Source: http://discours.revues.org/4173
Timestamp: 2017-06-27 17:26:39+00:00

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Français English J’étudie des constructions hypothétiques composées de deux assertions juxtaposées ou connectées par et comme Tu dis encore un mot (et) je m’en vais. L’« assertion » introductive exprime un fait qui contrevient à une évidence perceptive. Il est en effet publiquement valide dans la situation de parole que l’allocutaire n’est pas en train de parler : Tu dis encore un mot ne peut pas être un constat et, si c’était le cas, le contenu serait fortement sous-informatif. Je propose une analyse de ces constructions sur l’interface syntaxe – pragmatique. Ces constructions binaires présentent une absence de correspondance entre une structure formelle (une assertion) et des impératifs pragmatiques qui lui sont liés habituellement (prise en charge par le locuteur, p. ex.). Ces assertions énoncées sous une clé de validation modale incrémentent la mémoire discursive de deux informations : (i) la validité d’un objet-de-discours O ; (ii) l’assignation d’un commentaire modal à cet objet-de-discours, i.e. <O est valable dans un domaine hypothétique>. Je cherche à identifier comment ce commentaire modal est élaboré, c’est-à-dire sur la base de quels indices. A mon sens, cette inférence est le produit de la concurrence entre deux sources d’information : l’une linguistique – l’objet-de-discours O est asserté –, l’autre extra-linguistique – les données de l’expérience contredisent la validité de O.
Mots clés :modalité, macro-syntaxe, hypothèse, parataxe, subordination, inférence, assertion, mémoire discursive
Keywords :modality, macro-syntax, conditionals, parataxis, subordination, inference, assertion, common ground
Languages :French
Marqueurs linguistiques :bi-assertiveHaut de page
5.3.1. Le caractère pragmatiquement non opportun de la seconde assertion 5.3.2. Les indices d’état résultatif
a) Les parallélismes lexicaux : b) Le sémantisme des verbes : c) Les topoï :
7.2. Les effets sur la mémoire discursiveHaut de page
1 Les slash notent grossièrement des intonèmes continuatifs et les anti-slash des intonèmes conclusi (...)
[1a] L1 : – il nous faut deux hommes de plus \L2 : – impossible \ on a pas deux hommes de plus \L1 : – vous voulez la valise / il faut deux hommes supplémentaires \ [oral film, <il s’agissait de retrouver une valise>]1
[1b] Nous leur laissions quelques petites journées de plus, ces gens de Sucruiú étaient capables de démonter jusqu’à la bâtisse elle-même pour emporter les poutres et les chevrons. [Guimarães Rosa, Diadorim, <à propos du pillage d’une maison>] 2Je considérerai que ces constructions binaires sont des hypothétiques « non marquées » – elles ne sont pas « marquées » par si ou au cas où – et je les nommerai constructions « bi-assertives », parce que composées de deux assertions. Je propose une analyse pragmatique de ces diptyques en étudiant :
2 Un objet-de-discours est un référent cognitif ; aussi bien les faits que les processus, les classe (...)
(ii) quelles opérations sont réalisées sur la « mémoire discursive » (Berrendonner, 1992), i.e. comment est infléchie la validité de l’objet-de-discours O dénoté par l’assertion introductive2. 3Les membres de ces diptyques seront étiquetés au moyen des lettres A et Z, comme le fait Bally (1944 : 53) dans son analyse des phrases segmentées : [2] [vous me prenez trois saucissons]A [le pain il est cadeau]Z [oral, <au marché>]
3 Dans ce papier, j’appellerai corpus une collection d’occurrences attestées. La grande majorité de (...)
4 Je laisse de côté les aspects prosodiques. Les études de Choi-Jonin & Delais-Roussarie (2006) et d (...)
5 Trévise & Constant (2007) rapportent des exemples de forme ZA tirés de romans policiers américains (...)
6 Cette contrainte d’ordre serait le témoin du caractère « coordonné » (et non subordonné) de ces co (...)
7 Par comparaison, dans les structures nominales à interprétation hypothétique (Corminboeuf, à paraî (...)
7Parmi les 73 attestations orales du corpus, il y a 13 observables articulés par et, 1 par ou, 1 par que et 58 exemples asyndétiques. Les 70 exemples écrits présentent la répartition suivante : 21 constructions avec et, 1 construction avec ou, 4 avec que et 44 constructions asyndétiques. Dans les observables que j’ai pu collecter, les versions asyndétiques sont donc largement majoritaires, à l’oral comme à l’écrit. Un cinquième seulement des constructions du corpus oral incorpore donc le connecteur et7. Dans mon corpus écrit, ce pourcentage augmente légèrement (proche de 30%). Certains exemples montrent que la distribution de et est assez libre : [3a] il la met / on se retrouve à égalité / il la met pas / et c’est peut-être le titre qui s’envole \ [oral tv, <commentaire d’un match de rugby : mettre la pénalité = égaliser>]
8Les études sur l’anglais parlent de « and-constructions » pour les tours comme [1], [2] et [3] ; c’est le cas par exemple de Culicover & Jackendoff (1997 ; 2005) et de Dancygier & Sweetser (2006). Pour le français une telle étiquette est problématique, puisque la grande majorité des exemples réunis n’ont pas de et au début du membre Z. L’omission de and semble beaucoup moins courante en anglais, mais elle est néanmoins bien attestée. Ainsi, Dancygier & Sweetser (2006 : 255) elles-mêmes mentionnent des formulations parémiques asyndétiques comme : You win a few, you lose a few (≅ Tu gagnes un peu, tu perds un peu), tout comme Culicover (à paraître) : Fool me once, shame on you ; fool me twice, shame on me (≅ Tu te moques une fois de moi, honte à toi ; tu te moques une deuxième fois de moi, honte à moi) ou encore You have the whole weekend off, it rains. You have to work on the weekend, the weather turns out great (≅Tu as tout le week-end de congé, il pleut. Mais tu dois travailler le week-end, le temps devient exceptionnel). Le corpus d’oral spontané de Thumm (2000) comporte de nombreuses constructions asyndétiques, par exemple celle-ci : You stand back a little bit you won’t have these problems (≅ Tu te tiens un peu à l’écart tu n’auras pas ces problèmes). Trévise & Constant (2007) ont également collecté une série de diptyques sans and tirés de récits de fiction américains8 ; la configuration suivante est adressée à un détective privé (qui se doit d’être discret) propriétaire d’une voiture rouge (couleur tape-à-l’œil) : You drive a red car, it’s gonna attract some attention (≅ Tu conduis une voiture rouge, ça va attirer l’attention). Declerck & Reed (2001 : 408) donnent des exemples de bi-assertives comme You don’t study, you fail (≅ Tu n’étudies pas, tu échoues). On observe en anglais comme en français des constructions bi-assertives syndétiques et asyndétiques. En anglais les versions syndétiques sont semble-t-il mieux représentées, alors qu’en français ce sont les versions asyndétiques qui semblent les plus courantes.
10 Les corrélations conditionnel + conditionnel sont loin d’être les mieux représentées dans mon co (...)
[5] ah la la \ il fait un bon contrôle / il marque \ [oral tv, <après une action de jeu avortée, au football>] [6] t’en buvais cinq / t’étais raide \ [oral, <à propos de cafés améliorés à l’eau-de-vie>]
11 On notera que [8] a une interprétation contrefactuelle et que [9] conduit à une lecture contingent (...)
12L’alliage de deux constructions verbales au présent de l’indicatif, comme en [5], fait figure de prototype. Sont également attestées dans mon corpus – mais moins communément – les configurations conditionnel + imparfait de l’ind. [8], imparfait de l’ind. + conditionnel [9], présent de l’ind. + futur de l’ind [10], présent de l’ind. + futur périphrastique [11], etc.11 : [8] eh salut \ je me serais mise là / je te voyais pas \ [oral, <une personne qui rencontre une connaissance dans le métro>]
14Les hypothétiques « non marquées » bi-assertives ne sont pas des constructions caractéristiques du français, ce qu’illustrent les exemples [12] en espagnol, en anglais et en allemand : [12a] Pepe es un lerdo : le das un libro y se le cae de las manos (≅ Pepe est un maladroit : tu lui donnes un livre et il lui tombe des mains) [< Montolío-Durán]
13 Il y aurait des interprétations subordonnées et des interprétations coordonnées de and. Selon Culi (...)
21Le discours peut être segmenté en fragments démarqués essentiellement par l’intonation, que l’on appelle périodes. L’intonème conclusif, suivi parfois d’une pause et d’une réinitialisation de la ligne de déclinaison, marque la fin d’une période, celle-ci constituant une place transitionnelle virtuelle dans l’échange verbal. La période est l’unité maximale de la combinatoire macro-syntaxique. 14 Une période minimale est composée d’une énonciation unique munie d’un intonème conclusif. 15 Il faut comprendre énonciation au sens d’« énonciation d’une clause » (= mise en discours d’un sig (...)
22Les membres des périodes sont appelés énonciations14. Les énonciations sont des actions à fonction communicative, qui ont pour fonction d’opérer des transformations successives sur la mémoire discursive. La logique d’ordonnancement des énonciations est donc en lien direct avec l’état courant de la mémoire discursive. Les contraintes qui président à leur enchaînement sont de type praxéologique. Ainsi, une énonciation pragmatiquement incongrue à l’état isolé (parce que sous-informative, par exemple) laisse attendre une seconde énonciation ; c’est le cas de mes diptyques (cf. § 5.2., infra). Une énonciation peut en outre se définir comme l’actualisation d’une clause, avec son schème prosodique et d’éventuels gestes co-verbaux15. 23Une clause est une composition de morphèmes et de syntagmes qui entretiennent entre eux des relations de rection (des implications d’occurrence, des contraintes de concaténation, des restrictions sélectionnelles, etc). La connexité rectionnelle est le critère qui permet de délimiter ces objets à fonction significative que sont les clauses. Une clause est un grand signe, alors qu’une énonciation de clause est une action ; du point de vue sémiotique, c’est donc très différent. La clause est l’unité maximale de l’ordre de combinatoire nommé micro-syntaxe.
24Revenons à la mémoire discursive. Deux éléments constitutifs de la notion sont fondamentaux pour l’analyse des diptyques bi-assertifs que je propose : (i) d’une part, la mémoire discursive comprend non seulement un modèle du monde qui enregistre les croyances sur celui-ci, mais également un modèle des actions communicatives qui contient des connaissances sur la praxéologie du discours. Autrement dit, les énonciations, en opérant sur la mémoire, transmettent du sens (communiquent) et s’auto-représentent (méta-communiquent) en exhibant des indices sur le rôle qu’elles jouent dans la combinatoire actionnelle : cadrage, préparation pour une action subséquente, confirmation d’une inférence, etc. Je me sers du modèle des actions communicatives pour décrire mes diptyques comme relevant d’une « corrélation pragmatique » (§ 7., infra) ; (ii) d’autre part, une énonciation étant définie comme un opérateur sur la mémoire discursive, cette dernière autorise une pragma-syntaxe (ou macro-syntaxe) : elle a l’avantage de permettre l’articulation de deux niveaux distincts de l’analyse linguistique : syntaxe et pragmatique. 4.2.2. Application aux bi-assertives
25Soit la construction [13] : [13] t’entends trois notes / t’as déjà envie de te secouer le bide \ [oral, <à propos d’un concert de musique brésilienne>]
Le membre A a la forme d’une clause assertive qui fait l’objet d’une première énonciation (E1). Le membre Z est précédé d’une démarcation prosodique (#), accompagnée parfois du connecteur et. Également de forme propositionnelle, le membre Z réalise un deuxième « coup » énonciatif (E2). Ces constructions sont des périodes binaires, comportant deux énonciations. Une énonciation ayant pour fonction d’exécuter une transformation dans la mémoire discursive, des diptyques comme [13] réalisent en conséquence deux opérations successives et ordonnées sur la mémoire (cf. § 7, infra). 5. L’élaboration de l’inférence
16 Une abduction est une conclusion plausible fondée sur une analyse indicielle. Cf. Peirce (1978 ; 1 (...)
17 Ceci par opposition aux hypothétiques que j’appelle « marquées », introduites par exemple par si, (...)
21 Je ne détaille pas ici les autres indices mobilisables dans [17] pour établir la cohésion d’ensemb (...)
23 L’interprétation est dite non spécifique si n’importe quelle valeur individuelle prise sur une cla (...)
Selon Riegel & al. (1994 : 160), (il) y a impose la lecture spécifique23. Cependant, les exemples [19] montrent que l’interprétation non spécifique est possible avec (il) y a. Dans [19a], avant l’occurrence du diptyque, le fait que le passager va entamerun sandwich et qu’il n’y a donc pas encore de miettes sur les sièges de la voiture est une information manifeste dans la situation. L’énonciation <y a une miette> installe un référentiel hypothétique dans lequel l’objet-de-discours dénoté est validé. Dans [19b] <en Suède y a une femme qui accouche> est une énonciation apparemment peu pertinente d’un point de vue informationnel. Cette inconsistance pragmatique ouvre l’attente d’une seconde énonciation qui réalise la saturation de cette attente ; c’est en quelque sorte Z qui « normalise » A. Ces diptyques activent un principe pragmatique qui enjoint de rechercher la pertinence d’une énonciation en apparence inadaptée aux circonstances, parce que non assumable par un des interactants dans la situation de parole. 5.2.2. Les déictiques « cursifs »
24 Le pronom on, substitut privilégié des autres pronoms personnels, joue parfois le même rôle que tu(...)
35L’instance que désigne le pronom personnel tu (ou vous) est très souvent identifiée hors de la situation d’énonciation, ce qui favorise l’interprétation hypothétique24 : [20a] elles sont pas mûres \ tu secoues / y en a pas qui tombent \ [oral, <à propos de prunes>]
25 Kerbrat-Orecchioni (1997 : 62-63) parlerait d’une « énallage de personne ». Reichler-Béguelin (199 (...)
26 Dancygier & Sweetser (2006 : 240sq) remarquent que les hypothétiques non marquées à la troisième p (...)
5.3.1. Le caractère pragmatiquement non opportun de la seconde assertion 36Dans les exemples [21], le contenu de Z ne peut pas être la description d’une donnée d’expérience manifeste pour les partenaires de l’énonciation :
39Le § 6.1. est consacré aux procédés qui consolident la relation pragmatique qu’entretiennent A et Z. Ces stratégies ne sont pas des indices qui conduisent à une lecture hypothétique, mais des signaux qui permettent d’interpréter AZ comme formant un « tout ». Si le §. 5 était consacré à l’assortiment d’indices qui est à l’origine de la construction du format référentiel de AZ (la valeur hypothétique), ce § 6.1. se penche sur ce qui, dans la structure linguistique, permet de rapprocher les deux membres de ces constructions paratactiques. Les constantes identifiées ne sont pas seulement observables dans les bi-assertives, mais également dans un certain nombre de parataxes. 40Le § 6.2. montre que les constructions bi-assertives sont au service de rendements argumentatifs variés, qui viennent s’ajouter à la valeur hypothétique identifiée dans le § 5. Il est important de souligner que la construction AZ – et c’est le cas dans les parataxes en général – hérite systématiquement d’un sémantisme non compositionnel : celui-ci ne se réduit en aucun cas à l’addition du contenu sémantique de A et du contenu sémantique de Z.
a) Les parallélismes lexicaux : [23a] tu lui brises le cœur / moi je te brise la tête \ [oral tv]
b) Le sémantisme des verbes : [24a] L’Emulsion Pure de Yon Ka aux huiles essentielles de thym, lavande, romarin, géranium et cyprès est radicale. <1> Ça pique, elle calme immédiatement. <2> Ça brûle, elle apaise tout de suite et même après une épilation. [pub]
43Les constructions [25] reposent sur un topos qui pourrait être pour [25a] : <quand il pleut, on reste plus volontiers chez soi que quand il fait beau> (sauf si l’on est chasseur d’escargots). Pour [26b], le topos exploité pourrait être formulé ainsi : <quand on a faim, il faut manger>. d) Le rythme et la structure métrique :
44Dans le terme A, les phonèmes [v], [a], [e] et [l] apparaissent deux fois ; dans le terme Z, ce sont les phonèmes [a], [ɔ̃], [s], [l] qui sont récurrents. En outre, pas moins de 8 phonèmes sont communs à A et à Z. Au niveau métrique, les deux membres comportent 7 syllabes. Cet assortiment de correspondances contribue à la cohésion de l’ensemble. L’exemple [27] concentre plusieurs indices mentionnés dans les paragraphes précédents : [27] <1> Elle m’appelle, je l’écoute ; <2> je la mande, elle m’entend. [Char, La nuit talismanique, <à propos de la chouette>]
On peut voir dans ces mouvements discursifs inter-périodiques un rendement d’induction. Cependant, c’est la règle qui est énoncée en premier et on l’illustre ensuite au moyen des prémisses. Dans l’exemple de Ramuz en [23b] supra, les cinq diptyques successifs étayent le principe <la liberté, c’est de pouvoir faire ce que l’on veut> ; le diptyque <5> est le plus explicite, avec les deux verbes modaux en miroir : <tu veux faire de la monnaie, tu peux faire de la monnaie>. c) Menaces, prédictions, paris :
50Les constructions bi-assertives à interprétation hypothétique endossent des valeurs pragmatiques secondaires diverses, une menace dans [30], une prédiction dans [31] et un marché dans [32] : [30a] Menaces du chauffeur : « Je veux pas un bruit. J’entends un truc, je vous descends » [presse, Saturne, 02.04.2004 ; ce sont mes italiques]
51La procédure engagée dans les constructions bi-assertives a des affinités avec celle qui préside aux cas de brouillages d’indices (polyphonie, discours indirect libre) : l’interprétation réclame l’établissement de deux systèmes de repérage différents. Il va de soi que ces atteintes à la consistance informative – le surgissement de deux sources d’information – sont délibérées. Ainsi, dans Tu m’embrasses encore et c’est mon pied dans les pompons ! – voir l’image en incipit –, il y a une forme d’inconsistance entre le contenu linguistique et un savoir validé en mémoire discursive : il est manifeste sur le dessin que l’éconduit n’est plus en train d’embrasser la demoiselle. Les exemples traités dans cette étude présentent un type de contradiction qui repose sur la confrontation de deux sources d’information incompatibles, l’une linguistique, l’autre extra-linguistique. Cet état inconsistant de la mémoire discursive – l’objet-de-discours est-il ou non validé ? – se résout en installant un univers hypothétique. 52Voyons un autre type de résolution qui ne requiert pas l’installation d’un espace hypothétique, mais qui convoque la notion de « polyphonie ». Les segments en italique dans les exemples [33] ne sont pas des constructions bi-assertives, mais ils déclenchent un calcul implicite parce qu’ils sont en apparence contradictoires : [33a] La réussite de l'arnaque aux enfants indigo est un beau symptôme : elle surfe sur plusieurs tendances actuelles (la mode de l'enfant hyperactif, la compétition généralisée, la peur de la catastrophe écologique), tout en recyclant les croyances new age (l'âge du Verseau, les channels, les anges) et les vieilles lunes ésotéristes (la théosophie), et en noyant le tout dans une sauce extraterrestre. § Elle confirme ce que disait G.-K. Chesterton : « Depuis que les hommes ne croient plus à rien, ils croient à tout. » [presse, Le canard enchaîné, 08.09.2004]
53Les constructions en italique de [33] contiennent deux prédications contradictoires. L’effet d’inconsistance est levé au moyen de l’hypothèse polyphonique, en convoquant deux énonciateurs auxquels sont associés deux points de vue distincts (Ducrot, 1984). La polyphonie est l’inférence élaborée pour redonner de la pertinence à l’énoncé. 54Si dans [33] la cohérence est rétablie en distribuant la responsabilité des points de vue à des êtres discursifs distincts, pour les bi-assertives, l’état inconsistant de la mémoire discursive est résolu en établissant un cadre hypothétique pour y enregistrer l’objet-de-discours dénoté.
28 Je ne parlerai pas de « non assertion » : pour moi, les termes A et Z accomplissent bien des asser (...)
55Les constructions bi-assertives affichent une absence de correspondance entre une structure formelle – une assertion – et des impératifs pragmatiques qui lui sont liés habituellement – non contradiction, prise en charge par le locuteur, par exemple. Les assertions A et Z dénotent bien chacune un objet-de-discours, mais celui-ci est placé dans un domaine modal singulier ; il ne peut en effet pas être validé dans la situation de parole28. Ces assertions incrémentent la mémoire discursive de deux informations : (i) La validation d’un objet-de-discours O. (ii) La validation d’un commentaire modal sur cet objet-de-discours, p. ex. <O est valable dans un domaine hypothétique>. J’ai cherché à identifier comment ce commentaire modal est élaboré. A mon sens, cette inférence est le résultat du fait que ces assertions entraînent la construction de deux sources d’informations concurrentes : l’une linguistique – on affirme la validité d’un objet-de-discours O –, l’autre extra-linguistique – les données de l’expérience contredisent la validité de O. 29 Si on se place dans le cadre de la théorie des actes de langage, ces constructions réclament des m (...)
30 Dans la perspective gricienne (Grice, 1979), on y verrait l’exploitation de la maxime de relation (...)
56Le procès n’est pas ancré dans le référentiel par défaut, celui de l’énonciation en cours : aucune instance de validation ne se porte garante de la validation de l’objet-de-discours29. Ce sont des assertions dont la référence est affectée d’une modalité singulière. On ne peut pas remonter de ce que le locuteur dit, i.e. l’information livrée par le discours, aux conditions qui lui permettraient de prendre en charge ce qu’il dit hic et nunc, i.e. ce qu’implique cette information livrée30. Ainsi, asserter <c’est mon pied dans les pompons> (cf. l’image en incipit) impliquerait la production simultanée d’un acte physique, par exemple. La validation d’un objet-de-discours in situ étant exclue, celui-ci est validé dans un espace modal distinct. Cette transgression, toute relative parce que conventionnelle, est exploitée pour créer de l’implicite. En général, on évite d’installer une situation discursive incompatible avec des données non négociables de la mémoire discursive, par exemple une évidence dans la situation d’énonciation. Si cela arrive, des calculs sont engagés afin de récupérer la cohérence. 31 Pour Jackendoff (1975 : 69), certaines unités peuvent être sous la portée d’un opérateur modal unr (...)
Borillo A. 2001. Le conditionnel dans la corrélation hypothétique en français. In P. Dendale, L. Tasmowski (eds.), Le conditionnel en français. Metz : Université de Metz :231-250.
Choi-Jonin, I. 2005. Les subordinations spatio-temporelles sans marque segmentale. La syntaxe au cœur de la grammaire,F. Lambert, H. Nølke (eds.). Rennes : PU. 55-64.
Corminboeuf, G. à paraître, a.L’expression de l’hypothèse en français contemporain, entre hypotaxe et parataxe. Thèse de doctorat, Université de Neuchâtel, mai 2008.
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2 Un objet-de-discours est un référent cognitif ; aussi bien les faits que les processus, les classes ou les individus discrets relèvent de cette catégorie générique. Asserter sera entendu au sens de verser un objet-de-discours dans la mémoire discursive et le présenter comme publiquement valide pour les interactants.
Dans le cadre de cette étude, je laisserai de côté les tours articulés par que et par ou : « En attendant, c’est l’agriculteur qui assume l’entier du risque financier, sans même pouvoir choisir les variétés qu’il plante », dénonce Jean-François Chevalley. On voudrait pousser les paysans suisses à abandonner le tabac qu'on ne s’y prendrait pas autrement, estime-t-il. [presse, La liberté, 11.08.2004]
14 Une période minimale est composée d’une énonciation unique munie d’un intonème conclusif. 15 Il faut comprendre énonciation au sens d’« énonciation d’une clause » (= mise en discours d’un signe complexe).
19 L’étude de Thumm (2000) sur des hypothétiques non marquées en anglais oral vise à mesurer l’impact du contexte discursif précédant ou suivant dans l’interprétation de la configuration ‘paratactique’. Selon l’auteur, ces constructions non marquées sont reconnues et interprétées de manière pertinente par les interactants parce qu’elles sont « contextualisées ». Le cadrage contextuel peut se faire par la présence d’une if-clause explicite (framing), mais aussi par l’intermédiaire d’indices lexicaux (contextualization cues) qui signalent l’installation d’un « monde possible » : verbes du genre imagine, suppose ou auxiliaires modaux (can, could, may, think) par exemple. La plupart du temps, ces indices sont cumulés. La contextualisation serait également rétrospective, avec des signaux en aval de l’hypothétique non marquée. 20 La construction <1> est une hypothétique non marquée nominale. Pour une analyse de ces tours : Corminboeuf (à paraître, b).
30 Dans la perspective gricienne (Grice, 1979), on y verrait l’exploitation de la maxime de relation : ce qui est dit doit être reliable de façon cohérente. La seconde maxime exploitée est celle de qualité. Les assertions A et Z entrent en contradiction avec le contexte, ce qui fait que l’assertion est vue comme insincère. 31 Pour Jackendoff (1975 : 69), certaines unités peuvent être sous la portée d’un opérateur modal unrealized, ce qui impose « a special condition on their referentiality ». Haut de page
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Gilles Corminboeuf, « ‘Tu m’embrasses encore, et c’est mon pied dans les pompons !’ Comment construit-on le sens ? », Discours [En ligne], 3 | 2008, mis en ligne le 23 mai 2009, consulté le 27 juin 2017. URL : http://discours.revues.org/4173 ; DOI : 10.4000/discours.4173 Haut de page
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