Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q110.htm
Timestamp: 2018-11-12 20:22:24+00:00

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Question 110 : Des vices opposés à la vérité et d’abord du mensonge
Après avoir parlé de la vérité nous devons nous occuper des vices qui lui sont opposés. — Nous traiterons : 1° du mensonge ; 2° de la dissimulation, ou de l’hypocrisie ; 3° de la jactance et du vice contraire. — A l’égard du mensonge quatre questions se présentent : 1° Le mensonge est-il toujours opposé à la vérité, comme renfermant une fausseté ? — 2° Des espèces de mensonge. — 3° Le mensonge est-il toujours un péché ? (Platon, Origène, Cassien et plusieurs autres ont pensé que dans le cas de nécessité le mensonge était permis comme expédient ; saint Chrysostome (in fin., liv. 1, De sacerdotio) saint Jérôme, Théodoret, Théophilacte et la plupart des Grecs ont été favorables à ce sentiment. Mais l’Ecriture proscrit toute espèce de mensonge (Ecclésiastique, 7, 14) : Ne consentez jamais à faire un mensonge ; (Lév., 19, 11) : Vous ne mentirez point, et nul ne trompera son prochain.) — 4° Est-il toujours un péché mortel ?
Article 1 : Le mensonge est-il toujours opposé à la vérité ?
Objection N°1. Il semble que le mensonge ne soit pas toujours opposé à la vérité. Car les choses opposées ne peuvent exister simultanément. Or, le mensonge peut exister simultanément avec la vérité. Car celui qui dit vrai ce qu’il croit être faux ment, comme le dit saint Augustin (Lib. de mendac., chap. 3). Le mensonge n’est donc pas opposé à la vérité.
Réponse à l’objection N°1 : On juge plutôt d’un être d’après ce qui existe en lui formellement et absolument que d’après ce qui existe en lui matériellement et par accident. C’est pourquoi il est plus opposé à la vérité, comme vertu morale, qu’un individu dise vrai tout en se proposant de dire faux, que de dire faux en se proposant de dire vrai.
Objection N°2. La vertu de la vérité ne consiste pas seulement dans les paroles, mais encore dans les actes. Car, d’après Aristote (Eth., liv. 4, chap. 7), cette vertu fait qu’un individu dit vrai dans ses discours et dans sa vie. Or, le mensonge consiste seulement dans les paroles, puisqu’il est dit que le mensonge est une parole qui présente une signification fausse. Il semble donc que le mensonge ne soit pas directement opposé à la vertu de la vérité.
Réponse à l’objection N°2 : Il faut répondre au second, que, comme le dit saint Augustin (De doct. christ., liv. 2, chap. 3), les mots tiennent le premier rang parmi les autres signes. C’est pourquoi, quand on dit que le mensonge est une parole qui a une signification fausse, on entend par la parole tous les signes (On distingue la dissimulation et l’hypocrisie du mensonge, mais cette distinction n’est pas fondée en réalité, puisque toutes ces choses sont un moyen de déguiser sa pensée.). Par conséquent celui qui s’appliquerait à exprimer des choses fausses par des signes, n’en serait pas moins un menteur.
Objection N°3. Saint Augustin dit (Lib. de mendac., loc. cit.) que la faute de celui qui ment, c’est le désir qu’il a de tromper. Or, ce désir n’est pas opposé à la vérité, mais plutôt à la bienveillance ou à la justice. Le mensonge n’est donc pas opposé à la vérité.
Réponse à l’objection N°3 : Il faut répondre au troisième, que le désir de tromper appartient à la perfection du mensonge, mais non à son espèce ; car il n’y a pas d’effet qui appartienne à l’espèce de sa cause.
Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (De mendac., chap. 4) : On ne doute pas qu’il ne mente celui qui dit une chose fausse pour tromper. C’est pourquoi l’énonciation d’une chose fausse, faite dans le dessein de tromper, est un mensonge manifeste. Or, cet acte est opposé à la vérité. Le mensonge lui est donc aussi opposé.
Conclusion Le mensonge est opposé directement et formellement à la vertu de la vérité.
Il faut répondre que l’acte moral tire son espèce de deux sources : de son objet et de sa fin. Car la fin est l’objet de la volonté, qui est le premier moteur dans les actes moraux. L’objet de la puissance mue par la volonté est l’objet prochain de l’acte volontaire, et il est à l’acte de la volonté qui se rapporte à la fin ce que la matière est à la forme, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (1a 2æ, quest. 18, art. 6 et 7). Or, nous avons vu (quest. préc., art. 4, Réponse N°3) que la vertu de la vérité — et par conséquent le vice qui lui est opposé — consiste dans la manifestation de la pensée, qui se produit par des signes. Cette manifestation ou cette énonciation est un acte de la raison qui compare le signe avec la chose signifiée. Car toute représentation consiste dans une comparaison qui appartient en propre à la raison. Ainsi, quoique les animaux manifestent certaine chose, ils n’ont cependant pas l’intention de la manifester, mais ils font, d’après leur instinct naturel, une chose d’où cette manifestation résulte (Les animaux n’ont pas le sentiment du rapport qu’il y a entre le signe et la chose signifiée. Voyez ce que dit Bossuet dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même (pages 307 et suiv., édit. de Versailles).). Cependant, selon que cette manifestation ou cette énonciation est un acte moral, il faut qu’elle soit un acte volontaire, et qu’elle dépende de l’intention de la volonté. L’objet propre de la manifestation ou de l’énonciation est le vrai ou le faux. Mais l’intention de la volonté déréglée peut se rapporter à deux fins : la première consiste à exprimer une chose fausse ; la seconde à tromper, ce qui est l’effet propre d’une énonciation fausse. — Si donc ces trois choses se rencontrent simultanément, c’est-à-dire si ce que l’on énonce est faux, qu’on ait la volonté de l’énoncer ainsi, et qu’on se propose de tromper, alors la fausseté existe matériellement, parce qu’on dit une chose fausse ; elle existe formellement, parce qu’on a la volonté de la dire, et elle existe effectivement, parce qu’on veut faire admettre cette erreur. Cependant la nature du mensonge se prend de la fausseté formelle, c’est-à-dire de ce qu’on a la volonté d’énoncer une chose fausse. Son nom (mendacium) lui vient de ce qu’on parle contre sa pensée (contrà mentem). C’est pourquoi, si l’on dit une chose fausse, tout en croyant qu’elle est vraie, il y a là une fausseté matérielle (Cette fausseté matérielle n’a rien de coupable.), mais non une fausseté formelle, parce que l’erreur est en dehors de l’intention de celui qui la commet. Il n’y a donc pas là un mensonge véritable ; car ce qui est en dehors de l’intention de celui qui parle existe par accident, et ne peut pas, par conséquent, constituer une différence spécifique. Mais si quelqu’un dit une chose fausse formellement, ayant l’intention de dire ce qui n’est pas, quoique ce qu’il affirme soit vrai, néanmoins son acte, selon qu’il est moral et volontaire, est faux par lui-même, et n’est vrai que par accident ; par conséquent il est une espèce de mensonge. — Si quelqu’un s’applique à faire adopter par un autre une opinion fausse en le trompant, ceci n’appartient pas à l’espèce du mensonge, mais à son perfectionnement (Il y a des théologiens qui veulent que l’intention de tromper soit de l’essence du mensonge ; Billuart, d’après saint Thomas, ne voit dans cette intention qu’un perfectionnement de l’acte, et il établit que le mensonge peut exister sans cela. Mais cette discussion est beaucoup plus dans les mots que dans les choses.). C’est ainsi que dans l’ordre naturel un être reçoit son espèce, s’il a une forme, quoique l’effet de la forme ne se produise pas ; comme on le voit à l’égard des corps graves qui sont violemment retenus en l’air, pour qu’ils ne descendent pas selon la loi de leur propre forme. Par conséquent il est évident que le mensonge est directement et formellement contraire à la vertu de la vérité.
Article 2 : Le mensonge est-il suffisamment divisé en mensonge officieux, joyeux et pernicieux ?
Objection N°1. Il semble que le mensonge ne soit pas suffisamment divisé en mensonge officieux, joyeux et pernicieux. Car une division doit être faite d’après ce qui convient essentiellement à la chose, comme on le voit (Met., liv. 7, text. 43, et De part. anim., liv. 1, chap. 3). Or, l’intention de produire un effet est en dehors de l’espèce de l’acte moral, et ne se rapporte à lui que par accident, comme nous l’avons vu. Par conséquent il peut résulter d’un seul et même acte des effets à l’infini. Cependant cette division repose sur l’effet qu’on a voulu produire. Car le mensonge est joyeux, parce qu’on le fait pour s’amuser ; il est officieux, parce qu’on le fait pour en tirer un avantage, et il est pernicieux, parce qu’on se propose de nuire. C’est donc à tort qu’on divise le mensonge de cette manière.
Objection N°2. Saint Augustin divise le mensonge en huit parties (De mendac., chap. 14). Le premier est celui que l’on commet dans l’enseignement de la religion ; le second consiste à nuire à quelqu’un sans profiter à personne ; le troisième à profiter à l’un de telle sorte qu’on fasse du tort à un autre ; le quatrième est produit exclusivement par le désir de tromper et de mentir ; le cinquième se fait pour plaire ; le sixième pour aider quelqu’un à conserver sa fortune, sans nuire à personne ; le septième ne nuit à personne, et peut être utile à quelqu’un pour lui sauver la vie ; le huitième ne nuit à personne, et peut être utile à quelqu’un pour lui éviter une souillure corporelle. Il semble donc que la première division du mensonge soit insuffisante.
Objection N°3. Aristote (Eth., liv. 4, chap. 7) distingue dans le mensonge la jactance qui dépasse le vrai dans ses paroles, et l’ironie qui s’en écarte en restant au-dessous. Ces deux défauts ne sont compris dans aucun des membres de la division précitée. Il semble donc que cette division ne soit pas convenable.
Mais c’est le contraire. A l’occasion de ces paroles (Ps. 5) : Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge, la glose dit (ordin. Aug. ex lib. de mendac., chap. 14) qu’il y a trois genres de mensonges : ceux que l’on fait pour le salut et dans l’intérêt de quelqu’un ; ensuite il y a un autre genre de mensonge que l’on fait pour s’amuser ; enfin il y en a un troisième que l’on fait par méchanceté. Le premier de ces trois mensonges s’appelle officieux, le second joyeux et le troisième pernicieux. La division que l’on discute ici est donc exacte.
Conclusion La division du mensonge en mensonge officieux, joyeux et pernicieux est une division exacte et suffisante.
Il faut répondre qu’on peut diviser le mensonge de trois manières : 1° D’après sa nature. Cette division est propre et absolue. A ce point de vue le mensonge se divise en deux parties : celui qui va au delà de la vérité en exagérant, ce qui appartient à la jactance, et celui qui reste en deçà en diminuant, ce qui est le propre de l’ironie (L’ironie ne désigne pas ici ce que les rhéteurs entendent par là, mais c’est une espèce de mensonge, par lequel on dit de soi un mal qu’on sait ne pas exister, ou l’on nie de grandes choses qu’on sait très bien avoir faites. C’est ce défaut que Théophraste représente au commencement de ses Caractères.), comme on le voit (Eth., liv. 4, chap. 7). Cette division est par elle-même celle du mensonge, parce que le mensonge, considéré comme tel, est opposé à la vérité, comme nous l’avons dit (art. préc.), et la vérité est une égalité à laquelle le plus et le moins sont par eux-mêmes opposés. — 2° On peut diviser le mensonge, considéré comme faute, d’après les choses qui augmentent ou qui diminuent sa gravité, en raison de la fin qu’on se propose. Or, la faute est plus grave, si l’on a dessein de nuire à un autre par un mensonge, et c’est ce qu’on appelle le mensonge pernicieux. Au contraire la faute est moindre, si on ment pour faire du bien à un autre, soit pour l’amuser, et dans ce cas le mensonge est joyeux, soit pour lui être utile en lui procurant un secours ou en écartant ce qui lui nuit, et alors le mensonge est officieux (Cette division est généralement adoptée.). 3° On divise le mensonge plus généralement selon le rapport qu’il a avec sa fin, soit qu’il en résulte pour la faute une augmentation ou une diminution, soit qu’il n’en résulte rien. Cette division a huit membres que nous avons exposés (arg. 2). Les trois premiers sont compris sous le mensonge pernicieux. En effet on agit ou contre Dieu ou contre le prochain. Contre Dieu, c’est le premier mensonge, qui consiste dans l’enseignement de la religion (Cajétan et d’autres théologiens font une faute grave au prédicateur qui raconte de faux miracles, qui imagine des faits autrement qu’ils ne se sont passés dans la vie des saints, qui parle de fausses reliques, parce qu’il en résulte du mal pour la religion.) ; contre le prochain, ou l’on a seulement l’intention de nuire à quelqu’un, et alors c’est le second mensonge, qui nuit à quelqu’un sans être utile à personne ; ou l’on cherche à faire profiter un autre du tort que l’on cause à celui qu’on hait, et c’est le troisième mensonge, qui en profitant à l’un fait du tort à l’autre. Le premier de ces trois mensonges est le plus grave, parce que les péchés contre Dieu sont plus graves que les autres, comme nous l’avons dit (1a 2æ, quest. 73, art. 9). Le second est plus grave que le troisième, parce que le désir d’être utile à un autre affaiblit ce dernier. Après ces trois mensonges, qui ajoutent à la gravité de la faute, vient le quatrième, qui la laisse avec sa propre nature, sans y ajouter et sans la diminuer. C’est le mensonge que l’on fait par le seul désir de mentir. Il provient de l’habitude, et c’est ce qui fait dire à Aristote (Eth., liv. 4, chap. 7) que le menteur, quand il est tel par habitude, prend plaisir à mentir. Les quatre modes qui suivent diminuent la faute. Car le cinquième est le mensonge joyeux que l’on fait dans le désir de plaire, et les trois autres sont contenus sous le mensonge officieux qui a pour but d’être utile à un autre ; soit par rapport aux choses extérieures, et alors c’est le sixième mensonge, qui est utile à quelqu’un pour qu’il conserve sa fortune ; soit par rapport au corps, et c’est le septième, qui sert à empêcher la mort de quelqu’un ; soit par rapport à la pudeur, et c’est le huitième, qui met le corps à l’abri de toute insulte. Il est d’ailleurs évident que le mensonge est d’autant moins coupable que le bien qu’on a en vue est meilleur. C’est pourquoi si on y regarde de près, la gravité de ces divers mensonges est selon l’ordre de l’énumération qui en a été faite. Car l’utile est préférable à l’agréable, et la vie corporelle vaut mieux que l’argent, et la pureté est supérieure à la vie du corps.
Article 3 : Tout mensonge est-il un péché ?
Objection N°1. Il semble que tout mensonge ne soit pas un péché. Car il est évident que les évangélistes, en écrivant l’Evangile, n’ont pas péché. Cependant il semble qu’ils aient dit des choses fausses, parce qu’il arrive souvent qu’en rapportant les paroles du Christ et des autres personnages, les uns s’expriment d’une manière et les autres d’une autre. D’où il semble que l’un d’eux dit une chose fausse. Tout mensonge n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°1 : Il n’est pas permis de penser qu’il y a dans l’Evangile ou dans l’Ecriture des faussetés, et que les écrivains sacrés ont menti ; parce qu’on détruirait la certitude de la foi qui repose sur l’autorité de l’Ecriture sainte. Si dans l’Evangile et dans les autres livres saints, il y a des paroles qui soient rapportées diversement, il n’y a point là de mensonge. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (De cons. Evang., liv. 2, chap. 12) qu’il n’y a point en cela de difficulté, si l’on réfléchit que les idées seules sont nécessaires pour la connaissance de la vérité, en quelques termes qu’ils aient été exprimés. D’ailleurs, ajoute-t-il, on ne doit pas plus les accuser de mensonge qu’on ne doit en accuser plusieurs personnes, qui se rappellent une chose qu’ils ont entendue ou qu’ils ont vue, mais qui ne la racontent pas de la même manière et avec les mêmes termes (Cette diversité apparente que l’on remarque entre les évangélistes est au contraire une preuve de leur véracité. C’est cependant sur ces oppositions que repose tout le système de Strauss, qui voudrait faire de l’histoire du Christ un mythe.).
Objection N°2. Personne n’est récompensé par Dieu pour un péché. Or, les sages-femmes de l’Egypte ont été récompensées par Dieu pour avoir menti. Car il est dit (Ex., 1, 21) : que Dieu leur a bâti des maisons. Le mensonge n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°2 : Il faut répondre au second, que les sages-femmes n’ont pas été récompensées pour leur mensonge, mais pour leur crainte de Dieu et pour cette bienveillance qui leur a inspiré l’idée de mentir. Aussi est-il dit expressément (Ex., 1, 21) que le Seigneur leur a bâti des maisons, parce qu’elles ont craint son saint nom. Mais le mensonge qu’elles ont fait ensuite n’a pas été méritoire.
Objection N°3. L’Ecriture sainte raconte les actions des saints pour servir de règles à la vie humaine. Or, il est dit des personnages les plus saints qu’ils ont menti. C’est ainsi qu’Abraham a dit de son épouse qu’elle était sa sœur (Gen., chap. 12 et 20). Jacob a menti en disant qu’il était Ésaü, et cependant il a obtenu la bénédiction de son père (Gen., chap. 27). Judith est louée, et cependant elle a menti à Holopherne. Tout mensonge n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°3 : Il faut répondre au troisième, que l’Ecriture sainte, d’après saint Augustin (Lib. de mendac., chap. 5), rapporte les actions de certains hommes, comme des exemples de vertu parfaite, et l’on ne doit pas penser que ceux-là aient menti. Si cependant on trouve dans leurs paroles des choses qui paraissent des mensonges, on doit les entendre figurativement et prophétiquement. C’est ce qui fait dire au même docteur (loc. cit.) qu’on doit croire que ces hommes que l’on rappelle comme ayant fait autorité dans les temps prophétiques, ont fait et ont dit prophétiquement tout ce qu’on a rapporté d’eux. Toutefois Abraham, comme l’observe le même Père (Quæst. sup. Gen., quest. 26, et Lib. cont. mendac., chap. 10, et lib. 22 cont. Faust., chap. 33 et 34), en disant que Sara était son épouse a voulu cacher la vérité, sans dire un mensonge. Car il l’appelle sa sœur, parce qu’elle était la fille de son père. C’est pourquoi ce patriarche dit (Gen., 20, 12) : Elle est véritablement ma sœur, la fille de mon père et non celle de ma mère, parce qu’elle lui était proche du côté de son père (Cette proximité de parenté l’autorisait à dire, dans le langage des Juifs, qu’elle était sa sœur.). Jacob dit mystiquement qu’il était Ésaü, l’aîné d’Isaac ; parce qu’il avait acquis le droit d’aînesse. Il employa cette locution dans un but prophétique pour désigner le mystère par lequel le dernier peuple, celui des gentils, devait être substitué à la place de l’aîné, c’est-à-dire à la place des Juifs. — Il y a d’autres hommes que l’Ecriture loue non à cause de la perfection de leur vertu (C’est sans doute une exagération que de chercher à vouloir disculper universellement tous les grands personnages dont les livres saints parlent avec éloge.), mais pour quelque chose de louable qui s’est montré dans leur caractère, c’est-à-dire parce qu’il s’est trouvé en eux quelque bon sentiment qui les a portés à faire des choses auxquelles ils n’étaient point obligés. C’est ainsi qu’on loue Judith, non parce qu’elle a menti à Holopherne, mais parce qu’elle a eu tant à cœur le salut du peuple qu’elle s’est exposée pour lui aux plus grands périls. On pourrait d’ailleurs dire aussi que ses paroles étaient vraies dans un sens mystique.
Objection N°4. On doit choisir un moindre mal pour en éviter un plus grand ; comme le médecin coupe un membre pour empêcher le corps entier de se corrompre. Or, on fait moins de mal à quelqu’un quand on lui met une opinion fausse dans l’esprit que si on le tuait ou qu’on fût tué. On peut donc licitement mentir pour préserver l’un de l’homicide et pour délivrer l’autre de la mort.
Réponse à l’objection N°4 : Il faut répondre au quatrième, que le mensonge ne tire pas seulement sa culpabilité du tort qu’il cause au prochain, mais de son dérèglement, comme nous l’avons dit (dans le corps de cet article.). Or, il n’est pas permis d’avoir recours à un désordre illicite pour empêcher ce qui nuit et ce qui fait du mal aux autres, comme il n’est pas permis de voler pour faire l’aumône, sinon dans le cas de nécessité, alors que tout est commun. C’est pourquoi il n’est pas permis de mentir pour délivrer quelqu’un d’un péril quelconque (On ne peut le faire ni pour empêcher quelqu’un de pécher, ni pour sauver la vie à un innocent, ni pour un motif religieux, ni sous aucun prétexte, quel qu’il soit.). On peut cependant cacher prudemment la vérité, en usant de dissimulation, comme le dit saint Augustin (Lib. de mendac., chap. 10).
Objection N°5. Il y a mensonge si on n’accomplit pas ce qu’on a promis. Or, on ne doit pas remplir toutes ses promesses ; car saint Isidore dit (Synonym., liv. 2, chap. 10) : Ne soyez pas fidèle aux promesses mauvaises que vous avez faites. Tout mensonge n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°5 : Il faut répondre au cinquième, que celui qui promet une chose, s’il a l’intention de faire ce qu’il promet, ne ment pas ; parce qu’il ne parle pas contre sa pensée. Mais s’il ne fait pas ce qu’il a promis, alors il paraît commettre une infidélité par là même qu’il change de dessein. Cependant il peut être excusable de deux manières : 1° s’il a promis ce qui est évidemment défendu ; parce qu’il a péché en faisant cette promesse, au lieu qu’il fait bien en changeant de dessein. 2° Si les conditions des personnes et des choses sont changées. Car, comme le dit Sénèque (De benef., liv. 4, chap. 34 et 35), pour qu’un homme soit tenu de faire ce qu’il a promis, il faut que toutes les circonstances soient restées les mêmes. Autrement celui qui a fait la promesse n’a pas été menteur, parce qu’il a promis ce qu’il avait dans l’esprit, en sous-entendant les conditions légitimes ; il n’est pas non plus infidèle en ne remplissant pas sa promesse, parce que les conditions ont changé. Ainsi l’Apôtre n’a pas menti, en n’allant pas à Corinthe où il avait promis d’aller (2 Cor., chap. 1), parce qu’il en a été empêché par des obstacles qui sont survenus.
Objection N°6. Un mensonge paraît être un péché, parce que par là l’homme trompe son prochain. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (Lib. de mendac., chap. ult.) ; Quiconque croira qu’il y a un genre de mensonge qui n’est pas un péché se trompera honteusement, parce qu’il croira que l’on peut honnêtement tromper les autres. Or, tout mensonge n’est pas une cause d’erreur. Ainsi on n’est pas trompé par le mensonge joyeux ; car on ne dit pas ces mensonges pour qu’ils soient crus, mais uniquement pour amuser. C’est pourquoi on trouve quelquefois même dans la sainte Ecriture des expressions hyperboliques. Par conséquent tout mensonge n’est pas un péché.
Réponse à l’objection N°6 : Il faut répondre au sixième, qu’une action peut se considérer de deux manières : en elle-même et de la part de celui qui en est l’auteur. Le mensonge joyeux considéré en lui-même est trompeur, quoique celui qui le fait n’ait pas l’intention de tromper, et qu’il ne trompe pas d’après la manière de s’exprimer. Il n’en est pas de même des hyperboles et des expressions figurées que l’on rencontre dans l’Ecriture sainte ; parce que, comme le dit saint Augustin (De mendac., chap. 5), tout ce qu’on fait ou tout ce qu’on dit par figure, n’est pas un mensonge ; car toute proposition doit se rapporter à ce qu’elle exprime ; et toute action ou toute parole figurée exprime ce qu’elle signifie à l’intelligence de ceux auxquels elle s’adresse.
Mais c’est le contraire. Il est dit (Ecclésiastique, 7, 14) : Ne consentez jamais à faire un mensonge.
Conclusion Tout mensonge est un mal et un péché dans son genre, puisqu’il est contre nature de mentir.
Il faut répondre que ce qui est par lui-même mal dans son genre ne peut être bon et permis d’aucune manière. En effet pour qu’une chose soit bonne, il faut que tout y concoure droitement. Car le bien provient d’une cause intègre, tandis que le mal résulte de chaque défaut particulier, comme le dit saint Denis (De div. nom., chap. 4). Or, le mensonge est mauvais dans son genre ; puisque c’est un acte qui a pour objet une matière illégitime. Car les mots étant naturellement les signes des pensées, il est contraire à la nature et au devoir de se servir de la parole pour signifier ce qu’on n’a pas dans l’esprit. C’est ce qui fait dire à Aristote (Eth., liv. 4, chap. 7) que le mensonge est mauvais par lui-même et qu’on doit absolument l’éviter, tandis que le vrai est bon et digne d’éloges. Tout mensonge est donc un péché, comme l’affirme saint Augustin (Lib. cont. mendac., chap. 1).
Article 4 : Tout mensonge est-il un péché mortel ?
Objection N°1. Il semble que tout mensonge soit un péché mortel. Car il est dit (Ps. 5, 7) : Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge, et ailleurs (Sag., 1, 11) : La bouche qui ment, tue l’âme. Or, la perdition et la mort de l’âme n’a lieu que par le péché mortel. Tout mensonge est donc un péché mortel.
Réponse à l’objection N°1 : Ces passages s’entendent du mensonge pernicieux, comme l’expose la glose (interl. et ord. August.) sur ces paroles du Psaume 5 : Vous perdrez, etc.
Objection N°2. Tout ce qui est contre un précepte du Décalogue est un péché mortel. Or, le mensonge est contraire à ce précepte du Décalogue : Vous ne ferez pas de faux témoignage. Tout mensonge est donc un péché mortel.
Réponse à l’objection N°2 : Tous les préceptes du Décalogue se rapportant à l’amour de Dieu et du prochain, comme nous l’avons dit (quest. 44, art. 4, Réponse N°3, et 1a 2æ, quest. 100, art. 5, Réponse N°1), le mensonge n’est contraire au précepte du Décalogue qu’autant qu’il est contraire à l’amour de Dieu et du prochain. C’est pourquoi il est expressément défendu de rendre un faux témoignage contre le prochain.
Objection N°3. Saint Augustin dit (De doct. christ., liv. 1, chap. 36) : Aucun menteur n’observe la bonne foi dans le mensonge qu’il fait : car il veut que celui à qui il ment, ait en lui la foi qu’il n’observe pas en lui mentant : et celui qui viole la bonne foi est un homme inique. Or, on n’appelle pas inique ou violateur de la bonne foi, celui qui fait un péché véniel. Il n’y a donc pas de mensonge qui soit un péché véniel.
Réponse à l’objection N°3 : Le péché véniel peut être appelé dans un sens large une iniquité ; en tant qu’il est hors de l’équité de la justice. C’est ainsi que saint Jean dit (1 Jean, 3, 4) que tout péché est une iniquité, et c’est de cette manière que s’exprime saint Augustin.
Objection N°4. On ne perd la récompense éternelle que pour un péché mortel. Or, pour un mensonge on perd la récompense éternelle qui est remplacée par une récompense temporelle. En effet saint Grégoire dit (Mor., liv. 28, chap. 4) que la récompense des sages-femmes nous fait voir ce que mérite le péché du mensonge ; car la récompense de leur humanité, qui aurait pu leur mériter la vie éternelle, fut bornée à un avantage temporel, parce que leur bonne action était mêlée à un mensonge. Le mensonge officieux tel que celui de ces sages-femmes, qui paraît être le plus léger, est donc néanmoins encore un péché mortel.
Réponse à l’objection N°4 : Le mensonge des sages-femmes peut se considérer de deux manières : 1° Quant au sentiment d’humanité qu’elles ont eu pour les Juifs et quant à la crainte de Dieu qu’elles ont témoignée ; ce qui a rendu leur action vertueuse. A ce titre la récompense éternelle leur est due. Aussi saint Jérôme expliquant ce passage d’Isaïe (65, 21) : Ils bâtiront des maisons, dit que Dieu leur a bâti des maisons spirituelles. 2° On peut le considérer quant à l’acte extérieur du mensonge. Elles n’ont pas pu par là mériter une récompense éternelle, mais elles ont peut-être mérité des avantages temporels, au mérite desquels la difformité de ce mensonge ne répugnait pas, comme il répugnait au mérite de la rémunération éternelle. C’est ainsi qu’il faut entendre ces paroles de saint Grégoire, qui ne signifient pas, comme on le prétend, que par ce mensonge elles aient mérité de perdre la récompense éternelle dont elles s’étaient rendues clignes préalablement par leurs sentiments.
Objection N°5. Saint Augustin dit (De mendac., chap. 17) que les parfaits ont pour précepte, non seulement de ne pas mentir du tout, mais de ne pas vouloir le faire. Or, c’est un péché mortel d’agir contre un précepte. Par conséquent tout mensonge est pour ceux qui sont parfaits un péché mortel, et il en est de même pour tous les autres hommes : autrement ceux qui sont parfaits seraient d’une condition pire.
Réponse à l’objection N°5 : Il y en a qui soutiennent que tout mensonge est un péché mortel pour ceux qui sont parfaits. Mais ce sentiment est déraisonnable. Car aucune circonstance n’aggrave une faute indéfiniment, à moins qu’elle n’en change l’espèce. Or, la circonstance de la personne ne change pas l’espèce de l’acte, sinon en raison de quelque chose qui y est annexé ; par exemple, s’il se trouve contraire à un vœu qu’elle a fait ; ce qu’on ne peut dire du mensonge officieux ou du mensonge joyeux. C’est pourquoi le mensonge officieux ou joyeux n’est pas un péché mortel dans ceux qui sont parfaits, à moins que ce ne soit par accident, à cause du scandale. On peut ainsi entendre ce que dit saint Augustin, que les parfaits se font un précepte non seulement de ne pas mentir, mais encore de ne pas en avoir la volonté ; quoique ce grand docteur ne soit pas affirmatif et qu’il emploie une expression dubitative : Nisi fortè, etc. — On ne peut pas objecter qu’ils sont tenus par leur état de conserver la vérité ; parce que leur charge les oblige en effet à la conserver dans leur jugement ou dans leur enseignement, et s’ils ne le font pas, le mensonge qu’ils commettent en cette circonstance est un péché mortel. Mais dans les autres circonstances il n’est pas nécessaire qu’ils pèchent mortellement en mentant (Si un léger mensonge était un péché mortel en raison de la perfection de leur état, il s’ensuivrait qu’il n’y aurait point de péchés véniels pour eux, mais que toutes leurs fautes seraient mortelles, ce qui répugne.).
Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (Ps. 5, Sup. illud : Perdes omnes, etc.) : Il y a deux genres de mensonge dans lesquels il n’y a pas de faute grave, mais cependant ils ne sont pas absolument irrépréhensibles, soit que nous mentions pour plaisanter, soit que nous le fassions pour être utiles au prochain. Or, tout péché mortel est une faute grave. Le mensonge joyeux et le mensonge officieux ne sont donc pas des péchés mortels.
Conclusion Le mensonge pernicieux est un péché mortel, mais le mensonge officieux et le mensonge joyeux sont des péchés véniels.
Il faut répondre que le péché mortel proprement dit est celui qui répugne à la charité qui fait vivre l’âme en union avec Dieu, comme nous l’avons dit (quest. 24, art. 12, et quest. 35, art. 3). Or, le mensonge peut être contraire à la charité de trois manières : 1° en soi ; 2° par suite de la fin qu’on se propose ; 3° par accident. 1° En soi il est contraire à la charité par sa fausse signification. Si elle porte sur les choses divines, elle est contraire à la charité de Dieu, dont on cache ou l’on altère la vérité par un pareil mensonge. Ainsi cette espèce de mensonge n’est pas seulement opposée à la vertu de la vérité, mais elle l’est encore à la vertu de la foi et de la religion ; c’est pourquoi ce mensonge est le plus grave et il est mortel. Si la fausseté se rapporte à quelque chose dont la connaissance appartienne au bien de l’homme, par exemple, qui touche à la perfection de la science et à la formation des mœurs, ce mensonge qui fait tort à autrui en lui donnant une opinion erronée, est contraire à la charité quant à l’amour du prochain, et par conséquent ce péché est mortel aussi. Mais si l’opinion fausse que le mensonge produit a pour objet une chose qu’il n’importe en rien de connaître d’une manière ou d’une autre, alors ce mensonge ne fait pas de tort au prochain ; comme quand on induit quelqu’un en erreur sur des faits particuliers et contingents qui ne le concernent pas. Un pareil mensonge n’est donc pas par lui-même un péché mortel. — 2° Relativement à la fin qu’on se propose le mensonge est contraire à la charité ; par exemple, quand on parle pour faire injure à Dieu, cet acte est toujours un péché mortel, selon qu’il est contraire à la religion ; ou quand on parle pour nuire au prochain dans sa personne, dans ses richesses ou sa réputation : c’est encore un péché mortel, puisque nuire au prochain est une faute grave (Ainsi le mensonge pernicieux est véniel en matière légère, et il est mortel en matière grave. Dans le premier cas, on est oblige sub levi, dans le second, sub gravi, de réparer le tort qu’on a fait au prochain dans sa réputation ou ses biens.). On pèche mortellement par la seule intention que l’on a de pécher de la sorte. Mais si la fin qu’on se propose n’est pas contraire à la charité, le mensonge ne sera pas sous ce rapport un péché mortel ; comme on le voit pour le mensonge joyeux, dans lequel on cherche à récréer les autres, et pour le mensonge officieux, où l’on a pour but d’être utile au prochain. — 3° Par accident le mensonge peut être contraire à la charité en raison du scandale (Le scandale dépend beaucoup du caractère de la personne. Ainsi on se scandaliserait facilement de voir une personne qui occupe une dignité éminente mentir fréquemment.) ou de tout autre dommage qui s’ensuit. Dans ce cas il devient un péché mortel, comme quand quelqu’un ne craint pas de mentir publiquement, malgré le scandale.

References: art. 6
 art. 4
 art. 9
 art. 4
 art. 5
 art. 12
 art. 3