définition (objective) de la foule à partir du raisonnement alternatif, c’est-à-dire relevant, non pas de l’abstraction, mais de la mesure. Le paradoxe du tas de sable cher aux logiciens de l’antiquité grecque est révélateur à cet égard. Le problème est bien connu. En substance, on peut le présenter de la manière suivante : A partir de combien de grains de sable y a-t-il un tas de sable ? Si l’on ôte un grain au tas de sable, le tas est-il encore un tas ? Ainsi, à partir de combien de grains ôtés, le tas n’est-il plus un tas ? Nul besoin d’expliciter plus avant le parallèle pour souligner les difficultés devant lesquelles on se trouve dès lors pour penser la foule.
20Quand bien même d’ailleurs, tenterait-on d’y échapper en en ramenant les termes à une autre variation sur le même thème de la mesure ; en l’occurrence au rapport entre quantité (ou nombre) et espace (disponible), ainsi que l’a fait Daniel Stokols. Dans la perspective du psychologue américain, si la foule ne réside plus dans une sorte « d’individu ajouté » (ce qui est bien le cas dans la situation du tas de sable décrite à l’instant, puisque, si 99 individus ne font pas foule et que 100 la font, alors c’est bien en un seul et unique individu que, précisément, réside la foule), si la foule ne réside donc plus dans une sorte « d’individu ajouté », son essence ne peut alors se trouver autre part que dans un mètre carré supplémentaire d’espace disponible, un « mètre carré ajouté » en somme (bien que, en toute logique, le mètre carré en question soit plus certainement ôté qu’ajouté ici). Il est même plus probable encore que, dans ces conditions, l’essence de la foule renvoie à une combinaison « d’individu(s) ajouté(s) » et de « mètre(s) carré(s) ôtés ».
21Il est ainsi toujours question, dans l’un ou l’autre de ces cas, d’un supplément ou d’une diminution de quantité ; qu’il s’agisse d’une « quantité d’humain », d’une quantité d’espace, ou de ces deux quantités rapportées l’une à l’autre. Et c’est à chaque fois entreprise bien vaine que de chercher à identifier une limite au-delà ou en deçà de laquelle il y aurait foule. En un mot, il n’existe pas de seuil, quel qu’il soit, à partir duquel on pourrait objectivement affirmer qu’il y a (ou qu’il n’y a pas) foule. De ce point de vue, le raisonnement faisant de la foule un être sui generis semble bien présenter de tout autres potentialités heuristiques.
22Pour apprécier la réelle pertinence de cette assertion, il est nécessaire d’en revenir au texte même de Psychologie des foules en tant que « modèle réduit » de la « théorie des foules ». Malgré le caractère aride de cette entreprise, c’est aux occurrences de la définition de la foule qu’il conviendra d’être attentifs. L’essentiel du raisonnement de Le Bon en la matière se trouve dans le premier chapitre intitulé « Caractéristiques générales des foules. Loi psychologique de leur unité mentale ». On y relève deux propositions visant à définir la foule et à expliquer le processus de sa genèse.
23La première définition de la foule que formule Le Bon est la suivante : Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d’hommes possède des caractères fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction, il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules (2002 : 9).
24Le mécanisme de formation de la foule semble clair. Le phénomène débute par la dislocation de la personnalité consciente des individus. C’est là le point de départ du processus. Les sentiments et les idées de tous sont alors orientés dans une même direction. C’est ainsi qu’ils fusionnent unanimement dans une âme collective au sein de laquelle les frontières individuelles sont abolies. Cette âme collective possède des caractères propres, distincts de ceux de chacun des individus qui lui appartiennent et qui composent la foule. C’est elle qui donne naissance à la foule dans toute sa singularité.
25Gustave Le Bon explique le passage (décisif) de la « simple » dislocation de la personnalité consciente des individus, à la fusion de tous leurs sentiments et idées dans une même direction, par les caractéristiques de l’état inconscient dans lequel ils sont alors plongés. Car « dans l’âme collective, les qualités inconscientes dominent ». La particularité de cet inconscient réside dans le fait qu’il est commun à tous les individus appartenant à la foule. C’est ce que Le Bon nomme la même race. En effet, « c’est surtout par les éléments inconscients composant l’âme d’une race, que se ressemblent tous les individus de cette race ». Et, poursuit-il, « les qualités générales du caractère, régies par l’inconscient et possédées à peu près au même degré par la plupart des individus normaux d’une race, sont précisément celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun » (Le Bon,2002 : 12)10.
26C’est donc à partir d’une sorte de fonds commun spécifique à un peuple, nommé âme de la race, et sous l’effet de la contagion imitative, que l’âme collective de la foule s’érigerait11. Autrement dit, c’est bien dans cet « inconscient collectif » que l’âme collective et la foule puisent (conjointement) leur substance. De quelle matière est donc constituée cette âme de la race ? La réponse à cette question se trouve dans l’ouvrage que Le Bon publia en 1894, Lois psychologiques de l’évolution des peuples. Y sont mentionnés les éléments principaux de la position qu’il soutient sur les thèmes de la race et de la civilisation, pierre angulaire de toute sa théorie de l’homme et des sociétés. L’existence de différentes races pouvant être ordonnées et classées suivant une échelle hiérarchique stricte - échelle fonction du « degré de civilisation » de chaque race -, représente le cœur de cette étude. Pour Le Bon, « l’inévitable problème de la race domine tous les autres » (1919 : 141).
27Dans cette démonstration particulièrement confuse, il est fait mention des « caractères moraux et intellectuels dont l’évolution d’un peuple dérive ». On apprend alors que c’est « l’ensemble de ces caractères qui forme l’âme d’une race », et que l’âme d’une race est « la synthèse de son passé, l’héritage de ses ancêtres, les mobiles de sa conduite ». En réalité, « chaque race possède une constitution mentale aussi fixe que sa constitution anatomique […] La majorité des individus de cette race possède toujours un certain nombre de traits psychologiques communs, aussi stables que les caractères anatomiques permettant de classer les espèces. Comme ces derniers, les caractères psychologiques se reproduisent par l’hérédité avec régularité et constance » (Le Bon, 1919 : 23-24).
28Une race est donc un ensemble d’individus possédant un fonds psychologique commun, fait de couches d’éléments moraux et intellectuels lentement sédimentées par hérédité. Ce fonds psychologique est doué d’une grande stabilité, d’une puissante force d’inertie, et repose sur trois grands piliers : « sentiments communs, intérêts communs et croyances communes» (Le Bon, 1919 : 28-29). Bien sûr, un regard critique et distancié doit être porté sur cet aspect des travaux de Gustave Le Bon. Les réguliers et (souvent) subreptices amalgames qu’il opère entre le psychologique et l’anatomique, le culturel et le biologique, constituent en particulier autant d’éléments à questionner.
29Mais ce qui doit retenir en priorité l’attention ici, c’est que l’idée de l’existence d’un fonds commun, d’une âme de la race, ou encore d’un « inconscient collectif », si nébuleuse soit-elle sous la plume de Le Bon, permet de comprendre, au moins sur le plan théorique, la métamorphose d’un certain nombre d’individus en une foule soumise à la loi de l’unité mentale. Car si ces derniers disparaissent, se perdent et, dans le même temps, se (re)trouvent au sein d’une âme collective, ce n’est en vertu de rien d’autre que de cet inconscient qu’ils partagent ; inconscient qui, en l’occurrence, remplit une fonction de ciment dans la genèse de la foule. Aussi, est-il aisé de saisir dans quelle mesure la foule n’est pas, « au point de vue psychologique » dira Le Bon, une réunion d’individus comme une autre.
30De la même manière, la topographie ou l’architectonique de la foule et de son schéma d’analyse apparaît clairement. Si l’âme collective est le fondement de la foule, sa substance même, l’âme de la race représente, de son côté, le socle sur lequel repose cette âme collective. Ainsi, la race et son âme constituent le sol sur lequel la foule psychologique s’enracine à partir de l’effet suggestif et contagieux du nombre. Reformulant sa première proposition de définition, Le Bon confirmera le rôle essentiel tenu par ces éléments : « C’est uniquement à cette phase avancée d’organisation [de la foule] que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux » (2002 : 11).
31À bien y regarder cependant, une zone d’ombre demeure ici. En examinant avec attention la définition initiale proposée par Gustave Le Bon, on ne peut que rester étonné devant le caractère pour le moins énigmatique des « certaines circonstances données » dans lesquelles « une agglomération d’hommes possède des caractères fort différents de ceux de chaque individu qui la compose ». Incontestablement, ces mystérieuses circonstances nécessitent éclaircissement. Un élément à ce point déterminant du processus de constitution de la foule, ne saurait rester aussi flou. Car ce n’est de rien d’autre que des conditions originelles de l’apparition de l’âme collective de la foule dont il s’agit.
32D’ailleurs, le lecteur attentif de Psychologie des foules ne manque pas de s’interroger lorsqu’il découvre la suite du texte. Ainsi, la reformulation de la première définition dévoile une incohérence au sein de la démonstration. Pour saisir parfaitement les modalités du problème qui se pose alors, il est nécessaire de citer dans sa totalité le passage contenant cette reformulation : « C’est uniquement à cette phase avancée d’organisation que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux, produisant l’orientation de tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Alors seulement se manifeste ce que j’ai nommé plus haut, la loi psychologique de l’unité mentale des foules » (Le Bon, 2002 : 11).
33Si l’on suit le raisonnement développé ici, il ne fait aucun doute que ce sont bien les caractères nouveaux et spéciaux qui provoquent l’orientation de tous les sentiments et des pensées dans une même direction. Or, dans la première proposition de définition, c’est bien parce que les sentiments et les pensées de tous étaient orientés dans une même direction, qu’apparaissaient les caractères nouveaux et spéciaux de la foule. En d’autres termes, se pose la question de savoir si ces caractères spéciaux propres à la foule sont le produit de l’orientation des idées et des sentiments de tous dans une seule et même direction (et, au préalable, de l’évanouissement de la personnalité consciente de chacun de ces individus), ou s’ils sont plutôt le moteur de cette fusion des sentiments et des pensées dans un même sens ? Dans un cas, Le Bon opte pour la première possibilité, dans l’autre, il choisit la seconde, ne laissant pas de se contredire à quelques pages d’intervalle.
34À ce stade de l’analyse, on ne sait donc plus très bien ce que sont ces caractères, présentés d’un côté comme « nouveaux », « très nets » et « fort différents de ceux de chaque individu » composant la foule, et, décrits, de l’autre, comme « nouveaux et spéciaux ». Ne pouvant se fier au choix du vocabulaire utilisé par Le Bon en la matière - manifestement révélateur d’un « flottement » sémantique -, on est amené à se demander s’il parle vraiment des mêmes caractères dans l’une et l’autre de ces assertions ?
35Ainsi, ne pourrait-il pas s’agir, dans la première proposition, des caractères de la foule et de son âme collective, et, au sein de la seconde, des caractères de l’individu en foule, en pleine métamorphose, en pleine « fusion » avec les autres ? L’interrogation est surprenante, son sens sujet à caution. En réalité, il n’est pas certain qu’y répondre éclairerait plus avant la démonstration de Le Bon (en particulier sur le point tout à fait essentiel des modalités de l’apparition de la collectivité qu’est la foule) ; démonstration qui, pour tout dire, devient de plus en plus difficile à suivre.
36Le Bon ne fournit d’ailleurs aucun élément qui permette d’esquisser la moindre tentative de réponse à cette question La seule information tangible dont le lecteur dispose à cet instant, et à laquelle il lui est possible de se raccrocher, est que, dans l’un et l’autre des deux énoncés, il ne semble pas être fait mention des mêmes « sentiments et pensées orientées dans une même direction ». Dans le premier, les sentiments et pensées sont ceux « de toutes les unités », alors que dans le second, il s’agit de ceux « de la collectivité ». Étonnant glissement qui oblige à repenser la signification du propos lebonien, en tentant de concilier ces deux propositions divergentes.
37En effet, ne se trouverait-on pas alors devant le schéma suivant : Dans des circonstances particulières, la personnalité consciente des individus s’évanouirait. Plongeant dans une certaine forme d’inconscient collectif, ces individus verraient leurs sentiments et leurs idées orientés dans une même direction, formant ainsi une âme collective douée de caractères très nets et différents de ceux de chacun des individus composant la foule. Dans une ultime phase, ces caractères produiraient « l’orientation de tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique ».
38C’est à nouveau la stricte identité des « caractères nouveaux » mentionnés dans la première et dans la seconde proposition, qui constitue ici le principe général. Mais alors, une nouvelle question ne manque pas de se poser. Elle concerne l’ultime phase orientant tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Pourquoi donc orienter dans une même direction, des sentiments et des pensées qui sont déjà ceux de la collectivité, qui sont déjà ceux d’une collectivité dont la nature d’être en soi ne fait aucun doute ? Car l’âme collective existe déjà à cette étape du processus, et, par conséquent, la foule est (déjà) devenue « un seul être ». Autrement dit, ces sentiments et ces pensées sont, par définition, déjà fondus dans une seule et même direction. Il semble donc pour le moins déroutant de devoir les fondre dans un même ensemble.
39On le voit, à mesure que l’on parcourt et que l’on tâche de comprendre de manière rigoureuse le raisonnement tenu par Le Bon, les interrogations et les contradictions se multiplient de façon exponentielle. À tel point d’ailleurs, qu’on n’est plus même certain d’y saisir le moindre argument, la moindre articulation logique, et, au fond, la moindre idée claire et cohérente. Surtout, le mécanisme de genèse de la foule semble singulièrement s’obscurcir, rendant ainsi nécessaire de s’interroger sur ce qui crée les mystérieux caractères nouveaux dont il vient d’être question. Car ce sont bien eux qui se trouvent au centre des difficultés.
40Il faut alors avancer dans la lecture du texte. Mais, autant le souligner dès à présent, l’étonnement et la perplexité ne se dissiperont nullement. Bien au contraire même, montrant peut-être par là que les questions soulevées jusqu’ici ne constituent en fait que les symptômes d’un « mal plus profond ». Ainsi, découvre-t-on la seconde définition de la foule : « Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu’ils sont transformés en foule les dote d’une sorte d’âme collective » (Le Bon,2002 : 11).
41En rapportant cette définition à la première, on s’aperçoit que, si dans celle-ci, c’était « l’âme collective qui faisait la foule », dans celle-là, c’est « la foule qui fait l’âme collective ». Aucune autre signification ne peut être donnée à ce passage : « Le seul fait qu’ils sont transformés en foule les dote d’une sorte d’âme collective ». C’est donc bien la transformation en foule qui, ici, fond les individus dans une seule et même âme collective. En d’autres termes, si, dans un cas, l’âme collective fait la foule, et si, dans l’autre cas, la foule fait l’âme collective, alors force est de constater que, à chaque fois et in fine, c’est la foule qui fait la foule, c’est la foule qui se fait elle-même pour ainsi dire. Formulation bien maladroite qui n’a d’autre fondement que le caractère tautologique de toute la rhétorique lebonienne, et pour autre issue que l’impasse des analyses en termes de mesure.
42Et ceci, quelle que soient le rôle et l’action précis des phénomènes suggestifs et contagieux (et, plus précisément encore, de la suggestibilité des hommes en foule) ; véritable force motrice initiale de l’effacement des cloisonnements individuels et, ce faisant, de la fusion des individus sur le mode de l’inconscient collectif12. Car ces phénomènes sont eux-mêmes pris dans la tautologie de la démonstration lebonienne. Ainsi, cet autre passage de Psychologie des foules : L’individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante, tombe bientôt - par suite des effluves qui s’en dégagent, ou pour toute autre cause encore ignorée - dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur […] Tel est à peu près l’état de l’individu faisant partie d’une foule. Il n’est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme chez l’hypnotisé, tandis que certaines facultés sont détruites, d’autres peuvent être amenées à un degré d’exaltation extrême. L’influence d’une suggestion le lancera avec une irrésistible impétuosité vers l’accomplissement de certains actes (Le Bon,2002 : 13-14).
43Si, en s’en tenant strictement aux mots utilisés par Le Bon, c’est bien la suggestibilité de l’individu qui rend ce dernier susceptible de fusionner avec les autres au sein de l’inconscient collectif - et, par suite, rend possible la création de l’unité mentale de la foule -, il ne fait pas le moindre doute que, dans le même temps, c’est la foule elle-même qui, « en amont », rend l’individu suggestible (car hypnotisé) ici. Ce faisant, une fois encore - et abstraction faite des « effluves qui se dégagent de la foule », expliquant le pouvoir hypnotique de la foule sur l’individu, et peu convaincantes d’un point de vue argumentatif -, on peut dire que Gustave Le Bon suppose bien que c’est la foule qui fait la foule. Le mécanisme de la suggestion, qui explique le passage de l’individuel au collectif, qui explique la création de l’âme de la foule et, ce faisant, la foule elle-même, est donc lui aussi « englué » dans la construction tautologique de la démonstration composant le cœur de Psychologie des foules.
44À l’image de ses prédécesseurs, Gustave Le Bon « explique » donc la foule par elle-même. Non pas comme le social s’explique par le social, ainsi que le dira Emile Durkheim, mais bien plutôt comme l’éruption d’un volcan s’expliquerait par elle-même, en dehors de l’ensemble des mouvements du globe terrestre, ex nihilo en somme. Cette tautologie, en vertu de laquelle les « certaines circonstances données » déterminant la foule ne sont donc rien d’autres que la foule « préexistant subrepticement à elle-même », permet à Le Bon et à la psychologie des foules d’éviter la délicate question : « Comment l’âme collective, qui fait la foule, se crée-t-elle (autrement que par la foule elle-même) » ? Comment passe-t-on d’une somme d’individus quelconque(s) à un être collectif doué d’une âme de la même nature ?
45On saisit ainsi mieux pourquoi, par exemple, Psychologie des foules sera consacrée aux seules foules dans la «phase de leur complète organisation » (Le Bon,2002 : 11). De la même manière, Le Bon étendra le vocable de foule à tous les groupes (sociaux), quelles que soient leur taille, leur structuration, leur durée de vie, etc., de manière (notamment) à ne pas se contredire et à ne pas laisser dévoilées les contradictions qui gangrènent de toute part son propos, et, par extension, celui de toute la psychologie des foules.
46Cette analyse n’a rien d’une discussion stérile sur les mots. Les insuffisances de la forme trahissent l’étonnante fragilité du fond. Car ce que révèle le caractère tautologique et purement rhétorique de la démonstration lebonienne, c’est bien que l’idée de la foule en soi constitue une proposition aussi fascinante que fragile. En d’autres termes, pour ce qui est de « saisir la chose foule », la logique de l’abstraction n’est pas plus « efficace » que la logique de la mesure.
47Il ne s’agit pas de dire par-là que la foule serait dépourvue de la moindre existence empirique. Bien entendu. Les difficultés théoriques qu’elle pose invitent néanmoins à reconsidérer la question de son statut et de sa nature en tant que fait social. Aussi, plutôt que de chercher vainement un objet que l’on qualifiera de « définissable », ne serait-il pas plus pertinent de raisonner ici en termes de mythe, de figure mythique ; figure mythique qui, au moins en partie on le sait, échappe toujours à l’enclosure définitionnelle et/ou conceptuelle ?
48Trois éléments donnent crédit à cette hypothèse, invitant, croyons-nous, à l’explorer plus avant. Les deux premiers ont été mentionnés au cours des lignes qui précèdent. Il s’agit, pour le premier, de la récurrence d’un même récit à l’endroit de la foule, et, pour le second, de l’apparition systématique de cette dernière sous la forme d’un être en soi, d’une (pure) abstraction. Ce retour cyclique à l’identique, ce « recyclage palingénésique » d’un discours prenant les apparences d’un récit originel qui met en scène un même personnage, est évidemment troublant ; en particulier, bien sûr, parce qu’il permet à la foule d’emprunter les traits d’un personnage à part entière (et pour le moins inquiétant s’il en est). Le lien particulièrement lâche que ce récit entretient avec le réel ne suscite d’ailleurs pas moins le trouble. On peut parler à ce sujet d’un étonnant entrelacement du réel et du fictionnel. Il s’agit là du troisième élément cité ci-dessus.
49Une nouvelle fois, les recherches de Susanna Barrows sont d’un grand intérêt en la matière. Elles ont en effet permis de mettre au jour combien les descriptions et les analyses de la foule (en particulier celles du 19e siècle, bien entendu) étaient parfois farfelues et, au fond, relevaient bien souvent de l’ordre du fantasme. L’historienne américaine a parlé très justement de miroirs déformants à ce propos. Au cours du 20e siècle, différents historiens ont montré l’important décalage existant entre la « réalité de l’histoire » et les récits hyperboliques sur la foule. Il est par exemple apparu que les violences (de la répression) subies par cette dernière étaient souvent bien plus réelles que les exactions dont elle s’était elle-même rendue coupable13. Plus loin, à l’image de la castration de Maigrat inventée par Zola en 1885 pour Germinal - castration dont on retrouvera de manière saisissante nombre de traits au cours de la défénestration de l’ingénieur Watrin à Decazeville l’année suivante -, on peut même se demander dans quel sens précis réel et imaginaire s’interpénètrent ici.
50Mais le temps n’est pas à ces développements qui exigeraient de nombreuses pages. Il n’est peut-être pas inutile de souligner cependant que, dans une telle perspective, c’est à « l’efficacité symbolique » du mythe de la foule qu’il conviendrait de s’intéresser. Autrement dit, ce qui deviendrait central, c’est le rôle, la fonction remplie par cette singulière figure. Cela ne fait pas mystère, toute civilisation, toute société repose sur une mythologie spécifique, sur un récit légendaire qui forme un ensemble d’idées, d’images et autres symboles auxquels (auquel) elle croit, et qui lui permet(tent) de construire une vision cohérente du monde, d'y introduire un certain ordre et, finalement, de s’y situer.
51Évanescente, labile et insaisissable, objet de toutes les peurs, voire fantasmée, la foule pourrait incarner l’un des personnages principaux de « l’histoire fictive » sur laquelle notre monde moderne s’est construit. Elle en autoriserait alors une autre lecture, en creux. Une lecture qui, à la lumière de l’évidente « coïncidence » existant entre l’éclosion d’un intérêt prononcé pour la foule et les tentatives de constitution de la modernité politique (elle-même fille de l’antiquité grecque ; autre « moment » où tente de s’instituer un monde organisé autour des valeurs de l’Individu et de la Raison.), ne saurait être tout à fait étrangère aux interrogations que soulève l’essence même de la démocratie et de l’idée républicaine.
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1 Voir à cet égard l’ouvrage publié par Moscovici en 1981, L’âge des foules. Un traité historique de psychologie des masses.
2 Si l’on suit Benoît Marpeau, il semblerait que Le Bon n’ait en fait jamais effectué des études de médecine complètes. Le titre de docteur en médecine qu’il porte dès 1866 - ne se faisant plus appeler autrement que « le Docteur Gustave Le Bon » - est donc manifestement usurpé (Marpeau, 2000 : 33-34).
3 Dans Psychologie des foules, les noms de Sighele et Tarde apparaissent à une seule reprise (deux pour Tarde en réalité), à l’occasion d’une note de bas de page en toute fin d’introduction. Le Bon y souligne les limites de leurs travaux strictement criminologiques, ainsi que le caractère peu « personnel » de La foule criminelle (qu’il nomme, en l’occurrence, Les foules criminelles !). Enfin, il prend soin d’en distinguer ses propres « conclusions sur la criminalité et la moralité des foules », qu’il définit comme « contraires » à celles de ces « deux écrivains » (Le Bon, 2002 : 6). À n’en pas douter, Sighele et Tarde connurent des hommages plus élogieux.
4 Au sujet de la thèse du plagiat, la meilleure présentation en a sans doute été réalisée par Susanna Barrows dans ses Miroirs déformants (1990 : 145-168).
5 A titre d’exemple, notons que dans la première édition française de La foule criminelle, Scipio Sighele cite Taine à huit reprises et Zola deux fois.
6 Voir par exemple Burke, 1980 : 12-16 ou 146-147, et Michelet, 1979 : 305 ou 344.
7 Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à nos travaux : Rubio, 2008.
8 On lira notamment sur cette question Les Lois et La République chez Platon, et Les Politiques et la Constitution d’Athènes chez Aristote.
9 Aristote avait quant à lui comparer les vertus de la foule à celles de l'homme (Aristote, 1993 : III-XI/1281b-1282a et VII-I/1323b).
10 Ces qualités générales du caractère sont celles qui, chez l’homme, ne relèvent pas de l’intellect, de la raison.
11 Le Bon utilise indifféremment les termes race et peuple, montrant par là qu’il les considère synonymes.
12 Selon Le Bon, il existe en effet trois grandes causes à l’apparition de l’âme de la foule : « La première est que l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément réfrénés ; […] une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orientation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore, et qu’il faut rattacher aux phénomènes d’ordre hypnotique […] Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux à ce point que l’individu sacrifie facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif ; une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, […] est la suggestibilité, dont la contagion mentionnée plus haut n’est d’ailleurs qu’un effet » (Le Bon, 2002 : 13). S’il y a donc trois causes à la mise en commun de l’âme de la race par les individus composant une foule, seule la suggestibilité semble véritablement déterminante. Elle est en effet la cause de la contagion, mais également, on peut le supposer, décisive dans l’apparition du sentiment de puissance, tout sentiment étant contagieux dans une foule selon Le Bon.
13 À côté des travaux de Barrows, on pourra par exemples consulter sur ce point les recherches de Michelle Perrot (Les ouvriers en grève. France 1871-1890, 1974), ou encore celles de George Rudé (La foule dans la révolution française, 1982).Haut de page
Vincent Rubio, « La Foule. Réflexions autour d’une abstraction », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, consulté le 27 mai 2017. URL : http://cm.revues.org/737 Haut de page
est chargé d‘enseignements en Sciences Sociales de l‘Université Paris Descartes. Il est également chercheur au sein de l‘Unité de Recherche en Sciences Humaines et Sociales de l‘Institut de cancérologie Gustave Roussy - Canceropôle Ile de France (URSHS/IGR). Ses thèmes de recherche sont la sociologie de la maladie et de la santé, la sociologie politique et la sociologie de l‘information et de la communication. Il a publié La Foule. Un mythe républicain ? (2008) de même que plusieurs articles sur la théorie des foules.Vincent Rubio is Lecturer in Social Sciences at the Université Paris Descartes. He is also researcher at the Unité de Recherche en Sciences Humaines et Sociales de l‘Institut de cancérologie Gustave Roussy - Canceropôle Ile de France (URSHS/IGR). His research interests are sociology of health and illness, political sociology and sociology of information and communication. He has published La Foule. Un mythe républicain ? (2008) as well as numerous articles on crowd theory.Haut de page

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