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Timestamp: 2019-10-16 07:44:20+00:00

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Principes de la science sociale | Henry Charles Carey | download
Main Principes de la science sociale
Le tome 1 avait défini les principes élémentaires de notre société, grâce à l'histoire de la science sociale. Il s'agit dans ce tome 2 de découvrir les systèmes économiques du XIXe. Cette découverte permet alors de construire notre société scientifiquement.
ISBN 13: 9791092732191
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§ 1. Plus il y a rapprochement entre les prix des denrées brutes et des utilités manufacturées, plus la société tend à prendre sa forme naturelle;
Ainsi plus elle a tendance à fermeté et régularité de mouvement, plus elle avance vite en civilisation, richesse et pouvoir. Plus l'écart tend à se prononcer, plus la société tend à prendre la forme d'une pyramide renversée, moins le mouvement est régulier, plus elle tend à la barbarie, et plus vite elle décline en richesse et pouvoir. Dans les États-Unis ces prix vont s'écartant,  plus de coton et de farine étant aujourd'hui nécessaire pour payer une quantité donnée de fer, de cuivre ou de plomb, les utilités les plus essentielles pour avancer en civilisation, qu'il en fallait pour la même fin il y a un demi-siècle183
.Plus ce rapprochement est étroit, plus grande est partout la tendance à ce qu'augmente la productivité du sol, avec accroissement du pouvoir d'association et combinaison. Plus se prononce l'écart entre ces prix, plus la tendance augmente vers l'épuisement du sol avec déclin du pouvoir de combinaison. » Dans ce pays les pouvoirs du sol diminuent, et il se présente ainsi à nous un autre phénomène qui partout ailleurs aussi accompagne le déclin de civilisation et l'approche de la barbarie184
Plus le sol va s'enrichissant, plus augmente son pouvoir d'attraction, plus s'accélère le développement du commerce, et plus les tendances de l'époque sont vers la civilisation. Plus il va s'appauvrissant, plus augmente son pouvoir répulsif, plus se ralentit le développement du commerce, et plus rapide est le déclin de civilisation. Dans notre pays, comme nous l'avons vu, le pouvoir attractif du sol diminue et les hommes presque partout vont se fuyant les uns les autres comme ils fuiraient la peste; reproduction des énormes émigrations des temps barbares de l'Europe, et preuve concluante d'un déclin de civilisation, de richesse, de force et de pouvoir. Quels sont les phénomènes secondaires par lesquels se manifeste cette décadence et quelle influence exercent-ils sur la société? Nous allons le rechercher.
Au retour de la paix en 1815, la terre avait un prix élevé, grâce à un marché domestique existant déjà pour le plus important de ses produits. La protection étant interrompue, ce marché disparut, le résultat se manifeste, six ans après, par la ruine universelle des fermiers; partout des actions en justice, des hypothèses forcloses, les ventes par le shérif se multipliant au point qu'il fallut dans les États agricoles, rendre des lois pour suspendre l'exécution des arrêts des tribunaux; et la terre tombant au quart du prix auquel elle se vendait sept ans auparavant. Les ventes de terres publiques et leur revenu a triplé dans la période de 1814 à 1818-19, multipliant ainsi le nombre des fermiers au moment où le marché pour leurs produits allait disparaissant, et préparant ainsi la voie pour cet abaissement de prix des produits ruraux dont la marche soutenue se montre dans les chiffres déjà donnés.
Vers 1824, le revenu foncier était tombé au-dessous du tiers de ce qu'il avait été en 1819. Plus tard, grâce au rétablissement de la protection, il monta vivement jusqu'en 1832 et 1833, où la moyenne fut 3,295,000 dollars, précisément le point qu'il avait atteint treize ans auparavant. En même temps la population avait augmenté d'environ deux tiers, et l'augmentation de la demande domestique de subsistances avait été si régulière que, pour la première fois dans l'histoire du pays, la baisse des marchés étrangers n'affecta nullement le prix. De 1828 à 1831, le prix du blé en Angleterre avait été élevé 3 liv. 4 s. 3 d. par quartier en moyenne. Depuis cette époque il baisse régulièrement jusqu'à tomber, au bout de quatre années, à 1 liv. 19 s. 4 d. par boisseau : et cependant le prix de la farine dans les ports américains n'est nullement affecté, comme on le voit dans les chiffres suivants, donnés dans le récent rapport de la trésorerie.
De 1828 à 1831
5,84 doll.
Le tarif de Compromis a cependant commencé à fonctionner. On cesse de construire des usines, et les importations augmentent rapidement. Les arts mécaniques ne fournissant plus de débouché pour la population croissante, l'émigration vers l'Ouest augmente rapidement, accompagnée d'une spéculation énorme sur les terres publiques, le spéculateur s'empressant partout de prendre l'avance sur le pauvre settler, et de faire des profits à ses dépens. Le revenu foncier monte de 4,000,000 dollars à 14,000,000 et à 24,000,000, après quoi, pour quatre années suivantes, il est en moyenne 5,000,000; et ainsi, en six ans, on a disposé de plus de terres qu'il n'en avait été vendu dans les quarante années précédentes. Les conséquences sont telles qu'on les devait attendre. Tandis qu'on crée de nouvelles fermes au moyen du travail distrait des anciennes, les subsistances sont rares et montent; mais au moment où elles sont prêtes à fournir le marché, leurs propriétaires trouvent que le commerce a disparu. La terre perd de nouveau en prix, les hypothèques se multiplient, et des dizaines de mille de fermiers sont rejetés au hasard dans le monde, pour recommencer à travailler comme ils pourront. Nous avons le second grand pas préparatoire à la baisse extraordinaire qui s'est manifestée dans le prix des subsistances.
Le revenu foncier, maintenant (1842), tombe à un peu plus d'un simple million de dollars, duquel point, sous le tarif protecteur de celte année, il monte graduellement, jusqu'à ce qu'au bout de cinq ans, il a de nouveau atteint 3,000,000 dollars. Bientôt après, survient la découverte des trésors de la Californie, qui produit demande pour les manufactures, et donne activité au commerce, et tant que cette activité continue, la vente de terres publiques reste faible; mais alors la construction des usines et des hauts-fourneaux venant à cesser, le revenu de cette source, dans les deux dernières années, atteint une moyenne de 10,000,000 dollars. Si l'on ajoute les ventes de terres octroyées aux compagnies de chemins de fer, nous obtenons un total, pour ces années, d'au moins 50,000,000 dollars, ou deux fois le montant des douze années de 1840 à 1852. Ces ventes sont un indice d'épuisement de la terre, de la dispersion de population, de l'accroissement du pouvoir du trafic; et de même que celles de 1818 furent suivies du désastre agricole de 1821, et celles de 1836 du désastre de 1841, celles de 1854-56 ne peuvent manquer d'amener les mêmes effets, à une époque qui ne peut être que très prochaine. En 1852, la farine était plus bas qu'elle eût jamais été; mais, à moins qu'elle ne soit contrariée par le surcroît de fournitures d'or et l'affaiblissement de la concurrence de l'Europe continentale, aujourd'hui si activement engagée à créer un marché domestique pour les subsistances, on doit s'attendre à voir une baisse encore plus forte. Pour apprécier par lui-même l'exactitude de la prévision, que le lecteur étudie le diagramme ci-contre; il y remarquera que les plus bas prix sont toujours presque immédiatement suivis des prix les plus forts; il y remarquera aussi que ces oscillations extraordinaires accompagnent invariablement le système qui visait à priver le fermier de protection, et ainsi à maintenir, sinon même à accroître, la taxe de transport.
L'instabilité étant le cachet distinctif de la barbarie, et se présentant ici à nous comme la compagne constante du système qui répudie l'idée de protection, nous avons là une pierre de touche infaillible pour juger du mérite de ce système et de celui du système qui lui est opposé. Pour le fermier, plus que pour aucun autre membre de la société, la stabilité est indispensable, ses emplois de capital se faisant généralement un an ou plus à l'avance. Le négociant achète aujourd'hui et vend demain, mais le fermier doit décider en automne quelle emblavure il donnera à sa terre pour l'année prochaine. Si le prix du blé baisse et que celui du tabac monte, il ne peut changer, mais le négociant le peut, vendant l'un au premier symptôme d'un mouvement en baisse, et achetant l'autre au premier signe d'un mouvement en hausse. Le négociant expert désire l'oscillation, et plus elle est fréquente, plus augmentent ses chances de faire fortune, tandis que l'instabilité est désastreuse pour le fermier et le planteur. Ils poursuivent deux objets tout à fait différents, et cependant l'intérêt agricole se montre le plus généralement devant le monde l'avocat du trafic et l'opposant à la politique qui a pour base le développement du commerce et l'affranchissement qui s'en suit pour la terre de la taxe oppressive de transport. De là vient que nous rencontrons les preuves concluante d'une civilisation en déclin, que nous fournit dans une partie de l'Union la croyance à l'origine divine de l'esclavage et à la nécessité de le maintenir; et que nous fournissent dans une autre partie les faits que, dans les plus vieux États, la propriété foncière va se consolidant ; que chez tous, le pauvre tenancier, payant une rente, prend la place du petit propriétaire ; que presque partout l'épuisement du sol s'accélère vivement, et que les hommes sont partout de plus en plus forcés d'abandonner les avantages de cette association et combinaison avec leurs semblables, qui seule leur permet de viser au pouvoir d'appeler à leur aide les grandes forces de la nature.
§ 2. Le mineur houiller, le fondeur de minerais, le manufacturier de coton et de laine, et tout ce qui est engagé dans l'œuvre de production ressemblent au fermier en ce point qu'ils ont besoin de stabilité et de régularité.
Ces dernières donnent une circulation ferme du travail et de ses produits, et qui accroissent leur aptitude d'ajouter à l'outillage nécessaire à leurs opérations. Ceci obtenu, ils sont en mesure, dans chaque année successive, de mettre à profit l'expérience du passé et de donner au fermier une quantité constamment croissante de drap en échange contre une quantité décroissante de subsistances et de laine, les prix des deux prenant tendance ferme et régulière à se rapprocher. Cette fermeté et régularité de circulation ont été cependant choses complètement inconnues à la population des États-Unis. Parfois, comme dans les deux périodes qui finissent en 1835 et 1847, elle en a approché, mais, dans chaque cas, ce n'a été qu'un leurre pour induire les hommes d'habileté et d'esprit d'entreprise à prodiguer leur fortune et leur temps dans la tentative de faire avancer les intérêts de la communauté, tout en se ruinant eux-mêmes.
De 1810 à 1815, on a construit usines et hauts fourneaux; mais au retour de la paix, leurs propriétaires, tant grands que petits capitalistes, hommes de travail et autres, les membres les plus utiles de la communauté, ont été partout ruinés, et les bras qu'ils employaient, renvoyés chercher dans l'Ouest le soutien qu'ils ne pouvaient trouver au pays. Les ventes de terre, comme nous avons vu, sont devenues considérables, et bientôt le fermier a souffert comme avait souffert précédemment l'industriel. De 1828 à 1834, on recommença de nouveaux établissements de ce genre, et partout on donna développement aux trésors métallurgiques de la terre; mais, comme auparavant, le système protecteur fut abandonné de nouveau, avec ruine pour l'industriel, accompagnée de ventes énormes de terres publiques, et suivies de la ruine du fermier. De 1842 à 1847, usines et fourneaux surgissent encore, pour se fermer de nouveau, et l'on vit le résultat en 1850-52 dans le prix de la farine tombant plus bas qu'il n'avait jamais fait. L'harmonie parfaite de tous les intérêts véritables et la nécessité absolue de protection pour le fermier dans ses efforts pour amener l'ouvrier auprès de lui et s'affranchir de la taxe oppressive à laquelle le soumet le trafic, se manifestent ici dans sa plus vive lumière. Personne qui ait étudié les conséquences régulières de ces faits n'hésitera à adopter pleinement cette partie de la doctrine de la Richesse des Nations, qui enseigne que le système anglais, fondé qu'il est sur l'idée d'avilir toutes les matières premières de manufactures, « est une violation manifeste des droits les plus sacrés de l'humanité.
Dans les dix dernières années, on a construit peu d'usines et de hauts fourneaux; la valeur de ceux existants ayant été en général si fort au-dessous du coût de construction, qu'on n'a trouvé aucune raison pour en augmenter le nombre.
L'histoire de l'industrie dans aucun pays civilisé ne présente une telle scène de désastre que l'histoire des manufactures, des mines, et des chemins de fer de l'Union américaine. De tous les hommes ayant pris part à ces grandes améliorations nécessaires pour diminuer la distance entre le consommateur et le producteur pour mettre les producteurs de laine, de lin et de subsistances à même d'échanger promptement contre le drap, l'étoffe, le fer. »et pour abaisser le prix des utilités achevées, tout en élevant ceux des denrées brutes de la terre, une large majorité s'est ruinée, et le résultat se manifeste dans les faits que les différents métaux vont haussant en prix, comparés à la farine et au coton, que les fermiers, en général, sont pauvres, qu'à chaque année successive la terre s'épuise de plus en plus vite, et que le pays donne tant d'autres preuves de civilisation en déclin.
§ 3. Le commerce met le fermier en état de passer des sols pauvres aux sols riches,
Ainsi il s'aide pour le défrichage et le drainage des basses terres, de l'expérience et de l'outillage acquis en cultivant les terres situées plus haut. C'est le premier pas qui toujours coûte le plus, et ceci est vrai en agriculture et en industrie, pour l'individu et pour la communauté. Dans l'histoire des États-Unis, cependant, nous ne trouvons qu'une succession de pareils pas, avec une déperdition de pouvoir dont l'étendue échappe au calcul. Ferme après ferme, État après État sont défrichés, occupés pour être à la fin en partie abandonnés. Les usines succèdent aux usines, les fourneaux aux fourneaux, minant, dans une succession rapide, ceux qui se livrent à ce genre d'entreprise. Maître et ouvriers dépensent des années à acquérir de l'habileté le tout pour être rejetés au hasard, en quête, dans les forêts de l'ouest, de la nourriture et du vêtement qui leur ont été refusés dans les terres déjà cultivées de l'est. Aucun pays civilisé du monde ne présente une telle dissipation de capital, et tout cela parce que la politique du pays est dirigée vers l'agrandissement du trafic aux dépens du commerce.
§ 4. Le développement du commerce tend à élever le travailleur et le petit capitaliste au niveau du grand.
L'accroissement de suprématie du trafic tend à abaisser le petit capitaliste au niveau du journalier. L'un est la preuve de civilisation qui avance, l'autre de déclin en richesse et en pouvoir. L'histoire de l'Union n'est que le mémorial de la ruine des petits fermiers et petits industriels dont la propriété a été sacrifiée, à moitié du prix coûtant, pour le bénéfice des trafiquants vis-à-vis de qui ils ont été forcés de s'endetter par le retour constant des temps d'arrêt dans la circulation sociétaire.
Le commerce tend à donner aux travaux du présent un surcroît d'empire sur les accumulations de passé. Le trafic tend à produire l'effet inverse. Dans les périodes de protection, l'argent a été à bon marché et le travail a été demandé. Dans celles où la protection a été retirée, le prix de l'argenta monté graduellement, tellement que parfois il a été hors de toute portée, comme en 1821 et 1842. Pour les quelques dernières années, le taux d'intérêt dans les grandes villes a monté de 8 à 30 % : tandis que le pauvre émigrant a payé tristement 50 et 60 %, pour l'usage d'un argent que, sous d'autres circonstances, il eût obtenu facilement à 6. L'argent est à un prix modéré et s'obtient facilement quand il y a circulation rapide du travail et de ses produits, comme ce fut le cas en 1832 et 1846. Il est toujours cher quand la circulation est paresseuse, comme il arrive dans chaque période où le commerce va périssant sous les atteintes du trafic.
Le commerce, en créant des centres locaux, permet au fermier de varier ses produits, et ainsi par degrés, le délivre de la nécessité d'aller à distance, en même temps qu'il l'affranchit de la taxe de transport et de la domination du trafiquant lointain. Devenant riche, il améliore son outillage de culture et combine avec ses voisins pour le projet d'ouvrir des routes vers les différents marchés, proches ou distants qui offrent débouché aux utilités fournies par sa terre. Le trafic au contraire  brisant les centres locaux force le fermier à se borner à ces denrées qui se prêtent au transport à la cité éloignée maintenant ainsi la taxe de transport et le tenant sous la domination des gens qui commandent le mouvement du marché central. Restant pauvre, il se trouve dans l'impuissance de défricher ou de cultiver les riches sols, et il est forcé de solliciter l'aide du trafiquant lointain lorsqu'il désire une route pour porter, même à soi, les produits de sa ferme.
La population d'Allemagne et de France, de Belgique et de Russie fait ses routes. Celles d'Irlande et celles de l'Inde sont forcées de chercher au dehors les moyens de faire leurs routes intérieures; et plus on fait de roules de cette manière, plus on s'appauvrit. Il en a été et il en est ainsi pour la population de nos États-Unis. En 1836, on a acheté à crédit pour des centaines de millions de dollars de drap et de fer étranger pour s'aider à faire des canaux et des routes, on en a vu le résultat dans une énorme dispersion de population, suivie d'un degré de détresse agricole qui n'a jamais eu son pareil. Lorsque fut passé l'acte de 1842, tout cela cessa car l'on n'eût plus besoin de prêts étrangers.
Avec le renouvellement du système de trafic sous le tarif de 1846, l'état de choses qui existait en 1836 est de nouveau revenu. À aucune époque le pouvoir du négociant n'a été si grand qu'à ce moment où se complète la première décade du système existant. Fermiers et planteurs se trouvent partout réduits à dépendre, pour la construction de leurs routes, des faveurs des courtiers et négociants citadins  faveurs payées aux taux de 10, 12 ou 15 % par année sur obligations hypothécaires qui peuvent, à l'occasion, transférer à leurs porteurs la propriété entière des routes qui servent de garantie. C'est assécher le pays de ses ressources, dans le but de créer une grande aristocratie d'argent, dont tous les mouvements tendent à l'épuisement du sol et à l'appauvrissement de son propriétaire.
Le commerce crée des villes et des bourgades formant à l'infini une demande locale pour du travail, qui, autrement, n'aurait pas d'emploi. Le trafic anéantit les villages et bâtit des cités où les palais « des princes marchands sont entourés de chaumières occupées par des hommes et des femmes venus de la campagne et réduits à choisir entre l'émigration vers l'ouest d'une part ou vers la cité de l'autre. Les périodes de protection ont vu des centres locaux se créer partout, avec un rapide développement du commerce. Celles de libre trafic ont vu leur ruine; mais comme compensation, des palais se sont élevés dans New-York, Boston, Cincinnati et Chicago, pour servir de demeure à des hommes, dont la fortune s'est faite en achetant du fermier à bas prix et en lui vendant ce dont il a besoin à des prix exorbitants185
. Des constructions de cette sorte ont toujours été le précurseur de la ruine agricole, et l'on ne voit nulle raison de douter que ce ne soit ici le nouveau cas.
§ 5. Le commerce favorise le développement des trésors de la terre et met les hommes à même de se rapprocher davantage
Les hommes peuvent alors trouver demande instantanée pour toutes leurs facultés et peuvent accumuler richesse et pouvoir, pour servir aux fins pacifiques de la vie. Le trafic cause l'épuisement du sol et la dispersion des hommes en même temps qu'il arrête la circulation sociétaire, et fait que grand nombre de bras sont inemployés, et prêts à se livrer à l'œuvre de guerre et de pillage. Le trafic a fait la guerre de 1812. Le trafic et la dispersion ont fait la grande guerre de Floride de 1837, qui a coûté trente millions de dollars. La soif de territoire, conséquence de l'épuisement des États du sud, a fait qu'on s'est approprié le Texas, qu'on s'est mis en guerre contre le Mexique et qu'on a saisi la Californie. À la même cause doivent s'attribuer les récentes guerres contre les Indiens, la passion de s'approprier Cuba et la Dominique, et le dessein de s'emparer de l'Amérique centrale. Le trafic est toujours dispersant et belliqueux. Il envoie des flottes au Japon et des expéditions en Afrique et sur l'Amazone cherchant à sa population des débouchés au dehors, en même temps qu'il ferme à son propre travail ses marchés domestiques. Le commerce, au contraire, vise à la concentration, à la richesse, à la paix, au bonheur. Il ne fait pas de guerre; nulle part au monde, il n'a existé de paix plus parfaite que dans toutes les relations de notre pays, de 1834 à 1835, et de 1842 à 1846. Nulle part ne s'est manifesté un désir plus anxieux d'élever un splendide empire, et cela au sacrifice de tout honneur et de toute moralité, qu'il ne s'en est manifesté depuis 1847. Libre trafic, esprit de brigandage et faiblesse, marchent ainsi de compagnie.
Le commerce tend à enrichir la population, en même temps qu'il produit économie dans l'administration gouvernementale. Le trafic appauvrit la population, en même temps qu'il enrichit tous ceux qui participent à la dépense du revenu public. Il y a trente ans, 10,000,000 dollars fournissaient au budget tous les moyens nécessaires. Dix ans plus tard, sous le système d'épuisement et de dispersion, la dépense avait quadruplé. Le commerce est de nouveau réintégré aux affaires, la somme est promptement réduite d'un tiers. Le trafic cependant, obtient de nouveau la direction, la dépense est de nouveau portée à 60,000,000 dollars et à chaque année succède, le pays, nonobstant l'accroissement de population, va s'affaiblissant et devient moins capable de se défendre qu'il l'ait jamais été. Le système qui ajoute la Californie à l'Union est le même qui diminue la population rivale de l'état de New-York, en même temps qu'il remplit sa capitale d'une énorme population de pauvres et de vagabonds. C'est lui qui épuise le sol à l'intérieur, et conduit à la soif de s'approprier les îles à guano dont la propriété à conserver coûtera une guerre; et cependant il s'exporte annuellement du sol des États de l'Amérique, une masse d'engrais probablement plus considérable que celle qui se puisse trouver dans toutes les îles à guano du monde.
Le commerce diminue la nécessité des services du transporteur, et diminue son importance. Le trafic le fait maître des hommes qui conduisent la charrue et la herse. L'un ouvre des mines et construit des fourneaux, et crée ainsi le pouvoir de faire des routes. L'autre détruit le pouvoir de les entretenir; mais il crée de grands entrepôts dont le maniement est dirigé de manière à taxer le commerce local pour l'entretien d'un commerce lointain, et pour accroître ainsi la nécessité de l'émigration et le besoin de routes186
dans l'accroissement constant du pouvoir des négociants et des transporteurs, obtenant aujourd'hui la haute influence dans la législature, tant des États que de l'Union. Cet amoindrissement du rapport de la population rurale à la population urbaine de New-York fait que cet État arrive rapidement à devenir un pur instrument dans les mains des compagnies de chemins de fer; et telle est la tendance en Pennsylvanie, New-Jersey, Illinois et dans d'autres États. C'est aussi le cas à Washington, où les compagnies, pour transport de toute sorte, ont acquis dans le congrès une influence presque irrésistible, comme on l'a vu dans les dernières concessions extraordinaires de terres publiques187
. La récente dispersion de population sur la vaste contrée située entre Mississippi et l'Océan Pacifique, a produit une nécessité malheureuse d'une grande voie qui coûtera des centaines de millions de dollars, et que possédera une compagnie qui constituera le centre autour duquel probablement se groupera une masse de richesses et une somme d'habileté en maniement législatif, suffisantes pour faire que la communauté entière ne soit plus qu'un jouet dans ses mains. Centralisation et dispersion sont les conséquences nécessaires de l'accroissement de suprématie du négoce. La grande voie aujourd'hui en projet diminuera le pouvoir de créer des centres locaux d'attraction et aide à hâter la nation dans la direction où elle a si longtemps marché, celle de la centralisation, qui conduit toujours à l'esclavage et à la mort morale et politique.
§ 6. Le commerce vise au chez soi.
Il cherche à favoriser la relation domestique par l'amélioration des rivières, la construction de ports, l'ouverture de mines. Le trafic, qui tient cette relation en peu d'estime, et qui mesure la prospérité d'un pays par ses relations avec les pays lointains, vise tout à l'extérieur. L'un donne de la valeur au territoire domestique. L'autre cherche de nouvelles terres et conquiert la Californie,  envoie des expéditions au Japon, sur le littoral de l'Amérique du Sud, et sur la côte d'Afrique, en même temps qu'il se refuse à enlever les obstacles qui entravent la navigation du Mississippi. Le commerce cherche à faire un peuple riche avec un gouvernement à bon marché, et par conséquent fort. Le trafic fait un gouvernement splendide et dissipateur, et par conséquent faible. Les périodes de protection ont été celles d'économie et d'accroissement rapide de puissance, celles de libre échange, et particulièrement la période actuelle, ont été celles de splendeur, de déperdition et de faiblesse portées au plus haut point.
Le commerce tend à accroître le pouvoir de self-government (de se gouverner soi-même), en diminuant la nécessité de dépendre des marchés étrangers, tout en augmentant le pouvoir de s'adresser à eux, lorsqu'il peut y avoir avantage. À aucune période de l'histoire de l'Union, la nécessité pour de tels marchés n'a été diminuant aussi rapidement qu'en 1834 et 1846; cependant, à aucune, il n'a existé un aussi grand pouvoir de répondre à une demande étrangère, comme on en a eu la preuve lors de la famine d'Irlande. Les nécessités de l'homme diminuent à mesure que s'accroît son pouvoir. Le trafic vise à diminuer le dernier et à augmenter les premières, comme on le voit dans le cas du pauvre Hindou, qui ne peut obtenir une chemise qu'après que son coton est allé en Angleterre, pour qu'on le file et le tisse. Telle est la tendance de toute la politique des États-Unis, visant, comme elle le fait, à tenir le producteur et le consommateur largement séparés, et accroissant ainsi la différence de prix entre les denrées brutes fournies par la terre, et les utilités achevées en lesquelles elles sont converties.
Le commerce, en favorisant le développement d'individualité, fournit emploi à chaque variété de faculté humaine. Le trafic, en empêchant ce développement, limite la classe d'emplois et force les populations entières à s'employer à gratter la terre, à transporter de la marchandise, ou à opérer l'échange; et plus il réussit à dominer le mouvement sociétaire, moindre est la quantité de choses produites. L'un vise à la distribution du peuple en trois classes, agriculteurs, industriels, trafiquants; l'autre n'en admet que deux; et comme une conséquence de nécessité absolue, là où le trafic est souverain, la concurrence pour la vente du travail tend à croître, en même temps que sa rémunération diminue du même pas. Confort général, bonheur et prospérité viennent à la suite de l'un, tandis que la pauvreté et l'excès de population ne manquent jamais d'accompagner l'autre. Aux États-Unis, l'industrie manufacturière est, en règle générale, exclue de la classe des emplois; il en résulte que chaque profession est encombrée d'hommes qui trouvent difficilement à gagner leur vie. Les fermiers abondent tellement qu'ils en sont réduits à fournir le monde de blé à un prix de plus en plus infime. Les planteurs de coton sont si nombreux qu'ils donnent une quantité constamment croissante de leur produit pour la même somme d'argent188
. Il y a une telle foule de négociants que la plus grande partie vient à faire faillite. Les hommes de loi, les médecins, les hommes d'église, les professeurs sont en nombre tel qu'à l'exception de quelques-uns, ils ne font au plus que vivre. Regardez n'importe où, la concurrence pour la vente du travail intellectuel est grande, tandis qu'on voit rarement concurrence pour l'acheter, excepté dans ces moments de prospérité imaginaire, comme en 1818, 1836 et 1856, avant-coureurs infaillibles d'une suspension complète du mouvement sociétaire, de la disparition du commerce et de la complète suprématie du trafic189
L'instabilité cause ainsi la déperdition de travail et produit la soif des places comme on le voit si clairement dans tous les pays de l'hémisphère orientale à la remorque du commerce. Cette soif s'accroît en Angleterre et en Irlande. Dans l'Inde et la Turquie, la fonction publique est la seule route à la fortune et à l'importance. Toute grande qu'est cette soif en France et en Allemagne, elle est moindre qu'il y a un siècle. À aucune époque, elle n'a existé chez nous à un moindre degré que dans les périodes de protection qui finissent en 1835 et 1847. À aucune, elle n'a été aussi universelle et aussi intense qu'aujourd'hui, à la fin de la première décade du système de 1846; et nous avons là une des preuves les plus concluantes d'un déclin de civilisation190
Avec l'accroissement de civilisation, la valeur de la terre et de l'homme acquiert plus de stabilité, ce qui permet à chaque individu qui possède propriété ou talent de déterminer, par l'étude du passé, l'avenir auquel il prétend aspirer. D'année en année le pouvoir de se gouverner soi-même va se perfectionnant, avec accroissement constant des facilités pour le développement des individualités des différents membres de la société. Avec la barbarie croissante, c'est l'inverse que l'on voit, la valeur de la propriété devenant d'année en année plus sujette aux influences extérieures, avec diminution correspondante du pouvoir chez l'homme de décider lui-même de l'application qu'il fera de son temps et de ses talents. À aucune période, la valeur de la terre et du travail n'a tendu autant à acquérir régularité que dans celle qui se termine en 1835, alors que le prix du blé dans le pays ne fut nullement affecté par les variations extraordinaires du prix du blé anglais191
et en 1846-47, alors que le mouvement du commerce de l'Union continua sa marche parfaitement régulière pendant la crise anglaise qui suivit la famine d'Irlande. Nous voyons précisément l'inverse dans chaque période où le trafic obtient la suprématie sur le commerce. En 1837, sur le fiât de la banque d'Angleterre, le paiment en espèces fut suspendu dans toutes les banques de l'Union. En 1838, la banque fit des remises en argent à ce pays, et en 1839, on reprit le paiment. Le malaise en Angleterre causa une suspension ultérieure l'année suivante ; et dans chacun de ces cas, il y eut révolution dans la valeur du travail et de la propriété, d'où suivit que le pauvre fut fait plus pauvre et le riche encore plus riche. » À aucune période toutefois, la sujétion à l'influence extérieure ne fut aussi grande qu'aujourd'hui, la valeur de toute la propriété et la demande pour le travail en étant arrivée à dépendre entièrement des chances et des révolutions de la politique européenne.
Avec le développement du commerce et la création de centres locaux d'action, les villes et les villages acquièrent plus d'indépendance. » Chacun se meut dans sa sphère et conserve sa propre individualité tout en respectant celle des autres. Avec le déclin du commerce, villes et villages tombent de plus en plus dans la dépendance de la cité lointaine, et elle exerce de plus en plus contrôle sur toute leur action. Il y a trente ans, les villes et villages des États-Unis se gouvernaient réellement par eux-mêmes; aujourd'hui ils sont presque entièrement gouvernés au moyen d'ordres émanés du siège du gouvernement central l'élection de chaque constable se trouvant rattachée désormais à celle du chef exécutif de l'Union.
Avec le développement d'individualité dans la population et pour les villes, celle du gouvernement central gagne en perfection. Avec le déclin de la première, ce dernier perd de plus en plus l'aptitude de décider par lui-même quel cours donner à son action, ou parmi les moyens à sa disposition, ceux qu'il emploiera pour faire marcher la politique dans la ligne qu'il aura déterminée. À aucune période, le contrôle du gouvernement fédéral sur son propre cours d'action n'a été si complet qu'en 1832, lorsqu'il abandonna volontairement les droits sur le thé, café et autres articles, laissant le revenu encore assez large pour opérer l'extinction finale de la dette nationale en 1843-45. À aucune l'absence de self-control du pouvoir de se contrôler, résultat de l'extension du pouvoir du trafic, ne fut aussi complète que lorsque, dans la période de 1838 à 1842, le gouvernement fédéral fut réduit à dépendre de l'usage d'un papier-monnaie non remboursable pour les moyens de faire marcher ses opérations. À aucune, la transition du trafic au commerce n'a produit des effets aussi remarquables que lorsque, dans l'automne de 1842, le crédit fédéral se trouva si instantanément restauré. À aucune, le manque d individualité ne fut plus clairement manifesté qu'il l'est au moment actuel où, comme en 1836, il y a un large surcroît de budget dont il ne peut se libérer, qu'au moyen d'un changement total de politique d'une part ou la certitude d'une banqueroute du trésor, comme en 1842, d'autre part.
§ 8. Le commerce se développe avec le développement d'individualité
Il se développe aussi bien de celle des villes et cités que de celle des hommes dont la société se compose. Plus il se fait de fonte de fer dans Tennessee, plus il faut tirer de machines à vapeur de New-York et de Philadelphie. Plus il se fait de grosses cotonnades en Géorgie, plus il y a demandes pour les fines qui se font en Rhode-Island et dans Massachusetts. Sous le système de 1842, le développement local, la civilisation progresse rapidement, et l'on construit usines et fourneaux dans tous les États du sud et de l'ouest. Sous celui de 1846, l'action locale a graduellement décliné, et la fabrication du fer se centralise de nouveau dans la Pennsylvanie, tandis que celle de coton et de laine se limitent à peu près complètement dans un rayon de cinquante milles autour de Boston. Le commerce, en 1846, ne tardait pas à produire une harmonie complète d'intérêts et de sentiments entre le Nord et le Sud, mais avec le rappel de l'acte de 1842, le développement des manufactures du Sud prit fin et pour résultat amena les scènes déplorables de 1856192
Le commerce tend de même à produire l'harmonie parmi les individus. Il y a vingt-cinq ans, l'étranger protestant ou catholique était toujours bien accueilli. Jusque-là, cependant, le chiffre des immigrants n'avait pas dépassé 30,000, et ce ne fut qu'après que le pays eut senti les effets avantageux du tarif de 1828 pour l'accroissement de la demande du travail, que le chiffre atteignit la centaine de mille. C'est à peine si l'effet se fit sentir en Europe avant que le système fut changé, avant qu'on cessât de construire des usines et d'ouvrir des mines. Une courte période de spéculation ayant été suivie d'un rapide déclin du commerce, la demande pour le travail disparut; et ce fut alors que, pour la première fois, se manifesta ce sentiment de jalousie qui fut indiqué par la création d'un parti politique, ayant pour objet l'exclusion des étrangers des droits de citoyenneté. La politique changea de nouveau, et à mesure que la demande du travail augmenta, le parti s'éteignit pour renaître sous le système de 1846, et sur une plus grande échelle que jamais auparavant. Regardez n'importe où, vous verrez la discorde suivre dans le sillage du trafic.
§ 9. Avec l'accroissement du commerce, la nécessité de mouvoir les utilités en arrière et en avant va diminuant fermement,
Il y a aussi amélioration constante dans l'outillage de transport, et avec diminution du risque des pertes du genre que couvre l'assurance contre les dangers de mer ou ceux d'incendie. Les trésors de la terre vont alors se développant, la pierre et le fer remplacent le bois dans toutes les constructions, tandis que les échanges entre le mineur de houille et de fer, de l'homme qui transporte le granit et de celui qui produit la subsistance, augmentent en quantité et diminuent la nécessité de recourir au marché lointain. Les hommes de la Turquie sont forcés de s'adresser à l'Angleterre pour leur approvisionnement de fer et pour le débouché de leur blé; on en voit les effets dans la somme prodigieuse de propriété si souvent détruite par l'incendie. En Russie, nous dit M. Haxthausen, « chaque village est consumé en tout ou partie dans chaque trentaine  d'années. » Il en est de même aux États-Unis. Dans aucun pays civilisé les incendies ne sont aussi fréquents, dans aucun il ne se paye une somme aussi forte pour la perte causée ainsi. L'accroissement de cette proportion se manifeste par l'élévation soutenue des taux actuels d'assurances; tandis que là où la civilisation avance ils devraient diminuer à mesure. La perte qui résulte ainsi de l'absence du pouvoir de développer les trésors minéraux de la terre, et de cette déperdition qui s'ensuit de propriété et de travail193
est plus que la valeur totale des marchandises que l'Union reçoit de tous les points du globe; et pourtant c'est en vue de nourrir le trafic que le pays poursuit une politique qui empêche qu'on ouvre des mines, qu'on exploite la houille et les métaux qui sont si abondants, et au moyen desquels on obtiendrait pour des constructions de tout genre des matériaux qui délieraient tout risque d'incendie.
Ce n'est point uniquement en ceci que les désastreux effets du système se font sentir. La nécessité de routes augmente avec la dispersion de population, tandis que les moyens de les faire diminuent avec déclin du pouvoir d'association. Cependant il faut que les routes se fassent; et voilà comment le pays se couvre d'ouvrages de tout genre à demi-terminés, qui exigent des réparations incessantes, et coûtent parfois le triple de ce qu'ils eussent coûté dans le principe. Il en est de même pour les bateaux à vapeur des fleuves de l'ouest, toujours construits des matériaux les moins durables et les plus inflammables, par suite de la difficulté d'obtenir le fer. Et cependant la houille et le fer abondent, et à un degré inconnu dans tout autre pays du monde. Il y a déperdition de propriété et de vie, et partout s'engendrent des habitudes d'insouciance, des habitudes comme celles qui règnent dans les pays dont la population est soumise à la domination du trafiquant194
§ 10. Le sauvage est toujours un joueur, prêt à risquer sa vie et sa fortune sur un coup de dé.
L'homme civilisé cherche à acquérir pouvoir sur la nature et à obtenir ce qui approche le plus de la certitude dans ses opérations. Le commerce tend à produire fermeté dans le mouvement de la machine sociétaire, comme on le peut voir en comparant la France, l'Angleterre et l'Allemagne de nos jours, avec ce qu'elles étaient aux époques des Valois, des Plantagenets ou des Hohenstauffen. La fermeté diminue à mesure que le commerce décline et que le trafic en prend la place. À chaque mouvement dans cette direction, les hommes deviennent plus insouciants et l'instinct joueur reparaît, la spéculation se substituant alors au travail régulier et honnête.
Jamais dans l'histoire des États-Unis il n'a existé si peu de l'esprit de spéculation et de jeu que dans ces périodes de prospérité paisible qui suivirent la promulgation des actes de 1828 et 1842. Jamais dans le pays cet esprit ne s'était autant manifesté qu'à la période qui suivit le rappel du premier de ces actes, la période dans laquelle se posa la base de cette détresse qui amena le retour de la protection par la promulgation du dernier. Toute grande qu'ait été la tendance spéculatrice de 1836, elle est aujourd'hui dépassée, le pays entier est devenu une grande maison de jeu où des hommes de toute sorte et de toute condition s'occupent à battre les cartes, dans la vue de dépouiller leurs voisins. Le crime, qui était si abondant dans la première période, a aujourd'hui triplé, le vol, la débauche, la filouterie, le péculat, l'incendie, le meurtre, sont devenus tellement communs que c'est à peine si on leur donne la moindre attention en lisant le journal qui les raconte195
. Le déclin de moralité est une conséquence nécessaire de l'accroissement de la distance entre le producteur et le consommateur; et cela parce qu'à chaque tel accroissement, l'écart augmente entre les prix des denrées brutes de la terre et ceux des utilités achevées; et que l'homme qui travaille devient de plus en plus la proie de celui qui vit du trafic. Plus ces prix s'écartent, plus aussi augmente la partie de la société engagée dans le transport des marchandises,  la profession qui, parmi toutes les autres, favorise le moins le développement de l'intelligence ou l'amélioration du cœur. Le marin et le roulier sont habituellement sevrés de la salutaire influence de femmes et de filles, et constamment exposés à l'influence pernicieuse du cabaret et du mauvais lieu. L'ignorance et l'immoralité croissent avec l'accroissement du pouvoir du négociant, et plus elles augmentent, plus augmente l'induction aux pratiques frauduleuses. Le fermier qui a pour voisin le serrurier ou le tisserand reçoit un fusil qui ne crève pas et une étoffe qui est faite de coton et de laine; tandis que le pauvre Africain est forcé d'accepter des fusils qui ne supporteraient pas l'épreuve ordinaire, et des vêtements qui tombent en loques au premier essai de blanchissage196
. Le trafic démoralise, son essence consistant à acheter bon marché n'importe ce qu'il en coûte au producteur, et à vendre cher n'importe ce qu'il en coûte au consommateur. Afin d'acheter bon marché, le négociant cache les avis qu'il a reçus d'une hausse de prix; et afin de vendre cher, il fait de même pour une baisse; et du point de tirer profit de l'ignorance de ses voisins à celui.de fabriquer des avis qui servent à les tromper, la transition est très facile.
La centralisation augmente le pouvoir du trafiquant; et plus la société tend à tomber sous l'empire des joueurs à la bourse sur le coton et la farine, classe d'hommes pour qui la règle de vie se résume tellement en cette courte sentence : « Gagner de l'argent, honnêtement s'il se peut, mais gagner de l'argent; plus il y a tendance à démoralisation. Que telle soit la tendance dans les États-Unis, et portée aujourd'hui à un degré jusqu'alors inconnu, cela ne fait pas de doute un instant. Wall-Street gouverne New-York, et, comme une conséquence nécessaire, la démoralisation va de jour en jour plus complète, le crime et la corruption devenant plus communs d'heure en heure, et l'anarchie plus imminente d'année en année197
§ 11. Le commerce tend à faire de chaque homme un être qui se gouverne soi-même et responsable.
Le trafic tend à diviser la société en une classe responsable et une non responsable : le maître
d'esclaves d'un côté et les esclaves eux-mêmes de l'autre. Dans les pays en progrès de l'Europe, ceux où les hommes améliorent la condition de leur sol, et développent ses ressources minérales, acquérant ainsi ce pouvoir de diriger les forces naturelles qui constitue la richesse, liberté et commerce augmentent ensemble. Aux États-Unis, comme dans tous les autres pays soumis à la domination du trafic, la centralisation s'accroît; et chaque pas dans cette direction tend inévitablement vers l'esclavage et la mort politique et morale, le lecteur peut le tenir pour certain.
Au nord, des hommes éminents dans le monde négociant emploient leur capital à prendre livraison de coolies, et leurs vaisseaux à transporter ces malheureux qui sont ainsi achetés et vendus198
et au sud, on prétend que « la politique et aussi l'humanité interdisent d'étendre la société libre à un nouveau peuple et aux générations à venir; on nous assure que « la chose étant immorale et irréligieuse ne peut manquer de tomber et de livrer place à une société esclave, système social aussi vieux que le monde, et aussi universel que l'homme199
Telle est la tendance de pensée et d'action dans tous les pays qui vont tombant dans la sujétion du pouvoir trafiquant. Telle elle doit être toujours; et par la raison que, dans l'accroissement de ce pouvoir et l'accroissement qui suit de la différence entre les prix des denrées brutes et des utilités achevées, je trouve toujours la preuve la plus concluante d'une civilisation en déclin. Que telle était la tendance du système de la Grande-Bretagne, cela était aussi clair que du temps d'Adam Smith; mais cela devient encore plus clair chaque année. Les enseignements des journaux de Londres et de ceux de la Caroline sont devenus identiques, ces journaux désirant dans les deux pays prouver l'avantage à résulter d'avoir tous les mouvements de la société dirigés à maintenir « suffisamment le travail sous la domination du capital200
$ 12. La paix et l'harmonie sont les compagnes du développement du commerce.
L'accroissement de pouvoir du trafic apporte avec lui la discorde, la guerre et la dévastation: et ce qui nous montre que telle est la tendance de la politique de l'Union américaine, c'est que ses parties nord et sud vont s'aliénant de plus en plus l'une de l'autre. Il y a un siècle, les hommes de Virginie et ceux de Massachusetts s'unissaient pour expulser l'esclavage des territoires de l'Union; aujourd'hui les plaines du Kansas sont humides du sang d'hommes engagés dans une guerre civile, pour décider la question si les vastes régions de l'ouest seront ou non souillées par le maintien de l'esclavage humain. Cette guerre est une conséquence nécessaire de l'épuisement constant du sol et de la dispersion des hommes qui s'en suit. Aussi longtemps que des restrictions201
artificielles forcèrent à observer certaines lignes de conduite, la paix continua à se maintenir, car les armées émigrantes du Nord et du Sud allaient se mouvant toujours sur des lignes parallèles, et par conséquent ne se touchaient pas. Ces restrictions sont aujourd'hui, et probablement pour toujours, écartées : il en résulte un conteste pour la possession d'une terre qui par elle-même n'a valeur quelconque, et qui, pour un siècle encore, serait restée inoccupée, si la politique du pays n'avait tendu à l'appauvrissement du sol des États plus anciens et des hommes qui le possédaient et le cultivaient.
§ 13. Qui doutera que la marche de démoralisation et de décomposition ne soit rapidement progressive?
La corruption politique devient presque universelle, et la corruption judiciaire est telle que les arrêts de la cour ont cessé de commander le respect. La guerre civile dans les plaines du Kansas est accompagnée d'une suspension totale des pouvoirs du gouvernement d'État en Californie, et de celui du Fédéral dans le territoire ouest de Kansas; tandis que, dans toute la contrée indienne, on entreprend des guerres dans la seule et unique vue de trouver un emploi profitable pour les blancs qui errent, aux dépens du pauvre sauvage d'une part, et du gouvernement fédéral de l'autre. L'anarchie approche, et d'année en année précipite son pas. Des choses qui, il y a dix ans, eussent été jugées impossibles, sont devenus de purs incidents dans le chapitre qui rapporte l'histoire courante; et à moins d'un changement de politique, l'année 18G6 verra un déclin aussi considérable, comparée à 1856, que la dernière mise à côté de 1846. Comme la poire, la société qui fut fière un jour de ses Washington, de son Franklin, de ses Jefferson s'est gâtée avant d'être mûre.
L'action locale tend dans une direction contraire, mais tous les résultats avantageux sont neutralisés par l'action centrale, plus puissante qu'elle. L'une bâtit des écoles et paye des instituteurs; l'autre, s'oppose à cette diversité des professions humaines, qui est nécessaire au développement des différentes facultés dont la société se compose202
. L'une construit des églises, mais l'autre expulse la population et diminue les fonds sur lesquels il faut payer les instituteurs. » L'une voudrait développer les pouvoirs de la terre, et, par là, augmenter la richesse de l'homme. L'autre ferme les mines et les fourneaux et réduit l'homme à dépendre de la force musculaire humaine non assistée. » L'une cherche à apporter en aide à l'homme les forces naturelles, et ainsi, au moyen de l'intelligence, égaliser ceux qui diffèrent en pouvoir physique. L'autre vise à perpétuer l'inégalité, en forçant à la dépendance de la force musculaire. » L'une tend à donner au travail du présent un empire croissant sur les accumulations du passé; l'autre à faire du travailleur un instrument dans les mains du capitaliste. » L'une voudrait maintenir les droits du peuple et des États. L'autre regarde le veto exécutif comme le palladium de la liberté et dénie le droit des États de décider s'ils veulent sanctionner l'existence de l'esclavage sur leur territoire. »Le bon et le mauvais principe, la décentralisation et la centralisation sont ainsi engagés dans un perpétuel conflit, et de là les « anomalies extraordinaires que présente le mouvement de la société américaine. À de courts et lointains intervalles, la première prend le dessus; mais, pour l'ordinaire, la dernière croît en force et en pouvoir ; et à chaque pas de son progrès la corruption devient plus complète , s'étendant à tout rapport de la vie et menaçant, si on tarde à l'arrêter, de fournir preuve concluante de l'incapacité de l'homme pour l'exercice des droits et l'accomplissement des devoirs du gouvernement de soi-même.
« La ruine ou la prospérité d'un État, dit Junius, dépend tellement de l'administration de son gouvernement que pour être édifié sur le mérite d'un ministre, il suffit d'observer la condition du peuple, » «si vous le voyez, continue-t-il, obéir aux lois, prospérer dans son industrie, uni au dedans et respecté au dehors , vous pouvez raisonnablement présumer que ses affaires sont conduites par des hommes d'expérience , d'habileté et de vertu. » Voyez-vous, au contraire, un esprit universel de défiance et de mécontentement, un rapide déclin du commerce, des dissensions dans toutes les parties de l'empire, le manque complet de respect de la part des puissances étrangères, vous pouvez prononcer, sans hésiter, que le gouvernement de ce pays est faible, insensé et corrompu. »
Le premier tableau s'adapte à l'État de l'Union américaine, à la fin de la guerre de 1815; et de nouveau, en 1834, à la date du rappel du tarif protecteur de 1828, et de nouveau encore, en 1846, lorsque l'acte de 1842 cessa d'être la loi du pays. Le second s'adapte à l'état du pays dans la période de 1818 à 1824, lorsque cessa la protection et que la législature de nombre des États se trouva forcée de suspendre l'action des lois pour le paiment des dettes; de nouveau, à la période de 1841-42, lorsqu'on recourut de nouveau « aux lois de suspension et que le gouvernement fédéral touchait à la banqueroute ; et enfin à la période actuelle où nous avons le règne « d'un esprit universel de défiance et de mécontentement, et où le respect « des puissances étrangères est si près d'avoir cessé d'exister.
§ 14. Plus la forme d'un navire est parfaite, plus rapidement il fendra l'eau, et plus sûrement et plus vite s'il est bien conduit, il atteindra le port de destination.
Plus cependant sa destruction sera rapide et complète si le pilote le jette sur les écueils qui sont sur la route, la réaction ainsi produite, étant en raison directe de l'action première. Il en est de même des nations. Plus leur organisation est élevée, plus le mouvement de la société est rapide, et plus instantané sera le choc qui suit un arrêt de la circulation. Le passage d'une armée d'invasion traversant le Pérou ou le Mexique, n'a guère pour effet qu'une faible destruction de vie et de propriété, un tel événement, en Angleterre, causerait la fermeture des comptoirs, le chômage des usines et des fourneaux, l'abandon des mines, la désertion de la population, et l'arrêt de toute la machine de gouvernement local. Toutefois le pouvoir de restauration existe au même degré, se rétablir des effets de la guerre dans des pays comme la France et l'Angleterre exige bien moins de temps que là où la circulation sociétaire est languissante, et où la déperdition de propriété ou de population se répare lentement, si même elle se répare.
Dans aucun pays du monde les effets d'un changement ne se manifestent aussi vite qu'aux États-Unis; et cela parce que l'organisation politique y étant plus naturelle que dans aucun autre la tendance à la vitesse de circulation est aussi très grande. L'instruction, universellement répandue dans la partie nord de l'Union, tend à produire une grande activité mentale, et quelque puisse être la direction imprimée au vaisseau de l'État, le mouvement, soit vers les écueils, soit vers le port, est très rapide. Dès lors on comprend facilement les changements brusques et extraordinaires que l'on a vus, et qui ont causé tant de surprise aux autres nations. Dans la décade qui suivit la promulgation du tarif de 1824, il s'était effectué chez nous un plus grand changement qu'on n'en eût encore vu dans aucun pays, la population ayant passé d'un état de pauvreté à un état de richesse, le pays ayant acquis un pouvoir d'attraction tel que l'immigration pendant les années suivantes s'accrut énormément le gouvernement ayant passé d'une condition à devoir emprunter, pour son entretien, à une dans laquelle après extinction de la dette publique, il devint nécessaire d'émanciper de tout droit toutes les utilités qui ne pouvaient entrer en concurrence avec celles produites dans le pays. Néanmoins, rien qu'au bout de sept ans, voici que la population et le gouvernement sont tous deux en faillite; la circulation sociétaire est presque suspendue; et le paupérisme, à un degré alarmant, couvre le pays. La cause e& était l'abandon de la protection. En 1842, le système change; et, avant cinq années révolues, le pays a tout à fait changé d'aspect, la circulation sociétaire a repris vitesse; le crédit du peuple et du gouvernement est restauré; et le pays a repris son pouvoir d'attraction au point d'amener un surcroît considérable d'immigration. De nouveau, en 1846, autre changement de système, la protection est abandonnée , et le libre échange de nouveau inauguré au pouvoir; et aujourd'hui, à la fin de la première décade, nous voyons un déclin plus rapide et plus intense que n'en offre l'histoire d'aucun pays du monde.
§ 15. On l'eût traité de faux prophète celui qui, il y a dix ans, eût prédit qu'à la fin d'une simple décade
La dépense régulière du gouvernement fédéral en temps de paix atteindrait soixante millions de dollars, ou cinq fois le chiffre d'il y a trente ans; Que les récipients de cette somme énorme, soit contractants, commis, ou maîtres de poste, seraient soumis à l'acquittement d'une taxe formelle et régulière, pour être appliquée à maintenir en place les hommes à qui ils ont dû leur nomination, ou les gens par qui le contrat a été fait; Qu'on ferait du paiment de ces taxes la condition de laquelle dépendrait leur propre continuation en place203
Qu'en coïncidence avec ces demandes sur les employés du gouvernement, tous les salaires seraient largement augmentés, et qu'ainsi le trésor se trouverait lourdement taxé dans des vues purement de parti, et pour favoriser des intérêts privés;
Que la centralisation arriverait à ce point de perfection de permettre à ceux qui sont en place de dicter à un corps de fonctionnaires, dont le nombre s'élève à soixante ou quatre-vingt mille, toutes les opinions qu'ils doivent avoir sur les questions d'intérêt public;
Qu'une difficulté constamment croissante d'obtenir, en dehors du gouvernement, les moyens de vivre, et que l'augmentation constante dans les rémunérations du service public, seraient suivies d'un accroissement correspondant du nombre des solliciteurs et d'un accroissement de leur soumission aveugle aux hommes dont le bon plaisir dispose de ces emplois204
Que l'autorité exécutive dicterait aux membres de la législature la marche par eux à suivre, et donnerait avis public que les emplois seront donnés à ceux dont les votes seront en conformité de ses désirs205
Que l'accroissement ainsi signalé d'esclavage mental amènerait un progrès correspondant de la croyance que «l'un des boulevards principaux de nos institutions se trouve dans l'asservissement physique du travailleur206
Que l'extension de l'aire de l'esclavage humain deviendrait le premier objet de gouvernement, et que, dans cette vue, la grande ordonnance de 1787, en tant que mise en avant dans le compromis de Missouri, serait rappelée;
Que, pour atteindre cet objet, les traités avec les pauvres restes des tribus natives seraient violés207
Que, dans la même vue, l'on se ferait des guerres, on encouragerait la piraterie, on achèterait des territoires;
Que le pouvoir exécutif se serait accru jusqu'à permettre à ceux qui sont chargés de l'administration du gouvernement d'adopter des mesures qui provoquent à la guerre, dans la vue de spolier de faibles voisins de l'Union208
Qu'il serait officiellement déclaré que la force fait droit, et que si un pouvoir voisin refuse de vendre le territoire dont on désire la possession, l'Union se trouve justifiée en s'en emparant209
Que la réouverture de la traite d'esclaves trouverait qui la défendrait publiquement210
, et que ce premier pas vers son accomplissement serait fait par un citoyen des États-Unis, en déchirant toutes les prohibitions des gouvernements centraux américains211
Que la substitution, pour tous les labeurs inférieurs de la société, du travail esclave au travail libre serait publiquement recommandée par le pouvoir exécutif de l'un des États qui marchent en tête de l'Union212
Qu'en même temps qu'on acquerrait de telle sorte du territoire dans le Sud, on ferait bon marché des droits et des intérêts du peuple dans le but unique et exclusif de prévenir l'annexion dans le nord213
Qu'il serait déclaré que la libre navigation des fleuves de l'Amérique du Sud se devait obtenir « à l'amiable s'il se peut, par la force s'il le faut214
Que ces mesures auraient pour effet l'aliénation entière de toutes les communautés du monde occidental215
Que la législation du pays tomberait presque entièrement sous la domination de la marine , des chemins de fer et autres compagnies de transport, et que les législateurs partageraient largement avec les directeurs dans les profits des énormes concessions pécuniaires et de terres publiques216
Que la centralisation irait jusqu'à faire que les dépenses d une seule ville s'élèveraient presque au même chiffre que celles du gouvernement fédéral d'il y a trente ans;
Que le maniement du revenu des villes et le maintien de l'ordre public seraient confiés à des magistrats, dont plusieurs passeraient pour ne rien mériter que le pénitencier217
Que le débat, pour la distribution de ces revenus, s'échaufferait au point d'amener les achats des votes à un nombre et à un prix jusqu'alors inconnus; et que les élections s'enlèveraient au moyen des couteaux, dos revolvers, et même avec l'assistance du canon218
Que la loi de Lynch se ferait accès jusque dans la chambre du sénat, qu'elle l'emporterait sur les mesures de la constitution des États du Sud ; qu'elle aurait invalidé l'autorité civile dans un des États de l'Union; que le droit des États de prohiber l'esclavage dans les limites de leur territoire serait mis en question au point de justifier la croyance que le jour était proche où on le dénierait ; que la doctrine de trahison organisée serait adoptée dans les cours fédérales; et que les droits de citoyens seraient ainsi mis également en péril par l'extension de l'autorité légale, d'une part, et par la substitution de la loi de la force, d'autre part;
Que la polygamie et l'esclavage iraient se donnant la main et que la doctrine de la pluralité des femmes serait promulguée par des hommes tenant de hautes fonctions sous le gouvernement fédéral;
Que la discorde religieuse croîtrait au point que la question d'opinions privées d'un candidat à la présidence, en matière de croyance religieuse, serait discutée dans l'Union;
Que le désaccord enfin  entre les parties Nord et Sud de l'Union arriverait au degré de guerre civile, accompagnée d'une disposition croissante dans ses différentes parties à envisager complaisamment l'idée d'une dissolution du lien fédéral.
Triste tableau, qui, pourtant, est exact. Rien de tout cela, il y a dix ans, n'eût semblé pouvoir arriver jamais; et aujourd'hui il n'est pas une de ces choses qui ne soit de l'histoire219
§ 16. La forme de société dans les âges de barbarie peut, le lecteur l'a déjà vu, se figurer ainsi:
------ Trafic et guerre ------
--- Manufactures ---
L'instabilité est donc son caractère essentiel. Avec l'accroissement de population et du pouvoir d'association, il prend la forme la plus haute de stabilité, celle ci-dessous:
- Trafic et guerre -
----- Manufactures -----
------------ Agriculture ------------
Dans l'une, l'homme qui cultive la terre est esclave; dans l'autre, on le trouve maître de lui-même et de ses actions; son intelligence est développée; il a capacité pour la plus haute des professions,  celle qui tend le plus à améliorer le cœur et le préparer au commerce avec les anges, l'agriculture à l'état de science.
Dans l'empire de la Grande-Bretagne et dans celui des États-Unis, la tendance s'éloigne de cette dernière et plus haute forme, et se dirige vers la première et plus basse; et cela par la raison que, dans toutes deux, la politique suivie est celle qui tend à donner au trafic la suprématie sur le commerce. Nous sommes ainsi en présence du fait remarquable que, dans ces pays qui jusqu'ici ont été regardés comme aimer le mieux la liberté, il existe une tendance croissante vers la centralisation et l'esclavage, et que dans tous deux nous rencontrons les phénomènes qui ailleurs ont suivi le déclin de civilisation. Dans tous deux, le consommateur et le producteur vont s'écartant l'un de l'autre, les manufactures se centralisant de plus en plus de jour en jour, et les agriculteurs se dispersant davantage220
. Dans tous deux cependant, il y a diminution du pouvoir d'association et du développement d'individualité. Dans tous deux, le sentiment de responsabilité décroît d'année en année. Dans tous deux la propriété foncière va se consolidant de plus en plus221
. Dans tous deux, les accumulations du passé vont obtenant de plus en plus d'empire sur les travaux du présent. Dans tous deux, la proportion de population engagée dans l'œuvre de la production tend à diminuer, tandis que celle engagée dans le transport tend à augmenter. Dans tous deux, la stabilité et la régularité diminuent222
. Dans tous deux, le trafiquant va acquérant de plus en plus autorité sur l'action législative. Dans la politique étrangère des deux, c'est à la fin qu'on s'en remet pour sanctifier les moyens. Dans tous deux, il y a un appétit incessant de territoire, à acquérir coûte que coûte; et la moralité politique a cessé d'exister. Dans tous deux, il y a développement soutenu de paupérisme d'une part, et de luxe de l'autre. Dans tous deux, la force décline. Tous deux vont perdant graduellement le pouvoir d'influer sur les mouvements du monde, et pourtant tous deux s'imaginent croître en force et en puissance. Plus augmente la difficulté qui résulte du système existant, plus tous deux sont déterminés à chercher dans la route qui conduit à l'esclavage, la route vers la liberté223
III. » Du prix a payer pour l'usage de la Monnaie.
§ 1. À chaque accroissement de facilité de reproduction d'une utilité ou d'une chose, il y a diminution de la valeur de toutes les choses de même sorte existantes.
Cela est suivi d'une diminution du prix qu'on peut obtenir en en cédant l'usage, phénomène qui fournit des preuves concluantes d'une civilisation en progrès. La maison dont la construction, il y a un siècle, eût demandé mille journées de travail, peut être reproduite aujourd'hui en moins que moitié de ce temps, ce qui a eu pour conséquence que la valeur du travail en maisons s'est considérablement élevée, tandis que celle des maisons, mesurée par le travail, a beaucoup baissé. L'homme qui aujourd'hui désire occuper l'ancien bâtiment ne se guidera pas, pour la rente à payer, sur ce qu'il a coûté à produire, mais sur ce qu'il en coûterait pour le reproduire. Les travaux du présent tendent donc à acquérir pouvoir aux dépens des accumulations du passé.
Le prix à payer pour l'usage de la monnaie existante, tend de la même manière, à diminuer à mesure que, d'un siècle à l'autre, l'homme acquiert autorité croissante sur les services des grandes forces que le Créateur a destinées à son usage; et c'est pourquoi dans tout pays qui avance il y a diminution graduelle du taux d'intérêt. C'est ainsi qu'à mesure que nous passons des régions à population clair-semée au-delà du Mississippi aux États à population dense de New-England, le taux d'intérêt dans les premiers est entre 50 et 60 tandis que dans le dernier, le taux le plus haut et celui le plus bas est entre 5 et 20 %. Dans tous et dans chaque cas il diminue à mesure que nous approchons des États ou contrées qui importent des matières brutes, et où, par conséquent, la terre a un prix élevé, tandis qu'il augmente à mesure que nous passons vers ceux qui exportent ces matières et où, par conséquent, la terre est à bas prix. » Dans le premier de ces cas, la compensation du capitaliste pour cette réduction se trouve dans le fait que là où la terre est le plus haut et l'intérêt le plus bas, les utilités achevées sont au meilleur marché, ce qui lui permet d'obtenir un haut degré de bien-être avec une petite somme de monnaie. » La perte qu'il subit dans le second cas se trouve dans le fait que là où la terre est au plus bas prix, les utilités achevées sont le plus cher, car il faut beaucoup d'argent pour acheter habits, chapeaux, bottes et autres nécessités et convenances de la vie.
§ 2. Le pouvoir d'acheter la monnaie et la tendance à diminution du taux d'intérêt, existe dans toute communauté en raison exacte de l'activité de circulation du travail et de ses produits.
Plus l'approvisionnement existant est parfait et plus est haut son degré d'utilisation; plus s'accélère la circulation et plus il y a tendance à accroissement d'aptitude pour des achats plus étendus. Moindre est l'approvisionnement et moindre est son degré d'utilisation, plus la circulation sociale est lente et plus il y a tendance à perdre ce qui avait été auparavant acheté. Dans un cas, le travail obtient pouvoir sur le capital et le taux d'intérêt tombe. Dans l'autre, le capital obtient autorité sur le travail et le taux d'intérêt monte. La première de ces classes de phénomènes s'obtient dans tous les pays qui se guident sur la France, important des matières brutes et exportant les produits de leur sol sous la forme la plus parfaite. La seconde se trouve dans tous les pays qui suivent la direction indiquée par l'Angleterre, exportant les produits bruts de la terre et les réimportant à l'état d'objets achevés, comme c'est le cas pour Irlande, Inde, Jamaïque, Portugal, Turquie, Mexique et tous les États de l'Amérique du Sud.
Comme une preuve de plus à l'appui, nous pouvons prendre les divers phénomènes présentés par les États-Unis, à mesure que leur politique a changé de temps à autre dans le dernier demi-siècle. Dans la période de libre-échange qui suivit la fin de la grande guerre européenne, la circulation avait complètement cessé, le travail se perdait partout, la production était faible, la monnaie rare et à un taux élevé. Dans celle qui suivit l'acte passé en 1828, tout est différent, la circulation est rapide, le travail demandé, la production est considérable, la monnaie à bas prix. Nouveau changement de scène : la production diminue tandis que la monnaie monte rapidement et devient à la longue tellement insaisissable que les banques suspendent, les États ne payent plus et le gouvernement fédéral fait faillite260
. Ré-adoption de la politique de protection : la production augmente aussitôt, tandis que le taux d'intérêt tombe. Il est haut maintenant et par la raison que la production décline fermement et régulièrement dans son rapport à la population. Comme preuve, nous avons le fait que la consommation de subsistances, de vêtement, de fer est aujourd'hui dans un rapport moindre à la population qu'elle le fut il y a dix ans. Les faits du temps présent correspondent donc avec ceux observés en 1836. La monnaie alors était à haut prix, les emprunts étrangers énormes, et l'émigration vers l'ouest considérable. La spéculation régnait comme elle règne aujourd'hui; mais le décroissement continuel de la production préparait la détresse et la ruine qui devinrent si universelles en 1842.
Que la prospérité réelle soit tout à fait incompatible avec un taux progressif de l'intérêt, c'est un fait prouvé à chaque chapitre de l'histoire du monde. Dans cette direction se trouvent la centralisation et l'esclavage; et par la raison qu'une augmentation du prix à payer pour l'usage de la monnaie est preuve d'accroissement du pouvoir des accumulations du passé sur le travail du présent, du capital sur le travail. Pour preuve nous avons le fait que dans une partie importante de l'Union, le sentiment en faveur de l'esclavage tient fermement pied à l'épuisement du sol par l'exportation de ses produits sous leur forme la plus rude, à l'exportation des métaux précieux, et à la hausse du prix de la monnaie.
§ 3. On a souvent confondu monnaie avec numéraire et capital, ainsi l'on nous dit que l'intérêt est haut parce que « le capital est rare. »
On serait cependant tout aussi en droit de dire que les rentes, les péages ou les frets sont hauts parce que le capital est rare. L'intérêt est toujours haut lorsque le numéraire, quelle qu'en soit la cause, est rare; et le haut prix qu'on paye alors pour son usage cause une déduction sur les profits du négociant, sur les rentes des maisons et sur les frets des navires. Le possesseur de numéraire profite alors aux dépens des autres capitalistes. L'intérêt est la compensation payée pour l'usage de l'instrument appelé monnaie, et uniquement de cet instrument. Dans les pays où il est haut, le taux de profit l'est nécessairement aussi, parce que le prix payé pour l'usage de la monnaie qui est nécessaire, entre d'une manière aussi large dans le profit du négociant.
Les hauts profits des États-Unis de l'Ouest sont, dit-on, la cause du haut intérêt que l'on y paye; mais là, comme partout, la moderne économie politique prend l'effet pour la cause. L'intérêt est haut parce que la monnaie, la chose pour laquelle uniquement se paye l'intérêt, est rare; et parce que sa rareté permet à l'homme qui commande l'usage de l'instrument d'échange d'obtenir de larges profits en se plaçant entre le producteur, qui a besoin d'avances pour son grain, et le consommateur, qui a besoin de crédit sur son drap et son fer. Là où il est rare, la circulation est lente; il y a déperdition considérable de pouvoir musculaire et intellectuel; et l'homme qui peut alors commander l'usage de cet indispensable instrument, devient encore plus maître de celui qui désire s'en servir, que le transporteur lorsque les récoltes sont abondantes et que les navires sont rares. C'est une chose bien connue de tous mes lecteurs. C'est une chose également vraie pour ces pays qui abondent de capital de toute sorte, que pour ceux chez qui le capital existe à peine. La condition des classes ouvrières en Angleterre, en 1841, était déplorable au suprême degré, et pourtant subsistances, vêtements, navires, vaisseaux, routes, et toute autre chose, sauf la monnaie, se trouvaient en grande abondance. Capital est un mot qui répond à une très large signification. Numéraire ou monnaie est un mot qui s'applique uniquement à l'instrument de l'échange de la main à la main.
§ 4. Cette faute de confondre numéraire et capital se trouve dans un récent livre d'un des chefs de l'économie en France.
Il regarde comme une erreur, « qui n'est que trop commune, de dire que :« l'argent est abondant, ou l'argent est rare, pour indiquer que l'homme industrieux qui cherche du capital a de la facilité ou de la peine à en obtenir. Quand l'agriculture se plaint que l'argent est rare, elle est la dupe de la métaphore en vertu de laquelle, dans le langage ordinaire, le capital est qualifié d'argent, uniquement parce que la monnaie, qui est d'argent, est la mesure du capital.
Selon lui, l'expression anglaise « money market,» marché de monnaie, devrait être remplacée par « marché de capital. »261
L'erreur, ici, semblera être du côté de l'économiste, et non de celui du fermier, à qui son expérience de chaque jour enseigne que lorsque la monnaie, l'instrument au moyen duquel les échanges se font de la main à la main, circule librement, sa prospérité s'accroît de jour en jour; tandis que, lorsqu'elle est rare et circule lentement, sa prospérité disparaît. Ce n'est pas de capital dont il manque, mais de monnaie, de l'instrument au moyen duquel les produits du travail et du capital sont tenus en mouvement, et sans lequel ils ne se peuvent mouvoir qu'à la manière des temps primitifs, où les peaux se troquaient contre les couteaux et le drap. Le capital actuel des États-Unis, en maisons, terres, fabriques, fourneaux, mines, navires, routes, canaux et autres propriétés semblables, s'est, dans les dix dernières années, par l'application de travail, augmenté de milliers de millions de dollars262
; et pourtant nous voyons, dans toutes les directions, des routes à demi-achevées, et qui probablement ne le seront pas de sitôt, bien que les travailleurs soient en quête d'ouvrage, que les usines s'arrêtent faute de demande pour leurs produits, et que les entrepreneurs doivent couper court à leurs opérations, à cause de la difficulté qu'ils éprouvent d'obtenir les moyens de satisfaire à leurs échéances. D'où vient cela? Ce n'est certainement pas d'une diminution du capital, car il est plus considérable qu'il n'a jamais été. Partout où vous jetez les yeux, vous voyez de nouvelles maisons, routes et fermes, et presque des États, créés depuis la date du dernier recensement, et le chiffre de population grossi de plusieurs millions. Capital et travail, les choses qu'il s'agit de mettre en mouvement ont augmenté; mais à côté de cette augmentation, il y a eu exportation constante de l'instrument qui devait servir à produire le mouvement, et les résultats, aujourd'hui, ne sont que ceux auxquels nous devions nous attendre d'une telle manière d'opérer. L'écoulement de monnaie a causé cet état de choses; et, pour amener une suspension complète de mouvement, il suffirait uniquement que l'exportation des États atlantiques excédât annuellement du chiffre le plus insignifiant l'importation de la Californie. » Le faible capital nécessaire pour construire un chemin de fer ajoute des millions à la valeur des terres qu'il traverse, parce qu'il produit circulation rapide de leurs produits. Le très faible capital nécessaire pour construire des usines et des fourneaux, donne valeur à la terre et au travail, parce qu'il crée circulation rapide parmi les produits du travail qui cherchent à s'échanger; mais la très minime quantité employée à entretenir l'instrument des échanges de la main à la main, produit des résultats plus grands mille fois, comparés à son montant. Le capital des États-Unis était presque aussi grand en 1842 qu'il le fût en 1846, et plus grand qu'il l'avait été en 1834; et pourtant, dans l'une et l'autre de ces dernières années, la prospérité fut universelle , tandis qu'il y eut large détresse dans la première. De même pour la Grande-Bretagne, dont le capital, en 1847, était presque aussi considérable qu'il l'avait été en 1845, et pourtant la première année présente le tableau d'une détresse presque universelle, qui suit de près une autre année de haute prospérité. La différence, dans ces cas, s'explique par les faits qu'en 1834 et 1846, la monnaie afflua dans les États-Unis, et par conséquent fut abondante et à bon marché, de même qu'elle affluait en Grande-Bretagne en 1845, alors que là aussi elle fut à bon marché, tandis qu'en 1842 elle était rare et chère dans un pays, comme en 1847 elle était rare et chère dans l'autre, parce qu'il y avait efflux des deux pays. S'il était possible d'annoncer aujourd'hui, qu'en raison de quelque changement de politique, l'exportation de l'or s'arrêtera, et que la quantité, dans le pays, augmentera parce qu'on y retiendra la production de la Californie, la monnaie aussitôt deviendrait abondante et à bon marché, la circulation reprendrait, et la prospérité régnerait dans le pays; et pourtant la différence, dans l'année qui suivrait, ne monterait pas au quart d'un pour cent de la valeur de la terre et du travail du pays. Le capital augmenterait d'une portion si faible, qu'elle serait à peine perceptible, et pourtant la valeur-monnaie, la valeur pour laquelle on pourrait l'échanger, augmenterait de plusieurs centaines de millions. À présent tout stagne, et il y a peu de force. Il y aurait alors vie et mouvement, et la force produite serait considérable.
§ 5. Ce n'est pas cependant dans la quantité de numéraire tenue dans un pays que nous chercherons le témoignage de sa prospérité,
ou l'indication pour le taux d'intérêt, mais dans la vitesse avec laquelle il circule. Fermeté et régularité dans le mouvement sociétaire sont nécessaires pour produire confiance et accroître le mouvement et la force qui résultent de la confiance. L'or tenu par les banques, la population et le gouvernement des États-Unis dépasse, dit-on, 100,000,000 dollars, laquelle somme n'est tenue que depuis peu d'années; mais comme il n'y a point régularité dans le mouvement sociétaire, 263
le crédit en souffre beaucoup. Il en résulte que la circulation est lente et que le taux des intérêts s'est, depuis des années, élevé au point de resserrer la disposition à s'engager dans toute opération dont l'accomplissement veut du temps. Le capitaliste de monnaie en profite, parce qu'il obtient le double ou le triple du taux ordinaire d'intérêt; mais ç'a été la ruine du mineur, du fondeur, du filateur de coton, du fabricant de drap.
La France a un stock considérable de métaux précieux; toutefois la fréquence des révolutions a tendu très fort à détruire cette confiance, qui est si essentielle pour produire vitesse de circulation. Le numéraire thésaurisé ne rend point service à la société. Comme on y thésaurise assez communément, le taux d'intérêt est élevé, en même temps que les salaires sont bas par suite des chômages fréquents et prolongés, et de la concurrence qui s'ensuit pour la vente du travail, deux choses qui dans tout pays existent en raison directe du déficit dans l'approvisionnement de l'instrument de circulation. Dans ce pays, qui possède peu d'institutions locales pour fournir quelque substitut ce qu'il existe de monnaie métallique en circulation est en très grande partie absorbée parles demandes pour le paiment des impôts, et a été d'abord recueilli dans les départements, puis transmis à Paris, d'où il trouve lentement sa voie pour retourner au lieu d'où il est venu. Le numéraire est donc rare, la combinaison d'action est limitée, et il ne se produit que peu de mouvement. Un éminent économiste français indique comment, avec une faible quantité de monnaie, on pourrait mettre un terme à ces suspensions d'activité.
« D'un côté, voici un mécanicien, un forgeron, un charron dont les ateliers chôment, non peut-être faute de matières à mettre en œuvre, mais faute de commandes pour leurs produits. Ailleurs pourtant, voilà des fabricants qui ont besoin de machines, des cultivateurs qui ont besoin d'instruments de labour. Pourquoi ne délivrent-ils pas ces commandes que le mécanicien, le forgeron et le charron attendent? C'est qu'il faudrait payer en argent, et cet argent, ils ne l'ont pas en ce moment. Cependant ils ont, eux aussi, dans leurs magasins, dans leurs greniers, des produits à vendre, dont bien des gens pourraient s'accommoder. Que ne les donnent-ils en échange? C'est que l'échange direct n'est pas possible : il faudrait vendre d'abord; et comme ils exigent eux-mêmes un paiment en argent, ils ne trouvent que difficilement des acheteurs. Voilà donc le travail suspendu des deux parts. C'est dans une situation semblable que la production languit et que la société végète, avec tous les éléments possibles d'activité et de prospérité. »
Il y aurait cependant un moyen de lever cette difficulté. Si le mécanicien, le forgeron et le charron refusent de livrer leurs produits autrement que contre de l'argent comptant; ce n'est peut-être pas qu'ils se défient de la solvabilité future du cultivateur ou du fabricant, c'est qu'ils ne sont pas en mesure de faire des avances, qui appauvriraient leur capital et les mettraient bientôt hors d'état de travailler. Que chacun donc, en délivrant sa marchandise, puisqu'il a confiance dans la solvabilité future de celui qui la demande, exige seulement, au lieu d'argent comptant, un billet dont il se servira à son tour près de ses fournisseurs. À cette condition, la circulation se rétablira et le travail aussi. Oui : mais il faut être sûr pour cela que les billets acceptés en paiment seront reçus dans le commerce; autrement on rentre toujours dans le cas d'une simple avance à découvert. Or, cette certitude, ou n£ l'a pas : on refuse donc de prendre des billets, non parce qu'on en suspecte la validité, mais parce qu'on doute de la validité du placement. Une banque intervient et dit : «Vous, mécanicien, délivrez vos machines; vous, forgeron, vos instruments; vous, cultivateur, vos matières brutes; vous, fabricant, vos articles manufacturés; acceptez en toute assurance des billets payables à terme, pourvu que vous ayez confiance dans la moralité des débiteurs. Tous ces billets, je m'en charge; je les reprendrai à mon compte, jusqu'au jour de l'échéance, et vous délivrerai en échange d'autres billets signés par moi, et que vous serez sûr de faire accepter partout. Alors toute difficulté cesse. Les ventes s'opèrent; les marchandises circulent, la production s'anime; il n'y a plus ni matière, ni instruments, ni produits d'aucune sorte qui demeurent un seul instant inoccupés264
Il n'y a là aucun changement dans la quantité de capital possédé par la communauté; et pourtant on voit que ses membres passent d'un état d'apathie et d'improductivité à un état d'activité et de productivité, qui permet à chaque homme de vendre son travail et de recevoir en échange les utilités nécessaires pour la consommation de sa femme et de sa famille, qui auparavant semblaient souffrir faute des nécessités communes de la vie. Qu'était-ce cependant qui donnait valeur à ces billets, et d'où vient qu'ils circulaient avec une facilité tellement supérieure à celle des billets du forgeron et du fermier? De ce qu'il existe dans la communauté une confiance qui se tient derrière une pile de monnaie suffisante pour racheter chaque billet à présentation et au porteur. Sans l'existence d'une telle croyance, elles eussent cessé de circuler dès qu'on eût vu s'établir un écoulement d'or, produisant diminution continue de la quantité possédée parla banque, jusqu'à ce qu'enfin un simple billet présenté eût trouvé la caisse fermée. Dès lors leur circulation s'arrêterait, le mouvement serait de nouveau suspendu, et le forgeron, le mécanicien, le charron se désoleraient à côté d'outils qu'ils échangeraient volontiers pour des subsistances et des vêtements; tandis que le fermier et le manufacturier souffriraient de la difficulté d'obtenir outillage pour une production meilleure de subsistances et de vêtements. La monnaie est à la société ce que le combustible est à la locomotive et l'aliment à l'homme, la cause de mouvement d'où résulte la force. Retirez le combustible, et les éléments dont l'eau se compose cessent de se mouvoir, et la machine s'arrête. La privation d'aliments amène pour l'homme la paralysie et la mort; et c'est précisément l'effet du déficit de la quantité nécessaire de monnaie, laquelle est le producteur de mouvement parmi les éléments dont se compose la société. Lors donc que le fermier se plaint que la monnaie est rare, et que l'ouvrier, l'artisan, le fabricant répètent la même plainte, ils sont dans le vrai. C'est de monnaie dont il est besoin, et leur sens commun ne les trompe en aucune manière. Dans tout pays du monde, on éprouve plaisir au son de l'or et de l'argent, qui arrivent parce que s'associent à eux les idées d'activité et d'énergie, tandis qu'au contraire on s'alarme et s'attriste de leur départ, car il s'y associe des idées de tristesse, d'inactivité, de souffrance et de mort. De là vient que, chez presque toutes les nations en Europe, on a rendu des lois ayant pour objet d'interdire l'exportation d'espèces hors du royaume. L'intention était bonne. » Les faiseurs de lois ne se trompaient que sur le moyen propre pour y répondre. Il leur eût fallu, pour attirer la monnaie, donner à leurs sujets assez de paix, de sécurité, de soulagement d'impôts, pour leur permettre d'approprier plus de leur travail à l'accumulation d'outillage propre à faciliter la production des articles avec lesquels la monnaie se pût acheter. » La monnaie est du capital; mais le capital n'est pas nécessairement de la monnaie. L'homme qui négocie un emprunt obtient de la monnaie pour laquelle il paye intérêt; celui qui emprunte l'usage d'une maison paye une rente ; celui qui loue un navire paye un fret ; et il y a stricte convenance à maintenir l'expression « marché de monnaie, au lieu d'adopter celle de marché de capital, qu'on propose de lui substituer.
§ 6. Le mouvement décrit dans la citation ci-dessus provient, comme l'a lu le lecteur, de la substitution de bank-notes aux billets des individus.
On nous affirme cependant que l'usage de bank-notes tend à l'expulsion des métaux précieux. Comme c'est l'inverse qui a lieu, la monnaie tendant toujours vers les pays où existe cette confiance qui induit les hommes à accepter le transfert de propriété en espèces, s'opérant au moyen de billets de circulation nous avons tous les avantages suggérés par M. Coquelin, sans qu'ils soient accompagnés des inconvénients qui ont été signalés. Tous les articles veulent chercher la place où ils ont leur plus haut degré d'utilité; et c'est pour plus qu'aucun autre article le fait de tous les métaux précieux. Comme une centaine de mille livres, grâce à l'usage de ces billets, peut faire la besogne qui, sans eux, aurait exigé un demi-million, ils ont toujours eu pour effet d'abaisser le taux d'intérêt pour l'usage de la monnaie au grand avantage de celui qui a besoin de l'emprunter et en même temps d'accroître la production et de diminuer le coût des articles nécessaires à l'usage du possesseur de l'or au grand avantage de tous deux. C'est là ce qu'on observe aujourd'hui à la fois en France et en Allemagne. Dans le premier pays, les bank-notes ne sont entrées que récemment en usage, mais l'importation de l'or augmente avec l'extension du crédit et le déclin du taux d'intérêt. Dans l'autre, l'habitude d'association et l'extension du crédit vont croissant rapidement, à l'aide du Zollverein, ou l'Union douanière établie en vue de rapprocher entre eux le producteur de subsistances et de laine, et les consommateurs de subsistances de drap et de fer. Ç’a été par cet accroissement du degré d'utilité dans les métaux qu'il y a eu une diminution de leur valeur la facilité accrue de les acheter en produisant à bon marché des subsistances et des articles achevés, donnant accroissement de pouvoir de les appliquer à différents usages dans les arts. Il en est ainsi de tous les autres articles, à mesure que les machines à vapeur améliorées nous permettent d'obtenir de la même quantité de houille une plus large somme de pouvoir; le degré d'utilité de la houille augmente, mais sa valeur décline à cause de la facilité accrue d'obtenir plus de houille et plus de fer pour construire d'autres machines. À mesure que la vieille route acquiert un plus haut degré d'utilité, par l'usage accru qu'en fait une population croissante, sa valeur décline à cause de la facilité croissante d'obtenir de nouvelles et meilleures routes. L'utilité, nous l'avons déjà vu, est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature, tandis que la valeur est le pouvoir de la nature sur l'homme  le pouvoir des obstacles à vaincre avant d'acquérir un objet, ce dernier pouvoir décline à mesure que l'autre grandit. À chaque surcroît de richesse résultant de l'association et combinaison, il y a accroissement du pouvoir de soumettre à la culture les riches sols, et à chaque degré de progrès dans ce sens, la valeur du travail s'élève tandis que diminue d'autant celle des pauvres sols originels. C'est aussi le cas, pour les métaux précieux; leur valeur décline partout à mesure que s'accroît leur degré d'utilité en quelques pays et en quelque temps qu'on les thésaurise, ils perdent leur utilité, et le taux d'intérêt s'élève. Pour réduire ce taux, il n'est besoin uniquement que de les appliquer à leur usage propre, celui de favoriser ces échanges de services qui constitue le commerce de l'homme avec son semblable.
§ 7. Avec l'augmentation de la quantité de monnaie, il y a partout ferme tendance à l'égalisation du prix payé par le pauvre et par le riche pour les services de ce grand instrument d'association.
Il y a un siècle, les fonds anglais 3 % étaient plus haut qu'ils ne sont aujourd'hui, et le taux d'intérêt pour ces valeurs était très bas; mais le taux d'intérêt que payaient les particuliers peu riches était beaucoup plus élevé. De même en France, alors que le gouvernement empruntait à 5 %; le petit commerce de détail sur les halles de Paris payait à la semaine un intérêt de presque 75 %. C'est de même aussi aux États-Unis. L'homme riche trouve à emprunter à 10 ou 12 %, mais le petit fabricant a peine à emprunter à tout prix; tandis que le pauvre travailleur s'estime heureux d'obtenir crédit même à cent pour cent. Partout et en tout temps où la monnaie est rare et le crédit en souffrance, règne une grande inégalité. Dès cependant qu'elle redevient abondante, les prix à payer pour son usage tendent graduellement à se niveler le petit opérateur, s'il a bonne réputation d'exactitude, trouve à emprunter à un taux à peu près, sinon tout à fait aussi bas que son opulent voisin. Avec l'accroissement de richesse, n'importe sous quelle forme, il y a une tendance à l'égalité, qui se manifeste par une augmentation constante de la quote pari du travailleur et de l'artisan et une diminution correspondante de celle retenue par le propriétaire foncier ou autre capitaliste, mais dans aucune des opérations de la vie cette tendance n'est aussi fréquente et aussi clairement manifestée que dans les transactions qui se lient à l'usage de la monnaie celui de tous les instruments d'échange à l'usage de l'homme, qui rend la plus grande somme de service et au moindre coût.
À chaque surcroît de la quantité de monnaie, il y a aussi diminution de la charge imposée par le capital préexistant. Il est à la connaissance de tout lecteur de ce volume que les hypothèques deviennent de plus en plus lourdes à mesure que la monnaie devient plus rare; et qu'à mesure que sa quantité augmente il y a diminution du fardeau de l'hypothèque, à la fois quant au paiment d'intérêt et quant à l'acquittement du principal. Dans le premier cas, si le mouvement se prolonge un temps suffisant, il a pour résultat la vente forcée de la propriété obérée, comme on l'a vu sur une si vaste échelle dans ce pays en 1842, et comme on l'a vu tout récemment en Irlande. Les riches s'enrichissent davantage tandis que les pauvres sont ruinés. Chaque pas vers l'accroissement de facilité d'obtenir la monnaie est donc de nature égalisante.
De plus, à chaque surcroît d'abondance de monnaie, les taxes deviennent moins accablantes pour ceux qui les payent et moins profitables pour ceux qui les reçoivent, sauf, en tant qu'une augmentation de la production des articles nécessaires à leur consommation peut les dédommager de l'abaissement de valeur de l'article en lequel leurs salaires sont payés. Les hommes à revenu fixé soit soldats, juges, généraux ou souverains perdent aujourd'hui par la substitution de l'or qui est à meilleur marché, à l'argent qui est plus cher; mais le fermier, le travailleur et les autres payeurs de taxes du pays profitent; et là encore nous avons une preuve de la tendance fortement égalisante d'un accroissement du pouvoir de l'homme, sur ces grands dépôts des seuls articles qui puissent servir avantageusement au transfert de la propriété de la main à la main.
Que telle soit la tendance des facilités grandement accrues d'obtenir ces métaux précieux, nous le voyons clairement par ces hommes d'Europe, qui tirent leurs moyens d'existence du trésor public, de rentes en argent, ou d'intérêts; nous le voyons aussi par les ingénieux efforts, en France et en Hollande, pour exclure l'or de la circulation. Ce dernier pays ayant une dette publique immense, et les hommes qui s'adressent au trésor pour des dividendes étant nombreux et puissants, leur désir naturel a été d'être payés un argent, comme le métal de la plus grande valeur; tandis que les payeurs de taxes auraient préféré payer en or, comme le métal ayant le moins de valeur. Les premiers l'ont emporté, et l'or a été formellement exclu de la circulation. Dans l'Inde aussi, l'or a été expulsé, la Compagnie ayant préféré recueillir ses taxes en l'article le plus cher. En France, jusqu'ici, la tentative a échoué. Taxes, rentes et intérêts, montant à un chiffre énorme, ceux qui les reçoivent sont à la fois nombreux et puissants. Les recettes annuelles et les déboursements du trésor montant à 1,700,000,000 francs, tandis que la dette hypothécaire monte presque à la moitié, et que les rentes de maisons et de terres peuvent aller encore plus haut, nous avons un total de plus de 3,000,000,000 francs, à recueillir d'abord en monnaie, et puis à rediviser parmi les membres les plus influents de la société, tous désireux de recevoir le plus cher des métaux précieux, au grand préjudice de ceux qui payent les taxes et de ceux qui ont besoin de payer pour l'usage de la monnaie.
L'abondance de l'or étant de tendance égalisante, ils voudraient répudier ce métal; et pourtant le préjudice retomberait en définitive sur eux-mêmes. Une telle mesure ne pourrait manquer d'accroître considérablement la tendance, en ce pays, vers l'état de choses si bien décrit dans l'excellent petit livre de M. Coquelin, l'état de fréquents chômages du travail, résultant de la difficulté de trouver acheteur pour ses produits, laquelle est partout une conséquence d'un déficit dans l'instrument de circulation. Ailleurs il rappelle à ses lecteurs l'adage français : « Le difficile n'est pas de produire, c'est de vendre. Sans prendre cette assertion trop à la lettre, il dit qu'il est impossible de n'en pas reconnaître la vérité relative. « Assurément, continue-t-il, si la difficulté de vendre n'arrêtait pas les producteurs, ils seraient en mesure de porter l'émission de leurs produits bien au-delà de ses limites actuelles. Pas un sur dix ne produit tout ce qu'il peut. Pour tous, la grande question, c'est moins de produire que d'écouler leurs produits. De là vient qu'il se trouve forcé de décrire la condition de l'ouvrier français « comme misérable. » La difficulté, cependant, ne se borne pas à eux. Le malaise qui résulte de cet état de choses est général, et s'étend à toutes les classes de la société265
Le capital en travail et en terre existe, mais il est besoin d'une circulation qu'on ne peut obtenir qu'à l'aide d'une quantité suffisante de l'instrument qui sert aux échanges de la main à la main. « Ce qui manque réellement chez le cultivateur, dit M. Coquelin, ce n'est pas le capital, mais la faculté de le payer. Voilà le capital dont il a besoin. Tous ces outils, tout ce bétail, toutes ces semences lui seraient singulièrement utiles pour sa culture, et il en tirerait un admirable parti dans l'avenir; mais les moyens actuels de se les procurer lui font faute, et il se voit contraint de renoncer aux avantages qu'il en pourrait tirer. » « En supposant, comme il ajoute, que le crédit lui donne cette faculté de payer, tout aussitôt il distribue ses commandes; alors aussi le charron, le forgeron, l'éleveur de bétail, le fabricant d'engrais se mettent à l'œuvre, et en peu de temps le capital agricole abonde dans le pays.
Afin cependant que ce crédit puisse exister, il faut une base sur laquelle il puisse reposer, et cette base n'est rien autre chose que la monnaie. » Chaque individu qui accepte un billet ne le fait que parce qu'il croit pouvoir, quand il le voudra, le changer en monnaie. Le pouvoir d'établir cette base en France doit s'accroître à chaque pas, tendant à diminuer le poids des taxes et de l'intérêt, comme c'est le cas pour le pas qui substitue l'or à l'argent dans les payements à ceux qui touchent intérêt sur les actions de banques, hypothèques et dettes publiques. Chaque accroissement de la facilité de faire ces payements est, nous l'avons dit, de nature égalisante, et c'est pourquoi l'aristocratie monétaire de France a manifesté une si vive anxiété de borner la circulation exclusivement au métal le plus cher, l'argent. Ce qui est remarquable cependant, c'est que, au nombre de ceux qui semblent le mieux apprécier « les maux, comme ils disent, qui doivent résulter d'un surcroît de la quantité et d'une diminution de la valeur de la monnaie, et insistent le plus vivement pour des lois interdisant l'emploi facultatif de l'or dans les diverses transactions, se trouvent les partisans en chef du système connu sous le nom de libre échange, et les principaux opposants à toute intervention gouvernementale dans les opérations individuelles des membres de la société266
§ 8. L'importance d'une communauté, parmi les nations du monde, augmente avec le déclin du prix à payer pour l'usage du numéraire, ou le taux d'intérêt.
Ce déclin est toujours une conséquence de l'influx et du degré accru d'utilisation des métaux précieux. Cet influx a lieu dans tous les pays qui adoptent la recommandation d'Adam Smith, en plaçant le producteur du grain à côté du producteur de laine, ce qui les met à même d'exporter leurs produits sous la forme la plus achevée. Dans tous ces pays le crédit augmente, le commerce devient plus rapide; l'intelligence va se développant, la terre acquiert valeur, l'homme acquiert pouvoir sur la nature, et grandit en bonheur et en liberté; les travaux du présent acquièrent constamment plus d'empire sur les accumulations du passé.
L'importance d'une communauté décline avec l'augmentation du taux d'intérêt. Cette augmentation résulte de l'efflux des métaux précieux ou de l'existence d'incertitude et de non sécurité qui conduit à les thésauriser, et par là diminuer leur utilité. Cet efflux a lieu dans tous les pays qui rejettent la recommandation d'Adam Smith, refusant de placer le consommateur à côté du producteur, et les forçant d'exporter leurs produits sous la forme la plus brute. » Dans tous ces pays, le crédit décline, le commerce déchoit, les facultés humaines restent à l'état latent, et non développées;  la terre s'épuise et perd valeur, et l'homme devient de plus en plus esclave de la nature et de son semblable, les accumulations du passé acquérant la grande autorité sur les travaux du présent.
Avec le déclin du taux d'intérêt les prix des produits bruts tendent à s'élever, tandis que ceux des produits achevés tendent à baisser. Ce rapprochement est suivi d'un accroissement d'individualité de la communauté, la nécessité d'aller aux marchés étrangers avec les produits bruts diminuant d'année en année, et le pouvoir d'acheter les produits des pays étrangers, y compris l'or, augmentant d'une manière aussi soutenue, avec un accroissement constant dans le degré du commerce. Avec ce rapprochement a lieu infailliblement une diminution constante dans la proportion des produits de la ferme, nécessaire pour payer les gens employés à l'œuvre de transport et de conversion, et une diminution tout aussi continue du nombre proportionnel d'individus ainsi employés, comparé à la communauté entière. Les faits jusqu'ici présentés par nous prouvent que cette diminution s'opère en France et dans les États du nord de l'Europe. Le blé a monté si fermement en Russie que c'est à peine si ses exportations ont pris le moindre accroissement. L'Allemagne, qui fut jadis le grand exportateur de blé, laine et chiffons, n'exporte plus aujourd'hui que très peu du premier article et pour les autres sa consommation est devenue telle, qu'elle absorbe non-seulement toute sa production propre, mais doit tirer des autres pays. Il en est ainsi de la Suède et du Danemark, pays qui tous deux importent beaucoup de matières premières de vêtements, pour les combiner avec les subsistances de production domestique, se mettant ainsi en mesure d'obtenir des approvisionnements d'or.
L'inverse se voit dans tous les pays où le taux d'intérêt va s'élevant, Irlande, Inde, Turquie, Portugal et États-Unis. De toutes les nations civilisées du monde, ces derniers sont les seuls attachés à la poursuite d'une politique qui cause un

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