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Les divisions de la logique selon Albert le Grand
(LEM/CNRS, Paris)
1. Introduction : Les multiples divisions de la logique chez Albert le Grand
Il existe plusieurs exposés d’Albert sur l’objet de la logique et sur ses divisions, mais c’est le prologue de la paraphrase sur l’Isagogè qui a surtout retenu l’attention des commentateurs 1 . Albert y propose une réﬂexion qui intègre des sources très diverses 2 , et marque ainsi un tournant dans la tradition latine des divisions de la logique. Ses autres paraphrases logiques offrent généralement un visage différent ; la classiﬁcation des syllogismes y est mise au service d’un Organon standard en six livres 3 . On sait que la position d’Albert a pesé sur la manière dont les auteurs médiévaux latins postérieurs ont conçu la division de la logique, à commencer par Thomas d’Aquin lorsque celui-ci a adopté l’Organon long, comme l’a montré Costantino Marmo 4 . Mais encore faut-il s’entendre sur la ou les
1. C’est le cas de Costantino Marmo (même si la paraphrase aux Seconds analytiques est également prise en compte), mais aussi, par exemple, de Giorgio Pini, Categories and Logic in Duns Scotus, An interpretation of Aristote’s Categories in the Late Thirteenth Century, Leiden/Boston/Köln, 2002, p. 23-27 ou de Deborah Black, « Traditions and Transformations in the Medieval Approach to Rhetoric and Related Linguistic Arts », in C. Lafleur avec la coll. de J. Carrier éd., L’Enseignement de la philosophie au XIII e siècle. Autour de la «Guide de l’étudiant » du ms. Ripoll 109, Turnhout, 1997, p. 233-254.
2. Nous laissons de côté ici la question des sources farabiennes perdues d’Albert, et nous renvoyons sur ce point à la contribution de Jules Janssens.
3. C’est du moins ce qui apparaît dans la paraphrase aux Peri hermeneias et aux Premiers analytiques. La position d’Albert dans les paraphrases aux Topiques et aux Réfutations sophistiques est, nous allons le voir, beaucoup plus complexe. Pour la paraphrase aux Seconds analytiques, qui présente bien un Organon long inspiré d’Alghazali, voir infra § 4.5.
4. « Suspicio : A Key Word to the Signiﬁcance of Aristotle’s Rhetoric in Thirteenth Century Scholasticism », CIMAGL, 60, 1990, p. 145-198. Voir aussi S. Ebbesen, « Albert (the Great ?)’s
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divisions défendues par Albert, et surtout comprendre la manière dont celles-ci se sont constituées. Or la multitude des divisions de la logique que nous observons chez le Colonais, d’un ouvrage à un autre, dans une même paraphrase, et parfois au sein d’un même chapitre, nous conduit à nous interroger sur la nature de l’héritage albertinien et sur la genèse de
positions apparemment si diverses. Le seul prologue de la paraphrase d’Albert
à l’Isagogè ne contient pas moins de quatre divisions, dont seule la première
adopte un Organon long. Costantino Marmo a insisté sur le fait que la position d’Albert souffrait d’importantes incohérences 5 , conﬁrmant une nouvelle fois le diagnostic sévère formulé par Sten Ebbesen en 1981, renouvelé par Deborah Black en 1997 6 . Il a
souligné chez Albert une position ﬁnalement inaboutie : Albert chercherait
à la fois à se faire l’écho des innovations contenues dans les sources arabes,
et à conserver l’Organon et la logique aristotélicienne dans leurs divisions traditionnelles. De fait, on observe sur la question de la division de la logique et du nombre de traités qu’il convient d’y inclure des formulations aussi variées que celles qu’on a pu répertorier à propos de l’objet de la logique 7 .
Companion to the Organon », in A. Zimmermann éd., Albert der Grosse. Seine Zeit, sein Werk, seine Wirkung, Miscellanea Mediaevalia, 14, Berlin/New York, 1981, (p. 89-103), p. 99 (réimprimé dans S. Ebbesen, Topics in Latin Philosophy from the 12th-14th centuries.
Collected Essays of Sten Ebbesen, Vol. 2, Furnham/Surrey – Burlington, 2008, ch. 7, p. 95-108).
6. Dans la version actualisée de son article de 1981, Sten Ebbesen opère une retractatio des arguments peu ﬂatteurs qu’il avait proposés à propos de l’attribution de l’épithète « Grand »
à Albert. La piètre opinion qu’il se fait d’Albert y était reﬂétée par le point d’interrogation qui ﬁgure dans le titre de l’article. Mais il rappelle tout de même que l’inanité de la production logique d’Albert, qui « singe » Robert Kilwardby, du moins en ce qui concerne la paraphrase aux Premiers analytiques, avait été dénoncée dès le XIV e siècle dans un texte attribué à
Gentilis de Cingoli (« Albert (the Great
« Traditions and Transformations
partielle (pour ne pas dire plus) dont Albert le Grand et les autres maîtres latins font preuve
à propos du sens philosophique qu’il faudrait donner à l’intégration de la rhétorique et de la poétique à la logique chez leurs prédécesseurs arabes, Deborah Black souligne le caractère extrêmement schématique du modèle arabe de l’Organon long en domaine latin. Elle rappelle que cette situation est notamment due à une transmission lacunaire de la doctrine, dont font les frais non seulement le caractère « syllogistique » des arguments rhétoriques, et encore davantage, des arguments poétiques, mais aussi les enjeux politico-religieux de la réﬂexion des logiciens arabes sur la place de ces disciplines dans le cadre d’une anthropologie de la connaissance (p. 235-236). Il faut également rappeler la quasi-absence de la Rhétorique dans sa version gréco-latine, et le texte très difﬁcile proposé par la traduction arabo-latine en circulation à l’époque d’Albert le Grand (qui aurait composé un commentaire sur le traité, aujourd’hui perdu), avant la nouvelle traduction de Guillaume de Moerbeke (ca 1269), ainsi que l’absence d’une traduction latine de la Poétique au moment où Albert composait ses paraphrases.
», 2008, p. 108). Voir aussi D. L. Black,
», p. 242-246. Soulignant la compréhension très
», p. 161-163.
7. Voir B. Tremblay, « Albertus Magnus on the Subject of the Categories, in L. Newton éd.,
Albert aborde à trois reprises dans son prologue à l’Isagogè la question de la place de la rhétorique et de la poétique, et offre en tout quatre divisions de la logique. Une première division mentionne un Organon long, « rallongé », car la peïrastique (ars temptativa) y est mentionnée à part ; elle consiste en une division en six types de raisonnements de la « logique générale », qui contient la rhétorique et la poétique. Une deuxième division s’opère selon la distinction entre inventio (= topique) et iudicium (= analytique). Une troisième, par rapport à laquelle Albert marque ses distances dans la mesure où la logique y est identiﬁée à une science du langage, concerne encore une fois la « logique générale », et correspond à un « trivium quadripartite » (grammaire, rhétorique, dialectique/logique, et poétique) ; enﬁn une quatrième et dernière division de la logique revient à un Organon « standard », sans la rhétorique ni la poétique, bien que « rallongé » (avec la peïrastique), et structuré par la division entre inventio et iudicium. Elle correspond à un enseignement logique (logica docens) qui est mis en œuvre dans toutes les autres sciences, comme logica utens, notamment les sciences du langage, où rhétorique et poétique trouvent leur place. À ces quatre divisions s’ajoutent les multiples versions de l’Organon qu’on peut observer dans les autres paraphrases logiques, mais aussi dans des œuvres telles que le commentaire à la Métaphysique — qui mentionne un « trivium quadripartite » à propos de la partie « rationnelle » (c’est-à-dire logique) de la philosophie 8 , et insiste sur l’appartenance de la poétique à la logique 9 — ou encore le Super Ethica, qui évoque la notion de « logique spéciale » 10 à propos des argumentations imparfaites utilisées en rhétorique, en poésie et en éthique 11 . Des variations s’observent d’un texte à un autre, mais aussi au sein d’une même œuvre, comme dans la paraphrase à l’Isagogè. C’est le cas de la paraphrase aux Seconds analytiques, qui décrit un Organon long, reprenant le vocabulaire de la Logica d’Alghazali, mais évoque en outre un Organon standard, et également un autre Organon « étendu », la « logique au sens large », comprenant non seulement la grammaire, conformément au format du trivium, mais aussi la poétique (le « trivium quadripartite » que
Medieval Commentaries on Aristotle’s Categories, Leiden, 2008 (Brill’s Companions to the Christian tradition, X), p. 73-97 ; « Albert le Grand et le problème du sujet de la science logique », Documenti et studi sulla tradizione ﬁlosoﬁca medievale, 22, 2011, p. 301-345, ainsi que l’article d’Aurélien Robert dans le présent volume.
8. Metaphysica, Opera Omnia XVI/2, éd. B. Geyer, Köln, 1964, p. 473, 15-20.
9. Metaphysica, p. 23, 49-53 ; p. 104, 9-18.
10. cf. A lbertus M agnus , Super Ethica , I, lectio 2, n. 14, éd. W. Kübel , Opera omnia , t. XIV-1, Münster, 1968-1972, p. 12, 13 ; texte commenté par Aurélien Robert dans sa contribution dans le présent ouvrage (note 33).
11. Voir également Super Ethica, p. 11, 8-17 et surtout p. 307, 74-81.
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nous avons déjà mentionné). Dans la paraphrase aux Topiques, une division traditionnelle des syllogismes côtoie une logique générale correspondant au « trivium quadripartite ». La notion de « logique générale » vient ainsi prendre en charge chez Albert deux formes de « logique étendue » : un trivium reformulé par Albert en quadrivium (grammaire, rhétorique, dialectique, poétique) — sous l’autorité alléguée d’Aristote, mais sous l’inﬂuence réelle de Gundissalinus — et un Organon long transmis par les auteurs arabes, sans que l’articulation des deux systèmes soit toujours parfaitement claire. La différence notable entre les deux est évidemment la présence de la grammaire dans la première et non dans la deuxième. Faut-il déplorer cette incohérence, s’en réjouir, pour voir en Albert un heureux pluraliste de sa propre pensée, ou encore chercher le sens unitaire à ces divers tâtonnements, comme l’ont proposé B. Tremblay et A. Robert 12 , selon des approches et des méthodes différentes, aﬁn de restaurer un projet philosophique unique derrière de multiples formulations ? Sans poursuivre un but apologétique, ni présupposer d’avance une cohérence ou une incohérence constitutive, nous faisons l’hypothèse qu’Albert se confronte inlassablement aux même difﬁcultés, mais mobilise divers complexes terminologiques et différents modèles, ou bien au sein d’une même œuvre, ou bien au ﬁl de ses paraphrases, dans le cadre d’une réﬂexion sur la logique qui s’est probablement développée sur une trentaine d’années. Après un bref rappel des différents modèles de divisions de la logique et du corpus aristotélicien à partir desquels Albert a probablement travaillé, nous présentons les multiples divisions développées par Albert dans le De universalibus, et discutons la manière dont celles-ci, dans leur pluralité, ont pu inﬂuencer la position de Thomas d’Aquin. Nous proposons ensuite un aperçu des différentes divisions de la logiques adoptées dans les prologues de toutes les autres paraphrases logiques d’Albert, lesquelles sont censées avoir été composées après le De universalibus. Nous y observons la manière dont les tensions doctrinales et les nœuds exégétiques qui travaillent le De universalibus, et expliquent sa doctrine parfois tortueuse et ﬂuctuante, produisent des conﬁgurations différentes lorsque le commentateur est face à des contraintes nouvelles. Il s’agit, en particulier, de la nécessité de prendre en compte les notions de « syllogisme dialectique » et de « syllogisme sophistique », imposées par les textes commentés, d’utiliser le couple matière-forme introduit par la tradition d’ « Alexandre » dans la classiﬁcation des syllogismes, ou encore d’intégrer la version ghazalienne de l’Organon long mobilisée dans la paraphrase aux Seconds analytiques.
12. Voir supra, note 7.
Deux thèmes ont donc particulièrement retenu notre attention dans le cadre général d’une réﬂexion sur la division de la logique : la question de l’Organon long et celle, particulièrement épineuse, de la place des Topiques 13 . Comme nous allons le constater, le rôle instrumental du couple matière-forme pour la division de la logique est omniprésent, mais pas toujours opératoire.
2. Les différentes modèles de division représentés dans la paraphrase d’Albert le Grand à l’Isagogè
2.1. Questions de méthode
Quelques précautions méthodologiques s’imposent quand il s’agit d’étudier la tentative de « synthèse » d’Albert. Il faut certes prendre en compte les multiples reconstructions que les différentes époques et aires linguistiques ont proposées de l’Organon aristotélicien, mais il convient aussi de questionner le degré d’ « hétérogénéité » des traditions qu’Albert tenterait d’harmoniser. Cette hétérogénéité est bien réelle pour certains aspects de l’histoire de la logique, mais elle est bien plus relative pour d’autres, notamment pour la question de la division de la logique. L’histoire ancienne et médiévale de la logique est celle d’une tradition fortement intégrée, en raison de la place particulière de la logique dans le cursus philosophique et de la domination presque sans partage du paradigme aristotélicien. Elle est en outre adossée à un corpus qui apparaît à la fois comme extrêmement rigide, durci par une tradition scolaire millénaire, et susceptible de multiples lectures et hiérarchisations. La tradition textuelle sur laquelle se fondent les paraphrases d’Albert fournit une situation complexe puisque sa matière première, les traités d’Aristote rassemblés sous le vocable de « logique » et d’ « Organon », offrent des supports en faveur de pratiquement toutes les versions de l’Organon — qu’il soit « raccourci » (sans la sophistique), standard, semi-long (avec la rhétorique), ou encore « rallongé » (avec la peïrastique comme art distinct de la sophistique et de la dialectique). En réalité, comme l’illustre parfaitement le tableau que fournit par Jean-Baptiste Gourinat à la ﬁn de l’étude contenue dans le présent volume, chaque version de l’Organon peut s’appuyer sur un passage du corpus ou
13. Nous n’avons pu aborder dans le cadre de la présente étude une comparaison systématique des positions d’Albert avec celles que nous observons chez les auteurs contemporains, en particulier chez Robert Kilwardby et chez Roger Bacon, un sujet que nous traitons dans un chapitre de l’introduction de la traduction collective du premier livre de la paraphrase d’Albert à l’Isagogè, à paraître chez Vrin, dans la collection « Textes et Traditions ». Les divisions de la logique chez les artiens contemporains d’Albert y sont également décrites dans un chapitre distinct, rédigé par David Piché.
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un aspect de la doctrine d’Aristote, y compris la notion de « syllogisme rhétorique » (Premiers analytiques II, 23, 68b1014). Seule la poétique fait exception, car elle n’est mentionnée dans aucune division aristotélicienne des raisonnements — et encore Albert ne l’entend-il pas ainsi, puisqu’il attribue à Aristote l’existence d’un trivium qui soit un « quadrivium » (grammaire rhétorique, dialectique et poétique) probablement en raison de la composition d’un traité spéciﬁquement dédié à la poétique par le Stagirite, qui en aurait fait, pour cette raison, une « science [logique] spéciale » 14 . Les commentateurs anciens présentent en conséquence des variations importantes dans leur description du corpus — l’absence des Topiques ou des Réfutations sophistiques se fait sentir ici ou là, tandis que la Rhétorique est parfois intégrée : il s’agit d’une conséquence de la variabilité du corpus aristotélicien, mais aussi de réminiscences de la division stoïcienne de la logique 15 . Cette situation se complique du fait que les auteurs dont Albert s’inspire offrent parfois eux-mêmes des tentatives d’harmonisation qui leur sont propres, comme c’est le cas de Boèce (entre les traditions aristotélicienne et romaine) et de Gundissalinus (entre les traditions gréco-latine et arabe). Elle devient, enﬁn, très délicate à manier lorsqu’on constate que les différentes écoles philosophiques et les diverses aires linguistico-culturelles — péripatéticienne, stoïcienne, académicienne, néoplatonicienne, romaine, syriaque ou arabe — divergent, mais aussi convergent sur certains points, pour des motifs, certes, différents, mais pas non plus complètement étrangers les uns aux autres, dans la mesure où elles puisent à des sources communes. Ainsi l’Organon long introduit par Albert est sans doute caractéristique de la logique arabe. Il a cependant non seulement une origine alexandrine tardo-antique, bien connue, mais aussi un substrat stoïco-romain propre, comme on le voit dans le traitement que Martianus Capella et Gundissalinus réservent au trivium, où rhétorique et poétique trouvent si bien leur place qu’elles ﬁgurent deux fois dans la division de la logique 16 . Il faut en outre souligner que l’Organon long, caractéristique de la logique arabe, est adopté par Albert mais que le modèle arabe de l’Organon long n’est pas repris 17 . Cela
14. Voir infra note 90.
15. Nous renvoyons à la contribution de Jean-Baptiste Gourinat dans le présent volume.
16. Voir infra § 2.5. À propos de l’Organon long, Albert utilise dans le De universalibus le nom de « logique générale », terminologie qui apparaît également pour décrire le « trivium quadripartite » (avec la poétique) dans le même ouvrage ou dans d’autres paraphrases logiques, ce qui n’est évidemment pas fortuit.
17. Nous avons développé dans le détail cet argument dans un article à paraître dans les Actes du VIII e colloque international de la SIHSPAI (déc. 2010) : « Logical Hylomorphism and long Organon in Arabic and Latin contexts ».
se perçoit immédiatement lorsqu’on constate que le couple matière-forme, pourtant dominant alors en logique, n’est jamais mis au service d’un Organon long, un point capital pour comprendre la spéciﬁcité de la tradition latine de l’Organon long. En conséquence, et contrairement à ce qu’on observe dans la tradition arabe, l’Organon long n’est pas décrit comme le résultat de la division de la logique en cinq arts syllogistiques qui seraient distingués par leur matière respective 18 — Thomas reste ﬁdèle à Albert sur ce point, comme nous allons le voir. Quant au dédoublement du contenu des Topiques d’Aristote en une topique, logique de la découverte, et un traité sur le syllogisme dialectique (syllogisme de « seconde zone » du fait du caractère « probable » des prémisses), il n’est pas tant le fruit de la suture imparfaite entre les topiques cicéronienne et aristotélicienne — que le commentaire de Boèce reﬂétait déjà — qu’une constante de l’héritage thémistéen partagé par Boèce autant que par Alfarabi. Comme l’a montré Ahmad Hasnawi, les liens entre topique et analyse chez Alfarabi viennent du fait que cette dernière est conçue comme une démarche « régressive » au sein d’une approche « problématologique » de la logique 19 . Cette approche a pour corollaire l’idée que l’usage des topiques ne se réduit pas à la seule dialectique, mais irrigue tous les raisonnements, y compris les syllogismes démonstratifs. On ne retrouve pas directement cette idée dans les sources arabes présumées connues des Latins, mais elle peut se reconstituer à partir d’Aristote, qui consacre une partie des deux analytiques à la quête du moyen terme approprié étant donnée une conclusion recherchée 20 , mais aussi à partir de la Logica d’Alghazali. Elle est surtout parfaitement explicite
18. La paraphrase aux Seconds analytiques pourrait faire exception, puisqu’elle contient une division des propositions comme « matières des syllogismes », laquelle prélude à la distinction entre cinq types de raisonnements correspondant (plus ou moins) à l’Organon long arabe. Mais l’exégèse d’Albert est très complexe, comme nous allons le voir, et ne peut en tout état de cause être comprise comme une position en faveur d’un Organon long où cinq arts syllogistiques se différencieraient par leur matière respective (voir infra § 4.5).
19. Voir la contribution de Ahmad Hasnawi dans le présent volume ainsi que : « Boèce, Averroès et Abu¯ al-Barakat¯ al-Bagd˙ ad¯ ¯ı, témoins des écrits de Thémistius sur les Topiques d’Aristote », Arabic sciences and philosophy, 17, 2007, p. 203-265 ; « Topic and Analysis : The Arabic Tradition », in R. W. S harples éd., Whose Aristotle ? Whose Aristotelianism ? , Aldershot, 2001, p. 28-62 ; et « Topique et syllogistique : la tradition arabe (al-Færæbî et Averroès) », in J. B iard et F. M ariani Z ini éd., Les lieux de l’argumentation , Histoire du syllogisme topique d’Aristote à Leibniz, Turnhout, 2009, p. 191-226. Sur l’analyse comme méthode régressive, voir également M. Crubellier, « The programme of Aristotelian analytics », in C. Dégremont, L. Keiff et H. Rückert éd., Dialogues, Logic and Other Strange Things. Essays in Honor of Shahid Rahman, London, 2008, p. 121-147 ; « Y a-t-il un “syllogisme topique” chez Aristote ? », in J. B iard et F. M ariani Z ini éd., Les lieux de l’argumentation. Histoire du syllogisme topique d’Aristote à Leibniz, Turnhout, 2009, p. 11-32, ainsi que sa contribution dans le présent volume.
20. C’est le cas du second livre des Seconds analytiques, ainsi que des chapitres 27 à 30 du livre
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dans le De differentiis topicis de Boèce 21 , et elle sous-tend le rapprochement qui se fait dès la première réception latine des Seconds analytiques entre les axiomata et les maximae propositiones 22 . Ce dispositif explique le rôle dévolu aux Topiques comme logique de l’inventio dans la recherche des prémisses appropriées à l’obtention d’une conclusion donnée, au sein d’une conception des topiques élargie bien au-delà du « syllogisme dialectique ». Comme nous allons le voir, Albert en est l’héritier lorsqu’il réﬂéchit sur la place de l’inventio dans la division de la logique, qu’il l’identiﬁe à l’objet des Topiques, à l’instar de Boèce, et la situe en amont de l’analytique dans les deuxième et quatrième divisions du De universalibus, de sorte qu’elle est aussi bien orientée vers l’apodictique. Albert va plus loin que Boèce, qui se contentait d’escamoter le « syllogisme dialectique » dans l’ In ciceronis Topica : il le fait complètement disparaître de l’analytique dans sa quatrième division de la logique. Lorsque le syllogisme dialectique n’est pas escamoté, ou ne peut l’être, notamment dans le cadre d’une paraphrase aux Topiques, cet héritage complexe est porteur d’une forte tension, qui vient peser sur la manière dont l’inférence dialectique peut être véritablement « syllogistique », sans pouvoir, à tous égards, relever de l’analytique 23 . Il nous semble plus juste de lire, dans les différents matériaux à partir desquels Albert travaille la question de la division de la logique, autant une diversité de modèles et de dispositifs qu’une rencontre entre des traditions dont l’étanchéité est toute relative, et dont les interactions sont à examiner au cas par cas. Aﬁn de tenter de démêler en partie cet écheveau complexe, on peut identiﬁer en première approximation quatre schémas généraux par rapport auxquels il est pertinent de situer la position d’Albert. Nous rappelons brièvement, pour chacun d’eux, la manière dont les doctrines et les textes ont été transmis au Moyen Âge latin, et comment ils ont pu ﬁltrer dans les différentes divisions proposées par le maître colonais dans le De universalibus
I des Premiers analytiques, selon le « programme » énoncé au chapitre 32 du livre I des Premiers analytiques. On peut notamment songer aux remarques d’Aristote dans les Seconds analytiques sur la difﬁculté de l’analyse (i. e. l’obtention des prémisses pour une conclusion donnée) du fait de la possibilité d’obtenir une conclusion vraie à partir de prémisses fausses (78a7). Albert commente ce passage dans sa paraphrase en disant que l’analyse dialectique est beaucoup plus difﬁcile que l’analyse en sciences démonstratives car celles-ci excluent les syllogismes où une conclusion vraie est obtenue à partir de prémisses fausses, ainsi que les prédications accidentelles (Libri Posteriorum Analyticorum, in Opera omnia, vol. II, éd. A. Borgnet, Paris, 1890, p. 80 B).
21. voir infra § 2.3.
22. Sur l’identiﬁcation des dignitates et des maximae propositiones dans l’exégèse des Seconds analyiques, et la traduction de axiomata par maximae propositiones, voir A. Corbini, La teoria della scientia nel XIII secolo, Firenze, 2006, p. 68 sq.
23. voir infra § 4.6.
et dans ses autres commentaires logiques.
2.2. Le commentarisme grec
Dans la tradition des commentateurs grecs, le cœur de la logique est incarné par le syllogisme démonstratif, qui décrit la « méthode » par excellence, la démonstration. Elle est traitée dans les Seconds analytiques, les autres
parties de la logique étant soit préparatoires (Catégories, Peri hermeneias, Premiers analytiques) soit adjuvantes à cette méthode (Topiques, Réfutations sophistiques). C’est ce qu’on trouve de manière paradigmatique chez Ammonius, par exemple, ou chez Élias, au service d’un Organon long. Nous nous en tenons ici à une présentation très simpliﬁée, car la liste et les critères de classiﬁcation des parties adjuvantes varient d’un commentateur
à un autre et, parfois, d’un texte à un autre du même commentateur. Cette
brève évocation ne prend notamment pas en compte l’adoption totale ou « partielle » (avec la Rhétorique, mais sans la Poétique) de l’Organon long chez les commentateurs de la ﬁn de l’Antiquité, un phénomène étudié dans le détail par Deborah Black 24 et par Jean-Baptiste Gourinat dans le présent volume. Même en se limitant aux divisions de la logique qui portent l’Organon en six traités, il existe de nombreuses variations autour de ce thème. Ainsi Ammonius ne mentionne pas les Topiques dans la division de la logique contenue dans le prologue du commentaire aux Catégories 25 , tandis qu’Alexandre parle d’un quatrième type de syllogisme 26 , présent dans les classiﬁcations des Réfutations sophistiques, le syllogisme peïrastique, mais
donne parfois une version de la division des syllogismes où le syllogisme sophistique n’est pas mentionné 27 , suivant le texte d’Aristote lui-même au début des Premiers analytiques (24a21-b16). Si les commentaires grecs n’ont dans l’ensemble pas eu de tradition directe au Moyen Âge latin avant les nouvelles traductions de Guillaume de Moerbeke dans le dernier tiers du XIII e siècle, les variations manifestées par les divers passages d’Aristote n’ont pas échappé aux lecteurs médiévaux de l’Organon,
à commencer par Albert. La variabilité qu’on trouve sous la plume d’Albert a
24. Logic and Aristotle’s Rhetoric and Poetics in Medieval Arabic Philosophy, Leiden/New York/København/Köln, 1990, p. 17-51.
25. Ammonius, In Aristotelis Categorias Commentarius, CAG IV/4, éd. A. Busse, Berlin, 1895, p. 5, 10-24 ; traduction française Y. P elletier , Les Attributions , Paris, Montréal, 1983, p. 75.
26. Plus exactement, il parle de « méthode peïrastique » dans le commentaire aux Premiers analytiques (In Aristotelis Analyticorum priorum librum I commentarium, CAG II/1, éd. M. Wallies, Berlin, 1883, p. 1, 3) et de « syllogisme peïrastique » dans le commentaire aux Topiques (In Aristotelis Topicorum libros octo commentaria, CAG II/2, éd. M. Wallies, Berlin, 1891, p. 22, 10-14).
27. In Anal Pr., p. 27, 27-28, 2.
344 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
donc d’illustres précédents. Les commentateurs grecs ont en outre bénéﬁcié d’une tradition indirecte via Boèce, mais surtout d’une transmission par l’intermédiaire d’« Alexandre », dont l’inﬂuence, dans la seconde moitié XII e siècle, se lit en particulier dans les commentaires aux analytiques et aux Réfutations sophistiques étudiés et édités par S. Ebbesen, puis dans toute la tradition latine 28 . La tradition d’ « Alexandre » transmet en particulier l’idée de classer les syllogismes déﬁcients selon qu’ils pèchent par la forme ou par la matière 29 , et d’utiliser le couple forme-matière pour décrire la manière dont les différents syllogismes — dialectiques, sophistiques et scientiﬁques — se distinguent par leur matière respective. Cette idée trouve son origine dans l’exégèse d’Alexandre d’Aphrodise, qui afﬁrme notamment, dans son commentaire aux Premiers analytiques, que les ﬁgures du syllogisme sont comme des « matrices communes » : « en faisant entrer de la matière en elles, il est possible de donner la même forme à des matières différentes » 30 . Elle s’inspire elle-même d’Aristote, qui distingue le syllogisme dialectique et le syllogisme démonstratif par la nature des prémisses dans les Premiers analytiques, prémisses qu’Alexandre désigne précisément comme la
28. Ces gloses sont aujourd’hui perdues, mais Sten Ebbesen en a retracé les témoignages (pour
les gloses sur les Réfutations Sophistiques) dans différents ouvrages de la ﬁn du XII e siècle
et du XIII e siècle, dans les tomes II et III de son étude sur la tradition des Réfutations
sophistiques (Commentators and Commentaries on Aristotle’s Sophistici Elenchi : a Study of Post-Aristotelian Ancient and Medieval Writings on Fallacies, Leiden, 1981, vol. II, p. 233-530, en particulier p. 346-347 et vol. III, p. 4-7), puis dans d’autres publications, qui concernent également les Analytiques, notamment dans les CIMAGL 1976, 1979, et 1990. La transmission indirecte du commentaire de Philopon sur les Premiers analytiques, via la « glose ﬂorentine »,
a été étudiée avec l’édition partielle du commentaire de l’Anonymus Aurelianensis III
(« Analysing Syllogisms or Anonymus Aurelianensis III — the (presumbably) Earliest Extant Latin Commentary on the Prior Analytics and its Greek Model », CIMAGL, 37, 1981, p. 1-20,
version actualisée dans Greek-Latin Philosophical Interaction, vol . 1, Aldershot/Burlington, p. 171-186 ; Christina Thomsen Thörnqvist prépare une édition critique de la totalité de
la partie conservée du commentaire. Pour un état de la question et une liste complète
des publications sur ce thème, nous renvoyons à la version actualisée de l’article de Sten
Ebbesen : « Fragments of ‘A lexander”s commentaries on Analytica posteriora and Sophistici elenchi » (CIMAGL 60, 1990, p. 113-120), parue en 2008 dans S. Ebbesen, Greek-Latin
Philosophical Interaction, vol . 1, Aldershot/Burlington, p. 187-202.
29. Voir Alexandre d’Aphrodise, In Top., p. 20-21, Philopon, In Anal po, CAG XIII/3, éd. M. Wallies, Berlin, 1909, p. 151-154 et d’autres sources mentionnées par Sten Ebbesen, Commentators and commentaries I, p. 95-99 (« material and formal defect »). Pour
« Alexandre » voir Commentators and commentaries II, « Alexander Fragmenta » sur le
prologue et la première phrase des Réfutations sophistiques, p. 337-347. Sten Ebbesen a souligné ce point très important pour la tradition médiévale en conclusion de son chapitre sur « Alexandre » et Jacques de Venise, Commentators and Commentaries I, p. 288.
30. In Anal Pr., p. 6, 16-21.
« matière » du syllogisme dans son commentaire aux Topiques 31 . Ce dispositif
est originellement mis au service d’un Organon standard en six traités, puis il a été étendu dans la tradition alexandrine tardive à un Organon long, pour se développer de manière systématique dans le monde arabe 32 . Cette division de la logique fondée sur le couple matière / forme considère
le syllogisme comme un composé de forme et de matière. Très commune chez les commentateurs grecs, et promise à un succès incontesté à l’époque d’Albert le Grand, ce modèle n’est pas transmis en tant que tel par Boèce. Sa transmission peut donc être considérée comme une spéciﬁcité de la voie
« alexandrine » dans l’histoire de la réception du commentarisme grec au
Moyen Âge latin 33 . Ce modèle, présent dans la littérature didascalique, par exemple dans Le quide de l’étudiant 34 de la faculté des Arts de Paris, domine dans les commentaires logiques de la première moitié du XIII e siècle, comme, par exemple, chez Robert Kilwardby, dans le prologue de son commentaire aux Premiers analytiques 35 , ou encore dans les commentaires aux Topiques édités partiellement par N. J. Green-Pedersen, qui datent des années 1230 et 1240 36 . Si Albert hérite bien de ce modèle alexandrin 37 dans nombre de ses paraphrases logiques, il l’utilise rarement de manière simple et univoque. Il ne valide en particulier jamais complètement l’idée que les différents types de syllogismes seraient simplement des « variations matérielles » de la forme syllogistique. Le modèle alexandrin est, en revanche, complètement ignoré dans le De universalibus, même si le vocabulaire de la matière et de la forme est assez présent, dans divers usages. Le couple matière/forme ne sert pas à diviser l’ensemble de logique, qu’il s’agisse d’ailleurs de l’Organon standard (de la quatrième division), ou de l’Organon long (de la première division) : il est au contraire exclusivement réservé à la description des
31. In Top., p. 2, 15-26.
32. Voir infra § 2.4.
33. Bien qu’Albert semble avoir eu un accès seulement indirect à ces textes, par exemple à
l’Anonymus Aurelianensis II selon Sten Ebbesen S. Ebbesen, « Albert (the Great ?)’s 1981, p. 93, note 17.
Voir C. Marmo, «
35. Éditié sous le nom de Gilles de Rome : Expositio Egidii Romani super libros priorum Analeticorum Aristotelis cum textu euisdem, Venezia, 1499 (téléchargeable sur le site de la BnF sur Gallica). Paul Thom prépare une édition critique de ce texte, et nous le remercions de nous avoir permis l’accès aux premières pages de son édition provisoire, en particulier le prologue.
36. « Discussions about the Status of the Loci Dialectici in Works from the Middle of the 13th Century », CIMAGL 20, 1976, p. 38-78.
37. Nous visons par la notion de « modèle alexandrin » directement l’héritage de l’ « Alexandre » latin, et, indirectement, les commentateurs grecs alexandrins dont celui-ci s’inspire, c’est-à-dire essentiellement Philopon, sans exclure abssolument une référence au « père fondateur » de l’introduction du couple matière-forme en logique, Alexandre d’Aphrodise.
», p. 156.
346 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
relations entre Premiers et Seconds analytiques dans la quatrième division du De universalibus d’Albert. Cet usage très restreint du couple matière-forme est largement emprunté à la division de la logique proposée par Boèce dans son commentaire aux Topiques de Cicéron.
2.3. Boèce
Boèce revient à plusieurs reprises sur la question de la division de la logique. Il écrit dans son premier commentaire à l’Isagogè que les Premiers analytiques donnent la théorie générale du syllogisme, comme « genre » (« syllogismus genus est apodicti et dialectici syllogismi » 38 ), ce qui sous-entend que le syllogisme dialectique et le syllogisme démonstratif en seraient les « espèces », placées sur un plan d’égalité 39 , même si Boèce conserve l’ordre traditionnel qui place les Seconds analytiques juste après les Premiers analytiques. L’idée que ces syllogismes forment les « espèces » du syllogisme peut s’appuyer sur Aristote lui-même dans les Topiques, du moins tel que le comprend et le traduit Boèce, déterminant ainsi la tradition médio-latine sur le sujet. Après avoir décrit quatre types d’arguments (syllogismes démonstratifs, dialectiques, éristiques et paralogismes), l’Aristote latin conclut :
Les espèces (eidè/species) des syllogismes, pour rassembler à grand trait (tupoi/ﬁguraliter) [le propos], sont celles dont nous avons parlé 40 .
On trouve dans ce texte de Boèce deux idées très importantes pour éclairer la position d’Albert : le syllogisme dialectique et le syllogisme démonstratif, comme « espèces » d’un genre commun ne peuvent pas être considérés simplement comme des « variations matérielles » d’une même forme syllogistique — mais nous allons voir qu’ils ne peuvent pas non plus être véritablement les espèces d’un genre commun pour Albert. Un autre point important est à souligner : la marginalisation des Réfutations sophistiques, que reﬂète leur absence au début des Premiers analytiques chez Aristote. Un autre élément notable chez Boèce est l’accent mis sur la distinction entre découverte et jugement pour la déﬁnition même de la logique, dans son second commentaire à l’Isagogè. Jugement et découverte forment la ﬁn de la
38. Boethius. In Isagogen Porphyrii commenta editio prima (CSEL, XLVIII), éd. G. Schepps, rev. S. Brandt, Leipzig, 1906, p. 14, 6.
39. Notons que syllogisme sophistique est absent dans le commentaire de Boèce à l’Isagogè.
40. « Species igitur syllogismorum, ut ﬁguraliter sit complecti, sint quae dictae sunt », Topica, Aristoteles Latinus (A.L.) I, 1-3, éd. L. Minio-Paluello, Bruxelles / Paris, 1969, p. 6, 24-25. Sur l’interprétation forte et très personnelle qu’Albert fait de ce « ﬁguraliter », voir infra § 4.6.
logique. Même s’il identiﬁe topique et inventio, à la suite de Cicéron, Boèce ne développe pas de division de la logique dans ce même texte, de sorte qu’on ne sait pas comment cette division s’articule avec la division aristotélicienne mentionnée dans le premier commentaire. Le philosophe latin consacre en revanche dans le deuxième livre de son In Ciceronis Topica un long développement à la division de la logique. Il discute successivement plusieurs modèles. Boèce propose d’abord une division tripartite, qu’il dit trouver chez Aristote, et qui sera omniprésente chez Robert Kilwardby et Albert le Grand dans ses paraphrases logiques (en dehors du De universalibus). Il s’agit de la triade déﬁnition, division et déduction (collectio) dont on peut voir en réalité les fondements dans l’introduction de l’Isagogè de Porphyre, comme
l’a rappelé Stefania Bonﬁglioli dans le présent volume. La collectio est divisée
à son tour en démonstration, dialectique et sophistique 41 . Une autre division bipartite se fait entre inventio et iudicium, conformément
à l’héritage cicéronien. Boèce combine ensuite ces deux premières divisions, proposant un modèle où l’inventio sert de matière aux trois parties de la logique. Elle sert de matière à la déﬁnition et à la division, puis ce « composé » sert à son tour de matière à la démonstration, la dialectique et la sophistique, autant de formes surimposées à cette matière, ce qui donne le jugement 42 . On voit ainsi dans la méthode de division de Boèce un usage de « forme » et de « matière » complètement différent de celui qu’on observe dans la tradition des commentateurs grecs, et presque, pourrait-on dire, à front renversé — même si le modèle alexandrin n’est pas totalement ignoré par Boèce 43 . La division
41. In Ciceronis Topica, Patrologie Latine (PL) 64, coll. 1045B-1046A ; trad. anglaise E. Stump, Boethius’s “In Ciceronis Topica”, Ithaca/London, 1988, p. 25-26.
42. In Ciceronis Topica, PL 64, coll. 1045D-1046A ; trad. anglaise E. Stump, Boethius’s “In Ciceronis Topica”, p. 26 ; voir aussi In Ciceronis Topica, PL 64, col.1046BC ; trad. E. Stump p. 25-26
43. Un usage du couple matière/forme conforme à l’héritage alexandrin apparaît quand il s’agit d’évoquer la composition des argumentations une fois produites ; elle permet d’analyser la distinction entre les propositions, qui sont comme la matière du syllogisme, et la composition de l’argumentation, qui est comme sa forme : « Iudicium vero, in colligendi ratione proprias partes habet, nam omnis argumentatio, omnisque syllogismus propositionibus struitur, omnemque compositum duo in se quaedam retinet, quae speculanda esse videantur. Et quidem continet unum quae illa sint, ex quibus id quod compositum est intelligatur esse connexum, aliud vero quanam sit suarum partium coniunctione compositum : ut in pariete siquidem lapides ipsos quibus paries structus est inspicias, quasi materiam spectes ; si vero ordinem compositionemque iuncturae consideres, tanquam de formae ratione perpendas. Ita in argumentationibus quas propositionibus compaginari atque coniungi supra retulimus, gemina erit speculationis et iudicandi via. Una quae propositionum ipsarum naturam discernit ac iudicat utrum verae ac necessariae
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des argumentations dialectiques, sophistiques et démonstratives correspond à différentes manières de mettre en forme une matière préalable, et non à des matières différentes moulées dans une forme générale. Cela montre qu’il existe au moins deux modèles alternatifs à l’utilisation du couple matière-forme en logique à l’époque d’Albert, un modèle alexandrino-arabe, et un modèle boécien. Cette donnée explique sans doute en partie la physionomie particulière que prend l’usage du couple matière-forme dans la division de la logique chez Albert. Boèce donne à la suite sa propre vision de l’harmonisation des théories cicéronienne et aristotélicienne : il distingue découverte et jugement, appelle la première « topique » et fait correspondre au jugement l’analytique. L’explication de l’enchaînement pur des propositions relève des Premiers analytiques, le jugement du contenu même de la découverte correspond aux Seconds analytiques (arguments nécessaires), et aux Réfutations sophistiques (arguments faux et trompeurs) 44 . Boèce se dispense lui-même de traiter du syllogisme dialectique, qui, de fait, est absent de la division, au prétexte que le sujet est évident : une fois qu’on connaît les arguments nécessaires et les arguments faux, on connaît les « vraisemblables », propres à la dialectique, puisqu’ils sont un intermédiaire entre les deux. Cet artiﬁce lui évite de devoir placer les Topiques de nouveau dans le jugement, alors qu’il les avait déjà identiﬁées à l’inventio. Boèce est ici un commentateur des topiques cicéroniennes interprétées à l’aune de la conception thémistéenne des topiques. Elles sont ainsi irréductibles à un simple « syllogisme topique », forme dégradée de l’analytique en raison de la
sint, an verisimiles, an sophisticis applicentur, et haec quasi materiae speculatio est. Altera vero iudicii pars est quae inter se propositionum iuncturas compositionesque perpendit ; haec quasi formam iudicat argumentorum », In Ciceronis Topica, PL 64, coll.1046D-1047A ; trad. E. Stump, p. 27.
44. Nous rappelons le texte de Boèce, étudié en détail par Fiorella Magnano dans le présent volume : « Quae cum ita sint, hoc modo ﬁt in continuum ducta partitio, ut ratio diligens disserendi, unam habeat inveniendi partem, alteram vero iudicandi. Tum de ipsa inventione, tum de inventionis collocatione, quae forma est argumentationis. Atque ea quidem pars quae de inventione docet, quaedam inventionibus instrumenta suppeditat, et vocatur topice : cur autem hoc nomine nuncupata sit, posterius dicam. Illa vero pars quae in indicando posita est, quasdam discernendi regulas subministrat, et vocatur analytice ; et si de propositionum iunctura consideret, analytice prior ; sin vero de ipsis inventionibus tractet, ea quidem pars ubi de discernendis necessariis argumentis dicitur, analytice posterior nuncupatur ; ea vero quae de falsis atque cavillatoriis, id est de sophisticis, elenchi. De verisimilium vero argumentationum iudicio nihil videtur esse tractatum, idcirco quoniam plana, est atque expedita ratio iudicandi de medietate, cum quid extrema cognoverit. Si enim quis dijudicare necessaria sciat, idemque falsorum argumentorum possit habere iudicium, verisimilia, quae in medio collocata sunt, discernere non laborat », In Ciceronis Topica, PL 64, col.1047AB ; trad. E. Stump, p. 28.
nature épistémique inférieure des prémisses. Ailleurs, dans le De differentiis topicis, où la discussion est libérée de la difﬁcile question de la coïncidence entre la division des traités de l’Organon et celle de la logique, Boèce offre un traitement très clair de cette question : il dissocie nettement la topique, qui fournit les prémisses de tous les arguments, et la dialectique, qui n’est qu’un des quatre arts logiques avec la rhétorique, la sophistique et la démonstration du philosophe, où l’enseignement du De differentiis topicis sur les topiques est employé 45 . On ne trouve donc pas de dédoublement explicite du contenu des Topiques d’Aristote, à l’instar de ce qu’on observe dans la tradition arabe, mais une nette distinction entre topique et argument dialectique. Dans l’In Ciceronis Topica, l’inventio est identiﬁée aux Topiques, qui ne peuvent plus, de ce fait, appartenir au iudicium-analytique, et faire partie des syllogismes en lesquels l’analytique se divise. Le « syllogisme dialectique » est donc escamoté, une situation que l’on retrouve, radicalisée, dans la paraphrase d’Albert à l’Isagogè, puisque le « syllogisme dialectique » est complètement absent. On observe dans l’ensemble de grandes similitudes entre la quatrième division d’Albert dans le De universalibus et la division de Boèce, comme nous le verrons en détail plus loin.
2.4. Le modèle alexandrino-arabe
Le troisième modèle correspond à l’Organon long, tel qu’on le trouve dans la tradition arabe. La césure principale se situe après les Premiers analytiques, puis prennent place les cinq types de syllogismes : topique, démonstratif, sophistique, rhétorique, et poétique. Dans la version arabe de l’Organon long, les notions de « forme » et de « matière » sont systématiquement utilisées pour expliquer la manière dont la forme syllogistique décrite dans les Premiers analytiques se diversiﬁe en fonction des différentes matières ajoutées, les prémisses étant précisément identiﬁées à la « matière » du syllogisme, conformément à la tradition alexandrine qui l’inspire. L’utilisation du couple matière-forme au service de l’Organon long, l’interprétation à la fois modale (en termes de modalités matérielles, depuis la nécessité des propositions démonstratives jusqu’à l’impossibilité manifeste des propositions poétiques) et aléthique (en termes de degrés de vérité et de fausseté, depuis la vérité absolue de propositions scientiﬁques jusqu’aux faussetés manifestes de la poétique), l’indexation de chaque type de prémisses sur une faculté psychique (depuis l’intellection, mobilisée dans
45. Voir De Differentiis topicis, PL 64, éd. J.-P. Migne, Paris, 1847, 1181C-1182D, trad. E. Stump, Boethius’s De topicis differentiis, Ithaca/London, 1978, p. 41-42,
350 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
la démonstration jusqu’à l’imagination dans le syllogisme poétique), tout cela était déjà présent dans certaines divisions tardo-antiques grecques de l’Organon, bien que le schéma soit représenté dans son intégralité uniquement chez l’anonyme de Heiberg 46 . Mais ce modèle, systématisé dans la logique arabe, a été ensuite réformé par Avicenne, comme l’a montré Deborah Black. Rompant avec le dispositif précédent, le philosophe persan a tenté de donner une version cohérente et complète sur le plan philosophique de l’Organon long en repoussant le critère aléthico-modal de classiﬁcation, qui identiﬁait les « matières des syllogismes » aux « matières des propositions » (c’est-à-dire le statut modal des choses : nécessaire, contingent et impossible 47 ), pour faire des propositions elles-mêmes les matières des syllogismes. Celles-ci sont distinguées selon un critère épistémique, c’est-à-dire en fonction des degrés d’assentiment qu’elles peuvent susciter (de la certitude de la démonstration à l’appréciation de la poétique). Ces divers états cognitifs sont associés aux différentes facultés psychiques 48 .
46. Philopon défend ce dispositif mais seulement au service d’un Organon standard (In Aristotelis Analyticorum priorum, CAG XIII/2, éd. M. Wallies, Berlin, 1905, p. 4, 21-5, 2) ; Voir le diagramme de Sten Ebbesen, Commentators and Commentaries I, p. 91 ; Elias le mentionne au service d’un Organon long, mais demeure ﬁdèle à la division tripartite
des syllogismes (In Cat., CAG XVIII/1, éd. A. Busse, Berlin, 1900, p. 116, 29-117, 9 ; Anal Pr., fragments dans L. G. Westerink, « Elias on the Prior analytics », Mnemosyne, ser. IV, 14, 1961, (p. 126-139), p. 139, 5-31). Il distingue surtout les cinq syllogismes selon leur « forme » (eidè) et non selon leur matière. Quant à la scholie anonyme éditée par Ch.
A. Brandis, (Aristoteles Opera, vol. 4, Scholia in Aristotelem, Berlin, 1836, 140a22-26), elle
ne comporte que quatre types de syllogismes, la rhétorique étant absente (voir D. L. Black,
., p. 44, S. Ebbesen Commentators and commentaries I, p. 103).
Seul l’anonyme de Heiberg contient bien un schéma complet de division de l’Organon
long selon les différentes matières des propositions, i.e. leur statut modal et aléthique respectif, associées à des degrés d’assentiments et à différentes facultés psychiques, voir Anonymi Logica et Quadrivium, éd. J.-L. Heiberg, København, 1929, réimpirmé en partie dans S. Ebbesen, Commentators and Commentaries III, p. 88-101, voir en particulier § 64, Commentators and Commentaries III, p. 98-99, commenté dans S. Ebbesen, Commentators and Commentaries I, p. 102 sqq.
47. Ce sens technique de « matière », comme « matières des propositions » est celui dont témoigne Ammonius dans son commentaire au Peri hermeneias. In Int., CAG IV/5, éd. A. Busse, Berlin, 1897, p. 88, 17-20 (traduction française dans A. Benmakhlouf et
S. Diebler, Averroès, Commentaire moyen sur le De Interpratatione, Paris, 2000, p. 99,
note 1). Sur ce thème voir J. Barnes, « Logical form and Logical Matter », in A. Antonina éd., Logica mente e persona, Firenze, 1990, (p. 7-119), p. 44 et sqq. et K. Flannery, A Way into the Logic of Alexander of Aphrodises, Leiden, 1990, p. 109-145. Les matières des propositions ont ensuite été introduites systématiquement dans la tradition médiévale arabe et latine en amont de la description du « carré des opposés », de sorte que les relations entre contraires, contradictoires et sub-contraires ne sont pas les mêmes au regard de la division du vrai et du
faux dans toutes les matières : les contraires sont, par exemple, contradictoires en matières nécessaire et impossible, mais non en matière contingente.
48. Voir D. L. Black, Logic and Aristotle’s
Logic and Aristotle’s
., en particulier p. 84 sqq.
L’ Organon long de la tradition arabe est transmis de manière très générale et schématique par le De scientiis d’Alfarabi. Il fait l’objet d’un exposé assez complexe dans De divisione philosophiae de Gundissalinus, sur lequel nous revenons plus loin. Comme l’a souligné Deborah Black, le thème des degrés d’assentiments liés à une plus ou moins grande inclinaison en faveur de l’une ou l’autre des propositions contradictoirement opposées dans un problème (quaesitum) est documenté par l’œuvre d’Alfarabi consacrée à la rhétorique, qui a connu une tradition latine 49 . Le modèle proprement avicennien de l’Organon long, avec cette interprétation particulière de la matière des syllogisme, distinguée de la matière des propositions, n’est pas transmis de manière « pure » dans le domaine médiéval latin à travers la Logica d’Alghazali, traduction latine de la version arabe qu’ Alghazali avait donné du Danesh en persan d’Avicenne. Le couple matière-forme sert à exprimer chez Alghazali, comme chez Avicenne, les différents degrés dans la valeur épistémique des états cognitifs qui résultent de l’argumentation. Mais les efforts pédagogiques déployés par Alghazali pour faire comprendre cette doctrine ont principalement pour effet de la rendre illisible. Le compilateur revient en effet sur l’innovation principale d’Avicenne, en faisant de nouveau de ces différentes matières les matières des propositions elles-mêmes, sur un plan ontologique et aléthique 50 . Il recycle et développe une comparaison qui avait déjà été proposée par Aristote au début des Réfutations sophistiques, bien qu’il en change complètement le sens 51 . La matière des syllogismes est ainsi comparée au matériau du joaillier — une idée qu’on ne trouvait pas dans le modèle d’Alghazali, le Danesh — : de l’or pur (syllogisme scientiﬁque) au toc qui ne peut même pas passer pour du vrai (syllogisme poétique) 52 . Les propositions sont de nouveau classées en fonction de leur degré de vérité, une doctrine pourtant sévèrement critiquée par Avicenne 53 . De fait, cette version « brouillée » de la théorie avicennienne de l’Organon long n’est pas adoptée en tant que telle chez Albert, ni chez Thomas à sa suite. On observe un traitement dissocié de la question de l’Organon long et de
49. « Traditions and Transformations in the Medieval Approach to
50. Un point qui déjà été noté par Deborah Black, Logic and Aristotle’s
», p. 247, note 38. p. 101, note
51. Réfutations sophistiques, 164b19-30. Il ne s’agit pas du tout pour Aristote de parler d’un objet artisanal réalisé dans plusieurs matières, pour montrer que la forme syllogistique est inchangée dans différentes matières (prémisses), mais au contraire de citer l’exemple du métal jaune qui semble être de l’or, ou de l’étain qui passe pour de l’argent auprès de ceux qui sont novices, en faveur de l’idée que certains arguments, qui ressemblent à des syllogismes (de loin, pour celui qui n’est pas expert), n’en sont pas en réalité.
52. Alghazali. Logyca, éd. Ch. Lohr, « Logica Algazelis. Introduction and Critical Text », Traditio, 21, 1965, (p. 223-290), p. 273.
53. Voir D. L. Black, Logic and Aristotle’s
., p. 86.
352 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
celui de la division de la logique à partir du couple matière/forme. L’ Organon long latin introduit par Albert dans son De universalibus ne mobilise pas le couple matière / forme, pas davantage qu’il ne reconnaît l’existence de cinq arts syllogistiques, car les raisonnements rhétoriques et poétiques ne sont pas de forme syllogistique. Albert n’identiﬁe jamais systématiquement la matière des syllogismes (les propositions) et les « matières des propositions » (les états modaux des choses), en particulier il ne glose jamais le caractère « probable » (i. e. généralement admis), des prémisses dialectiques par la notion de contingence 54 , contrairement à certains maîtres 55 . D’autres éléments expliquent sans doute les traits de l’Organon long tel qu’adopté par les maîtres latins médiévaux.
2.5. Les versions latines de l’Organon long
La présence de la rhétorique et de la poétique dans la division de la logique en contexte médiéval latin relève d’une situation textuelle et doctrinale assez complexe, dont on voit les effets dans les divisions compliquées de Gundissalinus et d’Albert le Grand. Comme le montre de Jean-Baptiste Gourinat dans le présent volume, l’Organon « semi-long » (avec la Rhétorique) a une tradition stoïcienne, où rhétorique et dialectique forment les deux parties de la logique. Cette tradition a exercé une inﬂuence importante dans les débats au sein même de la tradition aristotélicienne, y compris dans ses lointaines branches romaines. Étant donné les forts liens entre grammaire et poétique dans l’histoire de la constitution de ces « disciplines », et l’intégration de la « grammaire » à la dialectique stoïcienne, il ne faut en outre pas négliger l’idée que le stoïcisme ancien a sa part dans la formulation d’une version latine de l’Organon long, telle qu’on la voit apparaître chez Martianus Capella, incluant la poétique. Jean-Baptiste Gourinat a soulevé ce point, important dans le cadre d’une réﬂexion sur la logique ancienne, mais encore davantage dans une perspective médiévale. L’inﬂuence reconnue du Peri hermeneias d’Apulée sur le rhéteur latin pourrait aller dans ce sens. Cette tradition latine de l’Organon long se voit reﬂétée dans l’apparition d’un « trivium quadripartite » (grammaire, rhétorique, dialectique, poétique) chez Dominicus Gundissalinus, étudiée
54. Ainsi, pace Sten Ebbesen (« Albert (the Great ?)
proprement parler au monde latin le modèle grec tardo-antique de l’Organon long fondé sur un parallélisme entre facultés, degrés d’assentiments, degrés de vérité et de « réalité ».
55. Voir, par exemple, le guide de l’étudiant de la Faculté des Arts de Paris, pour ne citer qu’un exemple : le syllogisme dialectique est associé à la matière contingente, c’est-à-dire à ce qui correspond dans la tradition à la « matière des propositions », voir C. Marmo, « Suspicio », p. 156.
», 1981, p. 99), Albert ne transmet pas à
par Jean-Marc Mandosio dans le présent volume, et adopté par Albert dans nombre de ses écrits. La version latine de l’Organon long a ceci de particulier qu’elle est associée à un exposé structuré par la description des arts libéraux, de sorte que la rhétorique apparaît deux fois chez Martianus Capella : en tant que sous-espèce de la dialectique, le troisième art du trivium, et en tant que deuxième art du trivium, aux côtés de la dialectique. La même situation se retrouve, de manière exacerbée, chez Gundissalinus 56 , puisque pour celui-ci la poétique est le quatrième art du langage au sein du trivium : le De divisione examine successivement la grammaire (p. 43), la poétique (p. 53), la rhétorique (p. 63) et la logique (i. e. la « dialectique », p. 69), puis, au sein de la logique cite la rhétorique et la poétique parmi les huit parties de la logique (p. 71).
C’est la « multi-location » de la rhétorique et de la poétique soulignée par Jean-Marc Mandosio. Le modèle de division et de déﬁnition de la logique fourni par Gundissalinus est à la fois très riche et peu intégré. Gundissalinus cite l’inventio et le iudicium dès les premières lignes de son chapitre à titre de parties intégrales de la logique (p. 69) 57 , il rappelle que la logique est partie et instrument de la philosophie selon la manière dont cette dernière est déﬁnie (p. 69-70), il donne comme « matière » (i. e. comme sujet) à la logique les intentions secondes
(p. 70), décrit les huit parties de la logique en faisant de la démonstration
le cœur de la logique à partir de laquelle sont décrites les trois parties
préparatoires et les quatre parties adjuvantes et exercitatives ou défensives
(p. 72). Cette description mélange de manière non systématique tous les types
de critères que nous avons observés dans les traditions logiques grecque et arabe, c’est-à-dire les facultés psychiques, les degrés de vérité et de fausseté, les modalités matérielles et la valeur épistémique (certitudo opposée à ﬁdes et opinio) : pour la démonstration, les critères sont, à propos des prémisses,
l’impossibilité du contraire, la certitude de la vérité et l’absence d’erreur
(p. 73) ; pour la topique la croyance (ﬁdes) comportant un doute (dubie) par
des raisons probables (probabilis) à propos du vrai et du vérissembable ; pour
56. Nous citons le texte dans l’édition de L. Baur (De divisione philosophiæ, éd. L. Baur, Münster, 1903) dans la mesure où la publication récente d’A. Fidora et de D. Werner (De divisione philosophiæ / Über die Einleitung der Philosophie, éd. et trad. A. Fidora et D. Werner, Freiburg im Breisgau, 2007) a pris l’édition de L. Baur comme texte de base (voir « introduction », p. 50) avec quelques corrections à partir des manuscrits. On en dénombre très peu dans la partie sur la logique, et elles n’importent pas dans la présente étude, où le texte n’est pas discuté en détail.
57. Il afﬁrmera plus loin celles-ci représentent la fonction (ofﬁcium) de la logique en tant que science théorique, tandis que déﬁnition, division et le raisonnement (ratiocinatio) forment les fonctions de la logique en tant que science pratique (p. 75).
354 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
la sophistique la dissimulation et l’apparence en vue de faire admettre ce qui
est faux, mais se fait passer pour vrai (et inversement) — la sophistique étant une science de la duperie (deceptrix, p. 73) ; pour la rhétorique la croyance en des raisons persuasives qui génèrent une conviction proche de la certitude
(p. 74) ; pour la poétique l’imagination de ce qui se fait passer pour beau ou
odieux aﬁn de susciter l’attraction ou la répulsion (p. 74), alors même que nous sommes certains que ce n’est pas vrai.
C’est seulement au terme de cette description que les cinq arts sont décrits comme des espèces de syllogismes, des arts syllogistiques et des discours
Le développement de Gundissalinus consacré à la logique se termine par des considérations sur l’utilité de la logique et sur l’ordonnancement interne des divisions de la philosophie, qui s’écartent de l’Organon long : au sein d’une logique au sens large identiﬁée à un « trivium quadripartite » (grammaire,
« logique », rhétorique et poétique), la logique au sens strict ne contient plus que trois arts du raisonnement. Conformément à l’enseignement de Boèce et des commentateurs grecs, mais en contradiction avec sa propre description des cinq parties de la logique donnée précédemment, le raisonnement ne comprend que trois types : démonstration, dialectique, sophistique (p. 76). Quant il en vient à l’artisan de l’art logique, Gundissalinus ne mentionne de nouveau que la démonstration, la topique et la sophistique (p. 77).
Le philosophe latin n’aura donc cité qu’une seule fois la division de la logique en cinq arts syllogistiques, et lorsqu’il l’a fait, il ne l’a pas articulée au couple matière-forme qui en instrumente toute la compréhension chez les auteurs dont le Divisione philosophiae s’inspire.
Beaucoup d’éléments contenus dans le De divisione philosophiae ont manifestement inﬂuencé Albert le Grand lorsqu’il a réﬂéchi sur la notion de
« logique générale », qu’il s’agisse de l’adoption de l’Organon long inspiré
d’un modèle arabe déjà largement remanié, et notamment privé du couple matière-forme, de l’adoption d’un « trivium quadripartite », ou encore de l’usage sous-jacent d’une distinction entre logica docens et logica utens. Ce modèle a également dû servir de repoussoir, car Albert a pris soin de ne jamais reproduire tel quel le schéma de division de Gundissalinus où rhétorique et poétique apparaissaient deux fois : la division de la « logique générale », lorsqu’elle est identiﬁée à un trivium quadripartite, ne contient pas l’Organon long quand la logique au sens strict (un des quatre arts du « trivium quadripartite ») est à son tour divisée.
3. Les divisions de la logique dans De universalibus et l’inﬂuence d’Albert sur Thomas d’Aquin
Albert est l’héritier dans le De universalibus de la forme particulière que la tradition des prologues à l’Isagogè comme introduction générale à la logique
a prise chez Avicenne, dans la partie correspondante du Shifa, ainsi que
dans la Logica d’Alghazali. Cette dernière dit explicitement qu’il convient de traiter d’abord (praeponi) ce qui est nécessaire à la compréhension de la
logique, et à l’exposé de son utilité et de ses parties ; Albert en use de même dans le premier livre de sa paraphrase qu’il intitule : « Prolégomènes à la logique ». Les différents chapitres introductifs de la partie du Shifa consacrée
à l’Isagogè traitent de l’intention de la logique, de son utilité, de la question de la partie de la philosophie à laquelle elle appartient, de son sujet, et des divisions de celui-ci. Suit chez Alghazali un traitement condensé de toute la logique avicennienne selon quatre grandes parties ou « maniere » (les sons vocaux, les concepts, les énoncés, et la preuve selon sa matière et sa forme). Albert y puisera des éléments nécessaires à son propre prologue là où la Logyca d’Avicenne est lacunaire 58 . Toute la division de la science logique dans le prologue d’Alghazali est fondée sur la partition fondamentale entre la connaissance du complexe et de l’incomplexe, qui est également structurante pour Albert. Mais d’autres sources et d’autres modèles, on l’a vu, ont été mobilisés. En étudiant la paraphrase à l’Isagogè, nous pris au sérieux la position qu’Albert lui-même se donne au moment d’aborder une introduction générale
à la logique. Il y propose en effet un tableau assez complet des sources
disponibles à son époque, mais il entend aussi donner un guide de lecture et hiérarchiser les différents apports. Pour plus de clarté, nous proposons un schéma des quatre divisions de la logique d’Albert, ainsi que celui de Thomas dans son commentaire aux Seconds analytiques :
58. On note qu’Albert, qui n’est pourtant pas connu pour son avarice en matière doxographique, ne mentionne pas dans son De universalibus ni la division des arts logiques en fonction des matières des syllogismes, ni les douze types de propositions qui peuvent être les prémisses premières des syllogismes décrites dans la Logica d’Alghazali, alors qu’il en parle longuement dans sa paraphrase aux Seconds analytiques. Il y a là une énigme qui appelle de plus amples investigations, les remarques de Sten Ebbesen sur l’incompatibilité des propos d’Alghazali sur les maximae propositiones avec la tradition latine (voir infra note 88) ne semblant pas de nature à expliquer à elles seules pourquoi Albert aurait aurait réfréné ses tendances encyclopédiques habituelles s’il avait bien eu ce chapitre en main au moment de la rédaction de sa paraphrase à l’Isagogè.
356 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
- Division de la logique d’Albert (1) = l’Organon long « rallongé » : les six types de raisonnements de la « logique générale »
1. Rhétorique : raisonnement à partir de signes entraînant la présomption (praesumptio).
2. Poétique : raisonnement à partir de ﬁctions entraînant plaisir ou répulsion.
3. Dialectique : raisonnement à partir de prémisses probables communément admises.
4. Démonstratif : raisonnement à partir des causes essentielles et propres.
5. Sophistique : raisonnement à partir de qui semble être, mais n’est pas.
6. Peïrastique (temptativa) : enseigne des stratagèmes pour mettre à l’épreuve le répondant.
Dans la logique ou la [philosophie] rationnelle, la science se diversiﬁe selon la variété des raisonnements (ratiocinationes). Si la raison (ratio) procède à partir de signes entraînant une présomption (praesumptio, éd :
persuasio 59 ), il s’agira d’une partie de la logique générale, qui s’appelle la rhétorique. Si elle procède à partir de ﬁctions qui entraînent le plaisir ou la répulsion, il s’agira d’une autre partie de la logique, qui est appelée poésie ou poétique. Si elle procède à partir de [prémisses] probables (probabilis) 60 communes, admises par la majorité, il s’agira d’une autre
59. Nous donnons ici le texte de l’édition de Manuel Santos Noya, qui est en usage, mais nous
avons repris l’édition critique des deux premier livre de la paraphrase d’Albert en préparant
la traduction collective ; il y a des corrections importantes, dont Dominique Poirel donne la
justiﬁcation en introduction à notre volume à à paraître chez Vrin, dans la collection « Textes
et Traditions ».
60. Nous conservons ici la traduction de « probabilis » par « probable », en dépit de son caractère à la fois peu explicite et trompeur. Ces prémisses « probables » sont les prémisses
« endoxales » de la tradition grecque, qu’il faudrait traduire par « admises », voire
« réputées ». De fait, Albert comprend dans le caractère « probable » des prémisses
dialectiques un statut épistémique et dialogique : il s’agit de ce qui est généralement admis,
y compris par le répondant, et peut donc servir de point de départ à la réfutation de
l’opposant, aﬁn d’amener le premier à admettre, à partir de ces prémisses admises, une conclusion en contradiction avec la proposition qu’il devait initialement défendre. Comme le rappelle Boèce dans le De Differentiis Topicis, rien n’empêche que les mêmes prémisses soient scientiﬁques et admises, même si le fait d’être « admis » n’est pas un critère scientiﬁque. Albert ne rabat pas systématiquement le niveau épistémique et dialogique sur le plan modal (le contingent) ou aléthique (ce qui est à moitié vrai mais plus vrai que faux), comme on l’observe dans la tradition alexandrine tardive. Nous conservons la traduction de « probabiblis » par « probable » précisément parce que le sens de « admis » cesse d’être systématiquement et exclusivement mobilisé dans la période qui nous occupe, où le fait d’être « probable » devient précisément le contraire du fait d’être nécessaire (alors que rien n’empêche, comme nous venons de le rappeler, qu’une même prémisse puisse être admise et
partie, qui est appelée « dialectique » à proprement parler. Si elle procède à partir de causes essentielles et propres, il s’agira d’une autre partie, qui est appelée « démonstrative ». Si elle procède à partir de ce qui semble être, mais qui n’est pas, il s’agira d’une autre partie de la logique, qui est appelée « sophistique ». Si elle enseigne comment mettre en oeuvre des stratagèmes qui provoquent le répondant, il s’agira d’une autre partie de la logique générale, qui est appelée « [l’art de la] mise à l’épreuve » (temptativa). On peut facilement concevoir la même chose à propos de toute autre [partie] 61 .
- Division de la logique d’Albert (2) : division de la logique en inventio (= topique) et iudicium (= analytique), parties de la sciences logique utiles et nécessaires à toute la philosophie.
topique : mise en rapport discursive du connu avec l’inconnu comme cause, principe, signe ou conjecture.
Relations « topiques » (habitudo localis) par lesquelles l’intellection (intellectus), l’opinion (opinio), la croyance (ﬁdes), le jugement estimatif (existimatio) ou la conjecture (suspicio) d’une chose est localisée dans l’autre.
nécessaire). Le caractère non nécessaire de ce sur quoi porte le syllogisme dialectique domine dans de nombreux textes, caractère qui est lié tout à la fois au fait que la dialectique n’opère pas par des principes propres, contrairement à la démonstration, et au fait qu’elle porte sur des choses contingentes. Voir sur ce thème N. J. Green-Pedersen, « Discussions about the Status
». 61. « In logicis sive rationalibus secundum variationem ratiocinationis variatur scientia. Si enim ratio procedat ex signis facientibus praesumptionem (ed. persuasionem), erit logicae generalis pars una, quae rhetorica vocatur. Si autem procedat ex ﬁctis facientibus delectationem vel abominationem, erit pars alia logicae, quae vocatur poesis vel poetica. Si autem procedit ex probabilibus communibus, quae in pluribus inveniuntur, erit pars alia, quae proprie vocatur dialectica. Si autem procedat ex causis essentialibus et propriis, erit pars alia, quae vocatur demonstrativa. Si autem procedit ex his quae videntur et non sunt, erit pars alia logicae, quae vocatur sophistica. Si autem ex cautelis provocantibus respondentem doceat procedere, erit alia pars logicae generalis, quae vocatur temptativa. Et sic facile est de omnibus aliis intelligere », Super Porphyrium de V universalibus, in Opera Omnia, vol. 1/1, éd. M. Santos Noya, Münster, 2004, p. 4,19-32.
358 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
2. Iudicium = analytique : permet de savoir si ce qui est découvert est connu de manière correcte par ses principes, selon les principes de la conséquence syllogistique et les principes réels de ce qui est conclu.
Parce que la logique enseigne comment ce qui est inconnu devient connu, il est manifeste que rien ne peut devenir connu en aucune [sorte de] philosophie si ce n’est par le pouvoir [que procure] l’enseignement (doctrina) logique. Comme le dit Boèce dans les Différences topiques, la logique est la manière rationnelle de disserter (disserrendi), c’est-à-dire ce qui enseigne comment il convient de disserter à propos de toute chose. [Cet art] se divise en deux parties, la science de découvrir (inventio) que les Grecs ont appelé « topique », et la science du jugement (iudicium)
que les Grecs ont appelé « analytique », mais que les Latins ont appelée
« résolutive» (resolutoria). Or, il est évident que, sans disserter (dissertio)
et questionner, on ne passe pas du connu à l’inconnu. Disserter n’est rien
d’autre que questionner en discutant de quelle manière le connu peut être mis en rapport avec l’inconnu, et, de quelle manière il se rapporte
à lui comme cause ou principe, ou comme signe ou conjecture, ou, au
contraire, comment il l’exclut, sans quoi, on ne peut rien connaître en aucune science. .] En outre, la science qui consiste à découvrir (inveniendi) un objet de connaissance quelconque le fait par les relations entre une [chose] et une autre, relations qu’on appelle « topiques », c’est-à-dire « locales », par
lesquelles l’intellection (intellectus), l’opinion (opinio), la croyance (ﬁdes), le jugement estimatif (existimatio) ou la conjecture (suspicio) à l’égard de l’une est localisée dans l’autre, qui est déjà dans l’esprit de celui qui recherche. C’est pourquoi sans la logique qui enseigne [précisément] cela, on ne peut procéder ni dans la recherche ni dans la découverte [de quoi que ce soit], pas davantage qu’on ne peut, quand ce qui était recherché
a été trouvé, savoir s’il a été trouvé ou non. Il est donc manifeste qu’en
ceci également la logique est non seulement utile mais nécessaire à toute philosophie. En outre, parce qu’elle est également une science du jugement (iudicium), par laquelle on décide si ce qui est découvert est connu de manière correcte par ses principes, la science logique est nécessaire à toute philosophie. La logique l’enseigne à deux niveaux : en enseignant comment analyser le connu en ses principes, c’est-à-dire les principes de la conséquence, lesquels sont dans les modes et les ﬁgures des conséquences syllogistiques ; et en analysant ce qui en découle en ses principes réels,
comme en des causes immédiates, essentielles, et convertibles avec ce qui est connu par la conclusion. Par ce jugement, tout ce qui est connu est comme mesuré par la balance de la raison, par laquelle la raison du sujet connaissant se donne à lui-même son assentiment. Puisque la logique est donc la seule à enseigner cela, elle n’est pas seulement une philosophie, mais elle est un poids sur la balance de la raison qui reconduit [au satut de] connaissable tout ce qu’on recherche en toutes [parties] de la philosophie 62 .
- Division de la logique d’Albert (3) : la « logique générale » comme « science du langage » (rejetée par Albert) = le trivium en « quadrivium »
- Ce que certains appellent « logique », « dialectique »
62. « Summe autem necessaria et utilis est logicalis philosophia. Ex quo enim logica docet,
qualiter ignotum ﬁat notum, patet quod in nulla philosophia aliquid notum ﬁeri potest nisi per logicae doctrinae facultatem. Est enim, ut dicit Boethius in Topicis, ratio disserendi, hoc est docens, qualiter de quolibet disserendum est, quae in duas, ut dicit, distribuitur partes, scilicet scientiam inveniendi, quam topicam Graeci vocaverunt, et scientiam iudicandi, quam Graeci analyticam, Latini autem resolutoriam nuncupaverunt. Constat autem quod sine dissertione et inquisitione non venitur de noto ad ignotum. Quae dissertio non est nisi inquisitio discutiens, qualiter notum comparatur ad ignotum et qualiter se habet ad illud ut causa vel principium, vel signum vel coniectura ad illud, vel contrario modo ut repugnans
ad ipsum ; sine qua in nulla scientia aliquid sciri potest.
inveniendi quodlibet scitum scientia est per habitudines unius ad alterum — quae topicae sive locales vocantur, quibus intellectus unius vel opinio vel ﬁdes vel existimatio vel suspicio locatur in alio, quod iam intus habetur in animo quaerentis — sine logica hoc docente nec ad inquirendum nec ad inveniendum aliquid procedi potest, nec etiam quando quaesitum invenitur, sciri potest, an inventum vel non inventum sit. Manifestum est igitur quod etiam quoad hoc logica non tantum utilis, sed etiam necessaria est ad omnem philosophiam. Adhuc autem etiam per hoc quod iudicandi scientia est — qua id quod inventum est, diiudicatur, an recte per sua principia scitum sit — necessaria ad omnem philosophiam est logicae scientia. Hoc autem docet logica dupliciter : resolvere docens scitum in principia, scilicet consequentiae, quae sunt in ﬁguris et modis consequentiarum syllogisticarum, et resolvendo in principia realia eius, quod sequitur, sicut in causas immediatas et essentiales et convertibiles cum eo quod scitum est per conclusionem. Quo iudicio omne quod scitur, quasi ponderatur ad aequilibram rationis, qua assentit sibi ratio scientis. Cum ergo logica sola doceat hoc, non tantum philosophia est, sed pondus ad aequilibram rationis reducens omne quod in omnibus philosophiis quaeritur ad sciendum », Super Porphyrium de V universalibus, p. 5,4 - 6,16.
.] Adhuc autem per hoc quod
360 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
On trouve cependant des gens pour interpréter « logique » comme « linguistique (sermocinale) » et pour dire que la logique générale est la même chose que la science du langage (scientia sermocinalis) dans laquelle seraient contenues la grammaire, la poétique, la rhétorique et ce
qu’ils appellent la dialectique. Ils disent donc que le sujet de la logique générale est le langage en tant qu’il renvoie aux choses qui sont signiﬁées par lui. Avicenne s’en prend à cette opinion au début de sa Logique .] Toutes les sciences du langage, c’est-à-dire la grammaire, la poétique, la rhétorique et ce qu’on appelle la logique, utilisent cependant le langage
(sermo)
.] Seul le logicien utilise l’expression en ce qu’elle est une partie
de son outil, qui seul peut créer l’assentiment à propos de ce qui est inconnu, puisque la connaissance de celui-ci à partir du connu est assurée par l’enchaînement argumentatif. L’expression est donc utilisée non pour elle-même mais à cause d’autre chose 63 .
- Division de la logique d’Albert (4) : la science du complexe [logica docens], un organon standard « rallongé »
1. Inventio (Topiques) : mise en relation de l’inconnu avec le connu
Principes formels du syllogisme ( Premiers analytiques)
2. Iudicium (Analytique) : jugement de ce qui a été découvert ; certitude de
la connaissance au travers des causes formelles et matérielles de l’inférence.
Principes matériels du syllogisme ( Seconds analytiques)
- Réfutations sophistiques
- Ars temptativa
Comme méthode la logique est mise en œuvre (= logica utens) dans les différentes sciences, le sciences du langage (= grammaire, rhétorique, poétique, discours moraux), et sciences du réel.
63. « Sunt tamen qui logicum interpretantur idem quod sermocinale, dicentes logicam generalem idem esse quod sermocinalem scientiam, sub qua dicunt contineri grammaticam, poeticam, rhetoricam et eam quam vocant dialecticam. Et ideo dicunt logicae generalis
.] Utuntur tamen sermone
subiectum esse sermonem, prout est designativus rerum, quae signiﬁcantur per ipsum
Quam opinionem impugnat Avicenna in principio Logicae suae
omnes sermocinales scientiae, grammatica scilicet, poetica, rhetorica et ea quae vocatur
solum ﬁdes ﬁt de ignoto, cum notitia ipsius ex noto arguitur per complexionem argumenti. Propter alterum ergo sermone utitur, et non propter se ipsum », Super Porphyrium de V universalibus, p. 6 , 64-7, 66.
.] Solus autem logicus sermone utitur, prout est pars instrumenti illius, per quod
[Celui] qui enseigne à recevoir la science du complexe enseigne le syllogisme, qui est l’instrument propre de cette science, et aussi les autres espèces d’argumentations, les principes du syllogisme, ce qui s’y rapporte, ses principes [constituants], ses parties, et la matière dans laquelle la forme du syllogisme peut être placée 64 , ainsi que la forme des autres argumentations qui imitent le syllogisme. Ce dont le logicien doit
traiter se divise et se diversiﬁe donc en fonction de ces [éléments]
Or la construction du syllogisme s’effectue de deux façons, comme nous l’avons déjà dit dans ce qui précède, à savoir en vue de découvrir (inventio) ou en vue de juger (iudicium). Mais la découverte ne peut avoir lieu que par la mise en relation (habitudo) du connu à l’inconnu ; cette relation est topique, et elle est enseignée dans la science des Topiques. Quant à la science du jugement, elle s’effectue par l’analyse (resolutio) de ce qui a été découvert, qui est ramené soit aux principes formels, soit aux principes matériels du syllogisme, qui sont les principes qui procurent une connaissance certaine de la chose, du fait qu’ils sont les causes de ce qui s’ensuit et qui en est inféré. On compte ainsi deux parties, celle dont traitent les Premiers analytiques, et celle dont traitent les Seconds analytiques, et il appartient au logicien d’en enseigner les principes et les règles. Mais aﬁn d’éviter d’être trompé par les discours, on a découvert la science des Réfutations sophistiques. En outre, pour que les passions de celui qui cherche à acquérir la science ne fassent pas obstacle, on a inventé les stratagèmes de celui qui met à l’épreuve (temptator) et des stratagèmes pour parer sa mise à l’épreuve. C’est en tout cela que consiste l’enseignement du logicien, de sorte qu’on puisse acquérir la science de l’énoncé complexe, laquelle est recherchée par l’argumentation. Mais puisque le syllogisme, qui est [le résultat d’] une composition et qui est quelque chose de complexe, ne saurait être connu, à moins [de connaître] quels sont ses constituants, en quel nombre et de quelle sorte sont [ces
constituants], et de quelle façon ils sont conjoints, le logicien doit traiter de l’énoncé, de ses parties, de ses qualités et de sa composition. Ce sont
[tous ces éléments] qui parachèvent le travail de la logique
Mais la méthode [de la logique] varie en fonction de la matière dans laquelle elle est considérée, [c’est-à-dire] en fonction de la diversité des matières dans lesquelles on recherche la science. En effet, parmi les <sciences> du langage, [cette méthode] se trouve
Elle se trouve autrement en
différemment en matière grammaticale
Elle se trouve autrement en matière rhétorique
se trouve encore autrement en matière de louange et Dans le cas des sciences réelles, [cette méthode] se trouve autrement dans
64. Il ne faut pas comprendre cette phrase comme introduisant une division des syllogismes selon leur matière : comme nous allons le voir, la seule « matière » dans laquelle le syllogisme est placée est la matière nécessaire des Seconds analytiques.
362 JULIE BRUMBERG-CHAUMONT
les [sciences] probables, autrement dans celles qui sont nécessaires et constantes, et autrement dans les [sciences] conjecturales 65 .
- La division de la logique de Thomas d’Aquin : un Organon long au sein d’une division de la logique entre inventio et iudicium.
Le texte de Thomas démontre une remarquable cohérence. Nous le rappelons donc dans son intégralité :
Il faut observer que les actes de la raisons sont semblables, d’un certain point de vue, aux actes de la nature : c’est pourquoi l’art imite la nature
65. « Docens accipere scientiam complexi docet syllogismum, qui est illius scientiae proprium instrumentum, et docet alias species argumentationum et principia syllogismi et ea quae circumstant ipsum, et principia ipsius et partes et materiam, in qua potest poni forma syllogismi et aliarum argumentationum forma, quae syllogismum imitantur. Et ideo ea, de
.] Constructio
autem syllogismi dupliciter ﬁt, ut iam diximus in antehabitis, ad inveniendum scilicet et iudicandum. Inventio autem esse non potest nisi per habitudinem noti ad ignotum ; quae habitudo topica est et in Topicorum scientia docetur. Iudicandi autem scientia per resolutionem inventi est, quod resolvitur aut in formalia syllogismi principia vel materialia, quae sunt principia certiﬁcantia rem per hoc quod sunt causae eius, quod sequitur et illatum est. Et sic duae sunt partes, Priorum scilicet Analyticorum et Posteriorum Analyticorum. Et docere principia et regulas istorum logici est proprium. Ne autem deceptio ﬁat in his quae
dicta sunt, inventa est scientia de Sophisticis elenchis. Adhuc autem, ne ﬁat impedimentum ex passione eius qui quaerit accipere scientiam, inventae sunt cautelae temptatoris et cautelae ad evitandum temptationem temptatoris. In quibus omnibus doctrina logici est, ut scientia complexae accipi possit enuntiationis, cuius scientia quaeritur per argumentationem. Quia vero syllogismus non scitur, cum sit compositio et complexum quid, nisi sciatur, ex quibus et quot et qualibus est et qualiter coniunctis, ideo habet agere logicus de enuntiatione et partibus et qualitatibus et compositione enuntiationis. Et in his perﬁcitur opus logicum. .] Hic tamen modus secundum materiam, in qua ponitur, variatur secundum diversitatem
Aliter etiam est in poeticis
et ethicis
.] Aliter etiam est in laudabilibus
materiae, in qua quaeritur scientia. Nam in sermocinalibus aliter est in grammaticis
quibus habet tractare logicus, secundum ista dividuntur et multiplicantur
.] Et aliter est in rhetoricis
.] Et in realibus scientiis aliter est in probabilibus, et aliter in necessariis et
stantibus, et aliter est in coniecturalibus », Super Porphyrium de V universalibus, p. 14, 47-15,71. Cette division, qui comprend, en sa totalité, la science de l’incomplexe et celle du complexe, a été annoncée précédemment dans une formulation qui, étonnamment, omet la topique : « Istae igitur sunt duae partes logicae : una quidem, ut dentur principia per quae sciatur difﬁnitio rei et quiditas, ita quod per principia illa doceatur, quae sit vera rei difﬁnitio et quae non, et quae videatur esse et non sit. Alia vero, ut doceantur principia, qualiter per argumentationem probetur enuntiationis veritas vel falsitas, et ut
doceatur illius argumentationis forma quantum ad ﬁguram et modum et coniugationem sive complexionem, et ut doceatur eiusdem argumentationis materia, et ut doceatur, quae videatur esse argumentatio et non sit, eo quod apparentiam aliquam quidem habet, sed veram existentiam non habet ; et ut doceantur cautelae, quibus opponens vel respondens per aliquam occasionem impediatur, vel promoveatur, a conatu veritatis vel ad hoc quod perspecte videat veritatem et non divertat ab ipsa », Super Porphyrium de V universalibus, p. 8, 39-52.
autant qu’il le peut. Dans les actes de la nature on observe trois [types] différents. Dans certains de ses actes la nature agit par nécessité, de sorte qu’elle ne peut faillir ; dans d’autres la nature opère avec régularité (ut frequentius), bien qu’elle puisse faillir quelque fois à son propre acte, de sorte qu’il y a nécessairement en ce cas deux actes [à distinguer] : un qui se fait avec régularité, comme lorsque un animal complet est généré à partir d’une semence, un autre où la nature manque ce qui devrait lui convenir ; comme lorsque quelque monstre est généré à partir d’une semence à cause de la corruption d’un principe [de la génération]. On observe de même trois [types] d’actes de la raison : un certain procédé de la raison conduit à la nécessité, dans lequel il n’est pas possible de manquer la vérité, procédé de la raison par lequel est acquise la certitude de science ; un autre précédé de la raison conclu le vrai avec régularité, mais n’a cependant pas de nécessité ; un troisième procédé de la raison manque le vrai à cause d’un défaut dans quelque principe, qui aurait dû être suivi dans le raisonnement. La partie de la logique qui s’occupe du premier procédé est appelée partie judicative, car le jugement s’accompagne de la certitude de la science. Puisqu’il ne peut y avoir un jugement certain des effets si ce n’est par la résolution [de ceux-ci] en leurs principes premiers, cette partie [de la logique] est appelée « analytique », c’est-à-dire « résolutoire ». La certitude du jugement obtenue par résolution provient d’une part de la forme du syllogisme seule, ce qui concerne le livre des Premiers analytiques, qui porte sur le syllogisme pur et simple (simpliciter), d’autre part, elle provient de celui-ci mais avec la matière, car les propositions sont par soi et nécessaires, ce qui concerne le livre des Seconds analytiques, qui porte sur le syllogisme démonstratif. La partie de la logique qui s’occupe du deuxième procédé est appelée partie inventive [de la logique]. La découverte (inventio) ne se fait pas toujours avec certitude, raison pour laquelle il faut qu’il y ait un jugement de ce qui a été découvert pour en acquérir la certitude. De même que dans les choses naturelles qui se produisent avec régularité, une certaine gradation peut être observée, puisque plus la force de la nature est puissante, moins elle manque son effet, de même, dans le procédé de la nature qui ne fait pas complètement avec certitude, on observe une certaine gradation, selon qu’on accède plus ou moins à une certitude complète. Par un tel procédé, sans accéder à la science, on provoque cependant parfois la croyance et l’opinion, à cause du caractère probable (probabiblis) des propositions dont on part, du fait que la raison incline globalement en faveur d’une deux parties de la contradiction, en dépit d’une certaine inclinaison pour l’autre : celui-ci relève de la topique, c’est-à-dire de la dialectique. Le syllogisme dialectique part de ce qui est probable, et Aristote en traite dans le livre des Topiques. Parfois [ce
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procédé] ne provoque pas complètement la croyance ou l’opinion mais seulement une certaine présomption, car on n’incline pas complètement en faveur d’une des deux parties de la contradiction, bien qu’on incline davantage d’un côté que de l’autre : celui-ci relève de la Rhétorique. Parfois il y a seulement un jugement estimatif en faveur d’une partie de la contradiction à cause d’une certaine représentation, à la manière dont on fait en sorte que l’homme répugne à un aliment dès lors qu’on représente cet aliment à la ressemblance de quelque chose de répugnant : celui-ci relève de la Poétique. Il appartient en effet au poète d’induire [l’auditeur] vers quelque chose d’estimable par quelque représentation favorable. Tout cela relève de la philosophie rationnelle car il appartient à la raison de conduire vers quelque chose à partir d’autre chose. La partie de la logique qui s’occupe du troisième procédé de la raison est celle qu’on appelle « [partie] sophistique », ce dont traite Aristote dans le livre des Réfutations sophistiques 66 .
66. « Attendendum est autem quod actus rationis similes sunt, quantum ad aliquid, actibus naturae. Unde et ars imitatur naturam in quantum potest. In actibus autem nature inuenitur triplex diuersitas. In quibusdam enim natura ex necessitate agit, ita quod non potest deﬁcere. In quibusdam vero natura ut frequentius operatur, licet quandoque possit deﬁcere a proprio actu, unde in his necesse est esse duplicem actum : unum qui sit ut in pluribus, sicut cum ex semine generatur animal perfectum, alium vero quando natura deﬁcit ab eo quod est sibi conveniens, sicut cum ex semine generatur aliquod monstrum propter corruptionem alicuius principii. Et haec etiam tria inveniuntur in actibus rationis. Est enim aliquis rationis processus necessitatem inducens, in quo non est possibile esse veritatis defectum, et per huiusmodi rationis processum sciencie certitudo acquiritur ; est autem alius rationis processus in quo ut in pluribus verum concluditur, non tamen necessitatem habens ; tercius vero rationis processus est in quo ratio a vero deﬁcit propter alicuius principii defectum ; quod in ratiocinando erat obseruandum. Pars autem logicae quae primo deseruit processui pars iudicatiua dicitur, eo quod iudicium est cum certitudine sciencie ; et, quia iudicium certum de effectibus haberi non potest nisi resoluendo in prima principia, ideo pars hec analetica vocatur, id est resolutoria. Certitudo autem iudicii quae per resolutionem habetur est, vel ex ipsa forma syllogismi tantum, et ad hoc ordinatur liber Priorum analeticorum, qui est de syllogismo simpliciter, vel etiam cum hoc ex materia, quia sumuntur propositiones per se et necessarie, et ad hoc ordinatur liber Posteriorum analyticorum, qui est de syllogismo demonstratiuo. Secundo autem rationis processui deseruit alia pars logice quae dicitur inuentiua. Nam inuentio non semper cum certitudine est, unde de hiis que inuenta sunt iudicium requiritur ad hoc quod certitudo habeatur. Sicut autem in rebus naturalibus in hiis que ut in pluribus agunt, gradus quidam attenditur quia, quanto uirtus nature est fortior, tanto rarius deﬁcit a suo effectu, ita et in processu rationis qui non est cum omnimoda certitudine, gradus aliquis invenitur, secundum quod magis et minus ad perfectam certitudinem acceditur — Per huiusmodi enim processum quandoque quidem, etsi non ﬁat sciencia, ﬁt tamen ﬁdes vel opinio, propter probabilitatem propositionum ex quibus proceditur, quia ratio totaliter declinat in unam partem contradictionis, licet cum formidine alterius ; et ad hoc ordinatur topica sive dyalectica. Nam syllogismus dyalecticus ex probabilibus est, de quo agit Aristoteles in libro Topicorum. — Quandoque uero, non ﬁt complete ﬁdes vel opinio, sed suspicio quedam, quia non totaliter declinatur ad unam partem contradictionis, licet magis inclinetur in hanc quam in illam. Et ad hoc ordinatur
Thomas propose donc la division suivante 67 :
Topiques : ﬁdes/opinio Propositions probables : syllogisme dialectique
Rethorica : suspicio (opinion incomplète)
1. Inventio (pars inventiva) Avec des degrés de certitude
Poetica : estimatio
2. Iudicum (pars iudicativa) (analytique) :
Selon la forme du syllogisme (Premiers analytiques)
certitude absolue dans la connaissance (cum certitude)
Selon la matière du syllogisme ( i.e. les propositions nécessaires) (Seconds analytiques)
Nous sommes avec le premier texte d’Albert devant la première occurrence de la division de la logique. Albert innove 68 en optant pour l’Organon long, qui associe aux six traités habituellement retenus la rhétorique et la poétique. Il ajoute même une neuvième partie à l’Organon, la peïrastique, parfois distinguée par la tradition de la dialectique et de la sophistique (comme dans les Réfutations sophistiques), parfois identiﬁée au huitième livre des Topiques. La première division d’Albert présente certes un Organon long, à la manière de la logique arabe, mais elle présente en réalité un visage assez différent de l’Organon long arabe, du moins dans sa version avicennienne, pour des raisons déjà évoquées : Albert ne distingue pas différents types de syllogismes par leur matière, mais différentes « argumentations », et il mélange divers critères que l’on peut rencontrer dans la tradition antérieure, comme chez Gundissalinus. La division de la logique générale ne se fait pas en fonction des prémisses différentes pour une même forme syllogistique, mais en fonction précisément des différentes argumentations, qui ne sont ni des « variations
rethorica. — Quandoque vero sola estimatio declinat in aliquam partem contradictionis propter aliquam representationem, ad modum quo ﬁt homini abhominatio alicuius cibi, si representetur ei sub similitudine alicuius abhominabilis ; et ad hoc ordinatur poetica, nam poete est inducere ad aliquid uirtuosum per aliquam decentem repraesentationem. — omnia autem hec ad rationalem philosophiam pertinent : inducere enim ex uno in aliud rationis est. Tercio autem processui rationis deservit pars logice, quae dicitur sophistica, de qua agit Aristoteles in libro Elenchorum », Expositio libri posteriorum, in Opera Omnia 1/2, éd. R. A. Gauthier, Roma/Paris, 1989, p. 5-7.
67. Voir aussi le schéma de Costantino Marmo, «
68. Seul Arnoult de Provence mentionne l’Organon long sans l’adopter, voir C. Marmo,
», p. 167.
», p. 158.
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matérielles » d’une même forme argumentative, ni les « espèces » d’un même genre, mais seulement autant de « variations » (variatio) dans l’argumentation même. La liste n’est pas par principe exhaustive puisqu’Albert suggère qu’on pourrait en continuer l’énumération si d’autres formes d’argumentations venaient à ce présenter. Albert montre dans la deuxième division comment il entend appliquer la déﬁnition avicennienne de la logique (l’art de faire passer de l’inconnu au connu) à la division cicéronienne de la logique en inventio et iudicium, elle-même identiﬁée à la distinction grecque entre topique et analytique, cette dernière étant conçue comme un procédé de vériﬁcation de ce qui a été découvert par la reconduction de celui-ci à ses principes. Les différentes relations topiques y sont nettement liées à des distinctions qui mêlent la considération des facultés impliquées (intellectus) et des états cognitifs produits (opinio, existimatio, suspicio), ce qui n’était pas le cas dans la première division. Notons que la mise en relation causale entre les choses appartient au champ de la topique, ce qui veut bien dire que celle-ci est
logique « inventive » préparatoire à toutes les formes de connaissances,
compris la connaissance scientiﬁque par la démonstration propter quid.
Albert ne dit pas ici comment les différents traités de l’Organon prennent place dans la division de la logique, mais ce sera le cas dans la quatrième division de la logique. Dans un troisième temps, Albert replace rhétorique et poétique dans les arts du langage que certains identiﬁent à « la logique », aux côtés de la grammaire et de la dialectique, dans un « trivium quadripartite » — mais c’est pour nier que la logique soit véritablement un art du langage, en se conformant à l’enseignement d’Avicenne. Là encore les traités de l’Organon ne sont pas mentionnés, mais cette logique « étendue », à l’instar de celle qui correspondait à l’Organon long de la tradition arabe dans la première division, est appelée par Albert « logique générale ». Une autre version du « trivium quadripartite » apparaît dans la quatrième division, avec un contenu et une place complètement différents. Dans une quatrième et dernière division, Albert revient à la déﬁnition avicennienne de la logique, et à son articulation avec la distinction inventio/iudicium, deux parties identiﬁées respectivement à la topique et à l’analytique, comme dans la deuxième division, mais il y replace cette fois un Organon standard « rallongé » (avec la peïrastique). Avec ce dernier texte, Albert le Grand afﬁrme que la partie de la logique qui assure la découverte, le passage de l’inconnu au connu, est la topique, logique de la découverte. Celle-ci se fonde sur les relations entre les termes sujets et prédicats. L’analytique restitue sous une forme syllogistique démonstrative
les propositions découvertes ; elle vériﬁe que les raisonnements s’enchaînent syllogistiquement, selon les principes formels du syllogisme (parce qu’on a suivi une combinaison « utile » syllogistiquement) décrits par les Premiers analytiques, et selon les principes matériels du syllogisme, par le respect des conditions matérielles supplémentaires que doivent remplir les prémisses démonstratives (être universelles, par soi, plus connues que la conclusion, etc.) de sorte que le moyen terme soit cause de la conclusion, suivant la doctrine des Seconds analytiques. On remarque une certaine proximité entre cette division de la logique et celle proposée par Boèce dans l’In Ciceronis Topica : même partition fondamentale entre inventio, identiﬁée à la topique, et iudicium identiﬁé à l’analytique ; même identiﬁcation des Premiers analytiques avec le jugement de l’enchaînement argumentatif de ce qui a été découvert (la « forme » de l’argumentation chez Boèce, Albert et Thomas) et des Seconds analytiques avec le jugement du contenu de la découverte (la « matière » chez Albert et Thomas, ce terme étant absent en revanche chez Boèce) ; choix de la notion d’argumentation qui permet d’éviter de parler de « syllogisme sophistique » ; disparition du « syllogisme dialectique ». Mais une différence notable est à souligner entre Boèce et la quatrième division de la logique d’Albert : pour le dominicain, les Réfutations sophistiques n’appartiennent pas à l’analytique, tandis que la topique appartient bien à la partie de la logique qui relève de la syllogistique (la construction du syllogisme dans la partie inventive de la logique). Les deux aspects sont en fait à relier : Albert ne retient pas l’identiﬁcation stricte entre analytique, syllogistique et jugement qu’on trouve chez Boèce. Il en résulte que la division entre découverte et jugement est interne à cette partie de la logique qui s’occupe du « complexe », le syllogisme et les raisonnements qui s’y réduisent. En conséquence, il y a bien un « raisonnement topique », un « syllogisme topique », qui consiste à découvrir les prémisses adéquates pour une conclusion donnée en se fondant sur les relations topiques entre les choses — raisonnement en principe distinct du « syllogisme dialectique », déduction d’une conclusion à partir de prémisses probables, laquelle est absente, rappelons-le, de la quatrième division d’Albert. Il en résulte également que le jugement, identiﬁé à l’analytique, est tout entier orienté vers la démonstration, vériﬁcation de la conformité matérielle et formelle du raisonnement en refaisant, déductivement, des prémisses aux conclusions, le parcours d’abord suivi de la conclusion aux prémisses. La sophistique n’appartient pas à l’analytique, et elle n’est pas de nature syllogistique 69 , puisqu’elle n’est ni
69. Nous allons voir que ce point est conﬁrmé dans la paraphrase aux Réfutations sophistiques, y compris pour les arguments sophistiques qui ne pèchent que par la matière, voir infra § 7.2.
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une variation « matérielle » d’une forme syllogistique commune, ni une sorte particulière de syllogisme : elle constitue un type distinct de raisonnement. Cette quatrième division de la logique contient au moins six traits qu’il est important de souligner :
1) L’absence du « syllogisme dialectique » au sens strict, i. e. l’absence du syllogisme dialectique comme variation seulement « matérielle » du syllogisme général décrit dans les Premiers analytiques ou comme « espèce » de celui-ci. En réalité rien ne permet d’afﬁrmer que le syllogisme dialectique serait l’objet spéciﬁque des Topiques, contrairement à ce qu’on observe dans d’autres paraphrases d’Albert et dans la tradition logique majoritaire. Cela paraît paradoxal au premier abord, mais c’est bien ce que propose Michel Crubellier dans le présent volume, et c’est parfaitement cohérent avec la position d’Albert, pour qui les Topiques s’occupent de l’argumentation topique, c’est-à-dire d’une topique préparatoire à l’exercice dialectique comme aux autres arts logiques. Les Topiques ne pourraient pas être la partie « inventive » de la logique, préparatoire à la vériﬁcation opérée par le jugement en vue d’obtenir une vériﬁcation matérielle et formelle de la démonstration, si elles ne traitaient que de matières probables. Il y a bien un « raisonnement-topique » puisque les topiques appartiennent à la science du complexe et qu’elle correspondent à la partie inventive de l’art syllogistique. Le texte mentionne ainsi une « construction » du syllogisme qui est propre à la partie inventive de la logique : c’est un « syllogisme-topique », plutôt qu’un syllogisme doté simplement de prémisses dialectiques. D’après le peu que nous dit Albert, il consiste en une mise en rapport du majeur et du mineur, fondée sur les relations entre les termes pour l’obtention d’une conclusion, raisonnement qui est ensuite l’objet d’une mise en forme démonstrative lorsque ce qui a été découvert est susceptible d’une connaissance scientiﬁque où le moyen terme soit la cause de la conclusion. Mais ceci n’est qu’une conjecture ; Albert ne nous en dit pas davantage. Le « sacriﬁce » du syllogisme dialectique ne peut être maintenu dans les paraphrases aux autres traités logiques, notamment dans ceux où la notion de « syllogisme dialectique » apparaît dans le texte d’Aristote lui-même. Nous allons observer plus loin la manière dont Albert accepte cette notion tout en minant de l’intérieur le caractère syllogistique de l’inférence topique. 2) L’absence du « syllogisme sophistique ». Les Réfutations sophistiques sont vues par Albert, et par Thomas, comme porteuses d’une technique argumentative négative, et non comme une sorte de syllogisme — c’est, du moins, ce qu’on peut supposer à partir des quelques indications fournies par le De universalibus d’Albert et le commentaire aux Seconds analytiques de Thomas. La sophistique est rejetée hors de l’analytique et de la syllogistique à
proprement parler. Cette manière de traiter du syllogisme sophistique ne se retrouve pas telle quelle dans les paraphrases aux deux ouvrages directement concernés par cette question, les Topiques et les Réfutations sophistiques, mais nous verrons que tout argument sophistique, qu’il pèche par la matière ou par la forme, est bien considéré par Albert comme une apparence de syllogisme, de sorte qu’il ne peut être ni une variation matérielle du syllogisme simpliciter, ni une espèce du genre syllogistique. 3) Corolaire des points 1 et 2 : la limitation du iudicium au seul syllogisme démonstratif des Seconds analytiques, de sorte que les découvertes de l’inventio dans les domaines du savoir non démonstratif (savoirs contingents, savoirs par signes et conjectures de la rhétorique, de la poétique, pseudo-savoirs sophistiques) ne sont pas susceptibles d’une vériﬁcation résultant d’une analyse matérielle et formelle. Thomas en use de même dans sa division. 4) Corolaire des points 1, 2 et 3 : la limitation du couple matière-forme au seul couple des Analytiques. Il n’y a pour Albert qu’une seule matière qui puisse être cause matérielle de l’inférence de telle sorte que celle-ci confère une certitude à la connaissance : c’est la matière du syllogisme scientiﬁque. Là encore, Thomas reprend ce point. De nouveau, nous ne retrouvons pas telle quelle la limitation du couple matière-forme aux seuls analytiques dans les autres paraphrases logiques, où le modèle est appliqué également aux syllogismes dialectiques et sophistiques. Mais nous constatons deux régimes distincts dans l’usage de ce couple pour la distinction des types d’argumentations. Le premier, de type alexandrin, est représenté surtout dans la paraphrase au Peri hermeneias et, dans une moindre mesure, aux Premiers analytiques : il considère la forme syllogistique abstraitement et représente une conception sufﬁsamment superﬁcielle, ou « faible », du couple matière-forme en logique, pour permettre son utilisation dans une division de la logique à partir des variations matérielles que sont les syllogismes, dialectiques, scientiﬁques et sophistiques. Un second régime, plus propre à Albert, est représenté surtout dans les paraphrases aux Topiques et aux Réfutations sophistiques : il offre une interprétation nettement hylémorphique du couple matière-forme, dans laquelle les syllogismes dialectiques et sophistiques sont des cas-limites où la forme du syllogisme ne peut être véritablement réalisée. En ce cas, le couple matière-forme n’est véritablement opératoire que pour penser la relation entre les deux Analytiques. 5) Rhétorique et poétique n’appartiennent plus à la logique à proprement parler (logica docens), mais Albert les décrit parmi des arts du langage,
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une nouvelle version d’un « trivium quadripartite » (augmenté des discours moraux, mais sans la logique), comme autant de sciences dans lesquelles la logique est à l’œuvre (en tant que logica utens) — il en va de même de toutes les sciences théorétiques ou pratiques. Cette distinction, sous-jacente dans notre texte, entre logica docens et logica utens, explique les hésitations d’Albert et ses diverses positions dans l’ensembe de son œuvre logique. Elle permet de comprendre la manière complexe dont Albert conçoit la place de la rhétorique et de la poétique, du fait que celles-ci sont, comme le montre Aurélien Robert dans le présent volume, à la fois des savoirs dans lesquels la
« méthode » logique s’applique (logica utens), comme dans tous les autres
savoirs, et des savoirs qui, parce qu’il requièrent une forme particulière de cette
méthode (non démonstrative), sont en même temps des « logiques spéciales » et des parties de la « logique générale » comme logica docens, une articulation complexe que Thomas ne reprendra pas. La question de l’Organon long est reprise dans la paraphrase aux Seconds analytiques, dans un argumentaire dont l’architecture complexe, nous allons le voir, peut rappeler en partie ce que nous venons d’observer dans la paraphrase à l’Isagogè. 6) En conséquence de tous les éléments mentionnés précédemment, la méthode de division de la logique suivie par Albert n’est pas fondée sur une classiﬁcation des syllogismes, ni même des « argumentations », à partir d’une forme d’argumentation unique, contrairement à ce qu’on observe dans la tradition alexandrino-arabe, mais aussi, d’une certaine façon, chez Boèce lui-même. On retrouve ce trait dans la division de Thomas d’Aquin. Cette méthode lui permet d’éviter la question de la nature exacte de la relation entre le syllogisme simpliciter et les différents types de syllogismes, une question à laquelle Albert aura beaucoup de mal à répondre dans ses autres paraphrases logiques, où il ne peut la contourner.
Costantino Marmo a souligné l’importance du geste inaugural d’Albert 70 , auquel Thomas d’Aquin aurait emprunté non seulement l’adoption de l’Organon long, présent dans la première division, mais aussi les termes
« suspicio » 71 et « estimatio », que nous trouvons dans la deuxième division,
pour faire correspondre un état cognitif respectivement à la rhétorique et à la
71. Comme l’avait noté Costantino Marmo, (« Suspicio », p. 169), ce terme est déjà associé à la rhétorique par Robert Kilwardby dans le De Ortu scientiarum (éd. A. G. Judy, Oxford, 1976, XVI/614). On le retrouve également dans le prologue de son commentaire aux Premiers analytiques (Expositio Egidii Romani super libros priorum Analeticorum Aristotelis cum textu euisdem, Venezia, 1499, fol 1va). Notons que la série des états cognitifs présents dans le texte n°2 d’Albert apparaît, sous l’autorité d’ « Alexandre », dans l’Anonymus Aurelianensis I, éd. S. Ebbesen, p. 45, de même que le terme « suspicio » à propos de la rhétorique (p. 66).
», p. 170 sqq.
poétique. Mais il a également insisté sur le fait qu’Albert ne tenait pas jusqu’au bout cette innovation puisque la Rhétorique et la Poétique disparaissent des divisions de la logique plus loin, dans la quatrième division 72 . Puisqu’un certain chaos classiﬁcatoire règne indubitablement dans le premier livre du De universalibus, il nous semble opportun de prendre compte l’ensemble des divisions de la logique qu’il contient pour comprendre les choix de Thomas. Un examen détaillé des schémas que nous avons proposés montre en effet que les trois divisions d’Albert sont représentées, à un titre ou a un autre, dans celle de Thomas. L’ Organon long n’est défendu de manière explicite que dans la première division d’Albert, et Thomas en a repris l’idée. Mais l’Aquinate s’est en réalité inspiré de la structure générale des deuxième et quatrième divisions. Comme on l’a vu, Thomas suit la division entre les principes formels et matériels du syllogisme, réservée au seul iudicum, qui ne comprend que les deux Analytiques, à l’exclusion des Topiques (identiﬁée à l’inventio) et à l’exclusion des Réfutations sophistiques, marginalisées dans la division de la logique. Il revient à Thomas d’avoir ajouté
72. Costantino Marmo («
», p. 162, p. 165 sqq.) a noté une autre anomalie dans
les divisions d’Albert, dont il a souligné les répercussions chez Thomas d’Aquin. Il s’agit l’absence des Catégories et du Peri hermeneias dans le texte n°1. Il l’a mise au chapitre des incohérences d’Albert et a suggéré l’idée qu’elle était à l’origine de la fameuse position de Thomas sur la division tripartite des actes d’intellections et des partie de la logique correspondantes. Aurélien Robert a défendu la position d’Albert dans sa contribution au présent volume. Cette lacune s’explique simplement par le fait qu’Albert est à ce moment-là en train de faire une typologie des argumentations. En revanche, l’absence du Peri hermeneias dans la division du complexe et de l’incomplexe (au sein de laquelle prend place le texte n°4) pourrait avoir davantage avoir marqué Thomas, et contribué à l’adoption de la distinction tripartite, inspirée du De anima, entre l’intellection des intelligibles (Catégories), la composition et la division des intellections (Peri hermeneias), et l’argumentation (les six derniers traités de l’Organon). Dans la division de la logique telle que les chapitres 6 et 7 la présentent, le chapitre six est consacré à la première partie de la logique, la science de l’incomplexe, et la seconde à la science du complexe : l’objet du Peri hermeneias ne semble pas traité, l’incomplexe correspondant aux intellections simples et le complexe au raisonnement dont le syllogisme est le paradigme. D’un autre côté, la paraphrase d’Albert au De divisione contient la mention des trois actes de l’intellect qu’on retrouve chez Thomas (voir infra § 4.2). Il faut cependant dire qu’il y a bien dans le De universalibus une mention de l’énoncé, selon une méthode de décomposition du syllogisme, puisqu’Albert afﬁrme, à la ﬁn du texte n°4 que la science du complexe (le raisonnement) comprend aussi celle de ses « principes constituants » : « logicien doit traiter de l’énoncé, de ses parties, de ses qualités et de sa composition ». Mais c’est tout de même assez allusif pour une partie aussi importante de la logique (qui comporte notamment la théorie de la contrariété et de la contradiction). Lorsqu’il commente le Peri hermeneias, Albert afﬁrme bien que l’énoncé catégorique simple, sur lequel porte le Peri hermeneias, se différencie de plusieurs manières de la proposition, de sorte que le fait de traiter des constituants du syllogisme ne sufﬁt pas à couvrir l’objet du Peri hermeneias, mais la place du Peri hermeneias au sein de la bipartition incomplexe-complexe est clairement indiquée voir infra § 4.3.
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la rhétorique et la poétique aux côtés de la dialectique, dans l’inventio (mais sans mention du « syllogisme rhétorique » et du « syllogisme poétique » de la tradition arabe), ce qui n’est le cas dans aucune des divisions d’Albert, dans la paraphrase à l’Isagogè, ou ailleurs.
4. Les divisions de la logique dans les paraphrases logiques d’Albert autres que le De universalibus
L’étude des autres paraphrases logiques d’Albert montre comment les mêmes difﬁcultés et les mêmes tensions produisent des conﬁgurations théoriques différentes, selon les exigences du texte commenté et la nature des modèles de division suivis. Les prologues des paraphrases logiques d’Albert autres que le De universalibus ne contiennent pas toutes une division complète de la logique. Quand ces divisions sont présentes, elles ne sont pas toujours adossées à un classement exhaustif des traités de l’Organon, tel qu’on peut la rencontrer dans la paraphrase à l’Isagogè. Mais toutes contiennent des indications plus ou moins complètes, et souvent divergentes, bien qu’aucune, à l’exception de la paraphrase aux Seconds analytiques, ne fasse allusion à un Organon long. Nous évoquons brièvement ces différents textes pour nous concentrer sur quelques points particulièrement difﬁciles, notamment la place des Topiques et celle du syllogisme dialectique, réinstallé dans ses droits aux côtés du syllogisme démonstratif, conformément à l’enseignement Aristote, sans être toutefois systématiquement associé aux Topiques. Un accent particulier sera mis sur distinction entre la forme et la matière du syllogisme. Celle-ci joue une rôle crucial dans la classiﬁcation des syllogismes en fonction de leur matière, mais aussi dans la typologie des arguments déﬁcients, selon qu’ils pèchent par la forme, la matière, ou par les deux, classiﬁcation qui a des effets en retour important sur la déﬁnition du syllogisme et sur l’unité de la logique.
4.1. Chronologie des paraphrases logiques
La chronologie des paraphrases logiques d’Albert reste très confuse, et les tentatives des éditeurs et spécialistes pour démêler cet écheveau ont parfois pour effet d’embrouiller encore davantage le lecteur 73 . La chronologie absolue n’a pas été totalement établie, mais il semble y avoir un consensus sur l’ordre
73. Voir J. Weisheipl, « Appendix 1 : « Albert’s Work on Natural Science (libri naturales) in Probable Chronological Order » », (p. 565-577), p. 576 (preque toutes les paraphrases logiques auraient été rédigées en même temps que celle sur le De anima , i. e. ca 1254-57) et p. 577 ; « Life and Work of St Albert the Great », (p. 13-51) (p. 39 pour la paraphrase sur les Seconds analytiques, p. 40 pour celle sur les Topiques, p. 41 pour celle sur les Réfutations sophistiques)
de rédaction des paraphrases : le De praedicabilibus, puis les paraphrases sur les Catégories, le De sex principiis, le De divisione, le Peri hermeneias, les Premiers analytiques, les Seconds analytiques, les Topiques et, enﬁn sur les Réfutations sophistiques. On sait que toute la série doit se situer après 1251, date de la rédaction du quatrième livre de la paraphrase à la Physique, puisque le De praedicabilibus s’y réfère, et qu’il est lui-même censé ouvrir toute la série des paraphrases logiques, qui le citent comme achevé. Le commentaire au De divisione doit se situer après le commentaire au De anima, puisqu’il le cite, le commentaire aux Catégories doit précéder le commentaire au De anima puisqu’il est cité comme achevé, le commentaire aux Seconds analytiques doit se situer avant le commentaire à la Métaphysique, qui le cite. La paraphrase aux Topiques se situe après, ainsi que la paraphrase aux Réfutations sophistiques, qui serait proche de la date de rédaction du commentaire au Liber de causis. Un des points qui sème la confusion dans les discussions des éditeurs de l’Albertus Magnus Institute est que le commentaire au De anima ne fait aucune référence au De universalibus quand il aborde la question des universaux, alors que sa rédaction est censée être postérieure. Cela a conduit certains à considérer que les paraphrases logiques et naturelles avaient été rédigées simultanément. Sans entrer dans le détail des discussions, auxquelles il manque au moins une étude internaliste qui fasse le point sur l’évolution des positions d’Albert en domaine logique, on peut se contenter de la reconstitution suivante : entre
1251 et 1254-57 : rédaction des paraphrases à l’Isagogè, aux Catégories, au De
Sex principiis ; entre 1257 et 1263 : rédaction des paraphrases au De divisione, au Peri hermeneias, aux Premiers analytiques, aux Seconds analytiques ; après
1267 : rédaction des paraphrases aux Topiques et aux Réfutations sophistiques
(ca 1269). C’est l’ordre que nous avons suivi ici.
4.2 Les paraphrases aux Catégories, au De Sex principiis et au De divisione
Une division extrêmement sommaire de la logique est présentée dans le prologue de la paraphrase aux Catégories, à partir d’une déﬁnition de la logique omniprésente chez Albert : la logique est ce qui nous enseigne comment on parvient à la connaissance de ce qui est inconnu à partir de ce qui est connu. Cette déﬁnition commande une division biﬁde, selon que la connaissance du complexe (par l’argumentation) ou la connaissance de l’incomplexe (par la déﬁnition ou ses ersatz) sont en jeu. Elle commande
in J. Weisheipl éd., Albertus Magnus and the Sciences : Commemorative Essays, Toronto, 1980. Voir aussi les « Prolegomena » de Manuel Santos Noya, Ruth Meyer et Hannes Möhle à leurs éditions : H. Möhle, Liber de divisionum, Prolegomena, Opera Omnia, I/II, Münster, 2006, p. LVII-LVII ; R. Meyer, De Sex Principiis, Prolegomena, Opera Omnia I/II, Münster, 2006, p. XXIX-XXX ; M. Santos Noya, Super Porphyrium, Prolegomena, p. VI-VII.
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également une division tripartite de la logique selon les actes de la raison, qui est la puissance de mettre les choses en relation : ordonnancement d’une chose sous une autre, composition de ce qui a été ordonnancé (on reconnaît ici l’objet du Peri hermeneias, qui n’est pourtant pas mentionné), combinaison de ce qui a été composé — il s’agit évidemment des arts de l’argumentation, mais aucun traité n’est cité en particulier. Le premier acte de la raison s’effectue de deux façons : selon l’ordre des prédicables (ce qui correspond à l’Isagogè, bien que le livre ne soit pas mentionné) et selon l’ordre des prédicats relativement à un sujet donné, ce qui est l’objet des Catégories 74 . On observe un certain hiatus dans cette division puisque les Catégories semblent appartenir à cette partie de la logique qui enseigne l’art de connaître l’incomplexe, alors qu’elles n’enseignent pas l’art de la déﬁnition, qui est pourtant le moyen de connaître l’incomplexe, d’après les propos mêmes d’Albert. Dans la paraphrase à l’Isagogè, qui est censée précéder celle sur les Catégories, la même partition entre complexe et incomplexe donne lieu à un long exposé (qui recycle une partie du contenu des Catégories à propos de la division des synonymes, des homonymes et autres « -ymes »). Cet exposé est destiné à palier le fait que la partie de la logique délivrant l’art de la connaissance de l’incomplexe, la théorie de la déﬁnition, n’a pas été transmise par la tradition. Il n’est pas question pour Albert d’identiﬁer les Catégories à cette partie de la logique qui enseigne l’art (perdu) de connaître l’incomplexe. Plus loin dans le même livre de la paraphrase à l’Isagogè, à propos de la partie de la logique qui traite de la connaissance de ce qui est complexe, une allusion est faite à la même tripartition des actes de la raison, dans laquelle les Catégories reçoivent manifestement la même place que dans la paraphrase aux Catégories : elles correspondent à l’une des deux façons, avec la science des prédicables (i. e. l’Isagogè), dont la raison ordonne une chose par rapport à une autre. La science de la division (le De divisione) y est associée, et une mention à l’art de composer, donc au Peri hermenias, est également présente 75 . On pourrait donc penser que les Catégories n’appartiennent pas à cette partie de la logique qui enseigne l’art de la connaissance de l’incomplexe, mais qu’elles sont, à l’instar du Peri hermeneias, une sous-partie de la science du complexe en tant qu’elles étudient un produit dérivé de la décomposition syllogistique, le terme de la proposition. Ce n’est pourtant pas du tout ce que nous dit le prologue du commentaire au De divisione. Là où la paraphrase aux Catégories laissait ouverte la possibilité d’identiﬁer la science de l’incomplexe avec le premier acte de la raison, qui consiste à ordonner une chose sous une autre, objet des Catégories, et là ou
74. De praedicamentis, in Opera omnia, vol. I, éd. A. Borgnet, Paris, 1890, p. 149A-B.
75. Super Porphyrium de V universalibus p. 15, 15 (voir supra note 65).
le De universalibus rendait impossible cette identiﬁcation en considérant que la science de l’incomplexe, la connaissance de la déﬁnition, n’avait pas été transmise, le commentaire au De divisione dit explicitement que trois parties de la logique correspondent aux trois actes de la raison (ordonner, composer, combiner) et que la connaissance de l’incomplexe est précisément réalisée dans l’acte d’ordonnancement. À cette première partie de la logique correspond la science des prédicables (= Isagogè), celle des prédicaments (= Catégories et De sex pincipiis) et le De divisione, qui traite de la déﬁnition par le biais de la division 76 . La division de la science du complexe n’est pas mentionnée, pas davantage que la place du Peri hermeneias. Bien que ce texte d’Albert se réfère à maintes reprises à la paraphrase à l’Isagogè, on a du mal à y reconnaître la doctrine du premier livre du De universalibus sur ce sujet. On retrouve à peu près la même chose, en beaucoup moins développé, au début de la paraphrase au De sex principiis.
4.3. La paraphrase aux Peri hermeneias
Le prologue de la paraphrase au Peri hermeneias ne contient pas à proprement parler une division de la logique ; la distinction entre inventio et iudicium n’est notamment pas mentionnée, ce qui est de nature à simpliﬁer la tâche du commentateur. De même, ni la sophistique, ni la peïrastique, ni la rhétorique ni la poétique ne prennent place dans la division proposée au ﬁl de la paraphrase. Plus précisément, une division des premiers traités de la logique coexiste avec une classiﬁcation des syllogismes. La question de la division de la logique est abordée à plusieurs reprises et sous différents angles, en fonction des têtes de chapitres traditionnelles abordées par Albert. La situation est assez complexe car le Peri hermeneias se situe entre les traités qui appartiennent à la science de l’incomplexe et ceux qui s’occupent de l’argumentation. Il ne traite en outre pas directement de l’élément de base permettant la construction du syllogisme, puisqu’il a pour objet l’énoncé et non la proposition, et parce qu’il est ancré dans une approche « matérielle », orientée vers la question de la vérité, et n’utilise par conséquent pas des « termes transcendants » (A, B, C etc.), contrairement au traité qui le suit dans l’ordre de la construction des syllogismes, les Premiers analytiques. La question de la place et de l’ordre dans lequel se situe le traité est par conséquent l’objet d’un exposé à plusieurs niveaux. Comme la paraphrase au De divisione, le traité sur le Peri hermeneias soutient l’identiﬁcation de la science de l’incomplexe avec la connaissance de la déﬁnition à laquelle sont subordonnées, dans l’ordre, celle de la division,
76. Voir De divisione, éd. Möhle. p. 81, 102, 124 et 125.
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celle des catégories et celle des prédicables. Il n’est plus question des trois actes de la raison, mais de deux séries de « décomposition » selon l’ordre de la présupposition : une à partir de l’incomplexe (la déﬁnition présuppose la division, qui présuppose l’ordre des prédicats, lequel présuppose l’ordre des prédicables) ; une autre à partir du complexe : la science de l’argumentation et du syllogisme présuppose celle de l’interprétation et de l’énoncé. Ces deux ordres de divisions sont ensuite subordonnés l’un à l’autre 77 . La division bipartite entre complexe et incomplexe, qui est de nature à rendre problématique la place du Peri hermeneias, comme on l’a observé dans la paraphrase sur l’Isagogè, est ensuite combinée à une division tripartite : la science du complexe est subdivisée en science de l’interprétation, qui offre une connaissance du complexe (ce qui concerne le Peri hermeneias) et en science du syllogisme — les traité concernés ne sont pas mentionnés. Le Peri hermeneias occupe donc une place médiane dans la logique entre les parties de la logique consacrées à l’ordonnancement des choses dans la relation sujet/prédicat et celles consacrées au syllogisme (p. 375B). Albert nous dit ensuite (p. 376A) que le livre sur le syllogisme démonstratif s’occupe des propositions nécessaires, « matière » des syllogismes démonstratifs, tandis que le livre sur le syllogisme dialectique s’occupe des propositions « probables ». Notons qu’Albert ne dit pas qu’il s’agit là des Topiques, bien qu’il semble que ce soit le cas. Après avoir discuté de la raison pour laquelle le Peri hermeneias n’utilise pas des termes transcendants à l’instar des Premiers analytiques, qui ne sont concernés que par la forme, quelle que soit la matière qu’elle reçoit 78 , Albert offre une division plus détaillée de la partie de la logique consacrée à la connaissance de l’ « inconnu complexe ». Celle-ci exige trois étapes :
1) l’interprétation, 2) la composition de ce qui a été « interprété » dans des séquences inférentielles, 3) la preuve qu’il en est bien ainsi (p. 377B). La
Voir In Peri hermeneias

References: § 4
 § 2
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 § 64
 § 7
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