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Timestamp: 2019-04-21 11:17:09+00:00

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I - (a) PLAN DE LA PREMIERE SECTION (ANALYTIQUE PREPARATOIRE)
Premier chapitre : Analytique du DS et sciences de l'homme (§§ 9 -11)
2e ,3e,4e chapitres : Le DS comme être-au-monde.(§§ 12 - 27)
5e chapitre : le Da du Dasein (§§ 38- 38 )
6e chapitre :le souci comme être du Dasein (§§ 39 - 44)
- (b) PLAN DE LA DEUXIEME SECTION (DASEIN ET TEMPORALITE)
§ 45 : Tâche d'une interprétation existentiale originaire de cet étant.
Premier chapitre :Le pouvoir-être-un-tout du DS et l'être-vers-la-mort ( §§ 46 - 53 ).
2e chapitre : l'attestation existentiale d'un pouvoir-être propre et la résolution (§§ 54 - 60)
3e chapitre : le pouvoir propre d'être-un-tout du DS et la temporalité comme sens ontologique du souci.(§§ 61- 66 ).
4e chapitre : temporalité et quotidienneté (§§ 67 - 71)
5e chapitre : temporalité et historialité (§§ 72 - 77)
6e chapitre :Temporalité et intratemporalité comme origine du concept commun de temps.(§§ 78 - 83)
2 - SEIN UND ZEIT , PREMIERE PARTIE , 1E SECTION , CHAPITRE I (§§ .9 - 11 ).
Dès le premier paragraphe du chapitre,trois caractérisations (plutôt que 'définitions') mettent en place le mode d'être réservé au Dasein: 1) "l'être de cet étant est toujours mien".2) "L' 'essence' de cet étant réside dans son 'à-être' ". 3) " L' 'essence' du Dasein réside dans son existence."
Si cette dernière formule connut en France à partir des années 50 son heure de gloire , elle la doit surtout à trois textes,la "Lettre sur l'humanisme" (Über den Humanismus") adressée par Heidegger en 1946 à Jean Beaufret ; la conférence de Jean-Paul Sartre,"L'existentialisme est un
humanisme",publiée en 1970 par les éditions Nagel ; enfin,en1971,un recueil d'études dûes à Jean Beaufret intitulé "Introduction aux philosophies de l'existence" (Denoël-Gonthier,bibliothèque 'Médiations'). Pourtant,il importe de rendre cette formule à son auteur et ,surtout,d'en préciser le sens.
Lorsque Heidegger souligne que le "pronom personnel :'je suis','tu es',est toujours et nécessairement impliqué par le discours sur le Dasein, (...) c'est parce que le Dasein est essentiellement sa possibilité (et) qu'il peut dans son être se 'choisir' soi-même."(o.c.,p63[42]).L'usage par le Dasein de sa
liberté est donc inévitable car constitutive de son être ; encore faut-il préciser que son choix n'est pas seulement de nature pratique,mais aussi éthique ,entre le propre et l'impropre,l'authentique et l'inauthentique.Que faut-il entendre par 'inauthentique' (uneigenlich)?
Nous l'avons indiqué précédemment : il s'agit de "la quotidienneté médiocre (die durchschnittliche Alltäglichkeit )" (o.c.,p.64[43]) à laquelle un passage des Confessions de St.Augustin (livre 10,ch.16) pourrait servir de témoignage.
Encore ne faudra-t-il pas que l'analyse des modes propre ou impropre du Dasein" s'en tienne à des structures vagues et déterminées", mais qu'elle remonte jusqu'aux existentiaux ,car "ceux-ci doivent être distingués soigneusement des déterminations d'être caractéristiques de l'étant qui n'est pas un Dasein;nous nommerons ces dernières des catégories."(p.65[44]).
3 - SEIN UND ZEIT - PREMIERE SECTION : AUTHENTICITE ET QUOTIDIENNETE.
1) Etre-à et Etre -dans (In-sein / Sein-in)
Si le tableau est dans le musée, le visiteur est au tableau (présent au tableau).Le rapport spatial est celui d'un donné (Vorhandensein ,'à-portée-de-main') à l'intérieur -ou à côté - d' un autre donné.Comme Heidegger l'a déjà précisé,il s'agit là "d'un caractère ontologique d'ordre catégoriel.
Les catégories sont propres à l'étant qui n'est pas selon le mode du Dasein.Au contraire,l'In-sein (l'être-à) désigne une constitution d'être du Dasein et est un existential.
2)L'être-au-monde (In der-Welt-sein).
"L'être à... est l'expression existentiale formelle qui désigne l'être du DS. en tant que celui-ci possède pour constitution essentielle l'être-au monde ( In-der Welt-sein)."( § 12,p.76(54} ).Et donc,l'analytique préliminaire du DS. ( SuZ ,1e partie,1e section) va -t-elle être consacrée à l'analyse
phénoménologique de l'être-au-monde du Dasein.Par exemple,la relation de proximité (sein bei) est-elle ,elle aussi "un existential fondé sur le Dasein.Il en résulte des paradoxes qui n'en sont plus pour nous en raison de leur exposition par Jean-Paul Sartre dans ses écrits littéraires.Pour
qu'une chaise puisse toucher un mur, note Heidegger,"il faudrait que le mur fût 'pour' une chaise,à rencontrer.(...) Deux étants simplement à-portée-de-main à l'intérieur du monde et de surcroît,en eux-mêmes sans monde, ne peuvent jamais 'se toucher';aucun d'eux peut être près de l'autre."(p.77[55]).
3)La Faktizität ou l'équivoque d'un Dasein "réifiable".
Une fois marqué la différence entre Dasein et Vorhandensein,Heidegger fait appel à une notion - sans doute un existential - déjà introduite dans son travail sur Aristote,la Faktizität.Il ne s'agit là ni d'une propriété ontique comme la corporéité ou l'animalité,ni d'une simple 'factualité' La langue
germanique dispose de Tätsachlichkeit pour exprimer la simple factualité .Nous avions proposé 'concret','concrétude',pour rendre compte du terme allemand.Mais deux idées sont à retenir .Dans son aliénation réifiante,le Dasein ,à qui il arrive de n'être plus lui-même, ne perd pourtant pas son
pouvoir de choix .D'autre part ,il ne cesse pas davantage d'être-au-monde,c'est-à-dire en situation.En somme,par la Faktizität du DS. il faut entendre un existential exprimant son vécu situationnel. Aussi est-ce bien par cette fragilité et cette incertitude que Heidegger va caractériser l'être-au monde du Dasein.
4) La préoccupation (l'appréhension)
On a coutume de rendre 'die Besorgnis' par la préoccupation; mais nous préfèrerions l'appréhension ,notion qui exprime plus nettement sa tonalité négative."L'ëtre-au-monde du Dasein est par la contingence (Faktizitât) de ce dernier,toujours déjà dispersé ou même désagrégé en divers modes
d'ëtre-à (In-sein)...Les modes (Weisen) suivants peuvent être indiqués comme exemples de cette multiplicité : avoir affaire à quelque ,chose,fabbriquer quelque chose,utiliser quelque chose,abandonner ou laisser se perdre quelque chose,entreprendre,imposer
rechercher,interroger,considérer,discuter,déterminer...Toutes ces manières d'être-à relèvent d'un mode d'être-à que nous aurons à préciser ,:la préoccupation (des Besorgens)" (o.c.78-79 [56_57}).En fait ,nous nommerions simplement occupations de telles activités qui appartiennent indifféremment à la poièsis et à la praxis.
Et donc qualifier leur genre de 'Besorgnis' revient à souligner la crainte,l'appréhension qu'elles ont pu susciter chez l'homme,que la référence en soit hésiodique ou biblique. Certes,dans les explications qui suivent cette énumération,Heidegger atténue l'aspect négatif de l'être-à du Dasein,car on
pourrait aussi interpréter le Besorgen à partir de l'existence du 'prolétaire' ou ,comme dira un des contemporains de Heidegger, de la Figure du travailleur.Aussi prend-il soin de préciser:" Il n'a pas été fait choix de ce titre parce que le Dasein aurait de prime abord et dans une large mesure
une réalité économique et 'pratique',mais parce qu'on veut rendre manifeste que l'être du Dasein lui-même est souci (Sorge)."(p.79 [57]).Il s'agit donc bien d'un mode de compréhension ontologique (philosophique) du Dasein,et non d'une catégorie socio-économique.
5) De la préoccupation à la quotidienneté.
Il n'est pas surprenant,à la lecture des exemples de préoccupation proposés par Heidegger,que celui-ci ait pris soin,avec le § 10, de distinguer ses analyses phénoménologiques des recherches effectuées,apparemment sur le même thème,par des sciences telles que anthropologie,psychologie
et même biologie.Ne pourrait-on pas confondre,par exemple,l'étude de l' Umwelt biologique avec l'être-au-monde du Dasein ?Mais il répond que "ontiquement aussi bien qu'ontologiquement,la primauté revient à l'être-au-monde en tant que préoccupation.Cette structure reçoit son interprétation fondamentale dans l'analytique du Dasein."(o.c.,p.80[58] ).
Aussi faut-il distiguer les deux types de rapport que le DS entretient avec son environnement sur la base de la préoccupation : d'une part,le rapport d'ustensilité qu'il a avec les choses,d'autre part l'être-en- commun avec ses semblables.
a/L'ustensilité. Notre rapport le plus immédiat avec l'environnement n'est pas la connaissance d'objets (Vorhandensein),mais l'ustensilité (Zuhandensein) rendue possible par notre orientation dans le monde ,"guidés que nous sommes par la circonspection (Umsicht) immanente à la préoccupation."(p.137[108] ).
"La proximité de l'outil se trouve donc indiquée par le terme allemand qui exprime son être-disponible,à savoir Zuhandenheit,sa maniabilité."(idem,§2,p.130[102]).
b/La coexistence (l'être-avec,'mit-sein').
"L'explicitation de l'être-au-monde nous a montré qu'un pur sujet sans rapport au monde n'est pas ce qui est donné de prime abord,et même ne nous est jamais donné.Et pas davantage ,peut-être,un 'moi' d'abord isolé et séparé des autres."(147[116]).Le Dasein est donc d'emblée un Mitdasein."Les autres se rencontrent à partir du monde auprès duquel l'être-là prévoyant et préoccupé demeure essentiellement."(id.p.150[119] ).
6) La quotidienneté comme effondrement ( Alltäglichkeit et Verfallen )
Le thème de la quotidienneté ,qui aura plusieurs occurences dans SuZ.,n'est donc introduit ici ni par une déduction systématique ni comme une donnée empirique qui viendrait compléter les précédentes analyses, mais comme achevant la figure de cet existential qu'est le souci.Si donc le
tableau final de cette figure semble être éloigné de l'être-propre du Dasein,c'est même immédiatement -et par une sorte d'inversion -que "le Dasein se trouve dans son être-en-commun quotidien sous l'emprise d'autrui ( in der Botmässigkeit der Anderen).
a/Le mit-dasein comme le on (das Man )
"Autrui,en ce cas n'est pas un autrui déterminé (nicht bestimmte Andere). (...) Le 'qui' n'est ni celui-ci,ni celui-là,ni soi-même,ni quelques-uns,ni la somme de tous.Le ,'qui',c'est le neutre,c'est le 'on'."(idem.,p.159[126]).
La sécheresse de l'analyse la situe à la limite de l'éthique -ce qu'elle n'est pas-et de la doxastique aristotélicienne.Pourtant,si l'on relit Platon ou Aristote, la doxa est rarement neutre ou indéterminée.Pour le Socrate du Gorgias,par exemple, elle est,sous l'influence du démagogue ou du 'leader'
d'opinion,la voix de Dèmos.La neutralité,si elle existe,est la voix de l'indifférence,de l'insouciance ou du silence de la peur.Quant à Aristote,qui s'efforce de trouver à la doxa sa juste place,il suppose,certes avec optimisme,que l'influence des plus compétents ou des plus nombreux, finira bien par se faire sentir.
Montesquieu,au chapitre XIX de son Esprit des Lois, s'efforce de définir "Ce que c'est que l'esprit général".Il note :"Plusieurs choses gouvernent les hommes:le climat,la religion,les lois,les maximes du gouvernement,les exemples des choses passées,les moeurs,les manières ; d'où il se forme un esprit général qui en résulte."(Oeuvres complètes,Le Seuil,1964,p.641).
Telle n'est pas la conclusion de Heidegger :"le 'on' a ses propres manières d'être.La tendance caractéristique du mit-sein que nous avons appelée distanciation (Abständigkeit) se fonde sur le fait que l'être-en-commun cherche à imposer tout ce qui est conforme à la moyenne ( die Durchschnittlichkeit ).La moyenne est un caractère existential du 'on'. "(idem,159[127]).
Il n'est pas sans intérêt de réfléchir au caractère principal attribué par Heidegger au mit-dasein: l'anonymat et l'impersonnalité du 'on'.Deux analystes particulièrement aigüs de la psychologie sociale au XIXe siècle ,Benjamin Constant dans son étude sur La liberté des anciens comparée à celle des
modernes (1819) et Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1835) ont également mis en lumière le phénomène du contrôle social exercé sur les individus et leurs déviations par rapport au modèle majoritaire,la plus grande sévérité de ce contrôle s'exerçant tantôt dans la sphère
privée,tantôt dans la sphère publique.Il semble pourtant que l'interprétation suggérée par la tonalité de Heidegger ne soit pas du même ordre et que,si les références à l'oeuvre de Nietzsche dans Etre et temps se limitent au seul § 76 et à la Deuxième considération intempestive ,celle-ci
suscite déjà chez le jeune professeur un intérêt qui ne se démentira plus.On peut même aller plus loin et trouver chez Nietzsche- par exemple dans la neuvième partie de "Par delà bien et mal" ( Was ist vornehm ?) - la source historico-conceptuelle des existentiaux heideggeriens,l'être-soi-mêmeet la dégradation (ou décadence) qui fait obstacle au devenir-soi,par la perte dans l'anonymat-moyen du 'on'.
b/Nietzsche : Herméneutique et typologie historico-mythique.(Par delà bien et mal,chapitre IX,édition bi-lingue ,Aubier 1951,§§ 257 - 296,pp.348 -409)
"Les mots sont des notes (Tonzeichen) pour les concepts ; mais les concepts sont des signes-figuratifs (Bildzeichen) plus ou moins déterminés pour des sensations qui reviennent groupées,pour des groupes de sensations.Il ne suffit pas,pour se comprendre,de se servir des mêmes mots ; il faut aussi par les mêmes mots désigner la même sorte de réalité intérieure;C'est pourquoi il faut avoir ses expériences en commun.(...)Quels groupes de sensations s'éveillent en premier lieu à l'intérieur d'une âme ,prennent la parole,donnent des ordres,voilà qui décide de toute la hiérarchie,qui établit toute notre table des valeurs." (o.c.§ 268,pp 375-376 ;traduction de Geneviève Bianquis parfois modifiée.) -
C'est en se conformant à cette méthode herméneutique que Nietzsche met en lumière une structure conceptuelle dont nous pouvons penser qu'elle a pu exercer une certaine influence sur l'analytique existentiale de Heidegger, bien que,comme nous l'avons souligné,la seule référence dans SuZ à l'oeuvre de Nietzsche - en dehors d'une citation nominale et d'une apostille - concerne la Deuxième inactuelle et sa distinction entre "histoire monumentale","histoire antiquaire" et "histoire critique"(SuZ ,§ 76 [396] ).
Structure conceptuelle fondant la typologie historico-mythique dans la 9e partie de Par delà Bien et Mal (" Was ist Vornehm ?").
Nous postulerons que la pensée de Nietzsche se meut simultanément dans un double champ,le mythe et l'histoire et que les référentiels de cette pensée sont à la fois les faits et une interprétation imaginaire ou fantasmée des faits.Or le propre de cette interprétation est un dualisme typologique
des modes de vie comme des personnages incarnant des modes de vie.Certes,ce dualisme trouve des bases concrètes dans la réalité,et en particulier dans l'organisation des sociétés,mais elles sont élevées par le discours nietzschéens au niveau de catégories majeures opérant au delà
de leur base concrète.Prenons l'exemple du titre :"Was ist Vornehm ?",que Geneviève Bianquis traduit par: "Qu'est-ce que l'aristocratie ?".Comme type politico-historique,il s'agira d'un régime de pouvoir ou de gouvernemant dont Montesquieu distingue la nature et le principe de la manière
suivante :."Dans l'aristocratie,la souveraine puissance est entre les mains d'un certain nombre de personnes.Ce sont elles qui font les lois et qui les font exécuter;et le reste du peuple n'est tout au plus à leur égard que comme dans une monarchie les sujets sont à l'égard du monarque."(o.c.p.534)
Voilà pour la nature du régime c'est-à-dire "ce qui le fait être tel".Quant à son principe,"ce qui le fait agir",il est "la modération (...)celle qui est fondée sur la vertu,non pas celle qui vient d'une lâcheté ou d'une paresse de l'âme." (p.536).N'allons pas plus loin,car un des mérites de la définition de
Montesquieu réside dans le double caractère institutionnel et éthique du politique.Mais la traduction de "Was ist Vornehm ?" par "Qu'est-ce que l'aristocratie ?" consiste à durcir le concept et à le réduire à son aspect institutionnel, là où Nietzsche s'intéresse avant tout à l'aspect éthique du
phénomène,c'est-à-dire aux vertus d'une caste,classe ou race, bien éloignées de la modération ! En effet,s'il s'agit bien toujours d'éthique,il ne faut plus entendre par là 'bien et mal' tels que Socrate,Aristote mais aussi certaines religions l'entendaient.
"Dans cette sorte de morale ,l'antithèse "bon et mauvais"( gut und schlecht) équivaut à l'antithèse "distingué et méprisable" - l'opposition "bon et méchant" (gut und böse) est d'une autre provenance."(o.c.,§ 260).
Le principe qui fonde donc la typologie éthique et,par suite,l'effondrement (Verfallen) qui sanctionnera le remplacement du type 'distingué' par le 'commun',le' médiocre' ou 'l'ordinaire', est formulé au § 259 .Il est "l'exploitation"(Ausbeutung),car "l'exploitation n'est pas le fait d'une société
corrompue (verderbten),imparfaite et primitive : elle est inhérente à l'essence des vivants comme fonction organique fondamentale,elle est une conséquence de leur volonté de puissance propre (sie ist eine Folge des eigentlichen Willens zur Macht)"( § 259).
Ce principe,qui résulte peut-être de l'enthousiasme nietzschéen à la lecture de Darwin,n'a ,au dire de Heidegger,jamais été partagé par lui.Mais c'est surtout le biologisme matérialiste qui semble tout-à-fait incompatible avec son ontologie phénoménologique.Par contre,les existentiaux qui structurent
le mit-Dasein coïncident bien avec les qualificatifs accompagnant la typologie binaire nietzschéenne.Il en va ainsi: 1° de la dualité: vornehme Mensch/gemeine Mensch,gewöhnliche Mensch ("l'âme distinguée est obligée de se faire violence (...)l'homme du commun n'a jamais d'autre valeur
que celle qu'on lui attribue.(...)l'homme vulgaire,de nos jours encore,commence par attendre l'opinion qu'a de lui pour s'y conformer ensuite instinctivement."(§261 , p.363[362] ) .2° du principe de dissolution et de décadence (Verfalls-Princip) (" C 'est cette même morale qui a produit cette
gigantesque accumulation de forces;maintenant elle est périmée,dépassée. (...)La décadence (der Verfall) et les besoins le plus sublimes forment un horrible enchevêtrement."(§ 262,p367[366]) 3°Etre soi-même/être en commun ("Rester le maître de nos quatre vertus:courage,lucidité,compréhension et solitude.Car la solitude,chez chez nous,est une vertu.(...)Toute communauté (Gemeinschaft) rend,un jour ou l'autre,commun (gemein )."(§284 p.385 [384] ).
7) Quotidienneté et effondrement dans le langage- " Et l'Eternel les chassa du jardin d'Eden" (Genèse,3,23)
a/Le sens comme existential du Dasein . La Bewandtnis.
En passant brutalement des analyses du chapitre IV (§§ 25-27) à celles de la partie B du chapitre 5 (§§ 35-38),notre thématique change de domaine,puisqu'elle est transférée à un certain usage de l'univers du langage. Pourtant ,ce passage est rendu possible par une herméneutique
phénoménologique préalable .Compréhension et explicitation rendent d'abord possible l'orientation du Dasein dans le monde de la poièsis et de l'usage."Les limiter au domaine des mots et du discours serait mal entendre la fonction révélatrice spécifique de l'explicitation
( Erschliessungsfunktion der Auslegung)..Celle-ci ne couvre pas d'une 'signification' la nudité de l'objet (das nackte Vorhandene) et ne l'imprègne pas d'une valeur.; au contraire,avec,l'étant que nous rencontrons à l'intérieur du monde il y a comme telle, déjà une situation (eine Bewandtnis ) ouverte
dans la compréhension du monde qui est dégagée par l'explicitation.Un ustensile (Zuhandenes) est toujours déjà compris à partir de sa situation globale ( aus der Bewandtnisganzheit)" (o.c.§ 32,p186 [150] ).Cette critique est fondamentale.Elle réaffirme contre les 'philosophies du langage' la
fidélité de Heidegger à Husserl,fidélité en particulier aux Recherches logiques,mais aussi aux Ideen I, soulignée dans une apostille (o.c.p.205 [166] ).La position de ces philosophies consiste en effet à réduire toute forme de sens à la signification d'objets dont l'appréhension prélinguistique n'est
pas problématisée et ,ce faisant,à 'escamoter' une couche de sens intermédiaire,celle du Zuhandensein.Or cette couche de sens dépend d'une condition anticipatrice ,la Bewandtnis- terme difficile à traduire et que 'tournure' peut rendre avec justesse et élégance,car il s'agit bien de cela
:"l'explicitation de quelque chose,en tant que ceci ou cela, se fonde essentiellement sur un acquis et une vue préalables et sur une anticipation.L'explicitation n'est jamais une saisie vierge d'un étant simplement pré-donné;"(p.187 [150] ). La 'tournure' permet donc d'exprimer le
concept de sens comme "existential du Dasein".Suit,conformément à la méthode mise en oeuvre dans SuZ,une caractérisation du sens comme "expression d'une structure formelle et nécessaire" :"Le sens,structuré par l'acquis et la vue préalables et l'anticipation,forme pour tout projet l'horizon
à partir duquel toute chose sera comprise comme telle ou
telle. (...) Seul le Dasein 'a' un sens,et il en a un pour autant que l'ouverture de l'être-au-monde vienne à se 'remplir' dans la découverte des étants qui peuvent s'offrir à lui.Par conséquent,le Dasein est seul à pouvoir être ou doué ou privé de sens." (o.c.,p.188 [151-152] ).
b/Situation (Befindlichkeit) et compréhension.
"Die Rede ist mit Befindlichkeit und Verstehen existenzial gleichursprünglich."(§ 34 [161] ).
Ce qui confère sens à l'usage et à la pratique est constitué par la situation (Befindlichkeit) du Dasein.Or l'appréhension de cette situation dans le mit-sein passe essentiellement par l'échange de paroles.Aussi devra-t-on éviter de traduire reden,rede par le 'discours' quand il s'agit simplement du
'parler',de la parole.Le 'langage' lui-même est ici de trop "car il faudra que la parole possède elle-même et essentiellement un mode d'être spécifiquement mondain .En tant qu'il est compréhensible sur le mode de la situation,l'être-au-monde s'exprime par la parole.(...)Les significations
se muent en paroles.Mais il est erroné de comprendre que des choses-verbales seraient pourvues de signification."(dem,p.199[161]).Il s'agit là de ce que Paul Ricoeur nommera la Parole vive.Aussi faudrait-il,conformément à l'effort de relecture d'Aristote accompli par Heidegger dans ses
Interprétations phénoménologiques,comprendre plus originairement ce que les anciens entendaient par zôon logon echon et par animal rationale pour définir l'être du Dasein.
c/L'ëtre quotidien du Da et l'effondrement (das Verfallen) du Dasein.(§38). L'aliénation (Die Entfremdung).
Pour la première fois,Heidegger va décrire ce qu"il entend par 'das Verfallen'.Certes,si au sens purement spatial,il s'agit d'une dé-gradation,celle-ci symbolise une perte de statut social comme une perte de valeur morale.Pourtant,les quelques pages du § 38 en relient le phénomène a un mode
fondamental de la quotidienneté qui ne sanctionne ni une désobéissance biblique,ni une déchéance d'ordre social.Poursuivant une thématique propre au Dasein,il s'agit de la difficulté d'être soi-même,de réaliser une unité plutôt que d'être diverti ,inconstant et inconsistant.En lecteur de Pascal
(par exemple,Pensée 393,Gallimard,ed.Le Guern,2000,p.675) ,Heidegger note à quel point la quotidienneté peut même être source de satisfaction."La prétention qu'a le "on" d'alimenter et de régir une 'vie' riche et authentique apporte au Dasein l'apaisement et le contentement
de ceux qui croient que 'tout va bien' et que tous les chemins leur demeurent ouverts."(p..218[177]).Il va même faire appel à un concept issu d'un registre qui jusqu'alors ne lui était pas familier,celui d'aliénation."L'être-au-monde ' en s'effondrant' est en même temps que tentateur et
apaisant,aliénant (zugleich entfremdend).".Il donne même de ce concept une caractérisation intéressante ."Cette aliénation,qui coupe le Dasein de toute possibilité propre et jusqu'à celle-même d'échouer vraiment,ne livre pourtant pas le Dasein à un étant qu'il ne serait pas lui-même;au contraire,il le pousse dans une inauthenticité qui est une manière d'être de lui-même."(o.c.218 [177]).
d/Quelques modes d'impropriété dûs à la parole.
Pourquoi la parole se prête-t-elle particulièrement à ce mouvement du Dasein que nous avons traduit par "effondrement",dans la mesure où il en vient à perdre toute force intérieure ? Heidegger en retient les modalités suivantes :Das Gerede (§35) ;die Neugier (§36) et enfin die Zweideutigkeit.(§37),c'est-
à-dire le bavardage,l'indiscrétion et l'équivoque.Chacune de ces modalités de la parole exprime bien un côté positif,car elles manifestent toutes un besoin de communiquer,pour donner ou recueillir des informations.En ce sens,elles toutes des modes d'être quotidiens du discours avant tout attaché
aux nouvelles du jour.Aussi le journal est-il nommé le quotidien.L'équivoque (ou duplicité) complique un peu ce rapport aux jours - à leur fuite mais aussi à leur répétition ."En tant que compréhension sur le mode du "on",la compréhension du Dasein se méprend sans cesse. Equivoque,le Dasein
se trouve toujours 'la',c'est-àdire dans cette découverte publique de l'être-en-commun,où le bruit du bavardage et les ruses indiscrètes de la curiosité entretiennent l'animation,là où chaque jour tout en aufond rien ne se passe."(idem,214[174] ).
4- SEIN UND ZEIT - DEUXIEME SECTION : TEMPORALITE ET QUOTIDIENNETE ( §§ 67 - 71 )
( "DU SCHEMATISME DES EXISTENTIAUX DU DASEIN" )
1)Reprises (§ 67)
La structure de SuZ est constituée par la reprise temporelle ,dans sa seconde section,de trois existentiaux -comprendre,effondrement et parler -exposés comme tels dans la première section.Heidegger entreprend à nouveaux frais la brève tentative qui ouvre ,dans la Critique de la raison
pure,l"Analytique des principes sous le titre Du schématisme des concepts purs de l'entendement. Axée sur la vie quotidienne et l'effondrement qui lui est associé,notre étude a volontairement écarté le quatrième existential désigné par le terme de Stimmung,bien que l'humeur ou la tonalité affective du Dasein s'exprime prioritairement par la voix (Stimme) et fasse donc le plus souvent appel à la parole ( Rede ).
N.B. La traduction Boehm-De Waelhens se limitant à la première section,nous ferons assez fréquemment appel à celle d'Emmanuel Martineau (Authentica,1985) comme à celle de François Vezin,chez Gallimard.
a/Temporalité du comprendre .Propriété ou impropriété.
"Le comprendre impropre (das uneigentliche Verstehen) se projette vers ce qui,dans les affaires de l'activité quotidienne,est à faire,urgent,indispensable.(...)La préoccupation quotidienne se comprend à partir du pouvoir-être qui vient au devant d'elle,à partir du succès ou de l'insuccès possible concernant ce dont elle se préoccupe à chaque fois"(M. 237[337]).
Rien ne pourrait sembler ,à première vue, plus éloigné de l'impropriété que le comprendre.En effet,nous avons appris des analyses préparatoires du § 31 qu'en raison de son caractère projectif le Dasein est ouvert sur ses possibles,non pas ,ainsi que le précise Heigegger ,sur des virtualités
indéterminées et contingentes,mais sur les siennes propres,car "le Dasein est la possibilité de l'être-libre pour le pouvoir-être le plus propre."(M.119[144]).Aussi cette liberté n'est-elle pas obtenue par la mise en oeuvre d'un plan."C'est seulement parce que l'être du Là reçoit sa constitution
du comprendre et de son caractère de projet ,par ce qu'il est ce qu'il sera ou ne sera pas ,qu'il peut se dire à lui même avec sens: "Deviens ce que tu es !".( M.120[ 145])
Comment une telle compréhension,quasi intuitive,peut-elle être détournée de la possibilité la plus propre ? "Comment dissocier maintenant l'avenir impropre de l'avenir propre ?"(237[337]) La "schématisation" du projet éclaire cette alternative : une simple attente réduit le projet à ses
dimensions objectives," mais,se préoccupant,le Dasein est attentif à soi à partir de ce qu'offre ou que refuse ce dont il se préoccupe..C'est à partir de celui-ci que le Dasein advient à soi..Seul le devancement (Vorlaufen) en accomplira l'appropriation.
b/Temporalité de l'effondrement ('des Verfallens' ; autres traductions : 'dévalement'; 'déchéance';'échéance'.)
"De même que l'avenir rend prioritairement possible le comprendre,l'effondrement a son sens existentiel dans le présent.(...) L'Instabilité distraite devient agitation.(...) Les caractères de l'effondrement mis à jour [cf. § 38] : tentation (Versuchung),rassurement,aliénation ,paralysie (Sichverfangen)
signifient,quant à leur sens temporel,que le présentifier cherche à se temporaliser à partir de lui-même.(...) Mais dans la mesure où le présentifier offre du toujours 'nouveau',il ne laisse pas le Dasein revenir vers soi et le rassure constamment de noiuveau."
Mais quelle est la source de cette fuite perpétuelle devant soi ? " L'origine de la fuite du présent (Der Ursprung des 'Entspringens' der Gegenwart),c'est-à-dire de l'effondrement dans l'égarement (Verlorenheit),c'est la temporalité originaire,elle-même propre,qui rend possible l'être- en- chute vers la mort (die das geworfene Sein zum Tode ermöglicht.)"( § 68,c/, [348] )
c/ Le sens temporel de la quotidienneté du Dasein (§ 71)
Fidèles,autant qu'il se peut,à la thématique de la quotidienneté,nous avons été très largement infidèles à la pensée du maître,et cela pour trois raisons.L'une, matérielle,évidente, résidait dans notre incapacité à donner une vue synoptique complète de l'oeuvre qui,de l'aveu de Heidegger, est
toujours demeurée ,même inachevée,son livre. La seconde raison concerne la nature même de l'oeuvre,nature dont les sources multiples et nécessairement disparates -étroitesse du rapport à Kant,fil conducteur constitué par la méthode phénoménologique husserlienne,volonté de
prolonger en les critiquant les herméneutes de l'histoire,sectateurs ou non de Dilthey - dissuadaient d'imposer une unité là où l'auteur lui-même n'y parvenait que difficilement.Mais la troisième raison,d'ordre philosophique,réside dans un désaccord profond avec la dichotomie qui sous-tend Sein
und Zeit et qui oppose la "chute vers la mort",comme clé de la temporalité propre,à la temporalité impropre,représentée par la quotidienneté.En effet,la mort,qu'elle survienne par accident , à la suite d'une maladie plus ou moins longue ou même par suicide,n'ajoute rien au sens de la vie,n'est
rien. Loin de représenter le "propre" du Dasein,elle ne peut,par exemple, que rendre impossible l'achèvement d'un projet.Certes,il faudra en tenir compte autant que faire se peut.Mais la condition de réalisation d'un projet est, tout au contraire, cette quotidienneté tissée de rapports humains
sans la prévisibilité de laquelle aucun sens ne peut être élaboré.Aussi,jugeant vain de prolonger une polémique qui occupe toute l'histoire de la pensée,nous rendons grâce à l'honnêteté de l'auteur en nous bornant à une lecture du § 31.
Par "die Alltäglichkeit",il ne faut pas comprendre seulement ce qu'on peut entendre dans Matthieu ,6,11,car le substantif exprime moins un retour attendu que la banalité ou même la trivialité de ce que je partage avec d'autres..Dans ce paragraphe qui clôt ses analyses
phénoménologiques,Heidegger prend soin d'en proposer à nouveau une définition ;"Nous appelons quotidienneté le mode d'être où le Dasein se tient d'abord et le plus souvent"(M.256 [370]).Etrangement,au terme de ses longues recherches,il note pourtant :"Voilà qui est demeuré obscur."
C'est que,à l'explicitation temporalo-existentiale du phénomène - un "certain 'comment' de l'existence qui régit le Dasein sa vie durant" - ne correspond pas un "concept ontologique "satisfaisant.Cette vie est constituée de "conduites régulières",d'"habitudes plaisantes",et parfois aussi
pénibles ou rebutantes.Elle appartient à la notoriété publique (die öffentliche Offenbarkeit).Pourtant,commente Heidegger, "ce qui est si bien connu ontiquement que nous n'y prêtons pas attention ajoute,si on le considère ontologico- existentialement, l'énigme à l'énigme."(M.256 [371]).Une
certaine insatisfaction se fait donc jour à propos des résultats attendus du "schématisme". Les fruits de la Seconde section sont trop verts ! Ne faudrait-il pas faire appel à la mesure et à l'astronomie ?.Citons,pour conclure,la réponse finale de Heidegger :"Toutefois,comme ce n'est rien
d'autre,sous le titre de quotidienneté, qui est visé que la temporalité elle-même, et que c'est celle-ci qui possibilise l'être du Dasein,la délimitation conceptuelle suffisante de la quotidienneté ne pourra s'accomplir que dans le cadre de l'élucidation fondamentale du sens de l'être en général et de
ses possibles modifications."Et,ce disant,il renvoie sans doute au sixième chapitre de cette deuxième section.Après l'exposition des idées de Dithey et du comte York,compte-t-il sur l'aide décisive de Hegel pour mieux comprendre l'apport de la quotidienneté à l'élucidation du temps ?
A tout prendre ,l'apport des Confessions d'Augustin ne serait-il pas beaucoup plus proche de l'esprit des recherches phénoménologiques , la Phénoménologie de l'esprit mise à part ?
2) Conclusions (§ 81 )
a/"Le temps du monde aperçu de cette manière dans l'usage de l'horloge,nous le nommons le temps du maintenant." (287[421]) Heidegger fait ici appel à un nouveau qualificatif pour désigner sa provenance ,celui de concept 'vulgaire' ( die Genesis des vulgären Zeitbegriffes).Cet emprunt à la
source latine vise à souligner que l'opposition n'est pas seulement celle du propre et de l'impropre (alltäglich),mais celle,plus radicale,du temps mesuré,issu de sa définition aristotélicienne,et de la temporalité extatique du Dasein "qui se temporalise primairement à partir de l'avenir.En effet,la
structure de tension caractéristique du souci se trouve occultée,recouverte ,nivelée en devenant temps du monde comme " suite de 'maintenant' inninterrompue et sans lacune." Les maintenant passent,et les maintenant passés constituent le passé.Les maintenant arrivent et les maintenant arrivants délimitent l''avenir'."(288[423]).
b/Le concept 'vulgaire' rejoint donc l'impropriété du 'on' quand il s'agit d'interpréter l'être-vers-la mort du Dasein en le déstructurant."La temporalité impropre du Dasein échéant quotidien,doit ,en un tel détournement de la finitude, méconnaître l'à-venir propre (die eigentliche Zukünftigkeit) et par là
la temporalité en général.Et c'est même lorsque la compréhension vulgaire du Dasein est guidée par le 'on' que la 'représentation' oublieuse de soi de l'infinitude' du temps public peut pour la première fois s'élaborer [N.B.: le texte allemand note "verfestigen" à la place de "verfertigen"].àLe 'on' ne meurt
jamais,parce qu'il ne peut pas mourir,dans la mesure où la mort est mienne.et n'est existentiellement comprise de manière propre que dans la résolution devançante (in der vorlaufenden Entschlossenheit)."( 289[425] - sauf exception,nous suivons la traduction Martineau, à la fois rigoureuse et lisible.)
Un analyste doit-il se satisfaire -s'il estime avoir fait tout son possible pour être fidèle au texte analysé - d'avoir rendu compte de la structure intellectuelle qui sous-tend ce texte sans s'engager davantage dans la voie d'un commentaire critique ? En un sens,la structure duelle que la
pensée de Heidegger partage avec celle de bien d'autres philosophes- Bergson,par exemple - ne peut être 'réfutée'.Par contre,s'agissant de l'interprétation donnée à un terme de l'alternative -ici ,de la mort -il semble licite de faire observer,que si chaque 'mourir' n'est propre qu'en tant que
vécu singulier, c'est bien le 'on' qui en comprend la nécessité naturelle.Aussi ,si l'on écarte la décision de mourir ,la structure extatique du Dasein et la dimension de l'à-venir peuvent-elles revendiquer une ' authenticité' dont les moments passé ou présent seraient dépourvus ?
5 - "VINGT ANS APRES" ( ÜBER DEN HUMANISMUS )
"A l'avant-dernière page de Sein und Zeit (p.437) on peut lire la phrase suivante : 'le conflit relatif à l'interprétation de l'Etre (de l'Etre et non de l'étant,non plus que de l'être de l'homme) ne peut pas être apaisé parce qu'il n'est pas même encore engagé.En on ne peut tout de même pas
l'imposer de force.C'est vers ce but seul qu'est en route la présente recherche.'- Ces phrases restent valables aujourd'hui encore après vingt ans." (Über den Humanismus,édition bi-lingue Aubier-Montaigne 1957 ,traduction de Roger Munier (pp;110-111) .
1) UN AUTRE LANGAGE
Ce texte,accompagné dans sa publication française d' une Lettre à Monsieur Beaufret,l'universitaire à l'intiative de cet échange épistolaire,est d'une lecture difficile et délicate,moins d'ailleurs par son écriture - assez peu novatrice depuis SuZ - que par la complexité de sa thématique qui,à une
question qu'on pourrait formuler en paraphrasant le titre de la conférence de Sartre :"l'existentialisme est-il un humanisme ?",répond à la fois que la pensée telle qu'elle ressort de la lecture du maître-livre n'est pas de l'ordre du débat ,fût-il métaphysique et moral,et que l'analyse conceptuelle
et logique,pratiquée en philosophie depuis Aristote présuppose une recherche herméneutique enracinée non dans les oppositions doctrinaires ,mais dans le sol de l'intuition.La difficulté est ,sans perdre le fil d'Ariane de la méthode phénoménologique,d'accomoder cette lecture au thème majeur de
la vérité de l'Etre,annoncé dans l'ouvrage mais exposé comme 'être-au-monde' du Dasein,et désormais exposé comme tel." Aussi longtemps que la vérité de l'Être reste impensée,toute ontologie reste sans son fondement.C'est pourquoi la pensée qui cherchait dans SuZ à s'orienter vers la vérité
de l'Être s'est appelée ontologie fondamentale."(o.c.,p.147) Aussi Heidegger soutient-il,comme Husserl le faisait,qu'il faut avoir recours à "une pensée plus rigoureuse que la pensée conceptuelle" et que"le langage lui-même se corrompt tant qu'il ne parvient pas à s'en tenir à l'aide essentielle de la vue phénoménologique,et à détruire toute prétention excessive à la 'science' et à la recherche."(idem,p.147).
a/La vérité de l'Être ne peut se dire dans " la langue traditionnelle de la métaphysique ".(p.71)
"La pensée à venir ne sera plus philosophie parce qu'elle pensera plus originellement que la métaphysique et que ce mot est synonyme de philosophie" (p.167).Ainsi s'achève l'essai de Heidegger.Dans une étude de 1931,intitulée La science et la métaphysique devant l'analyse logique
du langage (traduction française chez Hermann,1934) l' épistémologue positiviste Rudolf Carnap,membre éminent du Cercle de Vienne,illustre sa critique de la métaphysique par une citation de Heidegger extraite de Qu'est-ce que la métaphysique ?,paru en 1929 :"Qu'en est-il du néant ?Le
néant même néante"(Hermann,1934,p.26).L'exposition présentée dans l'essai de 1946 est sensiblement différente puisque la néantisation y est mise au compte de l'Être:"Das Sein nichtet - als das Sein.."(o.c.p154).Mais surtout le propos n'est pas du tout celui que Carnap prête à Heidegger.D'une
part,en effet, "le néantiser se réalise dans l'Être lui-même et nullement dans l'existence de l'homme" -interprétation qui vise plutôt la lecture sartrienne ; d'autre part,et quoi qu'il en semble à un positiviste, l'herméneutique métaphysique,c'est-à-dire conceptuelle et même catégorielle,
fait gravement obstacle à la possibilité d'une "vue phénoménologique".En effet,pour prendre quelques exemples,la réduction métaphysique de l'ousia à la substance ,ou celle de l'existence (opposée à l'essence) à l'ek-sister du Dasein rendent impossible le déploiement de la vérité de l'Être.
b/Aussi la pensée 'poétique' -qui pour Aristote lui-même peut recéler davantage de teneur philosophique que la recherche scientifique (l'historia) -ne doit-elle pas être exclue de la vérité de l'Être.Des expressions comme "l'homme est le berger de l'être"(o.c. p.73) ou comme "le langage est la maison
de l'être" (id.p.81) ne sont pas des images ou des métaphores aux vertus pédagogiques sous-tendues par des concepts.Elles ne font qu'accompagner ou prolonger des existentiaux comme le "geworfen",c'est-à-dire l'effondrement dont nous menace en permanence l'oubli de
l'Être.Par exemple , Heidegger écrit en commentaire à l'élégie ' Heimkunft' de Hölderlin :"le mot 'patrie' est ici pensé en un sens essentiel,non point patriotique ou nationaliste,mais bien plutôt du point de vue de l'histoire de l'Etre."(ibidem,p.93).
c/"Ni pour ni contre"; "pas de négation de la négation".
Quel est donc le ressort de la pensée, est-ce l'alternative (Kierkegaard) ou la négation dialectique (Hegel) ? La foi ou l'athéisme,l'esprit ou la matière :autant de régressions pré-phénoménologiques .Revenons à Carnap.Celui-ci observe, dans l'étude déjà signalée :"Heidegger se réfère très
légitimement à Hegel,dont la métaphysique a logiquement tout à fait le même caractère.L'"être pur et le néant sont donc une seule et même chose".Or,en dépit de l'incorrection du jugement concernant la métaphysique,le rapprochement n'est pas sans fondement,mais il est justifié par un rapport bien différent, celui de la pensée à l'histoire.
2)HISTORICITE DE LA VERITE DE L'ETRE
a/Hegel
"La pensée qui pense en vue de la vérité de l'Etre est,en tant que pensée,historique. Il n'y a pas une pensée ' systématique' à laquelle s'adjoindrait à titre d'illustration une chronique des opinions passées.Il n'y a pas davantage,comme Hegel le croit,une systématique qui pourrait poser la loi de sa
pensée comme loi de l'histoire,et par le fait résorbe l'histoire dans le système;Il y a ,pensé plus originellement,l'histoire de l'Être,à laquelle appartient la pensée.(...)Toutefois,la détermination hegelienne de l'histoire comme développement de l'esprit n'est pas fausse.Elle n'est pas non plus en partie juste et en partie fausse.(...)Dans le champ de la pensée essentielle,toute réfutation est un non-sens." (o.c. 87)
b/Penser la vérité de l'Être,c'est penser l'ek-sistence de l'homme en tant qu'historique.
Ni théorique,ni pratique, "une telle pensée n'a pas de résultat.Elle ne produit aucun effet.(...)Mais elle est ,en tant qu'elle dit ce qu'elle a à dire.A chaque moment historique,il n'y a qu'un seul énoncé de ce que la pensée a à dire qui soit selon la nature même de ce qu'elle a à dire.Cette nécessité qui va de soi est par essence plus éminente que la validité scientifique,pace qu'elle est plus libre.Car elle laisse l'Être- être."
Nous n'irons cependant pas plus loin dans la lecture de Über den Humanismus, faute d'avoir acquis une maîtrise suffisante des analyses heideggeriennes concernant l'historialité du Dasein .Il nous faut donc effectuer un retour à Sein und Zeit et tout particulièrement au chapitre Vde la seconde section.
N.B. au sujet de plusieurs traductions
+ " Zeitlichkeit und Geschichtlichkeit ": Au lieu de - Temporalité et Historialité (E.Martineau) ou -Temporellité et Historialité (F.Vezin),nous préfèrerons -Temporalité et HIstoricité.
++" faktisch" Au lieu de - factice,facticement [Das faktische Dasein], véritable non-sens (Martineau) ou - factif ,barbarisme (Vezin), nous dirons simplement conctret ou effectif.
+++"geschichtlich " : Plutôt qu' historial (Martineau ou Vezin) ,historique,même s'il arrive que Heidegger distingue classiquement die Historie (la science) de die Geschichte (le cours des évènements).
SUITE : PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE 3 .

References: § 45
 § 12
 § 10
 § 76
 § 259
 § 259
 § 38
 § 31
 § 38
 § 68
 § 31