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Timestamp: 2018-09-20 02:13:23+00:00

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Japon: politique linguistique
(4) La politique linguistique japonaise
La politique linguistique du Japon peut être décrite en trois volets. Il faut d'abord distinguer la politique linguistique liée à l'écriture japonaise, puis la politique concernant la «langue nationale» et en fin la politique relative aux minorités.
1 La politique linguistique relative à l’écriture
Avant la Seconde Guerre mondiale, les kanji utilisés en japonais n'avaient jamais été standardisés. Il fallait connaître un minimum de 4000 de ces caractères pour comprendre un quelconque journal ou magazine. Durant l'occupation du Japon, le ministère japonais de l'Éducation s’attela à la lourde tâche de simplifier la langue écrite. Le but était de réduire l'usage des caractères chinois à un strict minimum, mais en nombre suffisant pour pouvoir lire et écrire des textes normaux dans la vie pratique. Le principe retenu fut de miser sur la fréquence d'utilisation des kanji pour ne choisir que les plus fréquents.
Les résultats de ses travaux ont abouti en 1946 une liste de 1850 caractères qu'on appela les tooyoo kanji. Cette liste fut complétée par une autre liste de 284 kanji qui servaient pour l'écriture des noms et prénoms japonais. Les 881 premiers caractères (parmi la liste totale) ont été appelés les kyooiku kanji. Ce sont les kanji destinés à l’usage éducatif et utilisés dans les écoles; leur apprentissage est obligatoire après six ans d'études primaires.
Des études ont démontré que la connaissance des kyooiku kanji permettait de comprendre 90 % des documents les plus courant, alors que la connaissance des tooyoo kanji permettait d'en comprendre près de 99 %.
En 1977, les kyooiku kanji passèrent de 881 à 996 caractères. De même, en 1981 la liste des tooyoo kanji a, elle aussi, été étendue à 1945 caractères. Cette nouvelle liste s'appelle les jooyoo kanji ou kanji d'usage courant que l'on utilise aujourd'hui. Il est dorénavant obligatoire de connaître cette liste lorsqu’on accède à l’enseignement supérieur. Enfin, en 1992, les autorités japonaises officialisèrent et publièrent une nouvelle liste appelée gakushuu kanji. Celle-ci demeure toujours en vigueur dans les écoles et compte 1006 caractères, lesquels incluent les 996 issus des kyooiku kanji, sans oublier les 10 chiffres très courants au Japon.
2 La politique concernant la langue nationale
Étant donné que les langues minoritaires sont peu nombreuses, l’État japonais n’a pas élaboré une politique linguistique très développée. La politique du statut linguistique en est une de non-intervention: elle consiste à ne pas intervenir pour la simple raison que le Japon ne vit pas de réel conflit de préséance linguistique, ce qui ne signifie pas une absence de problèmes concernant les minorités.
2.1 L'absence de statut
Le Japon n'a jamais rédigé de loi linguistique. C'est d'abord une question de culture, puis de pragmatisme. Beaucoup de Japonais seraient même choqués de savoir qu'une disposition constitutionnelle proclame le japonais comme langue officielle ou nationale (kokugo). Ce serait comme proclamer l'évidence. De plus, à tort ou à raison, le Japon a toujours été réputé pour être un pays linguistiquement très homogène. En effet, plus de 95,8 % des citoyens de ce pays parlent le japonais comme langue maternelle, une langue isolée constituant à elle seule la famille japonique. Bien que linguistiquement homogène dans une proportion élevée, la Japon compte néanmoins des minorités ethniques, culturelles et linguistiques.
Dans la Constitution de 1947 (toujours en vigueur), il n’existe aucune disposition linguistique. Aucune loi ni décret ni arrêté impérial ne proclame de quelque façon que ce soit le japonais comme langue officielle (on dirait davantage au Japon kokka no gengo, ce qui signifie «langue de l'État» ou en français officiel «langue nationale». Autrement dit, le japonais est la langue officielle de facto, c’est-à-dire dans les faits. En réalité, Au plan juridique, tout au plus, peut-on trouver quelques courtes directives administratives concernant, par exemple, les nouveaux immigrants coréens, les services d’un interprète dans les cours de justice, etc.
2.2 Les lois ponctuelles
Le Japon a néanmoins adopté certaines lois non linguistiques dans lesquelles se trouvent un article portant sur la langue. Nous allons aborder quelques-unes de ces lois à ce sujet.
- Langue étrangère et traduction
Dans la Loi sur le notariat (1908), l'article 19 impose l'emploi du japonais ou le recours à la traduction dans l'élaboration d'un acte notarié:
L'article 63-2 de l'Ordonnance d'exécution de la Loi sur le registre de la famille (1947) ordonne une traduction en japonais lorsqu'un document est rédigé dans une langue étrangère:
L'Ordonnance d'exécution de la Loi sur la nationalité (1984) précise à l'article 5 que les pièces jointes rédigées dans une langue étrangère doivent être accompagnées d'une traduction:
Il en est ainsi à l'article 176 de l'Ordonnance d'exécution de la Loi sur les produits dérivés (2005) :
En 2007, l'Ordonnance d'exécution de la Loi sur le contrat au consommateur exigeait aussi l'usage d'une traduction en japonais lorsqu'un document est préparé dans une langue étrangère:
- Les langues dans les tribunaux
Dans tous les pays, l'emploi de la langue officielle est incontournable dans les procès ou devant les tribunaux. Lorsque l'accusé ou le témoin ne comprend pas la langue officielle, le recours à l'interprétariat est courant sans constituer un droit pour autant. Il en est ainsi au Japon.
L'article 74 de la Loi sur les tribunaux (1947) prescrit l'emploi de la langue japonaise:
Il n’existe donc pas, à l'intention des membres des minorités, de droit autorisant d' être jugé dans leur propre langue. En fait, les minorités n'exigent même pas une telle mesure spéciale pour eux.
Le Code de procédure pénale (1948) est plus précis, mais il emploie l'expression «langue nationale» plutôt que le terme «japonais»:
Quant au Règlement sur la procédure civile (1996), l'article 138 prescrit aussi la traduction si un document est rédigé dans une langue étrangère :
Lors d'une requête d'examen des pièces justificatives présentées dans un document rédigé dans une langue étrangère, une traduction de la partie du document pour lequel l'examen est demandée doit être jointe à celui-ci.
Il apparaît clair qu'en matière judiciaire l'usage de la langue nationale (kokugo) est obligatoire ou du moins une traduction en japonais.
- La nationalité japonaise
Parmi les six conditions permettant d'acquérir la nationalité japonaise, il n'est pas exigé la connaissance du japonais dans la Loi sur la nationalité (2008):
Dans la Loi sur l'enregistrement des étrangers (1952), aucune mention ne porte sur la langue et toute personne qui n'a pas la nationalité japonaise est appelée «étranger»:
- L'emploi des langues dans l'administration
Il n'existe pas de loi prescrivant l'emploi de la langue japonaise dans l'administration civile, car ce n'est pas dans la culture des Japonais. De plus, avec 95 % de citoyens parlant le japonais, toute la vie officielle de l’État se déroule donc en japonais, du palais impérial au Parlement, en passant par la justice, l’éducation et les programmes d’enseignement, l’économie, les affaires, la culture, les sciences, etc. De fait, les seules allusions à la langue concernent les étrangers ou les documents commerciaux de nature internationale.
Par exemple, la Loi sur les marques (1959) est tributaire du Protocole relatif à l'arrangement de Madrid concernant l'enregistrement international des marques, dont fait partie le Japon.
2) Toute personne qui désire déposer une demande d'enregistrement international doit présenter la demande prescrite et et les documents nécessaires dans une langue étrangère en vertu de l'ordonnance du ministère de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie.
Le Protocole de Madrid admet non seulement les langues anglaise, française et espagnole, mais aussi allemande, arabe, chinoise, italienne, japonaise, portugaise et russe. Cela signifie qu'au Japon toutes ces langues sont possibles pour obtenir un enregistrement international d'une marque déposée. De même, l'article 17 de la Loi sur les brevets (1959) autorise «les documents rédigés en langue étrangère».
Dans le domaine de l'aéronautique, l'article 73 de l'Ordonnance d'exécution de la Loi sur l'aéronautique civile (1952) autorise l'émission d'un certificat de compétence rédigé en anglais, en français ou en espagnol:
L'article 3 de l'Ordonnance relative à la certification et autres sur la recherche et le développement des programmes d'affaires (2012) permet qu'une demande de certification d'un programme de recherche et de développement puisse être rédigée en anglais ou en japonais :
2.3 L'enseignement du japonais dans les écoles
Le système d'éducation japonais compte trois cycles: l'école primaire (shōgakkō) d'une durée de six ans pour les élèves de 6 à 11 ans, le collège (chūgakkō) d'une durée de trois ans (12-15 ans) et le lycée (kōkō) d'une durée de trois ans (16-18 ans). La plupart des écoles publiques japonaises sont mixtes, mais il reste beaucoup d'établissements pour filles ou pour garçons. Le port de l'uniforme est souvent obligatoire dans les établissements d'enseignement.
De plus, il existe une éducation préscolaire (maternelle) qui, bien que facultative, est ouverte à tous et scolarise en règle générale les enfants âgés de 3 à 6 ans. Au terme de leur scolarité secondaire de base, les jeunes Japonais peuvent poursuivre leurs études au palier secondaire supérieur ou dans les collèges technologiques, pour une période de trois à quatre ans, selon les établissements. La scolarité est obligatoire à partir de la première année de l’école primaire (depuis 1886) jusqu’à la dernière année du collège. Les écoles débutent au mois d'avril au Japon. L'année est divisée en trois trimestres : avril-juillet, septembre-décembre et janvier-mars.
Quant à l'enseignement supérieur, il est principalement donné par les "Daigaku" (universités), les "Tankidaigaku" (collèges pré-universitaires) et les "Koto-senmongakko" (collèges technologiques). La première étape des études universitaires est généralement d'une durée de quatre ans, bien que pour certaines spécialisations la durée obligatoire de ce cycle soit de six ans, comme en médecine, en études vétérinaires et en dentisterie. Il existe aussi une seconde étape des études universitaires, laquelle dure deux années et est suivie du troisième cycle, qui dure en général au moins trois autres années.
Les écoles publiques d’enseignement obligatoire sont gratuites. En ce qui concerne les lycées publics, il n'y a plus de droits annuels de scolarité parce qu'ils ont été abolis en 2010, mais les frais d’inscription (à payer lors de l’admission) et ceux des manuels scolaires doivent toujours être acquittés. Dans toutes les universités, les frais de scolarité, incluant ceux des établissements publics, sont relativement élevés, soit plus de 800 000 yens pour la première année (environ 5500 euros ou 6800 $US).
Les établissements d'enseignement privés sont nombreux au Japon. Ils existent à tous les niveaux du système d'éducation. Si plus de la moitié des établissements du préscolaire sont privés, la majorité des établissements du primaire et du secondaire sont publics. Toutefois, au secondaire supérieur, la proportion des élèves qui fréquentent des établissements privés est supérieure. Enfin, la majorité des établissements universitaires, à l'exception des collèges techniques, est privée.
Le Japon a adopté le 31 mars 1947 la Loi fondamentale sur l'éducation (aujourd'hui abrogée), n° 25, qui remplaçait le rescrit impérial (ou décret) sur l'éducation de 1890. Cette loi introduisait l'accès de tous les Japonais à l'éducation et l'égalité des chances, la liberté d'étude ainsi que la liberté d'enseignement. La loi ne contenait aucune disposition sur la langue japonaise. Cette loi sur l'éducation de 1947 a été promulguée durant l'occupation américaine (1945-1952).
Depuis 2006, c'est la Loi fondamentale sur l'éducation, n° 120, qui régit l'enseignement au Japon. Cette loi ne contient aucune disposition en matière de langue. Lors de son adoption, la loi de 2006 a soulevé la controverse en raison des objectifs énumérés à l'article 2, notamment le paragraphe 5 qui fait désormais de «l'amour de la patrie» l'un des principaux objectifs de l'éducation des enfants à l'école. La loi demande aux enseignants d'inculquer aux enfants «le sens de la morale» (par. 1) et «une attitude de respect pour nos traditions et notre culture, l'amour de la patrie et de la région qui les a nourries» (par. 5).
- Les disciplines scolaires au primaire
Du primaire au collège, l’enseignement est obligatoire. Il se caractérise par l’uniformité des contenus. Dans les documents relatifs à l'éducation, neuf disciplines sont mentionnées comme obligatoires: la langue japonaise, la société, les mathématiques, les sciences, l'éducation ménagère, l'éducation physique, l'éducation morale, avec en plus des activités spéciales (la vie de classe) et des activités d'apprentissage intégré. L’enseignement au primaire se concentre sur l’étude de la langue japonaise, les mathématiques et l’enseignement des aptitudes sociales de base. Le temps consacré à la langue japonaise au primaire est passé de 1603 unités horaires de cours en 1971 à 1501 en 1992, et à 1377 en 2002 lorsque l'apprentissage intégré fut introduit.
Le tableau suivant montre les neufs disciplines et les unités horaires d'enseignement des écoles primaires:
Niveau 1 2 3 4 5 6 Total
Langue japonaise 306 315 245 245 175 175 1461
Société - - 70 90 100 105 365
Mathématiques 136 175 175 175 175 175 1011
Sciences - - 90 105 105 105 405
Apprendre à vivre 102 105 - - - - 207
Musique 68 70 60 60 50 50 358
Peinture et travaux manuels 68 70 60 60 50 50 358
Économie domestique - - - - 60 55 115
Éducation physique 102 105 105 105 90 90 597
Éducation morale 34 35 35 35 35 35 209
Apprentissage intégré - - 70 70 70 70 280
Activités spéciales 34 35 35 35 35 35 209
Activités en langues étrangères - - - - 35 35 70
Unités horaires totales (1 unité = 45 minutes) 850 910 945 980 980 980 5645
Nous pouvons constater que le japonais (1461 unités) et les mathématiques (1011 unités) sont les disciplines privilégiées; elles sont suivies de l'éducation physique (597 unités) et des sciences (405 unités).
Voici des extrait des Directives d’enseignement primaire (2008) ayant pour titre «Missions en langue japonaise pour les première et deuxième années» (traduction):
1. Sur des thèmes proches dont on retiendra le caractère séquentiel et tout en développant leur goût pour la communication orale, faire acquérir aux élèves une compétence expressive ajustée à l’interlocuteur, une compétence à l’écoute qui retienne les choses importantes, et une compétence au dialogue sur un thème donné.
2. Tout en développant leur goût de l’écriture, faire acquérir aux élèves la compétence de rédiger des phrases et des textes avec un plan simple qui parte de leur expérience ou soit issus de leur imagination et qui respecte une succession logique.
3. Éveiller au plaisir de lecture et faire acquérir aux élèves la compétence de lire un texte en déployant son imagination, mais aussi en étant attentif à la succession des faits décrits et à l’atmosphère des lieux.
Les Japonais tiennent non seulement à leur langue, mais aussi à leur système d’écriture fort complexe; ils y tiennent peut-être plus que bien d’autres peuples. C'est une question d'identité.
L'anglais est enseigné tout au long du secondaire, car cette langue est évaluée lors des examens d'entrée à l'université. Au début de la seconde année, l'élève choisit entre deux branches, la section scientifique ou la section littéraire. Certaines écoles sont plus axées sur les langues, alors que d'autres sont davantage orientées vers les sciences. Toutes les matières ont en principe la même importance, mais le japonais, les mathématiques et l'anglais sont généralement privilégiés comme disciplines. Voici en général la répartition des cours d'anglais: Anglais de communication de base; Anglais de communication 1; Anglais de communication 2; Anglais de communication 3; Expression en anglais 1; Expression en anglais 2; Conversation en anglais.
L'apprentissage des langues est souvent critiqué au Japon en raison de la méthodologie choisie: la plupart des élèves apprennent par cœur les mots de vocabulaire et les règles de grammaire, ce qui laisserait peu de place pour une connaissance pratique des langues. Au même titre que la plupart des autres matières, l'enseignement de l'anglais est basé sur l'accumulation des connaissances, surtout grammaticales, afin de contrecarrer les pièges des QCM (questionnaires à choix multiples) des examens d’entrée, que ce soit pour le lycée ou l'université.
Néanmoins, le Japon demeure une grande puissance économique et pratique une ouverture à l’égard des langues étrangères. Dans le système scolaire, comme il n’existait jusqu'à récemment aucune prescription dans l’apprentissage d’une langue étrangère, les élèves japonais pouvaient apprendre une langue seconde dès le primaire; c’est seulement au secondaire qu’ils devaient s’initier à une autre langue, celle-ci étant laissée au choix de l’élève. En général, ils choisissaient l’anglais, mais beaucoup apprenaient le chinois, le russe, l’allemand, le français ou d'autres langues.
En 2011, le ministère de l'Éducation a rendu obligatoire l'enseignement d'une langue étrangère, évidemment l'anglais, pour les écoles primaires publiques. Toutefois, les cours d'anglais ne sont pas donnés par des enseignants anglophones, mais par des Japonais pouvant tenir le rôle d'«assistant de langue» dans des écoles. Quand on parle de «langue étrangère» au Japon, cela désigne en réalité une seule langue privilégiée, l'anglais. Lorsque le gouvernement dit améliorer les capacités des jeunes dans les langues étrangères, il s'agit, en observant les mesures qui sont mises en place, des habiletés en anglais. Au Japon, on n’apprend pas le coréen, une langue minoritaire jugée peu utile, mais avant tout l’anglais, puis le chinois, le français, le russe, etc., bref, toute langue pouvant être rentable au plan international, mais après l'anglais.
- L'enseignement des autres langues
Devant l'omniprésence de l'anglo-américain dans le paysage scolaire, quelle est la place réelle accordée aux autres langues étrangères? En dehors de l'enseignement public où domine l'anglais, certaines écoles privées, qui ne sont pas tenues de suivre scrupuleusement le programme du ministère de l'Éducation, peuvent proposer une première ou une seconde langue étrangère autre que l'anglais, notamment au niveau secondaire. L'examen d'admission dans les universités comprend cinq épreuves possibles de langues étrangères : en plus de l'anglais, il s'agit de l'allemand, du français, du chinois et du coréen. Cela suppose qu'un enseignement dans ces langues peut être donné aux élèves du secondaire. Mais ce n'est pas le cas, car c'est une fois à l'université qu'est offerte aux étudiants la possibilité d'étudier un plus grand choix de langues étrangères. De nombreuses universités, publiques et privées, proposent en effet un apprentissage d'une ou de plusieurs langues étrangères autres que l'anglais. Certains étudiants choisissent vers l'étude d'une autre langue disponible parce qu'ils veulent «faire autre chose que de l'anglais». Les langues étrangères autres que l'anglais sont des matières obligatoires ou facultative dans certains collèges ou lycées catholiques et les écoles de langue (Institut franco-japonais, Alliance française, etc.).
Selon le ministère japonais de l'Éducation, quelque 50 000 lycéens japonais étudient chaque année une deuxième langue étrangère, en plus de l’anglais. Plus de 20 000 choisissent le chinois et environ 10 000 choisissent le français. Dans la plupart des universités , l’enseignement du français est donné selon deux méthodes consécutives. D'abord, un enseignant japonais donne un cours de grammaire et pratique un entraînement à l'oral et à l'écrit. Puis cet enseignement est pris en charge par un enseignant francophone. Pour les étudiants spécialisés dans la littérature ou la culture françaises, l'apprentissage du français se poursuit normalement pendant quatre ans. En somme, la place de l'enseignement du français au Japon est ténue, mais non négligeable.
Par ailleurs, les spécialistes dans l'enseignement des langues secondes croient qu’apprendre le français, le chinois ou l’allemand, en même temps que l’anglais, fait qu’au final le locuteur parlera mieux anglais et mieux français, chinois ou allemand, que sil n’avait étudié qu’une seule de ces langues. Les processus d’apprentissage sont tels que l’effet d’entrainement est bénéfique.
- Le Conseil de la langue japonaise et l'anglais
L'anglais est une langue véhiculaire relativement répandue au Japon. Certains voient l'anglais comme une nécessité due à l'ère de la mondialisation. C'est pourquoi certains Japonais influents, dont le correspondant diplomatique et spécialiste des relations internationales pour le grand quotidien japonais Asahi Shimbun, Funabashi Yôichi, ont proposé d'en faire la «seconde langue officielle» du pays. Or, comme il n'existe pas juridiquement de langue officielle au Japon, il faudrait probablement commencer par proclamer une «première langue officielle» avant d'en définir une seconde. Dans l'éventualité où ce genre de proposition serait débattu par les parlementaires, il faudrait alors prôner la nécessité d'inscrire dans une loi le japonais comme «première langue officielle». C'est d'ailleurs l'objectif de Funabashi Yôichi qui propose une politique fondée sur le multilinguisme afin de devoir protéger la langue japonaise:
Une politique linguistique fondée sur le plurilinguisme est peut-être nécessaire pour protéger la langue japonaise. Mais si, dans l'avenir, le Japon devient un pays d'immigration et que des millions d'étrangers s'y installent, il faudra peut-être alors instituer la langue japonaise comme langue officielle. Le Japon ne pourra plus alors demeurer sans défense pour sa langue.
Néanmoins, on ne voit pas comment le japonais serait agressé par l'arrivée d'un afflux important d'immigrants. De plus, le gouvernement japonais a créé une commission qui doit proposer des mesures pour enrayer la «corruption» de la langue nationale menacée par l'anglais. La bête noire, ce sont les mots écrits en katakana, une écriture largement réservée aux mots étrangers depuis plus d'un siècle. Ces mots sont généralement transformés phonétiquement pour leur donner une forme nipponne.
Pour le moment, aucune règle concrète n'a été mise en œuvre, mais le Conseil de la langue japonaise (Japanese language Council), l'équivalent de l'Académie française en France, s'est donné pour mission d'analyser chaque année les nouveaux termes et de conseiller au gouvernement et aux médias d'éviter les mots qu'il considère comme «indésirables» ou «déroutants». Selon le directeur de la division linguistique de l'Agence culturelle du Japon, Satoshi Yamaguchi: «Nous ne pensons pas que les mots en katakana disparaîtront parce qu'il en arrive tous les jours de nouveaux.» Il précise: «Le problème, c'est que bien des personnes ne comprennent pas la moitié de ces mots.»
Parmi les plus récents «coupables», on note «négociation» (negoshicishon), «litéracie» (riterashii) et «interactif» (intarakutibu). D'autres termes auraient franchi de façon mystérieuse la «barrière linguistique»: «aide familiale» (homu-herupaa <home helper) et «traitement» (toriitomento). Ajoutons aussi que l'anglais a inondé en grand nombre les appellations de toutes sortes, qu'il s'agisse des entreprises commerciales, culturelles ou sportives.
Si certains experts japonais croient que le problème des emprunts à l'anglais est important, d'autres affirment plutôt qu'il s'agit là d'un effet secondaire inévitable de la mondialisation qui sévit dans pratiquement tous les pays. D'ailleurs, même si les emprunts à l'anglais sont les plus nombreux, ils ne sont pas les seuls à envahir la langue japonaise. Ainsi, en consultant les dernières éditions des dictionnaires japonais en katakana, on peut comptabiliser jusqu'à quelque 43 000 nouvelles entrées, le tout provenant de quelques dizaines de langues. Par exemple, beaucoup de mots, surtout en médecine, proviennent de l'allemand; d'autres, du français (produits de luxe).
En plus de l'emprunt massif, de nombreux jeunes Japonais utilisent aussi ce qu'on appelle maintenant le japlish, un mélange de japonais et d'anglais. Le japlish est aujourd'hui omniprésent au Japon et il est diffusé abondamment par les médias, notamment la publicité. De nombreux noms de boutiques et de produits commerciaux, de titres et de refrains de chansons, ainsi que d'innombrables slogans publicitaires, recourent à cette forme de japlish. Évidemment, les caractères du syllabaire katakana sont généralement utilisés pour la mise en valeur des informations; l'usage de vocables anglo-américains semble assurer un plus grand impact auprès des consommateurs japonais et correspond à une «mode linguistique» devenue incontournable.
- La politique pragmatique
Toute la vie économique se déroule normalement en japonais, mais cela n’empêche pas les Japonais de faire des affaires en anglais avec les Américains ou en chinois avec les Chinois. Les raisons sociales apparaissent en japonais, mais les mots anglais et français sont fréquents sur les enseignes identifiant des noms de boutiques, de parfumeries, de tailleurs, de bars ou de restaurants. Beaucoup d'intellectuels japonais sont excédés par l'envahissement des langues étrangères (surtout l'anglais) dans la langue japonaise et, par voie de conséquence, dans l'affichage commercial. Mais aucune mesure n'a encore été prise pour contrer ce prétendu «fléau».
Aux plans culturel et scientifique, alors que beaucoup de pays se plaignent du tout-anglais, le Japon a adopté une attitude très pragmatique. Face à cet usage répandue vers le «tout-anglais», le Japon fait la démonstration de la compatibilité entre la réussite technologique et industrielle et l'expression scientifique dans la langue nationale. Dans l'archipel, l'essentiel des publications scientifiques et techniques est en japonais, mais ce sont les Japonais qui décident de ce qu'ils offrent à la connaissance internationale en procédant eux-mêmes à la traduction en anglais d'une partie de leurs résultats de recherche.
Le seul problème provient des difficultés qu’occasionne le système d’écriture en kanji (idéogrammes d’origine chinoise). De fait, les kanji constituent une barrière certaine dans la transmission des connaissances, surtout avec l’informatisation et l'expansion d'Internet. Certains Occidentaux pensent que la solution idéale pourrait être la généralisation de l'alphabet latin ou romanji; on sait que cette écriture existe au Japon, mais elle ne fait pas l’unanimité. Beaucoup craignent que la suppression (culturellement impensable!) des kanji et des kana entraînerait une façon non japonaise de penser. Or, si les intellectuels n'arrivaient à ne plus penser en japonais, la langue japonaise n’aura plus sa place dans le domaine culturel et scientifique. Pour le moment, aucun danger n'est à craindre de ce côté-là. Toutefois, il ne faut pas oublier que le Japon est confronté à une dévastatrice crise économique. Il se pourrait bien que certains Japonais se mettent à écouter les doctrines libérales américaine, au risque de remettre éventuellement en cause la cohésion sociale.
2.4 La situation de l'affichage
C’est probablement la situation de l’affichage commercial qui illustre le mieux la problématique de la difficulté apparente du système écrit japonais et de l’ouverture des langues dans ce pays. De façon très générale, l'affichage commercial est unilingue japonais, mais les systèmes graphiques peuvent varier considérablement. L'affichage peut apparaître selon quatre types de signes: en caractères kanji chinois, en syllabaire hiragana, en syllabaire katakana et en alphabet romanji (latin). Tous ces systèmes graphiques peuvent servir à transcrire la langue japonaise. Si l'on peut parler de bilinguisme, il s'agit d'un «bilinguisme à la japonaise» avec superposition de deux graphies: l'une en syllabaire, l'autre en alphabet romanji (ou alphabet latin).
Toutes les inscriptions officielles et commerciales apparaissent en japonais avec les caractères kanji et/ou les symboles hiragana. Les mots étrangers, rappelons-le, sont «japonisés» et écrits en katakana, de telle sorte qu'un étranger ne percevra jamais la présence d'une langue autre que le japonais. La toponymie fonctionne généralement selon la formule de la superposition graphique [signes chinois + lettres latines] avec priorité aux signes chinois-japonais afin que les étrangers puissent lire les mots. La signalisation routière porte également deux types d'inscriptions, mais la présence des symboles internationaux sur les panneaux atténue la multiplication de ces inscriptions. À l'intention des voyageurs étrangers, il existe quelques inscriptions bilingues (japonais-anglais) dans les gares et les stations de métro, mais elles demeurent peu fréquentes.
Les Japonais ont adopté un système assez souple en ce qui concerne l'affichage commercial. Il faut préciser que le japonais contemporain est très influencé par l'anglais et que de nombreux mots anglais sont entrés dans la langue. L'usage est de transcrire tous les mots anglais en katakana pour leur donner une «allure» japonaise. Toutefois, les affiches publicitaires conservent les mots étrangers écrits en alphabet latin pour donner un aspect exotique à certains messages associés à des produits de luxe: parfumerie, boissons alcooliques, vêtements importés. À Tokyo, on trouve des restaurants, des bistrots ou des cafés portant un nom français sur leur enseigne, tel que «Chez papa» (restaurant), «Cache-cache» (bistro), «Mardi gras» (café); on trouve aussi des noms italiens («Caffè Veloce», «Pronto Caffè & Bar»). Il est même fréquent de voir de courts messages écrits en anglais ou en français («pain», «café au lait», «croissant», «tarte», etc.) pour accentuer le caractère exotique des produits. Dans les restaurants touristiques, les menus apparaissent à la fois en japonais et en anglais, voire en japonais et en français dans les restaurants français.
On ne retrouve de l'unilinguisme anglais qu'à l'intérieur des grands magasins, mais les inscriptions anglaises demeurent discrètes et peu fréquentes. Enfin, la publicité commerciale n'est pas interdite dans une langue minoritaire (par exemple, en coréen); cependant, celle-ci demeure pratiquement invisible.
Rappelons que, dans quelque domaine que ce soit, il n’existe aucune obligation d’ordre juridique dans l'emploi des langues. Il en est de même avec les inscriptions officielles et commerciales qui apparaissent en japonais avec les caractères chinois. Les mots étrangers sont «japonisés» et écrits en syllabaire katakana de telle sorte qu'un étranger ne percevra jamais la présence d'une langue autre que le japonais. En dépit des efforts du gouvernement japonais, les compétences en anglais de la plupart des Japonais demeurent faibles, sinon inexistantes. Ils n'ont personne avec qui converser en anglais.
3 La politique relative aux minorités
Nous savons qu'il existe quelques langues minoritaires au Japon comme le coréen, le chinois et l’aïnou, sans oublier les petites langues japonaises que sont l’amami, le kikai, le miyako, le toku-no-shima, etc. Même les Japonais reconnaissent que, jusqu'ici, la société japonaise n’a pas respecté ses minorités. Il faut dire que l'idéologie dominante veut que le Japon soit «une nation ethniquement pure». Sur le territoire japonais, les minorités subissent des discriminations sévères dans de nombreux aspects de la vie quotidienne. Malgré l’existence de ces minorités, la Constitution japonaise ne contient aucune disposition pour leur protection et aucune législation générale n’a été adoptée dans cette perspective.
Sous la pression internationale, le gouvernement japonais s'est vu dans l'obligation d’être plus «sensible» à la problématique minoritaire. Le gouvernement japonais a signé en 1978 et ratifié le 21 juin 1979 le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et n’a émis aucune réserve ou déclaration interprétative par rapport à l’article 27 qui protège les droits des minorités :
Toutefois, lors de la ratification du pacte, les autorités japonaises ont déclaré qu’il n’existait pas de telles minorités au Japon. On se demande bien pourquoi avoir signé et ratifié un tel traité! Rappelons que, en 1997, un tribunal régional de Sapporo s’est fondé sur l’article 27 du Pacte pour invalider une autorisation administrative de construire un barrage qui aurait conduit à la submersion d’un petit village de 500 habitants aïnous. Toutefois, il s’agit d’un cas exceptionnel, car généralement les juridictions japonaises se montrent extrêmement réticentes à invoquer les normes internationales des droits de la personne afin d’invalider des actes législatifs ou administratifs.
3.1 Les Aïnou
En 1997, le Japon a abrogé une loi de 1899, la Loi sur la protection des anciens indigènes de Hokkaido. L'île de Hokkaido constitue la terre ancestrale du peuple aïnou. Cette loi était destinée à préserver la culture des Aïnous de Hokkaido; elle remplaçait un texte presque centenaire, responsable en grande partie de la discrimination dont les «anciens indigènes» étaient victimes.
La loi de 1889 ne contenait aucune disposition d'ordre linguistique, mais l'article 9 traitait des écoles primaires dont les frais devaient être assumés par le Trésor national aux endroits où vivait une tribu d'anciens indigènes de Hokkaido. D'autres articles prévoyaient de munir les Aïnous de l'équipement et/ou de semences pour l'agriculture (art. 4), de leur faire bénéficier d'un traitement médical ou de frais médicaux (art. 5), de leur accorder des secours si l'un d'eux décédait ou des sommes pour les frais funéraires (art. 6).
Voici quelques extraits (traduction) de cette Loi sur la protection des anciens indigènes de Hokkaido de 1899 :
Cette loi de 1899 a été abrogée et remplacée en 1997 par la Loi sur la promotion de la culture des Aïnous et sur la diffusion et la mise en valeur des connaissances relatives à leurs traditions. Cette loi, également appelée «nouvelle loi aïnou» ("Ainu Shinpô"), reconnaît pour la première fois l'existence d'une minorité ethnique au Japon. De plus, si la culture des Aïnous est reconnue par la loi, elle n'a ajouté aucun droit supplémentaire pour les Aïnous, Tokyo craignant que de tels droits ouvrent la voie à des revendications territoriales. Voici les articles 1 et 2 de la loi:
D'après l'article 2 de la loi, la «culture aïnou» inclut la langue aïnou, ainsi que la musique, la danse, l'artisanat et les autres dérivés culturels qui ont été perpétués par les Aïnous ou qui doivent encore être développés.
L'article 3 de la Loi sur la promotion de la culture des Aïnous et sur la diffusion et la mise en valeur des connaissances relatives à leurs traditions décrit les obligations des organismes du gouvernement national et des pouvoirs régionaux :
Ces obligations visent à perpétuer la culture aïnou par ses habitants. Cette culture est perçue comme une patrimoine folklorique à conserver de sorte que les «Japonais de la ville» puissent visiter quelques villages devenus aujourd'hui des sites touristiques. Bien que la Loi sur la promotion de la culture des Aïnous et sur la diffusion et la mise en valeur des connaissances relatives à leurs traditions prévoit la promotion et la préservation de la langue aïnou (art. 2), les autorités japonaises ne proposent pas un enseignement dans cette langue ni même bilingue. Si la loi de 1997 reconnaît pourtant que le peuple aïnou est autochtone, elle se limite à considérer le lien autochtone que le peuple a avec la terre sur laquelle il réside. Elle n'accorde aucun autre droit particulier que celui de se voir reconnaître l'antériorité à la terre de Hokkaido.
Le fait d'accorder des droits collectifs aux Aïnou serait inconstitutionnel en vertu du principe de la non-distinction de race ou d'ethnie: «Tous les citoyens sont égaux devant la loi ; il n'existe aucune discrimination dans les relations politiques, économiques ou sociales fondée sur la race, la croyance, le sexe, la condition sociale ou l'origine familiale» (art. 14). Il est donc interdit d'adopter des mesures favorisant ou pénalisant une ethnie. Bref, toute disposition visant spécifiquement les Aïnous constituerait une forme de discrimination qui mettrait en échec le principe d'égalité entre tous les citoyens japonais.
Dans le passé, le gouvernement invoquait le manque d'écriture pour refuser un enseignement dans cette langue qui se transmettait oralement. Aujourd'hui, la langue aïnou est écrite à l'aide de l'écriture japonaise katakana avec des symboles spéciaux), mais aussi à l'aide de l'alphabet latin. Plusieurs dictionnaires bilingues (aïnou-japonais) ont été publiés et plusieurs associations locales aïnou offrent maintenant des cours de langue aïnou. Le principal journal en langue aïnou, The Ainu Times, publie une version en katakana et une version en alphabet latin.
Cependant, peu d'Aïnou utilisent cet alphabet, car il n'y a pas assez de locuteurs de cette langue, la plupart des membres de cet peuple indigène ayant été linguistiquement assimilés.
Beaucoup d'Aïnou déclarent que l'école est le milieu le plus courant pour transmettre la discrimination. Les enfants sont souvent victimes d'intimidation et discriminés tant par les autres élèves que par les enseignants. De nombreux jeunes Aïnou abandonnent l'école avant leurs études secondaires. Seulement 16 % des jeunes Aïnou de Hokkaido fréquentent une l'université, contre 34 % pour l'ensemble des Japonais de la préfecture. L'absence d'Aïnou en politique augmente aussi la discrimination et la marginalisation du peuple aïnou.
Le Japon devrait prendre des mesures plus incitatives afin que les Aïnou puissent à la fois conserver leurs terres, leur culture et leur langue, tout en participant pleinement à la vie politique du pays. Cela nécessiterait une initiative nationale d'éducation pour sensibiliser tous les Japonais à respecter leur minorité indigène. De plus, il serait nécessaire de prendre des mesures juridiques plus solides pour lutter contre la discrimination, de trouver de nouveaux mécanismes pour veiller à une plus grande représentation politique adéquate et d'entamer des moyens concrets pour lutter contre les abus et la discrimination. Pour ce faire, il faudrait aussi contourner l'article 14 de la Constitution qui, sous le couvert de la non-discrimination, interdit les droits collectifs d'une communauté minoritaire. Pour le moment, cette question semble constituer une impasse que le gouvernement japonais brandit comme un argument irréfutable et que les associations aïnou ont bien du mal à contourner.
3.2 Les Ryukyuiens
Les habitants de l'archipel des Ryukyu parlent, rappelons-le, des langues japoniques différentes des Japonais vivant dans le reste du Japon, dont l’amami du Nord et l'amami du Sud, le kikaî, le yoron, le kunigami, le miyako, l’okinawaïen, le yaeyama et le yonaguni. Bien qu'il y ait quelques initiatives privées dont le but est la revitalisation de la culture et des langues ryukyu, il n'existe guère de politique positive de la part des autorités japonaises à ce sujet. Ces dernières ne reconnaissent pas l'existence des Ryukyiens en tant que minorités linguistiques ou culturelles. Malgré de nombreuses demandes au cours des années 1980 et 1990, notamment de la part de l'Association des peuples indigènes des Ryûkyû, afin de permettre un minimum d'accès des langues des Ryukyu dans certains services publics, judiciaires et scolaires, rien n'a été fait ni même pensé en ce sens.
Ces dernières années, le gouvernement japonais a pris quelques initiatives pour les Aïnous, mais il refuse totalement de considérer les Ryukyuiens non seulement comme minorité, mais aussi comme peuple autochtone, ce qu'ils sont au même titre que les Aïnou.
Dans son Rapport du Comité des droits de l’Homme (2009), le supplément n° 40 (A/64/40), le Comité des droits de l'Homme notait avec préoccupation que le Japon n’avait pas officiellement reconnu les peuples natifs des Ryukyu/Okinawa en tant que peuples autochtones titulaires de droits spéciaux et ayant droit à une protection (art. 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques) :
L’État partie devrait reconnaître expressément les Aïnous et les natifs des Ryukyu/Okinawa comme peuples autochtones dans la législation interne,
adopter des mesures spéciales pour protéger, préserver et promouvoir leur patrimoine culturel et leur mode de vie traditionnel, et reconnaître leurs droits fonciers. Il devrait en outre garantir aux enfants des Aïnous et des Ryukyu/Okinawa des possibilités adéquates de recevoir un enseignement dans leur langue ou relatif à leur langue et à leur culture, et inscrire au programme scolaire ordinaire un enseignement relatif à la culture et à l’histoire des Aïnous et des Ryukyu/Okinawa.
La seule réponse du gouvernement japonais aux observations du rapporteur spécial de l'ONU fut de mentionner l'élaboration d'un «plan de promotion Okinawa et développement» et la création d'un Conseil de la politique Okinawa. Or, aucun de ces documents ne se réfère aux Ryukyuiens comme de minorité ou comme peuple autochtone.
De plus, la présence militaire des États-Unis à Okinawa et les politiques discriminatoires du gouvernement japonais, qui favorisent l'occupation militaire américaine dans ces îles, accaparent toute l'énergie de la plupart des groupes politiquement actifs à Okinawa.
Pour la Chine, l'occupation des îles Ryukyu par le Japon ne repose sur aucune base juridique et elle serait totalement illégale. Le gouvernement japonais se doit de respecter inconditionnellement les termes des déclarations du Caire, les accords de Potsdam et d'autres lois internationales, et mettre immédiatement fin à l'occupation armée et au gouvernement colonial de l'archipel des Ryukyu.
3.3 Les minorités immigrantes
Nous savons qu'il existe aussi plusieurs ethnies immigrantes, dont des Coréens, des Chinois, des Philippins, des Indiens, des Iraniens, des Vietnamiens, des Thaïlandais, des Bangladais, etc. La présence de ces nombreuses ethnies démontre que le Japon n'est pas aussi homogène qu'on le croit généralement.
Ces minorités dites «étrangères» ne bénéficient d'aucun droit en matière linguistique. Or, la maîtrise de la langue japonaise est une condition incontournable pour fréquenter un établissement d'enseignement public au Japon. Dans un système conçu pour les Japonais, les élèves étrangers ont un important de soutien linguistique. Partagée entre l’État et les pouvoirs locaux, la politique en éducation éprouve beaucoup de difficultés à s’adapter à la nouvelle diversité de la société japonaise. Les écoles dites «ethniques» existent, mais elles bénéficient d’une reconnaissance aléatoire et n’ouvrent pas toujours les portes de l’enseignement supérieur universitaire. Ainsi, l’éducation devient un instrument de discrimination. C'est pourquoi la politique éducative concernant les élèves étrangers au Japon est devenu aujourd’hui le centre des débats en la matière.
Le nombre total des élèves étrangers inscrits dans les écoles étrangères s'élève à environ 34 000 personnes, mais le nombre d'élèves étrangers inscrits dans les établissements japonais au primaire et au secondaire serait de 64 427. Dans les faits, peu d'élèves non japonais bénéficient d'un soutien pour favoriser l'apprentissage du japonais. L'école étant conçue pour les Japonais, il est difficile de trouver des enseignants compétents pour enseigner le japonais à des enfants étrangers ou des interprètes dans la langue maternelle de ces élèves. Le problème de l’accès inégal à l’instruction semble se poser plus sérieusement dans les zones rurales que dans les grandes villes. L'article 26 de la Constitution japonaise définit ainsi le droit et l'obligation de l'inscription des enfants de 6 à 15 ans dans un établissement scolaire :
L'article 4 de la Loi fondamentale sur l'éducation, n° 120, de 2006 décrit l'égalité des chances en éducation:
Ces articles de la loi sur l'éducation et de la Constitution ne précisent pas formellement les droits des étrangers au point de vue scolaire. Dans la Constitution, les dispositions ne s'appliquent qu'au «peuple», mais il faut entendre par là le «peuple japonais» (art. 9, 11 et 12), ce qui autoriserait d'exclure les étrangers dans la scolarité obligatoire. Autrement dit, l'État ou les pouvoirs locaux (ou collectivités territoriales) ne seraient pas tenues d'assurer l'accès à l'enseignement scolaire aux résidents étrangers n'ayant pas la nationalité japonaise. En ce sens, les parents non japonais n'auraient pas l'obligation de scolariser leurs enfants.
3.4 Les écoles ethniques
Il existe au Japon des «écoles ethniques». Pour comprendre ce genre d'écoles, il faut aussi distinguer deux types d'établissements d'enseignement destinés aux étrangers. Ce sont, d'une part, les écoles ethniques associées à des communautés nationales tels les Coréens, les Chinois, les Indiens, les Péruviens, les Bangladais, les Britanniques, les Américains, les Français, etc. D'autre part, ce sont les écoles internationales reconnues par les associations mondiales comme la Western Association of Schools & Colleges, l'Association of Christian Schools International, l'European Council of International Schools, etc.
En ce qui concerne les enfants, 57 % des familles dites étrangères ont des enfants en âge scolaire. Parmi ces enfants, 61 % fréquentent des écoles japonaises, 37 % des écoles brésiliennes et 2 % d’autres écoles. Les enfants d'immigrants fréquentent l'école primaire dans une proportion de 57 % et 15 % vont à l'école maternelle. Très peu d'enfants fréquentent un établissement d'enseignement secondaire, soit 22 % au lycée et 7 % au collège.
- Les écoles ethniques
Les écoles ethniques les plus nombreuses sont les écoles dites «brésiliennes» au nombre de 94 (en 2013). Entre 30 et 200 étudiants sont inscrits dans chacune de ces écoles. On trouve actuellement au Japon plus de 270 000 Japonais ayant des ancêtres qui ont vécu au Brésil ; ils constituent la plus grande communauté parlant le portugais dans toute l'Asie. Beaucoup d'élèves d'origine brésilienne fréquentent ces écoles — assez coûteuses : environ 30 000 yens par mois, soit 206 euros ou 258 $US) — plutôt que de suivre leurs cours dans les écoles publiques. Certains parents préfèrent que leurs enfants fréquentent l'école dans leur langue maternelle, le portugais, ou parce qu'ils ont peu d'expérience avec ou connaissance de la langue ou la culture japonaise. Selon le ministère japonais de l'Éducation, environ la moitié des écoles «brésiliennes» ont reçu l'approbation officielle du gouvernement brésilien. En outre, il est probable qu'il y a beaucoup d'écoles sans permis.
En seconde place viennent les écoles coréennes au nombre de 70 établissements. Les autres communautés (chinoises, péruviennes, indiennes, anglaises ou françaises) ne comptent que pour cinq établissements. La plupart de ces écoles ethniques (forcément privées) sont concentrées dans la région de Tokyo (36 %) ainsi que dans la région centrale très industrielle où se trouvent les villes de Nagoya et de Shizuoka (35 %) et dans la région du Kansai (20 %).
En général, les enfants d'immigrants éprouvent des difficultés dans l’apprentissage du japonais. Ils prennent du retard et ne peuvent pas toujours accéder à l’école japonaise en raison de leur âge et, s’ils y parviennent, ils sont souvent l’objet de moqueries parce qu’ils sont «étrangers».
- Les écoles internationales
Il existe au moins une trentaine d'écoles internationales au Japon. Ces établissements d'enseignement, tous privés, ne sont disponibles que dans les plus grandes villes. Comme les frais de scolarité sont élevés, ce sont surtout des enfants d'étrangers de passage, avec peu de connaissance de la langue japonaise, qui fréquentent ces écoles. Les langues d'enseignement sont, outre le japonais, l'anglais, le français, l'allemand, le portugais et le chinois.
3.5 L'accès inégal à l'instruction
Au Japon, l'enseignement est conçu dans le but de former de bons citoyens japonais, ce qui, en pratique, disqualifie les étrangers et les oriente vers l'assimilation linguistique et culturelle. L'éducation nationaliste exclut les différences culturelles et la liberté de pensée et de convictions.
Dans son Rapport du Comité des droits de l’Homme (2009), le supplément n° 40 (A/64/40), le Comité des droits de l'Homme notait avec préoccupation que les subventions publiques attribuées aux écoles qui offrent un enseignement en coréen ou en d'autres langues sont nettement inférieures à celles dont bénéficient les écoles publiques. Cette situation rend ces écoles grandement tributaires des dons privés, qui ne sont pas exonérés d’impôts ni déductibles du revenu imposable, et ce, contrairement aux dons privés en faveur des écoles japonaises ou des écoles internationales. De plus, les diplômes émis par les écoles ethniques coréennes ne donnent pas automatiquement le droit d’entrer à l'université à leurs titulaires :
L’État partie devrait assurer un financement adéquat aux écoles de langue coréenne, en augmentant les subventions publiques et en accordant les mêmes avantages fiscaux aux personnes qui font des dons à des écoles coréennes qu’à celles qui en font à d’autres écoles privées, et reconnaître les diplômes délivrés par les écoles coréennes comme ouvrant directement accès à l’université.
En mars 2010, le gouvernement japonais a adopté une loi sur la gratuité des lycées publics et privés (en anglais: Act on free tuition fee at public high schools and high school enrollment support fund system: Loi sur les frais de scolarité gratuits dans les écoles secondaires publiques et sur le système de fonds soutien au lycée). Cette loi prévoit un enseignement gratuit dans les écoles secondaires publiques et fixe un système de fonds de soutien à la scolarisation pour les élèves des écoles privées. L'objectif de la loi est notamment de faciliter les dépenses en éducation aux familles de la classes moyenne et de contribuer à l'égalité des chances dans l'enseignement secondaire.
Malheureusement, au cours de la première année suivant l'adoption de la loi de 2010, le ministère de l'Éducation n'a appliqué cette mesure qu'à une trentaine d'écoles internationales, à huit écoles «ethniques» brésiliennes et à d'autres établissements ethniques de moindre importance (péruviens, chinois, anglais, français, allemands, etc. Contre toute attente, les écoles coréennes ont été exclues de l'application de la loi, sans que le gouvernement ne fournisse la moindre explication. En fait, seuls deux établissements coréens ont bénéficié de ces subventions. Alors que ces écoles accueillent le plus grand nombre d'élèves étrangers, les écoles coréennes continuent donc d'être fortement discriminées. On s'attendrait au contraire que les autorités en fassent des écoles pilotes pour les autres écoles ethniques. Malgré l'augmentation du nombre d'étrangers et la diversification culturelle de la population, le Japon a conservé la tendance assimilationniste de son système d'éducation.
3.6 L'absence de protection juridique
Il n'existe aucun droit linguistique ni dans la Constitution ni dans aucune loi générale ou spécifique. C'est le néant absolu dans tous les domaines de la vie publique.
L’article 74 de la Loi sur les tribunaux précise que «la langue japonaise doit être utilisée», sans aucune disposition prévoyant que des membres d'une minorité pourraient être jugés dans leur langue. D'ailleurs, les minorités n’exigent même pas une telle mesure, car ils savent que c'est impossible.
Aucune loi ni aucun règlement ne prévoit un enseignement dans une langue minoritaire. Mais il est possible de fonder des écoles privées où l'on donne des cours dans une autre langue que le japonais. Dans ces établissements fort coûteux, la direction accorde de l'importance à l'«éducation ethnique», que ce soit las langue, la culture, l'histoire, la géographie et les valeurs nationalistes. Cet enseignement est destiné à maintenir une communauté minoritaire vivante et active au sein de la société nippone majoritaire. Le problème vient du fait que le ministère de l’Éducation ne reconnaît pas les diplômes de ces écoles, ce qui interdit aux élèves de se présenter au concours d'admission dans les universités nationales. Les communautés minoritaires considèrent ce fait comme extrêmement humiliant.
Dans ces conditions, il n'existe pas de droit reconnaissant aux membres des minorités la possibilité d'obtenir des classes qui leur seraient officiellement réservées dans les écoles publiques.
Les membres des minorités n'ont pas le droit de recevoir des services publics dans leur langue, y compris dans les préfectures et les municipalités. Cependant, ils ont le droit de porter des noms et prénoms dans leur langue; ils ne sont plus tenus de japoniser leurs noms et prénoms. Les caractères ou symboles graphiques autres que chinois et japonais ne sont pas acceptés pour les noms et prénoms.
La législation japonaise ne prévoit aucune modalité ni règlement pour faciliter l’accès des minorités aux médias privés ou publics dans leur langue.
En raison de sa situation géographique d'insularité, l'archipel japonais a longtemps favorisé l'isolement linguistique de ses habitants. Quant aux autorités japonaises, en l’absence de conflit linguistique particulier, elles ont privilégié une politique de non-intervention. De ce fait, les langues minoritaires se sont trouvées désavantagées, car elles n'ont pu se défendre contre le rouleau compresseur du japonais standard. Étant donné que l'intégration nationale était privilégiée, toutes les populations autochtones minoritaires, notamment les Aïnou et les Ryukyuiens, ont dû délaisser progressivement leurs langues ancestrales.
En même temps, la politique de non-intervention du Japon ne s'est montrée guère sensible aux aux revendications des minorités autochtones, car le mythe de l'homogénéité nationale s'est opposé longtemps à toute diversité culturelle et linguistique. Le contexte politique, juridique et social a supprimé toute concurrence linguistique, sauf pour l’anglais qui n’est pas une langue autochtone. Bien que les minorités ne soient pas juridiquement reconnues comme faisant partie la société japonaise, car elles ne possèdent pas les attributs de la japonité, la société a commencé à changer. Certains signes démontrent que beaucoup de Japonais semblent accepter la présence minoritaire comme partie intégrante du pays.
Les problèmes linguistiques paraissaient inexistants jusqu'à ces dernières décennies, mais avec l'arrivée des immigrants comme remède au vieillissement de la population la donne a changé quelque peu. Selon le comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination raciale, il est évident que Tokyo doit adopter une nouvelle législation anti-discrimination. Le Japon aurait pris du retard par rapport à certains pays concernant la protection des droits de l'Homme. En fait, le Japon n'a jamais pris du retard en ce qui concerne la protection des minorités, il n'a tout simplement jamais démarré.
Jusqu'à présent, le Japon avait choisi de ne pas se doter d'une législation linguistique pour baliser les rapports entre les langues présentes sur son territoire. Cet État, bien que linguistiquement assez homogène, abrite néanmoins plusieurs langues. Il a décidé de traiter de façon administrative les questions relatives à la langue dans laquelle ils communiquent avec ses citoyens. En réalité, il les ignore comme s'il n'y avait pas de problème. Or, le Japon ne doit plus miser sur l'immobilisme, mais sur l'intervention politique en matière de protection des minorités autochtones et nationales.

References: l'article 19

L'article 63
 l'article 5
 l'article 176

L'article 74
 l'article 138
 l'article 17
 l'article 73

L'article 3
 l'article 2
 l'article 9
 l'article 2

L'article 3
 l'article 14
 L'article 26

L'article 4