Source: http://www.carmel.asso.fr/Temoignage-de-Mme-Nelly-Dinnat.html
Timestamp: 2016-09-29 13:28:32+00:00

Document:
Témoignage de Mme Nelly Dinnat, OCDS, France-Nord - Le Carmel en France
« La Règle de St Albert est l’expression première de la spiritualité du Carmel. Elle fut écrite pour des laïcs qui s’étaient réunis au Mont Carmel pour mener une vie consacrée à la méditation de la parole de Dieu sous la protection de la Vierge Marie », c’est ainsi que nos Constitutions de l’Ordre des Carmes Déchaux Séculier, approuvées par le saint Siège le 16 juin 2003 présentent la Règle de St Albert qui régit les trois branches de l’Ordre, Frères, Moniales et Séculiers. Dans un langage adapté à aujourd’hui intégrant la pastorale des laïcs, elles réactualisent l’essentiel de cette « formule de vie » au service d’un « projet de vie », vocabulaire étonnamment moderne pour un texte du 13e siècle dans lequel nous pouvons bien nous reconnaître.
Pas de dédale de prescriptions pointillistes, mais beaucoup de charité pour proposer comment celui qui s’est senti appelé et a choisi de répondre à cet appel, doit « vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement ». Cette heureuse célébration des 800 ans de la Règle du Carmel est, en cette année 2007, pour nous et pour beaucoup d’autres sûrement, l’occasion de la revisiter pour en percevoir plus encore la richesse pour aujourd’hui.
Je ne reprendrai que quelques points qui me touchent particulièrement car tous ne nous concernent pas dans le détail non plus, et à la lumière de nos Constitutions j’essayerai de faire ressortir ce qu’ils nous apportent à nous, et à moi, tout particulièrement puisque c’est un témoignage qui m’est demandé, comme séculiers ici et maintenant, en France en 2007 et surtout comment nous en vivons, car, nous aussi, nous voulons vivre pleinement de cette Règle sans nous calquer sur la vie religieuse, tout en gardant « notre propre identité de laïcs », comme il est dit au § 2 de nos Constitutions.
La dépendance de Jésus-Christ
« Les membres de l’Ordre des carmes Déchaux séculier sont des fidèles de l’Eglise appelés à vivre dans la dépendance de Jésus-Christ » § 3 des Constitutions. C’est ou ce devrait être le projet de vie de tout chrétien, de tout baptisé, mais plus encore celui de qui s’est senti appelé à vivre engagé dans une famille religieuse et en ce qui nous concerne, celle du Carmel dont la Règle précise dès le § 2 : « Bien souvent et de bien des manières, les Saints Pères ont réglé de quelle façon chacun, en quel qu’ordre qu’il se trouve ou quel que soit le genre de vie religieuse qu’il s’est choisi, doit vivre dans la dépendance de Jésus-Christ » citant le texte de Paul (2Co 10,5).
La formule est intégralement reprise dans le texte de nos Constitutions qui n’est pas un texte du Moyen-Age et chacun de nous aura une appropriation à opérer pour y adhérer en profondeur et entrer dans une conscience renouvelée de ce que nous devons vivre vraiment.
Vaste programme au jour où la dépendance de quoi que ce soit et de qui que ce soit est plus que contestée. Et tous, tant que nous sommes, carmes séculiers y compris, ne sommes-nous pas jaloux de notre indépendance, de notre autonomie, de nos choix propres et moi en tout premier lieu qui suis d’un tempérament particulièrement indépendant. Le travail assure à une femme une certaine indépendance dans la société, c’est ce que j’ai appris dans ma famille, cela lui permet de s’affirmer, d’avoir une crédibilité, mais qu’en est-il vraiment de cette indépendance ? De quelle indépendance s’agit-il ? Sommes-nous plus heureux pour autant ? Nous sommes tous dépendants les uns des autres dans la vie sociale, le travail, les responsabilités, les engagements, les contraintes horaires. Nous vivons tous dans une interdépendance qui devrait nous ouvrir les sur les autres pour nous oublier un peu, pour nous construire ensemble mais qu’en est-il vraiment ? Nous subissons aussi nos propres dépendances dues à la maladie, à l’âge, aux inégalités des dons reçus, à nos problèmes psychologiques, à nos défauts…
Il y a aussi la dépendance consentie, celle de l’amour, vécue dans le sacrement de mariage que se donnent les époux l’un à l’autre, la dépendance dans la vie familiale qui doit nous permettre de dépasser les contrariétés, les conflits, les divergences, où nous partageons en profondeur pour nous respecter les uns les autres, sans faux semblant, soucieux de respecter et de favoriser l’itinéraire de chacun. N’est-ce pas cette approche qui nous permet d’entrer dans « cette dépendance de Jésus-Christ » qui nous est demandée ? « cultivant l’amitié avec « Celui dont nous nous savons aimés » et d’ évacuer ainsi tout ce qui nous encombre : notre propre repliement sur nous-même, nos mesquineries, notre conception étroite de ce qui fait notre liberté, l’affirmation pure et simple de notre ego, nos vacuités, pour regarder au-dessus, au-delà, ouvrir les yeux sur l’essentiel, à la recherche de la quête de sens, du vrai sens de la vie , qui ne peut être donné que par « la suite du Christ ». « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Jn 14,16. En tant que Carmes Séculiers nous avons désormais inscrit notre vie dans ce parcours. Cette découverte nous a conduits à notre engagement qui nous fait découvrir que notre vraie liberté passe par cette dépendance de Jésus-Christ et cette expression prend alors toute sa valeur pleinement assumée, notre désir profond est désormais de suivre les conseils évangéliques et de vivre dans l’esprit des Béatitudes (Constitutions §16) : « Les Béatitudes proposent au Séculier un programme de vie et un moyen d’entrer en relation avec le monde : voisins et collègues de travail, famille et amis. En promettant de vivre les Béatitudes dans sa vie quotidienne, le Séculier - fils de l’Eglise et membre de l’Ordre -, désire donner un témoignage de vie évangélique. Par son témoignage, il stimule le monde à suivre le Christ qui est le « Chemin, la Vérité, la Vie » Jn 14,16.
Et reprenant tout cela à mon propre compte, je dirai que :
- C’est dans la dépendance de Jésus-Christ que dans le quotidien de notre vie, de ma vie j’essaye de concrétiser tout cela, que je suis à l’écoute de celui-ci, que j’accepte l’incompréhension de celui-là, que je partage la douleur de tel autre.
C’est dans la dépendance de Jésus-Christ que j’accepte de ne pas comprendre l’inacceptable mais sans révolte et que je découvre alors l’inacceptable vécu aussi par certains de mes frères et sœurs qui à cette occasion me confient leur souffrance. C’est dans la dépendance de Jésus-Christ que je comprends mieux que je dois accepter mes faiblesses, mes manques et ceux des autres. C’est dans la dépendance de Jésus-Christ que j’accepte telle responsabilité, que je réorganise ma vie en vue de ce service, que je renonce à mes petits plaisirs pour m’engager vraiment.. C’est dans la dépendance de Jésus-Christ que me rappelle sans cesse la Règle, que je dois construire ma vie dans le monde avec mon mari, ma famille, mes amis, mes frères et sœurs de l’OCDS, tous ceux qui me seront confiés ou qu’il me sera donné de rencontrer. C’est dans la dépendance de Jésus-Christ que je me trouve justifiée parce que je sais que je suis aimée telle que je suis. C’est « dans la dépendance de Jésus-Christ et pour le servir fidèlement » que je serai fidèle à la promesse faite pour la vie de le suivre chaste, pauvre et obéissante selon mon état de vie.
C’est une mission qui ne va pas sans combat, mais je sais que je ne la mènerai jamais seule.
Cette dépendance de Jésus-Christ nous ne pouvons la vivre qu’en « cultivant l’amitié avec « Celui dont nous nous savons aimés » Constitutions §3, « méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière » Règle § 10, Constitutions §17. C’est le cœur de notre appel et nos Constitutions y consacrent plusieurs paragraphes. « S’appliquer à la méditation de la loi du Seigneur », « Donner du temps à la lecture spirituelle » Constitutions § 6 « L’oraison dialogue d’amitié avec Dieu, doit s’alimenter à sa Parole » Constitutions § 18 « Le séculier du Carmel consacrera des temps forts à la prière ils conduiront le Séculier à vivre l’oraison comme une attitude vitale …de juger avec rectitude du véritable sens et de la valeur des réalités temporelles » Constitutions § 20
Point n’est besoin de commenter des lignes aussi claires, il faut s’en pénétrer et en vivre. Ces temps forts Constitutions § 20 sont des « moments privilégiés de plus grande conscience de la présence du Seigneur » qui « dilateront l’espace intérieur pour la rencontre intime avec Lui ».
Dialogue d’amitié qui relève du secret du roi auquel nous essayons d’être fidèles parce que nous faisons l’expérience qu’il nous permet de l’être à tout. Dialogue d’amitié qui révèle notre pauvreté, nos sécheresses, nos impatiences, notre manque de docilité mais qui oriente peu à peu notre vie, nos choix, un long chemin dans la confiance et la patience, un recentrement fondé sur la Foi, sûrs que nous sommes aimés même si nous ne savons pas aimer vraiment.
Oraison appuyée sur la Parole de Dieu, la Liturgie des Heures, rencontre quotidienne pas toujours facile à tenir pour des séculiers souvent surchargés par de nombreuses occupations toutes aussi légitimes les unes que les autres : le travail, les enfants, la famille au sens large, l’apostolat, la vie politique, sociale, associative… Mais nous savons qu’il faut préserver ce temps de l’oraison, qu’il est essentiel, c’est « une attitude vitale » Constitutions § 20, nous qui avons reçu cet appel, nous en faisons l’expérience. Ce moment de ressourcement, au sens premier du terme, ce retour à la source d’eau vive, ce lâcher-prise qui permet de reprendre haleine pour vivre autrement, de se dégager du « faire » qui nous enserre et nous conditionne pour vivre un moment de vrai silence, de silence habité, voilà, pour nous laïcs au Carmel, un temps précieux pour être vraiment disponibles pour nous rendre présents à Dieu, à nous-mêmes, aux autres ; « choisir ce silence » car c’est bien un choix ou, à la manière d’Elisabeth de la Trinité, « se retirer en toute occasion au fond de soi-même » « en ce grand silence du dedans ».
Mais tout cela est très exigeant, quand on vit au milieu du monde et les prescriptions de la Règle ne sont pas applicables pour nous si on les prend au pied de la lettre : il faut veiller à rechercher un lieu de silence (nous n’avons pas de cellule), à peine un petit coin de prière chez soi et encore pas toujours, un moment privilégié et s’y tenir, une organisation indispensable et souvent, elle n’est pas toujours identique chaque jour et nous n’avons ni cloche qui nous entraîne ni communauté qui nous soutienne. Il faut être vigilants pour être fidèles, c’est toujours à recommencer car les tentations sont grandes et nos résistances insuffisantes, notre volonté défaillante Règle 18 :« Votre adversaire le diable tourne autour de vous, tel un lion rugissant, à la recherche d’une proie à dévorer »1 P 5.
Et puis, malgré tous les conseils, toutes les méthodes, l’oraison n’est pas toujours un long fleuve tranquille : « je n’y arrive pas, qu’est-ce que je fais là alors que j’ai un paquet de copies à corriger, que j’ai un article du Lien à rédiger et que je ne sais pas par où commencer ? » « Dieu viens à mon aide », je n’abandonnerai pas. En cela la liturgie des Heures qui en rebute certains très souvent mais surtout dans les commencements et à laquelle nous nous associons, matin et soir Règle § 11, Constitutions §24, est pour moi d’un grand secours au cours de l’oraison : je m’y reconnais, je me sens portée à travers toutes les révoltes, les supplications, les actions de grâce, la louange, surtout. « La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » Rom 10,8
« méditant jour et nuit la Loi du Seigneur » Oui, on pourrait le dire comme cela, cette oraison, les textes de la Liturgie des Heures, la lecture de la Parole de Dieu et la participation à l’Eucharistie nous imprègnent petit à petit et la prière finit par devenir continuelle, la relecture de notre vie, au bout d’un certain temps nous permet d’en prendre conscience. Nos priorités se sont déplacées. J’aime bien cette prescription adressée aux Frères qui ne savent pas dire les Heures canoniales et qui disent un certain nombre de Notre Père à la place. Je m’y retrouve parfaitement quand je suis dans le métro et ma prière se fait tout naturellement apostolique car au cœur même de la vie de tous les jours, et non dans des lieux préservés, adaptés à cet exercice, mais au milieu du bruit et des sonneries des téléphones portables où chacun reste accroché à son monde, à sa musique, à son ipod, je peux, d’une certaine manière, prier pour eux, les rejoindre en Dieu. Nous sommes bien au cœur de la Règle, essayant de porter ainsi tous ceux qui nous entourent. Constitutions § 26 : « Les membres de l’Eglise (individuellement ou en Communauté), doivent toujours considérer l’activité apostolique comme un fruit de l’oraison. »
Aucune des prescriptions de la Règle qui organisent la vie communautaire ou presque ne correspond à notre vie de Séculier. Pas de cellule, pas de réfectoire, pas d’oratoire précis où se réunir avec les autres, pas de désert sauf quand on fait une retraite communautaire, une fois par an tout au plus. Et pourtant nous sommes organisés en Communauté, nous faisons Communauté, nous aussi, la vie fraternelle joue un grand rôle dans nos engagements, elle est un facteur essentiel.
Nous devons faire Eglise, nous ne sommes pas réunis autour d’un Père Carme pour écouter une belle conférence et rentrer chez nous très satisfaits de tout ce que nous avons entendu de bien beau et de bien bon, d’ailleurs le P.Untel est un grand spécialiste de St Jean de la Croix et tel autre d’Edith Stein (sans allusion aucune) me disent souvent ceux qui voudraient prendre contact avec les Communautés du Carmel Séculier.
Pour suivre les conseils évangéliques, nous devons faire communauté en acte et ce n’est pas si évident pour nous. Ce temps de partage, sur nos vies, sur la Parole et les textes de nos saints ou de l’Ordre, la participation à l’Eucharistie et à la Liturgie des Heures dans le meilleur des cas, pour ceux qui se retrouvent pour une journée complète, est un ressourcement à tous points de vue. Nous laissons derrière nous nos propres mondes, mais nous les apportons aussi avec nous pour en partager certains points forts avec nos frères et sœurs mais, pour ce faire, nous devons opérer un véritable passage vers cette vie communautaire pour nous « réunir ».
Parlant de l’oratoire au § 14 la Règle dit : « Vous devez vous y réunir chaque jour » J’ai particulièrement adhéré à l’analyse du P. Dominique Sterckx dans son livre sur la Règle à la p.224 parlant de ce passage de la cellule vers ce lieu communautaire car c’est une démarche que je vis pleinement chaque fois que je me rends à notre réunion communautaire :
« Le déplacement de chacun ne trouve sa vérité que s’il est un pas vers l’unité de la Communauté qui sera scellée par la célébration eucharistique » (citation) et pourrait-on ajouter, en ce qui nous concerne, toutes les diverses étapes des divers exercices que nous ferons ensemble y compris le partage du repas, hautement recommandé. Oui ce « passage » est important, j’ai la chance pour ma part de me rendre au lieu de la rencontre à pied et je trouve que la transition est plus facile de cette façon, le temps a son rôle à jouer, le déplacement aussi.
« qu’il est bon qu’il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis » Ps 132 Voilà ce que nous essayons de vivre, ce qui nous permet d’avancer ensemble, de nous soutenir les uns les autres dans les partages, de vivre la prière dans cette approche irremplaçable qu’est l’oraison en commun si thérésienne, soutien que je ressentais si vitalement dans les premiers temps de mon intégration dans la Fraternité (comme on disait alors), communion profonde, aussi, pour tous. C’est toute une dimension de la charité fraternelle vécue en acte.
Encore faut-il opérer ce passage à l’unité qui a ses « exigences », nous sommes très différents, nous ne nous sommes pas choisis, nos histoires personnelles, nos problèmes momentanés, nos fragilités, certaines attitudes souvent inconscientes perturbent parfois l’harmonie. C’est alors que doit intervenir, pour nous aussi, la nécessaire « correction fraternelle »
Règle15 « on procèdera … avec charité à la correction des manquements et des fautes des frères si l’on a pu en remarquer chez l’un ou l’autre »
Le temps de formation sera un moment privilégié pour cela, mais pas uniquement, nous avons toujours besoin d’être repris, de nous reprendre.
Il faut en effet reconnaître les dons de chacun mais il est indispensable de redresser celui qui se trompe dans ses actes ou dans ses paroles par les interventions des uns ou des autres, avec charité fraternelle certes, tout est là. Et ce n’est pas toujours facile ! Il y a parfois des blessures, mais c’est aussi cela, la vie en Communauté !
Oui, nous sommes bien ancrés dans la Règle de Saint Albert au cours de nos réunions communautaires, nous encourageant les uns les autres pour avancer sur le même chemin, tout au long du mois qui suivra, année après année, dans la persévérance malgré les difficultés, les tentations d’abandon, les doutes, nouvel aspect du combat spirituel. Il est bon de retourner, à la Règle qui dans un langage direct, pétri des Ecritures, n’édulcore pas les réalités y compris celles d’aujourd’hui et nous enracine bien dans notre quotidien de séculier.
« Mettez tous vos soins à vous revêtir de l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches de l’ennemi » Eph ,6, 11 cité au § 18 de la Règle.
Ensemble et chacun pour notre part nous sommes invités à « Entretenir un dynamisme permanent de conversion » Constitutions § 18, à fixer « la formule de votre conversion » précise la Règle § 24 et comme il est important et rassurant que nous soyons guidés sur ce long chemin par la Règle et notre famille du Carmel !
Avec Marie sous la protection de laquelle se sont mis les ermites, nous, carmes séculiers d’aujourd’hui, « en imitant sa vie, modèle de configuration au Christ » Constitutions § 9, essayons de vivre dans la dépendance du Christ, son Fils, « pour le servir fidèlement d’un cœur pur et d’une bonne conscience. »
Reine et beauté du Carmel, priez pour nous !

References: § 2
 § 3
 § 2
 §16
 §3
 § 10
 §17
 § 6
 § 18
 § 20
 § 20
 § 20
 § 11
 §24
 § 26
 § 14
 § 18
 § 18
 § 24
 § 9