Source: http://jesusmarie.free.fr/2a2ae_q036.htm
Timestamp: 2017-10-22 06:24:05+00:00

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Question 36 : De l’envie
Après avoir parlé du dégoût, nous avons à nous occuper de l’envie. — Sur l’envie il y a quatre questions à faire : 1° Qu’est-ce que l’envie ? — 2° Est-ce un péché ? — 3° Est-ce un péché mortel ? — 4° Est-ce un vice capital et quels sont les défauts qu’il produit ?
Article 1 : L’envie est-elle la tristesse ?
Objection N°1. Il semble que l’envie ne soit pas la tristesse. Car l’objet de la tristesse est le mal, tandis que celui de l’envie est le bien. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 5, chap. 31) en parlant de l’envieux que son âme est tourmentée par la félicité d’autrui. Donc l’envie n’est pas une tristesse.
Réponse à l’objection N°1 : Rien n’empêche que ce qui est bon pour l’un ne soit considéré comme un mal pour un autre ; et c’est en ce sens qu’on peut s’attrister du bien, comme nous l’avons dit (dans le corps de cette question et 1a 2æ, quest. 39).
Objection N°2. La ressemblance n’est pas cause de la tristesse, elle est plutôt cause de la délectation. Or, la ressemblance est cause de l’envie. Car Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 10) qu’on porte envie à ceux auxquels on ressemble sous le rapport de la naissance, de la parenté, de l’âge, de la profession ou de la réputation. L’envie n’est donc pas une tristesse.
Réponse à l’objection N°2 : L’envie qu’on porte à la gloire d’un autre provenant de ce que cette gloire diminue celle qu’on désire, il s’ensuit qu’on n’est envieux qu’à l’égard de ceux qu’on veut égaler ou surpasser. Or, nous n’avons pas ces sentiments relativement à ceux qui sont très éloignés de nous. Car il n’y a qu’un insensé qui s’efforce d’égaler ou de surpasser en gloire ceux qui sont beaucoup au-dessus de lui. Ainsi un homme du peuple ne songe pas à s’égaler à un roi, ni un roi ne se compare pas à un homme du peuple auquel il est très supérieur. C’est pourquoi l’homme ne porte pas envie à ceux qui sont très éloignés sous le rapport des lieux, du temps ou des positions ; mais on porte envie à ses proches que l’on tâche d’égaler ou qu’on veut surpasser. Car, quand ils nous surpassent en gloire, c’est contrairement à notre volonté, et c’est ce qui nous cause de la tristesse. La ressemblance produit au contraire de la joie, parce qu’elle se trouve en harmonie avec ce que nous désirons.
Objection N°3. La tristesse est produite par un défaut quelconque. Par conséquent ceux qui manquent de beaucoup de choses sont enclins à la tristesse, comme nous l’avons dit en traitant des passions (1a 2æ, quest. 36, et quest. 47, art. 3) ; tandis que les envieux sont ceux qui manquent de peu, qui sont ambitieux d’honneur et qui passent pour des sages, comme le prouve Aristote (loc. cit.). L’envie n’est donc pas la tristesse.
Réponse à l’objection N°3 : Personne ne s’efforce d’atteindre les choses dont il se sent très éloigné. C’est pourquoi quand quelqu’un excelle sous ce rapport, il ne lui porte pas envie. Mais s’il s’agit d’une chose qu’on soit près d’atteindre, il semble qu’on puisse y parvenir, et par conséquent on tâche d’y réussir. Si les efforts qu’on fait sont vains parce qu’on se voit dépassé par un autre, on s’attriste ; c’est pour cela que les ambitieux sont les plus envieux. De même les pusillanimes le sont aussi beaucoup ; parce que tout leur paraît grand, et quelque bien qu’il arrive à un autre, ils se croient tout à fait surpassés. C’est ce qui fait dire à Job (Job, 5, 2) : L’envie tue le plus petit. Saint Grégoire ajoute (Mor., liv. 5, chap. 31) que nous ne pouvons porter envie qu’à ceux que nous croyons supérieurs à nous sous certain rapport.
Objection N°4. La tristesse est contraire à la délectation. Or, les contraires n’ont pas la même cause. Par conséquent puisque la mémoire des biens qu’on a possédés est la cause de la délectation, comme nous l’avons dit (1a 2æ, quest. 32, art. 3), elle n’est pas cause de la tristesse. Cependant elle est cause de l’envie ; car Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 10) que les hommes portent envie à ceux qui possèdent ou qui ont possédé ce qui leur convenait ou ce qu’ils possédaient eux-mêmes autrefois. L’envie n’est donc pas la tristesse.
Réponse à l’objection N°4 : Le souvenir des biens passés produit de la joie, quand on les considère comme des choses qu’on a possédées, mais il produit la tristesse, quand on les envisage comme perdus, et il a pour effet l’envie quand on les voit dans les mains des autres ; parce que c’est là ce qui paraît le plus déroger à notre propre gloire. C’est pourquoi Aristote dit (Rhet., liv. 2, cap. 10) que les vieillards portent envie aux jeunes gens ; et que ceux qui se sont donné beaucoup de peine pour recueillir quelque chose, portent envie à ceux qui ont obtenu les mêmes avantages sans de grands efforts. Car ils gémissent de perdre leurs biens et de voir que d’autres les possèdent.
Mais c’est le contraire. Saint Jean Damascène (De fid. orth., liv. 2), fait de l’envie une espèce de tristesse, et il dit que c’est une tristesse que l’on conçoit à l’occasion du bien des autres.
Conclusion L’envie consiste à s’attrister du bien du prochain comme s’il diminuait le nôtre et qu’il nous fit du mal.
Il faut répondre que l’objet de la tristesse est le mal qu’on éprouve. Or, il arrive que l’on peut considérer comme son propre mal le bien qui arrive à un autre et pour ce motif en concevoir de la tristesse. Il en est ainsi dans deux circonstances : 1° Quand on s’attriste du bien de quelqu’un, parce qu’il en résulte pour soi-même le danger d’un dommage éminent ; comme quand un homme s’attriste de l’élévation de son ennemi parce qu’il craint qu’il ne lui nuise. Cette tristesse n’est pas de l’envie, c’est plutôt un effet de la crainte, selon la remarque d’Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 9). 2° Nous considérons le bien d’un autre comme notre propre mal, parce qu’il diminue notre gloire ou notre supériorité ; c’est ainsi que l’envie s’attriste du bien des autres. C’est pourquoi les hommes sont surtout envieux des biens dans lesquels consiste la gloire et dont ils aiment à être loués et honorés par leurs semblables, comme le dit le philosophe (Rhet., liv. 2, chap. 10).
Article 2 : L’envie est-elle un péché ?
Objection N°1. Il semble que l’envie ne soit pas un péché. Car saint Jérôme (epist. 1) dans sa lettre à Læta sur l’éducation de sa fille dit : Qu’elle ait des compagnes avec lesquelles elle apprenne, auxquelles elle porte envie et dont les louanges la stimulent. Or, on ne doit exciter personne au péché. L’envie n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°1 : L’envie se prend ici pour le zèle, par lequel on doit s’exciter à progresser avec ceux qui sont les plus avancés.
Objection N°2. L’envie est une tristesse qu’on a du bien qui arrive à autrui, comme le dit saint Jean Damascène (De fid. orth., liv. 2, chap. 14). Or, ce sentiment est louable quelquefois, car il est dit (Prov., 29, 2) : Quand les impies se seront emparés du pouvoir, le peuple gémira. L’envie n’est donc pas toujours un péché.
Réponse à l’objection N°2 : Ce raisonnement repose sur la tristesse que l’on a du bien des autres dans le premier sens (C’est-à-dire sur cette tristesse qui est l’effet de la crainte.).
Objection N°3. L’envie désigne un certain zèle. Or, le zèle est une bonne chose, d’après ces paroles du Psalmiste (Ps. 68, 1) : Le zèle de votre maison me consume. L’envie n’est donc pas toujours un péché.
Réponse à l’objection N°3 : L’envie diffère du zèle, comme nous l’avons dit (dans le corps de cette question). Par conséquent le zèle peut être bon, mais l’envie est toujours mauvaise.
Objection N°4. La peine se divise par opposition à la faute. Or, l’envie est une peine, car saint Grégoire dit (Mor., liv. 5, chap. 31) : Quand l’envie a corrompu de son venin le cœur qu’elle a subjugué, il y a des signes extérieurs qui indiquent quels ravages cette passion produit dans l’âme. Car la couleur est effacée par la pâleur, les yeux se dépriment, l’esprit s’enflamme, les membres se refroidissent, la pensée devient furieuse, les dents se contractent. Donc l’envie n’est pas un péché.
Réponse à l’objection N°4 : Rien n’empêche qu’un péché ne soit une peine en raison de ce qui lui est annexé, comme nous l’avons dit en traitant des péchés (1a 2æ, quest. 87, art. 2).
Mais c’est le contraire. Il est dit (Gal., 5, 26) : Ne devenons pas désireux de la vaine gloire, nous provoquant les uns les autres et nous portant mutuellement envie.
Conclusion La tristesse que l’on conçoit parce que le prochain excelle dans un bien quelconque est contraire à l’amour qu’on doit avoir pour lui ; d’où il suit que l’envie, qui est une tristesse de cette nature, est toujours un péché.
Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), l’envie est une tristesse que l’on éprouve au sujet du bien des autres. Or, cette tristesse peut se produire de quatre manières : 1° Quand quelqu’un gémit du bien d’un autre, parce qu’il craint qu’il ne lui nuise à lui-même ou qu’il ne soit funeste à d’autres personnes vertueuses. Cette tristesse n’est pas l’envie, comme nous l’avons dit (art. préc.) (Elle est seulement un effet de la crainte.), et elle peut exister sans péché. C’est ce qui fait dire à saint Grégoire (Mor., liv. 22, chap. 6) qu’il arrive souvent que sans perdre la charité, la ruine d’un ennemi nous réjouit, et que sans pécher par envie nous nous attristons de sa gloire, lorsque nous croyons que sa chute relève les bons et lorsque nous craignons que sa prospérité ne soit la cause injuste de l’oppression de plusieurs. 2° On peut s’attrister du bien d’un autre, non parce qu’il possède ce bien, mais parce que nous n’avons pas ce qu’il possède. Ce sentiment est le zèle proprement dit, comme l’observe Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 11). Et si ce zèle a pour objet ce qui est honnête, il est louable, d’après ces paroles de l’Apôtre (1 Cor., 14, 1) : Ayez du zèle pour les choses spirituelles. Mais s’il se rapporte aux choses temporelles il peut être coupable, comme il peut ne l’être pas (Il est coupable s’il est immodéré, mais il ne l’est pas, s’il est conforme à la raison.). 3° On s’attriste du bien d’un autre, parce qu’on le croit indigne des succès qu’il obtient. Cette tristesse ne peut résulter des biens honnêtes qui rendent l’homme juste ; mais, comme le dit Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 9), elle porte sur les richesses et sur les biens que peuvent posséder ceux qui en sont dignes et ceux qui en sont indignes. Le philosophe donne à cette tristesse le nom de némésis (Cette vertu, dans la classification d’Aristote, a pour contraires l’envie et la malveillance.) (indignation) et il en fait une puissance morale. Il parle ainsi parce qu’il considérait les biens temporels en eux-mêmes, selon l’importance qu’ils peuvent avoir aux yeux de ceux qui ne font pas attention aux biens éternels. Mais d’après l’enseignement de la foi, les biens temporels qui sont entre les mains d’hommes qui en sont indignes, sont ainsi dispensés par le juste jugement de Dieu, soit pour leur correction, soit pour leur damnation (Ceux qui attaquent cette sorte de répartition pèchent, parce qu’ils paraissent s’en prendre à la Providence elle-même.) ; et ces biens ne sont rien comparativement aux biens futurs qui sont réservés aux bons. C’est pourquoi l’Ecriture condamne cette tristesse d’après ces paroles du Psalmiste (Ps. 36, 1) : Gardez-vous de porter envie aux méchants, n’ayez point de jalousie contre ceux qui commettent l’iniquité. Et ailleurs (Ps. 72, 2) : Mes pieds ont presque failli parce que j’ai eu de l’indignation contre la prospérité des méchants, et en voyant la paix des pécheurs. 4° On s’attriste du bien de quelqu’un quand il surpasse le nôtre. C’est ce qui constitue l’envie proprement dite ; ce sentiment est toujours mauvais, comme le dit Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 10), parce que l’on s’attriste d’une chose dont on devrait se réjouir, c’est-à-dire du bien du prochain.
Article 3 : L’envie est-elle un péché mortel ?
Objection N°1. Il semble que l’envie ne soit pas un péché mortel. Car, par là même que l’envie est une tristesse, elle est une passion de l’appétit sensitif. Or, dans la région des sens, il n’y a pas de péché mortel, il n’y en a que dans la raison, comme le dit saint Augustin (De Trin., liv. 12, chap. 12). L’envie n’est donc pas un péché mortel.
Réponse à l’objection N°1 : Le mouvement de l’envie, considéré comme une passion sensible, est quelque chose d’imparfait dans le genre des actes humains, dont la raison est le principe. Par conséquent, cette envie n’est pas un péché mortel. On doit raisonner de même sur l’envie des petits enfants qui n’ont pas l’usage de la raison.
Objection N°2. Il ne peut pas y avoir de péché mortel dans les enfants, mais il peut y avoir de l’envie. Car saint Augustin dit (Conf., liv. 1, chap. 7) : J’ai vu moi-même un petit enfant encore à la mamelle devenir tout pâle de la jalousie que lui causait un autre enfant qui tétait la même nourrice que lui, et ne le regarder qu’avec des yeux remplis de haine et de courroux. L’envie n’est donc pas un péché mortel.
Objection N°3. Tout péché mortel est contraire à une vertu quelconque. Or, l’envie n’est pas contraire à une vertu, mais elle est contraire à la némésis, qui est une passion d’après Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 9). Elle n’est donc pas un péché.
Réponse à l’objection N°3 : L’envie, d’après Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 9), est opposée à l’indignation (némésis) et à la miséricorde, mais sous des rapports différents. En effet elle est directement opposée à la miséricorde, parce que leur objet principal est contraire. Car l’envieux s’attriste du bien du prochain, tandis que le miséricordieux s’attriste du mal qui lui arrive ; par conséquent les envieux ne sont pas miséricordieux, ni réciproquement. Mais l’envie est opposée à l’indignation par rapport au bien dont l’envieux s’attriste. Car celui qui s’indigne s’attriste du bien de ceux qui se conduisent mal, d’après ces paroles du Psalmiste (Ps. 72, 3) : J’ai eu de l’indignation contre la prospérité des méchants, en voyant la paix des pécheurs. L’envieux au contraire s’attriste du bien de ceux qui sont dignes de réussir. D’où il est évident que la première contrariété est plus directe que la seconde, et comme la miséricorde est une vertu et l’effet propre de la charité, il s’ensuit que l’envie est contraire à la miséricorde et à la charité.
Mais c’est le contraire. Il est dit (Job, 5, 2) : L’envie tue le plus petit. Or, il n’y a que le péché mortel qui tue spirituellement. L’envie est donc un péché mortel.
Conclusion L’envie est un péché mortel, puisqu’elle est absolument contraire à la charité du prochain.
Il faut répondre que l’envie est un péché mortel dans son genre. — Le genre du péché se considère d’après son objet. Or, l’envie selon la nature de son objet est contraire à la charité qui est la cause de la vie spirituelle de l’âme, d’après ces paroles de l’Apôtre (1 Jean, 3, 14) : Nous reconnaissons à l’amour que nous avons pour nos frères, que nous sommes passés de la mort à la vie. L’objet de la charité et celui de l’envie est donc le bien du prochain, mais considéré d’une manière opposée. Car la charité se réjouit du bien du prochain, tandis que l’envie s’en attriste, comme on le voit (art. 1). D’où il est évident que l’envie est un péché mortel dans son genre. Mais, comme nous l’avons dit (quest. 35, art. 4, et 1a 2æ, quest. 72, art. 5, réponse N°1), en tout genre de péché mortel, il y a des mouvements imparfaits qui existent dans la sensibilité et qui sont des péchés véniels. Tels sont, par exemple, dans le genre de l’adultère, le premier mouvement de la concupiscence, et dans le genre de l’homicide, le premier mouvement de la colère. De même dans le genre de l’envie, il y a des mouvements premiers qui se trouvent quelquefois dans ceux qui sont parfaits et qui sont des péchés véniels.
La réponse au second argument est par là même évidente.
Article 4 : L’envie est-elle un vice capital ?
Objection N°1. Il semble que l’envie ne soit pas un vice capital. Car les vices capitaux, se distinguent des défauts qui en naissent. Or, l’envie est fille de la vaine gloire puisque Aristote dit (Rhet., liv. 2, chap. 10) que ceux qui aiment les honneurs et la gloire sont les plus envieux. L’envie donc n’est pas un vice capital.
Réponse à l’objection N°1 : Comme le dit saint Grégoire (Mor., liv. 31, chap. 17), les vices capitaux sont si étroitement unis que quelquefois l’un est produit par l’autre. Car le premier vice issu de l’orgueil est la vaine gloire, qui en corrompant l’esprit qu’elle oppresse produit l’envie ; parce que quand on désire la puissance d’un vain nom, on sèche dans la crainte qu’un autre ne puisse l’obtenir. Il n’est donc pas contraire à l’essence du vice capital de naître d’un autre vice ; ce qui lui serait contraire, ce serait de ne pas produire de lui-même une foule de péchés de divers genres. Toutefois parce que l’envie vient manifestement de la vaine gloire, elle n’est considérée comme un vice capital, ni par saint Isidore (De sum. bon., liv. 2), ni par Cassien (Malgré le sentiment de ces deux auteurs, l’envie est placée dans la classification des péchés capitaux qui est actuellement admise. Cassien compte huit péchés capitaux : la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère, la tristesse, le dégoût, la vaine gloire et l’orgueil.) (De inst. cænob., liv. 5, chap. 1).
Objection N°2. Les vices capitaux paraissent être moins graves que ceux qui en découlent. Car saint Grégoire dit (Mor., liv. 31, chap. 17) : Les premiers vices qui se glissent dans l’âme la trompent par une certaine apparence de raison, mais ceux qui viennent ensuite, par là même qu’ils l’entraînent à toute espèce de folie, la confondent par une sorte de clameur bestiale. Or, l’envie paraît être le péché le plus grave, puisque le même docteur ajoute (Mor., liv. 5, chap. 31), que quoique tous les vices que l’on commet répandent dans le cœur de l’homme le poison de son ancien ennemi, néanmoins dans le péché d’envie le serpent réunit tout ce que ses entrailles peuvent distiller de venin et vomit cette peste affreuse. L’envie n’est donc pas un vice capital.
Réponse à l’objection N°2 : Ces paroles ne prouvent pas que l’envie soit le plus grand des péchés, mais que quand le diable produit dans l’homme ce vice, il verse dans son âme son principal sentiment, parce que, comme il est dit au même endroit : C’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans l’univers (Sag., 2, 24). Il y a cependant une envie que l’on range parmi les péchés les plus graves ; c’est celle qui a pour objet la grâce fraternelle et qui fait que nous nous affligeons non seulement du bien du prochain, mais encore de l’augmentation de la grâce de Dieu en lui. C’est ce qui constitue le péché contre l’Esprit-Saint, parce que par ce vice l’homme porte envie en quelque sorte à l’Esprit-Saint qui est glorifié dans ses œuvres.
Objection N°3. Il semble que saint Grégoire détermine mal les vices qui naissent de l’envie, quand il dit (Mor., liv. 31, chap. 17) que de l’envie naissent la haine, les murmures, les détractions, la joie qu’on éprouve du mal arrivé au prochain et l’affliction que l’on a de sa prospérité. Car la joie qu’on éprouve du mal du prochain et l’affliction que l’on ressent de sa prospérité paraissent être la même chose que l’envie, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. préc.). On ne doit donc pas considérer ces fautes comme issues de l’envie.
Réponse à l’objection N°3 : On peut se rendre compte du nombre des vices qui naissent de l’envie, en considérant que dans les efforts que ce vice suppose, il y a un commencement, un milieu et un terme. Le début consiste à diminuer la gloire des autres, soit secrètement et alors il y a murmure, soit manifestement et on tombe dans la détraction. Le milieu, c’est quand quelqu’un s’est appliqué à diminuer la gloire d’un autre ; s’il y réussit, il est dans l’allégresse en voyant le malheur de son rival ; s’il n’y réussit pas, il s’afflige de sa prospérité. Le terme se trouve dans la haine elle-même, parce que, comme le bien qui délecte produit l’amour, de même la tristesse produit la haine, comme nous l’avons dit (quest. 34, art. 6). — Quant à l’affliction qu’on éprouve de la prospérité du prochain, elle est dans un sens l’envie elle-même. Ainsi elle se confond avec elle, quand on s’attriste de la prospérité des autres, parce qu’ils ont une certaine gloire. Dans un autre sens elle est un effet de l’envie. Il en est ainsi, quand le prochain prospère contrairement aux efforts de l’envieux qui tâche de lui nuire. Mais la joie que l’on ressent du malheur des autres n’est pas directement la même chose que l’envie ; elle en est la conséquence. Car c’est la tristesse que l’on a du bien du prochain, et qui n’est rien autre chose que l’envie, qui est cause de la joie que l’on ressent du mal qui lui arrive.
Mais c’est le contraire. Saint Grégoire (loc. cit.) fait de l’envie un vice capital et lui assigne la progéniture que nous avons énumérée.
Conclusion Le péché de l’envie est un vice capital duquel naissent la haine, le murmure, la médisance, la joie qu’on éprouve des maux du prochain et l’affliction qu’on ressent de sa prospérité.
Il faut répondre que, comme le dégoût est une tristesse qu’on éprouve à l’occasion du bien spirituel divin, de même l’envie est une tristesse que l’on conçoit au sujet du bien du prochain. Or, nous avons dit (quest. préc., art. 4) que le dégoût est un vice capital par la raison qu’il pousse l’homme à faire quelque chose, soit pour éviter la tristesse, soit pour la satisfaire. Donc, pour la même raison, l’envie est aussi un vice capital.

References: art. 3
 art. 3
 art. 2
 art. 4
 art. 5
 art. 6
 art. 4