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Grand Dictionnaire de La Philosophie | Absolu (philosophie) | Abstraction
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Cette édition numérique
du CNL.
BnF pour
*Titre : *Grand dictionnaire de la philosophie / sous la dir. de Michel Blay
*Éditeur : *Larousse (Paris)
*Éditeur : *CNRS éd. (Paris)
*Date d'édition : *2003
*Contributeur : *Blay, Michel (1948-
*Sujet : *Philosophie -- Dictionnaires
*Type : *monographie imprimée
*Langue : * Français
*Format : *XIII-1105 p. : couv. et jaquette ill. en coul. ; 29 cm
*Format : *application/pdf
*Droits : *domaine public
*Identifiant : * ark:/12148/bpt6k1200508p </ark:/12148/bpt6k1200508p>
*Identifiant : *ISBN 2035010535
*Source : *Larousse, 2012-129513
*Relation : * http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb39020257j
*Provenance : *bnf.fr
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Cet ouvrage est paru à l’origine aux Editions Larousse en 2003 ;
sa numérisation a été réalisée avec le soutien du CNL.
Cette édition numérique a été spécialement recomposée par
les Editions Larousse dans le cadre d’une collaboration avec la
BnF pour la bibliothèque numérique Gallica. downloadModeText.vue.download 2 sur 1137 downloadModeText.vue.download 3 sur 1137
Conception du projet et responsabilité éditoriale
Jean-Christophe Tamisier
Assistance et suivi d’édition
Myriam Azé, Marie Chochon, Tiphaine Jahier, Céline Poiteaux
Henri-François Serres-Cousiné
APS-Chromostyle
© Larousse / VUEF 2003
Toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, du
texte et/ou de la nomenclature contenus dans le présent ouvrage, et qui sont la propriété de
l’éditeur, est strictement interdite.
Distributeur exclusif au Canada : Messageries ADP, 1751 Richardson, Montréal (Québec).
ISBN 2-03-501053-5 downloadModeText.vue.download 4 sur 1137
▶ Ce Grand Dictionnaire de la philosophie s’efforce de passer en revue,
de manière à la fois
à la fois englobante et suffisamment détaillée, les origines, les développements et les pro-
longements présents de la réflexion philosophique. Outre la présentation de la philosophie
« pérenne » dans toute son extension occidentale, ont été particulièrement mis en relief les
rapports de la philosophie et des sciences (« dures » et humaines et sociales).
▶ Il est rendu compte sans parti pris ni exclusive de la cristallisation
progressive des notions
fondamentales et des principaux concepts opératoires. Une attention que l’on a voulu aussi
scrupuleuse que possible à la complexité de l’histoire des idées, et que
renforce la présenta-
tion synthétique des principaux courants et doctrines significatives, fait ressortir de manière
constamment référencée les problématiques récurrentes ou nouvelles. Tout ce qui est ainsi
dégagé est enrichi par le jeu de va-et-vient ouvert entre ces entrées et une abondante série de
textes d’auteurs, qui sont autant de « dissertations notionnelles » ou de « mini-essais », stimulants
pour l’esprit et appelant la discussion. L’ensemble témoigne du dynamisme de l’interrogation
philosophique, et tout le livre vise en somme à fonctionner comme une authentique « machine
à philosopher ».
▶ Le public auquel cet ouvrage s’adresse se veut le plus large possible. Il comprend les étu-
diants, les enseignants et chercheurs, mais aussi le grand public cultivé conscient que le désir
de sens qui l’attire vers la philosophie doit être informé par un savoir constitué, une juste
perception des jeux d’influence qui ont mené à la position actuelle des questions et une sai-
sie exacte de la nature des débats et de leurs enjeux. L’ouvrage repose ainsi sur un double
pari : 1) que ceux qui se forment ou se sont formés à l’étude de la philosophie restent bien
convaincus de la nécessité de maîtriser l’ensemble du domaine, et que la spécialisation n’a
de valeur qu’opérée sur fond d’une connaissance globale, permettant de dépasser les pièges
de l’unilatéralisme et de la restriction des champs d’études ; 2) que ceux qui sont intéressés
par le domaine peuvent sans technicité excessive accéder à une pratique personnelle de la
philosophie qui aille bien au-delà de la consommation d’une certaine philodoxie de consola-
tion, à mi-chemin entre le développement personnel chic et la réactualisation de bons vieux
préceptes moraux.
▶ Les entrées notionnelles de l’ouvrage sont organisées de la manière
suivante : le libellé de la
notion est suivi généralement d’un aperçu étymologique, puis d’une courte synthèse si la lon- downloadModeText.vue.download 5 sur 1137
gueur et la complexité de l’entrée l’ont rendue souhaitable. Ensuite viennent l’item ou les items
de traitement encyclopédique de la notion, précédé(s) de l’énoncé de la ou des discipline(s)
concernée(s). La définition (en gras) est suivie d’un commentaire qui met en scène les princi-
paux moments de l’histoire du concept et en précise le sens, et se termine le cas échéant par
un paragraphe (marqué par ▶) qui souligne les enjeux actuels. Après la signature de l’auteur sont placés la liste des références signalées dans le texte par des chiffres en exposant, et / ou
des conseils bibliographiques. Tout à la fin sont indiqués les renvois à d’autres articles ou aux
dissertations en rapport avec l’item.
▶ Une entrée peut donc être mono thématique ou bien enchaîner plusieurs
items. Le prin-
cipe général a été de faire se succéder les items de philosophie générale, en succession
chronologique (philosophie antique, puis médiévale, puis moderne, puis contemporaine par
exemple) et les items spécialisés (par exemple, philosophie morale et politique, épistémologie,
▶ Le dictionnaire contient quelque onze cents entrées notionnelles et
présentations de cou-
rants et doctrines et soixante-dix dissertations. On trouvera page 1087 la liste des abréviations
utilisées pour caractériser les disciplines, et la liste générale des entrées avec mention de leurs
▶ Nous espérons que, tel qu’il est, avec ses qualités et inévitables
défauts, ce dictionnaire ren-
dra de réels services, et contribuera à sa manière et si modestement que ce soit à affermir des
vocations et à maintenir à leur meilleur niveau les études philosophiques. Et nous recueillerons
bien volontiers les avis et critiques des lecteurs et utilisateurs.
Jean-Christophe Tamisier downloadModeText.vue.download 6 sur 1137
« Mais l’obstacle numéro un à la recherche de la lumière,
c’est bien probablement la volonté de puissance, le désir d’exhiber ses virtuosités ou de se ménager un abri contre des objections trop évidentes.
La vérité est une limite, une norme supérieure aux individus ; et la plupart d’entre eux nourrissent une
animosité secrète contre son pouvoir. »
André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, préface, PUF, Paris, 1926.
« C’est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les
ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point compa- rable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ; et enfin cette étude est plus nécessaire pour régler nos moeurs, et nous
conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas. » Cette phrase de Descartes, tirée de la lettre-préface qu’il adresse à l’abbé Picot, pour être placée en tête de la traduction en français des Principia philosophiae de 1644 (Principes de la philosophie, Paris, 1647), s’inscrit dans une longue tradition où la philosophie s’est affirmée à la fois comme quête de sagesse et souci de connaissance, comme condition de possibilité de toute aventure intellectuelle de chacun et de l’humanité en tant qu’ils prennent conscience d’eux-mêmes.
En ce sens, l’entreprise philosophique commencée dans l’Antiquité, sur le pourtour méditer- ranéen, se donne comme une navigation indéfinie visant la vérité, la recherche de la vérité, dans la rencontre de soi avec soi. En cela, l’essentiel n’est donc pas tant dans les systèmes
philosophiques, construits comme des monuments de la pensée, des monuments assurément très beaux, mais parfois un peu clos sur eux-mêmes, que dans les gestes philosophiques, les gestes créatifs, ceux qui produisent des concepts, qui ouvrent le monde sur le monde. Tout le sens de la démarche philosophique est à saisir dans la pensée en marche, dans celle qui se construit en s’interrogeant, toujours, dans la tension, jusqu’à l’essentiel, jusqu’au silence. Certains ont tendance, dans notre monde aux domaines d’études bien séparés, à la vérité cir- conscrite, où chacun est responsable de son pré carré, de ses méthodes et de ses raisons, à réduire la philosophie à une sorte de discipline qu’elle ne peut pas vraiment être au regard des divers champs disciplinaires ou même de ceux que constituent, depuis quelques décennies, downloadModeText.vue.download 7 sur 1137
les sciences humaines et sociales. La philosophie n’a pas vocation à être une discipline, si ce n’est du point de vue de l’étude de son histoire, mais plutôt à être une discipline de l’esprit et de la vie – et c’est en cela qu’aujourd’hui elle est parfaitement insupportable et inadmissible :
mais précisément ne l’a-t-elle pas toujours été lorsqu’elle savait échapper à l’académisme pour retrouver son mouvement vers le haut, son indéracinable souci de vérité, la plénitude de son
Dans cette perspective, cet avant-propos ne peut avoir de justification qu’en montrant le sens qu’il y a, comme il y a eu, à philosopher, à poursuivre cette aventure intellectuelle lancée depuis plusieurs millénaires.
Poursuivre cette aventure intellectuelle, c’est précisément traverser les champs du savoir, les anciens comme les nouveaux, essayer les concepts, les déconstruire pour les reconstruire et, comme dans une sorte de geste de peintre cubiste, en saisir simultanément les différentes implications et la multiplicité des enjeux, pour vivre aujourd’hui, c’est-à-dire vivre en pensant, en ouvrant les yeux.
N’y a-t-il pas alors de lieu plus éclairant, plus propre à faire voir toutes les choses du monde qu’un dictionnaire ; feuilleter le monde – souvenirs d’enfance devant les vieux Larousse – et s’éblouir en découvrant des concepts ?
Le champ de la philosophie est vaste, vaste de tout ce qu’il y a à penser ; et c’est en ce sens
qu’aujourd’hui la publication d’un dictionnaire s’impose. Elle s’impose, en effet, d’abord pour combler une lacune entre, d’une part, des ouvrages un peu anciens tels que le remarquable Vocabulaire technique et critique de la philosophie, mis au point par André Lalande sous l’égide de la Société française de philosophie, dans le premier quart du xxe s., ou d’autres, trop scolaires, ignorant les nouvelles avancées conceptuelles ; et, d’autre part, ceux qui, trop gros, trop techniques ou trop spécialisés, semblent comme se refuser et, ignorant le quidam, se referment sur leur savoir, comme dans un geste de mépris.
Nous nous sommes donc proposé dans ce Grand Dictionnaire de la Philosophie de donner une place significative, mais pas toute la place, à divers champs de recherche et d’études aujourd’hui en pleine réorganisation et dont il est nécessaire de connaître les concepts et leur enracinement historique pour les travailler, les penser et les juger. Ainsi en est-il, par exemple, des nouveaux chantiers que constituent les approches renouvelées de la philosophie des sciences et en particulier des sciences cognitives, approches mêlant apports théoriques et expérimentaux provenant de champs très divers. De même, la psychologie du développement comme la psychologie expérimentale ou les neurosciences, travaillées par des analyses phi- losophiques qui se situent autant dans la mouvance phénoménologique que dans la tradition analytique, dessinent, souvent contre les anciennes disciplines, de nouveaux chemins qu’il convient de regarder de très près pour éviter – le retour des ombres du scientisme est toujours possible – de voir se dissoudre définitivement la question du sujet, du soi créateur. Il est bien clair que ces études et la compréhension de leurs enjeux ne sont possibles qu’en s’appuyant sur un ensemble de connaissances scientifiques relevant de la logique, des mathématiques, de la physique et de la biologie. Les notions essentielles ont donc été introduites dans ce dic- tionnaire sans que, pour autant, ce dernier ait vocation à devenir un dictionnaire spécialisé de l’une ou de l’autre de ces sciences.
La philosophie de l’art (des arts) s’est aussi considérablement renouvelée en associant les approches spécifiques de la philosophie analytique et les analyses d’orientation phénoménolo- gique et ontologique. Il nous a donc semblé déterminant de donner une large place à ces nou- downloadModeText.vue.download 8 sur 1137
velles avancées, d’autant que, sur de nombreux points, elles rejoignent
les études cognitivistes
concernant, en particulier, la perception de l’espace, des couleurs, du mouvement, etc. Ainsi,
l’oeuvre d’art, via les questions portant sur ce qu’il en est de l’expérience esthétique, devient
comme un point de rencontre pour les réflexions relatives à l’analyse des processus mentaux
et pour celles qui touchent aux enjeux culturels et symboliques.
La philosophie politique, longtemps dominée par la pensée d’orientation marxiste, s’est ou-
verte, depuis quelques décennies, sur de nouveaux territoires. La réflexion s’est développée
autour du débat sur ce que l’on peut appeler l’être en commun, les droits de l’homme et du
citoyen, la question de la justice et de la gouvernance, la république.
À travers ces quelques exemples, et sans parler des discussions que suscitent les avancées
récentes des sciences biologiques impliquant de réécrire, si l’on peut dire, une éthique, c’est
l’ensemble des champs du savoir qui, aujourd’hui comme hier, requiert l’exercice de la pensée
philosophique c’est-à-dire d’une pensée où chacun confronte, dans la solitude, dans le silence,
dans l’isolement et dans la rigueur, sa pensée à d’autres manières de penser. La mise en oeuvre
de cette pensée philosophique doit être amorcée de telle sorte que, chacun, le quidam dont
nous parlions précédemment, puisse y entrer pour s’en nourrir et la nourrir. C’est la raison
pour laquelle de petits essais, courts et percutants, des textes d’auteurs, portant sur des ques-
tionnements d’intérêt général, relevant de ce qu’on nomme habituellement les « grandes ques-
tions », ont été insérés dans le corps de ce dictionnaire. Ces essais ne sont que des exemples,
des efforts de pensée, des signes vers la pensée de chacun, de chaque lecteur, des signes qui
montrent qu’une pensée peut être construite, sérieusement construite et reconstruite, ordon-
née, conceptuelle, bien référencée et ouverte sur le monde, pour tout le monde ; de ce dic-
tionnaire, nous avons voulu faire, pour parler nettement, un instrument de philosophie active.
En ce sens, la publication d’un tel dictionnaire, oeuvre collective écrite et pensée par des
individus, tant par l’ensemble des définitions conceptuelles qu’il offre, en les inscrivant dans
leur dimension historique, que par la mise en oeuvre de ces concepts dans de brefs essais, n’a
pour but, à travers les divers champs de la réflexion philosophique, que de tendre la main à
la pensée, que de l’aider à surgir, que de rendre à chacun, contre les caricatures du savoir qui
s’affichent sur le devant de la scène, ces biens inaliénables que sont la liberté intérieure et le
sens de la méditation.
Ce dictionnaire n’existerait pas sans les efforts, le travail, la volonté farouche et, bien sûr – mais
cela va de soi –, les compétences de Fabien Chareix et de Jean-Christophe Tamisier. Leur exi-
gence intellectuelle s’exprima à tout moment ; jamais ils ne voulurent céder à la facilité. Je les
en remercie. Je tiens aussi à remercier les responsables des sections et tous leurs collaborateurs
et collègues qui s’engagèrent dans cette entreprise, comme dans une navigation au long cours
et qui, toujours, surent tenir le cap, en dépit, parfois, du gros temps et des vents contraires. Je
ne voudrais pas non plus, dans ces remerciements, oublier tous ceux qui, au quotidien, chez
Larousse, dans des conditions parfois très difficiles, donnèrent leur temps et leur savoir avec
une immense générosité.
Quant aux imperfections et aux manques de ce dictionnaire, ils sont de mon entière responsa-
bilité ; j’attends philosophiquement les critiques et les reproches.
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Direction et auteurs de l’ouvrage
Michel Blay, Pierre-Henri Castel, Pascal Engel, Gérard Lenclud, Pierre-François Moreau, Jacques Morizot, Michel Narcy, Michèle Porte, Gérard Raulet
Michel Blay, Fabien Chareix, Jean-Christophe Tamisier
Équipe interne de rédaction
Sébastien Bauer, André Charrak, Fabien Chareix, Clara Da Silva-Charrak, Laurent
Gerbier, Didier Ottaviani, Elsa Rimboux
Olivier ABEL, Professeur, Faculté de théologie protestante, Paris.
Jean-Paul AIRUT, Chercheur en histoire de la philosophie, collaborant au centre Raymond de recherches politiques (EHESS) et à l’Équipe internationale et interdisciplinaire de philosophie pénale (Paris II).
Anne AMIEL, Professeur de philosophie en classes prépara- toires, Lycée Thiers, Marseille.
Saverio ANSALDI, Maître de conférences associé en philoso- phie, Université de Montpellier III.
Diane ARNAUD, Chargée de cours, Université de Paris III.
Anne AUCHATRAIRE, Responsable des scènes nationales et du festival d’Avignon, direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacle, Ministère de la culture, Paris.
Benoît AUCLERC, Allocataire-moniteur normalien en philoso- phie, Université de Lyon II.
Nicolas AUMONIER, Maître de conférences en histoire et philoso- phie des sciences, Université de Grenoble I – Joseph-Fourier.
Anouk BARBEROUSSE, Chargée de recherches, CNRS, équipe REHSEIS, Paris.
Sébastien BAUER, Directeur adjoint de l’Alliance française de
Sabadell, Espagne.
Raynald BELAY, Attaché de coopération et d’action culturelle, Ambassade de France au Pérou.
Michel BERNARD, Professeur émérite d’esthétique théâtrale et
chorégraphique, Université de Paris VIII.
Michèle BERTRAND, Psychanalyste et Professeur de psychologie
clinique, Université de Franche-Comté.
Magali BESSONE, Allocataire-moniteur normalien en philoso-
phie, Université de Nice Sophia-Antipolis.
Alexis BIENVENU, Allocataire-moniteur normalien en philoso- phie, Université de Paris I.
Jean-Benoît BIRCK, Professeur de philosophie, CNED, Vanves.
Michel BITBOL, Directeur de recherche, CNRS.
Michel BLAY, Directeur de recherche, CNRS.
André BOMPARD, Psychiatre, psychanalyste, ancien attaché des
Vincent BONTEMS, Allocataire-moniteur, Université de Paris VII.
Jean-Yves BOSSEUR, Directeur de recherche, CNRS, et compositeur.
Christophe BOURIAU, Maître de conférences en philosophie, Université de Nancy II. downloadModeText.vue.download 10 sur 1137
Isabelle BOUVIGNIES, Professeur de philosophie, Lycée Made- leine Michelis, Amiens.
Laurent BOVE, Professeur de philosophie, Université de Picar- die Jules-Verne.
Anastasios BRENNER, Maître de conférences en philosophie, Université de Toulouse II – Le Mirail.
Jean-Michel BUÉE, Maître de conférences en philosophie, IUFM de Grenoble.
Pierre-Henri CASTEL, Chargé de recherches, Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques, CNRS, Paris I.
Anne CAUQUELIN, Professeur émérite de philosophie, Univer- sité de Paris X.
Jean-Pierre CAVAILLÉ, Maître de conférences, enseignant l’his- toire intellectuelle, EHESS, Paris.
Fabien CHAREIX, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Lille I.
André CHARRAK, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Paris I.
Dominique CHATEAU, Professeur d’esthétique, Département d’arts plastiques et sciences de l’art, Université de Paris I.
André CLAIR, Professeur de philosophie, Université de Rennes I.
Françoise COBLENCE, Professeur de philosophie, Université de Picardie Jules-Verne, Amiens.
Danièle COHN, Professeur de philosophie, EHESS, Paris.
Denis COLLIN, Professeur de philosophie, lycée Aristide Briand, Évreux.
Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Professeur de philosophie, Univer- sité de Rennes I ; directrice, centre Marc-Bloch, Berlin.
Jean-Pierre COMETTI, Professeur de philosophie, Université de Provence Aix-Marseille I.
Edmond COUCHOT, Professeur émérite, Arts et technologies de l’image, Université de Paris VIII.
Cédric CRÉMIÈRE, Allocataire-Moniteur, Muséum national d’his- toire naturelle, Paris.
Clara DA SILVA-CHARRAK, Professeur de philosophie, Lycée de l’Essouriau, Les Ulis.
Jacques DARRIULAT, Maître de conférences en philosophie, Université de Paris IV.
Olivier DEKENS, Chargé de cours, Université de Tours.
Natalie DEPRAZ, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Paris IV.
Olivier DOUVILLE, Membre de l’unité de recherche « médecine, sciences du vivant, psychanalyse », Université de Paris VII.
Jacques DUBUCS, Directeur de recherches au CNRS et directeur de l’IPHST, Paris I.
Jean-Marie DUCHEMIN, ancien élève de l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud.
Colas DUFLO, Maître de conférences en philosophie, Univer-
sité de Picardie Jules-Verne, Amiens.
Eric DUFOUR, Professeur de philosophie, T.Z.R., Bobigny.
Alexandre DUPEYRIX, Allocataire-moniteur normalien, ENS- LSH, Lyon.
Pascal DUPOND, Professeur de première supérieure, Lycée St
Sernin, Toulouse.
Julien DUTANT, Allocataire-moniteur normalien, Université de Paris IV.
Abdelhadi ELFAKIR, Maître de conférences en psychologie cli- nique, Université de Bretagne occidentale, Brest.
Pascal ENGEL, Professeur de philosophie, Université de Paris IV.
Raphael ENTHOVEN, Allocataire-moniteur normalien en philo- sophie, Université de Paris VII.
Jean-Pierre FAYE, Philosophe.
Mauricio FERNANDEZ, Professeur, Université d’Antioquia, Me- dellin, Colombie.
Wolfgang FINK, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Lyon II – Lumière.
Franck FISCHBACH, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Toulouse II – Le Mirail.
Jean-Louis FISCHER, Ingénieur de recherche, CNRS, Paris.
Denis FOREST, Maître de conférences en philosophie, Univer- sité de Lyon III.
Marie-Claude FOURMENT, Professeur de psychologie de l’en- fant, Université de Paris XIII.
Geneviève FRAISSE, Directrice de recherche au CNRS, députée européenne.
Hélène FRAPPAT, Chargée de cours de philosophie, Université de Paris III.
Pierre FRESNAULT-DERUELLE, Professeur, UFR Arts plastiques et sciences de l’art, Université de Paris I.
Dalibor FRIOUX, Professeur de philosophie, Lycée Jean-Mou- lin, Saint-Amand Montrond.
Frédéric GABRIEL, Chercheur, Université de Lecce, Italie.
Sébastien GALLAND, Professeur de culture générale en classes préparatoires à Sciences Po., Saint-Félix, Montpellier.
Isabelle GARO, Professeur de philosophie, Lycée Faidherbe,
Jean GAYON, Professeur, Université de Paris I.
Gérard GENETTE, Directeur d’études, CRAL, EHESS, Paris.
Laurent GERBIER, Maître de conférences en philosophie, Aix-en-Provence.
Marie-Ange GESQUIÈRE, Aspirant chercheur, FNRS, Université Libre de Bruxelles.
Cécile GIROUSSE, Professeur de philosophie, Lycée Claude Mo- net, Paris ; chargée de cours, Université de Paris III.
Jean-Jacques GLASSNER, Directeur de recherche, CNRS (Labora- toire « Archéologie et sciences de l’Antiquité », Paris.
Jean-Marie GLEIZE, Directeur du Centre d’études poétiques, ENS, Lyon.
Jean-François GOUBET, Professeur de philosophie, Lycée Al- fred Kastler, Denain.
Jean-Baptiste GOURINAT, Chargé de recherche, CNRS (Centre de recherche sur la pensée antique), Paris.
Mathias GOY, Professeur de philosophie, Lycée Alain Colas, Nevers.
Juliette GRANGE, Professeur de philosophie, Université de Strasbourg. downloadModeText.vue.download 11 sur 1137
Eric GRILLO, Maître de conférences, UFR communication, Uni- versité de Paris III.
Laurent GRYN, Professeur de philosophie.
Xavier GUCHET, Attaché temporaire d’enseignement et de re- cherche en philosophie, Université de Paris X – Nanterre.
Sophie GUÉRARD DE LATOUR, allocataire-moniteur normalien, Université de Bordeaux III – Michel de Montaigne.
Caroline GUIBET LAFAYE, Attachée temporaire d’enseignement et de recherche, Université de Toulouse II – Le Mirail.
Antoine HATZENBERGER, allocataire moniteur normalien en phi- losophie, Université de Paris IV.
Nathalie HEINICH, Directeur de recherches, CNRS, Paris.
Yves HERSANT, Directeur d’études, EHESS, Paris.
Jacques d’HONDT, Professeur émérite en philosophie, Univer- sité de Poitiers.
Annie HOURCADE, Professeur de philosophie, Lycée R. Doisneau, Corbeil-Essonnes.
Bérengère HURAND, Allocataire couplée en philosophie, Uni- versité François-Rabelais, Tours.
Frédérique ILDEFONSE, Chargée de recherche, CNRS (Histoire des doctrines de l’Antiquité et du haut Moyen Âge), Villejuif.
Nicolas ISRAEL, Attaché temporaire d’enseignement et de re- cherche, Université de Lyon III.
André JACOB, Professeur émérite de philosophie, Université de Paris X – Nanterre.
Pierre JACOB, Directeur de recherches au CNRS et directeur de l’Institut Jean Nicod, CNRS.
Tiphaine JAHIER, Doctorante en philosophie.
Vincent JULLIEN, Professeur de philosophie, Université de Bre- tagne occidentale, Brest.
Bruno KARSENTI, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Paris I.
Mathieu KESSLER, Maître de conférences en philosophie, IUFM d’Orléans-Tours.
Étienne KLEIN, Physicien, CEA.
Mogens LAERKE, Doctorant en philosophie, Université de Pa- ris IV – Sorbonne.
Michel LAMBERT, Assistant, Centre De Wulf Mansion, Université catholique de Louvain.
Fabien LAMOUCHE, Allocataire-moniteur normalien, Université de Rouen.
Valéry LAURAND, Attaché temporaire d’enseignement et de recherche, Université de Bordeaux III.
Guillaume LE BLANC, Maître de conférences en philosophie, Université de Bordeaux III – Michel de Montaigne.
Jérôme LÈBRE, Professeur de philosophie, Lycée Olympe de Gouges, Noisy-le-Sec.
Céline LEFÈVE, Attachée temporaire d’enseignement et de re- cherche, Université de Bourgogne, Dijon.
Jean LEFRANC, Professeur émérite de philosophie, Université de Paris IV.
Gérard LENCLUD, Directeur de recherches au C.N.R.S., Labora- toire d’anthropologie sociale, Paris.
Jacques LE RIDER, Professeur, EPHE, Paris.
Véronique LE RU, Maître de conférences, Université de Reims.
Françoise LONGY, Maître de conférences en philosophie des
sciences, Université Marc-Bloch, Strasbourg.
Pascal LUDWIG, Maître de conférences en philosophie, Univer- sité de Rennes I.
Fosca MARIANI ZINI, Maître de conférences en philosophie, Université de Lille III.
Claire MARIN, Attachée temporaire d’enseignement et de re- cherche, Université de Nice.
Eric MARQUER, Attaché temporaire d’enseignement et de re- cherche, ENS-LSH, Lyon.
Olivier MARTIN, Maître de conférences en sociologie, Univer- sité de Paris V.
Marianne MASSIN, Professeur de philosophie, ENSAAMA, Paris.
Florence de MÈREDIEU, Maître de conférences, UFR Arts plas- tiques et sciences de l’art, Université de Paris I.
Marina MESTRE ZARAGOZA, Attachée temporaire d’enseignement et de recherche, Institut d’études Ibériques, Université de Paris IV.
Christian MICHEL, Prag en philosophie, Université d’Amiens.
Marie-José MONDZAIN, Directeur de recherches, CNRS (Com- munication et politique).
Jean-Maurice MONNOYER, Maître de conférences en philoso- phie, Université Pierre Mendés-France, Grenoble.
Michel MORANGE, Professeur de biologie, ENS (Ulm), Paris VI.
Pierre-François MOREAU, Professeur de philosophie, ENS – LSH, Lyon.
Jacques MORIZOT, Professeur, Département d’arts plastiques, Université de Paris VIII.
Jean-Marc MOUILLIE, Prag en philosophie, Faculté de Méde- cine, Angers.
Gilles MOUTOT, Attaché temporaire d’enseignement et de re- cherche, Université de Montpellier III – Paul-Valéry.
Michel NARCY, Directeur de recherche, CNRS (Histoire des doctrines de la fin de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge), Villejuif.
Sophie NORDMANN, Allocataire-moniteur normalien, Université de Paris IV.
Philippe NYS, Maître de conférences, Université de Paris VIII.
Didier OTTAVIANI, Enseignant-chercheur, Université de Mon- tréal, Québec.
Jean-Paul PACCIONI, Professeur de philosophie, Lycée Jean Monnet, Franconville, lycée Hoche, Versailles.
Élizabeth PACHERIE, Chargée de recherche au CNRS, Paris.
Marc PARMENTIER, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité de Lille.
Charlotte de PARSEVAL, Titulaire d’un DEA de philosophie mo- rale et politique.
Marie-Frédérique PELLEGRIN, Maître de conférences, Université de Lyon III – Jean Moulin.
Isabelle PESCHARD, Doctorante en philosophie des sciences, École doctorale de l’École Polytechnique, Paris.
Alain PEYRAUBE, Directeur de recherche, CNRS, EHESS, Paris.
Emmanuel PICAVET, Maître de conférences en philosophie, Université de Paris I. downloadModeText.vue.download 12 sur 1137
Mazarine PINGEOT, Allocataire-moniteur normalien, Université d’Aix-Marseille.
Marie-Dominique POPELARD, Professeur de logique et philoso- phie de la communication, Université de Paris III.
Michèle PORTE, Psychanalyste, professeur des Universités, Université de Bretagne occidentale, Brest.
Roger POUIVET, Professeur de philosophie, Université de Nancy II.
Julie POULAIN, Professeur de philosophie, Lycée Louise-Michel, Gisors.
Dominique POULOT, Professeur, École du Louvre, Paris.
Jean-Jacques RASSIAL, Psychanalyste, professeur, Paris, Aix- Marseille, Sao Paulo.
Paul RATEAU, Ancien élève ENS Fontenay.
Gérard RAULET, Professeur de philosophie, ENS-LSH, Lyon.
Olivier REMAUD, Chercheur, Fondation Alexander von Hum- boldt, centre Marc-Bloch, Berlin.
Emmanuel RENAULT, Maître de conférences en philosophie, ENS – LSH, Lyon.
Julie REYNAUD, Chargée de cours d’esthétique en Arts plas- tiques, Université de Montpellier III.
Elsa RIMBOUX, Professeur de philosophie, Lycée Roumanille,
Denys RIOUT, Professeur, Université de Paris I.
Rainer ROCHLITZ, chercheur, CNRS, EHESS, Paris.
Christophe ROGUE, Professeur de philosophie, Lycée Per- seigne, Mamers.
Georges ROQUE, Directeur de recherches, CNRS (CRAL), EHESS, Paris.
François ROUSSEL, Professeur de philosophie en classes prépa- ratoires, Lycée Carnot, Paris.
Pierre SABY, Maître de conférences en musicologie, Université de Lyon II – Lumière.
Baldine SAINT-GIRONS, Maître de conférences en philosophie, Université de Paris X.
Anne SAUVAGNARGUES, Prag, ENS-LSH, Lyon.
Jean-Marie SCHAEFFER, Directeur de recherches, directeur du CRAL, CNRS, EHESS, Paris.
Alexander SCHNELL, Maître de conférences, Université de Poitiers.
François-David SEBBAH, Prag, Université de technologie de Compiègne.
Jean SEIDENGART, Professeur de philosophie, histoire des sciences et épistémologie, Université de Reims.
Michel SENELLART, Professeur, ENS-LSH, Lyon.
Daniel SERCEAU, Professeur, Université de Paris I.
Pascal SÉVERAC, ATER, Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne.
Philippe SIMAY, Professeur de philosophie en école d’architecture.
Suzanne SIMHA, Professeur de philosophie en première supé- rieure, Lycée Cézanne, Aix-en-Provence.
André SIMHA, Inspecteur d’académie – Inspecteur pédago- gique régional de philosophie (académie d’Aix-Marseille).
Hourya SINACEUR, Directeur de recherche, CNRS, Paris.
Igor SOKOLOGORSKY, Professeur de philosophie, Collège Royal,
Léna SOLER, Maître de conférences en philosophie, IUFM, Nancy.
Jean-Luc SOLÈRE, Chargé de recherche, CNRS (centre d’étude des religions du Livre), Villejuif, ; chargé de cours, Université libre de Bruxelles, Université catholique de Louvain.
Sylvie SOLÈRE-QUEVAL, Maître de conférences en philosophie de l’éducation, Université de Lille III.
Gérard SONDAG, Maître de conférences en philosophie, Uni- versité Blaise Pascal, Clermont-Ferrand.
François SOULAGES, Professeur de philosophie, Département d’arts plastiques, Université de Paris VIII.
Jacques SOULILLOU, Chargé de mission, Ministère des Affaires étrangères.
Wiktor STOCZKOWSKI, Maître de conférence, EHESS, Paris.
Ariel SUHAMY, Professeur de philosophie, CNED.
Jean TERREL, Professeur des Universités, professeur à l’UFR
de philosophie, Université de Bordeaux III – Michel de
Patrick THIERRY, Professeur de philosophie, IUFM, Versailles.
Christelle THOMAS, Élève, ENS-LSH, Lyon.
Jean-Marie THOMASSEAU, Professeur, Département d’études
théâtrales, Paris VIII.
Claudine TIERCELIN, Professeur de philosophie, Université de
Arnaud TOMÈS, Professeur de philosophie, Lycée Marc-Bloch,
Bischeim.
Jean-Marie VAYSSE, Professeur de philosophie, Université de
Toulouse II – Le Mirail.
Denis VERNANT, Professeur de philosophie, Université de
Bernard VOUILLOUX, Professeur, Département de littérature, Université de Bordeaux III – Michel de Montaigne.
Ghislain WATERLOT, Maître de conférences de philosophie,
IUFM, Grenoble.
Gérard WORMSER, Chargé de mission, ENS-LSH, Lyon ; maître de conférences, IEP, Paris.
Carole WRONA, Chargée de cours, Université de Paris III.
Jean-Claude ZANCARINI, Maître de conférences en philosophie, ENS-FCL, Lyon. downloadModeText.vue.download 13 sur 1137 downloadModeText.vue.download 14 sur 1137 downloadModeText.vue.download 15 sur 1137
Du latin abducere, « tirer », et de l’anglais abduction.
PHILOS. CONN., LOGIQUE
Terme introduit par C. S. Peirce pour désigner le pro- cessus de formation des hypothèses.
Peirce 1 appelle « abduction » un processus créatif de forma- tion des hypothèses, par des raisonnements du type : le fait surprenant C est observé ; mais si A était vrai, C irait de soi ; il y a donc des raisons de soupçonner que A est vrai. L’abduction se distingue de la déduction et de l’induction quantitative, qui généralise à partir du particulier, mais elle est proche de l’induction qualitative, qui comporte un élé- ment de « devinette » (guessing). C’est une inférence « amplia- tive », qui augmente notre connaissance, une des espèces de l’épagôgè aristotélicienne. Inférence logique, l’abduction est aussi liée à l’instinct : elle permet de deviner, et de deviner juste. Introduisant à des idées nouvelles, elle a valeur expli- cative, d’où son importance, aux côtés de la déduction et de l’induction auto-correctrice, dans l’économie (réaliste) de la recherche et de la connaissance, qui reste foncièrement conjecturale et faillible.
▶ En philosophie des sciences, Popper 2 a repris la notion
d’abduction comme élément essentiel de la logique de la découverte scientifique. On la désigne souvent sous le nom
d’ « inférence à la meilleure explication ». Ce type de raison- nement a été particulièrement étudié en Intelligence artifi- cielle, où il sert en particulier aux méthodes d’inférences à partir de diagnostics.
✐ 1 Peirce, C. S., Collected Paper, (8 vol.), Harvard University Press, 1931-1958.
2 Popper, K., Conjectures et réfutations, trad. Complexe, 1986.
Voir-aussi : Charniak, E., et McDermott, D., Artificial Intelli- gence, Addison Wesley, New York, 1985.
! CONFIRMATION (THÉORIE DE LA), CONJECTURE, HYPOTHÈSE, INDUCTION
D’après l’allemand Abreagieren, néologisme créé par Freud et Breuer (1892), composé de reagieren, « réagir », et de ab- marquant la diminu- tion, la suppression.
Réaction émotionnelle par laquelle l’affect lié au sou- venir d’un événement traumatique est exprimé et liquidé.
Si cette réaction (rage, cris, pleurs, plaintes, récit
) est répri-
mée, les affects sont « coincés » (eingeklemmt) 1, et les repré- sentations qui leur sont liées, interdites d’oubli. Elles risquent alors de devenir pathogènes (trauma).
Si l’abréaction thérapeutique des affects est le but pour- suivi par la méthode dite cathartique, la cure analytique lui accorde un rôle moindre, privilégiant l’élaboration par le lan- gage, dans lequel « l’être humain trouve un équivalent de l’acte », et grâce auquel « l’affect peut être abréagi à peu près
de la même façon » 2.
✐ 1 Freud, S., Über den psychischen Mechanismus hysterischer Phänomene, 1892, G.W. I ; le Mécanisme psychique des phé- nomènes hystériques, in Études sur l’hystérie, PUF, Paris, p. 12.
2 Ibid., pp. 5-6.
! AFFECT, DÉCHARGE, ÉLABORATION, RÉPÉTITION, TRANSFERT
Du latin absolutus, de absolvere « détacher, délier » et « venir à bout de quelque chose, mener quelque chose à son terme, parfaire ». Le terme absolutus signifie une relation, quand bien même cette relation serait négation de la relation.
Ignoré par l’Antiquité grecque, le terme est d’abord utilisé sous forme adjective, puis substantivé pour devenir le concept central de l’idéalisme allemand. L’adjectif est également employé, depuis le XVIe s., pour qualifier des théories politiques dites absolutistes. Aux yeux de leurs auteurs, la souveraineté de l’État doit être absolue, sinon elle n’est pas. Le souverain est ainsi délié de toutes entraves légales, religieuses ou traditionnelles, sans toutefois que sa souveraineté contredise nécessairement la liberté individuelle. Lorsque chaque individu transfère à la société toute la puis- sance qui lui appartient, de façon qu’elle soit seule à avoir sur toutes choses un droit souverain, la société alors formée est une démocratie,
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c’est-à-dire l’union des hommes en un tout, ayant un droit souverain collectif sur tout ce qui est en son pouvoir. La souveraineté absolue n’est pas, par conséquent, intrinsèquement monarchique.
Ce qui se soustrait à tout rapport, à toute limitation.
C’est l’inconditionné.
L’absolu est l’indéterminé
Étant négation de tout rapport, l’absolu échappe à toute détermination particulière et, par conséquent, à toute défi- nition. Pour ces raisons il est nécessairement unique et se
soustrait au discours, à tous les noms – y compris divins –
par lesquels on voudrait le saisir. Le discours sur l’absolu
s’épuise dans une série indéfinie de négations, le désignant
comme l’indéterminé, l’incomposé, l’informe ou l’absolument
Cette appréhension strictement négative de l’absolu
s’épuise, comme le montre Hegel, dans la contradiction de
son propre objet, puisque force est d’admettre que l’absolu, en lui-même, n’est rien, rien de ce qui est. L’être absolument indéterminé est pur néant 1.
La détermination négative et aporétique de l’absolu oblige à en chercher une détermination positive. L’attribution de l’adjectif « absolu », dans le latin médiéval, est double. Il concerne soit une forme ou une propriété quelconque, soit l’être comme tel.
Lorsque l’absoluité concerne l’être et en accompagne les déterminations, elle caractérise positivement le divin. Ainsi, « l’être dit tout simplement et absolument s’entend du seul
être divin » 2. La conjonction de l’absolu et du divin s’opère, dans ce cas, au sein de l’ontologie. Le terme « absolu » qua- lifie alors, positivement, l’être lui-même, l’être pris dans son emploi absolu, c’est-à-dire l’être de ce qui subsiste par soi, et même l’être subsistant par soi. L’être et l’étant coïncident alors. L’absolu est l’étant qui se suffit à soi-même et à quoi tout le reste doit d’être, c’est-à-dire ce qui est absolument ou
l’absolument étant, mais, toujours, il se constitue moyennant une opposition à un terme moins essentiel ou secondaire. Il
se trouve, donc, inscrit dans une relation à un autre, dans une relation à son autre.
La préservation de l’absoluité, au sein de cette opposition, n’est possible que si la relation à l’autre est intégrée dans cette absoluité. L’absolu est absolument lui-même, lorsque
la relation à l’autre est comprise dans le même et se trouve,
alors, surmontée. Seule la structure du « sujet », au sens mo- derne, c’est-à-dire du « soi » de la conscience de soi actualise cette relation à l’autre, cette négation radicale.
L’esprit, le concept, conformément à sa détermination hégélienne, est précisément ce qui fait abstraction de tout ce qui lui est extérieur et de sa propre extériorité, c’est-à- dire de son individualité immédiates 3. Il supporte la négation de cette dernière. Cette absolue négativité du concept est ce par quoi la liberté et, par conséquent, le soi se définissent. La négativité est alors sans restriction et telle que le concept n’a rien hors de soi. Sa négativité s’identifie à son identité autarcique à soi-même, de telle sorte que l’absolu est, au sens hégélien, esprit. L’interprétation de l’absoluité comme l’abso-
lument étant s’infléchit vers le soi, qui est absolu, parce qu’il
a converti toute relation à l’autre en relation à soi.
▶ L’absolu n’est donc pas un concept vide ou contradictoire, comme sa détermination négative au titre de l’absolument indéterminé le suggère. Il consiste en un processus de néga-
tion infini, qui porte en lui-même tout ce qui lui est autre, le
fini, le déterminé, le différencié. Ainsi, l’absolu n’a de rapport
à lui-même que comme totalité des déterminations possibles
qu’il pose, nie et reprend en lui.
Caroline Guibet Lafaye ✐ 1 Hegel, G. W. Fr., Science de la logique, t. 1, livre 1, « L’être », Aubier, Paris, 1976, p. 58.
2 Thomas d’Aquin, Quaestiones disputatae de veritate, Vrin,
Paris, 1983, 2, 3.
3 Hegel, G. W. Fr., Encyclopédie des sciences philosophiques,
t. III, Philosophie de l’esprit, § 382, Vrin, Paris, 1988, p. 178.
Voir-aussi : Aristote, Métaphysique, Vrin, Paris, 1991.
Fichte, J. G., Doctrine de la science 1801-1802, Vrin, Paris, 1987.
Hegel, G. W. Fr., Science de la logique, trad. P.-J. Labarrière et G. Jarczyk, Aubier, Paris, 1976, 1978, 1981.
Heidegger, M., Chemins qui ne mènent nulle part, « Hegel et son concept d’expérience », Gallimard, « Tel », Paris, 1962.
Kant, E., Critique de la raison pure, trad. A. Renaut, Aubier, Paris, 1997.
Schelling, Fr. W. J., le Système de l’idéalisme transcendantal, Louvain, Peeters, 1978.
« Y a-t-il un mal absolu ? »
Du latin abstractio, « action d’extraire, d’isoler et son résultat ».
Dans le contexte de la reprise médiévale d’Aristote, l’aphairesis se trouve
hissée à la valeur d’une véritable catégorie philosophique qui permet en
particulier de mieux articuler, dans le jugement, individualité et univer-
salité. La critique de l’abstraction est faite par l’idéalisme allemand, bien
après la révolution galiléenne qui en fait un critère d’établissement des
lois. Hegel oppose l’abstrait à l’effectif en des termes qui marquent dura-
blement l’ensemble des doctrines philosophiques nées sur les débris de
l’idéalisme absolu – marxisme compris.
PHILOS. ANTIQUE
Opération de l’esprit qui consiste à séparer d’une re-
présentation ou d’une notion un élément (propriété ou re-
lation) que la représentation ne permet pas de considérer
à part ; résultat de cette opération.
La notion d’abstraction a été élaborée une fois pour toutes
par Aristote. Dans le Traité de l’âme, il explique comment,
par une opération d’abstraction, l’esprit passe de la repré-
sentation d’un nez camus à la pensée de la concavité, qualité
d’un nez considérée séparément de la chair. C’est ainsi que les objets mathématiques sont pensés comme séparés de la matière, alors qu’en réalité ils n’ont pas d’existence séparée 1 :
ils sont eux-mêmes des objets abstraits, ou abstractions. Si Aristote prolonge cette analyse en une critique des Idées pla-
toniciennes 2, la notion d’abstraction joue un rôle important dans sa propre doctrine. De même que la quantité, tout ce qui entre sous les catégories autres que celle de substance (qualités, relations, etc.) est pensé par abstraction. C’est aussi par abstraction que chaque science délimite son objet propre, à commencer par la science de l’être en tant qu’être ou phi-
losophie première 3. downloadModeText.vue.download 17 sur 1137
▶ La querelle des universaux (genre, espèce, différence, propre et accident sont-ils de simples abstractions, comme le penseront les nominalistes, ou, à titre de « causes » des êtres individuels, ont-ils une existence propre ?) est un cas particu- lier d’une controverse plus générale sur les idées abstraites, qui traverse toute l’histoire de la philosophie.
✐ 1 Aristote, Traité de l’âme, III, 7, 431 b 12-17 ; Métaphysique, XI, 3, 1061 a 28-b3 ; Physique, II, 2, 193 b 22-194 a 12.
2 Aristote, Métaphysique, XIII, 1, 1076 a 18-19.
3 Ibid., XI, 3, 1061 b 3-5 ; IV, 1, 1003 a 21-26.
! CONCEPT, EIDOS, FORME, IDÉE, MATIÈRE, UNIVERSAUX
PHILOS. MODERNE
Après le XVIIIe s., les termes « abstrait » et « abstrac- tion » prennent un sens en partie péjoratif, dans des philo- sophies qui mettent l’accent sur la totalité, le devenir ou la vie.
Chez Hegel, le moment de l’abstraction représente l’étape de l’entendement dans le devenir de l’Esprit. L’attitude phi- losophique qui lui correspond dans la Phénoménologie est le dogmatisme. À la reproduction du réel sous la forme du « concret pensé » par la « méthode qui consiste à s’élever de l’abstrait au concret », Marx oppose « le procès de la genèse du concret lui-même » ; les catégories ne peuvent exister autre- ment « que sous forme de relation unilatérale et abstraite d’un
tout concret, vivant, déjà donné » 1. Pour Bergson, l’abstraction arrache les idées à leur état naturel pour les dissocier en les faisant pénétrer dans le cadre du langage. « Cette dissociation des éléments constitutifs de l’idée, qui aboutit à l’abstraction, est trop commode pour que nous nous en passions dans la
vie ordinaire et même dans la discussion philosophique » 2. Ce phénomène est donc nécessaire ; mais il est source d’erreur si nous croyons que cette dissociation nous livre l’idée concrète telle qu’elle est dans la durée.
▶ Dans de telles problématiques, au moins dans leur forme
originelle, il s’agit moins de discréditer l’abstraction que d’en indiquer les limites ou les conditions de validité.
✐ 1 Marx, K., Introduction à la Critique de l’économie politique.
2 Bergson, H., Essai sur les données immédiates de la conscience,
MÉTAPHYSIQUE, PHILOS. CONN.
Formation d’une idée par distinction, discrimination,
dissociation, séparation, ou réunion des éléments com- muns à plusieurs instances.
L’abstraction désigne à la fois la procédure cognitive qui ex- trait un trait commun de propriétés particulières et le produit de cette procédure, l’idée abstraite. En ce sens, le problème de l’abstraction est le même que celui des universaux, et peut recevoir trois grands types de solutions : le réalisme platoni- cien, qui sépare les abstraits de leurs instances ; le concep- tualisme réaliste aristotélicien et thomiste, selon lequel les abstraits sont dans l’esprit et dans les choses (abstrahentium non est mendacium : abstraire ce n’est pas mentir) ; et le nominalisme, qui refuse d’hypostasier les idées abstraites et les réduit à des signes.
▶ La querelle des idées abstraites, qui opposa Berkeley 1 à
Locke 2, traverse toute l’histoire de la philosophie. Elle est
particulièrement vive en philosophie des mathématiques, et
a ressurgi à la fin du XIXe s. avec l’idée de définition des
nombres par abstraction chez Dedekind 3 et Russell 4, et dans les systèmes de construction du monde à partir du sensible chez Carnap et Goodman.
✐ 1 Berkeley, G., Principes de la connaissance humaine, Flam- marion, Paris, 1991.
2 Locke, J., Essai sur l’entendement humain, trad. Coste, Vrin, Paris, 1970.
3 Dedekind, R., Was sind und was sollen die Zahlen ? trad. Ana- lytica 12-13, Bibliothèque d’Ornicar, 1979.
4 Russell, B., et Whitehead, A. N., Principia Mathematica, Cam-
bridge, 1910.
Voir-aussi : Laporte, R., le Problème de l’abstraction, Alcan, Paris,
Vuillemin, J., la Logique et le monde sensible, Flammarion, Paris,
! ABSTRAIT, CONCEPTUALISME, MATHÉMATIQUES, PLATONISME, UNIVERSAUX
LOGIQUE, PHILOS. SCIENCES
Opération (ou produit de cette opération) consistant
à sélectionner une propriété sur un objet ou sur un en- semble d’objets, pour la considérer isolément.
Dans les sciences en général, l’abstraction remplit deux fonc- tions principales : elle isole certaines propriétés dans les ob- jets pour en simplifier l’étude ; et elle permet de généraliser certaines propriétés à des ensembles d’objets équivalents.
C’est notamment en logique (à distinguer des analyses psychologiques) que le procédé d’abstraction fut étudié. Les travaux de Frege, Dedekind, Cantor, Peano et Russell per- mirent d’en proposer une formalisation rigoureuse. Suivis par Whitehead et Carnap, ces auteurs cherchèrent les règles
strictes permettant de regrouper en classes (ou en concepts, ensembles, etc., en fonction du contexte) des éléments parta-
geant une certaine propriété. Cette propriété est alors appe- lée une « abstraite ». C’est ainsi « par abstraction » que Russell définit le concept de « nombre » (selon lequel « le nombre d’une classe est la classe de toutes les classes semblables à
une classe donnée »1), puis les concepts d’ordre, de grandeur,
d’espace, de temps et de mouvement.
Comme le résume J. Vuillemin 2, la « définition par abstrac- tion » chez Russell, inspirée de Frege et Peano, se déroule en
quatre moments : 1) on se donne un ensemble d’éléments ;
2) on définit sur cet ensemble une « relation d’équivalence » (relation réflexive, transitive et symétrique) ; 3) cette relation partitionne l’ensemble donné en « classes d’équivalence » ; 4) « l’abstrait » est alors une propriété commune à tous les éléments de l’une de ces classes d’équivalence. L’originalité de Russell consiste à ajouter un cinquième moment, le « prin- cipe » d’abstraction proprement dit, qui sert à garantir l’« uni- cité » de la propriété obtenue.
Ces recherches métamathématiques sur l’abstraction obéissaient, chez Russell, à un projet philosophique : montrer que les mathématiques sont fondées sur la logique.
Après les désillusions sur ces tentatives logicistes, l’abs- traction fut mobilisée à nouveau frais par A. Church, en 1932, pour fonder les mathématiques sur le concept de « fonction » (envisagé, cette fois, d’un point de vue « intensionnel », et non plus « extensionnel »). C’est dans cette perspective qu’est
né le « lambda-calcul » 3, qui formalise les règles permettant
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d’« abstraire » les fonctions, au moyen de l’opérateur lambda
( λ ), à partir des expressions servant à les expliciter.
Là encore, l’entreprise fondationnelle a échoué. Mais cette théorie s’est révélée très féconde d’un point de vue opéra- toire. Elle a, en effet, pour but de considérer et de travailler sur les fonctions « en elles-mêmes », comme pures « règles » (et non comme « graphes »), indépendamment des valeurs qu’elles prennent pour chaque argument. On peut ainsi étudier directement les propriétés les plus générales de ces fonctions, notamment leur calculabilité. L’abstraction devient
ainsi un véritable outil mathématique, et non plus seulement métamathématique.
L’abstraction a, en outre, été étudiée d’un point de vue psychologique. Amorcée dès l’âge classique, principalement par les empiristes, cette étude a été profondément renouvelée par J. Piaget, qui en a examiné le fonctionnement selon des méthodes proprement expérimentales, et non plus seulement d’un point de vue introspectif ou spéculatif 4. L’abstraction « réfléchissante » (c’est-à-dire « seconde », par différence avec l’abstraction « empirique », qui porte sur les classes d’objets, et non sur les opérations exercées sur ces objets) naît, selon Piaget, dans la prise de conscience par l’enfant de la coordi-
nation de ses gestes. Cela fournit, selon lui, la base psycholo-
gique de l’abstraction formelle.
▶ Les procédures abstractives représentent aujourd’hui un
domaine florissant de recherche en informatique, en ma-
thématiques et en sciences cognitives, car elles permettent
de gagner en généralité et en constructivité dans toutes les
études portant sur les propriétés communes à des ensembles
d’objets. L’abstraction est également travaillée actuellement en « logique floue ».
Alexis Bienvenu ✐ 1 Russell, B., The Principles of Mathematics (1903), Routle- dge, Londres, 1992, § 111, p. 115.
2 Vuillemin, J., la Logique et le Monde sensible, études sur les théories contemporaines de l’abstraction, Flammarion, Paris,
1971, p. 31.
Church, A., The Calculi of Lambda Conversion, Princeton Uni- versity Press, 2e éd. 1951.
4 Piaget, J. (dir.), Recherches sur l’abstraction réfléchissante, PUF, Paris, 1977.
Voir-aussi : Barendregt, H. P., The Lambda Calculus, North Hol- land P. C., Amsterdam, éd. rev. 1984.
Frege, G., les Fondements de l’arithmétique, recherche logico- mathématique sur le concept de nombre (1884), trad. C. Imbert,
Seuil, Paris, 1970.
Geach, P., Mental Acts. Their Content and Their Objects, Routle- dge and Kegan Paul, Londres, 1957.
! ABSTRAIT, CALCUL, CONCEPT, EXTENSION, FONCTION, RÉCURSIVITÉ
Conception de l’art qui trouve sa justification en dehors de toute référence à la réalité sensible et met délibéré- ment l’accent sur les composantes plastiques. REM. Le terme s’est conservé en dépit des résonances négatives déplorées par les premiers défenseurs de l’abstraction ; au- cun des termes alternatifs proposés (art concret, art réel,
etc.) n’a prévalu.
Toute oeuvre d’art est une abstraction : des analystes rigou- reux ont prétendu à juste titre que chaque représentation procédait d’une abstraction – stricte définition de l’opération mentale grâce à laquelle l’artiste opère des choix en fonction
de ses intentions et de la nature de son art spécifique 1. Ainsi, le dessinateur se distingue du cordonnier précisément parce qu’il ne fabrique pas une chaussure, mais nous en donne à voir certains aspects, jamais tous. Ceux qui raisonnent ainsi voient dans l’abstraction une condition générale de toute acti- vité artistique, et ils préconisent l’usage de la locution « art non figuratif » pour désigner les réalisations qui renoncent volontairement à tisser des liens de ressemblance entre les
formes créées et celles du monde extérieur, telles qu’elles sont perçues par l’intermédiaire de nos sens. Cette distinction
demeure valide, du point de vue philosophique, mais l’usage
courant a retenu le terme abstraction pour qualifier des réa-
lisations qui rompent délibérément avec l’antique nécessité
d’un recours à la mimèsis. Ainsi comprise, la notion d’art abs-
trait n’a de sens que dans un contexte où la représentation,
aussi déformée ou allusive qu’elle puisse paraître, semblait
s’imposer comme une nécessité absolue. C’est pourquoi elle
apparut et se développa au sein des arts plastiques, voués à
l’imitation, une imitation considérée sinon comme but ultime,
du moins comme un moyen indispensable.
et approfondissement réflexif
Dans cette perspective, l’abstraction – ou non-figuration –
constitue une rupture majeure, et les débats auxquels elle donna lieu attestent de la violence du séisme qu’elle provo-
qua. L’une des interrogations récurrentes qui furent posées à
son sujet concernait son rapport avec l’art ornemental, plai-
sant à l’oeil mais dépourvu de plus hautes ambitions 2. Pour
contrecarrer ces attaques, les premiers créateurs de l’art abs-
trait ont souvent développé dans leurs écrits des thèses qui
tendaient à accréditer l’importance du contenu spirituel dont leurs oeuvres seraient la manifestation visible 3. C’est égale-
ment ainsi que fut abandonnée la référence à l’ut pictura
poesis au profit d’un nouveau paradigme, l’ut pictura musica.
La musique recourt rarement à l’imitation et elle n’en a aucun
besoin pour proposer des compositions qui ne relèvent nul-
lement des seuls arts d’agrément.
Ainsi, au-delà de l’apparente rupture introduite au sein des arts visuels, l’idée d’une fondamentale continuité dans
le développement des arts tendait à s’imposait. L’art abstrait poursuivait les ambitions de toujours, celles que Hegel, par exemple, avait mises au jour. Pour la vision téléologique aimantée par la foi dans le progrès, l’abstraction constituait
une étape décisive. Se privant volontairement de l’assujet- tissement aux apparences du monde, l’art abstrait gagnait une liberté, une indépendance, qui lui permettait d’atteindre
plus sûrement à des vérités réputées d’autant plus substan-
tielles qu’elles ne ressortissent pas de l’ordre du visible trivial.
L’abstraction conforte alors la thèse d’une autonomie de l’art, gage de sa dignité. Cette conquête facilite l’accès à des pra-
tiques réflexives : l’art, loin de nous entretenir du monde, peut procéder à un retour analytique sur soi qui ouvre sur une ontologie.
En dépit de ces perspectives stimulantes, la critique de l’abstraction est demeurée vive jusqu’aux années 1960. On
accusait celle-ci de confondre liberté et vacuité ou autonomie
et autisme. Il lui était aussi reproché de proposer en guise de création un quelconque maniérisme formel, menacé d’aca- démisation rapide. Beaucoup s’accordaient aussi à lui faire
grief de n’exiger aucune compétence artistique spécifique, downloadModeText.vue.download 19 sur 1137
de contribuer ainsi à la perte du métier et des repères axiolo- giques qui lui sont attachés.
Malgré ces attaques, l’abstraction s’est imposée. Elle doit son succès à sa vitalité, attestée par une grande diversification des pratiques, des styles ou des manières et des intentions ex- plicites qui la suscitent. Elle le doit aussi au fait qu’elle a, plus ou moins durablement, étendu son empire. Après la peinture, initiatrice en ce domaine, puis la sculpture, le cinéma ou la photographie ont connu des réalisations non figuratives.
▶ L’abstraction n’a jamais éliminé l’art figuratif, elle a plutôt
contribué à le rendre plus exigeant. Elle a par ailleurs abouti
à une extension du domaine des arts plastiques où se croisent
aujourd’hui maintes techniques qui ne sont pas issues de la
tradition des beaux-arts, telles la vidéo ou la photographie
plasticienne, qui contribuent à une floraison d’images – de
nouvelles sortes d’images mais aussi des représentations que
l’abstraction congédiait.
✐ 1 Kojève, A., « Pourquoi concret » (1936, inédit jusqu’en 1966), in Kandinsky, W., Écrits complets, t. II, la Forme, Denoël- Gonthier, Paris, 1970.
2 Connivence dénoncée par les cubistes, notamment Kahnweiler
et Picasso, et réélaborée dans les années 1960 par les détrac- teurs de l’expressionnisme abstrait.
En particulier chez Kandinsky, Mondrian, Kupka, Malevitch, etc.
Voir-aussi : The Spiritual in Art : Abstract Painting 1890-1985, catalogue de l’exposition éponyme, Los Angeles County Mu- seum of Art, Abbeville Press, New York, 1986.
Mozynska, A., l’Art abstrait, 4 vol., Macght, Paris, 1971-1974.
Schapiro, M., l’Art abstrait (art. 1937-1960), trad. Éditions Carré, Paris, 1996.
! CONTENU, FORMALISME
Du latin abstractus, de abstrahere, abstraire.
Ce qui est sans rapport direct avec l’expérience quotidienne.
Les idées abstraites sont, dans une perspective empiriste, celles qui s’obtiennent en séparant certaines propriétés de la chose à laquelle elles sont liées dans l’expérience. Il est alors possible de les envisager pour elles-mêmes et de considé- rer qu’elles sont communes à plusieurs objets. L’abstraction débouche donc sur la généralisation 1.
André Charrak ✐ 1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement hu-
main, liv. II, chap. XI, § 9, trad. Coste, Vrin, Paris, 1994, p. 113.
! ABSTRACTION, EMPIRISME, GÉNÉRALISATION
Du latin absurdus, « discordant ».
D’abord conçu négativement comme révélant la vérité par contraste,
défaut et opposition, l’absurde se fait compagnon de la liberté, dans le
sillage des philosophies de l’existence. D’une problématique d’entende-
ment, on passe insensiblement à une perspective éthique.
LOGIQUE, MORALE
Ce qui est contraire au sens commun ou qui comporte
une contradiction logique. Par extension, sentiment que le
monde, la vie, l’existence, n’ont pas de sens (XXe s.). Pour Camus, ce sentiment résulte de la rencontre entre les cla-
meurs discordantes du monde et notre « désir éperdu de
clarté », entre son silence et notre appel 1. Et, pour Sartre,
tout est contingent, superflu, jeté là dans un décor de
hasard 2.
Une première source du thème est issue de la prédication protestante de la grâce, don gratuit de Dieu, qui peut donner le sentiment que nos existences sont superflues, et l’inquié- tude de savoir ce que nous faisons là, comme le demande Kierkegaard, et d’une certaine manière Emerson. Une se- conde source apparaît avec l’idée de Schopenhauer que le vouloir-vivre n’a aucun sens, sinon sa propre prolifération aux dépens de lui-même : l’absurde et la contradiction nous conduisent alors au détachement, éventuellement accompa- gné de compassion. Nietzsche réagit autrement à ces sen- timents : l’acceptation de l’absurde et de l’insensé, loin du renoncement, peut conduire par la révolte à une innocence seconde. L’absence de finalité, la mort de Dieu nous ren-
voient à nous-mêmes, abandonnés à la responsabilité de donner nous-mêmes sens et valeur à ce que nous sentons, faisons et disons. C’est ce que fait le héros mythique de Ca- mus, et « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Si, pour Sartre, le sens n’est pas donné, c’est qu’il est à construire. Le problème est, alors, que cette augmentation infinie de la responsabilité peut s’accompagner d’une angoisse infinie, celle de la liberté.
Mais il y a aussi une source littéraire, et l’atrocité des guerres contemporaines a ravivé le sentiment que le malheur est trop injuste et, plus encore, absurde (Job), et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (l’Ecclésiaste). Cette veine
biblique du genre sapiential se trouvait chez Shakespeare (« une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne veut rien dire » 3) et chez Calderon 4, mais
elle prend toute son expansion avec Kafka 5 et le théâtre de l’absurde (Beckett, Ionesco, Sartre, Camus). En revenant au langage ordinaire et à l’humour de l’absurde quotidien, les auteurs jouent sur les hasards des mots et des langues 6, et, comme le dit Prévert : « Pourquoi comme ci et pas comme
ça ? » Ils jouent sur les conversations où les interlocuteurs ne parlent pas de la même chose, ou ne cherchent pas à parler de ce qui leur importe. Ils explorent l’impossibilité de com- muniquer l’incommunicable ou d’expliquer l’inexplicable.
▶ La crise de l’absurde n’est pas par hasard contemporaine d’une crise du langage, et de la confiance au langage or- dinaire. La réponse à l’angoisse de l’absurde pourrait d’ail- leurs bien se trouver dans cette euphémisation littéraire de l’absurde, manière d’en rire ou de l’apprivoiser. Le modèle en serait alors le jugement esthétique de Kant, et sa finalité sans fin : le sentiment que cela a un sens même si on ne sait pas lequel. Mais le labyrinthe kafkaïen nous place sans cesse
dans des situations dont le sens nous échappe et nous me- nace d’autant plus, comme si les réponses et les questions ne
correspondaient jamais. Peut-être le sentiment de l’absurde,
où le fait le plus ordinaire n’a plus de sens commun et ne va plus de soi, et où l’on n’est plus sûr ni d’exister soi-même ni
de jamais pouvoir rencontrer une autre existence, provient-il d’un trop grand désir de clarté. Reste alors à multiplier les voyages et les déplacements pour se faire croire que la vie
✐ 1 Camus, A., le Mythe de Sisyphe, Gallimard, Paris,
1942. L’Homme révolté, Gallimard, Paris, 1951. downloadModeText.vue.download 20 sur 1137
2 Sartre, J.-P., la Nausée, Gallimard, Paris, 1938. L’existentialisme est un humanisme, Gallimard, Paris, 1946.
3 Shakespeare, W., Macbeth (1605).
4 Calderon de la Barca, P., La vie est un songe (1636), Garnier- Flammarion, Paris.
5 Kafka, Fr., le Procès (1914) ; Journal (1910-1923).
6 Joyce, J., Ulysse (1922).
! COHÉRENCE, EXISTENCE, EXISTENTIALISME, SENS
∼ RAISONNEMENT PAR L’ABSURDE
Depuis Aristote et Euclide, le raisonnement par l’ab- surde (apagogique ou indirect) est d’usage courant en sciences.
Plutôt que de procéder à un impossible examen de tous les corbeaux pour vérifier la proposition : « Tous les cor- beaux sont noirs », il suffit de s’arrêter au premier corbeau non noir venu. Cette méthode du contre-exemple établit la supériorité d’une stratégie de falsification sur celle directe de vérification 1.
De même, en logique, il est plus aisé de procéder par
l’absurde plutôt que de prouver directement une proposition
à partir des axiomes et des théorèmes déjà connus 2. Soit à
évaluer A, on fait l’hypothèse de ¬A et on développe ses conséquences. Si ¬A conduit à une contradiction, on a établi qu’on ne peut falsifier A, qui est donc valide. Ce raisonne- ment indirect repose sur le tiers exclu : le constat du carac- tère contradictoire des conséquences de ¬A ne conduit à A que par le truchement de A v ¬A. Un logicien intuitionniste, disciple de Brouwer, qui n’admet pas le tiers exclu, récusera donc toute procédure apagogique. De ce qu’il est contradic- toire qu’il n’existe pas de nombre ayant telle propriété P, on
ne peut plus inférer que ce nombre existe. Est requise une construction effective qui exhibe un tel nombre.
La tentative infructueuse du Père Saccheri en 1733 pour démontrer par l’absurde le postulat euclidien des parallèles ouvrit la voie aux géométries non euclidiennes.
✐ 1 Popper, K., la Logique de la découverte scientifique, trad. Tyssen-Rutten N. et Devaux P., Payot, Paris, 1984.
2 Gardies, J.-L., le Raisonnement par l’absurde, PUF, Paris, 1991.
! APAGOGIQUE, FALSIFIABILITÉ, INTUITIONNISME, TIERS EXCLU
Du grec Akademia, nom du jardin où enseignait Platon.
Institution culturelle, indépendante des universités et des corps de métier, consacrée à la pratique ou à la théorie des activités littéraires, artistiques ou scientifiques.
Inspirées du modèle antique, les académies se développèrent
en Europe à partir de la Renaissance, d’abord dans le do- maine des arts libéraux, où elles entraient en concurrence
avec les universités et les salons, puis des arts mécaniques, où elles prirent rapidement le pas sur les corporations médié- vales. Ainsi, après les académies encyclopédistes et huma- nistes du Quattrocento italien – telle l’Accademia platonica de M. Ficin et Pic de la Mirandole, créée à Florence en 1462 – apparurent des académies plus spécialisées, qui prirent leur
essor en France au XVIIe s. : l’Académie française en 1635, l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1648 (com-
plétée en 1666 par l’Académie de France à Rome), puis, sous
Louis XIV, celles de danse (1661), des inscriptions et belles-
lettres (dite « petite académie », 1663), des sciences (1666), de musique (1669), d’architecture (1671). La province suivra au XVIIIe s., tandis que fleurissaient de semblables initiatives dans
Le phénomène académique procède, tout d’abord, d’un
effet d’institution, par une formalisation portant à la fois sur le
statut juridique, sur les liens avec le pouvoir politique et sur les pratiques, étroitement codifiées. Il procède en outre d’un
effet de corps, le regroupement des pairs autorisant la forma- tion d’une identité collective. C’est dire qu’il s’agit d’un pro-
cessus foncièrement élitaire, sélectionnant et regroupant les
« meilleurs ». Mais le principe de sélection est beaucoup plus démocratique que ne l’étaient sous l’Ancien Régime le critère
aristocratique du nom et le critère bourgeois de la fortune ;
et il est plus souple que le critère universitaire des diplômes, dans la mesure où il repose avant tout sur la qualité purement
individuelle et partiellement réversible qu’est le talent, qu’il
soit basé sur le travail et l’étude, selon le modèle classique,
ou sur le don inné selon le modèle romantique.
▶ Si le mouvement académique favorise ainsi l’émergence d’une élite proprement culturelle, il connaît néanmoins d’iné-
vitables perversions : perversion de l’effet d’institution, par la
routinisation des pratiques et des normes, facteur d’immobi-
lité ; perversion de l’effet de corps, par la fermeture à tout élé-
ment extérieur, facteur de conformisme. Et ce sont ces effets pervers que l’on désigne aujourd’hui par le terme, devenu
péjoratif, d’« académisme », stigmatisant une dérive indisso- ciable du principe même de toute académie.
✐ Boime, A., The Academy and French Painting in the 19th
Century, Phaidon, Londres, 1971.
Hahn, R., The Anatomy of a Scientific Institution. The Paris Academy of Sciences, 1663-1803, University of California Press, Berkeley, 1971.
Heinich, N., Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à
l’âge classique, Minuit, Paris, 1993.
Pevsner, N., Academies of Art. Past and Present, Cambridge Uni-
versity Press, 1940.
Roche, D., le Siècle des Lumières en province. Académies et aca-
démiciens provinciaux, 1680-1803, Mouton, Paris, 1978.
Viala, A., Naissance de l’écrivain, Minuit, Paris, 1985.
Yates, F., The French Academies of the 16th Century, Londres,
Warburg Institute, 1947.
! ART, ARTISTE, BEAUX-ARTS, CANON, SOCIOLOGIE DE L’ART
ACATALEPSIE Mot grec akatalepsia, « fait de ne pouvoir comprendre, saisir ».
PHILOS. ANCIENNE
Chez les Pyrrhoniens, disposition de l’âme qui, par prin-
cipe, renonce à atteindre une quelconque certitude.
! KATALÊPSIS, SCEPTICISME
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Du latin accidens, part. présent de accidere, « arriver » (pour un événe- ment), traductions respectives du grec sumbebêkos et sumbainein.
Propriété d’un être, non incluse dans sa définition.
Le concept d’« accident » (sumbebêkos) apparaît chez Aris-
tote, relatif au concept d’ousia, essence et substance. Alors
que l’ousia est au principe de l’identité d’un individu singu-
lier, les accidents en sont les modifications non nécessaires, qui l’affectent plus ou moins provisoirement : on distinguera entre hexis, « état stable », ou habitus, et diathesis, « disposi- tion passagère ». « Accident se dit de ce qui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité, mais n’est pourtant ni nécessaire ni constant : par exemple, si, en creusant une fosse pour planter un arbre, on trouve un trésor. C’est par accident que celui qui creuse la fosse trouve un trésor, car l’un de ces faits n’est ni la suite nécessaire ni la conséquence de l’autre,
et il n’est pas constant qu’en plantant un arbre on trouve un
trésor. 1 » En ce premier sens, l’accident se distingue de l’attri-
but par soi : « Ce qui appartient en vertu de soi-même à une
chose est dit par soi, et ce qui ne lui appartient pas en vertu
de soi-même, accident. Par exemple, tandis qu’on marche, il
se met à faire un éclair : c’est là un accident, car ce n’est pas le fait de marcher qui a causé l’éclair, mais c’est, disons-nous, une rencontre accidentelle. 2 » Mais, en un second sens, l’acci- dent est un attribut par soi : par exemple, le fait pour tout triangle d’avoir la somme de ses angles égale à deux droits 3. En ce second sens très large, l’accident tend à se confondre
avec la qualité, qu’elle soit essentielle ou inessentielle : c’est
celui qui prévaudra chez les scolastiques.
À partir du même verbe sumbainein, les stoïciens élabo-
reront les deux concepts logiques de sumbama et de para-
sumbama : dégagés du joug de la substance, plus proches
du sens de la racine « ce qui arrive », il s’agira d’événements.
✐ 1 Aristote, Métaphysique, V, 30, 1025a14-16.
2 Aristote, Analytiques seconds, I, 4, 73b10-13.
3 Aristote, Métaphysique, V, 30, 1025a30-32.
Voir-aussi : Aristote, Topiques I, 5.
Porphyre, Isagoge, V, 4.
! ATTRIBUT, ESSENCE, SUBSTANCE
! INNÉ
Du latin actum, de agere, « agir » ; en grec : energeia.
Si l’on s’entend à dire, en philosophie, que le passage d’une puissance à un acte est le symptôme d’un mouvement, i.e. d’un sujet en mouvement, il convient de noter que l’actualisation est un processus dans lequel ce sujet (hypokheimenon) est soit indéterminé et indéterminable (energeia
aristotélicienne), soit au contraire complètement exposé (l’acte d’ac-
complissement). De son origine grecque aux développements les plus
récents de l’analyse cognitive, la notion d’acte est irréductiblement liée
à une fonction de mise en relation dans laquelle le sujet est soit posé, soit escamoté.
Chez Aristote, réalisation par un être de son essence ou
forme, par opposition à ce qui est en puissance.
En un premier sens, l’acte (energeia) s’entend « comme le
mouvement relativement à la puissance »1 : ainsi l’être qui
bâtit par rapport à l’être qui a la faculté de bâtir. Par cette distinction, Aristote s’opposait aux mégariques, qui préten-
daient qu’« il n’y a puissance que lorsqu’il y a acte, et que, lorsqu’il n’y a pas acte, il n’y a pas puissance : ainsi, celui qui ne construit pas n’a pas la puissance de construire, mais seulement celui qui construit, au moment où il construit » 2.
En un second sens, l’acte est « comme la forme (ou l’es- sence, ousia) relativement à une matière »3 : c’est le fait pour une chose d’exister en réalité, et non en puissance (duna-
mis). La distinction entre acte et puissance intervient dans l’analyse physique du devenir : le mouvement naturel du composé sensible, de matière et de forme, est le mouvement de réalisation de sa forme, principe moteur de son devenir et de sa détermination, absente de sa matière.
Antérieur à la puissance selon la notion et l’essence, l’acte lui est, en un sens, postérieur selon le temps (l’actualisation de la forme se fait à partir de la puissance) mais, en un autre sens, antérieur, car, « si c’est à partir de l’être en puissance
que vient à être l’être en acte, la cause en est toujours un être
en acte, par exemple un homme à partir d’un homme [
toujours le mouvement est donné par quelque chose de pre- mier, et ce qui meut est déjà en acte » 4. Alors que la matière est pure puissance en attente de la forme, l’acte est principe
d’actualisation et d’actualité de la forme : Dieu, pour Aristote, est acte pur, dépourvu de toute potentialité et, pour cette raison, quoique premier moteur, immobile.
Si, lorsque Aristote parle de l’acte comme action (par exemple, le blanchissement), l’acte par excellence est pour lui le mouvement, ce dernier n’est pourtant pour lui qu’un
« acte incomplet » (energeia ateles) ; en un autre sens, l’acte
est la « fin de l’action », ou ce qu’elle « accomplit » (ergon).
« C’est pourquoi, dit Aristote, le mot « acte » (energeia) est employé à propos de « l’oeuvre accomplie » (ergon) et tend
vers l’entéléchie. 5 »
✐ 1 Aristote, Métaphysique, IX, 6, 1048b8.
Ibid., 3, 1046b29-32.
3 Ibid., 6, 1048b9.
4 Ibid., 8, 1049b24-27.
5 Ibid., 8, 1050a22-23.
Voir-aussi : Aristote, Physique ; Métaphysique, IX.
! DEVENIR, ENTÉLÉCHIE, FORME, MOUVEMENT, PUISSANCE
GÉNÉR., PHILOS. MODERNE ET CONTEMPORAINE
Ce qui rend effective une forme, une essence ou une
notion, puis une saisie du regard.
Leibniz reprend à son compte 1, en tant qu’elle est conforme à la philosophie naturelle des Modernes, la distinction aristoté- licienne de la puissance et de l’acte. Si l’acte est toujours celui d’un sujet ou d’une substance qui se tient sous des détermina- tions, cela signifie précisément que, comme le signifiait Aris- tote au point de départ de sa physique, c’est à la substance (actiones sunt suppositorum 2) que revient le statut de prin- cipe pour l’actualisation de ce qui n’est encore en elle que tendance, volition, désir. Ainsi la définition selon laquelle le downloadModeText.vue.download 22 sur 1137
mouvement est l’acte de ce qui est en puissance, en tant qu’il est en puissance, c’est-à-dire en tant qu’il reste suspendu à un processus d’effectuation, devient audible sous les espèces de la dynamique leibnizienne qui confie à un supérieur, la force, le soin d’être la cause et le principe de ce dont le mou- vement relatif, géométrique, n’est que l’acte, c’est-à-dire aussi le phénomène.
Dans la phénoménologie husserlienne 3, l’acte est plus gé- néralement renvoyé à la structure même de l’intentionnalité. La vie de la conscience se résume à un rapport au monde
qui est posé sous la forme de ses actes (ceux de la volonté comme ceux de la simple saisie par la conscience, d’un corré- lat donné à tous ses états, au-dehors, dans le monde).
▶ En ce sens la problématique de l’acte s’est déplacée et son champ d’application, autrefois tourné vers la désignation de la substance comme fondement de toutes les marques de l’effectivité, est de nos jours plus orienté vers la description des états de la conscience, tant dans la perception simple que dans son expression par le langage.
✐ 1 Leibniz, G.W., Discours de métaphysique, art. 10 et suiv.
Vrin, Paris, 1984.
2 Fichant, M., « Mécanisme et métaphysique : le rétablissement
des formes substantielles » (1679), Philosophie, 39, septembre 93, pp. 27-59, rééd. in Science et métaphysique dans Descartes et Leibniz, PUF, Paris, 1998.
3 Husserl, E., Ideen, trad. P. Ricoeur, Gallimard, Paris, 1985.
! ACTION, ENTÉLÉCHIE, INDIVIDU
La mise au jour des processus inconscients et de leur
efficience crée une nouvelle catégorie d’actes : les accom- plissements de voeux. Dans l’inconscient, toute représen- tation vaut acte accompli ; intention et acte s’identifient. Cette « réalité psychique » s’avère dans les rêves, symp- tômes, actes manqués, etc. ; les sentiments de culpabilité
qui procèdent de fantasmes, et non d’actions effectives, en
démontrent l’existence. Ainsi, la psychanalyse ne propose pas de théorie de l’acte, qu’elle envisage comme partie visible de la vie pulsionnelle et des conflits qui l’animent. SYN. : action.
« Au commencement était l’action. 1 » Sur le plan collectif, le meurtre du père par les fils précède les interdits et rituels qui répriment, refoulent et / ou répètent cet acte fondateur ; chez l’individu, les voeux sont d’abord mis en acte avant que les in- terdits n’imposent leur refoulement. Les seuls actes possibles pour ces voeux deviennent l’accomplissement inconscient et le passage à l’acte.
Dans la cure, l’acte est une résistance où le patient répète ce qu’il ne peut se remémorer. Le transfert lui-même est une répétition, utilisée néanmoins dans la cure « pour maintenir sur le terrain psychique les pulsions que le patient voudrait transformer en actes » 2.
▶ Dans son principe même, la psychanalyse met au jour l’efficience thérapeutique de la parole, et préfigure en cela la théorie des actes de langage de la linguistique prag- matique. Mais la distinction entre actes et mots demeure, sur laquelle se construit la cure. « Selon Platon, l’homme de bien se contente de rêver ce que le méchant fait réellement. 3 »
✐ 1 Goethe, J.W. (von) Faust (1887), cité par Freud, S., Totem
und Tabu, 1912, G.W. IX, « Totem et tabou », chap. IX, PUF, Paris, p. 221.
2 Freud, S., Errinern, Wiederholen, Durcharbeiten (1914), G.W.
X, « Remémoration, répétition, et élaboration », in De la tech- nique psychanalytique, PUF, Paris, p. 112.
3 Freud, S., Die Traumdeutung, 1900, GW. II/III, « L’interpréta-
tion des rêves », chap. VII, PUF, Paris, p. 526.
! ACTE MANQUÉ, PROCESSUS, PULSION, RÉPÉTITION, RÊVE,
∼ ACTE MANQUÉ
En allemand, Fehlleistung ou Fehlhandlung, de fehlen, « manquer », et Leis- tung, « performance » ou Handlung, « action ». Néologismes de Freud.
Les mots désignant les actes manqués commencent tous par le préfixe Ver-, signifiant que le procès est mal exécuté, manqué.
Acte ne se déroulant pas conformément à l’intention consciente, sous l’influence perturbatrice d’une idée in- consciente refoulée.
« Des gens vous promettent le secret, et ils le révèlent eux-
mêmes, et à leur insu »1 : la théorie de l’acte manqué semble
s’inscrire dans la lignée de ces mots de La Bruyère.
Ce que Freud analyse comme acte manqué, dans Psycho-
pathologie de la vie quotidienne 2, recouvre des phénomènes très divers : confusions de mots dans les lapsus linguae, ca- lami ou dans les erreurs de lecture ; oublis d’un nom, d’une
séquence verbale, d’un projet ou de souvenirs ; méprises ou
maladresses. Mais Freud démontre qu’ils relèvent du même
processus psychique : l’acte manqué manifeste toujours le
conflit entre deux tendances inconciliables et constitue une
formation de compromis. Réalisation voilée d’un voeu incons- cient, l’acte manqué est donc réussi. Il est signifiant, et l’inat- tention, la fatigue ne sont que des rationalisations secondes
expliquant seulement la levée partielle de la censure.
Son caractère momentané enlève tout caractère patholo- gique à l’acte manqué : comme le rêve et, plus tard, le mot d’esprit, il permet à Freud de montrer l’universelle efficience du matériel psychique inconscient et la continuité entre états
« normaux » et pathologiques.
▶ La théorie de l’acte manqué est, de plus, l’occasion de
reconnaître le déterminisme qui régit la vie psychique. Sa
méconnaissance par projection conduit à croire en un déter-
minisme extérieur se manifestant dans les superstition, pa-
ranoïa, mythes et religions. La psychanalyse, si elle confère
du sens à des faits quotidiens, détruit en revanche l’illusion
d’une réalité suprasensible : il s’agit bien de « convertir la
métaphysique en une métapsychologie » 3. Le succès du terme dans l’usage commun est, en fait, le signe d’une défense par la banalisation.
✐ 1 Cité in Goldschmidt, G.-A., « La langue de Freud », le Coq- Héron, no 90, 1984, p. 52.
2 Freud, S., Zur Psychopathologie des Alltagslebens, G.W. IV,
« Psychopathologie de la vie quotidienne », chap. XII, Payot,
Paris, p. 299.
! ACTE / ACTION, DÉTERMINISME, ESPRIT, LAPSUS, MÉMOIRE, MÉTAPSYCHOLOGIE, RATIONALISATION, RÊVE downloadModeText.vue.download 23 sur 1137
∼ ACTE DE DISCOURS Calque de l’anglais speech act.
LINGUISTIQUE, LOGIQUE
Pour Frege, l’assertion est la manifestation de l’acte de jugement comme reconnaissance de la vérité d’une pensée par un locuteur 1. C’était, dès 1918, esquisser une analyse proprement actionnelle du langage. Par la suite, J. Austin dénonça « l’illusion descriptive » qui consistait à privilégier indûment l’usage cognitif du langage 2. Le discours ordinaire n’a pas pour seule fin de dire, mais aussi de faire en disant. À côté des constatifs, Austin introduisait les performatifs qui,
tel « Je vous déclare unis par les liens du mariage », réalisent
effectivement une action sociale par le fait d’être proférés en
une situation déterminée par la personne autorisée. Outre
les traditionnelles conditions de vérité des énoncés, s’impo-
saient des conditions de succès : n’importe qui ne marie pas
n’importe quoi. Les actes de discours s’analysent alors à trois
niveaux : 1° – sémantique, du contenu locutoire (référence
et prédication), 2° – pragmatique, de la force illocutoire (une
assertion n’est pas un ordre, une promesse ou un souhait,
etc.) 3° – enfin, celui actionnel et non conventionnel des effets perlocutoires produits sur l’auditeur.
▶ Les intuitions inaugurales d’Austin ont été théorisées par
J. Searle 3, puis formalisées par D. Vanderveken 4. La théorie
des actes de discours constitue un outil précieux d’analyse
du langage ordinaire. On peut toutefois lui reprocher notam-
ment une conception monologique qui fait du locuteur le
maître du sens et néglige la dimension interactionnelle de la
communication pourtant déjà nettement indiquée par Wit-
tgenstein avec ses « jeux de langage » 5.
✐ 1 Frege, G., « Recherches logiques », 1918-1919, in Écrits logiques et philosophiques, trad. Imbert C., Seuil, Paris, 1971, pp. 175-176 et 205, note 1.
2 Austin, J., Quand dire c’est faire (1962), trad. G. Lane, Seuil, Paris, 1970.
3 Searle, J., les Actes de langage (1969), trad. H. Pauchard, Her-
mann, Paris, 1972, et Sens et expression (1975), trad. Proust J.,
Minuit, Paris, 1982.
4 Vandervecken, D., Meaning and Speech Acts, Cambridge UP,
vol. 1, 1990, vol II, 1991.
Vernant, D., Du discours à l’action, Paris, PUF, 1997.
! ASSERTION, DIALOGUE, ILLOCUTOIRE (ACTE), INTERACTION,
JEU DE LANGAGE, PRAGMATIQUE
Du latin actio, de agere, agir.
Tendue entre la description simple du processus par lequel un agent
effectue ou déploie ses dispositions internes, et l’attribution d’un cri-
tère moral aux conduites proprement humaines, l’action ne se constitue
comme concept autonome que grâce au travail notionnel accompli par les philosophes des Lumières. Certes, le contexte théologique de la Ré- forme a contribué à poser, puis à nier, la question du salut par les oeuvres.
Certes, les auteurs renaissants ont donné à l’action humaine un cadre conceptuel inédit, délivrant la théorie morale de tout rapport nécessaire à une phraséologie du destin ou de la fatalité. Mais c’est à la suite des Lumières, dans les textes kantiens, qu’ont pu être dégagées les conditions
d’une lecture purement morale de l’action, tandis que les différentes
occurrences d’un principe physique de moindre action ont contribué à
renouveler l’idée de nature en un sens finaliste qui ne sera pas dénoncé par la Critique de la faculté de juger de Kant.
D’une façon générale, opération d’un agent matériel ou spirituel ; mais il est essentiel de comprendre l’action dans la spécificité de sa manifestation humaine.
L’action, pour être réelle et non simplement apparente, doit être comprise comme une réalisation du sujet auquel on l’at- tribue : c’est lui qui agit en propre et génère ainsi les déter- minations qui le manifestent dans le monde. Selon la formule de Leibniz, actiones sunt suppositorum, les actions supposent
toujours un sujet, ce qui a pour corrélat immédiat l’affirmation que toute substance agit et contient la raison de ses actions. Ainsi Leibniz conçoit-il que les vraies substances, celles que Dieu fait passer à l’existence, produisent de leur propre fond
toutes leurs perceptions et toutes leurs actions : « [
Jules César deviendra dictateur perpétuel et maître de la ré-
publique, [
nous supposons que c’est la nature d’une telle notion parfaite d’un sujet de tout comprendre, afin que le prédicat y soit enfermé » 1. La différence entre les substances brutes (maté-
] puisque
cette action est comprise dans sa notion, car
rielles) et les esprits tiendra uniquement au fait que ceux-ci sont conscients de leurs déterminations et, en quelque sorte, assument leurs actions.
Le problème vient de ce que, dans cette perspective, la réalisation d’une action n’est pas foncièrement différente de la production des modes d’une substance. Or, telle que nous la vivons, l’action n’est pas simplement un mouvement, elle s’organise toujours autour d’une intention. Il en résulte qu’elle a pour condition fondamentale la liberté, qui permet à la conscience humaine de s’écarter tout à la fois du monde
et de son propre passé, pour se saisir comme projet : « [
toute action, si insignifiante soit-elle, n’est pas le simple effet de l’état psychique antérieur et ne ressortit pas à un détermi-
nisme linéaire, mais [
elle s’intègre, au contraire, comme
une structure secondaire dans des structures globales et, fina- lement, dans la totalité que je suis » 2.
Aussi l’action échappe-t-elle au régime de la série logique
intégralement déterminante retenu par Leibniz, qui ne voit dans le temps que l’ordre des possibilités inconsistantes. Cette lecture peut bien être celle que nous produisons rétrospec- tivement de notre histoire, des actions que nous avons réali- sées, mais elle est en décalage par rapport à la temporalité de l’action en train de se faire, qui est continue et ne se saisit pas comme un enchaînement logique : « La durée où nous nous regardons agir, et où il est utile que nous nous regardions, est
une durée dont les éléments se dissocient et se juxtaposent ; mais la durée où nous agissons est une durée où nos états se
fondent les uns dans les autres » 3. Cette description échappe
tout à la fois au déterminisme lié à l’inclusion de toutes les
actions dans le sujet et à l’illusion de la nouveauté absolue. Le problème est qu’elle ne permet pas de caractériser concrè- tement l’action comme la production d’une liberté typique- ment humaine. Ce n’est pas que Bergson ramène la liberté « à la spontanéité sensible » ; mais il doit considérer l’action comme la « synthèse de sentiments et d’idées », comme une affaire toute intérieure dont l’extériorisation doit encore être questionnée.
▶ Il est donc nécessaire de comprendre finalement l’action
comme une modalité spécifiquement humaine de l’insertion du sujet dans le monde. Par l’action, comme par le langage, l’homme se révèle au-delà de sa simple présence physique ou biologique – il prend sa part du monde qu’il change du même coup : « C’est par le verbe et l’acte que nous nous downloadModeText.vue.download 24 sur 1137
insérons dans le monde humain, et cette insertion est comme une seconde naissance dans laquelle nous confirmons et as- sumons le fait brut de notre apparition physique originelle » 4. Ce n’est donc pas seulement, comme l’établissait Leibniz, que chaque série d’actions constitue l’individualité de n’importe quelle substance, mais bien qu’à travers l’action, l’homme conquiert une individualité propre qui n’est pas donnée au départ : « La parole et l’action révèlent cette unique indivi- dualité. C’est par elle que les hommes se distinguent au lieu d’être simplement distincts ».
✐ 1 Leibniz, G.W., Discours de métaphysique, art. 13, Vrin, Paris, 1993, p. 48.
2 Sartre, J.-P., L’Être et le néant, Gallimard, Paris, 1991, p. 514.
3 Bergson, H., Matière et mémoire, chap. IV, PUF, Paris, 1993, p. 207.
4 Arendt, H., La Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, Paris, 1983, chap. V, p. 233.
! DÉTERMINISME, INDIVIDU, LIBERTÉ, SUJET
PHILOS. RENAISSANCE
L’action devient un thème central dans la réflexion huma- niste à partir de F. Pétrarque 1 au XIVe siècle et tout au long des XVe et XVIe siècles. Elle se caractérise par la mise en avant
des capacités inventives et productrices de l’homme, notam-
ment dans les domaines artistique et politique. G. Manetti 2, dans son De dignitate et excellentia hominis, fait l’éloge de
l’architecte Ph. Brunelleschi pour avoir projeté et bâti la Cou- pole du dôme de Florence, exprimant remarquablement les possibilités propre à l’action humaine. Car les humanistes considèrent l’action surtout comme production, fabrication, transformation de la matière par l’alliance de la main et de l’intellect, comme le souligne, dans ses Carnets, Léonard de
Vinci 3. L’homme actif est donc l’homo faber. Mais le terrain privilégié de l’action devient la vie politique : l’homme peut être le démiurge, à savoir l’artisan du monde politique et social de même que le démiurge platonicien l’est du monde naturel. Pour G. Manetti, De dignitate, le propre de l’homme est agere et intelligere, agir et comprendre, pour gouverner le monde terrestre, qui lui appartient. Ainsi l’action s’identi- fie-t-elle progressivement avec l’efficacité, voire la force, en particulier chez N. Machiavel, Le Prince (1513) 4 ou Les Dis-
cours (1513-1521) 5 : une action politique doit être évaluée par sa réussite et ses effets, non par sa qualité morale. Ce qui importe est « ce qu’on fait », « comment on vit » et non com- ment on devrait vivre ou être. L’action est ainsi vue comme une intervention dans le cours des choses ; on recherche les meilleures stratégies, à savoir les plus efficaces et les plus économiques, pour atteindre un but déterminé. C’est la ratio- nalité propre au rapport entre les moyens et le fins qui carac- térise alors l’action.
✐ 1 Pétrarque, F., Opera, Bâle, 1581.
Manetti, G., De dignitate et excellentia hominis, éd. E.R. Leo- nard, Padoue, 1975.
3 Vinci, L. (de), Carnets, Paris, 1942.
4 Machiavel, N., Opere, éd. C. Vivanti, Turin, 1997.
5 Machiavel, N., Oeuvres, trad. C. Bec, Paris, 1996.
Voir-aussi : Baron, H., In Search of florentin civic Humanism,
Kristeller, P.O., Studies in Renaissance Thought and Letters,
Rabil, A. jr. (éd.), Renaissance Humanism. Foundations, Form and Legacy, Philadelphie, 3 vol., 1988.
Trinkaus, Ch., The Scope of Renaissance Humanism, Ann Arbor,
! ACTIVE / CONTEMPLATIVE (VIE), BIEN, BONHEUR, COSMOLOGIE, ÉTHIQUE, HUMANISME, LIBRE ARBITRE
MÉTAPHYSIQUE, PHILOS. ESPRIT.
Ce que fait quelqu’un pour réaliser une intention.
La question de savoir comment caractériser l’action humaine apparaît déjà clairement dans la réflexion d’Aristote sur le
volontaire et l’involontaire 1.
On distingue ce qui nous arrive (comme être mouillé par
la pluie) et ce que nous faisons (comme sortir nous prome-
ner). Mais tout ce que nous faisons (comme ronfler) n’est pas intentionnel. Si en levant le bras, Pierre heurte le lustre qui tombe sur la tête de Charles et le tue, Charles a tué Pierre :
on pourra hésiter à dire qu’il s’agit d’une de ses actions. Tout
dépend du genre de description qu’on croit devoir donner de l’action, comme l’ont montré des philosophes comme Ans-
combe 2 et Davidson 3. Une action peut-elle être expliquée par
ses causes ou doit-elle être plutôt comprise en fonction de
▶ Pour traiter de tels problèmes, une philosophie de l’ac- tion entremêle des considérations métaphysiques (différence entre événement et action), épistémologiques (problème de la causalité et particulièrement de la causalité mentale) et morales (responsabilité, nature de la volonté).
✐ 1 Aristote, Éthique à Nicomaque, VII.
2 Anscombe, G.E.M., Intention, Blackwell, Londres, 1957.
3 Davidson, D., Essays on Actions and Events, trad. Actions et
événements, PUF, Paris, 1993.
! CAUSALITÉ, INTENTION, RAISON, VOLONTÉ
« expliquer et comprendre »
! ACTE
∼ ACTION COMMUNICATIONNELLE De l’allemand kommunikatives handeln, « agir communicationnel ».
Concept central chez Habermas, développé dans la Théorie de l’agir com- municationnel 1.
LINGUISTIQUE, POLITIQUE, SOCIOLOGIE
Type d’activité orientée vers l’intercompréhension (verständigungsorientiertes Handeln), en opposition au
type d’activité orientée vers le succès (erfolgsorientiertes Handeln). Cette distinction a remplacé, chez Habermas, l’opposition entre interaction et travail qu’il reprenait de
Hegel 2. L’action communicationnelle possède une rationa- lité fondée sur des présupposés empruntés à la pragma- tique universelle.
Pour Habermas, les normes doivent être le résultat de dé- bats constants et argumentés, et dont les conditions mêmes d’exercice soient dégagées de toute contrainte. Ainsi, l’action communicationnelle est un type d’interaction s’inscrivant dans une éthique de la discussion et mue par un principe d’universalisation. Cette rationalité, présente dans les diffé- rents sous-systèmes sociaux comme dans les actes de langage downloadModeText.vue.download 25 sur 1137
les plus quotidiens, est censée garantir une stabilité et un mode de reproduction de la société fondés sur le consensus.
✐ 1 Habermas, J., Theorie des kommunikativen Handelns (1981), trad. Théorie de l’agir communicationnel, t. I et II, Fayard, Paris, 1987.
2 Habermas, J., « Travail et interaction » (1967), in la Technique et la science comme « idéologie » (1968), Gallimard, Paris, 1973.
! ESPACE PUBLIC, RAISON COMMUNICATIONNELLE
« raison et communication »
∼ PRINCIPE DE MOINDRE ACTION
PHILOS. SCIENCES
Forme intégrale des équations de la mécanique analytique.
La formulation du principe de moindre action, qui joue un rôle central dans l’expression de la mécanique classique, trouve son origine dans le débat qui oppose Descartes et Fermat à propos des lois de la réfraction. À cette occasion, Fermat, en s’appuyant sur sa méthode d’adégalisation, affirme que, lors de la réfraction, la lumière suit toujours la trajectoire qui minimise le temps du déplacement. Cette approche est reprise sous des formes diverses, entre autres par Leibniz, dans son mémoire de 1682, Unicum opticae, catoptricae et dioptricae principium, ainsi que par Jean Bernoulli, à l’occa- sion de son étude de la courbe brachystochrone, en 1696 – celle que décrit un point pesant pour descendre sans vitesse initiale d’un point A à un point B dans le temps le plus bref. Quelques années plus tard, Maupertuis (1698-1759) énonce effectivement le principe de moindre action dans un mémoire
lu à l’Académie royale des sciences de Paris, le 15 avril 1744,
et intitulé Accord de différentes lois de la nature qui avaient jusqu’ici parues incompatibles. Cependant, c’est Lagrange qui va en donner, indépendamment des enjeux métaphysiques, la formulation quasi définitive, sous la forme d’une simple loi d’extremum : « De là résulte donc ce théorème général que, dans le mouvement d’un système quelconque de corps ani- més par des forces mutuelles d’attraction, ou tendantes à des centres fixes, et proportionnelles à des fonctions quelconques
de distances, les courbes décrites par les différents corps, et
leurs vitesses, sont nécessairement telles que la somme des produits de chaque masse [m] par l’intégrale de la vitesse [u] multipliées par l’élément de la courbe [ds] est un maximum ou un minimum [m ʃ uds] pourvu que l’on regarde les premiers et les derniers points de chaque courbe comme donnés, en sorte que les variations des coordonnées répondantes à ces points soient nulles. 1 »
Un élargissement du principe de moindre action est in-
troduit au début du XIXe s. par Hamilton, qui transforme la
notion d’action de telle sorte que le principe considéré est susceptible alors de s’appliquer à des systèmes dynamiques dont les liaisons peuvent dépendre du temps. Le principe de Hamilton permet de déterminer les mouvements ; celui de Maupertuis ne concernait que les trajectoires, la loi du temps étant alors fournie par l’intégrale première des forces vives.
✐ 1 Lagrange, L. (de), Mécanique analytique (1788), t. I.
Voir-aussi : Actes de la journée Maupertuis, Vrin, Paris, 1975.
Dugas, R., Histoire de la mécanique, Éditions du Griffon, Neu- châtel, 1950.
! ADÉGALISATION, FORCE
ACTIVE / CONTEMPLATIVE (VIE)
Opposition de deux rapports ou mondes, issue de l’An-
tiquité et particulièrement débattue à la Renaissance.
Le conflit entre la vie active et la vie contemplative se traduit
par l’affrontement entre la tradition platonicienne et la tradi- tion aristotélicienne, entre M. Ficin ou C. Landino, et C. Salu-
tati, L. Bruni, L. Valla ou N. Machiavel. Cependant la vie active
est progressivement considérée comme la meilleure si bien que même les partisans humaniste de la vie contemplative
estiment que l’homme de lettres doit se pencher sur les textes
de l’Antiquité pour intervenir activement dans la vie cultu- relle et politique, et s’investir dans un rôle éducatif qui vise l’épanouissement des capacités propres à l’homme en socié-
té, et non seulement l’apprentissage des disciplines. L’otium, l’oisiveté romaine, correspond, comme dans Pétrarque 1, au
dialogue avec les auteurs du passé, et au tentative de les
faire revivre dans le présent. De plus, la vie contemplative,
n’est plus conçue comme un repli sur soi, visant la rencontre
avec Dieu, mais elle est intégrée dans un processus de trans- formation : Comme le souligne M. Ficin 2, 3, l’homme devient,
par la fusion avec Dieu, comme un second dieu. Dans cette perspective se situe l’extraordinaire reprise, sur les plans lit- téraire et philosophique, de l’amour platonicien, considéré
comme une troisième vie, médiatrice entre la contemplation
et l’action, qui opère la transformation de l’une dans l’autre.
Mais c’est la vie active se situe essentiellement sur le
plan publique : le negotium devient, pour les humanistes, la catégorie centrale, se traduisant dans l’exercice de l’acti-
vité politique. Tout en reconnaissant l’excellence de la vie
contemplative, C. Salutati 4 souligne qu’elle concerne très peu d’hommes, tandis que la vie active est un modèle que tous
peuvent adopter. Pour L. Valla 5 le paradoxe d’Aristote est
d’avoir défini l’homme comme animal politique et d’avoir
pourtant préféré la vie contemplative : il faut au contraire trouver dans l’action politique et dans ses effets historiques le choix de la meilleure vie.
✐ 1 Pétrarque F., Epistulae familiares, éd. V. rossi, 3 vol., Flo-
rence, 1937.
Ficin M., Opera omnia, Bâle 1576 ; repr. éd. M. Sancipriano,
vol., Turin, 1959.
3 Ficin M., Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, éd. et trad. fr. R. Marcel, 3 vol., Paris, 1964-1970.
4 Salutati C., De laboribus Herculis, éd. B.L. Ullman, 2 vol., Zu-
rich, 1951.
5 Valla L., De vero et falsoque bono, éd. M. Panizza Lorch, Bari,
! ACTION, BIEN, BONHEUR, ÉTHIQUE, LIBRE ARBITRE downloadModeText.vue.download 26 sur 1137
ADAPTATION Du latin médiéval adaptatio (de ad, « à », et aptare, « ajuster »), « action d’adapter, d’approprier ou d’ajuster ».
Capacité des organismes vivants (individus ou espèces) à répondre aux contraintes liées aux conditions et modifi- cations de leur environnement à ajuster leur fonctionne- ment ou celui d’une de leurs composantes aux variations de leur milieu.
En physiologie, adaptation est synonyme d’accommodation et désigne la capacité de régulation d’un organisme en ré- ponse à des modifications du milieu. Cette adaptation n’en- traîne que des modifications dites phénotypiques.
Les modifications génotypiques sont de deux ordres :
– l’adaptation organique, qui concerne des individus ;
– l’adaptation biotique, comprenant un ensemble taxino- mique défini (espèce, genre, etc.).
Les hypothèses transformistes se sont évertuées à appré- hender les mécanismes de l’adaptation, car ceux-ci consti- tuaient une des clés de la compréhension des phénomènes évolutifs.
Chez Lamarck (1744-1829), le besoin est créateur d’or-
ganes. Des modifications du milieu peuvent engendrer des transformations morphologiques, transmises grâce à l’héré- dité conservatrice. Ce qui fait dire au néolamarckien Anthony (1874-1941) que le transformisme de Lamarck « a pris pour point de départ l’évidence de l’adaptation »1 (1930).
Cette évidence sera âprement discutée par le darwinisme et par le mutationnisme, qui laissent une place au hasard et à la sélection naturelle pour expliquer l’évolution et qui refusent un certain finalisme adaptatif.
Cuénot (1866-1951) propose le terme de « préadaptation » et signale l’existence chez les organismes de caractères non apparents, qui ne vont se développer que dans des condi- tions particulières où le milieu sera modifié. Cette hypothèse sera reprise par Goldschmidt 2 en 1940 et réapparaîtra en 1982 avec Gould et Vrba 3, sous le terme d’« exaptation ».
▶ La question du finalisme du concept d’adaptation naît du terme même, fruit du regard de l’homme sur la nature.
✐ 1 Anthony, R., « De la valeur en tant que théorie des théories
de l’évolution », première leçon du cours d’anatomie comparée du Muséum, 2 mai 1930.
2 Goldschmidt, R., The Material Basis of Evolution, Yale Univer- sity Press, New Haven.
Gould, S. J., Vrba, E. S., « Exaptation. A Missing Term in the Science of Form », Paleobiology, 8, pp. 4-15.
Voir-aussi : Anthony, R., Le Déterminisme et l’adaptation mor- phologiques en biologie animale, Doin, Paris, 1923.
Gasc, J.-P., « À propos du concept d’adaptation », in Inform. sci.
soc. 16 (5), pp. 567-580.
Gayon, J., « La préadaptation selon Cuénot (1866-1951) », in Bull. soc. zool. fr., 1995, 120 (4) : 335-346.
Laurent, G., La Naissance du transformisme. Lamarck entre
Linné et Darwin, Vuibert-Adapt, Paris, 2001.
Rose, M. R., Lauder, G. V., Adaptation, Academic Press, San Diego, etc., 1996.
! DARWINISME, FINALISME, RÉGULATION
◼ Le terme d’« adaptation » constitue une réponse au pro- blème de la permanence ou non d’une structure ou d’une fonction dans un environnement variable : l’adaptation est l’ajustement du même à l’autre pour rester le même. Ce pro-
blème général se décompose, en biologie, au moins en trois :
jusqu’où une structure est-elle capable de varier pour exercer
la même fonction (adaptation réciproque d’une structure et
d’une fonction, adaptation d’une différence de degré à une
différence de nature, recherche du point limite auquel une certaine élasticité se rompt) ? Lorsqu’une action ou une fonc- tion cellulaire met en jeu plusieurs composants, le problème de l’adaptation devient celui d’une gestion des priorités :
quelle priorité donner à certaines parties d’une structure pour
que la totalité de la fonction puisse être remplie, ou comment hiérarchiser certaines priorités partielles pour que la priorité
totale de la survie l’emporte (permanence ou survie du tout par rapport aux parties) ? Enfin, l’adaptation est-elle réver- sible ou irréversible, et suffit-elle à expliquer la diversité des
espèces vivantes existantes ?
À la première question, la physiologie répond par les
notions de milieu intérieur 1, d’homéostasie (W. B. Cannon
[1871-1945]), de régulation, mais aussi d’accommodation,
d’acclimatation, de naturalisation ou de spécialisation. Callo-
sités, réflexes, accoutumance, immunité et même cicatrisation en sont quelques-unes des modalités. À la deuxième ques-
tion, l’organisme répond aussi par la régulation, comprise
non plus comme un équilibre, mais comme le choix actif
d’un ordre des priorités. Quant à la troisième question, elle a
reçu au cours de l’histoire trois types de solutions. Le fixisme (Linné [1707-1778], Buffon [1707-1788], Cuvier [1769-1832]) s’appuie sur la Bible et sur Aristote pour affirmer que toutes les espèces ont été créées par Dieu. Cette immuabilité est à l’origine du classement des organismes en règnes, classes, ordres, genres, espèces et variétés. Mais le fixisme, pour res- ter cohérent, refuse d’accorder une importance théorique aux anomalies de la nature ou aux techniques d’hybridation. La découverte d’états intermédiaires entre deux espèces accré- dite peu à peu l’idée de leur évolution. Deux théories trans- formistes rivales, celle de Lamarck, puis celle de Darwin, s’opposent au fixisme. Lamarck (1744-1829) affirme que la
diversité des espèces s’explique par la tendance des êtres vivants à se compliquer, que vient perturber l’influence des circonstances, lorsque les variations du milieu produisent de
nouveaux besoins, qui causent de nouvelles actions, pouvant
elles-mêmes être fixées en habitudes, lesquelles, possédées
par les deux parents, sont transmises aux générations sui- vantes 2. Ainsi, les modifications du milieu, par l’intermédiaire des besoins, produisent des transformations morphologiques, héréditairement transmises. En d’autres termes, jamais em- ployés par Lamarck, l’adaptation et l’hérédité des caractères
acquis sont les deux causes de l’évolution 3. Au milieu du
XXe s., l’affaire Lyssenko (du nom du biologiste qui impose en
URSS, avec le soutien du pouvoir politique, la théorie fausse d’après laquelle une variation du milieu détermine une modi- fication de l’hérédité) rend biologiquement et politiquement
suspecte toute référence à Lamarck et aux idées d’adaptation
et d’hérédité des caractères acquis. S’opposant à Lamarck, Darwin (1809-1882) postule l’existence d’une évolution par
sélection naturelle. Il ne s’agit plus d’une adaptation des indi-
vidus ni même d’une espèce aux nouvelles conditions de
l’environnement, mais d’une « sélection » entre les individus capables de survivre dans ce milieu modifié et ceux qui ne le sont plus, condamnés à mourir. En étudiant la dynamique des
fréquences géniques au sein d’une population d’individus, la downloadModeText.vue.download 27 sur 1137
génétique des populations utilise pleinement ce concept de sélection.
La naissance de la biologie moléculaire marque le ren- versement de perspective qui fait passer du paradigme de l’adaptation à celui de la sélection. Comment l’organisme
s’adapte-t-il aux variations très brutales de son environne- ment nutritif ? Comme le colibacille ne consomme pas tout de suite le lactose en présence duquel il est mis, les biologistes
supposent d’abord que l’enzyme responsable de cette opé-
ration doit être fabriqué par l’organisme d’après la forme du sucre qu’il doit digérer et, pendant un demi-siècle, nomment ce processus « adaptation enzymatique ». En 1953, J. Monod et quelques autres savants demandent que le terme d’« induc- tion enzymatique » soit substitué à celui d’adaptation, mais la
communauté scientifique croit encore qu’il existe un lien de
causalité directe entre la forme du sucre et celle de l’enzyme
chargé de le dégrader. Ce n’est qu’à la fin des années 1950
que les célèbres expériences d’A. Pardee, Fr. Jacob et Monod
établissent le rôle « sélectif » du lactose, puisque sa présence
sélectionne le processus (très finement régulé) qui va per-
mettre à l’organisme de le digérer.
Le problème essentiel du concept d’adaptation tient au
finalisme qu’il présuppose, à l’opposé de l’analytique réduc-
tionniste de toute explication scientifique. En reprenant la
distinction immunologique de N. Jerne entre instruction (cau-
salité directe) et sélection (causalité indirecte), le concept
d’adaptation ne peut plus être soutenu au sens d’une ins-
truction (du milieu à l’organisme), mais subsiste, au sein
du concept de régulation, comme sélection de la meilleure
réponse à une situation imposée.
✐ 1 Bernard, Cl., Introduction à l’étude de la médecine expéri- mentale, 1865, II, 3.
2 Lamarck, J.-B. (de), Philosophie zoologique, 1809, Garnier-
Flammarion, Paris, 1994, 236-237.
3 Ibid., 216-217.
Voir-aussi : Cannon, W. B., The Wisdom of the Body (1932), « La
Sagesse du corps », 1946.
Cohn, M., Monod, J., Pollock, M. R., Spiegelman, S., Stanier,
R. Y., « Terminology of Enzyme Formation », Nature, 172, 12 dé-
cembre 1953, p. 1096.
Cuénot, L., l’Adaptation, Paris, 1925.
Darwin, C., l’Origine des espèces au moyen de la sélection natu-
relle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la
vie (1859), trad. fr. Garnier-Flammarion, Paris, 1992.
Gayon, J., « La préadaptation selon Cuénot (1866-1951) » in Bul-
letin de la Société zoologique française, 1995, 120 (4), pp. 335-
Gayon, J., article « Sélection », in Canto-Sperber, M., Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale (1996), PUF, Paris, 2001.
Gilson, E., D’Aristote à Darwin et retour, Vrin, Paris, 1971.
Jerne, N. K., « Antibodies and Learning : Selection versus Ins-
truction », The Neurosciences. A study program, G. C. Quarton,
T. Melnechuk &amp; F.O. Schmitt (éd.), The Rockefeller Univer-
sity Press, New York, 1967.
Karström, H., « Enzymatische Adaptation bei Mikroorganis- men », Ergebnisse der Enzymforschung, 7, 1938, pp. 350-376.
Pardee, A. B., Jacob, Fr., &amp; Monod, J., « The Genetic Control and Cytoplasmic Expression of “Inducibility” in the Synthesis
of β-galactosidase by E. coli », Journal of Molecular Biology, 1, 1959, pp. 165-178.
Rose, M. R., Lauder, G. V. (éd.), Adaptation, Academic Press, San Diego, 1996.
Calque de l’anglais addiction (terme médiéval désignant la servitude où tombe un vassal incapable d’honorer ses dettes envers son suzerain).
MORALE, PSYCHOLOGIE
Dépendance à l’égard d’un toxique (toxicomanie), mais aussi, par extension, d’une pratique (achats compulsifs) ou d’une situation sociale (relations affectives, travail intense). Sur le plan psychologique, l’addiction implique du désarroi
devant la répétition d’un rapport à un objet vidé de sens par sa consommation abusive.
Depuis la transformation en phénomène de masse de la consommation de drogues, la question se pose de savoir si l’addiction est une forme historique particulière de l’alié- nation, ou, du fait de l’appui ambigu qu’elle prend sur un objet, d’abord à contrôler, mais qui à la fin maîtrise le sujet, le révélateur d’une structure de la liberté jusque là méconnue. Le thème moral du plaisir mauvais (les « paradis artificiels ») passe alors au second plan. L’objet addictif est caractérisé comme l’anti-sujet absolu (le sujet étant présumé libre et conscient). On a même pu considérer comme addictifs des rapports sexuels où les partenaires sont considérés comme interchangeables. Dans le dopage, enfin, est-ce la substance, ou la performance qu’elle permet, qui est addictive ?
▶ L’idée d’addiction reflète souvent des préjugés normatifs sur l’autonomie. Mais dans la doctrine contemporaine de l’addiction, l’effacement des oppositions qui servaient de cadre d’intelligibilité aux classiques poisons moraux (naturel et artificiel, normal et pathologique, médicament ou toxique, sexuel ou non-sexuel), ainsi que l’extension de son domaine par-delà la médecine à toute la vie sociale, comporte aussi un enjeu théorique : l’opposition sujet / objet, considérée comme trop métaphysique pour la réflexion morale concrète,
semble ici s’imposer avec une grande efficacité descriptive.
✐ Chassaing, J.-L. (éd.), Écrits psychanalytiques classiques sur les toxicomanies, Paris, 1998.
Ehrenberg, A., Penser la drogue, penser les drogues, Association Descartes (éd.), Paris, 1992.
Goodman, A., « Addiction : Definition and Implication », British Journal of Addiction 85-11, 1990.
Richard, D., et Senon, J.-L., Dictionnaire des drogues, des toxico- manies et des dépendances, Larousse, Paris, 1999.
! ALIÉNATION
Du latin additio, de addere, « ajouter », terme d’arithmétique et, plus généralement, de mathématiques, d’abord traduit en français par « ajou- ter », puis par « additionner ».
De façon générale, action qui consiste à ajouter une
chose à une autre, de même nature 1.
En mathématiques, un ensemble étant donné, l’addition est
une opération interne, associative, commutative et munie d’un élément neutre. On définit ainsi l’addition de nombres, de vecteurs, de fonctions, de matrices, etc. L’élément obtenu est appelé somme. Si, en outre, chaque élément admet un symétrique, on obtient un groupe additif abélien.
En arithmétique, cette opération a d’abord consisté à as- socier des nombres entiers. Elle n’est pas définie dans les Éléments d’Euclide, où l’on trouve « ce que l’on pourrait ap-
peler une réunion disjointe de monades ». En théorie des en- downloadModeText.vue.download 28 sur 1137
sembles, l’addition est définie à partir de la réunion de deux ensembles disjoints : le cardinal de la réunion est la somme des cardinaux des deux ensembles de départ.
L’addition a été naturellement étendue, par prolongement, aux nombres autres que les naturels. Il a fallu reconnaître, en particulier que « en algèbre, ajouter ne signifie pas tou- jours augmenter » (Enc., I, 22) dès lors qu’on additionne des quantité qui peuvent être négatives. La possibilité de conce- voir l’addition de certains objets a pu être déterminante pour les reconnaître comme des nombres : ainsi de l’addition des
« rapports » qui n’est acquise que lors du dépassement de la
théorie des proportions par les algorithmes algébriques à la
▶ Les discussions concernant les méthodes infinitésimales
ont bien mis en valeur la double nécessité, pour l’addition, de n’opérer qu’entre choses de même nature (on n’additionne pas un cercle et un disque) et de ne réaliser que des additions
finies (une infinité de lignes « additionnées » ne donnent pas une aire).
✐ 1 Euclide, les Éléments, trad. Vitrac B., vol. 2, 251, PUF, Paris,
ADÉGALISATION
Méthode mathématique introduite par Fermat (1601- 1665) pour la recherche des maxima et des minima, ainsi que pour la détermination des tangentes à une courbe ou pour celle des centres de gravité.
Cette méthode d’inspiration algébrique peut être présentée en quelques mots : soit une expression dépendant d’une in- connu a ; les extrema de cette expression sont déterminés en substituant à a l’expression a + e, où e est une quantité très petite, puis en supposant que les deux expressions obtenues sont peu différentes, c’est-à-dire en les adégalisant et, finale-
ment, en posant e = o.
En notation moderne et en introduisant la notion de fonc-
tion, on dira qu’il s’agit d’un développement de la fonction f au voisinage de l’extremum a, avec f (a + e) ≃ f (a) + ef ′ (a).
La méthode de Fermat est très astucieuse ; elle n’en reste
pas moins extrêmement délicate à appliquer sans une notion claire du concept de fonction ; elle repose, en outre, sur une procédure qui rompt avec la stricte égalité et peut donner ainsi l’impression de transformer les mathématiques en un
calcul d’approximation.
! MATHÉMATIQUES
AD HOC (HYPOTHÈSE) Du latin ad hoc, « à cet effet ».
Hypothèse auxiliaire, apparaissant comme arbitraire, que l’on ajoute à une théorie dans le seul dessein de la
mettre en conformité avec un phénomène particulier qui s’y intégrait mal.
Ce genre d’hypothèses créées « sur mesure » (ad hoc) pour rendre compte d’un fait particulier permet à toute théorie d’être sauvée de la réfutation. Mais cet avantage constitue
précisément leur faiblesse, car la présence de telles hypo-
thèses diminue la testabilité d’une théorie, donc sa valeur informative. L’utilisation d’hypothèses ad hoc est généra- lement condamnée comme un artifice illégitime. K. Pop- per, notamment, rejette leur utilisation afin de sauver le falsificationnisme.
▶ Comme l’a montré C. G. Hempel, le problème reste cepen-
dant qu’il n’existe pas de critère général pour reconnaître une hypothèse comme ad hoc. Cette reconnaissance reste une
question d’appréciation subjective, dépendante de l’époque et du contexte.
✐ 1 Popper, K., la Logique de la découverte scientifique (1934), trad. N. Thyssen-Rutten et P. Devaux, Payot, Paris, 1973, p. 80
2 Hempel, C.G., Éléments d’épistémologie (1966), trad. B. Saint- Sernin, Armand Colin, Paris, 1972, pp. 43-46.
! FALSIFIABILITÉ
À la fois sentiment de l’âme devant une qualité – ordre, grandeur ou puissance – qui la dépasse, et étonnement que suscite en elle la rencontre des objets qu’elle croit en être
Lorsqu’il dégage le caractère central de la notion d’admira- tion, Descartes vise manifestement les conditions d’apparition des objets qui l’inspirent. C’est dans les Passions de l’âme qu’il dégage le critère selon lequel les passions se distinguent les unes des autres – à la recherche impossible d’une dif- férenciation immédiate des mouvements corporels qui les suscitent se substitue alors l’examen des modalités selon les- quelles les objets nous affectent. La diversité des passions répond donc aux diverses façons dont les objets peuvent nous nuire ou nous profiter. C’est ce critère d’apparition de l’objet qui éclaire la primauté de l’admiration dans la classi- fication cartésienne : si l’admiration est bien « la première de toutes les passions » 1, c’est parce que, dans son cas, l’impor- tance de l’objet repose uniquement sur la surprise que nous avons de l’apercevoir – sur son apparition même, en somme. Cette passion trahit donc, dans l’occasion qui, la plupart du temps, la suscite, l’ignorance des hommes sur l’objet qui la cause : à cet égard, elle doit disparaître avec les progrès de la connaissance.
L’admiration s’épuise-t-elle cependant, lorsque se conquiert la connaissance ? Est-elle destinée à disparaître
avec les lumières ? À deux égards, il convient de relativiser cette appréciation. D’une part, chez Descartes même, élimi-
ner l’admiration conduit en retour à lui dégager un domaine
de pertinence spécifique, lorsqu’elle porte sur Dieu ou sur ce qu’il y a de plus grand en nous – ainsi pouvons-nous éprouver, lorsque nous considérons notre libre arbitre avec le souci d’en bien user, une estime de soi particulière qui fait
D’autre part, la connaissance dont parle Descartes et qui doit prendre la place d’une admiration ignorante porte sur les seules causes efficientes, auxquelles tout le phénomène
est supposé réductible. Or l’admiration porte surtout sur la
finalité, que l’esprit s’imagine lire dans la nature ; et celle-ci,
selon Kant, possède un statut propre dans l’usage réfléchis- downloadModeText.vue.download 29 sur 1137
sant de la faculté de juger qui, pour autant, ne renonce pas au modèle de l’explication causale. Il devient alors possible de comprendre que l’admiration est un « étonnement qui ne cesse pas avec la disparition de la nouveauté » 2.
Du même coup, l’admiration survit à la stricte situation passionnelle, pour caractériser une certaine constance des qualités de l’âme, apatheika. La seule admiration que suscite
le principe d’unité des règles dans la finalité sera donc vérita- blement fondée, une fois élucidé par la philosophie critique
le régime propre des jugements téléologiques : « (
peut fort bien concevoir et même regarder comme légitime le principe de l’admiration d’une finalité même perçue dans
) L’on
l’essence des choses. »3
✐ 1 Descartes, R., les Passions de l’âme, 2e partie, art. 53.
2 Kant, E., Critique de la faculté de juger, cf. remarque générale sur l’exposition des jugements esthétiques réfléchissants.
3 Ibid., § 62.
Du latin affectus, « état de l’âme », de ad-ficere, « se mettre à faire ». En allemand : Affekt. Le terme est repris par Freud et Breuer (1895) du vocabulaire traditionnel de la psychologie et de la philosophie (saint Augustin, Descartes, Maine de Biran, Spinoza, etc.). Le terme français, qui
traduit l’allemand, apparaît en 1908.
Forme d’action ou de passion qui constitue l’élément de base de la vie affective. L’affect se distingue de l’affec- tion (affectio) qui est une modification de n’importe quelle sorte (affective ou physique).
Descartes 1 et Spinoza 2 définissent l’affect comme « passion de
l’âme » (animi pathema) et Spinoza consacre à la nature et à l’origine des affects la troisième partie de l’Éthique. Mais Spi- noza insiste sur la neutralité de l’affect : à côté des affects pas- sifs (tristesse, crainte, humilité, repentir) existent des affects actifs (force d’âme, générosité). Les affects tirent leur origine soit des trois affects fondamentaux que sont le désir, la joie (augmentation de la puissance d’agir) et la tristesse (dimi- nution de cette puissance), soit de l’« imitation des affects », processus par lequel chacun reproduit spontanément les pas- sions (ou actions) qu’il voit survenir chez ses semblables. Les affects gouvernent les relations interhumaines, notamment la vie politique puisque le droit naturel se fonde sur les prin- cipes de fonctionnement de l’individu – qui, n’accédant pas immédiatement à la Raison, se conduit d’abord d’après ses passions. La violence des affects rend nécessaire la société,
dont la simple constitution d’ailleurs ne suffit pas à les maî- triser, puisque chacun conserve son droit naturel, c’est-à-dire le jeu de ses passions. L’État doit donc mettre en oeuvre d’autres affects pour contrebalancer le mécanisme destruc- teur des premiers : dévotion envers le souverain, amour de la patrie, affects liés au jeu des intérêts matériels. L’éthique individuelle, quant à elle, aboutit à l’affect le plus haut et le plus constant, l’amour envers Dieu, qui n’appelle pas de réciprocité et ne peut disparaître qu’avec l’individu qui en est porteur. Enfin, l’amour intellectuel de Dieu n’est pas un affect, puisqu’il est fondé sur une « joie » qui ne suppose pas de modification de la puissance d’agir 3.
▶ On a longtemps hésité à user du terme d’affect pour rendre le latin « affectus » – mais les mots « passion », « affection », « sentiment » ont chacun leurs inconvénients. Les traductions
françaises de Freud et les travaux psychanalytiques de langue française ont enfin rendu le terme disponible.
✐ 1 Descartes, R., Passions de l’Âme, IV, 190.
2 Spinoza, B., Éthique III, « Définition générale des affects ».
3 Spinoza, B., Éthique V.
Part quantitative de la pulsion dans son émergence psy-
chique, quand la représentation en est la part qualitative.
Il désigne une quantité d’énergie psychique locale, auto- nome, labile, et susceptible d’investir des représentations,
de provoquer des sentiments (culpabilité, douleur), et des manifestations corporelles (conversion, angoisse).
Dans les Études sur l’hystérie 1, le symptôme provient de l’im- possible expression (abréaction) d’un affect lié à une situa- tion et à une représentation traumatiques. Ainsi « coincé »2
(eingeklemmt), l’affect s’incarne, investissant par conversion
une partie du corps sous la forme du symptôme. Délié de la
représentation lors du refoulement, l’affect, réprimé, connaît des devenirs divers : conversion (hystérie de conversion), déplacement (névrose de contrainte) ou transformation (né- vrose d’angoisse). Les affects adviennent aussi comme senti-
ments, qui sont déchargés ou inhibés.
▶ Retrouvant les étymons du mot – « ce qui cherche sa forme » et « ce qui pousse à agir » –, Freud définit l’affect
comme un invariant énergétique, antérieur à ses expressions – qui seules le donnent à connaître – et qui impose travail et invention psychiques. Bien qu’il soit amené, dans ses travaux, à mettre toujours plus l’accent sur « le point de vue écono-
mique », c’est-à-dire le « facteur quantitatif » 3, la notion, d’un
maniement délicat et difficile d’usage, est peu utilisée par ses successeurs.
✐ 1 Freud, S., Studien über Hysterie (1895), G.W. I, Études sur
l’hystérie, PUF, Paris, 2002.
3 Freud, S., Über einige neurotische Mechanismen bei Eifersucht, Paranoia und Homosexualität, G.W. XIII, Sur quelques méca- nismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homo- sexualité, PUF, Paris, p. 277.
! ABRÉACTION, CONVERSION, DÉCHARGE, DÉNI, « NÉVROSE,
PSYCHOSE ET PERVERSION », PULSION, REFOULEMENT, REJET, REPRÉSENTATION
AFFECTION Du latin affectio ; en grec : pathos.
Modification subie sous l’effet d’une action extérieure. Associée, chez un être vivant, au plaisir ou à la peine, l’af-
fection consiste en un sentiment, affectus.
Rangée par Aristote sous la catégorie de la qualité 1, l’affec-
tion, pathos, est, en un premier sens, « la qualité suivant la-
quelle un être peut être altéré » 2, comme le blanc et le noir,
le doux et l’amer, la pesanteur et la légèreté. En un second
sens, c’est l’altération elle-même : le fait d’être blanchi, noirci,
etc. Subie, elle est passive : d’où le sens psychologique de passion, « tout ce qui arrive à l’âme » 3. Entendu en ce sens,
pathos prend bientôt une valeur négative : Zénon de Citium, downloadModeText.vue.download 30 sur 1137
le fondateur du stoïcisme, définit le pathos comme « le mou- vement de l’âme irrationnel et contraire à la nature ou encore une impulsion excessive » 4. Cicéron qui, lorsqu’il traduit pa- thos par adfectio, définit celle-ci de façon neutre comme « un changement de l’âme ou du corps venant d’une cause ou d’une autre » 5, traduit ici pathos par perturbatio 6.
À la différence des passions, que les stoïciens tiennent pour des jugements irréfléchis et donc contraires à la sagesse, les sensations, qui sont pourtant elles aussi des affections pas- sives, sont susceptibles d’être assumées activement par l’âme par le bon exercice de l’assentiment. Si l’idéal du sage stoï- cien est d’éradiquer les faux jugements que sont les passions et d’atteindre l’impassibilité, les stoïciens retiennent toutefois trois « affections positives », eupatheiai : la joie, la circonspec- tion, la volonté.
▶ À travers même la condamnation stoïcienne des passions subsiste ainsi la conception aristotélicienne, moralement neutre, de l’affection comme modification subie : c’est elle
qui préside à l’analyse thomiste 7 comme à la conception car-
tésienne des passions de l’âme 8.
✐ 1 Aristote, Catégories, 8, 9a28-10a10.
2 Aristote, Métaphysique V, 21, 1022b15-16.
3 Aristote, Traité de l’âme, I 1, 402a8.
4 Diogène Laërce, VII, 110.
Cicéron, De l’invention, I, 36.
Cicéron, Tusculanes, IV 6, 11.
Aquin, Th. (d’), Somme théologique, I, q. 79, a 2.
Descartes, R., les Passions de l’âme, première partie, article 1 (OEuvres de Descartes, publiées par Ch. Adam &amp; P. Tannery, réimpr. Paris, 1996, p. 2-3).
! ALTÉRATION, ASSENTIMENT, IMPASSIBILITÉ, PASSION, QUALITÉ,
AFFIRMATION Du latin adfirmo, « affermir », puis « affirmer ». En grec :
kataphrasis, en allemand : Affirmation, Bejahung, Behauptung.
ESTHÉTIQUE, LOGIQUE, MORALE, POLITIQUE
1. Au sens courant, proposition que l’on tient pour vraie, assertion. – 2. Au sens logique, proposition de la forme S est P, qui pose comme existante la relation entre le sujet et le prédicat.
La philosophie morale fait de l’affirmation un usage qui re- coupe le langage courant et inclut l’idée de prétention ainsi que celle d’affirmation de soi. Chez Nietzsche, l’affirmation (Bejahung) désigne l’acception active du devenir et de l’éter- nel retour ; au lieu d’être subis comme destin ou fatalité, ils font l’objet d’une adhésion par laquelle l’individu affirme (au sens de behaupten) et reconquiert sa liberté, c’est-à-dire à la fois son « vouloir vivre » et sa capacité à poser des valeurs.
Pour les représentants de la théorie critique (Marcuse, Adorno), l’affirmation (qualifiée par le mot emprunté au français Affirmation) désigne au contraire l’adaptation et le conformisme, la perte de la vertu critique de la raison qui culmine dans le développement de la culture de masse (« industrie culturelle » – Kulturindustrie). Dans son essai de 1937, « Sur le caractère affirmatif de la culture », Marcuse expose les apories de la « culture affirmative » bourgeoise et l’évolution qui la conduit à son « autodestruction » 1. Dans sa Théorie esthétique (1970), Adorno reprend à son compte cette
réflexion en qualifiant « la presque totalité des oeuvres tradi-
tionnelles » d’oeuvres d’art « positives ou affirmatives » 2. Pour lui, comme pour Marcuse, l’oeuvre d’art affirmative condense le dilemme de toute production culturelle : le fait d’être à la fois idéologie et utopie. « Aucun art n’est dépourvu de la trace
de l’affirmation dans la mesure où, par sa pure existence, il
s’élève au-dessus de la misère et de l’avilissement des simples
existants 3 ». Or, non seulement « l’affirmation et l’authenticité
sont amalgamées », mais « le moment affirmatif se confond
avec le moment de domination de la nature » 4. Par « culture
affirmative », il faut entendre « la culture propre à l’époque
bourgeoise, qui l’a conduite à détacher de la civilisation le
monde spirituel et moral en tant que constituant un domaine
de valeurs indépendant et à l’élever au-dessus d’elle » 5. On construit par là sous le nom de culture un édifice qui paraît
harmonieux, mais camoufle les conditions sociales réelles,
qu’on abandonne à la « civilisation », au règne de la loi écono- mique de la valeur 6. C’est au premier chef à l’art qu’incombe
cette fonction. N’ont place dans la « culture » que « la beauté
spiritualisée et la jouissance spirituelle de celle-ci » 7. Pourtant, « la culture affirmative est la forme historique sous laquelle
ont été conservés les besoins de l’homme qui dépassaient
la simple reproduction de l’existence » 8. Dans la conclusion
de son essai, Marcuse esquisse une « suppression-réalisa-
tion » (Aufhebung) de la culture affirmative, qui annonce ses oeuvres ultérieures, en particulier Éros et civilisation (1955).
✐ 1 Marcuse, H., « Réflexion sur le caractère affirmatif de la culture », trad. in Culture et société, Minuit, Paris, 1970, p. 140.
2 Adorno, T. W., Théorie esthétique, trad. Jimenez, M., Klinck-
sieck, Paris, 1974, p. 213.
4 Ibid., p. 213 sq.
5 Marcuse, H., « Réfléxion sur le caractère affirmatif de la
culture », trad. in Culture et société, Minuit, Paris, 1970, p. 140.
! CIVILISATION, CULTURE, IDÉOLOGIE, UTOPIE, VALEUR, VIE
Décision inconsciente d’accepter l’introjection des re-
présentants de la pulsion.
Examinant les fonctions du jugement dans l’article sur la dé- négation 1, Freud oppose la Bejahung à l’expulsion, Ausstos- sung. Suivant la lecture hégélienne d’Hyppolite, Lacan 2 fera
de cette opposition l’équivalent de celle entre refoulement originaire et forclusion : ce qui est originairement refoulé constituant le symbolique, ce qui est forclos restant dans le réel.
▶ L’intérêt de cette lecture est de légitimer l’idée freudienne
que l’inconscient ne connaît pas la négation, et donc de
considérer au principe de l’inconscient une opération uni- fiante qui obéit au principe de plaisir. La négation, grammati- cale et secondaire, ne peut être assimilée à une destructivité primaire, qui n’a pour effet que de produire le réel comme impossible. Il est utile de comparer cette lecture de Lacan
à celle que peut faire M. Klein, dans la mesure où, pour downloadModeText.vue.download 31 sur 1137
l’un comme pour l’autre, ces décisions primaires définissent l’écart logique entre psychose et névrose.
✐ 1 Freud, S., la Négation (1925), in Idées, Résultats, Problèmes, PUF, Paris, 1985.
2 Lacan, J., Écrits, Seuil, Paris, 1966.
! FORCLUSION, NÉGATION, PLAISIR, REFOULEMENT
De l’anglais to afford, « rendre présent ou disponible ». Concept forgé par le psychologue J. J. Gibson.
Propriété saillante de l’environnement rendue dispo- nible pour un agent.
Selon Gibson, certaines propriétés réelles des objets peuvent devenir pertinentes pour un agent et garder ce statut indépen- damment de ses décisions particulières. Ainsi, certains objets, par leur position spatiale, par leur visibilité, sont disponibles pour la préhension (un verre sur une table, le bouton d’une
porte). Cette notion, issue à la fois de la psychologie de la
forme et de la conception « écologique » de la perception de
Gibson, suppose une théorie de la perception directe, selon laquelle les objets sont directement présents au sujet perce-
vant, et constituent des stimuli saillants de l’environnement.
Selon cette conception, la perception est une forme d’action
✐ Gibson, J. J., The Senses Considered as Perceptual Systems, Houghton Mifflin, Boston, 1966.
Gibson, J. J., The Ecological Approach to Visual Perception, Houghton Mifflin, Boston, 1979.
! FORME (PSYCHOLOGIE DE LA), PERCEPTION
Du grec agonistikos, formé sur agon, « assemblée, lutte, combat ».
1. Aptitude corporelle à la lutte, particulièrement dans
les jeux publics 1 et, par dérivation, à l’argumentation so-
phistique 2. – 2. Technique de la lutte 3 ; débat, par opposi-
tion à la composition écrite 4. – 3. Se dit de celui qui excelle dans les joutes oratoires 5.
Dans le Sophiste (225 a-226 a) de Platon, le terme désigne
une des techniques d’acquisition qui utilise la controverse,
mais aussi le combat corps à corps. La notion revêt un sens
beaucoup plus large que l’antilogie ou l’éristique, dont le
champ d’application se limite essentiellement au discours.
Même lorsqu’il se rapporte exclusivement à la rhétorique, le
terme « agonistique » ne perd jamais complètement son sens
initial de « lutte dans le cadre de jeux publics ». Le sophiste
est qualifié d’« athlète » dans le domaine de la lutte en ma-
tière de raisonnements 6. Le combat oratoire n’est qu’un jeu
dont l’unique but est de faire trébucher l’adversaire 7. Le débat (agonistike), enfin, est un style rhétorique essentiellement oral, qui suppose donc la présence d’un public 8, sans que le
terme revête néanmoins, dans cette dernière occurrence, la
connotation péjorative qu’il a toujours chez Platon.
✐ 1 Aristote, Rhétorique, 1361b21.
2 Aristote, Réfutations sophistiques, 165b11.
3 Platon, Sophiste, 225a.
4 Aristote, Rhétorique, 1413b9.
5 Platon, Le Ménon, 75 c.
6 Platon, Sophiste, 232a.
7 Platon, Théétète, 167e.
8 Aristote, Rhétorique, 1413b9.
! ANTILOGIE, DIALECTIQUE, ÉRISTIQUE
Adj. (de agréer, lui-même de gré) employé aussi dans un usage nominal.
En allemand : das Angenehme.
Ce qui plaît de prime abord, sans réflexion et sans dis- cernement, mais aussi, en un second sens, ce qui entraîne l’agrément. On considère donc comme agréable ce qui pro- cure un ensemble mêlé de sensations, où l’oeil et – singuliè- rement – l’oreille sont stimulés et à la fois réjouis, par oppo-
sition à d’autres suggestions comme la force, la majesté, l’originalité ou la profondeur d’une oeuvre d’art.
Les philosophes ont souvent pensé que ce chatouillement de l’agréable était l’indice de la réduction de l’expérience esthé- tique à un pur divertissement. Pourtant ce sentiment doux revient en principe à quelques « sujets » de prédilection, qu’ils soient gracieux ou touchants, ou à la manière qu’ont certains
artistes de les traiter, sujets dans lesquels l’émotion est tempé- rée ou suspendue, et non point véritablement induite comme une réponse obligée où entre en jeu la représentation. On a pu dire aussi que l’agréable était une offense faite à l’art conçu en tant que source de connaissance. Et pourtant, les oeuvres de Virgile, celles de Guardi et de Ravel ne souffrent
en rien de superficialité parce qu’elles sont attrayantes, et
pauvres en intentions signifiantes.
Sans être une qualité publique inhérente à la chose, l’agréable appartient au dispositif spécifique d’un certain type d’oeuvres d’art qui visent (entre autres choses) à charmer ou
à séduire. Cet effet ne peut être obtenu que si des propriétés
relationnelles sont activées qui réduisent ou invitent à sous- estimer la teneur du symbole artistique. Un esthéticien améri-
cain comme Santayana 1 estime que l’agréable (comme le joli)
est une qualité tertiaire présupposant celles de la fermeté du dessin ou de l’harmonie : ces qualités techniques joueraient
à son égard le même rôle que les qualités premières par rap-
port aux qualités secondes. Avant lui, Sulzer 2 avait déjà cher- ché à sauver l’agréable (et le touchant) contre le sublime, ou la recherche de l’expression universelle de l’idée.
▶ Si Kant et après lui Hegel ont contesté la dignité de l’agréable, en affirmant que « ce qui plaît » n’est pas une condition objective de plaisir, il reste que cette forme d’adhé- sion spontanée n’a pas pour finalité d’entraîner le jugement. Ce qui agrée ou ce à quoi l’on donne son agrément est par- fois l’objet d’un traitement décoratif, et non pas structural, qui vient bien en réalité à l’avant-plan : c’est le cas en musique et en architecture, lorsque l’ornementation est chargée d’orien- ter le divertissement sensoriel pour détourner l’attention de la structure. On pourrait donc, sous ce rapport, comme l’a fait downloadModeText.vue.download 32 sur 1137
Ruskin 3, considérer que l’agréable a aussi une fonction dans notre appréhension chromatique et tectonique (notamment celle des effets de surface) propres à l’art toscan et vénitien, et même à l’art gothique, contre l’emprise de la signification.
✐ 1 Santayana, G., The Sense of Beauty (1896), rééd. Dover,
2 Sulzer, J. G., Origine des sentiments agréables ou désagréables,
3 Ruskin, J., The Seven Lamps of Architecture, Londres, 1849.
Voir-aussi : Hegel, Esthétique.
Terme introduit par Cavalieri (1598-1647) dans sa Geometria indivisibili- bus continuorum nova quadam ratione promota, publiée à Bologne en 1635.
HIST. SCIENCES
Méthode mathématique qui conduit à des mesures de surface et de volume en évitant les paradoxes liés à la simple sommation des éléments.
Ce concept est associé à une méthode dite par la suite, un peu abusivement, « méthode des indivisibles », et fondée sur la possibilité de remplacer, lorsqu’on les met en rapport, les figures géométriques, planes ou solides, par l’agrégat de tous leurs indivisibles, c’est-à-dire de toutes les lignes, ou de tous les plans qu’on peut imaginer tracés en elles.
Cette méthode, tout en inaugurant de nouvelles pistes pour la géométrie infinitésimale, reste cependant – et c’est l’essentiel pour Cavalieri – à l’intérieur du champ de la mathé- matique euclidienne en évitant de s’engager sur la voie des sommes d’indivisibles et des paradoxes de Zénon d’Élée.
Cette méthode a trouvé son application, en particulier, dans les études relatives à la science du mouvement, tant dans les travaux de Galilée (en particulier dans les Discorsi de 1637) que dans ceux de Torricelli (1608-1647).
✐ Andersen, K., « Cavalieri’s Method of Indivisibles », Archive for History of Exact Sciences, 1971-1972, pp. 329-410.
Giusti, E., Bonaventura Cavalieri and the Theory of Indivisibles, Cremonese, Bologne, 1980.
AIDÔS Mot grec pour « pudeur ».
Pudeur ; dans le Protagoras de Platon, condition de la vie en société.
À la fin du mythe de Protagoras 1, Zeus dote tous les hommes
d’aidôs et de dikè (« justice »), et par là de l’art politique qui leur faisait défaut. Aidôs et dikè répondent ici au couple
homérique 2 et hésiodique 3 d’Aidôs et Némésis, où Némésis
signifie la crainte du blâme d’autrui. Ce sont les conditions
inséparables, affectives et sociales, de la solidarité civique et
Aidôs signifie donc autant le sentiment de l’honneur, de la dignité, que la pudeur, la retenue, la honte, la crainte respectueuse : la « vergogne », dans son sens étymologique de verecundia, terme latin par lequel Cicéron traduit aidôs. Sentiment non pas seulement individuel, mais également collectif, qui qualifie les sentiments de déférence mutuelle
au sein d’un groupe et renvoie à la nécessité d’obligations communes. Respect de soi-même, aidôs nomme aussi la soli- darité, à la fois honneur, loyauté, bienséance collective, qui interdit certaines conduites – d’où suit le sens de « pudeur » et
de « honte » : « L’aidôs, c’est en quelque sorte l’oeil du témoin quand on est sans témoin – le témoin intériorisé. » 4.
✐ 1 Platon, Protagoras, 320c-322d.
2 Homère, L’Iliade, XIII, 122.
3 Hésiode, Les Travaux et les jours, 317.
4 Wolff, F., Socrate, PUF, Paris, 1985, p. 88.
Voir-aussi : Benveniste, E., Le vocabulaire des institutions indo- européennes, Minuit, Paris, 1969, II, [line] pp. 340-341.
! ÉTHIQUE, POLITIQUE
Du latin alea, « dé », « jeu de dés », « hasard ».
Qualifie un événement survenant « au hasard », sans qu’une cause déterminante n’en ait été mise en évidence, et sans qu’aucune explication ne puisse en être fournie en termes de conformité à une règle de succession avec
Si la définition de l’aléatoire porte formellement sur un évé- nement donné, elle implique une relation (ou une absence de relation) entre cet événement et d’autres événements. La marque apparente de l’aléatoire doit donc être cherchée dans la structure des séquences d’événements. Selon R. von Mises, une séquence est aléatoire si, la limite d’un nombre d’événements tendant vers l’infini, la fréquence d’un certain type d’événement est en moyenne la même dans la séquence totale et dans toute sous-séquence qui en serait extraite sur des critères ne faisant pas référence à son contenu. Plusieurs raffinements de cette caractérisation ont été proposés par A. Church, A. Wald et P. Martin. Une définition plus récente,
basée sur le concept de complexité algorithmique, énonce qu’une séquence est aléatoire si le programme le plus bref qui puisse permettre à un ordinateur de l’engendrer est cette séquence elle-même.
▶ Aucun critère ne s’avère cependant décisif en ce qui
concerne la nature intrinsèquement aléatoire des événements d’une séquence. Un théorème, appelé lemme de poursuite, établit que toute séquence admet aussi bien un modèle déter- ministe qu’un modèle indéterministe. Une séquence appa-
remment aléatoire peut être engendrée par un processus de chaos déterministe (impliquant des phénomènes de sensibi-
lité aux conditions initiales) ; et une séquence apparemment
non aléatoire peut être engendrée par un processus complè- tement indéterministe, à condition que les événements de la séquence résultent d’une application de la loi des grands nombres de ce processus. Le caractère ultimement aléatoire ou non aléatoire d’un événement dans une séquence est donc voué à demeurer indécidable.
✐ Sklar, L., Physics and chance, Cambridge University Press,
Dahan-Dalmedico, A., Chabert, J. L., Chemla, K., Chaos et déter-
minisme, Seuil, coll. « Points », Paris, 1992.
! CHAOS, COMPLEXITÉ, CONTINGENT, HASARD, PROBABILITÉ downloadModeText.vue.download 33 sur 1137
De l’arabe Al jabr, « réduction », titre d’un ouvrage du mathématicien Al-Khawarizmi (IXe s.).
LOGIQUE, MATHÉMATIQUES, PHILOS. SCIENCES
Discipline essentielle des mathématiques, dont le déve- loppement à partir du XVe s. fut profondément influencé par le legs arabe.
Classiquement, c’est-à-dire jusqu’au XIXe s., « l’algèbre » est la théorie des équations. Le développement de cette dernière fut parallèle à l’extension de la notion de nombre par l’intro- duction des nombres négatifs, des nombres irrationnels et des nombres complexes. L’« algèbre moderne » consiste en l’étude de lois de composition et de relations définies sur un ensemble d’éléments quelconques et constituant ainsi des « structures », de groupe, de corps, d’anneau, d’espace vectoriel, etc. De l’une à l’autre algèbre, il y a une parfaite continuité historique malgré une transformation significative dans la méthode.
Dès la plus haute antiquité, on rencontre des exemples de résolution d’équations du premier et du second degré. Les équations du troisième degré conduisirent les algébristes ita- liens du XVIe s. aux nombres « imaginaires ». F. Viète introduisit une écriture symbolique, développée par Descartes, qui per- mit de traiter en général de chaque type d’équation au lieu de s’en tenir à la résolution d’équations particulières. Les lois de résolution générale se précisèrent jusqu’au « théorème fonda- mental de l’algèbre », dont C.F. Gauss donna en 1799 quatre démonstrations différentes. Les tentatives infructueuses de résoudre généralement les équations de degré égal ou supé- rieur à cinq conduisirent É. Galois à réorienter l’étude de l’équation vers celle de la structure du groupe – dont il intro-
duisit le terme – de permutation de ses racines et à énoncer une condition nécessaire et suffisante de résolution. L. Kro- necker continua sur cette voie, tandis que d’autres types de travaux, par exemple ceux de F. Klein sur la classification des géométries, ceux de R. Dedekind en théorie des nombres, imposèrent l’usage systématique des structures de groupe et de corps. On situe dans l’oeuvre de E. Steinitz le moment où l’algèbre prit définitivement la tournure abstraite et structurale que nous lui connaissons à travers l’oeuvre de Bourbaki.
L’extraordinaire efficacité de l’algèbre, classique ou mo- derne, vient de son langage symbolique. Des auteurs clas- siques comme Descartes et surtout Leibniz l’ont souligné. Plus près de nous, D. Hilbert voulait que toute discipline mathématique visât le degré de formalisme de l’algèbre. Et J. Cavaillès de rappeler aux philosophes que les formules ne sont pas seulement un adjuvant pour la mémoire, mais la matière même du travail mathématique.
▶ La fécondité de la langue formulaire de l’algèbre n’a pas toujours levé les doutes philosophiques sur la nature des êtres inventés pour les besoins du calcul : nombres négatifs, nombres imaginaires, nombres infiniment petits, etc. L’his- toire a connu ainsi des débats passionnés sur des notions réputées fictives, qu’on cherchait à fonder sur la solidité de notions tenues pour réelles comme celle de nombre entier. Cette entreprise acharnée de réduction du fictif au réel n’a pas mis fin à la floraison toujours plus riche et foisonnante d’entités fictives, acclimatées peu à peu dans l’univers du mathématicien.
✐ Dieudonné, J., (dir.), Abrégé d’histoire des mathématiques, 1700-1900, Hermann, Paris, 1978.
Waerden, B.L. Van der, A History of Algebra, from al-Khawa- rizmi to Emmy Noether, Springer-Verlag, 1985.
! ÉQUATION, FORMULE, STRUCTURE, SYMBOLE
ALGORITHME De l’arabe Al-Khawarizmi, nom du mathématicien persan (début du IXe s.) dont le traité d’arithmétique transmit à l’Occident les règles de calcul sur la représentation décimale des nombres, antérieurement décou- vertes en Inde.
Notion de base de l’algorithmique (celle-ci consiste en
la conception et l’optimisation des méthodes de calcul en
mathématiques et informatique).
Un algorithme consiste en un schéma de calcul spécifiant une suite finie d’opérations élémentaires à exécuter selon un enchaînement déterminé. En informatique, le mot est synonyme de programme, ou suite de règles bien définies pour conduire à la solution d’un problème en un nombre
fini d’étapes.
Divers algorithmes sont connus dès l’Antiquité : les al- gorithmes des opérations arithmétiques fondamentales comme l’addition ou la multiplication, l’algorithme d’Euclide d’Alexandrie pour calculer le plus grand commun diviseur de deux nombres, plusieurs méthodes de résolution d’équa- tions en nombres entiers à la suite des travaux de Diophante d’Alexandrie, le schéma établi par Archimède pour calculer le nombre π qui exprime le rapport de la circonférence d’un
cercle à son diamètre. Plus récemment, les méthodes de ré- solution numérique des équations algébriques ont conduit
à des algorithmes bien connus des mathématiciens : celui
de Newton pour approcher la solution d’une équation, celui
de Sturm pour calculer le nombre exact de racines réelles
d’une équation, la méthode, due à C.F. Gauss, d’élimination de l’indéterminée entre deux équations pour déterminer si ces équations ont au moins une solution commune, etc.
Les années 1930 constituent un tournant décisif du point de
vue théorique : des problèmes logiques de décidabilité – un énoncé est décidable s’il existe une procédure de démons- tration de cet énoncé ou de sa négation – conduisent à la formalisation de la notion d’algorithme sous la double forme des fonctions récursives de Gödel, Herbrand et Church et
des fonctions calculables par machine de Turing. L’appari- tion des ordinateurs après la Seconde Guerre mondiale et leur utilisation généralisée permettent des calculs bien plus longs que les calculs manuels et surtout le traitement de types nouveaux de problèmes, comme le tri, la recherche d’infor- mations non numériques, etc. Les algorithmes sont classés en
fonction de leur complexité, c’est-à-dire du temps nécessaire
à leur exécution. Seuls ont une efficacité effective, et non pas seulement de principe, ceux dont la complexité s’exprime polynominalement en fonction des données. Les algorithmes dont la complexité est exponentielle donnent lieu à un calcul dont le temps d’effectuation sur ordinateur excède de beau- coup, pour le moment, la durée d’une vie humaine.
▶ Après la création, à la fin du XIXe s., de la théorie des ensembles infinis par G. Cantor, un grand débat a opposé les partisans du calcul numérique et des méthodes algorith- miques aux partisans des méthodes ensemblistes, abstraites
et axiomatiques. Les premiers considéraient qu’une entité mathématique n’est définie que si on a indiqué un moyen de la construire, un problème résolu que si sa solution abou- downloadModeText.vue.download 34 sur 1137
tit à un calcul numérique. Les seconds raisonnaient sur des ensembles infinis d’éléments en les caractérisant globalement par leurs structures axiomatiques et prouvaient l’existence d’une solution pour un problème sans forcément donner en même temps un procédé de calcul de ladite solution. Au- jourd’hui, avec le développement du calcul formel et d’autres usages essentiels de l’outil informatique, l’opposition entre structure et calcul s’est bien émoussée.
✐ Auroux, S., (dir.), Articles « Récursivité » et « Décidabilité » in l’Encyclopédie philosophique universelle, Les notions philoso-
phiques, PUF, Paris, 1990.
! CALCUL, DÉCIDABILITÉ, RÉCURSIVITÉ
Du latin alienatio, « cession », « transmission », « éloignement », «
désaf-
fection », de alienus, « autre ». En allemand : Entäusserung, Entfremdung, de fremd, « étrange », « étranger ».
Terme commun en français à la langue juridique, à la psychiatrie, à la philosophie hégélienne et au marxisme. L’allemand distingue en revanche Entäusserung (cession), Veräusserung (vente), Irrsinn (aliénation mentale) et l’aliénation au sens hégélien ou marxien (Enfremdung, Entäusserung). La notion d’aliénation est devenue une problématique philosophique à part entière avec Hegel et Marx. Mais son histoire est d’autant plus complexe qu’elle est très tôt présente de façon diffuse mais insistante dans de nombreux domaines, allant de la théologie et de la mystique à l’anthropologie et à l’ontologie, en passant par les rapports juridiques et sociaux. En faisant d’elle un concept-clef de la philosophie de l’histoire, Hegel, les jeunes Hégéliens et Marx l’ont promue au rang de catégorie fondamentale de la philosophie politique moderne. Vulgarisée à la faveur de son usage chez Marx puis chez Sar tre, l’aliénation est un concept dont le sens a peu à peu quitté le terrain de la philosophie pour désigner des processus propres aux objets créés par différentes sciences de l’homme et de la société.
GÉNÉR., SC. HUMAINES
Dépossession de soi par soi ou par un autre.
Si le terme français renvoie au latin, la problématique qu’il
recouvre plonge en fait ses racines dans le Nouveau Testa-
ment 1 : c’est le terme grec allotrioô qui est rendu par le latin
alienare et dans la traduction de Luther par entfremden. Il
s’applique aux impies qui vivent dans l’ignorance et l’aveu-
glement. Dans la Vulgate alienatus désigne celui qui est ex-
clu de la communauté des croyants. En grec et en latin cet
usage religieux est déjà doublé d’un usage juridico-politique.
Aristote qualifie d’allotrios celui qui est exclu de la Cité 2, suivi
en cela par Cicéron.
Les hérésies et les mystiques chrétiennes donnent une dimension nouvelle à ces acceptions. D’abord chez les Gnos-
tiques, ensuite chez Origène, puis au XIIIe s. chez Maître Eckhart. Il s’en dégage la problématique opposant la vérité à l’erreur et à l’égarement. Origène fait déjà de ce dernier, qu’il nomme obturbatio, la conséquence d’une dépendance de l’esprit libre à l’égard du corps sensible et parle en ce sens d’alienatio mentis. Mais, à l’inverse, l’aliénation désigne aussi le dépassement mystique de cet état et les Pères de l’Église, tant Saint-Augustin que Saint-Thomas, ont promu cette conception qui, chez eux comme chez les scholastiques ou dans la mystique des Carmélites, prend pour référence la vision de saint Paul.
On peut faire l’hypothèse que les racines religieuses de cette notion n’ont pas été sans importance pour le rôle qu’elle va jouer, à partir de Hegel, comme catégorie centrale de la
critique de la religion. Chez Schelling en effet l’aliénation est
au coeur de la protestation contre le savoir formel et séculari- sé de l’Aufklärung. Dans sa « philosophie positive » Schelling
ne voit dans l’aliénation qu’une matérialisation du divin cor- respondant à la catastrophe cosmologique de la conscience humaine.
Le concept hégélien Entfremdung qualifie le sujet devenu
étranger à soi, une dépossession psychique qui n’exclut pas la survie du désir de revenir à soi. En même temps, il s’agit donc d’un moment dynamique du procès du développe-
ment de l’esprit en tant que procès de l’expérience de la conscience – un moment nécessaire à l’abolition de l’immé-
diateté et au surgissement de la réflexion, dont l’abstraction
constitue le sommet 3. Dans le chapitre VI de la Phénoméno- logie de l’esprit – chapitre de « l’Esprit », le moment de l’esprit « étrangé » à soi succède au moment de l’esprit vrai (le monde éthique, qui débouche sur le droit romain). C’est le monde de la culture, qui est à la fois celui que l’esprit crée et une oeuvre où il est constamment déchiré, insatisfait de ne pas se recon- naître, le théâtre de la lutte des Lumières, de l’intelligence, et de la foi religieuse identifiée à la superstition. Il connaît son apothéose sanglante dans la Liberté absolue et la Terreur. Lui succède (et l’abolit) le moment de l’esprit certain de lui-même (la moralité, la philosophie idéaliste allemande). La désigna- tion même de l’instance du dépassement (la certitude de soi)
authentifie sans équivoque la singularité phénoménologique et le registre non-juridique du concept d’Entfremdung. Ce qui est hors de soi n’est pas immédiatement un objet extérieur à soi, mais un état où la familiarité avec soi ne subsiste que dans le sentiment de sa parte. Le concept est au reste presque exclusivement utilisé dans la Phénoménologie de l’esprit (qui
devient elle-même un moment « réduit » de la psychologie
dans l’articulation du système, telle que l’Encyclopédie des sciences philosophiques la constitue et l’expose).
Tandis qu’Entfremdung n’a aucun sens juridique en alle- mand, le terme Entäusserung s’applique certes aussi au sujet mais pris comme « sujet du droit ». Il insiste sur la mise hors de soi, ou le fait d’être hors de soi, et prend le sens métony- mique d’état nouveau ou différent. Tandis que l’Entfremdung désigne plutôt le processus en cours en ce qu’il est immédia-
tement perçu comme « perte », Entäusserung s’applique au résultat « accompli » et assumé, quasi objectal. Stricto sensu, c’est donc Entäusserung qu’il convient de traduire par le terme juridique d’« aliénation ». J. Hyppolite, conscient de cette différence, avait traduit Entfremdung par le néologisme
« extranéation » construit sur le radical extraneus (qui a donné
« étranger » en français).
Jeune-hégélianisme : Feuerbach
Si Entfremdung est chez Hegel une notion quasiment inexis- tante ailleurs que dans la Phénoménologie de l’Esprit, elle ne va pas moins jouer un rôle capital dans le jeune-hégé- lianisme, puis dans le marxisme et dans les débats sur le marxisme jusque dans la deuxième moitié du XXe s. Cela pour une double raison : l’origine religieuse du concept d’une part et la philosophie du sujet et de la conscience qu’il implique d’autre part se conjuguent en un enjeu décisif d’une philoso-
phie de l’émancipation et de la reconquête par l’homme de
son « essence » dont le projet s’affirme par une critique de la
religion et débouche sur la critique matérialiste de toutes les downloadModeText.vue.download 35 sur 1137
illusions spirituelles – y compris la philosophie hégélienne de la réalisation de l’Esprit.
Feuerbach a proposé dans l’Essence du christianisme non seulement une analyse psychologique du phénomène reli- gieux mais surtout cette approche anthropologique fait redes- cendre, comme le dira Marx, les « illusions religieuses du ciel sur la terre » ; elle les démasque comme une aliénation, une projection fantasmatique de l’essence humaine. Non seule- ment Feuerbach emprunte la catégorie d’aliénation à Hegel mais sa démarche triadique reste foncièrement hégélienne.
Au départ, elle pose l’humanité douée de raison (moment subjectif). L’homme prend ensuite conscience des limites de
sa raison et imagine un être doué d’une Raison totale ; ce deu- xième moment présente lui-même trois étapes : le vrai (Dieu connaît l’infini), le bien (la perfection morale inaccessible
à l’homme), l’amour, qui réconcilie l’homme avec ce Dieu
supérieur. La critique de la religion, le troisième moment,
a pour tâche de dépasser cette réconciliation illusoire. Or,
dans la religion, l’humanité, quoique de façon fantasmatique,
a pris conscience de son essence ; aussi le dépassement va-
t-il s’accomplir lui aussi en trois phases : l’homme et Dieu confondus dans l’amour religieux, la conscience humaine qui s’éveille et écarte l’homme de Dieu et enfin l’anthropologie qui réalise l’essence humaine. Au terme de la critique de la religion, l’homme est, selon Feuerbach, à même de concevoir ce qu’il croyait être la distance insurmontable entre lui et Dieu comme étant en fait le rapport de l’individu à l’espèce. Sous l’aspect de l’espèce, l’essence hérite au fond du statut de l’identité absolue, propre chez Hegel au Concept – ce que Feuerbach appelle « l’unité de l’essence humaine avec elle-même » 4.
Pour Marx, Feuerbach n’a fait que pressentir que l’aliénation spéculative recouvre une aliénation réelle ; il se contente de dévoiler l’aliénation religieuse et croit, comme Marx le lui reproche dès l’Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, retrouver immédiatement le réel, alors que la critique de la religion n’est que « médiatement la lutte contre ce monde ». Pour Marx, en 1843-1844, c’est par une critique de l’État et de la société qu’elle doit se concrétiser ; il reste en cela hégélien, puisqu’il fait de l’État la vérité de la religion, mais, dans la foulée, il découvre que la réalité de l’État, c’est la société civile. Dans L’Idéologie allemande et les Thèses sur Feuerbach (1845), il franchit un pas décisif : le matérialisme sensualiste de Feuerbach réhabilite certes la nature et la ma- tière mais en quelque sorte en inversant la vapeur, en misant sur la nature et l’anthropologie, alors qu’il faudrait les histo- riciser, les socialiser et les dialectiser – c’est-à-dire concevoir l’histoire comme une relation dialectique de l’homme avec la nature qui tout à la fois engendre des rapports particuliers entre les hommes et s’accomplit dans le cadre de tels rapports particuliers : les rapports de production.
Il n’y a pas d’essence humaine ailleurs que dans les rap- ports sociaux. Mais du même coup, Marx, dans les Manus- crits, rompt avec la conception progressive, « optimiste », de l’aliénation : Hegel « voit seulement le côté positif du tra- vail et non son côté négatif » 5. Concrétisée comme produc- tion sociale de l’existence et de rapports sociaux détermi- nés, l’aliénation n’est plus le mouvement de la conscience qui s’objective et reconnaît le monde comme son monde ; le moment de la reconnaissance est bloqué. Les Manuscrits de 1844 introduisent une coupure entre objectivation et aliéna-
tion alors que pour Hegel la conscience de soi, confrontée à un objet étranger, le reconnaissait comme sien par le travail 6. Les Manuscrits sont donc incontestablement le texte où se prépare la coupure épistémologique qui fondera l’oeuvre de
la maturité. Le véritable enjeu est désormais l’organisation sociale de la production et cet enjeu va remplacer la dialec- tique hégélienne de l’objectivation par celle des formations sociales.
Le premier manuscrit définit le capital, de façon déjà lu- cide mais encore imprécise, comme « la propriété privée des produits du travail d’autrui » 7. Marx découvre « que l’ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable » 8. Il entreprend de montrer que le prétendu « fait » de la propriété privée n’est pas originel mais actuel et que ce « fait actuel » est en réalité un rapport. Ce rapport peut prendre deux formes. En tant qu’autoproduction de l’homme, qui est lui-même partie de la nature, par son travail sur la nature, donc en tant que rapport de l’homme à la nature et à soi-même à travers la nature, il s’agit de ce que Hegel nomme rapport absolu, c’est-à-dire un rapport issu d’une même substance – la réalité naturelle, commune à l’homme
et à la nature, qui s’auto-réalise ; il s’agit alors de l’aliénation- objectivation au sens positif qu’elle a chez Hegel. La conclu- sion du chapitre « Rapports de distribution et rapports de production » du troisième livre du Capital dira dans le même sens : « Tant que le procès de travail n’est qu’un procès entre l’homme et la nature, ses éléments, simples, sont communs
à toutes les formes sociales de son développement ». Mais il
n’en est justement pas ainsi. Une scission se produit entre l’homme et son objectivation ; il s’agit dès lors, dans la ter- minologie hégélienne, d’un rapport séparatif, dans lequel les termes en rapport perdent leur unité. Cette scission est carac- téristique de la forme sociale de développement particulière qu’est l’économie capitaliste, que les Manuscrits démasquent en soumettant les discours de l’économie politique à une cri- tique hégélienne 9.
Dans les Manuscrits la scission qu’introduit l’organisa- tion sociale du travail vient couper la démarche de la dialec-
tique positive de l’aliénation-objectivation et la pervertir en dialectique de l’aliénation comme perte de soi. Jusqu’à un certain point les Manuscrits saisissent déjà ce que l’oeuvre économique de la maturité concevra comme dialectique des forces productives et des rapports de production. Ils percent
à jour cette perversion : le « fait » qui empêche la dialectique
du travail de s’accomplir comme chez Hegel. Le développe- ment économique engendre une organisation particulière de la production qui bloque ce que les Manuscrits appellent encore la réalisation de l’essence humaine, son épanouisse- ment « polytechnique » dans toutes les directions – héritage de l’anthropologie feuerbachienne que Marx ne reniera jamais.
Certes, en tant que telle, cette dialectique des forces productives et des rapports de production manque encore. Toutefois, il n’y a donc pas lieu d’introduire une rupture entre l’oeuvre de jeunesse et l’oeuvre économique. Dès les Manuscrits de 1844, l’aliénation est inscrite dans le procès de travail. Ce qui s’appelle encore aliénation de l’essence hu- maine apparaît comme l’effet d’une aliénation du travailleur non seulement dans le produit de son travail mais comme la conséquence des conditions de la production de ce produit, c’est-à-dire des rapports de production qui l’en dépossèdent.
L’aliénation conserve dans l’oeuvre économique sa vali- dité comme catégorie recouvrant les aliénations idéologiques. Ces dernières ont désormais leur modèle dans l’aliénation downloadModeText.vue.download 36 sur 1137
économique, qui devient le modèle de toute aliénation (et par voie de conséquence de toute production d’idéologie). Très expressément Le Capital reprend sur ces bases à son compte la critique de la religion et des idéologies dont est partie la réflexion de Marx : pour trouver une analogie au phénomène énigmatique du fétichisme de la marchandise, qui n’est pourtant qu’un produit trivial du travail humain et, a priori, qu’une simple valeur d’usage, « il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là, les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers » 10.
Les débats du XXe s.
Pour les raisons précédemment indiquées – à savoir qu’il y va de la reconquête par l’homme de son essence et que l’alié- nation religieuse est en quelque sorte l’archétype de toutes les formes d’aliénation –, la notion d’aliénation a été au XXe s. au coeur de tous les débats – entre marxistes et chrétiens, marxisme et existentialisme, marxisme et anthropologie – sur la possibilité et le sens d’un « humanisme marxiste ».
Ce rôle de premier plan, alors qu’elle appartient à la pé- riode de gestation du marxisme et qu’on peut la tenir pour dépassée par les notions de réification et de fétichisme de la marchandise, s’explique par les conditions politico-idéo- logiques dans lesquelles l’héritage marxiste a été assumé à l’Ouest et à l’Est. Dans les deux camps, en vertu de logiques différentes, les écrits de jeunesse de Marx et la dimension philosophique (hégélienne) du marxisme ont été remis à l’honneur.
À l’Ouest, le marxisme – « horizon indépassable de notre
temps » selon Sartre – était réinterprété et assimilé dans cette
optique philosophique par l’existentialisme et l’humanisme
chrétien, à l’Est sa dimension « humaniste » servit de position de repli offensif pour les résistances à l’économisme et au stalinisme mais elle devint aussi une formule commode pour juxtaposer à la réalité économique et politique socialiste une production philosophique stéréotypée abondamment repré-
sentée dans tous les congrès internationaux.
L’« antihumanisme théorique » proclamé par Althusser 11
a non seulement voulu réaffirmer, en toute rigueur philolo-
gique, la spécificité du matérialisme dialectique mais aussi et
surtout tirer un trait sous toute une production philosophique issue soit du stalinisme, soit de la résistance au stalinisme, soit encore des appropriations « philosophiques du marxisme » et
qui s’incarnait, à l’Est comme à l’Ouest, par le couple écono-
misme / humanisme.
✐ 1 Cf. Éph. 4, 18.
2 Aristote, Politique, II, 8, 126a40.
3 Hegel, G. W. F., Werke, t. III, pp. 392, 439.
4 Feuerbach, L., Das Wesen des Christentums, chap. 24, Reclam, Stuttgart, 1969, p. 346, trad. l’Essence du christianisme.
5 Marx, K., Manuscrits de 1844, Éditions sociales, Paris, 1972, p. 133.
6 Ibid., pp. 132-145.
9 Marx, K., op. cit., premier manuscrit « Le travail aliéné », pp. 56-70.
Marx, K., le Capital, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1963, p. 606.
Althusser, L., Positions, Éditions sociales, Paris, 1976, pp. 159
! FÉTICHISME, IDÉOLOGIE, PRODUCTION (RAPPORTS DE), TRAVAIL
Impression de fausse reconnaissance, de déjà vu, déjà raconté, de doute devant la réalité, voire de dépersonna-
lisation – proche de l’Unheimliche 1. C’est le signe et l’effet d’un refoulement. SYN. Etrangement.
Non répertorié comme concept psychanalytique, l’étrange- ment qualifie chez Freud diverses séparations : étrangements de l’enfant à l’égard de son entourage, de l’adulte à l’égard de
la réalité ou de son conjoint, étrangements entre je et libido dans la névrose, vis-à-vis de l’organe génital féminin
Devant l’Acropole 2, Freud pense : « Ce que je vois là n’est pas effectif » (sentiment d’étrangement). La joie de voir l’Acro- pole est empêchée par la culpabilité liée à ce désir même :
le voyage réalise le souhait de réussite, or « Tout se passe comme si l’essentiel dans le succès était de faire son chemin mieux que son père et comme s’il était encore et toujours non
permis de vouloir surpasser le père ».
✐ 1 Freud, S., Das Unheimliche (1919), G.W. XII, l’Inquiétante Étrangeté, in l’Inquiétante Étrangeté et autres essais, Gallimard, Paris, 1991, pp. 209-263.
2 Freud, S., Brief an Romain Rolland (eine Erinnerungstörung auf des Akropolis) [1936], G.W. XVI, « Un trouble du souvenir sur l’Acropole (Lettre à Romain Rolland) », in Résultats, idées,
problèmes II (1921-1938), PUF, Paris, 2002, pp. 221-230.
! LIBIDO, MOI, « NÉVROSE, PSYCHOSE ET PERVERSION », PHALLUS, REFOULEMENT
ALLAIS (PARADOXE D’)
PHILOS. CONN., SC. HUMAINES
Énigme empirique découverte par l’économiste fran- çais Maurice Allais (né en 1911, prix Nobel en 1988), consistant en une remise en cause du modèle classique de
l’utilité espérée 1. D’abord mis en évidence grâce à un ques-
tionnaire, dans une démarche de test empirique de la théo- rie classique, le paradoxe d’Allais constituait, plus spécifi- quement, un échec de prédiction pour la théorie de l’utilité espérée axiomatisée par von Neumann et Morgenstern dans la deuxième édition de leur Théorie des jeux (1947).
Dans l’une des versions du problème, on pose à l’assistance les questions suivantes :
« Préférez-vous A ou B ? » (où A signifie « recevoir 100 mil-
lions de francs » et B, « recevoir 500 millions avec une proba-
bilité de 10 %, 100 millions avec une probabilité de 89 % et 0 avec une probabilité de 1 % »).
« Préférez-vous C ou D ? » (où C signifie « recevoir 100 mil-
lions avec une probabilité de 11 % et 0 avec une probabilité de 89 % » et D, « recevoir 500 millions avec une probabilité de 10 % et 0 avec une probabilité de 90 % »).
D’après la théorie de l’utilité espérée, on devrait constater que si A est préféré à B, C est préféré à D. Mais on observe
chez de nombreux sujets que A est préféré à B, alors que D est préféré à C.
Conjointement avec la découverte d’autres paradoxes et les travaux ultérieurs des psychologues, le paradoxe d’Allais a jeté le doute sur la valeur prédictive du modèle de l’espé- rance d’utilité et sur la portée de l’« axiome d’indépendance » de von Neumann et Morgenstern (selon lequel, à partir d’is- downloadModeText.vue.download 37 sur 1137
sues certaines u et v et d’une troisième issue w, l’ordre des préférences sur la paire (u, v) est préservé si l’on élabore d’un côté une loterie donnant u avec une certaine probabilité et w avec une autre probabilité, et d’un autre côté, avec les mêmes probabilités, une loterie donnant v ou w).
▶ Ayant conduit à une interrogation critique sur l’intérêt pré- dictif des théories normatives usuelles de la décision ration- nelle, la découverte d’Allais, constituant le premier exemple connu d’une classe plus large de phénomènes (les « effets de rapport commun » étudiés plus tard en psychologie), a joué un rôle important dans le renouvellement de l’analyse de la
décision 2. M. Allais a nié le caractère paradoxal du phéno- mène, refusant d’admettre la valeur normative de la théorie
classique. Au demeurant, le paradoxe a relancé l’examen de la difficile articulation entre théorie normative et modèles descriptifs ou explicatifs dans ce domaine. Allais a recom- mandé de prendre en compte non seulement la moyenne des valeurs (comme dans la théorie de l’utilité espérée) mais
aussi les moments d’ordre supérieur, ainsi que la déformation psychologique des probabilités objectives, la théorie clas- sique apparaissant dès lors comme un simple cas particulier, dont la plausibilité ne concerne pas toutes les situations de décision.
✐ 1 Allais, M., « Le comportement de l’homme rationnel devant le risque : critique des postulats et axiomes de l’École améri- caine » in Econometrica, 21 (1953), pp. 503-546.
2 Allais, M., et Hagen, O. (dir.), Expected Utility Hypotheses and the Allais Paradox : Contemporary Discussions of Decisions un- der Uncertainty, with Allais’ Rejoinder, Dordrecht, Reidel, 1979.
! BAYÉSIANISME, DÉCISION (THÉORIE DE LA), ESPÉRANCE
MATHÉMATIQUE, JEUX (THÉORIE DES), PROBABILITÉ, RATIONALITÉ
« croire et juger », « Est-il rationnel d’être rationnel ? »
ALLEMAND (IDÉALISME)
! IDÉALISME
ALTÉRATION Du latin alteratio (de alter, « autre ») ; en grec alloiôsis.
Changement qualitatif, par acquisition ou perte d’une qualité non essentielle.
Est altéré ce qui est ou a été rendu autre. Un accident sera, pour un individu sensible, ce qui l’altère sans remettre en cause son existence ni son essence. Pour Aristote, l’altération est l’une des six espèces du mouvement, avec la génération, la corruption, l’accroissement, l’amoindrissement et le chan- gement selon le lieu 1, et n’en implique donc aucune autre :
dans la plupart de nos affections nous sommes en effet alté- rés sans avoir part à aucun autre mouvement. Aristote rap- porte l’altération au mouvement selon la qualité 2. Subie, elle est une « passion » (pathos) : soucieux d’y soustraire le sujet, substance ou forme, Aristote professe qu’elle n’existe que
« dans ce qui peut être dit pâtir par soi sous l’action des sen-
sibles. [
les choses sensibles et dans la partie sensitive de l’âme, mais
Le fait d’être altéré et l’altération se produisent dans
nulle part ailleurs, sauf par accident » 3. Contre les physiciens présocratiques, Aristote n’admet donc pas que la sensation soit pure altération, car elle implique l’activité de l’âme.
Chrysippe au contraire n’hésitera pas à définir la « repré- sentation » (phantasia) comme une altération dans l’âme 4,
cherchant à rendre compte ainsi, mieux que Zénon qui la dé- finissait comme impression, de la multiplicité des perceptions.
✐ 1 Aristote, Catégories, 14, 15a13-14.
2 Ibid., 15b12 ; Physique, V, 2, 226a26.
3 Aristote, Physique, VII, 3, 245b4-5 et 248a6-9.
4 Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 244.
Voir-aussi : Ildefonse, F., les Stoïciens I, Les Belles Lettres, Paris,
2000, pp. 75-94.
! ACCIDENT, AFFECTION, AUTRE, DEVENIR, MOUVEMENT, PASSION, PHANTASIA, QUALITÉ
ALTÉRITÉ Du latin alteritas (de alter, « autre ») ; grec heterotês.
Comme le montre Platon dans le Sophiste, l’identité ne va pas sans altérité, puisque être identique à soi, c’est être autre que ce qui n’est pas soi. En ce sens très général, toute détermina- tion constitue une altérité : pour Aristote, « autre » se dit en autant d’acceptions que l’un, le même ou l’être, c’est-à-dire selon chaque catégorie 1. À cette signification très générale,
et somme toute banale, de l’altérité, Platon en ajoute une autre. Pour Antisthène ou les mégariques, rien ne peut être
dit proprement d’un être, si ce n’est sa propre désignation :
dire d’un homme, non pas simplement qu’il est un homme, mais qu’il est grand ou petit, ignorant ou savant, c’est lui
attribuer quelque chose d’autre que lui. Dès lors que, avec
Platon, on admet l’autre parmi les genres de l’être, il n’y a là nulle impossibilité ; on peut admettre que les attributs sont autres que le sujet sans pour autant s’interdire de les lui attri-
buer : dire d’un homme qu’il est grand, etc., ou même de
tel individu qu’il est un homme, c’est admettre qu’il se défi- nit, non seulement par opposition à, mais aussi par inclusion de ce qui n’est pas lui. Échappant ainsi à la tautologie, Pla-
ton fonde la possibilité de la définition. On dit souvent qu’il fonde aussi la possibilité de la prédication, ouvrant ainsi la voie à Aristote. En réalité, la conception aristotélicienne de la prédication, et donc de la définition, n’implique nullement,
comme chez Platon, une altérité interne au sujet lui-même. Aristote, en effet, réserve le terme « autre » aux êtres « qui ont pluralité d’espèce, ou de matière, ou de définition de leur
substance » 2. Si toute définition comporte l’indication de la différence spécifique, celle-ci, précise Aristote, suppose une
identité, non pas numérique, mais générique, ou à défaut un
rapport d’analogie 3.
Si, à partir d’Aristote, la possession d’un attribut par un su- jet n’est source d’aucune altérité pour celui-ci, le changement qui affecte le sujet lui-même, par exemple la croissance ou le passage de l’enfance à l’âge adulte puis à la vieillesse, a été
pour toute la pensée grecque une source d’interrogation sur
l’identité et l’altérité. Platon et Aristote s’appuyaient sur leurs
notions respectives de la forme pour concevoir une identité downloadModeText.vue.download 38 sur 1137
maintenue à travers le changement ; à ceux pour qui, comme les stoïciens, il n’est d’autre substance que la matière, les pla- toniciens de la Moyenne Académie opposèrent l’« argument croissant » 4, selon lequel un changement de forme d’une ma- tière donnée entraîne nécessairement la disparition de l’être qu’elle constituait sous sa première forme ; qu’on imagine un homme qui a d’abord tous ses membres, puis est amputé d’un pied : ce ne sera plus le même homme, au point qu’on est en droit de dire que le premier a péri, et que le nouveau ne saurait porter le même nom. En d’autres termes, si l’on refuse l’idée de forme, l’identité d’un être sensible, selon ces
philosophes, n’est plus concevable.
En plaçant les formes intelligibles elles-mêmes dans la dépendance d’un principe encore supérieur, Plotin introduit en elles l’altérité : non seulement le monde intelligible com- porte une multiplicité de formes, mais il est à la fois intellect et intelligible ; autant l’intellect se pense lui-même, ce qui implique l’unité de l’intellect et de l’intelligible, autant il est autre que lui-même, puisque tout à la fois il se pense et est ce qu’il pense 5. Ce qui n’est qu’une façon de radicaliser l’idée de Platon dans le Sophiste, de l’altérité du même.
✐ 1 Aristote, Métaphysique, V, 10, 1018a37.
2 Id., V, 9, 1018a9-10.
3 Id., V, 9, 1018a12-13.
4 A. A. Long &amp; D.N. Sedley, Les Philosophes hellénistiques, Paris, 2001, t. II, pp. 24-27, 37-42.
5 Plotin, Ennéades, V, 1, 4.
Voir-aussi : Sedley, D.N., « Le critère d’identité chez les Stoïciens », in Revue de métaphysique et de morale, 94, 1989, Recherches sur
les stoïciens, pp. 513-533.
! AUTRE, CATÉGORIE, DEVENIR, ÊTRE, MÊME ET AUTRE, NÉOPLATONISME
Du latin amare, « aimer », « avoir du goût pour quelque chose ».
Quiconque aime les oeuvres d’art, les recherche, les apprécie jusqu’à développer une réelle familiarité avec elles, et cultive une aptitude à éprouver des états affectifs
intenses et à prononcer des jugements grâce à la contem- plation artistique.
L’amateur a un rapport personnel ou direct à l’art. Goethe 1 le décrit comme celui qui n’accorde pas d’importance aux préjugés et fait appel à sa faculté d’étonnement. À l’inverse, le connaisseur partage avec le dilettante une relation plus indifférente à l’art. C’est que l’amour de l’art est une affaire de disposition individuelle, d’expérience propre ; il se cristallise dans des liens affectifs alors que la connaissance de l’art est affaire d’expertise, elle déploie un savoir et une technique de l’art, supposant l’accès à des données qui ne sont en général pas répandues dans le grand public. Si l’amateur possède une compétence artistique, son rapport à l’art n’en est pas moins plus subjectif. L’art devient une source d’enrichissement pour la personne même, à partir de ce qu’elle sent et apprécie.
Aussi Burckhardt décrit-il l’amateur de peinture comme celui qui ressent et voit pour lui-même 2. Il apprend à développer
un sentiment personnel et intime des oeuvres sans se laisser dicter sa conduite par le plaisir. Lorsqu’il fréquente un musée, il ne veut pas tout voir, accumuler une masse d’impressions
multiples se succédant à toute allure ; il préfère établir un
contact direct avec tels maîtres et telles oeuvres. Un tel rap- port à l’art suppose alors de reconnaître l’importance de la rencontre dans l’art, de l’affinité ou de la préférence.
▶ La figure de l’amateur s’identifie-t-elle sans reste à cette
conception d’un rapport singulier, intense, sélectif à l’art ?
Comme tout autre spectateur, l’amateur n’est-il pas prison-
nier de contraintes de genre, de classe, sur lesquelles aucun
contrôle n’est possible ? Dans ses portraits de collectionneurs,
Haskell 3 met l’accent sur l’observation de conditions précises,
prosaïques et temporaires qui gouvernent le regard artistique.
✐ 1 Goethe, J. W., Le Collectionneur et les siens, trad. D. Modi- gliani, Éditions de la maison des sciences de l’Homme, Paris,
2 Burckhardt, J., Leçons sur l’art occidental, trad. B. Kreiss, Ha-
zan, « Des grandes collections », Paris, 1998.
3 Haskell, F., L’amateur d’art, trad. P.E. Dauzat, LGF Livre de
poche, Paris, 1997.
AMBIVALENCE En allemand : Ambivalenz, terme dû à E. Bleuler, 19101. Repris par Freud à partir de 19122, 3.
Coexistence, dans le rapport à un même objet, de vi-
sées affectives et pulsionnelles de valeurs opposées, fonda-
mentalement l’amour et la haine.
Avant de dénommer « ambivalents » les sentiments du pa- tient envers l’analyste, Freud avait repéré les paires opposées des tendances perverses 4 et l’investissement d’amour et de
haine des objets, notamment du père 5. Totem et tabou montre
ensuite que les tabous et rites des névrosés et des peuples primitifs dépendent d’une ambivalence originaire. En 19156,
Freud propose qu’amour et haine ont des orig

References: § 382
 § 111
 § 9
 art. 10
 art. 13
 art. 53
 § 62