CELEX: 62003CJ0446
Language: fr
Date: 2005-12-13 00:00:00
Title: Arrêt de la Cour (grande chambre) du 13 décembre 2005.#Marks & Spencer plc contre David Halsey (Her Majesty's Inspector of Taxes).#Demande de décision préjudicielle: High Court of Justice (England & Wales), Chancery Division - Royaume-Uni.#Articles 43 CE et 48 CE - Impôt sur les sociétés - Groupes de sociétés - Dégrèvement fiscal - Bénéfices des sociétés mères - Déduction des pertes subies par une filiale résidente - Autorisation - Déduction des pertes subies dans un autre État membre par une filiale non résidente - Exclusion.#Affaire C-446/03.

Affaire C-446/03
      Marks & Spencer plc
      contre
      David Halsey (Her Majesty's Inspector of Taxes)
      (demande de décision préjudicielle, introduite par 
      la High Court of Justice (England & Wales), Chancery Division)
      «Articles 43 CE et 48 CE — Impôt sur les sociétés — Groupes de sociétés — Dégrèvement fiscal — Bénéfices des sociétés mères
         — Déduction des pertes subies par une filiale résidente — Autorisation — Déduction des pertes subies dans un autre État membre
         par une filiale non résidente — Exclusion»
      
      Conclusions de l'avocat général M. M. Poiares Maduro, présentées le 7 avril 2005 
      Arrêt de la Cour (grande chambre) du 13 décembre 2005 
      Sommaire de l'arrêt
      Libre circulation des personnes — Liberté d'établissement — Législation fiscale — Impôt sur les sociétés — Dégrèvement fiscal
            — Législation nationale excluant la déduction par une société mère des pertes subies dans un autre État membre par une filiale
            établie sur le territoire de celui-ci — Admissibilité — Limites
      (Art. 43 CE et 48 CE)
      Les articles 43 CE et 48 CE ne s'opposent pas, en l'état actuel du droit communautaire, à une législation d'un État membre
         qui exclut de manière générale la possibilité pour une société mère résidente de déduire de son bénéfice imposable des pertes
         subies dans un autre État membre par une filiale établie sur le territoire de celui-ci, alors qu'elle accorde une telle possibilité
         pour des pertes subies par une filiale résidente.
      
      Cependant, il est contraire aux articles 43 CE et 48 CE d'exclure une telle possibilité pour la société mère résidente dans
         une situation où, d'une part, la filiale non résidente a épuisé les possibilités de prise en compte des pertes qui existent
         dans son État de résidence au titre de l'exercice fiscal concerné par la demande de dégrèvement ainsi que des exercices fiscaux
         antérieurs et où, d'autre part, il n'existe pas de possibilités pour que ces pertes puissent être prises en compte dans son
         État de résidence au titre des exercices futurs soit par elle-même, soit par un tiers, notamment en cas de cession de la filiale
         à celui-ci.
      
      (cf. point 59 et disp.)
ARRÊT DE LA COUR (grande chambre)
      13 décembre 2005 (*)
      
      «Articles 43 CE et 48 CE – Impôt sur les sociétés – Groupes de sociétés – Dégrèvement fiscal – Bénéfices des sociétés mères – Déduction des pertes subies par une filiale résidente – Autorisation – Déduction des pertes subies dans un autre État membre par une filiale non résidente – Exclusion»
      Dans l’affaire C-446/03,
      ayant pour objet une demande de décision préjudicielle au titre de l’article 234 CE, introduite par la High Court of Justice
         (England & Wales), Chancery Division (Royaume-Uni), par décision du 16 juillet 2003, parvenue à la Cour le 22 octobre 2003,
         dans la procédure
      
      Marks & Spencer plc
      contre
      David Halsey (Her Majesty’s Inspector of Taxes),
      LA COUR (grande chambre),
      composée de M. V. Skouris, président, MM. P. Jann, C. W. A. Timmermans et A. Rosas, présidents de chambre, MM. C. Gulmann
         (rapporteur), A. La Pergola, J.‑P. Puissochet, R. Schintgen, Mme N. Colneric, MM. J. Klučka, U. Lõhmus, E. Levits et A. Ó Caoimh, juges,
      
      avocat général: M. M. Poiares Maduro,
      greffier: Mme K. Sztranc, administrateur,
      
      vu la procédure écrite et à la suite de l’audience du 1er février 2005,
      
      considérant les observations présentées:
      –       pour Marks & Spencer plc, par MM. G. Aaronson, QC, et P. Farmer, barrister,
      –       pour le gouvernement du Royaume-Uni, par M. M. Bethell, en qualité d’agent, assisté de MM. R. Plender, QC, et D. Ewart, barrister,
      –       pour le gouvernement allemand, par M. W.-D. Plessing et Mme A. Tiemann, en qualité d’agents,
      
      –       pour le gouvernement hellénique, par MM. K. Boskovits et V. Kyriazopoulos, ainsi que Mmes  I. Pouli et S. Trekli, en qualité d’agents,
      
      –       pour le gouvernement français, par M. G. de Bergues et Mme  C. Jurgensen‑Mercier, en qualité d’agents,
      
      –       pour l’Irlande, par M. D. J. O’Hagan, en qualité d’agent, assisté de M. E. Fitzsimons, SC, et de Mme G. Clohessy, BL,
      
      –       pour le gouvernement néerlandais, par Mmes H. G. Sevenster, S. Terstal et J. van Bakel, en qualité d’agents,
      
      –       pour le gouvernement finlandais, par Mme A. Guimaraes-Purokoski, en qualité d’agent,
      
      –       pour le gouvernement suédois, par M. A. Kruse, en qualité d’agent,
      –       pour la Commission des Communautés européennes, par M. R. Lyal, en qualité d’agent,
      ayant entendu l’avocat général en ses conclusions à l’audience du 7 avril 2005,
      rend le présent
      Arrêt
      1       La demande de décision préjudicielle porte sur l’interprétation des articles 43 CE et 48 CE.
      2       Cette demande a été présentée dans le cadre d’un litige opposant Marks & Spencer plc (ci-après «Marks & Spencer») à l’administration
         fiscale britannique, au sujet du rejet par cette dernière d’une demande de dégrèvement fiscal introduite par Marks & Spencer
         en vue de déduire de son bénéfice imposable au Royaume‑Uni des pertes subies par ses filiales établies en Belgique, en Allemagne
         et en France.
      
       Le cadre juridique national
      3       Les dispositions de droit national applicables dans l’affaire au principal sont contenues dans la loi de 1988 relative aux
         impôts sur les revenus et les sociétés (Income and Corporation Tax Act 1988, ci-après l’«ICTA»). Elles sont présentées ci-après
         en considération des informations énoncées par la décision de renvoi.
      
       Assujettissement à l’impôt sur les sociétés 
      4       Conformément aux articles 6, paragraphe 1, et 11, paragraphe 1, de l’ICTA, l’impôt sur les sociétés est dû sur les bénéfices
         des sociétés qui soit sont établies au Royaume-Uni, soit y exercent une activité commerciale par l’intermédiaire d’une succursale
         ou d’une agence. 
      
      5       L’article 8, paragraphe 1, de l’ICTA assujettit les sociétés résidentes à l’impôt sur les sociétés sur leurs bénéfices mondiaux.
         L’article 11, paragraphe 1, assujettit les sociétés non résidentes à l’impôt sur les sociétés sur les seuls bénéfices de leurs
         succursales ou agences établies au Royaume-Uni. 
      
      6       En vertu de conventions fiscales conclues par le Royaume-Uni de Grande‑Bretagne et d’Irlande du Nord, notamment, avec le Royaume
         de Belgique, la République fédérale d’Allemagne et la République française, les filiales étrangères de sociétés résidentes
         ne sont, en tant que sociétés non résidentes, assujetties à l’impôt sur les sociétés au Royaume-Uni que pour les activités
         commerciales exercées dans cet État membre par l’intermédiaire d’un établissement stable au sens desdites conventions.
      
      7       Un système de crédit d’impôt est prévu par le Royaume-Uni pour prévenir les doubles impositions. 
      8       Ce système présente, notamment, les deux aspects suivants.
      9       En premier lieu, une société établie au Royaume-Uni qui exerce une activité commerciale dans un autre État membre par l’intermédiaire
         d’une succursale établie dans celui-ci soit est imposée au Royaume-Uni sur les bénéfices de cette succursale et déduit de
         l’impôt dû l’impôt acquitté dans l’autre État membre, soit est autorisée à déduire ce dernier impôt dans le cadre de la détermination
         du résultat fiscal de la succursale au Royaume-Uni. Le bénéfice d’exploitation de la succursale est déterminé d’après les
         règles fiscales du Royaume-Uni. Une perte d’exploitation peut s’imputer sur les bénéfices de la société établie au Royaume‑Uni.
         Les pertes non imputées peuvent être reportées sur les exercices ultérieurs. La circonstance que la perte peut être imputée
         dans l’autre État membre sur les bénéfices futurs de la succursale ne fait pas obstacle à son imputation sur les bénéfices
         au Royaume-Uni. 
      
      10     En second lieu, une société établie au Royaume-Uni qui exerce une activité commerciale dans un autre État membre par l’intermédiaire
         d’une filiale établie dans celui-ci est imposée au Royaume-Uni sur les dividendes versés par cette filiale et bénéficie d’un
         crédit d’impôt correspondant à l’impôt acquitté dans l’autre État membre sur les bénéfices à partir desquels sont distribués
         les dividendes, ainsi que, le cas échéant, à toute retenue opérée à la source. Lorsque la législation sur les sociétés étrangères
         contrôlées n’est pas applicable, la société mère n’est pas imposée sur les bénéfices de sa filiale non résidente et elle ne
         peut imputer les pertes de celle-ci sur ses bénéfices. 
      
      11     En application de l’article 208 de l’ICTA, les dividendes versés à une société mère établie au Royaume-Uni par une filiale
         également établie dans cet État membre ne sont pas imposés, à la différence de ceux versés par une filiale établie dans un
         autre État membre. 
      
       Régime spécial des pertes dans le cadre des groupes de sociétés (dégrèvement de groupe) 
      12     Au Royaume-Uni, un régime de dégrèvement de groupe permet aux sociétés résidentes d’un groupe de procéder entre elles à une
         compensation de leurs bénéfices et de leurs pertes. 
      
      13     L’article 402 de l’ICTA dispose: 
      «1.      Sous réserve des dispositions du présent titre et de l’article 492, paragraphe 8, les dégrèvements pour pertes commerciales
         et autres sommes déductibles de l’impôt sur les sociétés peuvent, dans les cas précisés aux paragraphes 2 et 3 […], être cédés
         par une société (dénommée la ‘société cédante’) qui fait partie d’un groupe de sociétés et, sur demande d’une autre société
         (dénommée la ‘société réclamante’), membre du même groupe, être attribués à la société réclamante sous la forme d’un dégrèvement,
         dit ‘de groupe’, accordé dans le cadre de l’impôt sur les sociétés. 
      
      2.      Le dégrèvement de groupe peut être obtenu si la société cédante et la société réclamante font partie du même groupe de sociétés
         […]» 
      
      14     L’article 403 de l’ICTA énonce: 
      «1.      Si, au cours d’un exercice comptable (l’‘exercice de référence’), la société cédante subit: 
      a)      des pertes d’exploitation […] le montant de la perte peut être déduit aux fins de l’impôt sur les sociétés des bénéfices totaux
         de la société réclamante pour sa période comptable correspondante, sous réserve des dispositions du présent titre.» 
      
      15     En ce qui concerne les exercices clos avant le 1er avril 2000, l’article 413, paragraphe 5, de l’ICTA précise: 
      
      «Dans le présent titre, le mot ‘société’ ne vise que des personnes morales résidant au Royaume-Uni […]»
      16     À la suite d’une modification législative consécutive à l’arrêt de la Cour du 16 juillet 1998, ICI (C-264/96, Rec. p. I-4695),
         le régime de dégrèvement de groupe est, depuis l’exercice 2000, applicable aux bénéfices et aux pertes entrant dans le champ
         d’application du droit fiscal du Royaume-Uni.
      
      17     En conséquence de cette modification législative:
      –       les pertes d’une succursale, établie au Royaume-Uni, d’une société non résidente peuvent être transférées à une autre société
         du groupe pour être déduites des bénéfices de celle‑ci imposables au Royaume-Uni;
      
      –       les pertes d’une société du groupe établie au Royaume-Uni peuvent être transférées à la succursale pour être déduites des
         bénéfices de cette dernière au Royaume-Uni.
      
       Le litige au principal et les questions préjudicielles
      18     Marks & Spencer est une société constituée et immatriculée en Angleterre et au Pays de Galles. Elle est la société mère de
         sociétés établies au Royaume-Uni et dans d’autres États. Elle est l’un des plus importants détaillants du Royaume-Uni dans
         les domaines de la confection, des produits alimentaires, des articles ménagers et des services financiers.
      
      19     À partir de l’année 1975, elle a commencé à s’implanter dans d’autres États, avec l’ouverture d’un magasin en France. À la
         fin des années 90, elle disposait de points de vente dans plus de 36 pays, dans le cadre d’un réseau de filiales et d’un système
         de franchises. 
      
      20     Une tendance à un accroissement des pertes est apparue au milieu des années 90. 
      21     Au cours du mois de mars 2001, Marks & Spencer a annoncé la cessation de ses activités sur le continent européen. À la date
         du 31 décembre 2001, la filiale établie en France avait été cédée à des tiers, tandis que les autres filiales, y compris celles
         établies en Belgique et en Allemagne, avaient cessé toute activité commerciale.
      
      22     Au Royaume-Uni, Marks & Spencer a demandé, en application de l’article 6 de l’annexe 17 A de l’ICTA, un dégrèvement fiscal
         de groupe pour des pertes subies par ses filiales établies en Belgique, en Allemagne et en France au cours des quatre exercices
         clos les 31 mars 1998, 31 mars 1999, 31 mars 2000 et 31 mars 2001. Il ressort du dossier présenté à la Cour que les parties
         au principal se sont accordées sur le fait que les pertes doivent être déterminées d’après les règles fiscales du Royaume-Uni.
         À la demande de l’administration fiscale, Marks & Spencer a donc recalculé les pertes sur cette base.
      
      23     Lesdites filiales avaient exercé leurs activités économiques dans les États membres de leur siège. Elles ne disposaient pas
         d’établissement stable au Royaume-Uni, où elles n’avaient exercé aucune activité économique.
      
      24     Les demandes de dégrèvement ont été rejetées au motif qu’un dégrèvement de groupe ne pourrait être accordé que pour des pertes
         enregistrées au Royaume-Uni. 
      
      25     Marks & Spencer a contesté ce refus devant les Special Commissioners of Income Tax, lesquels ont rejeté le recours. 
      26     Marks & Spencer a interjeté appel de cette décision devant la High Court of Justice (England & Wales), Chancery Division,
         qui a décidé de surseoir à statuer et de poser à la Cour les questions préjudicielles suivantes:
      
      «1)      Dans un cas où:
      –       la législation d’un État membre, telle que celle du Royaume-Uni applicable aux groupes de sociétés, interdit à une société
         mère, résidente fiscale dans cet État membre, de réduire son bénéfice imposable dans cet État par imputation de pertes subies
         par des filiales établies fiscalement dans d’autres États membres alors qu’une telle imputation serait possible si elles étaient
         fiscalement établies dans le même État membre que la société mère;
      
      –       l’État membre de la société mère:
      –       assujettit à un impôt sur les sociétés fondé sur l’ensemble de leurs bénéfices les sociétés établies sur son territoire, y
         compris les bénéfices des succursales établies dans d’autres États membres, étant précisé que des dispositions spéciales permettent
         d’éviter la double imposition en tenant compte de l’impôt payé dans un autre État membre et que les pertes de ces succursales
         sont prises en compte dans la détermination des bénéfices imposables de ces sociétés;
      
      –       n’assujettit pas à l’impôt sur les sociétés les bénéfices non distribués des filiales établies dans d’autres États membres;
      –       assujettit la société mère à l’impôt sur les sociétés pour tous les bénéfices qui lui sont distribués sous forme de dividende
         par les filiales établies dans d’autres États membres, alors qu’elle ne serait pas assujettie à cet impôt pour les bénéfices
         distribués sous forme de dividende par ses filiales établies dans ce même État membre;
      
      –       accorde un dégrèvement fiscal à la société mère sous la forme d’un crédit d’impôt pour les retenues à la source frappant les
         dividendes et pour les impôts étrangers sur les bénéfices à partir desquels sont versés les dividendes par des filiales établies
         dans d’autres États membres;
      
      y a-t-il une restriction au sens de l’article 43 CE lu en combinaison avec l’article 48 CE? Dans l’affirmative, se justifie-t-elle
         en droit communautaire?
      
      2)      a)     Le fait que la législation de l’État membre où la filiale est établie permet, le cas échéant sous certaines conditions, d’imputer
         tout ou partie des pertes subies par elle sur des bénéfices imposables dans ce même État a-t-il une incidence sur la réponse
         à la première question?
      
               b)     Dans l’affirmative, quelle importance faut-il attacher aux faits suivants:
      –       une filiale établie dans un autre État membre a cessé toute activité commerciale et, bien que la législation de cet État permette
         sous certaines conditions d’imputer les pertes, la preuve qu’une telle imputation a été obtenue dans ces circonstances n’est
         pas rapportée;
      
      –       une filiale établie dans un autre État membre a été cédée à un tiers et, bien que la législation de cet État permette sous
         certaines conditions au tiers acquéreur de pouvoir imputer les pertes, les circonstances de l’espèce ne font pas clairement
         apparaître s’il en a été ainsi;
      
      –       les dispositions en vertu desquelles l’État membre de la société mère tient compte de pertes de sociétés établies au Royaume-Uni
         s’appliquent indépendamment du fait que ces pertes font également l’objet d’un dégrèvement dans un autre État membre?
      
               c)     La réponse serait-elle la même si la preuve était rapportée qu’un dégrèvement a été accordé dans l’État membre où la filiale
         est établie en raison des pertes et, dans l’affirmative, le fait que le dégrèvement ait ensuite été obtenu par un autre groupe
         de sociétés, auquel cette filiale a été cédée, importe-t-il?»
      
       Sur la première question 
      27     Par sa première question, la juridiction de renvoi demande, en substance, si les articles 43 CE et 48 CE s’opposent à une
         législation d’un État membre qui exclut la possibilité pour une société mère résidente de déduire de son bénéfice imposable
         des pertes subies dans un autre État membre par une filiale établie sur le territoire de celui-ci, alors qu’elle accorde une
         telle possibilité pour des pertes subies par une filiale résidente.
      
      28     En d’autres termes, est posée la question de savoir si une telle législation constitue une restriction à la liberté d’établissement
         contraire aux articles 43 CE et 48 CE.
      
      29     À cet égard, il convient de rappeler que, selon une jurisprudence constante, si la fiscalité directe relève de la compétence
         des États membres, ces derniers doivent toutefois exercer celle-ci dans le respect du droit communautaire (voir, notamment,
         arrêt du 8 mars 2001, Metallgesellschaft e.a., C-397/98 et C-410/98, Rec. p. I-1727, point 37 et la jurisprudence citée).
      
      30     La liberté d’établissement, que l’article 43 CE reconnaît aux ressortissants communautaires et qui comporte pour eux l’accès
         aux activités non salariées et leur exercice, ainsi que la constitution et la gestion d’entreprises, dans les mêmes conditions
         que celles définies par la législation de l’État membre d’établissement pour ses propres ressortissants, comprend, conformément
         à l’article 48 CE, pour les sociétés constituées en conformité avec la législation d’un État membre et ayant leur siège statutaire,
         leur administration centrale ou leur principal établissement à l’intérieur de la Communauté européenne, le droit d’exercer
         leur activité dans l’État membre concerné par l’intermédiaire d’une filiale, d’une succursale ou d’une agence (voir, notamment,
         arrêt du 21 septembre 1999, Saint‑Gobain ZN, C‑307/97, Rec. p. I-6161, point 35).
      
      31     Même si, selon leur libellé, les dispositions relatives à la liberté d’établissement visent à assurer le bénéfice du traitement
         national dans l’État membre d’accueil, elles s’opposent également à ce que l’État d’origine entrave l’établissement dans un
         autre État membre d’un de ses ressortissants ou d’une société constituée en conformité avec sa législation (voir, notamment,
         arrêt ICI, précité, point 21).
      
      32     Un dégrèvement de groupe tel que celui en cause dans l’affaire au principal constitue un avantage fiscal pour les sociétés
         concernées. En accélérant l’apurement des pertes des sociétés déficitaires au moyen de leur imputation immédiate sur les bénéfices
         d’autres sociétés du groupe, il confère à celui-ci un avantage de trésorerie.
      
      33     L’exclusion d’un tel avantage en ce qui concerne des pertes subies par une filiale établie dans un autre État membre et qui
         ne se livre à aucune activité économique dans l’État membre de la société mère est de nature à entraver l’exercice par celle‑ci
         de sa liberté d’établissement, en la dissuadant de créer des filiales dans d’autres États membres.
      
      34     Elle constitue ainsi une restriction à la liberté d’établissement au sens des articles 43 CE et 48 CE, en tant qu’elle opère
         une différence de traitement fiscal entre des pertes subies par une filiale résidente et des pertes subies par une filiale
         non résidente.
      
      35     Pareille restriction ne saurait être admise que si elle poursuit un objectif légitime compatible avec le traité et se justifie
         par des raisons impérieuses d’intérêt général. Encore faudrait-il, dans une telle hypothèse, qu’elle soit propre à garantir
         la réalisation de l’objectif en cause et qu’elle n’aille pas au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre cet objectif
         (voir, en ce sens, arrêts du 15 mai 1997, Futura Participations et Singer, C-250/95, Rec. p. I-2471, point 26, et du 11 mars
         2004, De Lasteyrie du Saillant, C-9/02, Rec. p. I-2409, point 49).
      
      36     Le Royaume-Uni et les autres États membres qui ont présenté des observations dans le cadre de la présente procédure font valoir
         que les filiales résidentes et les filiales non résidentes ne sont pas, au regard d’un régime de dégrèvement de groupe comme
         celui en cause au principal, dans des situations fiscales comparables. Conformément au principe de territorialité applicable
         à la fois en droit international et en droit communautaire, l’État membre d’établissement de la société mère n’aurait pas
         de compétence fiscale à l’égard des filiales non résidentes. S’agissant de celles-ci, la compétence fiscale appartiendrait
         en principe, conformément à la répartition usuelle en la matière, aux États sur le territoire desquels elles sont établies
         et exercent des activités économiques.
      
      37     À cet égard, il convient de constater que, en droit fiscal, la résidence des contribuables peut constituer un facteur pouvant
         justifier des règles nationales qui impliquent une différence de traitement entre contribuables résidents et contribuables
         non résidents. Cependant, la résidence n’est pas toujours un facteur justifié de distinction. En effet, admettre que l’État
         membre d’établissement puisse librement appliquer un traitement différent en raison du seul fait que le siège d’une société
         est situé dans un autre État membre viderait l’article 43 CE de son contenu (voir arrêt du 28 janvier 1986, Commission/France,
         270/83, Rec. p. 273, point 18).
      
      38     Dans chaque situation concrète, il convient d’examiner si la limitation de l’application d’un avantage fiscal aux contribuables
         résidents est motivée par des éléments objectifs pertinents susceptibles de justifier la différence de traitement.
      
      39     Dans une situation comme celle du litige au principal, il y a lieu d’admettre que l’État membre d’établissement de la société
         mère, en imposant les sociétés résidentes sur leurs bénéfices mondiaux et les sociétés non résidentes exclusivement sur les
         bénéfices provenant de leur activité dans ledit État, agit conformément au principe de territorialité consacré par le droit
         fiscal international et reconnu par le droit communautaire (voir, notamment, arrêt Futura Participations et Singer, précité,
         point 22).
      
      40     Toutefois, la circonstance qu’il n’impose pas les bénéfices des filiales non résidentes d’une société mère établie sur son
         territoire ne justifie pas, en soi, une limitation du dégrèvement de groupe aux pertes subies par les sociétés résidentes.
      
      41     Pour apprécier si une telle limitation est justifiée, il y a lieu d’examiner les conséquences d’une extension sans condition
         d’un avantage tel que celui en cause au principal.
      
      42     Sur ce point, le Royaume-Uni et les autres États membres qui ont présenté des observations invoquent trois éléments de justification.
         
      
      43     Premièrement, les bénéfices et les pertes seraient, en matière fiscale, les deux faces d’une même médaille, qui devraient
         être traitées de façon symétrique dans le cadre d’un même système fiscal, afin de sauvegarder une répartition équilibrée du
         pouvoir d’imposition entre les différents États membres intéressés. Deuxièmement, si les pertes étaient prises en compte dans
         l’État membre de la société mère, il existerait un risque qu’elles fassent l’objet d’un double emploi. Enfin, troisièmement,
         si les pertes n’étaient pas prises en compte dans l’État membre d’établissement de la filiale, il existerait un risque d’évasion
         fiscale.
      
      44     S’agissant du premier élément de justification, il doit être rappelé que la réduction des recettes fiscales ne saurait être
         considérée comme une raison impérieuse d’intérêt général pouvant être invoquée pour justifier une mesure en principe contraire
         à une liberté fondamentale (voir, notamment, arrêt du 7 septembre 2004, Manninen, C‑319/02, Rec. p. I‑7477, point 49 et la
         jurisprudence citée).
      
      45     Néanmoins, ainsi que le souligne à juste titre le Royaume-Uni, la préservation de la répartition du pouvoir d’imposition entre
         les États membres pourrait rendre nécessaire l’application, aux activités économiques des sociétés établies dans l’un de ces
         États, des seules règles fiscales de celui-ci, en ce qui concerne tant les bénéfices que les pertes.
      
      46     En effet, donner aux sociétés la faculté d’opter pour la prise en compte de leurs pertes dans l’État membre de leur établissement
         ou dans un autre État membre compromettrait sensiblement une répartition équilibrée du pouvoir d’imposition entre les États
         membres, l’assiette d’imposition se trouvant augmentée dans le premier État et diminuée dans le second, à concurrence des
         pertes transférées.
      
      47     En ce qui concerne le deuxième élément de justification, relatif au risque de double emploi des pertes, il convient d’admettre
         que les États membres doivent pouvoir y faire obstacle. 
      
      48     Un tel risque est effectivement encouru si le dégrèvement de groupe est étendu aux pertes de filiales non résidentes. Il est
         écarté par une règle excluant un dégrèvement pour ces pertes. 
      
      49     S’agissant, enfin, du troisième élément de justification, relatif au risque d’évasion fiscale, il y a lieu d’admettre que
         la possibilité de transférer les pertes d’une filiale non résidente à une société résidente comporte le risque que des transferts
         de pertes soient organisés au sein d’un groupe de sociétés en direction des sociétés établies dans les États membres appliquant
         les taux d’imposition les plus élevés et dans lesquels, par conséquent, la valeur fiscale des pertes est la plus importante.
      
      50     Une exclusion du dégrèvement de groupe pour les pertes subies par des filiales non résidentes fait obstacle à de telles pratiques,
         susceptibles d’être inspirées par la constatation d’écarts sensibles entre les taux d’imposition appliqués dans les différents
         États membres.
      
      51     Au vu de ces trois éléments de justification, pris ensemble, il convient de relever qu’une réglementation restrictive telle
         que celle en cause au principal, d’une part, poursuit des objectifs légitimes compatibles avec le traité et relevant de raisons
         impérieuses d’intérêt général et, d’autre part, est propre à garantir la réalisation desdits objectifs.
      
      52     Cette analyse n’est pas affectée par les indications, contenues dans la seconde partie de la première question, relatives
         aux régimes applicables au Royaume‑Uni: 
      
      –       aux bénéfices et aux pertes d’une succursale étrangère d’une société établie dans cet État membre;
      –       aux dividendes distribués à une société établie dans celui-ci par une filiale établie dans un autre État membre.
      53     Néanmoins, il doit être vérifié si la mesure restrictive ne va pas au-delà de ce qui est nécessaire pour atteindre les objectifs
         poursuivis.
      
      54     En effet, Marks & Spencer et la Commission ont soutenu que des mesures moins restrictives qu’une exclusion générale du bénéfice
         du dégrèvement de groupe pourraient être envisagées. À titre d’exemples, elles ont fait référence à la possibilité de subordonner
         le bénéfice du dégrèvement à la condition que la filiale étrangère ait pleinement tiré profit des possibilités de prise en
         compte des pertes accordées dans son État membre de résidence. Elles ont également fait référence à la possibilité de subordonner
         le bénéfice du dégrèvement à une condition de réintégration, dans les bénéfices imposables de la société ayant bénéficié du
         dégrèvement de groupe, des bénéfices ultérieurs de la filiale non résidente, à concurrence des pertes imputées précédemment.
      
      55     À cet égard, la Cour estime que la mesure restrictive en cause dans l’affaire au principal va au-delà de ce qui est nécessaire
         pour atteindre l’essentiel des objectifs poursuivis dans une situation où:
      
      –       la filiale non résidente a épuisé les possibilités de prise en compte des pertes qui existent dans son État de résidence au
         titre de l’exercice fiscal concerné par la demande de dégrèvement ainsi que des exercices fiscaux antérieurs, le cas échéant
         au moyen d’un transfert de ces pertes à un tiers ou de l’imputation desdites pertes sur des bénéfices réalisés par la filiale
         au cours d’exercices antérieurs, et
      
      –       il n’existe pas de possibilité pour que les pertes de la filiale étrangère puissent être prises en compte dans son État de
         résidence au titre des exercices futurs soit par elle-même, soit par un tiers, notamment en cas de cession de la filiale à
         celui-ci.
      
      56     Dès lors que, dans un État membre, la société mère résidente démontre aux autorités fiscales que ces conditions sont remplies,
         il est contraire aux articles 43 CE et 48 CE d’exclure la possibilité pour celle-ci de déduire de son bénéfice imposable dans
         cet État membre les pertes subies par sa filiale non résidente.
      
      57     Il importe encore, dans ce contexte, de préciser que les États membres demeurent libres d’adopter ou de maintenir des règles
         ayant pour objet spécifique d’exclure d’un avantage fiscal les montages purement artificiels dont le but serait de contourner
         ou d’échapper à l’emprise de la loi fiscale nationale (voir, en ce sens, arrêts précités ICI, point 26, et de Lasteyrie du
         Saillant, point 50).
      
      58     Par ailleurs, pour autant qu’il soit possible d’identifier d’autres mesures moins restrictives, de telles mesures nécessitent
         en tout état de cause des règles d’harmonisation adoptées par le législateur communautaire.
      
      59     Dès lors, il y a lieu de répondre à la première question que les articles 43 CE et 48 CE ne s’opposent pas, en l’état actuel
         du droit communautaire, à une législation d’un État membre qui exclut de manière générale la possibilité pour une société
         mère résidente de déduire de son bénéfice imposable des pertes subies dans un autre État membre par une filiale établie sur
         le territoire de celui-ci, alors qu’elle accorde une telle possibilité pour des pertes subies par une filiale résidente. Cependant,
         il est contraire aux articles 43 CE et 48 CE d’exclure une telle possibilité pour la société mère résidente dans une situation
         où, d’une part, la filiale non résidente a épuisé les possibilités de prise en compte des pertes qui existent dans son État
         de résidence au titre de l’exercice fiscal concerné par la demande de dégrèvement ainsi que des exercices fiscaux antérieurs
         et où, d’autre part, il n’existe pas de possibilités pour que ces pertes puissent être prises en compte dans son État de résidence
         au titre des exercices futurs soit par elle-même, soit par un tiers, notamment en cas de cession de la filiale à celui-ci.
         
      
       Sur la seconde question 
      60     Au vu de la réponse à la première question, il n’y a pas lieu de répondre à la seconde question.
       Sur les dépens
      61     La procédure revêtant, à l’égard des parties au principal, le caractère d’un incident soulevé devant la juridiction de renvoi,
         il appartient à celle-ci de statuer sur les dépens. Les frais exposés pour soumettre des observations à la Cour, autres que
         ceux desdites parties, ne peuvent faire l’objet d’un remboursement.
      
      Par ces motifs, la Cour (grande chambre) dit pour droit:
      Les articles 43 CE et 48 CE ne s’opposent pas, en l’état actuel du droit communautaire, à une législation d’un État membre
            qui exclut de manière générale la possibilité pour une société mère résidente de déduire de son bénéfice imposable des pertes
            subies dans un autre État membre par une filiale établie sur le territoire de celui-ci, alors qu’elle accorde une telle possibilité
            pour des pertes subies par une filiale résidente. Cependant, il est contraire aux articles 43 CE et 48 CE d’exclure une telle
            possibilité pour la société mère résidente dans une situation où, d’une part, la filiale non résidente a épuisé les possibilités
            de prise en compte des pertes qui existent dans son État de résidence au titre de l’exercice fiscal concerné par la demande
            de dégrèvement ainsi que des exercices fiscaux antérieurs et où, d’autre part, il n’existe pas de possibilités pour que ces
            pertes puissent être prises en compte dans son État de résidence au titre des exercices futurs soit par elle-même, soit par
            un tiers, notamment en cas de cession de la filiale à celui-ci.
      Signatures
      * Langue de procédure: l’anglais.