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Timestamp: 2017-09-23 20:08:45+00:00

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Nietzsche, le philosémite européen
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Matthias Schubel
Nietzsche est un penseur qui dérange. Les propos qu'il a pu tenir dans ses différents ouvrages peuvent, pour un profane, sembler excessifs, surtout dans le contexte social moderne relativement apaisé, loin des fureurs et des passions du XIXe siècle. L'antisémitisme, grand fléau de cette période, et des époques antérieures, est encore un reproche qui est formulé à rencontre du provocateur allemand.
Cependant, cette posture ne tient pas lorsqu'on s'attarde sur ses écrits. La recherche de l'honnêteté intellectuelle, l'intransigeance nous poussent à dire qu'il s'agit là d'un faux procès. Qu'on se contente de lire l'auteur directement, sans risquer les déformations propres aux traductions et aux interprétations ; qu'on ne cherche pas à calquer la mentalité d'un siècle passé sur celle d'un autre plus lisse, plus acceptable, plus « politiquement correct » ; certes, il était probable pour Nietzsche que la vérité n'est qu'affaire d'interprétation. Cette dernière ne peut toutefois permettre l'affirmation de thèse erronée
Nietzsche, antisémitisme, nationalisme, juifs, philosémitisme
1Stefan Zweig disait de Nietzsche qu’il « est un génie des oppositions violentes. Contrairement à Goethe, qui savait génialement s’écarter des dangers, il a une façon extrêmement audacieuse d’aller au-devant d’eux et de prendre le taureau par les cornes ». Nietzsche, en tout état de cause, n’est pas un auteur qui laisse indifférent. Le goût de la provocation, l’art aiguisé de la critique, une faculté innée de mettre au jour ce qui demeure dissimulé : autant d’ingrédients explosifs, qui ont façonné de façon durable l’image et la réputation d’un penseur subversif. Ce n’est donc pas pour rien que le natif de Röcken se qualifie lui-même de « dynamite » (Ecce Homo, Pourquoi je suis une fatalité) et d’accomplir une philosophie à « coups de marteau ». Plus qu’un style, c’est un mode de pensée : qu’il s’agisse de la morale, de la raison, du christianisme ou de la démocratie, Nietzsche s’est toujours attelé à la déconstruction radicale de ce qui le préoccupait. Non pas pour le plaisir trivial de consumer arbitrairement tout ce qui l’entoure, mais pour éclaircir sous une lumière nouvelle l’objet de ses critiques incendiaires, extirper sans ménagement le fond de ce qu’il considère comme problématique.
2En ce sens, les ennemis de cette pensée sont et seront légions. Il n’est que trop aisé de chercher et de trouver les ambiguïtés, les contradictions, les affirmations trop « dures », du moins aux oreilles sensibles pour qui le calme et la tempérance sont l’expression même de la sagesse philosophique. À moins que ce type de revendication s’assimile à de la mollesse ? Mollesse d’âme et d’esprit, attitudes pour Nietzsche typiquement « modernes », et dont il dénonce sans cesse les conséquences ? C’est bien à cela que s’adresse son fameux mot d’ordre « soyez durs ! ». Dur envers soi-même, essentiellement et d’abord ; l’amour de la connaissance est parsemé d’embûches, Nietzsche ne le sait que trop. Ce n’est qu’au bord du précipice qu’on goûte réellement la saveur de la vie. Se lancer à soi des défis, s’imposer une discipline de fer pour tout ce qui touche au savoir et à l’intellect : c’est dans cette voie que doit être comprise cette terrible formule. Dès lors, que répondre à ceux qui se livrent, en toute impunité, à une interprétation erronée, dont le fil rouge serpente autour des thèmes de la douceur, de la compassion et du respect d’autrui ? Pas grand-chose, si ce n’est que les textes de Nietzsche exigent une qualité philologique hors pair, une capacité à « lire entre les lignes » : « Ô mes amis patients, ce livre souhaite seulement des lecteurs et des philologues parfaits : apprenez à bien me lire ! » (Aurore, Avant-propos, p. 18). « Prendre au mot » Nietzsche revient de ce fait à bannir l’essence même de sa philosophie. Les détours et les retours, les chemins escarpés et sinueux, les impasses trompeuses, Nietzsche se fait une joie de faire tomber le masque, pour mieux en exhiber un autre. À ne pas confondre : le voyageur et son ombre…Comme les acteurs grecs, il déploie un talent inégalé lorsqu’il s’agit de mettre en jeu les paramètres de sa pensée. La prépondérance du symbolisme nietzschéen impose que nous nous livrions à un véritable travail de sape, dont l’issue demeurera irrémédiablement obscure. Et c’est bien de cette absence de clarté que comptent profiter les anti-nietzschéens, en considérant volontairement, et de manière unilatérale, le sol trompeur sur lequel poussent en nombre considérable les plantes aphoristiques. Et ce, au risque parfois de mordre la poussière.
3Le danger est réel : quiconque s’aventure dans ces eaux est exposé au contresens, sans un minimum de précautions préalables. Il n’y a, avec Nietzsche, que des extrêmes : soit on le loue pour la fulgurance de ses analyses, soit on le blâme pour un consensus inexistant. Le « juste milieu », dont on aimerait tant trouver l’accès dans la forteresse nietzschéenne, n’existe probablement pas ; tout n’est que provocation, rire, danse légère et féconde, ultime expression d’une douce folie. La recherche du vrai ? Un mensonge dans lequel se sont fourvoyés jusqu’à présent les plus grands penseurs. La morale chrétienne ? Une simple modalité de la faiblesse, imprégnée du ressentiment, « la Circé de tous les penseurs » (Ecce Homo). La démocratie ? Une fumisterie sans nom, avatar inégalé de la lente déchéance humaine. Que reste t-il dans ces conditions ? Pour Nietzsche, un formidable espoir en l’homme, malgré sa condition encore beaucoup trop humaine ; l’espérance en une foi retrouvée, une foi irréligieuse, une foi qui se veut volonté de puissance. S’il doit y avoir destruction, ce sera une destruction appelant à la reconstruction de quelque chose de grand, d’ignoré et dont la vue apportera force et vigueur. Une « destruction », encore une fois, de l’ordre du symbole, qui ne peut être assimilée au pur anéantissement de peuples, d’ethnies ou de nations : que ceux qui l’interprètent comme une philosophie de la « terre brûlée » s’en souviennent…
4Il est un aspect, chez les anti-nietzschéens, qui, d’une manière redondante, revient continuellement sur le devant de la scène : on veut évidemment parler de l’antisémitisme. Une question, ici, se pose d’emblée : comment a-t-il été possible de comparer Nietzsche à l’antisémitisme ? Sur quoi se fondent les objections, les reproches, les attaques concernant une pseudo haine du peuple israélite ? Affirmons-le dès maintenant : cette question n’est plus à l’ordre du jour, si tant est qu’elle ait pu, à un moment ou à un autre, avoir une quelconque consistance. Il n’est même plus question de savoir si on est en mesure de « lire entre les lignes » : une lecture un tant soit peu attentive des textes de Nietzsche ne laisse planer aucun doute. Considérer Nietzsche comme un antisémite, cela revient à avouer, d’une manière explicite et flagrante, une incompréhension de sa pensée. C’est en réalité une fausse approche de Nietzsche que de mettre en avant cet argument : il importe donc de réhabiliter un type de « vérité », ou à défaut de ne pouvoir dire ce qu’était Nietzsche, de dire ce qu’il n’était pas.
5Qu’est-ce qui nous permet d’être aussi catégoriques ? Des textes, dans leur plus pure approche, trouvés dans Par-delà bien et mal, Aurore, Ecce Homo ou encore Le gai savoir ; des souvenirs de proches ou d’amis ; et, surtout, une volonté de démystifier définitivement la grossière caricature de Nietzsche que ne se privent pas de faire ses détracteurs, avec une ignorance frisant parfois l’aveuglement. On peut reprocher beaucoup de points dans les thèmes développés par Nietzsche, dont le principal serait peut-être la critique virulente de la démocratie. Encore que cette dernière, chez Nietzsche, n’est vilipendée que dans le but de mettre en exergue la tendance à l’amollissement général du genre humain, et non pas en tant que régime politique garantissant une plus grande part de liberté à chaque individu. Héritier de la tradition des moralistes français, Nietzsche, à l’image de Tocqueville, a scruté en son temps avec une perplexité grandissante le type d’humanité que la démocratie moderne était en train de construire. Mais la situation est totalement différente avec le phénomène de l’antisémitisme ; rien, dans tous les ouvrages de Nietzsche, ne justifie une telle accusation. En réalité, une seule œuvre, intitulée La Volonté de puissance, fait débat. Débat incompréhensible, pour qui sait que ce rassemblement pathétique d’aphorismes et de fragments posthumes – dont des titres et des phrases entières ont été délibérément omis, ainsi que des découpages de textes initialement liés entre eux – est le fruit de la sœur de Nietzsche, Elisabeth Förster. Celle-ci chercha à donner à cette œuvre, par un habile montage des fragments, un sens qu’elle n’a pas. Des recherches approfondies sur les sources et les différents plans envisagés par Nietzsche ont depuis établi l’invalidité de La Volonté de puissance comme un livre voulu par le penseur ; ce dernier avait lui-même en fin de compte abandonné ce projet à la fin du mois d’août 1888, comme l’atteste Mazzino Montinari.
6L’« unité » de La Volonté de puissance, si l’on persiste à maintenir une cohésion d’ensemble, tient en tout cas à cette atmosphère tendue, typique de l’ébauche, qui doit être considérée telle qu’elle se trouve dans le manuscrit et s’avère réfractaire à toute velléité de systématisation ou volonté de système, en tant qu’elle est une pensée « en devenir ». Et si nous isolons provisoirement une pensée, fût-elle centrale, telle que la « volonté de puissance », et un projet littéraire ayant pour titre La Volonté de puissance, ce sera par simple commodité d’exposition et – en dernière analyse – pour démontrer que ce type d’opération finit nécessairement par éclairer faussement l’œuvre de Nietzsche, si on ne la relativise pas, c’est-à-dire en la replaçant toujours dans le contexte organique de toutes les méditations philosophiques et de tous les projets littéraires de Nietzsche. Patrick Wotling en déduit une conclusion similaire dans la biographie de Par-delà bien et mal (édition Garnier Flammarion).
7Il faut ici souligner l’influence néfaste qu’eut cette sœur, qui chercha par tous les moyens à instaurer une sorte de culte nietzschéen. Ce « lama », comme Nietzsche la surnommait ironiquement, épousa en 1884 le Dr Bernhardt Förster, l’un des chefs du parti antisémite en Allemagne. Le mépris qu’éprouvait Nietzsche pour ce personnage n’avait d’égal que la répulsion ressentie à l’égard de cette sœur pour qui la pensée de son frère ne devait servir que la cause antisémite puis nazie. En témoigne une lettre que Nietzsche envoya à Elisabeth le 26 décembre 1887, dans laquelle il fait part de sa plus grande désapprobation quant à ce mariage :
« Car vois-tu bien, mon bon lama, c’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, savoir : celle de l’opposition, comme je le fais dans mes écrits […]. Ma répulsion pour ce parti (qui n’aimerait que trop se prévaloir de mon nom !) est aussi prononcée que possible, mais ma parenté avec Förster et le contre-coup de l’antisémitisme de Schmeitzner, mon ancien éditeur, ne cessent de faire croire aux adeptes de ce désagréable parti que je dois être un des leurs […]. Et je ne peux rien faire pour empêcher que les feuilles antisémites utilisent le nom de « Zarathoustra » : cette impuissance m’a déjà presque rendu malade plusieurs fois » (Lettres choisies, Gallimard, p. 267).
On relèvera également cette déclaration pour le moins révélatrice du véritable sentiment de Nietzsche pour sa sœur : « Quand je cherche mon plus exact opposé, l’incommensurable bassesse des instincts, je trouve toujours ma mère et ma sœur » (Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage, § 3). Wotling rappelle que ce court passage ne figure pas dans la première publication d’Ecce Homo, « version largement expurgée par sa sœur ». Et ce n’est probablement pas un hasard si les anti-nietzschéens passent la plupart du temps sous silence la présence dérangeante (pour Nietzsche comme pour eux) d’Elisabeth, tout comme ils puisent largement leurs sources dans ce déplorable ersatz de la philosophie nietzschéenne qu’est La Volonté de puissance. Discuter une pensée qu’on estime friable, certes ; mais l’exigence et la rigueur philosophique nous contraignent à une fiabilité et à un choix pertinent des sources qu’on ne peut négliger, sous peine de voir son édifice argumentatif s’écrouler comme un château de cartes.
8Bien souvent, l’étude approfondie des textes laisse un vague sentiment d’indécision, de trouble continuel qui ne fait que renforcer le malaise si décrié par les anti-nietzschéens. Perplexité dont peuvent tirer parti ceux-ci, mais aussi les défenseurs acharnés de la cause nietzschéenne. On met alors en avant la contradiction comme argument ; il devient aisé de réfuter l’adversaire puisque Nietzsche, s’il a affirmé une telle chose, a dit également son contraire. Chaque camp y trouve son compte, en y mélangeant savamment mauvaise foi, oubli volontaire ou pire encore, déformation délibérée des propos. Mais la question qui nous intéresse n’est nullement soumise à cette contradiction : Nietzsche, quant à l’antisémitisme, ne se prête pas au jeu de l’ambiguïté ou de la contradiction. Si toutefois les textes ne semblent pas suffisamment fiables pour en garantir l’authenticité, peut-être faut-il se tourner vers les témoignages directs. Ainsi, Franz Overbeck, ami de longue date de Nietzsche, précise en ces termes : « L’année 1884 correspond justement à la période où Nietzsche était en conflit personnel avec l’antisémitisme » (Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, Allia, p. 41). D’après Overbeck, son ami « était fort éloigné » de ce mouvement, « pour ne pas dire que celui-ci lui répugnait ». Influence millénaire, portée par la vague déferlante du militarisme de la nouvelle Allemagne, l’antisémitisme gagnait en cette fin du XIXe siècle les cœurs et les âmes, sauf pour ceux qui en étaient déjà imprégnés et pour les esprits qui surent s’immuniser contre cette forme ultime du ressentiment. Nietzsche fait bien partie de cette dernière catégorie, loin des clivages sociaux qui déterminent en grande partie la vie et le comportement des individus. Il fallait être, disons-le, endurci pour échapper à cette haine ancestrale, intolérance devenue presque « naturelle », incrustée dans la moindre parcelle de chaque citoyen respectable. Nietzsche était probablement l’un des seuls esprits de son temps à avoir perçu d’une manière aussi aiguë le drame contenu en germe dans l’antisémitisme. « Ce mouvement qui était dans l’air du temps » volait d’esprit en esprit, disséminant ça et là les contours néfastes qui exploseront avec la venue au pouvoir du IIIe Reich. C’est ainsi que se construit la relation entre Overbeck et Nietzsche sur le peuple juif : « Sans porter au judaïsme un intérêt particulièrement passionnel et zélé, Nietzsche et moi, dans la mesure où justement nous étions des historiens, n’avons pourtant pas pu ne pas porter une attention particulière au rapport tenace que, curieusement, les Juifs entretenaient avec leur tradition populaire, et ne pas rendre tout spécialement hommage à cette admirable ténacité » (p. 44). Ajoutons à cela que les deux amis n’avaient « foncièrement aucune sympathie non plus pour l’antisémitisme », attitude noble dans leur époque. Enfin, « Nietzsche a toujours été un adversaire convaincu de l’antisémitisme tel qu’il en a fait l’expérience » (p. 46). Si, comme le fait remarquer Overbeck, Nietzsche faisait preuve néanmoins d’un réel manque de sympathie pour les Juifs, cela n’avait pas de lien avec leur appartenance religieuse ou communautaire : ce n’est pas la personne, en tant que Juif, à laquelle s’en prend parfois Nietzsche, mais aux idéaux et aux valeurs que transmet le judaïsme. C’est parce qu’elle a su effectuer une « radicale transmutation de toutes les valeurs » (La généalogie de la morale, Première dissertation, § 7) aristocratiques, qu’elle a « osé le renversement de l’aristocratique équation des valeurs (bon, noble, puissant, beau, heureux, aimé de Dieu) », que Nietzsche y voit le premier signe d’une haine de la vie ; le christianisme fera son succès en reprenant à son compte et en agrandissant de manière formidable les nouvelles valeurs initialement établies par le judaïsme. En fait, la morale chrétienne, c’est-à-dire la morale des faibles et des esclaves, est issue exclusivement de la morale judaïque. Nietzsche la définit en ces termes :
« Je veux dire que c’est avec les Juifs que commence le soulèvement des esclaves dans la morale : ce soulèvement qui traîne à sa suite une histoire longue de vingt siècles et que nous ne perdons aujourd’hui de vue que – parce qu’il a été victorieux… ».
Ces considérations font-elles de Nietzsche pour autant un antisémite ? Nous répondrons que non, du fait de l’explication donnée précédemment, et dont Overbeck se fait aussi le chantre : « Nietzsche ne manquait pas d’agressivité. Seulement, il ne la dirigeait jamais contre des personnes, la sienne exceptée, mais toujours contre des choses ou des idées » (Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, p. 18).
9Esprit « libre », ainsi se voulait Nietzsche. Libre par rapport aux autres, par rapport à lui, par rapport au monde enfermé dans le sinistre carcan d’une morale castratrice. Libre aussi quant aux mouvements de masse révolutionnaires, signes précurseurs d’une Europe en déclin, perdant progressivement les valeurs les plus hautes. Toute révolution s’effectue dans un bain de sang ; elle est l’expression même d’une violence refoulée depuis plusieurs siècles et ne peut décidément s’affranchir du joug de la lutte, du conflit et du massacre. Etrange mélange de tradition et de renouveau qu’est la pensée nietzschéenne. Mais s’il est une idée, une tendance, un instinct auquel il s’est toujours refusé, c’est bien celui de l’antisémitisme. Nous ne pouvons répertorier ici tous les textes dans lesquels il défend farouchement le peuple juif : leur nombre est conséquent. Nous espérons que ceux cités ci-dessous suffiront à annihiler définitivement les doutes et les réticences :
« Ce que l’Europe doit aux Juifs ? – Bien des choses, en bien et en mal, et surtout une, qui participe à la fois du meilleur et du pire : le grand style en morale, le caractère terrible et majestueux d’exigences infinies, de significations infinies, tout le romantisme et la sublimité des aspects problématiques de la morale – et donc la part qui est justement la plus attirante, la plus insidieuse et la plus recherchée de ces jeux de couleurs et de ces séductions au profit de la vie aux ultimes lueurs desquelles s’embrase aujourd’hui – en se consumant peut-être – le ciel de notre culture européenne, son ciel de crépuscule. Nous, artistes parmi les spectateurs et les philosophes, nous en concevons pour les Juifs – de la reconnaissance » (Par-delà bien et mal, § 250).
« Je n’ai pas encore rencontré un seul Allemand qui ait été bien disposé envers les Juifs ; et quand bien même tous les esprits prudents et politiques rejettent inconditionnellement le véritable antisémitisme, cette prudence et cet esprit politique ne visent pas ce genre de sentiment lui-même, mais seulement sa dangereuse démesure, en particulier l’expression repoussante et honteuse de ce sentiment sous sa forme démesurée, – il ne faut pas se bercer d’illusions à ce sujet […]. Or les Juifs sont sans nul doute la race la plus forte, la plus opiniâtre et la plus pure qui vive aujourd’hui en Europe ; ils sont passés maîtres dans l’art de triompher jusque dans les pires conditions (mieux, même, que dans des conditions favorables), du fait de vertus auxquelles on aimerait aujourd’hui accrocher l’étiquette de vices, – grâce, avant tout, à une foi résolue qui n’a pas à avoir honte face aux « idées modernes » […]. Il est incontestable que les Juifs, s’ils le voulaient – ou, si on les y forçait, comme les antisémites semblent le vouloir –, pourraient dès aujourd’hui détenir la prépondérance, voire littéralement la domination en Europe ; et tout aussi incontestable qu’ils n’y travaillent pas et ne font pas plan pour cela. Pour l’instant, ils veulent et souhaitent bien plutôt, même avec une certaine insistance, être absorbés et assimilés dans l’Europe, par l’Europe, ils ont soif d’être enfin fixés, admis, respectés quelque part, et de mettre un terme à leur vie de nomades, au « Juif errant » – ; et l’on devrait être extrêmement attentif à cette tendance et cette inclination (qui exprime peut-être déjà une inflexion des instincts juifs) et se montrer accueillant à son égard : et à cette fin, il serait peut-être utile et juste d’expulser de ce pays les gueulards antisémites » (Ibidem, § 251).
« En conséquence, les ressources spirituelles et intellectuelles des Juifs d’aujourd’hui sont extraordinaires ; dans la détresse, ils sont, entre tous les habitants de l’Europe, les derniers à recourir à la bouteille ou au suicide pour échapper à un désarroi profond – ce qui est si tentant pour quelqu’un de moins doué. Tout Juif trouve dans l’histoire de ses pères et de ses ancêtres une mine d’exemples du sang-froid et de la ténacité les plus inébranlables au milieu de situations terribles, des ruses les plus subtiles pour tromper le malheur et le hasard en en tirant profit ; leur courage sous le couvert d’une soumission pitoyable, dans leur héroïsme dans le spernere se sperni surpassent les vertus de tous les saints. On a voulu les rendre méprisables en les traitant avec mépris pendant deux millénaires, en leur interdisant l’accès à tous les honneurs, à tout ce qu’il y a d’honorable, et en les repoussant au contraire d’autant plus bas dans les métiers les plus sordides – à dire vrai, ces méthodes ne les ont pas rendus plus propres […]. Toutefois il est rare que leur vengeance les entraîne trop loin en ce domaine : car ils ont tous la liberté d’esprit et de cœur qu’apportent à l’homme les changements fréquents de lieu, de climat, de mœurs des voisins et des oppresseurs, ils possèdent, et de loin, l’expérience la plus vaste de toutes les relations humaines et ils conservent même dans la passion l’usage de la prudence née de ces expériences […]. Et cette abondance de grandes impressions accumulées que constitue l’histoire juive pour toutes les familles juives, cette abondance de passions, de vertus, de décisions, de renoncements, de combats, de victoires de toutes sortes – à quoi devrait-elle aboutir, sinon, finalement, à de grands hommes et à de grandes œuvres intellectuelles ! » (Aurore, § 205).
10Grand admirateur de la culture indienne, épris de la magnifique civilisation maure, philosémite convaincu, Nietzsche ne resta jamais enfermé dans les sinistres idéaux nationalistes pourtant déchaînés à son époque. Nous pouvons même affirmer qu’il fut le penseur « européen » par excellence : son évolution personnelle, qui le fit voyager en Suisse, en Italie et en France, influença probablement sa ligne de conduite. Nietzsche, pour qui les grandes idées ne viennent qu’à celui qui est « assis le moins possible » et qui se meut régulièrement (Ecce Homo, Pourquoi je suis si malin, § 1), n’apporta pas le moindre crédit à la gigantesque « fumisterie des races », pas plus qu’il n’estima le délire collectif des nationalismes : « Non, nous n’aimons pas l’humanité ; mais d’autre part, nous sommes beaucoup trop peu « allemands », au sens qu’a pris le mot de nos jours, pour pouvoir plaider en faveur du nationalisme et de la haine des races, pour nous réjouir de cette lèpre du cœur, de cet empoisonnement du sang, qui fait que les peuples d’Europe s’isolent, se barricadent, se mettent en quarantaine. Nous sommes pour cela trop impartiaux, mauvais esprits et délicats, nous sommes trop bien informés, et nous avons trop voyagé : nous préférons de beaucoup vivre sur les montagnes, en marge, « inactuellement », dans les siècles passés ou futurs, ne serait-ce que pour nous épargner la rage muette à quoi nous condamnerait le spectacle d’une politique qui stérilise l’esprit allemand en lui injectant la vanité et qui est d’ailleurs une petite politique […]. Nous, sans-patrie, nous sommes encore d’origines trop diverses, nous sommes de races trop mêlées pour faire des « hommes modernes » ; nous sommes donc peu tentés d’aller participer à ces auto-admirations ethniques et à ces impudicités, dont on fait parade en Allemagne comme d’une cocarde loyaliste […]. Nous sommes, d’un mot, – et que ce mot soit notre parole d’honneur ! – de bons Européens, les héritiers de l’Europe, ses héritiers riches et comblés, mais riches aussi d’une surabondance d’obligations accumulées par des milliers d’années d’esprit européen » (Le gai savoir, § 277). Et il est établi que Nietzsche s’intéressait de près à la Grèce antique, à Rome, à la Renaissance italienne, à l’âge classique français ainsi qu’à Napoléon, l’« incarnation du surhumain » européen.
11Ennemi déclaré du « système » qui caractérise les philosophes, fuyant les normes et les règles, Nietzsche est le penseur idéal sur qui les reproches peuvent être les plus virulents – excepté peut-être Heidegger, pour les raisons que l’on sait – car son but n’a été que de s’exposer, d’une façon toujours plus brute. Anti-humaniste, anti-chrétien, anti-moderne et anti-démocratique, Nietzsche a perçu les grands enjeux du temps moderne. Et plus que tout, il a su déjouer un piège que lui tendaient ses contemporains : son combat contre l’antisémitisme est indiscutable. Si l’on s’en tient aux ouvrages voulus par Nietzsche, on s’aperçoit dans ceux-ci que le philosophe condamne – au nom d’une certaine probité intellectuelle, pas d’un point de vue moral – fermement ce mouvement, qui semble caractériser la dangerosité ignorante du « troupeau » ; le rejet nietzschéen de la « masse » découle probablement de là : il s’agit d’une crainte de ce que peuvent engendrer des passions négatives partagées et exaltées par une forte majorité.
Matthias Schubel, « Nietzsche, le philosémite européen », Philosophique, 10 | 2007, 143-152.
Matthias Schubel, « Nietzsche, le philosémite européen », Philosophique [En ligne], 10 | 2007, mis en ligne le 06 avril 2012, consulté le 23 septembre 2017. URL : http://philosophique.revues.org/127 ; DOI : 10.4000/philosophique.127
10.4000/philosophique.127

References: § 3
 § 7
 § 250
 § 251
 § 205
 § 1
 § 277