Source: http://peme.revues.org/2291
Timestamp: 2017-08-23 05:57:48+00:00

Document:
Accueil > Numéros > 34 > État de la recherche > Comptes rendus > Editions & traductions > Le Conte de la Charrette dans le ...
Le Conte de la Charrette dans le Lancelot en prose : une version divergente de la Vulgate, éd. par Annie Combes, Paris, Champion, « Classiques français du Moyen Âge » n° 158, 2009, 794 p.
Chevalier de la charrette, Conte de la Charrette, Lancelot en prose, Lancelot-Vulgate, Prophecies de Merlin
1Excellente initiative que celle d’Annie Combes, grâce à laquelle nous disposons désormais d’une version concurrente d’un épisode du Lancelot (ca 1220) édité par A. Micha (notamment la version dite « de Paris » de la version longue du roman, dite Vulgate) inspiré du Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes (ca 1180), dont plusieurs éditions sont disponibles. A. Combes rappelle en effet que les éditeurs, par souci de restituer la forme la plus conforme à l’esprit de l’original, ont écarté des rédactions jugées déviantes ou du moins très retouchées, en tout cas plus tardives. C’est ainsi que furent privilégiées les rédactions α, β et ββ (éditées en tout ou partie par A. Micha, aux vol. II et III de son Lancelot, TLF 249, 1978, p. 1-108 et TLF 262, 1979, p. 253-334) et donc remisée une récriture (conservée dans trois manuscrits, dont le plus ancien date de 1345), que son éditrice, qui lui assigne l’étiquette γ, juge particulièrement remarquable, non seulement « parce qu’elle nous offre la seule mise en prose systématique […] connue à ce jour », en fait un véritable dérimage et non une adaptation, du roman de Chrétien, mais parce qu’elle mêle à l’exercice divers raffinements (reprises ou récritures de pages de la Vulgate, insertion d’épisodes propres) qui obligent à s’interroger sur le but poursuivi par l’auteur. L’un des aspects intéressants de la question est que ce dérimage consciencieux précède chronologiquement la grande vague des mises en prose christianiennes de la seconde moitié du xve siècle et du premier tiers du xvie siècle. Trois manuscrits, donc, (Paris, BnF, fr. 119 [ca 1400] ; Paris, BnF, fr. 122 [ca 1345] et Paris, BnF, Arsenal 3480 [ca 1400]) pour cette rédaction γ (présentés p. 17-43). Il ressort de l’examen minutieux (p. 45-63) de la tradition manuscrite que le ms. le plus ancien n’est pas le plus fidèle à la version source (p. 63) ; le choix de l’éditrice s’est donc porté sur le ms. de l’Arsenal, malgré son incomplétude (le fr. 122 le supplée du § 221 au § 233 et dernier). Les miniatures sont reproduites p. 534-537.
2L’épisode de la Charrette, dans le Lancelot-Vulgate et dans la version ici présentée, commence lorsque la Dame du Lac part en quête de son « nourri » et prend fin après la mort de Méléagant, fils de Baudemagus, roi de Gorre. Le dérimage fidèle de la rédaction γ prend le roman de Chrétien vers le vers 426 et s’achève vers le vers 7076 (il commence au milieu de la première phrase du § 28) ; il couvre 6650 vers de sa partie narrative qui en compte 7088 (p. 87). Après comparaison avec les huit témoins de la tradition manuscrite du roman de Chrétien, l’éditrice démontre que le dérimeur de γ a utilisé un manuscrit disparu qu’il serait, à son avis, envisageable de reconstituer en partie (tant la fidélité au texte d’origine est patente, p. 101 et s.) et qui mériterait d’être associé à la dite tradition (p. 97). Au surplus, son étude confirme que les trois mss de γ proviennent bien du dérimage du même ms. (malgré les particularités de BnF, fr. 122). Le travail du dérimage est examiné aux p. 102-110 (et en détail dans les notes) et révèle cinq opérations de base : dérimage proprement dit, modification de volume (abrègement ou amplification), insertion de fragments tels quels de la Vulgate, insertion de fragments transformés de la Vulgate, ajout de séquences originales (p. 111), dont une, particulièrement importante, qui substitue Perceval à Galaad comme élu de la Queste (p. 129 et p. 188). L’étude des procédés du remanieur permet à A. C. de dater le remaniement du début du xive siècle (p. 145) ; une allusion probable aux Prophecies de Merlin (ca 1276-1279) fournissant un terminus a quo (p. 143).
3Je voudrais vraiment rendre hommage au travail de fourmi bénédictine d’Annie Combes, qui nous permet non seulement de lire, dans une remarquable édition, mais de comprendre pleinement les enjeux littéraires de ce texte (pas toujours facile), sa manière de régler les problèmes et les contradictions généalogiques laissés pendants par les rédacteurs de la Vulgate (p. 129-140), son travail sur la figure de Lancelot – qui ne sera montré ni déshonoré, comme dans la Charrette, ni irrémédiablement déchu par le péché comme dans le Lancelot (p. 182) – dont le texte s’évertue à maintenir le prestige, comme dans l’épisode du cimetière futur (p. 183 et s. et § 66-67). Tout cela est exposé avec érudition et simplicité, jusqu’aux raisons pour lesquelles le remanieur n’a pas, comme il pouvait l’avoir envisagé, récrit l’ensemble du cycle à la lumière des transformations qu’il y avait introduites (p. 193). Une très copieuse étude linguistique (p. 195-286), qui met en évidence le caractère en partie reconstruit de la langue de ce dérimage (même en tenant compte des tendances conservatrices des scripta du nord), une bibliographie (p. 303-323), des notes (p. 539-679), des annexes de varia lectio (p. 681-712) et un important glossaire (p. 713-773) achèvent de faire de ce travail une édition de référence qui enrichit notre connaissance du corpus arthurien. J’ajoute à titre personnel que cette fascinante nouvelle arthurienne ferait, dans cette édition qui éclaircit à peu près toutes les difficultés, un excellent texte d’étude pour nos agrégatifs.
4Quelques observations pour finir : p. 234, « il », dans « ce est il » (attr. V S) et autres ex. similaires, n’est pas prédicatif (c’est lui est une réanalyse en S V attr. et lui ne se substitue donc pas à il avec la même fonction) ; ce cas serait donc à distinguer des suivants (p. 235) ; p. 282, « Si m’aïst Dieus » n’est pas une subordonnée, comme pourrait le laisser entendre le commentaire ; § 5/9, « envenra », corr. en venra ; § 18/18, « contre ung chevalier qui ça m’attent » ; le « ça » me paraît suspect (« la » dans BnF, fr. 119, en note), car si le chevalier était dans la sphère du ça, je crois que l’on aurait « contre cest chevalier qui m’attent » ; § 47/13, « ne cuid chevalier ou monde a qui elle n’atalentast », et 56/25 ; cuidier me paraît avoir franchement acquis le sens de « savoir », « connaître » ; § 51/16, « car certes cy ne s’adreça onques point qui fors de son chemin yssi », la trad. donnée en note p. 562 de « cy » par « en allant de ce côté » me paraît produire un sens fort douteux ; je crois que cy est cil et qu’il s’agit d’un banal énoncé sententiel ; § 65/1, « quant il l’a veue la merveille » me paraît ici suspect malgré la possibilité générale de ce type de redondance ; § 82/6, si l’on fait de « enson » une locution pronominale (p. 736, gloss. s. v. ensom), il faudrait transcrire en son ; § 93/4, « sest armés sur ung grant destrier », où « sest » est interprété comme siet ; je lirais plutôt s’est ; § 96/7 (et n. p. 589), « mar en avras ja travail » « tu n’auras pas de difficulté », je comprends plutôt « c’est en vain que tu te donneras de la peine » ; § 110/6, « car il couvient faire par grant esgart de telz choses y a assés » ; le dérimage est si fidèle qu’il n’est pas plus clair que son modèle (cf. éd. M. Roques, Champion, CFMA, v. 3048-49) ; § 130/20, « nulle » me paraît suspect dans « le chevalier n’avroit il nulle moult grant duree » (« mie » dans BnF, fr. 122, en note) ; § 150/3, « tu m’as par agaitié » ; j’aurais transcrit paragaitié, comme le fait A. C. pour d’autres cas semblables, « parcourouçoit » (§ 14/9) et « paraccomplie » (§ 216/22) ; pour la première de ces formes, son absence dans les dictionnaires n’a rien d’étonnant si l’on se souvient que par est une particule séparable ici non lexicalisée comme préfixe (la mise de parcouroucier au gloss., p. 756, est à mon sens inopportune) ; § 178/17, « si y en avoit tant », cet ordre des pronoms adverbiaux est, sauf erreur de ma part, unique dans le ms. ; § 197/26, je ne comprends pas la valeur du « ains », qui ne paraît pas celle de « au contraire » (cf. aussi éd. Micha, II, p. 94) ; § 214/22, je n’aurais pas mis de virgule devant « que il a elles venist » ; § 220/20, même remarque, devant « que Lancelot... » ; § 221/13, le « ne » de « se elle ne vuoet ataindre » me paraît très suspect, malgré le commentaire de la p. 282 qui tente de le justifier comme explétif (je crois l’exemple de § 232/11 très différent).
Stéphane Marcotte, « Le Conte de la Charrette dans le Lancelot en prose : une version divergente de la Vulgate », Perspectives médiévales [En ligne], 34 | 2012, mis en ligne le 13 août 2012, consulté le 22 août 2017. URL : http://peme.revues.org/2291

References: § 221
 § 233
 § 28
 § 66
 § 5
 § 18
 § 47
 § 51
 § 65
 § 82
 § 93
 § 96
 § 110
 § 130
 § 150
 § 178
 § 197
 § 214
 § 220
 § 221
 § 232