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Timestamp: 2017-10-17 16:40:19+00:00

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Bibliothèques populaires | Histoire des bibliothèques et de la lecture populaires | Page 3
Jules Simon (1/2) : l’opposant exalté à l’Empire ou la lecture populaire comme socle républicain
17/05/2015 Etienne Naddeo	Un commentaire
Alors que de nombreux intellectuels et hommes politiques s’interrogent sur les valeurs fondatrices de la République et leur pérennité actuelle, l’histoire de Jules Simon nous donne un exemple d’une des premières réflexions sur la culture comme élément fondamental de l’identité républicaine française.
Connu pour avoir été une des grandes figures républicaines du milieu du XIXe siècle, Jules Simon n’en demeure pas moins un personnage empli de contradictions. Ses hésitations et ses doutes rendent l’homme tout aussi intéressant et difficile à suivre que ses nombreux revirements politiques.
Pourtant, Jules Simon n’est pas un aventurier, encore moins un « opportuniste », mais bien un homme qui agit en fonction de convictions profondes. Penseur spiritualiste, pris dans ses propres paradoxes (qui lui furent d’ailleurs bien souvent reprochés en son temps), il reste l’archétype d’une certaine élite sociale du XIXe siècle, partagée entre idéal social et nécessité morale de l’ordre public, République et contrôle des masses, grandeur de la France passée et modernité du Progrès le plus récent.
Image : Wikipédia.
Parcours et intérêt pour les bibliothèques populaires
Fils d’un marchand drapier mosellan, le parcours de Jules Simon est d’abord celui sans tache d’un élève brillant. Normalien (promotion 1833), agrégé puis docteur en philosophie, il est professeur à Caen puis à Versailles. Ce parcours d’intellectuel se double dans les années 1840 d’activités de journaliste et d’homme politique. Chroniqueur de la Revue des deux Mondes, il est battu aux législatives de 1847, avant d’être élu à la Constituante en 1848 dans le département des Côtes du Nord.
Député durant les trois années de la IIe République, son intérêt pour l’instruction se manifeste déjà dans son travail de représentant du peuple. Il est secrétaire d’une commission parlementaire en vue de préparer une loi sur l’instruction primaire en janvier 1849. La dissolution de l’Assemblée le 7 février empêche l’examen du projet de loi qui tombe aux oubliettes par la suite.
Si Jules Simon nous intéresse ici, c’est également et surtout en raison de ses écrits et conférences sur les ouvriers et plus particulièrement sur les bibliothèques populaires, pour lesquelles il s’engagea assez tôt.
Dès les années 1860, on le retrouve parmi les membres du Conseil d’administration de la Société Franklin, fondée en 1862 par Girard et le général Favé. Alors opposant à l’Empire, il a été révoqué de sa chaire à la Sorbonne, où il avait pris la succession de Victor Cousin, le 7 décembre 1851. Il perd dans la foulée son siège de député, refusant de prêter serment à l’empereur.
Contrairement à d’autres républicains, Simon ne choisit pas l’exil et poursuit ses activités, donnant des conférences et publiant des études sur la condition ouvrière.
C’est dans ce cadre qu’il rejoint la Société Franklin. Redevenu député en 1863, son adhésion intervient en même temps que celle d’autres parlementaires de tous bords politiques : le catholique modéré Chasseloup-Laubat, le bonapartiste Le Hon ou le conservateur Paul Dupont.
Simon se penche en outre sur le problème de la lecture populaire : il tient à ce sujet une conférence à Lyon, en 1865, publiée la même année sous un titre simple et éloquent, Les Bibliothèques populaires.
Dans cette plaquette très instructive apparaissent à la fois les conseils et considérations de Simon sur la situation de la lecture populaire d’alors, et sur les améliorations à y apporter, mais aussi des réflexions plus générales quant au rôle démocratique que pourrait jouer la lecture dans une société qu’il rêve toujours républicaine.
Simon y apparaît sous un jour plutôt progressiste, comme toujours tempéré par un discours qui évoque l’ordre et les devoirs envers la société. C’est d’ailleurs au nom de ce devoir que les classes supérieures sont obligées de prendre en charge la fondation de bibliothèques populaires. Simon ne cache pas la difficulté ni l’austérité de la tâche, mais la présente comme nécessaire :
« Il n’y a dans ce sujet […] rien de bien attrayant et surtout rien de bien nouveau. Mais il ne s’agit ici, ni de ma personne, ni de votre plaisir ; nous avons une oeuvre à fonder en commun, une oeuvre importante, et nous sommes réunis pour nous y encourager mutuellement. »1
Prononcée devant une assemblée plutôt bourgeoise, la conférence prend presque la forme d’un « appel au peuple ».
Paternalisme bourgeois et engagement républicain
Du point de vue de la lecture, Simon reprend les principales idées des partisans de l’éducation populaire. L’instruction des classes laborieuses est sa première préoccupation et le parallèle effectué avec les cours du soir est saisissant :
« Choisir un livre pour un ignorant, c’est la même chose que choisir un précepteur pour un enfant. Nous, lettrés, nous passons souvent d’un livre à l’autre, et quelques fois trop rapidement : un livre n’est pour nous qu’ami de hazard. L’ignorant s’arrête longtemps sur le même livre ; il lui faut du temps pour le comprendre ; il le médite après l’avoir compris ; il n’a pas de terme de comparaison pour le juger ; il se livre à lui tout entier avec une crédulité naïve ; c’est un ami dans la plus forte expression du mot, ou plutôt c’est un maître. »2
Le paternalisme du discours de Simon apparaît ici en filigrane derrière la comparaison du « lettré » avec « l’ignorant » : ce-dernier est jugé incapable de toute distance critique avec l’écrit. Sa réception du texte est forcément et systématiquement passive et plus longue, il rumine plus le texte et s’en démarque moins que l’habitué de la lecture.
Des idées similaires se retrouvent chez d’autres théoriciens républicains des années 1870 comme Paul Bert ou Édouard Laboulaye, eux aussi membres de la Société Franklin.
Malgré tout, Simon ne tombe pas dans les exagérations des penseurs les plus conservateurs de son époque. Il reconnaît ainsi tout à fait l’existence d’une lecture plaisir et met en garde contre la tentation de placer la barre trop haut pour les lecteurs populaires :
« Il habituera l’ignorant de la veille à lire et à aimer lire ; songez donc, avant tout, à rendre la lecture aimable, et pourvu qu’un livre soit moral, ne lui demandez pas, d’une façon trop absolue, d’être instructif. C’est déjà faire du bien à l’humanité, que de lui procurer un plaisir honnête. »3
Lire avant tout, peu importe si la qualité des lectures n’est pas au rendez-vous : voilà qui a de quoi faire réfléchir les bibliothécaires d’aujourd’hui…
Au-delà de cette prise de position sur la question – brûlante à cette époque – de la lecture, Simon montre d’autres aspirations progressistes et relie la lecture à son environnement social. Là encore, cette attitude se rapproche de celle de nombreux fondateurs de bibliothèques populaires, dont Girard et ses compagnons de la BAI.
Simon se lance ainsi dans un véritable plaidoyer avant l’heure en faveur des loisirs ouvriers :
« Quand nous élevons un enfant, nous avons soin de faire une part pour la récréation à côté de l’étude ; […] à mesure que l’enfant grandit et que le temps brunit ses boucles de cheveux blonds, nous devenons sans doute plus sévères. Ne le soyons jamais trop ; rappelons-nous que notre machine humaine a besoin d’être réparée souvent pour durer longtemps, et que le travail perd en intensité ce qu’il gagne en durée. Laissons à l’adolescent, et à l’homme même, une récréation. Accordons-la surtout à l’ouvrier ; si ce n’est par humanité, que ce soit par calcul. »4
Tout loisir appelle cependant une occupation. C’est donc également par nécessité sociale qu’il faut développer l’instruction et la lecture selon Simon :
« Pour ce compagnon du marteau et de l’enclume, qui peut-être a été tout au plus une année ou deux à l’école primaire, et qui ne sait pas assez lire pour trouver du plaisir ds ses lectures, que fera-t-il le soir pendant que vous veillez à côté de votre lampe, le corps en repos et l’esprit charmé ? »5
La nécessité d’occuper utilement les classes inférieures rejoint la possibilité qu’il faut leur donner de mener une vie plus enrichissante et élevée. Lire reste encore un loisir qui est trop assimilé au mode de vie de la bourgeoisie. C’est une nouvelle existence culturelle que Simon propose de fonder pour les classes populaires. Il est en cela très proche de certaines aspirations populaires de l’époque : certains lecteurs ouvriers des BAI répètent leur envie de lire chez eux ou dehors, durant leur temps de repos, de vrais livres reliés, comme peut le faire le bourgeois.
Cette forme d’assimilation et d’uniformisation sociale par la lecture est en réalité le pivot de la réflexion de Simon ; c’est bien la volonté politique de concrétiser les grands principes républicains qui le conduit à cette réflexion sur la lecture :
« Pour moi, qui crois fermement, qu’il n’y a pas de liberté sans égalité, ni d’égalité sans liberté, je dirai que nous avons conquis l’une et l’autre en 1789, en ce sens qu’elles sont écrites dans nos constitutions et dans nos lois, et qu’elles y resteront consacrées à jamais ; et que pourtant, avant qu’elles deviennent chez nous une vérité réelle et vivante, il nous reste à conquérir encore l’égalité devant l’instruction. J’oserai presqu’avouer (sic) que la Révolution française ne sera terminée que quand tous les Français sauront lire. Nous sommes en possession du suffrage universel ; puisque le peuple juge souverainement, il faut qu’il soit en état de s’éclairer par lui-même sur les conditions et les conséquences de son vote. »6
Cette pensée est celle des républicains de l’époque : les évolutions du droit de vote sont irréversibles. L’instruction populaire ne peut donc pas être oubliée.
Simon se positionne ainsi dans une nouvelle opposition à l’Empire : non seulement il ne faut pas revenir sur les « acquis » démocratiques, ou biaiser les élections, comme le fait abondamment Napoléon III, mais il convient de donner au peuple les vrais moyens de faire ses propres choix.
Ce principe de la souveraineté du peuple peut paraître en contradiction avec la pensée paternaliste et la référence au peuple-enfant relevée plus haut ; mais Simon, habitué aux grands écarts, parvient à concilier les deux aspects sans sourciller.
Reste la question de l’action qui doit suivre cette pensée et c’est logiquement sous l’angle du combat que se place Simon lorsqu’il s’agit de donner vie à sa pensée. Une lutte certes pacifique car uniquement idéologique, mais à ses yeux d’une importance vitale :
« La grande armée que nous formons aujourd’hui, et qui, s’il plaît à Dieu, effacera la gloire de l’ancienne, ne connaît d’autres conquêtes que celles dont tout le monde profite et n’a d’autres ennemis que les ennemis même de l’humanité. C’est l’armée de la civilisation et du progrès : puisse la bénédiction de Dieu reposer sur elle ! »7
Cette conférence, publiée en 1865, porte ainsi la synthèse de toute l’idée républicaine de cette époque : croyance en le Progrès, humanisme universel et souveraineté du peuple.
Ces conceptions rappellent très fortement les valeurs sur lesquelles la République française s’est durablement installée et surtout sur lesquelles l’école républicaine a été fondée au début des années 1880… par Jules Ferry.
C’est pourtant Jules Simon qui, dès 1870, a eu l’occasion le premier de les mettre en pratique, en tant que ministre de l’Instruction…
1Jules Simon, Les bibliothèques populaires, Lyon, Impr. Stock, 1865, p. 1.
2Ibid., p. 5.
4Ibid., p. 7.
6Ibid., p. 13.
7Ibid., p. 12.
éducation populaireJules SimonpaternalismeprogressistesSociété Franklin
Conférences 2014-2015 à la BAI du IIIe Arrondissement: bibliothèques positivistes, comtisme et saint-Simoniens…
05/11/2014 Agnès Sandras	Laisser un commentaire
La Bibliothèque des Amis de l’instruction du III e Arrondissement parisien (BAI) continue à explorer les différentes influences qui l’ont marquée. Cette année, Michel Blanc, sociologue (et bénévole de la BAI) a construit un programme autour des influences comtistes et saint-simoniennes.
Les conférences se déroulent dans les locaux de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction,
54 rue de Turenne (75003) à 19h30. Entrée (et participation) libres, sous réserve des places disponibles.
Site Internet : http://www.bai.asso.fr
1) Annie Petit, Les bibliothèques positivistes. Des projets d’Auguste Comte aux réalisations institutionnelles des disciples, jeudi 6 novembre 2014, 19h30.
Annie Petit, agrégée de philosophie, est Professeur émérite de philosophie de l’Université Paul-Valéry de Montpellier. Sa thèse de Doctorat d’Etat a été consacrée en 1993 aux Heurs et malheurs du positivisme comtien, Philosophie des sciences et politique scientifique chez Auguste Comte et ses premiers disciples 1825-1890. Ses recherches et publications portent sur l’histoire de la philosophie, la philosophie et l’histoire des sciences, et sur l’histoire des idées au XIXe siècle ; surtout sur les mouvements positivistes et les importants débats qu’ils ont entraînés. Les auteurs qu’elle a plus particulièrement étudiés sont : Auguste Comte, Emile Littré, Pierre Laffitte, C. Bernard, E. Renan, M. Berthelot et H. Bergson.
2) Carole Christen, Auguste Comte et l’éducation populaire dans le premier XIXe siècle : le rôle particulier de l’astronomie, jeudi 27 novembre 2014, 19h30.
Carole Christen est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Lille Nord de France – Lille 3 et membre de l’Institut universitaire de France. Après avoir travaillé sur l’histoire sociale des Caisses d’épargne en France au XIXe siècle (thèse publiée en 2004 chez Economica sous le titre : Histoire sociale et culturelle des Caisses d’épargne en France, 1818-1881), Carole Christen s’intéresse aux savoirs enseignés aux ouvriers adultes dans le premier XIXe siècle et à l’éducation populaire en général (elle a codirigé les ouvrages suivants : Charles Dupin (1784-1873). Ingénieur, savant, économiste, pédagogue et parlementaire du Premier au Second Empire, Rennes, PUR, coll. « Carnot », 2009; Joseph-Marie de Gérando (1772-1842). Connaître et réformer la société, Rennes, PUR, coll. « Carnot », 2014.
3) Michel Blanc, Auguste Comte, une œuvre, une pensée, une vie déroutante et édifiante, jeudi 18 décembre 2014, 19h30.
Michel Blanc, sociologue, membre de la « Maison d’Auguste Comte » et de la « Bibliothèque des Amis de l’Instruction », consacre actuellement une recherche à l’influence de Clotilde de Vaux, en tant qu’égérie d’Auguste Comte, et plus généralement au rapport « homme/femme », propre à cette époque.
4) Jean Claude Wartelle, La « religion de l’Humanité » selon Auguste Comte : logiques et paradoxes, jeudi 8 janvier 2015, 19h30.
Jean Claude Wartelle a consacré plusieurs de ses travaux à Auguste Comte et ses disciples, à la « religion de l’Humanité » en tant que telle : L’héritage d’Auguste Comte, histoire de « l’Eglise » positiviste (1849-1946), Paris, L’Harmattan, 2001.
5) Juliette Grange, Instruire le Peuple et vulgariser les connaissances. Du lien entre les idéaux philanthropiques et les philosophies de C.-H. de Saint-Simon et d’Auguste Comte, jeudi 29 janvier 2015, 19h30.
Juliette Grange, agrégée de philosophie, Docteur d’État, Professeur des Universités. Auteur de nombreux ouvrages dont un ouvrage de référence sur Auguste Comte (PUF), elle a publié des études sur Quinet, Michelet, Balzac et sur le républicanisme ou encore l’écologie. Elle a coédité les œuvres complètes de C.-H. de Saint-Simon (PUF).
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Du colloque à Ken Loach en passant par Toulouse!
17/08/2014 Agnès Sandras	Laisser un commentaire
Grâce à l’énergie des bénévoles de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du 3e arrondissement et au soutien de la BnF comme des Presses de l’enssib, le colloque sur les bibliothèques populaires s’est accompagné en juin 2014 d’une petite exposition à la Bibliothèque de l’Arsenal (BnF) et de la parution de l’ouvrage Des bibliothèques populaires à la lecture publique (http://www.enssib.fr/presses/catalogue/des-bibliotheques-populaires-la-lecture-publique). Un grand merci également aux Archives municipales de Choisy-le-Roi et de Meudon et aux Bibliothèques municipales de Vernon et Asnières qui ont prêté à cette occasion des documents passionnants.
S’adaptant volontiers au jeu d’un colloque ouvert aux universitaires, aux bibliothécaires mais aussi aux non-spécialistes, les intervenants ont repris de manière très vivante et instructive les textes qu’ils avaient écrits pour l’ouvrage cité plus haut. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir de fascinantes expériences, de la volonté de la Bibliothèque impériale de s’ouvrir au « peuple » aux véritables bibliothèques populaires, en passant aussi par l’Angleterre, l’Argentine, et la Belgique (http://bbf.enssib.fr/tour-d-horizon/les-bibliotheques-populaires-d-hier-a-aujourd-hui_64613 ).
Au fil des communications, des questions du public, et de la conclusion de Jean-Yves Mollier, s’est dégagée très nettement la certitude que l’histoire des bibliothèques populaires est en pleine mutation. Beaucoup de mairies et/ou de particuliers et d’associations s’intéressent désormais au passé d’une bibliothèque populaire dans leur commune et désirent mieux en connaître la genèse. De nombreux documents émergent et permettent des analyses renouvelées. La numérisation de documents manuscrits et imprimés par des bibliothèques ou des archives donne aussi accès à des documents peu exploités jusqu’ici.
Les bibliothèques populaires auraient-elles encore de beaux jours devant elles sous des formes renouvelées? On en veut pour preuve cette initiative dans la ville rose:
http://www.ladepeche.fr/article/2014/08/11/1932467-cree-bibliotheque-400-livres-500-salaries-auchan.html
Soulignons enfin une belle coïncidence. Ken Loach a consacré son dernier film (Jimmy’s hall) à Jimmy Gralton, « coupable » d’avoir rêvé avec d’autres villageois irlandais d’une éducation populaire dans la joie et la bonne humeur. Dans le dancing de Jimmy cohabitaient en 1932 la danse, les cours de dessin, de poésie, les lectures. Or c’est à une femme que Jimmy Gralton devait son goût de la lecture et de l’instruction puisque sa mère, une ancienne ouvrière, avait longtemps animé une bibliothèque circulante…
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Tout savoir sur le colloque « bibliothèques populaires »: 6 et 7 juin 2014
11/05/2014 Agnès Sandras	Laisser un commentaire
Organisé par la bibliothèque des Amis de l’Instruction du IIIe Arrondissement, le colloque sur les bibliothèques populaires se tiendra les 6 et 7 juin 2014 à l’Arsenal (BnF). Il rassemble des intervenants de tous horizons: historiens, sociologues, conservateurs des bibliothèques, jeunes doctorants et chercheurs confirmés.
Pour assister au colloque, il faut impérativement s’inscrire en suivant ce lien: http://bai.asso.fr/wordpress/?p=2200
Conformément à la tradition des conférences des bibliothèques populaires, l’accès au colloque est gratuit. Les personnes qui assisteront au colloque pourront également visiter une petite exposition sur les bibliothèques populaires.
Signalons la parution imminente (pour le colloque) de l’ouvrage Des bibliothèques populaires à la lecture publique, aux Presses de l’enssib, dans la collection « Papiers ». On y trouvera certains textes du colloque et d’autres communications.
Rappelons enfin le programme: du colloque:
Les bibliothèques populaires d’hier à aujourd’hui
Colloque organisé par la Bibliothèque des Amis de l’Instruction, et accueilli par la Bibliothèque de l’Arsenal (BnF), 1 rue Sully, 75004 Paris. Une petite exposition
sur les bibliothèques populaires accompagne le déroulement de ce colloque.
9h15-9h30 : Ouverture du colloque (Agnès SANDRAS)
SESSION 1 – Autour du berceau des bibliothèques populaires
9h30-9h55 : Loïc CHALMEL (LISEC Alsace-Lorraine), « Le peuple et le livre – Un « trafic de livres » au XVIIIe siècle : petite histoire d’une émancipation collective »
9h55-10h20 : Carole CHRISTEN (Lille 3 et IUF), « Les bibliothèques populaires : un remède à la question sociale dans le premier XIXe siècle ? »
10h20-10h45 : Charles-Éloi VIAL (BnF), « Lectures et prêts de livres aux domestiques dans les palais de la Couronne au XIXe siècle »
10h45-11h : Questions
SESSION 2 – Les pionnières bibliothèques des Amis de l’Instruction (BAI)
11h15-11h40 : Agnès SANDRAS (BAI et BnF), « Les petites soeurs de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du 3e arrondissement : Hortes et Vernon »
11h40-12h05 : Pierre FAROUILH et Danièle MAJCHRZAK (BAI), « Promenade sur les pas des premiers lecteurs de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du 3e arrondissement »
12h05-12h15 : Questions
12h15-14 heures : Déjeuner
SESSION 3 – Des initiatives très variées dans le second XIXe siècle
14h-14h25 : Denis SAILLARD (CHCSC), « La bibliothèque de Marianne. Les bibliothèques populaires du Jura (1860-1914) »
14h25- 14h50 : Jean-Charles GESLOT (CHCSC), « Édouard Charton et la création de la bibliothèque populaire de Versailles (1864) »
14h50-15h15 : Alan BAKER (Emmanuel College), « Les bibliothèques populaires et la connaissance géographique 1860-1900 »
15h15-15h40 : Marie GALVEZ (BnF), « Histoire de la « salle B » ou salle publique de lecture « ouverte à tout venant » à la Bibliothèque nationale (1868-1905) »
15h40-15h55 : Questions
15h55-16h15: Pause café
SESSION 4 – Heurs et malheurs au XXe siècle
16h15-16h40 : Étienne NADDEO (ENC), « Les bibliothèques populaires de Paris et de la banlieue sous l’Occupation (1940-1945) »
16h40-17h05 : Claude COLLARD (BnF), « Les conférences de la société des Amis de l’Instruction de Chalon-sur-Saône dans les années 1960 »
17h05-17h30 : Isabelle ANTONUTTI (CHCSC), « Les collections des bibliothèques municipales de lecture publique ont-elles prolongé celles des bibliothèques populaires ? »
17h30-17h45 : Questions
SESSION 5 – Et les bibliothèques populaires étrangères ?
9h15-9h40 : Marie-Françoise CACHIN (Paris VII), « Introuvables bibliothèques populaires anglaises »
9h40-10h05 : Bruno LIESEN (ULB), « Les bibliothèques populaires de la Ville de Bruxelles : un réseau communal d’inspiration laïque »
10h05-10h30 : Charlotte PERROT-DESSAUX (Paris VII), « Les bibliothèques populaires argentines : quand la culture est prise en charge par « les vecinos »
10h30-10h45 : Questions
SESSION 6 – L’héritage des bibliothèques populaires : une tradition militante ?
11h-11h25 : Loïc ARTIAGA (Université de Limoges), « La bibliothèque de l’Union des coopérateurs de Limoges (1924-2014) »
11h25-11h50 : Fabrice CHAMBON (Bibliothèques de Montreuil), « Histoire et actualités de la bibliothèque communale populaire de Montreuil »
11h50-12h : Questions
12h-12h30 : Conclusion du colloque (Jean-Yves MOLLIER) et présentation de l’ouvrage
« Des bibliothèques populaires à la lecture publique », (Presses de l’enssib, 2014)
réalisé à cette occasion
bibliothèque populairecolloque
Charles Fauvéty, intellectuel, franc-maçon et fondateur d’une bibliothèque populaire (1813-1894)
16/03/2014 Etienne Naddeo	2 commentaires
Les fondateurs des bibliothèques populaires sont souvent méconnus. En-dehors de la figure de Jean-Baptiste Girard, très vite reconnu en son temps comme le fondateur et l’inspirateur de nombreuses bibliothèques populaires, l’historiographie s’est peu intéressée à ces hommes et à leurs parcours. Si quelques uns, comme Girard, furent effectivement issus du peuple, il apparaît de plus en plus que la majorité des fondateurs étaient plutôt bourgeois, sans être forcément très aisés, et parfois même clairement identifiés comme étant des intellectuels. Un exemple ici avec le cas de Charles Fauvéty, fondateur puis président de la bibliothèque populaire libre d’Asnières.
Né à Uzès en 1813, Charles Fauvéty grandit dans la bourgeoisie protestante libérale des Cévennes. Son père, Jean-David, est négociant.
Il hérite d’une très bonne culture venant de son milieu familial : une connaissance excellente de la Bible et une passion pour le livre et l’écrit. Croyant, il n’a de cesse de rechercher, toute sa vie, un équilibre entre rationalité et religion. Il montre aussi un intérêt très vite marqué pour la politique, peut-être en lien avec le souvenir de son grand-père, guillotiné comme robespierriste lors de la réaction thermidorienne. Enfin, on note chez lui une morale stricte et un certain dégoût pour les rassemblements de foule et les révolutions sanglantes : il condamne la Commune de Paris avec véhémence, heureux d’avoir quitté la ville pour ne pas avoir à la subir. Son origine sociale lui donne aussi de bonnes relations dans les milieux libéraux et une aisance financière qui lui permet ensuite de vivre sans difficulté toute sa vie. Il survit ainsi sans problème lors de ses différents échecs, hélas répétés, dans le monde de la presse.
Son adolescence et sa jeunesse sont celles d’un jeune homme de la bonne bourgeoisie. Après des études à Ste-Barbe, il dirige la bonneterie de son oncle. Cette vie de petit commerçant lui paraît cependant vite ennuyeuse et son intérêt pour la politique devient manifeste. Tour à tour saint-simonien, fouriériste, puis communiste icarien, Fauvéty se passionne pour les débats d’idée et les utopies philosophiques, nombreuses dans ce XIXe qui renouvelle la pensée politique. C’est la période de formation du journaliste et écrivain engagé qu’il devient par la suite.
C’est finalement à 32 ans que Charles Fauvéty entame une carrière de journaliste, avec la publication de « La vérité sur toutes choses » qui paraît d’octobre 1845 à janvier 1846. Cette revue mensuelle de vulgarisation s’adresse déjà aux classes populaires. Il se fait dans le même temps essayiste politique, publiant plusieurs fascicules et brochures sur des sujets d’actualité. Un Appel aux électeurs ainsi que Le système Guizot, Duchatel et Cie, la nouvelle chambre, paraissent en 1846.
Sa vie mondaine semble dans le même temps assez intense puisqu’il se marie avec Fortunée Gariot, actrice de la Comédie française et rivale de Rachel1. C’est par elle qu’il entre dans les cercles maçonniques. Il est initié en 1847 dans l’atelier misraïmide « Le Buisson ardent », sans s’y montrer toutefois très assidu.
Le 14 octobre 1847, il lance « Le représentant du peuple » avec son disciple Jules Viard2. Cette feuille politique adressée au lectorat populaire et qui porte le sous-titre « Journal quotidien des travailleurs », est d’abord quotidienne, puis hebdomadaire à partir du 15 novembre 1847. Elle redevient ensuite quotidienne après la Révolution de 1848.
Parmi les participants figure Proudhon, qui y publie quelques articles et en est le directeur éditorial. La parution s’arrête le 21 août 1848, faute de moyens. Fauvéty s’est de plus brouillé avec Jules Viard, leur vision des évènements diffèrant radicalement. Viard défend ardemment les manifestants ouvriers de juin ; Fauvéty, pourtant proudhonien au moment où la révolte gronde, se montre relativement inactif. Sa sympathie pour le mouvement ouvrier est en effet bien vite tempérée par certaines actions menées ; jugeant toute révolte coupable, encore bien plus en cas de violence, Fauvéty montre toute son aversion pour les débordements de la foule. Il adopte alors clairement la posture de l’intellectuel plus que du militant, qu’il garde ensuite toute sa vie.
Toutefois, la République installée, il se lance dans le débat public, notamment par voie de presse. De juillet à novembre 1849, paraît l’éphémère « Positif-journal des travailleurs » qu’il fonde et dirige, dans le but de donner aux lecteurs ouvriers des notions de sciences parfois très poussées (raison de son insuccès ?). Plus que jamais, l’éducation populaire semble être la priorité de Fauvéty. Son souci d’élever les classes populaires d’un point de vue économique et politique autant qu’en matières intellectuelles et morales reste constant. C’est sans doute à cette époque qu’il rencontre Jean-Baptiste Girard, futur fondateur des Amis de l’Instruction ; les deux hommes fréquentent alors le club de la Montagne, association socialiste de soutien aux quelques députés d’extrême-gauche de l’Assemblée.
Il publie ensuite, toujours en 1849, un Programme politique, puis se lance la même année dans une ligue pour l’abolition des impôts, qu’il fonde sans grand succès là encore3. Il s’associe ensuite à Charles Renouvier pour rédiger un ouvrage traitant de la réforme des institutions, Gouvernement direct. Organisation communale et centrale de la République, qui paraît en 1851. Il adhère aussi à la Banque du Peuple lancée par Proudhon et siège au sein de sa première Commission. A sa manière il prend part, lui aussi, au bouillonnement d’idées et d’initiatives, plus ou moins fructueuses, de 1848.
L’Empire ouvre une période moins riche dans la vie politique et engagée de Charles Fauvéty.
Il se retire en grande partie du monde de la presse, mais publie toujours quelques essais de temps à autre ; c’est surtout dans la Franc-maçonnerie qu’il se montre alors très actif. Il intègre la loge de « La Renaissance » à Paris en 1858, dont il devient vénérable en 1860. Il est ensuite élu l’année suivante au Conseil de l’Ordre, dirigé par le Grand Maître, le maréchal Magnan, nommé peu de temps auparavant par l’Empereur. Le Conseil est installé rue Cadet jusqu’en 1867.
Ses préoccupations intellectuelles deviennent simultanément plus métaphysiques et religieuses. Il semble là encore que la censure impériale, qui le pousse à aborder différemment son activité de journaliste, détourne aussi sa réflexion, au moins pour un temps, des sujets politiques. Il fonde alors avec Charles Lemonnier « La revue philosophique et religieuse », mensuel paraissant de mai 1855 à janvier 1858. Il publie aussi à cette époque Aspirations vers une religion rationnelle (1855), Religion universelle. Réalité. Qu’est-ce que la religion ? en 1861, puis un catéchisme à l’usage de l’aspirant à l’initiation : philosophie maçonnique (1862). Dans ces ouvrages, il tente de définir une religion « rationnelle » et universelle, mais reprenant aussi certaines valeurs de la République ; fraternité, laïcité, aussi étrange que cela paraisse, et démocratie. Bien avant qu’il soit question d’un ralliement des catholiques à la République, cette philosophie complexe, se conçoit comme une tentative pour concilier la foi et le projet de société démocratique défendus tout deux en parallèle par Fauvéty. Fidèle à sa philosophie déiste mais « laïque », il tente ainsi de faire de la Franc-maçonnerie une religion laïque et, peut-être, officielle. Cette volonté se manifeste en 1859 par la publication d’un article dans trois numéros du « Monde maçonnique », « La Franc-maçonnerie est-elle une religion ? ». Le débat provoqué en France par cet article divise la Franc-maçonnerie durant les vingt années suivantes. Fauvéty se heurte en effet dans son projet à ses confrères chrétiens, réunis autour de Massol. Malgré de nombreux libelles, textes et fascicules, il ne parvient pas à obtenir un compromis satisfaisant à ses yeux, restant exigeant sur cette question.
Dans les années 1860, l’Empire devient plus libéral et Fauvéty reprend ses activités de journaliste politique. Il se lance dans une dernière grande entreprise, celle de « La Solidarité », publiée de 1866 à 1870. Fondateur et rédacteur en chef de cette ultime publication destinée toujours aux classes populaires, il se définit alors lui-même comme un « libre-penseur croyant ».
Bien connu des milieux intellectuels parisiens, il entretient de nombreuses correspondances et se lie notamment avec Joseph Benoît4. Il signe également un « Appel aux démocrates » rédigé par Antide Martin, en faveur du système coopératif. La vieillesse réduit toutefois considérablement ses activités.
Partisan de la IIIe République face aux conservateurs, il condamne néanmoins la Commune, en raison des débordements, violences et pillages qui l’accompagnent. Il est tout aussi indigné par la répression versaillaise. Retiré dans sa propriété d’Asnières, le vieux maître fait figure d’intellectuel bougon et déçu.
Il participe tout de même à la fondation de la bibliothèque populaire, dont il est un des premiers donateurs, puis le premier vice président. Dans le fonds de livres, ses ouvrages figurent en bonne place dans la série “Philosophie-Morale-Religion”, au côté des grands penseurs chrétiens (La Rochefoucauld, Bossuet) ou athées (Helvétius, Diderot). Figurant parmi les douze donateurs originels (chiffre évocateur) de la bibliothèque, il n’hésite pas non plus à y investir ses propres économies, prêtant de l’argent à l’association menacée par les dettes en 1872. Seul rentier parmi les 21 administrateurs du premier Conseil de la bibliothèque, il n’en est pas moins d’accord avec eux pour fixer le programme de lecture de l’association. Le roman est rejeté dans tous ses discours, toléré seulement pour l’attrait, déjà très grand, qu’il exerce sur les lecteurs. L’histoire, au contraire, a valeur d’exemple et des crédits importants lui sont destinés lors des premiers achats de livres. L’accent est mis aussi sur “l’Economie politique”, série créée dès les débuts de la bibliothèque et comprenant des auteurs tels que Marx, Fourier ou encore Kropotkine. Une série “Livres pour enfant” apparaît également très tôt, réalisant toutefois très peu de prêts. On ne peut cependant qu’être étonné par la précocité de cette préoccupation pour le jeune public, bien avant que la “lecture publique” n’en fasse une de ses activités majeures !
En 1873, Girard lui cède sa place de président qu’il occupe jusqu’en 1876, date à laquelle il se retire. Il devient peu à peu aveugle, au point de l’être quasiment dans les années 1880. A la fin de cette décennie, il donne à la bibliothèque populaire plusieurs centaines de volumes de sa bibliothèque personnelle.
La fin de sa vie est l’occasion d’un retour, dans ses derniers essais, sur la question religieuse. En 1874, paraît un Catéchisme philosophique de la religion universelle, puis La religion laïque, organe de régénération sociale (1876).
Dans ses dernières années, il parvient encore à publier deux ouvrages qui élargissent son propos, toujours très teinté de religion, aux sciences, avec Nouvelle révélation. La vie. Méthode de la connaissance en 1892 et, deux ans plus tard, Théonomie : démonstration scientifique de l’existence de Dieu.
Il laisse quelques disciples, dont Jules Jacques Toussaint Lessard, dit P. Verdad, qui devient évêque gnostique5.
Il meurt à Asnières où il est enterré, le 11 février 1894, et repose non loin de Jean-Baptiste Girard.
Index non exhaustif des œuvres publiées de C. Fauvéty6
La chambre devant le pays. Le système. Politique extérieure. Politique intérieure. Le cabinet du 29 octobre, l’entente cordiale. La corruption électorale. Appel aux électeurs, Paris, 1846
Le système Guizot, Duchatel et Cie, la nouvelle chambre, Paris, 1846
Catéchisme d’économie politique et industrielle, question du libre échange, Paris, Moquet, 1847, 51 p.
Mémoire en faveur de la comédie française, adressé à la Chambre des Députés, Paris, impr. de E. Proux, 1847, 31 p.
Programme politique, Paris, Braux, 1849, 47 p.
Organisation communale et centrale de la République : projet présenté à la nation pour l’organisation de la commune, de l’enseignement, de la force publique, de la justice, des finances, de l’état ; gouvernement direct, rédigé avec C. Renouvier, Paris, Librairie républicaine et de la Liberté de penser, 1851, 421 p.
Aspirations vers une religion rationnelle, Paris, 1855, 27 p.
Du principe de nationalité, l’Italie, Paris, E. Dentu, 1859, 31 p.
« La franc-maçonnerie est-elle une religion ? », Le monde maçonnique, 1859.
Religion universelle. Réalisation. Qu’est-ce que la religion ? Premier discours, Paris, Librairie de la Vie morale, 1861, 32 p.
Catéchisme à l’usage de l’aspirant à l’initiation : philosophie maçonnique, Paris, Librairie de la Vie morale, 1862, 50 p.
Sur la reconnaissance du Grand Orient comme établissement d’utilité publique, Paris, A. Lebon, 1863, 24 p.
La question religieuse, Paris, Librairie agricole de la Maison rustique, 1864, 2 fasc.
Critique de la « morale indépendante », épître à Massol, Paris, bureaux de « l’Alliance religieuse universelle », 1865, 10 p.
Catéchisme philosophique de la religion universelle, Paris, H. Bellaire, 1874, 36 p.
La religion laïque, organe de régénération sociale, Paris, rue des Moines, 1876, 16 p.
Nouvelle révélation. La vie. Méthode de la connaissance, Paris, Librairie des sciences psychologiques, 1892, 244 p.
Théonomie : démonstration scientifique de l’existence de Dieu, Nantes, Lessard, 1894, 291 p.
1 Fortunée Gariot, dite Mlle Maxime, 1811-1887, entre à la Comédie Française en 1842. Elle est aussi présidente de cercles ésotériques et gnostiques, avant de devenir vénérable de la loge d’adoption « Le Temple des Familles ». Elle tient salon deux fois par semaine avec son époux dans leur appartement du 13, rue de la Michodière, de 1850 à 1869.
2J. Viard (1810-1865), né à Rouen, monta à Paris pour tenter une carrière d’écrivain, mais resta journaliste toute sa vie. Collaborateur du Représentant du peuple, puis du Travail à Dijon avec Baudelaire, il ne publia qu’un seul livre, Les petits bonheurs de la vie humaine, et mourut à Paris dans une très grande misère.
3 Cette ligue n’aura semble-t-il aucune véritable activité après la rédaction de son manifeste.
4 Les deux hommes se connaissaient au moins depuis le début des années 1850, puisque J. Benoît avait déjà signé le projet Gouvernement direct (voir notre Index non exhaustif des œuvres publiées de C. Fauvéty), en 1851.
5 Peu de renseignements sur ce personnage qui fonda par la suite une petite maison d’édition à Nantes, publiant une revue. Il édita ou réédita certaines œuvres de C. Fauvéty après la mort de celui-ci et sa maison d’édition fut en contact avec la bibliothèque populaire d‘Asnières dans les années 1890.
6 Cet index ne tient pas compte de certaines parutions non datées, comme Profession morale à l’usage des hommes de bonne volonté, de certains articles parus dans la presse, ainsi que de traductions établies et publiées par C. Fauvéty.
Un dossier conservé aux Archives nationales sur une partie des concessions de livres accordées aux bibliothèques populaires de la Drôme permet une visite très vivante de ces bibliothèques vers 1900. En effet, le ministère de l’Instruction publique se montre alors plus exigeant quant aux règles à respecter pour obtenir des ouvrages de l’Etat. La bibliothèque populaire qui souhaite étoffer ses fonds doit en faire la demande au préfet du département, lequel la transmet en donnant son avis au Ministère. Celui-ci va vérifier en particulier que ladite bibliothèque prête gratuitement tous ses livres aux habitants de la commune et que ses statuts prévoient bien qu’en cas de dissolution les ouvrages reviendront à l’Etat. Il s’ensuit donc des échanges appuyés sur divers documents dont la variété permet de mieux connaître ces bibliothèques populaires:
– enquête émanant du ministère, généralement remplie par le bibliothécaire et signée par le maire. Aux questions fermées (nombre d’ouvrages, heures du prêt…), s’ajoute un espace à la fin du formulaire où des précisions peuvent être apportées.
– statuts de la bibliothèque
– rapports éventuels des inspecteurs des bibliothèques
– lettres émanant du maire, du président de la bibliothèque; des députés; échanges entre le préfet et le ministère; etc.
– listes des concessions d’ouvrages accordés
Dans un précédent billet, j’évoquais les beaux noms des bibliothèques populaires. Ceux de la Drôme reflètent le combat pour l’instruction mené par les Républicains:
Commune (dans l’ordre des sous-dossiers des communes entre les lettes P et V) Nom de la bibliothèque populaire (date de fondation [np= non précisée])
Ponsas Bibliothèque populaire communale (np)
Rioms Bibliothèque populaire (1913)
Romans Bibliothèque populaire communale (1883)
Romans Bibliothèque populaire libre de la Bourse de Travail de Romans et Bourg de Péage (1905)
Romans Bibliothèque populaire du Cercle démocratique (1901)
Sahune « La lecture pour tous » (1907)
Saillans Bibliothèque populaire communale (1893)
Saillans Bibliothèque de la Société républicaine d’Instruction (1887)
Saint-Agnant-en-Vercors Bibliothèque scolaire et populaire (1906)
Saint-Donat Bibliothèque populaire laïque (1909)
Saint-Martin d’Albon Bibliothèque populaire (1900)
Saint-Nazaire-le-Désert Bibliothèque populaire communale (1883)
Saint-Paul-Trois-Châteaux Bibliothèque populaire libre, «　La Tricastine littéraire　» (1906)
Saint-Restitut Bibliothèque populaire de l’Association amicale des Anciens élèves (1908)
Saint-Uze Bibliothèque populaire libre du Cercle de la Jeunesse républicaine de Saint-Uze (1905)
Saint-Romain d’Albon Bibliothèque populaire municipale (np.)
Séderon Bibliothèque populaire (np.)
Séderon Société de lecture de Séderon (np.)
Tain-Tournon Bibliothèque populaire du Cercle républicain démocratique de Tain-Tournon,«　Bibliothèque d’éducation sociale　» (1902)
Nyons Bibliothèque de la Société l’Union ouvrière de Nyons (1889)
Vinsobres Bibliothèque populaire de la Société de lecture de diction et de musique de Vinsobres («l’abeille vinsobraise ») (1906)
Vercoiran Bibliothèque de la Société des « Amis réunis » (1898)
Valence Bibliothèque de la Bourse du Travail (np.)
Valence Bibliothèque populaire libre (1851; 1872)
Valence Bibliothèque de de la chambre syndicale typographique valentinoise (1881)
Valence Bibliothèque populaire du Cercle républicain démocratique de Valence (1901)
Valence « Bibliothèque du Foyer du Soldat » de l’association polytechnique de Valence　(1901)
Les dates des fondations nous rappellent qu’il y a en effet plusieurs périodes d’effervescence pour les bibliothèques populaires. La première, sous le Second Empire, correspond surtout à des initiatives privées. Sous la IIIe République, la création de bibliothèques populaires est encouragée par certains préfets et/ou députés. On note donc, selon les départements, une accélération des créations selon la personnalité et les engagements des hommes politiques et des fonctionnaires.
La Drôme est célèbre pour la bibliothèque protestante de Dieulefit, exemple de Société de propagande ayant pratiqué le prêt avant même la loi autorisant les bibliothèques populaires. On voit que dans un deuxième temps, des bibliothèques se sont créées dans les années 1880 pour fournir des lectures aux ouvriers (Nyons, Valence). Enfin, une troisième période est propice dans les années 1900, associée à un nouvel élan républicain dans un contexte anticlérical.
Dans « L’organisation d’un espace public de la lecture autour de 1880: Les bibliothèques populaires dans la Drôme et en Ardèche », Mariangela Roselli a montré avec brio combien les bibliothèques populaires drômoises avaient joué un rôle essentiel dans la décennie 1873-1885, s’engageant pour l’instruction du peuple en relation étroite avec l’ordre social et politique1. Elle s’appuyait pour ce faire sur les réponses à l’enquête de 1873 lancée par Jules Simon sur les bibliothèques populaires conservées par les archives départementales de la Drôme.
La vitalité observée par Mariangela Roselli pour la décennie 1880 ne se dément pas vingt ans plus tard. Les quelques exemples de la fin de l’alphabet (communes entre les lettes P et V) conservés par les Archives nationales permettent de dessiner un espace de la lecture très convoité par les cléricaux comme les anticléricaux. Le maillage en paraît désormais assez serré. A Rioms, selon l’enquête remplie en 1914, une bibliothèque vient d’être ouverte l’année précédente dans un village de 51 habitants. Elle est située dans l’école, et gérée par institutrice aux heures de récréation, mais il ne s’agit pas d’une « scolaire ». Demandant des concessions d’ouvrages, le maire indique:
Grâce au dévouement de notre institutrice communale Melle Bonfils, les élèves qui ont dépassé l’âge scolaire ont conservé le goût de la lecture. Le conseil municipal, secondant leurs bonnes intentions a voté sur le budget communal une somme de 25 francs pour fonder une bibliothèque communale, mais notre commune est si petite et si pauvre qu’elle ne peut supporter de lourds sacrifices.
Dans les plus grandes villes, des créations nouvelles, conduisent même à la coexistence de plusieurs bibliothèques. A Romans, trois fonctionnent simultanément, et à Valence, on monte jusqu’à 52 ! Cette inflation explique sans doute en partie le délitement des associations après la Première Guerre mondiale car le ministère répartissait les concessions de livres pour une même ville. Leur concurrence se retournait donc contre elles.
Les nouvelles fondations, après 1890, se réclament pour la plupart de valeurs républicaines et anticléricales qui font hésiter à la fois les inspecteurs des bibliothèques et le gouvernement. Ainsi, à Saint-Uze, en 1903, le président du « Cercle de la jeunesse républicaine » s’indigne auprès du député:
Le gouvernement a tort de nous refuser ce que nous lui demandons car il est avéré que notre société doit exister, et ce n’est pas pour les simples raisons que l’on nous donne qu’il faut que l’œuvre que nous avons entreprise reste lettre morte.
Vous avez sans nul doute appris que la Société Jeunesse républicaine avait été créée à seule fin de faire la contrepartie au cercle catholique installé et dirigé depuis trois ans par le curé Gauthier. Cet individu aidé par la bourgeoisie qui ne lui ménage pas ses bonnes grâces et son argent cherche depuis à diviser le pays.
N’ayant rien pu obtenir des citoyens de ceux qui ont droit au bulletin de vote, il s’est rabattu sur les jeunes, pensant à juste raison qu’une pression de plusieurs années, qu’un abrutissement continu du cerveau, lui procurerait plus tard une phalange d’électeurs qui marcheraient selon sa volonté et principalement contre tous les principes de la Révolution.
Comprenant ce danger, nous avons voulu l’éviter.
Le président de « L’abeille vinsobraise » tient sensiblement le même discours au ministre de l’Instruction publique en 1909. La petite bibliothèque ouvre tout l’hiver pour ses 80 lecteurs:
Cette jeune association est très populaire dans la commune car en dehors du côté éducatif, elle est destinée à faire échec au patronage clérical existant ici mais presque à l’état d’embryon , grâce à l’importance de notre groupement.
Le maire de Vinsobres souligne de son côté que l’association « animée de l’esprit laïque et républicaine, travaille pour conserver à notre modeste village son antique renom républicain dont nous sommes fiers ».
Le militantisme évident de ces associations dérange parfois. Ainsi, Ulysse Robert, à qui l’on a confié une mission dans la Drôme au cours de laquelle il doit visiter les « publiques » et les « populaires », se sentant mal reçu en 1902 à la Bibliothèque populaire du Cercle démocratique de Romans, élargit-il ses critiques aux bibliothèques populaires de ce style. Les passages soulignés l’ont été par l’administration…
Fondée à la fin de l’année 1901, elle se compose d’environ 200 volumes provenant de l’importante concession faite par le 24 novembre et le reste de dons faits par les membres du cercle. Elle est installée dans une salle du café où le cercle tient ses réunions. Les volumes sont estampillés , mais non catalogués. Il en est sorti cinquante cinq, ce qui est peu pour une association de 350 membres. Le bibliothécaire, jeune homme « au chapeau vissé », mais poli d’ailleurs, ne m’a pas paru apprécier comme elle le mérite la libéralité du Ministère; elle ne répond pas suffisamment aux « tendances » du Cercle ; les ouvrages relatifs à la révolution et à la République de 1848 y seraient plus consultés.
Que j’en ai vu de ces cercles, à Bourges, à Châlons-sur-Marne, à Limoges, à Perpignan et ailleurs, où l’on a demandé au Ministère des livres que l‘on a laissé pourrir, ou que l’on n’a même pas feuilletés ou encore que le tenancier du cercle a gardés pour se couvrir des frais de loyer, de gaz ou de consommations non payés. Voir le dossier du Cercle des employés des Ponts et chaussées de Perpignan. Le Ministère sera, paraît-il, prochainement saisi d’une nouvelle demande de concession d’ouvrages répondant mieux aux « tendances » des membres du cercle. Je laisse à l’administration le soin de décider s’il y a lieu d’y donner suite.
Cite this article as: Agnès Sandras, "« Chapeau vissé »: les bibliothèques populaires de la Drôme, fer de lance de l’anticléricalisme dans les années 1900?," in Bibliothèques populaires, 21/11/2013, http://bai.hypotheses.org/747.
Mariangella Roselli, . « L’organisation d’un espace public de la lecture autour de 1880: Les bibliothèques populaires dans la Drôme et en Ardèche », Politiques locales enjeux culturelles, les clochers d’une querelle, XIXe-XXe siècles sous la direction de Vincent Dubois avec la collaboration de Philippe Poirrier, Comité d’histoire, La Documentation française, 1998 [↩]
voir tableau ci-dessus [↩]
Au XIX e siècle, certaines bibliothèques populaires organisèrent des conférences gratuites. La Bibliothèque des Amis de l’instruction du IIIe arrondissement parisien (BAI), sise au 54 rue de Turenne, tient à conserver cette tradition.
Nous nous intéressons cette année à l’individualisme et à la coopération, qui ont joué un rôle important dans la fondation des bibliothèques populaires.
Attention, l’entrée est libre dans la limite des places disponibles … Les soirées de lecture débutent à 19 h 30.
1) Bernard Desmars, Les fouriéristes : expériences phalanstériennes et réalisations coopératives, éducatives et mutualistes, 10 octobre 2013.
2) Olivier Chaïbi, Pierre-Joseph Proudhon et le mutualisme, Quelles influences sur la Bibliothèque des Amis de l’Instruction ?, 7 novembre 2013.
3) Maurice Schuhmann, Les Penseurs individualistes et leur idée de la société (Max Stirner et Friedrich Nietzsche), 5 décembre 2013.
4) Stéphane Beau, Georges Palante, un individualiste altruiste, 30 janvier 2014.
5) Goulven Le Brech, Jules Lequier (1814-1862) : la question de la liberté, 13 février 2014.
6) Clément Arnoult, Han Ryner, du crime d’obéir au rire du sage, 6 mars 2014.
7) Anne Steiner, Les anarchistes individualistes et l’Éducation : conceptions pédagogiques et dispositifs autodidactes, 10 avril 2014.
8) Philippe Oriol, Jehan-Rictus ou le moyen de parvenir…., 15 mai 2014.
9) Daniel Lerault, Solitaire et solidaire Panaït Istrati, 12 juin 2014.
Eugénie Second Weber (1867-1945) Photographie Touranchet1
La bibliothèque des Amis de l’Instruction du IIIe Arrondissement, fondée en 18612, a rapidement eu des petites sœurs parisiennes. Parmi les plus jeunes, celle du XIe arrondissement. A la différence de son aînée, elle ne naît pas sous le Second Empire, mais sous la Troisième République en 1877. Bien des personnalités se pressent autour de son berceau, soucieuses pour certaines de montrer ainsi qu’elles appuient une initiative (censée être ?) populaire.
Les bibliothèques des Amis de l’Instruction ont très vite mis en place des conférences destinées à renforcer l’instruction que l’on trouvait dans les livres. Cette initiative qui avait suscité bien des méfiances et une très grande surveillance de la part des autorités impériales s’épanouit sous la Troisième République. Les conférences font toujours l’objet d’une surveillance mais elles sont un peu moins difficiles à organiser et elles peuvent attirer, si les orateurs sont célèbres, une foule de gens. Très avisés, les fondateurs de la Bibliothèque du XIe se placent sous la protection de Léon Gambetta, lequel accepte la présidence d’une conférence dans la célèbre salle du Tivoli-Vauxhall. Il prend alors place sur l’estrade en compagnie d’une douzaine de sénateurs et députés parisiens. Sa présence a attiré pas moins de trois mille personnes qui seront récompensées par un court mais efficace discours à la fin de la séance. Le député parisien en profite pour faire le lien avec sa lutte politique :
Après les applaudissements qui accueillent ce discours, M. Gambetta remercie successivement l’orateur et l’assistance de la sympathie dont ils ont fait preuve envers l’œuvre. L’illustre député de Paris rappelle que dimanche dernier, il présidait, à Montparnasse une réunion du même genre, et qu’il la félicitait de son concours empressé à une œuvre d’enseignement mutuel. « Ces félicitations, ajoute M. Gambetta, je les renouvelle aujourd’hui et j’acquiers une nouvelle preuve de ce que peut le capital intellectuel d’une nation. Le temps n’est plus où avec une main si avare on distribuait l’instruction ; la science est un patrimoine sacré que l’on doit restituer à tous ceux qui sont capables de le recevoir. ». L’orateur dit encore qu’en fondant des bibliothèques populaires les citoyens font l’éducation du suffrage universel. Il n’y a dans ces généreux efforts rien qui doive inquiéter personne, puisque les bibliothèques sont autorisées par la loi. En outre les organisateurs de ces associations sont animés du même esprit : l’amour commun de la patrie. « Et par amour de la patrie, termine M. Gambetta, j’entends la haine d’un parti dont les jours sont comptés. Car je puis dire que ceux qui nous gouvernent savent aussi bien que nous les moyens à employer pour faire respecter la République et sauver la société moderne des atteintes de l’ultramontanisme ! » Cette chaleureuse allocution est saluée par l’assistance aux cris de : Vive Gambetta ! Vive la République ! 3
Grâce à cette conférence, la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du XIe arrondissement reçoit des fonds. Gambetta termine en effet sa harangue en incitant les auditeurs à verser une obole. On sait que les frais engagés pour la conférence ont été de 372 francs environ alors que les dons et conférences ont rapporté 1793 francs4 . Cet astucieux parrainage permet aussi à la Bibliothèque de se faire connaître puisque la conférence a drainé nombre d’admirateurs de Gambetta et qu’elle est narrée dans les journaux. De plus, avant le discours tant espéré, en « première partie » les auditeurs ont entendu un historique des bibliothèques des Amis de l’Instruction et un discours de M. Tolain sur le livre, lequel selon le journaliste présent a également soulevé l’enthousiasme :
Ce que nous réclamons aujourd’hui, mesdames et messieurs, dit l’honorable sénateur, bien des penseurs et des patriotes l’ont réclamé avant nous. Tout le monde est d’accord pour que l’instruction primaire soit obligatoire et laïque, mais cela ne suffit pas, il faut une éducation plus étendue, afin que les travailleurs sachent autre chose que lire, écrire et compter. Au moment où l’enfant entre en apprentissage, où il quitte la famille pour l’atelier, il perd peu à peu l’habitude de l’étude, et les exemples qu’il trouve sous ses yeux éveillent trop souvent ses instincts au détriment de sa vigueur physique et de sa moralité. C’est à ce mal qu’il appartient d’apporter un prompt remède, et ce remède, c’est l’étude, le livre. (Très-bien !) Il y a dans notre société deux grandes catégories de citoyens : les savants et les ignorants. Les uns sortent des lycées, des facultés, des écoles supérieures, et par droit de naissance deviennent savants ou du moins ont sous la main tous les trésors pour le devenir. Les autres, préoccupés du pain quotidien, vivent d’une vie végétative, sans avoir pu goûter les délassements de l’esprit. Ces deux catégories de citoyens sont séparées l’une de l’autre, ne se connaissant pas, s’estiment médiocrement.
Il faut qu’une éducation populaire les rapproche et fasse des arts et des sciences le patrimoine commun de la nation ! (Applaudissements.)
L’orateur montre ensuite comment une bibliothèque organisée avec des cours, des conférences , peut être le germe de véritables facultés à la portée du peuple. Ce n’est pas du nombre des livres, mais de leur choix qu’il faut se préoccuper. Un homme expérimenté, ayant déjà la pratique de l’enseignement, est indispensable à la tête d’une pareille œuvre.5
Afin de rendre plus accessible son discours sur la nécessité des bibliothèques populaires, M. Tolain se laisse aller à une confidence sur sa propre fréquentation des bibliothèques dans sa jeunesse qui est fort éclairante :
Quand j’étais enfant, il n’était pas question de bibliothèques populaires. J’avais la passion des livres et une seule bibliothèque existait dans mon quartier, celle de Sainte-Geneviève, ouverte seulement jusqu’à 10 heures du soir.
Mon âge m’en défendait l’accès, et chaque fois que je voulais m’y introduire, un vieux sergent me barrait la route en disant : « Vous êtes trop jeune, on ne passe pas ! » Un jour, je parvins pourtant à arriver au bibliothécaire, un brave homme, qui se laissa émouvoir par mon insistance et leva la consigne en ma faveur.
Ah ! mes chers amis, si vous saviez comme je me précipitai sur tous les livres et comme je les dévorai, sans suite, au hasard, pêle- mêle ! Par une rude expérience, j’ai compris combien il est dangereux pour le lecteur de n’avoir pas de méthode et voilà pourquoi je vous conjure d’éviter cet écueil.6
On l’aura compris, Tolain prône donc des bibliothèques populaires où le choix des livres n’est pas laissé au peuple lui-même… Quelques mois plus tard, il semble d’ailleurs avoir soutenu à la Bibliothèque populaire du XIe arrondissement un groupe dont un des membres aurait acheté autoritairement pour 900 francs de livres « sans consulter le Conseil ni sur la dépense ni sur le choix des livres ».7
Ce lectorat qui ne trouve donc pas forcément les ouvrages qu’il aurait souhaité voir figurer sur les rayonnages de la bibliothèque, se rattrape quelque peu dans sa liberté de choix au milieu des ouvrages qui lui sont proposés. Comme à l’habitude, on retrouve une forte propension à choisir des ouvrages de « délassement » plutôt que d’instruction. Le bilan dressé en février 1878 est le suivant :
Les auteurs les plus demandés sont, pour les romans : Erckmann-Chatrian, Eugène Sue, George Sand, Jules Verne, etc.
En histoire : Michelet, Louis Blanc, Henri Martin, Anquetil et même Rollin.
La Bibliothèque compte environ 220 lecteurs, se partageant comme suit :
Romans, 120 ; Histoire, 60 ; Littérature, 10 ; Voyages et Géographie, 8 ; Hygiène et Médecine, 6 ; Industrie, 4 ; Sciences, 2.8
Dix ans plus tard environ, une jeune femme se rendait à cette bibliothèque. Rappelons en effet que les Bibliothèques des Amis de l’Instruction avaient à cœur d’accueillir un lectorat féminin et que pour cela les femmes payaient une cotisation inférieure de moitié à celle des hommes. C’est une jeune actrice, trop pauvre pour acquérir elle-même ses ouvrages et qui souhaite lire Euripide. La demande pose problème au bibliothécaire qui craint un refus du Conseil d’administration de la Bibliothèque (pour des raisons morales? ou pragmatiques? on ne sait). Il feint donc d’acheter un roman de Dumas pour pouvoir procurer à la comédienne le texte demandé… Cinquante ans plus tard, Mme Segond Weber tient à raconter au Monde Illustré cet épisode :
C’est une jeune Parisienne pauvre qu’avait élue en vous le génie méditerranéen de la tragédie. C’est Paris, tel qu’il est, qui vous a fait ce que vous êtes. Quand l’éclosion de votre âme d’artiste, développant en vous les appétits de l’intelligence, vous poussa à des lectures toujours plus vastes, c’est la bibliothèque populaire du onzième arrondissement qui vous prêta les livres. Et le jour où la préface que Racine mit à Phèdre vous donna la curiosité de lire Euripide, le bibliothécaire s’arracha les cheveux à l’audition de votre requête. Point d’Euripide sur ses rayons ! Il prit sur lui d’en acheter un, mais il craignit d’être désapprouvé pour cette acquisition insolite, et il trouva le moyen de la déguiser sous l’entrée d’un roman de Dumas père, de consommation incontestablement plus courante.9
image provenant du site http://www.lesarchivesduspectacle.net; libre de droits [↩]
voir les premiers billets [↩]
P. Gallery des Granges, « La Réunion du Tivoli-Vauxhall », Le XIXe siècle : journal quotidien politique et littéraire, 30 janvier 1877 [↩]
D’après le compte-rendu de 1878 [↩]
l’affaire est longuement narrée dans un compte rendu « imprimé aux frais d’un membre du Conseil » en 1878, adressé aux sociétaires [↩]
« Mme Segond Weber, tragédienne », Le Monde illustré , 27 juin 1936 [↩]
Les bibliothèques populaires à l’Exposition universelle de 1867 (3. Une pluie de médailles pour les bibliothèques des Amis de l’Instruction)
10/09/2013 Agnès Sandras	Laisser un commentaire
Il me faut enfin donner le palmarès dont vous aurez déjà deviné qu’il est sans surprises. Encore que… !
Rappelons, pour plus de clarté, que la liste générale des récompenses décernées lors de l’Exposition de 1867 distingue les exposants et les coopérateurs de chaque classe avec la gradation suivante1 :
* hors concours
* grands prix
* médailles d’or
* médailles d’argent
* médailles de bronze
* mentions honorables
On découvre parmi le palmarès de la classe 90 les bibliothèques populaires et/ou leurs fondateurs suivants.
En qualité d’exposants :
– sont médaille d’argent : la Bibliothèque populaire des Amis de l’Instruction, Paris (n° 47)
– médaille de bronze : la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin, Mulhouse (n° 54); la Société alsacienne pour les bibliothèques populaires, Colmar (n° 46); la Société des bibliothèques communales, Aisne (n° 41); la Société des bibliothèques aveyronnaises, Rodez (n° 43); la Bibliothèque populaire, Dieulefit (n° 55); la Société des livres utiles, Paris (n° 40)
– se voient décerner une mention honorable : bibliothèque du 5e arrondissement (n° 48); bibliothèque du 8e arrondissement (n° 49); bibliothèque du 11e arrondissement (n° 50); Viard, Hortes, bibliothèque communale (n° 59); Leclaire, Herblay, bibliothèque communale (n° 57)
En qualité de coopérateurs :
– médailles d’argent : Girard, pour sa participation à la création des premières bibliothèques populaires (n° 47); Jean Macé, pour le développement des bibliothèques communales du Haut-Rhin (n° 54)
C’est donc incontestablement la Bibliothèque des amis de l’Instruction qui se taille la part du lion avec une médaille d’argent (dont on ne sait si elle est générique ou concerne spécifiquement la bibliothèque fondatrice du 3e arrondissement), trois mentions honorables car les bibliothèques d’arrondissement sont aussi créées par les Amis de l’Instruction (quatre si l’on considère que la bibliothèque d’Hortes est la petite soeur rurale2 ) et une médaille d’argent pour son fondateur, Jean-Baptiste Girard.
Cette pluie de médailles pose question. Comment une bibliothèque, fondée par des artisans et ouvriers aux opinions politiques peu en phase avec le pouvoir impérial, a-t-elle pu obtenir des récompenses ? Rappelons en effet que son fondateur a été arrêté en 1850 pour réunion non autorisée et qu’il était alors connu pour ses sympathies socialistes3. Rappelons aussi que le pouvoir municipal du IIIe arrondissement, ému des discussions que tenaient les membres de la bibliothèque dans la cour de la mairie, et de leur volonté d’acquérir librement des ouvrages tels que ceux de Proudhon, avait demandé la dissolution de l’association en 1863. Que doit-on en conclure ? Que depuis 1863, la bibliothèque du IIIe arrondissement, désormais dirigée par Auguste Perdonnet, directeur de l’Ecole centrale des Arts et manufactures, un proche du pouvoir impérial, ne suscite plus la méfiance des autorités, de même que Girard, qui avec le soutien de l’aide de camp de Napoléon III, le colonel Favé, a fondé la Société Franklin afin de propager l’oeuvre des bibliothèques populaires ? Qui est le manipulateur ? Girard, qui en acceptant de travailler avec le cercle proche de l’empereur, parvient à fonder et développer les bibliothèques populaires ? Perdonnet, qui en lui octroyant son soutien, exercerait ainsi une surveillance et infléchirait le projet dans un sens paternaliste ?
Les recherches menées jusqu’ici ont plutôt présenté Girard comme un héros recommençant inlassablement son ouvrage dans un autre endroit dès que son indépendance était menacée. Il me semble néanmoins intéressant d’explorer une troisième voie. Auguste Perdonnet et Jean-Baptiste Girard, bien que provenant de milieux sociaux et de cercles politiques différents, ont pu tous deux être mus par le désir de créer des bibliothèques populaires. Le plus influent, débordé par ses fonctions diverses (Perdonnet était un ingénieur des chemins de fer très actif, le président de l’association polytechnique, etc.), aurait ainsi aidé discrètement Girard à réaliser leur rêve commun. En effet, Perdonnet avait déjà tenté de créer une bibliothèque pour l’association polytechnique et, par ailleurs, s’investissait énormément dans l’enseignement aux ouvriers. Perdonnet présidant l’association polytechnique, rivale de la philotechnique, on a pu en déduire qu’il existait entre eux un fort antagonisme car Girard après avoir été l’élève de la philotechnique en était devenu l’agent. Le fait que Girard s’est éloigné de la Bibliothèque des amis de l’instruction lorsque celle-ci a dû se donner Perdonnet pour président et qu’il n’ y est revenu qu’à la mort de celui-ci a conforté cette hypothèse. On constate d’ailleurs que lorsque Perdonnet accepte la présidence de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction, les membres du conseil qui étaient professeurs à l’Association philotechnique disparaissent. Toutefois, au-delà de ces rivalités, l’étude d’événements pourtant très officiels et très surveillés comme l’Exposition de 1867 montre qu’il existe un solide réseau de personnages influents autour des bibliothèques populaires.
Ph. Pompée, le vice-président du comité d’organisation de la classe 90, déplorait dans un pré-rapport le peu de candidatures4. Il est certain que du côté des naissantes bibliothèques populaires, les candidatures ne pouvaient pas être innombrables. Néanmoins, si les archives de l’Exposition de 1867 n’ont pas gardé trace de refus d’admission de ce type d’association, il existe au moins un exemple de candidature non retenue dans les archives du ministère de l’Instruction publique, celle des Bibliothèques populaires de la Sarthe. Datée de janvier 1867, peut-être était-elle tout simplement trop tardive.
Il est en tout cas évident qu’on se trouve en présence d’un réseau de quelques dizaines de personnes qui se favorisent mutuellement, sans doute dans l’espoir de se faire connaître du grand public et de bénéficier ainsi de protections politiques. N’oublions pas que l’année 1867 est particulièrement difficile pour les bibliothèques populaires, et que si Sainte-Beuve prend leur défense, il subsiste bien des ennemis5. On retrouve en effet parmi les récompensés, « Son Excellence M. le ministre de l’Instruction publique » (ie. Victor Duruy), médaillé d’or de la classe 89, qui a soutenu la Bibliothèque des Amis de l’Instruction lors de ses démêlés avec Arnaud-Jeanti, maire du 3e arrondissement. Le très actif vice-président, Ph. Pompée, reçoit une récompense « hors concours » en tant que directeur de l’Ecole professionnelle d’Ivry. Or Pierre-Philibert Pompée a tout d’abord fondé l’Ecole Turgot, dont il a été éloigné, pour ensuite retrouver les faveurs du pouvoir impérial grâce à l’appui de Duruy, et sans doute d’Auguste Perdonnet qui était un ami.
A la tête de l’Ecole Turgot, se trouve désormais Emile Marguerin. Je ne peux résister à citer ces touchantes lignes de Marguerin sur le roman, datées de 1844 :
« N’est-il pas vrai, qu’un roman, quand il est bon, est pour l’esprit une récréation charmante ? Ne craignons pas de le dire : Heureux les lecteurs de romans ! Ils s’arrachent, pour un temps, aux misères de la réalité, aux lâches accommodements auxquels la raison amène le coeur, aux tristes concessions que la tyrannie des circonstances impose à l’âme qui se soumet en s’indignant, quand elle a la force de s’indigner. Les uns se soumettent sans combattre ; les autres se révoltent et luttent ; on dit que les premiers sont les plus sages ; pour moi, j’aime mieux les seconds. Mais, qu’on se résigne à une existence incomplète et mutilée ou qu’on la subisse, au moins il nous est donné à tous de voir, comme par une échappée, de plus douces perspectives : cette échappée, c’est le rêve, c’est l’idéal, c’est l’infini, c’est le roman ! Pauvre roman ! combien n’a-t-on pas déclamé, ne déclame-t-on pas contre lui ! Par quelles calomnies les Basiles bourgeois ne se sont-ils pas acharnés à le noircir ! Quelles persécutions les tyrans domestiques lui ont-ils épargnées ! « N’approchez pas de ces sources empoisonnées, on y puise la mort. » Ils crient si fort qu’ils effraient. Et contre toutes les sottises, les médiocrités, les pruderies ameutées, le roman n’a pour lui que quelques natures aimantes et timides ; ce ne sont pas celles qui font le plus de bruit6 . »
Cette conception du roman explique sans doute, en plus de ses origines modestes, la vive sympathie de Marguerin pour la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du IIIe Arrondissement. Il n’hésite pas à l’accueillir dans une des salles de l’Ecole Turgot lors de sa fondation, et il y est ensuite très actif.
On a vu aussi, dans un précédent billet, que la personne qui présente officiellement la candidature de cette bibliothèque est Henri Harant, secrétaire général en 1867. Ce professeur de l’Association polytechnique reçoit une médaille d’argent pour ses publications et cours relatifs à l’enseignement des sciences.
Les Associations polytechnique et philotechnique sont à l’honneur : or pour la première, argent pour la seconde. Pour la polytechnique, un événement très signifiant se produit. Auguste Perdonnet avertit le Comité de l’Exposition qu’il préfère laisser le soin aux professeurs de l’Association polytechnique d’aller eux-mêmes retirer la médaille dont il considère qu’elle leur revient. Cela explique très certainement pourquoi le nom de Girard apparaît très tardivement à l’Exposition universelle. On a vu que la candidature est déposée par Harant, secrétaire de la bibliothèque alors présidée par Perdonnet. Le nom de Girard est ajouté entre deux lignes de la liste manuscrite des récompenses face au numéro donné à la bibliothèque (47) sans formulation. Le motif de la récompense apparaît tardivement dans la liste officielle : « Girard – Pour la participation à la création des bibliothèques populaires ». Remarquons que ni prénom ni profession ne permettent de l’identifier, car il était sans doute difficile d’honorer avec éclat un ancien prisonnier politique… Il est permis de supposer que Perdonnet n’a pas souhaité non plus recevoir la médaille de la Bibliothèque des Amis de l’Instruction et que tous se sont accordés à trouver logique qu’elle soit décernée à Girard. Ce dernier est-il allé la chercher ? Les archives restent muettes sur ce sujet.
Remarquons aussi (entre autres !) la médaille remise à Edouard Charton, pour la fondation du Magasin pittoresque. Charton est à l’origine de la très dynamique bibliothèque populaire de Versailles (1864)… Résistons à la tentation de mentionner tous les personnages récompensés en 1867 que l’on retrouvera pendant plusieurs décennies autour de nouvelles bibliothèques populaires.
Même si ces médailles semblent savamment distribuées par un petit groupe, il n’en reste pas moins qu’en acceptant de les récompenser, Napoléon III délivre un message fort qu’il est difficile d’interpréter aujourd’hui. S’agit-il de cadrer ainsi les velléités d’indépendance de ces associations ? L’empereur s’incline-t-il devant un mouvement qui le dépasse mais dont il connaît l’inéluctabilité ? Ou est-il berné par un entourage qui en lui proposant de récompenser un « Girard » cache le passé du personnage et par là-même encourage bien d’autres frondes ?
Cite this article as: Agnès Sandras, "Les bibliothèques populaires à l’Exposition universelle de 1867 (3. Une pluie de médailles pour les bibliothèques des Amis de l’Instruction)," in Bibliothèques populaires, 10/09/2013, http://bai.hypotheses.org/717.
Liste générale des récompenses décernées par le Jury international, Paris, Imprimerie impériale, 1867. http://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=nyp.33433045092545;view=1up;seq=583 [↩]
j’y reviendrai lors du colloque qui se tiendra en juin 2014 : Hortes est en effet l’expérience menée par Jean-Baptiste Girard, natif de Hortes, en milieu rural [↩]
voir le billet sur Jean-Baptiste Girard: http://bai.hypotheses.org/?p=148 [↩]
voir billet précédent [↩]
voir le billet “Est-ce que vous croyez que vous allez tailler au peuple ses lectures ?” (Sainte-Beuve, 25 juin 1867)http://bai.hypotheses.org/189 [↩]
Voir la notice Marguerin du Dictionnaire pédagogique de F. Buisson: http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3127 [↩]
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Les bibliothèques populaires à l’Exposition universelle de 1867 (2. Un tri sur le volet)
20/07/2013 Agnès Sandras	Laisser un commentaire
J’annonçais dans un précédent billet un insoutenable suspense. Quelles bibliothèques populaires allaient donc être récompensées à l’Exposition universelle de 1867 ? Les consignes données par le comité de la classe 90 du groupe X, la composition même du jury, ne laissaient-elles pas augurer de médailles pour des bibliothèques très proches du Jury ? Nous avions laissé le Comité alors qu’il exposait en 1865 les modalités de candidature dans Le Moniteur de l’Exposition universelle de 1867. Un exemple de bulletin de demande d’admission était joint à cette publication. Ce bulletin que l’on pouvait retirer à divers endroits officiels sur tout le territoire français devait être envoyé au Comité avant le 31 octobre 1865. L’éventuelle admission serait quant à elle annoncée avant le 31 décembre aux futurs exposants.
Ce sont ces formulaires que l’on retrouve dans les archives de l’Exposition universelle. Parmi les admis de la classe 90, différents acteurs des bibliothèques populaires sont représentés :
– les auteurs d’ouvrages pour l’instruction des adultes comme Louis Harant, professeur à l’Association polytechnique, pour sa Géométrie appliquée aux arts et métiers
– les éditeurs comme Louis Hachette, Edme Roret, Joseph Eugène Lacroix…
– les associations ayant fondé des bibliothèques
– les corps de métier proposant des améliorations matérielles comme Jean Engel, fabricant de reliures solides pour les bibliothèques scolaires et populaires
On remarquera aussi que la chemise des refusés de la classe 90 ne contient aucune demande de bibliothèque populaire. Ce qui ne signifie pas pour autant que les refus ont tous été archivés…
Les bulletins de demandes d’admission subsistants sont précieux pour mieux cerner la façon dont les candidatures se sont déroulées. Ils prévoient en effet :
– nom, prénom ou raison sociale et profession du demandeur et signature
– domicile du demandeur et siège de son établissement
– désignation des médailles obtenues aux Expositions universelles de 1851, 1855 et 1862
– désignation détaillée des produits que le demandeur désire exposer
– espaces demandés à l’Exposition universelle de 1867
On trouvera dans le tableau ci-dessous un résumé des demandes que j’ai pu repérer dans les archives de l’Exposition universelle de 18671.
Nom Signature Adresse Objets à exposer Espaces demandés
Société des Amis de l’Instruction du 3e arrondissement.
M. Perdonnet président. Bibliothèque populaire avec prêt des livres à domicile. Pour le Président, M. Harant, secrétaire général. Ecole centrale des Arts et Manufactures, rue de Thorigny Documents relatifs à l’organisation, compte-rendus, catalogues
Société des Bibliothèques communales de l’Aisne Pour la société, le Président, Hébert, questeur au corps législatif à Laon (Aisne) Statuts, règlements, circulaires, bulletins mensuels, rapports
Société de la Bibliothèque populaire des Amis de l’Instruction du 5e arrondissement de Paris Rue Blainville 9, ancienne rue Contrescarpe St Marcel 29 Mode d’organisation de la Bibliothèque. modèles de registres, catalogues et enfin tous les documents relatifs à l’organisation et à l’administration d’une bibliothèque populaire Exposition dans le Palais sur muraille, largeur de façade 0,80, hauteur 0,80
Société Franklin, pour la propagation des Bibliothèques populaires E. Lévy, secrétaire 6, rue de Savoie Catalogue d’instructions. Comptes rendus de ses deux séances publiques annuelles de l’année 1865 et de l’année 1866
Société des Livres religieux de Toulouse Le secrétaire, M. Lafargue. Le Président, F. Courtois Chez M. Franck Courtois. Banquier à Toulouse La société désire prendre part à l’Installation collective des publications religieuses protestantes organisée par la Société des Traités de Paris.Elle désire d’autre part exposer sa collection de livres formant bibliothèque avec les Bibliothèques populaires.
Pasquet Pierre Pasteur P.Pasquet Ferney (Ain) Catalogues et autres pièces, statistiques, relatifs à la bibliothèque populaire et aux cours d’adultes créés à Ferney Exposition dans le Palais sur muraille 0m 40 carrés
Sérurier Vicomte Charles Rue d’Argenson, n° 1 Statuts et règlements de l’Association fondée à Paris pour organiser dans le 8e arrondissement une Bibliothèque populaire, des lectures gratuites, des cours d’adultes et des entretiens
Société des Bibliothèques communales du Haut Rhin Chez M. Dolfus à Mulhouse Statuts, catalogues, documents divers relatifs aux bibliothèques communales
Société des livres utiles Le secrétaire général, de l’Etang Rue Joubert, 30 Statuts, catalogues, rapports et publications de la société
Bibliothèques et Cours populaires de Guebwiller J.J. Bourcart Guebwiller, Haut-Rhin Tableau explicatif pour cours de mécanique, un volume contenant les statuts et différents pièces ou exposés relatifs à l’oeuvre Exposition dans le Palais sur muraille, largeur de façade 1 hauteur 1.50
Bibliothèque populaire de Taverny (Seine-et-Oise).
M. Robinet, président du conseil d’administration de la bibliothèque populaire de Taverny Robinet Taverny (par Saint-Leu), Seine-et-Oise Catalogue de la bibliothèque et son règlement. Notice sur le nombre des souscripteurs, le nombre des lecteurs, les livres demandés, etc. Exposition dans le Palais sur muraille, largeur de façade 30 hauteur 25 c
Une fois les candidatures enregistrées comme il se doit, des rapports sont établis par les présidents des divers comités. Pour la classe 90, M. Ph.Pompée, le vice -président, se trouve confronté à toutes sortes d’obstacles qu’il tente tant bien que mal de lever. Il annonce dans une proposition au jury de la classe 90, communiquée à la classe 89 (laquelle s’occupe des écoles), que peu de candidats se sont manifestés et qu’il faut combler les lacunes. Cela lui permet de justifier une exposition préparatoire à laquelle le public n’est pas convié, dûment prévue par l’empereur afin – officiellement !- de pallier tous les soucis prévisibles pour une classe jusque là quasi inconnue des Expositions… M. Pompée se lance ensuite dans un argumentaire laborieux afin d’expliquer qu’une juxtaposition d’objets en fonction de leur provenance déconcerterait les visiteurs et qu’il préconise donc un classement par objets similaires permettant d’embrasser l’effort de la France en matière d’instruction. On lit parfaitement entre les lignes de cette proposition combien il en a coûté à son auteur de justifier une censure préalable et l’effacement des efforts des associations au profit du pouvoir impérial.
La configuration définitive des Classes 89 et 90, en 1867, sera donc calquée sur ce classement des objets par centres d’intérêt, avec la thématique commune « Matériel et méthodes de l’enseignement des enfants. Bibliothèques et matériel de l’enseignement donné aux adultes dans la famille, l’atelier, la commune ou la corporation ». Le catalogue de l’Exposition explicite tous les choix de documents et présente ainsi celui opéré pour les bibliothèques populaires :
La diffusion de l’enseignement ne peut se faire sans la diffusion des livres ; ils sont les auxiliaires de l’enseignement, et ils enseignent encore plus par eux-mêmes. Le colportage, qui vend les livre, ne pouvait les répandre en assez grand nombre, ni les faire pénétrer assez avant, ni les mettre partout dans toutes les mains ; faisant œuvre de commerce, non d’éducation, tout réglé qu’il soit, il ne pouvait donner assez de garanties.
L’institution de bibliothèques dans toutes les communes de France, louant ou prêtant les livres, les mettant à la portée de tous, les faisant circuler de famille en famille, était le complément indispensable de la propagation de l’enseignement. Décidées par le ministère de l’instruction publique, établies dans les écoles communales, desservies par l’instituteur, les bibliothèques scolaires ont été les premiers fondements de l’institution. Il y en a aujourd’hui 8,000 qui prêtent 500,000 volumes par an. Mais pour doter près de 40,000 communes de bibliothèques, l’action ministérielle ne suffisait pas. L’esprit public lui est venu en aide avec un élan remarquable. Un grand nombre de sociétés libres se sont formées pour cet objet spécial. Les unes embrassent une ancienne province, comme en Alsace ; les autres, un département ; d’autres sont seulement locales ; plusieurs, qui ont Paris pour siège, s’efforcent d’exercer du centre une influence qui s’étende sur tout le pays, soit en prêtant leur assistance à toute tentative de fondation de bibliothèques, soit en encourageant les bons livres et en les signalant, soit en agissant sur le colportage ; quelle que soit la mesure de leur action, quel qu’en soit le mode, toutes concourent à produire une agitation féconde, et qui a déjà eu d’utiles effets. Non-seulement des milliers de gens qui n’ouvraient un livre que par accident ont été gagnés à la lecture, en ont pris le goût et l’habitude, mais les éditeurs, en présence de ce vaste marché qui s’ouvrait à eux, les auteurs en face d’un public se renouvelant sans cesse, ont commencé à marcher dans des voies nouvelles : les premiers, par les combinaisons les plus économiques, cherchent à atteindre l’extrême limite du bon marché ; les seconds comprennent que pour aller à l’âme de tout un peuple, la littérature doit rompre avec le raffinement des idées et le bel esprit du style, et qu’elle ne peut être trop pure ni dans le fond ni dans la forme2.
Le visiteur de la classe 90 qui suit le parcours prévu par les organisateurs voit successivement les documents concernant l’instruction religieuse (1 à 38), les bibliothèques populaires (39 à 95), l’art de l’enseignement (96 à 111), la bibliothèque classique d’enseignement secondaire (112 à 141), la bibliothèque spéciale agricole, etc.
Les documents concernant les bibliothèques populaires sont subdivisés de la manière suivante :
– sociétés (39 à 59) que l’on trouvera ci-dessous telles que le catalogue les présente3.
– matériel pour bibliothèques populaires (60 à 63)
– livres et publications périodiques (64 à 95)
Nom de la société Nom de la personne associée Adresse Objets exposés N° d’ordre dans la classe 90
Société Franklin pour la propagation des bibliothèques populaires M. le marquis de Chasseloup-Laubat, sénateur, président Paris, rue de Savoie, 6 Statuts, catalogue, comptes-rendus des séances publiques annuelles 39
Société des livres utiles M. le marquis d’Audiffret, sénateur, président Paris, rue Joubert, 30 Statuts, catalogue, rapports et publications 40
Société pour l’encouragement des publications populaires M. Le vicomte de Melun, président Paris, rue de Grenelle- Saint-Germain, 82 Statuts, catalogue, comptes-rendus, bulletins mensuels 41
Société des bibliothèques communales de l’Aisne M. Hébert, questeur du Corps législatif, président Laon (Aisne) Statuts, catalogue, instructions, bulletins mensuels 42
Société des bibliothèques aveyronnaises M. Mouton, procureur impérial, président Rodez (Aveyron) Statuts, règlements, système de bibliothèques circulantes 43
Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin M. Jean Dolfus, président Mulhouse (Haut-Rhin) Statuts, catalogue, comptes-rendus 44
Haelling (Ch.) Mulhouse (Haut-Rhin) Méthode d’inscription de lectures et de livres 45
Société alsacienne pour les bibliothèques populaires à Colmar M. Peyerimholf, maire de Colmar, président Haut-Rhin Statuts, catalogue,règlements, comptes-rendus 46
Bibliothèque des amis de l’Instruction M. Perdonnet, président de l’association polytechnique, président Paris, école centrale des arts et manufactures Statuts, catalogue, comptes-rendus 47
Bibliothèque populaire du Ve arrondissement M. Laboulaye, membre de l’institut, président Paris, rue de Blainville, 9 Statuts, catalogue,règlements 48
Bibliothèque populaire du VIIIe arrondissement
M. le comte Sérurier, ancien préfet, président, fondateur Paris, rue Roquépine, 18 Statuts, catalogue, circulaires, règlements, lectures gratuites, conférences et cours d’adultes 49
Bibliothèque populaire municipale du XIe arrondissement M. Lévy (Frédéric), maire, président Paris, place du Prince Eugène Statuts, catalogue,règlements 50
Bibliothèque de l’oeuvre de la visite des malades dans les hôpitaux Mme la comtesse Marguerite de la Tour-Maubourg, présidente Paris, rue de la Pépinière, 118 Statuts, catalogue, etc. 51
Société des bibliothèques communales de Montbéliard (Doubs) Statuts, catalogue, statistique 52
Bibliothèque populaire de Taverny M. Robinet, président Seine-et-Oise Catalogue, statistique 53
Bibliothèque et cours populaires de Guebwiller M. Bourcart, président-fondateur Haut-Rhin Statuts, catalogue,règlements 54
Bibliothèque populaire de Dieulefit M. Coueslant, président Drôme Imprimés relatifs aux bibliothèques populaires et aux écoles primaires 55
Bretégnier (le pasteur) Beutat (Doubs) L’organe des bibliothèques populaires, modèles de registres pour la tenue des bibliothèques populaires rurales, publications 56
Leclaire maire et président de la bibliothèque populaire Herblay (Seine-et-Oise) Statuts, catalogue,règlements 57
Bibliothèque populaire de Ferney (Ain) M. Pasquet (pasteur), président Statuts, catalogue, cours d’adultes 58
Bibliothèque communale d’Hortes (Haute-Marne) le maire, président Système d’organisation reposant sur l’association et la cotisation 59
Combien de visiteurs se sont véritablement penchés sur les vitrines contenant ces documents alors que l’Exposition universelle recelait tant de nouveautés spectaculaires ? Peu nombreux sont les guides de l’Exposition ou les articles consacrant plus d’une page aux classes 89 et 90. Et quand ils le font, il est encore plus rare qu’ils mentionnent les bibliothèques populaires. Voici ce que raconte L’exposition universelle de 1867 illustrée, dont le témoignage critique est particulièrement révélateur :
Instruction publique en France
Les classes 89 et 90.
Au bout de la galerie transversale où sont disposés d’une façon si pittoresque les produits de l’Algérie et de nos colonies, le visiteur s’arrête devant un portique de belle ordonnance, celui que reproduit notre gravure [voir ci-dessous]. Deux groupes en ornent les côtés, dont l’un représente l’éducation de l’enfance, l’autre l’instruction des adultes ; et au-dessous du fronton se lit cette parole de l’Empereur qui est restée à l’état de programme non réalisé :
« Dans le pays du suffrage universel tout citoyen doit savoir lire et écrire. »
ce portique marque l’entrée des classes 89 et 90, qui comprend quatre salles, prises des deux côtés de la galerie circulaire n° 2. Là se trouve représentée toute l’éducation populaire, depuis la salle d’asile jusqu’à l’enseignement professionnel, et aux cours pour les adultes.
Le rédacteur décrit alors quelques objets comme ceux du pensionnat professionnel d’Ivry-sur-Seine dont il précise qu’il a « obtenu de nombreuses récompenses et donc le directeur, M. Pompée, vient d’être fait officier de la Légion d’honneur ». » Il s’agit bien du vice-président de la classe 90, nous y reviendrons ! Enfin, l’article termine de cette façon :
Ne quittons pas la classe 90 sans dire un mot du meuble monumental, et d’aspect presque funèbre, qui s’élève au milieu de la seconde salle et l’emplit presque à peu près. La statue dorée qui le surmonte représente la France. Trois de ses faces sont garnies de vitrines où sont rangés des volumes de documents, précieux peut-être, mais dont le public ne peut voir les titres. »4
Même son de cloche dans un article tout aussi ironique publié par Le Panthéon de l’industrie et des arts. Journal des expositions et des découvertes :
Entrons. La classe 90 nous offre deux salles ou compartiments en enfilade.
Un sarcophage en ébène, à quatre faces, avec inscriptions commémoratives, occupe tout le centre du premier compartiment. A travers les glaces de ses vitrines, il laisse voir des registres bien reliés et non moins bien enfermés ; à l’un des angles, une ficelle tient en suspens, à la disposition du public, L’Enquête du dixième groupe, glorification de la Commission par elle-même. En haut du sarcophage on lit Ministère de l’instruction publique. Ce n’est pas un meuble des pompes funèbres qu’il fallait en cet endroit, il fallait la vie, et non point la mort, des vitrines ouvertes, et non point verrouillées, des joies et de la lumière, et non point les tristesses d’une couleur sombre. Effet d’or et d’encre noire, effet manqué. J’aime mieux les vitrines du compartiment de gauche les premières surtout, avec leur étiquette fatidique : Enseignement des femmes. J’aime ce ministère de l’instruction nationale. Mais qu’est-ce à dire ? On apprend donc quelque chose aux femmes, dans notre belle France ? Voyons ce qu’on enseigne à nos filles, à nos sœurs, à nos mères5.
Cite this article as: Agnès Sandras, "Les bibliothèques populaires à l’Exposition universelle de 1867 (2. Un tri sur le volet)," in Bibliothèques populaires, 20/07/2013, http://bai.hypotheses.org/601.
conservées aux Archives nationales [↩]
Exposition universelle de 1867 à Paris- Catalogue général publié par La commission impériale, Paris, E. Dentu [↩]
Ch Sauvestre, « l’Instruction publique en France » in L’Exposition universelle de 1867 illustrée. Publication internationale autorisée par la Commission impériale. 12 septembre 1867 [↩]
Edmond Douay, « Groupe X, classe 90 » in Le Panthéon de l’industrie et des arts. Journal des expositions et des découvertes… du 29 déc. 1867 [↩]
Amis de l'instructionbibliothèque populaireexposition universelleinstruction
L’Exposition universelle de 1867 se caractérise par son ambition. Dix groupes sont organisés, fédérés par des questions transverses telles que la question sociale vue, il faut le souligner d’emblée, à travers le prisme des élites1.
Les jeunes bibliothèques populaires n’ont pas échappé à cette revue d’ensemble. Elles relèvent de la classe 90, groupe X.
Suivons d’abord, à partir du très officiel Moniteur de l’Exposition universelle de 1867, le parcours à emprunter pour une bibliothèque populaire désireuse de participer à l’Exposition. Le 4 février 1866, la composition du groupe dix est annoncée et soigneusement justifiée :
Il nous reste aujourd’hui à parler du dixième groupe qui, par son importance au point de vue matériel et moral, mérite particulièrement de fixer l’attention de tous les hommes dévoués au progrès de la civilisation. Dans les expositions universelles précédentes, le visiteur admis à contempler les produits les plus parfaits de l’industrie et des beaux-arts s’étonnait, en trouvant la matière et l’instrument de production côte à côte, qu’on n’eût pas songé à leur trait d’union naturel, au producteur, dont le rôle si important demeurait cependant dans l’ombre. Le grand concours international qui doit s’ouvrir à Paris en 1867 comblera cette lacune regrettable et résoudra par la création d’un groupe spécial, destiné à faire ressortir le rôle de l’ouvrier dans le travail, un progrès dont l’importance frappera tous les esprits.
L’idée qui a présidé à la conception et à la formation du dixième groupe n’est pas nouvelle. Depuis la première exposition universelle, des esprits élevés avaient été frappés des avantages que présenterait le rapprochement des travailleurs de toutes les nations. La question de l’éducation des classes ouvrières, de leur moralisation, tient la sollicitude générale sans cesse éveillée : si l’on parvenait à rapprocher momentanément les ouvriers ; si, par suite de ce contact, chaque travailleur devait acquérir des enseignements précieux, des moyens de perfectionnement nouveaux, ne serait-il pas permis d’espérer pour un avenir prochain la solution d’un problème qui intéresse à un si haut point le progrès social le bien public2.
Après avoir expliqué qu’on verra par conséquent « l’attrayant spectacle » des « travailleurs de tous les pays du monde, revêtus de leurs costumes particuliers, et s’occupant chacun de son industrie propre », le journal annonce que les objets du groupe X seront « spécialement exposés en vue d’améliorer la condition physique et morale de la population. » La classe 89 présente « le matériel et les méthodes de l’enseignement des enfants » et la classe 90 « comprend les bibliothèques et le matériel de l’enseignement donné aux adultes dans la famille, l’atelier, la communauté ou la corporation ». Les auteurs n’escomptent visiblement pas un grand succès pour cette partie de l’exposition dont ils savent qu’elle attirera moins que les inventions nouvelles ou les sections exotiques:
Les curieux passeront vite devant ces modestes objets, mais l’homme intelligent s’arrêtera avec plaisir devant les ouvrages propres à former la bibliothèque du chef d’atelier, du cultivateur, de l’instituteur communal ; l’influence des bons livres est immense et constitue un des moyens les plus sûrs d’arriver à la moralisation des masses. 72mq.3 ont été attribués à cette classe dans la galerie II du palais4.
La superficie attribuée à la classe 90 (72 mètres carrés) est donc très modeste. Songeons que dans le même temps la classe 92 (spécimens des costumes populaires des diverses contrées) obtient 190 mètres carrés car on espère, à raison d’ailleurs, qu’elle attirera les foules.
Quinze jours plus tard, le Moniteur universel de l’Exposition de 1867 donne la composition exacte du comité d’admission de la classe 90 :
Le comité se compose de MM. Charles Robert, conseiller d’Etat, président ; de Watteville, secrétaire ; Lefèvre-Pontalis, secrétaire ; Bazin ; Bertin, homme de lettres ; Biaise (des Vosges), homme de lettres ; Cohen, homme de lettres ; Cusco, chirurgien ; de Mofras, secrétaire d’ambassade ; Drouin (Victor) ; Octave Feuillet, de l’Institut ; Lecocq de Boisbaudran, professeur de dessin au lycée Saint-Louis ; Lefébure, auditeur au conseil d’Etat ; Martelet père ; Nefftzer, homme de lettres ; Ph. Pompée, vice-président de l’Association polytechnique ; vicomte Sérurier, ancien préfet ; Ch. Thierry-Mieg, fabricant de tissus ; Anatole Duruy, chef du cabinet de S. Exc. le ministre de l’instruction publique ; E. Leviez, maître des requêtes au conseil d’Etat, sous-gouverneur du Crédit foncier de France ; Arthur Leroy, maître des requêtes au conseil d’Etat ; S. Cornu, peintre dhistoire ; Guiffrey, avocat, membre du conseil géneral des Hautes-Alpes ; Anatole Flandin, auditeur au conseil d’Etat5.
On peut d’ores et déjà s’étonner de la présence au Comité de Ph. Pompée, grand ami d’Auguste Perdonnet, alors président de la Bibliothèque populaire des Amis de l’instruction du 3e arrondissement et du Vicomte Sérurier, président d’une autre bibliothèque des Amis de l’Instruction, et se demander (naïvement ?!) si cela ne va pas gêner les candidatures de ces deux bibliothèques…
Le Comité rappelle en quelques phrases la mission de la classe 90. On retrouve le discours alors dominant sur le temps de lecture très soigneusement restreint que le peuple peut employer à une lecture instructive, c’est-à-dire qui l’aide à mieux travailler aux champs comme à l’usine. Mais le comité souligne aussi que la lecture peut être un temps de délassement, notion qui quant à elle vient des bibliothèques des Amis de l’Instruction…
La classe 90 doit réunir les livres, journaux, publications diverses que chaque nation a produits pour satisfaire à ces divers besoins ; elle doit révéler les institutions utiles qui y répondent dans chaque pays. Enfin dans cette classe seront représentés les ouvrages destinée aux délassements de l’ouvrier et de sa famille. Ces productions de la littérature populaire ont une grande influence pour le bien comme pour le mal. Il importe de signaler celles qui, tout en cultivant l’esprit, élèvent le coeur et inspirent l’amour du bien. Les bibliothèques dont s’occupera la classe 90 n’excluent pas les ouvrages d’un ordre très-élevé, mais il est évident qu’ils n’y peuvent figurer qu’à titre d’exceptions. Il s’agit surtout des livres destinés à être lus par les masses, par un grand nombre de lecteurs de toute condition, et surtout par les cultivateurs et les ouvriers6.
Après un appel aux comités départementaux qui doivent signaler toutes les initiatives relevant des classes 89 et/ou 90, le Comité se lance dans un inventaire précis des documents qui pourront être exposés. Pour les bibliothèques, il donne donc les consignes suivantes :
II. — BIBLIOTHÈQUES.
& 1er. — CHOIX DES LIVRES.
Catalogues choisis d’ouvrages bons à placer dans toute bibliothèque communale on autre, destinée aux adultes ; catalogues restreints contenant un petit nombre de livres propres à former la bihliothèque du père de famille ouvrier ou cultivateur.
Catalogues spéciaux d’ouvrages à mettre dans la partie d’une bibliothèque scolaire spéciale aux enfants des deux sexes de moins de treize ans ; dans une bibliothèque scolaire spéciale aux jeunes gens de treize à vingt ans ; dans une bibliothèque spéciale aux jeunes filles ; dans la bibliothèque des hôpitaux (malades) ; dans celles des divers hospices d’infirmes, d’un comice agricole, d’un instituteur primaire, d’un régimcnt (pour les soldats, et les sous-officiers), d’un simple poste ou corps de garde, d’un navire (pour les matelots), d’une prison d’hommes, de femmes, de jeunes détenus ; dans la bibliothèque d’une petite commune rurale ; dans un grand établissement ou dans une maison de campagne, pour l’usage des gens de service ; dans la bibliothèque d’une usine affectée : à la métallurgie, à une industrie textile, à la construction de machines, à la teinture, à la céramique, etc.
Catalogue d’ouvrages spécialement propres à être lus à haute voix dans une veillée de village ou dans une réunion d’ouvriers.
Publications périodiques pouvant se rattacher à l’une ou à plusieurs des bibliothèques ci-dessus.
Collections de tables ou catalogues indiquant les travaux des sociétés savantes (lettres, sciences, économie sociale, industrie, agriculture, etc.).
§ 2. — INSTALLATION ET MOBILIER DES BIBLIOTHÈQUES.
Spécimens d’armoires ou simples rayons. Salles de lecture. Eclairage. Tables. Aménagements divers.
Reliures des ouvrages — Types divers de reliures ou couvertures quelconques à bon marché. Règlements. Catalogues. Registres divers. Timbres à apposer à l’intérieur des volumes. Matériel de reliure à l’usage d’un instituteur, pour le service de l’école, (de la bibliothèque et des archives de la mairie.)
Almanachs sous leurs diverses formes, illustrés ou non. Aide-mémoire. Manuels.
Colportage pour la vente des livres et publications utiles.
Circulation des livres à titre de location ou de prêt.
Images, estampes, gravures, photographies, moulages, à bon marché7.
Le suspense est alors à son comble. Les bibliothèques des Amis de l’instruction et la Société Franklin, dont les initiatives sont le calque de celles demandées par le Comité, vont-elles obtenir des médailles ? Nous le verrons, période du roman-feuilleton oblige, dans un prochain billet.
Cite this article as: Agnès Sandras, "Les bibliothèques populaires à l’Exposition universelle de 1867 (1. Une participation encouragée)," in Bibliothèques populaires, 14/07/2013, http://bai.hypotheses.org/526.
Voir Vasseur Édouard, « Pourquoi organiser des Expositions universelles ? Le « succès » de l’Exposition universelle de 1867 », in: Histoire, économie et société. 2005, 24e année, n°4.
url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2005_num_24_4_2573
Consulté le 14 juillet 2013. [↩]
Le Moniteur de l’Exposition universelle de 1867, 4 février 1866 [↩]
mq = mètre quarré au XIXe siècle [↩]
Le Moniteur de l’Exposition universelle de 1867, 18 février 1866 [↩]
[en ligne] <http://bbf.enssib.fr/> Consulté le 11 juillet 2013 [↩]
Amis de l'instructionbibliothèque populaireCamille BlochGironde
Le lent délitement des bibliothèques populaires au XXe siècle étonne. Après l’enthousiasme des années 1860, la floraison des années 1880, comment et pourquoi les bibliothèques populaires ont-elles laissé place aux bibliothèques municipales ? Les raisons de leur effacement sont multiples. Parmi elles, un mépris croissant de la lecture « publique » qui, à l’orée du XXe siècle, voit dans la « populaire» le lieu d’une lecture désuète, celle du feuilleton, celle d’une organisation empirique. Eugène Morel n’est visiblement pas le seul ni le premier à penser que “la France aura des bibliothèques lorsqu’elle cessera d’avoir des populaires”.
Ce mépris a été précédé d’une stratégie de domination. Peu à peu vidées de leur côté pionnier par la législation, surveillées aussi bien par le Second Empire que la Troisième République, les bibliothèques populaires sont inéluctablement cantonnées à un rôle de bibliothèques de prêt pour des populations qui n’auraient pas de besoins intellectuels.
Prenons un exemple parmi d’autres. La bibliothèque municipale de Conches (Conches-en-Ouche, Eure) reçoit à plusieurs reprises les visites de l’inspection des bibliothèques, soucieuse du sort réservé aux incunables et manuscrits provenant de l’abbaye bénédictine voisine. Signalées par le guide Joanne, ces merveilles1 attirent quelques touristes érudits qui peuvent demander à les voir. Les habitants de Conches, bien que très fiers de ce patrimoine local dont ils ont demandé à ce qu’il soit conservé par leur ville, souhaiteraient évidemment avoir à leur disposition des ouvrages plus récréatifs ou instructifs. En novembre 1856, le maire de Conches fait la demande suivante au ministre de l’Instruction publique et des cultes:
Cette bibliothèque, comme celles de la plupart des petites villes de province qui en possèdent, ne se compose guère que de livres ascétiques, de traités de morale et de théologie, et de classiques anciens, qui offrent peu d’attraits au commun des lecteurs. M. le maire de Conches sollicite de votre excellence le don de quelques livres modernes et notamment de quelques bons ouvrages relatifs à l’industrie agricole2
Il obtient en effet dès 1857 la concession d’une vingtaine de livres dont la composition prête à sourire. Citons entre autres : Le Plutarque français, La Réforme de l’enseignement, La Bibliothèque historique du département de l’Yonne, Le Glossaire du centre de la France, La clef du Coran, La Poésie à Napoléon III, etc.3
Les réponses de la municipalité aux enquêtes du ministère sont donc invariables. La bibliothèque de Conches ne prête pas plus de trois ou quatre ouvrages par mois… Rassurés quant au sort des incunables et des manuscrits, dûment catalogués et abrités, les inspecteurs des bibliothèques ne peuvent que constater que les Conchois n’ont pas d’ouvrages à emprunter. Voici donc la « recette » donnée par l’un d’eux dans un rapport daté de 1913 :
En dehors des fonds des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, il n’y a à Conches que quelques volumes du XIXe siècle, sans grand intérêt, et que personne ne consultera. Quant aux livres qui peuvent être demandés et lus, ils se composent uniquement d’une collection de V. Hugo à 0.25 centimes et de 20 à 25 volumes à 3 francs 50 dont les œuvres d’E. Augier. Dans ces conditions, il n’y a pas d’emprunteurs, ou il y en a peu.
Le bibliothécaire, sans traitement, est le secrétaire de la mairie. Il est bien disposé et tout prêt à faire fonctionner le dépôt comme bibliothèque populaire. La première condition à remplir, c’est d’avoir des livres à prêter.
Voici les indications que j’ai données au secrétaire M. Guillois :
Il y a au budget municipal un crédit de 50 francs pour reliure. Il faut d’abord employer ce crédit, et faire relier les quelques volumes qui peuvent être prêtés.
Mettre à part, dans une armoire ou sur des tablettes, dans une salle de la mairie, les livres qui sont destinés à constituer la populaire : la salle où sont les fonds anciens est entièrement remplie.
Demander au Conseil un crédit de 150 francs ou 200 francs pour commencer, et acheter un certain nombre de volumes à prêter. Demander (en même temps) une concession au Ministre. Quand on aura acquis une centaine de volumes, la Bibliothèque pourra fonctionner. Les prêts seront faits facilement, puisqu’on les demande tous les jours, aux heures d’ouverture de la mairie, le secrétaire étant bibliothécaire4
L’infaillible recette fut-elle appliquée ? ! En 1924, le maire répondait à l’enquête par les chiffres suivants : 3 emprunteurs, 4 livres empruntés. Et il ajoutait en commentaire une remarque identique à celle faite par son prédécesseur soixante-dix ans plus tôt : « quelques dons de livres utiles pour nos populations agricoles seraient bien accueillis » … 5
qu’on peut voir ici: http://www.culture.gouv.fr/documentation/enlumine/fr/BM/conches.htm [↩]
archives nationales: F/17/17341 [↩]
A la fin de son ouvrage sur les Bibliothèques populaires (1978), N. Richter énumère les différentes recherches archivistiques et bibliographiques à entreprendre. Six ans plus tard, un colloque portant sur « Lectures et lecteurs au XIXe siècle : la Bibliothèque des amis de l’instruction » évoque les chantiers à ouvrir comme la reconstitution virtuelle des premiers fonds des bibliothèques populaires. Organisé à l’initiative de la toujours vivace Bibliothèque des Amis de l’Instruction du 3 e arrondissement, un colloque explorera en juin 2014 ces pistes fécondes. On en trouvera ci-dessous le programme.
Certains des intervenants publieront ici des billets faisant état de leurs recherches ou développeront des points que le temps forcément contraint d’un colloque oblige à résumer. Nous espérons aussi que ce carnet, grâce à la magie des mots-clé, nous amènera des lecteurs aux greniers emplis d’archives. En effet, l’aventure des bibliothèques populaires ne se borne pas aux statuts et catalogues imprimés, aux archives institutionnelles.
Nous sommes à la recherche d’archives inédites, de photographies, de lettres, d’affiches, de livrets de lecteurs … qu’on se le dise! Il ne faut pas hésiter à contacter la Bibliothèque des Amis de l’Instruction …
Et voici donc le programme, pour le moment sagement rangé par ordre alphabétique :
PROGRAMME DU COLLOQUE: 6 et 7 juin 2014 (Arsenal, BnF)
Comité scientifique: Jean-Yves MOLLIER (Université de Versailles-Saint Quentin) ; Agnès SANDRAS (BnF)
Isabelle ANTONUTTI (CHCSC, Université de Versailles St-Quentin), « Les collections des bibliothèques municipales de lecture publique ont-elles prolongé celles des bibliothèques populaires ? »
Loïc ARTIAGA (Université de Limoges), « La bibliothèque de l’Union des coopérateurs de Limoges (1924-2014) »
Alan BAKER (Cambridge University), « Les bibliothèques populaires et la connaissance géographique dans la France rurale (1860-1900) »
Marie-Françoise CACHIN (Université Paris-Diderot), « Introuvables bibliothèques populaires britanniques »
Loïc CHALMEL (Université de Lorraine/ Laboratoire Alsace-Lorraine) : « Ex libris veritas »
Fabrice CHAMBON (Bibliothèques de Montreuil), « Actualités des bibliothèques populaires. Entre tentatives de valorisation du patrimoine et héritage militant : le cas de Montreuil »
Carole CHRISTEN (Université Lille Nord de France-Lille 3 – Institut universitaire de France), « Les bibliothèques populaires : un remède à la question sociale dans la première moitié du XIXe siècle ? »
Claude COLLARD (Bibliothèque nationale de France), « L’aventure continue au XXe siècle : les conférences des amis de l’Instruction à Chalon sur Saône dans les années 60 »
Pierre FAROUILH, Danièle MAJCHRZAK (Bibliothèque des amis de l’instruction du 3e arrondissement), « Promenade(s) avec les premiers lecteurs de la Bibliothèque des amis de l’instruction du 3e arrondissement »
Marie GALVEZ(Bibliothèque nationale de France), «La création de la salle B ou salle publique de lecture « ouverte à tout venant » à la Bibliothèque nationale sous le Second Empire »
Jean-Charles GESLOT (CHCSC, Université de Versailles St-Quentin), « Édouard Charton et la création de la bibliothèque populaire de Versailles (1864) »
Hélène LANUSSE-CAZALÉ (Université de Pau et des Pays de l’Adour), « Entre édification et culture : les bibliothèques populaires protestantes dans le Sud aquitain au XIXe siècle »
Bruno LIESEN (Université libre de Bruxelles), « Les bibliothèques populaires de la Ville de Bruxelles : un réseau communal d’inspiration laïque »
Etienne NADDEO (Ecole nationale des Chartes), « Les bibliothèques populaires de Paris et de sa banlieue sous l’Occupation (1940-1945) »
Charlotte PERROT-DESSAUX (Université Paris Diderot), « Les bibliothèques populaires argentines ou quand la lecture « publique » est prise en charge par la communauté »
Denis SAILLARD (CHCSC, Université de Versailles St-Quentin), « La bibliothèque de Marianne. Les bibliothèques populaires du Jura (1860-1914) »
Agnès SANDRAS (Bibliothèque nationale de France), « Les petites sœurs de la Bibliothèque des amis de l’Instruction du 3e arrondissement : Hortes et Vernon »
Charles-Éloi VIAL (Bibliothèque nationale de France), « Des bibliothèques de prêt méconnues : les lectures de domestiques dans les palais de la Couronne au XIXe siècle »
Numéro 414, Auguste Rodin, sculpteur
20/03/2013 Quaedam	2 commentaires
On peut voir sur la liste des premiers lecteurs conservée par la Bibliothèque des amis de l’instruction du 3e arrondissement que le numéro 414 est Auguste Rodin, sculpteur, demeurant 6 rue des Fossés Saint Jacques, âgé de 21 ans. La date de l’inscription est le 23 novembre 1861.
Charles Hippolyte Aubry,
Portrait de Rodin en blouse de travail,
http://www.musee-rodin.fr/sites/musee/files/resourceSpace/2710scr_07fbfc69a981698.jpg
Comment est-il devenu sociétaire de la toute jeune bibliothèque ?
* 1ère piste : le milieu professionnel
Cette période de sa vie (1858-1862)1 est relativement peu connue2, on sait cependant qu’il travaille chez différents décorateurs et ornemanistes. « … l’obligation de gagner sa vie le contraint à dix-huit ans à travailler chez des entrepreneurs en maçonnerie ou de décoration, tels Blanche, Garnier, Cruchet ; la tâche est abondante car l’architecture du temps affectionne les façades ornées de guirlandes, les masques décoratifs, les balcons soutenus par des cariatides et le Paris du baron Haussmann est un vaste chantier. … [Il pratique] le modelage, la taille, le moulage … En août 1860, il gagne 5 francs par jour … »3
Auguste Rodin a lui-même évoqué ces années : « La nécessité de vivre m’a fait apprendre toutes les parties de mon métier. J’ai fait la mise au point, dégrossi des marbres, des pierres, des ornements, des bijoux chez un orfèvre … J’ai donc beaucoup travaillé chez les autres. Ceux qui ont été pauvres comme moi, n’ayant ni secours d’état, ni pension, ont travaillé chez tout le monde. Cela m’a fait un apprentissage déguisé ; j’ai fait, successivement, tantôt des boucles d’oreilles chez un orfèvre, tantôt des figures décoratives aux torses de 3 mètres, et j’ai ainsi appris toutes les parties du métier. … On disait alors de Barye, avec mépris : « Il fait du bronze. » On entendait par là un petit travail du faubourg Saint-Antoine ou du Marais. … Je travaillais chez un ornemaniste. »4
Plusieurs sociétaires, parmi les premiers inscrits, appartiennent à ce milieu professionnel : au 30 janvier 1862, on dénombre huit sculpteurs (y compris Auguste Rodin), et, on trouve également un décorateur, des dessinateurs, des estampeurs, un modeleur, deux menuisiers modeleurs, un tailleur de pierre, des monteurs en bronze …
* 2e piste : les « réseaux de recrutement » de la Bibliothèque des amis de l’instruction du 3e arrondissement
Les fondateurs et les premiers sociétaires de la bibliothèque fréquentent assidûment les cours du soir gratuits qui existent alors à Paris, et tout particulièrement ceux donnés par l’Association philotechnique5.
« L’Association distribue chaque année, dans une séance solennelle, des mentions, des prix, des médailles et des certificats d’étude aux élèves qui se sont le plus distingués par leur exactitude, leur travail et leur progrès. »6
Des règles précises organisent l’attribution des récompenses :
« Art. IV. Pour qu’un élève d’un cours puisse obtenir une nomination à la distribution des prix d’une année scolaire, il devra :
1° Avoir quinze ans révolus au 1er janvier de cette année ; 2° faire inscrire par l’agent des cours sur un registre spécial, et avant le 1er janvier de la même année, ses nom, prénoms, âge, profession et domicile ; 3° prendre part à la composition de fin d’année ; 4° être inscrit sur une liste par ordre de mérite, dressé par le professeur du cours, des élèves qui, ayant suivi ses leçons avec assiduité, lui paraissent dignes de récompense. »
Les lauréats sont proclamés et célébrés au cours d’une « distribution solennelle des prix ». Le compte rendu de l’évènement est publié dans une brochure, qui reprend les textes des discours prononcés, donne la liste des élèves distingués, « l’ordre des cours » pour l’année scolaire suivante avec le nom du professeur et le détail du lieu et de l’horaire. La brochure publiée pour l’année scolaire 1861-1862 indique qu’il existe « … à Paris seulement, cinquante-quatre cours par semaine et plus de deux mille auditeurs. »
Le dépouillement de ces publications pour la période 1853-1865 nous apprend qu’Auguste Rodin obtient, pour l’année scolaire 1860-1861, une 2e mention pour le cours d’Hygiène (1ère année), donné à la toute nouvelle Section de la Sorbonne.7.
On trouve page 30 les noms des élèves distingués pour le cours d’Hygiène. :
Lors de la distribution des prix du dimanche 9 février 1862, au Cirque de l’Impératrice, M. Hébert, un des secrétaires de l’Association philotechnique, déclare : « Convaincus de l’utilité de notre entreprise et encouragé par nos succès, nous avons, cette année même, … établi sur la rive gauche de la Seine, à la Sorbonne et à l’Ecole de pharmacie, un enseignement complet identique à l’enseignement si prospère des Ecoles Turgot et Sainte-Elisabeth. … Sans doute, ces cours qui viennent d’ouvrir, et sont encore à peine connus, ne peuvent prétendre immédiatement au succès qu’ont acquis à l’Ecole Turgot quatorze années d’efforts non interrompus ; mais ils prospèrent tous, et particulièrement ceux de français, d’anglais, d’allemand, d’arithmétique, d’hygiène et de comptabilité. »8
La rentrée des classes s’est faite le samedi 3 novembre 1861. La section de la Sorbonne propose les cours suivants : Langue française (1ère année), Arithmétique (1ère année), Comptabilité, Langue anglaise, Législation usuelle et Hygiène (1ère année).
Ce dernier cours a lieu le jeudi, de 8 heures et demie à 10 heures du soir, rue des Poirées (actuelle rue Toullier). Le professeur est le docteur Taurin, médecin.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8494305w
Le 2e prix du cours d’hygiène est attribué à Emile Fortier, sellier, qui est … sociétaire de la bibliothèque, inscrit sous le numéro 78 (1er juillet 1861), âgé de 17 ans. Pour cette même année scolaire, Emile obtient un 3e prix de Langue française (1ère année) et une 2e mention de Géographie.
Parmi les lauréats de la section de la Sorbonne, on retrouve plusieurs noms connus à la Bibliothèque des amis de l’instruction (ils figurent sur la liste des premiers lecteurs, tous inscrits à la date du 1er juillet 1861) :
– Charles-Honoré Plomb, suit le cours de Langue française (1ère année), professeur M. Asselin ; il est inscrit à la bibliothèque sous le numéro 23 et il assume la fonction de bibliothécaire
– Louis Sallé et Alphonse Pascal suivent le cours d’Arithmétique (1ère année), professeur M. Lionnet ; ils sont respectivement inscrits à la bibliothèque sous les numéros 8 et 7
– Henri Brièle suit le cours de Comptabilité, professeur M. Vannier ; il est inscrit à la bibliothèque sous le numéro 81
Parmi les professeurs, M. Cadet, cours de Législation usuelle, est inscrit à la bibliothèque sous le numéro 32.
On peut raisonnablement supposer qu’en fréquentant la section de la Sorbonne Auguste Rodin a appris qu’une bibliothèque d’un genre entièrement nouveau, proposant le prêt de livres, venait de se créer et qu’Emile Fortier a su convaincre son condisciple de s’y inscrire.
Rappelons les 5 dates de l’année 1861 qui marquent la naissance de la bibliothèque :
– 17 mars : décision de s’associer
– 12 mai : constitution définitive de l’association
– 23 juin : assemblée générale et vote des statuts
– 7 août : autorisation ministérielle
– 1er octobre : ouverture de la bibliothèque dans un local de l’Ecole Turgot (rue du Vertbois)
Auguste Rodin s’inscrit le 23 novembre 1861.
Suit-il à nouveau un cours de l’Association philotechnique ? L’année scolaire 1861-1862 a débuté le dimanche 3 novembre. La section de la Sorbonne propose de nouveaux cours (Langue allemande, Géométrie, Géographie …) ; la section de l’Ecole Turgot propose un cours d’Hygiène et Médecine usuelle (2e année).
En décembre 1861, la bibliothèque offre à ses sociétaires « douze cents volumes », rangés dans un cadre de classement reflétant « l’ordre des cours » de l’Association philotechnique. Par exemple, la série D, Hygiène, compte 14 titres dans le 1er catalogue de la bibliothèque publié en 1862.
Mais, le nom de Rodin ne figure pas au palmarès de l’année 1861-1862 …
Est-ce une autre raison qui l’a poussé à s’inscrire ?
A-t-il fréquenté la bibliothèque ? emprunté des livres ?
Les statuts de la bibliothèque9 détaillent le processus d’inscription et d’emprunt des livres :
« Art. 6. Il suffit pour devenir sociétaire d’être âgé de quinze ans, d’avoir une résidence connue, de se faire inscrire au bureau de l’association, de payer le droit d’admission, et de s’engager au payement de la cotisation mensuelle.
Art. 7. Le droit d’admission est fixé à un franc pour les hommes, et cinquante centimes pour les dames.
Art. 8. La cotisation mensuelle est fixée à quarante centimes pour les hommes, vingt centimes pour les dames.
Art. 11. Chaque personne inscrite reçoit un livret dans lequel on émarge le payement du droit d’inscription et des cotisations mensuelles.
Le prix du livret se paye en sus du droit d’inscription.
Le bibliothécaire inscrit aussi dans ce livret les livres confiés à celui qui en est porteur ; il y accuse réception de ces livres à leur retour.
Art. 12 Le bibliothécaire inscrit les livres prêtés au dehors dans un livre de sortie et de rentrée ; au retour des livres, il les émarge dans le même registre. »
Pour cette période, la Bibliothèque des amis de l’instruction du 3e arrondissement n’a conservé ni « livre de sortie et de rentrée », ni livret de lecteurs. Il n’est donc pas possible de savoir si Auguste Rodin, après s’être inscrit, a fréquenté la bibliothèque et emprunté des livres.
http://www.musee-rodin.fr/fr/rodin/chronologie-dauguste-rodin/jeunesse-et-formation [↩]
Signalons le travail universitaire en cours de Maxime Paz, « La formation d’Auguste Rodin : 1854-1864 ». [↩]
Laurent, Monique. Rodin. Paris, Hachette, Chêne, 1988. P. 7 et 8 [↩]
Dujardin-Beaumetz, Henri. Entretiens avec Rodin. Paris, P. Dupont, 1913. P. 81. [↩]
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k863017/f608.image
France. Commission de l’enseignement professionnel. Enquête sur l’enseignement professionnel ou Recueil de dépositions faites en 1863 et 1864 devant la Commission de l’enseignement professionnel … Vol. 2. Paris, Impr. impériale, 1865. [↩]
Association philotechnique pour l’instruction gratuite des ouvriers. Année scolaire 1860-1861. Distribution solennelle des prix, mentions, certificats d’étude et livrets de la Caisse d’épargne sous la présidence de S. Exc. M. le Ministre de l’Instruction publique, le 9 février 1862. Paris : Imprimerie J. Claye, 1862. 46 pages.
Article 1 du « Règlement relatif aux nominations et aux certificats d’étude du 6 février 1859 » (pages 40 à 42) qui compte au total 15 articles. [↩]
Ibidem, pages 17-18. [↩]
Bibliothèque des Amis de l’instruction (IIIe arrondissement), fondée le 17 mars 1861 et autorisée par décision ministérielle du 7 août 1861. Paris, Imprimerie de Moquet, 1862. [↩]
Association philotechniqueAuguste Rodin
Une naissance sous haute surveillance: la bibliothèque populaire de Versailles au temps de la libéralisation de l’Empire
Patronymes répandus… chercheurs à l’affût ? Et si on reparlait de Jean-Baptiste Girard, « fondateur » de la Bibliothèque des amis de l’Instruction ?
Emprunter du Zola dans une bibliothèque populaire…
Les Ateliers du livre de la BnF en ligne: « bibliothèques populaires en France et en Argentine : origines et évolutions »
Sciences pour tous: une aventure collective
Bibibliothèques des Amis de l'Instruction (18)
Bibliothèques au XIXe siècle (31)
Lectures, lecteurs, catalogues… (31)
actrice Amis de l'instruction archives associationnisme Association philotechnique association polytechnique Auguste Perdonnet Auguste Rodin bibliothèque populaire bibliothèques; comtisme; positivisme; saint-simonisme bibliothèque scolaire Camille Bloch catalogue classement colloque Conches conférences exposition universelle Femmes feuilleton fouriérisme Gambetta Gironde instruction instruction publique Jean-Baptiste Girard Jean Macé Jules Simon ken loach lectorat lecture lecture populaire lecture publique lieu de mémoire ouvriers Proudhon; individualisme; fourérisme; mutualisme; amis de l'instruction; bibliothèques populaires prêt de livres roman populaire société de lecture Société Franklin statistiques Versailles Zola éducation populaire épuration

References: § 2
 Art. 6

Art. 7

Art. 8

Art. 11

Art. 12