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Timestamp: 2019-05-26 03:28:57+00:00

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Bible chrétienne Evang. - § 20-23. La prédication de Jean-Baptiste: Mt 3,7-12; Mc 1,7-8; Lc 3,7-20; Jn 1,24-27
§ 20-23. La prédication de Jean-Baptiste: Mt 3,7-12; Mc 1,7-8; Lc 3,7-20; Jn 1,24-27
(Mt 3,7-12 Mc 1,7-8 Lc 3,7-20 Jn 1,24-27)
Elle est eschatologique (§ 20 ) et morale (§ 21 ), mais fondamentalement messianique. Aussi la venue du Messie était-elle annoncée d'emblée (§ 19 ) — Ml 3,2 *; cf. Jn 1,15 Jn 1,26).
§ 20 Mt 3,7-10 Lc 3,7-14 — C'est le 3° aspect du < kérygme > (§ 19 - Mt 3,2 *) : la dénonciation du péché, thème habituel de la prédication prophétique, envisagé à la même lumière eschatologique, encore intensifié par la venue du Christ qui va inaugurer le Jugement (§ 22 ) et annoncé comme imminent dès le § 20 en Mt 3,10 Lc 3,9.
Mt 3,7 Lc 3,7 — Là où Mt, s'adressant à des judéo-chrétiens, désigne précisément les auditeurs que le Baptiste prend à partie, Luc, écrivant pour des chrétiens de culture grecque, s'en tient au terme indifférencié (mais donnant une indication quantitative) de “ foules ”.
Les Pharisiens : Ce nom les désigne comme des < séparés >. Ce qui peut avoir un sens positif et louable, de fidèles que leur amour de l'Alliance et la pratique de sa Loi rendaient “ saints ”, excluant non seulement le Mal mais ses occasions. Cette séparation était inhérente à l'Alliance avec le Dieu Saint, et se trouve dès la vocation d'Abraham ou du Peuple d'Israël (Gn 12,1 Ex 19,5-11 Nb 23,9-10 — BC I, I, p. 87,331). Elle allait donc de pair avec tout renouvellement de l'Alliance: par exemple au retour de l'Exil (Ne 10,29 ss.). De même encore, les Assidéens (de < Hassidim > : pieux) sont les Juifs fidèles à la Loi qui, devant les compromissions du sacerdoce avec les Grecs et leur paganisme, grossiront les troupes de la résistance maccabéenne (1M 2,42 2M 14,6). D'après Josèphe, c'est d'eux que descendraient d'une part les Esséniens de Qumrân, d'autre part les Pharisiens. Même au temps du Christ, il y avait de bons Pharisiens, et saint Paul n'a pas honte de proclamer qu'il a lui-même vécu “ suivant la tendance la plus stricte de notre religion, celle des Pharisiens ” (Ac 26,4-5 Ph 3,5).
Mais, fiers de leur pratique rigoureuse, ils pouvaient aussi < se séparer > des autres en les regardant de haut et de loin, comme dans la parabole (Lc 18,9-14), sans parler de l'hypocrisie à laquelle étaient amenés ceux qui ne gardaient de cette belle rigueur qu'une façade. (Sur la critique évangélique des Pharisiens et l'enjeu de leur conflit avec le Christ, cf. § 53 * et 40 *).
Entre eux pourtant, les Pharisiens préféraient s'appeler < compagnons > ; et de fait, au moins depuis Jean Hyrcan, descendant de Simon Maccabée (134-104 av. J.-C.), ils formaient un parti de laïcs, forts de leurs connaissances et de l'appui du peuple, impressionné par leur rigueur (il en va toujours ainsi, aujourd'hui encore non moins qu'au temps des Cathares ou des Jansénistes).
Les Sadducéens (du nom du grand prêtre Sadoc ?) formaient le parti sacerdotal installé, beaucoup plus politisé. Ils jouaient la souplesse et les accommodements, avec le pouvoir romain comme dans les questions religieuses. Et leur légitimité a été contestée. Mais ce n'est pas dire qu'ils n'étaient pas des croyants (cf. § 284 ) — Mt 22,23-32 *). Caïphe était Sadducéen.
Jésus se heurtera, semble-t-il, plus tardivement aux Sadducéens qu'aux Pharisiens. Mais ils sont là, dès Jean-Baptiste, et représentent deux tendances fondamentales, encore présentes dans le catholicisme du XXe siècle...
Race de vipères: Le Christ reprendra cette invective (Mt 12,34 Mt 23,33), avec la même opposition entre “ enfants d'Abraham ” (v. 9) ou du Diable, le Serpent originel (Jn 8,37-47). Cf. Dt 32,33 Ps 140,4 Ps 11,8.
La colère qui vient: Le jour du Jugement (explicite au v. 12, mais qui se profile dès le v. 10) est le Dies Irae (So 1,14-18 So 2,2 So 3,8 — Cf. Is 13,9-13 Lm 1,12 Am 5,18-20). Mais le thème plus général de < la Colère de Dieu > court dans toutes les Écritures, comme le reflet foudroyant de son Amour et de sa Sainteté, incompatibles avec le Mal. Seuls, les faux prophètes (de tous les temps) gomment cet aspect de Dieu le < Redoutable >, tellement inhérent à Lui que, même en Jésus, sa Miséricorde incarnée, nous avons à redouter “ la Colère de l'Agneau, au Grand Jour de sa Colère ” (Ap 6,16-17). C'est d'ailleurs la même expression qui désigne “Celui qui vient au nom du Seigneur (Mt 11,3 Mt 21,5 Mt 23,39 Jn 1,9 Jn 1,11 Jn 1,15 Jn 3,2 Jn 3,19 Jn 3,31 Jn 4,25 etc.) et le Jour de la Colère (Is 13,9 Is 63,4 et ici) : non sans raison, car si le Messie s'< approche >, c'est aussi, par le fait même l'Heure du Jugement qui arrive, puisque c'est le même et unique Dieu qui sauve ou condamne, la différence ne dépendant que de nous, suivant que nous faisons la sourde oreille ou répondons à cet appel par notre foi : “ Qui refuse de croire au Fils, la Colère de Dieu demeure sur lui ” (Jn 3,36 Lc 2,34-35 *).
// Rm 2,5 2P 3,9 1Th 1,10 — Le N.T.ne nous met pas moins en garde contre < la Colère de Dieu > (Rm 1,18 Rm 3,5 Rm 4,15 Rm 9,22) < qui vient > (// Rm 2,5 Ap 14,10 Ap 14,19 Ap 15,1 Ap 15,7 Ap 16,1 Ap 16,19 Ap 19,15). Le délai de grâce que nous vaut la patience et la longanimité de Dieu — longue parce qu'inépuisable, lente à venir parce qu'il ne veut pas désespérer de nous (// Rm 2,4 et 2P 3,9 — n'est qu'un sursis. Certes, le Christ est venu pour “ nous sauver de la Colère ” (// 1Th 1,10 Rm 5,9 Jn 3,16-17), et son Évangile est plus positivement l'annonce du Règne. Pourtant, la thèse de D. Marguerat sur Le Jugement dans l'Évangile de Matthieu montre que ce n'est pas seulement “ un aspect du kérygme, mais son thème fondamental. Sous la forme de la menace et de l'espérance du Jugement, il s'inscrit comme un fil rouge dans la trame de la narration, donnant sa substance à la proclamation du Règne mais aussi à la prédication de la volonté de Dieu...: des 148 péricopes dénombrées dans l'Évangile, pas moins de 60 sont nettement touchées par ce motif ” (p. 13). Non seulement la Colère éclate contre les invités au festin qui se dérobent (§ 282 ), mais Jésus lui-même regarde avec colère l'endurcissement du coeur des Pharisiens, qui le navre (§ 45 ) — Mc 3,5).
Mt 3,8: Faites donc un digne fruit de pénitence: Au singulier (Mt) ou au pluriel (Lc), peu importe, pourvu: 1) que vous fassiez : des actes et pas seulement une bonne volonté vague (Mt 7,24 — nous verrons cela en définissant la foi (§ 28 ) — Mc 1,15 ; § 73 -74 * ; § 78 ) — Jn 3,18) ; 2) que ces actes soient les fruits d'une pénitence intérieure (< Métanoïa >), donc pas seulement formels et tout extérieurs, mais pourtant témoins indispensables pour juger de l'arbre à ses fruits (Mt 12,33-35 cf. ici, Mt 3,10); 3) des fruits qui soient dignes:
dignes : Premier sens de ce mot : < qui fait le poids >, et par suite : < qui en vaille la peine > (poena), de sorte qu'il y ait quelque mérite à l'accomplir. Cela implique une évaluation juste et suffisante : ce que signifient les mots de < satisfaction > et de < réparation > (Cf. Vocabulaire de la Pénitence dans “ Foi et Langage ” 1983/1, p. 13-21). Les v. 9-10 tendent à montrer que, dans l'esprit de Jean-Baptiste, ses interlocuteurs ne font pas ce qu'il faut. Comparer avec ce que le Christ lui-même pose comme condition pour être “ digne de lui ” (Mt 10,37-38)...
Mt 3,9 // Jn 8,39-44 — Nous avons pour père Abraham : L'illusion pourrait être double: soit purement raciale, la confiance s'appuyant abusivement sur la réalité physique de la descendance d'Abraham, soit plus généralement en comptant sur la nature de ses oeuvres et non pas premièrement sur la grâce de Dieu et ses oeuvres. Car l'histoire d'Abraham nous prévient que même la génération d'Isaac et donc de tout le peuple d'Israël qui en est sorti, impossible à la nature du fait de la longue stérilité d'Abraham et de Sara, est elle-même fruit de la grâce, qui a donné à la nature de faire enfin tardivement son oeuvre.
// Is 51,1-2 — C'est en effet Abraham tout le premier qui est comparé au rocher en raison de sa stérilité: seul Dieu pouvait en faire jaillir la vie, comme l'eau du Rocher du désert. D'où la force de l'image de Jean-Baptiste: bien sûr que Dieu peut multiplier les fils d'Abraham à partir de “ ces pierres-ci ”, puisque Isaac, tout le premier, est sorti de ce rocher stérile, Abraham (et comme Jésus de la Vierge), car “ rien n'est impossible à Dieu ” (§ 4 ) — Lc 1,37 // Gn 18,13).
Dans cette perspective, l'opposition entre la foi et les oeuvres s'avère fallacieuse : le choix est plus fondamentalement entre < la chair > — la suffisance humaine s'appuyant sur les seules données de la nature, finalement stérile et ruineuse pour la nature même, comme le prouve l'aboutissement de quatre siècles d'humanisme laïque et de science dressée contre la foi — et < l'esprit >, c'est-à-dire l'espérance s'appuyant sur le Dieu de la nature et de la grâce, qui donne l'aide nécessaire pour que, malgré ses blessures, la nature porte tous ses fruits, Autrement dit: entre l'apparence de solidité de la pierre, mais qui laissée à elle-même demeure stérile, et l'arbre, qui porte fruits (ce que va développer Mt 3,10b).
Il y a opposition entre les pierres, stériles, dont Dieu peut faire naître des enfants (les païens) pour Abraham, et l'arbre (= Israël) fait pour porter du fruit, et condamné parce qu'il reste stérile (v. 10).
Mt 3,10) — Parabole pour illustrer l'annonce du Baptiste. Le kérygme tient en une triple annonce, avons-nous vu (Mt 3,2 *): 1) Approche du Règne-Jugement, 2) Faire pénitence, 3) pour n'être pas la proie de nos péchés.
1) L'approche se retrouve dans l'image de la cognée tout contre. Et elle va | trancher “ à la racine ”, c'est-à-dire: radicalement. Jugement définitif non pas tellement parce que déjà < dernier >, mais parce qu'il porte sur l'acceptation ouïe refus du seul — et en ce sens < dernier > — Sauveur, < qui vient > à nous.
// Da 4,7-14 Da 4,24 — L'image de l'arbre abattu est celle du songe de Nabuchodonosor qui, pour s'être enorgueilli de son auto-suffisance (v. 27), tombera dans une temporaire < aliénation >, et vivra comme une bête (v. 30).
2) L'exhortation à profiter du temps qui reste (délai de grâce) pour faire de “ dignes fruits de pénitence ”, se retrouve dans le // Da 4,24 mais aussi dans la parabole du < Figuier stérile > (§ 216 ). Plus fondamentalement encore, l'image d’oeuvres de pénitence comme de < fruits > rappelle d'abord la continuité entre les actes extérieurs et la sève intérieure dont ils doivent naître.
3) // Mt 7,19 Jn 15,6 — L'arbre sera coupé et jeté au feu: Ici encore il y a identité littérale entre l'avertissement du Baptiste et celui de Jésus.
jeté au feu: Dieu est par lui-même “ un feu dévorant ” (Dt 4,24, cité par He 12,29). Le Jugement se fait donc “ comme à travers le feu ” qui “ jugera ” la valeur de l'oeuvre (1Co 3,13-15). Sur l'Enfer, Cf. § 22 ) — Mt 3,12 et § 136 *. Sur le symbolisme du < Feu >, voir au § 212 ) — Lc 12,49 *.
— Lc 3,10-14 — En contrepartie positive au sévère avertissement, ces 3 réponses donnent des exemples des “ dignes fruits ” que l'on attend de la conversion et du Retour à Dieu: charité-partage, justice, force contrôlée, libération du < toujours davantage > — tout cela sonne étrangement < moderne >.
Il est remarquable aussi que les deux seuls métiers nommés soient de ceux qui étaient méprisés. La réponse de Jean-Baptiste montre qu'ils n'étaient pas méprisables en soi — et encore moins incompatibles avec le Salut — mais seulement par les abus qu'il suffisait donc de réprimer.
Lc 3,10 // Ac 2,37 (cf. Ac 16,30; 22,10) — Que devons-nous faire 1 La question de la bonne volonté quand elle est réelle : elle demande aussitôt à passer aux actes, oeuvres ou fruits.
Lc 3,11 // Is 58,7 — Nourrir, loger, vêtir, les trois oeuvres premières de la charité, répondant aux trois besoins “ de première nécessité ”. C'est un devoir humanitaire et qui devrait donc être tenu pour normal (= de règle), qu'on soit chrétien ou non : le malheureux est “ ta propre chair ”. À plus forte raison si, par la foi, tu y reconnais un “ frère ”, et mieux encore le Christ en personne. Lui-même nous en avertit, et que c'est là-dessus que nous serons jugés (Mt 25,31-46). C'est bien toujours la même perspective que celle de Jean-Baptiste.
Que celui qui a deux tuniques : Car une seule suffit, dira Jésus à ses disciples (Mt 10,10).
// Ac 4,32 — en donne une à qui n'en a pas : C'est le partage des biens. La première communauté des croyants en reste l'exemple, même si la suite des Actes nous avertit immédiatement que ce < partage > était même alors très inégalement effectué (Ac 4,36 à 5,11; 6,1). De tout temps la liberté des croyants répond bien ou mal à l'injonction du Seigneur...
Saint Paul nous donne la règle d'or (§ 290 ) — // 2Co 8,13-14), en prenant comme exemple celui de la manne — à présent de l'eucharistie — où “ chacun récoltait ce qu'il pouvait manger ” (Ex 16,18). On n'est pas tenu de se mettre soi-même dans la gêne (par manque du nécessaire), mais que le don du superflu comble le dénuement des autres, suivant l'équité (cf. BC I *, p. 237-238).
Lc 3,12-13 // Lc 19,8 — Publicains est le terme traditionnel pour désigner les collecteurs d'impôts, de haut et de bas rang, souvent accusés d'exactions. Zachée est un bon exemple de conversion et de partage. En l'appelant “ fils d'Abraham ”, Jésus rejoint une fois de plus les dires de Jean-Baptiste sur la vraie ou la fausse descendance (Mt 3,9 *).
Lc 3,14 //Ps 62,11 ; Is 60,18; Si 14,9) — La force dégénère facilement en violence: “ qui veut noyer son chien l'accuse de la rage ”: en exemple détestable, citons Athalie accusant Nabot, pour le faire lapider et s'emparer de sa vigne (1R 21). Se contenter de ce qu'on a est sagesse, mais cela peut aussi devenir acte de confiance filiale envers le Père des cieux (He 13,5 cf. § 67 — Mt 6,25-34), et condition d'une “ prière profitable ” (1Tm 6,6).
— Lc 3,15 — Cette question n'était pas expressément posée par les enquêteurs officiels (§ 19 ) — Jn 1,19-23), mais c'est à elle que le Baptiste avait commencé par répondre (v. 20), parce qu'il savait bien que tout le monde se la posait, comme Lc seul le précise: Ainsi, même là où les Evangiles divergent sur la façon de présenter les événements, ils se correspondent.
L'attente, du Messie évidemment, était générale (Cf. E.M. Laperrousaz: L'attente du Messie en Palestine à la veille et au début de l'ère chrétienne, Picard 1982). C'est celle du coeur, et c'est “ dans leur coeur ” que les gens discutent avec eux-mêmes (sens du verbe grec dont nous avons tiré: < dialogue >). Ce sont les mots mêmes qui caractérisaient l'attitude intérieure de Marie, lors de l'Annonciation et par la suite (Lc 1,29 * ; 2,19 et 51 *). La Vierge hésitait à se reconnaître dans celle que l'Ange avait saluée “ Pleine de grâces ”, comme de son nom propre. Cette fois, les gens tendent, mais non sans hésitation, à reconnaître en Jean-Baptiste le Messie attendu (N'oublions pas que “ le Christ ” est la traduction, en grec, du mot < Messie >, tiré de l'hébreu, tous deux signifiant: l'Oint du Seigneur). Plus tard, les gens discuteront ainsi de Jésus entre eux (Jn 7,11-13).
Mt 3,11 Mc 1,7 Lc 3,15 Jn 1,27 // Ac 13,16 Ac 13,24-25 — Cette déclaration de Jean-Baptiste nous est parvenue sous deux variantes : celle du sermon de Paul à Antioche de Pisidie (Ac 13,25) rejoint celle de Jn 1,15 * et 27. Trois thèmes se mêlent :
1) Celui qui vient après moi m'a précédé parce qu avant moi il était : Bien que venant en second temps, le Christ est premier à tous les sens du mot, parce que Dieu incarné, donc éternel et transcendant (Jn 1,15 *).
2) Celui qui vient derrière moi, comme le disciple suit le maître, ou comme dans un cortège normalement rangé par ordre décroissant d'importance : celui qui paraîtrait donc moindre, je le reconnais tellement pour Le Maître, que je ne suis pas digne de délier sa sandale — c'est-à-dire pas digne d'être son esclave, puisque la tâche était réputée pour si servile que les disciples en étaient eux-mêmes expressément exemptés. Jean-Baptiste accentue encore doublement la reconnaissance de son < indignité > : en Mc et Lc par la mention des seules courroies des sandales ; et dans Mc par le geste de se courber jusqu'à terre, physiquement nécessaire, mais impliquant dans un tel contexte une prosternation spirituelle, humble et adorante (Cf. § 14 ) — Mt 2,2 *).
3) Vient celui qui est plus fort que moi: Le Fort est un nom de Dieu, repris dans le Trisagion: “ Dieu Saint, Dieu Immortel... ” Mais le comparatif “ plus fort ” est significatif. Car la comparaison n'est pas tant avec Jean-Baptiste: bien plutôt, ce terme évoque la parabole évangélique de Lc 11,21 et Mt 12,28-29, où le fort (Béelzéboul) est chassé par un plus fort parce que muni de la Force du Saint-Esprit, preuve que “ le Règne de Dieu est arrivé jusqu'à vous ”. Ce rapprochement est d'autant plus indiqué que d'une part, cette venue du Règne est le fondement du kérygme de Jean-Baptiste (§ 19 ) — rappelé dans l'expression “ Il vient ” (Lc) ou : “ Après moi vient... ” (Mc) — et que d'autre part, cette puissance de l'Esprit agissant dans le Christ est annoncée du même mouvement, dans la suite de ce même verset ( et //). Cela se confirmera d'ailleurs, sitôt après le baptême, par la lutte victorieuse du Christ contre le démon (§ 27 ).
Ces trois thèmes se rejoignent pour proclamer la triple transcendance du Christ sur son précurseur: comme Dieu, comme Maître (ou Verbe dont Jean n'est que “ La Voix ”), et comme vainqueur de Satan.
Mt 3,11 c ; Mc 1,8 Lc 3,16c — Les deux baptêmes : Celui de Jean est dans l'eau purificatrice, “ pour la pénitence ”. Bien que ce ne soit pas mentionné ici, le Christ gardera ce symbole et cette valeur de purification, car il dit bien à Nicodème qu'il faut renaître “ de l'eau et de l'Esprit ” (§ 78 ).
dans l'Esprit Saint: Autrement dit, vous communiquera de son Esprit filial pour entrer < dans > la vie divine, la famille et la familiarité avec notre Père du ciel. Dieu permettra que ce don de l'Esprit soit particulièrement manifeste à la naissance de l'Église (Ac 1,5 et ch. 2), comme lors de la première intégration d'u païen, le centurion Corneille (Ac 10,44-48). — Et aussi:
// Ac 19,3-6 — Paul traduit en clair l'annonce du Baptiste: “ Celui qui vient”, c'est Jésus; le baptême dans l'Esprit, c'est le sacrement où, par ses ministres, c'est le Christ lui-même “ qui baptise dans l'Esprit Saint ” (§ 24 ) — Jn 1,33-34 *).
// Dt 32,22 Ml 3,19 — Le Feu : Pourrait avoir un sens plus large, parallèle à “ dans l'Esprit Saint ”, puisque Dieu est feu (Mt 3,10 *). Mais dans la perspective eschatologique qui est celle de Jean-Baptiste, donc dans l'imminence du Règne et du Jugement (§ 19 -20), et dans le contexte de Mt 3,7-10 comme de ce qui suit immédiatement (v. 12), il s'agit plus précisément du Feu vengeur, consumant toutes nos scories.
Il faut ici tenir compte d'une impropriété générale du langage prophétique : quand il parle de l'avenir, c'est globalement, sans pouvoir discerner les différentes étapes de la réalisation du Plan divin (peut-être parce qu'ayant communication de ce Dessein de Dieu, le prophète le découvre comme éternel, donc < tout à la fois >, sans être capable — comme Dieu l'est, n'en doutons pas — de saisir aussi nettement comment il se projettera dans l'univers temporel de la création, donc successivement). Même le Christ, dans son Discours eschatologique (§ 291 ss.), ne sépare pas clairement le siège et la ruine de Jérusalem (en 70) des catastrophes de la fin des temps proprement dite. De même ici, Jean-Baptiste < voit > le baptême du Christ comme < eschaton >, comme Jugement définitif, sans préciser que, durant tous les siècles à venir jusque-là, se répandra dans le monde entier un baptême déjà décisif, dans l'eau (purificatrice), l'Esprit (introduisant à la vie divine) et le Feu nous séparant radicalement (sinon toujours effectivement, hélas!) du péché, comme saint Paul ne craint pas de l'affirmer, au présent: “ Vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus ” (Rm 6,1-11). Mais, décisive, cette séparation entre le < à Dieu > et le < au péché >, que Jésus appelle déjà un “ jugement ” (Jn 3,18 et 5,24), ne deviendra définitive que dans l'Au-Delà, et notamment à ce que nous appelons le Jugement dernier — dont parle plus spécifiquement le verset suivant.
Mt 3,12 Lc 3,17 // Is 41,16 etc... — Triple image, classique chez les prophètes, du Jugement dernier:
1) Le van, ou le discernement et la répartition entre ceux dont la vie a du poids — le poids < juste > * — et ce qui est jugé trop léger. D'où l'image plus répandue encore de la pesée des âmes, qui a l'avantage de pouvoir être utilisée dans les deux sens: faire le poids en bonnes actions, mais avoir une conscience qui ne pèse pas plus que < la plume de Maât > (Egypte). Chacun sera jugé sur sa conduite (Ez 7,8-9 Ez 7,27 Ez 24,14 Ez 33,20 Mt 25,31-46 Ap 20,13). Le vannage peut s'opérer par le seul moyen du vent, qui emporte la baie — comme lePs 1° en menace l'impie, et il est notable que le psautier s'ouvre ainsi sur une perspective eschatologique (Ps 1) et messianique (Ps 2), tout comme l'Évangile par le kérygme eschatologique et messianique du Baptiste. C'est aussi l'image des // Is 41,16 et Sg 5,14 Sg 5, en continuité avec le verset précédent (Mt 3,11) annonçant le baptême “ dans l'Esprit et dans le Feu ”. Car c'est le même mot pour < Esprit > et < Vent > ; et de fait, c'est le même Dieu, qui est Esprit et Feu, insoutenable pour l'impie qu'il balaie, emporte, disperse et brûle comme paille, mais emplissant au contraire de son inspiration et de son ardeur les Justes qui exulteront en lui (Is 41,16 c-d). Le Baptême est, normalement, la pierre de touche, la < robe nuptiale > indispensable pour participer au festin (§ 282 ) — Mt 22,11-14 *).
2) La moisson (Jl 4,13 Mt 9,37 Ap 14,14-20), avec l'engrangement du bon grain (Mt 13,30 — Cf. Vtb < Moisson >.
3) Le Feu (Is 5,24 Is 47,14 Jl 2,5). Un feu qui ne s'éteint pas ou “ que personne ne saurait éteindre ” (Cf // Mt 13,41-42 — Voir le commentaire au § 136 *, où il sera question du mystère de l'Enfer).
Mais ici encore, ce qui différencie Jean-Baptiste des autres prophètes, c'est qu'il annonce non pas tant ce Jugement que Celui qui vient pour l'opérer: Il a déjà le van en main, comme la cognée contre l'arbre (Mt 3,10). Bien plus : c'est sa venue elle-même qui est révélatrice des coeurs et donc provoque la division et le jugement (§ 11 ) — Lc 2,34-35 *).
Lc 3,18) — Comme Saint-Jean 21,25 le précisera de Jésus, l'Évangile ne dit pas tout, mais choisit ce qui, dans la prédication du Baptiste, est le < kérygme >, la première proclamation, l'essentiel de < l'Évangile >, avec une insistance marquée pour la perspective eschatologique. Il faut donc prendre garde de l'oblitérer par des visées seulement temporelles et terrestres.
Jn 1,24-25 // Mt 21,25 — Pour Jean-Baptiste comme pour Jésus, la question était la même : de quel droit ? Et c'est vrai que nul ne peut se l'arroger : pour faire oeuvre de Dieu il faut être délégué de Dieu, normalement par la voie hiérarchique et sacerdotale. Mais, les prophètes en sont la preuve, on peut être envoyé directement par Dieu. Dans ce cas, encore faut-il en faire la preuve. La question des envoyés du Sanhédrin était donc pertinente, de même que les controverses des Pharisiens sur la légitimité de Jésus. Leur tort fut seulement de ne pas recevoir les preuves multipliées par le Christ qu'il était bien l'envoyé de Dieu, garanti par son propre témoignage (§ 150 ) — Jn 5,36-38; Jn 15, 22-24).
Jn 1,26) — Au milieu de vous... Quelqu'un que vous ne connaissez pas'. Sans commentaire — mais à vivre, tous les jours, dans la foi. C'est ce que dira Jésus à ses Apôtres, au moment de cesser d'être avec eux visiblement : Jn 14,19-20. C'est la réalité pour nous aussi : “ Je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles ” (Mt 28,20).
— Lc 3,19-20 — Cette allusion au martyre de Jean-Baptiste n'est manifestement pas à sa place chronologique, qui se trouve évidemment après le baptême, et avant la crainte superstitieuse d'Hérode que Jésus soit Jean-Baptiste ressuscité (§ 147 ). Elle ne correspond même pas exactement au procédé < scénique > indiquant < la sortie de l'acteur > (Cf. § 6 ) — Lc 1,56 *; Cf. Lc 1,80), car Jean-Baptiste sera précisément, et pour cause, acteur au baptême de Jésus (Mt 3,14-15 Mc 1,9). Si Luc non seulement évite de le nommer en parlant de ce baptême aux v. 21-22, mais en finit avec lui dès auparavant, en ce verset 20, c'est pour mieux faire comprendre que, dès le baptême, dans le baptême lui-même et par lui, Jésus prend une telle importance que le Précurseur n'a plus qu'à s'effacer, comme il le fera lui-même héroïquement (§ 24 ) — Jn 1,29-30): il y avait eu l'Ancienne Alliance ; il y a eu l'entre-deux de la prédication du Baptiste, Nous entrons dans un Nouvel Age: l'ère chrétienne.
J. Daniélou : Jean-Baptiste, témoin de l'Agneau, p. 93, 109, 117 : Le geste par lequel Jean baptise Jésus dans le Jourdain marque le moment suprême de sa mission de précurseur. En se faisant baptiser par Jean, Jésus lui rend témoignage et reconnaît le caractère divin de sa mission. Mais ce geste marque aussi le terme de cette mission... Dès lors Jean n'a plus à annoncer celui qui va venir, mais à témoigner de celui qui est venu. De prophète, il devient témoin... L'épisode du Jourdain est la charnière de l'histoire du Salut; il est aussi la charnière de la vie de Jean... Il était la voix (phônè) ; maintenant retentit la Parole (Logos). Il était la lampe, maintenant brille le soleil... Il était le précurseur. Maintenant il est le témoin de celui qui est venu.
...Il est remarquable que les évangiles synoptiques ne nous parlent de Jean que comme précurseur. Seul l'évangile johannique nous le montre comme témoin... Il est d'abord le témoin de la lumière. Cette lumière est peut-être celle qui a rayonné sur le Jourdain. Les évangélistes n'en parlent pas, mais une tradition qui doit être authentique a été recueillie par l’évangile des Ébionites, où nous lisons qu'après la descente de l'Esprit “ une grande lumière illumine le lieu ”. Ceci se retrouve dans le Diatessaron de Tatien. Et il est très possible quel le texte de Jean fasse allusion à cette tradition.
§ 24. Le baptême de Jésus: Mt 3,13-17; Mc 1,9-11 ; Lc 3,21-22; Jn 1,29-34
(Mt 3,13-17 Mc 1,9-11 Lc 3,21-22 Jn 1,29-34)
Ce baptême est un mystère, dans la ligne qui va de la Crèche à la Croix, en passant par la Présentation et la Transfiguration. Les premiers versets de Mt 3,13-15 nous en avertissent.
Mt 3,13 — Alors paraît Jésus // à: “ Paraît Jean ”, Mt 3,1.
pour être baptisé: Tout ce voyage, de Nazareth (Mc 1,9) au cours inférieur du Jourdain (Mt 3,1), pour = dans ce but. C'est bien voulu par Jésus.
Lc 3,21 // Mt 21,31 — Jésus confondu dans la foule... “ Au milieu de vous... que vous ne connaissez pas ”. Si ce baptême était de pénitence, donc pour ceux qui se reconnaissent pécheurs, Jésus se met bien dans le rang, avec les pécheurs patentés — Lui, le seul (avec Marie sa Mère) à pouvoir se tenir pour “sans péché ” (Jn 8,46).
Grégoire de Nazianze: Or 39,15 (PG 36,352): Jésus s'approche: Peut-être pour sanctifier celui-là même qui le baptise, certainement pour ensevelir tout entier dans les eaux le vieil Adam, mais d'abord — et pour cela même — sanctifiant le Jourdain. Jean-Baptiste refuse, Jésus insiste. “C'est moi qui dois être baptisé par toi”, dit la lampe au Soleil, la voix au Verbe, l'ami à l'Époux, le plus grand des enfants des femmes au Premier-né de toute créature. “C'est moi qui dois être baptisé par toi” — il pourrait ajouter : “ et pour toi, et à cause de toi. ” Car Jean savait peut-être qu'il serait baptisé [par le martyre) afin d'être pur tout entier, comme le proposait saint Pierre, quand il ne voulait pas que ses pieds seuls soient purifiés. “ Et tu viens à moi? ” Jean savait en effet que Pilate sévirait après Hérode, et que lui-même mourrait avant le Christ. Que dit alors Jésus: “ Laisse, pour le moment ”. Jésus savait que dans peu de temps c'est Lui qui baptiserait Jean.
Mt 3,14 — L'objection est dans la logique des rapports entre Jésus et Jean, tels que ce dernier les définissait lui-même (Mt 3,11 *). L'imparfait indique l'insistance.
C'est toi qui viens à moi: exclamation // au “ Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne à moi ” (Lc 1,43) de la première Visitation.
// Jn 13,6 — Celui dont Jean ne se jugeait pas digne de dénouer la courroie des sandales, c'est Lui qui fait ce travail d'esclave: retournement aussi complet qu'ici pour prendre < la dernière place >, la nôtre.
Mt 3,15 — Laisse, pour le moment: Jean-Baptiste en témoignera bientôt: désormais “ c'est Jésus qui baptise ” (Jn 1,33-34). Qu'il soit Lui-même tout d'abord baptisé n'est que “ pour le moment ”, comme préalablement. Cela rentre dans la conscience que le Christ a de < son Heure > (§ 29 ) — Jn 2,4 *). “ Il y a un moment pour tout ”, disait Qohélet Qo 3,1-8. C'est précisément l'Heure du baptême dans les eaux du Jourdain, prélude au baptême dans son sang (Lc 12,50). Et ce premier baptême symbolise en effet le mystère pascal, d'abaissement jusqu'à mort, source de résurrection et de vie éternelle, pour Lui comme pour tous ceux qui, par la suite, recevront le baptême chrétien. C'est ce que signifie la fin du verset :
Il nous convient: Ce n'est pas la nécessité quasi physique du < Il faut > de la Passion, mais la < convenance > qui est la grande loi constitutive du symbolisme lui-même, c'est-à-dire du rapprochement, de l'accord, de l'harmonie comme préétablie, et de la convergence d'événements ou de réalités par ailleurs divers. Faire ressortir cette < convenance > est le propre de toute oeuvre d'art et, à un degré suréminent, des Écritures (cf. BC I *, p. 14-21). Ici, Jésus déclare en somme que la réception du baptême de Jean aura une portée symbolique, éclairante pour nous.
d'accomplir : Au sens fort où ce baptême effectue de façon transcendante ce que l’A.T. préfigurait de différentes manières — qu'évoquera à mots couverts mais suffisamment reconnaissables, cet Évangile — dans les mystères fondamentaux de la Genèse et de l'Exode (Cf. plus bas, notamment Ephrem).
Toute Justice: La justice *, c'est de répondre < juste > au Dessein et à la vocation de Dieu, qui se concrétisent dans la Loi et l'histoire du Salut (Cf. A. Descamps: Les justes et la Justice...). Or le baptême de Jean entre dans le Plan divin, et pour tout le monde, au témoignage de Jésus lui-même (Lc 7,29-30). En donnant et recevant le baptême, Jean et Jésus seront dans cette Justice-là (d'où le: “ Il nous convient ”).
// Mt 5,20 — La Justice qu'apporté le Christ va pourtant plus loin que celle de l'A.T., qu'elle “ accomplit ” (Mt 5,17). Comment cela? — A. Feuillet pense trouver dans Is 40-66 (dont Mt s'inspire, comme on le verra pour les v. Mt 3,16-17), une signification plus précise à la Parole du Christ: “ Dans Isaïe le mot justice revêt une double signification. Tantôt il est question de pratiquer la justice (Is 56,1 Is 58,2 ; cf. Is 57,12 Is 61,3) ; il s'agit alors de l'observation par l'homme des commandements de Dieu. Tantôt, et beaucoup plus souvent, la justice n'est autre que l'intervention salvifique de la miséricorde divine, intervention dont le prophète proclame la proximité: Is 56,1 Is 61,3 Is 61,11 Is 62,1-2 Is 63,1 Is 63,7... Il existe d'ailleurs un rapport étroit entre ces deux justices : la justice divine doit se révéler gratuitement, mais l'observation de la justice par les hommes leur permettra d'y avoir accès : “ Observez le droit et pratiquez la justice ! Car mon Salut est prêt d'arriver! Et ma justice va se manifester ” (Is 56,1). En outre, il est dit avec insistance que les fautes du peuple retardent la manifestation de la justice divine: Is 59,9 Is 59,14...
“ Sans doute convient-il de comprendre avec ses nuances l'expression: “ Toute Justice ”, qui fait difficulté et que A. Descamps interprète au sens de “ toute la justice ”. La signification normale est “ toute espèce de justice ”, c'est-à-dire probablement la justice sous sa double forme : et comme loi à observer et comme grâce salvifique. La justice légale est “ accomplie ” comme est observé un commandement ; la justice prophétique comme est réalisé un oracle. Dans un cas Jésus agit en tant qu'homme se rendant en tout semblable aux autres ; dans l'autre cas en tant que Messie et surtout en tant que Serviteur de Yahvé. ” (Baptême et Tentation... p. 43.45).
N'est-ce pas exactement ce qui se passe dans et par le baptême du Christ? En accomplissant la justice demandée par la Loi, suivant le Dessein de Dieu sur la mission de Jean-Baptiste, Jésus greffe ce baptême sur la justice et la justification totale et venant de Dieu qu'il apporte avec Lui-même, puisqu'en Lui, comme le Père va le déclarer dans un instant, “ la volonté de Dieu s'accomplit, parfaite ” (cf. v. Mt 3,17 b *). D'où naîtra le baptême chrétien, pleinement justifiant (voir plus loin: § Le Baptême du Christ et le notre.
Nous retrouverons cette même substitution-accomplissement de la Cène à la Pâque de l'Ancienne Alliance, avec dès ici, la substitution-accomplissement du ministre des sacrements: des prêtres < selon l'ordre d'Aaron >, au Christ “ prêtre selon l'ordre de Melchisédech ”, ou du Baptiste à Jésus. En effet, recevant de Jean le baptême, le Christ se trouve à même d'y greffer l'efficacité justifiante du Saint-Esprit, comme le v. Mt 3,17 le confirmera et comme Jean-Baptiste en témoignera (Jn 1,33 *). C'est cette substitution ou cette reprise en main par le Christ du baptême amorcé par Jean que Luc souligne en donnant congé à ce dernier au v. Lc 3,20 (§ 23 ), puis en évitant de le nommer lors du baptême proprement dit (Lc 3,21).
Mt 3,16 Mc 1,10 Lc 3,21 // Is 63,11-19 — Il y a 4 ressemblances littérales entre l'Évangile et Isaïe:
Quand il remontait de l'eau // Celui qui les fit remonter de la mer...
les cieux s'ouvrirent (Mt-Lc) // Ah! si tu voulais ouvrir les cieux: Par son Incarnation rédemptrice, le Christ “ accomplit ” * ce qu'appelait l’A.T. (Is 63,19, mais aussi le // Is 45,8, p. 85).
l'Esprit descendre (Mc 1,10) // Qui déposa (en Moïse) l'Esprit de Sainteté (1S 63,11 — au v. 19 se trouve le verbe: descendre).
en lui (Mc 1,10 // Is 63,11): alors que Mt et Lc ont: sur Lui, plus en rapport avec // Is 11,2 et 42,1.
Ce // avec Is 63 éclaire la portée de ce baptême : c'est l'analogue de ce que fut, pour l'Ancienne Alliance, le passage de la Mer qui ouvrit l'Exode: et cela confirme que ce baptême prend valeur collective, entre le Christ et tous ceux qui y participeront ensuite sacramentellement (Rm 6), comme eurent partie liée “ le pasteur Moïse et son troupeau ”.
Il remonta de l'eau: Il y a bien, comme dans le mystère pascal du Christ, les deux temps < mort et résurrection >.
Il était en prière: Propre à Saint-Luc, qui rappelle cette prière du Christ aux moments décisifs de sa vie publique: Lc 5,16 Lc 6,12 (choix des Douze); Lc 9,18 (confession de Simon Pierre) ; Lc 9,28-29 (Transfiguration) ; Lc 10,21 (confession du Christ à son Père); Lc 11,1 (Pater); Lc 22,32 (pour la foi de Pierre); Lc 22,40-46 (Agonie); Lc 23,34 Lc 23,46 (sur la Croix). Si le fruit de la prière est, suivant Saint-Luc, l'Esprit-Saint (§ 195 ) — Lc 11,13, nous le voyons exaucé immédiatement (Lc 3,22).
Le ciel s'ouvrit (Mt-Lc) ou : se déchira (Mc) // Mc 15,37-38 Ap 4,1 Is 45,8 -C'est le péché qui ferme l'accès à Dieu, depuis Adam (Gn 3,24). Depuis lors, le ciel fermé aux pluies fécondantes est l'un des grands symboles du malheur qu'entraîné l'infidélité à l'Alliance (Dt 11,27 1R 8,35 Si 48,3 Lc 4,25). À l'inverse, Dieu “ ouvre les portes du ciel, trésor excellent ”, pour en faire pleuvoir l'eau ou la manne (Dt 28,12 Ps 78,23). Mais par-delà le symbole, ce qui est en question, c'est le rétablissement de la communication entre Dieu et les hommes, soit pour “ des visions divines ” (Ez 1,1 Ac 10,11-16 Ap 4,1 Ap 19,11), soit pour la Nouvelle Alliance (Ap 11,19 Ap 21,25). Signe correspondant sur terre, l'accès au sanctuaire fermé par le rideau du temple (He 9,8), qui se déchire (// Mc 15,38) — cf. § 355 *), pour montrer que “ la voie est ouverte ” par le Christ et son sacrifice (He 9 Jn 1,51 *; Rm 5,2 Ac 7,56). C'est ce qu'osait à peine demander le // Is 63,19 et que, du haut des cieux, la Justice descende // Is 45,8. (Nous traduisons les 4 premiers vers selon la Vulgate, personnalisant la Justice (8 b) et le Salut (8 c) ; car nous le savons bien, ils se trouvent précisément incarnés en ce Juste et ce Sauveur qui reçoit le baptême pour “ accomplir toute justice ”, au sens où elle est à la fois don du ciel et pratique de la Loi (cf. Mt 3,15 * — A. Feuillet).
Rupert rapproche à juste titre le baptême où les cieux s'ouvrent et l'Esprit en descend, du mystère pascal où le Christ ressuscite glorieux, pénètre les cieux et envoie l'Esprit Saint sur ses Apôtres (PL 168,1367).
Mt 3,16 c; Mc 1,10 c — Il vit: donc la théophanie est bien d'abord pour Jésus. Et aussi, ajoutera Saint-Jean, pour Jean-Baptiste (1,32-33 *).
l'esprit de Dieu descendre comme une colombe: On s'est étonné d'une image si rarement appliquée à Dieu dans l’A.T. Mais tout d'abord, les 4 Évangiles sont formels, cette colombe est bien “ l'apparence corporelle ” (Lc 3,22) sous laquelle se présente l'Esprit, en personne. Comme le remarque en effet le P. de la Potterie, “ C'est la première fois dans le troisième Evangile que le mot < Esprit > est employé avec l'article ; il y a donc ici quelque chose de neuf. D'une façon générale on peut dire que < Pneuma > sans article indique plutôt l'esprit comme une force divine impersonnelle. Mais quand Luc, comme ici, emploie la forme déterminée, il entend désigner le don eschatologique de l'Esprit. Dans les Actes (Ac 2,38 Ac 4,31 Ac 10,44-45 Ac 10,47 Ac 11,15 Ac 15,8 Ac 19,6) l'expression se réfère au fait raconté au début et bien connu de tous: l'effusion messianique de l'Esprit Saint à la Pentecôte ” (L'onction du Christ... p. 235).
Le symbolisme de la colombe se trouve d'ailleurs attesté dans L’A.T., en des circonstances particulièrement décisives de l'histoire du Salut, même si le symbole ne prend pas toujours la forme précise d'une < colombe > :
1) // Gn 1,2 — À la création, l'Esprit est au moins nommé. Il est vrai que le verbe “ planait ” laisse son rôle indéterminé. Mais la Tradition chrétienne l'a interprété à juste titre de l'amour maternel de Dieu sur sa création, comme un oiseau couve ses oeufs (BC I *, p. 32), car cela se trouve confirmé par les autres figurations de la sollicitude divine :
2) Dt 32,11 — Dans son cantique, Moïse compare la protection de Dieu sur Israël à un aigle portant ses petits. L'histoire du Salut aide donc à préciser le rôle que Gn 1,2 attribuait à l'Esprit de Dieu sur la création même. Car c'est le même Dieu d'amour qui vient nous soulever, du néant à l'être et jusqu'à Lui. C'est bien aussi l'adoption que réalisera notre baptême “ dans l'eau — comme en Gn 1,2) — et dans l'Esprit ”. Le rapport est donc réel, même si, dans ces deux premiers exemples, il n'a pas encore été question de < la colombe > comme telle:
3) // Gn 8,11 — Cette fois c'est bien la colombe; par contre, elle n'a pas directement trait à l'Esprit; mais elle apporte avec le rameau d'olivier la preuve que le déluge est fini, les prémices d'une création nouvelle et d'une reprise de l'Alliance avec Noé. Tout cela se retrouve au baptême du Christ: avec Lui, l'humanité entière va sortir de la mort des eaux, “ remonter ”, vivre une vie nouvelle dans une création renouvelée, réconciliée avec Dieu par le sacrifice du Christ, nous introduisant dans la Justice de Dieu (C'est, en substance, ce qu'annonce saint Paul en 2Co 5,17-21). La Tradition ne s'y est pas trompée, ni même l'humanité entière faisant de cette colombe au rameau d'olivier le symbole universel de la paix.
Pierre Chrysologue : Sermon 160 (PL 52,261): Aujourd'hui l'Esprit Saint plane sur les eaux avec l'apparence d'une colombe. Comme une colombe annonça jadis à Noé la fin du déluge, ce signe révèle que l'incessant naufrage du monde a pris fin. Et la colombe d'aujourd'hui ne porte pas comme l'autre le rameau d'olivier de l'Ancien Testament : elle répand sur la tête du Nouvel Adam toute l'efficacité du chrême nouveau, afin d'accomplir cette parole du prophète: “ Dieu, ton Dieu, t'a oint d'une huile d'allégresse. ”
Dom Guillerand : L'abîme de Dieu, p. 81 : L'Esprit Saint exilé de l'humanité — et, par l'homme pécheur, de la création — se reposait à nouveau sur cet homme nouveau et sur ces eaux qu'il allait renouveler.
4) Ct 2,14 Ct 5,2 Ct 6,8-9 (BC I / Ax) — H. Sahlin et A. Feuillet (Le symbolisme de la colombe, p. 535-544) n'ont pas tort de rappeler que la colombe est beaucoup plus généralement la figure d'Israël, dans les Prophètes ou les psaumes. Dans le Cantique des Cantiques notamment, c'est l'Épouse. Or Jean-Baptiste va précisément reconnaître l'Époux dans ce Jésus qui, à la suite de son baptême, est devenu lui-même baptiste (Jn 3,26-29). Et tout cela, Jean l'aurait compris en voyant “ l'Esprit descendre comme une colombe et demeurant sur Lui (Jn 1,32-33). En ce sens, “ la colombe préfigurerait le fruit principal de l'irruption de l'Esprit, la constitution de l'Israël nouveau, de la communauté parfaite de l'ère de grâce. Le choix de ce symbole pourrait même être destiné à suggérer que la manifestation de l'Esprit n'a pour but que la fondation de l'Eglise, et nullement la transformation intérieure de Jésus. L'Esprit se montrerait à lui sous cette forme pour lui indiquer à l'avance quel doit être le résultat de leur action commune (Loc. cit. p. 538 ; cf. Augustin : Traité 6 sur Saint-Jean). I
Cette signification n'est pas à exclure, dans la mesure où le baptême du Christ est bien le germe du nôtre (voir plus loin). Mais il reste évident que, d'après l'Évangile, la colombe représente directement le Saint-Esprit et son rôle vis-à-vis de Jésus. Si l'image est neuve, pourquoi serait-il interdit à Dieu de l'avoir inventée tout exprès pour cette scène capitale?...
Mt 3,17 Mc 1,11 Lc 3,22c — Et voicI * : L'événement, c'est donc premièrement la Voix, et ce dont elle va témoigner. Elle précisera en particulier le sens de l'envoi de l'Esprit.
Voix du ciel : Dans les 4 Evangiles, cette section sur le baptême s'était ouverte par “ la voix dans le désert ” (§ 19 ). Étant prophétique, c'était déjà < la voix du Seigneur >. Mais ici, cette “ voix du ciel ” apparaît comme plus personnellement celle du “ Père qui est au cieux ”, puisqu'elle nomme Jésus “ mon Fils ”. Avec le Saint-Esprit envoyé “ sous apparence corporelle ” comme le Verbe l'a été dans la réalité de son Incarnation, la Voix constitue donc bien une théophanie trinitaire.
// Ps 29,3-4 Ps 29,10 — Basile : Sur le Ps 29 (PG 30,76) : “ Voix du Seigneur sur les eaux ”. Quelle voix ? Sur quelles eaux ? Prenons cette parole comme une prophétie... La Voix du Seigneur, c'est Jean, l'ange envoyé par Dieu devant son Christ pour préparer au Seigneur un peuple parfait. Cette voix a retenti sur les eaux du Jourdain, où Jean baptisait, prêchant le baptême de pénitence. La voix du Seigneur sur les eaux, c'est Jean qui confère le baptême. Là, le Dieu de majesté s'est fait entendre, car une voix est venue du ciel disant: “ Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en Lui mon amour est parfait. ”
Tu es mon Fils (Mc et Lc) ; Celui-ci est mon Fils (Mt) — La déclaration s'adresse à Jésus, en même temps qu'elle a valeur universelle, et par là s'adresse à nous- même et à notre foi, non moins qu'à toute l'humanité.
Le Bien-Aimé: Dieu a usé de cette appellation inoubliable pour souligner l'amour paternel et par conséquent la grandeur du sacrifice d'Abraham:
// Gn 22,2 — Le bien-aimé que tu aimes : version de la LXX. “ Le fils bien-aimé ” se retrouve en Mc 12,6, envoyé aux vignerons meurtriers, donc dans la même perspective Pascale.
En toi mon amour est parfait : Grec : < En ô eudokèsa > ; Vg : “ in quo mihi complacui ”. Crampon, BJ, Osty traduisent: “ Il a toute ma faveur ” — ce qui est un mot beaucoup trop faible, signifiant seulement d'après Tlf < bienveillance, préférence, considération >, avec même parfois une note péjorative. Tob interprète: “ Celui qu'il m'a plu de choisir ” (par rapprochement avec l’Elu d'Is 42,1); mais précise en note: “ Litt. en qui j'ai mis mon bon plaisir ”.
À travers le grec, on peut deviner, en hébreu, le verbe < Ratsa > ou le substantif < Ratson >, et cela porte à donner tout son sens à ce < bon plaisir >, qui n'a rien à voir avec l'arbitraire, mais exprime la satisfaction de la volonté divine (ou royale), d'être sûre de se voir accomplie par celui qu'elle délègue: “ en toi s'accomplit ma volonté, en toi je trouve ma pleine volonté ”. De fait, Jésus est “ le Fils, le Bien-Aimé ”, possédé, animé par l'entière volonté du Père. Sa raison de vivre — “ sa nourriture ”, Jn 4,34) — c'est la volonté du Père. D'où la 1° traduction à laquelle nous nous sommes arrêtés: “ En toi ma volonté s'accomplit, parfaite ”.
Mais cette volonté est Amour, et la satisfaction, la plénitude, le bonheur que le Père trouve en son Fils, “ le Bien-Aimé ”, c'est le Repos de l'Amour. D'où la traduction proposée en définitive: “ En toi mon Amour est parfait ”. C'est bien l'expression de la Vie trinitaire : “ Dieu est Amour ”. En son Fils, parfait miroir, le Père voit s'accomplir son Amour, sa volonté de Don total, puisque ce Fils se donne en retour à cette volonté, dans l'union totale, vivante, personnelle qui est l'Esprit Saint. Mais ce Mystère se répercute jusque dans la création; et si l'opacité ou le retrait de l'homme pécheur empêchaient l'Amour et le Don de Dieu de se parfaire et de se reposer, en Jésus le Père a le bonheur de voir sa volonté d'Amour enfin pleinement reçue, comprise, assumée, accomplie.
Rupert de Deutz : Sur Mt m (PL 168,1373) : Cela veut dire que le Fils est la seule et unique gloire de Dieu le Père, et qu'en Lui seul se glorifie Dieu, le Créateur admirable de tout bien. Il n'a rien fait d'aussi admirable que ce Fils, incréé selon sa divinité, créé selon son humanité. Quand le Verbe ne s'était pas encore fait homme, Il était, comme il est maintenant “ Image de Dieu invisible, Premier-né de toute créature ”, et c'est en Lui, dit l'Apôtre, que toutes choses ont été créées. (Col 1,15-16).
// Is 42,1 et Is 11,1-3) — Cette prophétie sera expressément reconnue, en Mt 12,15-21, comme accomplie par Jésus. Ici, il en reçoit l'investiture. La plénitude de l'Esprit, il vient d'être manifesté par la colombe qu'elle “ demeure sur Lui ” (Jn 1,32) et l'emplit (Mc 1,10 — (Vg) — car la colombe n'est que le symbole extériorisé “ sous forme corporelle ” de la réalité intérieure: l'oeuvre propre de l'Esprit, c'est l'onction (2Co 1,21 1Jn 2,27), la < spiritalis unctio > que chante le Veni Creator, cette onction qui donne à Jésus le titre de sa mission d'“ Oint, Messie ou Christ ”.
Bien entendu, cette imprégnation de l'Esprit n'est pas nouvelle en Jésus. Elle joue dès sa conception (Lc 1,35 *), et c'est en ce sens que les Pères ont vu dans l'union hypostatique elle-même — c'est-à-dire l'union de la nature divine et humaine en l'unique Personne du Verbe — < l'onction > première, qui est le propre de Jésus dans son Être même. L'onction du baptême, à laquelle se réfèrent les autres désignations du Christ comme < Oint du Seigneur > (§ 30 ) — Lc 4,18 * ; Ac 10,38), est plus directement celle qui l'habilite à sa mission, de prophète d'abord, durant la prédication qu'il va précisément inaugurer à la suite du baptême) (Sur l'onction du Christ comme prophète, cf. P. de la Potterie, loc. cit. p. 234-239).
Mais on retrouve aussi, dans le // Is 42,1), outre le titre d'Élu ou de Bien-Aimé (“ electi-dilecti ” *), la satisfaction du Père qu'en Jésus se manifeste et s'accomplit parfaitement l'Amour en Dieu aussi bien que pour les hommes. Jn 3,16-17 le dira expressément (§ 78 ). Il n'est pas jusqu'au titre de “ Serviteur ”, si fondamental en Is 40-55, qui ne se retrouve dans la déclaration baptismale, car le mot grec < Païs > désigne tout autant le jeune esclave ou le serviteur que l'enfant et le fils. Et ceci permet à l'Évangile de reconnaître ici la confluence d'un autre thème prophétique, non moins messianique:
// Ps 2,7 — Tu es mon Fils: La référence est encore plus complète si l'on admet la variante occidentale de Lc 3,22c, remplaçant “ en toi mon amour est parfait ” (suspect d'être une harmonisation des copistes avec Mt et Mc), par la citation même du Ps 2,7 : “ aujourd'hui, je t'ai engendré ”. BJ et Tob l'adoptent, ainsi qu'A. Feuillet. Mais, si bien attestée soit-elle dans les mss de la Vêtus Latina et la Tradition, cette variante ne se trouve pas dans les mss orientaux, et n'a pas été retenue par Nestlé.
En tout état de cause, le “ Tu es mon Fils ” nous ramène dans la ligne du messianisme royal, davidique (2S 7,14 Ps 89,27 Ps 110,3). De fait, l'onction reçue du Saint-Esprit par Jésus au baptême est bien celle du Messie-Roi et Prêtre, même s'il ne reconnaîtra ce titre (pour des raisons que nous verrons, § 35 ) et ne l'exercera pleinement que dans sa Passion et sa Glorification. (C'est à cette onction royale que faisait allusion Pierre Chrysologue).
En somme, toutes les données de l'Évangile que nous venons d'analyser convergent pour nous indiquer la signification et la portée du Baptême du Christ:
I. Inauguration des temps messianiques: “ La manifestation de l'Esprit n'a nullement pour but la transformation intérieure de Jésus, mais la fondation de l'Eglise ”, disait A. Feuillet dans l'article sur “ Le symbolisme de la colombe ”. Certes la théophanie est un témoignage solennel, authentifiant le Christ et sa mission :
Maxime de Turin : 2° S. pour l'Epiphanie (PL 57,547) : Né pour les hommes en la fête de Noël, il est re-né aujourd'hui pour les sacrements ; alors il était enfanté par une vierge, aujourd'hui il est engendré par un mystère... Les hommes qui se réjouissaient de le voir né sur la terre se réjouissent maintenant de le voir consacré dans les deux. L'annonce des anges leur affirmait qu'ils possédaient le Fils de Dieu, aujourd'hui le ciel les rend certains que ce même Fils de Dieu enfanté par la Vierge, la Divinité le reconnaît.
Plus tard, Jésus pourra, dans ses controverses avec les Pharisiens, s'appuyer sur le témoignage que lui ont rendu non seulement Jean-Baptiste mais le Père (Jn I 5,31-38). Mais comme toujours, quand Dieu dit, il fait. Si le Père se réjouit de voir en Jésus le Bien-Aimé en qui son Amour est parfait, c'est que, de fait, le Dessein d'Amour de Dieu, qui est notre Salut, s'accomplit en Jésus ouvrant la Voie pour que, chacun à son tour, tous les hommes puissent eux aussi passer par le baptême et la prière, voir les cieux s'ouvrir, recevoir l'Esprit et devenir des Fils-Serviteurs, en qui l'Amour de Dieu se parfait. Aussi, dans cette scène du baptême, la mission du Christ prend tout entière son départ:
a) Le baptême en lui-même est bien plus qu'une simple ablution purificatrice. On descend dans le Jourdain ; or, par rapport à la terre < ferme >, le monde fluant et submergeant des eaux devient, dans l'imagination mythique, symbole des forces troubles et dangereuses, de destruction et de mort — donc le monde des puissances diaboliques (cf. G. Bachelard : L'eau et les rêves, Éd. José Corti I 1941). Même dans la Bible, si pure de toute mythologie, c'est en ce point qu'affleurent le plus clairement les archétypes, même si à chaque fois c'est pour exalter la victoire de Yahvé, qui enchaîne Léviathan (Jb 40,25-32), et le transperce! (Is 27,1) comme en se jouant (Ps 104,26).
Encore faut-il que Dieu l'affronte, “ fende la mer et brise dans les eaux les têtes du Dragon ” (Ps 74,13-15). C'est ce que vient faire symboliquement le Christ, quand il descend dans le fleuve. En y voyant une préfiguration de la Descente aux Enfers, la Tradition n'a fait qu'orchestrer ce que laissaient déjà entendre les rappels sous-jacents à l'Évangile du Passage de la Mer sous la conduite de Moïse (// Is 63), du Déluge (// Gn 8), de la Création même (// Gn 1,2) et du Premier Adam, jusqu'auquel Saint-Luc prendra soin de faire remonter Jésus, dans la généalogie qu'il place à dessein aussitôt après le baptême (cf. § 26 *). En ce sens, le baptême du Christ apparaît bien comme une préfiguration symbolique (sacramentelle) du grand combat de la Passion, la Mort et la Descente aux Enfers. (Voir le dossier établi par le Père J. Lemarié dans La Manifestation du Seigneur, p. 311-378).
b) De même, la théophanie est impulsion autant que révélation. Si l'Esprit se manifeste sur le Christ, ce n'est pas “ comme principe d'une sanctification personnelle ”, parfaite de par l'incarnation même, mais comme “ puissance divine, charismatique, en vue de réaliser l'oeuvre messianique ” (Syn. BJ n, p. 80).
L'onction de l'Esprit est celle des lutteurs, pour qu'ils ne donnent pas prise à l'adversaire: “ Et aussitôt l'Esprit le conduit dans le désert ”, où Il vaincra le Tentateur (§ 27 ). Ensuite, toujours sous l'impulsion de l'Esprit inspirateur des prophètes (§ 30 ) — Lc 4,18), Jésus va s'affirmer “ un prophète puissant en oeuvres et en paroles ” (Lc 24,19), apportant aux hommes cette “ connaissance de Dieu ” qui caractérise l'ère messianique, d'après les prophéties d'Isaïe que nous avons reconnues accomplies au baptême (Is 11,9 et 40,5). Plus encore, finalement, le baptême lui-même préfigure la Passion (Lc 12,49-50), et annonce la Glorification, parallèlement à la Transfiguration, où la Théophanie redira les paroles entendues au baptême (§ 169 *). Nous sommes donc, d'emblée, à un sommet qui ne sera pas surpassé, mais seulement peu à peu atteint selon le programme tracé dès ce Premier-Jour.
2. LE BAPTÊME DU CHRIST ET LE NÔTRE : GRÉGOIRE DE NAZIANZE : Or 39,16 (PG 36,353) : “ Jésus remonte de l'eau, il fait monter avec Lui le cosmos ; Il voit les cieux ouverts qu'Adam avait fermés, pour lui et pour ceux qui viendraient après lui, comme Il avait fermé le paradis par le glaive de feu. Et l'Esprit rend témoignage à sa divinité, il accourt vers Celui qui lui est semblable, et une voix vient du ciel, car c'est de là que vient Celui à qui il est rendu témoignage. Et il apparaît comme une colombe vue sous une forme corporelle : il veut en effet honorer le corps, puisque celui-ci aussi est Dieu par l'Incarnation (c'est nous qui soulignons). Et en même temps, depuis longtemps déjà, la colombe a l'habitude d'annoncer la fin du déluge... ”
Merveilleux ! ce rapport constant, chez les Pères, entre Baptême, Péché originel, Déluge, Exode, qui donne à l'événement portée universelle, cosmique, au même sens que Rm 8,19-23. Et ce même Esprit qu'il a reçu en plénitude, le Christ l'enverra pour < baptiser > ses Apôtres “ dans l'Esprit et dans le Feu ” à la Pentecôte (Ac 1,5), comme encore aujourd'hui par le baptême et la confirmation:
Athanase : Contra Arianos, Or 1 (PG 26,108-109) : Si c'est pour nous qu'il se sanctifie, et s'il le fait une fois incarné, on voit clairement que l'Esprit, quand il descendit sur lui au Jourdain, descendit sur nous-mêmes: car le Christ avait revêtu notre corps. Et cela ne se produisit pas afin de rendre le Verbe meilleur, mais afin de nous rendre saints, afin que nous participions à son onction et que l'on puisse dire de nous : “ Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? ” (1Co 3,16). Parce que le Seigneur était lavé dans le Jourdain en tant qu'homme, nous-mêmes nous étions lavés, en Lui et par Lui. Quand il accueillait l'Esprit, il nous rendait dignes de le recevoir... Lui qui est le Verbe et la Splendeur du Père, il a dit de l'Esprit: “ I1 recevra de moi ” (Jn 16,14) et “ C'est moi qui l'envoie ” (Ibid. v. 7). Donc nous aussi nous avons commencé de recevoir son onction et son sceau, comme Jean l'a dit: “ Vous aussi vous possédez l'onction qui vient du Saint ” (1Jn2,20). Et l'Apôtre ajoute: “ Vous aussi vous avez été signés de l'Esprit de la promesse ” (Ep 1,13).
L'onction et la mission du Christ deviennent celles des Apôtres et de tous les chrétiens “ peuple élu, sacerdoce royal ” (1P 2,9). Sitôt après le baptême proprement dit, ils reçoivent l'onction du Saint-Chrême “ pour demeurer éternellement les membres de Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi ” (Rituel du baptême, 1977).
Par conséquent aussi, le baptême prend valeur nuptiale: “Aujourd'hui, à l'Époux divin est unie l'Église parce que dans le Jourdain le Christ l'a purifiée de ses souillures : les Mages accourent à ces noces royales, et de l'eau changée en vin se réjouissent les convives ”. On voit par cette antienne de l'Epiphanie l'art avec lequel, entre des événements successifs et sans liens apparents, la Liturgie nous apprend à contempler un seul mystère, dont le baptême est le départ. Et de même, la Tradition chrétienne rapproche ces épousailles au Jourdain des puits autour desquels se font les rencontres de Cippora et Moïse (Ex 2,15-21), Rachel et Jacob (Gn 29), Rébecca surtout, accueillant en Éliézer le serviteur fidèle envoyé par Abraham pour Isaac, préfigure du Christ qui est à la fois l'Envoyé, le Serviteur et l'Époux (Cf. Bc I *, p. 123 ; § 81 ) — Jn 4,6 *. On trouvera les textes patristiques dans Lemarié, p. 369-372).
La colombe ne descend donc pas sur Jésus seul. L'Esprit Saint de la première création et de la Pentecôte est à l'origine de l'Église comme de l'Incarnation du Christ, au point que le symbole de la colombe désigne aussi l'Église et lui montre le modèle où elle doit tendre, et d'abord l'unité qu'elle tient de ce qu'il y a “ un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ” (Ep 4,5):
Cyprien : De unitate Ecclesioe IX (PL 4,506) : L'Esprit Saint, survenant en forme de colombe lors du baptême de notre Seigneur, est un signe de l'unité de l'Église. La colombe est un être de simplicité et d'innocent bonheur. Sans fiel, elle ne mord ni ne déchire, elle aime à être l'hôte des hommes et à demeurer dans la même maison.
Ce thème moralisateur, à propos de la colombe, est souvent développé par les Pères (par exemple, Augustin: Traité 6 sur Saint-Jean, à propos des “ gémissements de la colombe ”). Mais l'Épître aux Éphésiens poursuit: “ Un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, et en tous ”. Et cela aussi nous est révélé par la Voix du baptême qui, pour son Fils même, prend une signification plus universelle, puisque à travers lui, elle vaut pour nous aussi:
J. Daniélou : Jean-Baptiste p. 101 : Car ce n’est plus seulement dans le Fils que le Père met éternellement toutes ses complaisances ; c'est aussi, désormais, dans l'humanité que le Fils s'est unie. Cette humanité, remplie de l'Esprit, totalement sainte, lui rendant totalement gloire, le Père peut enfin s'y complaire. L’écran du péché est écarté. Ici encore le voile s'est déchiré, la terre et le ciel communiquent: O admirabile commercium, chanterons-nous à la vigile de l'Epiphanie. Entre la terre et le ciel, les anges à nouveau circulent (Lc 2,13-14), répandant sur l'humanité de Jésus — prémices de toute humanité rachetée — les bénédictions du Père et offrant au Père la louange parfaite que la nature lui rend par l'humanité de Jésus.
Ce commentaire, à partir de la traduction habituelle: “ en Lui je me complais ”, ne vaut pas moins au sens où “ en Lui, donc en nous, l'Amour du Père est parfait ”. Car il va précisément jusque-là: par l'Esprit, faire de nous des fils dans le Fils (Rm 8), coopérant à l'oeuvre du Salut où l'Amour de Dieu sur la création s'accomplit.
Cette perspective reliant le baptême du Christ d'une part à tout l'A.T., de la Genèse à l'Exode et aux Prophètes, de l'autre au baptême de la Nouvelle Alliance, est celle de la Tradition ancienne, dans son ensemble. Nous en avons donné relativement peu d'extraits, non seulement parce qu'on peut en trouver commodément dans le livre de J. Lemarié; La manifestation du Seigneur, ou, dans le dernier chapitre du Père Camelot: Spiritualité du baptême, mais aussi parce que la vision des Pères étant de synthèse déborde à chaque fois les cadres d'une analyse comme la nôtre, suivant l'Évangile pas à pas. Par contre, ces textes conviendront parfaitement pour récapituler ce qui précède. Nous nous en tiendrons à 2 exemples.
Ephrem : Hymnes sur l'Epiphanie:
4L'épouse promise à l'Epoux
ne connaît pas l'Époux qu'elle regarde.
Le cortège d'honneur est bien là :
le désert est plein de monde,
et au milieu de tous le Seigneur est caché.
5Alors l'Époux se manifeste...
6Il vint au baptême, l'auteur de tout baptême.
Jean le vit, et retira sa main,
suppliant et disant:
1Comment, Seigneur, veux-tu qu'on te baptise,
toi qui par ton baptême sanctifies tous les hommes ?
À toi revient le vrai baptême,
de toi descend la sainteté parfaite.
28) — L'épouse, dont voici le cortège,
attend que je descende et sois baptisé
dans le fleuve, pour le sanctifier.
Ami de l'Époux, ne repousse pas cette attente !
32Par mon baptême, les eaux recevront
le feu et l'Esprit, la fécondité
pour enfanter des immortels (Lamy I, 115 ss).
2 Le Seigneur très pur vint pour recevoir
le baptême avec les impurs.
Devant sa Gloire, les deux s'ouvrirent.
Lui qui purifie tous les hommes, il voulut être lavé
du même baptême qu’eux tous.
Il descendit dans les eaux, et les sanctifia
pour notre baptême à nous.
3 Pour la même cause il prit chair,
pour la même cause descendit dans les eaux,
pour la même cause entra dans le sépulcre,
et fit entrer l'humanité dans sa chambre nuptiale (i, 97).
6Le Père signa les sources du baptême ;
le Fils s'unit aux eaux, comme à son épouse,
et l'Esprit Saint apposa son sceau.
1 L’inscrutable Trinité
déposa dans le baptême ses trésors :
Vous, les pauvres, descendez dans les eaux! (i, 109).
2 Le baptême est un nouveau Jourdain.
Il étend sur vos corps ses eaux de paix.
5 Jésus a mêlé aux eaux sa puissance :
c'est Lui que vous revêtez, Frères élus.
Que votre corps sente les eaux visibles,
que votre esprit sente la puissance cachée. (\, 89-91).
l6 Au commencement, l'Esprit féconda et couva les eaux,
et elles conçurent.
L'Esprit Saint a couvé les eaux du baptême,
et elles ont conçu (l, 85).
6Adam perdit en un instant l'éclat de l'innocence :
mais vous, en un instant,
vous revêtez l'éclat de l'innocence.
5Notre baptême est plus grand
que le petit fleuve Jourdain :
par ses eaux et par l'onction d'huile
sont lavés les péchés de tous.
Elisée ne put guérir la lèpre de Naaman
que par l'ablution sept fois répétée ;
mais un seul baptême lave en une fois
toutes les iniquités jusqu'au fond de l'âme.
7 Le prophète assainit les eaux insalubres
et guérit la terre de sa stérilité (2R 2,19).
Ton bienfait, Seigneur, est plus grand que celui d'Elisée.
9 De Samuel, David reçut l'onction
Des prêtres vous recevez l'onction
pour hériter du Royaume des cieux.
10David, ayant reçu l’onction, combattit et humilia
le géant qui voulait asservir Israël.
11Voici qu'avec l'huile du Christ, et ses armes que l'eau recèle,
est humilié l'orgueil du Mauvais
qui voulait asservir les peuples (i, 51-53).
8 C'est des eaux que Gédéon choisit
les guerriers capables de victoire :
Vous êtes descendus dans les eaux victorieuses :
remontez, remportant l'absolution et la couronne.
9 Baptisés, prenez vos lampes
comme les hommes de Gédéon :
dissipez les ténèbres !
Rompez le silence en chantant Hosanna,
comme Gédéon remporta la victoire
par le cri de guerre et la lumière (i, 65).
Et voici comment on expliquait aux baptisés que le sacrement chrétien nous greffe sur ce que le Christ a le premier vécu — conformément à l'enseignement de saint Paul (Rm 6) :
Cyrille de Jérusalem : Catéchèses mystagogiques (3, 1.4.5) (Pl 33,1088; SC 126, p. 120): Baptisés dans le Christ, et ayant revêtu le Christ, vous êtes devenus conformes au Fils de Dieu. Dieu, en effet, nous ayant prédestinés à l'adoption, nous a rendus conformes au corps de gloire du Christ. Donc, devenus participants du Christ, vous êtes appelés christs, à juste titre ; et de vous Dieu a dit: “ Ne touchez pas à mes christs ” (Ps 105,15). Vous êtes devenus christs en recevant la signature de l'Esprit Saint; et tout vous est arrivé en image, parce que vous êtes les images du Christ.
Lui, quand il se fut baigné dans le fleuve du Jourdain et qu'il eut imprégné les eaux des vertus de sa divinité, il remonta du fleuve et la survenue essentielle de l'Esprit Saint se produisit sur lui, le semblable se reposant sur le semblable. Pour vous semblablement, quand vous remontez de la piscine des flots sacrés, il y a l'onction, la signature qui fait que le Christ est Christ; et cette signature, c'est l'Esprit Saint, dont le bienheureux Isaïe, parlant en la personne du Seigneur, disait dans une prophétie qui le concerne : “ L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint. Il m'a envoyé évangéliser les pauvres ” (Is 61,1).
(SC p. 126) : Et vous êtes oints d'abord sur le front, pour être affranchis de la honte que le premier homme, le prévaricateur, portait en tout lieu; et pour qu'à visage découvert vous réfléchissiez la gloire du Seigneur... (2Co 3,18). I
Comme le Sauveur, en effet, après son baptême et la survenue de l'Esprit Saint, est sorti pour combattre l'Adversaire, de même vous aussi, après le saint baptême et l'onction mystique, étant revêtus de l'armure de l'Esprit Saint, dressez-vous contre les forces adverses et combattez-les, en disant: Je puis tout, en celui qui me rend fort, le Christ.
(SC p. 128) : Ayant accédé à la dignité de cette onction sainte, vous êtes appelés chrétiens, et par votre nouvelle puissance vous authentifiez ce nom même. Car avant d'accéder à la dignité du baptême et du don de l'Esprit, vous n'étiez pas vraiment chrétiens, mais vous étiez sur la voie où vous progressif pour être chrétiens.
Le baptême déborde donc le sacrement chrétien proprement dit, en amont (A.T.) et en aval:
Gregoire de Nazianze : Or 39,17 (PG 36,353-356) : Moïse baptisa dans la mer et la nuée, Jean baptisa, non dans l'eau matérielle seulement, mais < pour la pénitence > ; pas encore dans l'Esprit. Jésus baptisa dans l'Esprit. Je connais un quatrième genre de baptême, celui que l'on obtient par le martyre et le sang. Ce baptême-là, le Christ lui-même en fut baptisé. En cinquième lieu vient le martyre des larmes et de l’humiliation : il est encore plus dur et plus douloureux que le martyre du sang. Le grand Apôtre Pierre supporta ce martyre, lui qui avait eu pendant la Passion du Christ une faiblesse humaine : par une triple interrogation et une triple confession, Jésus guérit son triple reniement.
Ce dernier baptême ouvre la possibilité d'une reprise indéfinie, chaque fois que nécessaire et souhaitée, dans ce nouveau baptême qu'est le sacrement de la pénitence et de la réconciliation.
* Jn 1,29-34 — Bon exemple de la différence, mais dans l'accord et la complémentarité, de Saint-Jean avec les Synoptiques.
Jn 1,29 — Le lendemain: renvoie à la scène précédente, v. Jn 1,19-28 (§ 19 et § 22 ), c'est-à-dire la réponse de Jean-Baptiste aux envoyés du Sanhédrin, leur annonçant que, s'il n'était pas lui-même le Christ, celui-ci était déjà là (Sur cette répartition de l'ouverture du Ministère de Jésus en Six Jours, cf. § 2828 bis).
Il regarde Jésus: dans ces quelques versets, Jean emploie 4 verbes différents pour définir plus précisément les progrès de la connaissance que le Baptiste acquiert du Christ. Autre chose est son regard attentif (< Blépô >) sur Jésus (Jn 1,29), et sa contemplation (< Théaumaï >) de l'Esprit Saint descendant du ciel (Jn 1,32). De là vient cette connaissance < de visu > (< Eidô >) qui lui permet de rendre le témoignage de celui qui a vu * (< Oraô >), à tous les sens, physique, contemplatif et mystique de ce mot (Jn 1,34).
Dom Guillerand: L'abîme de Dieu (p. 80) : Quand nous lisons l'Évangile nous ne vivons pas assez les scènes qu'il relate ; nous n'entrons pas dans les âmes des personnes ; nous nous tenons trop loin de la réalité. Il faudrait se représenter ces deux âmes, grandes et tendres [qui depuis 30 ans ne se sont pas rencontrées], et qui tout à coup sont mises en face l'une de l'autre, dont la sensibilité physique si vive entre en vibration, dont les regards s'échangent...
Voici * : “ Tout le poids du témoignage de Jean est dans le mot < Voici >, c'est-à-dire dans l'affirmation de la présence de l'événement qu'il avait d'abord annoncé ” (J. Danielou: Jean-Baptiste témoin de l'Agneau, p. 120). Les prophètes et l’A.T. l'entrevoyaient seulement comme à venir (1P 1,10-12): désormais il est présent, on peut le < voir ici et là >.
L'Agneau de Dieu: Titre symbolique dont le sens est complexe, parce qu'il ressort de l'apparence physique, douce et innocente, timide et tendre, de tous les agneaux du monde. Comme à tout symbole, il faut garder le maximum de poids concret: c'est dans toute sa vie et sa mort que Jésus se conduira en Agneau de Dieu, en Dieu fait agneau.
1) Le sens le plus obvie de l'exclamation du Baptiste est celui de l'innocence : au milieu de tous ces gens qui viennent demander “le baptême de pénitence pour la rémission de leurs péchés ”, Jésus est l'Agneau, pur de tout péché.
2) Mais par là même aussi, l'agneau est tout désigné pour jouer le rôle de victime pure, agréable à Dieu, sacrifiée à notre place, et dont la manducation nous communiquera sa propre innocence et la réconciliation avec Dieu. Le symbole est si naturel qu'on le retrouve dans les religions les plus diverses, et en particulier dans toute l'Histoire Sainte, à commencer par le sacrifice d'Abel (Gn 4,4), d'Isaac (Gn 22,13) et de l'Agneau pascal:
// Ex 12,2 Ex 12,13 .. — Par ces quelques exemples, entre beaucoup d'autres (Vtb < Agneau >), on voit que dans la Loi (Ex 12) comme chez les Prophètes (Is, Jretc.), dans le N.T. (1P 1,18-20) et l'éternité (Ap 5,6), le symbolisme victimal de l'agneau était général. On peut d'autant moins l'exclure ici qu'il se trouve explicitement indiqué dans la 2° partie de la déclaration du Baptiste, “ qui enlève le péché du monde ” (Cf. plus bas).
3) Mais en outre, on a remarqué qu'en araméen, Agneau se dit < Talya >, qui peut signifier aussi < Serviteur >. En ce sens, Jean-Baptiste reconnaîtrait donc en Jésus celui qu'annonçaient les célèbres prophéties messianiques d'Isaïe. Nous avons déjà vu que les Synoptiques mettaient la manifestation de l'Esprit Saint en // avec Is 42,1, le premier de ces oracles — et Jean s'y réfère aussi, en tous cas au v. Jn 1,32 (Cf. D. Mollat: Et. Jo. p. 58). De toute façon, comme l'image de l'agneau immolé se retrouve en Is 53, autre < Poème du Serviteur >, il y a convergence des deux thèmes: Jésus se fera Serviteur jusqu'à se sacrifier pour nous comme l'Agneau qu'appelaient tous les autres sacrifices.
On objecte que dans la bouche du Baptiste, une reconnaissance du Messie comme le Serviteur d'Is 53 était prématurée. Qu'en est-il? Outre que, dès le début de sa prédication, le Baptiste s'est référé à ces chapitres 40-55 d'Isaïe, qu'il considérait donc comme en voie d'accomplissement (§ 19 ), n'était-il pas encore plus prématuré de saluer Jésus dès le sein de sa mère ! C'est extraordinaire, bien sûr ! Mais il s'agit justement d'événements extra-ordinaires, uniques, L'argument de vraisemblance ou non, qui joue d'ordinaire, n'a que faire pour cette fois. L'hésitation qu'aura plus tard Jean-Baptiste en prison n'infirme pas davantage la possibilité d'une illumination au moment du baptême (cf. § 106 *).
4) Peut-être enfin ce titre d'Agneau désigne-t-il Jésus comme le Nouveau Moïse puisque, suivant une tradition rabbinique contemporaine, Pharaon avait vu en rêve sur le plateau d'une balance, un agneau pesant si lourd qu'il causerait la perte de l'Egypte (Cf. Syn. BJ III, 92 a). C'est pour l'éviter qu'aurait été décidée la suppression de tout enfant mâle juif (Ex 1,15 ss), présageant le meurtre des Innocents par Hérode (On retrouvera le // Jésus — Moïse au § 27 ) :
qui enlève: Sens premier (Lagrange). Mais le // avec Is 53,4 et Is 53,12 favorise le glissement vers l'interprétation: < qui porte > le péché, la victime (l'Agneau) se substituant au coupable. Ce dernier sens s'élargit encore si on le tient pour une traduction de l'hébreu < Nasa > qui signifie: 1) lever — 2) porter — 3) prendre, ôter, enlever — donc supporter jusqu'à pardonner, remettre — ce qui est le Nom même de Yahvé dans la grande révélation d'Ex 34,6: “... qui garde sa miséricorde à des milliers, qui supporte l'iniquité, le crime et le péché... (Cf. Tresmontant: Sur Jn, p. 58). En Is 53,4 et 12 aussi, il y a le verbe < Nasa >.
le péché du monde: au singulier. Se retrouve en Jn 8,21 Jn 9,40-41 Jn 15,22-24, au sens de: “ refuser l'enseignement que le Christ nous transmet de la part de Dieu ”. L'Agneau de Dieu enlèverait ce péché du monde en apportant au contraire à qui veut bien le suivre la vraie connaissance de Dieu.
Ce serait un nouveau // avec Moïse, qui a persuadé Pharaon de son péché (Ex 10,16-17) du fait qu'il n'a pas écouté la parole de Yahvé (sur tout ceci, cf Syn. BJ in, 97 a-b). C'est bien dans le sens général de Saint-Jean, opposant les ténèbres du péché à la Lumière du Christ.
Mais ici, le contexte est différent, non plus de condamnation pour ceux qui ne “ reçoivent ” pas la Lumière, mais plus généralement pour définir la messianité de Jésus comme rédemptrice. L'article et le singulier désignent donc plus normalement le péché dans toute sa généralité, comme “ état fondamental ” avec la servitude qui en résulte (Jn 8,34). “ L'expression signifie qu'au-delà des fautes individuelles (cf. 1Jn 1,8-2,2), Jean envisageait un désordre général... Les ténèbres, le mensonge, le péché, la servitude, la mort sont inhérents à la condition commune ” (F.M. Braun : Le péché du monde selon Saint-Jean, R Th. 1965, p. 181-201). Sur l'ambivalence du < monde >, cf. Jn 1,10 *. Dans l'expression < péché du monde >, le sens est évidemment péjoratif, mais non pas sans appel puisque l'Agneau enlèvera précisément le péché du monde, restituant ainsi à tous ceux qui voudront le suivre un monde sauvé. D'emblée, la mission de l'Agneau de Dieu apparaît donc comme universelle. Il n'est pas seulement le Messie d'Israël: il vient racheter du péché tout le monde.
L'antithèse est aussi forte que possible entre “ L'Agneau de Dieu ” et “ Le péché du monde ”. Mais cette opposition même est le ressort de la déclaration à Baptiste, de même que dans le // 1Jn 3,5, C'est parce qu'il est “ l'Agneau de Dieu ”, pur de toute culpabilité personnelle (Jn 8,46) que Jésus pourra prendre en charge la responsabilité illimitée du “ péché du monde ”, et l'enlever effectivement en se sacrifiant volontairement, librement pour nous (Jn 10,17-18). En cette phrase, il y a donc tout le programme de la Rédemption. Mais il était déjà dans le nom même attribué par l'Ange Gabriel à l'enfant que portait Marie: “ car il sauvera son peuple de ses péchés ” (§ 13 *).
Le symbole de l'Agneau annonce que ce sera par la non-violence, thème actuel s'il en est. La Tradition ne s'y est pas trompée, faisant surmonter l'évocation du combat des Vertus et des Vices, comme de l’A.T. et du N.T.lui-même, par < le Triomphe de l'Agneau > (Sur cette iconographie, cf. O. Beigbeder: Lexique des Symboles, p. 32-52 et pi. 17-24).
Or ce programme vaut pour nous, non seulement comme bénéficiaires de cette Rédemption, mais comme associés nous-mêmes au Christ : si notre culpabilité est déterminée par nos péchés personnels, dont l'Agneau nous délivre, c'est pour que dans notre liberté retrouvée, portés par notre amour et notre gratitude envers Lui, nous puissions < répondre > avec Lui (= prendre en charge la responsabilité, donc le poids, donc l'expiation) du péché du monde, aussi largement que l'Esprit Saint nous en donnera la générosité.
C'est à quoi nous invite l'ensemble de la 1° Épître de Saint-Pierre, dont nous n'avons pu donner en // que 1P 1,18-20. Mais l'Apôtre poursuit: ce Christ-Agneau est notre modèle (1P 2,21-25) : dans l'innocence (1P 2,1-2) et la douceur, supportons même la persécution (1P 3,13-17), participant aux souffrances du Christ; et l'Esprit de Dieu reposera sur nous (1P 4,12-19) comme il a été manifesté au baptême.
Jn 1,30 // Jn 8,58 — Cet adage de Jean-Baptiste était déjà donné en Jn 1,15 (§ 1 ), comme l'essentiel de son témoignage. De fait, il revient à reconnaître la divinité de “ cet homme ”, si l'on donne à était le sens éternel qu'il a dans le Prologue de Saint-Jean (Jn 1,1 *). Ce que ratifieront les multiples “ Je suis ” du Christ dans l'Évangile de Saint-Jean (§ 260 *). Mais ici, le Baptiste complète son témoignage premier en deux autres points :
Jn 1,31-33 // Jn 3,5 — 1 J'ai contemplé l'Esprit... demeurant sur Lui... C'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint: À la différence des Synoptiques, le baptême du Christ n'est rappelé qu'implicitement, car ce qui importe à Jean, c'est d'habiliter le témoignage du Baptiste. La manifestation de l'Esprit n'est donc plus donnée ici pour confirmer Jésus seulement, mais pour révéler au Précurseur quelque chose “ qu'il ne connaissait pas encore ”, et qui ne concerne donc pas directement la divinité du Christ rappelée au verset précédent. Ce qui est souligné de cette Epiphanie, ce n'est plus tant sa valeur trinitaire que la plénitude et la performance de cette onction de Jésus, conformément d'ailleurs à ce qu'annonçait le // Is 11,1, ce que dit admirablement un fragment de l'Évangile aux Hébreux (Apocryphes, Quéré p. 57), déjà cité par saint Jérôme. Il advint, tandis que le Seigneur remontait de l'eau, que l'entière source de l'Esprit Saint descendit et se reposa sur lui et elle lui dit: “ Mon fils, dans tous les prophètes, j'attendais ta venue, afin de me reposer en toi. Car tu es mon repos, tu es mon fils premier-né, qui règnes en éternité ”.
Certes, précise le P. Braun (Jean le théologien, n. 66-67), c'est d'abord par son origine céleste (Jn 3,13 Jn 3,31) que Jésus est au-dessus de tous les prophètes; cependant, par l'Esprit, il appartient à leur lignée. Mieux: il l'accomplit, puisqu'“ il dira les Paroles de Dieu — étant le Verbe, la Parole même du Père — lui qui a reçu et donné l'Esprit sans mesure ” (cf. § 80 ) — Jn 3,34 *). Le Christ est si bien oint de l'Esprit qu'il pourra Le communiquer à ses membres, et par conséquent être celui que le Précurseur annonçait comme devant baptiser “ dans l'Esprit Saint ” (Sur l'action conjuguée du Christ et de l'Esprit à la naissance de la foi et de la vie chrétienne, cf. § 331 *).
Saint Augustin fait porter la révélation impliquée dans la manifestation de l'Esprit sur un point plus particulier, encore que fondamental pour la valeur des sacrements : ce que Jean-Baptiste en aurait appris en voyant l'Esprit descendre et demeurer, “ c'est que le Christ devait se réserver le pouvoir de baptiser, et ne le transmettre à aucun de ses ministres ”. Quel que puisse être le prêtre, en effet, “c'est Lui qui baptise ”. Tout sacrement est un acte du Christ, et tient de Lui sont efficacité: “ Que Pierre baptise, c'est Lui qui baptise; que Paul baptise, c'est Lui qui baptise ; que Judas même baptise, c'est encore Lui qui baptise ”. De là vient que la valeur des sacrements ne varie pas en fonction du plus ou moins grand mérite des prêtres, mais reste en tous les cas, sacrement du Christ, conférant l'Esprit divin; “ C'est de Jésus-Christ que j'ai reçu ce que j'ai; c'est par Jésus-Christ que j'ai été baptisé ” (Sur Jn, Tr. 6,6.8) — reprise en résumé de ce qui a été montré tout au long du 5).
Jn 1,34 — 2) Celui-ci est le Fils de Dieu. Variante (adoptée par BJ, mais non par Nestlé ni par TOB) : “ Celui-ci est l'Élu de Dieu ” : Ce serait un rapprochement de plus avec le // Is 42,1 Is 42, la solennité et la personnalisation du verset: “ J'ai vu et je témoigne ”, porte bien plutôt à prendre cette déclaration sur laquelle se clôt le témoignage du Baptiste, dans toute sa force. En conformité avec le Prologue, Jean est le témoin (Jn 1,6-7) qui nous montre Jésus, venu de Dieu (Jn 1,15), rayonnant d'Esprit Saint, comme le Fils unique du Père (d).

References: § 20

§ 20

§ 20
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 § 53
 § 284
 § 73
 § 78
 § 22
 § 136
 § 212
 § 67
 § 14
 § 136
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