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Timestamp: 2019-09-18 14:31:41+00:00

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Le soldat face au clerc - Les pasteurs de Metz face au pouvoir militaire (xvie-xviie siècle) : des hommes de Dieu dans une ville de garnison - Presses universitaires de Rennes
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L’impossible aumônerie militaire en France sous l’Ancien Régime
Le rôle des ecclésiastiques dans les armées françaises d’Italie à l...
Le soldat face au clerc
Stephano Simiz
Première partie. Les structures d'encadrement
Les pasteurs de Metz face au pouvoir militaire (xvie-xviie siècle) : des hommes de Dieu dans une ville de garnison
1 Zeller G., La réunion de Metz à la France (1552-1648), Paris, Les Belles Lettres, 1926, 2 vol. ; P (...)
2 Tribout de Morembert H., La Réforme à Metz, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1969-1971, 2 v (...)
1Metz est une ville dont les particularismes sont nombreux à l’époque moderne, notamment dans les domaines de la vie militaire et de la diversité confessionnelle. Entre 1552, date de l’occupation de fait de la cité par les troupes françaises au nom du roi « protecteur », et 1685, date de la révocation de l’édit de Nantes qui met fin à la coexistence entre catholiques et réformés, les relations entre les protestants et les autorités militaires évoluent en fonction des différents contextes, mais elles sont marquées par une forte implication des pasteurs à la tête de leur communauté, en particulier sous le régime de l’édit de Nantes. Cette longue période est marquée par la francisation progressive de la cité, mais aussi par sa militarisation : la construction de la citadelle dans les années 1560, l’installation de diverses institutions françaises comme le parlement (1633) ou les bailliages (1641) et enfin le rattachement de jure par les traités de Westphalie (1648) en sont les étapes principales, menant à une atténuation nette des particularismes messins, y compris du point de vue confessionnel1. Parallèlement à cette évolution, la communauté réformée, d’abord clandestine, puis « dressée » au début des années 1560, connaît diverses phases, avec plusieurs interdictions au temps des guerres de Religion, avant une institutionnalisation reconnue dans les années 1590, puis une dégradation progressive de la situation à partir des années 16402.
3 Léonard J., Être pasteur au XVIIe siècle : Le ministère de Paul Ferry à Metz (1612-1669), Rennes, (...)
2Dans ces deux processus, parfois liés entre eux, les autorités militaires et les pasteurs jouent un rôle important : leur dialogue permet de comprendre les ressorts des évolutions de la coexistence confessionnelle, de moins en moins bien acceptée, malgré la situation originale de Metz, mais aussi pour analyser les conditions de la militarisation et de la francisation de la ville, souvent avec le soutien du clergé catholique. Le pouvoir militaire est surtout incarné, en ville, par le gouverneur, représentant personnel du roi. Mais, lorsqu’il s’agit d’un personnage de premier plan, il ne réside que rarement en ville et le commandement est exercé par un lieutenant de roi et le gouverneur de la citadelle. Face à eux, les pasteurs sont, à partir du XVIIe siècle, tous des enfants de Metz et connaissent donc très bien le contexte particulier de leur cité. Ils montrent vis-à-vis du pouvoir royal, représenté par le gouverneur, une grande déférence, comme on l’observe par exemple chez le plus célèbre et le plus influent d’entre eux, Paul Ferry3.
4 Gantelet M., L’absolutisme au miroir de la guerre. Le roi et Metz (1552-1661), Rennes, Presses uni (...)
3À travers diverses sources issues des échanges entre pasteurs et militaires, sous la forme de harangues, de cahiers de doléances ou de remontrances, de comptes rendus de députations ou d’ordonnances, on voit se dessiner les contours d’une micro-histoire qui montre comment la monarchie s’impose à Metz et l’importance fondamentale de l’aspect militaire dans cette évolution4. Le particularisme messin fait donc de la cité un lieu à part, tant du côté royal que du côté protestant, avec des pasteurs très libres dans leur parole, mais déférents devant des représentants d’un roi dont ils reconnaissent très tôt la souveraineté, sans jamais renoncer à porter des revendications claires. Ce particularisme tend à s’effacer au fur et à mesure de l’intégration à la France et de la militarisation de plus en plus nette de la cité, mais aussi de l’alliance renforcée entre les autorités militaires et catholiques.
Les pasteurs face à des autorités représentant le roi
Des gouverneurs protecteurs au temps des guerres de Religion ?
5 Mazauric R., « Claude Antoine de Vienne, Sieur de Clervant », Annuaire de la SHAL, t. 68, 1968, p. (...)
6 Meurisse M., Histoire de la naissance, du progres et de la decadence de l’heresie dans la ville de (...)
7 Ibid., p. 119.
8 Ibid., p. 222-315.
9 Ibid., p. 361-386.
10 BnF, NAF 22701, fo 10.
4Malgré la constitution vers 1559-1561 d’une Église réformée répondant aux critères d’une communauté « dressée » selon la terminologie calvinienne, les Messins ne bénéficient pas de la stabilité nécessaire pour garder leurs pasteurs sur de longues périodes. Face aux gouverneurs successifs, notamment Vieilleville (1553-1571) et Épernon (à partir de 1583), ce sont alors des laïcs, comme le sieur de Clervant, lui aussi impliqué dans des opérations militaires5, qui prennent la parole au nom de leur communauté, notamment pour bénéficier de la protection des autorités. L’historiographie catholique, incarnée notamment par le suffragant Meurisse, qui mène la lutte antiprotestante à Metz entre 1629 et 1644, conserve une vision assez négative de ces deux gouverneurs, accusés d’avoir été faibles face à des protestants qu’ils auraient pu écraser6. Mais Vieilleville cherche à imposer son projet de citadelle et a besoin des réformés, puissants en ville dans les années 1560 : il les laisse s’installer intra muros en 1561 et, malgré la tentative huguenote de prise de la citadelle en 1567, ce n’est pas le gouverneur, mais le roi en personne qui interdit le culte lorsqu’il passe en ville en 1569. Meurisse constate de façon amère que s’il avait été ferme, l’hérésie aurait été tuée dans l’œuf7. Au contraire, grâce à son suppléant le sieur d’Auzance, les protestants connaissent sous son gouvernement leur apogée, du moins jusqu’en 15678. Sous le gouvernement du comte de Retz (1571-1573), les protestants sont malmenés, notamment les pasteurs qui exercent malgré l’interdiction de 15699. Épernon, face à la situation de clandestinité dans laquelle il trouve les protestants en 1583, ne veut pas de problèmes dans une place stratégique à proximité de l’Empire et sur laquelle le pouvoir du roi est récent et légalement mal établi. À partir des troubles de la Ligue, paradoxalement, les réformés retrouvent leur place en ville : bien qu’interdit par l’application de l’édit de 1585, le culte se maintient, clandestin, mais accepté de tous, y compris des autorités militaires successives, que ce soit Épernon ou ceux qui le suppléent : ainsi, le 2 janvier 1586, Épernon de passage à Metz autorise un ministre à s’installer hors de son gouvernement pour y accueillir les protestants sous son pouvoir, uniquement pour les baptêmes et les mariages10. À partir de 1592, Henri IV les récompense de leur fidélité et de leur rôle dans le maintien de Metz hors de l’orbite de la Ligue. Le culte est définitivement autorisé en public et dans l’enceinte urbaine en 1597 : désormais, les hommes forts de la communauté sont les pasteurs et ce sont eux qui vont pouvoir discuter avec les autorités militaires.
Des interlocuteurs respectés au début du XVIIe siècle
11 Notamment Bibliothèque du Protestantisme français (BPF), ms. 761, 2 vol.
5L’autonomie messine, tant politique qu’ecclésiastique, donne aux pasteurs de Metz, à partir des années 1590 et surtout 1600, une importance spécifique et en fait des porte-parole efficaces pour leur consistoire. Plus qu’ailleurs, grâce à un rapport de force favorable, les pasteurs parlent assez librement aux représentants du pouvoir militaire, malgré une déférence certaine, liée au caractère de représentants du roi de leurs interlocuteurs. On le voit dans les papiers du pasteur Ferry qui exerce le ministère de 1612 à 1669 et qui rassemble dans ses archives de très nombreuses pièces relatives aux rapports entre réformés et autorités militaires11. Le clan Épernon, qui occupe le poste de gouverneur jusqu’en 1639 (avec Jean Louis de Nogaret de La Valette, duc d’Épernon, gouverneur depuis 1583, son fils Bernard, marquis, puis duc de La Valette, en survivance de la charge, enfin, en 1634, le cardinal de La Valette), entretient des relations clientélistes avec certains réformés en vue, dont la famille Ferry précisément, ce qui explique l’existence de nombreuses pièces de correspondance et de harangues. Elles montrent certes une grande déférence, mais aussi une certaine familiarité. Même lorsqu’il s’agit d’un haut dignitaire de l’Église comme le cardinal de La Valette, les réformés, par la voix de leur pasteur, montrent un profond respect. Le 26 décembre 1631, alors qu’il passe en ville à la suite du roi lui-même sans être encore gouverneur, c’est ainsi qu’on s’adresse à lui :
12 BPF, ms. 761, vol. 1.
« Nous nous presentons à Vostre Grandeur au nom de tous ceux de nostre Profession qui sont en ceste Province pour vous offrir, comme nous faisons, leurs tres humbles services & les nostres. En quoy, Monseigneur, nous procedons d’autant plus naturellement & avec plus d’inclination, que nous pensons rendre un Devoir domestique, estans tous comme nez ou vieillis en vostre Maison, à laquelle comme nous recognoissons avoir des obligations innumerables, aussy ne penserons nous pas luy avoir jamais assez fait d’honneur, ny rendu assez de services, ny veu arriver toute la Prosperité que nous luy souhaitons12. »
13 Martin P., Une guerre de Trente Ans en Lorraine (1631-1661), Metz, Serpenoise, 2002.
6Si certains lieutenants, comme Feuquières dans les années 1630, sont plutôt favorables aux réformés, ces derniers s’adressent avec autant d’assurance aux militaires de passage, assez nombreux au temps de la guerre de Trente Ans, qui ravage la Lorraine13. Malgré une situation confessionnelle qui se dégrade, les protestants continuent de députer vers les autorités militaires et de clamer leur soumission et fidélité au roi, tout en insistant sur leur force en ville. Ils n’hésitent pas, parfois, à parler au nom de tous les Messins. Lors du passage du maréchal d’Effiat le 20 mai 1632, dans le contexte d’une francisation toujours plus claire de la ville, Ferry s’adresse ainsi au chef d’armée :
14 BPF, ms. 761, vol. 1.
« Nous pensons, Monseigneur, avoir raison de nous attribuer avec tant de peuples qui sont soubz la Main du Roy, l’honneur de n’estre surmontez d’aucun en l’affection, ny en la netteté de cœur, ny en la promptitude de l’obeissance. Et en ceste concurrence Nous ne pretendons pas nous aider de toutes les considerations que nous doit donner la qualité de ceste Frontiere, en laquelle pour la Profession que nous faisons nous ne pensons pas pouvoir trouver nostre subsistance qu’en ceste adherence & fidelité. Nous avons, outre les raisons de la Conscience, encor les traces de nos Peres, qui nous en ont laissé sans reproche le miroir & les commandemens, par lesquels elle nous est passée en Naturalité & en habitude14. »
15 Léonard J., « Les harangues de Paul Ferry, ou la prise de parole politique d’un pasteur réformé à (...)
7Onze ans plus tard, après l’avènement de Louis XIV et l’installation définitive des institutions judiciaires françaises ordinaires, le pasteur montre la même soumission aux hommes de guerre, simple reflet de celle due au roi en personne15. On le voit dans la prédication de Ferry en 1643 dans le contexte du siège de Thionville, à la fois à Metz et au camp, mais aussi dans la harangue prononcée devant le duc d’Enghien, après sa victoire en août 1643 :
16 BPF, ms. 761, vol. 1. Voir aussi BPF, ms. 774, année 1643, § 25-73 et Mazauric R., « Un prêche aux (...)
« Et puisse V.A. aussy longtemps vaincre, qu’il en sera demeuré de reste à la France, toutes leurs armées & leurs Murailles céder à Vostre Conduite & à Vostre Courage, & nous Monseigneur, estre un jour assez heureux pour n’estre pas trouvés indignes de l’honneur de vostre Protection, & de vos bonnes graces16. »
8Le prince du sang accueille ce discours avec beaucoup de bienveillance et assure les protestants de sa protection. Mais cette harangue à Condé est déjà prononcée dans un contexte qui a bien évolué : avec la spoliation de leur ancien temple au profit des jésuites en 1642 et avec l’arrivée d’un gouverneur membre de la Compagnie du Saint-Sacrement, le début des années 1640 marque un véritable tournant.
Des autorités toujours respectées malgré la dégradation du régime de l’édit de Nantes
17 Hubac J., La paix d’Alès. La fin du parti huguenot ? (27 juin 1629), Paris, Les Éditions de Paris- (...)
18 Villemin M., Le Parlement de Metz et les protestants (de 1633 à 1735), thèse en histoire, sous la (...)
9À partir des années 1640, les autorités en général et les autorités militaires en particulier semblent moins favorables aux réformés, surtout depuis 1644 et l’arrivée du maréchal de Schomberg. Cela n’empêche pas les réformés de se montrer déférents vis-à-vis des représentants du roi : depuis 1629 à l’échelle nationale, avec le démantèlement des structures de défense du « parti huguenot »17, et depuis l’installation des institutions françaises et notamment le parlement18, le contexte est défavorable, mais cela se traduit par un renforcement du discours monarchiste de soumission à l’autorité, à l’image de ce que l’on observe ailleurs en France. Lors de l’entrée de Schomberg à Metz en avril 1644, le consistoire réformé envoie Ferry qui s’exprime ainsi :
19 BPF, ms. 761, vol. 2.
« Monseigneur, le comble de nostre joye, c’est de nous voir maintenant entrés sous vos ordres & devenans quelque chose attachée à vostre vertu & à vostre Gloire […] [et] de vous avoir, Monseigneur, pour protecteur & pour Pere, & de nous ressentir egalement avec nos Concitoyens, comme ceux de nostre profession font par tout, de vostre support & de vostre justice19. »
10Face à d’autres personnages souvent très hostiles, le discours de soumission est également appuyé. Ainsi, devant le lieutenant de roi La Contour, qui arrive en octobre 1654, les pasteurs prennent la posture du discours de protégés s’adressant à leur protecteur :
20 Ibid., vol. 1.
« Nous vous supplions donc M. de nous vouloir continuer l’honneur de vostre bienveillance de laquelle nous avons receu des marques à toutes les occasions, & nous confirmer en ceste juste proportion que vous observez si sagement en toutes choses pour le service du Roy20. »
11Quelques années plus tard, à l’arrivée du gouverneur La Ferté-Sénectère, en 1661, c’est encore le cas :
« Monseigneur, Nous comparoissons devant Vostre Excellence pour luy confirmer nos premieres soumissions & lui presenter la Bouche, le Cœur & les Mains de tout ce que nous sommes faisans nostre Profession en ceste Province, & avec son agreement prendre aussy la part qui nous doit revenir de l’honneur, & de la joye que nous avons tous de l’y voir21. »
22 Chabert F.-M. (éd.), Recueil journalier de ce qui s’est passé de plus mémorable dans la Cité de Me (...)
12Dans les années 1670 encore, alors que les vexations s’accumulent, les pasteurs organisent toujours des prières extraordinaires pour « la prospérité des armes du roi » (23 août 1675) ou pour « benir les armes du Roy et rendre la paix à la chrétienté » (3 avril 1676)22. Cette posture de soumission et de respect pour l’armée n’empêche toutefois pas les pasteurs de formuler des demandes claires et fortes aux autorités militaires.
Des revendications communautaires portées par les pasteurs
Des revendications pragmatiques au temps des guerres de Religion
23 Meurisse M., Histoire de la naissance, op. cit., p. 208-211.
24 Ibid., p. 360-361.
13Au temps des guerres de Religion, les revendications sont d’un grand pragmatisme et se limitent souvent à réclamer la liberté de culte ou, dans des contextes plus difficiles, à obtenir des aménagements pour pouvoir au moins célébrer les baptêmes et les mariages. Selon le suffragant Martin Meurisse au XVIIe siècle, certains gouverneurs portent une lourde responsabilité dans le développement de l’hérésie, puisqu’ils ont même devancé des revendications protestantes : c’est notamment à ses yeux le cas du maréchal de Vieilleville lorsqu’il autorise le culte en ville pour imposer sa citadelle23. Dans d’autres cas, la tâche est plus difficile pour les protestants. On peut citer la demande formulée en 1571 au gouverneur d’autoriser l’exercice à Montoy, dans le Pays messin, une seigneurie du sieur de Clervant, tandis que le culte est interdit en ville depuis 1569. On s’aperçoit même, dans cette demande, que les gouverneurs n’appliquent pas toujours les ordres venus de la cour, puisque les réformés mettent en avant une décision royale24. Ils insistent beaucoup sur la nécessité de laisser un pasteur s’installer, en l’occurrence Olivier Valin. Mais, au-delà de ces demandes, le rôle des ministres est très limité dans les revendications. C’est avec les années 1590, dans un double mouvement d’installation plus pérenne des pasteurs et de recrutement local de ceux-ci, qu’ils deviennent les véritables porte-parole des exigences ou des prières de leurs ouailles, selon les périodes et selon les rapports de force établis à l’intérieur de la cité.
Les problèmes liés à la coexistence légale
25 Michel J.-F., « Les écoles protestantes à Metz et en pays messin, aux XVIe et XVIIe siècles », Ann (...)
26 Meurisse M., Histoire de la naissance, op. cit., p. 531-547.
27 BPF, ms. 761, vol. 2, harangue à La Valette le 18 décembre 1629, et lettre des réformés au même le (...)
28 Mazauric R., « Le Temple de Crèvecœur. Comment les protestants obtenaient justice sous le régime de (...)
29 BnF, NAF 22 700, fo 208-213; NAF 22 701, fo 55-61.
30 BPF, ms. 761, vol. 2.
14À partir du moment où les pasteurs, issus de familles messines influentes et à la tête d’une communauté organisée et puissante, prennent la parole, des revendications plus nettes sont formulées. Depuis 1592 et 1597, les réformés bénéficient d’un système de tolérance civile et de coexistence légale qui annonce l’édit de Nantes. Ce dernier confirme leurs privilèges. Désormais, le but des pasteurs est de s’assurer que ce régime est bien appliqué. On peut le voir dans quelques discours tenus aux autorités militaires à des moments où, précisément, les catholiques attaquent la position réformée et l’équilibre juridique. Ainsi, parmi de nombreux autres exemples, on peut voir que c’est le clan d’Épernon, notamment le duc, toujours gouverneur en titre, et son fils Bernard, qui a la charge en survivance, qui est destinataire de nombreuses demandes au sujet de l’affaire du « collège » huguenot dans les années 1620 et 163025. En effet, depuis la prise de possession du collège municipal par les jésuites en 1622, les réformés tentent d’ouvrir un établissement alternatif. Malgré l’échec final de la manœuvre, grâce à l’action de Meurisse26, les pasteurs, et notamment Ferry qui dirige l’opération, se tournent à plusieurs reprises vers les autorités militaires pour garantir l’existence de « classes latines », périphrase officiellement employée pour éviter de susciter la crainte d’un véritable collège27. Quelques années plus tard, tandis que le contexte confessionnel se tend et se judiciarise, les revendications se font nettement moins offensives et visent davantage à éviter des reculs plutôt qu’à obtenir des avantages. Cette tendance est particulièrement observable dans l’affaire de la spoliation du temple de la rue de la Chèvre : ce bâtiment, utilisé par les protestants en 1576 et 1597, ne servait plus au culte, mais était une possession symboliquement importante, abritant le catéchisme, les réunions du consistoire et la maison d’un des pasteurs. En 1642, par une décision de Louis XIII, les jésuites en sont pourvus : cela pose notamment le problème du logement pastoral, alors occupé par Abraham de La Cloche, et celui du voisinage de l’autre maison contiguë, mais indépendante, où vit Paul Ferry28. Débute alors une très longue procédure judiciaire, jusque dans les années 165029. Le maréchal de Schomberg est alors sollicité à plusieurs reprises, entre 1644 et 1655, aboutissant à une solution ne contentant pas réellement les protestants30. C’est que cette judiciarisation en cours s’accompagne d’une lecture de plus en plus littérale de l’édit de Nantes.
La lutte contre la lecture à la lettre de l’édit de Nantes
31 Garrisson J., La révocation de l’édit de Nantes. Histoire d’une intolérance, Paris, Seuil, 1985.
32 Daireaux L., « Réduire les huguenots ». Protestants et pouvoirs en Normandie au XVIIe siècle, Paris (...)
15Le XVIIe siècle est marqué, dans toute la France, par un recul de l’esprit de l’édit, au profit de la lettre, ce qui mène à une lecture particulièrement restrictive31. Même s’il ne faut pas y voir une fatalité et en faire une lecture téléologique32, ce processus s’observe également, dans une certaine mesure, à Metz malgré son particularisme. À plusieurs reprises, les pasteurs doivent invoquer les édits et les décisions royales dans des remontrances ou des doléances formulées à des détenteurs de l’autorité militaire. Dans deux exemples, on voit que ces recours aux édits sont inutiles, face à des représentants d’un pouvoir qui cherche à les lire « à la rigueur ».
33 BPF, ms. 774, année 1645, § 48.
16En 1645, le clergé parvient à manœuvrer pour que les pasteurs n’aient pas accès à un des deux soldats de la garnison condamnés à mort au début de l’été, pourtant protestant, après un convoi en Allemagne, ce qui porte un coup à une des missions des pasteurs, la visite des affligés33. L’ordre vient du lieutenant-général, Sérignan, qui laisse pourtant des bénédictins et des récollets visiter les deux condamnés. Les ministres s’adressent immédiatement au gouverneur Schomberg, le supérieur de Sérignan, car ce soldat réformé a
34 BPF, ms. 761, vol. 2, minute d’une longue lettre rédigée par Ferry au nom du consistoire, le 8 jui (...)
« demandé de ses Pasteurs pour en estre assisté & consolé & s’en estant presenté en prison selon la coustume non seulement la porte luy en fust refusée par le geolier, mais le Prevost des gardes se fit ouyr d’en avoir l’ordre, qui fust advoué tost après de Monsieur de Serignan34 ».
35 BPF, ms. 867, vol. 2, pièce 23, requête du clergé catholique de Metz, adressée à Schomberg le 10 s (...)
17Les pasteurs se plaignent donc de ce trouble à la conscience du malheureux et de la nouveauté que l’événement constitue, d’autant que dans les minutes qui précèdent l’exécution, les religieux empêchent le condamné de prier comme il le souhaite. Malgré l’évidente contravention aux édits, Schomberg, que l’on sait actif dans le milieu dévot, est favorable aux catholiques qui lui adressent un contre-mémoire en septembre, arguant que les ministres ne peuvent intervenir que si le condamné en fait la demande explicite, ce qu’ils contestent35.
36 Archives municipales de Metz, CC 683, liasse 16, pièce 37, rôle de la contribution de 1659, portan (...)
37 Archives départementales de Moselle, D 11, déclaration royale « contenant ce qui doit estre d’ores (...)
38 Archives municipales de Metz, EE 19, liasse 4, pièce 53, lettre du duc de La Valette à Demange Flo (...)
39 Archives départementales de Moselle, D 5.
40 Ancillon C., Discours sur la vie de feu Monsieur Ancillon et ses dernières heures, Bâle, Eman & Kö (...)
18Sur une période beaucoup plus longue, une autre affaire montre bien le processus de remise en cause progressive de l’esprit de l’édit de Nantes, notamment dans les relations à la chose militaire. Il s’agit du problème du logement des gens de guerre. Malgré la construction d’une citadelle dans les années 1560, une grande partie de la garnison réside toujours chez l’habitant et quelques privilégiés sont exemptés de cette contribution. S’il n’existe pas de règle fixe pour les pasteurs, il semble qu’ils soient, avec le clergé catholique, exemptés de cette charge36, comme dans le reste du royaume37. Dès 1625, la question se pose pour Théophile Le Coullon qui s’en plaint au gouverneur La Valette38. En 1646 encore, les quatre ministres ordinaires, Ferry, Le Coullon, La Cloche et Jassoy, demandent à bénéficier de l’exemption dont ont profité les curés pour une contribution extraordinaire à la subsistance de quatre compagnies de cavalerie39. Leur demande est claire : ils doivent être traités sur un pied d’égalité avec le clergé catholique. Mais il ne semble pas que le privilège des ministres soit fondamentalement remis en cause avant la veille de la révocation de l’édit de Nantes, puisque d’après le récit de la vie du pasteur David Ancillon, ce n’est qu’en septembre 1684 que les autorités lui ont imposé pour la première fois la présence d’un officier de la garnison40. Ce qui rend possible cette évolution, c’est aussi, et peut-être surtout, une collaboration de plus en plus étroite entre les autorités militaires et le clergé messin, très actif dans la lutte contre l’hérésie calviniste, au détriment des pasteurs et de leur position en ville.
Les gouverneurs à l’écoute des demandes catholiques
La prudence des premiers gouverneurs
41 Meurisse M., Histoire de la naissance, op. cit., p. 232 et 296-312.
42 Ibid., p. 378.
43 Ibid., p. 388-390.
19Comme on a déjà pu le voir, les premiers gouverneurs de Metz sous l’occupation française sont, de façon générale, assez prudents vis-à-vis des demandes du clergé et tentent de se poser davantage en arbitres qu’en acteurs des rivalités confessionnelles, tout en appliquant à Metz les décisions fluctuantes et parfois contradictoires de la puissance protectrice. Certes, il y a quelques cas de commandants favorables à l’un ou l’autre camp : c’est le cas d’Auzance, qui supplée Vieilleville dans les années 1560, et qui est accusé par Meurisse d’être un crypto-calviniste, car sa femme est réformée. Selon le suffragant, d’Auzance aurait fait plus que protéger les protestants, il les aurait favorisés, jusqu’à devoir quitter Metz suite à une tentative avortée de prise de la citadelle en 156741. Côté catholique, c’est sous le comte de Retz (1571-1573) que l’alliance avec le clergé est la plus nette, notamment parce qu’il avait déjà servi d’intermédiaire à des revendications catholiques messines avant son entrée en fonction. C’est quelques semaines après la Saint-Barthélemy qu’il vient prendre possession de son gouvernement, amenant avec lui des prédicateurs catholiques célèbres, notamment le jésuite Juan Maldonado qui catéchise tous les jours au palais durant trois semaines42. Retz veille à éloigner les pasteurs, en accord avec le lieutenant Thévalle, particulièrement engagé dans le camp catholique lui aussi. Son successeur, le marquis de Piennes (1573-1582) est plus effacé, bien que catholique zélé lui aussi. Il fait désarmer les protestants en 1574 pour des raisons politiques, aidé en cela par le clergé, mais aussi par les Trois-Ordres, très majoritairement catholiques, qui cherchent à éviter l’application de la Paix de Monsieur à Metz (1576)43.
44 Ibid., p. 412-427.
45 Voyage du roy à Metz, l’occasion d’iceluy : Ensemble les signes de resjouyssance faits par ses hab (...)
46 Léonard J., « Un évêque à la reconquête du Pays messin : le cardinal de Givry et les lieux de sépu (...)
47 BPF, ms. 774, année 1612, § 6.
48 Ibid., année 1614, § 2.
49 Ibid., année 1621, § 1, 11-12 et 18, année 1622, § 12.
50 Meurisse M., Histoire de la naissance, op. cit., p. 525.
51 BPF, ms. 774, année 1628, § 3; BnF, NAF 22 701, fo 182.
20Les catholiques ont davantage de mal à être entendus par le duc d’Épernon, dont les décisions sont plus pragmatiques et principalement dictées par les considérations politiques. Bien que le clergé s’adresse longuement à lui dès sa prise de possession en juillet 1583 et bien qu’il l’assure de son aide44, Épernon a besoin des protestants, pour emprunter de l’argent et pour s’assurer du calme. C’est ce qui explique qu’après 1585, malgré l’application théorique de l’édit de Nemours dans toute sa rigueur, des pasteurs messins peuvent revenir avec la bénédiction tacite du gouverneur et des lieutenants successifs. Le clergé agit, mais est contraint de députer en cour, n’obtenant que peu de soutien du côté des militaires. C’est passivement, et en tout cas sans aucune opposition, que ces derniers appliquent les décisions de 1592 et 1597 introduisant la liberté du culte réformé en ville, malgré de nombreuses députations et pressions du clergé. Une fois la situation stabilisée et un certain équilibre confessionnel acquis dans les années 1600, y compris au détriment de certains commandants comme les Saubole (1603)45, Épernon veille à le conserver, notamment lorsque se pose la question de l’occupation des cimetières catholiques dans le Pays messin au début des années 161046. Les lieutenants et commandants qui dirigent en son absence peuvent parfois être davantage liés au clergé, mais ils continuent à agir avec prudence. Lorsqu’en 1612-1615 Pépin de Bonnouvrier se mêle de problèmes entre pasteurs sur la question de la célébration de la cène47, puis tente de restreindre le champ de recrutement du successeur d’Étienne Mozet48, il n’est pas certain qu’il agisse à la demande des catholiques, mais il est certain qu’il cherche à entraver la liberté d’action des pasteurs. Les années 1610 et 1620, sans doute à cause de la tension confessionnelle au niveau national, marquent le début d’un raidissement des rapports entre catholiques et réformés, sous la pression des jésuites installés en ville depuis 1622. Mais les autorités militaires, conformément aux attentes royales, veillent encore à imposer le calme. Certes, le sieur de Fromigières, catholique zélé, grand-prieur de Toulouse et commandant en ville entre 1618 et 1629, fait désarmer les huguenots à l’annonce du passage des armées de Mansfeld en 1621-1622. Il interdit la prédication de Didier de Mageron, un ancien capucin devenu pasteur, à la demande du clergé, puisqu’il convoque même les ministres au siège de l’évêché49. En 1628 encore, il travaille, à la demande du vicaire général Tiraqueau, à interdire les classes latines50. Mais quelques semaines plus tard, en novembre 1628, il ordonne de maintenir le calme et intime l’ordre aux catholiques de veiller à ce qu’il n’y ait pas de débordements dans les festivités organisées par le clergé pour la prise de La Rochelle51. Même Feuquières, pourtant proche des huguenots, puisque sa femme suit les prêches à Metz, veille à toujours rester neutre et à assurer l’ordre avant tout, pour une coexistence paisible.
Une « révolution Schomberg » ?
52 Meurisse M., Histoire de la naissance, op. cit., p. 558-560.
53 Ibid., p. 560.
54 Ibid., p. 572-574.
21L’attitude des gouverneurs en titre change apparemment avec le départ des membres du clan Épernon : malgré sa dignité de cardinal, le dernier fils du duc, gouverneur entre 1634 et 1639, ne favorise guère les catholiques au détriment des pasteurs. En revanche, son successeur Lambert est présenté de façon très positive par le suffragant Meurisse, qui l’influence beaucoup entre 1639 et 164452. Dès son arrivée et sur les conseils du clergé, il intervient pour limiter la place des réformés dans le Magistrat qu’il nomme pour 164053, et le lieutenant Sérignan est sur la même ligne. Deux ans plus tard, ils ne s’opposent pas à la spoliation du temple de la Chèvre et, au contraire, Lambert laisse faire, sans doute sous la pression des ecclésiastiques, appuyés par Anne d’Autriche en personne54.
55 BPF, ms. 774, année 1644, § 13.
22La collusion entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir militaire atteint probablement son apogée avec le maréchal de Schomberg (1644-1656). Cet homme brillant, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement, tente en apparence de traiter les Messins de façon équitable, quelle que soit la confession qu’ils professent. Ainsi, il accepte que des députés réformés en cour soient les premiers à le féliciter de sa nouvelle charge55. En 1650 encore, lors de son second passage en ville, les pasteurs le haranguent en demandant leur « Restablissement & encor conservation », et il est noté sur le texte du discours :
56 BPF, ms. 761, vol. 2, 26 août 1650.
« Sa response fut fort bonne & commencea que la Religion ne fait point de difference entre les sujects du Roy, & c., & depuis encor tesmoigna estre fort satisfait de ce discours, dont Dieu soit loüé56. »
57 BPF, ms. 774, année 1644.
58 Bossuet J.-B., Réfutation du catéchisme du Sr Paul Ferry, Metz, Jean Antoine, 1655, in-4o.
59 Ferry P., Catechisme general de la Reformation de la Religion, Sedan, François Chayer, 1654, in-16
23Mais, au-delà de ces paroles rassurantes en apparence, l’année 1644 marque bien un tournant décisif. Certes, la mort de Meurisse débarrasse les protestants d’un ennemi acharné. Mais la même année, une grande mission oratorienne, ainsi que l’action de Schomberg et de La Contour, son proche collaborateur, symbolisent la fin d’une forme d’équilibre et de la figure du gouverneur arbitre57. Les années qui suivent perpétuent cette collaboration féconde entre les autorités militaires et le clergé catholique : le plus patent est sans doute celui de la Réfutation du catéchisme du pasteur Ferry par un jeune chanoine protégé à la fois de Schomberg et du suffragant Pierre Bédacier, le jeune Jacques-Bénigne Bossuet58. En effet, en 1654, Ferry avait publié à Sedan un Catéchisme général de la Réformation59. Considérant qu’une réponse catholique était absolument nécessaire, les dirigeants catholiques, Bédacier en tête, prient Bossuet de s’en charger, grâce à la réputation qu’il s’est forgée par sa prédication les années précédentes. Le soutien de Schomberg est alors tout à fait évident et même officiel, comme nous le montre l’auteur dans l’épître dédicatoire qu’il lui adresse :
60 Bossuet J.-B., Réfutation, op. cit., épître non paginée.
« Je ne doute pas, Monseigneur, que vous ne regardiez d’un œil favorable, un discours qui ne tend qu’au salut des ames ; puisque Dieu vous a fait la grace de considerer les choses Divines, comme celles qui sont les plus dignes d’occuper vos soins & d’entretenir vostre grand genie. […] Je ne voy rien de plus grand en vostre Personne, que l’amour que vous avez pour l’Eglise, & que ceste inclination genereuse d’apuyer la religion par vostre authorité & par vostre exemple. […] & parmy toutes vos conquestes, il n’y en a point de plus glorieuses, que celles que nous voyons tous les jours, par lesquelles vous gagnez à Dieu les ames qu’il a rachetées par un si grand prix. Je ne differe donc plus, Monseigneur, de vous presenter ce discours, puisque vostre zele, vostre religion, vostre pieté luy promettent une protection si puissante60. »
24Il est donc désormais évident que le gouverneur travaille au combat contre les pasteurs, aux côtés du clergé.
Une situation dégradée dans une ville militarisée
61 Villemin M., Le Parlement de Metz et les protestants, op. cit.
62 Le Moigne F.-Y. (dir.), Histoire de Metz, Toulouse, Privat, 1986, p. 248-250.
63 BPF, ms. 761, vol. 2.
25Les successeurs de Schomberg, ainsi que les différents lieutenants généraux et commandants qui passent par Metz, n’ont pas une action aussi tranchée que le maréchal. Cependant, aucun d’entre eux ne marque une position neutre dans le débat confessionnel, et encore moins une attitude favorable aux réformés. Simplement, ils laissent davantage le champ libre aux intendants et surtout au parlement, à la pointe du combat antiprotestant61. Mais la ville, au cours des années 1660-1680, se militarise de plus en plus et commence à devenir une ville de garnison, dans la mesure où l’activité militaire devient prédominante : en 1679, il y a par exemple 13 000 soldats de passage en ville, pour une population d’environ 20 000 habitants d’ordinaire, et la garnison permanente est composée de plusieurs milliers d’hommes62. Les réformés ne renoncent pas à réclamer l’aide d’autorités militaires, mais ils changent de stratégie : comme ils avaient pu ponctuellement le faire avec le maréchal de La Force dans les années 1630 ou le maréchal de Gassion dans les années 1640, ils s’adressent à des officiers généraux protestants influents, mais ne résidant pas à Metz. Ainsi, lors de la longue affaire de la succession de Paul Ferry (1662-1669), marquée par le refus de recevoir son gendre comme cinquième pasteur, les protestants messins s’adressent régulièrement à Turenne, mais en vain63.
64 Tribout de Morembert H., « Les Carmes à Metz », Annuaire de la SHAL, t. 72, 1972, p. 47-68.
65 AD Moselle, H 2765, p. 4, ordre du 29 juin 1664.
66 Ancillon C., Discours sur la vie de feu Monsieur Ancillon, op. cit., p. 334-337.
26En 1663-1664, les liens entre lutte catholique antiprotestante et pouvoir militaire connaissent un nouveau resserrement, mais d’une nouvelle nature. En effet, c’est à cette date que les réformés sont chassés de leur temple de Chambière, qu’ils tenaient depuis 1597, et sont relégués dans le Retranchement de Guise, un espace militarisé et entouré de bâtiments ecclésiastiques, notamment ceux des Grands Carmes64. À la demande de ces derniers, le roi donne l’ordre à La Ferté-Sénectère d’obliger les protestants à emprunter un chemin précis pour aller au temple, les amenant à être très encadrés par les soldats dans leurs déplacements65. Même si la dernière vague de vexations des années 1670 et 1680 marque davantage une alliance objective entre le clergé et le parlement et l’intendant qu’avec les autorités militaires, ce sont ces dernières qui prennent en charge la dernière offensive contre les pasteurs, celle de la révocation de l’édit de Nantes. En cette occasion, la collusion entre militaires et religieux est surtout perceptible le lundi 22 octobre, date de l’inventaire avant destruction du temple. La scène nous est connue grâce au récit de la vie de David Ancillon par son fils Charles. Les opérations se déroulent sous la supervision de l’intendant Charuel, certes, mais en présence du lieutenant de roi Bissy et de son fils, un « jeune abbé » qui tente d’entraîner Ancillon dans une dispute désormais anachronique et dérisoire66. Charles Ancillon, lui, est un des deux députés que les pasteurs ont fait envoyer en cour dès la nouvelle de la révocation connue. Louvois, alors secrétaire d’État à la Guerre, ne laisse aucun espoir aux ministres, s’étonnant même de les savoir encore à Metz :
67 Ibid., p. 339.
« Quoy Monsieur ils n’ont qu’un pas à faire pour sortir du Royaume, & et ils n’en sont point encore dehors ?67 »
27Le message est entendu et à partir du 31 octobre 1685, il n’y a plus de pasteur en ville.
28L’alliance de plus en plus étroite entre pouvoir militaire et pouvoir ecclésiastique, notamment à partir du maréchal de Schomberg, est révélatrice des évolutions politiques qui voient la dégradation des conditions d’application de l’édit de Nantes. Jusqu’alors habitués à une certaine neutralité, et même parfois à une neutralité bienveillante, de la part des autorités militaires, les pasteurs, comme porte-parole de leur communauté, doivent revoir certaines de leurs stratégies. Leur discours à l’égard de ces autorités reste marqué par une très grande déférence vis-à-vis de la monarchie qu’elles représentent, et ce sont surtout les revendications portées qui évoluent. De pragmatiques au temps des guerres de Religion, elles se font plus incisives lors de la période d’apogée de la communauté, au début du XVIIe siècle, avant de devenir clairement défensives lors de la multiplication des vexations, en partie soutenues par les militaires. Toutes ces évolutions sont de surcroît liées à des transformations lentes, mais fondamentales de la cité, entre francisation d’une ville libre d’Empire, renforcement de l’influence ecclésiastique sur la politique locale, et émergence de l’identité de ville de garnison, désormais bien établie à la fin du XVIIe siècle. Mais à cette époque, les pasteurs ne sont plus là, et la relation entre soldats et protestants messins s’achève de façon dramatique avec la grande dragonnade d’août 1686.
1 Zeller G., La réunion de Metz à la France (1552-1648), Paris, Les Belles Lettres, 1926, 2 vol. ; Petry C., « Faire des sujets du roi ». Rechtspolitik in Metz, Toul und Verdun unter französischer Herrschaft (1552-1648), Munich, Oldenbourg, 2006.
2 Tribout de Morembert H., La Réforme à Metz, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1969-1971, 2 vol. ; Le Moigne F.-Y. et Michaux G. (éd.), Protestants messins et mosellans (XVIe-XXe siècles), Metz, Éditions Serpenoise-SHAL, 1988 ; Hoch P. (éd.), Huguenots. De la Moselle à Berlin, les chemins de l’exil, Metz, Éditions Serpenoise, 2006.
3 Léonard J., Être pasteur au XVIIe siècle : Le ministère de Paul Ferry à Metz (1612-1669), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 278-298.
4 Gantelet M., L’absolutisme au miroir de la guerre. Le roi et Metz (1552-1661), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
5 Mazauric R., « Claude Antoine de Vienne, Sieur de Clervant », Annuaire de la SHAL, t. 68, 1968, p. 83-152.
6 Meurisse M., Histoire de la naissance, du progres et de la decadence de l’heresie dans la ville de Metz & dans le pays Messin, Metz, Antoine, 1642, in-4o.
15 Léonard J., « Les harangues de Paul Ferry, ou la prise de parole politique d’un pasteur réformé à Metz sous le régime de l’édit de Nantes », Simiz S. (éd.), La parole publique en ville des Réformes à la Révolution, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2012, p. 85-103.
16 BPF, ms. 761, vol. 1. Voir aussi BPF, ms. 774, année 1643, § 25-73 et Mazauric R., « Un prêche aux armées sous Louis XIV », Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme français (SHPF), t. 108-3, 1962, p. 113-138.
17 Hubac J., La paix d’Alès. La fin du parti huguenot ? (27 juin 1629), Paris, Les Éditions de Paris-Max Chaleil, 2010.
18 Villemin M., Le Parlement de Metz et les protestants (de 1633 à 1735), thèse en histoire, sous la direction d’A. Wahl, université de Metz, 1997.
22 Chabert F.-M. (éd.), Recueil journalier de ce qui s’est passé de plus mémorable dans la Cité de Metz, pays Messin et aux environs, de 1675 à 1684, fait par Joseph Ancillon, Metz/Paris, Rousseau-Pallez/Auguste Aubry, 1866, p. 17 et 33.
25 Michel J.-F., « Les écoles protestantes à Metz et en pays messin, aux XVIe et XVIIe siècles », Annales de l’Est, no 3, 1969, p. 212-241 et « Un “collège” protestant à Metz », Le Moigne F.-Y. et Michaux G. (éd.), Protestants messins et mosellans, op. cit., p. 71-78.
27 BPF, ms. 761, vol. 2, harangue à La Valette le 18 décembre 1629, et lettre des réformés au même le 17 décembre 1634.
28 Mazauric R., « Le Temple de Crèvecœur. Comment les protestants obtenaient justice sous le régime de l’Édit de Nantes », Bulletin de la SHPF, t. 88-1, 1939, p. 5-21.
32 Daireaux L., « Réduire les huguenots ». Protestants et pouvoirs en Normandie au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2010.
34 BPF, ms. 761, vol. 2, minute d’une longue lettre rédigée par Ferry au nom du consistoire, le 8 juillet 1645.
35 BPF, ms. 867, vol. 2, pièce 23, requête du clergé catholique de Metz, adressée à Schomberg le 10 septembre 1645.
36 Archives municipales de Metz, CC 683, liasse 16, pièce 37, rôle de la contribution de 1659, portant les noms rayés du pasteur David Ancillon et de la veuve de Théophile Le Coullon.
37 Archives départementales de Moselle, D 11, déclaration royale « contenant ce qui doit estre d’oresnavant observé par ceux de la Religion Pretenduë Reformée » datée du 1er février 1669, enregistrée par le parlement de Metz le 28 mai 1669.
38 Archives municipales de Metz, EE 19, liasse 4, pièce 53, lettre du duc de La Valette à Demange Floze, maître-échevin, écrite de Paris le 4 mars 1625. La plainte est cependant réitérée par Ferry au nom du consistoire (BPF, ms. 761, vol. 2, minute de lettre au duc de La Valette, rédigée le 19 mai 1625).
40 Ancillon C., Discours sur la vie de feu Monsieur Ancillon et ses dernières heures, Bâle, Eman & König, 1698, in-12, p. 326-328.
45 Voyage du roy à Metz, l’occasion d’iceluy : Ensemble les signes de resjouyssance faits par ses habitans pour honorer l’entrée de Sa Majesté, s. l. (Metz), A. Fabert, 1610, in-4o.
46 Léonard J., « Un évêque à la reconquête du Pays messin : le cardinal de Givry et les lieux de sépulture (1608-1612) », Annales de l’Est, no 2, 2012, p. 69-87.
59 Ferry P., Catechisme general de la Reformation de la Religion, Sedan, François Chayer, 1654, in-16.
CRULH – université de Lorraine
Le rôle des ecclésiastiques dans les armées françaises d’Italie à l’époque du...
Armée et religion en Europe occidentale (xve-xixe siècle)
Laurent Jalabert et Stephano Simiz (dir.)
LÉONARD, Julien. Les pasteurs de Metz face au pouvoir militaire (xvie-xviie siècle) : des hommes de Dieu dans une ville de garnison In : Le soldat face au clerc : Armée et religion en Europe occidentale (xve-xixe siècle) [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2016 (généré le 18 septembre 2019). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/47580>. ISBN : 9782753555983. DOI : 10.4000/books.pur.47580.
Léonard, J. 2016. Les pasteurs de Metz face au pouvoir militaire (xvie-xviie siècle) : des hommes de Dieu dans une ville de garnison. In Jalabert, L., & Simiz, S. (Eds.), Le soldat face au clerc : Armée et religion en Europe occidentale (xve-xixe siècle). Presses universitaires de Rennes. doi :10.4000/books.pur.47580
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JALABERT, Laurent (dir.) ; SIMIZ, Stephano (dir.). Le soldat face au clerc : Armée et religion en Europe occidentale (xve-xixe siècle). Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2016 (généré le 18 septembre 2019). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/47568>. ISBN : 9782753555983. DOI : 10.4000/books.pur.47568.
Jalabert, L., & Simiz, S. (Eds.) 2016. Le soldat face au clerc : Armée et religion en Europe occidentale (xve-xixe siècle). Presses universitaires de Rennes. doi :10.4000/books.pur.47568
Jalabert, Laurent, et Stephano Simiz, ed. Le soldat face au clerc : Armée et religion en Europe occidentale (xve-xixe siècle). Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2016. Web. <http://books.openedition.org/pur/47568>.
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Être pasteur au XVIIe siècle Presses universitaires de Rennes, 2015
Les protestantismes en Lorraine (XVIe-XXIe siècle) Presses universitaires du Septentrion, 2019
Prêtres et pasteurs Presses universitaires de Rennes, 2016

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 § 48
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 § 1
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 § 3
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