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Donner du sens - Le défi des textes de philosophie et de leurs commentaires
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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 19:06
Concernant l’infini, nous avons vu que lorsqu’il s’agit d’un nombre infini de choix « je ne peux connaitre que la loi de l’établissement d’un choix. Ici l’infini n’est contenu que dans la consigne. » (§146). Car il ne faut pas confondre « les choses de la physique avec les éléments de la connaissance », l’infini des taches de couleur avec leur structuration simple (§147).
Le chapitre XIII de Remarques philosophiques (Recension des matières) de Wittgenstein traite de l’état de chose : établissement, consigne, connaissance, éléments à disposition au départ qui supervisent les significations, les résultats. Précédemment, nous l’avons évoqué en ces termes : le référentiel, le domaine de définition, la périphérie vide de nos intentions mais qui prévaut. Le non-être périphérique inhérent à toute chose (comme l’état de choses que les introductions aux conférences soulignent). Le complément à l’ensemble, adéquat à l’état économique et social des choses adéquat aux troubles sociaux-économiques. La logique de l’esthétique des phénomènes traite de l’implicite ; l’état des choses est implicite ; le problème syntaxique est grammatical : en cas général, celui d’un implicite conventionnel qui forge le sens.
Mais tout d’abord : les règles et les éléments donnés au départ pour résoudre un problème ne viennent pas de façon planifiée.
148. On ne peut pas chercher d’une façon logiquement planifiée le sens que l’on ne connaît pas. La proposition doit nous indiquer par son sens comment nous convaincre de sa vérité ou de sa fausseté.
Wittgenstein, Remarques philosophiques, [Recension des matières XIII], Tel Gallimard, 1975, page 31.
Rappelons que le sens est ce qui se trouve au départ d’une transformation, ici l’état de chose implicite. Pour reprendre l’exemple précédemment rencontré, le sophisme de la flèche qui n’atteindrait jamais sa cible est un non-sens car il confond la somme et la limite dans l’expression 1/2 + 1/4 +1/8 + 1/16 …. Ou encore, la règle de départ de l’action « écrire les décimales de pi en une heure » est un non-sens : impossible dès le départ. Chez Sartre, qu’un objet soit dans la conscience mélangerait matière et fonction : un non-sens. Au §119 des Remarques philosophiques, nous voyions que la bijection qui associe un nombre à une extension (comme Frege le fait) est un non-sens car « le nombre est une propriété interne de l’extension » : il croît comme le volume d’un gaz avec son contenant. À l’occasion du §115, nous disions que le non-sens est la contradiction au départ, si ce n’est l’absurde de ce qui ne se dit pas. Au §109, que le mélange de considérations verbales en mathématiques serait un non-sens. Au §90, que ce serait un non-sens d’attribuer un nom à un cercle car un nom n’a pas de détermination : il y a donc disjonction infinie entre nom et réalité correspondante. Au § 65, « "je sens mes douleurs" ou "je sens ses douleurs" est un non-sens » : cela ne se dit pas, dès le départ. Au §39, que noir ou arbre est un non-sens sur une graduation de rouges. Au §33, « Si [une mesure-étalon] n’était pas rattachée à la réalité, on pourrait attendre un non-sens » : « une mesure-étalon à l’aide de laquelle est mesuré l’événement ». Au §9 : « Les philosophes ont-ils toujours dit le non-sens ? » signifie : ont-ils toujours étudié, comme il convient, le sens c’est-à-dire le disponible au départ d’une réflexion ? Car déjà ici, tel est l’enjeu.
Pour que la proposition nous indique par son sens comment nous convaincre de sa vérité ou de sa fausseté, il convient de recenser et au besoin d’ajouter tout le nécessaire à notre disposition. Comment faire « quand nous n’avons pas la moindre idée de la façon de prouver certaine proposition » ? (§148) Voyons dans la pratique d’exemples ce que nous faisons : pour prouver que la somme des angles d’un triangle vaut un plat, nous ajoutons une droite passant par un angle et parallèle au côté opposé puis nous mobilisons l’égalité des angles alternes internes. Pour trouver comment doubler la surface d’un carré, Platon rajoutait une diagonale au premier carré et Menon construisait des côtés égaux à cette diagonale. Ces ajouts ne sont pas « logiquement planifiés » mais la preuve en dépend ; elle dépend de ce que nous ajoutons par l’esprit et de ce qu’en général nous faisons.
Développons un exemple : une démonstration du théorème de Pythagore où l’on voit que mathématique, logique et esthétique investissent le même monde de l’esprit au-dessous des choses. Pour conduire cette démonstration, il convient d’inventer une figure adéquate à la conclusion recherchée (la moitié de deux carrés inscrits), mobiliser des connaissances. Donner du sens, c’est se donner les moyens d’une conclusion, regarder la figure inventée comme la philosophie esthétique regarde la structure d’un tableau ou comme la phénoménologie voit des objets implicites au-dessous des phénomènes physiques. Certainement, il en va ainsi du sens de la vie : voir des valeurs dans l’existence.
Remarque : les formules mobilisées ici concernent l’infini des pixels des surfaces mais ce sont les propriétés des traits inhérents, des structures, qui sont démontrées.
Une démonstration oblige à entrer dans un état de chose : un état de chose logique plutôt qu’économique. Voyons : la démonstration mobilise des vues mouvantes de la conscience par-dessous des représentations physiques, des simplifications, des remplacements, en aucun cas des mots qui réifient, des significations qui sont tues ici. Ainsi, dans la plasticité, un trait accidentellement horizontal est ici essentiellement une hauteur opposée à des bases. C’est l’attention c’est-à-dire la tension des intentions (épochè) qui tient les vues, les représentations par la conscience, et non l’image ou des mots figés.
La réduction phénoménologique est essentielle à la pénétration dans cet état de chose, pour passer de la notion « moyenne des bases » à ½ (a + b). Il ne s’agit pas seulement ici de passer de l’homme accroupi à l’être-tel, modèle intelligible de l’homme-idéalement-accroupi dont Aristote parlait, mais d’habiter cet état de chose, d’y travailler, d’y résider, monde où les simplifications sont possibles, où les remplacements ne coûtent rien. Car probablement, le réel dépend du virtuel comme le possible tient aux structures.
§149. Avant de prouver une proposition il faut prouver la pertinence de la méthode de la preuve ; prouver notamment qu’il est pertinent d’ajouter du sens au donné : la pertinence vient avant la preuve.

References: §119
 §115
 §109
 §90
 § 65
 §39
 §33
 §9

§149