Source: http://messe.forumactif.org/t8017-un-homme-peut-il-en-enseigner-un-autre
Timestamp: 2019-06-20 10:56:41+00:00

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Un homme peut-il en enseigner un autre ?
Louis le Jeu 12 Oct 2017, 11:48 am
La question suivante, tirée de la Somme de saint Thomas d’Aquin :
Ia Q. 117. UN HOMME PEUT-IL EN ENSEIGNER UN AUTRE ?
Nous toucherons seulement le 1º de l’action même de l’homme, soit l'article 1.
Cette question vient de :
Nous avons maintenant à nous occuper de ce qui a rapport à l'action de l'homme qui est une créature composée d'un esprit et d'un corps. — Nous traiterons 1° de l'action même de l'homme; 2° de sa propagation. — Touchant l'action de l'homme quatre questions sont à faire : 1° Un homme peut-il en enseigner un autre en produisant en lui sa science? — 2° Un homme pourrait-il enseigner un ange ? — 3° L'homme par la puissance de son âme pourrait-il avoir action sur les corps? — 4° L'âme de l'homme séparée pourrait-elle mouvoir les corps localement?
ARTICLE I. — UN HOMME PEUT-IL EN ENSEIGNER UN AUTRE (1)?
DIFFICULTÉ: 1. Il semble qu'un homme ne puisse pas en enseigner un autre. Car Notre-Seigneur dit ( Matth. XXIII 8 ) : Ne vous appelez pas Maître; ce qui signifie, d'après saint Jérôme : N'accordez pas aux hommes les honneurs divins.C'est donc un honneur divin que de porter le titre de maître. Or, enseigner étant la fonction propre du maître, il s'ensuit que l'homme ne peut enseigner et qu'il n'y a que Dieu qui remplisse cette fonction.
SOLUTION : 1. Il faut répondre au premier argument, que l'homme qui enseigne remplit seulement un ministère extérieur comme le médecin qui guérit. Car comme la nature intérieure est la cause principale de la guérison, de même la lumière intérieure de l'intellect est la cause principale de la science, et ces deux choses viennent l'une et l'autre de Dieu. C'est pourquoi comme on dit de Dieu : que c'est lui qui guérit toutes les infirmités (Ps. CII, 3) ; on dit aussi au même titre que c'est lui qui enseigne à l'homme la science (Ps. XCIII, 10), dans le sens que nous avons en nous l'empreinte de la lumière de son visage qui nous éclaire sur toutes choses.
DIFFICULTÉ: 2. Si un homme en enseigne un autre, ce n'est qu'autant que par sa science il parvient à le rendre savant. Or, la qualité par laquelle on rend les autres semblables à soi-même est une qualité active. Il s'ensuit donc que la science est une qualité active comme la chaleur (1).
SOLUTION : 2. Il faut répondre au second, que le maître ne produit pas la science dans le disciple à la façon d'un agent naturel, comme le dit Averroès (De an. lib. III, comment. 5). Il n'est donc pas nécessaire que la science soit une qualité active. Mais elle est le principe qui sert de guide à l'homme dans ses actions.
DIFFICULTÉ: 3…
(1) Cet article a pour objet d'expliquer la question si difficile de la transmission et de la communication des idées par la parole. Ce problème a beaucoup exercé les philosophes modernes ; mais nous ne voyons pas qu'ils aient beaucoup ajouté à ce que dit ici saint Thomas d'après Aristote.
(1) Les qualités actives sont celles qui produisent l'altération des choses sensibles, et on appelle altération le mouvement qui se trouve dans le monde corporel, et qui dispose les substances matérielles à la génération ou à la corruption.
Re: Un homme peut-il en enseigner un autre ?
Louis le Ven 13 Oct 2017, 7:29 am
ARTICLE I. — UN HOMME PEUT-IL EN ENSEIGNER UN AUTRE?
DIFFICULTÉ: 3. Pour produire la science il faut la lumière intelligible et l'espèce de la chose comprise. Or, l'homme ne peut produire ni l'une ni l'autre de ces deux choses dans son semblable. Par conséquent un homme ne peut pas en instruire un autre en produisant en lui la science.
SOLUTION : 3. Il faut répondre au troisième, que le maître ne produit directement ni la lumière intelligible, ni les espèces intelligibles dans le disciple. Mais il l'excite en l'enseignant à former lui-même, par la vertu de son intellect, les conceptions intelligibles qu'il lui représente extérieurement sous des images sensibles.
DIFFICULTÉ: 4. Le maître n'agit sur l'élève qu'à l'aide de certains signes, soit qu'il exprime son idée par des mots, soit qu'il l'exprime par des gestes. Or, un homme ne peut en instruire un autre et produire en lui la science par le moyen des signes qu'il lui met devant les yeux. Car il lui propose des signes de choses qu'il connaît ou des signes de choses qu'il ne connaît pas. Si ce sont des signes de choses connues, celui qui voit ces signes a donc déjà la science, par conséquent ce n'est pas le maître qui la lui donne. Si ce sont au contraire des signes de choses inconnues, on ne peut rien apprendre par leur intermédiaire. Ainsi, par exemple, si quelqu'un disait à un Latin des mots grecs dont ce dernier ne connaîtrait pas la signification, il ne pourrait l'instruire de cette manière. Un homme ne peut donc d'aucune façon produire la science dans un autre en l'instruisant.
SOLUTION : 4. Il faut répondre au quatrième, que les signes dont le maître se sert pour instruire l'élève sont des signes de choses qu'on connaît d'une manière générale et confuse, mais non d'une manière particulière et distincte. C'est pourquoi quand quelqu'un acquiert la science par lui-même on ne peut pas dire qu'il s'enseigne ou qu'il est son maître, parce qu'il n'y a pas préalablement en lui une science complète comme celle qui doit nécessairement exister dans le maître.
Mais c'est le contraire. Car l'Apôtre dit (I. Tim, II, 7) : C'est pour enseigner ces choses que j'ai été établi prédicateur, apôtre et docteur des nations dans la foi et la vérité.
Louis le Sam 14 Oct 2017, 7:15 am
CONCLUSION . — Un homme peut en enseigner un autre, soit en lui offrant les secours nécessaires pour le faire arriver à la connaissance d'une vérité inconnue, soit en fortifiant son intellect pour qu'il puisse déduire des principes les conséquences qu'ils renferment.
Il faut répondre qu'à cet égard les opinions ont été divisées. Averroès (in Comment. de anim. lib. III, text. 5) a supposé qu'il n'y avait qu'un intellect possible pour tous les hommes, comme nous l'avons dit (quest. LXXVI, art. 1 et 2; et quest. LXXIX, art. 4 et 5). D'où il résultait que les mêmes espèces intelligibles existent aussi pour tous. Dans son système l'homme qui en enseigne un autre ne produit pas en lui une autre science que celle qu'il a; il lui communique la même que la sienne, et il ne fait que disposer les images sensibles qui sont dans son intelligence de la façon la plus convenable pour qu'il comprenne les choses qu'il veut lui faire connaître. Ce qu'il y a de vrai dans cette opinion, c'est que la même science existe en effet dans le disciple et le maître, si on considère l'identité par rapport à l'unité de la chose qui en fait l'objet. Car la vérité de la chose connue par le disciple et le maître est bien la même. Mais il est faux qu'il n'y ait qu'un seul intellect possible pour tous les hommes, que les espèces intelligibles soient pour tous les mêmes et qu'elles ne diffèrent qu'en raison de la diversité des images sensibles qui existent dans chaque individu. C'est ce que nous avons prouvé (quest. LXXVI art. 1 et 2; et quest. LXXIX, art. 4 et 5).
— La seconde opinion est celle des platoniciens, qui supposaient la science innée dès le principe dans nos âmes par la participation qu'elles ont de formes séparées, comme nous l'avons vu (quest. LXXXIV, art. 3 et 4). D'après ces philosophes l'âme, par suite de son union avec le corps, ne peut librement considérer les choses dont elle a la science. Ainsi le disciple ne reçoit pas du maître une science nouvelle, il est seulement excité par sa parole à observer ce qu'il sait déjà, de telle sorte que apprendre n'est pas pour lui autre chose que se ressouvenir. En conséquence les partisans de ce système prétendaient que les agents naturels disposent seulement la matière corporelle à recevoir les formes qu'elle acquiert en participant aux espèces séparées. Mais nous avons montré (quest. LXXIX , art. 2, et quest. LXXXIV, art. 3 et 4), contrairement à ce système, que l'intellect possible de l'âme humaine est purement en puissance relativement aux choses intelligibles, et c'est aussi l'opinion que soutient Aristote (De anima, lib.III text. 14).
C'est pourquoi il est nécessaire d'admettre que…
Dernière édition par Louis le Mer 31 Jan 2018, 8:52 am, édité 2 fois (Raison : Insertions de liens pour la question LXXIX et LXXXIV.)
Louis le Dim 15 Oct 2017, 6:59 am
CONCLUSION (SUITE) : C'est pourquoi il est nécessaire d'admettre que celui qui enseigne produit la science dans celui qui apprend, en le faisant passer de la puissance à l'acte, comme le dit ce philosophe (Phys. lib. VIII, text. 32). Pour s'en convaincre jusqu'à l'évidence il faut observer que parmi les effets produits par un principe extérieur, il y en a qui procèdent de ce principe exclusivement, comme la forme de la maison qui a uniquement pour cause l'art de l'ouvrier qui l'a construite. Il y en a d'autres qui proviennent tantôt d'un principe extérieur et tantôt d'un principe intérieur. Ainsi dans un malade la santé a pour cause quelquefois un principe extérieur, c'est-à-dire l'art de la médecine, et d'autres fois un principe intérieur, comme quand on est guéri par la vertu même de la nature.
Dans ces sortes d'effets il y a deux choses à observer : la première c'est que l'art imite la nature dans ses opérations. Car il guérit comme la nature guérit elle-même, en modifiant, en dirigeant et en expulsant la matière qui est cause de la maladie. La seconde remarque à faire c'est que le principe extérieur, ou l'art, n'opère pas comme agent principal, mais comme auxiliaire de l'agent principal qui est le principe intérieur, en le fortifiant et en lui fournissant les instruments et les secours que la nature met en œuvre pour produire l'effet.
Ainsi le médecin fortifie la nature et lui procure la nourriture et les médicaments dont elle a besoin pour arriver à ses fins.
Or, l'homme acquiert la science par un principe interne, comme on le voit dans celui qui acquiert la science par sa réflexion propre, et par un principe externe, comme on le voit dans celui qui apprend. Car il y a dans chaque homme un principe de science qui est la lumière de l'intellect agent par lequel nous connaissons immédiatement, dès le commencement, les principes généraux de toutes les sciences (1).
Quand un individu applique ces principes généraux…
(1) On voit que tout en professant avec Aristote que l'entendement est une table rase, saint Thomas ne donne pas à cette expression le sens que Locke lui a donné dans son Essai sur l'entendement humain.
Louis le Lun 16 Oct 2017, 7:20 am
CONCLUSION (SUITE) : Quand un individu applique ces principes généraux à des objets particuliers que les sens ont perçus et qu'ils rappellent à la mémoire, il acquiert par sa réflexion propre la science de ce qu'il ignorait, en allant du connu à l'inconnu. D'où il arrive que le maître mène toujours le disciple des choses qu'il connaît aux choses qu'il ignore, selon cette parole d'Aristote (Post. lib. I, in princ), que toute doctrine et toute science vient d'une connaissance préexistante.
D'ailleurs le maître conduit le disciple du connu à l'inconnu de deux manières :
1° En lui fournissant les secours et les instruments dont son intelligence doit se servir pour acquérir la science, par exemple, quand il forme des propositions moins universelles que l'élève peut comprendre et apprécier à l'aide des données qu’il a déjà dans l'esprit, ou quand il lui cite des exemples sensibles, des similitudes, des contraires, ou qu'il emploie d'autres moyens analogues pour initier son entendement à la connaissance de ce qu'il ignore.
2° En fortifiant l'entendement de celui qu'il instruit, non par une vertu active émanant d'une nature supérieure, comme nous l'avons dit en parlant des anges (quest. CVI, art. 1 et quest. CXI, art. 1), puisque tous les hommes ont une intelligence du même ordre et de la même nature, mais en lui faisant sentir le rapport des principes aux conséquences, car il peut se faire qu'il n'ait pas la raison assez puissante pour faire par lui-même ces déductions. C'est pourquoi Aristote dit (Post. lib.I, text. 5) que la démonstration est le syllogisme qui produit la science. Par là il arrive que celui qui fait une démonstration rend son auditeur savant.
Dernière édition par Louis le Sam 21 Oct 2017, 11:01 am, édité 2 fois (Raison : Liens sur la Q. CVI, art. 1. et la Q. CXI, art. 1.)
ROBERT. le Lun 16 Oct 2017, 10:52 am
Merci bien, Louis.

References: l'article 1
 art. 1
 art. 4
 art. 1
 art. 4
 art. 3
 art. 2
 art. 3
 art. 1
 art. 1
 art. 1
 art. 1