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Timestamp: 2019-04-18 10:28:56+00:00

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Bible chrétienne Evang. - § 5. La visitation: Lc 1, 39-45
§ 5. La visitation: Lc 1, 39-45
Elle suit l'Annonciation, comme sont liées charité envers Dieu et envers le prochain. C'est bien le second des « mystères joyeux », et cette allégresse est perceptible à travers la vivacité et la légèreté du récit : c'est le ton enchanté, printanier, du Cantique des Cantiques, au ch. Ct 2,8-14.
Lc 1,39 — En ces jours-là: indique déjà la promptitude avec laquelle « la servante du Seigneur » comprend l'indication de l'ange sur Elisabeth (v. 36) comme une invitation à la rejoindre, non pour vérifier le signe, mais pour servir. Même absence de délai pour Joseph (Mt 1,24 Mt 2,14 Mt 2,21). C'est le propre de ceux qui vont « au pas allègre de l'obéissance et dans l'agilité de la crainte de Dieu » (Règle de saint Benoît, ch. 5).
Mais « en ces jours-là » est aussi l'expression typique pour désigner les événements primordiaux, expression qui se retrouve universellement, et qu'il est donc sot d'avoir supprimée au début de la proclamation liturgique de l'Évangile. (Cf. M. Eliade: Traité d'Histoire des Religions, ch. 11).
Se leva: L'idée de départ et de voyage se trouve plutôt dans le second verbe. Le premier est celui qui a donné < Anastasis >, la résurrection. Or, de Nazareth, humble bourgade située dans la basse Galilée, Marie va monter non seulement en altitude, puisque Aïn Karem est dans les monts de Judée — le Haut-Pays, comme aurait dit Ramuz — mais aussi spirituellement, puisqu'elle inaugure sa mission de porteuse du Christ et d'éveilleuse des âmes à l'Esprit Saint, auprès de Jean-Baptiste et de sa mère. L'importance surnaturelle de cette impulsion première est marquée par le détachement de ce mot évocateur de résurrection, en tête de phrase, comme < Au Principe > (Jn 1,1 *).
Et partit: comme Abraham, Gn 12,4 — cf. BC I *, p. 88.
Avec la promptitude de la charité : on ne peut se résoudre à la pauvreté de l'habituelle traduction: « en hâte », qui supposerait en Marie une fébrilité mal séante. Si Luc parle d'un < empressement >, il est évidemment spirituel, zèle débordant, promptitude à servir. Saint Ambroise commente: « avec l'allégresse de se dévouer, la piété d'accomplir son devoir de parente, l'empressement de la joie. Comblée de Dieu, comment ne gagnerait-elle pas vivement jusqu'aux cimes de la charité ? Il ignore tout retard, le don du Saint-Esprit ! » Mais mieux vaut citer le latin, incomparablement plus vif et délié : « Loeta pro voto, religiosa pro officia, festina pro gaudio, in montana perrexit. Quo enim jam Deo plena, nisi ad superiora cum festinatione contenderet. Nescit tarda molimina sancti Spiritus gratia ».
// Is 40,9 — Bien que plus rarement signalé, le parallèle est frappant, puisqu'on y retrouve : < monter >, < montagne >, < élever la voix > (v. 42), et que cette annonce est < la bonne nouvelle > de l'Evangile, que porte Marie : « Voici votre Dieu », incarné en son sein.
Lc 1,40 — Elle entra: Comme au v. Lc 1,26 (Gabriel « entra auprès d'elle »). Dans la maison de Zacharie: ainsi est nommé, indirectement, Zacharie.
Lc 1,41-42 — Et il arriva: voici l'événement, qui est sur-naturel.
L'enfant tressaillit: qu'il ne s'agisse pas d'un mouvement naturel, Luc l'indique en employant le verbe qui est celui de la danse de David devant l'Arche, lorsqu'il la fit monter, en deux étapes, jusqu'à la maison d'Obed-Édom, puis jusqu'à Jérusalem (// 2S 6,2-15). Et pour souligner que c'est à dessein qu'il institue lui-même ce //, l'Évangéliste reprendra au v. 42 un autre verbe caractéristique des acclamations liturgiques — étymologiquement : des < voix qui montent >, pour accompagner la montée de l'Arche — non seulement en 2S 6,15, mais en 1Ch 15,28 1Ch 16,4-5 2Ch 5,13.
C'est par le même verbe que toute la nature acclame l'Exode (// Ps 114,4-5), et que Malachie annonce la joie messianique (en Ml 3,20), c'est-à-dire juste avant de préciser le Précurseur (Ml 3,23 — donné en // à Lc 1,17).
J. Daniélou : Jean-Baptiste, p. 26: C'est un même dessein que l’A.T. et le N.T. déploient devant nous... Le rapprochement du transport de l'arche où Yahvé demeure avec la scène de la Visitation est saisissant. Les mots sont les mêmes... On voit la profondeur théologale que ce rapprochement, fait par Luc, entre les épisodes, donne à la Visitation. Ce qu'était l'arche dans l'Ancienne Alliance, le lieu où Yahvé demeurait parmi son peuple, Marie l'est dans la Nouvelle Alliance, car c'est en elle que le Verbe demeure. L'épisode de la Visitation est ainsi comme soustrait à l'anecdote; il prend sa dimension divine. Ce même mouvement de l'Histoire sainte continue. Le même Dieu est en marche à travers l'Histoire, « opérant des merveilles » et suscitant la joie messianique.
Mais s'il y a ainsi une analogie entre l'Ancien et le Nouveau Testament, entre la présence de Dieu dans le tabernacle et la présence de Dieu en Marie, elle ne doit pas nous masquer l'abîme qui sépare les deux moments. La présence dans l'arche appartient encore à l'ordre des figures. La présence en Marie est déjà de l'ordre de l'accomplissement.
Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint: Le v. 15 annonçait que l'enfant serait rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère, comme il était arrivé à Jérémie (// Jr 1,5). Mais nous voyons qu'il y a < communication de l'Esprit > de Jean-Baptiste à celle qui le porte — à l'inverse de l'enfantement naturel, où c'est la mère qui nourrit son enfant non seulement de son sang, mais de son amour et de son esprit...
Marie apporte non seulement Jésus (v. 43), mais son Esprit Saint, à la Visitation comme à la Pentecôte, où elle était avec les Apôtres pour que l'Esprit Saint vienne d'En-Haut sur eux, comme il était d'abord venu sur elle et en elle (cf. // V. Lc 1,35 et Ac 1,8 *), et qu'il les « remplisse » comme elle en est elle-même comblée (Ac 2,4 et v. Lc 1,28).
Ambroise : n, 22-23 (PL 15,1560-61 ; se, p. 82) : Marie agit par charité, et nous donne là une règle à suivre ; car il faut remarquer que dans cet épisode c'est le supérieur qui vient à l'inférieur pour l'aider: Marie vient à Elisabeth, et le Christ à Jean. Ainsi, plus tard, le Seigneur viendra au baptême de Jean pour le sanctifier.
Et tout de suite apparaissent les bienfaits de l'arrivée de Marie et de la présence du Seigneur. Car dès qu'Elisabeth entendit le salut de Marie, l'enfant exulta dans son sein et elle fut remplie du Saint-Esprit. Vois comme les mots sont choisis et à leur place : Elisabeth la première entendit la voix, Jean le premier sentit la grâce. Elle entendit par le jeu normal de la nature, lui exulta en vertu d'un mystère. Elle sentit la venue de Marie, lui celle du Seigneur. La femme reconnut la femme, l'enfant reconnut l'enfant. Les deux femmes parlent de la grâce que les enfants opèrent à l'intérieur: ils commencent le mystère d'amour en procurant le progrès de leurs mères. Celles-ci, par un double miracle, prophétisent en vertu de l'esprit de leurs enfants. L'enfant exulta, la mère fut remplie de l'Esprit Saint; la mère ne fut pas remplie de l'Esprit Saint avant son fils, mais le fils étant rempli de l'Esprit Saint en remplit aussi sa mère. Jean exulta, l'esprit de Marie exulta aussi ; lorsque Jean exulta, Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint. Quant à Marie, on ne dit pas qu'elle fut remplie de l'Esprit Saint, mais que son esprit exulta : car l'Incompréhensible opérait dans sa Mère incom-préhensiblement. Et Elisabeth fut remplie de l'Esprit après avoir conçu, mais Marie avant la conception...
Origène: Hom. 7 in Lucam (PG 13,1817): La voix du salut de Marie, qui parvint aux oreilles d'Elisabeth, combla Jean. C'est pourquoi Jean tressaillit ; et la mère devint comme la bouche du fils, et fut prophétesse, s'exclamant: « Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni! »
Le voyage de Marie, se hâtant vers la montagne, son entrée dans la maison de Zacharie, le salut qu'elle adresse à sa cousine, tout cela est arrivé pour que Marie fasse participer Jean à la puissance qu'elle tenait de Celui qu'elle avait conçu...
Tu es bénie entre toutes les femmes: // Jdt 13,18-20 — Le compliment est en effet d'abord celui dont est saluée Judith, au retour de sa victoire sur Holopherne : image annonciatrice de la lutte opposant « la femme et son lignage » au Serpent, depuis le Péché Originel (et l'on retrouve le // des deux Eve) à l'Apocalypse (// Gn 3,15 — cf. BC I *, p. 61-62; Ap 12).
Elisabeth non plus ne sépare pas Marie de Jésus dans sa double bénédiction. Celle-ci doit réjouir la Vierge quand elle l'entend monter de la terre entière, en des millions d'Ave Maria: quelle meilleure joie faire à cette Mère que de reconnaître et bénir « le fruit de ses entrailles ». Fruit de Vie qui, ne l'oublions pas, nous est offert pour nous guérir du fruit empoisonné cueilli par Eve : on est ainsi ramené sans cesse à ce parallèle fondamental des deux Eve.
Lc 1,43 — Ambroise: n, 25 (PL 15,1561 ; se, p. 83): « Et d'où me vient que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? » Elle ne parle pas ainsi par ignorance — elle sait bien que c'est par la grâce et l'opération de l'Esprit Saint que la mère du prophète est saluée par la Mère du Seigneur, pour le bien de son enfant — mais comme pour reconnaître que c'est le fait de la grâce divine et non du mérite humain, elle dit: « D'où cela me vient-il? » C'est-à-dire : Quel grand bonheur m'arrive, que la Mère de mon Seigneur vienne à moi! Je sais que je n'y suis pour rien: d'où cela me vient-il? à quel titre? pour quels mérites? Les devoirs que l'on se rend entre femmes ne demandent pas que la Mère de mon Seigneur vienne à moi. Je sens le miracle, je reconnais le mystère : la Mère du Seigneur porte le Verbe, elle est pleine de Dieu.
« Et bienheureuse, toi qui as cru ! » Tu vois que Marie n'a pas douté, mais qu'elle a cru, et qu'elle a obtenu pour cela le fruit de la foi. « Bienheureuse, toi qui as cru! »
Mère de mon Seigneur: il est possible que l'expression fasse allusion à la prérogative de < la mère du roi >, plus considérée encore que son épouse même : Bethsabée se prosterne devant David ; mais Salomon, son fils, se prosterne devant elle (1R 1,16 1R 1,31 1R 2,19). Mais il y a plus, dans ce titre, que dans celui de < mère du roi >, car Seigneur est un nom de Dieu. Pour la première fois, dès avant sa naissance, Jésus est donc implicitement reconnu comme Dieu par Elisabeth, annonçant ainsi la foi chrétienne qui tiendra le Christ pour < le Seigneur >. À Chartres, dans la scène de la Visitation, Marie est couronnée.
Lc 1,44 — Voilà comment Elisabeth a reconnu en sa cousine « la Mère de mon Seigneur » : par l'événement raconté au v. Lc 1,41. Mais elle y ajoute la mention expresse de la joie qui, à vrai dire, imprègne non seulement cet épisode, mais les deux premiers chapitres de Luc — au moins jusqu'à Lc 2,34 — car c'est la joie messianique, annoncée par les prophètes : cf. au v. Lc 1,28, les // So 3,14-18 Za 2,14 et Is 12,6 Is 12,
J. Daniélou: Jean-Baptiste... p. 28: Jean, qui sera un jour le premier témoin de la Trinité dans la théophanie du baptême, est introduit dans la vie trinitaire dès le seuil de son existence. C'est le Fils de Dieu envoyé par le Père dont la présence le fait exulter de joie, de cette joie que donne seule la présence de l'Epoux, comme il le dira un jour (Jn 3,29). Marqué dès l'origine par cette joie, il ne voudra plus connaître d'autre joie. Et c'est l'Esprit Saint, envoyé par le Père et communiqué par le Fils qui remplit Elisabeth et qui sanctifie Jean, inaugurant ainsi ses oeuvres admirables, préludant à cette effusion de l'Esprit qui, au jour de la Pentecôte, remplira tout l'univers. Mais ces oeuvres de l'Esprit sont d'abord accomplies dans le silence et le secret, où seules les âmes cachées sont introduites.
Lc 1,45 — Bienheureuse, toi qui as cru : Première des Béatitudes évangéliques. Jésus lui-même la confirmera, à propos de sa mère (Lc 11,27-28), mais premièrement Marie elle-même (v. Lc 1,48). C'est que, comme aux vv. Lc 1,42-43, Elisabeth est emplie de l'Esprit Saint qui inspire les prophètes, et bientôt inspirera son < Benedictus > à Zacharie lui-même (v. Lc 1,67): d'où la valeur proprement prophétique de ces paroles, moins comme prédisant l'avenir que comme expression d'une vérité garantie par Dieu.
Mais une fois de plus, comme la grâce de Marie doit devenir la nôtre (cf. v. Lc 1,28 * ; « pleine de grâce »), à nous aussi cette béatitude de la foi nous est proposée :
Ambroise : II, 26-27 (PL 15,1561-1562; se, p. 83-84) : Mais vous aussi vous êtes bienheureux, vous qui avez entendu et cru. Car toute âme qui croit conçoit et enfante le Verbe de Dieu. Qu'en vous tous, soit l'âme de Marie pour magnifier le Seigneur! Qu'en vous tous, soit l'esprit de Marie pour exulter en Dieu! Si, selon la chair, il n'y a qu'une Mère du Christ, selon la foi du moins le Christ est le fruit de tous...
Nous pouvons magnifier le Seigneur, puisque le psaume le dit : « Magnifiez avec moi le Seigneur! » — non que la voix humaine puisse ajouter quelque chose au Seigneur, mais il est alors magnifié en nous, c'est-à-dire qu'il grandit en nous. Car le Christ est l'Image de Dieu; et quand l'âme pose un acte juste et religieux, elle magnifie — fait grandir en quelque manière — cette Image sur le modèle de laquelle elle fut créée. Et donc, tandis qu'elle magnifie Dieu, elle s'élève elle-même par une certaine participation à Sa grandeur.
Ainsi Marie est à la fois la première chrétienne, modèle des chrétiens, et en même temps la première Église, davantage même que l'Église puisqu'elle est non seulement son modèle — Arche d'Alliance, Temple de l'Esprit, en qui se trouve la < présence réelle > du Christ — mais aussi mère de l'Église et des chrétiens, médiatrice de la grâce et de l'Esprit Saint:
A. Feuillet : Jésus et sa mère, p. 127 : Par sa maternité et par sa médiation, Marie apparaît comme l'archétype de l'Église, elle aussi Mère et médiatrice, mais sur un plan inférieur. Elle est le parfait modèle de l'Église. C'est en devenant de plus en plus semblable à Marie que l'Église réalise de plus en plus complètement l'intention de son Fondateur.
§ 6. Le Magnificat : Lc 1, 46-56
Hugues de Saint-Victor : Explanatio in canticum... (PL 175,416) : Marie, la Vierge prudente, choisit de se taire jusqu'à ce que l'Auteur du don daignât se faire aussi l'Auteur de la révélation. [Mais au salut d'Elisabeth, elle s'écria: « Mon âme magnifie le Seigneur! »]... Elle ne put se contenir, quand l'Esprit Saint, dont elle sentait en elle la plénitude, ouvrit les lèvres d'une autre. Alors, elle aussi manifesta l'Esprit : laissant jaillir la « Parole excellente » qu'elle avait conçue, elle s'exclama: « Mon âme magnifie le Seigneur! »
La « Parole excellente », c'est le < Verbum bonum > qu'annonce le Ps 45. On l'applique d'autant mieux au Verbe incarné en la Vierge Marie qu'après cet exorde, le Ps 45 ouvre son éloge du roi messianique en s'exclamant: « Que tu es beau entre les fils des hommes ! » Mais la suite du psaume témoigne qu'il s'agit en réalité d'un épithalame; et c'est bien dans ce contexte d'épousailles — du Cantique des Cantiques, au ch. 2, 8 à 14, disions-nous — qu'il faut situer ce chant, énamouré mais guerrier aussi, comme le Ps 45 lui-même.
style : Ce cantique d'action de grâce est typique de ce qu'on appelle « style anthologique », courant au i° siècle. Et de fait, les // Montrent à quel point toutes les expressions, et même souvent chacun des mots trouvent dans l’A.T. des répondants: c'est dire qu'ici plus que jamais se font écho les 2 Alliances. Nous en dresserons le bilan à la fin, avant d'examiner ce que l'on peut conjecturer de ses sources.
structure: On a proposé de répartir ces 10 versets en 2,3,4,5 ou même 6 sections, ce qui est beaucoup pour un si bref poème... Tenons-nous en aux deux strophes majeures (v. 46-50 et 51-54) nettement délimitées par le passage de l'action de grâce personnelle à une reconnaissance universelle pour l'avènement du Règne messianique — chacune des deux strophes se concluant par l'éloge de la divine Miséricorde, dont ces merveilles sont la preuve et le gage. Le tout est salué comme l'accomplissement de « la promesse faite à Abraham », comme dira de son côté Zacharie (comparer v. 55 aux v. 72-73 du Benedictus).
// 1S 2,1 — C'est avec le cantique d'Anne, mère de Samuel et qui se dit elle aussi « servante du Seigneur » (cf. // au v. 38 *), que le Magnificat offre le plus de points communs, non seulement dans le détail (10 propositions communes), mais dans le mouvement d'ensemble. Et l'on aime penser que Marie, mieux encore, « passa tout entière dans sa prière ».
Lc 1,46) — Mon âme exalte le Seigneur: Il est bien écrit < mon âme >, que les exégètes prétendent interdire à la mentalité sémitique, sous prétexte que ce serait une invention platonicienne, séparant indûment l'âme de son corps. Mais comment Marie ignorerait-elle le nom et la réalité qui sont la source même de toute poésie ? Et comment la séparerait-elle de ce corps dont elle chante précisément la merveille que Dieu y accomplit ?
Exalte le Seigneur: Voilà donné le ton, qui est celui de l'humilité : louée par Elisabeth, Marie renvoie la gloire à Dieu, auteur de la merveille. C'est le même propos, fondamentalement religieux, que pour la première Myriam exaltant le miraculeux passage de la Mer Rouge (// Ex 15,2), et pour David triomphant de ses ennemis (// Ps 18,47 Ps 18,51). Mais on pourrait citer de même Tobie (13,4) ou Judith (16,1), ou le Ps 99,5.9 (< exalter > s'y trouve associé au prosternement et à la proclamation que « le Seigneur est saint » — comme ici, au v. 49 *).
Origène: Hom 8 sur Luc (PG 13,1820): Comment peut-on « magnifier le Seigneur » le magnifier = le grandir, puisqu'il ne connaît ni croissance ni diminution ? Si je considère que le Seigneur Sauveur est l'Image du Dieu invisible (Col 1,15) et que mon âme est faite à l'image de son Créateur, de sorte qu'elle est image de l'Image de son Créateur — car mon âme n'est pas en soi image de Dieu, mais elle a été créée à la ressemblance de la première Image — alors je vois que chacun de nous, s'il conforme son âme à l'image du Christ, en devient une image qui peut être plus grande ou plus petite, déformée ou souillée, ou brillante ou rayonnante... à l'effigie de l'Image qui était au principe. Quand donc, par les oeuvres, les pensées, les paroles, je fais grandir l'image de l'Image — c'est-à-dire mon âme — alors le Seigneur lui-même, dont l'image est dans notre âme, est magnifié.
Cette < exaltation > est donc du même type que la < sanctification > du Nom de Dieu que nous fait demander premièrement le Pater: c'est en nous qu'elle aurait à se réaliser, par l'avènement du Règne et l'obédience à la volonté de Dieu (cf. § 50 *). En la Vierge Marie, elle se vérifie parfaitement, comme en témoigne le verset suivant:
Lc 1,47) — Mon Esprit exulte : Le parallélisme est double, entre âme et esprit comme entre exalte — exulte, encore accentué en français du fait que les 2 verbes sont presque homonymes. On pourrait donc normalement entendre cet < esprit > comme désignant l'âme de la Vierge en ce qu'elle a de plus intime ou de plus élevé — et c'est bien cela, mais supérieurement ! Car si les // D'Ha 3,18 ou du Ps 35,9, prolongés par le v. 10 // aux v. 51-52, vont dans le même sens, le // avec Is 61,10 nous avertit qu'il peut y avoir, intérieurement à ce sens général, une signification supérieure. La métamorphose en effet que chante l'Epouse du cantique d'Isaïe, allant jusqu'à l'extase béatifiante, s'accomplit en Marie bien plus réellement encore, et dans son être même mieux que par de simples vêtements si somptueux soient-ils. Si bien que ce qui chante en elle, en son âme, c'est non seulement son esprit, mais à travers celui-ci l'Esprit Saint en personne, qui < l'obombre > de sa gloire, très intimement (le Ps 45,14-15 associe la magnificence des vêtements de l'Épousée au recueillement qui est sa gloire tout intérieure — recueillement que Luc donnera par 2 fois — 2,19 et 51) — - comme l'attitude fondamentale de Marie). Si c'est l'Esprit Saint qui inspire à Elisabeth ses paroles prophétiques (v. 45 *), si c'est lui qui nous apprend à dire < Abba, Père ! >, en vertu de son union tout à fait unique avec la Vierge pour l'incarnation du Verbe (v. 35 *) comment ne serait-il pas encore plus agissant en Marie pour < l'extasier > au point que ce ne soit plus elle qui exulte, mais le < transport > de l'Esprit, l'unissant à son Fils et à son Dieu?
En Dieu, mon Sauveur: Comme les // Ha 3,18 et Ps 35,9 Ps 35, ce que disent équivalemment les théologiens quand ils expliquent le privilège même de l'Immaculée Conception comme le don infiniment prévenant de l'éternel Fils de Dieu à celle qui deviendrait sa mère, « en prévision du salut » qu'il lui gagnerait par sa Rédemption, donc < bien plus tard >, grâce à l'humanité qu'il tiendrait d'elle.
Lc 1,48) — Le propos de < Magnifier Dieu > (v. 46-47) est expliqué dans les 3 versets suivants (48 à 50), par les motifs — c'est-à-dire ce qui met en mouvement la reconnaissance et le chant — tirés de l'Annonciation et de la prophétie d'Elisabeth en réponse à la Visitation de la Vierge.
L'humble servante rappelle < Ancilla Domini > du v.,38 (et le // D'Anne). Le « regard » du Très-Haut, qui relève « les humbles », Elisabeth en est le témoin (v. 24), mais la Vierge mieux encore (v. 27 *).
Voici: au sens du v. 31 * plus que du v. 38 *.
Toutes les générations me diront bienheureuse : reconnaît ce qu'Elisabeth prophétisait (v. 42 et 45), en reprenant plus littéralement à son compte le < bonheur > de Zilpa (// Gn 30,13), que les femmes comprendront naturellement mieux, mais que toutes les générations loueront plus encore comme le privilège de l'Unique (// Ct 6,9). Car si elle est le sommet incomparable de l'intervention divine dans l'histoire des hommes, cette naissance du Christ n'en est que mieux l'accomplissement de tout ce qu'avait amorcé l'ancienne Alliance, comme le chantait David : « Rappelez-vous à jamais son Alliance, parole promulguée pour mille générations, pacte conclu avec Abraham... Rappelez-vous quelles merveilles il a faites... » (1Ch 16,15 1Ch 16,12).
Lc 1,49) — Toutes ces < merveilles > sont l'oeuvre de la Toute-Puissance et de la Sainteté divine: telle est l'affirmation fondamentale du Magnificat, expression de l'âme elle-même de la Vierge en son humilité.
Le Puissant : est le Nom qui convient premièrement à Dieu pour ses interventions contre les ennemis d'Israël, comme on le voit dans le cantique de Myriam (Ex 15,3 Ex 15,6 Ex 15,16), et dans les autres textes de l’A.T. qui chantent le miracle du Passage de la mer (BC 11 Jp). Mais Dieu est aussi < Le Puissant de Jacob >, qui nous sauve de nous-même, comme il fit de Jacob au passage du torrent pour rentrer en Terre Promise (Gn 32,25-30 — BC I *, 153-159. Sur l'expression, cf. Gn 49,24; Is 60,16 et, dans le même sens, les textes sur < le Rocher d'Israël >, notamment au // 1S 2,2). À plus forte raison ce Nom est-il invoqué pour une naissance qui est davantage même qu'une re-création: le mystère de l'Incarnation...
A. fait pour moi de grandes choses : les < mirabilia Dei >, de l'Exode (// Dt 10,20) à la Pentecôte (Ac 2,12). Mais Marie ajoute: pour moi, ce qui donne à sa gratitude son accent le plus personnel, et le plus émerveillé au regard de son humilité.
Saint est son Nom : par sa construction, ce vers est comme séparé, même de celui qui le précède, traduisant ainsi l'abîme que la créature éprouve entre elle-même et la Transcendance, la perfection de Dieu, qui en font < le Saint >, < le < Tout-Autre >, terrifiant s'il n'était aussi fascinant. Certes, la séparation est plus impérieuse encore pour l'homme qui se reconnaît pécheur, comme Pierre après la pêche miraculeuse (§ 38 : Lc 5,8 *). Mais plus l'esprit humain est pur, donc humble, plus profonde se fait son adoration de la sainteté de Dieu. Aussi, même si la révérence envers la sainteté de Dieu est constante, que ce soit dans le cantique de Myriam (Ex 15,11) ou dans les textes choisis en // 1S 2,2 Is 57,15 Ps 71,16 (tandis que son v. 19 est parallèle au stique 49a) et Ps 111,9 — jamais sans doute elle ne fut totale comme en la Vierge Marie prosternée devant le mystère que Dieu accomplissait en elle, par elle.
Lc 1,50) — Sa Miséricorde s'étend d'âge en âge : Il est remarquable que le Cantique d'Anne, par ailleurs si //, n'en fasse pas mention, tandis qu'ici, l'évocation de la Miséricorde conclut la double action de grâce, pour Marie et pour Israël (v. 54). De même, dans le Benedictus, aux v. 72 et 78. De surcroît, il sera dit, au v. 58, que Dieu « a magnifié (même verbe que < Magnificat >) sa miséricorde » envers Elisabeth — mais aussi envers tous les hommes : v. 14) — en donnant le Précurseur, dont le nom de < Jean > signifie entre autres < la miséricorde > ou < la grâce > que Dieu nous offre en lui (cf. v. 13 *).
Cette miséricorde s'étend bien d'âge en âge puisque c'est un des noms qui traduisent la < Hésed > * du Dieu « aimant » — fidèle à son Alliance — pardonnant en faisant miséricorde quand les hommes ont été infidèles à cette Alliance. Aussi l’A.T. avait-il déjà confessé cette miséricorde en des termes tout à fait semblables (// Ps 103,17). Mais ici comme dans le Benedictus, ce qui est nommé par ce mot, c'est plus précisément et personnellement l'enfant porté par Marie, Miséricorde incarnée.
Pour ceux qui le craignent: d'une crainte révérencielle, don de l'Esprit (Is 11,2-3), fruit de l'amour. Mais cela introduit les raisons de < craindre >, servilement cette fois, pour ceux qui s'opposent au Règne messianique — que va chanter la seconde strophe (v. 51-54). Il y a en effet parallélisme antithétique entre « Miséricorde pour ceux qui le craignent / mais pour les superbes, la force de son Bras », si bien que les 2 strophes se joignent sur les < Craignant-Dieu >. Et l'antithèse poursuivra aux v. 52-53: « potentats / humbles; riches / affamés. »
Lc 1,51) — On pourrait être tenté de traduire : « Il a déployé la force de son bras », tant cette image est classique dans la Bible, depuis les miracles de l'Exode (6,6; 15,16). Cf. // Ps 89,9-14 Ps 89,
Mais si le Magnificat parle en effet du < Bras de Dieu > — dont il sera aussi fait mention à La Salette, où les petits bergers n'ont pu savoir qu'ils rejoignaient la Parole de Dieu ou de la Vierge du Magnificat... — c'est en des termes différents, pour mettre surtout en valeur l'intervention de Dieu. On dirait: son < coup de force >. Tob, qui traduit: « Il est intervenu de toute la force de son bras » note que, littéralement, il y a: « Il a fait force par son bras », et réfère au // Du Ps 118,15-16 Ps 118,
Or quelle est cette « oeuvre de Puissance »? — Toute la Tradition, notamment de la liturgie Pascale, applique ce psaume, évidemment messianique, au combat (< l'agonie >) et à la Passion du Christ, accomplissant la « Vengeance » de Dieu contre le Mal, qui est notre rédemption (v. 10-12), pour que s'ouvrent à nouveau « les portes de justice » (v. 19) et l'accès au sanctuaire céleste (v. 27; He 9,11-14). Oeuvre de puissance bien digne de Dieu en effet, puisqu'elle « se déploie dans la faiblesse » (2Co 12,9), et premièrement par l'abaissement du Verbe s'incarnant (la < Kénose > de Ph 2,7), prélude à cette mort rédemptrice.
Suivant la remarque de Bede le Vénérable, « le bras de Dieu c'est son Verbe lui-même... Toutes choses ayant été faites par Lui, il est le bras du Seigneur » (PL 92,322). Mais, suivant cette fois saint Augustin, « Il nous a créés dans sa puissance, mais Il nous a rachetés par son humilité... » (Traité 10,1 in fine). Le triple renversement que va chanter le Magnificat aux v. 51b-53 est donc d'abord (v.51a) expressément mis au compte de Dieu et de son Envoyé, par une action non-violente s'il en fut. Ce serait un détournement de sens caractérisé que d'y voir un encouragement à la < révolution > trop humaine, qui remplace seulement les superbes et riches potentats par de nouveaux maîtres, non moins superbes et enrichis, aux dépens des humbles et des affamés, morts par millions à la suite des récentes révolutions. Mais ce n'est pas non plus tranquillisant pour les superbes et les riches actuels. Car c'est bien dit qu'ils doivent changer, mais à la mode de Dieu: non pas dans la haine superbe, qui écrase, mais par l'humilité d'un Dieu appelant à une libre conversion, qui est retour des égarés (ou même des < pervertis >) à la famille dont Dieu est Père (// Za 9,6-7 Jr 18,7-8).
Ce message est donc celui de l’A.T. lui-même (cf. les multiples // aux v. 52-53), que le Christ reprendra dans ses Béatitudes, si proches de celles que sa mère proclame dans son Magnificat — surtout si l'on prend la version antithétique des Béatitudes que donne Saint-Luc, 6,20-26 (§ 50 ). Mais le Christ parle au futur: « Vous serez rassasiés ». Pourquoi le Magnificat emploie-t-il des aoristes, mettant ces promesses au passé, sur le même plan que les merveilles accomplies déjà en Marie (v. 48-49) ? Sans doute parce qu'aux yeux de la foi, qui permet d'accéder au point de vue éternel de Dieu, tout cela apparaît comme < futur eschatologique >, c'est-à-dire d'une imminence qui en fait un < quasi-présent >, si assuré que c'est déjà de l'ordre du fait (ce qu'indiqué le passé), même si la réalisation n'en viendra qu'en son temps, plus tard:
« Les aoristes du Magnificat (1,51-55) signifient non plus un passé, comme dans le récit, mais un présent victorieux de Dieu, qui se réalisera invinciblement dans l'avenir de son peuple « à jamais » (1,55). Ce temps grammatical exprime, avec une foi inflexible, l'infaillibilité du dessein de Dieu, en contraste avec la situation présente » (R. Laurentin : Év. Enfance, p. 144) — cf. A. George: Sur Luc, p. 444).
Disperse', châtiment prédit à Israël en cas d'infidélité, parallèlement à l'exil (Lv 26,33 et les prophètes, surtout Jérémie). Au contraire, si le peuple de Dieu est fidèle, « Dieu se lève, et ses ennemis se dispersent » (Ps 68,2 Ps 68,15), suivant l'invocation pour le départ de l'Arche (// Nb 10,35). L'unité, c'est Dieu, le don de soi, l'Esprit Saint; tandis qu'à vouloir se faire grosse comme le boeuf, la grenouille de la fable éclate, pulvérisée. L'homme qui ne se réfère pas à Dieu se désagrège et redevient poussière (dispersion poussière mort: cf. BC I *, p. 44 et 61).
Les superbes qui s'élèvent en leur coeur: il s'agit donc bien non pas seulement d'une vanité extérieure, et de ce fait plus ridicule que méchante, mais de l'orgueil toujours plus ou moins idolâtrique puisque, s'attribuant mérites ou dons qui viennent de Dieu, il tend à nous ériger nous-même en une < suffisance > impie: « Alors que tu es un homme et non un Dieu, tu te fais un coeur semblable à Dieu... Toi qui avais dit en ton coeur: < J'escaladerai les cieux... je m'égalerai au Très-Haut >... » (Ez 28,2-10 Is 14,12-15). Ainsi, < les superbes > sont-ils bien l'exacte antithèse des < craignant-Dieu >, ou des humbles, s'il est vrai qu'au dire de saint Benoît, l'humilité vit dans la révérence du Dieu toujours infiniment présent...
Lc 1,52-53) — Les potentats : opposés au véritable Puissant (v. 49), dont la simple Parole — son Verbe incarné, dans sa faiblesse même — sera plus forte que toute opposition ou limite (v. 37).
Il faut être sensible à la pertinence d'images trop connues, qui remettent bien en place les potentats « déposés », les humbles exaltés (en grec ce n'est pas le même verbe qu'au v. 46, mais le rapprochement n'est pas sans valeur de par le rapport entre exaltation de Dieu et réhabilitation de l'homme reconnaissant l'humilité de son origine: humilis — humus: Gn 2,7). Ils sont à l'opposé de ces riches qui n'ont pas su donner, si bien qu'ils se retrouvent les mains vides. Comme c'est vrai ! « Tu t'imagines : me voilà riche et je ne manque de rien, mais tu ne le vois donc pas : c'est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu » (Ap 3,17).
Ce n'est pas le ton de la haine ou de la violence, mais la sérénité de la vérité, dissipant l'imposture des fausses grandeurs et richesses, sans repousser les victimes de ses illusions : « Comme un songe au réveil, Seigneur, te levant, tu dissipes leur mirage » (Ps 73,20) — même révélation qu'au verset 5 Ib *. Cf. le Ps 68,2: « Dieu se lève, ses ennemis se dispersent »). Au verset suivant, l'appel à la Miséricorde va le préciser:
Lc 1,54: Il élève jusqu'à lui: c'est le même mouvement que l'exaltation du v. 52; les théologiens le traduisent en disant: la vie sur-naturelle nous met de plain-pied avec Dieu, dans l'égalité de l'amour.
Israël son enfant: on sait que le mot grec < Païs > signifie à la fois enfant et serviteur. Le N.T.joue fréquemment de cette ambivalence. < Serviteur > renforcerait le // avec Is 41,8 mais < son enfant > rappelle la parabole d'Os Os 11 sur les rapports de Père à fils noués par l'Alliance de Dieu avec Israël ; et l'image de s'élever jusqu'à lui se trouve dans la parabole de l'aigle portant ses petits, dans le cantique de Moïse (Dt 32,10-11).
Rend présente sa miséricorde : Le parallélisme entre les deux stiques de ce verset établit une sorte d'équivalent entre la grâce de Dieu qui nous ré-unit à Lui, et le don de Jésus, qui est sa Miséricorde incarnée (v. 50 *) nous valant, par son sacrifice, « la justification et l'accès par la foi à cette grâce » (Rm 5,1-2).
Les autres Bibles ont coutume de traduire : « se souvenant » ou : « au souvenir », qui est possible à condition de bien garder à ce < souvenir > sa valeur de verbe, d'action. Autrement dit: « du fait qu'il se souvient, par la force agissante de sa mémoire », sa Miséricorde nous rejoint, nous atteint et nous sauve.
De même en effet que, pour Dieu, dire c'est faire, de même < faire mémoire > est tout autre chose que d'en rester au souvenir d'un passé définitivement révolu: c'est d'autant plus évident que, pour Dieu, il n'y a pas de passé ! Nous croyons que la messe est < mémorial > du Christ, au sens fort où la parole même de Jésus : « Ceci est mon corps... mon sang... » redite sur son ordre « en mémoire de moi », le rend présent. À plus forte raison, quand le Dieu éternel fait mémoire de l'Alliance passée avec Abraham puis Moïse (v. 55), ce qu'il se rappelle, il le rend présent ! Et si, pour Lui, l'Alliance est engagement de sa < Hésed >, de son amour fidèle et miséricodieux, ce qu'il rend présent, c'est sa Miséricorde vivante incarnée en Jésus-Christ, dès à présent, dans le sein de la Vierge Marie. C'est rien de moins que cela que cherche à traduire plus expressément: « rend présente sa Miséricorde ».
Lc 1,55) — L'Évangile, à commencer par l'Annonciation et la Visitation, est donc donné ici comme accomplissement de la Parole ou Promesse de Dieu, remontant non seulement à Moïse, mais au père de « nos pères », Abraham. Dans le Benedictus, même référence pour annoncer dans la venue de la Miséricorde, F accomplissement de l’A.T. (v. 72-73 et 78). Marie ou Zacharie lisent donc l'Écriture en parallèle, suivant la méthode que le Christ enseignera aux Apôtres et à l'Église (Lc 24,26-27, 44-47), mais qui était déjà celle de toute la tradition juive antécédente (et subséquente aussi, d'ailleurs) — comme nous essayons de l'apprendre, à notre tour. Et ceci explique le « style anthologique » du Magnificat ou du Benedictus : ces deux cantiques chantent l'événement apparemment si infime: la naissance d'un enfant, en lui donnant la portée infinie que révèle en lui l'accomplissement des Écritures.
Bilan : Relevons en effet les parallèles dont le Magnificat est tissé. Le plus constant, avons-nous dit, est le cantique d'Anne, mère de Samuel (1S 2,1-8). Mais, outre Abraham expressément nommé, Marie fait < mémoire > de Jacob (Gn 30,12-13 et 49,24), de l'Exode (Ex 6,6 Ex 15 Nb 10,35 Dt 32,10-11), des prophètes (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Osée, Michée, Habaquq, Zacharie), ainsi que des Sapientiaux (Job, psaumes surtout, et par là, David). Ce sont bien les références indiquées par le Christ: « Ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les psaumes » (Lc 24,44).
Mais, dira-t-on, est-il possible que ce cantique ait été composé ainsi, en piquant à travers toute l'Écriture, les mots, expressions et thèmes dont il se < compose > ? — Non ! à coup sûr. Un poème ne s'écrit pas comme une mosaïque dont chacun des petits cubes aurait été extrait préalablement de la Bible : exercice digne de notre érudition, mais incapable de donner à l'ensemble l'élan, le mouvement, l'amour qui « jaillit en parole excellente » (Ps 45), dans ce cantique inspiré s'il en est.
Or s'il est vrai du poète le plus profane que, sous son inspiration, il trouve — « je ne cherche pas, je trouve », répliquait génialement Picasso — des rapprochements et des jeux de la langue sans les chercher dans quelque < Dictionnaire de rimes >, comment les textes sacrés ne bénéficieraient-ils pas d'un jaillissement incomparablement plus inventif pour com-poser, c'est-à-dire exprimer en une confluence supérieure — celle du N.T.— les éléments épars dans la révélation de l’A.T. ? Celui qui inspire, ici, n'est-il pas l'Esprit Saint lui-même, premier auteur de la Loi de Moïse, des Prophètes et des psaumes? Son < ordinateur cérébral > doit être autrement universel et délié que le déjà si incroyable cerveau humain du poète ! Et cette inspiration divine joue directement, d'où que provienne ce cantique, puisque nous le croyons inspiré, comme tout le reste de la Bible, du seul fait qu'il a été canoniquement reconnu comme en faisant partie...
authenticité: C'est en effet une tout autre question que de savoir si nous avons bien là le cantique de Marie ?
La critique n'a pas manqué de se le demander. Or on a remarqué le redoublement de la conjonction < oti > aux v. 48 et 49, introduisant deux motifs parallèles au Magnificat: le premier éminemment propre à la Vierge, le second par contre très général, valant pour tout fidèle croyant aux « mirabilia Dei ». Mais ceci est également vrai de tout le reste du cantique. D'où la question: est-ce que Luc n'aurait pas repris une hymne < omnibus >, composée par les premiers chrétiens, qu'il aurait simplement adaptée au cas particulier de Marie en y insérant le v. 48?
Pour conforter cette hypothèse, basée sur une remarque littéraire assez mince, on présume qu'Elisabeth ou Marie n'ayant ni noté ni enregistré ces paroles, il serait bien invraisemblable qu'elles aient pu parvenir jusqu'à Luc, au moins 40 ans plus tard. La question reste ouverte, et par conséquent légitime, à condition de ne pas refermer subrepticement l'hypothèse en thèse, ce qui serait contraire à la rigueur scientifique — pour laquelle toute hypothèse de travail (bonne, à ce titre) ne saurait être admise qu'une fois rigoureusement prouvée.
Hypothèse pour hypothèse, on peut, avec au moins autant de chances d'être dans le vrai, prendre à la lettre ce que nous dit expressément le texte de Saint-Luc: qu'il s'est soigneusement enquis auprès de ceux qui avaient été « témoins des faits, depuis l'origine » (Lc 1,1-4 *). Pour écrire ses deux chapitres sur le Jésus d'avant le Baptême, n'était-il pas évident que la meilleure sinon la seule source ne pouvait être que Marie ?
On objecte que Marie elle-même n'aurait pu conserver le souvenir précis, textuel, de son Magnificat, 40 ans après? Mais on sait ce que valent ces prétendues impossibilités: en bonne logique, elles tombent dès que l'on peut donner des faits démontrant que c'était donc possible (suivant le principe: < si cela est, preuve est faite que c'était possible >). Or, par exemple, comme on demandait à Lucie de Fatima comment, petite bergère illettrée, elle avait pu retenir, et redire textuellement, 10 ou 12 ans plus tard, les paroles entendues lors d'une apparition, elle a répondu, suivant son expérience: « Quand nous parlons avec une simple créature, nous oublions peu à peu ce qui a été dit ; alors que les choses surnaturelles, à mesure que nous les voyons et entendons, se gravent si intimement dans notre âme qu'il n'est pas facile de les oublier ».
Plus directement, Luc lui-même nous en assure par deux fois. Contrairement aux vies édifiantes en effet, il ne dit rien des tâches quotidiennes de Marie : la seule occupation dont il nous parle durant ces 30 années où elle aurait dû oublier, c'est qu'elle « mémorisait en son < coeur > », qui est la plus fidèle des mémoires, tous ces < Rhêma >, c'est-à-dire ce qui s'était dit et fait < en ces jours-là > (d'événements primordiaux).
- Mais nous ne savons pas si Luc a pu rencontrer Marie? — C'est vrai, nous ne le savons pas. Mais c'est loin d'être impossible. Et même s'il n'a pu tenir directement de la Vierge son témoignage, pourquoi pas denses proches — dont il parle par ailleurs avec plus de bienveillance que les autres Evangélistes, et qui semblent avoir joué un rôle de premier plan dans l'Église naissante, parallèlement aux Apôtres? Ou bien même, pourquoi la toute première communauté chrétienne dans l'attente de la Pentecôte (c'est-à-dire: de la communication à tous de l'Esprit qui était venu sur Marie), n'aurait-elle pas appris le Magnificat de la Mère de Jésus elle-même, puisque le même Saint-Luc nous précise qu'elle était parmi eux, et priait avec eux (Ac 1,14) ? Et sinon, resterait encore possible qu'il le tienne des disciples de « celui que Jésus aimait ». Car il semble de plus en plus indéniable qu'il y a eu des contacts entre Saint-Luc et Saint-Jean (cf. E. Boismard : Saint Luc et la rédaction du IV° Évangile, dans RB 1962, p. 185-211 ; ou, en un autre sens, A. Feuillet, dans Jésus et sa Mère, surtout p. 86-91 et 171-181). Or Saint-Jean affirme avoir « pris chez lui » celle que Jésus lui avait confiée pour mère (Jn 19,25-27 — ces 3 versets porteraient même la trace d'une influence de Saint-Luc, d'après Boismard, Ibid., note 26). Comment n'auraient-ils pas parlé ensemble des chers souvenirs ?
En tous cas, c'est plus vraisemblable que le < mythe > des < communautés créatrices > (quel exemple sûr et probant a-t-on pu en trouver?), ou que l'invention gratuite d'un poète anonyme dont on n'a aucune trace par ailleurs, ou même que l'attribution de ce Magnificat à Luc lui-même, puisque c'est contraire à sa profession de foi de suivre scrupuleusement les dires des témoins, et que d'autre part, il ne nous donnera, quant à lui, d'autres poèmes que ces 3 cantiques des Évangiles de l'Enfance... L'hypothèse à la fois la plus simple et la plus satisfaisante ne serait-elle donc pas encore que ce chant a été inspiré à Marie, qui avait tout pour cela: l'émoi de l'amour, si généralement lyrique, les lumières de la foi, l'Esprit Saint enfin, le grand inspirateur de toutes les Écritures?
Le texte même corrobore cette conclusion, car c'est tout le poème qui exhale une âme — Magnificat anima mea — correspondant point pour point à ce que nous pouvons savoir de la Sainte-Vierge : son humilité, sa foi, sa charité. Et cela, avec les mots même de l'Annonciation et de la Visitation: de la « servante et bienheureuse » au « Seigneur, Sauveur et Saint ». Tout cela paraît plus convaincant que l'anomalie ponctuelle relevée dans le redoublement d'une conjonction.
Ce qu'il faut retenir de la remarque, c'est qu'en effet le Salut chanté par le Magnificat, loin de se recroqueviller sur le privilège personnel, unique de la Vierge Marie, s'ouvre à toutes les générations, pour un Règne messianique universel. Et c'est bien pour quoi aussi — tout en convenant parfaitement sur ce point encore à Marie qui, sitôt reçu l'Esprit et incarné le Verbe en son sein, va le porter à Elisabeth — le Magnificat a pu devenir le chant de la communauté des chrétiens, notamment pour leur liturgie vespérale, comme expression de leur gratitude, envers Dieu mais aussi envers Marie, et avec elle, puisque ce chant ne cesse d'être le sien, pour l'éternité!
Lc 1,56) — Marie demeura environ 3 mois, puis s'en retourna: s'ajoutant aux 6 mois précédant sa venue, c'est environ le temps de la naissance de Jean-Baptiste qui, de fait, survient dès le v. 57. Que Luc fasse retourner Marie juste avant ne signifie pas qu'elle soit partie avant cette naissance, mais tient à deux intentions précises:
D'une part, Luc nous a dit son propos de raconter « dans l'ordre », les faits qui se sont passés parmi nous » (Lc 1,3 Lc 1,1). Mais s'il respecte à peu près la chronologie, Luc cherche un ordre plus ramassé, à la manière d'un dramaturge qui répartit son sujet en une suite de < scènes >. À la fin de chacune d'elles, exit le personnage qui n'y a plus de rôle, pour que restent seulement les < acteurs > en jeu (les < actants > comme on dit en sémiotique). Ainsi verrons-nous Luc < en finir > provisoirement avec la jeunesse de Jean-Baptiste au désert, avant même la nativité de Jésus, son cadet de 6 mois seulement (1,80 *). De façon encore plus caractérisée, il parlera de son emprisonnement par Hérode juste avant de raconter le Baptême de Jésus (§ 23 : 3,19-20) alors que l'épisode final viendra évidemment plus tard (§ 147 ). Ce procédé dramaturgique est le signe que le propos de Luc n'est pas seulement historique. La division des scènes de Lc 1-2 en est d'autant plus claire: Les 2 annonciations, qui se croisent à la Visitation, prolongée par le Magnificat; puis les 2 nativités, où Elisabeth et Zacharie d'une part, Marie et Joseph d'autre part, auront leur < scène >, à tour de rôle.
D'autre part, la mention des 3 mois se retrouve dans le // 2S 6,11, où l'Arche, transférée à Jérusalem, s'arrête durant ce laps de temps dans la maison d'Obed-Édom, comme Marie dans la maison de Zacharie (cf. § 5 : Lc 1,41-42 *). Ainsi Luc poursuit son propos : l'arche de la Nouvelle Alliance, c'est Marie, surtout dans ces mois où elle porte Jésus. Et son séjour à Aïn Karem est une bénédiction, comme Obed-Édom fut béni pour avoir reçu l'arche de l'Ancienne Alliance. Puis l'une et l'autre arche vont plus loin : David fait monter l'arche de l'Exode jusqu'à Jérusalem ; Marie porte Jésus jusqu'à Nazareth, Bethléem et finalement le Temple, par la double scène de la Présentation.
Origène : Hom. 9 sur Luc (PG 13,1822) : Si, dès l'arrivée de Marie, et aussitôt qu elle eut salué Elisabeth, l'enfant exulta et Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint et prophétisa, si en un instant Jean fit de tels progrès, combien ne dut-il pas en faire pendant les trois mois où Marie assista Elisabeth ? ... Dans le sein de sa mère, Jean se préparait comme un athlète...

References: § 5

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§ 6
 § 50
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