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Psychologie des foules - Facteurs immédiats des opinions des foules - Psychanalyse-Paris.com
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Date de mise en ligne : mardi 20 janvier 2009
§ 1. Les images, les mots et les formules. — Puissance magique des mots et des formules. — La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et est indépendante de leur sens réel. — Ces images varient d’âge en âge, de race en race. — L’usure des mots. — Exemples des variations considérables du sens de quelques mots très usuels. — Utilité politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les mots sous lesquels on les désignait produisent une fâcheuse impression sur les foules. — Variations du sens des mots suivant la race. — Sens différents du mot démocratie en Europe et en Amérique. — § 2. Les illusions. — Leur importance. — On les retrouve à la base de toutes les civilisations. — Nécessité sociale des illusions. — Les foules les préfèrent toujours aux vérités. — § 3. L’expérience. — L’expérience seule peut établir dans l’âme des foules des vérités devenues nécessaires et détruire des illusions devenues dangereuses. — L’expérience n’agit qu’à condition d’être fréquemment répétée. — Ce que coûtent les expériences nécessaires pour persuader les foules. — § 4. La raison. — Nullité de son influence sur les foules. — On n’agit sur elles qu’en agissant sur leurs sentiments inconscients. — Le rôle de la logique dans l’histoire. — Les causes secrètes des événements invraisemblables.
La puissance des mots est liée aux images qu’ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ce sont parfois ceux dont le sens est le plus mal défini qui possèdent le plus d’action. Tels par exemple, les termes : démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant il est certain qu’une puissance vraiment magique s’attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent les aspirations inconscientes les plus diverses et l’espoir de leur réalisation.
La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules ; et, dès qu’ils ont été prononcés, les visages deviennent respectueux et les fronts s’inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. Ils sont les divinités mystérieuses cachées derrière le tabernacle et dont le dévot ne s’approche qu’en tremblant.
Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondément changé d’âge en âge, et que nous ne pouvons arriver à comprendre comme on les comprenait jadis qu’après un long effort. On a dit avec raison qu’il faut beaucoup de lecture pour arriver seulement à concevoir ce que signifiaient pour nos arrière-grands-pères des mots tels que le roi et la famille royale. Qu’est-ce alors pour des termes plus complexes encore ?
Ils correspondent en réalité à des idées et des images tout à fait opposées dans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins le mot démocratie, signifie surtout effacement de la volonté et de l’initiative de l’individu devant celles de la communauté représentées par l’État. C’est l’État qui est chargé de plus en plus de diriger tout, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer tout. C’est à lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou monarchistes, font constamment appel. Chez l’Anglo-saxon, celui d’Amérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire développement intense de la volonté et de l’individu, effacement aussi complet que possible de l’État, auquel en dehors de la police, de l’armée et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pas même l’instruction. Donc le même mot qui signifie, chez un peuple, effacement de la volonté et de l’initiative individuelle et prépondérance de l’État, signifie chez un autre développement excessif de cette volonté, de cette initiative, et effacement complet de l’État [1].
§ 2. — LES ILLUSIONS
« Si l’on détruisait, dans les musées et les bibliothèques, et que l’on fît écrouler, sur les dalles des parvis, toutes les œuvres et tous les monuments d’art qu’ont inspirés les religions, que resterait-il des grands rêves humains ? Donner aux hommes la part d’espoir et d’illusion sans laquelle ils ne peuvent exister, telle est la raison d’être des dieux, des héros et des poètes. Pendant cinquante ans, la science parut assumer cette tâche. Mais ce qui l’a compromise dans les cœurs affamés d’idéal, c’est qu’elle n’ose plus assez promettre et qu’elle ne sait pas assez mentir [2]. »
§ 3. — L’EXPÉRIENCE
La plus gigantesque de ces expériences fut la Révolution française. Pour découvrir qu’on ne refait pas une société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions d’hommes et bouleverser l’Europe entière pendant vingt ans. Pour nous prouver expérimentalement que les Césars coûtent cher aux peuples qui les acclament, il a fallu deux ruineuses expériences en cinquante ans, et, malgré leur clarté, elles ne semblent pas avoir été suffisamment convaincantes. La première a coûté pourtant trois millions d’hommes et une invasion, la seconde un démembrement et la nécessité des armées permanentes. La troisième a failli être tentée il n’y a pas longtemps et le sera sûrement un jour. Pour faire admettre à tout un peuple que l’immense armée allemande n’était pas, comme on l’enseignait il y a trente ans, une sorte de garde nationale inoffensive [3], il a fallu l’effroyable guerre qui nous a coûté si cher. Pour reconnaître que le protectionnisme ruine les peuples qui l’acceptent, il faudra au moins vingt ans de désastreuses expériences. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples.
§ 4. — LA RAISON
Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas influençables par des raisonnements, et ne comprennent que de grossières associations d’idées. Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la logique n’ont aucune action sur elles [4]. Pour convaincre les foules, il faut d’abord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen d’associations rudimentaires, certaines images bien suggestives ; savoir revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments qu’on fait naître. Cette nécessité de varier sans cesse son langage suivant l’effet produit à l’instant où l’on parle frappe d’avance d’impuissance tout discours étudié et préparé : l’orateur y suit sa pensée, car non celle de ses auditeurs, et, par ce seul fait, son influence devient parfaitement nulle.
Il n’est même pas besoin de descendre jusqu’aux êtres primitifs pour voir la complète impuissance des raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont été tenaces pendant de longs siècles des superstitions religieuses, contraires à la plus simple logique. Pendant près de deux mille ans les plus lumineux génies ont été courbés sous leurs lois, et il a fallu arriver aux temps modernes pour que leur véracité ait pu seulement être contestée. Le moyen âge et la Renaissance ont possédé bien des hommes éclairés ; ils n’en ont pas possédé un seul auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantins de ses superstitions, et fait naître un faible doute sur les méfaits du diable ou sur la nécessité de brûler les sorciers.
Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces doit être cherché dans la marche générale de l’évolution d’un peuple et non dans les faits isolés d’où cette évolution semble parfois surgir. Si l’on ne considérait que ces faits isolés l’histoire semblerait régie par d’invraisemblables hasards. Il était invraisemblable qu’un ignorant charpentier de Galilée pût devenir pendant deux mille ans un dieu tout-puissant, au nom duquel fussent fondées les plus importantes civilisations ; invraisemblable aussi que quelques bandes d’Arabes sortis de leurs déserts pussent conquérir la plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fonder un empire plus grand que celui d’Alexandre ; invraisemblable encore que, dans une Europe très vieille et très hiérarchisée, un obscur lieutenant d’artillerie pût réussir à régner sur une foule de peuples et de rois.
Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop d’intervenir dans le gouvernement des hommes. Ce n’est pas avec la raison et c’est le plus souvent malgré elle, que se sont créés des sentiments tels que l’honneur, l’abnégation, la foi religieuse, l’amour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusqu’ici les grands ressorts de toutes les civilisations.
[1] Dans Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, j’ai longuement insisté sur la différence qui sépare l’idéal démocratique latin de l’idéal démocratique anglo-saxon. D’une façon indépendante et à la suite de ses voyages, M. Paul Bourget est arrivé, dans son livre tout récent, Outre-Mer, à des conclusions à peu près identiques aux miennes.
[2] Daniel Lesueur.
[3] L’opinion des foules était formée, dans ce cas, par ces associations grossières de choses dissemblables dont j’ai précédemment exposé le mécanisme. Notre garde nationale d’alors, étant composée de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise au sérieux, tout ce qui portait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était considéré par conséquent comme aussi inoffensif. L’erreur des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si souvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des députés, et reproduit par M. E. Ollivier dans un livre récent, un homme d’État qui a bien souvent suivi l’opinion des foules, mais ne l’a jamais précédée, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors d’une armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne possédait qu’une garde nationale analogue à celle que nous possédions et par conséquent sans importance ; assertions aussi exactes que les prévisions du même homme d’État sur le peu d’avenir des chemins de fer.
[4] Mes premières observations sur l’art d’impressionner les foules et sur les faibles ressources qu’offrent sur ce point les règles de la logique remontent à l’époque du siège de Paris, le jour où je vis conduire au Louvre, où siégeait alors le gouvernement, le maréchal V... qu’une foule furieuse prétendait avoir surpris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement, G. P..., orateur fort célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait l’exécution immédiate du prisonnier. Je m’attendais à ce que l’orateur démontrât l’absurdité de l’accusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des constructeurs de ces fortifications dont le plan se vendait d’ailleurs chez tous les libraires. À ma grande stupéfaction — j’étais fort jeune alors — le discours fut tout autre. « Justice sera faite, cria l’orateur en s’avançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer l’accusé. » Calmée aussitôt par cette satisfaction apparente, la foule s’écoula, et au bout d’un quart d’heure le maréchal put regagner son domicile. Il eût été infailliblement écharpé si l’orateur eût tenu à la foule en fureur les raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisaient trouver très convaincants.

References: § 1
 § 2
 § 3
 § 4

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