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Timestamp: 2020-08-11 04:00:55+00:00

Document:
Creuser un fil de lecture
Michel Juffé, une plume à creuser. Le café Spinoza refermé, l'oeil furète sur le ouaibe et tombe sur Quelle croissance pour l'humanité ?
La structure de cet ouvrage datant de 2012 rend transparent le fil discursif que l'auteur met en place pour que, nous qui le lisons, nous ne perdions jamais le fil de son raisonnement très
philosophiquement autorisé,
& référencé.
Son questionnement discursif (de chapitres en paragraphes) l'amène à détailler pour nous ses réponses pas à pas en les éclairant d'apports variés et qui, tous, paraissent pertinents. Aucune digression pour nous dissoudre, aucune obscurité qui nous perdrait dans une forêt apeurée. Chaque piste est balisée d'une plume compétente & alerte.
L'intérêt de l'ouvrage tient aussi à l'innervation de l'Éthique de Spinoza dans l'étoffe même de ce fil de lecture très contemporain. Il donne du coffre, il en trame d'une densité accrue l'étoffe universelle de cette oeuvre majeure de la philosophie occidentale.
En découvrant R. Misrahi comme lecteur & traducteur de Spinoza, j'avais aussi souhaité creuser son fil de lectures: de grands bonheurs de lecteur !
M. Juffé, d'une plume plus alertée encore, comme davantage détachée d'un encombrement résiduel de soi, constitue l'apport majeur de ce début d'automne 2018. Il semble contourner tant d'écueils de nature philosophique que ma lecture n'en est que plus attentive à Spinoza lui-même, dont certaines propositions se relisent d'une oeil neuf.
M. Juffé, en spinoziste intègre, lit le réel qui nous entoure en convoquant autour de lui moult savoirs scientifiques qui l'aident à éclairer le cheminement de l'humanité en croissance. La fluidité de son écriture nous donne à lire une prose rationnelle balisée d'étapes démonstratives.
Introduction: Humanité-nature, quels rapports ? 11
« Je crois fermement qu['est le mieux fondé c]e point de vue qui admet à la fois
que l'homme n'est qu'une partie de la nature parmi d'autres,
sans la moindre prééminence
& sans destin particulier
& qu[e l'homme] mérite
& le plus grand soin
car nous sommes cette espèce. »
Partie I L'humanité dans la nature 17
[Chapitre 1] Qu'est-ce que la Nature ?
§1 Que nous dit cette histoire ? 19
§2 Que peut bien signifier un énoncé aussi abstrait ? 20
§3 Comment peut-on savoir que ce récit de la création de l'univers... tient debout ? 21
§4 Que se passe-t-il après G. Bruno ? 23
§5 Que pouvons-nous en déduire ? 26
§6 Qu'est-ce que cela signifie ? 27
§7 Quelles conséquences pouvons-nous tirer de ces considérations sur ce qu'est la nature ? 29
[Chapitre 2] Comment les êtres vivants évoluent-ils au sein de la Nature ? 31
§1 La compétition l'emporte-t-elle sur la coopération ? 40
§2 Est-ce que ces interactions s'étendent continûment à la Terre entière ? 41
§3 Peut-on croire que
les interactions entre vivants
& les associations entre vivants
forment un dessein naturel
qui s'étend à l'ensemble de la planète (hypothèse Gaïa) ? 42
[Chapitre 3] L'homme n'est pas « un empire dans un empire » 47
§1 L'humanité, quoique naissant dans la nature, est douée de divinité 48
§2 L'humanité est plutôt une nuisance pour la nature, sauf à renoncer à toutes ses prétentions 51
§3 L'humanité, en tant que partie de la nature: une puissance limitée 53
Partie II La Nature dans l'humanité 61
[Chapitre 4] Augmenter sa puissance d'agir: le « persévérer dans son être » de l'humanité
Comment « l'effort pour persévérer dans son être » se manifeste-t-il chez les humains ? 62
Comment cet accroissement de diversité s'exerce-t-il ? 63
Inventer toutes sortes d'objets & les utiliser à des fins variées
Faire société, créer des communautés, entre humains & avec le reste de la nature 64
Chercher à connaître la nature & à comprendre pourquoi elle existe 67
Trouver/donner un sens au monde & à soi-même: arts, sciences, religions, philosophies 68
N'est-il pas fréquent d'observer une recherche volontaire de diminution de la puissance d'agir ? 72
[Chapitre 5] La recherche de perfection, le progrès, la croissance 77
N'existe-t-il pas, pour les humains, une perfection « suprême » ? Ou bien, tous les modes de perfectionnement se valent-ils ? 81
Partie III L'humanité hors d'elle 91
[Chapitre 6] De la peur au désir de toute-puissance
Pourquoi nos capacités limitées nous poussent-elles à des actes malfaisants d'abord envers les humains ? 93
Quelles sont les conséquences de l'amplification de nos craintes-&-espoirs ? 96
[Registres de la démesure]
La conquête de la Terre 97
La conquête & l'asservissement d'autres sociétés humaines 98
Le dépassement des limites: la compétition mondiale effrénée & la cupidité insatiable 99
La « méga machine » ou l'accroissement sans limite de la mécanisation du monde 101
La démesure n'est-elle que le fait des dirigeants ? N'est-elle pas aussi partagée par le plus grand nombre ? 103
La démesure est-elle intrinsèque à la nature humaine ? 104
[Chapitre 7] Le désir de toute-puissance et quelques-une de ses manifestations 107
La recherche illimitée d'une jouissance sans souffrance, d'un monde où le bonheur est atteint sans effort, où la maladie & la mort disparaissent 108
La capacité illimitée de perfectionner l'humanité, vboire de la transformer ou de la fabriquer, en niant son enracinement biologique, géographique & historique 111
La concentration illimitée des pouvoirs - militaire, policier, industriel, financier - en très peu de mains& l'exploitation illimitée de vastes populations 112
L'exaltation illimitée des vertus d'une race, d'une classe, d'un parti politique ou religieux & l'asservissement complet ou la destruction de ceux qui n'en font pas partie 113
L'adhésion illimitée à un idéal - à une idéologie - qui promet l'affranchissement total de la vie terrestre ou du monde naturel, au détriment de cette vie & de ce monde 116
Quatre postulats de la toute-puissance humaine 117
Conclusion: à la recherche d'une humanité durable 121
[Dimensions d'une éthique]
Une description commune de la Nature 122
Des règles de conduite communes à toute l'humanité 123
Des institutions mondiales capables de faire respecter ces règles & de sanctionner les excès de toute nature 124
Des établissements publics de formation, de communication & d'éducation pour toutes les générations 126
dont l'instruction civique
à la générosité,
à la curiosité. 127
[Cent soixante-cinq n]otes 129-167
Entrons maintenant dans le texte en poursuivant la lecture de l'ouvrage, tout en suivant la structure précise que l'auteur a donnée à ses questionnements.
L'intention sur Nulle Part est d'étoffer petit à petit le contenu en insérant dans la table des matières analytique ce qui s'en est retenu par soulignages et recopies dans le carnet des susurrements...
« C'est ... avec Spinoza que l'infinité de l'univers a été le mieux exprimée. Spinoza parle de "Nature" et non de cosmos, et il va écrire ceci, véritable innovation philosophique dès qu'on en saisit toute la portée: « Dieu autrement dit la Nature » (Deus sive Natura). Suivons Spinoza dans sa démonstration de l'infinité en acte de Dieu/Nature. "Dans la Nature il n'existe qu'une seule substance absolument infinie" (I, prop. 29). Spinoza appelle "substance" ce qui existe par soi-même, ne dépend pas d'autre chose pour exister. Par conséquent il ne peut en exister qu'une, sinon la 2e dépendrait de la 1re et ainsi de suite. ... Spinoza cherche à ruiner l'idée qu'il existerait deux mondes indépendants l'un de l'autre: celui de l'esprit (la pensée, qui n'a aucune localisation précise) et celui de la matière (qui s'étale dans l'espace, ce qui [lui] fait parler de "l'étendue"), chacun "vivant sa propre vie", & sachant que chez l'être humain en particulier ils interagiraient. Cette thèse des deux mondes et de leurs interactions est pour Spinoza un tissu d'absurdité, résultant de préjugés religieux. Il vise particulièrement René Descartes, lequel affirme l'autonomie d'un monde de la pensée, qui existerait même s'il n'y avait pas de corps. ... Pour spinoza, cette dualité entre esprit & matière n'est qu'un produit de l'imagination humaine, sans aucun fondement raisonnable. » 23 24
Le passage entier vaudrait citation, mais après tout, n'êtes-vous pas déjà convaincu de l'excellence de cet ouvrage de la main de M. Juffé ?
La genèse I, 26 accrédite que l'homme est, pour le dogme chrétien, le plus haut achèvement de la création & est destiné à devenir le maître de la nature. C'est cela qu'il s'agit de déconstruire. En 1891, Léon XIII confirme la genèse dans son encyclique Rerum novarum. En se disant élus de dieu dans les trois religions monothéistes, les humains qui y croient justifient leurs prétentions à vouloir être 'maîtres et possesseurs de la nature'. Cela consacre une place à part à l'homme, une position hors nature ou antinature.
Kant (1724-1804), Schelling (1775-1854) font de même. Tant de philosophes répugnent à l'idée « que nous pourrions, comme le reste de la Nature, être
dépendants de nos sensations,
incapables de nous détacher de notre condition d'être naturels, c'est-à-dire périssables.
Il faut donc mettre fin à l'exception humaine puisque cette exceptionnalité nous empêche de comprendre l'humanité.
Les auteurs opposés à l'exception humaine comme Arne Naess (1912-2009) et George Sessions, avec leur deep ecology as opposed to superficial ecology, commettent l'erreur inverse car ils continuent à opposer l'homme au reste de la nature en l'infériorisant au lieu de le magnifier comme le faisaient la torah, la bible & le coran.
§3 L'humanité, en tant que partie de la nature: une puissance [d'agir] limitée 53
Spinoza donne le ton dans sa préface à la troisième partie de l'Éthique en écrivant que l'homme n'est pas un empire dans un empire. Pour M. Juffé, la position de l'homme dans la nature n'est
ni au centre,
ni au sommet,
ni en position privilégiée.
L'homme fait partie de la nature comme tout autre être vivant ou chose inerte. Ses capacités dans la nature sont limitées. Les conséquences de ses actions échappent à l'homme en bonne partie car
il découvre peu à peu l'ordre de la nature;
sa découverte progressive de l'ordre de la nature a lieu de manière partielle
& il ne maîtrise pas & ne maîtrisera jamais l'ordre de la nature.
M. Juffé donne quelques chiffres sur l'occupation humaine de la surface du sol:
16 à 23%
dont 10-15% de cultures et zones urbaines
& 6-8% de pâturages permanents.
Cette occupation humaine s'accroît et constitue un danger pour nous-mêmes.
Elle est cependant superficielle comparée à l'ensemble des vivants. Le seul phénomène que nous modifions est le niveau des océans qui monte de 2.5 à 16mm par an, selon les experts.
Nous ne sommes pas capables de détruire la planète; tout juste pouvons-nous la rendre
inhabitable pour la majeure partie de l'humanité,
ou en tout cas habitable de manière
Une existence est toute entière éteinte si elle est incapable de se projeter dans le futur pour réussir. « Renoncer à cette réussite, c'est manifester un état de dépression ou plutôt d'abandon ou de mélancolie. » 77
Nous ne savons pas de quoi est fait l'avenir & nous ne le saurons jamais sinon il serait déjà du passé.
L'homme a une fin: c'est même la seule certitude qu'il a sur son avenir ! Le monde dans lequel l'humanité est plongée est, lui, infini.
La recherche de perfection est à l'intersection
le limité l'illimité
le compréhensible l'incompréhensible
la finitude humaine l'infinité du monde
La recherche de perfection s'est focalisée sur l'idée de progrès. Condorcet s'en fit le héraut. 82 Cette croyance au perfectionnement continu de l'humanité par la science. Le développement de plus en plus durable et l'accroissement du PIB (produit intérieur brut d'un pays) sont deux exemples.
L'auteur annonce à la fin du chapitre 5 qu'il va tenter de « comprendre ... pourquoi l'humanité est si souvent conduite à voir le meilleur, l'approuver & faire le pire. »
L'ultime phrase du livre: « Encore une fois, tout ce qui augmente la puissance d'agir collective, partagée, des corps humains leur est bénéfique: c'est le meilleure antidote aux aspirations à la toute-puissance, en vue d'une humanité durablement digne de ce nom. »

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