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Timestamp: 2018-01-24 04:00:02+00:00

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Description détaillée de l'abbaye de Beauport en 1920 (Bretagne - Côtes-d'Armor)
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Abbaye Notre-Dame de BEAUPORT - Kérity-Paimpol
HISTOIRE BREVE DE L'ABBAYE DE BEAUPORT
Par un acte non daté, mais que Geslin de Bourgogne a montré avoir été nécessairement passé entre 1184 et 1189, Alain, comte de Tréguier, fonda dans l'île Guirvinil, à l'entrée de la baie de Paimpol, en mémoire de son père Henri et de sa mère Mathilde de Vendôme et « pour le salut de leur âme », une abbaye sous le vocable de Saint-Riom dont l'île prit le nom depuis lors.
Il y appela les chanoines réguliers de Saint-Victor de Paris soumis à la règle de Saint-Augustin (Note : Cet ordre fondé par Cassien en 402 à Marseille, servit longtemps de modèle aux autres religieux. Il donna plusieurs prélats à l'Eglise et même un pape Urbain V, puis il tomba en décadence et disparut au XVIIème siècle). Il leur fit don de biens importants dans le Gouelo et même en Angleterre et y ajouta de nombreux privilèges.
En 1198, le pape Innocent III accorda de nouvelles faveurs aux moines de l'île Guirwinil, notamment le droit d'asile. Or moins de quatre ans après ils avaient quitté leur rocher, reculant devant les difficultés de la vie sur cet îlot battu par les vagues et voilé d'embruns, préférant sans doute à ses rives celles plus calmes de la Seine d'où ils étaient venus, et il n'est plus question d'eux nulle part [Note : Geslin de Bourgogne n'est pas loin d'attribuer ce départ à un évènement tragique. le meurtre d'une jeune fille commis par l'abbé de St-Riom ; mais dans la Ballade bretonne relatant un crime de cette nature sur laquelle il s'appuie, ni les lieux (île verte), ni la qualité du justicier (fils du roi), ni même la mention de l'archevêque de Dol, dont le titre était supprimé depuis 1191 ne justifient un pareil rapprochement. Si cette complainte n'est pas oeuvre de pure imagination, on l'appliquerait bien mieux aux moines de l'Ile verte, près Bréhat, qui y étaient depuis le VIème siècle et qui dépendaient aussi de Dol, mais aucun fait n'autorise cette application].
Alain, abandonné par les chanoines de Saint-Victor et persistant dans sa pieuse pensée d'honorer la mémoire des siens par la fondation d'une abbaye, résolut de l'installer cette fois sur la terre ferme, dans un domaine qu'il possédait au lieu dit Beauport, en face Saint-Riom, au fond de la baie de Paimpol, et où il avait une habitation, simple rendez-vous de chasse, car sa demeure principale était au château de Correc, en Kerfot.
Il y installa des chanoines réguliers prémontrés, suivant la règle de saint Norbert, qu'il fit venir de l'abbaye de la Luzerne, en Normandie, diocèse de Coutances, où résidait un provincial de cet ordre. Ces faits se passaient avant 1202.
En effet, les chanoines prémontrés (Note : Les chanoines réguliers, dits prémontrés, furent fondés par Saint-Norbert en 1120, pour prêcher partout l'évangile Ils portaient l'habit blanc, en l'honneur de la Sainte-Vierge, et leur règle était, à l'origine, très austère : ils observaient le silence, ne faisaient par jour qu'un repas dont les œufs, le lait et le beurre étaient exclus, ils dormaient sur une simple paillasse en dortoir ; mais peu à peu et assez rapidement, la règle devint moins sévère ainsi que nous le verrons) résidaient déjà à Beauport, quand fut signé en 1202 l'acte de donation par lequel Alain leur concéda sa propriété, en y ajoutant les biens de l'ancienne abbaye de Saint-Riom, avec d'autres terres et privilèges. L'abbé de la Luzerne signa comme témoin l'acte de donation avec l'évêque de Saint-Brieuc, Geoffroy, et plusieurs autres dignitaires ecclésiastiques.
Mis en possession de Beauport, les prémontrés entreprirent aussitôt la construction d'une abbaye en harmonie avec leur règle, en s'inspirant des dispositions de celle de la Luzerne, et cette œuvre les occupa pendant toute la première moitié du XIIIème siècle et même un peu au-delà.
Le plan suivi par eux est simple et commun à la plupart des abbayes.
Autour d'une cour carrée entourée d'un cloître en appentis s'élevèrent quatre bâtiments l'enserrant complètement.
Ici nous trouvons au sud l'église, à l'est le logis des moines, à l'ouest de bâtiment des hôtes, et au nord le réfectoire et la cuisine.
Cet ensemble, terminé vers 1620, constitua l'abbaye de Beauport au XIIIème siècle, avec en plus le bâtiment cédé aux prémontrés par le comte Alain.
Possesseurs de vastes domaines en France et en Angleterre (Note : Ils jouissaient en Angleterre des biens donnés aux moines de St-Riom, dans la propriété desquels ils avaient été confirmés par le roi d'Angleterre en 1289 et ne les perdirent qu'au XVIème siècle, lors du schisme de Henri VIII. — Ces biens, situés dans le diocèse de Lincoln, s'étendaient en 9 paroisses. Lesage dit qu'en les perdant, l'abbaye perdit la moitié de ses ressources), enrichis par de nombreuses libéralités tant de la noblesse que des gens du peuple, ils le furent aussi par les bénéfices d'une banque qu'ils avaient établie dès le XIIIème siècle, laquelle rendit de réels services pendant les dernières Croisades, en prêtant à un taux modéré, et luttant ainsi contre les usuriers, plaie de cette époque. Aussi malgré leurs charges, leurs aumônes et une hospitalité largement exercée, les moines de Beauport supportèrent aisément la dépense de toutes ces constructions, et même, au XIVème siècle, purent en entreprendre de nouvelles.
C'est ainsi que l'abbé Guillaume de Pommerit édifia, vers 1530, en dehors de l'enclos du couvent proprement dit, pour lui et ses successeurs, une habitation distincte avec de vastes dépendances (Note : Le chanoine Lesage attribue cette construction à un ancien évêque de Dol retiré à Beauport et qui en serait devenu abbé au XVème siècle. C'est une erreur, car le seul évêque de Dol devenu abbé de Beauport est Hervé de Bazonge, qui gouverna l'abbaye en 1272 et non au XVème siècle).
C'est que l'abbé de Beauport était devenu un personnage important, ayant le gouvernement de 13 paroisses et 2 trêves où des moines détachés de l'abbaye exerçaient le ministère avec le titre de curés-prieurs. Il possédait, depuis 1239, le droit de haute et basse justice sur tous les vassaux de l'abbaye, dont le nombre s'éleva jusqu'à 33.000 (Lesage).
C'est au XIVème siècle aussi que des digues furent édifiées pour protéger Beauport dont les jardins étaient voisins de la mer, en même temps qu'une jetée fut construite pour permettre aux bateaux d'aborder facilement tout près de l'abbaye. Ces travaux coûteux n'arrêtèrent pas la prospérité de Beauport, dont les revenus atteignirent jusqu'à 60.000 livres (Note : Pour apprécier la valeur d'achat des livres anciennes. par rapport à la valeur normale du franc, telle qu'elle était avant la guerre de 1914, qui l'a diminuée d'une façon anormale, il faut multiplier au moins par 3 le nombre des livres aux XVIIème et XVIIIème siècle, et par 4 aux XVème et XVIème siècle, ainsi on pouvait se procurer pour 60.000 livres ce qui eût coûté 180.000 fr. en 1914), sans compter ceux des biens situés en Angleterre. Mais avec la richesse était venu le relâchement de la règle, dont le pape Innocent V se plaignait déjà en 1245. L'austérité primitive fit place à la sensualité : la viande et les mets apprêtés apparurent sur la table des moines.
En 1284, l'abbé autorisa des récréations communes et octroya la pitance, qui consistait en terres données en jouissance à chaque religieux pour qu'il en pût consacrer le revenu à s'offrir une ration de vin aux jours de fête et d'obit, lesquels revenaient souvent (Note : En 1288, le pape Nicolas IV autorisa les moines à manger de la viande en tout temps quand ils seraient en voyage et vers la fin du XVème siècle, les moines ne faisaient plus maigre que le carême. Moins ils restèrent austères, moins ils demeurèrent humbles, jusqu'à la fin du XVIème siècle ils ne se font appeler que humbles et honnêtes religieux, au XVIIème ils deviennent vénérables et au XVIIIème ils figurent dans les actes authentiques comme " nobles et discrets messires ").
En dépensant davantage de leurs revenus pour leur bien-être personnel les moines de Beauport en eurent une part moindre à consacrer à l'embellissement de l'abbaye, aussi on ne cite guère au XVème siècle que la construction, par l'abbé Jean Bocher, d'un colombier et du bâtiment avec portail d'entrée édifié vers 1420, et malgré qu'un autre abbé, Pierre Huet, ait obtenu en 1456 le droit de porter mitre et crosse, ce qui eût dû rehausser le prestige des moines, à partir du XVIème siècle la prospérité de l'abbaye commença à décliner.
Déjà en 1482 les comptes de l'abbé ne se soldaient plus « toutes choses comptées et rabsotées » que par un faible boni de 289 livres, 9 sous, 4 deniers, mais en 1526 on n'avait plus de réserves du tout, et il fallut raser la forêt de Plouézec pour aider à payer la rançon de François Ier.
Toutefois, ce qui porta à la situation financière de Beauport le plus rude coup, ce fut le concordat de Léon X consacrant l'institution d'abbés commandataires nommés par le roi, qui enlevait aux abbayes leurs chefs naturels et canoniques pour transmettre une grosse part de leurs revenus à des étrangers non résidants qui, considérant le monastère comme une propriété de rapport à leur profit, trouvaient qu'il restait toujours trop de ses revenus pour les moines.
Les abbayes ne furent plus dirigées que par un prieur choisi par le commandataire, par suite suspect à ses moines, et souvent à court d'argent, auquel on laissait toutes les charges et qui eut à combattre à la fois les exigences de l'abbé et celles de ses confrères de l'abbaye.
A Beauport, plus qu'ailleurs peut-être, les moines supportèrent toujours difficilement leurs abbés commandataires, dont le premier fut Pierre de Lanascol, nommé en 1532.
La situation des prieurs, placés entre l'enclume et le marteau, y fut souvent pénible, toujours délicate, et si quelques-uns manquèrent d'autorité, d'autres rendirent à l'abbaye de signalés services qui méritent d'être rappelés. Je crois devoir réparer une omission de Geslin de Bourgogne en donnant la liste complète de ces prieurs, qui en fait, de 1535 à la Révolution, ont gouverné l'abbaye bien plus que les abbés, liste que j'ai pu constituer en dépouillant les archives de Beauport.
Frère Arthur Callin, 1535-1546 : X..., 1546-1551 ; Jean Budes, 1551-1573 ; Jean Lemaitre, 1573 ; Jean de Kermoisan, Pierre de Quellin, 1574-1583 ; Maurice Guilmot, 1583-1603 ; Jean de Conches, 1603-1626 ; Guy Thépault, 1626-1630 ; François Martin, 1630-1660 ; Vincent Royer, 1660-1690 ; Guérin, 1690-1692 ; Louis Le Guével, 1692-1703 ; Julien Duhal, 1703-1727 ; Julien de Gasperein, 1727-1740 ; Balthazar Ferger, 1740-1763 ; Claude Magloire Gérard, 1763-1784 ; Claude de la Court, 1784-1791.
L'entretien des bâtiments de Beauport, par suite de la diminution des ressources dues aux prélèvements des abbés commandataires, fut moins assuré, et surtout de 1546 à 1551, période pendant laquelle, aucun abbé n'ayant été nommé, le roi perçut les revenus et fit gérer les biens de l'abbaye par des commis ; ceux-ci laissèrent l'immeuble à l'abandon.
Vers 1560, loin d'économiser, on était réduit à vendre, pour payer des dettes, le prieuré des Fontaines en Plouagat (Note : A 1.500 mètres de Châtelaudren, la maison d'habitation et le portail d'entrée avec son portillon et ses greniers existent encore en 1921, mais remaniés) que plus tard, en 1612, les moines eurent bien de la peine à racheter. Les luttes entre les religieux et les abbés commandataires au sujet de leur part de revenus, le peu d'autorité des prieurs à l'intérieur de l'abbaye avaient ruiné peu à peu la discipline. Les moeurs se relâchaient et la réputation des moines en souffrait, si bien que pour rétablir la sienne un sous-prieur fut obligé de se faire délivrer par le chapitre de l'abbaye un certificat de bonne vie et moeurs.
Pendant les guerres de la Ligue (1576-1596), les moines se déclarèrent pour la Ligue, tandis que l'abbé restait naturellement partisan du roi à qui il devait sa dignité et les bénéfices qu'elle lui procurait.
Il en résulta un tel désordre que tout était à l'abandon dans l'abbaye : les bâtiments tombaient en ruine, et un procès-verbal du sénéchal de Saint-Brieuc, de 1606, constate que les toits étaient défoncés, les vitres brisées, l'orgue hors de service et la plupart des autels renversés. L'orthodoxie même des religieux en avait subi le contre-coup et l'un d'eux, convaincu d'hérésie, dût être renvoyé au supérieur général de l'ordre pour subir une pénitence sévère.
Tout allait si mal à la fin de la Ligue qu'en 1606 l'abbé de la Luzerne fut chargé d'aller réformer Beauport. Le prieur Maurice Guilmot, très âgé, avait abandonné la direction de l'abbaye au sous-prieur Jean-Baptiste de Conche (qui lui succéda du reste à sa mort en 1608). Celui-ci refusa de recevoir le réformateur et ce n'est que quatre ans après sa mort, survenue en 1626, qu'un délégué du général de l'ordre, le frère D'Aumale, put introduire la réforme dans l'abbaye. Le prieur Thépault, successeur de Conche, fut envoyé dans la paroisse d'Etables, remplacé par le frère Martin, et l'ordre fut rétabli, avec toutefois cette réserve que la réforme ne serait pas appliquée aux moines actuels mais seulement à ceux qui entreraient après eux à l'abbaye. Cette réserve donne une idée de l'état d'esprit de ces religieux se déclarant incapables de renoncer à leurs manquements à la règle et laissant à leurs successeurs le soin de la suivre.
Pendant ce temps, l'état de délabrement de l'abbaye ne faisait que s'aggraver et, en 1651, l'abbé général des prémontrés constatait que la pluie pénétrait dans le dortoir et le réfectoire, qu'il n'y avait plus ni chauffoir ni infirmerie, que l'enceinte conventuelle n'était même plus close. Une nécessité impérieuse obligea enfin à entreprendre une grande restauration des bâtiments. On refit toutes les parties hautes de ceux qui servaient de logement aux religieux et aux hôtes, y compris le bâtiment rendez-vous de chasse du comte Alain. On ouvrit dans les longères des fenêtres plus grandes à l'étage, et rectangulaires. On éclaira les greniers par de grandes lucarnes en pierre de taille faites dans le style Louis XIV et surmontées de frontons décorés avec une certaine richesse dont l'un porte la date de 1657. Dans l'aile est, au premier étage et dans les combles, on aménagea des cellules pour les moines qui jusque-là avaient dormi dans un dortoir commun. Le chauffoir, en ruines, fut relevé et surmonté aussi de cellules.
L'église fut restaurée et embellie, les jardins fermés et plantés. Ce fut l'oeuvre du prieur Vincent Royer qui gouverna l'abbaye de 1660 à 1690.
C'est sans doute à cette époque que fut construit aussi le bâtiment destiné à recevoir les dames visitant l'abbaye et appelé « chambre des dames » attenant au logis des hôtes, mais aucun document ne mentionne la date de sa construction et il est impossible de la fixer d'après son architecture, puisqu'il a disparu.
Pour le paiement de ces divers travaux, il y eut du tirage, et les querelles furent vives entre les moines et les commandataires. Elles cessèrent un moment en 1678 quand Alexandre de La Roche-Foucaud fut nommé abbé et, pour s'éviter les luttes de ses prédécesseurs avec les religieux, accepta de réduire à 8.000 livres sa pension qui, sous ses prédécesseurs, s'était élevée jusqu'à 14.000 livres.
Mais ses successeurs se montrèrent moins accommodants et continuèrent à pressurer les moines le plus qu'ils purent.
Après la restauration de 1657, l'abbaye, dont le pourpris autour des bâtiments s'élevait d'après l'aveu de 1680 à 70 hectares et les possessions en terre du dehors dispersées dans 13 paroisses et 2 trèves à 314 hectares, sans compter un nombre considérable de dîmes, rentes et redevances de toutes natures, connut une nouvelle ère de prospérité qui dura jusqu'au milieu du XVIIIème siècle. Toutefois le seul travail important entrepris pendant cette période fut le désséchement, en 1750, par le prieur Féger, de l'étang salé existant auprès des jardins de l'abbaye qu'il transforma en prairie. L'abbé refusa de participer à la dépense pourtant importante (Note : L'entretien des digues et jetées construites autour de l'abbaye, était onéreux à cause de la violence de la mer. Une année leur entretien coûta 8.000 livres, une autre 6.000).
C'est le prieur Féger qui fit démolir la maison de l'abbé, en 1751 ; il mourut en 1763.
A partir de ce moment, Beauport alla en déclinant : la règle ne fut plus observée, l'abus de l'hospitalité, les excès de bonne chère, et aussi chez quelques-uns des moines des moeurs dissolues, firent à l'ensemble des religieux de l'abbaye une réputation déplorable, imméritée sans doute pour le plus grand nombre d'entre eux.
Le chanoine Lesage rapporte que les moines ne pouvaient sortir seuls avant 1760, mais qu'à partir de cette date la décadence commença. Les études cessèrent et l'observance ne fut plus qu'une « mécanique menaçant ruine ». Toutefois il croit impossible que de son temps il y ait eu des relations amoureuses entre les moines et les femmes du voisinage.
Comme il quitta l'abbaye en 1783 pour aller curé prieur à Boqueho, il faudrait en conclure que le scandale n'éclata qu'après son départ.
Quand arriva la Révolution, l'abbaye était en pleine anarchie et, après qu'un accord eut été conclu en 1787 entre l'abbé commandataire de Pontevès et les moines, fixant sa pension à 12.000 livres, quittes de toutes charges, ceux-ci se disputèrent entre eux pour le partage du surplus, si bien qu'en mars 1790 le prieur Claude de la Court dut demander à la municipalité de Paimpol d'intervenir (Note : Cela résulte d'un document conservé aux archives départementales) pour l'aider à rétablir l'ordre dans l'abbaye.
A ce moment les revenus de l'abbaye étaient, d'après Lesage, de 45 à 50.000 livres sur lesquelles le commandataire en prélevait 12.000, le fisc 5.000 et les portions congrues à payer aux curés et vicaires, l'entretien des églises, presbytères et bâtiments de l'abbaye de 12 à 15.000 livres.
Dans la nomenclature des abbayes de France, dressée en 1768 à l'époque de l'édit relatif à l'assemblée générale du clergé, on lit que Beauport comptait à ce moment 25 chanoines prémontrés, disposant d'un revenu de 10.894 livres, charges et impôts déduits, mais un bon nombre d'entre eux étaient détachés comme curés prieurs dans les paroisses au nombre de 13 dépendant de l'abbaye, savoir : Plouézec, Plouha, Etables, Pordic, Plouvara, Yvias et Plélo, dans le diocèse de Saint-Brieuc ; Plouagat, Goudelin et Boqueho dans celui de Tréguier ; Bréhat, Perros-Hamon avec ses deux trèves de Lannevez et de Lanvignec, et Kérity dans celui de Dol ; de sorte qu'il ne restait guère plus de 12 à 15 prémontrés résidant habituellement à l'abbaye.
En 1790 (Voir les Archives, tableau du personnel et des établissements religieux d'hommes) ils n'étaient plus que 10 religieux à Beauport et 9 autres étaient détachés comme curés prieurs dans une partie des paroisses en dépendant. Dans les quatre autres paroisses et les deux trèves desservies par l'abbaye, des prêtres séculiers, nommés par l'abbé, assuraient le service, ils recevaient la « portion congrue » de 500 livres par an.
En outre l'abbaye avait eu jusqu'en 1760 quelques élèves se destinant à la prêtrise ou au noviciat de l'ordre. Enfin son personnel se complétait par 9 domestiques pour cultiver les jardins, car les moines de Beauport ne travaillaient pas de leurs mains.
Les décrets de 1790 supprimant les maisons religieuses, Beauport fut fermé, les dix religieux qui l'occupaient se dispersèrent et nous n'avons trouvé trace que de l'un d'eux, l'économe Le Clech qui prêta serment et fut nommé vicaire à Pordic, puis rentra après le concordat dans le clergé du diocèse et mourut curé de Plouha en 1822. Les autres ne figurent pas dans le clergé constitutionnel et durent quitter le pays.
Sur les neuf curés prieurs, six prêtèrent le serment : Delaunay, recteur de Plouagat, fut député du clergé à l'Assemblée constituante et plus tard vicaire épiscopal de l'évêque constitutionnel Jacob. Odio Baschamp, recteur de Pordic, fut dès le début vicaire général du même Jacob. Dumay, curé prieur de Goudelin, Deniel (Note : Nous l'avons compté parmi les prémontrés parce que Le Sage en parlant de lui dit « c'est un confrère »), de Bréhat, Le Ny, de Plouézec, Richard Roland, de Perros-Hamon, entrèrent dans le clergé constitutionnel.
Les curés prieurs Le Sage, de Boqueho, Richard, de Plélo, Robert, d'Etables, refusèrent de prêter serment.
Jusqu'en juillet 1797, l'abbaye de Beauport resta inhabitée et ses bâtiments ne furent pas entretenus.
A peine installée, en février 1790, la municipalité de Saint-Brieuc, quand elle reçut les décrets supprimant les couvents, qui aliénaient au profit des communes pour 400 millions de domaines confisqués, n'hésita pas à décider d'en acquérir pour 2 millions, et jeta son dévolu sur Beauport.
Elle projetait d'y installer diverses industries et entre autres une fabrique de toile à voiles. Des experts furent chargés d'estimer la propriété (Note : L'ingénieur Chancerel et l'avocat-expert Hamon. Procès-verbal aux archives), et dans un procès-verbal descriptif et estimatif du 12 octobre 1790 l'évaluèrent à 43.020 livres ; quant aux terres détachées, dispersées dans les paroisses dépendant de Beauport, elles étaient estimées 108.574 livres. Ce projet n'eut pas de suite et son abandon par Saint-Brieuc nous a évité de voir la vieille abbaye transformée en usine.
En juillet 1797, après une nouvelle estimation (Note : Procès-verbal du 18 messidor an IV aux archives. L'enclos de Beauport était estimé avec les terres y joignant 53.416 livres, réserve faite de 350 cordes de bois aux communes de Paimpol et Plouha), une partie de Beauport fut vendue à un négociant de Paimpol, Louis Morand, et la commune de Kérity resta propriétaire de toute l'aile Est, où elle installa la mairie et les écoles.
Habasque raconte que, vers 1820, Félix de Lamennais avait formé le projet d'acquérir Beauport, de le restaurer, d'y installer une imprimerie et d'y attirer des écrivains et des savants dégoûtés du monde, qui auraient pu y achever leur vie dans la retraite et la prière.
La réalisation de ce projet eût donné une nouvelle vie à la vieille abbaye, et qui sait, si méditant dans son cloître rebâti sur la vie des moines qui dans le passé vinrent y chercher la paix de l'âme, Félix de Lamennais, avide comme eux de solitude, n'y eût pas échappé aux doutes qui l'assaillirent plus tard, et, y conservant la foi ardente de sa jeunesse, n'y eût pas trouvé le calme qui l'a fui jusqu'à la fin (Note : Dans sa Vie de l'abbé Jean de Lamennais, frère de Félix, le P. Laveille (1.290) rapporte que celui-ci, affamé de solitude, avait tenté d'acheter un délicieux ermitage, qui se nomme les Rosaires, puis porta ses vues sur le manoir de Saint-llan et enfin sur un 3ème ermitage dont le P. Laveille n'a pu retrouver le nom. Habasque nous l'apprend, c'était Beauport. — Félix avait alors 38 ans et venait de publier son second volume de l'Essai sur l'Indifférence ; n'ayant pu réussir dans ses démarches, il se décida à réparer La Chesnaye, propriété de sa famille).
Malheureusement, l'état de minorité de quelques-uns des propriétaires de l'abbaye, et, par suite, la difficulté de conclure l'achat firent avorter ce projet.
Le souvenir du rêve de Félix hantait sans doute l'esprit de son frère Jean, quand treize ans plus tard, en 1833, il songea lui-même à acquérir Beauport pour y installer un orphelinat agricole en faveur des enfants abandonnés et des jeunes repris de justice qu'il serait possible de réhabiliter par le travail.
Dans une lettre au ministre Guizot (Note : Conservée aux archives des Frères de Ploërmel et voir le P. Laveille, Vie de Jean de Lamennais, T. II, p. 83 et 86) qui lui avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance, l'abbé Jean sollicita pour cette oeuvre l'appui du Gouvernement, mais peut-être l'idée n'était pas assez mûre, les encouragements attendus ne vinrent pas, et le projet fut abandonné (Note : Ce fut un grand ami de l'abbé, Jean-Achille Latimier du Clézieux, qui, s'inspirant de ses conseils, réalisa quelques années plus tard ce projet en fondant la colonie agricole de Saint llan, près de Saint-Brieuc).
Habasque, qui visita Beauport vers 1822, déplorait déjà l'état d'abandon et la destruction de certains des bâtiments de l'abbaye. C'est vers cette époque que disparurent les dépendances de la maison abbatiale, le bâtiment des dames et aussi les toitures, le clocher et les voûtes de l'église, qui s'écroulèrent faute d'entretien.
Vers 1845, la partie de l'abbaye adjugée à Louis Morand devint la propriété du comte Ponenski. Les nouveaux acquéreurs, conscients de la valeur historique et archéologique de Beauport, consacrèrent chaque année à en assurer la conservation une part de leurs revenus, en même temps qu'ils aménageaient pour s'y installer à demeure, en lui conservant sa physionomie extérieure, le bâtiment des hôtes. Ils y ont résidé, jusqu'à leur mort, et ont tenu à être enterrés dans les ruines de la chapelle du couvent devenue leur propriété. Leurs héritiers ont eu par la suite à coeur de continuer leur oeuvre, en veillant à la conservation des ruines de la vieille abbaye.
Quant à la commune, elle entretint la partie de l'aile est où étaient la mairie et les écoles, mais ne fit rien pour protéger le surplus de la partie devenue sa propriété. Elle s'apprêtait même à démolir le transept nord de l'église et le bas-côté adjacent, en 1859, sous prétexte de donner de l'air à la classe installée dans la sacristie, lorsque le Préfet s'y opposa, et demanda le classement des ruines de Beauport au nombre des monuments historiques, afin de leur assurer la protection de l'Etat et son concours au besoin pour les travaux nécessaires à leur conservation.
Elles figurent depuis 1862 sur la liste des monuments classés.
A partir de 1891 les héritiers de la famille Ponenski ont acquis la portion des bâtiments que s'était réservée la commune.
Après avoir dit comment et par qui ont été successivement édifiés les divers bâtiments dont l'ensemble constitue Beauport, je me propose d'étudier en détail chacun d'eux.
Le plan de l'abbaye que j'ai relevé, les coupes et croquis que j'ai pu prendre rendront plus clairs et plus faciles à suivre les descriptions que comporte cette étude.
DESCRIPTION DETAILLEE DE L'ABBAYE DE BEAUPORT (en 1920)
§ 1. — L'ARRIVEE ET L'ENTREE
Sur la route qui conduit de Paimpol à Saint-Brieuc, en passant par Kérity, presque à la sortie de ce bourg, à gauche vous rencontrez un modeste chemin rural.
A cet endroit, il y a un peu plus d'un siècle, sur un placître en forme de demi-lune, bordé de vieux chênes, débouchait une large avenue également plantée de grands arbres. C'était la voie conduisant à l'abbaye de Beauport. Les arbres ont disparu, et la place de l'avenue n'est plus marquée que par un étroit chemin.
Prenez-le, et, à 80 mètres à peine, se dresse une maison de fermiers, au pignon de laquelle une sorte de niche a été accolée, avec, dans cette niche, une statue en bois de la Vierge, sous le vocable de « Notre-Dame de Bon Voyage ».
Là, avant la Révolution, se dressait, dans un bâtiment long de près de 30 mètres, le grand portail d'entrée de l'abbaye, ayant porte charretière et portillon que recouvraient des greniers s'étendant sur tout l'édifice.
Ce bâtiment a été refait vers 1835 et raccourci du côté midi (Note : Il existait encore en entier lorsque le plan du cadastre fut levé en 1831). Le portail extérieur a disparu, mais dans la longère est, conservée en partie, vous pouvez voir encore le contour de la baie intérieure cintrée, large de 4 mètres, par où on pénétrait dans l'enclos de l'abbaye.
Notre-Dame de Bon Voyage et cette baie aujourd'hui aveuglée sont tout ce qui reste du grand portail d'entrée de Beauport. Rien ne subsiste de son fronton extérieur qui dominait la statue de saint Norbert, fondateur des prémontrés, ni de la niche où au-dessus de la porte d'entrée était placée la statue de la Vierge, patronne de l'ordre. Dans ce bâtiment, qui avait été édifié en 1420 par l'abbé Jean Boscher, étaient logés, avec le portier, les domestiques de l'abbaye.
Continuons notre route, le chemin que nous suivons était autrefois lui aussi une belle avenue bordée des deux côtés non de murs, mais de charmilles et longeant une vaste esplanade couverte de chênes, de peupliers et de châtaigniers (Note : le sol a conservé au cadastre le nom de « l'Esplanade »).
A travers les troncs d'arbres, jadis, on voyait, tout près, à gauche, la maison de l'abbé, et, plus loin, la mer ; à droite plusieurs terrasses plantées de tilleuls dominaient l'avenue et toute la baie de Paimpol.
Nous voici bientôt arrivés devant le portail d'entrée actuel, ou plutôt les portails d'entrée, l'un en bois conduisant aux bâtiments de l'abbaye, l'autre, tout moderne, en fer, menant à l'église qui se trouve en face de nous.
§ 2. — LE BATIMENT DES DAMES ET LE CIMETIERE
Ouvrons celui-ci : une cour précède les bâtiments. A gauche, s'élevait la maison destinée aux dames visiteuses de Beauport, précédée d'un parterre. Elle fut sans doute édifiée au XVIIème siècle, car auparavant la règle, jusque-là observée, ne permettait pas l'accès des femmes dans l'abbaye. Elle comprenait au rez-de-chaussée un parloir, dit salle des dames, et au-dessus des chambres un grenier.
Il n'en reste rien que le soubassement de la longère nord, un pavillon moderne disgracieux l'a remplacée.
A droite du portail en fer, la clôture était disposée comme nous l'avons figuré en pointillé sur notre plan, laissant au sud de la porte d'entrée de l'église un assez large espace, c'était là, au XVIIIème siècle, le cimetière des moines qu'on n'enterrait plus depuis longtemps dans la cour du cloître, si jamais on les y a enterrés (Note : Emplacement du cimetière fixé par le procès-verbal du 18 juillet 1897).
§ 3. — L'EGLISE
Maintenant devant nous se dresse la façade ouest de l'église envahie par le lierre, et à laquelle manque tout le bas-côté midi. La porte principale a son ogive formée par trois rangs d'arcs superposés ornés à l'angle inférieur de boudins avec gorges et reposant sur trois rangs de colonnettes isolées à chaque jambage, ayant bases et chapiteaux moulurés. Une archivolte à gorge décore le dernier rang des voussoirs. La petite porte du bas-côté nord, à cintre surbaissé reposant également sur des colonnettes, n'a pour archivolte qu'un fort boudin saillant avec amortissement aux extrémités.
Au-dessus de la porte principale s'ouvre une large et haute baie ogivale divisée en deux par un fort meneau vertical, qui se subdivise lui-même en deux branches pour former une double ogive dans la grande, et que surmontait un quatre feuilles dont les lobes inférieurs sont incomplets. Dans les ogives secondaires, autrefois divisées elles-mêmes en deux compartiments, par un meneau, des débris d'ogives et de trèfles existent encore, suffisants pour permettre d'en reconstituer le dessin primitif.
Au-dessus de cette fenêtre une autre plus étroite dont les meneaux et rosaces ont en partie disparu, éclairait les combles de la nef.
Les rampants de pignon étaient couronnés par une chevronière peu saillante, sans ornements et s'appuyant sur deux clochetons à base carrée terminés par une pyramide quadrangulaire et une croix.
La fenêtre au-dessus de la porte basse du bas-côté nord est divisée en trois parties par des meneaux droits supportant trois ogives secondaires dépourvues de lobes et très aiguës.
Enfin deux contreforts viennent appuyer les murs goutterets de la nef.
Comme le fait remarquer M. Ramé, cette façade, toute en granit, est postérieure de plusieurs années au reste de l'église où la syenite et la pierre de Caen avait été employés de préférence. Elle dut être bâtie probablement avant qu'on entreprît de construire le réfectoire fini en 1260, et en tout cas elle fut terminée avant la nomination, comme abbé, de Michel Gautier, qui vers 1280 meubla la chapelle de boiseries et de stalles, ce qui implique l'achèvement préalable du gros oeuvre et par suite de la façade.
Entrons dans l'église en ruines. J'ai dit église, car c'était plus qu'une chapelle, cet édifice de 20 mètres de largeur sur 50 mètres de longueur où prièrent pendant six siècles non seulement les moines de Beauport, mais la foule des habitants voisins admis à suivre leurs offices.
Elle avait une nef, et, communiquant avec elle par des arcades ogivales, deux bas-côtés et deux transepts flanqués eux-mêmes du côté est d'un collatéral. Un chevet droit fermait la nef du côté est.
Le bas-côté et le transept midi ont complètement disparu ainsi que le chevet. Il ne reste que la longère ouest du transept nord complète et le bas-côté accolé à la longère est dont les parties hautes ont disparu.
L'église de Beauport était encore entière quand les moines la quittèrent en 1790. A ce moment les gros murs n'avaient pas souffert si ce n'est les deux aiguilles du transept qui surplombaient et s'étaient lézardées. Les voûtes étaient entières bien que présentant quelques fissures. La toiture déjà en mauvais état, était surmontée à la croisée du transept d'une flèche en ardoises à deux étages dépassant le toit de 59 pieds ou 17 mètres environ et contenant quatre cloches. Au-dessous du sanctuaire, élevé d'une marche, et fermé par une balustrade à hauteur d'appui, le choeur des religieux occupant les deux premières travées de la nef voisines du transept et la croisée de celui-ci ; il était élevé de deux marches par rapport au sol des quatre autres travées de nef réservées au public et clos par une porte à claire-voie à droite et à gauche de laquelle s'élevaient deux petits autels.
A l'intérieur, le choeur des religieux était meublé de hautes et basses stalles lambrissées par derrière, et séparées par des colonnettes supportant des frontons gothiques. Aux dossiers étaient accrochés des cadres dorés où étaient peintes la vie de saint Augustin à droite et celle de saint Norbert à gauche.
La table du maître-autel était supportée par des colonnes de marbre, le retable en tuffeau était orné de six grandes colonnes aussi en marbre (Note : Transportées à la chapelle du grand séminaire de St-Brieuc pour soutenir le baldaquin de l'autel) et au milieu d'un beau tableau dont le sujet n'est pas indiqué par le procès-verbal auquel nous devons tous ces détails (Note : Procès-verbal descriptif du 12 octobre 1790).
Deux statues de 2 mètres de hauteur s'élevaient aux deux extrémités de l'autel, celle de saint Jean du côté de l'évangile et celle de Moïse du côté de l'épître, et une statue de la Vierge, de dix pieds de haut, couronnait le tout. Quatre autels secondaires occupaient les compartiments des bas-côtés accolés aux transepts, dont deux dédiés à saint Riom et à saint Mandé. Ils étaient aussi en tuffeau, et ornés de médaillons de même matière. Tous les autels ne dataient que de la fin du XVIIème siècle ; « habillés à la mode du jour », ils devaient s'harmoniser assez peu avec le style du vaisseau. C'est au prieur Vincent Royer (1660-1690) que la chapelle dut ces embellissements.
La chaire, soutenue par des statues « figurant des vertus » (sic) et ornée de figures en bosse et de cariatides, était due non au célèbre Corlay comme on l'a dit, mais au père de ce sculpteur, sculpteur lui-même. Elle était, dit Le Sage, un chef-d'oeuvre. C'est le prieur Duhal qui la commanda en 1704 ; la sculpture seule en avait coûté 700 livres plus la nourriture des ouvriers.
Enfin le pignon du transept nord était orné d'un tableau représentant les martyrs de la foi qui est aujourd'hui à la Cathédrale de Saint-Brieuc, et contre la façade ouest était accolé un orgue où on accédait par un escalier en pierre logé dans une petite tourelle ronde (Note : Les orgues furent construites au milieu du XVIIème siècle, le buffet, sur le modèle de celui de Guingamp, coûta 272 livres, et se décomposait en 2 corps, un pour un orgue de 8 pieds, l'autre pour un orgue de 5 pieds).
Tout cela a disparu (Note : Toutefois l'église de Paimpol renferme plusieurs tableaux de Beauport entre autres un Christ au tombeau, de Valentin, peintre né à Guingamp), toute l'église est à ciel ouvert et, des voûtes hautes, il ne reste que l'arc doubleau du pignon séparant la nef du transept aux murs dénudés de l'intérieur du vaisseau, les colonnes s'effritent, le lierre envahit les piliers et les murs, l'herbe et des arbrisseaux variés dont plusieurs sont devenus des arbres poussent sur le sol, et la moitié de l'édifice n'existe plus.
Ce qui en reste encore, toutefois, permet d'apprécier l'importance de cette église du XIIIème siècle, et mérite que nous en étudions les détails.
La nef, entre l'entrée et le transept est divisée en six travées, dont cinq d'égale grandeur avec arcades en tiers-point et la sixième, près de l'entrée, beaucoup plus large, dont l'arcade ne s'élevant pas plus haut que les autres, est forcément plus aplatie.
Pourquoi l'a-t-on faite ainsi ? Sans doute parce que, ayant décidé après coup de faire une tribune pour l'orgue et un escalier en tourelle pour y monter, il ne restait plus assez de place pour faire les deux travées prévues d'abord, et par suite on n'en fit qu'une plus large que les autres.
Les piliers entre la nef et les collatéraux sont rectangulaires, avec colonnettes engagées aux quatre angles ayant bases moulurées et chapiteaux sculptés, et au milieu des deux faces donnant l'une sur le bas-côté, l'autre sur la nef deux colonnes engagées plus fortes, la plus courte soutenant les arcs doubleaux et ogives des bas-côtés, la plus longue montant jusqu'aux hautes voûtes portant les arcs doubleaux et ogives de la nef. Contre cette dernière colonne, deux autres plus minces viennent s'accoler à partir de la hauteur des clefs des arcades basses, pour soutenir les arcs formerets.
Aux quatre côtés de la croisée du transept s'élevaient des massifs destinés à porter les voussoirs des quatre gros arcs doubleaux sur lesquels reposait la charpente du clocher. Un seul de ces arcs subsiste comme nous l'avons dit.
La corbeille des chapiteaux des colonnes est formée de larges feuilles recourbées sous les angles de l'abaque.
Les voussoirs des arcades sont ornés de moulures alternativement rondes et à gorge.
Un même tailloir avec ressauts réunit les colonnes basses et contourne le massif des pilastres.
Toutes les parties sculptées sont en tuffeau ainsi que nombre des fûts des colonnes et de voussoirs.
Les voûtes recouvrant le vaisseau étaient en pierre et enduites.
Leurs naissances aux bas-côtés étaient à 3 mètres du sol, à la nef à 10 mètres, et la hauteur des clefs de voûte de celle-ci dépassait 15 mètres.
Quant aux fenêtres éclairant les bas-côtés, elles étaient larges de 1m60 et à plein cintre sans pied-droit du côté nord, afin de laisser libre une hauteur suffisante pour donner la pente nécessaire au toit du cloître, et plus étroites, mais plus longues et ogivales au côté sud. Les fenêtres hautes de la nef étaient également ogivales avec 2m33 de pied-droit. Elles avaient des vitres « fasconnées » par Noë Allain, de Tréguier, et 160 pieds carrés (18 mq.) de ces vitres avaient coûté 64 livres.
Ce n'est pas seulement aux fenêtres du bas-côté nord de la nef qu'on employa le plein cintre, en obéissant, pourrait-on croire, à une nécessité qu'imposait le manque de hauteur. Nous en retrouvons l'emploi et cette fois incontestablement voulu, dans les trois portes de l'église s'ouvrant sur le cloître, dont celle du milieu aujourd'hui bouchée en maçonnerie pour former à l'intérieur de l'église une sorte d'enfeu, et construite en pierre de Caen avait son archivolte nettement romane et décorée de billettes se détachant dans une moulure à gorge, qu'on a malheureusement détruites.
Les deux autres, aux deux extrémités du cloître, sont construites en syénite finement travaillée ; leur cintre, dépourvu d'archivolte, est à deux rangs de claveaux dont le supérieur supporté par deux colonnettes avec bases et chapiteaux moulurés.
L'usage du plein cintre simultanément avec l'orgue, l'emploi de piliers carrés avec colonnettes engagées à leurs angles indiquent bien que la plus grande partie de l'église appartient au commencement du XIIIème siècle, seulement sa construction demanda du temps et subit, semble-t-il, plusieurs interruptions indiquées par des différences appréciables dans les détails des diverses parties de l'édifice, de sorte que sa façade ouest par laquelle on termina ne fut peut-être achevée que dans la seconde moitié du XIIIème siècle.
Dans les différentes parties de l'église comme dans toutes les autres constructions édifiées au XIIIème siècle à Beauport, nous remarquerons pour les pierres taillées, appareillées ou sculptées, l'emploi de trois sortes de matériaux bien différents :
1° le tuffeau blanc ou pierre de Caen, calcaire tendre facile à tailler et sculpter que les prémontrés connurent en Normandie, d'où ils l'amenèrent par mer à Beauport ;
2° une variété de syénite appelée dans le pays tuffeau vert, tendre au sortir de la carrière, se sculptant facilement et prenant par le polissage une belle teinte vert foncé. On en trouve à Plounez, près de Beauport, et plus loin aux environs de Lanvollon et Goudelin ;
3° Enfin on employa le granit abondant dans le pays au bord de la mer.
Quant au moellon, c'est du schiste ou du grès du pays.
A partir du milieu du XIIIème siècle le granit est employé presque exclusivement, ainsi l'église a sa façade ouest tout entière en granit.
Nous ne la quitterons pas sans rappeler le souvenir de ceux qui, après avoir été ses bienfaiteurs, obtinrent d'y être enterrés, et dont les noms sont parvenus jusqu'à nous. Le comte Alain et sa femme y furent inhumés les premiers en un enfeu situé dans le chœur et leurs pierres tombales étaient surmontées de leurs statues couchées et ornées de nombreux écus armoriés.
Un sieur Prigent de Coetmen, sa femme, Henriette de Laval, puis Alain de Laval furent enterrés dans une des chapelles débouchant sur le transept au XIIIème siècle, ainsi qu'un sieur Mahaud de Plouha. Au XIVème siècle Pierre Poulard et Constance de Kerraoul, sa femme, y eurent leur sépulture, à côté de leur fils moine prémontré. Au XVème siècle (1472), Pierre Huet, le premier abbé mitré de Beauport y fut inhumé. Sa pierre tombale, surmontée de sa statue très abîmée, est encore dans l'église, ainsi que celles d'un seigneur de Kergosou et de sa femme, surmontées de leurs statues couchées, le mari armé, avec au pied une tête de cheval. Une autre dalle est surmontée d'une simple épée sculptée en bosse, une autre enfin porte l'effigie gravée d'un moine. Toutes ces pierres tombales ont été déplacées et gisent çà et là.
En 1542 l'abbé Jean Le Bigot fut aussi enterré dans la nef de l'église. Beaucoup d'autres sans doute, du temps des prémontrés, ont été inhumés dans la chapelle de Beauport dont les noms sont tombés dans l'oubli.
C'est à leurs cendres que se mêlent aujourd'hui dans deux tombes placées dans le bas-côté nord, celles du comte et de la comtesse Ponenski, que des débris du cloître du XVème siècle ont servi à édifier en partie.
§ 4. — LE CLOITRE
Et maintenant, quittons l'église pour pénétrer dans la cour intérieure qu'entourait le cloître de l'abbaye.
Cette cour, jadis parterre planté d'arbustes avec au milieu un bassin et un jet d'eau, est toujours là, envahie par des broussailles et des arbres qui y ont grandi depuis le départ des moines et sont devenus centenaires, mais le bassin et son jet d'eau ont disparu, et, du cloître, il ne reste que deux arcades ogivales à lancettes portées par deux rangs de colonnettes détachées à bases et chapiteaux moulurés, ornées de trèfles dans les tympans et de petits culs de lampe finement sculptés qui servaient de support aux nervures de la voûte en bois du cloître.
Ces arcades sont accolées à un massif énorme avec lequel elles se raccordent assez mal, qui porte un double arc-boutant contrebutant l'un les voûtes du bas-côté, l'autre celle de la nef ; un autre semblable servait au même usage, et, en outre, deux arc-boutants intermédiaires, mais posés en encorbellement sur le mur extérieur du bas-côté remplissaient le même office pour les hautes voûtes de nef seulement.
Ce qui subsiste du cloître ne permet pas de douter qu'il était du XVème siècle, et pourtant il dût en être construit un en même temps que l'abbaye au XIIIème. M. Ramé croit qu'il était en bois.
Cependant, comme on trouve dans les maçonneries des débris de chapiteaux d'une époque plus ancienne que le XVème siècle, et qu'il reconnaît lui-même remonter à la fin du XIIIème, il est permis de croire que ces débris de chapiteaux sont encore un peu plus vieux qu'il ne dit, et qu'ils appartiennent à un premier cloître avec façade non en bois mais en pierre comme le second, et construit comme l'église elle-même dans la première moitié du XIIIème siècle. Leur présence ne s'explique pas autrement.
Dans le bâtiment qui ferme la cour intérieure, à l'est, s'ouvraient sur cette cour deux portes aujourd'hui condamnées, toutes deux voûtées en plein cintre avec ornements romans. Celle plus au sud est divisée en deux par un pilastre. A l'extérieur quatre colonnettes détachées reçoivent les retombées de deux arcades ogivales, qu'enserre une grande arcade à plein cintre dont l'archivolte est décorée de violettes. Cette porte conduisait à la salle du chapitre. L'autre, plus au nord, a son archivolte décorée de dents de scie et de molettes ; la porte s'ouvrait sur un passage conduisant au jardin situé à l'est des bâtiments. Une troisième porte, la plus voisine de la nef de l'église, est moderne, elle a été faite pour pénétrer dans la cour qui remplace maintenant le transept en ruines.
A côté de cette porte, une petite baie géminée voûtée en plein cintre, a paru à M. Ramé devoir être une armoire destinée à déposer les livres que les moines lisaient en se promenant sous le cloître et qu'ils y déposaient à leur entrée dans l'église. Des anciens nous ont dit que c'était une niche à deux compartiments où ils avaient vu des statues qui en ont été retirées mais qui existent encore. En tous cas, si armoire il y a, elle n'a jamais eu de porte.
Quittant le bâtiment à l'est de la cour intérieure, regardons celui au nord. Touchant l'aile est, une arcade, remarquable par l'opposition de couleurs de ses claveaux successifs, les uns presque blancs, les autres rosés, encadre une large baie sous laquelle débouchent à droite l'escalier montant vers le réfectoire et l'infirmerie ; à gauche l'escalier descendant vers les sous-sols, le chauffoir et les grands jardins situés au nord de l'abbaye. A l'autre extrémité du même bâtiment, une arcade plein cintre reposant sur deux colonnes abrite un autre escalier conduisant également au réfectoire directement, et par une seconde volée très étroite logée dans l'épaisseur de la longère menant au bâtiment ouest. Du côté du cloître il est éclairé par deux arcatures trilobées dont l'ogive repose sur des colonnettes semblables à celles de la grande arcade mais de hauteur différente. L'ensemble de ces trois arcades est des plus gracieux, et le charme est encore accru par ce que nous voyons tout auprès en nous tournant vers le bâtiment à l'ouest du cloître. Tout près des escaliers précédents apparaissent d'abord une petite porte ogivale surmontée d'une archivolte surhaussée, puis au-dessus d'un encastrement dans la muraille, trois arcades ogivales dont les arcs extrêmes reposent sur deux colonnettes engagées, et ceux intermédiaires sur deux corbelets très saillants.
Devant cet enfoncement, est placée une marche en taille, et à hauteur de siège, des dalles en granit le recouvrent tout entier. Il forme une sorte de niche à trois compartiments dont les arcades sont couronnées d'archivoltes moulurées reposant sur l'abaque des colonnes qui se prolonge avec des ressauts tout au tour de la niche et des corbelets. Les fonds de mur sous les arcades sont décorés d'ornements en creux : roses quatre feuilles ou petites arcatures.
Ce coin de cloître est assurément un des endroits où on s'est plu à déployer le plus grand luxe de détail de construction, une planche de l'ouvrage de M. Geslin de Bourgogne l'a reproduit.
Il n'est pas douteux pour moi que cette dalle de pierre mise à hauteur de siège et ce repose-pieds placé au-dessous ont toutes les apparences d'un banc sur lequel trois personnes pouvaient s'asseoir à l'aise, soit pour s'y reposer après une promenade autour du cloître, soit pour tout autre motif. C'est l'avis de M. de la Moyneraie. C'est peut-être là que l'abbé et ses assesseurs s'asseyaient pour rendre la justice.
M. Ramé veut que ce banc ait été le support d'une auge en pierre ayant servi de lavabo. Comme il n'y a aucune trace d'un canal quelconque ayant amené ou évacué des eaux à cet endroit, cette affirmation ne s'appuyant sur rien me paraît absolument invraisemblable.
Enfin, à l'autre extrémité de ce même bâtiment, nous voyons une porte plein cintre exactement semblable à celle voisine de la chapelle, mais moins élevée. Elle donnait accès à la salle des hôtes et c'est par elle que ceux-ci pouvaient pénétrer du dehors dans le cloître.
§ 5. — DISPOSITIONS COMMUNES AUX DIVERS BATIMENTS.
De cette visite aux quatre faces du cloître, ressort déjà que à toutes les ouvertures qui y débouchent on trouve mêlés le plein cintre et l'ogive, d'où nous sommes amené à conclure que les murs des rez-de-chaussée entourant le cloître ont dû être bâtis presque en même temps.
Cela ressort encore mieux si, entrant dans les trois bâtiments qui avec la chapelle enserrent le cloître, nous examinons les dispositions de leurs rez-de-chaussée. Tous sont voûtés de la même manière, et ont la portée de leurs voûtes divisée en deux moitiés dans la largeur des bâtiments à l'aide de colonnes médianes.
M. Ramé croit que le bâtiment Est est antérieur à l'acte de fondation de Beauport en 1202 et a été bâti par le comte Alain pour y loger les prémontrés, avant leur arrivée à Beauport.
J'estime au contraire que c'est dans son rendez-vous de chasse qu'il les installa à leur arrivée à Beauport, et que c'est seulement après être devenus propriétaires du sol par l'acte de 1202 qu'ils commencèrent à édifier eux-mêmes leur nouvelle abbaye y compris l'aile est, et puisque M. Ramé reconnaît qu'on a pris pour modèle de Beauport l'abbaye de la Luzerne, comment le comte Alain eût-il pu s'en inspirer si les prémontrés n'étaient pas déjà arrivés en Bretagne quand on commença à bâtir Beauport ? Il n'est pas douteux pour moi que les quatre bâtiments entourant le cloître furent fondés en même temps pour délimiter celui-ci, puis poussés plus ou moins rapidement suivant les besoins qu'on en avait. Le bâtiment est, destiné au logement des moines, fut fini le premier, puis celui à l'ouest, puis la chapelle, et, probablement, l'achèvement du réfectoire du bâtiment nord, terminé en 1260, marqua la fin des grands travaux.
Les trois bâtiments est, nord et ouest, autour du cloître, se composaient, à l'origine d'un rez-de-chaussée voûté en arcs d'arêtes, qui, pour l'un d'eux, celui au nord, est un véritable sous-sol.
Le terrain du cloître s'élevant presque au niveau du rez-de-chaussée, celui-ci était surmonté d'un étage dallé en tuiles et d'un grenier. En dehors des gros murs pignons, nulle part de divisions intérieures par des cloisons. Ce n'est qu'au XVIIème siècle que les grandes salles dortoirs des étages et les greniers des bâtiments est et ouest furent transformés en plusieurs cellules chacun.
Les voûtes des rez-de-chaussée sont en moellons reliés par d'excellent mortier à arêtes vives sans nervures excepté à la salle du chapitre. Elles n'ont pas bougé quoique dans certaines parties depuis plus d'un siècle elles soient exposées à l'injure du temps. Les colonnes médianes qui les supportent sont en syénite avec bases et chapiteaux plus ou moins frustes ou travaillés. Leurs fûts s'allongent ou se raccourcissent suivant les besoins pour atteindre les niveaux des étages. Des corbelets pris dans les murs supportent les retombées extrêmes des voûtes.
Leurs baies extérieures du rez-de-chaussée, tantôt sont en ogives longues et étroites, tantôt en plein cintre plus larges mais courtes, et, si on voit aujourd'hui des fenêtres rectangulaires, c'est qu'elles sont dues aux transformations effectuées au XVIIème siècle.
Enfin dans tous, comme dans la chapelle, on constate l'emploi simultané du tuffeau, de la syénite et du granit. L'usage du premier surtout indique bien qu'ils ont été édifiés par les prémontrés venus de Normandie et leurs caractères communs marquent en outre que tous ont été fondés et construits, au moins dans leurs parties basses, au commencement du XIIIème siècle.
Après avoir décrit les dispositions communes aux trois ailes qui, avec la chapelle, entourent la cour intérieure de l'abbaye, afin de n'avoir pas à nous répéter en visitant chacun d'eux, entrons d'abord dans le bâtiment destiné aux moines.
§ 6. — BATIMENT EST, LOGIS DES MOINES
Nous y trouvons d'abord, attenante à la chapelle et communiquant avec elle, une pièce carrée voûtée avec une colonne au milieu, et éclairée sur sa face est par une grande baie cintrée. C'était la sacristie.
A la suite est une belle salle rectangulaire terminée à l'est par une sorte d'abside à trois pans, construite avec plus de recherche que le reste du rez-de-chaussée, ses colonnes médianes, au nombre de trois, sont d'une exécution soignée, et leurs chapiteaux décorés d'élégantes patinettes de feuilles aiguës. Les corbelets des murs sont également garnis de feuilles, les voûtes ont des nervures avec boudin et gorge, et chacune des sept fenêtres cintrées de cette salle est ornée à l'intérieur d'un chambranle mouluré contournant l'embrasure et reposant sur deux colonnettes à chapiteaux allongés et sculptés. Quatre autres colonnettes semblables portent les abouts des nervures de la voûte aux quatre angles de l'abside.
Tout cet ensemble très soigné concourt, comme le dit M. de la Moynerie à faire de cette salle un morceau d'architecture des plus harmonieux que ne déparait pas la porte géminée donnant sur le cloître, dont nous avons parlé plus haut.
C'était la salle du chapitre, il y tenait ses réunions, et cette destination explique le soin mis à l'embellir.
On y enterra l'abbé Jacques Boschier qui gouverna les chanoines pendant quarante ans au XVème siècle. D'après Geslin de Bourgogne on y voyait jadis un tombeau avec l'effigie d'une femme que les moines disaient être celui de Jeanne de Bretagne, femme de Charles de Blois.
Au nord de la salle capitulaire la porte donnant dans le cloître s'ouvrait sur un passage conduisant au jardin, à l'est des bâtiments.
Enfin, en descendant par le grand escalier voisin situé dans l'aile nord, on aboutissait à un palier donnant accès à une grande salle dite chauffoir, où en hiver les moines venaient méditer ou travailler à l'abri du froid. Cette salle était éclairée par trois fenêtres ogivales étroites et longues et une porte surmontée d'une imposte également ogivale régnant avec les fenêtres. Ses voûtes, dont il ne reste que quelques départs d'arêtes, étaient sans doute comme toutes les autres supportées au milieu par trois colonnes dont il ne reste plus trace. Signalées comme étant déjà en fort mauvais état au XVIIème siècle, elles s'effondrèrent vers 1797 (Procès-verbal descriptif de juillet 1917 - Archives).
Au-dessus du chauffoir l'abbé Hervé avait en même temps qu'il achevait le réfectoire, installé l'infirmerie en 1250. Au XVIIème siècle on remplaça l'infirmerie par des cellules pour les religieux.
Au-dessus du reste du rez-de-chaussée du bâtiment est, s'étendait à l'origine un vaste dortoir où couchaient les moines. Au XVIIème siècle on modifia les fenêtres pour les agrandir et on transforma le dortoir en cellules. On en fit autant au grenier est sur toute l'étendue de l'aile, et pour l'éclairer, on construisit des lucarnes en pierre de taille surmontées de frontons tantôt circulaires, tantôt triangulaires de construction soignée, mais bien disparates auprès des substructions du XIIIème siècle. La lucarne du milieu, au-dessus de la salle du chapître, est ornée d'un écusson aux armes de l'abbaye (Note : Elles étaient de gueules à la nef d'or montée et grée de même, chargée en poupe d'un archevêque, charmé et mitré de sinople, orfrayé d'azur, à la croix d'argent, affronté en proue d'un abbé frocqué, mitré et crossé) représentant le vaisseau qui avait amené les prémontrés à Beauport, avec en poupe un archevêque, rappelant sans doute celui de Dol, leur supérieur, et en proue un abbé mitré figurant celui de Beauport.
Après la ruine de l'infirmerie au XVIème siècle, on la transporta dans l'aile est au-dessus de la salle du chapitre (Procès-verbal du 12 octobre 1790) car, contrairement à ce que dit Ramé, l'infirmerie ne fut jamais dans le bâtiment qui servit de rendez-vous de chasse au comte Alain. Là aussi, au-dessus de l'infirmerie, était la classe pour les aspirants au cloître ou à la prêtrise séculière, car l'abbaye contenait une sorte d'école préparatoire à ces deux états (Note : Pendant la guerre 14-18, la partie restée debout, encore habitable, a servi à abriter des réfugiés).
Du bâtiment à l'est du cloître, passons à celui au nord.
§ 7. — BATIMENT NORD, REFECTOIRE
Le rez-de-chaussée très en contre-bas où conduisait l'escalier situé à l'est de ce bâtiment n'était qu'un vaste cellier voûté, divisé en neuf travées par huit colonnes assez frustes. A ce cellier était accolé, du côté de la mer, un pavillon saillant ayant trois travées de voûte supportées par 2 colonnes et servant également de cave.
Le grand cellier avait trois portes extérieures : une sur le pignon ouest et deux sur la face nord ; il communiquait par une porte intérieure avec la petite cave et était éclairé par quatre fenêtres percées dans la longère nord ; trois baies larges mais courtes éclairaient l'autre cave, plus quatre jours plus étroits ; enfin du grand cellier on accédait par un escalier au bâtiment de l'aile ouest.
A. l'étage, un vaste réfectoire de 7m66 de largeur sur 34 mètres occupait toute la longueur du grand cellier, tandis qu'au-dessus de la petite cave était la cuisine communiquant au réfectoire par une porte et un passe-plat (Note : Quelques récits placent la cuisine au rez-de-chaussée au lieu d'y voir une cave ; outre qu'il n'y existe pas de foyer, le procès-verbal descriptif de 1790 est formel, et en indique l'emplacement à l'étage contre le réfectoire).
Les deux escaliers que nous avons mentionnés plus haut conduisaient aussi du cloître tant au réfectoire qu'à la cuisine. La construction de ce réfectoire comme celle de la salle du chapître été particulièrement soignée, malheureusement sa toiture et ses voûtes ont disparu, il est depuis longtemps à ciel ouvert, l'herbe couvre le sol et les plantes parasites envahissent de plus en plus ses murailles. Il en est de même de la cuisine.
Sur le réfectoire, achevé vers 1260 par l'abbé Hervé, s'ouvrent du côté nord sept fenêtres plein cintre ornées sur l'angle interne d'un chambranle mouluré reposant sur des colonnettes à chapiteaux longs et décorés de feuillages délicatement sculptés. Six de ces fenêtres, très rapprochées, donnent de l'intérieur l'impression de véritables arcades accolées.
De là, la vue plongeait sur les jardins voisins s'étendant sur les îles et les rochers de la baie de Paimpol, et des fenêtres de leur réfectoire les moines, peu avant la guerre d'Amérique, purent assister au combat naval d'une frégate anglaise avec la frégate française l'Oiseau qui, trop faible, fut capturée.
Au pignon nord du réfectoire, trois longues baies, accolées elles aussi et, à ogives aiguës, éclairaient cette partie de la salle. Un même chambranle en plein cintre les encadrait toutes trois à l'intérieur, reposant sur deux colonnettes sculptées engagées dans les pieds-droits de l'embrasure.
Du côté midi, contre le cloître, six fenêtres ogivales presque sans pieds-droits, avec archivoltes moulurés s'amortissant sur les appuis, éclairaient ce côté du réfectoire, dont la destination est marquée, sans doute possible, par une tribune surélevée de quelques marches, servant au lecteur pendant les repas des religieux.
Dans toutes les parties moulurées et les colonnettes la pierre de Caen domine.
Il n'existe plus trace des voûtes, mais à cause de leur portée et de leur hauteur dépassant de beaucoup celle des longères, elles ne pouvaient être qu'en bois, supportées par la charpente même des combles (Note : Une belle clef de voûte en bois sculpté déposée au musée de Rennes en provient). A signaler encore dans le réfectoire de petites armoires ménagées dans les longères qui me paraissent avoir eu pour destination de renfermer les ustensiles de table des religieux : on en compte quatorze, ce qui paraît correspondre au nombre habituel des moines résidant à Beauport d'une façon permanente, les autres étant détachés dans les paroisses dépendant de l'abbaye. Un dessin de ce réfectoire est joint à l'ouvrage de Geslin de Bourgogne.
Dans la cuisine, éclairée par deux baies assez larges et quatre plus étroites, on retrouve les traces de la cheminée et même d'un four à pâtisserie, mais elle est encore plus ruinée que le réfectoire, et sa cotale ouest est démolie jusqu'à hauteur d'appui : ce n'est plus l'ancien dallage de la cuisine, mais un véritable bosquet que supporte maintenant la voûte du cellier situé au-dessous, et on y jouit d'une vue superbe.
§ 8. — BATIMENT DES HÔTES A L'OUEST ET DES DAMES
Passons à l'aile ouest du cloître.
Du cellier de l'aile nord, on montait par quelques marches dans une pièce du rez-de-chaussée qui servait de dépense, une colonne en syénite la divise en deux travées de voûtes. Elle communique avec le cloître, et par le petit escalier dont nous avons parlé avec la pièce de l'étage située immédiatement au-dessus qui servait de magasin pour les approvisionnements. Aujourd'hui l'étage de cette partie de l'aile ouest est en ruines et à ciel ouvert.
A la suite de la dépense, séparé par un pignon, mais communiquant avec elle, à l'étage, s'élève encore entier vers 1920 le bâtiment des hôtes, qui a été aménagé à l'aide de cloisons, en habitation moderne par les propriétaires de l'abbaye. Il contenait auparavant au rez-de-chaussée une vaste salle dite « des pilliers » (Procès-verbal de 1790) qui était la salle des hôtes et l'occupait tout entier. A l'étage étaient quatre chambres d'hôtes où on accédait par un escalier extérieur en pierre encore existant, et au-dessus un grenier transformé en partie en chambres au XVIIème siècle.
C'est aussi sans doute à cette époque qu'on édifia le bâtiment des dames, contenant au rez-de-chaussée une salle commune et un vestibule, et à l'étage deux chambres où on accédait par l'escalier extérieur conduisant aux chambre des hôtes. Ce bâtiment n'existe plus, il a été remplacé par un pavillon de construction assez récente et disgracieux servant d'annexe à la maison d'habitation des propriétaires vers 1920.
§ 9. — LE BATIMENT AU DUC
Notre visite aux quatre bâtiments entourant le cloître est terminée, mais non celle de l'abbaye.
Pour la compléter, descendons l'escalier à l'est du réfectoire et sortons dans le jardin au nord de ce bâtiment. Nous apercevons à la suite de la salle du chauffoir une sorte de cloître s'ouvrant à l'ouest par trois arcades et au nord par une seule. Les trois premières, en tiers-point, sont de construction très soignée, leur façade est ornée de colonnettes ; la quatrième, au contraire, est bandée en pierres brutes. Cette construction est du XIVème siècle.
M. Ramé fait de ce cloître des cabinets d'aisance par comparaison, dit-il, avec ce qu'il a vu exister ailleurs. S'il l'avait bien regardé, il aurait vu qu'il servait en réalité de vestibule au bâtiment contre lequel il est accolé, et que ce n'était pas un simple appentis, mais qu'il était surmonté d'un étage communiquant avec ce bâtiment qui n'est autre que le bâtiment au duc, ayant servi à l'origine de rendez-vous de chasse aux comtes de Goëllo et antérieur à la fondation de l'abbaye.
Mais si le cloître n'était pas ce qu'a dit M. Ramé, il apparaît bien que l'arcade ouverte dans son pignon donnait accès à des cabinets d'aisance accolés à ce pignon et situés au-dessus d'un canal dont nous parlerons bientôt, et que même il y en avait à l'étage au-dessus se déversant dans le même canal par un conduit semblable à un large conduit de fumée qui existe encore ménagé dans la hanche de l'arcade du pignon.
Sous le cloître une petite porte donne accès dans le bâtiment au duc situé dans une direction parallèle à celle du réfectoire [Note : Pourquoi l'appelle-t-on bâtiment au duc puisque Alain n'était que comte et seulement cousin du duc Arthur Ier (1186-1203) ? C'est peut-être parce qu'il avait appartenu à celui-ci et cédé par lui au comte Alain] et qui a 27 mètres de long sur 11 de large. M. Ramé affirme que ce bâtiment ne fut commencé qu'après les autres, de 1215 à 1220.
Pourtant l'examen de ses détails permet de conclure, avec la tradition, qu'il est antérieur à l'arrivée des prémontrés à Beauport, et date du XIIème siècle.
Les voûtes plein cintre des substructions de sa façade nord, ses fenêtres du rez-de-chaussée, longues et étroites, à ogives aiguës et accouplées, ses contreforts bâtis avec un fruit prononcé, mais sans les redans habituels des contreforts gothiques, excepté ceux qui ont été remaniés plus tard du côté midi, enfin les ornements en dent de scie de la frise qui décorait sous la corniche du toit une de ses façades, frise dont la plus grande partie a disparu lorsqu'on a, au XVIIème siècle, agrandi les fenêtres de l'étage et édifié les lucarnes des combles, mais qu'on retrouve encore près du pignon est et sur le saillant du conduit de la grande cheminée, sont bien des éléments de l'architecture du XIIème siècle.
Une preuve encore que ce bâtiment est antérieur à l'arrivée des prémontrés à Beauport, c'est qu'on n'y trouve, dans le gros oeuvre, aucune trace de pierre de Caen que les moines ont employée partout pendant toute la première moitié du XIIIème siècle.
Enfin l'acte de fondation de 1202 lui-même vient appuyer notre affirmation. Il y est dit que les moines étaient déjà installés à Beauport à ce moment ; pour qu'ils s'y soient installés il leur fallait une habitation, et il n'en existait pas d'autre que le rendez-vous de chasse du comte Alain qui les abrita avant la construction de leur abbaye. La salle du rez-de-chaussée leur servit de chapelle, et l'étage de dortoir.
Ce point établi, en considérant la porte d'entrée étroite, basse et nue qui sert d'unique entrée à la vaste salle occupant tout le rez-de-chaussée de ce bâtiment, on reste surpris de ses faibles dimensions et de la pauvreté de son ornementation, et en même temps on se demande comment on accédait à l'étage et aux greniers de l'édifice alors que l'abbaye n'existait pas, ce n'est certainement pas par l'escalier extérieur actuel de la façade nord évidemment édifié après coup, probablement au XVIIème siècle, qui les dessert actuellement.
En étudiant de prés la disposition des lieux, on remarque d'abord que dans la longère midi du bâtiment, tout prés de la porte d'entrée actuelle de la salle au duc, existe une autre baie beaucoup plus large, aujourd'hui aveuglée, et on est amené à penser que c'était là l'entrée primitive de cette salle, et que la porte basse actuelle a été faite après coup.
De plus, au-dessus de cette baie aveuglée on remarque à la longère de l'étage une pénétration du bâtiment actuel avec un bâtiment en retour.
Enfin il était impossible d'accéder à l'étage autrement que par un escalier extérieur du bâtiment actuel, puisque la salle au duc occupe son rez-de-chaussée tout entier. D'où je conclus que ce bâtiment devait, avant la construction de l'abbaye, être flanqué d'une annexe, sans doute une tourelle d'angle carrée contenant un vestibule dans lequel débouchait la porte primitive de la salle au duc actuellement bouchée et où se développait l'escalier allant à l'étage et aux combles.
Lorsque après 1202 on bâtit l'aile de l'abbaye à l'est du cloître et le chauffoir, on fut amené à supprimer la tourelle qui gênait et à faire communiquer l'étage du bâtiment au duc avec l'étage de cette aile, ce qui rendait l'escalier primitif inutile et c'est alors qu'on perça la petite porte d'entrée actuelle pour avoir un accès à la salle au duc sans passer par le chauffoir.
Nous avons dit qu'au-dessus du cloître s'élevait un étage : c'est dans cet étage surmonté de greniers que dut être ménagé l'escalier qui montait aux combles du bâtiment au duc, après la suppression de la tourelle d'angle, car on y remarque, dans une large baie incomplètement aveuglée du pignon, les traces d'un mur rampant d'escalier ; le bâtiment sur le cloître et celui du duc communiquaient en outre entre eux au grenier comme à l'étage par des baies aujourd'hui bouchées, percées après coup dans le pignon du second de ces bâtiments. Quant au bâtiment au-dessus du cloître, il subit sans doute le sort du chauffoir écroulé au XVIIème siècle ; le cloître seul resta debout, et on dut desservir le bâtiment au duc par l'escalier extérieur que nous voyons actuellement.
Avant d'entrer dans le bâtiment au duc, j'appelle votre attention sur les substructions de sa longère nord.
Sous le rez-de-chaussée beaucoup plus élevé que le sol extérieur, au lieu d'un mur de fondation plein, quatre arcades plein cintre de près de 3 mètres de diamètre chacune relient les contreforts et, derrière ces baies complètement évidées dans toute l'épaisseur de la longère, un mur plein intérieur distant d'environ un mètre du mur de face, laisse entre les deux la place d'un canal qui se continue sur toute la longueur du bâtiment passant sous deux petits avant-corps ou mieux deux encastrements ménagés dans l'intervalle des contreforts extrêmes.
D'où part et où va ce conduit ?
A quelques mètres du bâtiment, à l'est, existait le bief d'un vieux moulin, dit moulin des moines, converti, vers 1920, en maison de fermier. C'est de l'eau de ce bief évidemment que le canal était destiné à conduire par dessous le bâtiment au duc jusqu'à la mer, qui avant les endiguements des moines et la création de leurs jardins arrivait tout près de là. Nous dirons bientôt à quel usage nous croyons que cette eau était destinée.
Entrons maintenant dans le bâtiment. Après avoir descendu quelques marches, nous nous trouvons dans une vaste salle de 8m50 de largeur, longue de 25 mètres, c'est celle dite la salle au duc. Là, le comte Alain avec les gentilshommes du voisinage et leur suite venait se reposer après des chasses et des chevauchées dans le pays environnant et sans doute aussi des parties de pêche dans les îles voisines de Beauport.
Cette salle est éclairée du côté midi par six fenêtres géminées, encadrées à l'intérieur dans trois grandes baies embrassant deux fenêtres chacune. Ces fenêtres, à ogives aiguës, n'avaient que 0m70 de largeur, mais leurs pieds-droits avaient 4 mètres de haut. Entre les deux fenêtres situées à l'ouest de la grande cheminée, une large porte aujourd'hui murée donnait accès au jardin situé au sud du bâtiment. Au pignon est deux autres haies encadraient chacune deux autres fenêtres semblables, et enfin une dernière, aveuglée depuis, faisait pendant à la porte d'entrée du côté ouest.
Au côté nord pas d'ouverture si ce n'est deux petites meurtrières à chacun des deux enfoncements que nous avons signalés plus haut à la première et la dernière travée entre les contreforts de la face nord.
Au milieu du pignon ouest s'ouvre une cheminée de 3 mètres de largeur dont la cuve et le manteau sont portés par de puissants corbelets en granit, s'appuyant sur deux colonnettes, et dans la longère midi, une autre cheminée semblable de forme mais de 4 mètres de largeur avec conduit de fumée saillant au dehors, montant comme un puissant contrefort en se rétrécissant par glacis successifs pour se terminer par une tête polygonale atteignant presque au faîte du bâtiment. Cette gaine, de forme peu commune, est pour cette façade un motif de décoration.
La salle au duc est voûtée en pierre avec nervures de granit mouluré, ses arcs sont répartis en six travées embrassant chacune toute la longueur du bâtiment, et reposent sur les corbelets saillants des longères, les murs et la voûte sont enduits. Elle donne une impression de grandeur qui saisit. Si elle servit de chapelle provisoire aux prémontrés à leur arrivée, nous nous la figurons auparavant animée par les conversations bruyantes des chasseurs groupés après un copieux repas autour d'un grand feu devant les deux cheminées, les seigneurs se chauffant à l'une, leurs serviteurs à l'autre, et tous se racontant leurs exploits.
Après l'achèvement de la chapelle, la salle au duc servit, nous apprend Le Sage, de salle de récréation pour les religieux. Le même ajoute qu'au premier étage était le dortoir des étudiants ou novices instruits à l'abbaye, et que le second étage abritait la bibliothèque du couvent qui ne contint jamais plus de 2.000 volumes d'après Habasque, dont 830 de quelque valeur et 1.100 qui n'en avaient aucune (Note : Cette bibliothèque pendant la révolution fut enlevée et transportée par mer à Saint-Brieuc, mais par suite d'une avarie à la coque du bateau, presque tous les ouvrages qui restèrent 8 heures dans l'eau furent mis hors de service).
Comme à l'aile est on avait agrandi au XVIIème siècle les fenêtres de l'étage de ce bâtiment, et éclairé le second à l'aide de lucarnes en pierre couronnées de gables. L'un deux porte l'écusson fleurdeysé de France surmonté d'une mitre. Quant à la petite porte de dégagement de la salle située sous l'escalier actuellement à l'étage, elle a été percée après coup quand on fit cet escalier. Vers 1920, l'étage et le grenier servent à abriter les grains des fermiers de Beauport et la salle au duc n'est plus qu'un lieu de débarras.
Et pour finir, que penser des deux petits avant-corps placés contre les contreforts extrêmes aux deux bouts de la salle au duc ? Leur situation au-dessus du canal alimenté par les eaux du bief du moulin des moines nous incline à y voir des cabinets d'aisance dont la cloison séparative de la salle a disparu et se déversant dans ce canal, destinés l'un aux gentilshommes, l'autre aux gens de leur suite, et à penser que en installant plus tard leurs latrines à l'extrémité du cloître attenant à la salle au duc, les moines n'avaient fait que profiter des leçons des bâtisseurs du XIIème siècle, qui avaient su réaliser là le tout-à-l'égout avec chasse d'eau.
§ 10.— L'ABBATIALE
Nous ne saurions quitter l'abbaye sans jeter un coup d'oeil sur les derniers vestiges de l'abbatiale, c'est-à-dire la demeure de l'abbé qui, construite vers 1350 par l'abbé Guillaume de Pommerit, cessa d'être habitée après l'institution de la commandature vers 1550, et était déjà en ruines au XVIIème siècle.
On y entrait par le portail voisin de celui donnant accès à l'église, et on descendait par une rampe dans une cour dite cour du Colombier, parce que au XVème siècle l'abbé Jean Boschier en avait édifié un au milieu de cette cour.
Près du portail d'entrée était le poulailler et au côté opposé de la cour les dépendances de la maison abbatiale. Elles consistaient en une grange flanquée de deux pièces de décharge et d'une grande écurie, avec sur le tout des chambres de domestique et des greniers où on accédait par un escalier tournant dans une tourelle ronde en saillie sur la façade de ce corps de logis (Note : Cette description est empruntée au procès-verbal estimatif de 1790).
De la maison abbatiale, construite sans doute avec un certain luxe, aucune description ne nous est parvenue, et nous n'en avons marqué l'emplacement sur notre plan qu'en nous guidant sur des signes extérieurs plutôt vagues tirés des dispositions du seul mur qui reste de l'ensemble de ces bâtiments, remplacés aujourd'hui par deux constructions rurales récemment bâties.
Ce mur qui limitait l'abbatiale au nord, est renforcé par de puissants contreforts inégalement espacés, plus rapprochés dans la partie est correspondant pensons-nous à l'emplacement des anciens bâtiments. Il se termine à l'ouest par un portail cintré avec portillon, encore debout, qui donnait accès à la plage et au quai de débarquement.
Devant la maison abbatiale était le parc ou jardin de l'abbé (Note : La parcelle, au cadastre continue à être désignée sous ce nom) clos de murs tous démolis, qui s'étendait jusqu'à la cour du colombier, et à l'esplanade boisée bordant l'avenue de l'arrivée. L'esplanade et le colombier n'existent plus, le poulailler reste seul abandonné.
Notre visite de ce qui fut l'abbaye de Beauport est terminée.
A tous, la vue de ces ruines, les plus belles que nous ayons des vieilles abbayes bretonnes, inspire un sentiment d'admiration pour ces constructions du XIIIème siècle si imposantes et si monumentales, et de respect pour ces moines qui les ont édifiées en les adaptant aux besoins de leur règle de vie.
A l'architecture et à l'archéologie, en outre, elles offrent un sujet d'étude d'un puissant intérêt sur l'architecture de la fin du XIIème et celle des commencements du XIIIème siècle dans notre pays.
En voyant, dans tous les bâtiments de Beauport de cette période, le plein cintre roman et ses ornements employés concurremment avec l'ogive et les moulures caractéristiques du gothique, on y trouve la preuve que la lutte fut longue entre ces deux formes d'architecture dans notre pays. A Beauport elle dura près d'un siècle, puisque le bâtiment dit au duc date d'environ 1180 et que l'église ne fut guère terminée que vers 1260.
Et maintenant, pourrions-nous quitter Beauport sans jeter un regard sur ces vastes jardins si bien plantés et si fertiles, en partie conquis sur la mer, entourés de murs de tous côtés, où on accède par des portails du XVIIème siècle aux pilastres monumentaux et d'un travail soigné qui, ainsi du reste que les lucarnes de la même époque, prouvent que les moines de Beauport avaient conservé le goût de la grandeur et le sens de la beauté.
Autour des jardins et les protégeant contre les attaques de la mer, car leur sol était en certains points au-dessous du niveau des hautes marées, une large levée, longue de près d'une demi-lieue, à la fois rempart et promenade, allait jusqu'en face le moulin de marée de Kérity.
Prolongeant l'allée médiane des jardins, une digue construite en 1750 reliait la levée à un promontoire planté de sapins d'où l'on jouissait d'une vue magnifique sur la baie de Paimpol et la pleine mer, et où le chanoine Le Sage aimait à aller méditer dans un petit oratoire caché parmi les arbres au bord de la falaise dont la vague venait battre le pied.
Et comment décrire comme il faudrait le charme et la grandeur du paysage qui de l'abbaye même s'étale devant les yeux des visiteurs de ce vallon merveilleux de Beauport. Au midi des coteaux boisés et à leur pied un paisible étang, à l'est un vallon verdoyant, à l'ouest des champs fertiles et le clocher de Kérity, au nord, par delà les jardins, la vaste rade de Paimpol semée d'îlots aux couleurs variées, de rochers aux formes bizarres parmi eux Saint-Riom et les metz de Gouë1o, enfin, plus loin encore, la grande mer, tantôt unie et tranquille, tantôt soulevée et mugissante, développant jusqu'à l'horizon sa nappe immense, reflétant à sa surface les tons changeants du ciel qui en font varier à chaque instant l'aspect.
La beauté du site s'ajoutant à la beauté des ruines de la vieille abbaye met dans l'âme du visiteur de ravissantes impressions, que la parole est impuissante à traduire, mais dont le souvenir plein de charme ne s'efface jamais.
M. Morvan - 1920

References: § 1

§ 2

§ 3

§ 4

§ 5

§ 6

§ 7

§ 8

§ 9

§ 10