Source: http://jesusmarie.free.fr/1a_q_030.htm
Timestamp: 2018-08-15 14:33:32+00:00

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Question 30 : De la pluralité des personnes divines
Il faut ensuite traiter de la pluralité des personnes divines. — A cet égard quatre questions se présentent : 1° Y a-t-il plusieurs personnes en Dieu ? (La pluralité des personnes a été niée par Simon le Magicien, le premier de tous les hérétiques, qui se disait le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; par Praxéas, qui confondait le Père avec le Christ, et qui disait que le Père avait souffert ; par Noët, qui prétendait que le Christ était la même personne que le Père et le Saint-Esprit ; par Sabellius, qui ne reconnaissait pas en Dieu trois personnes distinctes, et qui disait que Dieu prenait tantôt te nom de Père, tantôt le nom de Fils, tantôt le nom d’Esprit-Saint ; par Paul de Samosate, qui partagea l’erreur de Sabellius ; par les priscillianistes , qui disaient que le Christ était le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; par Servet et par tous les déistes modernes.) — 2° Combien y en a-t-il ? (Cet article attaque les mêmes erreurs que le précédent, puisqu’il réfute tous ceux qui admettent plus ou moins de trois personnes en Dieu. En parlant de chacune des personnes divines, nous ferons connaître les erreurs spéciales auxquelles elles ont donné occasion.) — 3° Que signifient en Dieu les termes numériques ? (La doctrine de saint Thomas est sur ce point absolument conforme à celle des conciles. Le onzième concile de Tolède s’exprime ainsi : In relatione personarum numerus cernitur, in divinitatis verò substantià quid numeratum sit, non comprehenditur. Ergò hoc solo numerum insinuant, quod ad invicem sunt, et in hoc numero carent, quod in se sunt. Le concile de Constantinople dit que les termes numériques n’ajoutent qu’une négation : Sancta Trinitas numerabilis personalibus est subsistentiis et sancta unitas extrà omnem numerum est, et hæc quidem invisibilem habet divisionem, et inconfusam gerit coniunctionem.) — 4° Le mot personne est-il commun aux trois personnes ? (Cet article a pour but d’écarter l’erreur de Sabellius et de tous ceux qui ont confondu les personnes avec l’essence.)
Article 1 : Faut-il admettre plusieurs personnes en Dieu ?
Objection N°1. Il semble qu’on ne doive pas admettre plusieurs personnes en Dieu. Car une personne est la substance individuelle d’une nature raisonnable. Si on admet en Dieu plusieurs personnes il faudra donc reconnaître en lui plusieurs substances ; ce qui paraît hérétique.
Réponse à l’objection N°1 : Le mot substance qui entre dans la définition de la personne ne signifie pas l’essence, mais le suppôt. Ce qui est évident, puisqu’on ajoute au mot substance l’épithète d’individuelle. Pour désigner la substance ainsi comprise les Grecs se servent du mot hypostase. C’est pourquoi ils disent trois hypostases, comme nous disons trois personnes. Mais nous n’avons pas l’habitude de dire trois substances dans la crainte qu’il n’y eût une équivoque et qu’on entendit par là trois essences.
Objection N°2. La pluralité des propriétés absolues n’établit de distinction de personnes ni en Dieu, ni en nous. Donc à plus forte raison la pluralité de relations n’en doit-elle pas établir. Or, il n’y a pas en Dieu d’autre pluralité que celle-là, comme nous l’avons dit (quest. 27, art. 3). Donc on ne peut pas dire qu’en Dieu il y a plusieurs personnes.
Réponse à l’objection N°2 : Les propriétés absolues qui sont en Dieu, comme la bonté et la sagesse, ne sont pas opposées l’une à l’autre, et que pour ce motif elles ne sont pas réellement distinctes. Car, quoique ces propriétés subsistent véritablement, elles ne forment cependant pas plusieurs choses subsistantes ; ce qui est nécessaire pour constituer plusieurs personnes. Quant aux propriétés absolues qui sont dans les créatures, elles ne subsistent pas quoiqu’elles soient réellement distinctes entre elles, comme la blancheur et la douceur. Mais en Dieu les propriétés relatives sont tout à la fois subsistantes et réellement distinctes l’une de l’autre, comme nous l’avons dit (quest. 28, art. 3). C’est ce qui fait que la pluralité de ces propriétés relatives constitue la pluralité des personnes divines.
Objection N°3. Boëce dit en parlant de Dieu (De Trin., liv. 1) que celui-là est véritablement un dans lequel il n’y a aucun nombre. Or, la pluralité suppose le nombre. Donc il n’y a pas en Dieu plusieurs personnes.
Réponse à l’objection N°3 : Par suite de la souveraine unité et simplicité de Dieu on ne reconnaît en lui aucune pluralité absolue, mais cela n’empêche pas qu’il y ait pluralité de relations, parce que les relations se disent de l’un par rapport à l’autre. C’est ce qui fait, comme le dit Boëce, qu’elles ne supposent pas composition dans l’être où elles se trouvent.
Objection N°4. Partout où il y a un nombre il y a un tout et des parties : si donc en Dieu il y a un certain nombre de personnes, on devra admettre en lui un tout et des parties ; ce qui répugne à la simplicité de sa nature.
Réponse à l’objection N°4 : Il y a deux sortes de nombres, l’un simple ou abstrait, comme deux, trois, quatre, etc., l’autre concret, comme deux hommes, deux chevaux. Si en Dieu on admet le nombre d’une manière absolue, abstraite, rien n’empêche qu’en lui il n’y ait un tout et des parties. Toutefois il n’en est ainsi que dans notre esprit, parce que le nombre abstrait n’existe que dans notre entendement. Mais si nous entendons parler du nombre concret tel qu’il existe dans les créatures ; un est une partie de deux, et deux une partie de trois ; ainsi un homme est une partie de deux hommes, deux hommes une partie de trois hommes, etc. Il n’en est pas de même en Dieu, parce que le Père est autant que la Trinité tout entière, comme nous le prouverons (quest. 42, art. 1 et 4).
Mais c’est le contraire. Car saint Athanase dit : Autre est la personne du Père, autre la personne du Fils, autre la personne du Saint-Esprit. Donc le Père, le Fils et le Saint-Esprit forment plusieurs personnes.
Conclusion Puisqu’il y a dans la nature divine plusieurs relations réelles et subsistantes, il faut nécessairement qu’il y ait plusieurs personnes.
Il faut répondre que la pluralité des personnes en Dieu est une conséquence de ce qui précède. Car nous avons montré (quest. préc., art. 4) que le mot personne signifie en Dieu une relation réelle et subsistante qui existe dans sa nature. Nous avons également prouvé (quest. 27, art. 1, 3 et 4) la pluralité de ces relations réelles. D’où il suit qu’il y a réellement dans la nature divine plusieurs choses subsistantes, ce qui revient à dire qu’il y a plusieurs personnes.
Article 2 : Y a-t-il en Dieu plus de trois personnes ?
Réponse à l’objection N°1 : Quoiqu’il y ait quatre relations en Dieu, cependant l’une d’elles, la spiration, n’est pas séparée de la personne du Père et de la personne du Fils, mais elle leur est commune. Et bien que ce soit une relation, on ne dit pas que c’est une propriété, parce qu’elle ne convient pas exclusivement à une seule personne. Ce n’est pas non plus une relation personnelle, c’est-à-dire une relation qui constitue une personne. Mais la paternité, la filiation et la procession sont appelées des propriétés personnelles, c’est-à-dire des propriétés qui constituent des personnes. Car la paternité est la personne du Père, la filiation la personne du Fils, la procession la personne du Saint-Esprit.
Réponse à l’objection N°2 : Ce qui procède de l’intelligence, comme le Verbe, procède par manière de ressemblance comme ce qui procède de la nature. C’est ce qui nous a fait dire (quest. 27, art. 3) que la procession du Verbe divin est la génération telle que la nature la produit. Mais l’amour ne procède pas comme étant la ressemblance du principe dont il procède, quoiqu’en Dieu l’amour soit coessentiel en tant qu’attribut divin. C’est pourquoi on ne donne pas à la procession de l’amour le nom de génération.
Objection N°3. Dans les créatures, plus l’être est noble et plus il a de facultés intrinsèquement agissantes ; ainsi l’homme a de plus que les animaux l’intelligence et la volonté. Or, Dieu surpasse infiniment toute créature. Donc il n’y a pas seulement en lui une personne qui procède de la volonté et une personne qui procède de l’intelligence, mais il y a encore une infinité de personnes procédant d une infinité d’autres manières. Donc il y a en Dieu un nombre infini de personnes.
Réponse à l’objection N°3 : L’homme étant plus parfait que les animaux, a plus de facultés qu’eux intrinsèquement agissantes, parce que sa perfection est celle d’un être composé. De là vient que dans les anges, qui sont plus parfaits et plus simples que l’homme, il y a moins de facultés intrinsèquement agissantes, parce qu’il n’y a en eux ni l’imagination, ni la sensibilité, ni d’autres facultés semblables. Or, en Dieu il n’y a en réalité qu’une seule opération qui est son essence. Mais nous avons montré (quest. 27, art. 1 et 4) comment il y a en lui deux processions.
Réponse à l’objection N°4 : Cette raison aurait de la valeur si l’Esprit-Saint avait une bonté numériquement autre que celle du Père ; car il faudrait dans ce cas que, comme le Père produit par sa bonté une personne divine, le Saint-Esprit en produisît une au même titre. Mais la bonté du Père est identique à celle du Saint-Esprit. Car il n’y a de distinction en Dieu que celle qu’établissent les relations des personnes. Par conséquent, la bonté convient au Saint-Esprit, suivant qu’il l’a reçue d’un autre, et elle convient au Père suivant qu’il la communique. Or, l’opposition de relation ne permet pas que la relation du Saint-Esprit soit compatible avec une relation qui en ferait le principe d’une autre personne, parce que le Saint-Esprit procède lui-même des autres personnes qui peuvent exister en Dieu.
Objection N°5. Tout ce qui est compris sous un nombre déterminé est mesuré ; car le nombre est une mesure. Or, les personnes divines sont immenses, comme le dit saint Athanase ; le Père est immense, le Fils immense, le Saint-Esprit immense. Donc elles ne sont pas comprises sous le nombre ternaire.
Réponse à l’objection N°5 : Un nombre déterminé (si on entend un nombre abstrait qui n’existe que dans l’entendement) a en effet l’unité pour mesure. Mais si on entend le nombre des choses qui existent dans les personnes divines, elles ne sont pas commensurables, parce que, comme nous le prouverons (quest. 42, art. 1 et 4), les trois personnes ont la même grandeur, et un être ne peut être sa mesure à lui-même.
Mais c’est le contraire. Car, dit saint Jean : Il y en a trois qui rendent témoignage au ciel, le Père, le Verbe et l’Esprit-Saint (1 Jean, 5, 7). Et quand on demande : Qu’est-ce que ces trois qui rendent témoignage ? On répond : Trois personnes, comme le dit saint Augustin (De Trin., liv. 7, chap. 4). Donc il n’y a en Dieu que trois personnes.
Conclusion Il n’y a en Dieu que trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Il faut répondre que d’après ce que nous avons dit précédemment (art. préc. et quest. 29, art. 4), il est nécessaire d’admettre qu’il n’y a en Dieu que trois personnes. Car nous venons de prouver qu’il y a plusieurs personnes en Dieu, parce qu’il y a plusieurs relations subsistantes réellement distinctes les unes des autres. Or, il n’y a de distinction réelle entre les relations divines qu’autant que ces relations sont opposées. Donc il faut que deux relations opposées appartiennent à deux personnes, et que quand les relations ne sont pas opposées, elles appartiennent à la même. Ainsi la paternité et la filiation étant des relations opposées, elles appartiennent nécessairement à deux personnes. Donc la paternité subsistante est la personne du Père, et la filiation subsistante est la personne du Fils. — Il y a encore deux autres relations qui ne sont pas opposées à celles-ci, mais opposées entre elles. Elles ne peuvent donc appartenir toutes les deux à une seule personne. Il faut dès lors que l’une d’elles convienne aux deux personnes que nous venons de nommer, c’est-à-dire au Père et au Fils, ou que l’une appartienne à l’un et l’autre à l’autre. Or, la procession ne peut convenir au Père et au Fils, ni à l’un des deux, puisqu’alors la procession de l’intelligence, qui est une vraie génération divine, établissant paternité et filiation, résulterait de la procession d’amour, selon laquelle s’effectuent la spiration et la procession. Ainsi la personne du Père qui engendre et celle du Fils qui est engendré procéderaient de la personne qui spire ; ce qui est opposé à ce que nous avons dit (quest. 27, art. 3 et 4). Il faut donc que la spiration appartienne au Père et au Fils, puisque cette relation n’est opposée ni à la paternité, ni à la filiation (Par conséquent, il faut que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.), et que par conséquent la procession appartienne à une personne autre que ces deux-ci, c’est-à-dire à la personne du Saint-Esprit qui procède de l’amour. Nous pouvons donc conclure qu’il n’y a que trois personnes dans la Trinité : le Père, le Fils et le Saint-Esprit (Quoique cette explication ne soit qu’un système, cependant elle rend si parfaitement compte du dogme, qu’il serait difficile de ne pas l’admettre.).
Article 3 : Les termes numériques sont-ils positifs en Dieu ?
Objection N°1. Il semble que les termes numériques ajoutent quelque chose en Dieu (Littéralement, mettent en Dieu quelque chose (ponunt aliquid in divinis), c’est-à-dire signifient quelque chose de positif. La question est par conséquent celle-ci : Quand nous disons que le Père et le Fils sont deux, le mot deux s’entend-il positivement comme le mot père ou sage, ou s’entend-il négativement comme le mot incorporel.). Car l’unité divine est son essence, et tout nombre est l’unité répétée. Donc tout terme numérique signifie en Dieu l’essence. Donc il pose en Dieu quelque chose.
Réponse à l’objection N°1 : L’unité transcendantale est plus générale que la substance et que la relation ; il en est de même de la multiplicité. Par conséquent on peut appliquer l’unité et la multiplicité ainsi comprises à la substance et à la relation, suivant qu’elles leur conviennent. Ainsi ces noms, quand on les ajoute à l’essence ou à la relation, indiquent d’après leur propre signification la négation de toute division, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.).
Objection N°2. Tout ce qu’on dit de Dieu et.des créatures convient à Dieu d’une manière plus éminente qu’aux créatures. Or, les termes numériques ajoutent quelque chose aux créatures. Donc à plus forte raison ajoutent-ils quelque chose à Dieu.
Réponse à l’objection N°2 : La pluralité, qui ajoute quelque chose aux créatures, est une espèce de quantité qui n’entre pas dans les attributs divins. On ne se sert pour la Trinité que de la multiplicité transcendantale qui n’ajoute rien aux êtres dont elle est le prédicat, et qui ne fait qu’exprimer ce qu’il y a d’indivis dans chacun d’eux.
Objection N°3. Si les termes numériques, au lieu d’ajouter, excluent, de telle sorte que l’unité soit exclue par la pluralité, et la pluralité par l’unité, il en résultera pour l’esprit un cercle vicieux qui ne produira que la confusion, ce qui est un inconvénient. Il faut donc que les termes numériques ajoutent en Dieu quelque chose.
Réponse à l’objection N°3 : L’unité n’exclut pas la multiplicité, mais la division qui est rationnellement antérieure à l’unité et à la multiplicité. La multiplicité n’exclut pas non plus l’unité, mais seulement aussi la division à l’égard de chacune des choses dont elle se compose. C’est ce que nous avons exposé plus haut en traitant de l’unité de Dieu (quest. 11, art. 1). Nous ajouterons que les autorités alléguées dans l’argument contraire ne nous sont pas réellement opposées. Car quoique la pluralité exclue la solitude et l’unité la pluralité des dieux, il ne résulte cependant pas de là que ces noms n’aient pas d’autre signification. Car le blanc exclut à la vérité le noir, mais le mot de blanc ne signifie pas seulement l’exclusion du noir.
Mais c’est le contraire. Saint Hilaire dit (De Trin., liv. 4) : En confessant la pluralité des personnes on écarte l’idée d’un être solitaire. Et saint Ambroise ajoute (De Fid., liv. 1) : Quand nous disons qu’il n’y a qu’un Dieu, l’unité exclut ici la pluralité des dieux, car nous n’admettons pas qu’il y ait en Dieu quantité. D’après ces divers passages, il semble que ces noms ont été employés plutôt négativement que positivement.
Conclusion Les termes numériques n’ont en Dieu qu’un sens négatif.
Il faut répondre que le Maître des sentences établit que les termes numériques ne sont pas en Dieu positifs, mais négatifs (1, dist. 24). D’autres disent le contraire. — Pour éclaircir cette question il faut observer que toute pluralité suppose une division. Or, il y a deux sortes de division. L’une matérielle, qui s’effectue sur ce qui est continu, et qui produit le nombre qui est une espèce de quantité. Cette sorte de nombre ne se rapporte qu’aux choses matérielles qui ont la quantité pour prédicat. L’autre est la division formelle qui s’effectue par les formes opposées ou diverses. La multiplicité est le résultat de cette division ; elle n’existe pas dans un genre quelconque, elle est transcendantale, comme quand on dit que l’être est un et multiple. Cette multiplicité ne se rapporte qu’aux choses absolument immatérielles. — Quelques auteurs, ne considérant que la multiplicité qui est une espèce de quantité discrète, et voyant que cette quantité n’existe pas en Dieu, ont prétendu que les termes numériques ne sont pas positifs, mais qu’ils ne sont que négatifs (Ce sentiment est celui du Maître des sentences (dist. 24, 1).). D’autres, considérant cette même multiplicité, ont dit que, comme la science n’existe en Dieu que suivant sa propre nature, et non suivant la nature de son genre (parce qu’en Dieu il n’y a pas de qualité), de même en Dieu le nombre existe suivant sa propre nature, mais non selon la nature de son genre, qui est la quantité. — Pour nous, nous disons que les termes numériques, quand ils sont appliqués à la nature divine, ne se prennent pas du nombre qui est une espèce de quantité ; parce qu’alors ils ne pourraient convenir à Dieu que métaphoriquement, comme toutes les autres propriétés des corps, telles que la largeur, la longueur et le reste. Mais ils sont pris de la multiplicité transcendantale. Or, la multiplicité ainsi entendue est à la pluralité des objets dont elle est le prédicat ce que l’unité absolue est à l’être lui-même. Cette espèce d’unité, comme nous l’avons dit à l’occasion de l’unité de Dieu (quest. 11, art. 1), n’ajoute rien à l’être ; elle en exclut seulement la négation de toute division. Car l’un signifie l’être indivis. C’est pourquoi à quelque chose qu’on l’applique, il signifie un être indivis. Ainsi, quand on l’applique à l’homme, il indique la nature ou la substance de l’homme non divisée. Dans le même sens, quand on parle de choses multiples, la multiplicité ainsi entendue signifie que ces choses sont indivises entre elles. Le nombre, qui est une espèce de quantité, ajoute toujours un accident à l’être ; il en est de même de l’unité arithmétique qui est le principe de ce nombre. Mais les termes numériques dont on se sert pour exprimer les personnes divines, n’ajoutent à l’être divin qu’une négation, comme l’a fort bien dit le Maître des sentences. Ainsi, quand nous disons que l’essence est une, le mot un signifie l’essence indivise ; quand nous disons que la personne est une, le mot un signifie la personne indivise, et quand nous disons qu’en Dieu il y a plusieurs personnes, nous affirmons l’existence de chacune de ces personnes et leur indivision respective, parce qu’il est dans la nature de la multiplicité de se composer d’unités.
Article 4 : Le mot personne peut-il être commun aux trois personnes ?
Objection N°1. Il semble que le mot personne ne puisse être commun aux trois personnes. Car les trois personnes n’ont de commun que l’essence. Or, le mot personne ne signifie pas directement l’essence. Donc il n’est pas commun aux trois.
Réponse à l’objection N°1 : L’objection suppose qu’à la communauté de nom correspond une communauté de choses, ce que nous avons repoussé.
Objection N°2. Ce qui est commun est opposé à ce qui est incommunicable. Or, il est dans la nature de la personne d’être incommunicable, puisque Richard de Saint-Victor fait entrer le mot incommunicable dans la définition de la personne (quest. 29, art. 3, réponse N°4). Donc le mot personne n’est pas commun aux trois.
Réponse à l’objection N°2 : Quoique le mot personne soit incommunicable, cependant la manière d’être qu’il exprime peut être incommunicablement commune à plusieurs.
Objection N°3. S’il est commun aux trois, cette communauté est réelle ou rationnelle. Or, elle n’est pas réelle parce que dans ce cas les trois personnes n’en feraient qu’une, elle n’est pas non plus purement rationnelle parce qu’alors la personne serait quelque chose d’universel. Or, en Dieu il n’y a rien d’universel ni de particulier, ni genre, ni espèce, comme nous l’avons vu (quest. 3, art. 5). Donc le mot personne n’est pas commun aux trois.
Réponse à l’objection N°3 : Quoique la communauté soit rationnelle et non réelle, il ne s’ensuit pas néanmoins qu’en Dieu il y ait quelque chose d’universel ou de particulier, qui soit genre ou espèce ; d’abord parce que dans l’humanité la communauté de genre ou d’espèce n’est pas la communauté de personnes ; ensuite parce que les personnes divines n’ont qu’un seul être, et que pour qu’il y ait genre et espèce il faut qu’il y ait plusieurs êtres qui diffèrent entre eux.
Mais c’est le contraire. Car saint Augustin dit (De Trin., liv. 7, chap. 4) : Quand on demande, qu’est-ce que ces trois ? on répond : Ce sont trois personnes, parce que la personne est ce qu’elles ont de commun.
Conclusion Le mot de personne est un terme commun aux trois personnes divines, non réellement, mais rationnellement, non comme un genre ou une espèce, mais comme un individu vague.
Il faut répondre que cette façon de parler indique assez que le mot personne est commun aux trois, puisque nous disons trois personnes. Car quand nous disons trois hommes, nous montrons que le mot homme est commun à tous les trois. Il est évident que la communauté de nom n’implique pas celle de la chose, comme la même essence est commune à toutes les trois, parce que dès lors il faudrait admettre que les trois personnes n’en font qu’une, comme elles n’ont qu’une seule essence. — En recherchant quelle était cette communauté de noms, les avis se sont partagés. Les uns ont dit que c’était une communauté de négation (Ce sentiment repose sur la définition de la personne, donnée par Richard de Saint-Victor (Voyez quest. 29, art. 3).), parce que la personne comprend dans sa définition le mot incommunicable. D’autres ont dit que c’était une communauté d’intention (Cette opinion repose sur la définition de la personne, telle qu’elle est dans Boëce.), parce que dans la définition de la personne on fait entrer le mot d’individuel ; comme si l’on disait, par exemple, que l’espèce est quelque chose de commun au cheval et au bœuf. Mais ces deux sentiments sont erronés, parce que le mot personne n’est ni un nom de négation, ni un nom d’intention, mais un nom de chose. — Il faut donc dire que dans les choses humaines le mot personne est commun d’une communauté de raison, non comme le genre ou l’espèce, mais comme l’individu vague. Car les noms des genres ou des espèces, comme homme, animal, sont employés pour exprimer les natures communes, mais non les intentions de ces natures, qu’on exprime par ces mots genre ou espèce (Ainsi, les noms de genre ou d’espèce expriment les natures communes sans aucun rapport à la substance.). Mais l’individu vague (comme quelque homme) signifie la nature commune avec une manière d’être déterminée qui convient à chaque être de la même espèce, c’est-à-dire qu’on l’emploie pour exprimer ce qui subsiste par soi et qui est distinct du reste. Le nom d’un individu désigné (Remarquez la différence que saint Thomas établit entre l’individu vague et l’individu déterminé, parce que son intention est d’établir que la personne signifie la même chose que l’individu vague, mais d’une autre manière.) exprime un être déterminé distingué de tous les autres. Par exemple, le nom de Socrate signifie tel corps, tel visage. Il y a toutefois cette différence, c’est que quelque homme exprime la nature de l’individu avec la manière d’être qui convient à chaque être de son espèce ; tandis que le mot personne n’a pas été créé pour signifier la nature, mais pour signifier une chose subsistante dans telle nature (La différence qu’il y a entre la personne et l’individu vague, c’est que la personne signifie la manière de subsister avant que de signifier la nature, ce qui ne convient pas à l’individu vague ou transcendant.). Ainsi, ce qu’il y a rationnellement de commun, à toutes les personnes divines, c’est que chacune d’elles subsiste dans la nature divine, et qu’elle est distincte des autres. Donc le mot personne est commun rationnellement (Il est commun d’une communauté de raison et non d’une communauté réelle, parce que, dans ce dernier cas, on pourrait dire que la personne des trois suppôts est une, comme on dit que l’essence divine des trois personnes est une, ce qui serait hérétique.) aux trois personnes divines.

References: art. 3
 art. 3
 art. 1
 art. 4
 art. 1
 art. 3
 art. 1
 art. 1
 art. 4
 art. 3
 art. 1
 art. 1
 art. 3
 art. 5
 art. 3