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Timestamp: 2019-04-23 20:55:29+00:00

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18. Trois philosophes. 19. 20. Diego Marconi
18. Trois philosophes
La réflexion sur le langage des années Cinquante-Soixante est dominée par trois grandes figures, qui ont encore aujourd'hui une forte influence et ne sont pas reconductibles au paradigme dominant que nous avons illustré jusqu'à présent, ni même identifiables simplement comme critiques de ce paradigme: il s'agit de Wittgenstein, Austin et Quine. En réalité, l'influence de Wittgenstein précède les autres, parce qu'elle commence à s'exercer à travers l'enseignement à Cambridge (à partir du début des années trente): mais elle s'étend considérablement après la publication posthume des Recherches philosophiques (1953). Austin agit aussi surtout à travers son enseignement à Oxford. Les deux influences semblent, pour un certain temps, converger en déterminant un style caractéristique de la philosophie britannique, que l'on a appelé tour à tour, philosophie linguistique', philosophie analytique', philosophie du langage ordinaire' ou encore  plus prudemment  philosophie d'Oxford et de Cambridge'. A ce courant, dont nous ne parlerons pas ici de manière thématique, contribuent de nombreux autres philosophes parmi lesquels G. Ryle, P. Strawson, J. Wisdom. Il semble tout à fait clair aujourd'hui que les positions d'Austin et du «second» Wittgenstein furent toujours très différentes, malgré l'intérêt commun pour le langage ordinaire, la méfiance partagée pour les formalisations et d'autres motifs encore également consonants. La pensée de Quine représente au contraire, un résultat (hautement original) de l'émigration américaine du néo-positivisme et de sa rencontre-confrontation avec les instances du pragmatisme.
19. Le «second»
Dans aucune de ses phases, la pensée de Wittgenstein ne peut être caractérisée comme une philosophie du langage au sens étroit de l'expression: Wittgenstein fut toujours intéressé par les problèmes de la philosophie en général (au début, comme on l'a vu, à ceux de la philosophie de la logique), et il ne pensa jamais que son but ultime serait la formulation d'une théorie du langage (cf. Bouveresse, 1991: 18). Toutefois, il ne fait pas de doute que le Tractatus logico-philosophicus contient une telle théorie (§§ 10-11), quand bien même tend-elle à la clarification des problèmes tels que la nature de la logique ou le statut de l'éthique. On ne peut rien trouver de comparable dans les écrits de la fameuse «seconde phase». Au cours des années 1929-1933, Wittgenstein se libère graduellement de l'idée même d'une «théorie générale du langage»: la construction d'une telle théorie ne lui apparaît plus comme une condition préalable des analyses philosophiques qu'il entend mener; au contraire, le projet de saisir l'essence du langage (ou des propositions, ou de la règle, etc.) lui semble être le fruit d'un préjudice métaphysique. Ainsi, les Recherches philosophiques (1953) et les autres écrits postérieurs à 1929 contiennent, en plus d'une myriade d'observations précises et profondes sur les différents phénomènes linguistiques, également des idées qu'il est difficile de ne pas considérer comme des éléments d'une théorie du langage (la notion de ressemblance familiale, parexemple), ou comme des indications sur la forme d'une telle théorie (l'idée de jeu de langage, le slogan «la signification c'est l'usage», la proposition de remplacer les questions sur la signification  «Que signifie X'?»  par des questions sur l'explication de la signification  «Comment expliquerons-nous la signification de X'?»). À tort ou à raison, ces idées ont eu une très forte influence, et pas seulement dans un sens destructeur (comme nous le verrons dans le cas de Dummett), sur la sémantique philosophique qui suivra.
20. La critique
du Tractatus
Comme on l'a vu, le Tractatus reconduisait le langage  tout langage  à un ensemble de propositions qui, si elles sont sensées, sont des fonctions de vérité de propositions élémentaires. Celles-ci, à leur tour, sont des liens de noms dont la connexion reproduit la structure de l'état des choses dont la proposition est l'image. Les noms dénotent des objets (éléments simples des états de choses), et c'est grâce au rapport de dénotation entre noms et objets, et à l'identité de structure entre proposition et état de choses, que la proposition (élémentaire) est en mesure de présenter l'état de choses. Le concept frégéen de dénotation (§ 5)  le rapport entre un nom et ce qu'il désigne  et l'idée que les unités linguistiques «vraies», profondes (les véritables «mots»), sont toutes des noms propres, c'est-à-dire des expressions qui désignent des objets particuliers, sont des éléments cardinaux du cadre théorique du Tractatus. Déjà à partir des années trente, Wittgenstein les critiqua tous deux (1934-1935: 264-268; 1933-1934: 125-126). Dans les Recherches philosophiques, plus tardives, Wittgenstein fait voir de manière diffuse comment on ne peut attribuer le rôle de fonder la sémantique du langage au rapport de dénotation. Il semble que les définitions ostentives (celles dans lesquelles, en indiquant un objet, on dit «Ceci s'appelle N'») soient en mesure d'instituer les significations des mots (et, à travers elles, celles de toutes les expressions du langage). Mais en réalité, une définition ostentive est interprétée à partir de la fonction que l'on sait qu'elle doit avoir, et à partir d'une maîtrise déjà acquise du langage: elle «explique l'emploi  la signification  du mot, quand on sait déjà clairement quelle fonction il doit avoir, en général, dans le langage. Ainsi la définition ostentive: Ceci s'appelle sépia' aidera à comprendre le mot si je sais déjà que l'on veut me définir le nom d'une couleur [...] Pour être en mesure de demander le nom d'une chose on doit déjà savoir (ou savoir faire) quelque chose» (1953: § 30). Du reste, l'idée de dénotation apparaît maintenant à Wittgenstein comme le résultat d'une hyper-simplification philosophique par rapport aux multiples emplois d'un nom (Ibidem: § 37), et même aux nombreux types d'expressions que nous appelons nom' (Ibidem: § 38). C'est en tout cas une simplification inacceptable que de traiter tous les mots comme des noms, c'est-à-dire de considérer le rapport entre un nom propre et son porteur (entre Philippe de Macédoine' et la personne de Philippe de Macédoine) comme archétype de la signification. L'«uniformité dans le mode de présentation des mots» (Ibidem: § 11) masque la variété de leurs fonctions, que Wittgenstein compare à la variété des fonctions des outils qui se trouvent dans une boîte à outils (marteau, tournevis, colle, clous, etc.) ou à la multiplicité des emplois des manettes de commande d'une locomotive (Ibidem: § 12): elles se ressemblent toutes, et toutes sont faites pour être saisies avec les mains, mais l'une d'elles peut être déplacée continûment, une autre n'a que deux positions, une troisième agit en fonction de la force avec laquelle on l'actionne, etc. L'assimilation de tous les mots à des noms, et de toutes les fonctions sémantiques au rapport de dénomination, est une des sources principales d'erreurs philosophiques, selon Wittgenstein: elle induit par exemple à considérer le lexique psychologique (fait de mots comme penser', entendre', comprendre', etc.) comme une collection de noms, et donc à présumer, pour chacun d'eux, un état ou un processus mental qu'il désigne. Une partie significative des Recherches philosophiques est consacrée à combattre ce préjudice, en montrant que ces mots (penser', etc.) ne fonctionnent pas, dans le langage, comme des noms d'états ou de processus (1953: §§ 138-184, 431-693; Kenny, 1973: chap. 8).
La critique (et on pourrait même dire la satire) du Tractatus, qui occupe les premières sections des Recherches philosophiques, concerne aussi la théorie des propositions et de leurs relations. Le Tractatus liait étroitement la forme des propositions élémentaires (qui sont toutes des liens de noms) et celle des propositions complexes (si elles sont sensées, elles sont des fonctions de vérité de propositions élémentaires). Quant aux relations entre propositions, ce sont des relations logiques  celles exprimées par la logique élémentaire, propositionnelle et prédicative  ou ne sont pas: les propositions élémentaires sont absolument indépendantes l'une de l'autre. C'est le premier aspect de la doctrine du Tractatus qui est concerné par la critique de Wittgenstein: deux propositions élémentaires (comme A est rouge' et A est jaune') peuvent se contredire (1929-30: § 76), donc il y a «une construction logique [...] qui ne travaille pas avec l'aide des fonctions de vérité» (Ibidem). Au cours de ces années, Wittgenstein continue de voir dans la logique le filigrane du langage naturel, mais son image de la logique se complique, et ne cessera de se compliquer par la suite. À partir de la moitié des années trente, Wittgenstein utilisera toujours plus souvent le terme grammaire' pour l'ensemble des règles d'usage des expressions d'un langage. Les relations entre propositions codifiées par la logique (au sens strict) sont tout au plus un sous-ensemble de la grammaire, que Wittgenstein considérera toujours moins significatif.
L'idée de proposition élémentaire sera également abandonnée par Wittgenstein dans le cours des années Trente, parce qu'elle fait également tort à la variété du langage: «Combien de type de propositions y a-t-il? Par exemple: assertion, question et ordre?  Il en existe d'innombrables [...] Il est intéressant de confronter la multiplicité des instruments du langage et de leurs modes d'utilisation, la multiplicité des types de mots et de propositions, avec ce qu'ont dit les logiciens (y compris l'auteur du Tractatus logico-philosophicus) de la structure du langage» (1953: § 23). La théorie des propositions élémentaires faisait partie d'une philosophie du langage qui privilégiait de manière exclusive sa fonction descriptive. Dans les Recherches, elle devient une fonction parmi d'autres: donner des ordres, faires des conjectures à propos d'un événement, inventer une histoire, faire un mot d'esprit, traduire, remercier, saluer, etc.
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References: § 30
 § 37
 § 38
 § 11
 § 12
 § 76
 § 23