Source: http://homeoint.org/cgh/29-1992/pinethist.htm
Timestamp: 2018-09-26 14:48:11+00:00

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Histoire des conceptions pathogéniques infectieuses de Hahnemann par le Dr P. PINET - 29ème série - N°2, 3 ... - 1992 - Cahiers du Groupement Hahnemannien du Docteur P. Schmidt
Histoire des conceptions pathogéniques
infectieuses de Hahnemann
par le Dr P. PINET (Paris)
Nous retraçons dans cet article, presque complètement et à partir des textes originaux allemands, l'histoire des idées de Hahnemann relatives aux maladies infectieuses. Le sens commun ne permettait pas à cette époque de rendre manifeste que ces maladies dites "infectieuses" étaient dues à des micro-organismes contagieux. Mais il y a une connaissance qui précède la connaissance du sens commun et Hahnemann a remarquablement anticipé l'idée qu'il existait des animalcules extrêmement petits et spécifiques à l'origine des maladies "miasmatiques". Il s'est distingué par là de presque tous les médecins et s'est révélé beaucoup plus perspicace que des savants très réputés même bien postérieurs. Sur le plan philosophique, par contre, on peut confirmer une certaine faiblesse de Hahnemann.
PREMIÈRE PARTIE: DE 1777 À 1794
De 1777 à 1794: Le poison vénérien unique transmis par contagion - Premier développement de deux thèses constantes de Hahnemann: le caractère contagieux des maladies épidémiques, et l'immunité active progressive contre les agents contagieux ou autres substances.
Nous étudierons les conceptions de pathogénie infectieuse de Hahnemann dans un ordre chronologique parce qu'il est le plus apte à mettre en évidence l'évolution de ses idées. Nous avons lu presque toutes les œuvres du fondateur de l'homoéopathie et nous nous sommes efforcés de retrouver les termes et les concepts allemands qu'il a utilisés. Pour établir la place que Hahnemann occupe dans l'histoire des microbes, nous nous baserons essentiellement sur l'ouvrage de Penso, "La conquête du monde invisible; parasites et microbes à travers les siècles" (1re éd. française révisée et augmentée de 1981) (37), qui contient une masse remarquable et très intéressante de documentation. Nous n'adoptons cependant pas les positions philosophiques de l'auteur qui, à un certain moment, fait une profession de foi positiviste, invoquant A. Comte.
Si avec Hume (1711-1776) et Kant (1724-1804) le positivisme est très fort philosophiquement, reposant sur une critique aiguë de la notion de causalité, il devient beaucoup plus contestable et même nuisible chez Comte et ses adeptes. C'est ainsi que Comte et ses disciples ont récusé des théories scientifiques fécondes, comme celles, par exemple, de l'atomisme et de la théorie cellulaire, les qualifiant avec mépris de métaphysiques.
Il nous paraît tout à fait caractéristique que Penso, à propos de Fracastor, fait l'hypothèse que celui-ci pouvait avoir construit un microscope et observé, grâce à lui, les "parva particula" qui lui auraient, suppose-t-il, donné l'idée de l'origine des contagions. Comme s'il était nécessaire de voir, d'observer les choses, pour pouvoir les concevoir et en former l'idée! Les premiers microscopes sont apparus vers 1615 (d'après Taton (44)) donc postérieurement à Fracastor, et celui-ci ne pouvait s'être servi d'un microscope qui, de toute façon, aurait été trop peu puissant pour révéler un quelconque germe. Non! Fracastor a remarquablement abstrait l'idée de particules vivantes, les "seminaria contagionis" des observations épidémiologiques nombreuses à son époque.
Rappelons que Nugent a parfaitement formulé l'idée de maladies spécifiques, à propos des maladies épidémiques, qui attaquent presque en même temps "grand nombre de personnes de différents sexes, de constitutions, de manières de vivre et d'âges très différents" et "qui les saisit toutes précisément dans les mêmes parties et de la même manière, malgré la prodigieuse différence qui doit se trouver à plusieurs égards entre toutes ces personnes" (36). Ceci s'applique, selon lui, aux poisons et à presque tous les autres agents extérieurs. Donc, probablement, y inclut-il, comme Hahnemann, les agents médicamenteux. Hahnemann reprendra la même théorie en restreignant ces espèces morbides (identiques chez tous les individus) aux maladies épidémiques, aux pathogénésies, et aux maladies chroniques.
Les extraits que donnent Ameke et Haehl du traité sur l'arsenic de Hahnemann ne nous fournissent aucune information sur notre sujet. Remarquons quand même qu'il y cite le maître-ouvrage, fondateur de l'épidémiologie, de Fracastor: "De contagione et contagionis morbis et curatione ". Mais je ne saurais dire si Hahnemann a lu l'œuvre ou s'il s'agit d'une référence de seconde main.
L'"Instruction pour les chirurgiens sur les maladies vénériennes"(7, 8) fournit le premier développement des idées de Hahnemann sur les poisons morbides, ceux qu'il présume contagieux (reconnus aujourd'hui comme des micro-organismes). Comme nous l'avons déjà dit (38), Hahnemann est très influencé par les idées de Hunter, comme l'introduction, par exemple, le montre amplement. Aussi, à quelques nuances près, ses idées sur les poisons contagieux sont identiques à celles de Hunter. Nous examinerons les cinq points essentiels suivants.
La doctrine de la contagion
Hahnemann l'adopte pour toutes les maladies vénériennes. Il soutient que la blennorragie est contagieuse (§ 53, § 258), contagion qui s'effectue en général au niveau des parties génitales (§ 258) après un coït impur (§ 260). Remarquons qu'invoquant J. Andrée, il reprend la notion de degré d'une contagion. La contagion peut être plus légère et les sujets moins contaminés (§ 265).
La nature du poison vénérien
Il vaut mieux utiliser le terme poison parce que Hahnemann emploie le mot Gift qui signifie poison ou venin et non virus (Virus en allemand). Le mot virus, auquel recourent les traducteurs français et anglais, a un connotation moderne et un sens précis pour nous, et risque donc de prêter à Hahnemann, faussement et insidieusement, une représentation qui lui est étrangère. C'est une erreur grossière mais classique de plaquer des concepts ou des termes modernes sur des représentations plus anciennes. On ne se défiera jamais assez de ce danger qui pervertit fatalement l'interprétation des textes.
Dans le premier paragraphe, Hahnemann constate la nature obscure et énigmatique du poison vénérien. Dans le suivant, il dit que son caractère le plus exact est de croître sans limites une fois qu'il est communiqué au corps (syphilis constitutionnelle) sans que les forces vitales puissent l'en empêcher, à la différence de la plupart des autres maladies.
S'appuyant étroitement sur les recherches pratiques de Hunter et en adoptant totalement les résultats, il affirme que les poisons de la gonorrhée et du chancre sont identiques malgré l'apparence si différente de ces maladies (§ 7). Ceci se base sur l'expérience de Hunter que le pus de la blennorragie, peut engendrer un chancre et celui des chancres la blennorragie, l'aspect clinique varié ne dépendent que de la nature de la surface. A savoir (§ 8):
- une surface sécrétante dépourvue d'épiderme produit la gonorrhée,
- une surface recouverte d'un épiderme engendre un chancre.
Cette expérience célèbre de Hunter nous inspire une réflexion épistémologique. En effet, on ne peut dire que Hunter a mal observé. Les faits qu'il a observés étaient vrais. On ne peut même pas dire qu'il a mal interprété les observations. La sensibilité l'a ici trompé. C'est l'apparente homogénéité ou identité des pus chancreux et blennorragique qui l'a induit en erreur. Ceci nous conforte dans l'idée, soutenue par Bachelard, que l' "observation première" représente souvent un obstacle épistémologique. La perception ou la connaissance non questionnée bloque finalement le progrès de la science. Une réponse absolue à une question est toujours un obstacle épistémologique en éliminant le questionnement.
Certes, si Hunter avait répété suffisamment l'expérience (mais où s'arrêter?), il n'aurait pas manqué de s'apercevoir que l'expérience parfois échouait. Mais c'est bien plutôt le défaut d'analyse conceptuelle, c'est-à-dire l'absence d'une distinction entre les deux agents infectieux des deux maladies contenus dans le pus d'aspect uniforme, qui a trompé Hunter. Ses observations vraies n'empêchaient pas une autre interprétation possible. On voit bien là un exemple des limites de l'observation et du rôle complexe et aléatoire des idées préconçues dans l'interprétation des phénomènes. Ceci a une portée générale et nous pouvons prédire que la connaissance d'autres objets qui composent notre monde, une analyse plus fine de la réalité, nous feront concevoir le monde et le réel très différemment d'aujourd'hui.
Le poison a des propriétés spécifiques (§ 8). C'est le même poison qui, au départ, 'va produire la syphilis secondaire ou constitutionnelle en pénétrant dans l'organisme, mais, dès qu'une portion du poison pénètre dans le torrent circulatoire (tritt nur ein kleiner Theil ihrer Materle in den Kreislauf), il change de nature (§ 9, § 412) et ne peut plus provoquer la gonorrhée et le chancre (§ 9). Hahnemann suit exactement là encore les idées de Hunter.
Dans une note du § 278, Hahnemann emploie l'expression de poison latent (versteckte Gift) arguant que le mercure n'agit pas sur celui-ci mais sur le poison vénérien qui a développé sa virulence au grand jour, car il affirme que le mercure n'empêche jamais l'apparition et le développement de la syphilis constitutionnelle mais qu'il la guérit ou l'atténue quand elle existe. Cependant, simultanément, il conteste cette notion de poison latent soutenant que le poison déploie toute sa puissance aussi bien dans le chancre idiopathique que dans l'ulcère secondaire (de la maladie constitutionnelle). Il justifie ceci en disant que le mercure soluble, quand il a développé une fièvre mercurielle (maladie générale), est mieux à même de guérir un chancre (maladie locale) que tout traitement externe. L'idée sous-jacente, qui est également celle de Hunter, est qu'une maladie générale, en l'occurrence la fièvre mercurielle, peut guérir ou améliorer une maladie locale.
Au § 47, il soutient également que le poison de la gonorrhée est actif dès la contagion.
Ajoutons tout de suite que la doctrine de la contagion n'est pas incompatible avec l'origine endogène de la matière contagieuse. Comme nous l'avons vu, les poisons morbides virulents sont, pour Hunter, des poisons animaux (c'est-à-dire produits par les animaux) mais qui se distinguent des poisons naturels animaux en ce qu'ils supposent toujours une action morbide (endogène) du corps. On dirait aujourd'hui que, selon Hunter, ils sont capables de se former "spontanément", c'est-à-dire non par une action qui leur est propre. On voit comment la pathologie de Hunter, si elle est fondée sur un apport exogène de la matière contagieuse, est essentiellement une pathologie de terrain. Hahnemann adopte les mêmes théories.
Nous terminerons par la question débattue encore récemment (30, 31) de savoir si, pour Hahnemann, le poison vénérien est matériel ou immatériel. Bien que, je crois, il ne parle pas explicitement de poison matériel, tout laisse supposer qu'il le considère tel.
Au § 17, il décrit l'écoulement gonorrhéique comme quelque chose d'humide, semblable à de l'eau mêlée à du lait. En fait, cet écoulement n'équivaut pas au poison puisqu'il ajoute que l'écoulement soulage en entraînant le poison et qu'il existe des blennorragies sèches sans écoulement. Il précise d'ailleurs plus loin que cet écoulement est dû à une augmentation de la sécrétion des glandules par un effet de prévoyance de la nature puisque, par ce moyen, le poison se trouve atténué et entraîné. Aux §§ 18 et 41, il emploie l'expression "matière gonorrhéique" (Trippermaterie). Au § 42, il parle de "matière infectieuse" (ansteckende Materie).
D'autre part, au § 289, il se réfère à l'expérience de Swédiaur répétée par Harrisson selon laquelle l'inoculation d'un pus récent de chancre mêlé à du mercure n'a jamais pu produire ni chancre ni syphilis générale. Cette expérience aurait pu lui faire choisir un certain mode d'action du mercure, a savoir la destruction directe du poison vénérien par le mercure. Nous y reviendrons.
Le rôle respectif de la constitution et du poison dans la maladie
Nous en avons déjà dit quelques mots. Le plus souvent, il reprend exactement les idées de Hunter. Le terrain (la constitution) joue le plus grand rôle.
La raison des modifications diverses que présente la maladie vénérienne, des différences qui existent entre les effets des différents chancres, les gonorrhées, les bubons, etc., réside dans les dispositions diverses de l'organisme, car il lui semble que le poison est toujours de la même nature et apparaît rarement plus doux ou plus actif (§ 265). Contre certains auteurs, il assure que la gravité de la gonorrhée n'est pas due à la nature plus mauvaise du poison, mais à une mauvaise constitution et surtout à une irritabilité nerveuse maladive (§ 100). Ce sont les individus dont la constitution est faible, ceux sujets aux maladies nerveuses, à des spasmes, à des inflammations violentes, qui sont exposés aux blennorragies les plus graves (§ 99).
Ainsi, pour Hahnemann, il y a d'autres blennorragies contagieuses que la blennorragie ordinaire, vénérienne, qui sont de nature goutteuse, scrofuleuse ou autre, et qui guérissent très facilement (§ 51). Il existe aussi une gonorrhée produite par l'onanisme, aussi tenace que la gonorrhée vénérienne (§ 128). Elles se distingueraient difficilement de la leucorrhée vénérienne si, pour celle-ci, on n'avait pas la notion de son contage propre et, pour les autres, des informations sur les constitutions des malades (§ 128). Il semble donc que Hahnemann sous-estime largement le rôle direct de l'agent vénérien au profit de la constitution.
Il admet tout de même une possible différence de qualité du poison. Au § 369, il soutient que le poison (chancreux ou gonorrhéique), s'il a une plus grande activité (ou mobilité), pourra provoquer un engorgement de plusieurs ganglions à la fois. L'exemple qu'il donne montre qu'il attribue cette différence d'activité à des circonstances annexes (manière de vivre, débauches...). De même, au § 42, il croit, contre Hunter, qu'il existe différents degrés du poison vénérien (verschiedener Grade des Gifts) et qu'il en est également ainsi des autres miasmes. Il se demande par exemple s'il peut être indifférent d'inoculer la variole avec la matière d'une variole bénigne ou avec celle d'enfants qui y auraient succombé.
Il poursuit par l'exemple d'une fièvre nerveuse. Son interprétation est difficile. La traduction française me paraît erronée. Il semble sous-entendre que le miasme d'une même épidémie (donc identique à l'origine) pouvait subir diverses modifications sous l'effet des conditions extérieures (et non plus seulement internes, constitutionnelles, comme chez Hunter), en l'occurrence le lieu d'habitation. Ceci rendait très différente l'expression de la maladie qui, néanmoins, garderait un caractère spécifique (mais différent) s'exprimant identiquement chez tous les individus touchés par le miasme ainsi modifié et transmis par contagion.
Notons encore que, pour lui, comme pour Hunter, existent des suppurations de bonne nature (§ 356).
L'action du mercure sur le poison vénérien
Il insiste beaucoup sur l'hypothèse, préférée par Hunter, que le mercure guérit en agissant sur la constitution, provoquant une modification spécifique de l'organisme que Hahnemann nomme fièvre mercurielle (§§ 289, 387, 388, 477, 633). Toutefois, il semble que cette action sur la constitution se différencie chez Hahnemann de celle de Hunter (§§ 387, 633), car là où Hunter parle seulement d'irritation, Hahnemann invoque une fièvre mercurielle (§§ 144, 194, 287, 289).
Hahnemann n'exclut pas entièrement une action purement chimique de neutralisation directe du poison par le mercure (§§ 289, 633), mais il conteste fortement cette action chimique, locale, par simple action de contact (§§ 386, 391, 477). A nouveau, il privilégie le rôle de la constitution.
Achevons l'analyse de cet ouvrage en remarquant que Hahnemann admet parfaitement à cette époque l'absorption du poison vénérien dans l'organisme (directement par les vaisseaux lymphatiques ou secondairement à un traitement sympathique (dérivatif). Ceci est à souligner parce qu'ensuite il niera presque toujours l'action interne des poisons.
En cette année paraît la première partie de son opuscule, "L'ami de la santé" (9), non traduit en français, une des œuvres les plus intéressantes de Hahnemann, qui a l'avantage de ne pas contenir le dogmatisme des œuvres futures.
Cette partie débute par une étude sur l'hydrophobie dont nous avons déjà vu l'importance. Nous reviendrons plus tard spécialement sur cette question. Parmi les articles qui composent la suite du traité, trois sont importants pour notre sujet:
- "le visiteur du malade",
- "la protection contre l'infection dans les maladies épidémiques",
- "des choses qui gâtent l'air",
parce qu'ils traitent des épidémies. Deux thèmes sont essentiels.
1. La doctrine de la contagion
Il défend la doctrine de la contagiosité des fièvres qui se répandent parmi les populations contre certains de ses collègues qui, dit-il, se sont efforcés de prouver le contraire, ce qui montre que même la contagion était loin d'être généralement admise. Il la juge très probable et estime que, de toute façon, il vaut mieux les considérer contagieuses.
Les expressions dont il se sert pour désigner ce qui est responsable des contagions sont: "die ansteckende Dünsten gefährlicher Fieber und kontagiöser Krankheiten" (les exhalaisons contagieuses des fièvres dangereuses et des maladies contagieuses), "die Ansteckungsmaterien" (matières contagieuses), "die gifitigen Dünste" (vapeurs empoisonnées), "der Zunder der Ansteckung" (l'agent déclenchant la contagion), "das Miasm (Krankheitsdunst)" (le miasme (exhalaison morbide)), "der ansteckende Zunder der Miasmen" (l'agent contagieux des miasmes), "das Krankheit verbreitende Miasm" (miasme qui propage une maladie), et enfin "die feinen Ansteckungsdünste" (exhalaisons subtiles contagieuses).
Il déclare que les exhalaisons contagieuses sont si subtiles que la chimie n'a jamais été capable de les soumettre à l'analyse et en conséquence de fournir un antidote contre elles (à la différence des vapeurs empoisonnées dont chacune, soutient-il, a en toute probabilité son propre antidote). Ainsi il nie que ces exhalaisons puissent être affaiblies, neutralisées ou rendues inoffensives par des fumigations de la pièce du malade, lesquelles dispensent malencontreusement celui-ci du renouvellement de l'air de la pièce au moyen de courants d'air répétés, seuls efficaces selon lui. Il annonce que la nature essentielle de ces exhalaisons contagieuses est tout à fait inconnue et n'est pas perceptible à nos sens.
Niant les antidotes spécifiques, il faut, d'après lui, se contenter de moyens prophylactiques généraux. Il analyse finement les conditions du contage et donne de nombreux et judicieux conseils prophylactiques.
2. L'immunité active
C'est un thème que Hahnemann reprendra tout au long de sa vie. Il assure que l'habitude est un protecteur contre beaucoup de dangers et il l'illustre de multiples exemples, surtout professionnels. Les hommes, soutient-il, peuvent s'accoutumer graduellement aux exhalaisons des maladies les plus infectieuses, y devenant au fil du temps tout à fait insensibles, les nerfs étant rendus insensibles par degré à l'impression du miasme. Le thème de l'immunité, bien qu'ici précédant la vaccination Jennerienne, n'était pas nouveau puisque l'inoculation variolique se pratiquait en Occident depuis environ 1720. Hahnemann remarque d'ailleurs qu'on peut très difficilement avoir la variole deux fois, et il défendra la vaccination Jennerienne. En conséquence, le médecin et l'infirmière, qui doivent seuls rendre visite aux malades, bien qu'ils soient exposés à l'infection, le sont beaucoup moins moyennant certaines précautions que Hahnemann indique pertinemment. Il relie déjà les systèmes nerveux et immunitaire ce que la science, je crois, n'a établi que tout récemment. Il précise même que les nerfs restent pendant un temps considérable, souvent pendant des années, insensibles à quelque degré à la même sorte de maladie, même si nous n'avons pas eu pendant tout ce temps l'opportunité de voir des patients affectés de cette maladie, comme si les nerfs, dit-il, étaient engagés à entretenir cet état de non susceptibilité spécifique, qui graduellement disparaît mais plus lentement qu'on le supposerait.
Comme sources de contage, il indique ici les vêtements, qui sont capables de transporter la matière contagieuse.
A propos du concept de miasme, nous signalerons que, suivant l'ouvrage de Penso, il existe depuis l'Antiquité, chez les Grecs ("miasmata"), mais pour désigner, non pas une matière ou un être vivant contagieux, se propageant d'individu à individu, mais des changements de l'air provoqués par d'autres causes naturelles, particulièrement cosmo-telluriques, telles que tremblements de terre, inondations, éclipses, passages de comète, qui le transformaient en fluide porteur de contagion. Les miasmes désignaient aussi les effluves des marais. Il apparaît pourtant que les Grecs avaient tout de même entrevu qu'une communication inter humaine était possible (par exemple Thucydide). Remarquons, d'après Penso, que Diemerbroek (1608-1674) et Bartholin (1616-1680) utilisent le terme grec "miasmata", et surtout que F. Hoffmann (1660-1742) parle de "miasmata putrida multiplicativa".
SECONDE PARTIE: DE 1795 À 1805
L'hypothèse phare du miasme-animalcule - La première expérience d'immunisation préventive au moyen d'un remède à doses très minimes Les miasmes sont inaccessibles aux sens - Les maladies stables: les maladies contagieuses aiguës et chroniques, aux miasmes spécifiques, et certaines intoxications.
Avant d'étudier la deuxième partie de "L'ami de la santé", nous examinerons un article très important du point de vue qui nous occupe, publié la même année, mais qui, selon Ameke (1), aurait été écrit entre 1792 et 1794. Dans cet article intitulé "sur les croûtes de lait", il raconte l'infection de ses enfants par une maladie endémique dans le village où il séjournait alors et appelée croûtes de lait.
Cela lui permit de se rendre compte que la maladie se transmettait par contact. Il ne put empêcher l'infection de ses enfants qu'il guérit avec un traitement local d'Hepar Sulfuris. Il suppose donc que la maladie est une maladie cutanée causée seulement par la contagion, et il ajoute: "La contagion n'a-t-elle pas pour miasme peut-être de tous petits animalcules?" (gar kleine Thierchen zum Miasm) (11). Il apparaît donc ici nettement que Hahnemann, dès 1795, assimile miasme et animalcule, à titre au moins d'hypothèse. Il reprendra cette idée magistralement en 1831.
Il était encore loin d'appliquer à toute maladie un traitement par vole interne ou d'en affirmer tout au moins la suprématie.
L'AMI DE LA SANTÉ: 2e PARTIE (10)
Là encore, Hahnemann admet la doctrine de la contagion. Ici, il nomme les agents responsables de la contagion: "der Ansteckungszunder" (l'agent déclenchant la contagion), "Ansteckungsmiasmen" (miasmes contagieux), "der Zunder zu Seuchen" (l'agent déclenchant les épidémies), "Pesthauch" (souffle pertilentiel) à propos de l'exhalaison dégagée par les prisonniers, "animalische Gifte" et "thierische Gifte" (poisons animaux). Il ne faudrait pas croire qu'il entende par cette dernière expression, animalcule. A l'évidence, elle ne signifie qu'un poison exhalé par les animaux. S'il se réfère à des "poisons animaux appelés miasmes épidémiques (Seuchenmiasmen)", il dit ailleurs que l'exhalaison des prisonniers dégénère constamment et se corrompt, et que le poison animal dû à l'air des cellules trop étroites, air qui corrompt la respiration, se fixe en grande quantité sur les murs des prisons et dégénère avec le temps en un souffle pestilentiel. Plus loin, il évoque les demeures misérables où se concentrent, stagnent et se putréfient les productions animales dégagées par les exhalaisons et le souffle. Il semble donc qu'il n'ait pas ici une conception précise de ce qu'est un miasme et soit totalement impuissant à préciser, ne serait-ce qu'un peu, si le miasme est engendré à l'intérieur ou à l'extérieur du sujet. Dégager et résoudre une telle problématique ne pouvait être chose facile.
Les poisons pestilentiels les plus meurtriers sont, selon lui, ceux qui proviennent des substances animales à leur dernier stade de putréfaction.
Comme foyers de contage, il signale la laine et les cheveux auxquels les miasmes contagieux s'attachent le plus facilement, les vêtements, le linge, les lits et même l'argent, les lettres, les poils des animaux, les lieux collectifs (murs de prisons, ceux des cabines de bateaux, salles de dissection, écoles publiques).
Comme sources des miasmes infectieux, il dénonce, bien sûr, les malades eux-mêmes, les marais et les fossés quand on les assèche, la décomposition des substances animales, les cadavres à propos desquels il fait état qu'il n'a pas été établi combien d'années l'agent déclenchant la contagion peut, sans perdre sa virulence, rester attaché aux cadavres enterrés de ceux qui sont morts de maladies malignes.
Contre toutes ces sources de contage, primitives ou secondaires, Hahnemann recommande des moyens prophylactiques judicieux. Il insiste particulièrement sur la circulation de l'air et sur l'utilisation d'une chaleur de plus de 100°R, moyen le plus efficace de détruire les miasmes. La température la plus élevée est la meilleure et il préconise l'eau bouillante et le feu ou, quand ceci n'est pas possible, les fumées de Sulphur.
Comme maladies contagieuses, il cite la vérole, la rougeole, la scarlatine, le mal de gorge malin (diphtérie?), la fièvre miliaire, beaucoup de maladies de peau, et il se demande si la coqueluche en fait partie.
L'"essai sur un nouveau principe..." n'apporte rien de nouveau. On peut simplement relever qu'à propos de l'ipéca, Hahnemann évoque l'effort de la nature pour chasser les miasmes contagieux à la peau, l'ipéca favorisant cette action par stimulation réactionnelle.
Dans son article "Quelques espèces de fièvres continues et rémittentes" (12) s'affirme l'idée que dans le cas des fièvres épidémiques ou sporadiques, le traitement, dans la très grande majorité des cas, n'a pas besoin d'être individualisé, c'est-à-dire qu'il peut être spécifique de la maladie nominale, donc identique chez tous les individus. Pour chacune des trois fièvres sporadiques que Hahnemann décrit, il trouve un remède spécifique, la feve de St Ignace, l'opium, le camphre, mais ceux-ci n'ont rien, apparemment, de proprement homoéopathique.
Hahnemann publie un opuscule "Guérison et préservation de la Fièvre scarlatine" (13) qui représente une étape très importante de sa pensée car il y prescrit, pour la première fois, des doses extrêmement minimes bien que moléculaires (1/5.000.000 d'un grain d'opium et 1/24.000.000 d'un grain de suc de belladonne).
Il avait déjà été démontré qu'on pouvait prévenir une maladie infectieuse et contagieuse, la variole, en introduisant dans le corps le pus même de la maladie, pratique ancienne en Asie mais récente en Europe sous la forme de l'inoculation. Jenner venait de publier (en 1798 et non 1796 comme je l'ai dit) les premiers résultats de sa découverte, la "vaccination", selon laquelle on pouvait se prémunir contre la variole à l'aide d'un pus différent mais d'une maladie proche.
Hahnemann évoque deux voies par lesquelles il a été amené à donner préventivement la belladonne. Mais il est fréquent qu'il reconstruise a posteriori sa démarche, si bien qu'on ne peut être sûr que cette reconstruction soit fidèle. Aussi, j'avancerai, pour ma part, l'hypothèse d'un troisième cheminement dans l'esprit de Hahnemann.
Dès 1798, Hahnemann pouvait avoir pris connaissance des expériences de Jenner sur la vaccination. Dans la citation de Jenner que nous avons rapportée (40), celui-ci ne voyait aucune contradiction entre les résultats de ses expériences et le deuxième principe physiologique et thérapeutique de Hunter. Jenner admettait donc que ce principe puisse s'appliquer à des maladies très proches, analogues ou semblables, et sa réflexion confortait le principe de similitude en même temps qu'elle validait son extension à la prophylaxie. Or, cette réflexion figure dans le troisième traité de Jenner sur la variole dont il y eut deux éditions dans la deuxième moitié de l'année 1800. Hahnemann pouvait donc en disposer et avoir lu cette remarque de Jenner dans les mois ou les semaines précédant son expérience avec la belladonne. Par cette conjonction de ses idées avec celles de Hunter et de Jenner, Hahnemann n'avait plus qu'à tester le principe de similitude en pratique préventive. La seule différence notable consiste en ce que la matière vaccinale est fournie par le malade lui-même et non par le monde extérieur, mais cette différence s'est révélée ensuite plus pratique que théorique comme le sera aussi celle entre matériel vivant et tué.
Rien ne prouve que Hahnemann ait raisonné ainsi. Néanmoins, nous devons souligner le fait remarquable, qui n'apparaît pas à la lecture de la traduction française très tronquée, que Hahnemann, dans sa préface, se réfère explicitement à la vaccination Jennerienne, sans, pourtant, nommer Jenner. Et il établit un parfait parallèle entre la vaccination et son expérience prophylactique avec la belladonne comme obéissant toutes deux à son nouveau principe, plus général, celui bien sûr de similitude.
Penso attribue la découverte qu'il était possible de vacciner avec du matériel non vivant (purement chimique) à D.E. Salmon et J. Smith qui, en 1886, démontrèrent que l'agent tué du choléra des poulets vaccinait, comme le faisaient les germes vivants ou atténués. Si le récit de Hahnemann est vrai, ce qui parait difficilement douteux, on devrait lui attribuer cette découverte dès 1800 ou 1801 et en outre celle de la possibilité de vacciner avec une substance non extraite du germe même, tué ou vivant, car, même en niant l'action des doses ultramoléculaires, la dose utilisée par Hahnemann reste compatible avec la théorie moléculaire. On pourrait encore nier que la belladonne, étant différente de l'agent de la maladie, puisse vacciner contre la scarlatine. Toutefois, on peut faire l'hypothèse que la belladonne contient une structure moléculaire, ou autrement physique, voisine de celle du virus de la scarlatine, qui permet cette action préventive homoéopathique.
Cet article confirme l'idée, mais en la nuançant, qu'il n'est pas nécessaire d'individualiser le traitement dans le cas des maladies contagieuses. Le choix du remède peut malgré tout varier suivant:
- le stade de la maladie,
- l'état du corps du malade.
Aussi, Hahnemann prescrit-il, en fonction des circonstances, également l'opium et l'ipéca. Il varie aussi la fréquence de prise et la dose, car le même remède n'a pas constamment la même efficacité, quand des circonstances annexes interviennent (maladie concomitante, traumatisme physique ou moral, épidémie très violente).
Dès 1795, Hahnemann affirmait que la scarlatine était contagieuse. Il précise ici qu'elle possède au plus haut point cette funeste propriété de se communiquer. Il détermine parfaitement les causes du contage: une fréquentation trop étroite des malades ou des choses qui ont été en contact avec leurs exhalaisons. Dans un cas qu'il décrit, il accuse implicitement un couvre-lit de laine d'être l'agent du contage.
Plus important est le fait qu'il se réfère par deux fois à Plenciz (1705-1786), quasiment le seul auteur qu'il cite, et à son ouvrage majeur "Opera medico-physica" de 1762 en donnant une référence précise du troisième traité qui porte sur la scarlatine. Il a donc, très probablement, lu l'ouvrage, d'autant qu'il cite abondamment Plenciz en 1808 dans ses "Remarques sur la fièvre scarlatine" et à nouveau dans l'Organon. Or, l' "histoire générale des sciences" (44) nous apprend qu'"on doit à M.A. Plenciz une importante théorie des germes pathogènes spécifiques; bien que très pertinente, cette théorie ne s'appuyait sur aucune preuve microscopique" (44). D'après Barlety et Coury (2), Plenciz incrimine, à l'origine des diverses maladies infectieuses, un "germinale verminosum" spécifique. Suivant Penso, Plenciz attribue l'étiologie de la scarlatine à des "animalcula" au sens où l'entendait Leeuwenhoek.
Il serait très intéressant qu'un latiniste étudie ce traité qui a pu jouer un rôle sur Hahnemann dans la genèse de son hypothèse sur la nature des miasmes comme consistant en des animalcules, notamment à propos du choléra. Cependant, Hahnemann fait à peine allusion à cette idée prophétique dans sa théorie générale des miasmes spécifiques, et pas du tout en ce qui concerne la scarlatine.
Les "réflexions critiques sur les trois manières accréditées de traiter les maladies" sont importantes en ce qu'elles apportent, peut-être sous l'influence de Plenciz, des idées nouvelles et précises de Hahnemann qui, hélas, ne sont pas totalement heureuses.
Il y admet qu'il existe des maladies à la symptomatologie relativement stable. Il restreint la valeur de la nosologie à ces seuls cas qui, outre les maladies contagieuses aiguës et les pathogénésies, comprennent déjà deux de ses trois futures maladies chroniques:
"Cependant, ces tentatives ne furent heureuses, même entre les mains d'un Vogel ou d'un Wichmann, qu'autant qu'elles tendaient à faire connaître la marche de quelques maladies épidémiques reparaissant souvent avec des caractères assez bien déterminés, ou des affections endémiques portant un cachet de fixité, ou enfin des maladies provenant d'une cause évidente (comme les accidents produits par certains poisons, tels que le plomb et la vapeur de charbon, ou l'infection par des miasmes [qui restent assez semblables à eux-mêmes]' telle que la syphilis et la gale), quoique, même dans ces cas-là, il se présentât des différences échappant à la description, qui [changent] souvent tout à fait la face des choses" (14).
Il fait dépendre les maladies de sa deuxième classe, c'est-à-dire dynamiques, d'une "cause immatérielle et dynamique" (14) (unmaterieller, dynamischer Ursache) (la traduction française écrit par erreur "cause matérielle et dynamique").
Il prétend que nommer n'apporte rien, qu'il est aisé de dire que la psore dépend du miasme psorique (Krätzmiasm), la maladie vénérienne du miasme vénérien (venerischen Miasm), la petite vérole du miasme variolique (Pockenmiasm), la fièvre quarte de l'air des marécages. Il poursuit par une grossière erreur épistémologique, comme nous l'expliquerons: "Les miasmes morbides nous sont totalement inconnus dans leur essence intime, autant que les maladies elles-mêmes qu'ils engendrent. Leur essence intime est totalement inaccessible à nos sens..." (TdA) (14).
Un peu plus loin surgit l'idée de miasme chronique sans que Hahnemann utilise cette expression, formule elliptique du traducteur pour abréger un passage. Hahnemann parle exactement du "miasme de la maladie périodique, la plus chronique qui soit, qui sévit à l'état endémique dans le pays de Lünebourg et de Brunschwig" (TdA) (14). Il désigne cette maladie par le terme anglais "Waterkulks" et celui de "Wasserkolik" en allemand. je ne puis dire de quelle maladie il s'agit. Notons également qu'il soutient l'idée, pas du tout moderne, que les vers intestinaux ne sont pas la cause de certains symptômes, même évocateurs de la présence de vers, mais plutôt l'effet d'un mal coexistant avec ces vers, privilégiant là aussi la pathologie du terrain.
TROISIÈME PARTIE: DE 1806 À 1818
De 1806 à 1818: Les "infections" pathogénétiques, plus absolues que les infections miasmatiques - Le caractère non-local de toute infection.
"La médecine de l'expérience" contient beaucoup de considérations de Hahnemann, entre autres sur les miasmes et, incontestablement, sa pensée à ce sujet subit une évolution importante.
On voit bien comment il néglige (avec ses contemporains) l'action propre des germes et comment il attribue à la Natura Medicatrix des symptômes qui relèvent également des microbes, ce qui révèle aussi les limites des théories hippocratiques: "Tandis que la nature livrée à elle-même ne parvient souvent à expulser une esquille [de la cuisse] qu'en excitant une fièvre qui compromet la vie, et une suppuration qui détruit presque tout le membres..." (15).
"Une fièvre lente [et faible], avec d'insupportables douleurs minant l'existence jusqu'aux portes du tombeau, est presque la seule chose que l'organisme puisse opposer à une grosse pierre dans la vessie" (15).
"Faudrait-il donc chercher à imiter la gangrène et la suppuration d'une hernie étranglée, parce qu'avec la mort la nature ne connaît pas d'autre moyen pour y mettre un terme?" (15).
Ainsi, à mon avis, Hahnemann surestime le rôle de la Natura Medicatrix, tout en sous-estimant son rôle bénéfique qu'au contraire Hippocrate et Sydenham, l'hippocrate anglais, ont probablement surévalué. On ne devrait donc pas tant rapprocher Hahnemann et les doctrines thérapeutiques hippocratiques, puisqu'il condamne les méthodes d'imitation de la nature, qui ont selon lui toujours prévalu, et en outre en 1808, les préceptes de Sydenham. S'il fait l'éloge d'Hippocrate c'est surtout dans sa technique d'observation des maladies et non pas tant dans l'"expectation" thérapeutique. Il vante ici les bienfaits de la chirurgie. Comme nous l'avons déjà dit, la critique des méthodes d'imitation de la nature était judicieuse puisqu'il est évident que la maladie exprime à la fois l'action des causes exogènes et celle de défense de l'organisme, ce qu'a très bien formulé Sauvages (39), et qu'il est assez difficile d'évaluer la part respective de chacune de ces causes conjointes (voir Cullen (38) et pour une approche plus moderne l'article de Bounan (4)). Il ne faut pas d'ailleurs négliger l'aspect dynamique de la maladie; et les symptômes morbides, s'ils sont la traduction de la combinaison des deux actions, peuvent exprimer tantôt une action prédominante et bénéfique de la Natura Medicatrix (maladie s'améliorant progressivement ou rapidement jusqu'à la guérison), tantôt celle, plus for-te, des causes exogènes (début de maladie, maladie qui s'aggrave éventuellement jusqu'à la mort). A ces deux causes, on doit en ajouter une autre pour l'expression de la maladie; ce sont les troubles endogènes précédemment acquis par l'organisme qui constituent l'historique de l'individu (voir la très bonne conception de la maladie par Hunter) et que Hahnemann a pris en compte pour sa théorie des maladies chroniques. Il n'en est pas moins vrai que la majorité des auteurs, sinon tous, ont sous-évalué le rôle propre des microbes dans le tableau morbide du fait, bien sûr, de leur méconnaissance de ces agents infectieux, même s'il est juste qu'il n'y a pas de maladie sans malade (une des grandes idées de Van Helmont dans l' "Ortus").
Hahnemann reprend ensuite la critique des méthodes anatomique et étiologique (Sauvages). Cependant, comme Sauvages d'ailleurs, il admet que l'étiologie est parfois utile: "S'il ne nous est jamais permis d'apercevoir les changements intérieurs du corps qui sont la base ou la source des maladies (den Krankheiten zum Grunde liegenden), l'exposé des causes extérieures (äusser) qui ont produit ces dernières a quelque utilité" (15).
Trois lignes au-dessous, il nous fournit sa conception des maladies miasmatiques: "Nous remarquons quelques maladies, en petit nombre, qui proviennent toujours d'une seule et même cause. Telles sont celles qui dépendent d'un miasme, la rage, la maladie vénérienne, la peste du Levant, la fièvre jaune, la petite vérole, la vaccine, la rougeole, et quelques autres. [Elles se distinguent par le fait que chacune d'elles est particulière, et que, naissant d'un principe contagieux (Ansteckungszunder) toujours identique, elles gardent en tout temps] le même caractère et la même marche, à part quelques nuances [contingentes] provenant de circonstances accessoires, et qui ne changent rien au fond des choses.
Il se peut aussi que quelques maladies auxquelles nous ne saurions encore assigner de miasme, comme la goutte noueuse, la fièvre intermittente des marais, et plusieurs autres endémiques dans les diverses contrées, [naissent] également d'une seule cause, qui reste toujours la même, ou d'un concours toujours identique de plusieurs [causes] déterminées et dont l'association a lieu très facilement, sans quoi elles ne constitueraient pas des maladies si bien caractérisées, et ne seraient pas si fréquentes.
Ces maladies, en petit nombre, les premières au moins, c'est-à-dire les miasmatiques, peuvent donc être considérées comme des maladies à part, et recevoir au besoin des noms spéciaux.
A-t-on trouvé un remède pour l'une d'elles, il la guérira toujours, parce qu'une maladie de ce genre reste, [dans l'ensemble], toujours semblable dans ses [manifestations] (c'est-à-dire dans ce qui représente son essence intime), aussi bien que dans ses causes" (15).
Tout indique donc que Hahnemann considère les miasmes comme des causes extérieures et des principes contagieux.
Il conçoit toutes les autres maladies comme multifactorielles et devant être appréciées individuellement, c'est-à-dire indépendamment dans chaque individu. Cependant, il fait une petite restriction et accorde qu'on pourrait supposer une classe intermédiaire de maladies, en quelque sorte mixtes, parce qu'elles présentent à la fois des signes constants et des signes circonstanciels individuels dépendant de l'ensemble unique des circonstances. Il en est ainsi, dit-il, pour le tétanos, le tic douloureux (Gesichtsschmerz), le diabète (Harnfluss), l'angine de poitrine (Brustbräune), la phtisie pulmonaire, le cancer, etc.
Il apparaît moins pertinent quand, dans une note, il attribue l'efficacité du gaz hydrogène sulfuré sur la gale des ouvriers en laine à ce qu'il provoque, principalement dans les plis des articulations, un exanthème psoriforme, prurigineux surtout le soir, semblable à celui de la gale.
Plus loin, il ajoute le venin de la vipère parmi les miasmes spécifiques, erreur qu'on conçoit difficile à éviter.
Enfin, il suppose que le typhus le plus dangereux ou la mort frapperait un homme qui vient de s'échauffer fortement, s'il se baignait une heure dans une rivière.
On note avec grand intérêt que Hahnemann, dans "Extrait d'une lettre à un médecin de haut rang sur l'extrême nécessité d'un renouveau de la médecine" (lettre de Hahnemann à Hufeland), évoque des "animalcules invisibles pour nous" (17).
Dans "Sur la pénurie actuelle des remèdes extra-européens" (16), il juge imaginaires (angebliche) les âcretés (Schärfen) et les impuretés (Unreinigkeiten) dans le sang et les autres humeurs (Säften), de même que les âcretés cancéreuses, rachitique, scrufoleuse, goutteuse, dartreuse (Flechtenschärfe) et scorbutique, et stigmatise les méthodes basées sur elles. Boyle était plus prudent et plus perspicace en estimant qu'il existait une matière peccante et en jugeant celle-ci non purement imaginaire mais beaucoup plus minuscule que celle des humoristes.
Dans son "Instruction sur la fièvre prévalente", il nie encore l'existence d'une matière fébrile, selon lui, imaginaire. Ô imprudent!
Il soutient que la nature de cette fièvre rémittente reste toujours identique, même quand elle présente, ce qui est très rare, de vraies intermissions. Ses variétés requièrent donc le même mode de traitement.
A cette date paraît la première édition de l' "Organon" (18). N'étant pas traduite en français, je ne l'ai pas consultée en détail mais me suis efforcé d'en comparer le texte et les idées, qui concernent notre sujet, avec ceux de la deuxième édition allemande, laquelle date de 1819 et fut traduite en français en 1824 (19). Nous indiquons en plus les paragraphes de la sixième édition qui expriment les mêmes idées.
De la première édition, nous pouvons déjà dégager deux thèses majeures pour notre thème:
1. Les maladies artificielles médicamenteuses sont aussi puissantes, sinon plus, que les maladies naturelles
Par exemple, au § 32 (2e éd.: note du § 16, qui disparaît dans la 6e éd.), il soutient qu'une dissolution d'arsenic en bain de pied excitera une fièvre arsenicale d'au moins quinze jours aussi sûrement que l'air qui se dégage des marécages en automne provoquera une fièvre intermittente ordinaire; qu'une ceinture faite d'un emplâtre mercuriel produira encore plus rapidement et plus sûrement la maladie mercurielle que la chemise d'un galeux ne fera naître la gale des ouvriers de laine; qu'une forte infusion de fleurs de sureau ou quelques baies de belladonne sont des puissances morbifiques aussi certaines que la matière inoculée de la petite vérole (Kindblatterstoff), qu'une morsure de vipère ou qu'une grande frayeur.
Nous verrons qu'à partir de 1813 Hahnemann comparera même l'action pathogénétique à une infection (l'organisme est, dit-il, comme infecté (angesteckt)) et prétend que cette "infection" est plus absolue que celle par un miasme infectant (2e éd. de l'Organon: §§ 27 et 28; 6e éd.: §§ 32 et 33).
A cette thèse se rattache l'hypothèse de Hahnemann de la guérison médicamenteuse par substitution morbide plus forte, c'est-à-dire que le remède homoéopathique guérit grâce à son pouvoir pathogénétique plus grand que la puissance de la maladie naturelle. Nous rejetons ces deux conceptions parce qu'elles sont manifestement fausses. De plus, elles ne sont aucunement nécessaires pour expliquer l'action du remède homoéopathique. Nous récusons également l'idée de Hahnemann que les médicaments n'agissent que par leur propriété de provoquer une maladie chez l'homme sain, c'est-à-dire par leur qualité morbide, puisque la médecine moderne a montré que les médicaments pouvaient, par exemple, détruire directement les microbes ou agir par une propriété physico-chimique. Si l'on veut conserver l'idée d'un pouvoir pharmacologique par perturbation de l'organisme, on pourrait alors parler d'interférence morbide positive plutôt que de substitution.
2. Certaines maladies, principalement les maladies miasmatiques qui ont, chacune, leur miasme propre, peuvent prendre des noms spéciaux du fait de leur relative fixité.
Nous avons vu que Hahnemann a énoncé cette thèse, beaucoup plus forte que les précédentes, assez timidement en 1801 mais très fermement en 1806. Au § 49, il intègre en plus, dans l'ensemble des maladies miasmatiques, la scarlatine, la coqueluche, la plique (Wichtelzopf). Il suppose également miasmatiques: la fièvre intermittente des marais, le scorbut (See-Scharbock), le pian, le yaws, le sibbens, la pellagre; la fièvre jaune est à nouveau mentionnée avec cette différence qu'il l'affirmait miasmatique en 1806. Parmi les quelques autres maladies bien caractérisées par leurs symptômes et dont Hahnemann présume que, bien qu'elles ne soient pas dues à un miasme, elles ont une ou plusieurs causes constantes, il indique la goutte noueuse, le croup et l'asthme miliaire (das millarischen Asthma) (§ 50).
En 1819 (2e éd.), il ajoutera comme maladies miasmatiques: la fièvre miliaire pourprée, l'angine des parotides (les oreillons) (§ 83; 6e éd.: § 73). Au § 41 (6e éd.: § 46), il suppose que la lymphe de la vaccine contient un second miasme responsable d'un exanthème cutané.
Cette année paraît l'"Esprit de la nouvelle doctrine médicale" que Hahnemann a remanié et augmenté ultérieurement. Nous ne nous occuperons donc que de la première édition.
Il prétend que la plupart des nuisances morbides proviennent du monde extérieur et créent les différentes maladies de manière habituellement invisible et presque immatérielle (unsichtbar und fast immateriell). Elles n'agissent que par leur "caractère virtuel" (virtuelle Eigenschaft), d'une "manière purement dynamique, en quelque sorte spirituelle" et "elles ne peuvent directement, ni transformer ou altérer de manière mécanique la forme et la matière des parties constituantes de notre corps, ni verser dans nos veines un liquide âcre nuisible capable de modifier et corrompre de manière chimique la masse de nos humeurs" (TdA) (20).
Elles commencent, selon lui, par désaccorder les organes du plus haut rang et la force vitale. On voit là encore comment il nie imprudemment toute action directe sur les organes et toute présence de matière morbifique. C'est la modification, secondaire, des organes qui entraîne celle des liqueurs et détermine la "sécrétion de substances anormales (innormalen)". Suit un passage très clair:
"Ces substances anormales, qui se manifestent dans les maladies, ne sont que des produits de la maladie elle-même; elles doivent nécessairement être excrétées, tant que cette dernière conserve son caractère actuel, et elles font ainsi partie de ses symptômes. Ce sont uniquement des effets et par suite des manifestations [du mauvais état de santé existant et (bien qu'elles contiennent souvent des principes infectieux pour d'autres personnes saines) elles ne réagissent pas du tout sur le corps malade qui les a engendrées, comme des substances capables de produire ou d'entretenir la maladie, c'est-à-dire comme des causes morbides matérielles, pas plus qu'un homme ne peut, avec le poison de son propre chancre ou avec la matière gonorrhéique qui s'écoule de son urètre, infecter d'autres parties de son corps ou augmenter son mal...]" (20).
Il y annexe la remarque intéressante suivante:
"C'est pourquoi, en nettoyant et éloignant mécaniquement ces substances anormales, ces âcretés et formations morbides, on ne peut pas plus guérir ce qui en est la source, la maladie elle-même, qu'on ne peut écourter ou guérir un coryza en se mouchant parfaitement et le plus souvent possible. Si on s'abstient totalement de se dégager le nez, il ne dure pas un jour de plus que n'en comporte le temps de son évolution" (TdA) (20).
Cette physiologie du terrain est tout à fait similaire à celle de Hunter qui a étudié de façon approfondie la nature de l'inflammation et celle du pus.
Il considère qu'alors que "tout organisme humain vivant doit être, en tout temps et d'une manière absolue, saisi et en quelque sorte infecté (angesteckt) de la maladie médicamenteuse", ce n'est pas vrai en ce qui concerne les maladies naturelles: "Les maladies pestilentielles elles-mêmes ne sont pas contagieuses d'une manière absolue et n'attaquent point tout le monde" (20). Il poursuit en affirmant que "l'organisme humain est bien plus apte et enclin à se laisser affecter et désaccorder par les puissances médicinales que par les nuisances morbides et les miasmes contagieux, ou, ce qui est la même chose, les puissances médicinales possèdent un pouvoir absolu, surpassant de beaucoup celui des affections morbides naturelles, de désaccorder la santé humaine" (TdA) (20).
Cette phrase, à peine modifiée, constituera le § 28 de la deuxième édition de l'Organon (§ 33 de la 6e éd.).
Dans son article de 1813, Hahnemann va jusqu'à présenter comme une loi naturelle évidente sa présomption que la capacité de l'organisme vivant à être affecté par les maladies naturelles est incomparablement plus faible (ohne Vergleich geringer) que celle qu'il a relativement aux substances médicinales. Ceci est possible en quantité mais fort douteux en qualité ou en intensité.
Dans "Instruction sur les maladies vénériennes et leur mauvais traitement habituel" (21), il réaffirme que la maladie vénérienne est une de celles dont la nature et l'origine sont constantes (c'est-à-dire qu'elle est une maladie spécifique). Elle possède donc, comme il l'affirmait dès 1806 de toutes ces maladies, un remède spécifique: le mercure.
Plus loin, il dit que l'analogie de la maladie vénérienne avec d'autres maladies miasmatiques exanthémateuses amène à inférer qu'elle survient seulement par infection au moyen d'un contact corporel. Il ajoute que toutes les maladies infectieuses ont ce caractère en commun que, sur la partie du corps où le poison a d'abord été applique, aucune altération n'est d'emblée perceptible bien que l'inoculation ait pu avoir lieu.
Il assure que, comme la maladie vénérienne, la gale, aussitôt la contamination, n'est plus locale mais altère l'intérieur de l'organisme jusqu'à ce qu'il soit entièrement infecté. L'infection locale qui apparaît au point d'inoculation n'est, pour lui, que secondaire à cette infection générale. On ne voit pas très bien, à vrai dire, pourquoi l'affection locale se développe au point d'inoculation du miasme. Pour la maladie vénérienne, il tient le même raisonnement. Au moment où l'inoculation a lieu le corps vivant sent la présence et l'action du poison, et alors la maladie n'est plus simplement locale mais est la propriété de tout l'organisme; le chancre ne se forme que lorsque la maladie vénérienne s'est complètement développée à l'intérieur et que la nature est ainsi opprimée par la maladie interne. Selon Hahnemann, le chancre empêche la maladie vénérienne d'éclater en la gardant latente.
Hahnemann introduit la troisième partie de sa "Matière médicale pure" par son "Examen des sources de la matière médicale ordinaire".
Il ne nie pas encore catégoriquement qu'il puisse exister, dans le corps humain malade, quelque chose à inciser ou à résoudre. Il n'en est cependant pas loin considérant fictifs les cas de ce genre.
Selon lui, certaines maladies "proviennent d'un miasme transmissible d'une génération à l'autre comme la syphilis" (TdA) (22). Bien qu'il n'ignore pas la transmission congénitale des miasmes, il faut, je crois, entendre ici une transmission héréditaire car, dans sa théorie des maladies chroniques, il soutiendra que les miasmes vivants chroniques se transmettent à travers de multiples générations.
QUATRIÈME PARTIE: DE 1819 À 1830
De 1819 à 1830: L'inexistence de toute matière morbifique ou ferment interne -Nécessité dans chaque cas chronique de déterminer son miasme spécifique - La nosologie tripartite des maladies chroniques - Le miasme psorique, miasme séculaire, héréditaire et extrêmement contagieux - Le système nerveux détecteur immédiat du miasme.
Dans la deuxième édition de l'Organon (19) figure, en plus des deux thèmes que nous avons déjà dégagés de la première édition, un troisième thème, déjà largement présent en 1813 dans "L'esprit de la nouvelle doctrine médicale". Il y accentue fortement sa critique de la notion de matière morbifique et de tout organicisme.
Pour lui, la matière morbifique (Krankheitsstoff) est imaginaire et toute anomalie interne, hypothétique (§ 19; 6e éd. § 25). Les maladies ne sont pas des changements mécaniques ou chimiques de la substance matérielle du corps et ne dépendent pas d'une matière morbifique, mais sont des altérations dynamiques de notre existence (§ 25; 6e éd. § 32).
Il traite de fausse opinion la théorie qui, selon lui, a régné depuis l'origine de l'art médical jusque-là, selon laquelle toute maladie était basée sur une certaine substance, c'est-à-dire sur une matière morbifique très subtile (ou une âcreté vénéneuse), qu'il fallait évacuer des vaisseaux (du sang et des autres humeurs) par la transpiration, par l'urine et, principalement, de la poitrine, de l'estomac et du canal intestinal, pour parvenir à guérir la maladie (§ 49: 6e éd. § 54). Cette créatrice matérielle de la maladie, la matière morbifique, la quantité d'âcretés supposées être la base des maladies, sont, selon lui, imaginaires (§§ 49 et 51). Pour lui, ceci donnait aux sens une représentation grossière et facile de la maladie (§ 50). Ce sont de pures rêveries et des hypothèses prudemment inventées pour la commodité de la théorie (§ 52).
Contre l'hypothèse imaginaire de la matière morbifique, il avance les raisons suivantes:
- La force vitale ne pourrait tolérer longtemps cette matière morbifique quand elle provoque fièvre, suppuration ou gangrène dans le but, selon Hahnemann, d'évacuer un corps étranger (§ 54).
- Personne n'a vu la matière morbifique. "Qui a jamais vu la matière qui engendre la goutte, qui a jamais vu le poison, qui produit les scrofules, ou quelconque autre prétendu poison morbifique?" (§ 55) (19). Quelle vulgaire erreur méthodologique et épistémologique que de nier ce qu'on ne voit pas! C'est avec le même type d'arguments qu'on nie qu'il y ait quelque chose dans les remèdes homoéopathiques.
- Si Hahnemann reconnaît (§ 56) qu'on a inoculé des maladies en faisant entrer dans des plaies une substance matérielle, il nie que cette substance se soit insinuée dans les humeurs ou ait été absorbée par elles. On ne peut peser la substance matérielle. Celui qui a un rapport vénérien ne pourra empêcher avec certitude l'infection en se lavant aussitôt les parties génitales. De même le moindre souffle d'un malade atteint de petite vérole communiquera la maladie. Dans une note du même paragraphe, il dément que le miasme soit matériel et qu'il soit analogue à un ferment: "On a désiré pouvoir faire passer cette matière putride et cette eau ulcéreuse puante qui se montre souvent en si grande quantité dans les maladies, pour une matière qui engendre et fomente le mal. Cependant, on ne pouvait apercevoir aucun miasme matériel qui dans le moment de l'infection passât d'un corps dans un autre. On a donc imaginé l'hypothèse que la matière infectante, quelque subtile qu'elle fût, agit dans le corps comme un ferment, communique aux humeurs la corruption où elle se trouve elle-même, et les métamorphose ainsi en un ferment morbifique qui augmente toujours durant la maladie et la nourrit sans cesse" (19).
Cette critique n'est, à l'évidence, pas très heureuse. Le contage infime d'une lettre écrite dans la chambre d'un malade paraît prouver à Hahnemann que la substance morbifique matérielle n'existe pas (§ 56).
La citation précédente pourrait faire croire que Hahnemann considérait les miasmes comme étant immatériels. En fait, le traducteur a mal traduit et mal interprété le texte. Hahnemann n'utilise pas l'expression "miasme matériel". Il dit exactement: "Puisqu'au moment de la contagion rien de perceptible appartenant au miasme, rien de matériel ne pouvait avoir pénétré dans le corps... (da doch bei der Ansteckung nichts Merkbares von Miasm, nichts Materielles in der Körper eingedrungen sein konnte...)." Hahnemann croit que puisque le nettoyage le plus rapide de la région infectée n'empêche pas la contagion, l'influence morbide du miasme n'est pas de nature matérielle. Cependant, il n'a jamais exprimé l'idée d'une immatérialité totale des miasmes, ce qui entrerait en contradiction avec son hypothèse, émise dès 1795, que les miasmes sont des animalcules. En revanche, ce qu'il croit immatériel c'est la force dynamique spirituelle (die geistig dynamische Kraft) que le miasme possède en lui et l'action qu'il a sur l'organisme par son intermédiaire. C'est pourquoi, dans son ouvrage sur les maladies chroniques, il qualifiera les miasmes de semi-spirituels.
Au § 59, il assure que les âcretés et les immondices du corps, les prétendues matières morbifiques, toutes ces substances soi-disant nuisibles, n'ont jamais existé et n'ont jamais été les créatrices et les nourrices des maladies. Notons que les §§ 55, 56 et 59 disparaissent de la sixième édition. La matière morbifique n'existe nulle part dans l'organisme (§ 60). Néanmoins, Hahnemann semble avoir un petit doute quand il dit: "... et quand même elle pourrait y exister, elle ne se trouverait certainement pas dans le canal intestinal, qui de lui-même se débarrasse immanquablement et avec facilité de toute substance hétérogène" (§ 60) (19). Il réaffirme plus loin qu'aucune maladie n'a pour base une substance matérielle sauf celles dues à des substances indigestes et nuisibles, avalées ou qui entrent d'une autre manière dans les premières voies ou dans d'autres ouvertures et cavités du corps, celles dues aux corps étrangers qui pénètrent à travers la peau et celles occasionnées par des blessures (§ 62).
Les substances morbifiques sont le produit d'une imagination grossière et sensuelle, aveugle. De même que le principe vital est immatériel, la cause excitative des maladies a une force également immatérielle et dynamique (§ 58). On mesure bien le rôle nécessaire mais purement déclenchant et instantané, et donc, finalement, accessoire, de la cause morbifique par cette réflexion du § 6: "C'est ansi que la maladie, une fois produite, continue son cours indépendamment de la cause primitive de son existence et sans que celle-ci soit encore présente. Comment donc a-t-on pu chercher dans l'enlèvement de cette cause la guérison de la maladie; une telle cause n'étant plus présente, dès que la maladie existe en effet?" (19).
Il réaffirme que les matières purulentes sont des produits des maladies et non leurs causes. Elles résultent plutôt, dit-il, du désordre dynamique de la faculté vitale (§ 58). Les matières morbifiques ne sont que des symptômes du mal (§ 63) qui disparaîtraient si l'on guérissait la maladie. Fonder la maladie vénérienne et la gale des ouvriers de laine sur une substance morbifique est, d'après lui, une erreur bien générale (§ 64). De la même façon, les vers sont une conséquence de la maladie et jamais sa cause.
Au § 215, il qualifie de pauvres têtes ceux qui ne peuvent s'imaginer les choses spirituelles que sous une forme matérielle faite pour être touchée au doigt et douée d'un mouvement machinal, et qui condamnent les traitements locaux (comme lui-même le fait pour des raisons différentes) abusés qu'ils sont par leur fausse croyance à la répercussion, c'est-à-dire à l'idée que la suppression des symptômes locaux entraîne l'absorption et la rentrée dans le corps de la matière morbifique.
A la lecture de tout cela, il semblerait légitime d'accuser Hahnemann à la fois d'un anti-matérialisme primaire et d'un sensualisme ou empirisme grossier, incapable qu'il est ici d'imaginer et de se représenter des substances morbides à la fois subtiles et corporelles. On doit toutefois noter que Nugent, Cullen, Hunter et certainement d'autres auteurs récusent la doctrine des humeurs et de leur corruption pour expliquer les maladies. Mais je crois, surtout, que Hahnemann était dominé par le modèle de l'action magnétique, c'est-à-dire une action à distance, sans contact matériel, qu'il applique aux causes morbides naturelles et aux médicaments, comme Paracelse et Van Helmont l'avaient fait avant lui.
Dans cette édition de l'Organon intervient une nouvelle thèse qui concerne les maladies chroniques (§ 228). Celles-ci possèdent un miasme propre mais présentent une symptomatologie polymorphe parce qu'elles n'expriment dans chaque individu qu'une partie de leur symptomatologie caractéristique complète. L'apparence des maladies chroniques variant donc chez les différents malades, Hahnemann juge nécessaire de rechercher dans chaque cas la cause primitive véritable de la maladie chronique qui touche ce cas (c'est-à-dire déterminer son miasme spécifique) si l'on ne veut pas errer dans le choix du remède homoéopatique spécifique (car il ne faut plus alors choisir ce remède uniquement d'après la symptomatologie visible).
A cette date parait la première édition d'un traité doctrinal, "Les maladies chroniques" qui représente une étape importante de l'évolution de Hahnemann car il y réforme assez considérablement sa doctrine, même si l'idée de maladie chronique et les concepts de miasme vénérien et de miasme psorique existent au moins depuis 1801.
En 1832 paraissaient deux traductions en français de cette première édition allemande, l'une par Bigel, l'autre par Jourdan. Nous utiliserons celle en deux tomes de Jourdan (23). Comme nous ne possédons pas le texte allemand de la première édition, nous emprunterons les termes allemands qui nous intéressent à la seconde édition allemande (24) quand ceux-ci semblent déjà appartenir à la première édition.
Hahnemann a regroupé quantité de maladies chroniques, que la pathologie de son époque distinguait et que la pathologie moderne considère encore pour la plupart comme distinctes, sous une dénomination unique: la psore ou maladie psorique (die Psora ou Krätzkrankheit), parce que dues soi-disant à une cause fondamentale unique: le miasme psorique. Ce miasme, que Hahnemann imagine à l'origine de la quasi-totalité des maladies chroniques, possèdent des caractères qui nous paraissent, aujourd'hui, très étranges. Il est séculaire, comme la maladie qu'il engendre, ayant traversé de multiples générations et des millions d'êtres humains; il est très singulier: "Pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis l'époque où elle a frappé le genre humain, car l'histoire la plus reculée des plus anciens peuples ne remonte point jusqu'à leur origine, les phénomènes morbides par lesquels elle se manifeste ont acquis une telle extension, jusqu'à un certain point explicable par l'immense développement qu'elle a dû prendre depuis si longtemps dans tant de millions d'organismes par lesquels elle a passé, qu'on ne peut presque plus dénombrer ses symptômes secondaires, et que toutes les affections chroniques qui figurent sous cent noms différents dans la pathologie ordinaire, la reconnaissent pour véritable et unique source, à l'exception de celles qui" sont dues à la syphilis, et de celles, bien plus rares encore, qui proviennent de la sycose" (2 3). "... La gale (Psora) est un miasme chronique d'un caractère tout particulier qui, après avoir depuis tant de siècles traversé (durchgehen) plusieurs millions d'organismes humains..." (23).
Le miasme psorique a, de plus, un pouvoir contagieux beaucoup plus grand que celui des autres miasmes chroniques: "Cependant la maladie psorique est la plus contagieuse de tous les miasmes chroniques. Elle possède cette propriété à un bien plus haut degré que les deux autres miasmes chroniques, la maladie vénérienne chancreuse et la maladie des fics. Pour que l'infection ait lieu avec ces deux dernières, il faut, à moins que le miasme n'ait été introduit dans une plaie, que des parties de notre corps très riches en nerfs et recouvertes d'un épiderme fort mince, comme sont les organes génitaux, aient éprouvé un certain degré de frottement. Mais le miasme psorique n'a besoin que du contact de l'épiderme général, surtout chez les jeunes enfants. Chacun a, et presque dans toutes les circonstances, l'aptitude à être infecté par ce miasme, ce qui n'est point le cas pour les autres.
"Aucun miasme chronique n'infecte plus généralement, plus certainement, plus facilement et d'une manière plus absolue, que le miasme psorique" (23).
Hahnemann prétend que la psore, au cours de son développement séculaire, a pu s'exprimer peu à peu, dans toutes les constitutions physiques uniques qu'elle a traversées, sous d'innombrables formes qui différent les unes des autres (von einander abweichender Formen in seiner Äusserung) à cause également de circonstances extérieures diverses. Il ajoute qu'il n'est de ce fait pas étonnant qu'un remède unique ne puisse suffire à la guérison de toutes ces formes de la gale complète (ganze Psora). Schmidt, dans la traduction de ce passage, parle de "virus psorique" et de ses "mutations", termes beaucoup trop modernes pour rendre compte fidèlement du texte.
La doctrine des trois maladies chroniques a été, dès son apparition, fortement contestée dans les rangs des homoéopathes eux-mêmes, avec juste raison semble-t-il, puisque le miasme psorique n'a jamais été confirmé par la science et ne paraît exister que dans l'imagination de son auteur. Le sarcopte de la gale ne produit qu'une parasitose cutanée très particulière et aucun miasme n'est transmis par son intermédiaire.
Hahnemann est plus pertinent quand il nie le caractère spontané de la gale (dans laquelle il inclut beaucoup de maladies cutanées autres que la gale proprement parasitaire): "Lorsque ces exanthèmes sont un peu abondants, les auteurs leur donnent le nom de gales spontanées. Véritable être de raison; car, l'histoire à la main, on ne trouve jamais de gale qui soit survenue autrement que par infection (Ansteckung), et cette maladie ne peut plus maintenant se reproduire d'elle-même sans le concours du miasme psorique" (23).
Il est remarquable que, dès la première édition, Hahnemann paraisse assimiler les miasmes chroniques à des parasites: "Elles (les maladies chroniques) doivent donc avoir toutes pour cause des miasmes chroniques stables (festständig), qui leur permettent d'agrandir continuellement le cercle de leur existence parasite (ihre Parasiten-Existenz) dans l'économie humaine" (23).
Quels sont maintenant les rôles respectifs joués par le miasme d'un côté, la constitution de l'autre? Pour Hahnemann, la maladie se généralise instantanément dès que le miasme en contact a "pris". Que veut dire cela? Ceci signifie que l'organisme tout entier, à un certain moment et en un instant, perçoit la présence du miasme: "L'infection par les miasmes des maladies exanthématique, tant aiguës que chroniques, a lieu, sans nul doute, [en un instant qui est celui le plus favorable à l'infection].
"Lorsque la variole ou la vaccine commence, c'est à l'instant où par l'effet de son inoculation, le liquide morbide entre en contact dans la plaie saignante faite à la peau, avec les nerfs Mis a nu, qui, au même moment, communiquent irrévocablement, et d'une manière dynamique, la maladie à tout le système nerveux" (23).
Il le réaffirme dans le cas de la syphilis: "En effet, dès que par suite d'un coït impur le miasme syphilitique s'est trouvé imprégné dans la partie sur laquelle il a frotté, dès ce moment même il n'est plus local, et le système nerveux entier, tout le corps vivant a déjà perçu sa présence; le miasme est déjà devenu la propriété de l'organisme entier" (23).
Ceci parait rentrer en contradiction avec ce qu'il dit du miasme psorique que l'organisme ne s'approprie (sich aneignen) que peu à peu (allmählig). Hahnemann est bien conscient qu'il existe pour les maladies miasmatiques aiguës et chroniques, une période d'invasion avant l'éruption caractéristique de chaque maladie. Il n'est pas clair que l'instant de l'infection corresponde à la pénétration du miasme dans l'organisme et si la phase d'invasion est concomitante d'un quelconque développement du miasme (envahissement par multiplication). Il apparaît plutôt, ici encore, que la présence du miasme n'est nécessaire qu'au moment de l'infection mais pas pendant la phase de développement de la maladie. Celui-ci semble le fait du système nerveux informé par la présence du miasme qui ne jouerait alors, associé à d'autres causes extérieures, qu'un rôle déclenchant. Hahnemann répète à propos de beaucoup de miasmes que, l'infection une fois prise, un traitement local immédiat (susceptible donc d'enlever le miasme) n'est jamais efficace. Mais il n'affirme jamais explicitement que l'infection consiste en une pénétration ou une diffusion du miasme. Il n'évoque au plus qu'une excitation (Erregung) spécifique qui se communique (mitteilen) invisiblement et instantanément à tout le système nerveux. En sa faveur reste l'expression "existence parasite" dont l'interprétation exacte est néanmoins difficile car elle semble s'appliquer davantage aux maladies qu'aux miasmes proprement dits.
Signalons qu'il attribue la gangrène de la rate (charbon) à un miasme aigu et dit que le sang d'un animal atteint de cette maladie infecte très souvent l'homme dont la peau est souillée par ce sang.
Hahnemann condamne, en même temps que l'idée de maladies purement locales, la pratique allopathique des traitements simplement locaux et externes. Il est très nuisible, répète-t-il de traiter localement les maladies cutanées que produisent la psore ou les autres maladies chroniques car elles représentent des exutoires soulageant la maladie interne. Cette pratique pernicieuse n'entraîne que l'apparition ou la réapparition de violents symptômes. Hahnemann ne la vilipende pas par crainte d'une répercussion (nous avons vu qu'il se moque, comme Hunter d'ailleurs, de ceux qui ont peur que le traitement local provoque une répercussion, entendue comme rentrée d'une matière morbifique, puisqu'il ne croit pas à l'existence d'une telle matière). Hahnemann n'emploie pas le terme de répercussion dont se servent les traducteurs mais toujours celui de suppression (Vertreibung). Concernant la psore, il nuance son propos en assurant que le danger de la suppression d'un exanthème cutané n'est grand que s'il est ancien, chronique, c'est-à-dire si la psore est déjà évoluée; alors que si l'éruption est récente, peu étendue, et la première manifestation de la psore à son début, sa suppression n'entraîne pas de conséquences fâcheuses ni de danger immédiat. Mais un tel traitement est dans tous les cas inutile car les maladies chroniques ne peuvent guérir ni spontanément ni par aucun moyen local.
CINQUIÈME PARTIE: DE 1831 À 1843
De 1831 à 1843: Le génie de Hahnemann à propos du choléra: les concepts de porteur-sain et de miasme vivant qui se multiplie; le traitement dualiste de Hahnemann - La "contagion" ou "Infection" de la vertu médicinale - La généralisation de l'hypothèse animalculaire - Les miasmes, parasites semi-spirituels - L'utilisation abusive du modèle magnétique par Hahnemann - Les types d'immunité.
Durant cette année paraîtront, semble-t-il, cinq publications de Hahnemann au sujet du choléra, qui sont fondamentales. La plus importante et la plus complète est la dernière, qui date d'octobre, où figurent des thèses de Hahnemann du plus grand intérêt, intitulée: "Appel aux philanthropes pensants sur le mode de contagion du choléra asiatique." Nous analyserons donc ce texte, d'autant plus utilement qu'il n'a pas été traduit en français malgré son importance.
On y retrouve, considérablement mûris, les thèmes de "L'ami de la santé" mais illuminés, en outre, par l'idée capitale de la nature vivante du miasme (celui du choléra).
Hahnemann ne la rapporte ici qu'à la maladie particulière qu'il étudie, le choléra. Il l'affirme cette fois catégoriquement. Il présente d'abord les deux thèses rivales, l'une qui envisage la pestilence (Seuche) comme de nature atmosphérique et tellurique, d'emblée diffuse, contre laquelle, par conséquent, on ne saurait se protéger (car elle se trouve partout présente dans l'air). L'autre affirme que l'épidémie se propage seulement par contagion d'un individu à un autre.
Les arguments en faveur de la première thèse que défend Hufeland sont:
- l'épidémie éclate très vite (même en une journée) d'une extrémité à l'autre de la ville;
- les médecins qui soignent les malades demeurent généralement indemnes de la maladie et restent en bonne santé bien qu'ils aient été en contact quotidien avec les victimes du choléra ou même en étroit contact avec la matière pestilencielle.
Ceci représente, pour les défenseurs obstinés de cette thèse, dit Hahnemann, l'expérience cruciale (experimentum crucis). "Une assertion totalement fausse et effroyablement pernicieuse!", s'écrie-t-il, et ailleurs: "... cette assertion présomptueuse, inconsidérée et totalement fausse a déjà coûté des milliers et des milliers de vies" (TdA) (27).
Il s'oppose de façon virulente à ces arguments par les raisons essentielles suivantes:
- si le miasme était uniformément distribué dans l'atmosphère, on ne pourrait expliquer la parfaite exemption de la maladie de petites villes et de villages situés pourtant dans la zone épidémique, qui ont réussi a se préserver du choléra par des mesures draconiennes d'isolement vis-à-vis des personnes extérieures. Au contraire, la doctrine de la contagion l'explique aisément.
La doctrine de l'immunité active
On trouve trois facteurs qui interviennent, suivant Hahnemann, dans le contage:
- L'habitude du miasme. Nous allons y revenir.
- La distance entre le malade ou le porteur sain et le sujet neuf. Plus un sujet est proche, plus il a de risque de s'infecter. Avec la distance s'accroît la dilution du miasme (verdünntes Miasm), l'atmosphère miasmatique (Miasma-Dunstkreise) s'affaiblit en même temps que l'agression du miasme qui flotte dans cette atmosphère diluée (von dem ira verdünnteren Dunstkreise schwebenden Miasm). Ainsi, si la distance est suffisamment grande, la force vitale pourra, sans coup férir, surmonter cette agression, tout en permettant ensuite, par le développement d'une immunité contre le miasme, un contage plus étroit.
- Le genre de vie du malade. Les sujets énervés par leur mauvaise manière de vivre sont plus disposés à s'infecter car ils sont affaiblis. Ainsi, parmi les personnes qui ont côtoyé les malades au-delà d'une certaine distance, pour une même distance seules les plus débilitées s'infecteront.
2. La doctrine de l'immunité active
Le caractère apparemment plus doux que prend au fil du temps le choléra dans une ville jusqu'à l'extinction de l'épidémie s'explique, suivant Hahnemann, par le fait qu'au début le miasme ne rencontre que des organismes non préparés pour lesquels même le miasme cholérique le plus ténu (dünn) est quelque chose de tout à fait nouveau, jamais auparavant éprouvé par eux, et par conséquent le plus capable de les infecter. C'est pourquoi l'infection est alors la plus fréquente et la plus fatale. Mais, en même temps que les cas augmentent, le brassage des habitants accroît la quantité du miasme dilué, créant une sorte d'atmosphère miasmatique locale. De plus en plus d'individus peuvent alors s'accoutumer graduellement à cette atmosphère miasmatique et s'endurcir contre elle tandis que le nombre d'habitants infectés et d'infections sévères diminue, jusqu'à ce qu'enfin l'épidémie s'éteigne quand tous les individus se sont, presque uniformément, endurcis contre cette atmosphère de miasmes.
La raison qu'il avance ensuite contre la thèse des non-contagionnistes c'est-à-dire que si le miasme existait dans l'atmosphère générale, formant une soi-disant constitution épidémique de l'air, les derniers malades ne devraient pas être moins nombreux que les premiers (le miasme étant supposé réparti de façon homogène dans l'atmosphère) -révèle que la dilution du miasme, qui se répand progressivement dans la population par contagion, est, pour lui, le facteur essentiel dans l'acquisition de l'immunité par les individus d'où résulte la disparition de l'épidémie.
Hahnemann est fidèle à sa méthode d'immunisation graduelle des personnes non débilitées. Elle consiste à s'approcher de plus en plus près des malades en laissant entre chaque "contact" des intervalles de temps pour permettre de se guérir soi-même de ce contage. Il décrit en détail ce procédé dans le cas du médecin qui consulte ses malades. Un médecin peut donc involontairement et inconsciemment s'immuniser. C'est la raison pour laquelle, explique Hahnemann, il s'imagine présomptueusement et faussement que la maladie n'est pas contagieuse.
3. La nature vivante du miasme
Il explique le fait invoqué par Hufeland, que des marins, bien qu'isolés en mer sur un navire, attrapèrent le choléra, par la fréquentation par le navire de l'atmosphère miasmatique qui s'étendrait au-delà des côtes à partir de la ville infectée. Le contage est donc possible même avec un miasme dilué d'autant que les marins sont inaccoutumés au miasme et sont souvent intempérants. Il a alors, sur la nature des miasmes, une vision prophétique: "A bord des navires, dont les espaces sont renfermés, remplis de vapeurs humides et moisies, le miasme du choléra a trouvé un élément favorisant sa reproduction, prospère et se développe en une nichée de ces êtres vivants, ennemis si meurtriers du genre humain, infiniment tenus, invisibles, qui constituent, de manière la plus probable, la matière contagieuse du choléra" (TdA) (27).
Notons, quand même, que Hahnemann considère que, dans de telles conditions, le miasme n'est pas seulement plus concentré (dichter) mais aussi rendu pire (verschlimmerte).
Hahnemann développe parfaitement le concept, capital en épidémiologie, de porteur sain, dont l'importance ne fera que croître pour devenir banal aujourd'hui et même d'une brûlante actualité. Les marins, qui ont survécu en s'immunisant contre le choléra et "qui ont l'apparence de la santé" infectent brutalement les sujets neufs qu'ils ont côtoyés étroitement en débarquant. Pour Hahnemann, il est évident que ceci résulte seulement du "nuage invisible qui plane autour des marins sains et forme par peut-être des millions de tels êtres vivants, miasmatiques... ". Plus loin, il parle de "matière contagieuse, invisible (probablement vivante) et qui sans cesse se crée" (sich immerbar ferner generirenden) et enfin de "miasme (qui, vraisemblablement, est composé d'innombrables êtres vivants invisibles)" (TdA).
Hahnemann qualifie le médecin enveloppé du miasme récent et qui nie la contagion, "l'ange de la mort du choléra", car personne ne s'aperçoit de la faute qu'il fait parce qu'elle est masquée, invisible, et d'autant plus dangereuse. Car, quel œil tout puissant remarquerait donc le danger invisible de "ces porteurs de miasmes, qui restent sains, et qui, partout où ils vont, font s'embraser des maladies mortelles...?" (TdA) (2).
Tout ceci est judicieux, comme on voit, et la critique n'est pas trop excessive.
4. Le concept d'adaptation du miasme
Hahnemann émet, assez timidement toutefois, l'idée que les miasmes peuvent s'adapter à leur milieu physique environnant. Ainsi suppose-t-il que les miasmes du choléra procréent (erzeugen) d'abord sur les rives marécageuses des eaux tièdes du Gange et, recherchant préférentiellement l'être humain, s'y attachent étroitement. Cependant, transportés au loin dans des régions plus froides, ni leur fécondité (Fruchtbarkeit), ni leur fatal pouvoir destructeur ne diminuent parce qu'ils s'habituent à ces régions.
5. Le traitement du choléra
Il affirme que le camphre prévient le choléra et est le seul traitement curatif au début de la maladie. On note avec intérêt qu'ici Hahnemann n'élimine pas la possibilité d'une action chimique du camphre puisqu'il soutient que le camphre détruit et extermine (vernichten und ausstilgen) le miasme, aussi bien dans qu'autour du patient (an und in dem Kranken), et même dans les vêtements, son linge, son lit, et aussi sur le mobilier et les murs de sa chambre. La vapeur de camphre pénètre ces objets. En note, il prône d'asperger avec de l'esprit de camphre les nouveaux arrivants, les biens et les lettres, qui sont suspectes. Cette pratique est, selon lui, le moyen le plus sûr d'anéantir le miasme cholérique véhiculé. Il nie, par contre, avec de mauvaises raisons, toute action du chlore sur le miasme du choléra.
On remarque que la dose du camphre n'est guère homoéopathique puisqu'il utilise uniquement de l'alcool camphré (une partie de camphre dissous dans douze parties d'esprit de vin) de même que la répétition du remède puisqu'il préconise de le donner à l'intérieur toutes les cinq minutes et, dans l'intervalle, d'en frictionner le patient. S'il en prescrit seulement une goutte par voie orale, la dose utilisée en friction n'apparaît pas négligeable, si bien qu'on peut se demander s'il existe dans ce cas une action du camphre par immunostimulation et non pas simplement par neutralisation chimique du miasme.
Une lettre de Gross à Hahnemann du 17 juillet 1831, publiée en partie par Haehl, témoigne que très vite le public fut frappé et inquiet des fortes doses de camphre préconisées par Hahnemann. Le public ne comprenait pas que ces doses fussent même supérieures à celles qu'utilisaient les allopathes, et il croyait que si le camphre s'accordait homoéopathiquement aux malades les doses employées par Hahnemann devraient les tuer. Mais Hahnemann avait, par avance, parfaitement répondu à cette objection, dès sa deuxième publication sur le choléra, c'est-à-dire ses deux "Lettres sur le traitement curatif du choléra" (sa première publication avait été censurée à Koethen).
Dans un passage de la première lettre, datée du 28 juin 1831, déjà cité par Haehl, Hahnemann explique que le camphre convient spécialement au choléra et, en outre, "possède, même sa vapeur, préférentiellement à tous les autres remèdes, la propriété de tuer rapidement les animaux d'ordre inférieur les plus menus, et ainsi est le plus prompt à tuer et à anéantir le miasme du choléra (qui, c'est le plus probable, consiste en un être vivant échappant à nos sens, qui s'attache à la peau, aux cheveux etc. des hommes ou à leurs vêtements, et ainsi passe invisiblement d'homme en homme), de sorte qu'il délivre les patients du miasme et de la maladie que celui-ci provoque, et les rétablit. - A cette fin le camphre doit être utilisé le plus largement possible (in voller Ausdehnung)" (TdA) (26).
Cependant, dans la lettre suivante du 11 juillet, on est surpris que Hahnemann considère son traitement comme l'emploi d'une "petite" dose de camphre. C'est sa répétition "presque instantanée", nécessitée par la nature spéciale du camphre, qui, pour Hahnemann, lui donne l'apparence d'une grande dose, qui agit de manière palliative. Ceci est théoriquement impossible, assure Hahnemann qui, curieusement, n'envisage ici l'action du camphre que sur l'organisme. Car s'il était en droit de nier toute action palliative du camphre, il ne prévoyait certainement pas une conséquence de ses vues très pertinentes sur la pathogénie du choléra. En effet, il remettait en honneur et rendait claire une méthode qu'il avait pourtant absolument condamnée, c'est-à-dire la possibilité d'utiliser des remèdes hétérogènes aux symptômes du malade, dont il n'était même pas nécessaire d'étudier l'effet sur l'homme sain puisqu'ils pouvaient anéantir directement les miasmes.
Ainsi, Hahnemann détruisait lui-même, involontairement et peut-être inconsciemment, un pan de sa critique contre l'allopathie, et même anticipait, si l'on peut oser ce paradoxe historique, une branche de l'allopathie moderne. Beaucoup de querelles qui ont opposé par la suite homoéopathes et allopathes sont ainsi injustifiées, car il est clair qu'on peut être à la fois pastorien et homoéopathe. Les deux choses ne sont nullement contradictoires comme l'illustrent, par exemple, Bassi, pastorien avant Pasteur, qui a testé avec succès l'homoéopathie, ou Jousset, auteur célèbre du livre: "Hippocrate - Hahnemann - Pasteur: constitution de la thérapeutique".
Logiquement, Hahnemann aurait tout à fait accepté les traitements anti-infectieux modernes, au moins dans un premier temps, car ensuite l'action de l'homme sur le monde micro-organique a instauré de nouveaux rapports entre eux souvent, mais pas toujours, à l'avantage de l'homme.
En tout cas, Hahnemann a lui-même montré qu'il ne pouvait plus revendiquer le procédé homoéopathique comme méthode unique de guérison.
Dudgeon donne le titre de "Remarques sur l'extrême atténuation des remèdes homoéopathiques" à deux post-scriptum de Hahnemann à un article de Korsakoff paru dans les "Archives de la médecine homoéopathique". Hahnemann y exprime une idée étrange et hardie. Il y reprend une idée de Korsakoff suivant laquelle puisque un seul globule sec d'une haute dynamisation est capable de communiquer sa vertu médicinale entière à 13.500 autres globules non médicinaux, avec lesquels il est secoué pendant cinq minutes, sans même que son pouvoir médicinal s'affaiblisse, cette transmission merveilleuse parait se produire par la proximité et le contact, et être une sorte d'infection (Infektion) ressemblant fort à l'infection (Ansteckung) de personnes saines par une substance contagieuse (Kontagium) amenée à leur proximité ou à leur contact.
Après l'analogie faite entre les pathogénésies et les maladies miasmatiques contagieuses qu'il considère toutes comme des espèces morbides, il va donc ici beaucoup plus loin en assimilant la transmission à tout le véhicule de la propriété médicamenteuse à une contagion miasmatique. Il juge que cette vue est toute nouvelle, ingénieuse et probable et que nous en sommes redevables d'abord à Korsakoff. Cependant, si l'on acceptait cette analogie, on serait aujourd'hui fondé à dire, en en tirant les conséquences, que la matière est capable de se multiplier, et ce vitalisme généralisé (malgré les lettres de noblesse que lui a données Bergson) choquerait profondément nos conceptions traditionnelles de la matière même celles de l'antiquité. Remarquons quand même que l'emploi du vocabulaire vitaliste en physique, ce que Bachelard stigmatisait comme caractéristique de la pensée préscientifique, n'a pas totalement disparu, même dans la physique contemporaine, puisque, par exemple, on parle toujours de demi-vie des atomes, de vie et de mort des étoiles ou des galaxies. Mais ces concepts ne paraissent pas devoir servir comme principes explicatifs mais plutôt descriptifs.
Dans la 2e édition des maladies chroniques, Hahnemann a ajouté une note très importante qui prolonge, en la généralisant à tous les miasmes, tant aigus que chroniques, son hypothèse de la nature animalculaire du miasme du choléra. La traduction de cette note est assez délicate. Voici celle que nous proposons: "Ou ces différents miasmes aigus, à moitié spirituels (halb geistige) n'ont-ils pas une nature spéciale, telle qu'ils pénètrent l'énergie vitale (Lebenskraft) au tout premier instant de la contagion et la rendent malade, d'une manière qui est propre à chacun d'entre eux, puis croissent (wachsen) rapidement en elle à la manière des parasites (auf Parasiten-Art) et se développent, généralement en même temps qu'une fièvre particulière, et s'éteignent (ersterben) d'eux-mêmes après avoir produit (erzeugen) leur fruit (Frucht) (l'éruption cutanée pleinement sortie capable de communiquer a nouveau le miasme de la contagion) permettant ainsi à l'organisme vivant de se délivrer de la maladie et de guérir?
"A l'inverse, les miasmes chroniques ne sont-ils pas des parasites morbides (Krankheits-Parasiten) à moitié spirituels, qui continuent de vivre en la vie de l'homme qui en est saisi, mais qui, à la différence des miasmes aigus, ne s'éteignent pas cette fois d'eux-mêmes, avec l'éruption qu'ils engendrent primitivement (pustule galeuse, chancre, condylome - [nés de]* leur fruit lui aussi contagieux), et qui ne peuvent être seulement détruits et anéantis qu'au moyen d'une contre-infection (Gegen-Ansteckung) par une puissance morbide médicamenteuse très semblable et plus forte (les antipsoriques), de telle sorte que le malade en soit libéré et guérisse?" (TdA) (24).
[Ndt: * J'ajoute ces deux mots qui, si mon interprétation est exacte, sont implicites dans le texte.]
Il n'est pas aisé de dire si Hahnemann entend par Frucht la progéniture vivante des miasmes ou simplement leur effet morbide, c'est-à-dire la lésion cutanée qu'ils provoquent. Schmidt, dans sa traduction, opte plutôt pour la seconde interprétation. Remarquons néanmoins que Hahnemann se sert, dans son article sur le choléra, du terme Fruchtbarkeit pour désigner la fécondité des miasmes, leur capacité de se multiplier en une nichée d'êtres vivants. Il est certain, en tout cas, qu'il considère à nouveau les miasmes comme des êtres vivants en les assimilant à des parasites. Il les qualifie de semi-spirituels, terme un peu lourd d'une philosophie ambiguë et hasardeuse. Car ce qualificatif ne rendait-il pas seulement compte du fait que les miasmes devaient être beaucoup plus minuscules que les parasites mais non pas plus spirituels? on peut admettre néanmoins que sa conception des maladies comme étant dues le plus souvent à des causes dynamiques ou, ici, semi spirituelles pouvait favoriser l'idée de l'existence d'une matière non inerte, mais vivante, à l'origine des maladies. On n'a d'ailleurs pas manqué de reprocher un tel "vitalisme" à Pasteur lui-même. Cette thèse était cependant beaucoup plus absolue chez Hahnemann qui a élargi son vitalisme a presque toutes les formes de matière.
Dans la 6e et dernière édition posthume de l'Organon, Hahnemann, malgré ses hypothèses sur la nature des miasmes, n'a pas modifié ses vues sur la nature des maladies et apporte même quelques données nouvelles qui fournissent un éclairage sur les sources de ses idées. Nous examinerons deux thèses essentielles.
1. Critique d'un rôle efficient et fondamental d'une substance morbifique interne et
2. Critique de l'organicisme (représentation de la maladie par une atteinte organique).
Il juge toujours purement imaginaire la substance morbide, la matière peccante, que les praticiens de la Vieille Ecole ont cru trouver dans les maladies, et hypothétique toute anomalie interne qu'ils se figurent y voir. Ce sont de vaines suppositions et des hypothèses arbitraires (§ 25 note a; § 54). Cependant, au § 11, il suppose à nouveau que les maladies sont déclenchées par des agents morbides hostiles à la vie, tout en considérant encore que la force vitale est initialement la seule qui ressente leur influence dynamique.
Dans ce même paragraphe apparaît une note, absente de la 5e édition, contenant des réflexions qui montrent la nocivité de l'influence de Paracelse et de Van Helmont. Hahnemann utilise abusivement, à propos des maladies, qu'elles soient naturelles ou médicamenteuses, le modèle magnétique de ces derniers, celui d'une action à distance comparable à celle d'un aimant. Ceci est tout à fait caractéristique. "... de la même façon un enfant atteint de variole ou de rougeole communique celles-ci à un enfant sain, qui se trouve à proximité, sans le toucher, d'une manière invisible (dynamique), c'est-à-dire qu'il l'infecte à distance, sans que quelque chose de matériel (etwas Materielles) soit passé de l'enfant contagieux dans celui qu'il infecte, pas plus que quelque chose de matériel passe du pôle de l'aimant à l'aiguille d'acier qui l'avoisine. Une influence purement spécifique, spirituelle, communique à l'enfant qui se trouve à proximité la même maladie variolique ou morbilleuse, de la même façon que l'aimant transmet à l'aiguille qui se trouve près de lui, la propriété magnétique" (TdA) (28).
Ceci illustre ce qu'il affirme juste avant: "Ainsi, par exemple, l'action dynamique des influences pathogènes sur l'homme sain, de même que la force dynamique qu'exercent les médicaments sur le principe vital pour rétablir la santé humaine, n'est rien d'autre qu'une contagion (Ansteckung) absolument dénuée de toute nature matérielle ou mécanique, comme l'est la force d'un aimant..." (TdA) (28).
On mesure bien ici le danger des analogies. Hahnemann est conduit par une mauvaise analogie à une interprétation fausse du phénomène contagieux.
Au § 73, Hahnemann fait une tentative louable et intéressante de classer les différentes maladies aiguës. Par cette classification non parfaitement adéquate, il semble que Hahnemann ne considère plus toutes les maladies épidémiques comme miasmatiques.
Parmi les maladies dues à des miasmes aigus spécifiques, Hahnemann établit, de façon pertinente, une nouvelle dichotomie qui figure déjà dans la 5e édition (1833). Il différencie les maladies qui n'affectent l'homme qu'une seule fois dans sa vie (immunité définitive), de celles qui s'y reproduisent, d'une manière souvent assez semblable (immunité temporaire). Comme exemples des premières, il cite la variole, la rougeole, la coqueluche, la fièvre scarlatine lisse de Sydenham et les oreillons; il inclut dans les secondes la peste du Levant, la fièvre jaune des pays maritimes et le choléra asiatique.
Comme Hahnemann range le choléra parmi les maladies miasmatiques et qu'en 1831 le miasme du choléra lui paraît être, avec une très grande probabilité, un animalcule, on peut considérer qu'il attribue à tous les miasmes une nature animalculaire ou parasitaire, ce que semble attester la note que nous avons extraite de la 2e édition des maladies chroniques.
On comprend mal alors comment il a pu, simultanément ou postérieurement à cette seconde édition, renforcer sa vision du caractère immatériel des maladies, tant naturelles qu'artificielles, et d'une action immatérielle et à distance des agents morbides.
Pour terminer, précisons que Hahnemann n'utilise jamais les termes immunité, immuniser, vaccination, vacciner dont se sert Schmidt dans sa traduction.
Les idées de Hahnemann sur la pathogénie infectieuse sont souvent remarquables et il a certainement peu à envier à ses contemporains. Il a cependant quelque peu terni son œuvre en donnant de certains faits de fausses interprétations qui semblent résulter d'a-priori philosophiques. Si, à mon avis, il n'y a pas du tout lieu d'évacuer complètement de la science le vocabulaire philosophique, son utilisation doit être plus prudente que ne l'a fait Hahnemann.
C'est une énorme contre-vérité de prétendre avec Rouzé (43, p. 27) que Hahnemann ne s'est pas intéressé à la prophylaxie de la contagion. D'accord pour dénoncer les erreurs de Hahnemann, mais il faudrait au moins lire les textes. King, qui bien que ne croyant pas à l'homoéopathie, y consacre un chapitre dans un des ses ouvrages (34), reconnaît les mérites de certaines idées de Hahnemann, tout spécialement les mesures prophylactiques que celui-ci préconise dans "L'ami de la santé" contre les épidémies.
Pour mieux juger Hahnemann, il faudrait comparer ses idées avec celles de ses contemporains ou de ses devanciers. Beaucoup de ses idées ne sont pas nouvelles et, à l'évidence, il ne peut en assumer seul la paternité. Mais ce n'est pas un moindre mérite que de s'engager sur la trace d'idées fécondes.
Recensons rapidement les idées de Hahnemann relatives à notre sujet et que la science a entérinées plus tard.
1. Dès 1789 au moins, Hahnemann a défendu la thèse de la contagion des maladies épidémiques, d'abord à cette date pour les maladies vénériennes, puis en 1792 pour les épidémies fébriles, et ensuite pour beaucoup d'autres maladies que nous avons énumérées. En 1831, il l'affirme catégoriquement en ce qui concerne le choléra, s'opposant de façon virulente aux non-contagionnistes dont Hufeland. Nous savons qu'au milieu du XIXe siècle, le courant contagionniste n'était même pas majoritaire.
2. Il a expliqué, au moins à partir de 1806, la contagiosité des maladies épidémiques, surtout de celles qui sont stables et reconnaissables à leur symptomatologie similaire chez tous les individus, par l'existence d'une cause extérieure, stable, le plus souvent unique, spécifique de chaque épidémie, et fondamentale (parce que primitive, nécessaire et, nous pourrions dire aussi, efficiente). Il faut bien faire attention que cette action n'exclut pas celle de l'énergie vitale de l'organisme. Dès 1801, il en affirme la nature miasmatique et classe les miasmes en aigus et chroniques.
3. Mieux encore, Hahnemann se prononce sur la nature de ces miasmes. Dès 1795, il exprime clairement l'idée prophétique que le miasme est un tout petit animalcule, cependant si discrètement que personne n'y a prêté attention. Et il laissera cette hypothèse dans les oubliettes pendant près de 40 ans, jusqu'à ce qu'elle resurgisse avec grande force et extrême pertinence, à propos du choléra. Cette fois, il la développe et y insiste beaucoup. Il la juge extrêmement vraisemblable et la plus plausible. Deux ans plus tard (1833), il la généralise à tous les miasmes mais d'une manière qui interpelle plutôt qu'elle n'affirme.
Plenciz me paraît être la source la plus probable de Hahnemann. Henne (29) a déjà évoqué cette influence. Orr ne peut pourtant pas écarter un rôle possible d'autres auteurs, en particulier de Kircher et F. Hoffmann.
Pour avoir brillamment soutenu l'hypothèse des animalcules, Hahnemann se démarque significativement de la plupart de ses soi-disant précurseurs ou disciples, notamment Hippocrate, Paracelse et Kent.
Suivant Penso (39), on ne rencontre pas du tout l'idée chez les Grecs, en particulier dans la Collection Hippocratique.
Koyré, dans un article sur Paracelse (35), prétend que si l'on veut voir en ce dernier le "précurseur" de la médecine moderne, c'est dans son idée que la maladie est un être dynamique, vital, et qui se développe selon sa propre nature. Bien qu'heureusement Koyré se défende formellement de considérer Paracelse comme un précurseur de Pasteur, il pense qu'on pourrait voir dans cette idée une prévision ou un pressentiment des théories microbiennes. je trouve philosophiquement très intéressant que la conception "ontologique" des maladies, comme plus tard, ajouterai-je, la conception des maladies par les nologistes, ait pu favoriser l'hypothèse d'entités individualisées et spécifiques à l'origine de celles-ci. Mais je ne connais aucun texte de Paracelse où se trouve énoncé l'idée de micro-organismes comme causes de certaines maladies, ce qu'atteste Koyré. Cette différence majeure entre Paracelse et Hahnemann aurait dû empêcher de les confondre ou de les amalgamer un peu trop rapidement.
Soulignons aussi la distance séparant Hahnemann de l'un de ses disciples, Kent. Pour celui-ci, "les microbes ne sont que les conséquences des maladies" (33), "... l'homme sain pourrait vivre impunément dans un lazaret!" (33); "en vérité l'homme ne tombe pas constitutionnellement malade par des causes externes, par des microbes, ni même par l'action du milieu, mais bien par des causes qui se trouvent en lui" (33).
Si pour Hahnemann les miasmes, seuls, ne sont pas suffisants à créer les maladies, ils n'en sont pas moins nécessaires à leur déclenchement.
Nous mesurons toute la sagacité de Hahnemann quand on compare ses vues à celles de C. Bernard, qu'on considère pourtant comme une figure de proue de la science, dans cette réflexion surprenante du "Cahier de notes" (1850-1860) qui a attiré mon attention: "Il y a beaucoup de gens qui ne pensent pas qu'il soit nécessaire de prouver le point de départ. Ils font une hypothèse absurde et ils partent delà. Ces hommes sont la plaie des sciences (idéologues). Exemple: le choléra est un animalcule qui entre dans le sang, or il faut tuer l'animalcule, et donner le camphre, etc." (3).
Eh oui! on peut être très éclairé dans un domaine et aveugle dans un autre. C'est le cas ici de C. Bernard trop imbu de physiologie et qui rechignera aux premières expériences de Pasteur. C. Bernard identifiait la physiologie de l'homme sain et celle de l'homme malade, n'y voyant qu'une différence quantitative. Ceci ne pouvait être favorable à l'éclosion d'une science pathologique spéciale, celle des maladies infectieuses dues à des agents vivants microscopiques.
La réflexion de C. Bernard doit nous mettre en garde et nous engage à émettre une importante restriction à sa méthodologie et à celle de tous les positivistes étriqués et bien-pensants (C. Bernard, heureusement, bien qu'influencé par le positivisme, a su parfois le critiquer sévèrement, pas tout à fait assez à notre goût et d'une manière qui aurait pu être plus avisée). Une hypothèse n'est pas absurde et dénuée de valeur parce qu'elle n'est pas encore vérifiée ou même est invérifiable. Nous allons y revenir. On n'a pas manqué de considérer les "seminaria contagionis" de Fracastor ou les miasmes de Hahnemann comme de pures hypothèses, des chimères ou des êtres de raison métaphysiques. L'excès polémique amène à rejeter totalement des hypothèses pourtant fécondes et à nier le phénomène des autres.
Comment se fait-il que Hahnemann, qui a émis son hypothèse des miasmes animalcules plusieurs décennies avant leur première reconnaissance objective par les Bassi, Pasteur..., ne soit même pas cité dans un ouvrage aussi exhaustif que celui de Penso? Cela ne témoigne-t-il pas de l'ostracisme dont sont très fréquemment victimes les novateurs et ceux qui dérangent les habitudes intellectuelles?
4. Hahnemann a à son actif d'autres conceptions très modernes, celle de l'immunité active et du rôle du système nerveux dans cette immunité, celle de porteur sains.
5. On trouve aussi chez Hahnemann l'idée de transformations (ou d'adaptation) des miasmes suivant les conditions extérieures (environnement) ou internes à l'individu (terrain).
6. Enfin, Hahnemann énonce une idée à laquelle on est loin de s'attendre venant de lui, l'idée que certaines substances médicinales peuvent directement tuer les miasmes, et que, dans ce cas, des doses pondérables fortes se justifient pleinement. Dans la pratique, Hahnemann ne manquait pas de réalisme.
Cet ensemble d'excellentes idées est malheureusement un peu gâté par d'autres vues que l'on ne peut pas, sans partialité, passer sous silence. Le bon grain doit être séparé de l'ivraie, l'arcane du résidu. Il faut tout de même s'efforcer de faire la part entre ce qui relève de l'imaginaire pur, de l'illuminisme, ou, si l'on ne veut pas être mauvaise langue, de l'erreur scientifique, et ce qui parait susceptible de s'intégrer dans la science; tout en étant bien conscient que cette distinction n'est pas toujours facile.
Il serait injuste de juger Hahnemann relativement à la science d'aujourd'hui. Le mérite d'un auteur n'est pas, tel Rouzé, de profiter de sa situation temporelle pour se moquer des erreurs de ceux qui précèdent, mais d'apporter une idée originale ou un fait nouveau qui puisse faire avancer la science, si peu soit-il. Il nous suffit que Hahnemann ait été meilleur médecin que la plupart des médecins de son temps, ne serait-ce qu'en combattant les méthodes évacuatrices et débilitantes qui alors prévalaient pour lui accorder un préjugé favorable. Cependant, on pourrait peut-être en dire autant de beaucoup de "charlatans", qui contentent souvent leurs patients. Aussi, pour distinguer Hahnemann du "charlatan", il faut que le remède homoéopathique fasse la preuve d'une certaine action bénéfique, aussi minime soit-elle, qui soit autre que l'effet placébo.
Il y a un monde entre dire que le remède homoéopathique n'a aucune action différente d'un effet placébo et affirmer qu'il est suffisant dans tous les cas ou meilleur que d'autres moyens dans certains cas. Si on ne peut, peut-être, assigner de limites à son utilisation, force est de constater qu'une substance homoéopathique est incapable de réaliser entre autres une anesthésie, une contraception, de servir efficacement au moins dans un premier temps, à la réanimation par exemple d'un polytraumatisé, choses dont il serait inimaginable aujourd'hui de prétendre se passer. L'application stricte et isolée de l'homoéopathie doit donc évidemment se cantonner dans un champ restreint si elle veut se montrer efficace. L'homoéopathie peut aussi élargir son champ d'action si elle s'adjoint en outre d'autres procédés thérapeutiques pas forcément allopathiques (hygiène, diététique, autres thérapeutiques...) comme le faisait Hahnemann lui-même. Elle peut donc recouvrir, seule ou en association, une bonne partie de la pathologie courante. Pourquoi faire courir quelquefois un risque au patient par un traitement allopathique puissant, dont on ne peut prévoir absolument l'effet secondaire dans un cas donné, quand un moyen plus doux est suffisant et permet de l'éviter?
En admettant même que l'homoéopathie soit une totale illusion, ce qui sera certainement démenti un jour, l'illusion n'est pas l'apanage de tous les prétendus "charlatans".
Il est sûr que les partisans de la saignée n'agissaient pas uniquement par un effet placébo. je relève avec amusement quelques remarques que fait, à propos de Van Helmont, Daremberg, professeur d'histoire de la médecine au Collège de France et auteur de livres érudits sur les doctrines médicales. L'auteur juge très sévèrement Paracelse et Van Helmont dans les longues et intéressantes études qu'il leur consacre dans un de ses livres. Bien que se piquant de haute science, il n'en écrit pas moins aussi tard qu'en 1870: "... il (Van Helmont) est dans une erreur complète lorsqu'il soutient que la saignée n'est jamais nécessaire dans aucune fièvre" (5).
Ensuite, au nom du sens médical et même du sens commun, il condamne les invectives de Van Helmont contre les purgatifs et les vésicatoires. Voilà de beaux exemples d'illusions scientifiques. On arguera peut-être qu'à cette époque on ne disposait pas de moyens efficaces et qu'avant C. Bernard, la méthode expérimentale n'était pas mise en œuvre en biologie. Mais la saignée, les purgatifs, les vésicatoires sont dénués aujourd'hui de rationalité et ont des indications quasiment nulles. Certes, on a le sentiment que la médecine a, depuis, beaucoup progressé. Mais n'y a-t-il pas là une illusion de perspective? Notre savoir ne sera-t-il pas dérisoire par rapport à notre connaissance future et au savoir possible?
Rapportons maintenant les erreurs de Hahnemann.
1. Hahnemann a rarement admis une pénétration du miasme à l'intérieur de l'organisme. Il l'a admis en 1789 pour les maladies vénériennes mais, par la suite, il a presque toujours nié toute matière peccante interne et toute lésion d'organes par les miasmes. De la même façon que Nugent, Hunten.., Hahnemann a sous-estimé le rôle des miasmes. Dans l'affirmation que l'organisme perçoit immédiatement et dans son entier, par l'intermédiaire du système nerveux, le miasme qui entre au contact de la peau et des muqueuses, on peut voir un remarquable pressentiment de ce qu'on appellera la réaction immunitaire de l'organisme. Cependant, il s'est trompé quand il croit possible l'immunité active sans aucune pénétration du miasme dans l'organisme. On doit voir en Hahnemann un partisan de la théorie nerveuse à l'image de Nugent, Cullen et d'autres.
2. Comme pour les substances médicamenteuses, Hahnemann a cru possible une action à distance des miasmes sur l'organisme. Or, une telle action n'a jamais été confirmée par la science.
C'est le modèle magnétique qui devient dominant chez lui à l'image de Paracelse et de Van Helmont. C'est sans doute pour expliquer la transmission de la vertu médicamenteuse aux dilutions successives qu'il a insisté sur ce modèle. Mais, en ce qui concerne la contagion des miasmes, l'action à distance n'a trouvé aucune vérification et représentait probablement un obstacle à la compréhension du phénomène contagieux.
3. Par sa théorie des maladies chroniques, Hahnemann réduit finalement la pathologie à n'être que miasmatique. A l'origine de presque toutes les maladies chroniques, il a inventé un miasme psorique que la science n'a jamais mis en évidence. Par là, et en concevant les miasmes héréditaires, transmissibles à travers un grand nombre de générations, il confond, en les mêlant étroitement, la pathologie miasmatique et la pathologie héréditaire qui sont conçues de nos jours comme ayant une origine distincte.
4. Hahnemann a le mérite de s'être interrogé très tôt sur la nature des miasmes, mais il néglige le pouvoir de la science et fait une erreur philosophique grossière au considérant les miasmes comme absolument inaccessibles aux sens (1806 et Organon). C'est l'occasion de développer quelques
Nous ne pouvons donner ici que quelques éléments.
Le rapport de la métaphysique et de la science est souvent appréhendé sous la forme d'une démarcation radicale entre ces deux disciplines dans un but bien trop souvent idéologique. Soit on considère, principalement avec les Anciens et les philosophes classiques, que la métaphysique est la première des sciences, une connaissance supérieure et la seule vraie, parce que la science véritable doit être stable et intemporelle: une telle science doit donc porter sur des réalités fixes et constantes, différentes des réalités physiques qui nous apparaissent soumises au changement perpétuel. Soit au contraire, on considère, surtout depuis l'avènement de la philosophie moderne, que la métaphysique n'est pas une science authentique et que la vraie science est expérimentale: les essences sont jugées inconnaissables, ou inexistantes et vides de sens. Platon, en séparant un monde intelligible du monde sensible, illustre le premier courant. Sous peine de stérilité il devait, par sa doctrine de la participation, tenter de relier les deux mondes, sans grand succès. La philosophie dAristote est une tentative plus subtile pour résoudre les problèmes du rapport entre le métaphysique et le monde sensible. Nous évoquerons ici deux philosophies modernes qui s'efforcent d'établir une démarcation entre la métaphysique et la science: les doctrines de Kant et de Popper sont probablement les tentatives les plus élaborées, les plus importantes, et les plus dignes d'intérêt, parmi celles qui dénient à la métaphysique le statut de science.
Bien que l'idée positiviste soit en fait très ancienne, Kant est le premier à fonder un système sur le refus de la possibilité d'une connaissance métaphysique (32). La connaissance passe obligatoirement par nos sensations, fruit de notre intuition sensible. Ces sensations brutes sont élaborées et ordonnées en concepts grâce aux catégories de notre entendement. La raison régule et unifie notre expérience traduite en concepts.
Popper, au XXe siècle, veut prolonger la démarche de Kant en la dépassant (41, 42). Il s'oppose au critère de démarcation entre théories scientifiques et théories non scientifiques (qu'il appelle métaphysiques) auquel souscrivent une grande proportion de scientifiques et les représentants du courant le plus commun de la philosophie de la connaissance, c'est-à-dire les empiristes. Pour eux, la science prend sa source dans l'expérience et l'induction. Popper stigmatise également le critère des néopositivistes qui, dans la lignée de Kant, regardent les énoncés métaphysiques comme des pseudo-énoncés dépourvus de signification.
Pour Popper, la science ne procède pas inductivement et par vérification des théories. La démarche rationnelle, la concurrence des théories est pour lui primordiale, et donc il porte un jugement sévère sur Bacon et ses disciples. Il affirme en outre qu'on ne peut jamais vérifier une théorie, puisqu'une théorie, comme le disait déjà C. Bernard, n'est dans l'absolu jamais vraie, étant donné que la science évolue et que de nouvelles théories succèdent aux anciennes. Ce qui fait la valeur d'une théorie, c'est simplement qu'elle résiste mieux que les autres aux tests expérimentaux. Le progrès scientifique ne consiste en fait qu'en une tentative de réfuter les théories, qu'à proposer de nouvelles théories rationnelles susceptibles d'être testées et de résister à des tests nouveaux. Le critère de démarcation n'est donc pas la vérification mais la réfutabilité. Une théorie est scientifique si elle est réfutable ou testable par un événement concevable, métaphysique si elle est absolument irréfutable. Popper esquisse une distinction, à mon sens capitale, entre les théories susceptibles d'être testées ou réfutées bien qu'elles ne le soient pas encore, et les théories absolument irréfutables. Malheureusement, il n'y fait qu'allusion, car si cette distinction est en théorie pertinente, elle nous semble problématique en pratique. Il fustige le critère des néo-positivistes parce que les énoncés ou théories métaphysiques ne sont pas pour lui absurdes ou dénuées de signification.
Pour ma part, je rejette d'une façon générale la pertinence et la possibilité d'une démarcation entre métaphysique et science. Il faut, je crois, concevoir le champ et le progrès de la connaissance suivant une triple partition que détermine une double démarcation.
Le premier domaine est celui de la physique actuelle, de tous les objets physiques qui nous sont déjà connus, de toutes les entités révélées jusqu'à ce jour par nos théories expérimentales sans en exclure celles qui ne sont pas en elles-mêmes perceptibles par l'intermédiaire de nos sens mais qui sont postulées et contrôlables par l'expérience (particules quantiques, etc.).
Le domaine intermédiaire est celui que je nommerai, à défaut de terme meilleur, le supraphysique, c'est-à-dire le champ de toute notre expérience possible (dans le futur), celui que révèleront des théories physiques inconnues aujourd'hui qui auront pour support de nouvelles expériences et la mise en évidence de nouveaux objets ou entités physiques. Ce domaine qui, par nos découvertes, se rétrécit constamment, est immense aussi bien dans l'infiniment grand que dans l'infiniment petit. Il n'est pas défini sinon par les limites qu'imposent les conditions de possibilité de l'expérience (encore que l'homme puisse peut-être se transformer, naturellement ou par une action sur lui-même).
Le dernier domaine est celui de la métaphysique que les positivistes et les matérialistes inconséquents ne manqueront évidemment pas de récuser. Les questions métaphysiques me paraîtront toujours conformes à la dignité de l'homme et on devra toujours honnir ceux qui veulent limiter la réflexion humaine et le domaine où elle doit s'exercer. je ne vois pas comment on pourrait prétendre faire abstraction des notions d'être, essence, en-soi, réalité, vérité, dont certes on doit interroger le sens; c'est l'objet propre de la métaphysique. Même le langage commun se réfère, plus ou moins explicitement, à ces notions. La raison philosophique ne me paraît pas différer de la raison scientifique et je considère les questions philosophiques et métaphysiques autant scientifiques que les questions dites scientifiques. Prétendre en avoir la clef ou détenir la vérité est évidemment une autre histoire.
Cette double démarcation ne doit pas bien sûr être comprise comme similaire à une division dans l'espace. Elle ne fait que traduire, d'une part, notre rapport à l'objet ou, si l'on veut, à l'en-soi kantien; car, comme l'a parfaitement vu Kant, la connaissance est tributaire de notre nature, de nos facultés. (C'est ce qu'il appelait sa révolution copernicienne.) De la même façon qu'il n'y a pas d'effet médicamenteux sans un sujet qui métabolise le médicament, il n'y a pas de connaissance sans sujet apte à connaître. La science est toujours une réduction ou une transformation de la réalité par le sujet. Notre double démarcation traduit d'autre part le progrès historique de notre connaissance, le transfert constant de supraphysique au physique qui fait que notre domaine physique s'élargit sans cesse. Elle n'est pas en opposition avec le système de Kant qui fait une bonne place à la notion d'anticipation. Nous pouvons par l'imagination anticiper la découverte de nouveaux objets ou créer de nouvelles théories physiques. Mais Kant a singulièrement limité la possibilité de formation des concepts physiques. Trop confiant dans la physique newtonienne, il a restreint les concepts scientifiques aux concepts issus d'une soi-disant intuition sensible à priori de l'espace et du temps. Par exemple, les concepts d'espace-temps et de particules quantiques sont impossibles dans son système.
Même en refusant les notions de cause, d'essence, de réalité ou d'être, puisque nous ne percevons rien sans objets sensibles (nous ne voyons pas sans particules lumineuses, nous ne sentons pas sans particules gazeuses, nous n'entendons pas sans vibrations matérielles, etc.), pourquoi devrions-nous supposer que notre connaissance sensible est infinie et qu'il n'existe rien qui soit d'une nature différente des particules nécessaires aux sens, au-delà donc de notre domaine perceptif.
On a très souvent ignoré la distinction entre le supraphysique et le métaphysique. On les a très souvent confondus, ce qui a entraîné de graves malentendus. D'un côté, en niant la "métaphysique", on a risqué de donner des explications simplistes de phénomènes complexes parce qu'on s'efforçait de les expliquer par la physique trop simpliste dont les savants disposaient à leur époque (principes mécaniques d'application limitée, science de la matière rudimentaire...). En même temps, on traitait de métaphysiques des idées et des concepts qui pouvaient parfaitement s'intégrer dans le domaine physique parce que ces idées philosophico-scientifiques pouvaient être des anticipations scientifiques (appartenant en réalité au domaine supraphysique). D'un autre côté, les auteurs considéraient parfois leurs idées comme de nature métaphysique (entre autres Hahnemann qui imagine certaines fois les miasmes comme inaccessibles aux sens, et l'action de ses remèdes comme immatérielle et transcendante); en conséquence, leurs adversaires les ont encore davantage niés. C'est ainsi que beaucoup n'ont pas reconnu la valeur des anticipations philosophico-scientifiques, ce que le thème de cet article peut nous servir à illustrer. On n'a pas manqué de nier l'existence des "seminaria contagionis" de Fracastor, des miasmes de Hahnemann, et des animalcules comme causes de certaines maladies. Hahnemann, qui a nié l'existence de toute matière peccante, n'est pas à exempter de ce reproche. Il y a déjà, dans "Le sophiste" de Platon une excellente critique du "matérialisme", de ceux incapables d'imaginer autre chose que les choses qu'ils peuvent toucher ou percevoir au moyen d'un autre sens. On peut au moins affirmer que le domaine de notre perception ne sera pas le même demain qu'aujourd'hui.
Les idées philosophiques de Hahnemann ont peu à voir, à l'encontre de ce que soutient Tischner (45), avec celles de Kant. Il a probablement subi l'influence de la philosophie expérimentale (Boyle) et celle d'idées issues du positivisme relativement éclairé de Kant. Elles se rattachent en fait beaucoup plus à certaines philosophies prékantiennes, ce qui n'est pas forcément une tare parce que les théories philosophiques, du fait de leur prétention intemporelle, résistent mieux au temps que les théories scientifiques.
La philosophie de Popper a le grand mérite d'éviter tout dogmatisme en ôtant à la science tout caractère apodictique et la capacité d'accéder à la vérité absolue. Popper admet que la science s'efforce toujours d'expliquer le connu par l'inconnu et, en conséquence, que les mythes, les idées philosophiques, peuvent jouer un rôle non négligeable dans la genèse des théories scientifiques. Pourtant, il prétend qu'une démarcation entre sciences et pseudosciences, théories scientifiques et théories métaphysiques ou théologiques, est possible. Il sous-entend ainsi que la théologie et la métaphysique sont des pseudo-sciences, étant pour lui irréfutables.
Je conteste que nous ayons dans beaucoup de cas le pouvoir de discriminer les théories scientifiques et les théories métaphysiques parce que si nous percevons aisément la ligne de démarcation entre le physique et le supraphysique nous ne pouvons tracer la frontière entre le supraphysique et le métaphysique du fait que nous ne connaissons pas, dans sa totalité, le domaine du supraphysique. Par exemple, comment pouvait-on, au XVIe siècle, affirmer le caractère scientifique ou métaphysique de la théorie des "seminaria contagionis" de Fracastor puisqu'on ne possédait aucun moyen de la tester et de la réfuter? Dire qu'on pouvait savoir dès cette époque que cette théorie serait à l'avenir testable et donc, qu'à la différence des théories métaphysiques, elle ne resterait pas à tout jamais non testable, nous paraît bien présomptueux parce que cela préjuge du développement futur de la science physique, de l'évolution des théories physiques. Il fallait disposer d'une certaine science de l'optique, d'instruments microscopiques, pour tester la théorie de Fracastor. Qu'est-ce qui nous garantissait que l'évolution de la science physique nous permettrait de voir les microbes et par là de tester sa théorie des particules vivantes? que notre vision ne serait que multipliée par les instruments et que la physique à l'échelle des microbes serait en quelque sorte analogue, à la taille des objets près, à celle convenable dans notre monde ordinaire? On ne pouvait préjuger d'une telle analogie. La physique à l'échelle infra-atomique s'est révélée incommensurable avec la physique qui vaut à notre échelle. Le pouvoir de distinguer le métaphysique présuppose en fait une connaissance absolue de ce que seront les théories physiques, une préscience complète de supraphysique. D'un autre côté, les théories dites métaphysiques ne paraissent pas du tout irréfutables. Par exemple, l'image de Dieu que nous fournit la Bible a été réfutée par la science (âge de la Terre, etc.). Ceci ne nous oblige pas à rejeter le concept de Dieu mais à le modifier.
Je ne veux pas néanmoins enlever toute spécificité à la métaphysique. La science semble ne jamais être en mesure de prouver ou réfuter le déterminisme et le finalisme. Les philosophies se rattachent souvent étroitement à ces problèmes. Il apparaît donc qu'il existe un domaine d'incertitude dans lequel les imaginations les plus débridées, les divagations les plus extrêmes et les plus vides, peuvent sévir sans fin. Cependant, parmi toutes les hypothèses émises, il risque fort de s'en trouver quelques-unes géniales et récupérables Par la science, peut être sous une forme transformée qui les relie à notre expérience, ce qui ne rend pas ces "divagations" tout à fait inutiles.
En dépit de ses erreurs scientifiques et philosophiques, Hahnemann s'est montré en avance sur son temps en condamnant la saignée et en pressentant le rôle de micro-organismes dans certaines maladies. Ses idées sont en ce domaine très supérieures à celles de savants réputés venus après lui, Daremberg et C. Bernard. Il ne mérite certainement pas l'épithète de ridicule dont souvent on l'affuble.
1. Ameke W, History of homœopathy, trad. de l'allemand par E. Drysdale, 1887, Gould and Son, London.
2. Bariety M. et Coury C., Histoire de la médecine, 1963, Fayard.
3. Bernard C., Cahier de notes 1850-1860, 315 p., 1965, p. 144.
4. Bounan M., "Fondement théorique du traitement homoéopathique des infections", L'homoéopathie française, 1989, t. 77, n° 2, pp. 46-52 et n° 3, pp. 43-48.
5. Daremberg C., Histoire des sciences médicales, 2 vol., 1870, Baillière, Paris, t. 1, p. 526.
6. Haehl R. und Hahnemann S., Sein Leben und Schaffen, 2 vol., 1922, rééd. 1988, T&W Verlags GmbH, Dreieich,
8. Hahnemann S., "Instruction pour les chirurgiens sur les maladies vénériennes", trad. de Schlesinger-Rahier dans Études de médecine homoéopathique, 2 vol., 1855, Baillière, Paris.
9. Hahnemann S., Freund der Gesundheit, 1re partie, 1792, Fleischer, Frankfurt.
10. Hahnemann S., Freund der Gesundheit, 2e partie, 1795, Crusius, Leipzig.
11. Hahnemann S., "Über den Ansprung", J. Fr. Blumenbach's medic. Bibliothek, 1795, vol. III, pp. 701-705.
12. Hahnemann S., "Einige Arten anhaltender und nachlassender Fieber", Hufeland journal (journal der praktischen Arzneikunde und Wundarzneikunst), 1798, vol. 5, part. I, pp. 22-52.
13. Hahnemann S., "Guérison et préservation de la fièvre scarlatine", trad. de l'allemand en anglais par Dudgeon, dans The Lesser Writings, rédd. 1984, B. Jain, New Dehli.
14. Hahnemann S., "Monita über die drei gangbaren Kurarten vom Verfasser der Arzneischatzes", Hufelands journal, 1801, voll. XI, part. 4, pp. 3-64 (pp. 10, 28). Trad. fr. par Schlesinger-Rahier, dans Études de médecine homoéopathique, 2 vol., 1855, Baillière, Paris.
15. Hahnemann S., "Heilkunde der Erfahrung", Hufelands journal, 1806, vol. XXII, part. 3, pp. 5-99 (pp. 13, 16, 17). Trad. fr. par Schlesinger-Rahier, dans Études de médecine homoéopathique, 2 vol., 1855, Baillière, Paris.
16. Hahnemann S., "Über den jetzigen Mangel aussereuropäischer Arzneien", All. gem. Anzeiger der Deutschen, 1808, n° 207.
17. Hahnemann S., "Lettre à un médecin de haut rang (1808)", trad. par SchlesingerRahier dans Études de médecine homoéopathique, 2 vol., 1855, Baillière, Paris.
19. Hahnemann S., Organon de l'art de guérir, 2e éd. all. trad. par E.G. de Brunnow, 1824, Arnold, Dresde.
20. Hahnemann S., "Geist der neuen Heillehre", Allgem. Anzeiger der Deutschen, mars 1813.
21. Hahnemann S., "Instruction sur les maladies vénériennes et leur mauvais traitement habituel", trad. de l'allemand en anglais par Dudgeon dans The Lesser Writings, rééd. 1984, B. Jain, New Dehli.
22. Hahnemann S., "Beleuchtung der Quellen der gewöhnlichen Materia medica", en introduction de la 31 part. de la Reine Arzneimittellehre, 1817, Dresde, p. XLIV.
23. Hahnemann S., Les maladies chroniques, leur nature spéciale et leur traitement homoéopathique" (1828), trad. par Jourdan, 2 vol., 1832, Paris, pp. 16, 165, 62, 208, 14, 56, 139.
24. Hahnemann S., Die chronischen Krankheiten ihre eigenthümliche Natur und homöopatische Heilung, 21 éd. augmentée (1835), rééd. de la partie théorique, 1983, Organon-Verlag, p. 45.
26. Hahnemann S., Sendschreiben über die Heilung der Cholera, 1831, Hirschwald, Berlin, P. 11.
27. Hahnemann S.,Aufruf an denkende Menschenfreude über die Ansteckungsart der asiatischen Cholera, 1831, Berger, Leipzig, pp. 13, 8, 15.
29. Henne H. Hahnemann a physician at the dawn of a new era, trad. de l'all. par M. R. Skopec et M. Skopec, 1977, Hippokrates Verlag, Stuttgart.
30. Joly P., "Homoéopathie" et "miasmes", Homoéopathie, 1988, n° 5, pp. 59-60.
31. Jouanny J., "Attention! Danger! Halte aux exégèses tendancieuses des textes de Hahnemann", L'homoéopathie française, 1989, t. 77, n° 4, pp. 51-54.
32. Kant E., Critique de la raison pure (1781), trad. de l'all. par J. Barni, 1976, Garnier Flammarion, Paris.
33. Kent J.T., La science et l'art de l'homoéopathie (1900), trad. par P. Schmidt, 2e éd., 1969, Maisonneuve, Ste-Ruffine, pp. 36, 38, 51.
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36. Nugent C., Essai sur l'hydrophobie, trad. de l'anglais par C. Alston, 1754, Cavelier, Paris, pp. 231, 232.
37. Penso G., La conquête du monde invisible; parasites et microbes à travers les siècles, trad. de l'italien par M. Mathieu Rampa, Ire éd. fr. révisée et augmentée, 1981, R. Dacosta, Paris.
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40. Pinet P., "Paracelse, Nugent et Boyle, le 'Tria Prima' de Hahnemann", L'homoéopathie française, 1989, t. 77, n° 1, pp. 54-65 et n° 2, pp. 57-66.
41. Popper K., La logique de la découverte scientifique (1935), trad. de l'anglais par N. Thyssen-Rutten et P. Devaux, 1973, Payot, Paris.
42. Popper K., Conjectures et réfutations (1963), trad. de l'anglais par M.I. et M.B. de Launay, 1985, Payot, Paris.
43, Rouzé M., Mieux connaître l'homoéopathie, 1989, éd. La découverte, Paris.
44. Taton R., Histoire générale des sciences, 3 tomes, 1961, rééd. 1981, PUF, Paris, t. II, p. 649.
(1) je mets entre crochets les passages ou les mots qui me paraissent mériter une traduction différente de celle proposée par Schlesinger-Rahier ou, par la suite, par d'autres auteurs.

References: § 258
 § 412
 § 278
 § 47
 § 17
 § 42
 § 289
 § 369
 § 42
 § 32
 § 16
 § 49
 § 73
 § 41
 § 46
 § 28
 § 25
 § 32
 § 54
 § 59
 § 6
 § 215
 § 54
 § 11
 § 73