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Timestamp: 2017-10-23 08:09:38+00:00

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L’impossible discours de la méthode
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« En philosophie, la difficulté est de ne
pas dire plus que ce que nous savons. »
1Quand Wittgenstein est né, à Vienne, Freud avait trente-trois ans.
2Quand Freud est mort, à Londres, Wittgenstein avait cinquante ans.
3Or ils ne se sont pas rencontrés.
4Freud ne mentionne pas Wittgenstein.
5Wittgenstein parle à diverses reprises de Freud, dont il a lu certains travaux et avec qui l’une de ses sœurs, Gretl, a fait une analyse. Après avoir dit de Freud que c’était quelqu’un qui avait « quelque chose à dire », litote très élogieuse, Wittgenstein a critiqué ses travaux et sa méthode avec beaucoup d’exigence et de clairvoyance, puis il a cessé de l’évoquer.
6Dans le livre qu’il leur a consacré, P.-L. Assoun 1 insiste sur la position privilégiée qu’aurait pu occuper Wittgenstein comme interlocuteur de Freud. À les lire, en tout cas, on ne peut qu’être frappé par l’impression qu’ils donnent l’un et l’autre d’être absolument souverains. Il y a chez chacun, quoi qu’il en soit des périodes de doute ou de découragement, la conscience aiguë d’énoncer quelque chose d’essentiel, la conscience de la valeur de ce qu’ils pensent, découvrent et exposent, dans le sentiment de la distance qui les sépare de la médiocrité générale. On pense à l’exercice des forces actives et créatives du « fort » selon Nietzsche.
7C’est sans doute dans cette conscience que prend sa source le courage que l’un et l’autre invoquent, que l’un et l’autre estiment nécessaire, que l’un et l’autre exigent d’eux-mêmes et se reconnaissent.
8Outre que ce sont deux « interlocuteurs » dignes l’un de l’autre, Freud et Wittgenstein sont deux auteurs réputés pour avoir mis à mal la vanité des philosophes et avoir renvoyé, chacun à sa manière, à la question : « qu’est-ce que la philosophie ? ».
10« Aucune réponse à une question philosophique [n’est] bonne à quelque chose si elle ne [parvient] pas à un homme au moment où il en [a] besoin. »
11« Vous devez dire ce que vous pensez réellement comme si personne, pas même vous, ne devait le surprendre. [...] N’essayez pas d’être intelligent ; dites-le ; puis faites entrer l’intelligence dans la pièce. »
12Dans le domaine de l’analyse, ces propos pourraient renvoyer au moment de l’interprétation ou à la « règle fondamentale ». Mais c’est Wittgenstein qui parle, s’adressant à ses élèves 2. Ce sont là, parmi des dizaines d’autres, deux exemples de remarques de Wittgenstein qui évoquent la psychanalyse à quiconque en a, peu ou prou, la pratique.
13Mais on peut aussi, à partir de ces propos, poser la question de l’accès d’un sujet 3 à la vérité, en l’inscrivant dans la question plus générale de la vérité et du dogmatisme, car le ton souverain qui caractérise le mode d’intervention de Freud et de Wittgenstein, et qui peut déconcerter le lecteur, ainsi que la certitude qui les anime s’accompagnent pourtant de difficultés dans l’exposition et la transmission des résultats de leurs travaux.
14Qu’est-ce qui permet à un sujet d’accéder au vrai ? Qu’est-ce qui l’en empêche ?
15Comment exposer le vrai ? Comment le transmettre ?
16Ces questions s’imposent, à l’évidence, à la lecture du Tractatus logico-philosophicus, mais elles gardent leur pertinence à propos des travaux ultérieurs de Wittgenstein. Quant à l’œuvre de Freud, elles y sont constamment évoquées.
18Nous avons hérité l’opposition entre dogmatisme et scepticisme de la philosophie antique, mais chacun de ces termes a connu une histoire et une évolution sémantique telles qu’il est désormais nécessaire de préciser en quel sens on les emploie. On peut ici rappeler que, selon Wittgenstein, « la signification, c’est l’usage ».
19Le dogmatisme, c’est d’abord la position philosophique qui s’oppose au scepticisme, en ce qu’elle affirme que la vérité est accessible et qu’on peut parvenir à des certitudes.
20C’est aussi l’attitude qu’adopte le penseur qui édifie un « système » dans lequel il organise rationnellement l’ensemble de ses découvertes, système qu’il impose au lecteur quand il l’expose.
21Mais on peut aussi, comme Kant le rappelle, dans la Préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure, parler d’exposé dogmatique pour désigner celui qui procède de façon rigoureusement démonstrative à partir de principes sûrs.
23Wittgenstein est d’abord apparu comme une sorte de météore dans le ciel de la logique et de la philosophie, tant il s’est montré brillant et précoce, puis comme un météorite, du fait du choc qu’il a causé là où il est tombé, à Cambridge, et dans la philosophie.
24Ce qui l’a rendu célèbre, c’est le Tractatus logico-philosophicus.
25Né d’une réflexion sur les travaux de Russell (et Whitehead) et sur les travaux de Frege, à l’époque où ils étaient aux prises avec la « crise des fondements » des mathématiques, et la nécessité de refondre la logique pour résoudre cette crise, ce livre était attendu comme un traité de logique formelle.
26Or, ce traité, qui visait à montrer en quoi la solution de Russell était insuffisante, voire fausse, selon Wittgenstein, se présente de façon extrêmement insolite, comme un texte poético-mathématico-mystique, auquel personne ne comprend (d’abord) rien, mais qui fascine.
27C’est le seul livre que Wittgenstein ait publié de son vivant, en 1922 pour l’édition anglaise 4 ; il y a travaillé dès 1913 (y compris pendant la Guerre de 14-18, comme en témoignent ses Carnets de 14-16) ; il a eu beaucoup de mal à le faire publier, à partir de 1919, quand il a considéré qu’il était achevé ; enfin, il a été plutôt mal accueilli.
28À quoi tient donc la fascination ?
29Elle tient d’abord au titre latin et à la présentation de ses propositions, l’un évoquant le Tractatus theologico-politicus de Spinoza, l’autre, son Éthique, qui, on le sait, expose la philosophie more geometrico, à la manière des géomètres. Wittgenstein organise ses propositions selon un ordre rigoureux, manifesté par une numérotation particulière, puisque chacune des sept propositions principales est assortie de propositions subordonnées qui, elles-mêmes, peuvent en commander d’autres : ainsi la proposition 1 est-elle suivie de la proposition 1.1, laquelle est suivie des propositions 1.11, 1.12, etc., ce qui constitue une structure rigoureuse mais complexe.
30Elle tient ensuite au style de Wittgenstein qui s’exprime en des aphorismes d’une grande pureté et d’une étrange beauté.
31Elle tient également à ce sur quoi portent les aphorismes : le « Monde », le sujet, l’éthique, le « Mystique », autant de surprises au cœur de ce qu’on pense être un traité de logique formelle.
32Elle tient encore au fait que ces propositions ne sont assorties d’aucune justification par une argumentation démonstrative, sinon quand il s’agit de considérations purement logiques, ce qui distingue radicalement le Tractatus logico-philosophicus de l’Éthique, laquelle procède réellement à la manière des géomètres, en énonçant des axiomes, des définitions, voire des théorèmes, et en n’avançant aucune nouvelle proposition sans en établir la démonstration.
33Wittgenstein, lui, exhibe des énoncés déconcertants pour quiconque n’a pas, comme il le dit dans son Avant-propos, « déjà pensé les pensées qui s’y trouvent exprimées ».
34Enfin, les dernières phrases du Tractatus sont légendaires. Il se termine sur une formule, celle de l’aphorisme 7, dont la fortune qu’elle a connue a sans doute émoussé la force : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». Et l’avant-dernière proposition, en 6.54, dit : « Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque, par leur moyen – en passant sur elles – il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y être monté.)
35Il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde. »
36(Sans développer les usages et les interprétations plus ou moins « zen » qu’on a voulu trouver à ces propos, on ne peut éviter de remarquer que quiconque a l’expérience de l’analyse pourrait sans doute en dire autant de sa cure : ça a tout à fait l’air, à la fin, d’être dépourvu de sens, tous les détours par lesquels il a fallu passer pour en arriver à « voir correctement le monde », si même on peut envisager qu’il soit possible de « voir correctement le monde ».)
37Avant d’essayer d’éclaircir ces formules, il faut remarquer qu’il y a là une caractéristique paradoxale mais essentielle du mode d’intervention de Wittgenstein.
38Alors qu’il est, à l’évidence, animé par la passion du vrai, il n’écrit pas pour convaincre de la validité d’une quelconque thèse. (On pourrait, ici encore, faire référence à Nietzsche : comme lui, il est animé par la passion du vrai, mais comme lui, il n’élabore aucune conception philosophique qui permette de faire fond sur le vrai.)
39C’est d’ailleurs pourquoi le livre n’a pas été bien accueilli. Frege, par exemple, qui « n’y comprend pas un traître mot », s’étonne que de telles propositions puissent être ainsi assénées, sans aucun effort de discussion ni d’argumentation 5.
40Le Tractatus a donné lieu, en particulier au sein du Cercle de Vienne, à des interprétations assez éloignées de ce que Wittgenstein visait. D’autre part, Wittgenstein a lui-même critiqué sa première contribution philosophique, après une dizaine d’années au cours desquelles il semble avoir médité les difficultés de son premier « système ». Ses travaux ultérieurs en diffèrent assez pour qu’on ait pu et voulu distinguer le premier Wittgenstein d’un second Wittgenstein, voire les opposer. Mais cette distinction est de plus en plus contestée, même s’il y a, à l’évidence, dans sa vie et dans sa pensée, une rupture qui se manifeste d’abord comme un long silence 6.
41Quoi qu’il en soit, le Tractatus logico-philosophicus, dans son originalité, manifeste la singularité de Wittgenstein et le paradoxe de son attitude : voilà un jeune homme qui consacre toutes ses forces à un travail dont il dit lui-même, toujours dans l’Avant-propos, qu’il propose des pensées dont la vérité lui « semble intangible et définitive », qui se bat pour le faire publier, et qui expose ce travail d’une façon « dogmatique » au sens où il en « assène » les résultats, mais non pas dogmatique au sens d’un exposé rigoureusement démonstratif qui procède de principes sûrs.
43Qu’on compare avec Freud !
44Freud a la certitude d’être en train de constituer une science nouvelle, mais il a aussi la certitude qu’on peut en donner un exposé dogmatique.
45Par sa propre démarche, il pose, il postule, qu’on peut exposer les découvertes de la psychanalyse en un discours qui s’adresse à ceux qui l’ignorent et veulent s’en informer.
46On peut ici évoquer aussi bien les conférences publiées en 1909 sous le titre de Cinq leçons sur la psychanalyse, que l’Introduction à la psychanalyse de 1916-1917, ou encore les Nouvelles conférences de 1932.
47Mais, des Études sur l’hystérie de 1895, jusqu’au Moïse de 1939, Freud n’a pas cessé de publier ses travaux et ses résultats, de les rendre publics, de les proposer à ceux dont il pensait qu’ils pouvaient s’y intéresser et les prendre en compte.
48Il n’ignore pas que c’est une entreprise difficile, mais il ne cesse de s’y risquer.
49Et il ne s’agit pas seulement d’exposer, mais il y a chez lui la conviction (ou, au moins la conduite de qui aurait la conviction) qu’on peut tenter de convaincre ceux qui « résistent » même si, du fait de la nature propre des « résistances » qui sont à l’œuvre, on est loin d’être assuré d’y parvenir.
50Ainsi, par exemple, en 1932, dans la préface aux Nouvelles conférences, Freud évoque « l’intérêt bienveillant, même s’il est réservé » des « personnes cultivées » auxquelles il veut s’adresser, de même qu’en 1937, dans Constructions dans l’analyse, il convoque un « objecteur » imaginaire pour lui exposer ses réponses aux critiques auxquelles la technique analytique est en butte.
51En ce sens, et quelles que soient les difficultés qui se présentent, il y a bien chez Freud, non seulement le projet, la volonté et l’ambition de fonder une science, de la faire reconnaître comme telle et de la « répandre », mais aussi, et c’est cela qui importe ici, l’idée qu’on peut présenter la psychanalyse dans un discours rationnel, argumenté, dogmatique et qu’au moyen de ce discours, on doit pouvoir convaincre un interlocuteur impartial, le convaincre au moins de s’intéresser aux hypothèses et aux résultats qu’on expose.
53D’où vient la position de Wittgenstein ?
54Elle vient de ses travaux logiques et, aussi curieux que cela ait pu paraître, de son souci de l’éthique. Les préoccupations logico-mathémathiques sont liées, pour lui, dès son arrivée à Cambridge et ses discussions avec Russell, à leurs implications philosophiques et surtout à la question de l’éthique.
55Le Tractatus logico-philosophicus établit une différence radicale entre « dire » et « montrer ».
56À terme, cela mène à l’idée selon laquelle « il n’y a pas de métalangage », idée que Lacan a rendue célèbre dans le monde de l’analyse.
57Mais ce n’est pas de psychanalyse, ni de la difficulté à parler du langage de l’inconscient, que se soucie Wittgenstein.
58Il s’agit pour lui, alors, de soutenir que les propositions factuelles « disent » quelque chose du monde, mais qu’aucune proposition ne peut dire sa propre structure, ni ce qu’elle a en commun avec le fait qu’elle dit. Elle ne peut que la « montrer », comme on le lit en 4.12 et 4.121. D’où suit la condamnation de l’idée de méta-langage, qu’on peut aussi saisir dans cette remarque : « La limite de la langue se montre dans l’impossibilité de décrire le fait qui correspond à une proposition (qui est sa traduction) sans, justement, répéter la proposition.
59(Nous avons affaire ici à la solution kantienne du problème de la philosophie). » 7
60Cette première distinction se conjugue avec une autre, tout aussi essentielle, que Wittgenstein établit entre propositions sensées (douées de sens), propositions vides de sens (sinnlos), propositions dépourvues de sens (unsinnig).
61Comme la précédente, cette idée de Wittgenstein est liée à une conception de la proposition comme « image du monde » dont il ne saurait être question ici.
62Les propositions sensées (douées de sens) sont celles qui énoncent des faits, c’est-à-dire celles du langage ordinaire, avec lesquelles nous parlons de ce qui est et advient dans le monde, et celles des sciences de la nature.
63Les propositions vides de sens (sinnlos) sont les tautologies et les propositions contradictoires qui, parce qu’elles sont toujours vraies ou toujours fausses, ne disent rien du monde. 8
64Les propositions dépourvues de sens (unsinnig) sont toutes les autres, celles qui, sans être factuelles, sans référer au monde réel ni aux faits qui le constituent, prétendent pourtant dire quelque chose.
65C’est de cette distinction que les positivistes du Cercle de Vienne ont voulu se servir pour se débarrasser de toutes les considérations philosophiques et métaphysiques qu’on pouvait dénoncer comme « dépourvues de sens », et qui devaient, selon eux, de ce fait, laisser place à des énoncés scientifiques, seuls susceptibles d’être « doués de sens ».
66Mais, selon Wittgenstein, que ces propositions soient « dépourvues de sens » ne signifie pas du tout qu’elles soient dénuées d’intérêt, au contraire !
67En effet, sont concernées en premier lieu les propositions qui prétendent parler des valeurs.
68Or, ce qui caractérise les valeurs (éthiques, esthétiques, religieuses...) en tant que telles, c’est précisément que ce ne sont pas des faits.
69Ce qu’il faut taire, ce sur quoi il faut garder le silence (proposition 7), c’est donc justement ce qui, pour les hommes, est le plus important.
70Selon la proposition 6.41, « Le sens du monde doit être en dehors de lui. Dans le monde, tout est comme il est, et tout arrive comme il arrive ; il n’y a en lui aucune valeur – et s’il y en avait une elle serait sans valeur. »
71Ce qu’on peut encore mettre en relation, quelles que soient par ailleurs les difficultés de la notion de « sujet » dans les écrits de Wittgenstein, avec la notation qui figure dans les Carnets à la date du 2/8/1916 : « Le bien et le mal n’apparaissent que par le sujet. Et le sujet n’appartient pas au monde, mais est une frontière du monde », remarque qui est reprise sans la référence aux valeurs en 5.632.
72C’est de cette position de limite que le sujet peut donner valeur au monde, aux faits du monde, mais toute proposition qui prétend énoncer les valeurs est condamnée à être « dépourvue de sens », se résout en un pseudo-énoncé.
73« Dire »/« montrer », « propositions douées de sens »/« propositions dépourvues de sens », c’est seulement à partir de ces deux distinctions qu’on peut comprendre en quel sens il y a pour Wittgenstein de l’« inexprimable », de l’« indicible ».
74Contrairement à ce qu’on a pu lui faire dire, Wittgenstein ne méprise absolument pas ni les « Lebensprobleme » (problèmes existentiels), ni les questions métaphysiques. « Ne pense pas que je méprise la métaphysique, je place certains grands systèmes philosophiques du passé parmi les plus nobles productions de l’esprit humain », dit-il à Drury en 1930, ce qui fait singulièrement écho à ce que Freud dit de la philosophie et au privilège qu’il lui accorde comme signe éminent de la Civilisation.
75Les énoncés qui portent sur l’éthique, l’esthétique, la religion, la philosophie sont de pseudo-énoncés, mais ils ont une extrême importance par ce qu’ils indiquent, à savoir ce que les hommes visent et qu’on ne peut pas dire.
76« Mon livre consiste en deux parties : celle ici présentée, plus ce que je n’ai pas écrit. Et c’est précisément cette seconde partie qui est la partie importante. Mon livre trace pour ainsi dire de l’intérieur les limites de la sphère de l’éthique, et je suis convaincu que c’est la SEULE façon rigoureuse de tracer ces limites. En bref, je crois que là où tant d’autres aujourd’hui pérorent, je me suis arrangé pour tout mettre bien à sa place en me taisant là-dessus » 9.
77Ce que Wittgenstein met en place, ce sont des limites, entre monde et sujet, entre dire et montrer, entre ce qu’on peut dire et ce qu’on ne peut pas dire. (On peut ici penser à la différence que Kant établit entre « penser » et « connaître » et à ce qu’il affirme de l’importance de la métaphysique au moment même où il la déboute de ses prétentions à une quelconque connaissance.)
78Il ne s’agit pas non plus pour autant d’une mise en cause de la langue, puisque, en 6.52, il dit : « toutes les propositions de notre langue usuelle sont en fait, telles qu’elles sont, ordonnées de façon logiquement parfaite. »
79Enfin, ce n’est pas là une analyse philosophique de type classique qui distingue l’homme du reste de la nature selon l’opposition entre l’âme et le corps, la pensée et l’étendue, la raison et la sensibilité, l’en-soi et le pour soi, selon les références qu’on se choisit, mais c’est une réflexion sur l’humain dans le langage, aux prises avec le langage, réflexion qui ne se réduit pas à une simple « analyse logique », mais constitue une éthique du langage, même si elle ne peut pas être formulée en de véritables énoncés.
80S’il est impossible de tenir un discours dogmatique au sens kantien, c’est que rien de ce qui concerne le sujet, sa pensée, le langage n’est, à strictement parler, communicable. C’est donc à chacun de faire son parcours, de faire l’expérience, dans sa vie et dans sa pensée, des frontières du monde et du langage.
81S’il faut « avoir déjà pensé les pensées » du Tractatus pour pouvoir le lire (Avant-propos), si les propositions qui le constituent sont vouées à être dépassées (6.54), s’il faut garder le silence sur ce dont on ne peut parler (7), c’est que, hormis les faits qui constituent le monde, rien de ce qui importe aux hommes ne peut véritablement se dire en une proposition à proprement parler douée de sens.
82À chacun donc de tenter de « penser par lui-même », même si c’est en un autre sens que celui de la devise des Lumières, puisque, de l’extérieur, on ne peut rien lui transmettre qui soit vrai, voire pensable ou dicible. Wittgenstein ne peut donc être dogmatique qu’au sens où il tente de communiquer des pensées dont la vérité lui « semble définitive et intangible », mais il ne saurait prétendre en donner un exposé dogmatique déductif, qui procède de manière absolument démonstrative.
83* * *
84Quand Freud prend la parole pour exposer, pour faire reconnaître la psychanalyse, pour convaincre de sa validité et de sa valeur, il sait à quoi il s’affronte, et il sait comment rendre compte des difficultés de son entreprise, mais, ces difficultés, il ne les situe pas à l’intérieur même de sa propre démarche.
85Qu’est-ce qui, selon Freud, empêche l’auditeur ou le lecteur d’admettre la validité des énoncés de la psychanalyse ?
86Ce sont les discours dominants de la philosophie qui font de la conscience le tout de la vie psychique.
87Ce sont les discours dominants de la médecine qui font du corps biologique le tout de ce que la maladie peut concerner.
88Ce sont enfin, et surtout, les « résistances » de ses interlocuteurs, elles-mêmes référées à la dynamique de l’inconscient et des pulsions, donc susceptibles d’une analyse dans les termes propres de la psychanalyse, de même que les discours philosophiques sont susceptibles d’y être interprétés comme des symptômes ou du pathos.
89Sans évoquer tous les textes qui le disent, à de très diverses reprises, dans des contextes variés, on peut mentionner par exemple l’Introduction à la psychanalyse (dont l’introduction à elle seule offre une vue d’ensemble assez complète des différentes formes d’opposition contre lesquelles il estime devoir combattre), Quelques remarques sur le concept d’inconscient en psychanalyse, Traitement psychique, Résistances à la psychanalyse, les Nouvelles conférences...
90Sa théorie et sa pratique clinique lui permettent d’argumenter, de discuter, d’administrer des preuves, de tenir un discours dogmatique au double sens du terme, et, s’il ne se fait pas entendre, d’imputer cet échec aux positions intellectuelles, théoriques, mais surtout psychiques de celui qui se refuse à admettre le vrai.
91Quand Freud parle, il se tient dans l’analyse de ce qui empêche l’autre de l’entendre.
92Quand Wittgenstein parle, il semble être dans l’auto-destruction de la légitimité, non pas tant de ses paroles, que de sa propre prise de parole.
93* * *
94Il semble.
95Mais quand il reprend la parole et la plume, lors de son « retour » à la philosophie, à partir de 1929, c’est pour formuler un ensemble de réflexions qui, sans annuler certains acquis du Tractatus, reviennent sur les difficultés qu’il impliquait et tentent de les corriger.
96S’il ne parvient pas à organiser ses réflexions en « une suite naturelle et sans lacunes », comme le dit la préface qu’il prépare en janvier 1945 en vue de l’édition des Recherches philosophiques, les nombreux textes qu’il rédige ou dicte sans relâche et qui n’ont été édités qu’après sa mort (à l’exception, en 1929, de l’article Quelques remarques sur la forme logique) attestent qu’il ne renonce pas à chercher à formuler ce qui lui paraît essentiel, ni ne désespère tout à fait, malgré le pessimisme dont il fait preuve à ce propos, de se faire entendre.
97Alors que le Tractatus se dénonçait lui-même comme pseudo-discours, de 1929 jusqu’à sa mort, Wittgenstein poursuit son activité philosophique et élabore de nouvelles notions, dont celles de « jeu de langage », de « grammaire », de « règle », de « forme de vie », qui lui permettent d’accorder au discours philosophique la légitimité qui lui revient, si on le pratique à la seule place et de la seule manière qui lui conviennent.
98Qu’est-ce qu’un « jeu de langage » ?
99Wittgenstein n’en a donné ni définition univoque, ni théorie, mais il s’est servi de cette notion pour poursuivre sa réflexion, en opposant à ce « que les logiciens [ont] dit au sujet de la structure du langage (y compris l’auteur du T.L.P.) », ce qu’on peut observer et décrire quand on s’attache à « la multiplicité des jeux de langage » que pratiquent les hommes.
100Or « le mot “jeu de langage” doit faire ressortir [...] que le parler du langage fait partie d’une activité ou d’une forme de vie. » 10
101Un jeu de langage implique une « grammaire », c’est-à-dire des règles d’usage qui lui sont propres, et un enracinement dans une « forme de vie ».
102Une forme de vie, c’est un ensemble de pratiques communes et de manières d’agir, dans lequel un certain comportement de communication fonctionne, et qui donne leur sens aux règles comme aux mots du langage, dans l’usage même qui en est fait.
103Un mot, une règle, peuvent changer du tout au tout selon le jeu de langage dans lequel on les considère.
104« Une règle se présente comme un poteau indicateur ». Mais, devant un poteau indicateur, je ne suis la direction qu’il indique que si je sais ce qu’est un poteau indicateur et comment il fonctionne, à savoir qu’il me signifie que je dois prendre la direction vers laquelle la flèche est pointée. Or, je ne le sais que si je l’ai appris dans une pratique, ce qui relève d’une sorte de dressage, au sein d’une forme de vie « où existe un usage permanent, une coutume » 11.
105Il ne suffit donc pas qu’un énoncé quelconque soit établi pour qu’un sujet l’admette. Il ne peut l’admettre que s’il est dans le même jeu de langage que ceux qui l’énoncent et l’ont établi, c’est-à-dire s’il se situe aussi dans la forme de vie qui donne sens à la grammaire et aux règles de ce jeu de langage.
106À quoi bon, dès lors, tenir un discours dogmatique, un discours de la méthode, proposer une doctrine ou une théorie ?
107* * *
108« À une présentation dogmatique, on peut d’abord reprocher d’être quelque peu arrogante. Mais ce n’est pas encore le pire. Beaucoup plus dangereuse est une autre erreur, dont mon livre est tout entier pénétré : c’est la conception selon laquelle il y aurait des questions dont on pourrait plus tard trouver la réponse. On n’a certes pas encore le résultat, mais on pense que l’on connaît la voie sur laquelle il sera trouvé. [...] C’est seulement ces dernières années que je suis revenu de cette erreur. J’ai un jour écrit dans le manuscrit de mon livre (ce n’a pas été imprimé) que les solutions des problèmes philosophiques ne devraient jamais surprendre. On ne peut, en philosophie, rien découvrir. Mais je n’avais pas encore compris cela moi-même avec assez de clarté et j’ai commis la faute. » 12 écrit Wittgenstein dès 1931, en critiquant le Tractatus.
109Ce n’est pas seulement comme mode d’exposition que le dogmatisme se voit exclu, mais, plus radicalement, comme « croyance » en un éventuel progrès de la connaissance, dans le domaine de la philosophie.
110Qu’est-ce donc que la philosophie ?
111« La philosophie n’est pas une doctrine, mais une activité », selon la proposition 4.112 du Tractatus, qui lui assigne pour tâche la « clarification logique des pensées », en précisant que « le résultat de la philosophie n’est pas de produire des « propositions philosophiques », mais de rendre claires les propositions. » Et la proposition 4.111 affirme : « La philosophie n’est pas une science de la nature. »
112Sur ce point, malgré les rectifications de sa pensée, Wittgenstein n’a pas varié. Ce n’est jamais en vue de produire une « doctrine » qu’il a pratiqué l’activité philosophique. Sans doute est-ce aussi là ce en quoi son enseignement était déconcertant, car il poursuivait sa recherche devant ses élèves, plus qu’il ne leur « transmettait » un savoir ou une méthode.
113On ne peut, en philosophie, ni produire des connaissances, ni fournir des explications, ni résoudre des problèmes, ni découvrir quoi que ce soit de « nouveau », ni trouver des « fondements », ni même proposer des hypothèses.
114On pourrait parler d’une « conception négative » de la philosophie, s’il s’agissait d’une thèse sur son « essence ». Mais Wittgenstein, s’il ne méprise pas la philosophie, ne la sacralise d’aucune manière, et il semble bien n’avoir jamais en vue que sa façon propre de la pratiquer, à l’époque et dans les circonstances où il la pratique, sans prétendre pour autant en donner une « théorie ». Ce n’est donc pas de l’extérieur, mais par et dans le style même de son activité de clarification, qu’il mène la critique de la philosophie.
115« Un problème philosophique a la forme de “Je ne m’y reconnais pas” » 13, ce qui signifie qu’il faut chercher à retrouver son chemin, par l’exploration du territoire jusqu’à savoir comment on s’est égaré. Or, c’est, sinon dans le langage, du moins dans les usages qu’on en fait qu’on s’égare ou qu’on erre.
116C’est pourquoi « toute explication doit disparaître et n’être remplacée que par la description », de même que « les problèmes sont résolus, non par la communication de nouvelles expériences, mais par l’agencement de ce qui est connu depuis longtemps. »
117Enfin, « la philosophie est la lutte contre l’ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage. » Si elle « laisse toutes choses en l’état », c’est qu’elle n’éclaire pas sur ce que sont les choses, mais sur nos usages des mots et des concepts dans les jeux de langage que nous pratiquons.
118« Pourquoi la philosophie est-elle aussi compliquée ? Elle devrait pourtant être tout à fait simple. – La philosophie défait dans notre entendement les nœuds que nous y avons introduits de façon insensée ; mais c’est pour cela qu’il lui faut accomplir des mouvements aussi compliqués que sont ces nœuds. Donc, quoique le résultat de la philosophie soit simple, la méthode par laquelle elle y accède ne peut pas l’être.
119La complexité de la philosophie n’est pas celle de sa matière, mais celle des nodosités de notre entendement. » 14
120Activité thérapeutique, elle ne saurait, à strictement parler, avoir de fin, puisque l’entendement est toujours sujet à se laisser de nouveau fasciner et à « faire des nœuds ». Il ne saurait y avoir de méthode entendue comme le chemin qu’il faut prendre pour atteindre un but, qui serait le système achevé ou la connaissance parfaite ou la solution des problèmes.
121« Il n’existe pas une méthode philosophique, bien qu’il y ait effectivement des méthodes, comme différentes thérapies. » 15
122Il n’est jamais question pour Wittgenstein de remplacer la philosophie par une autre discipline qui la dépasserait ou « l’accomplirait », même s’il a conscience du caractère corrosif de la thérapie qui consiste à vouloir dissoudre les « problèmes philosophiques ». En revanche, il n’exclut pas l’éventualité que la philosophie disparaisse à l’avenir avec la forme de vie qui lui donne son sens.
123* * *
124Ce que Freud oppose à la philosophie, c’est une science nouvelle qui rend compte de ce qu’elle n’a jamais su élucider, la vie psychique, la nature même de la conscience et de l’inconscient. Mais cette science n’a de sens que par la pratique, qu’elle fonde et qui la fonde, et qui permet des « progrès », non seulement dans la connaissance, mais aussi dans l’existence, pour l’individu en cure, d’abord, mais peut-être aussi, si on accepte de tenir compte de ses découvertes, dans la vie sociale qu’une réforme de l’éducation, au moins, pourrait en partie transformer 16.
125Freud, héritier des Lumières, même si la lucidité et le « pessimisme » croissant dont témoignent ses dernières œuvres 17 n’en font pas un chantre du progrès, dispose d’un schéma progressiste de la connaissance et de ses applications aux conditions de vie des hommes.
126C’est au nom d’une conception « positive » de la psychanalyse et de ses pouvoirs de connaissance de la réalité et d’intervention sur l’existence concrète des hommes qu’il prend les philosophes à partie.
127Et quand il les apostrophe, c’est pour leur reprocher de faire obstacle à la science, ou de rester prisonniers de leurs concepts, voire de leurs « mots », sans vouloir en admettre de plus pertinents pour rendre compte de la vie psychique, alors qu’on est fondé à attendre d’eux des connaissances qu’ils n’élaborent pas, parce qu’ils se perdent dans des spéculations oiseuses. De même qu’ils sont incapables de tenir dans le monde un véritable rôle, malgré l’importance illusoire qu’ils s’accordent et que l’humour de Heine permet, à l’occasion, d’épingler. 18
128Mais Freud destine d’autre part sa « métapsychologie », qu’il conçoit comme un ensemble de réflexions épistémologiques et « spéculatives », à dépasser la métaphysique, à laquelle elle devrait se substituer, l’ayant rendue caduque. Et la métapsychologie semble bien être, sinon l’ennemie de la philosophie, du moins sa rivale. Si, par exemple, le lecteur philosophiquement informé éprouve une déception à la première lecture de Malaise dans la civilisation, s’il n’y trouve d’abord, dans les premiers chapitres, que des propos de l’ordre du sens commun, des platitudes, des banalités, c’est que Freud y met en œuvre une stratégie assez difficile pour atteindre son véritable objectif, à savoir, au sein d’un travail qui concerne l’« idéal du moi » et le sentiment de culpabilité, l’introduction du concept de pulsion de mort dans un domaine de réflexion d’ordinaire réservé aux philosophes et à leurs spéculations métaphysiques qu’il doit permettre de subvertir et de dépasser. De sorte que l’intérêt du texte ne se révèle que si on le réinscrit dans le développement interne, tant épistémologique que spéculatif, de la problématique freudienne.
129C’est donc parce qu’elle « s’éloigne de la science », parce qu’elle « s’accroche à l’illusion de pouvoir livrer du monde une image cohérente et sans lacune » 19, parce qu’elle propose une « Weltanschauung » spéculative, illusoire et sans efficacité pour l’action, que Freud, qui a dû lutter contre le refus de sa découverte de l’inconscient par les philosophes de son temps, adresse, sur le mode sérieux ou railleur, d’exigeantes critiques à la philosophie, même s’il s’y réfère aussi parfois avec admiration ou respect.
130La philosophie a manifestement déçu ses attentes. À la métapsychologie de prendre le relais !
131* * *
132Wittgenstein, 1933 : « Les philosophes ont constamment à l’esprit la méthode scientifique, et ils sont irrésistiblement tentés de poser des questions, et d’y répondre, à la manière de la science. Cette tendance est la source véritable de la métaphysique, et elle mène le philosophe en pleine obscurité. Je tiens à dire que notre travail ne peut en aucun cas consister à réduire une chose à une autre ou à expliquer quelque chose. La philosophie est vraiment “purement descriptive”. » 20
133Freud, 1932 : « La psychanalyse a un droit particulier à parler [...] au nom de la Weltanschauung scientifique, parce qu’on ne peut lui faire le reproche d’avoir négligé le psychique dans l’image du monde. Sa contribution à la science consiste précisément dans l’extension de la recherche au domaine psychique. Sans une telle psychologie, la science serait [...] très incomplète. » 21
134Si Freud et Wittgenstein ont bien, tous les deux, mis à mal la vanité des philosophes, ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons, ni au nom des mêmes exigences.
135* * *
136Le lecteur de Wittgenstein qui s’est frotté à la psychanalyse est souvent tenté de trouver dans ses écrits des propos qui le renvoient à Freud dont ce n’est pas sans raison qu’il s’est, un temps, dit le disciple.
137Seul celui qui engage sa singularité de sujet dans la voie qu’on lui indique, sans se contenter, si même c’était possible, de l’accord théorique accordé à une doctrine ou à un système, peut réellement entendre ce qu’ils disent. Comment donc, dans une telle perspective, espérer convaincre quiconque n’est pas « prêt à jouer le jeu », à s’y prêter, à le pratiquer ?
138L’un comme l’autre se méfie des puissances du langage, cherche l’expression juste et rigoureuse qui doit éviter de le laisser « tourner à vide », vise à dissoudre les « problèmes » plutôt qu’à tenter de les résoudre dans les termes dans lesquels ils se présentent d’abord.
139L’un comme l’autre s’attache à dissiper autant que possible les illusions, et la remarque de Wittgenstein, « Rien n’est aussi difficile que de ne pas se leurrer soi-même » 22, pourrait être de Freud.
140Mais leurs conceptions de la science, de la théorie, de la ou des méthodes de clarification et d’invention les séparent et font de Wittgenstein le critique le plus intransigeant de Freud à qui il reproche de concevoir une « mythologie d’un grand pouvoir » 23 là où il prétend fonder une science nouvelle, alors que lui-même a définitivement limité le domaine de la science, de ses principes et de ses méthodes à celui des faits du monde dont s’occupent les sciences de la nature.
141Freud insiste sur les résistances qu’on lui oppose. Wittgenstein souligne plutôt le pouvoir de séduction et de fascination qu’exerce la psychanalyse.
142Et là où Freud pense se distinguer radicalement de la philosophie, la critique de Wittgenstein le vise exactement comme elle vise tout théoricien qui prétend expliquer ce qu’il ne faut que décrire, et qui, de ce fait, ne peut que flatter notre tendance à généraliser, à simplifier, à vouloir unifier ce qu’on doit considérer dans sa diversité.
143Freud soigne les troubles psychiques, les difficultés personnelles, la souffrance ou le malheur existentiel, en écoutant ses patients et en cherchant à entendre, dans les détours de leurs paroles, ce qui se donne à interpréter.
144Wittgenstein ne prétend soigner que son entendement, en inventant des formes de pensée ou des cas qui permettent de voir autrement le monde et nos pratiques, y compris les pratiques de la langue et de la pensée, en multipliant les points de vue, afin de sortir de la perspective dans laquelle le regard tend à se figer.
145C’est la « représentation synoptique » (übersichtliche Darstellung) qui, seule, permet d’embrasser un large horizon où, dans la diversité des cas et des situations, le regard peut clairement découvrir d’autres chemins et d’autres perspectives.
146Là où Freud choisit la profondeur et l’interprétation, Wittgenstein veut balayer de vastes étendues de l’acuité de son regard.
147« Ne pensez pas, mais voyez ! » 24
148* * *
149C’est le courage que Wittgenstein et Freud invoquent et chacun d’eux, malgré les différences inconciliables qui séparent leurs travaux et leurs pensées, exige du lecteur qui voudrait réellement l’entendre un travail sur soi sans concession.
150Le courage de Freud, courage d’explorateur, de conquérant de « terres inconnues », de fondateur, s’inscrit sous le signe de Prométhée.
151Le courage de Wittgenstein, dans sa lutte permanente contre les ensorcellements du langage, évoque plutôt le combat de Jacob avec l’Ange.
152Ambierle, avril 1998.
1. P.-L. Assoun, Freud et Wittgenstein, Paris, P.U.F., « Quadrige », 1996.
2. Gasking et Jackson, in Wittgenstein as a teacher, cité par J. Bouveresse, in Wittgenstein : la rime et la raison, Paris, Minuit, p. 232-233.
3. Le terme de sujet renvoie ici à la singularité de celui qui tente de penser et d’accéder au vrai, dans sa démarche propre, sans préjuger ni du sens que la psychanalyse lui attribue, ni de celui qu’il prend dans certains textes de Wittgenstein.
4. Une première édition, en allemand, avait d’abord été publiée, en 1921, dans les Annalen der Naturphilosophie, mais Wittgenstein l’avait contestée.
5. Lettre de Frege à Wittgenstein, 30 septembre 1919, citée par J. P. Cometti, in Philosopher avec Wittgenstein, Paris, P.U.F., p. 38.
6. Pourquoi Gilles Deleuze n’a-t-il laissé que des remarques impertinentes sur les « wittgensteiniens », au lieu de s’intéresser à la vie et à la pensée de Wittgenstein, dont l’articulation aurait dû l’inspirer ?
7. Remarques mêlées, 1931, [22], T.E.R., p. 10
8. Dans les Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p. 354, Wittgenstein précise que « “La guerre est la guerre” n’est pas [...] un exemple du principe d’identité. »
9. Lettre à Ludwig von Fricker, citée par C. Chauviré, L. Wittgenstein, Paris, Seuil, p. 75.
10. Recherches philosophiques, § 23. Voir aussi le § 19 : « Et se représenter un langage signifie se représenter une forme de vie. »
11. Ibid., § 85 et § 198.
12. « Propos tenus à Waismann », cités par G. G. Granger, in Invitation à la lecture de Wittgenstein, Alinea, p. 66, et, un peu différemment, par J. Schulte, in Lire Wittgenstein, dire et montrer, L’éclat, p. 81-82.
13. Recherches philosophiques, § 123, et, pour les citations qui suivent, § 109 et § 124.
14. Remarques philosophiques, § 2.
15. Recherches philosophiques, § 133.
16. Nouvelles conférences, Paris, Gallimard, Folio, p. 200-201, par exemple.
17. Malaise dans la civilisation, au moins, à l’évidence.
18. Par exemple, Nouvelles conférences, Paris, Gallimard, Folio, p. 214-215.
20. Le Cahier bleu, Paris, Gallimard NRF, p. 58.
21. Nouvelles conférences, Paris, Gallimard, Folio, p. 212-213.
22. Remarques mêlées, 1938, [34], T.E.R., p. 49.
23. Leçons et conversations, Paris, Gallimard, coll. « Idées », p. 105 ; à rapprocher de Remarques sur le Rameau d’or de Frazer, Paris, L’âge d’homme, p. 22 : « Toute une mythologie est déposée dans notre langage ».
24. Recherches philosophiques, § 66.
Joëlle Strauser, « L’impossible discours de la méthode », Le Portique [En ligne], 2 | 1998, mis en ligne le 15 mars 2005, consulté le 23 octobre 2017. URL : http://leportique.revues.org/333

References: § 23
 § 19
 § 85
 § 198
 § 123
 § 109
 § 124
 § 2
 § 133
 § 66