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Timestamp: 2019-06-25 18:41:21+00:00

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LE SUJET DE LA CHARITÉ (extraits du Traité de la Charité, par Saint Thomas d’Aquin)
ROBERT. le Jeu 19 Avr 2012, 11:12 am
LE SUJET DE LA CHARITÉ [35].
Nous devons maintenant considérer la charité par rapport à son sujet. Et à ce propos, douze questions vont être posées: 1. La charité est-elle dans la volonté, comme dans son sujet ? — 2. Est-elle produite en nous par des actes antérieurs ou bien est-ce Dieu qui nous l'infuse ? — 3. Dieu l'infuse-t-il en nous d'après nos capacités naturelles ? — 4. La charité augmente-t-elle chez ceux qui la possèdent ? — 5. Augmente-t-elle par addition ? — 6. Augmente-t-elle à chacun de ses actes ? — 7. Augmente-t-elle à l'infini ? — 8. La charité d'ici-bas peut-elle être parfaite ? — 9. Des différents degrés de la charité. — 10. La charité peut-elle diminuer ? — 11. Peut-on la perdre une fois qu'on la possède ? — 12. La perd-on par un seul acte de péché mortel ?
[35] Qu. 24 prol. — Par la question 23, nous avons appris ce qu'est la charité considérée en elle-même. C'est l'amour de Dieu installé en nous, la réalisation d'une amitié vécue avec lui. Cette vertu d'amour est toute puissante pour améliorer, transformer, capter toute l'activité humaine, toutes ses énergies de bien, et les donner à Dieu. Mais, voici une nouvelle question: cette vertu de charité, dans quelle partie de notre âme nous est-elle infusée d'en Haut ? Une vertu est, métaphysiquement parlant, un accident inhérent à un sujet récepteur. L'homme, par ses facultés, est le sujet des vertus humaines: en son intelligence résident les vertus intellectuelles; en ses facultés affectives (volonté, irascible et concupiscible) les vertus morales. Ces mêmes facultés, intellectuelles et affectives, reçoivent les vertus surnaturelles "infuses".
La question présente est précisément d'étudier laquelle de nos facultés est le siège de la vertu "infuse" de charité et comment elle s'y comporte. Tout d'abord, saint Thomas désigne la volonté comme étant le sujet récepteur de la charité (art. 1); il étudie les conditions de sa genèse et de son établissement (art. 2, 3) ; son mode et ses degrés d'accroissement (art. 4, 5, 6, 7, 8, 9); enfin ses vicissitudes et sa caducité possible (art. 10, 11, 12). Cette question 23, qu'on ne s'y trompe pas, est très importante: elle trace, par les sommets, toute l'évolution, en notre âme, de la vie spirituelle.
"IIa-IIæ, qu.24, par H.D. NOBLE O.P ; Éditions de la Revue des Jeunes, Paris, 1936."
Re: LE SUJET DE LA CHARITÉ (extraits du Traité de la Charité, par Saint Thomas d’Aquin)
ROBERT. le Jeu 19 Avr 2012, 3:47 pm
LE SUJET DE LA CHARITÉ
La volonté est-elle le sujet de la charité ?
DIFFICULTES: 1. La charité est un amour. Mais, selon le Philosophe, l'amour est dans le concupiscible. La charité est donc dans le concupiscible, et non dans la volonté.
2. La charité est la plus excellente des vertus, comme il a été dit à la question précédente. Mais, le sujet de la vertu, c'est la raison. Il semble donc que la charité soit dans la raison et non dans la volonté.
3. La charité s'étend à toutes les actions humaines. "Que toutes vos œuvres, dit saint Paul, soient faites dans la charité". Or, le libre arbitre est le principe des actes humains. Il paraît donc que la charité est surtout dans le libre arbitre comme dans son sujet et non pas dans la volonté.
CEPENDANT, le bien est objet de la charité, et il est aussi l'objet de la volonté, La charité est donc dans la volonté comme dans son sujet.
ROBERT. le Ven 20 Avr 2012, 11:30 am
La volonté est-elle le sujet de la charité ? (suite)
CONCLUSION: Il y a, nous le savons, deux appétits, l'appétit sensitif et l'appétit intellectuel nommé volonté: ils ont pour objet le bien, mais de façon différente; car l'objet de l'appétit sensitif, c'est le bien connu par le sens; l'objet de l'appétit intellectuel ou volonté, c'est le bien sous la raison commune de bien, tel que le peut connaître l'intelligence. Or, la charité n'a pas pour objet un bien sensible mais le bien divin, et, seule, l'intelligence peut le connaître. Et c'est pourquoi le sujet de la charité n'est pas l'appétit sensitif, mais l'appétit intellectuel, c'est-à-dire la volonté [36].
[36] Qu. 24, art. 1, concl. — La charité est une vertu d'amour. Elle doit donc siéger dans notre faculté d'amour. Celle-ci est double: la volonté ou faculté de l'amour intellectuel, et le concupiscible ou faculté de l'amour sensible. Car l'affectivité est tributaire de la connaissance: on n'aime que ce que l'on connaît. Nous appelons amour de volonté ou amour intellectuel, celui qui se complaît en quelque bien dont seule la raison dénonce l'amabilité; nous appelons amour sensible celui dont les sens externes ou l'imagination révèlent un bien sensible, délectable, et le font goûter. Or, l'objet de la charité, ce qu'elle aime, c'est le bien divin dont les sens et l'imagination ne révèlent point l'amabilité, mais uniquement l'intellect éclairé par la foi. Amour spirituel, la vertu de charité n'est à sa place que dans notre faculté d'aimer spirituellement, dans notre volonté.
ROBERT. le Sam 21 Avr 2012, 3:20 pm
SOLUTIONS: 1. Le concupiscible fait partie de l'appétit sensible et non pas de l'appétit intellectuel, comme on l'a montré précédemment. Aussi, l'amour qui est dans le concupiscible est-il l'amour d'un bien sensible. Or, seule la volonté, et non pas le concupiscible, peut tendre au bien divin qui n'est accessible qu'à l'intelligence. C'est pourquoi le concupiscible ne peut être le sujet de la charité [37].
2. Avec le Philosophe, on peut dire que la volonté est de quelque façon dans la raison 1. Et c'est pourquoi la charité, parce qu'elle est dans la volonté, n'est pas étrangère à la raison. Toutefois, la raison n'est pas la règle de la charité comme elle l'est des vertus humaines; la chanté est réglée par la sagesse de Dieu; elle dépasse la norme de la raison humaine; aussi saint Paul dit-il que "la charité du Christ surpasse en excellence la science". Donc, la charité n'a pas, comme la prudence, son sujet dans la raison; elle n'est pas non plus dans la raison régulatrice, comme celle qui dirige la justice ou la tempérance, mais elle appartient à l'ordre rationnel, étant donné qu'il existe une certaine affinité de la volonté avec la raison. [38]
1 La volonté appartient à l’ordre rationnel.
3. Le libre arbitre n'est pas une puissance distincte de la volonté. Et cependant, la charité n'est pas dans la volonté en tant que faculté de libre arbitre, dont la fonction est de choisir. Car, il ne peut y avoir de choix que des moyens ordonnés à une fin. Or, comme le dit Aristote, la volonté vise la fin elle-même. Donc, la charité, qui a pour objet la fin dernière, doit trouver son sujet beaucoup plus dans la volonté que dans le libre arbitre. [39].
[37] Qu. 24, art. 1, sol. 1. — Attachement de fidélité profonde, complaisance en la souveraine amabilité, la charité réside en notre volonté. Mais, ne peut-elle pas intéresser en quelque façon notre sensibilité ? Toute affectivité émotive doit-elle en être radicalement exclue ?
La question est délicate. Sans doute, l'amour sensible de Dieu est une impossibilité radicale, puisque Dieu ne tombe pas sous les sens; mais il arrive légitimement que le sentiment spirituel s'adjoigne l'émotion sensible par voie de conséquence; il arrive même et normalement que la sensibilité concoure indirectement à faciliter les actes de la charité. La répercussion de nos vouloirs sur notre sensibilité est une conséquence naturelle de l'unité du composé humain et de l'enracinement de toutes les puissances dans l'essence de l'âme. Nos facultés supérieures influent sur nos facultés inférieures, sur notre corps lui-même. Réciproquement, le complexus organique, le tempérament qui y prend racine, les tendances sensitives, imaginatives et émotives qui en sortent ont leur répercussion, non seulement sur le mode de penser, mais aussi sur celui de la volonté et l'allure des sentiments spirituels (de Veritate, qu. 26, art. 10).
Tout sentiment de notre affectivité supérieure ne produit pas en nous ce retentissement d'émotion sensible (Ia-IIæ, qu. 10, art. 3, sol. 3). C'est seulement lorsqu'ils s'élèvent à une certaine intensité que ces vouloirs-sentiments suscitent des manifestations sensibles correspondantes. Beaucoup de nos sentiments sembleraient, par leurs objets spirituels et éthérés, réfractaires à toute alliance de sensibilité; et pourtant ils ébranlent celle-ci, dès qu'ils prennent ampleur et consistance (Ia-IIæ 1, qu. 49 art. 3). La charité elle-même, quand sa ferveur est intense, peut s'emparer d'une âme et remuer à fond la sensibilité. L'union à Dieu, disions-nous plus haut, illumine le visage des saints et leur fait verser des larmes de joie. Il faut lire, dans les écrits des mystiques, comment s'exhale la jubilation de leur âme enivrée "In hoc consistit fervor caritatis quod dilectio, quæ est in superiori parte, sua vehementia usque ad permutationem inferioris partis redundat". (de Veritate, qu.26, art. 7, sol. 7).
— Le plus ou moins de facilité, pour la sensibilité, de réagir au choc des sentiments moraux et religieux (y compris celui de la charité) provient des dispositions individuelles, tributaires elles-mêmes, pour une grande part, du tempérament physiologique et du caractère psychologique. Il y a des gens froids, qui restent impassibles, quand leurs voisins, plus passionnés, vibrent avec excès. Entre ces deux extrêmes, s'alignent des sensibilités qui répondent diversement, avec des nuances indéfinissables, à la ferveur des sentiments supérieurs. Il y a des âmes chez lesquelles l'amour de Dieu se traduit facilement en impressions et en émotions sensibles, alors que d'autres, avec une charité plus grande, dans une volonté plus fermement unie à Dieu, ne réagissent guère et même pas du tout dans leur affectivité inférieure. La joie et la paix qui sont, nous le verrons, les effets intérieurs de la charité sont, chez eux, des sentiments tout spirituels, sans accompagnement de consolations sensibles.
— Le contre-coup, dans la sensibilité, des sentiments forts n'a pas de quoi donner à l'émotion qui en résulte une valeur morale propre; car cette émotion est spontanée, immédiate, quasi réflexe: elle est indépendante du vouloir. La ferveur de notre charité peut s'irradier dans notre sensibilité; mais cette résonnance émotive est accidentelle; elle n'ajoute rien à la valeur ni au degré de l'amour de Dieu: elle en dénonce simplement l'intensité et en souligne le mérite (de Veritate, qu. 26, art. 6).
— La sensibilité n'est donc pas le siège de la charité, sous prétexte qu'il lui arrive de refléter la ferveur de celle-ci. Elle ne l'est pas non plus sous prétexte qu'elle favorise parfois, indirectement, les actes de la charité. Nous parlons ici de la sensibilité dominée par la vertu, équilibrée par elle et, comme telle, mise à même d'une bienfaisante utilisation. D'une façon générale, on doit dire qu'une sensibilité vive, souple et assagie, constitue une force d'un grand poids pour l'application volontaire requise à toutes nos activités vertueuses, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre moral. De ce bénéfice, il n'y a pas lieu d'exclure la vertu de charité. Celle-ci, lorsqu'elle est fervente dans une âme, "informe" toutes les autres vertus, théologales et morales; et, si elle est appuyée parallèlement d'une sensibilité mesurée mais vive, la force d'application de la volonté aimante en sera accentuée. Dans cet acte premier et essentiel de la charité qui est l'exercice de la vertu de foi par la contemplation, l'imagination comme l'affectivité sensible pourront illustrer les thèmes contemplatifs: la méditation de la douloureuse Passion du Sauveur, quand l'imagination émue en représente les scènes, est plus apte à aviver la charité que si elle évolue seulement à travers des idées abstraites. Les appels à la vision de Dieu, et la crainte filiale de l'espérance, lorsque la charité anime celle-ci, seront heureusement corroborés par une sensibilité apportant la ferveur de son émoi. C'est aussi dans l'exercice des vertus morales, commandé par la charité, que celle-ci peut vertueusement s'adjoindre les ressources de la sensibilité. (gras ajoutés)
Pour le montrer, il faudrait ici d'amples développements. Ne prenons qu'un exemple: celui de la vertu de religion, et dans celle-ci, l'exemple de l'un de ses actes typiques: le culte liturgique. La liturgie est le cadre extérieur et sensible qui accompagne l'administration des sacrements, avec, au centre, le Sacrifice de la Messe et l'Eucharistie. Les sacrements sont constitués comme des signes sensibles de la grâce qu'ils confèrent: en chacun d'eux, il y a la matière du sacrement et les formules sacramentelles. Notre conscience religieuse doit donc être attentive à cette part de sensibilité qui se manifeste dans le culte. Ne sommes-nous pas heureux et émus au spectacle du déroulement religieux, à la fois spirituel et sensible, d'un bel office ? Sans doute, il s'agit ici d'une sensibilité supérieure, analogue à celle qui est d'emploi dans la poésie, dans l'esthétique de la couleur, des lignes et des sons. Une belle église avec une architecture et une décoration d'inspiration vraiment religieuse, la psalmodie alternée, le chant sacré, la musique d'orgue, le déploiement des rites avec les attitudes et les gestes des officiants, l'éclat et le symbolisme des vêtements sacerdotaux: tout cela parle à l'âme, sans doute et surtout avec le secours de l'imagination et le stimulant de la sensibilité. Le sentiment religieux est ainsi rendu plus impressionnant: c'est l'esprit, le cœur, les sentiments spirituels et les émotions les plus douces qui rendent hommage à Dieu. (gras ajoutés)
— Il serait trop long de montrer l'emploi de la sensibilité, par la conscience surnaturelle, dans l'exercice des vertus de charité fraternelle, de prudence, de justice, de tempérance et de force.
— Il reste que la sensibilité n'a pas de lien nécessaire avec la charité; elle lui est adventice; son jeu d'émotion et de représentations imaginatives doit être entièrement soumis à l'empire du sentiment spirituel. Répétons-le avec saint Thomas: l'amour sensible ne peut s'étendre jusqu'à ce Bien divin dont l'amabilité n'est compréhensible que par l'esprit, pas plus qu'il ne peut s'étendre à ces réalités uniquement perçues par l'intelligence: le bien, la vérité, la justice. Seule, la volonté peut être le siège de la charité, sentiment éminemment spirituel. Il ne faut donc pas confondre le sentimentalisme religieux avec la charité. Il y a un faux mysticisme. Je ne parle point des psychoses mystiques des asiles, qui relèvent de la pathologie et qui ne sont que des parodies du sentiment religieux: mais je parle de certaines exaltations de sensibilité qui donnent, à ceux mêmes qui en sont la proie, l'illusion de la charité. Et cela dans l'état normal. L'inclination à l'émotion tendre, l'impressionnabilité à l'imagerie externe et interne, le besoin d'aimer jusqu'à l'émoi sensible peuvent inconsciemment substituer, au sentiment spirituel de la charité, des ardeurs de sentimentalité trop humaine.
[38] Qu. 24, art. 1, sol. 2. — La charité a son siège dans la partie supérieure de l'âme, dans la partie rationnelle, dans le mens, mais non pas dans la raison comme distincte de la volonté. Sans doute, l'amour est éclairé par la raison; mais, l'amour de la charité ne trouve pas ses motifs dans la raison humaine: c'est la Sagesse divine, c'est-à-dire la foi, qui les lui présente; et la foi est vertu "infuse" dans la raison. Par conséquent, la charité n'a pas à être dans la raison comme dans son sujet d'inhérence, à la manière de la prudence qui est vertu de la raison, puisqu'elle est discernement rationnel. La charité ne dépend pas non plus de la raison, comme en dépendent les vertus morales de justice, de force et de tempérance: celles-ci, bien qu'elles appartiennent à la partie volontaire et affective, ont besoin d'être réglées, dans leurs réalisations pratiques, par le conseil, le jugement et la décision de la prudence. Si l'on dit que la charité est dans la partie rationnelle de l'âme, c'est donc seulement à cause de ce motif général: l'affinité de la volonté avec la raison.
[39] Qu. 24, art. 1, sol. 3. — Le sujet d'inhérence de la charité, c'est la volonté en tant que puissance d'amour et non en tant que puissance de libre choix. Il n'y a pas de choix à faire, quand il s'agit d'aimer Dieu. Nous l'aimons ou nous ne l'aimons pas. Une fois que nous l'aimons par la charité, alors seulement, nous devons choisir, dans nos actes, ceux qui sont conformes à sa volonté en refusant ceux qui lui sont contraires, prendre parti pour les moyens qui mènent à lui en rejetant ceux qui en éloignent. Dans l'amour, il faut distinguer plusieurs moments: tout d'abord, la volonté est passive, captive sous l'attrait, éprise de complaisance et de désir; l'attache est nouée, le sentiment de dilection se fixe dans l'amabilité de son objet; puis, la volonté devient active et s'empare des moyens de réaliser la conquête de ce qu'elle aime: de ces moyens, elle impère le discernement et le choix; enfin possédant ce qu'elle désire, la volonté redevient passive pour goûter cette possession et s'en réjouir. La charité se greffe en cette capacité de notre volonté d'être éprise d'amour.
A son premier moment, la charité — et elle est déjà là toute entière — est dilection, sentiment d'attrait, volonté d'adhésion et d'union à Dieu infiniment aimable, fin dernière, terme de la complaisance totale. Cette volonté aimante va devenir impérative et informante de tous les actes vertueux qui servent la volonté divine. Elle aura aussi sa joie: celle du bonheur de Dieu, celle du bonheur de son amour, celle de son espoir de le posséder, celle enfin de le posséder vraiment dans la vision béatifique. La charité s'enracine donc jusque dans les profondeurs de notre volonté; elle pénètre toute notre faculté d'aimer. Elle est vertu d'amour et de dilection, avant d'être une vertu qui règne sur la vie morale et en commande les actes.
ROBERT. le Sam 21 Avr 2012, 3:54 pm
La charité est-elle infusée en nous par Dieu ?
DIFFICULTÉS: 1. Ce qui est commun à tous les êtres créés doit, par nature, appartenir à l'homme. Mais, dit Denys, "le bien divin est aimable et attirant pour tous". Et ce bien divin est l'objet de la charité. La charité n'est donc pas infusée d'en haut; elle fait partie de nos inclinations naturelles.
2. Plus une réalité est aimable et plus aisément elle peut être aimée. Or, Dieu est souverainement aimable, puisqu'il est souverainement bon. Il est donc plus facile de l'aimer que d'aimer toutes les autres choses. Or, pour aimer celles-ci, pas n'est besoin d' "habitus" infus. Il n'en faut donc pas non plus pour aimer Dieu.
3. L'Apôtre écrit: "La fin du précepte, c'est la charité sortant d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère". Or, ces trois qualités appartiennent à des actes humains. La charité est donc produite en nous par nos actes antérieurs; elle n'est pas un "habitus" infus.
CEPENDANT, l'Apôtre dit: "La charité de Dieu est diffusée dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné".
ROBERT. le Dim 22 Avr 2012, 11:52 am
LE SUJET DE LA CHARITÉ.
La charité est-elle infusée en nous par Dieu ? (suite)
CONCLUSION: La charité, on l'a vu plus haut, est une amitié de l'homme avec Dieu, et elle est fondée sur la communication de la béatitude éternelle. Or, une telle communication n'est point dans l'ordre des biens naturels; mais dans celui des dons gratuits, puisque "la vie éternelle," dit saint Paul, "est en nous par la grâce". Aussi, la charité excède-t-elle le pouvoir de notre nature. Or, ce qui dépasse le pouvoir de la nature ne saurait être dit naturel ni acquis par capacité naturelle, car un effet naturel ne dépasse point sa cause. C'est pourquoi la charité n'est pas en nous naturellement; nous ne l'acquérons point par nos propres forces; elle est diffusée en nous par le Saint-Esprit, amour du Père et du Fils, dont la participation est la charité elle-même produite en nous [40].
[40] Qu. 24, art. 2, concl. — Si la charité est établie en notre volonté, en sa capacité d'aimer, ce n'est pas nous qui sommes cause de son établissement. Nous sommes cause des amours humaines qui naissent et se développent en nous; mais la charité est un don divin. L'auteur en est le Saint-Esprit. La charité n'est pas n'importe quel amour, ni même n'importe quel amour de Dieu. C'est une amitié, qui nous met en partage de la vie divine et de sa béatitude. Un tel échange amical n'appartient pas au plan de la nature mais à celui de la grâce. Sur le plan naturel, Dieu est devant nous comme le créateur tout-puissant, l'ordonnateur du monde, le législateur et l'arbitre de toute conscience: il a droit à notre sujétion, à notre gratitude, à notre adoration, voire même à notre amour, puisqu'étant le souverain Bien, il doit être aimé pour lui-même, plus que tout autre bien et plus que nous-mêmes (voir note suivante sur la sol. 1).
Mais, qu'est-ce que cela auprès de l'amitié de la charité qui nous associe à la vie de Dieu et à sa béatitude ? Pareille entrée dans le monde divin, pour y vivre la vie de Dieu, de façon inadéquate sans doute, maïs tout de même réelle, dépasse nos possibilités et même nos désirs naturels; car, ceux-ci oseraient-ils se formuler dans notre esprit, qu'aussitôt nous les déclarerions chimériques et inefficaces. Aimer Dieu, avec l'audacieuse et candide familiarité de l'amitié n'est pas un sentiment que puissent approuver les persuasions naturelles de notre raison. Celle-ci dénonce plutôt, comme une folie, la prétention de traiter Dieu en ami, d'entrer dans sa vie, en comptant sur la réciprocité de son cœur. Car, il s'agit de cette merveille: accomplir avec une intelligence et une volonté humaines, des actes apparentés à des actes divins: connaître Dieu comme il se connaît, l'aimer comme il s'aime, être heureux comme il est heureux.
— Il faut donc que Dieu lui-même, par sa grâce, nous élève jusqu'à son niveau. Mise en l'essence de notre âme, cette grâce nous "sanctifie"; elle nous rend dignes de la société divine et, par conséquent, aptes aux activités béatifiantes de la vie éternelle, à celles qui, ici-bas, en sont l'ébauche et nous en assurent le mérite. La grâce sanctifiante s'épanouit dans les vertus théologales, dans la foi qui initie notre intelligence à la connaissance intime de Dieu, dans notre charité qui réalise, dès ici-bas, cette surnaturelle dilection: aimer Dieu comme il s'aime.
— Aimer Dieu comme il s'aime ? Qui donc le réalise mieux que le Saint-Esprit qui, dans la Sainte-Trinité, est le lien d'amour entre le Père et le Fils. Prototype et exemplaire de l'amitié qui nous unît à Dieu, il en est aussi le fondateur et l'animateur. Si la grâce est, en nous, une participation de Dieu, la charité est une particulière participation de l'amour divin, c'est-à-dire du Saint-Esprit.
ROBERT. le Dim 22 Avr 2012, 3:10 pm
SOLUTIONS: 1. Denys parle d'un amour de Dieu basé sur la communication de biens naturels; cet amour de Dieu existe naturellement en tous les êtres créés. Mais la charité est fondée sur une communication surnaturelle. Ce n'est donc pas la même chose.
2. Dieu est éminemment connaissable en lui-même, mais non point par nous, à cause de la déficience de notre connaissance, qui est en dépendance des réalités sensibles. De même, Dieu est en lui-même souverainement aimable, puisqu’il est l'objet de la béatitude; cependant, il ne se présente pas pour nous de la sorte, comme ce qu'il faut aimer le plus, car l'inclination de nos amours se porte vers les biens accessibles à notre connaissance. Il est donc clair que la charité doit être diffusée dans nos cœurs, pour que nous aimions Dieu par-dessus tout [41].
3. Quand il est dit que la charité "procède en nous d'un cœur pur, d'une bonne conscience, d'une foi sincère", cela doit s'entendre de l'acte même de la charité, acte qui est excité [dans sa ferveur] par l'état d'âme dont il est parlé. On pourrait encore dire que ces attitudes intérieures disposent l'homme à recevoir la charité. Dans un sens similaire, saint Augustin écrit que "la crainte introduit en nous la charité", et la Glose sur saint Mathieu, que "la foi engendre l'espérance; et l'espérance, la charité" [42].
[41] Qu. 24, art. 2, sol. 1 et 2. — Disons très succinctement que la raison, laissée à ses seules forces, conçoit l'obligation d'un amour naturel de Dieu. Notre cœur, fait pour aimer le bien, doit avoir, dans sa tendance naturelle, d'aimer le souverain Bien, principe de tous les autres (Ia-IIæ, qu. 2, art. 7-8; qu. 3, art. 4 et 8). Saint Thomas va jusqu'à enseigner qu'il y a, dans notre volonté, une inclination naturelle à aimer Dieu, auteur de notre nature, plus que nous-mêmes; car tout ce qui dépend naturellement d'un autre dans ce qu'il est, est plus incliné vers cet autre que vers soi. Si, par nature, la créature raisonnable avait tendance à s'aimer elle-même plus que Dieu, cette inclination naturelle, donnée pourtant par l'Auteur de la nature, serait perverse et la charité devrait, non pas la perfectionnera, mais la détruire (Ia, qu. 60, art. 5).
De fait, cette inclination naturelle à aimer Dieu par-dessus tout est diminuée en nous par les suites du péché originel et par nos péchés personnels. Dieu a beau être, en soi, infiniment aimable, nous ne pouvons pas, sans la grâce, l'aimer efficacement par-dessus tout, comme créateur et providence de l'univers. La tendance à un pareil amour subsiste au plus profond de notre nature et s'identifie avec elle; mais, en réalité, nous ne pouvons arriver à faire triompher cet amour, en concurrence des attraits qui nous viennent de la sensibilité et de notre attachement au monde visible (Ia-IIæ, qu. 109, art. 3). Même si nous parvenions, sans la grâce, à aimer efficacement, par-dessus tout et plus que nous-mêmes, Dieu, auteur de notre nature, cet amour naturel de Dieu resterait infiniment éloigné de cette charité essentiellement surnaturelle qui nous unit à Dieu en tant qu'il nous communique sa vie intime par le pur don de sa grâce. La charité n'est pas en nous la restauration d'un amour naturel de Dieu. Elle est la diffusion, en notre âme, d'un nouvel amour, qui ne contredit point l'inclination naturelle du premier, mais qui le dépasse du tout au tout par sa cause et par son objet.
[42] Qu. 24, art. 2, sol. 3. — Tous les bons sentiments auxquels il peut arriver, soit de servir et d'exprimer la charité, soit d'introduire à la charité, il faut les rapporter à la charité déjà existante dans l'âme, ou bien il faut les considérer comme des dispositions qui préparent le don de la charité. Comment entendre ces dispositions ? Saint Thomas le dira à l'article suivant, sol. 1.
ROBERT. le Lun 23 Avr 2012, 5:24 pm
La charité nous est-elle infusée en proportion de nos capacités naturelles ?
DIFFICULTÉS: 1. Il est dit, dans saint Mathieu, qu'il est donné à chacun en proportion de sa vertu personnelle. Mais, dans l'homme, il n'y a pas de vertu autre que la vertu naturelle qui puisse précéder la charité, puisque, avons-nous dit précédemment, sans la charité, il ne saurait y avoir de vertu [parfaite]. Dieu infuse donc la charité à l'homme en proportion de sa vertu naturelle.
2. Dans toute série de réalités ordonnées l'une à l'autre, celle qui vient en second est proportionnée à celle qui est en premier; ainsi dans les choses naturelles, la forme est proportionnée à la matière; dans les dons [divins] gratuits, la gloire est proportionnée à la charité. Mais, la charité, étant une perfection de la nature, peut être envisagée comme venant en second par rapport aux capacités naturelles. Elle semble donc devoir être infusée en nous en proportion des capacités naturelles.
3. Les hommes et les anges participent à la charité: c'est la raison pour laquelle les uns et les autres sont appelés à la béatitude, comme il est dit dans saint Mathieu et dans saint Luc. Or, la charité et les dons gratuits sont accordés aux anges en proportion de la capacité de leur nature, enseigne le Maître des Sentences. Pourquoi n'en serait-il pas de même chez les hommes ?
CEPENDANT, saint Jean nous avertit que "l'Esprit souffle où il veut"; et saint Paul: "Le même et unique Esprit opère toutes ces choses en distribuant à chacun ses dons, comme il lui plaît". La charité n'est donc pas donnée, en proportion des capacités naturelles, mais selon la volonté de l'Esprit, qui distribue ses dons.
ROBERT. le Lun 23 Avr 2012, 5:27 pm
La charité nous est-elle infusée en proportion de nos capacités naturelles ? (suite)
CONCLUSION: La quantité de chaque chose dépend de sa cause propre, car l'effet d'une cause est d'autant plus grand que cette cause est plus universelle. Or, puisque la charité se présente comme étant hors de proportion avec la nature humaine, ainsi qu'on l'a vu, elle ne peut pas provenir d'une cause naturelle, mais seulement de la grâce du Saint-Esprit qui l'infuse en nous.
Et c'est pourquoi la mesure de la charité ne dépend pas des conditions de la nature, ni de la capacité de la vertu naturelle, mais seulement de la volonté du Saint-Esprit, distribuant ses dons comme il l'entend. D'où ces paroles de l'Apôtre: "A chacun de nous, la grâce est accordée selon la mesure du don du Christ [43].
[43] Qu. 24. art 3. concl. — La charité surpasse toute énergie humaine; elle ne dépend donc pas d'une vertu naturelle, mais de la seule grâce de l'Esprit-Saint. Toutefois, cette charité est reçue, dans chaque âme, selon un certain degré. Or, cette mesure, ou, si l'on veut, cette quantité de charité, est-elle proportionnée aux capacités naturelles du sujet ? Telle est la nouvelle question.
— Par capacités naturelles, il faut entendre les qualités intellectuelles ou morales qui viennent des dispositions natives et surtout de l'acquis vertueux. Il y a des hommes intelligents, savants; il y en a d'autres qui ont l'esprit court et sans culture. Il y a des héros dans l'ordre de la vertu naturelle et il y a de simples honnêtes gens. Eh bien, le Saint-Esprit proportionne-t-il le degré de la grâce et par conséquent de la charité à ce plus ou moins de capacités et de vertus naturelles ? Non, le Saint-Esprit distribue ses dons comme il lui plaît. La quantité, l'abondance et la surabondance d'une réalité quelconque est toujours en dépendance directe de la cause qui produit cette réalité. Or, la charité est en surcroît dans la nature humaine et dans la plus excellente. Celle-ci ne peut rendre compte de l'existence en elle de la charité; pas plus que de l'abondance ou de la surabondance de cette charité. La quantité de celle-ci se mesure seulement à la volonté du Saint-Esprit qui la distribue comme il veut. La hiérarchie des valeurs humaines est d'un autre ordre que celle des valeurs surnaturelles: des premières aux secondes, il n'y a ni transition, ni équation, ni proportion.
ROBERT. le Mar 24 Avr 2012, 2:32 pm
SOLUTIONS: 1. La vertu en proportion de laquelle Dieu octroie ses dons est, chez celui qui les reçoit, une disposition et une préparation précédente, comme un élan de l'âme pour accueillir la grâce. Mais le Saint-Esprit prévient cette disposition ou cet élan, et selon sa volonté, il meut plus ou moins l'âme de l'homme. C'est pourquoi l'Apôtre dit: "Il nous a rendus capables d'avoir part à l'héritage des Saints dans la lumière" [44].
2. La forme n'excède pas la proportion de la matière, parce qu'elles sont du même genre. Semblablement, la grâce et la gloire se réfèrent au même genre, puisque la grâce n'est pas autre chose qu'un certain commencement de la gloire en nous. Mais, la charité et la nature n'appartiennent pas au même genre. Le cas est donc différent.
3. L'ange est une nature intellectuelle et, à cause de cela, il lui appartient, lorsqu'il se porte vers quelque chose, de s'y porter tout entier. C'est pourquoi, chez les anges supérieurs, l'élan d'âme fut plus grand vers le bien chez ceux qui persévérèrent, et plus grand vers le mal chez ceux qui tombèrent; aussi les premiers devinrent-ils meilleurs, et les seconds, pires. Mais l'homme est une nature obligée au raisonnement, tantôt en puissance et tantôt en acte. C'est pourquoi, quand elle se porte vers quelque chose, il n'est pas nécessaire qu'elle s'y porte tout entière. Il peut n'y avoir qu'un élan d'âme médiocre chez quelqu'un qui pourtant est riche en dons naturels, et la réciproque est vraie. La raison alléguée à propos de l'ange ne vaut donc pas à propos de l'homme [45].
[44] Qu. 24, art. 3, sol. 1. — Si l'on veut parler de proportion entre les dispositions antérieures et le degré de charité infusée par le Saint-Esprit, il faut l'entendre de dispositions qui, déjà, sont l'œuvre du Saint-Esprit, soit qu'il s'agisse d'un heureux état moral, soit qu'il s'agisse d'un élan de l'âme qui se porte vers Dieu. Sans doute, pour que cette motion aboutisse à son résultat, il faut que, librement, nous y correspondions. Mais, dans cet ébranlement, nous ne sommes pas les premiers. C'est le Saint-Esprit qui prépare l'âme spirituelle au degré de grâce qui lui convient et à l'augmentation de cette grâce. (Cajetan dit: Spiritus Sanctus causans caritatem dignificat quoque receptivum plus et minus prout causare intendit caritatem). Quand il est écrit que "Dieu donne à chacun selon sa mesure", cela signifie qu'il donne en proportion d'une motion divine à laquelle l'âme ne s'est pas soustraite. Celle-ci se met ainsi en état de réceptivité; elle se prépare à recevoir le don; et Dieu donne, selon les efforts accomplis et la ferveur du désir, qui, eux-mêmes sont déjà des effets divins.
[45] Qu. 24, art. 3, sol. 3. — On peut penser que, chez l'ange, la mesure du don de la grâce est beaucoup plus en rapport avec les capacités naturelles que chez l'homme. Cela tient à ce que l'ange est pur esprit: il voit toutes choses dans une intention si claire et si complète que, dans ce qu'il fait, il se porte tout d'une pièce, pour ainsi dire, et se donne tout entier. Ses actes sont adéquats à la perfection de sa nature. Toutefois, chez l'ange, ce n'est pas l'intensité de l'acte naturel qui proportionne l'intensité de la charité "infusée", mais un acte surnaturel qui dépend de Dieu. Il peut bien se faire que Dieu proportionne les actes dispositifs surnaturels à la dignité naturelle et respective de chaque ange. Mais il n'y est pas forcé.
La condition immédiate qu'il se pose, pour donner plus de charité à un ange qu'à un autre, est l'acte dispositif dont l'intensité dépend de sa grâce, encore qu'il veuille bien faire que cette intensité soit proportionnée à la perfection de nature et aux dispositions naturelles de chaque ange. Ceci n'a plus de raison d'être pour nous, qui sommes loin de nous affirmer tout entiers en chacun de nos actes: êtres tourmentés et évolutifs, intelligences balbutiantes, délibérantes et raisonneuses qui ne voient à la fois qu'un côté des choses en ne considérant pas les autres aspects, ne connaissant et n'agissant que par intermittence, livrés à des pensées incomplètes et à des sentiments fugaces, n'apportant pas toujours, dans ce que nous faisons, le meilleur de nous-mêmes. Parmi les hommes, ce ne sont pas les plus doués naturellement qui accomplissent, surtout dans l'ordre moral, les actes les plus parfaits. On peut être très grand humainement et se donner petitement à la grâce; on peut être très petit et s'y donner grandement.
ROBERT. le Mar 24 Avr 2012, 2:35 pm
LE SUJET DE LA CHARITÉ .
La charité peut-elle être augmentée ?
DIFFICULTES: 1. Seul peut augmenter ce qui est d'ordre quantitatif. Il y a deux sortes de quantités: la quantité dimensive et la quantité virtuelle. La première ne saurait convenir à la charité, puisque celle-ci est une perfection spirituelle. La quantité virtuelle se dit par rapport à des objets [nouveaux auxquels progressivement on s'étend]. Or, la charité ne s'accroît pas, en s'étendant progressivement à d'autres objets, puisque la plus minime charité aime tout ce qui doit être aimé en charité. Donc la charité n'augmente pas.
2. Ce qui est au terme de son achèvement n'a plus à augmenter. Or, la charité est un achèvement, un terme, puisqu'elle est la plus excellente des vertus, l'amour souverain du bien le plus parfait. Elle ne peut donc pas être augmentée.
3. Ce qui augmente est en mouvement d'évolution. Donc ce qui augmente essentiellement évolue essentiellement, ce qui veut dire: se corrompt ou bien est engendré de nouveau. Donc, pour que la charité augmente essentiellement, il faudrait qu'elle disparaisse et qu'elle revive de nouveau: ce qui n'est guère admissible.
CEPENDANT, saint Augustin dit: "La charité mérite d'être augmentée, afin qu'une fois accrue, elle mérite de devenir parfaite."
ROBERT. le Jeu 26 Avr 2012, 8:30 pm
La charité peut-elle être augmentée ? (suite)
CONCLUSION: La charité d'ici-bas peut-être augmentée. Nous sommes appelés "voyageurs", parce que nous sommes en marche vers Dieu, terme final de notre béatitude. Sur ce chemin, nous progressons d'autant plus que nous nous rapprochons davantage de Dieu. Et ce ne sont pas des pas corporels qui nous en rapprochent, mais les affections de notre âme. Or, c'est la charité qui effectue ce rapprochement, puisqu'elle unit notre âme à Dieu. Et c'est pourquoi il est de la nature de notre charité, ici-bas, de pouvoir être augmentée, car, autrement, ce cheminement progressif, qui caractérise notre condition terrestre, n'existerait plus. Aussi l'Apôtre appelle-t-il la charité une voie, quand il dit, [à propos de la charité]: "Je vous montre une voie plus excellente encore" [46].
[46] Qu. 24, art. 4, concl. — La vertu surnaturelle de charité a son siège dans notre volonté. Ce n'est pas nous qui nous nous donnons pareil amour. Le Saint-Esprit l'établit en nous et de lui dépend le degré de ferveur avec lequel il nous l'infuse. Mais, une fois la charité reçue en nous, quelle va être son évolution ? Pourra-t-elle être augmentée progressivement et jusqu'à quel point ? Pourra-t-elle être diminuée et même nous être enlevée ? La solution de ces questions est de première importance: si la charité est la reine des autres vertus dont elle stimule les actes, tracer son évolution, c'est tracer celle de toute la vie spirituelle. —
Saint Thomas donne, ici, dans cet article, la raison de convenance de la croissance de la charité. En ce monde, le croyant est un "voyageur", viator, en marche vers ce terme: la possession de Dieu; voyageur, il avance pas à pas; et il se rapproche de Dieu, par des actes d'amour de plus en plus parfaits, "gressibus amoris", à pas d'amour, dit saint Grégoire. La charité ici-bas peut toujours augmenter, sans quoi le chrétien cesserait d'être voyageur.
ROBERT. le Jeu 26 Avr 2012, 8:32 pm
SOLUTIONS: 1. La quantité dimensive ne saurait convenir à la charité, mais seulement la quantité virtuelle. La quantité virtuelle ne doit pas seulement s'entendre d'une extension à un plus grand ou à un moins grand nombre d'objets, comme si on en venait à aimer plus de choses ou moins de choses [qu'auparavant], mais elle doit s'entendre de l'intensité de l'acte, lorsque par exemple on aime plus ou moins quelque chose. Et c'est bien de cette manière qu'augmente la quantité virtuelle de la charité [47].
2. La charité représente un terme, un sommet, en ce sens que son objet est le souverain Bien; d'où il suit qu'elle est la plus excellente des vertus. Mais, au point de vue de l'intensité de l'acte, toute charité n'est pas à son terme d'achèvement [48].
3. Quelques-uns ont enseigné que la charité n'augmentait pas dans son essence, mais seulement dans sa ferveur ou par son enracinement dans le sujet. C'est ignorer le sens des mots. La charité est un accident; son être consiste précisément à exister dans un sujet; donc, augmenter selon son essence, c'est être davantage dans son sujet, s'y enraciner davantage. Pareillement, la charité est essentiellement une vertu ordonnée à l'acte [d'aimer]. Par conséquent, ce sera la même chose de dire que la charité augmente dans son essence, ou de dire qu'elle a la vertu de produire un acte plus fervent de dilection. Ainsi donc, la charité augmente essentiellement, non pas en ce sens qu'elle commence d'exister ou qu'elle cesse d'exister dans un sujet, comme le voulait l'objection; mais en ce sens que, dans le sujet où elle se trouve, elle s'établit de mieux en mieux [49].
[47] Qu. 24, art. 4, sol. 1. — Lorsqu'on parle, pour la charité, d'augmentation possible, il ne faut pas l'entendre quantitativement. L'accroissement d'une qualité est selon l'intensité, encore que, dans notre langage, nous ne puissions guère la traduire que par des analogies prises à l'accroissement quantitatif. C'est là un tour habituel de notre esprit. Nous nommons les choses comme nous les pensons. Or, nous voyons en premier les choses matérielles qui tombent sous nos sens; notre imagination les reproduit de la même sorte en images spatiales; notre intelligence, certes, dépasse les représentations sensibles et imaginatives dans ses concepts abstraits; mais nos mots, nos vocables, reproduisant nos pensées, traduisent encore ces représentations dont elles ont été tirées. Soyons-en particulièrement avertis quand, parlant de la croissance qualitative de la charité, nous nous exprimons avec des analogies prises aux grandeurs matérielles et aux extensions quantitatives (voir de Virtutibus, qu. 1, art. 9, concl. prope med.)
[48] Qu. 24, art. 4, sol. 2. — A la possibilité d'une croissance de la charité, on objecte que la charité, dès qu'elle existe, atteint son terme: l'amour du souverain Bien. — Oui, quant à son objet, toute charité, petite ou grande, détient la capacité d'aimer Dieu en lui-même et toutes choses à cause de lui; et, dans ce sens, l'on peut dire qu'elle est à son terme. Mais, au point de vue de l'intensité de l'amour, la charité n'est pas à son terme d'achèvement: c'est de ce côté que viendra le progrès, comme on le verra dans la suite.
[49] Qu. 24, art. 4, soi. 3. — Voici une pierre d'attente de développements ultérieurs sur la manière de concevoir la croissance de la charité. L'objection tendait à nier que la charité puisse croître en elle-même, quoiqu'elle puisse devenir plus fervente, c'est-à-dire s'enraciner plus profondément dans l'âme. Or, réplique saint Thomas, pour une qualité, telle que la charité, s'enraciner plus profondément, croître en ferveur et en efficacité, c'est précisément, pour elle, être augmentée en elle-même et essentiellement, comme on va le voir dans l'article suivant.
ROBERT. le Jeu 26 Avr 2012, 8:38 pm
La charité est-elle augmentée par addition ?
DIFFICULTES: 1. L'augmentation, dans la quantité virtuelle, procède de la même façon que dans la quantité corporelle. Or, dans la quantité corporelle, l'augmentation se fait par addition, puisque le Philosophe écrit: "La croissance est réalisée par quelque chose qui s'ajoute à une grandeur préexistante". L'augmentation de la charité, qui relève de la quantité virtuelle, se fera donc par addition.
2. La charité est, dans l'âme, une certaine lumière spirituelle. "Celui qui aime son frère, dit saint Jean, demeure dans la lumière". Or, la lumière augmente, dans l'air, par addition; ainsi, l'éclairage d'une maison s'accroît, si on y allume une autre lampe. Donc la charité, elle aussi, s'accroît, dans l'âme, par addition.
3. Il appartient à Dieu d'augmenter la charité, comme il lui appartient de la produire. "Il augmentera, dit saint Paul, l'abondance des fruits de votre justice". Mais Dieu, en infusant pour la première fois la charité dans une âme, y produit quelque chose qui n'y était pas auparavant. De même, en augmentant la charité, il produit dans l'âme quelque chose qui n'y était pas encore. Là charité augmente donc par addition.
CEPENDANT, la chanté est une forme simple. Or, ce qui est simple, s'ajoutant à ce qui est simple, ne produit rien de plus, comme le prouve Aristote. La charité n'augmente donc point par addition.
ROBERT. le Jeu 26 Avr 2012, 8:57 pm
La charité est-elle augmentée par addition ? (suite)
CONCLUSION: Dans toute addition, une chose s'ajoute à une autre. C'est pourquoi, avant que l'addition ne s'effectue, les choses à additionner devront être saisies parla pensée comme distincte.
Si donc de la charité s'ajoute à de la charité, il faut supposer que la charité à ajouter est distincte de la charité qui va recevoir cette addition; et il faut qu'elles soient distinctes, non pas nécessairement dans la réalité, mais tout au moins devant l'esprit. Dieu, en effet, pourrait augmenter une quantité corporelle en lui ajoutant une grandeur inexistante jusque-là, mais qu'il créerait sur-le-champ. Cette grandeur, bien qu'elle n'ait pas existé, a, du moins en elle-même, de quoi être regardée, par l'esprit qui la conçoit, comme une quantité susceptible de s'ajouter à la première. Si donc l'on ajoute de la charité à de la charité, il faut envisager, au moins par la pensée, que ces deux charités sont distinctes l'une de l'autre.
Or, dans les formes, il y a deux sortes de distinction: la distinction spécifique et la distinction numérique. Dans les "habitus", la distinction spécifique se prend de la diversité des objets; la distinction numérique, de la diversité des sujets1. Il peut donc arriver qu'un "habitus" augmente par addition parce qu'il s'étend à des objets auxquels il ne s'étendait pas jusqu'alors; ainsi, la science de la géométrie s'accroît chez celui qui découvre de nouveaux théorèmes géométriques qu'il ignorait jusque-là. Or, on ne peut pas dire cela de la charité, puisque la moindre charité s'étend à tout ce qui doit être aimé dans la charité. On ne peut donc pas concevoir que l'augmentation de la chanté se fasse par addition; car ce serait supposer une distinction spécifique entre la charité qui s'ajoute et celle qui reçoit cette addition.
1 C’est-à-dire de la diversité des facultés qui reçoivent ces "habitus".
Il reste donc que, si de la charité s'additionne à de la charité, cela ne se peut faire qu'en supposant une distinction numérique, c'est-à-dire une diversité de sujets. C'est ainsi que la blancheur augmente, parce que du blanc s'ajoute à du blanc, quoique, par cette augmentation, une chose ne devienne pas plus blanche. Mais on ne peut dire pareille chose dans le cas qui nous occupe; car la charité se trouve dans l'âme raisonnable comme dans son sujet; et alors il s'ensuivrait qu'une âme raisonnable s'ajouterait à une autre âme raisonnable, ce qui est impossible. Même si cela était possible, une telle augmentation agrandirait l'être aimant, mais ne ferait pas qu'il aimât davantage. Il suit donc que, d'aucune façon, l'accroissement de la charité ne peut s'entendre d'une addition de charité à charité, comme certains le prétendent.
La charité augmente donc parce que le sujet [qui la reçoit] la participe de plus en plus, c'est-à-dire est davantage incité à produire son acte et plus commandé par elle. C'est là, en effet, le mode d'accroissement propre à toute forme qui se développe en intensité; car tout son être consiste en ce qu'elle soit inhérente au sujet qui la reçoit. Dès lors, la grandeur d'une chose étant la conséquence de l'être de sa forme, l'accroissement de la forme consiste en ce qu'elle soit plus inhérente au sujet qui la reçoit, et non point parce qu'une autre forme viendrait s'ajouter à elle. Cette dernière hypothèse se réaliserait, d'ailleurs, si une forme, au lieu de n'avoir de grandeur que par rapport à son sujet, en avait par elle-même.1 Ainsi donc, la charité augmente parce qu'elle s'intensifie dans le sujet [qui la possède]. C'est sa façon de s'accroître dans son essence même et non par addition d'elle-même à elle-même [50].
1 C’est donc une équivoque de langage de dire, à propose de quelqu’un que sa charité est grande, qu’elle progresse. Mieux vaut dire: il a une grande, une plus grande charité, il aime Dieu davantage.
[50] Qu. 24, art. 5, concl. — De quelle manière, la vertu "infuse" de charité va-t-elle être augmentée ? La question est complexe et fait état de la façon, supposée connue, dont peuvent croître les habitudes et les vertus. Il est bien clair, tout d'abord, que l'accroissement de la charité n'est pas d'ordre matériel et quantitatif, comme une maison que l'on édifierait et à laquelle on ajouterait successivement plusieurs étages. La croissance de la charité ne procède pas non plus par mode d'extension progressive à d'autres objets de charité, comme les vertus intellectuelles qui grandissent peu à peu par de nouvelles démonstrations et de nouvelles conclusions: car la plus minime charité a le même objet que la charité la plus fervente: Dieu aimé en lui-même par-dessus tout. Il reste donc que la charité grandit, comme toute vertu morale, par "enracinement" de plus en plus profond dans l'âme: elle s'accroît comme s'accroît un amour, en prenant de plus en plus d'empire sur la volonté et en captant à son but et à son service toutes les forces vives de la conscience.
Dernière édition par ROBERT. le Ven 27 Avr 2012, 4:46 pm, édité 1 fois (Raison : 2e notule.)
ROBERT. le Ven 27 Avr 2012, 5:21 pm
SOLUTIONS: 1. La quantité corporelle peut être considérée en tant que grandeur et en tant que forme accidentelle. En tant que grandeur, on peut, par addition, la distinguer [d'autres quantités] d'après la dimension et le nombre, comme chez les animaux 2. En tant que forme accidentelle, elle se différencie seulement par rapport à son sujet. C'est par là qu'elle augmente intensivement, comme les autres formes accidentelles; cela arrive dans les corps dont la dimension augmente par raréfaction. Semblablement 1, on peut envisager que la science s'agrandit en tant qu'elle est une habitude d'esprit qui connaît plusieurs choses et grossit son savoir par addition de nouveaux objets. Au surplus, en tant qu'elle est forme accidentelle et qu'elle existe chez le savant, la science est encore susceptible de grandir: elle augmente en ce sens que le savant connaît maintenant avec plus de certitude ce qu'il connaissait déjà auparavant. De même, on pourrait envisager, dans la charité, deux façons de grandir; mais, comme nous l'avons vu dans l'exposé du présent article, la charité n'a pas à croître du côté de son objet. Il reste donc qu'elle augmente seulement par intensité.
2 Les animaux ont le corps plus ou moins gros; ils se distinguent numériquement.
1 Il s’agit ici d’une analogie, car l’esprit et ses savoirs scientifiques n’ont rien à voir avec la matière et la quantité.
2. Un accroissement de lumière par addition peut s'entendre d'un éclairage plus fort, du fait que plusieurs lampes sont allumées. Mais, cette comparaison ne s'applique pas ici, où il n'y a qu'un seul luminaire [l'infinie amabilité de Dieu], pour illuminer la charité.
3. Le don de la charité infuse implique un changement, puisqu'on passe de l'état où l'on n'avait pas la charité à l'état où on la possède; quelque chose est donc survenu qui n'existait pas auparavant. Mais l'augmentation se rapporte seulement à un ordre de choses susceptibles d'un changement en plus ou moins, ce qui ne fait pas que quelque chose survienne qui n'existait pas, mais que quelque chose soit plus fortement dans un sujet qui jusqu’'alors, la possédait moins bien. Et voilà ce que Dieu fait en augmentant la charité: celle-ci est plus enracinée, la ressemblance du Saint-Esprit est participée plus parfaitement dans l'âme [51]
51] Qu. 24, art. 5, sol. 3. — Dieu seul est la cause de l'augmentation de la charité. C'est lui qui l'a donnée; à lui revient donc de l'accroître. Certes, cet accroissement ne s'opère point par l'infusion d'un nouvel "habitus" de charité; mais c'est le même "habitus" qui, par l'intervention divine, s'enracine plus profondément et devient capable d'actes plus spontanés et plus fervents. Le progrès de la vie spirituelle est entre les mains de Dieu tout comme son initiation; ici comme là, le résultat n'est point produit par les actes des vertus naturelles. Nous avons vu que les perfections vertueuses humaines ne sont pas, pour Dieu, le motif du don et de la mesure de la chanté; elles ne peuvent donc pas être non plus le motif de son augmentation.
Notons aussi que le progrès de la charité ne saurait venir de la répétition successive des actes de cette charité, comme il arrive dans le progrès des vertus naturelles: celles-ci tirent leur accroissement des actes au moyen desquels elles se sont formées et qui se continuent avec une facilité et un attrait de plus en plus accentués; par exemple on devient de plus en plus fort à mesure que l'on déploie, à bon escient, des actes de courage. La charité surnaturelle n'est acquise et ne progresse par aucun acte de vertu humaine, quelque parfait qu'il puisse être (sicut virtutes acquisitæ augentur ex actibus per quos causantur, ita virtutes infusæ augentur per actionem Dei a quo causantur, de Virtutibus, qu. 1, art. 9, concl. prope fin.). Toutefois, dans la croissance de la charité, les actes de celle-ci ont un rôle à remplir, un rôle dispositif et méritoire que l'article suivant va définir.
ROBERT. le Ven 27 Avr 2012, 5:23 pm
La charité est-elle augmentée à chaque acte de charité ?
DIFFICULTES, 1. Qui peut plus peut moins. Mais chaque acte de charité peut mériter la vie éternelle: ce qui vaut davantage qu'un simple accroissement de la charité, puisque la vie éternelle implique la perfection de la charité. Donc, à plus forte raison, chaque acte de la charité accroît-il cette vertu.
2. De même que les vertus acquises sont engendrées par des actes, de même aussi l'augmentation de la charité est produite par les actes de la charité. Or, chaque acte vertueux contribue à engendrer la vertu. Donc, chaque acte vertueux de charité contribue à l'augmentation de la charité.
3. Saint Grégoire dit que "s'arrêter sur le chemin qui conduit à Dieu, c'est reculer". Mais, aller de l'avant par un acte de charité, ce n'est pas reculer. Quiconque accomplit un acte de charité avance dans la voie de Dieu. La charité s'accroît donc par chaque acte de charité.
CEPENDANT, un effet ne dépasse point la puissance de sa cause. Or, quelquefois, un acte de charité est fait avec de la tiédeur et avec ralentissement [de ferveur]; il ne saurait donc aboutir à une plus excellente charité; il dispose plutôt à une charité moindre.
ROBERT. le Sam 28 Avr 2012, 5:04 pm
La charité est-elle augmentée à chaque acte de charité ? (suite)
CONCLUSION: L'accroissement spirituel de la charité est semblable, d'une certaine façon, à la croissance corporelle. Or, la croissance corporelle, chez les animaux et les plantes, n'est pas un mouvement continu, de telle sorte que, si un accroissement s'effectue dans un laps de temps donné, il est nécessaire que, proportionnellement, dans chaque partie de ce temps, l'accroissement se poursuive, comme it arrive dans le mouvement [local] continu; mais [la croissance corporelle s'effectue d'une autre sorte]: pendant un certain temps, la nature travaille à préparer l'accroissement sans faire grandir en acte; puis, ensuite, elle se met à produire l'effet qu'elle avait préparé, faisant grandir en acte l'animal ou la plante.
De même, la charité n'augmente point de façon actuelle, par n'importe quel acte de charité; mais, chaque acte dispose à l'accroissement de la charité, en tant que, par un acte de charité, l'homme est rendu plus prompt à agir de nouveau sous l'inspiration de la charité; puis, la facilité de renouveler cet acte venant à s'accentuer, l'homme s'élance vers un acte d'amour plus fervent, qui marque son effort vers le progrès de la charité. C'est alors que celle-ci est réellement accrue en lui [52].
[52] Qu. 24, art. 6, concl. — La charité n'est pas augmentée par Dieu à chaque acte de charité; cependant, chaque acte en mérite et en prépare l'augmentation. La doctrine de saint Thomas, exposée dans cet article, a donné lieu à bien des controverses entre théologiens.
ROBERT. le Sam 28 Avr 2012, 5:05 pm
SOLUTIONS: 1. Tout acte de charité mérite la vie éternelle, non pas pour que celle-ci soit donnée tout de suite, mais en son temps. Semblablement aussi, tout acte de charité mérite l'augmentation de la charité, non pas que cette augmentation se fasse aussitôt, mais seulement quand effort est fait pour cette augmentation [53]
2. Dans l'établissement progressif de la vertu acquise, chaque acte n'aboutit pas au complet achèvement de cette vertu; mais il y contribue et le prépare. Vient enfin le dernier acte plus parfait, qui, agissant en vertu des actes précédents, réalise l'achèvement de la vertu: il faut de multiples gouttes d'eau pour creuser la pierre,
3. On avance dans la voie de Dieu non pas seulement tandis que la charité s'accroît actuellement, mais encore tandis qu'on se dispose à cet accroissement.
[53] Qu. 24, art. 6, sol. 1. — Tout acte de charité, qu'il soit plus intense, également intense ou moins intense, mérite la vie éternelle: ce qui ne signifie pas qu'on doive y aboutir immédiatement, mais "quand le temps en sera venu". De même, tout acte de charité mérite une augmentation de la grâce sanctifiante et par conséquent de la charité. Mais, cette augmentation ne se produit pas à chaque acte de charité: elle est donnée par Dieu quand se produit un acte plus intense. Ici, s'ouvre la question très discutée, entre théologiens, voire entre théologiens thomistes, des actus remissi des actes remittents.
ROBERT. le Dim 29 Avr 2012, 4:13 pm
La charité peut-elle croître indéfiniment ?
DIFFICULTES: 1. "Tout mouvement vise une fin et s'y termine", dit Aristote. Or, la croissance de la charité est assimilable à un mouvement. Donc elle vise une fin et s'y termine. Par conséquent, elle ne s'accroît pas indéfiniment.
2. Aucune forme n'excède la capacité de son sujet. Or, la créature raisonnable, sujet de la charité, n'a qu'une capacité finie. La charité ne peut donc croître indéfiniment.
3. Toute quantité limitée peut, par addition continue, parvenir à une autre quantité, limitée elle-aussi, quoique d'une grandeur supérieure, à moins que ce qui s'ajoute ainsi par addition, soit toujours de moins en moins grand. En effet, dit le Philosophe, si, à une ligne donnée on ajoute ce que l'on enlève à une autre ligne, laquelle serait ensuite divisée à l'infini, jamais cette addition, supposée faite à l'infini, n'aboutirait à une quantité déterminée; car, celle-ci serait composée de deux lignes différentes: savoir, celle à laquelle on prendrait pour additionner et celle à laquelle serait ajouté ce qui serait pris à l'autre.
Cette hypothèse ne concerne pas le cas présent. Il n'est pas nécessaire en effet que, dans la croissance de la charité, telle augmentation soit moindre que la précédente; mais, il est plus probable qu'elle sera égale ou même supérieure. Comme la charité du ciel représente quelque chose de fini, il s'ensuivrait, si la charité de la terre pouvait croître à l'infini, que la charité de la terre pourrait égaler la charité du ciel. Ce qui est inadmissible. La charité de la terre ne peut donc pas croître indéfiniment.
CEPENDANT, l'Apôtre dit: "Ce que j'ai reçu n'est pas le terme de la perfection, je suis toujours en poursuite de saisir mieux". La Glose ajoute: "Aucun fidèle, même après avoir beaucoup progressé, ne peut dire: cela me suffit; celui qui le dirait s'évaderait des conditions de la vie terrestre avant son terme". La charité, peut donc, ici-bas, croître de plus en plus.
ROBERT. le Dim 29 Avr 2012, 4:16 pm
La charité peut-elle croître indéfiniment ? (suite)
CONCLUSION: L'augmentation d'une forme peut avoir une limite pour trois motifs. Premièrement, il est dans la nature même de la forme d'avoir une capacité limitée; une fois cette mesure atteinte, on ne saurait aller au delà, sans parvenir à une autre forme. Ainsi, par exemple, si l'on continue à modifier de la couleur grise, on arrivera à du blanc ou à du noir. Deuxièmement, la cause active n'est pas assez forte pour augmenter davantage la forme dans son sujet. Troisièmement, ce sujet lui-même n'est pas susceptible d'une perfection plus grande.
Or, on ne peut, pour aucun de ces trois motifs, assigner de terme à l'augmentation de la charité ici-bas. En effet, la charité, considérée dans sa nature spécifique, ne saurait connaître de terme à son augmentation: elle est une participation de la charité infinie qui est l'Esprit Saint; de plus, la cause active de la charité est d'une puissance infinie puisque c'est Dieu; enfin, du côté du sujet de la charité, on ne saurait fixer une limite à son augmentation, car, toujours, la charité augmentant, l'aptitude à augmenter encore s'accroît d'autant plus. Il reste donc qu'ici-bas l'on ne peut assigner aucune limite à l'augmentation de la charité [54].
[54] Qu. 24, art. 7, Concl. — Voici donc les principales conclusions obtenues jusqu'ici: la charité peut croître en nous intensivement, de par l'action divine. Elle augmente comme s'intensifie un amour. Tout acte de charité dispose à cette augmentation et la mérite. Cependant, elle ne survient, de façon actuelle, qu'en coïncidence avec les actes plus fervents. Mais, alors, jusqu'où la charité pourra-t-elle aller dans cette voie de progrès ? Il s'agit, bien entendu, de la charité du voyage terrestre, car nous verrons (sol. 3) que la charité de la patrie reste éternellement fixée au degré qu'elle possède à l'entrée de la vision béatifique. Mais, ici-bas, la charité, supposée établie dans un certain degré de ferveur, peut-elle aller au delà, peut-elle augmenter indéfiniment ?
Saint Thomas répond affirmativement; et il le prouve en comparant la charité aux formes qualitatives susceptibles d'accroissement et en montrant que les raisons qui postulent un arrêt dans cet accroissement ne s'appliquent pas à la charité. Que le lecteur suive cette comparaison dans le texte de saint Thomas.
Notons bien que la question n'est pas de savoir si la charité peut être en nous comme quelque chose d'infini, mais si son intensité peut toujours être accrue, de sorte qu'un degré de charité étant atteint, nous pouvons encore en atteindre un degré plus élevé, comme un nombre qui n'est jamais un infini actuel, peut augmenter indéfiniment, puisqu'il est toujours loisible de lui ajouter une autre unité. En droit, la charité n'exige pas de limites à son accroissement; on n'entrevoit pas de cause qui lui fixe un terme: elle n'est pas limitée en son espèce, puisqu'elle est une participation de cette infinie charité qu'est le Saint-Esprit; la cause efficiente de son accroissement, c'est-à-dire Dieu, n'est pas limitée en sa puissance; son sujet n'est pas non plus limité en sa capacité de la recevoir, car elle n'est pas une qualité naturelle émanant, comme une propriété, de l'âme humaine finie: celle-ci est simplement en puissance obédientielle à recevoir la charité et son accroissement. Puisque, seule, la puissance divine est ici en cause, il n'y a pas de motif, de soi, qu'ayant donné un degré de charité, Dieu ne puisse ultérieurement en donner un degré supérieur.
— Cependant, si, de droit et pour les raisons dites, la charité n'exige pas de terme d'arrêt dans sa croissance intensive, de fait, pour des raisons providentielles qui respectent la possibilité absolue, la charité atteint, dans chaque âme, un degré de ferveur déterminé qu'elle ne dépasse pas. La Sainte Vierge est parvenue à une intensité d'amour de Dieu qu'aucune autre âme n'a possédée ni ne possédera jamais. La grâce des "voyageurs", si loin qu'elle aille, n'égalera jamais la grâce capitale du Christ.
ROBERT. le Lun 30 Avr 2012, 3:39 pm
SOLUTIONS: 1. Sans doute, l'augmentation de la charité est en vue d'une fin; cependant, cette fin n'est pas atteinte dans la vie présente, elle ne le sera que dans la vie future.
2. La capacité de la créature spirituelle est augmentée par la charité; celle-ci "dilate notre cœur", selon l'affirmation de saint Paul. C'est pourquoi, après chaque accroissement, demeure toujours l'aptitude à un plus grand.
3. La raison invoquée dans l'objection vaut pour les choses qui possèdent des quantités de même nature, et non pour celles dont les quantités sont de nature différente; ainsi, une ligne aura beau croître, elle n'atteindra pas les dimensions d'une surface. Or, les quantités de la charité du voyage et celle de la charité de la patrie n'ont pas la même explication: la première suit la connaissance de la foi; la seconde, la vision face à face. L'objection ne porte donc pas [55]
[55] Qu- 24, art. 7, sol. 3- — La capacité d'accroissement de la charité doit s'entendre dans les limites de la vie présente. Au ciel, la charité ne pourra plus augmenter: en chaque élu, elle demeurera fixée dans le degré que la divine sagesse lui aura départi, à la mesure de l'ultime ferveur de charité d'ici-bas. Cette doctrine de saint Thomas est confirmée par l'autorité de l'Eglise (Concile œcuménique de Vienne, 1311-1322).
— Les commentateurs sont divisés sur la question de savoir si, dans la patrie, la charité, de soi, pourrait encore être augmentée. Il ne s'agit donc ici que d'une question théorique.
ajetan faisant état du prochain article de saint Thomas, où est affirmé l'état d'imperfection de la charité, tient qu'au ciel la charité a un terme de perfection au delà duquel elle ne pourrait aller (commentaire sur cet art. 7 et sur l'art. 12, et de la IIIa, qu. 7). Les autres commentateurs (Jean de S. Thomas, Curs. Theol., in 2-2, t. VII, disp. 9, a.1; Salmanticenses, Curs. Theol., t. VII, tract. 19, disp. 5, dub. 1) reconnaissent à la charité, comme telle, une capacité d'accroissement infini. Si un terme s'impose à la charité du ciel, cela provient de la volonté de Dieu; mais, au point de vue absolu et du côté de la puissance de Dieu, les raisons du présent article de saint Thomas valent de façon illimitée.
Autre question sur la comparaison que l'on peut faire entre la charité de la terre et la charité du ciel. Toutes deux ont le même objet: Dieu aimé pour lui-même. Au point de vue du degré d'intensité, la charité du voyage peut dépasser celle de la patrie: la Sainte Vierge a possédé, ici-bas, une charité plus intense qu'un ange du ciel; la même âme peut connaître, en ce monde, un degré de charité plus fervent qu'elle ne l'aura dans le ciel, parce que, durant le pèlerinage, à un moment donné, elle aura perdu ce degré de ferveur qu'elle possédait antérieurement et se trouvera dans un degré moindre lors du passage à l'autre vie. Mais, si nous supposons, dans la même âme, un même degré de charité sur la terre et dans le ciel, pouvons-nous, cette fois, parler d'égalité entre ces deux états de charité ? Saint Thomas dit ici (sol. 3) que, de l'une à l'autre, il n'y a pas de commune mesure: elles sont entre elles comme la ligne et la surface; et la cause en est que la charité terrestre se fonde sur la foi, au lieu que la charité s'inspire de la vision. Les Commentateurs s'évertuent à expliquer ces deux états différents de la charité. Cajetan parle d'une "approximation" de l'objet de la charité, plus grande par la vision que par la foi (comment, sur le présent art.); Bañez, d'une "application" au même objet rendue meilleure par la vision que par la foi (comment, in 2-2, qu. 24, art. 4-7).
La charité est un amour. Or, il y a cette même différence entre l'amour de Dieu ici-bas et au ciel qu'entre un amour qui s'alimente et jouit de l'être aimé en le voyant immédiatement et parfaitement, et l'amour d'un être aimé dans l'absence et dans l'imparfaite connaissance. C'est le même amour, mais à deux états différents, parfait et imparfait, satisfait ou violent. Cependant, remarquons que si, pour marquer la différence de ces deux états, nous empruntons l'analogie de l'amour humain, nous ne voulons pas signifier que l'état plus parfait est causé par la présence matérielle et corporelle opposée à l'absence et à l'éloignement. Sans doute, par là, nous expérimentons déjà la différence: notre ami vivant habituellement près de nous, notre amitié se sent plus vive que dans l'éloignement: la présence de l'ami, ses paroles et ses manifestations affectueuses nous font sentir son âme plus proche, plus unie à la nôtre; nous le connaissons mieux; la présence matérielle rend expressive et presque tangible la présence spirituelle.
Quand on compare la charité ici-bas et la charité au ciel, il ne s'agit pas de mettre la perfection de celle-ci dans une présence matérielle, — cela n'aurait pas de sens — mais de la mettre dans une connaissance parfaite de l'ami divin opposée à la connaissance imparfaite qui alimente notre charité ici-bas. Voir face à face ou seulement à travers le voile, directement ou en reflet: cela représente une différence d'états irréductibles. De ce chef, la charité, dans la vision, aura une perfection que ne saurait atteindre n'importe quel acte de charité dans la foi. L'imparfait au degré le plus haut n'égale pas le parfait au degré le plus bas. Une chose qui n'a qu'une dimension, prolongerait-elle celle-ci à l'infini, ne réalisera jamais la plus petite surface à deux dimensions.
— Ainsi donc, du côté de son objet, la charité du ciel n'est pas plus parfaite que la charité de la terre; de plus, son degré d'intensité correspondra au degré d'intensité de la charité à l'instant de la mort. Cependant, au ciel, dans ce degré même, la charité connaîtra une plénitude qu'elle ne peut avoir dans les conditions de l'existence terrestre. L'article suivant va plus nettement marquer les différences entre la charité du voyage et celle de la patrie.
ROBERT. le Lun 30 Avr 2012, 3:41 pm
ARTICLE 8. La charité peut-elle être parfaite en cette vie ?
DIFFICULTES: 1. C'eût été surtout chez les Apôtres que cette perfection aurait dû se rencontrer. Or, elle n'y fut point, puisque l'Apôtre a écrit: "Non que je saisisse déjà, ou que je sois parfait". Donc en cette vie, la charité ne peut être parfaite.
2. "Ce qui nourrit la charité, dit saint Augustin, diminue la convoitise; mais il n'y a aucune convoitise là où se trouve la perfection". Or, cela est impossible en cette vie, où nous ne pouvons être exempts de péché; car dit saint Jean: "Si nous disions que nous n'avons pas de péché, nous nous illusionnerions nous-mêmes". Tout péché procède d'une convoitise désordonnée. Donc, en cette vie, la charité parfaite ne peut exister.
3. Ce qui est déjà parfait ne peut croître ultérieurement. Or, la charité en cette vie, peut toujours croître, comme il a été dit. Donc en cette vie, la charité ne peut pas être parfaite.
CEPENDANT, saint Augustin écrit: "En se renforçant, la charité se perfectionne, et quand elle atteint la perfection, elle dit: Je désire mourir et être avec le Christ". Or, cela est possible en cette vie, puisqu'il en fut ainsi chez saint Paul. La charité peut donc être parfaite en cette vie.
ROBERT. le Mar 01 Mai 2012, 3:55 pm
ARTICLE 8. La charité peut-elle être parfaite en cette vie ? (suite)
CONCLUSION: La perfection de la charité peut s'entendre de deux manières: premièrement, par rapport à l'objet aimé; secondement, par rapport à celui qui aime.Par rapport à l'objet aimé, la charité est parfaite, quand cet objet est aimé autant qu'il est aimable. Dieu est aussi aimable qu'il est bon, et il est infiniment aimable, puisque sa bonté est infinie. Or, aucune créature ne peut aimer Dieu infiniment, puisque toute vertu créée est limitée. Par conséquent, dans ce sens, la charité ne peut être parfaite en aucune créature; seule peut l'être la charité par laquelle Dieu s'aime lui-même.
Du côté de celui qui aime, sa charité est parfaite, quand il aime autant qu'il lui est possible d'aimer. Et cela arrive de trois manières: d'abord parce que tout le cœur de l'homme se porte continuellement vers Dieu, et telle est la perfection de la charité de la patrie; elle n'est pas possible en cette vie, où, en raison de l'infirmité humaine, l'on ne peut être continuellement en acte de penser à Dieu et de se porter affectueusement vers lui. En second lieu, la charité est parfaite lorsque l'homme s'applique tout entier à vaquer à Dieu et aux choses divines, en laissant tout le reste, sauf ce que requièrent les nécessités de la vie présente. Telle est la perfection de la chanté qui est possible ici-bas, bien qu'elle ne soit pas le partage de tous ceux qui possèdent la charité. En troisième lieu, la charité est parfaite, lorsqu'on donne habituellement tout son cœur à Dieu, au point de ne rien penser et de ne rien vouloir qui soit contraire à la divine dilection: et telle est la perfection qui est commune à tous ceux qui ont la charité [56].
[56] Qu. 24, art. 8, concl. — La charité du voyage peut donc progresser. Si elle progresse, la voilà susceptible d'atteindre la perfection. Mais quelle perfection peut-elle atteindre ? Telle est la nouvelle question envisagée par saint Thomas dans les articles 8 et 9. L'article 8 marque la réalité et, en même temps, la relativité de cette perfection. L'article 9 en décrit les étapes successives.
Dans l'ordre entier de la charité, on peut distinguer trois grands états de perfection: la charité chez Dieu, puis chez les élus du ciel, enfin chez les justes de la terre; ce troisième état se subdivise en deux qui en marquent comme les pôles, la base de départ et l'achèvement c'est-à-dire une perfection commune à tous ceux qui ont la charité, puis une perfection plus élevée à laquelle on s'efforce de parvenir.
— La charité que Dieu a pour lui-même est d'une perfection absolue du côté du sujet comme du côté de l'objet, c'est-à-dire du côté de celui qui aime comme du côté de celui qui est aimé. Dieu est aimable autant qu'il est bon; et il l'est infiniment. Aucune créature finie ne peut donc atteindre la perfection de la charité que Dieu a pour lui-même.
— Du côté du sujet qui possède la charité, il y aura maximum de perfection quand la créature raisonnable, ne pouvant avoir par conséquent qu'un mode fini d'aimer Dieu, l'aimera cependant autant qu'il lui est possible. Cette mesure de possibilité divise la charité des élus et celle des justes de la terre. Les premiers contemplent et aiment Dieu totalement, en ce sens que cette vision est aussi compréhensive et cet amour aussi pénétrant qu'il est possible à une créature admise à la participation de l'intimité divine. De plus, celle-ci se continue sans arrêt ni fluctuation, toujours en acte. Ici-bas, nous ne sommes pas à même, avec la charité la plus élevée, de fournir cette totalité et cette continuité d'union à Dieu.
Tout d'abord, nous ne voyons pas Dieu face à face, notre contemplation ne s'alimente que par la foi; cette contemplation se tait et doit se taire à certaines heures, et par conséquent, se taisent et doivent se taire aussi notre charité, son sentiment actuel d'union, et son affirmation explicite. Quelles sont les causes de cette interruption obligée ? Les tâches humaines absorbantes et distrayantes, les affaires de ce monde, les obligations du devoir d'état, le labeur matériel ou intellectuel, l'active participation à la vie sociale avec ses obligations de justice et ses services de charité. Tout cela nous absorbe et éclipse nécessairement, dans notre champ de vision actuel, la pensée de Dieu.
Même dans l'état religieux contemplatif où l'on se trouve dégagé des intérêts et des labeurs humains, l'union à Dieu ne peut être continue: il faut donner du temps au sommeil, aux repas, au délassement, aux soins du corps, à l'entretien de la maison, du vêtement, etc. Et puis, au sein même de la contemplation, de l'état religieux et de la prière, surviennent la fatigue cérébrale et l'engourdissement de l'esprit, lorsque l'attention aux réalités spirituelles et divines se prolonge outre mesure. Peut-être objectera-t-on que l'amour, tandis que l'esprit est forcément distrait et occupé ailleurs, ne s'interrompt pas: il demeure à l'état virtuel et c'est même par là qu'il rend méritoires les actes des autres vertus qu'il inspire.
Sans doute, cette intention virtuelle, — conditionnée d'ailleurs par des actes de charité exprimés et répétés quelquefois, — est acceptée par Dieu comme suffisante, parce qu'il est impossible à l'homme de faire autrement. Mais, tout de même, la charité à influence virtuelle, c'est de l'amour qui relâche momentanément son attention sur Dieu et interrompt l'affirmation explicite de son attachement.
— Enfin, voici une dernière raison pour notre charité de la terre d'être inférieure à celle du ciel. Par suite du péché originel, nous ne sommes pas portés, par mouvement spontané, à aimer Dieu par-dessus tout: il nous est plutôt naturel de nous aimer nous-mêmes et les biens périssables par-dessus tout. A côté de nos tendances vers Dieu, nos passions insistent pour se faire obéir. En supposant même que notre charité tienne avec fermeté contre ces assauts, elle n'est pas absolument sûre de sa persévérance. NOUS NE SOMMES PAS, COMME LES ÉLUS, DANS UN ÉTAT D'IMPECCABILITÉ; nous ne connaissons pas encore la béatifiante sécurité de ne plus pouvoir offenser Dieu. — En comparaison de la charité que Dieu a pour lui-même, la charité des élus n'a qu'une perfection relative; mais, dans la charité d'ici-bas, cette perfection sera plus relative encore, pour les raisons que nous venons de voir.
Cependant, cette perfection existe, quand la charité est en nous ce qu'elle peut être. On ne demande pas à un enfant d'avoir la force et les qualités d'un homme mûr, encore que l'enfant ne change pas d'espèce en parvenant à la maturité. Ici-bas, notre charité est au temps de l'enfance, par rapport à sa pleine maturité du ciel. Mais, enfin, elle est tout de même la charité. Posséder celle-ci et la conserver est déjà une perfection: il y a une affirmation d'amour dans cette disposition habituelle de notre âme à placer en Dieu la première affection de notre cœur, de telle sorte que nous ne voulions rien penser ni aimer qui soit contraire à cette divine dilection. Ce n'est pas à dire que nous vaquions à Dieu seul: les labeurs humains sont là; mais, de ceux-ci même, le but final est Dieu. Etre sciemment disposé à détourner de cette ordonnance à Dieu quelque affection, activité ou œuvre, en refusant qu'elle serve à aimer Dieu, au point que nous disions: "peu importe que cela plaise à Dieu ou non", c'est avouer que Dieu n'est pas aimé par nous comme il doit l'être, comme but définitif. Dès que la charité existe en nous, elle reconnaît à Dieu ce droit unique de primauté et de fin dernière. Telle est la perfection minima de la charité, son essence même. Elle est de nécessité de salut. C'est la charité commune à tous les bons chrétiens fidèles à Dieu et résolus à ne jamais l'offenser mortellement. Je dis: mortellement; car, comme il sera montré plus loin, le péché véniel n'est pas contraire à cette charité essentielle; il ne l'atteint pas, ne l'amoindrit pas.
— Au-dessus de cette perfection commune de la charité, saint Thomas en désigne une autre: la charité de la perfection et qui est le propre de ceux qui recherchent activement de progresser dans la charité. Dans la perfection commune, on se contente de demeurer fidèle à Dieu, tout en s'adonnant, dans un esprit surnaturel, aux œuvres de ce monde. Dans cette seconde perfection, il y a volonté active, effort soutenu, préoccupation diligente de croître dans la charité, d'être spécialement attentif à Dieu et aux choses divines, en ne s'occupant de tout le reste que dans la mesure où le requièrent les nécessités de la vie présente (alio modo, ut homo studium suum deputet ad vacandum Deo et rebus divinis, prætermissis aliis nisi quantum nécessitas præsentis vitæ requirit ). Notons bien cet état d'âme: il n'y a plus seulement, comme dans l'état d'âme de la perfection commune, volonté de maintenir la fidélité et de rejeter ce qui serait contraire à la charité; mais tendance positive et continue à progresser dans la charité et à rejeter ce qui l'empêcherait de se porter vers Dieu de tout son élan. Cette tendance ne suppose pas d'ailleurs une réalisation immédiate et achevée d'un seul coup: la réalisation sera progressive et passera par les étapes que l'article suivant va décrite (voir IIa-IIæ, qu. 184, art. 2; de Caritate, qu. 1, art. 10).
ROBERT. le Mar 01 Mai 2012, 3:57 pm
SOLUTIONS: 1. L'Apôtre nie posséder la charité du ciel. "Il était parfait voyageur, dit la Glose, toutefois il n'était pas parvenu au bout du chemin".
2. Les péchés véniels ne sont pas contraires à l' "habitus", mais à l'acte de la charité; et ainsi, ils ne répugnent point à la perfection d'ici-bas, mais à la perfection du ciel.
3. La perfection de la charité, ici-bas, n'est pas une perfection absolue: elle a donc toujours à croître.

References: art. 1
 art. 1
 art. 10
 art. 3
 art. 3
 art. 7
 art. 6
 art. 1
 art. 1
 art. 2
 art. 2
 art. 7
 art. 4
 art. 5
 art. 3
 art. 2
 art. 3
 art. 3
 art. 4
 art. 4
 art. 9
 art. 4
 art. 4
 art. 5
 art. 5
 art. 9
 art. 6
 art. 6
 art. 7
 art. 7
 art. 7
 art. 4
 art. 8
 L'article 8
 L'article 9
 art. 2
 art. 10