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Timestamp: 2020-04-02 09:24:25+00:00

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Nietzsche, médecin de la modernité | Un Philosophe
Publié le 31 octobre 2016 par Jonathan Daudey	4 Commentaires
« Serait-ce que notre culture moderne manquerait de « philosophie » ?[1] » questionne Nietzsche. La philosophie n’est pas absente, elle est même sur-représentée mais surtout utilisée à mauvais escient. Ce qui manque pour Nietzsche, c’est une philosophie puissante, affirmatrice de la positivité de la vie et de valeurs. La foi du dernier homme en un relativisme forcené, ce nihilisme comme étendard de la pensée ambiante à son époque, marque, pour Nietzsche, l’avènement d’une chute, plutôt d’un effacement progressif de la philosophie, au profit d’un pessimisme redoutable. Nous comprenons « le pessimisme comme première forme du nihilisme[2] », car Nietzsche ira même jusqu’à annoncer que « son nom devrait être remplacé par celui de nihilisme[3] ». Qui est ce « dernier homme » nietzschéen ? C’est cet homme, auquel les lecteurs de loin voudraient définir à tort la pensée de Nietzsche, qui défend une trinité des -ismes : pessimisme, relativisme, nihilisme. Ces symptômes de la maladie de la modernité que diagnostiquent Nietzsche dans ses habits de philosophe-médecin décrivent le désastre dans lequel baigne « moitement » le monde moderne. La « pensée » du dernier homme pourrait se résumer à dire que tout n’est que décadence, tout se vaut et rien n’a de valeur. Cette posture que tient le dernier homme, est, pour Nietzsche, le symptôme de « la faiblesse de personnalité qui caractérise l’époque moderne[4] ». Cette faiblesse décrit l’inaptitude de l’homme moderne à s’affirmer, à prendre position, à affirmer sa volonté de puissance. La trinité du dernier homme est la preuve d’une absence de l’affirmation de la volonté de puissance, d’une puissance amoindrie et affaiblie. Ceci entraine Nietzsche à exposer deux causes du nihilisme[5], intimement liées : l’absence d’une race d’hommes supérieurs (une forme d’aristocratie de l’humanité) et l’avènement du « troupeau », du « peuple » ou de la « masse ». Ces deux principaux symptômes du nihilisme qui viennent enfoncer l’humanité dans le nihilisme le plus féroce, provoque la décadence de toute supériorité, de toute possibilité du surhumain. Mais soyons prudent, car « le nihilisme n’est pas une cause, mais une suite logique de la décadence[6] ».
Cette affirmation se traduit pour Nietzsche, comme un « Oui », un dire oui ou faire oui. Il écrit à propos de La Naissance de la tragédie que « ce livre est antipessimiste : il enseigne une force antagoniste à tout « dire non », « faire non », un remède contre toute lassitude[7] ». Ces mots défendent cette position positive du philosophe-médecin, prodiguant des remèdes pour réveiller les hommes de leur pessimisme, ainsi qu’éveiller « tout ce qui est riche et veut donner, et comble, et dore, et éternise, et divinise la vie – la puissance entière des vertus transfigurantes… tout ce qui approuve, dit « oui », fait « oui » –[8] ». Le « Oui » est la figure du dépassement ou du surpassement de la simple négation pessimiste, permettant d’appuyer très clairement une hiérarchie entre une attitude positive et une attitude négative.
C’est la figure prophétique de Zarathoustra qui vient annoncer le diagnostic et le traitement à poursuivre pour s’élever au-dessus de cette période désastreuse de l’humanité. Nietzsche n’est pas pessimiste sur la modernité et sur son temps, mais il n’est pas pour autant optimiste. Une forme de prudence s’articule dans ses propos, dans la mesure où il considère que le sol est peut-être encore assez riche pour se sauver du nihilisme moderne dans lequel la civilisation européenne notamment se trouve embourbée. C’est comme un dernière chance pour la civilisation européenne que Nietzsche cherche à offrir par l’activation du philosophe-médecin. L’éloge du philosophe-médecin vient de sa maîtrise du terrain, étant donné qu’il a posé son diagnostic et peut commencer à proposer ou ordonner les remèdes et médicaments pour se sauver de la modernité en putréfaction. Ce philosophe n’a pas annihilé tous les faits et choses de son époque, de son temps. En revanche, ce problème pourrait être imputé, par exemple, du fait que ce dernier homme, le philistin par exemple, anéantit ou annihile vient de sa position d’orgueil, qui se pense en « santé » après avoir tout nivelé. Le philosophe-médecin récuse ce charlatanisme médical. Le philosophe-médecin doit a contrario hiérarchiser, redonner des classements aux symptômes qu’il décèle dans son diagnostic des pathologies de la modernité.
Il existe une ambiguïté du « symptôme » qui se trouve dans la modernité : déclin ou force ? Cette ambivalence du terme ne permet pas un traitement unifié, mais local, dans une géographie réduite. Ainsi, le sens se révèle dans sa reconnexion avec ses origines, quand le philosophe médecin sépare le couple formé « par un phénomène culturel prépondérant et la cristallisation d’instincts dont il est l’interprétation[9] ». Chez Nietzsche, nous retrouvons une similitude avec la pensée de l’Aufhebung hégélien (si nous écartons la question de la dialectique chez Hegel). Ces symptômes sont simultanément la négation et le relèvement de cette négation. Cette idée selon laquelle « il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante[10] » montre très distinctement qu’il faut en passer philosophiquement par une mise en branle radicale de tout ce qui a été tenu pour vrai jusqu’à ce jour. Nous retrouvons un motif cher à Hölderlin lorsqu’il écrit ce vers presque aphoristique : « Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch [Mais aux lieux du péril croît/ Aussi ce qui sauve][11] ». Ce genre de propos est typique de la pensée de Nietzsche, car les questions liées à la vie ne sont pas du ressort d’une logique dans du principe de non-contradictionn aristotélicien, où une proposition ne peut affirmer simultanément un e chose est son contraire : Nietzsche pense ici, en l’appuyant de notre gré avec
Hölderlin, une sorte de logique de la vie. Un symptôme de la modernité depuis Platon[12] consiste, chez Nietzsche, en la croyance que la contradiction, le paradoxe est nuisible pour l’homme. Or, ce que doit montrer un philosophe-médecin dans la lignée de Nietzsche est que la vie fonctionne sur la base de contradictions. La vie est un tumulte de paradoxes qui se font mutuellement la guerre. Au final, il y a un proximité régionale philosophique entre Descartes Hegel et Nietzsche sur cette question – axe soutenable avec distance :
Comme nous avons été enfants avant que d’être hommes et que nous avons jugé tantôt bien et tantôt mal des choses qui se sont présentées à nos sens lorsque nous n’avions pas encore l’usage entier de notre raison, plusieurs jugements ainsi précipités nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité, et nous préviennent de telle sorte qu’il n’y a point d’apparence que nous puissions nous en délivrer, si nous n’entreprenons de douter une fois en notre vie de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon d’incertitude.[13]
Ainsi, il faut que pour tout philosophe, mais pour tout homme, en passer par un déclin de soi, où il faut (s’)abandonner, défier nos valeurs et vérités que nous croyions comme établies, que nous vivions immédiatement sans jugement : dé-valuer nos valeurs pour les trans-valuer ensuite. Dans la négation, il demeurera toujours quelque chose. La métaphore de l’enfance utilisée ici par Descartes décrit parfaitement ce moment nécessaire au monde d’infanticide de soi, où il faut savoir s’arracher à un sol qui est en train de perdre de sa fertilité, qu’il faut savoir se labourer soi-même comme un champ agricole. Pour Nietzsche, « l’homme moderne […] ressemble à un serpent qui a avalé plus de lapins entiers qu’il ne peut digérer[14] », c’est pourquoi il doit réussir à digérer, à éliminer, tout ce qui encombre son estomac, le rend lourd et a « gavé » son esprit, sa philosophie. L’homme moderne a les yeux plus gros que le ventre, et à force que vouloir tout ingurgiter finit par en être malade :
« Je ne sais de quel côté me tourner ; je suis tout ce qui ne peut trouver d’issue », gémit l’homme moderne… C’est de cette modernité-là que nous étions malades, – de cette paix pourrie, de ce lâche compromis, de cette « vertueuse » malpropreté du « oui » et du « non » modernes. Cette tolérance, cette largeur de cœur, qui « pardonne » tout parce qu’elle « comprend » tout, produit sur nous l’effet du sirocco ! Plutôt vivre dans les glaces que parmi les vertus modernes, et autres vents du sud !…[15]
Nietzsche accuse l’époque moderne, après avoir mis à mort Dieu, d’en avoir fini avec les hautes valeurs, d’avoir nivelées toutes les valeurs. Or, nous imaginons ce que pense le voyageur qu’est Nietzsche : les valeurs sont comme les montagnes, elles nécessitent un dénivelé, pour offrir une position de surplomb et la profondeur d’une vallée. Voici le résultat que dresse Nietzsche dans cette définition efficace du nihilisme :
Nihilisme : le but fait défaut ; la réponse au « Pourquoi ? » fait défaut ; que signifie le nihilisme ? – que les valeurs suprêmes se dévalorisent.[16]
Tel que Nietzsche conçoit le nihilisme, il n’est pas question d’une simple absence de croyance personnelle ou d’une « croyance en rien » individuelle. Comment se définit la figure du « nihiliste » dans cette perspective ? Pour Nietzsche, le « nihiliste est l’homme qui juge que le monde tel qu’il est ne devrait pas être, et que le monde tel qu’il devrait être n’existe pas. De ce fait, l’existence (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens : de ce fait le pathos du « en vain » est le pathos nihiliste — et une inconséquence du nihiliste[17] ». Ainsi, c’est très justement que Nietzsche réduit l’interrogation qui porte la pensée nihiliste sous cette formule : « la question du nihilisme : « à quoi bon ? »[18] ». Ce nihilisme conceptualisé par Nietzsche « correspond plus profondément à un processus historique et culturel collectif[19] ». Lorsque Nietzsche, dans le §125 du Gai Savoir, fait dire au fou « Dieu est mort ! », il aborde la question de la fin de la transcendance. Dans un monde où le nihilisme est devenu la seule religion, l’immanence du monde peut donner une certaine tendance à un nivellement ou à une indifférenciation des valeurs : le nihiliste croit en l’idée que « si Dieu n’existe pas […] alors tout est permis[20] ». Comment penser les altitudes verticales dans l’horizontalité d’un plan d’immanence, pour parler comme Deleuze ? Le risque que court l’humanité est de devenir un malade incurable qui ne sait plus que dire « à quoi bon ? puisque tout se vaut… ». Le philosophe-médecin veut préparer le bon élixir qui saura redonner à la modernité des cimes et des abysses dans l’immanence du réel, sans pourtant avoir recours à la transcendance divine.
[1] Nietzsche, Friedrich. Aurore, §157, p. 128
[2] Nietzsche, Friedrich. La Volonté de puissance, I, §9, p. 35
[3] Nietzsche, Friedrich. La Volonté de puissance, I, §38, p. 51
[4] Nietzsche, Friedrich. Considérations Inactuelles III, §10, p. 161
[5] Nietzsche, Friedrich. La volonté de puissance II, p. 34
[6] Nietzsche, Friedrich. La volonté de puissance II, p. 39
[7] Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumes XIV début 1888-début janvier 1889, 14[16], p. 30
[8] Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumes XIV début 1888-début janvier 1889, 14[11], p. 29. Nietzsche dresse dans ce passage la liste des « sentiments qui disent oui », à savoir : la fierté, la joie, la santé, l’amour des sexes, l’hostilité et la guerre, le respect, les beaux gestes, les belles manières, les beaux objets, la volonté forte, l’éducation de la haute intellectualité, la volonté de puissance, la gratitude envers la terre et la vie.
[9] Wotling, Patrick. Nietzsche et le problème de la civilisation, p. 121
[10] Nietzsche, Friedrich. Ainsi parlait Zarathoustra, p. ?
[11] Hölderlin, Friedrich. « Patmos », in Sämtliche Gedichte, Athenäum Verlag, 1970. Nous reprenons ici la traduction de Gustave Roud, in Hölderlin, Friedrich. Oeuvres. Paris : Gallimard, Pleiade, 1967.
[12] Nous faisons ici à ce fragments posthumes repris in Nietzsche, Friedrich. La volonté de puissance II, p. 24, que nous reproduisons ici : « Décrire la décadence de l’âme moderne sous toutes ses formes : dans quelles mesures la décadence remonte à Socrate ; ma vieille aversion pour Platon, l’anti-antique ; l’ « âme moderne » existait déjà ! ».
[13] Descartes, René. Principes de la philosophie, ref ?
[14] Pasley, Malcolm. « Nietzsche’s use of medical terms », in Nietzsche : Imagery and Thought, p. 127 : « Modern man […] is like a snake which has swallowed more whole rabbits than it can deal with. »
[15] Nietzsche, Friedrich. L’Antéchrist, §1, p. 161
[16] Nietzsche, Friedrich. FP XIII, 9[35]
[17] Nietzsche, Friedrich. Fragments posthumes 1887, 9[60], p.
[18] Nietzsche, Friedrich. La Volonté de puissance, livre 1 : le Nihilisme européen, 20, p. 41
[19] Salanskis, Emmanuel. Nietzsche, p. 146-147
[20] Dostoievski, Fiodor. Les Frères Karamazov, 4e partie, Livre XI, chapitre 4
*Ce texte est paru dans le numéro 44 de la Revue Krisis «Modernité ?».
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4 réflexions sur “Nietzsche, médecin de la modernité”
1 novembre 2016 à 15:36
merci pour cette synthèse très claire et très fidèle au texte nietzschéen ; dans une démarche herméneutique constructive, on pourrait concevoir la critique de la réduction des humains au « troupeau » comme renvoyant à un aristocratisme qui n’est plus incompatible avec une démocratie au sens strict, qui ne nivelle plus les valeurs, et en laquelle différence, distance et égalité réelle ne s’excluent plus ; ce sont les instances qui assignent les collectifs ou communautés, devenues « masses », à l’être-troupeau (Etat, religion, etc.) qui font des individus des être décomposés et grégaires, atomisés et comprimés les uns contre les autres, mais on pourrait dire qu’avec Nietzsche, le « troupeau », ou même le « superflu », ne désigne pas des individus en chair et en os, mais plutôt une perspective pernicieuse sur les êtres, le point de vue d’un « pouvoir » sans puissance, impersonnel, qui domine les êtres, qui nivelle et écrase ces êtres….. chacun toutefois, comme être singulier, sera capable de s’élever peut-être, selon une dialectique spéciale que vous décrivez clairement, au grand « oui » de l’amor fati ; cette « démocratie aristocratique » de l’avenir, finalement, définira une élection universelle (messianisme sécularisé de l’éternel retour du même) ; cette lecture que je propose brièvement va en tout cas dans le sens de celle de Jean Luc Nancy, aujourd’hui, et de Derrida, et permet d’éviter la récupération de Nietzsche par des mouvances politiques hiérarchisantes et discriminantes (donc finalement nivelantes, pseudo-aristocratiques) dangereuses ; la relation dialectique de Nietzsche au judaïsme (à la fois défini comme inversion des valeurs nobles et comme discipline des instincts, vecteur d’une élévation potentielle de tous), annonce peut-être la voie d’une « aristocratisation » du démocratique, si j’ose dire…. quant au rapprochement entre l’affirmation nietzschéenne et l’Aufhebung hégélienne, il me paraît très juste, mais il s’agirait alors de nuancer le diagnostic peut-être trop caricatural de Deleuze à ce propos (dans Nietzsche et la philosophie) : en effet, Deleuze ici oppose de façon assez rigide l’affirmation « noble » nietzschéenne, purement aristocratique, qui ne cherche pas à être « reconnue », ou représentée dans la cognition, mais qui est assez autonome et distante pour revendiquer le primat de sa propre perspective, à la dialectique hégélienne de la reconnaissance (maîtrise et servitude) ; votre proposition, très porteuse, de trouver un point de jonction entre Hegel et Nietzsche, dans cette affaire, précisément, permettrait de penser une affirmation aristocratique qui doit en passer par la dialectique de la reconnaissance de l’esclave qui s’émancipe ; et donc une aristocratie démocratique, comme je l’imaginais… Ce serait bien dès lors, éventuellement, le développement dialectique d’une certaine « judéité », et des suites politiques de ses fidélités, dans l’histoire, que Nietzsche nous raconterait. Ce « désert qui croît » pourrait bien être ce désert de l’Exode dont nous ne sommes pas encore sortis… mais ce ne sont là que suggestions, interprétations, ou perspectives personnelles, à propos d’un texte qui donne toujours à penser… Merci encore
Je vous remercie pour votre lecture précise et vos observations enrichissantes! Heureux que notre e-revue vous intéresse. Cordialement.
Kawaiikamiyu dit :
Bonjour/Bonsoir, je tenais à vous « remercier » pour ce blog qui est un véritable -selon moi- apport de connaissances et d’aide à la réflexion -notez bien que je n’ai pas encore tester la Philosophie de notre milieu scolaire . J’ai découvert la Philosophie à l’âge de treize ans et je trouve que vous donnez un sens aux pensées philosophiques et, surtout, à ce fameux WILHEM FRIEDRICH NIETZSCHE -c’est « mon premier Philsophe »- que j’essaye tant bien que mal de « défendre » . Notamment avec Le topos du « Nietzsche antisémite. Etc. » puisque je trouve que ses phrases ont trop souvent été détournées de leurs pensées premières. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les détourner au contraire, seulement ne pas entièrement blâmer l’homme par son passé. Nous ne sommes pas sa conscience et ne pouvons alors juger de ses pensées véritables. Soit. Je vous « remercie » encore. Et bon courage.
22 mars 2017 à 18:25
Friedrich Wilhelm Nietzsche*

References: §125
 §157
 §9
 §38
 §10
 §1