Source: https://yom.li/blog/primaute-temporalite-spatialite-paragraphe-70-etre-et-temps
Timestamp: 2019-09-22 10:20:24+00:00

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Primauté de la temporalité sur la spatialité, § 70 de Être et temps – Yomli
Primauté de la temporalité sur la spatialité, § 70 de Être et temps
Après avoir passé une section entière d’Être et temps à décrire l’espace comme détermination du Dasein, Martin Heidegger opère un renversement en seconde section pour traiter du temps. En effet, la première section n’était qu’une « analyse […] préparatoire1 » à « l’interprétation du Dasein axée sur la temporalité2 ». Arrivé à la « limite » de ce que permet « l’analyse existentiale » sur la « spatialité »3, il est temps pour Heidegger de passer au cœur de son propos. Nous nous intéresserons donc plus précisément au chapitre iv, § 70 de cette section. C’est dans ce paragraphe que Heidegger fait le lien entre les deux déterminations fondamentales du Dasein : la spatialité et la temporalité. Notre thèse repose sur une interprétation commune mais, comme nous allons le voir, légitime. Elle peut se résumer en quelques mots : en tant que Dasein, nous ne sommes fondamentalement que pure temporalité4. La temporalité est ce qui fait advenir le Dasein à lui-même, elle est son « sens5 » et prime sur l’espace. Nous examinerons d’abord les conceptions du temps que Heidegger rejette avant de nous pencher sur l’articulation du temps et de l’espace pour comprendre de quelle nature est cette primauté du temps sur l’espace.
Heidegger l’a déjà montré, le temps n’est pas ici pris dans « [sa] compréhension courante6 » d’ensemble de maintenants fluants (nunc fluens). Autrement dit, il ne s’agit pas d’un maintenant présent, d’une infinité de maintenants passés et d’une autre infinité de maintenants à venir. La temporalité, en tant que détermination fondamentale du Dasein, est toute autre. Elle ne correspond même pas au temps physique : le Dasein n’est pas « cet étant […] subsistant “dans l’espace et aussi dans le temps”7 ». L’analyse que mène Heidegger n’est pas physique, ontique, elle est ontologique. C’est donc en tant que « sens d’être du souci8 » qu’il faut comprendre la temporalité du Dasein. De sorte que la primauté du temps sur l’espace ne peut s’entendre comme le faisait Emmanuel Kant. Ce dernier écrivait en effet :
Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. On ne saurait supprimer le temps lui-même par rapport aux phénomènes en général, quoique l’on puisse bien les retrancher du temps par la pensée. Le temps est donc donné à priori. Sans lui, toute réalité des phénomènes est impossible. On peut les supprimer tous, mais lui-même (comme condition générale de leur possibilité) ne peut être supprimé9.
Pour Heidegger, une telle conception n’est pas ontologique mais un simple « constat ontique du déroulement “dans le temps”10 » des phénomènes en tant qu’étants subsistants.
Alors, comment comprendre la primauté de la temporalité sur la spatialité chez Heidegger ? La spatialité est « “enveloppée” par la temporalité » dans le sens où cette dernière en constitue la fondation, sans toutefois que l’on puisse « déduire l’espace du temps » ni même « le dissoudre en pur temps »11. Il y a là une difficulté : comment le temps peut-il être le sens du Dasein sans toutefois que l’espace se dissolve dans le temps ? C’est que le Dasein n’est jamais un simple étant subsistant dans l’espace, un simple corps physique impénétrable comme l’entendait Blaise Pascal12. Au contraire, le Dasein « s’empare – au sens littéral du mot – de l’espace13 », il détermine sa propre position, s’aménage son propre espace. Sa spatialité est ainsi fondamentalement différente des autres étants, et ne provient que de lui-même en ce qu’il est esprit.
Or, s’emparer de l’espace nécessite à la fois orientation et rapprochement. La phrase la plus à même de condenser cette structure se trouve à l’alinéa 4 :
Le dévoilement axé sur quelque chose de tel que des alentours fait partie de l’aménagement d’espace du Dasein14.
Le Dasein crée en permanence des « alentours », c’est-à-dire qu’il oriente des étants, rapprochant les étants subsistants des étants disponibles. Dit autrement, le Dasein est sans cesse en train d’orienter des objets pour son propre usage. Ces objets sont retenus comme des possibles, des choses dont il pourra faire usage et que le Dasein s’attend à pouvoir utiliser. « Derrière cette porte, il y a un lit sur lequel je peux m’allonger », voilà l’idée. On voit que ces alentours dévoilés s’inscrivent nécessairement dans la temporalité, en ce qu’ils ne seront que possiblement utilisés. Pire, le Dasein emporte en permanence avec lui cet espace aménagé. Après tout, il ne suffit pas que l’on passe la porte pour oublier qu’il y a derrière elle ce lit. Ainsi, le maniement de tout étant doit passer par ce rapprochement de cet étant subsistant en étant disponible. Se souvenir que le lit est derrière la porte, et en règle générale toute présentation d’un objet à l’esprit, consiste à ramener celui-ci de son « là-bas » physique où il est à soi-même, en oubliant dans le temps qu’il était « là-bas ».
Orientation et rapprochement, voilà les deux moments qui font de la temporalité la « fonction fondatrice15 » de la spatialité. De fait, comme le résume Heidegger, « [l]'irruption du Dasein dans l’espace n’est possible que sur la base des horizons ekstatiques de la temporalité16 ». Il y a bien primauté de la temporalité sur la spatialité, puisque pour se constituer dans la spatialité le Dasein doit constituer des alentours par orientation et rapprochement. Nous sommes bien fondamentalement pure temporalité, mais seulement en ce que l’inscription dans la spatialité nous est interdite si elle ne passe pas par la temporalité.
Heidegger, M., Being and Time, trad. John Macquarrie et Edward Robinson, Oxford & Cambridge, Blackwell, 1962.
Heidegger, M., Être et temps, trad. Jacques Auxenfants.
Heidegger, M., Être et temps, trad. Emmanuel Martineau.
Kant, E., Critique de la raison pure, trad. Jules Barni, Paris, Germer-Baillière, 1869.
Pascal, B., Pensées, Lafuma 957, in Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1963.
L’emphase est nôtre. Titre de la première section dans la traduction de Jacques Auxenfants et d’Emmanuel Martineau. La traduction John Macquarrie & Edward Robinson donne de même « preparatory […] analysis ». Lorsqu’il n’en est pas fait mention, c’est la traduction d’Auxenfants qui est utilisée dans cet article, les deux autres apportant des précisions lorsqu’elles diffèrent. ↩
Titre de la première partie. Martineau : « Interprétation du Dasein par rapport à la temporalité. » Macquarrie & Robinson : « The Interpretation of Dasein in Terms of Temporality. » ↩
Heidegger, M., Être et temps, trad. Jacques Auxenfants, partie I, section 2, chap. iv, § 70, al. 1. ↩
« [L]’être est le temps. » (Ibid., Introduction, chap. 2, § 5, al. 9.) ↩
Ibid., al. 8. ↩
Ibid., al. 9. Martineau parle de « compréhension vulgaire » lorsque Macquarrie & Robinson donnent « the ordinary way of understanding [time] ». ↩
Ibid., partie I, section 2, chap. iv, § 70, al. 2. Martineau coupe le terme « subsistant ». On rappelle que Heidegger fait la distinction entre étant subsistant (vorhanden, ou « present-at-hand » chez Macquarrie & Robinson) et étant disponible (zuhanden, ou « readiness-to-hand » chez Macquarrie & Robinson). Le premier est littéralement l’étant en tant qu’objet (du latin objectum, « ce qui est placé devant »), le second en tant que ce dernier est saisi par le Dasein, de sorte qu’il est difficile de défendre le rejet par Heidegger du couple Objekt/Gegenstand que Kant établissait et qu’il ne semble pas avoir entièrement compris. ↩
Kant, E., Critique de la raison pure, trad. Jules Barni, Paris, Germer-Baillière, 1869, I, partie i, section 2, § 4, al. 2. ↩
Heidegger, op. cit., partie I, section 2, chap. iv, § 70, al. 2. ↩
« Propriété en vertu de laquelle deux corps ne peuvent occuper en même temps le même lieu dans l’espace. » (Pascal, B., Pensées, Lafuma 957, in Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1963, p. 630.) ↩
Heidegger, op. cit., partie I, section 2, chap. iv, § 70, al. 3. Heidegger utilise ici l’expression « nimmt Raum ein » dont le verbe nehmen provient du proto-indo-européen *nem– (« prendre ou donner son dû »). Martineau passe à côté de la subtilité (et utilise « occupe ») lorsque Macquarrie & Robinson la souligne : « The expression […] would ordinarily be translatable as 'occupies space' or even 'takes up space'. But Heidegger is here interpreting it in a way which is closer to the root meaning. » ↩
Ibid., al. 3. Martineau est bien plus obscur : « À l’aménagement du Dasein appartient la découverte orientée de quelque chose comme une région. » Pourtant, le terme de region se trouve chez Macquarrie & Robinson : « To Dasein's making room for itself belongs the self-directive discovery of something like a region. » ↩
Ibid., al. 4. ↩
Ibid., al. 7. ↩

References: § 70
 § 70
 § 70
 § 70
 § 5
 § 70
 § 4
 § 70
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