Source: https://lapieceestjouee.blogspot.com/2018/04/a-k-coomaraswamy-shri-ramakrishna-et-la.html
Timestamp: 2018-09-22 13:29:36+00:00

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Acta fabula est Acta fabula est: A. K. Coomaraswamy - Shri Râmakrishna et la tolérance religieuse
« On Lui donne des noms multiples, à Lui qui est Un » ; « Un Feu unique qui brûle sur de nombreux autels » ; « Il est nommé suivant la façon dont Il se montre » : ces assertions sont extraites des hymnes sacrificiels du Rig-Vêda. « Suivant la façon dont on s’approche de Lui, Il devient ceci ou cela » ; « C’est en raison de Sa grande abondance — ou parce que l’on peut participer à Lui de façons si variées — qu’il est appelé de tant de noms » : ainsi parlent les Brâhmanas et le Nirukta. En guise de commentaire, nous citerons saint Thomas d’Aquin : « Les aspects multiples que ces noms désignent ne sont rien de vide ou de futile, car à eux tous correspond une réalité unique et simple, représentée par eux de façons multiples et imparfaites »(Summa theologica, Ia, qu. 13, art. 4, ad 2).
Rien, peut-être, dans la vie de Râmakrishna, n’étonne ou ne déconcerte le lecteur chrétien autant que le fait suivant : vers 1866, cet « Hindou des Hindous », sans répudier aucunement son Hindouisme, mais le laissant de côté momentanément, suivit entièrement la voie islamique, répétant le nom d’Allah, portant le costume et mangeant la nourriture d’un Musulman. Cet abandon à ce que nous appellerions dans l’Inde les eaux d’un autre courant de l’unique Rivière de Vérité n’eut pas d’autre effet qu’une expérience directe de la vision béatifique, non moins authentique qu’auparavant. Sept ans plus tard, Râmakrishna éprouva expérimentalement, de la même façon, la vérité du Christianisme. Il était alors complètement absorbé dans l'idée du Christ, et n'admettait aucune autre pensée. On aurait pu le prendre pour un converti. Le résultat de ces efforts variés fut que Râmakrishna put ensuite affirmer, en se fondant sur une expérience personnelle : « J’ai pratiqué toutes les religions, l'Hindouisme, l’Islam, le Christianisme, et j'ai suivi les voies des différentes sectes hindoues... Le lac a de nombreuses rives. Sur l’une, l’Hindou prend de l'eau dans une jarre et l’appelle jala, sur une autre, le Musulman en remplit des outres et l’appellepânî (2) ; sur une troisième, le Chrétien vient puiser ce qu’il appelle de l'eau ».
Une telle compréhension peut être rare, mais elle n'a rien que de normal en Orient : comme le dit la Bhagavad-Gîtâ « Il n’y a pas de divinité que je ne sois, et si un homme adore vraiment une divinité, quelle qu’elle puisse être, c'est Moi qui suis la cause de sa dévotion et c’est Moi qui en suis la récompense... De quelque façon que les hommes viennent vers Moi, c’est aussi de cette façon que Je les accueille, car les différentes voies que les hommes suivent mènent toutes vers Moi » (VII, 20-22, résumé librement, et IV, 11). De même nous lisons dans la Bhakta-Mâlâ : «Personne n’ignore les doctrines de sa propre religion... Que chaque homme, pour autant qu’il est en lui, aide donc à lire les Ecritures, soit celles de sa propre tradition, soit celles d’une autre ». Et de même dans l’Islam : « Mon cœur s’est ouvert à toutes les formes... Il est un couvent pour les moines chrétiens et un temple d’idoles et laka'ba du pèlerin et les tables de la Thora et le livre du Qur’ân. Je pratique la religion de l’Amour, quelle que soit la route que ses chameaux prennent » (Seyidi Mohyiddin ibn Arabi) (3).
(3) Voir la traduction de ce poème, par M. Frithjof Schuon, dans le n° spécial sur laTradition islamique (août-septembre 1934), pp. 339-341.
Les traditions védique et chrétienne ne se lassent pas d’employer les termes de « Vérité », d’« Etre » et de « Beauté », comme étant les noms principaux de Dieu et ceux qui de beaucoup lui conviennent le mieux. Nous comprenons bien, cependant, que, dans ce monde terrestre, il ne peut y avoir une connaissance conceptuelle ou une expression de la vérité, qui corresponde à autre chose qu'à certains aspects de celle-ci, de même qu’il ne peut y avoir de beauté perceptible, si ce n’est d’une espèce particulière. Le Vrai qui réside dans toutes les vérités, ou le Beau qui réside dans toutes les beautés, ne peut être lui-même l’une de ces vérités ou de ces beautés. Comme le dit saint Denys l’Aréopagite, « si quelqu’un, en voyant Dieu, a compris ce qu’il a vu, il n’a pas vu Dieu lui-même, mais seulement l’une de ces choses qui Lui appartiennent ». Admettre l’idée de la Révélation ou celle de laShruti, ce n’est pas affirmer que les mots par lesquels la vérité est exprimée la contiennent à proprement parler, mais seulement qu’ils l’indiquent, car, comme le dit saint Thomas, « toute chose est naturellement vraie dans la mesure où elle imite la connaissance divine », « notre intellect considère Dieu suivant le mode dérivé, qui part des créatures » et enfin « la chose connue est dans le connaisseur d’une manière conforme à la nature de ce dernier ». Tous les concepts de Dieu, même ceux qui se rapprochent le plus de leur objet, conservent un caractère humain : nous disons dans l’Inde qu’« Il prend les formes imaginées par Ses adorateurs ». Très certainement, Celui qui est Lui-même la Forme unique de toutes les formes, et transcendant par rapport à toutes les formes, ne peut être considéré comme restreint à aucune de ces formes, ou pleinement exprimé par elle. C’est ce que maint écrivain chrétien avait en vue, lorsqu’il enseignait que « rien de vrai ne peut être affirmé de Dieu ». La valeur de tout concept, de toute expression verbale ou visible, per verbum in intellectu conceptum, est relative à son utilisation ; le concept n’a pas de valeur en tant que tel, mais comme un moyen acheminant vers une vision qui, elle, est essentielle ; sa valeur ne provient pas de ce qu’il serait adéquat à celle-ci. La beauté de la formule, de l’« icône » verbale ou visuelle, si émouvante qu’elle puisse être dans les Evangiles chrétiens ou dans la liturgie védique, n’est pas une fin en elle-même ; mais, si on la rapporte à Celui dont elle est une image, elle tend à Le magnifier, et si on la rapporte à celui qui l’utilise, elle est une invitation. La fin de tout art et celle aussi de cet art suprême qu’est la théologie, dans laquelle tous les autres arts, littéraires ou plastiques, se trouvent « par excellence », est d’enseigner, de délecter et surtout de mouvoir (saint Augustin :docere, delectare, movere). L’attachement exclusif à un dogme, à un groupe de symboles verbaux ou visuels, si pertinents qu’ils soient, est un acte d’idolâtrie : la Vérité elle-même est inexprimable.
Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que personne ne peut finalement se prononcer sur la vérité d’une religion donnée, s’il ne l’a pas vécue, comme Râmakrishna vécut à la fois le Christianisme et l’Islam, aussi bien que l’Hindouisme : et il ne faut pas oublier non plus que, lorsqu’une personne est une fois convaincue que sa propre vérité est la seule vraie, c’est pour elle « la chose la plus facile du monde, comme le remarquait récemment le professeur Briggs, de l’université de Drew, que de prendre les conceptions des autres croyances, de les abstraire de l’ensemble dont elles font partie et de les démolir ». Par exemple, si nous considérons l’accusation, de polythéisme, qui est portée par les Musulmans contre le Christianisme, avec quelle facilité cette accusation pourrait-elle être appuyée sur la phrase suivante de saint Thomas : « Nous ne disons pas le Dieu unique, parce que la divinité est commune à plusieurs » (Summa, Ia, qu. 31, art. 2) ! De même une accusation de panthéisme pourrait facilement se fonder sur ces autres passages du même théologien : « Toute chose possède l’être par participation... Il faut considérer... que tout être émane de la Cause universelle qui est Dieu (Summa, Ia, qu. 44, art. 1, ad 1 et qu. 45, art. 1,resp.).
Il faut, cependant, accorder plus de valeur aux clartés qui résultent d’une étude parallèle des formules de deux traditions différentes. Car, comme nous l’avons déjà vu, toute tradition particulière ne peut représenter qu’un aspect partiel de cette Vérité qui correspond à la Tradition envisagée dans toute son universalité ; dans chaque forme traditionnelle, quelque aspect est supprimé, omis ou laissé dans l’obscurité, et cet aspect peut être retrouvé dans une autre tradition sous une forme plus détaillée ou plus logique, ou plus brillamment développée. Ce qui, dans une certaine tradition, est clair et développé, peut être utilisé pour préciser et expliciter le sens de ce qui, dans une autre, ne se trouve qu’à l’état d’allusion. Ou même, si, dans une tradition, une doctrine a été expressément définie, la compréhension approfondie de sa définition peut faire saisir la nécessité et les liens internes de toute une série d’affirmations rencontrées dans une autre tradition : affirmations dans lesquelles la première doctrine se trouvait implicitement ; mais, avant qu’on ne la connût, les relations de toutes ces affirmations entre elles n’avaient pu être aperçues.
Il y a ainsi un grand avantage à pouvoir se servir de l’expression «exemplarisme védique ». Inversement, parler de « yoga chrétien » met aussitôt en lumière les analogies respectives de ce que saint Bernard appelle consideratio, contemplatio et raptus et de ce qui est désigné en sanscrit par les termes dhâranâ, dhyâna et samâdhi. Maint chrétien a sans doute été choqué par l’attachement montré tout d’abord par Shrî Râmakrishna au culte de la Grande Mère.
Et d’ailleurs rien n’est plus courant que de considérer que le Christianisme, à tort ou à raison, n’envisage que des interprétations exclusivement « masculines » de la Divinité. Le Chrétien parle d’un Père qui est dans les cieux, non d’une Mère, alors que dans l’Inde l’antique dévotion à la Magna Mater s’est conservée jusqu’aux temps présents parallèlement au culte du Propator. Pourtant la doctrine de l’aspect maternel de la nature divine est affirmée à maintes reprises, quoique discrètement, dans la théologie chrétienne : elle l’est en principe dans la doctrine des « deux natures » ; elle l’est plus explicitement dans celle des nativités temporelle et éternelle et dans celle de la Génération du Fils entendue comme l’opération de principes conjoints :Processio Verbi in divinis dicitur generatio... quœ est operatio vitæ... et propter hoc proprie dicitur genitum et Filius (saint Thomas, Summa, Ia, qu. 27, art. 2 ; cf. Ia, qu. 98, art. 2 : « dans tout acte de génération, il y a un principe actif et un principe passif »).
C’est pour autant que « la filiation éternelle ne dépend pas d’une mère temporelle » (ibid., IIIa, qu. 35, art. 5, ad 2) qu’Eckhart peut parler de cet « acte de fécondation qui est latent dans l’éternité » et dire que « c’est Dieu qui possède en Lui l’Aimée et la Fiancée », que « la Divinité joue avec le Verbe » et que « Sa nativité spirituelle en Marie fut plus agréable à Dieu que Sa naissance d’elle dans la chair ».
On voit que, lorsque saint Thomas parle de « cette Nature par laquelle le Père en gendre » (Summa, Ia, qu. 41, art. 5), il fait en réalité allusion à la Magna Mater, à l’Aditi védique, pour nous en tenir à ces quelques noms de l’Unique Madone ; et l’on voit aussi ce qu’il faut entendre par l’assertion, autrement obscure, que bien que la matière première « s’éloigne de la similitude de Dieu, néanmoins... elle retient une certaine similitude de l’Etre divin » (Ibid. Ia, qu. 14,art. 11 ad 3). La natura naturata « retient » en vérité une certaine similitude de laNatura naturans, creatrix, Deus : la Mère Terre de la Mère Nature, Marie dans la chair de la Marie en esprit. Il suffit de lire le texte de la Genèse (I, 27) : « Il le créa à l’image de Dieu ; il les créa mâle et femelle » et de le rapprocher de l'Epître aux Galates, III, 28 : « Suivant l’image de Celui qui l’a créé, en lequel il n’y a ni mâle ni femelle », pour comprendre que, tandis que l’Essence et la Nature sont in divinisune substance simple sans composition, le fait que les deux principes conjoints peuvent être manifestés séparément est la preuve que l’on peut parler de l’Identité suprême, avec une égale exactitude, comme d’un Père ou comme d’une Mère — de même que dans les Vêdas les « Parents » divins sont indifféremment appelés « Pères » (pitarâ, duel masculin) ou « Mères » (mâtarâ, duel féminin) — ou, à la façon duRig- Vêda : « Cela, l’Unique, inspira, expira » (tad êkam ânît avâtam, Rig-Vêda, X, 129, 2, où aucun des deux genres n’apparaît. Cf. Eckhart : « Là où ces deux abîmes sont suspendus, également inspirés et expirés, là est l’Etre suprême »).
En ce qui concerne une véritable étude comparative des religions, nous pouvons donc aller jusqu’à affirmer que, bien qu’une religion puisse se suffire à elle-même, si elle est suivie jusqu’au but final auquel elle tend, il est difficile d’admettre cependant qu’une voie soit tellement facile qu’elle ne puisse, ici ou là, être mieux illuminée par des lumières autres que la lanterne privée du pèlerin, la lumière d’une lanterne n’étant qu’une réfraction de la Lumière suprême. Une multiplicité de routes n’est pas seulement appropriée à la diversité des voyageurs, qui ne sont pas tous semblables et ne partent pas d’un seul et même point, mais elle peut aussi fournir un secours inestimable à tout voyageur capable de lire correctement la carte : car, là où toutes les routes finalement convergent, il n’en est aucune qui ne puisse aider à préciser la position du centre du labyrinthe, centre « hors duquel nous sommes toujours dans la dualité ». C’est pourquoi nous dirons que l’expression de « tolérance religieuse » ne peut être acceptée dans tout ce qu’elle implique : la diversité des croyances n’a pas à être « tolérée » plus ou moins à contre-cœur, car elle est l’effet, d’un décret divin. Et ceci reste vrai, même si nous croyons sincèrement que les autres croyances sont inférieures à la nôtre et, en ce sens, relativement « mauvaises » : car, comme le dit saint Augustin, « la beauté admirable de l’univers résulte du concours de toutes choses ; dans cet ensemble, même ce qui est appelé mal, est bien ordonné et en sa place, s’il sert à rehausser les choses qui sont bonnes » (Enchiridion, X, 11). Ce passage est cité et approuvé par saint Thomas, qui écrit de son côté : « L’univers, une fois supposée cette création que nous voyons, ne peut être meilleur, car les choses ont reçu de Dieu l’ordre le plus convenable »(Summa, Ia qu. 48, art. 1 et qu. 25, art. 6, ad 3). Comme le dit encore saint Augustin, « il n’y a pas de mal dans les choses, mais seulement dans l’abus qu’en font les pécheurs » (De doctrina christiana, III, 12). Et qui peut nous certifier cet « abus » fait par les pécheurs, et au sujet duquel il a été dit : « Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés » ?
Publié par Ligeia A à 15:36

References: art. 4
 art. 2
 art. 1
 art. 1
 art. 2
 art. 2
 art. 5
 art. 5
 art. 1
 art. 6