Source: http://www.capoeira-palmares.fr/histor/police.htm
Timestamp: 2018-02-19 17:52:30+00:00

Document:
Police et capoeira au Brésil
La capoeira dans les rapports de police au Brésil
"Jogo de capoeira" : jeu de nègres, jeu interdit ; ailleurs "capoeira" : voyou, perturbateur – c'est dans les rapports de police de Rio de Janeiro que l'on trouve le plus le mot capoeira au 19.e siècle au Brésil; mais ces documents ne donnent presque aucune indication sur les actes que ce mot désignait.
Mise à jour: 25 septembre 2009.
Première mention de "capoeira" : 1789
Les nègres capoeiras divisent le gouvernement brésilien en 1821.
Points de vue divergents en 1853.
La capoeira des rapports de police au code pénal, 1870-1891.
Première mention de "capoeira" : 1789.
Le mulâtre Adão, esclave de Manoel Cardoso Fontes qui l'avait acquis enfant, devint un homme robuste, obéissant et travailleur, servant aux tâches domestiques. Manoel décida de le louer à l'extérieur comme manoeuvre, porteur ou n'importe quel autre travail de force. Adão devint ainsi une source de revenus pour son maître.
Avec le temps, l'esclave timide devint plus indépendant et désinvolte. Il commença à rentrer tard, longtemps après la fin du travail. Ses réponses aux questions de son maître étaient incohérentes. Jusqu'au jour où il ne rentra pas. À la surprise de Manoel, qui sans doute l'imaginait enfui vers un quilombo, un des ces campements d'esclaves en fuite en dehors de la ville, il retrouva Adão en prison, impliqué dans une bagarre entre capoeiras qui avait causé un mort.
Le procès innocenta Adão du meurtre, mais le condamna, pour capoeira, à 500 coups de fouet et deux ans de travaux forcés au service de l'aménagement urbain.
Son maître, après la torture du fouet et quelques mois de travaux forcés, sollicita du Roi, au nom de la Passion du Christ, le pardon pour l'esclave, précisant qu'étant pauvre, il avait besoin des revenus du travail de son esclave. Il s'engageait à s'employer à empêcher Adão de retourner avec les capoeiras. Sa demande fut acceptée par le Tribunal le 25 avril 1789.
D'après Nireu Cavalcanti, "O Capoeira", Jornal do Brasil, 15/11/1999, citant le códice 24, Tribunal da Relação,livro 10, Arquivo Nacional, Rio de Janeiro.
Lire l'original en portugais: O capoeira; notre traduction française.
Negroes Fighting, Brazils
vers 1822.
A partir de ce moment, les documents policiers indiquent comme motif pour des arrestations “por capoeira” ou “por jogar capoeira”, et ce, pendant plus d'un siècle. Tout le monde sait de quoi il s'agit, les scribes policiers n'ont pas besoin de préciser le sens du terme capoeira, qui évidemment dans ce cas ne peut signifier "cage ou panier à poules" ou "végétation renaissante", autres sens du mot capoeira en portugais du Brésil.
Des chercheurs ont essayé, en épluchant ces registres, de se faire une idée de ce qu'était la capoeira à Rio de Janeiro. On y trouve des motifs d'arrestation : "pour capoeira" : l'agent a arrêté le suspect alors qu'il provoquait des désordres qui gênent sans faire de victimes – sinon le motif serait "coups et blessures" – et sans motif clair – sinon le scribe indiquerait “aggression et vol”, “extorsion”, etc. D'autre part il y a "pris à jouer au capoeira" qui est la danse et kriegspiel (jeu de guerre) décrite par Rugendas, qui est interdite et considérée par les autorités comme un divertissement intolérable. On peut parfaitement passer de l'un à l'autre ; le jeu peut s'envenimer, et on peut trouver du plaisir à semer la pagaille et la terreur dans le quartier. De toute façon, tous les divertissements des Nègres sont interdits. Debret, entre autres, indique que les rassemblements pour chanter ou danser s'achèvent rapidement "parce qu'ils fuient aussitôt de toutes parts, pour se dérober à la répression des soldats de la police, qui les poursuivent à coup de rotin" (Debret 1835:II,129). Comme les soldats du régiment de police interviennent dans tous les cas, la confusion est inévitable. Les rapports de police ne peuvent donner d'informations sur l'état du jeu de capoeira à l'époque.
"Être capoeira", c'est-à-dire turbulent, perturbateur, est un motif d'arrestation sans autre justification. Le suspect aura été dénoncé, à tort où à raison, ou aura offensé un policier. La correspondance des autorités policières montre que, la plupart du temps, la patrouille ne ramenait pas les prisonniers au poste; on les traînait jusqu'à un de ces coins de rue où un poteau était planté, et on leur donnait sans autre forme de procès plusieurs dizaines de coups de fouet.
"Nègres qui vont être fouettés"
F. G. Briggs
Lithographie, 1832 ou 1833
source: Biblioteca nacional.
Mary Karash, Slave Life no Rio de Janeiro, 1808–1850
"Healthy Terror;", Hispanic American Historical Review, Duke University Press, n°69-4, Duke University Press, 1989.
traduit en portugais: "Saudável Terror", Estudos Áfro-asiáticos, 16, 1989.
Policing Rio – Repression and Resistance in a Nineteenth-Century City, Standford U.P. 1993.
traduit en portugais: Polícia no Rio de Janeiro: repressão e resistência, Rio de Janeiro, ed. FGV, 1997.
Les Rapports des présidents de Province et des chefs de la Police, numérisés (images) se trouvent sur internet, centre for research libraries
Nous n'avons pas connaissance de travaux de ce genre sur Bahia ou d'autres villes pour cette période.
retour à la liste chronologique des documents en rapport avec la capoeira.
Les nègres capoeiras divisent le gouvernement brésilien en 1821
En 1821, les brésiliens découvrent la passion politique.
Portugal et Brésil forment encore un Royaume Uni, dont le trône est établi à Rio de Janeiro. Loin de la Cour, les Portugais ont réuni à Lisbonne une Constituante afin de limiter les pouvoirs monarchiques, comme l'ont fait les Espagnols un an auparavant. A Rio, il y a peu de livres, peu de nouvelles, et beaucoup de discussions. On parle des révolutions anglaise, américaine et française avec emportement. Les voyageurs décriront les discussions animées dans les boutiques de barbiers, et comment elles pouvaient dégénérer en bagarres. Les classes dirigeantes, plus discrètes, ne sont pas moins agitées, et perplexes, alors que s'invente le Brésil indépendant.
Les uns penchent vers un pouvoir absolu, ordonné et orienté par Dieu à travers le Roi ; sans cette formule, ils craignent le chaos. Les autres pensent qu'il existe un contrat entre le peuple et ses dirigeants, et qu'il faut que ce contrat soit écrit dans une Constitution. Les juristes, habitués à se référer à des livres, s'opposent aux militaires, dont l'honneur consiste à savoir obéir à un chef.
Il n'est pas question, pour la plupart des Constitutionnels, de remettre en cause l'esclavage; mais il se trouve que cette institution crée des difficultés juridiques insurmontables. D'oú la controverse à propos des Nègres capoeiras que nous allons transcrire et traduire.
Police et justice en 1821
démission de Paulo Fernandes Viana, Intendant de police, remplacé par João Inácio da Cunha.
Départ du roi João VI pour le Portugal; régence au Brésil de son fils Pedro.
Un décret de D. Pedro interdit d'emprisonner des personnes libres sans mandat judiciaire ou flagrant délit.
L'intendant de police da Cunha ordonne que les esclaves arrêtés pour capoeira ou désordres soient libérés sans punition, à moins qu'il n'y ait des accusations formelles.
Avis de la Commission Militaire à Carlos Frederico de Paula, ministre de la Guerre.
Retour à la pratique anterieure, selon la représentation de la Commission Militaire : les patrouilles militaires usent du fouet.
Lettre de l'intendant de police da Cunha au regent (Pedro) pour s'opposer à la mesure.
Nous n'avons pas consulté les archives, nous citons les auteurs qui l'ont fait. Textes traduits par Pol Briand.
Representação apresentada pela Comissão Militar designada para estudar a questão dos capoeiras, cujas sugestões foram mandadas pôr em vigor pelo Principe Regente, por portaria do Ministério da Guerra de 5 de dezembro de 1821.
Representation présentée par la Comission Militaire designée pour étudier la question des capoeiras, dont le Prince Régent a ordonné de mettre en vigueur les suggestions par ordre du Ministère de la Guerre du 5 de décembre 1821.
Tendo a Comissão Militar, que exerce o governo das armas desta Corte e província, reconhecendo a necessidade urgente de serem castigados pública e peremptóriamente os negros capoeiras, presos pelas escoltas militares em desordens, e reprovando inteiramente o sistema seguido pelo Intendente Geral da Polícia, de os mandar soltar, uma vez que não tenham culpa formada em juízo, do qual resulta dano a seus senhores, que são obrigados a pagarem as despesas da cadeia e uma perturbação contínua à tranqüilidade e sossêgo públicos, e até à segurança da propriedade dos cidadãos ; visto que pela falta de castigos de açoite, únicos que os atemoriza e aterra, se estão perpetrando mortes e ferimentos, como tem acontecido há poucos dias, que se tem feito seis mortes pelo referidos capoeiras, e muitos ferimentos de facadas : e havendo a mesma comissão militar tomado as medidas que estão de sua parte, não é possível que preencham os fins a que atende sem que se tomem a que fica apontada, como única que pode concorrer para o bom resultado que convém ; como, porém, o referido intendente, ou por falta de energia, ou por não estar bem ao alcance das perigosas consequências, que se devem esperar-se tratar por meios de brandura àquela qualidade de indivíduos: Lembra a comissão militar a V. Exa. que, quando seja do agrado de S.A.R. pode cometer-se a disposição daqueles castigos ao coronel comandante da Guarda Real da Polícia a fim de efetuarem -- logo que o prêtos forem presos em desordens, ou com alguma faca, ou instrumento suspeitoso, porque com tal medida aparece o exemplo público, e aos senhores dos escravos a vantagem de não pagarem as despesas da cadeia, que nada concorre para a emenda dos escravos, que não atendem a êste prejuízo por lhe não ser sensível, S.A., porém, à vista do exposto, determinará o que julgar mais justo, e em benefício do bem público.
Quartel-General da Guarda Velha, 29 de novembro de 1821.
Ilmo. Sr. Carlos Frederico de Paula.
Jorge de Avilez Ingarte de Souza Tavares;
Francisco Saraíva da Costa Refoios;
Simeão Estelita Gomes da Fonseca.
Illustrissime Seigneur.
La Commission Militaire, qui exerce le gouvernement des armes en cette Capitale et province, reconnaissant la nécessité urgente d'être châtiés publiquement et péremptoirement les nègres capoeiras, arrêtés par les escortes militaires dans des désordres, et réprouvant entièrement le système suivi par l'Intendant général de la Police, d'ordonner qu'on les relachât, dès lors qu'ils n'ont pas été reconnus coupables par un jugement, d'où résulte un préjudice pour leurs maîtres, qui sont obligés à payer les dépenses de la prison et une perturbation continue à la tranquillité et au calme publics, et même à la sécurité de la propriété des citoyens ; vu que par défaut des châtiments du fouet, seuls qui les apeure et les aterre, s'ils vont perpètrant des morts et blessures, comme il est arrivé il y a peu de jours, qu'il s'est fait six morts par lesdits capoeiras, et beaucoup de blessures de couteau : et ayant pris les mesures qui sont de son ressort, la même commission militaire, il n'est pas possible qu'on atteigne les fins auxquelle elle est destinée sans que se prenne celle qui est désignée comme la seule qui puisse concourir au bon résultat qui convient comme, cependant, le dit intendant, ou par manque d'énergie ou pour n'être point à portée des conséquences périleuses qu'on doit attendre à traiter par le moyen de la douceur cette qualité d'individus là : La commission militaire rappelle à Votre Excellence que, quand il sera du bon plaisir de Son Altesse Royale on peut commettre la disposition de ces châtiments au colonel commandant la Garde Royale de Police, afin d'effectuer -- aussitôt que les noirs seraient pris dans des désordres, ou avec une lame ou un instrument suspect, parce qu'avec une telle mesure aparaît l'exemple public, et aux maîtres d'esclaves l'avantage de ne pas payer les dépenses de prison, qui ne concourt en rien à l'amendement des esclaves, qui ne s'occupent pas de ce préjudice qui ne leur est en rien sensible, Son Altesse, cependant, à vue de l'exposé, déterminera ce qu'elle jugera le plus juste et le plus au bénéfice du bien public.
Dieu garde Votre Excellence.
Quartier-Général de la Vieille Garde, 29 de novembre 1821.
Retour au calendrier de 1821.
Retour à la liste de documents historiques sur la capoeira.
Points de vue divergents en 1853
Charles Expilly et la danse capoeira
EXPILLY, Charles (Salon-de-Provence 1814--Tain-l'Hermitage 1886), Le Brésil tel qu'il est, Paris 1862.
Expilly, auteur de feuilletons, tenta, muni d'un petit capital de vingt mille francs, une émigration au Brésil, comme industriel fabricant d'allumettes, à Rio de Janeiro. Il y resta durant dix-huit à vingt-quatre mois vers 1853-1855. Il ne fit pas fortune et revint en France. Il collabora alors à des journaux et des revues, s'intéressant désormais à l'administration et aux problèmes de l'émigration. Il recommença aussi à publier des feuilletons. Il relata son expérience au Brésil dans deux livres d'un format, d'un prix et d'une rédaction populaires, où il prenait le contre-pied des ouvrages déjà parus sur ce pays. Précisant bien qu'il les a tous lus et qu'il pourrait lui aussi se livrer à une compilation de descriptions et de statistiques, il marque son indignation devant les ommissions intéressées de la propagande pour l'immigration, et ses doutes quant aux voyages de naturalistes en mission officielle, trop privilégiés pour connaître les inconvénients du pays, qu'il a lui-même connus, dit-il, comme travailleur.
La place est envahie, dès le point du jour, par des es-
claves des deux sexes qui viennent puiser l'eau à la
fontaine. C'est là que se donnent les rendez-vous, et que
se forment des liaisons que la chicote dénoue bien sou-
vent. Pendant les heures les plus ardentes, la place
de la Carioca est littéralement encombrée; on dirait le cam-
pement d'une tribu nomade. La fraîcheur que répand la
fontaine invite au repos, et les nègres seraient bien fa-
chés de ne pas succomber à la tentation.
Ils s'étendent sans plus de façons sur la terre, comme
les lazaroni sur le marbre des palais.
Une foule de négresses quitandeiras se tiennent ac-
croupies le long des maisons, ou circulent sur la place.
Une boutique de confiseur, qui fait le coin, reçoit fré-
quemment la visite de ces créatures ; elles portent au fa-
bricant de doces ce qui a échappé au marchand de bil-
lets de loterie.
Il faut les voir lorsque paraît un étranger ! Tout en
grignotant leurs sucreries suspectes, elles l'appellent
avec des intonations caressantes : elles lui sourient gra-
cieusement, en lui offrant leurs fruits parfumés. D'au-
cunes entreprennent, à son intention, une dance indo-
lente ou fougueuse -- cachucha africaine -- qui tient soit de
la capoeira, danse du combat, soit de la batuca, danse
amoureuse. Pittoresque et provocante, cette danse a son
cachet, tout comme le menuet et la polka. Les brusques
écarts, les mouvements hasardés des fringantes habi-
tuées du Château-Rouge et de Mabille, ne présentent
qu'une pâle imitation de l'exercice auquel se livrent les
négresses, en face de la double rangée d'arcades de la
Est-ce que, d'aventure, le cancan, de qui Paris réclame (etc.)
Expilly, Charles, Le Brésil tel qu'il est. In-12. 1862, Dentu, 3 fr.
[2e éd. 1863, Charlieu et Huilery. 3 fr; 3e éd. 1865, A de Vresse. 1 fr.]
La transcription respecte la typographie.
Divergence avec le rapport du chef de la police
Expilly écrit pour vendre des livres à trente sous à un public populaire, et l'effet lui importe beaucoup. Ayant en tête l'énorme succès des Mystères de Paris de Eugène Sue (qui mettent dûment en scène la savate), Expilly se serait-il dispensé de faire figurer la capoeira dans son livre si elle avait représenté un danger sérieux pour les émigrants, omis par les plumitifs officiels, ou bien un élément d'aventures? Nous sommes inclinés à croire que non. En situant la capoeira comme une danse de nègres et négresses, place de la Carioca, vers 1853, en n'en parlant pas à Engenho Velho, son quartier de résidence, Expilly, contrairement à la police, n'en fait pas une menace à l'ordre public. Son opinion contraste avec le rapport du chef de la Police, Alexandre Joaquim de Siqueira :
"Um dos mais freqüentes crimes nesta cidade, pelo menos durante os três primeiros meses de minha administração, é o homicidio e o ferimento mais ou menos grave; sendo singular que nem a vingança nem o desejo de roubar, a eles dêem causa. É o prazer de ver correr sangue, ou, para me servir de termo empregado por essa qualidade de criminosos, o desejo de "experimentar o ferro", quem os leva a perpetrar tão graves atentados, sendo os autores deles conhecidos pelo nome vulgar de capoeiras. Só em um a tarde do mês de fevereiro, commeteram esses malvados sete mortes na freguesia de Sant'Anna"
L'un des crimes les plus fréquents dans cette ville, au moins durant les trois premiers mois de mon administration, est l'homicide et les blessures plus ou moins graves; étant remarquable que ni la vengeance ni le désir de voler n'en sont la cause. C'est le plaisir de voir le sang couler, ou, pour me servir des termes employés par ce genre de criminels, le désir d'"essayer le fer", qui les pousse a perpétrer des crimes si graves, les auteurs en étant connus sous le nom vulgaire de capoeiras. En un seul après-midi de février, ces malfaiteurs ont fait sept morts dans la paroisse de Sainte-Anne.
Relatório 1853, A.N. Ij6 217, Ofícios do Chefe de Polícia da Corte, 20 jan. 1854, apud Holloway, Policia no Rio de Janeiro 1996:209 -- Trad. Policing Rio de Janeiro -- Repression and resistance in a 19th century city, Stanford University Press 1993.
Il est difficile de concilier le témoignage d'Expilly et le rapport du chef de police. On peut toujours mettre le Français en doute, et remarquer qu'il n'apporte rien par rapport au Brésil de Ferdinand Denis ; il n'en reste pas moins que pour Expilly, les capoeiras ne sont pas une menace.
Il se peut que le séjour d'Expilly corresponde à un période de plus grande tolérance. Holloway note qu'en 1852 un juge estime que les cent-cinquante coups de fouet infligés aux nègres faits prisonniers par la police pour "capoeira" – il n'y a ici ni blessures légères ou graves, ni mort – constituent un châtiment excessif ("Healthy terror" Hispanic American Historical Review n°69-4, Duke University Press, 1989. p.653).
Il faudrait aussi rechercher si Rio est une ville sûre par rapport à celles de l'Europe -- c'est l'opinion soutenue par le chef de la police pour l'année 1857 :
Comparando se porém a estatística criminal da Capital do Imperio com a de outras Capitaes de nações civilizadas da Europa, e com huma policia muito mais bem organizada que a nossa, e tendo-se em consideração que a população do Municipio neutro, aliás componha de elementos mui distintos e heterogeneos, se eleva a mais de quatrocentos mil habitantes, reconhece-se com evidencia não ser excessivo o numero dos crimes, e ao contrario muito menor do que se deveria esperar.
Cependant, en comparant la statistique criminelle de la Capitale de l'Empire avec celle des autres Capitales des nations civilisées de l'Europe, et avec une police beaucoup mieux organisée que la nôtre, et en considérant que la population de Rio de Janeiro, composée d'éléments très distincts et hétérogènes, compte plus de quatre-cents-mille habitants, on reconnaît avec évidence que le nombre des crimes n'est pas excessif, mais au contraire bien moindre de celui qu'on devrait attendre.
Izidoro Borges Monteiro, Relatório do Chefe da Polícia da Côrte, Annexo ao Relatorio do Ministro da Justiça 1857, Rio de Janeiro 5 de Abril de 1858, p. A-C-25.
Cette comparaison est assez délicate. Dans les années suivantes, les chefs de la police expliquent l'augmentation du nombre des crimes comptés chaque année par l'amélioration de l'efficacité de la collecte par les statisticiens. Les tableaux statistiques du crime justifient en retour leur revendication de pouvoirs accrus. En tout état de cause, les tableaux et les rapports montrent que les capoeiras tuent moins que les accidents, moins que les suicides et moins que les crimes domestiques. L'importance donnée à la répression de leur excès varie considérablement selon les chefs de la police.
Reste à se demander si une vision qui voit dans l'Africain au Brésil et ses coutumes une honte pour le pays – l'Africain lui-même et non la façon dont il a été amené, de force, en esclavage, dans le pays –, n'est pas à l'origine de l'application de l'expresion capoeira à toute espèce de violence gratuite. Ce serait le point de vue du chef de la police, tandis que le Français et républicain Expilly distinguerait le jeu ou la danse capoeira des violences, à ses yeux normales ou du moins inévitables, en réaction à l'esclavage et aux étroites contraintes de la vie des classes pauvres dans les grandes villes.
La capoeira des rapports de police au code pénal
Dans la seconde moitié du 19° siècle, l'enchaînement de la répression et de la turbulence des capoeiras a fait des ceux-ci un symbole de l'insécurité urbaine. Les journaux réclament constamment des mesures contre les perturbateurs, les ministres mobilisent les forces de police, des députés proposent des lois. Aucun d'entre eux ne distingue entre les activités faisant des victimes et les divertissements simplement ressentis par les autorités comme indignes – car différentes de l'Europe – ou troublant la tranquilité publique, sans léser quiconque.
L'interdiction de jeux ou distractions populaires n'est pas particulière au Brésil : la plupart des nations du vieux continent ont eu leurs réglements contre diverses sortes de jeux plébéiens. Au Brésil de la fin du XIXe siècle, les élites, très tournées vers l'Europe, ne manquaient pas d'exemples dans ces pays qu'ils admiraient. Le célèbre pamphlet de Paul-Louis Courier, Pétition à la chambre des députés pour les villageois que l'on empêche de danser, de 1820 (disponible sur gallica.bnf.fr) témoigne des efforts de la Restauration monarchique et cléricale pour contrôler de près l'activité populaire après la Révolution française. De plus, les jeux violents, comme on appelait autrefois les sports de combat, comportent des risques de blessure. Bien que ce danger soit accepté par les participants, celles-ci pourraient déboucher sur des suites judiciaires, ou laisser des invalides temporaires ou permanents à la charge de la solidarité ou de la charité publiques ; en outre, l'entraînement au combat rend l'individu plus capable de résister à l'autorité : ces arguments justifièrent les répressions jusque dans les temps plus tolérants.
1870, Rio de Janeiro
En 1870 s'achève la guerre du Paraguay. Les soldats renvoyés à la vie civile cherchent des moyens de subsistance, si possible sans les contraintes de la vie dans l'intérieur. La plupart sont Nègres ou Mulâtres, certains doivent leur liberté au fait qu'esclaves, ils ont été donnés par leurs maîtres pour le service militaire en remplacement d'un fils ; ils renforcent le mouvement en faveur de l'abolition de l'esclavage. La dette contractée par le Brésil pendant le conflit rend aussi le gouvernement plus sensible à la pression anglaise dans le même sens. Le 28 septembre 1871, à l'issue d'une campagne de manifestations populaires auxquelles s'oppose une vigoureuse pression des représentants des esclavagistes ruraux, le parlement (Conservateur, mais la question divise les partis) vote la Loi du Ventre Libre, qui stipule que les fils de femmes esclavent naissent libres (nous ne rentrons pas dans les détails).
Les rapports des chefs de la police de Rio de Janeiro
La Constitution du Brésil prévoyait que chaque anné l'Exécutif rende compte au Législatif. Le rapport du Ministre de la Justice au Parlement, inclut, à partir de 1857, presque toujours celui du Chef de la Police de la capitale. Dans ce rapport très officiel, le mot capoeira apparaît pour la première fois en 1870:
Vem a proposito, rememorar não só que a quasi totalidade dos crimes contra a pessoa têm sido perpetrados por individuos da infime classe da sociedade -- escravos, estrangeiros, proletarios e desordeiros, vulgarmente conhecidos por capoeiras, senão tambem que foram devidos a motivos frivolos, em rixa nova, sem dar-se premeditação ou alguma dessas circunstancias, que revelam malvadeza e ferocidade.
Il vient à propos de rappeler non seulement que la quasi totalité des crimes contre la personne ont été perpétrés par des individus de la classe la plus infime de la société -- esclaves, étrangers, prolétaires et perturbateurs vulgairement connus comme capoeiras, mais encore qu'ils ont été dus à des motifs frivoles, dans des rixes récentes, sans préméditation ou aucune de ces circonstances qui révèlent de la méchanceté et de la férocité.
Francisco de Faria Lemos, Relatorio do Chefe de Policia da Corte, 31 de março de 1871, anexo ao Relatório do Ministro da Justiça Francisco de Paula de Negreiros Sayão Lobato para o anno 1870, pp. 20
Ludgero Gonçalves da Silva, nommé chef de la police de Rio de Janeiro en 1871, est le premier à réclamer dans son rapport une loi contre les capoeiras :
A capoeiragem não é um crime previsto no codigo criminal, e sómente podem ser capitulados como crimes as offensas physicas, ferimentos e homicidios, commettidos pelos capoeiras, quér em reunião, quér isolados.
E', pois, evidente a difficuldade, que encontra a autoridade em proceder contra elles, principalmente por não poderem ser, em generalidade, considerados como vagabundos, por serem guardas nacionaes, praças escusas ou reformadas do exercito e armada, artifices dos arsenaes de marinha e guerra, e nesta qualidade reclamados pelos respectivos commandantes.
La capoeirage n'est pas un crime prévu dans le code criminel, et seules les atteintes physiques, blessures et homicides commis par les capoeiras soit en réunion, soit isolés, peuvent être poursuivis.
La difficulté de l'autorité à agir contre eux est donc évidente, principalement parce qu'il est, en général, impossible de les considérer comme des vagabonds, car ils sont gardes nationaux, soldats en permission ou réformés de l'armée ou de la marine, ouvriers des Arsenaux de marine et de terre, et à ce titre réclamés par leurs commandants.
Tenho, entretanto, exercido sobre esses turbulentos, na orbita de minhas attribuições, e continúo a exercer, a mais activa e severa vigilancia, a mais decidida perseguição, a despeito de mil contrariedades, e, sobretudo, da exiguidade da força policial à minha disposição.
Já logrei reprimir a audacia dos capoeiras, que eram o terror da população pacifica, não ousando mais apparecer às escancaras, como outr'ora nas ruas e praças publicas, e, proseguindo com affinco neste proposito, espero, senão extinguir a capoeiragem, refrear ao menos seus criminosos excessos.
J'ai, cependant, exercé sur ces turbulents, dans l'orbite de mes attributions, et je continue à exercer, la plus active et sévère surveillance, la répression la plus décidée, malgré mille contrariétés, et surtout, l'exiguïté de la force policière à ma disposition.
J'ai déjà réussi à réprimer l'audace des capoeiras, qui étaient la terreur de la population pacifique, ils n'osent plus apparaître ouvertement, comme autrefois dans les rues et places publiques, et, poursuivant avec persévérance dans cette intention, j'espère, sinon éteindre la capoeirage, du moins réfréner ses excès criminels.
Ludgero Gonçalves da Silva, Relatorio do Chefe de Policia da Corte, 21 de março de 1872, anexo ao Relatório do Ministro da Justiça Dr. Manoel Antonio Duarte de Azevedo para o anno 1871, pp. 22-23
Jusque là, les chefs de la police n'avaient pas fait des capoeiras un symbole d'une situation d'insécurité justifiant un renforcement des pouvoirs de la police, au détriment des libertés populaires. Même si une brève description de crime contient le mot capoeira, ils attibuaient les crimes et la délinquance aux étrangers, principalement Portugais, s'appuyant sur d'éloquentes statistiques.
Ludgero Gonçalves da Silva exerça sa charge jusqu'à 1874. Dès sa deuxième année, il incorpore les désordres causés par des étrangers, signalés par ses prédécésseurs, dans la catégorie capoeiras.
Son successeur, dans ses rapports, se tient aux catégories légales de crimes, homicides, blessures graves ou légères, etc. La répression, en tout état de cause, n'a pas donné les résultats attendus, tandis qu'elle a valu au gouvernement Conservateur plusieurs interpellations au Parlement.
Le premier projet de loi spécifiquement dirigé contre la capoeira fut le numéro 49 de la législature de 1886, présenté de nouveau, avec des modifications mineures, en 1887, par le Conseiller MacDowell, et, approuvé par la Chambre des Députés, envoyé au Sénat, où il s'enlisa.
Proposition de loi de 1887
A Assembleia Geral Legislativa resolve:
Art. 1o. -- Usar de agilidade e destreza corporal, conhecida por exercicio de capoeira, para o fim de fazer o provocar desordens, de ofender pessoa certa ou incerta:
Penas de UM a TRES meses de prisão com trabalho.
Se para isso os delinqüentes se tiverem reunido em maltas:
Pena de DOIS a QUATRO meses de prisão com trabalho.
Se tivessem armados de quaisquer instrumentos ou armas ofensivas, ainda que não defesa:
Pena de TRES a NOVE meses de prisão com trabalho.
L'Assemblée Générale Législative détermine:
Art. 1o. -- Faire usage d'agilité et dextérité corporelle, connue comme exercice de capoeira, aux fins de faire ou provoquer des désordres, d'offenser une personne déterminée ou indéterminée :
Peines de UN à TROIS mois de prison avec travail forcé.
Si pour ce faire les délinquants se sont réunis en bandes:
Peines de DEUX à QUATRE mois de prison avec travail forcé.
S'ils sont armés de tout instruments ou armes offensives, et non défensives :
Peines de TROIS à NEUF mois de prison avec travail forcé.
Anais do Parliamento Brasileiro. Câmara dos Senhores Deputados. Segunda sessão da Vigésima Legislatura de 3 de setembro a 15 de outubro de 1887 (Prorrogação). Rio de Janeiro, Imprensa Nacional, 1887, vol. V, p. 4.
Ce n'est qu'après l'abolition de l'esclavage (1888), l'organisation de la Guarda Negra (la mobilisation des bandes de capoeiras par José do Patrocínio et d'autres pour la défense du régime impérial abolitionniste), la chute de l'Empire, et après la campagne effective de liquidation de la capoeira à Rio de Janeiro, que la loi fut en 1890 intégrée au Code Pénal du Brésil.
Loi de 1890
Code Pénal da Repúblique des États Unis do Brésil
(Decret numéro 847, du 11 octobre 1890)
Chapitre XIII -- Des oisifs et capoeiras
Art. 402. Faire dans les rues et places publiques l'exercice d'agilité et dextérité corporelle connu sous la denomination de Capoeiragem : marcher en courses rapides, avec des armes ou instruments capables de produire des lésions corporelles, en provoquant des tumultes ou désordres, en menaçant des personnes déterminées ou indéterminées, ou provoquant la crainte de quelque mal;
Peine -- de prison celulaire de deux à six mois.
La peine est celle de l'article 96.
Paragraphe unique. L'apparteance du capoeira à une bande ou malta est une circonstance aggravante.
La peine est doublée pour les chefs.
Art. 403. En cas de récidive, la peine maximale de l'article 400 sera appliquée.
Paragraphe unique. Les étrangers seront expulsés après avoir accompli leur peine.
Art. 404. Quiconque, dans ces exercices de capoeiragem, perpétre un homicide, pratique une quelconque lésion corporelle, outrage la pudeur publique et privé, perturbe l'ordre, la tranquilité ou la sécurité publique ou porte des armes, encourt cumulativement les peines prévues pour ces crimes.
La loi n'interdisait pas formellement la pratique de la capoeira dans des lieux privé. Cela n'empêcha pas que la police la persecute en tous lieux. Mais cette répression, directe, sans l'intervention de la justice, ne donna, à Rio de Janeiro, qu'un petit nombre de procès, et, à Bahia, à aucun.
Dès 1876, le personnage du capoeira, puis le jeu de capoeira avait commencé à intéresser les classes intellectuelles, suscitant des descriptions beaucoup plus détaillées que celle des rapports de police.
Bretas, Marcos Luís, "A Queda do império da navalha e da rasteira -- A República e os capoeiras", Estudos Afro-Asiáticos, 20, junho 1991, p. 239-256.
Dias, Adriana Albert, A malandragem da mandinga: o cotidiano dos capoeiras em Salvador na República Velha (1910-1925) Salvador, Bahia, 2004.
Rego , Valdeloir, Capoeira Angola -- ensaio socio-etnográfico, Bahia:Ed. Itapoan, 1968.
Ricci, Maria Lúcia de Souza Rangel, Guarda Negra -- Perfil de uma sociedade em crise, KMK, Campinas, SP, Brasil, 1990.
Soares, Carlos Eugênio Libano, A Negredada Instituição - Os capoeiras no Rio de Janeiro, Prefeitura do Rio de Janeiro - secr. Cultura, 1994.
Trochim, Michael R., "The Brazilian Black Guard - Racial Conflict In Post-abolition Brazil", The Americas, Volume XLIV -- January, 1988 -- Number 3, p. 285.
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References: Art. 1

Art. 1

Art. 402
 l'article 96

Art. 403
 l'article 400

Art. 404