Source: http://www.dominicains.ca/Documents/Articles/vicaire2.htm
Timestamp: 2017-12-18 03:20:30+00:00

Document:
Via dominici - La constitution fondamentale par Marie-Humbert Vicaire, o.p.
Via dominici - La constitution fondamentale
Nous allons parler aujourd'hui de la Constitution Fondamentale, de l'un des textes qui seraient les mieux à leur place en tête de vos Constitutions de Moniales, comme signe de votre participation à l'Ordre tout entier.
Quelques mots, d'abord, sur l'origine de cette Constitution. Ce n'est pas par hasard si ce texte, absolument original, en neuf paragraphes mais ne formant qu'une seule Constitution, se trouve en tête de notre législation avec le titre de : "Constitution Fondamentale". Le chapitre de Chicago a voulu disposer les choses de la sorte. On avait envisagé différents systèmes. Au début, un prologue qui ne serait pas constitution. Puis huit constitutions numérotées à part. Finalement on a voulu une Constitution avec neuf paragraphes, la première de toutes, mais en dehors en quelque sorte, et d'une autre facture que les autres.
D'où vient l'idée de la Constitution fondamentale ? Au Chapitre de Bogotá, où l'on avait déjà envisagé une transformation de notre législation, on avait parlé du propos fondamental de l'Ordre, ou des propositions fondamentales de l'Ordre. C'est pourquoi le questionnaire envoyé par le Père Général à chacun des religieux de l'Ordre pour lui demander son avis sur la réforme législative, ce questionnaire possédait un chapitre intitulé "Des propositions fondamentales" - "De propositionibus fundamentalibus". Lorsque les réponses à ce questionnaire furent arrivées, puis classées (un très beau travail d'ailleurs, par une soixantaine de religieux, selon des règles sociologiques habilement élaborées), on rassembla à Rome un Congrès de Provinciaux en septembre 67. À ce Congrès des Provinciaux, l'une des Commissions qui furent instituées, était intitulée d'après l'objet qu'on lui confiait : "De propositionibus fundamentalibus". Voilà l'origine du mot fondamental. Cependant la Commission centrale chargée de rédiger le projet de texte des Constitutions à soumettre au Chapitre général de Chicago n'a pas érigé de Commission "De propositionibus fundamentalibus". Il avait semblé, en effet, que la matière élaborée par la Commission du Congrès des Provinciaux était également du ressort d'autres Commissions. Cependant, dans une conversation que j'avais eue avec le Père Gobert chargé de constituer la Commission centrale, je lui proposai de rédiger moi-même un prologue aux nouvelles Constitutions. J'étais, en effet, extrêmement attaché (et je n'étais pas le seul dans l'Ordre) au prologue de nos toutes premières Constitutions, qui, par la définition qu'il donnait du but de l'Ordre, par la façon dont il engageait le travail législatif dans l'Ordre, a joué un rôle éminent dans notre histoire. C'est ainsi qu'avec l'aide de la Commission de la vie régulière, dont je faisais partie, j'ai rédigé, puis nous avons élaboré un texte qui, finalement discuté assez longuement au sein de la Commission centrale, a constitué un prologue en 5 paragraphes.
Ce prologue définissait la fin, la profession, le mode de vie, le travail législatif et enfin la formation de la famille dominicaine. Ces cinq éléments forment actuellement la base de notre Constitution fondamentale, certes discutés, remaniés, complétés, mais tout de même reconnaissables.
Les Provinces auxquelles nous avions envoyé le projet de prologue élaboré par la Commission centrale ont réagi en proposant des améliorations; certaines nous suggéraient de reprendre le prologue des toutes premières Constitutions; mais ce n'était pas possible. Le Provincial des Philippines nous a envoyé, de sa plume, un traité de quelque trente pages destiné à remplacer le prologue. Je dois dire qu'il était fort intéressant, ce travail du Père Gayo. En particulier il visait à embrasser dans une synthèse l'ensemble des problèmes fondamentaux de l'Ordre. Tandis que nous ne parlions que de la profession, de la fin ou de la forme de vie dans l'Ordre, il voulait qu'on expose aussi le type de société religieuse que représente l'Ordre, - car il est bien certain que notre société a un caractère propre à elle -, et le mode de gouvernement, ou plus exactement le mode d'organisation constitutionnelle des diverses parties de l'Ordre. Ces deux éléments, en effet, sont caractéristiques. Ainsi lorsque s'est tenu le Chapitre de Chicago, un matériel très important s'est trouvé rassemblé. Il donnait une idée synthétique, une sorte de définition fondamentale de l'Ordre.
Or, dès le début, le Chapitre de Chicago a exprimé la volonté de commencer par formuler dans le domaine législatif l'idée d'ensemble, le principe sur lequel on était d'accord, afin d'éviter que l'on ne discute des parties de notre législation sans s'être entendu sur le tout. C'est qu'en effet, dans la Commission centrale, nous avions procédé autrement. On avait travaillé sur les parties, sans avoir fixé une idée d'ensemble sur laquelle on serait d'accord; puis on a voulu réunir ces membres ensemble. La Commission centrale s'est alors scindée en deux. Certains voulaient pour les Constitutions un plan d'ensemble qui commençât par présenter le Dominicain dans la plénitude de son exercice de Prêcheur, pour déterminer ensuite chacune de ses façons de vivre. On voulait d'abord voir le tout : le Dominicain épanoui dans son activité apostolique et contemplative, pour savoir ensuite comment il fallait qu'il se forme et qu'on le gouverne. D'autres voulaient au contraire qu'on parte des parties conçues en quelque sorte dans l'abstrait, pour arriver à composer un tout, qui était assez différent finalement du tout qu'envisageaient les autres.
Voilà la raison qui a fait que, dès le début, on a décidé de discuter sur les questions fondamentales et de constituer une Commission spéciale, non prévue d'office, pour cet aspect fondamental, et on en a donné la présidence au Père Kopf. J'en étais le rapporteur. C'était rudement intéressant, cette Commission-là ! Elle a fait un énorme travail. Le Chapitre était paralysé tant que nous n'avions pas achevé. Nous avons alors abouti à un texte qui, sauf sur un point, a été accepté sans grosses corrections par le Chapitre Général. Il n'y eut que quelques additions; l'une, par exemple, réclamée par les Provinces irlandaise et australienne, qui avaient peur qu'on ne mette pas assez les points sur les i dans la Constitution fondamentale en matière de récitation de l'Office, a alourdi et déséquilibré inutilement à mon sens une phrase. Sur un seul point il y eut un changement grave, à propos du sacerdoce. La discussion a été dramatique. On peut dire que l'Ordre s'est coupé en deux pour une addition réclamée par les Pères espagnols et qu'une importante fraction des capitulaires estimaient à cette place inutile et même erronée. Ce n'est malgré tout qu'un détail. La Constitution est restée telle que la Commission spéciale l'avait élaborée à partir des travaux antérieurs.
Quelle est l'autorité de cette Constitution fondamentale ? Juridiquement elle est la même que celle de toutes les Constitutions, c'est-à-dire qu'elle peut être modifiée par le procédé des trois Chapitres successifs. Mais ce qui fait la force d'un texte législatif n'est pas tant sa note juridique que son poids réel. Or, son poids réel a été très fortement souligné par le Chapitre Général qui l'a faite, en la mettant à part, en la mettant en tête, en lui donnant un titre particulier et surtout en affirmant dans le § 8 de cette Constitution que ces éléments, tels qu'ils sont exprimés ainsi "dans l'immuable équilibre des éléments fondamentaux qui intègrent notre vie, que ces éléments ne peuvent être substantiellement modifiés chez nous, car ils doivent inspirer notre façon de vivre et de prêcher pour subvenir aux nécessités de l'Église et des hommes."
En effet, si nous voulons avoir une législation capable d’évoluer, il ne suffit pas de dire qu'elle peut varier, il faut préciser les critères selon lesquels elle doit varier, car s'il n'y avait aucun critère, les variations successives de nos lois ne seraient plus en continuité les unes avec les autres, il y aurait succession de formes sans parenté fondamentale, il n'y aurait plus un Ordre de S. Dominique en voie d'évolution, mais une succession d'Ordres disparates. Or ce sont ces critères qu'exprime précisément la Constitution fondamentale. Elle possède donc par son contenu une autorité beaucoup plus grande que les autres dispositions législatives de l'Ordre.
La Constitution fondamentale est rédigée assez clairement, car chaque paragraphe a un objet précis. Le § 1er parle de la fin de l'Ordre : une seconde évangélisation du monde. Le § 2 de son esprit : un esprit évangélique. Le § 3 parle de l'acte principal du religieux, sa profession, et il en énumère les cinq composantes; le § 4 parle de notre forme de vie : vie apostolique avec tous les éléments qui l'intègrent. Le § 5 parle alors de notre ministère propre : le ministère de la Parole de Dieu. Le § 6 donne le type de société religieuse. Le § 7 décrit le caractère propre de notre vie constitutionnelle; ce ne sont pas seulement les notes abstraites de notre vie constitutionnelle, mais la façon dont jouent entre eux nos organes constitutionnels. Le § 8 parle du procédé de révision de législation que réalisent dans l'Ordre les Chapitres Généraux. Enfin le § 9 donne la composition de notre Ordre, pris dans son universalité, et à cette occasion parle des rapports de la centralisation et de la décentralisation dans l'Ordre.
II - Le propos de l'Ordre et son esprit.
Je voudrais maintenant commenter les 5 premiers paragraphes pour faire ressortir la qualité et la richesse de ce texte.
Le paragraphe premier parle donc du "propos" de l'Ordre. La traduction française utilise le mot de projet : on a voulu employer un mot à la mode, qui a quelque retentissement pour nos contemporains. Peut-être en a-t-il trop, parce qu'il implique une philosophie, en particulier la philosophie de Sartre pour lequel un projet, c'est un propos si personnel que chacun le détermine à sa façon et qui crée par là ses propres valeurs. Le "propos" de l'Ordre, au contraire, est le même pour tous et c'est par là qu'il nous rassemble fondamentalement. Le mot latin "propositum" a un sens très défini. Le propos, c'est la fin, le but qu'on se propose, mais, en même temps, toutes les déterminations concrètes qui doivent rendre capables d'atteindre réellement cette fin; c'est donc les intentions fondamentales qui nous meuvent au moment d'une action durable et qui rassemblent dans un même ordre tous ceux qui ont même propos.
Donc, paragraphe 1, "le projet de l'Ordre". Nous l'avons lu ce matin. C'est un extrait d'une Bulle d'Honorius III. Il y a beaucoup d'autres bulles analogues. Le texte qu'on a mis là est évidemment l'un des plus significatifs. Mais la répétition de textes analogues dans les bulles, et spécialement les bulles de recommandation de l'Ordre données par Honorius III en 1221, fait que notre texte est typique. Ce n'est pas un texte rédigé par hasard, qui, parce qu'il aurait plus de beauté que d'autres, aurait été mis à profit. Si nous l'avons cité c'est qu'il représente typiquement ce que l'Église en 1221 a compris, a appuyé de son autorité, a sanctionné dans l'Ordre des Prêcheurs et, d'autre part, ce que S. Dominique a lui-même conçu, en fonction de ses idées sur l'Ordre. Lorsque le Pape donne à un Ordre une bulle de confirmation, en fait, il est renseigné par cet Ordre lui-même, dans le cas, par saint Dominique. Selon la coutume le requérant prépare dans la supplique les éléments de la rédaction de la bulle qu'il désire. En ce domaine Dominique était à son aise. Il a fait un usage étendu et habile durant les six années qui lui restaient à vivre après l'institution de son Ordre, des bulles du Souverain Pontife. Aucun fondateur d'Ordre en son temps, surtout pas S. François, n'a pu, ni voulu faire un usage comparable au sien des documents de la chancellerie pontificale. Il y avait ses entrées par son ami Guillaume de Sabine qui la dirigeait. Il s'est fait accorder la gratuité des bulles. Il a pu faire mettre dans ces documents pratiquement ce qu'il voulait. Naturellement, le Pape se gardait le droit d'accepter et de munir le texte de sa sanction suprême, mais on peut être sûr que c'est Dominique lui-même qui a préparé la rédaction des bulles avec son ami Guillaume de Sabine.
On y lit donc cette phrase "Celui qui ne cesse de féconder son Église par de nouveaux croyants, voulut conformer nos temps modernes à ceux des origines et diffuser la foi catholique." La Providence a donc résolu une seconde évangélisation du monde et pour cela, a suscité S. Dominique "en lui inspirant les sentiments d'amour filial par lesquels, embrassant la vie de pauvreté, faisant profession de vie régulière..." Soulignez les deux termes : on embrasse la pauvreté et on fait profession de vie régulière; il y a un élan admirable vers la pauvreté en S. Dominique : il l'embrasse. Mon Dieu, cela vaut bien la "dame pauvreté" de S. François ! Il embrasse la "pauvreté volontaire"; il s'agit de la "pauvreté évangélique mendiante", mendicité du prédicateur en voyage et de la communauté elle-même (depuis 1220). "...vous consacrez toutes vos forces". Le texte latin continue "à l'exhortation de la Parole de Dieu", ce que j'ai traduit par "faire pénétrer la Parole de Dieu", "tandis que vous évangélisez par le monde le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ".
Dans une autre bulle, la formule est plus développée; elle ne dit pas seulement "vous évangélisez le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ", elle explique : "Vous annoncez aux infidèles le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ et aux fidèles l'aliment de la Parole de Dieu". Cette distinction paraît encore dans une autre bulle sous la forme : "vous travaillez à augmenter les chrétiens en nombre et en piété". Ces précisions sont fort importantes, parce qu'elles signifient déjà que l'intention de S. Dominique, confirmée par l'Église, c'est une évangélisation universelle à ceux qui sont loin, pour leur faire connaître le Nom qui est seul à pouvoir les sauver, et à ceux qui sont déjà chrétiens, pour leur permettre d'atteindre les plus hautes cimes de la sainteté.
C'est particulièrement important pour vous, puisque vous travaillez immédiatement a la seconde partie de ce dyptique. Vous travaillez certes à la première aussi, à l'évangélisation la plus lointaine : la preuve, c'est Ste Thérèse de l'Enfant Jésus. Mais tout de même, vous travaillez plus directement à aider les chrétiens à atteindre les hauteurs de la vie spirituelle par le rayonnement de votre propre vie contemplative. Cette fois encore, je n'ai qu'à évoquer la mystique rhénane, et d'une façon générale la haute spiritualité qui a rayonné de nos couvents contemplatifs pour faire comprendre que, ce que les frères ne peuvent pas faire eux-mêmes, parce qu’ils n'ont pas la perfection de votre vie spirituelle - ils n'ont pas toujours le temps de vaquer à la vie spirituelle dans un ministère parfois harassant, dirigé souvent vers des gens très lointains - vous, vous pouvez le faire. L'Ordre de S. Dominique ne satisfait à la totalité de sa mission d'évangélisation que par les deux branches des frères et des soeurs. Je ne veux pas dire qu'Eckhart, par exemple, n'ait pas contribué beaucoup à la formation et à l'élévation spirituelle des chrétiens. Mais même en ce cas privilégié, il n'y aurait pas eu de résultats sensationnels sans le milieu des Soeurs. C'est le milieu de vie contemplative qui fait partie fondamentalement de votre institution d'après la volonté de S. Dominique qui nous aide à pousser les chrétiens à leur vie de sainteté.
Dans une série de bulles, le Pape emploie une autre image pour signifier la même chose. Il parle "des frères, qui puisent dans la joie les eaux vives aux sources du Sauveur pour les distribuer sur les places publiques..."
Dans cette chaîne qui va du Christ aux âmes, - le Christ qui est la source des eaux vives - et les âmes qui les reçoivent -, les frères sont les intermédiaires car ils distribuent, mais les soeurs le sont aussi, car elles se tiennent à la source, parmi ceux qui puisent.
Je voudrais vous lire ici un texte de S. Bernard qui décrit beaucoup mieux que je ne pourrais le faire le rôle de la vie purement contemplative quand il s'agit de boire à la source:
"Votre vie rend présente à l'Église la vie apostolique" - c'est-à-dire, la vie de la primitive Église, celle que nous voulons recommencer pour faire une nouvelle évangélisation - "Qu'est-ce à dire ? Les Apôtres abandonnèrent tout et, réunis sous la présence du Seigneur, vécurent à son école". Pour un S. Bernard, être religieux, c'est vivre en communauté et c'est être à l'école du Christ; les Apôtres étaient comme les novices du Seigneur, leur maître, qui les façonnait comme un bon potier pour leur donner une forme parfaite. "À la fontaine du Seigneur, ils puisèrent les eaux de la joie, et à la source même ils burent l'eau de la vie. Bienheureux les yeux qui ont vu. Mais, vous-même, ne faites-vous pas quelque chose de semblable, encore que vous ne viviez pas en sa présence, mais en son obéissance... du Christ et que vous ne puisiez non aux paroles de sa bouche, mais à la voix de ses envoyés. Revendiquez pourtant cette prérogative sur les Apôtres." (C'est mieux que les Apôtres; c'est une prérogative de croire, sans voir, en entendant seulement la voix des envoyés, tandis que les Apôtres ont pu voir et entendre directement le Sauveur) - "Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru." (Nous avons donc une prérogative sur les Apôtres) - "Persévérez dans cet état, vous, puisque les Apôtres ont gardé la voie royale de la justice, dans la faim et la soif, dans le froid et la nudité, dans les travaux, les jeûnes, les veilles et les autres observences. Efforcez-vous de les égaler, non par les mérites, mais par les mêmes grâces". La vie religieuse est une imitation des pratiques des Apôtres.
Vous voyez que le texte du Pape ne parle pas seulement de notre finalité, c'est-à-dire de l'évangélisation du monde, mais aussi du mode de vie qui nous rend connaturels à cette évangélisation, qui nous y prédestine : "Nous embrassons la pauvreté et pratiquons la vie régulière." Cela comprend une stabilité, une vie régulière, une vie commune et un évangélisme. Car cette pauvreté que nous embrassons n'est pas la pauvreté personnelle indispensable à toute vie commune; c'est quelque chose de plus : c'est la pauvreté évangélique, la mendicité que S. Dominique a voulu donner à son Ordre. Parce qu’elle est originale on la souligne par le verbe "embrasser", alors qu'on nous propose simplement de pratiquer le reste. Le second paragraphe de la Constitution fondamentale, se servant de deux phrases de notre Père S. Dominique, s'attache précisément à l'esprit dans lequel nous nous adaptons à notre finalité.
La première phrase est une nouvelle affirmation, par S. Dominique cette fois, de la finalité de l'Ordre qui "dès l'origine, a été institué spécifiquement pour l'évangélisation et le salut des âmes". Vient alors un extrait du chapitre des premières Constitutions concernant les prédicateurs. Le texte remonte directement à S. Dominique; plusieurs des témoins au procès de canonisation affirment qu'il a été écrit sous sa dictée.
Le texte nous décrit l'état d'âme des prédicateurs au moment le plus chargé de sens et de puissance de leur vie : au moment où ils sortent de leur couvent, encore tout animés par la vie spirituelle, nourris par la vie d'étude et rayonnants en outre de la charité fraternelle de la communauté; ils vont porter dans le monde la Parole de Dieu. Alors S. Dominique dit "qu'ils se comportent désormais et partout en hommes qui cherchent leur salut et celui du prochain, en toute perfection et esprit religieux, comme des hommes évangéliques qui suivent les pas de leur Sauveur et ne parlent qu'à Dieu ou de Dieu en eux-mêmes et à leur prochain". - Je ne peux pas, dans l'unique conférence que je consacre à tous ces textes, insister sur chacun des éléments : ils sont tous importants; par exemple le mot "en toute perfection", littéralement "en toute honnêteté". L'honnêteté, à cette époque, n'est pas l'honnêteté vis-à-vis de la justice que nous comprenons aujourd'hui; l'honnêteté, c'est le bien honnête, c'est-à-dire la perfection. Celui qui a l'"honestas vitae", a la perfection de la vie; il a la plénitude de la valeur qu'un homme peut avoir, il est un "homme bon" (comme on dit d'une pièce de monnaie qu’elle est bonne), un bon homme. Le mot d'honnête, de parfait, de bon homme, appliqué par S. Dominique à ses religieux a une saveur particulière. On sait que dans le Languedoc les Cathares se faisaient appeler les "parfaits", les "bons-hommes". On donnait également le nom de "bonshommes" à des religieux particulièrement édifiants, à savoir les frères de l'Ordre de Grandmont, ces originaux, assez maladroits dans la vie quotidienne, dont on faisait parfois des quolibets, mais dont tout le monde reconnaissait qu'ils étaient de vrais saints.
Lorsque S. Dominique nous demande d'avoir cette perfection, il nous demandait de ne rien rabaisser de l'idéal moral de la vie religieuse. Une autre idée courante du religieux, à l'époque, était qu'il est un homme qui cherche son salut; il fuit le monde pour faire son salut. C'est si bien la mentalité de ce temps que, dans les récits de conversion à l'Ordre que l'on trouve dans les Vitae Fratrum (il y en a une dizaine), presque toujours, c'est cela qu'on met en avant : ils entrent dans l'Ordre pour faire leur salut. Saint Dominique trouve que ce n'est pas suffisant pour le frère Prêcheur : le Prêcheur doit se comporter partout comme un homme qui cherche son salut et celui du prochain. Les deux intentions sont liées : "ils cherchent leur salut, en cherchant celui du prochain" ou "ils cherchent le salut du prochain en cherchant leur salut".
Ceci nous ramène à la mentalité évangélique de l'époque, celle de la mission des Apôtres. Le Magnificat nous manifeste que la Vierge Marie, quelle que soit la grâce personnelle qu’elle a conscience de recevoir, pense d'abord à la miséricorde qui est faite à son peuple d'Israel; elle pense d'abord au Royaume de Dieu, plus exactement à la place assignée dans la préparation du Royaume de Dieu, et donc du salut des hommes. C'est cela même que notre Père S. Dominique veut que nous considérions dans notre vocation particulière, l'oeuvre à accomplir pour le salut des hommes.
Je voudrais insister surtout sur la finale : "qui suivent les pas de leur Sauveur" (c'est la "sequela Christi" qui est à la base de toute vie religieuse); "ne parlant qu'à Dieu ou de Dieu". Cette petite phrase est capitale. Saint Dominique y a tenu. Quatre frères l'ont répétée au procès de canonisation, la signalant comme tout à fait caractéristique du fondateur. Or, c'est un emprunt de S. Dominique aux Frères de Grandmont, aux “bons hommes” de Grandmont. Le P. Duval l'a découvert et me l'a signalé. Le texte est chargé de sens.
Voici le texte de S. Etienne de Grandmont : "Le bon homme (c'est-à-dire le parfait) doit toujours parler de Dieu ou avec Dieu, car en sa prière, c'est à Dieu qu'il parle; au prochain, c'est de Dieu". Ce qui fait l'importance de cette maxime c'est qu'elle résout l'un des problèmes les plus difficiles de la vie du Prêcheur. Le passage alterné de la vie conventuelle à la vie de ministère et réciproquement est pour beaucoup un vrai problème psychologique : deux mentalités bien différentes sont en jeu et plusieurs ont de la peine à passer de l'une à l'autre. Bien sûr, quand on est un vieux Prêcheur, bien pénétré par l'esprit de notre vie dominicaine, on sait faire la transition; on aspire à l'une des vies pendant qu'on exerce l'autre et réciproquement, c'est vrai; mais cela n'empêche pas une difficulté réelle. Saint Dominique, précisément, vient donner la réponse à la difficulté par la phrase d'Etienne de Grandmont. Il la résout en signifiant l'unité de l'objet des deux actions, à savoir Dieu, qui est à la fois l'objet auquel on cherche à s'unir le plus profondément possible dans la contemplation, et l'objet avec lequel nous nous tenons aussi étroitement en contact, lorsque, dans un acte de charité éminente, nous essayons de le donner aux autres.
Il y a là deux attitudes qui, du point de vue de l'adhésion au Christ et à la vérité du Christ, vraiment, s'identifient. Dans l'acte purement solitaire de la contemplation, nous adhérons à la vérité divine et non moins profondément dans l'acte de prédication de la foi destiné à convertir, à donner aux autres le Christ. Saint Dominique signale cette très profonde unité par la formule "cum Deo vel de Deo". À qui l'emprunte-t-il ? Chose remarquable ! à des contemplatifs purs. L'Ordre de Grandmont était spécialement connu pour cela; particulièrement par S. Dominique et ses frères, nous en avons d'autres preuves. Ces religieux, pour se consacrer à la contemplation, avaient décidé désormais de ne plus faire que cela. Ils vivaient dans leur maison, passant leurs journées en prière, et laissant leurs frères convers s'occuper de tout le reste : les convers gagnaient la vie de la communauté, préparaient les repas, organisaient la maison, recevaient les hôtes : bref ils gouvernaient on tout. Il était évidemment difficile de laisser réaliser la fin principale de l'Ordre par les uns et le gouvernement par les autres. Il faut que ces deux choses soient simultanément pensées et vécues. Il est arrivé ce qui devait arriver. Très rapidement les convers jugèrent que, pour mieux gagner la vie du couvent, il leur fallait un horaire adapté à leurs travaux; tandis que les contemplatifs voulaient un horaire conforme à leur liturgie. Les convers affamèrent les contemplatifs. De véritables scissions apparurent dans les communautés; il fallut que les Évêques et le Pape, le roi et les seigneurs interviennent. L'Ordre de Grandmont devint la risée des Ordres religieux; mais il n'empêche que l'origine de leurs déboires était purement spirituelle et digne de respect et il est certain que S. Dominique a pris ces bons hommes au sérieux.
Nous savons qu’au Chapitre de 1220 il a voulu emprunter de leurs richesses aux frères de Grandmont. Il leur a pris l'admirable formule "cum Deo vel de Deo"; il leur a pris aussi la formule de la mendicité conventuelle : le seul texte, à ma connaissance, dans toutes les Constitutions d'Ordres religieux antérieures aux nôtres qui décrive la mendicité conventuelle que nous avons adoptée en 1220 et qui est vraiment insolite ses rencontre dans les Institutions de l’Ordre de Grandmont. Enfin Dominique a voulu prendre aussi le gouvernement de l'Ordre par les convers, afin que les frères clercs puissent se donner totalement à leur mission spirituelle de prédication. Si, sur ce dernier point, les frères ont refusé, ils ont accepté la mendicité conventuelle, et ils ont accepté avec élan et admiration la formule "cum Deo vel de Deo".
Si Dominique a emprunté à des contemplatifs la plus profonde des formules qui assurent l'unité de la vie des frères, voyez quel privilège cela donne dans l'Ordre aux soeurs contemplatives ! C'est en regardant vers nos soeurs que nous pouvons le mieux réaliser l'unité de notre vie de frères !
N’insistons pas davantage sur les deux premiers paragraphes; ils sont dignes d’un long commentaire, mais il faut parler du troisième et du quatrième.
III - Le voeu de notre profession.
Le troisièmes parle de notre profession. C'est un paragraphe assez court, mais il a provoqué de vives discussions à Rome dans notre Commission préparatoire et aussi à la Commission centrale. Mais nous avons finalement obtenu ce que nous voulions dans les termes que nous avions désirés.
Notre profession, le voeu de notre profession, pour employer le terme de nos premières Constitutions qui jamais ne parlent de voeux au pluriel : nous ne prononçons pas des voeux, nous prononçons un voeu, qui est notre profession. Ce voeu de notre profession est un geste qui, dans son actualité, est situé à un moment précis du temps de l'histoire; on en garde par écrit la trace.
Pourtant, quelque délimité dans le temps qu'il soit, cet acte, quant à sa réalité vivante, dure toute notre vie religieuse, car on peut dire que notre profession est coextensive à notre vie religieuse. Lorsque j'entre en religion, j'ai dans l'idée de faire un jour profession, sans quoi je n'entrerais pas; lorsque je fais mon noviciat, c'est pour éprouver si je suis capable de faire cette profession; lorsque j'ai fait profession tout le reste de ma vie religieuse est réalisation de cette profession. En fait, la vie religieuse est la profession continuée. Non que l'acte de profession soit toujours actuellement exprimé par le religieux. Il n'est pas actuellement, mais il est toujours virtuellement présent; cela veut dire qu'il est très actif. Lorsque je vais à Grenoble par la route, je dois faire attention aux virages, aux croisements, aux erreurs possibles de parcours. Ces attentions et intentions intermédiaires m'occupent parfois tout entier. Mais, même si je ne pense pas, à chaque minute : je vais à Grenoble, cela n'empêche que j'ai toujours cette intention, qui détermine et gouverne toutes les autres; sans être toujours actuellement présente, elle continue d'être efficace : elle est virtuellement présente. Le mot virtuel ne veut pas dire une présence moins efficace, au contraire ! Si j'y pensais toujours actuellement, peut-être que cette pensée me donnerait des distractions et me ferait faire une faute et finalement m'empêcherait d'aboutir. Quoique n’y pensant pas à chaque instant, je continue d'agir en fonction de cette intention, l'acte continue.
C'est pourquoi on peut dire que l'acte de profession religieuse est réellement toute ma vie religieuse. Quelle que soit la résolution avec laquelle je pose cet acte, il reste à faire plus qu'il n'est fait; j'accepte de faire tout ce que j'aurai à faire en fonction de cet acte, par l'obéissance dans laquelle je me mets, par les Constitutions que j'assume, etc... Mais je n’ai pas encore actuellement accompli cet ensemble; je réaliserai ma profession, ma profession prendra tout son sens au fur et à mesure que je ferai des actes en fonction de mon engagement. Sans cela, elle restera une simple intention déclarée; pas encore une réalisation. C'est pourquoi en se plaçant dans l'acte de la profession, on saisit en quelque sorte la totalité de la vie religieuse.
Donc, après avoir parlé de la fin de l'Ordre, après avoir parlé de l'esprit dans lequel on se propose d'atteindre cette fin, nous allons parler de notre vie religieuse, de ce qui fait que la vie religieuse dominicaine devient "notre" vie religieuse.
L'acte de profession a 5 composantes que le § 3 énumère : "Afin de croître, en suivant ainsi le Christ, dans l'amour de Dieu et du prochain, nous nous consacrons totalement à Dieu par la profession qui nous incorpore à notre Ordre et nous voue à l'Église de façon nouvelle on nous députant totalement à l'évangélisation de la Parole de Dieu en son intégrité". Le dernier membre de phrase : "nous députant totalement à l'évangélisation de la Parole de Dieu en son intégrité", est emprunté, encore une fois, au début de l'histoire de l'Ordre, à l'une des bulles de recommandation de l'ordre.
Il y a d'abord un engagement à la Sequela Christi : "en suivant le Christ". Remarquez qu'il ne s'agit pas dans ces mots de l'engagement général à la Sequela Christi que font tous les religieux. La Sequela Christi dominicaine à laquelle nous nous engageons est spécifiée par les paroles de S. Dominique qui terminent le § 2, "Suivant les pas de leur Sauveur", "à la recherche du prochain à sauver". Cette Sequela Christi qui comprend la prédication, l'évangélisation. Voilà le premier engagement que contient notre profession.
Deuxièmement, elle est un nouveau type de réalisation de notre consécration à Dieu. La phrase est quelque peu imparfaite : mais il était difficile de tout exprimer en peu de mots. En fait, quand elle dit : "Nous nous consacrons totalement à Dieu", cela n'est pas tout à fait juste, car nous sommes déjà consacrés totalement à Dieu par le baptême; la profession religieuse n'ajoute pas une nouvelle consécration; elle ne fait que donner à cette consécration un mode de réalisation plus parfaite. Il y a une vraie consécration à Dieu dans la profession, mais cette consécration était déjà celle du baptême; elle sera désormais munie d'un moyen meilleur de réalisation. Le mot "totalement" n'est pas très bien choisi; il aurait mieux valu dire : "nous nous consacrons sous un nouveau mode". Cette consécration à Dieu, renouvelée et mieux armée, est destinée à nous faire croître dans la charité. On avait mis primitivement : "... afin que nous soyons trouvés parfaits dans la charité". Cette phrase issue des Constitutions Gillet nous a paru vraiment trop forte...
La profession nous donne donc une nouvelle possibilité de réaliser notre consécration baptismale et d'accroître notre charité.
Troisième effet : elle nous incorpore à l'Ordre. C'est capital aussi. Désormais nous ne sommes plus seuls, nous sommes dans une communauté. De même que la procréation des enfants, destinée à peupler le Royaume de Dieu réclame un état stable, le mariage - le christianisme ne permet pas qu'elle se fasse hors du mariage -, de même notre don à Dieu en vue de l'évangélisation qui forme et nourrit le peuple de Dieu, doit se faire dans une stabilité comparable, dans un état de vie comparable à ce qu'est la communauté conjugale : c'est la communauté religieuse. Notre incorporation à l'Ordre est donc tout autre chose que l'adhésion à un mouvement politique ou l'entrée dans une administration. C'est l'entrée dans une communauté de vie, une incorporation à la vie, à la mort.
Quatrièmement, elle nous voue à l'Église d'une façon nouvelle. Certes, du moment que nous entrons dans l'Ordre et que l'Ordre lui-même est dans l'Église comme société parfaite, il y a incorporation nouvelle à l'Église par l'incorporation à l'Ordre. Mais il y a quelque chose de plus. Nous entrons dans un Ordre, dans un corps sanctionné par l'Église. Je ne parle pas seulement de la confirmation juridique accordée par Honorius III en 1216, mais plus encore de l'acceptation de l'Ordre par l'ensemble de l'Église à travers sept siècles, qui a reconnu en l'oeuvre de S. Dominique l'une des grandes forces du christianisme et l'a entretenue, utilisée, soutenue. Cette acceptation est d'un immense poids et nous voue à l'Église, dans un état de serviteur, ou plutôt de fidei-commis. Et, de fait, l'Église non seulement nous sanctionne, mais nous donne une mission, inscrite dans le nom même de Prêcheur. On ne peut pas se figurer ce que représentait d'audace pour S. Dominique de venir demander au Pape confirmation d'un Ordre qui soit nommé et qui soit en effet l'Ordre des Prêcheurs (des prédicateurs), c'est-à-dire dont les membres seraient chargés de la prédication de la foi, c’est-à-dire recevraient pour définition la définition des Évêques et Prélats. C'est cela que l'Ordre a reçu de l'Église, et qu'il possède désormais de façon très particulière.
Telle est notre nouvelle manière de servir l'Église. Le Pape Paul VI l'a reconnu dans une lettre à notre Chapitre de Bogotá : “Naguère, écrivait-il, les chanoines réguliers n'étaient consacrés qu'à une Église particulière; vous, vous êtes consacrés à l'Église universelle”.
Enfin, cinquième composante. Notre profession nous députe totalement à l'évangéli-sation. Qu'est-ce que cela veut dire ? D'abord que notre profession nous procure les conditions de vie nécessaires à qui doit exercer l'évangélisation de la Parole de Dieu. D'autre part, que tout Dominicain, par son incorporation même à l'Ordre est fondamentalement mandaté par l’Eglise à la prédication de la foi. N'est-ce pas ce que Dominique voulait obtenir et a réellement obtenu de l'Église : "confirmari sibi ordinem qui predicatorum diceretur et esset" ? Tout Dominicain a le droit fondamental de prêcher; il ne dépend plus que de l'Ordre de décider des conditions d'exercice de ce droit. C'est ce que disait d'ailleurs la lettre du Pape citée au premier paragraphe.
Si importantes que soient en elles-mêmes les 5 composantes de la profession, ces cinq orientations vers Dieu, vers le Christ, vers l'Église, vers l'Ordre et vers la prédication, ce qu'il y a de plus remarquable, est que les cinq mouvements sont unis dans un seul acte. L'unité de notre vie est réalisée par l'unique acte de notre profession. Ceci, je crois, permet de répondre à une difficulté et surtout à une mauvaise interprétation qu'on fait quelquefois au sujet de notre propos dominicain. Sommes-nous des contemplatifs ou des missionnaires ? Des savants ou des pasteurs d'âmes ? Notre observance et notre liturgie conventuelles sont-elles pour la gloire de Dieu ou pour notre ministère ? Sommes-nous pour Dieu ou pour le prochain ? On reprend le même thème aujourd'hui sous un autre mode en opposant l'aspect horizontal et l'aspect vertical de notre vie religieuse. L'unité de notre profession, dans la variété de ses cinq orientations, signifiée par l'unité de la phrase qui compose le § 3, refuse à la base ces oppositions.
À Rome, une partie des membres de notre sous-Commission voulait absolument qu'on mette un point au milieu de cette phrase. Ils voulaient qu'il soit dit : ”par notre profession nous nous étions consacrés à Dieu et à la Sequela Christi et que par là nous étions religieux”. Un point. Après lequel on parlait de la fin secondaire qui nous vouait au service de l'Église et à l'évangélisation de la Parole de Dieu.
Il peut paraître byzantin de discuter sur un point. Le Père Trémel et moi avons lutté tant que nous avons pu pour qu'on ne nous oblige pas à mettre ce point. Il aurait signifié en effet que notre vie religieuse était double; qu'elle était faite de deux parties séparées et qui pouvaient se concevoir l'une sans l'autre. Nous serions d'abord des religieux qui cherchent la perfection de la charité en se consacrant à Dieu et en suivant le Christ. Ensuite, nous serions destinés à prêcher. Comme si notre manière de suivre le Christ ne comportait pas la prédication ! Comme si nous nous consacrions à Dieu et à l'Eglise sans viser à prêcher et à porter la foi aux autres ! Comme si en évangélisant la Parole de Dieu aux hommes nous n'étions pas tout occupés à nous donner à Dieu et à suivre le Christ !
En luttant pour ne pas mettre ce point, nous luttions pour la conception de notre vie, de votre vie à vous aussi. Êtes-vous des moniales, entièrement constituées par l'état de moniales comme telles, contemplatives, cloitrées, etc... vaguement colorées en Dominicaines par le rayonnement de l'Ordre des Prêcheurs ? Pas du tout ! Vous êtes des moniales parce que vous êtes des Dominicaines appliquées à sauver des âmes, d'une manière qui vous est propre, celle des Dominicaines contemplatives. Les deux éléments sont inséparablement impliqués l'un dans l'autre. De même on ne peut concevoir un Dominicain, un frère Prêcheur, sans que sa donation à Dieu s'identifie à son don au salut des âmes.
Si nous n'avions pas lutté pour supprimer ce point, nous risquions de priver de son dynamisme spécifique certaines parties de notre vie; nous risquions que notre attachement à Dieu et au Christ ne soit pas animé par l'amour des âmes que nous voulons et devons avoir, et nous risquions aussi que notre amour du Christ ne retentisse pas sur les âmes. Il faut que nous nous donnions totalement à Dieu et au Christ, que nous nous consacrions à Dieu et au Christ parce que nous voulons sauver des âmes, et il faut aussi que nous sauvions les âmes parce que nous sommes totalement attachés au Christ. Il faut que notre vie avec Dieu et avec le Christ retentisse en salut des âmes; et il faut qu'inversement nous soyons d'autant plus délicats envers le Christ et envers Dieu, que nous aurons conscience que le salut des tel ou tel en dépendra peut-être. Les énergies qui nous tournent vers Dieu, vers le Christ, vers l'Église, vers l'Ordre, vers le prochain, se commandent les unes les autres, et bénéficient les unes aux autres. Plus que cela, le mode même de nous consacrer à Dieu, au Christ, à l’Église, à l'Ordre, au prochain est déterminé par la synthèse que nous établissons entre ces 5 domaines, par le retentissement de chacun d’entre eux dans les quatre autres, et nous ne pouvons concevoir notre mode de vivre en tel ou tel d'entre eux si nous ne faisons pas appel à tous les autres.
Voilà ce que signifie le rassemblement dans une phrase unique des cinq éléments de notre profession qui se commandent, s'éclairent et se fortifient les uns les autres.
IV - La "forme de vie" des Apôtres
Le quatrième paragraphe décrit la forme de vie qui nous députe à la prédication de la Parole de Dieu. "Ayant part de la sorte à la mission des Apôtres, nous assumons aussi leur vie sous la forme conçue par S. Dominique, nous efforçant de mener la vie commune dans l'unanimité, fidèles en notre profession des conseils évangéliques, fervents dans la célébration commune de la liturgie - spécialement de l'Eucharistie et de l'office divin - ainsi qu'en la prière, assidus à l'étude, persévérants dans l'observance régulière. Les valeurs ainsi réunies n'ont pas pour seul effet de glorifier Dieu ou de nous sanctifier, elles travaillent aussi directement au salut des hommes, car toutes ensemble elles nous préparent et nous poussent à la prédication, à laquelle elles confèrent son mode particulier et de laquelle elles reçoivent le leur. Ces valeurs élémentaires solidement unies entre elles, harmonieusement équilibrées et fécondées les unes par les autres, constituent par leur synthèse la vie propre de l’Ordre, la vie apostolique au sens intégral du terme, dans laquelle la prédication et l'enseignement de la doctrine doivent procéder de l'abondance de la contemplation".
Ce quatrième paragraphe, pour décrire la forme de notre vie religieuse, ou plus exactement pour en justifier tous les éléments et en faire comprendre l’unité profonde, au fond, pour démontrer l'unité et la nécessité de toutes les parties de notre vie dominicaine, revient d’abord à l'intention de S. Dominique et, plus profondément encore, à son inspiration. Saint Dominique a pris, en effet, les Apôtres pour type et sa méditation n'a cessé de revenir à eux. Nos premiers frères ont fait de même. Au XIIIème siècle, lorsqu'ils ont à justifier leur genre de vie face aux contradicteurs, ou simplement à en expliquer des parties, c'est à ce modèle qu'ils retournent. Saint Dominique a puisé son idée des Apôtres à des sources variées, en particulier à deux traditions de l'Église qu'il a rencontrées en quelque sorte indépendamment l'une de l'autre, car elles avaient jusqu'alors évolué séparément, on peut même dire d'une façon contradictoire. La première est la plus ancienne; c'est la tradition de la Vita apostolica, la vie commune apostolique, qui inspire également la vie commune de S. Augustin avec ses clercs, la vie cénobitique de S. Bernard avec ses Cisterciens, ou celle des chanoines réguliers du XIIème siècle. C'est la vie d'unité commune du chapitre IV des Actes. D'autre part, S. Dominique a rencontré à son époque même un autre programme de vie apostolique, celui de la mission des Apôtres : "Jésus les envoya deux par deux en avant de lui..." leur disant : "ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie pour vos ceintures..." "Proclamez que le Royaume des cieux est tout proche." Cette inspiration est à l'origine du caractère mendiant de notre Ordre. Saint Dominique, le premier dans l'Église, est parvenu à synthétiser ces deux traditions, à en tirer une idée dont les éléments sont tellement solidaires qu'à partir de ce moment ils ne se sont jamais disjoints. Il a fait naître par cette synthèses une sorte d'espèce biologique nouvelle - on peut parler de mutation, car du rassemblement de choses très différentes est née finalement une réalité unique et nécessaire comme une nature : l'idée des Ordres mendiants, des Ordres apostoliques, pour employer le terme qui l'exprime le mieux. Comme dans toute synthèse vivante l'unité de cette idée se réalise par une tension entre deux éléments essentiels.
Le mystère de l'Ordre de saint Dominique réside dans la tension ou le jeu qui se réalise chez nous entre la mission apostolique d'évangélisation à laquelle nous sommes députés et la communion apostolique, la "vita apostolica" ou vie d'unanimité des Apôtres qui constitue le type de notre vie. MISSIO - COMMUNIO, ce couple fondamental, va servir de thème désormais aux derniers paragraphes de la Constitution fondamentale. Tantôt on décrit les éléments de la communion apostolique, qui est le fondement de notre vie dominicaine et l'on note le retentissement sur elle de la mission apostolique. Tantôt on signale le mode que notre mission ou notre ministère reçoivent de notre communion. S'appuyant ou se combattant tour à tour, elles vivent et, finalement s'exaltent l'une et l'autre, l'une par l'autre.
Saint Dominique, en effet, en réfléchissant à la façon dont pouvaient se combiner les divers éléments qu'il relevait dans les textes du Nouveau Testament a lu finalement le programme de l'Ordre qui lui parut celui même des Apôtres. C'était, évidemment, une lecture de son époque. Aujourd'hui, on ne lit plus tout à fait de la même façon, ni l'Évangile, ni les Actes des Apôtres. Est-ce à dire, pour autant, que le résultat de cette lecture est périmé ? C'est une tout autre affaire. Le P. Trémel avec son autorité d'exégète, estime que la lecture des textes bibliques faite à chaque époque par des chrétiens fidèles, même si elle utilise des procédés d'interprétations aujourd'hui abandonnés, demeure légitime; si nous n'acceptions pas cela, nous n'aurions plus le droit de tirer quoi que ce soit de la Bible et de le croire légitime; nous ne savons pas, en effet, comment on jugera notre exégèse dans deux, trois ou quatre siècles. Une seule chose est certaine : les procédés d'exégèse ne seront plus absolument les mêmes qu'aujourd'hui. Nous voyons trop bien ce qui s'est passé dans les siècles qui nous ont précédés. Si donc le Saint Esprit ne venait pas en aide aux chrétiens qui lisent avec un coeur sincère, dans l'unité et le sens de l'Église, les textes sacrés, il nous serait absolument impossible aujourd'hui de prétendre en tirer des conclusions sûres. À son tour la lecture des textes saints par S. Dominique, même si, par certains côtés, elle est critiquable à nos yeux, a cependant sa pleine légitimité, et l'idée qu'il s'est faite de l'imitation des Apôtres avec son couple mission-communion et sa tension interne, reste parfaitement valables, comme type profondément évangélique.
Voici le paragraphe consacré à la "communio apostolica", la communion des Apôtres. Dans une rédaction antérieure de ce texte, nous avions mis un résumé qu'on a supprimé pour raison de brièveté. Il servait en quelque sorte d'intermédiaire entre la première phrase et la deuxième phrase du § 4. Il exprimait l'idée que S. Dominique se faisait de la vie des Apôtres dans l'Église naissante : "Dans la communion fraternelle, célébrer, scruter, contempler et prêcher, par la parole et par l'exemple, le Christ Sauveur". Voilà comment avaient agi et vécu les Apôtres aux yeux de S. Dominique à travers ses lectures de l'Évangile et des Actes des Apôtres. "Dans la communion fraternelle" - "Ils n'avaient qu'un coeur et qu'une âme" - "Tous ensemble ils fréquentaient le Temple" - "célébrer" -"scruter" c'est un terme de S. Paul - "contempler" c'est un terme de S. Jean, "et prêcher par la parole et par l'exemple", c'est manifeste dans les Actes, "le Christ Sauveur"; on pourrait dire aussi "le Verbe de Dieu".
Ce programme d'ensemble du collège des Apôtres, S. Dominique l'a transcrit pour ses frères par tous les éléments essentiels de leur vie. A chacun de ces éléments, en effet, on peut faire correspondre un élément de notre vie.
1º - la vie fraternelle unanime : c'est la communion de nos communautés;
2º - la pratique des conseils évangéliques : la Sequela Christi;
3º - la liturgie publique avec les prières contemplatives; la liturgie, c'est "célébrer";
4º - la contemplation, c'est "scruter", avec, à la base, l'étude;
5º - une certaine unité visible de la communauté, c'est l'observance régulière. Nous pré-ciserons plus tard ce qu'elle est, et pourquoi les XIIe et XIIIe siècles estimaient que les Apôtres avaient effectivement mené une vie commune régulière.
Ce parallèle permet de démontrer d'abord l'unité de tous les éléments essentiels de notre vie; il permet aussi de montrer que dans la forme de notre vie qui est celle des frères comme des soeurs, tous les éléments s'unissent dans une collaboration harmonieuse. Comment la louange de Dieu dans la liturgie et la prédication se complètent et se nourrissent l'une l'autre; comment la contemplation se nourrit de l'étude et nourrit directement la prédication, comment la pratique des conseils évangéliques prépare directement la vie en communauté; comment l'unanimité fraternelle est le premier des témoignages que nous pouvons donner, quand nous prêchons, de charité à l'égard du prochain, etc... Ces éléments se commandent. Nous avons dans notre tradition un cas bien connu de collaboration, celui que signifie la formule de saint Thomas si souvent répétée : “contemplata aliis tradere” - donner aux autres le fruit de sa contemplation - ou, mieux encore, la formule complète du même saint Thomas "appliquer notre âme et celle des autres à la contemplation". La vraie prédication doit déborder de l'abondance de la contemplation. Tout ceci constitue, comme le dit le texte de ce § 4, "la vie apostolique au sens intégral du terme".
Ces derniers mots, que je n'ai pas rédigés moi-même, me sont d'autant plus chers. Ils expriment une idée pour laquelle j'ai dû me battre avec ardeur. C'est que la vie apostolique n'est pas seulement le ministère, mais aussi la forme de vie qui est propre aux Prêcheurs parce qu'elle était propre aux Apôtres. Nous imitons les Apôtres aussi bien par notre communauté unanime et par notre célébration liturgique, que par notre prédication. Ainsi dans une seule formule - la vie apostolique - nous exprimons tous les éléments fonda-mentaux de notre vie et, en même temps, leur source évangélique, leur justification, leur origine dans la volonté de saint Dominique, et surtout leur solidarité et inséparabilité foncière.
C'est pourquoi ce paragraphe 4 est destiné à remplacer de manière plus efficace et plus heureuse le § 4,1 des Constitutions Gillet, issu d'une Constitution de Gand en 1871, qui énumérait les "media", les moyens essentiels et intangibles destinés par saint Dominique à poursuivre la fin de l'Ordre. Le mot de media était malheureux, du point de vue de la théologie morale : la liturgie, l'eucharistie n'est pas un "moyen". D'autre part le texte de Gillet, plus complet que celui de Gand (qui avait oublié de mentionner l'étude), restait en quelque sorte gratuit : il n'expliquait ni l'origine, ni la solidarité, ni l'intangibilité des éléments qu'il énumérait. Le § 4, au contraire, en rattachant ces éléments essentiels à leur source apostolique et à la volonté de notre Père S. Dominique, exprime leur intangibilité, leur unité, et la façon dont ils collaborent les uns les autres à faire de cette vie dominicaine une source extraordinaire d'efficacité pour notre mission dominicaine : notre communion apostolique est la source de notre mission apostolique. Si nous voulons imiter les Apôtres en recommençant leur évangélisation, il faut comprendre qu'il n'est rien de plus nécessaire, ni de plus efficace que de vivre le type de communion dont ils ont donné l'exemple à la primitive Église.

References: § 8
 § 1
 § 2
 § 3
 § 4
 § 5
 § 6
 § 7
 § 8
 § 9
 § 3
 § 2
 § 3
 § 4
 § 4
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