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Timestamp: 2020-02-25 00:21:55+00:00

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INTRODUCTION — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L’ANTIQUITÉ.
CHAPITRE PREMIER. — LA MISSION DE L’ANTIQUITÉ EST LA PRÉPARATION DU CHRISTIANISME.
Toutes les traditions de l’antiquité s’ouvrent par un tableau idéal des premières sociétés humaines : les hommes, prenant leurs espérances pour des souvenirs, reportaient au berceau du monde la félicité dont le besoin les tourmente. L’isolement est un des caractères que les poètes attribuent à l’âge d’or. Les peuples ne connaissaient d’autres rivages que ceux de leur patrie ; on n’avait pas encore vu le pin arraché des montagnes, descendre sur la plaine liquide, pour visiter des climats étrangers[1]. ce fait est peut-être le seul trait des temps primitifs qui ait un fondement historique. Toutes les nations, lorsqu’elles paraissent Sur la sine du monde, vivent d’une existence séparée, presque inconnues les unes aux autres. Cependant cet isolement doit cesser ; l’unité, l’association est la loi du genre humain ; l’histoire de l’humanité n’est autre chose qu’une marche progressive vers cet idéal. Chaque âge a sa mission dans cette œuvre sans fin : quelle est celle de l’antiquité ?
Le monde ancien s’ignorait, il vivait pour ainsi dire au hasard, sans connaître le but de ses travaux mais le fatalisme antique cachait une direction providentielle que Dieu lui-même a révélée par la succession des événements, L’antiquité a abouti au christianisme ; quand on envisage les faits d’un point de vue général, on les voit tous tendre vers cette fin ; on peut donc dire que le travail des peuples anciens avait pour objet la préparation du règne de l’Évangile. La religion chrétienne est la première qui ait eu la prétention d’être universelle ; lien des âmes dans le monde entier, elle contient en germe une nouvelle constitution du genre humain ; l’unité politique sortira de l’unité religieuse. Si l’antiquité a eu pour mission de préparer le christianisme, elle a dû jeter les fondements de l’unité future en établissant des liaisons entre les peuples. Ce sont surtout les croyances, les idées communes qui unissent les hommes ; mais pour que des rapports intellectuels soient possibles, il faut qu’il existe déjà des communications matérielles. L’intérêt, les besoins créent des relations[2] ; mais le commerce suppose également que les nations se connaissent, que le cercle de, leurs pensées s’étend au-delà de l’étroit horizon de leur berceau : Pour mettre les hommes en contact, la Providence s’est servie de leurs passions ; dans ses mains la violence est devenue un instrument d’union et de paix. La guerre, le commerce, les idées, tels sont les moyens qui ont préparé’ le monde ancien à l’initiation du christianisme.
Les croyances se manifestent dans la religion et la philosophie. Les systèmes religieux qui gouvernent encore aujourd’hui les âmes ont pris naissance en Orient : c’est là qu’apparaissent dans la plus haute antiquité les grandes figures de Moïse, de Zoroastre, de Brahma, de Buddha. Les dogmes auxquels ils ont attaché leurs noms, ne se sont pas développés d’une manière isolée ; les idées s’engendrent et se propagent par une filiation et une parenté analogues à celle des peuples. Dans l’Asie orientale, point de départ des migrations qui ont peuplé l’Europe, a été conçue une des doctrines les plus anciennes dont l’histoire ait conservé le souvenir. Elle ne nous est connue que par les croyances qui s’en sont détachées, le brahmanisme et le mazdéisme. Le brahmanisme, plus approprié au génie de l’Orient, exerça peu d’influence sur le monde occidental, mais de son sein sortit une secte puissante qui a d’étonnantes analogies avec la religion chrétienne : le Buddhisme est un lien intellectuel entre l’Asie et l’Europe. Les dogmes de Zoroastre se mêlèrent plus intimement à la pensée de l’Occident. Entre les deux mondes se trouve la mystérieuse Égypte, qui développa dans sa vallée solitaire une civilisation dont les origines échappent jusqu’ici aux efforts de la science. La Providence veilla à ce que les fruits de cette culture antique profitassent au reste de l’humanité. Il y avait un peuple qui à juste titre se disait élu de Dieu, parce que plus fidèlement que les autres membres de la famille humaine il conserva le dogme de l’unité divine. Il vint en contact avec la sage Égypte : les prêtres transmirent leur science à Moïse. En apparence isolé, le mosaïsme subit l’influence de la religion de Zoroastre dont des peuples guerriers étaient devenus les propagateurs. La conquête amena les mages de la Perse sur les bords du Nil. L’Égypte était destinée à être le rendez-vous de toutes les conceptions religieuses et philosophiques de l’antiquité. Les idées grecques y pénétrèrent à la suite d’Alexandre. La Grèce avait aussi ses racines dans l’Orient ; mais le génie hellénique développa avec indépendance les germes qu’il reçut de l’étranger : il produisit Pythagore, Socrate, Platon. Devenue religieuse à son déclin, la philosophie rechercha les dogmes orientaux comme la source de toute sagesse ; les religions à leur tour subirent l’influence des idées philosophiques. Cette fusion des doctrines et des cultes empreignit le monde d’un esprit religieux, d’une attente universelle qui fut remplie par la venue du Christ. Le christianisme résuma en lui la science antique ; mais il ne reproduisit pas simplement le passé, il ouvrit un nouvel avenir à l’humanité. Jésus-Christ et ses apeures jetèrent les fondements d’une réorganisation sociale et politique : la Providence leur prépara la voie et facilita leur mission en réunissant les peuples anciens sous un seul Empire. Telle fut l’œuvre de la guerre et des conquêtes.
Cicéron dit qu’il n’y a jamais eu de grand homme sans inspiration divine[3]. On peut appliquer cette parole profonde aux conquérants : ils ont eu une mission providentielle ; les plus grands en avaient conscience, et c’est avec justice que l’humanité les a salués du nom de héros ; d’autres étaient des instruments dans la main de Dieu ; tous ont coopéré au grand travail de l’unité humaine. Les pasteurs féroces qui inondaient régulièrement l’Asie comme un torrent dévastateur, étaient appelés à former le premier anneau de la chaîne qui devait unir l’Europe et l’Orient. Les Perses achevèrent l’œuvre que les Assyriens avaient commencée. Les Grands Rois furent les premiers qui manifestèrent l’orgueilleuse prétention de dominer l’univers. Ce dessein que les Perses étaient incapables de réaliser, devint l’héritage d’un conquérant qui, malgré les taches qui ternissent sa mémoire, nous apparaît comme un idéal des temps antiques. Ce qui n’était qu’un vague instinct chez les Nomades de l’Asie, fut une grande et noble idée, chez Alexandre. Il eut l’ambition de conquérir la terre polir faire de ses habitants une seule famille, dans laquelle l’odieuse distinction de Grecs et de Barbares serait abolie : c’était comme une lueur de la fraternité que Jésus-Christ allait enseigner aux hommes. Alexandre légua le projet d’une monarchie universelle à un peuple que les Boëtes, les historiens et les philosophes ont appelé avec un profond sentiment de vérité, le peuple roi[4]. Il avait en effet cette ténacité, cette persévérance d’ambition qui distingue les races royales : il était né pour vaincre et gouverner les nations[5]. Une grande partie du monde ancien fut réunie sous les lois de Rome.
Le commerce était un autre élément d’unité. La Providence qui destina certains peuples à la paisible élaboration des dogmes, d’autres aux violentes émotions des combats, doua une rive particulière du génie des entreprises commerciales. Le pavillon tyrien flottait dans les mers du Nord, sur les côtes de l’Asie et dans l’Océan indien Carthage hérita de l’esprit aventureux de Tyr, mais poussée aux conquêtes par sa position, elle vint en contact avec un peuple contre lequel toute lutte était inutile, car il avait pour lui les desseins de Dieu. Rome dédaigna le commerce que la ruine de sa rivale mettait entre ses mains. Cependant les relations commerciales ne furent pas interrompues. Alexandrie prit la place de Carthage : inspirée par le génie de son fondateur, elle ne fut pas seulement un entrepôt pour les marchandises, elle devint un centre intellectuel pour le monde gréco-romain.
Quel fut l’élément dominant dans la marche des peuples anciens vers l’unité ? Les théocraties orientales n’ont pas songé à propager leurs dogmes. Les peuples commerçants, dans leur politique égoïste, aimaient mieux diviser les populations que de les unir : c’est malgré eux que le commerce a rempli sa mission cosmopolite. Il n’en fut pas ainsi des conquérants. Dés qu’ils paraissent dans l’histoire, ils prétendent à la monarchie universelle. Mais c’était une conception irréalisable, parce qu’elle est contraire aux vues de la Providence. La nature nous présente dans toutes ses manifestations le spectacle d’une variété infinie se déployant sur un fond identique. L’humanité est organisée d’après la même loi ; une en essence, elle se divise en nations douées chacune d’un’ génie particulier : Dieu l’a voulu ainsi, parce que la destinée du genre humain ne peut s’accomplir que par le concours harmonique de facultés diverses[6]. Il a imprimé à la terre et à la race qui l’habite des marques évidentes de ses desseins. Les climats différents demandent et produisent des organisations différentes. La diversité des langues est l’expression de la diversité de caractères qui distinguent les branches de la grande famille humaine[7]. Mais il Ÿ a une unité qui harmonise en elle ces variétés. De même que les climats constituent dans leur ensemble une seule Terre, de même que les règles fondamentales des langues sont unes, le genre humain est aussi un et divers. Telle est la loi qui doit présider aux rapports des peuples. L’antiquité l’a méconnue en essayant de les plier sous le joug d’une domination uniforme. Cette prétention se manifeste dans toute sa brutalité chez les Perses. L’idéal conçu par Alexandre a quelque chose de séduisant ; mais quelque grand qu’il fût, il était homme, et il c’est pas donné à l’homme d’embrasser le genre humain dans sa prévoyance. Ses projets furent réalisés autant qu’ils pouvaient l’être par le peuple roi. Alors se révéla la faiblesse de l’idée lui était l’ambition des conquérants. La magnifique unité de l’empire romain cachait la décadence de la société ancienne. Les nations avaient accompli la tâche qui leur était assignée : elles attendaient une régénération qui les sauvât de la mort ; réunies sous une même domination, l’unité politique les prépara à l’unité morale. Telle fut l’œuvre des monarchies universelles tentées dans l’antiquité. L’empire romain s’écroula et sur ses ruines s’éleva la société chrétienne qui, après de longues convulsions, commence à entrevoir le but de sa destinée, l’unité dans la variété, l’association générale.
Ainsi la mission de l’antiquité a été de préparer l’avènement du christianisme, de jeter tes fondements de la future alliance des peuples, en les rapprochant par les idées, les intérêts et surtout par la force des armes. De ce point de vue il nous sera facile d’apprécier le droit des gens et les relations internationales, des peuples anciens. Longtemps ils ont été l’objet d’une admiration excessive les défenseurs des idées théocratiques exaltaient la sagesse orientale : les, partisans de la démocratie idéalisaient les républiques d’Athènes, de Sparte et de Rome. Un grand penseur a rétabli le rapport réel qui unit le monde moderne à l’antiquité, en proclamant, que l’âge d’or n’est pas derrière nous, mais devant nous. L’œuvre des anciens n’est que préparatoire des ébauches d’organisation sociale ne peuvent servir de modèles[8]. L’homme fait ne cherche pas un idéal dans son enfance ; mais l’enfant contient en essence toutes les manifestations de l’homme futur ; de même nous trouverons dans l’antiquité les germes du développement actuel du genre humain.
CHAPITRE II. — DROIT DE GUERRE DE L’ANTIQUITÉ.
Un célèbre écrivain dit que la guerre est l’état habituel du genre humain : Le sang doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là, la paix n’est qu’un répit. Pour appuyer son horrible paradoxe, De Maistre trace un tableau affreux de la longue suite de massacres qui souillent toutes les pages de l’histoire[9]. Le fait que le philosophe piémontais veut ériger en théorie, est incontestable pour le passé et surtout pour le monde ancien. Les peuples y paraissent ennemis nés les uns des autres ; les hostilités continuelles sont à peine suspendues par de courtes trêves, dont rien ne garantit l’observation que l’intérêt de les garder ou l’impuissance de les rompre. En conclurons-nous avec De Maistre que la guerre est une loi divine, immuable ? Parole impie, qui serait mieux placée dans la bouche d’un adorateur de Jévoha, le Dieu des armées, que dans celle d’un chrétien, disciple d’une religion de charité. Oui, la guerre a été universelle, parce qu’elle était nécessaire au développement et à l’extension de la civilisation mais l’humanité la rejettera avec horreur, du jour où cet instrument de progrès sera devenu inutile.
La guerre, dans le principe, n’est qu’un pillage : l’amour du butin se change en ambition chez les conquérants. Les philosophes qui s’inspirent surtout du sentiment, considèrent le désir des conquêtes comme une mauvaise passion ; d’après Plutarque c’est une maladie naturelle aux princes[10] ; Tacite dit avec plus de profondeur que c’est le devoir des rois[11]. La guerre était pour ainsi dire un devoir dans l’antiquité. Les hommes vivaient isolés, la guerre les rapprocha ; quelques peuples favorisés particulièrement de la nature, développèrent une riche civilisation ; ils la communiquèrent au genre humain, soit comme vainqueurs, soit comme vaincus. Alexandre est l’idéal des héros civilisateurs ; il répand l’hellénisme en Afrique et en Asie. Les Grecs, affaiblis par leurs divisions, tombent sous le joug de Rome, nuis avec leur défaite commence pour eux une gloire nouvelle : les arts, la philosophie, la littérature de la Grèce envahissent le monde à la suite des légions. L’Empire s’écroule sous les coups des Barbares ; alors les Romains initient leurs maîtres farouches à la culture qu’ils avaient, reçue des Grecs et qui est devenue notre héritage. Tels furent les bienfaits de la guerre. Considérée comme une loi fatale de l’espèce, humaine, elle n’est, qu’une horrible boucherie ; mais si nous y voyons une condition de progrès, un lien entre les peuples, nous pourrons, sans dégoût, assister à cette phase sanglante de l’humanité : n’est-ce pas au prix du sacrifice, de la souffrance, que l’homme se développe et se perfectionne ?
La paix est considérée aujourd’hui comme l’état normal du genre humain. Dans l’antiquité, la condition naturelle des peuples était la guerre[12], la paix était une exception qui devait être consacrée par un traité. Les anciens ignoraient qu’un lien de droit et d’humanité unit les hommes ; les devoirs que nous dérivons de la nature humaine n’existaient chez eux qu’en vertu d’une convention[13]. Dans un âge imbu de ces idées, les hostilités ne pouvaient être qu’une suite actes atroces. Le droit des gens moderne est fondé sur ce principe, que les nations doivent se faire dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu’il est possible, sans nuire à leurs véritables intérêts[14]. Les anciens semblaient plutôt suivre pour règle la conduite que Rousseau reproche à l’Europe civilisée ; ils ne se bornaient pas à faire à leurs ennemis tout le mal dont ils pouvaient tirer profit, mais ils comptaient pour un profit tout le mal qu’ils pouvaient leur faire à pure perte[15]. Ce que l’antiquité appelait droit de guerre a été formulé avec une admirable énergie dans la fameuse sentence du chef gaulois : Malheur aux vaincus ![16] C’était une maxime universellement admise que le vainqueur avait un pouvoir absolu sur la personne des ennemis[17]. Une déclaration de guerre était un arrêt de mort contre des populations entières. L’œuvre d’extermination ne s’arrêtait pas aux champs de bataille, elle emportait les cités ; les nations elles-mêmes périssaient. Aujourd’hui la première pensée du conquérant est d’incorporer le pays conquis, il associe les vaincus aux droits et aux avantages du vainqueur. Dans le monde ancien, la guerre asservissait les vaincus, quand elle ne les exterminait pas. La servitude, née de la conquête, est le trait caractéristique de l’antiquité : nous regardons l’esclavage comme un crime ; chez les anciens, c’était une grâce[18].
Quelle est la raison de ces différences fondamentales qui séparent les nations anciennes et les peuples modernes ? L’antiquité n’avait pas la conscience de l’unité humaine, par suite, l’humanité lui a également manqué. L’absence de ce sentiment se révèle dans la religion, la famille, les lois. Le culte est ensanglanté par le plus horrible des sacrifices. Cette cruauté ne souillait pas seulement les Barbares, les Gaulois, les Germains, les Scythes, les Pélasges. La race phénicienne, la plus industrieuse du monde ancien, était aussi la plus cruelle ; pour se rendre les dieux favorables, elle leur sacrifiait ce que l’homme a de plus cher, son propre sang. Les Grecs, renommés pour leur humanité, immolaient dans les siècles reculés des prisonniers avant le combat[19]. Route qui eut la gloire d’imposer aux vaincus l’abolition des sacrifices humains, les avait elle-même pratiqués dans des dangers pressants[20]. La civilisation les détruisit chez la plupart des peuples, nais il fallut l’influence toute puissante du christianisme potin les abolir entièrement[21]. Un écrivain de génie a essayé d’expliquer, nous oserions presque dire de justifier cette affreuse superstition. De Maistre y trouvé l’idée de la rédemption par le sang ; la guerre lui montre la même vérité sous une autre face ; ce fléau terrible sévit toujours avec une violence rigoureusement proportionnelle aux vices des nations, de manière que lorsqu’il y a débordement de crimes, il y a toujours débordement de sang[22]. Nous croyons au dogme de l’expiation, mais ce n’est pas dans le sang des hommes répandu sur cette terre que nous la cherchons. La loi du salut jar le sang est celle des époques de barbarie ; si l’antiquité n’en a pas connu d’autre, c’est qu’elle ignorait le doux sentiment de l’humanité qui ne se développe, comme toutes les facultés humaines, que progressivement.
Cette absence d’humanité est un trait distinctif de la famille antique. Nous reconnaissons à peine à la société le droit de Herser le sang des coupables. L’antiquité accordait au père de famille le droit de vie et de mort sur l’innocence même, sur l’enfant qui vient de naître. L’usage d’exposer les enfants était si général que les historiens remarquent avec étonnement quelques rares exceptions[23]. Il y a une chose plus horrible que cette coutume atroce, c’est la doctrine des plus grands philosophes de la Grèce sur le droit des créatures humaines à l’existence que Dieu leur a donnée ; Platon[24], Aristote[25] ordonnent l’exposition, l’avortement !
Montesquieu dit que les peines diminuent ou augmentent à mesure qu’on s’est plus approché ou éloigné de la liberté[26] ; l’observation s’appliquerait avec plus de justesse peut-être au sentiment de l’humanité. Tous les peuples anciens, depuis les Indiens, les plus mous des hommes, jusqu’aux Romains pour qui la mort était un spectacle, rivalisaient pour ainsi dire dans l’invention des supplices. C’est presque se servir d’une expression trop faible de dire que leurs lois étaient écrites avec du sang ; le sang, ne leur suffisait pas, il leur fallait la souffrance de la victime. La justice moderne à également été entachée de barbarie ; mais ait moins les coupables seuls ou ceux qu’on présumait tels étaient livrés au bourreau ; chez les anciens, il y avait des êtres malheureux qu’on torturait, bien qu’innocents, pour leur arracher le témoignage de la vérité. Rien de plus horrible que les maximes des orateurs athéniens sur la torture des esclaves[27].
Le sentiment de l’humanité s’est développé chez les peuples modernes, grâce au christianisme qui leur a montré des frères dans leurs semblables : les anciens n’avaient pas l’idée d’une nature commune à tous les hommes. Aristote nous révolte quand il prétend justifier l’esclavage par une différence d’organisation entre l’homme libre et l’esclave ; mais le grand logicien n’est que l’interprète de l’opinion générale. Les peuples étaient séparés par mile barrière tout aussi insurmontable. Aristote dit que les Barbares sont naturellement esclaves, il en conclut que les Grecs sont nés pour les dominer. Platon, le philosophe de l’idéal, recommande la justice, la bienveillance aux Grecs dans leurs rapports réciproques, mais entre les Grecs et les Barbares il ne conçoit ni lien de droit ni devoir d’humanité. Ainsi l’antiquité déclare par l’organe de ses plus grands penseurs, qu’elle ne reconnaît pas des devoirs et des droits réciproques aux hommes en leur qualité d’hommes. Quel sera dans cet ordre de choses la loi des sociétés ? La force brutale.
Les artistes exprimaient la puissance et les qualités morales par la grandeur de la stature[28]. C’est le symbole d’une croyance universelle[29]. La force dominait dans les gouvernements, dans les relations des peuples. Le même mot qui désigne la supériorité de forces physiques, servait a marquer la vertu, la supériorité morale : l’aristocratie a sa source dans le droit du plus fort. Les plus grands philosophes de l’antiquité n’ont pas conçu d’autre principe d’organisation sociale : la souveraineté de l’intelligence n’est qu’une expression différente de la même idée. La force reparaît toujours, même là où elle semble subordonnée à la raison. Les théocraties reposent sur un principe purement rationnel, et cependant le législateur indien déclare que la force est le lien unique de la société[30]. Tacite résume les sentiments du monde ancien en disant que la gloire de la justice appartient au plus fort[31].
Ainsi le droit des gens de l’antiquité est le droit dut plus fort. Nous serions infidèle à notre croyance d’un développement progressif du genre humain, si nous ne cherchions dans cet état de barbarie les gemmes doit est sortie l’idée d’un lien embrassant Ions les hommes, de droits et (le devoirs communs à tous les peuples. L’homme ne peut méconnaître entièrement la nature qui l’unit à ses semblables. L’instinct de cette communion se manifeste déjà dans les temps primitifs, mais il ne prend pas la forme d’un rapport juridique, il se confond avec le sentiment religieux. Aussi haut que remontent nos traditions, elles nous présentent la religion mêlée à la guerre et essayant d’y introduire une sorte de justice. Les dieux sont pris à témoin avant qu’on la commence ; la paix est cimentée par leur invocation ; des hérauts, placés sous la protection divine, sont des agents de paix et de concorde, le peuple conquérant par excellence a un collège de prêtres qui soumet les luttes de la force à des formalités et à des règles. La religion mit une première limite aux droits du vainqueur : il pouvait détruire, dévaster les choses humaines, mais il devait respecter les temples, les choses sacrées[32]. Les personnes se ressentirent aussi de cette influence bienfaisante. Les castes et l’esclavage, que nous maudissons aujourd’hui, ont été dans le principe un bienfait pour les vaincus. En les admettant dans l’organisation sociale, bien qu’aux conditions les plus avilissantes, la théocratie leur assure au moins l’existence physique. L’esclavage occidental est déjà un progrès sur la condition des castes inférieures de l’Orient. Le çûdra est flétri par une tache originelle ; Dieu seul peut l’élever à une caste supérieure dans une existence future. L’esclave grec peut-être affranchi, la liberté le fait entrer sans la société de ses maîtres ; à Rome sa condition s’améliore encore, l’affranchi devient l’égal du citoyen. Le vainqueur cessant d’égorger le vaincu, l’intérêt et l’humanité conduisirent à respecter non seulement sa vie, mais aussi la liberté, en lui faisant payer une rançon ou en l’attachant au sol, en l’employant à des travaux utiles au vainqueur. La Grèce ne s’éleva guère au-dessus de cette espèce de servage. Rome fit un dernier pas vers l’association : elle prépara la fusion des races ennemies en accordant aux vaincus des droits qui les rapprochaient des vainqueurs ; les peuples qui s’étaient déchirés longtemps par des guerres sanglantes, se confondirent dans la grande unité romaine.
§ 1. L’isolement est la loi de l’antiquité.
Tous les peuples anciens se disent enfants du sol, nés de la terre qu’ils habitent, Poètes, historiens, orateurs, philosophes ont exalté l’autochtonie des Athéniens[33]. Cette prétention n’était pas particulière à la cité de Minerve : c’était une croyance générale[34]. Nous sommes si imbus du dogme de l’unité humaine, qu’il nous est difficile de comprendre un sentiment qui la détruit, ou du moins l’affaiblit. L’autochtonie est l’expression de la vie isolée des nations primitives ; elles ne connaissaient qu’elles-mêmes et prenaient l’horizon de leur vallée pour les limites du monde ; l’orgueil qui s’exalte dans la solitude nourrit cette fausse opinion ; un préjugé né de l’ignorance devint un titre de gloire. Rien ne caractérise mieux l’antiquité : l’isolement est sa loi.
L’isolement était une condition d’existence pour les peuples anciens. Les forces des sociétés doivent se concentrer dans des limites étroites pour pouvoir se développer avec énergie : l’amour de la famille, de la cité, précède celui de l’humanité. La guerre amena une époque d’expansion ; elle mit en rapport des peuples qui se connaissaient à peine de nom. Mais l’isolement primitif laissa des traces jusque dans les états fondés par la conquête. Les mots de royaume, d’empire, de république nous font illusion, en nous faisant croire à l’unité politique là où règne une diversité profonde. L’Inde a toujours formé un assemblage de petites associations, n’ayant pas la conscience d’une patrie commune. L’empire des Perses n’était qu’une juxtaposition de peuples et de cités, l’individualisme a fait la grandeur du génie hellénique, mais il a aussi préparé la ruine de la Grèce. Rome fit la conquête d’une partie du monde sans cesser d’être une république municipale.
La division du genre humain en associations bornées par les mirs d’une ville, était l’expression de l’individualisme qui dominait dans l’ordre moral. Dans l’enfance de l’humanité, les esprits ne conçoivent que ce qui est particulier, local : les intelligences étant incapables de s’élever à la notion de l’unité, les hommes doivent se partager en un nombre infini de corps sans cohésion, cette absence d’unité se révèle surtout dans l’ordre religieux. La religion est essentiellement un lien entre les hommes. Chaque individu, chaque famille commence par avoir son dieu. Quand les peuples se forment, ils mettent leurs cultes en commun ; les dieux cessent d’être individuels, ils étendent leur influence sur toute la nation. Là s’arrêtent les progrès de l’antiquité, elle n’a connu que des divinités nationales, parce glue les sentiments des hommes ne dépassaient pas les limites de leur patrie. La tradition nous représente les Immortels se partageant les cités grecques ; les peuples de l’Orient donnent à leurs divinités le nom de roi ou maître de la ville[35]. La diversité des cultes était un principe de haines nationales[36]. L’Indien me déteste, pas seulement les autres peuples comme étrangers, il les fuit comme impurs ; les annales des Hébreux témoignent à chaque page qu’il n’y a plus de lien d’humanité entre les hommes que séparent des croyances hostiles ; les prêtres du paganisme mêlent aux prières pour la cité qu’ils servent, des imprécations et des malédictions contre les ennemis et les choses qui leur appartiennent[37].
§ 2. Du Patriotisme des anciens.
L’isolement hostile qui caractérise le monde ancien domine toutes les relations des peuples. Il y a une vertu qu’on a longtemps regardée comme l’apanage exclusif de l’antiquité : nous entendons encore tous les jours regretter le patriotisme des Grecs et des Romains ; serait-il vrai que l’humanité fût déchue sous ce rapport ? Le patriotisme a son principe dans l’amour que nous éprouvons pour le lieu qui nous a vus naître. Les philosophes ont cherché la raison de cet attachement qui semble lier l’homme au sol. Herder dit que nos facultés physiques et morales, notre manière de vivre, nos joies et nos peines sont, sinon un produit du climat, du moins en rapport avec les influences extérieures au milieu desquelles nous nous développons ; plus cette action est forte, moins l’homme peut se détacher du lieu de sa naissance ; lui ôter son pays, c’est tarir la source de sa vie[38]. L’influence de la nature est certaine, mais elle n’est pas décisive ; l’affection pour le sol natal varie, avec la formé du gouvernement, avec le progrès des relations internationales. Dans leur enfance les peuples sans cesse en guerre entre eux, voient un ennemi dans tout étranger ; l’amour de la Patrie se confond alors avec la haine de tous les hommes qui ne sont pas membres de la cité. Tel a été le Patriotisme des anciens, borné, exclusif, haineux. Loin de tous la pensée de méconnaître ce qu’il y a de légitime et de noble dans le dévouement des Grecs et des Romains. L’humanité chantera toujours, avec Horace qu’il est doux et glorieux de mourir pour la patrie ; elle dira toujours, avec le poète grec qu’il est beau d’aimer ses enfants, mais que la patrie a droit à nos premières affections[39] ; elle répètera toujours avec Cicéron que la patrie étant notre mère avant celle qui nous a donné le jour, nous lui devons plus de reconnaissance qu’à nos propres parents[40]. Aujourd’hui un individualisme absolu menace de détruire la société ; les citoyens d’Athènes et de Rome se dépouillaient pour ainsi dire de tout sentiment personnel : la gloire elle-même, ce mobile tout puissant, était un tribut payé à la patrie[41]. Mais si nous devons rendre justice au patriotisme antique, gardons-nous d’y voir un idéal.
La cité était la famille un peu agrandie ; l’amour de la patrie avait quelque chose de l’affection que créent les liens du sang, il était profond mais égoïste ; la guerre, en menacent l’existence de l’état, mettait également en danger la fortune, la liberté, la vie du citoyen ; la défense du sol natal était donc réellement un combat pour tout ce qu’il avait de plus cher[42]. Mais la même cause qui exaltait le patriotisme, le rendait exclusif et haineux. Zaleucus fit un crime du simple abandon de la patrie[43]. Lycurgue prohiba l’émigration. Nous comprenons le désir d’Horace que le soleil ne puisse rien voir de plus grand que Rome. Mais comment qualifier la joie sauvage de Tacite, lorsqu’il raconte que des peuplades germains s’entretuent, son vœu impie que ces haines soient éternelles[44] ? Le grand historien est l’organe de l’antiquité ; quand l’intérêt de la patrie était en jeu, le citoyen ne connaissait plus ni justice ni humanité, la voix même de la nature n’était plus écoutée. Qui oserait aujourd’hui justifier le fratricide auquel le patriotisme poussa Timoléon, un des héros de la Grèce ? La philosophie ancienne proclama que la plus admirable de toutes les actions est de tuer un tyran, qu’un fils doit au besoin sacrifier son père. Les crimes devenaient un titre de gloire quand ils frappaient l’ennemi. Les historiens placent l’action de M. Scævola au nombre des faits qui passeraient pour des fables s’ils n’étaient pas consignés dans les annales[45]. Cependant cet acte héroïque était un assassinat. Dans les relations internationales se montre la même absence de justice[46]. Qu’on scrute les plus nobles caractères de la Grèce pet de Rome ; on les trouvera admirables dans les limites de la cité, mais leur vertu ne va pas au-delà.
Disons donc avec Schiller que l’antiquité a formé de grands citoyens, mais non de grands hommes[47]. N’envions pas aux anciens leur farouche patriotisme, singulier amour qui ne fait pas que les citoyens s’entr’aiment, mais qui fait que l’on hait tout ce qui n’est pas concitoyen[48]. Grâce à la religion chrétienne, nos sentiments se sont élargis ; nous voyons des frères dans tous les hommes, et dans l’échelle des devoirs que la nature nous impose, nous plaçons les intérêts du genre humain au-dessus des droits de la cité, par le même motif qui faisait préférer aux anciens la cité à la famille. Cependant il ne faut pas que le cosmopolitisme nous fasse oublier nos obligations envers la patrie. La Providence, en divisant le genre humain en nations, a condamné le Socialisme qui voudrait absorber les nationalités, Si les intérêts de l’humanité l’emportent sur les intérêts particuliers, ce n’est pas à dire que les liens de la famille et de la patrie doivent être détruits au profit d’un vague et stérile amour du genre humain. Il s’agit de concilier des sentiments également sacrés, et non de détruire les uns pour exalter les autres. Montrons-nous supérieurs à l’antiquité en alliant l’amour des hommes à celui de nos concitoyens ; quasi de fausses doctrines prétendaient que la patrie doit disparaître, retrempons-nous au spectacle de la Grèce et de Rome ; allons y puiser des leçons de patriotisme, mais que cet amour né soit plus de la rainé.
§ 3. De l’Hospitalité. Des Étrangers.
L’hospitalité, plus encore que le patriotisme, semble donner à l’antiquité un caractère idéal. Mais si l’on considère les relations internationales dans leur ensemble, alors l’hospitalité perd le prestige poétique qui la grandit outre mesure, et elle apparaît comme un moyen peu efficace pour corriger ce que l’état social avait de barbare et d’hostile pour l’étranger. De même fille l’enfant est essentiellement personnel, les sociétés naissantes n’ont en vue que leur conservation ou la satisfaction de leurs besoins. L’égoïsme national est même un progrès sur les affections exclusives de la famille, mais il faut un développement considérable des sentiments humains, pour que les peuples se traitent comme frères. La philanthropie ne peut pas trouver place dans le cercle étroit du monde primitif. C’est l’âge des luttes violentes et de la force brutale ; quand des tribus voisines se rencontrent, c’est pour s’entretuer ou pour détruire et piller, comment l’homme verrait-il un ami dans un être qui ne cherche qu’à lui nuire. Étranger et ennemi expriment nécessairement une seule et même idée[49] ; il faut un traité pour que l’homme regarde l’homme comme son semblable. Qu’on se représente les conséquences que cette conception doit entraîner pour l’étranger. Le malheur aux vaincus s’adresse à lui aussi bien qu’à l’ennemi[50]. Le citoyen seul a une valeur, parce qu’il est seul membre de la cité : l’étranger est sans droit ; sa naissance est une tache[51] ; c’est un être vil, méprisable[52] ; il est en état de suspicion légitime[53] ; s’il est libre de sa personne, il est esclave dans sou langage[54]. La différence des langues élève entre les peuples une barrière aussi considérable qu’une diversité de nature[55]. De là vient le terne méprisant de Barbare, dont les Grecs et les Romains se servaient pour désigner les races étrangères. Cette expression qui joue un si grand rôle dans l’antiquité, désignait dans le principe un homme qui parle un langage inintelligible, par suite tout étranger[56] ; elle devint bientôt la marque d’une différence aussi profonde que celle qui séparait l’homme libre et l’esclave.
Ainsi la négation de l’unité humaine, voilà où aboutit le système international des anciens. Poussée dans ses dernières conséquences, cette doctrine aurait réalisé l’horrible maxime de Hohbes : l’homme serait devenu un loup pour l’homme. Mais la Providence a mis en lui le germe de l’humanité, il est un avec ses semblables L’instinct de cette communauté se révèle déjà dans l’enfance qui souffre des gémissements, comme elle se réjouit des sourires. La compassion pour les malheureux est la première manifestation du lien qui unit tous les hommes ; elle est le principe de l’hospitalité. L’hospitalité fit naître le premier soupçon de la fraternité humaine[57]. La religion donna sa sanction aux sentiments de la nature. Le législateur indien place les hôtes presque sur la même ligne que les dieux[58]. Chez les Grecs, l’hospitalité est tellement sacrée, qu’elle balance les liens de la patrie[59] ; à Rome, elle devient pour ainsi dire une obligation juridique[60]. C’est aussi dans les écrits des poètes et des philosophes romains que se mon are pour la première foi, l’idée de la solidarité des hommes. Mais c’était un vague pressentiment d’une doctrine nouvelle, plutôt qu’une théorie profonde sortie des entrailles de l’antiquité. La notion de l’unité humaine ne pouvait dériver que de l’unité divine. Ce dogme entrevu par les philosophes ne jeta pas des racines assez fortes pour changer la société ancienne : elle resta divisée en corps hostiles, qui repoussaient les étrangers comme des ennemis.
Que furent en réalité ces rapports d’hospitalité dont la peinture a tant d’attraits pour nous ? Des liaisons se forment nécessairement entre les hommes ; la sociabilité, les intérêts, les besoins l’emportent sur les haines nationale. Mais ces communications seraient impossibles, si l’étranger n’avait aucune garantie pour sa personne et pour ses biens. L’hospitalité lui donna dans son hôte la protection que le droit lui refusait : loin d’être un état idéal, elle n’est qu’une première tentative pour rapprocher les peuples[61]. Lorsque les relations s’étendirent, elle devint insuffisante et inutile. Déjà chez les Grecs et les Romains, elle fut remplacée par des soins mercenaires. Sans doute, lorsqu’on compare les prévenances affectueuses de l’hôte avec la complaisance intéressée de l’hôtelier, on est tenté de regretter les mœurs. antiques[62]. Mais n’oublions pas que la garantie souvent inefficace que les étrangers cherchaient dans des lices individuels, ils l’ont aujourd’hui entière et assurée dans les lois. L’étranger n’est plus un ennemi, il est un frère, il jouit des droits de l’homme partout où il porte ses pas ; une bienveillance générale a remplacé les rares relations de l’hospitalité.
§ 4. Les peuples mis en communication par la guerre, les colonies, le commerce.
L’isolement était la condition primitive des peuples ; mais ils étaient destinés à s’associer un jour. La Providence les doua d’une force d’expansion qui les excitait incessamment à s’étendre et à se propager au loin. Cette tendance se manifeste diversement suivant le génie divers des races. La guerre joue le rôle principal : elle est tellement de l’essence de l’antiquité que les nations en apparence les plus pacifiques, les plus isolées, ont été, au moins dans une phase de leur existence, livrées à l’ambition des conquêtes. La race sanscrite a eu son âge héroïque, avant de se replier sur elle-même dans la méditation et la rêverie ; les Pharaons égyptiens ont parcouru l’Asie en conquérants. La guerre, qui pour les riverains du Gange et du Nil n’était qu’un fait accidentel, remplissait la vie entière des autres peuples. Les rudes habitants des steppes de l’Asie apparurent les premiers sur ce théâtre sanglant. Ils étaient poussés par une impulsion divine à conquérir un monde dont ils ignoraient l’étendue ; ils unirent l’Asie occidentale en une grande monarchie, et la mirent en contact avec l’Europe. La rencontre des deux races inconnues l’une it l’autre fut comme la découverte d’un nouveau monde[63]. Les conquérants ont été dans l’antiquité ce que les hardis navigateurs sont dans les temps modernes. Alexandre découvrit l’Inde et jeta es fondements de l’union future de l’Orient et de l’Occident. Mais une grande partie de cet occident restait cachée dans ses brouillards ; les pays, destinés à devenir le siége de la civilisation la plus avancée, étaient habités par des peuples barbares, qui n’avaient aucun rapport entre eux ni avec les nations plus avancées du Midi. Annibal et les légions romaines ouvrirent les premières voies entre les Gaules et l’Italie ; un émule d’Alexandre osa s’aventurer jusque dans le Nord de l’Europe ; les successeurs de César achevèrent l’œuvre de la conquête et de la découverte et préparèrent le terrain pour un nouveau développement social.
Tous les moyens de mettre les peuples en communication, dit Herder, ne sont pas également bons ; la voie de la guerre est la plus rude et la plus mauvaise. La guerre sauvage sème la haine et non l’amour ; la communion morale qu’elle fonde n’est du moins pas le but des conquérants. Les colonies des anciens répandaient les sciences en même temps que le commerce ; c’est par là que les Phéniciens et les Grecs se sont immortalisés[64]. La colonisation est en effet un instrument admirable pour établir entre les hommes cette unité, cette solidarité qui est la loi de leur nature et le dernier but de leurs efforts. Elle répand des populations amies sur le globe ; des liens d’affection enchaînent les colons à la métropole ; la guerre entre eux est un crime, la paix un devoir ; quand la force des choses rend les enfants indépendants, ils n’en restent pas moins unis par le lien du sang à leurs pères ; n’est-ce pas une image idéale des destinées de l’humanité ? Mais nous pouvons dire des colonies ce que Herder dit de la guerre ; la civilisation qu’elles propagent est un bienfait de la Providence ; mais elles sont loin de répondre, dans l’intention des fondateurs, aux desseins de Dieu. Tyr et Carthage couvrirent de leurs établissements les côtes de l’Afrique, de la Gaule, de l’Espagne ; mais la race phénicienne n’était guidée que par un intérêt mercantile. La colonisation grecque était le produit des révolutions qui agitèrent la Grèce ; elle dut son éclat à la rare union des facultés les plus diverses qui font des Hellènes le peuple initiateur de l’humanité ; l’action pacifique qu’elle exerça sur le monde était digne de la nation qui s’illustra surtout par les arts et la philosophie : Rome émit aussi des colonies ; mais elles n’étaient qu’un des moyens employés par son administration pour rattacher les pays conquis tu centre de l’empire ; cependant considérées comme élément de la grande unité romaine, elles ont leur importance même au point de vue des intérêts généraux de l’humanité.
LE COMMERCE, LA NAVIGATION, LES VOYAGES
Le commerce, dit Montesquieu, unit les nations[65] ; dans sa plus haute expression, il est l’image de la solidarité humaine. Les rapports que l’intérêt a fondés, s’étendent ensuite aux idées et contribueront à faire du genre humain une famille de frères. L’antiquité, enchaînée dans les limites de nationalités hostiles, ne pouvait pas avoir le génie commercial, qui est naturellement cosmopolite[66]. Lycurgue en proscrivant le commerce, était l’organe d’une opinion dominante. La condition d’un pays se suffisant à lui-même était l’idéal de la société : pour le réaliser un législateur célébrer[67] bannit même le négoce intérieur de sa république[68]. Heureux, dit Sainte-Croix, en commentant la loi de Zaleucus, le peuple qui ne sort jamais de ses champs ![69] Les sentiments exprimés par le savant académicien sont ceux des anciens ; l’humanité moderne a compris que cet isolement, rêve poétique d’un âge d’or, est contraire aux desseins de la Providence. Dieu ne veut pas que l’homme se suffise à lui-même, il ne veut pas que les peuples se suffisent à eux-mêmes. Peu de pays produisent toutes les choses nécessaires à la vie, le Créateur les a distribuées entre les diverses parties de la terre pour forcer ses habitants à nouer des relations entre eux[70].
La nature ne s’est pas contentive de rendre les communications des hommes nécessaires ; elle leur a fourni les moyens de les pratiquer. Les voyages à travers les déserts qui séparent les partis les plus fertiles de l’Asie et de l’Afrique paraissent impossibles ; ils deviennent faciles il ce le secours dit chameau que les Orientaux ont si justement appelé le navire de terre ferme. La mer isolait en apparence les peuples ; la navigation en a fait la voie la plus rapide du commerce. Mais ces relations ne prouvaient être que le résultat de progrès séculaires. Un philosophe moderne[71] blâme Horace d’avoir appelé l’Océan une barrière divine[72]. Le reproche s’adresse à toute l’antiquité, elle n’a as vu un lien dans la mer, mais une cause de séparation. Ce préjugé était naturel dans un âge où la navigation était dénuée des puissants instruments qui guident nos marins à travers l’immensité des mers et leur permettent de braver les tempêtes.
Le commerce moderne est essentiellement maritime ; dans l’antiquité il se faisait presque exclusivement par terre. De pareilles relations sont limitées de leur nature, mille obstacles s’opposent à ce que les voyages par terre se fassent avec la rapidité que la mer imprime aux communications. Le commerce ne parvint pas à établir entre les peuples anciens, groupés autour de la Méditerranée, ces rapports actifs qui existent aujourd’hui entre les pays les plus éloignés.
Les circonstances qui arrêtèrent les progrès de la navigation et du commerce expliquent la rareté des voyages de découverte ; on en cite à peine quelques-uns ; encore ne servirent-ils pas à étendre les relations des peuples et elles profitèrent peu à la géographie. Les anciens ne connaissaient pas même le continent qu’ils habitaient. La découverte du nouveau monde opéra une révolution fondamentale dans la science et dans l’humanité. Depuis lors seulement les hommes connaissent la Terre qui leur sert de séjour, et les grandes questions de l’unité de la race humaine, de sa destination, de son organisation ont pu être agitées et résolues dans le sens de l’association de tous les peuples.
CHAPITRE IV. — PHILOSOPHIE ET RELIGION.
L’antiquité n’a pas eu l’idée d’une unité fondée sur l’association la monarchie universelle sous les lois de Rome est le dernier progrès qu’elle ait accompli. Les philosophes, les poètes n’ont pas conçu un idéal supérieur au fait. Tel est le caractère général des spéculations des anciens. Quand on compare leurs opinions avec les nôtres sur les destinées du genre humain, on est frappé d’une différence fondamentale. Il y a aujourd’hui dans les esprits une immense espérance d’un progrès continu, illimité. Cette foi a manqué aux philosophes de la Grèce et de Rome.
L’antiquité n’a pas vu de grande transformation sociale : le christianisme qui jeta les fondements d’un monde nouveau, mit fin en même temps au vieux monde. L’invasion des Barbares ouvre la série des révolutions qui se succèdent avec une effrayante rapidité. Ces immenses mouvements de peuples et d’idées remuèrent profondément la pensée humaine. Jetant un regard sur le chemin déjà parcouru, voyant disparaître l’esclavage que les plus hautes intelligences avaient cru légitime, la philosophie s’aperçut que l’humanité a son idéal vers lequel elle avance toujours à travers les agitations et les souffrances. Elle se mit à la recherche de cette destinée ; s’inspirant du dogme chrétien de l’unité, elle proclama que les hommes sont solidaires, que les peuples doivent former un tout harmonique. Tels n’étaient pas les sentiments des anciens ; la société reposant toujours sur les mêmes bases, malgré la chute des- empires, ils crurent que les grands événements historiques étaient des faits sans but, sans moralité, que les hommes tournaient toujours dans le même cercle, que les mêmes maux les attendaient toujours. Une antique doctrine appliqua cette idée désolante à la création entière ; la conception de la Grande Année est la négation du progrès et de la perfectibilité. Après la révolution d’un certain nombre de siècles, toutes les choses humaines devaient se renouveler, les astres rentrer dans leurs premiers orbites, les individus et les peuples recommencer leur première existence. Cette croyance était répandue dès les temps les plus reculés[73] ; on l’attribue aux premiers poètes, nous la retrouvons encore chez les derniers Stoïciens[74]. On conçoit quelle funeste influence elle a dit exercer sur les théories politiques. Les faits actuels se reproduisant éternellement, rien de plus naturel que de croire à leur légitimité. L’esclavage existait chez tous les peuples, Aristote le justifie, et nie ainsi l’unité humaine. Les nations vivaient dans un état permanent d’hostilités ; Platon admet qu’entre Grecs et Barbares la guerre est perpétuelle. On chercherait en vain dans les systèmes philosophiques une espérance, un désir d’un autre avenir. Le monde idéal de Platon est infecté des vices de la société ancienne ; son disciple n’a ni espoir ni désespoir, il s’en tient a la réalité et il trouve sa satisfaction à chercher les raisons des choses ; les Stoïciens louent le passé, ils sont pleins de mépris pour le présent, mais ils n’attendent pas de meilleure destinée ; les Sceptiques ne laissent aucune croyance à l’homme ; l’Épicurisme, qui veut le rattacher à la vie, aboutit au matérialisme et au néant[75].
Cependant l’antiquité, abandonnée par ses penseurs, marchait, sous la main de Dieu, à l’accomplissement de sa mission. Le progrès éclate dans les écrits des philosophes, qui travaillaient à leur insu à l’édification d’une société nouvelle ; il se révèle dans les chants des poètes, prophètes de l’avenir.
Dans l’Orient, la poésie se confond avec la religion ; mais les poètes, plus humains que les représentants officiels du culte, se font les interprètes des sentiments qui battent dans le cœur de tout homme. Serait-ce à cette source divine qu’il faut rapporter les beaux préceptes de charité, d’humanité des poèmes indiens, préceptes qui sont si pets en harmonie avec le brahmanisme ? Chez le peuple de Dieu, cette contradiction entre la religion et la morale n’existe pas ; la poésie hébraïque est l’organe du dogme à l’unité divine. Les poètes du paganisme ne pouvaient se nourrir d’une doctrine d’unité et de fraternité ; ils puisent leurs inspirations dans l’âme humaine, supérieure aux systèmes. Homère prête des accents d’humanité aux chants dans lesquels il peint un âge de violence et de ruse. Les tragiques nous reportent dans ces mêmes siècles dont les crimes et les malheurs se prêtent merveilleusement au drame, mais ils attribuent à leurs héros des sentiments d’une société plus avancée ; heureux anachronisme qui permit à Sophocle de faire entendre sur un théâtre païen ces paroles presque chrétiennes : Mon cœur est fait pour partager l’amour et non la haine[76]. Euripide est comme le prophète d’une ère nouvelle, dans laquelle l’esclavage, l’esprit de guerre feront place à l’égalité, à l’harmonie.
Les philosophes, de leur côté, délaissant le paganisme, vont à la recherche de la vérité. La philosophie de Pythagore est un culte ; sa doctrine de l’amitié embrassant la création tout entière, est un pressentiment de la religion de charité. Socrate a été comparé au Christ, il est du moins un de ses précurseurs ; sa morale est presque aussi pure que celle de l’Évangile ; son cosmopolitisme contient en essence le dogme de l’unité et de la solidarité du genre humain. L’antiquité a donné à son disciple le nom de divin, les Pères de l’Église l’ont revendiqué comme un des leurs ; digne hommage rendu au philosophe de l’Idéal. La justice n’a pas eu d’interprète plus sublime que Platon ; il a des lueurs de génie sur les grands principes qui formeront la religion de l’avenir, la notion de Dieu, la fraternité, la paix. On peut reprocher à Aristote d’avoir justifié l’esclavage, mais du moins il cherche un principe moral a la servitude ; l’aristocratie de la vertu et de la science, base de son système politique, ne satisfait plus notre besoin d’égalité ; pour le mondé ancien, dominé par la force brutale, c’était un immense progrès. Aristote se rattacha plus directement a l’avenir par sa belle théorie de l’amitié ; c’est un germe de la fraternité chrétienne.
Le mouvement imprimé aux esprits par Socrate ne s’arrêta pas aux spéculations, philosophiques ; il opéra une révolution intellectuelle qui se manifesta dans les conceptions sur la guerre, la paix, la justice internationale. Xénophon introduit l’humanité dans la guerre ; son héros respecte la qualité d’homme dans les vaincus ; la Cyropédie n’est encore qu’une utopie, mais l’utopie est un idéal qui se réalise quand la pensée individuelle entre dans la conscience générale Isocrate appliqua dans ses discours la théorie du juste que Platon développa dans ses dialogues ; un triomphe plus éclatant l’attendait ; le plus grand des orateurs la porta à la tribune d’Athènes. D’autres disciples de Socrate s’emparèrent de ses idées cosmopolites ; les Cyniques, les Stoïciens ne considèrent les cités particulières que comme des membres d’un grand tout ; leur république du genre humain est au fond une doctrine de fraternité et de paix.
Le Stoïcisme était destiné à fructifier dans un sol en apparence peu favorable à la culture de la philosophie. Rome reçut ses arts, sa littérature de la Grèce, cependant elle apporta aussi dans le développement de la civilisation un élément gui lui est propre. La chute successive des nationalités antiques ; la réunion dans un même empire de peuples qui s’étaient traités d’ennemis et de barbares, le spectacle de la paix régnant dans une grande partie de la terre, toutes ces circonstances éveillèrent chez les Romains des sentiments que les penseurs de la Grèce n’avaient pu concevoir dans l’horizon borné de leurs cités. C’est sur un théâtre romain que furent prononcées, aux applaudissements des spectateurs, ces paroles célèbres qui semblent ouvrir l’ère chrétienne : Je suis homme et rien de ce qui touche l’homme ne m’est étranger. Les poètes de Rome ne brillent pas par l’originalité, cependant ils chantent un sentiment nouveau, le bonheur de la paix, don précieux de l’Empire. Les philosophes romains ne sont pas comme ceux de la Grèce des génies initiateurs, mais leurs écrits répondent aux besoins du monde ancien qui doit être préparé à l’avènement d’une religion de fraternité et de charité. Cicéron mêle à la doctrine stoïcienne des accents d’amour que les impitoyables disciples de Zénon ne connaissaient pas ; au milieu d’un peuple qui ne vit que pour la guerre, il ose mettre la gloire des arts pacifiques au-dessus de l’ambition des conquêtes. Ces idées marchent à grands pas, lorsque la république guerrière fait place à la paix de l’Empire, Sénèque est tellement imbu de l’esprit nouveau qu’on a longtemps supposé des rapports entre le philosophe et Saint-Paul pour expliquer la pureté de sa morale, son amour de l’humanité ; sa haine des conquérants le rapprochent des philosophes du dernier siècle. Le genre humain s’avançait vers de meilleures destinées. La Providence suscita du milieu des païens des penseurs pour former le lien entre l’ancien monde qui mourait, et le christianisme qui venait de naître. La philosophie prend un caractère religieux chez Plutarque ; il enseigne qu’il n’y a qu’un Dieu pour les Grecs et les Barbares ; cette unité divine est un type sur lequel doit s’organiser la société humaine. La charité qui anime Épictète et Marc-Aurèle en fait presque des chrétiens. Mais en devenant exclusivement une science de morale individuelle, le stoïcisme renonce à toute action sociale. La philosophie conduit la société ancienne jusqu’au christianisme ; alors elle semble abdiquer et assister, dans une sublime indifférence aux ruines qui s’accumulent autour d’elle. Une dernière fois elle rassemble ses forces pour lutter contre l’envahissement de la religion nouvelle. Les Néoplatoniciens essaient de ranimer les croyances expirantes : leur tentative révèle le besoin que l’humanité éprouve d’une croyance religieuse ; mais la philosophie était impuissante à le satisfaire : le paganisme ne pouvait être régénéré.
Le paganisme ne connaissait que des dieux particuliers, locaux ; de là la division du genre humain en nationalités distinctes, hostiles. Cependant il est de l’essence de toute religion de relier[77], d’unir les hommes. Dans les dogmes religieux de l’antiquité comme dans la philosophie, on petit signaler des germes de l’unité future.
Une lumière nouvelle a lui sur l’Orient ; quoique incomplètes, nos connaissances suffisent pour attester que l’idée d’un Dieu unique se trouve chez les Indiens, les Persans, les Égyptiens, bien qu’enveloppée de nuages et faussée par le panthéisme. Le Brahmanisme, dépourvu du sentiment de la personnalité, ne voit d’autre but à la vie que de soustraire l’homme à la renaissance ; le bonheur final est l’anéantissement en Dieu. Cette profonde erreur a flétri les germes de charité, d’humanité qui se sont produits dans, l’Inde ; elle a même infecté de son souffle funeste le Bouddhisme, sorti de la doctrine brahmanique, mais qui lui est supérieur par la reconnaissance du dogme de l’égalité. La religion a laquelle s’est attaché le grand nom de Zoroastre, admet un premier principe, niais elle ne lui accorde pas la puissance créatrice ; cependant elle se rapproche des sentiments de l’Occident, en prêchant la lutte contre le mal ; la solidarité des Mazdéisnants deviendra la fraternité chrétienne. Moïse, élevé par les prêtres de l’Égypte, nous a peut-être transmis une partie de leur science. Le Mosaïsme s’élève au-dessus de toutes les religions de l’antiquité : seul il a maintenu avec une ténacité admirable la croyance de l’unité et de la personnalité de Dieu ; mais l’esprit vivifiant de la charité lui manquait. Il a fallu que le Christianisme vint compléter ce qu’il y avait d’imparfait et corriger ce qu’il y avait de faux dans les religions de l’Orient.
L’idée d’un Dieu tout puissant finit même par percer chez le peuple polythéiste par excellence. La poésie grecque représente Jupiter comme le roi des rois, comme le plus puissant des puissants[78] ; elle lui attribue un empire universel, un pouvoir absolu sur tout l’univers[79] ; elle prie avec Cléanthe : Père des dieux, Dieu souverain qu’on invoque sous des noms divers et qui règnes seul, tout puissant, immuable Jupiter, source de la nature, loi suprême de l’univers, je te salue. C’est toi que doivent s’adresser tous les mortels ; car tu es notre père à tous[80].
Cependant malgré cet instinct de la vérité, le polythéisme resta le dogme dominant de l’antiquité. A l’époque où le christianisme annonça la prétention d’absorber tous les cultes dans une seule croyance, un mouvement analogue se manifesta au sein des sociétés païennes. Mais ce travail n’aboutit qu’au syncrétisme, preuve évidente que la notion de l’unité véritable manquait aux anciens. La religion et la philosophie trouvaient dans la multiplicité des dieux la raison de la diversité des races humaines. La division devenait fatale, immuable, parce qu’elle avait son fondement dans la conception de la Divinité. De là les erreurs des philosophes sur l’esclavage. L’antiquité bâtie sur la négation de l’unité humaine devait périr, et faire place à un monde nouveau fondé sur l’unité des hommes en Dieu.
[1] Ovide, Métamorphoses, I, 94-96.
[2] Les besoins mutuels fondent les unions. Montesquieu, Esprit des Lois, XX, 4.
[3] Cicéron, De Nat. Deor., II, 60.
[4] Virgile, Énéide, I, 21. Tacite, Annal., III, 6. — Cicéron, Pro domo, 83.
[5] Virgile.
[6] Krause, Das Urbild der Menschheit, p. 229.
[7] Herder, Ideen zur Philosophie der Geschichte, VIII, 5 ; IX, 4. — Ballanche, Palingénésie, 2e partie (Œuvres, T. III, p. 162) dit : une langue est l’expression qui constitue et caractérise une race humaine distincte des autres races humaines.
[8] Volney (Leçons d’Histoire, VIe séance) dit dans un esprit un peu réactionnaire, mais juste au fond : Cessons d’admirer ces anciens qui n’eurent pour constitutions que des oligarchies, pour politique que des droits exclusifs de cités, pour morale que la loi du plus fort et la haine de tout étranger, etc.
[9] De Maistre, Considérations sur la France, chap. 3.
[10] Plutarque, Pyrrhus, 7.
[11] Tacite, Annal., XV, 1.
[12] Platon, De Leg., I, 625, E.
[13] Heffter, De antiquo jure gentium, p. 3 sqq. De là vient que les anciens considèrent les traités comme la base de l’ordre social. Isocrate, adv. Callimaque, § 27 sqq.
[14] Montesquieu, Esprit des Lois, I, 8.
[15] Rousseau, Nouvelle Héloïse, IVe partie, lettre 111.
[16] Plutarque, Camille, c. 18. Le vainqueur des Cimbres et des Teutons prononça sur les vaincus ces paroles également sanglantes : Il faut mourir (Diodore, Excerpt. Phot., p. 542, fragm. lib. XXXVIII. — Plutarque, Marius, c. 44).
[17] Xénophon, Cyropédie, VII, 5, 78.
[18] Sur la différence du droit de guerre de l’antiquité et du droit des gens moderne, voyez Lerminier, Philosophie du droit, II, ch. 4 ; Reynaud, dans l’Encyclopédie Nouvelle, T. IV, p. 49 et suiv.
[19] Phylarque ap. Porphyre, De Abstin., II, 56.
[20] Dion Cassius, Fragm. Vales., XII.
[21] Tertullien, Apologétique, c. 9. Sur les sacrifices humains dans l’antiquité, voyez, B. Constant, De la Religion, XI 2. — De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, Éclaircissement sur les sacrifices.
[22] De Maistre, Éclaircissement sur les sacrifices, chap. 2, 3.
[23] Les Égyptiens élevaient tous leurs enfants (Strabon, XVII, p. 560, éd. Casaubon). Il en était de même des Thébains (Ælien, V. H., II, 7).
[24] Dans un délire d’imagination, le grand philosophe permet aux citoyens de sa République qui ont dépassé l’âge fixé pour la procréation, d’avoir un commerce libre ; mais il défend aux femmes de mettre au jour les fruits de ce libertinage ; si, malgré leurs précautions, il en naissait un enfant, il ordonne de l’exposer ; parce qu’il est né à un âge où le corps et l’esprit ne sont plus dans toute leur vigueur (République, V, 461, C).
[25] Aristote défend de prendre soin des enfants qui naissent difformes ; si des mariages deviennent féconds au-delà du terme imposé à la population, il faut provoquer l’avortement, avant que l’embryon ait reçu le sentiment et la vie (Politique, VII, 14, 10).
[26] De l’Esprit des Lois, VI, 9.
[27] La torture, dit Démosthène, est la plus sure de toutes les preuves. Un fait a-t-il eu pour témoins un homme libre et un esclave ? S’il faut procéder à une instruction, vous n’interrogez pas le premier ; vous cherchez la vérité en appliquant le second au chevalet. Et avec raison ; car plus d’un témoin a déposé des mensonges, tandis que jamais esclave mis à la question n’a été convaincu de faux. (Démosthène, c. Onetor, 874, 19 sqq.) Ces réflexions sur la torture se retrouvent littéralement dans le plaidoyer d’Isée sur la succession de Ciron (§ 12).
[28] Description de l’Égypte, T. VI, p. 125 et suiv.
[29] Lorsque Saül, le futur roi des Juifs, fut amené devant le peuple, il apparut plus grand que tous les autres de toute la tête ; vous voyez, dit Samuel, quel est celui que le Seigneur a choisi, il n’y en a pas dans tout le peuple qui lui soit semblable (I Rois, X, 23, 24). Les Éthiopiens ne jugeaient digne de porter la couronne que celui d’entre eux qui était le plus grand et dont la force était proportionnée à la taille (Hérodote III, 20). La croyance que les qualités morales se trouvent chez les hommes dans une proportion relative à leur stature, existe encore aujourd’hui chez les peuples de l’Éthiopie (Cailliaud, Voyage à Méroé, chap. 28, T. II, p. 108) et dans tout l’Orient (Chardin, Voyagé en Perse, T. XVII, p. 28 et suiv. éd. Lecointe).
[30] Lois de Manou, VII, 18, et suiv.
[31] Tacite, German., c. 36. Id., Annal., XV, 1. Dion Cassius reproduit la même pensée (XI, 1).
[32] Tite-Live, XXXI, 30.
[33] Euripide, Fragm., 858 (édit. Didot.). — Thucydide, I, 2. — Hérodote, I, 56 ; VII, 161. — Isocrate, Panath., § 135 — Platon, Menexen, p 297, B.
[34] Les Indiens se disaient autochtones (Diodore, II, 38), les Égyptiens (Id., I, 10), les Éthiopiens (Id., IIII, 2), les Sicanicus (Id., V, 6), les Crétois (Id., V, 64), les Bretons (Id., V, 21), etc.
[35] Baal, Melcarth (Gesenius, dans l’Encyclopédie d’Ersch et Gruber, au mot Baal, Sect. I, T. VIII, p. 398). Le dieu national était le protecteur obligé de la cité qui l’avait adopté : s’il manquait à ce devoir, il n’était plus respecté. Plutarque en rapporte un exemple mémorable. Pendant qu’Alexandre faisait le siège de Tyr, plusieurs habitants crurent entendre, pendant leur sommeil, Hercule leur dire qu’il s’en allait vers Alexandre, parce qu’il était mécontent de ce qui se faisait dans la ville. Les Tyriens traitèrent le dieu comme un transfuge : ils chargèrent son colosse de chaînes en l’appelant Alexandriste (Plutarque, Alexandre, 25). Les Tyriens agissaient comme le sauvage qui brise son idole. On voit des traces de ce grossier fétichisme, jusque dans les derniers siècles de l’antiquité. Auguste, ayant éprouvé de grandes pertes sur mer, fit retirer la statue de Neptune, châtiant pour ainsi dire le dieu de son infidélité à la fortune de Rome (Suétone, Auguste, 16).
[36] La religion, dit Rousseau, inscrite dans un seul pays, lui donne ses dieux, ses patrons propres et tutélaires... hors la seule ration qui la suit, tout est pour elle infidèle, étranger, barbare ; elle n’étend les devoirs et les droits de l’homme qu’aussi loin que ses autels ; telles furent les religions des premiers peuples (Contrat social, IV, 8).
[37] Voyez les imprécations des prêtres d’Athènes contre Philippe de Macédoine (Tite-Live XXXI, 44).
[38] Herder, Idecu zur Philosophie der Geschichte, VII, 2.
[39] Vers cité par Plutarque (Præcepta gerend. Reip., c. 14).
[40] Cicéron, De Rep. fragm., lib. I, n° 1.
[41] La victoire dans les jeux olympiques était pour les Grecs la plus haute ambition, mais elle honorait moins le vainqueur que sa patrie (Pline, H. N., VI, 27 ; XVI, 4). Dans les inscriptions, monuments d’ambition et de vanité, le citoyen tout en déclarant qu’il s’était couvert de gloire, n’oubliait jamais d’ajouter, qu’il avait immortalisé le nom de sa patrie (Hérodote, IV, 118).
[42] Vico, liv. IV, ch. 8, 3, traduct. de Michelet. Vico dit que l’intérêt personnel avait une grande part dans le courage avec lequel les héros défendaient leur patrie. Dans cette identité des intérêts privés avec la chose publique ; l’historient philosophe admire la sagesse de la Providence ; comment, sans cet attrait, l’homme aurait-il pu s’attacher à l’ordre civil ?
[43] Stobée, Floril., XLVI (42), 21.
[44] Tacite, German., c. 83.
[45] Florus, II, 1.
[46] Les Pères de l’Église reprochaient déjà au Patriotisme des anciens de violer la justice ; Lactance, Divin. Instit. VI, 6.
[47] Ueber Volkernanderung, Kreuzzüge und Mittelalter.
[48] Lamennais, Essai sur l’indifférence, chap. VI (T. I, p. 103, éd. de Hauman).
[49] Le même mot désigne l’un et l’autre dans les poèmes d’Homère : άλλότριοσ φώς est synonyme de πολέμιος (Iliade, V, 214). Hesychius dit : άλλότριοσ φώς πολέμιος τις άνήρ. Cette assimilation de l’étranger et de l’ennemi reste le sentiment dominant de l’antiquité.
[50] Euripide Fragm. (Stobée, XXXIX, 6).
[51] Euripide, Ion, v. 591 sq.
[52] Iliade, IX, 648.
[53] Le temps seul montre bien ce que valent des inconnus ; — chacun est disposé à médire d’un étranger qui vient se fixer parmi nous. Eschyle, Suppl., v. 993-995, 972 sq.
[54] Euripide, Ion, v. 673 ; Phœn., v. 401.
[55] Pline, H. N., VII, 1. Saint-Augustin dit que des animaux d’espèce différente s’associent plutôt que deux hommes parlant des langues diverses, de sorte qu’un homme aimera mieux être avec son chien qu’avec un étranger. (De Civit. Dei, XIX, 7).
[56] Real Encyclopaedie des classischen Alterthumswissenschaft, au mot Barbares. — Encyclopédie d’Ersch et Gruber, au même mot (T. VII, p. 347 et suiv.)
[57] Ovide, Métamorphoses, 546 sqq.
[58] Lois de Manou, III, 72, 80.
[59] Pindare met le patriotisme et l’hospitalité sur la même ligne (Isthm., II, 51 sq.). — Comparez Platon, De Leg., V, 729, E.
[60] Voyez Tome III, Liv. III, chap. 2, § 1.
[61] L’hospitalité est un besoin plutôt qu’une vertu chez les Sauvages de tous les pays : Sainte-Croix, De l’état et du sort des colonies, p. 87.
[62] Raynal, Hist. philosophique des deux Indes, liv. IX, ch. 5 (T. IV, p. 258, édit. de Genève, 1788) : Des hommes industrieux, rapaces et vils ont formé de tous côtés des établissements.... Le maître de la maison ou l’hôte n’est ni votre bienfaiteur, ni votre frère, ni vôtre ami. C’est votre premier domestique. L’or que vous lui présentez vous autorise à le traiter comme il vous plait.... Lorsque vous êtes sorti, il ne se souvient plus de vous.. La sainte hospitalité, éteinte partout où la police et les institutions sociales ont fait des progrès, ne se retrouve plus que chez les nations sauvages.
[63] Strabon dit que les Perses et les Grecs se connaissaient à peine de nom avant les guerres médiques (lib. XV fine). Avant de demander la terre et l’eau aux Grecs, le Grand Roi envoya, une expédition à la découverte de cet occident à la domination duquel il se croyait appelé (Hérodote, III, 122 sqq.)
[64] Herder, vom Einfluss der Wissenschaften auf die Regierung und umgekehrt.
[65] De l’Esprit des Lois (XX, 2).
[66] Raynal dit que par le commerce on est moins citoyen peut être, mais qu’on devient plus homme (Histoire des deux Indes, Liv. II, ch. 7).
[67] Zaleucus.
[68] On ne voyait chez les Locriens aucun marché, chaque agriculteur vendait chez lui ses propres denrées (Heyne, Legum Locris a Zaleuco scriptarum fragmenta. Opusc. akad., T. II, p. 55).
[69] Mémoires de l’Académie des Inscriptions, T. XLII, p. 299.
[70] Il n’y a pas jusqu’aux déserts sablonneux qui ne soient dotés de riches trésors. Lés pays placés au-delà du grand désert d’Afrique manquent entièrement de sel ; mais il se trouve d’immenses magasins de ce minéral au milieu des terres sablonneuses. Qui n’admirerait les desseins de la Providence ? Les peuples sont forcés de braver la plus affreuse des barrières pour se procurer, une production indispensable à l’homme (Heeren, De la Politique et du Commerce des peuples de l’antiquité, T. IV, p. 18, 19, 205, 206 de la traduct. fr.)
[71] Hegel, Philosophie des Rechts, § 247. Le célèbre philosophe a bien apprécié l’influence que la mer exerce sur les relations des peuples et la civilisation (Philosophie der Geschichte, p. 111-113, 2e édit.)
[72] Horace, Carm., I, 3, 21 sqq. :
Prudeus Oceano dissiciabili
[73] Chez les Étrusques, les Perses, les Indiens, les Égyptiens (Creuser, Symbolik, T. III, p. 649 et suiv.)
[74] Ritter, Geschichte der Philosophie, T. III, p. 599 et suiv.
[75] Ritter, Geschichte der Philosophie, T. III, 717, 730, 785.
[76] Sophocle, Antigone, v. 523.
[77] Le mot religion vient de religare, d’après l’observation de Saint Augustin : religio, quod nos religet omnipotenti Deo (De veritate Relig., 118. De. Civit. Dei, X, 3). — Comparez Fénelon, Lettres sur la Religion, n° III, Œuvres, T. 4, p. 145, édit. de Didot.)
[78] Eschyl., Suppl., v. 527 sq.
[79] Theogn., v. 140 sq. — Pindar., Isthm., V, 66.
[80] Stob., Eclog. Phys., T. I, p. 1, n° 12.

References: § 1

§ 2

§ 3

§ 4
 § 27
 § 135
 § 1
 § 247