Source: http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/maurice.htm
Timestamp: 2020-02-17 22:22:40+00:00

Document:
(Republic of Mauritius)
Population: 1,2 million (est. 2018)
Langues officielles: anglais (de facto) et français (de facto)
Groupe majoritaire: créole mauricien ou «kreol morisien» (77,3 %)
Groupes minoritaires: bhodjpouri (5,2 %), français (4,0 %), hindi (2,8 %), panjabi (1,9 %), chinois mandarin (1,5 %), télougou (1,5 %), marathi (1,3 %), etc.
Articles constitutionnels (langue): art. 5, 33, 34, 46 et 49 de la Constitution de 1968
Lois linguistiques: Loi sur les tribunaux (1945); Loi sur l'éducation (1957); Loi sur la citoyenneté (1968); Loi sur l'état civil (1981); Loi sur la Société de radiodiffusion de Maurice (1982); Règlement et autres règles de procédure de l'Assemblée nationale (1995); Loi sur l'administration locale (2003); Loi sur l'union des locuteurs du marathi (2008); Loi sur l'union des locuteurs du tamoul (2008); Loi sur l'union des locuteurs du télougou (2008).
L’île Maurice (en angl.: Mauritius Island) est située dans le sud-ouest de l'océan Indien, à quelque 800 km à l'est de la grande île de Madagascar et à 220 km à l’est de l’île de La Réunion. Ainsi, d’ouest en est, l’île de La Réunion, l’île Maurice (et ses îlots de Agaléga, Saint-Brandon, Cargados Caraos et Chagos Archipelago) de même que l’île Rodrigues forment l'archipel des Mascareignes du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas qui les explora. Toutes les îles de l’archipel des Mascareignes (île d'Agaléga, île Saint-Brandon, île Plate, île Ronde, etc.) appartiennent à la république de Maurice (voir la carte des Mascareignes), sauf l’île de La Réunion qui constitue un département français d’outre-mer, ainsi que l'île Tromelin (1 km²) située à 450 kilomètres à l'est de Madagascar et à 535 kilomètres au nord de l'île de La Réunion. Toutefois, l’île Maurice (voir la carte de l'île et de ses agglomérations) est beaucoup moins éloignée de La Réunion (200 km) que de l’île Rodrigues (560 km). La superficie de la république de Maurice est de 1865 km², et elle atteint un total de 2040 km² en incluant ses dépendances.
L'île Rodrigues, la plus petite des trois îles de l’archipel des Mascareignes avec ses 109 km², bénéficie depuis 2002 d'une autonomie administrative, tout en faisant partie de l'île Maurice. L'île Rodrigues bénéficie, en tant qu'État non souverain, d'une page particulière dans ce site; cliquez ICI s.v.p. pour y accéder.
À 394 km au nord-est de l’île Maurice se trouvent les Cargados Carajos qui regroupent 22 îles. L'une d'elles, l'île Saint-Brandon, possède un hôpital et une station météorologique; seuls quelques pêcheurs engagés par une compagnie mauricienne y séjournent périodiquement. Plus au nord, on trouve les îles d'Agaléga dont la population est de 300 habitants et, au sud des Maldives, l'île Diego Garcia (voir la carte de l'océan Indien) abritant une base militaire américaine, mais dont la souveraineté est réclamée par le gouvernement mauricien. Tout au nord de l’archipel se trouve l’îlot Tromelin qui est demeuré sous contrôle français. La république de Maurice (en angl. Republic of Mauritius), autrefois colonie française (1715-1810), puis britannique (1810-1968), est un État indépendant depuis 1968.
La population de la république de Maurice s’élevait à 1,2 million d’habitants en 2018, mais la quasi-totalité des habitants de cet État réside dans l’île Maurice elle-même, puisqu’on ne dénombre que 40 000 habitants dans l’île Rodrigues et que les autres petites îles ne sont pas régulièrement habitées. L’agglomération de la capitale, Port-Louis, nommée ainsi en souvenir de Louis XV, compte près de 300 000 habitants, soit plus de 40 % de la population totale de l'île Maurice. Les principales villes demeurent, outre Port-Louis, Rose Hill, Beau-Bassin, Quatre-Bornes, Vacoas, Phoenix, Curepipe (ces villes se touchent et forment une seule agglomération) et Mahébourg où se situe l'aéroport (voir la carte détaillée de l'île).
Le pays est composé de différentes ethnies: 68 % de la population est d'origine indienne; ils sont suivis des Métis (27%), des Chinois (3 %) et des Européens (2 %). En somme, deux habitants sur trois sont d’origine indienne; ce sont les descendants de travailleurs venus dans les plantations, après l’abolition de l’esclavage (1835) par la Grande-Bretagne. Les autres Mauriciens sont des Métis ou Créoles, les descendants des premiers esclaves et des colons français, puis des Chinois (arrivés après les Indiens) fort actifs aujourd’hui dans les commerces d’alimentation.
Les Franco-Mauriciens sont sans nul doute les plus anciens ancêtres de l'île, car les premiers Français sont arrivés entre 1715 et 1735. Ils représentent environ 2,5% de la population et sont regroupés dans deux ou trois municipalités de l'île.
Les Métis sont aussi appelés «Créoles». Ce sont les descendants des premiers esclaves et des colons français, bien qu'il puisse exister des Métis indiens, des Métis chinois, etc. Tous ces gens parlent le créole mauricien et pratiquent surtout la religion catholique et, en minorités, le protestantisme, l'hindouisme ou le confucianisme. On peut dire que les Métis, comme les Franco-Mauriciens, font partie des plus anciens habitants l'île. À la différence des autres communautés ethniques, les «Créoles» ne s’identifient pas à leur pays d’origine: ce sont, en un sens, les plus Mauriciens de tous les Mauriciens. Lorsqu'ils se sentent obligés de s’identifier à un autre pays extérieur, c’est à la France qu’ils font référence. Les Créoles représentent seulement 27 % de la population, mais ils sont présents dans toute l'île, tout en étant minoritaires. De plus, leur langue, le créole mauricien, est parlée par quasiment toute la population de l'île, soit plus de 85 %.
Les Indiens parlent le créole mauricien, parfois le bhodjpouri ou d'autres langues «ancestrales» (comme l'hindi, la marathi, le tamoul, etc.) et ils pratiquent l'hindouisme, bien que certains soient musulmans. Leurs ancêtres tamouls sont arrivés avec les Français au tout début de la colonisation de l’île vers 1736. D'autres Indiens sont venus après 1835, soit un siècle après les Français, mais les Tamouls forment quand même aujourd'hui l'ethnie majoritaire (68 %) qui est répartie dans de nombreuses municipalités toutes situées au nord-est de l'île. La république de Maurice est le seul pays africain à majorité indienne et hindoue.
Les Chinois sont très actifs dans les petits commerces d’alimentation et les diverses boutiques. Au cours du XIXe siècle et jusqu'au début du XXe siècle, leurs ancêtres ont fui la guerre, la misère et la famine en Chine. Ces Chinois se sont alors installés à Port-Louis, la capitale, ainsi que dans les autres villes et villages proches des camps sucriers. Les Chinois forment aujourd'hui une diaspora dynamique relativement prospère, qui vit dans les plus grandes villes de l'île. Ils se sont mis au créole et beaucoup sont devenus chrétiens, mais une minorité de Chinois parle encore le min nan, le cantonais ou le hakka. La Chine multiplie ses investissements à Maurice, car l'implantation des Sino-Mauriciens constitue un modèle qu'elle souhaite reproduire dans d'autres pays.
L'Annexe I de la Constitution de 1968 reconnaît explicitement l’existence de trois groupes ethniques que l'on appelle des «communautés», mais celles-ci ne comprennent que des hindous, des musulmans et des Sino-Mauriciens:
(Alinéa 2 de l'article 31)
4) Aux fins de la présente annexe, la population de Maurice est considérée comme comprenant une communauté hindoue, une communauté musulmane et une communauté sino-mauricienne ; toute personne qui, par son mode de vie, ne peut être considérée comme appartenant à l'une de ces trois communautés, est réputée appartenir à la population générale, laquelle forme elle-même une quatrième communauté.
D'après la Constitution, les groupes ethniques désignés sont identifiés sur la base de deux confessions religieuses et d'un critère ethnique et géographique. La loi fondamentale ne reconnaît ni les Indiens, ni les Créoles, ni les Franco-Mauriciens. Il est surprenant de constater le caractère peu cohérent de la définition de cesdites communautés. En effet, la Constitution utilise un critère religieux pour les Indiens (les hindouistes et les musulmans) et un critère ethnique pour les Sino-Mauriciens, puis l'expression «population générale» pour un quatrième groupe qui devrait correspondre au fonds primitif du peuplement, à dominante européenne, africaine et malgache.
Cette distinction des groupes ethniques présente quelques faiblesses. Par exemple, les Bhodjpouris (avec le chinois hakka et le chinois mandarin) ne constituent pas réellement un «groupe ethnique», car il s'agit d'une langue qui n'est pas parlée que par les hindous. Il existe des hindous qui ne sont pas bhodjpouriphones et il existe des Créoles, notamment sino-mauriciens, qui le sont. Si des gens s’expriment en bhodjpouri dans les zones rurales, c'est aussi le cas dans les villes puisque les ruraux viennent souvent travailler en ville. Quant au terme Franco-Mauriciens (et Anglo-Mauricien), il peut prêter à confusion. Il fait référence en général aux Blancs que tout le monde désigne comme des «Franco-Mauriciens». Leurs origines sont ne sont pas uniquement françaises, mais aussi anglaises, voire allemandes. S'ils ont comme langue maternelle le français, ils s'expriment aussi en créole (avec un accent dans certains cas, mais c’est du créole mauricien!) et en anglais, comme tous les Mauriciens qui ont été scolarisés.
Les ancêtres de tous ces groupes ethniques — européens, africains, indiens et chinois — ont immigré à l'île Maurice et à l'île Rodrigues, volontairement ou non, en l’espace de deux cents ans. Ils ne se sont pas fondus pour former un seul peuple pour devenir des Mauriciens, mais ils n'ont pas davantage créé des ghettos raciaux pour se différencier en communautés séparées sans influence les unes sur les autres.
2.2 La diversité linguistique
Maurice présente une grande diversité linguistique pour un petit pays. Les langues les plus parlées dans la vie quotidienne sont le créole (77,3 %), le bhodjpouri (5,2 %), le français (4,0%) et l'hindi (2,8 %), ce qui représente 89,3 % des locuteurs, soit 1,129 million de personnes. Il resterait plus de 10 % pour toutes les autres langues réunies.
Ethnie Population Pourcentage Langue Filiation linguistique Religion
Mauricien 976 000 77,3% créole mauricien
christianisme/hindouisme
Asiatique du Sud 66 000 5,2% bhodjpouri langue indo-iranienne hindouisme
Français 51 000 4,0% français langue romane christianisme
Hindi 36 000 2,8% hindi langue indo-iranienne hindouisme
Panjabi 25 000 1,9% panjabi oriental langue indo-iranienne autre
Chinois 19 000 1,5% chinois mandarin famille sino-tibétaine aucune
Télougou 19 000 1,5% télougou famille dravidienne hindouisme
Marathe 17 000 1,3% marathi langue indo-iranienne hindouisme
Bengali 6 660 0,5 % bengali langue indo-iranienne islam
Chinois hakka 4 100 0,3% chinois hakka famille sino-tibétaine aucune
Européen 2 400 0,1% anglais langue germanique christianisme
Gujarati 2 000 0,1% gujarati langue indo-iranienne hindouisme
Malgache 1 300 0,1% malgache famille austronésienne christianisme
Chinois mandarin 1 200 0,0% chinois mandarin famille sino-tibétaine aucune
Tamoul 1 100 0,0% tamoul famille dravidienne hindouisme
Arabe 800 0,0% arabe leventin famille afro-asiatique islam
Ourdou 800 0,0% ourdou langue indo-iranienne islam
Britannique 700 0,0% anglais langue germanique christianisme
Autres 38 000 3,0%
TOTAL 2018 1 261 400 100% -
Cependant, il est difficile de déterminer avec précision le nombre des locuteurs d'une langue, car très peu de Mauriciens sont unilingues. Il n'est pas rare de trouver des Mauriciens parler cinq ou six langues. Les combinaisons entre le créole, le français, l'anglais et le bhodjpouri sont monnaie courante. Parmi les personnes bilingues ou trilingues, le créole est la pluipart du temps présent, ainsi que le français. Il reste ensuite des combinaisons possibles avec une langue indienne autre que le bhodjpouri et le chinois, ce qui comprend toujours le créole mauricien.
Le recensement de 2011 révélait les combinaisons suivantes de bilinguisme pour 381 620 individus, ce qui correspond à 30 % de la population:
Langue Nombre Pourcentage
Créole + chinois 5 661 0,45 %
Créole + anglais 798 0,06 %
Créole + français 29 361 2,3 %
Créole + hindi 11 001 0,88 %
Créole + marathi 7 903 0,63 %
Créole + tamoul 26 927 2,1 %
Créole + télougou 7 401 0,6 %
Créole + ourdou 13 198 1,06 %
Créole + autre langue 1 403 0,08%
Chinois + mandarin 112 0,0 %
Chinois + langue européenne 983 0,0 %
Bhodjpouri + créole 228 729 18,4 %
Bhodjpouri + hindi 36 505 2,9 %
Bhodjpouri + marathi 1 188 0,1 %
Bhodjpouri + tamoul 1 858 0,1 %
Bhodjpouri + télougou 1 871 0,1 %
Bhodjpouri + ourdou 5 844 0,4 %
Bhodjpouri + autre langue 201 0,0 %
Hindi + marathi 288 0,0 %
Hindi + tamoul 496 0,0 %
Hindi + télougou 275 0,02 %
Hindi + ourdou 395 0,03%
Marathi + tamoul 41 0,0 %
Marathi + télougou 15 0,0 %
Marathi + ourdou 3 0,0 %
Tamoul + télougou 146 0,0 %
Il existe encore plusieurs autres combinaisons possibles entre les langues.
2.3 Le créole mauricien (kreol morisien)
Le mot «créole» peut s'écrire plus phonétiquement et officiellement "kreol morisien", selon l'Akademi Kreol Morisien. Ce créole présente l'intérêt d'être la langue maternelle (L1) et la langue seconde (L2) de la grande majorité des communautés linguistiques, tant indiennes que chinoises. On emploie également le terme créole franco-mauricien parce qu'il est à base de français, une conséquence de la colonisation française qui a duré un siècle. La carte de gauche illustre la répartition géographique du créole sur l'île Maurice. Cette langue est parlée sur l'ensemble de l'île (voir la carte détaillée). Il existe une variante du créole mauricien à l'île Rodrigues avec le créole rodriguais.
Ainsi, on peut présumer qu'environ 85% de la population mauricienne peut s'exprimer en créole. En raison de ses similitudes linguistiques, le français demeure la langue européenne la mieux comprise par l’ensemble des Mauriciens, et ce, d’autant plus qu’il est parlé comme langue maternelle par 51 000 Franco-Mauriciens, contre environ 3000 pour l’anglais.
Rappelons que le kréole morisien provient du «créole bourbonnais» (La Réunion), le tronc commun des créoles français parlés dans l'océan Indien et comprenant non seulement les créoles mauricien et rodriguais, mais également les créoles réunionnais et seychellois, ce qui inclut le créole chagossien des îles Chagos. Le créole bourbonnais a d'abord été parlé à La Réunion (alors appelée «île Bourbon»), puis il s'est propagé sur l'île Maurice et, de là, sur l'île Rodrigues et l'archipel des Seychelles. En raison des distances et de l'insularité de ces créoles, ceux-ci se sont progressivement différenciés. Les différences se sont ensuite amplifiées avec la colonisation anglaise qui a touché Maurice, Rodrigues et les Seychelles. C'est pourquoi il n'est pas toujours aisé pour les créolophones de l'océan Indien de communiquer en créole entre eux et de se comprendre parfaitement. Environ 10 % des mots du créole mauricien seraient d'une origine autre que française, c'est-à-dire anglaise, indienne, malgache, bantoue, wolof ou mandingue.
Malgré d'évidentes similitudes, ces créoles ont tous des particularités lexicales importantes. Voici quelques exemples comparatifs du créole mauricien (île Maurice), du créole rodriguais (île Rodrigues), du créole réunionnais (île de La Réunion) et du créole seychellois :
Français Créole mauricien Créole rodriguais Créole réunionnais Créole seychellois
Peuples créoles du monde entier,
donnons-nous la main. Tou dimoune ki koz langaz kreol anou mars ansam. Tou kreol lor la ter, anou marye pyke. Anou pèp kréol dan lo Monn antyé anon mèt ansanm. Tou pep Kreol dan lemonn, annou atrap lanmen.
Nous sommes créoles, et donc nous parlons créole.
Nou finn ne kreol, alor nou noz kreol. Nou kreol, nou koz nou lang. Nou lé kréol, nou koz kréol. Nou Kreol, alor nou koz Kreol.
Le créole est la puissante langue de notre patrie, car il est parlé par tout le monde. Langaz kreol pli gran patrimwann nou pei parski tou dimounn koz li. Kreol li enn gran lang kot nou parski tou dimoune kose li. Lo kréol lé la lang lo pli gabyé nout nasyon parské tout domoun i koz ali. Kreol i lalang pli pwisan nou patri akoz tou dimoun i koz li.
Ces dernières années, les Mauriciens ont bénéficié de certaines mesures dont le but était de valoriser le créole mauricien. C'est ainsi qu'on a fondé l'Akademi Kreol Morisien en 2010 et instauré une standardisation de l’orthographe officielle du créole mauricien : Lortograf Kreol Morisien achevé en 2011. Le tout a été complété d'un dictionnaire unilingue du créole mauricien en 2009 (première édition) et 2012 (deuxième édition): le Diksioner Morisien. En 2011, on a vu apparaître la Gramer Kreol Morisien. En 2012, le créole mauricien a fait son entrée dans les écoles primaires comme matière optionnelle. Toutes les mesures ont été préparées avec le soutien du gouvernement mauricien.
Il faut aussi comprendre que presque tous les Mauriciens sont créolophones, c'est-à-dire qu'Ils parlent le créole. Cependant, les créolophones ne sont pas tous des Créoles, puisque la majorité des créolophones sont des Indiens et des Chinois, et non les Créoles qui ont élaboré cette langue au XVIIIe siècle.
2.4 Les langues indiennes
De nombreux locuteurs d’origine indienne ont conservé leur langue ancestrale: ils parlent le bhodjpouri (5,2 %), l'hindi (2,8 %), le panjabi (1,9%), le télougou (1,5 %), le marathi (1,3%), le bengali (0,5 %), le gujarati, le tamoul, l'ourdou, etc. Le mot bhojpuri, selon la graphie anglaise, peut s'écrire en français bhojpouri ou mieux bhodjpouri (prononcé [bòdʒ-pou-ri]), mais भोजपुर dans la langue d'origine, c'est-à-dire en alphabet devanagari. Pour des raisons pratiques, on s'en tiendra dans cet article à la graphie bhodjpouri (avec un [d]), plus proche de la prononciation réelle dans cette langue. Le bhodpouri est très populaire dans la communauté indienne de l'île Maurice, mais c'est aussi une langue nettement minoritaire employée par seulement 5,2 % de la population. Comme le créole, le bhodjpouri est une langue non standardisée, rarement écrite, et considérée comme une forme «dégénérée» de l'hindi, ce qu'il n'est évidemment pas : il s'agit d'une langue d'origine indo-iranienne (comme l'hindi, le bengali, le panjabi, le marathi, etc.) parlée dans le nord de l'Inde, dans les États de l'Uttar Pradesh et du Bihar, ainsi que dans le sud du Népal; ce sont là les régions où le bhodjpouri compte plus de 40 millions de locuteurs. Cette langue indo-iranienne est également employée par la diaspora indienne du Guyana, du Suriname, des Fidji et de Trinité-et-Tobago.
Le tamoul et le télougou sont des langues dravidiennes, alors que les autres langues indiennes font partie des langues indo-iraniennes. Si beaucoup ont conservé leur langue d'origine, nombreux sont ceux qui sont passés au créole mauricien. Le bhodjpouri est surtout parlé dans de nombreuses agglomérations situées au nord-est de l'île. Les Indo-Mauriciens peuvent généralement parler jusqu'à quatre langues, par exemple, le créole, le bhodjpouri, le français et l'anglais.
En 2008, le gouvernement mauricien a fait adopter des lois pour favoriser la vie culturelle des communautés de langue marathi (Loi sur l'union des locuteurs du marathi), de langue tamoule (Loi sur l'union des locuteurs du tamoul) et de langue télougou (Loi sur l'union des locuteurs du télougou). Les langues indiennes ancestrales jouent un rôle symbolique important à l’île Maurice. Ainsi, les textes figurant sur les billets de la roupie mauricienne sont rédigés en anglais, mais avec des inscriptions en hindi et en tamoul, bien que ce soient loin d’être les langues les plus parlées à l’île.
L'île Maurice compte une importante minorité de sinophones, que ce soit le chinois mandarin (1,5 %), le chinois cantonais (1,4 %) ou le chinois hakka (0,2 %). Ces langues font partie de la famille sino-tibétaine. Les communautés chinoises sont généralement quadrilingues, ce qui comprend presque toujours l'anglais, le français, le créole, en plus de leur langue. Les langues chinoises sont en régression dans l'île en raison notamment des mariages mixtes.
2.6 Le bilinguisme individuel
L’anglais et le français constituent pour tous les Mauriciens – à l’exception des Franco-Mauriciens et des Anglo-Mauriciens – des langues étrangères. Tout le monde parle le créole mauricien ou une langue indienne (ou chinoise). Soulignons que la connaissance du français et de l’anglais est variable dans la population, elle dépend grandement du degré d’instruction des individus. Il est plus facile pour la majorité des Mauriciens d’apprendre le français que l’anglais en raison des affinités linguistiques avec le créole et en raison également du prestige dont jouit le français au point de vue culturel.
La connaissance des langues officielles est très variable dans la population, car elle dépend grandement du degré d’instruction des individus. Il apparaît plus aisé pour la majorité des Mauriciens d’apprendre le français que l’anglais en raison des affinités linguistiques avec le créole (à base de français) et aussi en raison du prestige dont jouit le français au point de vue culturel à l'île Maurice. À l'opposé, la langue anglaise, une langue germanique (comme l'allemand, le néerlandais, le suédois, etc.), se révèle très différente par rapport au créole apparenté aux langues romanes (comme le français, l'espagnol, l'italien, le catalan, etc.). Seuls les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens semblent plus familiers avec l’anglais qu’avec le français, mais les Indiens comme les Chinois connaissent un peu de français, mais juste un peu moins que les autres ethnies.
Selon le recensement mauricien de 2011, le pourcentage des locuteurs qui affirment être unilingues (de langue maternelle) est de 84 % pour le créole mauricien, contre 5,3 % pour le bhodjpouri, 3,6 % pour le français et 7,1 % pour les autres langues, ce qui peut paraître surprenant puisque tous les Mauriciens reçoivent leur instruction en français et en anglais. Les données du recensement de 2011 nous apprennent ce qui suit à propos des individus bilingues:
République de Maurice = 1 236 817 Île Maurice = 1 196 383 Île Rodrigues = 40 431
Créole + français = 29 361 (2,37 %) Créole + français = 29 111 (2,4 %) Créole + chinois = 305 (0,75 %)
Créole + anglais = 798 (0,06 %) Créole + anglais = 770 (0,06 %) Créole + anglais = 28 (0,06 %)
Créole + hindi = 11 001 (0,88 %) Créole + tamoul = 26 880 (2,2 %) Créole + français = 250 (0,61)
Créole + tamoul = 26 927 (2,17 %) Créole + hindi = 10 884 (0,9 %) Créole + hindi = 117 (0,28 %)
Anglais + français = 2 028 (0,16 %) Anglais + français = 2 013 (0,16 %) Anglais + français = 15 (0,03 %)
Si le créole est parlé par 85 % de tous les Mauriciens, beaucoup de créolophones peuvent aussi s'exprimer en deux langues : le bhodjpouri, l'hindi, le tamoul, la marathi, etc. Seuls 2018 personnes (0,16%) ont signifié au recensement parler «le français et l'anglais» comme leurs langues maternelles; la proportion des bilingues anglais-français est à peine plus basse à l'île Rodrigues (0,03%). Ces statistiques n'indiquent que la langue ou les langues maternelles des locuteurs, non pas les langues secondes.
Si relativement peu de locuteurs ont deux langues maternelles, le nombre des bilingues avec une langue seconde semble beaucoup plus élevé. Les combinaisons de langues les plus fréquentes sont le créole + une autre langue (français, hindi, tamoul, télougou, ourdou), le chinois + français, le bhodjpouri + une autre langue (créole, hindi, ourdou, télougou, tamoul, marathi). Les communautés chinoises sont généralement quadrilingues, ils peuvent parler à des degrés divers l'anglais, le français et le créole, en plus de leur langue maternelle. En somme, la plupart des Mauriciens sont non seulement bilingues, mais trilingues, quadrilingues ou fréquemment polyglottes (cinq ou six langues).
L’anglais, pour sa part, souffre de son isolement linguistique par rapport au créole. Rares sont les Mauriciens qui affirment savoir plus l’anglais que le français, à l’exception des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens toujours plus familiers avec l’anglais qu’avec le français. Mais on aurait tort de croire que ces groupes ethniques ignorent le français: ils le connaissent moins, c’est tout. L’anglais est la langue de l’État, mais les fonctionnaires connaissent plus le français que l’anglais...
Dans les faits, le français est nettement la deuxième langue (après le créole) des habitants de l’île Maurice et l’anglais, la troisième, et ce, même pour les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens. C’est probablement cette situation qui porte certains à dire que «tout le monde parle en français, mais tous écrivent en anglais».
2.7 Les religions
En ce qui a trait à la religion, les Mauriciens pratiquent la religion hindouiste dans une proportion de 52 %; les catholiques comptent pour 26 %, les musulmans pour 16,6 %, les protestants pour 2 %. Les diverses autres religions forment 3 % de la population. La communauté hindoue est répartie en deux groupes distincts, l'un est indo-aryen, l'autre dravidien. Dans le groupe indo-aryen, on remarque les Biharis (ou les Bhodjpourisants) et les Marathis. Dans le groupe dravidien, nous trouvons les Télougous et les Tamouls. La plupart des musulmans appartiennent au groupe indo-mauricien. La vaste majorité des musulmans, soit 90 %, est de rite sunnite.
Une carte de 1153, dressée par le célèbre géographe arabe Al Sharif el-Edrissi montre que les trois îles des Mascareignes portaient les noms de Dina Arobi (île Maurice), Dina Margabin (île de La Réunion) et Dina Moraze (île Rodrigues). Mais les Arabes ne restèrent pas longtemps aux Mascareignes dont le nom vient d'un navigateur portugais: Pedro de Mascarenhas. Ce dernier découvrit l'île Bourbon (aujourd'hui l’île de La Réunion) en 1505; Diégo Fernandez Pereira découvrit en 1507 l’île Maurice et l’île Rodrigues, mais c’est Don Diégo Rodriguez qui donna son nom à cette dernière en 1528. Pour les Portugais, les îles de l’archipel des Mascareignes servaient simplement de relais et de centre de ravitaillement sur la route des Indes. Ils n’occupèrent jamais les Mascareignes.
3.1 La période hollandaise (1598-1710)
C’est en 1516 que les premiers Hollandais débarquèrent à l’île Maurice. Ils ne purent vraiment coloniser l’île à ce moment-là, car les esclaves amenés d’Afrique s’étaient enfuis dans les montagnes dès leur arrivée: ce furent les premiers esclaves marrons de Maurice. Afin de rentabiliser leur nouvel établissement de l'île Maurice, les Hollandais développèrent vers 1641 le commerce des esclaves en provenance de Madagascar. Cependant, peu d'esclaves malgaches furent acheminés vers Maurice durant l’occupation hollandaise.
En 1598, une escadrille hollandaise, sous les ordres de l’amiral Wybrand Van Warwyck, aborda l’île Maurice qui fut nommée Mauritius en l'honneur du prince Mauritius Van Nassau (1567-1625) de Hollande. Une petite colonie de colons venus des établissements hollandais du cap de Bonne-Espérance s’installèrent avec des esclaves d’origine africaine. Au lieu de faire fructifier leur nouvelle colonie, les Hollandais se contentèrent de piller la faune (d’où l’extinction, entre autres, du célèbre dodo, une sorte de gros pigeon qui aurait abandonné ses ailes et aurait pris du poids en l'absence de prédateurs) et la flore (causant en particulier l’épuisement du bois d’ébène). En revanche, les Hollandais introduisirent la canne à sucre et importèrent des cerfs de Java, mais ils quittèrent l’île avec leurs esclaves en 1710 à la suite de graves sécheresses et de terribles ravages des cyclones.
3.2 La colonisation française (1715-1810)
Abandonnée par les Hollandais, l'île Maurice devint une possession française en septembre 1715 lorsque Guillaume Dufresne d'Arsel (1668-1738) l’aborda, en prit possession et la nomma «isle de France», qu'il trouva inhabitée. Les premiers colons français, sous le commandement du capitaine Jean-Baptiste Garnier du Fougeray, n'arrivèrent qu'en 1721, au moment où l’île était administrée par la Compagnie des Indes orientales. On sait que, pour concurrencer les autres pays européens, Louis XIV et Colbert avaient créé la Compagnie des Indes orientales en 1664. Afin d’attirer des capitaux, ils lui avaient accordé un monopole commercial dans l'océan Indien pendant cinquante ans et lui avaient cédé la souveraineté sur Madagascar ainsi que sur les îles voisines et les futurs territoires à conquérir.
En 1725, les Français annexèrent l’île Rodrigues qui fut occupée en permanence à partir de 1735. Rappelons, par ailleurs, que l’île Bourbon (appelée aujourd’hui La Réunion) avait reçu ses premiers colons en 1665 (rappel de la carte des Mascareignes).
Dès le début de la colonisation française à l’île de France (Maurice), surtout entre 1721 et 1735, quelques centaines (entre 400 et 600) d’esclaves en provenance du Sénégal et de la Guinée arrivèrent à l’île. Depuis le 28 août 1670, à la demande du ministre Colbert, le Conseil d'État du royaume avait officialisé la pratique de l'esclavage en France. Aux Antilles, l’esclavage avait vite assuré la prospérité économique de ces régions. En mars 1685, était proclamé le fameux Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à réglementer et à tempérer le régime de l’esclavage, et précisant les devoirs des maîtres et des esclaves. On le sait, ce Code noir, qui resta en vigueur dans toutes les Antilles et en Guyane française jusqu'en 1848 (date de l'abolition définitive de l'esclavage par la France), fut rarement respecté, les exploitants n’en ayant fait bien souvent qu’à leur tête.
En 1723, le célèbre Code noir de 1685 fut adapté à l'usage des Mascareignes et les lettres patentes de Louis XV, en forme d'édit, furent enregistrées à l’île Bourbon (La Réunion) dans la ville de Saint-Paul, le 18 septembre 1724, par le Conseil supérieur de Bourbon. Ce nouveau Code noir adapté à la situation de l’île Bourbon (La Réunion) et de l’île de France (Maurice) favorisa, dès 1725, l’arrivée de milliers d’esclaves qui venaient en majorité de l’île de Madagascar et de l'Afrique orientale pour y cultiver le café et les plantes à épices. Cette main-d'œuvre abondante paraissait nécessaire pour permettre à la Compagnie des Indes orientales de poursuivre l’expansion économique de l’océan Indien.
C’est en 1735 que l’île de France (Maurice) commença son véritable développement avec l’arrivée de son plus célèbre gouverneur: Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, nommé par la Compagnie des Indes orientales; il dirigea la colonie de 1735 à 1746 et fonda la ville de Port-Louis. Mahé de Labourdonnais fit prospérer l'île de France (Maurice) avec la fondation de plusieurs villes dont Port-Louis, la construction d’édifices administratifs, de magasins, d’entrepôts et de casernes militaires. Il favorisa l'exploitation des forêts pour le bois d'œuvre (et des chantiers navals), la production de la canne de sucre ainsi que la culture du café, de l’indigo et du poivre. Port-Louis devint le chef-lieu des établissements français de toute la région. Pendant que l’île de France (Maurice) ne comptait que 1000 habitants, l’île Bourbon (La Réunion) en comptait 8000 (dont 6000 esclaves).
À partir de 1735, le gouverneur Mahé de Labourdonnais fit peupler l’île Rodrigues, avec comme mission le ramassage de tortues et leur chargement sur les bateaux de la Compagnie des Indes orientales. Rodrigues connut son véritable peuplement à partir de 1760. Une garnison française y résida même en permanence; l’île comprenait alors des colons blancs et des esclaves. En 1767, sous l’administration de l'intendant Pierre Poivre (1767-1772), on recensait à Rodrigues encore seulement 32 habitants: 4 Français, 2 Blancs créoles de l’île Bourbon (La Réunion), 16 Malabars libres et 10 esclaves.
Grâce à Pierre Poivre, le «commissaire ordonnateur» et l’intendant général de l'île de France (Maurice) et de l'île Bourbon (La Réunion), l’archipel des Mascareignes devint une colonie prospère, organisée et enviée par les Britanniques. Poivre avait introduit l'imprimerie à l’île de France en 1768 (l'Imprimerie royale de Port-Louis) et, comme il était botaniste et membre de plusieurs académies de sciences, il avait acclimaté sur les îles de l’archipel quantité d’épices (dont, bien sûr, le poivre, mais aussi la girofle, la muscade, la cannelle, etc.) et des dizaines d'espèces végétales; il avait également favorisé la culture des arbres fruitiers et fut même l'auteur des premières lois sur la protection de la nature; c’est à lui que les Mauriciens doivent le célèbre jardin de Pamplemousses, qui abrite des nénuphars géants et plus de 60 variétés de palmiers. De plus, Poivre assainit le climat moral et social des Mascareignes en améliorant le sort des esclaves dans tout l’archipel. La population augmenta à l’île de France (Maurice): de près d’un millier d’habitants en 1735, elle atteignait en 1767 les 20 000 habitants, dont 15 000 esclaves.
Les historiens ont d’ailleurs établi que la période d’émergence du créole mauricien se situait entre 1721 et 1769. C’est ce qui expliquerait que le créole mauricien d’aujourd’hui contient encore des mots d’origine sénégalaise provenant en réalité de la langue wolof. Ce créole contient en outre de grandes quantités de mots malgaches et comoriens, car un grand nombre d’esclaves furent importés aussi de l’île de Madagascar et des Comores.
Le 27 juillet 1793, la Convention de Paris proclama l'interdiction de la traite et, quelques mois plus tard, le 4 février 1794, celle de l'esclavage. Le décret prescrivait «l’abolition immédiate», mais ne prévoyait aucune disposition sur le dédommagement des propriétaires ou sur l'avenir des «populations libérées». L’Assemblée coloniale de l’île de France (Maurice) se prononça contre ce décret et réclama avec insistance à la Convention sa suppression pure et simple. Les colons de l’île de France (Maurice) et ceux de Bourbon (La Réunion) n'obtinrent qu'un sursis et décidèrent alors de ne pas appliquer le décret d’abolition.
Le 20 mai 1802, le premier consul de la République, Napoléon Bonaparte, rétablit partiellement l'esclavage. Les intérêts économiques avaient eu raison des idéaux révolutionnaires de liberté et d’égalité. Les colons de l’archipel des Mascareignes, qui n'avaient pas appliqué le décret de la Convention nationale, furent évidemment rassurés. Toutes les réformes de la Révolution furent également supprimées, au grand soulagement de tous (sauf pour les esclaves!), y compris la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen adoptée en 1789 par l'Assemblée nationale:
En 1803, le général Charles Mathieu Isidore Decaen (ou de Caen) envoyé par Bonaparte débarqua aux Mascareignes pour imposer le nouveau régime politique. La colonie fut aussitôt prise en mains par les administrateurs nommés par Bonaparte, qui dirigèrent les affaires de l’île Bourbon (devenue entre-temps l’île Bonaparte) à partir de l’île de France.
Mais les rivalités franco-britanniques, déjà virulentes aux Antilles, se propagèrent dans l’océan Indien, et ce, d’autant plus que la colonie française de l’océan Indien ne pouvait que susciter la convoitise des Britanniques. Comme cette colonie s’étendait sur une grande surface dans l’océan Indien, c’est-à-dire tout l’archipel des Mascareignes (île de France, île Bonaparte et île Rodrigues) et tout l’archipel des Seychelles situé plus au nord), elle risquait de nuire considérablement au commerce anglais. De plus, pendant les guerres napoléoniennes, l’île de France (Maurice) et l’île Bonaparte (La Réunion) étaient devenues le rendez-vous des corsaires français qui organisaient des raids fructueux contre les navires commerciaux britanniques. Il était temps pour les Britanniques de mettre fin à l’hégémonie française dans cette partie de l’océan Indien.
En 1809, les troupes britanniques commencèrent par occuper l'île Rodrigues, ce qui devait constituer la première étape dans la conquête de l’archipel des Mascareignes et de l’archipel des Seychelles. En effet, les Britanniques avaient rassemblé leurs 10 000 soldats à Rodrigues avant de prendre d'assaut l'île de France (Maurice) et l'île Bonaparte (La Réunion) en décembre 1810; ils occuperont l’archipel des Seychelles en 1812 (voir les cartes de l'archipel). Le dernier gouverneur français de l’île de France, le général Charles-Mathieu-Isidore Decaen, dut capituler au nom de la France, ses forces étant jugées trop inférieures en nombre. À la fin de l'occupation française, en 1810, la population s'élevait à 73 000 habitants et était constituée à 80 % d'esclaves originaires de l'Afrique orientale pour la plupart, notamment du Mozambique et de Madagascar.
3.3 La colonisation britannique (1810-1968)
L’article 8 du traité de Capitulation du 3 décembre 1810, rédigé en français, spécifiait que «les habitants conserveront leur religion, leurs lois et leurs coutumes». Le nouveau gouverneur anglais, sir Robert Townsend Farquhar (francophile ayant épousé une femme d'origine française), reconnut que l’usage de la langue française, y compris le créole, constituait l’une de ces «coutumes» et que les habitants pouvaient continuer à utiliser leurs langues, leur religion, leurs lois et leurs traditions. Peu nombreux et n’ayant nullement l’intention d’habiter l’archipel des Mascareignes, les Britanniques se montrèrent disposés à faire des concessions, et ce, d'autant plus qu'il n'était pas question de modifier le système colonial esclavagiste établi par les Français; ils consentirent donc à ce que les habitants de leur nouvelle colonie puissent continuer à utiliser leur langue (le créole et le français), leur religion (catholique), leur code civil (Code Napoléon), leurs traditions et même leurs douanes. Régis par les mêmes lois que précédemment, les anciens colons français et leurs descendants purent donc continuer à vivre selon leurs habitudes. Dans cette nouvelle colonie britannique, il devait ainsi subsister une grande présence «française».
À cette époque, la question linguistique préoccupait moins les empires que la religion. Néanmoins, les Britanniques n’exigeaient pas encore l'unilinguisme anglais pour leurs colonies; le centralisme linguistique à la française n'était pas un problème existentiel pour la Grande-Bretagne. Toutefois, le 28 décembre 1810, le gouverneur Farquhar décréta que tous habitants français de l’île devaient prêter serment d’allégeance, d'obéissance et de fidélité au roi d'Angleterre, sous peine d’expulsion de l’île. Ce faisant, les prestataires du serment devenaient des «sujets britanniques». Cette mesure donna lieu à de violentes protestations de la part des colons français, mais le gouverneur resta inébranlable.
Selon les clauses du traité de Paris (1814), rédigé en français, les Français perdaient définitivement à la fois l’archipel des Seychelles et l’archipel des Mascareignes à l’exception de la seule île Bonaparte (La Réunion), l'archipel des Comores demeurant possession française. Le commandant de l'île Bonaparte, sir Robert Townsend Farquhar qui, comme tous les Anglais de l'époque, détestait Napoléon, s'empressa de débaptiser l'île qui reprit son nom de Isle of Bourbon, avant d'être rétrocédée à la France en 1815 (art. 8):
Art. VIII :
S. M. Britannique stipulant pour elle et ses alliés, s’engage à restituer, à S. M. très-chrétienne, dans les délais qui seront ci-après fixés, les colonies, pêcheries, comptoirs et établissements de tout genre que la France possédait au 1er janvier 1792 […] à l’exception toutefois […] de l’Isle de France et de ses dépendances, nommément Rodrigue et les Séchelles, lesquelles S. M. Très-Chrétienne cède en toute propriété et souveraineté à S. M. Britannique.
Devenue officiellement une colonie britannique, l'Isle de France reprit son nom d'origine : Mauritius Island («île Maurice»). La colonie de Maurice comptait alors une population d’environ 5600 Blancs, 5000 «travailleurs libres de couleur» et 65 000 esclaves. À la suite du traité de Paris, l'archipel des Comores et l'île de Madagascar restaient des possessions françaises. Dans l’ancienne colonie française de l'île de France (Maurice), il ne subsistait de la présence française que la langue française et le créole (à base lexicale française). Après seulement deux générations, la langue véhiculaire issue des esclaves africains ou malgaches et des Français était devenue la langue maternelle des descendants d'esclaves: le créole mauricien.
Des changements sociaux et économiques se firent sentir aussitôt. Les fonctionnaires français furent remplacés par des fonctionnaires anglais au sein de l’administration et toute l’économie se développa dorénavant dans le cadre de l’Empire britannique. Néanmoins, la plupart des services de l'ancienne administration française continuèrent de fonctionner comme auparavant. Le Code civil napoléonien demeura inchangé et les tribunaux utilisèrent le français. Les actes civils continuèrent aussi à être rédigés en français. De plus, la langue française fut employée conjointement avec la langue anglaise dans tous les actes officiels, les deux versions faisant également au point de vue juridique.
Beaucoup de Franco-Mauriciens blancs, notamment des grands propriétaires fonciers et des hommes d'affaires, décidèrent de rester à l’île et poursuivirent l’exploitation de la canne à sucre avec leur main-d'œuvre d'esclaves africains et malgaches. Ces Blancs constituèrent le groupe des Franco-Mauriciens qui continuaient de parler la langue française. Appuyés par le clergé catholique, ils opposèrent une résistance opiniâtre aux velléités gouvernementales de mainmise linguistique. Quant à leurs esclaves, ils furent maintenus dans leur infériorité sociale et purent continuer à utiliser le créole mauricien. Même le fameux Code noir de Colbert dans sa version napoléonienne demeura en vigueur. De toute façon, comme les Anglais ne cherchaient pas à s'installer en grand nombre à l'île Maurice, les autochtones continuèrent de parler essentiellement français et créole.
Ce n'est qu'en 1831 que le Colonial Office, dans une dépêche de Frederick John Robinson, lord Goderich, au gouverneur de Maurice, de rendre l'anglais obligatoire dans la colonie. En 1832, le gouvernement colonial anglais imposa une première politique linguistique: la langue anglaise devint obligatoire pour les Mauriciens lors de toute communication écrite avec les autorités britanniques. Il ne s'agissait pas alors d'obliger les colons de l'île Maurice qui s'adressaient au ministre à s'exprimer en anglais. Le ministre des Colonies, lord Goderich, demandait seulement que toutes les pièces rédigées en français qui lui étaient adressées fussent à l'avenir accompagnées de traductions en anglais faites par un traducteur compétent:
Des documents ont été reçus dans diverses circonstances, soit de vous-même, soit du gouverneur qui vous a précédé, ayant rapport à des poursuites judiciaires ou à d'autres sujets d'un genre spécial, transcrits dans la langue française : il est nécessaire qu'à l'avenir toute pièce de cette nature soit accompagnée de sa traduction ; car, quelque versée que soit une personne dans la connaissance d'une langue étrangère, elle ne peut pas saisir avec précision la force des termes que les hommes de loi appliquent à chaque cas particulier. La difficulté n'est pas purement relative aux phrases détachées ; le style entier des actes judiciaires est tout à fait différent de celui de la composition littéraire, ou de celui dont on fait usage dans la conversation ordinaire, et l'embarras d'en comprendre le sens correctement est presque insurmontable. [...] Il est plus que temps que toute la correspondance officielle avec Maurice soit entretenue dans la langue de la Grande-Bretagne.
En effet, le 28 novembre 1832, le ministre des Colonies, lord Goderich, soulignait dans une nouvelle dépêche qu'il n'était pas convenable ("not convenient") que la correspondance reçue d'une colonie britannique se fasse de façon habituelle dans une autre langue que l'anglais. En outre, il ordonnait au gouverneur de publier un avis invitant la population en général et les fonctionnaires en particulier à apprendre l'anglais. L’année suivante, l’anglais devint l’unique langue de l’administration en servant de critère d’embauche dans les services gouvernementaux. À l'avenir, les emplois administratifs seraient réservés aux personnes capables de parler et d'écrire l'anglais. Toutefois, aucune date limite ne fut fixée pour donner effet à cette mesure, de telle sorte que cet avis fut même reporté régulièrement d'année en année jusqu'en 1846. Quoi qu'il en soit, il aurait été difficile de procéder autrement, les autorités ne faisaient rien pour enseigner l'anglais aux habitants tout en leur demandant de l'apprendre.
Le changement le plus important survint en 1835 lors de l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies britanniques. L’importation d’esclaves avait cessé depuis 1833 à Maurice alors que la population s’élevait à quelque 100 000 habitants, dont plus de 80 000 esclaves. Devant les besoins de main-d’œuvre pour faire fonctionner les plantations sucrières, l’Administration anglaise décida de recourir à des travailleurs indiens rétribués à forfait; c’est en 1829 qu’eurent lieu les premières tentatives pour importer des travailleurs agricoles de l'Inde. Entre 1835 et 1865, plus de 200 000 immigrants indiens et chinois affluèrent à l’île Maurice et changèrent radicalement la composition ethnique des habitants. Les immigrants indiens, qui étaient de religion hindouiste ou musulmane, formèrent rapidement la majorité des travailleurs agricoles. Quant aux Chinois, ils s’ajoutèrent ultérieurement et devinrent de petits commerçants.
Les nouveaux immigrants asiatiques ne changèrent à peu près rien au rôle social des langues à l’île Maurice. Les Franco-Mauriciens réussirent à confiner les nouveaux arrivants dans une infériorité sociale; les Indo-Mauriciens adoptèrent alors le créole comme langue véhiculaire, qui s’enrichit de mots anglais ou indiens, eux-mêmes créolisés.
Par ailleurs, en 1841, l’enseignement de l’anglais devint obligatoire au primaire dans toutes les écoles en plus du français. Les Franco-Mauriciens protestèrent du fait que les «pauvres négrillons» furent «forcés de crier toute la journée comme des perroquets des mots barbares», mais rien n’y fit. Le 25 février 1841, un décret en conseil fit savoir que tous les actes et avis publics du gouvernement colonial de l'île devaient dorénavant être faits et promulgués en anglais seulement; et que toutes versions en langue française des ordonnances, proclamations, actes et avis, qui seraient publiés par le gouvernement colonial à des fins d'information pour les habitants, devront être considérés comme des traductions, non comme des documents originaux. Par conséquent, les juges et les avocats ne devront tenir compte que des seules versions anglaises des ordonnances, actes et avis.
Enfin, en 1845, l'anglais devint la langue de la Cour suprême; toutefois, les tribunaux inférieurs, qui statuaient encore à partir du code de Napoléon, continuèrent à utiliser le français. Dans un récit de voyage (Creoles and coolies; or, Five years in Mauritius) publié en 1859, le pasteur Patrick Beaton écrit ce commentaire étonnant:
Is it possible that the English language is unknown to all save Englishmen, in a colony which has been in the possession of England since 1810? Is it credible that the Coolies even are taught in the barbarous jargon known as Creole, and that an Englishman, standing in an English colony, should discern no traces of the English language, of English manners, and of English civilisation? [...] Mauritius is in feeling, manners, and almost in language, as much a French colony as it was fifty years ago, and every Englishman resident in it feels himself a foreigner in a British colony. [Est-il possible que la langue anglaise soit inconnue de tous, sauf des Anglais dans une colonie qui est en possession de l'Angleterre depuis 1810? Est-il crédible que, même les Coolies soient enseignés dans le jargon barbare connu sous le nom de créole, et qu'un Anglais, debout dans une colonie anglaise, ne voie aucune trace de la langue anglaise, des mœurs anglaises et de la civilisation anglaise? (...) Maurice a des sentiments, des manières et presque une langue, une colonie française comme il y a cinquante ans, et chaque Anglais qui y réside se sent étranger dans une colonie britannique. ]
En 1870, l'île perdit sa position stratégique à l'occasion de l'ouverture du canal de Suez, et cet événement eut pour effet d’écarter l’île de Maurice de la route des Indes et d’aggraver la situation socio-économique. Au début du XXe siècle, la population mauricienne atteignait les 371 000 habitants et la majorité de la population était déjà constituée d’Indiens. Jusqu’en 1903, l’île Maurice et les Seychelles (voir la carte 5) furent administrées comme une seule colonie par la Grande-Bretagne. À partir cette année-là, l'archipel des Chagos fut administrativement séparé des Seychelles et rattaché à Maurice. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Royal Air Force britannique s'en servit comme base contre les sous-marins japonais dans l'océan Indien.
En 1965, Maurice avait perdu l'archipel de Chagos, devenu par décision de Londres le Territoire britannique de l'océan Indien (British Indian Ocean Territory). Entre 1967 et 1973, les quelque 2000 insulaires — des Métis d'Africains, d'Asiatiques et de colons français arrivés essentiellement au XVIIIe siècle —, appelés Chagossiens, furent tous déportés à l'île Maurice et aux Seychelles.
L’île Maurice affirma de plus en plus son autonomie face à la couronne britannique. À partir des années 1930, des mouvements populaires en faveur de la démocratisation commencèrent à se manifester et aboutirent graduellement au droit de suffrage universel et aux élections législatives de 1948. Des mouvements nationalistes se formèrent et, suite à un référendum, l’île Maurice devint un État indépendant le 12 mars 1968; il fut doté d’un système parlementaire de type britannique.
3.4 L'indépendance
Depuis son indépendance, Maurice est un pays souverain qui fait partie du Commonwealth britannique et, depuis le Ve Sommet d’octobre 1993, la république de Maurice fait également partie de la Francophonie. Par ailleurs, la république de Maurice continue de revendiquer les 65 îles de l’archipel des Chagos que les Britanniques ont pris de force, il y a quelques décennies, après avoir expulsé tous ses habitants vers Maurice et les Seychelles. Le gouvernement mauricien considère qu'en supprimant Diego Garcia de son territoire en 1965 les Britanniques ont agi en violation du droit international et des résolutions de l'ONU condamnant le démembrement d'un État non encore indépendant. Chaque année, Maurice renouvelle à l'Assemblée générale des Nations unies sa revendication de rétrocession de l'archipel des Chagos à Maurice. Londres a promis que l'atoll de Diego Garcia sera rétrocédé à l'île Maurice lorsque... les Américains seront partis. Quoi qu'il en soit, le 22 octobre 2008, les cinq arbitres de la Chambre des lords (les Law Lords) ont rendu un jugement en faveur du gouvernement britannique. Les "Law Lords" ont estimé que la Grande-Bretagne avait vidé l'archipel des Chagos pour des raisons politiques et qu'ils n'avaient pas à évaluer le bien-fondé de sa démarche. Le chef de l'État mauricien a traité les Britanniques de «colons dominateurs». Par ailleurs, des études britanniques ont révélé que, en raison du réchauffement climatique, la montée de l'océan entraînerait à moyen terme la quasi-disparition de Diego Garcia.
Éloignée de 560 km, la petite île Rodrigues n'a pas connu le même développement économique que l’île principale, ce qui a suscité des velléités autonomistes. Au cours des années, les habitants de Rodrigues sont devenus de plus en plus nombreux à demander un statut d'autonomie pour leur île. Les Rodriguais ont préparé un projet de loi portant création d'une assemblée régionale. Le projet a été présenté à l'Assemblée nationale de Maurice, qui l'adopté à l'unanimité le 21 novembre 2001. La Rodrigues Regional Assembly Act accordait à l'île un statut d'autonomie assez étendu, le ministère de Rodrigues fut aboli et remplacé par une assemblée régionale. Ce statut permet à la population rodriguaise de contrôler et gérer ses propres affaires. Un gouvernement régional est habilité à adapter les lois mauriciennes aux spécificités de l'île, voire en à adopter d'autres pourvu qu'elles n'entrent pas en conflit avec les lois mauriciennes.
En matière de politique linguistique, les autorités mauriciennes pratiquent un certain pragmatisme pour le moins ambigu. D'abord, le statut officiel des langues, que ce soit pour l'anglais, le français ou le créole, n’est pas défini dans la Constitution de la république de Maurice. Au point de vue juridique (de jure), il n'y a donc pas de langue officielle à Maurice, mais l'anglais et, dans une moindre mesure le français, ont acquis ce statut dans les faits (de facto). Ce sont généralement les seules langues mentionnées dans un texte de loi, à l'exception de la Loi sur la Société de radiodiffusion (Broadcasting Corporation Act) de 1982, qui fait explicitement mention non seulement de l'anglais, du français, du créole et du bhodjpouri, mais aussi de l'hindoustani, un terme un peu désuet pour désigner la langue commune des musulmans et des hindous, alors que l'hindi et l’ourdou n'existaient pas encore comme langues distinctes.
Pour ce qui concerne la politique linguistique de Maurice, il faut tenir compte de deux éléments distincts: d'une part, le discours en contexte officiel ayant trait à l'anglais, d'autre part, les pratiques réelles dans la vie des langues. Plus précisément, la loi semble privilégier l'anglais, mais le français est autorisé partout, ce qui en fait une langue aussi utilisée que l'anglais. Au point de vue juridique (de jure), il n'y a donc pas de langue officielle à Maurice. L'article 49 de la Constitution de 1968 ne traite que de la «langue du Parlement» qui, elle est officielle à l'Assemblée nationale:
La langue officielle de l'Assemblée est l'anglais, mais tout membre peut s'adresser à la présidence en français.
D’après cette disposition constitutionnelle, l’anglais est la seule langue de travail de l’Assemblée législative. Dans la pratique mauricienne, l’anglais est considéré comme la langue officielle écrite, le français et le créole, comme les langues officielles parlées. D’ailleurs, l’article 33 de la Constitution précise ainsi les conditions d'éligibilité des membres de l’Assemblée:
Sous réserve des dispositions de l'article 34, une personne n'est admissible comme membre de l'Assemblée que si elle satisfait aux conditions suivantes: [...]
(d) être capable de parler et – à moins qu'elle en soit incapable pour cause de cécité ou pour toute autre cause physique – de lire l'anglais avec un degré de compétence suffisant pour lui permettre de prendre une part active aux délibérations de l'Assemblée.
À l’article 46 de la Constitution, on lit même comment sont intitulées les lois (en anglais dans le texte):
Mode d'exercice du pouvoir législatif
(5) Toutes les lois adoptées par le Parlement sont intitulées: «Acts of Parliament» et la formule de promulgation est «Enacted by the Parliament of Mauritius».
De plus, l'article 5 du Règlement et autres règles de procédure de l'Assemblée nationale (1995) reprend les mêmes dispositions que dans la Constitution:
La procédure et les débats de l’Assemblée doivent se dérouler en anglais, mais un membre peut s’exprimer en français
Cependant, les députés peuvent aussi s’exprimer en créole. Il en résulte, dans les faits, que l’anglais, le français et le créole sont tous trois utilisés au Parlement. Seuls les députés d’origine créole s’expriment parfois en français et surtout en créole, tandis que les députés indo-mauriciens s’expriment presque exclusivement en anglais. Les faits démontrent que l’anglais est plus souvent utilisé que le français et le créole à la fois; mais le créole est plus fréquent que le français. S'il est vrai que l'anglais reste la langue prédominante à l'Assemblée législative, de plus en plus de députés s'expriment dans une alternance de langues ou code-switching, c'est-à-dire un mélange de langues peu habituel. En voici un petit extrait rapporté par les Hansards, le recueil officiel des transcriptions des débats parlementaires à l'île Maurice:
Speaker : Put your question ou je vais sonner la cloche...
Bérenger: The Honourable Member is better in tire tapairre lor difil électric.
Duval : Je demande au ministre de retirer ses propos.
Bérenger: To amene tapairre dan rénion.
Duval : Je demande au ministre de retirer ses propos. He is lying.
Speaker: Withdraw the word 'lying'. It's unparliamentary.
Duval : Je retire mes propos. Meet me outside.
Les débats ont été rapportés intégralement dans le Hansard (recueil officiel des transcriptions des débats parlementaires à Maurice) sans traduction. Il faut aussi parler du créole, car il est fréquemment utilisé au Parlement, bien qu'il soit formellement interdit. C'est la langue des échanges informels, des insultes, des invectives, des moqueries, des plaisanteries, etc. Bref, le créole est inévitable dans les débats oraux entre parlementaires. Dans les transcriptions officielles, les énoncés en créole ne sont pas transcrits, ce qui rend certains messages dans le journal officiel (les Hansards) quelque peu incohérents.
Les lois adoptées avant 1814 sont rédigées en français ainsi que toutes les modifications à ces mêmes lois. Celles adoptées après 1814 sont rédigées exclusivement en anglais. Autrement dit, les lois modernes sont en anglais, les lois anciennes et leurs modifications contemporaines, en français. De façon générale, les politiciens s’expriment en créole auprès de leurs électeurs, en anglais lorsqu’ils s’adressent à toute la population, en une langue indienne — surtout le bhodjpouri et l’ourdou — lorsqu’un politicien indo-mauricien s’adresse aux membres de sa communauté.
Pour résumer, on peut dire que, pour le gouvernement mauricien, l'anglais est la première langue officielle, le français, la seconde langue officielle, même si aucun texte ne le proclame formellement. Juridiquement parlant, le créole n'existe pas! Faute d’entrer au Parlement, comme le désire ardemment le groupe Ledikasyon Pu Travayer (LPT), le créole a désormais une place officielle comme langue dans le curriculum des écoliers. LPT soutient que l’emploi de la langue créole à l’Assemblée nationale permettrait à l'ensemble des Mauriciens de comprendre ce qui est dit, débattu et décidé au Parlement.
5 Les langues de la justice
D’après l’article 5 de la Constitution de 1968, on pourrait comprendre que trois langues sont permises dans les tribunaux:
Quiconque est arrêté ou détenu doit être informé aussi rapidement qu'il sera raisonnablement possible, et dans une langue qu'il comprend, des raisons de son arrestation ou de sa détention.
Pourtant, d'après la Courts Act (Loi sur les tribunaux) de 1945 (toujours en vigueur), la langue officielle des tribunaux est l'anglais, mais elle autorise aussi le français et le créole de la part des justiciables. L'expression «dans la langue que [que le témoin] connaît le mieux» fait indirectement référence au créole. S'il s'agit d'une langue étrangère, différente de l'anglais ou du français, celle-ci pourra être traduite si la cour l'ordonne. Selon l’article 175 de la Loi sur les tribunaux, les témoignages introduits dans une langue autre que l’anglais ou le français doivent être traduits, mais «sous réserve des dispositions des articles 176 et 189» (voir ci-dessous). Citons les dispositions linguistiques (en traduction) contenues dans la Loi sur les tribunaux de 1945:
Langue à utiliser en Cour suprême:
1) La langue officielle à utiliser devant la Cour suprême de Maurice doit être l’anglais.
2) Si un justiciable comparaissant devant la cour et convainc qu’il ne maîtrise pas la langue anglaise, il peut témoigner ou faire une déclaration dans la langue qu’il connaît le mieux.
1) La langue utilisée devant la cour intermédiaire ou devant les cours de district doit être l’anglais, mais il est possible de s’adresser à la cour en français.
2) Lorsqu'un témoin convainc la cour qu'il ne possède pas une connaissance qualifiée de l'anglais ou du français, il peut témoigner dans la langue qu'il connaît le mieux.
3) Lorsqu’une personne témoigne dans une autre langue autre que l’anglais ou le français, les témoignages doivent être traduits si la cour l’ordonne.
Traduction des témoignages
Lorsqu’au cours d’une procédure engagée devant la Cour suprême, en matière civile ou criminelle, de faillite ou de banqueroute, ou en toute autre matière, ou devant une autre cour, un témoin ou l’une des parties témoigne dans une autre langue que l’anglais, son témoignage doit, sous réserve des dispositions des articles 176 et 189, être traduit en anglais et enregistré en vue de son insertion dans les procès-verbaux.
Cas de dispense de traduction des témoignages en matière civile
Lorsqu’au cours d’une procédure engagée devant la Cour suprême en matière civile ou par-devant le premier magistrat et greffier, ou devant le juge en matière de faillites, un témoin s’exprime dans une langue comprise à la fois par le requérant, le défendeur et, selon le cas, les juges, les représentants du Ministère public, le premier magistrat ou le juge en matière de faillites, ainsi que les avocats paraissant dans la cause, l’audition de ce témoin peut avoir lieu dans cette langue et il n'est pas nécessaire de traduire en anglais les dépositions ou les réponses, sauf si ces dépositions ou les réponses sont faites en créole et si elles doivent être enregistrées par le greffier ou par un autre représentant du tribunal.
Cas de dispense de traduction des témoignages en matière criminelle
Lorsqu’au cours d’un procès devant un juge de la Cour suprême assisté ou non d’un jury, un témoin s’exprime dans une langue comprise par l’accusé, par tous les jurés ainsi que par le juge, les représentants du Ministère public et les avocats paraissant dans la cause, l’audition de ce témoin peut avoir lieu dans cette langue et il n'est pas nécessaire de traduire sa déposition en anglais.
Bien que la loi autorise les Mauriciens à s’exprimer dans l’une des trois langues officielles de la justice (anglais, français et créole), le français reste la langue la plus utilisée dans les tribunaux ; il est suivi du créole et enfin de l’anglais. Les juges rendent généralement leurs sentences en français, moins souvent en anglais et rarement en créole. Dans toute procédure écrite, la sentence peut être rédigée en anglais ou en français.
Toutes les cours d’appel, notamment la Cour suprême du pays, n’utilisent que l’anglais (depuis 1845). Les Franco-Mauriciens et la plupart des créolophones s’expriment en français dans les cours de justice, alors que les Anglo-Mauriciens, les Indo-Mauriciens et les Sino-Mauriciens s’expriment en anglais. Bref, l’obligation de l’anglais ne s’applique qu’aux officiels des tribunaux, soit les juges, les avocats, les huissiers, les greffiers, etc. Pour résumer, la langue officielle des tribunaux est l'anglais, mais le français et le créole sont non seulement autorisés, mais beaucoup plus employés.
6 Les langues de l’administration
Les fonctionnaires utilisent généralement le français ou le créole comme langue de travail. Lorsqu’ils s’adressent oralement aux citoyens, ils le font normalement en créole ou en français, mais ils passeront à l’anglais si cela est nécessaire (surtout à l’intention des Indo-Mauriciens et des Sino-Mauriciens). Les documents officiels du gouvernement sont généralement rédigés en anglais seulement.
Un fait mérite d'être signalé: la Loi sur la citoyenneté de 1968. L'article 5 de cette loi émet comme l'une des conditions de devenir citoyen de l'île Maurice une connaissance adéquate de l'anglais ou de toute autre langue courante à Maurice:
Enregistrement des citoyens du Commonwealth
1) Sous réserve du présent article, le Ministre peut demander à un citoyen du Commonwealth, qui est une personne adulte et avec ses facultés, de s'enregistrer comme citoyen de Maurice s'il en fait la demande de la façon prescrite et répond aux exigences du Ministre :
(a) qu'il a bon caractère;
(b) qu'il a une connaissance adéquate de l'anglais ou de toute autre langue courante à Maurice et des responsabilités d'un citoyen de Maurice;
1) Sous réserve du présent article, le Ministre peut accorder un certificat de naturalisation à un étranger ou un ressortissant britannique protégé d'âge adulte et avec ses facultés s'il fait une demande de la façon prescrite et répond aux exigences du Ministre :
Dans les administrations municipales, les hôpitaux ou autres établissements de santé, les langues utilisées sont toujours le créole et le français. On parlera anglais seulement si cela paraît nécessaire. Bref, l’usage spontané est d’employer le créole, puis le français ensuite. L’anglais est réservé aux demandes expresses, notamment avec les citoyens d’origine indienne ou chinoise.
En ce qui concerne la toponymie, les noms de lieux sont très majoritairement d'origine française (Savanne, Pamplemousses, Rivière-du-Rampart, Port-Louis, Grand-Port, Poudre d'Or, Riche-en-Eau, Flic-en-Flac, Nouvelle-France, Grand-Bassin, Quatre-Bornes, La Roche-qui-Pleure, Curepipe, etc.), mais un certain nombre de ceux-ci ont été jadis traduits par l'Administration britannique (Black River, The Mount, Royal Palm, etc.); d'où les inscriptions toponymiques bilingues à l'île Maurice. Le bilinguisme français-anglais est presque la règle sur les plaques odonymiques (rues), mais l'ensemble de la signalisation routière est en anglais.
La monnaie officielle, la roupie mauricienne, contient des inscriptions en anglais (Bank of Mauritius, Twenty Five et RUPEES). S'il n'existe aucune inscription en français (p. ex. "Roupie mauricienne") ni en créole (p. ex. "Roupi morisien"), la roupie contient une inscription en tamoul (மொரீசியஸ் ரூபாய) et une autre en hindi (मॉरीशस रुपय), qui signifient toutes deux «Roupie mauricienne». C'est une tradition à Maurice de publier le papier-monnaie dans ces trois langues dans l'ordre anglais-tamoul-hindi. Bien que les Tamouls soient beaucoup moins nombreux que les hindiphones, ils fondent leur droit de priorité sur le fait qu'ils sont arrivés sur l'île avant les membres de la communauté hindoue du nord de l'Inde.
Avant l'introduction des roupies mauriciennes, la monnaie de Maurice était la roupie indienne qui a été choisie par les Britanniques en raison de l'afflux massif de roupies indiennes à la suite de l'immigration indienne à Maurice.
Ainsi, dans l’administration, on constate que l’anglais est peut-être la langue de l’État, mais pas celle de la population qui, d’ailleurs, est généralement plus favorable au français qu’à l’anglais.
7 Les langues dans l’enseignement
L’emploi des langues dans l’enseignement primaire est réglementé par l’Education Ordinance n° 39 de 1957. Ainsi, à la maternelle, toutes les langues sont permises (incluant les langues indiennes), mais il n’existe que des écoles maternelles en créole et en français. En vertu de la réglementation officielle, les enseignants de l'enseignement primaire peuvent utiliser la langue de leur choix (créole, français, anglais, bhodjpouri), etc., au cours des trois premières années du primaire (standards I, II et III), mais l'emploi de l'anglais est obligatoire à partir de la quatrième année (standard IV) de ce cycle d'études.
7.2 La législation sur l'éducation
En 1945, la Loi sur l'éducation de 1957 (Government Notice 88) précisait que la langue d'enseignement était «toute langue qui, de l’avis du directeur des écoles, convient le mieux aux élèves», mais en remplaçant «autant que possible» le créole par le français:
Dans les classes élémentaires des écoles primaires jusqu’au niveau IV (quatrième année) inclus, toute langue qui, de l’avis du directeur des écoles, convient le mieux aux élèves pourra être utilisée comme langue d’enseignement, à condition que le français soit utilisé à la place du créole autant que possible, et que l’anglais soit graduellement introduit dès le plus jeune âge comme langue d’enseignement, et continue de fonctionner ainsi de manière soutenue. [Traduction d'Arnaud Carpooran, 2005]
Ce texte laissait entendre qu'une grande liberté était laissée au directeur des écoles quant au choix de la langue d’enseignement dans les classes de base des écoles primaires. On comprend également que le législateur semblait souhaiter que l’usage du créole soit remplacé autant que possible par celui du français. C'était la première fois qu'un texte législatif faisait mention du «créole», mais pour le bannir.
Plusieurs années plus tard, l'article 3 de la Loi sur l'éducation de 1957 (toujours en vigueur) ne mentionne que l'«enseignement plus efficace de l'anglais et de la diffusion de cette langue à Maurice»:
La présente loi peut être désignée comme la Loi sur l'éducation.
Pouvoirs et obligations du Ministre
1) Le Ministre exerce le contrôle du système d'éducation de Maurice et il est responsable du progrès général et du développement dudit système.
2) De façon particulière, il s'assure:
a) de la bonne orientation, du développement et de la coordination de toutes les activités scolaires à Maurice;
b) du recrutement et de la formation des enseignants;
c) du développement progressif de toutes les classes de la communauté de l'éducation pratique adapté à l'âge, la capacité et l'aptitude de l'élève et convenant aux besoins de Maurice;
d) d'un enseignement plus efficace de l'anglais et de la diffusion de cette langue à Maurice;
e) de la formation continue des jeunes et des adultes par l'organisation de services pour la jeunesse, de classes de prolongement et des classes pour la formation des adultes.
Contrôle de l'enseignement privé
1) Sous réserve du paragraphe 2, nul ne doit fournir à un élève qui fréquente une école avec un programme d'étude de nature scolaire d'une durée quelconque sur une matière qui est offerte à cet élève à l'école:
(a) dans le cas d'un élève qui fréquente une école primaire, s'il n'a pas atteint le standard IV;
(b) Dans tout autre cas, sauf sur les conditions qui peuvent être prescrites.
2) Le paragraphe 1 ne s'applique pas:
(a) à l'enseignement d'une langue orientale;
(b) à toute disposition relative à l'enseignement religieux par une école enregistrée en vertu de la présente loi.
Le texte de la loi est suivi d'une «First Schedule», d'une annexe appelée Ordonnance sur l'éducation. L'article 43 énonce que «toute langue peut être employée comme langue d'enseignement, pourvu que cette langue soit, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves» (ce qui diffère de la loi de 1945, qui laissait la liberté aux directeurs d'école):
Véhicule d'enseignement et enseignement des langues
1) Dans les classes élémentaires des écoles primaires publiques et subventionnées par le gouvernement jusqu'au niveau III, n'importe quelle langue peut être employée comme véhicule d'enseignement, en autant que cette langue est, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves.
2) Dans les niveaux IV, V et VI des écoles primaires publiques et moyennes, la langue d'enseignement doit être l'anglais et la conversation entre l'enseignant et les élèves doit se faire en anglais; à la condition que les leçons dans une autre langue enseignée dans l'école soit offerte par le moyen de cette instruction.
3) Le ministre peut prendre des dispositions pour l'enseignement d'autres langues que l'anglais, qui sont d'usage courant à Maurice, ainsi que pour leurs études dans une école primaire publique ou subventionnée, et peut demander à une administration scolaire de prendre des dispositions en vue de cet enseignement dans l'une des écoles primaires relevant de sa juridiction.
Le texte de la loi est clair: on peut enseigner n'importe quelle langue au primaire jusqu'en 3e année, en autant que cette langue est, de l'avis du Ministre, la plus appropriée pour les élèves. Ce genre de disposition laisse beaucoup de latitude. À partir du 4e niveau (ou la 4e année), l'anglais devient obligatoire.
7.2 Les comités de parents
Selon la réglementation en vigueur, on peut croire que l'anglais devrait être la langue d'enseignement durant tout le primaire, mais le texte en annexe (art. 43) précise bien que toute autre langue peut être employée, ce qui n'exclut ni le créole ni le français. Or, ce sont les parents et les comités de parents qui décident du dosage des langues utilisées dans les écoles primaires. Les Mauriciens ont décidé que ce serait le français qui serait enseigné durant les trois premières années, et non l'anglais.
En effet, dans la plupart des écoles, l’anglais est balayé sous le tapis au profit du français, les parents préférant conserver l’anglais pour le secondaire, une fois acquis les rudiments du français oral et écrit. Cette pratique n’a jamais été normalisée par le gouvernement qui donne sûrement ainsi son accord tacite. Ainsi, à la fin de ses études secondaires, l’élève mauricien est généralement trilingue.
7.3 Le préprimaire et le primaire
Le nombre d'écoles offrant un enseignement préprimaire ou maternel était de 883 en mars 2017, dont 850 à l'île Maurice et 33 à l'île Rodrigues. Parmi ces écoles, 71 % étaient des établissements scolaires privés, les autres fonctionnant dans les locaux des écoles primaires publiques ou étant administrés par des autorités catholiques ou hindoues, sinon des conseils municipaux.
Dans ces écoles préprimaires, deux langues sont utilisées: le français et le créole. Cependant, l'enseignement du créole n'est pas obligatoire; il est proposé en maternelle en classe bilingue. Le facteur déterminant dans le choix de l'une ou l'autre langue est la situation socio-économique des parents des élèves. Les enfants des familles socio-économiquement favorisées fréquentent des écoles où le français est la langue d'enseignement. Étant donné que les frais de scolarité sont élevés (ce n'est généralement pas gratuit), les enfants des familles moins favorisées n'ont d'autre choix que de fréquenter les écoles moins réputées où le créole sert de langue d'enseignement.
En mars 2017, on comptait 318 écoles offrant un enseignement primaire, dont 303 à l'île Maurice et 15 à l'île Rodrigues. La majorité de ces écoles (221 ou 69,4 %) sont des établissements gérés par le gouvernement. Il y a 51 écoles gérées par l'Église catholique, la "Roman Catholic Education Authority", et deux écoles sous la juridiction de la "Hindu Education Authority", alors qu'il reste 44 autres écoles privées non subventionnées.
Au primaire, toutes les langues sont autorisées, mais dans la pratique tout le premier cycle du primaire ne se fait qu’en créole et en français. Au second cycle, l’anglais est obligatoire, mais les écoles continuent généralement de n'offrir les cours qu’en français et en créole. Dans la pratique, les cours sont plus souvent donnés en créole mauricien au cours des trois premières années du primaire. En même temps, le français est introduit graduellement, suivi d'un peu d'anglais, en recourant à des manuels en français et en anglais. De plus, il est tout à fait possible de prévoir des classes ou des écoles trilingues dans lesquelles l'enseignement est offert en anglais, en français et en créole; il peut y avoir aussi des classes ou écoles bilingues, soit en créole et en français, soit en anglais et en français, soit en anglais et en créole. Théoriquement, une école peut être unilingue anglaise ou unilingue française, voire unilingue créole.
Depuis 2012, le créole est offert sur une base facultative, comme c'est le cas pour ce qu'on appelle les langues «ancestrales». Ainsi, l’hindi, l’ourdou, le marathi, le télougou, le tamoul, l’arabe et le mandarin sont enseignés à titre de préservation de valeurs culturelles des groupes ethniques concernés. Il faut préciser que ces langues ont toujours fait l'objet d'un enseignement depuis la colonisation britannique. Dans le cas du créole, il y a eu des demandes pressantes de la part de l’ethnie créole, qui représente autour de 30% de la population. Les défenseurs du créole dans l'enseignement croient que c'est une façon de favoriser l'alphabétisation, de combattre l’illettrisme et d'assurer le respect de la langue parlée par la grande majorité de la population. Par contre, les opposants avancent que le créole ne serait pas une langue, mais un «patois» ou un «dialecte»; ils affirment qu'enseigner le créole serait enfermer les enfants dans un ghetto culturel. Il faut comprendre que le créole ne fait pas l'objet d'une langue d'enseignement obligatoire comme l'anglais au secondaire ou le français au primaire, car le créole sert généralement de «langue explicative» pour apprendre les autres langues.
Pour ce qui est des langues indiennes comme le bhodjpouri, le tamoul, l’ourdou, l'hindi, etc., elles ont été introduites au primaire à partir de 1940 comme matière facultative pour les élèves surtout indo-mauriciens et sino-mauriciens (mais aussi à d'autres) à la place des leçons de catéchisme des élèves chrétiens (et parlant créole). Lorsque les élèves suivent ces cours dits de «langues ancestrales», ils doivent apprendre l’alphabet latin qu’ils ne connaissent pas, ainsi que, selon le cas, l’alphabet dévanâgari (hindi) ou tamoul ou bhodjpouri, etc., mais ils doivent aussi apprendre le français et l’anglais. En fait, en visitant des écoles, il ne serait pas étonnant de voir des Créoles, des Sino-Mauriciens, des Tamouls, entre autres, qui apprennent l'hindi, alors que des hindous et des créolophones apprennent le mandarin. Il peut arriver que la situation devienne un peu lourde pour des élèves que plusieurs abandonnent et se contentent du français et de l’anglais. En général, les élèves chrétiens, hindous, bouddhistes, musulmans, etc., s’expriment tous en créole, la langue maternelle de la majorité.
Au primaire, les enfants mauriciens reçoivent un enseignement dans plusieurs langues allant des langues internationales, comme l’anglais et le français, aux langues «ancestrales» ou «identitaires», comme l'hindi ou le chinois mandarin. Toutes ces langues sont reconnues pour les examens à la fin du primaire, sauf le créole. Évidemment, une telle situation suscite des contestations et des frustrations. Tout cela démontre que le choix de la langue d'enseignement n'est pas neutre ni dépourvu de valeur sociale. De façon générale, les enseignants préfèrent utiliser le français dans les écoles urbaines, mais ils choisiront plutôt le créole dans les écoles rurales ou les écoles urbaines ouvrières.
Dans ces conditions, la plupart des Mauriciens se demandent s'il ne serait pas nécessaire de remettre en question les fonctions attribuées à l'anglais, notamment comme langue d'enseignement. Il ne faut pas oublier que le taux d’échec scolaire au primaire approche les 40 %, avec un nombre significatif d’enfants après cinq ou six ans d’enseignement, qui n’ont pas encore les aptitudes de base en lecture, en écriture et en calcul. Pour plusieurs spécialistes mauriciens, la non-reconnaissance d’un statut officiel du créole à l’école comme une langue à part entière constitue un déni de la culture des créolophones. Toutefois, la reconnaissance pleine et entière du créole à l'école est loin de faire l’unanimité dans les milieux de l’enseignement à Maurice. Si à peu près tout le monde accepte que le créole soit un «support d’enseignement» ou une langue d’appui pour apporter des explications en classe, beaucoup moins d'intervenants veulent l'introduire comme langue d’enseignement, car le créole n’est pas la langue maternelle de tous les Mauriciens.
7.4 L'enseignement secondaire et supérieur
Au secondaire, l’anglais devient une langue d’enseignement courante, statut qu’il partage avec le français. Si la plupart des manuels sont en anglais, il demeure fréquent que l'enseignant continue d'utiliser le français, même dans les cours de littérature anglaise. Cette prédilection pour le français à l’école de la part des parents créolisants s’explique par le fait que le créole est très apparenté au français, ce qui contribue à sa compréhension. Par contre, en ce qui concerne l’anglais, en raison de l’absence de liens de parenté linguistique, la connaissance de cette langue reste assez rudimentaire. L’anglais devient très important au secondaire en raison surtout des examens de sortie qui sont en anglais. Quant aux langues indiennes, elles sont très largement négligées par les principaux intéressés eux-mêmes. Ils jugent la connaissance de leur langue ancestrale peu utile dans le contexte mauricien; la plupart croient même que la connaissance du français demeure préférable aux langues indiennes, une fois, bien sûr, l’anglais acquis.
Il existe une soixantaine d'établissements d'enseignement supérieur. À l'université et aux établissements similaires, la langue d'enseignement est l'anglais, quelle que soit la classe sociale du professeur qui est autorisé à recourir au français ou au créole dans certaines situations bien précises. Plus de 70% de la population adulte ne détient pas le "School Certificate of Cambridge", l'équivalent de la cinquième année de scolarisation au secondaire, ce qui signifie que cette population ne peut accéder aux études supérieures. L'un des problèmes de l'enseignement supérieur vient du fait qu'il n'attire que 47 % des étudiants à la sortie du secondaire.
8 La vie économique, l’affichage et les médias
L'unilinguisme anglais dans l’affichage n'existe que pour les édifices gouvernementaux et il n'est pas fréquent, le bilinguisme anglais-français étant généralement la règle. Quelques ministères (comme les Postes) et les banques adoptent même l'unilinguisme français.
8.1 La publicité commerciale
Les langues de la publicité commerciale sont l'anglais (normalement), le français (moins fréquent) et le créole (plutôt exceptionnel). Le publicitaire utilise la langue de son choix et tout dépend du groupe à qui on s'adresse, mais également du caractère du produit et du lieu, ainsi que du véhicule publicitaire.
On retrouve presque de tout : des affiches bilingues anglaises-françaises ou françaises-créoles, des affiches unilingues françaises ou créoles, mais peu d'affiches unilingues anglaises. Cette situation n'est pas surprenante quand on sait que l'anglais est la langue maternelle de moins de 3000 personnes à l'île Maurice. En schématisant, on pourrait dire que Maurice est un cas intéressant de bilinguisme dans l'affichage. Les panneaux routiers sont toujours en anglais, mais les panneaux «privés» (du genre «maison à vendre», «chambres à louer», les enseignes des boutiques comme les «tabagies», etc.) sont en français. Parfois, les deux langues sont utilisées, mais pas pour exprimer les mêmes messages, sauf pour les panneaux destinés aux touristes.
En réalité, le français, le créole et l'anglais se sont réparti, de façon fonctionnelle, le domaine de la publicité commerciale. Le français, la langue la plus fréquente, sert surtout à publiciser les événements culturels, les annonces religieuses de l'Église catholique, les produits de luxe, les biens de consommation des petites et moyennes entreprises, les films (français) à l'affiche dans les cinémas. Bien qu'il soit moins répandu, l'affichage en créole est utilisé pour les messages politiques, pour les informations ayant trait à la sécurité publique, pour les produits de consommation de base, pour les slogans diffusés par certaines institutions religieuses et d'autres organismes non gouvernementaux.
Quant à la langue anglaise (encore moins fréquente), elle se limite à la publicité des produits technologiques (mécanique, électronique, informatique), à celle des boîtes de nuit ainsi qu'aux messages destinés aux touristes. Par ailleurs, les phénomènes d'emprunt sont fréquents, de même que l'alternance linguistique (mélange des langues). Bref, la non-réglementation dans le domaine de l'affichage reflète le multilinguisme de l'île Maurice, mais aussi le caractère fonctionnel de chacune des langues dans l'affichage.
Dans le monde du travail, le français, l'anglais et le créole sont couramment utilisés. S'il s'agit de communications informelles, le créole est le plus souvent utilisé. Lorsqu'il s'agit de professions prestigieuses, le français a tendance à être employée dans la moitié des contextes, l'anglais dans environ le quart. Dans certaines situations, comme les banques, le personnel a tendance à tenir compte de la tenue vestimentaire lorsqu'il répond à ses clients. Selon que le client est «mal habillé» ou «pas bien habillé», il se fera adresser la parole en français ou en créole. L'anglais sera utilisé seulement sur demande. Les langues indiennes et chinoises ne sont guère employées. Les Mauriciens ne s'expriment qu'en français ou en anglais avec les étrangers. Avec les policiers, c'est le français qui est choisi, l'anglais n'étant réservé que dans les procès-verbaux.
8.2 Les médias
La Mauritius Broadcasting Corporation Act (Loi sur la Société de radiodiffusion), n° 22 du 8 octobre 1982 est une loi-cadre régissant le fonctionnement de la radio et de la télévision nationales. Le texte de la loi fait explicitement mention non seulement du créole, mais aussi du bhodjpouri, du français, de l'hindoustani et de l'anglais.
La loi peut être désignée comme la Loi sur la Société de radiodiffusion de Maurice de 1982.
(a) fournir de façon indépendante et impartiale:
(i) des services de radiodiffusion sur l'information, l'éducation, la culture et le divertissement en créole, en bhodjpouri, en français, en hindoustani, en anglais et dans toute autre langue parlée ou enseignées à Maurice telle que le Conseil, avec l'approbation du Ministre, peut le déterminer;
(ii) des services de radiodiffusion répondant aux aspirations, aux besoins et aux goûts de la population pour les questions d'information, d'éducation, de culture et de divertissement;
(iii) des services externes de radiodiffusion si le Ministre l'exige.
(e) assurer une couverture adéquate dans ses programmes de radiodiffusion aux informations locales et étrangères dans les langues spécifiées au paragraphe a) et s'assurer au mieux de sa capacité que les bulletins des nouvelles émissions soient exacts et présentés de façon impartiale;
Services externes de radiodiffusion
1) Le Ministre, après la consultation auprès du Conseil, peut exiger de la Société qu'elle fournisse des services externes de radiodiffusion à des pays dans ces langues et à des moments qui peuvent être spécifiés par le Ministre; et la Société devra se conformer à ces directives.
2) Les dépenses encourues par la Société en offrant des services externes de radiodiffusion prévus au paragraphe 1 seront défrayées par le Fonds consolidé.
En réalité, ces dispositions de la loi sur la radiodiffusion ne semblent pas avoir modifié immédiatement de façon significative les rapports entre les langues dans l’espace audiovisuel officiel par comparaison avec l'époque où le français et l’hindoustani y occupaient une position de prestige. Ce n’est que depuis 2001 que les Mauriciens ont eu droit à un bulletin quotidien d’information intégralement en créole à la télévision, à côté de ceux existant en français, en hindi et en anglais. La plupart des programmes des stations de radio privées sont en français et en créole, mais ces stations diffusent également des programmes de divertissement en d’autres langues.
De façon générale, les stations de radio sont plus créolophones que francophones et plus francophones qu'anglophones. Lorsque des émissions sont diffusées en anglais, ce sont normalement des programmes éducatifs.
Pour ce qui est des médias électroniques, ils sont en français, en anglais et en créole mauricien, sinon dans les langues indiennes ou chinoises. Lorsque les émissions télévisées sont en français, elles sont complétées par des rappels des actualités et des informations en anglais. Le réseau MBC (Mauritius Broadcasting Corporation) est en anglais, mais TV5 et RFO-Réunion sont en français. Depuis quelques années, la télévision de langue anglaise supplante le français en raison des émissions et des films américains. La plupart des stations de radio privées (Kool FM, Radio Moris, Taal FM, Top FM, etc.) diffusent en créole mauricien, mais à Rodrigues c'est en créole rodriguais et en français. Les chaînes de télévision nationale diffusent également des émissions en chinois en provenance de la Chine, généralement en cantonais ou en mandarin. D'autres chaînes diffusent des films en français, en anglais, créole, en hindi et en chinois mandarin.
Quant aux médias écrits, ils sont massivement francophones. Mentionnons les titres suivants: L’Express, Le Mauricien (trilingue), Week-End Scope, La Matinal, Plus Dimanche, Business Publications Ltd, Financial Year Book, Business Mag, Magazine d'économie et de politique, The Chinese Daily News, Le Militant Magazine, Le Socialiste, Star (français et anglais), La Vie catholique.
La publicité dans la presse, surtout dans les petites annonces, sont presque 100 % en français.
Du fait que le kreol morisien constitue la langue majoritaire dans tout le pays, il irait de soi que celui-ci puisse acquérir le statut de langue officielle avec l'anglais et le français. Au contraire, cette langue est ignorée, car elle n'est jamais nommée dans les textes de loi, sauf dans la Loi sur la Société de radiodiffusion. L'anglais est traditionnellement la langue officielle formellement identifiée dans un certain nombre de documents juridiques tout en autorisant l'usage du français. Dans les faits, il se pratique à l'île Maurice et à l'île Rodrigues une situation qu'on peut qualifier de triglossie: le créole mauricien est la langue comprise par presque toute la population; l'anglais est la langue officielle écrite de la législation, de la justice, de l'administration et de l'éducation secondaire et supérieure; le français est la langue officielle orale et une langue de prestige dans les communications formelles et la langue majoritaire dans tous les médias. En fait, cinquante-cinq ans après l'indépendance, le français prédomine toujours dans la vie quotidienne des insulaires.
Quant aux langues indiennes et chinoises, elles servent d’instrument d’identité communautaire, car elles demeurent souvent essentielles pour la pratique de la religion. Pour la plupart des Mauriciens, le trilinguisme créole-français-anglais est perçu comme allant de soi et ne semble pas être remis en question, sauf le fait que le créole pourrait bénéficier d'un statut plus élevé dans l'échelle sociale. Les Créoles se disent victimes d'injustice en matière de langues.
Le français est une langue qui, à la différence du créole, est socialement valorisée et associée à la réussite sociale et professionnelle. C'est aussi une langue relativement familière à l'environnement sociolinguistique des enfants. Toutefois, le français présente l'inconvénient d'être associé traditionnellement aux Franco-Mauriciens et à toute la bourgeoisie locale. Son usage étendu au secondaire et à l'université aurait pour effet de couper le cordon ombilical avec les institutions britanniques, ce qui soulèverait un vent de récriminations de la part des minorités indiennes et chinoises.
Quant à l'anglais, il a l'inconvénient d'être linguistiquement éloigné des racines créoles. En revanche, il est perçu comme une langue socialement neutre, il a l'avantage et l'inconvénient d'être la langue de tout le monde et de personne à la fois tant à l'île Maurice qu'à l'île Rodrigues; il est aussi associé, comme le français, à la promotion sociale et à la réussite professionnelle. Au plan international, il est considéré comme un instrument d'ouverture et de progrès.
On doit admettre aussi que l'anglais et le français rendent possible le maintien des liens historiques avec les ex-métropoles à une société qui entretient encore un rapport complexe avec son passé colonial. Plus d'un demi-siècle après l'indépendance, les autorités mauriciennes ont conservé presque intacts les usages linguistiques hérités du colonialisme britannique, sans remettre en question ces pratiques qui témoignent des écarts considérables dans les fonctions des langues au point de vue social, économique et politique. Il en résulte aujourd'hui une image survalorisée pour des langues comme le français et l'anglais, mais une fonction dépréciative pour le créole, qui n'a plus sa raison d'être. De plus, les locuteurs des langues indiennes et chinoises éprouvent une grande insécurité par rapport à leur langue maternelle.
En somme, il serait temps que l’État mauricien améliore le statut du créole mauricien, tout en tenant compte que le créole est associé à un groupe ethnique particulier, les Créoles. De ce fait, la valorisation du créole mauricien pourrait être considérée par les minorités indiennes et chinoises comme une dévalorisation de leur propre groupe ethnique. Les Mauriciens sont attachés à leur multilinguisme avec le résultat qu'il ne leur paraît pas souhaitable qu’une seule langue s’impose comme véhicule unique dans le pays.
Cette situation explique en partie la politique de non-intervention de l'État en matière de langue. Jusqu'ici, aucun gouvernement n'a osé modifier une situation qui semble harmonieuse, alors que d'éventuels changements dans la politique linguistique pourraient déclencher des controverses et des conflits sociaux. Il s'agit pour l'État mauricien de trouver des solutions qui tiennent compte de cet attachement au multilinguisme en le considérant comme une richesse plutôt que comme un inconvénient. Enfin, dans la mémoire collective des Mauriciens, la langue française et la langue anglaise sont restées étroitement liées, sinon indissociables l’une de l’autre. Pour toutes ces raisons, la république de Maurice devrait finir par reconnaître formellement ses trois langues, le créole, le français et l'anglais, qui sont indiscutablement associés à la culture et à l'histoire des gens du pays. Il n'existe pas de raisons suffisantes pour dénier l'une d'elles, hormis la tradition et le conservatisme qui sont fortement ancrées dans les mentalités.
Mise à jour: 27 nov. 2018
BAGGIONI, Daniel et Didier de ROBILLARD. Île Maurice, une francophonie paradoxale, Paris, L'Harmattan, Espace Francophone, 1990, 185 p.
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References: art. 5
 l'article 31
 L'article 49
 l'article 34
 l'article 5
 L'article 5
 l'article 3
 L'article 43