Source: http://09.edel.univ-poitiers.fr/annalesdejanua/index.php?id=1607
Timestamp: 2019-10-15 20:10:07+00:00

Document:
Les instruments de pouvoir : Excalibur, de la force du guerrier à la puissance du roi - Annales de Janua - Université de Poitiers
Vous êtes ici : Accueil > Les Annales > n°5 > Souverains et instru... > Les instruments de p...
frPublié en ligne le 10 avril 2017
Si, dans la tradition médiévale, la figure du roi est indissociable d’une dimension guerrière, la légende arthurienne propose toutefois une nette distinction entre dignité royale et pouvoir guerrier, soulignée par la représentation d’Excalibur en tant qu’instrument du pouvoir. Ainsi Geoffroy de Monmouth, dans son Historia Regum Britanniae, insiste-t-il sur la description du souverain en tant que chef de guerre, notamment par l’importance accordée à l’épée du roi Arthur. À l’inverse, dans son roman Merlin, Robert de Boron modifie l’interprétation symbolique de l’arme, en en faisant un acteur direct de l’instauration d’un pouvoir issu de la volonté divine et source de paix. Le déplacement symbolique perceptible dans la représentation de l’épée dans ces deux textes permet alors de traduire l’évolution de la conception de l’autorité royale elle-même, entre les xiie et xiiie siècles, évolution mise en évidence par la figure littéraire du roi Arthur.
Even though in the medieval tradition the warrior dimension is strongly connected to every king, the legend of King Arthur establishes a clear distinction between being king and being a powerful warrior. This aspect is emphasized by the representation of the sword Excalibur, which either appears as a destructive tool used by a skilled warlord, as it is described in Geoffrey of Monmouth’s Historia Regum Britanniae, or as a direct actor in the establishment of a monarch elected by God, as it appears in Robert of Boron’s Merlin. The symbolical shift in the representation of Excalibur corresponds to the evolution in the way royal authority is perceived and understood between the 12th and the 13th centuries, as the literary character of King Arthur indicates.
Mots-clé : roi Arthur ; épée ; Excalibur ; pouvoir.
Keyword : King Arthur ; sword ; Excalibur ; power.
La double interprétation d’une arme légendaire
Excalibur ou l’attribut d’une puissance martiale
L’épée comme moyen d’élection
Du combattant au roi élu
Les deux facettes du souverain
L’épée, outil d’une force destructrice ou d’un pouvoir bâtisseur ?
1Dès le Moyen Âge, la grande majorité des œuvres consacrées au mythe arthurien font mention de l’existence de l’épée Excalibur. Les auteurs, qu’ils proposent des chroniques à résonnance historique ou des récits merveilleux, insistent bien souvent sur la valeur symbolique de cet instrument de pouvoir, intrinsèquement lié au personnage du roi Arthur. Certains auteurs, notamment des romanciers tardifs qui s’emparent de la légende, vont même jusqu’à accorder une place essentielle à l’épée dans l’économie de leurs récits, soulignant de fait son importance auprès de la figure du souverain. Selon les premières œuvres médiévales, il est admis que le roi Arthur possède en réalité deux épées merveilleuses : l’une d’entre elles est l’épée qui apparaît par magie dans la pierre ou dans l’enclume, tandis que l’autre est l’épée nommée Excalibur, offerte par la Dame du Lac au souverain. Cependant, la tradition, forgée par des siècles de réécritures de la légende, tend à mêler ces deux lames pour n’en faire qu’une, symbole de l’autorité suprême du roi. Selon cette interprétation, « Excalibur » devient l’unique épée d’Arthur, la lame légendaire tirée d’un rocher ou brandie par une main féminine hors des eaux et offerte au souverain - deux interprétations concurrentes demeurent alors pour un seul et même objet. L’association des deux épées met donc en évidence l’intérêt symbolique conféré à l’arme du roi, qu’elle apparaisse dans l’eau ou dans la roche. Par consensus, le nom d’Excalibur est employé pour désigner l’épée représentative du souverain - même si elle ne porte pas toujours ce nom dans la littérature médiévale, notamment chez Robert de Boron. La confusion des deux lames se répand tout particulièrement sous l’influence majeure du Morte Darthur de Thomas Malory qui, dans la seconde moitié du xve siècle, compile les récits antérieurs et propose une version anthologique des principaux récits arthuriens. De façon similaire, certains manuscrits du Lancelot-Graal participent à cet amalgame littéraire entre l’épée liée à la pierre d’une part, et Excalibur d’autre part, comme le rappelle Anne Berthelot dans les notes de l’édition Pléiade : « Si l’épée par exemple est le symbole du pouvoir qui va être conféré au roi, le manuscrit de Bonn est un des rares où elle soit confondue avec Escalibor, qu’en général le roi Arthur se procure avec l’aide de Merlin »1. Suite à cette superposition symbolique des deux épées, amorcée dès la littérature médiévale, l’imaginaire collectif tend désormais à regrouper ces deux épées très proches - tant par leur nature merveilleuse que par le pouvoir qu’elles incarnent - sous le nom unique d’Excalibur.
2Dès lors, du point de vue de la caractérisation de la puissance du souverain, une seule épée se démarque, que l’on la nomme Excalibur ou non. Selon les auteurs médiévaux, le pouvoir d’Arthur est en grande partie ou en totalité lié à cette arme, dont l’acquisition n’est pas toujours relatée. Ainsi, dans la tradition médiévale, Excalibur apparaît-t-elle chaque fois comme un instrument de pouvoir. Toutefois, sa symbolique demeure diffractée en fonction des textes, puisqu’elle représente soit une puissance guerrière, dépourvue d’implication politique, soit la dignité royale elle-même, associant caractéristiques politiques et religieuses. L’étude de cette distinction permet d’interroger la valeur symbolique de la représentation de l’épée dans l’ensemble de la légende arthurienne, et ce dès sa naissance littéraire aux xiie et xiiie siècles. En effet, si Excalibur est un outil du pouvoir, la question de la nature de ce même pouvoir demeure. La puissance matérialisée par l’épée varie en fonction de sa représentation dans les textes et des enjeux symboliques qui lui sont associés. Bien que, de façon évidente, la force guerrière et la dignité royale soient toutes deux associées au personnage d’Arthur, la différente perception de l’épée semblerait traduire l’évolution littéraire du souverain entre les xiie et xiiie siècles, de même que sa transformation de figure martiale en figure politique.
3La double facette, guerrière et politique, est nécessairement liée dans la pensée médiévale à une question de pouvoir divin. Ces différents aspects qui permettent de caractériser l’autorité du roi sont notamment exprimés dans deux des textes fondateurs du mythe arthurien. D’une part, l’Historia Regum Britanniae (c. 1138) de Geoffroy de Monmouth présente Excalibur comme l’une des armes du roi Arthur. Cette chronique latine en prose retrace la succession des rois de Bretagne depuis la fondation du pays par les descendants des Troyens jusqu’à l’avènement du pouvoir saxon. L’ensemble de l’œuvre est placée sous le signe de la guerre et de la conquête. Aussi, une part majeure du texte de Geoffroy de Monmouth est-elle consacrée au règne d’Arthur et accorde, par conséquent, une place privilégiée à l’épée du souverain. D’autre part, le roman en prose Merlin, de Robert de Boron, datant du xiiie siècle, présente la naissance et le parcours de Merlin, et s’achève avec la prise de pouvoir d’Arthur, lequel est sacré grâce à son obtention de l’épée. Dans cette œuvre, Excalibur permet donc à Arthur de devenir roi, mais elle ne semble pas revêtir de signification militaire particulière.
4L’Historia Regum Britanniae présente avant tout l’épée d’Arthur comme l’instrument d’une force guerrière. Cette représentation fait écho à l’ensemble de la thématique guerrière développée dans l’œuvre : l’histoire des souverains bretons, loin de se construire sur des successions paisibles, implique de nombreuses batailles et trahisons, qui contribuent à faire du guerrier une représentation idéale du pouvoir. Dans cette perspective, la puissance d’Arthur semble directement associée à son épée qui, comme les plus grandes lames, porte un nom. À l’instar de Joyeuse et de Durandal, les épées de Charlemagne et de Roland, l’arme d’Arthur mérite sa propre identité. Elle est ainsi nommée et listée parmi les autres armes du roi, lorsque ce dernier s’apprête à partir au combat :
Ipse vero Arturus, lorica tanto rege digna indutus, auream galeam simulacro draconis insculptam capiti adaptat, humeris quoque suis clypeum vocabulo Pridwen, in quo imago sanctae Mariae Dei genitricis inpicta ipsam in memoriam ipsius saepissime revocabat. Accinctus etiam Caliburno, gladio optimo et in insula Avallonis fabricato, lancea dexteram suam decorat, quae nomine Ron vocabatur : haec erat ardua lataque lancea, cladibus apta2.
5Ici, Arthur est déjà sacré et son statut royal est clairement ancré dans une perspective chrétienne. La liste militaire proposée et commentée par l’auteur met en évidence le caractère prestigieux de l’équipement du souverain. Bien qu’exceptionnelle, Excalibur n’est pas présentée comme une arme unique : elle est citée au même titre que le bouclier du roi, Pridwen, ainsi que sa lance, appelée Ron. En ce sens, Excalibur appartient à la catégorie des armes légendaires du souverain, nommées et identifiées dans la chronique. Cependant, tandis que le bouclier et la lance s’effacent de l’Historia Regum Britanniae après cet effet de liste, disparaissant d’ailleurs de la suite des réécritures de la légende, Excalibur est quant à elle évoquée à plusieurs reprises dans l’œuvre de Geoffroy de Monmouth. Il s’agit également de la seule arme du souverain à être passée à la postérité, par l’influence des différentes réécritures et adaptations du mythe arthurien.
6Comme le souligne la description des batailles, c’est Excalibur, accompagnée d’une aide divine, qui permet à Arthur de vaincre ses ennemis et de devenir le plus grand guerrier du royaume. L’auteur insiste sur la puissance de l’arme lors de son utilisation par le roi en combat : « Abstracto ergo Caliburno gladio, nomen sanctae Mariae proclamat et sese cito impetu infra densas hostium acies immisit. Quemcumque attingebat, Deum invocando, solo ictu perimebat. Nec requievit impetum suum facere donec CCCCLXX viros solo Caliburno gladio peremit »3. L’épée, instrument dont le pouvoir semble issu à la fois de Dieu et de la Vierge, confère à Arthur sa force lors des batailles. Ainsi, le roi apparaît-il comme un guerrier et un héros chrétien : la puissance divine, par l’intermédiaire de l’épée et de son courageux porteur, est mise au service de la destruction des ennemis du royaume, dans une logique qui n’est pas sans rappeler celle des Croisades. Malgré l’origine merveilleuse d’Excalibur, forgée selon Geoffroy dans l’île d’Avalon, l’épée demeure intrinsèquement liée à une perspective chrétienne d’exercice d’un pouvoir guerrier. Par ailleurs, seul Arthur semble posséder la capacité à manier une telle arme. À l’inverse, l’auteur n’établit pas de lien du même type entre le roi et ses autres armes - le bouclier et la lance -, qui demeurent citées en tant que possessions prestigieuses d’Arthur, sans revêtir toutefois de signification aussi valorisée que celle d’Excalibur. Dans cette perspective, l’épée apparaît comme un instrument de pouvoir conditionnel, au sens où son action dépend de son porteur. Cette caractéristique est encore accentuée dans l’œuvre de Robert de Boron, puisque le texte identifie clairement le jeune Arthur comme étant le seul à pouvoir brandir l’épée.
7Dans l’Historia Regum Britanniae, Geoffroy de Monmouth suggère également le rôle de connecteur joué par Excalibur, qui devient un instrument de jonction apte à transmettre une force surnaturelle, issue de Dieu, au personnage d’Arthur. Par conséquent, dans la chronique latine, Excalibur est valorisée pour sa puissance destructrice, ainsi que pour le lien privilégié qu’elle entretient avec le souverain : « Arma sua nihil eis proficiebant, quin Caliburnus, dextra tam virtuosi regis vibratus, cogeret eos animas eructare cum sanguine »4. Excalibur est mise en lumière dans le texte pour sa fonction première : avant même d’être un symbole de gloire et de puissance, elle est une arme. Par sa force dévastatrice, l’épée impressionne les lecteurs comme les ennemis du royaume, et contribue à forger l’image d’un roi guerrier doté d’un pouvoir hors du commun. De fait, Geoffroy de Monmouth renforce ici la représentation martiale du souverain - Arthur étant déjà sacré, selon l’Historia Regum Britanniae, lorsqu’il brandit son épée en bataille -, et fait d’Excalibur l’allégorie d’une force guerrière et surhumaine.
8La littérature médiévale ne se contente pas de représenter l’épée du roi comme une arme merveilleuse, caractérisée par sa puissance de destruction. D’autres pistes littéraires et symboliques sont explorées par les auteurs, lesquels forgent progressivement l’image diffractée de l’épée d’Arthur. Dans le roman Merlin, Robert de Boron modifie quelque peu l’interprétation de l’épée suggérée par Geoffroy de Monmouth. Perdant en grande partie sa symbolique guerrière, l’arme devient un acteur direct de l’instauration du pouvoir royal, bien avant de devenir l’attribut d’un guerrier. Si Excalibur appartient toujours à Arthur, elle revêt sous la plume de Robert de Boron une signification nouvelle. Désormais, l’épée intervient plus tôt dans la destinée du personnage et lui permet d’accéder au trône. Excalibur devient ainsi un outil de désignation d’origine divine, servant à mettre en évidence la légitimité du jeune roi. Le roman Merlin propose, en effet, la première description détaillée du célèbre épisode de l’épée plantée à la verticale dans la pierre et dans l’enclume, méthode « magique » d’élection du souverain. Robert de Boron évoque ainsi l’apparition de l’épée :
Et quant il issirent dou mostier, si fu ajorné et lors virent devant la maistre porte de l’eglise, en mi la place, un perron tot quarré en quatre quarrés et ne sorent onques conoistre de quel pierre il estoit, si distrent qu’il estoit de marbre. Et seur cest perron en mi leu aveit un enclume de fer largement de demi pié de haut et par mi celle enclume avoit une espee ferue jusque au perron5.
9Cette description propose des plans de plus en plus resserrés qui décrivent des espaces carrés et concentriques permettant la valorisation finale de l’épée : la place, le perron, l’enclume et, enfin, l’épée. Excalibur devient le cœur de cette apparition, tout comme Arthur apparaît, par la suite, comme la figure centrale du royaume. L’apparition de l’épée, qui suit directement l’office religieux, est présentée par l’auteur comme un miracle et annonce la puissance qui sera attribuée à l’arme. L’inscription prophétique que porte celle-ci, détaillée par la suite, complète cet effet de resserrement par un mouvement ascendant, affirmant l’interprétation divine du prodige.
10Il est à noter que l’épée en elle-même n’est presque pas évoquée par l’auteur, qui privilégie sa double interprétation - politique et religieuse - plutôt que ses caractéristiques matérielles. En effet, cette apparition permet de souligner le lien essentiel établi entre pouvoir temporel et pouvoir sacré, qui se concentrent dans l’image de l’épée. Cette double lecture devient dès lors, dans la tradition médiévale, un élément essentiel dans la description de la puissance de l’épée du roi. L’épisode de l’apparition d’Excalibur est repris, presque à l’identique, quoique de façon plus brève, dans le cycle du Lancelot-Graal, où l’auteur précise :
Et il fu ajourné si virent un perron devant le moustier, et ne sorent onques connoistre de quel pierre il estoit. Et sor cel perron en milieu avoit une englume de fer largement demi pié de haut, et parmi cele englume avoit une espee fichie jusqu’au perron outre6.
11De nouveau, le perron semble plus intéresser les auteurs que l’épée elle-même : alors que les dimensions du perron, ainsi que sa matière, sont questionnées, l’épée n’apparaît que comme un élément presque accessoire dans le prodige.
12Dans son œuvre, Robert de Boron insiste sur la valeur chrétienne de l’épée d’Arthur et sur l’interprétation religieuse de l’ensemble de l’épisode. Cependant, Geoffroy de Monmouth tend, pour sa part, à faire d’Excalibur un simple intermédiaire, privilégiant ainsi la représentation de la foi du guerrier lui-même. L’Historia Regum Britanniae établit, en effet, un lien direct entre Arthur et Dieu, ainsi qu’entre le roi et la Vierge Marie. Pourtant, selon Geoffroy de Monmouth, Arthur n’est pas un roi élu, au sens divin du terme : il accède au trône par une succession généalogique traditionnelle, et non par un prodige d’ordre supérieur qui traduirait, aux yeux de tous, la volonté divine. Pour l’Historia Regum Britanniae comme pour le roman Merlin, l’épée d’Arthur constitue l’instrument d’un pouvoir divin, bien que celui-ci s’exprime différemment dans les deux œuvres. Si, pour la chronique latine, Arthur est avant tout un souverain guerrier, dont le pouvoir peut être remis en question lorsqu’il s’absente du royaume, pour le roman en langue vernaculaire, Arthur devient un roi désigné par l’élection divine, dont l’autorité s’avère par conséquent incontestable. Cette distinction n’implique pas un effacement de toute interprétation chrétienne dans l’œuvre de Geoffroy de Monmouth. Cependant, l’instrument d’un pouvoir royal et religieux dans l’Historia Regum Britanniae semble davantage être le bouclier Pridwen, et non l’épée à la force destructrice. À travers la force et la symbolique de l’épée, une première variation apparaît ainsi dans la puissance religieuse de la figure d’Arthur.
13La tradition critique, reprenant notamment les travaux d’Ernst Kantorowicz, tend à proposer une distinction entre les deux aspects de toute personne royale : l’homme et le roi7. Cependant, pour les auteurs médiévaux décrivant les aventures du roi Arthur, une autre distinction apparaît à travers la notion même de royauté. Arthur est-il avant tout un guerrier, acquérant la loyauté de ses troupes à la force du glaive ? Où est-il le grand souverain des récits plus tardifs, apte à éliminer les tensions internes et à construire un royaume glorieux sur une période de paix ? Ces deux figures, loin de se contredire, coexistent dans les réécritures de la légende arthurienne et contribuent à forger l’image en évolution du souverain. Cette modification dans la représentation d’Arthur apparaît dès les premières œuvres qui lui sont consacrées et se concentre notamment dans le rôle attribué chaque fois à l’épée du roi. Excalibur, instrument de pouvoir, devient ainsi, dans la littérature, un révélateur de la puissance accordée au souverain.
14Les différentes représentations d’Excalibur traduisent la différence de perception du statut royal entre le xiie et le xiiie siècle. Si, chaque fois, les auteurs emploient l’épée comme emblème valorisant une puissance chrétienne, le rôle accordé à cette arme met en évidence l’existence de deux facettes complémentaires dans l’image du roi Arthur : le guerrier et le roi - ces deux facettes étant chaque fois placées sous protection divine. Certes, dans la pensée médiévale, la figure du roi est indissociable d’une certaine dimension guerrière. Toutefois, la légende arthurienne propose dès ses premiers textes majeurs une distinction entre la dignité royale et le pouvoir du combattant, soulignée par la représentation et la symbolique d’Excalibur en tant qu’instrument de pouvoir. Or, la question est de savoir si, dans les différents textes, l’épée est principalement employée pour elle-même, comme cela semble être le cas dans l’Historia Regum Britanniae, ou si elle apparaît avant tout en tant que symbole, comme dans le Merlin de Robert de Boron - et, de façon intéressante, dans la majorité des réécritures postérieures de la légende.
15Ainsi que l’annonce la prédominance du thème guerrier dans la chronique de Geoffroy de Monmouth, le roi Arthur de l’Historia Regum Britanniae s’appuie principalement sur la force destructrice de l’épée : la puissance hyperbolique qu’il acquiert lors des batailles grâce à cette arme est soulignée par le nombre d’ennemis tués, évoqué dans une esthétique reprenant certains codes de la chanson de geste et du registre épique. Excalibur, au même titre que le bouclier et la lance, est employée pour sa fonction première d’arme nécessaire au combat. Ces éléments contribuent à tracer le portrait d’un Arthur guerrier, menant ses troupes avant de régner. L’épée n’est d’ailleurs évoquée que lors des épisodes de guerre ou lors de la préparation martiale du roi. Ici, la force divine s’exprime à travers un pouvoir offensif. La dimension défensive apparaît par l’intermédiaire du bouclier Priwen qui constitue, en ce sens, le pendant de l’épée du roi. Sous la plume de Geoffroy de Monmouth, Excalibur, avant d’être un outil religieux, est bien présentée comme une arme offensive, faite pour détruire les ennemis du souverain et pour imposer la volonté divine - par la force s’il le faut.
16Or, cette dimension vindicative disparaît chez Robert de Boron, où l’épée n’est plus tant perçue comme une arme que comme un symbole. Dans son Merlin, elle n’est d’ailleurs jamais présentée dans un contexte martial, mais demeure profondément ancrée dans un cadre chrétien, voire liturgique, comme le laisse à penser l’évocation de l’office religieux et de la bénédiction accordée à l’épée lors de son apparition. Selon l’interprétation de Robert de Boron, tous échouent à retirer Excalibur de son socle, tandis qu’Arthur y parvient à plusieurs reprises. L’épisode d’extraction de l’épée est ainsi répété, chaque fois suivant le calendrier religieux : Noël, Chandeleur, Pâques et Pentecôte. Dans la tradition médiévale, particulièrement soulignée dans les romans arthuriens, ces célébrations sont l’occasion de grands rassemblements et permettent à Arthur de prouver - encore et encore - sa légitimité face aux barons du royaume. Alors que, dans l’Historia Regum Britanniae, Excalibur constitue l’instrument d’un pouvoir guerrier et destructeur, l’épée évoquée dans le roman Merlin devient paradoxalement un outil au service de la paix8. En effet, lorsque tous reconnaissent enfin l’autorité royale d’Arthur, Robert de Boron précise : « Einsis fu Artus esliz et fait roi dou roiaume de Logres et tint la terre et le roiaume en pais »9. Cette précision suggère qu’Arthur, tel qu’il est décrit dans le Merlin, est avant tout un souverain qui apporte la paix, et non un roi conquérant. La période de paix est ici annoncée comme une conséquence directe du sacre, lequel est, à son tour, une conséquence directe de l’accès d’Arthur à l’épée : dans cette perspective, l’épée devient elle-même un instrument au service de l’établissement de la paix. Le pouvoir d’Arthur, présenté en germe par Robert de Boron, emploie la paix comme moyen d’accéder à une stabilité pour l’ensemble du royaume : l’arme du roi entre au service de la construction d’un règne à la fois glorieux et puissant, non présenté dans le Merlin - mais annoncé par les récits déjà établis et par la légende encore en formation au xiiie siècle.
17La notion d’élection constitue, vis-à-vis de la figure d’Arthur, une donnée essentielle du récit de Robert de Boron et est conservée dans un grand nombre des réécritures postérieures de la légende arthurienne. L’épée plantée dans l’enclume et le perron apparaît comme un outil de révélation qui permet à la fois de désigner, d’identifier et de légitimer le nouveau souverain. La fonction de désignation d’Excalibur met en évidence le fait qu’Arthur est élu par Dieu pour régner, même si certains barons du royaume refusent d’abord de prendre en compte ce prodige. Les essais répétés d’extraction de l’épée au fil du calendrier liturgique constituent autant de démonstrations de la puissance d’Arthur ; une puissance non pas d’origine guerrière, mais d’origine merveilleuse. Arthur n’apparaît pas comme un chef de guerre, mais comme un souverain de droit divin. Selon l’interprétation proposée par Robert de Boron, l’épée révèle, puis confirme le statut royal du personnage. L’arme, ainsi décrite, semble dotée d’une volonté propre - ou, plus exactement, elle se fait le révélateur terrestre de la volonté divine. Chez Geoffroy de Monmouth, la force issue de Dieu permet, par l’intermédiaire d’Excalibur, d’amplifier la puissance déjà marquée d’Arthur, souverain guerrier. À l’inverse, chez Robert de Boron, la volonté divine s’exprime en amont et permet, à elle seule, de valoriser Arthur dans la narration. Lorsque l’archevêque, acteur majeur de l’épisode de l’épée dans le perron, dans le Merlin, confie la dignité royale à Arthur, il insiste sur l’interprétation divine du prodige : « si alast avant et preist l’espee dont Nostre Sires a lor esciant lor avoit fait election »10. En ce sens, l’épée occupe une plus grande fonction narrative chez Robert de Boron que chez Geoffroy de Monmouth, même si l’obtention d’Excalibur par le souverain marque de fait la fin du Merlin. Au xiiie siècle, la figure littéraire d’Arthur n’a déjà plus à être caractérisée par sa dimension guerrière, ou du moins ne se limite-t-elle plus uniquement à cela. Comme le soulignent la description du personnage dans le Merlin et son accès à l’épée de pouvoir, le roi idéal du xiiie siècle doit avant tout être un chef élu, choisi sans équivoque et désigné par Dieu.
18Dans l’imaginaire collectif, l’épée constitue l’attribut royal par excellence, plus encore que la couronne d’Arthur. Excalibur apparaît dès lors comme un objet essentiel de la légende arthurienne, suffisamment marquant pour devenir l’emblème même du pouvoir, tout en constituant une lame assez indistincte pour pouvoir prendre en charge une superposition de significations complémentaires. Plus que le bouclier, le trône, et même la couronne - regalia qui ne sont que peu évoqués dans les hypotextes arthuriens -, cette épée devient dès le xiie siècle la matérialisation du pouvoir guerrier et royal d’Arthur, avant de se doter d’une forte symbolique religieuse dès l’œuvre de Robert de Boron. L’épée est perçue comme le prolongement nécessaire de l’autorité royale, à la fois signe de la force destructrice d’Arthur et emblème d’une paix et d’une unité à construire. Le déplacement des enjeux représentés par Excalibur est le signe d’un déplacement de la représentation du pouvoir royal entre les xiie et xiiie siècles. Par le miracle de l’épée dans la pierre, Excalibur n’apparaît plus simplement comme une arme, mais devient l’allégorie d’une puissance royale en mouvement.
19L’affaiblissement de la dimension guerrière d’Arthur, largement perceptible dans le Merlin par rapport à la partie arthurienne de l’Historia Regum Britanniae, traduit également un déplacement de la focalisation narrative. En effet, dès la fin du xiie siècle, le souverain n’est plus le héros des œuvres littéraires : désormais placé en retrait, le roi s’efface partiellement pour céder la place aux figures dynamiques de chevaliers, qui prolongent et étendent les valeurs et les idéaux traditionnellement associés à Arthur. Néanmoins, de façon intéressante ce déplacement perceptible dans la focalisation n’entraîne pas la disparition d’Excalibur, qui demeure au contraire le principal instrument de pouvoir de la légende arthurienne - aux côtés du Graal et de la Table ronde. Ainsi, dès les romans de Chrétien de Troyes, Excalibur apparaît-elle auprès d’une jeune génération de chevaliers et est notamment portée par Gauvain, neveu d’Arthur. En revêtant des significations proches mais en évolution dès les premiers textes qui l’emploient, l’image de l’épée met en évidence un renouvellement de la figure du souverain entre l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth et le Merlin de Robert de Boron. Si l’épée d’Arthur demeure un instrument de pouvoir, la représentation et la symbolique qui lui sont associées par les auteurs éclairent toutefois les enjeux et les limites de ce pouvoir royal en mutation au cours de la période médiévale.
20Edmond Faral, La légende arthurienne, études et documents. Ière partie : Les plus anciens textes, t. I : Des origines à Geoffroy de Monmouth, Paris, Honoré Champion, 1929.
21Edmond Faral, La légende arthurienne, études et documents. Ière partie : Les plus anciens textes, t. II : Geoffroy de Monmouth, la légende arthurienne à Glastonbury, Paris, Honoré Champion, 1929.
22Edmond Faral, La légende arthurienne, études et documents. Ière partie : Les plus anciens textes, t. III : Documents : Historia Britonum, Geoffroy de Monmouth : Historia Regum britanniae, et Geoffroy de Monmouth : Vita Merlini, Paris, Honoré Champion, 1929.
23Geoffroy De Monmouth, Histoire des rois de Bretagne, trad. Laurence Mathey-Maille, Paris, Les Belles lettres, 2008.
24Le Livre du Graal, t. I, Joseph d'Arimathie, Merlin, Les premiers faits du roi Arthur, éd. Daniel Poirion, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001.
25Robert de boron, Merlin, Roman du xiiie siècle, éd. Alexandre Micha, Genève, Droz, 1979.
26Robert De Boron, Merlin, trad. Alexandre Micha, Paris, Flammarion, 1994.
27Martin Aurell, La légende du roi Arthur, 550-1250, Paris, Perrin, 2007.
28Martin Aurell et Catalina Girbea (dir.), Chevalerie et christianisme aux xiie et xiiie siècles, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.
29Georges Dumezil, Heur et Malheur du Guerrier, Paris, Presses Universitaires de France, 1969.
30Georges Dumezil, Mythe et épopée, t. I, L’idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo-européens, Paris, Gallimard, 1968.
31Georges Dumezil, Mythe et épopée, t. II, Types épiques indo-européens : un héros, un sorcier, un roi, Paris, Gallimard, 1971.
32Ernst H. Kantorowicz, Les deux corps du roi : essai sur la théologie politique au Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1989.
1 Par stricte équivalence, l’édition Pléiade emploie, pour désigner le cycle du Lancelot-Graal, le nom de Livre du Graal : Le Livre du Graal, t. I, Joseph d'Arimathie, Merlin, Les premiers faits du roi Arthur, éd. Daniel Poirion, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 1795 (Merlin - Notes et variantes).
2 Geoffroy De Monmouth, Historia Regum Britanniae, éd. Edmond Faral, La légende arthurienne, études et documents. Ière partie : Les plus anciens textes, t. III : Documents : Historia Britonum, Geoffroy de Monmouth : Historia Regum Britanniae, et Geoffroy de Monmouth : Vita Merlini, Paris, Honoré Champion, 1929, § 147, p. 233. Geoffroy De Monmouth, Histoire des rois de Bretagne, trad. Laurence Mathey-Maille, Paris, Les Belles Lettres, 2008, p. 208-209 : « Arthur lui-même, revêtu de la cuirasse qui convenait à un si grand roi, se coiffa d’un casque en or, gravé d’une figure représentant un dragon ; il accrocha sur ses épaules son bouclier Pridwen, sur lequel était représentée l’image de sainte Marie, mère de Dieu, image qui la rappelait sans cesse à sa mémoire. Il se ceignit aussi de son épée de grande valeur, Caliburn, qui avait été fabriquée dans l’île d’Avallon, et plaça dans sa main droite sa lance nommée Ron qui était longue, large et faite pour massacrer ».
3 Geoffroy de Monmouth, Historia Regum Britanniae (éd. cit. n. 2), § 147, p. 234. Traduction de L. Mathey-Maille (op. cit. n. 2), p. 209 : « Tirant alors son épée Caliburn, il proclama le nom de sainte Marie et, d’un rapide mouvement, se lança dans les rangs serrés des ennemis. Tous ceux qu’il frappait en invoquant Dieu, mouraient au premier coup d’épée. Il ne suspendit pas son attaque avant d’avoir tué quatre cent soixante-dix soldats avec sa seule arme Caliburn ».
4 Geoffroy de Monmouth, Historia Regum Britanniae (éd. cit. n. 2), § 174, p. 272. Traduction de L. Mathey-Maille (op. cit. n. 2), p. 251 : « Leurs armes n’étaient d’aucune utilité car l’épée Caliburn, dans la main [droite] d’un roi si valeureux, les condamnait à rendre l’âme dans le sang ».
5 Robert de Boron, Merlin, Roman du xiiie siècle, éd. Alexandre Micha, Genève, Droz, 1979, § 83, p. 268-269. Traduction d’Alexandre Micha, Merlin, Paris, Flammarion, 1994 ; p. 161 : « On était alors au point du jour : ils virent devant le porche principal de l’église, au milieu de la place, un bloc de pierre carré de matière indéfinissable, de marbre, pensaient-ils. Au milieu de ce bloc était une enclume de fer, d’au moins un demi-pied de hauteur, et au milieu de l’enclume une épée était fichée jusque dans le bloc ».
6 Le Livre du Graal (op. cit. n. 1), § 191, p. 759. Traduction d’Anne Berthelot, p. 759 : « Le jour s’était levé, et ils virent un perron devant l’église, fait d’une pierre qu’aucun d’entre eux ne connaissait. Et sur ce perron, au milieu, se trouvait une enclume de fer d’un bon demi-pied de haut, et dans cette enclume se trouvait fichée une épée qui s’enfonçait jusqu’au perron ».
7 Ernst K. Kantorowicz, The King’s two bodies, A study in Mediaeval Political Theology, Princeton, Princeton University press, 1957, traduit et édité en français sous le titre Les deux corps du roi : essai sur la théologie politique au Moyen Age, Paris, Gallimard, 1989.
8 Si les périodes de paix ne sont pas absentes dans l’Historia Regum Britanniae, même durant le règne d’Arthur, l’auteur n’établit toutefois pas de lien direct entre la puissance de l’épée et la paix mise en place par le souverain.
9 Robert de Boron, Merlin. Roman du xiiie siècle (éd. cit.n. 5), § 91, p. 290. Traduction d’A. Micha, (op. cit. n. 5), p. 173 : « C’est ainsi qu’Arthur fut élu et devint roi du royaume de Logres où il fit régner la paix ».
10 Robert de Boron, Merlin. Roman du xiiie siècle (éd. cit. n. 5), § 91, p. 289. Traduction d’A. Micha, Merlin (op. cit. n. 5), p. 173 : « Avancez Arthur, et prenez l’épée ; cette épée qui, tous en avaient conscience, avait été l’instrument de Notre Seigneur pour faire son choix ».
Article en PDF [ fichier pdf - 548k ]
Justine Breton (2017). "Les instruments de pouvoir : Excalibur, de la force du guerrier à la puissance du roi". Annales de Janua - Souverains et instruments de pouvoir | Les Annales | n°5.
[En ligne] Publié en ligne le 10 avril 2017.
URL : http://09.edel.univ-poitiers.fr/annalesdejanua/index.php?id=1607
Statut : Docteure - Laboratoire : TrAme - Directeurs de recherche : M. Gérard Gros et M. Martin Aurell - Titre de la thèse : « Image du pouvoir et pouvoir de l’image : les représentations de la puissance dans la légende arthurienne, de l’écrit à l’écran. » - Thématiques de recherche : Légende arthurienne ; pouvoir ; littérature et cinéma ; adaptations audiovisuelles - Contact : bretonjustine@outlook.fr

References: § 147
 § 147
 § 174
 § 83
 § 191
 § 91
 § 91