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Timestamp: 2019-05-21 21:05:06+00:00

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Précis d'histoire de philosophie (§474 à §480)
Article 3. Positivismes dérivés.
§474). L'esprit positiviste, particulièrement bien résumé dans l'oeuvre d'Auguste Comte, eut d'autres manifestations à travers tout le XIXe siècle, chez des penseurs, les uns à peu près indépendants de Comte, les autres ayant reçu de lui, directement ou indirectement, quelques-unes de leurs thèses essentielles; tous, du reste, acceptant les deux principes fondamentaux du système; et parce que ces théories complètent ou développent certaines parties du comtisme, elles en procèdent au moins logiquement, et méritent l'appellation de «positivismes dérivés».
À ce point de vue, en classant les systèmes selon les doctrines plutôt que selon les temps, on découvre trois courants assez distincts dans le positivisme du XIXe siècle. Les uns, fidèles à la pensée maîtresse de Comte, voient avant tout dans la philosophie un effort d'unification des sciences: c'est le courant scientifique. D'autres ne se résignent pas à sacrifier la psychologie comme science spéciale et s'efforcent de la construire selon la méthode positive: c'est le courant psychologique. D'autres, enfin, s'attachent avant tout à l'aspect social du positivisme et cherchent à en tirer une morale complète: c'est le courant sociologique.
Les deux premiers courants sont contemporains et traversent tout le XIXe siècle; le troisième est né seulement à la fin du siècle. Nous en traiterons en trois sections subdivisées elles-mêmes en plusieurs paragraphes.
Section 1. Courant scientifique.
Section 2. Courant psychologique.
Section 3. Courant sociologique.
§475). Auguste Comte avait renoncé à constituer l'unité des sciences au point de vue objectif; d'autres gardaient cet espoir et ils tentèrent de le réaliser grâce à l'évolution. L'initiateur de la théorie fut Charles Darwin, mais celui qui l'érigea en synthèse totale fut Herbert Spencer.
Enfin, à côté de cet effort de large compréhension qui rassemble toutes les sciences, sans omettre la psychologie, et qui reste ouvert même à la métaphysique, on rencontre une vision du monde fondée aussi sur l'évolution, mais à tendance matérialiste et ramenant la vie aux horizons plus étroits des sciences économiques: c'est le socialisme, et spécialement la marxisme. De là trois paragraphes en cette section:
1. Le Darwinisme.
2. La Synthèse d'Herbert Spencer.
b109) Bibliographie spéciale (Darwin)
L'idée d'expliquer la diversité des êtres et spécialement des vivants par l'évolution est étrangère au positivisme du XVIIIe siècle. Au contraire, BUFFON [b110] (1707-1788) le célèbre naturaliste, enseignait la fixité des espèces et c'est seulement dans le plan du Créateur qu'il plaçait une harmonieuse hiérarchie réalisant une succession purement idéale [°1363]. Elle n'est pas non plus dans A. Comte qui proclame l'impossibilité d'expliquer le degré supérieur par l'inférieur et n'admet le progrès que dans la même espèce, spécialement dans la société humaine.
On la trouve cependant chez le naturaliste français Jean LAMARCK [°1364] (1744-1829) qui, dans sa Philosophie zoologique, tente d'expliquer l'origine des espèces animales en les faisant dériver d'un organisme primitif, sous l'action de trois facteurs: l'adaptation au milieu (causes externes), l'habitude (réaction interne du sujet), et l'hérédité, chargée de fixer et de transmettre les variations obtenues [°1365].
Mais le chef de l'évolutionisme au XIXe siècle fut le naturaliste anglais Charles DARWIN (1809-1882). Il puisa la première idée de son système dans un voyage de navigation autour du monde entrepris par les savants anglais dans un but d'étude (1830-36). Frappés à la fois par les ressemblances profondes des diverses espèces vivantes, surtout animales, et par leurs variétés parfaitement adaptées à leurs milieux propres, il chercha l'explication de ce double fait. En 1838, il trouva la solution grâce aux oeuvres de Th. R. MALTHUS (1766-1834). Malthus cherchait à prouver scientifiquement, c'est-à-dire par les faits, que la loi de tout vivant est de se multiplier en une proportion beaucoup plus grande que ne le peut la quantité des moyens d'alimentation et il en concluait la nécessité de limiter les naissances. Darwin, lui, en conclut que le seul moyen de se perpétuer pour le vivant est la lutte pour la vie (struggle for life) où il voit la solution désirée.
Il développa cette solution dans son ouvrage capital: «L'Origine des espèces» (1859) où il se restreignait aux animaux; mais il finit par étendre le transformisme depuis les plantes jusqu'à l'homme, dans La Descendance de l'homme et L'Expression des émotions dans l'homme et les animaux.
§476). Selon Darwin, les multiples espèces actuelles de vivants peuvent s'expliquer par un seul type ou au moins par quelques types primitifs qui se sont développés et multipliés selon la loi fondamentale de la «sélection naturelle».
De même en effet que les éleveurs par un choix méthodique des souches reproductrices arrivent à créer de nombreuses variétés fort diverses, ainsi le développement de la vie apparaît comme un choix ou une sélection spontanément opérée par la nature sous la pression de la lutte pour la vie; et cette sélection naturelle, opérant sur un plus grand nombre de sujets et pendant un temps très long, a pu créer des différences beaucoup plus importantes. Car, étant donné la surabondance considérable des germes par rapport au nombre des individus vivants, il faut dire que seuls réussiront à conquérir l'existence les plus forts, c'est-à-dire les mieux doués, les plus aptes à profiter des circonstances et les plus habiles: en cela consiste le choix de la nature.
Ce travail d'élimination est encore intensifié dans les règnes supérieurs par la «sélection sexuelle» selon laquelle l'instinct, agissant lui aussi à la manière des éleveurs, porte les animaux à exclure les plus faibles pour réserver aux plus forts les fonctions de reproduction.
À cette loi fondamentale qu'on peut appeler «loi de la conservation du plus apte», il faut ajouter trois lois secondaires qui achèvent d'expliquer la riche variété des espèces actuelles:
a) La loi d'adaptation et b) la loi d'usage et de non-usage: deux lois complémentaires selon lesquelles les divers organes et fonctions du vivant sont susceptibles de se transformer, soit sous l'action du milieu extérieur (loi d'adaptation), soit sous l'action de l'exercice et du besoin intérieur (loi d'usage et de non-usage, conditionné évidemment par le milieu), de sorte que les organes existants se développent ou s'atrophient, selon les cas, ou même de nouveaux organes sont créés par le besoin.
c) La loi d'hérédité selon laquelle les variations acquises sont fixées dans l'organisme et transmises aux descendants. L'existence de cette loi, prise en général, est le postulat de la sélection artificielle, aussi bien que naturelle. «Tous les éleveurs, note Darwin, ont pour axiome fondamental que le semblable produit le semblable» [°1366]. Bien des variations pourraient sans doute s'expliquer par des influences externes durables qui agissent sur les descendants comme sur les parents; mais en certains cas, l'hérédité joue incontestablement, par exemple, dans la transmission de caractères très spéciaux acquis par un seul individu grâce à un concours extraordinaire de circonstances et qui se conserve dans la famille; elle intervient donc probablement aussi dans les autres cas. «La meilleure manière de résumer la question, conclut Darwin, serait peut-être de considérer que, en règle générale, tout caractère, quel qu'il soit, se transmet par hérédité et que la non-transmission est l'exception» [°1367]. D'ailleurs, si la loi générale est certaine, les règles de ses applications spéciales nous sont pour la plupart inconnues. Darwin signale pourtant cette règle, qu'une particularité transmise tend à reparaître dans les enfants au même âge où elle a apparu chez les parents.
C) Les preuves.
§476bis). Selon Darwin, le transformisme est une hypothèse non encore pleinement démontrée, mais légitime et scientifique, parce qu'elle interprète un grand nombre de faits laissés sans explication par les autres théories. On peut en noter trois groupes principaux.
1. Faits de variation. Ils sont les plus nombreux et les plus importants, car la plasticité des êtres vivants est incontestable.
Il est certain d'abord qu'il y a des différences individuelles transmissibles par hérédité; elles sont souvent de peu de valeur; parfois cependant, elles affectent des organes internes importants: ainsi «le branchement des principaux nerfs d'un insecte (le Coccus) auprès du grand ganglion central est presque aussi variable que le branchement irrégulier d'un tronc d'arbre» [°1368].
En partant de ces différences, l'homme, par l'élevage méthodique, réalise de profonds changements. Darwin a spécialement étudié les pigeons domestiques dont il décrit l'étonnante variété de races, «On pourrait aisément rassembler, conclut-il, une vingtaine de pigeons tels que, si on les montrait à un ornithologiste, et qu'on les lui donnât pour des oiseaux sauvages, il les classerait certainement comme autant d'espèces bien distinctes. Je ne crois même pas qu'aucun ornithologiste consentît à placer dans un même genre le Messager anglais; le Culbutant courte-face, le Runt, le Berbe, le Grosse-gorge et le Paon; il le ferait d'autant moins qu'on pourrait lui montrer pour chacune de ces races, plusieurs sous-variétés de descendance pure, c'est-à-dire d'espèces, comme il les appellerait certainement» [°1369]. Cependant, malgré ces différences profondes et l'impossibilité actuelle de constater l'intérfécondité de ces races, il faut affirmer pour plusieurs raisons décisives qu'elles descendent toutes d'une même espèce sauvage: le Biset (Columba livia). Et ce qui a lieu pour les pigeons, se répète pour les autres animaux et les plantes utiles a l'homme. Les transformations s'obtiennent le plus souvent, non pas en croisant les diverses variétés, mais en choisissant les individus doués des qualités préférées, pour les établir comme reproducteurs; et ce choix lui-même, en se perpétuant, amène de nouveaux changements.
Or dans la nature, les multiples formes de vivants se diversifient d'une manière tout à fait semblable. Ainsi s'expliquent en particulier les règles que les naturalistes ont adoptées pour dresser leurs classifications et retrouver ce qu'ils appellent le plan de la nature ou le plan du Créateur: ils cherchent inconsciemment à reconstituer la descendance des diverses branches issues d'un ancêtre commun et de plus en plus nettement séparées par la destruction des espèces intermédiaires. De nombreux faits le montrent; ainsi, dans les animaux, de grandes différences peuvent exister entre mâles et femelles; mais on les classe comme individus d'une même espèce à cause de leur généalogie. De même dans les plantes: «aussitôt qu'on eut reconnu, dit Darwin, que les trois formes d'orchidées, antérieurement groupées dans les trois genres Monocanthus, Myanthus et Catusetum se rencontrent parfois sur la même plante, on les considéra comme des variétés; j'ai pu démontrer depuis qu'elles n'étaient autre chose que les formes mâle, femelle et hermaphrodite de la même espèce» [°1370]. Il existe d'ailleurs, quand on étudie plus à fond un groupe de vivants, de nombreuses espèces douteuses qui relient les formes en voie de différentiation. Dans les grands embranchements, la lutte pour la vie a supprimé ces intermédiaires en établissant des frontières nettes; mais à l'intérieur de chaque embranchement, la classification suit souvent la chaîne des affinités et semble restituer les lignes de l'évolution pour rassembler dans la même catégorie les descendants d'un même ancêtre, en sorte que parfois, les deux extrémités de la série, comme dans celle des crustacés, ont à peine un caractère commun. Aussi, pour établir ces groupes, on se fonde, non sur les organes les plus importants, mais sur les plus stables; on classera par exemple dans le groupe crustacés, les Cypridina qui sont pourvus d'un coeur et les deux genres alliés Cypris et Cythera où cet organe fait défaut [°1371]. Toutes ces règles de méthode témoignent, semble-t-il, en faveur du transformisme.
Un autre fait bien évident est l'adaptation des plantes et des animaux aux diverses contrées où ils vivent; ainsi, les fourrures des animaux s'épaississent à mesure qu'ils s'enfoncent dans les pays froids. Mais en même temps, une difficulté surgit contre l'hypothèse d'une descendance commune, en voyant les mêmes faunes ou flores en des endroits absolument séparés, comme les sommets de chaînes de montagnes des divers continents, sans qu'on puisse admettre la possibilité de migration d'un point à l'autre; ainsi «les plantes des Montagnes Blanches aux États-Unis sont toutes semblables à celles du Labrador et presque semblables à celles des montagnes les plus élevées de l'Europe» [°1372]. Darwin explique ce fait par les grandes transformations des périodes glaciaires où les vivants des pays froids se répandirent en effet jusqu'au centre de l'Afrique, en sorte que, lors de la régression des glaces, les espèces vivant en plaine remontèrent vers les sommets où le climat leur convenait et où elles ont pu rester jusqu'à nos jours.
On rencontre encore des variations dans les organes, par le non-usage: perte des ailes, des cornes, des yeux, etc. «Les taupes et quelques autres rongeurs fouisseurs ont des yeux rudimentaires, quelquefois même complètement recouverts d'une pellicule et de poils... Plusieurs animaux appartenant aux classes les plus diverses, qui habitent les grottes souterraines de la Carniole et celles du Kentucky, sont aveugles. Chez quelques crabes, le pédoncule portant l'oeil est conservé, bien que l'appareil de la vision ait disparu» [°1373].
À cet exemple, se rattache un des faits les plus favorables au transformisme: les organes rudimentaires. «Il serait difficile, dit Darwin, de nommer un animal supérieur chez lequel il n'existe pas quelque partie à l'état rudimentaire. Chez les mammifères, par exemple, les mâles possèdent toujours des mamelles rudimentaires; chez les serpents, un des lobes des poumons est rudimentaire; chez les oiseaux, l'aile bâtarde n'est qu'un doigt rudimentaire, et chez quelques espèces, l'aile entière est si rudimentaire, qu'elle est inutile pour le vol. Quoi de plus curieux que la présence de dents chez les foetus de la baleine qui, adultes, n'ont pas de trace de ces organes; ou que la présence de dents qui ne percent jamais la gencive, à la mâchoire supérieure du veau avant sa naissance?» [°1374] De même, chez les plantes, dans les espèces plus différenciées, les fleurs femelles ont seules le pistil développé, mais les fleurs mâles en ont un rudiment. Parfois, ces organes devenus inutiles, disparaissent, d'où «chez certaines plantes et certains animaux, l'absence complète de parties que, d'après les lois de l'analogie, nous nous attendrions à rencontrer chez eux et qui se manifestent occasionnellement chez les individus monstrueux». Or tous ces faits s'expliquent aisément dans l'hypothèse transformiste. Ces rudiments sont comme des restes des organes parfaits qui appartenaient aux ancêtres des espèces actuelles; on peut les comparer «aux lettres qui, conservées dans l'orthographe d'un mot, bien qu'inutiles pour la prononciation, servent à en retracer l'origine et la filiation». Les partisans de la création disent ordinairement que Dieu les a créés «en vue de la symétrie ou pour compléter le plan de la nature; or ce n'est là qu'une simple répétition du fait et non une explication. C'est de plus une inconséquence, car le boa constrictor possède les rudiments d'un bassin et de membres postérieurs; si ces os ont été conservés pour compléter le plan de la nature, pourquoi ne se trouvent-ils pas chez tous les autres serpents où on n'en aperçoit pas la moindre trace?» [°1375]
2. Faits de ressemblances morphologiques. L'unité de plan de la nature est d'ailleurs un autre fait favorable à l'évolution. «N'est-il pas très remarquable que la main de l'homme faite pour saisir, la griffe de la taupe destinée à fouir la terre, la jambe du cheval, la nageoire du marsouin et l'aile de la chauve-souris soient toutes construites sur un même modèle et renferment des os semblables situés dans les mêmes positions relatives?» [°1376]. Autre exemple: la bouche des insectes. «Quoi de plus différent que la longue trompe roulée en spirale du papillon sphinx, que celle si singulièrement repliée de l'abeille ou de la punaise et que les grandes machoires d'un coléoptère? Tous ces organes cependant servant à des usages si divers sont formés par des modifications infiniment nombreuses d'une lèvre supérieure, de mandibules et de deux paires de machoires» [°1377]. Dans la plante aussi, «les sépales, les pétales, les étamines et le pistil de chaque fleur, bien qu'adaptés à des usages si différents, sont tous construits sur le même modèle» Tous ces faits suggèrent l'hypothèse d'une origine commune: «Si nous supposons, par exemple, un ancêtre reculé qu'on pourrait appeler l'archétype de tous les mammifères, de tous les oiseaux et de tous les reptiles, dont les membres avaient la forme générale actuelle, quel qu'ait pu d'ailleurs être l'usage de ces membres, nous pouvons concevoir de suite la construction homologue des membres chez tous les représentants de la classe» [°1378]. De même, à l'égard de la bouche des insectes ou pour les plantes.
Darwin ne craint pas d'appliquer la théorie aux cas les plus difficiles, comme celui de l'origine des yeux actuels si complexes, en montrant leur construction progressive suivant le même plan. «Si l'on se rappelle, dit-il, combien les formes actuelles vivantes sont peu nombreuses en comparaison de celles qui sont éteintes, il n'est plus aussi difficile d'admettre que la sélection naturelle ait pu transformer un appareil simple, consistant en un nerf optique recouvert d'un pigment et surmonté d'une membrane transparente, en un instrument optique aussi parfait que celui possédé par quelque membre que ce soit de la classe des articulés» [°1379]. Il aborde de même la question des instincts et s'efforce de résoudre l'objection tirée des insectes inféconds, comme les abeilles ouvrières, qui ne peuvent transmettre leur instinct: l'hérédité en ce cas, s'appliquerait à la famille, non à l'individu [°1380].
3. Faits d'embryogénie. La similitude de plan est surtout frappante dans les embryons; car si la loi d'hérédité fait réapparaître les différences à l'âge où elles ont été acquises par les ancêtres, il est normal que les premiers temps soient restés plus semblables. «Les embryons des mammifères, écrit von Baer [°1381], des oiseaux, des lézards, des serpents et probablement aussi ceux des tortues se ressemblent beaucoup pendant les premières phases de leur développement, tant dans leur ensemble que par le mode d'évolution des parties; cette ressemblance est même si parfaite que nous ne pouvons les distinguer que par leur grosseur. Je possède, conservés dans l'alcool, deux petits embryons dont j'ai omis d'inscrire le nom, et il me serait actuellement impossible de dire à quelle classe ils appartiennent. Ce sont peut-être des lézards, de petits oiseaux ou de très jeunes mammifères, tant est grande la similitude du mode de formation de la tête et du tronc chez ces animaux». Cette étonnante ressemblance s'explique aisément, si l'on donne à tous ces vivants, quelle que soit leur différence à l'état adulte, un ancêtre commun: leur diversité s'explique par la lutte pour la vie. Cette idée dirige aussi nos classifications; ainsi «les cirripèdes, à l'état adulte sont analogues aux coquillages», mais leurs larves «nous révèlent immédiatement qu'ils appartiennent à la grande classe des crustacés» [°1382].
Parfois l'embryon possède des organes qui n'ont plus de raison d'être actuelle. «Ainsi, le têtard de la salamandre commune, comme le fait remarquer G. H. Lewes, a des branchies et passe sa vie dans l'eau; mais la Salamandra atra qui vit sur les hauteurs dans les montagnes, fait ses petits tout formés. Cet animal ne vit jamais dans l'eau. Cependant, si on ouvre une femelle pleine, on y trouve des têtards pourvus de branchies admirablement ramifiées et qui, mis dans l'eau, nagent comme les têtards de la salamandre aquatique. Cette organisation aquatique n'a évidemment aucun rapport avec la vie future de l'animal; elle n'est pas davantage adaptée à des conditions embryonnaires; elle se rattache donc uniquement à des adaptations ancestrales et répète une des phases du développement qu'ont parcouru les formes anciennes dont elle descend» [°1383]. Ces faits ont suggéré la loi que «l'être supérieur parcourt, dans sa vie embryonnaire, les étapes mêmes que les espèces ont parcourues dans l'évolution réelle pour arriver jusqu'à lui».
Enfin, les métamorphoses bien connues des insectes témoignent de la grande plasticité de l'organisme vivant, telle que la conçoit l'évolution.
D) Conclusion et Influence.
§477). Parce que le transformisme de Darwin se présente comme une hypothèse scientifique explicative des faits, on ne peut la rejeter à priori, mais on doit en soumettre la valeur au contrôle de l'induction basée sur l'expérience.
À ce point de vue, il faut distinguer:
1) L'évolutionisme qui élargit la théorie en commençant à la nébuleuse primitive pour aboutir à l'homme par un progrès continu. On en montre aisément l'absurdité, s'il veut expliquer le plus par le moins, la vie par la matière, l'esprit par le corps, etc.; on l'appelle «monisme» en tant qu'il exclut Dieu et la création en ramenant toute réalité à la matière [°1384].
2) Le transformisme qui limite l'évolution aux seuls vivants et, au sens strict, en excluant l'homme à cause de son âme immortelle; et il peut être, soit universel, s'il enseigne le passage d'une cellule primitive jusqu'au corps de l'homme, soit mitigé s'il se restreint aux vivants d'un seul règne.
Or, a) aucune forme de transformisme ne peut dispenser d'admettre la création, parce que, fût-il vrai, le transformisme explique seulement l'origine historique des vivants; mais il reste toujours nécessaire d'expliquer l'existence actuelle de ces êtres (contingents et vivants imparfaits) par Dieu, source parfaite de vie.
b) Le transformisme mitigé ne s'oppose à priori ni à la Foi, ni à la philosophie scolastique ou thomiste qui pourrait sans se renier lui adapter son concept d'espèce [°1385]; même le transformisme universel est acceptable à condition de sauvegarder les exigences du principe de raison suffisante, en recourant, par exemple, aux lois de la divine Providence comme le faisait saint Augustin [°1386].
c) Cependant, l'hypothèse darwinienne est loin d'être démontrée, car plusieurs des faits invoqués sont contestables: ainsi des savants, comme Vialleton [°1387] et Driesch [°1388] ont montré la fausseté de la loi d'embryogénie. D'autres faits d'ailleurs (comme l'infécondité des hybrides) lui sont opposés et ceux qui lui sont favorables peuvent s'interpréter par d'autres théories.
§478). En fait, le darwinisme partagea au XIXe siècle le succès du positivisme, parce que, lui aussi, il se présentait comme une conséquence directe des sciences d'observation; il permettait, croyait-on, d'interpréter la vie «positivement» selon les principes du mécanisme, sans recourir à aucune explication «surnaturelle»: sans les causes finales émanant des créatures et sans l'acte créateur. Darwin admettait encore la création, mais à l'origine seulement et non plus pour l'âme humaine dont la raison devenait un instinct animal perfectionné.
Ses disciples en grand nombre allèrent jusqu'au monisme. Le principal théoricien fut l'allemand Ernst HAECKEL [b111] (1834-1919) dans son ouvrage: Les Énigmes de l'univers. Pour lui, le seul être nécessaire est la matière éternelle, et l'origine de tout vivant, y compris l'homme, est dans la «monère», composé spontané d'azote, d'hydrogène, d'oxygène et de carbone. La monère, par une première condensation, devient le nucleus, et par des transformations successives, atteint l'anthropopithèque et enfin l'homme. Haeckel compte 22 intermédiaires qu'il décrit d'après les fossiles, mais en modifiant quelque peu la forme de plusieurs et en comblant les lacunes au moyen de types imaginaires supposés réels.
Les matérialistes comme L. BUCHNER (1824-1899) et VOGT (1817-1895) en Allemagne; - Félix LE DANTEC (1869-1917) en France; - MOLESCHOTT (1822-1893) en Hollande, etc., prolongèrent ce mouvement jusqu'à nos jours.
Mais ce fut surtout en Angleterre que le darwinisme fit école; nous en indiquerons les principaux défenseurs [§482] après avoir montré comment il fut intégré par H. SPENCER dans une synthèse beaucoup plus large.
2. - La synthèse d'Herbert Spencer (1820-1903).
b112) Bibliographie spéciale (Herbert Spencer)
§479). Herbert Spencer, fils d'un instituteur anglais, se prépara d'abord à la carrière d'ingénieur et ses premières études portèrent sur des sujets politiques et économiques. Mais ses goûts l'entraînaient irrésistiblement vers les généralisations philosophiques; de 1852 à 1857, il publia divers Essais et surtout une première édition de ses Principes de Psychologie où déjà se faisait jour la grande idée de l'évolution [°1389]. Mais c'est en 1860 qu'il conçut et fit connaître par un prospectus le plan d'un vaste ouvrage de synthèse où il s'est donné pour tâche de rassembler en un système cohérent toutes les productions scientifiques de son temps, en les harmonisant avec les thèses philosophiques et religieuses régnantes, dans la mesure où il les jugeait légitimes. Surmontant les fatigues d'une santé précaire, il sut réaliser ce dessein en publiant la série de ses Principes, depuis les Premiers Principes parus en 1862 jusqu'aux Principes de Morale parus en 1892 en passant par les Principes de biologie, de psychologie et de sociologie. Il y ajouta divers Essais sur la Classification des sciences (1864), l'Éducation (1861), etc. et une Autobiographie.
Malgré la complexité d'une telle oeuvre, et bien que plusieurs détails aient varié en cours d'exposition, on y constate une fermeté remarquable sur les principes fondamentaux d'interprétation. Esprit essentiellement synthétique, doué d'une grande puissance d'assimilation, H. Spencer avoue «qu'il lui a toujours été impossible de lire un livre qui partait d'un point de vue étranger au sien»; chez lui, tous les détails nouveaux se rangeaient dans un système unique. Or l'idée centrale de ce système est celle de l'ÉVOLUTION, qu'on peut formuler en ce principe fondamental:
Tout le connaissable s'explique par l'évolution, et celle-ci, en s'appliquant à la métaphysique et à la religion, nous permet de prouver l'existence de l'Inconnaissable.
Spencer, il faut le noter dès l'abord, accepte pleinement les principes fondamentaux du positivisme [§471]; le connaissable, pour lui, c'est uniquement le relatif, l'ensemble des phénomènes ou faits d'expérience dont il faut établir les lois. Mais plus hardi qu'A. Comte, il construit une synthèse objective, unifiée par une loi physique et il lui soumet tous les phénomènes scientifiques, sans exclure ceux de la conscience [°1390]. Bien plus, il estime que l'ensemble de ces connaissances positives nous conduit irrésistiblement, par delà le relatif, jusqu'à l'affirmation de l'Absolu; et bien que l'essence de celui-ci nous reste inaccessible, cette thèse de l'Inconnaissable est le vrai couronnement de la synthèse spencérienne. Celle-ci se développe donc en cinq étapes:
1. La loi universelle de l'Évolution.
2. L'Évolution physique et biologique.
3. L'Évolution psychologique.
4. L'Évolution sociale et morale.
5. L'Évolution métaphysique et religieuse: l'INCONNAISSABLE.
A) La loi universelle de l'Évolution.
§480.1). H. Spencer établit d'abord, en invoquant l'opinion générale des penseurs, que la philosophie se caractérise, non point par son objet, car elle porte, comme toute connaissance, soit vulgaire, soit scientifique, sur les faits d'observation et leurs lois; mais par la façon plus générale, plus synthétique d'atteindre cet objet. «La connaissance de l'espèce la plus humble, écrit-il, est le savoir non unifié; la science, le savoir partiellement unifié ; la philosophie, le savoir complètement unifié» [°1391].
Il semble difficile à première vue, de ramener ainsi à l'unité l'immense complexité des faits, en indiquant l'unique loi dont chacun ne serait qu'une manifestation. Pour y parvenir, H. Spencer commence par déterminer les éléments fondamentaux de cette synthèse; et, fidèle au mécanisme dont nous avons vu la domination s'étendre de plus en plus depuis Descartes et Newton, il se propose de tout reconstruire avec deux éléments: la matière et le mouvement La matière apparaît comme une masse résistante douée d'étendue; le mouvement se manifeste en parcourant un certain espace pendant un certain temps [°1392] et synthétise ainsi ces deux notions fondamentales en sciences.
L'existence de ces éléments est régie par des lois tout à fait générales, s'appliquant à tous les domaines et pour cela, relevant de la philosophie. Les principales sont: la loi de l'indestructibilité ou de la conservation de la matière, constatée en tous les faits, depuis que Lavoisier a introduit la balance dans l'observation des changements corporels; la loi de la continuité du mouvement, autre aspect de l'inertie de la matière, puisqu'elle suppose le mouvement toujours égal à lui-même; d'où plusieurs lois secondaires, comme celle de la transformation des énergies en d'autres équivalentes, chacune de ces énergies (électricité, chaleur, son, lumière, etc.), n'étant que du mouvement transformé; la loi du rythme selon laquelle un mouvement se mue périodiquement en un mouvement antagoniste. Mais surtout, ces diverses lois se déduisent toutes d'une seule, qui est le principe suprême de la synthèse: la loi de la conservation de l'énergie que Spencer appelle loi de la persistance de la force [°1393]. On peut considérer en effet que la force [°1394] se manifeste d'une manière statique dans la matière résistante; et d'une façon dynamique dans le mouvement et les diverses énergies en lesquelles il se transforme. De la sorte, l'indestructibilité de la matière, comme la continuité du mouvement et les lois qui en dérivent ne sont que divers aspects de la loi de persistance de la force; mais celle-ci est un postulat fondamental, absolument indémontrable, parce qu'il est présupposé dans toutes les autres démonstrations scientifiques.
Cependant, avec cette loi suprême, nous n'avons pas encore l'idée unificatrice que nous cherchons, car «constater les lois des facteurs, ce n'est pas constater la loi de leur coopération. La question n'est pas de savoir comment tel ou tel facteur, matière, mouvement, force, se comporte... Ce qu'il s'agit d'exprimer, c'est le produit combiné de tous les facteurs sous tous ses aspects» [°1395]; c'est, en d'autres termes, une loi expliquant la synthèse de tous les événements sans exception. Cette grande loi est celle de l'évolution, avec le mouvement antagoniste qui la suit nécessairement selon la loi du rythme: la dissolution.
D'une façon générale, l'évolution suppose un mouvement de synthèse, une intégration de matière, allant du simple au composé, tandis que la dissolution implique le mouvement inverse d'analyse. De plus, de nombreux faits montrent que la concentration s'accompagne de perte de mouvement externe ou surtout interne, tandis que toute dissolution entraîne une accumulation de mouvement sous une forme quelconque; d'où la définition générale: «Nous entendrons par dissolution... l'absorption de mouvement et la désintégration de matière; et nous appellerons évolution l'opération inverse, qui est toujours une intégration de matière et une dissipation de mouvement» [°1396].
Mais tandis que la dissolution suit toujours une marche assez simple, il n'en est pas de même pour l'évolution. À côté de l'évolution simple, formée des deux seuls éléments qu'on vient de dire, il y a l'évolution composée où la redistribution de matière qui forme le composé s'accompagne de plusieurs caractères secondaires ayant valeur de lois. Les faits nous obligent, dit Spencer, à préciser de trois façons le sens de l'évolution:
a) Elle s'opère par consolidation, allant d'un état moins cohérent à une plus grande cohérence; par exemple, les astres provenant du milieu inconsistant de la nébuleuse acquièrent de la cohésion; les organes en se formant se solidifient, les os se soudent et se renforcent, etc. b) Elle s'opère par différenciation, allant de l'homogène à l'hétérogène; cette multiformité croissante accompagne partout le progrès, surtout dans les vivants: «L'histoire d'une plante et celle d'un animal, en nous racontant comment leur volume s'accroît, nous raconte aussi comment leurs parties deviennent en même temps plus différentes» [°1397] en passant de la cellule primitive à l'organisme. c) Elle s'opère par détermination, allant de l'indéfini au défini: il se fait un progrès de la confusion à l'ordre, d'un arrangement indéterminé à un déterminé [°1398]. Car la dissolution peut aussi augmenter l'hétérogénéité: un germe morbide introduit plus de variété dans l'activité organique, mais en le désorganisant; l'évolution s'en distingue, parce qu'elle tend à plus d'ordre et d'unité. On le constate (comme pour les deux autres caractères) dans toute la série des faits, dans la formation des mondes, dans les organismes vivants, dans l'ordre psychologique et social; ainsi, les premiers hommes «avaient des outils de silex qui manquaient totalement de précision» en comparaison des machines de l'industrie moderne [°1399].
Enfin, dans l'évolution composée, le changement ne se dissipe pas tout entier et la partie conservée tend aussi à devenir plus ferme, plus hétérogène et plus ordonnée; d'où la formule générale:
L'évolution est une intégration de matière accompagnée d'une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'une homogénéité indéfinie, incohérente à une hétérogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue [°1400].
Telle est la loi qui, selon H. Spencer, synthétise tous les phénomènes connaissables, depuis ceux de la nébuleuse primitive, jusqu'aux faits sociaux de l'homme le plus civilisé.
Mais le sommet de l'organisation n'est pas la dernière étape; la dissolution qui, par moment et par endroit, accompagne constamment le progrès, prendra un jour le dessus; car le mouvement et les diverses formes d'énergie, en se dissipant toujours, finiront par constituer un état d'universel équilibre qui sera aussi la mort universelle. Ce retour à l'inconsistance primitive doit-il être définitif? Spencer avoue que cette question est scientifiquement insoluble; l'affirmative est une hypothèse plausible; mais on peut aussi admettre qu'au delà des mondes accessibles à nos sciences actuelles, il se trouve des réserves d'énergie pour ainsi dire infinies [°1401], en sorte que, sous leur influence, l'univers revenu à l'état de nébuleuse reprendrait son essor vers l'organisation. Nous arriverions ainsi à un rythme immense d'évolutions et de dissolutions dont la durée défie tout calcul et dont la succession n'aurait ni début ni fin: Telle était déjà la vision du monde conçue par les Stoïciens [°1402], à laquelle revient comme d'instinct toute synthèse fondée sur le mécanisme.
Reste un dernier effort pour achever cette synthèse. La loi d'évolution, avec ses divers aspects, est une formule inductive assez complexe. H. Spencer en a rattaché tous les éléments par déduction à l'unique loi absolument première: la loi de la conservation de l'énergie. Si l'on admet en effet dans l'univers une quantité invariable de force [°1403], il est nécessaire que s'ensuive l'évolution composée telle qu'on l'a décrite, parce que les parties de la masse homogène exposées diversement à une même force réagiront différemment, en sorte qu'une seule cause produira une multitude d'effets (un même choc produira du mouvement, de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, etc.), ce qui entraîne de l'hétérogénéité croissante; tandis que, sous l'action de ces forces, les parties semblables doivent s'agglomérer, d'où l'apparition d'un ordre mieux défini. Et d'autre part, la dissolution finale découle avec la même nécessité de cette même loi; car les forces ne produisent l'évolution qu'en se heurtant pour s'équilibrer, la plus forte cédant en partie à la plus faible; et puisque leur quantité est invariable, on ne peut qu'obtenir l'universel nivellement qui est aussi la dispersion de la nébuleuse. Tout s'explique donc par la «persistance de la force» qui s'épanouit dans la grande loi de l'évolution.
Cette vue a toute la beauté d'une synthèse vraiment unifiée, et toute la fragilité du pur mécanisme dont nous avons montré les faiblesses en philosophie [§21]. Au seul point de vue des énergies physiques, le principe de l'«équivalence des forces» est sans doute une vérité d'expérience pour la science moderne qui, par abstraction, ne considère que l'aspect quantitatif et mesurable des phénomènes; mais en saine philosophie, il est indéfendable. Au point de vue qualitatif, des réalités comme le mouvement, la chaleur, la lumière, l'électricité, etc. ne sont nullement équivalentes; et ce point de vue qualitatif qui est celui d'Aristote et de saint Thomas, est le seul admissible pour une interprétation totale du réel, conforme au bon sens [PDP §313]. Mais avant d'apprécier plus complètement la synthèse spencérienne, il convient de la suivre en ses diverses applications.
B) Évolution physique et biologique.
§480.2). H. Spencer n'a pas appliqué spécialement son principe fondamental à la nature inorganique: «J'ai jugé convenable, écrit-il, de ne pas traiter ce grand sujet, d'abord parce que, même en le supprimant, mon plan est trop vaste; et ensuite, parce que l'explication de la nature organique d'après la méthode que je propose est bien plus importante» [°1404]; il y a cependant puisé de nombreux exemples pour illustrer ses thèses générales, montrant comment il concevait la genèse des mondes selon l'hypothèse de Laplace et comment les faits d'ordre géologique, physique et chimique pouvaient s'organiser suivant la loi d'évolution.
En biologie, il s'est assimilé, en les intégrant dans un ensemble plus vaste, les thèses transformistes de Darwin. Il utilise à son profit la masse impressionnante de faits accumulés par son sagace contemporain; car il montre aisément dans les faits d'embryogénie, de similitude morphologique, etc., la réalisation de la loi d'évolution avec ses trois aspects: passage de l'homogène à l'hétérogène, avec consolidation de l'ensemble et détermination d'un ordre meilleur. Il reste d'ailleurs fidèle à l'esprit mécaniste des sciences modernes et, plus explicitement que Darwin, il ramène les progrès de l'organisation biologique et de la différenciation des espèces à une transformation de forces mécaniques. Ainsi, la loi fondamentale darwinienne de la persistance du plus apte par la sélection naturelle et la lutte pour la vie, devient une illustration de la loi mécanique de «la ségrégation des parties semblables dans une masse soumise à une force quelconque». Si par exemple, on jette au vent un mélange de corpuscules variés, les plus gros tombent ensemble et les plus légers sont dispersés; ainsi en est-il pour les individus d'une espèce soumis aux forces de la lutte pour la vie: les semblables ou les plus forts se rassemblent et résistent mieux à la dispersion; ils persistent donc, et les plus faibles disparaissent. De même, Spencer conçoit la vie comme une synthèse de forces plus riches, mieux ordonnées certes, mais de même ordre que les forces chimiques: «La vie, dit-il, peut se définir, une adaptation continuelle des relations internes aux relations externes» [°1405]. Ce sont deux systèmes de forces: celui du milieu et celui des opérations vitales qui s'influencent inévitablement et se conservent en équilibre mobile.
C) Évolution psychologique.
§480.3). C'est aussi par étapes insensibles que le progrès s'élève au monde de la conscience, si bien qu'il est pratiquement impossible d'indiquer la ligne de démarcation entre le physiologique et le psychologique; tout porte à considérer le second comme la transformation du premier. «Quoiqu'il nous soit encore impossible, écrit Spencer, de prouver que l'état de conscience et l'action nerveuse sont les faces internes et externes du même changement, cependant cette hypothèse s'accorde avec tous les faits observés et... nous n'avons d'autre vérification possible que celle qui résulte d'un accord complet entre nos expériences» [°1406].
Cependant, la différentiation produite par l'évolution permet aussi de caractériser le groupe des phénomènes de l'âme. Spencer résout ici une double série de problèmes: les uns de psychologie expérimentale, concernant la classification et les lois des faits de conscience; les autres, de critique, concernant l'origine des notions premières et la valeur de nos sciences.
1. Problèmes de psychologie expérimentale. Pour classer nos activités psychologiques, Spencer en expose la genèse: «C'est, dit Ribot, le premier essai vraiment scientifique d'une histoire des phases diverses que parcourt l'évolution de la vie mentale» [°1407]. Appliquant la définition générale de la vie, il montre partout «un ajustement continu des rapports internes aux rapports externes». Au plus bas degré, le milieu est simple, comme celui où vit «la gregarina, animal monocellulaire qui habite les intestins de certains insectes et est baigné par le fluide nutritif qu'il assimile» [°1408] et la correspondance du vivant à ce milieu est directe et homogène. Mais à mesure que les influences externes se compliquent, l'adaptation se diversifie (hétérogénéité): elle s'étend dans l'espace au moyen des sens externes, et, chez l'homme, de la vie intellectuelle [°1409]; elle se prolonge dans le temps, grâce à la faculté de prévoir, assez courte chez les sauvages, très développée chez les civilisés; en même temps, elle gagne en précision et en richesse, tout en se concentrant en organismes bien ordonnés, pour constituer enfin les systèmes scientifiques et sociaux. C'est donc, selon Spencer, un enrichissement successif et insensible qui permet de ramener les formes les plus hautes de la vie intellectuelle à la définition de toute vie: un équilibre de forces internes et externes qui sont finalement d'ordre mécanique; nos classifications courantes distinguant l'instinct, la raison, la mémoire, etc. sont superficielles et recouvrent une identité foncière.
Cependant, le progrès de l'organisation parcourt diverses étapes qui suggèrent d'elles-mêmes une classification. D'abord, les phénomènes vitaux d'ordre physique ou conscient forment deux classes «nettement distinguées par ceci, dit Spencer: l'une des deux classes renferme des changements à la fois simultanés et successifs; l'autre, seulement des changements successifs. Tandis que les phénomènes qui sont l'objet de la physiologie se produisent sous la forme d'un nombre immense de séries différentes liées ensemble, les phénomènes qui sont l'objet de la psychologie au contraire ne se produisent que sous la forme d'une simple série» [°1410].
Parfois sans doute, les faits de conscience sont simultanés, mais, d'une façon générale, leur caractère propre est de se succéder uniquement dans le temps, tandis que la vie physiologique s'étale aussi dans l'espace. La loi fondamentale de cette succession est l'association que Spencer formule ainsi: «La force de la tendance qu'a l'antécédent d'un changement psychique à être suivi par son conséquent est proportionnée à la persistance de l'union entre les objets externes qu'il représente» [°1411].
La première manifestation de la vie psychologique est l'instinct qui lui-même plonge ses racines dans la physiologie; car Spencer le définit: «un acte réflexe composé». À une excitation élémentaire, le système nerveux répond en s'adaptant par un simple réflexe; en montant dans l'organisation des vivants, le milieu étant plus complexe, l'adaptation vitale devient la «série des actes instinctifs», formée, selon la loi d'évolution, par une intégration ordonnée et complexe de réflexes simples.
L'instinct en s'enrichissant, engendre à son tour la mémoire; car le souvenir n'est, selon Spencer, qu'un commencement d'excitation nerveuse. Par exemple, «se rappeler la couleur rouge, c'est être à un faible degré dans cet état psychique que la présentation de la couleur rouge produit. Se rappeler un mouvement fait avec les bras, c'est sentir à un faible degré la répétition de ces états internes qui accompagnent le mouvement; c'est un commencement d'excitation de tous ces nerfs dont une excitation plus forte a été éprouvée durant le mouvement» [°1412]. Lorsque l'instinct supérieur a organisé un grand nombre de mouvements, plusieurs parmi ceux-ci ne peuvent s'extérioriser et restent à l'état de tendance: ils se transforment en souvenirs, prêts à reparaître dès que l'adaptation le demandera. Bref, la mémoire est une accumulation d'expériences qui, grossie par l'hérédité, devient une source de progrès constant en permettant une adaptation de plus en plus large, riche et précise avec l'extérieur.
Ainsi, de la mémoire, naît peu à peu la raison. La pensée en effet, comme toute vie, est une adaptation; connaître, c'est toujours rapporter un objet nouveau à un autre déjà connu [°1413], en saisissant à la fois les différences qui les opposent et les similitudes qui les rassemblent. Si, par exemple, passant près d'un champ, on entend un bruit insolite et que, tournant la tête, on voie une volée de perdrix, le bruit est aussitôt «expliqué» dans notre raison, parce que nous pouvons en donner la «cause», c'est-à-dire: nous pouvons aisément classer ce cas particulier parmi les phénomènes appelés «vol d'oiseaux» [°1414]. Or cette opération de classement est, dit Spencer, le fruit des expériences accumulées par la mémoire; chez les animaux et les enfants, elle se contente de passer d'un fait à un autre fait; mais avec le progrès de la race humaine et de la vie sociale, elle a produit les grands systèmes scientifiques, aussi riches que bien ordonnés, oeuvre propre de la raison.
Parallèlement au progrès de la connaissance, se développe l'aspect affectif, qui achève l'oeuvre vitale d'adaptation commencée par la pensée. Le sentiment le plus simple est le désir qui accompagne l'instinct comme une tendance à s'emparer de l'objet externe. Pour répondre à des situations plus complexes, les sentiments simples forment des groupes; les groupes s'associent et engendrent les multiples nuances de la vie sentimentale [°1415]. Quand la complexité devient si grande que l'adaptation n'est plus automatique, mais que, dans la foule des mouvements qui surgissent pour répondre à l'excitation, plusieurs groupes antagonistes se contrebalancent, on appelle cet état d'âme la délibération; et quand l'impulsion la plus forte se réalise, on parle de décision volontaire. Cette interprétation exclut évidemment la liberté: celle-ci, dit Spencer, est une illusion due à ce que nous considérons notre «moi» comme distinct du groupe de phénomènes qui le constitue à chaque moment [°1416].
À un autre point de vue, partant de la connaissance la plus parfaite, Spencer en indique les principaux degrés descendants. Au sommet, il place le raisonnement quantitatif composé, tel qu'on le trouve dans les plus hautes généralisations de la science mathématique et leurs applications à l'industrie; ce sera, par exemple, l'acte de l'ingénieur qui, ayant déterminé les éléments d'un pont en fer, établit par le calcul ceux d'un pont de portée double. En descendant, nous trouvons ce même raisonnement à l'état simple, puis le raisonnement qualitatif, où l'identité des mesures est remplacée par la similitude des perfections; ce dernier, à l'état imparfait, devient une induction fondée sur de pures analogies. Dans tous ces raisonnements, l'esprit accomplit une classification de rapports; plus bas, la perception est une classification d'attributs, car elle suppose plusieurs sensations simples portant sur les qualités premières ou secondes des corps et elle en forme la synthèse en les classant par association autour d'une propriété centrale [°1417]. À la base, viennent enfin les perceptions les plus simples qui se ramènent à celle de la résistance. Ceci nous conduit à la deuxième série de problèmes.
2. Problèmes critiques: valeur des notions fondamentales et des sciences. Tous les phénomènes connaissables, selon Spencer, s'expliquent par deux seuls éléments: la matière et le mouvement, qui se déploient en une merveilleuse diversité selon la loi d'évolution; et eux-mêmes se ramènent à un seul: la force qui, sous sa double forme statique (matière) et dynamique (énergie) persiste indéfectiblement. Mais que vaut notre perception de cet élément fondamental?
Spencer estime d'abord que notre connaissance ne peut saisir la réalité extérieure telle qu'elle est en elle-même; il rejette ce qu'il appelle le «réalisme naïf» des anciens. Non seulement la chose en soi nous échappe [°1418], mais les phénomènes dont la science établit les lois ne sont pas nécessairement en eux-mêmes tels que nous les voyons en notre conscience: SPENCER proclame la «relativité de notre connaissance». Il adopte sur ce point les conclusions de Hamilton et de Mansel en les corroborant de ses propres réflexions. Si la connaissance a pour but d'adapter nos réactions internes aux influences externes, il suffit qu'elle nous apprenne qu'à telle relation externe répond nécessairement telle relation interne; par exemple, pour nous préserver d'une brûlure, il suffit de savoir qu'à la perception d'une flamme suivie de contact, correspond nécessairement en nous la sensation douloureuse qui accompagne la destruction des tissus; et il est inutile pour nous adapter au milieu, que la flamme soit bien comme nous la voyons. Ainsi, la perception fondamentale de force ou résistance a pour contenu l'expérience intime de notre effort musculaire; comme nous constatons qu'en soulevant un corps nous dépensons une certaine énergie musculaire, nous concluons qu'il y a hors de nous une force égale qui lui fait équilibre, et nous la supposons de même nature que notre énergie interne; mais rien ne garantit la vérité de cette hypothèse. Au contraire, la réflexion la condamne, car elle suppose implicitement que tous les corps sont doués de conscience, ce qui n'est guère intelligible. Ainsi, toute notre connaissance est relative, c'est-à-dire qu'elle a uniquement pour objet des relations: celles qui relient notre vie consciente à l'extérieur inconnu en soi; celles qui relient entre elles ces «choses en soi» inconnues. Ces relations sont toujours limitées et précises, car elles supposent des éléments mesurables; et elles sont la «condition» [°1419] indispensable de toute connaissance scientifique, puisque «penser», c'est rapporter un nouvel objet à une classe déjà connue.
Ce relativisme foncier de nos sciences n'implique pas cependant l'idéalisme. Spencer lui préfère le réalisme, pour deux raisons: d'abord, une raison négative qu'il appelle «argument de priorité». «Supposé, dit-il, que le réalisme ne fût pas suffisamment établi, encore faudrait-il le préférer à l'idéalisme, car il est impossible de formuler ce dernier, à fortiori de le prouver sans présupposer à chaque pas le réalisme et prendre appui sur lui [°1420]; les chances présumées d'erreur du réalisme se retrouvent donc, mais décuplées, dans la conception idéaliste». Puis, d'une façon positive, il montre que l'objet des sciences, par sa relativité même, exige une réalité absolue dont il est la manifestation [°1421].
Enfin, la théorie de l'évolution permet de concilier plus complètement le relativisme et le réalisme de notre connaissance, en interprétant la doctrine kantienne des formes à priori de façon à sauvegarder les droits de l'empirisme, cher à l'école anglaise. Spencer montre d'abord que l'espace et le temps ne sont pas, comme le voulait Kant, des formes innées et primitives, mais le fruit de l'abstraction travaillant sur l'expérience. Ainsi, quand notre perception primitive de résistance nous manifeste plusieurs points simultanés, nous formons l'idée d'étendue; il suffit ensuite, par abstraction, de considérer cette étendue comme vide, mais capable de contenir des points résistants, pour obtenir l'idée d'espace. Si les points résistants sont successifs, ils engendrent l'idée de mouvement et le même effort d'abstraction donne la notion de temps. L'espace et le temps dérivent donc de l'expérience.
Cependant, notre perception, selon Spencer, est douée de deux formes à priori plus profondes: celles de ressemblance et de différence. L'acte de penser en effet consistant à rapporter un nouvel objet à une classe déjà connue, serait impossible, si l'on ne constatait entre les deux objets une différence qui les distingue et une ressemblance qui permet de les classer ensemble: il y a là deux conditions nécessairement présupposées à toute pensée, et donc à priori, déposées en nous par la nature. D'ailleurs, ces conditions, à priori pour notre pensée actuelle, sont aussi un résultat de l'expérience; car, selon la loi d'évolution, elles ont été formées et imprimées peu à peu dans le cerveau humain par les efforts patients des générations passées. Elles sont donc le fruit d'une expérience accumulée, qui consistait, au début, en une réponse directe de la conscience à son milieu, et qui s'est organisée progressivement en raisonnements et systèmes scientifiques, réponse indirecte, plus riche et plus efficace à un milieu plus large et plus complexe.
Nous aboutissons ainsi, selon l'expression de Spencer, à un réalisme transfiguré - nos perceptions et nos sciences ont un réel rapport avec les phénomènes organisés hors de nous, puisqu'elles en viennent et s'y adaptent; mais ce rapport est comparable à celui que possède une figure en perspective avec son modèle. L'un n'exprime pas l'autre tel qu'il est, mais chacun de ses éléments correspond aux divers éléments de l'autre. C'est pourquoi la vérité se définit: «la correspondance exacte des relations subjectives avec les relations objectives» [°1422].
Dans ces limites, Spencer défend efficacement l'infaillible vérité de nos sciences en donnant comme critère suprême l'inconcevabilité de la contradictoire. Lorsque nous lions dans le jugement un sujet à un attribut, nous parlons de certitude, si la liaison est indissoluble et qu'elle résiste à tous nos efforts pour la briser. Si nous disons, par exemple: «L'oiseau est brun», il est aisé de penser qu'il est noir: cette proposition n'est que douteuse. Si nous disons, «La glace est froide», il est plus difficile de substituer l'affirmation: «Elle est chaude»; cependant, «si je songe à une température de congélation de l'eau qui serait supérieure à la température du sang dans l'organisme, je parviens à briser l'association des états de conscience exprimés par les mots: glace, froide et à la remplacer par l'association: glace, chaude» [°1423]. L'impuissance à penser «La glace est chaude» n'est donc que relative. Au contraire, si je dis: «Tout triangle a trois angles», l'impossibilité de briser l'association est absolue; tous nos efforts échouent. Nous avons alors une certitude qui est la pleine vérité. Or, cette inconcevabilité n'est pas seulement pour Spencer une impuissance subjective, car la cause en est «dans son désaccord avec toutes nos observations personnelles et avec les résultats uniformes et permanents déposés par les expériences du passé dans notre organisation cérébrale» [°1424]. En s'appuyant ainsi sur l'expérience, ce critère revient à celui de l'«évidence objective» et par conséquent, justifie pleinement l'infaillible vérité.
D) Évolution morale et sociale.
§480.4). En l'absence de libre arbitre, la notion de morale doit perdre sa signification traditionnelle; il ne s'agit plus d'une science pratique présentant à la liberté humaine un code de lois obligatoires, en sorte que leur observance mérite la récompense, et leur violation, le châtiment [°1425]. Spencer, il est vrai, usant du langage habituel, parle d'une «règle qui puisse bien diriger notre conduite» [°1426]; mais cette règle n'est rien d'autre, pour lui, que l'épanouissement nécessaire de la loi d'évolution, et l'on pourrait définir sa morale: «la déduction des formes de plus en plus parfaites que doit prendre nécessairement l'action humaine, individuelle et sociale, soumise à la loi fondamentale de l'évolution».
La vie humaine, en s'adaptant, comme toute vie, à son milieu, poursuit son bien; celui-ci est donc ce qui nous est utile. De plus, comme le montre l'expérience, nous y trouvons le bonheur qui, est d'abord plaisir sensible avant de devenir satisfaction supérieure du penseur ou du citoyen. En ce sens, la morale spencérienne peut se dire utilitariste ou même hédoniste. Mais Spencer, comme A. Comte, reconnaît dans l'homme, à côté des tendances égoïstes, une disposition à l'altruisme, fondement de la vie sociale; et, conformément à l'évolution, il affirme lui aussi que les tendances altruistes sont destinées à prédominer de plus en plus. En progressant, l'humanité passe «de l'uniformité confuse et de la promiscuité des commencements à la variété harmonieuse des individualités. De même que de la nébuleuse primitive sont sorties d'innombrables étoiles distinctes, de même, de la masse informe des tribus sauvages ont émergé les individus des sociétés civilisées» [°1427]. Chaque homme gagne ainsi une personnalité de plus en plus riche et puissante. Mais en même temps qu'il se spécialise comme partie, il s'harmonise mieux au «tout» social, et cette adaptation, source de sa perfection, fait aussi son bonheur et sa moralité. Au terme de ce progrès, la conduite droite sera la seule naturelle. «Les actions auxquelles l'homme se soumet aujourd'hui avec répugnance et uniquement parce qu'elles lui sont présentées comme obligatoires, il les accomplira sans effort et avec plaisir; de même que celles qu'il évite par sentiment du devoir, et quoiqu'il lui en coûte, il s'en abstiendra parce qu'elles lui seront désagréables» [°1428]. Chacun trouvera sa joie dans le dévouement aux autres, et ce sera la béatitude: béatitude terrestre, fruit nécessaire du progrès et de la loi d'évolution.
En attendant, l'humanité actuelle est seulement en marche vers l'idéal, ce qui explique les déficiences de sa moralité; il faut attendre que l'hérédité incorpore peu à peu à notre structure organique les sentiments généreux et les tendances altruistes où se concrétise le bien moral. Les premières générations humaines ont aidé spontanément ce progrès en imaginant les systèmes religieux où les dieux, par leurs lois autorisées et leurs sanctions redoutables, réprimaient l'égoïsme encore puissant; tandis que l'éducation des parents et les moeurs publiques transformaient peu à peu cette vie plus haute en habitude agréable: pour les adeptes de la doctrine évolutioniste, ces secours deviennent caducs et doivent être remplacés par les influences et les sanctions sociales, et aussi par ce que Spencer appelle des «intuitions morales», c'est-à-dire par les réflexions philosophiques qui nous habituent à saisir le vrai sens de notre destinée et nous persuadent que notre bonheur est dans l'accomplissement du bien, épanouissement plénier de notre nature.
Dans cette théorie, le progrès social est parallèle au progrès moral. Spencer a montré en détails comment l'humanité sortie peu à peu du monde animal, selon les lois darwiniennes, s'est élevée progressivement vers la civilisation, jusqu'au niveau de la société anglaise de son temps, où l'on constate en tous les domaines (langue, sciences, arts, politique, industrie, etc.) une très riche hétérogénéité unie à une délimitation nette des fonctions, une harmonie parfaite et une réelle stabilité de l'ordre social. Le meilleur gouvernement, à son avis, est le système libéral où chaque individu peut déployer pleinement sa personnalité et s'unir librement aux autres pour obtenir les buts particuliers de la vie: progrès économique, moral, religieux, artistique. etc.; en sorte que l'État et l'autorité se restreignent de plus en plus au rôle de protéger les droits de chacun et de refréner par des sanctions efficaces es désordres et les injustices.
Pour montrer que la même loi d'évolution règle la vie sociale, comme elle réglait les étapes inférieures de la vie corporelle, Spencer développe la comparaison entre la société et l'organisme vivant. Il indique quatre principales ressemblances: 1) Tous deux commencent par être de petits agrégats; leur masse augmente, et ils peuvent même devenir cent fois ce qu'ils étaient à l'origine. - 2) Leur structure est si simple d'abord qu'un peut dire qu'ils n'en ont pas; mais dans le cours de leur développement, la complexité de structure croît généralement. - 3) À l'origine, la dépendance mutuelle des parties existe à peine; mais elle devient finalement si grande que l'activité et la vie de chaque partie ne sont possibles que par l'activité et la vie des autres. - 4) La vie du corps est beaucoup plus longue que celle des éléments qui constituent le corps; et l'organisme total survit à la disparition des individus qui le composent; il peut même croître en masse, en structure, en activité, malgré ces pertes successives [°1429].
Spencer a bien conscience que ce sont là des analogies plus que des identités, et il relève aussi des divergences frappantes: 1) «Les sociétés n'ont pas de formes extérieures définies comme les plantes et les animaux. - 2) L'organisme social ne forme pas une masse continue comme le fait le corps vivant. - 3) Tandis que les derniers éléments vivants du corps individuel sont le plus souvent fixés dans leur position relative, ceux de l'organisme social peuvent changer de place: les citoyens peuvent aller et venir à leur gré pour gérer leurs affaires. - 4) La plus importante différence, c'est que dans le corps animal, il n'y a qu'un tissu doué de sentiment (tissu nerveux), et que dans la société, tous les membres en sont doués» [°1429]. Cependant, en se mettant au point de vue du penseur anglais, pour lequel il n'y a dans l'univers qu'un déploiement de phénomènes, tous égaux dans leur essence, puisqu'ils sont diverses manifestations d'une même force, sans qu'on puisse savoir s'il y a une ou plusieurs réalités ainsi manifestées, on comprendra que les divergences entre agrégats sociaux et organismes physiologiques tendent à perdre de leur importance, tandis que les similitudes s'exagèrent et deviennent diverses applications d'une loi identique en son essence.
Mais c'est précisément ce postulat positiviste qui rend si fragile en ses diverses parties la belle synthèse spencérienne. Cette fragilité éclate en particulier en sociologie comme en psychologie. Car les «membres» de la société ne sont comparables, ni à de purs phénomènes, ni même à des membres sans indépendance, intégrés dans un corps vivant. Ce sont des personnes autonomes, substances libres et douées d'activités propres et jouissant d'une destinée immortelle. De même, en expliquant toutes les manifestations de la conscience par les transformations de simples mouvements réflexes, Spencer ramène indûment la réalité supérieure à l'inférieure. L'ordre des faits de conscience est aussi réel que celui des faits physiologiques, mais il est de nature plus immatérielle, manifestant un degré de perfection supérieure. Et dans la conscience, les activités de l'intelligence et de la volonté libre sont d'un ordre plus élevé encore, ayant une nature pleinement spirituelle et exigeant l'immortalité du principe où elles s'enracinent, de notre âme humaine. Ces grandes vérités échappent nécessairement à un système mécaniste, mais elles sont fondées sur des faits incontestables qu'on ne peut négliger sans erreur.
Rien d'étonnant dès lors, si la destinée morale proposée par Spencer soit incapable de satisfaire les aspirations de l'âme immortelle; elle est d'autant plus insuffisante que cet état de perfection morale et sociale où doit s'épanouir notre idéal humain ne peut être définitif. La dissolution devant suivre toujours l'évolution, le bonheur suprême n'est que provisoire; l'humanité replongée comme toutes choses, dans le chaos, sera condamnée à recommencer éternellement son cycle évolutif de la barbarie à la civilisation.
Parmi l'universel changement, une chose cependant demeure comme un ultime point d'appui, et la preuve de son existence est le couronnement de la synthèse spencérienne: c'est l'INCONNAISSABLE.

References: §480

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 §313

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