Source: https://th.b-ok.org/book/2612579/0c0443
Timestamp: 2019-08-20 20:50:47+00:00

Document:
Figures grecques de l’épouvante de l’antiquité au présent: Peurs enfantines et adultes | Maria Patera | download
4,833,913 หนังสือ
หน้าหลัก Figures grecques de l’épouvante de l’antiquité au présent: Peurs enfantines et adultes
Figures grecques de l’épouvante de l’antiquité au présent: Peurs enfantines et adultes
ISBN 10: 9004278370
ISBN 13: 9789004278370
Series: Mnemosyne Supplements: Monographs on Greek and Latin Language and Literature 376
ดาวน์โหลด (pdf, 12.45 MB) อ่านหนังสือออนไลน์
dans1769
qui1574
une1474
est1322
que1294
comme753
sur752
lamia729
elle706
sont561
aux490
aussi422
mais413
enfants405
cette398
ces390
gulou363
nous360
avec357
dans les350
nom322
peut296
leur295
dans le294
entre294
terme290
ainsi276
fait265
selon262
ses260
empousa257
grec232
chez223
lui220
noms220
deux220
dans la209
autre202
femme197
femmes196
elles195
bien185
ils184
ce qui183
les enfants182
dont174
celui172
trad170
serait168
que les161
celle159
le terme155
chapitre154
leurs153
pourrait150
sur la149
de lamia148
Deviance : Theories on Behaviors That Defy Social Norms
Duane L. Dobbert, Thomas X. Mackey (eds.)
Urban Dreams and Realities in Antiquity: Remains and Representations of the Ancient City
File: PDF, 80.25 MB
monographs on greek and
G.J. Boter (vu University Amsterdam)
A. Chaniotis (Oxford)
K.M. Coleman (Harvard)
I.J.F. de Jong (Amsterdam)
T. Reinhardt (Oxford)
The titles published in this series are listed at brill.com/mns
Figures grecques de l’épouvante
de l’ antiquité au présent
Patera, Maria.
Figures grecques de l'epouvante de l'antiquite au present : peurs enfantines et adultes / par Maria Patera.
pages cm. – (Mnemosyne supplements : monographs on Greek and Latin language and literature, ISSN
0169-8958 ; volume 376)
ISBN 978-90-04-27837-0 (hardback) : acid-free paper) – ISBN 978-90-04-28362-6 (e-book)
1. Greek literature–History and criticism. 2. Byzantine literature–History and criticism. 3. Fear in
literature. 4. Children in literature. 5. Goddesses, Greek, in literature. 6. Ghosts in literature. 7. Monsters in
literature. 8. Mythology, Greek–Psychological aspects. I. Title.
PA3015.F43P28 2015
880.9–dc23
2014036725
issn 0169-8958
isbn 978-90-04-27837-0 (hardback)
isbn 978-90-04-28362-6 (e-book)
à Sofia et Spyros
Remerciements xi
Table des illustrations xii
Abréviations xiv
Difficiles enfantillages xxiv
1 Lamia, l’autre ici-même 1
Les Lamies grecques 3
L’espace, le temps, et les liens familiaux : récits divergents 5
La beauté et la laideur. La bête et ses métamorphoses 16
Le serpent et la courtisane 27
Facultés et caractéristiques: l’ivrognerie, l’ idiotie, l’ androgynie et
les yeux amovibles 34
Actions et fonctions: usages anciens et visions modernes. Du
singulier et du pluriel 45
Comment représenter un épouvantail? Une aporie
iconographique 53
Le premier terme de la comparaison 69
Les Lamies chrétiennes de l’antiquité au présent 71
Lamies chrétiennes, antiques et byzantines 71
Les Lamies néo-grecques 73
Quelques difficultés inhérentes à l’ étude des traditions
néo-grecques 73
Chants et récits traditionnels 76
Tentative de comparaison diachronique: les exôtika 89
2 Mormô l’épouvantail 106
Mormô et les termes associés 106
Le personnage mythique: l’épouvantail errant, le cheval, le loup et
la nourrice 111
Du ridicule de la crainte: Mormô dans les sources 118
Mormô, Gorgô, Hécate, Héra et Médée 122
Le mormolukeion: l’épouvantail et le masque 129
Des enfants, des masques et des êtres verbaux 136
3 Gellô l’ aôrê et Gulou la démone 145
Gellô l’ aôrê: nom, origines, histoire et fonction 145
Gulou la démone dans les sources byzantines et post-byzantines 151
Les Geloudes des auteurs byzantins 151
Phylactères, exorcismes et historiolae : les « papiers de
Gulou» 155
Saint Sisinnios et Gulou 157
L’archange Michel et Gulou 164
Les mots de pouvoir 171
Les phylactères sans historiola 171
Noms et figures démoniaques 174
L’image de la démone: les représentations prophylactiques 185
De l’Éthiopie à la Roumanie: les récits parallèles 206
Gulou et les Geloudes dans les traditions néo-grecques 215
Les moyens de lutte: formules apotropaïques et rituels de
guérison 220
Geloudes, Néraïdes et Strigles 224
Le mauvais œil et le lait 228
Les saints, le diable et les exôtika : doctrine ecclésiastique et actes de
foi «alternatifs» 234
4 Empousa onoskelis, la séductrice 249
Empousa, l’épouvantail d’adultes 249
Une créature protéiforme 253
Les modalités d’apparition 259
Empousa et la mère d’Eschine 263
Empousa, Hécate et les mystères 271
Onoskelis, patte-d’âne 278
Les onoskelides et les onocentaures de l’ antiquité au
présent 278
La patte d’âne 286
Pour conclure avec les enfantillages
Annexes 301
Lamia 301
Mormô 306
Gulou 309
Catalogue des manuscrits 316
Empousa et Onoskelis 317
Bibliographie 323
Index nominum 376
Index rerum 387
Index graecum 401
Au terme de ce travail, ma pensée est pour tous ceux qui m’ont soutenue
pendant sa réalisation, et en premier lieu pour Stella Georgoudi qui a mis
son savoir à ma disposition tout au long de l’élaboration de cette recherche.
Je pense aussi à ceux qui m’ont aidée de leurs observations pertinentes et
perspicaces, à savoir Marie-France Auzépy, Alain Ballabriga, Philippe Borgeaud
et Renée Koch-Piettre.
Ma reconnaissance va également à tous ceux qui m’ont accompagnée de
diverses façons pendant ce parcours, Marie-Hélène Congourdeau, Véronique
Dasen, Francis Schmidt, Irène Sorlin, et surtout Ioanna Patera, toujours présente et disponible.
Je remercie également tous ceux qui m’ont fourni les permissions de reproduction des images contenues dans cet ouvrage, les responsables de ces questions auprès du Musée archéologique national d’ Athènes et du 3ème Éphorat
des antiquités préhistoriques et classiques, les directions des revues Babesch
et Syria, la direction de la Bibliothèque Gennadeios, et finalement l’ obligeant
Jeffrey Spier. Ma reconnaissance s’adresse également à Dimitra Labretsa, pour
ses beaux dessins.
Je voudrais encore dire un grand merci à Nathalie Hénon, Emmanuel
Jambon et au regretté Vincent Watelet, qui se sont penchés avec beaucoup de
patience et d’amitié sur mes erreurs.
Ma dernière pensée va à ma famille, à mon mari et à ma fille, et spécialement
à mes parents, Sofia et Spyros, pour leur soutien, leur affection et leur patience.
Affrontement de deux créatures monstrueuses. Œnochoé attique à figures
noires du début du ve s. av.è.c., autrefois aux Staatliche Museen de Berlin
(nº inv. 1934), mais aujourd’hui perdue. Œuvre du peintre d’Athéna, trouvée à
Kamiros (Rhodes) en 1881. Illustration: dessin, Mayer 1885, pl. 7, 2. 54
Héraclès conduit en laisse une créature monstrueuse. Skuphos attique à figures
noires. Œuvre du peintre de Thésée, du début du ve s. av.è.c. Musée
archéologique national d’Athènes (n° inv. Acr. 1306). Illustration: crédit photo,
Musée archéologique national d’Athènes (photo D. Gialouris). Autorisation de
reproduction et copyright (credit line): Hellenic Ministry of Culture and
Sports/Archaeological Receipts Fund/National Archaeological Museum. 55
noires. Œuvre du cycle du peintre de Thésée, du début du ve s. av.è.c. Collection
privée de Monopoli. Ce skuphos a probablement été trouvé dans l’aire de
l’ancienne Gnathia, au cours de fouilles clandestines du xixe s. Illustration:
photo, Reho-Bumbalova 1983, p. 58, fig. 1. Autorisation de reproduction:
BABesch. 56
Femme torturée par des satyres. Lécythe attique à figures noires. Œuvre du
peintre de la Mégère, environ 470 av.è.c. Musée archéologique national
d’Athènes (nº inv. 1129). Illustration: crédit photo, Musée archéologique
national d’Athènes (photo N. Konstantopoulos). Autorisation de reproduction
et copyright (credit line): Hellenic Ministry of Culture and
Sports/Archaeological Receipts Fund/National Archaeological Museum. 60
Femme (androgyne) qui court. Œnochoé attique à figures noires trouvée en
Béotie, dans une tombe du ive s. av.è.c. Musée archéologique national
d’Athènes, nº inv. 1721. Lamia? Illustration: crédit photo, Musée archéologique
Sports/Archaeological Receipts Fund/National Archaeological Museum. 65
Créature monstrueuse féminine poursuivant un jeune homme. Skuphos
cabirique à figures noires, du ive siècle av.è.c. Collection privée de Londres.
Illustration: dessin D. Labretsa. 66
Un jeune garçon effraye son partenaire de jeu au moyen d’un masque.
Œnochoé attique à figures rouges, provenant d’Éleusis et datée d’environ 420
av.è.c. Musée d’Éleusis, nº inv. 6744. Illustration: crédit photo, Éphorat des
antiquités de l’Attique occidentale, du Pirée et des îles. Autorisation de
Sports/Archaeological Receipts Fund/Ephorate of Antiquities of West Attica,
Pireus and Islands. 134
Saint Sisinnios terrassant Alabasdria. Fresque de la paroi ouest de la chapelle
xvii du monastère de l’Apa Apollo à Baouît. vie–viie s. è.c. Illustration: dessin,
Perdrizet 1922, p. 14, fig. 6. 186
Salomon terrassant une démone. Amulette de cuivre argenté, acquise au bazar
de Smyrne. Date inconnue. Collection G. Schlumberger. Illustration: dessin,
Schlumberger 1892, p. 74. 188
Salomon terrassant une démone en présence de l’ange Araaph. Amulette de
Cyzique. iiie ou vie–viie s. è.c. Collection A. Sorlin-Dorigny. Illustration: dessin,
Perdrizet 1903, p. 47, fig. 1 et 2. 189
Amulette en bronze de Constantin, fils de Christina. Elle provient de Palestine
et date de l’antiquité tardive. Illustration: photo, Barb 1972, p. 345, fig. 2.
Autorisation de reproduction: Syria, ifpo. 195
Arlaph terrassant une démone. Amulette de bronze du vie–viie s. è.c.
Collection privée. Illustration: photo et copyright, J. Spier. Autorisation de
reproduction: J. Spier. 200
Pendentif en argent gravé, provenant d’Asie Mineure et datant probablement
du xe–xiie s. Ashmolean Museum, Oxford (nº inv. 1980.5). Illustration: dessin
D. Labretsa. 201
Amulette byzantine en pierre, datée entre le xie s. et la fin du moyen âge,
aujourd’hui perdue. Illustration: dessin de Ducange, De imperatorum
constantinopolitanorum numismatibus dissertatio, Rome, 1755, pl. iii, reproduit
par Grabar 1974, pl. iii, fig. 2. Cette pièce aurait appartenu au trésor de l’église
de Sainte-Geneviève de Paris. Autorisation de reproduction: Bibliothèque
Gennadeios, American School of Classical Studies in Athens. 205
Ach. T.
Acousil.
Act. Disp. Arch.
Ael., vh
Ael., na
Aesch.
Aesch., Ag.
Aesch., Ch.
Aesch., Eum.
Aesch., Prom.
Aesch., Suppl.
Aeschin. V.
Alciph., Ep.
Alex. Tr.
Ant. Lib.
Anth. Pal.
Apoll. Aphr.
Apoll. Rh.
Apollod.
Apul., D. Socr.
Apul., Met.
Ar., Ach.
Ar., Av.
Ar., Eccl.
Ar., Eq.
Ar., Lys.
Ar., n.
Ar., p.
Ar., r.
Ar., Th.
Achille Tatius, Leucippé et Clitophon
Acousilaos d’Argos
Actes de la dispute d’Archélaus avec Mani
Élien, Histoire variée
Élien, De la nature des animaux
Eschyle, Agamemnon
Eschyle, Choéphores
Eschyle, Euménides
Eschyle, Suppliantes
Scholia in Aeschinem, Aischinou rhêtoros bios
Alciphron, Lettres
Alexandre de Tralles
Antoninus Liberalis, Métamorphoses
Apollonios d’Aphrodisias
Apollonios de Rhodes, Argonautiques
Pseudo-Apollodore, Bibliothèque
Apulée, Du dieu de Socrate
Apulée, Les métamorphoses
Aristophane, Acharniens
Aristophane, Oiseaux
Aristophane, Assemblée des femmes
Aristophane, Cavaliers
Aristophane, Nuées
Aristophane, Paix
Aristophane, Grenouilles
Aristophane, Thesmophories
Ar., v.
Arg. Orph.
Arist., Ath.
Arist., Aud.
Arist., ee
Arist., en
Arist., ga
Arist., ha
Arist., Meteor.
Arist., pa
Arist., Phys.
Arist., Poet.
Arist., Pol.
Arist., Pr.
Arist., Rhet.
Aristid., Ath.
Aristid., Pan.
Aristox.
Artem., Oneir.
Ath., Deipn.
Athan. Al.
Aug., Civ. D.
Bas. Caes.
Bas. Caes., Epist.
Callim.
Callim., H. Dian.
Callim., H. Zeus
Callim., H. Del.
Cl. Alex., Paed.
Cl. Alex., Protr.
Cl. Alex., Strom.
Cosm. Dam. Vit. Mir.
Cyr. Hier.
Cyran.
D. Hal., ar
D. Hal., Din.
D. Hal., Thuc.
Aristophane, Guêpes
Argonautiques orphiques
Aristote, Constitution d’Athènes
Aristote, De audibilibus
Aristote, Éthique à Eudème
Aristote, De la génération des animaux
Aristote, Météorologiques
Aristote, Les parties des animaux
Aristote, Physique
Aristote, Poétique
Aristote, Problèmes
Aristote, Rhétorique
Aristide, Athéna
Aristide, Panathênaïkos
Artémidore, La clef des songes
Athénée, Le banquet des sophistes
Augustin, La cité de Dieu
Basile de Césarée, Lettres
Pseudo-Callisthène, Le Roman d’Alexandre
Callimaque, Hymne à Artémis
Callimaque, Hymne à Zeus
Callimaque, Hymne à Délos
Clément d’Alexandrie, Le pédagogue
Clément d’Alexandrie, Protreptique
Clément d’Alexandrie, Stromates
Cosmae et Damiani vitam et miracula
Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines
Denys d’Halicarnasse, Dinarque
Denys d’Halicarnasse, Thucydide
Dem., C. Boeot.
Dem., Cor.
Dem., F. Leg.
Democh.
Did. Caec., Comm. Ps.
Dio Chrys., Or.
Diod. Sic.
Diog. L., Phil. V.
Diogenian.
Diosc., mm
Epict., Diss.
Erat., Catast.
Etym. Gud.
Etym. M.
Eur., Alc.
Eur., Bac.
Eur., Hel.
Eur., m.
Eur., Or.
Eus. Caes.
Eus. Caes., C. Hier.
Eus. Caes., Pr. Ev.
Eus. Caes., V. Const.
Eust., ad Il.
Eust., ad Od.
Eust., Op.
Eut., Par. Nic. Alex.
Ev. Pont.
Ev. Scol.
F. Aes.
Firm. M., Err.
Gal., Alim. fac.
Gal., Protr.
Gell., na
Gr. Naz.
Gr. Nyss., C. Eun.
H. Hom. Cer.
Démosthène, Contre Bœotos
Démosthène, Sur la couronne
Démosthène, Sur les forfaitures de l’ambassade
Démétrios, Du style
Démocharès
Didyme l’Aveugle, Commentaires aux psaumes
Dion Chrysostome, Discours
Diodore de Sicile, Bibliothèque
Diogène Laërce, Vies des philosophes
Épictète, Entretiens
Pseudo-Ératosthène, Catasterismes
Etymologicum Gudianum
Euripide, Alceste
Euripide, Bacchantes
Euripide, Hélène
Eusèbe de Césarée, Contre Hiéroclès
Eusèbe de Césarée, La préparation évangélique
Eusèbe de Césarée, De la vie de l’empereur Constantin
Eustathe, Commentarii ad Homeri Iliadem
Eustathe, Commentarii ad Homeri Odysseam
Eustathe, Opuscula
Eutecnios, Paraphrasis in Nicandri Alexipharmaca
Évagre le Scholastique
Fabulae Aesopicae
Festus, De la signification des mots
Firmicus Maternus, L’erreur des religions païennes
Galien, De alimentorum facultatibus
Galien, Protreptikos epi technas
Aulu-Gelle, Nuits attiques
Grégoire de Nysse, Contra Eunomium
Hymne homérique à Déméter
Hel., Aeth.
Heracl., Incred.
Herodian., Orth.
Herodian., Part.
Herodian., Pr. Cath.
Hes., Th.
Hesych.
Hier., Comm. Is.
Hier., Hebr. Qu. Gen.
Hipp., Parth.
Hippol., Haer.
Hom. ps.-clem.
Hor., Ars p.
Horap.
Hyg., Astr.
Hyg., f.
Iambl., Myst.
Idom.
Is. Pel.
J. ii Hier.
J. Chrys.
J. Chrys., Bab.
J. Damasc.
J. Damasc., C. Jac.
Jos., C. Ap.
(ps.-)Jos.
Jul., C. Her.
Jul., M. Deor.
Lact., Div. Inst.
Lib., C. Tis.
Lib., Templ.
Luc., Bacc.
Luc., Cat.
Harpocration, Lexique des orateurs attiques
Héliodore, Les Éthiopiques
Hérodote, Histoires
Héraclite, De Incredibilibus
Hérodien, Peri orthographias
Hérodien, Partitiones
Hérodien, Prosodia Catholica
Hésychius, Lexicon
Jérôme, Commentaire à Isaïe
Jérôme, Questions hébraïques sur la Genèse
Hippocrate, Des maladies des jeunes filles
Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies
Les homélies pseudo-clémentines
Horapollon, Hieroglyphica
Hygin, Astronomie
Hygin, Fables
Jamblique, Les Mystères d’Égypte
Ignace le Diacre, Vie du patriarche Tarasios
Isidore de Péluse
Jean ii de Jérusalem
Jean Chrysostome, Discours sur Babylas
Jean Damascène, Contra Jacobitas
Flavius Josèphe, Contre Apion
Pseudo-Josèphe
Julien, Contre Héracleios le Cynique
Julien, Sur la Mère des dieux
Kérygmes, Lapidaires d’Orphée
Lactance, Institutions divines
Libanius, Contra Tisamenum
Libanius, Pro templis
Lucien, Dionysos
Lucien, Kataplous
Luc., Deor. Conc.
Luc., Dial. D.
Luc., Dial. Mer.
Luc., Men.
Luc., Merc. Cond.
Luc., Phal.
Luc., Philops.
Luc., Pseud.
Luc., Salt.
Luc., Tox.
Luc., vh
Luc., Zeux.
Lucr., Nat.
Lyc., Al.
M. Aur.
Macr., Sat.
Min. Fel., Oct.
Nic., Alex.
Niceph. i
Niceph. Call.
Niceph. Gr., Byz. Hist.
Nonn., Dion.
Olympiod., Plat. Gorg. Comm.
Opp., Hal.
Orac. Sib.
Orib., Coll. Med. Rel.
Orib., Syn. Eust. Lib. Eunap.
Orig., cc
Orig., Hex.
Orig., Princ.
Orph. H. Hec.
Ov., C. Ib.
Ov., F.
Ov., Her.
Ov., Met.
Palaeph., Incred.
Lucien, L’assemblée des dieux
Lucien, Dialogues des dieux
Lucien, Dialogues des courtisanes
Lucien, Ménippe
Lucien, Sur ceux qui sont aux gages des grands
Lucien, Phalaris
Lucien, Philopseudès
Lucien, Le Pseudologiste
Lucien, La danse
Lucien, Toxaris
Lucien, Histoires vraies
Lucien, Zeuxis ou Antiochos
Marc Aurèle, À soi-même
Macrobe, Saturnales
Minucius Felix, Octave
Nicandre, Alexipharmaka
Nicéphore i, patriarche de Constantinople
Nicéphore Calliste Xanthopoulos
Nicéphore Grégoras, Histoire byzantine
Nonnos, Dionysiaques
Olympiodore, In Platonis Gorgiam Commentaria
Oppien, Halieutiques
Oribase, Collectionum Medicarum Reliquiae
Oribase, Synopsis ad Eustathium, libri ad Eunapium
Origène, Contre Celse
Origène, Hexapla
Origène, Traité des principes
Hymne orphique à Hécate
Ovide, Contre Ibis
Ovide, Fastes
Ovide, Héroïdes
Palaephatos, De Incredibilibus
Pet. Sic.
Petr., Sat.
Pherec.
Phil. Jud., Her.
Phil. Jud., Prob.
Philostr., Her.
Philostr., va
Phl., Mir.
Phot., Bibl.
Phot., Lex.
Phryn., Ecl.
Pind., Nem.
Pind., Pyth.
Pl., Ax.
Pl., Cr.
Pl., Epist.
Pl., Gorg.
Pl., Lg.
Pl., Lys.
Pl., Ph.
Pl., Phd.
Pl., Rp.
Pl., Socr. Ap.
Pl., Th.
Pl., Tim.
Plaut., Mil.
Plin., hn
Plut., Alex.
Plut., Amat.
Plut., Ant.
Plut., Cons. Apoll.
Plut., Cur.
Plut., De sera
Plut., Def. orac.
Plut., Dem.
Plut., Epic.
Plut., Ex.
Pausanias, Description de la Grèce
Pierre de Sicile, Historia Manichaeorum
Pétrone, Satyricon
Phérécyde
Philon d’Alexandrie, L’héritier des biens divins
Philon d’Alexandrie, Que tout homme bon est libre
Philostrate, Heroicus
Philostrate, Vie d’Apollonios de Tyane
Phlégon, Mirabilia
Photius, Bibliothèque
Photius, Lexicon
Phrynichus, L’Atticiste, ou Choix de noms et de verbes attiques
Pindare, Néméennes
Pindare, Pythiques
Platon, Axiochos
Platon, Criton
Platon, Lettres
Platon, Lois
Platon, Lysis
Platon, République
Plaute, Miles
Plutarque, Alexandre
Plutarque, Dialogue sur l’amour
Plutarque, Antoine
Plutarque, Consolation à Apollonios
Plutarque, De la curiosité
Plutarque, Sur les délais de la justice divine
Plutarque, De la disparition des oracles
Plutarque, Démétrios
Plutarque, Qu’il est impossible de vivre heureux en suivant les
préceptes d’Épicure
Plutarque, De l’exil
Plut., Par. M.
Plut., Per.
Plut., Prov. Alex.
Plut., Pyth. Or.
Plut., Qu. Conv.
Plut., Stoic. Rep.
Plut., Sup.
Plut., Th.
Plut., Vit. aer. al.
Porph., vp
Pr. Myth. Vat.
Procl., in R. Publ. comm.
Procl., Th. Plat.
Psell., Chrys.
Psell., Enc.
Psell., Phil. Min.
(ps.-)Psell.
Sch. Apoll. Rh.
Sch. Ar. Ach.
Sch. Ar. Eccl.
Sch. Ar. Eq.
Sch. Ar. Lys.
Sch. Ar. P.
Sch. Ar. R.
Sch. Ar. V.
Sch. Arat.
Sch. Arist. en
Sch. Aristid. Pan.
Sch. Dem.
Sch. Gr. Hom. Il.
Sch. Gr. Hom. Od.
Sch. Herm.
Sch. Luc. Bis Acc.
Sch. Luc. Icar.
Sch. Lyc. Alex.
Sch. Paus.
Sch. Pind. Ol.
Plutarque, Parallela minora
Plutarque, Périclès
Plutarque, Proverbia Alexandrinorum
Plutarque, Sur les oracles de la Pythie
Plutarque, Propos de table
Plutarque, Sur les contradictions stoïciennes
Plutarque, De la superstition
Plutarque, Thésée
Plutarque, Il ne faut pas s’ endetter
Pollux, Onomasticon
Porphyre, Vie de Pythagore
Le premier mythographe du Vatican
Proclus, Commentaire sur la République
Proclus, Théologie platonicienne
Michel Psellos, Épître sur la Chrysopée
Psellos, Éloge à sa mère
Psellos, Philosophica minora
Pseudo-Psellos
Scholies à Apollonios de Rhodes
Scholies à Aristophane, Acharniens
Scholies à Aristophane, Assemblée des femmes
Scholies à Aristophane, Cavaliers
Scholies à Aristophane, Lysistrata
Scholies à Aristophane, Paix
Scholies à Aristophane, Grenouilles
Scholies à Aristophane, Guêpes
Scholies à Aratos
Eustratii et Michaelis et anonyma in Ethica Nicomachea Commentaria
Scholies à Aristide, Panathênaïkos
Scholia graeca in Homeri Iliadem
Scholia graeca in Homeri Odysseam
Scholies à Hermogène
Scholia in Luciani Bis Accusatus
Scholia in Luciani Ikaromenippos hupernephelos
Scholies à Lycophron, Alexandra
Scholies à Pausanias
Scholies à Pindare, Olympiennes
Sch. Pind. Pyth.
Sch. Plat., Ax.
Sch. Plat., Gorg.
Sch. Plat., Phileb.
Sch. Theocr. Id.
Sch. Theocr. Techn.
Sen., Herc. F.
Serv., in Aen.
Serv., in Georg.
Sev. Ant.
Sext., Sent.
Socr. Scol.
Soph., El.
Soph., Tr.
Sozom.
Stace, Th.
Steph. Byz.
Steph. Diac.
Stesich.
Suet., P. Blasph.
Sym. Log. Met.
Tac., Hist.
Tert., Ap.
Tert., Nat.
Them., Or.
Theocr., Id.
Theod. Cyr.
Theod. Cyr., Comm. Is.
Theod. Cyr., Epist.
Theod. Cyr., he
Theod. Cyr., Ther.
Theod. Stud.
Theop.
Theophr., c.
Scholies à Pindare, Pythiques
Scholia platonica, Axiochos
Scholia platonica, Gorgias
Scholia platonica, Philebus
Scholia in Theocriti Idyllia
Scholia in Theocritum vetera, Scholia in Technopaegnia scripta
Sénèque, Hercule furieux
Servius, In Vergilii Aeneidem Commentarii
Servius, In Vergilii Georgica Commentarii
Sévère d’Antioche
Sextus, Sentences
Socrate le Scholastique
C. Iulius Solinus
Sophocle, Électre
Sophocle, Trachiniennes
Hermias Sozomène
Stace, Thébaïde
Étienne de Byzance, Ethnica
Étienne le Diacre
Stésichore
Stobée, Anthologium
Strabon, Géographie
Suétone, Des termes injurieux
Syméon Logothète Métaphraste
Tacite, Histoires
Tertullien, Apologétique
Tertullien, Aux nations
Thémistius, Discours
Théodoret de Cyr, Commentaire sur Isaïe
Théodoret de Cyr, Correspondance
Théodoret de Cyr, Histoire Ecclésiastique
Théodoret de Cyr, Thérapeutique des maladies helléniques
Théophraste, Caractères
Thucydide, La guerre du Péloponnèse
Tim., Lex.
Tzetz., Chil.
V. Aes. W.
Virg., Aen.
Xen., Cyr.
Xen., Eq.
Xen., Hell.
Xen., Mem.
Xen., Symp.
Zenob.
Timée, Lexicon vocum platonicarum
Tzetzès, Chiliades
Vita Aesopi Westermanniana
Virgile, Énéide
Xénophon, Cyropédie
Xénophon, De l’art équestre
Xénophon, Helléniques
Xénophon, Mémorables
Xénophon, Banquet
Zonaras, Lexicon
Bibliotheca Teubneriana, Leipzig et Stuttgart
Collection des Universités de France, Paris
Loeb Classical Library, Londres et Cambridge, Massachusetts
Patrologia graeca, Paris
Patrologia latina, Paris
Patrologia orientalis, Paris
Sources chrétiennes, Paris
Bulletin épigraphique.
Corpus Hippiatricorum Graecorum, éd. E. Oder & C. Hoppe, Leipzig,
Corpus Inscriptionum Graecarum iii/32, Inscriptiones Siciliarum Melita, Lipara, Sardinia, éd. A. Boeck & I. Franz, Academiae Litterarum Regiae Borussicae, Berlin, 1853.
Corpus Inscriptionum Latinarum vii, Inscriptiones Britanniae Latinae, éd. E.
Hübner, Academiae Litterarum Regiae Borussicae, Berlin, 1873.
Corpus Vasorum Antiquorum, Danemark 3, Copenhague: Musée national. Collection des antiquités classiques, éd. C. Blinkenberg & K.F. Johansen,
Paris – Copenhague, 1929.
Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, éd. F. Cabrol, H.
Leclercq & H. Marrou, 15 t. en 30 vols, Paris, 1907–1953.
Daremberg, C., Saglio, E. & Pottier, E., 1877–1919, Dictionnaire des
antiquités grecques et romaines, 9 vols, Paris.
Dictionary of Deities and Demons in the Bible, éd. K. van der Toorn,
B. Becking & P.W. van der Horst 1999, 2ème éd. rev., Leyde – Boston –
Grand Rapids, Mich. (1ère éd. 1995).
Dictionnaire historique 1933–1953
Dictionnaire historique de la langue grecque moderne, de la langue parlée commune et des idiomes (en grec), Athènes.
Inscriptiones graecae, Berlin, 1906–.
limc Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, 8 t. en 18 vols, Zurich – Munich, 1981–1999.
Lois sacrées des cités grecques, éd. F. Sokolowski, Travaux et mémoires efa
18, Paris, 1969.
Lois sacrées des cités grecques. Supplément, éd. F. Sokolowski, Travaux et
mémoires efa 11, Paris, 1962.
Liddell, H.G., Scott, R., Jones, H.S. & Mackenzie, R., 1940, A GreekEnglish Lexicon, 9e éd., Oxford (1ère éd. 1843, suppl. 1968).
Papyri Graecae Magicae: die griechischen Zauberpapyri ii, éd. K. Preisendanz & A. Henrichs, Sammlung Wissenschaftlicher Commentare, Stuttgart,
Paulys Real-Encyclopädie der classischen Altertumswissenschaft, éd. G. Wissowa & W. Kroll, 68 vols et 15 vols de suppl., Munich, 1893–1978.
Supplementum Epigraphicum Graecum xviii–xx, Leyde, 1962–1964; xxix,
Leyde, 1979.
Trésor de la langue française: dictionnaire de la langue du xixe et du xxe siècle,
1789–1960, cnrs, Institut national de la langue française, Paris, 1971–.
Difficiles enfantillages
Difficiles enfantillages, que nous voulez-vous?
ernest renan, Lettre à Flaubert du 8 septembre 1874
«Une mythologie de base: des histoires qui viennent de nulle part ; des récits
anonymes qui n’existent qu’à travers des conteurs interchangeables; histoires
de l’ombre dont jamais les lettrés en Grèce ne se sont souciés, … »1. À cette
«mythologie de base» appartiennent les «enfantillages » que nous proposons
d’examiner. Soit quatre figures de l’épouvante – celle ressentie principalement,
mais pas uniquement, par les enfants –, incarnations d’ une certaine expression de la peur que les lettrés n’ont transmise que pour s’ en moquer. Ce sera le
point de départ de cet ouvrage, précis, se résumant en quatre noms féminins :
Lamia, Mormô, Gellô et Empousa. Un point de départ cautionné par les assimilations et associations de ces personnages entre eux, assimilations autorisées
par les définitions de certains lexicographes et scholiastes, et mentionnées par
plusieurs auteurs modernes.
Le terme grec qualifiant collectivement ces personnages est le pluriel phobêtra ou mormolukeia. Nous laissons délibérément de côté dans cette introduction le deuxième terme, car nous en parlerons abondamment à propos de
Mormô. Nous avons choisi de traduire le terme phobêtron par le terme français «épouvantail» qui, dans son sens figuré, désigne « ce qui inspire de vaines
ou d’excessives terreurs, ce qui fait horreur ou inquiète fortement, parfois sans
raison; ou, ce qui est mis en avant, ce qui est utilisé pour effrayer»2. Le Trésor
de la langue française donne comme quasi-synonymes les termes de « croquemitaine, hantise, fantôme, spectre». Le terme « croque-mitaine » est défini
comme «un monstre imaginaire, fantastique et effrayant, de certains contes de
fées, qu’on évoque pour faire peur aux enfants et dont on les menace pour s’ en
faire obéir». Son quasi-synonyme est le terme « ogre», personnage inquiétant
1 Detienne 1981, p. 162.
2 tlf, s.v. épouvantail.
qui se nourrit de chair humaine3. Les autres quasi-synonymes d’« épouvantail»,
« fantôme» et «spectre», sont des termes appliqués à nos personnages par
les sources: ils sont définis comme des «apparitions », des eidôla ou des phasmata. Nous rencontrerons quelque chose de chacune de ces définitions au
cours de cette étude, notamment la terreur vaine et excessive inspirée par
l’ épouvantail, l’utilité du croque-mitaine dont la menace amène les enfants
à obéir, l’anthropophagie de l’ogre. Notons que le féminin « ogresse» désigne
en français «une femme qui exploite des prostituées, la tenancière d’ un établissement mal famé»4. Cela rappelle que nos personnages n’effrayent pas
uniquement les enfants, mais s’en prennent également aux jeunes gens en
utilisant la ruse de la séduction; ils sont en outre associés aussi bien à la prostitution qu’à la vieillesse. Ainsi, les termes appliqués à nos personnages, aussi
bien en grec qu’en français, semblent s’intégrer dans un ensemble sémantique
qui associe la dévoration et l’union sexuelle, et renvoie à l’ anthropophagie. On
en trouve un excellent exemple dans l’usage du verbe « consommer » : on peut
« consommer un repas» ou «le mariage».
La monstruosité qui apparaît dans la définition du « croque-mitaine » sera
continuellement sous-jacente: en effet, même si le terme teras n’ est pas attesté
comme qualificatif de ces personnages, le difforme ou le déformé, le trop grand,
ce qui comporte une chose en plus ou une chose en moins, l’ hybride qui met
ensemble ce qui ne devrait pas l’être5, ainsi, ce qui peut entrer dans la catégorie
du monstrueux6, ce qui sert à «dire le monstre», sera constamment présent au
cours de cette quasi «ogrerie», dans laquelle apparaîtront « des personnages
cruels ou effrayants»7.
Soit quatre noms au départ, quatre créatures aisément assimilables entre
elles et légitimement assimilées, puisque ce sont les sources qui les identifient entre elles. Quatre «cousines» selon le mot de Goethe8, appartenant au
domaine du surnaturel et dont les noms au pluriel désignent des espèces :
Lamia et les Lamies, Mormô/Mormolukê et les Mormones ou Mormolukiai,
Gellô et les Geloudes, Empousa et les Empousai. Une fonction commune :
épouvanter, terrifier. Quelques traits communs aussi, mais qui ne les carac-
3 Ibid., s.v. croque-mitaine et ogre.
4 Ibid., s.v. ogresse.
5 Cf. par ex. la patte d’ âne de Mormô et d’ Empousa, l’ androgynie de Lamia, les diverses
descriptions de la démone Gulou dans les manuscrits, les poitrines particulières des êtres
surnaturels néo-grecs.
6 Chirassi Colombo 1994, p. 33.
7 À ceci près qu’ il ne s’ agit pas d’ une œuvre littéraire (cf. tlf, s.v. ogrerie).
8 Cf. infra, p. 1.
térisent pas toutes avec la même intensité: associations animalières, pouvoir
de métamorphose, anthropophagie, lasciveté. Une tendance commune à rester dans une ambiguïté irrésolue, quelque part entre l’ humain, le bestial et
le surnaturel, entre le singulier et le pluriel aussi, perturbant ainsi l’ ordre de
classification du «normal». Souvent (mais pas toujours) présentées comme
appartenant à un temps lointain, ces créatures sont toujours promptes à comparaître dans le présent de l’imagination9; elles sont à la fois actuelles et
«inactuelles»10. Ces quatre personnages provoquent également une réaction
courante: les sources tournent souvent en ridicule les récits ou les croyances les
concernant; il s’agit d’enfantillages, de bavardages, de contes de bonne femme.
Ces récits manquent de «sérieux» et «offrent ainsi l’ occasion d’ exprimer ce
qui formulé en d’autres langues, plus officielles, serait indécent, incongru, scandaleux, sacrilège»11. Ce «manque de sérieux» des récits est fréquemment souligné par le jugement de valeur négatif qui accompagne leur mention dans
les sources. Le point commun des récits mentionnant nos personnages, et
ce quel que soit le genre auquel ces récits appartiennent et pour toutes les
périodes historiques examinées, est toujours leur statut « équivoque, flottant,
mal assuré»12. Par conséquent, les sources les mentionnent souvent de manière
allusive13, les cantonnent aux chambres enfantines et aux contes des nourrices.
Ce sont précisément ces contes-là qui nous manquent : nous ne disposons malheureusement pas de récit-à-faire-peur-aux-enfants mettant en scène l’ un de
ces personnages, à moins qu’il ne s’agisse du simple récit mythique les concernant. Malgré ce silence relatif à leur propos, les sources qui mentionnent ces
créatures sont nombreuses: nous nous efforcerons de les situer précisément
dans chaque contexte rencontré, car «autant que l’ air ambiant le culturel est
partout: dans la chanson d’une vieille, dans les comptines, dans les bruits qui
circulent. Et si la culture se façonne, comme la tradition, en se transmettant
par l’ouïe et par la vue, les murmures d’un vieillard ont autant d’ importance
que les généalogies d’un Hésiode»14.
Ce qui fait également partie de la personnalité du «monstre»: cf. Chirassi Colombo
1994, p. 35.
Terme utilisé par Vernant 1996b, p. 40, pour marquer la distance, l’éloignement face
au contemporain, le décalage face à l’ existence présente, qui caractérisent la mythologie
grecque, l’« inactualité» participant du charme que les récits mythiques exercent sur le
public auquel ils s’ adressent.
Vernant 1996b, p. 42.
Souvent nous aurons affaire aux « informations fragmentaires» livrées par «la littérature
interstitielle des érudits qui va des scholiastes aux lexicographes», selon les termes de
Detienne 1977b, p. 76.
Detienne 1981, p. 172.
Certains auteurs modernes se sont penchés sur ces personnages. Pour les
raisons de ressemblance évoquées, ils ont en général tendance à les considérer
comme faisant partie d’un ensemble. Par exemple, Erwin Rohde les considère
comme des servantes d’Hécate, qui se sont peu à peu identifiées à la déesse,
jusqu’à devenir des spectres d’Hécate elle-même. Jean-Pierre Vernant pense
qu’ il s’agit «de sortes de revenants, de fantômes, des doubles, des eidôla, des
phasmata, comme ceux qu’envoie Hécate». Sarah Isles Johnston, le chercheur
moderne à s’être le plus penché sur le sujet, classe trois d’ entre eux (Lamia,
Mormô et Gellô) dans la grande catégorie des morts prématurés. Des spécialistes du folklore néo-grec considèrent certains d’entre eux (notamment Lamia
et Gellô) comme des «survivances». En outre, des sources byzantines, voire
néo-grecques, sont utilisées pour combler le silence des sources anciennes,
et cela comme si les fonctions attribuées à ces personnages par les sources
récentes étaient «rétroactives»15.
Pour répondre à cette pluralité d’approches, nous avons adopté une méthode d’interrogation systématique des sources, en nous focalisant sur la
langue grecque dans tous ses stades d’évolution (grec ancien, médiéval ou
moderne). Ce parti pris a l’avantage non seulement de nous permettre de
vérifier les diverses hypothèses (tel trait attribué à Lamia dans tel contexte
socio-historique est-il valable pour son homonyme apparaissant dans tel autre
contexte?), mais il nous permettra également de comparer entre les divers
contextes socio-historiques et les notions que chacun d’ entre eux véhicule
lorsqu’il met en scène un épouvantail. Nous nous efforcerons ainsi de comprendre une partie du «décor de la vie quotidienne », de l’« horizon mental »
auquel ces récits s’adossent dans chaque contexte culturel examiné, une partie du «mythique» qui, selon Jean-Pierre Vernant, « concerne certains objets
qui, par la façon dont ils sont dans notre expérience perçus et pensés, ont la
propriété de “mettre en branle l’imagination légendaire”»16. L’auteur définit
ces «objets» comme étant de toutes sortes: réalités naturelles, phénomènes
physiques, produits fabriqués, conduites pratiques ou notions abstraites; « en
eux viennent se rejoindre, pour s’y concentrer une multiplicité de plans et de
domaines qui, d’un point de vue purement positif, forment des réseaux de
Rohde 1928, p. 610. Vernant 1990b, p. 104–106, et 1981, p. 150–151. Johnston 1995. Nous
serons également confrontés à des « théories génétiques» à propos, notamment, des récits
mettant en scène la démone Gulou, mais aussi à propos d’Hécate et de sa suite. À propos
de ces théories, cf. Grottanelli & Lincoln 1998.
Vernant 1996b, p. 38–39 (l’ expression entre guillemets dans la citation est de Gernet
1948 (1982), p. 136).
signification distincts et séparés»17. Dans le cadre de cette étude, nous rencontrerons et examinerons des «réalités naturelles » (des pierres et des animaux), des «phénomènes physiques» (des tremblements de terre, des phénomènes météorologiques), des «produits fabriqués » (masques, amulettes) et
des «conduites pratiques» (des rituels apotropaïques, des exorcismes). Aussi,
nous constaterons une certaine mise en question de la légitimité de la terreur
ressentie, car ces objets génèrent des récits, des images, des gestes et des réactions qui se concentrent autour de ce sentiment et qui, par là, définissent une
partie de l’«imagination légendaire» des diverses sociétés examinées, celle qui
est illustrée par nos personnages.
Eu égard à la méthode d’examen systématique des sources choisie, les
sources utilisées sont très variées. Sources écrites ou iconographiques, elles
vont de Sappho aux traditions orales recueillies par les spécialistes du folklore au xxe siècle, en passant par les écrits patristiques. Elles constituent un
ensemble hétéroclite, certaines de ces créatures étant nettement plus attestées
que d’autres, ce qui amène un déséquilibre entre les différents chapitres composant cet ouvrage. En effet, des homonymes de la Lamia et la Gellô antiques
sont présents dans les traditions néo-grecques. Nous y avons vu l’ occasion de
comparer entre les personnages anciens et modernes et d’ examiner ce qui s’ est
passé entre-temps: il ne s’agit pas de chercher d’ improbables « survivances» en
isolant les noms modernes de leur contexte; il s’ agit plutôt d’ introduire dans ce
travail une dimension anthropologique, qui sera combinée au parcours chronologique. Il faut garder à l’esprit que nous sommes à la recherche de motifs
qui étaient transmis principalement par voie orale, mais que nous sommes
obligés de les rechercher dans des documents écrits d’ époques et de genres
divers. Par conséquent, un de nos soucis majeurs sera d’ éviter la confusion qui
pourrait résulter de la juxtaposition de sources aussi disparates. Cette confusion réside dans le fait même que des «récits» peuvent être transmis dans des
environnements différents, à d’autres époques et dans d’ autres contextes, dans
lesquels ils ne servent pas toujours les mêmes finalités18. Et même lorsque ces
récits servent des finalités similaires, leurs manières diffèrent selon la vision
du monde de chaque contexte historique et culturel. D’ autre part, l’ examen
des divers contextes dans lesquels nos épouvantails évoluent aura l’ avantage
de nous permettre de «mieux percevoir l’Incomparable, ce qui constituerait le
“style” irréductible de tel ou tel champ culturel »19.
Cf. des Bouvrie 2002a, p. 20.
Borgeaud 2003, p. 26. Sur le problème de la comparaison, cf. Detienne 2000.
Pour paraphraser Jean-Pierre Vernant, il s’agira de savoir d’ où ces personnages et les récits par lesquels on les raconte, tirent leur impact, leur emprise,
leur efficacité20. À quoi tient leur pouvoir de séduction, quelle forme de plaisir
apportent-ils, quels besoins sont-ils plus spécialement à même de satisfaire?
Car ces personnages qui brouillent l’ordre, n’illustrent pas seulement ce-quine-devrait-pas-être, ne constituent pas seulement des signes du différent, du
divergent, de l’autre, mais ils sont importants en eux-mêmes, simplement par
leur capacité même de susciter l’épouvante, la « stupéfaction » mais aussi le
rire. Un rire provoqué par la satire dirigée contre les femmes vieilles, laides et
lascives ainsi que contre les peurs enfantines, un rire qui pourrait constituer
une réaction aux peurs cachées de l’enfant ou au frisson que le spectre d’ une
vieille répugnante peut provoquer chez l’adulte, sensations qui peuvent finalement exploser dans la sérénité d’un grand rire21. N’ oublions pas non plus le
côté ludique qui peut résider dans le fait de provoquer la peur, comme il est
illustré dans les jeux enfantins. Enfin, s’il y a une sorte de rire caractéristique
de ces récits, c’est le rire implicite de moquerie devant le soudain démenti que
ce qu’on prenait pour un danger, n’en constituait pas vraiment un, le rire que
provoque la peur vaine de quelqu’un qui prend une lanière pour un serpent22.
Se moquer des peurs enfantines devant les épouvantails, en rire, est un topos
chez les auteurs qui les mentionnent.
«Les monstres existent parce qu’ils appartiennent à la créativité humaine»23. Et les récits, les allusions et les images qui les racontent sont à définir par leur aptitude à «créer de la culture». «Du moment que la culture est
quelque chose qui est enraciné dans nos sentiments et nos émotions, ces récits
vont mobiliser notre imagination culturelle et notre sensibilité, en évoquant
des images et des sentiments de ce qui est naturel et normal, honorable, juste,
désirable, compréhensible et de leurs contraires: le non naturel et l’ anormal,
le honteux, le faux, le répugnant et l’absurde. Ces sentiments sont nécessairement liés à des entités concrètes, des situations imaginables, des dimensions
spatiales qui, en plus, demandent continuellement à être renouvelées»24. Et
les sources qui les expriment, dans leur diversité culturelle, temporelle, et de
genre, constitueront un matériel à interpréter, qu’ il soit écrit ou oral, comportemental ou iconographique25.
Vernant 1996b, p. 38. des Bouvrie 2002a, p. 51, insiste sur l’efficacité fondamentale des
récits symboliques.
Pellizer 1982, p. 159.
Demetr. 159. Pellizer 2000, p. 49–50.
Chirassi Colombo 1994, p. 39.
des Bouvrie 2002a, p. 60.
Cf. Brower 1971, p. 155 : « il n’y a pas de mythes, seulement des versions (…), seulement
La peur «est entretenue par les rumeurs qui, de bouche à oreille et de
livre en livre, perpétuent ce qui la motive»26, et c’ est le cas, ajouterions-nous,
même lorsqu’il s’agit d’une épouvante «vaine ou excessive». Peur « véritable »
ou «vaine», elle est véhiculée par des personnages complexes, eux-mêmes
mentionnés par toutes sortes de récits. Cela amène, à l’ intérieur de notre parcours chronologique, à suivre la «voie des associations » ; pour reprendre à
notre compte les termes de Nicole Loraux: « j’ ai tenté ce parcours à la surface des signifiants, quitte à m’enfoncer peu à peu, de proche en proche et de
trait singulier en trait singulier, dans l’épaisseur paradoxale d’ une figure »27.
Dans notre cas, il s’agit de quatre figures, dont l’ examen dit quelque chose à
propos de chaque société qui les met en scène : le rapport qu’ elle entretient
avec la mort, mais aussi avec l’épouvante et ce qui est utilisé pour la provoquer, avec l’enfance, la femme, la mère et la nourrice, avec le « passage» entre
les domaines humain, bestial et surnaturel; et aussi le rapport que chaque
société entretient avec le récit, les on-dit, les croyances28. Il s’ agira également de prendre en compte les émotions que les récits sur ces épouvantails provoquent, mentionnés qu’ils sont avec l’ intention délibérée de provoquer l’épouvante ou le rire29. À travers Lamia nous toucherons à divers récits
anciens, et même, à une documentation iconographique dépourvue de récit ;
avec Mormô, l’épouvantail par excellence, dans le sens de « ce qui est mis en
avant pour effrayer», nous aborderons l’immédiate efficacité de l’ exclamation
verbale et du masque de théâtre; Gellô, ou plutôt son homonyme byzantin
et néo-grec, nous donnera l’occasion d’examiner l’ expression de la foi en
l’efficacité de la pratique chrétienne; avec Empousa à-la-patte-d’ âne (onoskelis) nous aborderons les questions de l’hybridité et de la métamorphose, des
mystères et des courtisanes. Il s’agit là de quelques-unes seulement parmi les
pistes qui seront suivies. Aussi, comme nous avons choisi de parcourir une très
longue période et de n’éliminer aucun type de source, il aurait été impossible
de suivre toutes les pistes qui se présentaient. Il a été nécessaire d’ effectuer
un choix et d’éliminer certaines d’entre elles: ainsi nous ne traiterons d’ autres
des textes à interpréter, que le texte soit écrit ou oral, un acte de comportement (…), un
dessin ou une peinture ».
Jacob 1982, p. 51.
Loraux 1989, p. 169.
Les phantasmes de l’ imaginaire, dit Chirassi Colombo 1994, p. 39, à propos des monstres, prennent une consistance lorsqu’ ils entrent dans le rang du croire; alors, ils acquièrent cette valeur toujours dérobée qu’ assument les croyances, particulièrement celles qui
sont apparemment irrationnelles.
Cf. des Bouvrie 2002a, p. 19.
personnages en rapport avec l’épouvante, que lorsque ceux-ci seront associés
explicitement par les sources aux quatre personnages que nous avons choisi
d’ examiner. Les pistes qui seront suivies dans la recherche de ces personnages essentiellement fluctuants, qui se dérobent intentionnellement, diraiton, devant toute tentative de définition, nous amèneront parfois à emprunter
un parcours sinueux, fait de juxtapositions, de retours en arrière, de rappels ou
de projections en avant. Ce parcours pourra parfois sembler déroutant: c’ est
pourquoi, les pistes à suivre s’inscriront autant que possible dans un système
chronologique de présentation et de discussion des sources (anciennes, byzantines, modernes), à propos de chaque nom de personnage; à l’ intérieur de ce
système, les sources seront associées, juxtaposées et discutées selon les thèmes
traités30.
Le lecteur aura à sa disposition certaines sources, parmi les plus importantes, proposées
Lamia, l’autre ici-même
… Allez saluer maints charmants visages;
Ce sont les Lamies, jolies
Aux lèvres souriantes, au front
Comme les satyres les aiment;
Là, un pied de bouc peut tout
Mais vous restez ici? Je vous
retrouverai?
Oui, mêle-toi à l’engeance
aérienne. (…)
(Et quand Méphistophélès arrive
auprès d’elles)
Je savais bien maîtriser les
sorcières du Nord,
Mais avec ces Esprits étrangers
je suis fort en peine. (…)
Ici danse et plane encore,
m’attirant et me fuyant tour à
Le chœur galant, à la fois fripon
et folâtre. (…)
Lamies (attirant Méphistophélès
à leur suite)
Vite! plus vite!
Et toujours plus loin!
Puis, de nouveau, en ralentissant le pas.
Bavardant et causant.
C’est si amusant
D’entraîner à notre suite
Le vieux pécheur !
Méphistophélès (s’ arrêtant)
Destin maudit ! Hommes
trompés !
Benêts subornés depuis Adam !
Vieux, on le devient bien, mais
qui devient sage ?
N’étais-tu pas déjà assez
follement amoureux ?
On sait que cette engeance est
profondément mauvaise ;
Corps lacé, visage fardé,
Elles n’ ont rien de sain à vous
donner en échange ;
N’importe où on les touche,
elles sont pourries dans tous
On le sait, on le voit, on peut le
sentir au doigt,
Et, néanmoins, on danse quand
sifflent les charognes.
Lamies (s’ arrêtant)
Halte ! Il réfléchit, hésite,
s’ arrête ;
Allez au devant de lui afin qu’ il
ne nous échappe pas.
Méphistophélès (se remettant
en marche)
En avant ! Et dans le filet du
Ne te laisse pas prendre
sottement ;
© koninklijke brill nv, leiden, 2015 | doi: 10.1163/9789004283626_002
Car, s’il n’y avait pas de
Qui diable voudrait être diable!
Lamies (du ton le plus gracieux)
Tournons autour de ce héros;
L’amour, dans son cœur,
Se révélera certainement pour
l’une de nous.
En vérité, à cette lueur incertaine,
Vous semblez de jolies femmes;
Aussi ne voudrais-je pas vous
dire des injures.
Empouse ( faisant irruption)
Ni à moi non plus. Comme jolie
Laissez-moi entrer dans votre
Elle est de trop dans notre
Elle gâte toujours notre jeu.
Empouse (à Méphistophélès)
Reçois le salut de ta petite
cousine Empouse,
De ton amie au pied d’âne!
Tu n’as qu’un pied de cheval,
Cependant, Monsieur mon
cousin, à toi mon plus beau
Je croyais ne rencontrer ici que
Et, malheureusement, j’y trouve
de proches parentes;
C’est un vieux livre à feuilleter;
Du Harz à l’Hellade, toujours
des cousins.
Je sais agir vite, avec décision ;
Je pourrais me transformer de
cent manières ;
Mais, en votre honneur,
aujourd’ hui, j’ ai
Mis ma petite tête d’ âne.
Chez ces gens, je le vois, on
attache grande importance à
la parenté ;
Pourtant, advienne que pourra,
Je voudrais renier la tête d’ âne.
Laisse cette vilaine. Elle
Tout ce qui semble aimable et
beau ;
Beauté et grâce disparaissent à
son approche.
Ces petites cousines aussi,
tendres et sveltes,
Me sont toutes suspectes,
Et derrières les roses de ces
petites joues
Je crains aussi quelques
Essaye donc ! Nous sommes
Attrape ! et si tu es heureux au
Saisis le meilleur lot.
Le voilà qui se mêle à nos
bandes ;
Un à un laissez tomber vos
Et montrez-lui votre visage à nu.
lamia, l’ autre ici-même
Je me suis choisi la plus belle.
(Il l’enlace)
Oh! malheur à moi! quel balai
décharné!
(Il en prend une autre)
Et celle-ci? … Ignoble figure!
Mérites-tu mieux? Ne le crois
Méphistophélès (se secouant)
Je ne suis pas, paraît-il devenu
beaucoup plus sage;
Absurdité ici, absurdité dans le
Ici, comme là-bas, les fantômes
sont grimaçants,
Le peuple et les poètes
insipides.
Ici, c’ est une mascarade,
C’est une danse des sens
J’étendais la main vers des
masques aux traits aimables
Et j’ ai saisi – des êtres qui m’ ont
fait frémir …
Je consentirais volontiers à me
tromper moi-même
Si seulement cela durait plus
Goethe, Faust ii, trad.
S. Paquelin 1988, p. 1341,
1355–1360.
Les Lamies grecques
Le terme «lamie» apparaît dans la langue française au xvie siècle. Il désigne
alors un monstre fabuleux qui passait pour dévorer les enfants, mais aussi un
requin de grande taille appelé également taupe de mer ou touille. Les Lamies
ont eu un beau succès dans la littérature occidentale, de Goethe à Keats, où
elles apparaissent comme des séductrices dangereuses, aspect qui découle de
la personnalité complexe de la Lamie grecque1.
Cette complexité est déjà fondée sur son nom, qui désigne un « croquemitaine», une espèce de «croque-mitaines» au pluriel, mais qui est aussi utilisé comme qualificatif injurieux2. C’est également le nom d’ un requin, d’ une
ville, d’une reine, de courtisanes. Il sert aussi d’ épithète divine. Lamia identifie ainsi, dès l’abord – ou s’exprime à travers – plusieurs réalités, mais c’ est
l’ aspect «croque-mitaine, ogresse, être terrifiant, épouvantail» qui se profile
derrière la plupart d’entre elles.
1 tlf, s.v. lamie. Pour les Lamies dans la littérature occidentale, cf. infra, p. 73.
2 Il existe plusieurs formes du nom propre: Lamia, Lamidion, Lamiskê et Lamura au féminin;
et Lamos, Lamios, Lamias, Lamiskos et Lamuros au masculin (Bechtel 1917, p. 553, 557, 571;
Fraser & Matthews 1987 et 1994, s.v.).
L’étymologie du nom contient déjà ses caractéristiques principales : il dérive
de l’adjectif lamuros, le «vorace»3. Le neutre pluriel utilisé comme adverbe
laima ou lamura signifie «avec gloutonnerie, avec voracité», une gloutonnerie
qui vient de la gorge, du gosier (laimos); lamia serait donc la « gloutonne»,
celle qui avale4. Le terme aurait pu être d’abord un nom appellatif, un terme
général convenant à toute une espèce, devenu plus tard un nom propre5. Autre
étymologie, populaire mais intéressante, est celle qui fait venir Lamia du verbe
lambanô : «prendre, saisir»; Lamia serait donc « celle qui saisit », encore un
trait caractéristique du personnage6.
Lamia est donc celle qui dévore, qui engloutit dans son grand gosier, qui
saisit et enlève les petits enfants, car c’est tout d’ abord d’ une ogresse qu’ il
s’agit, et même d’une ogresse triste. Le premier récit grec à raconter son histoire
tragique est celui de Duris de Samos, un historien du ive siècle avant notre
ère, selon lequel Lamia était une belle femme, une Libyenne qui plut à Zeus.
Leur union excita la jalousie d’Héra qui, fidèle à son rôle habituel de marâtre,
fit perdre les enfants que Lamia avait engendrés (μιχθέντος δʼαὐτῆι Διὸς ὑφʼ
Ἥρας ζηλοτυπουμένην ἃ ἔτικτεν ἀπολλύναι). De tristesse, Lamia devint difforme
(δύσμορφον γεγονέναι) et depuis lors, elle ravit et détruit les enfants des autres7.
Trois siècles plus tard Diodore de Sicile rationalisa la légende: Lamia fut un
personnage historique, une reine de Libye qui, ayant perdu ses enfants, agit
comme Hérode, en ordonnant l’exécution des nouveau-nés. De plus, c’ était
une ivrogne et c’est pourquoi selon le mythe elle dispose d’yeux amovibles8. En
effet, Héra, non contente d’avoir supprimé les enfants de Lamia, la condamna à
3 Cf. Chantraine 1968, et Frisk 1970, s.v. lamuros.
4 Hesych., s.v. laima. Cf. également Etym. M., s.v. Lamia ; Sch. Ar. V. 1035. Boisacq 1950, s.v.
lamos ; Hopfner 1921–1924, i, § 30, p. 10 ; Johnston 1995, p. 380; Schwenn et al. 1924,
col. 544.
5 Hopfner 1921–1924, i, § 28, p. 10.
6 Eust., ad Il. xi, 175, § 838 [Van der Valk, iii, p. 178, 15]. On a aussi suggéré une origine
proche-orientale du terme, pour rapprocher Lamia de la Lamashtû babylonienne: cf. infra,
p. 8–9.
7 Duris 76 f 17, Jacoby. Cf. également Sch. Ar. V. 1035; Souda, s.v. Lamia. L’interprétation de ce
texte par Johnston 1999, p. 174, selon qui Héra aurait amené Lamia à tuer ses propres enfants,
semble difficilement démontrable. Grammaticalement, ce serait possible, le verbe apollumi
signifiant aussi bien « détruire» que « perdre, subir une perte». Toutefois, dans le texte, il est
clair que Lamia perdit ses enfants en raison de la jalousie d’Héra. Dans les autres sources, la
perte des enfants de Lamia est toujours involontaire ou due à Héra (par ex. Diod. Sic. 20, 41;
Sch. Ar. P. 758). Même assimilée à la meurtrière de ses propres enfants qu’est Mormô, Lamia
ne perd jamais volontairement ses enfants (Sch. Ar. Eq. 693 b et d; Souda, s.v. Mormô).
8 Diod. Sic. 20, 41. Pour le texte, cf. Annexe 1, p. 302.
une insomnie perpétuelle «pour que, jour et nuit, elle soit dans le deuil, jusqu’à
ce que Zeus, la prenant en pitié, fasse que ses yeux deviennent amovibles, de
manière à ce qu’elle puisse les enlever et les remettre à nouveau. On dit qu’ elle
avait aussi, du fait de Zeus, le pouvoir de se métamorphoser en tout ce qu’ elle
voulait»9.
L’histoire est étonnante et plusieurs de ses éléments méritent que l’ on s’y
attarde: une étrangère puissante, une belle que le malheur rend difforme et
qui désormais acquiert des pouvoirs surnaturels: celui de métamorphose, mais
aussi celui, plus surprenant, d’échapper à son deuil en enlevant ses yeux. Autre
trait intéressant, l’ivrognerie que lui attribue Diodore, trait typique de la comédie. Et nous verrons qu’ au fur et à mesure de l’examen, d’ autres caractéristiques s’ajouteront au portrait de Lamia, qui deviendra incroyablement riche
de significations.
L’espace, le temps, et les liens familiaux: récits divergents
La terre d’origine de Lamia constitue déjà un espace signifiant. Selon la plupart
des sources, elle vient de Libye10. La Libye, qui correspond chez les Anciens
à l’ Afrique du Nord excepté l’Égypte, est la patrie de toutes sortes de bêtes
féroces: Hérodote parle de la Libye thêriôdês, la Libye bestiale où vivent des
hommes et des femmes sauvages et toutes sortes de bêtes fabuleuses11. Lamia,
dans les sources, prend un aspect theriôdes après avoir perdu ses enfants, ou
alors elle est définie comme thêrion, terme qui en général signifie « animal »
mais qui renvoie particulièrement à une animalité féroce, sauvage12.
Outre la Libye, le Pont-Euxin est aussi mentionné comme terre d’ origine
de Lamia par une scholie anonyme à Aristote. Dans le passage commenté
par le scholiaste, Aristote, en parlant de «dispositions bestiales » (θηριώδεις
ἕξεις), illustre son propos par l’exemple d’une femme qui déchire les femmes
enceintes et en dévore les embryons. Aristote décrit des abominations réelles –
ou du moins qu’il pense telles – dans ce passage. Il continue en mentionnant
les peuples sauvages du Pont, parmi lesquels certains mangent de la viande
crue et d’autres pratiquent l’anthropophagie13. En effet, selon Hérodote, les
Sch. Ar. P. 758.
Diod. Sic. 20, 41 ; Duris 76, f 17, Jacoby ; Eur. f 922, Snell; Hesych., s.v. Lamia; Phot., Lex.,
s.v. Lamia ; Sch. Ar. P. 758; Sch. Arist. en, p. 547, l. 18, Heylbut; Sch. Aristid. Pan. 102; Souda,
s.v. Lamia ; Zon., s.v. Lamia.
Her. 2, 32 ; 4, 181, 191.
Aesop. 1, 4, 102, Perry ; Diod. Sic. 20, 41 ; Etym. M., s.v. Lamia; Hesych., s.v. Lamia; Sch. Ar.
V. 1035. Pour le terme thêrion, cf. Chantraine 1968, s.v. thêr.
Arist., en 7, 5, 2, 1148b.
Issédons, voisins des Scythes et habitants des environs du Pont-Euxin, mélangent des chairs de bétail aux chairs de leurs pères morts, et en font un
banquet. Les Scythes nomades, eux, doivent boire du sang du premier homme
qu’ils ont tué à la guerre (alors que, pour leurs victimes suivantes, ils ont droit
à du vin). Ce sont des rituels pratiqués dans des contextes bien précis. Enfin,
les Androphages, également voisins des Scythes, de tous les hommes ce sont
ceux qui ont les «mœurs les plus sauvages» (ἀγριώτατα πάντων ἀνθρώπων ἔχουσι
ἤθεα) et qui «mangent de la chair humaine» (ἀνθρωποφαγέουσι)14. Chez Diodore de Sicile c’est la «sauvagerie d’âme» (τῆς ψυχῆς ἀγριότητα) de Lamia qui
fit qu’on lui attribua une apparence bestiale (τὴν ὄψιν θηριώδη)15. La scholie à
Aristote identifie tout naturellement cette femme aux « dispositions bestiales »
à Lamia et lui attribue ainsi une origine pontique16. Le Pont et la Libye sont
deux contrées symétriques17 et, dans tous les cas, Lamia vient d’ ailleurs, d’ une
contrée inconnue et certainement dangereuse, où habitent des bêtes féroces
ou des hommes sauvages, ou encore les deux.
Selon certaines sources, non seulement Lamia est originaire d’ une contrée
lointaine, mais elle en est également la reine. Outre reine de Libye, elle est
dite aussi reine des Lestrygons18, ce peuple de géants anthropophages connus
par l’Odyssée, dont le pays se situerait en Sicile19. Dans une inscription non
datée provenant d’Acres en Sicile (dans la plaine syracusaine), dénombrant
les champs vendus par la ville à des particuliers, il est fait mention à deux
reprises du lieu-dit Lamias masthois, «les seins de Lamia », désignant une localité proche de la ville20. Par ailleurs, le pays des Lestrygons serait nommé Lamos,
d’après un héros local21. Le rapprochement Lamos/Lamia est linguistiquement
Her. 4, 26 (Issédons) ; 4, 64, 66 (Scythes nomades); 4, 18, 106 (Androphages). Pour les
Scythes cannibales, cf. également Strab. 7, 3, 6.
Diod. Sic. 20, 41.
Sch. Arist. en, p. 427, l. 38, Heylbut.
Hartog 1991, p. 33. Sur l’ espace imaginaire du Pont et de la Scythie, cf. Ballabriga 1986,
p. 237–245.
Diod. Sic. 20, 41 (Libye); Sch. Theocr. Id. 15, 40c (Lestrygons).
Od. x, 81–132, 199; Hyg., f. 125, 7 ; Ov., Met. 14, 233 ss. Pour les Lestrygons en Sicile, cf.
Ballabriga 1986, p. 23–24, 124–126, 137–141 ; 1990b, p. 134–139; 1998, p. 112–133.
cig 5430, Boeck & Franz ; Brea 1956, p. 152–154, pl. xxxiv. Selon Höfer et al. 1894–1897,
§ 5, col. 1820, il s’ agirait de deux collines dont la forme ferait penser à la poitrine de Lamia.
Pour Pace 1935–1949, iii, p. 601, le lien serait clair entre cette localité et la Lamia mythique,
reine des Lestrygons et mère de Scylla.
Hesych., s.v. Lamos. La citadelle de Lamos est mentionnée dans l’ Od. x, 81; cf. également
Sch. Ar. P. 758 ; Souda, s.v. Lamia ; Eust., ad Od. x, 81, §1649 [vol. i, p. 368, 37].
correct22. En réalité, le nom de Lamos serait un travestissement du nom de
Lamis qui alla en Sicile à la tête d’une colonie mégarienne vers 730 avant notre
ère. Les Mégariens auraient fait quelque temps cité commune avec les Chalcidiens, qui avaient fondé le bourg de Leontinoi, dans la plaine duquel est
situé le pays des Lestrygons. Ainsi, le fondateur de la cité lestrygonienne porterait à la fois un nom grec (comme Lamis de Mégare) et un nom approprié
à un «ogre» sicilien (comme Lamia)23. De plus, la paternité des Lestrygons
est parfois attribuée à Poséidon, également père de Lamia24. Tous ces rapprochements mettent en évidence le lien de Lamia avec l’ anthropophagie:
il est significatif que Lamia soit reine d’un peuple anthropophage, autant
qu’ il est significatif qu’on lui attribue comme patrie le Pont-Euxin, habité par
des cannibales. Lestrygons et peuples anthropophages de la Mer Noire représentent tous deux, pour les Grecs, un cannibalisme guerrier, une guerre sauvage25.
Il y aurait eu également soit une Lamia, reine des Trachiniens, soit un Lamos,
fils d’Héraclès et d’Omphale, qui aurait donné son nom à la ville homonyme
des Maliens en Grèce centrale26; et nous verrons ci-dessous qu’ il existe une
Sibylle qui est dite fille de Lamia l’éponyme de la cité des Maliens. De toute
manière cette fonction de reine semble, comme ses origines dans l’ espace,
situer Lamia dans un ailleurs mythique, dans un pays ou un temps où la
fonction royale existe et où elle est acceptée malgré tout l’ arbitraire dont elle
peut faire preuve, du moins telle que l’exerce la Lamia de Diodore.
Origines lointaines dans l’espace analogues à celles, lointaines aussi, dans le
temps du mythe. Lamia serait la fille de Bélos et de Libye27. Or, Bélos est aussi
l’ un des deux jumeaux que la nymphe Libye eut de Poséidon (l’ autre était
Cf. Chantraine 1968, s.v. lamuros.
Cf. Ballabriga 1990b, p. 164, et 1998, p. 113–118. Pour Lamis de Mégare, cf. Thuc. 6, 4, 1.
Polybe 7, 3, 9, situe les Lestrygons dans la plaine de Leontinoi.
Gell., na 15, 21 ; Corn., p. 41–44, nº 22, Lang ; Eust., ad Od. x, 81, §1649 [vol. i, p. 368, 37].
Pour Poséidon, père de Lamia, cf. infra, p. 10.
Pour ce parallèle entre peuples cannibales, cf. Ballabriga 1998, p. 115–116, 120–135.
Ajoutons que selon Plin., hn 5, 138, pas loin de l’ entrée de la Mer Noire, près de la côte
de la Troade il y aurait des îles nommées Lamiae.
Herodian., Pr. Cath., p. 248, l. 19–20. Steph. Byz., s.v. Lamia; Etym. M., s.v. Lamia; Sch. Paus.
1, 1, 3, Spiro 1894, p. 145–146. Trachis était la première capitale de la Malide, avant la ville
de Lamia. Pour Lamos, fils d’ Héraclès et d’ Omphale, cf. Diod. Sic. 4, 31; Etym. M., s.v. Lamia
(Lamios) ; Ov., Her. 9, 54. Il y a aussi une autre ville nommée Lamia en Cilicie, où il existe
également un fleuve nommé Lamos (Steph. Byz., s.v. Lamos).
Agénor). Il fut roi d’Égypte et père d’Égyptos et de Danaos. Il y eut également un
Bélos, père de Didon de Carthage, un Bélos ancêtre des Perses, un Bélos premier
roi des Assyriens. Quant à Libye, l’éponyme de l’ Afrique du Nord, elle est la
fille d’Épaphos, fils d’Iô et de Zeus, ou alors directement fille d’ Iô. Elle serait
ainsi la grand-mère de Cadmos (par Agénor) et ancêtre des Labdacides (par
conséquent, Lamia, en tant que fille de Libye, serait une arrière-grand-tante
des Labdacides)28.
C’est sur ces origines «orientales», entre autres, que s’ appuient ceux qui
considèrent Lamia comme une évolution de la Lamashtû sémitique29. En effet,
dans un récit de Flavius Philostrate, le jeune Ménippe rencontre une Lamia,
créature se nourrissant de chair humaine, ayant adopté l’ identité d’ une Phénicienne habitant à Corinthe. Selon d’autres sources, Lamia est dite fille d’ un
Bélos, qui pourrait être le Phénicien, par ailleurs père de Didon30. Cependant,
l’attribution d’origines «orientales» à Lamia s’ inscrit, nous semble-t-il, dans
le cadre du parti pris adopté par certains auteurs modernes, qui persistent à
chercher les «racines» de la démonologie grecque dans d’ autres cultures. Cette
attitude était déjà adoptée par certains Grecs, qui avaient tendance à expliquer
tout ce qui était sombre ou mystérieux chez eux comme ayant été emprunté
chez les «Barbares», et comme étant tout sauf « grec»31. Pourtant l’ existence
de tous ces «Bélos» semble prouver que ce nom, chez les Anciens, fonctionne
comme un «bouche-trou» dans l’établissement des généalogies étrangères; en
somme, tout ce que «Bélos» nous apprend de Lamia, c’ est que les Grecs voulaient la situer en dehors de leur domaine de normalité et de civilisation. Son
origine libyenne fonctionne d’ailleurs de la même manière: elle la situe bien
loin du monde civilisé grec, dans les pays barbares32. Ainsi, la distinction entre
«nous» et «les autres» est-elle clairement établie. Les Androphages (voisins
Bélos, fils de Libye et de Poséidon: Aesch., Suppl. 316–320; Apollod. 2, 10, 4 et 3, 1, 4;
Hyg., f. 157, 1 ; Paus. 4, 23, 10 et 7, 21, 13; Sch. Apoll. Rh. 3, 1187 f; Sch. Pind. Pyth. 4, 25a.
Père de Didon : Hyg., f. 243, 7 ; Virg., Aen. 1, 621; Serv., in Aen. 642. Ancêtre des Perses:
Her. 7, 61 ; Ov., Met. 4, 213. Roi des Assyriens : Serv., in Aen. 621, 642, 729. Il y a également
un Bélos, ancêtre de Nabuchodonosor selon Eus. Caes., Pr. Ev. 9, 41, 2. Pour Libye, cf.
Aesch., Suppl. 314–316 ; Her. 4, 45 ; Hyg., f. 149, 157, 1; Pind., Pyth. 4, 15; Sch. Pind. Pyth. 4,
West 1991, p. 367 et 1995, p. 297. Cette association Lamashtû>Lamia n’est pas neuve: elle
avait déjà été suggérée par Langdon 1931, p. 365–366. Cf. également Burkert 1992, p. 83;
Ogden 2013, p. 92.
Philostr., va 4, 25. Pour le texte, cf. Annexe 1, p. 303. Burkert 1992, p. 83.
Cf. Johnston 1995, p. 379–380.
des Scythes) sont cannibales, donc Lamia vient du Pont-Euxin. Le même raisonnement vaut pour la Libye: elle est remplie de bêtes féroces et d’ hommes
sauvages: en être la reine ne peut que signifier «danger». Lui attribuer des origines étrangères est une manière supplémentaire de la situer « en dehors », loin
de «nous»33.
Ses origines lointaines «marginalisent» Lamia, et ce aussi sûrement que son
comportement, son aspect, etc. Il n’est pas besoin d’ un emprunt pour expliquer son existence et même s’il y a eu emprunt, celui-ci ne fut pas total, eu
égard aux caractéristiques respectives de Lamia et de Lamashtû. Lamashtû
est une divinité mineure, fille du dieu du ciel Anu. Elle attaque les nouveaunés en les allaitant de son lait empoisonné, mais elle est également responsable de certaines maladies d’adultes. Elle a une iconographie très précise,
connue aussi bien par des amulettes que par les sources textuelles: elle est
nue, pourvue d’une tête de lion, de seins pendants et de pattes d’ oiseau de
proie; elle allaite un porc et un chien, et tient souvent des serpents34. Lamia,
au contraire, manque d’iconographie, et toutes les tentatives qui ont été faites
jusqu’à présent pour lui en attribuer une demeurent en l’ état d’ hypothèses.
Il en va d’ailleurs de même dans les textes: Lamia est laide, bestiale même,
mais il n’y a pas de description précise, courante et connue, de son apparence.
Elle agresse les enfants, mais aucune source ne mentionne leur allaitement. De
plus, il semble que Lamashtû était réellement crainte, eu égard à l’ existence de
moyens prophylactiques utilisés contre elle. Rien de tel n’existe contre Lamia ;
cette dernière semble faire peur aux enfants, mais pas vraiment aux mères.
Si Lamia est effectivement un développement grec de Lamashtû, elle a alors
bien évolué par rapport à l’original, et c’est cela qui nous intéresse ici. Chercher des généalogies extérieures pour les croyances démonologiques grecques
nous amènerait sur un terrain douteux, et ce serait prendre le risque d’ arriver
à des conclusions qui n’éclaireraient finalement pas les croyances grecques
elles-mêmes. Bref, la théorie de l’emprunt ne fournissant pas de renseigne-
Mormô en revanche est Corinthienne, et Gellô originaire de Lesbos. L’attribution d’une
origine « indigène» à certaines de ces créatures pourrait aussi s’expliquer par leur présence parmi les hommes. La société peut elle-même produire ses «monstres», situés dans
un temps mythique, bien entendu. Lorsqu’ ils sont situés dans un temps historique, celui
d’ Apollonios de Tyane par exemple, ils sont plus étroitement associés aux «vices» qui
pourraient détruire un jeune homme, notamment aux charmes des courtisanes (cf. texte
en Annexe 1, p. 303).
Scurlock 1991, p. 153–158. Cf. également Burkert 1992, p. 83–85; Marinatos 1998,
p. 122–123, p. 493, fig. 30. Sur Lamashtû et les démons mésopotamiens en général, cf.
Langdon 1931, p. 352–417 ; Leibovici 1971, p. 85–112.
ments supplémentaires sur notre créature, il vaut mieux considérer Lamia à
l’intérieur de son contexte historique35.
Outre à Bélos, la paternité de Lamia est aussi attribuée à Poséidon36, ce qui
donna lieu à nombre de discussions à propos de la Sibylle. En effet, dans
les Oracles Sibyllins, il est fait mention de la deuxième Sibylle, une Libyenne,
qu’Euripide mentionnait dans le prologue du drame satyrique perdu Bousiris,
dont le prologue aurait été dit par Lamia37. Lamia, fille de Poséidon, y aurait
expliqué qu’elle était la mère de la Sibylle par Zeus, ce qui donnerait à penser
qu’Euripide n’aurait pas eu une opinion très favorable de la prophétie sibylline.
Le fait que Lamia ouvre la pièce suggérerait qu’ Euripide l’ ait utilisé pour créer
une atmosphère d’horreur et de sauvagerie, utile à son sujet. Dans la pièce, le
roi Bousiris pourrait recevoir de la Sibylle l’oracle de sa mise à mort par Héraclès. Selon Herbert William Parke, jusqu’au ive siècle avant notre ère le terme
«Sibylle» était traité comme un nom propre, et les auteurs le mentionnant ne
faisaient pas allusion à un nom servant à plus d’ un individu. Euripide aurait
innové en attribuant à Sibylle une mère (Lamia) et une localisation (la Libye),
toutes deux produits de son imagination, servant à illustrer un drame satyrique
grotesque et horrifiant. Il aurait aussi innové en mettant la figure horrifiante
de Lamia sur scène et en en faisant une fille de Poséidon; il la rattachait ainsi
à la Libye, dont Poséidon était un dieu important selon les Grecs38. Bousiris,
l’éponyme du drame, roi d’Égypte qui sacrifiait les étrangers, était lui-même
fils de Poséidon39.
Plutarque met aussi Lamia en relation avec la Sibylle, en en faisant la mère
de la première Sibylle ayant prophétisé à Delphes ; cette Lamia est originaire
du petit État de Malis en Grèce centrale40. Cette légende, postérieure au Bousiris d’Euripide, pourrait être un effort des Delphiens érudits pour pourvoir la
Sibylle locale d’une origine propre, non importée. La généalogie d’ Euripide
Smith 1978, p. 429–430, 437.
Plut., Pyth. Or. 9, Mor. 398c. Cf. également Cl. Alex., Strom. 1, 70, 1, 3, et Dio Chrys., Or. 37,
Orac. Sib., Prologue, l. 37. On a longtemps pensé qu’il s’agissait d’une pièce d’Euripide
intitulée Lamia (cf. Eur. f 922, Snell), mais dans le supplément du TrGF, l’éd. B. Snell
corrige, et attribue ce fragment à la pièce Bousiris (cette attribution a été contestée par
Steffen 1971, p. 33). À propos du Bousiris, cf. Chourmouziadis 1974, p. 130–131, 150.
Parke 1988, p. 23, 104–105. Pour Poséidon en Libye, cf. Her. 2, 50; 4, 188.
Cf. par ex. Apollod. 2, 5, 11 ; Diod. Sic. 1, 17; 1, 45 ; 4, 18; 4, 27; Etym. M., s.v. Bousiris; Her. 2,
45 ; Pherec. 3 f 17, Jacoby (= Sch. Apoll. Rh. 4, 1396).
Plut., Pyth. Or. 9, Mor. 398c.
est maintenue, Lamia reste la fille de Poséidon; en revanche, elle n’est plus le
monstre du folklore, mais l’éponyme de la cité principale de Malis. Ainsi on
légitime la légende: la Sibylle delphique, pourvue d’ une ascendance respectable – fille de la fondatrice d’une communauté voisine, membre de l’ Amphictyonie – pouvait ainsi être acceptée par les Delphiens41.
Pausanias mentionne aussi la Sibylle en parlant de Delphes42 :
Πέτρα δέ ἐστιν ἀνίσχουσα ὑπὲρ τῆς γῆς· ἐπὶ ταύτῃ δελφοὶ στᾶσάν φασιν ᾆσαι
τοὺς χρησμοὺς [γυναῖκα] ὄνομα Ἡροφίλην, σίβυλλαν δὲ ἐπίκλησιν. Τὴν [δὲ]
πρότερον γενομένην, ταύτην ταῖς μάλιστα ὁμοίως οὖσαν ἀρχαίαν εὕρισκον, ἣν
θυγατέρα ἕλληνες Διὸς καὶ Λαμίας τῆς Ποσειδῶνός φασιν εἶναι, καὶ χρησμούς
τε αὐτὴν γυναικῶν πρώτην ᾆσαι καὶ ὑπὸ τῶν λιβύων Σίβυλλαν λέγουσιν ὀνομασθῆναι. Ἡ δὲ Ἡροφίλη νεωτέρα μὲν ἐκείνης …
Il y a un rocher qui sort de terre. Les Delphiens disent que sur celuici chantait ses oracles une femme du nom d’ Hérophile, mais surnommée Sibylle. La Sibylle précédente, je trouvai que c’ était une femme très
ancienne. Les Grecs disent que c’était la fille de Zeus et de Lamia, la
fille de Poséidon, qu’elle fut la première parmi les femmes à chanter des
oracles et qu’elle fut nommée Sibylle par les Libyens. Hérophile était plus
jeune qu’elle.
L’ auteur mentionne donc la première Sibylle, fille de Zeus et de Lamia, fille de
Poséidon; celle-ci semble plutôt d’origine libyenne, car le nom de Sibylle lui
avait été donné par les Libyens. Pausanias poursuit en mentionnant la Sibylle
qui avait chanté à Delphes, nommée Hérophile. Cette Hérophile se dit parfois
sœur, parfois épouse et parfois fille d’Apollon, affirmant ainsi sa soumission au
dieu oraculaire sur le domaine duquel elle se trouve43. Or, selon la Souda, la
Sibylle est fille d’Apollon et de Lamia44. Cette dernière Sibylle ne serait pas à
identifier avec la Sibylle libyenne de Pausanias, mais avec la Sibylle delphique
de Plutarque, dont la mère, Lamia, n’aurait pas été « l’ horrible monstre du
folklore grec», mais la reine éponyme de la capitale des Maliens45.
Cf. Parke 1988, p. 113–114; Tortorelli Ghidini 2000, p. 9, n. 55.
Paus. 10, 12, 1–2. Le texte grec est celui retenu dans les éds de Spiro 1903 (BΤ), de Jones
1935 (lcl), de Papachatzis 1974–1981, et de Rocha-Pereira 1989 (bt). À propos des
corrections du texte, cf. les notes dans toutes ces éditions.
Suárez de la Torre 1994, p. 203.
Souda, s.v. Sibulla.
Parke 1988, p. 39.
Certains auteurs ont assimilé les deux Sibylles du texte de Pausanias, la
delphique nommée Hérophile, et la libyenne fille de Zeus et de Lamia, ellemême fille de Poséidon46. Cette position se fonde sur le texte de Plutarque,
qui attribue le rocher delphique à la Sibylle fille de Lamia et originaire de
Malis, alors que Pausanias attribue ce rocher à Hérophile47. Le passage de Pausanias est malheureusement lacunaire, mais situe clairement une Hérophile
à une époque plus récente que la Sibylle, fille de Zeus et de Lamia. Donc à
moins de penser que Pausanias parle de deux Hérophiles, l’ une ayant prophétisé à Delphes et l’autre étant fille de Lamia48, il semble bien distinguer
deux figures, une Sibylle fille de Zeus et de Lamia, et une autre nommée Hérophile49.
Dans un fragment des Korinthiaka, erronément attribué à Eumélos50, la
Sibylle se dit fille de Lamia, elle-même fille de Poséidon. Ce fragment est transmis par le Korinthiakos de Favorinus, l’élève de Dion Chrysostome. Il s’ agit d’ un
discours où l’auteur décrit la rivalité qui opposa Poséidon et Hélios à propos
de la possession de Corinthe ainsi que la fondation des jeux isthmiques51. La
Sibylle y apparaît comme une autorité qui confirme la tradition de la célébration sur l’Isthme du premier agôn sportif. La date du fragment est difficile à
déterminer: Martin L. West situe la composition des Korinthiaka au milieu du
Cf. Suárez de la Torre 1994, p. 194, et Tortorelli Ghidini 2000, p. 5 et 9. Cette
position se fonde sur le commentaire de A. Bernabé, qui renvoie erronément à propos de la Sibylle mentionnée par un fragment attribué à Eumélos (cf. Eumélos f 8,
comm. p. 111, Bernabé) à « Hérophile, fille de Zeus et de Lamia» (cf. West 2002, p. 123,
n. 73).
Après ὄνομα Ἡροφίλην, σίβυλλαν δὲ ἐπίκλησιν, on restitue [τὴν δὲ Σίβυλλαν] ou [κατὰ τὴν
παρὰ Λίβυσι]. Le [δέ] de τὴν [δὲ] πρότερον γενομένην étant une restitution, on pourrait
penser que l’ accusatif γενομένην se rapporte à l’ accusatif précédent Ἡροφίλην. Cf. l’éd. de
Rocha-Pereira 1989.
C’ est l’ opinion de Gruppe 1906, ii, p. 927, n. 6.
Les chercheurs, majoritairement, retiennent le même texte, et considèrent la Sibylle,
fille de Lamia, comme antérieure à Hérophile (cf. les éds de Pausanias: Frazer 1898, i,
p. 515–516, p. 608, n. 12, 1, et v, comm. 12, 1 ; Jones 1935; Papachatzis 1974–1981; Spiro
1903). Même opinion chez Bouché-Leclercq 1879–1882 (2003), p. 405–406, Parke 1988,
p. 37, et West 2002, p. 123, n. 73.
Eumélos f 8, Bernabe. Pour l’ attribution de ce fragment à Eumélos, cf. Barigazzi 1966.
L’ attribution est contestée par West 2002, p. 122, n. 73. L’auteur conteste en général
l’ attribution des Korinthiaka à Eumélos. Le poème aurait été composé entre la fin du viie
et la fin du vie s. av.n.è., bien après les dates supposées d’Eumélos, vers le milieu du viiie s.
(ibid., p. 109).
Cf. Dio Chrys., Or. 37, 13.
vie siècle. Lamia se verrait ainsi attribuer la maternité de la Sibylle, bien avant
Euripide52.
Ainsi, le lien de parenté entre la Sibylle et Lamia devrait être placé dans la
tradition corinthienne, pour laquelle Poséidon est un dieu important. L’établissement de ce lien serait le résultat de l’effort des poètes corinthiens d’ établir
un «tout» cohérent dans le cadre de l’histoire mythique de leur ville, qu’ ils
s’ efforçaient de construire. Aussi, les traditions locales sur Médée et les Argonautes sont également importantes. Médée, outre ses qualifications de magicienne, posséderait de surcroît des dons prophétiques: elle a refusé l’ union
avec Zeus pour ne pas s’attirer la colère d’Héra et elle a ainsi reçu la protection de la déesse (elle serait donc hêrophilê et Hérophile était le nom de la
Sibylle delphique). Le travail des poètes laisserait donc entrevoir « un constructum parfaitement harmonieux qui établit un lien entre les cultes et les traditions mythiques: Hélios-Médée en regard de Poséidon-Sibylle. Une Sibylle qui,
dans son nom, porte aussi mystérieusement l’indication de son origine : Sibulla
Libussa »53. Dans cette interprétation, l’attribution de l’ origine malienne à la
mère de la Sibylle delphique devient secondaire:
D’un côté, on ne pouvait admettre l’ascendance “monstrueuse” de la
Sibylle et, de l’autre, on voulait éviter la contradiction d’ en faire la fille
d’une femme qui avait perdu tous ses enfants. (…). Il faudra donc admettre ces possibilités: soit le motif du châtiment d’ Héra a été ajouté plus
tard, soit il faut compter, effectivement, sur la fusion en un seul récit de
deux Lamia, la mère de la Sibylle et une autre fille aimée de Zeus qui avait
subi les effets de la colère d’Héra54.
Cf. West 2002, p. 109, 123, n. 73, qui attribue ce discours à la Sibylle libyenne, fille de Lamia,
fille de Poséidon. En revanche, Parke 1988, p. 118–119, 124, n. 32, situe le passage entre le
milieu du ive siècle et 146 avant notre ère, et l’ attribue à la Sibylle delphique, fille de la
reine éponyme des Maliens.
Suárez de la Torre 1994, p. 197. L’anagramme Sibulla/Libussa a été remarquée par
Bouché-Leclercq 1879–1882 (2003), p. 372 et 386, et contestée par Rzach 1923. Toutefois, le jeu de mots est évident, puisque Pausanias affirme que ce sont les Libyens qui
ont donné ce surnom à la Sibylle. De toute façon on corrige le ὑπὸ τῶν λιβύων Σίβυλλαν
λέγουσιν ὀνομασθῆναι du texte par ὑπὸ τῶν δελφῶν λίβυσσαν λέγουσιν ὀνομασθῆναι (cf. l’éd.
de Pausanias par Papachatzis, v, p. 525, n. 5). Que la Sibylle ait été nommée ainsi par les
Libyens, ou que les Delphiens l’ aient nommée libyenne, le rapport entre Sibulla et Libussa
semble manifeste.
Suárez de la Torre 1994, p. 194. La question de la filiation de la Sibylle et de la correspondance entre les deux figures mythiques de Lamia et de Médée, qui constitueraient des
Sommes-nous toutefois en droit de demander au mythe de constituer un
tout cohérent et ce, particulièrement dans le cas de Lamia, qui est associée à
tant de récits sans lien évident entre eux? En tous cas, s’ il s’ agit de la Lamia
ayant encouru les effets de la jalousie d’Héra, la Sibylle ne serait pas le seul de
ses enfants à avoir survécu à la colère de la déesse. En effet, il existe également
un fils de Zeus et de Lamia, nommé Achille, d’ une beauté « irrésistible» ; sa
beauté fut même l’objet d’une rivalité, et il l’ emporta grâce au jugement de
Pan55. Lamia est également considérée comme la mère de Scylla, la créature
marine qui dévora six compagnons d’Ulysse. Le sicilien Stésichore, qui a vécu
au vie siècle avant notre ère, écrivit un poème perdu intitulé Scylla, où Scylla
était la fille «d’une espèce de Lamia» (εἴδους τινὸς Λαμίας). Selon Eustathe,
Stésichore fait de Scylla la fille de Lamia elle-même56.
Avec la Sibylle pour fille, elle est dite mère d’ un personnage relativement
inquiétant, quoique respectable57. À notre avis, ce qui est clairement démontré
par les sources, c’est qu’il existe une Sibylle, fille de Lamia, elle-même fille de
Poséidon. C’est ce qu’affirme le fragment des Korinthiaka, sans lui attribuer
de pays d’origine. C’est ce que dit Pausanias également, en précisant qu’ elle
a précédé Hérophile et qu’elle a reçu le nom de Sibylle par les Libyens. C’ est
ce qu’atteste également Plutarque, en l’associant à la ville des Maliens. Quant
à l’ascendance libyenne, selon Varron, la deuxième Sibylle vient de Libye58.
Lamia vient de Libye selon plusieurs sources et elle est fille de Poséidon (dieu,
selon les Grecs, important en Libye), comme Bousiris est fils de ce même dieu.
Pausanias ajoute Zeus comme père de la Sibylle, Zeus qui est associé à Lamia
par Duris de Samos, tandis que la Souda associe Apollon et Lamia comme
parents de la Sibylle.
Lamia est ainsi associée par son ascendance et sa descendance à plusieurs
personnages et contrées mythiques. Comme d’ autres enfants de Poséidon, elle
figures positives et complémentaires dans les traditions corinthiennes, a été également
étudiée par Tortorelli Ghidini 2000, p. 7–8, 10–13.
Phot., Bibl. 152 a–b.
Stesich. f 220 Page (= Sch. Apoll. Rh. 4, 828); Cramer 1835 et 1841, iii, p. 479, nº 124. Eust.,
ad Od. xii, 85, § 477 [ii, p. 13, 25]. Cf. également : Sch. Gr. Hom. Od. xii, 124; Hopman 2012,
p. 111. Pour l’ épisode homérique, cf. Od. xii, 73–101, 251–265. Lamia n’est évidemment pas
la seule à prétendre à la maternité de Scylla. Cette dernière est surtout considérée comme
la fille de Phorcys et/ou d’ Hécate (cf. par ex. Acousil. 2 f 42, Jacoby; von Ruddloff
1999, p. 120 ; Hopman 2012, p. 201). Or, Hécate est aussi associée de plusieurs manières à
nos créatures (cf. infra, p. 122, 251, 271 ss.).
Sur la figure de la Sibylle, cf. Lightfoot 2007, p. 3–18.
Varron apud Lact., Div. Inst. 1, 6, 8.
est associée à des régions ambivalentes de l’imaginaire grec, vues à la fois
comme des paradis alimentaires et comme des pays où vivent de terribles
enfants du dieu, voire des anthropophages. Ainsi, l’ Égypte paradisiaque est la
patrie du cruel Bousiris, frère de Lamia par Poséidon; la Libye des bêtes féroces,
terre riche en froment, est la patrie de Lamia; et la fertile Sicile est la patrie de
la fille de Lamia Scylla ainsi que celle des Lestrygons cannibales (dits parfois
fils de Poséidon) dont Lamia fut la reine59.
Parvenus à ce point, nous avons rencontré plusieurs récits divergents sur
« Lamia»: combien existe-t-il de personnages connus sous ce nom ? S’ agit-il
de personnages différents, ou d’une même Lamia intervenant dans plusieurs
légendes? Les auteurs des dictionnaires spécialisés reconnaissent deux (la
mère de la Sibylle et la créature qui mange les enfants) ou quatre personnages
de ce nom (la mère de la Sibylle, la créature dévorante, une reine des Trachiniens et la mère d’un bel Achille). Des recherches plus récentes associent la
créature dévorante et la mère de la Sibylle60. Ou de manière plus nuancée, on
reconnaît que la Sibylle libyenne de Pausanias, fille de Zeus, a comme mère la
créature dévorante, fille de Poséidon, tandis que la Sibylle delphique de Plutarque est fille de Lamia, l’éponyme de la cité des Maliens, elle aussi fille de
Poséidon61. La plupart de ces personnages sont étroitement associés à Poséidon, père par excellence d’une descendance violente62. Selon une autre version
Lamia est fille de Bélos (lui-même fils de Poséidon) et de Libye, région dont
Poséidon est un dieu important. Elle entretient également des relations étroites
avec Zeus, ce qui lui fait subir les effets de la colère d’ Héra; aussi, avec Zeus,
engendre-t-elle la Sibylle libyenne et le bel Achille. Elle est également mère
d’ une Sibylle par Apollon, ce qui affirmerait la soumission de cette dernière
au dieu oraculaire. Elle est souvent reine: de Libye, contrée des bêtes sauvages,
des Lestrygons anthropophages ou des Trachiniens.
En ce qui concerne cette Lamia reine des Trachiniens et éponyme de la cité
des Maliens, il peut s’agir d’une invention des Delphiens essayant de donner
une origine décente à leur Sibylle, ou des Lamiotes eux-mêmes, qui ne devaient
pas spécialement apprécier d’avoir un monstre pour éponyme de leur ville ;
Cf. Ballabriga 1998, p. 88–89.
Grimal 1951, s.v. Lamia (deux personnages). Höfer et al. 1894–1897, et Schwenn et
al. 1924 (quatre personnages). Suárez de la Torre 1994, p. 194–197, et Tortorelli
Ghidini 2000, p. 9–10, associent la mère de la Sibylle et l’ogresse (cela avait déjà été
suggéré par Mayer 1885, p. 127, n. 21).
Parke 1988, p. 38–39.
Serv., in Aen. 3, 241. Rappelons que la paternité des Lestrygons et de Bousiris est également
attribuée à Poséidon : cf. supra, p. 7, 10.
l’invention de ce personnage nous semble une tentative visant à différencier
le nom de la ville de celui du monstre. Même si Lamia est effectivement représentée sur une monnaie de la ville datant de 302–28663, cela n’en fait pas pour
autant un personnage historique (et les sources qui pourraient le confirmer
manquent). Auguste Bouché-Leclercq pense que l’ opinion qu’ on trouve chez
Plutarque (selon laquelle la Sibylle delphique, fille de Lamia, elle-même fille de
Poséidon, est d’origine malienne), a dû apparaître lorsque la Sibylle libyenne
acquit la réputation d’être la première Sibylle. C’ est cette Sibylle libyenne
qu’on ferait ainsi arriver d’Afrique, en passant par le golfe Maliaque (dans
la région duquel se trouve la ville de Lamia), afin de se l’ approprier, parce
qu’elle passait pour la plus ancienne. Bouché-Leclercq parle d’ une « double
Lamia», d’une part une reine des Trachiniens et mère de la Sibylle delphique
par Apollon et, d’autre part, une reine de Libye transformée en épouvantail
et aimée de Zeus – toutes deux filles de Poséidon. Cette « double Lamia »
fournirait un thème mythique facile à exploiter. L’amante d’ Apollon pouvait
avoir donné le jour à la Sibylle delphique, et celle de Zeus à la Sibylle libyenne64.
Lamia semble donc être un nom propre qui sert à se rattacher à des généalogies diverses (surtout à celles de Libye, de Poséidon et de Zeus). À notre avis
elle peut très bien avoir perdu tous ses enfants, tout en étant la mère de certains êtres terrifiants comme Scylla, ou étranges comme la Sibylle. Enfin, il nous
semble qu’il s’agit toujours du même personnage adapté chaque fois à des circonstances mythiques précises. Il n’y a que son rapport avec le bel Achille qui
étonne, mais elle l’a eu également de Zeus: la beauté de celui-ci ne serait-elle
pas le reflet de celle de sa mère, avant sa transformation ?
La beauté et la laideur. La bête et ses métamorphoses
Chez Lamia, la beauté est combinée à la laideur : de belle ou très belle, ou
encore distinguée quant à la beauté, elle devient difforme ou à l’ aspect bestial65. Sa laideur est même devenue proverbiale: « plus difforme que Lamia »,
Λαμίας δυσμορφότερος, disait-on66. Et surtout, elle est souvent qualifiée de thêrion, bête ou bête féroce67.
Gardner 1963, p. 22, pl. iv, 1–2.
Bouché-Leclercq 1879–1882 (2003), p. 399–400, 405.
Duris 76 f 17, Jacoby (καλή); Sch. Aristid. Pan. 102 (περικαλλής et δύσμορφος); Diod. Sic. 20,
41 (τῷ κάλλει διαφέρουσαν et τὴν ὄψιν θηριώδη).
Apost. 10, 44, Leutsch & Schneidewin (Lamias dusmorphoteros).
Ant. Lib. 8 ; Sch. Ar. P. 758 (ἄγριον ζῷον); Hesych., s.v. Lamia; Sch. Ar. V. 1035. Selon Heracl.,
Incred. 34, Héra transforme Lamia en animal (ἀπεθηρίωσεν αὐτήν).
Nous avons déjà mentionné ce passage d’Aristote qui parle de « dispositions
bestiales», dont l’image est cette femme «qui déchire les femmes enceintes,
pour en dévorer les embryons», méfait qu’une scholie attribue tout naturellement à Lamia. Chez Platon, la partie de l’âme «bestiale et sauvage» (τὸ θηριῶδες
καὶ ἄγριον) se manifeste pendant le sommeil; à ce moment, les désirs s’ éveillent
et cette partie de l’âme «ose tout, comme si elle était détachée de toute pudeur
et de toute raison». Alors «elle n’hésite pas à essayer en pensée de s’ unir à sa
mère ou à tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre
dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni
d’ impudeur qu’elle s’interdise»68. Dans cet état, l’ âme ose donc tout: inceste,
meurtre, anthropophagie. Finalement, si l’on excepte l’ inceste, Lamia semble
être l’illustration de cette partie «bestiale» de l’âme : thêrion, elle tue et mange
les petits enfants et, dans certains récits, elle est littéralement une bête féroce.
Un mot avant d’y arriver: les pensées de la partie bestiale de l’ âme, tout comme
Lamia, illustrent ce que l’être humain ne doit pas faire; sinon, il basculerait
dans le thêriôdes, le bestial, mais basculer du côté des bêtes peut, du même
coup, rapprocher des dieux69.
Lamia dispose ainsi d’un don surnaturel qu’ elle tient de Zeus, celui de
métamorphose70. Après une première transformation, fixe, de son apparence,
de belle en «difforme», elle reçoit également la faculté de se transformer
indéfiniment. Cette capacité rapproche Lamia d’Empousa, la plus polymorphe
parmi les créatures examinées71, et assimilée parfois à Lamia. Contrairement
à ce qui se passe pour Empousa, nous n’avons pas de récit mettant en scène
Lamia métamorphosée, sauf peut-être chez Philostrate, dans un texte où il
assimile Lamies, Empousai et Mormolukiai. Là, la créature projetant de dévorer
un jeune homme est désignée comme une «apparition » (phasma), c’ est-à-dire
comme un être qui apparaît comme (ou qui se transforme en) quelque chose
qu’ il n’est pas réellement, afin de tromper sa victime72.
Il existe toutefois deux récits de «transformation», ou plutôt de disparition par
transformation, associés à Lamia. Le premier est contenu dans les Métamorphoses d’Antoninus Liberalis, qui aurait été inspiré par un récit de Nicandre73.
Une bête d’une grosseur prodigieuse, nommée Lamia ou Sybaris, vivant dans
Pl., Rp. 9, 571c–d, trad. Chambry légèrement modifiée.
Cf. infra, p. 91.
Cf. par ex. Etym. M., s.v. Empousa.
Philostr., va 4, 25.
Ant. Lib. 8. Pour le texte, cf. Annexe 1, p. 301.
une caverne située sur la montagne Kirphis près de Krisa74, terrorisait les Delphiens. Ceux-ci, selon l’oracle, étaient prêts à lui exposer un jeune homme,
Alcyoneus, lorsque le héros Eurybatos (fils d’Euphémos, descendant du fleuve
Axios et parti du pays des Courètes)75, tombé amoureux de la victime, prit sa
place, tira la bête hors de son antre et la jeta dans un précipice. La bête disparut,
et à l’endroit où elle tomba apparut une source, que les Delphiens nommèrent
Sybaris. Plus tard, les Locriens qui colonisèrent l’ Italie nommèrent leur ville
d’après cette source.
Ce récit est souvent mis en parallèle avec celui du Héros de Témésa, rapporté
par Pausanias76: lorsqu’Ulysse aborda à Témésa sur la côte occidentale de
l’Italie du Sud, un de ses marins, ivre, violenta une vierge du pays, et fut lapidé
par les habitants. Le mauvais esprit du marin revint et terrorisa le pays en en
tuant les habitants. Ceux-ci, selon l’oracle, construisirent un temenos pour le
Héros, et devaient lui donner pour épouse, chaque année, la plus belle des
vierges de la ville. Une année, Euthymos de Locres (dit, entre autres, fils du
fleuve Kaikinos) vit la jeune fille, en tomba amoureux et combattit le Héros
qu’il vainquit. Celui-ci se jeta alors dans la mer, et disparut77. Euthymos épousa
Ces deux récits sont très proches l’un de l’ autre. Ils ont en commun la
créature qui terrorise les habitants du pays; puis ces derniers, prêts à émigrer,
consultent l’oracle de Delphes, qui leur conseille de livrer à la créature un
être humain; ensuite, l’arrivée du héros qui tombe amoureux de la personne
Sur la localisation de Kirphis, cf. Bölte 1921; sur celle de Krisa, cf. Lerat 1949. Kirphis
est une montagne proche du Parnasse mais située plus au sud. C’est le massif qui sépare
Delphes du golfe de Corinthe, portant Krisa à son extrémité occidentale (cf. Sergent
1984, p. 271).
Eurybatos, fils d’ Euphémos serait originaire de la Locride de l’Ouest, car une inscription
de Galaxidi de la 1ère moitié du ve s. av.è.c. (ig ix/i/1, 335) y a révélé le culte qu’un
certain Euphamos adressait à un héros (cf. Guarducci 1967, p. 301–302, nº 4; Lazzarini
1976, nº 944) ; de plus, il existait dans cette région un fleuve nommé Axios: cf. l’éd. des
Métamorphoses d’ Antoninus Liberalis de la cuf, p. 87, n. 9, où M. Papathomopoulos note
que la Courétis serait une région de l’ Étolie ou de l’Acarnanie. En revanche, Sergent
1984, p. 271, pense qu’ il ne faut pas chercher un sens géographique à l’expression «le
pays des Courètes», mais considérer Eurybatos comme un Courète, c’est-à-dire comme
un kouros armé et dans la force de l’ âge.
Paus. 6, 6, 7–11. Pour la même histoire, cf. Ael., vh 8, 18; Callim. f 98 et 99, Pfeiffer; Strab.
6, 1, 5.
Euthymos est en réalité un personnage historique: un fameux pugiliste, originaire de
Locres Épizéphyrienne, vainqueur olympique en 484, 476 et 472 av.è.c. Il fut héroïsé et
reçut un culte dans sa ville natale (cf. Currie 2002, p. 24, 29).
exposée et qui la délivre, et le rapport de la disparition de la créature vaincue
avec l’eau. On peut noter aussi l’alternance des sexes: on fournit un jeune
homme à la bête femelle, et une jeune fille au revenant masculin, ce qui donne
une connotation sexuelle bien attestée dans le récit de Témésa, où la jeune
fille est offerte en tant qu’«épouse» au revenant. Notons que dans les deux
cas, la victime est belle, ce qui n’est pas sans rappeler les instructions de
certaines inscriptions, selon lesquelles les bêtes sacrifiées aux dieux doivent
être belles. Cela rapproche ces récits des mises à mort rituelles : dans le cas de
Lamia-Sybaris, la jeune victime est couronnée et conduite vers l’ antre de la bête
par des prêtres78. Dans les deux cas, l’adversaire est de souche surnaturelle,
descendant d’un fleuve, et le vaincu disparaît dans l’ eau.
Dans le cas de Lamia-Sybaris, toutefois, le récit se double de l’ explication
du nom de la ville de Sybaris. Joseph Fontenrose considérait ces deux récits
comme apparentés79. Outre les points communs que nous avons déjà relevés,
Euthymos était originaire de la ville de Locres Épizéphyrienne, et Témésa se
situait entre sa ville natale et Sybaris. En outre, sur une peinture qui montrait
les héros de Témésa, peinture dont Pausanias avait vu une copie, apparaissait
un jeune homme nommé Sybaris80. Étant donné la proximité de deux villes, ce
fait ne nous semble pas constituer une preuve concluante de la parenté entre
les deux récits. Nous serions plutôt en accord avec Erwin Rohde, qui considère qu’il n’est pas nécessaire d’admettre une filiation entre les deux récits.
Ils reproduisent tous deux un type de conte répandu chez tous les peuples :
le monstre dompté par le héros. Selon Rohde, le monstre dompté « est toujours un être chthonien, un produit de l’enfer», et le nom Sybaris serait le
nom particulier de cette Lamia (qui serait ainsi le nom générique)81. Nous
n’ avons pas trouvé une seule source qui fasse littéralement de Lamia soit un
Dans un calendrier sacrificiel de Mykonos (lscg 96, l. 27, environ 200 av.è.c.), à propos
d’ un jeune chevreau (χίμαρος καλλιστεύω[ν]); dans un calendrier sacrificiel de Cos (ive–
iiie s. av.è.c.), on choisit trois bœufs parmi les plus beaux (βοῦ[ς τρεῖς τοὺ]ς [κα]λλίστους)
pour le sacrifice à Zeus Polieus (Hicks 1888, p. 334, calendrier du mois Batromios, l. 1;
Dubois & Hauvette-Besnault 1881, nº 7, p. 216–220). Cf. également Eur., Bac. 1246:
καλὸν τὸ θῦμα. Il était aussi d’ usage de parer les animaux conduits au sacrifice: cf. par ex.
Ar., p. 948 et sch. ; Hicks 1888, p. 335, calendrier du mois Batromios, l. 31; Durand 1979,
p. 175 et p. 163, fig. 14.
Fontenrose 1959, p. 101–103.
Paus. 6, 6, 7–11.
Rohde 1928, p. 159, n. 2. Cf. également Fontenrose 1959, p. 9–11, 54–65, 579–583, qui a
classé la légende de Lamia-Sybaris dans la catégorie très générale des mythes de combat,
et surtout sa critique par Vian 1963, p. 97.
être «chthonien» soit un «produit de l’enfer» : elle est plutôt le produit de la
jalousie d’Héra, et ne fait pas partie des habitants des enfers. Son habitat dans
une grotte serait plutôt un indice temporel: la grotte est un espace qui évoque
le passé82. Enfin, il semblerait qu’elle ait des rapports avec l’ eau plutôt qu’ avec
la terre. Il faut cependant replacer cette affirmation dans son contexte : en faisant abstraction des classifications datées de « chthonien » et d’« enfer », nous
pouvons deviner ce que E. Rohde veut dire: dans les deux récits il y a un être
dangereux, représentant la mort, heureusement vaincu et disparu dans l’ eau.
Aussi, une approche intéressante des deux récits est de les considérer du
point de vue de la disparition du «monstre» dans l’ eau. Selon P.M.C. Forbes
Irving, il y aurait, sous-jacent à ce motif, un sentiment du même genre que celui
qui portait les gens à jeter des objets pollués dans la mer ou dans les rivières83.
Peut-être que la simple mort n’était pas suffisante pour ces « monstres», et
qu’ils ne pouvaient être détruits qu’en disparaissant de cette manière84. Ceci
est en tout cas très clair dans le cas du revenant de Témésa: on n’en est
débarrassé qu’après sa chute dans la mer. Notons toutefois que, selon Élien,
Euthymos, le vainqueur du revenant, ne mourut pas mais, comme ce dernier,
disparut dans l’eau – en l’occurrence celle du fleuve Kaikinos, dont il aurait été
le fils85. Dans le cas de Lamia-Sybaris, cette source qui jaillit à l’ endroit même
où le corps de la bête a disparu est comme le souvenir, la trace de l’ événement,
et devient comme une compensation à sa disparition corporelle86. Peut-être
s’est-elle transformée en eau? Il ne faut pas oublier que dans d’ autres récits
concernant Lamia, celle-ci, en devenant «monstre», acquiert du coup un statut
tacite de «non-mort». En effet, pour sortir du temps humain, il ne faut pas
mourir mais se métamorphoser, car la métamorphose retire au personnage ses
déterminations de lieu, de temps et d’action87. Enfin, notons que, dans les deux
Cf. Buxton 1996, p. 122–126. La Lamia de Diod. Sic. 20, 41, était née dans une caverne. Pour
la symbolique des grottes, cf. Borgeaud 1979, p. 76–78; Lavagne 1988, p. 31–86; Siebert
1996a ; Sporn 2010. Ogden 2013, p. 161–162, considère les grottes comme l’habitat typique
des créatures mythiques anguiformes, dont Lamia (cf. infra, p. 27).
Forbes Irving 1990, p. 303–304.
Le katapontismos est une manière de purifier allant jusqu’à la mort de la personne souillée,
le saut dans la mer correspondant à un saut dans la mort: cf. Ginouvès 1962, p. 416–417.
Sur la mort en mer des humains, cf. Georgoudi 1988. Sur le katapontismos en tant que
manière de sacrifier, cf. Koch-Piettre 2005b.
Ael., vh 8, 18.
Cf. Frontisi-Ducroux 2003, p. 186–188, qui souligne l’équivalence entre disparition
et métamorphose. Pour des exemples de « disparition» en général dans la mythologie
grecque, cf. Pease 1942.
Dupont 1972, p. 141–143, 146.
récits, c’est le descendant d’un fleuve qui fait disparaître son adversaire dans
Le récit de Lamia-Sybaris pourrait également être classé parmi les récits
de fondation, car « quand des colons sont en quête d’ un emplacement pour
une cité, un de leurs soucis majeurs est de découvrir un point d’ eau. Aussi les
sources occupent-elles une place importante dans les récits de fondation »88.
Tellement importante dans notre cas, que c’est la source du pays d’ origine qui
donne son nom à la colonie, et que ce n’est pas le héros vainqueur du monstre
qui la fonde. En outre, il y a un autre lien entre Lamia et la péninsule italienne :
Zeus, amoureux d’elle, l’aurait amenée de Libye en Italie, où elle serait devenue
l’ éponyme d’une ville89.
En tous les cas, ce récit revendique Sybaris comme une colonie des Locriens.
Sybaris est pourtant une colonie achéenne fondée vers 709 avant notre ère90.
Selon Jean Bérard, l’attribution de la colonisation aux Locriens date d’ une
époque tardive, et provient de l’erreur suivante: d’ une part on savait que les
Locriens avaient participé à la colonisation de l’Italie, et d’ autre part on voulait expliquer le nom de Sybaris par celui de la source homonyme de la Phocide. Les étroites relations que Krisa, sur la route de Delphes, entretenait avec
l’ Italie ont pu favoriser la naissance de cette tradition, ainsi que l’ existence de
la ville de Locres Épizéphyrienne en Italie. Ce récit a été considéré comme
établissant un «compromis» avec la Sibylle delphique, à propos de la localisation de cette dernière; effectivement, si Lamia vit sur les contreforts du
Parnasse, cela rapproche sa fille de Delphes. C’est pourquoi Plutarque attribua une origine malienne

References: § 30
 § 28
 § 838

§ 5
 §1649
 §1649
 § 477