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Timestamp: 2017-04-30 01:26:45+00:00

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Le concept de loi dans les sciences de la nature et dans les « sciences morales » chez Hermann Cohen : un essai de conciliation
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6 | 2007 : Néokantisme et sciences morales
Hermann Cohen et les « sciences morales »
Français Deutsch English Cet article se propose d’analyser comment Hermann Cohen envisage le concept de loi sur le plan de la théorie de la connaissance afin de déterminer comment il s’applique diversement dans les sciences de la nature et dans les sciences morales, tout en conservant sa propre validité épistémologique. C’est au niveau des sciences morales que se concentre tout l’intérêt de la démarche de Cohen dans la mesure où il s’efforce de montrer comment il est possible de concilier la fondation de la vérité scientifique et la dignité de la personne humaine au sein d’une théorie générale de la légalité. La fonction propre des Geisteswissenschaften ne se limite pas à étudier séparément l’homme tel qu’il est ou tel qu’il doit être, mais elle se propose aussi et surtout d’œuvrer véritablement à l’amélioration de l’humanité.
In diesem Artikel geht es darum, zu analysieren, wie Hermann Cohen den Begriff des Gesetzes in erkenntnistheoretischer Hinsicht betrachtet, um dann die unterschiedlichen Anwendungen bestimmen zu können, die ihm in den Naturwissenschaften und den Geisteswissenschaften zukommen, ohne dabei seine eskenntnis-theoretische Eigenbedeutung zu verlieren. Es ist auf der geisteswissenschaftlichen Ebene, dass sich das ganze Interesse an der Vorgehensweise Cohens konzentriert, in dem Maße, wie er sich dort bemüht zu zeigen, wie es möglich ist, die Grundlegung wissenschaftlicher Wahrheit mit der Würde des Menschen im Rahmen einer allgemeinen Theorie der Gesetzlichkeit zu versöhnen. Die spezifische Funktion der Geisteswissenschaften beschränkt sich nicht darauf, den Menschen getrennt nach dem, was er ist, und was er sein soll, zu studieren, sondern sie nimmt sich auch und vorzugsweise vor, wirklich im Sinne einer Verbesserung der Menschheit zu wirken.
The purpose of this article is to examine how Hermann Cohen deals with the concept of law in his theory of knowledge: it applies diversely to the natural sciences and the moral sciences, while keeping its own epistemological validity. Cohen’s approach is interesting mainly at the level of the moral sciences, inasmuch as he then endeavours to show how it is possible to reconcile within a general theory of lawfulness the foundation of scientific truth and the dignity of the human person. The proper function of the Geisteswissenschaften is not limited to studying the human being as it is or as it should be separately from one another. It also purports, first and foremost, to work for the improvement of humanity.
I. Le concept cohénien de loi dans la science mathématique de la nature
a) L’espace et le temps en général
b) Les concepts de loi fonctionnelle et de causalité comme catégories
c) La catégorie d’énergie comme point culminant de la science de la nature
II. La volonté comme « énergie morale » et son autonomie
III. La légalité dans les GeisteswissenschaftenHaut de page
1Le point de départ de l’École de Marbourg en Allemagne réside dans les nouveaux rapports que la philosophie devait établir avec les sciences positives en plein essor à la suite du choc intellectuel que produisirent sur les métaphysiques postkantiennes les progrès et mutations spectaculaires des sciences de la nature et des sciences humaines naissantes. La « méthode de la pureté » établie par Hermann Cohen part du fait des sciences, qui est un fait en devenir « Werdefaktum », pour remonter à ses conditions de possibilité transcendantales, c’est d’ailleurs « ce qu’il y a d’éternel dans la philosophie de Kant » comme il le dit souvent. Or, étant donné que cette méthode s’est concentrée par excellence sur la question de la légalité scientifique dans la science mathématique de la nature, c’est donc, par contrecoup, le statut de l’homme, sa liberté et sa dignité qui font problème face à l’essor des Geisteswissenschaften.
2Il nous faudra donc examiner, sur le plan de la théorie de la connaissance, le profil du concept de loi dans le système philosophique de Hermann Cohen pour déterminer comment il permet de concilier la fondation de la vérité scientifique et la dignité de la personne humaine au sein d’une théorie générale de la légalité. Ainsi, nous analyserons tout d’abord le concept cohénien de loi dans la science mathématique de la nature. Ensuite, nous examinerons en quel sens Cohen envisage la volonté comme « énergie morale » et quel est le statut de son autonomie. Enfin, nous serons en mesure de déterminer plus précisément le concept complexe de légalité et sa portée au sein des « sciences morales », comme Cohen aimait souvent désigner sous ce vocable français les Geisteswissenschaften naissantes de son époque.
1 Hermann Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, Berlin, 19142, p. 76 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2 (...)
3La grande force de la lecture cohénienne de Kant, c’est que la logique formelle est soumise à la logique transcendantale. Or, puisque la connaissance scientifique est constamment en marche, il faut donc reconnaître la fluidité du Werdefaktum de la science (car elle est un « fait en devenir » « Werdefaktum »1), ce qui soulève la question, essentielle pour Cohen, d’une certaine évolution historique progressive de l’a priori. Par conséquent, des remaniements du kantisme s’avèrent nécessaires face aux transformations des sciences exactes : c’est ainsi, par exemple, que Cohen a dû extirper l’espace et le temps de la sensibilité (au sens kantien) afin de les considérer non plus comme des formes a priori de la sensibilité, mais comme des catégories.
2 Cohen, op. cit., Introduction, p. 60 : « Si l’on voulait identifier les formes grammaticales du lan (...)
3 Cohen, op. cit., Introduction, p. 58 : « Quand bien même l’intuition pure chez Kant coïnciderait pr (...)
4 Cohen, op.cit., Introduction, p. 77 : « Kant pouvait et devait convoquer la critique parce qu’il fa (...)
4En effet, Cohen voulait tellement échapper à une lecture psychologisante de la première Critique où s’abîmèrent la plupart de ses contemporains (dont Lange lui-même), qu’il s’efforça d’exclure de sa théorie de la connaissance tout élément « étranger » à la pensée pure, à savoir non seulement les considérations portant sur le langage2 (bien que celui-ci soit indispensable à la pensée), mais aussi et principalement l’intuition sensible3. Il n’y a donc nulle Esthétique transcendantale chez Cohen, ni critique de la raison pure, mais seulement une « Logique de la connaissance pure » 4.
5 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 19021, 1914, rééd. allemande 2005.
6 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction, p. 84 (...)
5D’où un profond remaniement des catégories et des Principes de l’entendement pur dans la Logik der reinen Erkenntnis5 de Cohen. Déjà, Cohen refuse de considérer comme close et achevée la table des catégories : elle doit rester ouverte, car la pensée pure est capable d’en produire indéfiniment de nouvelles, ce qui écarte comme faux problème la question de leur éventuelle innéité6. En revanche, la théorie de la connaissance peut et doit se livrer à un inventaire des jugements qui fonctionnent comme des présuppositions nécessaires à l’édification des connaissances, à condition de suivre de près cette édification dans le devenir même de la connaissance scientifique. Cohen subordonne la catégorie au jugement : 7 Cohen, op.cit., Introduction, p. 84.
« La forme fondamentale de l’être, c’est-à-dire la forme fondamentale de la pensée, n’est pas forme essentielle du concept, mais du jugement » 7.
8 Cohen, op.cit.,Introduction, p. 107 : « Et il s’établira un lien caractéristique [...] entre la pro (...)
6Si la liste des catégories est toujours ouverte sur l’avenir, en revanche les principaux types de jugements sont limités à quatre classes principales de fonctions judicatives pouvant donner lieu à une infinité de modes et de combinaisons entre ces modes. Ces 4 classes de jugements, qui ordonnent tout l’ensemble de la Logik der reinen Erkenntnis, suivent la quadripartition de Kant en quantité, qualité, relation et modalité. Cohen distingue donc parmi les jugements : 1o/ ceux de la pensée (c’est-à-dire selon la qualité) où culmine le « principe de l’origine < das Prinzip des Ursprungs > », 2o/ceux des mathématiques (ou selon la quantité), 3o/ ceux de la science mathématique de la nature (ou selon la relation) et, enfin, 4o/ ceux de la Méthodologie (c’est-à-dire selon la modalité). Comme on le voit, les jugements de la pensée pure précèdent et rendent possible tous les autres jugements, mais ils ont une parenté avec le mouvement (qu’étudie la science mathématique de la nature) parce que la pensée elle-même est mouvement8. Toutefois, c’est au niveau des jugements de la science mathématique de la nature (c’est-à-dire de relation) qu’apparaît le concept de loi de la nature, dont il fait une catégorie très importante. Jetons tout d’abord un coup d’œil sur les concepts d’espace et de temps, avant d’examiner comment Cohen passe des jugements de lois aux lois de la nature prises comme catégories.
9 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, p. 188 : « Ohne dieses Außen gibt es ke (...)
10 Cohen, Ibid. : « DerRaumistKategorie ».
11 Cohen, op. cit., § 29, p. 196.
12 Cohen, op. cit., § 25, p. 194 : « DerRaumhältdieseEinheitenfest ».
13 Cohen, op. cit., § 25, p. 194.
14 Cohen, op. cit., § 27, p. 195 : « Das Beisammen vollzieht die Erhaltung ».
7Si l’espace et le temps relèvent l’un et l’autre de la quantité, le temps concerne davantage l’intériorité, tandis que l’espace caractérise plutôt l’extériorité, sans laquelle il n’y aurait pas de nature 9. Or, puisque l’espace permet à la pensée de se rapporter à la nature, donc à l’être, c’est qu’il est une catégorie10. En tant que catégorie, l’espace est bien ce qui dans l’intériorité de la pensée lui permet de se rapporter à l’extériorité, donc de se dépasser 11. À l’intérieur des jugements mathématiques, donc de la Quantité, Cohen montre que le temps est lié au jugement de pluralité, tandis que l’espace l’est à celui de totalité. Alors que dans le temps, la pluralité des unités est produite successivement dans la série des vécus, l’espace marque comme « un coup d’arrêt » dans ce flux temporel12. Il nous sauve du changement continuel, puisqu’il représente plutôt le moment de la synthèse qui retient les unités écoulées et les réunit toutes en les structurant dans une simultanéité totalisante13. Si le temps est la catégorie du passage, de la fluidité et de la séparation, l’espace est celle de la réunion et de la coexistence englobante « Beisammen » des contenus de la connaissance. C’est même cette coexistence englobante qui rend possible et « accomplit la conservation » 14. Ce qui sous-tend ces considérations sur l’espace et le temps, chez Hermann Cohen, c’est le modèle de l’intégrale et de la différentielle :
15 Cohen, op. cit., § 29, p. 198.
« C’est la totalité qui parcourt la série infinie des unités, qui les réunit dans une coexistence englobante « Beisammen », qui surmonte le passage du temps et produit ainsi l’espace. [...] La totalité infinie est ce en vertu de quoi l’intégrale, et sa signification en tant qu’espace, conduit méthodiquement à la détermination fondamentale de la diversité du contenu »15.
8Pour ce qui est du contenu physique dans la spatio-temporalité, Cohen passe à la classe suivante de jugements, à savoir les jugements de relation qui sont propres aux sciences de la nature. Ceux-ci portent sur les catégories de loi et de fonction, de causalité et d’énergie.
9Fidèle à sa méthode de la pureté qui prend appui sur le Werdefaktum de la science, Cohen aime à rappeler que l’émergence du concept de loi dans la science mathématique de la nature eut lieu à propos du mouvement :
16 Cohen, op. cit., § 2, p. 255.
« C’est à propos du mouvement qu’il est question de ce concept qui exprime le problème : le concept de loi. La science mathématique de la nature est la science du mouvement. Les trois principes que Newton a désignés comme lois du mouvement (leges motus) sont le fondement de cette science de Newton. Toutes les lois de la nature sont des lois du mouvement »16.
17 Cohen, op. cit., § 7, p. 257-258.
10Toutefois, il faut établir une différence fondamentale entre les jugements mathématiques et ceux des sciences de la nature, car les premiers procèdent à partir d’axiomes, tandis que les seconds portent véritablement sur des lois. En effet, bien que les lois de la nature soient formulées en termes mathématiques, elles portent sur des objets qui sont étrangers à la mathématique proprement dite. En termes modernes, la sémantique des lois physiques dénote des données extérieures à la mathématique pure. Comme dit Cohen : « Dans la loi se trouve, à la différence de l’axiome, cette relation à l’élément étranger issu de l’observation et des tests, que l’on résume habituellement sous le concept d’expérience » 17.
18 Cohen, op. cit., § 8, p. 259 : « De toutes ces considérations il ressort, que nous avons décerné au (...)
11À ce niveau de l’analyse, Cohen souligne que le concept de loi constitue véritablement une catégorie18. Or, une catégorie désigne, pour Cohen, un présupposé fondamental de la science relevant de la connaissance pure. Pourtant, il faut bien reconnaître que les catégories scientifiques apparaissent progressivement au cours de l’évolution historique des sciences, comme Cohen l’admet ouvertement :
19 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, p. 50-51 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduct (...)
« Nous nous en tenons fermement [...] à ce point de vue historique pour qui les éléments vraiment créateurs de la pensée scientifique se révèlent au cours de son histoire. [...] La succession interne des catégories, qui, dans leur pluralité, ont pour source un seul mode de jugement, trouve en lui un fil conducteur qui assure leur cohésion généalogique »19.
20 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, p. 52 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction(...)
12Ainsi, la logique de la connaissance pure établit rétrospectivement la genèse idéale des catégories fondamentales de la connaissance scientifique à partir de leur émergence historique. Ce qui signifie qu’au sein du devenir historique des sciences, émerge quelque chose qui n’est pas d’essence temporelle et dont la validité interne échappe au temps. Il est apparemment paradoxal qu’il puisse exister dans le temps, quelque chose d’intemporel et qui résiste au temps. Il faut pourtant admettre que les éléments créateurs de la raison gardent un coefficient de facticité. Tel est d’ailleurs le cas des jugements qui ont donné naissance aux diverses catégories. Cohen précise toutefois que : « Entre catégorie et jugement, le commandement alterne : la catégorie est la fin du jugement, et le jugement est le moyen de la catégorie » 20. Il nous faut donc revenir à la loi dont l’évolution historique, même dans le domaine scientifique, a cependant gardé quelque trace de ses origines éthico-juridiques et théologiques.
21 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 9, p. 260.
22 Cf. Cassirer, SubstanzbegriffundFunktionsbegriff, Berlin, 1910, p. 27 ; tr. fr. Caussat, Substance (...)
13La loi scientifique, comme catégorie, intègre en les dépassant les deux concepts anciens de substance et de changement, car la loi possède le statut d’invariant (comme la permanence de la substance dans l’ancienne métaphysique) et permet de maîtriser la connaissance du changement qui est la matrice du concept moderne de transformation. Ainsi, les lois du changement, pour leur part, ne changent pas. Or, comme la logique de la connaissance pure est une « logique de l’origine », il va de soi que la question de l’origine du changement et du mouvement conduit à la notion de force, conçue comme sa cause21. Le concept de force était inadéquat dans la physique d’Aristote, mais Galilée, Leibniz et Newton ont su lui donner sa consistance scientifique dans la physique classique. Surtout, c’est Leibniz qui sut donner au concept mathématique de fonction toute sa généralité et qui a forgé un outil mathématique adéquat dans lequel la science classique a réussi à couler le concept général de loi de la nature. Du coup, c’est le concept de fonction que Cohen élève au rang de catégorie du jugement de relation, pour sa pureté, sa nécessité et son universalité. À cet égard, Cassirer reste un fidèle disciple de Cohen dans Substanzbegriff und Funktionsbegriff22. On pourrait même penser que Cohen subsume le concept de cause sous celui de fonction, puisqu’il précise que :
23 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 13, p. 264.
« La cause signifie en réalité ici non pas l’origine de la chose, mais le rapport d’une chose à une autre, en tant que seconde chose »23.
24 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 28, p. 284-285.
14Pourtant, il n’en est rien, car la fonction reste en elle-même sur le plan strictement mathématique, tandis que la causalité relève de l’application de la fonction au plan physique. Ce qui caractérise le concept mathématique de fonction, c’est la relation de dépendance réciproque ou d’interdépendance « die gegenseitige Abhängigkeit » des variables, dont le type global est : y = (x), et qui prend la place du rapport d’inhérence qui liait l’accident à la substance. En outre, l’interdépendance des variables dans une loi fonctionnelle présuppose l’établissement du calcul infinitésimal sous-tendu par la loi de continuité des variations. Mais, comme la forme de la fonction reste inchangée au cours des variations corrélatives des variables dépendantes et indépendantes, la formule globale des lois fonctionnelles repose sur le présupposé de la conservation : « La fonction y = f(x) est l’exemple paradigmatique « Musterbeispiel » de la conservation »24. Or, quand on passe du niveau purement mathématique des fonctions (qui présuppose la continuité infinitésimale, la conservation et la dépendance réciproque) à celui de la science mathématique de la nature, c’est la causalité qui vient investir et revêtir la forme de la fonction. La causalité, qui pouvait passer pour une énigme auparavant, se réduit désormais à l’interaction entre la substance et le mouvement en tant que la fonction en est l’expression mathématique exacte. Par causalité, Cohen entend non pas l’exigence toute abstraite d’une cause, mais plutôt l’action causale qui s’exprime adéquatement dans la fonction :
25 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 40, p. 299.
« La causalité ne consiste pas dans la cause (causa), mais dans la causation (causatio) ; or, celle-ci est justement condition et fonction » 25.
15Si la fonction mathématique constitue le fondement rationnel de la causalité physique, la catégorie de conservation en assure le réquisit physique. Cette longue et fastidieuse filiation généalogique des catégories fondamentales de la science mathématique de la nature nous a conduit de la loi à la fonction, puis à la causalité et, enfin, au point culminant qui synthétise, intègre et dépasse toutes celles-ci : la catégorie d’énergie.
16Face à l’évolution de la physique depuis plus d’un demi-siècle, Cohen décide de procéder à une déduction de la catégorie d’énergie et de se pencher sur les résultats de l’énergétique qui permettent de dépasser le cadre kantien trop strictement limité à la mécanique newtonienne. D’ailleurs, les catégories kantiennes de substance et de causalité relevaient encore largement des mathématiques selon Cohen, tandis que la catégorie d’énergie est plus proprement du ressort de la science mathématique de la nature :
26 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 34, p. 291-292.
« L’énergie représente le point de vue de la science mathématique de la nature ; en elle-même, la mathématique n’a nul besoin de l’énergie ; tandis qu’elle met en valeur la causalité bien sûr dans la fonction »26.
17Les concepts de la mécanique newtonienne n’étaient pas suffisamment généraux pour pouvoir maîtriser la diversité des phénomènes étudiés par les sciences physiques, c’est pourquoi il faut désormais passer du point de vue de la mécanique à l’énergétique :
27 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 32, p. 289.
« Finalement, c’est donc l’énergie qui s’est imposée à titre de concept central, de sorte que la mécanique en général est conçue désormais comme énergétique27.
18Cohen sous-entend ici que la physique, en s’élevant vers des principes de plus en plus généraux et englobants, s’unifie davantage et abandonne peu à peu toute référence à l’intuition sensible qui pouvait persister dans la conception mécaniste de la conservation de l’énergie fondée sur le principe de causalité et sur le vieux concept de substance. Comme on sait, contrairement à Helmholtz qui était resté très attaché à l’interprétation mécaniste du premier principe de la thermodynamique, Cohen se réfère expressément à Robert Mayer qui a compris que le caractère général de la loi d’équivalence permettait d’écarter toute interprétation mécaniste de la chaleur ; pour lui, l’invariance ne concernait pas tant l’énergie-substance que la constance d’une relation générale. D’où un recul des concepts de matière et de masse en physique dont se réjouit Cohen qui y voyait une forte orientation idéaliste :
28 Cohen, op. cit., § 32, p. 289.
« Il y a là, un trait caractéristique de l’idéalisme tout à fait évident. On cherche à se débarrasser de la masse, et l’on comprend que l’on ne peut lui accorder la valeur d’une présupposition »28.
29 Cohen, op. cit., § 40, p. 299.
30 Cohen, op. cit., § 35, p. 293.
31 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, § 39, p. 297.
19Cohen veut souligner que Robert Mayer a conduit à remplacer la permanence de la masse par la permanence d’une relation. Cohen, dans son enthousiasme pour l’énergétique n’hésite pas à qualifier les concepts de masse et de force comme des « éléments mythologiques < Mythologoumena > » 29. De même, il insiste sur le fait historique que les principes de conservation qui jouèrent un rôle déterminant dans la constitution de la physique classique découlent du principe galiléen de la conservation du mouvement et non pas de l’idée parménidienne de l’unité de l’être. Il ajoute plaisamment : « La conservation de la substance, c’est au fond la vieille idée de l’unité de l’être. Avec elle, on fait du panthéisme, mais pas directement de la physique » 30. Au contraire, l’énergie et l’énergétique représentent l’accomplissement de la loi au niveau le plus élevé de la connaissance scientifique. On comprend que Cohen a jubilé lorsqu’il rajouta dans la 2e édition de sa Logik der reinen Erkenntnis de 1914 un développement sur Einstein où il soulignait que sa théorie de la relativité restreinte s’est hissée au sommet de « l’idéalisme théorique », car elle a fini de dépouiller la réalité physique de tout caractère chosiste en démontrant l’équivalence entre masse et énergie et en concluant que « l’éther considéré comme une sorte de matière est désormais abandonné »31.
20Comment Cohen peut-il envisager, à partir de cette théorie de la connaissance élargie, une place pour la loi morale, pour la liberté et un soubassement épistémologique solide pour les lois des « sciences morales » en cours de constitution ?
21C’est précisément dès la Logik der reinen Erkenntnis que Cohen se pose cette question et esquisse un début de réponse. Tout d’abord, il indique expressément que les Geisteswissenschaften comportent des lois comme la science mathématique de la nature :
32 Cohen, op. cit., § 41, p. 299.
« La catégorie de loi se révèle aussi en tant que telle dans les Geisteswissenschaften : dans l’éthique, comme étant sa logique ; aussi bien que dans la jurisprudence, comme étant sa mathématique, et sur les deux fondements méthodologiques qui se trouvent dans les sciences que sont l’histoire et l’économie. Toutes possèdent leur type dans le jugement hypothétique et dans la condition (nalité) »32.
33 Cohen, op. cit., § 41, p. 299 : « Toutes possèdent leur type dans le jugement hypothétique et dans (...)
22Ce qui est le plus surprenant, c’est que Cohen place sur le même plan l’économie, le droit, l’histoire et l’éthique. Mais il laisse entendre que les disciplines qui portent sur des faits comme l’histoire ou l’économie n’opèrent pas sans des normes qui proviennent de l’éthique et du droit. D’où une analogie épistémologique en ce sens que l’éthique serait à la jurisprudence ce que la logique est aux mathématiques. Après tout, la science mathématique de la nature avec ses lois comporte, elle aussi, sa partie pure et sa partie empirique. Cohen pousse encore plus loin l’analogie en remarquant que la structure logique des jugements constitutifs des lois naturelles et des lois morales est la même puisqu’elle repose sur des « jugements hypothétiques » qui sont eux-mêmes liés aux conditions initiales (en physique) ou aux circonstances et à la situation de l’agir (dans les sciences morales). Ces lois relèvent en somme de la même « typique » 33. Curieusement, Cohen ne s’attarde nullement sur la question si délicate des conditions initiales pour la physique classique, comme pour l’énergétique, alors qu’il s’y arrête longuement dans le cas des sciences morales. En outre, sur le plan de la connaissance pure, c’est l’objet qui était au centre du problème, dans les Geisteswissenschaften, c’est la catégorie de sujet qui est thématisée au cœur de la morale, du droit et de la politique, pour culminer avec la notion de personne.
34 Cohen, op. cit., § 17, p. 270 : « Il est de bon augure pour la signification vivante de la logique, (...)
35 Cohen, op. cit., § 17, p. 271 : « Et c’est la différence entre l’énoncé logique et l’énoncé grammat (...)
36 Cf. Heidegger,DieFragenachdemDing, tr. fr. Paris, 1974, p. 20 : « DasDingbedingt ».
23Par-delà ces analogies, il convient de revenir sur le jugement hypothétique et plus précisément sur le statut des propositions conditionnelles qui sous-tendent tous les jugements de lois. Tout d’abord, Cohen se réjouit que l’hypothèse et les jugements hypothétiques jouent un rôle capital dans la connaissance 34. Mais il préfère s’arrêter sur le concept de condition pour mettre en garde ses lecteurs contre toute mésinterprétation possible que la grammaire risque d’entraîner. Pour la logique, il est évident qu’un jugement hypothétique désigne (depuis les Stoïciens) une relation entre de deux propositions. Toutefois, ce serait une erreur d’isoler la proposition antécédente de la proposition conséquente sous prétexte qu’elle en représente la « condition ». La condition sans le conditionné n’est plus une condition ; or, la grammaire distingue dans une phrase conditionnelle complexe d’une part la condition et d’autre part le conditionné. Nous avons là un exemple évident de la différence qui sépare la grammaire de la logique pure35, et le langage, de la pensée pure. Passant de la logique formelle à la logique transcendantale, Cohen insiste sur la fonction propre de la condition en faisant jouer l’étymologie du terme germanique « Be-dingung » bien avant que Heidegger n’y revienne (mais dans un tout autre sens36). Cohen montre que la condition < Bedingung > en tant qu’elle est la forme logique de la loi, précède en quelque sorte idéalement et rend possible l’existence de la chose < Ding > tout en lui servant de garantie méthodologique :
37 Cohen, op. cit., § 17, p. 271 : « DieBedingungistdieBe-Dingung. Vor allem also spricht sich das Wor (...)
« La condition est ce qui conditionne la chose. Ainsi ce terme s’exprime avant tout à l’encontre de l’idée selon laquelle tout se passe comme si la chose, l’objet était déjà là, comme s’il était déjà produit avant même que le jugement hypothétique ne soit porté ; il va aussi à l’encontre de l’idée que la chose serait déjà donnée dans le membre antécédent de ce jugement. La condition combat ce préjugé fondamental, dans la mesure où elle se présente comme ce qui conditionne la chose. [...] La condition est la production de la chose. [...] Si le jugement hypothétique est le jugement de loi, alors cela donne à entendre l’idée que c’est dans la loi que la chose, l’objet, l’objet trouve sa garantie et son existence » 37.
24Cohen voit même dans cette remarque capitale un raccourci de toute la Logique de la connaissance pure. On comprend donc que la loi, au sens scientifique du terme, c’est ce qui donne aux choses leur consistance, c’est-à-dire que les relations (idéales) priment sur les choses ; comme on peut s’attendre à ce que la loi morale soit constitutive de son objet et de son objectif. En ce sens, Cohen est véritablement un héritier de la révolution copernicienne de Kant. Pourtant, on ne voit pas comment on pourrait envisager dans ce contexte une place pour la liberté de l’agir humain, car cela semble peu conciliable avec l’idée de loi naturelle où règne la nécessité. Ce problème se concentre dans le statut de la volonté, et plus précisément dans la question de la liberté du « vouloir pur ».
38 Cohen, op. cit., § 41, p. 300.
39 Cohen, op. cit., § 41, p. 300.
40 Cohen, op. cit., § 41, p. 301.
25Pour aborder la question du vouloir et de l’agir humains, Cohen continue de filer la métaphore de l’énergétique et des actions physiques pour penser l’agir moral < sittliche Handlung >. Toutefois, lorsqu’on passe à l’agir humain, il y a quelque chose d’autre et de plus que le simple mouvement physique : c’est l’agir d’un « sujet vivant » 38. Ce sujet est pris au sens moral d’une personnalité dotée d’unité et d’un caractère. Ces déterminations conceptuelles évitent de confondre le sujet de l’agir volontaire avec l’incohérence d’une agitation désordonnée, « arbitraire, capricieuse et contingente » 39. Certes, en tant que l’agir humain s’origine dans la volonté, on peut la concevoir comme « principe d’énergie morale »40. Après tout, ici Cohen suit le mouvement intellectuel énergétiste qui s’est greffé sur les avancées scientifiques de l’énergétique, un peu comme Ostwald qui concevait l’esprit humain comme une forme suprême de l’énergie, ou comme Bergson qui parlait d’« énergie spirituelle ». Le tout est de déterminer jusqu’à quel point Cohen file la métaphore...
26La volonté, comme principe d’énergie morale, est donc considérée comme un système d’auto-transformations qui en assure la cohérence, la continuité, l’identité complexe ; c’est donc elle qui assure la conservation de la personne. Ces déterminations permettent de ne pas confondre la volonté avec la pluralité des désirs qui sombrent dans l’incohérence et risquent de désagréger la personnalité. On conçoit donc la volonté en lutte ou en tension avec la multiplicité disparate des désirs. Qu’est-ce donc qui permet au vouloir pur de surmonter la sursollicitation des désirs et de s’en libérer ? C’est là que Cohen se penche sur le concept de liberté, la liberté de la volonté. Cohen refuse d’opposer la liberté à la loi, contrairement à toute une tradition qui remonte à l’antiquité. Bien que Cohen ne cite pas Kant ici, on ne peut s’empêcher de penser à cette idée chère au penseur de Königsberg selon laquelle :
41 Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, IIIe section, AK, IV, 446-447, éd. Delagrave, p. 179 (...)
« La liberté [...] n’est pas cependant pour cela en dehors de toute loi ; au contraire, elle doit être une causalité agissant selon des lois immuables, [...] car autrement une volonté libre serait un pur rien »41.
27Dans ce passage des Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant élucide l’autonomie de la volonté. Or, Cohen va beaucoup plus loin que Kant, car il conçoit la liberté uniquement sous la forme de l’autonomie et laisse de côté la liberté transcendantale et la liberté pratique de Kant, ce qui peut faire problème. Pas de liberté sans loi, c’est-à-dire sans l’autodétermination de la volonté qui se donne à elle-même sa propre loi, à condition que l’on puisse y découvrir la continuité et la cohérence de la personne en sa qualité d’agent. D’où cette affirmation péremptoire qui condense la pensée de Cohen :
42 Cohen, op. cit., § 43, p. 301-302.
« L’autonomie < Selbständigkeit > de l’éthique repose sur l’autonomie < Selbständigkeit > de sa loi. Elle affirme la liberté comme sa propre loi, sa loi autonome, liberté qui ne doit signifier rien d’autre que la conservation du sujet dans la conservation de ses actions. La liberté est l’énergie de la volonté. Et toutes les formes d’énergie de la volonté sont des auto-transformations du sujet moral ; elles doivent être jugées comme étant conditionnées par ce même sujet »42.
43 Cohen, op. cit., § 44, p. 302 : « il est instructif, au sens le plus profond, que ces deux orientat (...)
44 Cohen, op. cit., § 45, p. 303 : « Pour l’idéalisme, les fondements ultimes < die letzten Grundlagen (...)
45 Cohen, op. cit., § 58, p. 581 : « La nécessité hypothétique concerne la loi morale < Sittengesetz (...)
28C’est donc au niveau de la loi que Cohen cherche à sortir de l’impasse traditionnelle qui opposait initialement la loi morale à la loi divine, puis, plus récemment, la loi morale à la loi naturelle43. Cohen y insiste en rappelant que du point de vue logique, les lois, quelles qu’elles soient, se présentent comme des déductions hypothétiques. Dans son idéalisme, Cohen reconnaît qu’il ne suit pas Platon pour qui le Bien était un principe anhypothétique, car il considère (contrairement à ce dernier) que le fondement de l’agir moral n’est pas un absolu : d’ailleurs, Cohen prend soin de parler non pas de fondement < Grundlage >, mais de fondation < Grundlegung >. Cette distinction est capitale chez Cohen, car c’est elle qui permet de distinguer l’idéalisme critique de la métaphysique dogmatique 44. D’une part, Cohen reste fidèle à la lettre de Kant dans Zur Grundlegung der Metaphysik der Sitten, et, d’autre part, il étend sa conception de l’Idée comme méthode et comme hypothèse. Ce qui veut dire que celui qui prend une initiative éthique est responsable du choix de l’hypothèse qu’il a opéré avant d’agir, à condition toutefois qu’il n’ait agi ni sous la contrainte, ni sous l’emprise d’un préjugé. C’est donc au niveau de la 4e classe de jugements que Cohen aborde la question des rapports entre nécessité et liberté, sous l’angle de ce qu’il appelle « l’autonomie hypothétique et déductive »45. Cohen reste très attaché au soubassement logique de l’éthique :
46 Cohen, op. cit., § 58, p. 581.
« C’est ici que le syllogisme hypothétique doit porter secours ; il est le syllogisme de la déduction. Pas de moralité sans déduction » 46.
29Le caractère hypothético-déductif du jugement et de la loi morale, nous donne à comprendre que la nécessité logique ne concerne que la liaison des deux propositions qu’elle relie, mais ne préjuge nullement de la vérité de chacune d’elles. Quant à l’autonomie proprement dite, elle exclut toute idée d’un agir éthique spontané, car elle doit ménager une place importante à la réflexion, sinon elle risquerait soit d’être réduite à une réaction instinctive ou à une totale indétermination, c’est-à-dire à un vœu pieux. Par conséquent, le choix de l’hypothèse reste libre et relève de notre responsabilité, tandis que la déduction nécessaire à partir de la fondation de la directive ne dépend plus véritablement de nous. C’était déjà le cas dans la philosophie de Leibniz, sur le plan de la théorie de la connaissance, dans la mesure où le choix des axiomes pouvait bien dépendre de nous, tandis que les déductions nécessaires qu’ils impliquent s’imposent à nous.
30Pour Cohen, c’est le choix des fins qui est libre et qui nous incombe, tandis que la déduction des moyens s’ensuit nécessairement des fins visées. De plus, Cohen rappelle que nous sommes condamnés à juger, tout comme le juge doit interpréter la loi juridique générale pour l’appliquer au cas singulier à juger, sans oublier les cas où il y a un vide juridique et où il est pourtant nécessaire de juger :
47 Cohen, op. cit., § 58, p. 582.
« Dans la science du droit, la nécessité déductive est ouvertement en vigueur dans la question concernant les lacunes et les contradictions inhérentes au droit et dans l’obligation du juge, non seulement de trouver ce qu’il y a de particulier dans un cas unique, mais aussi en général de ne pouvoir nullement se soustraire à l’ingéniosité juridique < Rechtsfindung >. La déduction est la nécessité qui lui incombe 47. »
31Suivant la table kantienne des jugements, pour présenter sa philosophie selon un ordre systématique, Cohen élargit sa conception de la loi morale hypothético-déductive à la forme plus englobante de la nécessité disjonctive qui présente comme avantage qu’elle n’exclut aucune possibilité. En s’élargissant aux dimensions de la communauté humaine et de toute la culture morale, l’éthique cohénienne n’exclut pas une certaine diversité ouverte des communautés au sein du genre humain et dans l’histoire, ce qui ménage ainsi une place aux lois particulières propres à chaque communauté morale. Toutefois, l’impératif catégorique n’a pas été écarté pour sa trop grande généralité, mais il a été limité à la fondation analytique de l’agir moral, alors que la prise en compte des conditions psychologiques particulières et des concepts empiriques intervient dans l’application synthétique de la loi morale :
48 Cohen, op. cit., § 59, p. 583.
« La nécessité disjonctive [...] réduit les lois particulières de la culture morale à une exigence indispensable et à une conséquence inéluctable, si toutefois la nécessité doit se montrer féconde dans la conclusion. Et c’est ainsi que disparaît d’ici le préjugé de la vacuité d’une loi morale absolue : la nécessité hypothétique se transforme en [nécessité] disjonctive, qui la complète ; en cette dernière, elle se réduit à la réalisation des êtres vivants » 48.
32À ce niveau, le problème est de concevoir l’inscription du devoir dans la réalité empirique.
III. La légalité dans les Geisteswissenschaften
49 Cf. par exemple, Cohen, op. cit., § 84, p. 386 : « Aber das Hauptgebiet der Forschung für die scien (...)
33Comment Cohen parvient-il à combiner la légalité éthique qui porte sur le Sollen, le devoir-être, avec celle des Geisteswissenschaften qui doit porter d’une part sur la réalité empirique des faits et, d’autre part, sur les valeurs et les normes culturelles ? Si l’on s’en tient aux seuls écrits de Cohen, force est de constater qu’il n’a fourni que des indications sur ce point, mais nul ouvrage particulier. Cohen emploie presque toujours le terme allemand de Geisteswissenschaften, mais il lui arrive de temps à autre d’employer, en français dans le texte, l’expression de « sciences morales »49. Certes, Cohen n’a jamais critiqué l’emploi des mathématiques dans les Geisteswissenschaften, mais elles ne s’appliquent qu’à l’homme envisagé sur le plan strictement empirique, tout comme la biologie étudie l’homme :
50 Cohen, op. cit., § 44, p. 302.
« C’est ici le lieu logique pour [soulever] le problème de la statistique morale. Tout d’abord, il s’agit de l’exemplaire biologique de l’espèce Homo. Nous ne connaissons pas encore le problème biologique ; mais nous voulons admettre que l’on peut le mettre en relation avec la loi de l’énergie. Plus loin il s’agira justement de la fiction d’un individu social. Ce concept nous est encore totalement inconnu ; mais nous admettons que lui aussi voudra se présenter sous un aspect conforme à la loi de causalité. Par conséquent, la statistique morale aussi est dépendante du jugement hypothétique avec le concept de sa loi »50.
51 Sur tous ces points, cf. Cohen, Ethik des reinen Willens, 1904, 1907, rééd. Olms, 1981, 290-292 ; 3 (...)
34Il est très significatif que Cohen refuse de limiter l’emploi de la « statistique morale » à la seule constitution d’un inventaire des faits et des comportements sociaux mesurables empiriquement. Il précise que toutes ces mesures statistiques sont intimement liées à la politique, puisqu’elles lui servent de moyen pour préparer l’avenir et disposer de celui-ci en fonction de ses fins. Là encore, se manifeste l’intervention de la liberté humaine et de la responsabilité. Pour Cohen, la raison d’être de la statistique morale (justement bien nommée, comme il le remarque lui-même) c’est d’améliorer non seulement l’environnement de l’homme, mais aussi et surtout l’homme lui-même. En ce sens, les statistiques sociales ont partie liée avec la moralité 51.
35Toutefois, sans nier l’importance des grandeurs mesurables ni celle de l’étude quantitative du caractère empirique des actions humaines (statistique morale), Cohen considère que la question de la fondation des sciences morales relève en dernière analyse de la logique, c’est-à-dire à la pensée. C’est seulement la logique qui peut garantir la scientificité des sciences de la nature et des sciences morales (ou Geisteswissenschaften), et ce serait un véritable non-sens d’en transférer la compétence à la psychologie. Cette dernière ne peut que mesurer des performances psychiques, mais elle ne pourrait légitimement s’appuyer sur ses études empiriques pour fonder ses propres démarches, ni pour fonder l’éthique :
52 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, p. 41 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction(...)
« Si, par contre, c’est la psychologie qu’on promeut au rang de discipline rectrice des sciences morales, cela signifie que, même au niveau du contenu, la psychologie aura à expliquer et à soutenir ces normes de la moralité. [...] En effet, la psychologie n’est pas plus en mesure de produire des lois de la pensée qu’elle n’est capable de se porter caution des lois de la moralité et de l’art »52.
53 Cf. Cohen, Ästhetik des reinen Gefühls, in Werke, t. 9, p. 428-432 ; sp. p. 429 : « Die Psychologie (...)
54 Paul Natorp, Allgemeine Psychologie nach kritischer Methode, t. 1 : Objekt und Methode der Psycholo (...)
36C’est d’ailleurs pour cette raison que Cohen n’a jamais rédigé cette 4e partie de son système qui devait porter sur la psychologie, c’est-à-dire sur la conscience en tant qu’elle est l’origine de toutes les formes culturelles. On ne trouve, en effet, que de maigres indications sur ce point, à la fin du dernier volume de son système de la philosophie, où il est question d’assigner à la psychologie la tâche d’élucider l’unité de la conscience en tant qu’elle est à l’origine de l’unité de la culture 53. Natorp non plus ne viendra pas à bout de cette question, car son ouvrage de 1912 consacré à la psychologie 54 se limite à de très importantes considérations méthodologiques, laissant de côté la psychologie proprement dite.
55 Cf. Foucault, Les mots et les choses, Paris, 1966, II, chap. IX, p. 329.
37Ce qui reste obscur à propos du rapport entre les lois de la nature et celles des sciences morales, c’est l’articulation entre l’empirique et le transcendantal au niveau des Geisteswissenschaften. Jadis, Michel Foucault avait qualifié la philosophie de Kant et de Husserl de « doublet empirico-transcendantal »55, mais cette critique pourrait très bien s’appliquer à l’entreprise de Cohen pour en montrer les limites au niveau de sa théorie de la connaissance, surtout dans le domaine des Geisteswissenschaften. C’est plutôt du côté de la philosophie des formes symboliques de Cassirer qu’il faudrait se tourner, à notre avis, pour chercher un dépassement de cette aporie néo-kantienne. Or, c’est peut-être là que Cassirer va précisément au-delà de Cohen et de Natorp, tout en préservant ses attaches avec l’idéalisme critique. En effet, avec Cassirer on a bien affaire à une philosophie de la culture qui englobe les sciences exactes, l’art, les mythes, la religion et le langage. D’où un gain dans l’unification de la culture, mais c’est au prix d’une rupture insuffisamment thématisée entre les langues vernaculaires et le langage formel des mathématiques et des sciences mathématiques de la nature. D’ailleurs, Cohen n’avait pas suffisamment thématisé le statut du langage, comme Cassirer l’a fait justement remarquer. Mais, à son tour, Cassirer n’a pas suffisamment envisagé le rapport entre langues naturelles et langages formels. Peut-être a-t-il envisagé la voie d’une solution possible reposant sur la théorie des groupes, au moins telle qu’elle se présente dans le programme d’Erlangen de Félix Klein. Là, s’ouvrait une tout autre perspective qui venait prendre la relève des concepts de différentielle et d’équations fonctionnelles chers à Hermann Cohen, mais que l’École de Marbourg n’a pu développer complètement ni mener jusqu’à son terme.
1 Hermann Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, Berlin, 19142, p. 76 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, p. 106 : « notre logique [...] commandée par le factum en devenir de la science mathématique de la nature » ; cf. aussi Kants Theorie der Erfahrung, Berlin, 19183, p. 660-661.
2 Cohen, op. cit., Introduction, p. 60 : « Si l’on voulait identifier les formes grammaticales du langage aux connaissances, l’erreur serait pire que celle commise par la psychologie de la connaissance. [...] Dans les formes du logos, langage-raison, il ne s’agit pas simplement de leur expression langagière, mais de la fondation des connaissances ».
3 Cohen, op. cit., Introduction, p. 58 : « Quand bien même l’intuition pure chez Kant coïnciderait profondément avec la pensée pure chez Descartes et chez Leibniz, Kant n’a de cesse pourtant de la distinguer de la pensée pure. [...] Une intuition pure précédait donc la pensée. [...] Mais ainsi, la pensée a un commencement dans quelque chose qui se situe hors d’elle-même. C’est ce qui fait la faiblesse de la fondation entreprise par Kant. C’est là que gît la raison du déclin qui ne manqua pas de frapper bientôt son école ».
4 Cohen, op.cit., Introduction, p. 77 : « Kant pouvait et devait convoquer la critique parce qu’il faisait précéder la logique d’une théorie de la sensibilité pure. Quant à nous, il est légitime et nécessaire de donner à la logique la valeur d’une critique, car elle signifie pour nous la logique de l’origine, et nous exigeons l’origine dans toutes les connaissances pures. [...] Et si, par ailleurs, la logique est logique de la pensée, elle est alors, et elle seule, et en soi, logique de la pensée pure ».
6 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction, p. 84 : « Les catégories ne sont pas des concepts innés ».
7 Cohen, op.cit., Introduction, p. 84.
8 Cohen, op.cit.,Introduction, p. 107 : « Et il s’établira un lien caractéristique [...] entre la problématique du mouvement et celle de la pensée ».
9 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, rééd. Olms, 1997, p. 188 : « Ohne dieses Außen gibt es keine Natur ».
18 Cohen, op. cit., § 8, p. 259 : « De toutes ces considérations il ressort, que nous avons décerné au concept de loi le titre de catégorie. On pourrait aller même jusqu’à penser que la loi exige avant toutes les autres catégories cette valeur ; car la catégorie signifie la connaissance pure qui est le présupposé de la science ».
19 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, p. 50-51 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction, p. 87.
20 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, p. 52 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction, p. 88.
22 Cf. Cassirer, SubstanzbegriffundFunktionsbegriff, Berlin, 1910, p. 27 ; tr. fr. Caussat, Substance et Fonction, Paris, p. 33 : « À la logique du concept générique régi et contrôlé, comme nous l’avons vu, par le concept de substance, s’oppose désormais la logique du concept mathématique de fonction ». Cf. dès 1906, in Das Erkenntnisproblem..., Berlin, 19112 ; tr. fr. Fréreux, Paris, 2004, t. 1, p. 71 : « C’est la physique moderne qui, la première, franchit le pas qui mène de l’être à l’activité, du concept de substance au concept de fonction ».
33 Cohen, op. cit., § 41, p. 299 : « Toutes possèdent leur type dans le jugement hypothétique et dans la condition (nalité) ».
34 Cohen, op. cit., § 17, p. 270 : « Il est de bon augure pour la signification vivante de la logique, en tant que le lieu de naissance de la connaissance pure, que cette signification critique de l’hypothèse ait été ressuscitée de nouveau dans le jugement hypothétique ».
35 Cohen, op. cit., § 17, p. 271 : « Et c’est la différence entre l’énoncé logique et l’énoncé grammatical, que cet énoncé complexe [s. e. qu’est le jugement hypothétique], à savoir que cet énoncé [hypothétique] doit comporter au minimum deux propositions ».
37 Cohen, op. cit., § 17, p. 271 : « DieBedingungistdieBe-Dingung. Vor allem also spricht sich das Wort gegen den Gedanken aus, als ob das Ding, das Objekt schon da wäre, schon erzeugt wäre, bevor das hypothetische Urteil in Vollzug tritt ; und daß es in dem Vordergliede desselben schon gegeben wäre. Diesem grundsätzlichen Vorurteil tritt die Bedingung entgegen, indem sie sich als Ding-Bedingung zu erkennen gibt. [...] Die Bedingung ist die Ding-Erzeugung. [...] Wenn das hypothetische Urteil das Urteil des Gesetzes ist, so legt die Bedingung den Gedanken nahe, daß in dem Gesetze das Ding, das Objekt, der Gegenstand seine Gewähr und seinem Bestand habe ».
41 Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, IIIe section, AK, IV, 446-447, éd. Delagrave, p. 179-180 ; Pléiade t. II, p. 315-316.
43 Cohen, op. cit., § 44, p. 302 : « il est instructif, au sens le plus profond, que ces deux orientations, qui ont beau se combattre le plus souvent, aient [fait] leur lit logique dans le même jugement ».
44 Cohen, op. cit., § 45, p. 303 : « Pour l’idéalisme, les fondements ultimes < die letzten Grundlagen > de la vérité et de la science sont des fondations < Grundlegungen > ; pour la métaphysique, ce sont des fondements absolus ».
45 Cohen, op. cit., § 58, p. 581 : « La nécessité hypothétique concerne la loi morale < Sittengesetz > elle-même. Le jugement hypothétique est déjà le jugement de la loi, ainsi conduit-il aussi à la loi morale, la loi de la liberté. [...]Kant a déterminé la déduction éthique comme autonomie, et de ce fait la liberté est à vrai dire congédiée et désuète. [...] L’autonomie signifie le principe de la déduction dans l’éthique. La loi morale aussi ne peut avoir rien de plus élevé comme fondement que la fondation. [...] Dirigée par la majeure hypothétique, l’action doit s’accomplir déductivement, si toutefois elle ne doit pas découler d’une contrainte, d’un ordre, d’un instinct, d’un préjugé colporté par ici. [...] Mais, l’autonomie déductive exclut pareillement aussi l’absolue spontanéité, qui sombre dans une indéterminité ; la majeure dévoile la directive à partir de laquelle une opération non équivoque devient possible ».
49 Cf. par exemple, Cohen, op. cit., § 84, p. 386 : « Aber das Hauptgebiet der Forschung für die sciences morales ist die Geschichte ».
51 Sur tous ces points, cf. Cohen, Ethik des reinen Willens, 1904, 1907, rééd. Olms, 1981, 290-292 ; 310-312.
52 Cohen, Logik der reinen Erkenntnis, 1914, p. 41 ; tr. fr. Marc de Launay, Paris, 2000, Introduction, p. 80.
53 Cf. Cohen, Ästhetik des reinen Gefühls, in Werke, t. 9, p. 428-432 ; sp. p. 429 : « Die Psychologie ist die Psychologie der Einheit des Bewußtseins der einheitlichen Kultur ». Cependant, Cohen reconnaît aussi que la culture relève aussi de l’histoire, cf. ibid. : « Die Kultur aber ist ein Problem der Geschichte ». On trouve cependant quelques indications intéressantes dans la première partie de son Ästhetik des reinen Gefühls, in Werke, t. 8, Chapitre 5, intitulé : « Der Aufbau des Bewußtseins », p. 136-236.
54 Paul Natorp, Allgemeine Psychologie nach kritischer Methode, t. 1 : Objekt und Methode der Psychologie, Tübingen, 1912.
55 Cf. Foucault, Les mots et les choses, Paris, 1966, II, chap. IX, p. 329.Haut de page
Jean Seidengart, « Le concept de loi dans les sciences de la nature et dans les « sciences morales » chez Hermann Cohen : un essai de conciliation », Revue germanique internationale [En ligne], 6 | 2007, mis en ligne le 18 octobre 2010, consulté le 30 avril 2017. URL : http://rgi.revues.org/1093Haut de page
Professeur de philosophie à l’Université de Paris X (Nanterre) et chercheur associé au CNRS : UMR 8547 « Pays germaniques : histoire, culture, philosophie ».Haut de page
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