Source: https://anarkali.wordpress.com/2008/04/06/plutot-mourir-que-vivre-ici-les-esprits-libres-chez-nietzsche/
Timestamp: 2016-12-07 20:12:17+00:00

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plutôt mourir que vivre ici – les esprits libres chez nietzsche | anarkali - chercheur d'exil
« la vraie nature des cuistres
ils ne savent pas… »
plutôt mourir que vivre ici – les esprits libres chez nietzsche
6 avril 08 par anarkali – figures de l’exil chez nietzsche –
exil et amor fati (V) | les esprits libres (VI) | dépassement de l’exil (VII)
Si Zarathoustra écarte ses disciples et les met en garde, le message de Nietzsche s’adresse bien à une caste particulière mais jamais nommée, à ceux qu’il invite avec lui au voyage. Nietzsche consacre de nombreux aphorismes au type d’homme nouveau que sa philosophie annonce. L’exilé volontaire est d’abord un homme de la solitude, du renoncement à tout foyer, mais un homme qui aime ce destin et en affirme la nécessité. Mais quels sont ces destinataires prêts à tout renoncer sans autre gain qu’une liberté de l’esprit qui ne peut se fonder nulle part:
il n’existait et ne pouvait exister aucun destinataire adéquat pour cet « Évangile ». Il faut en chercher la cause dans l’économie interne du nouveau message, qui exige, en contrepartie de l’accès à son privilège de proclamation, un prix disproportionné. […] Ce n’est pas un hasard s’il a immédiatement poussé son premier proclamateur à se désolidariser de l’humanité passée et actuelle. Il exige de tout disciple potentiel une abstinence tellement radicale par rapport aux formes traditionnelles de l’illusion utile à la vie et du soulagement bourgeois que celui-ci se retrouverait livré à lui-même et en proie à un dégrisement invivable s’il devait sérieusement se rallier au nouveau message. (1)
L’ambiguïté demeure de connaître les destinataires du message nietzschéen, ses sous-titres eux-mêmes entretiennent le mystère, « livre pour tous et pour personne » (2) ou « prélude à une philosophie de l’avenir » (3). La préface à Humain, trop humain (4) – « un livre pour les esprits libres » – est sur ce point le meilleur condensé de la vision de Nietzsche de l’esprit libre, un esprit qui franchit les stades de l’exil ici exposés. Néanmoins, le philosophe est lui-même désinvolte, sa philosophie n’est qu’une idiosyncrasie de l’exil – ces esprits libres sont autant d’albatros, de compagnons de voyage, que le philosophe modèle au fil de la dérive:
C’est ainsi donc qu’une fois, lorsque j’en ai eu besoin, j’ai pour mon usage inventé aussi les « esprits libres » à qui est dédié ce livre de découragement et d’encouragement tout ensemble […] : des « esprits libres de ce genre, il n’y en a jamais eu, – mais j’avais alors, comme j’ai dit, besoin de leur société, pour rester de bonnes humeurs parmi des humeurs mauvaises (maladie, isolement, exil, acedia, inactivité) : comme de vaillants compagnons et fantômes, avec lesquels on babille et l’on rit, quand on a l’envie de babiller et de rire, et que l’on envoie au diable, quand ils deviennent ennuyeux, – comme dédommagement des amis manquants. (5)
Pourtant, Nietzsche fait constamment parler l’esprit libre (6), il s’en sert comme d’un paravent pour avancer masqué et détailler sa proposition philosophique. Au sens de Deleuze, l’esprit libre est un personnage conceptuel, dont la »validité » ne tient qu’en ce qu’il englobe de façon malléable les affirmations nietzschéennes. Nietzsche incite son lecteur à constamment veiller sur ses interprétations, à ne pas se laisser séduire par le charme de son écriture : « À supposer que cela aussi ne soit que de l’interprétation – vous mourrez d’envie de faire cette objection ? – eh bien, tant mieux. – » (7). L’exil est toujours singulier, c’est un instinct qui par nature échappe à toutes les catégories, qui combat sa propre identité. Le sens de la désinvolture nietzschéenne est que la liberté ne s’affirme que dans le pouvoir interprétatif, que l’esprit libre est celui qui a traversé le grand affranchissement :
C’est une instigation, une impulsion qui s’exerce et se rend maîtresse d’eux comme un ordre; une volonté, un souhait s’éveille, d’aller en avant, n’importe où, à tout prix; une violente et dangereuse curiosité vers un monde non découvert flambe et flamboie dans tous les sens. « Plutôt mourir que vivre ici » – ainsi parle l’impérieuse voie de la séduction : et cet « ici », ce « chez nous » est tout ce qu’elle a aimé jusqu’à cette heure! Une peur, une défiance soudaines de tout ce qu’elle aimait, un éclair de mépris envers ce qui s’appelait pour elle le « devoir », un désir séditieux, volontaire, impérieux comme un volcan, de voyager, de s’expatrier, de s’éloigner, de se rafraîchir, de se dégriser, de se mettre à la glace, une haine pour l’amour, peut-être une démarche et un regard sacrilège en arrière, là-bas, où elle a jusqu’ici prié et aimé, peut-être une brûlure de honte sur ce qu’elle vient de faire, et un cri de joie en même temps pour l’avoir fait, un frisson et d’ivresse et de plaisir intérieur, ou se révèle une victoire – une victoire? Sur quoi? Sur qui? Victoire énigmatique, problématique, sujette à caution, mais qui est enfin la première victoire: – voilà les maux et les douleurs qui composent l’histoire du grand affranchissement. (8)
Les esprits libres sont pour Nietzsche ceux qui ont compris le sens de son message qui est de refuser toute patrie, un impératif de mouvement qui jamais ne se retourne, ni ne s’arrête: on retrouve ici la joie de la liberté nouvellement conquise et la souffrance d’avoir laissé la terre aimée – la nostalgie. Les esprits libres sont des exilés avec une vision, avec une tension, un but. « Nous autres, esprits libres, qui devenons ce que nous sommes» : nous qui, exilés, nous exilons toujours plus loin, qui faisons nôtre l’incertitude, le risque et l’infini qui parsèment notre chemin.
Nous autres: personne n’est exempt de cette recherche difficile, personne n’y est confronté tout seul, et personne n’y est identique. Le désir d’émancipation est toujours le fait d’un rapport aux autres : c’est la diversité effective dans laquelle nous sommes plongés qui nous arrache au solipsisme propre à toute illusion d’identité. (9)
C’est dans l’altérité que se forme l’esprit libre, car il s’exile toujours d’un passé, d’un état de servitude antérieur (10). Il reconnaît également dans la diversité et la pluralité l’ordre hiérarchique du monde, il admet que ce fut là sa vocation, que c’est la lutte des instincts qui le poussent toujours plus avant : Notre vocation nous maîtrise, quand même nous ne la connaissons pas encore; c’est l’avenir qui dicte sa conduite à notre aujourd’hui. Étant donné que c’est le problème de la hiérarchie dont nous avons le droit de parler, que c’est notre problème, à nous autres esprit libres : aujourd’hui, au midi de notre vie […] (11)
L’esprit libre représente la qualité de l’exil ontologique laissé en suspens, il en représente la plus forte intensité, le versant le plus affirmatif. Il est sans cesse en mutation, sans cesse s’élevant vers plus haut, voyant plus loin que tous les autres, toujours dans la suppléance et l’excès par rapport au commun. L’esprit libre s’est affranchi de la pesanteur, il est un nouveau type d’homme pour un nouveau type de connaissance : Il faut être très léger pour pousser sa volonté de connaissance jusqu’à un point si lointain et comme au-delà de son époque, pour se créer des yeux qui puissent embrasser des millénaires et ajouter à cela du ciel pur dans ces yeux! Il faut être détaché de bien des choses qui justement nous oppressent, nous freinent, nous plaquent au sol, nous rendent lourds, nous, Européens d’aujourd’hui. (12)
Ce qui le distingue, ce qui le hiérarchise, c’est un sentiment, une pulsion, une conscience aigüe de soi, plutôt qu’un désir de domination ou la recherche consciente de puissance. Les esprits libres ne forment pas de groupe homogène ni même hétérogène, ils ne sont que des points isolés qui ne peuvent coaliser leurs forces ou projeter communément leurs volontés. L’esprit libre est anti-politique, il est hors de toute cité :
Mais nous, philosophes nouveaux, […] nous enseignons l’éloignement vers l’étranger dans tous les sens, nous creusons des abîmes tels qu’il n’y en a jamais eu, nous voulons que l’homme devienne plus méchant qu’il ne l’a jamais été. En attendant nous vivons aussi nous-mêmes étrangers et cachés les uns aux autres. Il nous sera nécessaire, pour bien des raisons, d’être des solitaires, et même de porter des masques; – nous serons donc malhabiles à rechercher ceux qui nous sont semblables. (13)
À ceux qui ont passé le grand affranchissement, il n’est pas de terre promise. Les esprits libres n’ont pas le « pouvoir » d’échapper par eux-mêmes à l’exil ontologique, ils sont seulement ceux qui en affirment de façon la plus tonitruante sa grandeur et qui en repoussent toujours plus loin les horizons. Ils sont les héros tragiques de la philosophie nietzschéenne, ceux qui en ont éprouvé les joies et les souffrances, les infinis et les limites : L’héroïsme – L’héroïsme consiste à faire de grandes choses (ou à ne pas faire quelque chose, mais avec grandeur) sans se sentir en concurrence avec d’autres, en avant des autres. Le héros porte en lui le désert et le saint parvis aux limites infranchissables, où qu’il aille. (14)
Nietzsche met en scène le dépassement de ce héros, il en fait le héraut d’un nouveau type d’homme, d’un Surhomme, qui est la fin de l’exil : l’affirmation pleine et entière de la vie, origine et fin, aurore et crépuscule. Car le Surhomme relève d’une ontologie renouvelée, qui n’est plus humaine : « le Sur-homme n’accomplirait pas l’humanité mais ce qui, en elle, est plus originaire qu’elle, la Volonté de Puissance : il serait l’accomplissement non pas de l’essence de l’homme, mais de l’essence de la vie » (15). En d’autres termes, il ne découvre pas une nouvelle terre, ni ne s’accomplit dans l’exil ; il explose l’exil ontologique car le Surhomme est celui qui sur terre est chez lui.
(1) Peter Sloterdijk, La compétition des bonnes nouvelles – Nietzsche évangéliste, p. 49
(2) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
(3) Nietzsche, Par-delà bien et mal
(4) Ré-écrite en 1886, soit après la publication de Ainsi parlait Zarathoustra et de Par-delà bien et mal.
(5) Nietzsche, Humain, trop humain, I, Préface, § 2
(6) Par ailleurs, le reste de la préface est consacré aux conditions d’émergence de l’esprit libre, de son cheminement.
(7) Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 22
(8) Nietzsche, Humain, trop humain, I, préface, § 3
(9) Antonia Birnbaum, Nietzsche : les aventures de l’héroïsme, p.87
(10) cf. dépassement de l’exil (VIII)
(11) Nietzsche, Humain, trop humain, I, Préface, § 7
(12) Nietzsche, Le Gai Savoir, § 380
(13) Nietzsche, Fragments posthumes, FP 36 [17]
(14) Nietzsche, Humain, trop humain, II, Le voyageur et son ombre, § 337
(15) Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, p. 50
Publié dans Exil / Exile, Exil et Philosophie | Tagué esprit libre, exil, héroïsme, nietzsche, nostalgie, philosophie, sloterdijk | Un commentaire	Une Réponse
sur 17 octobre 12 à 6:14 | Répondre astupidboy
Superbe article, fort bien référencé. La figure de l’esprit libre me fascine et me suit.

References: § 2
 § 22
 § 3
 § 7
 § 380
 § 337