Source: http://www.revue-texto.net/1996-2007/Inedits/Kyheng/Kyheng_Jakubinskij.html
Timestamp: 2017-11-21 04:43:48+00:00

Document:
Kyheng : Aux origines du principe dialogique : l'étude de Jakubinskij : une présentation critique
AUX ORIGINES DU PRINCIPE DIALOGIQUE
L'ÉTUDE DE JAKUBINSKIJ : UNE PRÉSENTATION CRITIQUE [*]
(Étude inédite)
I. L’étude de Yakoubinskiy
1. Des variétés spécialisées du discours
2. Des formes de l’énonciation discursive
3. De la forme directe
4. De la naturalité du dialogue et de l’artificialité du monologue
5. Remarques sur le dialogue comparé au monologue oral et écrit
6. Le moment d’aperception dans la perception du discours
7. Le Dialogue et les stéréotypes quotidiens
8. Le Dialogue et l’automatisme discursif
III. La singularité de l’étude
Abstract: In 1923 the Russian linguist Lev Yakubinskii published his study On dialogical speech where he lays down some major orientations for research on enunciation and dialogism. Yakubinskii, Volochinov and Bakhtin were the incontestable "gurus" of dialogism and thanks to Bakhtin the problematics crossed the borders of Russian science to become a classical topic in textual research. From this remarkable trio only the work of Yakubinskii remains unknown. However the study of Jakubinskij was the first study on dialogism and the direct source of Volshinov inspiration for work on enunciation, and through it - of bakhtinian theory. There is such a remarkable intertextuality between these three authors although their "dialogism" is on different levels: from dialogue as phenomenon of speech (Jakubinskij) across the dialogical character of internal speech (Volshinov), until the dialogism as polyphony of any speech (Bakhtin). The dialogic theory of Yakubinskii, although written in the Twenties of the XXe century, surprises today by its originality, as well by its modernity: this author posed several fields and orientations of the modern linguistic research, some of which appeared late in the Eighties, even in the Nineties. So the theoretical contribution of Yakubinskii suggests an outstanding linguistic "precocity". This critical presentation of Yakubinskii’s study evaluates his concepts in light of modern linguistics developments. The publication belongs to a cycle of three studies on dialogic principle (At origins of the dialogic principle), which the following parts being dedicated to Volshinov and Bakhtine.
En 1923 le linguiste russe Lev Yakoubinskiy [1] publiait son étude Du discours dialogique, aujourd’hui célèbre et devenu classique pour la linguistique russe, dont il traça quelques orientations magistrales, parmi lesquelles les recherches sur l’énonciation et le dialogisme. Yakoubinskiy, Volochinov et Bakhtine furent les incontestables « gourous » du dialogisme et grâce aux deux derniers, on le sait, cette problématique franchissait les confins de la science russe pour devenir un thème classique dans les recherches textuelles. De ce remarquable trio seule l’étude de Yakoubinskiy n’a pas eu droit aux traductions pour des raisons que nous ignorons et qui seraient certainement mieux analysées par les spécialistes en histoire des idées. Pourtant cette étude de Yakoubinskiy fut la source directe des réflexions de Volochinov sur l’énoncé, et par son intermédiaire, de la théorie bakhtinienne. Il y a donc une intertextualité remarquable entre ces trois auteurs bien que leur « dialogisme » se situe sur des plans différents : du dialogue comme phénomène du discours (Yakoubinskiy) au caractère dialogique du discours intérieur (Volochinov), jusqu’au dialogisme comme polyphonie de tout discours (Bakhtine), le chemin est long, cependant nous aimerions signaler que ce ne sont que des embranchements du même chemin, celui qu’entreprit Yakoubinskiy en 1923.
Cependant une plus forte raison de revoir et "raviver" l'étude de Yakoubinskiy est le fait que sa théorie dialogique, bien qu'écrite dans les années vingt du XXe siècle, surprend aujourd'hui aussi bien par son originalité, que par son actualité : on retrouve posés chez cet auteur plusieurs domaines et orientations de la recherche linguistique moderne, dont certains n'ont apparu que tardivement, dans les années quatre-vingts, voire quatre-vingt-dix. Ainsi l'apport théorique de Yakoubinskiy témoigne-t-il d'une "précocité" linguistique hors du commun.
Notre présentation critique de l'étude de Yakoubinskiy est donc une transposition culturelle : elle tend à "recadrer" les concepts de Yakoubinskiy par rapport aux développements de la linguistique moderne, tout en évoquant, quand il le faut, certaines spécificités conceptuelles de son époque.
L’étude de Yakoubinskiy « Du discours dialogique » (40 pages), publié en 1923 dans la revue Discours russe, est composée de huit chapitres de volume et de portée inégaux et souvent d’orientations hétérogènes. En l'attente de la traduction française complète nous allons procéder à une présentation commentée de cette étude programmatique.
Le premier chapitre Des variétés spécialisées [2] du discours comprend 13 sections (§1-13).
Dès l’introduction (§1) l’auteur se distingue de la linguistique traditionnelle de cette époque en esquissant un déplacement du centre de l’intérêt pour la stratification horizontale (territoriale) du langage en langues, dialectes, parlers, etc., vers une stratification verticale des ceux-ci en sociolectes et idiolectes (suivant une terminologie plus récente) ; de même il opère une re-orientation de l’objet de la linguistique de la langue au discours et aux facteurs qui le déterminent :
« L’activité langagière de l’homme est un phénomène multiple et cette multiplicité se manifeste non seulement dans l’existence de nombre de langues, dialectes, parlers etc., jusqu’aux dialectes des groupes sociaux particuliers, mais aussi à l’intérieur d’une même langue, dialecte, parler (voire dans le dialecte d’un individu) ; elle est déterminée par une diversité complexe de facteurs, dont le résultat est le discours humain. Sans prendre en compte ces facteurs et sans étudier leurs variétés discursives spécialisées correspondantes il serait impossible d’étudier le langage comme un phénomène immédiatement donné à la perception vivante, ni d’élucider sa genèse, son « histoire ». (§1) [3]
L’auteur reviendra sur ce point en précisant que « ses acquis [de la linguistique] dans le domaine de l’étude des dialectes sont énormes » (§5), sur quoi se termine l’appréciation positive de la linguistique de 1923. Cette dernière aurait le défaut de se tenir aux procédures élaborées par les néogrammairiens et de ne pas tenir compte du fait que la diversité linguistique (dialectale ou autre) résulte de différentes conditions de communication. Ainsi pour Yakoubinskiy :
« L’étude du langage en fonction des conditions de communication est le fondement de la linguistique moderne » (§5).
Remarque : Notons qu’à l’époque cette affirmation, qui nous paraît aujourd’hui tout à fait banale, avait un caractère « révolutionnaire », puisqu’elle allait à l’encontre des néogrammairiens (qui d’ailleurs continuaient à régner sur la linguistique) considérant la langue comme une somme mécanique de « langues » individuelles. Yakoubinskiy, certes, n’était pas le seul à « se rebeller » contre la linguistique néogrammairienne : toute la nouvelle génération de linguistes ne se contentait plus des restrictions de la méthodologie comparative et aspirait à une innovation radicale, dont le programme salvateur venait déjà de Genève. Une publication de Vinokour (à cette époque président du Cercle linguistique de Moscou) de la même année en témoigne :
« La crise decrite ci-dessus de la linguistique comparative et historique, et a fortiori inévitablement individualiste, ouvre la troisième époque de l'histoire de la linguistique, qu’on relie au nom du scientifique français Saussure. Saussure construit toute sa doctrine sur le principe de l'importance sociale de la langue. En considérant la langue comme fait social, Saussure avance une nouvelle méthode d'étude de la langue - la méthode statique. L'essentiel de cette méthode consiste dans l’exigence d'étudier la langue dans sa coupe temporaire, à partir de son organisation interne - le système qu’elle forme, et non seulement du point de vue historique... Il va de soi, que cette exigence inverse à 180 degrés la problématique de la linguistique, ce que peut-être Saussure lui-même ne voyait pas, mais qui constitue la valeur principale de sa doctrine. » [4]
Yakoubinskiy connaissait-il les conceptions de Saussure ?
Nous n’avons pas d’indications précises pour cette année 1923, mais en octobre 1929 Yakoubinskiy présente à l’Institut de la culture du langage un papier intitulé « F. de Saussure et l’impossibilité de la politique linguistique » (Cf. Yakoubinskiy, 1986, pp. 71-82) où il cite la deuxième édition genevoise du Cours de 1922. Suivant le témoignage de Volochinov , en 1923 la théorie de Saussure fut commentée dans l’article « Linguistique générale » de Peterson (Cf. Volochinov, 1930, note 16) ; on sait également que Vinokour en fit une présentation dans son article (Cf. Vinokour, 1923, pp. 100-111), où il déplorait :
« Le destin de ce livre en Russie, entre autres, est presque le fait le plus lamentable dans l'histoire de la linguistique russe. Il y a déjà sept ans depuis la date de son édition, et cependant à Moscou il n’y a que 2-3 exemplaires, que seul un petit groupuscule de chanceux arrive à connaître. La traduction de ce livre est essentiellement nécessaire. » (Ibid., note 2).
En 1930 cette traduction n’est toujours pas faite [5], mais Volochinov signale que la théorie saussurienne jouit d’une grande popularité parmi les linguistes russes :
« Autant l’école de Vossler est impopulaire en Russie, autant l’école de Saussure est populaire et influente. L’on peut dire que la majorité des représentants de notre pensée linguistique se trouvent sous l’influence déterminante de Saussure et de ses disciples, Bally et Sechehaye » (Volochinov, 1930, note 6).
Pour la nouvelle génération de linguistes, la « langue » cesse d’être une somme mécanique d’observables linguistiques individuels pour devenir un fait social, un « moyen d’échange » et de communication. Vinokour, tout comme Yakoubinskiy cité ci-dessus, situe cette nouvelle conception de la langue (langage) parmi les « tâches de la linguistique moderne », comme l'annonce son titre :
« Déjà le concept de "langage" lui-même suppose un certain milieu social, dans lequel ce concept se réalise. Le langage est avant tout un moyen d'échange des produits de l'activité psychique, un moyen de communication. Il en ressort que la langue, pour être une langue, doit être compréhensible au moins à deux individus. Nous avons le droit de parler de langue seulement dans la mesure où elle est un fait social et possède une importance sociale. » (Vinokour, 1923, p. 103). (Je souligne, RK).
Ces deux aspects, individuel (psychique) et social (communicatif), se trouvent également à la base de la définition du langage chez Yakoubinskiy :
« Le langage est un aspect du comportement humain. Le comportement humain en tant que manifestation de l’organisme humain est un fait psychologique (biologique), et un fait sociologique en tant que manifestation qui dépend de la vie commune de cet organisme avec d’autres organismes dans des conditions d’interaction. » (§2, je souligne, RK).
Bien que la définition du langage de Yakoubinskiy s’apparente à la précédente par les deux aspects cités, elle est néanmoins différente et signale un point de vue particulier, celui d’un interactionnisme comportementaliste d’inspiration psychophysiologique.
Remarque : On considère que le behaviorisme a été introduit en linguistique par l’école bloomfieldienne. Le lecteur aura la possibilité de constater, tout au long de l’étude de Yakoubinskiy, que celui-ci devance Bloomfield d’une décennie [6]. Les éléments pertinents du behaviorisme se trouvent déjà chez Yakoubinskiy : le comportementalisme, le fameux couple stimulus-réponse, ici action-réaction/réponse (cf. chapitre 4), l’absence du sémantisme. Ce n’est pas particulièrement étonnant : d’une part Yakoubinskiy était formé au goût du psychologisme par les leçons de Baudouin de Courtenay dont il était le disciple [7] ; d’autre part en Russie des Soviets c’est la psychophysiologie de Pavlov qui faisait office de psychologie. En fin de compte la psychologie behavioriste de Watson n’est-elle pas née sous l’influence de Pavlov et Bekhterev , comme l'avouait Watson lui-meme ?
Cependant une différence entre la linguistique russe et la linguistique américaine est à noter : tandis que l’école bloomfieldienne appuiera le comportementalisme de l’individu, la linguistique russe intensifiera l’interactionnisme social (pour des raisons historico-politiques sur lesquelles nous ne nous attarderons pas dans cette étude). Conséquemment les deux traditions évolueront différemment : la linguistique américaine aboutira, on le sait, au distributionnalisme et au générativisme ; la linguistique russe privilégiera une linguistique communicationnelle (ce n’est pas par hasard que celui qui promut la communication au rang d’objet linguistique fut Jakobson) pour aboutir à la sémiotique et à la linguistique textuelles.
Les tendances psychophysiologiques de Yakoubinskiy se manifestent dans son aperçu des deux aspects du langage, psychologique et sociologique, traités sommairement en vue d’en dégager quelques orientations prospectives de la recherche :
« La détermination psychologique du discours suppose la nécessité de distinguer ses modifications essentielles suivantes : d’une part le discours dans des conditions d’état normal, pathologique et anormal de l’organisme ; d’autre part le discours sous l’influence dominante du moment émotionnel ou intellectuel. » (§5).
En constatant que la linguistique n’aborde que les pathologies du langage, l’auteur indique comme importantes et innovatrices deux directions de recherche : 1° l’influence des états émotionnels sur le discours, sur sa prosodie et sa syntaxe ; 2° le discours en état « anormal ». Ce discours serait relatif à la création dans la poésie lyrique et susceptible d’expliquer certains effets poétiques d’origine « non artistique » [8].
Quant au premier, l’aspect émotionnel de la communication verbale, il semble occuper une place importante dans les conceptions de Yakoubinskiy : plus loin il insiste sur les objectifs « émotionnellement persuasifs » de l’énoncé, et bien qu’il ne traite pas spécialement cette matière, nombre de ses exemples tout au long du texte relèvent de l’état affectif du sujet. Comme certains développements récents portent en particulier sur l’aspect affectif du discours, il nous semble utile de citer ce passage :
« Jusqu'à présent les phénomènes du discours émotionnel ne sont pas étudiés, il n’existe même pas de matériel brut sur ce sujet excepté dans le domaine du lexique où des résultats satisfaisants ne sont pas encore atteints. L’influence des états émotionnels de différents ordres sur la prononciation est complètement ignoré, bien que cela puisse représenter un énorme intérêt pour la phonétique diachronique qui sur ce point est obligée de se taire ou de se contenter de quelques remarques hasardées et peu convaincantes comme celles de mon article « Des sons du langage poétique » [9]. Le domaine de la syntaxe n’est pas non plus étudié sous cet aspect. » (§3).
Remarque : Notons que la linguistique a dû attendre les années quatre-vingt-dix pour que le vœu de Yakoubinskiy se réalise : la composante émotionnelle, si l’on se réfère à Kerbrat-Oreccioni, a fait son apparition tout récemment dans l’analyse conversationnelle :
Mentionnons enfin l’émergence récente en analyse du discours d’un intérêt porté à une autre composante encore de l’interaction ; la composante affective, ou émotionnelle. Après avoir été reléguée dans les marges de la linguistique, l’affectivité fait en effet aujourd’hui un retour en force, les études étant de plus en plus nombreuses qui insistent sur son importance dans la communication, et cherchent à décrire ses principales manifestations (vocales et verbales), ainsi que la façon dont la strate émotionnelle s’articule avec les autres composantes de l’interaction » (Kerbrat-Orecchioni, 1996, p. 32).
De l’aspect « sociologique » Yakoubinskiy indique trois facteurs importants : l’environnement, la forme de la communication, et son objectif :
« En premier lieu il est indispensable de prendre en considération les conditions de communication en environnement(s) récursif(s) ou non récursif(s) ; en second lieu, la forme de la communication : directe ou indirecte, monoplane ou mixte ; en troisième lieu, les objectifs de la communication (et de l’énonciation) : pratiques ou artistiques, neutres ou persuasifs, notamment intellectuellement et émotionnellement persuasifs. » (§4).
Comme nous allons le voir par la suite, c’est la forme de la communication (« directe ou indirecte, monoplane ou mixte ») qui servira de point de départ aux réflexions de Yakoubinskiy (cf. chapitre 2). Pour cette raison dans l’introduction il ne s’arrêtera pas à ce « facteur ».
Les deux autres facteurs, comme on peut le voir dans la section 12, convergeront vers le même thème : l’opposition langage poétique/langage pratique des formalistes [10]. A cette époque les formalistes, ou du moins les linguistes parmi eux comme Iakoubinksiy, commençaient à se rendre compte du vague du concept de langage pratique, susceptible de couvrir « divers phénomènes du discours » comme le langage « courant et conversationnel », le langage « scientifico-logique », etc. (cf. §12). Cette problématique commence à se profiler dans la conception « fonctionnaliste » du Cercle linguistique de Moscou (Jakobson, Jirmounskiy) qui forgera le concept de « styles fonctionnels » (langages spécialisés) dus aux fonctionnements spécifiques du langage pour des buts spécifiques. Cette anticipation aidera à mieux comprendre la réflexion de Yakoubinskiy qui suit :
1° Les « objectifs » de la communication, que la linguistique « a tout simplement ignoré », sont traités « ces derniers temps » par la poétique « en raison des tentatives de construction d’une poétique scientifique […] bien que rien de définitivement précieux ne soit dit sur cette question. » (§6).
2° Les conditions de communication représentent le « fondement de la linguistique moderne », puisque :
« cette variété complexe des dialectes (langues, parlers, patois) que la linguistique contemporaine décrit et étudie génétiquement, est avant tout le résultat des conditions de communication, et de la formation, qui en découle, de différents groupes sociaux suivant différents critères (territoriaux, nationaux, étatiques, professionnels, etc.), des groupes qui sont en interaction mutuelle complexe. » (§5).
Cette affirmation est à la fois une critique de la linguistique néogrammairienne et une apologie de la nouvelle linguistique des langages spécialisés des communautés socio-discursives. Par ailleurs Yakoubinskiy ne cache pas ses intentions : au sujet des trois facteurs ci-dessus il précise :
« Je ne considère pas définitive toute la classification exposée : elle ne fait que permettre d’approcher de plus près la question très importante du conditionnement spécialisé complexe du discours » (§4, je souligne, RK).
En relation avec les conditions de communication en environnements spécifiques Yakoubinskiy formule la question « en quelque sorte primordiale » pour l’étude du langage :
« Il est nécessaire cependant de noter que dans l’étude du langage comme un phénomène d’environnement et d’interactions entre environnements, la question, en quelque sorte primordiale, n’est pas encore posée, notamment dans quelle mesure l’énonciation discursive et la communication verbale sont déterminées, de points de vue psychologique et morphologique (au sens large), par les conditions de communication dans un environnement récursif. » (§5, je souligne, RK).
Trois points cruciaux sont à souligner dans ce passage :
1° Le langage chez Yakoubinskiy est un langage situé, « un phénomène d’environnement et d’interactions entre environnements ». Ainsi Yakoubinskiy est-il le premier (à notre connaissance) à intégrer la problématique du contexte dans l’étude linguistique et à attirer l’attention des linguistes vers la relation très étroite entre le discours et son « environnement » contextuel (verbal et non verbal), bien que la contextualisation du discours ait dû attendre le concept de contexte dans le schéma communicatif de Jakobson, et encore, comme le remarque Rastier, « ce modèle évolué de la communication linguistique ne tient pas compte de la pratique sociale où le texte prend place » (Cf. Rastier, 1995, p. 160). Comme nous l’avons souligné ci-dessus , par le terme « environnement récursif » Yakoubinskiy envisage exactement la récursivité des pratiques sociales qui créent des langages spécialisés.
2° Yakoubinskiy est certainement le premier à poser en linguistique l’énonciation comme objet d’étude. La première publication de Benveniste sur le sujet date de 1970 (cf. Benveniste, 1970), et le terme même d’« énonciation », à en croire l’index des Problèmes de linguistique générale, apparaît dans ses textes en 1968 (cf. Benveniste, 1968, p. 99, p. 100). Il est noter que l’étude de l’énonciation en Russie ne privlégie nullement la problématique du sujet.
3° En prenant l’énonciation pour objet, Yakoubinskiy déplace le centre de sa recherche de la langue au discours. Ainsi devient-il le premier linguiste embarqué dans l'entreprise d'une « linguistique de la parole » au sens saussurien.
Remarque : Le concept de langage suppose évidemment langue et discours [11]. Pour la plupart des linguistes le seul objet de la linguistique est la langue et on rapprochera plus tard, injustement, à Saussure d’avoir négligé, voire entravé le développement d’une linguistique de la parole (du discours) [12]. A la différence de ses confères linguistes, Yakoubinskiy n’hésite pas à orienter son étude vers le discours. Etait-il le seul à avoir bien compris Saussure ? Nous en doutons : sa publication de 1933 (cf. Yakoubinskiy 1986) témoigne plutôt d’une incompréhension. Etait-il sous l’influence de Stcherba qui était un des ses maîtres, et qui affirmait :
« c’est dans le matériau linguistique [l’ensemble du tout dicible et compréhensible dans l’ambiance concrète d’une époque de la vie d’un groupe social] qu’il faut chercher la source de l’unité de la langue d’un groupe social. » (Cf. Stcherba, 1974, p. 28).
Il faut finir une fois pour toutes avec la crainte répandue qu’avec une telle méthode on étudiera "le système discursif individuel", et non le système linguistique. En effet, le système discursif individuel n’est que la manifestation concrète du système linguistique, et pour cette raison l'étude du premier pour connaître le deuxième est tout à fait légitime » (Ibid., p. 34).
Il faut reconnaître aujourd'hui que Yakoubinskiy est allé plus loin : au lieu d'étudier les pratiques du discours pour théoriser la langue, il a entrepris une théorisation du discours lui-même, et en cette année 1923 c’est un geste mémorable.
Le reste du chapitre (§7-§12) est consacré à un excursus historique (de Humboldt aux formalistes et aux « fonctionnalistes », en remontant à l'opposition poésie/prose chez Aristote), et à la recherche des racines des variétés spécialisées du discours (cf. le titre du chapitre) qu’il trouvera finalement chez Humboldt (§7) pour en conclure :
« Il est curieux que toutes ces variétés spécialisées que les travaux cités établissent : les langages courant, poétique, scientifico-logique, oratoire, se trouvent déjà chez Humboldt » (§12) . [13]
Dans la dernière section du chapitre l’auteur réaffirme son objet, « l’énonciation discursive » et restreint le champ de l’étude aux « phénomènes comme le monologue et le dialogue » :
« Les pages suivantes de mon article sont consacrées au problème de la forme de l’énonciation discursive. […] Partant de la différenciation des formes du discours, nous faisons le pont entre les facteurs du domaine extralinguistique et les phénomènes du langage et ainsi acquérons la possibilité de discuter par exemple les différents moyens d’expression dans une certaine variété et de confronter des phénomènes comme le monologue et le dialogue » (§13).
Voici enfin le vrai objectif de cette étude, et comme l’indique son titre, ce serait plutôt l’énonciation dialogique, le monologue n’y participant qu’à titre de repère comparatif. Quant à la promesse d’« une certaine variété », Yakoubinskiy n’étudie effectivement aucune variété spécialisée. Peut-être s'imaginait-il étudier le langage quotidien, nous ne le savons pas ; de toute manière cette intention – si elle existait au départ – a été vite oubliée : en dehors de l’aperçu de ce premier chapitre le « langage quotidien » ne sera évoqué qu’une seule fois (cf. §50).
Conséquemment, le 2e chapitre est intitulé Des formes de l’énonciation discursive. La brièveté du chapitre (il ne comprend que trois sections, §14-16) s’explique par son caractère introductif relativement à la nouvelle problématique. Yakoubinskiy opère avec deux types d’oppositions : suivant la forme de la perception et suivant la forme de l’interaction.
Suivant la forme de la perception, l’énonciation peut être directe (face à face), ou indirecte (par la médiation de l’écriture ou par l’intermédiaire d’un outil technique, par exemple le téléphone)
« Conformément à la forme directe des interactions humaines (« face à face ») il existe des formes directes des interactions discursives, caractérisées par une perception directe (visuelle et auditive) du locuteur. Et conformément aux interactions indirectes il existe dans le domaine du discours par exemple, la forme écrite de l’énoncé. » (§14)
Suivant la forme de l’interaction l’énonciation peut être dialogique ou monologique :
« Conformément aux formes intermittentes des interactions, supposant une alternance relativement rapide des actions et des réactions des individus en interaction, il existe une forme dialogique de la communication verbale ; conformément à la forme continue de l’action au cours de la communication il existe une forme monologique de l’énonciation discursive. » (§14).
Soulignons ici l’apparition du couple action-réaction que nous avons mentionné ci-dessus en relation avec l’orientation « behavioriste » de Yakoubinskiy. Il est à noter que ce couple apparaît à l’endroit même où l’auteur pose les conditions d’existence de la forme dialogique, ainsi le principe action verbale-réaction verbale dans la théorie de Yakoubinskiy possède un certain poids ontologique pour l’énonciation dialogique.
Le reste du chapitre a un caractère explicatif : quelques exemples classiques de dialogues et monologues illustrent les deux types de formes et leur brassage. En examinant leur combinatoire l’auteur conclut que trois combinaisons sont « socialement importantes » : en ordre décroissant de fréquence : la forme dialogique directe, la forme monologique directe et la forme monologique indirecte (écrite) (§15). Yakoubinskiy se propose d'examiner dans cette étude « la forme dialogique directe, ayant recours - quant il le faut - à la comparaison avec les autres formes. » (§15).
Le 3e chapitre porte le titre De la forme directe et comprend huit sections (§17-24), qui traitent les deux types de perception relatifs au langage : la perception visuelle et la perception auditive.
La perception visuelle et la perception auditive ont un rôle particulièrement important dans l’énonciation directe puisqu’elles concernent les deux coénonciateurs : elles déterminent aussi bien la perception globale du discours de la part du coénonciateur, que « la manière de parler » de l'énonciateur. Conformément à sa déclaration ci-dessus (cf. §15), Yakoubinskiy se concentre sur le dialogue, en négligeant souvent l’autre manifestation de la communication directe, le monologue oral :
« La perception visuelle et auditive de l’interlocuteur, qui est absente dans la communication verbale indirecte et présente toujours et dans tous les cas de dialogue, a une énorme importance en tant que facteur qui détermine la perception du discours, et par conséquent, la manière de parler elle-même. » (§17).
La perception visuelle de l’énonciateur consiste en « perception de ses mimiques, gestes et tous les mouvements de son corps » (§17). Dans la mesure où le gestuel est un satellite permanent « de toutes les réactions de l’homme » son poids dans la communication est particulièrement important :
« La mimique et le geste, satellites permanents de toutes les réactions de l’homme, sont un moyen d’information puissant. Dans la communication directe l’extériorisation verbale est toujours accompagnée d’une extériorisation mimico-gestuelle. » (§18).
Le gestuel est tellement « soudé » à notre comportement verbal qu’il l’accompagne inconsciemment même dans la communication dialogique indirecte, par exemple au téléphone :
La mimique et les gestes ne sont pas quelque chose d’étranger, d’accessoire ou d’occasionnel dans la conversation, au contraire, - ils y sont soudés ; même pendant un dialogue par téléphone, quand il n'y a pas de perception visuelle de la part de l'interlocuteur, la mimique et les gestes sont souvent présents (§19).
Il est même capable de prendre la place du verbal : certains répliques ne sont exprimées que gestuellement :
« Parfois la mimique et le geste jouent le rôle d’une réplique dans le dialogue, en remplaçant l'expression verbale. Souvent la réplique gestuelle donne une réponse avant la réplique verbale […] (§18).
Pour le coénonciateur le gestuel interprétable est susceptible de modifier la perception du sens de l’énoncé verbal :
D'autre part, la mimique et les gestes ont souvent une importance similaire à l’importance de l'intonation, c’est-à-dire d’une certaine manière modifient les significations des mots. Tout comme une phrase peut avoir une signification différente en fonction de l’intonation, avec laquelle nous la prononçons, de même l'accompagnement mimique ou gestuel peut assigner au discours n'importe quelle nuance, souvent opposée à celle qui est admise. L’on peut parler d’« intonation » mimique, pantomimique et gestuelle. » (§18).
Pour l’énonciateur les réactions gestuelles du coénonciateur sont un indicateur du déroulement de l’énonciation et peuvent conduire à sa modification :
« Une très grande importance pour l’énonciation représente la perception d’une mimique d'intérêt ou de désintérêt, d'attention ou d'inattention, de passion ou d'ennui, puisqu'en raison de cela on définit plus grande ou plus petite intensité des paroles, on allège les associations, on trouve plus facilement les expressions nécessaires et appropriées, bref, l'éloquence s'accroît (dans le dialogue, ainsi que dans le monologue) ; chacun, certes, a observé ce phénomène : le tonus du discours, la "température" du discours est différente en fonction de la mesure dans laquelle le sujet parlant est « échauffé » ou « refroidi » par la mimique de l’interlocuteur » (§20).
Dans la section de la perception auditive Yakoubinskiy souligne l’importance de l’informativité des éléments paraverbaux : la « voix » et ses composants (ton, timbre et hauteur), et surtout de ces intonations qui :
« apportent au discours diverses nuances sémantiques et émotionnelles en particulier ; les relations indiquées possèdent une valeur informationnelle spécifique, en déterminant la compréhension du discours de l’autre et souvent en dévoilant un état d’âme mieux et d’une manière plus complète que les mots avec leurs sens concrets. » (§21).
L’auteur illustre cette thèse par un exemple de conversation composée d’un seul mot, dont la répétition avec des intonations différentes assignait au mot des sens différents (c’est une longue citation de Dostoïevski, que nous n’avons pas la place à reproduire ici).
L’aspect acoustique de l’énonciation crée aussitôt une prédisposition chez le coénonciateur qui agit sur la réception ultérieure de l’énoncé :
« Le ton et le timbre du discours du locuteur nous obligent dès le début à prendre une attitude déterminée, une disposition déterminée par rapport au locuteur et son énonciation. Nous percevons son énoncé dans le cadre de cette prédisposition. » (§22).
Les éléments non verbaux et paraverbaux agissent ensemble et ont une source commune [14], la « prédisposition corporelle conforme à l’état intellectuel et émotionnel » du sujet :
« Le rôle de la mimique et du pantomimique d’une part, et du ton et du timbre d’autre part sont d’autant plus importants dans des conditions de la communication directe qu’ils sont très étroitement liés entre eux : ils se déterminent mutuellement et ont une « source » commune sous la forme d’une prédisposition corporelle conforme à l’état intellectuel et émotionnel. » (§22).
Remarque : Concernant l’importance du comportement gestuel dans la communication, les observations de Yakoubinskiy, bien que non exhaustives, ont un caractère précurseur : officiellement la kinésique, on le sait, fait son apparition en 1973 par la publication de Birdwhistell Kinesics and Context : Essays of Body Motion Communication (Cf. Birdwhistell, 1973).
Le langage humain étant essentiellement acoustique, l’intérêt des linguistes pour le comportement vocal est aussi vieux que la linguistique elle-même. Cependant l’expressivité musicale du langage ne fut relevée que chez les formalistes. En 1960 encore, Martinet se voyait obligé de préciser que l’intonation n’est pas uniquement distinctive (comme les phonèmes suprasegmentaux chez les anglo-saxons), mais avant tout significative et expressive, étant en mesure de renseigner l’auditeur « sur l’état d’esprit du locuteur, sans que celui-ci ait recours, pour cette fin, au schéma de la double articulation » (cf. Martinet, 1960, p. 52).
Dans les dernières sections du chapitre l’auteur tend à argumenter une plus grande importance du non verbal (le gestuel) et du paraverbal (l’auditif) pour le dialogue que pour le monologue. D’une part, dans le dialogue les manifestations du non verbal et du paraverbal seraient « extrêmement fréquents » et « incommensurablement variés » :
« Une question se pose : dans quel cas les moments de mimique et de geste, et d’intonation, de timbre et d’intensité jouent un rôle plus important – dans le dialogue ou dans le monologue ? Il me semble que certainement dans le dialogue. Dans le dialogue, par la nature même de cette forme de communication, ils sont effectivement extrêmement fréquents, et en outre ils sont incommensurablement variés. Le monologue ne peut jamais être le supplément d’un message mimico-gestuel, tandis que le dialogue est en effet un tel supplément » (§23).
D’autre part ils sont tellement importants dans la perception globale qu’ils commencent à « étouffer » la perception du verbal au point de réduire la communication à « un simple acte volitif » :
« dans la communication directe, le rôle de l’excitation verbale diminue plus ou moins en fonction de la perception visuelle, comme la perception et la compréhension du discours résultent de l’action des excitations verbales ainsi que des excitations visuelles. Par conséquent, dans le processus de parler le verbal lui-même n’est pas objet d’une attention particulière puisqu’il y a un recours inconscient ou conscient à l'action de la mimique et du geste » (§24).
« Dans des conditions équitables, l’énonciation dans la communication verbale directe est en général plus apte à se dérouler comme un simple acte volitif en dehors du contrôle de la conscience et de l’attention, que dans la communication indirecte. Et comme la perception visuelle et auditive joue un plus grand rôle dans le dialogue, cette conclusion mérite d’être soulignée pour la communication verbale directe dialogique. » (§24).
Remarque : L’argumentation de Yakoubinskiy sur ce point est peu convaincante : il nous semble que la part du non verbal et du paraverbal dans la communication dépendent d’autres facteurs que de la forme de l’énonciation : en premier lieu des qualités subjectives du locuteur (les grands orateurs ont toujours su utiliser ces deux composantes dans leurs discours publics) ; en second lieu des particularités ethnoculturelles (certains peuples sont plus "bavards" et plus gesticulants que d’autres, bref, sans en faire une règle générale, le monologue d’un italien peut être beaucoup plus expressif que le dialogue entre deux anglais) ; en troisième lieu de la situation contextuelle immédiate de la communication (un monologue dans une situation non formelle, par exemple un café littéraire, est beaucoup plus animé qu’un dialogue banal stéréotypé dans une situation formelle) ; en quatrième lieu, du genre de la communication (un dialogue entre ambassadeurs est assurément plus « plat » que le monologue d’un acteur dans un one-man-show). L’on pourrait certainement y rajouter d’autres éléments.
Ainsi l'affirmation que « la perception visuelle et auditive joue un plus grand rôle dans le dialogue» (§24) est-elle quelque peu exagérée, au point d'entraîner une transformation de l’énonciation en supplément du « mimico-gestuel » : « Le monologue ne peut jamais être le supplément d’un message mimico-gestuel, tandis que le dialogue est en effet un tel supplément » (§23).
Si l'on fait abstraction du « parti pris » de Yakoubinskiy pour le dialogue, on peut cependant noter que ses observations sur la participation du non verbal dans la communication ont une valeur innovatrice et importante pour la communication directe en général.
Quant à la réduction de la part du verbal et du dialogue lui-même à un « simple acte volitif », comme ce sujet est plus amplement traité dans le chapitre 5, nous le commenterons plus loin.
Le 4e chapitre De la naturalité du dialogue et de l’artificialité du monologue inclut cinq sections (§25-29). Comme c’est le chapitre qui est à la base du « principe dialogique », nous allons procéder à une description plus complète.
Le chapitre commence par une présentation des constatations que Stcherba avait faites sur la forme monologique pendant sa recherche sur le terrain du dialecte Est-Sorabe :
« En me souvenant du temps que j’ai passé parmi ces mi-paysans, mi-ouvriers, je constate avec surprise le fait que je n’ai jamais entendu de monologues, uniquement des dialogues en bribes. Il arrivait que les gens allaient à une foire à Leipzig, pour des affaires dans les villes des environs, etc., mais personne ne racontait jamais ses impressions ; tout se résumait d’habitude en un dialogue plus ou moins actif. Et ce n’est pas en raison d’une impolitesse, mais peut-être au contraire, en raison de « trop » de politesse, une éternelle poursuite de nouvelles impressions superficielles et une certaine hâte propre aux ouvriers à la différence des vrais paysans. » (Stcherba, 1915, p. 3 et annexes).
Ayant remarqué qu’il n’avait « jamais entendu de monologues, uniquement des dialogues en bribes », Stcherba en conclut :
« Toutes ces observations montrent que le monologue est en grande mesure une forme linguistique artificielle et que le langage ne dévoile sa propre ontologie que dans le dialogue » (Ibidem).
De cette réflexion de Stcherba, Yakoubinskiy tire des conclusions d’ordre général : 1° le dialogue est la « forme naturelle du discours contrairement à l'artificialité du monologue » ; 2° la forme dialogique est la « forme commune » du discours :
« Dans cette citation le professeur Stcherba intervient comme un « dialoguiste » déterminé ; il est très intéressant de noter d’une part son indication de la relation entre le mode de vie et la structure économique de la société, d’autre part l’expansion de la forme dialogique au détriment de la forme monologique, mais le plus significatif ici est l’observation d’un groupe linguistique qui ne connaît pas le monologue et l'affirmation que le dialogue est une forme naturelle du discours contrairement à l’artificialité du monologue.
Le premier détermine l’importance de l’étude de la forme dialogique comme forme commune : en général il n’existe pas d’interactions discursives là où il n’existe pas de dialogue, mais il existe des groupes en interaction qui ne connaissent que la forme dialogique, sans connaître la forme monologique. » (§25).
Remarque : Certes, ces conclusions renforcent le poids du dialogisme qui constitue le centre de l’étude de Yakoubinskiy, mais par cette abnégation du monologue comme forme « artificielle » elle atteint son paroxysme. Un peuple sans récits serait un phénomène assez extraordinaire qui aurait annulé l’affirmation de Barthes : « il n'y a pas, il n'y a jamais eu nulle part aucun peuple sans récit » (cf. Barthes, 1966). Heureusement ce n’est pas le cas : les sorabes ont leur propre littérature, des bibliothèques et des médias en langue sorabe [15]. Ici Stcherba, pourtant linguiste très fin, a dû confondre la méfiance des sorabes devant l’étranger avec une véritable absence de textes monologiques.
En empruntant cette thèse à Stcherba (et en la généralisant) Yakoubinskiy entreprend de l’argumenter « puisque les mots naturel et artificiel ne sont pas du genre à être utilisés sans explications plus ou moins détaillées, ce qu’on ne trouve pas chez Stcherba pour la simple raison qu’il ne parle de dialogue et de monologue qu’incidemment, en partie dans les Annexes. » (§25).
Son argumentation est simple et repose, conformément à ses tendances psychophysiologiques, sur le principe : toute action provoque une réaction (cf. le couple excitation-réponse dans la réflexologie de Pavlov).
Le langage est un moyen de communication, chaque communication est une interaction, et chaque interaction est essentiellement bilatérale, donc, dialogique :
« Par son essence toute interaction entre hommes est notamment une interaction ; elle tend essentiellement à éviter l’uniformité, cherche à être bilatérale, dialogique et à éviter le monologue. » (§26).
Le monologue même, en tant qu'une action unilatérale, doit se soumettre au principe action - réaction :
« Toute action unilatérale, dans la mesure où elle est une chose sujette à la perception humaine, y provoque une série de réactions plus ou moins fortes qui tendent à s’extérioriser. Ceci est valable pour l’action discursive monologique, et dans ce cas ce qui apparaît dans l’ordre de réaction (notre attitude, évaluation, etc.) tend à s’extérioriser, naturellement, dans le discours. Trois moments jouent un rôle ici : en premier lieu, la propriété commune de notre organisme à réagir d’une manière ou d’une autre à toute action ; en second lieu le lien étroit entre nos représentations, jugements, émotions, etc. (dont l’origine est d’ordre réactionnel) et leur expression verbale ; et enfin, en troisième lieu et en particulier, la capacité de l’action verbale d’appeler une réaction verbale dont le caractère relève souvent du reflet.
De même que toute question, en vertu d’une association permanente entre les pensées et les paroles, presque involontairement et naturellement provoque une réponse (c’est pourquoi il ne faut pas poser des questions et s’adresser aux gens qui ont de la nourriture dans la bouche : en vertu de l’apparition naturelle de la réponse à la suite d’une question, de la réplique à la suite d’une réplique, ils commenceront nécessairement à répondre avant qu’ils aient avalé la nourriture, et ils avaleront de travers ou s'étrangleront) ; ainsi toute excitation verbale, quelque longue et ininterrompue qu'elle puisse être, en provoquant comme réaction des pensées et des sentiments, pousse nécessairement l’organisme vers une réaction verbale.» (§26).
C'est ce « penchant naturel au dialogue » (« un fait confirmé par des observations ») qui conduit à une interruption constante des monologues :
Ce que je dis n’est pas une fiction, mais un fait confirmé par les observations. Il m’est arrivé de me persuader de la justesse de ce que j’avance ces temps derniers dans la compagnie de quelques relations (quatre personnes en tout), se réunissant parfois pour discuter des sujets scientifiques et pour entendre des petits exposés.
C'était des gens cultivés, ils se réunissaient notamment pour entendre l’exposé, pourtant leur écoute, surtout quand elle était réellement attentive, se transformait constamment en interruption totale du conférencier ; son monologue était constamment interrompu par des répliques conduisant à une discussion générale, surtout quand le conférencier ne protestait pas ; les débats après l’exposé se transformait en interruptions mutuelles ; malgré que les intervenants essayaient de parler à tour de rôle, le « tour de rôle » étant une construction artificielle ne pouvait rien contre le penchant naturel vers le dialogue. Même si une personne se taisait, on voyait sur son visage le désir de parler ; parfois elle commence – les lèvres bougent déjà – mais elle retient avec effort son élan naturel et garde le silence ; parfois ceux qui se taisent échangent des regards et miment en écoutant l'autre ; parfois se mettent à marmonner quelque chose - à tel point la parole est « au bout de la langue » (§26).
Donc interrompre le locuteur fait partie de la réactivité naturelle de l’ « organisme » et comme tel il est soutenu par « les prédispositions naturelles de l’organisme humain ». Ecouter n’est pas "naturel" (on l’apprend) et doit être maintenu par des prescriptions sociales de convenance et de politesse, par une certaine organisation restrictive, par une autorité, par un sujet fascinant :
Ce n’est pas sans raison si l’on dit qu’il faut savoir écouter l’autre, qu’il faut apprendre à écouter ; il ne faut pas apprendre à interrompre l’autre puisque c’est naturel. Par contre interrompre l’autre est impoli, c’est-à-dire ici et en d'autres cas les indispensables formes sociales qui ne sont pas soutenues par les prédispositions naturelles de l’organisme humain, se trouvent maintenues par les catégories comme « convenant » et « inconvenant »,« poli » et « impoli ».
Pour que les gens écoutent un monologue, certaines conditions imposées sont nécessaires, par exemple organisation de la réunion avec un « ordre du jour », avec un président qui accorde « la parole », bien que cela n’exclue pas « les voix de la salle » (§27).
« Les cas de « réunion-discussion » sont propres à une société possédant un certain niveau de culture ; dans d’autres situations l’écoute du monologue est déterminée par d’autres circonstances qui, d’ailleurs, sont importantes pour tous les niveaux culturels : le rite, la cérémonie, le rituel. On écoute celui qui a le pouvoir ou jouit d’une autorité particulière, en général dans une situation d’action influente supposant une certaine passivité de la perception ou une réaction compassionnelle de préférence, où ne percent que des répliques "faisant chorus". Il est particulièrement important de souligner la relation entre le monologisme et l’autorité, le rituel, la cérémonie, etc., comme c’est ici que se détermine la possibilité (dans le cadre de l’action influente) du discours monologique oral d’influencer le discours en général et les manifestations discursives dialogiques en particulier, ce qui n’est pas par ailleurs sans importance pour l’étude génétique du langage (il va de soi que l’action influente peut se dérouler aussi au niveau du dialogue). Parfois la monologisation se réalise grâce à l’intérêt particulier et l’attractivité de son contenu, et suscite une réaction de fascination quant tout le monde reste « bouche bée » et garde effectivement le silence. » (§28).
La « tendance dialogique à répliquer » est naturelle, et même si des restrictions sociales comme celles qui sont exposées ci-dessus rendent impossible l’extériorisation immédiate de la réplique, la « réplication s’exprime dans le discours intérieur qui accompagne l’écoute » :
« Si l’on observe comment se réalise l’interaction discursive au cours d’une réunion, l’on remarquera aisément qu’ici encore se manifeste la tendance dialogique à répliquer ; cette réplication s’exprime dans le discours intérieur qui accompagne l’écoute de l’exposé, elle est souvent fixée par diverses notes sur papier ; la discussion subséquente n’est que l’expression systématisée ou fragmentaire de la réplication intérieure, accompagnant la perception du monologue. Ainsi survient un certain déplacement des conditions habituelles du dialogue provoqué par des circonstances artificielles particulières (notamment la quantité des gens participant à l’interaction). Souvent durant la réunion, parallèlement à l’énoncé monologique du conférencier se déroule un dialogue actif des « auditeurs » par chuchotements ou par notes écrites (ici je n’envisage pas les dialogues privés à sujet externe) ; le marteau du président est dans ce cas signe d’un monologue artificiel. » (§27).
« Il est curieux que même la perception d’un monologue écrit (livre, article) incite à une interruption et une réplication - parfois mentales, des fois orales, parfois écrites, en forme de notes marginales, des fiches intercalées, etc. » (§28).
La thèse de la naturalité du dialogue suscite quelques objections :
1° La thèse de Stcherba est fausse à la base. D’une part son jugement Les sorabes n’ont pas de monologues, et sa généralisation Le monologue est non commun, sont faux puisque contestés par les données culturelles. D’autre part, si l’on admet le fait que Stcherba tenait pour vraies ses propres données, même dans ce cas sa conclusion sur l’artificialité du monologue résulterait d’un syllogisme invalide (par deux prémisses négatives) : Toute énonciation non commune n’est pas naturelle. Le monologue est non commun → Le monologue n’est pas naturel.
2° L’argumentation de Yakoubinskiy est également critiquable :
D’une part, sa thèse que « toute interaction entre hommes est notamment une interaction » et cherche « à éviter le monologue » n’est pas maintenue dans la globalité de son texte : d’abord l’aspect sociologique du langage est défini comme « une manifestation qui dépend de la vie commune de cet organisme avec d’autres organismes dans des conditions d’interaction » (§2, je souligne, RK), ensuite l’auteur avoue lui-même que « dans l'interaction directe sont possibles, certes, et la forme dialogique et la forme monologique » (§14). Notons que le concept d'interaction n’exclut pas l'échange de monologues : écouter et lire sont tout autant des actions que parler et écrire, donc nous ne voyons pas de raison pour que les couple parler-écouter et écrire-lire ne soient pas des interactions.
D’autre part, le principe action-réaction, sur lequel repose l’argumentation essentielle de Yakoubinskiy, issu de la 3ème loi de Newton, est certainement un principe universel dans les sciences de la nature, mais dans les sciences humaines son application n’est pas aussi évidente et peut subir diverses interprétations, jusqu’à celle de réaction comme « réactionnaire » (Cf. l’étude de Jean Starobinski, 1999).
En linguistique en particulier, aucun critère ne permet d’évaluer la réaction à une action et d’ailleurs qui pourrait définir quel fait du langage devrait être considéré comme « action » et lequel comme « réaction » ? Supposons tout de même que ce principe est applicable aux faits du langage. L’erreur de Yakoubinskiy sur ce point consiste, il nous semble, dans le postulat chaque action verbale appelle une réaction verbale (cf. §26)). D’ailleurs la loi de Newton postule, on le sait, une équation d’énergie de la réaction, et non une équation en substance. Même en physiologie, le chien de Pavlov ne répond pas à la nourriture par nourriture, mais par salivation. Quant au langage, il ne se résume pas à la seule partie verbale et la réaction à une action verbale est plutôt complexe : physiologique (audition de l’oral, visualisation de l’écrit), psychologique (perception, compréhension, mémorisation), réponse verbale, réponse non verbale (par acte ou par geste), refus de réponse. Or, le postulat de Yakoubinskiy ci-dessus a un caractère fortement réductionniste.
Il nous semble que Yakoubinskiy était conscient de la démesure de cette thèse : d’une part l’on observe des points d’insistance (répétitions) qui pourraient impliquer un certain doute de l’auteur que la thèse ne soit pas suffisamment convaincante :
« Par son essence, toute interaction entre hommes est notamment une interaction ; elle tend essentiellement à éviter l’uniformité, cherche à être bipartite, dialogique et à éviter le monologue » (§26, je souligne, RK).
D’autre part, dans la dernière section il prend du recul, en affirmant l’usage relatif de « naturel » dans le sens de ‘biologique’ pour conclure : « le monologue et le dialogue en fin de compte sont des manifestations naturelles » :
« Je voudrais noter que l’usage des mots « naturel » et « artificiel » par rapport au monologue et au dialogue est sans doute relatif ; le monologue et le dialogue en fin de compte sont des manifestations naturelles de différents ordres sociaux […] Il est possible d’affirmer la naturalité du dialogue en général dans le sens qu’il correspond, par l’alternance action – réaction, à de tels faits sociaux d’interactions, dans lesquels le social se rapproche le plus du biologique (psychophysiologique). Le dialogue, tout en étant un phénomène de la culture irréfutable, est cependant un phénomène de la nature dans une plus grande mesure que le monologue » (§29).
Le 5e chapitre Remarques sur le dialogue comparé au monologue oral et écrit compte quatre sections (§30-34) où l’auteur argumente une certaine réduction du plan de l’expression résultant du dynamisme du dialogue.
Dans le chapitre précédent Yakoubinskiy avait formulé la thèse que l’interruption, soutenue par « les prédispositions naturelles de l’organisme humain », était l’expression de la réactivité naturelle de l’ « organisme » (§27). Ici il reprend ce thème, cette fois ciblé sur l’énonciation dialogique : le dialogue représente une suite de répliques qui se succèdent ou s’interrompent, et cette interruption « en suspens » crée un rythme discursif plus intense de l’énonciation dialogique par rapport à l’énonciation monologique.
De la part du locuteur il y a une éternelle attente de l’interruption qui détermine une « manière de parler » plus dynamique :
« Dans une certain sens, l’on peut dire que c’est l’interruption mutuelle qui constitue le caractère du dialogue en général. […] L’interruption est toujours présente potentiellement dans le dialogue ; comme une possibilité tout à fait réelle, présupposée par l’expérience, elle détermine dans une grande mesure la manière de parler. L’attente de cette interruption, l’énoncé tenant compte de l’interlocuteur ici présent et préparant une réponse, une certaine crainte de ne pas pouvoir dire ce que nous avons à dire, déterminent notre manière de parler dans le dialogue. Conséquemment, dans des conditions équitables, le rythme du dialogue est plus accéléré que celui du monologue » (§30).
La lenteur n’est pas propre au dialogue ou peut devenir un facteur embarrassant. De la part du coénonciateur les actions de réception de l’énoncé et de préparation d’une réponse coïncident et s’interposent, ce qui conduit à l’ « affaiblissement » de chacune :
« en fonction d’un certaine volume restreint de notre conscience, ce redoublement des « tâches » que nous devons résoudre dans l’intervalle entre deux répliques, conduit à vivre en affaiblissement chacun des deux moments » (§31).
Il en résulte une simplification de la partie verbale et compositionnelle du dialogue, ciblé plutôt sur le contenu que sur la forme :
« notre attention est naturellement susceptible de concentration plutôt sur le contenu, sur le thématisme de la réponse que sur sa forme verbale, pour la préparation de l’énoncé lui-même, pour le choix et la sélection des faits verbaux habituellement il ne reste pas de temps; l’énonciation discursive se déroule comme un simple acte volitif ou action idéomotrice » (§31).
Une seconde conséquence est une certaine réduction de la part du verbal au profit du sous-entendu, un transfert de l’information au niveau de l'implicite :
« il est généralement connu que la réponse à une question demande beaucoup moins de mots qu’il le faudrait pour expliciter un tout de la pensée […] ; le dialogue, certes, n’est pas un échange de questions et de réponses mais dans une certaine mesure dans chaque dialogue il existe cette possibilité de sous-entendre, de créer des énoncés elliptiques, de ne pas mobiliser tous ces mots qui seraient mobilisés pour expliciter la même pensée complexe dans les conditions d’énonciation monologique ou pour la partie initiale du dialogue » (§32).
L’auteur reviendra sur ce point dans le chapitre suivant. Nous le commenterons donc plus loin.
Contrairement à la « simplicité compositionnelle du dialogue », le monologue se caractérise par une « complexité compositionnelle » et le rôle des moyens d’expression y est important : la sélection du matériel verbal et la composition sont plus recherchées (§33). La plus grande complexité est propre au monologue écrit où le verbal doit assumer également toute l’informativité tenue dans le dialogue par le gestuel et le musical, puisque la compréhension n’opère que « par les mots et par leurs combinaisons » (§34). D’autre part, verba volent, mais l’écriture est une fixation, une « trace » qui oblige le locuteur à une expression plus soignée et plus fidèle au mode subjectif :
« La fixation du discours écrit conduit à une attitude plus attentive aux faits verbaux du point de vue de leur correspondance avec notre état psychique » (§34)
Remarque : L’observation de Yakoubinskiy sur l’ « affaiblissement » qui accompagne inévitablement le traitement des « tâches » simultanées a un caractère heuristique. Concernent le discours, la neuropsychologie ne s’est intéressée que récemment à l’inhibition réciproque des activités parallèles, comme le signale Rastier :
« plus le nombre des modalités perceptives et des systèmes de signes augmente, plus les tâches de traitement du signal et d’interprétation sont multipliées. Or, l’expérience banale montre que les capacités de traitement simultané sont limitées […] Des travaux récents [cf. Marcel Just, NeuroImage, printemps 2001] semblent confirmer que la multiplication des canaux diminue la capacité d’analyse de chacun. » (Rastier, 2001, p. 131).
Cependant le « redoublement » des tâches intéresse aussi bien le dialogue que le monologue oral, où l’énonciation du locuteur est parallèle à une perception constante des réactions de l’auditoire susceptible d’entraîner des modifications au plan de l’expression – que ce soient des simplifications ou des améliorations, peu importe. Sur ce point, l’on peut constater une contradiction interne entre ce que Yakoubinskiy prétend dans ce chapitre et ce qu’il écrivait dans le chapitre 3 :
« Une très grande importance pour l’énonciation représente la perception d’une mimique d'intérêt ou de désintérêt, d'attention ou d'inattention, de passion ou d'ennui, puisqu’en raison de cela on définit une plus grande ou plus petite intensité des paroles, on allège les associations, on trouve plus facilement les expressions nécessaires et appropriés, bref, l'éloquence accroît (dans le dialogue, ainsi que dans le monologue) » (§20).
Il nous semble que Yakoubinskiy, conformément à sa thèse de la primauté de l’énonciation dialogique, tend à dévier vers elle toutes les caractéristiques de l’énonciation directe. Cette déviation d’ailleurs est constatable au niveau de l’ « acte volitif » : ici l’auteur affirme que dans le dialogue « l’énonciation discursive se déroule comme un simple acte volitif ou action idéomotrice » (§31). Pourtant dans le chapitre III cet « acte volitif » était rapporté à la forme directe en général : « Dans des conditions équitables, l’énonciation dans la communication verbale directe est en général plus apte à se dérouler comme un simple acte volitif en dehors du contôle de la conscience et de l’attention, que dans la communication indirecte ». Et Yakoubinskiy de rajouter tout de suite : « Et comme la perception visuelle et auditive joue un plus grand rôle dans le dialogue, cette conclusion mérite d’être soulignée pour la communication verbale directe dialogique. » (§24). Nous avons pu constater ci-dessus que le prétendu « plus grand rôle » du non verbal et du paraverbal dans le dialogue est fort contestable et se rapporte, d’une manière générale, à toute communication directe.
Quant à l’ « acte volitif » lui-même, notons que Saussure définissait le discours (la parole) comme « un acte individuel de volonté et d'intelligence » (cf. Saussure, CLG, pp. 30-31). Alors que chez Yakoubinskiy le désir de présenter ce « simple acte » comme une « action idéomotrice » marque une tendance au physicalisme réductionniste.
Le 6e chapitre porte le titre Le moment d’aperception dans la perception du discours et comprend quatorze sections (§35-48). Après avoir analysé la perception (ch.3), l'auteur y analyse la compréhension.
Dans ce chapitre, Yakoubinskiy va curieusement basculer du comportementalisme psychophysiologique vers les idées de Johann Friedrich Herbart (lui-même adversaire de la psychologie physiologique), auquel il emprunte le concept de « masse aperceptive » [16] :
« En général nous comprenons ou pas ce qu’on nous dit ; et si nous comprenons, c’est dans un certain sens en fonction de notre « esprit tourné » dans une certaine direction » (§35).
« notre perception et compréhension du discours de l’autre (comme d’ailleurs toute perception) est aperceptive : elle n’est pas déterminée (ou pas seulement déterminée) par une excitation verbale externe, mais par toute notre expérience interne et externe antérieure, et en dernière analyse, par le contenu du psychique du sujet percevant au moment de la perception ; ce contenu du psychique représente « la masse aperceptive » de l’individu par laquelle il assimile l’excitation externe. » (§35).
La « masse aperceptive », en tant qu’un acquis d’expériences antérieures (le vécu de l’individu), englobe des « éléments constants et stables » des contenus mentaux (« contenu psychique ») du sujet, ainsi que sa prédisposition subjective à traiter les contenus informationnels transitoires venant de l’expérience du moment :
«La masse aperceptive déterminant notre perception comprend des éléments constants et stables que nous devons à l’influence constante et récurrente de l’environnement/des environnements qui nous est propre, et d’éléments transitoires apparaissant suivant les conditions du moment. Les premiers sont incontestablement prépondérants, comme les deuxièmes apparaissent sur le fond des premiers en les modifiant et complexifiant. La composante la plus importante des premiers est certes l’élément linguistique, i.e. la connaissance d’une langue et la maîtrise de ses stéréotypes divers. » (§36).
Comme Yakoubinskiy adapte le concept de masse aperceptive au langage, cette dernière présente deux particularités : 1° la composante la plus importante du contenu psychique constant est la composante linguistique, vue comme « connaissance d’une langue » et « maîtrise de ses divers stéréotypes » ; 2° ce contenu psychique constant ne résulte que des manifestations récurrentes des environnements propres à l’individu. Yakoubinskiy analysera ce sujet dans les deux derniers chapitres consacrés aux stéréotypes et aux « automatismes » discursifs.
Plus loin Yakoubinskiy entreprend de démontrer comment cette masse aperceptive subjective agit sur l’interprétation des données verbales. Dans un jeu de reconstruction du mot SOUS-M…RE par exemple, le marin lira « sous-marine », le militaire de cavalerie « sous-maître », le médecin-anatomiste « sous-maxillaire » (§37). Après avoir fourni d’autres exemples d’abréviations et de leurs interprétations suivant la situation contextuelle immédiate, Yakoubinskiy en conclut :
« Tous ces exemples […] ne sont pas uniquement de simples exemples curieux ; ils ont une grande importance puisque au cours de la perception habituelle des mots du discours nous percevons de la même façon, non pas tous les éléments du mot, mais quelques-uns, remplissant le reste par supposition basée sur l’assimilation de la masse aperceptive, déterminée par la séquence discursive précédant immédiatement la perception du mot donné. » (§37).
Ainsi Yakoubinskiy postule-t-il une interdépendance entre la compréhension et le partage des contenus stables. En ce qui concerne les nouveaux éléments relatifs à la situation discursive en cours, les coénonciateurs peuvent partager ou non leurs prédispositions subjectives :
« Nous percevons et comprenons le discours de l’autre d’une manière erronée en fonction de ces pensées, sentiments, désirs, etc., qui dominent notre psychisme au moment donné (explicitement ou implicitement) » (§38).
La compréhension exige une « écoute » sinon active, au moins neutre : penser à « autre chose » signifierait mal comprendre ou ne pas comprendre du tout le sens de l’énoncé. Pour cette raison le discours dispose de formules d’adresse qui servent d’indices du début du discours et sont destinées à « attirer l’attention » :
« Le grain de l’excitation verbale doit s’implanter dans un sol conditionné, sinon il ne donne pas de pousses. Les mots et les expressions d’« adresse » - très fréquents dans notre discours -, par lesquels commence la conversation (« Dites, s’il vous plait », « Ivan Petrovitch », etc.) jouent dans ce sens le rôle d’un signal d’avertissement du début de l’énoncé » (§39).
Dans le discours écrit de tels « signaux » seraient les titres qui préparent « à une tonalité déterminée notre perception de ce qui suit » :
« Les titres des articles, qui sont une sorte de signaux accordant à une tonalité déterminée notre perception de ce qui suit, obstruent cette perception quand ils sont mal choisis. » (§39).
Remarque : Ici Yakoubinskiy prospecte deux champs de recherche qui ne seront instanciés qu’aux dernières décennies du XXe siècle : l’intérêt pour les formules d’adresse apparaîtra vers les années quatre-vingts avec la pragmatique textuelle sous la poussée de la théorie de la politesse linguistique de Brown et Levinson (Brown et Levinson, 1978) : en Europe Occidentale avec les travaux de Braun (Braun, 1988), et en Russie avec la recherche de Formanovskaya et Akichina sur l’« étiquette verbale » (Akichina, Formnovskaya,1983).
On voit également depuis les années soixante-dix se profiler en Russie une « titrologie » avec deux champs de prédilection : l’analyse du discours journalistique et les études littéraires [17]. Voir par exemple ce témoignage de Michel Bernard : « Cette discipline de l'histoire littéraire, si elle réduit son champ à l'étude des titres d’œuvres, n'en connaît pas moins un succès indiscutable depuis près de trente ans. Leo H. Hoek pouvait déjà, en 1981, proposer une bibliographie de onze pages » [18].
Comme c’est la « masse aperceptive » qui détermine l’interprétation, subséquemment ce sont les contenus mentaux partagés qui garantissent une bonne compréhension :
« Nous percevons et comprenons le discours de l’autre dans la conversation autant mieux que plus grande est la masse perceptive commune que nous partageons avec notre interlocuteur. » (§40)
Ces contenus mentaux partagés peuvent revêtir divers aspects : prédisposition émotionnelle partagée (chez les amoureux), connaissances et expériences partagés entre les représentants d’une même communauté discursive, ou tout simplement connaissances sur le thème du discours quelle que soit l’origine de ces connaissances (§41, 42).
Ce sont les contenus mentaux partagés notamment qui permettent à l’énonciateur d’augmenter la part du sous-entendu au préjudice de verbal, et au coénonciateur de le comprendre aisément :
« La compréhension par déduction et, conformément, l’énonciation par suggestion au cas où l’on sait « de quoi il s’agit », une certaine communauté des masses aperceptives des interlocuteurs joue un énorme rôle dans l’échange verbal » (§42).
Ici l’auteur revient à l’idée esquissée au §32 en fournissant de nombreux exemples et en s’appuyant sur une citation de Polivanov que voici :
« D’ailleurs tout ce que nous disons nécessite un auditeur comprenant « de quoi il s’agit ». Si tout ce que nous voulons exprimer consistait en significations formelles des mots utilisés, nous aurions dû utiliser, pour exprimer chaque pensée particulière, beaucoup plus de mots que l’on utilise effectivement. Nous ne parlons que par des suggestions indispensables. »
Effectivement Polivanov s’intéressait dans les années vingt à l’économie linguistique dans le cadre de ses recherches sur les facteurs de l’évolution du langage. C’est dans l’économie d’effort énergétique qu’il voyait la source principale de cette évolution (cf. son article « Où chercher les sources de l’évolution du langage ? » [19]).
Yakoubinskiy traite l’évolution du langage différemment, en mettant en rapport le dynamisme social avec le dynamisme linguistique :
« Enfin, par la communauté des masses aperceptives dans le cadre d’un environnement donné se trouve déterminé l’un des facteurs principaux de l’évolution du langage : la formation de différents dialectes sociaux avec leur lexique, syntaxe et usage particuliers » (§42).
Plus loin, dans le dernier chapitre il donnera une autre version des « facteurs » de l’évolution. D’ailleurs la question de l’évolution du langage qui apparemment occupait les esprits à cette époque comme une étape de séparation avec l’héritage des néogrammairiens, deviendra pour Yakoubinskiy une pierre d’achoppement, nous y viendrons dans quelques instants.
Yakoubinskiy ne retient donc de Polivanov que ce qui contribue à sa propre thèse de la réduction du plan d’expression, formulée dans le chapitre précédent : les sous-entendus et les « suggestions » discursives, bref les implicites sémantiques expliquent pourquoi cette réduction des moyens d’expression ne nuit pas à la compréhension du discours :
« Une « syntaxe simplifiée » de ce genre sera spécifique […] quand il existe une orientation consciente à l’interlocuteur bien compréhensif […] le discours peut se dérouler dans une situation de tension particulière, accompagnée d’une sélection consciente des mots et d’une disposition syntaxique optimale ; les « suggestions » discursives dans ce cas contiendront les pensées en état condensé, seront remplies de sens ; la simplification même du discours se construira différemment » (§42).
La problématique du verbal et du sous-entendu (en d’autres termes de l’explicite et de l’implicite) chez Yakoubinskiy n’est pas aléatoire : elle est traitée dans cinq sections (§32, 40, 41, 42, 43).
Remarque : La problématique de l’explicite et l’implicite, relevée par Yakoubinskiy, intéressera les linguistes à partir des années soixante, suite aux développements de la théorie des présuppositions que Katz et Postal (1964) transposent en linguistique. La même année en Russie paraît le VIIème volume de Traduction automatique et linguistique appliquée qui inclut ce champ de recherche, comme en témoigne Wierzbicka :
« Le célèbre VIIe volume publié par le Laboratoire de traduction automatique de Moscou en 1964, contient nombre de remarquables recherches sur les champs lexicaux ainsi que nombre de concepts généraux originaux et probablement fructueux. Parmi eux l’idée de « portrait sémantique des mots », la théorie des présuppositions, faisant partie du contenu des expressions verbales et non soumises à réfutation […], etc. » (Wierzbicka, 1972). (Je souligne, RK).
Il est à noter que, abstraction faite de la problématique vériconditionnelle qui n’intéresse pas la linguistique, dans la tradition russe la différenciation entre posé et présupposé logique et explicite et implicite textuel n’est pas respectée. Ainsi dans la linguistique russe le concept de présupposition restera-t-il traditionnellement ancré dans la problématique linguistique : voir par exemple la publication d’Aroutunova « Le concept de présupposition en linguistique » (cf. Aroutunova, 1973, t. 32, n°1) et la troisième partie de l’ouvrage de Zvégintzev La phrase par rapport à la langue et au discours , où il définit le présupposé de point de vue linguistique comme « sous-texte » :
« Chaque phrase correcte (« coordonnée ») porte inévitablement une certaine (d’ailleurs assez essentielle, diversifiée et importante) information complémentaire des conditions, qu’elle satisfait. Ainsi apparaît le sous-texte invisible et inaudible de tout « texte » visible et audible. Et peut-être la valeur principale de la problématique des présuppositions consiste-t-elle dans le fait qu’elle permet l’explication de ce sous-texte. » (cf. Zvégintzev, 1976, p. 221).
Il suffirait de remplacer le « sous-entendu » selon Yakoubinskiy par le « sous-texte » de Zvégintsev et les deux conceptions se rapprocheront considérablement.
Dans la section suivante, Yakoubinskiy esquisse au passage ce qui correspond actuellement à la notion de contestation des présupposés : « Si de la perception de la dernière réplique il résulte une absence de compréhension et appropriation de discours, il s’ensuit […] une reformulation de la question, […] le premier cas appelle un énoncé du locuteur plus clair au niveau de l’expression » (voir ci-infra).
Dans la dernière section du chapitre, Yakoubinskiy, après avoir analysé les effets du partage des contenus mentaux dans la compréhension du discours, analyse le concept de masse aperceptive dans l’énonciation dialogique. La masse aperceptive commune du départ s’étendrait à chaque pas du dialogue :
« La masse aperceptive de l’interlocuteur au début de la conversation est composée de la masse aperceptive constante qui lui est propre en général, où se surajoutent le moment, la perception de l’interlocuteur et de la situation ainsi qu’une notion plus ou moins concrète du thème de la conversation ; cette base aperceptive initiale du dialogue se complexifie par la suite en relation avec la perception et la compréhension du contenu des répliques de l’interlocuteur ; ainsi toute énonciation ultérieure se réalise sur le fond de la masse aperceptive, déterminée en dernière analyse par la dernière réplique perçue. Si de la perception de la dernière réplique il résulte une absence de compréhension et d’appropriation de discours, il s’ensuit soit une reformulation de la question, soit un arrêt progressif du dialogue. Le dernier cas ne nous intéresse pas puisque l’objet de notre étude disparaît ; le premier cas appelle un énoncé du locuteur plus clair au niveau de l’expression et une plus grande concentration sur la forme de l’expression, plus loin la conversation continue ou tend à sa fin par d’autres tentatives d’éclaircissement. En cas d’appropriation du contenu de la réplique nous pouvons dire que chaque énonciation suivante se trouve considérablement facilitée par l’ajout de la réplique précédente à la masse aperceptive, et par conséquent, la tension de l’énonciation baisse ; la communauté de la masse aperceptive de base conduit à une simplification considérable de la partie verbale de l’énonciation comme toute réplique ultérieure renforce cette communauté. Ce cas nécessite beaucoup moins de mots, beaucoup moins de netteté dans leur usage. » (§43).
En revanche, dans l’énonciation monologique le partage de contenus mentaux resterait à son point de départ, puisque le « moment de mise à jour de la masse aperceptive est absent » :
La signification générale de l’aperception dans la perception du discours, étant un facteur diminuant l’importance des excitations verbales elles-mêmes, se manifeste beaucoup plus distinctement dans l’énonciation dialogique en général, et dans les cas cités en particulier, que dans l’énonciation monologique où le moment de mise à jour de la masse aperceptive est absent, où apparemment pour le locuteur il n’y a pas de repérage de réaction de la part de l’auditeur, et où la partie verbale se réalise consciemment ou inconsciemment d’une manière plus complexe et plus complète. » (§43).
Ici la partialité de Yakoubinskiy se manifeste une fois de plus, avec les inévitables contradictions internes comme l’affirmation : « il n’y a pas de repérage de réaction de la part de l’auditeur ». La problématique des contenus mentaux partagés est trop complexe pour être traitée ici ; nous nous contenterons donc de quelques remarques de surface. L’argumentation de Yakoubinskiy pourrait être critiquée sous deux aspects : primo, en partant d’une hypothèse négative : quantitativement et qualitativement, une réplique de dialogue par rapport au vécu du sujet n’est qu’une goutte dans la mer et il est donc improbable qu’elle modifie la « masse aperceptive » du départ considérablement ; secundo, en partant d’une hypothèse positive admettant une certaine progression des contenus partagés, pourquoi alors la masse aperceptive n’avancerait-elle pas avec la progression du monologue ? Nous sommes même tentés de dire que l’énonciation monologique a plus de chances d’augmenter les contenus partages, du fait que toute l’éducation aujourd’hui compte plus sur la forme monologique que sur la forme dialogique; il semble que dans le domaine académique la tradition des anciens (l’académie de Platon par exemple) est irrémédiablement révolue. Soulignons que le concept de masse aperceptive de Herbart a fait long feu notamment dans la psychologie pédagogique jusqu’aux théories modernes de l'apprentissage.
Le 7e chapitre Le Dialogue et les stéréotypes quotidiens compte six sections (§44-49), consacrées aux dialogues stéréotypés de la communication quotidienne.
Yakoubinskiy remarque que dans les situations récurrentes des communications quotidiennes les individus ont tendance à se servir d’énoncés stéréotypés :
« Notre existence quotidienne est remplie de récurrences et de stéréotypes; une partie importante de la somme de nos interactions avec les autres individus appartient aux interactions stéréotypées ; nos interactions, quelles qu’elles soient, sont en général accompagnées d’interactions discursives, d’un échange verbal, et par conséquent les interactions stéréotypées accroissent d’interactions discursives stéréotypées ; entre les unes et les autres s’établit une relation d’association étroite » (§45).
De nombreux exemples illustrent cette thèse, parmi lesquels un exemple magnifique dans sa simplicité, tiré des anecdotes folkloriques dont dispose chaque culture, celui du dialogue avec la cousine sourde :
- Bonjour cousine.
- J’étais au marché
- Es-tu sourde ?
- J’ai acheté une poule.
- Je te laisse cousine.
- Je l’ai payée pas cher.
Suivant la fine observation de Yakoubinskiy les réponses de la cousine sourde sont préconçues en fonction de ses attentes d’une suite stéréotypée de questions. Son omission du premier pas du scénario attendu décale toute la communication qui aurait dû se dérouler ainsi (§44) :
- Qu’est-ce que tu as acheté ?
- Tu l’as payée combien?
Ce dialogue élémentaire représente un excellent exemple d’énoncés « déplacés » dus à la rupture de la séquence standard des tours de parole. Par là Yakoubinskiy ouvre un champ de recherche qui ne sera expoioté que dans les années soixante-dix : le concept de paires adjacentes (adjacency-pair) du type question-réponse a été élaboré en 1973 par Sacks et Schegloff [20] dans une publication qui traite également l’ouverture et la clôture de l’échange ainsi que la question du partenaire actif (active partner) : deux problématiques que Yakoubinskiy, rappelons-nous, esquisse dans la section §39 du chapitre précédent.
Quant aux « interactions quotidiennes stéréotypées » et les « manifestations discursives qui leur correspondent » (§47), les séries d'événements dans des activités communes seront attribuées à la mémoire épisodique et formalisées dans les scripts de Shank et Abelson [21] en 1977.
Pour Yakoubinskiy l’« ambiance » de l’énonciation a une valeur informative, dans ce sens que l’ambiance récurrente des situations quotidiennes rend l'énonciation moins intelligible et moins intellectuelle :
« en communication dialogique, l’ambiance quotidienne est un des facteurs de perception du discours, un des moments qui possèdent une valeur informative. Conséquemment le rôle des excitations verbales diminue, elles se retirent au second plan et ne se prêtent pas à une perception nette. L’énonciation se produit en fonction d’une orientation inconsciente vers cette valeur informative de l’ambiance quotidienne et devient, à son tour, moins complète, moins nette ; le moment de conception et de sélection n’est plus indispensable, l’énonciation elle-même tend à se dérouler comme un simple acte volitif composé en outre d’éléments usuels » (§48).
Ainsi les phrases de la communication stéréotypée se transforment en phrases toutes faites, l’énonciation devient un échange de clichés usuels, dont la structure figée absorbe l’autonomie des éléments composants :
« L’énonciation en relation avec les stéréotypes déterminés du quotidien conduit à la formation de phrases stéréotypées comme rattachées aux situations quotidiennes données et aux thèmes stéréotypés de la conversation. […] Ces phrases, en vertu de leur utilisation permanente, deviennent figées, se transforment en quelque sorte en clichés syntaxiques complexes, la structure de la phrase s’efface en grande mesure et le sujet parlant ne l’articule presque pas en éléments. La reproduction, la mobilisation d’une telle phrase est une reproduction d’un cliché usuel » (§49).
L’auteur propose d’étudier séparément ces deux types de phrases, figées et « libres » :
« Il est inutile de souligner combien est importante pour la linguistique, et pour l’étude de la phrase en particulier la différenciation des deux types de phrases » (§49).
Remarque : Cette proposition de Yakoubinskiy n’est pas sans intérêt. La linguistique a séparé la phraséologie de la syntaxe, mais n’a pas encore établi le statut de ces phrases qui ne se comportent comme « phraséologismes » que dans certaines situations d’énonciation ; la nouvelle linguistique de corpus permettra peut-être de les relever et c’est aux spécialistes de la syntaxe que revient la tâche d’évaluer cette proposition.
Quant à la problématique de la stéréotypie, c’est un sujet d'étude qui a été « revivifié » dans les années quatre-vingts d’abord dans l’analyse du discours politique et des médias (cf. par exemple Van Dijk, 1984), et qui depuis une dizaine d’années préoccupe les linguistes de plus en plus amplement (voir par exemple les recherches de Jean-Louis Dufays et de Ruth Amossy, ou le colloque d’Albi « Le stéréotype », 2000).
Le dernier chapitre Le Dialogue et l’automatisme discursif comprend treize sections (§50-62). Il vient renforcer les conclusions du chapitre précédent, mais à partir d’une réflexion plutôt psychologique que linguistique.
En premier lieu, l’auteur tend à caractériser le discours non stéréotypé, celui qui se déroule dans des situations non récurrentes et demande une attitude créative du sujet parlant. C’est ce discours complexe qui caractérise les « pratiques discursives » de l’individu :
« la complexité de l’activité discursive, résultant de différentes circonstances, est un phénomène extrêmement fréquent dans la pratique discursive de l’homme. » (§50).
Du point de vue psychologique ce discours représenterait « un acte volitif complexe », (à la différence du discours stéréotypé qui est un « acte volitif simple », une « action idéomotrice », cf. §31) qui se caractérise par une certaine tension issue du conflit entre motivations et choix :
« L’usage discursif se déroule souvent dans l’ordre d’un acte volitif complexe, i.e. l’usage discursif est précédé par un moment de lutte entre motivations et choix » (§50).
Et comme les « motivations » peuvent relever de divers ordres, les « quelques exemples » qui accompagnent cette assertion sont, il faut l’avouer, assez disparates. Le premier traite le conflit entre le pensé et le dire :
« Cas I. J’envisage de dire quelque chose de très désagréable à une personne que j’aime et que je respecte ; deux sentiments s’opposent en moi ; d’une part je voudrais dire tout en mettant les points sur les i, m’emporter et en finir, d’autre part je crains le vexer : il en résulte que je m’exprime attentivement, par des détours, des implications, en choisissant les mots, en sous-entendant, etc. » (§50).
Le second cas analyse le conflit entre habitudes et objectif : clichés simples récurrents / objectif complexe non récurrent :
« Cas II. Il me faut transmettre par le discours une séquence de jugements : en moi s’opposent l’habitude, cultivée par le discours usuel, d’exprimer mes pensées moins nettement, et le besoin conscient de découvrir mes conclusions le plus distinctement et le plus incontestablement possible ; le dernier prend le dessus et je procède à un choix entre les mots et les expressions potentiels du point de vue de leur conformité à mon objectif, je fais un choix entre les différentes combinaisons de phrases » (§50).
Le troisième cas pointe sur les contraintes de genre :
« Cas III. Au cours d’une conversation dans un salon « mondain » on parle de choses insignifiantes, sur un ton ironique et moqueur, avec des mots mordants et de « bons mots », et il s'en suit que la sélection des mots, des intonations, des expressions sont jugés – admis ou rejetés – en fonction de ne pas interrompre le style commun de la « causerie » (§50).
Le quatrième cas vise l’orientation vers le coénonciateur :
« Cas IV. Je discute avec une personne appartenant à un autre milieu, par exemple à un milieu moins « cultivé », ou avec un enfant ; j’opère à un choix de mots et d’expressions afin que l’interlocuteur me comprenne le plus aisément possible. Dans le discours écrit, ce phénomène est observable par exemple dans les publications de vulgarisation scientifique. » (§50).
Le cinquième montre le conflit des motivations multiples qui régissent l’intentionnalité du sujet :
« Cas V. Le poète écrit un poème ; il sélectionne certains mots ou expressions : parfois il est enclin à fixer une variante, guidé par une certaine motivation (par exemple, phonique), mais finalement il la rejette comme d’autres motivations prennent le dessus (par exemple, sémantiques). » (§50).
Le dernier souligne le conflit entre le rôle social et le rôle communicatif du sujet :
« Cas VI. Je préside une réunion où l’on discute un problème qui m’intéresse vivement ; étant intéressé je suis prêt à donner libre cours à mon discours, entreprendre une polémique […] ; mais ayant en tête que je suis le président, je me retiens, je choisis mes mots, je me contrains à une intonation posée. » (§50).
Le point commun de ces « études de cas », c’est leur insistance sur les contraintes de l’énonciation qui déterminent l’attitude du sujet.
La section suivante (§51) traite les éléments « inhabituels » dans des situations de discours non récurrentes : l’usage d’une langue étrangère, d’un calembour, d’un néologisme, créé ou non par le sujet de l’énonciation. L’auteur traite ce sujet dans le cadre de ses recherches sur le langage poétique (notamment dans sa publication « De la combinaison poétique de glossèmes »).
Du coté du coénonciateur, une situation non récurrente peut aiguiser ses sens au point de remarquer les erreurs du locuteur, les néologismes, les dialectalismes, les mots étrangers, les tournures syntaxiques inhabituelles, les erreurs de genre et de style (§52).
En revanche, dans des situations récurrentes, les coénonciateurs ont souvent recours à des « automatismes », et par là Yakoubinskiy revient au discours stéréotypé du chapitre précédent, envisagé cette fois du point de vue psychologique comme une réaction spontanément inconsciente :
« nous ne devons pas négliger cette activité discursive qui ne possède ni de complexité (c.a.d. de moments de conflit entre motivations et choix), ni de non récursif (pour le discours et pour la perception), et où le sujet est très peu conscient ou parfaitement inconscient des faits discursifs qui ne sont pas l’objet de son attention. Dans ce dernier cas, nous faisons du discours un usage « inconscient », automatique » (§53).
La tendance à l’automatisme apparaît en relation avec un « acte volitif simple aux éléments récurrents » qui ne présuppose pas une attitude consciente et attentive ni avant l’énonciation, parce qu'il n’y pas de conflit entre motivations et choix, ni pendant l’énonciation, puisque ses éléments constructifs sont usuels. L’ « activité discursive automatique » est du genre des « activités secondairement automatisées, issues des activités conscientes par la voie des répétitions, des exercices, des habitudes », comme par exemple dans le processus d’apprentissage (§54).
Les analyses précédentes de la forme dialogique du discours laissent entendre que :
« La forme dialogique contribue au déroulement du discours dans l’ordre d’une activité automatique » (§56).
C’est une conclusion quelque peu exagérée : en effet, Yakoubinskiy étend ses observations sur l’énonciation stéréotypée dans des situations récurrentes, appartenant de préférence aux interactions quotidiennes, sur la forme dialogique du discours en général, ce qui n’est pas acceptable : le dialogue ne se résume certainement pas à la seule communication quotidienne.
Cependant la conception de l’automatisme, qui serait propre au discours dialogique, contrarie l’affirmation de Stcherba que « les nouveaux mots, formes et tournures sont forgés dans le dialogue » et dans ce sens l’opposition dialogue/monologue revêt l’aspect conflictuel entre le progressif et le conservateur. Comme la conception dialogique de Yakoubinskiy prend appui sur les réflexions de Stcherba, il s’est probablement senti obligé de justifier sa démarche en réconciliant la créativité postulée du dialogue avec la monotonie présupposée de l’automatisme. Ainsi une erreur (voir ci-dessus) en entraînait-t-elle une autre :
« Il est évident qu’ici nous avons deux possibilités : soit l’évolutivité du langage, la « créativité » linguistique, se manifeste dans une forme consciente et nous avons affaire à une relation du dialogue à l’activité discursive non récurrente, soit cette évolutivité se manifeste au cours du discours dialogique automatisé.
Il faut exclure d’emblée la première possibilité : primo, les changements linguistiques interviennent en masse indépendamment d’une quelconque créativité préconçue supposant un moment conscient ; secundo, même s’ils interviennent de cette manière, c’est plutôt dans les formes monologiques et écrites (dans la poésie en particulier) que dans le dialogue.
D’autre part, l’automatisme présuppose une stabilité, une immuabilité. Dans ce cas, l’affirmation de la « progressivité » du dialogue est-elle correcte ?
Sans doute, elle est correcte et je tenterai de démontrer que c’est la mutabilité du discours dialogique qui est déterminée en grande mesure par son penchant automatique » (§57).
Les automatismes seraient maintenus par quelque « moment contraignant », servant de support au premier. Les modifications pourraient intervenir au fur et à mesure de l’affaiblissement de ce moment de support :
« Les activités et les mouvements automatiques peuvent rester immuables au cas où il existe un moment contraignant (conscient ou inconscient pour l’individu), ou bien se soumettre aux modifications au cas où ce moment contraignant est faible ou absent » (§58)
Bizarrement, chez Yakoubinskiy, c'est le coénonciateur qui apparait comme facteur contraignant :
« Le moment restreignant la mutabilité de tout discours est l’interlocuteur et celui qui perçoit le discours en général » (§59)
Par là il se réfère à Chakhmatov [22], suivant lequel c’est chez le coénonciateur que « les changements trouvent une résistance explicite ». Si l'énonciateur arrive à imposer la modification d’un fait linguistique,
« cela dépend probablement du fait que c’est ce phénomène qui rencontre la moindre résistance dans la conscience de l’interlocuteur, que cet interlocuteur lui-même conçoit le nouveau moyen […] comme commode et naturel » (Chakhmatov, 1911, p. 95-96).
Donc, le coénonciateur apparaît comme un facteur contraignant et Yakoubinskiy entreprend dans les dernières sections de montrer comment son rôle contraignant diminue dans le dialogisme automatique, censé être « progressif » (§59).
Son premier argument est l’affaiblissement du moment perceptif dû au redoublement des tâches (cf. § 31) :
« Après ce qu’on vient de dire sur la réduction de l’importance des excitations verbales dans la perception du discours et du discours dialogique en particulier, l’on peut répondre affirmativement à cette question. Par les conditions de perception, l’importance inhibitoire de l’interlocuteur s’affaiblit, je souligne encore une fois, dans l’énonciation dialogique en particulier. » (§60).
Son deuxième argument relie l’automatisme à « la moindre résistance » :
« dans la mesure où nous parlons d’activité discursive automatique, les changements créés par le locuteur rencontrent toujours la moindre résistance de l’interlocuteur, et ce que Shakhmatov appelle « nouveau moyen » lui semble toujours commode et naturel pour la simple raison que les changements qui découlent de l’essence de l’énonciation automatique vont toujours dans la même direction : accélération, abréviation, simplification. » (§60).
Ces dernières (accélération, abréviation, simplification) sont rapportées aux « phénomènes phonétiques, qui, dans cette optique, sont les plus significatifs » et l’auteur cite en appui les jugements de quelques linguistes sur les questions de prononciation, pour en conclure :
« Résumant les citations ci-dessus nous pouvons dire en premier lieu qu’il s’agit de phénomènes d’activité discursive automatique. […] Ainsi, les « défauts » que combattent les spécialistes en art d’expression sont-ils « extraits » de l’introduction de la prononciation dans le domaine de la conscience, par la concentration de l’attention sur ces faits, donc ces « défauts » eux-mêmes sont rapportés sur le compte d’une prononciation « inconsciente » en absence de concentration de l’attention, bref, aux phénomènes du discours automatique » (§61).
Cette déviation vers la problématique phonétique est purement subjective : le phonétisme du langage poétique était un domaine privilégié dans la recherche de Yakoubinskiy. Ainsi son étude elle-même est-elle « encadrée » par deux auto-citations : elle s’ouvre sur la citation de sa publication « Des sons du langage poétique » (Yakoubinskiy, 1919a, p. 48), et la citation de « L'accumulation de liquides dans les langages pratique et poétique » (Yakoubinskiy, 1919b, p. 50-55) lui sert de clôture.
Remarque : L’argumentation de ce dernier chapitre nous semble peu convaincante. On comprend mal pourquoi l’automatisme, qui est une manifestation des interactions stéréotypées, n’a pas été traité dans le chapitre précédent, pourquoi les dialogues non stéréotypés se retrouvent singulièrement analysés dans le chapitre des automatismes, sans tenir compte de l’argumentation contradictoire au profit d’une « progressivité » quelconque de l’automatisme. Vu la part prépondérante des auto-citations dans ce chapitre (2 sur 3 au total), il nous semble que ce chapitre est la « partie rajoutée » de la publication, issue d’autres publications précédentes que l’auteur n’a pas eu le temps de bien intégrer dans le nouveau texte.
De tout ce qui a été dit ci-dessus, résumons la conception dialogique de Yakoubinskiy en commençant par une précision banale, mais indispensable : par les termes dialogue et dialogique Yakoubinskiy désigne le dialogue classique en opposition avec le monologue (cf. §14).
1° Le dialogue chez Yakoubinskiy n’est pas un objectif en soi, c’est un objet construit à partir de sa conception globale du langage : le langage est une variété du comportement humain, essentiellement social ; comme tel il résulte des interactions communicatives entre l’individu et son entourage et se réalise dans le discours. La communication conversationnelle constitue la part la plus importante de ces interactions, d’où la nécessité d’étudier l’énonciation dialogique (cf. chapitre 1).
2° L’unité fondamentale de l’énonciation dialogique est le dialogue, tout comme le monologue est l’unité de l’énonciation monologique. Leur unité constructive est l’énoncé : échange d’énoncés dans le dialogue, énoncé unique dans le monologue (cf. chapitre 2).
3° La forme naturelle du langage est dialogique, contrairement à l’artificialité du monologue (cf. chapitre 4).
4° Le dialogue est plus dynamique que le monologue ce qui détermine une réduction du plan de l’expression (cf. chapitre 5) par :
a) une simplification compositionnelle et des moyens d’expression
b) une réduction du verbal au profit du non verbal (gestuel, prosodique)
c) une réduction de l’explicite au profit de l’implicite (sous-entendu).
5° La bonne perception et une bonne compréhension sont les conditions sine qua non d’une interprétation réussie, et a fortiori d’une communication réussie :
a) Concernant la perception, l’informativité communicationnelle de l’énoncé est distribuée entre la partie verbale, la partie non verbale (gestuelle), et la partie paraverbale (prosodique), les dernières étant plus importantes dans le dialogue que dans le monologue (cf. chapitre 3).
b) Concernant la compréhension, elle est corrélative aux préconstruits partagés (masse aperceptive) d’ordre sémantique ou affectif (cf. chapitre 6).
6° L’énonciation quotidienne, tant qu’elle relève des situations de communication récurrentes, créé des dialogues stéréotypés (cf. chapitre 7).
7° Le dialogue est la forme progressive du langage, puisque l’automatisme, par sa réactivité réduite, est favorable aux changements linguistiques (cf. chapitre 8).
Le point fort de cette étude, à part l’idée elle-même d’étudier le discours et l’énonciation dialogique en particulier, est le 5ème : qualitativement il contient une thèse forte que les successeurs reprendront presque entièrement ; quantitativement, il regroupe un tiers des sections (22 sur 62).
Les points faibles de la théorie de Yakoubinskiy, en vue de leur argumentation contestable, sont le 3ème et le 7ème, comme nous l’avons indiqué ci-dessus.
L’étude de Yakoubinskiy est un mélange de différentes problématiques qui se spécifieront ultérieurement dans l’analyse conversationnelle, la théorie de l’énonciation, les théories du contexte, la théorie du dialogisme. On dirait que l’auteur cherche à définir sa problématique plus ou moins intuitivement en abordant différentes directions : l’interaction verbale, l’oral et l’écrit, le discours monologique et dialogique, la situation contextuelle, les coénonciateurs, la kinésique, l’affectivité, les préconstruits partagées, les stéréotypes, les automatismes. Cette hétérogénéité incombe inévitablement à toute recherche sans précédents : à l’exception d’une réflexion de Tarde sur la conversation et une brève remarque de Stcherba sur le dialogue, les recherches y font table rase. Tarde réfléchit sur la conversation dans le cadre d’une étude sur l’opinion publique, comme en témoignent quelques références dans le texte et la note de Yakoubinskiy :
Je n’ai pas connaissance d’ouvrages consacrées à l’étude du dialogue ; il existe une étude « Conversation » dans le livre de G. Tarde L’Opinion publique et la foule (Obstcvhestvenoe mnenie i tolpa), Moscou, 1902, pp. 73 et sq. (Note 31).
Quant à l’observation de Stcherba (citée ci-dessus, ch. 4) sur l’ontologie dialogique du langage, elle ne constitue pas un précédent : ce n’est qu’une suggestion exprimée au passage dans les annexes de son étude sur le dialecte Est-Sorabe. La mention de cette suggestion de Stcherba est sans doute importante dans la mesure où elle indique, d’une part, la source intertextuelle de la réflexion de Yakoubinskiy, et d’autre part lui permet de rompre l’isolement du chercheur solitaire et de s’inscrire dans une longue tradition linguistique, Stcherba (1880-1944) étant considéré comme le doyen de la linguistique russe « moderne » du début du siècle – un rôle tenu en France par Meillet.
Cependant l’auteur est parfaitement conscient de l’énormité de la tâche et de l’insuffisance de sa contribution qualifiée d’esquisse. Dans sa remarque finale, il note :
« Arrivant au terme de cet article, je ressens toute son incomplétude, voire une certaine superficialité de mes propos ; pourtant il me semble que la cause ne réside pas qu’en moi mais en l’état général de la linguistique contemporaine qui n’envisage pas l’étude intégrale des aspects fonctionnels du discours : les matériaux nécessaires pour une recherche approfondie et exhaustive de la problématique soulevée sont entièrement absents. La collecte du matériel n’est pas à la portée d’une seule personne : elle suppose un travail collectif comme celui du domaine de la dialectologie. Le dialogue en particulier nécessite un nombre d’enregistrements puisés dans la vie réelle et non dans la littérature fournissant du matériel qui exige un traitement très attentif. Pour cette raison je ne voudrais pas que cet article soit jugé comme une tentative d’étude du dialogue ; son objectif n’est que de montrer que le dialogue est un phénomène particulier du discours, et d’esquisser sommairement les manifestations de cette « particularité. » (§62, je souligne, RK).
Quelles que soient les craintes de l’auteur, en cette année 1923, quand la linguistique sortait à peine de son passé néogrammairien, déplacer le centre de l’intérêt de la langue vers le discours relevait d’une pensée audacieuse et originale. Par cette étude Yakoubinskiy posait un nouvel objet d’étude linguistique, le dialogue, et fondait ainsi un champ de recherche devenu aujourd’hui classique.
[*] Cette présentation critique fait partie d'un cycle de trois études sur le principe dialogique (Aux origines du principe dialogique), les volets suivants étant consacrés à Volochinov et à Bakhtine.
[1] « Jakubinskij » est le nom de l'auteur transcrit selon l'alphabet phonétique international (A.P.I.) - [jakubinskij] ; sa translittération française correspondrait à "Yakoubinskii" ou "Yakoubinsky". Ici et plus loin les noms russes seront transcrits, dans la mesure du possible, suivant la prononciation française.
[2] « Variétés fonctionnelles » dans l’original. Dans la terminologie linguistique russe style(s) fonctionnel(s) est un terme qui désigne langage(s) spécialisé(s).
[3] Nous traduisons retchevaïa deiatel’nost’ par activité langagière, retch par discours, iazyk par langue ou langage suivant le contexte immédiat.
Il paraît que Yakoubinskiy fut le premier à parler d’activité langagière : Stcherba, chez lequel l’« activité langagière » est un concept primordial dans sa théorie du « triple aspect du langage » (proche, dans l’essentiel, de la conception saussurienne, bien que l'auteur tend de s'en démarquer), présenta cette théorie devant la société linguistique de Petersbourg seulement en octobre 1927.
[4] Cf. Vinokour, 1923.
Sur la « crise » en linguistique voir aussi Rosalia Chor : « Ainsi dans une impasse théorique s’achève le développement brillant de la linguistique de la deuxième moitié du siècle dernier, prétendant à un caractère scientifique exclusif. Et la sensation de cette impasse commence à devenir de plus en plus pesante au long de la dernière décennie. (Chor, 1926).
[5] La traduction russe du Cours paraîtra en 1933 : Saussure, F. de, Kourse obstchei lingvistiki, Moscou : Sotzekguiz.
[6] Le Langage de Bloomfield, on le sait, paraît en 1933.
[7] Baudouin de Courtenay était réputé pour son penchant psychologique.
[8] Cette hypothèse sur la créativité de l’état anormal chez les formalistes rappelle en quelque sorte la théorie du furor de l’esthétique néoplatonicienne. Voir l'affirmation de Chklovskiy : « L’extase religieuse annonce déjà les nouvelles formes. L’histoire de la littérature consiste dans le fait que les poètes y canonisent et introduisent ces formes qui sont depuis longtemps acquises dans la pensée poétique commune. » (Chklovskiy, 1990, p. 58). Sur la théorie du furor cf. Rastier, 1992.
[9] In Opoïaz, 1919, p. 48.
[10] Yakoubinskiy était membre de la Société d’étude du langage poétique (OPOÏAZ).
[11] Par discours nous traduisons le mot russe retch ; ce mot est par ailleurs l’analogue russe de la parole au sens saussurien, cf. note 68 de l'édition critique de Tulio de Mauro de F. de Saussure, 1972.
[12] Cf. L'Essence double du langage, in F. de Saussure, 2002.
[13] Cela permet de mieux comprendre l’apparition de Humboldt chez Bakhtine. (Cf. la remarque de Todorov : « Bakhtine énumère plusieurs autres exemples d'impuissance de­vant l'hétérologique […] Le nom qui surprend, dans cette série, est celui de Humboldt… ». Todorov, 1981, p. 92-93). La diversité linguistique chez Aristote et chez Humboldt est déjà analysée chez Yakoubinskiy, cf. § 7, 8.
[14] Cette thèse renvoie au livre de Ozarovskiy, La musique de la parole vivante, 1914.
[15] Cf. leur site culturel : http://www.sorben.com/ski/index.htm ; cf aussi le site de l'Institut sorabe : http://www.serbski-institut.de/.
C'est notamment la bibliothèque de l'Académie russe des sciences (BAN) à Petersbourg qui détient la plus grande collection de livres anciennes en langue sorabe. Cette collection, recueillie principalement entre 1900 et 1920, est composée de « bibles, littérature religieuse, dictionnaires et grammaires, périodiques, littérature sorabe, monographies historiques, chansons et contes populaires » :
« Sorbian Publications, 1693-1853 is the oldest part of a vast Sorbian collection of BAN. Today the Russian Academy of Sciences Library owns 271 Sorbian books and 22 Sorbian periodicals, which were collected between 1900 and 1920. Sorbian materials arrived in BAN in several different ways. A part of the collection was donated by linguists A. Muka (1854-1932) and I.I. Sreznevskii (1812-1880) form their private collections, and some were obtained from the Russian linguist A. L. Petrov in 1924. The rest of the collection comes from various sources, starting with the year 1908. The collection is very rare, as fascists destroyed the central archive and library of Sorbs in 1937. » (Cf. Yale University library. Slavic & East European Collection. Disponible sur : <http://www.library.yale.edu/slavic/microform/sorbian.html>)
Cf. aussi "Lusatian (Sorbian) Collections" de la British Library dont la description est disponible sur :<http://www.bl.uk/collections/easteuropean/lusatian.html>. Dans cette collection l'on peut consulter le journal Casopis Macicy Serbskeje (1848-1918) qui paraissait à l'époque même où Scherba faisait ses recherches sur le terrain.
[16] Johann Friedrich Herbart (1776-1841) hérita la chaire de Kant à Koenigsberg, mais se disait leibnizien. Pourtant la masse aperceptive chez Herbart n’est pas l'aperception de Leibniz (connaissance de soi d’une monade), ni l'aperception transcendantale de Kant (conscience du moi).
[17] Une brève période d’intérêt se dessine en Russie entre 1960 et 1962. Cf. Fominyh, B.I., Les structures syntaxiques du titre, in Travaux de l’université d’état de Moscou « Lenine »,1960 ; Bliskovskiy, Z.D., A la recherche d’une nomination, Questions de littérature, 1962, n°4 ; Pavluk, M.V., Caractéristique discursive des titres dans la poésie de P.G.Titchina, dans le recueil Pavlo Titchina, Odessa, 1962.
[18] Cf. Bernard, 1995. La citation renvoie à l’ouvrage de Hoek, 1981.
[19] Cf. Polivanov, 1931. Sur l’économie linguistique voir Bally, 1950, p.305 (économie de mots) ; Martinet, 1960, pp.183-184 (le principe d’économie).
[20] Cf. Schegloff et Sacks, 1973. Pour le concept de tour de parole (turntaking) voir Sacks, Schegloff et Jefferson, 1974.
[21] Cf. Schank et Abelson, 1977. On rappelle pour mémoire le fameux script du restaurant, discuté au chapitre III.
[22] Chakhmatov, Alexeï (1864-1920), appartenant à l’école néogrammairienne.
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© décembre 2003 pour l'édition électronique.
Référence bibliographique : KYHENG, Rossitza. Aux origines du principe dialogique. L'étude de Jakubinskij : une présentation critique. In Texto! Textes et cultures [en ligne],décembre 2003, vol. VIII, n°4. Disponible sur : <http://www.revue-texto.net/Inedits/Kyheng/Kyheng_Jakubinskij.html>. (Consultée le ...).

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