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Timestamp: 2019-05-26 19:11:27+00:00

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Bible chrétienne Evang. - § 10. L’annonce aux bergers: Lc 2,8-20
§ 10. L’annonce aux bergers: Lc 2,8-20
Loin d'être seulement un aimable conte, la scène nous est donnée comme fondamentale pour notre foi, car elle nous réfère aux témoins sur lesquels repose premièrement la transmission de l'événement historique, rapporté si sobrement dans les versets précédents.
Comme Saint-Jean ne croyait pas interrompre son hymne au Verbe et à l'Incarnation en faisant appel au témoignage de Jean-Baptiste (§ 1 ) — Jn 1,7 c *), ainsi Luc base-t-il son Évangile sur les témoins des 3 annonces complémentaires, révélant à Zacharie la mission du Précurseur (Lc 1,5-17 Lc 1,68-79), à Marie la conception virginale et l'instauration du Royaume, donc l'essentiel de l'Évangile, aux bergers enfin le mystère de gloire et d'humilité qui est celui non seulement du Christ (Lc 2,14 *), mais de sa transmission par l'Église. Les Actes des Apôtres nous montrent les débuts de cette prédication de < l'Évangile >, après la Pentecôte; mais elle se trouve en quelque sorte préfigurée en ces bergers, devenus < apôtres > (Cf. L. Legrand: L'Évangile aux Bergers, RB 1968, p. 161-187) — Nous y reviendrons au v. 17 *). Reprenons la numérotation déjà utilisée pour ces < annonces > (Début § 3 *).
1) Présentation des personnages: Des bergers. À Bethléem, patrie de David, berger puis roi, berceau du Christ, Bon Pasteur et Roi Messie: il y a là une harmonie, et en ce sens un < symbolisme >, aussi cohérents que dans la vocation des premiers apôtres, des pêcheurs, à devenir « pêcheurs d'hommes ». Mais Luc ne s'y attarde pas. Pas plus qu'à leur qualité de pauvres.
Qui passaient la nuit: prépare l'antithèse avec la Lumière qui luit dans les ténèbres, si caractéristiques du Noël annoncé par Is 9. Mais cela fonde aussi le rapprochement avec la < venue du Verbe > que chante la Sagesse :
// Sg 18,14-16 — Parallélisme pour une part antithétique, puisque la Parole toute-puissante venait alors en « guerrier sanglant », pour abattre l'orgueil esclavagiste de l'Egypte en la privant de ses < Premiers-Nés >, là où Jésus vient cette fois < en miséricorde > (Lc 1,50 Lc 1,54 Lc 1,72 Lc 1,78). Moins antithétique pourtant qu'il n'y paraît, puisque c'est toujours en vue de nous sauver de la servitude du péché — par le feu et le glaive cette fois intérieurs mais d'autant plus redoutables (Lc 2,34-35 * ; Mt 10,34).
On sait que la date et l'heure de notre célébration de Noël ont été choisies symboliquement: à la mi-nuit (Sg 18,14b), parce que le Christ accomplit ce qu'annonçait sa venue, déjà silencieuse, pour la première Pâque; le 25 décembre, pour annoncer au paganisme la foi chrétienne en la victoire du véritable < Sol invictus >. Mais on voit que le symbolisme s'accorde avec ce que l'Évangile lui-même situait durant < les heures de garde de la nuit >.
Dehors: ces bergers l'étaient doublement: en dehors de la cité de Bethléem — il y a donc changement de scène avec ce qui précède — et en dehors de leur tente pour veiller sur les troupeaux. Mais ici encore l'indication topographique, historique, prend un sens spirituel si on la rapproche d'autres textes, tant de l’A.T. que du N.T..
D'abord de Michée. Quelques versets en effet avant la célèbre invocation à Bethléem comme lieu de naissance du Messie (5,1) — § 14 , en // à Mt 2,6), le prophète annonce, mystérieusement: « Tremble et gémis, Fille de Sion, comme une femme qui accouche. Car maintenant tu sortiras de ta ville, et tu habiteras dans les champs, et tu iras à Babylone. Là, tu seras délivrée, là Yahvé te rachètera de la main de tes ennemis ».
Or cette < sortie >, qui évoque premièrement l'exil purificateur « à Babylone », a lieu également dans le cas de Moïse intercédant pour la réconciliation d'Israël, après l'infidélité du Veau d'Or, « en dehors du camp », chacun se tenant aussi dehors « à l'entrée de sa tente » (Ex 33,7-11) ; et cela devient la règle générale pour le sacrifice d'expiation (Lv 16,27-28), si bien que l'Épître aux Hébreux y voit la raison pour laquelle — « c'est pourquoi » — Jésus a souffert « hors de la porte » de Jérusalem, sur le Golgotha. « Par conséquent, conclut l'Épître, pour aller à Lui, sortons en dehors du camp, en portant son opprobre, car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente » (He 13,11-14).
Veilleurs du troupeau, veilleurs de nuit // Lc 12,37-40 — Jésus recommande la même attitude spirituelle à ses disciples, dans l'attente de son Retour. Lui aussi mentionne les tours de veille ; et il appuie son exhortation par la double parabole de l'intendant fidèle et des dix vierges (§ 304 -305) — Mt 24,45-51 ; 25,1-13). Le triple avènement de Noël (dans l'histoire, dans la liturgie et à la fin des temps), se révèle aux Veilleurs:
Ephrem : Hymne 1 de la Nativité (Lamy n, 433):
10 Les anges veilleurs annoncèrent la Paix aux bergers veilleurs.
Aux veilleurs fut annoncée la bonne nouvelle par les veilleurs qui l'apportaient d'auprès de Dieu.
Qui dormira, en cette nuit qui réveille le monde de son sommeil ? La Paix fut annoncée quand régnait la colère... p. 15
Serviteur sur la terre, et Seigneur au ciel : on le juge injustement, Lui qui juge dans la vérité.
Ils lui crachent au visage, Lui qui leur insuffle l'Esprit.
Dans sa main: un roseau fragile ; mais lui : il est le bâton de la vieillesse du monde...
25 Tu es proche, et tu es loin :
car qui donc parvient jusqu'à toi?
2) — 4) Apparition — Trouble — « Ne craignez pas... » (Lc 2,9-10a): Cf. Lc 1,11-13 *. Pour Zacharie, prêtre officiant au Temple, le messager céleste se situait « à la droite de l'autel ». Pour les bergers, dans les champs, de nuit, l'ange qui survient (on retrouve le préfixe < épi > — Lc 1,35-37 *) rayonne la Gloire de Dieu qui, du plus haut des cieux vient sur terre (v. 14) par l'Incarnation du Verbe, resplendissement de cette Gloire. Mais il est d'autant plus notable que cette Gloire, qui est donc celle du Christ, n'apparaîtra, durant toute sa vie terrestre, que lors de sa Transfiguration (Lc 9,29) ; au contraire elle se cache, et particulièrement lors de son Incarnation dans le sein de la Vierge (1,35), dans la crèche (2,12 *), et au Temple, sous l'apparence d'un petit enfant. Seule l'inspiration de l'Esprit Saint permet à Syméon d'annoncer en ce bébé « la Lumière pour la révélation aux nations et la Gloire d'Israël » (2,32). C'est cette obscurité même qui sera donnée aux bergers, et à nous, comme le signe éclairant, révélateur (v. 12 *). Ainsi, comme le Verbe s'est fait homme pour que nous ayons part à sa divinité, comme il a donné sa vie pour que nous ressuscitions de notre péché, il s'obscurcit pour nous illuminer, il se vide de sa Gloire pour nous y faire entrer. C'est la grâce même de Noël, définie par saint Léon dans la première préface de la Nativité: « La révélation de ta Gloire s'est éclairée pour nous d'une lumière nouvelle dans le mystère du Verbe incarné: maintenant nous connaissons en Lui, Dieu qui s'est rendu visible à nos yeux, et nous sommes entraînés par Lui à aimer ce qui demeure invisible : Nova mentis nostroe oculis lux tuoe claritatis infulsit... »
Et la Gloire du Seigneur les enveloppa: H. Schlier: Essais sur le N.T., p. 192: Ce terme de < gloire > (Doxa) est souvent employé à propos des anges (Lc 9,26 etc...). La doxa comporte toujours ici deux éléments: la splendeur intérieure et la splendeur qui rayonne. Doxa indique le rayonnement (H. Schlier cite àl'appui: Ap 10,1 18,l;Ac Ap 12,7 et l'aspect des anges de la Résurrection, semblables à celui du Christ transfiguré: Mt 28,3 et Ac 10,30 // Mt 17,2). La lumière qui jaillit du dedans de l'être, la lumière qui reflète, qui éclaire et qui rayonne, tels sont les anges. Or, cette lumière — conformément au sens de doxa dans l'A.T. — est une lumière qui non seulement brûle et éclaire, mais aussi consume. L'ange est aussi, comme nous l'a appris He 1,7, « une flamme ardente »...
// Ex 24,15 — Comme la première Alliance s'était effectuée par l'entrée de Moïse dans la Gloire de Dieu se manifestant sur le Sinaï, la nouvelle Alliance, qui est Jésus lui-même, fait aussi entrer dans cette même Gloire les bergers, premiers fidèles et annonciateurs de l'Évangile (v. 17-18 *).
5) L'annonce proprement dite (Lc 2,10-11): Elle est donnée comme < Évangile >, car le mot grec est celui d'où l'on a tiré : je vous évangélise. Et de fait, la suite du verset le confirmera...
C'est le même verbe que l'on trouvait en 2 prophéties d'Isaïe, toutes deux clairement messianiques : Is 60,6, parlant des mages « apportant l'or et l'encens » (§ 14 ), ajoute qu'ils annoncent ainsi la bonne nouvelle du Salut du Seigneur: ce qui est précisément le message de l'Ange en Lc 2,10-11. Quant à Is 61,1 sur l'Oint (le < Christ >) chargé de porter aux pauvres la bonne nouvelle de leur rédemption, Jésus lui-même proclamera que cet oracle s'accomplit en Lui, aujourd'hui (encore un des mots de Lc 2,11 — cf. un peu plus bas). C'est d'ailleurs surtout à la proclamation de l'Évangile par les Apôtres que ce verset nous réfère, comme L. Legrand le montre surabondamment. Quelle est cette Bonne Nouvelle, ici et là? (// Ac 13 et Tt 2).
Une grande joie... pour tout le peuple: C'était ce que l'Ange promettait de la naissance du Précurseur (Lc 1,14 *), dont l'annonce ouvrait donc elle aussi « la Bonne Nouvelle » évangélique (v. 19).
Aujourd'hui: marque l'accomplissement, si total qu'il prend valeur eschatologi-que, dernière, éternelle, comme l'Aujourd'hui du Paradis accordé au Bon Larron (Lc 23,43). Reste ainsi actuel — au sens de « toujours agissant » (He) — non seulement l'Aujourd'hui de la Rédemption (Ps 118,24), mais celui que chante la liturgie de Noël : « Hodie Christus natus est, hodie Salvator apparuit ; hodie in terra canunt Angeli... dicentes: Gloria in excelsis Deo. Alléluia »
Léon le Grand: 9° Sermon pour Noël, n° 2 ; 6° Sermon pour l'Epiphanie, rf 1 (SC 22 bis, p. 180 et 266) : Bien que les actes corporels, tels que le conseil éternel les avait ordonnés, soient passés, et que l'humilité du Rédempteur ait été transportée tout entière dans la gloire de la majesté paternelle — « pour qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que Jésus est Seigneur dans la gloire de Dieu le Père » — sans nous lasser pourtant nous adorons cet enfantement même de la Vierge porteuse du Salut ; et cette union indissoluble du Verbe et de la chair, nous la contemplons couchée dans la crèche, non moins que siégeant sur le trône de la sublimité paternelle.
Ce jour de l'Epiphanie, nous ne l'avons pas laissé derrière nous en sorte que soit passée la puissance opérante qui fut alors révélée — comme si la renommée de la réalité accomplie était seule venue jusqu'à nous pour que notre foi la reçoive et que notre mémoire la célèbre : au contraire ! le don de Dieu s'est multiplié ; et chaque jour notre temps fait l'expérience de tout ce que les premiers jours ont reçu. (Cf. C.J. Nesmy: Spiritualité de Noël, p. 179-183).
vous est né: Ce qui était annoncé, attendu depuis si longtemps, voilà! c'est fait (sur l'importance du mot < voici >, Lc 1,31 *).
dans la ville de David: réfère au v. 4, où se trouve déjà l'expression, liée à l'origine davidique de Joseph. C'est donc, sous une autre forme, la même annonce qu'il s'agit bien du < Descendant promis à David > (// Ac 13). Mais l'Ange insiste surtout sur la nature divine de ce nouveau-né, en une formule à dessein redondante :
un Sauveur, qui est le Christ Seigneur: C'est Dieu qui est non seulement notre Sauveur, mais notre Salut. Aussi le titre est-il, dans l’A.T. réservé à Dieu, ou aux Juges qu'il envoie pour libérer Israël (Jg 3,9 Jg 3,15 Jg 6,14 Jg 13,5 Ne 9,27). Il convient donc à Jésus par excellence, non seulement parce qu'il est Dieu, mais parce que son Nom même annonce qu'il vient « sauver son peuple de ses péchés » (Mt 1,21). Pourtant le N.T.attribue relativement rarement au Christ ce titre, sans doute par crainte de confusion avec la prétention païenne des empereurs à l'usurper. Mais dans le cas présent, il convient d'autant plus de le reconnaître à Jésus, face à Auguste (v. 1) puisque celui-ci précisément revendiquait ce qui n'appartient qu'au vrai Dieu et à son Christ. Une inscription de Priène appelle en effet Auguste « le bienfaiteur des hommes et notre Sauveur », si bien que « le jour de sa naissance a été pour le monde le commencement des bonnes nouvelles reçues grâce à lui » (cité L. Legrand RB 1968, p. 163). Contre de telles prétentions, courantes il est vrai dans les civilisations égyptienne ou hellénistique, Saint-Luc restitue à Jésus son titre d'unique Sauveur (Ac 4,12). L'Évangile, c'est Lui !
qui est le Christ, Seigneur: la construction même, en rallonge, de cette proposition montre qu'elle est une insistance, pour désigner l'enfant sous deux autres titres qui deviendront familiers aux premiers chrétiens, et jusqu'à nous : Il est < le Christ, notre Seigneur >.
Cependant Luc ne reprend pas ici exactement l'expression — courante dans l’A.T. pour désigner le Messie — de: < Christ (ou Oint) du Seigneur >, et qui va se retrouver dans la bouche de Syméon, représentant des justes de cet A.T. (Lc 2,26). Une telle expression distinguait en effet entre le Christ-Messie et Dieu, qui est le seul Seigneur. Mettre Seigneur en simple apposition, c'est dire que ce « Christ est Seigneur », identique au Père, profession de foi de l'Église, dès l'origine (1Co 12,3, et passim) : « Tu solus Dominus, cum Sancto Spiritu, in gloria Dei Patris. Amen! »
7) Le signe (Lc 2,12) : les bergers ne posant aucune question (ce qui serait le 6° point dans la séquence des < annonces >), on passe directement au signe, pour le moins déconcertant: normalement, c'est en effet quelque chose d'extraordinaire, comme l'enfantement d'Emmanuel par la < Vierge > (Is 7,14), ou de Jean-Baptiste par une femme aussi âgée qu'Elisabeth (Lc 1,18). Par contre, le signe donné par l'Ange aux bergers est des plus ordinaires: comme si ce qui témoigne le mieux de la grandeur de Dieu, c'était l'humilité de son Incarnation. Le contraste est extrême: le < Verbe > est nommé un < bréphos >, un nouveau-né — en latin < in-fans >, incapable encore de parler. Le Tout-Puissant est maintenu par des langes. Le roi de la création est couché dans une pauvre crèche, comme il sera déposé au tombeau (Lc 2,7 // Lc 23,53 *). La liturgie de Noël ne se lasse pas de développer le paradoxe, dans l'Orient comme dans l'Occident chrétiens :
En ce jour, Celui qui n'a pas de commencement commence, Nous contemplons dans la chair notre Dieu invisible, La terre offre une grotte à l'inaccessible, Couché dans une crèche, il tient le monde dans sa main, Enveloppé de langes, il délie les liens de nos péchés, De lait maternel est nourri le nourricier de l'univers... (Extraits d'hymnes pour la Vigile de Noël, dans Prière orientale des Eglises, 1P 78-80).
Cela aussi correspond à l'Évangile prêché par les Apôtres: « Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse nous proclamons, nous, un Christ crucifié... Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1Co 1,22-25). Ce que l'Ange proclame ici, c'est que ce paradoxal < évangile > commence dès la naissance, et consiste dans cette naissance même. C'est le fait qui est le signe (Lc 2,12 = 2,7): « En ceci s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui » (1Jn4,9; Jn 3,16 — § 78 ).
Lc 2,13) — Comme le Christ a préparé ses Apôtres au scandale de la Croix par sa Transfiguration, les bergers iront à l'humble crèche après avoir été illuminés par la Gloire céleste (v. 9 *), bien plus: saisis et ravis en elle:
Soudain apparut avec l'ange... : Ils n'ont pas à < venir > : ils étaient là; ils sont là ! Avec Jésus se découvre la moitié invisible du monde :
L. Bouyer \f Cosmos, p. 315-317.327-329: Le monde physique, la nature, d'après toute l'Écriture et la tradition, est bien plus et bien mieux qu'un monde simplement matériel. À vrai dire, son aspect matériel n'est que l'enveloppe, le vêtement, la simple extériorité d'un monde tout spirituel, séparément duquel l'existence de la matière devient incompréhensible...
Ce monde primordial, reconnu dans toutes ses dimensions, c'est ce que les Pères grecs et Augustin appelleront le monde intelligible. Mais dans la description et l'interprétation qu'ils en donnent, on voit que c'est le monde angélique dont toute la Bible suppose la présence invisible à l'arrière-plan de toute la réalité visible.
... [Sur chacun des anges] l'Esprit de filiation qui repose sur le Fils à jamais, s'est posé. Ce faisant, pour qu'ils puissent tous, comme le Fils, reconnaître l'amour du Père qui les presse de toutes parts, il les a doués d'une liberté propre.... Tous ensemble, mais chacun pour son compte, se sont donc éveillés à cette existence distincte et cependant unanime, dans l'adoration et la louange de leur Créateur (Job 38,7).
L'univers créé, dès le premier instant de son existence et à jamais, n'est donc qu'un seul choeur à la louange de Dieu, répondant librement à la Parole éternelle qui exprime le Père lui-même, dans une adhésion bienheureuse à ce retour de l'amour vers sa source, s'étendant à tout et entraînant tout avec lui, qui est le propre de l'Esprit du Père, de l'Esprit de filiation reposant sur le Fils dès l'instant éternel de sa génération du sein du Père.
Ces esprits créés mais bienheureux sont dans le Fils Unique comme d'innombrables fils de Dieu : les « béné Élohim » de la Bible, ces fils de l'aurore qui chantaient ensemble, nous dit Job, au premier matin de l'univers. Et cet univers lui-même, tel que nous le connaissons comme du dehors, dans sa visibilité corporelle, vibre de leur chant, leur « mélos amoris » comme dira Richard Rolle, enflammé à « l'ignis amoris » de l'Esprit divin.
D'emblée il s'est produit pourtant une faille dans cette création visible où nous nous mouvons nous-mêmes, et qui n'est que l'ombre portée sur elle par un obscurcissement originel de certains de ces luminaires créés qui devaient l'illuminer, à commencer par le premier d'entre eux, le prince de ce monde, Lucifer : c'est-à-dire le porte-lumière.
Ceci toutefois ne saurait rien changer à la condition qui reste foncièrement celle de tout le créé : de n'être qu'une commune expression et comme la voix destinée à se fondre dans l'harmonie céleste de ce choeur des premiers-nés parmi les multiples fils de Dieu dans l'Unique : irradiant la gloire du Créateur reconnu comme le Père, dans une parfaite réponse d'amour abandonné à son amour totalement donné dans l'Esprit Saint.
... Newman (Parochial and Plain Sermons, vol. 2P 359 ss; 4, p. 200 ss) observe que la vue scientifique et technicienne de l'univers, qui est devenue la nôtre habituellement, nous a fait pratiquement oublier l'existence, et la présence active en ce monde, des anges...
Quel ne serait pas notre saisissement si, soudain, ces présences angéliques, à la fois voilées et annoncées par toutes les réalités qui nous sont le plus familières, se découvraient à nous? Ceci n'a rien de fantaisiste : c'est par là que la révélation divine elle-même a commencé, selon la tradition biblique. C'est ainsi qu'il s'est imposé aux patriarches d'Israël, avant les prophètes, que toutes choses n'ont de sens que si elles concourent à glorifier Dieu, comme il en est d'elles entre les mains des puissances angéliques. Or, de celles-ci, nous sommes appelés à être les compagnons de service... Car c'est dans ce monde invisible, ou plutôt dans ce que le monde unique comprend d'invisible, que Dieu se trouve, que le Christ est entré, que les âmes des fidèles vont le rejoindre, que les anges sont depuis toujours.
Ici, Newman introduit, avec un art consommé, le récit de cet épisode tiré du plus ancien fonds des traditions bibliques : la vision de Jacob, à Béthel, de l'échelle angélique s'élevant de la terre jusqu'au ciel. Il souligne l'exclamation de Jacob: « Que ce lieu est terrible! C'est ici la maison de Dieu et la porte des cieux... et je ne le savais pas » L'invisible, autrement dit, n'a pas soudain comme envahi le visible : d'emblée, depuis toujours, il était là, il est toujours là, derrière ce dernier, bien avant que nous le voyions, et quand bien même nous persévérerions à ne pas le voir...
Une multitude de l'armée céleste : Il y a bien l'idée de foule (du mot grec dont on a tiré: < pléthore >, surabondance), mais faisant corps, et choeur.
louant Dieu : si l'on accepte la remarque de L. Legrand que ce participe se rapporte à l'activité non seulement de « la multitude » apparue aux bergers, mais plus précisément à « l'armée céleste » comme telle, on peut avec cet auteur paraphraser: « une troupe nombreuse faisant partie de cette armée céleste dont l'occupation habituelle consiste à louer Dieu » (RB 1968, p. 175) — avec bibliographie sur « la liturgie angélique »).
En tous cas, nous avons ici le fondement évangélique à l'invitation que nous fait l'Église de « joindre notre louange à celle des anges, en chantant: Sanctus, Sanctus, Sanctus (ce qui est l'adoration éternelle séraphique — Is 6,3), Dominas Deus Sabaoth (titre qui, surtout dans ce contexte, désigne avant tout le Dieu des forces célestes) ». La suite du Sanctus équivaut en effet à la louange qui est à la fois celle de la vision d'Isaïe: « Sa Gloire emplit la terre », celle d'Ezéchiel (// Ez 3,12) et celle du Gloria: « Pleni sunt caeli et terra gloria tua ». Hosanna in excelsis (en capitales les mots communs avec le Gloria). La finale: Benedictus qui venit, conviendrait parfaitement au moment de la Nativité. Si elle est tirée de la louange des Rameaux, c'est seulement une rencontre de plus, montrant l'unité des deux mystères convergents de l'Incarnation et de la Rédemption. Ainsi tout se rejoint, et le Sanctus chante, de concert avec le Gloria, le Christ Sauveur, Gloire de Dieu, Paix offerte aux hommes. Des moments intensément heureux, on dit que le ciel semblait alors toucher la terre. Le Gloria chante que c'est la réalité, définitivement !
// Lc 19,37 — Pour mieux comprendre Lc 2,14, les ressemblances et différences de l'acclamation des Rameaux sont une bonne introduction. On y retrouve en effet le même couple de < Gloire et Paix >, mais inversé. Ensuite, si la Gloire est bien toujours « dans les hauteurs », la Paix cette fois est, elle aussi, « dans le ciel ». C'est-à-dire qu'à la veille de la Passion, la paix dont il s'agit est celle dont la Royauté du Messie, de l'Envoyé de Dieu, est le gage, en même temps qu'elle fait la Gloire éternellement chantée par les armées célestes. Le mouvement est ascendant. Dans le Gloria, par contre, c'est la Gloire « in excelsis » qui est descendue sur terre, si bien que les bergers y sont entrés (Lc 2,9 *). Ici comme là, cette ré-union du ciel et de la terre, cette Paix entre Dieu et les hommes est le fait de « Celui qui vient », en s'incarnant et pour nous racheter. Car au Sauveur annoncé par l'Ange (v. 11 *) répond l'acclamation des Rameaux telle que rapportée cette fois par Matthieu, Marc et Jean (§ 273 ) : Hosanna ! « Dieu, sauve ! nous t'en prions ! »
À juste titre, c'est le // Ps 85 qui a été choisi par la liturgie comme psaume de Noël, car il ne prophétise pas seulement que « la Gloire habitera notre terre », il définit aussi la paix (v. 9) comme le fruit conjugué du ciel et de la terre. Ce qui est au moins l'un des sens du Gloria des anges.
On peut en effet traduire « Anthrôpois eudokias », qui a donné, dans la Vul-gate : « hominibus bonae voluntatis », soit classiquement : « les hommes de bonne volonté », soit: « les hommes que Dieu aime ». Cette ambivalence tient à l'indétermination du génitif. < L'amour du Christ > peut signifier aussi bien: l'amour du Christ pour moi, que : de moi pour le Christ. C'est d'ordinaire le contexte qui permet de comprendre en un sens ou vice versa. De quels arguments dispose-t-on ici ?
1) Les hommes qu'il aime: On a retrouvé une expression comparable dans les textes de Qumrân : << les fils de la bienveillance » (divine). Cette révélation est en effet au coeur de l'Écriture, et particulièrement du N.T.: « Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est Lui qui nous a aimés le premier » (1Jn4,10); « le jour où apparut (en l'Incarnation de son Fils) son amour pour les hommes, Il l'a fait non pour nos oeuvres, mais poussé par sa seule miséricorde » (Tt 3,4-7 — en liaison avec // Tt 2,11-14).
Faut-il pourtant conclure que les textes de Qumrân « imposent » cette interprétation? Si l'on admet des rapports entre Jésus et Qumrân (cf. § 315 *), c'est possible. Mais on ne devrait jamais oublier la règle de prudence dans la recherche de sources hypothétiques : « ressemblance formelle ponctuelle ne prouve pas qu'il y ait dépendance ». Et encore davantage faut-il tenir compte de la règle, littéraire cette fois, que le sens d'un mot ou d'une expression est à chaque fois unique, et ne peut se déterminer qu'en fonction de l'ensemble auquel il s'adapte (comme le structuralisme l'a justement mis en valeur). Or, le Gloria est strictement construit en « un distique où chaque terme a son parallèle — ciel-terre, gloire-paix, Dieu-lés hommes — de sorte que le dernier mot doit se rattacher à < hommes >... Après < les hommes > Eudokias doit s'entendre d'un sentiment humain selon le sens le plus ordinaire du génitif de qualité; s'il s'agissait de Dieu, il eût fallu ajouter < autou > » (Lagrange).
2) Hommes de bonne volonté: Origène, qui tient pour cette interprétation, remarquait déjà : « Sans Dieu, la maison n'est pas bâtie ; mais sans la coopération des hommes, elle ne l'est pas non plus » (ces 49, Berlin 1959, p. 78; ou PG 13,1831). De même Lagrange: Luc a toujours « soin de marquer que le salut pour les hommes est une conversion et suppose certaines dispositions morales *. .. Ce sens, ajoute-t-il, ne prétend pas nier la grâce, nécessaire pour que la volonté soit bonne, mais constate simplement que la paix sera le partage des hommes bien intentionnés ». C'est d'ailleurs la merveille de ce Gloria, que le mouvement descendant, donateur — encore accentué par le chiasme rapprochant < in terra > de < in excelsis > — est si vif que la paix apparaît pour ainsi dire sensiblement comme un don venant de Dieu, même s'il exige que les hommes soient bien disposés à le recevoir.
Mais quel est ce don? — Jésus, qui « est Lui-même notre paix » (// Ep 2,14). Quels sont par conséquent ces hommes bien disposés, sinon « qui susce-perunt natum Christum », conclut Bede le Vénérable, « ceux qui reçoivent le Christ de Noël ». Le don de Dieu nous sollicite à la fois d'en haut, du ciel, du Père qui nous envoie le Sauveur, et d'en bas, de la crèche, de cette « terre qui, en Jésus a donné son fruit » (// Ps 85 — Cf. les textes des Pères donnés dans Pc II. 309-313 et 465).
Les deux interprétations ne se contredisent donc pas, même si elles ne se recouvrent pas entièrement. Mais comment trouver une traduction qui en garde toute la complexité ? < Bon vouloir > pourrait convenir à Dieu comme aux hommes. Seulement, même alors, le français oblige à préciser: « homme du bon vouloir (de Dieu) ou de bon vouloir (humain). Puisqu'il faut choisir et que désormais, grâce à la traduction liturgique, le sens des « hommes qu'il aime » est connu de tous, prenons l'interprétation complémentaire, et qui ne manque certes pas d'actualité pour le discours chrétien d'aujourd'hui, si préoccupé de ne pas trop restreindre l'adage « hors l'Église point de salut », afin de le laisser offert à tous les hommes de bonne volonté...
8) — 9) Réaction de l'intéressé — Départ du messagerie 2,15): l'ordre est ici inversé: partent les anges, les bergers se concertent:
Voyons cette Parole qui est arrivée : Luc joue ici à nouveau sur la complexité de ce que désigne le mot grec de < Rhêma >, signifiant à la fois Parole et Fait ou événement,(§ 4 ) — Lc 1,37 *). Ce que viennent d'entendre les bergers, c'est la Parole, l'Évangile que « Dieu leur a fait connaître », par l'Ange. Mais cette Révélation est d'un fait « qui est arrivé » ; que l'on peut « voir » et constater, qui est Jésus, Verbe de Dieu incarné, donc à la fois Fait et Parole.
Ceci attire à nouveau notre attention sur le rapport entre Voir ou constater (les faits), et croire c'est-à-dire admettre sur simple Parole:
1) Comme Marie à l'Annonciation, les bergers croient d'abord, et c'est sur la Parole de l'Ange qu'ils vont voir et du même coup devenir témoins oculaires.
2) Même ceux qui ont vu d'abord, doivent passer au-delà pour croire : Jean-Baptiste voit la colombe demeurer sur Jésus, et il croit que « celui-là est bien le Fils de Dieu » (§ 24 ) — Jn 1,34 *) ; « Jean vit (dans le tombeau, les linges plies), et il crut » (Jn 20,8).
3) Ce qui serait fautif, ce serait de ne croire qu'à la condition d'avoir vu ou constaté. Car ce ne serait plus croire, mais s'en remettre au seul savoir.
4) C'est pourquoi « Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu » (Jn 20,29). C'est notre cas. Cependant nous nous référons aux « témoins oculaires devenus serviteurs de la Parole » (Lc 1,2 * ; Ac 10,40-42). Donc, même pour nous, la foi ne va pas sans quelque voir ou témoignage.
C'est exactement cette séquence de la foi qui est à l'oeuvre dans la visitation des bergers :
Lc 2,16-20 — La Visitation des bergers suit l'annonce, comme au ch. 1°, pour Marie. Avec le même empressement (Lc 1,39 *).
Ils trouvèrent Marie et Joseph: Ceci n'était pas dans le message de l'Ange, qui s'en était tenu au < signe > de « l'enfant couché dans la crèche ». Notons que Luc, parlant si peu de Joseph, le mentionne ici; tandis que Mt, dont le récit de l'enfance du Christ est fait surtout du point de vue de Joseph, insiste sur le fait que les mages trouveront « l'Enfant avec Marie sa mère » (§ 14 ) — Mt 2,11).
Lc 2,17 — Rien sur < l'adoration des bergers >, si populaire. Le propos de Luc est différent: il nous montre la < tradition > de l'Évangile. Tous les mots du verset détaillent les maillons de cette < chaîne de transmission > :
Au départ, < La Parole > qu'ils ont entendue de l'Ange. Ayant maintenant vu l'événement (car c'est toujours < Rhêma > — cf. v. 15 *), ils font connaître à leur tour « ce que le Seigneur leur avait fait connaître » (v. 15) : l'identité entre la Révélation reçue et transmise est soulignée par l'identité du verbe ; seul change le sujet: au départ, c'est Dieu qui révèle, par son Ange; à présent, devenus témoins oculaires, ce sont les bergers qui révèlent. C'est bien le même Évangile en effet, car Luc ne dit pas qu'ils parlent de l'apparition merveilleuse « des anges dans nos campagnes », bref, des circonstances : ils s'en tiennent à l'essentiel, qui concerne cet Enfant, ordinaire, couché dans sa crèche, mais que l'Ange a salué du triple nom divin de Sauveur, Messie et Seigneur.
« Venite adoremus! » Il y a temps pour tout: évangéliser d'abord; l'adoration viendra ensuite. Le mouvement perpétuel de ces deux temps est déclenché; vingt siècles après, il se perpétue dans l'Église qui proclame l'Évangile d'abord, puis adore sous les signes sacramentels du pain et du vin ce même Jésus né de la Vierge Marie...
Lc 2,18 — Et tous ceux qui l'apprenaient : nouveau maillon de la chaîne de transmission: de l'Ange aux bergers, des bergers à ceux qui étaient présents autour de la crèche. Ce qu'avaient entendu les premiers, ayant été redit par eux, ces gens l'entendent à leur tour. Et non pas n'importe comment, si l'on donne à ce verbe le sens déterminé qu'il a dans la tradition juive et chrétienne, d'« apprendre un point communiqué oralement comme tradition faisant autorité » (L. Legrand, RB 1968, p. 179-180). C'est bien « la Parole » initiale, que son origine rend sacrée, qui va donc être apprise, retenue dans sa forme même, pour être transmise telle quelle, de génération en génération jusqu'à nous. Saint Paul s'y réfère expressément, moins de 30 ans après la mort du Christ, pour les deux mystères essentiels de la Résurrection et de l'Eucharistie (1Co 11,23 et 15,1-4). De la solidité de cette tradition orale, les recherches du Père Jousse, puis d'exé-gètes comme Riesenfeld ou Gerhardsson nous assurent (cf. Introduction, p. xi)
Quels sont ces gens autour de la crèche? Libre à Loisy de s'en étonner, comme si les nouvelles ne fusaient pas immédiatement dans tout village ! En réalité, nous sommes « en ce temps-là », primordial, centre de l'histoire. Et de proche en proche, par la Tradition justement, ce sont toutes les générations du monde entier, « à l'écoute de la parole divine relayée en parole apostolique » par les bergers, qui sont déjà là (L. Legrand, RB 1968, p. 177).
Ils s'émerveillaient: ajuste titre, s'il est vrai qu'avec la Nativité, commencent les « merveilles de Dieu » en vue de la Nouvelle Alliance, plus merveilleuses encore que les < Mirabilia Dei > de l'Exode, transmis tout au long de F A.T., et jusqu'à nous par la liturgie.
Lc 2,19 — Entre tous ces assistants, Marie. Un peu à part des autres (indiqué par la particule grecque, rendue par notre < Quant > à Marie...). Mais elle aussi, et la première, elle écoute avec son coeur le dit des bergers. Luc nous la donne même comme le modèle de cette < écoute > de la foi, qui fera d'elle une source privilégiée de la Tradition, au moins pour les événements de l'Enfance du Christ. Et c'est pourquoi Luc répétera cette phrase, en refrain, à propos du dernier épisode (Lc 2,51).
Ici et là, pour Marie comme pour les bergers et les assistants, il s'agit de ces < Rhêmata >, de ces paroles-événements dont ils sont témoins. Luc précise « toutes » ces paroles. Il n'y a pas de censure : choisir est le propre de l'hérésie. La foi accueille la vérité telle que révélée, et non pas telle que triée à notre convenance, comme ces gens qui se font leur religion, au lieu de se hausser à la plénitude vraie de la religion que Dieu nous propose, que ce soit dans l'Écriture ou dans l'événement Jésus-Christ.
Le lieu où s'opère cette mise en mémoire, c'est « dans son coeur », qu'il faut entendre, ici comme en général dans la Bible, moins de l'affectivité -encore que Marie ait eu, dans la Visitation des bergers, de quoi être émue — que du centre de la personne, où se rejoignent et se fondent nos diverses facultés (cf. BC I *, p. 79 et 344; A. Feuillet: Jésus et sa mère, p. 177.-178). Ainsi faisaient déjà les témoins de la naissance de Jean-Baptiste ; mais l'Évangile dit alors seulement qu'ils déposaient leur émerveillement dans leur coeur (Lc 1,66 *). Pour Marie, Luc emploie 2 verbes au v. 19, et un autre voisin du 1e, au v. 51, qui, d'après Lagrange, signifient à la fois conserver (les paroles) et observer (les événements). Mais en outre, le verbe propre au v. 19 est encore plus remarquable, puisqu'il est celui d'où nous avons tiré le < symbole >, c'est-à-dire l'unité que retrouvent des fragments dispersés quand on les rapproche l'un de l'autre: ainsi, d'après l'Évangile, Marie pratiquerait cet éclairement des paroles ou des faits venant de Dieu, les uns par les autres, qui est la méthode de lecture chrétienne de la Bible enseignée par Jésus-Christ (BC I p 11b et I *, p. 14-21).
C'est bien ce rapprochement qu'indiqué le préfixe grec < Sun >, et que nous traduisons par le verbe < re-cueillir >. Il fait image en effet, à la fois pour le rapprochement des paroles ou faits < cueillis > par la Vierge depuis l'Annonciation ou même, auparavant, par sa méditation de l’A.T., et pour l'unification de tout elle-même « en son coeur » (qui est se re-cueillir) :
« Marie ne conserve pas passivement les faits ni les paroles de la révélation; elle cherche à entrer dans leur sens (participe présent actif). Cette traduction trouve des appuis sérieux dans trois passages de Luc, où la foi de Marie doit faire effort pour avancer vers le mystère: en 1,29, où « elle se demande ce que peut signifier la salutation » de l'ange ; en 1,34, où elle interroge Gabriel sur le mode de réalisation de son message ; en 2,51, où « elle garde tout en mémoire », à l'instant même où Luc vient de marquer qu'elle n'a pas compris la parole de Jésus (2,50). Dans tous ces passages, la foi de Marie apparaît comme une recherche, non une possession. Elle est une ouverture à une révélation ultérieure », celle de la Croix (A. George: Sur l'oeuvre de Luc, p. 446-447) — Sur cette attitude spirituelle de la Vierge, cf. également A. Feuillet: Jésus et sa mère, p. 80-81 ; R. Laurentin, p. 234).
Ce travail, actif, est d'après le P. George celui de l'interprétation, c'est-à-dire d'une recherche de compréhension par la convergence des paroles et des faits dévoilant le sens de tout cela. Il se continue au long de la Tradition chrétienne. Si Luc en montre avec insistance par sa répétition aux v. 19 et 51, le prototype en Marie, n'est-il pas vraisemblable aussi que, par là, il nous désigne discrètement cette < mémoire vivante >, source de la Tradition qu'il a lui-même fixée dans son évangile de l'enfance ? — Non pas seulement quelques faits bruts, mais compris et interprétés selon que l'Esprit Saint a pu l'inspirer au coeur de Marie, dans une méditation incessante durant toute sa vie terrestre...
Aelred de Rievaux: Quand Jésus avait douze ans (PL 184,855; SC 60, p. 66) : La Vierge très prudente conserva toutes ces choses fidèlement. Elle les tut modestement, les découvrit en temps opportun, et les confia aux saints Apôtres et aux disciples pour qu'ils les publient.
Albert le Grand: Sur Luc 2,19 (Vives 22,218) : Il y a une figure de Marie dans l'Exode (Ex 16,33), quand le Seigneur dit à Moïse: « Tu prendras un vase et tu y mettras de la manne, la mesure d'un gomor. Et tu le déposeras devant le Seigneur afin de le conserver de génération en génération. » Le petit vase est l'humble coeur de la Bienheureuse Vierge, en lequel reposa la manne du Verbe de Dieu.
// Ps 45,14) — Ce verset est tiré de la 2° partie de l'épithalame, consacré à l'Épousée du Verbe. La Tradition l'a donc attribué par excellence à Marie. Il attire notre attention sur ce fait que, de < la gloire > chantée par les anges et qui, de l'Enfant-Dieu, rejaillit sur sa mère, l'Évangile des bergers ne fait pas mention. Il ne nous parle que de son recueillement; et l'on conçoit que la surémi-nence même de la plénitude des grâces reçues (Lc 1,28 *) plonge l'humilité de la Vierge dans un abîme d'adoration silencieuse et reconnaissante. Mais ce verset est donc aussi une invitation d'imiter Marie sur ce point, à toutes les âmes promises aux « Noces avec l'Agneau » (§ 29 *).
Lc 2,20) — Conclut la filière de la Tradition: Les anges, louant Dieu, ont annoncé l'Évangile aux bergers. Ceux-ci repartent en louant Dieu ; ainsi ne sont-ils pas seulement témoins, par leurs dires, de la conformité de ce qu'ils ont entendu (des anges) et vu (à la crèche) : ils en sont convertis, et leur vie comme celle des anges devient louange de Dieu :
« La louange de Dieu fait suite à /'audition de la parole : c'est le thème des Actes. Elle est aussi suscitée par le fait d'avoir vu le signe du salut: c'est le thème de la louange dans l'Évangile de Luc... Le Gloria des anges ne fait qu'anticiper le chant de louange qui s'élève de la communauté des croyants, heureux d'appartenir au nombre des < sauvés > (Ac 2,47). Ainsi l'épisode des bergers résume-t-il toute l'oeuvre lucanienne en décrivant la joie du croyant à l'écoute de l'Évangile » (L. Legrand, rb. 1968, p. 174).

References: § 10

§ 10
 § 3
 § 14
 § 78
 § 315