CELEX: 62003CJ0072
Language: fr
Date: 2004-09-09 00:00:00
Title: Arrêt de la Cour (première chambre) du 9 septembre 2004. # Carbonati Apuani Srl contre Comune di Carrara. # Demande de décision préjudicielle: Commissione tributaria provinciale di Massa Carrara - Italie. # Taxes d'effet équivalent à un droit de douane - Taxe perçue sur les marbres extraits sur le territoire d'une commune en raison de leur transport au-delà des limites du territoire communal. # Affaire C-72/03.

Affaire C-72/03Carbonati Apuani SrlcontreComune di Carrara(demande de décision préjudicielle, formée par la Commissione tributaria provinciale di Massa Carrara)
         
            «Taxes d'effet équivalent à un droit de douane  –  Taxe perçue sur les marbres extraits sur le territoire d'une commune en raison de leur transport au-delà des limites du territoire
               communal»
            
            
               
                  Conclusions de l'avocat général M. M. Poiares Maduro, présentées le 6 mai 2004
                     
               
               
            
                   
               
               
            
               
                  Arrêt de la Cour (première chambre) du 9 septembre 2004
                     
               
               
            
                   
               
               
            
            Sommaire de l'arrêt
         
         
                  
                  Libre circulation des marchandises  –  Droits de douane  –  Taxes d'effet équivalent  –  Notion  –  Taxe perçue dans une commune d'un État membre et frappant une catégorie de marchandises en raison de leur transport au-delà
                     des limites du territoire communal  –  Inclusion
                  (Art. 23 CE) Une taxe proportionnelle au poids d’une marchandise, perçue seulement dans une commune d’un État membre et frappant une catégorie
         de marchandises en raison de leur transport au-delà des limites territoriales communales, constitue une taxe d’effet équivalant
         à un droit de douane à l’exportation au sens de l’article 23 CE, en dépit du fait que la taxe frappe également les marchandises
         dont la destination finale se situe à l’intérieur de l’État membre concerné.
          En effet, en premier lieu, le principe même de l’union douanière, tel qu’il découle de l’article 23 CE, exige que soit assurée
         de manière générale la libre circulation des marchandises, non seulement dans le cadre du commerce interétatique mais plus
         largement sur l’ensemble du territoire de l’union douanière, et l’absence de taxes - tant interétatiques qu’intra-étatiques
         - présentant les caractéristiques d’un droit de douane ou d’une taxe d’effet équivalent constitue une condition préalable
         indispensable à la réalisation d’une telle union douanière. En deuxième lieu, dès lors que la taxe en cause s’applique à toute
         marchandise de la catégorie visée qui franchit les limites territoriales de la commune où elle a été produite, sans opérer
         de distinction entre les marchandises dont la destination finale se situe dans l’État membre de production et celles à destination
         d’autres États membres, elle affecte par sa nature et sa teneur le commerce entre États membres.
         
         
               (cf. points 22, 24, 26, 35, disp. 1)
      

      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
            
            ARRÊT DE LA COUR (première chambre)9 septembre 2004(1)
         
         
            
         
               «Taxes d'effet équivalent à un droit de douane  –  Taxe perçue sur les marbres extraits sur le territoire d'une commune en raison de leur transport au-delà des limites du territoire
                  communal»
               
               
             Dans l'affaire C-72/03,ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l'article 234 CE,introduite par la Commissione tributaria provinciale di Massa Carrara (Italie), par décision du 11 décembre 2002, enregistrée à la Cour le 18 février 2003, dans la procédure engagée par
            
            
            Carbonati Apuani Srl
            
            contre
            
            Comune di Carrara,
            
            
            
            
            LA COUR (première chambre),,
            
             composée de M. P. Jann, président de chambre, MM. A. Rosas et S. von Bahr, Mme R. Silva de Lapuerta et M. K. Lenaerts (rapporteur), juges,
            
             avocat général: M. M. Poiares Maduro,greffier: Mme L. Hewlett, administrateur principal,
             vu la procédure écrite et à la suite de l'audience du 17 mars 2004,considérant les observations présentées:
            
            –
             pour Carbonati Apuani, par Mes G. Andreani et R. Diamanti, avvocati,
            
            –
             pour la Comune di Carrara, par Mes A. Calamia, F. Batistoni Ferrara, L. Buselli, G. M. Roberti et A. Franchi, avvocati,
            
            –
             pour le gouvernement italien, par M. M. Fiorilli, avvocato dello Stato,
            
            –
             pour la Commission des Communautés européennes, par MM. X. Lewis et R. Amorosi, en qualité d'agents, assistés de Me G. Bambara, avvocato,
            
            
            
            ayant entendu l'avocat général en ses conclusions à l'audience du 6 mai 2004,
         rend le présent
         
         
         Arrêt
         1
            
          La demande tendant à obtenir une décision à titre préjudiciel porte sur l’interprétation des articles 23 CE, 81 CE, 85 CE
         et 86 CE.
         
         
         
         2
            
          Cette demande a été présentée dans le cadre d’une procédure dans laquelle a été mise en cause la compatibilité avec le droit
         communautaire d’une taxe perçue par la Comune di Carrara (ci-après la «commune de Carrare») sur les marbres extraits sur son
         territoire, en raison de leur transport au-delà des limites du territoire communal.
         
         
            
               Le cadre juridique italien
            
         
         3
            
          L’article unique de la loi n° 749, du 15 juillet 1911, telle que modifiée par l’article 55, paragraphe 18, de la loi n° 449,
         du 27 décembre 1997 (GURI n° 302, du 30 décembre 1997), dispose:
         «Une taxe sur les marbres extraits sur le territoire de la commune de Carrare et transportés hors de ce territoire est instituée
         au profit de ladite commune. Cette taxe est appliquée et perçue par la commune lorsque les marbres sortent de ses limites,
         sur la base d’un règlement spécial qui est arrêté par le conseil municipal, après consultation des partenaires sociaux.
          Chaque année, lors de l’adoption du projet de budget de la commune, le conseil municipal fixera le taux auquel la taxe devra
         être perçue l’année suivante. Toutefois, si la commune doit assumer des engagements durables qui doivent être financés ou
         garantis par le produit de la taxe, le conseil municipal peut fixer à l’avance, pour plusieurs années, le taux de ladite taxe.
          La commune pourra, par délibération du conseil municipal, selon les formes prévues par la loi communale et provinciale, et
         sous réserve d’approbation de la Giunta provinciale amministrativa [comité provincial administratif], décider qu’une partie
         du produit de la taxe est affectée en vue de subvenir aux dépenses ou aux engagements au titre de la construction et de l’exploitation
         du port de Marina di Carrara, le cas échéant en application de la loi n° 50, du 12 février 1903, et une partie destinée aux
         cotisations d’affiliation des ouvriers de l’industrie marbrière à la Cassa nazionale di previdenza per gli operai [caisse
         nationale de prévoyance des ouvriers]. […]»
         
         
         
         4
            
          L’article 2, paragraphe 2 ter, du décret-loi n° 8, du 26 janvier 1999, converti, avec des modifications, en loi n° 75 de 1999
         (GURI n° 72, du 27 mars 1999) dispose:
         «L’article unique de la loi n° 749 […] est interprété en ce sens que la taxe [...] est appliquée aux marbres et à leurs dérivés
         et est déterminée par rapport aux exigences des dépenses directement ou indirectement liées aux activités du secteur marbrier
         local.»
         
         
         
         5
            
          Sur le fondement de ces dispositions, la commune de Carrare applique, par règlement communal, une taxe sur les marbres extraits
         sur son territoire et transportés au-delà des limites de celui-ci. À la date des faits au principal, le barème de la taxe
         était fixé à 8 000 ITL par tonne en ce qui concerne les blocs de marbre.
         
         
         
         6
            
          En revanche, les marbres extraits et utilisés sur le territoire de la commune sont exonérés de la taxe. L’ordonnance de renvoi
         précise en outre que des exonérations peuvent aussi être prévues en faveur des marbres utilisés ou travaillés dans les communes
         limitrophes de la commune de Carrare.
         
         Le litige au principal et la question préjudicielle
         
         7
            
          La demanderesse au principal a attaqué devant la Commissione tributaria provinciale di Massa Carrara l’avis d’imposition par
         lequel la commune de Carrare a liquidé la taxe sur les marbres mise à sa charge au titre du mois de mai 2001. Elle a soulevé
         devant cette juridiction la question de la compatibilité de cette taxe avec les dispositions du traité CE.
         
         
         
         8
            
          La Commissione tributaria provinciale di Massa Carrara – estimant que la taxe sur les marbres serait susceptible de s’analyser
         comme un droit de douane ou une taxe d’effet équivalent à un tel droit et que l’application de cette taxe pourrait fausser
         la concurrence – a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour la question préjudicielle suivante:
         «La législation italienne prévue par les lois n° 749 du 15 juillet 1911, n° 449 du 27 décembre 1997, et par le décret-loi
         n° 8 du 26 janvier 1999, tel que converti, avec des modifications, en loi n° 75 de 1999 – institution de la taxe sur les marbres
         dans la commune de Carrare – [est-elle compatible] avec les articles 23, 81, 85 et 86 du traité instituant la Communauté européenne,
         dans la version en vigueur à la suite du traité d’Amsterdam qui a été ratifié en Italie par la loi n° 209 de 1998?»
         
         Sur la recevabilité de la demande de décision préjudicielle
         
         9
            
          Selon la Commission l’ordonnance de renvoi ne restitue pas de manière suffisamment précise le cadre factuel et réglementaire
         dans lequel s’inscrit la question posée. Elle estime donc que la demande est irrecevable.
         
         
         
         10
            
         À cet égard, il y a lieu de rappeler que la nécessité de parvenir à une interprétation du droit communautaire qui soit utile
         pour le juge national exige que celui-ci définisse le cadre factuel et réglementaire dans lequel s’insère la question qu’il
         pose ou que, à tout le moins, il explique l’hypothèse factuelle sur laquelle cette question est fondée (voir, notamment, arrêt
         du 26 janvier 1993, Telemarsicabruzzo e.a., C‑320/90 à C‑322/90, Rec. p. I‑393, point 6; ordonnances du 19 mars 1993, Banchero,
         C‑157/92, Rec. p. I‑1085, point 4; du 30 avril 1998, Testa et Modesti, C‑128/97 et C‑137/97, Rec. p. I‑2181, point 5, et du
         8 juillet 1998, Agostini, C‑9/98, Rec. p. I‑4261, point 4).
         
         
         
         11
            
          La Cour a également jugé qu’il est indispensable que le juge national donne un minimum d’explications sur les raisons du choix
         des dispositions communautaires dont il demande l’interprétation et sur le lien qu’il établit entre ces dispositions et la
         législation nationale applicable au litige (ordonnance du 28 juin 2000, Laguillaumie, C‑116/00, Rec. p. I‑4979, point 16).
         
         
         
         12
            
          En l’espèce, il doit être constaté que la Cour dispose des éléments suffisants lui permettant d’apporter une réponse utile
         à la juridiction de renvoi, dans la mesure où la question posée porte sur l’interprétation de l’article 23 CE. En effet, d’une
         part, l’ordonnance de renvoi expose, de manière précise, le cadre réglementaire relatif à la taxe sur les marbres qui, selon
         la juridiction de renvoi, pourrait s’analyser comme un droit de douane ou une mesure d’effet équivalent. D’autre part, en
         ce qui concerne le contexte factuel, il ressort de l’ordonnance de renvoi que la demanderesse au principal, qui a transporté
         au-delà des limites territoriales communales du marbre de Carrare, conteste devant la juridiction nationale la légalité de
         l’avis d’imposition par lequel la commune a liquidé la taxe sur les marbres mise à sa charge au titre du mois de mai 2001.
         
         
         
         13
            
          En revanche, comme le souligne M. l’avocat général aux points 18 à 21 de ses conclusions, la juridiction de renvoi ne fournit
         aucune indication utile quant au lien qu’elle établit entre les articles 81 CE, 85 CE ainsi que 86 CE et la législation nationale
         applicable au litige. Elle relève uniquement que la taxe «peut avoir une incidence sur le jeu de la libre concurrence» sans
         expliquer toutefois le lien qui pourrait exister entre la taxe sur les marbres et des comportements d’entreprises prétendument
         anticoncurrentiels.
         
         
         
         14
            
          Dans ces conditions, la demande de décision préjudicielle est recevable uniquement en tant qu’elle se rapporte à l’interprétation
         de l’article 23 CE.
         
         Sur la question préjudicielle
         
         15
            
          Par sa question, la juridiction de renvoi demande en substance si une taxe telle que celle sur les marbres, perçue seulement
         dans une commune d’un État membre et frappant une catégorie de marchandises – à savoir les marbres extraits du territoire
         de cette commune – en raison de leur transport au-delà des frontières de ladite commune, constitue une taxe d’effet équivalent
         à un droit de douane.
         
         
         
         16
            
          Le gouvernement italien et la commune de Carrare soutiennent que la taxe sur les marbres est indistinctement applicable aux
         marbres exportés vers d’autres États membres et à ceux acheminés vers d’autres zones du territoire italien. Dès lors que la
         taxe ne frappe pas exclusivement les biens destinés à l’exportation, elle ne pourrait pas être considérée comme tombant dans
         le champ d’application de l’article 23 CE. Tout au plus la taxe litigieuse constituerait une imposition intérieure au sens
         de l’article 90 CE, compatible avec le traité dès lors qu’elle appréhenderait de la même manière et au même stade de commercialisation
         les marbres transformés et commercialisés sur le territoire italien et les marbres exportés vers d’autres États membres (arrêts
         du 17 juillet 1997, Haahr Petroleum, C‑90/94, Rec. p. I‑4085, et du 23 avril 2002, Nygård, C‑234/99, Rec. p. I‑3657).
         
         
         
         17
            
         À cet égard, il convient de rappeler que la Cour a déjà jugé qu’une charge ne constitue pas une taxe d’effet équivalent à
         un droit de douane, mais une imposition intérieure au sens de l’article 90 CE, si elle relève d’un régime général de redevances
         intérieures appréhendant systématiquement des catégories de produits selon des critères objectifs appliqués indépendamment
         de l’origine ou de la destination du produit (voir, en ce sens, arrêts du 3 février 1981, Commission/France, 90/79, Rec. p. 283,
         point 14, et du 16 juillet 1992, Legros e.a., C‑163/90, Rec. p. I‑4625, point 11).
         
         
         
         18
            
          En l’espèce, il convient de relever que la taxe litigieuse s’applique aux marbres de Carrare lorsqu’ils sont transportés au-delà
         des limites territoriales de la commune de Carrare. Le fait générateur de l’imposition est ainsi constitué par le franchissement
         de ces limites. Les marbres utilisés dans la commune de Carrare sont exonérés de la taxe, précisément en raison de cette affectation
         locale et non en raison de critères objectifs qui pourraient également s’appliquer aux marbres transportés hors de la commune.
         Ces éléments excluent que la taxe litigieuse soit qualifiée d’imposition intérieure au sens de l’article 90 CE (voir arrêt
         Legros e.a., précité, point 12).
         
         
         
         19
            
          Il convient d’examiner ensuite si une taxe telle que celle sur les marbres constitue une taxe d’effet équivalent à un droit
         de douane au sens de l’article 23 CE.
         
         
         
         20
            
          Ainsi que la Cour l’a déjà jugé à maintes reprises, une charge pécuniaire, fût-elle minime, unilatéralement imposée, quelles
         que soient son appellation et sa technique, et frappant les marchandises nationales ou étrangères en raison du fait qu’elles
         franchissent une frontière, lorsqu’elle n’est pas un droit de douane proprement dit, constitue une taxe d’effet équivalent,
         au sens de l’article 23 CE (voir arrêts du 9 novembre 1983, Commission/Danemark, 158/82, Rec. p. 3573, point 18; Legros e.a.,
         précité, point 13; du 22 juin 1994, Deutsches Milch-Kontor, C‑426/92, Rec. p. I‑2757, point 50; du 14 septembre 1995, Simitzi,
         C‑485/93 et C‑486/93, Rec. p. I‑2655, point 15, et du 17 septembre 1997, UCAL, C‑347/95, Rec. p. I‑4911, point 18).
         
         
         
         21
            
          Cependant, le gouvernement italien et la commune de Carrare soutiennent que l’interdiction édictée à l’article 23 CE, qui
         est également reprise à l’article 25 CE, devrait uniquement viser les droits de douane et taxes d’effet équivalent à de tels
         droits dans les échanges «entre les États membres».
         
         
         
         22
            
         À cet égard, il doit être rappelé que la justification de l’interdiction de droits de douane et de taxes d’effet équivalent
         réside dans l’entrave que des charges pécuniaires, appliquées en raison du franchissement d’une frontière, constituent pour
         la circulation des marchandises (voir, notamment, arrêts du 1er juillet 1969, Brachfeld et Chougol, 2/69 et 3/69, Rec. p. 211, point 14, et du 9 août 1994, Lancry e.a., C‑363/93, C‑407/93
         à C‑411/93, Rec. p. I‑3957, point 25). Or, le principe même de l’union douanière, tel qu’il découle de l’article 23 CE, exige
         que soit assurée de manière générale la libre circulation des marchandises, non seulement dans le cadre du commerce interétatique
         mais plus largement sur l’ensemble du territoire de l’union douanière. Si les articles 23 CE et 25 CE ne visent expressément
         que les échanges entre États membres, c’est parce que les auteurs du traité ont présupposé l’inexistence de taxes présentant
         les caractéristiques d’un droit de douane à l’intérieur de ces États (voir arrêt Lancry e.a., précité, point 29).
         
         
         
         23
            
          Il doit encore être relevé que, en 1986, l’Acte unique européen a inséré dans le traité CEE un article 8 A (devenu article
         7 A du traité CE, lui-même devenu, après modification, article 14 CE) qui fixait comme objectif l’établissement d’un marché
         intérieur avant le 31 décembre 1992. Or, l’article 14, paragraphe 2, CE définit le marché intérieur comme «un espace sans
         frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est
         assurée», sans que cette disposition fasse une distinction entre frontières interétatiques et intra-étatiques.
         
         
         
         24
            
          Dès lors que les articles 23 CE et suivants doivent être lus en combinaison avec l’article 14, paragraphe 2, CE, l’absence
         de taxes – tant interétatiques qu’intra-étatiques – présentant les caractéristiques d’un droit de douane ou d’une taxe d’effet
         équivalent constitue une condition préalable indispensable à la réalisation d’une union douanière dans laquelle la libre circulation
         des marchandises est assurée.
         
         
         
         25
            
          C’est ainsi que la Cour a déjà jugé dans ses arrêts Legros e.a. (précité, point 18), Lancry e.a. (précité, point 32) et Simitzi
         (précité, point 17), qu’une taxe imposée à l’occasion du franchissement d’une limite territoriale à l’intérieur d’un État
         membre constitue une taxe d’effet équivalent à un droit de douane.
         
         
         
         26
            
          Il y a lieu de souligner, par ailleurs, que le problème posé par l’affaire au principal ne se présente pas comme une situation
         dont les éléments sont totalement cantonnés à l’intérieur d’un État membre. En effet, il est constant que la taxe sur les
         marbres s’applique à tout marbre de Carrare qui franchit les limites territoriales de cette commune, sans opérer de distinction
         entre les marbres dont la destination finale se situe en Italie et ceux à destination d’autres États membres. La taxe sur
         les marbres affecte donc par sa nature et sa teneur le commerce entre États membres (voir arrêt Lancry e.a., précité, point
         30; voir, dans le même sens, pour ce qui concerne les mesures d’effet équivalent à une restriction quantitative, arrêts du
         15 décembre 1982, Oosthoek’s Uitgeversmaatschappij, 286/81, Rec. p. 4575, point 9; du 15 décembre 1993, Ligur Carni e.a.,
         C‑277/91, C‑318/91 et C‑319/91, Rec. p. I‑6621, points 36 et 37; du 13 janvier 2000, TK-Heimdienst, C‑254/98, Rec. p. I‑151,
         points 27 à 31, et du 5 décembre 2000, Guimont, C‑448/98, Rec. p. I‑10663, points 21 à 23).
         
         
         
         27
            
          La commune de Carrare fait toutefois valoir que différentes circonstances s’opposent à la qualification de la taxe sur les
         marbres de taxe d’effet équivalent à un droit de douane. Elle relève à cet égard que, à la différence de la taxe visée par
         les arrêts précités Legros e.a., Lancry e.a. et Simitzi, la taxe en cause au principal est levée par une collectivité territoriale
         de taille réduite et qu’elle porte sur une catégorie de produits, à savoir les marbres de Carrare, et non sur l’ensemble des
         produits franchissant les limites territoriales de la commune.
         
         
         
         28
            
          Ces arguments ne sauraient être retenus. En effet, il doit être rappelé que l’article 23 CE, tout comme l’article 25 CE, interdit
         toute charge pécuniaire constituant un obstacle tarifaire aux échanges, fût-elle minime, unilatéralement imposée par une autorité
         publique compétente d’un État membre (voir ci-dessus point 20). Aux fins de la qualification de taxe d’effet équivalent à
         un droit de douane, la taille de la collectivité territoriale qui a perçu la taxe est donc indifférente, pour autant que ladite
         taxe constitue une entrave aux échanges dans le marché intérieur.
         
         
         
         29
            
          En outre, les articles 23 CE et 25 CE visant à éliminer tout obstacle tarifaire aux échanges, il est indifférent que la taxe
         en cause au principal frappe une catégorie précise de marchandises (voir arrêts du 22 avril 1999, CRT France International,
         C‑109/98, Rec. p. I‑2237, et du 21 septembre 2000, Michaïlidis, C‑441/98 et C‑442/98, Rec. p. I‑7145) ou toute marchandise
         franchissant les limites territoriales de la collectivité concernée (voir arrêts Legros e.a. et Lancry e.a., précités).
         
         
         
         30
            
          La défenderesse au principal souligne en outre la finalité particulière de ladite taxe. Les recettes que procure cette dernière
         seraient destinées à couvrir les dépenses que la commune de Carrare supporte en conséquence de l’exercice de l’industrie marbrière
         sur son territoire. La taxe répondrait à un intérêt propre à l’ensemble des opérateurs de cette industrie, y compris ceux
         qui commercialisent à l’étranger les produits concernés.
         
         
         
         31
            
          La Cour a déjà jugé que les droits de douane et les taxes d’effet équivalent à de tels droits sont interdits indépendamment
         de toute considération du but en vue duquel ils ont été institués ainsi que de la destination des recettes qu’ils procurent
         (voir arrêts du 1er juillet 1969, Commission/Italie, 24/68, Rec. p. 193, point 7, et Simitzi, précité, point 14). Cependant, la Cour a admis
         qu’une charge qui constitue la rémunération d’un service effectivement rendu à l’opérateur économique qui est tenu de payer
         cette charge, d’un montant proportionné audit service, ne constitue pas une taxe d’effet équivalent à un droit de douane (arrêts
         du 26 février 1975, Cadsky, 63/74, Rec. p. 281, point 8; du 9 novembre 1983, Commission/Danemark, 158/82, Rec. p. 3573, point
         19, et CRT France International, précité, point 17).
         
         
         
         32
            
          Tel n’est cependant pas le cas en l’espèce. En effet, il existe tout au plus un rapport indirect entre la taxe en cause au
         principal et les services rendus aux opérateurs concernés par celle-ci. Il ressort ainsi des observations de la commune de
         Carrare que cette taxe vise notamment à couvrir les frais exposés par la commune pour la réparation et l’entretien du réseau
         routier, la mise en place d’une infrastructure portuaire, l’entretien d’un musée, les recherches sur la sécurité dans les
         carrières, l’activité de formation en génie minier, ou encore l’aide sociale en faveur des ouvriers. Or, plusieurs de ces
         services ne bénéficient pas spécifiquement aux opérateurs qui transportent du marbre hors du territoire de la commune de Carrare.
         
         
         
         33
            
          Quant à l’argument tiré du fait que les opérateurs «locaux» qui payent des impôts communaux contribuent déjà aux dépenses
         occasionnées à la commune par l’industrie du marbre, il doit être rappelé que le fait générateur de la taxe est constitué
         par le franchissement par les marbres des limites territoriales de la commune, indépendamment du point de savoir si l’opérateur
         concerné est assujetti aux impôts communaux.
         
         
         
         34
            
          En tout état de cause, le fait qu’une taxe perçue en raison du franchissement d’une frontière interétatique ou intra-étatique
         a été instituée en vue de compenser une charge locale frappant le produit intérieur similaire ne suffit pas à la soustraire
         à la qualification de taxe d’effet équivalent à un droit de douane. En effet, si tel était le cas, cela reviendrait à priver
         de son contenu et de sa portée l’interdiction des taxes d’effet équivalent à des droits de douane (voir, en ce sens, arrêts
         du 31 mai 1979, Denkavit, 132/78, Rec. p. 1923, point 8, et Michaïlidis, précité, point 23).
         
         
         
         35
            
          Il résulte donc de tout ce qui précède qu’une taxe proportionnelle au poids d’une marchandise, perçue seulement dans une commune
         d’un État membre et frappant une catégorie de marchandises en raison de leur transport au-delà des limites territoriales communales,
         constitue une taxe d’effet équivalent à un droit de douane à l’exportation au sens de l’article 23 CE, en dépit du fait que
         la taxe frappe également les marchandises dont la destination finale se situe à l’intérieur de l’État membre concerné.
         
         Sur les effets dans le temps du présent arrêt
         
         36
            
          La commune de Carrare demande à la Cour, dans l’hypothèse où elle estimerait qu’une taxe telle que celle en cause au principal
         est incompatible avec les dispositions pertinentes du traité, de limiter dans le temps les effets du présent arrêt. Elle invoque,
         d’une part, les incertitudes liées au cadre juridique applicable à la taxe en question, et, d’autre part, les conséquences
         financières graves qui résulteraient pour le budget de la commune de Carrare d’une absence de limitation des effets dans le
         temps de l’arrêt.
         
         
         
         37
            
          Il convient de rappeler que ce n’est qu’à titre exceptionnel que la Cour peut, par application d’un principe général de sécurité
         juridique inhérent à l’ordre juridique communautaire, être amenée à limiter la possibilité pour tout intéressé d’invoquer
         une disposition qu’elle a interprétée en vue de mettre en cause des relations juridiques établies de bonne foi (arrêts Legros
         e.a., précité, point 30, et du 23 mai 2000, Buchner e.a., C‑104/98, Rec. p. I‑3625, point 39).
         
         
         
         38
            
         À cet égard, la Cour a jugé, dans l’arrêt Legros e.a. (précité, points 30 à 36), que, pour des considérations impérieuses
         de sécurité juridique, les dispositions du traité, relatives aux taxes d’effet équivalent à des droits de douane à l’importation,
         ne pouvaient être invoquées à l’appui de demandes visant à obtenir la restitution d’une taxe telle que l’octroi de mer, payée
         avant la date de cet arrêt, soit le 16 juillet 1992, sauf par les demandeurs qui avaient, avant cette date, introduit un recours
         en justice ou soulevé une réclamation équivalente (voir arrêt Simitzi, précité, point 30).
         
         
         
         39
            
          Or, la taxe litigieuse – en tant que taxe frappant le franchissement d’une limite territoriale à l’intérieur d’un État membre –
         doit être qualifiée de taxe de même nature que l’octroi de mer en cause dans l’affaire Legros e.a., précité. On peut dès lors
         admettre que, jusqu’au 16 juillet 1992, la commune de Carrare pouvait raisonnablement estimer que la taxe litigieuse était
         conforme au droit communautaire.
         
         
         
         40
            
          Il y a donc lieu de prendre en compte les mêmes considérations de sécurité juridique et, partant, de décider que la limitation
         dans le temps énoncée dans l’arrêt Legros e.a., précité, s’applique également à des demandes de restitution de montants perçus
         au titre de la taxe en cause au principal.
         
         
         
         41
            
          En revanche, il n’y a pas lieu de limiter les effets du présent arrêt postérieurement au 16 juillet 1992, date de l’arrêt
         Legros e.a., précité. En effet, à compter de cette date, la commune de Carrare ne pouvait ignorer que la taxe litigieuse n’était
         pas compatible avec le droit communautaire.
         
         
         
         42
            
          En conclusion, il y a lieu de préciser que les dispositions du traité, relatives aux taxes d’effet équivalent à des droits
         de douane, ne peuvent être invoquées à l’appui de demandes visant à obtenir la restitution de montants perçus avant le 16
         juillet 1992 au titre de la taxe litigieuse, sauf par les demandeurs qui ont, avant cette date, introduit un recours en justice
         ou soulevé une réclamation équivalente.
         
         
         Sur les dépens
         43
            
          La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi,
         il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que
         ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
         
         
         
         
         
         
            
            
         
         
          Par ces motifs, la Cour (première chambre) dit pour droit:
         
            
            
            
               1)
                  Une taxe proportionnelle au poids d’une marchandise, perçue seulement dans une commune d’un État membre et frappant une catégorie
                     de marchandises en raison de leur transport au-delà des limites territoriales communales, constitue une taxe d’effet équivalent
                     à un droit de douane à l’exportation au sens de l’article 23 CE, en dépit du fait que la taxe frappe également les marchandises
                     dont la destination finale se situe à l’intérieur de l’État membre concerné.
                  
               
            
            
            
            
               2)
                  L’article 23 CE ne peut être invoqué à l’appui de demandes visant à obtenir la restitution de montants perçus avant le 16
                     juillet 1992 au titre de la taxe sur les marbres, sauf par les demandeurs qui ont, avant cette date, introduit un recours
                     en justice ou soulevé une réclamation équivalente.
                  
               
            
             Signatures.
      
      
          1 –
            
            Langue de procédure: l'italien.