Source: http://jesusmarie.free.fr/1a2ae_q034.htm
Timestamp: 2017-10-22 06:17:20+00:00

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Question 34 : De la bonté et de la malice des délectations
Après avoir parlé des effets des délectations nous avons à nous occuper de leur bonté et de leur malice. — A cet égard quatre questions se présentent : 1° Toute délectation est-elle mauvaise ? — 2° Supposé qu’il n’en soit pas ainsi, toute délectation est-elle bonne ? (Cet article est une réfutation des épicuriens, qui soutenaient un système directement opposé aux stoïciens.) — 3° Y a-t-il une délectation qui soit le bien suprême ? (Cet article est une réfutation des platoniciens, qui avaient entrepris de soutenir un système qui tint le milieu entre les stoïciens et les épicuriens.) — 4° La délectation est-elle la mesure ou la règle d’après laquelle on juge du bien ou du mal moral ? (D’après l’Ecriture, la délectation dans le mal doit être la mesure de la faute ou du châtiment qu’elle mérite : Autant elle s’est glorifiée et livrée aux délices, autant donnez-lui de tourments et de deuil (Apoc., 18, 7).)
Article 1 : Toute délectation est-elle mauvaise ?
Objection N°1. Il semble que toute délectation soit mauvaise. Car ce qui corrompt la prudence et ce qui empêche l’usage de la raison paraît être mauvais en soi, parce que le bien de l’homme est ce qui est conforme à la raison, comme le dit saint Denis (De div. nom., chap. 4). Or, la délectation corrompt la prudence et empêche l’usage de la raison, et plus la délectation est grande, plus ces effets sont sensibles. Ainsi dans les délectations vénériennes qui sont les plus fortes il est impossible de rien comprendre, comme le dit Aristote (Eth., liv. 7, chap. 11). Et saint Jérôme dit (Ep. de monogamiâ) qu’au moment où s’accomplit l’acte conjugal, la présence de l’Esprit-Saint ne se fait pas sentir quand même ce serait un prophète qui remplirait ce devoir. Donc la délectation est une chose mauvaise par elle-même, et par conséquent toute délectation est mauvaise.
Réponse à l’objection N°1 : Comme nous l’avons dit (quest. 33, art. 3), les délectations qui ont pour objet l’acte de la raison n’empêchent pas l’exercice de cette faculté et ne corrompent pas le jugement ; mais il n’en est pas de même des délectations qui lui sont étrangères, telles que les délectations corporelles. Pour celles-ci elles entravent l’usage de la raison, comme nous l’avons dit (ibid.), soit par suite de la contrariété de l’appétit qui se repose dans un objet qui répugne à la raison, ce qui rend la délectation moralement mauvaise ; soit parce que la raison se trouve enchaînée, comme dans l’acte conjugal. Quoique la délectation ait alors pour objet une chose conforme à la raison, néanmoins elle est un obstacle à l’exercice de cette faculté, à cause de la modification corporelle qui l’accompagne. Mais elle ne produit pas plus un acte mauvais que le sommeil qui nous ôte le libre exercice de notre raison, bien qu’il n’ait rien de répréhensible, quand on le goûte légitimement. Car la raison veut même que par moments son exercice soit interrompu. Toutefois nous dirons que cet enchaînement de la raison qui résulte de la délectation qu’on goûte dans l’acte conjugal, bien qu’il ne soit pas une faute morale, puisque ce n’est ni un péché mortel, ni un péché véniel, provient cependant d’une dépravation morale quelconque, c’est-à-dire du péché de notre premier père. Car cet effet n’avait pas lieu dans l’état d’innocence, comme on le voit par ce que nous avons dit (1a pars, quest. 98, art. 2).
Objection N°2. Ce que fait l’homme vertueux et ce que recherche celui qui n’a pas de vertu semble être une chose mauvaise en soi qu’on doit éviter, parce que, comme le dit Aristote (Eth., liv. 10, chap. 5), l’homme vertueux est en quelque sorte la mesure et la règle des actes humains. C’est ce qu’exprime l’Apôtre en disant (I Cor., 2, 5) que l’homme spirituel juge tout. Or, les enfants et les bêtes qui n’ont pas de vertu recherchent les délectations, tandis que l’homme sage les fuit. Donc les délectations sont mauvaises par elles-mêmes, et on doit les éviter.
Réponse à l’objection N°2 : L’homme sage ne fuit pas toutes les délectations, mais seulement celles qui sont excessives et qui ne sont pas conformes à la raison. De ce que les enfants et les bêtes recherchent les délectations il ne s’ensuit pas qu’elles soient universellement mauvaises, parce que c’est Dieu qui a mis dans ses créatures l’appétit naturel qui les porte vers ce qui leur convient.
Objection N°3. La vertu et l’art ont pour objet ce qui est bon et difficile, comme le dit Aristote (Eth., liv. 2, chap. 3). Or, il n’y a pas d’art qui ait la délectation pour fin. Donc la délectation n’est pas une bonne chose.
Réponse à l’objection N°3 : L’art n’embrasse pas toute espèce de bien ; il ne se rapporte qu’aux choses extérieures qui sont susceptibles d’être exécutées, comme nous le verrons (quest. 57, art. 3). La prudence et la vertu se rapportent plutôt que l’art aux actions et aux passions qui sont en nous. Cependant il y a des arts qui ont pour but de produire des délectations ; tels sont l’art du cuisinier et du parfumeur, comme le dit Aristote (Eth., liv. 7, chap. 21).
Mais c’est le contraire. Il est écrit (Ps. 36, 4) : Délectez-vous dans le Seigneur. Par là même que l’autorité divine ne peut nous porter au mal, il s’ensuit que toute délectation n’est pas mauvaise.
Conclusion Toutes les délectations ne sont pas mauvaises, mais il y en a de mauvaises et ce sont celles qui sont contraires à la droite raison, et il y en a de bonnes et ce sont celles qui y sont conformes.
Il faut répondre que, comme le rapporte Aristote (Eth., liv. 10, chap. 2 et 3), il y a des philosophes qui ont prétendu que toutes les délectations étaient mauvaises. La raison qui leur a inspiré ce sentiment, c’est qu’ils ne considéraient que les délectations sensibles et corporelles qui sont en effet les plus évidentes. Car sous tous les autres rapports les anciens philosophes ne distinguaient pas les choses intelligibles des choses sensibles, l’intellect des sens, comme on le voit (De animâ, liv. 2, text. 150). Ainsi ils pensaient que toutes les délectations corporelles devaient être regardées comme mauvaises, de telle sorte que les hommes qui se sentent entraînés immodérément vers les plaisirs devaient s’abstenir de toute jouissance pour arriver à la vertu (Ce sentiment est aussi contraire à la nature que celui des stoïciens, qui disaient que la douleur n’est pas un mal. Aussi a-t-il été soutenu par des philosophes de cette secte, comme le rapporte saint Thomas dans l’article suivant.). Mais ce système est insoutenable. Car comme on ne peut vivre sans éprouver quelque délectation corporelle et sensible, si ceux qui enseignent que toutes les délectations sont mauvaises, viennent à en goûter quelques-unes, les autres hommes s’y livreront avec d’autant plus d’ardeur, parce qu’ils tiendront compte de leur exemple sans faire attention à leurs paroles. Car à l’égard des actions et des passions humaines l’expérience est l’autorité la plus imposante et les exemples frappent plus que les discours. — On doit donc reconnaître que parmi les délectations il y en a de bonnes et il y en a de mauvaises. Car la délectation est le repos de l’appétit dans le bien qu’il aime, et elle est la conséquence d’une opération quelconque. Ainsi on peut la considérer sous deux rapports : 1° Relativement au bien dans lequel l’appétit se délecte en s’y reposant. En effet une chose est bonne ou mauvaise moralement selon qu’elle est ou qu’elle n’est pas conforme à la raison, ainsi que nous l’avons dit (quest. 19, art. 3 et 9) ; comme dans l’ordre naturel on dit qu’une chose est naturelle quand elle est conforme à la nature, et on dit qu’elle ne l’est pas quand elle ne lui est pas conforme. Ainsi donc comme dans l’ordre naturel le repos naturel est celui qui convient à la nature, comme quand un corps lourd repose à terre ; que le repos qui n’est pas naturel est celui qui répugne à la nature, comme quand un corps lourd se tient en l’air ; de même dans l’ordre moral la délectation est bonne quand l’appétit supérieur ou inférieur se repose dans un objet qui est conforme à la raison, et elle est mauvaise quand il se repose dans un objet contraire à la raison et à la loi de Dieu. 2° On peut considérer les délectations relativement aux actions qui sont les unes bonnes et les autres mauvaises. Or, les délectations qui sont unies aux actions ont plus d’affinité avec elles que les désirs ou les concupiscences qui les précèdent temporairement. Par conséquent puisque les désirs qui se rapportent aux bonnes actions sont bons et les autres mauvais, à plus forte raison les délectations qui ont pour objet les bonnes actions sont-elles bonnes et les autres mauvaises.
Article 2 : Toutes les délectations sont-elles bonnes ?
Objection N°1. Il semble que toutes les délectations soient bonnes. Car, comme nous l’avons dit (1a pars, quest. 5, art. 6), le bien se divise en trois parties : l’honnête, l’utile et l’agréable. Or, tout ce qui est honnête est bon ainsi que tout ce qui est utile. Donc toutes les délectations sont bonnes.
Réponse à l’objection N°1 : L’honnête et l’utile se rapportent à la raison ; c’est pourquoi tout ce qui est honnête ou utile est bon. Mais l’agréable se rapporte à l’appétit qui tend quelquefois vers ce qui n’est pas conforme à la raison. C’est pourquoi tout ce qui délecte n’est pas bon de cette bonté morale dont la raison est la règle.
Objection N°2. Ce qu’on ne recherche pas en vue d’une autre chose semble être bon en soi, comme le dit Aristote (Eth., liv. 1, chap. 6 et 7). Or, on ne recherche pas la délectation en vue d’une autre chose ; car il semble ridicule de demander à quelqu’un pourquoi il veut être délecté. Donc la délectation est bonne par elle-même. Et comme le prédicat qui s’affirme d’une chose par lui-même lui convient universellement, il s’ensuit que toute délectation est bonne.
Réponse à l’objection N°2 : La délectation n’est pas recherchée en vue d’une autre chose, parce qu’elle est le repos dans la fin. Or, il arrive que la fin est bonne et mauvaise, quoiqu’on ne puisse jamais prendre pour sa fin qu’une chose qui est relativement bonne. Il en est de même de la délectation.
Objection N°3. Ce que tous désirent semble être bon par lui-même ; car le bien est ce que tous les êtres appètent, comme le dit Aristote (Eth., liv. 1, in princ). Or, tous les êtres, même les enfants et les bêtes, recherchent la délectation. Donc la délectation est par elle-même quelque chose de bon, et conséquemment toute délectation est bonne.
Réponse à l’objection N°3 : Tous les êtres désirent en effet la délectation comme un bien, puisqu’elle n’est que le repos de l’appétit dans le bien lui-même. Mais comme il arrive que tout bien qu’on désire n’est pas un bien absolu et véritable, de même toute délectation n’est pas réellement et absolument bonne.
Mais c’est le contraire. Il est écrit (Prov., 2, 14) : Les méchants se réjouissent lorsqu’ils ont fait le mal et ils tressaillent dans les choses les plus criminelles.
Conclusion Toutes les délectations ne sont pas bonnes, mais il y en a qui sont absolument bonnes et d’autres qui le sont relativement et par opposition, il y a des délectations absolument mauvaises et d’autres qui le sont relativement.
Il faut répondre que quelques stoïciens ayant soutenu que toutes les délectations sont mauvaises, les épicuriens ont prétendu au contraire que la délectation était bonne par elle-même et que par conséquent toutes les délectations étaient légitimes. Ce qui paraît les avoir induits en erreur, c’est qu’ils ne distinguaient pas entre ce qui est bon absolument et ce qui ne l’est que relativement. Or, le bon absolu, c’est ce qui est bon par soi-même. Mais il arrive que ce qui n’est pas bon en soi est bon relativement de deux manières. 1° Parce que cette chose convient à un individu selon la disposition où il est maintenant, bien que cette disposition ne soit pas naturelle. Ainsi il est bon quelquefois à un lépreux de manger quelques poisons qui ne conviennent pas, absolument parlant, à la complexion de l’homme. 2° Parce qu’on regarde comme convenable ce qui ne l’est pas. Et comme la délectation est le repos de l’appétit dans le bien, si l’objet dans lequel l’appétit se repose est absolument bon, la délectation sera absolument bonne ; si l’objet n’a pas une bonté absolue, mais une bonté relative, alors la délectation n’est ni absolue, ni absolument bonne, elle n’a qu’une bonté relative ou apparente.
Article 3 : Y a-t-il une délectation qui soit le bien suprême ?
Objection N°1. Il semble qu’aucune délectation ne soit le bien suprême. En effet, il n’y a pas de génération qui soit le bien suprême ; car la génération ne peut être la fin dernière. Or, la délectation est une conséquence de la génération ; car un être se délecte de ce qu’il est constitué dans sa nature, comme nous l’avons dit (quest. 31, art. 1). Donc il n’y a pas de délectation qui soit le bien suprême.
Réponse à l’objection N°1 : Toute délectation n’est pas un effet de la génération, mais il y a des délectations qui résultent d’actions parfaites, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.). C’est pourquoi rien n’empêche qu’il n’y ait une délectation qui soit le bien suprême, bien que toutes les délectations n’aient pas ce caractère.
Objection N°2. Le bien suprême ne peut devenir meilleur, quel que soit le bien qu’on y ajoute. Or, en ajoutant à la délectation, on la rend meilleure. Car la délectation qui est accompagnée de la vertu l’emporte sur celle qui existe sans cela. Donc la délectation n’est pas le bien suprême.
Réponse à l’objection N°2 : Ce raisonnement repose sur le bien absolu dont tous les autres biens sont une participation. Ce bien ne peut pas être augmenté quand on y ajoute un autre bien, mais pour tous les autres biens il est universellement vrai qu’on les augmente en y ajoutant un autre bien quelconque. — On pourrait cependant encore répondre que la délectation n’est pas une chose qui soit en dehors de l’action de la vertu, mais qu’elle lui est concomitante, comme le dit Aristote (Eth., liv. 1, chap. 8).
Objection N°3. Le bien suprême est universellement bon comme le bien qui existe par lui-même. Car ce qui existe par lui-même est antérieur et préférable à ce qui existe par accident. Or, la délectation n’est pas bonne universellement, comme nous l’avons dit (art. préc.). Donc elle n’est pas le bien suprême.
Réponse à l’objection N°3 : La délectation n’est pas le bien suprême parce qu’elle nous délecte, mais parce qu’elle est le repos parfait de l’appétit dans le bien absolu. Il n’est donc pas nécessaire que toute délectation soit excellente, ni même qu’elle soit bonne. C’est ainsi qu’il y a une science qui est excellente, bien que toute science n’ait pas ce mérite.
Mais c’est le contraire. La béatitude est le bien suprême, puisqu’elle est la fin de la vie humaine. Or, la béatitude n’existe pas sans la délectation. Car il est écrit (Ps. 15, 10) : Vous me comblerez de joie par la vue de votre visage, et les délices que je goûterai assis à votre droite seront éternelles.
Conclusion Il est possible que la délectation soit le bien suprême de l’homme puisque c’est par elle qu’il arrive à la béatitude.
Il faut répondre que Platon n’a pas supposé avec les stoïciens que toutes les délectations étaient mauvaises, ni avec les épicuriens qu’elles étaient toutes bonnes, mais il a enseigné que les unes étaient bonnes et les autres mauvaises, de telle sorte cependant qu’aucune d’elles n’est le bien par excellence ou le bien suprême. Mais, autant qu’on peut juger de son système par les raisons dont il l’appuie, il pèche de deux manières : 1° En considérant les délectations sensibles et corporelles qui consistent dans la génération et le mouvement, comme on le voit par celui qui se gorge d’aliments et qui s’accorde d’autres jouissances semblables, il a pensé que toutes les délectations étaient également un effet de la génération et du mouvement, et comme la génération et le mouvement sont des actes imparfaits il en a conclu que la délectation n’était pas absolument parfaite de sa nature. Mais ce raisonnement est évidemment faux par rapport aux délectations spirituelles. Car un homme ne trouve pas seulement son plaisir dans la production ou la génération de la science, comme quand il apprend ou qu’il admire, ainsi que nous l’avons dit (quest. 32, art. 2), mais il se délecte encore dans la contemplation de la science qu’il a déjà acquise. 2° Platon entendait par le bien suprême, le souverain bien absolu, c’est-à-dire le bien lui-même, abstrait, qui n’est pas l’effet d’une participation quelconque, enfin le bien tel qu’il existe en Dieu ; mais pour nous, nous parlons du bien suprême tel qu’il peut exister dans les choses humaines. Or, le bien suprême pour toutes les créatures quelles qu’elles soient, c’est leur fin dernière. La fin, comme nous l’avons dit (quest. 1, art. 8), se prend en deux sens ; elle signifie 1’objet lui-même et l’usage de l’objet. Ainsi la fin de l’avare c’est l’argent ou la possession de l’argent. D’après cela on peut dire que la fin dernière de l’homme est Dieu qui est le souverain bien absolu, ou la jouissance de Dieu, ce qui implique la délectation qu’on trouve dans sa fin dernière. De cette manière on peut dire qu’il y a une délectation qui peut être le premier de tous les biens dont l’homme a la jouissance.
Article 4 : La délectation est-elle la mesure ou la règle d’après laquelle on juge du bien ou du mal moral ?
Objection N°1. Il semble que la délectation ne soit pas la mesure ou la règle du bien et du mal moral. Car toutes les choses ont pour mesure ce qu’il y a de premier dans leur genre, comme le dit Aristote (Met., liv. 10, text. 3 et 4). Or, dans le genre des choses morales la délectation ne tient pas le premier rang ; l’amour et le désir la précèdent. Donc la délectation n’est pas la règle de la bonté et de la malice morale des actions.
Réponse à l’objection N°1 : L’amour et le désir sont antérieurs à la délectation dans l’ordre de la génération, mais la délectation les précède sous le rapport de la fin, qui dans les choses pratiques est le principe d’après lequel on doit tout particulièrement former son jugement, comme d’après la règle ou la mesure à laquelle on doit s’en rapporter.
Objection N°2. Une mesure et une règle doivent être uniformes. C’est pourquoi le mouvement qui est le plus uniforme est la mesure et la règle de tous les mouvements, comme le dit Aristote (Met., liv. 10, text. 3). Or, la délectation est variée et multiple dans ses formes, puisqu’il y en a de bonnes et il y en a de mauvaises. Donc la délectation n’est pas la mesure et la règle des choses morales.
Réponse à l’objection N°2 : Toute délectation est uniforme en ce qu’elle est un repos dans un bien quelconque, et par là même elle peut servir de règle ou de mesure. Car l’homme de bien est celui dont la volonté se repose dans le bien véritable, et l’homme méchant est celui dont la volonté se repose dans le mal.
Objection N°3. On juge plus certainement de l’effet par la cause que de la cause par l’effet. Or, la bonté ou la malice de l’action est cause de la bonté ou de la malice de la délectation, parce que les délectations bonnes sont celles qui résultent d’actions bonnes aussi, et les délectations mauvaises proviennent d’actions mauvaises, comme le dit Aristote (Eth., liv. 10, chap. 5). Donc les délectations ne sont pas la règle et la mesure de la bonté et de la malice des actes moraux.
Réponse à l’objection N°3 : Puisque la délectation perfectionne l’action du côté de la fin, comme nous l’avons dit (quest. 33, art. 4), l’opération ne peut être parfaitement bonne qu’autant que la délectation a pour objet ce qui est bon. Car la bonté de la chose dépend de la fin, et par conséquent la bonté de la délectation est cause en quelque sorte de la bonté de l’action.
Mais c’est le contraire. A propos de ces paroles de l’Ecriture (Ps. 7) : C’est Dieu qui sonde les cœurs et les reins, saint Augustin dit : La fin du travail et de la connaissance c’est la délectation, à laquelle chacun s’efforce de parvenir, et Aristote dit (Eth., liv. 7, chap. 11) que la délectation est l’auteur de la fin qu’on a en vue ; elle est le but principal auquel nous rapportons tout ce que nous faisons, et c’est d’après elle que nous jugeons qu’un individu est bon ou mauvais.
Conclusion Puisque la délectation est le repos de la volonté et de tout appétit dans le bien, il s’ensuit que nous jugeons d’après les délectations que la volonté s’accorde, si un homme est moralement bon ou mauvais.
Il faut répondre que la bonté ou la malice morale consiste principalement dans la volonté, comme nous l’avons dit (quest. 20, art. 1). Or, on connaît principalement par la fin si la volonté est bonne ou mauvaise, et on regarde comme la fin l’objet dans lequel la volonté se repose. Par conséquent puisque la délectation est le repos de la volonté et de tout appétit dans le bien, il s’ensuit que c’est surtout d’après la délectation que la volonté de l’homme recherche, qu’on juge s’il est bon ou mauvais. Car l’homme bon et vertueux est celui qui met son plaisir à faire des actes de vertu, et l’homme méchant est celui qui se plaît à faire le mal. Toutefois les délectations de l’appétit sensitif ne sont pas la règle de la bonté ou de la malice morale des actions. Car la nourriture délecte l’appétit sensitif des bons aussi bien que des méchants ; mais les bons n’y mettent leur plaisir qu’autant que la raison le permet, tandis que les méchants ne se mettent pas en peine s’ils dépassent ses limites.

References: art. 3
 art. 2
 art. 3
 art. 3
 art. 6
 art. 1
 art. 2
 art. 8
 art. 4
 art. 1