Source: http://www.cesnur.org/testi/sette_f_2.htm
Timestamp: 2018-01-22 06:31:47+00:00

Document:
Rapport suisse sur les sectes (1999) - CESNUR (2)
1 « Secte » : une notion floue
La définition de la notion de « secte » est chargée dhistoire, donc difficile et problématique. Chaque tentative de lui attribuer un contenu clairement délimité et libre de tout jugement de valeur est vouée à léchec tant les points de vue depuis lesquels il est possible daborder cette question peuvent être différents. Les quelques termes ci-après sont très révélateurs : outre le terme de « secte », on rencontre également des appellations telles que « religion de jeunes » (principalement durant les années 60), « communauté desprit », « culte destructeur », « mouvement dinspiration extrême-orientale», « organisation occulte », « organisation travaillant à labri de la liberté du culte (organisations-écrans) » ou (au niveau politique) « communauté religieuse communément appelée secte de jeunes ou communauté desprit », ou de manière plus générale « nouveau mouvement à caractère religieux ». Ce dernier terme recouvre également les termes anglo-saxons « audience cult », « client cult » et « cult movement » qui insistent plutôt sur le côté organisationnel de la notion et veulent correspondre à laspect « désir de liberté religieuse et approche consumériste vis-à-vis dune offre religieuse du type grande surface ». Le fait quil ny ait aucune définition européenne opérationnelle sur le plan juridique constitue une difficulté supplémentaire.
Dans le langage courant, le terme de « secte » est de nature idéologique et, dans le cadre dune religion, désigne « ... un groupe de personnes professant les mêmes opinions particulières, la plupart du temps jugées hérétiques par linstitution elle-même. De nos jours, communauté fermée, à vocation spiritualiste ou religieuse, dirigée par un maître ayant un pouvoir absolu sur les membres de la secte » [3] . Ce terme est souvent utilisé avec des qualificatifs tels que de « radicale », « extrémiste », « endoctrinante », « totalitaire » ou « destructrice », ce qui entraîne le danger dune dépréciation globale et dune stigmatisation non différenciée de communautés et de pensées religieuses très diverses. Les communautés étiquetées, ou qui se sentent étiquetées en tant que secte refusent cette désignation. Elles préfèrent le terme « nouveaux mouvements à caractère religieux » qui est utilisé dans le cadre des sciences religieuses et de la branche de la sociologie qui étudie les phénomènes religieux et qui est par conséquent scientifiquement neutre. De plus, ce terme a lavantage de leur conférer une authenticité religieuse. En revanche, il soulève aussi un certain nombre de questions. Est-ce quun mouvement qui se définit lui-même comme étant une « Eglise », qui sestime victime de « persécutions religieuses » et dont la substance religieuse est plutôt pauvre, peut véritablement constituer un « nouveau mouvement religieux » ? Un mouvement qui se présente comme mouvement religieux malgré des indices contraires peut-il être qualifié de groupement- écran dangereux ?
Certains mouvements adaptent leur étiquette aux particularités des Etats dans lesquels ils sont implantés. Dans un pays, ils adoptent la désignation d« Eglise », dans un autre ils se nomment « centre de philosophie appliquée ». Ils se déclarent importunés par la justice et se considèrent comme étant une « minorité religieuse persécutée ». Alors que les mouvements honnêtes ne sont pas sujets aux conflits, dautres, douteux, se parent de létiquette « nouveau mouvement à caractère religieux » afin de pouvoir en appeler à la protection de la liberté de culte.
Le terme de « secte » nest pas neutre et ne constitue pas une catégorie scientifique de certaines formes de croyances ou de certains styles de vie dont les caractéristiques seraient définies avec précision. [4] . Cette notion est devenue un sujet de divergence politique qui nécessite - pour cette raison justement - une approche plus précise en tant que phénomène social.
2 « Sectes » : réalité et phénomène de marché dune société pluraliste
Le phénomène des « sectes » doit être vu dans le contexte de la société actuelle (société de plus en plus caractérisée par léclatement, lindividualisation, laugmentation de la spécialisation professionnelle et la mutation du monde du travail qui laccompagne ainsi que par un pluralisme de plus en plus prononcé dans les domaines de la religion et de la philosophie). Certains besoins fondamentaux de lêtre humain trouvent de moins en moins despace : les rapports sociaux se distendent et se rompent, la composante créative du travail disparaît, le côté matériel de lexistence lemporte sur le sens des choses et de la vie, les mutations, de plus en plus rapides, favorisent le manque dassurance et augmentent le potentiel de frustration. A cela vient dajouter le fait que la société (occidentale) ne soriente plus vers une même valeur. Dans cette époque caractérisée par les mutations des valeurs et linsécurité qui en découle, les « sectes » se proposent en tant que refuges. Elles offrent un sentiment dappartenance à une communauté, elles compensent lisolation sociale, elles donnent une identité aux individus qui se sentent devenir des numéros et apportent des réponses aux questions concernant le sens des choses et de la vie (réponses souvent absolues). En dautres termes, les « sectes » répondent à un besoin de sécurité. Cest dailleurs ce quune étude sur les sectes en Suisse avait permis de constater 1982. [5].
« Nous assistons sur le plan religieux, parallèlement au phénomène économique, à une forme de mondialisation qui se caractérise par le fait quun certain nombre dentreprises religieuses ont une stratégie mondiale et ne peuvent être comprises que dans cette perspective. [...] Pour décrire ce changement religieux, vu que nous sommes tous victimes de léconomisation de notre société, un modèle simpose pour le comprendre : cest le modèle du marché qui apparaît aujourdhui le plus adéquat. La situation religieuse contemporaine se caractérise par le fait quelle forme un marché ouvert sur le plan religieux, où le consommateur choisit en toute liberté ses affiliations et surtout son système de croyance. »
Du point de vue sociologique, la diversité et le grand nombre de mouvements impossible à évaluer est lune des caractéristiques du modernisme et du postmodernisme. Pour définir ce phénomène, un sociologue britannique a forgé le concept de « cultic milieu » :
« En anglais, le mot cult désigne notamment les groupes déviants par rapport à la tradition religieuse dominante. Mais ils ne peuvent foisonner quen interaction avec un milieu qui leur est favorable. Ce milieu est lassortiment hétérogène des systèmes de croyance déviants et des pratiques qui leur sont associées. Il ne sagit pas nécessairement de religion au sens strict : dans le cultic milieu se rencontrent médecines parallèles, parapsychologies, voies spirituelles exotiques, intérêt pour létrange, ésotéro-occultisme, etc. Sans lien apparent entre eux, ces domaines très divers tendent en fait à se renforcer mutuellement : ils baignent dans une atmosphère propice à la recherche dautres valeurs, et celui qui sintéresse à lun de ces domaines se trouve presque inévitablement, tôt ou tard, en contact avec les autres, car les sources dinformation sont souvent les mêmes librairies, les mêmes périodiques, les mêmes lieux de réunion (Campbell 1972). » [6].
Il sagit ici de lever une ambiguïté largement répandue : le marché global du religieux ne sadresse pas à une clientèle définie, clairement identifiée et structurable comme pourrait le suggérer l'emploi fréquent du terme de « sectes de jeunes » durant les années 60 (années qui marquent également les débuts dune information sur les « sectes » mise en place par des associations de parents concernés). Linterprétation du phénomène des « sectes » en tant que révélateur dune « crise de lindividu » ne doit pas masquer le fait que le phénomène possède également une dimension sociale. En dautres termes, comme lune des personnes entendues la dit, nous sommes tous susceptibles dêtre victimes des sectes (« Alle sind sektenfällig »). Des personnes convaincues de leur conception de la vie renoncent bien plus vite à une vie engagée que ce qui est généralement supposé. Dautres vont même jusquà abandonner un savoir scientifiquement établi pour adopter des principes pseudo-scientifiques.
A lavenir, léclatement et la propagation continuels des formes et des contenus religieux et pseudo-religieux ne pourront guère être arrêtés. La première conséquence est que les dérives vont augmenter, quil sagisse de drames individuels et cachés, « non spectaculaires », ou de drames collectifs, explosifs, donc « spectaculaires ». Lanalogie du phénomène avec une maladie ou une épidémie est cependant fausse. Elle laisse entendre que si lon trouve le bon vaccin, on trouve une solution toute simple : il faut se débarrasser de cette illusion. Deuxièmement, le très « vaste » marché du religieux et la « religiosité parallèle » (le « cultic milieu » selon Campbell) très perméable - le « tourisme » des adeptes est important entre les divers mouvements - ne peuvent pas être considérés et jugés en bloc. Troisièmement, les personnes concernées ne doivent pas être mises sous tutelle, elles doivent être prises au sérieux. Quatrièmement, le phénomène est trop dynamique, lévolution rapide pose dénormes problèmes à lobservateur : « ce quil écrit aujourdhui sera-t-il valable demain ? Les lignes de force demeureront-elles les mêmes, des groupes encore inconnus se retrouveront- ils au premier plan de la scène des religions minoritaires ? » [7]
Lélargissement constant de la variété des possibilités techniques et des croyances ne signifie toutefois pas « une explosion statistique du nombre des adeptes ; les effectifs de bien des groupes demeurent modestes. »[8]. Outre les drames véritables, les dangers objectifs et réels sont le détachement de la société et la perte de la conscience politique. Ces dangers ne doivent en aucun cas être sous-estimés ou considérés comme des manifestations isolées. Au contraire, étant donné que tout le monde est potentiellement concerné, il sagit bien dun problème social et politique. La société porte donc une responsabilité. Elle doit répondre préventivement aux égarements et aux débordements en engageant des moyens adéquats sur un plan très large. Pour cette raison, il est nécessaire didentifier les structures, les caractéristiques et les méthodes propres aux mouvements religieux, spirituels, ésotériques ainsi quaux offres que lon retrouve sur le marché de lassistance spirituelle et qui, lorsquils peuvent être qualifiés de problématique ou dangereux, sont potentiellement porteurs de conflit.
3 Un état de la situation
Du point de vue quantitatif, les données sont divergentes. En se basant sur le recensement fédéral de 1990, Jean-François Meyer a relevé que moins de deux pour cent de la population suisse se réclame dun groupement constitué autour dune croyance qui se distancie des grandes religions ; ces adhérents font partie denviron 300 mouvements religieux. Ailleurs, le même auteur parle de « moins de trois pour cent » et dau moins « 200 à 300 mouvements » [9] , ailleurs encore de « 300 à 600 mouvements ». Le groupe de travail oecuménique « Neue religiöse Bewegungen in der Schweiz » parle de plus de 600 mouvements [10] , à linstar du journaliste Hugo Stamm. Selon le professeur Georg Schmied de lInformationsstelle der evangelischen deutschschweizer Kirchen, dans la 7 e édition (en préparation) de louvrage dOswald Eggenberger, il est question de 700 à 800 mouvements. Les différences entre ces chiffres [11] découlent dune part de lapproche et des intérêts particuliers des divers auteurs et, dautre part, du phénomène en tant que tel. Ainsi, tous les mouvements ne sont pas constitués en groupements et ne sont donc pas pris ou ne peuvent pas être pris en compte par les statistiques. En outre, il faut également partir du principe quil existe une zone grise, confuse, non structurable et non quantifiable qui entraîne un risque de focalisation de lintérêt sur un nombre de mouvements limités bien connus. Il semblerait cependant que la Suisse (avec la Grande-Bretagne et la Hollande) soit en effet le pays le plus touché par la multiplication des mouvements à caractère religieux.
Selon le recensement, en 1990, la population suisse comptait 39,98 % (environ 2,7 millions de personnes) de protestants [12] (1980 : 44,3 %) et 46,32 % (environ 3,1 millions de personnes) de catholiques [13] (1980 : 47,9 %). Environ 58'000 personnes faisaient partie à une « autre communauté chrétienne » [14] et 30'000 personnes à d« autres communautés religieuses et philosophiques » (dont les bouddhistes par exemple). Pour ce qui est des commu-nautés religieuses israélite et musulmanes, elles comptaient respectivement 17'500 et 152'000 membres. Environ 51000 personnes ont indiqué nappartenir à aucune communauté alors que 100'000 personnes nont donné aucune information quant à leurs préférences religieuses. De 1980 à 1990, le nombre des personnes qui se décrivent comme nappartenant à aucune religion est passé de 3,8 % à 7,4 %. Pour un nombre croissant de personnes témoignant dune croyance religieuse, les deux grandes Eglises chrétiennes ne constituent plus la norme pour ce qui concerne les questions religieuses et on estime que, actuellement, environ un suisse sur cinq se considère comme nappartenant à aucune religion ou confession.
Ces chiffres liés à la constatation que, par exemple, les Témoins de Jéhovah ont contribué à lintégration sociale des immigrants en provenance dItalie, dEspagne et du Portugal permettent de tirer la conclusion suivante : la diversité du paysage religieux suisse ne se distingue que de manière insignifiante des modèles que lon retrouve dans les autres pays étrangers de notre milieu culturel - un nouvelle situation pour un pays qui na jamais eu de tradition coloniale et qui se décrit pas comme pays dimmigration. [15].
Aujourdhui, la Suisse est considérée comme un pays d« importation » pour pratiquement chaque mouvement. Elle a également ses propres mouvements (Methernita, Uriella etc.) mais elle nexporte pratiquement pas de mystiques.
Les nombreux commentaires de la presse au sujet dune étude réalisée par linstitut déthique sociale de Lausanne sur lappartenance religieuse et confessionnelle en Suisse [16] ont interprété laugmentation de la part des personnes sintitulant « sans confession » (envi-ron 12 pour cent de la population ou 500'000 personnes) comme phénomène représentatif dune avancée de lathéisme. « Il y a effectivement de plus en plus de gens qui se disent sans lien avec une quelconque organisation religieuse mais qui ont leur croire [...]. Nous sommes justement dans une société qui se spécifie par labondance du croire plutôt que par sa rareté, sous des formes diverses et variées. »
En Suisse, les groupements classés dans la catégorie des « nouveaux mouvements à ca-ractère religieux » et qui ne peuvent plus être rangés dans la lignée de la pensée chrétienne au sens le plus large, ont commencé à essaimer durant les années 50 et 60. Il sagit pour une partie dune « importation culturelle » en provenance dInde, du Japon, du monde asiati-que, du monde de lésotérisme, et pour une autre, d« innovations culturelles » imprégnées déléments de culture occidentale sans références à la tradition chrétienne (Scientologie par exemple). Il est plutôt rare de rencontrer de nouvelles religions indigènes. Même si la Suisse est considérée comme « plaque tournante » du marché du religieux, son évolution ne diffère pas beaucoup de celle des autres pays, puisque, avec la crise de lindividu, chaque société occidentale est sujette au phénomène des sectes - toutefois, la prospérité et laisance dune société influence ce processus dans la mesure où la catégorie de la « personne riche et malheureuse » se rencontre assez souvent en Suisse.
Quelques-unes des personnes entendues sont de lavis que le marché du religieux en Suisse, avec sa demande spirituelle et loffre très large en mouvements et en diverses orientations qui en résultent, est autorégulé pour deux raisons. Premièrement, la grande diversité de loffre ne constitue pas le meilleur milieu pour un ancrage durable et stable et, deuxièmement, dans des conditions économiques normales, les extrêmes politiques et religieux sauto-équilibrent. Les Suisses ont une aversion des extrêmes. [17]
Après le drame de lOTS, il convient de relativiser lopinion, exprimée à diverses reprises lors des auditions, selon laquelle la Suisse romande serait plus tolérante que la Suisse alémanique envers les mouvements endoctrinants : il est intéressant de constater que cest la Suisse romande justement qui tente de mettre sur pied une collaboration intercantonale. En outre, linfluence du pays voisin sur la région linguistique suisse correspondante, c'est-à-dire lAllemagne, la France et lItalie, a également été relevée.
4 Analyse de la commission
41 Remarque préliminaire: les droits de l'homme, les droits fondamentaux et le respect du droit en tant que garants de la liberté, de l'égalité des chances et de la tolérance
Dès le départ, la commission était daccord sur le fait que son examen ne pouvait sétendre aux contenus religieux, philosophiques ou autres auxquels lhomme recourt depuis toujours pour expliquer lexistence humaine. Lobjet de son travail nest pas non plus orienté vers la liberté nécessaire à la recherche de la vérité, comme lespace impérativement nécessaire au développement de la spiritualité. Pour ce qui est du rôle de lEtat, cela signifie pour la commission que lon ne doit pas toucher à lune des libertés constitutionnelles les plus anciennes des états européens, c'est-à-dire au principe des droits fondamentaux qui protègent lindividu contre les interventions de lEtat.
A ce propos, larticle 15 de la nouvelle constitution du 18 décembre 1998 maintient le respect de ce principe : il garantit la liberté de conscience et de croyance, le libre choix en matière de religion ou de convictions philosophiques, le droit de les professer individuellement ou en communauté, ainsi que le droit "dadhérer à une communauté religieuse ou d'y appartenir et de suivre un enseignement religieux". Ces garanties figurent également à l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH) et à l'article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PDCP): "il y a une obligation des Etats, et aussi pour un intérêt, à éliminer toutes les formes d'intolérance et de discrimination fondées sur la religion, condition sine qua non pour qu'un pays puisse vivre en paix à l'intérieur de ses frontières et avec les autres pays". [18].
En contrepartie de la garantie de cette liberté, l'article 15, 4 e alinéa de la nouvelle Constitution fédérale interdit la contrainte religieuse: "Nul ne peut être contraint d'adhérer à une communauté religieuse ou d'y appartenir, d'accomplir un acte religieux ou de suivre un enseignement religieux".[19] .
A ce sujet, la commission estime que, même au nom dune croyance, il nest pas permis de porter atteinte aux droits de lhomme, aux valeurs fondamentales reconnues, au principe des libertés fondamentales (la liberté dautodétermination par exemple) ni aux principes de base de la démocratie. En même temps, la commission est consciente qu'il ne peut y avoir de limitation d'un droit garanti constitutionnellement que dans des conditions définies précisément: elle doit répondre à l'intérêt public, s'appuyer sur une base légale et respecter le principe de la proportionnalité. Les articles 9 CEDH et 18 PDCP prévoient d'ailleurs expressément la possibilité de restreindre la liberté de religion ou de conviction, en précisant les conditions dans lesquelles une telle restriction peut intervenir.[20] .
Si la recherche de la vérité sous forme dengagement religieux engendrait dans tous les cas plus de liberté, le présent examen naurait pas de raison dêtre. Malheureusement, cest le contraire qui est parfois vrai. En effet, il y a parfois des cas datteinte aux droits fondamentaux et démocratiques de lindividu (par exemple le libre-arbitre, la liberté dexpression voire lintégrité corporelle).
42 Aperçu des structures et des caractéristiques
421 Composante dynamique
Le phénomène des « sectes » nest pas spécifiquement de nature chrétienne. Il se rencontre dans et hors des grandes religions.
Du point de vue sociologique, le terme de « secte » a le sens de « minorité dissidente » et caractérise des attitudes telles que lintolérance ou le prosélytisme agressif (zèle ardent et importun pour tenter d'imposer des idées ou des conceptions). De telles caractéristiques ne se limitent pas à aux « sectes » qui se considèrent elles-mêmes comme des communautés religieuses particulières. En effet, les « sectes » se rencontrent également dans les religions traditionnelles, dans les partis, les associations etc. Finalement, et en guise de résumé, chaque communauté est une secte potentielle qui se surestime. Chaque « Village-Dessus » se croit meilleur que le « Village-Dessous ». La perception du groupe va de la simple considération de son particularisme jusquà des conceptions monistes. Ces caractéristiques ne doivent pas être comprises comme étant statiques. Elles ont au contraire une composante dynamique et une dimension verticale dun comportement qui peut évoluer pour devenir de plus en plus sectaire (le contraire a été rarement constaté). Comme il peut y avoir une évolution conduisant à un sectarisme de plus en plus marqué, une évolution vers une plus grande ouverture desprit et une volonté de dialogue accrue est également possible. A ce sujet, le professeur Georg Schmid a développé un modèle quil appelle « thermomètre des sectes » et quil a présenté à la commission. Ce modèle constitue une forme dillustration des différents degrés de « sectarisme » :
 « 1er degré : Le sentiment de représenter quelque chose de particulier est normal pour chaque communauté humaine, pour les Eglises nationales, les partis, les clubs sportifs, etc.
 2e degré : Nous ne sommes pas seulement des êtres particuliers, en effet, chacun se sent meilleur que les autres - ce sentiment est également normal : si je ne trouvais pas mon Eglise ou mon parti politique meilleur quun autre, je ny appartiendrais pas. Dailleurs, les autres appartiennent également à des communautés quils jugent meilleures.
 3e degré : Jappartiens au meilleur de tous les groupes. Dailleurs tous les autres groupes devraient imiter le mien. Ce degré voit apparaître une pression missionnaire, un besoin de faire de la publicité pour son propre groupe. Les Eglises nationales en tant quorganisations ne se situent pas à ce degré. En revanche, ce pourrait être le cas de certains des courants qui en émanent. Les Eglises libres font preuve dune activité « publicitaire » plus importante et appartiennent ainsi à ce 3 e degré, ceci principalement à cause du témoignage de leur foi chrétienne : tout le monde devrait croire en Jésus-Christ de la même manière queux.
 4e degré (degré du fondamentalisme) : Nous serons les seuls à connaître le salut et nous sommes dépositaires de la vérité divine (même si nous nen avons pas lexclusivité). La doctrine est parfaite, le ciel a donné sa bénédiction. Celui qui professe et qui croit comme moi est dans la vérité - celui qui professe et qui croit autrement devient esclave de ses propres pensées ou de pensées démoniaques. Celui qui ne se joint pas à notre croyance est perdu. Les fondamentalistes déifient leur doctrine. La secte évoluée peut aller jusquà déifier le groupe lui-même. [...] Bien quelles laient été par le passé (tant il est vrai que de grandes communautés peuvent également atteindre des degrés élevés sur ce thermomè-tre), il ny a plus dEglises nationales à ce degré.
Ce 4e degré de sectarisme est atteint par beaucoup de personnes, ainsi que par des communautés desprit [...].
 5e degré : « Nous serons les seuls à connaître le salut éternel et les seuls dans le ciel ». Les autres personnes sont soit des sujets pour lactivité missionnaire ou ne sont bons quà être damnés. Les personnes qui nont pas la foi doivent impérativement être évitées, leur athéisme relevant du démon.
 6e degré : Le groupe tente de bannir les non-croyants de leur horizon - la séparation davec le monde et la société commence ici. Seul la secte a le droit de vivre sur terre (mot-clé : paranoïa). Ceux qui sont perdus nont pas le droit de vivre, de toute manière, ils brûleront en enfer - et dailleurs, pourquoi ne pas allumer un petit feu tout de suite ? Le fait dignorer dautres gens (les non-croyants) révèle une pensée inquisitrice sous forme dinquisition psychique. [...] Celui qui quitte un groupe de ce degré de sectarisme nexiste plus aux yeux de ses adhérents (les membres de la famille ne font pas exception). Lors-quils le croisent dans la rue, ils détournent le regard...
 7e degré : La mégalomanie de la secte se transforme en délire de persécution à lextérieur et, parallèlement, en délire de toute-puissance à lintérieur (« lorsque je pense à quelque chose, cela devient la réalité »). [...] Le délire de la toute-puissance se développe presque automatiquement lorsque toute critique est bannie. Celui qui dénonce ce délire devient un ennemi mortel (action de la paranoïa). Ensuite, ce délire de persécution se développe à son tour en raison de lincompréhension croissante du monde extérieur. La secte commence à diaboliser toute critique de la part du monde extérieur.
 8e degré : Une étincelle mène à la catastrophe, non pas pour le monde entier, mais pour le groupe, qui disparaît. Le délire de toute-puissance et la paranoïa se combinent pour culminer dans un accès collectif de folie meurtrière.
Les critères principaux révélateurs de la direction de la dynamique sont les discussions internes et les débats ouverts. Lorsque leur tenue est assurée, le groupe reste à un degré inférieur. En revanche, sils sont empêchés, le groupe se dirige vers le sommet de léchelle. Le rapport entre lexistence de discussions internes et le degré de sectarisme est manifeste.
422 Visions de lunivers et lhomme et leur « communication »
En plus de cette dimension, certaines caractéristiques de nature formelle et structurelle ainsi que leur vision de lunivers et de lhomme concourent à expliquer lattitude des mouvements envers leurs membres et la société :
 Perception réduite, manichéenne et généralement schématique de la réalité qui saccompagne en partie dun « savoir occulte » ; toute relativisation ou position intermédiaire est rendue impossible.
 Existence de modèles de solutions universels - tant individuels que globaux - clairs et immanents.
 Les structures hiérarchisées caractérisées par un esprit de subordination et de contrôle réciproque entraînent une dépendance excessive : décision et responsabilité sont déléguées à une « compétence plus élevée ». [21].
Un gourou absolu, un prophète, un messie ou sauveur - homme ou femme - prétend connaître la voie absolue du salut et, pour y arriver, il prône un concept élaboré, tout aussi absolu, qui ne cadre pratiquement pas avec les expériences humaines habituelles dans le domaine mystico-spirituel. De plus, une telle « instance supérieure » peut vivre au loin ou être morte, donc inaccessible dans les deux cas. Il arrive également que le mouvement se réclame dune doctrine désincarnée, indépendante de toute personnalité.
 La « vérité » du groupe est sacro-sainte (elle ne supporte aucune critique). Elle est impo-sée radicalement parfois en recourant à des moyens extrêmes : des théories de conspira-tion [22] (de lextérieur) sont inventées, la peur (de certaines personnes du groupe) est attisée et exploitée, des dépendances sont créées et renforcées (rencontres quotidiennes, isolement du groupe, isolement des membres, contrôles par le groupe etc.). De telles « vérités » sont institutionnalisées au moyen de techniques dendoctrinement et de manipulation (processus de dynamique de groupe, rituels ou langage artificiel).
La force avec laquelle ces caractéristiques se manifestent dépend à la fois de la taille, de lâge et de la structure organisationnelle du groupe ainsi que de la complexité de la doctrine. Il est également possible de faire appel à ces caractéristiques pour lévaluation des courants fondamentalistes ou de mouvements internes à des religions reconnues. Il sagit en fait déléments de base et de mécanismes schématiques identiques que lon retrouve généralement dans les mouvements les plus divers qui, au premier abord, ne semblent pas compa-rables. Lexpérience montre que, lorsque plusieurs de ces caractéristiques - variables quant à leur orientation - se manifestent avec une certaine intensité - qui est, elle aussi, sujette à variation - au sein dun groupe, il est possible de conclure quil y a endoctrinement et manipulation suggestive, même sil nest pas facile de le prouver concrètement au moyen dexemples précis. Lexamen de groupements douteux en fonction de ces caractéristiques permet de renoncer à leur étiquetage au moyen de termes tels que « secte », « communauté desprit », « nouveau culte religieux », « mouvement dinspiration extrême-orientale », « organisation occulte » etc., ce qui, par conséquent, permet également de renoncer à la définition de ces termes..
Ceci vaut également pour les termes plus généraux tels que « communauté religieuse » ou « Eglise » que certains groupements utilisent afin de ne pas être étiquetés en tant que « secte » et ainsi prêter le flanc à la critique. A linverse, certaines Eglises peuvent présenter des traits sectaires. De lavis des personnes entendues, une approche qui se réfère aux caractéristiques structurelles et méthodiques présentées naffecte pas la liberté de conscience et de croyance garantie par la Constitution. Ainsi, lEtat sort de la ligne de mire de la critique : il ne juge ni ne condamne les conceptions de lunivers et les idées de groupes.
Toutefois, les structures, les méthodes et les contenus ne peuvent pas toujours être clairement séparés les uns des autres. Il nest pas possible de renoncer à conduire une réflexion au sujet du contenu et de lidéologie lorsque lidéologie - toujours basée sur une vision de lhomme - constitue une partie de la méthode. Lorsque cette idéologie est raciste ou fasciste et quelle est ouvertement propagée, les bases légales actuelles (art. 261 bis Code pénal: "Discrimination raciale") permettent déjà dintervenir (ce qui nest pas le cas lorsquelles sont propagées dans des cercles fermés et privés, ce qui démontre limportance et la nécessité de linformation). Les tendances racistes ou antisémites, ou encore d'extrême droite ou fascistoïdes, peuvent prendre différentes formes [23]:
 mouvements ou publications exprimant ouvertement des opinions racistes, antisémites ou négationnistes.
 doctrines s'appuyant sans recul sur des courants de pensée racistes ou antisémites plus anciens et parfois inhérents à la mentalité d'une époque donnée (elles sont plus dangereuses, mais il est plus difficile de les mettre en évidence). Il est indispensable ici que les tenants d'une telle doctrine soumettent la tradition de pensée concernée à un réexamen critique, qu'ils prennent leurs distances avec les éléments racistes que la doctrine propagée peut avoir, et qu'il soit procédé le cas échéant à leur réinterprétation religieuse ou théologique.
 doctrines antidémocratiques remettant en cause les valeurs humanistes et égalitaires qui fondent notre société.
En outre, une séparation nette nest pas possible non plus dans les cas où une méthode portant atteinte aux droits fondamentaux est un produit ou un prolongement de lidéologie. Cest le cas notamment lorsque la critique interne (du contenu ou de lidéologie) du groupe est interprétée comme étant une « tentation de Satan » ou imputée à un manque de loyauté du membre envers sa communauté et quelle est (parfois) sanctionnée par des « comités de justice » internes.
En ce qui concerne lexploitation sexuelle également, elle peut trouver ses racines dans les structures internes du groupe, dans lobéissance et la soumission. Mais elle peut également être justifiée pour des raisons idéologiques, notamment lorsquelle devient un « acte sacré » ou quelle résulte de la préférence pour un membre particulier qui est désigné en tant que « lélu du gourou » et qui se considère également comme tel. De telles tristes pratiques - dont les victimes sont souvent des enfants - se distinguent de lexploitation sexuelle que lon rencontre également dans la société dans la mesure où les coupables nagissent pas de manière isolée ou pour des motifs individuels.
[3] Encyclopédie Bordas
[4] Flammer Philipp, « 'Sekte' : Können wir auf dieses Wort verzichten ? » Conférence à la Paulus-Akademie de Zurich les 16 et 17 mars 1996 sur le sujet : « Missbrauchte Sehnsucht. Oder : Was ist eine Sekte ? », in : InfoSekta, Tätigkeitsbericht 1996, pp. 20 et s.
[5] Campiche Roland J., Les sectes religieuses : sociétés dans la société suisse romande, in: Repères, Revue romande, n o 4, 1982, pp. 8 et s.
[6] Mayer Jean-François, Phénomène des sectes et religiosité parallèle quelques aspects du pluralisme religieux, p. 1474.
[7] Mayer, Sekten und alternative Religiosität, p. 1472.
[8] Mayer, Sekten und alternative Religiosität, p. 1472.
[9] Mayer Jean-François, La liberté religieuse à lheure du pluralisme, Rutherford Institute, Rapport sur la Suisse, Paris, août 1997, p.3.
[10] Groupe de travail oecuménique « Neue Religiöse Bewegungen in der Schweiz », Entwicklungen von 1979 - 1997, p. 5.
[11] Le rapport dune commission denquête parlementaire française (Les sectes en France, Rapport Parlementaire, Paris 1996, p. 41) souligne les difficultés en matière dévaluation quantitative.
[12] Eglises évangéliques réformées, églises évangéliques méthodistes, autres églises et communautées protestants.
[13] Eglise catholique romaine, église catholique-chrétienne, églises orthodoxes et églises chrétiennes des rites dOrient.
[14] Eglise néo-apostolique (env. 30'000), Témoins de Jéhovah (19'500), autres communautés chrétiennes (8300).
[15] Roland Campiche et Claude Bovay, in Mayer, Jean-François, La liberté religieuse à lheure du pluralisme, Rutherford Institute, Rapport sur la Suisse, Paris, août 1997, p.2.
[16] Office fédéral de la statistique : L'évolution de l'appartenance religieuse et confessionnelle en Suisse, Berne 1997.
[17] Mayer, Sekten und alternative Religiosität, p. 1480.
[18] Cf. position de la délégation suisse à la réunion de l'OSCE sur la liberté de religion (Vienne, 22 mars 1999)
[19] Au niveau international, cette disposition trouve son pendant à l'article 18, 2 e alinéa du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
[20] Art. 9, 2 e al. CEDH: "La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui".
Art. 18, 3 e al. PDCP: "La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet que des seules restrictions prévues par la loi et qui sont nécessaires à la protection de la sécurité, de l'ordre et de la santé publique, ou de la morale ou des libertés et droits fonda-mentaux d'autrui".
[21] Gasper et al., Lexikon der Sekten, Sondergruppen und Weltanschauungen, p. 977.
[22] Sous nos latitudes, ces théories sont presque toujours d'inspiration antisémite; cf. à ce sujet Tangram: bulletin de la Commission fédérale contre le racisme, n°6, "Religion et ésotérisme à la dérive?"
[23] Cf. différents textes in Tangram, n°6.

References: l'article 9
 l'article 18
 l'article 15
 l'article 18
 Art. 9

Art. 18