Source: http://encyclo-philo.fr/normativite-semantique-a/
Timestamp: 2019-02-17 11:33:36+00:00

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Normativité sémantique (A) – L'Encyclopédie Philosophique
Normativité sémantique (A)
Maîtriser une langue suppose d’être capable d’utiliser les mots qui la composent. Un mot peut être appliqué correctement ou incorrectement, et la correction ou l’incorrection d’une application dépend apparemment de la signification du mot, du contexte d’usage, de l’intention du locuteur et de l’état du monde. Que les mots possèdent des conditions d’usage correct est une platitude. Mais comment faut-il comprendre cette notion de correction ? Et comment est-elle liée à la nature de la signification linguistique ?
On peut d’emblée distinguer deux réponses largement antagonistes. La première consiste à reconnaître que les expressions linguistiques possèdent des conditions d’usage correct, mais à nier que cette banalité nous dise quelque chose d’essentiel quant à la signification, quant au fait, pour une énonciation, de signifier quelque chose. La seconde réponse soutient que la possibilité de signifier quelque chose par un moyen linguistique dépend essentiellement de l’existence de normes ou de règles. La première réponse considère donc l’existence de conditions de correction, de règles ou de normes associées aux expressions linguistiques comme un phénomène superficiel relativement à la signification, tandis que la seconde perspective traite les normes ou les règles comme centrales, essentielles ou nécessaires à la signification.
Il existe évidemment de multiples positions théoriques intermédiaires dans le débat actuel sur la normativité de la signification. L’une de ces positions, centrale pour le débat contemporain, émerge du livre de Saül Kripke, Règles et langage privé. Introduction au paradoxe de Wittgenstein (1982). Kripke y défend non seulement l’idée que les expressions linguistiques ont essentiellement des conditions d’usage correct, mais aussi que la correction doit ici être comprise en termes normatifs. Traditionnellement, est normatif ce qui concerne ce que l’on doit faire. Ainsi, dire que le mot « rouge » signifie (désigne, réfère à, est vrai de) la couleur rouge implique que le mot « rouge » s’applique correctement à la couleur rouge, et dire que « rouge » s’applique correctement à la couleur rouge implique que l’on doit appliquer « rouge » à des objets seulement s’ils sont rouges. Le fait qu’un terme possède une signification implique donc directement une norme d’usage. Un premier problème avec cette thèse est qu’elle suppose qu’une norme, exprimée par un énoncé prescriptif portant sur ce que l’on doit faire, peut découler directement, sans prémisse supplémentaire, d’un fait (sémantique), d’un énoncé décrivant un état de chose. Or, si l’on en croit Hume, on ne peut déduire directement un énoncé prescriptif d’un énoncé descriptif ou factuel. Comment les faits relatifs à la signification peuvent-ils avoir de telles conséquences normatives directes ?
Le défi soulevé par la question de la normativité de la signification consiste donc à expliquer les relations entre signification, règle et norme, et notamment à établir si ces relations sont de l’ordre de la constitution, de la détermination ou de la conséquence. Dans le cadre de la philosophie du langage, cette question recouvre de nombreux enjeux, en particulier celui de la détermination de la signification (ce que nous signifions est-il déterminé ? existe-t-il une interprétation correcte de nos énoncés ? les énoncés ont-ils des conditions de vérité ?) et celui de la naturalisation de la signification (les faits ou propriétés sémantiques sont-ils naturels ou sont-ils réductibles à des faits ou propriétés naturels ? les concepts sémantiques de signification, de référence ou de vérité peuvent-ils être compris comme des concepts naturalistes ?).
1. Langage et règle
2. Kripke et l’objection de la normativité
3. Signification et implication normative
a. Normativité, norme et règle
b. Correction, devoir et implication normative
c. Les critères du normatif
4. Le fondement normatif de la signification
a. Interprétation et rationalité
b. La solution de Kripke au scepticisme sémantique : le fondement social de la signification
c. Suivre une règle
d. L’institution des normes
e. La normativité des attitudes
5. Concepts et énoncés sémantiques
a. Décrire la règle et prescrire
b. La conception expressiviste des énoncés sémantiques
L’analogie entre le jeu comme système de règles et le langage est déjà présente chez Saussure (1916, pp. 125-127), mais c’est Wittgenstein (1958) et Sellars (1954) qui lui donnent ses lettres de noblesse philosophique. L’idée générale est qu’accomplir une performance linguistique revient à suivre des règles, à participer à une pratique essentiellement définie par des règles largement conventionnelles. Accomplir un coup dans le jeu qu’est le langage n’a pas à être expliqué en référence à des objets en dehors du langage. La signification d’un mot n’est pas constituée par une relation de référence ou de représentation à des objets non-linguistiques ou des objets mentaux (comme des idées). Les énonciations ne sont pas signifiantes en vertu du fait qu’elles représentent des faits ou possèdent des conditions de vérité. De même que la fonction d’un « coup » dans un jeu n’a de sens que relativement aux règles de ce jeu et à la finalité de cette pratique, la signification d’une expression linguistique ou d’une énonciation est immanente au langage et à la pratique linguistique. Signifier ou comprendre la signification suppose de prendre part à une pratique collective essentiellement régulée, et non (seulement) d’instancier un état ou un processus mental impliquant des représentations ou des idées.
L’analogie entre le langage et le jeu comme système de règles met aussi au jour l’aspect « déontique » de la pratique linguistique, à savoir le fait qu’un usage peut être correct ou incorrect, de même que la dimension essentielle ou constitutive des règles pour la pratique en question. En effet, des jeux comme les échecs ou le football sont définis et constitués par leurs règles, et jouer à ces jeux implique de suivre ces règles. Ce qu’est le jeu d’échec est intégralement déterminé par l’ensemble de ses règles et un joueur ne joue aux échecs que s’il connaît les règles et s’efforce de s’y conformer (au moins pour une part importante de ces règles). L’acte(-type) consistant à faire échec et mat n’est possible que parce qu’il existe une règle qui le permet, et l’acte(-token) de faire échec et mat n’est possible que lorsque la règle est effective (Glüer & Pagin 1999). Les règles du jeu sont donc très différentes de règles comme « les enfants doivent se coucher avant neuf heures » ou « on doit s’arrêter au feu rouge ». Ce dernier type de règles encadre des actes ou activités qui préexistent à l’instauration de la règle : le coucher des enfants et le transport motorisé peuvent exister indépendamment de toute règle. Les règles qui constituent les actes qu’elles régulent sont appelées des règles « constitutives », et celles qui portent sur des activités préexistantes des règles « régulatives » (Searle 1969). Ainsi, les règles linguistiques (sémantiques, syntaxiques, pragmatiques) sont constitutives de l’activité linguistique, dans la mesure où, par exemple, il n’est possible de dire « il fait beau » que dans le cadre d’une pratique où figurent des règles fixant les conditions d’usage des expressions « il », « faire » et « beau », les conditions syntaxiques de composition de ces types d’expressions ou encore les conditions pragmatiques d’énonciation de la phrase (pour produire une assertion, une question ou une promesse).
L’idée de règle constitutive est cependant discutable à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut se demander si la distinction entre règles constitutives et règles régulatives est autre chose qu’une distinction purement linguistique. Qu’une règle soit constitutive ou régulative dépend en partie de la manière dont on décrit l’action qui tombe sous la règle (Raz 1970, Alston 2000). Les lois portant sur l’héritage peuvent être considérées comme régulatives si l’on décrit l’acte qu’elles régulent comme un acte relevant d’un type non-juridique pré-existant, par exemple comme l’acte de transmettre un bien à un descendant. Mais elles sont des règles constitutives si l’acte consiste à léguer une propriété, dans la mesure où legs et propriétés n’existent que relativement à un système juridique. Le système de règles (Raz 1070) que constitue le Code civil régule-t-il un type d’acte dont l’existence est ontologiquement indépendante de ce système ou crée-t-il la possibilité d’un nouveau type d’acte ?
Mais surtout, dans quelle mesure l’idée de règle constitutive est-elle adéquate pour rendre compte de la signification linguistique ? Les règles constitutives linguistiques sont-elles des règles conventionnelles ? Et si c’est le cas, permettent-elles d’éclairer la nature de la signification ?
Le langage est conventionnel au moins au sens où la relation entre les mots et ce qu’ils signifient comporte une dimension arbitraire : par exemple que nous utilisions le mot « plus » pour signifier l’addition plutôt que le mot « quus ». Mais cet aspect conventionnel ne nous dit rien sur la manière dont un mot en vient à posséder une signification. Si l’on se contente de dire que le mot « rouge » signifie la couleur rouge en vertu d’une convention selon laquelle nous utilisons « rouge » pour signifier la couleur rouge, l’explication est manifestement circulaire. Invoquer par exemple, sur le modèle des règles d’un jeu, une règle selon laquelle le terme « rouge » doit s’appliquer à des objets rouges, n’a pas plus de pouvoir explicatif. Si le locuteur est supposé comprendre de telles règles explicitées verbalement afin de participer à l’activité linguistique, il lui faut alors déjà posséder le langage dans lequel la règle est formulée. Faire appel à d’autres règles supplémentaires, dans un langage différent que le locuteur maîtrise déjà, afin d’expliciter la manière dont on doit interpréter les premières règles, ne fait que repousser l’explication : comment le locuteur est-il supposé comprendre les secondes règles ?
Ne pourrait-on pas invoquer l’existence d’une intentionnalité primitive de l’esprit ? Si nous sommes capables d’avoir des états mentaux intentionnels, des états mentaux doués de contenu, indépendamment de notre compétence linguistique, alors il semble que nous pourrions expliquer la signification linguistique à partir de l’intentionnalité mentale. On suppose parfois que celle-ci est première vis-à-vis de l’intentionnalité « dérivée » des véhicules sémantiques que sont les expressions linguistiques (Searle 1992). Pour Wittgenstein ou Sellars, faire appel à des représentations mentales de nature non-linguistique ne résout pas non plus le problème. Soit ces représentations ont elles-aussi besoin d’être comprises et interprétées, soit ces représentations constituent une forme de donnée brute, ininterprétée, douée de signification de manière primitive. Dans le premier cas, l’explication mène à une régression à l’infini ; dans le second, l’explication fait appel à des entités pour le moins mystérieuse (Wittgenstein 1958, Sellars 1954).
De nombreux philosophes rejettent l’inévitabilité de ce dilemme et s’efforcent de montrer que l’intentionnalité ou la signification ne sont pas des propriétés sui generis inanalysables ou irréductibles. Les propriétés intentionnelles et sémantiques peuvent être expliquées à l’aide de propriétés naturelles, non-intentionnelles et non-sémantiques, comme des régularités d’usage linguistique (Horwich 1999), des régularités nomologiques entre l’instanciation d’un concept et des propriétés de l’environnement physique (Fodor 1990) ou encore des fonctions en un sens évolutionniste (Drestke 2000, Millikan 1984). Mais du point de vue des théoriciens qui mettent l’accent sur l’importance des règles et des normes pour la signification, le réductionnisme est voué à l’échec, car il confond règle et régularité et ne rend pas compte de la normativité propre à l’activité linguistique et conceptuelle.
L’enjeu de cette question est donc double dans la mesure où elle prend place dans le contexte d’un débat portant à la fois sur la naturalisation de la signification et sur la naturalisation de la normativité : est-il possible de réduire les notions sémantiques (signification, intentionnalité, référence, vérité etc) et les notions normatives (devoir, norme, correction etc) à des notions non-sémantiques et non-normatives ? Si les concepts et les énoncés sémantiques sont normatifs ou impliquent des énoncés normatifs, la naturalisation de la signification suppose alors celle de la normativité.
Dans la mesure où Kripke est à la source du débat contemporain sur la normativité de la signification, il est utile de d’introduire la question telle qu’elle apparaît dans son ouvrage de 1982. Le sceptique que met en scène Kripke pose un défi qu’on pourrait appeler « constitutif » : il demande ce qui constitue le fait qu’un locuteur signifie bien la fonction PLUS lors de son usage du terme « plus », et en vertu de quoi est-il justifié à répondre, par exemple, « 125 » à la question « combien font 57 + 68 ? ». Ce « défi sceptique » comporte une contrainte : on doit pouvoir extraire du fait déterminant la signification ce qui constitue un usage correct ou incorrect du terme en question, et montrer pourquoi, par conséquent, un usage est justifié (en l’occurrence, pourquoi nous sommes justifiés à donner « 125 » comme réponse). Le sceptique interroge la signification d’un terme mathématique (le terme « plus ») mais la portée de sa question est tout-à-fait générale : elle porte sur la signification et la possibilité de signifier quoique ce soit. Le sceptique soutient qu’aucune représentation ou image mentale ne peut constituer la signification d’un terme, dans la mesure où, d’une part, aucune représentation ou image ne nous dit comment utiliser le terme, et d’autre part, toute image ou représentation peut être interprétée de façon multiple. Faire intervenir des règles pour interpréter des signes ou d’autres règles ne fait que repousser la question – nous retrouvons à ce stade le problème de la régression.
Kripke envisage alors l’hypothèse que le fait en vertu duquel le locuteur signifie bien PLUS par l’expression « plus » est sa disposition à répondre « 125 » chaque fois que la question « 68 + 57 » lui est posée, et de manière générale, à utiliser le terme « plus » pour appliquer la fonction d’addition (comme, en toute hypothèse, notre communauté linguistique est elle-même disposée à le faire). Mais cette hypothèse est rejetée : « Supposons que je signifie bien l’addition par ‘plus’. Quelle relation cette supposition entretient-elle avec la question de savoir ce que je répondrai au problème ‘68 + 57’ ? Le dispositionnaliste nous fournit une explication descriptive de cette relation : si ‘plus’ signifiait l’addition, alors je répondrai ‘125’. Mais une telle réponse n’est pas appropriée, car cette relation est essentiellement normative. La question n’est pas que je répondrai ‘125’, si je signifiais l’addition par ‘plus’, mais que, si j’entends me conformer à la signification que j’attribuais par le passé à ‘+’, je devrais répondre ‘125’ (…) la relation des significations et des intentions aux actions futures est normative et non descriptive ». La conception dispositionnaliste est incapable de rendre compte de cette relation normative entre la signification et l’usage.
Cette relation normative comporte différents aspects. Tout d’abord, utiliser un terme est analogue au fait d’appliquer une règle : la signification d’un terme spécifie la manière correcte de l’appliquer, comme une règle spécifie quelles actions sont correctes (obligatoires, interdites, permises). Lorsqu’un locuteur connaît la signification d’un terme, il sait comment il doit l’appliquer. De plus, lorsque nous utilisons une expression, une fois que nous avons saisi le sens d’un terme, nous sentons qu’il ne nous est pas loisible de l’utiliser arbitrairement, nous nous sentons comme déterminés, contraints ou guidés, une contrainte que nous attribuons à la signification du terme. Cette sensation de détermination n’est pas une détermination de type causal, excluant la possibilité de l’erreur. Il s’agit de la relation entre une règle et son application : la règle ne détermine pas l’application, mais l’encadre, l’instruit, la contraint. Enfin, la propriété constitutive de la signification est supposée justifier l’application du terme. La relation entre la règle et son application est aussi une relation de justification : la signification/règle du terme justifie son application particulière (si elle est correcte). La relation entre la signification conçue comme règle et l’usage du terme ne peut donc pas être causale : une relation causale entre deux propriétés ou évènements n’est pas une relation de justification. Comme l’a formulé Boghossian (1989), « l’intuition de Kripke fut de réaliser que cette observation peut être convertie sous la forme d’une condition d’adéquation pour toute théorie de la détermination de la signification : tout candidat au titre de propriété en vertu de laquelle une expression a une signification doit être tel qu’il fonde la ‘normativité’ de la signification – il doit être possible d’extraire de toute propriété supposément constitutive de la signification d’un mot ce qu’est l’usage correct de ce mot » .
Une partie significative du débat contemporain s’est concentrée sur l’analyse des termes de « correction » et de « devoir », sur le sens qu’ont ces termes lorsqu’il est affirmé qu’une expression linguistique possède des conditions de correction, ou des conditions d’usage correct, et que la signification d’un terme spécifie la façon dont on doit l’appliquer. Si la signification d’un terme implique que l’on doive l’utiliser d’une certaine façon, ce « devoir » est-il normatif et en quel sens ? Y a-t-il une forme de normativité spécifiquement sémantique ?
Les termes « normatif » et « normativité » relèvent d’une terminologie technique spécifiquement philosophique, qui s’est largement imposée dans les dernières décennies. L’usage du concept s’est généralisé, sortant de son domaine privilégié (celui de l’éthique et de la métaéthique) pour s’étendre aussi bien à l’épistémologie, à la philosophie du langage et de l’esprit ou encore à la philosophie de l’action. L’usage récent du terme tend à englober sous l’appellation « normatif » le domaine déontique (les prescriptions et proscriptions, l’obligatoire, le permis et l’interdit), les concepts de devoir, de raison ou de justification, mais aussi le domaine des valeurs (le bon, le beau) et celui des vertus (le courage, la sagesse).
En un premier sens, on peut dire d’un fait, d’une propriété, d’une action ou d’une activité qu’ils sont normatifs s’ils ne peuvent être décrits qu’à l’aide de concepts comme ceux de norme, de règle, de devoir, de standard, de justification, de correction, de raison. Par exemple, l’acte de sanctionner juridiquement, le fait que la torture soit un mal, la propriété d’être bon, d’avoir une tenue correcte selon les règles d’un club ou de satisfaire certaines normes de rationalité peuvent être considérés comme normatifs, en ce sens. Mais le terme de normativité est aussi utilisé de façon plus restrictive pour caractériser des concepts, des énoncés, des propriétés ou des entités comme non descriptifs, non factuels ou encore non naturels ou non naturalisables. Dans ce contexte, est normatif ce qui jouit d’un caractère ontologiquement distinct du fait, ou du naturel (au sens de ce qui peut être l’objet des sciences naturelles) et, éventuellement, possède un statut philosophiquement problématique, tandis que le concept ou l’énoncé normatif se distingue du concept ou énoncé descriptif – considéré comme central par la tradition analytique – par sa logique ou sa sémantique.
La question de savoir si les règles ou les normes sont des phénomènes normatifs reste ouverte, et n’est pas tranchée par définition. Règles et normes possèdent certaines propriétés très générales en commun. Elles sont typiquement, mais pas nécessairement, exprimées à l’aide d’un vocabulaire déontique, incluant devoirs, obligations, interdictions et permissions. De plus, normes et règles sont supposées posséder une certaine force, exercer une certaine contrainte sur l’agent : les normes et principes moraux sont invoqués pour critiquer, blâmer, corriger l’acte, les lois possèdent une fonction sociale coercitive et répressive, les règles d’un jeu encadrent et obligent les joueurs, les standards logiques et rationnels sont utilisés pour évaluer la pensée ou le discours. De plus, les normes et les règles se distinguent des lois de la nature en ce qu’elles peuvent être enfreintes : la loi de la gravitation universelle n’est ni une norme ni une règle. La difficulté survient lorsqu’on cherche à analyser cette force contraignante que possèdent normes et règles. Intuitivement, il est clair que certaines normes ont au moins une prétention plus grande que d’autres à exercer une force contraignante sur les agents. De ce point-de-vue, les normes morales ou rationnelles se démarquent assez naturellement des règles d’un jeu. On suppose parfois que les normes morales exercent une forme d’autorité universelle qui dépasse celle de la loi juridique ou de la convention sociale, de sorte que le sujet rationnel ne peut manquer d’éprouver leur force ou leur validité. Par opposition, les règles d’un jeu ne possèdent ni ne prétendent posséder ce type de force – que nous pouvons appeler « force normative ». Nous allons clarifier ces distinctions en nous efforçant de préciser le statut normatif des règles sémantiques et des normes d’usage.
S’il est juste que, lorsqu’un terme possède une certaine signification et que le locuteur a l’intention de l’utiliser conformément à sa signification, celui-ci doive utiliser ce terme d’une certaine façon, cela suffit-il à rendre la signification elle-même normative ? En l’occurrence, le conséquent (« on doit utiliser x de telle façon » ou « on doit appliquer x à tels objets ») ne suit que par la médiation d’une certaine intention : l’intention du locuteur de dire la vérité, ou de communiquer efficacement, ou de se conformer à un usage. Par conséquent, la norme ne s’applique pas indépendamment des intentions ou désirs du locuteur, et n’est pas directement impliquée par le fait sémantique (Glüer & Wikforss 2009, Boghossian 2003, Hattiangadi 2007, Wikforss 2001). Que l’on puisse dériver une norme d’un fait et d’une intention ou d’un désir est banal : le fait qu’il pleuve et l’intention que j’ai de rester sec impliquent que je dois prendre mon parapluie, mais cela ne rend pas les faits météorologiques normatifs, ou impliquant directement des normes. Le fait que je doive prendre mon parapluie dépend de mon intention et relève ainsi de ce qu’on appelle, à la suite de Kant, un devoir « hypothétique », ou encore un devoir « instrumental ». Un locuteur n’a aucun devoir d’utiliser un terme conformément à sa signification ou à son usage passé, indépendamment de son intention. Si une quelconque normativité est en jeu ici, il s’agit à la rigueur d’une normativité « instrumentale » : tout agent doit employer les moyens nécessaires en vue de sa fin. Mais cette normativité supposée est tout-à-fait générale et n’a rien de spécifique à la signification ou au langage.
Il serait vain de rétorquer que la normativité en question est celle d’une norme de vérité, au sens où tout locuteur aurait le devoir de dire la vérité, car un tel devoir de vérité serait une norme éthique, et non sémantique (Wikforss 2001, Glüer & Wikforss 2009). Toutefois, l’idée que la vérité joue le rôle d’une norme peut être défendue autrement. La vérité semble jouer un rôle normatif et constitutif relativement à un type d’acte de langage. Le fait qu’une expression a une signification implique qu’il existe certains standards concernant son application correcte, et donc la manière dont elle doit être utilisée dans un acte de langage comme l’assertion. L’assertion est un type d’acte de langage où le locuteur décrit un état de choses et tient le contenu de son acte de langage pour vrai (Searle & Vanderveken 1985, Alston 2000). On peut donc considérer que l’assertion est gouvernée par une norme de vérité, au sens où une assertion est correcte si et seulement si elle est vraie, et où p ne doit pas être asserté si et seulement si p est faux (Whiting 2016). L’application d’une expression linguistique est donc soumise à une norme de vérité lorsqu’une assertion est produite.
Cette conception soulève différents problèmes. Le fait que l’assertion soit soumise à une norme de vérité est discutable (Boghossian 2003) ; est-ce qu’asserter une proposition qui s’avère être vraie par hasard revient à produire une assertion correcte ? Il paraît plus plausible d’exiger du locuteur qu’il soit dans une certaine relation épistémique au contenu de son assertion, par exemple qu’il connaisse la proposition qu’il asserte (Williamson 2000). Mais surtout, même en admettant l’existence d’une norme de vérité constitutive de l’assertion, on peut, une fois de plus, se demander en quoi cela montre l’existence d’une forme de normativité spécifiquement sémantique, dérivant de la signification. Chaque type d’actes illocutionnaires possède ses propres conditions de correction ou de satisfaction, que l’on peut concevoir en termes de règles (Searle 1969, Alston 2000) : un locuteur doit avoir l’intention de faire que p advienne s’il promet que p ; un locuteur doit être sincère pour que son énonciation compte comme un acte de langage expressif (un remerciement, une excuse) etc. Mais ces règles portent sur les conditions pragmatiques d’énonciation, et non sur les conditions sémantiques d’application d’une expression. Par conséquent, on ne peut conclure que la signification est normative qu’en considérant la pragmatique comme première vis-à-vis de la sémantique ou en abandonnant la distinction sémantique/pragmatique (Wikforss 2001). En outre, même à supposer que les mots n’ont de signification que dans le contexte d’un usage particulier ou lors d’une énonciation, pourquoi devrions-nous considérer l’assertion comme un acte de langage plus central ou fondamental que les autres ?
Une autre possibilité consiste à traiter directement le terme de « correction » comme normatif. Jusqu’ici nous nous sommes concentrés sur les obligations, devoirs ou normes dérivés des conditions de correction d’usage. Mais le fait que la signification implique que certains usages soient corrects et d’autres incorrects n’est-il pas en lui-même le signe d’une forme de normativité propre ? Le concept de correction n’est-il pas lui-même intrinsèquement normatif ? Le fait d’être correct, pour un acte de langage comme l’assertion ou pour un état mental comme la croyance, n’est pas identique au fait d’être vrai. Dans le cas de l’assertion, c’est le contenu de l’assertion – la proposition-, qui est vraie ou fausse, et l’assertion est correcte ou incorrecte en vertu de la valeur de vérité de la proposition exprimée. De plus, le concept de correction s’applique à des domaines où la vérité ne joue aucun rôle : une sonate peut être correctement ou incorrectement jouée. Il faut distinguer la propriété d’être correct de la propriété en vertu de laquelle l’état ou l’acte en question est correct (Rosen 2001). La propriété en vertu de laquelle l’acte de jouer la sonate est correctement accompli (en l’occurrence, le fait que certaines notes sont jouées dans un certain ordre et à un certain rythme) n’est pas une propriété normative, pas plus que ne l’est la propriété en vertu de laquelle une assertion est correcte (en l’occurrence, le fait que son contenu est vrai). En ce sens, on peut dire que la correction est une propriété de second-ordre, et elle s’applique à toute performance linguistique, qu’il s’agisse d’une assertion, d’un ordre ou d’une promesse. Pour autant, le concept de correction ou la propriété d’être correct sont-ils normatifs ? On peut considérer la correction simplement comme une forme de classification de certaines performances (qu’elles soient linguistiques, musicales ou autres) selon certaines propriétés. Mais le fait que certaines performances soient classées comme correctes et d’autres comme incorrectes ne devient normatif que lorsque s’y ajoute une norme prescrivant que l’on doit accomplir des performances correctes (Glüer & Wikforss 2009). Il n’est nullement évident, d’un point de vue intuitif, que le concept de correction soit normatif.
Une idée courante est que la normativité est intrinsèquement liée à la rationalité, aux raisons d’agir et de croire. On soutient ainsi parfois que les concepts normatifs, lorsqu’ils sont employés dans des jugements, possèdent un lien interne à la motivation ou à l’intention. Dans le cas du concept normatif de devoir, si je juge sincèrement que je dois accomplir l’action A, alors, si je suis rationnel, j’ai l’intention ou je suis motivé à accomplir l’action A (Broome 2013, Wedgwood 2007). Appelons cela le critère internaliste de la normativité. Selon un autre critère (Foot 1972), le fait qu’un acte possède une propriété normative, comme la propriété d’être moralement bon, donne une raison ou une justification rationnelle pour accomplir A. Par exemple, le fait que promouvoir le bonheur général soit un bien, ou que l’on doit traiter l’humanité comme une fin sont, en eux-mêmes et indépendamment de toute considération personnelle, des raisons d’agir. En revanche, le fait que la politesse exige d’enlever son chapeau dans certains contextes ne constitue pas en lui-même une raison suffisante ou une justification rationnelle pour enlever son chapeau. Autrement dit, les règles telles que les règles de politesse ou les règles du code de la route ne sont jamais suffisantes pour justifier une action, et ne fournissent pas en elles-mêmes des raisons normatives, quoiqu’elles puissent expliquer l’action et en fournir les raisons explicatives ou motivantes (Alvarez 2016).
Selon ces critères, le concept de « correction » appliqué à la correction de l’usage linguistique est-il normatif ? Bien que nos intuitions puissent diverger sur ce point (voir Wedgwood 2007 et Rosen 2001), la correction linguistique ne semble pas normative selon le critère internaliste ou selon le critère de Foot : nous pouvons juger que l’expression « mouton » s’applique correctement à une sous-espèce de bovidés sans être motivé, ou sans avoir de raison de satisfaire cette condition. D’une part, il semble que les règles sémantiques possèdent un caractère strictement instrumental, dans la mesure où leur autorité dépend de nos intentions de communication : nous ne sommes contraints pas les règles sémantiques que dans la mesure où celles-ci nous permettent de communiquer efficacement avec nos interlocuteurs. Or, il est possible de parvenir à communiquer tout en échouant à respecter les règles d’usage. Le locuteur qui affirme « les circonlocutions de ce cerveau sont bien visibles » produit une énonciation tout-à-fait intelligible, en dépit de sa confusion entre les mots « circonlocution » et « circonvolution ». Dans de nombreux cas similaires de « malaproprismes », la communication fonctionne alors que le locuteur n’a pas respecté l’usage ou la règle conventionnelle (Davidson 1986).
D’autre part, un standard ou un système de règles (comme l’étiquette, la coutume, les règles linguistiques, mais aussi peut-être la logique ou la rationalité) ne constituent pas en eux-mêmes une source de devoirs catégoriques ou non-qualifiés, même s’il peut arriver qu’un agent, dans une circonstance particulière, doive, au sens catégorique, se conformer à une règle ou un standard. Imaginons un diplomate sur le point de sceller un accord international en terre étrangère. Le succès de cette rencontre dépend de la capacité du diplomate à respecter la coutume et de sa maîtrise de la langue indigène. Le diplomate peut juger qu’il doit s’exprimer correctement (c’est-à-dire selon les règles linguistiques) et se comporter correctement (c’est-à-dire, selon les coutumes locales). Mais la force de ce devoir ne découle pas plus des règles linguistiques que de la coutume. Lorsque le diplomate juge que les règles linguistiques ou les règles de politesse lui imposent certains devoirs, ce jugement n’est pas normatif mais factuel : le diplomate juge qu’il existe tels systèmes de règles auxquels il est actuellement assujetti. Ce n’est qu’à l’aune de considérations externes à ce système de règles que le diplomate juge qu’il doit, au sens authentiquement normatif, faire ce que ces systèmes de règles lui imposent. Et son devoir peut être un devoir pratique découlant d’une délibération (ce que, toutes choses considérées, le diplomate doit faire pour parvenir à sceller l’accord) ou un devoir catégorique moral (le diplomate doit s’efforcer de préserver la paix mondiale).
Cependant, on peut douter que la normativité doive être comprise sur ce modèle, et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, la thèse selon laquelle les jugements normatifs (et les concepts employés dans ces jugements) ont un lien nécessaire ou intrinsèque à la motivation est controversée. Les concepts normatifs peuvent être considérés comme relevant d’un genre sui generis qui ne doit pas être réduit à l’expression d’états psychologiques comme la motivation ou l’intention (Parfit 2006).
Deuxièmement, bien que dans certaines circonstances, un agent puisse avoir de bonnes raisons de ne pas se conformer à la règle, celle-ci ne cesse pas pour autant d’être effective pour l’agent. Par exemple, que les règles de politesse ne donnent pas en elles-mêmes des raisons d’agir, ou ne suffisent pas à établir qu’un agent particulier doit se conformer à la règle, n’implique pas que l’agent n’ait pas été impoli s’il ne les a pas respectées, même s’il avait de bonnes raisons d’agir ainsi (Foot 1972). En ce sens, les règles garantissent que des actions qui tombent sous leur joug sont correctes ou incorrectes indépendamment des raisons, des devoirs ou des intentions des agents. En outre, les règles sémantiques peuvent constituer des raisons prima facie, c’est-à-dire des raisons qui peuvent être outrepassées par des raisons plus fortes (Whiting 2007).
Ces considérations « métanormatives » relatives aux concepts de devoir ou de raison prennent principalement leur source dans une réflexion sur le langage éthique et sur les pratiques morales, mais il n’est pas évident que ces considérations autorisent des conclusions quant à la normativité de l’activité linguistique. Après tout, nous ne pouvons exclure l’hypothèse que les règles sémantiques manifestent une normativité qui leur est propre. Afin d’évaluer cette hypothèse, il convient de laisser de côté la question de savoir si des devoirs ou des normes d’usage sont impliqués par la signification (ou par les faits sémantiques), pour nous demander si la signification est constituée par, ou fondée sur, des règles ou des normes.
Signification et intentionnalité comportent un aspect productif et un aspect réceptif. D’une part, le locuteur emploie des expressions ou use de concepts, produit une énonciation et accomplit un acte de langage, qui peut exprimer certains de ses états intentionnels. D’autre part, l’interlocuteur (ou le traducteur, ou le lecteur) s’efforce de comprendre et d’interpréter cette performance linguistique, en attribuant au locuteur certains états intentionnels. La signification peut donc être étudiée dans la perspective de la production linguistique, de l’emploi ou usage de concepts et d’expressions, ou du point de vue de la réception et de l’interprétation des énonciations et des états intentionnels. Cette seconde perspective vise elle-aussi à répondre à la question « constitutive » ou « fondationnelle » : en vertu de quoi un terme ou un énoncé sont doués de signification ? Mais cette fois il s’agit d’y répondre en déterminant à quelles conditions un interprète peut comprendre et attribuer des significations (ou des contenus intentionnels) à des performances linguistiques. Dans la mesure où elle se focalise sur les conditions d’interprétation, cette approche peut être qualifiée d’herméneutique, bien que ses principaux représentants (Quine, Davidson, Lewis, Putnam ou encore Dennett) se concentrent sur des problèmes comme ceux de la traduction et de l’interprétation d’un langage connu ou inconnu (Quine 1960, Davidson 1984), l’interprétation de la pensée et du comportement intentionnel (Dennett 1986) ou encore l’interprétation du langage scientifique (Putnam 1981, 1987), plutôt que sur les questions qui sont au cœur de l’herméneutique traditionnelle et contemporaine, à savoir l’interprétation théologique, juridique, artistique ou historique.
La conception herméneutique exemplifiée par Quine, Davidson et Putnam comporte plusieurs thèses. La première est que la signification est fondamentalement indéterminée – nous retrouvons ici l’idée de Wittgenstein et Kripke. Il s’agit là d’une thèse radicale qui ne doit pas être confondue avec l’idée que les données disponibles à l’interprète sous-déterminent la signification. La thèse n’est pas relative aux limites épistémiques de l’interprète ou du théoricien de la signification. Elle affirme, d’une part, qu’il peut exister deux interprétations compatibles avec l’ensemble des faits (qu’il s’agisse de faits linguistiques, comportementaux, physiologiques), et néanmoins incompatibles entre elles, et d’autre part, qu’il n’existe aucun fait (indépendant de toute interprétation) qui puisse trancher en faveur d’une ou l’autre de ces interprétations. La seconde thèse de la conception herméneutique est le holisme de la signification ou du contenu intentionnel : la signification d’une expression dépend de la signification d’une partie ou de la totalité des expressions d’un langage et le contenu de l’attitude propositionnelle d’un sujet dépend d’une partie ou de l’ensemble de ses attitudes propositionnelles. Par exemple, la signification du terme « rouge » est intrinsèquement liée à celle du terme « couleur » et un sujet ne peut avoir de croyance à propos du rouge (par exemple, la croyance que le sang est rouge) s’il n’a pas d’autres croyances à propos du rouge (par exemple, la croyance que le rouge est une couleur). Nous retrouvons ici un aspect mis en lumière par l’analogie entre langage et jeu, à savoir le fait qu’une règle d’un jeu n’a de sens que relativement aux autres règles. Enfin, la dernière thèse de la conception herméneutique, qui nous intéresse plus particulièrement ici, est l’idée que l’interprétation est soumise à des principes ou des normes, en particulier des normes de rationalité (Quine 1960, Davidson 1984, Putnam 1981, Lewis 1974).
Ces normes de rationalité sont souvent réunies sous l’appellation de « principe de charité ». Quine est le premier des philosophes cités à mettre au jour l’importance de ce principe. Ce dernier nous propose d’imaginer la situation épistémique d’un traducteur confronté à un langage radicalement étranger, complètement inconnu (n’ayant aucune racine linguistique commune avec le langage du traducteur). Par un processus d’élicitation, le traducteur provoque l’assentiment ou le dissentiment chez l’indigène en lui soumettant des phrases ou des mots. Supposons que, selon le traducteur, l’indigène donne son assentiment à une phrase et à sa négation, qu’il accepte « p et non-p ». Dans un tel cas de figure, c’est la traduction qui doit être révisée de sorte qu’elle ne viole pas les lois logiques et n’attribue pas des croyances absurdes aux indigènes. L’interprétation est soumise à des contraintes de rationalité et l’interprète doit s’efforcer, dans une certaine mesure, de ne pas attribuer des croyances incohérentes, absurdes ou stupides à l’interprété. Davidson va plus loin dans ce sens et affirme que l’interprète doit maximiser la vérité des croyances de l’interprété : il doit tenir pour acquis que la plupart des croyances des locuteurs interprétés sont vraies, et donc qu’il existe un degré élevé d’accord entre le locuteur et l’interprète. Mais ces exigences interprétatives sont-elles des normes, et en quel sens ?
Chez Quine le principe fonctionne comme une maxime pratique pour le traducteur, à laquelle il se rapporte afin d’améliorer son « manuel de traduction ». En ce sens elle comporte une dimension instrumentale, quoiqu’elle soit valable universellement et indépendamment des intentions particulières du traducteur. Respecter le principe de charité augmente les chances de parvenir à un bon manuel de traduction. Pour Davidson, les normes de rationalité (cohérence, mais aussi maximisation de la vérité) possèdent une dimension transcendantale, car elles sont des conditions de possibilité de l’interprétation et, dans la mesure où la signification est déterminée par l’interprétation idéale, les normes de rationalité sont constitutives de la signification. Toutefois, on peut douter que les normes de rationalité puissent être à la fois des normes et des conditions essentielles de la signification et de l’intentionnalité. Si ces normes déterminent ce qu’est la signification ou le contenu intentionnel, elles ne nous disent pas ce que l’on doit faire ou penser, comment il faut utiliser une expression ou appliquer un concept (Engel 2000, Glüer et Wikforss 2009). Dans la perspective de Davidson, le fait qu’un sujet ne soit pas massivement incohérent et que ses croyances ne soient pas massivement erronées est plus une condition d’intelligibilité pour l’interprète et une condition générale de toute pensée qu’une norme régulant la pensée ou la pratique interprétative. Si ces normes n’ont pas de fonction proprement prescriptive, est-il encore approprié de les considérer comme des normes ? De manière générale, la question de savoir si la rationalité est normative est controversée (Broome 2013, Way 2010).
Putnam souscrit lui aussi à une conception herméneutique de la signification et développe le thème de la normativité à partir de deux perspectives. D’une part, Putnam rejette ce qu’il appelle la « dichotomie fait/valeur », à savoir l’idée qu’il soit toujours possible de distinguer entre le factuel et l’évaluatif, entre des énoncés descriptifs et des énoncés évaluatifs (Putnam 2002). Les énoncés de la science sont « imprégnés » de valeurs, qui sont des valeurs cognitives ou intellectuelles, comme la cohérence ou la simplicité. Les concepts de cohérence ou de simplicité doivent être compris à l’instar des concepts éthiques « épais » (Williams 1985, Kirchin 2013), comme le concept de courage ou de charité, c’est-à-dire comme des concepts qui, selon Putnam, mêlent indissociablement description et évaluation. Par conséquent, l’interprétation sémantique ou intentionnelle, en tant que représentation conceptuelle ou théorique soumis à des principes de cohérence ou de simplicité, est descriptive et normative.
D’autre part, dans la mesure où signification et interprétation comportent une part d’indétermination, l’interprète est parfois contraint de décider entre interprétations rivales. Or une telle décision n’est pas neutre : elle a des conséquences importantes relativement à la cohérence synchronique des croyances (comme le souligne aussi Davidson), mais aussi quant à la possibilité de la cohérence et de la contradiction diachronique, c’est-à-dire la possibilité, pour des croyances ou des théories séparées dans le temps, d’être cohérentes ou d’entrer en contradiction. Par exemple, si nous décidons d’adopter une conception « descriptiviste » de la signification des termes théoriques, d’après laquelle la signification est constituée par une description associant certaines propriétés à la référence de l’expression, alors chaque changement dans la description associée au terme est un changement de signification : puisque nous n’associons plus les mêmes propriétés à l’or que ne le faisaient les Grecs, nous ne signifions pas la même chose par « or » (nous n’avons pas le même concept d’or), nous ne parlons pas de la même chose, nos théories ne portent pas sur la même substance et nous n’en savons pas plus qu’eux sur ce qu’ils appelaient « or » (χρυσός) (Putnam 1975). De surcroît, le scientifique qui entend réfuter une conception ne peut alors la modifier qu’en changeant de sujet et est donc coupable d’une forme de sophisme de l’équivoque (Putnam 1987, chap. 1). Du choix d’une interprétation au dépend d’une autre dépend donc notre compréhension et notre évaluation des arguments et du progrès des sciences, selon que la sémantique adoptée garantit la stabilité ou autorise la variabilité du sens par-delà les changements de croyance ou les changements théoriques. En ce sens, la signification est « intimement liée aux jugements normatifs » (Putnam 1987, chap. 1, p. 14).
La thèse de Putnam repose donc sur deux idées : l’interdépendance des notions de signification, d’interprétation et de rationalité (il s’agit d’un aspect central de ce que nous avons appelé la conception herméneutique) et le caractère « épais » des concepts épistémiques. Mais il est loin d’être évident que cette seconde idée ait véritablement les conséquences qu’en tire Putnam. C’est une chose d’affirmer que nos concepts de cohérence ou de simplicité sont « chargés » de normes ou de valeurs. C’en est une autre de soutenir que l’aspect normatif qu’ils contiennent est en principe indissociable de l’aspect descriptif. Si la première thèse est à première vue très plausible, la seconde est pour le moins problématique. Cette dernière n’affirme pas que certains termes sont employés avec une connotation évaluative (méliorative ou péjorative), comme peut l’être le terme « révolutionnaire », mais que la dimension évaluative est inscrite dans la signification du terme, de sorte qu’il est impossible de connaître l’extension du terme sans adopter la perspective évaluative des locuteurs (McDowell 1981). Par exemple, on ne peut comprendre la signification et être capable d’utiliser le terme « chaste » (dans une communauté linguistique donnée), sans être au moins capable d’adopter (de manière temporaire et hypothétique) la perspective normative associée aux mœurs des locuteurs concernés. Si cette dernière thèse est plausible, il n’est pas du tout évident qu’elle possède un équivalent dans le domaine des concepts épistémiques. En quoi consiste, par exemple, le fait de juger qu’un ensemble de propositions est cohérent ? Il est plausible que, d’une part, nous attribuions une propriété (la cohérence) et décrivions un fait (le fait que cet ensemble est cohérent), et d’autre part, nous attribuions une valeur positive à cet ensemble, ou exprimions une attitude favorable à son encontre. Mais si cette description est correcte, alors il semble bien qu’il soit possible de dissocier, en principe sinon en pratique, entre l’aspect descriptif et l’aspect normatif. Putnam ne nous donne aucune raison, et en particulier aucune raison d’ordre sémantique, de supposer que les termes épistémiques « épais » tels que « cohérence » ou « simplicité » combinent description et évaluation de façon indissociable (Blackburn 2013). Par conséquent, la thèse selon laquelle le concept de rationalité et les concepts qui entrent en jeu dans l’interprétation et l’évaluation des croyances et des théories sont intrinsèquement normatifs est injustifiée.
La conclusion sceptique de Kripke était qu’aucun fait concernant l’état mental ou les dispositions verbales d’un locuteur particulier ne garantit qu’il suit une règle déterminée ou qu’il se conforme à son usage précédent. Toutefois, il semble au locuteur qu’il suit une règle, mais dans la mesure où seule sa propre appréciation est supposée justifier son usage, il n’y a pas lieu de distinguer dans ce cas entre suivre la règle et penser que l’on suit la règle. Or, là où l’on ne peut faire de distinction entre ce qui semble correct et ce qui est correct, il n’y a tout simplement pas lieu de parler de correction.
Si aucun fait individuel (relatif au comportement verbal et aux états mentaux intrinsèques du locuteurs) ne peut déterminer la signification d’un terme, la solution la plus naturelle à ce stade serait de se tourner vers des faits collectifs, relatifs à la communauté linguistique à laquelle appartient le locuteur. Notons que cette hypothèse ne revient pas à abandonner l’idée que les faits constitutifs de la signification sont des faits mentaux. On peut concevoir les faits mentaux de manière « externaliste », c’est-à-dire comme des faits non-intrinsèques au sujet, incluant des éléments relationnels externes, comme les usages d’une communauté linguistique (Burge 1979). Mais considérer l’usage d’une pluralité de locuteurs, c’est-à-dire passer de l’idiolecte au sociolecte, ne saurait régler notre problème. La thèse de Kripke est qu’aucun fait – quel qu’il soit – ne saurait déterminer la signification de nos expressions. L’ensemble des usages du terme « plus » dans une communauté linguistique, ainsi que la totalité des faits mentaux de ses locuteurs, conçus de manière internaliste ou externaliste, étant un ensemble tout autant fini que l’ensemble des faits relatifs à un individu, l’ensemble de ces faits mentaux et comportementaux peut lui aussi satisfaire une multiplicité d’interprétations déviantes de la signification du terme, selon laquelle, par exemple, les locuteurs appliquent la fonction QUUS – une fonction similaire à l’addition pour une certaine classe de nombres, mais qui donne le nombre 5 lorsqu’elle s’applique à d’autres nombres que, par hypothèse, les locuteurs n’ont jamais considérés.
Il s’ensuit qu’un énoncé n’est pas signifiant en vertu du fait qu’il possède des conditions de vérité, car il n’existe aucune condition nécessaire ou suffisante, en termes de faits ou de propriétés (individuelles ou collectives), pour fixer la valeur de vérité d’un énoncé. Selon Kripke, il faut abandonner cette conception de la signification qui attache des conditions de vérité aux énoncés pour lui substituer une conception en termes de conditions d’assertabilité. Signifier revient à satisfaire certaines conditions de correction ou de convenance socialement établies. La possibilité de distinguer entre un usage correct et un usage incorrect est garantie par l’existence d’autres locuteurs et leurs pratiques de correction et de comparaison mutuelles. Mais il faut se garder de conclure que la pratique collective détermine la signification ; la nature intersubjective de la pratique linguistique ne fait qu’établir des conditions souvent nécessaires et fréquemment suffisantes pour qu’il soit correct, justifié ou approprié de dire d’un locuteur qu’il suit la règle, autrement dit de lui attribuer une certaine signification (Kusch 2006).
En quel sens la solution de Kripke au paradoxe implique-t-elle que la signification est normative ? D’après le nouveau modèle de la signification que propose Kripke, pour que des locuteurs puissent signifier quoi que ce soit, il est essentiel (et non accidentel), qu’ils aient certaines attitudes et manifestent certains comportements : qu’ils considèrent certains usages comme corrects et d’autres incorrects, qu’ils se corrigent et s’évaluent les uns les autres relativement à certains standards ou critères. En ce sens, pour reprendre l’idée exprimée dans notre introduction, le fait que les expressions linguistiques aient des conditions d’usage correct n’est pas qu’une platitude, mais une condition essentielle de toute signification. La possibilité de signifier quoi que ce soit est garantie par l’existence d’une pratique sociale et d’un système de signes conventionnellement partagé. Ainsi, la normativité de la signification a trait à la pratique, aux attitudes et aux comportements. Mais il n’y a pas de normativité sémantique au sens où les faits sémantiques impliqueraient des normes d’usages, puisqu’il n’y a pas de faits sémantiques, si l’on entend par là des faits mentaux intentionnels ou représentationnels, ou encore des faits sémantiques d’un genre irréductible et sui generis : il n’y a rien d’autre que la pratique – un ensemble d’attitudes évaluatives et correctives, de comportements d’approbation et de réprobation linguistiques. C’est cette pratique normative qui constitue la signification.
Kripke montre la manière dont règles et normativité se manifestent dans la pratique linguistique, mais ce en quoi consiste le fait de suivre une règle reste en partie mystérieux. Si nous acceptons sa conclusion, nous endossons alors des thèses principalement négatives : les règles ne sont pas des objets abstraits (comme des nombres) qui seraient « saisis » par la pensée ou des objets psychologiques (des représentations mentales), et suivre une règle (ou avoir un comportement régulé) n’est pas réductible au fait d’être conforme à la règle (ou avoir un comportement régulier). Mais le locuteur ne doit-il pas satisfaire certaines conditions (comportementales, verbales, mentales) pour compter comme un sujet qui suit une règle, qui soumet son comportement et ses actions à des contraintes normatives ?
Une hypothèse possible dans cette direction est qu’obéir à une règle consiste uniquement à avoir certaines dispositions négatives à se corriger ou à corriger autrui lorsqu’une infraction ou un écart est constaté (Alston 2000). Ou peut-être encore qu’obéir à une règle n’est rien d’autre que de ne pas l’enfreindre, et que le concept de règle est un concept excluant, au même titre que les concepts de santé ou de grammaticalité : être sain se réduit à n’être pas malade ; saisir le concept de grammaticalité revient à saisir le concept d’a-grammaticalité (Mulligan 1999).
Le problème est qu’être un authentique locuteur, capable de suivre une règle en contexte linguistique semble être plus qu’une disposition ; cela relève plus d’une capacité, d’une maîtrise, d’une compétence. Baker & Hacker (1985) suggèrent que l’agent qui suit une règle est capable de justifier, corriger, critiquer son action et celle des autres à l’aide de la règle et de consulter la règle pour guider son action. Cependant, manifester ces capacités est une condition nécessaire mais non suffisante pour suivre une règle : rien dans ce que fait ou dit l’agent préalablement ou pendant son action ne permet de dire qu’il a suivi la règle ; le fait que l’agent ait suivi une règle peut dépendre de ce que l’agent dit ou fait après l’action. De plus, les faits psychologiques qui président à, ou sont sous-jacents à l’énonciation ne peuvent pas non plus constituer le fait qu’une règle a été suivie. La relation entre la règle et son application est une relation interne, « grammaticale », et non causale. Précisons que la notion wittgensteinienne de grammaire n’est pas celle du grammairien, elle inclue la syntaxe et le lexique d’un langage, ainsi que toutes les formes d’explication de la signification – définitions formelles et ostensives, paraphrases, gestes (Baker & Hacker 2009). De plus, la grammaire est toujours la grammaire d’un langage historiquement situé, et ne correspond donc pas à la logique des logiciens, qui est universelle. Dire que la relation entre la règle et son application est grammaticale, c’est aussi souligner que ses conditions de correction sont fixées dans et par la pratique, c’est-à-dire de manière immanente et dans la perspective de la pratique. Mais, selon l’interprétation que Baker et Hacker proposent de Wittgenstein (et contre celle de Kripke), la pratique n’a pas à être nécessairement une pratique sociale. Il est concevable qu’un locuteur isolé institue une règle, mais cette règle et son application nécessitent une pratique du locuteur, dans la mesure où ce qui détermine un acte comme obéissant à une règle sont les circonstances diachroniques de l’acte. En ce sens, il est impossible de suivre une règle une seule fois.
Toutefois, si la relation entre la règle et son application est interne à la grammaire, et donc au langage, la relation entre le langage et la pratique n’est pas claire : comment la pratique est-elle supposée instituer des règles de manière non-explicite ? Et, pour le théoricien de la signification, quel type de règles peut remplacer le rôle explicatif des notions de représentation, de vérité ou de référence ?
c. L’institution des normes
Brandom (1994) propose d’expliquer le vocabulaire sémantique et intentionnel à l’aide de notions exclusivement normatives. Les normes (la notion de norme chez Brandom englobe aussi bien les normes que les règles) qui fixent les usages comptant pour corrects sont instituées par nos pratiques linguistiques de manière implicite. L’enjeu théorique est d’expliquer les contenus intentionnels et propositionnels de nos performances linguistiques et états mentaux en rendant explicites les normes qui ont court dans la pratique, considérée cette fois comme essentiellement sociale. L’ordre d’explication est donc pragmatique et normatif : pragmatique, car la signification est expliquée par l’usage, et normatif, car l’usage est essentiellement encadré par des normes implicites dans la pratique. Ces normes sont déontiques : les locuteurs sont engagés et autorisés par leurs performances linguistiques – de façon privilégiée, par leurs assertions, que Brandom considère comme centrales. Les locuteurs possèdent ainsi des statuts déontiques, qui sont des statuts sociaux institués par les attitudes des autres membres de la pratique, en tant qu’ils confèrent et attribuent ces statuts. La notion explicative intermédiaire, qui fait le lien entre les statuts déontiques et les contenus propositionnels, autrement dit entre le pragmatique et le sémantique, est celle d’inférence. À la suite de Sellars (1953), Brandom propose de traiter la signification comme fonctionnelle : la signification d’une expression est déterminée par sa contribution aux inférences qu’elle autorise. Il est courant d’expliquer la signification des connecteurs logiques (« et », « ou », « si…alors ») à partir des inférences formellement valides qu’ils permettent, mais Brandom applique cette stratégie explicative à toute expression, leur signification étant alors déterminée par des règles d’inférences matérielles. Au contraire des règles d’inférence formelles, les règles matérielles sont spécifiques à un langage et établissent certaines inférences comme correctes, mais non comme correctes en vertu de la forme logique de l’inférence. Par exemple, la signification d’un prédicat empirique comme « rouge » est (partiellement) déterminée par la règle matérielle qui autorise l’inférence « si x est rouge, alors x est coloré ». De même, le contenu propositionnel d’une expression complexe est expliqué en termes du rôle que joue cette expression dans le raisonnement inférentiel, exprimé dans la pratique qui consiste à demander et à donner des raisons.
La difficulté d’une telle démarche est de garantir une certaine objectivité de nos représentations, aussi bien linguistiques que mentales. En quoi la correction socialement établie des statuts déontiques, dont dérive la correction des inférences, est-elle contrainte par une réalité indépendante de notre pratique ? Si les normes sont le produit de nos pratiques, ne courent-elles pas le risque d’être arbitraires et entièrement relatives à la communauté ? Être correcte, pour une performance linguistique, paraît se réduire au fait d’être tenue pour correcte par les autres. Une seconde difficulté concerne la possibilité même du projet réductionniste de Brandom, à savoir la possibilité de se passer de toutes notions sémantiques et intentionnelles au profit de notions strictement normatives. Si l’on veut pouvoir distinguer la performance correcte de la performance tenue pour correcte – et Brandom, suivant Wittgenstein, entend préserver la différence entre ce qui est correct et ce qui semble correct-, ne devrions-nous pas alors invoquer des dispositions idéalisées ? Ce qui est correct n’est pas simplement ce qui est effectivement tenu pour correct, puisqu’une performance incorrecte que les membres d’une communauté ont échouée à identifier ne devient pas pour autant correcte : si les membres avaient pris conscience ou avaient eu connaissance de l’incorrection de la performance, ils l’auraient sanctionnée. Mais un tel conditionnel fait intervenir des concepts intentionnels, et ne satisfait donc pas la contrainte réductionniste (Rosen 1997). Les attitudes normatives qui instituent implicitement des normes peuvent-elles véritablement être caractérisées de manière non-circulaire, sans faire intervenir la notion de contenu ? L’attitude qui consiste à approuver ou réprouver une performance, par exemple l’énonciation de « cette pomme est rouge » par un locuteur S, est l’attitude d’approuver que S dise de cette pomme qu’elle est rouge. Par conséquent, l’attitude possède un contenu conceptuel et ne peut être identifiée qu’au moyen de ce contenu (Hattiangadi 2007, chap. 7).
La conception normativiste-sociale de Brandom semble donc confrontée à un dilemme : soit les normes sont caractérisées sans faire intervenir de vocabulaire représentationnel, indépendamment de toute référence à un contenu sémantique ou intentionnel, mais alors langage et pensée sont dénués de toute objectivité transcendant la communauté linguistique, soit l’objectivité des normes est garantie par l’existence de conditions idéales d’évaluations des performances, mais la détermination de telles conditions fait alors intervenir des notions intentionnelles, et rend caduc le projet réductionniste.
Le défenseur d’une conception normative de la signification peut toutefois faire valoir une position intermédiaire : il peut admettre que la signification est constituée par des dispositions, tout en insistant sur le fait que ces dispositions doivent inclure certains types d’attitudes normatives. Autrement dit, on peut admettre que la signification puisse être expliquée de manière non-normative à partir d’un ensemble de dispositions, sans pour autant effacer toute distinction entre suivre une règle et se conformer à une règle. On peut dire d’un comportement qu’il est conforme à une règle lorsqu’il est adéquatement décrit par une régularité nomologique. Par exemple, il peut s’agir d’une régularité que, ceteris paribus, les locuteurs de la communauté C appliquent l’expression « rouge » à des objets seulement s’il sont rouges. Mais cela ne nous dit rien quant à la question de savoir si ces locuteurs suivent une règle lorsqu’ils appliquent cette expression, s’ils sont guidés par une règle, s’ils possèdent une forme de compétence ou de capacité, s’ils reconnaissent leur application comme une application correcte. Une telle régularité ne nous autorise même pas à qualifier ces locuteurs d’agents, c’est-à-dire à caractériser leurs énonciations comme des actions, et non comme des réponses automatiques à des stimulis. Un perroquet peut être entraîné à appliquer une expression dans des circonstances déterminées ; nous ne dirions pas qu’il suit une règle, qu’il connait la signification de « rouge » ou qu’il possède une quelconque maîtrise linguistique ou conceptuelle (voir cependant Pepperberg 2012). Le problème est de démarquer l’usage linguistique (et conceptuel) du simple bruit, même lorsque ce bruit constitue une réponse différenciée ou classificatoire à des circonstances empiriques (Blackburn 1984, Brandom 1994, Ginsborg 2011). Nous devons ajouter des conditions supplémentaires pour que l’énonciateur compte pour un authentique locuteur. La manifestation de dispositions correctives peut être une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante, car on pourrait, de même, imaginer un automate ou un perroquet manifestant de telles dispositions à se corriger, après un conditionnement adéquat.
On l’a vu, signifier quelque chose lors d’une énonciation ne manifeste pas seulement une disposition à énoncer des phrases, mais aussi une certaine capacité à conformer son action à un standard, à une norme. Cela ne veut pas dire qu’il est nécessaire d’avoir une certaine représentation mentale pour produire une énonciation douée de sens. Le locuteur peut avoir une certaine représentation, consciente ou implicite, qui coïncide avec son énonciation, mais cela ne suffit pas à constituer son énonciation comme un acte qui est l’instanciation d’une conformité intentionnelle à une règle : le locuteur doit, de plus, considérer son acte comme visant à la correction, comme relevant d’un genre d’acte qui peut être correct ou incorrect. Ginsborg (2011) suggère que le locuteur doit avoir une certaine « attitude normative » à l’égard de son acte, mais cette attitude normative ne peut consister en une représentation de la règle, sous peine de retomber dans le paradoxe wittgensteinien que nous avons exposé.
Supposons l’apprentissage d’une forme rudimentaire d’addition par un enfant. L’enfant apprend à écrire une suite de nombres en ajoutant « 2 » systématiquement : 2, 4, 6, 8 … À un certain stade de l’apprentissage, l’enfant est capable de continuer la suite correctement, mais cela n’implique pas qu’il soit capable de justifier sa réponse. L’enfant a une forme de conscience primitive de la correction de son acte, qui ne dépend pas de sa capacité à se représenter consciemment une règle. Encore une fois, si la capacité à se conformer à la règle suppose de se représenter la règle, alors cette capacité n’explique rien. Il doit y avoir un sens où le locuteur accomplit une action que l’on peut décrire adéquatement, pour reprendre l’analogie entre langage et jeu, comme un coup dans le cadre de la partie, c’est-à-dire un coup qui n’est ni le résultat d’une application consciente et explicite de la règle (comme c’est le cas généralement lorsque l’on joue à un jeu), ni simplement une action hasardeuse qui s’avère être conforme aux règles. C’est ce type d’état intermédiaire que Ginsborg appelle une « attitude normative primitive ». L’attitude est normative au sens où l’acte est considéré comme correct, adéquat ou approprié, c’est-à-dire que l’acte ne peut être adéquatement décrit qu’au moyen d’un concept normatif, et en même temps la normativité en question est primitive au sens où elle « ne dépend pas de la conformité à une règle reconnue préalablement » (id., p. 233). Une telle conception est toujours dispositionnaliste, puisque la condition supplémentaire est que le locuteur soit disposé à tenir son énonciation pour correcte ou appropriée, mais elle n’est pas réductionniste, dans la mesure où l’attitude consistant à « tenir pour correcte » est sui generis.
Cette idée pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, on ne voit pas clairement en quel sens la disposition à avoir une attitude normative primitive serait une condition constitutive de la signification ; il semble s’agir simplement d’une condition que doit satisfaire tout locuteur. Or il n’est pas évident que la signification soit elle-même constituée par les performances linguistiques des locuteurs. De plus, la normativité primitive n’est pas sémantique, et n’est pas spécifique aux actes de langage. À première vue, tout agent qui s’engage dans une activité où les performances peuvent être qualifiées de correctes selon un standard ou une règle doit posséder une telle disposition primitive. Semblable condition n’est pas plus spécifique au locuteur qu’au joueur d’échec. Enfin, être capable d’avoir une attitude normative primitive implique de posséder un concept de correction, de convenance ou d’adéquation. Mais, comme nous l’avons souligné précédemment, ce type de concepts permet ordinairement de qualifier des actes relativement à des normes, règles ou standards, et on ne voit pas clairement comment le concept de correction peut être préservé de manière intelligible indépendamment de toute relation à de tels critères de correction.
Il nous faut distinguer, d’une part, une conception métaphysique (constitutiviste, fondationnelle) de la normativité de la signification, selon laquelle la nature de la signification se réduit à ou implique des normes ou des pratiques normatives, et d’autre part, une conception métanormative selon laquelle le discours, les énoncés et les concepts sémantiques sont normatifs et doivent être analysés ou expliqués comme tels. Rappelons que, selon Kripke, l’attribution de signification à un locuteur (« Jacques signifie l’addition par ‘plus’ ») est justifiée ou appropriée lorsque ce dernier utilise, la plupart du temps, les expressions en question comme les autres membres de sa communauté linguistique. Mais une telle attribution n’a pas de conditions de vérité, ne correspond pas à un fait. Comment faut-il alors comprendre la fonction du discours sémantique ? Une supposition naturelle est que le discours sémantique n’est pas descriptif, mais évaluatif ou normatif, à l’instar du discours moral. Cette hypothèse ouvre alors la voie à toute une gamme de conceptions métaéthiques élaborées pour rendre compte du discours moral : non-cognitivisme (expressivisme, émotivisme etc), théorie de l’erreur, fictionnalisme etc.
Pour quelles raisons alors le discours sémantique, au sens de tout discours incluant des termes et concepts comme ceux de signification, de contenu ou de concept, devrait-il être considéré comme normatif ? Et quelle forme peut prendre une conception « métanormative » de la signification ?
Sellars (1974, 1980) propose l’analyse suivante de certains types d’énoncés sémantiques. Soit l’énoncé (i) « ‘rot’ (en allemand) signifie rouge ». En dépit de sa forme apparente, un tel énoncé sémantique n’est pas relationnel : il n’établit pas une relation entre un abstrait linguistique (le mot « rot ») et un autre (« rouge ») ou un abstrait non-linguistique (le rouge). « Rouge », dans l’énoncé (i), n’est ni attribué ni mentionné. L’énoncé (i) dit que « rot » est utilisé de la même façon, a la même fonction en allemand que « rouge » en français. Mais l’énoncé (i) n’est pas non plus identique à l’énoncé (ii) « ‘rot’ (en allemand) a la même signification que ‘rouge’ (en français) », car (ii) ne donne pas la signification de « rot ». Pour rendre manifeste la forme logique de ce type d’énoncé, Sellars introduit une notation : la citation entre points (dot quotation). La citation entre points permet de former des noms communs ayant pour extension les termes qui possèdent la même fonction dans chaque langage que l’exemplaire entre points. La forme logique de (i) est « les ‘rot’ sont des rouge ». L’énoncé donne la signification de « rot » en nous présentant un exemplaire et en spécifiant sa fonction par analogie avec la fonction de « rouge ». La fonction d’un terme (et d’une expression complexe) est donnée (en partie) par les règles inférentielles matérielles et les transitions intralinguistiques qu’autorise ce terme, comme par exemple : « si x est rouge, alors x est coloré ». Ce qu’il y a de normatif dans un énoncé sémantique comme (i) est que les rôles fonctionnels exprimés à l’aide de la citation entre points sont déterminés essentiellement par des activités gouvernées par des règles : « De même qu’être un pion ne revient pas à avoir une certaine forme, mais à être directement ou indirectement impliqué avec d’autres pièces dans un système de tendances comportementales spécifiées par les règles du jeu d’échec, être un et , c’est être impliqué dans un système de tendances comportementales qui se conforment aux règles logiques du langage » (1980, §164).
Bien que les énoncés sémantiques décrivent des règles ou des comportements gouvernés par des règles, Sellars ne va pas jusqu’à dire que les énoncés sémantiques sont normatifs au sens où ils seraient directement prescriptifs. Lance et O’Leary-Hawthorne (1997) soutiennent quant à eux cette dernière thèse. Dans la lignée de Wittgenstein et Sellars, ils privilégient une approche fonctionnelle du concept de signification et des énoncés sémantiques au détriment d’une approche constitutive des faits sémantiques : la question « quelle est la fonction du discours sémantique dans les pratiques socio-linguistiques ? » remplace la question « qu’est-ce qui constitue la signification d’un mot ? ». Les énoncés d’attribution de signification ne sont pas descriptifs, pas même au sens de Sellars ou de Brandom où un énoncé attribuant une synonymie inter-linguistique décrit une équivalence entre des rôles normatifs. Les énoncés sémantiques, qu’il s’agisse d’énoncés de synonymie ou d’attributions de signification, sont directement prescriptifs. Dire que « gavagai » signifie lapin, pour reprendre l’exemple de Quine (1960), ne revient pas à décrire une relation entre un mot et une entité abstraite, ni à décrire des régularités ou des dispositions linguistiques, mais à prescrire comment le mot doit être utilisé (ou doit être traduit). Les actes de langage que constitue ce type d’énonciations servent à influencer, à établir des contraintes sur le comportement verbal, à autoriser et interdire des usages (en particulier certaines inférences). Lance et O’Leary-Hawthorne rejettent toute théorie factualiste de la signification et du discours sémantique, selon laquelle il existerait des faits constitutifs de la signification qui rendraient vrais ou faux nos énoncés sémantiques, car ces théories échouent à rendre compte du fait que les énoncés sémantiques n’ont pas vocation à enregistrer des pratiques, des régularités ou des règles, mais à les changer (Lance & O’Leary-Hawthorne 1997, chap. 3).
Toutefois, on peut se demander pourquoi tout énoncé sémantique devrait être interprété ainsi, si ce n’est parce que la conception prescriptiviste présuppose, plutôt qu’elle n’établit, que toute théorie factualiste de la signification est vouée à l’échec. Or, bien que Lance et O’Leary-Hawthorne nient que le discours sémantique décrive des pratiques, ils affirment cependant que les prescriptions sémantiques peuvent être vraies ou fausses : selon eux, il existe des propriétés et faits normatifs indépendant des communautés et pratiques linguistiques. Mais on ne voit pas comment ces auteurs peuvent à la fois rejeter le relativisme d’une conception « sociale » de la signification et préserver une forme d’objectivité des normes, tout en niant le fait que ces normes puissent être décrites par des énoncés factuels et tout en rejetant la nécessité d’une explication métaphysique de la nature de ces normes (voir la critique de Schiffer 2002).
Une autre façon de concevoir la normativité du concept de signification et du discours sémantique est proposée par Allan Gibbard (2012). Celui-ci part du constat de l’échec des tentatives de naturalisation de la signification, mais ne rejette pas pour autant le projet réductionniste. Gibbard endosse explicitement un naturalisme ontologique – l’idée que le monde est constitué d’entités naturelles, susceptibles d’être décrites par les sciences naturelles -, et rejette donc l’anti-réductionnisme sémantique – l’idée que les faits sémantiques et intentionnels sont sui generis. La question qu’il pose n’est pas celle de la détermination des faits naturels qui constituent la signification d’une expression, mais celle de la nature du concept de signification (et du concept de concept) et des énoncés sémantiques. Concepts et propriétés doivent être rigoureusement distingués : toute propriété est une propriété naturelle, mais tous les concepts ne sont pas « naturalistes », au sens d’un concept qui représente une propriété. Par exemple, quoique le concept de bien soit un concept normatif, et non un concept naturaliste, la propriété d’être bon est, comme toute propriété, une propriété naturelle : la propriété d’être bon peut être, par exemple, la propriété de maximiser le bien-être général (si l’on adopte une éthique utilitariste). Pour déterminer le caractère normatif d’un concept, Gibbard privilégie un argument qu’il reprend à Moore et appelle l’argument du « qu’est-ce qui est en jeu ? » (2003, chap. 2). Supposons que Désiré fasse l’hypothèse sémantique suivante : « bon » signifie « ce qui est objet de désir ». D’autre part, Désiré débat avec Hedda au sujet du bien et de ce qui est bon : Hedda défend l’idée que seul le plaisir est bon, tandis que Désiré nie que seul le plaisir soit bon. Comment devons-nous rendre compte de ce débat ? En particulier, s’agit-il d’un authentique désaccord ou d’un désaccord simplement verbal ? Gibbard, à la suite de Moore, pense que les deux protagonistes parlent de la même chose, à savoir le bien, et donc que leur désaccord est un désaccord éthique substantiel : leur désaccord ne porte pas sur la signification de « bon ». Hedda peut tout-à-fait admettre que le plaisir n’est pas la seule chose qui soit objet de désir tout en maintenant que seul le plaisir est bon. « Bon » ne peut donc pas signifier « objet de désir ». De façon générale, le concept de bien ne peut pas être identique à un concept naturaliste, comme être plaisant ou maximiser le bonheur général, car deux personnes peuvent être d’accord sur le fait qu’un acte particulier est plaisant ou maximisera le bonheur général, tout en étant en désaccord sur la question de savoir si cet acte est bon.
Gibbard applique ce test à un désaccord entre deux théoriciens de la signification, Jerry et Tyler, discutant la signification d’un terme/concept dans le langage d’un locuteur. Pour qu’il s’agisse d’un authentique désaccord, et non d’un désaccord verbal, les deux interlocuteurs doivent posséder le même concept de signification. Jerry est un solipsiste sémantique, il soutient que la signification est une propriété (individuelle) du cerveau, tandis que Tyler pense que la signification est une propriété impliquant la communauté du locuteur à qui est attribuée la signification. Ils sont en désaccord sur la question de savoir quels types de propriétés naturelles sont les propriétés sémantiques. Autrement dit, les deux théoriciens sont d’accord sur l’ensemble des faits naturels en jeu (les propriétés neurologiques du cerveau du locuteur, ses dispositions verbales ainsi que celles des autres locuteurs de sa communauté linguistique), mais sont en désaccord sur la question de savoir lesquelles de ces propriétés sont pertinentes pour déterminer la signification. Gibbard insiste sur l’analogie entre cette situation et celle d’une controverse éthique. Les propriétés éthiques sont souvent conçues comme survenantes sur les propriétés naturelles – une classe de propriétés A survient sur une classe de propriétés B lorsque les propriétés A ne peuvent différer sans que les propriétés B diffèrent aussi -, mais l’on peut être d’accord sur l’ensemble des propriétés naturelles d’une entité et être néanmoins en désaccord sur ses propriétés éthiques, sans que ce désaccord soit verbal. En quoi consiste le désaccord de Jerry et Tyler ? Selon Gibbard, il s’agit d’un désaccord normatif : signifier implique certains devoirs, des devoirs relatifs aux types de phrases que l’on doit accepter ou tenir pour vraies, et le « devoir » en question est catégorique (non hypothétique et non instrumental). Le concept de devoir et les énoncés impliquant ce concept ne renvoient pas à des propriétés et faits normatifs ; ils sont interprétés de manière expressiviste : les énoncés normatifs expriment des états mentaux non-cognitifs – dans la forme d’expressivisme que privilégie Gibbard, ces états mentaux sont des types sophistiqués de planification. Si Jerry et Tyler sont en désaccord sur la question de savoir si un locuteur signifie PLUS ou QUUS (l’addition ou la quaddition, pour reprendre l’exemple de Kripke), cela signifie qu’ils sont en désaccord sur les phrases que le locuteur doit accepter : s’il doit accepter ou tenir pour vrai « 68 + 57 = 125 » (nous utilisons les capitales pour désigner les concepts ou significations).
Mais pourquoi doit-on interpréter ce désaccord comme normatif, et non comme un désaccord sur une question de fait ? Gibbard affirme que, dans certains cas, les descriptions naturalistes de la signification souffrent d’une indétermination : deux théories de la signification d’un terme peuvent expliquer le comportement sémantique d’un locuteur et néanmoins être incompatibles (2012, chap. 5). La propriété signifier rouge est une propriété naturelle. Elle est (peut-être) identique à la propriété naturelle être disposé à appliquer ‘rouge’ à des surfaces qui apparaissent rouges, et l’on peut faire usage d’un concept naturaliste pour désigner cette propriété, comme le concept ÊTRE DISPOSÉ À APPLIQUER « ROUGE » À DES SURFACES QUI APPARAISSENT ROUGES. Mais lorsque le concept SIGNIFIER ROUGE est employé, comme dans une controverse théorique substantielle portant sur la nature de la signification, la controverse est normative : elle porte sur les phrases que les locuteurs signifiant rouge doivent accepter ou tenir pour vraies dans certaines circonstances empiriques. Savoir quelle théorie sémantique accepter est une question normative, et ne peut pas être directement tranchée en faisant appel à un fait naturel (dans la mesure où les deux théoriciens s’accordent sur l’ensemble des faits naturels pertinents).
Parmi les difficultés que cette conception ne peut manquer de soulever, nous en soulignerons deux. Celles-ci portent toutes les deux sur la pertinence de l’argument mooréen (ce que Gibbard appelle l’argument du « qu’est-ce qui est en jeu ? ») relativement au concept de signification. Tout d’abord, il est loin d’être évident que le désaccord entre les deux théoriciens ne soit pas verbal, si l’on entend par verbal un désaccord conceptuel. Ce type d’argument mooréen semble reposer sur une certaine interprétation du « paradoxe de l’analyse » (voir, par exemple, Smith 1994, chap. 2). Le paradoxe est le suivant : une analyse conceptuelle doit être informative et non-évidente. En même temps, pour être une analyse, le concept issu de l’analyse doit être déjà contenu dans le concept analysé. Par conséquent, l’analyse met au jour quelque chose que nous savons déjà, et n’est pas informative. Soit l’analyse est vraie mais évidente, soit elle n’est pas évidente mais fausse. Mais ce paradoxe repose sur une conception trop étroite de l’analyse conceptuelle : le fait qu’un concept est contenu dans un autre n’a pas à être évident. Ce type de scepticisme semble donc largement injustifié : certaines analyses conceptuelles sont à la fois informatives et vraies, et rendent explicite la connaissance implicite que nous avons de nos concepts. Par conséquent, le concept de signification pourrait être analytiquement équivalent à un concept naturaliste et les deux théoriciens mis en scène pas Gibbard pourraient être engagés dans un débat purement conceptuel, en dépit du fait que leur désaccord semble porter sur des propriétés du monde.
De surcroît, l’hypothèse de la normativité du concept de signification ne saurait être uniquement motivée par le cas du désaccord sémantique, à l’instar du cas du désaccord moral. Un désaccord moral entre deux individus peut être radical, lorsque le même acte est jugé bon par l’un et mal par l’autre. Dans un tel cas, nous pouvons être justifié à conclure que les deux interlocuteurs possèdent les mêmes concepts de bien et de mal (leur désaccord n’étant donc pas verbal), mais que « bien » et « mal » ne sont pas des termes référentiels, mais des termes permettant d’exprimer des attitudes – c’est la stratégie expressiviste en métaéthique. Mais, même en admettant que la signification est indéterminée, les désaccords sémantiques ne sont pas de cet ordre. Jerry et Tyler n’attribuent pas exactement la même signification au terme « + », l’un supposant que « plus » signifie l’addition, et l’autre supposant que « plus » signifie la quaddition, une fonction extravagante qui fonctionne comme l’addition sauf pour des nombres supérieurs à un million. Mais leurs interprétations fondent les mêmes prédictions quant au comportement verbal d’un locuteur, dans une grande partie des cas. Il ne s’agit donc pas d’un désaccord radical, comme dans le cas où deux individus appliquent chacun le terme « bon » à une classe d’actes qui diffère radicalement de celle de l’autre. Par conséquent, on ne voit pas très bien pourquoi « signifier » ne devrait pas être considérée comme une expression descriptive standard (Baker 2016).
Il est raisonnable de penser qu’une conception complète de la signification doive éclaircir les rapports entre cette notion et celle de contenu intentionnel ou conceptuel. Si signification, intentionnalité et rationalité sont liés de manière constitutive, il importe de clarifier le statut de la normativité dans d’autres domaines, comme la théorie des actes de langage, la philosophie de l’esprit ou la philosophie de la rationalité et de la logique. Une question directement corrélée est celle de la normativité constitutive des états mentaux. La nature d’un état comme la croyance est-elle constituée ou implique-t-elle des normes ? Les principes de rationalité, s’ils sont normatifs, sont-ils fondamentaux pour l’intentionnalité, aussi bien pour la nature des états et attitudes que pour leur contenu (Wedgwood 2007) ? Certains théoriciens considèrent la croyance (ou le concept de croyance) comme un type d’état essentiellement soumis à une norme épistémique de justification ou de vérité (voir le recueil de Chan 2014), et l’on a pu peut avancer que la normativité de la signification s’explique par la normativité de la croyance (Boghossian 2003).
D’autre part, le problème que nous ont légué Lewis Carroll (1985) et Ludwig Wittgenstein, à savoir celui de la possibilité d’obéir à une règle, reste actuel. Une réponse semble nécessaire pour comprendre la nature de la signification, mais aussi pour rendre compte de l’inférence logique, du raisonnement ou du savoir-faire (Coliva 2012, Boghossian 2014, Pavese 2015, Broome 2013). La solution proposée par Ginsborg (2011), à savoir celle qui consiste à postuler une attitude normative primitive, constitue une piste de recherche prometteuse (Verheggen 2015).
Enfin, parmi les conceptions récentes les plus élaborées, celles de Brandom (1994, 2000) et Gibbard (2012) constituent de véritables programmes et impliquent une révision importante de notre conception traditionnelle, c’est-à-dire représentationnaliste, des notions de signification, de contenu ou de concept.
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