Source: http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/demosthene/conon.htm
Timestamp: 2017-10-22 02:36:53+00:00

Document:
Démosthène, ARISTON CONTRE CONON. (traduction française)
ARISTON CONTRE CONON
XIII. Pour la couronne triérarchique TOME I XV. Plaidoyer contre Panténète.
Un jeune Athénien, nommé Ariston, s'est pris de querelle avc-clps fils de Conon et avec Conon lui-même. Il intente contre Conon l'action civile, en réparation de voies do fait, (δίκη αἰκίας). La δίκη αἰκίας était une action pénale (δίκη κατά τινος) tendant au payement de dommages-intérêts que le tribunal évaluait d'après les circonstances (τιμητὸς ἄγων). Elle se donnait lorsqu'il y avait eu des coups portés ἐγ' ὕβρει, c'est-à-dire par insulte et non par plaisanterie. L'insulte était toujours présumée, jusqu'à preuve contraire, quand la victime était un homme libre. Il fallait de plus que le donneur de coups eût commencé sans provocation et sans être en état de légitime défense (ἄρχων χειρῶν ἀδίκων). Ariston expose les faits et preuve qu'ils ont bien le caractère légal. A la preuve par témoins il trouve moyen d'ajouter un serment solennel, moyen de preuve que la loi ne reconnaissait pas, en dehors du cas où il était déféré par une des parties à l'autre, mais qui devait produire un grand effet sur l'esprit des juges. La défense de Conon consistait, paraît-il, à plaider la provocation et la légitime défense, à soutenir qu'il y avait eu simple plaisanterie, enfin subsidiairement à rejeter la responsabilité sur son fils Ctésias qui seul avait porté des coups.
L'authenticité, de ce plaidoyer n'a jamais été contestée ; c'est bien certainement une œuvre de Démosthène et une des plus remarquables par le talent du style et la force de la discussion.
Il est plus difficile d'en déterminer la date. Le seul fait historique qui s'y trouve rappelé est l'envoi d'une garnison athénienne à Panacte. Or, nous savons par Démosthène lui-même que, pendant la guerre de Phocide, les Athéniens n'eurent pas besoin de garder leur frontière contre les Thébains. (Démosthène, discours sur l'ambassade, § 326). L'expédition dont il s'agit ne peut donc avoir eu lieu qu'après la guerre, en 343, ou avant la guerre, en 357. Clinton et Westermann proposent la première date ; Arnold Schaefer défend la seconde. Quoi qu'il en soit, le discours a été prononcé deux ans après l'expédition, par conséquent en 341 ou en 355.
Outre les textes cités dans la préface, nous avons eu sous les yeux, pour la traduction de ce plaidoyer, l'excellente édition de A. Westermann avec commentaire en allemand, Berlin, 1865.
Conon que voici, juges, m'a outragé et traité de telle sorte que pendant fort longtemps ni mes amis ni aucun de mes médecins ne s'attendait à me voir en réchapper. Guéri et sauvé contre toute attente, j'ai intenté contre lui la présente action pour voies de fait. J'ai demandé conseil à mes amis et à mes parents. Tous m'ont dit qu'après ce qui s'était passé Conon pouvait être traîné en justice
comme voleur (01), ou mis en accusation comme auteur d'actes de violence (02) ; mais en même temps ils m'engagèrent et m'exhortèrent à ne pas me mettre sur les bras plus d'affaires que je n'en pourrais porter, à ne pas me montrer, dans le redressement de mes injures, plus ardent qu'il ne convient à mon âge. Ainsi ai-je fait, et, d'après leur avis, j'ai intenté une action privée, quand rien ne m'eût été plus doux, Athéniens, que de le voir frappé du dernier supplice. Et vous me pardonnerez ce sentiment, tous, j'en suis sûr, quand vous saurez ce qu'il m'a fait. Si les violences qu'il a commises contre moi sont graves, l'insolence qu'il a montrée contre moi n'est pas moins intolérable. Aussi je vous adresse à tous également la même demande et la même prière. C'est d'abord de m'écouter avec bienveillance dans le récit de ce que j'ai enduré ; c'est ensuite de me faire droit, s'il vous paraît qu'il y ait eu atteinte portée à ma personne et aux lois. Je vais vous raconter, depuis le commencement, comment toutes choses se sont passées, et je serai aussi bref que je pourrai.
Nous quittâmes Athènes, il y aura tantôt trois ans, pour nous rendre à Panacte (03), où nous avions ordre de tenir garnison. Les fils de Conon que voici avaient leur tente près de nous, à mon grand déplaisir. C'est là , en effet, ce qui a donné naissance à notre querelle et à tous nos froissements. Vous allez voir comment. Dès que ces hommes avaient pris leur repas du matin, ils passaient la journée à boire et ils ne se départirent pas de cette habitude tant que nous restâmes dans cette garnison. Quant à nous, nous conservions dans le service les habitudes que nous avions contractées à Athènes. Aussi, à l'heure qui était pour les autres celle du souper, ils étaient, eux, déjà échauffés par le vin. Les esclaves qui nous servaient furent leurs premières victimes. Notre tour vint ensuite. Sous prétexte que nos esclaves les enfumaient en faisant notre cuisine ou leur disaient des injures, ils venaient à tout propos donner des coups, répandre des seaux d'immondices, nous salir de leurs ordures, en un mot il n'y avait pas de grossièreté ou d'insulte qu'ils ne nous lissent. Lorsque nous vîmes cela, grande fut notre colère. Nous nous bornâmes alors à exprimer notre dégoût, mais comme ils persistaient sans relâche à nous jouer des tours, toute mon escouade alla en corps trouver le stratège et lui dire ce qui s'était passé; je n'ai agi en cela qu'avec mes camarades. Le stratège adressa des reproches à ces hommes et les réprimanda, non pas seulement à cause des grossièretés qu'ils avaient commises envers nous, mais encore d'une manière générale pour tous les méfaits dont ils s'étaient rendus coupables dans le camp. Mais eux, bien loin d'y mettre un terme ou d'en rougir, fondirent sur nous, dans la même soirée, dès que la nuit fut venue, commencèrent par dire des injures et finrent par me porter des coups. Ils poussèrent de tels cris et firent un tel vacarme autour de la tente que le stratège
et les taxiarques (04) accoururent, et avec eux un certain nombre de soldats comme nous, qui nous mirent à l'abri de tout acte de violence et nous empêchèrent d'en commettre nous-mêmes, insultés comme nous l'étions par ces gens-là. Les choses étaient donc allées très loin, et, quand nous fûmes de retour ici, il y eut entre nous, comme on pouvait s'y attendre, beaucoup d'irritation et d'inimitié. Je ne pensai pas cependant que je dusse leur intenter une action, ni leur demander en aucune façon compte de ce qui s'était passé. J'étais simplement résolu à me tenir dorénavant sur mes gardes, et à faire en sorte de n'avoir aucun rapport avec de pareilles gens. Je veux d'abord vous produire les témoins de ce que je viens de dire. Je vous montrerai ensuite ce que j'ai eu à supporter de Conon lui-même. Vous verrez ainsi que celui-là même qui aurait dû sévir dès la première faute commise a fait lui-même bien pis, et tout le premier.
Tels sont les faits dont je n'ai cru devoir demander aucun compte. Peu de temps après je me promenais, selon mon habitude, le soir, dans l'agora, avec Phanostrate de Céphisia (05), jeune homme de mon âge. Survient Ctésias, fils de Conon, en état d'ivresse, descendant le long du Léokorion (06), près des maisons de Pythodore. Il nous aperçut, poussa un cri, et se parlant à lui-même comme un homme ivre, sans qu'on pût entendre ce qu'il disait, passa devant nous pour monter à Mélité (07). Là (comme nous l'avons su depuis) étaient réunis à boire, chez Pamphile le cardeur, Conon que voici, un certain Théotime, Archébiade, Spintharos fils d'Eubule, Théogène fils d'Andromène, une assez nombreuse compagnie. Ctésias les fit tous lever, et marcha vers l'agora. Le hasard' voulut qu'ayant tourné au Pherréphattion (08), et revenant sur nos pas, nous fussions précisément devant le Léokorion. Nous y rencontrâmes ces hommes, une mêlée s'engagea. L'un d'eux, qu'on n'a pu reconnaître, s'élança sur Phanostrate et le saisit; Conon que voici, son fils et le fils d'Andromène m'entourèrent, se jetèrent sur moi, me dépouillèrent d'abord de mon manteau, puis d'un croc-en-jambe me firent tomber dans le ruisseau et m'arrangèrent si bien, à force de coups de pied et de bourrades de tout genre, que j'en eus la lèvre fendue et les yeux enflés à ne pouvoir les ouvrir. En un mot, ils me laissèrent en si mauvais état que je ne pouvais ni me relever ni proférer une parole. Couché par terre, je les entendais dire toutes sortes d'injures. Je ne parle pas du reste, ne me souciant pas de les noircir. Il y a d'ailleurs certaines choses que je rougirais d'appeler par leur nom devant vous. Mais voici un fait qui montre bien l'insolence de cet homme, et qui prouve bien que toute l'affaire a été conduite par lui. Il se mit à chanter, contrefaisant la voix du coq qui pousse son cri de victoire ; et les autres lui disaient de faire le battement d'ailes avec les coudes. Des passants survinrent et m'emportèrent nu comme j'étais, pendant que ces hommes s'enfuyaient avec mon manteau. Quand j'arrivai à la porte de chez moi, ce ne fut qu'un cri de douleur de la part de ma mère et de ses servantes. On me porta au bain, non sans peine, et, quand je fus bien essuyé, on me montra aux médecins. Pour preuve de ce que j'avance, je vais vous produire les témoins.
Par un heureux hasard, juges, Euxithée de Chollide (09), que voici, notre parent, et avec lui Midias, revenant de quelque souper, me rencontrèrent déjà près de ma maison, m'accompagnèrent pendant qu'on me portait au bain, et se trouvèrent là lorsqu'on amena le médecin. J'étais alors si faible qu'au lieu de me porter chez moi au sortir du bain, la distance ayant paru trop grande, les assistants furent d'avis de me conduire ce soir-là chez Midias. Vous allez voir de combien de personnes sont connues les insultes dont j'ai été l'objet.
Prends aussi le témoignage du médecin.
Vous savez maintenant en quel état me mirent d'abord les coups que j'ai reçus et les violences dont j'ai été l'objet. Vous avez entendu sur ce point le témoignage de tous ceux qui m'ont vu à ce moment. Depuis, le médecin déclara que ni l'enflure du visage, ni les plaies, ne lui inspiraient aucune appréhension, mais je fus pris de fièvres continues accompagnées de grands et violents frissons par tout le corps. Je souffrais surtout aux côtés et à l'épigastre, et je ne pouvais avaler aucune nourriture. Au dire du médecin, sans une évacuation de sang, qui se lit naturellement et en grande abondance, alors que je souffrais à ne plus savoir que devenir, la suppuration se serait déclarée, et j'étais perdu. Ce fut la perte de sang qui me préserva. Pour prouver que je dis vrai, et qu'à la suite des coups qui m'avaient été portés par ces gens-là je fus pris d'une maladie qui me conduisit à l'extrémité, prends le témoignage du médecin et celui des personnes qui m'ont gardé.
Ainsi les coups que j'ai reçus ne sont pas des coups ordinaires ni légers, et après avoir tout souffert de l'insolence et de la grossièreté de ces gens-là, j'ai intenté une action beaucoup trop douce eu égard aux circonstances. Sur ce point, je le crois, l'évidence est faite de partout. Mais peut-être quelques-uns d'entre vous se demandent-ils ce que Conon osera dire à cela. Eh bien, je veux vous prévenir de ce qu'il a préparé, dit-on, pour sa défense. Il s'efforcera de faire disparaître l'outrage et les actes que vous savez, pour tourner la chose en farce et en plaisanterie. Il dira qu'il y a dans cette ville un grand nombre déjeunes gens, issus do bonnes maisons, qui, en se livrant aux amusements de leur âge, se sont fabriqué à eux-mêmes des noms de guerre. Les uns s'appellent francs paillards et les autres compagnons du flacon (10). Plusieurs d'entre eux ont des maîtresses, entre autres son fils ; plus d'une fois celui-ci a donné ou reçu des coups au sujet d'une femme, histoire de jeunesse. Pour nous autres, mes frères et moi, il nous peindra tous comme des gens qui s'enivrent et frappent aussi bien que les autres, mais qui ne savent pas vivre et n'entendent pas la plaisanterie. Eh bien, juges, si j'ai eu de la peine à supporter les traitements dont j'ai été l'objet, il y a quelque chose qui peut-être ne m'inspirerait ni moins de douleur ni moins d'indignation, ce serait de vous voir ajouter foi à ce que Conon pourra dire de nous, ce serait de vous voir dépourvus de jugement au point de prendre le premier venu pour ce qu'il se dit être, ou pour ce dont son voisin l'accuse, et de sentir que les honnêtes gens n'ont rien à espérer de vous, quels que soient leur vie et leurs mœurs. Pour nous, personne au monde ne nous a jamais vus ni pris de vin ni frappant les autres, et nous ne croyons pas manquer de savoir-vivre quand nous demandons justice, aux termes des lois, pour les mauvais traitements que nous avons soufferts. Pour ce qui est d'être francs paillards ou compagnons du flacon, nous laissons cela au fils de cet homme. Je prie seulement les dieux de faire retomber sur la tête de Conon et des fils de Conon et ces choses et tout ce qui leur ressemble! Ce sont eux, en effet, qui s'initient les uns les autres à ces honteux mystères, et qui commettent des actes que d'honnêtes gens ne peuvent, je ne dis pas faire, mais même nommer, sans rougir. Mais en quoi tout cela peut-il me concerner? Ce serait vraiment une chose bien étrange qu'il y eût devant vous un prétexte, une excuse toute trouvée pour échapper à toute peine lorsqu'on est convaincu d'avoir outragé et frappé. Non, les lois n'ont pas fait cela. Elles ont prévu tous les cas qui constituent la provocation, et pour arrêter les choses à temps (11). Par exemple — c'est mon adversaire qui m'a forcé à m'instruire, et à m'enquérir de ces matières — il y a les actions d'injures verbales. Eh bien, la raison qu'on en donne est celle-ci : on n'a pas voulu qu'en se disant réciproquement des injures on en vînt à se porter des coups. Il y a ensuite les actions pour voies de fait. Pourquoi ces actions? C'est, m'a-t-on dit, pour empêcher que le battu ne prenne, pour se défendre, une pierre ou une arme quelconque. On veut qu'il attende la justice promise par la loi. Il y a encore une accusation spéciale, pour blessures. On a voulu que les blessures ne devinssent pas l'occasion d'un meurtre. Si le fait le moins considérable, celui de l'injure verbale, a été incriminé avant celui qui est le dernier et le plus grave de tous, c'est qu'on a voulu prévenir les meurtres. On a craint que de degré en degré l'injure ne conduisît aux coups, les coups aux blessures, les blessures à l'homicide. Pour chacun de ces faits les lois donnent une action distincte, et ne s'en rapportent pas, lorsqu'il s'agit de le qualifier, à la colère ou au caprice du premier venu. Voilà ce que portent les lois. Et maintenant si Conon vient vous dire : « Nous formons une compagnie de francs paillards, et dans nos parties de débauche nous frappons qui il nous plaît, et nous lui sautons à la gorge», vous mettrez-vous à rire et le renverrez-vous des fins de la demande? - Non, je ne puis le croire. Certes, nul d'entre vous n'aurait songé à rire s'il se fût trouvé là quand j'étais traîné, dépouillé, outragé par eux ; quand, sorti de chez moi bien portant, j'y rentrais porté sur une civière; quand ma mère s'était précipitée hors de la maison; quand enfin, aux cris et aux lamentations des femmes, on eût dit qu'il était mort quelqu'un chez nous, à ce point que plusieurs voisins envoyèrent demander ce qui était arrivé. A vrai dire, juges, personne n'a le droit de présenter une semblable excuse, ni d'obtenir de vous l'impunité pour tous les outrages qu'il pourra commettre. S'il faut à toute force faire une exception à cette règle, c'est seulement en faveur de ceux qui se laissent emporter par les passions de la jeunesse C'est à eux qu'il faut réserver cette sorte de refuge, et encore l'impunité serait de trop. Il suffit d'une atténuation de la peine. Mais quand il s'agit d'un homme qui a passé cinquante ans, qui va avec des jeunes gens, ses fils, et, au lieu de les détourner ou de les arrêter, se met lui-même à leur tête, et fait à lui seul plus de folies que tous les autres, comment n'aurait-il pas à rendre de ses actions un compte sévère? Pour moi, je crois que la mort ne serait pas une peine excessive. Supposons, en effet, qu'il n'ait pris aucune part à l'action, qu'il n'ait fait que se trouver là, quand son fils Ctésias s'est livré aux violences dont je l'ai convaincu, vous lui feriez sentir votre colère, et vous auriez raison. Car s'il a mal élevé ses enfants, s'il les a dressés à mal faire en sa présence, et à commettre des crimes emportant la peine capitale, sans être arrêtés ni par crainte, ni par honte, quelle peine n'a-t-il pas justement encourue ? Pour moi, c'est là un signe. Non, lui non plus ne respecte pas son père. Et en vérité s'il eût honoré et craint son père, il se serait fait honorer et craindre par ses enfants.
Prends-moi les lois, celle qui concerne les outrages, et celle qui parle des détrousseurs, Aussi bien vous voyez que l'une et l'autre sont applicables à ces hommes. Lis.
Ces lois, d'après le caractère des actes commis, s'appliquent bien tontes les deux à Conon. Il a outragé et détroussé. Maintenant, si nous n'avons pas voulu le poursuivre aux termes de ces lois, tout ce qu'on peut conclure de là c'est que nous agissons sans passion et avec mesure. Pour lui, il n'en est pas moins coupable. Et même s'il me fût arrivé malheur, c'est d'un homicide, c'est du plus grave des crimes, qu'il aurait à répondre. Le père de la prêtresse de Brauron (12) n'avait pas porté la main sur la personne tuée. Cela n'était pas contesté. Mais dans la lutte il avait excité à frapper. Pour ce fait il fut banni par le sénat de l'Aréopage ; et ce fut à bon droit. Si les personnes présentes, au lieu d'arrêter ceux qui sont sur le point de mal faire, qu'ils soient poussés par le vin, par la colère ou par toute autre cause, se mettent au contraire à les exciter, il n'y a plus d'espoir de salut pour celui qui tombe entre les mains des étourdis. Ceux-ci pourront frapper jusqu'à ce que les bras leur tombent. C'est ce qui m'est arrivé.
Je veux maintenant vous dire ce qu'ils ont fait, lors de l'arbitrage (13). Vous verrez par là l'insolence de ces gens. Ils prolongeaient les séances au delà de minuit, ne voulant ni lire les témoignages, ni en donner des copies, prenant une à une toutes les personnes qui nous assistaient pour les conduire devant l'autel et leur faire prêter serment , faisant insérer au procès-verbal des témoignages qui n'ont aucun trait à l'affaire, pour prouver, par exemple, que Conon a eu d'une courtisane cette belle progéniture, et qu'il en a souffert tout le premier en telle et telle occasion. Non, juges, par tous les dieux, il n'y avait personne dans l'assistance qui ne les trouvât odieux et insupportables, et ils finirent par le devenir l'un pour l'autre. Puis, lorsqu'ils en eurent assez et qu'ils s'en furent donné à cœur -joie, voulant gagner du temps et empêcher qu'on ne scellât les urnes, ils firent offre de livrer leurs esclaves (14), dont ils donnèrent les noms par écrit, pour les faire interroger au sujet des coups. J'ai même lieu de penser qu'aujourd'hui c'est là surtout ce qu'ils se proposent de plaider. Mais, à mon sens, vous devez tous considérer ceci : S'ils faisaient réellement cette offre pour que la question fut donnée, et s'ils avaient confiance dans ce moyen d'instruction, ils n'auraient pas attendu que le procès-verbal d'arbitrage fût clos, ni que la nuit fût venue, ni qu'ils se vissent à bout de ressources. Ils eussent parlé avant que l'action fût intentée, alors que, couché sur mon lit, malade et ne sachant si j'en réchapperais, je le dénonçais, lui, à tout venant, comme ayant porté le premier coup, et comme le principal auteur des outrages dont j'avais été l'objet. C'est à ce moment qu'il aurait dû venir chez moi, sans tarder, avec de nombreux témoins. C'est à ce moment qu'il aurait dû offrir de livrer ses esclaves, et appeler des membres de l'Aréopage; car si j'étais mort, c'est à l'Aréopage que l'affaire aurait été portée. S'il ignorait ce qu'il avait à faire, si, comme il va le plaider tout à l'heure, ayant ce moyen à sa disposition, il n'a pas songé à en user en présence d'un si grand péril, il devait tout au moins, lorsque, remis sur pied, je l'eus appelé en justice, déclarer, dès la première réunion devant l'arbitre, qu'il était prêt à livrer ses esclaves. Il n'a rien fait de tout cela. Pour prouver que je dis vrai, et que la sommation n'avait d'autre but que de gagner du temps, lis ce témoignage. Après cela la preuve sera complète.
Ainsi donc, au sujet de la question, rappelez-vous ces trois choses : l'heure à laquelle la sommation a été faite, le but que Conon se proposait en la faisant, enfin ces premiers moments où il n'a nullement montré l'intention d'user de ce droit, n'ayant ni fait aucune sommation ni demandé qu'il lui en fût adressé une. Voici maintenant autre chose : Je venais de produire devant l'arbitre toutes les preuves que j'ai produites devant vous, et il était bien évident pour tout le monde que mes griefs étaient fondés. A ce moment il fait joindre à la procédure un faux témoignage, et inscrit comme témoins des hommes qui sans doute ne vous seront pas inconnus quand vous les entendrez nommer. « Diotirne, fils de Diotime, d'icaria (16), Archébiade, fils de Démotélès, de Halae (17), Chaerétime, fils de Chariménès, de Pithos (18) déclarent qu'au sortir d'un souper ils s'en allaient avec Conon, et qu'ils rencontrèrent dans la place publique Ariston aux prises avec le fils de Conon, et que Conon n'a pas frappé Ariston. » Il s'imagine sans doute que vous allez croire cela tout de suite, et que vous ne saurez pas discerner la vérité. Et d'abord, ni Lysistratos, ni Paséas, ni Nicératos, ni Diodore, qui ont déclaré expressément avoir vu Conon me frapper, me dépouiller de mon manteau, se livrer contre moi à tous les outrages dont j'ai été l'objet, aucun de ces témoins, qui me sont inconnus, et que le hasard seul a conduits sur le lieu de la lutte, n'eût jamais consenti à attester ces faits s'ils eussent été faux, et si eux-mêmes ne les eussent vus de leurs yeux. En second lieu, moi-même, si Conon ne m'eût pas réellement maltraité, je n'aurais jamais lâché ceux qui ont frappé, de l'aveu de mes adversaires eux-mêmes, pour m'en prendre tout d'abord à celui qui ne m'aurait pas touché. Comment l'aurais-je fait? et pourquoi? Non, celui qui m'a porté les premiers coups, le principal auteur des outrages commis sur ma personne, c'est contre celui-là que je plaide, c'est à lui que je m'en prends et que je demande réparation. D'ailleurs, tout ce que je vous ai dit est vraisemblable autant que vrai, tandis que lui, s'il ne produisait pas ces témoins, il n'aurait pas un mot à dire, et subirait en silence une condamnation qui ne se ferait pas attendre. Or, ces hommes qui vont boire avec lui et font avec lui bien d'autres choses encore, ceux-là sont de faux témoins, selon toute apparence. Maintenant, s'il ne s'agit plus que de secouer une bonne fois toute honte, et d'avoir assez d'audace pour attester des faits évidemment faux, s'il ne sert de rien d'avoir pour soi la vérité, où en sommes-nous? — Mais, dira-t-on, ces gens-là ne sont pas tels que vous les dépeignez. — Voici ma réponse : beaucoup d'entre vous, je le crois, connaissent ce Diotime, cet Archébiade et ce Chérétime aux cheveux blancs, qu'on voit pendant le jour prendre une figure austère à la mode de Sparte, disent-ils, drapés dans le manteau des philosophes et chaussés de sandales, et qui, une fois réunis et mis ensemble, ne reculent devant aucun méfait ni aucune turpitude. Écoutez leur langage, quelle noblesse! quel entrain! « Ne nous servirons-nous pas de témoins les uns aux autres ? n'est-ce pas un devoir entre camarades et amis? Quel est donc ce fait si grave .dont il veut faire la preuve contre moi? Des témoins affirment qu'ils l'ont vu recevoir des coups? eh bien, nous déclarerons, nous, qu'on ne l'a même pas touché. — On lui a enlevé son manteau ? — Nous déclarerons que c'est eux qui ont commencé. — Il a fallu lui recoudre la lèvre? — Nous dirons, nous, que tu as eu la tête fendue, ou autre chose pareille. » Heureusement je produis encore d'autres témoins, ce sont les médecins. Conon et les siens n'en peuvent pas faire autant, juges, car, à part ce qu'ils peuvent dire l'un pour l'autre, ils ne trouveront pas un seul témoin contre nous. Mais à quel point, avec tout cela, il devient aisé de faire un mauvais coup, c'est là, en vérité, ce que je ne saurais exprimer. Il faut cependant que vous sachiez à quels actes ils se livrent par la ville. Lis-leur les témoignages que voici, et toi arrête l'eau.
Quand on pénètre dans les maisons en perçant des murs, quand on assomme les passants, croyez-vous qu'on se fasse scrupule d'écrire un faux témoignage; c'est un service mutuel qu'il faut bien se rendre dans une association formée pour tout ce qu'il y a d'odieux et de criminel , pour toute espèce de turpitude et d'outrage. Car tel est, pour moi du moins, le caractère de toutes leurs actions. Ils ont fait bien pis encore, mais nous chercherions vainement, nous, à découvrir tous ceux qui ont été leurs victimes.
Voici ce qu'il y a de plus fort dans ce que Conon se propose de faire, si j'ai bien entendu, et je préfère prendre les devants pour vous en parler. On assure qu'il va faire tenir ses enfants auprès, de lui, et qu'il prétend jurer sur leur tête, en employant certaines imprécations terribles et formidables; du moins celui qui me les a rapportées n'a pu les entendre sans frémir. Ce sont là, juges, des témérités intolérables. Ce sont, en effet, les hommes les meilleurs, les plus étrangers à toute espèce de mensonge qui se laissent prendre à de pareils piéges. On ne doit pourtant ajouter foi aux serments d'un homme qu'après avoir considéré sa vie et son caractère. Eh bien, je vais vous dire, moi, combien Conon est peu scrupuleux sur cet article. Il a bien fallu que je prisse mes informations. Il y avait autrefois, m'a-t-on dit, juges, un certain Bacchios, que vous avez mis à mort, Aristocrate, qui a perdu la vue, d'autres encore de même espèce, et Conon que voici. A eux lotis, quand ils étaient de tout jeunes gens, ils formaient une société qui s'intitulait Société des triballes (19). Ils dévoraient les restes qu'on jette au coin des rues (20) ; ils ramassaient de tous les côtés, pour s'en régaler ensemble, les issues des porcs offerts en expiation par les magistrats lors de leur entrée en charge. Les serments, les parjures leur coûtaient peu. Voilà ce qu'était Conon. Il ne mérite donc pas d'être cru sur son serment, non, à beaucoup près. Si au contraire il y a un homme qui n'ait jamais juré, même en termes irréprochables, là où vous n'admettez pas le serment, qui pour rien au monde ne voudrait jurer par la tête de ses enfants, et aimerait mieux se résigner à tout plutôt que d'y consentir, qui enfin, le jour où la nécessité l'exige, vienne prêter serment, aux termes des lois, celui-là est digue de foi, et non celui qui jure par la tête de ses enfants, la main étendue vers le feu de l'autel (21). Eh bien, Conon, moi qui, à tous égards, ai plus que toi le droit d'être cru, voici le serment que j'ai demandé à prêter, non pour me soustraire aux conséquences de mes méfaits, comme toi, qui te crois tout permis, mais dans l'intérêt de la vérité, et pour ne pas m'exposer à subir un outrage de plus en reculant devant un serment décisoire. Lis la sommation.
Voilà en quels termes j'ai demandé alors à prêter serment. Et en ce moment, je le jure par tous les dieux et toutes les déesses, oui, j'ai bien réellement souffert de la part de Conon les mauvais traitements dont je lui demande compte, j'ai reçu des coups, j'ai eu la lèvre fendue à ce point qu'il a fallu me la recoudre, j'ai subi toutes sortes d'outrages. J'ai intenté la présente poursuite pour vous rendre service, à vous, juges, et à tous ceux qui sont ici présents. Si je dis vrai, puissé-je être comblé de biens et n'avoir plus désormais à souffrir rien de semblable! si au contraire je me parjure, puissé-je être maudit et périr, moi et tout ce qui m'appartient, et tout ce qui doit m'appartenir un jour! Mais je ne me parjure pas, non, dût Conon en crever de dépit. Maintenant, juges, vous êtes en état de comprendre l'affaire, et vous avez entendu mon serment. Il me reste une chose à vous demander : Si l'un d'entre vous eût été traité comme moi, il aurait du ressentiment contre son agresseur; eh bien, ne soyez pas plus indulgents envers Conon à raison de ce qu'il m'a fait. Gardez-vous de croire qu'il s'agit uniquement, dans ces sortes d'affaires, d'une querelle privée, d'accidents qui peuvent arriver à tout le monde. Quelle que soit la victime, vous devez lui venir .en aide et lui faire droit, et voir d'un mauvais œil ces hommes, qui se montrent hardis et téméraires avant d'être poursuivis, sans foi ni pudeur quand ils sont devant la justice, ne respectant ni l'opinion publique, ni les usages, ni rien au monde, lorsqu'il s'agit d'échapper à une condamnation. Je sais bien que Conon va prier et gémir. Mais voyez qui de nous deux serait le plus à plaindre. Est-ce moi, traité par lui comme vous savez, et sortant d'ici avec un outrage de plus, sans avoir obtenu justice? Est-ce Conon, portant la peine de ce qu'il a fait? Trouvez-vous bon, je le demande à chacun de vous, qu'il soit permis de frapper et d'outrager, oui ou non? Je crois bien que non. En ce cas, songez-y. Si vous renvoyez Conon des fins de la demande, beaucoup d'autres feront comme lui. Il s'en trouvera moins si vous le punissez.
J'aurais encore bien des choses à vous dire, juges, et les services que nous avons rendus, nous-mêmes, et notre père tant qu'il a vécu, soit comme triérarques, soit en portant les armes, toujours prêts à exécuter vos ordres. Conon n'a rien de semblable à dire, ni lui, ni aucun des siens. Mais le temps qui m'est accordé ne suffirait pas, et d'ailleurs ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Après tout, dussions-nous être jugés pires que nos adversaires, et mis encore plus bas, ce ne serait pas une raison pour qu'on vînt nous frapper et nous outrager.
Je ne vois pas qu'il me reste rien à ajouter. Je pense que vous avez présent à l'esprit tout ce que j'ai dit.
(01) Λωποδύτης est proprement le voleur d'habits, ἀπαγωγή est l'arrestation d'un meurtrier ou d'un voleur qui est pris sur le fait et conduit en prison, où il reste jusqu'au jugement. Voy. Démosth., discours contre Aristocrate, § 80, et Caillemer, au mot Apagogè (Dict. de Daremberg et Saglio). La peine était la mort, mais elle n'était pas appliquée. La compétence appartenait au tribunal des héliastes, qui fixait une amende, et le payement de cette amende dispensait le condamné de toute autre peine.
(02) Αἱ τῆς ὕβρεως γράφαι. C'etaient les actions publiques tendant à l'application d'une peine qui pouvait être la peine capitale, tandis que la δίκη αἰκίας était l'action privée tendant simplement à la réparation pécuniaire du dommage. Voy. Caillemer, au mol Aikias diké dans le Dictionnaire de Daremberg et Saglio). Démosthène emploie le pluriel parce qu'il y a plusieurs espèces d'ὕβρις, et, par suite, plusieurs formules d'accusation. On distinguait, suivant que le coupable avait employé la violence δι' αἰσχρουργίας, les coups διὰ πληγῶν, ou les paroles διὰ λόγων. La compétence et la peine étaient les mêmes que dans le cas de vol. Voy. Démosthène, discours contre Midias, § 47.
(03) Panacton, forteresse athénienne sur la frontière de Béotie.
(04) Le stratège était le commandant en chef, les taxiarques étaient les capitaines dont chacun commandait le contingent d'une tribu.
(05) Céphisia, dème de la tribu Erechthéide.
(06) Le Léokorion était le monument des trois filles de Léos, que leur père avait sacrifiées au salut de la patrie pour satisfaire à un oracle. Il était situé dans le quartier du Céramique.
(07) Mélité était un des quartiers de la ville d'Athènes, sur une colline à l'ouest. Il formait à lui seul un dème de la tribu Cécropide.
(08) Le Pherréphattion était le temple de Perséphoné, que les poètes appelaient l'herréphatta, la Proserpine des Latins.
(09) Chollide, dème de la tribu Léontide ou de la tribu Aegéide.
(10) Ληκύθος; était une fiole ou un flacon destiné à contenir de l'huile pour les frictions. Quant au sobriquet d'αὐτοληκύθοι, les anciens eux-mêmes ne savaient pas au juste ce qu'il voulait dire et l'expliquaient de différentes façons. Voy. le lex. Seg. dans Bekker, p. 465, 17.
(11) Démosthène indique ici la gradation des actions :
Κακηγορίας, action civile en dommages-intérêts pour injures verbales ou calomnies. Le défendeur est admis à prouver la vérité des faits imputés, voy. Démosthène, discours contre Aristorate, § 50, et Lysias, XI, 30.
Τραύματος, c'est l'action civile en réparation de voies de fait. Nous en avons déjà fait connaître les conditions.
Τραύματος γραφαί, ordinairement τραύματος ἐκ προνοίας γραφαί. Accusation de blessures portées avec préméditation et intention de donner la mort. La compétence appartenait au sénat de l'Aréopage. La peine était la mort, voy. Démosthène, discours contre Aristocrate, § 24 , et plus loin , § 28.
Φόνου γραφαί, accusation d'homicide. Elle était aussi portée devant l'Aréopage. L'homicide prémédité )εκ προνοίας, était puni de mort et de la confiscation des biens ; l'homicide involontaire n'était puni que de l'exil. (Démosthène, XXI, 43.)
(12) Brauron était un endroit voisin de Marathon, où il y avait un temple d'Artémis. Démosthène cite ici un précédent pour prouver que la complicité ne suppose pas nécessairement la coopération. Suivant Westermann, l'Aréopage aurait non pas banni, mais simplement exclu le personnage dont il s'agit. Mais il nous semble plus naturel de penser qu'il y eut bannissement.
(13) Il y avait eu , suivant l'usage, une tentative de conciliation devant des arbitres désignés par les parties, en vertu d'un compromis.
(14) Nous suivons ici le sens indiqué par Westermann. C'est le seul satisfaisant.
(15) Icaria, dème de la tribu Aegéide.
(16) Halœ, dème de la tribu Aegéide.
(17) Pithos ou Pitthos, dème de la tribu Cécropide.
(18) Les Triballes étaient les Thraces du Danube. Nous dirions des Cosaques ou des Pandours.
(19) Ἑκαταῖα, les parties des victimes qui ont servi à la purification , et qui étaient jetées au coin des rues, devant les images d'Hécate. Voy. les textes cités par Hermann, t. II, § 23, notes 21 et 25.
(20) Nous pensons, avec Westermann, qu'il faut bien se garder de voir ici un vestige de l'épreuve du feu, absolument étrangère aux idées athéniennes, quoique mentionnée une fois dans Sophocle (Antigone, v. 265).

References: § 326
 § 80
 § 47
 § 50
 § 24
 § 28
 § 23