Source: http://remacle.org/bloodwolf/erudits/apollodorebiblio/livre1a.htm
Timestamp: 2018-10-19 05:13:00+00:00

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LIVRE I - Préface + chapitre I + NOTES
L'ouvrage suivant est la plus ancienne compilation qui nous soit parvenue sur la Mythologie et l’Histoire héroïque de la Grèce. On attribue à Apollodore, célèbre grammairien d’Athènes, qui vivait dans la 158e Olympiade, environ 150 ans avant notre ère. Suidas nous apprend qu'il était fils d'Asclépiades, qu'il avait étudié la philosophie sous Panætius, et la grammaire sous le célèbre Aristarque. Il s'était acquis une telle réputation que, suivant Pline, (L. III, C. 37), les Amphictyons lui décernèrent des honneurs publics! Il avait fait un très grand nombre d'ouvrages, dont où peut voir les titres et les fragments à la suite des deux éditions de sa bibliothèque, données par M. Heyne. Les principaux étaient un Traité sur les Dieux, en xx livres au moins ; un Commentaire en xii livres sur le Catalogue des vaisseaux d'Homère, et une Chronique en vers Iambiques. Quant à celui dont je donne la traduction, est-il réellement de lui? Quelques critiques célèbres, tels que Henri de Valois, Tannegui Lefebvre et Isaac Vossius en ont douté, et ce doute est fondé sur le silence des Anciens qui ont souvent cités les autres ouvrages d'Apollodore mais qui n'ont jamais parlé de celui-ci. Photius est le premier auteur dont nous connaissions l'époque, qui le lui ait attribué, et il est trop récent pour que son autorité puisse être d'un grand poids. Quant aux scholiastes qui citent souvent cette Bibliothèque, il n'y en a presque aucun dont l'époque nous soit connue ; leur témoignage ne prouve donc rien.
Ce silence des Anciens n'est, à la vérité, qu'une preuve négative, mais elle acquiert beaucoup de force lorsqu'on jette les yeux sur le grand nombre de fautes dont cet ouvrage est rempli ; fautes qu'on ne peut attribuer à un grammairien aussi savant qu'Apollodore. On a cherché, à la vérité, à en pallier quelques-unes, en les attribuant aux copistes ; mais on verra par mes notes qu'elles sont, pour la plupart, du compilateur lui-même. Ces fautes, et la manière plus que succincte de laquelle noire auteur s'explique très souvent, ont fait conjecturer à Tannegui Lefebvre, que cet ouvrage n'était qu'un abrégé de celui d'Apollodore ; et malgré toutes les raisons qui ont été alléguées par Thomas Gale et M. Heyne, je crois cette Conjecture très fondée ; et elle me paraît autorisée par le style même de l'ouvrage, qui est tellement rempli d'expressions poétiques, qu'on y reconnaît à chaque instant, disjecti membra pœtæ. Cela vient sans doute de ce que l'auteur original avait rapporté les passages mêmes des poètes dont il s'autorisait, comme l'a fait Athénée, et comme l'avait fait Etienne de Byzance, à en juger par l'article Dodone et quelques autres qui nous sont restés en entier. L'abréviateur n'a pas conservé les vers, mais il ne s'est pas donné la peine d'en changer les expressions; ce qui est aisé à remarquer dans l'histoire de Mélampe, dans celle d'Admète, de Minos, et dans beaucoup d'autres endroits. Un écrivain du siècle des Ptolémées aurait évité soigneusement ce défaut, qu'on ne remarque que dans les compilateurs du Bas-Empire. Je ne doute donc pas que, cet ouvrage ne soit un abrégé ; et je vais même plus loin que Tannegui Lefebvre, car je crois qu'Apollodore n'avait fait aucun ouvrage qui portât le nom de Bibliothèque, et que celui que nous avons n'est autre chose qu'un extrait de ceux qu'il avait faits sur la Mythologie et l'Histoire héroïque, tels que son Traité sur les Dieux, son Commentaire sur le catalogue des vaisseaux, et sa Chronique. Je fonde ma conjecture sur un passage d'Etienne de Byzance qui, au mot Δύμη, cite Apollodore, ou celui qui a abrégé ses ouvrages. On voit par là qu'il en existait déjà un abrégé à cette époque, c'est-à-dire, vers la fin du ve siècle ; c'est probablement à cet abrégé qu'on a donné le nom de Bibliothèque. Le passage qu'Etienne de Byzance cite, pouvait se trouver dans la partie que nous avons perdue ; car Photius (Bibliothèque) dit, qu'outre l'Histoire des Dieux et des Héros, celte Bibliothèque contenait les noms des fleuves, des pays, des peuples et.des villes, ce qui se trouvait sans doute dans l'histoire du siège de Troie, dans celle du retour des Grées, et des divers établissements qu'ils formèrent à cette époque. Au reste, que cet ouvrage soit l'abrégé d'un ou de plusieurs traités d'Apollodore, il n'en est pas moins très important par le grand nombre de faits qu'il renferme ; faits, dont beaucoup nous sont inconnus d'ailleurs, ce qui le rend absolument nécessaire pour l'intelligence des poètes et l'explication des monuments antiques. Il serait beaucoup plus utile si l'abréviateur avait mis plus de soin à faire ses extraits. Nous voyons, en effet, qu'Apollodore avait sous les yeux les poètes cycliques et les premiers écrivains en prose, tels que Phérécydes, Hellanicus, Acusilas, Hécatée de Milet, etc. Il avait sans doute comparé leurs récits avec ceux des lyriques et des tragiques, et avait cherché à séparer les traditions les plus vraisemblables de celles qui étaient purement de l'invention des, poètes. C’était même le but de son commentaire sur le catalogue des vaisseaux, qui était, suivant les apparences, un traité sur l'origine des différents peuples de la Grèce. Nous ne trouvons presque rien de tout cela dans l'abrégé qui nous reste, et son auteur, qui vivait à une époque où les poètes tragiques étaient beaucoup plus connus, a souvent négligé ces anciennes traditions, et s’est contenté de rapporter celles qui pouvaient servir à expliquer les auteurs qu'on lisait le plus de son temps.
J'ai cherché à réparer cette omission, et j'ai rassemblé, autant que je l'ai pu, les fragments de ces anciens écrivains, ce qui m'a souvent conduit à des découvertes assez importantes. Il ne faut pas croire, en effet, que l'histoire des temps héroïques soit entièrement le produit de l'imagination des anciens poètes, ou, comme d'autres l'ont supposé, qu'elle ne soit qu'une allégorie perpétuelle. La poésie n'étant depuis longtemps qu'un art d'imagination, ceux qui s'y livrent s'inquiètent très peu de la vérité des sujets qu'ils traitent, pourvu qu'ils leur fournissent les moyens de fixer l'attention par des récits agréables. Mais il n'en était pas de même dans les premiers temps ; comme l'usage de l'écriture était très peu répandu, et que la mémoire était presque le seul moyen qu'on eût pour transmettre à la postérité les événements importants, il fallait trouver l'art d'y fixer le plus grand nombre possible de faits, et cela ne se pouvait qu'en revêtant le récit qu'on en faisait, d'une certaine mesure qui les rendit plus faciles à apprendre. Les premières histoires durent donc être rédigées en vers, et l'on n'y joignit le merveilleux que pour mieux les imprimer dans la mémoire, en frappant plus vivement l'imagination. D'après cela, il est aisé de sentir que les anciens poètes n'étaient autre chose que des historiens. Ils n'avaient pas besoin de chercher à inventer des sujets, l'histoire d'un pays divisé en autant de petits Etats que la Grèce l'était alors, leur en fournissait assez. Ils se contentaient donc de revêtir des charmes de la poésie et du merveilleux les traditions qui leur avaient été transmises par leurs ancêtres. Aussi voyons-nous que toutes les parties de l'histoire grecque avaient été traitées dans différents poèmes dont, excepté l'Iliade et l'Odyssée, il ne nous reste que les titres et quelques, fragments. Je ne parlerai pas des Théogonies, des Titanomachies, et des Gigantomachies, qui renfermaient sans doute beaucoup de traditions historiques ; mais je vais donner une liste de poèmes purement historiques que je trouve cités par les Anciens.
Ces poèmes sont : la Phoronide, qui traitait sans doute de la fondation du royaume d’Argos, et par conséquent des premiers temps de la Grèce ; la Danaïde, la Deucalionide, le Poème sur Europe, la Mélampodie, l'Œdipodie, la Thébaïde, la Guerre des Epigones, l’Eumolpie, la Minyade, les Argonautiques, l'Héracleïde, la Prise d'Œchalie 3 les Noces de Céyx, la Théséïde, l'Amazonide, les Vers Cypriens, l'Iliade, la Petite Iliade, l’Æthiopide, la Prise de Troyes, les Retours, l'Odyssée, la Télégoniade, les Naupactiques r la Thesprotide, l'Ægimius, etc. Les auteurs de ces poèmes, presque tous antérieurs aux lyriques, avaient rassemblé toutes les anciennes traditions. Il y avait sans doute beaucoup de contradictions entre eux ; chacun, en effet, avait dû chercher à illustrer, au préjudice de tous les autres, le pays qui lui avait donné le jour, ou le peuple qui était le plus puissant à l'époque où il écrivait.[1] Mais en se tenant en garde contre ces préjugés, et en ne regardant comme avérés que les faits qui étaient rapportés par des poêles de nations différentes, il ne devait pas être difficile de découvrir la vérité historique.
L'histoire grecque ayant fourni très peu d'événements remarquables, depuis l'établissement des Doriens dans le Péloponnèse, jusqu'à l'invasion des Perses, et ces événements étant trop récents pour que le merveilleux pût y être admis, les poètes continuèrent à puiser leurs sujets dans l'histoire héroïque. Mais comme ces sujets avaient déjà, été traités, et qu'ils voulaient dire quelque chose de nouveau, ils se permirent de les arranger à leur manière, et de les varier au gré de leur imagination. C'est pourquoi nous trouvons des traditions si singulières dans Pindare et dans les fragments qui nous restent des autres poètes lyriques qui remplirent cette seconde époque.
Mais les libertés que ces poètes avaient prises n’étaient rien encore en comparaison de celles que se donnèrent les tragiques. Comme ils étaient presque tous Athéniens, ou tout au moins établis à Athènes, ils s'occupèrent beaucoup moins de rappeler les anciennes traditions, que d'en forger de nouvelles pour capter les suffrages du peuple, qui devait récompenser leurs talents. Ils cherchèrent donc à tout rapporter à l'histoire de l’Attique. Les anachronismes les plus grossiers, les mensonges les plus palpables, les contradictions les plus révoltantes, rien ne leur coûta ; et ils y mirent si peu de précaution, qu'il n'est pas rare de voir le même fait raconté de trois manières différentes dans le petit nombre de tragédies qui nous reste, et j'en ai donné plusieurs exemples dans mes notés.
C'est de ces trois classes de poètes que les historiens grecs ont tiré presque tout ce qu'ils nous ont appris sur les antiquités de leur nation, mais ils n'ont pas tous su y puiser avec le même discernement. Ceux des premiers temps, tels que les deux Phérécydes, Hellanicus, Hécatée de Milet, Acusilas, Charon de Lampsaque, Denys de Milet, Hérodote, etc., avaient en général remonté aux sources, et n'avaient rien tiré des poètes lyriques et tragiques, qui n'avoient pas encore paru, ou qui n'avaient point encore acquis d'autorité à l'époque où ils écrivaient Ceux qui leur succédèrent furent moins scrupuleux. Bien plus occupés de la manière de présenter les faits, que de s'assurer de leur vérité, ils puisèrent avec une égale confiance dans les poètes héroïques des premiers siècles, dans, les lyriques et dans les tragiques. C'est ainsi qu'Ephore, Théopompe, Callisthène, Timée, Héraclides de Pont, etc., avaient accrédité beaucoup de traditions, qui n'avaient d'autre, fondement que l'imagination de quelques poètes. Cependant, comme ils avaient recueilli beaucoup de choses, leurs ouvrages, nous apprendraient bien des faits que nous ignorons, et qui noua aideraient à former un système suivi d'histoire pour ces temps reculés, mais ils sont malheureusement perdus ; et de tous les historiens originaux qui se sont occupés des antiquités de la Grèce, il ne nous reste qu'Hérodote. Nous sommes donc obligés de puiser nos connaissances dans quelques compilateurs plus modernes, tels que Diodore de Sicile, Denys d'Halicarnasse, Strabon, Plutarque et Pausanias, et dans un nombre infini de grammairiens, de scholiastes, de pères de l'église, dans lesquels on trouve quelquefois des fragments précieux des écrivains originaux que nous avons perdus.
C'est au milieu de ces traditions éparses, comme on le voit, dans une infinité d'ouvrages, et souvent contradictoires, que j'ai cherché à découvrir la vérité. Quelques points principaux, indiqués par Homère, Hérodote et Pausanias, qui, bien que d'un âge très inférieur, a rassemblé beaucoup de traditions originales, m'ont guidé dans ces recherches, et je crois être parvenu à éclaircir quelques parties très obscures de l'histoire primitive de la Grèce. Il y a beaucoup de choses que je n'ai fait qu'indiquer et sur lesquelles je m'étendrai davantage dans mes notes sur Pausanias, auxquelles cet ouvrage-ci doit servir d'introduction. On demandera sans doute quelle peut être l'utilité de toutes ces recherches ; le voici : outre qu'elles peuvent servir à expliquer beaucoup de passages des auteurs anciens, comme on le verra dans mes notes, et les monuments des arts, dont je n'ai pas pu m'occuper ; outre cela, dis-je; il me semble qu'elles sont pour nous un autre genre d'intérêt. L'histoire des anciens Grecs est réellement celle de nos ancêtres. L'Asie était depuis longtemps civilisée, comme on peut s'en convaincre par la vue de ses monuments, tandis que l'Europe était encore dans l'état le plus sauvage. Quelques Phéniciens viennent s'établir à Argos, ils y fondent moins une colonie qu'un comptoir commercial ; mais les habitants du pays se réunissent autour d'eux, s'empressent de profiter de leurs connaissances, apprennent d'eux les arts les plus utiles, et surtout celui de l'agriculture, qui les met en état d'accroître leur population, et d'envoyer bientôt eux-mêmes des colonies sur les côtes de l'Attique, de la Thessalie, de l'Italie, de l'Asie Mineure, de la Thrace, et dans presque toutes les îles de la Méditerranée. Dès lors la face de l'Europe change, et cette partie du monde, qui jusque-là avait été inconnue, ne tarde pas à jouer le rôle principal dans l'histoire, C'est donc aux Grecs que nous devons notre existence civile, et je crois même pouvoir avancer que toutes les nations du midi de l'Europe, en y comprenant la France, ne sont autre chose que des colonies grecques, et je n'en veux d'autres, preuves que leurs langues, dans lesquelles il y a plus des deux tiers des mots qui sont, ou purement grecs, ou venus du grec par le latin;
Je dois maintenant rendre compte des secours que j'ai eus pour entreprendre ce travail. J'ai fait usage de toutes les éditions qui ont précédé la mienne, et qui ne sont pas très nombreuses. La première est celle d'Ægius Spoletinus, qui publia à Rome, en 1550, cet auteur, avec une traduction latine et des notes qui annoncent beaucoup d'érudition. Il le publia d'après les manuscrits du Vatican ; mais il s'est souvent permis, suivant la mauvaise coutume de son siècle, de corriger le texte d'Apollodore, d'après ses propres conjectures, ou d'après les anciens scholiastes. Quelques-unes de ces corrections sont nécessaires, mais il aurait été à souhaiter qu'il en eût averti dans ses notes, ce qu'il n'a fait que très rarement ; cependant son travail est très estimable, et j'ai été souvent obligé de recourir à cette première édition.
Jérôme Commelin fit réimprimer cet auteur à Heidelberg, en 1599, avec la traduction latine d'Ægius Spoletinus. Il revit le texte sur les Mss. de la Bibliothèque Palatine, dont les variantes sont à la tête de son édition, et il mit entre des crochets les passages qui ne se trouvaient point dans ces Mss.
Tannegui Lefebvre fit réimprimer cette édition à Saumur, en 1661, in-8°; il y ajouta quelques notes remplies de sagacité et qui font regretter qu'il n'ait pas donné sur cet auteur un commentaire plus étendu, comme il en avait le projet.
On imprima à Paris, en 1675, sous le titre de Historiæ pœticœ Scriptores, un recueil d'ouvrages grecs sur la Mythologie, du nombre desquels est la Bibliothèque d’Apollodore. Il paraît que le libraire de Paris vendit son édition à un libraire de Londres, qui pria le savant Thomas Gale d'y faire des notes et un discours préliminaire. C'est là tout ce qu'il y a de bon dans cette édition; car le texte et la traduction sont défigurés par les fautes les plus grossières, et il est presque impossible d'en faire usage.
Je ne dirai rien de deux autres éditions d'Apollodore, l'une grecque et latine, imprimée à Amsterdam, en 1666, in 12, et l'autre toute grecque, qui parut à Londres en 1686, in 12. Elles ne sont que des répétitions de celles de Commelin.
Le premier qui ait donné un travail complet sur Apollodore, a été le savant M. Heyne, qui publiai Göttingen, en 1782, le texte de cet auteur, revu sur les manuscrits, et qui y joignit, en 1783, un commentaire rempli d'érudition. Cette édition est en quatre volumes in-12, savoir : un volume de texte, deux volumes de notes, et un volume qui contient une dissertation sur Apollodore, les fragments de ses autres ouvrages, et les tables. M. Heyne vient de faire réimprimer cette édition à Göttingen, en 1803, en deux volumes in-8°, avec quelques augmentations. Il l'a aussi disposée d'une manière différente. Le premier volume contient le texte avec des notes critiques au-dessous, et les fragments. Les notes et les tables forment le second volume. Il avait fait collationner pour ce travail les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, et il avait, outre cela, tous les matériaux que Van Swinden avait rassemblés pour donner une nouvelle édition d'Apollodore, dont on peut voir un échantillon dans le recueil intitulé Miscellanœ observationes novœ; T. III, p. 37 et suivantes.
Il a aussi paru à Berlin, en 1789, in-8°, une nouvelle édition d'Apollodore; mais elle a été faite pour les collèges, et n'a aucun mérite particulier. Je ne connais qu'une seule traduction française d'Apollodore : Passerat, qui en est l'auteur, ne jugea pas à propos de la publier de son vivant. Elle fut imprimée à Paris, en 1605, in 12, par les soins de Rougevalet son neveu, et elle est très rare. Cette traduction, qui est sans doute l'ouvrage de la jeunesse de Passerat, n'est pas, à beaucoup près, aussi parfaite qu'elle aurait pu l'être s'il y avait mis tous ses soins. Cependant elle n'a pas laissé de m'être utile, et il a souvent mieux saisi le sens que le traducteur latin.
On sait que Bachet de Méziriac avait fait un commentaire sur la Bibliothèque d'Apollodore, et il le cite souvent dans ses notes sur les Héroïdes d'Ovide. Ce commentaire, qu'on avait longtemps cru perdu, était, en 1730, entre les mains de l'abbé Sallier, comme on le voit par une de ses lettres à l'abbé Papillon, citée p. 77 de la vie de Bachet de Méziriac, qui fait partie d'un ouvrage intitulé : Eloges de quelques auteurs français ; Dijon, 1742, in 12. Il paraît qu'il s'est perdu de nouveau depuis cette époque; car, malgré toutes mes recherches, je n'ai pu le découvrir. MM. les conservateurs des Mss. de la Bibliothèque Nationale, de la complaisance desquels je ne saurais assez me louer, ont eu à la vérité la bonté de me communiquer un exemplaire de cet ouvrage, de l'édition de Commelin, dont les marges avaient été remplies de notes par Bachet de Méziriac, et entre chaque feuillet duquel il avait intercalé quatre ou cinq morceaux de papier, sur lesquels il avait recueilli différents passages relatifs au texte d'Apollodore ; mais on ne peut regarder cela que comme des matériaux, et il les avait sans doute mis en ordre, car l'abbé Sevin, dans le commentaire manuscrit dont je vais parler tout à l'heure, rapporte souvent, sous le nom de Bachet de Méziriac, des corrections et des discussions dont je n'ai trouvé aucune trace dans ce volume.
MM. les conservateurs m'ont aussi communiqué un commentaire manuscrit sur Apollodore, de l'abbé Sevin, savant très connu par un voyage qu'il fit au Levant, où il fit diverses acquisitions pour la Bibliothèque du Roi, à laquelle il était attaché, et par les savants mémoires dont il a enrichi le recueil de l'Académie des Inscriptions dont il était membre. Ce commentaire, écrit en la fin, est très étendu, et il m'a été de la plus grandie utilité. Sevin avait collationné tous les Mss. de la Bibliothèque du Roi, et un Ms. de Besançon qui m'est inconnu. Il avait aussi entre les mains le commentaire de Bachet de Méziriac qu'il cite très souvent, et il en avait sans doute tiré tout ce qu'il y avait de bon, ce qui doit diminuer le regret qu'on pourrait avoir de sa perte. Quoique j'aie beaucoup profité des travaux de Sevin et de M. Heyne, il ne faut pas croire que je n'aie fait que les extraire. J'ai lu presque tous les auteurs Grecs et Latins dans lesquels j'ai cru pouvoir trouver quelque chose de relatif à ce travail et à celui dont je m'occupe sur Pausanias, ce qui m'a donné lieu de faire beaucoup d'observations qui avoient échappé à ceux qui m'avaient précédé dans la même carrière. Les Mss. de la Bibliothèque Nationale ayant été collationnés par Sevin et par Van SWînden, dont M. Heyne a eu les papiers, j'ai cru pouvoir me dispenser du travail pénible de les collationner de nouveau. Je ne me suis asservi, quant au texte, à aucune des précédentes éditions. J'y ai souvent rétabli d'anciennes leçons qu'on avait changées mal à propos. Quelquefois je l'ai corrigé d'après mes propres conjectures ou d'après celles de quelques savants j'et surtout d'après celles de mon ami le D. Coray, qui, en jetant un coup d'œil sur les épreuves, y a découvert beaucoup de fautes de grammaire qui avoient échappé à tous les éditeurs précédents. On m'accusera sans doute de témérité, mais je crois que ce respect religieux pour les Mss., dont quelques savants font profession, n'est nécessaire que lorsqu'on publie pour la première fois un auteur, ou lorsque les éditions en sont très rares. Mais quand on fait réimprimer un ouvrage aussi répandu que celui-ci, c'est moins pour le faire connaître que pour le rendre plus intelligible, et alors on ne doit pas, par une timidité ridicule, y laisser subsister des fautes évidentes, lorsqu'on peut les corriger par le changement d'une lettre ou d'une syllabe.
On trouvera peut-être mes notes un peu longues, mais mon but étant, comme je l'ai dit, de les faire servir d'introduction à celles que je prépare sur Pausanias, j'ai cru pouvoir me livrer à beaucoup de discussions qui, sans être essentielles à l'explication d'Apollodore, jettent quelque lumière sur différents points très obscurs de l'histoire de la Grèce. J'ose même espérer qu'on ne regardera pas ces digressions comme la partie la moins intéressante de cet ouvrage; j'y ai éclairci une foule innombrable de faits relatifs à l'origine des différentes peuplades grecques. En distinguant des personnages qui avaient porté le même nom, en mettant de côté les fables inventées par les tragiques, j'ai donné une face absolument nouvelle à une histoire qu'on n'avait regardée comme fabuleuse, que parce qu'on ne s'était pas donné la peine d'y porter le flambeau de la critique ; et je ne crains pas d'avancer qu'on peut extraire de mes notes une histoire de la Grèce avant le siège de Troie, bien plus complète que toutes celles que nous avons jusqu'à présent Je ne me flatte cependant pas d'avoir tout éclairci ; il y a des choses que nous ignorerons toujours, faute de monuments ; il y en a d'autres (comme par exemple ce qui concerne la famille de Tantale) dont je n'ai rien dit, parce que la partie de l'ouvrage d'Apollodore où il en était question, ne nous est pas parvenue ; mais j'en parlerai dans mes notes sur Pausanias. Comme ce dernier auteur nous a conservé une infinité de détails très précieux sur l'origine et l'histoire des principales villes de la Grèce, cela me fournira l'occasion d'en discuter les points les plus importants. Ma traduction est achevée; j'ai même revu le texte sur les manuscrits delà Bibliothèque Nationale ; et soit par le secours de ces manuscrits, soit à l'aide de quelques conjectures, je crois être parvenu à rétablir et à expliquer beaucoup de passages qui n'avaient pas été entendus. J'ai la plus grande partie des matériaux nécessaires pour mes notes; il ne me manque qu'un peu de loisir pour les mettre en ordre ; et quoique les fonctions pénibles auxquelles je suis attaché ne m'en laissent pas beaucoup, je pourrai, à ce que je crois, livrer avant peu cet ouvrage à l'impression, si toutefois il se trouve quelque libraire qui veuille bien s'en charger; ce que je n'ose pas trop espérer, vu le discrédit dans lequel la littérature ancienne est tombée en France. Malgré tous les soins que j'ai donnés à l'impression de cet ouvrage, soins qui ne m'ont pas été très pénibles, grâce à l'intelligence de MM. Delance et Lesueur, qui sont du très petit nombre de ceux qui soutiennent encore à Paris l'honneur d'un art qui y a jadis été porté au plus haut degré de perfection par les Etienne, les Morel, les Turnèbe et tant d'autres dont le nom ne périra jamais, tant que la langue grecque sera cultivée;[2] malgré tout cela, dis-je, il s'y est glissé quelques fautes d'impression, que j'ai indiquées dans l’errata que j'ai mis à la fin du second volume. On y trouvera aussi plusieurs nouvelles observations qui me sont survenues dans le courant de l'impression, ou qui m'ont été communiquées depuis, par mon savant ami M. Visconti. Enfin, j'y ai rectifié quelques erreurs qui m'avoient échappé, ce qui était impossible à éviter dans un ouvrage de la nature de celui-ci. Je n'ose pas me flatter de les avoir toutes relevées, mais je compte sur l'indulgence des lecteurs, et j'espère qu'ils voudront bien excuser celles dont je ne me serais pas aperçu. La Table des matières est l'ouvrage de M. Jannet, libraire au Palais ; mais je l'ai revue avec le plus grand soin, et j'y ai ajouté beaucoup de détails sur lesquels il avait passé légèrement pour ne pas la rendre trop volumineuse. J'ai pensé que cette crainte ne devait pas m'arrêter, et qu'il valait mieux qu'on pût lui reprocher le trop d'abondance, que le défaut contraire.
[1] On en voit un exemple dans Pausanias, liv. II, C. 26, qui suppose que certains vers sur la naissance d'Esculape, avaient été faits ou par Hésiode, ou sous son nom, pour flatter les Messéniens.
[2] M. Delance est louable surtout d'avoir eu, dès l'an V, époque à laquelle presque toutes les Imprimeries étaient fermées à la littérature, le courage d'embrasser cette partie difficile et peu lucrative, qu'il n'a cessé de suivre avec autant de zèle que de succès.
§ 1. Οὐρανὸς πρῶτος τοῦ παντὸς ἐδυνάστευσε κόσμου. Γήμας δὲ Γῆν ἐτέκνωσε πρώτους τοὺς ἑκατόγχειρας προσαγορευθέντας, Βριάρεων Γύην Κόττον, οἳ μεγέθει τε ἀνυπέρβλητοι καὶ δυνάμει καθειστήκεσαν, χεῖρας μὲν ἀνὰ ἑκατὸν κεφαλὰς δὲ ἀνὰ πεντήκοντα ἔχοντες.
§ 2. Μετὰ τούτους δὲ αὐτῷ τεκνοῖ Γῆ Κύκλωπας, Ἄργην Στερόπην Βρόντην, ὧν ἕκαστος εἶχεν ἕνα ὀφθαλμὸν ἐπὶ τοῦ μετώπου. Ἀλλὰ τούτους μὲν Οὐρανὸς δήσας εἰς Τάρταρον ἔρριψε (τόπος δὲ οὗτος ἐρεβώδης ἐστὶν ἐν Ἅιδου, τοσοῦτον ἀπὸ γῆς ἔχων διάστημα ὅσον ἀπ᾽ οὐρανοῦ γῆ),
§ 3. Τεκνοῖ δὲ αὖθις ἐκ Γῆς παῖδας μὲν τοὺς Τιτᾶνας προσαγορευθέντας, Ὠκεανὸν Κοῖον Ὑπερίονα Κρεῖον Ἰαπετὸν καὶ νεώτατον ἁπάντων Κρόνον, θυγατέρας δὲ τὰς κληθείσας Τιτανίδας, Τηθὺν ῾Ρέαν Θέμιν Μνημοσύνην Φοίβην Διώνην Θείαν.
§ 4. Ἀγανακτοῦσα δὲ Γῆ ἐπὶ τῇ ἀπωλείᾳ τῶν εἰς Τάρταρον ῥιφέντων παίδων πείθει τοὺς Τιτᾶνας ἐπιθέσθαι τῷ πατρί, καὶ δίδωσιν ἀδαμαντίνην ἅρπην Κρόνῳ. Οἱ δὲ Ὠκεανοῦ χωρὶς ἐπιτίθενται, καὶ Κρόνος ἀποτεμὼν τὰ αἰδοῖα τοῦ πατρὸς εἰς τὴν θάλασσαν ἀφίησεν. Ἐκ δὲ τῶν σταλαγμῶν τοῦ ῥέοντος αἵματος ἐρινύες ἐγένοντο, Ἀληκτὼ Τισιφόνη Μέγαιρα. Τῆς δὲ ἀρχῆς ἐκβαλόντες τούς τε καταταρταρωθέντας ἀνήγαγον ἀδελφοὺς καὶ τὴν ἀρχὴν Κρόνῳ παρέδοσαν.
§ 5. Ὁ δὲ τούτους μὲν <ἐν> τῷ Ταρτάρῳ πάλιν δήσας καθεῖρξε, τὴν δὲ ἀδελφὴν ῾Ρέαν γήμας, ἐπειδὴ Γῆ τε καὶ Οὐρανὸς ἐθεσπιῴδουν αὐτῷ λέγοντες ὑπὸ παιδὸς ἰδίου τὴν ἀρχὴν ἀφαιρεθήσεσθαι, κατέπινε τὰ γεννώμενα. Καὶ πρώτην μὲν γεννηθεῖσαν Ἑστίαν κατέπιεν, εἶτα Δήμητραν καὶ Ἥραν, μεθ᾽ ἃς Πλούτωνα καὶ Ποσειδῶνα.
§ 6. Ὀργισθεῖσα δὲ ἐπὶ τούτοις ῾Ρέα παραγίνεται μὲν εἰς Κρήτην, ὁπηνίκα τὸν Δία ἐγκυμονοῦσα ἐτύγχανε, γεννᾷ δὲ ἐν ἄντρῳ τῆς Δίκτης Δία. Καὶ τοῦτον μὲν δίδωσι τρέφεσθαι Κούρησί τε καὶ ταῖς Μελισσέως παισὶ νύμφαις, Ἀδραστείᾳ τε καὶ Ἴδῃ.
§ 7. Αὗται μὲν οὖν τὸν παῖδα ἔτρεφον τῷ τῆς Ἀμαλθείας γάλακτι, οἱ δὲ Κούρητες ἔνοπλοι ἐν τῷ ἄντρῳ τὸ βρέφος φυλάσσοντες τοῖς δόρασι τὰς ἀσπίδας συνέκρουον, ἵνα μὴ τῆς τοῦ παιδὸς φωνῆς ὁ Κρόνος ἀκούσῃ. ῾Ρέα δὲ λίθον σπαργανώσασα δέδωκε Κρόνῳ καταπιεῖν ὡς τὸν γεγεννημένον παῖδα.
§ 1. Uranus, (01) ou le Ciel, gouverna le premier le monde ; ayant épousé la Terre, il en eut d'abord ceux qu'on nomme à cent bras, Briarée (02), Gyès, et Cottus. Ils avaient chacun cent bras et cinquante têtes, et leur force et leur grandeur, les rendaient invincibles.
§ 2. Il eut ensuite de la Terre les Cyclopes, Argès, Brontès et Steropès (03), qui n'avaient chacun qu'un œil au milieu du front. Uranus ayant enchaîné tous ses premiers enfants, les précipita dans le Tartare, qui est un lieu ténébreux dans les enfers, aussi éloigné de la terre, que la terre est éloignée du Ciel (04).
§ 3. Il eut ensuite d'autres fils, appelés Titans, savoir, l'Océan, Cœüs, Hypérion, Crius, Japet, et Saturne (05), le dernier de tous ; et des filles, nommées les Titanides, qui furent Téthys, Rhéa, Thémis, Mnémosyne, Phœbé, Dioné (06) et Thia.
§ 4. La Terre, irritée de la perte de ceux de ses enfants qu’Uranus avait précipités dans le Tartare, engagea les Titans à se révolter contre lui, et elle arma à cet effet Saturne d'une faux de diamant (07). Les Titans, à l'exception de l'Océan (08), s'étant donc soulevés contre leur père, Saturne lui coupa les parties génitales et les jeta dans la mer. Des gouttes de sang qui en tombèrent (09), naquirent les trois furies, Alecto, Tisiphone et Mégère (10). Ils le chassèrent ensuite du trône, qu'ils donnèrent à Saturne, et rappelèrent leurs frères qui étpient dans le Tartare.
§ 5. Saturne les ayant enchaînés, les y précipita de nouveau ; il épousa ensuite Rhéa, sa sœur ; mais comme Uranus et la Terre lui prédirent qu'il serait détrôné par un de ses enfants, il les avalait à mesure qu'ils venaient au monde; il fit disparaître ainsi Vesta, Cérès, Junon, et ensuite Pluton et Neptune.
§ 6. Rhéa, indignée de sa barbarie, se retira dans l'île de Crête, lorsqu'elle fut enceinte de Jupiter (11), et en accoucha dans l'antre de Dictée. Elle le donna à élever aux Curètes et aux nymphes Adraste et Ida, filles de Mélissus (12).
§ 7. Elles le nourrissaient du lait de la chèvre Amalthée, tandis que les Curètes gardaient l'antre en frappant de leurs lances sur leurs boucliers, pour empêcher que ses cris ne parvinssent à Saturne, à qui Rhéa présenta à avaler une pierre emmaillotée au lieu de son enfant.
NOTES DU LIVRE PREMIER. - CHAPITRE I.
(01) Cette théogonie diffère un peu de celle d'Hésiode ; suivant lui, en effet (Théogonie, v. 116 et suiv.), le Chaos existait avant tout; la Terre naquit après, et ensuite le Tartare. Le Chaos produisit tout seul l'Erèbe et la Nuit. La Nuit eut de l'Erèbe Æther et le Jour. La Terre produisit toute seule Uranus ou le ciel, les montagnes et la mer. Elle eut ensuite d'Uranus les Titans, les Cyclopes et les Centimanes.
Il est très difficile de connaître la véritable théogonie d'Orphée. Suivant le poème des Argonautes, qui porte son nom, et qui, bien qu'il ne soit pas de lui, ne laisse pas d'être fort ancien, comme l'a prouvé Ruhnkenius (Epistola critica secunda, p. 129) la Nécessité et le Temps existaient avant tout.
Il dit en effet qu'il a chanté :
Ἀρχαίου μὲν πρώτα Χάους ἀμέγαρτον ἀνάγκην
Καὶ Κρόνον ὃς ἐλόχευσεν ἀπειρεσίοις ὑπὸ κόλποις
Αἰθέρα καὶ διφυῆ περσωπέα κυδρὸν Ἔρωτα,
« J'ai chanté l'invincible nécessité de l'ancien Chaos; Cronus qui produisit Æther, et l'auguste Amour qui a les deux sexes et qui lance des traits de feu, le père célèbre de l'éternelle nuit, et que les hommes nomment Phanès, parce qu'il a paru le premier ».
Ce Phanès joue un grand rôle dans la théogonie d’Orphée, et dans son hymne il lui donne les noms de Protogone, ou premier né, et de Priape. Il était probablement désigné par le Phallus qu'on portait en grande pompe dans beaucoup de cérémonies religieuses. Φαλλὸς ou φαλὸς vient de φάω, primitif de φαίνω, d'où vient φάνης. Le membre viril était son symbole, parce qu'on le regardait comme le principe de toute génération.
Suivant Proclus, dans son commentaire sur le Timée de Platon (p. 137 et 291), voici quelle était la théogonie d'Orphée. Phanès, la Nuit, Uranus, Cronus, Jupiter et Dionysus régnèrent successivement sur les dieux. Phanès se produisit lui-même, et comme il avait les deux sexes, il produisit tout seul la Nuit. Ayant eu commerce avec elle, il en eut la Terre et Uranus, qui produisirent ensemble les Titans et le· Titanides.
On trouve dans le poème des Argonautes par Apollonius de Rhodes, une autre théogonie que ce poète fait chanter Orphée; il dit de lui : « il chantait encore comment Ophion et Eurynome, fille de l’Océan, régnèrent sur l'Olympe, jusqu'à ce qu'ils en furent chassés et précipités dans les flots de l'Océan par Saturne et Rhéa, qui donnèrent des lois aux heureux Titans » (l. I, v. 503 et p. 36, traduction de M. Caussin). On pourrait croire qu'Apollonius a inventé cette théogonie, si on n'en trouvait pas des traces dans beaucoup d'autres auteurs ; il paraît en effet que c'était la théogonie de Phérécyde, et elle est expliquée un peu plus clairement dans le passage suivant de Celse, rapporté par Origène contre Celse (l. vi, p. 303 et 252 da la traduction française) : « Phérécyde, beaucoup plus ancien qu'Héraclite, représente dans une « fable mystérieuse deux armées ennemies, dont l'une a pour chef Saturne, et l'autre Ophionée : il raconte leurs défis et leurs combats, suivis de cette convention mutuelle, que celui des deux partis qui serait repoussé dans l'Océan, se confesserait vaincu, et que les autres qui y auraient précipité leurs ennemis demeureraient, comme vainqueurs, les maîtres du ciel. Maxime de Tyr (Dissert, X, § 4). Voyez toute la mythologie de ce Syrien, Jupiter et Chthonîa, l'Amour parmi tout cela, la naissance d'Ophion, le combat des Dieux et le manteau ». Boèce y dans son commentaire sur Porphyre, l. iii, p. 73, quantum enim ad veteres theologos, refertur Jupiter ad Saturnum, Saturnus adcœlum, cœlum vero ad antiquissimum Ophionem ducitur, cujus Ophionis nullum principium est. Quant aux anciens théologiens, ils font précéder Jupiter par Saturne, Saturne par le Ciel et le Ciel par l’ancien Ophion, dont on ne connaît point le commencement. On peut voir aussi le scholiaste de Lycophron, v. 1191, celui d'Eschyle (Prométhée, v. 955), qui ce trompe, à ce que je crois, en disant qu'Eschyle a entendu parler d'Ophion et d'Eurynome ; il est plus probable en effet qu'il parle d'Uranus et de Saturne, après lesquels Jupiter fut le troisième souverain du ciel. Il est encore question de cette fable dans le scholiaste d'Homère (Iliade, l. viii, v. 479), qui dit que les Géants s'étant armés contre les dieux sous le règne de Saturne, Jupiter les défît, ensevelit sous une montagne qu'on nomme Ophione, Ophiohée, le plus puissant d'entre eux, et rendit l'empire à Saturne. Voyez sur cette théogonie la dissertation de M. Sturz, à la tête des fragments de Phérécyde. Gerce, 1798, 8°, p. 42 et suiv.
Athénagore (Leg. pro Christ., C. xviii) rend compte d'une autre théogonie qu'il attribue aussi à Orphée. Suivant celle-ci, l'Océan ou l'eau avait existé avant tout ; l'eau forma un limon ; l'eau et le limon produisirent un serpent qui avait trois têtes, l'une de serpent, l'autre de lion, et entre ces deux, celle d'un dieu qui se nommait Hercule et Cronus. Ce dieu produisit un œuf, cet œuf s'étant rompu par l'effort qu'il fît pour le mettre au jour, sa partie supérieure forma le ciel, et sa partie inférieure forma la terre ; ils produisirent ensemble les Parques, les Centimanes et les Titans. Proclus (in Timæum, p. 131) parle aussi d'un œuf d'où sortit Phanès, mais il ne dit point par qui il fut produit. C'est probablement à cette théogonie que fait allusion Aristophane dans sa comédie des oiseaux, v. 693, où il fait dire par le chœur des oiseaux : « dans le commencement, il n'y avait que le Chaos, 1a Nuit, le noir Erèbe et le profond Tartare, la terre, l'air et le ciel n'existaient pas encore. La Nuit au manteau noir produisit, des embrassements de l’Erèbe, un œuf dont, au bout d'un temps déterminé, sortit l'Amour ». On voit par toutes ces traditions que malgré les ouvrages qui nous restent sous le nom d'Orphée, malgré les nombreux fragments qu'on en trouve dans les Pères de l'église et dans les philosophes éclectiques, il est impossible de se former une idée juste de sa théogonie. Celle que nous donne Apollonius me paraît la plus vraisemblable ; il vivait à une époque où l’on devait connaître la doctrine d'Orphée il n'avait aucun intérêt à la déguiser, n'étant attaché à aucune secte, influencé par aucun esprit de parti, ce qu'on ne peut dire ni des premiers défenseurs du christianisme, ni des philosophes éclectiques. Il paraît d'ailleurs que cette théogonie était celle de Phérécyde, qui l'avait probablement empruntée d'Orphée. Alors Hésiode n'aurait fait que substituer Uranus et la Terre, qui étaient les anciennes divinités des Pelasges, à Ophionée et Eurynome, dont Orphée avait peut-être apporté les noms de l'Orient.
(02) Ce Briarée est sans doute celui dont Homère parle dans l'Iliade (l. I, v. 403). Il était aussi connu sous le nom d'Ægéon ; Thétis l'amena au secours de Jupiter, et il fit trembler les dieux par sa seule présence. Il était, suivent le scholiaste (ibid., v. 400), fils de Neptune. Eumelus, dans sa Titanomachie disait qu'il était fils de Pontus et de la Terre ; il habitait le fond de la mer, et il prit le parti des Titans dans la guerre qu'ils eurent contre les dieux (Apollonii schol. I, 1165). Il habitait l’Eubée, suivant Arrien, cité par Eustathe (t. I, p. 123) ; elle lui servait de port, et il avait soumis toutes les Cyclades, aussi lui rendait-on, suivant Solin (c. 11) les honneurs divins dans plusieurs villes de l'Eubée. Il avait étendu sa domination jusqu'aux colonnes qui prirent par la suite le nom d'Hercule, et qu'il avait nommées les colonnes de Briarée (Eustathe sur Denys le Périégète, v. 64 et l'autre scholiaste. Elien, Hist. div., l. v, c. 3. Schol. de Pindare, Ném. iii, v. 40). On disait aussi que c'était de lui que la mer Egée avait pris son nom (Eustathe, t. I, p. 123). Il épousa, suivant Hésiode (Théog., v. 816), Cymopolie, fille de Neptune. Ce dieu et le Soleil le choisirent pour arbitre dans la contestation qu'ils eurent au sujet de l'isthme de Corinthe (Pausanias, l. II, c. 1. Dion Chrysostome, t. II, p. 106). Conon dit que Neptune l'ayant vaincu, le précipita dans la mer, et l'on montrait son tombeau à l'embouchure du Rhyndacus, fleure de Phrygie. Ce tombeau était, suivant Arrien, une colline de laquelle sortaient cent fontaines qu'on nommait les bras de Briarée. Il paraît d'après toutes ces traditions que· Briarée était un de ces anciens souverains de la Grèce, qu'on a souvent confondus avec les dieux Titans. On trouvera sûrement quelques éclaircissements à cet égard dans les savantes recherches de Fréret sur les anciens peuples de la Grèce, qui vont paraître dans les derniers volumes des mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
(03) On trouve, dans les anciens, trois races de Cyclopes. Les premiers et les plus anciens sont ceux dont il s'agit ici ; ils étaient immortels suivant Hésiode (Théogonie, v. 142)
Οί δη τὰ μὲν ἄλλα θεοῖς ἐναλίγκιοι ἦσαν.
Ils étaient dans tout le reste semblables aux dieux. Cependant ils furent tués dans la suite par Apollon, pour avoir forgé la foudre dont Jupiter se servit pour tuer Esculape (Euripide, Alceste, v. 5). C'est pourquoi Cratès, ancien critique, voulait substituer à ce vers le suivant :
Οἵ δ’ ἐξ ἀθανάτων θνήτοι τράφεν αὐδήεντες
Ils naquirent mortels d'une race immortelle.
Phérécyde disait que ceux qui avaient été tués par Apollon étaient les fils des anciens Cyclopes (Euripidis schol. Alceste, v. 1).
Les seconds Cyclopes sont ceux qui construisirent Tirynthe ; ils étaient au nombre de sept suivant Strabon (l. VIII, p. 572), et ils étaient venus de la Lycie.
Les troisièmes sont ceux dont Homère parle dans son Odyssée, et du nombre desquels était Polyphème.
(04)Ceci est tiré de la théogonie d'Hésiode (v. 719 et suiv). Il se sert même d'une comparaison assez singulière : une enclume d'airain, dit-il, qui tomberait du ciel, mettrait neuf jours et neuf nuits en chemin, et arriverait à la terre le dixième jour; et en tombant de la terre, elle mettrait également neuf jours et neuf nuits, et arriverait au Tartare le dixième jour. Homère place le Tartare encore plus bas, car il dit qu'il est autant au-dessous des enfers que la terre est éloigné· du ciel (Il., l. viii, v. 16).
τόσσον ἔνερθ' ᾿Αΐδεω ὅσον οὐρανός ἐστ' ἀπὸ γαίης·.
Ce que Virgile a paraphrasé ainsi ;
.............................................Tum Tartarus ipse
Bis prætet in præceps tantum, tenditque sub umbras ·
Quantus ad Ætheriumt cali suspectus Olympum.
(05) Apollodore a suivi Orphée, en mettant Dioné parmi les Titanides. Voici ses vers qui nous ont été conservés par Proclus (Comment. in Timœum, p. 295)
Τίκτει γὰρ ἡ γῆ, λαθοῦσα τὸν οὐρανόν,
Ἑπτὰ μὲν εὐειδεῖς κούρας, ἑπτὰ δὲ παῖσας ἄνακτας,
Θυγατέρας μὲν, Θέμιν καὶ εὔφρονα Τηθύν,
Μνημοσύνην τε βαθυπλόκαμον, Θείαν τε μάκαιραν.
Ἡ δε Διώνην τίκτει αἀριπρεπὲς εἶδος ἔχουσαν,
Φοίβην τε Ῥείην τε, Διὸς γενέτειραν ἄνακτος.
Κοῖόν τε Κρῖον τε μέγαν Φόρκυν τε κραταιὸν,
Καὶ Κρόνον, Ὠκεανόν θ’ Ὑπερίονά τ’ Ἰαπετόν τε..
« La Terre enfanta, à l'insu d'Uranus, sept belles filles et sept puissants fils. Les filles étaient Thémis et la prudente Téthys, Mnémosyne à la longue chevelure et l'heureuse Theia. Elle donna le jour à la belle Dioné, à Phœbé et à Rhéa la mère du puissant Jupiter................................. Cœus, le grand Crius, le vaillant Phorcys, Cronus, l'Océan, Hypérion et Japet ».
Hésiode, dans sa théogonie (v. 133 et suiv.), ne nomme que six fils et six filles ; il ne parle en effet ni de Dioné ni de Phorcys, à qui il donne Pontus pour père. On trouve dans les anciens quelques autres Titans. Athénée (l. III, p. 78) parle, sur l'autorité de Tryphon dans son histoire des plantes et de Dotion dans ses géorgiques, de Sycéas, l'un des Titans qui, étant poursuivi par Jupiter, fut caché par la Terre sa mère ; elle produisit le figuier pouf le nourrir. Il donna le nom de Sycéa à une ville de la Cilicie. Le grand étymologiste, au mot Δίας, dit qu'il y avait en un Titan de ce nom. Il parle ailleurs (i>. T<t«m/«) d'un autre qui portait le nom de Titan, et qui ne s'arma pas contre les dieux.
Plusieurs écrivains anciens avaient cherche à expliquer historiquement la généalogie des Titans, et Diodore de Sicile a rapporté trois opinions là-dessus. Suivant la première (l. III, c. 36 et suiv.), les Titans avaient réellement existé dans le pays des prétendus Atlantes. Uranus, roi de ce pays, avait eu, disait-on, de plusieurs femmes, quarante-cinq enfants, dont dix-huit étaient nés de Titée, et avaient pris d'elle le nom de Titans. Il raconte ensuite les principaux événements de la Mythologie, comme étant réellement arrivés dans ce pays. Les Crétois prétendaient qu'ils étaient nés chez eux (l. V, c. 66) d'Uranus et de Titée, ou de Titée et de l'un des Curètes, et qu'ils habitaient les environs de Gnosse. Enfin, dans un fragment cité par Eusèbe (Prépar. Evang., l. II, c. 2), il dit, d'après Evhémère, qu'il y a dans l'Océan une île nommée Penchée, qu'Evhémère disait avoir visitée ; il y avait vu un temple dans lequel était une colonne, sur laquelle était gravée l'histoire d'Uranus, de Saturne et de Jupiter. Uranus avait régné le premier, il avait eu de Vesta deux fils, Titan et Saturne, et deux filles, Rhéa et Cérès. Saturne lui succéda, et ayant épousé Rhéa, il en avait eu Jupiter, Junon et Neptune. Il avait ensuite arrangé à sa manière tout ce qu'on raconte de ces premiers temps, et on peut voir une partie de son récit dans les fragments de la traduction d'Ennius que Lactance a rapportes (Divin. Institut., l. I, c. 11, 13, 14, 22) et dans les fragments d'Ennius par Hesselius. On peut voir aussi le jugement qu'en portait le savant Fréret, dans les éclaircissements de M. de Sainte-Croix sur son ouvrage intitulé : Recherches sur les mystères du paganisme. On ne peut douter que toutes ces fables n'eussent un fondement historique, et ce qu'on peut dire de plus raisonnable là-dessus se trouve dans l'ouvrage que je viens de citer, section I, art. 2.
(06) Καὶ νεώτατοι ἁπάντων Κρονόν. Tous les manuscrits portent γενεώτατον, ce qui se rapproche beaucoup de γενναιότατον, et je crois que c'est la leçon qu'il faut adopter. Orphée qu'Apollodore a suivi, à ce qu'il paraît, ne dit point que Saturne fut le plus jeune des fils d'Uranus, et on voit par ses actions qu'il fut le plus courageux. J'ai mis dans le texte θυγατέρας δὲ au lieu de θ… τε par opposition παῖδας μὲν qui est un peu plus haut.
(07) 'Αδαμάντιννν ἅρπην. Sevin, dans ses notes manuscrites, prétend que ἀδάμας est pris ici pour une sorte de fer, comme le disent Hésychius à ce mot, et le scholiaste d'Hésiode. Bouclier d'Herc., v. 137.
(08) Apollodore a encore pris ceci d'Orphée, dont voici un fragment tiré de Proclus (in Timæum, p. 196):
Τῶν ἄλλων Τιτάνων εἰς τὴν κατὰ τοῦ πατρὸς ἐπιβουλὴν ἐεμένων, ὁ Ὠκεανὸς ἀπαγοερεύει τε πρὸς τὰς τῆς μητρὸς ἐπιτάξεις, καὶ ἐνδοιάζει περὶ τῆς τάξεως, ( στάσεως πράξεως).
Ἔνθ’ οὖν Ὠκεανὸς μὲν ἐνὲ μεγάροισιν ἔμιμνεν,
Ὁρμαίνων, ποτέρωσε νόν τράποι, ἠὲ ᾶτέρα
Ὃν γυιώσῃ τε βίης, καὶ ἀτάσθαλα λωβήσαιτο
Σὺν Κρόνῳ ἠδ’ ἄλλοισιν ἐδελφοῖς, οἱ πεπίθοντο
Μητρί φίλῃ, ἢ τούς γε λιμὼν μένοι ἔνδον ἕκηλος.
Πολλὰ δὲ πορφύρων, μένεν ἥέρος ἐν μεφάροισι,
Σκυζόμενος τῇ μητρὶ, πασιγνήτοισι δὲ μᾶλλον..
Les autres Titans étant entres dans la conjuration contre leur père, l'Océan répugne à. obéir aux ordres de sa mère, et délibère :
« Mais l’océan se tint dans son palais, délibérant de quel côté il se tournerait ; s'il mutilerait son père et partagerait ce crime odieux avec Saturne et ses autres frères, qui s'étaient laissé entraîner par leur mère, ou s'il resterait tranquille chez lui ; après avoir longtemps réfléchi, il se décida pour le dernier parti, détestant la conduite de sa mère et plus encore celle de ses frères ».
(09) Hésiode, dans sa théogonie (v. 145), donne la même origine aux Furies. Epiménide, suivant le scholiaste de Lycophron (v. 406), les disait filles de Saturne :
Ἐπιμενίδης ἐκ Χρόνου, ὡς Ἡσίοδος, ταύτας φησὶ γενέσθαι λέγων,
Ἀκ τοῦ καλλίκομος γένετο χρυσῆ’ Ἀφροδίτη
Μοῖραί τ´ἀθάνατοι, καὶ Ἐριννύες αἰολόδωροι.
« Epiménide dit, comme Hésiode, qu'elles étaient filles de Saturne. De lui naquirent Vénus aux beaux cheveux t les Parques immortelles et les Furies ».
Mais je crois qu'il faut lire ἐξ Οὐρανοῦ. Il y a en effet la même faute quelques lignes plus haut, ou il dit que les Furies naquirent, suivant Hésiode, ἐκ τῶν σταγόνων τοῦ αἱιματος τῶν αἰδοιων τοῦ Κρόνου, ou il est évident qu'il faut lire τοῦ Οὐρανοῦ. Eschyle, suivant le même scholiaste t dit qu'elles étaient filles de la Nuit, et Virgile parait l’avoir suivi dans ces vers, Eneide, l. xii t v. 845 :
Dicuntur gemina pestes, cognomine Dira;
Quas, et Tartaream Nox intempesta Megaram
Uno eodemque tulis partu, parihusque revinxit
Serpentum spiris, ventosasque addidis alas.
Ha Jovis ad solium, sævique in limine Regis,
Apparent, acuuntque metum mortalibus agris.
J'ai rapporté ce passage en entier, parce que, outre l'origine qu'il donne aux Furies, il les fait siéger tantôt auprès de Jupiter, tantôt auprès de Pluton, car c'est ce dernier qu'il faut entendre par le nom de Sævi regis, ce qui est contraire à l'idée qu'on se forme ordinairement des Furies, qu'on regarde comme des divinités infernales ; mais comme Virgile n'était pas moins savant que bon poète, il est probable qu'il a eu quelque autorité pour en parler ainsi.
(10) Hésiode dit dans sa théogonie (v. 185 et suiv.) que la Terre reçut les gouttes de sang qui découlèrent de sa blessure, et qu'elle produisit les Furies, les Géants et les Nymphes Méliades ; ses parties génitales tombèrent dans la mer, et Vénus naquit de l'écume qui s'amassa autour d'elles, comme nous le verrons par la suite.
(11) Différents pays réclamaient l'honneur d'avoir vu naître Jupiter ; les Crétois, comme le dit Apollodore, les Arcadiens, suivant Callimaque (Hymne à Jupiter, v. 7) et Pausanias (l. VIII, c. 58) ; les Messéniens, suivant ce dernier (l. IV, c. 53) ; les Ægiens de l’Achaïe, suivant Strabon (l. VIII, p. 593) ; et les habitants de la Phrygie. Mais la Crète et l'Arcadie étaient les pays entre lesquels les opinions se partageaient le plus ; et ceux même qui disaient, comme Callimaque, que Jupiter était né en Arcadie, convenaient qu'il avait été élevé dans l'ile de Crète. Cela a donné lieu de supposer qu'il y avait eu plusieurs Jupiter. Cicéron, dans son Traité de la Nature des Dieux (l. III, c. 21), en compte trois, dont deux sont nés dans l'Arcadie, le troisième était né dans l’île de Crète. Le premier, fils de l'Æther, fut père de Proserpine et de Bacchus ; le second, fils d'Uranus, fut père de Minerve ; et le troisième était celui dont les Crétois montraient le tombeau. Il en cite, outre cela, plusieurs autres. Tertullien dit que Varron en avait compté jusqu'à trois cents (Apolog., c. 14). Les Crétois montraient dans leur île le tombeau de Jupiter, ce qui a donné lieu à beaucoup de plaisanteries de la part des philosophes et des premiers défenseurs du christianisme. Mais les mots Ζεὺς, Ζὴν, Ζὰν, Δὶς, Δεὺς, que les Grecs employaient pour désigner leur principale divinité, ne sont le nom d'aucun personnage particulier, et ils y attachaient la même idée que nous attachons au mot Dieu, c'est-à-dire, celle d'un être métaphysique dont nous ne pouvons méconnaître l'existence, mais dont nous ignorons absolument la nature, et dont le culte a succédé, plus ou moins tard chez presque tous les peuples, à celui des objets qui tombaient sous les sens.
(12) Il y a beaucoup d'opinions sur les nourrices de Jupiter : Hygin rapporte, sur l'autorité, de Parmenisque (Pœt. Astronom., l. II, c. 13) « que Mélissus, roi de Crète, avait deux filles, auxquelles on confia Jupiter pour le nourrir ; comme elles n'avaient point de lait, elles le firent nourrir par la chèvre Amalthée. Cette chèvre avait coutume de produire deux chevreaux et Jupiter, par reconnaissance, la plaça dans le ciel avec ses deux chevreaux. » Ces deux filles de Mélissus, se nommaient Mélissa et Amalthée, suivant Didyme dans ses commentaires sur Pindare, cité par Lactance (Divin. Instit., l. I, c. 22) ; et elles le nourrirent avec du lait de chèvre et du miel. Je ne sais si ce fut cette Mélissa qui fut changée en abeille par Jupiter, comme le rapporte Columelle (l. ix, c. 2), d'après Hygin: Atque ea quæ Hyginus fabula se tradita de originibus apum non intermisit, pœticœ magis licentiæ quam nostræ fidei concesserim; nec sane rustico dignum est suscitari, fuerit ne mulier pulcherrima specie Melissa, quam Jupiter in apem converterit, an (ut Evhemerus pœta dicit) crabronibus et sole genitas apes, quas nymphæ Phryxonides educaverunt, mox Dictæo specu Jovis extitisse nutrices, easque pabula munere dei sortitas, quibus ipsœ parvulum educaverunt alumnum: (Sevin, dans son commentaire manuscrit sur Apollodore, lit dans ce passage Evenus pœta ; Evhémère, en effet, avait écrit en prose), on voit par là que les abeilles avaient eu une grande part à l’éducation de Jupiter; c'était aussi l'opinion de Callimaque, qui dit qu'il fut reçu, à sa naissance, par Néda, nymphe de l'Arcadie, qui le porta dans un antre de l’île de Crète, et le confia aux nymphes Méliades, compagnes des Curètes ; Adrastée le nourrit avec le lait de la chèvre Amalthée, et le miel que des abeilles, qui se présentèrent tout de suite, firent sur le mont Ida. Apollonius de Rhodes (l. III, v. 133) dit aussi qu'Adrastée fut sa nourrice. On voyait dans l’île de Crète, suivant Bœus, dans son Ornithogonie citée par Antoninus Liberalis (c. 19), un antre sacré, dans lequel il n'était pas permis d'entrer, et qui était occupé par des abeilles qui y avaient nourri Jupiter. Voyez aussi Servius sur Virgile, Georg, l. IV, v. 153. Musée, cité par Eratosthène (Catasterismes, c. 13), disait que Rhéa ayant accouché, confia son enfant à Thémis qui le remit à Amalthée, et cette dernière le fit nourrir par une chèvre ; cette chèvre était fille du Soleil, et elle avait un aspect si terrible, que les Titans en ayant peur, avaient prié la Terre de la cacher; elle l'avait cachée dans un antre de l’île de Crète, et en avait donné le soin à Amalthée, qui fit nourrir Jupiter par elle. Nous verrons par la suite, l'usage que ce dieu fit de sa peau. Athénée rapporte quelques vers de Mœro, de Byzance, femme célèbre par son talent pour la poésie, dans lesquels elle dît que Jupiter fut nourri par des colombes et par un aigle (l. ix, p. 491) : « Jupiter, cependant, s'élevait dans l’île de Crète, et aucun des immortels n'en avait connaissance. Des colombes le nourrissaient dans un antre sacré, et lui apportaient l'ambroisie, des bords de l'Océan. Un aigle aux serres aiguës, allait tous les jours puiser le nectar à la fontaine, et le lui apportait à travers les airs. Aussi, Jupiter, ayant vaincu Saturne son père, donna à l'aigle l'immortalité, et le plaça dans le ciel ; et il chargea les colombes de l'honorable emploi d'annoncer l'arrivée des saisons. »
Enfin, comme il n'y a aucune idée, quelque singulière qu'elle sait, qui n'ait trouvé place dans la mythologie des anciens, Agathoclès le Babylonien, cité par Athénée (l. ix, p. 376), disait que Jupiter avait été allaité par une truie, qui empêchait, par son grognement, que Saturne n'entendit ses cris.

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 art. 2