Source: http://notredamedauteuil.fr/mv7/mv7_spiritualite_carmel.html
Timestamp: 2017-04-27 14:52:42+00:00

Document:
Beauté d'une spiritualité : le Carmel
La notion de "spiritualité" I
Le Carmel, des origines à la Réforme thérésienne
Les deux figures et modèles du Carmel
Élie le prophète, serviteur du Dieu vivant
• Élie père des carmes
•	Élie serviteur de Dieu
• La vie cachée au désert
• La prière d'intercession d'Elie
• L'expérience de la nuit
• Elisée
Marie servante du Seigneur, reine et beauté du Carmel
• Marie, la "Dame" du Carmel	•	Une vie modèle pour le Carmel • Une vie trinitaire • Marie, servante de Dieu	• Marie pour les deux fondateurs du Carmel réformé III
L’esprit du Carmel synthétisé par la Règle primitive
Le coeur de la Règle 2
Le précepte fondamental 3
Ses corollaires 4
Le climat IV
Reprise, enrichissement et approfondissement
Thérèse d’Avila, "Mère des spirituels" (1515-1582)
Brève évocation de l’itinéraire de Thérèse d’Avila
L'oraison, commerce d'amitié
• L'âme est habitée par Dieu
• Le Christ, compagnon de l'âme
• Les conditions des progrès dans l’oraison
• Les étapes de la vie d'oraison
La dimension apostolique de la vie d'oraison
Jean de la Croix, docteur de l’union mystique (1542-1591)
La "nuit et la flamme" [1] b
Dieu en quête de l'âme
• l'élection divine
Le Christ, l'époux de l'âme
• Le Christ exemple et lumière
• Une vie christocentrique
• Un amour de réciprocité
La béatitude de la pauvreté d’esprit
L'ascèse des vertus théologales
• L'espérance
Conclusion : le prophétisme du Carmel aujourd'hui 1
Actualité de la spiritualité carmélitaine
Le prophétisme au service du Dieu vivant
Le voyage au bout de la nuit : devenir intercession
Elisabeth de la Trinité 5
Thérèse de l'Enfant-Jésus • Bienheureux les pauvres, le royaume des cieux est à eux
• Dans le coeur de l'Eglise, je serai l'amour
Au service de l’Église, l’amour le plus grand
Bibliographie pour aller plus loin Textes de référence en annexe 1
Extraits de La Règle Primitive rédigée par Albert de Jérusalem
Le texte suivant est celui d’un exposé – entièrement remanié en vue de sa mise en ligne – de Françoise Chevalier-Stutzmann sur la spiritualité du Carmel, donné dans le cadre de l’Institut Diocésain de Formation Pastorale de Toulon le 14 décembre 1999.
Le terme "spiritualité" est ambigu, il laisse toujours planer une incertitude sur ce à quoi s’opposerait l’esprit se mouvant dans les hauteurs de la spiritualité, et sur la négativité de son pôle antinomique : ainsi parle-t-on de l’esprit par rapport à la matière ou de l’esprit par rapport au corps, de sorte que la spiritualité serait un affranchissement de l’une et de l’autre, pour exalter la vie pure (indépendante ?) de l’esprit. Le mot "spiritualité" en est venu à désigner l’ensemble des croyances et des exercices qui concernent la relation de l’âme à Dieu ; la spiritualité comporte un versant "ascétique" (des pratiques de renoncement, de mortification) et un versant mystique, celui de l’"expérience" du divin, des états de prière, de méditation, selon les diverses religions (cf. le Dictionnaire de Spiritualité [2] originellement intitulé Dictionnaire d'ascétique et de mystique).
Afin de mieux comprendre ce qu’est une spiritualité (mot absent dans les Écritures), son rôle, il est intéressant de se référer à saint Paul qui parle bien de chair et d’esprit, c’est indéniable, mais qui en précise le sens chrétien. Le conflit interne à chaque être humain entre la chair et l’esprit (cf. Rm, Ga) se retrouve typiquement dans celui entre les psychiques et les spirituels (1 Co). Cette perspective ne se comprend véritablement qu’à partir de la réalité de la grâce baptismale telle que la développe notre apôtre (cf. 1 Co 6) à savoir le don par le Seigneur crucifié et ressuscité d’une mort au péché et dans le même temps, par la grâce de l’Esprit Saint - Esprit du Ressuscité et Esprit de gloire et de puissance du Père - le don d’une vie nouvelle, une vie à Dieu, pour Dieu, Dieu-Amour, Dieu saint et parfait. Cette grâce, pascale en son essence, donne donc à l’homme la capacité d’assumer la vie de son corps, de son psychisme, de son cœur tout autant que celle de son âme dans une vie de sainteté et de perfection évangélique à l’imitation du Christ homme parfait et dans l’union au Christ réalisée par l’Esprit de sainteté au baptême, ce sera une vie selon l’Esprit, une vie "spirituelle", c’est-à-dire une vie dans laquelle la "chair" (corps et âme dans sa dimension psychique) sera au service de l’Esprit, et transfigurée par Lui. "Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu." (1 Co 10, 31) En revanche restera de la "chair", c’est-à-dire psychique, toute réalité dérobée à l’emprise de la grâce divine, réalité tant matérielle qu’intellectuelle voire dite "spirituelle" (certaines pratiques de piété, certaines conceptions de Dieu par exemple) – du mouvement de la connaissance (qui peut être boulimique, concupiscence de l’esprit en quelque sorte), de la manière de vivre en société, jusqu’au boire et au manger. La spiritualité est une manière d’approcher de Dieu en son mystère, dans la connaissance et l’amour, et par là même de découvrir son identité d’homme appelé à partager l’intimité de Dieu, en menant une vie de fils de Dieu, en union au Christ. (cf. 2 P 1,4 : "Dieu nous a fait don des grandes richesses promises, et vous deviendrez participants de la nature divine.") Afin que puisse croître la vie du Christ communiquée à l’âme au baptême, et que l’Esprit de Dieu devienne le principe de la vie de l’homme, une spiritualité privilégiera une pédagogie spécifique dont les accents seront variables : insistance sur tel ou tel mystère de la vie du Christ (le Christ de la vie cachée à Nazareth, ou celui de la Passion), telle figure du Christ (le Christ médecin, le Christ orant, le Christ enseignant pour n’en citer que quelques-unes), liturgie, sacrements, lectio divina, prière, oraison, étude, travail, apostolat... Cette pédagogie affecte les diverses composantes de l’homme : corps, intelligence, mémoire, âme, cœur au sens biblique — capacité de choix et de décision (volonté) autant qu’affectivité. Elle réglera l’ascèse à exercer pour mieux se disposer à la rencontre de Dieu et pour rendre efficaces les moyens envisagés. Enfin, elle intégrera l’action des dons de l’Esprit et le jeu des vertus théologales pour signifier la synergie qui s’opère entre la grâce divine et l’effort humain. On comprend mieux, alors, pourquoi l’Église Une du Christ Un a vu des spiritualités si variées – écoles de vie dans l’Esprit – jaillir de son sein pour abreuver les âmes assoiffées d’une étroite intimité avec leur Seigneur, pressées d’un désir intense de servir à sa suite. Diverses sont les époques, les populations, les cultures et les mentalités, divers les tempéraments des fondateurs, des individus et des saints. C’est le propre de la grâce du Christ de se faire toute à tous. S’il y a eu quatre Évangiles pour appréhender la personne et le message du Verbe incarné, pourquoi faudrait-il s’étonner de la richesse des familles spirituelles nées du fait même de l’Incarnation du Fils de Dieu ? "Les dons de la grâce sont variés, mais c’est toujours le même Esprit…Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous… Celui qui agit en tout cela, c’est le même et unique Esprit : il distribue ses dons à chacun, selon sa volonté." (1 Co 12, 4.7.11) Nous allons nous attacher à la spiritualité du Carmel qui a reçu de l’Esprit Saint, en vue du bien commun de toute l’Église, un charisme particulier : celui de la présence au mystère du Dieu vivant, dans la prière continuelle. Après avoir très brièvement esquissé un historique du Carmel depuis ses origines jusqu’à la réforme conduite par Thérèse de Jésus (Thérèse d’Avila), nous développerons la double caractéristique de l’Ordre : "élianique" et mariale. Puis nous nous intéresserons à la Règle primitive, si peu juridique dans sa forme, incarnation parfaite de l’esprit du Carmel. Nous évoquerons plus particulièrement les deux docteurs de l’Église que sont Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Cet exposé espère faire sentir que la spiritualité du Carmel n’est pas l’exclusive des moniales et des moines pour peu que l’on consente à croire à cette réalité si évangélique au principe du Carmel : l’homme demeure dans sa cellule, cellule de terre, cellule du cœur, parce que Dieu le premier y demeure et l’y attend pour se donner à lui et le transformer. I - Le Carmel des origines à la Réforme thérésienne [3] Seul Ordre né en Terre Sainte, le Carmel n’a pas de fondateur homologué. Le nom même – "Carmel" – a de multiples résonances bibliques et le mot renvoie, en effet, à plusieurs réalités : - un lieu géographique renommé pour sa beauté et sa fécondité : une faune et une flore riche et variée (en particulier son vignoble, avec tous les symboles bibliques attachés à la vigne) ; une montagne (et par conséquence une géographie sacrée) de 25 km de long, 6 km de large, au nord de la Palestine, comportant grottes et sources ; - un lieu hautement symbolique pour Israël, interpellé par le prophète Élie pour faire retour au Dieu unique, au seul Dieu vivant, lors d’un sacrifice mémorable manifestant avec éclat la supériorité du Dieu d’Israël sur Baal, l’idole inerte (1 R 18). Le lieu est évoqué par Ct 7, 6 ; Is 35,1-2 ; Jr 2, 7 (LXX) ; et par Grégoire de Nysse, comme symbole de beauté de luxuriance et de jouissance ; - le mont Carmel est un lieu où souffle l’Esprit, il est la montagne des serviteurs de Dieu, les prophètes : Élie, Élisée, les fils de prophètes …, hommes consacrés à Dieu, à la Parole de Dieu, menant une vie tantôt érémitique (Élie), tantôt cénobitique, au désert de toute façon, près de la source d’Élie. Une présence quasi ininterrompue d’ermites anonymes est attestée sur le mont Carmel ; des ermites grecs y sont réunis vers les 5ème et 6ème siècles, dans la tradition du monachisme oriental. Puis, à l’époque des croisades, on y voit arriver des ermites latins laïcs au 12ème siècle, et l’un d’entre eux, Brocard, au nom de ses frères, sollicite le patriarche de Jérusalem, Albert, de bien vouloir rédiger une Règle de Vie à leur intention (1209). Brocard ne s’institue pas pour autant le fondateur de sa petite communauté de frères, il n’est qu’un ermite parmi d’autres, s’inscrivant dans la longue lignée des ermites du Mont Carmel ; le patriarche Albert de Jérusalem, quant à lui, chef hiérarchique et ecclésiastique du petit groupe des ermites, ne se reconnaît pas davantage comme leur fondateur, et humblement se contente de répondre à leur désir "puisque vous nous demandez de vous donner une formule de vie conforme à votre projet de vie" écrit-il, et s’efforce de rédiger une Règle susceptible de correspondre à leur mode de vie, dont il prend acte en quelque sorte, et qu’il précise en s’effaçant lui-même derrière la Tradition qu’il reconnaît hériter des "saints pères" et en s’effaçant derrière la personne du Christ (cf. Prologue de la Règle Primitive) [4] "A bien des reprises et de bien des manières [cf. He 1,1] les saints Pères ont réglé de quelle façon chacun en quelqu'Ordre qu'il se trouve ou quel que soit le genre de vie religieuse qu'il s'est choisi, doit vivre dans la dépendance de Jésus Christ [cf. 2Co 10,5]"
Le Carmel naît donc bien mystérieusement comme Ordre religieux, sans fondateur officiellement revendiqué. Parce que dès l’origine il plonge ses racines dans l’Ancien Testament avec Élie, il verra son esprit associer prophétisme, érémitisme, et intensité de la vie de prière dans la solitude, la pauvreté et l’inconfort.
Par suite de la persécution des Sarrasins, les Latins sont amenés à retourner en Occident, où l’Ordre est amené à infléchir sa Règle : adoptant une vie canonique (avec les trois vœux, l’assiduité aux offices …), un cénobitisme accentué dans la ligne des ordres mendiants, se consacrant à des tâches apostoliques (prédication, confession, direction spirituelle), acceptant une formation universitaire. L’Ordre, du fait de son déracinement en Occident, de la modification de son esprit par l’adoption d’une vie plus canonique, connaît, avec un déclin, plusieurs tentatives de Réforme. Il vit alors selon ce qu’on appelle une Règle mitigée qui restreint la solitude et l’abstinence, deux piliers essentiels à l’ascèse prévue par la Règle primitive. Les années 1450 voient naître aux Pays-Bas les premiers monastères de carmélites, des béguines qui choisissent de vivre en une communauté de sœurs ermites. En France, sous l’égide du carme Jean Soreth qui s’attache à une réforme de l’ordre du Carmel, sont fondés des monastères de carmélites, et avec lui la duchesse Françoise d’Amboise fonde un carmel près de Vannes, à la mort de son mari, où elle entre. Le Tiers-Ordre du Carmel (des laïcs se réclamant de la spiritualité du Carmel dans leur vie quotidienne, "dans le siècle") est dû à l’initiative de ce même Jean Soreth. Le XVIème siècle marque un tournant décisif dans l’histoire du Carmel avec Thérèse d’Avila, appelée par le Seigneur à réformer l’Ordre, — qui s’est relâché de sa ferveur première, qui a perdu sa flamme, sa vigueur, son silence et son esprit de prière —, en fondant le Carmel déchaussé. Le contexte religieux y est des plus favorables car cette réforme s’inscrit dans le grand et profond mouvement qu’on constatera au cours de toute cette période qui précède le Concile de Trente, de rénovation des Ordres religieux et de fondation de nouveaux Ordres tels que les Jésuites, les Théatins, les Capucins. Thérèse d'Avila bénéficie du soutien de la Royauté et du souffle spirituel apporté par cet environnement d’effervescence intellectuelle, religieuse, spirituelle (ex. les courants de la devotio moderna [5], des Alumbrados ou Illuminés [6], ces derniers sont des mystiques espagnols que condamnera l’Inquisition, avec qui Thérèse d'Avila eut maille à partir pour son inspiration de réformatrice et pour sa vie mystique). Sa réforme exprime un puissant désir de revenir à l’antique observance, une nostalgie des origines érémitiques : une vie entière dans une pauvreté radicale, une stricte solitude, des austérités rigoureuses liées à une vie pénitentielle, l’aspiration à la contemplation, toutes caractéristiques de la vie, de la spiritualité du Carmel déchaussé. En 1562 a lieu la première des fondations de Thérèse : le couvent saint Joseph d’Avila, qui abrite 12-13 moniales (les monastères du Carmel ne comptent en principe pas plus de 20 moniales, selon les recommandations de Thérèse, afin de préserver la bonne entente et le caractère familial de la vie commune). Pour conclure cet aperçu des origines, récapitulons les quatre marques distinctives de l’Ordre du Carmel réformé, telles qu’elles apparaissent à partir de Thérèse d'Avila : le Carmel sera un Ordre contemplatif, érémitique, prophétique et marial, du fait des deux figures sources de son inspiration, Élie et la bienheureuse Vierge Marie. II - Les deux figures et modèles du Carmel
Le Carmel est saisi par la présence et le mystère du Dieu vivant, ce qui se traduit par une attention primordiale à sa Parole, une docilité aux impulsions de l’Esprit Saint, une prière de présence – qui se veut continuelle – à Dieu, l’exemple de ses deux modèles et figures : Élie et la Vierge Marie, emblématiques de la vie cachée au désert géographique ou au désert intérieur du cœur, de sa cellule, de sa maison. En raison de leur attachement passionné à Dieu, tous deux se déclarent les serviteurs du Très-Haut, du Dieu vivant.
1. Élie le Prophète, serviteur du Dieu vivant
Ermites auprès de la source d’Élie et demeurant sur le mont Carmel, dans les grottes où il s’abritait, les carmes ont reconnu en Élie leur véritable père dans l’Esprit, et l’Église l’a officiellement confirmé ; leur manteau rayé est considéré comme étant celui d’Élie (cf. 1 R 19, 13.19 ; 2 R 2, 8.13-14) ; en le revêtant ils reçoivent part à son esprit. Élie est tellement le Père et le Chef du Carmel que le Carmel, à l’instar d’Élisée serviteur et premier disciple d’Élie, a adopté sa devise pour devise de l’Ordre : "Yahvé vivant, le Dieu d'Israël que je sers" (Élie in 1 R 17, 1 ; 18, 15) ; "Aussi vrai qu'est vivant Yahvé que je sers" (Élisée in 2 R 5, 16) ; ils veulent brûler du même zèle que celui affirmé par le serviteur flamboyant de Dieu deux fois de suite en présence de Dieu même tant c’est ce qui le dévore et qui habite toute sa vie, qui justifie sa mission, qui définit son être "je suis rempli d’un zèle jaloux pour Yahvé." (1 R 19, 10.14) En 7 D 4, Thérèse d'Avila évoque "la faim de l’honneur de Dieu qu’éprouva notre père Élie" et dans une poésie, c’est le courage et le zèle d’Élie qu’elle vante à ses moniales. Il est intéressant de remarquer qu’un jour Thérèse de l'Enfant-Jésus s’est référée expressément aux deux prophètes Élie et Élisée – père et fils spirituels –, s’en est inspirée, s’est comme placée sous leur patronage pour oser, sous l’action de l’Esprit Saint, prendre pour pères spirituels les Anges et les Saints, innovant pour demander à recevoir non le double esprit d’Élie comme Élisée mais la quintessence de ce que ce "double esprit" fait pressentir et désirer, à savoir le "double amour" de Dieu. Ici les modèles primitifs, bibliques, sont bien des modèles d’inspiration mais pour une sainteté à la fois dans leur sillage et profondément originale.
"Me souvenant de la prière d’Élisée à son Père Elie, lorsqu’il osa lui demander son double esprit, je me suis présentée devant les Anges et les Saints, et je leur ai dit : "Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère et ma faiblesse, … je vous supplie de m’adopter pour enfant, à vous seuls sera la gloire que vous me ferez acquérir mais daignez exaucer ma prière, elle est téméraire, je le sais, cependant j’ose vous demander de m’obtenir : votre double amour." (2 R 2, 9 ; Ap 8, 3) (Ms B 4 r°) • Élie serviteur de Dieu
Parce qu’il est un serviteur zélé de Dieu, Élie demeure dans une vigilance constante, afin d’être toujours disponible à ce que son Maître exige de lui, et de manifester une obéissance sans aucun délai, immédiate, à la Parole de Dieu, qu’elle l’envoie au désert ou auprès des hommes, prononcer une parole de bénédiction ou une autre de malédiction, accomplir une action d’éclat ou vivre caché loin du regard des hommes une expérience mystique de rencontre du Dieu vivant qu’il ne cesse de servir : °	cf. 1 R 17, 2-6 : La parole de Yahvé lui fut adressée en ces termes : "Va-t’en d'ici, dirige-toi vers l'orient et cache-toi au torrent de Kerit, qui est à l'est du Jourdain. Tu boiras au torrent et j'ordonne aux corbeaux de te donner à manger là-bas." Il partit donc et il fit comme Yahvé avait dit et alla s'établir au torrent de Kerit, à l'est du Jourdain … et il buvait au torrent. o	1 R 17, 8-10 Alors la parole de Yahvé lui fut adressée en ces termes : "Lève-toi et va à Sarepta, qui appartient à Sidon, et tu y demeureras. Voici que j'ordonne là-bas à une veuve de te donner à manger." Il se leva et alla à Sarepta. °	1 R 18, 1-2 : Il se passa longtemps et la parole de Yahvé fut adressée à Élie, la troisième année, en ces termes : "Va te montrer à Achab, je vais envoyer la pluie sur la face de la terre." Et Élie partit pour se montrer à Achab. o	Il en va de même lorsqu’il reçoit d’un Ange les ordres de Dieu cf. 1 R 19, 5-8 Il se coucha et s'endormit. Mais voici qu'un ange le toucha et lui dit : "Lève-toi et mange." Il regarda et voici qu'il y avait à son chevet une galette cuite sur les pierres chauffées et une gourde d'eau. Il mangea et but, puis il se recoucha. Mais l'ange de Yahvé revint une seconde fois, le toucha et dit : "Lève-toi et mange, autrement le chemin sera trop long pour toi." Il se leva, mangea et but, puis soutenu par cette nourriture il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, l'Horeb. °	Puis il accomplit exactement la mission ordonnée par Dieu en 1 R 19, 15-16, oindre deux rois et oindre Élisée prophète. °	On le voit encore une fois obéissant à l’ordre divin pour sanctionner une injustice gravissime ayant entraîné mort d’homme : 1 R 21, 17-21 Alors la parole de Yahvé fut adressée à Élie le Tishbite en ces termes : "Lève-toi et descends à la rencontre d'Achab, roi d'Israël à Samarie. … Tu lui diras ceci : Ainsi parle Yahvé : … Achab dit à Élie : "Tu m'as donc rattrapé, ô mon ennemi !" Élie répondit : "Oui, je t'ai rattrapé. Parce que tu as agi en fourbe, faisant ce qui déplaît à Yahvé, voici que je vais faire venir sur toi le malheur …" • La vie cachée au désert Le désert et la vie cachée, c’est en fin de compte ce que résument et symbolisent les quatre verbes qui définissent la vie des carmes selon l’Institution des premiers moines, avec, au bout, la promesse de l’expérience existentielle, mystique du Dieu vivant. Dieu même communique le programme de vie permettant de parvenir à cette fin bienheureuse : cf. 1R 17, 3 "Va t’en d’ici, dirige-toi vers l’Orient et cache-toi au torrent de Kerit. Tu boiras au torrent." : partir loin, marcher, se cacher et si Dieu veut, boire au torrent des voluptés divines. "Jamais, dans aucun Ordre, livre fournissant une norme de vie et déclarant la fin vers laquelle doivent tendre ses membres, n’a énoncé de façon aussi formelle la vocation à la vie mystique." (Titus Brandsma). Il faut bien noter que l’initiative de cette vie cachée et mystique appartient à Dieu, c’est lui qui appelle à partir, à se diriger vers, à se cacher, ce n’est pas l’homme qui en décide pour lui-même et qui s’en octroie la grâce. "Je sentais que le Carmel était le désert où Dieu m’appelait." note Thérèse de l'Enfant-Jésus (Ms A Folio 26, r°). "La beauté du Carmel sera donnée à l’âme qui est un désert." affirme l’évêque et théologien mystique Grégoire de Nysse. • La prière d'intercession Élie, c’est encore un modèle de prière d'intercession, déployant dans cette prière une puissance peu banale, lui conférant, en conséquence et en témoignage de la force de cette prière signe de son amitié intime avec Dieu, une extraordinaire puissance thaumaturgique. Il est un prophète totalement investi par l’Esprit Saint, c’est le fruit de sa vie inaugurée au désert voulu pour lui par Dieu, puissance qu’il déploie tant en faveur des éprouvés comme la veuve de Sarepta, pour assurer sa subsistance en période de famine et pour ressusciter son fils unique, ou pour défendre la mémoire de Nabot assassiné injustement par cupidité, qu’au service exclusif du Dieu vivant, Dieu unique et Dieu de l’Alliance : c’est ainsi qu’il détourne les Israélites de l’idolâtrie de Baal, accomplissant un miracle prodigieux, puis va jusqu'à massacrer les 400 serviteurs d’une idole inerte et inutile. Le prophétisme s’avère l’instrument privilégié de Dieu contre l’idolâtrie et contre l’injustice. "A l'heure où l'on présente l'offrande, Élie le prophète s'approcha et dit : "Yahvé, Dieu d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, qu'on sache aujourd'hui que tu es Dieu en Israël, que je suis ton serviteur et que c'est par ton ordre que j'ai accompli toutes ces choses." (1 R 18, 36) Le aujourd'hui de 1 R 18, 36 ne cesse de résonner dans la tradition du Carmel : Carmel engagé, à l’instar du prophète Élie, dans l’histoire des hommes, consacré à l’exaltation de Dieu seul vivant à jamais. • L'expérience de la nuit Il est un autre désert plus intérieur que celui de la prière dans la cellule de son cœur : le désert de l’épreuve spirituelle, du sentiment obsédant de l’échec, le désert de la solitude et de l’angoisse, le désert du doute sur sa vocation et sur sa mission, le désert de la persécution intérieure (le conflit avec soi-même) et extérieure : en 1 R 19, si Élie est extérieurement pourchassé par Jézabel dont il a tué les prophètes qu’elle protégeait, il est intérieurement poursuivi par un sentiment de défaite face à l’idée qu’il se faisait de lui-même, jusqu'à éprouver le goût détestable de la mort : "Il souhaita de mourir et dit : "C'en est assez maintenant, Yahvé ! Prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères." (v. 4) C’est l’heure de la grande épreuve, de la grande tribulation, l’heure de la confrontation avec son péché (l’orgueilleux massacre de 400 hommes au nom de Dieu) et avec ses limites (la peur de la mort des mains d’une femme, l’anéantissement de l’image de soi …), si prophète chéri de Dieu soit-on. Le premier des carmes selon l’esprit fait, avant tous ceux qui lui succéderont, l’expérience de l’épreuve de la nuit que saint Jean de la Croix se plaira à explorer, à commenter, nuit des sens et nuit de l’esprit, tellement propices à une nouvelle connaissance de Dieu, à l’obscur et en secret aime répéter le Docteur mystique espagnol, ... comme dans la caverne de l’Horeb. D’ailleurs, selon lui, à l’Horeb, Élie a eu la connaissance de l’essence même de Dieu. Du cœur de la nuit surgit aussi la grâce de voir renouveler son appel au service de Dieu, pour Élie ce sera une mission prophétique d’ordre politique avec l’onction de deux rois et une autre d’ordre religieux et spirituel, l’onction prophétique d’Élisée qui devient son fils spirituel reconnu comme tel par d’autres prophètes, une fois Élie monté au ciel : "Il prit le manteau d'Élie et il frappa les eaux en disant : "Où est Yahvé, le Dieu d'Élie ?" Il frappa les eaux, qui se divisèrent d'un côté et de l'autre, et Élisée traversa. Les frères prophètes le virent à distance et dirent : "L'esprit d'Élie s'est reposé sur Élisée !" ils vinrent à sa rencontre et se prosternèrent à terre devant lui." (2 R 14-15) • Elisée Disciple d’Élie et à ce titre modèle des carmes lui aussi, Élisée hérite par conséquent de ses charismes, de sa puissance thaumaturgique (2 R 2, 19-22 ; 5 etc.), de sa parole efficace, du don de sa contemplation. Il signifie aux carmes la nature du double esprit d’Élie : contemplation et action, solitude et charité (2 R 4, 1-17 ; 4, 42-44), discernement des réalités invisibles et surnaturelles (2 R 2, 9-12 ; 6, 15-17). 2. Marie servante du Seigneur, reine et beauté du Carmel
•	La "Dame" du Carmel
Le Carmel est tout entier marial, dit un adage. En effet, sur le mont Carmel [7], les ermites sont regroupés autour d’une petite église dédiée à la Vierge Marie, leur dame et patronne selon la mentalité féodale. Cela implique que toute leur personne et tous leurs biens sont entièrement consacrés à la Vierge, qu’ils lui sont intégralement dévoués, consacrés à son service et à son honneur, ce qui se traduira par un culte fervent et un amour tout spécial envers leur Mère et sœur. Au point que le Carmel va se parer du nom de Marie et que l’on va décerner aux carmes le titre glorieux de "frères de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel". Leur habit est appelé l’habit de la Vierge Marie et Thérèse d'Avila demandera à ses moniales d’être dignes de l’humilité de celle dont elles portent le vêtement, un habit de service. •	Une vie modèle pour le Carmel
Pourquoi un tel attachement passionné à la mère du Seigneur, véritablement caractéristique de cet Ordre ? C’est à la lumière de l’amour de Jésus que se comprend au Carmel l’amour pour Marie sa Mère. La vie de Marie est le modèle parfait de la vie au Carmel, une vie cachée dans la dépendance de Jésus, une vie d’attention à la Parole, une vie de recueillement et de contemplation des mystères du Christ, enfin une vie active de charité fraternelle dans la simplicité. "Le Carmel a pour vocation première de reproduire par sa vie la vie intérieure de Marie. Cette imitation du mystère intérieur de la Vierge incarne admirablement l’idéal même de notre saint Ordre dans sa plénitude la plus essentielle" disait le père Anastasio du Très Saint Rosaire lors d’une conférence à des tertiaires du Carmel. • Une vie trinitaire
Qu’est d’autre la vie de la Bienheureuse Vierge Marie sinon une vie toute de "dévotion" au Christ et à la sainte Trinité dans la foi, qui incarne de manière prophétique l’exaucement de la prière dite "sacerdotale" de Jésus en Jn 17, 23 : une vie en communion d’amour avec la Sainte Trinité "moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité, et que le monde reconnaisse que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé" ? Dans son Magnificat Marie exprime avec exultation la reconnaissance par le monde de l’amour particulier du Père envers elle "désormais tous les âges me diront bienheureuse". Le tendre amour de l’Ordre envers sa Mère se nourrit du regard sur sa vie pleine de grâce, empreinte de silence, d’intériorité, une vie toute simple, toute humble, sous la conduite de l’Esprit Saint qui, en l’ayant prise sous son ombre, imprègne toutes les fibres de son être physique, affectif, intellectuel, spirituel, pour la centrer sur le mystère de son Fils, et la faire livrer inconditionnellement, sans réserve, sa volonté à celle du Père. La virginité de corps et de cœur de Marie représente l’idéal de pureté du contemplatif dont tout le désir tend vers la familiarité avec Dieu, vers l’intimité avec lui, apanage du cœur pur et détaché ("bienheureux les cœurs purs, ils verront Dieu"). Marie incarne à la perfection la vocation mystique du Carmel : l’union au Christ, la participation à la vie intime de Dieu, la fécondité de la vie contemplative. • Marie servante de Dieu
Elle est la servante type du Dieu de l’Alliance. Elle n’a cessé d’obéir à Dieu, voyageuse de l’Éternel comme Abraham, comme Élie, pour se conformer à ses indications : se rendre auprès de sa cousine Élisabeth enceinte, descendre de Nazareth à Bethléem pour le recensement malgré son état avancé de grossesse, fuir la colère du roi Hérode, revenir à Nazareth sur l’ordre d’un Ange, descendre régulièrement à Jérusalem pour y accomplir les rites religieux ou y faire un pèlerinage, puis, plus tard, lorsque son Fils parcourra les routes de la Galilée, de la Judée, elle fera partie du petit groupe des femmes qui le suivent. Aux serviteurs des noces à Cana, puis ensuite à tous ses enfants dans l’Esprit, elle intimera l’ordre de faire ce que finalement elle-même a toujours fait et continuera à faire "faites tout ce qu’il vous dira". Elle dépasse Abraham, Élie, en foi, en espérance, en grandeur, en force d’âme, en générosité, lorsque sur la montagne du Calvaire, femme petite et cachée aux yeux des hommes, elle accepte l’immolation de son Fils et ce faisant, devient le héraut de l’espérance au cœur de la nuit la plus noire, martyre (i. e. témoin) de l’amour au côté de son Fils crucifié, témoignant héroïquement d’une foi aveugle au Dieu vivant qui lui a promis le règne sans fin du Fils qu’il lui donnait, recevant alors, dans cette nuit ténébreuse qui enveloppe le Golgotha, la bénédiction d’une postérité universelle, d’une mission de maternité dans l’Esprit. Debout au pied de la Croix, elle fixe son regard sur le sommet de la montagne du Calvaire où s’accomplit une théophanie : ce n’est plus tout le peuple d’Israël – comme celui jadis convoqué par Élie pour un autre sacrifice au mont Carmel – qui reconnaît Dieu à travers le sacrifice de Jésus, mais d’une part un pauvre larron et un païen ("vraiment cet homme est le Fils de Dieu"), et d’autre part, elle, Marie, associée à la prière d’offrande de son Fils, qu’elle sait et croit être le Fils du Dieu vivant. • Marie pour les deux Fondateurs du Carmel
Thérèse d’Avila et Jean de la Croix diront apprendre d’elle la manière des relations de l’âme avec Dieu [8]. Thérèse a éprouvé un amour passionné envers Marie qu’elle a expressément choisie pour mère dans un geste hautement significatif, à la mort de sa mère [9]. Elle a été gratifiée de nombreuses mariophanies, ce qui manifeste l’étroitesse de son intimité avec la sainte Vierge. Combien de fois Thérèse n’aimera-t-elle pas écrire sa joie de "servir notre Mère et maîtresse" (Fond 29,3), et rapporter la réforme de l’Ordre à l’œuvre de Marie : "c’est son Ordre, elle est notre dame et Maîtresse" (Fond. 29, 8) ; la Règle primitive réactivée est "la Règle de Notre-Dame du Mont Carmel" (Vie 36,26), la Règle de la Vierge, Notre-Dame et patronne (Fond. 14, 9). Pour imiter Jésus, Thérèse recommande à ses filles : "Imitez-la en tout." (D III 1, 3), spécialement en sa grande humilité (Chemin 13 ) [10]. Elle insiste : puisque l’habit de la Vierge fait des carmélites et des carmes réformés les vrais fils et filles de la Vierge, il faut "que nous vivions comme de vraies filles de la Vierge, et donc comme la Vierge elle-même." (Fond 16, 7) Jean de la Croix fera porter l’accent sur la pureté de l’exercice des vertus théologales chez la Vierge, exemplaire pour les âmes appelées à croître vers l’union mystique. Marie n’a été que soumission parfaite et fidèle à l’Esprit en sa mémoire, en son intelligence, en sa volonté. III - La Règle primitive : une vocation à la vie mystique
Il est essentiel de lire la Règle Primitive rédigée par Albert de Jérusalem à la demande des ermites du mont Carmel si l’on veut saisir un tant soit peu l’esprit du Carmel, et ceci d’autant plus que la réforme thérésienne s’est ancrée dans cette Règle afin de retrouver la vigueur et la ferveur originelle de l’Ordre. La Règle Primitive a nourri la pensée de Thérèse en stimulant une émulation avec ces saints Pères dont elle admirait la pauvreté, les austérités, la solitude et la vie de prière continuelle. C’est donc dans cette Règle, la plus brève de tous les ordres religieux, la plus remarquable par sa simplicité et sa sobriété, que se vérifie au mieux le primat de l’esprit contemplatif. Peu de Règles sont à ce point constituées pour l’essentiel de citations bibliques, exprimant combien l’Écriture est la Règle de toutes les Règles. •	Le cœur de la Règle
Dès le Prologue on plonge au cœur de la Règle avec l’indication du but de la vie religieuse – mais n’est-ce pas également celui de tout croyant ? – à savoir "vivre dans la dépendance de Jésus Christ, [de] le servir fidèlement d’un cœur pur". On reconnaît bien là le caractère marial de l’Ordre : service, fidélité, pureté du cœur, décentrement de soi, obéissance à Jésus et à la Parole. Tous les points de la Règle vont être ordonnés à cette finalité. • Le précepte fondamental
Le précepte fondamental pour parvenir au but fixé consiste dans une tension vers la prière continuelle et la méditation de la Parole, "jour et nuit" expression qui, dans la Bible, est la manière d’indiquer la totalité du temps : "je dors mais mon cœur veille" (Ct 5, 2). Le cœur amoureux de Dieu a le souci de demeurer en permanence livré à l’Esprit qui prie en lui, sans nécessairement qu’il en ait la perception consciente. Le précepte de la rumination de la Parole s’inscrit dans la tradition des Pères du désert : intention du désir, attention de la volonté. "Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière, à moins qu’il ne soit légitimement occupé à autre chose." • Ses corollaires
Le précepte énoncé a comme nécessairement pour corollaire celui de la solitude afin que le cœur ne soit pas distrait par les affections susceptibles de le détourner du seul amour qui le requiert, et celui du silence, afin de favoriser l’éveil du cœur à ce que Dieu lui murmure en secret dans une brise légère quasi imperceptible. Les pratiques ascétiques du jeûne et l’exigence de la pauvreté contribuent au détachement des préoccupations, à la libération de l’esprit, au désencombrement, et répondent au précepte évangélique de la pauvreté telle que Jésus l’a vécue et la demande aux disciples qui veulent marcher de plus près à sa suite "Si quelqu’un ne renonce à tout ce qu’il possède, il ne peut être mon disciple" (Lc 14, 33), recommandation assortie de la promesse de la béatitude "Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !" (Mt 5, 3). Il est notable que la Règle primitive n’énonce pas des obligations précises de faire, mais donnent seulement des grandes lignes directrices balisant le chemin de perfection par des "négations de faire" [11] qui, en fin de compte, obligent beaucoup plus ceux à qui ils sont destinés car ils définissent un esprit, ils englobent la totalité du temps et sont toujours valables quelles que soient les circonstances : pas de viande : abstinence ; ne rien posséder : pauvreté ; ne pas sortir de cellule : solitude ; ne pas avoir de volonté propre : obéissance; ne pas parler : silence ; ne jamais rester oisif : travail. L’obéissance est à l’origine le seul vœu explicite énoncé par la Règle [12]; le silence est tellement fondamental pour le rédacteur de la Règle qu’il est accompagné de citations et mises en garde. La prescription de fuir l’oisiveté est conforme à l’enseignement des Pères du Désert qui ont expérimenté l’importance du travail physique et manuel pour canaliser l’énergie et pour lutter contre la tentation. On sait que saint Jean de la Croix a beaucoup travaillé de ses mains : maçonnerie, jardin, et qu’il a demandé qu’on veille à l’équilibre des novices par des exercices physiques. • Le climat
Albert de Jérusalem est réaliste, il n’ignore pas que le désert confronte à l’épreuve du mal, aussi fait-il allusion au climat de combat spirituel dans lequel les frères ermites vont mener leur genre de vie. Il les invite à la garde du cœur, en vue de laquelle le jeûne est une arme privilégiée, ainsi que les vertus théologales. La Règle reprend presqu’intégralement l’épître aux Ephésiens de saint Paul (6, 10-17) – référence obligée en la matière – pour énumérer les armes du combat spirituel. Le triomphe des vertus théologales assure la purification du cœur sans laquelle il n’y a pas d’accomplissement "en esprit et en vérité", "en paroles et en actes" du premier commandement, c’est-à-dire un amour de Dieu vécu en foi, espérance et charité, dans lequel réside, selon Jean de la Croix, toute la perfection de la vie mystique. Ce climat de combat est tellement prégnant au Carmel que Thérèse dira : toujours marcher, toujours combattre, mourir plutôt que s’avouer vaincu et renoncer. Quand on lit la Règle à plusieurs reprises avec le souci de l’écouter, on ne peut manquer d’être frappé par sa beauté : elle rend témoignage au Dieu vivant et vrai, seul juste et saint, au Dieu d’amour recherché et aimé par-dessus tout, amour préférentiel du cœur. C’est lui que Thérèse de Jésus et Jean de la Croix vont s’employer à servir et glorifier en redonnant au Carmel son inspiration première, en lui rendant le sens, les conditions et les moyens de l’oraison contemplative et de la vie mystique, et en offrant à tous ceux qu’un même désir enflamme, la beauté et la richesse de leurs enseignements, confirmés par l’Église puisqu’ils ont été élevés au rang de docteurs de l’Église (Jean en 1926 ; Thérèse en 1975) IV - Reprise, enrichissement et approfondissement
1. Thérèse d’Avila, la mère des spirituels (1515 – 1582)
• Brève évocation de l’itinéraire de Thérèse d’Avila Au point de départ de l’itinéraire de Thérèse, une grâce reçue dans l’enfance : "la vérité de mon enfance, tout n’est rien, et la vanité du monde, et combien tout est bref" (Vie 3, 5). Thérèse est entrée jeune dans la vie religieuse par souci de perfection personnelle et afin d’obtenir son salut. Baignant dans le climat spirituel d’une époque férue de traités de spiritualité, de devotio moderna [13] et marquée par une effervescence mystique, Thérèse qui aime lire fait, grâce à son oncle, une lecture spirituelle, celle du "Troisième Abécédaire spirituel. Recueillement mystique" de Francisco de Osuna, déterminante pour son évolution intérieure puisque cette lecture la décide à s’adonner à l’oraison : "Ce traité me causa donc le plus grand plaisir ; et je résolus de suivre le chemin qu’il me traçait, avec toute l’application dont je serais capable." (Vie 4, 7) Thérèse connaît alors l’oraison de quiétude (Vie 4, 7, elle n’a pas 20 ans) mais aussi de grandes sécheresses. Âme passionnée, qui ne fait rien à moitié, dans son "obstination à gagner les biens du ciel, sa décision de les gagner par n’importe quel moyen" (Vie 5, 1), elle n’hésite pas à demande à Dieu "les maladies qu’il voudrait" ! Elle est exaucée au-delà de tout ce qu’elle pouvait imaginer car elle tombe malade et se trouve à l’article de la mort ; c’est par l’intercession de saint Joseph qu’elle obtient sa guérison. À nouveau elle expérimente pendant 20 ans la difficulté de se donner complètement à Dieu tant, à la faveur du relâchement de la clôture de son couvent de l’Incarnation, elle aime la compagnie et les conversations, qu’elle fait tourner autour de la vie spirituelle d’ailleurs. D’où sa réflexion (Vie 7, 5) sur les dangers de la liberté de s’entretenir au parloir avec les gens du dehors, et sa consternation d’avoir observé les ravages du manque de régularité dans la vie des monastères tant masculins que féminins : "O effrayant, ô lamentable mal, que des monastères d’hommes ou de femmes … où la régularité n’est plus en vigueur ; où l’on voit deux sentiers, l’un de la vertu, l’autre du relâchement, et tous deux également suivis ! Qu’ai-je dit : également ? Je me trompe. C’est, hélas ! le moins parfait qui est le plus fréquenté…. Par contrecoup, le chemin de la régularité reste presque désert ; en sorte que le religieux et la religieuse qui veulent sérieusement remplir tous les engagements de leur sainte vocation, ont plus à redouter les personnes qui vivent sous le même toit que tous les démons ensemble. … Pourquoi donc s’étonner de voir de si grands maux dans l’Eglise, lorsque ceux qui devraient être pour les autres des modèles de vertu, ont si tristement dégénéré de cette ferveur, que les saints, leurs devanciers, laissèrent, au prix de tant de travaux, dans les ordres religieux ?
Thérèse vit une deuxième conversion, cette fois-ci définitive, à la vie d’oraison à la vue d’une statue d’un Christ couvert de plaies (Vie 9, 1) et à la lecture des Confessions de saint Augustin. "Les faveurs spirituelles allèrent croissant" confie-t-elle ; la présence intérieure du Christ envahit désormais tout l’espace de sa vie et la conduit jusqu’à l’œuvre de la Réforme du Carmel. Elle reçoit des grâces mystiques en abondance : des visions du Christ, des paroles intérieures, des extases et des ravissements, elle connaît la grâce extraordinaire et rarissime du mariage spirituel qui consiste en une grâce d’union au Christ et à la Sainte Trinité. Le Verbe la mène au Père ; elle comprend comment Dieu est unité et trinité. Lire "la Madre" est un pur régal. C’est une femme à l’esprit très concret, réaliste, une pédagogue au langage imagé, si vivant, si alerte. Elle possède l’art consommé de restituer l’expérience spirituelle unique si particulière qu’elle a vécue. Elle est dotée d’un tempérament de chef qui se ressent dans ses écrits. On reconnaît et on admire universellement son charisme extraordinaire pour communiquer le goût de Dieu et le goût de l’oraison au point qu’on lui a décerné le titre de "Mère des spirituels" inscrit sur une des colonnes intérieures de la basilique Saint Pierre "tout ce qui ne tend pas au service de Dieu me semble si vain et mensonger que je ne saurais dire (…) combien je plains ceux pour qui cette vérité est obscure." (Vie 40) On sort changé d’une lecture de Thérèse (cf. l’expérience de Charles de Foucauld, d’Édith Stein…). "Je compris le grand avantage de ne faire aucun cas de ce qui ne contribue pas à nous rapprocher de Dieu, et je compris ce que c’est pour une âme que d’être dans la vérité en face de la Vérité même" (Vie 40 ). Paul VI la proclama docteur de l’Eglise universelle le 27 septembre 1970, affirmant dans son homélie que "Dans l’Église l’heure de l’oraison thérésienne a sonné". • L’oraison, commerce fréquent d’amitié seul à seul avec celui dont on se sait aimé (Vie 8) ° L’âme est habitée par Dieu La grande découverte qui a transformé la vie de Thérèse et qui lui a fait vouloir transmettre son expérience, c’est que nous ne sommes pas vides intérieurement, que l’âme est habitée par Dieu, qu’elle ressemble à un château composé de plusieurs demeures. Une vie toute "d’extériorité" est préjudiciable à la prise de conscience de cette réalité de la Présence intérieure de Dieu, les âmes souffrent de leur ignorance sur leur être intérieur (cf. D 1, 1-2). Tout le trajet de la vie spirituelle va consister à se rapprocher du centre de l’âme où habite le Dieu vivant, à faire l’expérience de cette présence vivante en soi. Thérèse incite vivement à commencer le chemin de l’oraison, chemin vers l’intériorité, dans la confiance que Dieu appelle et donne ; il est essentiel de se disposer à n’abandonner sous aucun prétexte. Dieu est tout-puissant pour aider l’âme qui répond à son appel, lui qui prend l’initiative de cette vie d’union avec lui. Tous sont appelés, oui tous insiste Thérèse ! : "Considérez que Notre-Seigneur nous convie tous ; puisqu’il est la vérité même, nous ne saurions en douter. Si ce banquet n’était pas général, il ne nous y appellerait pas tous ; et quand même il nous y appellerait, il ne dirait pas : Je vous donnerai à boire. Il aurait pu dire : Venez tous, vous ne perdrez rien à me servir ; quant à cette eau céleste, j’en donnerai à qui il me plaira. Mais comme il ne met de restriction ni dans son appel ni dans sa promesse, je tiens pour certain que tous ceux qui ne s’arrêteront point en route, boiront enfin de cette eau vive." (Chemin 19)
° Le Christ compagnon de l’âme Sur le chemin de la perfection (de l’amour de Dieu et du prochain s’entend), la volonté a à prendre une décision primordiale : tenir compagnie à celui qui nous a tant aimés. Le Christ est le compagnon de l’âme à toutes les étapes de la vie spirituelle. Thérèse d'Avila recommande une très bonne habitude : vivre sous le regard du Christ qui jamais ne nous perd de vue. Elle parle d’une réalité physique de cette proximité du Seigneur : il nous entend. Nombreux sont les effets, les bienfaits, de cette présence : elle permet d’éviter plus facilement le péché, de favoriser l’intimité avec Dieu et un amour tendre pour le Seigneur, suscite le désir de lui faire plaisir. L’âme est rendue attentive à tout ce qui peut surgir de son intérieur. Dans le contexte de la Réforme protestante très méfiante envers le culte des images à cause des risques d’idolâtrie, Thérèse préconise au contraire la vénération des images sacrées, et prenant parti dans les débats sur l’oraison avec ou sans images intérieures, elle évoque combien la contemplation de l’humanité sacrée du Christ lui a été, à elle, si profitable pour entretenir l’amour du Seigneur [14]. Elle conseille de contempler les scènes des mystères du Christ en relation avec nos états d’âme : sommes-nous dans la joie, regardons le Christ ressuscité ; sommes nous dans le chagrin, l’amertume, contemplons le Christ en agonie à Gethsémani. D’autres excellentes compagnies : la Vierge et les saints, dit-elle. Elle ne cesse de répéter son exhortation à croire en la bonté du Seigneur Jésus, en son aide : ne nous fions pas à nos propres forces, dit-elle, mais fions-nous toujours à sa miséricorde (cf. PAD III, 12) [15]. Il faut chercher à connaître le Christ, son Père, le Royaume divin, les coutumes et le caractère de Dieu [16]. Pour Thérèse, la prière parfaite, c’est celle même que le Seigneur nous a enseignée, le Notre Père. D’ailleurs, le Carmel ne l’a-t-il pas reçu en quelque sorte en héritage, lui dont l’un des monastères est édifié sur le lieu où, dit-on, le Christ aurait enseigné le Notre Père à ses apôtres, le Carmel du Pater à Jérusalem. Thérèse lui consacre des pages très inspirées en le commentant dans son ouvrage, Le Chemin de la perfection. ° Les conditions des progrès dans l’oraison Si l’on veut faire des progrès dans la vie d’oraison, il faut en poser les conditions. L’âme s’y disposera d’abord par des efforts qui consisteront à pratiquer l’ascèse, à entretenir la solitude extérieure pour assurer la solitude intérieure, le silence extérieur et intérieur, propices au recueillement. Pour alimenter cette vie : de bonnes lectures et de bonnes œuvres. L’âme a tout avantage à cultiver les grands désirs, puisqu’elle est habitée par Dieu en personne, et faite pour la vie d’amitié avec Lui. Évidemment, l’âme doit s’exercer vigoureusement au détachement de toutes les choses créées, condition d’accès indispensable à la liberté de l’esprit ; et, le plus difficile, au détachement de soi, ce qu’obtient le renoncement à ses aises et à la volonté propre, par le moyen de "la prompte obéissance" à la prieure si l’on est religieu(x)se. Mais "même pour ceux qui n’appartiennent pas à un Ordre religieux, il serait fort utile d’avoir quelqu’un à qui recourir pour ne faire en aucun cas notre volonté propre, car c’est ordinairement ce qui nous nuit" (D III, 2, 12). Les deux piliers fondamentaux de la vie d’oraison et ressorts de la croissance spirituelle c’est, à n’en pas douter, l’humilité [17] : [c’est] "par une humilité profonde qu’on avance dans ce chemin spirituel. Ce qui arrête et empêche d’entrer plus avant dans le château, c’est le manque de cette humilité." (D III 2) ; et l’amour fraternel, plein de délicatesse et de prévenance : ne nous illusionnons pas, le Seigneur aime mieux une visite à un malade qu’une oraison, si cette visite est faite par obéissance et par charité et non par négligence envers la vie de prière. "Tenez ceci pour certain : on possède plus ou moins Dieu, suivant qu’on a plus ou moins d’humilité. Car je ne comprends pas qu’il y ait jamais d’humilité sans amour ou amour sans humilité ; et ces deux vertus ne vont jamais non plus sans un absolu détachement des créatures." (Ancien chapitre 17 du Manuscrit de Valladolid). Le véritable amour du prochain dont parle Thérèse exige tout aussi bien le pardon des offenses que le renoncement à revendiquer son bon droit ou des préséances quelconques, aussi est-il prudent et sage de souvent s’examiner pour voir où l’on en est dans l’exercice de ces deux vertus, humilité et charité, pour vérifier si l’on est bien conduit(e) par l’esprit de Dieu. "Non, je ne puis le croire, une âme qui approche ainsi de celui qui est la miséricorde même, qui voit, à cette lumière, et ce qu’elle est et ce que Dieu lui a pardonné, ne peut pas ne pas pardonner sur-le-champ, et refuser une véritable affection à celui qui l’a offensée. En voici la raison : cette âme, ayant devant les yeux les grâces que Dieu lui a faites, y voit de telles preuves de l’amour divin, qu’elle est heureuse des occasions de rendre amour pour amour." (Chemin 36)
° Les étapes Les étapes de la croissance spirituelle sont liées à l’acte et à l’approfondissement du don de soi. Les grâces surnaturelles ne sont aucunement la conséquence logique, obligée, du don que l’âme fait de soi à Dieu, ni de la régularité de l’oraison ni des pratiques pénitentielles. La contemplation n’est pas une grâce qu’on puisse exiger, on peut tout au plus la désirer en laissant Dieu libre ou non de l’accorder car Dieu est maître souverain de ses grâces : Dieu distribue ses faveurs quand il lui plaît, de la manière qu’il lui plaît, et à qui il lui plaît. Maître de ses biens il peut les donner ainsi, sans faire tort à personne." (D 4, 1). Ne serait-elle-même que vocale, la prière suppose qu’on ait conscience de qui est Celui à qui on s’adresse, sous peine de grossièreté dans la relation ! L’âme fait l’expérience progressive de la présence intérieure du Christ au fur et à mesure des progrès de son recueillement : rentrer en soi-même par le détachement et le silence, choisir la solitude, ne pas laisser seul au dedans de nous Celui qui y habite et veut nous y communiquer tous ses dons. Thérèse nous donne une magnifique définition de l’oraison : "un commerce fréquent d’amitié avec Celui dont on se sait aimé". Elle rassure toutes les âmes qui craignent de manquer de science ou de capacité à méditer, à organiser une pensée, un discours sur Dieu : en effet, la prière ne consiste pas à "penser beaucoup, mais [à] beaucoup aimer", ce pour quoi "toutes les âmes sont douées" (Fond. 5, 2) [18]. Il est indispensable de ne pas se méprendre sur la nature de l’amour en matière de relation avec Dieu : il ne s’agit point d’une affaire sentimentale mais de l’engagement d’une ferme volonté : "Comment acquérir l’amour de Dieu ? En décidant d’agir et de souffrir et en appliquant ce principe en toutes circonstances." (Fond. 5, 8) Les caractéristiques de l’amour pour Dieu sont bien davantage l’humilité, la force d’âme que les douceurs et les tendres larmes ! On sait l’importance pour Thérèse de l’épisode évangélique de la Samaritaine (cf. Jn 4) : Thérèse use fréquemment de l’image de l’eau pour désigner les genres d’oraison que connaît l’âme, distinguant entre les diverses eaux dont l’âme est arrosée selon que l’âme peine, travaille, ou qu’elle reçoit des grâces de contemplation. "Tant que dure notre vie …. Il faut toujours veiller, et se mettre à l’œuvre quand une eau tarit, pour la remplacer par une autre." (Vie 18) L’itinéraire spirituel n’est pas une croissance continue : l’âme connaît des retours en arrière, elle peut même redevenir comme un petit enfant. Le don de soi est la une condition essentielle à la progression dans la vie mystique, la clé de l’accès au cœur de Dieu puisque la vie avec Lui est une réciprocité d’amour : Dieu ne se livre pas à l’âme tant que l’âme ne se livre pas totalement à lui mais Thérèse connaît d’expérience la lenteur de l’âme à faire ce don d’elle-même, qui l’introduit pourtant dans un nouveau registre d’intimité amoureuse avec le Seigneur. Elle se plaît à pointer la défaillance de notre volonté qui, si souvent, reprend ce qu’elle a donné : ex. : le temps d’oraison. "Il convient que nous ayons une générosité entière et sans retour. … Hélas ! nous consumons tant d’heures soit avec nous-mêmes, soit avec d’autres, qui ne nous en savent point de gré ; qu’au moins ce peu de moments que nous consacrons à Dieu, lui soient donnés de bon cœur, et avec un esprit libre de toutes pensées étrangères. Donnons-les-lui avec la ferme résolution de ne les reprendre jamais, quelques ennuis, quelques peines, et quelques sécheresses qui nous y arrivent. Considérons ce temps comme une chose qui n’est plus à nous et qu’on pourrait nous redemander en justice, si nous ne voulions pas le donner tout entier à Dieu." (Chemin 33) L’oraison de quiétude se différencie de l’oraison d’union, mais toutes deux sont le don de Dieu, celui de l’eau vive à laquelle aspire l’âme assoiffée de Dieu, dans lesquelles Dieu se manifeste tout proche de l’âme. Il s’agit d’ "une présence de Dieu qui se fait souvent sentir, surtout à ceux qui sont favorisés de l’oraison d’union et de quiétude ; l’âme ne se met pas plus tôt en prière qu’elle trouve, ce semble, à qui parler ; elle comprend qu’on l’écoute, par les effets intérieurs de grâce qu’elle ressent, par un ardent amour, une foi vive, de fermes résolutions, et une grande tendresse spirituelle." (Vie 27). Dans l’oraison d’union l’âme et toutes les facultés (à la différence de l’oraison de quiétude [19]) sont unies à Dieu : volonté, imagination, intellect ; l’âme a été en Dieu et Dieu en elle. L’oraison d’union marque le franchissement d’un seuil dans la vie mystique : désormais l’âme ne s’appartient plus, elle est morte à soi et au monde, elle ne veut plus vivre que pour Dieu et la défense de ses intérêts à lui. L’union de volonté réalise la perfection de l’amour (Cf. D5). Le but de l’union à Dieu c’est de céder en soi toute la place au Christ au point que, comme le dit Saint Paul, "ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi." (Ga 2, 20) Cependant tout n’est pas encore complètement gagné, car l’âme peut retourner en arrière, elle n’est pas encore définitivement établie dans la totale et parfaite union de volonté à Dieu. Si l’âme se montre fidèle et généreuse, elle peut recevoir des grâces mystiques en abondance, c’est Dieu qui mène la danse d’amour, saisissant l’âme de plus en plus : "j’appelle surnaturel ce qui ne se peut acquérir ni par mon industrie, ni par ma diligence, quelque effort qu’on fasse, mais s’y disposer est possible, et ce doit être là un point très important." L’âme s’installe dans une passivité foncière lorsqu’elle reçoit ces grâces de choix, inestimables. Une fois saisie par Dieu, entraînée par son amour à lui, elle éprouve malgré de grandes souffrances des désirs passionnés, enflammés, de travailler et de souffrir pour le Bien Aimé. Plus rien n’a d’intérêt ni d’importance que de le servir. Si la grâce exceptionnelle, rarissime, lui est communiquée de l’union définitive avec le mariage spirituel, l’âme entre dans la demeure de Dieu au fond de son être, elle y reçoit la vision de la Sainte Trinité, cf. D 7, 1 : "L’ayant donc introduite dans sa propre demeure, [Dieu] lui accorde une vision intellectuelle des plus hautes : par une certaine manière de représentation de la vérité, les trois Personnes de la très sainte Trinité se montrent à elle, … en sorte que, ce que nous ne connaissons en ce monde que par la foi, l’âme, à cette lumière, l’entend, nous pouvons le dire, par la vue, sans néanmoins qu’elle voie rien ni des yeux corporels, ni même de ses yeux intérieurs, parce que cette vision n’est pas de celles qu’on nomme imaginaires. Là, les trois adorables Personnes se communiquent à l’âme, lui parlent, et lui donnent l’intelligence de ces paroles de Notre Seigneur dans l’Évangile : Si quelqu’un m’aime, il gardera mes commandements, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure." À ce degré de vie unitive, se fait un apaisement complet de la vie des sens dans l’oraison ; l’âme est devenue entièrement spirituelle ; elle vit quasiment l’anticipation eschatologique de la vie d’union que les âmes sont appelées à vivre après la mort terrestre et leur purification. •	La dimension apostolique de la vie d’oraison : des œuvres ! l’amour n’est jamais oisif !
Avec Frère Jean de la Croix qu’elle rencontre en 1567, Thérèse d'Avila s’attelle à la fondation de la branche masculine des Carmes Déchaux, en 1568 naît le premier "couvent" – si pauvre – des carmes de la Réforme à Duruelo ; d’autres seront bien vite fondés. Jean de la Croix déploiera une activité sans pareille de formateur des âmes à la vie mystique. Les Carmes seront chargés d’un apostolat spécifique que les carmélites ne peuvent développer, qui privilégie l’enseignement et l’accompagnement des âmes des carmélites d’abord, puis de tous ceux qui se sentent appelés à marcher dans la voie de l’oraison.
L’absence de vie apostolique extérieure n’empêche pas Thérèse de sentir brûler en elle d’intenses désirs d’agir et de servir Dieu, il lui a été donné de comprendre que l’oraison ne s’y oppose pas, qu’elle est un moyen privilégié pour y répondre et les voir exaucés dans la mesure où, à l’écoute de la Parole de Dieu en elle et docile au souffle de l’Esprit, l’âme cherche à ne plus vivre pour elle mais pour le Christ et pour l’Église, ainsi que pour le prochain racheté à grand prix par le sang du Christ. La vie d’oraison est un appel à intensifier la charité du cœur. "Si celui qui commence s’efforce, avec la grâce de Dieu, d’atteindre le sommet de la perfection, je crois qu’il ne va jamais seul au ciel ; toujours il entraîne une foule après lui." (Vie 11) [20] Entrée au Carmel (celui qu’on appellera "de l’ancienne observance" une fois fondé le Carmel de la Réforme thérésienne) pour assurer son salut personnel, Thérèse se met à brûler d’un désir ardent tout nouveau à la suite d’une vision de l’enfer (cf. Vie 32), qui l’entraîne irrésistiblement à dépasser le souci de son seul salut pour désirer éperdument, par pure compassion [21], le salut de toutes les âmes : celles des Indiens du Nouveau Monde à évangéliser, celles des protestants "hérétiques" à cause de qui l’unité de l’Église est rompue, enfin, très spécialement celles des prêtres en danger de se perdre dans le monde. À cause de cela, digne héritière du zèle d’Élie, elle donne au Carmel une orientation apostolique décisive qui constitue son apport personnel et original (cf. Chemin 1 et 3). La vie contemplative se voit donc assigner un but tout tracé : par l’oraison unie à l’ascèse, au jeûne, soutenir la vertu, le courage, le zèle des prêtres et des religieux, des prédicateurs, des savants et des théologiens, c’est-à-dire des défenseurs de l’Église et de Dieu, du Christ "si indignement persécuté" (Chemin 1). "Le monde est en feu, ce n’est pas l’heure de traiter avec Dieu de choses de peu d’importance" écrit-elle, cf. Chemin 1. La prière devient une "œuvre", l’arme du combat pour la cause de Dieu, sûre de Dieu qui écoute la prière en faveur de ceux qu’on lui confie. Quel désintéressement, quel dépouillement que cette prière qui ignore généralement qui bénéficiera de ses combats intérieurs et de quelle manière. Cet engagement du Carmel dans la prière d'intercession fonde sa mission ecclésiale et lui promet sa fécondité cachée. L’accent mis par Thérèse d'Avila sur la vocation d'intercession du Carmel correspond à une réalité théologique essentielle : le Christ seul est "capable de sauver de façon définitive ceux qui par lui s'avancent vers Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur". (He 7, 25) La vie contemplative cherche l’union au Christ sauveur, et l’âme selon son degré d’union avec le Christ participe à Son acte de salut envers ceux pour qui elle intercède, le Christ exauce sa prière d'intercession. L’oraison loin d’être un acte d’amour apparemment inutile est une action des plus engagées et des plus efficaces. Rappelons-nous Élie, par exemple : à sa prière, le ciel est fermé (1 R 17, 1) ; par la prière il obtient la résurrection de l’enfant de la pauvre veuve qui l’héberge (1 R 17, 17-24) ; puis à sa prière encore, le feu du ciel tombe sur l’autel des holocaustes (1 R 18, 36-39) ; enfin à sa prière le ciel s’ouvre pour venir féconder la terre desséchée par le manque de foi et l’apostasie du peuple élu (1 R 18, 42-45). On trouve en 2 R des exemples de la puissance d’intercession d’Élisée. Thérèse de l’Enfant-Jésus a une image très parlante pour traduire la théologie de l’intercession : "Aux saints, le Tout-Puissant a donné pour point d’appui : lui-même et lui seul. Pour levier : l’oraison qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde et c’est ainsi que, jusqu’à la fin du monde, les saints à venir le soulèveront aussi." (Ms C 35 v°). Toute prière faite au nom du Christ "par lui, en lui, avec lui", conforme à ses intentions, est sûre d’être exaucée (cf. 1Jn 5,14; Jc 5,16). 2. Jean de la Croix, le docteur de l’union mystique (1542-1591)
La vie de saint Jean de la Croix, orphelin très tôt de son père, à l’âge de trois ans, est dès l’enfance placée sous le signe de la pauvreté matérielle voire de la misère ; il mendie dans les rues de Medina del Campo pour son collège. Entre 17 et 21 ans il est aide-soignant à l’hôpital de la Conception, par suite toujours il donnera la priorité aux malades. Esprit rigoureux, il est doué pour l’étude mais s’il a toujours étudié, dans des conditions difficiles du reste, il n’a jamais été tenté par une carrière universitaire de théologien patenté. En effet Jean de la Croix est avant tout l’homme de la présence à Dieu. Il entre en 1553 chez les Carmes de la Règle mitigée. Assoiffé de solitude, de silence, de pauvreté, d’ascèse, bref de radicalité dans la vie monastique, qu’il ne trouve pas dans son Ordre, il est tout près de se retirer à la Chartreuse quand il rencontre en 1567 Thérèse d'Avila. Rencontre providentielle : la Madre perçoit immédiatement en ce tout jeune carme l’âme d’élite et le maître d’œuvre des fondations de couvents masculins auxquelles elle aspirait pour asseoir sa Réforme. Dès 1568 démarre une première fondation très humble et très pauvre des carmes de la Réforme (les Carmes déchaux), à Duruelo. En 1572, Jean de la Croix devient aumônier et confesseur des carmélites du couvent de l’Incarnation à Avila, d’où il est retiré par la force dans la nuit du 2 décembre 1577 par les carmes mitigés et conduit dans leur couvent de Tolède, à l’insu des carmes réformés. Dans le cachot de Tolède il subit des sévices corporels, il vit dans une solitude totale, faisant l’expérience de ce qu’il appellera la "nuit" dans ses écrits, c’est-à-dire une profonde détresse morale et spirituelle). Il s’en échappe audacieusement pendant l’octave de l’Assomption 1578. S’ouvre alors pour lui une période féconde de fondations et de charges dans l’œuvre de la réforme du Carmel, il exerce des ministères variés, et rédige dans les années (15)80 ses œuvres majeures : le Cantique Spirituel (A), la Montée du Carmel et la Nuit Obscure, la Vive Flamme d’amour (A), le Cantique Spirituel (B), enfin la Vive Flamme d’amour (B). Jean de la Croix est un véritable "homme de Bible", un grand contemplatif et un génie mystique, lecteur des plus assidus de la Bible. Loin d’être un intellectuel en chambre, un priant perdu dans ses hautes sphères, Jean de la Croix est réputé pour sa bonté et pour la séduction qui émanait de sa personne. Jean de la Croix est demeuré un homme simple, humble jusque dans les plus hautes charges. En 1591 il meurt après avoir connu les persécutions au sein de son Ordre dues à des rivalités. On ne peut ignorer le retentissement de certains de ces évènements de sa vie sur son œuvre. "La relation avec lui, comme sa parole, était douce, très spirituelle, éminemment profitable. En ceci il possédait un don fort remarquable et de grande portée : c’est que tous ceux qui l’approchaient soit hommes, soit femmes, devenaient en un haut degré spirituels, religieux, affectionnés à la vertu." "On remarquait en lui un goût extraordinaire pour l’oraison et des sentiments fort élevés sur la relation avec Dieu. À toutes les questions qu’on lui posait sur cette matière, il donnait des réponses d’une très haute sagesse, en sorte que tous ceux qui le consultaient, le quittaient entièrement satisfaits et en voie de progrès. Il était grand ami de la retraite et du silence ; il riait rarement et toujours avec une extrême modestie." (Père Élisée des Martyrs, compagnon de Jean de la Croix) [22]. • La "nuit et la flamme" [23]
Jean de la Croix se distingue par l’acuité et par l’originalité de sa réflexion en matière de théologie spirituelle et mystique (les symboles relaient constamment les concepts), autant que par la puissance expressive de sa poésie. On peut dire que sa théologie mystique est symbolisée par deux images : celles de la nuit et de la flamme : ° la nuit où l’on ne voit plus rien, où l’on apprend à devenir caché à soi-même, où Dieu paraît absent ou obscur à l’âme ; ° la flamme qui en éclairant les ténèbres en fait d’autant plus ressortir leur profondeur, feu qui noircit, qui brûle, qui détruit, qui transforme et qui unit à soi l’objet qu’il consume et embrase : Par une nuit obscure, Étant pleine d’angoisse et enflammée d’amour, Oh ! l’heureux sort ! Je sortis sans être vue, Tandis que ma demeure était déjà en paix. … Dans cette heureuse nuit, Je me tenais dans le secret, personne ne me voyait, Et je n’apercevais rien pour me guider que la lumière Qui brûlait en mon cœur. … Ô nuit qui m’avez guidée ! Ô nuit plus aimable que l’aurore ! Ô nuit qui avez uni L’aimé avec sa bien-aimée La bien-aimée en l’Aimé transformée ! [24] L’ardeur et l’intensité de l’amour réciproque entre Dieu et l’âme expliquent l’impression d’absolu qu’on éprouve à la fréquentation de saint Jean de la Croix (Cf. le titre significatif d’une de ses biographies [25] : Jean de la Croix, fou de Dieu ! Dans les paragraphes suivants, nous citerons largement les textes du saint Docteur. • Dieu en quête de l'âme Il est utile de saisir le point d’ancrage des exigences de Jean de la Croix à l’égard des âmes. Il ne s’agit de rien moins pour lui que d’acheminer avec rapidité, efficacité, précision et sûreté jusqu’en "la terre promise de l’union divine" l’âme éprise de Dieu, prête à consacrer toutes ses énergies à la quête de l’Unique Nécessaire. Guide admirable, il reconnaît que ses propos ne s’adressent pas immédiatement à tout un chacun, c’est certain, mais bien à quiconque est disposé, prêt à vivre cette attitude d’âme : "toutes les choses créées lui paraissent un néant, elle-même n’est rien à ses propres yeux ; pour elle son Dieu seul est tout." (VF B, 1, 32) Cela suppose des destinataires déjà mis en chemin, appâtés par Dieu, pouvant s’adonner à la vie d’oraison soit parce qu’ils en ont fait le choix en embrassant la vie religieuse, soit parce qu’ils en ont fait le choix en organisant à cette fin leur vie "dans le monde", pour y donner le primat à Dieu et à l’oraison. En effet, il ne faut pas oublier le milieu spirituel de l’Espagne à cette période. On parlait volontiers d’oraison, de vie mystique et spirituelle, on évoquait le courant des Alhumbrados, ces illuminés suspects à l’Inquisition. Le milieu social était comme on dirait aujourd’hui "porteur", favorable à la recherche de l’expérience de Dieu (cf. ce que nous en avons dit au sujet de Thérèse d'Avila dans les paragraphes précédents). Cependant le point capital est de reconnaître que la quête de Dieu s’origine en Dieu lui-même qui, de toute éternité, a choisi l’âme comme terme de sa Création pour demeurer en elle et l’élever à sa propre vie de gloire (cf. Ep 1). L’union de l’âme à Dieu est en premier lieu le désir de Dieu lui-même : "Dieu veut pénétrer dans l’âme par l’union et la transformation d’amour" (VFB 1, 25). "Si l’âme cherche son Dieu, son Bien-Aimé la cherche avec infiniment plus d’ardeur" affirme notre Maître spirituel (VFB 3, 28). Tel est le mouvement de l’histoire du salut : le désir divin de chercher et sauver celui qui s’est perdu alors qu’il était fait pour la jouissance de la plénitude divine. Dans la mesure de la coopération plus ou moins souple, docile, de l’âme, Dieu va prendre progressivement les rênes, par des initiatives destinées à "élever" l’âme et à la "spiritualiser", c’est-à-dire à la faire sortir de ses pauvres manières d’aimer et de la compréhension si étroitement limitée qu’elle a de sa relation à Dieu. Dieu est la Sagesse même, il a le désir d’épargner à l’âme les obstacles et les pièges (cf. MC II 17, §1) qui retarderaient, voire empêcheraient l’union ; il éprouve une tendre préoccupation et sollicitude pour conduire l’âme à condition qu’elle sache se laisser conduire (grand leitmotiv du Prologue de la Montée du Carmel), par la foi, ce qui implique humilité, docilité, obéissance, et de jouer le jeu de la confiance. "L'aveugle, s'il n'est entièrement aveugle, ne se laisse pas bien conduire par son guide ; car pour un peu qu'il voie, il pense que le premier chemin est le meilleur, parce qu'il n'en voit pas d'autres meilleurs. Et ainsi, il peut faire errer celui qui le guide et voit mieux que lui car, enfin, il peut commander plutôt que son guide. Ainsi l'âme, si elle s'appuie en son savoir, ou en sa manière de goûter ou de sentir de Dieu – comme toutes ces choses, pour grandes qu'elles soient, sont fort petites et dissemblables de ce que Dieu est – pour aller par ce chemin, elle erre facilement ou s'arrête, faute d'être entièrement aveugle en foi, qui est sa vraie guide." (MC II, 4) • Le Christ époux de l’âme [26] ° Le Christ exemple et lumière (MC II, 7) Le Verbe incarné étant par essence l’union même de la divinité avec l’humanité, parvenir à la réalisation de ce pour quoi l’homme a été créé – à savoir la ressemblance avec Dieu par l’union transformante avec Lui [27] – ne peut se faire que par la contemplation de Celui qui est l'Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature" (Col 1, 15), d’où la recommandation du Saint d’"entretenir le désir habituel d’imiter le Christ" (MC I, 13). Quelle sera la manière dont se fera cette imitation intelligente, i. e. "raisonnable", du Christ ? (cf. les grandes lignes directrices foi-et-raison de saint Jean de la Croix sur la manière de se conduire spirituellement) : "ne rien dire, ne rien faire, que le Christ ne puisse dire ou faire, s’il était dans l’état où je me trouve, s’il avait l’âge et la santé que j’ai." (Degrés de perfection n°3). Et Jean de la Croix de commenter lui-même ce principe fondateur pour le progrès de l’âme : "Car on ne peut profiter qu'en imitant le Christ, qui est la voie, la vérité et la vie ; et personne ne vient au Père que par lui, lui-même le dit en saint Jean (Jn 14,6). Et ailleurs il dit : Je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé (Jn 10,9). De sorte que je ne tiendrais pas pour bon esprit celui qui recherche les douceurs et la facilité et qui fuit d'imiter le Christ." (MC II, 7) ° Christocentrisme Le Christ est la voie et la vérité de l’union divine que désire l’âme, la vie de l’âme est christocentrée, il n’y a plus d’autre révélation à attendre sur Dieu puisqu’il a tout dit dans son Fils. La doctrine de Jean de la Croix ne dit rien d’autre que ce que dit l’évangile johannique cf. par ex. Jn 1 ; 6 ; 14 ; 17 : "Si tu attaches les yeux sur lui, tu trouveras tout en lui. Il est toute ma parole, toute ma réponse, il est toute vision et toute révélation. Je vous ai tout répondu, tout dit et tout manifesté, tout révélé, en vous le donnant pour frère, pour compagnon, pour maître, pour héritage et pour récompense." (MC. II 22, 5).
° Un amour réciproque Le Christ polarise l’amour de l’âme, il est tout son désir, il l’a blessée d’une blessure d’amour qui la brûle et ne lui laisse aucun répit qu’elle n’ait atteint celui qu’elle aime ; l’âme est saisie par la générosité de Celui qui s’est dépouillé de tout, de sa Gloire, pour embrasser la Croix et rendre ainsi à l’âme sa beauté. La Croix brille aux yeux de Jean de la Croix d’un éclat insurpassable, moyen de : "la rédemption de l’homme, l’une des plus sublimes parmi les œuvres de Dieu et par là même des plus savoureuses à l’âme. … on peut voir avec quel tendre amour l’Époux découvre à l’âme intérieurement ces grands mystères. … comment ce fut par le moyen de l’arbre de la croix qu’elle devint son épouse, comment sur ce bois il la couvrit de sa miséricordieuse protection en voulant mourir pour elle". Aussi pour correspondre à l’amour d’un tel Époux, l’âme éprise consent à tout perdre et à se perdre elle-même (ici, nous retrouvons le cœur embrasé d’amour de l’épouse du Cantique des Cantiques comme le souffle puissant qui animait un autre amant du Christ, l’apôtre saint Paul [28]). Elle ne vit plus en elle mais en Lui, elle s’oublie, elle aime éperdument, à la folie : en un mot elle est obsédée par Celui qu’elle aime ! "Si elle pense, elle pense à son Bien-Aimé, si elle parle, quelle que soit l’affaire qu’elle traite, elle parle de son Bien-Aimé, elle est en peine de son Bien-Aimé. Qu’elle mange, qu’elle dorme, qu’elle veille, qu’elle fasse toute autre chose, elle est préoccupée de son Bien-Aimé." (Nuit Obscure, II 19, 2). Elle est séduite par sa beauté, elle s’enchante de ses perfections, elle aspire ardemment à l’aimer autant qu’elle se sait aimée de lui. En un mot il est l’Époux de l’âme, avec tout ce que cela implique de sollicitude mutuelle, de partage des préoccupations, des souffrances et des joies, des désirs, des affections, de connaissance intime, amoureuse. Il faut lire tout le Cantique Spirituel, l’admirable Cantique Spirituel pour comprendre la beauté, et la grandeur extraordinaire de notre vocation d’union à Dieu en et par Jésus Christ. •	La béatitude de la pauvreté d’esprit
Jean de la Croix est un docteur de la pauvreté d’esprit en ce sens qu’il sait expliquer et détailler sous toutes les coutures la nudité d’esprit : aimer Dieu c’est accepter de se rendre pauvre des désirs qui brident le désir essentiel de Dieu. Cela commence par le détachement à l’égard des biens créés et se poursuit, dans le domaine de la vie intérieure, par le refus de la recherche des biens spirituels [29], par l’opposition à toute concession aux goûts spirituels, par la lutte contre la complaisance dans les consolations spirituelles, car en tout cela peut s’installer un subtil esprit de propriété, surtout c’est l’égocentrisme qui prédomine et non le pur amour de Dieu recherché pour lui-même, le risque en est une possible désaffection à l’égard de Dieu. Jean dénonce avec vigueur les caprices de la volonté dans le service de Dieu ! C’est un homme du non-compromis avec quoi que ce soit qui puisse retarder ou entraver l’union avec Dieu. Le renoncement n’a pas d’autre but que de favoriser l’amour de Dieu ET du prochain, un amour dont il faut souligner la pureté exquise. Avec une finesse, une pénétration, d’observation incomparable, saint Jean de la Croix scrute la psychologie de nos attachements aux biens de divers ordres ("naturels", "sensibles", "moraux", spirituels) pour débusquer en quoi ils contrarient le mouvement de l’amour envers le prochain, envers Dieu et envers nous-mêmes en fin de compte. D’où pour Jean de la Croix la qualité de l’amour manifestée par le consentement à, bien plus par le désir de la pauvreté intérieure et extérieure "ce qui doit s’entendre non seulement du renoncement aux biens matériels et temporels selon la volonté, mais encore à la désappropriation des biens spirituels en quoi consiste la pauvreté d’esprit dont le Fils de Dieu fait une béatitude" (VFB, III, 46). En aucun cas les sens (ordre du créé) ne peuvent unir à Dieu mais la foi et l’amour, oui (enseignement très évangélique : les contemporains de Jésus ont vu et entendu mais combien ont-ils cru ?) Dieu est "autre" : il est ESPRIT. • L’ascèse des vertus théologales
En bon maître diligent à prodiguer les bons remèdes, Jean de la Croix ordonne, pour guérir la maladie de la recherche déguisée de soi sous couvert de la recherche de Dieu, la pratique des vertus théologales, de la foi, singulièrement apte à purifier la quête de l’âme. ° La Foi Jean de la Croix a écrit des pages et des pages splendides sur la vertu de foi, l’assise de la saine vie spirituelle. À la lecture de ses pages on sort grandi et assoiffé de vivre de la foi comme il la décrit si bien, tant il en prouve la force et l’efficacité pour rencontrer Dieu et s’unir à lui. "Il enseignait le chemin pour vivre en foi dans la seule dépendance de Dieu et l’attention à lui." a témoigné un de ses frères. "L’âme consumée du désir de s’unir à l’Époux et dépourvue de toute assistance de la part des créatures, s’adresse à la foi comme plus capable de lui donner sur sa personne de vives lumières, et la choisit comme le moyen de son union avec lui et, par le fait, la foi est le seul moyen de la véritable alliance spirituelle avec Dieu. Lui-même nous le fait entendre par la bouche d’Osée, lorsqu’il dit : je t’épouserai dans la foi. (Os 2, 22)" [30] La foi engage la raison contre l’usage désordonné des biens créés (donc sachons user de discernement, tout n’est pas mauvais dans leur usage) et la foi règle l’imagination tout en prémunissant l’âme contre les ruses du démon. La foi est, en effet, le meilleur des antidotes contre les manifestations surnaturelles susceptibles d’induire en illusion, de faire errer et gravement se tromper l’âme, quand ce n’est pas la mettre carrément sous la coupe du démon. Quoi qu’il en soit, en privilégiant les manifestations surnaturelles, l’âme perd un temps considérable. La foi va au-delà de la raison en plongeant dans le mystère de Dieu cru et aimé pour lui-même, à cause de sa parole seul appui vraiment ferme, – les considérations intellectuelles et les concepts restent entachés de l’imperfection due aux péchés et aux "tendances", en deçà de celui qui "dépasse tout ce qu’on peut concevoir et imaginer." (cf. Eph3, 20). Carme, Jean se réfère à l’évènement hautement significatif de la rencontre d’Élie avec Dieu : au sommet de la montagne, dans la nuit, à la bouche de la caverne et de surcroît le visage voilé par son manteau. "Il est dit d’Élie, notre Père, qu’étant sur la montagne, il se couvrit le visage en la présence de Dieu (1 R 19, 13), ce qui signifiait la nécessité où nous sommes d’aveugler devant Dieu notre entendement. Si Élie se couvrit la face, c’est que, connaissant sa bassesse, il n’osait entrer en contact avec une telle sublimité : il savait bien que tout ce qu’il pourrait voir et comprendre de particulier serait totalement différent de ce que Dieu est en lui-même." (MC II, 8, 4) ° L’espérance L’espérance est liée à la béatitude de la pauvreté, remède des imperfections et des péchés dus à la mémoire et à la volonté. Elle est la force qui soutient l’âme dans sa douloureuse marche de nuit. Elle impulse le mouvement de persévérance de l’âme tentée de fléchir, de renoncer à ses désirs de Dieu, à cause de la promesse de l’union qu’elle représente alors à l’âme. Sa purification s’opère dans la nuit. "L’espérance ne s’attache qu’à Dieu seul ; aussi est-elle tellement agréable au Bien-Aimé qu’on peut dire en toute vérité qu’elle obtient de lui autant qu’elle en espère. … Car c’est la ferme espérance qui touche le cœur de Dieu et obtient tout de lui." ° La charité Comme Thérèse d'Avila, Jean de la Croix fait tenir toute la perfection spirituelle dans l’accomplissement du premier commandement : l’amour de Dieu, et celui envers le prochain. "Au soir de votre vie, vous serez jugés sur l’amour. Apprenez donc à aimer Dieu comme il veut être aimé et laissez là vous-même." Le commandement n’a rien de rébarbatif, parce que Jean sait susciter le désir de l’union, enflammer l’âme d’amour, or l’amour rend le joug de la discipline plus léger puisqu’on connaît le terme du chemin : la jouissance de l’union. Lui-même a pratiqué envers le prochain ce qu’il conseille, en pardonnant magnanimement les si nombreuses offenses et humiliations que ses frères lui ont fait vivre ; en assistant avec une délicatesse infinie les malades dans ses couvents, en venant en aide aux âmes qui se confiaient à lui. Quant à son amour pour Dieu ses écrits suffisent à en attester l’intensité : la pureté de l’amour est le critère de l’amour de Dieu. Il a fait son choix : Dieu seul. •	Les "Nuits", un passage obligé pour parvenir à l’union d’amour
"Sors !" Ce que Dieu dit à Élie, Jean le dit à l’âme. (Nuit obscure II 9, 4-6) Il est évident après avoir pris connaissance de l’ambition de Jean pour l’âme, que cette vie d’intense amour pour Dieu ne se réalise pas sans qu’il en coûte un peu quelque chose à l’âme. "Le désir d’entrer dans les profondeurs de la sagesse, des richesses et délices de Dieu, est le fait de tous, mais le désir d’entrer dans les profondeurs de la souffrance et de la douleur pour l’amour du Fils de Dieu, est le fait du petit nombre. C’est ainsi que beaucoup voudraient se voir au terme, sans passer par le chemin qui y conduit.", constate Jean (in CS (A) 35, 9). D’où il résulte que pour nombreux que soient ceux qui aspirent à l’union d’amour, peu nombreux sont ceux qui en reçoivent la grâce. Dieu est Esprit, l’homme est "chair" (cf. les dialogues de Jésus en Jn 3 avec Nicodème ; en Jn 4 avec la Samaritaine) : or Dieu cherche des adorateurs en esprit et en vérité. Les "nuits" sont un passage obligé pour être transformé dans ses manières de penser et d’agir, pour être uni en esprit à Dieu, et pour accéder ainsi à la glorieuse liberté des enfants de Dieu dans la "terre promise de l’union divine" dit saint Jean de la Croix. MC I, 2, 1-2 : "Le passage par où l'âme va à l'union divine est appelé nuit obscure pour trois raisons. La première vient du terme d'où l'âme s'éloigne pour s'approcher de son Dieu : elle doit priver ses passions de la satisfaction des choses qui sont en sa possession ; ce qu'elle ne peut faire qu'en y renonçant, et ce renoncement est une espèce de nuit à l'égard des passions et des sens de l'homme. La seconde vient du moyen ou du chemin par lequel l'âme tend à cette union : ce chemin est la foi, qui parait obscure à nos yeux. La troisième vient du terme où l'âme prétend arriver, et qui n'est autre que Dieu : parce que Dieu est infiniment élevé au-dessus des créatures, on peut dire qu'il est une nuit obscure à l'âme pendant cette vie. Celui donc qui aspire à l'union de Dieu doit passer par ces trois nuits". ° Les éléments caractéristiques de la nuit
Les nuits vont être occasionnées par des événements très concrets dans nos vies : des situations de rupture, un revirement de santé, des échecs, une crise d’identité, un bouleversement existentiel. Mais pour être baptisées nuits, les souffrances nées de ces épreuves de tous ordres supposent une âme déjà exercée à la vie intérieure, déjà donnée à Dieu, et ayant éprouvé le désir de lui être encore plus livrée. Il en va du sérieux de la foi, d’une intensité de vie avec Dieu, n’importe quelle dépression de ce fait n’est pas nécessairement une nuit au sens juaniste. La nuit constitue un ébranlement extrêmement profond, quasi dévastateur, qui touche à l’assise de la signification de sa vie. On sombre dans l’incompréhension de ce qui nous arrive, pire de Dieu lui-même, Dieu-Amour qui semble comme retirer sa grâce, les manifestations de son amour, Dieu qui donnait sens à notre vie, à notre prière, à nos engagements. On est désorienté, on frise le désespoir, parfois même on traverse des périodes de désespérance, pourtant l’âme se raccroche à Dieu, se débat et continue d’aimer, tout petitement, elle ne comprend plus mais elle apprend à s’abandonner. Les mots qui caractérisent les nuits dénotent bien le trouble épouvantable que connaît l’âme : vide, sécheresse, souffrance, amertume, anéantissement, angoisse, ténèbres, affreuse nuit [31]. "L’âme tout entière est plongée dans l’affliction, en proie à l’amertume et l’angoisse. Elle est complètement privée du goût qu’elle trouvait dans les biens spirituels." (NO II, 3, 2) L’incompréhension venant des autres accompagne généralement cet état, et aggrave le sentiment de solitude. ° La contemplation Les nuits introduisent l’âme à la contemplation, œuvre de Dieu "à l’obscur et en secret". La contemplation "n’est autre chose qu’une infusion secrète, pacifique et amoureuse de Dieu dans l’âme ; et cette infusion, lorsqu’elle ne rencontre pas d’obstacle, embrase l’âme de l’esprit d’amour." (NO I, 10, 6) Le travail de l’âme est très simple : une coopération à l’action de Dieu en se laissant faire car "la contemplation consiste à recevoir", il suffit de se contenter "d’une amoureuse et simple attention, à peu près comme une personne qui tient les yeux ouverts pour regarder avec amour." (Vive Flamme III, 33) [32]. Dans cette contemplation l’âme reçoit une nouvelle connaissance de Dieu, et d’elle-même. Elle découvre en Dieu sa santé car le travail de la nuit a produit une guérison de ses maladies spirituelles, et bien souvent même, de telle ou telle disposition psychologique déficiente. "La sombre nuit de contemplation la délivre et l’affranchit de tout ce qui n’est pas Dieu…" (NO II, 16, 10) On ne se donne pas à soi-même cette bienheureuse fortune, on y est introduit par Dieu, à l’heure de sa grâce ; la passivité c’est-à-dire le consentement à perdre prise sur la conduite de notre vie et de notre vie spirituelle pour laisser à Dieu le soin de cette conduite en est donc la note dominante ; l’espérance en Dieu qui conduit tout pour le bien de l’âme en est la vertu primordiale. Dieu se communique aux cœurs solitaires et vides sauf de Lui. L’union au Christ est une union d’amour, l’amour en est la vertu appropriée. "L’amour est l’inclination, la force, la capacité que l’âme possède en elle-même pour aller à Dieu, puisque c’est par le moyen de l’amour que l’âme s’unit à Dieu." (VFB I, 13) ° Vers la fin de la nuit "Là tu boiras au torrent" assura Dieu à Élie en l’envoyant se cacher loin du regard des hommes au torrent de Kerit (1 R 17, 2-6) : la sagesse abreuve l’âme et fait d’elle selon les mots de Saint Jean un autel de louange, d’adoration et de pur amour ; à ceux qui ont su accepter le dépouillement de leurs biens et d’eux-mêmes par amour du Bien-aimé est communiquée la grâce de l’union au Christ et de la participation à la vie intime de Dieu Amour [33]. Ils vivent de l’Unique Nécessaire, part qui ne leur sera plus enlevée, ils sont fixés au lieu qui les avait aimantés. Ils avaient cherché, ils ont trouvé ; ils avaient demandé, ils ont reçu ; ils ont frappé, et le Cœur du Bien-Aimé les a accueillis avec une tendresse et une suavité indicibles. Désormais ils sont totalement mus par l’Esprit de Dieu (VFA 2, 30). L’amour est devenu leur unique demeure. Conclusion
Immense beauté de cette spiritualité certes exigeante, mais qui conduit à Dieu dans la sécurité de la foi. L’actualité de cette spiritualité est attestée par la vitalité de l’Ordre et de la famille carmélitaine [34], par la floraison des écoles d’oraison, par l’abondance des ouvrages consacrés aux saints du Carmel et à l’oraison, par le regain d’intérêt pour l’expérience mystique, par l’intérêt suscité dans le monde culturel et intellectuel par les saints du Carmel : il suffit de considérer le grand nombre des cours, des conférences, des colloques ayant trait aux grandes figures de sainteté carmélitaine que sont en particulier des figures féminines, les deux docteurs de l’Église sainte Thérèse d’Avila et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, et la philosophe Édith Stein d’illustre renommée parmi les universitaires, canonisée le 11 octobre 1998 puis proclamée co-patronne de l’Europe le 19 septembre 1999, modèle pour tant de femmes de par son engagement en faveur de la promotion des femmes dans la société. Quant aux voyages des reliques de Thérèse de l’Enfant-Jésus dans le monde entier, les foules qui se pressent pour les vénérer en disent long sur l’amour universel envers cette "petite" carmélite. • Le prophétisme du Carmel
Le prophétisme du Carmel au service du SEUL et UNIQUE Dieu vivant demeure inégalable et indispensable dans un monde où foisonnent les idoles du pouvoir, de la toute-puissance scientifique, de l’argent, du sport, du sexe, la soif des informations "en temps réel", la boulimie des connexions sur la Toile, etc. Dans la droite ligne de la lutte du prophète Élie contre Baal, le Carmel a pour mission de rappeler à l’homme sa vocation divine, sa dignité éminente d’homme créé par amour et pour l’amour : Ô âmes créées pour ces merveilles et appelées à les voir se réaliser en vous ! Que faites-vous ? À quoi vous amusez-vous ? Vos ambitions ne sont que bassesses et vos possessions que misères. O malheureuse cécité de vos yeux spirituels ! Vous êtes aveugles en présence d’une si vive lumière et sourdes à des appels si puissants. Ne voyez-vous pas qu’en poursuivant les grandeurs et la gloire d’ici-bas, vous restez plongées dans l’indigence, vous demeurez vides de si grands biens, vous les ignorez même et vous en rendez indignes ! (CSA 38, 5) • Le voyage au bout de la nuit : devenir intercession
La doctrine san juaniste du voyage au bout de la nuit [35] de l’âme en quête de Dieu est parfaitement adaptée au climat existentiel et spirituel de nos sociétés angoissées, en perte d’identité, à la recherche de quelque chose qu’elles ignorent : les nuits spirituelles assument celles de l’humanité [36]. Dans un discours adressé au chapitre général des carmes déchaussés, le pape Jean-Paul II disait : "Les Carmes, les seuls en Occident qui célèbrent la fête et le message du prophète Élie, sont appelés à être des prophètes et des témoins dans la nuit obscure de l’esprit que notre société éprouve." (29 septembre 1989). C’est à ce titre que le Carmel a vocation à entrer dans la prière d’intercession du Christ, comme Élie, comme Marie. Le Père Wilfried Stinissen o. c. d. cite l’extrait d’une lettre qui lui fut adressée, rendant compte de cette expérience de la souffrance spirituelle vécue en communion avec l’humanité en souffrance : "Par la souffrance, je prends ma place dans l’humanité. J’ai un sentiment très vif d’être membre de la famille humaine. Je m’en sens heureuse et fière. Je me sens comme un petit morceau de l’humanité, tourné vers Dieu comme une plaie inguérissable. Une plaie est en quelque sorte une ouverture. Joie d’appartenir à la grande famille, de porter et d’offrir à Dieu une petite partie du déchirement de mes frères et sœurs. Si l’ouverture originelle de l’homme a été gâtée, peut-être les plaies pourraient fonctionner comme porte d’entrée. Je peux m’imaginer de rester toute ma vie comme une plaie inguérissable, si cela peut aider mes frères." [37] • Élisabeth de la Trinité Élisabeth de la Trinité (18 juillet 1880 - 9 novembre 1906) est entrée toute jeune au Carmel de Dijon : toute sa vie a été illuminée par sa foi intense en la présence divine dans son âme de la Sainte Trinité, qu’elle aimait appeler affectueusement les "Trois", l’appelant à une vie de recueillement, de silence, d’adoration, qu’elle invite ses correspondants à découvrir à sa suite. Imprégnée par la pensée paulinienne [38]:
Oh, vois-tu, il y a un mot de saint Paul qui est comme un résumé de ma vie, et que l'on pourrait écrire sur chacun de ses instants : "Propter nimiam caritatem". Oui, tous ces flots de grâce, c'est "parce qu'Il m'a trop aimée. (Lettre 280 du 12 juillet 1906 à sa mère)
Elle a voulu répondre à ce trop grand amour du Christ en se livrant totalement à Lui, incarnant à la lettre le précepte fondamental du Carmel de "demeurer dans la cellule en veillant dans la prière", éprouvant le désir ardent du ciel, et en mettant en acte l’esprit apostolique de la Réformatrice du Carmel, par sa vie de sacrifice pour les prêtres. Élisabeth en pleine possession de sa certitude d’avoir accompli sa vocation d’être "Laudem Gloriae" (cf. le leitmotiv d’Ep 1, "à la louange de gloire de sa grâce") la lègue en testament spirituel à sa Mère Prieure. "Je vous lègue cette vocation qui fut mienne au sein de l’Église militante et que je remplirai désormais incessamment dans l’Église triomphante : LOUANGE DE GLOIRE DE LA SAINTE TRINITE." [39] Au soir de sa vie, à quelques semaines de sa mort, elle témoigne de la fécondité apostolique de sa vie cachée : elle perçoit en effet, par une intuition spirituelle, quelle sera au ciel sa mission [40] prophétique : Il me semble qu’au ciel ma mission sera d’attirer les âmes en les aidant à sortir d’elles-mêmes pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux, et de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles, de les transformer en lui. • Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face - Bienheureux les pauvres, le royaume des Cieux est à eux Thérèse de l'Enfant-Jésus (2 janvier 1873 - 30 septembre 1897) est le troisième docteur de l’Église issu du Carmel (proclamation le 19 octobre 1997). La petite voie de Thérèse de l'Enfant-Jésus ne fait rien d’autre que développer et tirer toutes les conséquences de l’enseignement évangélique de l’enfance spirituelle [41], dans un langage simple, poétique, imagé, accessible à tous, et non dans le langage des doctes. Entrée au Carmel à l’âge de 15 ans, Thérèse y vit une existence marquée par un constant détachement des biens affectifs et spirituels par amour de son Jésus. Alors qu’elle retrouve au Carmel de Lisieux ses sœurs qui l’y ont précédée, et que l’une d’elles est sa prieure, mère Agnès, elle s’exerce à un héroïque détachement affectif, faisant violence à son cœur pour ne pas entrer sans motif légitime de la vie conventuelle, chez sa sœur en qui elle voit d’abord la prieure. Volontairement elle garde le silence sur ses mouvements intérieurs, sur les anicroches de la vie en Communauté, sur ses émotions et sentiments, et même sur ses besoins physiques, allant jusqu'à ne pas réclamer, par mortification et en esprit de sacrifice, la couverture supplémentaire qui la protégerait du froid la nuit dans sa cellule. Enseignée par le directeur de son âme, Jésus, Thérèse de l'Enfant-Jésus s’enfonce au fil de ses années au Carmel dans une attitude de pauvreté foncière, composante incontournable de l’esprit d’enfance spirituelle, elle aime à évoquer ses mains vides, la conscience de plus en plus aiguë que [ses] désirs ne sont rien, ils seraient une richesse si [elle s’y] attachait. Elle ne veut rien capitaliser, et désire tout devoir à la seule miséricorde de Dieu dont elle expérimente la douceur, la puissance et combien elle est l’attribut essentiel encore trop méconnu de Dieu, au point d’en faire l’objet de sa mission : faire connaître combien Dieu est miséricordieux : moi si j’avais commis tous les crimes possibles, chante-t-elle … Ce ne sont pas nos œuvres – grandes ou petites – ni nos oraisons qui nous "obtiennent" la faveur de Dieu, mais sa seule miséricorde. Par amour pour Dieu, le cœur accepte de rester foncièrement pauvre, attendant tout du bon Dieu, comme un enfant attend tout de son père avec une confiance inébranlable. La paix et la joie que Thérèse affirme connaître au fin fond de l’âme au sein de ses pires souffrances authentifient son message, garantissent la vérité de ses dires paisibles, de son total abandon : elle possède par la foi et dans l’espérance celui qu’elle aime : qu’aurai-je de plus quand je mourrai ? Pour être au ciel j’y suis déjà ! (cf. Car, selon le mot de Jésus (Mt 6, 21), où est ton trésor, là sera aussi ton cœur). - Dans le cœur de l’Église ma mère, je serai l’amour … Le salut des âmes fut la hantise de son existence dès son adolescence. Sa prière est aride ? Jésus dort, il ne me dit rien et moi non plus écrit-elle, mais Thérèse ne cherche aucune consolation ni aucune récompense ; son mot d’ordre : tout pour Jésus et pour les âmes. Sa contemplation est vécue dans le climat des vertus théologales : en particulier, la foi car nous n’avons que cette vie pour vivre de foi aime-t-elle à marteler. Elle regarde Jésus, elle croit, elle l’aime, voilà toute son oraison : "je ne lui dis rien, je l’aime". Par l’intermédiaire d’une lecture du chapitre 13 de l’épître aux Corinthiens, elle reçoit avec gratitude et émerveillement la grâce d’une illumination intérieure fulgurante sur sa vocation et sur sa place dans l’Église : "Ô Jésus, mon Amour... ma vocation, enfin je l'ai trouvée, ma vocation, c'est l'Amour!... Oui, j'ai trouvé ma place dans l'Église et cette place, ô mon Dieu, c'est vous qui me l'avez donnée... dans le Cœur de l'Église, ma Mère, je serai l'Amour" (Ms B)
S’ouvre alors une période riche de grandes lumières sur la charité fraternelle, consécutives à la découverte de sa vocation dans l’Église (Ms C) Comme tant d’autres au Carmel avant elle et après elle, Thérèse de l'Enfant-Jésus a la conscience très aiguë de la fécondité apostolique de la vie d’amour toute cachée au Carmel "Ah que la vocation du petit enfant est belle ! Ce n’est pas une mission qu’il doit évangéliser, mais toutes les missions. Comment cela ? … C’est en aimant, en dormant, en jetant des fleurs à Jésus lorsqu’il sommeille. Alors Jésus prendra ces fleurs et leur communiquant une valeur inestimable, il les jettera à son tour … et sauvera les âmes avec les fleurs, avec l’amour du petit enfant qui ne verra rien mais qui sourira toujours même à travers ses larmes." (LT 194, septembre 1896). Désormais elle chemine dans la confiance, dans l’abandon, ET dans l’obscurité, puis dans les terribles souffrances physiques de la maladie qui l’emportera, sûre d’être dans la volonté de Dieu pour elle, en se livrant à la seule occupation d’aimer, comme Jean de la Croix l’enseigne aux âmes parvenues à la totale liberté intérieure, par la remise complète irréversible de tout leur être entre les mains de Dieu [42]. Dans les pires souffrances de sa tuberculose, elle fait preuve d’une force héroïque : elle marche dans le cloître et dans le jardin de son Carmel "pour" un missionnaire, surtout elle vit en état d’offrande permanente de ses prières, de ses petits sacrifices et de ses grandes souffrances. Victime d’amour livrée à l’Amour miséricordieux, Thérèse participe à son tour courageusement, pour la part qui lui revient, comme un brave petit soldat de Jésus sur le champ de bataille des âmes à lui gagner, aux mystères du Christ Sauveur. Unie à la Passion du Christ Sauveur, elle offre pour les âmes, très spécialement celles des incroyants, l’épreuve inattendue qui vient terrasser son âme sans l’abattre (cf. 2 Co 4, 8-9) [43] : "Il faut avoir voyagé dans ce sombre tunnel pour en comprendre l’obscurité" (Ms C 6 r°). Elle a remarquablement incarné l’idéal carmélitain d’intercession en esprit et en acte :
"Pendant les courts instants qui nous restent ne perdons pas notre temps [cf. le mot de Thérèse d'Avila le monde est en feu]… sauvons les âmes… les âmes, elles se perdent comme des flocons de neige, et Jésus pleure, et nous, … vivons pour les âmes…soyons apôtres… sauvons surtout les âmes des prêtres…Hélas ! Combien de mauvais prêtres, de prêtres qui ne sont pas assez saints…" (LT 95, juillet - août 1889). • Au service de l’Église, l’amour le plus grand
D’autres prophètes du Carmel se sont mis au service des âmes et du salut du monde : les carmélites de Compiègne prononçant le vœu du martyre, dans la tourmente révolutionnaire, pour le retour de la paix civile, guillotinées le 17 juillet 1794 ; Hermann Cohen, juif converti, fondateur du mouvement des hommes adorateurs à Montmartre, mort en soignant des malades prisonniers ; Édith Stein, juive convertie, partant à Auschwitz mourir pour et avec son peuple ; Titus Brandsma (o. carm.), recteur de l’université de Nimègue en Hollande, arrêté à cause de ses idées anti-hitlériennes, mort à Dachau après avoir été l’objet d’expérimentations médicales ; Jacques de Jésus bien connu par le film de Louis Malle, déporté pour avoir caché des enfants juifs au collège des carmes d’Avon… C’est ainsi qu’on peut voir à quel point est vrai le chemin de l’oraison tracé au Carmel, lorsque la vie d’union à Dieu fleurit en pur amour de charité, réalisant à la perfection le double commandement de l’amour premier de Dieu et de celui qui lui est semblable, l’amour du frère pour qui le Christ a donné sa vie. L’entrée dans les profondeurs de la vie trinitaire est une entrée en communion avec la plénitude de la charité qui emplit le Cœur du Seigneur. Françoise Chevalier-Stutzmann Bibliographie
• Cognet Louis, La spiritualité moderne, Histoire de la spiritualité chrétienne, tome 3, Aubier, 1966. • Darricau Raymond et Peyrous Bernard, La spiritualité, collection "Que sais-je ?" n° 2116. • De Dieu Jean-Pierre, L’Espagne de 1492 à 1808, Belin Sup. pp 200 à 206 • Histoire du Christianisme, tome 8, Le temps des Confessions 1530-1620, Desclée • Lesegretain Claire, Les grands Ordres religieux. Hier et aujourd’hui. Fayard, Paris, 1990 • Mourre Michel, Dictionnaire historique, (8 vol.), art. Espagne
2. II. Spiritualité et œuvres des maîtres du Carmel
• Collectif, Dieu parle dans la nuit, Edizioni Teresiane Arenzano, 1991 • Collectif, Le Carmel en Terre Sainte des origines à nos jours, Il Messagero di Gesù Bambino-Arenzano, 1995 - Constitutions des Frères Déchaux de l’Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont Carmel, Rome, 1986
• Dictionnaire de spiritualité, - article "Carmes" rédigé par les Pères Titus Brandsma, O. Carm., et Gabriel de Sainte Marie-Madeleine, o.c.d. Tome 2, colonnes 156-209, Beauchesne, Paris, 1953 - article "Thérèse de Jésus (1515-1582)" rédigé par le Père Thomas Alvarez o.c.d., Tome 15, Beauchesne, Paris, 1991
• Don Angelo Albani, Don Massimo Astrua, Avec Saint Jean de la Croix. Doctrine de vie spirituelle, librairie Saint Augustin, Saint-Maurice, 1979 • Édith Stein, La Crèche et la Croix, Ad Solem, Genève, 1995 • Élisabeth de la Trinité, Écrits spirituels, Seuil, Paris. • Études carmélitaines, Élie le Prophète, 2 tomes, Desclée de Brouwer, 1956 • Jean de la Croix, - Œuvres complètes, trad. Père Grégoire de Saint-Joseph, Seuil (ne contient pas la version B du Cantique Spirituel) - Œuvres complètes, trad. Mère Marie du Saint-Sacrement, Cerf, 1990 (contient les 2 versions du Cantique Spirituel et de La Vive Flamme d’Amour) - Poésies, trad. B. Lavaud, ed. bilingue Garnier-Flammarion, 1993
• Joseph de Sainte-Marie, La Vierge du Mont-Carmel, Mystère et prophétie, Lethielleux, 1985 • Laurent de la Résurrection, Écrits et entretiens sur la pratique de la présence de Dieu, Cerf, 1991 • Les plus vieux textes du Carmel, collection "Vigne du Carmel", Seuil, Paris, 1961 • Marie-Michel, o. c. d., Carmel Horizon 2000, le Sarment-Fayard, 1995 • Paul-Marie de la Croix, o. c. d., L’esprit du Carmel, éd. du Carmel, Existenciel, 2001 • Pellé-Douel Yvonne, Saint Jean de la Croix et la nuit mystique, coll. Maîtres spirituels n° 22, Seuil, 1960 • P. Crisogono de Jésus, o.c.d., Saint Jean de la Croix, sa vie (traduction du Père P. Sérouet). Le Cerf, 1982 • Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, Je veux voir Dieu, éd. du Carmel, Tarascon, 1979 • Renault Emmanuel, Sainte Thérèse d’Avila et l’expérience mystique, coll. Maîtres spirituels, n° 38, Seuil, 1970 • Ruiz Federico, Saint Jean de la Croix, mystique et maître spirituel, Paris, Cerf, collection Patrimoines, 1994 • Steinmann Anne-Élisabeth, La nuit et la flamme, Éditions Saint-Paul, 1982. • Stinissen Wilfrid, La nuit comme le jour illumine. La Nuit Obscure chez Jean de la Croix, éd. du Carmel
• Thérèse d’Avila
- Œuvres complètes, trad. Marcelle Auclair, Bibliothèque européenne, DDB, 1995 - Chemin de la Perfection, Livre de vie n° 15, Seuil, 1961 - Conseils spirituels, Foi vivante n° 168, Cerf
• Thérèse de l’Enfant-Jésus, - Œuvres complètes, Cerf-DDB, 1992 - Manuscrits Autobiographiques, Livre de Vie, Seuil - Conseils et souvenirs, Foi vivante n° 149, Cerf
La Règle primitive • De l’acceptation des "lieux" : Vous pourrez habiter dans les déserts … • Des cellules des Frères : … chacun d’entre vous aura une cellule séparée … • De la prière continuelle : Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière, à moins qu’il ne soit légitimement occupé à autre chose. • Du renoncement à toute propriété : Qu’aucun des frères ne dise que quelque chose lui appartient en propre … • Du jeûne des Frères : Vous jeûnerez tous les jours, les dimanches exceptés, de la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix jusqu’au jour de la Résurrection du Seigneur … • Du travail : Vous devez vous livrer à quelque travail, afin que le diable vous trouve toujours occupés et que votre oisiveté ne lui permette pas d’avoir accès à vos âmes. Vous avez en ceci l’enseignement aussi bien que l’exemple de l’apôtre saint Paul par la bouche duquel parlait le Christ et qui été établi prédicateur et docteur des nations dans la foi et la vérité ; si vous le suivez vous ne pourrez pas vous égarer. C’est dans le labeur, dit-il, et dans la fatigue que nous avons été au milieu de vous, travaillant nuit et jour pour n’être à charge à personne. Ce n’est pas que nous n’en eussions le droit, mais c’était afin de vous donner en nous-même un exemple à imiter. Car, lorsque nous étions auprès de vous, nous vous déclarions que si quelqu’un ne veut pas travailler il ne doit pas manger. Nous avons appris, en effet, qu’il y en a parmi vous qui errent dans l’inquiétude et l’oisiveté. A ceux qui se comportent de cette manière nous ordonnons donc et nous les conjurons par le Seigneur Jésus Christ de travailler dans le silence et de manger un pain qui leur appartienne. (cf. 2 Th 3, 7-12) Telle est la voie sainte et bonne ; suivez-la. • Du silence : L’Apôtre nous recommande le silence lorsqu’il nous ordonne de travailler en le gardant. Et le Prophète témoigne également que le silence est le culte de la justice (cf. Is 32,17). Et ailleurs : "Dans le silence et l’espérance sera votre force" (Is 30, 15). C’est pourquoi nous vous ordonnons de garder le silence depuis la fin de complies jusqu’à prime du jour suivant. Pour le reste du temps, bien que l’observance du silence ne doive pas être aussi rigoureuse, vous éviterez cependant avec grand soin de parler beaucoup. Car, ainsi qu’il est écrit et ne l’enseigne pas moins l’expérience : "L’abondance des paroles ne va pas sans péché" (Pr 10,19) et "Celui qui parle inconsidérément en éprouve les effets malheureux" (Pr 13,3) ou encore : "Celui qui multiplie les paroles blesse son âme" (Si 20, 8). Le Seigneur dit également dans l’Évangile : "De toute parole qu’ils auront dite, les hommes rendront compte au jour du jugement" (Mt 12,36). Que chacun pèse donc ses paroles et mette un frein à sa bouche de peur qu’il ne glisse et tombe à cause de sa langue et que sa chute ne soit incurable et mortelle. Qu’il veille avec le Prophète sur ses voies pour ne pas pécher par sa langue et qu’il s’applique avec diligence et précaution à garder le silence dans lequel se trouve le culte de la justice. Exhortations
Parallélisme avec le Nouveau Testament Mais, comme la vie de l’homme sur la terre est un temps de tentation et que tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffrent persécution,
Tous ceux qui veulent vivre dans le Christ avec piété seront persécutés. (2 Tm 3, 12)
comme aussi votre adversaire le diable tourne autour de vous, tel un lion rugissant, à la recherche d’une proie à dévorer,
Soyez sobres, veillez. Votre partie adverse, le Diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. (1 P 5, 8)
Mettez tous vos soins à vous revêtir de l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches de l’ennemi.
En définitive, rendez-vous puissants dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l'armure de Dieu, pour pouvoir résister aux manœuvres du diable … C'est pour cela qu'il vous faut endosser l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais vous puissiez résister et, après avoir tout mis en œuvre, rester fermes.
Ceignez vos reins de la ceinture de la chasteté ; fortifiez votre cœur de saintes pensées, car il est écrit : "La pensée sainte te gardera (Pr 2, 11 selon les Septante)". Revêtez la cuirasse de la justice, en sorte que vous aimiez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-mêmes.
Tenez-vous donc debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse, et pour chaussures le Zèle à propager l'Évangile de la paix.
ayez toujours en main le bouclier de la Foi, grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais .
Que le glaive de l’Esprit, qui est la parole de Dieu, habite en abondance en votre bouche et en votre cœur et que tout ce que vous avez à faire soit fait selon la parole du Seigneur. enfin recevez le casque du Salut et le glaive de l'Esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu.
Thérèse d'Avila … et l’Eucharistie Je pense que si nous nous approchions du Très Saint-Sacrement avec grande foi et grand amour, une fois suffirait à nous enrichir ; que dire alors de tant de communions ? On dirait plutôt que nous ne l’approchons que par politesse, c’est pourquoi le bénéfice est si mince. (P.A.D 3, 13) Je sais que pendant de longues années la personne dont je parle…quand elle communiait, voyait, tout comme elle l’aurait vu avec les yeux corporels, le Seigneur pénétrer dans l’hôtellerie de son âme ; elle tâchait d’aviver sa foi, et croyant vraiment que ce Seigneur entrait dans sa pauvre hôtellerie, elle se libérait autant que possible de toutes choses extérieures et y entrait avec lui. Elle s’efforçait de recueillir tous ses sens afin de lui faire connaître le bien précieux qu’elle possédait : je veux dire, afin que ses cinq sens n’empêchent point son âme de le connaître. Elle se voyait aux pieds de Notre Seigneur, elle y pleurait avec Madeleine tout comme si elle l’eût contemplé des yeux du corps dans la maison du Pharisien. Lors même qu’elle ne sentait pas de ferveur, la foi lui disait qu’il était bien là. En effet, à moins d’aveugler notre esprit, le doute est impossible. Ce n’est plus ici un travail de l’imagination comme lorsque nous nous représentons Notre Seigneur attaché à la Croix ou dans quelque autre mystère de sa Passion. Ici c’est la réalité, l’absolue vérité. Il n’y a plus à aller chercher Jésus Christ ailleurs et loin de nous : le bon Jésus est avec nous. Approchons-nous donc de lui. Lorsqu’il vivait sur la terre, il guérissait les malades par le seul contact de ses vêtements : comment douter, si nous avons la foi, qu’il ne fasse des miracles en notre faveur tandis qu’il est si intimement présent en nous ? Comment douter que, se trouvant dans notre maison, il ne nous accorde ce que nous lui demandons ? Il n’a pas coutume de mal payer ce séjour à l’hôtellerie de notre âme, lorsqu’il y reçoit bon accueil … Restez volontiers avec lui, et ne perdez pas un temps aussi précieux pour négocier vos intérêts que celui qui suit la communion. Si l’obéissance vous appelle ailleurs, faites en sorte de laisser votre âme avec Notre Seigneur. (Chemin 34, 7.8.10)
Oraison de quiétude et oraison d’union Vie 18
Maintenant que nous parlons de cette eau, qui vient du ciel avec abondance pour pénétrer et abreuver tout ce jardin, on voit déjà de quel repos jouirait le jardinier, si le Seigneur la versait ainsi toutes les fois qu’il en est besoin. Et si, grâce à un temps toujours tempéré qui remplacerait l’hiver, le jardinier voyait, à toutes les saisons, les fleurs et les fruits embellir son jardin, quel plaisir ne goûterait-il pas ? Mais, tant que dure notre vie, cela est impossible. Il faut toujours veiller, et se mettre à l’œuvre quand une eau tarit, pour la remplacer par une autre. Cette eau céleste dont je parle tombe souvent quand le jardinier y pense le moins. Dans les commencements, il est vrai, c’est presque toujours à la suite d’une longue oraison mentale. Dieu se plaît d’abord à faire monter l’âme vers lui de degré eu degré ; ensuite il prend cette petite colombe, et la met dans le nid, afin qu’elle s’y repose. L’ayant vue longtemps soutenir son vol, travaillant de toutes les forces de l’entendement et de la volonté à chercher son Dieu et à lui plaire, il veut lui donner sa récompense ! Un seul instant de ce repos divin suffit pour la payer de tous les travaux qu’elle peut endurer ici-bas.
Chemin 31
Je veux donc, mes filles, vous expliquer, malgré tout, ce que c’est que l’oraison de quiétude ; j’en parlerai d’après ce que j’en ai ouï dire, ou d’après ce qu’il a plu à Notre Seigneur de m’en faire connaître, afin sans doute que je vous en instruise. C’est, ce me semble, dans cette oraison que Dieu nous donne le premier signe qu’il exauce notre demande, et qu’il va, dès ce monde, nous faire entrer en possession de son royaume, afin de louer et de sanctifier son nom, et de travailler à obtenir que tous le louent et le sanctifient. Cette oraison est déjà quelque chose de surnaturel, que nous ne pouvons pas, malgré tous nos efforts, nous procurer nous-mêmes. C’est une sorte d’apaisement où l’âme s’établit, où Dieu, pour mieux dire, établit l’âme, comme il le fit pour le juste Siméon ; toutes ses puissances se tiennent en repos. Elle comprend, mais autrement qu’elle ne le fait par le moyen des sens extérieurs, qu’elle est déjà près de son Dieu, et que, pour peu qu’elle s’en approchât davantage, elle deviendrait, par l’union, une même chose que lui. Ce n’est pas qu’elle voie cela avec les yeux du corps ou avec ceux de l’âme ; le glorieux Siméon ne voyait rien non plus du glorieux petit Jésus ; à en juger même par les langes dont il était enveloppé, et par le peu de personnes qui lui faisait cortège, il aurait dû le prendre pour le fils de quelque pauvre, plutôt que pour le fils du Père céleste. Mais l’Enfant lui-même se révéla au vieillard ; ainsi Dieu se révèle à l’âme dans cette oraison, et elle le reconnaît, moins clairement toutefois, parce qu’elle ne comprend pas comment elle connaît. Elle voit seulement qu’elle est dans le royaume, ou du moins près du Roi qui doit le lui donner ; mais elle est abîmée dans un si profond respect devant lui, qu’elle n’ose le lui demander. C’est comme une défaillance intérieure et extérieure ; on voudrait éviter jusqu’au moindre mouvement de l’homme extérieur, je veux dire du corps, on goûte un repos qui double les forces de l’âme ; c’est le repos du voyageur qui, se voyant presque au terme de sa course, s’arrête un peu pour reprendre haleine, et poursuit ensuite sa route avec une nouvelle ardeur. On éprouve un bien-être délicieux du corps et une grande satisfaction de l’âme ; tel est le bonheur de l’âme de se voir auprès de la source, que sans même boire de ses eaux, elle se trouve désaltérée. Il lui semble qu’elle n’a plus rien à désirer : les puissances au repos voudraient rester toujours immobiles, le moindre de leurs mouvements pouvant troubler ou empêcher l’amour. Elles ne sont pas cependant perdues, puisqu’elles peuvent penser auprès de qui elles sont. Deux du moins sont entièrement libres, l’entendement et la mémoire. La volonté, elle, est captive, mais si, dans cette captivité, elle peut éprouver quelque peine, c’est de comprendre qu’il lui faudra devenir libre. L’entendement voudrait ne contempler que ce divin objet et la mémoire ne s’occuper que de lui seul. Ils connaissent que c’est l’unique chose nécessaire, et que toutes les autres ne servent qu’à les troubler. Ceux qui sont dans cette oraison voudraient que leur corps fût immobile, parce qu’il leur semble qu’au moindre mouvement ils vont perdre cette douce paix ; c’est pourquoi ils n’osent se remuer. Ils ne parlent qu’avec peine, et une heure se passe à dire le Pater une seule fois. Ils sont si près de Dieu qu’un signe suffit ; ils le comprennent et parce qu’ils l’entendent et parce qu’ils sont entendus de lui. Ils sont dans le palais près de leur Roi, et ils voient qu’il commence à leur donner son royaume. Il leur semble qu’ils ne sont plus en ce monde, et ils ne voudraient plus ni le voir ni l’entendre, mais Dieu seul. Rien ne les peine, ni ne leur paraît capable de les peiner. Enfin, pendant toute la durée de cette oraison, le torrent de délices qui coule dans leur âme, les enivre et les absorbe de telle sorte qu’ils ne voient rien de plus à désirer, et qu’ils diraient volontiers avec saint Pierre : Seigneur, faisons ici trois tentes.
Demeures V.1
Mais prenez garde, mes filles, à ce que Dieu demande de vous pour vous enrichir des biens de cette demeure. Il veut que, sans vous réserver la moindre chose, vous lui fassiez un don absolu de vous-même et de tout ce qui vous concerne. Selon que ce don sera plus ou moins parfait, vous recevrez de plus grandes ou de moindres grâces. Ce don total de soi à Dieu est la meilleure de toutes les marques pour reconnaître si nous arrivons jusqu’à l’oraison d’union. Ne vous imaginez pas que cette oraison ressemble, comme la précédente, à un sommeil : je dis à un sommeil, parce que dans l’oraison des goûts divins ou de quiétude qui précède celle-ci, l’âme paraît sommeiller, n’étant ni bien endormie ni bien éveillée. Dans l’oraison d’union, l’âme est très éveillée à l’égard de Dieu, et pleinement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même. En effet, durant le peu de temps que l’union dure, elle est comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait, elle ne pourrait penser à rien. Ainsi elle n’a besoin d’aucun artifice pour suspendre son entendement ; car il demeure tellement privé d’action, que l’âme ne sait même ni ce qu’elle aime, ni en quelle manière elle aime, ni ce qu’elle veut. Enfin, elle est absolument morte à toutes les choses du monde, et vivante seulement en Dieu.
Oraison, union à la volonté de Dieu et charité Demeures V, 3
[L’union de pure conformité à la volonté de Dieu] C’est là l’union que j’ai désirée toute ma vie, et que j’ai toujours demandée à Notre Seigneur. C’est aussi celle qui est la plus facile à connaître, et la plus assurée. Mais, hélas ! qu’il est peu de personnes qui y arrivent ! Et que l’on se trompe lorsqu’on croit qu’en évitant d’offenser Dieu, et qu’en vivant dans l’état religieux, on a satisfait à tout. Oh ! qu’il reste encore des vers semblables à celui qui rongea le lierre sous lequel Jonas était à l’ombre, et dont on ne voit les ravages que lorsqu’ils ont déjà rongé nos vertus par des sentiments d’amour-propre, par l’estime de nous-même, par des jugements téméraires de notre prochain quoiqu’en des choses légères, et par des manquements de charité en ne l’aimant pas comme nous-même ! Dans l’accomplissement de ses devoirs on fait juste assez d’efforts pour ne pas tomber dans le péché, mais il y a loin de cette disposition à celle que l’on doit avoir pour être entièrement uni à la volonté de Dieu. Or, mes filles, quelle est la volonté de notre divin Maître ? C’est que nous devenions si parfaites que nous ne soyons qu’une même chose avec lui et avec son Père, comme il le lui a demandé pour nous. …. Pour cette union de conformité, il n’est pas nécessaire que Dieu nous accorde de grands délices, il suffit qu’il nous ait donné son Fils pour nous en enseigner le chemin. … Dieu ne demande de nous que deux choses … : l’une, de l’aimer ; et l’autre, d’aimer notre prochain. C’est donc à cela que nous devons travailler ; en les accomplissant fidèlement, nous ferons sa volonté, et nous serons unies à lui. La marque la plus assurée pour savoir si nous pratiquons fidèlement ces deux choses, c’est, à mon avis, d’avoir un amour sincère et véritable pour notre prochain. Car nous ne pouvons connaître certainement jusqu’où va notre amour pour Dieu, quoiqu’il y ait de grands indices pour en juger ; mais nous voyons beaucoup plus clair en ce qui regarde l’amour du prochain. Plus vous y avancerez, mes filles, plus vous devrez vous tenir assurées que vous avancez dans l’amour de Dieu. Ce Dieu de bonté nous aime tant, qu’en paiement de l’amour que nous portons au prochain, il se plait à augmenter de mille manières l’amour que nous avons pour lui ; je ne saurais là-dessus former le moindre doute. Il nous importe donc extrêmement de bien considérer quelle est la disposition de notre âme, et quelle est notre conduite extérieure à l’égard du prochain. Si tout est parfait dans l’une et dans l’autre, alors nous pouvons être en assurance ; car, vu la dépravation de notre nature, nous ne pourrions jamais aimer parfaitement le prochain s’il n’y avait en nous un grand amour de Dieu. Mes filles, puisque ceci est pour nous d’une si haute importance, prenons-y garde jusque dans les moindres choses ; ne faisons nul cas de ces grandes pensées qui nous viennent en foule dans l’oraison, de ce que nous voudrions faire pour le prochain et pour le salut d’une seule âme. Si ensuite les œuvres n’y répondent pas, nous devons considérer ces pensées comme de belles imaginations. J’en dis de même de l’humilité et de toutes les autres vertus. II n’est pas croyable de combien d’artifices le démon se sert pour nous persuader que nous possédons des vertus qui nous manquent. Il met tout en œuvre, et il a raison : il sait combien il peut nous nuire par là ; car ces fausses vertus, se ressentant de leur racine, sont toujours accompagnées de vaine gloire et d’orgueil, tandis que celles qui viennent de Dieu en sont totalement exemptes.
Aimer (Demeures 4, 1, 7) Je veux absolument que vous sachiez que pour beaucoup avancer sur ce chemin, et monter aux demeures que nous désirons atteindre, il ne s’agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer ; donc, tout ce qui vous incitera à aimer davantage, faites-le. Nous ne savons peut-être pas ce que c’est qu’aimer, je n’en serai pas très étonnée ; or il ne s’agit pas de goûter le plus grand plaisir, mais d’avoir la plus forte détermination de désirer toujours contenter Dieu, de chercher, autant que possible, à ne pas l’offenser, de le prier de faire toujours progresser l’honneur et la gloire de son Fils, et grandir l’Eglise catholique. Telles sont les marques de l’amour, mais ne croyez pas qu’il s’agisse de ne pas penser à autre chose, et que si vous êtes un peu distraites, tout est perdu.
La vie contemplative, une vie apostolique (Chemin 3) … vous faire connaître le but de nos prières. … Efforçons-nous d’être telles, que nos prières puissent aider ces serviteurs de Jésus Christ. Il faut donc qu’ils vivent parmi les hommes, qu’ils conversent avec les hommes, qu’ils paraissent dans les palais, et que parfois même, leur extérieur les rende semblables à ceux qu’ils travaillent à sauver. Or, pensez-vous, mes filles, qu’il faille peu de vertu pour traiter avec le monde, pour vivre dans le monde, pour s’occuper des affaires du monde ? Pensez-vous qu’il faille peu de vertu pour condescendre, comme je l’ai dit, aux usages du monde, et pour être en même temps, dans son cœur, éloigné du monde, ennemi du monde ? C’est pourquoi je vous conjure de travailler à devenir telles, que vous obteniez de Dieu deux choses : la première, que parmi tant de savants et de religieux, il s’en rencontre beaucoup avec les qualités nécessaires pour servir utilement la cause de l’Église, et que ce Dieu de bonté daigne rendre capables ceux qui ne le sont pas assez, attendu qu’un seul homme parfait rendra plus de services qu’un grand nombre d’imparfaits ; la seconde, que lorsqu’ils seront une fois engagés dans cette mêlée, où la bataille est furieuse, je le répète, Notre-Seigneur les soutienne de sa main, afin qu’ils échappent à tant de périls qui les environnent dans le monde, et qu’ils ferment leurs oreilles aux chants des sirènes qui se rencontrent sur cette mer dangereuse. S’il plaît à Dieu que nous servions peu ou prou à cette victoire, nous aurons, nous aussi, du fond de notre solitude, combattu pour la cause de Dieu. Ne vous imaginez pas qu’il soit inutile d’être ainsi continuellement occupées à prier Dieu pour les défenseurs de son Église : gardez-vous de partager le sentiment de certaines personnes à qui il paraît fort dur de ne pas prier beaucoup pour elles-mêmes. Est-il meilleure oraison que celle dont je parle ? Je viens de vous indiquer la fin à laquelle vous devez rapporter vos oraisons, vos désirs, vos disciplines, vos jeûnes ; si vous y manquez, sachez que vous ne faites point ce que Jésus Christ attend de vous, et que vous n’atteignez point le but que vous devez poursuivre dans ce Carmel. Epître aux Ephésiens Chap. 1 (essentiel pour comprendre Jean de la Croix et Élisabeth de la Trinité) Vv. 3-6 : "Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ. C'est ainsi qu'Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour, déterminant d'avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gratifiés dans le Bien-aimé." Vv. 17-20 : "Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un esprit de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître ! Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints, et quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants, selon la vigueur de sa force, qu'il a déployée en la personne du Christ, le ressuscitant d'entre les morts et le faisant siéger à sa droite, dans les cieux …" Jean de la Croix
Sur le silence (Lettre aux carmélites de Beas, 22 novembre 1587) Ce qui manque ordinairement … ce n’est ni de parler ni d’écrire, ce qu’on ne fait le plus souvent que trop, mais de se taire et d’agir. La parole distrait … On m’a fait comprendre que l’âme toujours prête à parler est fort peu attentive à Dieu. Quand elle a cette attention, elle se sent aussitôt attirée au-dedans à garder le silence, à fuir toute conversation. Dieu préfère que l’âme se réjouisse en lui plutôt qu’en toute créature quelle qu’elle soit et quelque utilité qu’elle lui apporte … rien ne nous est plus nécessaire que de garder en présence de notre grand Dieu le silence des désirs et celui de la langue. Le langage qu’il entend, c’est le langage silencieux de l’amour.
L’écrin de Dieu : une âme vide et solitaire (MC I, 5) … Dans la Genèse, nous lisons que le patriarche Jacob voulut aller sur le mont Bethel pour y élever un autel à Dieu et lui offrir un sacrifice. Mais il imposa tout d'abord trois conditions aux gens de sa suite : la première, de rejeter loin d'eux tous les dieux étrangers ; la seconde, de se purifier ; la troisième, de changer de vêtements. Ces trois conditions nous donnent à comprendre ce que l'âme qui veut gravir cette montagne de la perfection doit accomplir pour y faire d'elle-même un autel où elle offrira à Dieu un sacrifice d'amour pur, de louange et d'adoration profonde. -	… Rejeter tous les dieux étrangers, c’est-à-dire toutes ses affections étrangères et toutes ses attaches - … Se purifier par la nuit obscure des sens des restes provenant de ses tendances : elle doit les mortifier et se repentir sincèrement. - Enfin la troisième condition nécessaire pour arriver à cette montagne élevée consiste dans le changement de vêtements. Ces vêtements, une fois les deux premières conditions accomplies, Dieu même les remplace par des vêtements nouveaux. Il dote l'âme d'une nouvelle faculté de connaître et d'aimer Dieu en lui-même ; mais tout d'abord, il a dégagé sa volonté de tous ses anciens vouloirs et de tous les attraits du vieil homme, il a donc établi l'âme dans de nouvelles connaissances et un abîme de délices … il a fait cesser tout ce qui restait du vieil homme ….
Voilà ce que l'on obtient dans l'état d'union. L’âme n'y est plus qu'un autel où Dieu reçoit l'adoration, la louange et l'amour et où il habite seul. Voilà pourquoi il avait prescrit que l'autel sur lequel devaient lui être offerts les sacrifices fût vide à l'intérieur. Il voulait faire comprendre à l'âme qu'il la veut dégagée de toutes les choses créées, pour être digne de servir d'autel à Sa Majesté. Le choix de Dieu (MC I, 6) Quel rapport y a-t-il entre la créature et le Créateur ? entre le sensible et le spirituel ? entre le visible et l'invisible ? entre le temporel et l'éternel ? entre l'aliment céleste, pur et spirituel, et la nourriture grossière des sens ? entre le dénuement du Christ et l'attachement à un objet quelconque ?
Tristesse de nos aveuglements (MC I, 8) Oh ! si les hommes savaient de quel prix est cette lumière divine dont les prive l'aveuglement causé par leurs tendances et leurs attraits ! … Il ne faut pas se prévaloir de la belle intelligence et des autres dons que l'on a reçus de Dieu pour s'imaginer que leurs attraits et leurs tendances ne produiront pas l'aveuglement ou l'obscurcissement … Et, en effet, qui aurait pu croire qu'un homme aussi accompli, aussi sage et aussi riche des dons de Dieu que l'était Salomon devait en venir à un tel degré d'aveuglement et de faiblesse de volonté qu'il élèverait des autels à une foule d'idoles et les adorerait, bien qu'il fût déjà vieux ? Et pour faire une telle chute, qu'a-t-il fallu ? Il a suffi de l'affection qu'il portait à des femmes étrangères, et de sa négligence à mortifier ses tendances et les satisfactions de son cœur. Il reconnaît lui-même au livre de l'Ecclésiaste qu'il n'a rien refusé à son cœur. … Or quand les tendances exercèrent tant d'empire sur un homme qui connaissait à fond la distance qu'il y a entre le bien et le mal, quelle influence n'auront-elles pas sur nous, pauvres ignorants si nous négligeons de les mortifier ? Aussi, comme le Seigneur s'adressant à Jonas l'a dit des Ninivites : "Nous ne savons pas distinguer la main droite de la main gauche." A chaque pas, nous prenons le mal pour le bien, et le bien pour le mal ; voilà ce dont nous sommes capables par nous-mêmes. MC I, 11 Une seule de ces imperfections, si l'âme y est attachée ou en a l'habitude, lui cause autant de dommages pour son avancement et son progrès dans la vertu que si elle tombait chaque jour dans une foule d'imperfections et de péchés véniels, qui ne procéderaient pas de l'habitude d'une passion vicieuse. Elles lui sont moins nuisibles que ses attaches à un objet quelconque. Tant qu'elle les aura, elle ne pourra, si petite que soit l'imperfection, réaliser de progrès. Qu'importe que l'oiseau soit retenu par un fil léger ou une corde ? Le fil qui le retient a beau être léger, l'oiseau y reste attaché comme à la corde, et tant qu'il ne l'aura pas rompu, il ne pourra voler. Sans doute ce fil léger est plus facile à rompre ; mais si facile à rompre que soit ce fil, l'oiseau ne peut, tant qu'il ne l'a pas rompu, prendre son essor. … Il y a pire encore. Non seulement elles n'avancent pas, mais cette attache les fait aller à reculons, elles perdent ce qu'elles avaient acquis durant tant de temps et au prix des plus grandes fatigues. C'est une vérité bien connue : si l'on n'avance pas dans ce chemin spirituel en remportant des victoires, on recule ; si l'on ne gagne pas, on perd. Prière de l’âme embrasée d’amour … Qui pourra, mon Dieu, s’affranchir des modes et des termes vulgaires, si tu ne l’élèves toi-même jusqu'à toi en pureté d’amour ? … Tu ne me retireras point, mon Dieu, ce que tu m’as une fois donné en me donnant ton Fils unique, Jésus Christ, en qui tu m’as donné tout ce que je puis désirer. Aussi je veux me réjouir, car tu ne tarderas pas, si je t’espère véritablement. Et toi, qu’attends-tu, puisque dès maintenant tu peux aimer Dieu en ton cœur ? Les cieux sont à moi et la terre est à moi. A moi les nations, à moi les justes, à moi les pécheurs. Les anges sont à moi et la Mère de Dieu est à moi. Tout est à moi. Dieu est à moi et pour moi, puisque le Christ est à moi et tout entier pour moi (cf. 1 Co 3, 22-23). Après cela, que demandes-tu et que cherches-tu, mon âme ? Tout est à toi et entièrement pour toi. Sois fière et ne t’arrête pas aux miettes qui tombent de la table de ton Père. Sors et glorifie-toi de ta gloire. Réjouis-toi, et tu obtiendras ce que ton cœur demande (Ps 36, 4). L’union merveilleuse à Dieu (CSB 31, 2) Cette union est tellement merveilleuse et elle dépasse tant tout ce qu’on peut en dire ! Une parole de l’Écriture concernant David et Jonathan nous en fait comprendre quelque chose. Si étroite lisons-nous au premier livre des Rois, était l’affection qui unissait Jonathan à David, que l’âme de Jonathan était collée à l’âme de David (1 S 18, 1). Si donc l’amour d’un homme pour un autre a pu être assez fort pour coller son âme à la sienne, quelle sera l’union opérée entre une âme et un Époux qui est Dieu, par l’amour que cette âme porte à ce même Dieu ? Alors surtout que Dieu est ici l’amant principal, qui, par la toute-puissance d’un amour abyssal, absorbe l’âme en soi, avec plus de force et d’efficacité que ne fait un torrent de feu pour une goutte de la rosée du matin, qui vole en s’évanouissant dans l’atmosphère.
Sur la communication des trois Personnes divines à l’âme (VFB I, 15) Le Père des lumières (Sg 1, 17), dont la main n’est point raccourcie et qui se verse abondamment, sans acception de personnes, partout où il trouve un lieu favorable, – tel le rayon de soleil qui se montre joyeusement par les voies et les chemins, – le Père des lumières, dis-je ne se refuse point et même trouve plaisir à prendre ses délices avec les enfants des hommes répandus sur le globe de la terre (Pr 8, 31). Il ne faut donc point regarder comme incroyable que, rencontrant une âme examinée, éprouvée, purifiée par le feu des tribulations et des peines, et par de multiples tentations, ainsi que reconnue fidèle dans l’amour, il réalise dès cette vie en cette âme fidèle ce que le Fils de Dieu nous a promis (Jn 14, 23)… ce qui revient à dire que la Trinité illuminera divinement son entendement de la sagesse du Fils, qu’elle comblera de délices sa volonté dans l’Esprit Saint, qu’enfin le Père l’absorbera puissamment dans son étroit embrassement et dans l’abîme de sa douceur. L’amour, unique occupation de l’âme épouse (CSA 19) Mon âme s’est employée Ainsi que toutes mes richesses à son service ; Désormais je ne garde plus de troupeau. Et je n’ai plus d’autre office : Ma seule occupation est d’aimer.
… Désormais son corps et son âme, toutes ses facultés et toute son habileté, s’emploient non plus à ce qui la concerne elle-même, mais à ce qui regarde la gloire de son Époux. Elle ne recherche donc plus son propre gain, ni ses goûts personnels ; elle ne s’occupe plus d’autre chose que de Dieu ; elle n’a plus de rapports avec ce qui est étranger ou opposé à Dieu. Même dans ses rapports avec Dieu, tout se réduit à l’exercice de l’amour. Elle a complètement changé son ancienne méthode, elle ne s’occupe plus que d’aimer. … dans cette union d’amour elle s’est dédiée et consacrée avec toutes ses facultés, c’est-à-dire son entendement et sa mémoire, au service du Bien-Aimé ; elle emploie son entendement à connaître ce qui importe le plus à la gloire de Dieu et à l’accomplir ; elle applique sa volonté à aimer tout ce qui plaît à Dieu et à se servir de tout pour lui témoigner son amour. Enfin elle ne se sert de sa mémoire que pour rechercher ce qui contribue à la gloire de Dieu et ce qui lui sera le plus agréable. L’âme n’a plus de joie ni d’espérance qu’en lui ; elle n’a de crainte que de lui, elle ne s’attriste que selon lui. Tous ses désirs et toutes ses préoccupations ne tendent qu’à lui. Toutes ses facultés, en un mot, sont tellement appliquées à lui, que même les premiers mouvements de chacune d’elles se portent à agir en Dieu et pour Dieu … aussi cette âme agit très souvent pour Dieu, s’occupe de Dieu et de sa gloire sans y penser et sans s’en souvenir ; elle en a tellement l’habitude qu’elle n’a plus besoin de cette attention et de cette diligence ou de ces actes fervents dont elle faisait précéder autrefois ses actions… … tout ce que je fais je le fais par amour ; tout ce que je souffre, je le souffre par amour. Le danger de mettre sa joie dans les biens dits "naturels" (MC III, 22) Les dommages spirituels et corporels qui s'ensuivent directement et effectivement pour l'âme quand elle met sa joie dans les biens naturels [44], sont réduits à six principaux :
1. Le premier est une vaine gloire, présomption, orgueil et mépris du prochain, parce qu'on ne peut jeter les yeux de l'estime sur quelque chose sans les retirer des autres; d'où s'ensuit au moins un mépris réel des autres choses, …, non seulement dans le cœur mais aussi en l'exprimant avec la langue, disant : telle ou telle chose, telle ou telle personne n'est pas comme tel ou tel. 2. Le deuxième dommage est qu'il meut le sens à complaisance et à délectation sensuelle et luxure. 3. Le troisième est de faire tomber en flatterie et en vaine louange, où il y a de la tromperie et de la vanité, comme dénonce Isaïe, en disant : mon peuple, celui qui te loue te trompe (3,12) … 4. Le quatrième dommage est général, car la raison et le sens de l'esprit s'émoussent fort, … 5. Et de là procède le cinquième dommage qui est égarement d'esprit en les créatures. D'où naît et s'ensuit la tiédeur et lâcheté d'esprit qui est le sixième dommage, général aussi, qui d'ordinaire va si loin qu'on s'ennuie fort et s'attriste dans les choses de Dieu, jusqu'à venir à les abhorrer.
Mais revenant à parler de ce deuxième dommage, … combien grand est ce malheur qui naît de la joie qu'on place en la grâce et beauté naturelle, vu que chaque jour pour cette raison on voit arriver tant de meurtres d'hommes, tant d'honneurs perdus, tant d'outrages, tant de biens dissipés, tant d'envies et de conflits, tant d'adultères, de viols et de fornications commis, et tant de saints abattus sur le sol qu'on les compare à la troisième partie des étoiles du ciel, précipitées en terre par la queue de ce serpent (Ap 12,4) Dommages que l'âme reçoit de la joie de la volonté dans les biens sensibles (MC III, 25) (in chap. 24 : il faut noter que par biens sensibles nous entendons ici tout ce qui en cette vie peut tomber dans le sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher, ou encore tout ce que forme intérieurement le discours imaginaire …) Tout d’abord, si l'âme n'obscurcit et n'éteint pas la joie qui naît des biens sensibles et ne la ramène pas à Dieu, elle contractera tous les dommages généraux que nous avons déjà signalés à propos des autres joies, tels que l’obscurcissement de la raison, la tiédeur, le dégoût spirituel, etc. En plus de ces dommages généraux elle contractera beaucoup d’autres dommages particuliers, … 1.	… la joie qui naît des choses visibles et à laquelle on ne renonce pas pour aller à Dieu, peut engendrer la vanité, les distractions de l’esprit, la cupidité, le dévergondage, le laisser-aller intérieur et extérieur, les pensées impures, les envies. 2. la joie qui naît des choses inutiles entendues engendre directement la distraction de l'imagination, les bavardages, les jalousies, les jugements téméraires, la divagation des pensées … 3. la joie qui naît de l’usage des parfums conduit au dégoût des pauvres (ce qui est contre la doctrine de Christ), l'aversion pour l’état de dépendance, la répugnance pour les emplois peu relevés, l’insensibilité spirituelle … 4. la joie en la saveur des nourritures engendre la gourmandise, l’ivrognerie, la colère, la discorde, manque de charité envers le prochain et les pauvres, c’est ce que prouve la conduite que tint à l’égard de Lazare ce riche qui faisait chaque jour excellente chère (Lc 16,19). De là vient le dérèglement corporel, les maladies ; de là viennent les mauvaises impulsions, car les stimulants à la luxure vont croissant. l'esprit s’alourdit, et le goût des choses spirituelles s’éteint, on les prend en aversion … 5. De la joie concernant le toucher des choses douces naissent bien d'autres plus grands dommages et plus pernicieux, … De là vient l'abominable penchant de la mollesse … elle nourrit la luxure, rend l'âme efféminée et timorée, … elle répand dans le cœur une vaine allégresse, [de là] l’intempérance de la langue, la liberté des yeux ; on est incapable soit de prendre soit de donner un bon conseil, on devient incapable des biens spirituels et moraux, et inutile en un mot comme un vase brisé.
Dommages de l'âme par la vaine joie des biens moraux (les bonnes œuvres) (MC III, 28) Les dommages principaux où l'homme peut tomber par la vaine joie de ses bonnes œuvres et habitudes, je trouve qu'ils sont sept et très pernicieux, car ils sont spirituels. 1.	Le premier dommage est vanité, orgueil, vaine gloire et présomption, parce qu'on ne saurait se réjouir de ses œuvres sans les estimer ; et de là naît la jactance et le reste, comme il est dit du pharisien en l'Évangile, qui priait et se flattait auprès de Dieu, en se vantant qu'il jeûnait et faisait d'autres bonnes œuvres (Lc 18, 12). 2.	Le deuxième dommage ... est de juger les autres mauvais et imparfaits comparativement, pensant qu'ils ne font pas si bien que lui, les méprisant en son cœur et parfois en paroles. ..., beaucoup ... aujourd'hui... se fâchent et sont jaloux quand on en loue d'autres qui font mieux ou peuvent plus qu'eux. 3.	Le troisième dommage est que, comme ils regardent leur goût dans les bonnes œuvres, ils ne font d'ordinaire que celles dont ils espèrent une satisafction personnelle et des louanges ; et ainsi, comme dit le Christ, tout ce qu'ils font, ils le font pour être vus des hommes (Mt 23,5), et ils ne travaillent pas seulement par amour de Dieu. ... Les uns veulent qu'on les loue, d'autres qu'on les en remercie, d'autres les racontent et prennent plaisir que tel ou tel les sache et même tout le monde, et parfois ils veulent que l'aumône, ou ce qu'ils font passe par des tiers pour que cela se sache davantage. ... Ce qui est sonner la trompette (Mt 6, 2). [Inconvénients : ] Ils ne s'avancent point au chemin de perfection, parce que, étant attachés au goût et à la consolation dans le travail, quand ils ne trouvent point de goût et consolation dans les bonnes oeuvres et exercices spirituels ... ordinairement ils se découragent et perdent la persévérance car ils ne trouvent plus la dite saveur dans leurs oeuvres. Elisabeth de la Trinité Sur l’esprit du Carmel (lettre à un novice carme) "Je brûle de zèle pour le Seigneur Dieu des armées", ce fut la devise de tous nos saints… Saint Paul dit que "Dieu nous a élus en lui avant la création, pour que nous soyons saints et immaculés en sa présence dans l’amour". Vivre en la présence de Dieu, n’est-ce pas un héritage que saint Élie a légué aux enfants du Carmel, lui qui dans l’ardeur de sa foi, s’écriait : "il est vivant le Seigneur Dieu en présence de qui je me tiens" … Nous lui demanderons, le jour de sa fête, ce don d’oraison qui est l’essence de la vie au Carmel, ce cœur à cœur qui ne cesse jamais, parce que quand on aime, on n’est plus à soi, mais tout à l’objet aimé, et que l’on vit plus en lui qu’en soi-même… je demande à la Reine du Carmel de vous donner le double esprit de notre cher et saint Ordre : l’esprit d’oraison et de pénitence.
Vivre en présence de Dieu (lettre d’Élisabeth de la Trinité à sa mère) Vis avec Lui. Ah ! je voudrais pouvoir dire à toutes les âmes quelles sources de force, de paix et aussi de bonheur elles trouveraient si elles consentaient à vivre en cette intimité. Seulement elles ne savent pas attendre. Si Dieu ne se donne pas d’une façon sensible, elles quittent sa sainte Présence ; et quand Il vient à elle, armé de tous ses dons, Il ne trouve personne ; l’âme est au dehors, dans les choses extérieures ; elle n’habite pas au fond d’elle-même.
Sur le silence, dernière retraite d’Élisabeth. Il est un autre chant du Christ que je voudrais répéter incessamment : "je vous conserverai ma force". Ma Règle me dit : "Votre force sera en silence." il me semble donc que conserver sa force au Seigneur, c’est faire l’unité en tout son être par le silence intérieur, c’est ramasser toutes ses puissances pour les occuper au seul exercice de l’amour ; c’est avoir cet œil simple qui permet à la lumière de nous irradier. Une âme qui discute avec son moi, qui s’occupe de ses sensibilités, qui poursuit une pensée inutile, un désir quelconque, cette âme disperse ses forces, elle n’est pas tout ordonnée à Dieu ; sa lyre ne vibre pas à l’unisson, et le Maître, quand il la touche, ne peut en faire sortir les harmonies divines. Il y a encore trop d’humain, c’est une dissonance. L’âme qui se garde encore quelque chose en son royaume intérieur, dont toutes les puissances ne sont pas encloses en Dieu, ne peut être une parfaite louange de gloire … parce que l’unité ne règne pas en elle… Combien elle est indispensable cette belle unité intérieure à l’âme qui veut vivre ici-bas de la vie des bienheureux … il me semble que le Maître regardait à cela lorsqu’il parlait à Madeleine de "l’Unique Nécessaire". Comme la grande sainte l’avait compris … et, dans le silence, dans l’unité de ses puissances, elle écoutait la parole qu’il lui disait, elle pouvait chanter : "mon âme est toujours entre mes mains", et encore ce petit mot : "Nescivi !" … Ainsi en est-il de l’âme entrée dans la forteresse du saint recueillement. L’œil de son âme ouvert sous les clartés de la foi, découvre son Dieu présent, vivant en elle. A son tour, elle demeure si présente à lui qu’il la garde avec un soin jaloux. Alors peuvent survenir les tempêtes du dehors, les tempêtes du dedans ; on peut atteindre son point d’honneur : "Nescivi !" Dieu peut se cacher, lui retirer sa grâce sensible : "Nescivi !" et encore avec saint Paul : "Pour son amour, j’ai tout perdu." Alors le Maître est libre, libre de s’écouler, de se donner "à sa mesure", et l’âme ainsi simplifiée, unifiée, devient le trône de l’immuable, puisque l’unité est le trône de la sainte Trinité. Laudem gloriae Au Ciel, chaque âme est une louange de gloire au Père, au Verbe, à l’Esprit Saint, parce que chaque âme est fixée dans le pur amour et ne vit plus de sa vie propre, mais de la vie de Dieu. Alors "elle le connaît, dit saint Paul, comme elle est connue de Lui. [45]" En d’autres termes, une louange de gloire, c’est une âme qui demeure en Dieu, qui l’aime d’un amour pur et désintéressé, sans se rechercher dans la douceur de cet amour, qui l’aime par-dessus tous ses dons, quand même elle n’aurait rien reçu de lui, et qui désire du bien à l’objet ainsi aimé. … jusqu'à ne plus vouloir autre chose que ce que Dieu veut. Une louange de gloire, c’est une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit-Saint afin qu’il en fasse sortir des harmonies divines. Elle sait que la souffrance est une corde qui produit des sons plus beaux encore ; aussi aime-t-elle la voir à son instrument afin de remuer plus délicieusement le cœur de son Dieu. Une louange de gloire, c’est une âme qui fixe Dieu dans la foi et la simplicité … c’est comme un abîme sans fond dans lequel il peut s’écouler, s’épancher. … Une âme qui permet ainsi à l’Être divin de rassasier en elle son besoin de communiquer tout ce qu’il est et tout ce qu’il a, est en réalité la louange de gloire de tous ses dons. Enfin, une louange de gloire est un être toujours dans l’action de grâces. Chacun de ses actes, de ses mouvements, chacune de ses pensées, de ses aspirations, en même temps qu’ils l’enracinent plus profondément dans l’amour, sont comme un écho du Sanctus éternel. Au Ciel de la gloire les bienheureux n'ont de repos ni le jour ni la nuit, disant : "Saint, saint, saint, le Seigneur Tout-puissant ..." Et "se prosternant ils adorent celui qui vit dans les siècles... " Dans le ciel de son âme, la louange de gloire commence déjà son office de l'éternité. Son cantique est ininterrompu, car elle est sous l'action de l'Esprit Saint qui opère tout en elle ; et quoiqu'elle n'en ait pas toujours conscience, car la faiblesse de la nature ne lui permet pas d'être fixée en Dieu sans distractions, elle chante toujours, elle adore toujours, elle est pour ainsi dire toute passée dans la louange et l'amour, dans la passion de la gloire de son Dieu. Dans le ciel de notre âme soyons louanges de gloire de la Sainte Trinité, louanges d'amour de notre Mère Immaculée. Un jour le voile tombera, nous serons introduites dans les parvis éternels, et là nous chanterons au sein de l'Amour infini. Et Dieu nous donnera "le nom nouveau promis au vainqueur". Quel sera-t-il ? Laudem gloriae. Thérèse de l'Enfant-Jésus Les mains vides … Je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul amour, dans l’unique but de vous faire plaisir, de consoler votre Cœur sacré et de sauver des âmes qui vous aimeront éternellement. Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. (Offrande à l’Amour miséricordieux) Dieu est miséricorde (str. 1) Moi, si j’avais commis, tous les crimes possibles, Je garderais toujours la même confiance, Car je sais bien que cette multitude d’offenses, N’est qu’une goutte d’eau dans un brasier ardent.
(str. 4) Je ne sais que trop bien que toutes nos justices N’ont devant ton regard pas la moindre valeur Et pour donner du prix à tous mes sacrifices Oui, je veux les jeter jusqu’en ton divin cœur.
(str. 5) Non, tu n’as pas trouvé créature sans tache Au milieu des éclairs tu nous donnas ta loi Et dans ton Cœur Sacré ô Jésus je me cache Non, je ne tremble pas car ma vertu c’est toi.
Dévorée par la soif des âmes (Ms A 46 r°) [Après la grâce de Noël] Jésus fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !... Un dimanche en regardant une photographie de Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d’une de ses mains Divines et j’éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne s’empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu’il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes… Le cri de Jésus sur la Croix retentissait aussi continuellement dans mon cœur : "J’ai soif !" Ces paroles allumaient en moi une ardeur inconnue et très vive… Je voulais donner à boire à mon Bien-Aimé et je me sentais moi-même dévorée de la soif des âmes… Ce n’était pas encore les âmes des prêtres qui m’attiraient, mais celles des grands pécheurs, je brûlais du désir de les arracher aux flammes éternelles … La grande épreuve de la nuit de foi et de la nuit de l’espérance (Ms C 6 r°) Je jouissais alors d’une foi si vive, si claire, que la pensée du Ciel faisait tout mon bonheur, je ne pouvais croire qu’il y eût des impies n’ayant pas la foi. … Aux jours si joyeux du temps pascal, Jésus m’a fait sentir qu’il y a véritablement des âmes qui n’ont pas la foi … Il permit que mon âme fût envahie des plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment… Cette épreuve ne devait pas durer quelques jours, quelques semaines, elle ne devait s’éteindre qu’à l’heure marquée par le bon Dieu et … cette heure n’est pas encore venue. Vécue en solidarité avec ses frères les pécheurs et en intercession pour eux (ibid. 6 r°) Mais Seigneur, votre enfant l’a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué… Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh Seigneur renvoyez-nous justifiés… Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin… ô Jésus s’il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l’épreuve jusqu'à ce qu’il vous plaise de m’introduire dans votre lumineux royaume. La seule grâce que je vous demande c’est de ne jamais vous offenser ! Notes
[1] Le titre de ce passage est celui du livre d’A-E Steinmann cf. bibliographie in fine [2] Coll., Dictionnaire de Spiritualité, Éditions-Beauchesne, 17 tomes, 1932-1995 [3] Cf. § I. bibliographie in fine
[4] Cf. Dominique Sterckx, La Règle du Carmel, Structure et esprit, Parole de vie pour aujourd'hui. Ed. du Carmel [5] Voir site. Les adeptes de cette spiritualité à la fois affective et concrète considèrent que la vie du chrétien se déroule au plus profond de lui-même et qu'il doit donc l'entretenir. La dévotion moderne a suscité de nombreux écrits proposant des méthodes de méditation. L'une des premières est mise au point par Henri Eger de Calcar (1328-1408), prieur de la chartreuse de Munnikhuisen. Selon lui, la lecture doit précéder la méditation, elle-même suivie de l'oraison (prière), puis de la componction (sentiment d'affliction éprouvé devant l'indignité de l'homme à l'égard de Dieu). La contemplation, une forme de communion de l'âme avec Dieu, achève l'itinéraire spirituel du chrétien : lecture → méditation → oraison → componction → contemplation. Saint Ignace de Loyola sera un très fervent lecteur de l’Imitation de Jésus Christ, livre-culte dans ce courant. [6] Voir site [7] Ce passage reprend largement les données historiques rapportées in : Collectif, Le Carmel en Terre Sainte des origines à nos jours, Il Messagero di Gesù Bambino-Arenzano, 1995. [8] PAD VI, 7-8 "[certains hommes doctes … avec leur science …] Que ne s’inspirent-ils un peu de l’humilité de la Vierge Très Sainte ! Ô ma Dame, qu’il est donc exact qu’on peut apprendre de Vous ce qui se passe entre Dieu et l’Épouse selon ce que dit le Cantique !" [9] "Quand ma mère mourut, j’avais, je m’en souviens, près de douze ans. J’entrevis la grandeur de la perte que je venais de faire. Dans ma douleur, je m’en allai à un sanctuaire de Notre-Dame, et me jetant au pied de son image, je la conjurai avec beaucoup de larmes de me servir désormais de mère. Ce cri d’un cœur simple fut entendu. Depuis ce moment, jamais je ne me suis recommandée à cette Vierge souveraine, que je n’aie éprouvé d’une manière visible son secours.", Vie, chapitre 1 [10] "Efforçons-nous d’imiter en quelque chose la parfaite humilité de la très sainte Vierge, dont nous portons l’habit. Ce seul nom de religieuses de la Vierge doit nous remplir de confusion ; car nous aurons beau nous abaisser, nous serons toujours de bien pauvres filles d’une telle Mère, et de bien pauvres épouses d’un tel Époux." [11] Ce passage sur les "négations de faire" est le fruit des enseignements du Père Dominique Sterckx, o. c. d.
[12] La renonciation à la volonté propre est, pour les Pères du désert, la pierre de touche de l’obéissance à la volonté de Dieu, le moyen obligé pour acquérir l’humilité et la paix du cœur, pour ne pas donner prise au diable. Il est le critère d’une authentique vie dans l’Esprit. [13] Devotio moderna : "Les adeptes de cette spiritualité à la fois affective et concrète considèrent que la vie du chrétien se déroule au plus profond de lui-même et qu'il doit donc l'entretenir. La dévotion moderne a suscité de nombreux écrits proposant des méthodes de méditation. L'une des premières est mise au point par Henri Eger de Calcar (1328-1408), prieur de la chartreuse de Munnikhuisen. Selon lui, la lecture doit précéder la méditation, elle-même suivie de l'oraison (prière), puis de la componction (sentiment d'affliction éprouvé devant l'indignité de l'homme à l'égard de Dieu). La contemplation, une forme de communion de l'âme avec Dieu, achève l'itinéraire spirituel du chrétien : lecture → méditation → oraison → componction → contemplation." Saint Ignace de Loyola sera un très fervent lecteur de l’Imitation de Jésus Christ, livre-culte dans ce courant. [14] Souvenons-nous de son expérience : c’est la vue d’une statue sanglante du Christ de la Passion qui l’a si violemment émue qu’elle s’est convertie. [15] "Si le Seigneur vous fait la faveur de vous donner l’occasion d’agir pour Lui, ne vous inquiétez pas d’avoir été pécheresses. […] Ne nous décourageons pas de voir combien notre nature et nos efforts sont faibles ; tâchons plutôt de nous fortifier dans l’humilité, de comprendre clairement que nous ne pouvons pas grand-chose par nous-mêmes, et que si Dieu ne nous favorise pas, nous ne sommes rien ; méfions-nous totalement de nos forces, fions-nous à sa Miséricorde, car tant que nous n’en serons pas là, tout ne sera que faiblesse" (PAD III §10 §12) [16] Fille de Thérèse, Thérèse de Lisieux dira lire l’Évangile pour connaître le caractère du bon Dieu. [17] Chemin, chap. 15-18 [18] "Je veux traiter de la substance de la parfaite oraison. Car j’ai rencontré des gens pour qui toute l’affaire est dans la pensée ; s’ils peuvent la fixer longuement sur Dieu, quand même ce serait par de grands efforts, ils se tiennent pour spirituels ; s’ils s’en distraient […] ils se croient perdus. […] L’âme n’est pas la pensée, ce n’est pas la pensée qui commande à la volonté, sous peine de grand dommage ; pour le progrès de l’âme il résulte donc qu’il ne s’agit pas de penser beaucoup, mais de beaucoup aimer." [19] Voir les textes en annexe. [20] Cf. Thérèse de l’Enfant-Jésus : Ms C 34 v° p.281 "Jésus m’a donné un moyen simple d’accomplir ma mission. Il m’a fait comprendre cette parole des Cantiques : Attirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums. Lorsque une âme s’est laissée captiver par l’odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu’elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c’est une conséquence nature de son attraction vers vous." [21] Vision de l’enfer soit une vision "de l’agonie de l’âme. C’est une étreinte, une angoisse, une douleur si sensible, c’est en même temps une si désespérée et si amère tristesse, que j’essaierais en vain de les dépeindre. […] ici, c’est l’âme qui se déchire elle-même. Non, jamais je ne pourrai trouver d’expression pour donner une idée de ce feu intérieur et de ce désespoir, qui sont comme le comble de tant de douleurs et de tourments. Cette vision a fait naître en moi une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent […] elle m’a donné en outre les plus ardents désirs de travailler à leur salut : pour arracher une âme à de si horribles supplices, je le sens, je serais prête à immoler mille fois ma vie. […] Émus d’une commisération si grande pour des souffrances qui finiront avec la vie, que devons-nous sentir pour des douleurs sans terme ? Et pouvons-nous prendre un moment de repos, en voyant la perte éternelle de tant d’âmes que le démon entraîne chaque jour avec lui dans l’enfer ?"
[22] Pour toutes ces lignes voir la bibliographie in fine, spécialement Dieu parle dans la nuit, et la biographie de Jean de la Croix par le Père Crisogono [23] Cf. note 1 [24] In La Nuit Obscure, cantiques de l’âme, str. 1. 3. 5 [25] Élisabeth Reynaud, Jean de la Croix, fou de Dieu, Grasset, 1999 [26] Pour tout ce §, nous conseillons de lire : d’une part MC. II, chapitres 7 et 22, et d’autre part CSB 28, 1. 2. par ex., ou encore VFB 3, 6-7 : "Qui pourra exprimer ce que tu éprouves, ô âme bienheureuse, en te voyant à ce point aimée, en te voyant tenue en pareille estime par ton Dieu ?" ; sur la beauté : CSA 35, 3. [27] In 2 P 1, 4 : "… les biens du plus haut prix qui nous avaient été promis nous ont été accordés, pour que par ceux-ci vous entriez en communion avec la nature divine." trad. TOB, "participants de la nature divine", trad. B. J. [28] Cf. Ph 3, 7-9 : "Tous ces avantages dont j'étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. A cause de lui j'ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, et d'être trouvé en lui ...
[29] À partir de MC III 29, Jean examine "à la loupe" les inconvénients des attaches spirituelles en matière de charismes, dévotions diverses et lieux de dévotion, oratoires, images, faveurs extraordinaires. [30] In Cantique Spirituel (A) 11, 1 [31] In (NO II, 14, 3). [32] Une grande partie de Vive Flamme III porte sur la contemplation. [33] CSB 27, 1-2 ; CSA 38, 7 si beaux ! Vive Flamme ; Romance 3. [34] Carmel saint Joseph, Institut Notre-Dame de Vie, Communauté Gennésaret, entre autres. Signalons la fondation en 1984, par Madre Maria José do Espirito Santo (Mère Marie-José de l’Esprit-Saint), d’une famille carmélitaine brésilienne, devenue Institut de Droit Diocésain : les sœurs et frères Carmes Messagers de l’Esprit Saint, dans le Diocèse de Santo Amaro, à São Paulo au Brésil, également implantée en France à Toulon, à Avignon, à Orange. [35] Nous empruntons ces mots au titre du roman de Louis-Ferdinand Céline. [36] cf. W. Stinissen, bibliographie in fine. [37] W. Stinissen, "Conférences sur la Nuit Obscure" (document personnel) [38] que le site qui lui est consacré met en exergue de sa biographie. [39] Billet posthume à sa Mère prieure. (Écrits, cf. bibliographie in fine)
[40] Lettre à Sr O., 28 octobre 1906 [41] "Il appela à lui un petit enfant, le plaça au milieu d'eux et dit : "En vérité je vous le dis, si vous ne retournez à l'état des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux. Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux. "Quiconque accueille un petit enfant tel que lui à cause de mon nom, c'est moi qu'il accueille." (Mt 18, 2-5) [42] À ce sujet nous conseillons la lecture du Cantique Spirituel de St Jean de la Croix, ch. 28 in CSB [43] "Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu'espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés." [44] Ex : la beauté, l’intelligence [45] 1 Co 13, 12

References: §1
in fine
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 §10
 §12
in fine
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