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⭐L EUTHANASIE EN BELGIQUE ET AUX PAYS-BAS. Variations sur le thème de l autodétermination
L EUTHANASIE EN BELGIQUE ET AUX PAYS-BAS. Variations sur le thème de l autodétermination
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1 L EUTHANASIE EN BELGIQUE ET AUX PAYS-BAS. Variations sur le thème de l autodétermination Yves-Henri LELEU Professeur à l Université de Liège et à l Université libre de Bruxelles, Professeur invité (*) à l Université Paris II (Assas) Gilles GENICOT Chercheur à l Université de Liège, Avocat au barreau de Liège PLAN Introduction I. L euthanasie acceptée A. Evolution du droit international 1. Absence de contrariété à la Convention européenne des droits de l homme de l incrimination de l assistance au suicide 2. Absence de contrariété à la Convention européenne des droits de l homme de la dépénalisation conditionnelle de l euthanasie B. Elaboration des droits internes 1. Un processus différent a) L approche néerlandaise : consécration par le droit écrit d un débat ancien b) L approche belge : une évolution nette imprimée par le législateur 2. Un résultat fonctionnellement équivalent II. L euthanasie réglementée A. L euthanasie pratiquée en phase terminale sur un patient majeur conscient 1. La demande 2. L état médical et la souffrance 3. La concertation B. L euthanasie pratiquée en phase non terminale sur un patient majeur conscient C. L euthanasie pratiquée sur un patient inconscient à la suite d une déclaration anticipée 1. La déclaration anticipée 2. La personne de confiance D. L euthanasie pratiquée sur un patient mineur ou incapable III. L euthanasie controlée A. Commission fédérale belge de contrôle et d évaluation B. Commissions régionales de contrôle néerlandaises Conclusion (*) L auteur est membre de la Commission fédérale belge de contrôle et d évaluation de l application de la loi relative à l euthanasie et s exprime à titre personnel.2 6 Rev. trim. dr. h. (57/2004) Introduction 1. Le débat sur l euthanasie. Les Pays-Bas et la Belgique ont récemment autorisé et réglementé l euthanasie, respectivement par une loi du 12 avril 2001 et du 28 mai 2002 ( 1 ). Ces deux pays donnent ainsi une solution à un débat aigu de la société actuelle en accroissant l emprise de la personne sur la manière dont elle terminera son existence. Pionnières en Europe et dans le monde ( 2 ), les législations belge et néerlandaise répondent à un besoin social issu d une situation paradoxale où les progrès de la médecine permettent de prolonger la vie sans toujours pouvoir en assurer la qualité. Cette dernière exigence étant essentiellement d ordre subjectif, il n y a guère d autre solution concevable que de s ouvrir à la volonté de la personne vivant mal le soir de son existence. Le droit médical moderne ne saurait indéfiniment reporter le débat sur l euthanasie ni l orienter dans une direction diamétralement opposée à celle adoptée au sujet des droits des malades, auxquels l on reconnaît de plus en plus la maîtrise de leur corps et le droit à l autodétermination ( 3 ). Plus que d autres questions bioéthiques sensibles, la réflexion sur l euthanasie se rapproche de celle menée à propos de l interruption volontaire de grossesse ( 4 ), la différence tenant en ce que l I.V.G. fait l objet d une incrimination spécifique. La construction de la dépénalisation conditionnelle de l avortement peut ainsi servir de (1) Dans la suite du texte, on entend par «la loi belge» la loi du 28 mai 2002 relative à l euthanasie (Mon. b., 22 juin 2002, et par «la loi néerlandaise» la loi du 12 avril 2001 sur le contrôle de l interruption de la vie sur demande et de l aide au suicide, disponible à l adresse (2) A deux exceptions près : le Death with Dignity Act adopté en 1997 par l Etat de l Oregon (suicide assisté) et le Rights Of Terminally Ill Act adopté en mai 1995 par le Territoire du Nord australien (suicide assisté et euthanasie sous conditions) et abrogé par l Euthanasia Laws Act du 27 mars 1997 (B. McKillop et F. Pasqualini, «L euthanasie en Australie», D., n o 34, 1 er oct. 1998, p. 1). (3) Y.-H. Leleu et G. Genicot, «La maîtrise de son corps par la personne», J.T., 1999, p. 589; Y.-H. Leleu et G. Genicot, Le droit médical, Bruxelles, De Boeck-Université, (4) Y.-H. Leleu, «Regelgeving inzake het zelfbeschikkingsrecht», T.P.R., 2002, p. 1373, n os 5-8; F. Rigaux, «L avis du Conseil d Etat belge sur la dépénalisation de l euthanasie et le droit aux soins palliatifs», Rev. trim. dr. h., 2002, pp M. Lallemand souligne toutefois que le débat belge sur l euthanasie «a fait l objet au Sénat d études approfondies et de discussions sereines (et) n a jamais atteint la vivacité et la radicalité qu a connu celui relatif à l avortement» («Le choix d une société pluraliste», Le Vif/L Express, 17 mai 2002, p. 52).3 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 7 modèle à celle de l euthanasie, ce qui a des conséquences quant à la technique utilisée. Il fallait également rencontrer un délicat problème d adaptation du droit aux pratiques. Des abrègements de vie médicalisés étaient et sont encore pratiqués dans une relative clandestinité ( 5 ), sans que l on ose affronter un sujet que l on pense nimbé d une réprobation sociale diffuse. Les législateurs belge et néerlandais ont pris acte de ce que ces pratiques se développaient en dehors de leur emprise, ont entamé un large débat social et politique et ont compris qu il s indiquait de les réglementer pour mieux les encadrer et éviter d éventuelles dérives ( 6 ). En Belgique et aux Pays-Bas, le débat normatif s est concentré sur l euthanasie au sens strict, que nous utiliserons en la distinguant des notions voisines (infra, n o 4). C est à ce propos que se sont posées les questions les plus aiguës ( 7 ), notamment vis-à-vis de patients en phase non terminale ou incapables de manifester leur (5) R. Cohen-Almagor, «Why the Netherlands?», Journal of Law, Medicine & Ethics, 2002, p. 96; I. Marin, «L euthanasie : question éthique, juridique, médicale ou politique?», D., hors-série Justices, mai 2001, p (6) Une loi était à cette fin souhaitée par certains (P. Cras et Th. Vansweevelt, «Levensbeëindigende handelingen bij niet-terminale patiënten : kanttekeningen bij enkele praktijkgevallen», Rev. dr. santé, , p. 4; R. Lallemand, op. cit. (note 4), pp ) et farouchement rejetée par d autres (X. Dijon, «Entre le droit et la mort. Propositions pour éviter et récuser l euthanasie», J.T., 1985, pp. 33 et 49). En France, G. Lebreton estime que le droit devra «se résoudre à reconnaître le droit à l euthanasie, tout en en soumettant l exercice à des conditions rigoureuses», même s il juge «effrayante» cette évolution qui «constitue un pas dangereux vers la désacralisation de la vie humaine» (Libertés publiques et droits de l homme, Paris, Armand Colin, 4 e éd., 1999, pp ); sur le courant «positiviste sociologique» représenté par cet auteur, voy. S. Hennette, «L euthanasie est-elle pensable en droit?», Les Cahiers de la sécurité intérieure, Paris, IHESI, 1997, n o 29, pp J. Hauser conclut ses observations sous Cour eur. dr. h., 29 avril 2002, en réclamant que l on soit «très rigoureux sur les conditions et les procédures, la forme (pouvant) être protectrice de la liberté à défaut de mieux» (Rev. trim. dr. civ., 2003, p. 484); I. Marin note que «le juridique sort l euthanasie de la sphère privée pour celle du social», celle-ci étant «une question politique bien avant d être un combat juridique» (op. cit., p. 135). (7) Pour un exposé approfondi de ce débat, voy. not. N. Aumonier, B. Beignier et Ph. Letellier, L euthanasie, P.U.F., coll. Que sais-je?, 2001; B. Beignier, «La mort», in Juris-cl. civil, art. 16 à 16-12, fasc. 70, n os 36-61; X. Dijon, Le sujet de droit en son corps. Une mise à l épreuve du droit subjectif, Bruxelles, Larcier, 1982, pp ; C. Girault, Le droit à l épreuve des pratiques euthanasiques, thèse, P.U. Aix-Marseille, 2002; J. Velaers, «Het leven, de dood en de grondrechten. Juridische beschouwingen over zelfdoding en euthanasie», in Over zichzelf beschikken? Juridische en ethische bijdragen over het leven, het lichaam en de dood, Anvers, Maklu, 1996, pp4 8 Rev. trim. dr. h. (57/2004) volonté. Il semble difficile à certains de reconnaître à l individu le droit de demander qu il soit mis fin à ses jours, ultime étape d un droit à l autodétermination et à la libre disposition du corps que l on s accorde par ailleurs à ériger en pierre d angle du droit médical moderne. La question elle-même prend parfois l aspect d un tabou que l on n ose aborder ( 8 ), pas même à l occasion de «grands procès» qui, dans d autres domaines, ont souvent été le catalyseur de réformes législatives ( 9 ). En France, le Comité consultatif national d éthique a jeté le trouble dans un paysage socio-politico-juridique quasi unanimement enclin au maintien de l incrimination ( 10 ) en déclarant que si «la mort donnée reste, quelles que soient les circonstances et les justifications, une transgression», il convient de respecter l autonomie du patient manifestée par une demande libre et répétée, dans des situations extrêmes et à cette fin, tout en continuant à soumettre l acte d euthanasie à l autorité judiciaire, «une sorte d exception d euthanasie pourrait être prévue par la loi, (qui) permettrait d apprécier tant les circonstances exceptionnelles pouvant conduire à des arrêts de vie que les conditions de leur réalisation» ( 11 ). (8) A propos de l affaire française Christine Malèvre : M. Englert, «Le triomphe de l hypocrisie», La Libre Belgique, 1 er -2 février 2003, p. 12. Le présent article était sous presse au moment où la justice française s est saisie de l affaire Vincent Humbert. (9) A propos de l affaire française Perruche, voy. et comp. G. Genicot, «Le dommage constitué par la naissance d un enfant handicapé», Rev. gén. dr. civ., 2002, p. 79; Y.-H. Leleu, «Le droit à la libre disposition du corps à l épreuve de la jurisprudence Perruche», Rev gén. ass. et resp., 2002, n o (10) V. Bonnin résume bien la position dominante en doctrine française lorsqu il écrit «aucun droit subjectif au suicide ou à disposer de sa vie ne peut être invoqué (...); il n y a donc pas de délégation envisageable. Il ne reste plus alors que la prohibition de l acte mortel porté sur autrui» (La mort voulue pour soi-même (du suicide à la mort demandée à autrui), R.R.J.-Droit prospectif, 1995, p. 240); adde B. Beignier, «La mort», in Juris-cl. civil, art. 16 à 16-12, fasc. 70, n os Sur ce que l opposition de nombreux auteurs à la reconnaissance de l euthanasie par le droit procède d une vision jusnaturaliste de celui-ci et sur l inadéquation qui en résulte avec la conscience sociale majoritaire, voy. S. Hennette, op. cit., p (11) Avis du 27 janvier 2000 sur la fin de vie, l arrêt de vie et l euthanasie, Cahiers du CCNE, 2000, n o 23, J.C.P., 2000, I, 229; voy. not. les commentaires de N. Aumonier, L euthanasie, op. cit. (note 7), pp ; P. Boucaud, Cahiers Laënnec, oct. 2000, n o 6, p. 10; Ch. Byk, J.C.P., 2000, I, 253, n o 22; G. Mémeteau, R.R.J.-Droit prospectif, 2000, p. 913; J. Michaud, Méd. & Dr., 2000, n o 43, p. 1; J. Ricot, Esprit, nov. 2000, p. 98; M.-N. Sicard et A. Bernard, Cahiers du CCNE, 2000, n o 24; P. Verspieren, Etudes, mai 2000, p. 581.5 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 9 2. Méthode. Sur un plan à la fois fondamental et méthodologique, l émergence de l intérêt social d une législation sur l euthanasie suscite une réflexion sur la confrontation entre l état des faits, l état du droit, la réaction du droit et les instruments de cette réaction ( 12 ). La présente analyse comparée des législations belge et néerlandaise se veut privatiste et fonctionnelle : privatiste parce que si l euthanasie trouve un ancrage en droit pénal dès lors qu elle se rattache à l interdit de tuer, elle traduit, voire exacerbe l autodétermination de la personne qui, selon nous, ressortit aux droits de la personnalité ( 13 ); fonctionnelle parce que c est la fonction de la norme qui retiendra l attention ( 14 ), notamment pour vérifier la thèse de la rareté des procédés techniques de satisfaction d un besoin juridique déterminé ( 15 ), à fonds socio-culturels comparables ( 16 ). De fait, une singulière équivalence fonctionnelle caractérisera les législations belge et néerlandaise, issues de deux pays industrialisés, à culture occidentale et judéo-chrétienne, membres du Conseil de l Europe et de l Union européenne. Nous en déduirons à la fois une confirmation de ce qu une régulation précise mais pondérée est une bonne manière de rencontrer la revendication sociale dans un tel domaine, mais aussi un modèle théorique de réglementation respectueuse des intérêts individuels et sociaux en présence. 3. Définition. Le concept d euthanasie retenu dans la présente contribution couvre le fait d administrer intentionnellement la mort à autrui à sa demande. Cette définition, étroite, est retenue par les deux lois ana- (12) Parmi les auteurs ayant fait substantiellement avancer le débat en Belgique, voy. surtout J. Velaers, op. cit. (note 7). (13) Y.-H. Leleu et G. Genicot, op. cit. (note 3). (14) Sur la méthode fonctionnelle en droit comparé : Y.-H. Leleu, La transmission de la succession en droit comparé, Anvers/Bruxelles, Maklu/Bruylant, 1996, pp , n os 18-22; K. Zweigert, «Des solutions identiques par des voies différentes (Quelques observations en matière de droit comparé)», Rev. int. dr. comp., 1966, p. 5. (15) K. Zweigert, «Die praesumptio similitudinis als Grundsatzvermutung rechtsvergleichender Methoden», in M. Rotondi (éd.), Inchieste de diritto comparato, II, Buts et méthodes du droit comparé, Padoue, Cedam, 1973, p (16) Sur cette précision du postulat de Zweigert : M. Constantinesco, Traité de droit comparé, III, La science des droits comparés, Paris, Economica, 1983, p. 63.6 10 Rev. trim. dr. h. (57/2004) lysées ( 17 ). L euthanasie implique un geste délibéré, un don de mort, au contraire des autres démarches examinées ci-après ( 18 ). Nous ne distinguerons pas entre euthanasie active et passive, cette dernière notion nous paraissant contradictoire ( 19 ). En revanche, nous serons enclins à ne pas radicalement opposer euthanasie et assistance au suicide, du moins si cette dernière a lieu dans un contexte médicalisé entouré des mêmes garanties. L acte d euthanasie ainsi défini est assimilé, dans l analyse classique, à un homicide, incrimination de portée générale ( 20 ), tandis que l article 95 du Code de déontologie médicale belge interdit toujours au médecin de provoquer la mort de son patient ou de l aider à se suicider, demeurant un premier argument en faveur d une évolution législative. Dans cette analyse, le consentement du patient pourrait tout au plus permettre une réduction de peine, dans la faible mesure où le consentement de la victime peut avoir une incidence en matière pénale ( 21 ). 4. Euthanasie et notions voisines. Dans les nombreuses réflexions conduites à son sujet, il nous semble que l euthanasie est généralement trop peu dissociée de (17) La loi belge l exprime expressément dans son article 2, reprenant la définition proposée par le Comité consultatif de bioéthique dans son avis du 12 mai 1997 (Rev. dr. santé, , p. 22). (18) J. Pousson-Petit, «Propos paradoxaux sur l euthanasie à partir de textes récents», Dr. fam., 2001, chron. n o 3, pp Adde E. Dunet-Larousse, «L euthanasie : signification et qualification au regard du droit pénal», RD sanit. soc., 1998, p Pour une approche philosophique de la notion, voy. N. Aumonier, «Euthanasie et arguments», Res publica, hors-série Bioéthique et éthique médicale, 2002, p. 15; D. Janicaud, «Du droit de mourir. Un regard philosophique sur une question controversée», Droits, 1991, n o 13, Biologie, personne et droit, p. 67. (19) Dans le même sens, R. Cohen-Almagor, op. cit. (note 5), pp ; C. Girault, op. cit. (note 7), pp D autres auteurs perpétuent l amalgame : voy. not. V. Bonnin, op. cit. (note 10), pp. 231 et s. M. Dalcq ordonne quant à lui ses réflexions autour d une distinction entre euthanasie «directe» et «indirecte» (R.O. Dalcq, «A propos de l euthanasie. Exposé présenté aux commissions réunies de la justice et des affaires sociales du Sénat», Rev. dr. santé, , p. 3). (20) Art. 392, 393 et 397 du Code pénal belge. Voy. not. R. Dierkens, Les droits sur le corps et le cadavre de l homme, Paris, Masson, 1966, p. 31, n o 34 et les réf. citées; H. Nys, «Handelen en nalaten door een arts bij een stervende patiënt», Panopticon, 1995, pp ; R.O. Dalcq, op. cit. (note 19), pp (21) G. Genicot, «Le sadomasochisme face à la liberté sexuelle et au droit au respect de la vie privée», note sous Cass. b., 6 janvier 1998, Rev. trim. dr. fam., 2000, pp , n o 6 et les réf. citées; Y.-H. Leleu et G. Genicot, «Autonomie corporelle de la personne et responsabilité médicale», note sous Cass. b., 14 décembre 2001, J.L.M.B., 2002, pp , n o 12; Ph. Salvage, «Le consentement en droit pénal», Rev. fr. sc. crim., 1991, p. 699.7 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 11 notions telles que soins palliatifs, refus de traitement ou abandon d un traitement inutile. A propos des soins palliatifs, il existe un consensus assez large pour admettre la suppression de la douleur et parallèlement de la conscience au moyen de narcotiques, même si l on peut prévoir que cela abrègera la vie, pour autant que l intention ne soit pas d y mettre fin ( 22 ). Il s agit même d une obligation déontologique pour le médecin ( 23 ). Il n y a pas lieu d opposer soins palliatifs et euthanasie ( 24 ), mais de les laisser coexister ( 25 ). En effet, penser que les demandes claires et réfléchies d abrègement de la vie pourraient toujours être rencontrées par la fourniture d un réconfort et l allègement de la douleur ( 26 ), c est peut-être s aveugler sur la réalité de la souffrance ou, à tout le moins, vouloir réécrire une volonté, mettre en doute les intentions du malade, en définitive le déposséder, sans autre raison que morale, d un choix qui lui appartient. L autonomie du patient doit lui offrir une réelle faculté de choix au sujet du traitement à entreprendre. S il ne souhaite plus produire d efforts, pas même ceux que supposent les soins palliatifs, il n est pas légitime de les lui imposer, comme certains auteurs le réclament ( 27 ). La faculté pour le médecin de décider l arrêt d un traitement inutile participe du même esprit mais n est pas non plus réductible à l euthanasie. Les actes médicaux ne sont licites que s ils comportent (22) J. Pousson-Petit, op. cit. (note 18), Dr. fam., 2001, chron. n o 3, pp. 4 et 10. En France, l article L , al. 3 du Code de la santé publique, issu de la loi du 4 mars 2002, pose le principe théorique de la prise en charge de la douleur et de l accès généralisé aux soins palliatifs; voy. toutefois I. Marin, op. cit. (note 5), pp En Belgique, l article 5 de la loi du 22 août 2002 relative aux droits du patient oblige le médecin à fournir des soins «de qualité». (23) Art. 96 du Code de déontologie belge. Elle reste légitime même en l absence de consentement, contrairement à l euthanasie elle-même : R.O. Dalcq, op. cit. (note 19), p. 10. (24) Contra, voy. not. B. Beignier, «La mort», op. cit. (note 7), passim; A. Guillotin, «La dignité du mourant», in Ethique, droit et dignité de la personne. Mélanges Christian Bolze, Paris, Economica, 1999, p. 317; P. La Marne, Ethiques de la fin de vie. Acharnement thérapeutique, euthanasie, soins palliatifs, Paris, Ellipses, 1998; du même auteur, «L euthanasie est dépassée», Le Monde, 1 er juin (25) R. Lallemand et P. de Locht, L euthanasie, Bruxelles, E.V.O., coll. Dialogue, 2001, pp , cité par F. Rigaux, op. cit., Rev. trim. D. H., 2002, p (26) En ce sens, Ph. Malaurie, «Euthanasie et droits de l homme : quelle liberté pour le malade?», Defr., 2002, art , p (27) S. Blancquaert, «Euthanasia : the new Belgian law», in Book of Proceedings, 14 e Congrès mondial de droit médical, Maastricht, 2002, vol. II, p. 19; dans le même sens, B. Broeckaert, eadem loc., p. 89. Rappr., au nom du respect du caractère sacré et indisponible de la vie : Ph. Malaurie, op. cit. (note 26), Defr., 2002, art , p8 12 Rev. trim. dr. h. (57/2004) un objectif curatif (ou préventif), sont proportionnés à celui-ci et emportent l adhésion éclairée du patient ( 28 ). L arrêt d un traitement qui entraîne ou accélère la mort mais dont le but n est pas de provoquer celle-ci (principe du double effet) ne constitue pas, au plan pénal, un homicide ni une non-assistance à personne en danger ( 29 ). Le refus, unanime dans les sociétés modernes, de l acharnement thérapeutique ( 30 ) va également dans le sens de la reconnaissance de l autonomie du patient et de sa dignité. Face à un traitement qui ne vise qu à prolonger la vie sans en améliorer la qualité, déontologie et éthique rappellent qu il faut proscrire une insistance ne respectant ni la dignité du malade ni l évidence du cours des choses ( 31 ). La plupart des systèmes juridiques reconnaissent au malade le droit de refuser un traitement, même s il comporte encore un certain espoir, le cas échéant au moyen d une déclaration anticipée ou de la désignation d un mandataire de santé ( 32 ). Aller jusqu au bout de (28) Y.-H. Leleu et G. Genicot, Le droit médical, op. cit. (note 3), pp Sur le rôle de la volonté du malade qui demande qu on le laisse mourir, voy. V. Bonnin, op. cit. (note 10), R.R.J.-Droit prospectif, 1995, (207), pp ; adde H. Nys, op. cit. (note 20), pp. 8-15; G. Loiseau, «Le rôle de la volonté dans le régime de protection de la personne et de son corps», Rev. dr. McGill, 1992, vol. 37, p (29) Voy. not. Nouvelle encyclopédie de bioéthique, G. Hottois et J.-N. Missa (dir.), De Boeck-Université, 2001, v o «bioéthique et catholicisme» par B. Cadoré, p Aux Pays-Bas, sur la notion d «état de nécessité» (noodtoestand) : H.J.J. Leenen, Handboek gezondheidsrecht, I, Rechten van de mensen in de gezondheidszorg, 4 e éd., Bohn Stafleu van Loghum, 2000, pp (30) Pour une définition : Nouvelle encyclopédie de bioéthique, op. cit. (note 29), v o «acharnement thérapeutique» par Y. Kenis, p. 35. Voy. Ch. Byk, «La revendication individuelle face à la mort : approche comparatiste des questions posées par l interruption de traitement, l euthanasie et l aide au suicide», Rev. gén. dr., 1998, pp (31) Civ. Namur, 25 octobre 1991, Journ. proc., 31 octobre 1991, p. 26. La déontologie ne peut contraindre le médecin à une obstination vouée à l échec et incite au contraire à l acceptation du processus morbide inéluctable (arts. 96 et 97 C. déonto. belge). La Société de réanimation en langue française a adopté le même point de vue dans ses «recommandations sur les limitations et arrêts de thérapeutique(s) active(s) en réanimation adulte» émises le 7 juin 2002 (Le Monde, 8 juin 2002). (32) Pour une analyse de droit comparé, voy. Ch. Byk, op. cit. (note 30), Rev. gén. dr., 1998, pp ; J. Pousson-Petit, op. cit. (note 18), Dr. fam., 2001, chron. n o 3, pp La jurisprudence française tend cependant parfois à faire prévaloir l obligation de protéger la vie du malade même contre sa volonté, comme en témoignent les arrêts rendus par la Cour administrative d appel de Paris le 9 juin 1998 (D., 1999, jur., p. 277, note G. Pellissier, RFD publ., 1999, p. 235, note J.-M. Auby, Petites aff., 23 avril 1999, n o 81, p. 10, note G. Memeteau), par la chambre criminelle de la Cour de cassation le 19 février 1997 (D., 1998, jur., p. 236, note B. Legros) et par le Conseil d Etat le 26 octobre 2001 (J.C.P., 2002, II, 10025, note J. Moreau,9 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 13 cette logique, c est accepter que le patient décide de mettre un terme à une vie qu il ne juge plus compatible avec les critères de dignité qu il se forge de manière personnelle et intime. On voit par là qu un puissant moteur d évolution incitant à appréhender l euthanasie en tant qu acte médical doit être trouvé dans la nette tendance européenne à promouvoir les droits du patient, dans le sillage des droits de l homme ( 33 ), dont on verra qu ils mettent en exergue le droit à l autonomie et au respect de la vie privée des individus (infra, n o 7). Les droits du patient, déjà largement reconnus par la jurisprudence, sont désormais consacrés en Belgique par la loi du 22 août 2002 ( 34 ), symptomatique d une approche plus égalitaire de la relation médicale. En particulier, le droit fondamental à l information, préalable à tout assentiment à un acte médical, est garanti au malade afin de lui permettre d exercer sa faculté de choix du traitement à entreprendre ou à terminer ( 35 ). Or il importe de souligner qu aucun choix n est possible lorsqu une des branches de l alternative est bloquée par une incrimination pénale ( 36 ). Dr. fam., 2002, n o 53, note J.-J. Frion). Comp. le nouvel art. L du Code de la santé publique (S. Porchy-Simon, «L information des usagers du système de santé et l expression de leur volonté», in Le nouveau droit des malades, Paris, Litec, coll. Carré Droit, 2002, pp , n o 88). Adde O. De Schutter, «L aide au suicide devant la Cour européenne des droits de l homme (à propos de l arrêt Pretty c. le Royaume-Uni du 29 avril 2002)», Rev. trim. dr. h., 2003, (71), pp (33) E. Wicks, «The right to refuse medical treatment under the European Convention on Human Rights», Med.L.Rev., 2001, pp (34) Loi belge du 22 août 2002 relative aux droits du patient, Mon. b., 26 septembre 2002; Y.-H. Leleu, «La loi du 22 août 2002 relative aux droits du patient», J.T. (b.), 2003, 649; D. Mayérus et P. Staquet, «La loi du 22 août 2002 relative aux droits du patient et son impact sur la relation patient-médecin», D.C.C.R., 2002, n o 57, p. 3; C. Trouet et I. Dreezen, «Rechtsbescherming van de patiënt», N.J.W., 2003, n o 16, p. 2; H. Nys, «De wet betreffende de rechten van de patiënt», R.W., , p Aux Pays-Bas : loi du 17 novembre 1994 sur le contrat de traitement médical, reprise dans le Code civil; H. Leenen, op. cit. (note 28), pp Adde Th. Douraki, «Principes des droits du patient en Europe», Rev. trim. dr. h., 1996, p (35) En France, loi n o du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, commentée not. par Y. Lambert-Faivre, D., 2002, pp. 1217, 1291 et 1367; J. Guigue, Gaz. Pal., 1-4 mai 2002, p. 2; J. De Cesseau, Gaz. Pal., 9-11 juin 2002, p. 12; P. Mistretta, J.C.P., 2002, I, 141; F. Bellivier et J. Rochfeld, RTDCiv., 2002, p. 574; P. Jourdain, A. Laude, J. Penneau et S. Porchy-Simon, Le nouveau droit des malades, précité; G. Fauré (dir.), La loi du 4 mars 2002 : continuité ou nouveauté en droit médical?, P.U.F., coll. Ceprisca, (36) Sur les motivations d une dépénalisation de l euthanasie, voy. not. G. Vanheeswijck, «Zelfbeschikkingsrecht of authenticiteit? Twee modaliteiten van de10 14 Rev. trim. dr. h. (57/2004) En l absence de toute réglementation, l assistance au suicide d autrui n est pas, en soi, pénalement punissable, dans la mesure où le suicide n est pas un délit ( 37 ). Mais si elle est le fait d un médecin, celui-ci s expose à une sanction disciplinaire sur la base du Code de déontologie ou, le cas échéant, à une requalification de son geste ou à une action en responsabilité. La loi belge ne s applique qu à l euthanasie, telle que définie plus haut, et n influe pas, en vertu du principe de stricte interprétation, sur l appréhension juridique et déontologique d autres comportements. Il en résulte que l aide active apportée au suicide d autrui reste en théorie punissable, même si elle respecte les conditions déterminées par la loi pour une euthanasie ( 38 ). Aux Pays-Bas, par contre, l incitation ou l aide intentionnelle au suicide d autrui est spécifiquement incriminée par l article 294 du Code pénal et surtout la loi du 12 avril 2001 ne fait pas de différence de principe entre les deux notions ( 39 ). Il est regrettable que le législateur belge n ait pas clairement appréhendé de la même manière l acte du médecin qui abrège la souffrance et la vie, et celui du patient qui s auto-administre le cocktail lytique qu il lui fournit ( 40 ). Un raisonnement a fortiori nous semble envisa- menselijke autonomie», in Over zichzelf beschikken? Juridische en ethische bijdragen over het leven, het lichaam en de dood, Anvers, Maklu, 1996, pp ; J. De Haan, «The New Dutch Law on Euthanasia», Med.L.Rev., 2002, p. 61; J. Pousson-Petit, op. cit. (note 18), Dr. fam., 2001, chron. n o 3, p. 9. (37) En France, il a été soutenu que le projet de suicide devrait être considéré comme un péril grave encouru par celui qui le forme, auquel le devoir d assistance à personne en danger imposerait de remédier : T.G.I. Paris, 20 novembre 1985, D., 1986, jur., p. 369; Cass. fr., 26 avril 1988, D., 1990, jur., p En ce sens, H. Nys, «Handelen en nalaten door een arts bij een stervende patiënt», Panopticon, 1995, pp Adde J. Borricand, «La répression de la provocation au suicide : de la jurisprudence à la loi», J.C.P., 1988, I, 3359; V. Bonnin, «La mort voulue pour soimême (du suicide à la mort demandée à autrui)», R.R.J.-Droit prospectif, 1995, pp (38) Voy. la critique portée par le Conseil d Etat dans son avis du 2 juillet 2001, Rev. trim. dr. h., 2002, pp et 273. (39) H. Leenen, op. cit. (note 29), pp , estime toutefois qu en présence d un patient psychiatrique ou d une maladie non somatique, on se rapproche plus d un véritable suicide et met en doute la compétence d un médecin pour y prêter son assistance. En droit français, l aide active au suicide n est pas pénalisée mais est interdite par l article 20 du Code de déontologie médicale. Sur la situation dans d autres pays, voy. Ch. Byk, op. cit. (note 30), Rev. gén. dr., 1998, pp ; J. Pousson-Petit, op. cit. (note 18), Dr. fam., 2001, chron. n o 3, pp (40) En ce sens, Th. Vansweevelt, «De euthanasiewet», N.J.W., 2002, p. 446, n o 7; voy. aussi P. Cras et Th. Vansweevelt, op. cit. (note 6), Rev. dr. santé, , p. 2, qui parlent d une «chance perdue».11 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 15 geable ( 41 ) mais il subsiste à cet égard une ambiguïté dans la loi belge qui a pourtant tout fait pour être claire. 5. Division. Après avoir exposé le processus d acceptation de l euthanasie dans les deux systèmes juridiques analysés (I), nous comparerons les solutions apportées aux problèmes soulevés par sa régulation (II) en terminant par un dernier constat d équivalence fonctionnelle quant aux procédures de contrôle des euthanasies pratiquées (III). I. L euthanasie acceptée A. Evolution du droit international 6. Ambiguïté au plan européen. En dépit d un relatif consensus que sont venus troubler la Belgique et les Pays-Bas ( 42 ), l ambiguïté est présente au plan européen et la tension est perceptible entre les instances qui prônent l autonomie des malades au stade terminal ( 43 ) et celles qui réaffirment l interdit de tuer ( 44 ), avec en parallèle le développement de la reconnaissance des droits des patients, corollaires de l autodétermination de la personne. 7. Absence de contrariété à la Convention européenne des droits de l homme de l incrimination de l assistance au suicide. Pour la première fois, la Cour européenne des droits de l homme s est prononcée sur cette question dans son arrêt Pretty c. Royaume- (41) A juste titre, M me Pousson-Petit présente-t-elle la dépénalisation du suicide médicalement assisté comme une «première étape» parfois complétée par celle de l euthanasie volontaire (op. cit. (note 18), Dr. fam., 2001, chron. n o 3, pp ). (42) D. Van Grunderbeeck, Beginselen van personen- en familierecht. Een mensenrechtelijke benadering, Anvers, Intersentia, 2003, pp , n o 98; Ch. Byk, op. cit. (note 30), pp (43) Proposition de résolution sur l assistance aux mourants, adoptée par le Parlement européen le 25 avril 1991, article 8. (44) Recommandation n o 1418 du Conseil de l Europe du 25 juin 1999 sur la protection des droits de l homme et la dignité des malades mourants ou en phase terminale, approuvée le 26 mars 2002.12 16 Rev. trim. dr. h. (57/2004) Uni du 29 avril 2002 ( 45 ). La Haute juridiction strasbourgeoise a décidé à l unanimité que l incrimination de l assistance au suicide par le droit anglais n est pas contraire aux articles 2 (droit à la vie), 3 (interdiction des traitements inhumains et dégradants), 8 (droit au respect de la vie privée), 9 (liberté d opinion et de conscience) et 14 (prohibition de toute discrimination) de la Convention européenne. S agissant en particulier de la violation alléguée de l article 8, à laquelle elle consacre ses plus amples développements, la Cour intègre la notion d autonomie personnelle dans les garanties offertes par cette disposition ( 61) et reconnaît, dans cette mesure, le droit à l autodétermination du patient ( 46 ). Ce faisant, elle ne condamne nullement la dépénalisation conditionnelle de l euthanasie, débat sur lequel elle ne se prononce pas ( 47 ) et qu elle renvoie vers les législateurs nationaux ( 48 ). 8. Absence de contrariété à la Convention européenne des droits de l homme de la dépénalisation conditionnelle de l euthanasie. Bien que la question demeure ouverte, il ne semble pas que l on puisse a priori considérer une loi autorisant l euthanasie dans certaines conditions et sous contrôle comme portant atteinte au droit à la vie consacré universellement et notamment par l article 2 de la (45) J.C.P., 2002, I, 157, n os 3 et 13, note F. Sudre, J.C.P., 2003, II, 10062, note C. Girault, Gaz. Pal., 4-5 oct. 2002, p. 45, note Ch. Pettiti, Rev. tr. dr. civ., 2003, p. 482, obs. J. Hauser; F. Abu Dalu, «Diane Pretty ou le juge, la vie et les étoiles», J.L.M.B., 2002, p. 1399; P. Lambert, «Le droit de mourir dans la dignité», J.T., 2002, p. 590; A. Garay, «Le droit au suicide assisté et la Cour européenne des droits de l homme : le précédent de la dramatique affaire Pretty», Gaz. Pal., août 2002, p. 2; Ph. Malaurie, op. cit. (note 25), Defr., 2002, art , p. 1131; O. De Schutter, op. cit. (note 32), Rev. trim. dr. h., 2003, p. 71. (46) Sur l article 8 de la Convention européenne et l assistance au suicide : M. Blake, «Physician-assisted suicide : a criminal offence or a patient s right», Med-.L.Rev., 1997, p (47) Au 41 de l arrêt, la Cour note que ces deux thèses sont «très différentes» : F. Abu Dalu, op. cit. (note 45), pp ; O. De Schutter, op. cit. (note 32), pp (48) P. Lambert, op. cit. (note 45). La doctrine était déjà auparavant d avis que l article 2 de la Convention n englobe pas le droit de mettre fin à sa propre vie ou de demander l assistance d un tiers dans ce but : voy. not. G. Guillaume, «Article 2», in La Convention européenne des droits de l homme. Commentaire article par article, L.-E. Pettiti (dir.), Paris, Economica, 2 e éd., 1999, p. 147 et op. cit. (note 45). La Cour suprême du Canada a tranché dans le même sens par un arrêt du 30 septembre Adde C. Girault, op. cit. (note 7), pp , n os13 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 17 Convention européenne ( 49 ). Selon nous, le fait que l on ne puisse déduire de cette disposition un «droit de choisir sa mort» ne signifie pas qu à l inverse, une telle loi contreviendrait à ce principe fondamental de toute évidence non conçu à cette fin pour autant qu elle s appuie sur une demande consciente et volontaire du malade, suppose la constatation d un état médical sans issue et soit assortie d un certain nombre de conditions et d un mécanisme de contrôle. La pleine reconnaissance d un droit à l autonomie et à la maîtrise de sa vie dans le système des droits de l homme pousse à considérer que les droits consacrés par la Convention européenne visent à empêcher les atteintes portées par l Etat ou des tiers, mais non à limiter la faculté d autodétermination de la personne elle-même, du moins si le législateur la consacre dans le cadre de la marge d appréciation qui lui est laissée ( 50 ). Dans cette mesure, la circonstance que le malade demande l euthanasie ou l assistance au suicide semble supprimer tout risque de contrariété à cet instrument, à condition que le texte prévoie des garanties quant à l intégrité de cette demande ( 51 ). La question est plus délicate s il s agit d euthanasies pratiquées sur des personnes inconscientes ou incapables de manifester leur volonté, sauf l existence d une déclaration anticipée ( 52 ). On comprend dès lors que les lois belge et néerlandaise ne le permettent pas (infra, n o 43), car l élément fondamental qui permet de justifier le mécanisme est la demande du patient, fût-elle anticipée. 9. Avis du Conseil d Etat belge. Le Conseil d Etat belge, dans son avis sur la loi en préparation ( 53 ), a abouti aux mêmes conclusions. Bien que l article 2 génère pour l Etat l obligation positive de prendre les mesures (49) D. Van Grunderbeeck, op. cit. (note 42), pp , n os ; H. Leenen, op. cit. (note 29), p Comp. R.O. Dalcq, op. cit. (note 19), p. 13. Contra : J. Velu et R. Ergec, «Convention européenne des droits de l homme», R.P.D.B., compl. t. VII, 1990, p. 211, n o 223. (50) Pour une synthèse, voy. Ph. Frumer, La renonciation aux droits et libertés. La Convention européenne des droits de l homme à l épreuve de la volonté individuelle, Bruxelles, Bruylant, 2001, pp (51) O. De Schutter, op. cit. (note 32), pp ; H. Leenen, «Artikel 2», in Het E.V.R.M. en de gezondheidszorg, J.K.M. Gevers (éd.), Nijmegen, Ars Æqui Libri, pp ; avis du Conseil d Etat belge du 2 juillet 2001, 9.2. (52) H. Nys et S. Blancquaert, «Privaatrechtelijke waarborgen voor de autonomie van de wilsonbekwame patiënt bij het levenseinde», T.P.R., 2001, p (53) Conseil d Etat, section de législation, avis du 2 juillet 2001, Doc. parl., Sénat, , n o 2-244/21, Rev. trim. dr. h., 2001, p. 259, note F. Rigaux.14 18 Rev. trim. dr. h. (57/2004) nécessaires à la protection de la vie de ses ressortissants ( 54 ), la haute assemblée réaffirme qu il appartient de concilier des conceptions éthiques opposées, le juge (et l interprète) devant «respecter le pouvoir d appréciation du législateur et ne pouvant se substituer à lui» ( 55 ). Il s en déduit que deux législations très différentes sur ce point pourraient être toutes deux déclarées compatibles avec la Convention européenne. En conclusion, ce sont bien les conditions et limites auxquelles la pratique euthanasique est subordonnée qui, en permettant d en assurer le contrôle et d éviter les abus, conduisent à affirmer que les lois examinées n enfreignent pas le prescrit des instruments supranationaux ( 56 ). B. Elaboration des droits internes 10. Division. S agissant de consacrer un droit de la personne et non de réglementer une «bonne pratique médicale», une législation au sens formel s impose en matière d euthanasie ( 57 ). La reconnaissance par le droit de la possibilité d une euthanasie ne s est toutefois pas produite de la même manière dans les deux pays examinés (1), la progression du processus de réglementation étant intimement liée à la maturation relative des mentalités. Cela n a cependant pas empêché les deux pays d aboutir à un résultat fonctionnellement équivalent (2). (54) Sans toutefois l obliger à protéger la vie en toute circonstance contre le gré de l intéressé. Rappr. le raisonnement conduit au sujet du sadomasochisme : Cour eur. dr. h., 19 février 1997, Laskey, Jaggard & Brown c. le Royaume-Uni, D., 1998, p. 97, note J.-M. Larralde, Rev. trim. dr. h., 1997, p. 733, note M. Levinet; Cass., 6 janvier 1998, Rev. trim. dr. fam., 2000, p. 203, note G. Genicot, Rev. dr. pén. crim., 1999, p. 562, note A. De Nauw. (55) 8; en ce sens, Cour eur. dr. h., 19 mai 1982, H. c. Norvège. Le législateur étant le mieux à même d arbitrer entre les divers courants politiques et éthiques, on comprend qu il faille s interdire de juger son œuvre d un point de vue moral, du moins en tant que juriste (F. Abu Dalu, op. cit. (note 45), p. 1405) et respecter son choix de faire prévaloir la liberté individuelle contre l opinion selon laquelle la vie humaine est rigoureusement et radicalement indisponible (F. Rigaux, op. cit. (note 4), Rev. trim. dr. h., 2002, p. 281, qui ajoute à juste titre que «la liberté en principe reconnue au sujet est tempérée par la procéduralisation de son exercice»). (56) Avis précité du Conseil d Etat, Aux Pays-Bas : H. Leenen, Handboek gezondheidsrecht, op. cit. (note 29), pp Adde Ph. Malaurie, op. cit. (note 26), Defr., 2002, art , pp (57) J. Griffiths, A. Bood et H. Weyers, Euthanasia & Law in the Netherlands, Amsterdam University Press, 1998, p. 305.15 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot Un processus différent 11. Pays-Bas : un terreau fertile. Nonobstant la proximité des sociétés européennes occidentales, il convient de s interroger sur les facteurs susceptibles d expliquer que ce soit aux Pays-Bas que certaines mentalités évoluent plus spontanément et plus rapidement qu ailleurs ( 58 ). On y perçoit une approche plus souple et pragmatique du droit et de ses rapports avec les pratiques et la société ( 59 ), de même qu une tendance volontiers plus moderniste, sans doute influencée par un fondement culturel calviniste, d où procède une place plus grande accordée à l autonomie de l individu. A cela s ajoute un haut niveau de solidarité sociale et de confiance dans les institutions publiques et les professionnels de la santé ainsi qu un débat public de qualité. 12. Une jurisprudence audacieuse. Le cheminement vers la loi du 12 avril 2001 fut néanmoins très progressif et la jurisprudence y prit une part importante. Le juge pénal a été le premier confronté à des situations où le droit à l autodétermination du malade et le respect de sa dignité furent invoqués pour justifier le geste d un médecin qui avait abrégé sa vie ( 60 ). La jurisprudence néerlandaise a eu le courage d arbitrer ce conflit de valeurs, plusieurs décisions ayant considéré l euthanasie comme non punissable dans certaines circonstances en dépit des incriminations portées par les articles 293 et 294 du Code pénal. La jurisprudence n a pas seulement écarté l application du droit pénal, elle a positivement encadré ces comportements en dégageant des «critères de diligence» permettant de ne pas sanctionner les euthanasies pratiquées par un médecin, sur demande expresse du patient, pour une maladie incurable entraînant des souffrances insupportables. Le Hoge Raad a complété cette construction en (58) Voy. not. R. Cohen-Almagor, «Why the Netherlands?», Journal of Law, Medicine & Ethics, 2002, n o 30, pp ; L. Kater, «Interactions between ethics and law in the Dutch debate about euthanasia», in Book of Proceedings, 14 e Congrès mondial de droit médical, Maastricht, 2002, vol. II, p. 21; J. Griffiths, A. Bood et H. Weyers, op. cit. (note 60), pp ; H. Leenen, op. cit. (note 29), pp Adde H. Nys et M. Adams, «Euthanasie in de lage landen. Rechtsvergelijkende beschouwingen bij de Belgische euthanasiewet», T.P.R., 2003, 11 (paru alors que le présent article était sous presse). (59) Sur les nouvelles institutions de droit familial et successoral : Y.-H. Leleu, «Le droit néerlandais», in Actes des journées juridiques Jean Dabin, Bruxelles, Bruylant, à paraître. (60) O. Anjewierden, Strafrecht en euthanasie, Nijmegen, Ars Æqui Libri, 1988.16 20 Rev. trim. dr. h. (57/2004) confirmant que le juge pouvait accorder l excuse de la force majeure à l acte d euthanasie pratiqué dans le respect de ces critères, excuse qui, ainsi entendue, s apparente à notre état de nécessité ( 61 ). Ces décisions ont interpellé l opinion et les juristes, tout en confirmant l importance de la jurisprudence parmi les sources du droit, même dans un système pénal dominé en principe par le légalisme ( 62 ). Le droit applicable à l euthanasie et aux comportements proches a ainsi été affiné par la jurisprudence et les rapports et avis des instances éthiques ( 63 ), dont l on a pu inférer que ces pratiques étaient légitimes dans certaines circonstances sans qu elles soient pour autant expressément consacrées et encadrées ( 64 ). C est ainsi qu est apparue l obligation faite au médecin de signaler aux autorités les euthanasies pratiquées. 13. Une loi qui consacre cette évolution. Le débat était lancé, avec un appel inévitable au législateur. Dans ce contexte, la loi du 12 avril 2001 ne fait que conforter un acquis en inscrivant dans le Code pénal un cadre accueillant des critères élaborés depuis près de 20 ans. Le contenu n est donc pas nouveau, mais la forme juridique l est : il ne s agit plus d une excuse délivrée par le juge pénal au cas par cas, mais de la détermination légale d une cause de justification ( 65 ). On peut donc dire que le droit néerlandais applicable à l euthanasie et à l assistance au suicide est désormais un droit formellement écrit qui consacre des critères substantiels élaborés progressivement par la jurisprudence et les instances médico-éthiques. La loi néerlandaise est, on le verra, beaucoup moins détaillée que la loi belge. Cela ne doit pas étonner, car elle s appuie sur une lon- (61) H.R., arrêt Alkmaar du 27 novembre 1984, Tijdschrift voor Gezondheidsrecht, 1985, n o 16; H. Leenen, op. cit. (note 29), pp (62) Ce qui ne peut toutefois conduire à exclure le Parlement d un tel débat de société (H. Leenen, op. cit. (note 29), p. 339). (63) H. Fraisse-Colcombet, «La législation de l euthanasie aux Pays-Bas», RD sanit. soc., 2000, pp ; Y. Kenis, «La législation sur l euthanasie aux Pays- Bas», J.T., 1995, pp (64) Sur l ensemble de l évolution, voy. not. J. Griffiths, A. Bood et H. Weyers, op. cit. (note 57), pp ; H. Leenen, op. cit. (note 29), pp ; R. Cohen-Almagor, op. cit. (note 58), pp (65) J. De Haan, op. cit. (note 36), Med.L.Rev., 2002, pp Sur ce mécanisme, voy. not. Ch. Hennau et J. Verhaegen, Droit pénal général, Bruxelles, Bruylant, 2 e éd., 1995, pp , n o 201; Fr. Tulkens et M. Van de Kerchove, Introduction au droit pénal, Bruxelles, Kluwer, 5 e éd., 1999, p. 279; R. Merle et A. Vitu, Traité de droit criminel, Paris, Cujas, 7 e éd., 1997, pp , n os17 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 21 gue expérience non pas clandestine mais socialement tolérée et de surcroît judiciairement surveillée au moyen de critères de plus en plus précis. Nos voisins semblent également plus enclins à s en remettre à la sagesse des praticiens, à leurs compétence et conscience professionnelles, de sorte que le débat normatif a principalement porté sur les limites à assigner à leur marge de manœuvre et sur le contrôle dont elle doit être assortie ( 66 ), et moins sur les conditions de fond (souffrance, pathologie, etc.). Le rôle du juge s en trouve également revalorisé. 14. Belgique : un débat plus récent. La situation belge est fort différente : le débat sur l euthanasie est plus récent et ne s appuie pas sur une jurisprudence pionnière. Il ne fut pourtant pas moins approfondi ni de moindre qualité ( 67 ). Un avis du Comité consultatif de bioéthique belge du 12 mai 1997 ( 68 ) avait conclu à l existence de quatre thèses sur l opportunité de légiférer, sans en élire une en particulier. Deux ans de travaux parlementaires soutenus ( 69 ), de nombreuses auditions ( 70 ), enquêtes, consultations, réflexions et amendements ( 71 ) ont ensuite permis d éveiller les consciences, d éclairer cette zone d ombre pour progresser vers la transparence et la sécurité. (66) J. Griffiths, A. Bood et H. Weyers, op. cit. (note 57), p (67) Y.-H. Leleu, «Regelgeving inzake het zelfbeschikkingsrecht», T.P.R., 2002, pp (68) Comité consultatif de bioéthique, Avis n o 1 du 12 mai 1997 concernant l opportunité d une loi sur l euthanasie, R.W., , p. 269, Rev. dr. santé, , p. 22, aussi publié in Les avis du Comité consultatif de bioéthique de Belgique , L. Cassiers, Y. Englert, A. Van Orshoven, E. Vermeersch (éds.), Bruxelles, De Boeck-Univesité, 2001, p. 11. Il faut savoir que le Comité consultatif belge ne s assigne pas pour mission de donner une seule réponse aux questions qui lui sont soumises, au contraire de son homologue français. (69) Doc. parl., Sénat, session , n o 2-244/1. La proposition qui a abouti s appuyait sur diverses autres déposées à partir des années Pour une analyse de celles-ci, voy. not. M. Adams et G. Geudens, «De regulering van euthanasie in België. Principiële beschouwingen naar aanleiding van een aantal recente wetsvoorstellen», R.W., , p. 793; Ch. Anciaux, «Pour ou contre la mort douce : propositions et contre-propositions», Journ. Proc., 3 février 1995, p. 20; A. Coolsaet, «Een overzicht van de Belgische wetsvoorstellen inzake euthanasie», Rev. dr. santé, , p Pour un exposé du climat politique de l époque : C. Fréart, Euthanasie et droit pénal : la législation actuelle et à venir, mémoire de criminologie, Université de Liège, 2001, pp (70) Doc. parl., Sénat, session , n o 2-244/24; voy. not. R.O. Dalcq, «A propos de l euthanasie. Exposé présenté aux commissions réunies de la justice et des affaires sociales du Sénat», Rev. dr. santé, , p. 3. (71) H. Nys et S. Blancquaert, «Kanttekeningen bij de amendementen van de meerderheid op haar eigen euthanasie-voorstel», R.W., , p. 635.18 22 Rev. trim. dr. h. (57/2004) 15. Une loi novatrice. Le législateur belge a cependant dû, au contraire de son voisin, amorcer l évolution du droit dans une matière qui jusque là n avait fait l objet d aucun développement réglementaire et demeurait dominée par la stricte interprétation du droit pénal. Il en est naturellement résulté un texte plus précis qu aux Pays-Bas, un cadre d autant plus contraignant qu il était novateur. On peut donc affirmer que l expérience des voisins du nord a servi de catalyseur notre situation à la croisée des cultures juridiques nous incitant à la relayer mais que pour le surplus, l ouverture belge à l euthanasie s enracine dans notre culture de pragmatisme politique et de relativement grande tolérance envers les questions bioéthiques. Les partisans du droit de mourir dans la dignité ont trouvé sans trop de peine une oreille à leurs revendications et, il faut le reconnaître, une «fenêtre» politique favorable avec une majorité gouvernementale laïque depuis Un résultat fonctionnellement équivalent 16. Technique de dépénalisation. Aux Pays-Bas, l euthanasie et l assistance au suicide sont spécifiquement incriminées par les articles 293 et 294 du Code pénal, sauf si elles sont pratiquées dans les conditions légales nouvellement fixées. Le législateur belge a préféré une dépénalisation résultant de l insertion dans une loi particulière des causes de justification auxquelles elle est subordonnée ( 72 ). Ce choix de ne pas modifier le Code pénal peut se justifier par deux raisons liées ( 73 ). La première est symbolique : l homicide demeure un interdit absolu qu il eût été de mauvaise politique de tempérer pour le seul cas de l euthanasie. La seconde, qui en découle, est plus technique : l euthanasie se heurte à une incrimination trop générale pour risquer de bouleverser l éco- (72) Cette méthode présente un avantage par rapport à une autre, suggérée mais rejetée par choix politique et philosophique, consistant à s en tenir à l état de nécessité qui suppose une appréciation par le juge des valeurs en présence. Le recours à cette notion conserve cependant son utilité lorsqu une euthanasie est pratiquée en-dehors du cadre légal, p. ex. si le patient ou le médecin ne remplit pas (toutes) les conditions requises; voy. l avis précité du Conseil d Etat, Rev. trim. dr. h., 2001, p. 267, note F. Rigaux; R.O. Dalcq, op. cit. (note 19), pp (73) Sur toutes ces questions, voy. l avis précité du Comité consultatif de bioéthique; M. Adams et G. Geudens, op. cit. (note 69), R.W., , p. 793; J. Velaers, «Het leven, de dood en de grondrechten...», op. cit. (note 7), p. 469.19 Yves-Henri Leleu et Gilles Genicot 23 nomie du Code pénal en l assortissant d une «dérogation» aussi spécifique. 17. Equivalence fonctionnelle. Quel que soit le lieu formel ou le mode technique de la réglementation, le résultat est identique en Belgique et aux Pays-Bas : une dépénalisation partielle du geste euthanasique, dans le double intérêt du patient dont l autodétermination se voit reconnue et du corps médical qui se voit rassuré et déculpabilisé ( 74 ). Que cette dépénalisation trouve en Belgique son siège dans une loi particulière n en diminue pas l impact et semble symboliquement et stratégiquement plus indiqué. Dans les deux pays, si le geste médical ne respecte pas l ensemble des conditions légales requises, le risque de poursuites renaît avec d autant plus d acuité, via la transmission des dossiers douteux par l instance de contrôle au parquet ou l ouverture d une information d initiative qui respectent ces règles. II. L euthanasie réglementée 18. Comparaison fonctionnelle. La problématique de l euthanasie (au sens strict) doit, partout où elle existe, rencontrer quatre demandes : le souhait de fin de vie d un patient majeur, conscient et en phase terminale (A), celui d un patient majeur, conscient, mais en phase non-terminale (B), celui d un patient majeur, inconscient, exprimé alors qu il était conscient (C) et, enfin, celui d un patient mineur ou incapable (D). Ces quatre situations apparaissent clairement à la lecture de la loi belge, qui sera traitée en ordre principal. La loi néerlandaise, analysée en contrepoint, appréhende l euthanasie d une manière plus globale mais n offre guère de divergence substantielle. (74) Les lois examinées transforment des actes délictueux en actes médicaux, visant par là à «codifier les règles d exercice d actes qui restent dans leurs principes criminels, et donc à diminuer le champ de la répression et à exonérer la responsabilité des médecins» (H. Fraisse-Colcombet, op. cit. (note 63), RD sanit. soc., 2000, p. 321; J. De Haan, op. cit. (note 36), Med.L.Rev., 2002, p. 57).20 24 Rev. trim. dr. h. (57/2004) A. L euthanasie pratiquée en phase terminale sur un patient majeur conscient 19. Division. L euthanasie du patient majeur conscient est la pierre angulaire des deux lois. Au centre du processus se trouve une demande éclairée du patient (1). A peine moins importante et nettement moins objective sont sa pathologie et sa souffrance (2). Pour mettre en œuvre les conditions légales est organisée une concertation (3) qui, option philosophico-politique fondamentale, répond au modèle (autonomiste) du «colloque singulier», toutefois élargi parce que l on touche à l interdit de tuer. Enfin, il va de soi que l euthanasie ne peut être pratiquée que par un médecin ( 75 ). 1. La demande 20. Demande exprimée. La demande du malade est la condition essentielle des deux lois ( 76 ). Il serait exclu qu un système juridique puisse s abstenir de réprimer un abrègement médical de vie qui n y trouverait pas son fondement et sa justification. Le consentement du malade devient ainsi l une des circonstances excluant l infraction ce qui est extrêmement rare en droit pénal ( 77 ). Le droit à la vie a par la même occasion perdu son statut de dogme intangible ( 78 ). 21. Le cas des personnes incapables d exprimer une telle demande. Les personnes juridiquement incapables ne peuvent formuler une demande d euthanasie, même par l intermédiaire de leur représen- (75) Arts. 3 et 4 de la loi belge; art. 2 de la loi néerlandaise. Contra, C.Girault, op. cit. (note 7), p. 48, n o 68; comp. H. Leenen, op. cit. (note 29), pp. 307 et 325, pour qui l euthanasie n est pas un acte médical «normal». (76) Art. 3, 1 er de la loi belge; art. 2, 1 er de la loi néerlandaise. Voy. J. De Haan, op. cit. (note 36), Med.L.Rev., 2002, p. 63. Une statistique flamande chiffre à 3 % le nombre d arrêts de vie sans demande du patient (Th. Vansweevelt, «De euthanasiewet», N.J.W., 2002, p. 444, citant L. Deliens e.a., «End of life decisions in medical practice in Flanders, Belgium : a nationwide survey», The Lancet, 356, 1806). En France, un auteur note que «la pratique fréquente est clandestine et sans consentement», ce que devrait nécessairement continuer à réprimer une loi éventuelle (I. Marin, «L euthanasie : question éthique, juridique, médicale ou politique?», D., hors-série Justices, mai 2001, p. 134). (77) Supra, note 21. (78) Pour une critique (parmi d autres), voy. Ph. Malaurie, op. cit. (note 23), Defr., 2002, art , pp Montrer encore
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