Source: http://revuekrisis.blogspot.com/2017/02/
Timestamp: 2017-04-30 10:46:12+00:00

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«Serait-ce que
notre culture moderne manquerait de “philosophie” ?»[1], questionne
Nietzsche. La philosophie n’est pas absente, elle est même sur-représentée,
mais utilisée à mauvais escient. Ce qui manque, c’est une philosophie
puissante, affirmatrice de la positivité de la vie et affirmatrice de valeurs.
La foi du dernier homme en un relativisme forcené, ce nihilisme comme
étendard de l’époque, marque assurément une chute, ou plutôt un effacement
progressif de la philosophie au profit d’un pessimisme redoutable. Nous
comprenons «le pessimisme comme première forme du nihilisme»[2], car à vrai dire
«son nom devrait être remplacé par celui de nihilisme»[3]. Qui est le
«dernier homme» nietzschéen? C’est précisément celui qui défend
la grande trinité des -ismes: pessimisme, relativisme, nihilisme.
Ces symptômes de la maladie que diagnostique Nietzsche, en tant que
philosophe-médecin, décrivent le désastre dans lequel baigne le monde actuel.
La «pensée» du dernier homme pourrait se résumer à dire que tout
n’est que décadence, tout se vaut et rien n’a de valeur. Cette posture constitue
le symptôme de «la faiblesse de personnalité qui caractérise l’époque
moderne»[4]. La faiblesse nihiliste
traduit l’inaptitude de l’homme moderne à s’affirmer, à prendre position, à faire
valoir sa volonté de puissance. La trinité du dernier homme constitue la
preuve d’une puissance amoindrie et affaiblie. Ceci entraine Nietzsche à
exposer deux causes du nihilisme[5], intimement liées:
l’absence d’une race d’hommes supérieurs (une forme d’aristocratie de
l’humanité) et l’avènement du «troupeau», du «peuple»
ou de la «masse». Ces travers viennent enfoncer l’humanité dans le
nihilisme le plus féroce, provoquent la décadence de toute supériorité, de
toute possibilité du surhumain.
prise de position se traduit pour Nietzsche par un grand «Oui»
à la vie – un dire oui et un faire oui. Il écrit à propos de La
naissance de la tragédie que «ce livre est anti-pessimiste : il
enseigne une force antagoniste à tout dire non,
faire non, un remède contre toute
lassitude»[6]. Le
philosophe-médecin prodigue des potions pour arracher les hommes à leur
pessimisme, ainsi qu’éveiller « tout ce qui est riche et veut donner, et
comble, et dore, et éternise, et divinise la vie – la puissance entière des
vertus transfigurantes… tout ce qui approuve, dit oui, fait oui »[7]. Le
« Oui » est la figure du dépassement ou du surpassement de la simple
négation pessimiste, permettant d’appuyer une discrimination claire entre une attitude
positive et une attitude négative.
C’est la figure
prophétique de Zarathoustra qui vient annoncer le diagnostic et le traitement à
poursuivre pour s’élever au-dessus de cette période désastreuse de l’humanité.
Nietzsche adopte une attitude circonspecte envers la modernité. Une forme de
prudence s’articule dans ses propos, dans la mesure où il considère que le sol
est peut-être encore assez riche pour que nous puissions nous sauver du
nihilisme dans lequel la civilisation européenne notamment se trouve embourbée.
Il y a là comme une dernière chance pour l’Europe, putréfiée sous l’action
mortifère du dernier homme, le philistin par exemple, qui se pense orgueilleusement
en pleine «santé» alors qu’il est malade, parce qu’il a tout nivelé
autour de lui. Le philosophe-médecin sait que, pour proposer un remède adapté
aux maux dont nous souffrons, nous devons a contrario hiérarchiser, et
remettre nos symptômes à leur juste place, en les désignant sans crainte comme
des pathologies de la modernité.
Nietzsche pose
une certaine ambiguïté du « symptôme » : est-il un signe de déclin ou de force?
Une expression de la maladie ou un viatique vers la guérison? Cette
ambivalence du terme impose un traitement différencié, local. Tout ne peux pas
être mis sur le même plan. On retrouve ici une similitude avec la pensée de l’Aufhebung
hégélien. Les symptômes sont simultanément la négation et le relèvement
de cette négation. «Il faut porter encore en soi un chaos pour
pouvoir mettre au monde une étoile dansante»[8], dit Nietzsche.
Cette idée montre qu’on doit assumer philosophiquement une mise en branle
radicale de tout ce qui a été tenu pour vrai jusqu’à ce jour, si l’on veut
dépasser la maladie. On doit soigner le mal par le mal. Ce motif cher à
Hölderlin apparaît dans un vers presque aphoristique, et demeuré célèbre:
«Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch»[9] («Mais aux
lieux du péril croît / Aussi ce qui sauve»). Les propos de ce genre s’accordent
parfaitement avec la pensée de Nietzsche, car les questions profondes ne sont
pas du ressort d’une logique aristotélicienne, empêtrée dans le principe de
non-contradiction, où une proposition ne peut affirmer simultanément une chose
et son contraire : Nietzsche pense ici, en s’appuyant indirectement sur
Hölderlin, une sorte de logique de la vie. Un vaste pan de la modernité,
depuis Platon[10], pense que la
contradiction et le paradoxe sont nuisibles à l’homme. Or, le
philosophe-médecin doit montrer quant à lui que la vie fonctionne sur la base
de contradictions. La vie est un tumulte de paradoxes qui se font
mutuellement la guerre.
Tout homme doit en passer par une
phase de déclin pour défier les
valeurs et les vérités qu’il croyait les mieux établies, qu’il vivait
immédiatement sans jugement : il doit dé-valuer ses propres valeurs pour
les trans-valuer ensuite. De la négation, il gardera toujours quelque chose. C’est
le moment nécessaire d’infanticide de soi, où il doit savoir s’arracher
à un sol en train de perdre de sa fertilité, où il doit savoir se labourer lui-même
comme un champ agricole. Pour Nietzsche, «l’homme moderne […] ressemble à un serpent qui a avalé plus de lapins
entiers qu’il ne peut en digérer»[11]; c’est
pourquoi il doit réussir à éliminer tout ce qui encombre son estomac, l’a rendu
lourd et a «gavé» son esprit, sa philosophie. L’homme moderne a les
yeux plus gros que le ventre, et, à force de vouloir tout ingurgiter, finit
par en être malade:
«“Je ne sais de quel côté me tourner;
je suis tout ce qui ne peut trouver d’issue”, gémit l’homme moderne… C’est de cette modernité-là que nous étions
malades –de cette paix pourrie, de ce lâche compromis, de cette “vertueuse” malpropreté du “oui” et du “non” modernes. Cette tolérance, cette largeur de cœur, qui “pardonne” tout parce qu’elle “comprend” tout, produit sur nous l’effet du
sirocco! Plutôt vivre dans les glaces que parmi les
vertus modernes, et autres vents du sud!…»[12]
Nietzsche accuse
l’époque moderne, après avoir mis à mort Dieu, d’en avoir fini avec les hautes
valeurs, d’avoir nivelé toutes les valeurs. Or, les valeurs sont comme les
montagnes, elles nécessitent un dénivelé, pour offrir une position de surplomb,
ainsi qu’une vue sur la profondeur d’une vallée. On comprend mieux dès lors
cette définition efficace du nihilisme: «Nihilisme: le but fait
défaut; la réponse au “Pourquoi ?” fait défaut; que signifie le
nihilisme? –que les valeurs suprêmes se dévalorisent»[13]. Le nihilisme ne
désigne pas une simple absence de croyance personnelle, ou une « croyance
en rien». Le « nihiliste est l’homme qui juge que le monde tel qu’il
est ne devrait pas être, et que le monde tel qu’il devrait être n’existe pas.
De ce fait, l’existence (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens:
de ce fait, le pathos du “en vain” est
le pathos nihiliste –et une inconséquence du nihiliste»[14]. C’est très justement que Nietzsche
réduit l’interrogation qui porte la pensée nihiliste à cette formule: «la question du nihilisme: “à
quoi bon?”»[15]. Ce nihilisme « correspond plus profondément
à un processus historique et culturel collectif»[16]. Lorsque Nietzsche, dans le §125 du Gai Savoir, fait dire au fou «Dieu est
mort!», il aborde la question de la fin de la transcendance. Dans
un monde où le nihilisme est devenu la seule religion, l’immanence peut provoquer
une tendance au nivellement, voire une indifférenciation des valeurs : le
nihiliste croit en l’idée que «si Dieu n’existe pas, […] alors tout est
permis»[17]. Comment penser les altitudes verticales
dans l’horizontalité d’un plan d’immanence, pour parler comme Deleuze? L’homme court
le risque de devenir un malade incurable, qui ne saura plus dire qu’«à
quoi bon?», puisque tout se vaudra à ses yeux. Le philosophe-médecin,
lui, cherche à préparer le bon élixir qui redonnera des cimes et des abysses à
la modernité, dans l’immanence du réel, sans pourtant avoir recours à la vieille
transcendance divine.
Extrait de Revue Krisis 44 : Modernité ? [1] Friedrich Nietzsche, Aurore, §157, p. 128.[2] Friedrich Nietzsche,
La volonté de puissance, I, §9, p.
35.[3] Ibid., I, §38, p. 51.[4] Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, III, §10, p. 161.[5] La volonté de
puissance, II, op. cit., p. 34.[6] Friedrich Nietzsche,
Fragments posthumes, XIV,
14[16], p. 30.[7] Ibid.,
14[11], p. 29. Nietzsche dresse dans ce passage la liste des « sentiments qui
disent oui », à savoir : la fierté, la joie, la santé, l’amour des
sexes, l’hostilité et la guerre, le respect, les beaux gestes, les belles
manières, les beaux objets, la volonté forte, l’éducation de la haute
intellectualité, la volonté de puissance, la gratitude envers la terre et la
vie.[8] Friedrich Nietzsche,
Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue.[9] Friedrich
Hölderlin, « Patmos », in Sämtliche Gedichte, Athenäum Verlag,
1970. Nous reprenons ici la traduction de Gustave Roud, in Oeuvres,
Gallimard, Paris 1967.[10] Nous faisons référence
à ce fragment posthume repris in La volonté de puissance, II, op. cit., p. 24 :
« Décrire la décadence de l’âme moderne sous toutes ses formes : dans
quelles mesures la décadence remonte à Socrate ; ma vieille aversion
pour Platon, l’anti-antique ; l’“âme moderne” existait déjà ! ». [11] Malcolm Pasley,
« Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and
Thought, University of California Press, 1978, p. 127 : « Modern man
[…] is like a snake which has swallowed more whole rabbits than it can deal
with ».[12] Friedrich Nietzsche, L’antéchrist, §1, p. 161.[13] Fragments
posthumes, XIII, 9[35], op.
cit.[14] Ibid.,
9[60].[15] La volonté de puissance, I, op.
cit.[16] Emmanuel
Salanskis, Nietzsche, Les belles
lettres, Paris 2015, pp. 146-147.[17] Fiodor
Dostoievski, Les frères
4e partie, Livre XI,
ÉditorialEntretien avec Françoise Bonardel / Modernisme, antimodernité, tradition.Myriam Revault d’Allonnes / Crise et modernité.Jean-François Gautier / La conscience universelle.Thibault Isabel / Essor et déclin de la modernité dans l’Histoire.Costanzo Preve / Les trois stades de la modernité capitaliste.Entretien avec Rémi Brague / Modernité et religion.Bernard Bourdin / Le fondamentalisme religieux et les fondements de la modernité.Karlheinz Weißmann / Le national-socialisme, une idéologie moderniste ?Youness Bousenna / La décadence, autopsie d’un fantôme européen.Michel Maffesoli / Georg Simmel: modernité et post-modernité.Entretien avec Michel Maffesoli / L’ère du postmoderne.Jonathan Daudey / Nietzsche, médecin de la modernité.Jean-François Gautier / La révocation artistique de l’espace pictural.Matthieu Giroux / Le primat moderniste du principe d’action.Charles Péguy / Le texte: Le monde moderne et l’argent (1914).
Jonathan Daudey,

References: §125
 §157
 §9
 §38
 §10
 §1