Source: http://www.axl.cefan.ulaval.ca/asie/taiwan-4Pol-lng-minorites.htm
Timestamp: 2020-08-08 04:16:46+00:00

Document:
Taiwan: (4) Politique linguistique - minorités
(4) La question des minorités et des aborigènes
1 Les groupes linguistiques
Rappelons quelques données de base concernant les groupes linguistiques dans l'île de Taïwan. Ceux-ci se répartissent en deux ethnies principales: les Hans (97,8 %) et les aborigènes (2 %). Cependant, on compte trois langues chinoises importantes chez les Hans:
1) le chinois min nan appelé taïwanais : 57,3 %;
La carte de gauche illustre les aires linguistiques de chacune de ces langues. On constate que le min nan, la langue majoritaire à Taïwan, occupe surtout la zone occidentale de l'île avec des aires au nord-est et au sud. Les locuteurs du mandarin sont davantage installés sur la côte orientale avec une aire importante au nord-ouest, incluant la capitale Taipei. Quant à la langue hakka, elle est concentrée au nord-ouest, mais couvre aussi des îlots au sud et à l'est.
Cela posé, le chinois mandarin demeure la seule langue officielle, bien que celle-ci ne soit parlée comme langue maternelle que par 19% de la population; en pratique, la plupart des habitants de l’île peuvent néanmoins s’exprimer en mandarin, parfois en anglais (langue seconde obligatoire dans les écoles).
En ce qui concerne les langues aborigènes, elles sont parlées dans toute la zone orientale de l'île occupant la même aire linguistique que le mandarin, sauf que les locuteurs du mandarin sont beaucoup plus nombreux que ceux des langues aborigènes. Certaines de celles-ci ont été transcrites au moyen de l'alphabet romain ou de l'alphabet phonétique du chinois mandarin. En raison de l’extrême diversité des langues aborigènes d’un village à l’autre, les locuteurs de ces langues doivent apprendre le chinois mandarin pour communiquer avec les autres ethnies. Les langues aborigènes de Taïwan, on le rappelle, sont d’origine proto-austronésienne et sont apparentées aux langues de la famille austronésienne parlées aux Philippines, en Indonésie et à Hawaï. Elles sont identifiées par le terme langues formosiennes ou formosanes pour éviter la confusion avec les «langues taïwanaises» qui sont originaires de la Chine continentale, soit le min nan et le hakka.
Étant donné que la plupart des langues parlées à Taïwan ne sont pas mutuellement intelligibles, celles appartenant au même arbre généalogique peuvent être décrites plus précisément comme des «langues apparentées», mais distinctes un peu comme le français, l'espagnol, le portugais, le catalan, l'italien, etc., qui sont toutes des langues distinctes ayant évolué différemment à partir du latin. Généralement, si un francophone ne comprend pas un hispanophone ou in italophone, un mandarinophone ne comprend pas davantage un minophone ou un hakkanophone, et encore moins un locuteur des langues aborigènes avec lesquelles il n'existe aucun lien de parenté.
2 Le statut des minorités
À Taïwan, il faut distinguer deux types de minorités: celles des Han (dites chinoises) et celles des aborigènes. Les minorité linguistiques chinoises sont en principe le mandarin (19,2 %) et le hakka (18 %), mais les faits démontrent que c'est le min nan qui a le statut de «langue minoritaire». Le mandarin, numériquement minoritaire, fonctionne comme une langue majoritaire, alors que le min nan, numériquement majoritaire, fonctionne comme une langue minoritaire, comme le hakka.
2.1 Les langues aborigènes
Depuis quelques années, les aborigènes ont acquis un statut reconnu par plusieurs lois. Ainsi, la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) définit plusieurs notions concernant les peuples aborigènes:
La Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017) énonce que «les langues aborigènes sont des langues nationales»:
Les langues aborigènes sont des langues nationales. Pour rendre compte de la justice historique, pour promouvoir la préservation et l'essor des langues aborigènes et pour garantir l'usage et le patrimoine de ces langues, la présente loi est promulguée conformément aux dispositions de l'article 10, section 11 de la modification constitutionnelle et de l'article 9, la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes.
L'article 2 de la même loi définit les «langues aborigènes» comme étant «les langues traditionnellement utilisées par les groupes ethniques aborigènes ainsi que les lettres et les symboles utilisés pour transcrire ces langues»:
1) Les termes utilisés dans la présente loi sont définis de la façon suivante:
1. «Langues aborigènes» désigne les langues traditionnellement utilisées par les groupes ethniques aborigènes ainsi que les lettres et les symboles utilisés pour transcrire ces langues.
2. «Écritures aborigènes» désigne les systèmes d'écriture utilisés pour inscrire les langues aborigènes.
3. «Maîtrise des langues aborigènes» renvoie aux compétences linguistiques des langues aborigènes, notamment l'écoute, la parole, la lecture, l'écriture et la traduction.
4. «Langues régionales aborigènes» (ci-après appelées «langues régionales») désigne les langues aborigènes utilisées dans les régions autochtones.
2) Les écritures autochtones ou les langues régionales spécifiées dans les paragraphes précédents doivent être autorisées par les autorités centrales compétentes en consultation avec les groupes ethniques ou les tribus aborigènes.
L'article 23 de la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) prescrit que le gouvernement doit respecter les droits des peuples aborigènes à choisir leur mode de vie, leurs coutumes, leurs vêtements, leurs formes d'institutions sociales et économiques, etc.:
Par voie de conséquence, l'article 11 de la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes impose au gouvernement de rétablir les noms traditionnels des tribus ou groupes ethniques, des réalités géographiques dans les régions des peuples aborigènes, conformément aux demandes exprimées par ces peuples:
L'article 34 de la Loi sur le statut des peuples aborigènes (2008) clarifie le statut des peuples aborigènes au sujet des mariages mixtes:
1) Les enfants issus de mariages mixtes entre les peuples aborigènes et les peuples non aborigènes doivent acquérir le statut de peuple autochtone.
2) Les enfants issus de mariages mixtes entre des peuples aborigènes et des peuples non aborigènes portant le nom de famille du père ou de la mère autochtone ou utilisant le nom traditionnel des peuples aborigènes doivent bénéficier du statut de peuple autochtone.
3) Lorsque les droits et obligations des enfants mineurs en cas de divorce des parents ou de décès d'un parent des mariages mixtes précédents doivent être placés sous la conduite ou la responsabilité des parents aborigènes, les enfants qui ne possèdent pas le statut de peuple autochtone acquièrent le statut de peuple autochtone.
La Loi sur le statut des peuples aborigènes (2008) reprend exactement les mêmes dispositions:
1) La présente loi est promulguée pour reconnaître le statut des peuples aborigènes et la protection de leurs droits.
2) Sauf disposition contraire, ce sont les lois pertinentes en vigueur qui s'appliquent.
3) Lorsque les droits et obligations des enfants mineurs en cas de divorce des parents ou de décès d'un parent des mariages mixtes précédents doivent être placés sous la conduite ou la responsabilité des parents aborigènes , les enfants qui ne possèdent pas le statut de peuple autochtone acquièrent le statut de peuple autochtone.
Bref, les enfants issus d'un mariage mixte (chinois-aborigène) doivent conserver leur statut de «peuple autochtone».
2.2 Les minorités chinoises
Toutes les considérations précédentes portent sur les langues aborigènes, et non sur les langues chinoises comme le min et le hakka. Or, les nouveaux textes juridiques sont beaucoup plus discrets sur le statut des langues chinoises comme le min et le hakka. De façon générale, ces textes utilisent le mot «dialecte» (en chinois pinyin: "fāngyán") pour faire allusion au min et au hakka (et leurs variétés locales), car seul le mandarin a droit au titre de «langue» ("yǔyán"). L'article 6 de la Loi sur la protection de l'égalité linguistique dans les transports publics (2000) nous fournit un exemple de cette opposition à la fois sémantique et lexicale:
En plus du mandarin, le dialecte méridional du Fujian et le dialecte hakka doivent être employés dans les transports en commun. Les autorités compétentes peuvent envisager d'ajouter d'autres langues ethniques aborigènes à employer sur la base de facteurs tels que la culture des tribus aborigènes et les caractéristiques locales. Le dialecte septentrional du Fujian (ville de Fuzhou) doit être ajouté dans l'archipel Matsu. Les services de radiodiffusion dans les transports publics participant au transport international doivent utiliser au moins une des langues nationales les plus couramment employées.
Pour le min, on parle du «dialecte méridional du Fujian», le nom de la province du Fujian dans le sud-est de la Chine continentale. Pour le hakka, on emploie uniquement le terme «dialecte», mais la Loi fondamentale sur le hakka (2010) précise ainsi la notion de «langue hakka»:
Autrement dit, il subsiste certaines ambiguïtés sur le statut des langues. D'une part, on parle de la «langue hakka» que l'on définit comme un ensemble de dialectes parlés à Taïwan et dans les îles. D'autre part, on emploie l'expression «langues nationales» ("guójiā yǔyán") ou «langues régionales» ("dìqū yǔyán") pour désigner toutes les langues parlées à Taïwan, y compris les langues aborigènes ("tǔzhù yǔyán"), le min et le hakka. Par ailleurs, plus de 50 millions de personnes parlent le min et ses variétés, alors que le hakka et ses variétés atteignent, selon les sources, les 90 millions de locuteurs. Outre à Taïwan, la langue min est parlée en Chine dans les provinces du Fujian et du Guangdong, alors que le hakka est parlé dans ces deux mêmes provinces ainsi que dans la province de Hainan, mais également en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande et à Singapour. De nombreux Chinois émigrés en Asie du Sud-Est parlent également le min.
Le min et le hakka ne sont pas linguistiquement des dialectes, mais des langues chinoises au même titre que le mandarin, sauf que ces langues n'ont pas de statut officiel reconnu et qu'elles sont fragmentées en un assez grand nombre de variétés linguistiques. Au contraire, le mandarin bénéficie d'un statut officiel qui le hisse au niveau d'une «langue», bien qu'il connaisse, lui aussi, des variantes dialectales (au nombre de huit variétés incluant celle de Pékin).
Pourtant, en Chine continentale, les Chinois n'assimilent pas les variétés linguistiques comme le min ou le hakka à des «dialectes», mais plutôt à des «langues régionales» ("fangyan"). En 2011, le gouvernement taïwanais a fait adopter la Loi sur l'organisation du Conseil des affaires hakka en vue de promouvoir la langue et la culture hakka:
Le Conseil est responsable des questions suivantes:
1. Les politiques, le système, les lois et règlements relatifs à la planification générale, la coordination et la promotion des affaires hakka.
2. Les débats, la coordination et la promotion des affaires hakka, locales et étrangères.
3. La promotion de la langue hakka, en plus de planifier et de favoriser la certification des compétences en hakka.
4. La planification, la promotion de la préservation et de l'essor de la culture hakka.
5. La planification, la coordination et la promotion pour l'essor de l'industrie culturelle hakka, l'incitation innovante et les conseils de marketing.
6. La planification de la coordination et de la promotion des médias de communication hakka et la promotion de la culture linguistique.
7. La supervision, la coordination et la promotion des organismes appartenant à la culture hakka.
8. Toute autre question reliée au hakka.
Le Conseil des affaires hakka (en anglais: Hakka Affairs Council) a été créé le 14 juin 2001, sous le gouvernement du Parti démocratique progressiste avec son siège social situé dans le district de Xinyi à New Taipei. Dans les faits, c'est le Conseil des affaires hakka qui doit faire la promotion de la langue et de la culture hakka dans le but de rehausser le statut de la langue hakka, notamment par l'éducation.
Évidemment, il n'est pas simple de modifier le statut d'une langue (ou des langues) dans une société multilingue. Il faut des décisions d'ordre politique et juridique, ainsi qu'un ensemble complexe de mesures préparatoires en aménagement linguistique. Dans la section 2 «Données historiques», l'évolution du statut des Taïwanais est décrite comme une conséquence de la prise de plusieurs décisions politiques. Au plan juridique, de nouvelles lois et plusieurs décrets ont été émis par deux organismes relevant du ministère de l'Éducation: le Département de l'enseignement primaire et secondaire ("Guomin jiaoyu si" ou DEJ) et le Comité des langues nationales ("Guoyu tuidong weiyuanhui" ou NLC). Auparavant, il s'agissait du "Mandarin Promotion Council" («Conseil pour la promotion du mandarin»), ce qui témoigne d'un changement radical.
3 Les nouvelles mesures de protection
Durant les trois derniers siècles, les Chinois, tant les Mandarins que les Min et les Hakka, ont toujours pratiqué une politique d’assimilation tenace à l’égard des langues aborigènes de Taïwan. Ils ont tout tenté pour faire disparaître ces langues et acculturer les peuples qui les parlaient. Néanmoins, il reste encore aujourd’hui 520 000 locuteurs utilisant l’une des quelque 16 langues aborigènes qui ont réussi à survivre sur cette île. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont les nationalistes chinois du Guomindang qui gouvernent Taïwan – même s’ils ne constituent que 20 % de la population – et ils parlent le chinois mandarin. Ils ont imposé leur langue à tous les citoyens, notamment aux Chinois min, aux Chinois hakka et aux aborigènes.
3.1 La libéralisation politique
Le répression linguistique exercée par le Guomindang a cessé à la fin des années 1970, lorsque le paysage politique de Taïwan s'est radicalement transformé, tandis que la domination du Guomindang déclinait rapidement. À la suite de son isolement international progressif, l'île de Taïwan est entrée dans une période de libéralisation politique et de démocratisation. Graduellement, une conception de la spécificité de Taïwan s'est étendue au-delà de l'arène politique en modifiant le discours dominant sur la littérature, les langues et l'histoire de l'île. Ainsi, les lois et les règlements interdisant l'usage des langues locales dans les lieux publics ont été peu à peu levés. Puis le mouvement développé vers une démocratie libérale a donné aux peuples aborigènes les premières occasions de revendiquer librement leurs droits à leurs terres, à leurs cultures et à leurs langues.
L’émancipation des aborigènes de Taïwan a permis de cerner des éléments essentiels à leur réussite. Il y a eu en premier lieu la prise de conscience des injustices dont ils ont été victimes tout en étant dotés d’une force identitaire tenace pour avoir le courage de se battre contre ces injustices. De plus, les aborigènes étaient convaincus que leurs cultures valaient la peine non seulement d'être défendues et préservées, mais aussi d'être transmises aux générations suivantes.
3.2 La promotion du multilinguisme
Par la suite, la politique d'assimilation a été remplacée par un fort soutien au multiculturalisme et au respect des langues aborigènes et d'autres langues minoritaires comme le min et le hakka. En l'espace de cinquante ans, les mentalités ont donc beaucoup changé à Taïwan, depuis que le Guomindang n'est plus le parti au pouvoir. Ainsi, dans le Taïwan Yearbook 2003, ce passage sur les langues de Taïwan contraste considérablement avec l'idéologie dominante de jadis:
Taïwan society is a rich mixture of diverse cultures, and more people are becoming aware of the importance of preserving various languages and dialects. This awareness has been the propelling force behind government efforts to promote nativist education (xiangtu jiaoyu). Starting in September 2001, primary school students throughout Taiwan have been required to take at least one local language course. For junior high school students, however, such language courses remain an elective. The government supports such courses with various levels of funding, which is used to compile teaching materials, publish teacher handbooks, hold teacher workshops, produce audio and video cassettes. [La société taïwanaise est un riche mélange de cultures diverses, et de plus en plus de gens prennent conscience de l'importance de la préservation des langues et des dialectes. Cette sensibilisation a été la force motrice derrière les efforts du gouvernement pour promouvoir l'éducation nativiste (xiangtu jiaoyu). Depuis septembre 2001, les élèves du primaire de Taïwan doivent suivre au moins un cours dans la langue locale. Pour les élèves du premier cycle du secondaire, toutefois, ces cours de langue restent facultatifs. Le gouvernement soutient ces cours par différents niveaux de financement, qui sont utilisés pour composer des ouvrages didactiques, publier des manuels destinés aux enseignants, organiser des ateliers à l'intention des enseignants, produire des cassettes audio et vidéo.]
En l'espace de quelques années, le gouvernement a fait adopter une grand nombre de lois bénéfiques pour les langues et les peuples aborigènes, ainsi que pour le hakka:
- Loi sur les collectivités locales (2016);
- Loi sur la protection de l'égalité linguistique dans les transports publics (2000);
- Loi sur le statut des peuples aborigènes (2008);
- Loi fondamentale sur le hakka (2010);
- Loi sur l'organisation du Conseil des affaires hakka (2011);
- Loi sur l’éducation pour les peuples aborigènes (2014); - Loi sur l'organisation du Conseil des peuples aborigènes (2014);
- Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015);
- Loi sur la protection des droits des travailleurs aborigènes (2015);
- Loi portant création de la Fondation culturelle des peuples aborigènes (2016);
- Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017).
Il reste maintenant à évaluer la portée et les effets de ces protections juridiques.
4 Les domaines de la législature et de la justice
Au Parlement, la plupart des députés s'expriment en chinois mandarin, mais le min et le hakka ne sont pas interdits. Seulement, il n'existe pas de traduction simultanée ni pour le min, ni pour le hakka, encore moins pour les langues aborigènes. Les parlementaires qui s'expriment dans une autre langue que le mandarin risquent de ne pas être compris, sauf par les locuteurs de leur langue. En outre, les lois sont adoptées et promulguées en mandarin, et souvent traduites en anglais. Cette solution vers l'anglais permet d'économiser sur les multiples traductions éventuelles, mais n'a strictement rien à voir avec le respect des minorités.
Dans le domaine judiciaire, la situation est différente. L'article 46 du Code de procédure de la cour martiale (2014) impose le chinois, mais autorise des pièces jointes rédigées «en dialecte ou dans une langue étrangère»:
Dans ce cas, le mot «dialecte» fait référence au chinois min et au chinois hakka.
Quant à l'article 207 du Code de procédure civile (2015), il oblige la cour à recourir à un interprète si un justiciable ne comprend pas la langue utilisée ou si le juge ne comprend pas le «dialecte utilisé»:
2) Bien que le tribunal doivent désigner un interprète lorsqu'un justiciable qui participe à l'affaire est incapable d'entendre ou est muet, le tribunal peut également interroger cette personne par écrit ou lui ordonner d'exprimer ses réponses par écrit.
L'article 13 de la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) prescrit le recours à un interprète pour que les aborigènes puissent s'exprimer dans leur langue:
1) Lorsque les organismes publics gèrent les procédures administratives, législatives et judiciaires, les peuples aborigènes peuvent exprimer leurs opinions dans leur langue ; tous ces organismes publics doivent employer des interprètes pour la traduction.
2) L'autorité centrale compétente doit prévoir une base de données des professionnels des langues aborigènes à l'intention des agences gouvernementales à tous les niveaux afin d'y recourir selon les besoins.
L'article 30 de la même loi oblige le gouvernement à respecter les langues tribales, les coutumes traditionnelles, les cultures et les valeurs des peuples indigènes dans les affaires aborigènes, et à adopter des lois ou à mettre en œuvre des procédures judiciaires et administratives correctrices comme la notarisation, la médiation, l'arbitrage ou toute autre procédure similaire dans le but de protéger les droits légitimes des peuples aborigènes:
1) Le gouvernement doit respecter les langues tribales, les coutumes traditionnelles, les cultures et les valeurs des peuples indigènes dans les affaires aborigènes, adopter des lois ou mettre en œuvre des procédures judiciaires et administratives correctrices telles la notarisation, la médiation, l'arbitrage ou toute autre procédure similaire dans le but de protéger les droits légitimes des peuples aborigènes. Dans le cas où une personne aborigène ne comprend pas la langue chinoise, un interprète parlant la langue tribale doit être prévu.
En somme, la langue des tribunaux est le chinois mandarin, la seule langue que le juge doit comprendre. Cependant, le recours à un interprète est perçu comme normal.
5 Les langues et les services publics
Puisque le chinois mandarin est la langue officielle de Taïwan, cela implique que tous les fonctionnaires doivent maîtriser cette langue, bien que celle-ci ne soit la langue maternelle que de 19,3 % de la population. Étant donné que le mandarin est une langue numériquement minoritaire, d'autre langues chinoises ou aborigènes peuvent être plus importantes dans certaines localités. C'est pourquoi la Loi sur les collectivités locales (2016) prescrit des quotas pour intégrer des aborigènes parmi les conseillers municipaux:
De plus, l'article 14 de la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) établit que «les documents officiels des instances gouvernementales, des écoles et des entreprises publiques des régions aborigènes doivent être rédigés dans les langues régionales» (lire: «aborigènes»):
Les documents officiels des instances gouvernementales, des écoles et des entreprises publiques des régions aborigènes doivent être rédigés dans les langues régionales.
L'article 16 de la même loi vise les agences gouvernementales, les écoles et les entreprises publiques des régions aborigènes pour qu'elles installent des panneaux dans les langues régionales (aborigènes):
1) Les agences gouvernementales, les écoles et les entreprises publiques des régions aborigènes doivent installer des panneaux dans les langues régionales.
2) Toutes les autorités publiques doivent prévoir des dénominations avec des noms traditionnels dans les langues aborigènes pour les montagnes et les rivières, les monuments, les tribus, les rues et les installations publiques dans les régions aborigènes.
Dans la Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017), l'article 13 oblige les organismes publics à employer des interprètes pour la traduction à l'intention des citoyens aborigènes:
La Loi fondamentale sur le hakka (2010) stipule que le hakka doit être une langue officielle si la population hakka comprend plus du tiers de la population totale, ce qui implique des fonctionnaires pouvant offrir des services en hakka:
Le gouvernement doit inclure des matières liées aux affaires hakka dans les examens de la fonction publique pour répondre à la demande des affaires publiques hakka.
L'article 20 de la même loi prévoit offrir des primes aux individus qui fournissent des services en hakka:
2) Les personnes qui fournissent activement de tels besoins sont tenues en droit de recevoir une prime.
La Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) prévoit des dispositions similaires pour les aborigènes par l'organisation d'examens spéciaux dans la fonction publique appliqués aux peuples aborigènes:
L'article 26 de la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) prévoit l'embauche du personnel aborigène dans les agences gouvernementales et les écoles publiques:
Lorsqu'elles embauchent du personnel, les agences gouvernementales, les écoles publiques et les entreprises publiques doivent donner la priorité aux personnes ayant des compétences en langues aborigènes, conformément à la Loi sur la protection des droits des travailleurs aborigènes.
L'article 5 de la Loi sur la protection des droits des travailleurs aborigènes (2015) fixe un quota d'au moins un tiers de l'effectif total des organismes publics, des écoles publiques et des entreprises publiques de tous niveaux, qui doivent être composés de membres aborigènes:
1) Au moins un tiers de l'effectif total des organismes publics, des écoles publiques et des entreprises publiques de tous niveaux doit être composé de membres aborigènes:
1. employés contractuels;
2. policiers localisés;
3. mécaniciens, chauffeurs, concierges, nettoyeurs;
4. administrateurs des taxes;
5. travailleurs non techniques ne nécessitant pas les qualifications de fonctionnaires.
2) Pour tout le personnel mentionné à l'article précédent, dans le cas où les organismes publics, les écoles publiques et les entreprises publiques de tous niveaux décideraient de ne pas pourvoir un poste, les membres du personnel ne seront pas inclus dans le calcul du total spécifié au paragraphe précédent.
3) Les organismes publics, les écoles publiques et les entreprises publiques dans les régions aborigènes sont tenus d'embaucher des personnes possédant des qualifications de fonctionnaires; le nombre d'aborigènes embauchés ne peut être inférieur à 2% de l'effectif total. Cette distribution doit être réalisée dans les trois ans suivant la mise en œuvre de la présente loi. Toutefois, si le ratio actuel n'est pas atteint, le recrutement ne peut être effectué que s'il y a des postes vacants pour les fonctionnaires aborigènes.
L'article 11, comme l'article 5, prescrit que «le nombre d'aborigènes embauchés ne peut être inférieur à 2 % de l'effectif total»:
1) Chaque niveau de gouvernement, toute école publique et entreprise publique doivent conclure des contrats avec des individus, des institutions, des personnes morales ou des groupes aborigènes lors d'un achat au montant inférieur au montant promulgué par la Loi sur les marchés publics dans les zones aborigènes. Toutefois, cette limite ne s'applique pas lorsque des personnes, des institutions, des personnes morales ou des groupes aborigènes ne peuvent être embauchés.
2) Les organismes gouvernementaux, les écoles publiques et les entreprises publiques dans les régions aborigènes doivent embaucher des personnes possédant des qualifications de fonctionnaires; le nombre d'aborigènes embauchés ne peut être inférieur à 2 % de l'effectif total. Cette distribution doit être réalisée dans les trois ans suivant la mise en œuvre de la présente loi. Toutefois, si le ratio actuel n'est pas atteint, le recrutement ne peut être effectué que s'il y a des postes vacants pour les fonctionnaires aborigènes.
Enfin, la Loi sur la protection de l'égalité linguistique dans les transports publics (2000) exige l'égalité des langues dans les transports publics:
En plus du mandarin, le dialecte méridional du Fujian et le dialecte hakka doivent être employés dans les transports en commun. Les autorités compétentes peuvent envisager d'ajouter d'autres langues ethniques aborigènes à employer sur la base de facteurs tels que la culture des tribus aborigènes et les caractéristiques locales. Le dialecte septentrional du Fujian (ville de Fuzhou) doit être ajouté dans l'archipel Matsu. Les services de radiodiffusion dans les transports publics participant au transport international doivent utiliser au moins l'une des langues nationales les plus couramment employées.
Ce qu'on apprend donc, c'est que, en plus du mandarin, le min, le hakka et d'autres langues aborigènes doivent figurer dans les transports en commun, incluant les gares et les zones d'attente.
Les dispositions juridiques sont en place, mais il n'est pas toujours aisé d'en assurer la pratique dans tout le pays. Il faut considérer que la république de Chine compte seize langues aborigènes et trois langues chinoises, ce qui est beaucoup. Certaines langues aborigènes sont numériquement trop petites pour être assurée de survivre. Seuls l’amis (204 000 locuteurs), le paiwan (98 000), l’atayal (87 000) et le bunun (57 000) peuvent acquérir le rapport de force nécessaire pour s'épanouir convenablement et recevoir des services administratifs, judiciaires et scolaires. Il ne faut pas oublier que la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) exige que les documents officiels des instances gouvernementales, des écoles et des entreprises publiques des régions aborigènes soient rédigés dans les langues régionales, ce qui correspond quasiment alors à un statut de langues co-officielles.
Pour les langues chinoises comme le min et le hakka, il n'est pas bien difficile d'assurer des services bilingues parce que leurs locuteurs sont suffisamment nombreux et généralement concentrés dans des localités bien déterminées, car le hakka doit être officiel là où les Hakka constituent plus du tiers de l'effectif total. En fait, il est relativement aisé de recruter des fonctionnaires bilingues puisque les minophones et les hakkanophones connaissent leur langue et le mandarin. Mais de là à assurer une complète égalité entre toutes ces langues et le mandarin, il y a encore des écarts énormes à combler. La mesure ultime serait d'embaucher des interprètes pour répondre aux besoins langagiers des populations locales. Forcément, la qualité des services n'est pas la même lorsqu'il faut passer par un interprète.
5 L'éducation bilingue
Au cours des années 1990, le gouvernement de Taïwan a commencé à aborder le problème de l'égalité d'accès à l'éducation pour les minorités. En 1998, la Loi sur l'éducation des peuples aborigènes (abrogée par la loi de 2014) a été promulguée en vue de favoriser le multiculturalisme et de promouvoir l'éducation aborigène. Les résultats furent décevants pour l'apprentissage des langues maternelles, les programmes ethniques et les mesures pédagogiques. Après deux décennies d'attente, le gouvernement a fini par faire adopter la Loi sur l’éducation pour les peuples aborigènes (2014), la Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) et la Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017). Depuis 2001, le gouvernement taïwanais autorise des projets pilotes pour un enseignement bilingue dans les écoles primaires, tant en min nan qu’en hakka ou dans certaines langues aborigènes. C'est le ministère de l'Éducation qui est chargé de l'administration du système d'éducation.
L'article 2 de la Loi sur l’éducation pour les peuples aborigènes (2014) énonce le principe de l'éducation autochtone fondée sur l'esprit de diversité, d'égalité, d'autonomie et de respect:
1) Les peuples aborigènes constituent la principale préoccupation dans l'éducation autochtone. Le gouvernement doit promouvoir et développer l'éducation aborigène fondée sur l'esprit de diversité, d'égalité, d'autonomie et de respect des peuples aborigènes.
2) L'éducation autochtone a pour but de sauvegarder la dignité de chaque peuple aborigène, d'assurer sa survie, de favoriser son bien-être et de promouvoir le sentiment de fierté collective de chaque peuple dans son identité.
Mais la Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017) va plus loin en instaurant des cours de langues aborigènes et en créant des facultés, des départements, des collèges, des divisions ou des programmes d'études pour favoriser la maîtrise des langues aborigènes:
Les écoles doivent offrir des cours sur les langues indigènes, conformément aux dispositions du programme d'études obligatoires sur les langues aborigènes, en répondant aux besoins des élèves autochtones et en encourageant l'enseignement dans les langues aborigènes.
L'autorité pédagogique centrale doit encourager tous les établissements d'enseignement supérieur à instaurer des cours de langues aborigènes et à créer des facultés, des départements, des collèges, des divisions ou des programmes d'études pour encourager les habiletés dans les langues aborigènes.
L'article 22 de la même loi oblige les autorités compétentes à former les enseignants en langues aborigènes :
1) L'autorité pédagogique centrale compétente doit former les enseignants en langues aborigènes et aider l'autorité compétente de la municipalité spéciale et du comté (ville) à employer des enseignants maîtrisant des langues aborigènes. L'emploi doit être à plein temps en principe.
2) La qualification et les conditions d'emploi des enseignants des langues aborigènes spécifiées au point précédent doivent être déterminées par l'autorité pédagogique centrale compétente en relation avec l'autorité centrale compétente.
De plus, la Loi sur l'éducation et l'accueil des jeunes enfants (2013) reconnaît aux enfants aborigènes des îles et des régions éloignées le droit d'apprendre leur langue, leur histoire et leur culture:
Enfin, la Loi fondamentale sur le hakka (2010) prévoit des mesures assez similaires pour les enfants hakka:
Le gouvernement doit prévoir des incitations aux écoles, aux familles et aux communautés en vue du développement des environnements d'apprentissage du hakka dans le but de promouvoir cette langue.
Il faut comprendre que la législation, bien que prévoyant l'apprentissage des langues locales dans les écoles, ne dispense pas les communautés minoritaires d'apprendre la langue officielle, le mandarin. De toute façon, les langues locales constituent une matière parmi d'autres, car elles ne sont pas des langues d'enseignement au même titre que le chinois. C'est le mandarin qui joue ce rôle exclusif. En réponse à la sensibilisation ethnolinguistique croissante, le ministère de l'Éducation a décidé que l'enseignement des langues locales constitue une matière scolaire. Ainsi, les élèves reçoivent leur instruction dans une langue locale de la première à la sixième année, soit en hakka, soit en min, soit dans l'une des langues formosiennes des aborigènes.
Le gouvernement a mis en place des mesures pour enseigner onze langues aborigènes durant deux heures par semaine à Taipei et dans certaines autres villes. Des «camps d'entraînement» destinés aux enseignants ont été organisés pour la rédaction des manuels dans ces langues. Depuis 2001, les langues taïwanaises telles que le min, le hakka et les langues aborigènes sont offertes dans toutes les écoles où c'est possible. Les élèves des écoles primaires sont même tenus de suivre un cours en min, en hakka ou une langue aborigène, mais durant deux heures/semaine.
Si les lois actuelles peuvent favoriser l'application de divers droits fondamentaux d'ordre linguistique chez les communautés minoritaires, les jeunes aborigènes doivent faire face à de nombreux défis au sein du système scolaire taïwanais.
Dans les zones urbaines, la plupart des écoles sont mixtes, c'est-à-dire qu'on y trouve des Asiatiques généralement sinophones et des aborigènes. Par conséquent, de nombreux élèves aborigènes doivent subir de l'intimidation de la part des élèves non aborigènes, en même temps que beaucoup d'entre eux connaissent des interactions négatives avec leurs professeurs non aborigènes. Les élèves aborigènes des villes subissent en général un important choc culturel suivi d'une certaine marginalisation dans les écoles où ils se sentent étrangers, sinon victimes de ségrégation raciale. De façon générale, les problèmes identitaires sont importants chez ces jeunes.
Dans les villes, selon un sondage effectué en 2001, seulement 10 % des enfants aborigènes parleraient couramment leur langue ancestrale, ce qui constitue un fait particulièrement préoccupant dans la mesure où le nombre des langues aborigènes est élevé, surtout chez les communautés aborigènes des plaines dont les langues sont presque toutes disparues ou gravement menacées. De plus, certains parents ne reconnaissent pas l'importance pour leurs enfants de parler leur langue maternelle ni de l'apprendre parce qu'ils pensent que cette connaissance est inutile dans la société taïwanaise. De toute façon, bon nombre de ces parents ne peuvent même plus transmettre leur langue maternelle à leurs enfants, puisqu'eux-mêmes ne la parlent plus couramment.
On compterait annuellement environ 2500 diplômés universitaires chez les aborigènes. Cependant, le ratio actuel de 1,64 % est disproportionné, compte tenu du fait que le ratio des élèves aborigènes par rapport à la population étudiante totale à Taïwan atteint 2,3 %. De plus, au niveau de l'éducation postsecondaire, les aborigènes connaissent un taux d'abandon extrêmement plus élevé.
- Les zones rurales
Dans les zones rurales où vivent encore la plupart des populations aborigènes, les écoles doivent faire face à une criante pénurie d'enseignants qualifiés. Ce manque flagrant de main-d'œuvre entraîne de graves problèmes de stabilité dans le système d'enseignement des langues. On ne peut enseigner partout où ce serait nécessaire les langues maternelles.
À la pénurie d'enseignants s'ajoute le manque de matériel pédagogique dans les langues aborigènes. Ou bien il n'y a pas suffisamment de documents écrits dans les langues indigènes, ou bien ceux-ci ne conviennent pas aux niveaux intellectuel des élèves. Il faut aussi mentionner que le temps d'enseignement alloué est nettement insuffisant en ce qui concerne l'enseignement des langues aborigènes. Il est officiellement de quarante minutes par semaine au primaire, parfois deux heures. Au secondaire, les langues locales constituent une matière optionnelle.
Depuis quelques années, les Taïwanais ont découvert un intérêt nouveau pour la maîtrise de l'anglais. Conséquemment, beaucoup de parents exigent des cours d'anglais pour leurs enfants, ce qui entraîne souvent l'abandon des langues locales au profit du mandarin et de l'anglais. Ce choix semble plus préoccupant chez les aborigènes que chez les non-aborigènes.
Dans l'île, les langues ne sont pas perçues de la même façon. Le mandarin est associé à l'unification avec la Chine communiste; le min est lié à l'indépendance par rapport à la Chine; le hakka et les langues aborigènes sont associés au séparatisme ou à l'isolement. Compte tenu de ces conceptions, l'anglais apparaît comme neutre dans le monde des affaires, de l'économie et de la technologie. Dans ces conditions, cette langue peut réussir ce que le mandarin n'a pas réussi à faire: la régression rapide des langues locales.
Non seulement le niveau d’instruction des aborigènes apparaît nettement inférieur à celui des sinophones (mandarin, min ou hakka), mais aussi les problèmes socio-économiques sont des plus alarmants, notamment en ce qui concerne l'alcoolisme, le chômage et la prostitution des adolescents et des adolescentes. Les efforts du ministère de l’Intérieur pour résoudre ces problèmes semblent peu porter fruit, même si le gouvernement national investit des sommes importantes pour améliorer les routes afin de relier les villages aborigènes aux communautés métropolitaines. L'effet cumulatif des problèmes de toutes sortes aboutit à un ensemble d'impressions selon lesquelles les peuples aborigènes sont représentés comme des «arriérés», alors que leur culture est restreinte à une sorte de curiosité pittoresque adaptée surtout aux besoins des touristes et des musées.
6 Les médias et les minorités
Il n'existe pas de journaux destinés aux aborigènes dans leurs langues; ce ne serait pas rentable en raison du nombre peu élevé de locuteurs pour chacune des langues. Tous les journaux publiés à Taïwan paraissent en chinois mandarin. Les locuteurs du min et du hakka les lisent dans cette langue parce qu'ils peuvent comprendre l'écriture chinoise et la transposer dans leur langue.
En Chine continentale, la langue écrite chinoise est généralement considérée comme un facteur unificateur, car elle transcende les différences entre les diverses langues chinoises parlées. Depuis la dynastie Qing, une langue écrite standard permet la communication officielle et écrite, et la transcription des différentes langues chinoises orales. Ainsi, les textes rédigés en mandarin sont lisibles et intelligibles une fois écrits en caractères chinois par les locuteurs du min et du hakka, comme tout toute autre langue chinoise. Rappelons que les caractères chinois ne représentent pas des mots avec des sons spécifiques, mais des éléments renvoyant à des significations transférables en sons selon les langues. La plupart des sinophones sachant lire l'écriture chinoise standard peuvent la lire dans leur langue parlée, la compréhension de la langue écrite transcendant la langue orale.
Tel n'est cependant pas le cas avec la radio ou la télévision à Taïwan, car le chinois min parlé et le chinois hakka parlé peuvent paraître du charabia pour un unilingue mandarinophone. Ces langues ne sont pas mutuellement intelligibles, pas plus que ne le sont l'espagnol et l'italien par rapport au français, ou le suédois et l'allemand par rapport à l'anglais. Ce sont des langues différentes, sauf que le min et le hakka sont qualifiés à tort de «dialectes».
En conséquence, l'article 38 de la Loi sur la télévision publique (2009) exige non seulement que des sous-titres chinois soient ajoutés aux émissions produites en langue étrangère, mais que des émissions d'éducation et d'information soient traduites et diffusées «dans le dialecte local», par référence au min et au hakka:
3) Des émissions locales dramatiques, culturelles et artistiques doivent être produites et diffusées dans le dialecte local pour exprimer ses caractéristiques particulières, et des sous-titres chinois doivent être ajoutés.
5) Une quantité appropriée d'émissions de nouvelles doivent être diffusées dans une langue étrangère afin de répondre aux exigences de la mondialisation.
L'article 12 de la Loi fondamentale sur le hakka (2010) prescrit au gouvernement de protéger les droits d'accès aux médias pour les Hakka en incitant les entreprises de radiodiffusion et de télévision à produire des programmes en langue hakka:
Le gouvernement doit protéger les droits d'accès aux médias pour le groupe ethnique hakka, veiller à favoriser les chaînes nationales de télévision et de radiodiffusion spécialisées en hakka; il peut offrir des incitations ou des subventions aux entreprises de radiodiffusion et de télévision qui produisent des programmes liés à la langue et à la culture hakka.
Il en est ainsi à l'article 33 de la Loi sur la radio et la télévision par câble (2017) avec ajout des langues aborigènes:
3) Afin de protéger les langues et les cultures des Hakka et des peuples aborigènes, l'organisme de réglementation central peut désigner, selon les conditions, des systèmes de radio et/ou de télévision par câble pour fournir gratuitement des chaînes spécifiques en hakka et dans les langues aborigènes.
Il n'existe cependant pas de contraintes ou d'incitatifs similaires pour la langue min, la langue parlée pourtant par la majorité de la population taïwanaise.
La Loi fondamentale sur les peuples aborigènes (2015) prévoit formellement des incitatifs pour créer des médias et des institutions en langue autochtone exclusivement destinés aux peuples aborigènes:
1) Le gouvernement doit protéger les droits des peuples aborigènes et l'accès à la radiodiffusion et aux médias, établir la base des affaires culturelles des peuples aborigènes et produire des programmes pour créer des médias et des institutions en langue autochtone exclusivement destinés aux peuples aborigènes.
La Loi sur l'essor des langues aborigènes (2017) ne fait qu'entériner les dispositions des lois précédentes:
1) Les organismes de télévision et de radiodiffusion autochtones financées par le gouvernement doivent produire des programmes dans les langues aborigènes et des cours d'apprentissage de ces langues, et offrir des publications dans ces mêmes langues.
2) L'usage des langues aborigènes dans les programmes et les cours de langues aborigènes spécifiés au point précédent ne doivent pas être inférieurs à 50 % du nombre total d'heures de ces organismes.
Les autorités compétentes centrale et locale doivent fournir, accorder des primes et subventionner les films, les stations de télévision, les publicités et les émissions recourant aux langues aborigènes.
Dans le but de rehausser plus fortement le statut des peuples aborigènes, le gouvernement taïwanais a fait adopter la Loi portant création de la Fondation culturelle des peuples aborigènes (2016). Les champs d'activité de cette fondation visent la promotion des langues aborigènes, notamment dans des émissions destinées aux aborigènes:
1) Les champs d'activité de la FCPA (Fondation culturelle des peuples aborigènes) sont les suivants:
1. La planification, la production, la diffusion, l'exploitation et la vulgarisation des émissions aborigènes et des chaînes de télévision désignées.
2. La publication et la promotion des publications relatives à la culture et à la communication aborigènes.
3. La création et la promotion de sites Web relatifs aux médias liés à la culture aborigène.
4. L'assistance, la gestion et le parrainage des activités liées à la culture, aux langues, aux arts et à la communication aborigène.
5. Le soutien et les récompenses aux travailleurs dédiés à la culture, aux langues, aux arts et à la communication aborigène.
6. Toute autre activité liée à la culture, aux langues, aux arts et aux médias aborigènes.
Créée en 2007, la Fondation culturelle des peuples aborigènes s'est engagée à transmettre une éducation culturelle aborigène et à exploiter une industrie des médias culturels aborigènes. La Fondation s'efforce de favoriser des permis de diffusion de radio et de télévision par satellite pour exploiter la chaîne de télévision aborigène iTV et la station de radio Alian 96.3.
Dans le domaine des médias électroniques, Taïwan est déjà une île saturée avec huit chaînes d'information jour et nuit, cinq stations terrestres, 144 canaux satellites et 69 câblodistributeurs offrant environ 80-90 chaînes. Néanmoins, les communautés aborigènes disposent d'une chaîne de télévision diffusant continuellement : TITV ou Taiwan Indigenous Television (en chinois pinyin: "Yuánzhù Mínzú Diànshìtái". Les responsables aborigènes veulent ainsi faire entendre leur voix, tant à Taïwan qu'à l'étranger. C'est pourquoi la station a entrepris de collaborer avec d'autres réseaux de télévision autochtones ailleurs dans le monde, y compris avec ceux des États-Unis et du Canada, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie. Selon le Conseil des peuples aborigènes de Taïwan, qui a planifié les émissions pour TITV, au moins 70 % du personnel de diffusion est d'origine autochtone.
Étant donné que plusieurs de ces peuples habitent dans des régions montagneuses, le Conseil a fait installer des émetteurs satellites dans les villages reculés pour promouvoir l'accès à la station TITV. Signalons cependant que de nombreux ménages aborigènes ne possèdent pas d'appareil de télévision, ce qui rend les nouveaux émetteurs aléatoires. La chaîne TITV vise à dissiper les stéréotypes sur les peuples autochtones de Taïwan, à l'expression des points de vue minoritaires et à aider à préserver les cultures aborigènes de Taïwan en diffusant dans les langues locales et en présentant des formes d'art autochtones.
La chaîne TITV transmet un mélange de programmes en langues aborigènes et d'émissions d'apprentissage des langues, mais une grande partie de ces émissions est en chinois mandarin parce que cette langue est grandement connue et parlée par les communautés aborigènes. Selon le Taipei Times, la chaîne TITV serait la première en Asie entièrement consacrée à la radiodiffusion autochtone.
Les aborigènes disposent également d'une station de radio autochtone qui produit des émissions dans 16 langues: Alian Radio 96.3. Cette station radiophonique est exploitée par la Fondation culturelle des peuples aborigènes. Alian 96.3 offre 15 programmes sur un large éventail de sujets: musique et divertissement, cuisine et alimentation, besoins sociaux, tourisme, éducation parentale, arts et sports et soins de santé. La station œuvre aussi avec des spécialistes de la voix et des professeurs de langues autochtones pour offrir du contenu dans les 16 langues aborigènes. La station atteindrait plus de 90 % des villages aborigènes du pays et plus de 70 % de la population autochtone.
En résumé, il ressort que la programmation de la radio et de la télévision est principalement en mandarin et en taïwanais (min nan), avec quelques stations ou chaînes en anglais et en japonais, mais également une chaîne en hakka (Hakka TV) et en langues aborigènes (TITV). À la télévision, tous les films et programmes étrangers sont diffusés dans la langue originale avec des sous-titres en chinois traditionnel.
Taïwan a consenti beaucoup d'efforts pour améliorer les droits de ses minorités aborigènes et de sa minorité hakka. Si les membres de la minorité hakka peuvent espérer se perpétuer en raison de leur nombre relativement important (18 % de la population) et surtout du fait qu'ils sont suffisamment concentrés dans quelques comtés (Hsinchu, Miaoli, Taoyuan, Pingtung, Hualien), il n'en n'est pas ainsi pour les aborigènes. Non seulement ceux-ci ne constituent que 2 % de la population taïwanaise, mais ils sont répartis sur un vaste territoire et parlent un grand nombre de langues. Si l'isolement dans les montagnes de l'île a pu préserver jusqu'à un certain point les langues et la culture des aborigènes, il n'est pas certain que cette situation va durer, car les villages sont de moins en moins isolés avec la construction des routes vers les centres urbains, alors que la transmission de la langue ancestrale se fait de moins en moins chez les jeunes générations.
Malgré les lois et les mesures de protection, il n'est pas facile d'assurer la survie de nombreuses petites langues comptant parfois quelques milliers de locuteurs pour une population ethnique fragmentée de 552 000 individus dans un pays comptant 23,4 millions d'habitants. Autrement dit, il n'est pas aisé de supprimer le statut de minoritaires des petites communautés. Beaucoup d'aborigènes croient que leur langue est de peu d’utilité tant elle reste symbolique. Au point que certains d'entre eux affirment qu'il est plus facile pour Taïwan de protéger les plantes et les animaux que les langues et les peuples en danger de disparition.
En outre, les aborigènes de Taïwan souffrent des mêmes conditions de colonisation interne qui ont été infligées aux peuples autochtones dans des pays comme l'Australie, le Canada, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et ailleurs. Les cultures autochtones sont exposées dans des parcs d'attraction pour les touristes en mal de folklore. Selon les autorités taïwanaises, le tourisme sert au développement économique des communautés aborigènes. De fait, le tourisme est devenu une véritable industrie pour certains peuples, dont les Atayal, les Yami, les Saisiat, etc., qui voient arriver des milliers de touristes par charter dans leurs villages. On y a aménagé des stands commerciaux et des caméras de télévision pour favoriser le shopping en dépit du mécontentement manifesté par beaucoup de représentants aborigènes.
Conscientes que ces peuples peuvent disparaître, des entreprises privées ont créé de véritables parcs d'attractions avec des danses, des costumes folkloriques flamboyants, des restaurants, etc. Dans ces zones touristiques de masse, ce sont le chinois mandarin et l'anglais qui servent de langues véhiculaires, certainement pas les langues aborigènes utilisées par les seuls aborigènes entre eux.
Quant au min méridional, appelé aussi le taïwanais ou le hokkien, parlé par près de 59 % de la population, c'est une langue juridiquement oubliée, bien qu'utilisée par près des deux tiers de la population. Or, le min taïwanais aurait dû obtenir le statut de langue officielle depuis fort longtemps, mais il en a été empêché pour plusieurs raisons. Le premier obstacle a été la politique du Guomindang qui a pratiqué une politique d'assimilation, sinon une politique d'anéantissement à l'égard du min. Par le fait même, le gouvernement n'a jamais autorisé des fonds en vue d'effectuer des recherches lexicales destinées à développer cette langue pour qu'elle devienne un véhicule d'État. Le min méridional est toujours resté une langue pour les communications intimes entre les membres de la famille, des amis ou du village. On peut comparer le min aux variétés dialectales de l'arabe qui sont demeurées des véhicules limités aux relations interpersonnelles par rapport à l'arabe classique officialisé. Cette situation peut devenir problématique dans la mesure où l'officialisation d'une langue régionale (le min, l'arabe marocain, l'arabe algérien, etc.) risque d'entraîner une rupture avec le reste du monde extérieur. Avec l'officialisation du min méridional, Taïwan pourrait devenir totalement étrangère aux autres parties du continent, et vice versa. Choisir ou imposer le chinois mandarin ou l'arabe classique a comme avantage de permettre la communication avec plus de locuteurs. Il existe cependant des solutions qui assurent à la fois la sauvegarde de la langue locale et les besoins d'une communication plus élargie.
Pour le moment, le min est enseigné dans les écoles primaires durant deux heures/semaine. C'est fort peu pour une langue numériquement majoritaire et utilisée à la radio et à la télévision. Le constat fait plus haut est net: le min méridional est resté la langue des communications interpersonnelles intimes, la langue de la rue, avec un vocabulaire restreint et inadéquat pour le monde moderne. C'est en ce sens que, même dans les textes juridiques, le min méridional est qualifié de «dialecte» par les autorités politiques mandarinophones. Il existe malgré tout plusieurs universités à Taïwan qui ont créé des départements de «langue et littérature taïwanaises» pour les étudiants spécialisés dans l'étude de la langue min et de sa littérature. Ce sont des départements qui servent à former des professionnels taïwanais de haut niveau pour œuvrer dans les cercles littéraires, les médias ou les universités. En dépit de tout, le min demeure une langue sans statut juridique et au statut social dévalorisé. Or, il faut le répéter, ce n'est jamais facile de modifier le statut des langues en concurrence. Les Taïwanais dont la langue maternelle est le min méridional doivent faire face à des difficultés considérables. Celles-ci se manifestent dans la pression économique et les influences extérieures pour apprendre davantage le mandarin que l'on trouve dans les journaux d'affaires, les médias en général, les articles médicaux ou scientifiques publiés, et la plupart des informations transmises au public. L'emprise exercée par la culture sino-mandarine affecte grandement le statut du min méridional comme le hakka et des langues aborigènes.
Il appartient aux gouvernements taïwanais qui vont se succéder de remédier à la situation en rendant co-officiels le min et le mandarin selon un statut d'égalité. Les deux langues devraient être enseignées au même titre et les lois systématiquement disponibles dans les deux langues. Il est anormal que l'anglais devienne la seconde langue dans les lois plutôt que le min. Si la taïwanisation s'est développée depuis les années 1990 en un «mouvement de langue maternelle» visant à sauvegarder, à préserver et à développer la culture ethnique locale, que ce soit pour le hakka ou les langues aborigènes, il reste encore du travail à faire pour que le «dialecte» taïwanais, le min méridional, devienne une langue nationale utilisée par l'État.
Le min méridional de Taïwan a acquis une valeur sociale et politique en tant que symbole pour les Taïwanais qui désirent une indépendance politique reconnue par la Chine. Cette valeur symbolique va demeurer en dépit du fait que le mandarin est fermement établi comme langue officielle de facto à Taïwan, une situation qui ne changera peut-être pas, même si l'île devenait un État officiellement indépendant, tant la dévalorisation a atteint la véritable langue nationale, le min méridional.
(4) Les minorités nationales
et les aborigènes

References: l'article 10
 l'article 9

L'article 2

L'article 23
 l'article 11

L'article 34
 L'article 6
 L'article 46
 l'article 207

L'article 13

L'article 30
 l'article 14

L'article 16
 l'article 13

L'article 20

L'article 26

L'article 5

L'article 11
 l'article 5

L'article 2

L'article 22
 l'article 38

L'article 12
 l'article 33