Source: http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/venezuela-3.htm
Timestamp: 2017-11-18 10:05:16+00:00

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(3) La politique de valorisation de l'espagnol
La politique linguistique du Venezuela à l'égard de l'espagnol, appelé généralement «castillan», est extrêmement simple et très aisée à appliquer: c'est le tout-castillan (ou le tout-espagnol), sauf pour les mesures prévues à l'égard des indigènes. Dans ce pays, tout se déroule exclusivement en espagnol: la vie parlementaire, l’administration publique, la justice, l’éducation, les affaires, les médias, la religion, les loisirs, la culture, etc. C’est un pays massivement unilingue espagnol. Cet état de fait semble conforme à l'article 9 de la Constitution de 1999, qui déclare que «la langue officielle est le castillan» («El idioma oficial es el castellano»). La politique linguistique du Venezuela se limite pour l'essentiel à l'éducation et la réforme de l'enseignement.
1 Le domaine de l'éducation
Depuis son accession au pouvoir, en février 1999, Hugo Chavez a entrepris une réforme de l’enseignement sans précédent dans l’histoire bicentenaire du pays en dénonçant les «pratiques corrompues» et les «iniquités», et en stigmatisant le rôle d’une «oligarchie» constituée par les classes privilégiées et par l’Église accusée de priver les pauvres de l’éducation. Le président Chavez a supprimé les droits d’inscription dans les écoles publiques, envoyé l’armée réparer écoles et hôpitaux ou en construire de nouveaux dans les zones rurales, et lancé un programme-pilote destiné aux enfants défavorisés, les «laissés-pour-compte». Toutefois, l’ensemble du système éducatif du pays est traditionnellement d’«une médiocrité notoire»; c'est pourquoi l’enseignement privé est devenu la «voie de l’excellence». Lors d’une visite au Venezuela en janvier 2001, le directeur général de l’UNESCO (Koïchiro Matsuura), a salué les «sérieux efforts» du Venezuela en faveur de l’éducation. Par exemple, les dépenses en éducation atteignent aujourd’hui 6 % du PIB, contre une moyenne de 3,9 % dans les pays en développement.
La Ley Orgánica de Educación du 9 juillet 1980 (Loi organique sur l'éducation) contient une disposition sur la langue. L'article 11 mentionne qu'il est interdit de publier des imprimés incitant à la haine et à l'agressivité, et «qui déforment le langage et attentent aux valeurs saines du peuple vénézuélien, la morale et les bonnes coutumes» («deformen el lenguaje y atenten contra los sanos valores del pueblo venezolano»).
L'article 107 de la Constitution, qui porte sur l'éducation, stipule qu'«il est obligatoire d'enseigner avec respect la langue castillane dans les institutions publiques et privées, jusqu'au cycle diversifié, ainsi que l'histoire et la géographie du Venezuela, et les principes de l'idéologie bolivarienne»:
L'éducation environnementale est obligatoire à tous les niveaux et toutes les modalités du système d'éducation, ainsi que dans l'instruction informelle des citoyens. Il est obligatoire d'enseigner avec respect la langue castillane dans les établissements publics et privés, jusqu'au cycle diversifié, ainsi que l'histoire et la géographie du Venezuela, et les principes de l'idéologie bolivarienne.
Sur les 20 000 écoles primaires et secondaires du Venezuela, plus de 2000 ont été déclarées «bolivariennes». Ces écoles proposent huit heures de classe par jour, des repas gratuits, des soins médicaux et du sport. Les symboles patriotiques y ont acquis «une valeur quasi religieuse», chaque classe disposant de leur «espace Bolivar» orné du drapeau, des paroles de l’hymne national et du portrait du héros de l’indépendance. Chaque matin, les élèves assistent au lever du drapeau et doivent se conformer aux «principes bolivariens» définis par la Constitution (2009). Afin d'améliorer la situation du pays et de «créer une armée de patriotes», les élèves des écoles secondaires doivent suivre une formation prémilitaire. Or, en janvier 2001, de nombreux parents (environ 5000) et enseignants ont défilé dans les rues de Caracas aux cris de «Chavez, touche pas à mes enfants». Les Vénézuéliens n'apprécient guère l'idéologie bolivarienne qui fait que les enfants subissent un «endoctrinement à la cubaine». De leur côté, les intellectuels tournent en dérision les tentatives de réécriture des manuels d’histoire pour promouvoir la pensée du président Chavez. Un historien et enseignant réputé, Guillermo Moron, déclarait à ce sujet: «Chavez veut effacer toute une période historique, celle qui s’est déroulée entre la fin de Bolivar et sa propre élection à la présidence.» Beaucoup de Vénézuéliens croient plutôt que les enfants doivent apprendre à lire et à écrire avant tout. L'idéologie actuelle, avec son caractère anti-occidental, s’oppose en principe à l’idée d’une transmission des valeurs universelles et du respect des autres cultures.
De plus, les syndicats d'enseignants ne semblent guère avoir apprécié le décret no 1011 du 14 octobre 2000 (Decreto Presidencial Nº 1011 de 14 de octubre 2000), qui créait une nouvelle catégorie d’inspecteurs pédagogiques — "Supervisores Itinerantes Nacionales", les superviseurs nationaux itinérants — dont les pouvoirs ont été renforcés, notamment parce qu'ils ont la possibilité de congédier des enseignants. L'article 2 du décret incorpore un nouvel article 201 accordant des pouvoirs discrétionnaires au ministre de l'Éducation, de la Culture et des Sports:
Le décret no 1011 est accompagné d'une «instruction» ("Instructivo del Decreto 1.011"), dont l'article 4 décrit les fonctions des superviseurs de la façon suivante:
Pour le gouvernement, ces nouvelles dispositions sont considérées comme indispensables pour lutter contre la corruption, mais les opposants croient plutôt que le décret sert surtout à écarter ceux qui refusent d’enseigner l’idéologie anti-corruption, anti-élitiste et anti-impérialiste de Chavez.
La Loi organique sur la culture d'octobre 2001 vient compléter les principes de l'idéologie bolivarienne. Le paragraphe 1 de l'article 15 proclame que «la défense des valeurs culturelles de la nation comporte la protection du castillan en tant que langue officielle», sans porter atteinte à la protection des langues ancestrales des peuples indigènes:
Néanmoins, il existe des possibilités d'ouverture aux autres langues dans l'enseignement des langues secondes. Le paragraphe 2 de l'article 15 énonce justement cet enseignement «comme lien de fraternité afin d'interagir avec les cultures des autres nations».
Lorsque les élèves arrivent au secondaire, ils doivent obligatoirement apprendre une langue seconde. Ils choisissent généralement l’anglais, mais le français et le portugais leur sont aussi offerts. L’anglais apparaît parfois dans certaines raisons sociales d’entreprises étrangères (américaines). Pour le reste, ce pays est tellement hispanophone qu’un citoyen peu instruit pourrait ne jamais se rendre compte que dautres langues existent sur la planète.
Il faudrait ajouter aussi les programmes d'alphabétisation appelés «missions», qui correspondent à des structures parallèles à l'État. Le président Chavez a créé ces programmes «sociaux» malgré l'opposition des fonctionnaires. La «mission Robinson» veille à enseigner les matières de l’école primaire aux analphabètes. Suit alors la seconde étape, c'est-à-dire la «mission Robinson» et la « mission Ribas » responsables de de l’éducation au secondaire. Le processus se termine par la «mission Sucre» en vertu de laquelle le gouvernement espère que tous les élèves du secondaire pourront poursuivre leurs études s’ils le veulent. L’aide de l'État prévoit des subventions pour les personnes sans emploi. Selon des statistiques officielles, à peine 27 % de la population démunie peut accéder à l’université.
Ces dernières années, trois études entreprises par la Banque mondiale, la BID (Banque interaméricaine de développement) et l'UNESCO ont démontré des résultats décevants en matière d'éducation au Venezuela. La Banque mondiale révèle que les tests de rendement scolaire du Venezuela se situent au dernier rang dans le groupe des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). L'étude de la BID indique que, parmi tous les pays latino-américains, le Venezuela se classe dans les derniers rangs, comme les pays du Sud-Est asiatique. Enfin, l'étude de l'UNESCO rapporte que, sur une échelle de 0 à 20, l'apprentissage des enfants se situe en moyenne à 10 pour l'ensemble du continent sud-américain, mais que le Venezuela n'apparaît même pas dans ce score. En somme, l'école bolivarienne traînerait de la patte.
Pourtant, le gouvernement Chavez a accordé un rôle vital à l'éducation qui doit d'abord servir à l'émancipation du peuple vénézuélien. Ainsi, entre 2001 et 2005, l'éducation a vu son budget augmenter de 288 % pour constituer aujourd'hui 15 % des dépenses totales de l'État. D'une part, le président Chavez a voulu rembourser la «dette sociale» accumulée sous les administrations précédentes, d'autre part, l'idéologisation excessive de l'éducation a un coût, notamment par la «participation citoyenne» et la «responsabilité conjointe». Le système d'éducation bolivarien, en étant contre toute forme de discrimination et de domination économique entre les individus et les classes sociales, aurait eu aussi pour conséquence de rabaisser le niveau national de l'éducation.
2 Le domaine des médias
Les médias, surtout électroniques (radio et télévision), font aussi l'objet d'une politique de valorisation de la langue officielle, mais de façon moins intensive que pour l'éducation. Tout diffuseur, qui a obtenu un permis de diffusion au Venezuela, doit transmettre les informations en castillan. L'article 4 de la Loi sur la responsabilité sociale à la radio, à la télévision et dans les médias électroniques (2011) est précis à ce sujet, y compris les cas d'exception:
Parler local, langue, identité, intensité audible et hymne national
Il n'est cependant pas interdit de diffuser des informations étrangères (par exemple en anglais) en direct avec une traduction simultanée en castillan ou des œuvres musicales (en anglais), ni d'employer des termes étrangers pour lesquels il n'y a pas de traduction, ni d'avoir recours à des marques commerciales (en anglais). Dans le cas de la musique, la loi oblige un quota de 50 % pour la diffusion d'œuvres musicales de tradition vénézuélienne, dans lesquelles doit apparaître «l'emploi de la langue castillane». L'article 28 prévoit même des sanctions, soit une amende de 1 % à 2 % des recettes brutes, pour les infractions à la loi, notamment pour ne pas avoir diffuser l'hymne national vénézuélien ou pour ne pas avoir utiliser le castillan ou une langue indigène:
1) Tout fournisseur de services de radio, de télévision, de diffusion par abonnement, le cas échéant, est passible d'une amende d'un (1 %) à deux pour cent (2 %) des recettes brutes acquises au cours de l'exercice budgétaire précédant immédiatement celui auquel l'infraction a été commise, par:
Ce type de législation, d'inspiration nationaliste, est l'une des rares du genre en Amérique latine. Il s'agit sans doute, pour les autorités vénézuéliennes, d'une autre politique «bolivarienne».

References: l'article 9
 L'article 11

L'article 107
 L'article 2
 l'article 4
 l'article 15
 l'article 15
 L'article 4
 L'article 28