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Timestamp: 2020-05-27 12:21:40+00:00

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CHAPITRE PREMIER. — LA DIVISION TERNAIRE DANS LES INSTITUTIONS POLITIQUES DES ANCIENS
I. - La division ternaire chez les Germains, les Celtes, les Sémites.
Rome patricienne était partagée en trois tribus : les Ramnes, les Tities, les Luceres. Ce nombre trois se retrouve dans toutes ses institutions religieuses, militaires, politiques. Il y avait trois vestales, et plus tard il y en eut six. Il y avait trois pontifes, trois augures qui furent portés à six, puis à neuf[1]. Il y avait trois cents cavaliers distribués en trois centuries, trois mille fantassins composant la légion. Il y avait trente curies. Enfin, il y avait trois cents sénateurs, et quand leur nombre fut augmenté, il fut élevé à six cents et à neuf cents[2].
Une question se pose tout d’abord. Cette Rome triple a-t-elle existé dès l’origine, ou bien est-elle issue du rapprochement successif et fortuit des trois groupes qui la constituent ? La deuxième opinion est tenue pour la plus vraisemblable. Mais la comparaison avec les autres peuples conduit à une conclusion différente. La division tripartite de la cité n’est plus un simple accident de l’histoire romaine. C’est un système préconçu et dont l’on rencontre ailleurs plus d’un exemple. C’est une des conceptions qui paraissent le plus naturelles à l’esprit humain[3].
Plus on pénètre dans la connaissance de la haute antiquité, plus on est frappé des rapports que l’on découvre entre les peuples en apparence les plus étrangers les uns aux autres. Ces ressemblances ne peuvent être l’effet du hasard. Elles attestent une réelle unité dans la civilisation à des âges dont notre espèce a presque perdu le souvenir. Un des traits les plus remarquables et les plus persistants de cette civilisation primitive, c’est l’importance attribuée à certaines combinaisons numériques dans l’organisation des Etats[4].
Les combinaisons les plus ordinaires ne sont pas plus de deux qui se ramènent l’une et l’autre à un même point de départ. C’est toujours le nombre trois multiplié par quatre ou par dix. La cité ou la confédération se partage en trois groupes principaux qui se fractionnent chacun de son côté en quatre ou dix subdivisions. Souvent, quand trois se combine avec quatre, les rapports sont intervertis. Ce sont les groupes principaux qui sont au nombre de quatre et les divisions secondaires au nombre de trois. Dans un temps ou il n’y avait pas d’invention utile qui ne fût consacrée par la religion, on comprend que les hommes aient professé pour les nombres un respect Superstitieux ; mais les raisons qui leur ont fait adopter ceux-ci de préférence sont difficiles à discerner. Ce n’est pas le lieu de s’égarer à la poursuite de ce problème. On n’a pas davantage à rechercher jusqu’à quel point ces nombres s’imposent à la pensée des anciens dans ses domaines les plus divers. Il suffira de relever quelques faits concernant l’histoire politique.
Tacite rapporte une vieille tradition d’après laquelle Mann, père des Germains, aurait eu trois fils d’où seraient sorties les trois familles entre lesquelles se partage la race, les Ingevones, les Istevones, et les Herminones[5]. D’autre part, on connaît le rôle prépondérant du nombre douze dans les institutions germaniques[6].
On retrouve chez les Celtes la trace des mêmes idées. Les Helvètes ont quatre pagi comprenant douze oppida et quatre cents vici[7], c’est-à-dire trois oppida et cent vici par pagus. Il est vrai que, cent n’étant pas divisible par trois, on ne voit pas comment les cent vici pouvaient se répartir également entre les trois oppida, mais il s’agit probablement de la grande centaine, la centaine de cent vingt, telle qu’elle existe chez les Germains[8].
Les Galates, établis en Asie Mineure, se divisent, au dire de Strabon[9], en trois peuples dont chacun forme un Etat à part divisé en quatre districts. Chaque district est administré par un tétrarque. Les douze tétrarques sont assistés par un conseil ou sénat de trois cents membres. On peut se demander si les Galates ont apporté cette organisation de la mère patrie ou s’ils l’ont empruntée aux peuples grecs qui les entouraient.
On sait fort peu de chose sur les Etats sémitiques. Pourtant là aussi on retrouve les deux combinaisons, trois multiplié par quatre, et trois multiplié par dix. La première était en honneur chez les Hébreux. Tout le monde connaît les douze tribus d’Israël. En temps de guerre, elles se groupaient trois par trois en quatre corps d’armée[10]. La deuxième était particulière aux Phéniciens. A Carthage, dont les institutions reproduisent celles de la métropole, il est souvent question d’un conseil des dix, decem principes, qui a la haute direction des affaires[11]. Ce même conseil se rencontre dans les villes phéniciennes ou dans celles qui subissent leur influence[12]. Au-dessous des decem principes de Carthage, il y a un conseil des trente, triginta seniorum principes[13], placé lui-même au-dessus d’une assemblée plus nombreuse que Tite-Live appelle le Sénat[14]. Sur l’effectif de cette assemblée, il n’existe aucun renseignement direct. Mais il n’est pas douteux que, la même progression continuant, il n’ait été de trois cents membres. Ce nombre de trois cents paraît avoir été le nombre consacré de l’aristocratie punique. C’est celui des otages qu’elle doit livrer aux Romains[15]. On sait d’ailleurs que les trente étaient tirés du- sénat et le représentaient à titre de conseil dirigeant[16]. Dès lors il y a lieu de supposer que les deux corps étaient organisés suivant le même principe. Le sénat des trois cents se serait ainsi partagé en trois groupes dont chacun aurait reçu l’impulsion de dix membres formant le comité des trente. Car les trente étaient de leur côté partagés en trois décades dont chacune avait son chef. Le traité d’Hannibal avec Philippe mentionne, comme parties contractantes, trois Carthaginois assistant le général, puis tous les gérousiastes, c’est-à-dire les trente[17]. Ailleurs il est dit que les gérousiastes délèguent trois des plus illustres citoyens pour traiter avec Regulus[18]. Le nombre trois divise donc les deux assemblées superposées l’une à l’autre. Peut-être n’est-ce pas trop s’avancer de conclure qu’il divise aussi la cité. On n’ignore pas en effet que, dans tout le monde ancien, les assemblées sont constituées sur le modèle de la cité[19]. Il est à remarquer que les dix principes ne peuvent pas être pris en nombre égal dans les trois fractions du conseil des trente, comme les trente le sont dans les trois fractions du sénat des trois cents. Il résulte de là que les trois décades forment trois groupes distincts représentant sans doute les trois tribus. Les decem principes représentent la plus favorisée. On verra quelque chose de semblable à Rome. Les rapports de la constitution de Rome avec celles de Sparte et de Carthage ont frappé Polybe[20]. Aristote déjà avait remarqué que cette dernière se rapprochait beaucoup de celles des Crétois et des Lacédémoniens[21].
II. - La division ternaire en Grèce.
Les Etats grecs mieux connus donnent lieu à des observations plus nombreuses et moins conjecturales. Il n’est pas nécessaire de remonter jusqu’aux trois fils d’Hellen qui rappellent de si près les trois fils de Mann. L’histoire est plus significative que la légende. Les Ioniens, les Achéens, les Eoliens, les Doriens sont soumis à la tyrannie des systèmes numériques. Elle laissé chez eux des traces qui ne peuvent échapper à l’observateur le plus superficiel.
Le nombre douze est le nombre sacré des Ioniens[22]. Le nombre trois qui est à la base, bien que dissimulé le plus souvent, apparaît lui-même quelquefois. Les Ioniens, d’Asie Mineure forment une confédération de douze villes. Hérodote les énumère trois par trois[23]. L’Attique est divisée par Cécrops en douze cantons[24]. Athènes est partagée en quatre tribus dont chacune comprend trois phratries. Les douze phratries comprennent chacune trente gentes composées de trente chefs de famille[25]. Lorsque les Alcméonides furent accusés de sacrilège, ils comparurent devant un tribunal de trois cents eupatrides[26]. Lorsque Clisthène fut banni par la faction oligarchique, Isagoras voulut substituer au sénat de Solon un conseil de trois cents membres[27].
Le nombre douze est aussi le nombre des Eoliens. Leur confédération d’Asie Mineure comprend également douze villes[28]. Il est celui des Achéens dont la confédération est de douze peuples[29]. Ce sont douze peuples qui font partie de l’amphictyonie delphique[30]. Ils se répartissent en trois groupes : le groupe thessalien, le groupe œtéen, et le groupe parnassique[31].
Les Maliens, les Etoliens sont, au temps de Thucydide, fractionnés en trois[32]. La Triphylie s’appelle ainsi parce qu’elle a été peuplée par trois races[33]. Démonax, appelé de Mantinée pour donner des lois aux Cyrénéens, les divise en trois tribus[34]. Marseille a un sénat de six cents membres[35] qui paraît avoir été à l’origine moins nombreux, peut-être de moitié[36]. En tout cas, il est certain que ce sénat de trois cents ou de six cents membres nous donne une idée exacte de celui de la métropole, de l’ancienne Phocée. L’île de Chypre renfermait neuf villes principales qui en avaient d’autres moins considérables sous leur dépendance[37].
Dans quelques villes cariennes, à Mylasa, à Olymos, les anciennes familles étaient distribuées en trois tribus qui plus tard formèrent une assemblée aristocratique, par opposition à l’ecclésia où figurait l’ensemble des citoyens[38]. Homère montre l’île de Rhodes partagée en trois tribus qui occupent les trois villes de Lindos, d’Ialysos, de Camire[39]. Mais si à Chypre la division ternaire remonte très probablement aux Phéniciens, à Rhodes et en Carie il faut sans doute l’attribuer à la colonisation dorienne[40].
Nulle part en effet elle n’a laissé une empreinte plus durable que chez les Doriens, ces derniers venus de la famille hellénique[41]. Elle est si bien la marque propre de leur race qu’ils en ont reçu l’épithète homérique de triples (τριχάϊκες)[42]. Cette triple division en Hylleis, en Dymanes, en Pamphyleis, qui les caractérise déjà, dès leurs premières étapes sur le sol de la péninsule, au pied du mont Olympe[43], ils la portent avec eux partout ou les entraînent leurs courses conquérantes, en Crète[44], à Argos, à Sicyone[45], à Mégare[46], à Trézène[47], à Corcyre[48], à Corinthe, métropole de Corcyre, à Agrigente[49], colonie de Géla, qui est elle-même une colonie dorienne, en Asie Mineure. Là ils n’apparaissent pas seulement groupés en trois tribus. Ils fondent avec les trois villes de l’île de Rhodes, et les villes de Cnide, de Cos, d’Halicarnasse, l’hexapole dorienne, faisant pendant aux deux dodécapoles ionienne et éolienne[50]. Au reste dans le Péloponnèse même, la suprématie de Sparte avait été précédée par l’établissement d’une hexapole laconienne[51], souvenir de l’antique Tripolis, première patrie des Doriens[52]. Mais c’est dans la capitale du dorisme que le système se montre le mieux avec son développement. Les trois tribus soutiennent une organisation dont les différentes parties s’ordonnent dans des rapports numériques rigoureux. Il y a trente obes[53], trente gérontes[54], trois cents cavaliers d’élite[55]. Ce sont les plus anciennes institutions de Sparte, antérieures à Lycurgue[56]. Elles offrent des analogies surprenantes avec celles de Rome patricienne[57].
III. - La division ternaire en Italie et à Rome.
En Italie la division ternaire n’a pas jeté des racines moins profondes. Le nombre trente domine chez les Latins. Si l’on en croit les historiens, la confédération latine n’a pas cessé de compter trente villes dans toutes les périodes de son existence plusieurs fois séculaire[58]. Il importe peu que ce chiffre se soit maintenu en effet[59]. Il suffit qu’il réponde à une sorte d’idéal dont les esprits ne pouvaient se détacher et qu’ils transportaient partout, dans la légende et dans l’histoire. Enée rencontre sur l’emplacement d’Albe une truie qui met bas trente petits, symbole des trente villes de la confédération future[60]. Chose plus singulière ! Quand les annalistes s’efforcent de remplir, au moyen d’une chronologie imaginaire, le vide qui précède la fondation de Rome, c’est encore cette combinaison des nombres trois et dix qui sert de base à leurs calculs, tant elle leur paraît inséparable de toutes les traditions latines. Enée règne trois ans sur Lavinium[61]. Trente ans s’écoulent entre la fondation de cette ville et celle d’Albe[62] ; trois cents ans entre la fondation d’Albe et celle de Rome[63]. Quand les pénates, transportés de Lavinium à Albe, s’obstinent à retourner dans leur ancienne demeure, on laisse six cents habitants pour perpétuer leur culte dans la ville abandonnée[64].
La division ternaire existait chez les Ombriens, d’où sont sortis, comme d’un tronc commun, les Sabins, les Samnites, les Volsques, les Latins[65]. Pline rapporte une vieille tradition d’après laquelle ils auraient eu dans la plaine du Pô trois cents villes détruites par les Etrusques[66]. Il est question, dans les Tables eugubines, de la trifo Tadinas et de la trifo Iguvina[67]. Or le sens étymologique de trifo n’est pas plus douteux que celui de tribu. Le mot ombrien, comme le mot latin, n’a pu s’appliquer originairement qu’à un partage par trois[68]. C’est parce que ces deux termes étaient étroitement associés dans la pensée des hommes que le verbe latin tribuere, qui veut dire littéralement partager en trois, a pris le sens général de partager. Tite-Live parle aussi à deux reprises de la tribu ombrienne Sapinia[69].
On répond que les deux textes de Tite-Live se rapportent au milieu du cinquième siècle de Rome, que la rédaction des Tables eugubines n’est pas elle-même antérieure à la conquête romaine, et que les Ombriens doivent à cette conquête l’usage du mot tribu, passé de la langue du vainqueur dans celle du vaincu[70]. On petit, à la rigueur, élever les mêmes doutes en ce qui concerne les Latins[71]. On peut soutenir que si jamais le chiffre trente a été celui des villes de la confédération latine, c’est un effet de la suprématie de Rome, jalouse de faire prévaloir au dehors les principes qui régissaient ses propres institutions. D’ailleurs ce chiffre n’a aucune réalité historique. Il a été imaginé par les Romains, ainsi que toutes les fables où l’on reconnaît l’importance superstitieuse attribuée au nombre trois combiné avec dix. Ces fables ne prouvent point que cette superstition fût populaire dans le Latium ailleurs qu’à Rome. Mais voici d’autres faits qui échappent à ces objections.
Le système duodécimal, que l’on rencontre chez plusieurs peuples italiotes, ne peut être rapporté à l’influence romaine. Les Bruttii formaient une confédération de douze villes[72]. De même sans doute les Lucani, qui appartiennent à la même famille[73]. Les Iapyges ont été de toute antiquité partagés en trois branches, les Pœdiculi, les Messapii, les Daunii[74]. Chacun de ces peuples était fractionné en douze membres qui constituaient autant d’unités politiques. Du moins le fait est attesté pour les deux premiers, de sorte qu’il paraît probable aussi pour le troisième[75]. La prépondérance du nombre douze chez les Etrusques est connue[76]. Ce n’est pas seulement l’Etrurie centrale qui comptait douze peuples. Il en est de même des deux Etruries du Midi et du Nord, dans la Campanie et sur les bords du Pô[77]. Et ce qui prouve que le nombre trois se retrouve encore à la base de cette organisation, c’est un curieux renseignement qui nous est transmis sur la vieille ville étrusque de Mantoue[78], grâce à un vers de Virgile et au commentaire qu’en donne Servius : Gens illi triplex, populi sub gente quaterni. Ce que le scoliaste traduit : Quia Mantua tres habuit populi tribus, quæ et in quaternas curias dividebantur[79].
Mantoue était bâtie sur le plan des rituels étrusques, où tout était réglé avec la dernière minutie. Festus dit qu’on y déterminait la manière de distribuer les centuries, les curies, les tribus[80]. Si ce dernier mot est pris dans son sens littéral, — et l’exemple de Mantoue ne permet pas d’en douter, — on voit que la division par trois n’était pas particulière à cette ville. Il y a un autre texte de Servius qui montre combien le nombre trois était lié, chez les Etrusques, à l’idée que l’on se faisait d’une ville digne de ce nom, fondée conformément aux rites (justa). Il y fallait trois portes consacrées (dedicatæ et votivæ) et trois temples de Jupiter, de Junon et de Minerve[81].
Ces rituels dits étrusques s’imposaient en réalité à toutes les nations italiques. M. Nissen les retrouve dans le plan de la ville osque de Pompéi, tel qu’il apparaît encore, à travers les remaniements de date postérieure. Pompéi est divisé en douze quartiers répartis, quatre par quatre, en trois zones allant de l’est à l’ouest[82]. C’est ainsi qu’on se figure Mantoue d’après Virgile et Servius. Les Tables eugubines mentionnent les trois portes de la ville ombrienne d’Iguvium[83]. Varron dit que les rites étrusques étaient pratiqués aussi dans le Latium[84], et c’est un fait notoire qu’ils avaient présidé à la fondation de Rome[85]. On trouve à Rome le triple sanctuaire des trois divinités de Jupiter, Junon et Minerve, y constituant la triade capitoline[86]. Pline[87] et Varron[88] rappellent que la ville de Romulus comptait trois portes, et ce dernier n’oublie pas la triple division du sol correspondant au fractionnement de la population en trois[89]. Enfin, et bien que le système duodécimal paraisse en général étranger aux institutions des Latins, Rome offre aussi une division topographique reposant sur la multiplication de trois ou six par quatre. C’est celle qui résulte du groupement des chapelles des Argées. Elles étaient vingt-quatre, six dans chacune des quatre régions serviennes, dont elles représentaient, au dire de Varron, les subdivisions[90]. Pourtant, elles ne peuvent être considérées comme contemporaines de ces mêmes régions ; autrement elles auraient fait double emploi avec les Lares compitales dont l’avènement est inséparable de l’ordre de choses établi par Servius[91]. Tite-Live rapports l’institution des Argées à Numa[92], ce qui n’est pas assez dire peut-être, car ce culte est trop obscur dans ses origines et trop énigmatique dans ses cérémonies, il évoque le souvenir de mœurs trop barbares, pour figurer parmi les créations religieuses dont la tradition fait honneur à ce roi. C’était un legs des vieux âges, que la conscience timorée des Romains avait recueilli et transmettait scrupuleusement aux générations à venir[93]. S’il en est ainsi, on peut dire que les sanctuaires des Argées étaient fondés depuis longtemps quand on ne connaissait encore d’autre division que celle des tribus génétiques, et, probablement, ils étaient partagés entre ces tribus huit par huit ou quatre par quatre, soit que les Argées fussent associés deux à deux, comme les Lares, dont ils offraient en quelque sorte l’image anticipée[94], soit que le nombre en ait été doublé plus tard seulement, quand se produisit, dans les institutions de Rome patricienne, ce dédoublement général dont il sera question ailleurs. De toute manière, Rome, avec ses trois tribus et ses douze ou vingt-quatre quartiers, donne l’idée d’une ville conçue sur le même plan que Mantoue et Pompéi. Il y a pourtant quelques difficultés. La première est d’accorder avec ce système la subdivision de la tribu en dix curies. D’autre part, il est évident que les points occupés à cette époque par les Argées ne pouvaient être les mêmes que ceux qui sont fixés par Varron, car la région Colline, comprenant le Quirinal et le Viminal, était encore en dehors de la ville. Ce fut la dynastie des Tarquins qui, en annexant ces deux hauteurs, bouleversa du même coup, de fond en comble, l’antique organisation urbaine[95]. Mais cette vieille Rome léguait à l’autre des devoirs qu’il eût été imprudent de négliger. Au premier rang figuraient ceux que réclamait le culte des Argées. Aussi, pour faire participer à ces derniers la ville entière, de manière à cimenter l’union de tous les habitants, dut-on déplacer les sanctuaires argéens et les répartir également entre les circonscriptions nouvelles. Ce sont là des conjectures ; mais, qu’on les tienne ou non pour justifiées, les faits qui ont été relevés, tant en Orient et en Grèce que dans l’Italie et à Rome, gardent leur valeur, et la conclusion qui en ressort reste intacte.
[1] V. Ire partie, ch. III, § 2.
[2] V. Ire partie, ch. V, § 1.
[3] V. sur cette théorie : Movers, Das phönizische Alterthum, II, I, p. 481, etc. Nissen, Das Templum, passim, et particulièrement p. 144. Zœller, Latium und Rom, p. 28. — Niebuhr, (Vorträge über alte Geschichte, I, p. 267) ; Schwegler (Röm. Gesch., I. p. 500) et Mommsen (Hist. rom., trad. Alex., I, p. 59, n. 2) l’ont entrevue sans s’y arrêter.
[4] Niebuhr, Hist. rom., II, p. 28, trad. Golbéry.
[5] De moribus German., 2.
[6] Waitz, Die Verfassung des deutschen Volkes in ältester Zeit, I, II, Beilage II.
[7] Cæs., B. G., I, 5, 12.
[8] Holzmann, Germanische Alterthümer, p. 167.
[9] XII, V, 1. Cf. T. L., XXXVIII, 16.
[10] Nombres, II. Ismaël a, comme Jacob, douze fils, chefs de douze peuplades distinctes (Gen., XXV). Cf. la génération de Nachor, frère d’Abraham (Gen., XXII).
[11] Justin, XVIII, 6, 7. T. L., XXX, 36. Orose, IV, 12.
[12] Diodore, XXXIII, 5. Josèphe, B. J., II, 21, 9. Vit., 57.
[13] T. L., XXX, 16, 36. Epitomé 49. Quint. Curt., IV, III.
[14] T. L., XXX. 16 : Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud illos consilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis. Diodore (XIV, 47) distingue la γερουσία de la σύγκλητος.
[15] Polybe, XXXVI, 2. App., Pun., VIII, 76.
[16] T. L., l. c.
[17] Polybe, VII, 9.
[18] Diod., XXIII, 12. Cf. T. L., XXIII, 34.
[19] Ce sont les vues de Movers (l. c.), adoptées par M. François Lenormant, Manuel d’histoire ancienne de l’Orient, t. III, p. 218, 6e édit.
[20] VI, 51.
[21] Politique, II, 8, 1. Didot.
[22] Curtius, Histoire grecque, trad. Bouché-Leclercq, I, p. 134.
[23] Hérod., I, 142, 143, 145. Strabon, XIV, 1, 3, 4. — Sur l’exclusion de Smyrne, v. Niebuhr, Hist. rom., III, p. 29, trad. Golbéry.
[24] V. Hermann, Lehrbuch der Griech. Antiquitäten, t. I, § 91.
[25] V. Hermann, ibid., § 93, 94, 97. — V. encore, § 92, la division du pays en quatre sous les quatre fils de Pandion, et, § 95, les trois ordres de Thésée.
[26] Plutarq., Solon, 12.
[27] Hérod., V, 72. — V. les quatre tribus ioniennes à Cyzique, en Mysie. Bœckh, C. I. G., 3665.
[28] Hérod., I, 149.
[29] Id. I, 145. Polyb., II, 41. Strabon, VIII, 7, 3-5. Pausanias, VII, 6. Sur la persistance du nombre douze, v. Niebuhr, l. c.
[30] V. Hermann, o. c., I, § 12.
[31] Curtius, Hist. grecque, trad. Bouché-Leclercq, I, p. 131, etc.
[32] Thucyd., III, 92, 94.
[33] Strabon, VIII, 3, 3.
[34] Hérod., IV, 161.
[35] Strabon, IV, 1, 5.
[36] Arist., Polit., V, V, 2.
[37] Diod., XVI, 42.
[38] Lebas et Waddington, Inscriptions grecques et latines recueillies en Grèce et en Asie-Mineure, 377-379.
[39] Iliade, II, 653-670.
[40] Strabon le conteste pour Rhodes, XIV, II, 6. — Prusias, sur l’Hypius, comptait primitivement quatre tribus, et en eut plus tard dix ou douze. II en était de même dans d’autres cités. V. Perrot, Exploration archéologique de la Galatie et de la Bithynie, p. 33, etc. Leb. Waddington, 1176.
[41] V. Ottf. Müller, die Dorier, II, p. 70, édit. Schneidewin, 1844, etc. Grote, Hist. grecque, trad. Sadoux, III, p. 284.
[42] Odyssée, XIX, 177.
[43] Curtius, Hist. grecque, trad. Bouché-Leclercq, I, p. 127.
[44] Odyssée, l. c.
[45] Hérod., V, 68. Cf. Bœckh, C. I. G., 1123. Cf. Plut., de Mulierum virtutibus, 4.
[46] Bœckh, C. I. G., 1073.
[47] Steph. Byz., v. Ύλλεΐς édit. Kuehn, 1825, I, p. 432.
[48] Bœckh, C. I. G., 1845. Cf. Thucyd., III, 72, 81.
[49] Bœckh, C. I. G., 5491.
[50] Hérod., I, 144. Sur la persistance des trois tribus à Cos, v. Bulletin de Correspondance hellénique, V, p. 217, etc., VI, p. 259, etc.
[51] Strabon, VIII, V, 4.
[52] Curtius, l. c.
[53] Plut., Lyc., 6.
[54] Hérod., VI, 57. Plut., Lyc., 5. Vingt-huit sans compter les deux rois.
[55] Hérod., VIII, 124. Thucyd., V, 72. Plut., Lyc., 25.
[56] Curtius, Hist. grecque, trad. Bouché-Leclercq, I, p. 223, 224.
[57] Remarquons encore, avant de quitter l’Orient et la Grèce, que Séleucie, fondée par Séleucus Nicator, et devenue plus tard la résidence des rois Parthes, avait un sénat de trois cents membres. Tac., Ann., VI, 42.
[58] Denys, III, 31, 34 ; V, 61 ; VI, 63, 749 75. T. L., II, 18.
[59] V. sur ce point les récentes discussions de Zœller, Latium und Rom, p. 208, etc. ; et Beloch, Der Italirche Bund, p. 177, etc.
[60] Virg., En., III, 390. Cf. Preller, Röm. Mythol., p. 688.
[61] Denys, I, 64. Diod., VII, 3. Virg., En., I, 265.
[62] Virg., ibid., 269.
[63] Ibid., 272.
[64] Denys, I, 67. Serv., En., I, 270 ; III, 12.
[65] V. Schwegler, Röm. Gesch., I, p. 176, etc. Nissen, Das Templum, p. 117.
[66] H. N., III, 113, édit. Detlefsen.
[67] Tabl., VI, b. 54, 59 ; VII, a 11, 12, 47 ; III, 25, 30. Bréal, Tables eugub.
[68] Treif, en ombrien, veut dire trois. Bréal, VI, a 22. — Sur le sens de tribus, v. Varr., L. L., V, 55. Plut., Rom., 20, etc. V. Schwegler, Röm. Gesch., I, p. 197, n. 1.
[69] XXXI, 2 ; XXXIII, 37.
[70] Mommsen, Hist. rom., trad. Alex., I, p. 59, n. 2.
[71] Genz, Das patricische Rom, p. 91, n. 3.
[72] T. L., XXV, 1.
[73] Beloch, Der Italische Bund, p. 174.
[74] Polybe, III, 88.
[75] Beloch, ibid.
[76] T. L, I, 8. Denys, III, 61. N. Vanucci, Storia dell’ Italia antica, t. I, p. 456.
[77] Strabon, V, IV, 3. T. L., V, 33.
[78] Pline, H. N., III, 19, édit. Detlefsen.
[79] En., X, 202.
[80] P. 285 : Rituales nominantur Etruseorum libri in quibus præscriptum est quo ritu condantar urbes, aræ, ædes sacrentur, qua sanctitate muri, quo jure portæ, quomodo tribus, curiæ, centuriæ distribuantur, exercitus constituantur, ordinentur, ceteraque ejusmodi ad bellum ac pacem pertinentia.
[81] En., I, 422 : Prudentes etruscæ disciplinæ aiunt apud conditores etruscarum urbium non putatas justas urbes in quibus non tres portæ essent dedicatæ et votivæ, et tot templa Jovis, Junonis, Minervæ.
[82] Das Templum, p. 54-101. M. Nissen essaie de fixer les noms des tribus pompéiennes, mais nous ne le suivrons pas dans sa théorie plus ingénieuse que solide, et qui va même contre l’objet de sa démonstration, car si Pompéi a été fondée par les trois villes de Nole, de Nucérie et d’Acerræ, et si les trois tribus viennent de là, le système tripartite y est un pur accident. Il ne paraît pas moins aventureux de chercher l’application de ce système dans le camp romain ou dans le plan de la maison particulière.
[83] Bréal, Tableg eugub., Introd., XX.
[84] L. L., V, 143. Cf. Serv., En., V, 755. Nibby remarque qu’Ardée, la capitale des Rutules, se composait de trois quartiers très reconnaissables (Annalisi della carta dei dintorni di Roma, I, p. 241). Il observe la même disposition à Cors, où les trois quartiers ont chacun leur enceinte (ibid., p. 506).
[85] Plut., Rom., 11. Varr., l. c.
[86] V. Daremberg et Saglio, art. Capitole. Preller, Röm. Mythol., p. 58.
[87] H. N., III, 9, édit. Detlefsen.
[88] L. L., V, 164, 165.
[89] Ibid., 55 : Ager romanus primum divisus in partes tres, a quo tribus appellata Tatiensium, Ramnium, Lucerum. Varron ajoute que ces noms sont étrusques.
[90] Ibid., 45-55.
[91] Denys, IV, 14. Pline, H. N., XXXVI, 70.
[92] I, 21.
[93] Bouché-Leclercq, Les pontifes de l’ancienne Rome, p. 270-274.
[94] Bouché-Leclercq, Les pontifes de l’ancienne Rome, p. 270-274.
[95] V. le chap. suivant.

References: § 2
 § 1
 § 91
 § 93
 § 92
 § 95
 § 12