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Manuel de droit européen de l'environnement de Patrick Thieffry - Livre - Lire en ligne
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Manuel de droit européen de l'environnement - Patrick Thieffry
Cette version numérique de l’ouvrage a été réalisée pour le Groupe Larcier.
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Le «photoco-pillage» menace l’avenir du livre.
© ELS Belgium s.a., 2017
ISBN : 9782802759867
1. Manuel de droit de l’environnement de l’Union européenne, Patrick Thieffry, 2014.
2. Régulation bancaire et financière européenne et internationale, 3e édition, Thierry Bonneau, 2016.
3. Droit fiscal de l’Union européenne, Alexandre Maitrot de la Motte, 2013.
4. Droit européen de la concurrence. Ententes et abus de position dominante, David Bosco et Catherine Prieto, 2013.
5. Manuel de droit européen du travail, Sophie Robin-Olivier, 2016.
6. Le droit de la fonction publique de l’Union européenne, Joëlle Pilorge-Vrancken, 2017.
7. Droit européen de la commande publique, Stéphane de La Rosa, 2017.
Ce manuel propose une initiation au droit de l’environnement de l’Union européenne, et il est ainsi en premier lieu destiné aux étudiants. Les techniciens de l’environnement, qui éprouvent un grand besoin de percevoir le cadre juridique de leur activité, y trouveront également des indications générales utiles à cet égard.
En revanche, étant donné les vastes et multiples dimensions, à tous les sens du terme, de la matière, il ne saurait en rendre une image fidèle pour les besoins de la recherche, qu’elle soit scientifique ou appliquée. Les praticiens du droit comme les chercheurs se réfèreront donc plutôt au Traité de droit européen de l’environnement, dont la 3e édition a été publiée en 2015, également dans la collection Droit de l’Union européenne aux Éditions Bruylant.
Ce manuel et le traité avec lequel il a été conçu se complètent d’autant plus facilement qu’ils partagent la même architecture, c’est-à-dire les mêmes parties, les mêmes chapitres, et dans la mesure du possible les mêmes subdivisions. En d’autres termes, les sujets évoqués dans le présent manuel sont développés de manière plus détaillée dans le traité, avec notamment une perspective historique, politique et jurisprudentielle, et surtout un appareil scientifique plus complet.
Partie préliminaire Les sources de la politique de l’environnement
Partie I La règlementation des domaines de l’environnement
Partie II Les objets ayant un impact sur l’environnement
Partie III Les règlementations non sectorielles
Partie IV Les instruments économiques et fiscaux
Partie V La prise en compte des exigences de la protection de l’environnement dans les autres politiques
Les problématiques liées aux phénomènes environnementaux sont d’autant plus complexes qu’ils présentent des particularités marquées. Allant de l’échelon local (bruit, déchets) aux phénomènes planétaires (réchauffement climatique), ils sont évolutifs et sans cesse renouvelés (appauvrissement de la couche d’ozone puis changements climatiques, OGM puis nanotechnologies…), et parfois difficilement imputables (pollutions diffuses, sites orphelins). Ces spécificités ont une incidence directe sur leur appréhension juridique, qui est elle-même réactive, plurielle et très diversifiée.
Le droit de l’environnement, qui est celui de la relation entre protection de l’environnement et développement économique qui nourrit le concept de développement durable, a une dimension supplémentaire dans le cas de l’Europe occidentale, celle de la création du marché intérieur.
Quatre observations introductives peuvent être faites dans cette double perspective qui est celle du droit de l’environnement de l’Union, l’une à caractère historique (i), la deuxième relative à ses aspects processuels (ii), la troisième plus prospective (iii) et la quatrième portant sur sa remise en cause par la problématique des changements climatiques (iv).
(i) Une histoire tortueuse
Pour le traité de Rome, l’intégration des marchés constituait une œuvre fondamentale à laquelle la protection de l’environnement était largement étrangère. Tel qu’il avait été signé le 25 mars 1957, il ne contenait aucune disposition spécifique à l’environnement. Les premières initiatives du législateur européen intervinrent pourtant très vite, telles que la directive 67/548 du 27 juin 1967, relative à la classification, l’étiquetage et l’emballage des substances dangereuses (1) – dont la réforme a été l’un des grands débats du début du XXIe siècle (voy. infra, Chapitre IX) –, puis deux directives relatives aux émissions sonores (2) et atmosphériques (3) des véhicules automobiles en 1970. Les bases juridiques choisies ont été qualifiées de « pis-aller » (4). En 1972, année de la conférence des Nations Unies sur l’environnement de Stockholm, la Commission présenta sa première communication consacrée à ce sujet et les chefs d’État et de gouvernement lancèrent le principe d’une politique européenne.
En 1986, l’Acte Unique européen entérina une action communautaire en matière environnementale aux articles 130 R, S et T du traité CE qui fondèrent en partie les mesures adoptées ensuite. Cette action devait reposer sur les principes d’action préventive, de correction, par priorité à la source, des atteintes à l’environnement et du pollueur-payeur, visant un niveau de protection élevé (art. 130 R, § 2, du traité CE).
En 1992, le traité sur l’Union européenne éleva cette action au rang de politique à part entière (art. 3 (k) du traité CE) et l’agrémenta du principe de précaution. Il précisa que le développement harmonieux des activités économiques, qui constituait l’une des composantes de la mission de la Communauté, devait être « équilibré ». Il devait être accompagné d’une croissance « durable et non-inflationniste respectant l’environnement », ainsi que d’un « haut degré de convergence des performances économiques, un niveau d’emploi et de protection sociale élevé, le relèvement du niveau et de la qualité de la vie, la cohésion économique et sociale et la solidarité entre les États membres » (art. 2 du traité CE). Mieux, les exigences de la protection de l’environnement devaient être « intégrées dans la définition et la mise en œuvre des autres politiques » (art. 130 R, § 2, du traité CE) – c’est le « principe d’intégration ».
En 1997, avec le traité d’Amsterdam, les articles 130 R, S et T du traité CE sont devenus les articles 174, 175 et 176 CE (5). L’article 2 CE dispose alors que le développement des activités économiques auquel la Communauté a notamment pour mission de pourvoir doit non seulement être harmonieux et équilibré, mais encore durable, référence explicite à la protection de l’environnement (6). Une autre composante de cette mission, qui consiste à promouvoir dans l’ensemble de la Communauté « un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement », est alors directement et exclusivement consacrée à la protection de l’environnement par ce même article 2 CE. Le principe d’intégration prend une importance remarquable en étant repositionné dans un nouvel article 6 CE.
Enfin, le traité de Lisbonne n’a eu que des incidences relativement peu importantes en ce qui concerne la politique de l’environnement, mais certaines modifications apportées au cadre institutionnel général sont susceptibles d’influer sur sa mise en œuvre et ses applications :
– le traité sur l’Union européenne dispose désormais que « l’Union (…) œuvre pour le développement durable de l’Europe (…) et un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement (…) » (art. 3, § 3, UE) ;
– la Charte des droits fondamentaux se voit expressément reconnaître « la même valeur juridique que les traités » (art. 6, § 1, UE) (7) ; l’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CEDH) est prévue et, de toutes façons, « les droits fondamentaux, tels qu’ils sont garantis par la CEDH et tels qu’ils résultent des traditions constitutionnelles communes aux États membres, font partie du droit de l’Union en tant que principes généraux » (art. 6, § 3, UE) ; de telle sorte que ces droits subjectifs qui ont fait l’objet d’une reconnaissance jurisprudentielle significative en matière environnementale se retrouvent dans le champ de compétence de la Cour de justice ;
– les parlements nationaux disposent désormais du moyen de faire valoir les principes de proportionnalité et de subsidiarité en émettant un avis motivé auquel cas, et sous réserve du franchissement de certains seuils permettant d’attester la concordance de leurs points de vue, la proposition doit être réexaminée sous le contrôle de la Cour de justice (8) ; il faut aussi signaler l’introduction d’une potentielle situation de démocratie directe en la forme d’un référendum d’initiative populaire (art. 11, § 4, UE).
Quant au traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, les modifications apportées au droit de l’environnement sont marginales :
– l’article 6 CE sur le principe d’intégration devient l’article 11 FUE ;
– les termes du protocole sur la protection et le bien-être des animaux conclu en 1992 sont repris à l’article 13 FUE et imposent d’en tenir compte dans les domaines de la politique agricole commune, des transports, de la recherche et du marché intérieur ;
– l’article 95 CE devient l’article 114 FUE, sans modification de fond ;
– les articles 174, 175 et 176 CE, berceau de la politique de l’environnement, deviennent les articles 191, 192 et 193 FUE mais ne sont pas affectés dans leur substance, à la seule exception, que la composante de la politique de l’environnement consistant en « la promotion, sur le plan international, de mesures destinées à faire face aux problèmes régionaux ou planétaires de l’environnement » vise désormais « en particulier la lutte contre le changement climatique » ;
– de telle sorte que son évolution la plus notable lui est peut-être extérieure sur le plan institutionnel puisqu’il s’agit de l’introduction formelle à l’article 194 FUE d’une politique de l’énergie reposant sur une base juridique autonome dont on ne pourra que constater que l’imbrication est très étroite avec la politique de l’environnement.
(ii) Une mise en œuvre laborieuse
La Commission européenne ne manque pas une occasion de souligner les importantes « faiblesses » de la mise en œuvre du droit européen de l’environnement, parfois attribuées à une série de causes tenant à la complexité des phénomènes environnementaux plus qu’aux réticences des États membres.
La montée en puissance du contentieux de l’application du droit européen de l’environnement date du début des années 2000. La Commission a porté jusqu’à une cinquantaine de manquements aux obligations des États membres dans le domaine de l’environnement devant la Cour de justice par an au début des années 2000, chiffre en augmentation significative par rapport aux années précédentes (9). Alors que la Cour de justice rendait généralement une à deux douzaines d’arrêts par an en matière d’environnement, elle en a prononcé 43 en 2002, 50 en 2003, 62 en 2004 et 51 en 2005, semblant ainsi indiquer une tendance à l’augmentation du contrôle juridictionnel. Le « saut » quantitatif du début des années 2000 a perduré puisqu’en 2009, la Cour rendit 50 décisions, contre 4 seulement pour le Tribunal. De plus, on relevait une nouvelle tendance avec, parmi les sept recours en nullité tranchés par la Cour, six concernant des actes de la Commission contre un seul à valeur législative. Néanmoins, la progression n’est pas constante.
Évolution du nombre de décisions de la CJCE et du Tribunal intéressant l’environnement au titre du contentieux de la validité, ainsi que de la CJCE dans le cadre des recours en manquement et en interprétation préjudicielle.
Évolution du nombre de décisions de la CJCE et du Tribunal intéressant l’environnement, et notamment de condamnations en manquement prononcées contre la France.
L’effet dissuasif des sanctions pécuniaires auxquelles les États membres font désormais face en cas de « double manquement » prévues par l’article 260 FUE (ex-art. 228 CE) y contribue sans doute. Dans l’affaire dite des « poissons sous taille », la Cour a jugé qu’en n’assurant pas un contrôle des activités de pêche et en ne poursuivant pas les infractions conformément aux exigences prévues par les dispositions communautaires, la France n’avait pas mis en œuvre toutes les mesures que comporte l’exécution d’un précédent arrêt datant de près de quinze ans, ce qui lui valut d’être condamnée à une astreinte de 57.761.250 euros pour chaque période de six mois et à une amende forfaitaire de 20.000.000 d’euros (10).
Afin d’illustrer la diversité et la complexité des problématiques environnementales, mais aussi institutionnelles et réglementaires, qui nuisent à l’effectivité du droit de l’environnement dans l’Union européenne, il est utile de se référer à un échantillon de quelques affaires choisi à dessein au gré des développements jurisprudentiels en fonction de la diversité des bases juridiques en cause au stade du processus normatif, et des procédures juridictionnelles au stade du contentieux de leur application.
a) Le maïs transgénique de Novartis
Le Conseil d’État français, ayant suspendu la mise en culture d’une variété de semences de maïs génétiquement modifié au motif qu’un moyen soulevé paraissait sérieux et de nature à justifier l’annulation de l’arrêté qui l’avait inscrite au catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées (11), a interrogé la Cour de justice à titre préjudiciel sur l’interprétation de la directive 90/220, relative à la dissémination volontaire d’organismes génétiquement modifiés dans l’environnement (12), qui était fondée sur l’article 100 A du traité CE (devenu article 114 FUE), s’agissant d’une mesure relative à l’établissement et au fonctionnement du marché intérieur.
La Cour a jugé que les autorités françaises étaient en situation de compétence liée parce qu’une décision favorable était intervenue au niveau européen et que la seule alternative pour un État membre qui estime que ces OGM présentent un risque pour la santé humaine ou l’environnement est en ce cas de prendre des mesures de sauvegarde s’il dispose « entretemps de nouveaux éléments d’information qui l’amènent à considérer que le produit qui a fait l’objet de la notification peut présenter un risque pour la santé humaine ou pour l’environnement » et en informant immédiatement la Commission et les autres États membres (13).
Un consensus n’ayant pas été trouvé en matière d’OGM, et l’histoire pouvant ainsi se répéter, la Cour a de nouveau désapprouvé la France sur recours préjudiciel du Conseil d’État lorsque, fin 2007, cédant à la pression médiatique, elle suspendit la cession et l’utilisation des semences de maïs MON 810, puis la mise en culture des variétés de ces semences (14). Plus fort encore, le Tribunal a fini par condamner la Commission en carence pour ne pas avoir pris de décision sur une demande d’autorisation déposée douze ans plus tôt, comme elle aurait dû le faire après que les États membres ne soient pas parvenus à prendre une décision à la majorité qualifiée (15).
b) La teneur en nitrates de l’eau de Suez Lyonnaise
La seconde affaire est tout aussi illustrative de l’importance des questions environnementales aux yeux de l’opinion publique française, attentive aux nitrates autant en raison du phénomène des algues vertes que parce que les mesures destinées à l’endiguer pèsent sur un secteur agricole très audible. Sur le plan institutionnel, cette affaire fait apparaître au grand jour la montée en puissance de la responsabilité de l’État du fait de sa carence dans la mise en œuvre des réglementations environnementales.
Fondée sur l’article 130 S du traité CE (devenu article 192 FUE), la directive 91/676 du 12 décembre 1991, concernant la protection des eaux contre la pollution par les nitrates à partir de sources agricoles (16), prescrit aux États membres de désigner comme zones vulnérables toutes celles qui alimentent les eaux atteintes par la pollution et qui sont susceptibles de l’être et d’établir des programmes d’action pour ces zones.
L’État a été condamné par le juge administratif à garantir un distributeur d’eau qui avait du indemniser des habitants de la ville de Guingamp de la qualité non-conforme des eaux mises à leur disposition, au motif qu’il ne lui incombait pas de supporter les conséquences de cette non-conformité aux normes européennes imputable aux manquements de l’État (17). La France a ensuite été condamnée plus classiquement par la Cour de justice en manquement d’État pour ne pas avoir procédé de manière appropriée à la désignation des zones vulnérables (18).
Puis la responsabilité de l’État a été engagée à l’égard de quatre associations bretonnes en réparation du préjudice moral que leur a causé la prolifération des algues vertes qui ont frappé les baies de Saint-Brieuc et de Douarnenez et qui provenaient « essentiellement de l’épandage des lisiers issus des exploitations d’élevage ». Le juge administratif s’est alors référé à la transposition tardive de la directive 91/676 et aux différentes procédures y relatives, outre divers autres manquements (19). La Cour administrative d’appel a souligné dans la même affaire que la négociation avec les représentants de la profession agricole pour établir un système d’aide financière à l’adaptation des exploitations constituait une « carence fautive des autorités de l’État dans l’application aux exploitations agricoles d’élevage de la réglementation des installations classées » (20).
c) Le « verdissement » du marché des lignes d’autobus d’Helsinki
D’autres affaires illustrent le rayonnement de la problématique environnementale, en particulier lorsqu’elle ébranle les pratiques bien ancrées du marché.
La Cour de justice, consacrant l’intégration des considérations environnementales dans la mise en œuvre de la réglementation des marchés publics, a jugé que, lorsque le pouvoir adjudicateur décide d’attribuer un marché au soumissionnaire ayant présenté l’offre économiquement la plus avantageuse, il peut prendre en considération des critères relatifs à la protection de l’environnement (21). En l’espèce, la ville d’Helsinki, pouvoir adjudicateur, avait établi un barème sur la base de critères ayant trait notamment au niveau des émissions atmosphériques et sonores des autobus devant desservir une ligne de transports urbains. Visant expressément l’article 6 CE (devenu article 11 FUE), la Cour n’a toutefois pas fait du principe d’intégration une application très remarquable, ce qui ne doit pas surprendre, s’agissant avant tout d’un principe directeur d’action législative (voy. infra, Chapitre III), interprétant la directive applicable dans un sens favorable à l’environnement et donc aux critères contestés.
La réglementation des marchés publics s’est ensuite adaptée à la recherche de compromis entre les objectifs poursuivis par les règles du marché et la protection de l’environnement (voy. infra, Chapitre XV).
d) Le logo et le cahier des charges d’Eco-Emballages
Les règles du marché ont contribué à la jurisprudence environnementale en France aussi, par exemple lorsque la Cour de cassation a interrogé la Cour de justice pour savoir si un décret relatif à l’identification des emballages à l’élimination desquels contribuent les producteurs constituait une règle technique devant être notifiée à la Commission et/ou une entrave à la libre circulation des marchandises. La Cour de justice a considéré que la notification de l’obligation d’identification « s’imposerait si elle entraînait (…) eu égard à l’ensemble des éléments de fait et de droit (…) une obligation de marquage ou d’étiquetage » bien que le décret ne précise pas quel signe doit être apposé (22).
En l’occurrence, la Cour de cassation a décidé que l’obligation particulière de marquage provenait des seuls contrats conclus entre les producteurs et les éco-organismes auxquels ils confiaient la mission d’exécuter leurs obligations, et ne constituait de ce fait pas une spécification technique (23).
e) Des fuites des stations services Texaco, du pétrolier Erika et des réseaux d’eaux usées
Un autre exemple encore révèle le potentiel de questionnement du droit européen de l’environnement jusqu’aux catégories même du droit civil interne des États membres et surtout jusqu’aux confins des terrains de jeux politiques et industriels.
La Cour de justice a jugé qu’une compagnie pétrolière approvisionnant une station-service pouvait, dans certaines circonstances, être tenue des coûts de décontamination du sol et du sous-sol de celle-ci (24), interprétant la directive 75/442 du 15 juillet 1975, relative aux déchets (voy. infra, Chapitre VII) (25), qui était alors en vigueur. Le coût de l’élimination des déchets devait être supporté par leur détenteur et/ou détenteurs antérieurs ou par le producteur du produit générateur de déchets « conformément au principe du pollueur-payeur ». De même, la terre contaminée par des substances qui se déversent accidentellement lui a paru pouvoir être qualifiée de déchet, et ce qu’elle soit excavée ou non, car l’exploitant « s’en défait », ce qui en est caractéristique.
La jurisprudence Van de Walle, du nom de l’ancien exploitant de cette station-service, a ensuite été étendue par la Cour de justice aux eaux usées fuitant des canalisations du distributeur d’eau anglais Thames Water, puis aux hydrocarbures qui s’étaient engouffrés par la brèche de la coque du pétrolier échoué Erika. C’est alors que le législateur y porta un coup sérieux, en excluant les sols et sous-sols du champ d’application de la réglementation générale des déchets (voy. infra, Chapitre VIII).
f) Le détournement des eaux du fleuve Achéloos vers le fleuve Pineios
Un projet de détournement des eaux d’un fleuve vers un autre permet d’illustrer certains phénomènes liés à l’évolution, sinon du droit européen de l’environnement, au moins de sa pratique. Vingt ans de contentieux, cinq arrêts du Conseil d’État grec annulant des décisions administratives aboutirent à la saisine de la Cour de justice à titre préjudiciel sur pas moins de quatorze questions impliquant quatre des directives environnementales les plus notoires, et on se limitera ici à souligner la diversité des thèmes abordés dans cette affaire (26).
On lit à cette occasion que, dès la période transitoire prévue par une directive fondamentale de la politique de l’eau (voy. infra, Chapitre V) pour la mise en œuvre progressive de son dispositif complexe, les États membres doivent s’abstenir de prendre des dispositions de nature à compromettre sérieusement la réalisation de ses objectifs. Ledit détournement, dans la mesure où il est susceptible d’entraîner des effets négatifs pour l’eau, peut être autorisé si ces modifications ou ces altérations « répondent à un intérêt général majeur », ou si les bénéfices pour l’environnement et la société de leur maintien sont « inférieurs aux bénéfices pour la santé humaine, le maintien de la sécurité pour les personnes ou le développement durable qui résultent des nouvelles modifications ou altérations », par exemple si le bassin récepteur est dans l’impossibilité de satisfaire par ses propres ressources aquatiques à ses besoins en eau potable, en production d’électricité ou en irrigation.
Quant à la préservation de la biodiversité (voy. infra, Chapitre VI), elle peut, dans certains cas, « requérir le maintien, voire l’encouragement, d’activités humaines ». Dès lors, toute mesure compensatoire rendue nécessaire par la transformation d’un écosystème fluvial naturel en un écosystème fluvial et lacustre fortement anthropique « doit s’appliquer à la lumière de l’objectif du développement durable ».
La Cour a encore précisé qu’une loi qui approuve un tel projet, en se fondant sur une évaluation des incidences environnementales qui avait servi de base à une décision administrative adoptée au terme d’une procédure conforme aux obligations d’information et de participation du public (voy. infra, Chapitre V), peut s’appuyer sur des informations recueillies dans le cadre de la procédure administrative antérieure, la circonstance que la décision administrative a finalement été annulée étant, en tant que telle, sans pertinence.
(iii) Une recherche d’efficience structurante
Jusqu’au début des années 1990, le droit européen de l’environnement était composé de mesures s’attachant aux différents domaines de l’environnement (air, eau, milieux naturels) et aux objets ayant un impact sur celui-ci (déchets, objets bruyants, substances dangereuses). Il posait des paramètres tendant à assurer la satisfaction d’objectifs de qualité ou le respect de valeurs limites d’émission, et même de normes de procédé. Les activités les plus sensibles étaient interdites, comme la capture et le commerce de certaines espèces d’oiseaux sauvages menacées d’extinction, l’exploitation des avions les plus bruyants ou les opérations portant sur des gaz nocifs pour la couche d’ozone, alors que d’autres étaient soumises à autorisation préalable, telles l’élimination des déchets ou les opérations concernant les OGM.
La mise en œuvre de ce corps de réglementation était loin d’être assurée de manière cohérente dans les différents États membres. L’ensemble était d’autant plus critiqué qu’outre sa technique purement réglementaire, il s’agissait d’une juxtaposition de mesures éparses, visant à empêcher que les dispositions nationales de protection de l’environnement fassent obstacle à la libre circulation des produits dans le marché commun alors en pleine construction ou à réagir à des phénomènes ou à des événements particuliers, comme la catastrophe environnementale de Seveso.
Le cinquième programme d’action pour l’environnement (27) esquissa en 1993 une gamme plus large d’instruments juridiques : la réglementation avait d’abord été sectorielle, omettant ainsi de prendre en considération les nombreuses interdépendances propres à la matière, mais le besoin d’autres instruments, plus efficients s’est manifesté. De nombreux dispositifs, notamment ceux sur la qualité de l’air ou les ressources en eau, consolident ainsi les réglementations existantes, « intégrant » l’ensemble des mesures relatives à tout ou partie d’un secteur de l’environnement en tenant compte de leurs répercussions sur les autres secteurs. Une autre approche, dite transversale, doit aussi permettre de mieux tenir compte de leur interdépendance et de couvrir les divers aspects de l’environnement touchés par un phénomène, par exemple une activité économique, approche parfois qualifiée d’« intégrée ». Des instruments économiques et fiscaux s’appuient sur les phénomènes micro-économiques, même s’ils ne parviennent pas à prospérer dans une mesure telle qu’ils puissent un jour faire pièce aux réglementations sectorielles.
Le sixième programme d’action pour l’environnement de 2002 (28) définit des priorités principales dans les secteurs de l’environnement les plus cruciaux : le changement climatique, la nature et la diversité biologique, la santé et la qualité de la vie, les ressources naturelles et les déchets. Sur le plan juridique, il participait d’un classicisme plus marqué que son prédécesseur, et même d’une certaine réaction, en posant que « la réglementation demeure un outil essentiel (…) ». Les autorités européennes ne pouvaient au demeurant se montrer plus satisfaites de sa transposition dans les ordres juridiques des États membres, ni de son application, ce qui ne laissait d’autre possibilité que de décider, dans un élan qui n’était pas sans comporter une certaine dose d’autocritique, que « la mise en œuvre intégrale et correcte de la législation en vigueur constituera une priorité ».
Le septième programme (29), qui couvre la période 2014-2020, constate des lacunes dans les quatre domaines prioritaires définis par son prédécesseur. Or, l’Union « s’est fixé pour objectif de devenir une économie intelligente, durable et inclusive d’ici à 2020, forte d’un ensemble de politiques et de mesures visant à faire d’elle une économie à faibles émissions de carbone et efficace dans l’utilisation des ressources ». Dès lors, « un engagement absolu » des États membres et des institutions compétentes de l’Union est nécessaire : « la prospérité à long terme de l’Union est subordonnée à l’adoption de nouvelles mesures » permettant de relever les défis environnementaux, et des objectifs prioritaires sont fixés pour 2020 « sur la base d’une vision claire à long terme pour 2050 », permettant également de « créer un environnement stable favorable à des investissements et à une croissance durables ».
(iv) Le grand chambardement climatique et la transition énergétique
À peine le droit de l’environnement avait-il pu paraître avoir accédé à un cadre institutionnel et à une structure juridique matures, s’étant vu doter d’une base juridique autonome par l’Acte unique européen en 1986 et d’une stratégie et d’une instrumentation conceptualisées par le Cinquième programme pour l’environnement en 1992, il fût ébranlé par le fracas universel des problématiques climatiques. Les secousses n’ont pas fini de s’en faire sentir, loin de là, tant en droit européen qu’en droit international. Un subtil équilibre paraît se faire jour entre des engagements substantiels moins fermes, voire moins ambitieux, qu’ils n’ont pu l’être aux premiers temps des accords multilatéraux et un régime de « sanction » juridique moins stigmatisant pour les États, reposant sur des processus de « facilitation » et de contrôle infra-juridictionnels, ce qui a constitué une condition sine qua non d’adoption de l’accord de Paris de décembre 2015 sur les changements climatiques dans lequel il revêt la forme d’un apparemment anodin « cadre de transparence renforcé ». Or, il semble qu’il ne doive pas en être ainsi qu’à l’échelon international, mais aussi dans le cadre européen, et ce pour des raisons probablement comparables, toutes choses égales par ailleurs.
a) La négociation climatique multilatérale et ses répercussions dans l’ordre européen
La Communauté a été aux avant-postes de la lutte contre les changements climatiques, approuvant la convention-cadre des Nations Unies du 9 mai 1992 sur les changements climatiques (CCNUCC) et le protocole de Kyoto, et elle avait adopté sans attendre leur entrée en vigueur de premières mesures esquissées par un programme européen sur le changement climatique (30). Cette « politique d’exemplarité » pour décevante qu’elle fût quant à l’effet d’entraînement qu’elle visait à produire, n’en a pas moins laissé aux Européens une importante production normative.
Une politique d’exemplarité décevante
Mais les parties à la CCNUCC ont échoué à Copenhague en décembre 2009 à souscrire des engagements pour l’« après 2012 ». La Communauté s’était fixé un objectif de réduction de ses émissions de 20 % à l’horizon 2020 par rapport à 1990, voire 30 % en cas d’accord international. Elle avait adopté le 23 avril 2009 un « paquet de mesures » ambitieux (31). Las, elle dut faire face à deux évidences : l’insuffisance de ces objectifs et l’incapacité de la communauté internationale à souscrire des engagements de réduction.
En vue, cette fois-ci, de la fameuse COP 21 de décembre 2015 (32), le Conseil Européen esquissa un « cadre pour la politique 2030 du climat et de l’énergie » à peine consensuel : l’adoption de toutes mesures concrètes fût renvoyée « après la conférence de Paris », pour laquelle il appelait les autres pays à proposer des objectifs et des politiques ambitieux (33). L’Union et ses États membres devraient, quant à eux, relever leur objectif conjoint de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 20 % pour 2020 à 40 % en 2030, toujours par rapport au niveau de 1990 (34), le Conseil appelant de ses vœux un ensemble complet de décisions substantielles (35). La réduction des émissions serait 43 % par rapport au niveau de 2005 pour les secteurs soumis au système d’échanges de quotas d’émission de gaz à effet de serre (« SEQE ») et de 30 % pour les autres secteurs ; la part des énergies renouvelables dans la consommation dans l’Union devrait être relevé à 27 % ; un autre objectif de 27 % d’amélioration de l’efficacité énergétique, ne serait qu’indicatif. En l’absence de contraintes pesant sur les États membres, la Commission concevrait un « nouveau processus de gouvernance ».
Contrairement à ce qui peut paraître, l’accord de Paris (36) qui a alors été adopté par 195 États n’est pas sans incidences sur le droit européen (37), même en l’absence d’engagements chiffrés de réduction des émissions. Le cœur du dispositif réside dans les contributions des parties « déterminées nationalement » (les fameuses Nationally Determined Contributions) qui « doivent » constituer des « efforts ambitieux (…) en vue d’atteindre » ces objectifs. Chaque partie doit communiquer ses contributions tous les cinq ans, chacune représentant une progression par rapport à la précédente et « reflétant sa plus haute ambition possible ». Surtout, plus dans le « cadre de transparence renforcée » mis en place par l’article 13 de l’accord de Paris que par application de l’idée dissuasive de « name and shame », les parties « doivent » rendre compte de leurs contributions et l’information ainsi rapportée sera soumise à une « revue » d’expertise technique, même si le « cadre de transparence améliorée pour l’action et le soutien » sera mis en œuvre d’une « manière facilitative, non intrusive, non punitive, dans le respect de la souveraineté nationale et en évitant d’imposer des fardeaux indus aux parties ».
Au demeurant, la politique d’exemplarité qui avait conduit à anticiper sur la mise en œuvre du protocole de Kyoto, puis sur la conférence de Copenhague, a fait place à Paris à une discrétion teintée de circonspection, l’Union y cédant le devant de la scène aux États-Unis et à la Chine.
Un droit matériel foisonnant
Les mesures adoptées ont été diverses et variées, relevant tantôt d’une classique réglementation sectorielle des émissions de certaines activités, tantôt de l’incitation financière, tantôt des instruments de marché, avec bien d’autres variations et nuances, et parfois précoces (38). La pièce maîtresse du dispositif, le SEQE, un mécanisme de marché (39), a été étendue et renforcée par une des directives du paquet législatif de 2009, lesquelles diffèrent beaucoup les unes des autres : une décision relative à l’effort à fournir par les États membres pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (40), trois autres directives relatives à la promotion de l’utilisation de l’énergie produite à partir de sources renouvelables (41) ; aux spécifications relatives aux carburants (42) ; et au stockage géologique du dioxyde de carbone (43) ; un règlement sur les émissions des voitures particulières (44).
Dans le prolongement de l’accord de Paris (45), et en complément de la proposition d’une nouvelle révision du SEQE faite le 15 juillet 2015 (46), la Commission a présenté deux nouvelles propositions de « paquets législatifs ». Un premier ensemble de mesures est destiné à accélérer la transition « vers une économie à faible intensité de carbone dans tous les secteurs » (47). Un nouveau règlement – et non plus une décision – répartirait entre les États membres l’effort nécessaire des installations ne relevant pas du SEQE des secteurs énergie, processus industriels et utilisation des produits, agriculture et déchets (48). Un autre poursuivrait un équilibre entre les émissions anthropiques et les absorptions par les puits de gaz à effet de serre en matière d’utilisation des terres, de changement d’affectation des terres et de foresterie (« UTCATF ») (49).
Dans le deuxième « paquet législatif » intitulé « Une énergie propre

References: § 2
 § 2
 § 3
 § 1
 § 3
 § 4