Source: http://eglise-etat.org/Cambon1.html
Timestamp: 2018-04-24 16:15:53+00:00

Document:
Extraits d'un livre édité aux éditions Grasset en 1940 "Paul Cambon - Correspondance 1870 1924"
La délibération sur l'organisation des pouvoirs publics commença au mois de janvier 1875, sur le projet qui avait été déposé par M. Ventavon au mois de juillet 1874. Elle dura jusqu'au 25 février. La pierre d'achoppement sur laquelle butaient toutes les propositions était l'exigence des gauches que le mot République figurât dans le texte avant toute disposition institutionnelle.
Les droites éloquemment représentées par le duc de Broglie répugnaient à cette forme affirmative qui ne laisserait plus de place à l'équivoque. La transaction s'opéra sur le texte de l'amendement Wallon :
ART. 1er. - Le pouvoir législatif s'exerce par deux assemblées... etc.
ART. 2. - Le président de la République est élu... etc.
A M. JULES CAMBON.
1er janvier 1875.
Maman t'envoie le XIXe Siècle qui contient le récit le plus exact des fameuses conférences de l'Élysée. C'est un fait considérable.
Je ne te raconte pas les détails, ils sont complets dans le XIXe Siècle.
J'ajoute seulement quatre choses qui ne s'y trouvent pas. Tu auras ainsi le récit le plus complet qui existe.
1° Quand on a parlé du droit de dissolution à donner au Maréchal, celui-ci a répondu, - et ce n'était pas si bête: "Le droit de dissolution n'est pas une garantie car dans ce pays-ci si je voulais dissoudre une Chambre parce que trop radicale, on m'en enverrait une autre plus radicale encore. Je sais bien qu'il y a l'armée mais l'armée n'est plus et ne doit plus être une armée de dévouement à un homme mais une armée de la légalité; jamais je ne donnerai à un bataillon l'ordre de marcher contre une assemblée quelle qu'elle soit... "
2° Le Maréchal à un certain moment a dit à M. Dufaure avec une nuance d'étonnement: " Mais vous ne voulez donc pas me remplacer. - Pas du tout", a répondu M. Dufaure. Cela a semblé faire plaisir au Maréchal.
3° M. Léon Say a écrit à Em. d'Harcourt que s'il avait su se rencontrer avec M. Hamille du groupe de l'Appel du peuple il ne serait pas allé à l'Élysée. On verra à la conférence de demain si M. Hamille s'y trouve.
4° La discussion entre d'Audiffret et Kerdrel a été des plus vives, violente même, et Broglie semblait vouloir à toute force maintenir l'union des droites mais tout a mal tourné pour lui car on disait hier soir que la rupture entre la droite et le centre droit s'accentuerait de plus en plus.
L'impression de Jules Ferry qui est venu hier matin me raconter tout cela pour que j'écrive à Casimir Périer était que tout était monté par Broglie, qu'il avait voulu démontrer au Maréchal que l'accord sur les lois constitutionnelles était impossible, qu'il fallait donc les abandonner et refaire une majorité de droite sans autre programme que le désir de durer. Je crois qu'il y a eu en tout cela autre chose que des manœuvres de Broglie, les derniers incidents dont je t'ai rendu compte en seraient la preuve mais quoi qu'il en soit les manœuvres en question n'auraient guère réussi. En tous cas il est capital que le Maréchal ait vu M. Dufaure et M. Say. Si M. Casimir Périer avait été ici il aurait aussi été à l'Élysée, j'espère qu'il y sera demain où doit avoir lieu une autre conférence.
On ne sait absolument pas ce qui sortira de tout ceci. Si le Maréchal veut bien accepter le Centre gauche, il faudra nécessairement obtenir le concours de la gauche et alors nous entrons à pleines voiles dans la République. Sinon la majorité est obligée de se mettre aux genoux des Bonapartistes. Mais que fera le petit groupe d' Audiffret? je ne crois plus qu'il accepte l'alliance avec les Bonapartistes. Et alors la majorité ne pourra pas fonctionner. De quelque façon qu'on envisage les choses on est donc acculé à une impasse si on n'a pas recouru à la gauche modérée.
4 janvier 1875.
J'ai vu hier M. Casimir Périer et j'ai déjeuné avec lui. Sur la lettre que je lui avais écrite la veille du 1er janvier et dans laquelle je lui disais tout ce que Ferry m'avait dit, il était accouru à Paris.
Bien lui en prenait car le samedi matin il recevait une dépêche de d'Harcourt le convoquant chez le Maréchal. Il allait voir immédiatement Say et Dufaure pour s'entendre avec eux; la réunion chez le Maréchal avait lieu à trois heures. En arrivant ces Messieurs trouvèrent d'Harcourt qui dit à M. Casimir Périer que le Maréchal désirait recevoir d'abord seuls les trois membres du centre gauche (ceci est essentiellement secret). Le Maréchal pria ces Messieurs de garder pour eux ce qu'il leur dirait et en conséquence M. Casimir Périer ne m'a pas répété l'entretien. Cependant il m'a dit que le Maréchal avait réitéré son affirmation au sujet d'un coup d'État possible, disant que si une assemblée radicale arrivait, il se retirerait mais ne lui ferait pas violence, ajoutant - ce qui n'était pas trop bête - que ces Messieurs pouvaient donc compter sur lui mais que s'il venait à disparaître on ne savait ce qui arriverait avec un autre général. C'était dire à ces Messieurs qu'il fallait compter avec lui. M. Casimir Périer lui a répondu que ses amis et lui avaient confiance dans le Maréchal et qu'il devait s'apercevoir maintenant que ce n'était pas à droite mais à gauche qu'on était résolu à organiser les pouvoirs. Voilà tout ce que je sais de cet entretien secret.
Après cela eut lieu la réunion dont les journaux n'ont pas rendu compte parce qu'au début Depeyre et Kerdrel se sont vivement plaints des comptes rendus des journaux (ils venaient de Say); ces Messieurs étant très acrimonieux dans leurs plaintes, le Maréchal les interrompit en disant: "Ce qui est fait est fait, n'en parlons plus. Il suffit que cela ne se reproduise pas." En résumé le Maréchal en tout cela a montré beaucoup de tact. Puis la discussion a recommencé sur la loi du Sénat et de la transmission des pouvoirs. Chacun a répété ce que nous savions déjà. M. Casimir Périer disant que, partisan des deux chambres, il ne voterait jamais une loi séparée. M. Dufaure tenant le crachoir et établissant la nécessité d'un ensemble de lois constitutionnelles... etc.
A la fin de la conférence le Maréchal dit: " Ne prendrons­nous aucune résolution avant de nous séparer? - Nous
n'avons aucune résolution à prendre, répondit M. Casimir Périer. Nous sommes venus ici pour vous faire connaître nos sentiments. Nous ne sommes pas venus pour délibérer, nous ne représentons que nous-mêmes et du reste nous ne sommes pas dans les conditions d'une vraie délibération. Nous sommes 3 contre 9. "
" Mais, reprit de Broglie, il y a au moins un point sur lequel nous sommes tous d'accord: C'est sur la nécessité d'une deuxième Chambre. Pourquoi ne dirions-nous pas que la réunion est tombée d'accord là-dessus? "
Le piège était trop grossier pour qu'on s'y laissât prendre. M. Dufaure et ces Messieurs l'ont fait sentir à M. de Broglie.
« Pourtant, reprenait le Maréchal nous ne pouvons pas ne
pas dire quelque chose... "
Alors, Decazes proposa de rédiger une petite dépêche pour l'agence Havas et ce fut accepté. Pendant qu'on se retirait,
Decazes ayant à côté de lui M. Casimir Périer qui voulait surveiller la rédaction, écrivit une dépêche qui sauf la dernière phrase est celle que tu pourras voir dans les journaux. M. Casimir Périer en prit copie et chacun se retira.
Le soir, M. Casimir Périer venait de communiquer la dépêche à Schérer lorsque arriva une lettre de d'Harcourt. " M. le
Maréchal, en relisant le projet de dépêche de M. Decazes, l'a trouvé tellement triste qu'il a pensé qu'on pouvait y ajouter quelque chose. Voici le nouveau projet: Vous convient-il?
- Parfaitement ", répondit M. Casimir Périer. Le nouveau projet, celui que tu as pu lire, contenait à peu près cette phrase: "Bien que la conférence n'ait pas abouti à un résultat précis, elle aura cette utilité que bien des dissentiments s'apaiseront et des malentendus seront dissipés. "
Cette phrase due à l'intervention personnelle du Maréchal vise évidemment le centre gauche, car les dissentiments avec la droite se sont au contraire accentués.
Je crois donc la situation des meilleures.
15 janvier 1875.
Le Centre droit se disloque de nouveau. Tu as vu dans les journaux que le plan de Broglie était de faire voter l'urgence sur les lois constitutionnelles, ce qui entraîne le vote à la première lecture. Il est bien évident que les Gauches qui peuvent voter le passage à une deuxième lecture ne peuvent voter les lois au fond telles qu'elles sont présentées. Broglie espérait donc que l'urgence étant votée, les lois seraient rejetées lors de la discussion du fond. Alors il avait un ministère prêt: D'Audiffret, Decazes, Fourrichon, Depeyre. Lui qui disait au Maréchal: " Vous voyez qu'il n'y a pas moyen de faire voter les lois constitutionnelles, faisons un ministère de conservation." D'Audiffret était pris pour rallier tout le Centre droit parce que la présence de Fourtou éloignait du coup 30 membres de ce groupe.
Mais le plan de Broglie a été déjoué: 1° grâce à l'intempérance de langue d'Audiffret. Il y avait lundi dernier un dîner chez le comte Rampon auquel assistait d'Audiffret, et tous les membres du Centre gauche qui se trouvaient là lui disaient d'accepter de former un ministère, qu'ils le soutiendraient, etc...
D'Audiffret grisé par la conversation et ne comprenant rien au sens des paroles des membres du Centre gauche répondit au bout de quelque temps:
« Mais je suis décidé à accepter le ministère. Les lois constitutionnelles ne passeront pas. Il faudra bien faire quelque chose après et nous ferons un ministère avec le duc de Broglie. "
Alors M. Casimir Périer qui se trouvait dans un coin s'approcha et lui rit au nez devant tout le monde: "Mon cher ami, nous vous offrions de vous soutenir vous, mais vous seul. Si vous entrez dans une combinaison avec M. de Broglie vous nous aurez tous pour ennemis irréconciliables." Là-dessus, M. Casimir Périer prit son chapeau et sortit laissant d'Audiffret tout penaud. Le soir même, la combinaison Broglie­d'Audiffret courait tout Paris. Broglie furieux donnait le lendemain un savon à d'Audiffret et lui déclarait qu'il ne ferait jamais rien avec lui; il invitait Fourtou à dîner et reprenait les pourparlers avec lui. Alors d'Audiffret et les membres du Centre droit qui marchent avec lui remontaient sur leurs chevaux anti-bonapartistes et faisaient voter dans la réunion du groupe contre le projet de déclaration d'urgence des lois constitutionnelles proposé par Broglie. De sorte qu'aujourd'hui, il n'y a pas moyen d'en constituer un. Les lois constitutionnelles viendront. Toutes les Gauches sauf l'extrême-Gauche voteront le passage à la 2e lecture. Il se trouvera qu'il n'y aura que les Républicains de fermement décidés à organiser les pouvoirs du Maréchal.
2° Grâce à la sagesse du Centre gauche et de la Gauche qui ont déclaré tout d'abord qu'ils voulaient une discussion sérieuse et voteraient le passage à la deuxième lecture.
Le Centre gauche et la Gauche sont vraiment depuis huit jours des modèles de parti politique. Quant à M. Casimir Périer je ne puis que lui rendre justice en disant qu'il a été aussi prudent et aussi ferme que possible.
Decazes, ayant essayé de nouer conversation avec lui, il lui a répondu tout net: " Nous causerons tant que vous voudrez mais par écrit s'il vous plaît car je n'aime pas les malentendus et j'ai peur que de votre côté on ne s'y laisse trop aller. " Nous tenons donc encore le bon bout. .
Tu as lu ou tu liras la grande séance de vendredi si bien commencée pour nous, si mal terminée grâce à l'inconséquence
de Jules Favre qui a fait le plus maladroit et en même temps le plus éloquent discours qu'on ait jamais entendu. La bataille vraie se livrera à la deuxième lecture. Une réunion de M. Casimir Périer, Laboulaye, Léon Say, Cosne a eu lieu chez M. Dufaure. On a discuté la question de savoir si on reprendrait purement et simplement la proposition Périer:
ART. 1er. - Le Gouvernement de la République se compose, etc...
ART. 2 ... ART. 3. - La révision pourra être demandée ou si on se contenterait d'amender le projet Ventavon en disant:
ART. 1er. - La Présidence de la République est confiée pour sept ans au Maréchal, etc... ART. 5. - La révision pourra être demandée, etc...
M. Casimir Périer pense qu'il est impossible de forcer aujourd'hui ceux qui ont voté contre sa proposition de voter aujourd'hui pour, en la présentant dans les mêmes termes. D'un autre côté il pense que c'est véritablement s'humilier un peu trop que de se réduire à amender le projet Ventavon et que ces mots - la Présidence de la République - prêteraient encore à l'équivoque: On dirait; nous avons dit la Présidence de la République parce que c'est le titre du Maréchal, mais nous n'avons pas voulu faire la République.
Il propose en conséquence de reprendre la proposition intermédiaire Marcel Barthe en la rédigeant ainsi: ART. 1er. - Les
pouvoirs publics du Gouvernement de la République se composent de... La révision pourra être...
De la sorte le mot Gouvernement de la République est prononcé et la clause de révision se trouve dans le même article. Les membres du Centre droit qui n'auraient pas voté l'art. 1er de la proposition Périer dans la crainte que l'art. 13 ne fût pas voté peuvent voter l'ensemble.
Le 30 janvier l' amendement Wallon était voté par 353 voix contre 352. Nous en rappelons le texte: " Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la Chambre des Députés réunis en Assemblée Nationale. Il est nommé pour sept ans; il est rééligible. "
Ce lundi 1er février 1875.
J'avais déjeuné le matin chez M. Casimir Périer et j'avais été ensuite chez Jules Ferry. Inutile de te dire que Casimir Périer et Jules Ferry exultent.
Le fait considérable de samedi c'est la constitution d'un parti républicain raisonnable décidé à passer par tous les trous d'aiguille pour arriver à ses fins. Rien de plus admirable que la façon dont Louis Blanc et ses amis ont été tancés par la Gauche gambettiste après leur déclaration du jeudi et rien de plus admirable aussi, il faut le dire, que l'abnégation avec laquelle Louis Blanc et ses amis ont reçu la semonce et s'y sont rendus. La séance de samedi, les discours prononcés, la déclaration de Wallon qui était presque textuellement la reproduction du beau discours de Laboulaye, tout cela a donné au vote son caractère. Les manœuvres, les menaces employées pour empêcher le Centre droit de voter ont accentué encore le caractère républicain du vote. Il s'en est fallu de bien peu que Broglie réussît, car ce Centre droit est un composé de personnages incapables d'avoir une pensée à eux. La veille Lambert Sainte-Croix entraîne M. Casimir Périer dans un coin et lui dit : « La proposition Wallon est le salut, nous la voterons tous, faites voter vos amis. » M. Casimir Périer part en campagne et fait de la propagande pour la proposition Wallon. Le lendemain Lambert Sainte-Croix vote contre.
Le matin même du vote, d'Audiffret Pasquier annonce qu'il votera la proposition Wallon, qu'il fera voter ses amis, qu'il parlera dans ce sens à la réunion du Centre droit, que même si M. Wallon n'est pas sûr de sa parole, il montera à la tribune pour le soutenir. Il part de chez lui, arrive à la réunion du Centre droit, soutient énergiquement et éloquemment la proposition Wallon et à l'Assemblée une heure après vote contre. Voilà le comble.
Broglie a été vaincu, il n'est donc plus infaillible et ses combinaisons prochaines ne rencontreront plus le même crédit. Le seul obstacle c'est l'inintelligence par trop forte du Maréchal. Ne pas avoir même songé à constituer un ministère, à s'emparer de la direction de l'esprit public après ce que nous avons vu, c'est folie.
Ce 25 lévrier 1875.
Eh bien, c'est fait et parfait. Hier notre constitution a été votée. Tu suivras dans les journaux les détails de ces séances où la Gauche a montré un esprit de conduite si admirable qu'on a peine à y croire. Ce matin pour avoir quelques détails complémentaires, j'ai été voir M. Casimir Périer que j'ai trouvé éreinté, épuisé, par cette semaine de lutte. Il m'a raconté qu'hier nous avions été à deux doigts de voir tout cet édifice laborieux s'écrouler. C'était encore un coup de Broglie. On a remarqué depuis quelques jours l'attitude équivoque du Français continuant contre vents et marées de faire des avances à la Droite. On savait que la semaine dernière Broglie avait fait des démarches auprès de la Droite et des Bonapartistes. Ceux-ci posaient comme condition première de toute entente l'abandon de l'enquête sur le comité bonapartiste et la destitution de Léon Renault, les gens de la Droite posaient comme condition l'abandon immédiat des lois constitutionnelles. Tout cela était vraiment inacceptable et Broglie en l'acceptant aurait perdu d'un côté ce qu'il retrouvait de l'autre. Il imagina donc de délier le Maréchal de ses engagements en forçant la Gauche à modifier le projet arrêté. Le Maréchal regrette peut-être la parole donnée mais la Gauche muette, soumise, votant tout, tout, tout, il n'y avait vraiment pas moyen pour lui de revenir honorablement en arrière. Il y avait dans le projet un stupide art. 9 introduit, tu t'en souviens, à la dernière heure, sur un amendement d'un droitier et fixant le domicile du Gouvernement et des Assemblées à Versailles. Dans les réunions des Gauches chacun avait conservé sa liberté sur ce point. Les négociateurs du Centre droit avaient même laissé entendre que sur cette question on pourrait s'entendre; M. Luro proposait un amendement qui extrayait cet article des lois constitutionnelles pour en faire une loi spéciale non constitutionnelle à discuter plus tard. Il était donc certain hier que les Gauches n'accepteraient pas l'exclusion de Paris, qu'en tout cas il y aurait là-dessus une vive discussion. Vautrain avait son amendement, Tirard avait le sien. C'est là-dessus que comptait Broglie. Il fit faire par le Maréchal un petit manège pour dire que le Gouvernement avant tout débat déclarait qu'il n'accepterait aucune modification à l'art. 9. Tu comprends l'effet de ce petit manège sur la Gauche. Immédiatement elle proposait la suppression de cet art. 9. On aurait dit alors au Maréchal: "Vous voyez, les engagements pris ne sont pas tenus, vous n'êtes plus lié non plus. Rien de fait. "
Mais cela avait transpiré et hier avant la séance les ministres réunis dans une salle de Commission ayant fait appeler M. Casimir Périer pour lui demander s'il connaissait les dispositions de la Gauche au sujet de l'art. 9, M. Casimir Périer mit tout de suite les pieds dans le plat et leur dit : « On dit que vous avez un message du Président sur cette question. Si vous le lisez, vous vous condamnez à l'avance à être en minorité. Car les Gauches voteront comme un seul homme contre le Maréchal et elles auront avec elles la Droite extrême. Vous aurez donc de propos délibéré tué les lois constitutionnelles et compromis encore une fois le Maréchal comme vous l'avez fait le 12 février. » Les ministres répondirent évasivement, embarrassés et ne conclurent rien. En sortant Casimir Périer dit à Grivart : « Ce que vous préparez est une infamie et si vous lisez votre déclaration nous vous le dirons à la Tribune. »
Réunion des Gauches, grand émoi, Gambetta furieux dit : « Nous pouvons céder tout, mais nous ne pouvons abandonner Paris, etc... », angoisse inexprimable. Enfin Jules Simon fait, parait-il, un discours admirable dans la réunion. Gambetta de son côté se rend. On convient que les Gauches ne voteront pas contre l'art. 9.
Mais tout cela n'empêcherait pas la lecture de la déclaration du Gouvernement s'il y en avait une. Au moment où l'article serait mis en discussion avec les amendements, Cissey monterait à la Tribune, ferait son affaire et alors comment se rendre maître de la Gauche? On était livré au hasard. C'est alors que M. Casimir Périer a pensé à une chose qui avait sans doute échappé aux tacticiens de la Droite. Un article lorsqu'il est adopté en 2e lecture et qu'il revient en 3e lecture, s'il n'est pas amendé ni discuté n'a pas besoin d'être voté. Si personne ne demande la parole il est considéré comme voté.
M. Casimir Périer s'en alla donc trouver successivement Luro, Tirard, Vautrain et les supplia de retirer leurs amendements, ce qu'ils firent..
M. Martel présidait heureusement. On le prévint et lorsque l'article arriva en discussion, la Droite s'attendait à voir un membre de la Gauche ou M. Luro monter à la Tribune; Cissey là-dessus tire son papier de sa poche. Mais rien. La Gauche reste muette.
M. Martel dit : « Personne ne demande la parole... Personne ne demande la parole... L'article est adopté... » Sans vote.
Tu comprends ce merveilleux coup de temps. Et qu'elles chandelles, quels cierges on doit à cette Gauche extrême qui s'est tue!
On est donc arrivé à bon port.

References: ART. 1

ART. 2

ART. 1

ART. 2
 ART. 3

ART. 1
 ART. 5
 ART. 1
 art. 9
 art. 9