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Timestamp: 2017-02-22 02:03:24+00:00

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Penser, divaguer : l’association des idées chez Locke
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Pierre-Louis Autin
Français English Locke écrit à Molyneux qu’il veut donner à l’association des idées plus de portée encore qu’il ne l’a fait dans l’Essai. S’appuyant sur les textes politiques, pédagogiques, ainsi que sur Of the Conduct of the Understanding, nous y trouvons de fait à dépasser les applications courantes que l’on fait de l’association des idées lockienne (théorie de l’erreur, question de la maîtrise des passions) : nous nous risquons ainsi à montrer que le processus de liaison et d’association est en jeu au niveau fondamental et biologique de l’existence humaine. L’opposition de l’adaptation et de l’inadaptation (cette dernière permettant de nommer et repérer les pathologies de l’association) fonctionne pour le vivant (1), mais aussi pour la description du soi (2). L’association des idées rend en effet difficile à l’esprit de s’approprier lui-même, de comprendre l’origine de ses propres pensées. Enfin, et c’est la troisième application de cette étude, si l’on se tourne du côté de l’expérience (3), alors que l’activité industrieuse et adaptée à l’expérience met la nature à notre disposition parce que nous y avons trouvé les bonnes liaisons, l’association d’idées nous fixe dans des liens stériles avec le monde et permet de comprendre ce qu’est la folie. Ainsi, à propos du vivant, du moi et de l’expérience humaine, l’association des idées apparaît comme le « scrupule sceptique auquel se heurte l’abandon confiant à la voie des idées ».
Locke writes to Molyneux that he wants to give to the connection of ideas even more importance than he formerly did in the Essay. The study of the political and pedagogical works of Locke, and also Of the Conduct of the Understanding, contributes to extend the Lockean connection of ideas theory beyond its better-known uses (e.g. about error or the mastery of one’s passions), and it is suggested that the process of linking together and associating ideas is already effective at the very basic and biological level of human existence. Whereas ordinary and regular connection of ideas supports what we may call adaptation, several pathological associations can be described as forms of inadaptation of the living being (1), as well as of the Self (2). Experience (3) is the third possible application of this study, because, while industry finds benefits in good connections, the association of ideas engages us in sterile relations with the world, and provokes several forms of madness.
Mots-clés :Locke, expérience, vie, association des idées, Soi (Self)
Keywords :experience, Locke, connection of ideas, vie, SelfHaut de page
Errances de la nature et accidents de l’existence
Perception et habitude
Nature et accidents
Le Soi (Self) et la perception
Liaison naturelle et association des idées
Expérience et aliénation
Aliénation et imaginationHaut de page
1 « I think I shall make some other Additions to be put into your Latin Translation, and particularl (...)
1Dans une lettre à Molyneux du 26 avril 16951, Locke caresse l’idée d’augmenter encore l’Essai philosophique concernant l’Entendement humain d’un chapitre additionnel sur la connexion des idées. Un désir qui peut sembler paradoxal : n’est-il pas déjà question partout dans l’Essai de séries (train), de liaison (connexion) ou encore de composition (composition) des idées, et d’une description des opérations de l’esprit en des termes dont les écarts sémantiques, s’ils ne sont pas négligeables, roulent sur cette question ? Que doit-on attendre d’un texte sur la connexion des idées – qui, par une ultime nuance linguistique, deviendra l’association des idées – qu’on ne sache déjà ?
2Nul n’ignore le retentissement philosophique et historique qu’auront la notion et la thèse bien connue de Locke selon laquelle l’association des idées est leur liaison arbitraire, qui inscrit la folie ordinaire en chaque esprit sain et rationnel. D’ailleurs, Chambers, témoignant du succès de l’invention, écrira dans sa Cyclopedia dès 1720 que, dès qu’elles sont présentes à l’esprit, les idées qui en appellent d’autres sont associées et les associations sont soit naturelles, soit arbitraires. Locke n’aurait donc songé qu’à compléter le tableau qu’il dresse de la pensée pour donner un seul nom à ses dérives. Peut-être est-il permis cependant de rechercher au moment même où cette notion s’élabore, c’est-à-dire avant qu’elle ait acquis cette tranquille évidence dont témoigne Chambers, la manière dont elle cherche sa place, induit un prolongement de l’œuvre, réoriente la pensée de Locke.
2 « Temples have their sacred Images, and we see what Influence they have always had over a great pa (...)
3L’essai intitulé De la conduite de l’entendement, censé proposer une analyse systématique de ce qui n’avait été analysé que de manière historique, c’est-à-dire descriptive, dans le chapitre de l’Essai consacré à l’association des idées, s’ouvre sur le péril lié aux images et aux idées, qui sont « les puissances invisibles qui gouvernent les hommes »2. Ces puissances invisibles sont aussi bien occultes : l’association des idées est le véhicule de l’autorité, du parti et de la secte, elle est la voie insidieuse par laquelle ces principes antilibéraux, contraires à la société civile, dont l’autorité s’enracine dans l’esprit, oppose une résistance tenace à la force de conviction de la raison.
4Cependant, curieusement, Locke ne veut pas se contenter de ce qui relève de la conduite de soi, ou la maîtrise des passions, ou la défiance à l’égard du préjugé et de l’amour-propre. Il songe à une « logomachie », à faire de l’association des idées la source de la folie. L’association des idées affecte la pensée dans sa plus simple expression, non seulement parce qu’elle aliène le jugement, l’acte élémentaire dans lequel s’exprime la puissance d’entendre, mais encore parce qu’elle « travaille » le principe lockien selon lequel la pensée est perception.
5Ce travail peut être repéré dans le rapport que la perception entretient avec la vie, le Soi (Self) et l’expérience.
6Cette forte combinaison d’idées qui n’est pas cimentée par la nature, l’esprit la forme en lui-même, ou volontairement ou par hasard ; et de là vient qu’elle est fort différente en diverses personnes selon la diversité de leurs inclinations, de leur éducation et de leurs intérêts.
3 Essai philosophique concernant l’entendement humain, trad. M. Coste, réédition Paris, Vrin, 1989 ( (...)
La coutume forme dans l’Entendement des habitudes de penser d’une certaine manière, tout ainsi qu’elle produit certaines déterminations dans la Volonté, et certains mouvements dans le Corps : toutes choses qui semblent n’être que certains mouvements continués dans les esprits animaux, qui étant une fois portés d’un certain côté, coulent dans les mêmes traces où ils ont accoutumé de couler ; traces qui par le cours fréquent des esprits animaux se changent en autant de chemins battus, de sorte que le mouvement y devient aisé et, pour ainsi dire, naturel.3
4 Principles of Psychology, New York, Holt, 1890, vol. I, p. 563 : « The psychological law of associ (...)
7L’association des idées est présentée comme une habitude dont on connaît les effets sur le corps ou sur la volonté, mais en tant qu’elle s’exerce sur l’esprit, c’est une habitude intellectuelle. C’est également dans ce passage où il présente l’association qu’il reprend les explications en termes d’esprits animaux et de « chemins battus » (frayage) dont William James dira, dans ses Principes de psychologie4, que l’on s’est contenté depuis d’en préciser la terminologie.
5 A. Dilly, Traité de l’âme et de la connoissance des bêtes où après avoir démontré la spiritualité (...)
8À vrai dire, l’habitude est inscrite dans la possibilité même de la perception dès lors que la production de l’idée et sa consistance sont dues à la conjonction constante des mouvements sensoriels et des idées perçues. Et il suffit d’instituer d’autres conjonctions pour que le comportement varie et se montre inhabituel. Ainsi, en 1680, le cartésien Antoine Dilly fait référence à la « jonction d’espèce » pour expliquer « par la seule machine les actions les plus surprenantes des animaux »5. Le même modèle du frayage permet en effet de comprendre que l’apparente affection du chien pour son maître n’est que l’espérance suscitée par l’habitude d’être nourri par le maître, tout comme la danse qu’il réalise résulte de l’habitude contractée de danser pour du pain. L’association des idées dit la même chose que la « jonction d’espèce » mais dans un autre langage, annonçant le double discours de la psychologie (physiologique et mentale).
6 Essai philosophique, ouvr. cité, II, chap. 9, § 11, p. 101.
7 Ibid., § 15, p. 103.
9Cependant, ce double langage dépend aussi d’un changement de perspective : de la jonction d’espèces à l’association des idées, il ne s’agit plus de démythifier l’animal et de montrer que l’observateur extérieur se trompe à déceler la présence de l’esprit là où se manifeste la plasticité du vivant, mais de démythifier l’esprit, ou plus exactement la présence de soi à soi de l’esprit, en montrant qu’y opère une machinerie silencieuse et inaperçue dont la perception n’est que la scène. Ce déplacement tient à ce que Locke fait de la perception l’articulation, et non la césure, entre la vie animale et l’entendement : l’animal se définit par la perception, le mouvement est chez lui « une suite de la sensation »6 et par ailleurs la perception est la « première opération de toutes nos facultés intellectuelles »7.
8 Ibid., § 11, p. 101.
10Cette articulation a pour conséquence que la sensibilité n’est jamais seulement passive, elle n’est pas seulement sensibilité de l’organe, elle est toujours en même temps sensibilité à quelque chose. Locke écrit : « Cette faculté d’apercevoir [prendre garde à quelque chose] est, ce me semble, ce qui distingue les Animaux d’avec les Êtres d’une espèce inférieure. »8 C’est ainsi d’ailleurs que la réflexion, comme pli de l’esprit sur lui-même implique une habitude qui détermine la sensibilité à nos propres opérations mentales. Si percevoir en tant qu’on perçoit des idées, c’est entendre ou saisir une signification, c’est aussi comme pour un vivant déterminer des valeurs, c’est-à-dire manifester un penchant.
11Dans l’association des idées, il y a contamination des significations par les valeurs. L’idéal de la perception immobile, de l’examen attentif et de la signification distincte de l’idée est subrepticement perverti par des valeurs qui résultent d’une sensibilité constituée, éventuellement d’un stade de développement de l’esprit.
12Mais la fonction biologique de l’association ne l’épuise pas : si l’on compare les illustrations que Locke convoque dans l’Essai et dans De la conduite de l’entendement, on ne peut qu’être frappé du voisinage entre les errances de la nature et les accidents de l’existence.
13La notion d’accident nous semble éclairer la nouvelle conquête de l’entendement que Locke entend mener. Les associations d’idées sont le règne de la différence, et le vocable permet de fédérer sous un genre commun des dispositions de l’esprit que rien ne semble apparenter. Il en résulte une diversité des cas, qui sont convoqués à la fois dans le chapitre 2, XXXIII de l’Essai consacré à « L’association des idées » et dans De la conduite de l’entendement, qui laisse quelque peu perplexe : la phobie alimentaire, l’obsession, le deuil, l’esprit partisan, le sectarisme religieux, liste qui ne saurait être exhaustive. Tous ces « phénomènes » ont en commun de rendre inapte à la conviction de la raison, et procèdent autant d’un mécanisme adaptatif qui ne préserve pourtant pas de l’erreur, comme les phobies alimentaires contractées à la suite de réactions de dégoût, que d’accidents de l’existence.
14C’est cette alliance de la force et de l’origine accidentelle de la connexion entre les idées qui confère à l’association des idées sa dangereuse puissance. L’accident, c’est ce qui est privé de nature, ce qui advient à quelque chose d’autre. L’association, de ce point de vue, c’est ce qui arrive aux idées alors qu’elles sont présentes conjointement dans l’esprit. Or les idées ne se présentent conjointement à l’esprit que parce qu’elles sont associées dans le discours d’un autre, dans une pratique cultuelle ou encore par les circonstances de l’existence. Il ne faut pas imaginer que la répétition produit la connexion des idées comme par l’effet d’une réimpression toujours plus profonde des traces cérébrales sans concevoir, en même temps, que la répétition procède d’une obsession de l’esprit, d’un ressassement, d’une servitude de l’existence qui se reflète dans l’esprit. En d’autres termes, la répétition n’est pas indépendante d’une disposition de l’esprit. Au fond, il apparaît qu’à l’inadaptation – l’adaptation, en étant plastique, est approximative – Locke ajoute les désordres de l’existence, les chimères personnelles, et traite les associations d’idées produites dans l’esprit comme les traces d’un mode de vie.
9 Of the Conduct of the Understanding, ouvr. cité, § 4, p. 17; « As it is in the Body, so it is in t (...)
10 Ibid., § 3, p. 7 (trad. fr. p. 18).
15De ce point de vue, De la conduite fournit une variation sur le thème de l’attitude morale, de la responsabilité à l’égard de son propre entendement que l’on ne peut laisser à lui-même sans manquer à ce que chaque homme se doit. La nécessité de soumettre l’entendement à une conduite vient de ce qu’il est sujet aux accidents et que les accidents s’inscrivent dans sa nature active. Dans De la conduite de l’entendement, l’esprit n’est plus défini par la perception, mais par la pratique et l’usage. Locke le dit : un esprit n’est que l’effet de la pratique et de l’usage qu’on en a9, tout comme il en va pour le corps. Nature veut dire alors aptitude constituée, tendance. Dès lors le portrait du sujet de la connaissance que Locke dresse repose sur l’attitude d’indifférence impartiale (unbyass’d Indifferency)10 qu’il exige de celui qui veut la vérité, qui est l’idéal de l’examen critique, et qui passe par une appropriation ou une réappropriation de soi.
16On attribue à Locke l’invention de l’individu moderne qui dispose librement de lui-même, le propriétaire de soi. Quelles que soient les limites à poser à cette possession de soi, du moins doit-elle s’entendre de l’individu qui n’appartient à personne d’autre, dans une société qui n’admet plus les réseaux de dépendance personnelle. Cette invention tient à la position de la personne à la fois comme conscience, c’est-à-dire présence de soi à soi-même dans laquelle la réflexion est le gage de l’identité et comme sujet juridique, ce support à quoi l’on approprie des actions et des pensées.
11 Ibid., § 10, p. 40 : « […] this great and dangerous Impostor, Prejudice, who dresses up Falshood i (...)
12 Essai philosophique, ouvr. cité, II, chap. 9, § 8 à 11, p. 99-101.
17Il apparaît pourtant que cette positivité du Soi, de l’identité réflexive est menacée par « l’imposture »11. Le mot est lâché, à vrai dire, quand il est question du préjugé, mais le jeu des variations sur le même thème, la matière examinée sous tous ses aspects et les dénominations s’appuient sur une parenté étroite. La métaphore de l’imposture nourrit déjà le mécanisme à l’œuvre dans la perception visuelle, que Locke expose à plusieurs reprises, et toujours quand il est question de faire signe vers l’association des idées. C’est à l’occasion du passage dans lequel il propose à son lecteur le problème soumis par Molyneux – et qui demande si un aveugle, qui recouvrerait la vue pourrait distinguer un cube d’une sphère qu’il a appris à distinguer par le toucher –, que Locke insiste sur les tours de passe-passe de l’esprit, sur la substitution des idées, sur toute une machinerie illusionniste12.
18Il n’est pas utile d’insister sur la réponse négative de Locke à ce problème, mais sa prudence est significative puisqu’il mentionne que l’aveugle ne pourrait à la première vision et avec certitude distinguer les deux objets. Cette prudence qui tient à ce que Locke, contrairement à Berkeley par exemple, considère que les idées de la vue sont spatialisées, autrement dit que l’idée d’espace, de figure et de mouvement sont des idées visuelles et non seulement tactiles. On retiendra seulement que l’expérience idéale proposée révèle que la fiction d’une première sensation, sensation originelle, n’est qu’un état de confusion intellectuelle. Mais c’est trop dire. Locke estime que ce phénomène s’observe presque exclusivement en matière visuelle et ce, pour deux raisons : d’une part, la vue a affaire à des idées hétérogènes, très différentes de ce que sont celles des couleurs et de la lumière d’un côté, et de l’espace, des figures et du mouvement de l’autre. C’est un sens ouvert à ce qui n’est pas sa sensation spécifique ou propre. D’autre part, l’espace ou la figure ont des effets sur la lumière et les couleurs, et cette relation physique explique que nous tendions à juger des unes par rapport aux autres. C’est sur cette base que lorsque l’œil regarde une sphère uniformément colorée, nous substituons une idée de jugement, celle de la sphère, à l’idée de sensation, la surface plane diversement colorée et ombrée que la vue reçoit. La thèse est classique : la perception est un jugement implicite. Ce n’est pas que nous jugions au moment de sentir, mais plutôt que nous substituons à ce qui est actuellement senti l’anticipation de l’objet que l’on pourrait toucher. L’expérience de Molyneux n’a pas d’autre fonction que de montrer que l’apprentissage et l’expérience médiatisent l’usage des sens, et davantage, quoique Locke ne le dise pas, qu’il n’y a d’immédiateté sensible, de sensation qu’à rebours d’une analyse idéale.
13 Bacon nourrissait une grande curiosité pour les performances de la mémoire, l’hypermnésie et l’art (...)
19Il n’y a dans ce phénomène que ce qui est communément donné dans les liaisons associatives du langage. Dans la liaison associative telle qu’elle opère dans la perception visuelle et dans le langage, percevoir ce n’est que substituer au senti – en le conservant – ce dont il porte la marque. La marque c’est le support – au sens matériel – de la remémoration. Deux principes y président : à la fois un principe d’économie, autrement dit, reconnaître et non pas redécouvrir, mais également un principe dynamique, ou le relais supporte l’effort de l’esprit. C’est la base de la conception instrumentale du langage dans laquelle le mot est toujours à la fois l’économie et l’étai de la pensée. La marque n’est escamotée qu’en étant conservée, c’est une perception assujettie. D’ailleurs, connexion et association des idées au sens lockien désignent peut-être, plutôt que l’excitation mutuelle des idées, l’assujettissement, le lien au sens de « bind »13. La perception ou l’idée assujettie n’opère plus indépendamment des perceptions auxquelles elle est associée. Elle n’est plus disponible et, partant, s’identifie à sa fonction instrumentale.
20C’est donc le propre d’une pratique de produire des habitudes qui ne sont des aptitudes de pensée que parce que l’esprit progresse en gagnant en économie et dynamisme, qu’il s’instrumentalise. Locke soutient, d’ailleurs, que tout esprit est capable de vérité ; cependant cette capacité doit être constituée, c’est-à-dire effective. La puissance propre à l’esprit de s’illusionner, de ne pas coïncider avec ce qu’il perçoit actuellement, est inséparable de l’instrumentalisation de ses perceptions. L’association des idées n’est que la manifestation dépourvue d’utilité de ce phénomène. La pensée erre de la même manière que la vie, par la même plasticité, qui lui permet de se développer et de se constituer comme aptitude. Elle a également les mêmes effets que l’inadaptation, elle introduit la divagation dans la pensée.
21Le motif pour lequel Locke ne veut pas que l’on identifie l’association des idées à l’activité même de penser, c’est le sens commun, le rapport intime que la pensée doit nouer avec les choses telles qu’elles sont. Ce rapport dépend des idées, et l’office de la raison est de le percevoir dans la relation nécessaire que les idées ont entre elles. Juger, c’est percevoir la nécessité de nos pensées. C’est pourquoi Locke a besoin d’établir une opposition réelle et non pas seulement privative entre l’association des idées et la raison. De là, la liaison naturelle des idées ne saurait être confondue avec l’association, non du point de vue des effets (elles deviennent elles aussi des habitudes de pensée) mais du point de vue de leur fondement. À vrai dire, ces liaisons ne concernent que certaines de nos idées : on sait que Locke circonscrit la sphère de cette connexion aux mathématiques et à la morale, puisqu’en ces matières l’objet des idées leur est adéquat, et n’existe pas indépendamment d’elles. La relation des idées dans ces matières est idéelle, nécessairement vraie, et elle est perçue comme telle. Et lorsque Locke dit que voir c’est connaître, c’est bien au sens de percevoir la relation de convenance ou de disconvenance entre des idées comme étant nécessaire, comme résultant de ce que sont ces idées.
14 Of the Conduct of the Understanding, ouvr. cité, § 39, « self-evident Truths », p. 116 ; la traduc (...)
22Il y a au moins deux points à relever : d’une part, ce plan d’opposition suppose que le pouvoir de l’association des idées concerne au premier chef les principes auxquels chacun adhère. C’est parce que l’association des idées produit des jugements dont Locke dit qu’ils apparaissent aussi naturels que les « propositions évidentes par elles-mêmes »14 que l’opposition réelle a un sens et qu’elle est radicale. D’autre part, l’association des idées n’est pas arbitraire uniquement parce qu’elle est due à la coutume et au hasard, mais également parce qu’elle est par construction une relation d’idées qui n’a jamais été perçue comme telle. Autrement dit, elle dérobe à tout examen l’origine même de sa formation, elle reproduit dans l’esprit la force immémoriale de ce qui a été institué « une fois pour toutes ».
23Dans la liaison des idées, nous ne lions les idées qu’en tant que nous percevons leur lien, tout comme, selon Locke, la conscience étend la sphère du Soi uniquement à ce qu’elle reconnaît comme lui étant propre. C’est que leur analogie, pour ainsi dire, tient au caractère réflexif et univoque de la relation : la conscience s’appuie sur le Soi (et non sur l’agent individuel), dont elle est l’acte réflexe, tout comme la raison s’appuie sur une relation d’idées préexistante à l’acte par lequel elle la scelle en la percevant. Mais davantage que l’analogie, Locke suggère une réelle articulation entre conscience et liaison des idées. La réflexion confère à ce qu’elle réfléchit dans la liaison naturelle des idées le caractère d’une relation de droit. Il en est ainsi par exemple dans le droit de propriété. Dans les § 35 et 38 du Traité du gouvernement civil, on trouve une illustration essentielle de l’articulation de la conscience et de la liaison naturelle des idées à propos de l’appropriation privée de la propriété collective des hommes voulue par Dieu. Locke rejette la théorie du consentement à l’état de nature et expose une théorie de l’appropriation alternative. Cette dernière s’exerce sur la base de la liaison naturelle entre les idées de travail et de possession, si bien que l’un donne droit à l’autre dès lors que la personne qui est unie par la conscience à son corps qui travaille s’annexe le produit de ce travail. Locke écrit :
15 Traité du gouvernement civil, trad. D. Mazel, Paris, Garnier-Flammarion, 1992, § 28, p. 164.
Ainsi, l’herbe que mon cheval mange, les mottes de terre que mon valet a arrachées, et les creux que j’ai faits dans des lieux auxquels j’ai un droit commun avec d’autres, deviennent mon bien et mon héritage propre, sans le consentement de qui que ce soit. Le travail, qui est mien, mettant ces choses hors de l’état commun où elles étaient, les a fixées et me les a appropriées.15
16 Ibid., § 35, p. 169.
Car, enfin, nous voyons que labourer, que cultiver la terre, et avoir domination sur elle, sont deux choses jointes ensemble.16
24Cette implication mutuelle de la conscience et de la liaison ou association naturelle des idées est le modèle du développement du sujet connaissant ainsi que celui du sujet social par la voie de l’appropriation. Il est possible de reconnaître le cri du cœur du sujet moderne dans la tranquille assertion selon laquelle le travail et la domination de l’objet travaillé sont choses jointes, autrement dit, fondent une relation de propriété.
25À l’inverse, l’association arbitraire des idées aliène la libre disposition des idées, qui se traduit par la possibilité de les séparer, de rompre le bloc de perception qu’elles forment à deux. Elle introduit ainsi dans l’esprit un obstacle au modèle de l’appropriation que nous avons évoqué : d’une part, l’association établit l’inséparabilité de fait de certaines idées, qui les rend inappropriables par la raison. Ne peuvent en effet être inséparables que des idées associées et non pas liées naturellement, car les secondes dépendent d’un acte de pensée susceptible d’être répété à chaque instant de la vie par une conscience. C’est pourquoi d’ailleurs la raison n’a qu’un pouvoir coadjuteur, autrement dit elle scelle pour l’esprit une liaison qui est inscrite dans les idées : ce pouvoir en suppose un autre, celui de distinguer en fait ce qui est lié en droit. D’autre part, les associations d’idées forment des pensées qui sont la propriété d’un autre (le maître de secte, le sujet mystique, l’amoureux de sa propre opinion, autant d’individus qui renvoient aux occasions où l’on n’est pas soi-même). On peut à cet égard reconnaître un inconscient, du moins sous une certaine forme, dans la positivité d’un lien entre idées privé de toute raison, de ce qui, ne pouvant être repris, opère secrètement.
26Ce que la conscience observe est alors conditionné par cette structure sous-jacente, elle est consciente des effets comme s’il s’agissait des causes. Il en va de même dans De la conduite de l’entendement. Lorsque le peintre compose dans un tableau le jeu des couleurs et de la lumière propre à créer chez le spectateur l’illusion du relief, il lui incorpore la science des conditions de la perception visuelle. C’est pourquoi Locke considère que les associations une fois constituées ne peuvent être observées en soi-même et chez les autres que par leurs effets à travers les déplacements subreptices du raisonnement, les « manières de parler » et des stratégies le plus souvent inaperçues de leur auteur. Tout l’esprit dans lequel opèrent des associations d’idées devient une tournure de la pensée.
27Cependant, dès lors que la perception et sa mécanique manifestent leur empire sur la pensée, association et liaison naturelle des idées tendent à se confondre dans le jeu des apparences. Locke semble avoir reconnu dans l’association des idées ce qui met en cause le pouvoir de s’orienter dans la pensée et ce qui par suite exige un retour aux choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire à l’expérience.
28La question du retour aux choses, qui semble susciter l’Essai consacré à la conduite de l’entendement, ainsi que celle de l’orientation dans la pensée trouvent dans l’expérience leur pierre de touche. La méthode descriptive directe de Locke s’appuie sur la possibilité pour le lecteur de vérifier la véracité du propos en observant ce qu’il éprouve. Vérifier, c’est éprouver l’expérience commune. Cette expérience commune s’enracine dans la bonne nature de l’esprit, c’est-à-dire la conformité de l’ordre des idées à l’ordre que les choses présentent dans l’expérience. Mais ce qui importe à cet égard, c’est que l’existence de l’objet soit assurée et que ce que nous en connaissions soit à sa ressemblance (les qualités premières par exemple), et aussi que l’expérience en soit réglée, c’est-à-dire que l’ordre des idées dans l’expérience reproduise l’ordre de la nature.
17 II, chap. 23, Paris, Garnier-Flammarion, 1990, p. 208-210.
29Traditionnellement, l’ordre de l’expérience est produit par l’observation de la fréquence et de la répétition des choses ou situations semblables. Lorsque Leibniz, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain17, aborde la question de l’association des idées, il y reconnaît d’emblée la figure de l’empirique, qui étend au futur ce qui a été observé fréquemment du passé, sans voir que le monde change, que les mêmes raisons ne demeurent pas. L’homme d’expérience ne connaît pas les raisons de ce qu’il sait, mais ce savoir est suffisamment raisonnable lorsqu’il organise le monde réel en fonction de la pratique ou de l’action. Sa sanction est la réussite, sa vérification est la fréquence des exemples et le long usage de la connexion dans l’esprit, qui font de la mémoire l’art de la prudence. La liaison naturelle, dit Leibniz, est vérifiée par la pratique, alors qu’elle est accidentelle lorsqu’elle est pour ainsi dire traumatique, soutirant à la violence de l’impression la force probante équivalente à celle d’une pratique ancienne.
30Mais cette lecture de la distinction entre nature et accident qui replace cette dernière au sein de l’association des idées – conçue comme liaison sentie et non pensée entre les idées – suggère que Locke entendrait par liaison naturelle des idées la liaison empirique. À vrai dire, il ne nous semble pas qu’il était question, dans la liaison naturelle, de la connaissance acquise par l’expérience, et ce en raison de l’opposition réelle que Locke cherche à établir entre raison et association des idées. Toutefois, cette distinction entre nature et accident a un sens dans la connaissance empirique. Elle éclaire la notion d’expérience et la fonction cognitive que lui confère Locke, sous l’inspiration de l’art médical et du néo-hippocratisme de Sydenham.
18 Lettre du 20 janvier 1693, dans Familiar Letters…, ouvr. cité, p. 223-226 (p. 223).
19 Ibid., p. 224, ma traduction (« […] to observe the History of Diseases, in all their Changes and C (...)
31Dans une autre lettre adressée à Molyneux18, Locke reproche aux médecins « spéculatifs » d’être inattentifs à ce que révèle l’expérience : « Observer l’histoire des maladies dans l’ensemble de leurs changements et circonstances, est un travail qui exige du temps, de la précision, de l’attention et du jugement »19, et au terme de ce travail, le médecin est censé découvrir la nature de la maladie en tant qu’elle se donne à voir dans des relations causales visibles, ainsi qu’à travers l’effort de la nature pour recouvrer la santé. L’hypothèse théorique ou les principes empêchent de suivre l’expérience dans son développement, qui mobilise les facultés de l’esprit pour discriminer l’accidentel de l’essentiel, c’est-à-dire la corrélation entre les phénomènes qui relèvent d’une nature morbide. Le médecin spéculatif construit des édifices théoriques, forge des hypothèses qui doivent tout à son imagination, alors que la capacité de l’esprit à suivre l’expérience consiste à découvrir un ordre de corrélations établies par l’observation et dont l’hypothèse n’est que ce que dans une formule significative Locke appelle « un art de la mémoire ». L’art de la mémoire, en ce sens, est aussi bien une mise en ordre, une classification du savoir et une appropriation de sa construction, c’est-à-dire l’histoire raisonnée de sa formation.
32C’est pourquoi, en un certain sens, l’association des idées est étrangère à l’expérience dès lors qu’elle est étrangère à la connaissance et qu’elle se dérobe à toute reprise. Elle résulte au fond de ce que l’esprit n’est pas spontanément orienté vers l’acquisition d’un savoir utile et disponible dont l’expérience est la promesse. Locke n’a de cesse de répéter que l’expérience a, dans la connaissance, partie liée avec l’industrie, il a fait sien le projet d’une société industrielle : le progrès est affaire de causalités que nous sommes en mesure de produire parce que nous les avons observées. L’industrie produit ce qui a été observé, elle invente le dispositif technique qui met au service de l’action humaine le lien essentiel observé entre les phénomènes et en même temps l’instrument technique porte la mémoire de ce qui a été découvert.
33Ainsi, alors que Leibniz analyse l’expérience à la lumière des champs de la politique et de la chasse, c’est-à-dire l’art du combat dans lequel l’expérience enseigne à se protéger et à réussir ce que l’on entreprend par anticipation, Locke l’analyse à la lumière de l’industrie et des progrès matériels de la société. Chez Leibniz, elle est perpétuellement confrontée à ses limites : l’artifice sous la figure de la ruse, par exemple, ne cesse de compliquer la lecture des signes et de la rendre obsolète ; ainsi le cerf donne le change et trompe le chasseur, et les anciennes recettes politiques ne donnent plus rien car le monde et les hommes changent. Chez Locke, l’expérience est une pédagogie de l’esprit ; par l’expérience, l’esprit affermit sa nature, se modèle, se rend apte à la découverte et à la production industrieuse. Elle n’est pas une pratique sans théorie, comme disait Leibniz en songeant à l’ignorance des raisons réelles des phénomènes, mais aussi à l’impossible transmission du savoir empirique. Selon Locke, nous apprenons de l’expérience les raisons suffisantes des phénomènes, raisons réelles parce qu’observées et non spéculées, et la transmission de ce savoir passe par l’artefact technique et les repères fournis par la classification des savoirs.
34Toute l’affaire de l’expérience est d’instruire l’esprit sur sa propre nature en l’arrimant à la manière lacunaire dont la nature se dévoile à lui, en imposant une règle, un ordre. Toute la nature de l’esprit tient dans la régulation de ses opérations. C’est la raison peut-être ultime de l’opposition que Locke cherche à construire avec l’association : l’association des idées constitue, eu égard à cette détermination, un esprit délié de la nature, qui se soumet à des règles qui le séparent de ce qu’il peut. C’est pourquoi Locke rattache l’association des idées à la folie, dont il sait bien que le geste social de l’enfermement ne trace pas la ligne de démarcation avec la raison.
Aliénation et imagination
20 Voir J. Daquin, La Philosophie de la folie, ou Essai philosophique sur le traitement des personnes (...)
35C’est en présentant le chapitre sur l’association des idées que Locke annonce qu’elle est la racine commune de la folie que les Londoniens vont visiter à l’asile de Bedlam, et de la folie dont les esprits réputés pourtant rationnels et sobres sont coutumiers. Il s’agit donc de la folie dans et hors les murs. Les aliénistes français se souviendront de ces passages. Certains comme Daquin20 le plagient directement, et notamment reprennent la polarité que Locke utilise à plusieurs reprises entre le fou (madman) et l’idiot, le premier ayant conservé une faculté de raisonner qu’il exerce correctement mais sur la base de prémisses fausses et le second qui, par insuffisance des facultés élémentaires, est quasiment privé d’idées. L’idiot est réduit à la vie végétative, la faiblesse de la faculté de rétention le privant d’idées consistantes et reproductibles. Le fou illustre un cas de faculté de raisonner conservée, mais au service d’associations d’idées délirantes.
21 The Life of John Locke, with Extracts from his Correspondence, Journals and Common-Place Books, Lo (...)
22 Two Treatises of Government, P. Laslett éd., Cambridge, Cambridge University Press, 1988, First Tr (...)
36Il est notable que Locke ne consacre pas de développement au rôle de l’imagination dans cette genèse de la folie au sein de l’Essai. En revanche, dans un passage des common-place books21, il insiste sur le lien de la folie au dérèglement de l’imagination. L’imagination est définie comme la faculté de composer et elle s’illustre sur deux plans distincts : l’abstraction et l’invention, qui sont deux manières de se libérer de l’expérience. Dans l’abstraction, l’imagination produit une idée générale à partir d’idées particulières en les séparant de leurs circonstances d’espace et de temps. Il s’agit de composer, à partir de ce qui a été extrait par cette opération, l’idée « nue et précise ». L’idée est précise au sens où elle est stylisée, réduite à des traits caractéristiques, indépendamment des caractères particuliers de toute chose. Dans l’invention, l’imagination joint des idées dont on n’a jamais observé l’existence conjointe. Par ailleurs, Locke distingue mémoire et imagination, en faisant de la première l’effort par lequel l’esprit cherche à peindre selon nature, c’est-à-dire à conserver les traits de l’original, et de la seconde celle qui crée son propre modèle original. La notion de modèle est essentielle à l’imagination pour deux raisons : la première, c’est que là où la mémoire est condamnée à une reproduction affadie de l’original, l’imagination pare son invention de tous les attraits voulus, libre à la fois d’y ajouter les idées qu’elle veut et de lui conférer tout le brillant et la netteté requis ; la seconde, c’est que l’imagination destine ses œuvres à l’imitation. Ce dernier point est essentiel. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler comment procède le délire social tel qu’il est exposé dans le premier des traités sur le gouvernement civil22 : Locke conçoit à l’origine des institutions les plus contestables un processus en vertu duquel l’invention la plus fantastique d’un seul homme est l’objet d’une imitation collective, qui s’achève par la coutume dans l’institution, l’effet propre de la coutume étant de sacraliser ce qu’elle institue. De ce point de vue, l’imagination est la faculté du désir et le délire social ne s’expliquerait pas sans le succès des œuvres de l’imagination à inspirer le désir et sans la conversion par la coutume de ce désir en institution.
23 « His only Star and compass », ouvr. cité, p. 182.
37La folie individuelle n’est pas autre chose que cette composition d’idées, qui est la manifestation du désir, mais poussée à un degré où elle impressionne l’esprit comme le fait l’impression causée par un objet externe. Si nous réservons la question de savoir pourquoi Locke n’a pas repris cette analyse telle quelle dans l’Essai, il nous semble pourtant qu’elle apporte un éclairage instructif : en se libérant de l’expérience, de l’épreuve des choses, l’esprit ne vise qu’à conférer à la fiction qu’il produit une valeur concurrente, dotée d’une certitude objective par la seule puissance de l’association. Les deux figures classiques du fou que Locke reprend à son compte, l’homme persuadé d’être roi et l’homme au corps de verre, illustrent l’étendue de cette puissance qui affecte l’identité personnelle, la qualité sociale ou le sentiment du corps. Mais il n’y a là qu’une différence de degré avec les extravagances de tout un chacun, car la source est la même, et seuls en diffèrent les effets sur le rapport de chacun au monde commun. La raison entendue comme la faculté d’opérer des déductions n’est d’ailleurs en aucun cas diminuée, et Locke relève comme un fait significatif que le fou, qui affirme être roi ou tient son corps pour être de verre, en tire avec justesse toutes les conséquences. C’est que la raison, tout en se révélant en pleine possession de ses moyens, est dans le même temps et pour cela même qu’elle opère des déductions à partir de prémisses délirantes, ce qui dans la folie est conservé, subordonné, épuré et réduit à son essence. Lorsque nous disons que l’association des idées sépare l’esprit de ce qu’il peut, il s’agit en réalité d’une puissance au sens de ce à quoi il doit se destiner et non seulement de ce dont il est déjà capable. Or, le sujet moderne, qui s’approprie soi-même et ses moyens de subsistance par la connaissance alliée à l’industrie, est sinon un destin pour Locke, du moins un projet inscrit dans la nature humaine. C’est en dernier lieu, à notre sens, ce que suggère la réflexion de Locke : la sortie du sillon, le délire, est une tendance, pour ainsi dire, inhérente à l’esprit humain, et s’enracine dans ses propres modalités de fonctionnement. La raison n’est donc pas l’Autre de la folie, en tant qu’elles s’excluent mutuellement, mais en tant qu’elle a toujours à prévenir l’esprit de ses extravagances en fixant les points cardinaux de l’esprit sans lesquels la pensée n’est que divagation. Déraisonner c’est raisonner juste alors qu’on est perdu, c’est-à-dire désorienté, privé de la raison qui est selon la formule lockienne notre « seule étoile et compas »23.
38Nous avons pris toutes les libertés dans cette lecture qui tente de présenter l’association des idées chez Locke par coupes, à travers les différents problèmes auxquels elle apparaît liée, au cours de sa germination dans l’esprit de l’auteur de l’Essai. À ce prix, qui est peut-être celui de la dissémination, la notion d’association des idées émerge comme le scrupule sceptique auquel se heurte l’abandon confiant à la voie des idées.
1 « I think I shall make some other Additions to be put into your Latin Translation, and particularly concerning the Connection of Ideas, which has not, that I know, been hitherto consider’d, and has, I guess, a greater Influence upon our Minds than is usually taken notice of. » Familiar Letters between Mr John Locke, and Several of his Friends, Londres, F. Noble, 1742, p. 85-89 (p. 88).
2 « Temples have their sacred Images, and we see what Influence they have always had over a great part of Mankind. But in truth the Ideas and Images in Mens Minds are the invisible Powers that constantly govern them, and to these they all universally pay a ready Submission. » Of the Conduct of the Understanding, Bristol, Thoemmes Press, 1993 (réédition), p. 3 ; voir la trad. d’Y. Michaud, De la conduite de l’entendement, Paris, Vrin, 1975, p. 14 : « Les temples ont leurs images sacrées et nous voyons quelle influence elles ont toujours eue sur une grande partie de l’humanité. Mais à la vérité les idées et images dans l’esprit des hommes sont les puissances invisibles qui les gouvernent constamment et c’est à elles que tous universellement se soumettent. »
3 Essai philosophique concernant l’entendement humain, trad. M. Coste, réédition Paris, Vrin, 1989 (désormais Essai philosophique), II, chap. 23, § 6, p. 317.
4 Principles of Psychology, New York, Holt, 1890, vol. I, p. 563 : « The psychological law of association of objects thought of through their previous contiguity in thought or experience would thus be an effect, within the mind, of the physical fact that nerve-currents propagate themselves easiest through those tracts of conduction which have been already most in use. Descartes and Locke hit upon this explanation, which modern science has not yet succeeded in improving. » (En romain : souligné dans le texte original.)
5 A. Dilly, Traité de l’âme et de la connoissance des bêtes où après avoir démontré la spiritualité de l’âme de l’homme l’on explique par la seule machine, les actions les plus surprenantes des animaux, suivant les principes de Descartes, par A. D., Lyon, Anisson, 1680, puis Amsterdam, G. Galley, 1691. Voir chap. 20, p. 191-203, « De la nature des passions dans les hommes, et de ce qu’elles ont de commun avec celles des Bêtes », et surtout, chap. 21, p. 203-212, « Où l’on donne l’explication de quelques actions surprenantes des animaux », p. 203-204 : « Personne n’aura plus de sujet de s’étonner de ce que le chien dont on a parlé caresse son maître et se couche doucement à ses pieds en le flattant avec sa queuë, d’abord qu’on aura consideré que le pain est un objet qui luy donne du desir, quand il ne fait que le voir, qui luy donne de l’amour quand il l’a mangé et converti en chyle, & qui lui cause enfin de la joye quand il est changé en sang : car si après cela l’on fait réflexion que son maître lui en a donné fort souvent, & qu’ainsi leurs deux espèces se sont unies, qu’il l’a outre cela flatté bien de fois : c’est à dire excité dans luy certains mouvements conformes et proportionnez à tenir son corps dans une bonne disposition, l’on verra que la veuë de son maistre doit faire naistre dans cet animal tous les mouvements qu’il fait en l’approchant, qui ne sont que des suites de desir, d’amour et de joye. »
9 Of the Conduct of the Understanding, ouvr. cité, § 4, p. 17; « As it is in the Body, so it is in the Mind ; Practice makes it what it is. » (De la conduite de l’entendement, ouvr. cité, p. 25 : « Il en est de l’esprit, à cet égard, comme du corps : c’est l’exercice qui le fait ce qu’il est »).
11 Ibid., § 10, p. 40 : « […] this great and dangerous Impostor, Prejudice, who dresses up Falshood in the likeness of Truth » (trad. fr. p. 44). (En romain : souligné dans le texte original.)
13 Bacon nourrissait une grande curiosité pour les performances de la mémoire, l’hypermnésie et l’art de la mémoire en l’appréhendant comme « binding of thoughts », dans The Works of Francis Bacon, J. Spedding et al. éd., Boston, Brown and Taggard, 1862, t. V, Natural History, § 956, p. 145 : « We find in the art of memory, that images visible work better than other conceits : as if you would remember the word philosophy, you shall more surely do it by imagining that such a man (for men are best places) is reading upon Aristotle’s Physics ; than if you should imagine him to say, I’ll go study Philosophy. And therefore this observation would be translated to the subject we now speak of : for the more lustrous the imagination is, it filleth and fixeth the better. And therefore I conceive that you shall, in that experiment (whereof we spoke before) of binding of thoughts, less fail, if you tell one that such an one shall name one of twenty men, than if it were one of twenty cards. The experiment of binding of thoughts would be diversified and tried to the full : and you are to note whether it hit for the most part, though not always. » (En romain : souligné dans le texte original.)
14 Of the Conduct of the Understanding, ouvr. cité, § 39, « self-evident Truths », p. 116 ; la traduction française place ce texte au § 41 et Y. Michaud parle de « vérités évidentes par elles-mêmes » (p. 102).
19 Ibid., p. 224, ma traduction (« […] to observe the History of Diseases, in all their Changes and Circumstances, is a Work of Time, Accurateness, Attention and Judgment »).
20 Voir J. Daquin, La Philosophie de la folie, ou Essai philosophique sur le traitement des personnes attaquées de folie, Paris, Née de la Rochelle, 1792, par exemple, p. 3 : « Comparez l’état de ce cerveau qui dans un temps enfantoit des ouvrages admirés de tout l’univers, & qui aujourd’hui est incapable de mettre aucune liaison dans ses idées, chez qui elles n’ont aucun rapport entr’elles, & dont les combinaisons extravagantes en forment plus que des résultats qui leur sont analogues » ; p. 12 : « Enfin il paroît que ce qui fait la différence des imbécilles d’avec les autres fous, c’est que les autres fous joignent ensemble des idées mal assorties & forment ainsi des propositions extravagantes, sur lesquelles néanmoins ils raisonnent quelquefois avec justesse, au lieu que les imbécilles ne forment que très-peu ou point de propositions, ne conçoivent rien de ce qu’on leur dit ou de ce qu’on leur fait, & ne raisonnent presque point » ; ou encore, p. 13, décrivant un fou après avoir énoncé la tripartition des facultés de l’âme entre imagination, mémoire et raison : « Les idées les plus disparates étant fortement liées dans son esprit, par la seule raison qu’elles se sont présentées ensemble, il les jugeroit naturellement liées entr’elles & les mettroit les unes à la suite des autres, comme de justes conséquences » ; ibid. : « la folie n’est malheureusement séparée de l’ardente imagination que par une nuance imperceptible » ; p. 15 : « la folie consistera donc dans une imagination, qui, sans qu’on soit capable de le remarquer, associe des idées d’une manière tout-à-fait désordonnée & influe quelquefois sur nos jugements ou sur notre conduite. D’après ces considérations, il paroît assez vraisemblable que peu de gens en seroient exempts ».
21 The Life of John Locke, with Extracts from his Correspondence, Journals and Common-Place Books, Lord P. King, Londres, H. Colburn, 1829, p. 326-328.
22 Two Treatises of Government, P. Laslett éd., Cambridge, Cambridge University Press, 1988, First Treatise, § 58, p. 182-183 : « The imagination is always restless and suggests variety of thoughts, and the will, reason being laid aside, is ready for every extravagant project; and in this State, he that goes farthest out of the way, is thought fittest to lead, and is sure of most followers: And when Fashion hath once Etablished, what Folly or craft began, Custom makes it Sacred ».
23 « His only Star and compass », ouvr. cité, p. 182.Haut de page
Pierre-Louis Autin, « Penser, divaguer : l’association des idées chez Locke », Astérion [En ligne], 12 | 2014, mis en ligne le 23 juin 2014, consulté le 22 février 2017. URL : http://asterion.revues.org/2498Haut de page
Pierre-Louis Autin, ancien élève de l’ENS Fontenay, ancien élève de l’ENA, est premier conseiller de tribunal administratif et de cour administrative d’appel, spécialiste de philosophie anglaise classique.Haut de page
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