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Timestamp: 2017-05-26 03:29:43+00:00

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L’adaptation de la métrique H̱alīlienne à la poésie persane : Transfert et variations
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L’adaptation de la métrique ḫalīlienne à la poésie persane : Transfert et variations
The Adaptation of ḫalīlian Metrics to Persian Poetry: Transfer and Variations
تطبيق العَروض الخليلي على الشعر الفارسي : نقل وتحوّلات
Français English العربية Rompant avec les anciens schémas syllabo-accentuels du moyen-perse, le « nouveau persan » s’est approprié la métrique quantitative arabe, le ‘arūḍ. Mais l’adaptation à une langue indo-européenne du système développé dans une langue sémitique ne s’est pas faite sans reste. Le présent article revient sur les principales discussions soulevées, parmi les métriciens iraniens de l’âge classique comme parmi les chercheurs modernes, par les variantes persanes développées au sein du système ḫalīlien. Le mètre épique motaqāreb et la variété de hazağ propre au robā‘ī, en particulier, pourraient bien attester d’un substrat préislamique sous-jacent à la lecture quantitative. Cas d’école du transfert de la métrique arabe à d’autres univers linguistiques, l’exemple persan interroge, en dernière instance, l’apparent naturel qui lie une langue à sa métrique.
Breaking off substantially from the old syllabic-accentual patterns of Middle-Persian, the “new Persian” language took over the quantitative system of Arabic metrics, ‘arūḍ. But the passing of the system from a Semitic language to an Indo-European idiom called for some adjustment. The present paper retraces the major debates raised among ancient Iranian specialists as well as modern scholars by the Persian variants developed within the ḫalīlian system. The epic meter motaqâreb and the variety of hazağ characteristic of the robā‘ī, in particular, could testify to a pre-Islamic substrate underlying the quantitative reading. As the most exemplary case of transfer of Arabic metrics to a foreign language, the Persian example ultimately questions the apparent obviousness that ties one language to its metrics.
حين تبنت «الفارسيّة الجديدة» العَروض العربي الكمّي، فإنها بذلك قطعت صلاتها مع النماذج القديمة المقطعية - النبريّة لفارسيّة العصور الوسطى. والحال، فإن تكيّف لغة هندو- أوروبيّة مع نظامٍ مطوّرٍ خاص بلغة ساميّة، لم يتّم من دون عواقب أو ذيول. يدور المقال الآتي حول النقاشات الأساسيّة التي أثارها العَروضيون الإيرانيون القدماء من جهة، وتلك التي أثارها العَروضيون الحديثون من جهة ثانية، وهي تدور بشكل خاصّ حول مجموعة المتغيرات الخاصّة باللغة الفارسيّة التي طُوّرت ضمن النظام الخليلي. فالبحر الملحمي المتقارب، وتنويعات بحر الهزج الخاصّ بنموذج «الرباعي»، يمكن أن يبرهنا على وجود أساس ما، في فترة ما قبل الإسلام، يظهرُ من خلال القراءة الكمّية. النموذج الفارسي هو حالة مدرسية لانتقال العَروض العربي إلى لغة أجنبيّة، إذ إنه، في النهاية، يساءل «العلاقة الطبيعية أو التلقائية» التي تربط لغةً ما بعَروضها.
1. Phonétique du persan et spécificité des constituants métriques
1.1. La phonétique du persan classique
1.1.1. L’absence de consonnes emphatiques
1.1.2. Un système vocalique spécifique
1.1.3. Eléments pour une « phonographématique » du persan, quelques particularités
1.2. Syllabes, constituants métriques, enchaînements
2. Cercles, mètres, zeḥāfāt et variantes persanes
2.1. Les variantes métriques du persan
2.1.1. Cercles et mètres
2.2. L’hypothèse classique : une esthétique du vers persan
3. La métrique quantitative et le substrat moyen-perse : état des recherches en cours
3.1. Le robā‘ī
3. 2. Le mutaqārib
3.3. Elargissement des perspectives
1 Voir Lazard 1975.
1Les invasions arabes du viie siècle de l’ère commune, qui s’accompagnèrent de l’islamisation des peuples iraniens et de la diffusion de l’alphabet arabe pour la notation du persan, constituent un bouleversement considérable dans le paysage culturel iranien et une rupture sensible avec son passé préislamique. Il en va ainsi de la tradition poétique du moyen-perse et de sa métrique syllabo-accentuelle, rapidement éclipsée par l’adoption de la métrique arabe quantitative, dite « ẖalīlienne ». L’usage de cette dernière est attesté dès les premiers spécimens de poésie en persan, au IXe siècle, dans le Khorasan d’abord ; il s’étendit, dans les deux siècles qui suivirent, à l’ensemble du plateau iranien pour s’imposer comme l’étalon incontesté de la composition poétique persane savante1.
2 Sur ce point, voir Lazard 1971, repris dans Lazard 1995, p. 49-80.
2La métrique du « nouveau persan » (dit fārsī ou pārsī, « langue du Fārs », ou encore darī, « langue de cour »2 présente donc un cas d’adaptation de la métrique quantitative arabe (‘arūḍ) à une langue vernaculaire. Interrogée à l’aune de son modèle, elle soulève des questions relatives au transfert de structures émanant d’une langue sémitique aux productions poétiques d’une langue indo-européenne : comment cette adaptation s’est-elle opérée ? L’adoption de la métrique ẖalīlienne en persan est-elle demeurée sans reste ? S’est-elle superposée à un substrat iranien plus ancien, dont elle offrirait une réinterprétation quantitative ? Enfin, quelles tensions l’application de structures métriques exogènes à une langue fondamentalement différente de l’arabe a-t-elle engendrées au sein même du système ?
3Ces questions mettent en cause de vastes enjeux qui débordent les problèmes qu’il nous sera possible d’évoquer ici. Aussi, nous nous bornerons, dans cette présentation, à exposer trois aspects fondamentaux de l’adaptation de la métrique ẖalīlienne à la poésie persane, à savoir :
4(1) L’apparition, au sein du système ẖalīlien, de variantes qui rendent l’interprétation des constituants métriques compatible avec les règles phonétiques du persan. En effet, la phonétique du persan diffère de celle de l’arabe en bien des aspects, et exige des réajustements notables du système métrique d’emprunt ;
5(2) Une relative singularité dans l’usage des mètres, caractéristique de la tradition persane. Certains modèles engendrés par les cercles métriques ẖalīliens sont de facto absents de l’usage persan, tandis que les poètes iraniens explorent parmi les mètres des variantes inexistantes dans la poésie arabe ;
6(3) Le développement de spécificités notables, telles le mètre épique mutaqārib ou encore la variété de hazaj propre au genre du robā‘ī. A en croire certains chercheurs, ces particularités attesteraient l’existence d’un substrat syllabo-accentuel préislamique sous-jacent à la lecture quantitative.
7En d’autres termes, pour donner une vue d’ensemble de l’adaptation de la métrique ẖalīlienne à la poésie persane, il faut envisager une analyse à différentes échelles : celle, linguistique, de la différence phonétique entre les langues ; celle, théorique, des constituants métriques dans la sphère persanophone ; et celle, pratique, de l’usage effectif des mètres ẖalīliens par les poètes persans. Si nous ne sommes pas présentement en mesure de contribuer à l’avancement de ce problème par un apport original, nous tenterons du moins, dans les pages qui suivent, de donner un aperçu des questions spécifiques que soulève l’adoption d’une métrique exogène à ces différents niveaux. Pour ce faire, nous privilégierons un angle d’approche rarement adopté en la matière, en nous fondant sur l’analyse fournie par les métriciens iraniens de l’époque classique ; à la suite de quoi nous résumerons brièvement les réflexions menées dans les dernières décennies par les chercheurs modernes.
3 L’exemple du turc, du kurde, de l’ourdou ou de toute autre langue ayant adopté les règles de la mét (...)
8Pour les spécialistes de la métrique arabe, l’examen du transfert du système ‘arūḍī au persan3 a sans doute l’avantage de mettre en évidence des points de non coïncidence entre une structure linguistique autochtone et une structure métrique d’emprunt. Autrement dit, il met en cause le naturel apparent des principes fondamentaux du système et rend sensible le conventionnalisme inhérent à toute métrique.
4 Kouloughli 1982.
9Si la métrique régule en premier lieu la forme phonologique du vers, et si le vers est l’arène où se confrontent l’action des contraintes linguistiques (phonétiques, morphologiques et syntaxiques) et celle des règles métriques, il faut pouvoir caractériser les traits phonologiques d’une langue avant que d’en décrire la métrique. Or, pour distincte qu’elle soit dans ses structures, la langue persane n’en présente pas moins des difficultés similaires à l’arabe pour qui veut la décrire. En effet, le système d’écriture en vigueur en Iran depuis la naissance du « nouveau persan » est l’alphabet arabe, qui omet dans la notation tout un ensemble de signes essentiels à la prononciation correcte du discours écrit, notamment les voyelles. Sans doute, aucun système d’écriture ne saurait être parfaitement transparent à la phonétique d’une langue naturelle, mais, dans un article capital4, Kouloughli a fait remarquer que l’écriture arabe exigeait des compétences de déchiffrement particulières de la part de ses lecteurs. En l’absence de relations réciproques claires entre un signe graphique et une réalisation phonétique unique, elle renvoie bien des leçons indécidables au bon jugement du locuteur. Kouloughli l’établit pour l’arabe : seule l’analyse de la « phonographématique » d’une langue, qui établit systématiquement des correspondances fixes et circonscrit précisément les opacités qui subsistent entre la graphie et la phonétique, permet de trancher rigoureusement les lectures ambiguës dont la résolution se satisfait d’ordinaire de la seule « intuition » des locuteurs. Or ces ambiguïtés sont, il faut bien le reconnaître, particulièrement épineuses dans les corpus de poésie ancienne ; et la juste scansion d’un vers dépend de leur déchiffrement correct.
5 Comme le suggèrent Bohas et Kouloughli, l’établissement de la « phonographématique » du persan, en (...)
10L’analyse « phonographématique » du persan reste à faire. Elle nous aiderait sans doute, entre autres applications possibles, à résoudre définitivement le débat, trop souvent idéologique, qui jette le doute sur l’adoption pleine et entière de la métrique ẖalīlienne dans la poésie persane depuis l’époque classique5. Une telle analyse ne saurait être menée à bien ici ; et nous nous contentons de poser le problème, avant de fournir quelques indications sur les principales spécificités phonétiques du persan par rapport à l’arabe.
11Langue indo-européenne, le persan se distingue des langues sémitiques, et en particulier de l’arabe, par un ensemble de caractères linguistiques et, en premier lieu, par sa phonétique. La langue persane présente en effet un système vocalique spécifique, ainsi qu’une panoplie de configurations syllabiques propres à engendrer des phénomènes inconnus de l’arabe classique. Parmi ces phénomènes, certains sont sans incidence sur l’interprétation des règles métriques (la qualité d’un phonème ou le timbre d’une voyelle n’affectent pas sa valeur dans le décompte des pieds dans le mètre) ; d’autres, à l’inverse, donnent lieu à une réadaptation des conventions ẖalīliennes dans la littérature poétologique persane. Par exemple, les syllabes fermées par des groupes consonantiques (de type CVCC), impossibles en arabe, ne sont pas rares en persan. Pour en tenir compte dans le système métrique, les poéticiens persans ont élaboré la notion de syllabe « surlongue » (kešīde : (− ∪)), analysée comme l’association d’une syllabe longue (–) et d’une syllabe brève (∪). D’autres éléments, comme la gémination (tašdīd), ou encore le hamze dans les mots à initiale vocalique, s’ils semblent bien codifiés en arabe, sont d’un emploi plus aléatoire en persan et apparaissent dès lors susceptibles d’une double lecture métrique, dont les poètes persans surent tirer profit. Essayons d’organiser ces remarques de façon plus systématique, en prenant appui sur l’analyse des métriciens iraniens de l’époque classique.
6 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār dar ‘elm-e ‘arūḍ va qavāfī (L’étalon des poésies, sur la science du mètre et (...)
12Ne disposant pas de la notion de syllabe, la métrique ẖalīlienne se fonde traditionnellement sur la lettre (ḥarf), qui sert d’unité de base dans l’analyse. Comme le rappelle justement Naṣīr al-Dīn Ṭūsī (597/1201-672/1274) dans son traité Me‘yār al-aš‘ār (L’étalon des poésies), en arabe comme en persan, « les constituants élémentaires de la poésie sont les lettres (ḥorūf), vocalisées et quiescentes ». Mais il ne faut pas se méprendre, ajoute le savant, « lorsque nous parlons de lettres, vocalisées ou quiescentes, notre propos vise les lettres prononcées (malfūẓ), non les lettres écrites (maktūb)6 ». Aussi, lorsque nous basculons vers des formulations modernes de l’analyse métrique en termes de syllabe, nous ne perdons pas de vue notre objet, à savoir la structure phonique du vers.
13Pour parler schématiquement, la phonétique du persan classique présente les caractéristiques suivantes :
7 Sur la validité de ces remarques pour la phonétique du persan contemporain, voir Lazard 2006, p. 39 (...)
14Présentes dans le système d’écriture emprunté à l’arabe, les quatre consonnes emphatiques (ﺹ / ﺽ / ﻁ / ﻅ) apparaissent certes dans la graphie de certains mots persans ; mais dans la prononciation, cependant, rien ne les distingue de leur pendant non emphatique (ﺱ / د / ت / ز). Par ailleurs, le ṯā’ (ﺙ) est assimilé à un sīn (ﺱ), le ‘eyn (ﻉ) à un simple coup de glotte, ou hamze (ﺀ), le ḥā’ (ﺡ) au hā’ (ﻩ), et l’on ne distingue pas clairement la prononciation du qāf (ﻕ) et du ġeyn (ﻍ)7. Il semble en avoir été ainsi au moins depuis le viie/ xiiie siècle, puisqu’en 649/1251, et dans la perspective comparatiste qui lui est propre, Ṭūsī peut écrire que, sur l’ensemble des vingt-huit consonnes de l’arabe,
8 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 176.
« […] huit lettres font défaut en persan, à savoir le ṯā’, le ḥā’, le ṣād, le ḍād, le ṭā’, le ẓā’, le ‘eyn et le qāf ; en revanche, cette langue compte cinq lettres supplémentaires, qui sont le pe, le če, le že, le fe et le gā 8. »
15Cependant, ces différences phonétiques sont sans conséquence métrique dans la mesure où toute consonne, quel que soit son point d’articulation, compte comme une lettre et que celle-ci, dans sa réalisation « vocalisée » ou « quiescente », sert de base aux unités métriques. Il en va de même pour le point suivant.
16À la suite de l’extrait précédent, Ṭūsī poursuit son examen de la phonétique comparée du persan et de l’arabe en précisant que le persan possède, en outre,
9 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 176.
« […] deux voyelles longues, dont l’une se situe entre la ḍamma et la fatḥa, tel qu’on le trouve dans le mot šōr, qui en arabe se dit māliḥ (salé), tandis que l’autre est la lettre qui se trouve dans le mot šēr, qui en arabe se dit asad (lion). Or ces lettres sont bien employées en arabe – on parle alors d’« inflexion » (emālat) –, mais elles ne sont pas considérées comme originelles dans la langue9 ».
10 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 177. Il paraît nécessaire de préciser qu’au demeurant, la quantité vocali (...)
17Il s’agit là des deux voyelles persanes de timbre [o] et [e] qui, « inconnues » de l’arabe littéraire, sont dites ḥarakāt-e majhūle. L’absence d’incidence métrique de ce point ne semble pas aller de soi, puisqu’elle doit être commentée par le savant. Celui-ci explique que, du point de vue de la métrique, ces voyelles « inconnues » doivent être traitées en tout point comme des voyelles arabes : s’il revient aux spécialistes de la langue de débattre de leurs qualités respectives, leur étrangeté importe peu au métricien, qui doit faire un effort d’abstraction supplémentaire et considérer qu’il n’existe en poésie qu’une seule vocalisation fonctionnelle, et une seule quiescence, indépendamment de leurs réalisations acoustiques particulières10.
18En revanche, la convention qui veut qu’on associe une lettre écrite et une seule à une consonne, et une vocalisation et une seule (le plus souvent non notée dans la graphie) à une voyelle se rompt en persan dans certains cas particuliers, que Ṭūsī croit bon d’énumérer. Ils correspondent en effet à des divergences profondes entre le persan et l’arabe dans leur système d’équivalences respectives entre phonétique et graphie – autrement dit, dans leur « phonographématique ».
1.1.3. Eléments pour une « phonographématique » du persan, quelques particularités11
11 Pour une recension moderne de ces phénomènes, voir par exemple Thiesen 1982.
19Parmi les spécificités notables de la « phonographématique » du persan, par quoi il se distingue de l’arabe, on notera les trois phénomènes suivants : la simplification d’un phonème complexe encore noté dans la graphie (conservatisme graphique) ; la nasalisation des voyelles longues devant nūn ; la double lecture, consonantique ou vocalique, du hā’ (ﻪ) final de mot en fonction de son entourage phonétique immédiat.
12 Cette réduction semble s’être accomplie à une date largement antérieure, l’ancien phonème ne subsis (...)
Dans certains mots qui subsistent aujourd’hui en persan moderne, le digraphe ﺨﻮ transcrit un phonème unique. Il correspond en réalité à la notation d’un ancien phonème complexe [ẖw], fricative labio-vélaire désormais confondue avec la vélaire simple [ẖ]. Les notations de Ṭūsī à son sujet nous confirment qu’elle comptait déjà, au xiiie siècle, comme une seule et unique « lettre » dans le mètre12 : 13 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 176.
« […] et la raison pour laquelle ces deux lettres valent pour une lettre [unique] est que, du point de vue du rythme, elles valent pour une [seule] lettre ; par exemple ẖwān (خوان) qui dans la graphie (dar ketābat) consiste en quatre lettres, mais dans la prononciation (dar lafẓ) [n’]est composé [que] de deux lettres, car il équivaut à ẖān (خان) du point de vue du rythme13 ».
20Pourquoi le mot ẖwān (radical ou impératif du verbe ẖwāndan « appeler, chanter »), prononcé ẖān, ne compte-t-il que pour deux lettres, « du point de vue du rythme », et non pour trois ? De ce qui précède, on a compris que le son [ẖw] s’était simplifié en un phonème simple. Mais le persan réserve aussi un sort particulier à la finale -ān du mot : la nasalisation.
14 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 176. Pour l’hypothèse d’une nasalisation de la voyelle à époque ancienne, (...)
A l’époque préclassique, il semble que le persan ait développé un phénomène de nasalisation (ġonnat) touchant les voyelles longues lorsque celles-ci sont suivies d’un nūn (ﻦ), indépendamment de leur position, à l’intérieur ou en finale de mot. A l’époque classique, ce phénomène n’est déjà plus que résiduel, mais la convention métrique qu’il a occasionnée est quant à elle restée en vigueur jusqu’à aujourd’hui. En effet, la séquence [voyelle longue + nūn] est la seule à ne pas générer de « syllabe surlongue » (comme toutes les autres séquences [voyelle longue + consonne]), mais compte comme une simple syllabe longue. C’est encore ce qu’explique Ṭūsī, en disant que, lorsqu’on rencontre « la composition de l’une des lettres d’allongement et de la nasalité, dans les mots dūn, dān et dīn et d’autres semblables », il faut les traiter comme des syllabes ouvertes, « sur le rythme de dū, dā, dī14 ».
15 Par souci de cohérence, nous avons opté ici pour une transcription moderne de l’ensemble des termes (...)
Enfin, en finale de mot, la lettre hā’ (ﻪ) est susceptible d’une double lecture, selon qu’elle est précédée d’une consonne ou d’une voyelle. Précédée d’une voyelle, longue ou brève, elle conserve sa valeur consonantique d’aspirée. Mais lorsqu’elle suit une consonne non voyellée, ce qui se produit en particulier dans certains mots-outils monosyllabiques (ex. na (نه) : « non », če (چه) : « quel », ou ke (ﮐﻪ), relatif ou conjonctif), le hā’ final de mot marque une voyelle ([a] en persan classique, devenue [e] dans la plupart des cas en persan moderne)15, qui correspond à la vocalisation de la consonne précédente. Les métriciens classiques le désignent alors sous le nom de « hā’ muet » (hā’-e sakt), appellation qui indique que, simple signe d’une vocalisation antérieure, il ne correspond par lui-même à aucun son.
21Si ces spécificités « phonographématiques » du persan sont déjà recensées sous la plume des métriciens classiques, c’est justement parce qu’elles ont des conséquences remarquables pour l’interprétation des constituants métriques de base.
22Aux remarques qui précèdent, il convient d’ajouter des agencements syllabiques et des enchaînements propres à la langue persane, qui imposent eux aussi une réinterprétation des constituants de base de la métrique ẖalīlienne.
16 Sauf voyelle lexicale ou construction d’une relation de détermination entre deux ou plusieurs mots (...)
23Le persan connaît des agencements syllabiques particuliers, inconnus de l’arabe classique, notamment du fait de l’absence d’i‘rāb et, donc, de voyelles brèves finales de mot. De fait, en persan, la plupart des finales de mot ne sont pas vocalisées16. Par ailleurs, la succession des syllabes en poésie répond à des règles précises qui ne s’accordent pas nécessairement aux phénomènes équivalents observés en poésie arabe.
17 Où C = consonne et V = voyelle brève ou « vocalisation », étant bien entendu que les « voyelles lon (...)
18 En Turquie ottomane et en Inde, après l’adoption du système ẖalīlien par l’intermédiaire du persan, (...)
24La langue persane présente des syllabes fermées par des groupes consonantiques formés de deux consonnes quiescentes ou davantage (CVCC ou CVCCC17), quantifiées en métrique comme des syllabes « surlongues » (– ∪), sauf dans la configuration [voyelle longue + nūn] évoquée plus haut (§ 1.1.3., point b)18.
25Remarquons toutefois que ce phénomène est borné : seules « comptent » les configurations suivantes : [voyelle longue + consonne] ou [voyelle brève + consonne + consonne]. Au-delà (dans le cas CVCCC, par ex. māst), les consonnes excédentaires ne sont pas prises en compte dans la quantification métrique ; on les dit « dérobées à l’analyse » (dozdīde dar ‘ebārat) et la syllabe reste considérée comme « surlongue » (– ∪).
26Quant aux enchaînements syllabiques possibles, ils sont eux aussi limités en poésie :
27Contrairement à l’arabe, le persan n’admet pas la succession de trois consonnes vocalisées en poésie (CVCVCV = ∪ ∪ ∪). Si cette configuration se réalise dans un vers, explique Ṭūsī, ce ne peut être qu’à la suite d’une altération :
19 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 181.
« Quant aux lettres vocalisées consécutives, la poésie arabe n’en emploie pas plus de quatre, et encore n’en trouve-t-on quatre qu’après « altération » (zaḥf), ce qui est tenu pour lourd. La poésie persane n’en emploie pas plus de trois, la succession de trois lettres vocalisées n’étant pas d’origine non plus, et ne se rencontrant qu’après altération ; pour alléger, on est autorisé à amuïr [la consonne] du milieu (taskīn-e owsaṭ)19 ».
20 Y compris dans des mots d’emprunt, comme dans un vers de Neẓāmī où šafaqat (« compassion, bienveill (...)
21 Voir Utas 1994, p. 134 : « …we can see that there is a radical difference between the Arabic and th (...)
28L’amuïssement de la consonne intermédiaire entre deux consonnes vocalisées est en effet une pratique courante en poésie persane : CVCVCV > CVCCV, soit ∪ ∪ ∪ > – ∪, tolérée partout à la condition de ne pas entraîner d’ambiguïté lexicale ou métrique20. En effet, cette formulation archaïque traduit une véritable règle d’équivalence métrique : dans un poème persan, toute succession de deux syllabes brèves peut se résoudre en une longue (∪∪ = –), sauf dans le premier pied du vers, où l’amuïssement serait porteur de confusion métrique. Selon Utas, l’universalité de cette pratique, qui compte au nombre des licences poétiques (eẖtiyārāt-e šā‘erī), irait jusqu’à remettre en cause la pertinence de la notion-clef de watid dans la poésie persane21.
29De ce fait aussi, les constituants métriques secondaires du système ẖalīlien que sont l’« intervalle mineur » (fāṣele-ye ṣoġrā = CVCVCVC, fa‘alun), et l’« intervalle majeur » (fāṣele-ye kobrā = CVCVCVCVC, fa‘alatun), qui sont composés des constituants primaires (sabab et watid), sont inopérants pour décrire les successions de syllabes dans la poésie persane, et abandonnés par ses descripteurs.
22 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 181.
30Comme en arabe, en revanche, le persan n’admet pas de consonne quiescente en début de séquence (pas de groupe consonantique à l’initiale). Selon Ṭūsī, « en arabe comme en persan, il ne peut y avoir de lettre vocalisée en finale d’aucune poésie, de la même manière que son début ne saurait être quiescent22 ».
23 En outre, la différence importe toujours du point de vue de la rime, mais nous n’aborderons pas ici (...)
31Tout comme en arabe aussi, la syllabe finale d’hémistiche est anceps, c’est-à-dire théoriquement indifférente à la quantité et comptée longue. Cela dit, en pratique, la nomenclature raffine l’analyse et l’on distingue, en persan, deux variantes d’un même mètre selon que les vers s’achèvent sur une syllabe brève (théoriquement allongée) ou sur une vraie syllabe longue, variantes que les poètes prennent soin de ne pas mélanger au sein d’un poème. En persan, on distingue ainsi deux variantes du mutaqārib, celle dans laquelle le dernier pied se réalise fa‘al (∪ –) qui est dite maḥḏūf, et celle dans laquelle le dernier pied se réalise fa‘ūl (∪ – ∪), qui est dite maqṣūr23.
32Enfin, le persan autorise la double lecture métrique des éléments linguistiques suivants : le tašdīd, le hamze, la particule d’eẓāfe, et certaines voyelles brèves.
24 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 181.
Rare dans les mots d’origine iranienne, la gémination (tašdīd) est considérée par les métriciens classiques comme quasiment absente de la langue persane. Ces mêmes métriciens se servent en revanche du tašdīd comme d’un expédient pour expliquer certains phénomènes d’allongement dans le vers. Ainsi, on rendra compte de l’allongement d’une syllabe brève finale de mot par la gémination de la consonne immédiatement postposée, à l’initiale du mot suivant, ce qui permet d’opérer un redécoupage syllabique à la frontière des mots. Un exemple classique, expliqué par Ṭūsī au début du Me‘yār al-aš‘ār24, est fourni par le célèbre incipit du Šāhnāme de Ferdowsī : be nām-e ẖodāvand-e jān-o ẖerad / kaz-īn bartar andīše bar nagḏarad (« Au nom du Seigneur de vie et de raison / au-dessus duquel la pensée ne s’élève point »), scandé:
benāmeẖ
ẖodāvan
dejānoẖ
ẖerad
fa‘ūlun
fa‘al
kazīnbar
tarandī
šebarnag
ḏarad
33Ici, l’allongement de la syllabe [-me] de nām-e et de la syllabe [-no] dans jān-o est expliquée non pas par l’étirement de la voyelle, mais par la gémination de la consonne subséquente (respectivement, le ẖ initial de ẖodāvand et de ẖerad), ce qui permet de réinterpréter les syllabes allongées (CV) en syllabes fermées (CVC) : [-meẖ] et [-noẖ].
25 Notons en revanche que, si le ‘eyn est de facto prononcé comme un hamze, comme nous l’avons vu plus (...)
26 Ce constat résulte de l’impression générale qui se dégage de la lecture des poèmes classiques ; il (...)
27 Particulièrement flexible, la copule –ast, qui fonctionne comme un enclitique, est notamment suscep (...)
Contrairement à ce qui se passe en arabe, où sa place est bien définie et relève du lexique à part entière, le hamze est presque toujours facultatif en persan dans les mots à initiale vocalique25. Le persan a tendance à ménager la possibilité du vaṣl, de la lecture « liée » (sans hamze), valorisée pour sa « fluidité » stylistique (ravānī). Les initiales vocaliques sont dès lors susceptibles d’une double lecture métrique, selon qu’on les « lie » ou non au mot qui précède. En théorie, on présuppose la présence du hamze à l’initiale de mots comme –ast (copule verbale, 3ème personne du singulier), az (« de, à partir de », préposition), etc. On dit seulement qu’il peut être élidé si le mètre l’exige, pour favoriser la lecture « liée » (ravān). En pratique, le hamze est le plus souvent omis26. Son absence peut se matérialiser dans l’écriture par l’omission du alef initial de certains mots27.
28 Pour une analyse détaillée de ce morphème, on se reportera à la synthèse de Samvelian 2007.
29 Il s’agit de l’adjonction d’un tašdīd, comme nous l’avons vu précédemment.
Un morphème essentiel à la syntaxe du groupe nominal en persan est l’eẓāfe (complément déterminatif)28. Celui-ci se réalise sous la forme d’une kasre (voyelle brève-e) entre deux mots (le déterminé et son ou ses déterminants), avec une variante combinatoire yā’ + kasre (-ye). En tant que voyelle brève en syllabe ouverte, l’eẓāfe est prosodiquement bref. Mais en réalité, il fait fréquemment l’objet d’un allongement pour les besoins du mètre (les métriciens classiques expliquent ce phénomène par la gémination de la consonne subséquente29).
30 Dans les monosyllabes, et dans ce cas seulement, cet [-o] « bref » est noté par la lettre vâv (ﻭ). (...)
31 Notons qu’en persan, contrairement à l’arabe, la conjonction de coordination n’est pas proclitique, (...)
De fait, les voyelles brèves finales de mot (en syllabe ouverte, donc théoriquement brèves), sont toutes susceptibles d’un semblable allongement. Il en est ainsi du « hā’ muet » (hā’-e sakt), qui transcrit la voyelle [-e], mais aussi du son [-o] qui se rencontre à la fin de certains monosyllabes (do : « deux », to : « tu », etc.)30. Enfin, la conjonction de coordination dans sa variante poétique (–o), notée par la lettre vāv (و ), est elle aussi fréquemment allongée31.
32 Voir Utas 1994, p. 136 et Najafī 1973, p. 147-189.
33 On les trouvera répertoriés dans Thiesen 1982.
34Certains chercheurs modernes insistent sur le fait que ces constats ne sauraient être considérés comme de simples constructions prosodiques, mais qu’ils traduisent des faits de langue à part entière, qui garantissent une « flexibilité » particulière au vers persan et le rendent capable de se conformer aux schémas métriques stricts du système ẖalīlien32. En revanche, les phénomènes phonétiques correspondant, pour une part, à des licences poétiques (abrègement de voyelles longues, contractions, etc.), et pour une autre, à des variantes lexicales (métalepses, épenthèses, etc.), sont pour la plupart, et sauf erreur des éditeurs modernes, manifestés dans la graphie. Ils n’appellent donc pas ici de commentaire particulier33.
34 Bohas 1981 a analysé ces critères chez les grammairiens arabes classiques. Voir aussi les remarques (...)
35Dans leur ensemble, les faits de langue et autres particularités « phonographématiques » du persan que nous venons d’énumérer sont relayés chez les artigraphes classiques par des considérations d’ordre esthétique visant à comparer les langues entre elles. La valorisation de la « légèreté » (ravānī, ẖeffat), par opposition à la « lourdeur » (sangīnī, razānat), s’opère selon un critère d’aisance articulatoire bien connu des grammairiens arabes34. A en croire les poéticiens iraniens, ces qualités relatives permettraient plus généralement de caractériser les langues les unes par rapport aux autres. Ainsi, la langue persane étant dépourvue de consonnes emphatiques, et son lexique comportant proportionnellement moins de géminées, de hiatus et de voyelles finales que la langue arabe, elle leur apparaît naturellement plus « légère » que cette dernière. Or, comme l’explique Ṭūsī,
35 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 169.
« Les rythmes diffèrent eux aussi en lourdeur et en légèreté et ce, soit en proportion de la discordance (eẖtelāf) ou de l’accord (ettefāq) [qui s’établit] entre les constituants de la période rythmique (dowr), soit en fonction de la multiplicité (keṯrat) ou de la paucité (qellat) des vocalisations dans chaque période. Or il ne fait aucun doute qu’un rythme plus lourd sera mieux approprié à une langue [lourde] ; par exemple, en arabe, où l’on utilise davantage de vocalisations, il est plus facile de réciter de la poésie sur un rythme dont les périodes comportent plus de vocalisations, et plus difficile [à l’inverse], sur une période où les vocalisations sont moins nombreuses. Ainsi, par nature, certains rythmes conviennent mieux à certaines langues qu’à d’autres. C’est pourquoi nombreux sont les mètres qui sont devenus propres à certaines langues, et, si l’on récite de la poésie sur ces mètres dans d’autres langues, ils seront spontanément considérés comme ne relevant pas des [discours] rythmés35 ».
36Les mètres privilégiés par les poètes persans dans la tradition littéraire sont-ils véritablement plus « légers » que ceux des poètes arabes ? Et leurs vers contiennent-ils proportionnellement moins de lettres vocalisées (donc de syllabes brèves) que les vers arabes ? L’hypothèse mériterait d’être vérifiée par des statistiques précises. Toujours est-il que les artigraphes classiques ont cherché, à l’instar de Ṭūṣī, à justifier les affinités différentielles du persan et de l’arabe pour certains mètres à partir des « qualités naturelles » de lourdeur ou de légèreté qui leur étaient reconnues.
37Plus fondamentalement, la question se pose de savoir si les variations entre la métrique du persan et celle de l’arabe, perceptibles dans le choix des mètres poétiques, se laissent expliquer par la simple différence linguistique, ou s’il faut concevoir qu’une alternative souterraine à la métrique ẖalīlienne et héritière de la poésie iranienne préislamique se serait poursuivie en Iran à l’époque classique.
36 Cette expérience, qui évaluerait les théories des artigraphes classiques à l’aune de la métrique mo (...)
38La tradition poétique persane se singularise par l’emploi de certains mètres ẖalīliens au détriment d’autres, plus fréquents dans la poésie arabe. Inversement, on rencontre dans la poésie persane des variantes métriques inconnues des Arabes. Sont-elles explicables en des termes strictement ẖalīliens ? La question de la conformité formelle pleine et entière des variantes persanes avec le système métrique arabe ne saurait être définitivement tranchée ici. Il faudrait, pour apporter la preuve empirique de la validité universelle de la métrique ẖalīlienne appliquée à la poésie persane, procéder à l’analyse d’un corpus poétique exemplaire à l’aide du logiciel « Xaliyl » de traitement métrique de l’arabe élaboré par Kouloughl36, après en avoir formalisé la transcription. Cette étude devra être menée à bien en son temps. Néanmoins, une chose, d’ores et déjà, paraît claire : au cours de douze siècles de production littéraire classique, poètes et poéticiens iraniens se sont, pour leur part, toujours recommandés de la tradition arabe, et de l’héritage d’al-H̱alīl. Aussi, si alternative il y a, celle-ci doit être enfouie en deçà des structures sous-jacentes. Dans les pages qui suivent, nous tâcherons d’exposer un double point de vue sur ces enjeux : celui, « interne », des poéticiens iraniens classiques, et celui, « externe », des chercheurs contemporains, qui évoquent l’origine préislamique de certaines formes métriques autochtones.
37 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār ; et Šams-e Qeys, Al-mo‘jam.
39Déjà dans les premiers traités de métrique persans conservés37, les poéticiens iraniens conçoivent leur exposé en termes comparatistes : il s’agit de définir la métrique du persan au sein du système ẖalīlien et par rapport à lui. Dans le cadre d’une théorie unique et reconnue pour sa validité, on identifie donc des points de divergence qui relèvent, pour l’essentiel, de l’usage. En effet, à plusieurs niveaux d’analyse, la tradition poétique persane se singularise par l’actualisation de telle possibilité plutôt que de telle autre, ou par la fréquence d’emploi de certaines variantes au détriment des autres. Cette individuation se produit au niveau des pieds métriques de base, ou « piliers fondamentaux » (oṣūl) de la poésie, mais aussi au niveau des cercles et des mètres usités, et enfin, des « altérations métriques », ou zeḥāfāt. Autrement dit, le corpus poétique persan présente, par rapport à l’arabe, des variantes qui concernent aussi bien les modèles de mètres (nombre de pieds de base et réalisation théorique des pieds) que les modèles de vers (traitement différentiel des variantes et de leurs combinaisons possibles).
38 Voir Blachère 1952-1966, vol. 2, p. 362. Si le ṭawīl, le basīṭ, le wāfir et le kāmil sont effective (...)
39 Ce phénomène, amplement commenté par les poéticiens classiques (voir plus bas), est confirmé par le (...)
40 Voir Bohas et Paoli 1997, p. 152-153. C’est toutefois cet espace même de surgénération qui se voit (...)
40Certains modèles engendrés par les cercles métriques ẖalīliens sont de facto absents de l’usage persan. Ainsi, comme l’ont constaté les auteurs persans, les mètres des premier et deuxième cercles, ṭawīl, madīd, basīṭ, wāfir et kāmil, qui sont les mètres les plus fréquents dans la poésie arabe archaïque38, comptent parmi les plus rares dans toute la tradition persane39. Loin de contredire la validité du système ẖalīlien, ce phénomène corrobore les observations de Bohas et Paoli au sujet de la surgénération métrique inhérente au système et tout aussi nettement perceptible en arabe : les cercles d’al-H̱alīl génèrent un ensemble de mètres théoriques qui ne sont pas tous actualisés dans le corpus poétique existant. Dans la tradition poétologique, les mètres non actualisés sont dits « inusités » (mohmal)40. Simplement, le phénomène est d’autant plus étendu en persan qu’au moins deux des cinq cercles ẖalīliens s’avèrent ne recouvrir aucune réalité poétique. Il s’agit du « cercle des irrégularités » (dāyere-ye moẖtalefe, des mètres ṭawīl, madīd et basīṭ) et du « cercle des compositions » (dāyere-ye mo’talefe, du wāfir et du kāmil). Quant au « cercle des concordances » (dāyere-ye mottafeqe, du mutaqārib et du ġarīb), il n’est guère employé que pour le mutaqārib.
41S’ils correspondent effectivement à un usage persan, les autres cercles ẖalīliens n’en sont pas quittes pour autant de toute modification. Les mètres arabes font l’objet de transformations diverses, que l’on peut regrouper en deux catégories : des variations quantitatives, qui touchent à la longueur du mètre, et des variations qualitatives, qui désignent les particularités persanes dans l’usage des « altérations » métriques, isolées ou en combinaison. On distingue donc :
41 Voir Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, chap. 5, p. 191 sq.
des variations en quantité : la plupart des mètres ẖalīliens sont employés en arabe dans leur forme sextipartite (chaque hémistiche comportant trois pieds, le vers complet en comptant six), mais les Persans leur préfèrent le plus souvent la forme octopartite (quatre pieds par hémistiche, huit par vers). Il en est ainsi des mètres hazaj, rajaz et ramal, tous issus du « cercle des attractions » (dāyere-ye mojtalebe), mais aussi, parfois, des mètres qui composent le « cercle des ressemblances » (dāyere-ye moštabehe), savoir le sarī‘, le qarīb, le munsariḥ, le ẖafīf, le muḍāri‘ et le mujtaṯṯ (exception faite du muqtaḍab, pour ainsi dire inusité en persan). Ainsi, le hazaj persan de référence est le mètre : mafā‘īlun/ mafā‘īlun/ mafā‘īlun/ mafā‘īlun répété deux fois ; le rajaz : le pied mustaf‘ilun répété quatre fois par hémistiche ; et de même pour le ramal avec le pied fā‘ilātun ; etc. C’est pourquoi les métriciens persans ont aménagé les cercles ẖalīliens pour mieux rendre compte de l’usage réel et conçu des équivalents « augmentés » (zāyede) des cercles correspondants, de manière à loger huit pieds au lieu de six sur le modèle initial41.
42 La terminologie, élaborée par Jakobson, est reprise par Bohas et Paoli 1997, p. 17.
43 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 196.
44 A l’inverse des modèles de mètres arabes, pour lesquels la terminologie est fixe et identique chez (...)
des variations en qualité : l’écart entre « modèle de mètre » et « modèle de vers »42 correspond au passage d’un degré d’abstraction supérieur à un moindre degré d’abstraction théorique, qui prend en compte les variantes reconnues des mètres dans l’usage poétique : ce sont précisément ces « altérations » (zeḥāfāt) que la tradition poétologique définit comme des variantes admises au modèle de vers. En arabe, ces variantes peuvent intervenir dans l’un ou l’autre vers d’un poème et modifier légèrement le parallélisme qui unit l’ensemble des vers d’un même poème. En persan, certaines de ces variantes sont si fréquentes que les métriciens les prennent en considération pour définir non seulement le « modèle de vers », mais aussi certains « modèles de mètres » : les variations promues au rang de modèle devront être appliquées dans tous les vers d’un poème de la même manière. Ainsi, selon Ṭūsī, commentant l’usage persan du « cercle des attractions » (dāyere-ye mojtalebe), « il arrive que les mêmes mètres soient employés après élision de la [consonne] quiescente du second sabab [constituant métrique dans ce cas : CVC], de sorte que le hazaj devienne : mafā‘īlu quatre fois ; le rajaz : mufta‘ilun quatre fois ; et le ramal : fa‘alātun quatre fois43 ». Dès lors, ces mètres sont qualifiés de hazaj « suspendu » (makfūf), rajaz « reployé » (maṭwī), et ramal « ourlé » (maẖbūn), et placés dans un cercle, à la mode ẖalīlienne, appelé « cercle des attractions augmenté et dévié » (dāyere-ye mojtalebe-ye zāyede-ye mozāḥefe). Il va sans dire que les modèles ainsi révisés, inconnus des Arabes, ne valent que pour la poésie persane. De la même manière, parmi les possibilités théoriques que recèle le « cercle des ressemblances » (dāyere-ye moštabehe), les Persans reconnaissent un mètre supplémentaire, parmi ceux qui sont « inusités » en arabe : il s’agit du qarīb (mafā‘īlun, mafā‘īlun, fā‘i-lā-tun). Ce cercle non plus n’est pas employé selon le modèle théorique (sālem) défini en arabe, et les Iraniens en proposent une variante « déviée44 ».
42Selon Ṭūsī, on peut résumer la comparaison entre modèles de mètres dans la théorie arabe et dans la théorie persane comme suit :
45 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 201-203.
« Selon les Arabes (‘arab), il y a cinq cercles : le cercle des irrégularités (moẖtalefe), le cercle des compositions (mo’talefe), le cercle des attractions (mojtalebe), le cercle des ressemblances (moštabehe) et celui des concordances (mottafeqe). Et selon les Persans (‘ajam), il y en a cinq également : le cercle des attractions « sain » (mojtalebe-ye sāleme), le cercle des attractions « dévié » (mojtalebe-ye mozāḥefe), le cercle des ressemblances octopartite (moštabehe-ye moṯammane), le cercle des ressemblances sextipartite (moštabehe-ye mosaddase) et le cercle des concordances (mottafeqe).Les mètres que l’on peut extraire de ces cercles sont [au nombre de] vingt-deux, dont quinze sont en usage chez les Arabes : le ṭawīl, le madīd, le basīṭ, le wāfir, le kāmil, le hazaj, le rajaz, le ramal, le sarī‘, le munsariḥ, le ẖafīf, le muḍāri‘, le muqtaḍab, le mujtaṯṯ, et le mutaqārib. Le seizième est le ġarīb, et les autres sont inusités. Chez les Persans (‘ajam), il y en a dix : le hazaj, le rajaz, le ramal, le sarī‘, le qarīb, le munsariḥ, le ẖafīf, le muḍāri‘, le mujtaṯṯ, et le mutaqārib. Certains [poéticiens] prennent les déviations (mozāḥefāt) en considération, et, sur les deux cercles des irrégularités, tiennent compte de l’ensemble des mètres en usage, ce qui augmente [le nombre] de mètres45 ».
46 Si ce n’est sous la plume de certains poètes qui composent « à l’imitation des Arabes » et que les (...)
47 L’œuvre des métriciens en question, à savoir Bahrāmī Saraẖsī et Bozorjmehr Qasīmī, ne nous est pas (...)
43Il apparaît donc que certains cercles ẖalīliens sont tout à fait inusités en persan46, et que la plupart des mètres communs aux productions poétiques des deux langues sont employés en persan autrement qu’en arabe. La poésie persane se singularise ainsi non seulement dans le développement de variantes à l’échelle des « modèles de vers », mais aussi à celle des « modèles de mètres », au niveau le plus abstrait de la représentation. L’élévation de mètres « déviés » au rang de modèle théorique est confirmée par Šams-e Qeys (ca. 571/1175-638/1240), qui rend compte de tentatives de certains métriciens iraniens de créer de nouveaux modèles de mètres, et même des cercles métriques supplémentaires, tout en soulignant la vanité de ces raffinements excessifs47.
48 Ṭūsī affirme : « […] En poésie, la primauté revient aux Arabes, et Ḥalīl [b.] Aḥmad, qui a instauré (...)
44De fait, pour nombreuses qu’elles paraissent, ces variations iraniennes n’excèdent pas le cadre du système ẖalīlien. Loin de le mettre en défaut, les ramifications théoriques qu’elles induisent ne font que renforcer l’autorité d’un modèle explicatif unique. Les métriciens iraniens le revendiquent, le prolongent, y puisent parfois des possibilités inédites en arabe, au prix de petits aménagements qui seront ou non validés dans la tradition artigraphique ultérieure. Autrement dit, les poéticiens iraniens adoptent vis-à-vis du système ẖalīlien une posture qui n’est jamais de mise en doute, mais bien plutôt de surenchère48.
49 Le dénombrement de ces variations et de leur combinatoire serait fastidieux, et nous ne le rapporto (...)
50 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, chap. 6, p. 205 sq.
51 Najafī 1980, p. 616 en particulier.
45On ne s’étonnera guère, dès lors, que les Iraniens aient développé, dans le détail, des « altérations » métriques (zeḥāfāt) plus nombreuses que les Arabes. Certaines, assez rares, sont véritablement inconnues de la poésie arabe. La plupart consistent cependant en des combinaisons nouvelles d’altérations existantes49. Au total, Ṭūsī dénombre vingt altérations « simples » (mofrad) et quatorze altérations « complexes » (morakkab) en arabe, contre vingt-trois et dix-huit respectivement en persan50. Mais ces dénombrements varient d’un auteur à l’autre, selon que les dernières « innovations » métriques en vogue sont prises ou non en considération. Plus récemment, Najafī aboutit à un décompte de plus de trois cent modèles de vers en usage en persan, compte tenu des altérations usitées51.
46Commentant l’apport iranien à la métrique ẖalīlienne, Utas opère cependant un distinguo décisif, faisant apparaître une tendance lourde dans l’adaptation des « altérations » métriques à la poésie persane. En effet, l’emploi des zeḥāfāt fait l’objet, en persan, d’un glissement singulier, qui les apparente davantage aux ‘ilal arabes :
52 Utas 1994, p. 133.
« In Arabic poetics the ziḥāfāt generally refer to pattern changes allowed within the same poem, while in Persian metrical theory most of them are applied in order to generate distinct patterns (auzān) that have to be maintained throughout a given poem (i.e. like the Arabic ‘ilal). Consequently, there is much more variation possible within a given Arabic poem than within a Persian. Instead Arabic poetry has much fewer standard patterns than Persian52 ».
47Par voie de conséquence, la notion de ‘ilal est pour ainsi dire absente de la théorie persane du mètre et de ses variantes, qui s’accommode en contrepartie d’une compréhension étendue de la catégorie des zeḥāfāt.
48Les principales caractéristiques de la poésie persane, considérées sous l’angle de leurs différences avec la poésie arabe, sont ressaisies par les métriciens iraniens et conceptualisées à l’échelle d’une esthétique proprement persane du discours versifié. Nous avons évoqué plus haut le critère de convenance entre le « poids » d’une langue et la « lourdeur » ou la « légèreté » relative des mètres qu’elle emploie. L’amuïssement de la consonne intermédiaire entre deux consonnes vocalisées (taskīn-e owsaṭ) était alors apparue comme la solution couramment adoptée par les poètes persans pour éviter les successions de consonnes vocalisées. Mais on décèle encore, dans les traités de poétique anciens, une sensibilité plus marquée aux exigences générales qui régissent l’adaptation de la métrique arabe à la langue persane.
53 Diebler 1997, vol. 1, p. 29, note 54.
54 Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, chap. 1, p. 46-47 ; trad. Diebler 1997, vol. 1, p. 25-26.
49Dans sa traduction annotée du traité de Šams-e Qeys, Diebler met en évidence la formulation de critères esthétiques qui définissent de véritables « lois » d’harmonie applicables au vers persan par opposition aux vers arabes53. Ces lois se fondent sur une exigence de « proportion entre consonnes vocalisées et consonnes muettes » au sein du vers54, et déterminent une limite au-delà de laquelle le vers, excédant la mesure du « naturel » et défiant le « goût », sera considéré comme mauvais. Selon Diebler, ces « lois » se laissent formuler comme suit :
50La loi 1, ou « loi de la symétrie », se subdivise en une double exigence de symétrie et de régularité :
« il faut que les éléments (piquets, liens et intervalles) se répartissent de manière symétrique (motanāseb) au sein du mètre (loi de symétrie à proprement parler) » ;
55 Diebler 1997, vol. 1, p. 54-55, note 121.
« il ne faut pas, autant qu’il est possible, qu’il y ait d’irrégularité (tafāvot) entre les éléments (ajzā’) dans le nombre de leurs consonnes (loi de régularité) »55.
51La loi 2, ou « loi de proportion », pose que le rapport entre consonnes vocalisées et consonnes muettes doit être un rapport de double à simple :
56 Diebler 1997, vol. 1, p. 54-55, note 121.
« Pour démontrer cette loi, Šams-e Qeys fera appel à des considérations d’harmonique et à des termes d’arithmétique, empruntés à la tradition philosophique et scientifique hellénisante de Fārābī et d’Avicenne, ainsi qu’ailleurs. De la sorte, la métrique et la poétique persanes se voient affecter un fondement naturel et scientifique absolu et aligné sur les disciplines scientifiques et, comme les sciences de la nature, progressent par observation et expérience, ainsi qu’il sera dit plus loin. Toutefois, si les lois qu’il établit sont commodément universelles pour justifier d’un état de fait en poésie persane, notre auteur se retrouve désormais bien en peine d’expliquer la raison de ce que ces mêmes mètres aient eu du succès en arabe – et se voit donc contraint de faire appel au mystère de l’incompréhensibilité des mystères divins, conformément à un édifice du savoir où la théologie s’établit au-dessus de la physique56 ».
57 Diebler 1997, vol. 1, p. 26, note 42. Commentant la « lourdeur » des mètres wāfir et kāmil, qu’il a (...)
58 Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, chap. 4, p. 95-96.
52La formulation de ces exigences procède visiblement, de la part de Šams-e Qeys, d’une volonté de justifier l’usage courant, et d’en rendre raison de façon systématique. Aussi, bien qu’il échoue à garantir une portée universelle à ces principes, le métricien n’en identifie pas moins des constantes dans l’adaptation de la métrique arabe aux exigences « harmoniques » du persan. La langue persane supportant mal, contrairement à l’arabe, les consonnes vocalisées en enfilade, et la proportion « idéale » de consonnes muettes et de consonnes vocalisées dans le vers étant définie comme « la proportion de simple à double »57, on comprend que la métrique persane fasse l’économie de la notion d’« intervalle » (fāṣele). Par ailleurs, si « la symétrie des watid-s et des sabab-s relève des conditions de l’agrément des poèmes » persans58, on rendra aisément compte du peu de faveur dont jouissent les mètres ṭawīl, madīd et basīṭ, comme l’ensemble des mètres du cercle « ressemblant », dans lesquels watid-s et sabab-s sont distribués de façon très « asymétrique ».
53Les considérations qui précèdent attestent que les écarts caractéristiques entre la poésie arabe et la poésie persane, et les variantes des mètres ẖalīliens en usage chez les Iraniens, sont traditionnellement interprétés en termes esthético-linguistiques, comme un ensemble de contraintes formelles supplémentaires appelées par la « nature » de la langue persane elle-même.
54Lorsqu’ils tentent de reconstituer le système métrique en vigueur dans la poésie moyen-perse avant les invasions arabes, les chercheurs modernes sont enclins, pour leur part, à attribuer des fondements historiques aux considérations des poéticiens classiques : les « dérivés » en usage dans la poésie persane correspondraient alors à une réinterprétation quantitative de mètres iraniens préexistants. Ces hypothèses n’invalident en rien la vertu opératoire de l’analyse ẖalīlienne des poèmes persans classiques ; elles la mettent en perspective, comme nous allons le voir à travers quelques exemples.
59 L’essentiel des premiers spécimens de poésie en nouveau persan qui nous soient parvenus sont rassem (...)
60 Voir Lazard 1975 et Utas 1994, p. 137.
61 C’est précisément ce qu’ils qualifient d’« affectation » et de « préciosité » dans les compositions (...)
55Les mètres développés dans la poésie persane à l’époque classique diffèrent statistiquement de ceux représentés dans la tradition arabe. Mais l’usage iranien a lui aussi varié au cours des siècles, et il n’est pas rare que l’on rencontre dans les poésies persanes archaïques des mètres qui seront globalement inusités par la suite59. A cela, il est possible de donner deux explications. D’un côté, on peut être tenté de voir dans ces mètres archaïques tombés depuis en désuétude la trace de mètres préislamiques locaux, autrement dit, de mètres syllabo-accentuels du moyen-perse, réinterprétés quantitativement après l’adoption du système ẖalīlien. Mais d’un autre côté, on pourrait aussi y voir une imitation directe de la poésie arabe, dont l’influence fut essentielle au développement de la littérature dans les cours princières de la Perse. En effet, les poètes anciens composaient volontiers sur des mètres arabes qui seraient largement abandonnés dans la tradition persane ultérieure, et il n’était pas rare qu’ils dédiassent même à leurs patrons samanides des qaṣā’ed rédigées en arabe dans la grande tradition protocolaire60. Les poéticiens classiques eux-mêmes reconnaissent la tendance des anciens poètes à l’imitation du canon arabe, ne fût-ce que pour la condamner61.
62 Benveniste 1932, p. 293, cité dans Lazard 1994, p. 86.
63 Voir Utas 1994, p. 129.
56Sans doute une interprétation n’invalide pas l’autre, et les deux phénomènes ont pu contribuer ensemble, et par strates, au développement d’une histoire littéraire autonome en Perse. C’est déjà ainsi que Benveniste résumait les choses en 1932 : « l’originalité des Persans en matière de technique poétique a consisté à assujettir le mètre syllabique iranien à la prosodie quantitative arabe », écrivait-il62. La difficulté réside dans l’étude du ou des systèmes métriques en vigueur en Iran à l’époque préislamique. En effet, la poésie en moyen-perse et en parthe, dans laquelle les spécialistes sont tentés de reconnaître le modèle de certaines formes poétiques ultérieures, était essentiellement destinée au chant et à la transmission orale. Le peu de sources écrites qui en ait survécu à travers les siècles est conservé dans des manuscrits tardifs, où elle apparaît fortement émendée par des générations de copistes soucieux de se conformer aux règles prosodiques de leur temps. La forme graphique dans laquelle ces poèmes nous sont parvenus est donc peu transparente à leur métrique d’origine, et ce n’est qu’à un patient effort de reconstitution par les chercheurs, qui se fondent sur leurs connaissances de la phonétique des anciennes langues indo-aryennes, que nous devons les quelques hypothèses solides qui concernent la métrique des poésies en moyen-iranien. Bien que les spécialistes ne soient pas parvenus à un consensus sur le détail63, ces hypothèses convergent du moins en ceci qu’elles supposent toutes l’existence d’une métrique accentuelle en Iran à la veille des invasions arabes. En outre, les comparaisons avec la poésie populaire orale des peuples iraniens actuels laissent supposer que le système a connu peu de changements entre le moyen-perse et le nouveau persan à ses débuts. Comme l’explique Lazard,
64 Lazard 1994, p. 81.
« l’une des voies qui s’offrent pour traiter le problème de la versification iranienne préislamique et de ses rapports avec la métrique persane classique est l’analyse de la technique de versification dans la poésie populaire des langues indo-aryennes modernes. On peut penser en effet que cette poésie, étrangère en principe à l’influence arabe, est l’héritière de celle des temps préislamiques64 ».
65 Voir Utas 1994, p. 130.
57Le peu de matériaux disponibles pour l’époque préislamique rend cependant la transition entre un système prosodique accentuel et le système quantitatif arabe difficile à tracer. C’est pourquoi l’un des modes d’investigation privilégiés par les chercheurs consiste à étudier la poésie du nouveau persan à ses débuts, pour établir les points de divergence avec les modèles arabes ; l’écart entre ces deux pratiques d’un même système quantitatif en cours de généralisation pourrait bien indiquer de possibles contributions de l’Iran préislamique au modèle ẖalīlie65.
58Pour donner un aperçu des résultats obtenus dans les recherches récentes, nous résumerons deux études fondamentales publiées par Lazard qui permettent de rattacher précisément certains mètres privilégiés en persan classique à leur modèle iranien : il s’agit d’une part du robā‘ī (le « quatrain » - ou plus exactement, le « distique » – persan, doté d’un mètre spécifique), et d’autre part du motaqāreb épique, très largement développé dans la tradition iranienne des maṯnavī héroïques.
59En se penchant, dans un article célèbre, sur les origines du robā‘ī, Lazard (1970) soulevait la question de la présence d’un substrat préislamique dans un mètre persan classique. Le philologue était en effet confronté à un poème d’apparence très ancien, qui ne se laissait pas scander selon les règles de la métrique ẖalīlienne classique :
Āhū-ye kūhī dar dašt čegūne davadā
yār nadārad bī yār čegūne ravadā
« Comment le chamois courrait-il dans la plaine ?
Il n’a point de compagne : comment irait-il sans compagne ? »
66 Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, p. 191.
67 Lazard 1970, p. 240.
68 Lazard 1970, p. 241.
60Ce distique, rapporté dans le Ketāb al-mo‘jam66, est donné par Šams-e Qeys pour le plus ancien poème en persan, attribué à un certain Abū Ḥafṣ de Sogdiane, connu par ailleurs comme un contemporain du grand poète Rūdakī (m. 940), que la légende reconnaît quant à lui pour l’inventeur du genre du robā‘ī. A en juger par sa forme, cependant, Lazard estimait que le poème était plus ancien et devait dater des débuts de l’époque islamique : la pièce n’était pas composée selon les principes de la métrique quantitative, mais devait « se conformer, en déduisait-il, au système de versification en usage en moyen iranien », système décrit par Henning (1950), quelques vingt ans auparavant, et qui « était fondé sans doute sur la répartition des accents ». Ce système était connu seulement par « des vestiges de la tradition poétique préislamique ou des exemples d’une poésie populaire qui la continuait67 ». Ainsi, le distique attribué à Abū Ḥafṣ « pourrait jeter quelque lueur sur l’origine du quatrain littéraire persan ou robâi », cette forme qui n’a pas de parallèle dans la poésie arabe et dont « on admet généralement que c’est une création iranienne68 ».
69 Plus exactement, le vers est improvisé par un enfant en jouant aux noix. Le poète, émerveillé par l (...)
61Un exemple classique de ce mètre, rapporté par Šams-e Qeys à la suite d’une anecdote qui relate son invention « spontanée » par le poète Rūdakī69 est le suivant :
Transcription : ġaltān ġaltān hamī ravad tā bon-e gavTraduction : « roulant, roulant, [la noix] arrive au fond du trou »Scansion : – – – – / ∪ – ∪ – / – ∪ ∪ –
62Une variante permet aussi de lire :
Transcription : ġaltān ġalatān hamī ravad tā bon-e gavScansion : – – ∪ ∪ – / ∪ – ∪ – / – ∪ ∪ –
63Ainsi la formule propre au mètre du robā‘ī, décrit dans la tradition poétologique classique comme une variété de hazaj-e aẖram va aẖrab, est la suivante, avec ses variantes possibles :
Pied 1 : (– – – –) ou (– – ∪ ∪ –)Pied 2 : (∪ – ∪ –) ou (– – –) ou (– ∪ ∪ –)Pied 3 : (– – –) ou (– ∪ ∪ –)
70 Lazard 1970, p. 241.
64Selon Lazard, « les théoriciens le rattachent artificiellement au hazaj, mais son origine reste une énigme. Tout indique qu’il doit recouvrir un ancien vers accentuel, moyennant une adaptation à la métrique ‘quantitative’70 ».
71 Lazard 1970, p. 242.
65Certes, le poème Āhū-ye kūhī ne se laisse pas scander sur ce modèle. Mais l’analyse fait apparaître des positions fortes compatibles avec celles du robā‘ī, et révèle l’existence, dans un détour par la poésie populaire tadjik71, d’une césure bien marquée après la quatrième ou la cinquième syllabe (confirmée par des variantes du distique), qui se retrouve fréquemment dans le vers classique :
Vers 1 : āhū-ye kūhī // dar dašt čegūne davadā (5/8)Vers 2 : yār nadārad // bī yār čegūne ravadā (4/8)
72 Lazard 1970, p. 243.
66Le nombre des syllabes pouvant varier, dans certaines proportions, au sein du vers accentuel, une telle proximité entre le poème Āhū-ye kūhī et le modèle quantitatif du robā‘ī permet au savant de conclure : « Il semble donc bien que [ce distique] fournisse un exemple du modèle, jusqu’ici mystérieux, dont se sont inspirés les inventeurs, quels qu’ils fussent, du quatrain persan classique »72.
67Une analyse similaire permet à Lazard (1994) d’éclaircir, à près de quinze années de distance, les origines préislamiques du mutaqārib persan classique à partir du mètre épique de la poésie populaire baloutchi. En effet, la poésie orale baloutchi présente un système métrique essentiellement accentuel très proche de celui du moyen-perse et du parthe, dont il conserve en outre le vocalisme presque inchangé.
73 La dernière syllabe est toujours longue et porteuse d’un accent ; la pénultième, toujours brève ; e (...)
74 Lazard 1994, p. 86.
68L’examen du mètre épique baloutchi révèle une disposition d’accents réguliers, une fin de vers invariable (– ∪ –́)73, et une dominante d’octosyllabes, bien que le nombre de syllabes puisse varier dans certaines limites. « Si donc le vers épique préislamique était bien du même type que celui qui est en usage dans la poésie traditionnelle en baloutchi, écrit Lazard, approfondissant son hypothèse, il est légitime de confronter celui-ci avec le mètre de l’épopée persane, le motaqâreb74 ». La mise en regard de la « formule générale » du mètre épique baloutchi et de celle du mutaqārib dévoile des ressemblances « frappantes » :
Formule du mètre épique baloutchi : (x)(x) x́ (x) x x́ (x) x x́ ∪ x́Formule du mutaqārib persan classique : . ∪ – –/ ∪ – –/ ∪ – –/ ∪ –
75 Lazard 1994, p. 86.
69Il apparaît que « les deux formes se composent de quatre pieds, dont chacun se termine par une syllabe ‘forte’, longue et, dans le mètre accentuel, portant un ictus. La fin de vers est identique : une brève entre deux syllabes ‘fortes’. Cette identité est très significative, car la fin du vers en est la partie la plus sensible75 ». Ainsi, bien que le nombre de syllabes varie d’un modèle à l’autre – le mutaqārib en comptant onze et le mètre baloutchi le plus souvent huit –, les deux mètres présentent des similitudes évidentes. La différence principale, une variation d’une syllabe dans le pied initial, n’est pas considérée comme significative du point de vue du rythme.
76 Rypka 1936, p. 200-201.
70Une telle ressemblance est encore étayée par la confrontation de ces résultats avec l’étude des accents de mots dans le mutaqārib persan menée jadis par Rypka76. La concordance, conclut Lazard, est remarquable. Ainsi,
77 Lazard 1994, p. 88.
« Si cette analyse est juste et si le vers épique baloutchi est bien la survivance du mètre épique usuel en moyen-iranien occidental, cette parenté avec le motaqâreb de l’épopée persane suggère fortement que celui-ci résulte, pour reprendre la formule de Benveniste, de l’adaptation de ce rythme à la métrique quantitative inspirée du modèle arabe77 ».
78 Lazard 2002, p. 137.
79 Lazard 1994, p. 88.
71Les « liens cachés qui relient la technique des poètes persans classiques à celle de leurs ancêtres d’avant l’islam » seraient donc susceptibles de livrer leurs secrets, « au prix de quelques hypothèses78 ». Toutefois, à en croire Lazard, les vers lyriques résisteraient davantage à l’analyse, les mètres employés étant beaucoup plus variés, et la matière préislamique en ce domaine, plus riche79. Au demeurant, la méthode d’investigation qui a permis d’aboutir à ces résultats, et que l’on pourrait bien qualifier de généalogique, a elle aussi ses limites. Après avoir dévoilé les origines du robā‘ī,Lazard a découvert celles du mutaqārib épique persan. Mais il met en garde contre un recours exclusif à ce procédé car, comme il le souligne prudemment,
80 Lazard 2002, p. 137.
« Cela ne signifie pas que tous les mètres classiques dérivent de mètres accentuels ni que tous les mètres accentuels aient donné naissance à des mètres classiques, ni non plus, dans les cas de filiation, qu’il y ait correspondance biunivoque entre les uns et les autres, car les mêmes rythmes élémentaires peuvent se combiner diversement80 ».
81 Et dans quelques autres : certaines formes de hazaj ont notamment été examinées dans ce sens par Ut (...)
72Bien qu’elle fût productive dans les exemples envisagés81, cette méthode ne saurait rendre compte dans toute leur complexité des relations qui ont dû se nouer entre la métrique préislamique déclinante et le système quantitatif conquérant à l’époque de la transition. Il est à souhaiter que cette approche soit complétée par d’autres, comme l’étude des qualités génériques des mètres individuels prônée par de Bruijn (1994).
82 Utas 1994, p. 135-137. Deux personnalités sont nommément visées par cette critique, Elwell-Sutton 1 (...)
83 Utas 1994, p. 129.
84 Utas 1994, p. 136. Ce chapitre, que les limites du présent travail ne nous permettaient pas d’intég (...)
73Dans sa contribution au précieux colloque sur l’adaptation de la prosodie arabe aux traditions poétiques de l’espace musulman qu’il avait co-organisé, Utas (1994) revient sur le débat qui oppose d’un côté les tenants d’une métrique persane fondamentalement étrangère au modèle arabe et imperméable à son influence, et de l’autre les défenseurs d’une adaptation sans reste de la poésie persane au système ẖalīlien, qui soutiennent que la poésie persane classique ne se distingue de la poésie arabe que par une simple différence linguistique82. La réalité, suggère Utas, doit être un peu plus complexe que les uns et les autres ne veulent bien le laisser entendre. Plusieurs facteurs ont contribué à l’élaboration de la poésie persane de la tradition classique, au nombre desquels la « remarquable capacité de la langue arabe à assimiler et à refondre des éléments issus d’origines diverses et multiples en une forme nouvelle et unifiée83 » a dû jouer un rôle essentiel. La rime, en particulier, avec ses règles complexes, s’est très clairement développée sous l’influence arabe84.
85 Grünebaum 1955, p. 18, cité dans Utas 1994, p. 140.
86 Utas 1994, p. 140. Sur ce point, les recherches en cours de Paoli sur l’évolution formelle des mètr (...)
74Aussi, si l’on s’accorde à penser que le système quantitatif était inconnu de l’Iran sassanide, la nature exacte de l’accent (de hauteur, d’intensité, ou combinaison des deux) dans les modèles préislamiques n’a pas encore pu être déterminée avec certitude. Une meilleure connaissance de son fonctionnement dans le vers iranien ancien permettrait de saisir la manière dont il a pu être reformalisé par la suite et fondu dans le système ẖalīlien. La poursuite des recherches sur la métrique persane préislamique autoriserait en outre à statuer sur les possibles origines iraniennes de certains mètres arabes que suggérait Grünebaum85. En effet, des mètres les plus usités dans la poésie persane archaïque, à savoir le muḍāri‘, le ẖafīf-e maẖbūn et le mujtaṯṯ, seul le ẖafīf est employé par les poètes arabes anciens; leurs sources sont peut-être à chercher dans les schémas rythmiques iraniens anciens et permettraient d’envisager une possible contribution ‘ajamī à la poésie arabe elle-même86.
87 Utas 1994, p. 139 : « Were the new Persian poets most eager to follow Arabic prestige models, or ra (...)
88 Utas 1994, p. 140.
75Tout semble indiquer que la rencontre entre la poésie persane préislamique et le système quantitatif arabe s’est opérée à la manière d’une fusion d’éléments et de formes venus de l’un et l’autre système pour engendrer une métrique à bien des égards nouvelle et capable de rendre compte de la pratique poétique effective dans les deux langues. Il se peut que les deux modèles aient un temps coexisté, avant que le modèle ẖalīlien ne s’impose comme système explicatif global dans la forme d’une théorie unitaire. Quant à savoir dans quel ordre, et dans quelles proportions les échanges se sont effectués d’une tradition linguistique à l’autre, il est encore impossible de le dire à l’heure actuelle. Les premiers poètes persans étaient-ils davantage portés à imiter les modèles de prestige de la poésie arabe, ou à élever la poésie populaire à un rang littéraire ? Ou bien s’agissait-il plutôt de renouveler les formes poétiques sassanides à travers le modèle quantitatif ? Ces questions ne sauraient être élucidées de manière globale. Sans doute faut-il concevoir qu’il y ait eu des différences d’un genre littéraire – voire d’un mètre – à l’autre87. Mais Utas insiste : « In conclusion, then, it may be stated that it is not a question of either Arabic or Iranian elements in New Persian prosody but certainly of Arabic and Iranian88 ». La tâche des chercheurs modernes consiste donc à dénouer l’écheveau de ces relations si serrées qui se sont développées au cours de siècles de contacts rapprochés entre les deux traditions, et à identifier les influences mutuelles qui ont laissé leurs traces de part et d’autre, dans les modèles arabes comme dans les productions iraniennes.
89 On trouve en particulier chez Šams-e Qeys plusieurs exemples de fahlaviyyāt et quelques poésies en (...)
76Pour les poéticiens iraniens de l’époque classique, les choses sont claires. Afin de rendre compte de la « poésie des Persans », ils prennent pour cadre exclusif le modèle ẖalīlien, capable d’intégrer toutes les variantes possibles dans une théorie systématique. Les artigraphes s’autorisent ainsi de la « perfection » du système pour condamner les velléités d’innovation théorique rencontrées chez certains confrères. Mais une telle orthodoxie ne leur interdit pas de reconnaître les spécificités de la poésie persane vis-à-vis de la poésie arabe, bien au contraire. Les métriciens traditionnels reconnaissent des divergences de fond sur au moins deux plans, celui du matériau phonétique et linguistique, auquel ils consacrent des chapitres détaillés, et celui de l’usage poétique, qu’ils établissent au fil de leurs traités. Sur ce dernier point, il ne fait aucun doute que les dérivations métriques pratiquées depuis les débuts de la poésie en nouveau persan ont pris valeur de canon, et les artigraphes n’hésitent pas à renier ceux des poètes qui, imitant la pratique arabe, s’écartent des usages autochtones. La position des métriciens iraniens traditionnels se laisse donc résumer par une double allégeance : celle que dénote une fidélité théorique à H̱alīl si grande qu’elle frise parfois la surenchère, et celle que traduit un conservatisme non moins général touchant l’usage persan. Cette double allégeance montre bien à quel point la métrique théorique, toute systématique qu’elle paraisse, est affaire de convention ; elle fournit certes un cadre défini à l’analyse des poèmes existants, mais au prix de sophistications explicatives extrêmes qui seules permettent de rendre compte des variations de grande amplitude attestées dans la pratique. Tout se passe comme si les poéticiens iraniens cherchaient, dans leur zèle, à affermir la dimension scientifique de la théorie arabe appliquée au persan, quitte à la compléter – à la combler ? – au besoin en légiférant de surcroît sur des pratiques inconnues des Arabes. Quant aux quelques fragments de poésie préislamique rapportés dans les traités classiques89, ils sont tout bonnement traités comme des non vers, et exclus du corpus de la poésie dûment constituée parce qu’ils ne se laissent pas scander selon le modèle quantitatif. Dans son excès même, cette volonté d’adéquation théorique semble encourager les investigations scientifiques modernes qui visent à restituer la pratique poétique réelle derrière les raffinements de la glose métadiscursive.
90 Désormais mieux connue grâce aux récentes découvertes de Ṭabībzāde 2003.
77Dans les pages qui précèdent, et qui ne constituent qu’un rapide survol des questions que soulève l’adaptation de la métrique quantitative arabe à la poésie persane, il nous a fallu laisser de côté bien des aspects du problème, pour certains décisifs, comme la définition de la rime et de ses constituants, ou encore les rapports de la poésie persane classique avec la poésie populaire, qui requièrent des connaissances techniques qui excèdent nos compétences. Parvenus au terme de cette présentation, plusieurs remarques s’imposent cependant. Certes, le modèle ẖalīlien est assez solide pour assimiler les variantes observées dans la poésie persane et les identifier. Mais seule une meilleure connaissance de l’origine, arabe ou persane, des mètres quantitatifs, et de leur usage respectif, pourrait à terme rendre justice à l’extraordinaire richesse des productions poétiques dans les deux langues, grâce à des descriptions plus adéquates. La plupart des spécialistes le reconnaissant : la complexité des influences réciproques qui ont dû présider à l’élaboration de la métrique arabo-persane quantitative invite à poursuivre les investigations dans deux directions complémentaires que sont l’étude des mètres individuels et de leurs origines d’une part, et la simplification du système d’analyse global de l’autre. La « généalogie » des mètres, explorée par les philologues et les spécialistes des langues de l’Iran ancien, trouve à l’heure actuelle des appuis précieux de l’analyse la poésie orale et populaire contemporaine90. Quant à la nouvelle formalisation de la poésie arabe proposée par Bohas et Paoli, elle semble riche en promesses pour l’étude des particularités de la poésie persane, et devrait permettre d’établir un jour avec certitude les points de coïncidence et de divergence entre les productions versifiées des deux langues.
1. Deux traités de poétique classiques (VIIe/ XIIIe siècle)
Ṭūsī, Naṣīr al-Dīn, Me‘yār al-aš‘ār dar ‘elm-e ‘arūḍ va qavāfī, dans Še‘r va šā‘erī dar āṯār-e H̱wāje Naṣīr al-Dīn Ṭūsī, éd. M. Eqbālī A‘ẓam, Téhéran, Sāzmān-e čāp va entešārāt-e vezārat-e farhang va eršād-e eslāmī, 1992 (1370 h.).
Šams-e Qeys (Šams al-Dīn Moḥammad b. Qeys al-Rāzī), Al-mo‘jam, fī ma‘āyīr aš‘ār al-‘ajam, éd. S. Šamīsā, Téhéran, Entešārāt-e ferdows, 1995 (1373 h.).
2. Littérature secondaire
Benveniste, E., 1932 : « Le Mémorial de Zarêr, poème pehlevi mazdéen », Journal Asiatique 220, p. 245-293.
Blachère, R., 1952-1966, Histoire de la littérature arabe des origines à la fin du XVe siècle de J.-C., Paris, Adrien Maisonneuve.
Bohas, G., 1981 : « Quelques aspects de l’argumentation et de l’explication chez les grammairiens arabes », Arabica 28, n° 2/3, p. 204-221.
Bohas, G. et Paoli, B., 1997 : Aspects formels de la poésie arabe, Toulouse, AMAM.
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3 L’exemple du turc, du kurde, de l’ourdou ou de toute autre langue ayant adopté les règles de la métrique arabe remplirait aussi bien cet office. Le persan fournit cependant l’un des modèles les plus anciens d’exportation du système ẖalīlien et a lui-même servi de relais vers d’autres domaines linguistiques. Sur ce point, voir Thiesen 1982, p. 179 sq.
5 Comme le suggèrent Bohas et Kouloughli, l’établissement de la « phonographématique » du persan, en formulant clairement les règles d’équivalence entre graphie et phonétique, permettrait de soumettre un corpus représentatif de la poésie persane classique à l’épreuve du logiciel « Xaliyl » de traitement métrique de l’arabe élaboré par leurs soins. On pourrait ainsi espérer régler définitivement la question de savoir si tous les mètres persans sont analysables, strictement et dans leur intégralité, selon les règles de la métrique ẖalīlienne, compte tenu de la variable linguistique. Une telle analyse permettrait de trancher le débat, souvent teinté de nationalisme, qui oppose les tenants (chercheurs iraniens et orientalistes confondus) d’une spécificité structurelle de la métrique persane, et les avocats convaincus de l’adoption intégrale de la métrique quantitative arabe à la langue persane (opinion majoritaire dans la tradition poétologique autochtone, qui a pour elle la grande majorité des poètes persans : ces derniers ont toujours considéré qu’ils composaient selon les règles de la métrique arabe, et qui plus est, en se référant explicitement à al-H̱alīl). La controverse se trouve clairement énoncée par Thiesen 1982, p. xiv-xv, qui prend cependant parti d’une façon trop tranchée : « The relationship between Classical Arabic and Classical Persian prosody I have not examined, my knowledge of Arabic being insufficient for this important task. A comparison of the prosodical and phonological systems of the two languages could probably settle the controversy as to whether Persian prosody is derived from Arabic prosody or, as I am inclined to think, it was only the Arabic terminology that was adapted to a basically native Persian system ». De fait, le débat est un peu plus complexe, à en juger notamment par les récentes prises de position d’Utas, que nous exposerons plus loin : il ne s’agit pas de remettre en cause le bien-fondé de l’analyse ‘arūḍī des poèmes persans classiques, mais d’interroger la nature des spécificités persanes : se résument-elles à de simples différences linguistiques, qui n’invalident pas les principes de la métrique ẖalīlienne ? Ou bien la tradition poétique persane peut-elle être créditée d’un apport structurel qui exigerait de modifier certains aspects du système et de ses conventions fondamentales ? Nous tenterons dans les pages qui suivent de présenter les principaux arguments de la controverse, à défaut de pouvoir la résoudre.
6 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār dar ‘elm-e ‘arūḍ va qavāfī (L’étalon des poésies, sur la science du mètre et de la rime). Sauf indication contraire, toutes les traductions du persan sont de l’auteur du présent article.
7 Sur la validité de ces remarques pour la phonétique du persan contemporain, voir Lazard 2006, p. 39, § 34.
10 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 177. Il paraît nécessaire de préciser qu’au demeurant, la quantité vocalique n’a plus valeur d’opposition distinctive en persan moderne, où elle s’est résorbée en une opposition de timbres. Ainsi, le persan contemporain ne compte plus que six voyelles : [α] vélaire, [a], [e], [i], [o], [u]. Ce changement n’est pas reflété dans la graphie, toujours conservatrice. Il a en revanche une réelle incidence sur la perception des mètres traditionnels qui perpétuent, non sans quelque artifice, une opposition quantitative de convention.
12 Cette réduction semble s’être accomplie à une date largement antérieure, l’ancien phonème ne subsistant que dans certains dialectes, selon Lazard 1963, p. 154-155.
13 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 176.
14 Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, p. 176. Pour l’hypothèse d’une nasalisation de la voyelle à époque ancienne, qui expliquerait ce phénomène singulier, voir aussi Thiesen 1982, p. 39-42.
15 Par souci de cohérence, nous avons opté ici pour une transcription moderne de l’ensemble des termes persans cités. Quant au lexique métrique commun à l’arabe et au persan, nous l’avons transcrit selon la prononciation persane, à l’exception du nom des mètres, des tafā‘īl et des constituants métriques fondamentaux, sabab et watid, pour lesquels nous avons conservé partout la lecture arabe, pour la clarté de notre propos.
16 Sauf voyelle lexicale ou construction d’une relation de détermination entre deux ou plusieurs mots dans la phrase – auquel cas ces derniers sont reliés par le morphème d’eẓāfe (voir plus bas § 1.2.5., point c).
17 Où C = consonne et V = voyelle brève ou « vocalisation », étant bien entendu que les « voyelles longues » sont analysées, en persan comme en arabe, comme la combinaison d’une vocalisation et d’une consonne « d’allongement » (voyelle longue = VC). Le persan compte quatre types de syllabes : CV = ∪ (syllabe brève, kūtāh, ex. be :« vers ; à ») ; CVC = – (syllabe longue, boland, ex. bā : « avec » ou bar : « sur ; contre ») ; CVCC = – ∪ (syllabe surlongue, kešīde, ex. bār :« fois » ou bord : « (il) porta ») ; CVCCC = – ∪ (syllabe surlongue, kešīde, ex. māst : « yoghourt »).
18 En Turquie ottomane et en Inde, après l’adoption du système ẖalīlien par l’intermédiaire du persan, la syllabe « surlongue » fit l’objet d’une interprétation différente, avec l’ajout, entre les deux quiescentes finales, d’une vocalisation inaudible dite nīm-fatḥe (« demi-fatḥa » : CVCeC), convention plus conforme aux règles de la syllabation arabe d’origine (impossibilité de trouver une syllabe fermée par un groupe consonantique).
20 Y compris dans des mots d’emprunt, comme dans un vers de Neẓāmī où šafaqat (« compassion, bienveillance ») devient šafqat, exemple donné par Thiesen 1982, p. 53, §102).
21 Voir Utas 1994, p. 134 : « …we can see that there is a radical difference between the Arabic and the Persian realization of quantitative ‘arûḍ. The whole Khalilian analysis based on autâd and asbâb, with the former unchangeable and the latter changeable, is irrelevant in Persian metrics. Instead, we have here a quite limited number of rhythmic elements that may be combined in a great number of ways. »
23 En outre, la différence importe toujours du point de vue de la rime, mais nous n’aborderons pas ici ce chapitre.
25 Notons en revanche que, si le ‘eyn est de facto prononcé comme un hamze, comme nous l’avons vu plus haut, voire pas prononcé du tout, il compte cependant toujours en prosodie.
26 Ce constat résulte de l’impression générale qui se dégage de la lecture des poèmes classiques ; il conviendrait de l’étayer par une étude statistique.
27 Particulièrement flexible, la copule –ast, qui fonctionne comme un enclitique, est notamment susceptible de se lier graphiquement au mot qui la précède, après suppression de son alef initial.
30 Dans les monosyllabes, et dans ce cas seulement, cet [-o] « bref » est noté par la lettre vâv (ﻭ). Ceci explique que les métriciens classiques, qui se fondent essentiellement sur les lettres écrites, proposent une analyse inverse du phénomène et justifient l’abrègement exceptionnel de ces syllabes, supposément « longues », quand le mètre l’exige.
31 Notons qu’en persan, contrairement à l’arabe, la conjonction de coordination n’est pas proclitique, mais enclitique.
34 Bohas 1981 a analysé ces critères chez les grammairiens arabes classiques. Voir aussi les remarques de Thiesen 1982, p. 21, §50 ; p. 25, §57 ; et p. 33-34, § 76.
36 Cette expérience, qui évaluerait les théories des artigraphes classiques à l’aune de la métrique moderne, pourrait un jour donner lieu à des applications plus larges, comme la mise à jour des répertoires métriques du persan élaborés par Elwell-Sutton 1976 et, plus récemment, par Najafī 1980, sans les outils informatiques dont nous disposons aujourd’hui. Voir Bohas et Kouloughli 2001.
38 Voir Blachère 1952-1966, vol. 2, p. 362. Si le ṭawīl, le basīṭ, le wāfir et le kāmil sont effectivement, toutes époques confondues, les quatre mètres majeurs de la poésie arabe, ce n’est pas le cas du madīd, qui est au contraire très rare. Les auteurs persans l’ont vraisemblablement intégré à l’inventaire des mètres les plus employés en arabe parce qu’il appartient au même cercle que le ṭawīl et le basīṭ. 39 Ce phénomène, amplement commenté par les poéticiens classiques (voir plus bas), est confirmé par les statistiques d’Elwell-Sutton 1976, p. 145-167, dont les résultats sont repris et formalisés dans Utas 1994, p. 132-133.
40 Voir Bohas et Paoli 1997, p. 152-153. C’est toutefois cet espace même de surgénération qui se voit investi, comme le remarque Ṭūsī à plusieurs reprises, par les poètes « précieux » ou « affectés » qui composent leurs poèmes sur des mètres arabes habituellement inusités en persan. On pourrait donc considérer, en un sens, que cette préciosité (takallof) tant décriée tombe à point nommé pour affermir le lien entre poésie persane et métrique arabe, puisque, pour artificielle qu’elle paraisse aux yeux du poéticien classique, elle s’exerce à l’endroit précis où ce lien semble se dissoudre.
44 A l’inverse des modèles de mètres arabes, pour lesquels la terminologie est fixe et identique chez tous les métriciens, quand il s’agit de désigner ces « cercles déviés » et autres variantes théoriques propres au modèle persan, les dénominations fluctuent d’un auteur à l’autre – signe qu’il n’y avait pas, à date ancienne, de canon établi en la matière. Voir en particulier les divergences entre Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, chap. 5, p. 191 sq. ; et Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, chap. 4, 1ère partie, p. 81 sq.
46 Si ce n’est sous la plume de certains poètes qui composent « à l’imitation des Arabes » et que les poéticiens qualifient de « précieux ».
47 L’œuvre des métriciens en question, à savoir Bahrāmī Saraẖsī et Bozorjmehr Qasīmī, ne nous est pas parvenue directement. Šams-e Qeys, qui les loue volontiers pour leur apport fondamental à la métrique persane, critique en revanche violemment « l’absurdité des efforts déployés » pour raffiner la théorie des cercles ẖalīliens, qu’il considère comme un tout achevé. Outre le péché d’orgueil qui consiste à prétendre « innover » dans une science déjà parfaite, Šams-e Qeys souligne l’inutilité de ces vingt-et-un mètres de création récente, répartis sur trois cercles nouveaux, qui ne sont autres que des formes dérivées et imparfaites des mètres de base. Voir Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, p. 170-177.
48 Ṭūsī affirme : « […] En poésie, la primauté revient aux Arabes, et Ḥalīl [b.] Aḥmad, qui a instauré la métrique parmi eux, a statué sur la majorité de leurs poésies, a décrit et apposé des qualificatifs adaptés aux altérations de cette langue, contrairement au persan et aux autres langues, qui [lui] en ont au contraire emprunté certaines, ajouté d’autres qui étaient propres à leur langue et introduit des variantes dans la position des qualificatifs les uns vis-à-vis des autres » (Me‘yār al-aš‘ār, p. 205). Šams-e Qeys, lui aussi, tient que « […] l’art de la poésie fut, dans les tout premiers temps, une invention de la nature arabe et une création de leur génie – et les Persans, sur tous ses chapitres, sont leurs successeurs, non leurs initiateurs et, dans la dénomination des éléments et des piliers, dans l’institution des mètres et dans la détermination de leurs licet et non licet, ce sont des traducteurs, non des novateurs […] » (Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, p. 81 ; traduction Diebler 1997, vol. 1 p. 44).
49 Le dénombrement de ces variations et de leur combinatoire serait fastidieux, et nous ne le rapportons pas ici. Pour plus de détails, voir Ṭūsī, Me‘yār al-aš‘ār, chap. 6, p. 205 sq. ; et Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, p. 56 sq. Pour une approche moderne de ces variantes, on se reportera à Thiesen 1982.
57 Diebler 1997, vol. 1, p. 26, note 42. Commentant la « lourdeur » des mètres wāfir et kāmil, qu’il attribue au rapport disharmonieux entre consonnes vocalisées et consonnes muettes (rapport de cinq à deux) qui les caractérise, Šams-e Qeys explicite le soubassement musical de sa thèse : « Le point extrême que les poésies persanes supportent dans l’excès des consonnes vocalisées sur les muettes est le rapport de deux à un, qui est le plus authentique de tous les rapports et que l’on appelle « diapason » (bi-l-kulli) dans la science de la musique et que l’on qualifie encore de « double binaire », tandis que le rapport de cinq à deux, qui est le rapport du double avec une moitié en excès est appelé « le double binaire augmenté d’une fraction » (al-muḍā‘af aṯ-ṯanawiyy wa-l-zāyid juz’an) et ce dernier est étranger à la composition des nombres en musique ». Voir Šams-e Qeys, Al-mo‘jam, chap. 4, p. 97, trad. Diebler 1997, p. 56.
59 L’essentiel des premiers spécimens de poésie en nouveau persan qui nous soient parvenus sont rassemblés dans l’anthologie publiée par Lazard 1964.
61 C’est précisément ce qu’ils qualifient d’« affectation » et de « préciosité » dans les compositions poétiques.
69 Plus exactement, le vers est improvisé par un enfant en jouant aux noix. Le poète, émerveillé par le « naturel » de ce rythme, s’empresse de s’en inspirer. Voir Šams-e Qeys, Al-mo‘jam,p. 119-121.
73 La dernière syllabe est toujours longue et porteuse d’un accent ; la pénultième, toujours brève ; et l’antépénultième, presque toujours longue.
81 Et dans quelques autres : certaines formes de hazaj ont notamment été examinées dans ce sens par Utas et par Lazard dans diverses publications.
82 Utas 1994, p. 135-137. Deux personnalités sont nommément visées par cette critique, Elwell-Sutton 1976, représentant de la thèse persane, et Eilers 1969, qui incarne la position adverse.
84 Utas 1994, p. 136. Ce chapitre, que les limites du présent travail ne nous permettaient pas d’intégrer ici, est déjà bien balisé par les recherches de Zipoli 2002-2003 et 2003 et de Pellò 2001.
86 Utas 1994, p. 140. Sur ce point, les recherches en cours de Paoli sur l’évolution formelle des mètres et des formules en usage dans les productions poétiques de la cour d’al-Ḥīra devraient faire la lumière sur un possible apport iranien à la métrique arabe.
87 Utas 1994, p. 139 : « Were the new Persian poets most eager to follow Arabic prestige models, or rather to “literarize” popular oral poetry, or perhaps to renew Sasanian poetical forms? There were, without doubt, differences from genre to genre ».
89 On trouve en particulier chez Šams-e Qeys plusieurs exemples de fahlaviyyāt et quelques poésies en dialecte, et Ṭūsī mentionne les ūrāmenāt, parmi les poésies en moyen-perse.
90 Désormais mieux connue grâce aux récentes découvertes de Ṭabībzāde 2003.Haut de page
Justine Landau, « L’adaptation de la métrique H̱alīlienne à la poésie persane : Transfert et variations », Bulletin d’études orientales, Tome LIX | 2010, 101-126.
Justine Landau, « L’adaptation de la métrique H̱alīlienne à la poésie persane : Transfert et variations », Bulletin d’études orientales [En ligne], Tome LIX | octobre 2010, mis en ligne le 01 octobre 2011, consulté le 25 mai 2017. URL : http://beo.revues.org/196 ; DOI : 10.4000/beo.196 Haut de page
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 § 1
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 §57
 § 76