Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q021.htm
Timestamp: 2018-11-12 20:44:08+00:00

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Question 21 : De la présomption
Après avoir parlé du désespoir, nous avons ensuite à nous occuper de la présomption. — A ce sujet, quatre questions se présentent : 1° Quel est l’objet de la présomption ; sur quoi repose-t-elle ? (Billuart définit la présomption dont il est ici question : Temeraria expectatio beatitudinis mediorusque ad illam (Tract. de spe, art. 5).) — 2° Est-elle un péché ? (La présomption est un péché mortel, parce qu’elle est opposée à une vertu théologale et qu’elle est très inférieure à Dieu et très funeste à l’homme, et elle est un péché contre l’Esprit-Saint, parce qu’elle méprise ses secours, comme s’ils n’étaient pas nécessaires pour sortir du péché et pour mériter.) — 3° A quoi est-elle contraire ? (On peut voir à ce sujet la doctrine du concile de Trente (sess. 6, chap. 9).) — 4° De quel vice vient-elle ? (En traitant la vaine gloire, saint Thomas revient sur cette question (quest. 132, art. 5).)
Article 1 : La présomption repose-t-elle sur Dieu ou sur la vertu propre ?
Objection N°1. Il semble que la présomption qui est un péché contre l’Esprit-Saint ne repose pas sur Dieu, mais sur la vertu propre. Car moins une vertu est grand et plus grave est le péché de celui qui se repose trop sur elle. Or, la vertu humaine est moindre que la vertu divine. Par conséquent, celui qui présume trop de la vertu humaine pèche plus grièvement que celui qui présume trop de la vertu divine. Et comme le péché contre l’Esprit-Saint est le plus grave, il s’ensuit que la présomption, qui est une espèce de péché contre l’Esprit-Saint, repose sur la vertu humaine plus que sur la vertu divine.
Réponse à l’objection N°1 : Comme nous l’avons dit (quest. 20, art. 3, et 1a 2æ, quest. 73, art. 3), le péché qui est contre Dieu est plus grave en son genre que tous les autres péchés. Par conséquent la présomption par laquelle on se repose déréglément sur Dieu est un péché plus grave que la présomption par laquelle on se repose sur sa vertu propre. Car quand quelqu’un se repose sur la vertu divine pour obtenir ce qui ne convient pas à Dieu, il diminue par là même cette vertu (Il porte atteinte aux perfections de Dieu, parce qu’implicitement il nie sa justice.), et il est évident que celui qui diminue la vertu de Dieu pèche plus grièvement que celui qui exagère sa propre vertu.
Objection N°2. Du péché contre l’Esprit-Saint naissent d’autres péchés ; car on appelle péché contre l’Esprit-Saint la malice par laquelle on pèche. Or, les autres péchés semblent plutôt naître de la présomption par laquelle l’homme présume trop de lui-même que de la présomption par laquelle il présume trop de Dieu, parce que l’amour de soi est le principe du péché, comme le prouve saint Augustin (De civ. Dei, liv. 14, chap. ult.). Il semble donc que la présomption, qui est un péché contre l’Esprit-Saint, repose surtout sur la vertu humaine.
Réponse à l’objection N°2 : La présomption même par laquelle on présume trop de Dieu (En présumant de ces choses qui sont contraires à l’ordre et aux décrets de la divine sagesse.), implique l’amour de soi qui nous fait désirer d’une manière déréglée notre propre bien (Cette faute renferme donc une double malice ; elle est répréhensible, et par rapport à Dieu, et par rapport à la créature.). Car ce que nous désirons vivement, nous pensons pouvoir l’obtenir facilement au moyen des autres, quand même ce serait impossible.
Objection N°3. Le péché provient de l’attache déréglée au bien qui change. Or, la présomption est un péché. Donc elle résulte plutôt de l’attachement à la vertu humaine, qui est un bien changeant, que de l’attachement à la vertu divine qui est un bien immuable.
Réponse à l’objection N°3 : Celui qui tombe dans la présomption à l’égard de la miséricorde divine, se tourne vers le bien qui change, parce que ce sentiment procède du désir déréglé qu’il a de son propre bien, et il se détourne du bien qui ne change pas, parce qu’il attribue à la vertu divine ce qui ne lui convient pas. Car par là l’homme se détourne de la vertu de Dieu.
Mais c’est le contraire. Comme par le désespoir on méprise la miséricorde divine sur laquelle repose l’espérance, de même par la présomption on méprise la justice de Dieu qui punit les pécheurs. Or, comme la miséricorde est en Dieu, de même aussi la justice. Par conséquent, comme le désespoir nous éloigne de Dieu, de même la présomption nous tourne déréglément vers lui.
Conclusion. — La présomption, qui est une confiance excessive et immodérée ou un excès d’espérance, peut s’appuyer non seulement sur nos propres forces, mais encore sur la puissance ou la miséricorde de Dieu.
Il faut répondre que la présomption semble impliquer une espérance excessive. L’objet de l’espérance étant le bien difficile, mais possible, une chose est possible à l’homme de deux manières : 1° par sa propre vertu ; 2° par la vertu divine. La présomption peut résulter de la confiance excessive qu’on peut avoir sous ce double rapport. En effet, à l’égard de l’espérance qui nous inspire de la confiance dans nos propres forces, il y a présomption quand on se croit capable d’atteindre un bien qui est au-dessus de ses forces, d’après cette parole de l’Ecriture (Judith, 6, 15) : Vous humiliez ceux qui présument trop d’eux-mêmes. Cette sorte de présomption est contraire à la vertu de la magnanimité qui tient le milieu à l’égard de cette espèce de confiance. — Quant à l’espérance qui repose sur la puissance divine, elle est excessive et devient de la présomption quand on tend vers un bien qu’on croit pouvoir obtenir par la vertu et la miséricorde divine, tandis que cela n’est pas possible. Tel est, par exemple, celui qui espère obtenir le pardon sans le repentir ou la gloire sans les mérites. Cette présomption est, à proprement parler, une espèce de péché contre l’Esprit-Saint, parce que par elle on détruit ou l’on méprise le secours de l’Esprit-Saint qui retire l’homme du péché.
Article 2 : La présomption est-elle un péché ?
Objection N°1. Il semble que la présomption ne soit pas un péché. Car aucun péché n’est une raison pour être exaucé der Dieu. Or, il y en a que Dieu exauce en vertu de leur présomption. Car Judith dit au Seigneur (9, 17) : Exaucez celle qui a recours à vous dans sa misère et qui présume de votre miséricorde. Ce n’est donc pas un péché de présumer de la miséricorde divine.
Réponse à l’objection N°1 : La présomption se prend quelquefois pour l’espérance, parce que l’espérance légitime que nous avons à l’égard de Dieu paraît de la présomption, si on la mesure d’après la condition de l’homme ; mais ce n’est pas de la présomption, si on considère l’immensité de la bonté divine.
Objection N°2. La présomption implique un excès d’espérance. Or, dans l’espérance qui repose sur Dieu il ne peut y avoir d’excès, puisque sa puissance et sa miséricorde sont infinies. Il semble donc que la présomption ne soit pas un péché.
Réponse à l’objection N°2 : La présomption n’implique pas un excès d’espérance en ce sens que l’on ait trop de confiance en Dieu, mais elle provient de ce qu’on espère de Dieu ce qui n’est pas compatible avec sa nature. Dans ce cas l’espérance est moindre, parce qu’on diminue par là même la vertu divine, comme nous l’avons dit (art. préc., réponse N°1).
Objection N°3. Ce qui est un péché n’excuse pas du péché. Or, la présomption est une excuse. Car le Maître des sentences dit (liv. 2, dist. 22) qu’Adam a moins péché parce qu’il a péché avec l’espérance d’être pardonné, ce qui paraît être de la présomption. Donc la présomption n’est pas un péché.
Réponse à l’objection N°3 : Pécher avec la résolution de persévérer dans le péché, dans l’espérance d’en obtenir le pardon, c’est de la présomption (On voit par là que la présomption ne détruit pas nécessairement l’espérance, et qu’elle est, jusqu’à un certain point, compatible avec cette vertu.). Cette disposition ne diminue pas, mais elle augmente le péché. Mais pécher avec l’espérance d’être un jour pardonné et tout en formant la résolution de s’abstenir du mal et de s’en repentir, ce n’est pas de la présomption ; au contraire, cette disposition diminue la faute, parce qu’alors on a la volonté moins ferme de pécher.
Mais c’est le contraire. Car la présomption est une espèce de péché contre l’Esprit-Saint.
Conclusion. — La présomption est conforme à cette erreur de l’intellect qui fait croire que Dieu pardonne à ceux qui persévèrent dans le péché ou qu’il glorifie ceux qui négligent de faire des bonnes œuvres ; c’est pourquoi elle est un péché, mais un péché moins grave que le désespoir.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 1) à l’égard du désespoir, tout mouvement de l’appétit qui est conforme à une opinion fausse est mauvais en lui-même et est un péché. Or, la présomption est un mouvement de l’appétit, puisqu’elle implique une espérance déréglée, et elle est conforme à une opinion fausse aussi bien que le désespoir. Car comme il est faux que Dieu ne soit pas miséricordieux pour ceux qui se repentent ou qu’il n’appelle pas les pécheurs au repentir ; de même il est faux qu’il pardonne ceux qui persévèrent dans le péché ou qu’il glorifie ceux qui ne font pas de bonnes œuvres, et c’est cette dernière opinion (La présomption est jointe à l’infidélité, si l’on admet spéculativement toutes ces erreurs, et alors c’est une circonstance que l’on doit déclarer en confession.) qui inspire la présomption. C’est pourquoi la présomption est un péché moins grave que le désespoir ; parce qu’en vertu de sa bonté infinie, la miséricorde et le pardon sont plus propres à Dieu que le châtiment ; car la miséricorde et le pardon lui conviennent en eux-mêmes, tandis qu’il ne nous punit qu’en raison de nos péchés.
Article 3 : La présomption est-elle plus contraire à la crainte qu’a l’espérance ?
Objection N°1. Il semble que la présomption soit plus contraire à la crainte qu’à l’espérance. Car la crainte déréglée est contraire à la crainte légitime. Or, la présomption semble appartenir à la crainte déréglée, puisqu’il est dit (Sag., 17, 10) : La conscience troublée présume toujours les maux les plus cruels, et que l’écrivain sacré ajoute que la crainte aide la présomption. Donc la présomption est plus opposée à la crainte qu’à l’espérance.
Réponse à l’objection N°1 : Comme l’espérance se dit du mal dans un sens abusif et du bien dans le sens propre, il en est de même de la présomption. C’est ainsi qu’on appelle présomption le dérèglement de la crainte.
Objection N°2. Les contraires sont les choses les plus éloignées. Or, la présomption s’éloigne plus de la crainte que de l’espérance ; car la présomption implique un mouvement vers l’objet aussi bien que l’espérance, tandis que la crainte implique un mouvement contraire (Elle s’éloigne de la chose au lieu de se porter vers elle.). Donc la présomption est plus contraire à la crainte qu’à l’espérance.
Réponse à l’objection N°2 : Les contraires sont les choses qui sont les plus éloignées dans le même genre. Or, la présomption et l’espérance impliquent un mouvement du même genre qui peut être ou réglé ou déréglé. C’est pourquoi la présomption est plus directement contraire à l’espérance qu’à la crainte. Car elle est contraire à l’espérance en raison de sa différence propre comme ce qui est déréglé est contraire à ce qui est réglé, tandis qu’elle est contraire à la crainte en raison de sa différence générique, c’est-à-dire d’après la nature de leur mouvement (L’espérance et la présomption se portent vers leur objet qu’elles recherchent ; au lieu que la crainte s’éloigne du sien et le fuit.).
Objection N°3. La présomption exclut totalement la crainte, mais elle n’exclut pas totalement l’espérance, elle n’exclut que ce qu’il y a de légitime en elle. Par conséquent puisque les choses opposées sont celles qui se détruisent, il semble que la présomption soit plus contraire à la crainte qu’à l’espérance.
Réponse à l’objection N°3 : La présomption est contraire à la crainte d’une contrariété de genre ; tandis qu’elle est contraire à l’espérance d’une contrariété de différence (Ce terme a ici le sens qu’on lui donne en logique quand on dit que la définition d’une chose doit désigner son genre prochain et sa différence la plus propre.). C’est pourquoi la présomption exclut totalement la crainte d’après la nature même de son genre, mais elle n’exclut l’espérance qu’en raison de la différence, c’est-à-dire en excluant ce qu’elle a de réglé.
Mais c’est le contraire. Deux vices opposés l’un à l’autre sont contraires à la même vertu ; ainsi la timidité et l’audace sont contraires à la force. Or, le péché de présomption est contraire au péché de désespoir qui est directement opposé à l’espérance. Il semble donc que la présomption soit aussi plus directement contraire à l’espérance.
Conclusion. — La présomption est plus directement opposée à l’espérance qu’à la crainte.
Il faut répondre que, comme le dit saint Augustin (Cont. Julian., liv. 4, c. 3), il y a non-seulement des vices manifestement contraires à toutes les vertus, comme la témérité à la prudence, mais il y en a encore qui sont en quelque sorte voisins des vertus et qui sans leur ressembler réellement en ont l’apparence trompeuse ; c’est ainsi que l’astuce ressemble à la prudence. C’est ce qui fait dire aussi à Aristote (Eth., liv. 2, chap. 8) que la vertu paraît avoir plus de rapport avec l’un des vices qui lui sont opposés qu’avec un autre ; comme la tempérance avec l’insensibilité et la force avec l’audace (La tempérance est moins éloignée de l’insensibilité que de la débauche, qui est son acte contraire, et la force se rapproche plus de l’audace que de la patience ; la libéralité a plus de rapport avec la prodigalité qu’avec l’avarice, etc.). — La présomption semble donc avoir une opposition manifeste avec la crainte, surtout avec la crainte servile qui a pour objet le châtiment infligé par la justice de Dieu dont la présomption espère le pardon. Mais d’après la fausse ressemblance qu’elle a avec l’espérance, elle est plus contraire à cette vertu, parce qu’elle implique une espérance déréglée à l’égard de Dieu. Et comme les choses du même genre sont plus directement opposées que celles qui sont de genres différents (puisque les contraires appartiennent au même genre), il s’ensuit que la présomption est plus directement opposée à l’espérance qu’à la crainte. Car elles se rapportent l’une et l’autre au même objet (La présomption et l’espérance sont du même genre, parce qu’elles n’ont qu’un seul et même objet, qui est la béatitude. La crainte est d’un autre genre, car elle a pour objet la peine.) sur lequel elles s’appuient ; mais l’espérance s’y rapporte d’une manière régulière et la présomption d’une manière déréglée.
Article 4 : La présomption est-elle produite par la vaine gloire ?
Objection N°1. Il semble que la présomption ne soit pas produite par la vaine gloire. Car la présomption paraît s’appuyer sur la miséricorde divine. Or, la miséricorde a pour objet la misère qui est opposée à la gloire. Donc la présomption ne vient pas de la vaine gloire.
Objection N°2. La présomption est opposée au désespoir. Or, le désespoir vient de la tristesse, comme nous l’avons dit (quest. 20, art. 4, réponse N°2). Par conséquent, puisque les contraires sont produits par des causes contraires, il semble que la présomption vienne de la délectation et qu’elle ait pour causes les vices charnels dont les délectations sont les plus violentes.
Objection N°3. Le vice de la présomption consiste en ce que l’on tend vers un bien qui n’est pas possible, comme s’il était possible. Or, quand on regarde comme possible ce qui est impossible, c’est un effet de l’ignorance. Donc la présomption provient plutôt de l’ignorance (L’ignorance est la compagne de toute espèce de faute, elle ne peut donc pas être assignée comme la cause d’un péché particulier.) que de la vaine gloire.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (Moral., liv. 31, chap. 17) que la présomption des nouveautés est fille de la vaine gloire.
Conclusion. — La présomption qui repose sur la vertu propre vient de la vaine gloire, mais celle qui repose dérèglement sur la miséricorde ou la puissance de Dieu vient de l’orgueil.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 1), il y a deux sortes de présomption ; l’une qui repose sur la vertu propre et qui entreprend, comme si elles lui étaient possibles, des choses qui sont au-dessus de ses forces. Celle-là vient manifestement de la vaine gloire. Car par là même qu’une personne désire vivement la gloire, il s’ensuit qu’elle entreprend des choses qui surpassent ses forces. Telles sont principalement les nouveautés qui excitent le plus l’admiration, et c’est pour ce motif que saint Grégoire désigne expressément cette sorte de présomption comme étant issue de la vaine gloire. — L’autre présomption est celle qui repose d’une manière déréglée sur la miséricorde ou la puissance de Dieu et qui nous fait espérer d’obtenir la gloire sans mérites ou le pardon sans repentir. Cette présomption semble naître directement de l’orgueil, parce qu’alors nous nous estimons tant nous-mêmes que nous croyons que Dieu ne nous punira pas ou qu’il ne nous bannira pas du ciel, même quand nous serions des pécheurs.

References: art. 5
 art. 5
 art. 3
 art. 3
 art. 1
 art. 4