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Timestamp: 2018-01-17 03:14:13+00:00

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ONU - VOULOIR
Par EROE dans GÉOPOLITIQUE le 10 Août 2012 à 21:12
La réforme de l'ONU : Universalisme et grands espaces
En janvier 1992, la réunion du Conseil de Sécurité au niveau des chefs d'État et de gouvernement a consacré le renouveau de l'Organisation des Nations Unies, renouveau autorisé par la dissolution de l'ordre bipolaire. À l'issue de cette réunion, les 5 membres permanents du Conseil (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) ont exprimé leur volonté de renforcer les capacités de l'ONU. Ce renforcement passe par une réforme des structures de l'Organisation mais cette réforme, que l'on espère menée à terme pour le 50ème anniversaire de la Charte de San-Francisco (1995), pourrait bien générer des effets paradoxaux. La multiplication et la complexification des opérations de paix l'exigent, mais les conceptions du Secrétaire Général Boutros Boutros-Ghali et du Président de la première puissance mondiale, Bill Clinton, semblent opposées. La réforme n'en est pas moins possible, le possible et le souhaitable ne coïncidant pas forcément avec les fondements idéologiques de l'Organisation.
Coûts démesurés
C'est avant tout par la multiplication des opérations de paix que le nouvel activisme de l'ONU se manifeste. Depuis 1987, 13 missions ont été lancées soit autant que dans les 4 décennies précédentes, ce qui a sa contrepartie financière : le côut de ces opérations a été multiplié par 20 et représente désormais plus de la moitié du budget de l'Organisation (moins de 10% avant 1987). De surcroît, il ne s'agit plus uniquement de s'interposer, à la demande des belligérants, entre les forces aux prises ; ce que l'on attendait des “Casques bleus” déployés au Cambodge en témoigne. L'APRONUC avait en outre pour mission de désarmer les différentes factions, de protéger les droits de l'Homme, d'administrer le pays et d'organiser des élections générales ! De telles opérations mobilisent aujourd'hui, et sur toute la planète, près de 100.000 personnes et il a fallu créer une cellule de planification militaire au sein du Département des opérations de paix.
À ces tâches militaires, il faut en ajouter des plus classiques en matières économique et sociale et surtout un très médiatique élargissement des compétences juridiques de l'Organisation (1). En effet, les Nations Unies se reconnaissent désormais le devoir d'aider à la démocratisation et au respect des droits de l'Homme au sein des États et certaines résolutions récemment adoptées par l'Assemblée Générale et le Conseil de Sécurité constituent un véritable “droit d'ingérence humanitaire” (2).
Le “droit d'ingérence”
Premier pas en ce sens, la résolution 688 d'avril 1991, votée dans le cadre du drame kurde : le Conseil exige que « l'Irak permette un accès immédiat des organisations humanitaires à tous ceux qui ont besoin d'assistance dans toutes les parties de l'Irak et qu'il mette à leur disposition tous les moyens nécessaires à leur action ». À ces fins ont ensuite été instituées des “zones protégées” et des “zones d'exclusion aérienne” placées sous la responsabilité de l'ONU. Même processus en Bosnie-Herzégovine avec les résolutions 770 (août 1992), 819 (avril 1993) et 824 (mai 1993) ; idem en Somalie où la résolution 794 de décembre 1992 « autorise le Secrétaire général et les États-membres (…) à employer tous les moyens nécessaires pour instaurer (…) des conditions de sécurité pour les opérations de secours humanitaire ». Le droit international classique excluant toute ingérence dans les affaires internes d'un État, le Conseil fonde ses décisions sur une interprétation abusive du chapitre VII de la Charte (« Menace contre la paix, rupture de la paix ou acte d'agression »), chapitre qui autorise le recours à la coercition contre un État considéré comme agresseur ou fauteur de désordre (3).
Cependant, les ambitions de l'Organisation ne peuvent cependant dissimuler la difficulté des opérations engagées en Somalie ou encore en Bosnie-Herzégovine et la gravité de la crise financière qui invite à plus de modestie. Selon Le Monde du 29-30 août 1993, l'ONU est « au bord de la ruine » : les arriérés s'élèvent alors à 2 milliards de dollar et la réserve se limite à un mois de trésorerie. En conséquence, de sévères mesures d'économie ont été adoptées ; réduction du nombre des séances de l'Assemblée et du Conseil, quasi-suppression après 18h00 et pendant le week-end… Cette crise financière s'explique par le coût d'une bureaucratie de 51.000 fonctionnaires internationaux aux salaires et privilèges enviables, nomenklatura dûment dénoncée par la presse anglo-saxonne, et surtout par les retards de paiement de la majorité des 184 États-membres. Seuls 10 d'entre eux sont à jour de leurs versements, ce chiffre ne comprenant pas les États-Unis et la Russie. Révélatrice de l'inadéquation des structures, elle appelle aux réformes.
En juin 1992, B. Boutros-Ghali a publié un programme de réformes jugé ambitieux et intitulé Agenda de la paix. Il y affirme la nécessité de conférer à l'ONU un veritable pouvoir d'initiative, d'intervention et de coordination des autres institutions internationales, c'est à dire de la transformer en autorité supranationale. Seraient instituées des forces armées à titre permanent, ainsi que le prévoit l'article 42 de la Charte, forces commandées par un Comité d'état-major dépendant du Conseil de Sécurité, disposition également prévue par l'article 47 du même document. C'est en effet le Conseil de Sécurité qui a le pouvoir d'entreprendre une action militaire en vertu de l'article 42 (4). Cette militarisation de l'ONU s'accompagnerait d'une association de l'Assemblée aux décisions du Conseil et de la mise en œuvre d'une diplomatie préventive et d'un renforcement de la fonction de secrétaire général. Depuis son élection, celui-ci s'est d'ailleurs efforcé d'infléchir les décisions du Conseil.
Ce rapport publié, l'administration Bush, puis l'administration Clinton, ont fait savoir leur opposition à son contenu. Et le 25 janvier 1993, Clinton a exposé ses propres conceptions. Il propose d'adapter le Conseil aux modifications du système mondial en l'élargissant au Japon et à l'Allemagne, ce qui reviendrait à faire coïncider, ou presque, cet organe et le G7 (5). Le raisonnement géopolitique qui sous-tend cette proposition est le suivant : le conflit Nord-Sud prime désormais sur la compétition Nord-Nord et seule une nouvelle tétrarchie associant les États-Unis, la Russie, le Japon et les principales puissances de la CEE peut contenir les “nouveaux barbares” (6). Pour autant, soucieux de maintenir la liberté d'action des États-Unis, Clinton préfère à la création de forces-ONU l'utilisation de structures déjà subordonnées comme l'OTAN, dès lors déliée du Pacte atlantique. L'ONU doit donc demeurer une organisation intergouvernementale, les États-membres et, en tout premier lieu, la puissance hégémonique conservant la gestion et le contrôle des conflits. C'est la version moderne du concert des puissances, toute action internationale étant conditionnée par le degré de consensus entre les principaux États. Et on voit mal comment il pourrait en être autrement, la société internationale étant par nature anarchique et oligarchique.
Alors : État universel ou concert des puissances ? Une lecture plus approfondie de l'Agenda de la paix permet de relativiser cette opposition. Le secrétaire général ne remet pas en question la philosophie de la Charte, fondée sur la souveraineté des États membres, mais propose d'en exploiter toute les possibilités (articles 43 et 47). Ainsi admet-il qu'une force-ONU « ne serait jamais suffisamment importante pour réagir contre une menace venant d'une armée puissante équipée d'armes sophistiquées, mais qu'elle pourrait être utile si elle avait à faire face à une menace en provenance d'une force militaire de moindre ampleur ». Conséquence : une telle force ne serait pas à même d'agir contre une grande puissance mais uniquement contre de petits agresseurs comme Saddam Hussein. En définitive, la mise en œuvre de ses recommandations n'empêcherait pas les États-Unis d'instrumentaliser la sécurité collective en recourant à l'ONU pour prendre la responsabilité des conflits sans importance pour eux et légitimer leurs propres interventions. Par ailleurs, Boutros-Ghali a engagé un recentrage de l'Organisation sur le “maintien de la paix” en réduisant les moyens financiers attribués au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Ce désintérêt pour les questions économiques bénéficie aux institutions de Bretton-Woods (FMI, Banque mondiale) et au GATT, ce qui correspond à la doctrine américaine en la matière. Des divergences, parfois importantes, mais pas d'opposition fondamentale donc entre ces perspectives et il reste à définir l'avenir possible et souhaitable d'une ONU qui ne soit pas “made in USA”.
Élargissement du Conseil de sécurité
À l'évidence, l'élargissement du Conseil de Sécurité au Japon et à l'Allemagne doit être retenu et aucun membre permanent ne s'y oppose. Le Japon en a fait la demande officielle en décembre 1991 et le 15 juin 1992 a décidé de participer aux “missions de paix” et ce en dépit de l'article 9 de la Constitution de 1947 (7). La mise à disposition de l'APRONUC de 600 soldats (automne 1992) puis l'envoi de 50 autres au Mozambique (printemps 1993) matérialisent la volonté du Japon d'assumer des responsabilités internationales.
Quant à l'Allemagne, elle avait rejeté une telle perspective à la fin des années 1970 en faisant prévaloir une interprétation pacifiste de la Loi fondamentale. Mais le ministre des affaires étrangères Hans Dietrich Genscher a, dès la réunification, affirmé la volonté de son pays de participer au “Nouvel Ordre Mondial”, volonté concrétisée depuis avril 1993 par la participation à la surveillance de l'espace aérien bosniaque (8). Et le 25 octobre 1992, son successeur, Klaus Kinkel, a officiellement demandé l'intégration de l'Allemagne au Conseil. Cependant, cet élargissement doit aussi inclure des géants du tiers-monde comme le Brésil, le Nigeria, l'Inde, voire l'Indonésie ; indispensable pour se rallier les deux tiers des membres de l'Assemblée Générale nécessaires à une telle réforme, cette décision permettrait à l'Afrique et à l'Amérique Latine d'être représentées. Elle est du reste logique si on prend en compte les facteurs culturels, géopolitiques et démographiques. Ainsi, le Conseil de Sécurité comprendrait 11 membres permanents auxquels il faut ajouter les 10 membres non-permanents déjà existants.
La doublement du nombre des membres permanents ne peut être sans conséquence sur le fonctionnement du Conseil de Sécurité. Aussi, certains proposent que les nouveaux admis ne soient pas pourvus du droit de véto, arguant de son caractère désuet (9). C'est un fait que son emploi se raréfie, les résolutions étant “pré-préparées” par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne (instance P3) avant d'être préparées par les membres permanents (instance P5) puis adoptées par l'ensemble du Conseil. Le processus fonctionne donc au consensus mais ceci ne reflète qu'une conjoncture internationale provisoire, en voie d'être dépassée par le réveil diplomatique russe. Du reste, la seule perspective de l'utilisation du droit de véto suffit à écarter toute proposition non-consensuelle et aucun des Cinq Grands n'est prêt à se dessaisir de cet instrument de pouvoir. Recomposer le Conseil de Sécurité selon le scenario des 3 niveaux serait donc une imposture inacceptable. Ceci dit, c'est un fait que plus il y aura de droits de véto, plus il y aura de vétos et le Conseil y perdra en promptitude et efficacité. Ce juste souci d'efficacité exige la prise en compte d'un échelon géopolitique intermédiaire entre le national et le mondial.
La fin du “One-Worldisme” rooseveltien
L'article 52 de la Charte des Nations Unies prévoit la création d'organisations régionales et cette disposition est adaptée aux évolutions en cours. Les temps sont en effet aux grands ensembles économiques (CEE/AELE, ALENA…) et aux systèmes régionaux d’équilibre interétatique et ces vastes ensembles pourraient se doter d'“ONU régionales” plus à même de contrôler les conflits internes à leur assiette territoriale. Certaines de ces organisations existent déjà (l'Organisation des États Américains, la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, l'Organisation de l'unité africaine…), sans toujours correspondre aux découpages géopolitiques les plus adéquats. Leur restructuration et le renforcement de leurs pouvoirs compenserait l'inévitable alourdissement du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. À terme, l'Assemblée Générale pourrait même se réduire aux seuls membres délégués des Assemblées régionales. C'est à notre avis la logique, sinon le sens du projet Balladur de Conférence pour la stabilité et la sécurité en Europe. Plus resserré que la CSCE, ce “Nouveau Congrès de Vienne”, chargé d'élaborer un pacte de sécurité, pourrait donner naissance à une Organisation des Nations Européennes (et mêmes eurasiatiques avec la Russie). De telles initiatives institutionnaliseraient l'avènement d'un monde pluriel et fragmenté, et la configuration qui en résulterait serait proche de l'ordonnancement imaginé par Carl Schmitt : un “nomos” fondé sur l'équilibre entre les Grands Espaces (10). Paradoxalement, une telle réforme de l'ONU pourrait donc signifier la fin des illusions de démocratie mondiale et du “one-worldisme” rooseveltien.
L'universalisme a vécu
La fin de l'opposition Est-Ouest par dissolution de l'URSS n'a pas donné naissance à un monde homogène et pacifié comme on l'affirmait en 1990. Les risques se multiplient, le nombre des “missions de paix” en témoigne, et l'espace mondial se fragmente. Cette nouvelle configuration interdit la transformation de l'ONU en gouvernement mondial, si tant est que de tels projets existent. Moins que jamais on ne peut faire l'impasse sur la pluralité des peuples et des espaces, et donc des centres de décision. Le “plurivers” en formation doit se doter des institutions adéquates afin, non pas d'instituer un “Nouvel Ordre Mondial” mais de contenir le nouveau désordre international. En politique internationale, l'universalisme a vécu.
► Louis Sorel, Vouloir n°114/118, 1994.
(1) En matière économique et sociale, Maurice Bertrand, auteur de La stratégie suicidaire de l'Occident (Bruylant, Bruxelles, 1993), a proposé la création d'un Conseil de Sécurité économique qui émettrait des recommandations sur les politiques à suivre pour réduire les grands déséquilibres planétaires. Jacques Delors en a repris l'idée ; devrait selon lui en faire partie les États-Unis, la Russie, le Japon, la CEE, la Chine et les pays assurant la présidence des organisations régionales. Ce conseil se concerterait avec le FMI, la Banque mondiale, le GATT et l'Organisation Internationale du Travail.
(2) Sur les organes et le fonctionnement de l'ONU, se reporter à notre article, « Réformer l'ONU ? », Vouloir n° 87/88, avril/juin 1992.
(3) L'ingérence étant définie par l'immixtion dans les affaires intérieures d'un État sans en avoir le droit, parler de droit en la matière est contradictoire ; quant à parler de “devoir d'ingérence”, cela suppose l'existence de sanctions contre les États ne s'exécutant pas… La généralisation d'un tel droit mènerait au démantèlement des souverainetés et à la “guerre de tous contre tous” quand la raison politique invite plutôt à borner le chaos. Son applicabilité exige donc qu'il soit sélectif ; auquel cas il serait l'instrument de l'impérialisme des États les plus puissants. L'IFRI a consacré une partie de son rapport annuel au “droit dans les relations internationales” sous la responsabilité de Philippe Moreau Defarges (RAMSES 1993, Dunod, 1992).
(4) Jusqu'alors, le Conseil de Sécurité a toujours délégué l'action militaire à certains de ses États membres.
(5) Sur le Groupe des Sept (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon), se reporter à notre article précédemment cité.
(6) Cf. Jean-Christophe Rufin, L'empire et les nouveaux barbares, JC Lattès, 1991.
(7) Présentée comme issue d'une initiative japonaise, cette constitution a été rédigée sous l'égide du général Mac Arthur. Le projet a été élaboré par le bureau civil de son quartier général en février 1946 avant d'être présenté au public le 6 mars de la même année par le gouvernement Shidehara. Le nouveau texte est promulgué le 3 novembre et prend effet le 3 mai 1947. L'article 9 est rédigé comme suit : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur l'ordre et la justice, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation (…). Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu ». Sur l'analyse de cet article, lire Jean-Marc Domange, Le réarmement du Japon, Fondation pour les études de défense nationale, 1985.
(8) L'article 87 de la Loi fondamentale limite l'emploi des forces armées au cas de défense mais l'article 24 autorise l'adhésion à « un système de sécurité collective réciproque pour sauvegarder la paix ». La SPD a une interprétation restrictive de la constitution au contraire des partis au pouvoir (avec bien des nuances pour la FDP).
(9) Le Conseil de Sécurité comprendrait alors 3 niveaux : les membres permanents actuels qui garderaient leur droit de véto, les nouveaux membres permanents non-bénéficiaires de ce droit et enfin les membres non permanents élus à tour de rôle pour deux ans comme c'est le cas actuellement. Ceux-ci pourraient passer de 10 à 11. Ce scénario a été rejeté par Alain Juppé au nom de la France, le 29 mars 1994 avant son départ pour le Japon.
(10) Lire « Le nouveau nomos de la Terre », Carl Schmitt, Krisis n°10-11, ainsi que « Grand espace contre universalisme » et « L'unité du monde » (I et II) in : Du politique, Pardès 1990.
“Quelle ONU pour quelle paix ?” (Dossier), Damoclès n°57, 2° trimestre 1993.
“L'ONU entre le renouveau et la crise” (dossier), Politique étrangère n°3, automne 1993.
Wolfgang WAGNER et Karl KAISER, « RFA : un siège permanent au Conseil de Securité ? », Politique étrangère, hiver 1993-1994.
“Allemagne : l'an III” (dossier), Géopolitique n°44, hiver 1993-1994. .
Robert FOSSAERT, Le monde au XXI° siècle, Fayard, 1991.
La réponse de Danilo Zolo à l’émergence de Cosmopolis
♦ Analyse : Danilo Zolo, Cosmopolis : La prospettiva del governo mondiale, Feltrinelli/Campi del sapere, Milano, 1995, 218 p. [tr. ang. chez Polity Press, Cambridge, 1997]
Le philosophe Danilo Zolo, né à Rijeka/Fiume en 1936, aujourd'hui enseignant à Florence (Firenze), membre de l'Academia Europaea, constate avec amertume que l'idéologie cosmopolite, mondialiste, prétendant généraliser un “nouvel ordre mondial”, s'est imposée avec la violence d'une idole au monde entier depuis l'effondrement de l'URSS et la [Ière] Guerre du Golfe. Dans un tel contexte, les États-Unis dirigent une sorte de “Nouvelle Sainte Alliance”, qui n'est qu'un modèle hiérarchique rigide. Zolo oppose à cette logique de la coercition l'idée d'un "pacifisme faible", c'est-à-dire d'un pacifisme non utopique et de basse intensité, qui ne nie pas les compétitions inéluctables entre les hommes ou les entités politiques et qui respecte les diversités culturelles qui animent la planète.
Aujourd'hui, le constat est clair : les Nations-Unies en dépit de leurs vœux et de leur puissance militaire, démontrée lors de la Guerre du Golfe, ne sont pas à même de garantir une paix véritable dans le monde. Au contraire, nous voyons se dessiner à l'horizon une aggravation des conflits (mort de centaines de milliers de civils innocents en Irak, en Somalie et au Rwanda) et l'émergence d'un système de police internationale imposant le respect obligatoire d'une juridiction planétaire, en dépit des circonstances particulières dans lesquelles certains peuples peuvent se débattre. Zolo entend faire œuvre d'iconoclaste à l'encontre de cette situation. Il entend détruire l'image que se donnent les Nations Unies, celle de détenir seules la rationalité morale, juridique et politique dans le monde.
À ce monisme onusien, il s'agit d'opposer une conception “complexe” des relations internationales, c'est-à-dire une conception tout à la fois pluraliste, dynamique et conflictuelle, reposant sur d'autres présupposés philosophiques, tenant compte des travaux en éthologie humaine (Eibl-Eibesfeldt). Zolo réfute les arguments de Hans Kelsen (adversaire en son temps de Carl Schmitt) qui sous-tendent encore et toujours les raisonnements des juristes internationaux. Contrairement à Kelsen qui est moniste et ne prévoit à terme qu'un seul sujet du droit international, c'est-à-dire l'humanité unifiée, Zolo veut un droit international foncièrement différent, tenant compte de la diversité (donc d'une pluralité de systèmes de droit et de sujets de droit), du changement (où le changement n'est plus automatiquement ni une entorse au droit international ni une agression du mal absolu) et de la différenciation (où le processus naturel de différenciation est considéré comme la règle usuelle et non comme une exception dangereuse). Dans une telle perspective réaliste, la guerre n'est plus bannie totalement, mais on tente de la canaliser et d'en diminuer ses effets destructeurs par la négociation.
Les effets pervers de l'idéologie kelsenienne
Les effets pervers de l'idéologie kelsenienne des Nations-Unies sont, pour Zolo :
a) Un centralisme outrancier du pouvoir politique réel sur la planète.
b) Une hiérarchie beaucoup trop asymétrique, où une poignée de pays riches et privilégiés domine une immense majorité de pays à la souveraineté écornée ou trop pauvres pour faire valoir leurs droits.
c) Les pays dominants ont le loisir d'intervenir à leur gré dans les affaires des pays dominés et ne reconnaissent pas d'emblée la capacité des gouvernements locaux à exprimer sans détours les volontés de leurs citoyens.
d) L'idéologie kelsenienne, par son refus des changements et du processus naturel de différenciation, gèle la carte géopolitique, économique et militaire de la planète, parce que sa conception de la paix s'oppose non seulement au fait de monde qu'est la guerre mais, implicitement, à toutes les formes de changement social, de développement et de conflit qui se manifestent dans les pays du monde.
Plus sévère encore, Zolo dénonce les avatars du kelsenisme, y compris les principes du Président américain Woodrow Wilson, en les décrivant comme une « aspiration utopique commune chez les adolescents, les visionnaires et les mystiques ». Il est aberrant que cet utopisme sans consistance soit justement l'idéologie manipulée par les forces politiques dominantes d'aujourd'hui.
Les principaux arguments critiques que l'on peut adresser à cet utopisme sont, toujours d'après Zolo :
a) L'idéologie moderne, occidentale et kelsenienne, part de critères moraux, décrits comme “communément acceptés” et dont le caractère serait soi-disant “universel” et “rationnel”. C'est placer la complexité du monde sub specie aeternitatis, c'est-à-dire refuser de voir au sein de cette complexité une myriade de déterminations psychologiques, sociologiques et historiques, lesquelles sont évidemment changeantes, se combinent et se recombinent à l'infini. Les critères moraux occidentaux et kelseniens ne sont pas universels, car aucun jeu de critères moraux n'est universel : le monde est traversé et travaillé par un “polythéisme moral”. En dépit des professions de foi, type Kelsen, la subjectivité des valeurs et leur contingences semblent caractériser concrètement le plurivers [réalité comme plurielle] moderne, nonobstant un discours idéal affirmant le contraire. La pluralité des codes éthiques et des civilisations qui en dérivent ne sont pas les "survivances larvaires" des vieux mécanismes de légitimation des ordres sociaux (nationaux) (p. 87). « En somme, conclut Zolo, l'ordinary morality, à laquelle les moralistes internationalistes font référence, semble n'être rien de plus qu'une hypothèse académique, plutôt qu'un fait sociologique à accepter sans discussion » (p. 87).
b) Les États décident encore et toujours, en dépit de la vulgate kelsenienne dominante, sur base de critères “politiques”, c'est-à-dire de critères dépourvus d'impartialité et de justifications éthiques universelles. Donc, toute application du droit international est arbitraire et relève de la pure casuistique (p. 93). Tel gouvernement est bon, tel autre est mauvais, même s'ils appliquent tous deux la même politique.
Si l'on tient compte de ce polythéisme des valeurs et du caractère casuistique du droit internationaliste, on est bien forcé de conclure que l'éthique internationaliste-kelsenienne finira un jour par perdre tout sens, parce qu'incompatible avec les exigences fonctionnelles de la politique internationale. Dégager l'éthique internationale des contingences historiques, politiques, économiques et culturelles constitue un refus de l'éthique de la responsabilité, au sens où l'entendait Max Weber. « L'école réaliste — souligne Zolo — de Machiavel à Pareto, de Weber à Schumpeter et à Luhmann, fait de la politique un art, une discipline et un sous-système spécifique, régulé par un code fonctionnel différencié, garantissant l'exercice du pouvoir et la sécurité » (p. 105).
Le reniement de ces spécificités et de ces différenciations constitue un déficit théorique majeur pour l'éthique internationaliste (kelsenienne) : elle s'interdit et, même, juge immoral, de procéder à une archéologie de la violence politique, à scruter l'histoire des peuples pour comprendre les conflictualités qui se déchaînent à intervalles réguliers. Sans une telle archéologie, l'éthique internationale-kelsenienne-onusienne se met dans l'incapacité d'apporter des réponses adéquates aux problèmes et de limiter les effets destructeurs d'un conflit. Le refus de prendre en compte les racines profondes des conflits relève d'une option “statique” rigide. De plus, l'apologie médiatique de cette idéologie kelsenienne est une manipulation orchestrée par les nations ou les groupes de nations dominants, en vue de perpétuer leur suprématie (p. 107).
Modéle de Westphalie et modèle de la Charte des Nations-Unies
Zolo constate que dans le plurivers actuel deux modèles normatifs s'affrontent (p. 117-121) : le “modèle de Westphalie” [c’est-à-dire le système de cohabitation d'États souverains, avec son principe d'équilibre des puissances et des ambitions hégémoniques des grands États] et le “modèle de la Charte des Nations-Unies”. Cette distinction entre les deux modèles avait déjà été théorisée par Léo Gross, Richard Falk et Antonio Cassese. Pour Falk et Cassese, le "modèle de Westphalie" implique :
a) les États sont les seuls sujets du droit international (et non les ethnies, les organisations économiques, les associations volontaires, etc.).
b) il n'y a pas de “législateur international”.
c) le système ne prévoit aucune juridiction obligatoire, ni aucune police habilitée à réprimer préventivement ou consécutivement les contrevenants.
d) le droit international n'énonce aucune norme à appliquer impérativement dans l'élaboration du droit interne aux États.
e) Tout État a le droit de recourir à la guerre.
Toujours pour Falk et Cassese, le “modèle de la Charte des Nations-Unies” implique :
a) Les États ne sont plus les seuls sujets du droit international. Les organisations internationales le sont tout autant, ainsi que les groupes sociaux et les peuples dotés d'une organisation représentative. Ce modèle amorce une érosion partielle des juridictions domestiques (p. 119).
b) Les États ne peuvent plus recourir à la guerre qu'en cas de légitime défense. Ce principe conduit à “geler” la carte du monde.
Falk et Cassese concluent à l'évolution du monde vers ce second modèle et annoncent la caducité du “modèle de Westphalie”. Sa disparition inaugurera l'ère du cosmopolitisme juridique, impliquant le primat du droit international, la réduction effective des souverainetés étatiques, considérées comme des obstacles sur le chemin de l'ordre juridique mondial, de l'avènement d'un centralisme juridictionnel, d'un pacifisme juridique (qui interdit à la guerre de se manifester en dépit de sa nature humaine incontournable), de l'avènement, enfin, d'un 'constitutionalisme global' reposant sur l'idéologie des droits de l'homme.
Cette vision messianique se heurte à un fait de monde pourtant patent, souligne Zolo (p. 120) : le monde est marqué par une césure de plus en plus profonde entre un nombre de plus en plus restreint de pays riches et un nombre de plus en plus important de pays pauvres ou en voie de sous-développement. Le centralisme juridictionnel est dès lors une entorse au principe de l'égalité de tous les peuples et induit une hiérarchie rigide, où, statisme oblige, les dominants sont appelés à rester les dominants ad vitam aeternam. La globalisation, rêvée à New York, est en réalité une "occidentalisation du monde". Zolo : « Ce processus d'homologation des modèles d'existence, des styles de pensée et des pratiques de production peut-il être interprété comme un trend [tendance] en direction de l'intégration culturelle de la société mondiale, qui prélude à la formation d'une “société civile globale” et rend possible l'avènement d'un “constitutionalisme mondial” et d'une “démocratie transnationale” ? » (p. 161). La réponse des partisans du cosmopolitisme est évidemment “oui”, constate Zolo.
D'autres auteurs sont plus circonspects : ils parlent plutôt de “créolisation du monde”, où les populations indigènes adoptent une culture technique, industrielle et scientifique qui n'est pas la leur et ne leur fournit pas de patrons (patterns, frames) valables pour favoriser et accélérer l'intégration de leurs propres communautés. Au contraire, l'adoption irréfléchie du modèle techno-scientifique occidental provoque, comme au départ en Occident, des désordres, des dislocations et des crises difficilement gérables.
Zolo se met à la remorque de trois auteurs pour montrer les effets pervers de cette occidentalisation : Hedley Bull, Serge Latouche [ci-contre] et Pier Paolo Portinaro. Bull souligne que l'adoption du modèle occidental crée un divorce entre les élites des pays pauvres et les autres citoyens. Latouche, dans son livre La planète des naufragés, attire l'attention sur les phénomènes calamiteux de déculturation et de déracinement. Poronaro démontre que la globalisation n'effacera pas du tout la conflictualité, mais que celle-ci reprendra vigueur sur base des dissymétries de pouvoir, des asynchronies dans le développement et de l'hétérogénéité des intérêts et des valeurs. Avec le risque ultime d'une catastrophe écologique planétaire…
À cette globalisation, grosse de risques incalculables, il faut opposer un “réalisme”, tiré de l'anthropologie d’Arnold Gehlen et de son disciple Niklas Luhmann, explique Zolo (p. 177). Gehlen et Luhmann ont constaté que l'homo sapiens est caractérisé par une “pauvreté instinctuelle”, par une “fragilité ontologique”, par des “lacunes organiques”. Pour y pallier, l'homme a besoin de “béquilles institutionnelles” et de “structures sociales”, qui lui évitent, face à chaque défi, de repenser entièrement la stratégie à suivre. L'homme se réfère alors à un cadre institutionnel préétabli, qui facilite son action dans le monde et oriente ses choix existentiels. L'absence de cadres institutionnels, dans le sens où l'entendent Gehlen et Luhmann, suscite l'angoisse et l'agressivité. La disparition des cadres étatiques, qui sont à leur manière des macro-cadres institutionnels, génère une angoisse et de l'agressivité, problème auquel l'idéologie kelsenienne est incapable de répondre. Les cadres institutionnels sont autant de mécanismes qui inhibent automatiquement l'agressivité, née de l'angoisse et du désorientement.
Réflexions sur la “Première guerre cosmopolite”
Le processus de différenciation continu contraint, par une loi de l'anthropologie, les hommes à se donner des institutions taillées à la mesure des circonstances de leur vie politique et communautaire : circonstances et institutions variables à l'infini dans leurs formes et leurs manifestations, déterminées par des paramètres historiques, économiques et sociologiques chaque fois spécifiques. Par conséquent, l'usage d'un instrument militaire répressif pour mater les forces politiques émergentes, transformatrices du statu quo et effervescentes à moyen ou long terme est une aberration théorique et pratique. La Guerre du Golfe, définie par Zolo comme « la première guerre cosmopolite », a été une guerre purement destructrice, une opération qui n'a pas du tout inauguré l'application de principes pacifiants et satisfaisants pour toutes les parties : elle s'est contenté de bloquer un processus de réaménagement régional, sans apporter d'alternative acceptable. Elle semble avoir eu pour objet premier de rendre définitivement caduc le principe de “non ingérence”, cardinal dans le “modèle de Westphalie”.
Si la “non ingérence” est abolie, mais que, par ailleurs, les contradictions irrésolues s'accumulent dans les pays les plus pauvres ou en voie d'appauvrissement (y compris en Europe !), les conflits internes vont forcément se multiplier et les Nations-Unies vont devoir s'immiscer toujours plus dans les affaires intérieures des États en proie aux guerres civiles ou aux conflits inter-ethniques. L'idéologie kelsenienne dominante s'avère dès lors trop simpliste pour le monde d'aujourd'hui : elle entend répliquer aux désordres par une violence élémentaire, par une coercition brutale. Elle révèle son incapacité à penser la requisite variety, indispensable pour ouvrir la voie d'une paix réelle dans un monde qui devient chaque jour plus complexe.
Cette complexité donnera lieu à des rapprochements, certes, mais aussi à des nouveaux conflits. L'idée d'abolir la guerre, propre du “pacifisme juridique” kelsenien, rencontre là ses limites. C'est pourquoi Zolo oppose à ce “pacifisme juridique” inopérant, reposant sur l'éthique de la conviction, l'idée d'un “pacifisme faible” (pacifismo debole) ou de “basse intensité”, reposant sur le réalisme politique européen classique et sur l'éthique de la responsabilité. Répondre aux guerres locales, déclenchées par des nécessités diverses, par une guerre totale et répressive, comme celle qui a été menée naguère contre l'Irak de Saddam Hussein, s'avère inadéquat. Le “pacifisme faible” entend remplacer la répression par la diplomatie préventive et la négociation.
À cause des principes qu'elles ont voulu généraliser, les Nations-Unies se sont engagées dans une impasse. Cette instance internationale n'est plus réformable. Si les États nationaux sont souvent trop petits pour faire face à l'accroissement d'échelle, la globalisation, elle, est trop schématique pour tenir compte des circonstances locales incontournables. Pour dépasser le statu quo, les regroupements régionaux comme le Mercosur ou l'unification européenne sont des réponses adéquates, accentuant le polycentrisme dans le monde, ce polycentrisme indispensable pour deux motifs :
a) la nécessité anthropologique d'avoir des institutions pour pallier aux déficits de l'homme,
b) la nécessité de conserver les acquis culturels pour éviter la dispersion, le désorientement et l'anomie.
► Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°30/31, oct. 1997.
◘ Nota bene : Dans la revue éléments n°120 (mars 2006), on pourra lire un texte et un entretien de ce professeur de philosophie du droit à Florence, caractérisant les clivages politiques comme incapacitants. D'autre part dans la revue Krisis n°26, on pourra lire de lui un article sur Le tribunal de La Haye et la faillite du droit pénal international.
Trois ans après la disparition du Rideau de Fer, les présidents américains estimaient encore que le monde était “OK”. George Bush Senior ne doutait pas un instant, à l’époque, qu’avec “l’aide de Dieu”, il gagnerait bientôt la Guerre Froide et qu’il récolterait les fruits, à l’échelle globale, de cette épreuve de force qui avait duré quelques décennies. Il disait : « Un monde qui était jadis partagé entre deux camps armés reconnaît désormais une seule grande puissance hégémonique, celle des États-Unis d’Amérique. Les peuples du monde sauront apprécier cette situation et ils nous font confiance de toutes leurs forces ».
Depuis ce “Discours à la Nation”, seize années se sont écoulées qui ont ébranlé la conscience de soi des Américains jusqu’en ses fondements et, surtout, qui ont changé radicalement le monde. Les plans pour sauver le monde, qu’avait jadis concocté le successeur de Reagan, ont échoué et pas seulement à cause de la démesure de son fils George W. Bush ou à cause des attentats du 11 septembre 2001 ou des guerres en Afghanistan et en Irak. L’effondrement du système financier américain, le déficit toujours constant et croissant du budget de l’État américain, les graves problèmes économiques et l’état désastreux de la société américaine elle-même, jettent toujours davantage le doute dans l’esprit des observateurs : ils se demandent si l’Amérique sera en mesure, dans les années à venir, de conserver son rôle d’unique puissance internationale capable de maintenir l’ordre dans le monde.
Les titres des journaux et les interrogations se succèdent : « Est-ce la fin de l’ère américaine ? » ; « Le monde post-américain » ; « Le modèle américain a fait son temps » ; « Que s’est-il passé avec l’Empire américain ? ». Il n’a pas fallu attendre la crise financière pour que les titres de livres ou d’articles de cet acabit se repèrent largement dans les médias, où l’on prévoit ainsi, de manière récurrente, le déclin de « l’hyper-puissance américaine » et où l’on prophétise des constellations de puissance entièrement nouvelles sur l’échiquier géopolitique. L’étude, qui est allé le plus loin dans ce sens, a été commencée il y a une dizaine d’années et a été achevée et présentée en novembre dernier ; elle émane de la Faculté des Relations Internationales de l’Académie Diplomatique du ministère russe des affaires étrangères. Son Doyen, le politologue Igor Panarine, pronostique, dans les conclusions de l’enquête, que les dissensions qui déchirent d’ores et déjà la société américaine déboucheront, dans les prochaines décennies, sur des guerres civiles et sur l’effondrement du pays qui se morcellera en plusieurs parties.
Certes, derrière toutes ces thèses et ces slogans sur le déclin éventuel de la superpuissance américaine, se profilent les habituels vœux pieux des Anti-Américains de tous acabits ou une volonté de broyer du noir ; il n’empêche qu’aux États-Unis aussi ce genre de spéculations ont cours désormais. Ainsi, le NIC (National Intelligence Council), émanation des services secrets et cellule centrale en charge de formuler les prévisions pour le moyen et le long termes, centralise les informations et les analyses de pas moins de 18 services de renseignements américains et considère aujourd’hui que la domination globale qu’exercent les États-Unis est sur la voie du déclin. Le NIC analyse la situation de la seule superpuissance encore en lice et prévoit qu’au cours des 20 prochaines années elle perdra très nettement de la puissance sur les plans économique et politique. Les prévisions du NIC n’excluent pas l’émergence de guerres nouvelles.
Dans l’étude publiée par le NIC et intitulée Global Trends 2025 [Tendances globales vers 2025], on trouve cette phrase significative : « En 2025, on ne reconnaîtra presque plus le système international, qui s’est constitué après la seconde guerre mondiale ». La cause de cette mutation globale provient surtout, d’après le NIC, de la montée en puissance d’autres grands acteurs globaux, de la croissance de pays encore émergents aujourd’hui, de la globalisation de l’économie et du transfert historique du développement et de la puissance économique de l’Ouest vers l’Est. Le texte annonce aussi la possible émergence de conflits internationaux pour les matières premières et les ressources. Dans les 2 décennies qui s’annoncent, il y aura plus de troubles et de conflits dans le monde. Les denrées alimentaires et l’eau potable se raréfieront et les armes prolifèreront.
Jamais auparavant, ce rapport du NIC, qui est établi tous les 4 ans et qui se base sur une vaste enquête, menée auprès d’experts dans le monde entier et d’estimations dérivées d’analyses posées par des services secrets, n’avait eu un ton aussi pessimiste quant à la position des États-Unis dans le monde. Thomas Fingar, chez qui arrivent tous les rapports des analystes et des experts avant la rédaction finale, considère qu’en 2025 les États-Unis resteront certes « la plus grande puissance au monde » mais qu’ils seront « moins hégémoniques » qu’avant. Fingar est l’homme qui fut vice-directeur des autorités officielles en charge de collecter de tels renseignements et analyses. Depuis, il est devenu le chef du NIC. Fingar parle allemand et chinois ; il a d’abord enseigné dans diverses universités et hautes écoles, ensuite, il fut, pendant de nombreuses années, le principal analyste des questions militaires, attaché au quartier général de l’armée américaine à Heidelberg en Allemagne ; à ce titre, il dépendait du département des services secrets et de la recherche du ministère américain des affaires étrangères.
L’étude Global Trends 2025 cite toute une série de raisons expliquant l’évolution des vicissitudes politiques, telles que les perçoivent les services secrets américains : le processus de globalisation se poursuivra, explique le rapport du NIC, et il apportera, d’une part, un accroissement de l’abondance, et, d’autre part, de plus fortes inégalités. « Le fossé entre riches et pauvres, aux niveaux international, régional et intra-étatique, ne cessera de croître ».
L’hégémonie américaine sera soumise à une forte érosion au sein du système international, sur les plans militaire, politique, économique et culturel ; « et cette érosion ira en s’accélérant, sauf sur le plan militaire ». Même si la dimension militaire des États-Unis sera encore longtemps celle d’un géant, c’est sans doute le domaine qui s’avèrera le moins important. « Personne ne nous attaquera avec des forces conventionnelles et massives. Car la dissuasion nucléaire fonctionnera ». Les analystes de Fingar prévoient toutefois une perte d’importance dramatique pour les grandes organisations internationales : elles seront de moins en moins en mesure d’affronter les nouveaux défis d’un monde globalisé. Ce seront surtout l’ONU, l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale, et aussi l’OTAN qui seront frappés par ce désintérêt général et ce déclin. « Nous avons besoin d’autres institutions ou de transformer ou de réanimer celles qui existent, afin qu’elles puissent s’occuper des conséquences de la globalisation ».
Les États-Unis sont plus stables sur le plan démographique que l’Europe, la Russie et le Japon
Les modifications climatiques, estime l’étude du NIC, auront des conséquences politiques, bien qu’indirectes, et provoqueront des chutes de gouvernement et des guerres. Ces modifications climatiques n’auront peut-être pas le poids nécessaire pour faire basculer seules les choses mais elles seront, dans bon nombre de cas, le petit élément de trop, pareil « au brin de paille qui brise l’échine du chameau », c’est-à-dire le complément inattendu, imprévu, qui donnera le coup de grâce à des gouvernements faibles ou à des États en voie de décomposition ».
Les migrations augmenteront partout dans le monde et en modifieront les structures politiques : toujours davantage d’hommes voudront quitter leurs pays appauvris et chercher de meilleures conditions de vie dans des États prospères et moins frappés par les modifications climatiques.
L’étude laisse une place importante au facteur démographique : l’Europe occidentale, la Russie et le Japon, dans une vingtaine d’années, se retrouveront dans une situation où pour chaque citoyen actif, il faudra compter deux retraités. « C’est là une charge fort lourde pour la croissance économique », conclut le rapport. C’est donc à ce niveau démographique que Fingar estime que les États-Unis se trouvent dans une meilleure position : « Parmi les pays hautement développés, nous sommes presque seuls dans ce cas : nous aurons toujours une croissance démographique en hausse ».
► Günther Deschner (article paru dans Junge Freiheit n°52/2000 – N°1/2009. (tr. fr. : RS).
Julien Freund : La négation de l'ennemi
◘ 113. Conséquences de la négation de l’ennemi
Il ne faudrait cependant pas jeter la pierre au seul marxisme par ex., car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l’un des principes essentiels est justement la négation de l’ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. Il n’est pas nécessaire de refaire, ici, du point de vue qui nous intéresse la critique de cette doctrine, Carl Schmitt l’ayant faite avec une rare pénétration. (…)
Prenons simplement en bloc l’ensemble de la situation internationale telle qu’elle résulte des relations internationales instituées au lendemain de la guerre 1914-1918 (Traité de Versailles, Pacte Briand-Kellog, et SDN) ou au lendemain de la guerre de 1939-1945 (Procès de Nuremberg, ONU, etc.). Pour prévenir tout malentendu, disons tout de suite qu’il est hors de question de fournir ici une quelconque justification, même indirecte, aux atrocités de l’hitlérisme. Il s’agit seulement de saisir les erreurs commises par les rédacteurs des conventions internationales précitées, justement parce qu’elles s’inspirent de la négation de l’ennemi. Ce n’est pas parce que le nazisme est condamnable que la politique de ses vainqueurs est bonne.
Le traité de Versailles a rompu avec la tradition diplomatique normale et seule politiquement logique, en refusant de négocier avec le vaincu et en lui imposant purement et simplement les conditions du vainqueur. L’ennemi était nié puisqu’il perdait sa qualité d’interlocuteur politique pour devenir un coupable du point de vue d’une idéologie morale. Du même coup le traité de paix perdait toute signification, et la paix elle-même, puisqu’elle n’était plus une convention ou un contrat entre le vainqueur et le vaincu, prenait l’allure d’une condamnation prononcée par le procureur. Faute d’ennemi politique, le droit international perdait lui aussi sa signification pour devenir une espèce de droit pénal et criminel.
Le pacte Briand-Kellog mettait la guerre hors-la-loi et tendait de ce fait, au moins théoriquement, à la suppression de l’ennemi. Il est vrai, ce traité condamnait seulement la guerre comme moyen de résoudre les différends internationaux et l’interdisait comme instrument de la politique nationale entre les États. Par contre, il sauvegardait le droit de légitime défense des États signataires et autorisait même l’emploi de la force en dehors de toute déclaration de guerre.
N’insistons pas sur l’hypocrisie de cette dernière clause qui permettait à certains juristes de déclarer que l’entrée des troupes japonaises en Mandchourie en 1932 n’était pas un acte de guerre puisque les formes du pacte Briand-Kellog étaient respectées ! Passons aussi les nombreuses lacunes du point de vue de la sécurité collective qu’il prétendait garantir. Retenons seulement le non-sens politique qui résultait de la mise hors-la-loi de l’ennemi politique : un État avait la possibilité de menacer l’existence d’un autre État en usant de la contrainte économique et de moyens « subversifs » et si ce dernier, sentant que son existence était en jeu, ripostait par ces forces militaires en déclarant la guerre, il avait le désavantage non seulement de la victime de l’agression économique, mais aussi du coupable au regard du traité.
À regarder les choses de près, ce pacte contenait en germe la notion de guerre froide puisqu’il aboutissait à l’instauration de relations internationales purement négatives qui n’étaient pas pacifiques, mais non plus reconnues comme belliqueuses. Ainsi, par l’élimination de l’ennemi au sens politique, la paix devenait avec la bénédiction de la conscience mondiale une espèce de guerre larvée. On peut faire des observations analogues à propos de la SDN, surtout en ce qui concerne les tentatives pour définir juridiquement l’agresseur et remarquer que l’on risquait seulement de faire de l’ennemi politique un criminel et par voie de conséquence rendre les guerres plus odieuses.
Les principes de l’ONU sont quelque peu différents de ceux de la SDN. D’un côté ils mettent en avant les aspects économiques et sociaux autant que militaires des problèmes internationaux ; de l’autre ils essayent de limiter, au moins en intention, le champ de manœuvre de la politique en se prononçant contre les zones d’influence, les coalitions et l’emploi de la force pour régler les différends internationaux et en donnant le droit d’intervenir dans les affaires intérieures des pays, au cas où la paix internationale se trouverait menacée. Malgré ces dispositions et quelques autres qui pourraient passer pour un progrès par rapport à l’institution de la SDN, l’ONU n’a guère réussi dans ses entreprises, car elle est impuissante à honorer les buts en vue desquels elle a été créée.
On met trop facilement ses échecs sur le compte de l’adhésion de trop nombreux pays nouvellement indépendants qui n’ont aucune expérience politique internationale et qui réagissent davantage en fonction des intérêts immédiats, du ressentiment contre les Occidentaux, ainsi que de l’agitation politique que du souci de la paix. Ce facteur a indéniablement contribué à l’incohérence de la politique générale de l’ONU. La cause principale tient cependant à la philosophie générale de cet organisme, identique à celle qui servait de base à la SDN et au pacte Briand-Kellog, à savoir le juridisme pacifiste qui nie l’ennemi politique. La vocation de réunir tous les États du monde dans une même organisation internationale, appelée à préserver la paix, comporte déjà par elle-même cette négation.
Il se trouve en outre que la doctrine politique dont se réclame la majorité relative, peut-être bientôt absolue, des membres de l’ONU est le neutralisme conçu comme un refus de l’inimitié qui oppose les deux grandes puissances, l’URSS et les USA. Il s’agit pourtant dans ce dernier cas d’une inimitié politique classique : la puissance de l’un des deux grands États met par elle-même en question l’existence de l’autre. Pour comble, ces deux ennemis politiques virtuels (car il n’est pas besoin d’une guerre pour qu’il y ait inimitié politique) siègent ensemble et en personne au Conseil de Sécurité. Cette situation permet de camoufler leur inimitié, mais aussi de ne point régler les différends qui les opposent.
On pourrait également montrer que la négation de l’ennemi est contenue dans le fait que la charte des Nations-Unies repose en principe sur une curieuse conception du statu quo. Elle demande aux membres de respecter l’intégrité territoriale des États : ce qui signifie que nul État ne saurait être amputé par la violence ou annexé de force par un autre. Or quel est le but de toute guerre (en dehors de la guerre civile) ? Ou bien la conquête, c’est-à-dire l’annexion territoriale, ou bien l’indépendance, c’est-à-dire la constitution d’un nouvel État qui se détache d’un autre. Si l’ONU condamne la conquête, elle soutient par contre la guerre d’indépendance. Ce propos ne cherche pas à donner tort à l’ONU sur ce point, mais à saisir sans ambages le phénomène de la guerre et à comprendre que certaines théories de la paix sont souvent un bellicisme qui s’ignore.
Nous touchons à la lumière de ces exemples, à l’équivoque fondamentale de l’ONU : elle subit pratiquement la réalité de l’ennemi politique tout en le niant théoriquement. Autrement dit, elle reste un haut lieu de la politique, parce qu’elle n’arrive pas et ne peut parvenir à exorciser l’inimitié. Celle-ci demeure à l’arrière-fond de toutes les discussions et les commande, bien qu’on ne veuille pas le reconnaître explicitement. Si nous cherchions des preuves historiques de l’impossibilité d’une politique sans ennemi, nous pourrions entre autres invoquer celle-là. En vérité, une évidence n’a pas besoin de preuves.
Ce qui nous paraît déterminant, c’est que la non reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix. Avec qui la faire, s’il n’y a plus d’ennemis ? Elle ne s’établit pas d’elle-même par l’adhésion des hommes à l’une ou l’autre doctrine pacifiste, surtout que leur nombre suscite une rivalité qui peut aller jusqu’à l’inimitié, sans compter que les moyens dits pacifiques ne sont pas toujours ni même nécessairement les meilleurs pour préserver une paix existante.
On sait aujourd’hui que si les Français et les Anglais avaient eu une autre attitude lors de l’entrée des troupes allemandes dans la zone démilitarisée en 1935, on aurait peut-être réussi à faire tomber Hitler et ainsi empêché la guerre de 1939. Il y a également de fortes chances qu’une action offensive des Alliés les aurait fait passer pour coupables aux yeux de l’opinion mondiale. En général ; on ne connaît qu’après coup l’utilité d’une guerre préventive pour préserver la paix. En tout cas, la notion n’a rien d’absurde, quoi qu’on en dise, car trop souvent on ne voit dans le merveilleux de la fin ultime que les commodités paresseuses du passé.
Se tromper sur son ennemi par étourderie idéologique, par peur ou par refus de le reconnaître à cause de la langueur de l’opinion publique c’est, pour un État, s’exposer à voir son existence mise tôt ou tard en péril. Un ennemi non reconnu est toujours plus dangereux qu’un ennemi reconnu. Il peut y avoir de bonnes raisons à ne pas le reconnaître ouvertement, à condition que l’on prenne les mesures indispensables pour parer la menace. En tout cas, même si par un accord tacite les nations s’entendaient pour nier l’ennemi théoriquement, il n’en resterait pas moins présent pratiquement, comme le montre la politique des organisations que nous venons d’analyser.
Ce moyen écarte peut-être provisoirement la guerre ; en revanche il contrarie également l’établissement de la paix au sens politique du terme. À dissimuler l’ennemi derrière le rideau de l’idéologie, du juridisme moral, on tisse de par le monde un réseau de relations qui ne sont ni celles de la guerre ni celles de la paix. La guerre froide ou respectivement la paix belliqueuse en sont la conséquence logique, avec tout le cortège des situations chaotiques, instables, irritantes et parfois grotesques.
Pour l’instant le trouble qu’engendre le refus de reconnaître l’ennemi, se limite sur la scène internationale à quelques problèmes déterminés ; selon toute vraisemblance leur nombre s’accroîtra d’année en année, jusqu’au moment où la situation sera devenue tellement intolérable que les ennemis réels seront obligés de se reconnaître nettement. À ce moment nous saurons si la satisfaction artificielle que nous éprouvons chaque fois qu’un de ces problèmes s’embourbe dans l’indécision et dans la belligérance larvée aura été lucide ou non. Une chose est certaine : l’inimitié politique subsiste derrière le masque des organisations internationales. Il y aura donc aussi un vaincu de la guerre froide.
À n’en pas douter, les doctrines de la négation de l’ennemi reposent, aux yeux de beaucoup de leurs adeptes, sur des intentions bonnes et louables et ils les défendent avec une entière bonne foi. Il est également possible que dans la conjoncture actuelle, étant donné le nombre des partisans du neutralisme, et du socialisme entendu comme une construction de la société sans ennemi, la voie suivie dans la politique mondiale par les puissances ennemies soit la plus raisonnable et en même temps la plus politique, au regard des objectifs que l’une et l’autre veulent atteindre. Ce n’est pas notre rôle de porter un jugement sur cette attitude, mais d’en examiner les conséquences et de faire les rapprochements logiquement inévitables.
Ce que nous contestons par contre, c’est la possibilité d’éliminer effectivement l’ennemi de la politique ; on peut seulement le nier théoriquement ou le voiler. Nous contestons également que cette dissimulation de l’ennemi constitue un progrès du point de vue du droit international ou de la moralité publique ou même qu’elle puisse passer pour une déchéance progressive ou une atténuation de l’inimitié politique. Bellum manet, pugna cessat. Il serait plus exact d’y voir une intensification et une exacerbation, car dès qu’on cherche à nier l’ennemi politique du point de vue du moralisme juridique on le transforme immanquablement en un coupable.
◘ 114. Non reconnaissance et culpabilité
Arrêtons-nous un instant à ce point. De tout temps les ennemis ont utilisé l’arme de la réputation pour se discréditer l’un l’autre en se qualifiant de perfide, de déloyal ou de parjure. Mais il faut bien comprendre le sens de ces épithètes. Elles ne sont pas spécifiquement morales, mais plutôt paramorales, car elles sont des prétextes ou motifs de l’hostilité visant à justifier du point de vue des intérêts de la collectivité la lutte entreprise ; elles indiquent que l’adversaire ne respecte pas les règles du jeu normal de la collision entre forces rivales ou de la coexistence de collectivités diverses. Non pas que le stratagème soit illicite ou répréhensible dans la guerre ou dans la diplomatie ; au contraire il fait la renommée des grands capitaines et des diplomates qui réussissent par ce moyen à donner une conclusion rapide aux conflits. C’est que, du point de vue politique, la fin de la guerre n’est pas la disparition collective par extermination physique de l’ennemi politique.
La mort est donc le risque individuel que comporte l’usage de la violence en cas de guerre. C’est un fait que la violence s’accompagne souvent dans le feu de l’action d’actes de brigandage, de massacres inutiles, d’atrocités et d’horreurs, mais il est à noter que l’esprit politique, en tant qu’il est fondé sur la reconnaissance de l’ennemi, n’admet pas les exterminations massives et arbitraires qu’un vainqueur ordonne après la victoire. Les membres de la collectivité ennemie restent des hommes et ne sont pas, du point de vue strictement politique, l’objet d’une haine personnelle ni des victimes désignées à la vengeance. Une fois que le Dieu des armées a prononcé son jugement et que le traité de paix a reconnu le nouveau rapport des forces, il reste au vainqueur à consolider et à préserver sa puissance, au vaincu à retrouver celle qu’il a perdu ou en cas de conquête totale à se donner les moyens pour recouvrer son indépendance, si telle est la volonté secrète de la collectivité.
Politiquement il n’existe pas d’ennemi absolu ou total que l’on pourrait exterminer collectivement parce qu’il serait intrinsèquement coupable. L’ennemi politique est une puissance collective que les autres puissances essayent d’empêcher de dominer exclusivement et qu’elles doivent ruiner le cas échéant s’il met en question leur propre existence politique. Le but de la guerre étant la conquête ou la défense de la patrie, elle perdrait toute signification si elle réduisait à néant l’objet de la conquête ou si elle considérait l’adversaire comme à être à exterminer après la victoire, donc après la guerre.
Voilà comment les choses se présentent du point de vue strictement politique. C’est une vérité d’expérience que d’autres facteurs non politiques, mais moraux, économiques, religieux ou idéologiques entrent également en jeu et modifient l’aspect de l’ennemi. Cependant, tant que l’élément politique reste prédominant, l’ennemi garde en général sa grandeur d’homme parce qu’il est reconnu.
Il en va tout autrement lorsque les autres facteurs ou l’un d’entre eux acquièrent la suprématie, par ex. lorsqu’une civilisation conspire à réduire, voire à faire « dépérir » la politique. Alors commence le règne de la démesure et même de la démence, parce que l’ennemi devient absolu ou total. Quand le motif religieux est prédominant – guerre sainte, croisade, guerre de religion – l’ennemi est dégradé en être infâme, infernal et impie : l’incarnation du diable ou du mal. Quand une idéologie raciste prend le dessus, il devient un esclave par nature. Quand une idéologie morale ou humanitaire est souveraine, il devient un être intrinsèquement coupable, de sorte que l’on rend un service à l’humanité en le faisant disparaître – par euphémisme on dit : en l’immolant. Dans tous ces cas on se donne le droit de l’exterminer comme un malfaiteur, un criminel, un pervers ou un être indigne. C’est que toutes ces sortes d’idéologies comportent un élément étranger au politique : l’affirmation de la supériorité intrinsèque, arbitraire et combien dangereuse d’une catégorie d’hommes sur les autres, au nom de la race, de la classe ou de la religion.
Le politique par contre ne reconnaît que la supériorité de la puissance. De ce point de vue, le jugement de la force est plus propre, plus juste et plus humain que celui qui se donne un autre critère de justification. Comme quoi il y a parfois de la barbarie et quelque chose d’odieusement sale dans l’éthique. Il n’est pas difficile de saisir la différence qui sépare la puissance proprement politique, telle qu’elle se déploie dans la guerre (y compris les atrocités inutiles dont les soldats se rendent souvent coupables), et celle qu’on exerce au nom d’une idéologie fondée sur la supériorité d’une race, d’une classe ou d’une église.
La première est essentiellement spontanée et farouche, sauf la guerre elle-même (c’est pourquoi elle pose un problème particulier que nous étudierons plus loin), alors que l’autre est préméditée, systématique et organisée. L’une est pour ainsi dire sauvage car, lorsque la violence est déchaînée, il est difficile de contrôler les agissements de chaque soldat, l’autre est savante, intellectualisée, recherchée, calculée et d’autant plus implacable, barbare et révoltante qu’elle se donne un alibi grâce à des justifications éthiques ou religieuses préalables. Il y a entre ces deux sortes de violences la même différence qu’entre un crime passionnel et la torture. La non reconnaissance de l’ennemi implique généralement l’intention terroriste, parce que la terreur cherche des justifications ailleurs que dans sa puissance politique, à savoir dans une fin qui la transcenderait.
Il est inutile de se voiler les yeux ; depuis près de deux siècles, exactement depuis la Révolution française, la politique s’exerce au nom d’une conception prétendue plus humaine, dénature l’inimitié et la rend plus cruelle, occupée qu’elle est à découvrir des coupables. De ce point de vue la lecture des écrits de ceux qui passent pour des autorités révolutionnaires est tout à fait significative et instructive. Prenons seulement l’exemple de Robespierre et feuilletons ses discours. Il ne parle presque jamais de l’ennemi sans y ajouter les épithètes de scélérat, criminel, brigand et assassin ou sans le traiter de corrompu, vicieux, immoral, etc. Dans quel but ?
Il l’indique lui-même dans son discours Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention dans l’administration intérieure de la République : « Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie ». Il ne s’agit plus de combattre l’ennemi simplement parce qu’il est puissant, mais parce qu’il est coupable en vertu de son appartenance à une collectivité, à une classe, à un groupement qui est mauvais en soi. Nous, modernes, devons à la diffusion de cette idéologie révolutionnaire contradictoirement humanitariste et terroriste, de ne plus saisir clairement l’essence du politique.
Il est vrai, cette situation est historique et elle peut changer avec le temps. C’est qu’il ne s’agit pas là d’une véritable nouveauté, car l’humanité a connu d’autres périodes de ce genre (les croisades, les guerres de religion, etc.). En tout cas cette moralisation de la politique ne vaut pas mieux que la politisation de la morale : dans les deux cas il s’agit d’une confusion des essences suscitant plus de problèmes qu’elle n’en résout et plus d’horreurs qu’elle n’en fait cesser. Il me semble cependant que les hommes y trouvent leur compte car, à tout prendre, ils ont davantage besoin de croire que de comprendre. C’est pourquoi les machiavéliens, les hobbesiens et autres wébériens n’auront jamais l’audience des prophètes et des inspirés de la politique.
La tendance est à la multiplication des conférences, rencontres et colloques internationaux avec l’espoir que ces réunions prépareront la constitution d’organismes internationaux capables de résoudre pacifiquement les conflits. Si souhaitables et utiles que soient ces assemblées périodiques dans le cadre des connaissances scientifiques, médicales, techniques et autres, on aurait tort de croire qu’on pourrait résoudre définitivement par cette voie les problèmes politiques.
La discussion n’est pas la solution des problèmes de puissance, car elle n’a de sens qu’à la condition que les interlocuteurs admettent les mêmes présuppositions, sinon elle tourne à un dialogue de sourds. Plus exactement, cette procédure se donne pour résolu le problème qui est précisément à résoudre, à savoir celui de l’ennemi politique. Prenant prétexte de ces innovations, le droit international qui régit les organisations politiques internationales actuelles, en adopte aussi l’esprit : partant de l’idée de l’égalité en droit des souverainetés et du refus de l’ennemi politique, il espère résoudre les conflits de puissance par la voie pacifique et juridique de l’arbitrage. Quelque séduisant que soit ce principe, il n’est pas viable pratiquement et surtout ses promesses sont plus illusoires que réelles.
En effet, le droit international moderne se croit en mesure de pouvoir éliminer l’ennemi en prenant modèle sur le droit interne des États qui se caractérise justement par la négation de l’ennemi intérieur. La question est de savoir si l’assimilation de ces deux espèces de droit est réalisable et judicieuse. Il est à noter en premier lieu que le droit interne de l’État moderne a pour fondement, comme nous le verrons encore, la négation de l’ennemi intérieur (sans pouvoir le vaincre définitivement), mais parallèlement cette négation prend tout son sens par l’affirmation de l’ennemi extérieur. Or, le droit international moderne prétend au contraire éliminer cet ennemi extérieur. Cette différence indique déjà clairement que le rapprochement entre les deux droits est peu solide.
En second lieu, l’État moderne est une connexion de divers monopoles, celui du pouvoir législatif, de la souveraineté, de la violence physique légitime. Une organisation internationale d’États ne possède point ces attributs. L’assemblée générale de l’ONU par ex. prend des résolutions : ce ne sont pas des lois au sens exact du mot. Un groupement d’États souverains ne devient pas, en vertu de l’association, une entité souveraine au sens politique du terme. Non seulement il lui manque la base territoriale indispensable, mais encore le pouvoir de contrainte et tous les attributs de ce que Bodin appelle le « droit gouvernement ».
Quand on entre dans les détails le contraste devient plus frappant, surtout en ce qui concerne le problème du pouvoir judiciaire et l’arbitrage. Dans un État le juge prononce la sentence au nom d’une loi qui est la même pour tous, c’est-à-dire que devant elle les deux parties en conflit ou en procès sont des sujets et non des personnes souveraines ; de plus le verdict du juge ne constitue pas un acte de souveraineté politique, puisque le pouvoir du juge est réglé et octroyé par le souverain et que, même si le juge décide de toute indépendance, il reste soumis à la loi et à l’autorité transcendante de l’État, lequel possède seul les moyens de contrainte nécessaires pour faire exécuter la sentence.
Rien de tel dans le droit international régissant une organisation internationale d’États. Les parties en conflit peuvent ou non accepter la sentence du juge ou de l’arbitre, car la norme au nom de laquelle celui-ci se prononce n’a point le caractère obligatoire d’une loi interne. Pour un État il ne saurait d’ailleurs exister que des lois internes, car une loi externe consacrerait son hétéronomie, lui ferait perdre sa souveraineté et le nierait comme État. Quand deux États se présentent devant une juridiction internationale, ils ne comparaissent pas en qualité de sujets soumis à une même loi, mais en tant qu’entités politiquement souveraines.
Si les États n’avaient plus la liberté d’accepter ou de refuser la sentence, la décision du juge deviendrait un acte de souveraineté proprement politique, tout comme l’appel à une éventuelle contrainte pour faire appliquer la sentence. Ce dernier point pose en outre un problème déterminant du point de vue qui nous intéresse ici. Supposons que l’organisation internationale décide d’imposer par la force le verdict de l’arbitrage contre la volonté de l’État mis en cause ; il en résulterait un acte d’hostilité que l’arbitrage est justement censé supprimer. Une pareille conduite fera donc surgir l’inimitié que le droit international moderne prétend nier. C’est dire qu’il est absurde de vouloir calquer l’élimination de l’ennemi extérieur par le droit international sur la négation de l’ennemi intérieur par le droit interne des États. Il apparaît ainsi que le problème de l’inimitié politique jette le droit international moderne dans une contradiction qu’il ne peut lever, tant qu’il accepte le principe de la souveraineté des États. Et s’il nie cette souveraineté, il perd sa qualité de droit international.
En dehors de la dissolution pure et simple comme il a été de la SDN, il n’y a pour une organisation internationale d’États souverains que deux possibilités. Ou bien elle évolue vers un État mondial unique confisquant à son profit toute la souveraineté politique — ce qui signifie selon toute vraisemblance la domination impérialiste d’une puissance particulière. Cette constitution de l’organisation mondiale en une unité politique unique impliquerait, en même temps que la disparition de toute souveraineté concurrente, la suppression de tout ennemi extérieur ainsi que de tout droit international. La démonstration serait alors faite de la corrélation entre pluralité de souverainetés, inimitié extérieure et droit international. Néanmoins cet État mondial continuerait à agir en tant qu’entité politique aussi longtemps que subsisterait le risque d’inimitié intérieure.
Ou bien l’organisation mondiale reste ce qu’elle est : un trait d’union commode entre unités politiques souveraines, qui peuvent discuter dans son cadre des différends internationaux et contribuer à la recherche d’une solution qui ne sera jamais viable que si les États en cause l’acceptent librement. En ce cas le risque d’inimitié extérieure est insurmontable et l’arbitrage ne sera jamais qu’un palliatif précaire et incertain. En effet, on ne peut à la fois respecter l’égalité juridique des souverainetés et imposer à l’une d’entre elles, de l’extérieur, un arbitrage qui la nie. Qu’on le veuille ou non, le principe de la possibilité d’intervenir dans les affaires intérieures d’un pays en cas de menace pour la paix internationale comporte de toute évidence, si le pays en cause la refuse, le risque d’inimitié que l’arbitrage voudrait éliminer.
Encore faut-il s’entendre sur la notion de « l’égalité des souverainetés ». Elle n’est politiquement qu’un subterfuge juridique si l’on croit qu’elle pourrait égaliser les puissances politiques respectives des membres. Il s’en faut de beaucoup que les souverainetés soient politiquement équivalentes. Pensons seulement à ce qui pourrait arriver (cette éventualité n’est pas absurde) si la puissance politique d’un membre de l’organisation mondiale était supérieure aux puissances réunies de tous les autres membres et si elle pouvait exercer dans des limites tolérable son hégémonie. Cette possibilité montre mieux que n’importe qu’elle démonstration logique que la souveraineté est essentiellement un concept politique et non juridique. En tout état de cause, la faiblesse des souverainetés et leur inégalité politique fondée sur la puissance que chacune représente. Toutes les illusions qu’engendre la paix par le seul arbitrage viennent de la négligence du facteur politique.
Cela dit, il n’est pas question de nier l’utilité et même la nécessité des rencontres internationales ou même de négliger leur rôle parfois essentiel. Une telle attitude serait contraire à la méthode phénoménologique. Au surplus, il y a toujours eu au cours de l’histoire des entretiens et des dialogues entre les États, du fait que la diplomatie et la négociation ont toujours été des moyens politiques de régler les différends politiques, voire même d’accroître la puissance d’une unité politique. Malgré tout, si la diplomatie nie l’ennemie elle ne peut aboutir à une solution proprement politique. La nécessité de reconnaître l’ennemi est encore plus indispensable pour elle que pour la lutte armée.
On peut s’en rendre compte en analysant les raisons des échecs des rencontres internationales durant la période dite de guerre froide. Il serait trop long d’entrer ici dans le détail pour illustrer à l’aide d’exemples l’inévitable carence de la diplomatie dans ce cas. Le fait est que les relations internationales sont très souvent fondées de nos jours sur la négation ou la non reconnaissance de l’ennemi. Du point de vue auquel nous nous plaçons ici, nous ne pouvons qu’enregistrer cette situation comme une des manières dont l’activité politique s’accommode.
En effet, nous n’avons à justifier ou à déprécier quoi que soit, mais uniquement à comprendre, du point de vue politique, les conséquences de la négation et de la non reconnaissance de l’ennemi, à savoir le développement de la notion de culpabilité collective et la dénaturation de la lutte proprement politique en des conflits qui déprécient l’être humain, du fait qu’il appartient à une autre nation, une autre race ou une autre classe ou simplement du fait qu’il se réclame d’une autre conception du monde.
De ce point de vue il semble que le principe de la reconnaissance de l’ennemi du droit international classique devient un élément politiquement déterminant, il est vain d’espérer que l’arbitrage puisse devenir un moyen efficace de régler les différends internationaux, surtout que, de toute manière, il ne saurait jamais être l’équivalent d’une décision politique. L’arbitre international ne peut tout au plus qu’être un souverain occasionnel dans un litige déterminé et limité, à la condition que les parties reconnaissent son autorité ; il ne peut l’être dans la durée, ainsi que l’exige le concept politique de souveraineté dans le cas de la division du monde en de multiples États indépendants. Rien de peut remplacer une décision politique qu’une autre décision du même genre. Un juge applique des normes existantes, il n’est pas le créateur de nouvelles normes à l’instar du politique. Une sentence n’est pas une décision car celle-ci n’est pas liée à une procédure.
L’obstacle de la souveraineté est un autre prétexte pour transformer l’ennemi politique en coupable. Puisqu’aucune organisation mondiale ne saurait subsister comme telle sans respecter la souveraineté des États-Membres, à l’exception de l’État unique universel, il va de soi qu’un État aura toujours raison juridiquement même s’il fait une politique qui déplait à la majorité ou au groupe le plus influent de l’organisation et même lorsqu’il contrevient dans ses affaires intérieures à l’esprit de l’organisation.
À quel moment, en effet, la politique intérieure d’un État constitue-t-il une menace pour la paix internationale ? À défaut de critères vraiment positifs, c’est l’appréciation discrétionnaire et subjective des divers membres de l’organisation qui devient déterminante, sans pouvoir pour autant prétendre à l’efficacité. Il est clair que, dans ces conditions, ce droit de regard est davantage un exutoire des passions politiques qu’une disposition réellement applicable. Ou plutôt elle est surtout un moyen de pression politique au nom de la conscience mondiale, laquelle correspond moins en général à l’esprit universaliste de l’organisation qu’elle n’est un travestissement idéologique des intérêts du plus grands nombre ou du groupe d’États le plus influent.
Il en résulte que, faute de pouvoir agir juridiquement contre le ou les membres récalcitrants, on les condamne moralement au nom de cette prétendue conscience mondiale dont le contenu varie avec les hasards de la politique et les alliances momentanées, en même temps qu’elle exprime les inimitiés latentes entre membres et groupe de membres. Cette pseudo-justice dispose d’ailleurs de tout un arsenal de concepts qui passent pour diffamatoires suivant que l’on appartient à un camp ou à l’autre : colonialisme, impérialisme, capitalisme, communisme, totalitarisme, despotisme, etc. En réalité, ce vocabulaire permet surtout de parler de l’ennemi par prétérition, étant donné qu’à l’intérieur de l’organisation mondiale il ne convient pas que les groupes opposés se reconnaissent tout haut et individuellement comme ennemis politiques.
Il n’y a pas de doute que ce semblant de morale sociale s’avère assez souvent politiquement payant. Aucun pays, à moins qu’il n’élève l’arrogance au niveau d’une méthode de politique internationale, n’aime passer pour coupable, fût-ce par simple manœuvre, car cette mise en accusation publique constitue une perte de puissance. Ainsi l’Allemagne a perdu pendant la guerre de 1914-1918 un grand nombre d’atouts parce que les Alliés avaient réussi à la discréditer au nom de la morale internationale. Depuis lors, ce procédé est entré dans les mœurs internationales et sert parfois de moyen pour mettre en question l’existence politique d’une collectivité. C’est pourquoi l’appel à la conscience appartient davantage au domaine de la ruse politique qu’à celui de la morale proprement dite.
Avec le développement et la prospérité des polémiques idéologiques cette méthode s’est encore renforcée. En effet, le mot d’ordre n’est plus seulement d’instaurer la paix, mais encore la justice internationale. Ce qui fait que certains groupes de nations ont tendance à s’ériger en juges des autres, à trouver des coupables dans chaque conflit que d’essayer de le régler, car là où il y a des juges il faut aussi des coupables. À coup sûr, la polémique gagne à ce jeu, non la paix et la justice. D’ailleurs l’association de ces deux derniers concepts ne va pas sans difficultés. Les moyens les plus pacifiques ne sont pas nécessairement les plus appropriés pour faire régner la justice et il arrive parfois que pour établir la paix politique il faille transiger avec les exigences de la justice. Ici aussi il faut savoir ce que l’on veut, car la guerre peut avoir pour origine un conflit entre la paix et la justice.
Il est en effet bien rare que les nations, quelles qu’elles soient, qui distribuent à discrétion la culpabilité, ne tombent pas elles-mêmes sous les mêmes chefs d’accusation dont elles accablent les autres, non seulement au regard de leur histoire passée, mais aussi présente. On peut même se demander si les nations n’ont pas besoin de vilipender les autres pour dissimuler leurs propres tares. Les crimes nazis sont inqualifiables et il faut avoir soi-même l’âme criminelle pour leur trouver un soupçon d’excuse. Mais que dire des États-Juges du procès de Nuremberg qui ont à leur actif le massacre de Katyn et celui de populations entières du Caucase ou la bombe d’Hiroshima ? Bien d’autres pays, y compris les partisans du neutralisme actif, pourraient tomber sous les mêmes chefs d’accusation.
Ces propos n’ont rien de démagogique, tant il est vrai que la démagogie consiste à flatter certaines passions au détriment de la lucidité. En aucun cas en effet, le meurtre par égoïsme n’excuse le meurtre par intérêt ou par idéologie. Il y a de l’imposture dans cette justice politique qui fait de tous les hommes, suivant qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre catégorie sociale, ou bien des innocents ou bien des coupables. Non seulement « aucun politique ne peut se flatter d’être innocent » (Merleau-Ponty), mais aucun pays ne peut en remontrer aux autres sur le chapitre de ce qu’on appelle la morale collective ou sociale. Il est donc bien vrai que la culpabilité est surtout une arme politique servant à dégrader l’homme dans l’ennemi.
Si la morale et la religion peuvent servir à humaniser l’action politique, elles peuvent aussi avoir l’effet inverse, lorsqu’elles suppriment ce qu’il y a de noble dans l’ennemi en salissant l’homme. C’est pourquoi les guerres de religion ou celles menées au nom de l’humanité ou d’une idéologie (de race, de classe ou autre) sont généralement les plus affreuses. Il ne suffit pas de condamner les abus au nom de la morale car il y a aussi des abus de la morale. Des auteurs comme De Maistre ou Proudhon qui ont reconnu ce qu’il y a de divin dans l’épreuve de force, dans la puissance, et qui ont vu « l’affinité entre guerre et justice » sont souvent beaucoup plus humains que les idéologues de la justice qui ne réussissent le plus souvent qu’à caricaturer l’ennemi politique.
Cela apparaît avec le plus d’évidence lorsqu’on pousse aux conséquences extrêmes la notion de culpabilité appliquée unilatéralement à l’ennemi politique. On aboutit, en effet, au paradoxe qu’il serait permis d’exterminer un groupe ou une classe sociale au nom de l’humanité, puisque l’on ne tue pas pas un ennemi mais un coupable.
Finalement — et nous rencontrons déjà des indices de cette évolution — le soldat n’aura plus une fonction militaire, mais celle de policier et de bourreau. Telle est la logique : une société sans ennemi qui voudrait faire régner la paix par la justice, c’est-à-dire par le droit et la morale, se transformerait en un royaume de juges et de coupables. Loin que la justice tiendrait lieu de politique, on assisterait à une parodie de la justice et de la politique. Ne médisons donc pas trop du passé. Nos grands-pères et arrière-grands-pères étaient certainement aussi intelligents que nous. D’être nés au XXe siècle n’est pas un exploit qui nous est imputable. Rien ne nous assure que nous ferons mieux que nos ancêtres avec nos idées politiques. Le plus grand génie en mathématiques doit commencer par apprendre la table de multiplication et l’on voudrait nous faire croire que le progrès politique dépend d’une rupture totale avec le passé ! Il est insensé de faire de l’humanisme contre l’homme.
► Julien Freund, L'essence du politique (1965).
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