Source: https://jeanmarcvivenza.com/2019/02/14/rene-guenon-et-le-regime-ecossais-rectifie/
Timestamp: 2020-01-22 17:25:55+00:00

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René Guénon et le Régime Écossais Rectifié – Jean-Marc Vivenza
14 février 2019 22 février 2019 jeanmarcvivenza
Éclaircissements au sujet des méprises et incompréhensions
de René Guénon et de ses disciples,
On sait la profonde et durable incompréhension envers la pensée de Martinès de Pasqually (+ 1774) et les pratiques et méthodes observées par l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers, sa significative réserve s’agissant de la théosophie de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), et ses vives critiques à l’égard du Rite Écossais Rectifié – ou plus exactement du « Régime Écossais Rectifié » puisqu’il s’agit d’un système complet et cohérent possédant une architecture formant une totalité organisationnelle -, positions et attitudes constantes qui traverseront et caractériseront les différentes analyses effectuées par René Guénon (1886-1951) chaque fois qu’il abordera des questions relatives à ces sujets, et sur lesquelles il ne jugea pas utile de revenir.
En effet, les jugements de Guénon se signaleront toujours dans son œuvre par une nette minoration de la valeur intrinsèque de ces trois branches distinctes, et pourtant très proches, formant presque un identique courant, une quasi unique « famille » du point de vue spirituel possédant cependant leurs sensibilités propres qu’il importe de ne point ignorer ni de nier, dont l’influence fut considérable en Europe au XVIIIe siècle au sein de ce qu’il est convenu d’appeler « l’illuminisme ».
1°) René Guénon refuse d’admettre que le Régime Écossais Rectifié est unemétamorphose des Élus Coëns, et non pas une simple dérivation de laStricte Observance.
2°) René Guénon s’est trompé sur l’architecture organisationnelle duRégime Écossais Rectifié.
Lorsqu’en 1778 lors du Convent des Gaules, Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) donne naissance à l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, cette décision va réformer et « rectifier », c’est-à-dire « transformer » en une sorte de mutation complète et radicale, non pas seulement la structure organisationnelle à laquelle il fait subir une refonte complète en repositionnant et modifiant les Grades, mais surtout, et en premier lieu la perspective spirituelle et initiatique de la Stricte Observance, car il s’agissait de faire des enseignements de Martinès de Pasqually la base doctrinale et le fondement premier de cet « Ordre » entièrement nouveau connu sous le nom de « Régime Écossais Rectifié », qui n’a, en effet, strictement plus rien à voir avec de la maçonnerie templière. [3]
Ainsi, le programme de la « Réintégration », sous la forme d’un ensemble théorique et pratique, structuré et organisé, établissait le Régime Écossais Rectifié en un efficace instrument de préservation et un authentique « conservatoire » vivant de l’enseignement détenu par les Réaux-Croix, et, de ce fait, l’actif dépositaire de la doctrine martinésienne ainsi que de « l’influence spirituelle » coën authentique et véritable qu’il reste, et restera le seul sur le plan historique à détenir validement et légitimement de par le caractère ininterrompu de la chaîne le reliant à l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers.
Mais il y a un autre point qui échappa à Guénon dans cette question, et qu’il ne pouvait connaître, puisque certains rituels du Régime Rectifié lui étaient inaccessibles à l’époque où il rédigeait ses articles, notamment ceux de « l’Ordre Intérieur » [11], c’est que lors de la « constitution » de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte en 1778, qui remplaça l’Ordre de chevalerie de la Stricte Observance, Jean-Baptiste Willermoz conféra ce nom à une forme traditionnelle de transmission qu’il considérait comme extrêmement ancienne, bien plus antique encore que l’Ordre du Temple lui-même et dont le Régime Rectifié conserve aujourd’hui l’héritage.
L’Ordre primitif doit être secret, parce qu’il a un but essentiel très élevé,
que peu d’hommes sont dignes de connaître…
Cet Ordre, très ancien, qui se dissimula un temps sous le voile de la Franc-maçonnerie, et qui reste et demeure caché au plus grand nombre, Willermoz le désigne sous le titre mystérieux de « Haut et Saint Ordre » ; Ordre primitif qui, « à défaut de pouvoir être nommé, ne peut être appelé que le Haut et Saint Ordre », à la base de la véritable initiation, et ne doit absolument pas être confondu avec les formes contingentes qu’empruntent, pour un temps limité, les institutions se consacrant à l’étude des « sciences sacrées » et à la perfection des hommes. [12]
On prendra donc soin, en observant une particulière attention sur ce point clé, expliquant et sous-tendant toute l’entreprise willermozienne, de se souvenir que l’intention qui présida à l’action du disciple lyonnais de Martinès de Pasqually, lors de la tenue des Convents constitutifs du Régime Écossais Rectifié, fut de préserver et conserver un héritage fondamental, de nature doctrinal et opératif, et que c’est cet héritage qui constitue le cœur du Régime, mais également le vénérable et inestimable dépôt primitif détenu, précisément, par le « Haut et Saint Ordre » : « L’institution maçonnique ne peut ni ne doit être confondue avec l’Ordre primitif et fondamental qui lui a donné naissance ; ce sont en effet deux choses distinctes. L’Ordre primitif doit être secret, parce qu’il a un but essentiel qui est très élevé, que peu d’hommes sont dignes de connaître ; son origine est si reculée, qu’elle se perd dans la nuit des siècles ; tout ce que peut l’institution maçonnique, c’est d’aider à remonter jusqu’à cet Ordre primitif, qu’on doit regarder comme le principe de la franc-maçonnerie ; c’est une source précieuse, ignorée de la multitude, mais qui ne saurait être perdue : l’un est la Chose même, l’autre n’est que le moyen d’y atteindre ; c’est sous ce point de vue, mon B.A.F., qu’il faut considérer la franc-maçonnerie en général, et le Régime particulier auquel vous êtes attaché, si vous voulez en avoir une juste idée, et en retirer quelque fruit.» [13]
Dès lors une question s’impose : d’où provient cette « source pure et sacrée », c’est-à-dire cet « Ordre primitif et fondamental » désigné par Willermoz sous le nom de« Haut et Saint Ordre », dont le Régime Rectifié tire son origine ?
Ceci explique pourquoi la perspective spirituelle dans laquelle pénétrait l’émule admis dans « l’Ordre des Élus Coëns » – relevant du « culte primitif » se célébrant en quatre temps et se déployant en quatre parties distinctes, quoique liées entre-elles : « expiation », « purification », « réconciliation » et « sanctification », « culte » que Seth fut en mesure de préserver puisqu’il était l’enfant qu’Adam et Ève conçurent après la mort d’Abel, devenant logiquement l’ancêtre de tous les « opérateurs » et les « théurges », culte qui, après le déluge, fut poursuivi par Noé à qui il appartiendra de perpétuer la descendance de Seth, constituant la descendance pure à laquelle étaient agrégés les Coëns [14] -, est exclusivement la prérogative spirituelle du « Haut et Saint Ordre » dont le Régime Écossais Rectifié est à présent le seul et unique témoin sur le plan initiatique, en ayant succédé, dans cette détention des éléments du « culte primitif » et connaissance de la doctrine de la « réintégration », à « l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers », dirigé, comme l’évoquent les 14 étendards figurant sur le sceau de l’Ordre, par les 7 Suprêmes Conseils et leurs 7 Souverains établis sur la surface de la terre.
IV. Preuve de l’évidente ignorance de René Guénon au sujet de l’architecture organisationnelle du Régime Écossais Rectifié
Cependant, non content d’affirmer, en y insistant d’ailleurs dans ses articles en deux temps, tout d’abord en 1936 puis en 1939, ceci contre toute évidence comme nous venons de le voir, une profonde méprise sur le Régime Rectifié, soutenant : « le Régime Écossais Rectifié n’est point une métamorphose des Élus Coëns, mais bien une dérivation de la Stricte Observance […] même si Willermoz, en rédigeant les instructions de certains grades, y a introduit des idées plus ou moins inspirées des enseignements de Martines, cela ne change absolument rien à la filiation ni au caractère général du Rite dont il s’agit… » (sic) [16], Guénon, pour rajouter à l’erreur, et en renforcer sa teneur s’il était encore possible, s’est entièrement trompé au sujet de l’architecture organisationnelle du Régime fondé par Jean-Baptiste Willermoz.
Dans la première édition de notre étude, nous avions simplement relevé, en nous contentant d’une remarque qui avait déjà été formulée par un connaisseur autorisé du Régime, que dans sa présentation de la répartition des différentes classes de l’Ordre, Guénon avait commis une grossière confusion, écrivant : « la première classe comprend les trois classes symboliques ; la seconde classe correspond aux grades capitulaires, dont le plus important […] est celui d’Écossais de Saint André ; enfin la troisième classe est formée par les grades supérieurs de Novice Écuyer et Grand Profès ou Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.» [17]
Ces affirmations publiées en 1927, qui sont clairement erronées, et apparaissent comme telles aisément aux yeux de n’importe qui est un minimum instruit de la manière dont est constituée la hiérarchie du Régime, et que Guénon, au passage, n’a jamais cru nécessaire de corriger alors même qu’il prenait un soin vigilant et extrême à vérifier à la loupe ce qui était imprimé sous son nom, sont extrêmement gênantes pour l’image du « maître » considéré par ses disciples, comme boussole infaillible en matière d’initiation.
Le problème, c’est que dans ce cas précis, il est difficile pour ne pas dire impossible, de soutenir que la présentation du Régime faite par Guénon soit conforme à la réalité. L’erreur, grossière et non anodine, est patente, avérée et incontestable. Cependant, dans l’ordre des petits arrangements avec la vérité, quelques audacieux plumitifs, n’ont pas hésité dernièrement à arguer, d’une erreur « consécutive à un ajout par un ‘‘tiers qui croyait bien faire’’ », croyant par cet artifice relativement grotesque, laver Guénon du soupçon de l’erreur. [18]
Cet argumentaire est finalement fort instructif pour l’humiliation de ceux qui contestent nos analyses, dans la mesure où il fait la démonstration de l’incompréhension de Guénon et de l’inculture de ses tardifs disciples, concernant la nature réelle du Régime Rectifié, puisque en se focalisant sur la question de la confusion entre le Grade de Grand Profès et celui de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, qui serait consécutif à un hypothétique « ajout par un‘‘tiers qui croyait bien faire’’ », explication qui est à la limite du risible, il passe complètement sous silence, en ne la voyant pas, la présentation fautive sur les autres Classes, car non content d’une confusion entre le Grade de Grand Profès et celui de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, Guénon énonce trois autres absurdités dans sa présentation, qui est la suivante pour rappel : « la première classe comprend les trois classes symboliques ; la seconde classe correspond aux grades capitulaires, dont le plus important […] est celui d’Écossais de Saint André ; enfin la troisième classe est formée par les grades supérieurs de Novice Écuyer et Grand Profès ou Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.» [19]
Or, celui dont « l’œuvre » seule permettrait, soi-disant, de comprendre par sa lecture et méditation « la vraie nature et la valeur de l’initiation », ignorait visiblement que le Régime Écossais Rectifié était structuré selon une hiérarchie qui n’a strictement rien à voir avec sa présentation inexacte, le système maçonnique et chevaleresque édifié par Jean-Baptiste Willermoz lors du Convent des Gaules – ce qui montre bien, par ailleurs, la « métamorphose » qu’il a réalisée de la Stricte Observance -, étant fondé sur une conception martinésienne qui a totalement modifié la structure des Classes de la Stricte Observance.
Le Grade de « Maître Écossais de Saint-André »,
appartient à la Classe des symboles et ne relève pas de l’Ordre Intérieur
En effet la première Classe – symbolique certes – est cependant, non pas constituée des trois Grades d’Apprenti, Compagnon et Maître comme l’affirme Guénon, mais de quatre Grades, incluant celui de « Maître Écossais de Saint André » !
Le « Maître Écossais de Saint-André », appartient effectivement à la Classe des symboles, et ne relève absolument pas de l’Ordre Intérieur, ou, comme l’écrit fautivement Guénon, des « grades capitulaires », puisque le Régime, qui ne comporte pas de système de « Hauts Grades » maçonniques comme les autres rites, se compose de quatre Grades symboliques, et non de trois comme dans la franc-maçonnerie classique (Apprenti, Compagnon, Maître), ce qui d’ailleurs est une spécificité du Régime Rectifié édifié ainsi depuis son origine, les « Maîtres Écossais de Saint-André » apparaissant en tenue de leur Grade dans les loges de Saint-Jean, sachant que c’est au quatrième Grade, pour des raisons qui relèvent de l’ésotérisme du « quaternaire » dont la place est essentielle dans la doctrine martinésienne (l’Adam primitif étant un « esprit de puissance quaternaire ») [20], que s’achève l’initiation maçonnique, faisant que, contrairement au schéma adopté par l’ensemble des systèmes maçonniques qui sont situés dans la continuité des « Constitutions » rédigées par les pasteurs James Anderson (1678-1739) et Jean Théophile Désaguliers (1683-1744) (Rite Français, Rite Écossais Ancien et Accepté, etc.), la Classe symbolique du Régime Rectifié comporte depuis le XVIIIe siècle, quatre Grades, le Grade de Maître Écossais de Saint André étant une composante intégrale de la maçonnerie symbolique rectifiée.
C’est pourquoi, lors du Convent des Gaules en sa 8ème séance, le 5 décembre 1778, il était de ce fait logiquement déclaré : « Le R.F. ab Eremo [Willermoz] ayant fait savoir combien le grade d’Écossais vert, moitié symbolique, moitié appartenant à l’intérieur, avait été jusqu’ici peu satisfaisant, le Convent, en le détachant des hauts Grades, l’a déclaré Quatrième Grade Symbolique & a approuvé le Plan de réforme proposé par ce Frère, qui a été exhorté à le rédiger sur cet aperçu, & de présenter son travail, lors de la rectification des grades symboliques.» [21]
La seconde Classe de l’Ordre, et non pas la 3ème (sic), d’essence chevaleresque, était quant à elle, distinguée en un état probatoire dit « d’Écuyer Novice » et le Grade de « Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » (C.B.C.S.), dont les différents aspects se trouvent exposés dans le « Code Général des Règlements de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » (1778), qui porte sur l’organisation, la constitution et les statuts de l’Ordre Intérieur.
Enfin une 3e Classe, secrète celle-ci, comportant deux Grades, l’un de Chevalier Profès, l’autre de Chevalier Grands Profès, bien qu’il ne fût nullement question de son existence lors du Convent des Gaules, couronnait invisiblement l’ensemble de l’édifice du Régime Rectifié. [22]
René Guénon et ses « continuateurs » ignorent l’organisation interne de l’Ordre,
faute d’avoir étudié les deux Codes de Lyon de 1778,
qui sont les seules et uniques lois constitutives du Régime Écossais Rectifié.
b) Les quatre affirmations fautives soutenues par René Guénon
Ainsi, comme nous le constatons, en une seule phrase : « la première classe comprend les trois classes symboliques ; la seconde classe correspond aux grades capitulaires, dont le plus important […] est celui d’Écossais de Saint André ; enfin la troisième classe est formée par les grades supérieurs de Novice Écuyer et Grand Profès ou Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » [23], pas moins de quatre erreurs caractéristiques singulièrement fausses ont été soutenues par René Guénon :
1°) L’affirmation que la Classe des symboles au sein du Régime Rectifié, « comprend les trois classes symboliques »,d’Apprenti, Compagnon, Maître.
2°) L’attribution aux « Grades capitulaires » du 4ème Grade de « Maître Écossais de Saint-André » « la seconde classe correspond aux grades capitulaires, dont le plus important […] est celui d’Écossais de Saint André »;
3°) Le rattachement à la 3ème Classe, « la troisième classe est formée par les grades supérieurs de Novice Écuyer et Grand Profès ou Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte », des Grades « d’Écuyer Novice » et de « Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » ;
4°) La confusion, « Grand Profès ou Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte »,entre le Grade de « Grand Profès » et celui de « Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte ».
Il apparaît donc clairement à l’examen, que ce qu’ignorait René Guénon, et visiblement ses « continuateurs » dans l’ignorance, faute d’avoir étudié les deux Codes de Lyon de 1778, l’un pour la Classe symbolique, l’autre pour la Classe chevaleresque, qui sont les seules et uniques lois constitutives du Régime Écossais Rectifié, qui en organisent la vie et le fonctionnement, dont l’un, le Code Maçonnique, doit même être signé par ceux qui désirent rejoindre l’Ordre [24], méconnaissant de plus les décisions qui furent prises lors des Convents fondateurs, « des Gaules » (1778) et de « Wilhemsbad » (1782), qui fixèrent, décidèrent et arrêtèrent l’architecture du Régime qui « réforma » profondément les formes de maçonnerie classique, c’est que l’Ordre se compose de trois Classes distinctes ainsi réparties :
1°) – « La Classe symbolique », ou « 1ère Classe », constitué des Grades « d’Apprenti », « Compagnon », « Maître » et « Maître Écossais de Saint André ».
Cette Classe symbolique est placée sous l’autorité des Directoires Écossais, qui sont la forme ostensible des Grands Prieurés rattachés aux Provinces.
2°) – « L’Ordre Intérieur », ou « 2ème Classe », qui est non-maçonnique puisque de nature chevaleresque, qui comprend les Grades « d’Écuyer Novice » et de « Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte » (C.B.C.S.).
L’Ordre Intérieur est organisé en Grands Prieurés, qui ont sous leur autorité les Préfectures et Commanderies qui relèvent de « l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte».
3°) – La Classe « non-ostensible », ou « 3ème Classe secrète », adjointe par Jean-Baptiste Willermoz à l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte pour être le « conservatoire de la doctrine martinésienne » [25], partagée entre « Chevalier Profès » et « Chevalier Grand Profès ». [26]
Cette Classe fonctionne en « Collèges », dits « Collèges particuliers », rattachés à un « Collège Métropolitain », étant détachée et totalement indépendante des deux autres Classes (symbolique et chevaleresque) de l’Ordre.
Ce qui ressort de tout ceci, c’est le constat que René Guénon parle de « l’extérieur », et s’exprime sur un sujet qu’il méconnaît totalement faute d’avoir pu accéder, tant aux travaux des ateliers du Régime qu’à ses différentes sources dans leur majorité inexploitées à l’époque, proposant en conséquence, hélas ! en toute logique, un discours entièrement décalé et singulièrement erroné, quant à la substance, la nature et les formes organisationnelles du Régime Écossais Rectifié, discours qu’il soutiendra contre les évidences et qu’il se refusa toujours de corriger, au motif du refus d’avouer le caractère lacunaire de sa science en ces domaines résultant d’une conception limitée de l’initiation, aboutissant à une obstination coupable dans l’erreur que rien ne justifie et ne permet de cautionner, sauf un entêtement, reproduit de façon mécanique et particulièrement stupide par ses disciples, qui n’ont même pas pour leur défense les excuses que l’on peut accorder à leur « maître » regardé comme infaillible, entêtement qui confine chez certains incontinents polygraphes avec la bêtise crasse et la reproduction mécanique et satisfaite de profondes âneries leur servant apparemment « d’habit à leurs rêveries », et qui relève, objectivement, de la célèbre sentence : « Errare humanum est, perseverare diabolicum ».
V. René Guénon s’est fait aveugle volontaire sur la réalité de « la transmission de l’influence spirituelle » et la valeur des connaissances des Élus Coëns
Trois autres points restent à aborder, alors que les deux premières questions précédemment éclairées ont déjà largement mis en évidence les inconséquences et les criantes limites de Guénon lorsqu’il aborda tout ce qui touche à la nature et à l’organisation du Régime Écossais Rectifié.
Reste à examiner, selon l’opinion de Guénon, si « l’initiation [des Élus Coëns] semble être toujours demeurée assez incomplète à bien des égards », sil elle s’est vraiment limitée à « un rituel de ‘‘magie cérémonielle’’ à prétention théurgiques, ce qui laissait la porte ouverte à bien des illusions », et pour finir « le fondateur des Élus Coens » était-il simplement en possession de « connaissances qui n’étaient encore que d’un ordre assez secondaire », confondant « le point de vue ‘‘initiatique’’ et le point de vue ‘‘mystique’’ »,faisant que ce que Martinès appelait ‘‘réintégration’’ ne dépassait pas « les possibilités de l’être humain individuel […] » ? [27]
a) Les constantes approximations dans tous les textes publiés par Guénon sur ces questions
Les assertions relativement gratuites de Guénon à propos des « connaissances d’un ordre secondaire » dont aurait été détenteur Martinès de Pasqually, ou l’idée assez fantaisiste qui lui attribue, « d’un essai de restauration du sacerdoce judaïque dans la Maçonnerie intérieure », nous donneront simplement l’occasion de rappeler, que Guénon, s’était effectivement intéressé très tôt à ces sujets, publiant sous la signature du « Sphinx » dès 1913, plusieurs articles dans la revue « La France antimaçonnique » [28] – revue dirigée par Abel Clarin de La Rive (1855-1914), auteur d’un ouvrage qui avait été célèbre : Le Juif et la franc-maçonnerie (1895) -, articles précédés, toujours dans cette même revue, d’abord publiés anonymement, puis sous la signature du « Sphinx », en 1913 et début 1914, d’une étude historique sur le Régime Écossais Rectifié [29], dans lesquels se trouvent déjà les erreurs qui seront reproduites plus tard, dont cette perle, qui en explique bien d’autres : « C’est à ce Convent [de Wilhelmsbad en 1782], où la Maçonnerie Réformée devint le Régime Rectifié, que fut institué, dit-on, son cinquième et dernier degré ou « grade de l’intérieur », celui de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.» [30] Inutile de souligner une fois de plus le double caractère inexact de cette phrase, cumulant une confusion entre le cinquième Grade d’Écuyer Novice et le sixième Grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, ainsi qu’une affirmation fautive concernant la création du Grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, institué, non pas à Wilhelmsbad en 1782, mais lors du Convent des Gaules, dès 1778, lors de la 2ème séance du 27 novembre : « L’objet de la dénomination de notre St. Ordre ayant été mis en délibération, il fut arrêté unanimement qu’il serait désigné dorénavant sous la qualification de l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.» [31]
Comme toujours, les identiques et constantes approximations sont présentes dans tous les textes publiés par Guénon sur ces questions, faute de s’être référé à des sources historiques sérieuses, travaillant à partir de publications de « seconde main ».
Passons sur l’interprétation plus que libre du terme « Réaux-Croix » à laquelle se livre Guénon, qui établit un parallèle entre l’hébreu « roèh » (« voyant »), et le sanscrit « rishi », participant d’une vue personnelle assez curieuse, puisque totalement étrangère à l’étymologie véritable de ce nom chez Martinès de Pasqually comme cela a été mis en lumière dans une récente étude [32] , pour nous pencher sur les affirmations par lesquelles Guénon soutient que « l’initiation [des Élus Coëns] semble être toujours demeurée assez incomplète à bien des égards » se limitant à« un rituel de ‘‘magie cérémonielle’’ à prétention théurgiques. »
Le « Haut et Saint Ordre » des Élus de l’Éternel, est la sainte société religieuse
formée par les Justes, les Patriarches et les Prophètes, qui surent,
après le repentir d’Adam, et depuis son fils Abel,
préserver, maintenir et transmettre le « vrai culte ».
Or, ce que ne voit pas Guénon, ou qu’il ne veut pas voir pour des motifs qui appartiennent à un parti-pris subjectif, c’est que « l’initiation » des Élus Coëns ne se résume pas aux rituels et cérémonies de nature théurgique, même si les « opérations » occupent une place certaine dans les pratiques enseignées par Martinès [33], car cette « initiation » porte, précisément, sur le rattachement à la lignée sacerdotale des élus de l’Éternel dont « l’Ordre des Élus Coëns » se disait être la continuité en raison de son origine et de ses sources. La question des formes préconisées dans la célébration du culte primitif, qui d’ailleurs souleva d’importants débats entre les disciples de Martinès alors que le théurge bordelais était encore de ce monde, notamment entre Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz, est quasi secondaire au regard de cet aspect du problème, le point principal portant sur la « transmission spirituelle » dont était le dépositaire Martinès et qu’il communiqua à ses émules.
Tel est le point axial, central et fondamental portant sur le sujet de l’initiation, et nul autre. Et il est d’ailleurs paradoxal que Guénon, pourtant instruit de cet élément relatif au critère objectif sur lequel repose l’initiation, soit « la transmission d’une influence spirituelle », feigne de ne pas le percevoir, alors qu’il a lui-même soutenu, que la question sur ce point, n’appelle aucune contestation possible : « L’initiation proprement dite consiste essentiellement en la transmission d’une influence spirituelle, transmission qui ne peut s’effectuer que par le moyen d’une organisation traditionnelle régulière, de telle sorte qu’on ne saurait parler d’initiation en dehors du rattachement à une telle organisation […] en dehors de cette succession, en effet, l’observation même des formes rituéliques serait vaine, car il y manquerait l’élément vital essentiel à leur efficacité.» [34]
Et cette « succession » – qui provient du « Haut et Saint Ordre » des Élus de l’Éternel, c’est-à-dire la sainte et pieuse société religieuse formée par les Justes, les Patriarches et les Prophètes, qui surent, après le repentir d’Adam, et depuis son fils Abel, en passant par Seth, Elie, Énoch, Noé, Melchisédech, Abraham, Moïse, David, Salomon et Zorobabel, préserver, maintenir et transmettre le « vrai culte », société religieuse à laquelle se rattache encore aujourd’hui par l’intermédiaire des Élus Coëns de l’Univers, l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte -, chaîne définie et revendiquée de façon claire et explicite par Martinès de Pasqually [35], est bien présente dans son Ordre, dont tous les documents attestent de la référence permanente en des termes fortement appuyés figurant dans toutes les pièces qui nous sont parvenues et qu’il est aisé de consulter, la formule placée en en-tête du diplôme de Réaux+Croix délivré à Jean-Baptiste Willermoz étant assez démonstrative à cet égard : « Nous Grand Souverain Maître en chef des Ordres éminents des Sages Philosophes, Juge Souverain des Sept Tribunaux des Chevaliers Élus-Coëns répandus sur la surface de la Terre, Dépositaire et Conducteur en chef de la Sainte Arche, Commandant les douze Étendards des Tribus, Inspecteur général des puissants Réaux † et d’Orient, Grand Maître des cinq points cardinaux de l’Ordre, Chef de la Discipline des haute et basse classes, pour le maintien des Statuts, Règlements, Fonctions et Cérémonies de la respectable Confraternité des Sages Philosophes de l’Univers Élus Coëns […].» [36]
Diplôme de Réaux-Croix accordé à Jean-Baptiste Willermoz,
BNF, Département des Manuscrits, FM5 (516).
En conséquence, sauf à soutenir que Martinès de Pasqually n’était détenteur d’aucune qualification initiatique traditionnelle, ce que ne dit pas Guénon qui, bien au contraire, tente d’identifier par des regroupements successifs, ce que purent être les transmissions auxquelles était lié le Souverain des Élus Coëns, lui accordant un « double rattachement », l’un « à la Maçonnerie », l’autre « à une autre organisation beaucoup plus mystérieuse » [37], alors toutes les objections formulées à l’encontre de Martinès et de ses disciples, notamment le verbiage dépréciatif de Guénon repris par ses modernes répétiteurs, au sujet de prétendues « connaissances qui, quoique réelles, n’étaient encore que d’un ordre assez secondaire », tombent et fondent comme neige au soleil, participant d’une ignorance de ce en quoi consistaient les « connaissances » évoquées, et surtout d’une incapacité spirituelle à les comprendre en raison d’opinions personnelles rétrécies conduisant à une cécité à l’égard de certains domaines qui, par leur nature transcendante, échappent aux vues réduites par une doxa limitée et parcellaire, les enseignements révélés au XVIIIe siècle par Pasqually étant sans aucune commune mesure, de par leur profondeur et éminence, par rapport à tout ce qui circulait et pullulait à l’époque comme mythes illusoires, fables naïves, rêveries et légendes peu crédibles, à la périphérie des Loges en Europe.
b) La vérité cachée derrière les considérations fautives de René Guénon
La vérité cachée derrière les considérations péjoratives de Guénon au sujet des «connaissances qui, quoique réelles, n’étaient encore que d’un ordre assez secondaire » (sic) – jugement partial et expéditif provenant de celui qui, il ne faudrait pas l’oublier, conféra un crédit à la magistrale tromperie de Clément Stretton (1850-1915) et John Yarker (1833-1913), dans la « forgerie » de la Worshipful Society, soi-disant héritière des guildes maçonniques opératives qui auraient pratiqué un système rituel en sept degrés antérieur à la constitution de la Grande Loge d’Angleterre en 1717, rituels des « opératifs en sept degrés » qui ne datent en réalité que du début du siècle dernier [38] -, c’est que la doctrine martinésienne, dérange et vient contredire brutalement la construction fantaisiste d’une unique « Tradition », puisqu’elle soutient l’existence, non de la conception guénonienne d’une unique « Tradition » ayant sa source la plus pure en Orient [39], mais la réalité historique d’une « Tradition double », d’inégale dignité et validité selon qu’elle participe de la continuité des œuvres réprouvées de « Caïn », ou de celles bénies « d’Abel le Juste », et c’est bien là tout le problème de fond, heurtant de plein fouet et contredisant frontalement la croyance distillée par la vision de Guénon puisée dans les différentes sources occultistes dont il s’est abondamment abreuvé, en la prétendue « unité » des différentes traditions. [40]
L’Histoire du monde, depuis l’origine,
est celle de la lutte et du combat entre deux semences,
deux postérités, deux « corps mystiques » antagonistes.
De ce fait, dès l’origine il y a donc, non pas une Tradition, mais deux « Traditions », deux « cultes », ce qui signifie deux « religions », l’une naturelle reposant uniquement sur l’homme, l’autre surnaturelle plaçant toutes ses espérances en l’Éternel seul et en sa Divine Providence. Et la suite des événements n’aura de cesse de confirmer ce constant antagonisme, cette rivalité et séparation entre deux « voies » dissemblables que tout va en permanence opposer, les rendant rigoureusement étrangères et inconciliables.
À cet égard, l’Histoire du monde, depuis cette annonce, est celle de la lutte, du combat entre les deux semences, les deux postérités, les deux « corps mystiques » ; lutte alternant les victoires et les défaites, les trahisons, les avancées et les reculs. Les hommes assistent de ce fait, depuis la Chute, à un développement croissant et continuel de la religion naturelle réprouvée qui souhaite conquérir le Ciel par ses propres moyens, héritière, en raison de son vice et de son caractère criminel, de la postérité du serpent, contraignant les élus de l’Éternel qui constituent le « Haut et Saint Ordre », à une préservation attentive et soutenue des éléments du vrai culte, de la Vraie Religion, de la Tradition effective.
Malgré cette situation difficile, l’Éternel, dans son infinie bonté, n’abandonna pas l’homme, il ne se détourna pas de sa descendance car il lui envoya de nombreux élus appelés à témoigner de l’attention et de la Présence du « Très Haut » sensible à la célébration du vrai culte préfiguré par le sacrifice d’oblation offert par Abel, devenant le type même de toute œuvre de réconciliation ainsi que nous en instruit Martinès : «Ce type qu’Abel faisait en faveur de toute la postérité d’Adam jusqu’à la fin des siècles n’était pas la seule figure spirituelle que cet être mineur nous représentait ; il servait encore de type pour l’avantage général et particulier de tout être spirituel quelconque. De plus, ce même Abel était un vrai type des mineurs doués de la grâce divine que le Créateur ferait naître chez les hommes, pour être des instruments spirituels de la manifestation de sa justice, soit pour la récompense, soit pour la punition des créatures, selon que leurs œuvres sont conformes ou contraires à la loi divine. » (Traité, 82).
VI. Le juste rejet par Willermoz de « Tubalcaïn» au profit de « Phaleg », dans la continuité de l’enseignement de Martinès
On sait que Marcel Maugy (1901-1986), alias « Denys Roman », disciple de Guénon, s’éleva contre « l’incroyable incompréhension du symbolisme maçonnique, et même de la simple doctrine chrétienne, parce qu’elle fut opérée à la suite d’influences psychiques pour le moins inquiétantes – c’est évidemment la substitution, dans le rituel, du mot “Phaleg” à celui de “Tubalcaïn”» [41] , critique inlassablement reproduite par tous les répétiteurs des identiques positions guénoniennes.
Or, ce qu’il convient de souligner – ce que Willermoz lui-même ne jugea jamais nécessaire de modifier lors de la transmission des rituels du Régime rédigés après la Révolution, considérant que sur ce point sa décision avait été judicieuse et fondée sur le plan intiatique -, c’est que si c’est bien la comtesse Marie-Louise de Monspey, dite Églé de Vallière (1733-1813), chanoinesse du chapitre de Remiremont, sœur du chevalier Alexandre de Monspey (1739-1807), membre de la Bienfaisance et Grand Profès qui, au début de l’année 1785, reçut sous l’action de l’immatérielle puissance de « l’Esprit », en communication, des lumières à titre privé [42], ces lumières fournissaient une sorte de nouvelle approche des thèses précédemment exposées par Martinès de Pasqually à ses disciples et, surtout, leur donnaient une perspective qui ne pouvait que séduire les frères lyonnais, ceci expliquant pourquoi Jean-Baptiste Willermoz, sur les conseils avisés de « l’Agent Inconnu », décida, le 5 mai 1785, par un acte entériné officiellement par la Régence Écossaise et le Directoire Provincial d’Auvergne, d’écarter le nom de « Tubalcaïn » des rituels rectifiés en le remplaçant par celui de « Phaleg », reconnu comme le fondateur des « justes et parfaites » Loges, « Tubalcaïn » rejeté des rituels au profit de « Phaleg » par le Directoire Provincial d’Auvergne pour les motifs suivants :
Tubalcaïn est le fils de Lamech, un bigame.
Inventeur de l’art de travailler les métaux, il ne peut être attribué aux Apprentis qui viennent justement de les abandonner. Il est l’emblème des vices, notamment sexuels. [43]
Représentant une lignée antédiluvienne effacée par Dieu, il doit céder le pas à Phaleg[44], ‘‘fondateur de la seule vraie initiation’’.» [45]
Phaleg est le ‘‘fondateur de la seule vraie initiation’’.
Il y a donc entre « Phaleg » et « Tubacaïn » une totale contradiction, une distinction absolue participant des familles auxquelles ils appartiennent, une significative incompatibilité qui apparut, à Jean-Baptiste Willermoz, devoir être nettement redressée et corrigée, puisque l’on ne pouvait décemment imaginer voir subsister dans les rituels du Régime Rectifié, une référence à un personnage frappé du sceau de la réprobation, alors même que l’intention des travaux de la réforme effectuée lors du Convent des Gaules en 1778, et du Convent de Wilhelmsbad en 1782, avait eu pour objet de placer le nouveau système dans le prolongement du « Haut et Saint Ordre des élus de l’Éternel », faisant, positivement, des « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte», et plus encore des Chevaliers Profès et Grands Profès de l’Ordre, les lointains héritiers de la lignée des Justes et pieux serviteurs de l’Éternel se situant dans la filiation directe d’Abel de Seth et de Sem.
Et si ce dernier point est méconnu, alors il n’est pas étonnant que tout ce qui se rapporte à la vie et à la nature du Régime Rectifié, en particulier dans son élaboration et son évolution, apparaisse comme une énigme incompréhensible aux aveugles volontaires, qui ont d’ailleurs vocation, pour d’obscures raisons, à le demeurer. [46]
VII. René Guénon et la prétendue « voie incomplète », « passive » et « mystique » de Louis-Claude de Saint-Martin
On retrouve également sous la plume du « Sphynx » – venant s’ajouter aux critiques minorantes à l’égard de Martinès à propos de ses« connaissances qui n’étaient encore que d’un ordre assez secondaire », ou de « l’initiation [des Élus Coëns qui] semble être toujours demeurée assez incomplète à bien des égards » -, l’habituelle antienne sur la prétendu voie incomplète « passive » et « mystique » de Louis-Claude de Saint-Martin ainsi formulée : « Peu d’années après le départ de Martinès de Pasqually pour les Antilles (1772), une scission se produisit dans l’Ordre qu’il avait si péniblement formé, certains disciples restant très attachés à tout ce que leur avait enseigné le Maître, tandis que d’autres, entraînés par l’exemple de Saint-Martin, abandonnaient la pratique active pour suivre la voie incomplète et passive du mysticisme. Ce changement de direction dans la vie de Saint-Martin pourrait nous surprendre si nous ne savions pas combien, durant les cinq années qu’il passa à la Loge de Bordeaux, le disciple avait eu d’éloignement pour les opérations extérieures du Maître… ‘‘L’enseignement de Rodolphe de Salzmann contribua beaucoup à doter la France d’un mystique remarquable, mais cet enseignement ne put ouvrir à Saint-Martin la doctrine de l’éminent théurge de Bordeaux (c’est-à-dire de Martinès) […] à la suite du Convent de Lyon, en 1778, la Loge La Bienfaisance adopta définitivement le Régime Écossais Rectifié, que Papus « a jugé utile de baptiser Willermozisme », mais qui n’eut jamais rien de commun avec l’Ordre des Élus Coëns’’.» [47]
René Guénon avouera n’avoir jamais lu ni approfondi
les écrits de Louis-Claude de Saint-Martin,
s’étant contenté d’une vague approche fragmentaire
et très lacunaire des écrits du Philosophe Inconnu.
Louis-Claude de Saint-Martin, selon Guénon, se serait donc enfermé dans le domaine du mysticisme s’écartant ainsi de la « voie initiatique », sachant que le« mysticisme relève exclusivement du domaine religieux, c’est-à-dire exotérique» [48],affirmation brutale qui semble sans appel, biffant d’un trait de plume l’originalité de la voie saint-martiniste.
Que Guénon puisse ainsi réduire la perspective spirituelle développée par celui qui se fit connaître sous le nom du « Philosophe Inconnu », est assez impressionnant et mérite qu’on en explique peut-être le soubassement réel, largement passé sous silence par les guénolâtres, qui préfèrent disserter à l’infini à partir des opinions limitées et fragmentaires de leur maître en la matière. On le sait, le principal reproche que fait Guénon au mysticisme, est d’être « passif » et de nature sentimentale, différant « par tous ses caractères essentiels » de la voie initiatique ». Ce qui est à noter, et qui est important dans la compréhension de la position problématique de Guénon, c’est que pour lui « le mysticisme proprement dit est quelque chose d’exclusivement occidental et, au fond, de spécifiquement chrétien […] en fait et à parler strictement, il n’existe guère de mysticisme autre que celui-là » [49], cette assertion ayant de quoi étonner, car s’il n’y a du « mysticisme » que dans le christianisme, comment qualifier, dès lors, les courants dévotionnels hindous, principalement vishnouistes, issus de la doctrine dualiste (dvaita) de Rāmānuja (XIe-XIIe s.), et de Madhva (1238-1317), à l’origine de la lignée brahma sampradaya avec sa sous-branche gauḍīya vaiṣṇava ayant à sa source Caitanya Mahaprabhu (1486-1535) et Vallabhā (1481-1533), qui répandirent une tendance bakthique singulière dite « prema bhakti », dont le sentimentalisme, la charge émotionnelle et surtout l’amour exalté exprimé à l’égard de la Divinité, n’a pas grand-chose à envier aux formes identiques (larmes, pleurs, gémissements, lamentations, jubilations, chants amoureux, extases sensibles, unions nuptiales, etc.), prises par les mystiques chrétiens au cours des siècles ?
Comment qualifier également, à ce titre, la voie japonaise de l’amidisme, ou bouddhisme dit de « la Terre pure », introduite en chine par le moine Huiyuan (334-416) qui, en 402, fit le vœu d’atteindre le « Paradis occidental du Bouddha », en se basant exclusivement sur la notion centrale de « foi », et la récitation continuelle du nom du bouddha Amitābha ?
Comment qualifier, pour ne citer que lui – mais comment oublier Rabia al Adawiyya (v. 714-801), la poétesse qui désignait Allah en l’appelant « mon Bien Aimé », Ghazâlî (1039-1111), Umar ibn al-Farid (1181-1235), Rûmî (1207-1273), etc. -, l’enseignement d’al-Ḥallādj (858-952), crucifié à Bagdad pour avoir chanté, avec une flamme intérieure extraordinaire, l’amour de Dieu en des termes tellement brûlants [50], que l’islam les jugea blasphématoires, ceci de façon parallèle à ce que les pharisiens condamnèrent dans l’enseignement de Jésus, propos tels que rapportés dans l’Évangile de Jean : « Moi et le Père nous sommes un » (Jean X, 30) ?
En réalité ce que cache l’affirmation absolument invraisemblable, et insoutenable à bien des égards, de Guénon : « le mysticisme proprement dit est quelque chose d’exclusivement occidental et, au fond, de spécifiquement chrétien » – point qui n’a été que très rarement mis en lumière -, c’est un soubassement apriorique à l’encontre du christianisme, qui confine parfois en certains textes jusqu’au rejet pur et simple, en raison d’une opinion dépréciative résultant d’une influence qui devint ensuite une empreinte durable, reçue dans les premières années de la formation intellectuelle du jeune René Guénon, et dont il ne parvint jamais à se défaire.
Cette influence problématique subie par Guénon, qui lui fit tenir des discours ahurissants au sujet du christianisme, et surtout l’empêcha d’accéder à la connaissance des richesses propres de son mysticisme regardé comme du « sentimentalisme passif », lui a été transmise par celui qu’il qualifiait de « notre Maître » (sic) [51], c’est-à-dire Albert de Pouvourville (1861-1939), dit « Matgioi », Tau Simon en tant qu’évêque gnostique, versé dans l’ésotérisme taoïste, qui soutenait la thèse d’une « dégénérescence » sentimentale du christianisme, devenu une religion consolante au prétexte qu’ « aimer Dieu est un non-sens », la direction éditoriale de la revue « La Gnose », baptisée « Organe officiel de l’Église gnostique universelle », présentant le premier article publié par Matgioi en 1910 en ces termes : « La Métaphysique jaune rejette toute intervention du sentiment dans la Doctrine, et proclame l’inanité des dogmes consolants et des religions à forme sentimentale.» [52]
Et c’est à partir de tels principes, au demeurant totalement insensés, qui visaient principalement le christianisme, témoignant d’une parfaite ignorance de ce qu’est et représente sur le plan spirituel le mysticisme véritable, que Guénon rédigea les pages que l’on connaît portant sur la distinction entre initiation et voie mystique, réduite au « sentimentalisme » et à la « passivité » : « il est incontestable que le sentimentalisme, sous toutes ses formes, dispose toujours à une certaine ‘‘passivité’’… » [53], dressant une frontière de séparation artificielle entre « initiation » considérée « active », et « mysticisme » ramené à de la « passivité », oubliant que la « vie mystique » est intrinsèquement liée à la « vie ascétique » [54], comme si l’intuition des essences abstraites survenant dans la fine pointe de l’âme – qui touche directement et sans médiation au « suressentiel » -, ne participait pas de ce que signifie, en propre, la « réalisation ».
Et Guénon développa de la sorte, à partir des présupposés faussés reçus de Matgioi, tout un discours singulièrement inexact, déconsidérant ce qui à ses yeux participait du domaine mystique, en rédigeant des lignes et des lignes qui portent sérieusement à se demander comment certains ont-ils pu conférer une quelconque validité à ces navrantes absurdités.
Et c’est ainsi que Louis-Claude de Saint-Martin – que Guénon avouera n’avoir jamais lu ni approfondi véritablement, s’étant contenté d’une vague approche fragmentaire et très lacunaire des écrits du Philosophe Inconnu [55]-, sera rangé dans la catégorie des « mystiques passifs », et sorti d’autorité du champ initiatique au motif d’une déviation « sentimentale », argument repris en boucle jusqu’à aujourd’hui par les guénoniens et guénolâtres de toutes tendances : « Il faut dire qu’il est aussi arrivé parfois que d’autres, après être entrés réellement dans la voie initiatique, et non pas seulement dans les illusions de la pseudo-initiation comme ceux dont nous parlons ici, ont abandonné cette voie pour le mysticisme ; les motifs sont naturellement alors assez différents, et principalement d’ordre sentimental, mais, quels qu’ils puissent être, il faut surtout voir, dans de pareils cas, la conséquence d’un défaut quelconque sous le rapport des qualifications initiatiques, du moins en ce qui concerne l’aptitude à réaliser l’initiation effective ; un des exemples les plus typiques qu’on puisse citer en ce genre est celui de L.-Cl. de Saint-Martin.» [56]
Ceci étant, Louis-Claude de Saint-Martin est toutefois en bonne compagnie avec ceux dont Guénon méconnut constamment l’œuvre, la vie et la pensée, représentant néanmoins, ne lui en déplaise, les plus hauts sommets de la spiritualité occidentale et universelle, c’est-à-dire, pour ne citer que certains noms représentatifs de la « mystique » spéculative abstraite, Évagre le Pontique (345-399), Maxime le Confesseur(590-662), Jean Scot Erigène (v.800-v.876),Hadewijch d’Anvers (1200-1260), Mathilde de Magdebourg (1210-1282), Marguerite Porete(1250-1310), Jan van Ruysbroeck (1293-1381),Maître Eckhart (1260-1328), Henri Suso (1295-1366), Jean Tauler (v.1300-1361), Rulman Merswin (1307-1382), Nicolas de Cues (1401-1464), Henri de Herp, dit « Harphius » (+ 1477), sainte Catherine de Gênes (1447-1510), Louis de Blois (1506-1556), Bernardino de Laredo (1482-v.1540), Francisco de Osuna (1492-1540), Pierre d’Alcantara (1499-1562), sainte Thérèse d’Ávila (1515-1582), Valentin Weigel (1533-1588), saint Jean de la Croix (1542-1591), Juan de los Angeles (v.1540-1609), Benoît de Canfield (1562-1611),Madame Acarie (1566-1618) [57], Jean de Saint-Samson (1571-1636), Augustin Baker (1575-1641), Constantin de Barbanson (1582-1631), Jean-Évangéliste de Bois-le-Duc (v.1588-1635), Lucas van Mechelen (v.1595-1652), Angelus Silesius (1624-1677), etc., pour nous arrêter dans cette liste, qu’aux premières années d’émergence de l’illuminisme théosophique en Europe [58], tous, auteurs admirables et objectivement sublimes, totalement ignorés, superbement passés sous silence et jamais – absolument jamais et à aucun moment -, examinés, consultés, et encore moins étudiés par René Guénon.
On comprend mieux qu’à ce compte-là, en raison de sa parfaite ignorance de la tradition spirituelle occidentale, Guénon ait pu écrire cette énorme sottise, qui finalement n’est pas étonnante sous la plume de celui qui demeura indéfectiblement convaincu des inepties soutenues par Matgioi – ce dernier s’étant fort heureusement délivré de ses chimères théoriques, quoique tardivement, mais mieux vaut tard que jamais [59] -, ainsi résumée en quelques phrases qui se voulaient définitives : « […] en dépit des origines initiatiques du Christianisme, celui-ci, dans son état actuel, n’est certainement rien d’autre qu’une religion, c’est-à-dire une tradition d’ordre exclusivement exotérique, et il n’a pas en lui-même d’autres possibilités que celles de tout exotérisme; il ne le prétend d’ailleurs aucunement, puisqu’il n’y est jamais question d’autre chose que d’obtenir le ‘‘salut’’. Une initiation peut naturellement s’y superposer, et elle le devrait même normalement pour que la tradition soit véritablement complète, possédant effectivement les deux aspects exotérique et ésotérique ; mais, dans sa forme occidentale tout au moins, cette initiation, en fait, n’existe plus présentement. » [60]
Et Guénon en rajoutera même dans la surenchère antimystique, considérant que magie et mysticisme peuvent, à quelques égards, se comparer en raison de leur caractère « phénoménal », de nature « sensible » et leur tendance au « sentimentalisme », ne dépassant le domaine des possibilités individuelles : « Assurément, nous sommes bien loin de contester que le mysticisme ait, en lui-même, un caractère notablement plus élevé que la magie ; mais, malgré tout, si l’on va au fond des choses, on peut se rendre compte que, sous un certain rapport tout au moins, la différence est moins grande qu’on ne pourrait le croire : là encore, en effet, il ne s’agit en somme que de ‘‘phénomènes’’, visions ou autres, manifestations sensibles et sentimentales de tout genre, avec lesquelles on demeure toujours exclusivement dans le domaine des possibilités individuelles.» [61]
En 1952, aux Éditions Traditionnelles, paraissait à titre posthume précédé d’un « Avant-propos » de Marcel Clavelle, alias Jean Reyor (1905-1988), un livre, « Initiation et réalisation spirituelle », qui était une sorte de suite aux « Aperçus sur l’Initiation », réunissant un ensemble de textes complémentaires traitant des mêmes sujets tout en les approfondissant. On aurait pu espérer une certaine évolution dans la pensée de Guénon s’agissant du mysticisme chrétien, ceci dans la mesure où plusieurs de ses correspondants lui avaient formulé différentes remarques, visant à attirer son attention sur la valeur de la « voie mystique », en lui ayant signalé que la frontière était sans doute moins tranchée qu’il ne le disait entre « réalisation » et « mysticisme », notamment touchant à la question de la « vie unitive » ou « d’union en Dieu » dont on sait qu’elle occupe une place considérable sous la plume de nombreux spirituels chrétiens. Or, force fut de constater que Guénon, même s’il amenait quelques légers correctifs et amendements à certaines formulations un peu abruptes qu’il avait soutenues, ne variait en rien sur le fond de sa position constante, puisque pour Guénon, « l’union à Dieu » chez les mystiques occidentaux « n’a aucunement la même signification que le Yoga » (sic), et surtout qu’il ne serait jamais question dans le mysticisme « d’identification avec le Principe » (re-sic).
Or, on se demande réellement ici, si Guénon est sérieux, car une telle ignorance de la spécificité théorique de la mystique rhénane – pour nous référer à un courant qui commençait à être relativement connu à l’époque où Guénon rédigeait ses ouvrages [62] -, semble relever de l’inculture pure et simple, ou bien de la mauvaise foi et de l’aveuglement volontaire.
« Aussi véritablement que le Père
engendre naturellement son Fils dans sa nature simple,
aussi véritablement il l’engendre au plus intime de l’esprit,
et c’est cela le monde intérieur.
Ici le fond de Dieu est mon fond et mon fond le fond de Dieu »
Conséquemment, rappelons que la non-différence ontologique dont parle maître Eckhart – ce qui lui valut, faut-il le signaler, les condamnations de l’Église [63] -, qui survient dans l’âme par l’effet de « l’inhabitation » [64] selon la terminologie scolastique que l’on peut traduire, sans difficulté, par « Présence méta-ontologique », ou « anéantissement de la différence ontologique », ou encore « divinisation », transforme l’âme en la rendant identique à Dieu au point qu’il n’existe, à ce stade ultime, plus aucune distinction de nature substantielle, et a précisément pour résultat d’annuler totalement la différence entre la créature et Dieu, aboutissant à l’affirmation centrale du discours eckhartien : « Dieu est moi sommes Un » [65].
Cette proposition qui annule la séparation entre « être créé » et « Être incréé », rejoint de façon saisissante les déclarations de Çankara : « Tu es Cela » (Chândogya-Upanishad VI, 8, 7) ; « Je suis Brahman » (Brihadâranyaka-Upanishad, I, 4, 10) ; « Ce Soi est le Brahman » (Brihadâranyaka-Upanishad, II, 5, 19)» [66], découverte de l’âme s’éveillant à cette vérité, lorsqu’elle parvient à la « réalisation », voyant qu’elle est de même nature que « Dieu », qu’elle est incréée comme « Dieu » est incréé, qu’elle est sans commencement et sans fin, sans origine et sans destination, puisque son « fond » est exactement celui de « Dieu », subsistant dans la plénitude permanente de l’éternité infinie, parce qu’en dehors de « Lui » rien n’existe, le « Soi » (âtma), n’ayant pas d’existence séparée, ne faisant qu’une seule et identique nature avecBrahman. Eckhart écrit ainsi : « Aussi véritablement que le Père engendre naturellement son Fils dans sa nature simple, aussi véritablement il l’engendre au plus intime de l’esprit, et c’est cela le monde intérieur. Ici le fond de Dieu est mon fond et mon fond le fond de Dieu» [67], cette affirmation étant l’objet d’une insistance de multiple fois renouvelée dans les écrits du maître rhénan.
Malgré cela, alors que les textes que nous venons de citer de Maître Eckhart étaient parfaitement accessibles en français dès 1942, Guénon ne craint pas de soutenir, contre les évidences, qualifiant au passage les mystiques « d’exotéristes » (sic) qui ne se sont jamais préoccupés d’autre chose que du « salut », et en restent à une union « relative extérieure » à grande distance de « l’Identité Suprême », limités par leurs visions les séparant, bien évidemment, de la « Délivrance » |68].
En effet, Ruysbroeck, Maître Eckhart, Valentin Weigel, ou encore Angelius Silesius – qui a su résumer en des distiques d’une singulière pénétration métaphysique dans son œuvre majeure, « Cherubinischer Wandersmann » (Le Pèlerin chérubinique, 1657), l’extraordinaire profondeur des vérités fondamentales de nature méta-ontologique : « Le début retrouve la fin. Quand Dieu s’unit et s’allie à l’homme le début s’aperçoit qu’il retrouve sa fin » (II, § 189) [69] -, relèvent exclusivement de « l’exotérisme », et sont des « mystiques sentimentaux », c’est-à-dire de simples exotéristes, en quelque sorte des profanes réduits par leurs « visions », qui n’ont finalement jamais cherché autre chose dans leur quête de l’Absolu qu’à « obtenir le salut » ; un seul mot face à ces propos : folie !
Notons, pour clore sur ce sujet, que si on intègre la fait, que non seulement par Jacob Boehme (1575-1624), Louis-Claude de Saint-Martin reçut l’influence des thèses d’Eckhart et du courant de la mystique rhénane portant sur la possibilité de disparition de la différence ontologique, mais que par l’intermédiaire de la mystique française de « l’anéantissement », du « dépouillement » et du « détachement », il en eut quelques témoignages concrets qui firent son admiration, on est alors très loin de la caricature grossière que fit Guénon de la voie choisie par le Philosophe Inconnu, s’étant selon-lui fourvoyé dans la voie incomplète et passive du mysticisme, égaré par les illusions de la pseudo-initiation.
Mais pour comprendre cela, encore eut-il fallu que Guénon se penchât sur les sources mystiques de l’illuminisme, ce qu’il ne fit jamais, hélas, en ne créant pas des barrières artificielles et factices entre les domaines et les différentes « régions » de la vie spirituelle suressentielle, demeurant malheureusement constamment prisonnier d’opinions absurdes et singulièrement faussées, faisant qu’on pourrait entièrement retourner à son endroit ce qu’il écrivait à propos de ces connaissances dont la compréhension théorique est une condition de toute “réalisation” : les connaissances d’ordre doctrinal, qui sont indispensables, et dont la compréhension théorique est une condition préalable de toute “réalisation”, peuvent faire entièrement défaut à celui qui se prétend initié. [70]
Comment ne pas sortir de cet examen précis et attentif des thèses guénoniennes avec le sentiment que René Guénon a grandement et singulièrement erré sur des sujets pourtant cruciaux et fondamentaux, puisque touchant à l’essence même de l’ésotérisme chrétien ?
Comment ne pas considérer l’erreur profonde et l’aveuglement de Guénon en ces matières, comme étant le signe d’une carence théorique et doctrinale rendant inacceptables ses principales thèses lorsqu’il exprima un jugement à l’égard du Régime Écossais Rectifié, des Élus Coëns ou de la théosophie de Louis-Claude de Saint-Martin ?
Ce qui reste, plus encore, incompréhensible, et pour une part extrêmement grave du point de vue de la cohérence principielle, c’est sans doute de voir aujourd’hui des membres du Régime Écossais Rectifié, car pour les disciples de Martinès ou du Philosophe Inconnu il y a longtemps que la cause est apparemment entendue, possédant de par leurs qualifications initiatiques les éléments et les clés « opératives » les plus purs et les plus élevés dont on puisse disposer dans le cadre de l’héritage spirituel occidental, s’appuyer sur René Guénon pour tenter de comprendre le sens des travaux qu’ils effectuent, alors même qu’il est évident que l’exercice est impossible, puisque, formellement, cela revient à prendre un verre opaque pour observer les cieux et considérer que l’on n’y voit rien d’intéressant sous prétexte que, derrière l’instrument inadapté à la claire et juste perception, les espaces infinis restent plongés dans une épaisse et sombre nuit !
Il est évident que toute la doxa guénonienne est frappée d’illégitimité de par son incapacité à appréhender – faute de posséder les outils adéquats -, les lumières propres de l’initiation chrétienne, et qui, ne voyant rien en elle, et pour cause, juge de façon brutale et péremptoire que, « à bien des égards », on n’y trouve rien d’essentiel. Or c’est bien plutôt Guénon, malheureusement, par une rupture et une fermeture inexplicables vis-à-vis de la tradition ascétique et mystique occidentale, qui s’est rendu incapable de pénétrer au cœur de l’ésotérisme chrétien, n’étant jamais parvenu à en saisir la substance véritable, refusant de se donner la peine d’en comprendre la perspective spirituelle, restant dans une ignorance coupable et stupéfiante des plus grands textes de cette tradition, regardant un cheminement dont il s’était tragiquement et volontairement coupé, avec une abyssale incompétence qui ne pouvait que le conduire à soutenir des thèses totalement inexactes.
À ce titre, nous savons maintenant que si nous devons nous référer à un maître afin d’éclairer nos esprits en matière d’ésotérisme chrétien, nous devons impérativement nous garder de nous tourner, comme s’ils avaient valeur de référence, vers les écrits que l’auteur du Symbolisme de la croix consacra à ces sujets, même s’il convient de bien les connaître pour mieux les réfuter, car ils présentent, radicalement, un vice initial qui les disqualifie et les dépossède de toute légitimité du point de vue de la « Tradition spirituelle » incarnée par les hautes figures que sont Martinès de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin ou Jean-Baptiste Willermoz.
La Pierre Philosophale, 2019, 340 pages.
Entretien à l’occasion de la présente réédition
1. Les assertions répétées de Guénon à propos de la perte de qualification initiatique de la franc-maçonnerie couvriraient des pages entières, citons, pour les plus significatives, les suivantes : « […] Je ne peux pas vous donner une réponse bien satisfaisante en ce qui concerne les possibilités d’initiation subsistant encore dans le monde occidental. Je ne pense pas que, à cet égard, il se trouve actuellement quoi que ce soit dans le Christianisme…» (R. Guénon, Lettre à Éric Olivier, 31 mars 1946). « […] La Maçonnerie et le Compagnonnage peuvent toujours transmettre une initiation virtuelle, mais dans l’état actuel des choses, il ne faut pas compter y trouver le moindre appui pour aller plus loin, car on y soupçonne même pas ce que peut être une réalisation quelconque.» (R. Guénon, Lettre à Éric Olivier, 26 septembre 1946).
2. R. Guénon, Propos à Jean Reyor, in P. Feydel, Aperçus historiques touchant à la fonction de René Guénon, Arché, 2003, p. 155. Il n’avait pas craint d’écrire par ailleurs, allant dans le même sens : « La tradition islamique, en tant que ‘‘sceau de la Prophétie’’ [est la], forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle actuel. » (R. Guénon, Symbole de la science sacré, ch. XXIII, « Les mystères de la lettre Nûn », Gallimard, 1977, p. 155.)
3. On se reportera, pour un développement quasi exhaustif sur le sujet, à : J.-M. Vivenza, Histoire du Régime Écossais Rectifié des origines à nos jours, La Pierre Philosophale, 2017.
4. Cf. « Actes du Convent National des trois Provinces des Gaules tenus à Lyon du 25 novembre au 10 décembre 1778», BM de Lyon, ms 5482.
5. « Acte de Renonciation» signé par le Sérénissime Grand Maître Général et par tous les délégués du Convent de Wilhelmsbad,le 21 août 1782.
6. Pour un exposé détaillé des sources martinésiennes du Régime Écossais Rectifié, on se reportera à : J. -M. Vivenza, Les Élus Coëns et le Régime Écossais Rectifié, Le Mercure Dauphinois, 2010.
7. G. van Rijnberk, Un thaumaturge au XVIIIe siècle, Martines de Pasqually, sa vie son œuvre, son ordre, tome second, Derain, 1938, p. 47.
8. R. Guénon, Dr Gérard van Rijnberk. -Un Thaumaturge au XVIIIe siècle : Martines de Pasqually, sa vie, son oeuvre, son Ordre, Études Traditionnelles,juin 1939.
9. Il est à noter que les notions « d’apocryphe » et de « non-apocryphe », proviennent de l’Ordre des élus coëns, dont l’enseignement distinguait, sous ces deux dénominations, les initiations possédant la « vraie philosophie», c’est-à-dire la « doctrine de la réintégration », de celles qui en étaient ignorantes tout en utilisant les instruments des ouvriers du Temple de Salomon : « D. Qu’enseigne l’apocryphe ? R. Rien qui ne puisse être analogue à la vraie philosophie. D. Pourquoi se servent-ils d’une équerre et d’un compas perpendiculaire, niveau, et autres instruments appartenant à l’Ordre ? R. C’est que les philosophes apocryphes n’ont pu obtenir de nous les vraies cérémonies mystérieuses que l’Ordre contient et enseigne, ce qui a fait que plusieurs personnes se sont attribué quelques uns de nos instruments et se sont assemblées de leur chef en s’arrogeant le titre d’ouvriers du Temple de Salomon. » ( Catéchisme des Philosophes élus cohen de l’Univers, 1770).
10. Dans la Préface aux Leçons de Lyon, Robert Amadou (1924-2006), affirme, à juste titre, que le Régime Rectifié « renferme les connaissances mystérieuses », et la « science religieuse de l’homme » selon Martinès : « Le dernier vivant de ces quatre réaux-croix [Willermoz], qui était né en 1730, changea les formes du tout au tout, en instituant ses chevaliers bienfaisants de la Cité sainte. Dans sa nouvelle société, il abolit les opérations théurgiques réglementaires, mais il y renferma les connaissances mystérieuses qui en étaient corrélatives selon Martines, et en dota d’une valeur théosophique la bienfaisance où tous les francs-maçons concourent […] Ce Régime, dont l’Ordre est le cœur plutôt que le sommet, ne divulguait rien des fonctions augustes du sacerdoce primitif qu’assumaient les élus coëns […] Dès le premier grade du Régime, qui est de la maçonnerie bleue, le récipiendaire bénéficie de sérieux indices sur la trichotomie de l’homme et sur l’esprit bon compagnon. Toujours le ternaire au départ. Puis on s’élève.» (R. Amadou, Préface, inLeçons de Lyon aux Élus Coëns, un cours de Martinisme au XVIIIe siècle, Dervy, 1999, pp. 28 ; 58-59).
11. La plupart des rituels du Régime Rectifié, n’ont fait l’objet d’une transcription fidèle à partir des manuscrits originaux, que dans la seconde moitié du XXe siècle, soit très tardivement et bien des années après la disparition de René Guénon, ceux utilisés à l’époque où il écrivait ses articles, notamment en vigueur au sein du Grand Orient de France et au Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie placé sous l’obédience de la Grande Loge Suisse Alpina – d’ailleurs dans l’improbable hypothèse où il aurait pu les consulter n’étant pas membre du Régime -, y étaient singulièrement lacunaires et avaient été librement « adaptés » et modifiés au cours du temps pour correspondre à diverses sensibilités souvent fort éloignées des vues willermoziennes.
12. D’ailleurs, dans la réponse polémique qu’il fit à l’Eques a Fascia, dans l’opposition et la querelle qui lui étaient opposées, Willermoz ne dissimula point que l’intitulé de « Chevaliers Bienfaisants » qui avait été retenue pour dénommer les frères de l’Ordre Intérieur du Régime Rectifié, était en fait une élégante manière de désigner une société d’hommes se consacrant à un but non uniquement tourné sur l’exercice de la charité publique, car quel aurait été le besoin pour cela de se réunir secrètement et tenir fermées et closes, loin des yeux indiscrets, des réunions ayant pour « objet » de secourir les pauvres, ou soulager les malades et les nécessiteux, mais qu’il y avait, dans cette organisation, une finalité de nature purement initiatique. (Cf. J.-B. Willermoz, Réponse aux assertions contenues dans l’ouvrage du R. F. L, Eques a Fascia, Prae + Loth, et Vis. Prus. Ausiae, ayant pour titre: De Conventu Generali Latomorum apud Aquas Wilhelminas, Imprimé à Lyon sur la minute déposée aux Archives, 1784).
13. Rituel pour la réception des Écuyers Novices de l’Ordre Bienfaisant des Chevaliers Maçons de la Cité Sainte, B.M. de Lyon Ms 5923-01.
14. « La gnose martinésiste discerne et s’approprie, dans les choses ce qui tient des choses de l’esprit, dira Robert Amadou, le symbolisme, y mène. Elle trace le plan de la figure universelle où toute la nature spirituelle, majeure, mineure et inférieure opère ; où les immensités céleste et temporelle qu’enceint l’immensité de l’axe feu central communiquent, à travers l’immensité surcéleste, avec l’immensité divine». (R. Amadou, in. D. Ligou,Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, PUF, 1991, p. 783.)
15. On se reportera volontiers, pour une explication détaillée du Sceau des Élus Coëns, à : J.-L. Boutin, Du Sceau de l’Ordre des Élus Coëns, Bulletin de la Société Martinès de Pasqually, n° 25, 2015, pp. 129-148.
16. R. Guénon, Dr Gérard van Rijnberk. –Un Thaumaturge au XVIIIe siècle : Martines de Pasqually, sa vie, son œuvre, son Ordre, op.cit.
17. R. Guénon, « Un projet de Joseph de Maistre pour l’union des peuples », Vers l’Unité, 1927.
18. Cf. L. Guyot, « LesCahiers de l’Unité», n° 5, Janvier-février-mars 2017.
Des considérations diverses et variées, portant sur les mises en lumières effectuées dans les principaux chapitres de notre étude, nous ont été formulées, depuis la publication lors de sa première édition en 2007 de René Guénon et le Rite Écossais Rectifié, par de nombreux interlocuteurs, de vive-voix ou par écrit, avec plus ou moins de mesure, d’amabilité et de distance analytique. Signalons toutefois, dans le registre des médiocres analyses critiques des milieux guénoniens, un compte-rendu publié par André Bachelet sous un intitulé finalement assez amusant : « Une singulière croisade ou l’Inquisition de retour ? », Vers la Tradition, n° 114-115, janv. 2009, la grossière caricature ayant toutefois été atteinte, dans le domaine de l’expression affligeante des désaccords, bien que s’entourant d’un vernis superficiel de pseudoscience qui prête à sourire – sachant cependant pertinemment, et depuis longtemps, quelle est la part de « jeu stylistique » assez immature et un rien comique des singes-savants frappés depsittacisme qui se dissimulent derrière ces ridicules écrans de fumée -, par un besogneux pensum inséré dans une revue active principalement sur l’internet baptisée « Les Cahiers de l’Unité », revue consacrée « aux expressions régulières de la conscience de l’unité essentielle de toutes les formes traditionnelles » (sic).
19. R. Guénon, « Un projet de Joseph de Maistre pour l’union des peuples », op.cit.
20. « Les bons esprits sont également assujettis à l’homme par la puissance quaternaire, 4, qu’il reçut avec son émanation. Cette puissance universelle de l’homme est annoncée par la parole du Créateur, qui lui dit : “J’ai tout créé pour toi, tu n’as qu’à commander pour être obéi.” » ; « […] c’est dans le nombre quaternaire que l’homme doit apprendre à connaître tous les nombres de puissances spirituelles qui sont innées en lui, puisqu’il a eu le malheur d’être privé de ces connaissances. Le nombre quaternaire enfin est celui dont le Créateur s’est servi pour l’émanation et l’émancipation de l’homme, ou du mineur spirituel, ce qui fait que l’âme est appelée vie éternelle ou impassive… » (Traité sur la réintégration des êtres, § 16 & § 101).
Par ailleurs, il n’est sans doute pas inutile de signaler ici, afin de bien comprendre pourquoi le Régime Rectifié se pratique en une classe symbolique composée de quatre Grades, et non de trois, comme il était le cas dans la Stricte Observance et comme il en est l’usage dans toute la maçonnerie fonctionnant selon les critères andersoniens, maçonnerie considérée comme « apocryphe » par le Régime Rectifié, que la décomposition du corps d’Hiram advenant au Grade de Maître est, dans la conception willermozienne provenant des enseignements de Martinès de Pasqually, une image allusive de la disparition et de l’anéantissement qui doit advenir de toutes les formes matérielles créées lors de la « réintégration universelle », les travaux s’achevant en conséquence au 3ème Grade par l’annonce d’une « renaissance », ou plus exactement une « résurrection », ne devant se produire qu’au Grade de Maître Écossais de Saint-André qui est, de ce fait, tout à la fois, la clé, le complément et la suite absolument nécessaire et fondamentale du Grade de Maître, où le Frère, qui ne peut en rester en un état où la mort règne et dont l’empreinte se fait sentir sur l’ensemble de la Création du monde visible terrestre soumise à la dégradation et à la corruption, est invité à s’attacher avec confiance à l’espérance qu’il retrouvera, un jour, « la Parole Perdue ».
21. Cf. Actes du Convent National des Provinces des Gaules tenue à Lyon, B.M. de Lyon, ms 5482.
22. En 1950, ce qui indique une certaine constance dans l’erreur, Guénon soutiendra de nouveau : « […] les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte sont le dernier grade du Régime Écossais Rectifié…» (Cf. R. Guénon, « G. Van Rijnberk – Épisodes de la vie ésotérique [1780-1824]», Études Traditionnelles, Avril-mai 1950).
23. R. Guénon, « Un projet de Joseph de Maistre pour l’union des peuples », op.cit.
24. « Tout Frère, reçu dans une Loge rectifiée, ou affilié à ses travaux, est tenu de signer ce Code Maçonnique, et de promettre de s’y conformer et de concourir à en maintenir l’exécution.» (Cf. Code Maçonnique des Loges Réunies et Rectifiées de France, 1778).
25. « La Grande Profession conserve en son entier le dépôt de la doctrine de la réintégration, voilà qui la définit philosophiquement. Le Régime ou le Rite écossais rectifié, dans la foulée énigmatique de Martines de Pasqually et sous l’action de Jean-Baptiste Willermoz, a spécifié la science spécifique de la franc-maçonnerie – qui est ‘‘la science de l’homme’’, selon Joseph de Maistre – en la doctrine de la réintégration, commune aux élus cohen, à Louis-Claude de Saint-Martin et aux ordres martinistes dignes de ce nom. » (R. Amadou, Martinisme,CIREM, 1997, pp. 37 & 40).
26. La classe « non-ostensible » avait pour vocation de demeurer secrète. Jean-Baptiste Willermoz en fit cependant admettre le principe à Wilhelmsbad, la dénommant : « 3e classe secrète de l’Ordre», dans un texte qui fut intégré dans le « Préavis », lu par Willermoz lui-même devant le Convent, lors de la journée du 29 juillet 1782. (Cf. Bibliothèque Municipale de Lyon, ms. 5482).
27. R. Guénon, Un nouveau livre sur l’Ordre des Élus Coëns, Le Voile d’Isis, décembre 1929.
28. R. Guénon, (« Le Sphinx »), Quelques documents inédits sur l’ordre des Élus Coëns», 23 avril, 21 et 25 mai, 4 juin, 9 juillet 1914.
29. R. Guénon, (« Le Sphinx »), Le Régime Écossais Rectifié, La France Antimaçonnique, 14 août 1913 (non signé), le 19 et le 26 février 1914 (signé le Sphinx).
31. Cf. Actes du Convent National des Trois Provinces des Gaules, Tenu à Lyon ; ouvert le 16 / 25 Novembre 465 / 1778 et clos le 29 Novembre 465 / 10 Décembre 1778, 2èmeséance du 16 / 27 Novembre 465 / 1778.
32. Cf. A. Kervella, Aux sources du Régime Écossais Rectifié, Martinès de Pasqually, La Pierre Philosophale, 2017, pp. 95-97.
33. Pour une analyse approfondie des pratiques théurgiques des Élus Coëns, dont nous n’avons jamais fait mystère – en soulignant notre accord avec les positions de Louis-Claude de Saint-Martin en ce domaine -, qu’elles ont principalement leurs sources dans les ouvrages de magie opérative publiés par les kabbalistes chrétiens de la Renaissance, voir : J.-M. Vivenza, Louis-Claude de Saint-Martin et les Anges, De la théurgie des élus coëns à la doctrine angélique saint-martiniste, Arma Artis, 2012.
34. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, ch. VIII,De la transmission initiatique, Éditions Traditionnelles, 1992, p. 53.
35. Le « Haut et Saint Ordre des élus de l’Éternel », dont « l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers » disait être l’expression directe au XVIIIe siècle, se rattache à la Tradition restaurée par Noé et au culte expiatoire qu’il célébra à la sortie de l’Arche : « culte [qui] était la vraie figure de celui qu’opérait l’homme divin pour la réconciliation du premier mineur, afin que la création universelle ne changeât point de forme, ainsi qu’Adam avait changé de corps. Ce fut par ce culte de l’homme divin, ou Christ, que le Créateur rebénit sa création universelle, en rebénissant Adam qu’il avait maudit comme chef principal de tout être créé et comme homme-Dieu de la terre, et c’est là véritablement ce que Noé a répété. Il intercédait par son invocation, la miséricorde du Créateur, pour qu’il réconciliât la terre avec le reste de ses habitants qui avaient trouvé grâce devant lui.» (Traité, § 133).
36. BNF, Département des Manuscrits, FM5 (516).
37. R. Guénon, « L’énigme de Martinès de Pasqually», Études Traditionnelles, mai à juillet 1936.
38. Cf. R. Dachez, René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d’un regard, in Études d’histoire de l’ésotérisme, sous la direction de J.-P. Brach et J. Rousse-Lacordaire, Cerf, 2007, pp. 196-199.39. Pour René Guénon, l’essence de la « Tradition primordiale » se retrouve de façon privilégiée en Orient, précisément dans la tradition hindoue qui est détentrice d’une source directe d’une incomparable pureté à l’égard des fondements premiers de la « Science Sacrée » d’origine non-humaine selon-lui, plaçant les autres traditions dans une sorte de situation de dépendance à son égard, comme il le déclare de manière catégorique et stupéfiante en affirmant : « La situation vraie de l’Occident par rapport à l’Orient n’est, au fond, que celle d’un rameau détaché du tronc .» (R. Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, [1921], 1ère partie, Ch. 1.)
40. Cf. J.-P. Laurant, Le sens caché dans l’œuvre de René Guénon, ch. II. ‘‘Sept ans d’occultisme’’, l’Age d’Homme, 1975, pp. 27-41.
41. Denys Roman, Réflexions d’un chrétien sur la Franc­-Maçonnerie – L’Arche vivante des Symboles, Éditions Traditionnelles, 1995, ch. XV : « Willermoz, ou les dangers des innovations en matière maçonnique », pp. 209-210.
42. « Où ai-je appris à écrire ? Dans le silence d’une retraite, accablée d’une longue maladie et ne considérant qu’un dépérissement prochain. J’ai cru à la batterie qui me surprit et effraya ma raison. Seule et en présence du Tout-Puissant, j’ai invoqué mon ange gardien et la batterie m’a répondu. Voilà le commencement.» (Lettre à Willermoz, 26 juillet 1806, Ms. 5885, B.M. de Lyon).
43. « Tubalcaïn » est, en effet, le représentant par excellence d’une dangereuse dégénérescence des métiers du feu et des forgerons, il incarne les aspects les plus maléfiques de la métallurgie et de l’Art Royal par une pratique dénuée d’humilité et de soumission vis-à-vis de Dieu : « il forgeait tous les instruments d’airain et de fer. » (Genèse IV, 22). On sera, d’autre part, intéressé d’apprendre que le mot « Thébel » en hébreu, d’où provient « Tubalcaïn », a pour signification, comme l’a montré M. Berger dans sa présentation du Manuscrit Dumfries n°4, « violation de l’ordre », « mélange », « inceste », « sodomie », « union abominable », « confusion » , confusion qui est en relation directe avec le livre de la Genèse, en son chapitre onze au verset neuf, où il est fait allusion à la « confusion des langues » qui suivit la destruction de la tour de Babel, traçant une surprenante parenté entre Caïn, Tubalcaïn et Nemrod, comme le souligne la Jewish Encyclopedy, fameux Nemrod qui fut « vaillant chasseur devant l’Éternel » , mais qui, surtout : « Régna sur Babel, Erce, Accad et Calné, au pays de Schinear. » (Genèse X, 10). Ce lien avec Babel n’est pas pour nous étonner, mais confère cependant une inquiétante continuité entre l’entreprise babélienne et les propres aspirations de « Tubalcaïn ».
44. « Phaleg », de la race de Sem, loin d’être, contrairement à « Tubalcaïn », de près ou de loin, lié à la construction de la tour de Babel, est un des fils d’Héber, l’ancêtre des hébreux directement situé dans la généalogie d’Abraham : « Il naquit à Heber deux fils : le nom de l’un était Phaleg, parce que de son temps la terre fut partagée, et le nom de son frère était Jokthan. (…) Ils habitèrent depuis Méscha, du côté de Sephar, jusqu’à la montagne d’Orient. » (Genèse X, 25 ; 30).
45. MS 5 868, n°73, Bibliothèque Municipale de Lyon, Fonds Willermoz.
46. « Pour vous autres, il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux ; mais pour eux, il ne leur a pas été donné. Car quiconque a déjà, on lui donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu’il a. C’est pourquoi je leur parle en paraboles ; parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en écoutant ils n’entendent ni ne comprennent point. Et la prophétie d’Isaïe s’accomplit en eux, lorsqu’il dit: ‘‘Vous écouterez de vos oreilles, et vous n’entendrez point ; vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point’’. » (Matthieu XIII, 11-14).
47. R. Guénon, (« Le Sphinx »), Quelques documents inédits sur l’ordre des Élus Coëns, 23 avril, 21 et 25 mai, 4 juin, 9 juillet 1914.
48. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Ch. 1er « Voie initiatique et voie mystique », op.cit.
50. Cf. Diwan, traduit de l’arabe et présenté par Louis Massignon, Éd. Lettres persanes, 2009.
51. R. Guénon [« Palingénius »], La Religion et les religions, La Gnose, n°10, septembre-octobre 1910.
52. Matgioi, L’erreur métaphysique des religions à forme sentimentale, La Gnose, n°9, juillet-août 1910.
53. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Ch. XXXVI.
54. Cet oubli a été justement signalé par Jean Borella, qui fait remarquer avec pertinence, que la « réceptivité » en mode initiatique – et lorsqu’on sait comment fonctionnent les systèmes initiatiques où l’impétrant est l’objet, degré après degré, de rites et cérémonies auxquels il ne comprend généralement pas grand-chose sur le moment, pour ne pas dire strictement rien, vivant ce qui lui arrive en un état de totale dépendance « passive », étant de surcroit placé dans un statut de soumission aveugle à l’égard du célébrant et de la structure hiérarchique de l’organisation traditionnelle à laquelle il appartient, cela laisse songeur -, peu aisément se comparer à la « passivité » en mode mystique. (Cf. J. Borella, Ésotérisme guénonien et mystère chrétien, l’Âge d’homme, 1998, pp. 347 ; 349 ; 353).
55. Dans une lettre en date du 24 avril 1948, Guénon, par une sorte d’aveu qui nous renseigne plus que de longs discours sur la valeur de son jugement à l’égard du Philosophe Inconnu, avouait à propos de Louis-Claude de Saint-Martin : « Parmi ses livres, je trouve que c’est encore le “Tableau Naturel” qui est le plus lisible ; le reste est non seulement obscur comme vous le dites, mais aussi passablement ennuyeux, et j’avoue que je n’ai jamais pu lire “L’Homme de Désir” en entier ; sûrement, cela ne vaut pas la peine d’y perdre son temps…» Sans commentaire…
56. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Ch. II.
57. Notons que ce sont précisément les auteurs du siècle d’or espagnol qui influenceront Pierre de Bérulle (1575-1629), introducteur de l’Ordre du Carmel en France, et auquel était rattaché Marguerite du Saint-Sacrement (1619-1648), religieuse qui fit l’émerveillement de Louis-Claude de Saint-Martin, lorsqu’il en découvrit la vie lors de son assignation à résidence à Paris suite au décret du 27 germinal an II (1794), la plaçant à un niveau spirituel aussi élevé, dans son domaine mystique, que le théosophe de Görlitz, n’hésitant pas à affirmer qu’elle était pour lui « un aussi grand prodige pour les vertus, que mon chérissime B. pour les lumières », ainsi qu’il en témoigne. (Cf. Portait, § 564).
58. Pour mieux saisir le lien unissant le courant pluriséculaire de la mystique abstraite et l’illuminisme théosophique qui se développa à partir des XVIIe et XVIIIe siècles en Europe, signalons qu’Abraham von Franckenberg (1593-1652), élève, confident et biographe de Jacob Boehme (1575-1624), légua à sa mort l’essentiel de son héritage documentaire à Johannes Scheffler (1624-1677), plus connu sous le nom d’Angelus Silesius ; Boehme et Sileius étant, précisément, à la charnière entre mystique et théosophie chrétienne.
59. Effectivement, Matgioi, s’étant délivré tardivement des théories aberrantes qu’il professait en ayant accompli un retour vers le catholicisme, signant désormais ses textes sous son nom patronymique d’Albert de Pouvourville, publia en 1934 un livre intitulé « Sainte Thérèse de Lisieux, protectrice des peuples », livre accompagné de l’Imprimatur et d’une Préface de Mgr Alfred Baudrillart (1859-1942), dans lequel l’ancien « taoïste », initié dans sa jeunesse au Tonkin, qui était allé jusqu’à être porte-bannière lors des fêtes de canonisation de la carmélite de Lisieux en 1930, écrivit des lignes empreintes d’une ferveur mystique assez extraordinaire – en particulier pour celui qui inspirât les positions catégoriques de Guénon à l’égard du christianisme et qui soutenait, quelques décennies seulement auparavant en l’argumentant avec conviction dans la revue La Gnose, qu’ « aimer Dieu est un non-sens » -, se faisant, avec un lyrisme religieux démonstratif, le chantre de la “petite voie d’enfance”, l’avocat de la faiblesse spirituelle des âmes désireuses d’aller vers Dieu en assumant leur petitesse, frappant “de toute leur mortelle impuissance”, à la porte de la miséricorde divine. (A. de Pouvourville, Sainte Thérèse de Lisieux, protectrice des peuples, Éditions du Lys, 1934.)
60. R. Guénon, Christianisme et Initiation, Études Traditionnelles, sept.-déc. 1949, texte repris dans les Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, Les Éditions Traditionnelles, 1954, pp. 25-26.
61. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Ch. II, « Magie et mysticisme ».
62. La traduction de l’allemand des Traités et Sermons de Maître Eckhart, précédée d’une Introduction par Maurice de Gandillac (1906-2006), fut éditée chez Aubier-Montaigne à Paris en 1942. Auparavant le père Gabriel Théry (1891-1959), avait publié un travail remarquable sur le procès d’Eckhart, en éditant dès 1926, une Édition critique des pièces relatives au procès d’Eckhart, contenues dans le manuscrit 33b de la bibliothèque de Soest, (AHDLMA 1, 1926). D’autre part, le Pèlerin chérubinique d’Angelus Silesius, a été traduit par Henri Plard (1920-2006), et publié chez Aubier Montaigne, en 1946. Quant à la mise en lumière des profondes similitudes doctrinales au regard de la doctrine du « non-dualisme » existant entre Çankara et Maître Eckhart, Rudolf Otto (1869–1937) publia avant même 1930 une étude approfondie et argumentée intitulée : « West-östliche Mystik : Vergleich und Unterscheidung zur Wesensdeutung» (Leopold Klotz, Gotha, 1926).
63. Jean XXII, Bulle In agro dominico, promulguée le 23 mars 1329.
64. Dans son Commentaire du Prologue de l’Évangile selon Jean, Maître Eckhart écrit : «La grâce de l’Incarnation est en vue de la grâce d’Inhabitation», in Œuvre latine de Maître Eckhart, 6, § 177, pp. 208-209.
65. Maître Eckhart, Sermon 6, « Justi vivent in aeternum ».
66. Çankara, Prolégomènes au Vedânta, traduction de Louis Renou, IPEC, 1977, IV, § 6, p. 27.
67. Maître Eckhart, sermon allemand no 5b.
68. R. Guénon, Initiation et réalisation spirituelle, Ch. VIII « Salut et délivrance ».
69. Angelus Silesius, Pèlerin chérubinique (Cherubinischer Wandersmann), trad. Henri Plard, Deuxième Livre, (II, § 189), Aubier Montaigne, 1946, p. 141.
70. La phrase de Guénon est la suivante : « […] les connaissances d’ordre doctrinal, qui sont indispensables à l’initié, et dont la compréhension théorique est pour lui une condition préalable de toute “réalisation”, peuvent faire entièrement défaut au mystique.» (Cf.Aperçus sur l’Initiation, ch. IV.)
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References: § 189
 § 16
 § 101
 § 133
 § 564
 § 177
 § 6
 § 189