Source: https://cmcep.hypotheses.org/category/peintre/couleurs
Timestamp: 2020-04-09 09:24:28+00:00

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couleurs | Culture matérielle du copiste, enlumineur, peintre
Archives de catégorie : couleurs
Billets, Broyeur de couleurs, contenants, couleurs, Cuculle, Peintre, Recettes
La Cuculle italienne
28/02/2020 Claudine Brunon	2 commentaires
Nous tentons de faire la lumière sur un objet utilisé par le broyeur de couleur : la cuculle. L’auteur du Liber diversarum arcium (LDA) de Montpellier l’utilise à plusieurs reprises pour contenir des couleurs1. L’iconographie d’un saint Luc nous le montre aussi. Ces deux sources sont italiennes et datent du XIVe siècle pour la première et du XVe siècle pour la seconde. Associer ces deux sources pour établir avec un certain aplomb que l’on est en présence de cuculles tombait sous le sens. En effet, cucullus en latin, n’est pas seulement le capuchon des moines, il est aussi, d’après le Dictionnaire Gaffiot, une enveloppe de papier, un cornet d’après le poète romain Martial2. Et le Dictionnaire français-latin de Quicherat, donne le sens de papier roulé, toujours pour Martial3. Le papier n’étant pas encore introduit en Occident à l’époque romaine, le cornet devait être en papyrus ou en peau fine.
Ce sens nous est bien utile pour connaître la forme de cucullus. Ce cornet ou cette enveloppe de papier était encore utilisée au Moyen Âge dans le domaine de l’apothicairerie4. Avant de voir l’usage fait en peinture, attardons-nous d’abord à voir le cornet dans un contexte médical.
L’Iconographie des cuculles
C’est encore en Italie, que l’on trouve ces cornets d’apothicaires dans la première moitié du XVe siècle. Le livre d’Albucasis, Observations sur la nature et les propriétés de divers produits alimentaires et hygiéniques, sur des phénomènes météorologiques, sur divers actes de la vie humaine, etc. contient quatre représentations de ces cornets5. Ce sont généralement dans ces traités appelés Tacuinum sanitatis que l’on trouve des cuculles d’apothicaire.
Cornet d’ail (“aunlum”), BnF NAL f. 49v
Cornet de sucre candi (“candi”), BnF NAL f. 81v.
Cornet de sucre (“zucharum”) BnF NAL 1673 f. 81r
Cornet de câpres (“capari”), BnF NAL 1673 f. 39r
Nous remarquons sur la seconde et troisième image, que le cornet est fermé par un noeud en bas. Il faut donc que la matière dans laquelle il est fait soit assez souple, comme le sont le parchemin ou le tissu. En outre, nous observons également que leurs tailles sont différentes. Le cornet de câpres semble être tout petit et de faible contenance.
Voyons maintenant l’iconographie de cuculles de peintres. Tout d’abord, allons en Italie, avec cette représentation de saint Luc peinte par Bonifacio Bembo au XVe siècle, à Crémone, sur le mur de la chapelle Cavalcado de l’église de saint Augustin6. Le broyeur de couleurs a à sa disposition une pierre à broyer et au dessus d’un petit portique, des couleurs en godets et une coquille, ainsi qu’un pannum (filtre) et deux cuculles très reconnaissables.
Deux cuculles en tissu, outils du broyeur de couleurs, Saint Luc peint par Bonifacio Bembo, fresque, église de saint Augustin, Crémone, Italie, XVe siècle
Nous remarquons que les cuculles semblent être enroulées d’un lac. Nous pensons que la matière est du parchemin si l’on en juge le retour du haut de celle de droite, et la fin recourbée de celle de gauche sans doute nouée comme celles vues précédemment avec les apothicaires.
Une autre source iconographique, elle aussi du XVe siècle mais flamande, montre ce qui nous semble être des cuculles plutôt que des plumes d’oiseau ou des pinceaux. Ils ne sont généralement pas représentés de cette manière. Et pour ce qui est des plumes d’oiseau de copistes elles ne sont pas figurées ainsi. En revanche la couleur noire de l’ouverture laisse perplexe quant au contenu. On pourrait penser au pigment noir de fumée, que Cennini recommande de récupérer sur une feuille. Il s’agit d’un tableau de saint Luc dessinant la Vierge conservé désormais au Bowes museum en Angleterre.
Cuculles (?), détail de saint Luc dessinant la Vierge, Deric Bouts, XVe siècle, The Bowes museum, Durham UK
Le Contenu des cuculles
Après avoir vu à quoi ressemblent ces cuculles, il est maintenant bon de découvrir leurs mentions dans les textes. Si nous ne disposions que de l’iconographie, nous appellerions cornets ces contenants. Mais à la lumière des recettes, nous pouvons les nommer autrement.
Le mot cucullus se retrouve employé dans une recette [§1.18.2] de préparation d’orpiment dans le LDA. La recette dit ceci, après avoir broyé l’orpiment dans un moulin à poivre :
“Ensuite, mouds à l’eau sur le marbre et recueille dans une cuculle sans l’affaisser et ensuite jète l’eau et détrempe avec la glaire … / et postea in marmore aqua molendum et colige in cucula et sine sedere postea prohice aquam et cum claro distempera … ”
On ressent ici, dans la description de l’auteur, que la cuculle n’est pas rigide et qu’elle peut s’affaisser. Ce qui correspond à une matière un peu souple, éventuelle de la peau. Un parchemin risque d’être trop fin et trop souple, au regard de l’eau avec laquelle il est en contacte ici (voir le commentaire de cet article de Paul Werner).
Le chapitre suivant du réceptaire propose d’utiliser la cuculle avec un autre jaune. Il s’agit d’infuser du safran dans de la glaire d’œuf le tout dans une cuculle [§1.19.1.B] :
“Mets [du safran] dans une cuculle, couche dessus la glaire propre et laisse jusqu’à ce que la glaire devienne bonne et jaune et si elle devient trop forte applique de l’eau / eius distemperacio talis est. Mitte illum in cucula desuper iace claram et mundam et dine donec clara efficiatur bene glauca et si nimis fortis esset adhibe aquam”.
Ici, le contenu est aussi liquide puisque c’est de la glaire d’oeuf (du blanc d’oeuf préparé) qui est mêlée au pigment végétal.
Cucullus est aussi décrit comme étant en alliage cuivreux, cuculla enea dans la recette [§1.16.14] du LDA. Le vert-de-gris y est conservé avec du safran. Nous retrouvons encore ici la cuculle associée à la couleur jaune. La cuculle métallique pourrait être une feuille mince d’alliage cuivreux suffisamment fine pour qu’on puisse la rouler et en faire un cornet. Cela est possible car on faisait de fines feuilles d’or, d’argent ou d’étain pour la dorure.
Voilà donc tout ce que nous pouvons dire à propos de ces cornets en parchemin utilisés par les apothicaires et par les peintres. Le terme cuculle en français semble bien approprié.
Nous apprenons ici, que la cuculle du peintre pouvait être en métal ou bien dans une matière blanche, sans doute de la peau ou du cuir. Dans ce cas, elle pouvait être cintrée par un lacet ou un fil. Quant au contenu, nous avons vu dans le LDA que deux couleurs jaunes étaient spécifiquement utilisées avec ce contenant ; que ce soit le jaune orpiment, minéral ou le jaune de safran, végétal.
Mark Clarke, Mediaeval Painter’s Materials and Techniques : The Montpellier Liber Diversarum Arcium, London : Archetype Editions, 2011 [↩]
Dictionnaire Gaffiot latin-français, 1934, [en ligne] : https://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=cucullus [↩]
Dictionnaire latin-français de Quicherat, 1858, p.342, [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6489945v/f368.item.r=cornet [↩]
Nous remercions Perrine Mane de nous avoir donné accès aux images de cornets dans ce contexte [↩]
Conservé à Paris, BnF NAL 1673, [en ligne] : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105380445 [↩]
Nous remercions le professeur Marco Tenzi pour la transmission de cette image en haute définition [↩]
Billets, contenants, Copiste, couleurs, En métal, Encre, Peintre, Pigments, Recettes
21/04/2019 Claudine Brunon	2 commentaires
Nous pouvons établir avec certitude l’utilisation de contenants en métal pour la fabrication des encres et des peintures des copistes, enlumineurs et peintres médiévaux. Voici notre premier recensement de recettes qui les utilisent aux XIe, XIIe, XIIIe-XIVe, et XIVe siècles.
Les métaux dans lesquels sont faits les contenants de fabrication (ou de détrempe) des encres, des pigments et des couleurs sont, avant le XIVe siècle : le fer, le cuivre, l’airain ; puis après le XIVe siècle : l’argent, l’étain, le bronze, le cuivre, dans les manuscrits pris en compte1.
Nous avons pu identifier plusieurs récipients en métal parmi les vases métalliques mentionnés par les auteurs : une coquille en fer (XIe siècle), une casserole en fer, une marmite en fer (XIIe siècle), une ampoule de cuivre très pur, un petit mortier fait d’un métal très dur (fin XIIIe-début XIVe siècle), un cornet d’argent, un cornet d’étain, une ampoule de cuivre très pur (XIVe siècle).
Les contenants en métal servent à fabriquer des encres d’or, d’étain (pour écrire et pour peindre), de vert de cuivre. Pour les pigments et couleurs : des vert-de-gris (dont le vert d’Espagne et des verts de cuivre), un vert végétal (dont la plante n’a pas été identifié), du bleu azur (fabriqué à partir du contenant en cuivre pur). Pour les couleurs : un bleu d’argent (que l’on fait sécher), un bon bleu azur (que l’on détrempe). Dans le cas du bleu d’argent, le contenant est un petit vase, vasculo, en argent car le bleu est fait à partir de lames d’argent. Il sert à faire sécher le pigment. L’auteur qui mentionne ce contenant, en utilise aussi un autre, en cuivre, pour une encre de vert-de-gris. Le petit vase est ici utilisé pour épaissir l’encre verte, éventuellement sur le feu. Il pourrait s’agir d’un encrier de copiste pour le vert et d’une sorte de godet en métal à l’usage du peintre pour le bleu.
Manuscrit du XIe siècle, conservé à Leiden, Bibliothek der Rijksuniversiteit, Voss. lat. quarto 54 folio 98v Contenant en métal
Recette de préparation de l’or pour
écrire Entre autres récipients, une coquille en fer, inposito conculae ferreae
Manuscrit d’Heraclius daté du XIe siècle, New York, Eastman school of music, Ms 1, ACC. 149667 p. 50-55 Contenants en métal
Recette de fabrication d’une couleur verte Entre autres récipients, un vase de cuivre, vas cupreum (2 occurrences)
Recette d’encre verte (vert de cuivre) Un seul récipient mentionné : un vase d’airain, in vase aereo
Manuscrit Codex Matritensis, écrit en Catalogne au XIIe siècle et conservé à Madrid, Biblioteca nacional Ms A.16, ff. 199-203 Contenants en métal
Recette I de chrysographie Entre autres récipients, une casserole en fer, in caza ferrea (2 occurrences)
Recette VI de confection de l’or Un seul récipient mentionné : une marmite en fer, fac caccabellum ferreum
Manuscrit Compendium artis picturae daté du XIIe siècle et conservé à Bruxelles, bibliothèque Albert 1er, Ms 10152 ff. 24r-26v Contenant en métal
Recette de vert d’Espagne (vert-de-gris) Entre autres
récipients, un vase d’airain, in vase eris
Manuscrit De Coloribus faciendis daté de la fin du XIIIe-début XIVe siècle rédigé par Pierre de Saint-Omer, conservé dans le Recueil de Lebè- gue, Paris, BnF latin 6749 Contenants en métal
Recette §151 pour faire le vinaigre (pour faire du vert-de-gris) Sont mentionnés des bacins et des patelles, ut de bacinis vel patellis incisis, que l’on découpe pour faire des bandes de cuivre servant à la confection du vert-de-gris
Recette §157 pour faire du vert de cuivre pour écrire Entre autres récipients, un vase de cuivre ou d’airain, in vase aero vel cupro (2 occurrences)
Recette §160 pour faire un vert de cuivre Entre autres récipients, un vase d’airain ou de cuivre, in vaso aero vel cupro et un vase d’airain, in vase aereo
Recette §170 pour faire un bleu azur Entre autres récipients, une ampoule de cuivre très pur, ampullam purissimi cupri, couverte et scellée, et ita cooperi et sigilla
Recette §185 pour faire de l’étain pour écrire ou pour peindre Entre autres récipients, un petit mortier fait d’un métal très dur comme celui dont on fait les cloches, qui sera fait spécialement pour cet-te oeuvre (cette recette) et fixé sur du bois, in mortariolo pone quod de metallo durissimo sit, quo scilicet campanae fiunt ad hoc opus parato ; il faut aussi un pilon, molam seu pistillam
Recette §201 pour faire un vert des normands avec une plante nommée gremispect Sont mentionnés deux récipients : un bacin et en remplacement, un vase de cuivre, in baccino vel cupreo vase
Manuscrit Liber de Coloribus illuminatorum siue pictorum daté du XIVe siècle et conservé à Londres, British Library, Sloane 1754 Contenants en métal
Chapitre 1 pour faire un bon azur Sont mentionnés deux cornets en métal ; l’auteur recommande celui en argent mais si on n’en a pas, on en prend un en étain, in cornu argenteo ; si non habeas argenteum, quere stagneum
Chapitre 1 pour faire du vert Sont mentionnés deux vases : un en bronze, l’autre, en remplacement, en cuivre, in vase eneo vel cuprino
Chapitre 4 pour faire un bleu azur Un seul récipient est mentionné, un petit vase en argent, in vasculo argenti
Chapitre 4 pour faire un bleuazur Entre autres autres récipients, une ampoule de cuivre très pur, ampullam de purrissimo cupro
Chapitre 6 pour faire une encre de vert-de-gris Un seul récipient mentionné, un vase de cuivre, in vase cupreo
Chapitre 15 pour détremper une encre vert-de-gris Entre autre récipient, un petit vase en cuivre, in vasculo cupreo
La lecture d’autres textes amènerait peut-être à revoir cette répartition [↩]

References: §151
 §157
 §160
 §170
 §185
 §201