Source: http://odl.openum.ca/enjeux-enjeux/international/cas-de-figure/afrique/
Timestamp: 2017-12-12 23:48:08+00:00

Document:
Afrique | Observatoire national en matière de droits linguistiques
L’Afrique postcoloniale et la réappropriation des langues nationales sur le continent
Selon le département des affaires économiques et sociales des Nations Unies, la population africaine s’élevait à 1 186 178 000 en 2015[1]. Le paysage linguistique africain se caractérise par sa diversité. En effet, entre 1000 et 2500 langues sont parlées à travers le continent[2]. À l’échelle continentale, le nombre de communautés linguistiques varie d’un pays à l’autre. À titre d’exemple, mentionnons le Cameroun, où 279 langues sont parlées sur le territoire national, dont 38 possèdent moins de 1000 locuteurs. Au Rwanda, la situation est tout autre. Le pays compte 4 langues parlées sur son territoire, dont le Kinyarwanda, langue parlée par 93,2 % de la population[3]. Toutefois, la difficulté de gestion des différentes communautés linguistiques, le potentiel conflictuel lié à la domination d’une communauté linguistique sur les autres, ainsi que le passé colonial de l’Afrique sont autant de facteurs ayant contribué à la monopolisation linguistique des langues métropolitaines dans l’administration publique. [4] Des langues comme le français ou l’anglais ont donc été érigées au statut de langues officielles et jouissent de protections constitutionnelles.[5]
Historique d’une volonté de réappropriation des langues nationales
Les efforts de l’Organisation de l’unité africaine (survol des décennies 70, 80 et 90)
La question de l’état des langues nationales en Afrique s’est taillé une place au sein des préoccupations politiques dès 1976, année où l’Organisation de l’unité africaine, ancêtre de l’Union africaine, a adopté la Charte culturelle de l’Afrique. Consciente de la prévalence des langues coloniales sur les langues nationales, cette charte édicte à son article 6 que l’enseignement et le développement de l’utilisation des langues nationales doivent figurer parmi les priorités des États africains. La Charte culturelle de l’Afrique considère également la réappropriation des langues nationales comme étant un vecteur de développement économique, social, politique et culturel[6].
Le Plan d’action linguistique pour l’Afrique adopté en 1986 par l’Organisation de l’unité africaine est un second témoignage de l’importance que les décideurs africains ont continué d’accorder à l’utilisation des langues africaines dans la vie publique. Ce plan encourage chaque État membre à choisir des langues africaines « viables » comme langues officielles[7] afin de les incorporer dans la vie politique, sociale, culturelle et économique[8]. Il presse également les États membres d’établir des comités linguistiques nationaux dans l’optique d’élaborer des politiques linguistiques.
Les efforts politiques et législatifs susmentionnés ont culminé vers la Conférence intergouvernementale sur les politiques linguistiques en Afrique, qui s’est tenue à Harare au Zimbabwe, du 17 au 21 mars 1997. Fruit du travail conjoint de l’UNESCO, de l’Agence de la Francophonie et de l’Organisation de l’Unité africaine, la Conférence a réuni plusieurs experts gouvernementaux et visait à « faire avancer le projet de valorisation des langues africaines d’une manière décisive […] [9]» Bien qu’elle n’ait pas débouché sur l’adoption d’un instrument normatif contraignant, la Conférence a néanmoins conduit à l’adoption de la Déclaration de Harare. Cette déclaration stipule que les États membres doivent agir législativement afin de donner effet aux lignes directrices prévoyant l’élaboration de politiques linguistiques[10]. En outre, la déclaration prévoit un effort panafricain afin d’implanter des programmes et des politiques linguistiques favorisant les langues autochtones africaines à l’échelle du continent[11].
Les efforts de l’Union africaine
Depuis 2000, la volonté politique panafricaine de promouvoir les langues africaines continue de s’accroître et place la question linguistique au centre des préoccupations de l’Union africaine. Dans le même ordre d’idées, en 2001, en vertu d’un partenariat avec l’UNESCO et l’Organisation internationale de la francophonie, l’Union africaine a mis sur pied l’Académie africaine des langues dont le mandat est d’assurer « l’égalité linguistique en Afrique » sans toutefois abolir l’utilisation des langues coloniales[12]. Le Statut de l’Académie africaine des langues, instrument normatif détaillant les buts et pouvoirs de l’organisation, stipule, à l’article 3, que l’Académie a pour objectif de promouvoir les langues africaines, de favoriser leur utilisation dans le secteur éducationnel et d’analyser les politiques linguistiques africaines[13]. L’approche linguistique de l’Union africaine repose majoritairement sur l’éducation. En effet, selon l’organisation, les langues africaines doivent être intégrées dans l’enseignement tant comme sujet d’étude que comme véhicule communicationnel. La Charte de la renaissance culturelle africaine[14], adoptée par les États membres de l’Union en 2006 et remplaçant la Charte culturelle de l’Afrique mentionnée préalablement, énonce à son article 16 que les États africains doivent réformer leur système d’éducation dans le but d’y inclure les langues africaines au sein du cursus scolaire. Dans la même veine, le Guide de politique sur l’intégration des langues et cultures africaines dans les systèmes éducatifs adopté par des ministres de l’éducation africains en 2010 prévoit la mise sur pied de systèmes éducatifs multilingues nationaux et l’harmonisation de ces systèmes sur le continent[15].
Certains États africains ont déjà adopté des mesures législatives afin de donner effet au désir d’égalité linguistique habitant l’Afrique depuis longtemps. En effet, l’Afrique du Sud désigne à l’article 6 de sa constitution plusieurs langues africaines comme langues officielles et offre plusieurs garanties constitutionnelles à ses locuteurs. Ces derniers ont notamment le droit de recevoir une instruction publique dans une des langues officielles ou, lorsque cela est raisonnablement possible, dans une langue de leur choix[16].
[1] Département des affaires économiques et sociales, World Population, (2015), en ligne :< http://esa.un.org/unpd/wpp/Publications/Files/World_Population_2015_Wallchart.pdf > (consulté le 31 mars 2016)
[2] UNESCO, Pourquoi et comment l’Afrique doit investir dans les langues africaines et l’enseignement multilingue : note de sensibilisation et d’orientation étayée par les faits et fondée sur la pratique, p. 8, en ligne : < http://unesdoc.unesco.org/images/0018/001886/188643f.pdf > (consulté le 31 mars 2016)
[3] Central Intelligence Agency, The World Factbook, en ligne : < https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/rw.html > (consulté le 1er avril 2016)
[4] UNESCO, Pourquoi et comment l’Afrique doit investir dans les langues africaines et l’enseignement multilingue : note de sensibilisation et d’orientation étayée par les faits et fondée sur la pratique, préc., note 2
[5] Voir par exemple : Constitution du Cameroun (rev. 2008), art. 3, en ligne : <https://www.constituteproject.org/constitution/Cameroon_2008?lang=en> (consulté le 1er avril 2016) et Constitution de la République démocratique du Congo (rev. 2011), art. 1, en ligne : <https://www.constituteproject.org/constitution/Democratic_Republic_of_the_Congo_2011?lang=en > (consultée le 1er avril 2016)
[6] Charte culturelle de l’Afrique, 5 juillet 1976, art. 17 et art. 6(2) b), en ligne : <http://www.leganet.cd/Legislation/Droit%20administratif/Culture/CC.05.07.1976.htm> (consulté 1er avril 2016)
[7] Plan d’action linguistique pour l’Afrique, Titre II , A.
[8] Id., Titre II, B
[9] UNESCO, Rapport final de la Conférence intergouvernementale sur les politiques linguistiques en Afrique, (1997), p. 11, en ligne : < http://unesdoc.unesco.org/images/0014/001457/145746f.pdf> (consulté le 1er avril 2016)
[10]Déclaration de Harare, 21 mars 1997, art. 2 (c), en ligne : <http://ocpa.irmo.hr/resources/docs/Harare_Language_Declaration-fr.pdf> (consulté le 1er avril 2016)
[11] Id., art. 4.1 (a) et (c)
[12] ACADÉMIE AFRICAINE DES LANGUES, ACALAN Governing Board Holds a Historic Meeting in Bamako, en ligne : < http://www.acalan.org/acalan-governing-board-holds-a-historic-meeting-in-bamako/ > (consulté le 1er avril 2016)
[13] ACADÉMIE AFRICAINE DES LANGUES, Statutes of the African academy of language, art. 3, en ligne :<http://www.acalan.org/about-acalan/main-decisions/statutes-of-acalan/> (consulté le 1er avril 2016)
[14]Charte de la renaissance culturelle africaine, 24 janvier 2006, en ligne : <http://www.wipo.int/edocs/lexdocs/treaties/fr/cacr/trt_cacr.pdf> (consulté le 1er avril 2016)
[15] ASSOCIATION POUR LE DÉVELOPPEMENT DE L’ÉDUCATION EN AFRIQUE, Guide de politique sur l’intégration des langues et cultures africaines dans les systèmes éducatifs, p. 5, en ligne : <http://uil.unesco.org/fileadmin/keydocuments/Africa/fr/policy_guide_sep_web_fr.pdf> (consulté le 1er avril 2016)
[16] Constitution de l’Afrique du Sud (rev. 2012), art. 29(2), en ligne : <https://www.constituteproject.org/constitution/South_Africa_2012?lang=en> (consulté le 2 avril 2016)
Ce contenu a été mis à jour le 31 janvier 2017 à 9 h 52 min.

References: art. 3
 art. 1
 art. 17
 art. 6
 art. 2
 art. 4
 art. 3
 art. 29