# Swiss Caselaw Document

**Case Identifier:** 23ef56a1-00e6-5269-a050-98d2faf50a00
**Source:** Bundesgericht ()
**Court Level:** federal
**Decision Date:** 2024-04-09
**Language:** fr
**Title:** Bundesgericht (BGE) EGMR 09.04.2024 20240409_39371_20 (Duarte Agostinho et autres c. Portugal Et 32 Autres)
**Docket/Reference:** 
**URL:** https://entscheidsuche.ch/docs/CH_BGE/CH_BGE_012_20240409-39371-20_2024-04-09.html

## Full Text

Urteilskopf

39371/20

Duarte Agostinho et autres c. Portugal Et 32 Autres

Décision no. 39371/20, 09 avril 2024

Regeste

Diese Zusammenfassung existiert nur auf Französisch.

Affaire ayant fait l'objet d'un commentaire, introduite a posteriori dans Bradoc.

ARRÊT de la CourEDH: Klimaschutz durch die Europäische Menschenrechtskonvention.

Inhaltsangabe des BJ

(2. Quartalsbericht 2024)
Recht auf Leben (Art. 2 EMRK); Verbot unmenschlicher oder erniedrigender Behandlung (Art. 3 EMRK); Recht auf Achtung des Privat- und Familienlebens (Art. 8 EMRK); Diskriminierungsverbot (Art. 14); Klimawandel.

Unter Berufung insbesondere auf die Artikel 2, 3, 8 und 14 EMRK beschwerten sich sechs junge portugiesische Staatsangehörige über die bestehenden und gravierenden künftigen Auswirkungen des Klimawandels, für die sie die beschwerdegegnerischen Staaten verantwortlich machten. Die Beschwerdeführenden machten insbesondere geltend, dass Hitzewellen, Waldbrände und Rauch ihr Leben, ihr Wohlergehen, ihre psychische Gesundheit und die uneingeschränkte Nutzung ihrer Wohnung beeinträchtigen würden. Sie waren der Meinung, dass ihre Generation von der globalen Erwärmung besonders betroffen sei und sie aufgrund ihres Alters stärker unter dem Eingriff in ihre Rechte litten als frühere Generationen. Dabei stützten sie sich auf verschiedene Artikel der Konvention, auf völkerrechtliche Verträge wie das Pariser Klimaschutzübereinkommen von 2015 oder das Übereinkommen der Vereinten Nationen über die Rechte des Kindes sowie auf Gesamt- und Fachberichte über durch den Klimawandel verursachte Gesundheitsschäden. In Bezug auf die extraterritoriale Gerichtsbarkeit der beschwerdegegnerischen Staaten ausser Portugal stellte der Gerichtshof fest, dass die Konvention keine Grundlage bietet, die es rechtfertigen würde, die extraterritoriale Gerichtsbarkeit durch richterliche Auslegung auf eine von den Beschwerdeführenden geforderten Weise zu erweitern. Betreffend Portugal kam er zu dem Schluss, dass eine örtliche Gerichtsbarkeit besteht und keine neue Rechtsprechung in Bezug auf die anderen Staaten begründet werden kann. Infolgedessen erklärte er die Rüge gegen diese anderen beschwerdegegnerischen Staaten unter Anwendung von Artikel 35 Absätze 3 und 4 als unzulässig. Da die Beschwerdeführenden in Portugal keinen Rechtsweg eingelegt hatten, um ihre Rüge geltend zu machen, schloss der Gerichtshof, dass die Rüge der Beschwerdeführenden gegen Portugal wegen Nichterschöpfung des innerstaatlichen Rechtswegs unzulässig ist. Unzulässig (einstimmig).

   

   

  

Sachverhalt

GRANDE CHAMBRE

 

    AFFAIRE DUARTE AGOSTINHO ET AUTRES c. PORTUGAL
   

    ET 32 AUTRES
   

    (Requête no 39371/20)
   

 

DÉCISION

 

STRASBOURG

9 avril 2024

 

TABLE DES MATIÈRES

PROCÉDURE    

EN FAIT    

I.    FAITS EXPOSÉS PAR LES REQUÉRANTS    

A.    Les faits présentés dans le formulaire de requête    

1.    Les requérants nos 1 à 3    

2.    La requérante no 4    

3.    Les requérants nos 5 et 6    

B.    Les faits présentés à la Grande Chambre    

II.    LES FAITS PRÉSENTÉS PAR LES GOUVERNEMENTS DÉFENDEURS    

LE CADRE JURIDIQUE ET LA PRATIQUE PERTINENTS    

I.    LE CADRE JURIDIQUE INTERNE DU PORTUGAL    

A.    Le droit interne pertinent    

1.    La Constitution    

2.    La loi no 83/95 du 31 août 1995    

3.    Le code civil    

4.    Le code de procédure civile    

5.    La loi no 19/2014 du 14 avril 2014    

6.    La loi no 67/2007 du 31 décembre 2007    

7.    Le code de procédure administrative    

8.    La loi no 35/98 du 18 juillet 1998    

9.    Le décret-loi no 147/2008 du 20 juillet 2008    

10.    La loi no 98/2021 du 31 décembre 2021    

11.    La loi no 34/2004 du 29 juillet 2004    

12.    La loi no 108/2017 du 23 novembre 2017    

B.    La pratique interne pertinente    

II.    LES TEXTES INTERNATIONAUX PERTINENTS    

A.    Le système des Nations unies    

B.    Le Conseil de l'Europe    

C.    Les systèmes régionaux de protection des droits de l'homme    

III.    APERÇU DE LA JURISPRUDENCE INTERNE RELATIVE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE    

GRIEF    

EN DROIT    

I.    THÈSES DES PARTIES    

A.    Les gouvernements défendeurs    

1.    Observations communes    

a)    Remarques générales    

b)    Sur la juridiction    

c)    Sur l'épuisement des voies de recours internes    

d)    Sur la qualité de victime    

2.    Observations communiquées à titre individuel par les États défendeurs    

a)    Le gouvernement bulgare    

b)    Le gouvernement croate    

c)    Le gouvernement français    

d)    Le gouvernement hongrois    

e)    Le gouvernement letton    

f)    Le gouvernement néerlandais    

g)    Le gouvernement portugais    

h)    Le gouvernement suisse    

i)    Le gouvernement turc    

B.    Les requérants    

1.    Remarques générales    

2.    Sur la juridiction    

3.    Sur l'épuisement des voies de recours internes    

4.    Sur la qualité de victime    

C.    Les tiers intervenants    

1.    La Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe    

2.    La Commission européenne    

3.    Les Rapporteurs spéciaux des Nations unies sur les droits de l'homme et l'environnement, et sur les substances toxiques et les droits de l'homme    

4.    Le réseau européen des institutions nationales des droits de l'homme (ENNHRI)    

5.    Save the Children International    

6.    Climate Action Network Europe (CAN-E)    

7.    Le Consortium ETO, Amnesty International, le Centre d'études juridiques et sociales (Centro de Estudios Legales y Sociales), le Center for Transnational Environmental Accountability (« CTEA »), l'Economic and Social Rights Centre (Hakijamii), FIAN International, la Great Lakes Initiative for Human Rights and Development (« GLIHD »), les professeurs Mark Gibney, Sigrun Skogly, Wouter Vandenhole et Jingjing Zhang, ainsi que les docteurs Gamze Erdem Türkelli, Nicolás Carillo-Santarelli, Jernej Letnar Černič, Tom Mulisa, Nicholas Orago et Sara Seck, et le groupe de recherche en droit et développement de l'université d'Anvers    

8.    Le Centre pour le droit international de l'environnement (« CIEL »), Greenpeace International et l'Union of Concerned Scientists    

9.    Le réseau international pour les droits économiques, sociaux et culturels (« ESCR-Net »)    

10.    Le projet de recherche ALL-YOUTH et le groupe de recherche en droit public de l'université de Tampere    

11.    La professeure Christel Cournil et Notre Affaire à Tous (« NAAT »)    

12.    Our Children's Trust (« OCT »), Oxfam International et ses affiliés (« Oxfam »), le Centre for Climate Repair de l'université de Cambridge et le Centre for Child Law de l'université de Pretoria    

II.    APPRÉCIATION DE LA COUR    

A.    Questions préliminaires    

1.    La requête dirigée contre l'Ukraine    

2.    La requête dirigée contre la Fédération de Russie    

B.    Observations liminaires concernant les points de droit soulevés devant la Cour    

C.    Sur la juridiction    

1.    Principes généraux    

2.    Application au cas d'espèce des principes et considérations qui précèdent    

a)    Sur la juridiction territoriale    

b)    Sur la juridiction extraterritoriale    

c)    Conclusion    

D.    Sur l'épuisement des voies de recours internes    

1.    Principes généraux    

2.    Application au cas d'espèce des principes qui précèdent    

E.    Sur la qualité de victime    

F.    Conclusion    

ANNEXE    

 

La Cour européenne des droits de l'homme, siégeant en une Grande Chambre composée de :

    Síofra O'Leary,

    Georges Ravarani,

    Marko Bošnjak,

    Gabriele Kucsko-Stadlmayer,

    Pere Pastor Vilanova,

    Arnfinn Bårdsen,

    Armen Harutyunyan,

    Pauliine Koskelo,

    Tim Eicke,

    Darian Pavli,

    Raffaele Sabato,

    Lorraine Schembri Orland,

    Anja Seibert-Fohr,

    Peeter Roosma,

    Ana Maria Guerra Martins,

    Mattias Guyomar,

        Andreas Zünd
    , juges
    ,
   

    et de Soren Prebensen,
    greffier adjoint de la Grande Chambre
    ,
   

Vu la requête susmentionnée introduite le 7 septembre 2020,

Après en avoir délibéré en chambre du conseil le 28 septembre 2023, le 11 janvier 2024 et le 15 février 2024, rend la décision suivante :

 

PROCÉDURE

1.  À l'origine de l'affaire se trouve une requête (no 39371/20) dirigée contre la République portugaise et trente-deux autres États (la République d'Autriche, le Royaume de Belgique, la République de Bulgarie, la Confédération suisse, la République de Chypre, la République tchèque, La République fédérale d'Allemagne, Le Royaume de Danemark, le Royaume d'Espagne, la République d'Estonie, La République de Finlande, la République française, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord, la République hellénique, la République de Croatie, la République de Hongrie, l'Irlande, la République italienne, la République de Lituanie, le Grand-Duché de Luxembourg, la République de Lettonie, la République de Malte, le Royaume des Pays-Bas, le Royaume de Norvège, la République de Pologne, la Roumanie, la Fédération de Russie, la République slovaque, la République de Slovénie, le Royaume de Suède, la République de Türkiye et l'Ukraine) et dont six ressortissants portugais (dont la liste figure au paragraphe   11 ci-dessous) ont saisi la Cour le 7 septembre 2020 en vertu de l'article 34 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (« la Convention »).

2.  Les gouvernements défendeurs (« les Gouvernements ») ont été représentés par leurs agents, dont les noms figurent en annexe.

3.  Les requérants alléguaient en particulier qu'ils étaient victimes de violations des articles 2, 3, 8 et 14 de la Convention à raison des effets présents et des graves effets futurs du changement climatique, qu'ils attribuaient aux États défendeurs. Ils citaient en particulier les vagues de chaleur, les feux de forêt et les fumées d'incendie, qui, selon eux, avaient des effets sur leur vie, leur bien-être, leur santé mentale et les agréments de leur foyer.

4.  La requête a été attribuée à la quatrième section de la Cour (article 52 § 1 du règlement de la Cour (« le règlement »)). Elle a été communiquée aux Gouvernements le 13 novembre 2020. Le juge Eicke a été désigné juge de la communauté d'intérêt le 24 mai 2022 (article 30 du règlement). Le 28 juin 2022, la chambre à laquelle la requête avait été confiée s'est dessaisie au profit de la Grande Chambre (articles 30 de la Convention et 72 du règlement).

5.  La composition de la Grande Chambre a été arrêtée conformément aux articles 26 §§ 4 et 5 de la Convention et 24 du règlement. Le président de la Cour a décidé que, dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, la présente espèce devait être attribuée à la même formation de la Grande Chambre que les affaires Verein KlimaSeniorinnen Schweiz et autres c. Suisse (requête no 53600/20) et Carême c. France (requête no 7189/21) (articles 24, 42 § 2 et 71 du règlement), dont des chambres des troisième et cinquième sections, respectivement, s'étaient dessaisies.

6.  Tant les requérants que les gouvernements défendeurs (paragraphes  72- 74 ci-dessous) ont déposé des mémoires sur la recevabilité et le fond de l'affaire. La Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe a exercé son droit de prendre part à la procédure et a présenté des observations écrites (article 36 § 3 de la Convention). De plus, après avoir été autorisés par le président à intervenir dans la procédure écrite (articles 36 § 2 de la Convention et 44 § 3 du règlement), les tiers intervenants suivants ont adressé leurs observations à la Cour : la Commission européenne, les Rapporteurs spéciaux des Nations unies sur les droits de l'homme et l'environnement, et sur les substances toxiques et les droits de l'homme, le Réseau européen des institutions nationales des droits de l'homme (« ENNHRI »), Save the Children International, Climate Action Network Europe (« CAN-E »), le Consortium ETO et ses partenaires, le Centre pour le droit international de l'environnement (« CIEL »), Greenpeace International et l'Union of Concerned Scientists, le réseau international pour les droits économiques, sociaux et culturels (« ESCR-Net »), le projet de recherche ALL-YOUTH et le groupe de recherche en droit public de l'université de Tampere, la professeure Christel Cournil et Notre Affaire à Tous (« NAAT »), ainsi que Our Children's Trust (« OCT »), Oxfam International et ses affiliés (Oxfam), le Centre for Climate Repair de l'Université de Cambridge et le Centre for Child Law de l'Université de Pretoria.

7.  Le 11 janvier 2023, la Grande Chambre a décidé que, dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, il convenait, une fois la procédure écrite de ces trois affaires terminée, d'échelonner les procédures orales de telle manière qu'une audience dans les affaires Verein KlimaSeniorinnen Schweiz et autres c. Suisse et Carême c. France se tiendrait le 29 mars 2023 et qu'une audience en l'espèce aurait lieu à un stade ultérieur devant la même formation de la Grande Chambre.

8.  Une audience s'est déroulée en public au Palais des droits de l'homme, à Strasbourg, le 27 septembre 2023.

9.  La liste des comparants figure en annexe. La Cour a entendu en leurs déclarations M. S. Swaroop KC, Mme I. Niedlispacher et M. R. Matos, qui ont présenté des observations communes pour les gouvernements défendeurs, MM. V. de Graaf, Matos et H.A. Açikgül, qui ont présenté des observations spécifiques pour les gouvernements néerlandais, portugais et turc, respectivement, ainsi que Mmes A. Macdonald KC et A. Sander, qui représentaient les requérants. Elle a également entendu en leurs déclarations la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Mme D. Mijatović, (article 44 § 2 du règlement), ainsi que les tiers intervenants qui avaient été autorisés à prendre part à l'audience (article 44 § 3 du règlement), M. D. Calleja Crespo, pour la Commission européenne, et Mme A. Matheson Mestad, pour l'ENNHRI.

10.  Les réponses aux questions posées par la Cour ont été données par M. Swaroop KC, Mme Niedlispacher et M. Matos pour le compte des Gouvernements, et par Mme Macdonald KC pour les requérants. En outre, la présidente a, à titre exceptionnel, autorisé les gouvernements défendeurs à répondre à certaines questions par écrit. Les requérants ont obtenu ces réponses et ont eu la possibilité de formuler des observations à leur propos.

EN FAIT

11.  Les requérants, dont la liste figure ci-dessous, sont tous des ressortissants portugais résidant au Portugal :

1.  La première requérante, Mme Clàudia Duarte Agostinho, est née en 1999 ;

2.  Le deuxième requérant, M. Martim Duarte Agostinho, est né en 2003 ;

3.  La troisième requérante, Mme Mariana Duarte Agostinho, est née en 2012 ;

4.  La quatrième requérante, Mme Catarina Dos Santos Mota, est née en 2000 ;

5.  La cinquième requérante, Mme Sofia Isabel Dos Santos Oliveira, est née en 2005 ;

6.  Le sixième requérant, M. André Dos Santos Oliveira, est né en 2008.

Les première, troisième et quatrième requérantes résident à Merinhas (municipalité de Pombal), et le deuxième requérant à Leiria ; ces deux municipalités sont situées dans le district de Leiria. Les cinquième et sixième requérants résident quant à eux à Sobreda, paroisse civile de la municipalité d'Almada, laquelle fait partie de l'aire métropolitaine de Lisbonne.

    I. FAITS EXPOSÉS PAR LES REQUÉRANTS
   

    A. Les faits présentés dans le formulaire de requête
   

12.  Les requérants s'appuient sur les documents internationaux[2], rapports généraux et rapports d'experts[3] pertinents concernant les dommages pour la santé humaine causés par le changement climatique. Ces documents indiqueraient en particulier que le Portugal subit déjà un certain nombre d'effets du changement climatique, notamment une augmentation des températures moyennes, ainsi que des températures extrêmes à l'origine de vagues de chaleur constitutives de facteurs majeurs de déclenchement de feux de forêt.

13.  Les requérants estiment que tous les États défendeurs sont responsables de cette situation. Ils allèguent en particulier que les États ont contribué au changement climatique en autorisant notamment :

a)  le rejet d'émissions sur leur territoire national et sur les zones en mer « relevant de leur juridiction » ;

b)  l'exportation de combustibles fossiles extraits sur leur territoire ;

c)  l'importation de marchandises dont la production est à l'origine d'émissions dans l'atmosphère ; et

d)  la contribution d'entités relevant de leur juridiction au rejet d'émissions à l'étranger, par l'extraction de combustibles fossiles à l'étranger ou par le financement de pareille activité.

14.  Les requérants s'estiment menacés par le changement climatique, et ils soutiennent que le risque auquel ils se trouvent exposés ne pourra qu'augmenter de manière significative au cours de leur vie et menacera également les enfants qu'ils pourraient avoir. Ils disent avoir déjà ressenti des baisses d'énergie, éprouvé des difficultés à dormir et constaté une baisse de leur capacité à passer du temps ou pratiquer des activités sportives à l'extérieur au cours des récentes vagues de chaleur. Ils arguent que les régions dans lesquelles ils résident sont exposées à un risque accru d'incendies extrêmes. Ils avancent que les incendies de 2017 sont arrivés à proximité immédiate des habitations des requérants nos 1 à 4, et que le jardin de la maison des requérants nos 1 à 3 a été recouvert de cendres. Ils ajoutent que les feux de forêt ont angoissé et perturbé les requérants nos 5 et 6. Ils soutiennent également que les requérants nos 1 à 4 ont été horrifiés d'apprendre que les incendies en question tuaient près de chez eux. Ils font valoir que le deuxième requérant s'est trouvé dans l'impossibilité de se rendre à l'école pendant plusieurs jours en raison de la quantité de fumée présente dans l'air. Ils se disent en outre anxieux à l'idée des effets que le changement climatique pourrait avoir sur eux et leurs familles, ainsi que sur les familles qu'ils espèrent fonder à l'avenir.

15.  À l'appui de leur requête, les requérants ont communiqué des déclarations personnelles écrites, dont un résumé figure ci-dessous.

    1. Les requérants nos 1 à 3
   

16.  Dans une déclaration écrite signée par eux et accompagnant le formulaire de requête, les requérants nos 1 à 3 expliquent qu'ils ont décidé de saisir la Cour à la suite des feux de forêt qui ont frappé le Portugal au cours de l'été 2017. Ils réitèrent les allégations qu'ils ont exposées dans le formulaire de requête (paragraphe    14 ci-dessus) et ajoutent que ni eux-mêmes, ni aucun de leurs amis ou proches n'ont été blessés dans ces incendies, et que leur famille n'a subi aucun préjudice. Ils font toutefois valoir que ces incendies ont fait plus de soixante victimes et de nombreux blessés, et que les faits en question se sont tous produits à moins d'une heure de voiture de leur domicile. Ils disent avoir vécu des moments d'horreur au cours de ces incendies, d'autant plus, ajoutent-ils, qu'ils savaient que des personnes mouraient de la plus atroce des manières si près de chez eux. Ils ajoutent que des incendies se sont à nouveau déclarés en octobre 2017, touchant toute la moitié nord du Portugal, dont certaines zones situées à proximité immédiate de leur domicile, faisant environ quarante-cinq morts à l'échelle nationale.

17.  Sur les raisons à l'origine de leur décision de saisir la Cour, les requérants s'expriment comme suit :

« Les incendies nous ont fait comprendre que le changement climatique constitue une menace, non pas uniquement pour l'avenir de la planète ou les calottes glaciaires, mais aussi pour nous, ici, maintenant, à notre porte. À cette période, nous avons éprouvé le besoin pressant de faire quelque chose. Nous savons que si les gouvernements n'agissent pas immédiatement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre au niveau planétaire, la menace que le changement climatique fait peser sur nous ne fera que croître. Certes, nous n'avons subi aucun préjudice en 2017, mais nos chances de nous en sortir indemnes à nouveau ne feront que s'amenuiser à mesure que le temps passera si nous persistons sur la voie que nous avons empruntée. Une fois encore, le Portugal a connu cet été (2020) d'immenses feux de forêt, conséquence de températures élevées et de vents violents. Heureusement, ces incendies ont été moins importants qu'en 2017 mais ils nous rappellent la menace qui pèse sur nous. C'est pourquoi nous avons décidé d'introduire la présente requête.

Le changement climatique nous fait craindre ce que l'avenir nous réserve, à nous et aux familles que nous espérons fonder. Certes, nous pourrions peut-être, à un moment donné, vouloir passer du temps à l'étranger ; toutefois, le Portugal reste notre pays, le pays dans lequel, selon toute probabilité, nous passerons l'essentiel de notre vie et fonderons nos propres familles. Et pourtant, nous avons appris à la lecture du rapport d'expertise publié par Climate Analytics que le Portugal est une zone critique pour le changement climatique. Nous sommes tristes et effrayés à l'idée de penser que si les gouvernements persistent sur la voie actuelle, nous connaîtrons des vagues de chaleur bien plus extrêmes que celles qui ont déjà frappé notre pays ces dernières années, et des événements similaires aux incendies qui se sont déclarés autour de nous en 2017 se reproduiront sans cesse, gagnant en intensité à l'avenir. Même Mariana, qui n'a que huit ans, comprend que l'environnement naturel qui l'entoure est menacé, ce qui l'angoisse profondément, elle qui aime tant la nature. »

18.  Les requérants allèguent en outre que les conséquences du changement climatique, des températures élevées et de la sécheresse en particulier, ont ou auront de multiples effets sur leur vie. Ils soutiennent que les chaleurs extrêmes sont difficiles à supporter et les obligent à passer plus de temps en intérieur, que leur énergie s'en trouve diminuée et qu'ils éprouvent des difficultés à dormir, ce qui nuit à leur productivité. Ils estiment que d'intenses sécheresses pourraient nuire à leur capacité à cultiver la terre et à utiliser leur puits. Les requérants nos 1 et 2 ajoutent qu'ils souffrent d'allergies (allergie au soleil, rhinites allergiques et sinusites, respectivement) et qu'ils sont inquiets parce que, arguent-ils, le changement climatique en aggravera certaines.

19.  Enfin, les requérants précisent ce qui suit : « [c]ette déclaration a été préparée avec l'aide de nos parents (Teresa et Sérgio), qui attestent de la véracité des propos relatifs à Mariana et Martim. »

    2. La requérante no 4
   

20.  Dans une déclaration écrite, la quatrième requérante explique être une amie et voisine de la famille Duarte Agostinho. Elle précise les raisons qui l'ont poussée à saisir la Cour :

« J'ai décidé de me joindre à Claudia, Martim et Mariana Duarte Agostinho lorsque j'ai appris qu'ils avaient saisi la Cour. J'ai moi aussi vécu l'horreur des feux de forêt qui ont frappé le Portugal en 2017, même si, heureusement, ni moi ni aucun membre de ma famille n'avons subi un préjudice corporel ou matériel. Cela fait un moment déjà que suis préoccupée par le changement climatique. En conséquence, j'ai modifié ma façon de vivre. Je consomme bien moins de viande qu'avant, par exemple, car je sais que la production de viande contribue au changement climatique. »

21.  La quatrième requérante argue également qu'elle n'a pu pratiquer aucune activité sportive en extérieur pendant les vagues de chaleur extrême qui ont frappé le pays, et qu'en certaines occasions, pendant l'été 2020, elle a même complètement évité de passer du temps à l'extérieur. Elle se plaint de difficultés à dormir, ce qui, soutient-elle, l'empêche de fonctionner normalement pendant la journée. Elle se dit de plus en plus inquiète des répercussions que le changement climatique aura sur son avenir et sur celui de sa génération, ce phénomène représentant selon elle, en l'état actuel de la situation, une menace évidente pour la vie, la santé et la qualité de vie. Elle ajoute qu'elle souffrait enfant d'un asthme aigu (qui lui pose moins de problèmes désormais), et qu'elle souffre occasionnellement de bronchites. Elle estime qu'une détérioration significative de la qualité de l'air pourrait provoquer chez elle une réapparition de son asthme aigu et une aggravation des symptômes liés aux bronchites dont elle dit souffrir.

    3. Les requérants nos 5 et 6
   

22.  Les requérants expliquent qu'ils ont décidé d'introduire la présente requête devant la Cour pour les raisons suivantes :

« C'est peu après que d'importants feux de forêt ont frappé le Portugal en 2017, une première fois en juin, puis en octobre, faisant plus de cent morts, que nous avons décidé, avec nos parents, de nous joindre à la présente requête. Heureusement, aucun de nos amis ou proches n'a trouvé la mort ou été blessé au cours de ces incendies, mais les scènes de destruction qui se sont répétées dans tout notre pays nous ont fait comprendre la réalité de la menace causée par le changement climatique. Nous avons été perturbés en voyant, aux informations, les images des incendies, avec des personnes appelant à l'aide à la suite des destructions. Cela nous a beaucoup angoissés et perturbés. »

23.  Les requérants soutiennent également que le changement climatique les inquiète, en particulier depuis qu'ils ont pris connaissance de la synthèse du rapport publié par Climate Analytics. Ils disent éprouver des difficultés à dormir, manquer d'énergie et ne pas pouvoir sortir pendant les jours de fortes chaleurs. Ils expliquent que les scènes de mort et de destruction liées aux feux de forêt les ont effrayés et angoissés. Ils affirment souffrir d'allergies qui seront exacerbées en cas de températures élevées. Ils craignent également de ne pas pouvoir passer du temps à l'extérieur à l'avenir. Ils ajoutent que leur domicile se trouve à proximité de la mer, assez près pour subir les effets des tempêtes hivernales.

24.  Les requérants précisent que leurs parents étaient présents lorsqu'ils ont fourni les informations contenues dans leur déclaration, et que ceux-ci en ont confirmé la véracité.

    B. Les faits présentés à la Grande Chambre
   

25.  Dans leur mémoire en date du 5 décembre 2022, les requérants reprennent les arguments qu'ils ont exposés dans le formulaire de requête, et ils s'appuient sur les rapports plus récents du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (« le GIEC »)[4] et d'autres rapports scientifiques[5] montrant la dangerosité du réchauffement planétaire actuel et la nécessité de réduire les émissions « rapidement et drastiquement » d'ici 2030 pour que soit atteint l'objectif convenu de limiter à 1,5 oC la hausse des températures. Ils allèguent que depuis l'adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (« la CCNUCC ») en 1992 et de l'Accord de Paris[6], les États défendeurs ont conscience des dangers que représente selon eux le changement climatique. Ils soutiennent que chaque État défendeur doit prendre des mesures dans les quatre domaines identifiés au paragraphe    13 ci-dessus. Ils arguent que le Portugal est l'un des pays d'Europe qui sera le plus touché par les conséquences négatives du changement climatique et que le pays fait face à des « obstacles difficiles à franchir » quant à sa capacité d'adaptation aux effets du réchauffement planétaire[7].

26.  Les requérants ont communiqué une liste dans laquelle ils recensent les conséquences et risques spécifiques auxquels le changement climatique les expose selon eux. Cette liste, qui se fonde principalement sur l'évolution générale du climat au Portugal[8], renferme les éléments suivants :

a)  Effets liés à la chaleur - les requérants disent à nouveau qu'au cours de périodes de chaleur extrême, ils sont contraints de limiter leurs activités juvéniles habituelles, à savoir jouer et faire du sport en extérieur, et profiter du grand air. Ils soutiennent qu'ils éprouvent en période de fortes chaleurs nocturnes des difficultés à dormir qui se traduisent, les jours suivants, par une fatigue plus forte et une productivité moindre. Les requérants nos 2, 4 et 6 allèguent qu'ils souffrent de troubles respiratoires et qu'une augmentation de la température moyenne se traduirait par une augmentation de 2,7 % de la mortalité au niveau global et de 1,7 % de la morbidité respiratoire.

b)  Feux de forêt et fumées d'incendie - les requérants nos 1 à 3 ont décrit « l'horreur » que ces incendies leur ont inspirée, et ils expliquent que la première requérante souffre désormais d'anxiété à l'approche de chaque été. Ils ajoutent qu'au moment des feux de forêt, leur jardin a été recouvert de cendres, que le deuxième requérant n'a pas pu aller à l'école, et que de la fumée (contenant des produits chimiques néfastes pour l'homme) emplissait le ciel. Ils disent redouter que des feux de forêt au moins aussi violents que ceux de 2017 se produisent à l'avenir. Ils soutiennent que là où ils résident, le nombre de jours présentant un risque extrême d'incendie devrait augmenter de manière significative entre les années 2000 et 2100.

c)  Pollution de l'air et allergènes - les requérants allèguent que le changement climatique expose les personnes résidant au Portugal à des niveaux élevés de pollution et pourrait accroître les niveaux d'allergènes dans l'air, ce qui aurait un effet aggravant sur les maladies respiratoires comme l'asthme. Ils arguent que les requérants nos 2, 4, 5 et 6 souffrent de problèmes de santé provoqués par la pollution et les allergènes. Ils ajoutent que le deuxième requérant a produit un certificat médical attestant qu'il souffre de rhinites et d'asthme, et que le sixième requérant a fourni un certificat médical manuscrit indiquant qu'il souffre d'asthme bronchique aggravé par une évolution des températures liée au changement climatique, et plus précisément la chaleur extrême.

    d)  Effets sur la santé mentale - les requérants exposent que l'auteure principale d'une étude sur les effets du changement climatique sur la santé mentale des jeunes au Portugal
    [9]
    a rédigé concernant les requérants en l'espèce un rapport d'expertise dans lequel elle soutient que les requérants nos 2, 5 et 6 souffrent d'une « expérience négative vécue durant l'enfance » en rapport avec une anxiété prolongée liée au climat, et que le fait de savoir que les détenteurs de l'autorité ne les ont pas protégés a causé aux intéressés une forme de souffrance psychique appelée « blessure morale ».
   

27.  Dans leurs observations complémentaires du 29 mars 2023, les requérants arguent qu'il n'existe en fait que peu d'éléments factuels sur lesquels eux-mêmes et les États défendeurs sont en désaccord. Ils estiment que les éléments suivants ne font pas débat : i) les causes et effets du changement climatique au niveau planétaire, ii) les effets du changement climatique au Portugal et les limites à la capacité d'adaptation du Portugal, iii) la nécessité de limiter le réchauffement climatique à 1,5 oC, iv) l'inadéquation de la trajectoire suivie actuellement, v) la nécessité, soulignée par le GIEC, de réduire rapidement les émissions à l'échelle mondiale, vi) la nécessité de réduire de manière drastique la production de combustibles fossiles, et vii) la contribution au changement climatique des émissions intrinsèques et extérieures des entités domiciliées dans les États défendeurs.

28.  Les requérants arguent que le risque que les districts dans lesquels ils résident soient frappés par des vagues de chaleur est comparable au risque globalement élevé et croissant que le Portugal dans son ensemble soit frappé par de tels phénomènes. Ils expliquent qu'ils vivent tous dans des zones ayant connu des températures record, supérieures à 40℃, au cours des dernières années. Ils exposent que les requérants nos 1 à 4 résident dans des zones classées comme présentant un risque « modéré » et que tous les requérants résident dans des zones situées sur ou à proximité de la côte, où l'humidité est plus élevée et où des problèmes liés à la chaleur peuvent survenir à des températures moins élevées. Ils font valoir que le district dans lequel les requérants nos 1 à 4 résident a été l'un des trois les plus touchés par les feux de forêt qui ont frappé le Portugal en 2022.

29.  Les requérants soutiennent que le fait de devoir demeurer en intérieur pendant les vagues de chaleur ne peut être considéré comme un « problème banal ». Ils arguent que la fréquence des vagues de chaleur augmentera de manière significative du fait du changement climatique, et que les États défendeurs doivent se saisir de la question (paragraphe    35 ci-dessous).

30.  Les requérants précisent qu'il convient de comprendre leur référence aux feux de forêt de 2017 comme un exemple des effets de plus en plus fréquents et sévères que le changement climatique provoque et continuera de provoquer au Portugal, mais qu'ils n'ont jamais dit que leur grief concernant les effets pour eux du changement climatique se limitait aux feux de forêt de 2017.

    II. LES FAITS PRÉSENTÉS PAR LES GOUVERNEMENTS DÉFENDEURS
   

31.  Dans les observations communes qu'ils ont communiquées à la Grande Chambre (paragraphes 72- 73 ci-dessous), les gouvernements défendeurs contestent la valeur probante des rapports d'expertise que les requérants invoquent à l'appui de leurs allégations à propos du changement climatique et de ses effets les concernant. Ils soutiennent que les rapports en question n'ont pas été soumis à un examen par des pairs et que certains s'appuient sur des hypothèses contestées qui ne constituent pas les meilleures preuves disponibles.

32.  Les Gouvernements expliquent en outre que les informations factuelles concernant l'affaire ont été recueillies et examinées par le gouvernement portugais, et que les autres gouvernements défendeurs n'ont pas eu accès à des informations détaillées concernant la situation des requérants et le contexte factuel de l'affaire.

33.  Les gouvernements défendeurs notent les faits de la cause suivants :

a)  Deux grands incendies se sont déclarés au Portugal en 2017, le premier en juin, le second en octobre.

b)  Les maisons dans lesquelles les requérants nos 1 à 4 résident sont situées à Meirinhas, dans la municipalité de Pombal, qui se trouve au centre du Portugal, où le deuxième grand incendie s'est déclaré en octobre 2017.

c)  Les maisons en question des requérants se trouvent à une heure environ de la zone où le premier incendie s'est déclaré en juin 2017.

d)  Des cendres ont pu tomber dans le jardin de la maison dans laquelle les trois premiers requérants résident.

e)  Le deuxième requérant s'est trouvé dans l'impossibilité de se rendre à l'école l'après-midi du 16 octobre 2017, l'établissement ayant été fermé à cette période en raison des fumées causées par le deuxième grand incendie.

f)  Les requérants nos 5 et 6 résident à Sobreda, dans la région de Lisbonne, près de la mer.

g)  Sobreda se situe à 200 kilomètres environ de la région qui a été frappée par les incendies.

34.  Les gouvernements défendeurs contestent tous les autres faits de nature personnelle allégués par les requérants. Sur les déclarations personnelles produites par les requérants, ils formulent les observations suivantes.

35.  Tous les requérants auraient concédé que ni eux, ni aucun de leur proches, n'ont subi un quelconque préjudice, corporel ou matériel. Les difficultés à dormir ou à passer du temps en extérieur en période de chaleur trop intense évoquées par les requérants relèveraient d'un problème banal et ne soulèveraient aucune préoccupation spécifique aux intéressés. Les craintes des requérants quant à l'avenir seraient insuffisamment circonstanciées.

36.  Sur les dommages allégués par les requérants nos 1 à 3, les requérants n'auraient précisé ni quand, ni où les dommages en question se seraient produits, pas plus qu'ils n'auraient expliqué la nature des dommages subis. Ils n'auraient établi aucun lien de causalité entre les dommages allégués et les événements en cause. Les noms des requérants ne figureraient pas sur la liste des victimes ayant été blessées ou ayant subi des dommages, matériels ou non, à la suite des deux grands incendies de 2017 et ayant pour ce motif reçu une indemnisation de l'État.

37.  Les requérants nos 2 et 6 auraient certes communiqué des preuves médicales à l'appui de leurs griefs, mais le certificat médical du requérant no 2 serait daté de novembre 2018 et ne renfermerait aucune information quant à la gravité ou l'intensité des troubles en question (rhinite et asthme), sur les traitements médicaux éventuellement administrés à l'époque ou depuis, ou sur la cause des troubles allégués. Le certificat médical relatif au requérant no 6 serait une note manuscrite non datée sur laquelle il serait indiqué que l'intéressé souffre d'asthme bronchique « aggravé » par des chaleurs extrêmes. Aucune information n'aurait été communiquée quant à la gravité ou l'intensité des troubles en question, ou quant à un traitement médical éventuel.

38.  Les gouvernements défendeurs soutiennent que les arguments des requérants ont changé de nature et d'ampleur en ce qui concerne l'objet réel de l'affaire. Selon eux, il apparaît en particulier que les requérants cherchent à relier les dommages ou désagréments qu'ils allèguent avoir subis non plus seulement aux incendies de 2017, mais aussi (ou surtout) aux émissions de gaz à effet de serre (« les GES ») des divers gouvernements défendeurs.

39.  À cet égard, les Gouvernements relèvent ce qui suit :

a)  Concernant l'allégation des requérants selon laquelle la région dans laquelle ils résident est particulièrement touchée par des vagues de chaleur et des incendies, les Gouvernements font observer que les lieux de résidence des requérants se trouvent près de la côte et sont classés dans l'« Évaluation nationale du risque » (communiquée par le gouvernement portugais), qui classe les différentes zones du Portugal selon quatre catégories de risque (très élevé, élevé, modéré, faible), parmi les zones géographiques où le niveau de risque concernant les vagues de chaleur ou les épisodes de chaleur extrême est considéré comme « modéré » ou « faible ». Ils soutiennent que les régions où les requérants résident ne présentent pas un risque accru par rapport au reste du territoire portugais. Ils estiment que le Portugal a quoi qu'il en soit évité entre 2018 et 2022 les conséquences les plus graves des feux de forêt, étant parvenu à réduire leur nombre de moitié.

b)  Selon les Gouvernements, les requérants soutiennent désormais que leur santé mentale pâtit gravement des effets du changement climatique et/ou a gravement pâti des incendies de 2017. Or, les intéressés auraient précédemment fait état de craintes quant aux possibles conséquences futures du changement climatique, en particulier de la peur d'une aggravation des maladies respiratoires et allergies dont ils souffriraient.

c)  Concernant la question des effets allégués sur la santé mentale, et pour autant que les requérants s'appuient sur le rapport d'expertise (paragraphe    26 d) ci-dessus), les Gouvernements expriment des doutes quant à la possibilité de considérer le document en question comme un « rapport d'expertise ». Ils font observer qu'il est reconnu dans le rapport même que l'anxiété liée au climat n'est pas encore une maladie mentale pouvant faire l'objet d'un diagnostic. Ils affirment que rien ne prouve que l'un quelconque des requérants ait suivi un traitement, que ce soit contre l'anxiété ou la dépression en général, ou contre une anxiété liée au climat. Ils soutiennent que le « rapport d'expertise » a apparemment été préparé sans examen direct des requérants par l'expert. Il apparaît en effet, selon eux, que les requérants ont uniquement été entendus lors d'un entretien en ligne, dans des conditions non précisées.

LE CADRE JURIDIQUE ET LA PRATIQUE PERTINENTS

    I. LE CADRE JURIDIQUE INTERNE DU PORTUGAL
   

    A. Le droit interne pertinent
   

    1. La Constitution
   

40.  Les dispositions pertinentes de la Constitution portugaise sont ainsi libellées :

    Article 9
   

    Les missions fondamentales de l'État
   

« Les missions fondamentales de l'État sont les suivantes :

(...)

e)  (...) préserver la nature et l'environnement, sauvegarder les ressources naturelles (...) »

 

    Article 16
   

    La portée et l'interprétation des droits fondamentaux
   

« 1.  Les droits fondamentaux consacrés par la Constitution n'excluent aucun autre droit garanti par les lois et les règles applicables du droit international.

2.  Les préceptes constitutionnels et juridiques relatifs aux droits fondamentaux doivent être interprétés et appliqués en conformité avec la Déclaration universelle des droits de l'homme. »

    Article 17
   

    Le régime juridique des droits, libertés et garanties
   

« Le régime juridique applicable aux droits, libertés et garanties s'applique aux droits, consacrés au titre II et aux droits fondamentaux de nature analogue. »

    Article 18
   

    Force juridique
   

« 1.  Les préceptes constitutionnels relatifs aux droits, libertés et garanties sont directement applicables et opposables aux organismes de droit public et de droit privé.

(...) »

    Article 52
   

    Droit de recours et droit à l'action populaire (actio popularis)
   

« 1.  Tout citoyen a le droit, seul ou avec d'autres, de présenter des recours, des déclarations, des réclamations ou des plaintes, en vue de la défense de ses droits, de la Constitution, de la loi ou de l'intérêt général, aux organes investis de pouvoirs de puissance publique, aux organes de gouvernement propres aux régions autonomes ou à toute autre autorité. Il a également le droit d'être informé, dans un délai raisonnable, des résultats de sa démarche.

2.  La loi détermine les conditions dans lesquelles les recours collectifs sont soumis à l'examen de l'Assemblée de la République et à celui des assemblées législatives des régions autonomes en séance plénière.

    3.  Toute personne dispose, personnellement ou par l'intermédiaire des associations de défense des intérêts en cause, du droit à l'action populaire (
    actio popularis
    ) 
    dans les cas prévus par la loi et selon les formes qu
    'elle a prescrites, y compris le droit de demander une indemnisation pour celui ou ceux qui ont subi un préjudice, notamment aux fins de :
   

a)  prévenir, faire cesser ou poursuivre devant les tribunaux les infractions contre la santé publique, les droits des consommateurs, la qualité de la vie, la protection de l'environnement (...) »

    Article 66
   

    Environnement et qualité de vie
   

« 1.  Toute personne a droit à un cadre de vie humain, sain et écologiquement équilibré, et a le devoir de le défendre.

2.  Afin de garantir ce droit à l'environnement dans le cadre d'un développement durable, il appartient à l'État, par l'intermédiaire d'organismes spécialisés et avec la participation des citoyens :

a)  de prévenir et de contrôler la pollution et ses effets (...) »

    2. La loi no 83/95 du 31 août 1995
   

41.  Les dispositions pertinentes de la loi no 83/95 sur le droit de participer à une procédure et le droit à l'action populaire (actio popularis) sont ainsi libellées :

    Article 1
   

    Champ d'application de la loi
   

    « 1.  La présente loi fixe les situations et les conditions dans lesquelles le droit de participation populaire à une procédure administrative et le droit à l'action populaire (
    actio popularis
    ) 
    sont garantis et peuvent être exercés à des fins de prévention, de cessation ou de poursuite judiciaire des atteintes énoncées à l
    'article 52 § 2 de la Constitution.
   

2.  (...) [L]es intérêts protégés par la présente loi sont la santé publique, l'environnement, la qualité de vie (...) »

    Article 2
   

    Droit de participer à une procédure et droit à l'action populaire (actio popularis)
   

    « 1.  Tout citoyen jouissant pleinement de ses droits civils et politiques et toute association ou fondation défendant les intérêts visés à l'article qui précède jouit du droit de participer à une procédure et du droit à l'action populaire (
    actio popularis
    ), qu'il ou elle ait, ou non, un intérêt direct dans l'action en question. »
   

    3. Le code civil
   

42.  L'article 70 du code civil (Protection de la personnalité) est ainsi libellé :

« 1.  La loi protège les individus contre toute atteinte ou menace d'atteinte à leur intégrité physique ou morale.

2.  Indépendamment de toute responsabilité civile potentielle, une personne menacée ou victime d'une atteinte à son intégrité physique ou morale peut solliciter des mesures adaptées aux circonstances de la cause afin d'éviter la concrétisation de la menace pesant sur elle, ou d'atténuer les effets d'une atteinte déjà commise. »

    4. Le code de procédure civile
   

43.  Les dispositions pertinentes du code de procédure civile sont ainsi libellées :

    Article 16
   

    Incapacité
   

« 1.  Les mineurs et les adultes accompagnés soumis à représentation ne peuvent comparaître devant un tribunal que par l'intermédiaire de leurs représentants légaux, sauf pour les actes qu'ils peuvent accomplir personnellement et librement. »

    Titre 1
   

    Protection de la personnalité
   

    Article 878
   

    Exigences [relatives aux procédure spéciales de protection de la personnalité]
   

« Une requête peut être introduite aux fins de l'adoption de mesures concrètement appropriées pour éviter la [concrétisation] de toute menace directe et illicite contre la personnalité physique ou morale d'un individu, ou pour atténuer ou faire cesser les effets d'une atteinte déjà commise. »

    5. La loi no 19/2014 du 14 avril 2014
   

44.  Dans ses parties pertinentes, la loi no 19/2014 sur le cadre de la politique environnementale est ainsi libellée :

    Article 1
   

    Champ d'application
   

« La présente loi fixe le cadre de la politique environnementale, conformément aux articles 9 et 66 de la Constitution. »

    Article 5
   

    Droit à l'environnement
   

« 1.  Toute personne jouit du droit à l'environnement et à la qualité de vie en vertu de la Constitution et des traités internationaux.

2.  On entend par « droit à l'environnement » le droit à être protégé contre toute atteinte à la sphère propre à chaque citoyen protégée par la Constitution et le droit international, ainsi que le pouvoir de demander à des entités publiques et privées de se conformer à l'ensemble des devoirs et obligations que la loi leur impose en matière d'environnement (...) »

    Article 7
   

    Droits procéduraux en matière d'environnement
   

« 1.  Toute personne a droit à la protection pleine et effective de ses droits et intérêts en matière d'environnement.

2.  En particulier, les droits procéduraux susmentionnés comprennent principalement :

    a)  Le droit d'agir pour défendre des droits et intérêts individuels protégés par la loi, ainsi que l'exercice du droit d'engager une action publique et du droit d'
    actio popularis
     ;
   

b)  Le droit de promouvoir la prévention, la cessation et la réparation, dans les meilleurs délais, des atteintes aux actifs et intérêts environnementaux ;

c)  Le droit d'exiger la cessation immédiate de toute activité causant ou menaçant de causer un dommage à l'environnement, ainsi que le rétablissement de la situation antérieure et le paiement de l'indemnité correspondante, dans le respect de la loi. »

    6. La loi no 67/2007 du 31 décembre 2007
   

45.  La loi no 67/2007 sur le cadre juridique relatif à la responsabilité civile extracontractuelle de l'État et d'autres entités publiques est ainsi libellée en ses parties pertinentes :

    Article 3
   

    Obligation d'indemnisation
   

« (...)

3.  Le régime de responsabilité prévu par la présente loi couvre les dommages matériels et non matériels ainsi que les dommages déjà produits et les dommages futurs, conformément aux dispositions générales du droit. »

    Article 7
   

    Responsabilité exclusive de l'État et des autres personnes morales de droit public
   

« 1.  L'État et les autres personnes morales de droit public sont exclusivement responsables des dommages qui découlent d'actes ou omissions [illicites], constitutifs d'une faute légère, imputables à des représentants officiels, employés ou agents ayant agi dans l'exercice de leurs fonctions administratives, et résultant de cet exercice.

(...)

3.  L'État et les autres personnes morales de droit public sont également responsables lorsque les dommages ne sont pas le résultat du comportement concret d'un représentant officiel, fonctionnaire ou agent déterminé, ou lorsqu'aucune responsabilité individuelle ne peut être établie concernant l'acte ou l'omission en question et que l'acte ou l'omission peut être imputé au fonctionnement [anormal] d'un service.

4.  Un service fonctionne de façon [anormale] dès lors que, en tenant compte des circonstances et des schémas de résultats moyens, il serait raisonnable d'exiger du service en question une forme d'action propre à éviter les dommages produits. »

    7. Le code de procédure administrative
   

46.  Les dispositions pertinentes du code de procédure administrative se lisent comme suit :

    Article 9
   

    Qualité pour agir
   

« (...)

2.  Indépendamment de son intérêt personnel dans la procédure, toute personne, de même que toute association ou fondation défendant les intérêts en question, (...) a qualité pour agir et intervenir, conformément aux dispositions légales, dans les procédures principales et provisoires visant à défendre des valeurs et actifs protégés par la Constitution, tels que la santé publique, l'environnement (...) la qualité de vie (...) »

    Article 109
   

    Exigences [relatives aux injonctions visant la protection des droits, libertés et garanties]
   

« 1.  Dans les cas où une décision rapide au fond exigeant de l'Administration qu'elle adopte un comportement positif ou négatif s'avère indispensable pour garantir l'exercice, en temps utile, d'un droit, d'une liberté ou d'une garantie, une injonction de protéger les droits, libertés et garanties peut être sollicitée dès lors qu'il est impossible ou insuffisant, au regard des circonstances de l'affaire, [d'ordonner] une mesure provisoire.

(...) »

    Article 112
   

    Mesures provisoires
   

« 1.  Quiconque a qualité pour agir devant les juridictions administratives peut demander l'adoption de la ou des mesures provisoires, anticipatives ou conservatoires qui sont réputées appropriées pour assurer l'utilité du jugement à rendre dans cette procédure.

(...) »

    Article 131
   

    Ordonnances provisoires
   

« 1.  Lorsqu'est reconnue l'existence d'une situation d'urgence particulière, de nature à créer en cours de procédure une situation de fait accompli, le juge, dans l'ordonnance préliminaire, peut, à la demande du requérant ou d'office, ordonner provisoirement la mesure demandée ou la mesure qu'il juge la plus appropriée, sans autre examen, dans un délai de quarante-huit heures (...) »

    8. La loi no 35/98 du 18 juillet 1998
   

47.  La loi no 35/98 sur le statut juridique des organisations non gouvernementales de défense de l'environnement (les (« ONG environnementales ») est ainsi libellée en ses parties pertinentes :

    Article 9
   

    Voies de recours et procédures administratives
   

« 1.  Les ONG environnementales ont le droit de promouvoir auprès des autorités compétentes les voies de recours administratives visant la défense de l'environnement, ainsi que d'engager une procédure administrative (...) »

    Article 10
   

    Qualité pour agir
   

« Les ONG, qu'elles aient ou non un intérêt direct dans la procédure, ont le droit :

a)  de saisir la justice afin de faire empêcher, modifier, suspendre ou cesser des actes ou omissions d'entités de droit public ou privé qui nuisent ou pourraient nuire à l'environnement ;

b)  de saisir la justice, conformément à la loi, dans le but de mettre en jeu la responsabilité civile des auteurs d'actes ou omissions visés au point a) ;

c)  d'introduire un recours contre les actes et règlements administratifs constitutifs d'une violation des dispositions légales de protection de l'environnement ;

(...) »

    9. Le décret-loi no 147/2008 du 20 juillet 2008
   

48.  Les dispositions pertinentes du décret-loi no 147/2008 se lisent comme suit :

    Article 1
   

    Objet
   

« Le présent décret-loi établit le cadre juridique de la responsabilité concernant les dommages environnementaux et transpose dans l'ordre juridique national la directive 2004/35/CE du Parlement européen et du Conseil en date du 21 avril 2004 (...). »

    Article 2
   

    Champ d'application
   

« 1.  Le présent décret-loi s'applique aux dommages environnementaux, ainsi qu'aux menaces imminentes de tels dommages, résultant de tout acte accompli dans le cadre d'une activité économique, d'ordre public ou privé, à but lucratif ou non lucratif (...). »

    10. La loi no 98/2021 du 31 décembre 2021
   

49.  La loi sur le climat (loi no 98/2021) est ainsi libellée en ses parties pertinentes :

    Article 2
   

    Urgence climatique
   

« 1.  Un état d'urgence climatique est reconnu.

(...) »

    Article 5
   

    Droit à l'équilibre climatique
   

« 1.  Chacun a droit à l'équilibre climatique, conformément aux modalités prévues par la Constitution et le droit international.

2.  On entend par « droit à l'équilibre climatique » le droit à être protégé contre les effets du changement climatique ainsi que la possibilité d'exiger des entités de droit public et de droit privé qu'elles se conforment aux devoirs et obligations qui leur incombent en matière climatique. »

    Article 9
   

    Participation citoyenne
   

« 1.  Les citoyens ont le droit de participer aux processus d'élaboration et d'examen des instruments de politique climatique.

(...) »

    11. La loi no 34/2004 du 29 juillet 2004
   

50.  Les dispositions pertinentes de la loi no 34/2004 sur l'assistance judiciaire se lisent comme suit :

    Article 8
   

    Insuffisance des moyens économiques
   

« 1.  Une personne est réputée disposer de moyens économiques insuffisants lorsqu'elle ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour faire promptement face aux frais de procédure devant un tribunal (...) »

    Article 16
   

    Formes [d'assistance judiciaire]
   

« 1.  L'assistance judiciaire peut prendre les formes suivantes :

a)  exonération des frais de justice et autres frais de procédure ;

b)  désignation d'un représentant en justice et paiement de ses honoraires ;

c)  paiement des honoraires d'un avocat commis d'office ;

d)  paiement échelonné des frais de justice et autres frais de procédure ;

e)  désignation d'un représentant en justice et paiement échelonné de ses honoraires ;

f)  paiement échelonné des honoraires d'un avocat commis d'office ;

(...) »

    12. La loi no 108/2017 du 23 novembre 2017
   

51.  La loi no 108/2017 sur l'aide aux victimes des feux de forêt de 2017 se lit comme suit en ses parties pertinentes :

    Article 1
   

    Objet et champ d'application
   

« 1.  La présente loi énonce les mesures d'aide aux victimes des feux de forêt qui se sont produits entre le 17 et le 24 juin 2017 (...) et les mesures d'urgence destinées au renforcement de la prévention des feux de forêt et de la lutte contre les incendies.

2.  Les mesures prévues par la présente loi comprennent l'aide aux victimes des incendies en matière de santé, de logement, d'accès à des aides sociales exceptionnelles, de protection et de sécurité, ainsi que des mesures pour le rétablissement du potentiel productif et la mise en place de mécanismes rapides d'identification des pertes et d'indemnisation des victimes des incendies, grâce à une coordination adéquate entre les entités et les institutions concernées.

(...) »

    Article 2
   

    La notion de victime
   

« Aux fins de la présente loi, les victimes d'incendies sont des personnes physiques dont les services compétents, après examen, établissent, sans préjudice de l'aide prévue pour les personnes morales, que la santé, l'intégrité physique et psychique, les revenus ou les avoirs ont été directement ou indirectement touchés. »

    Article 15
   

    Droit à réparation
   

« 1.  Peuvent prétendre à une indemnisation de la part de l'État les victimes qui (...) ont subi des atteintes à leur intégrité physique ou psychique, ou tout autre dommage matériel ou moral, dont l'État est responsable en conséquence des incendies visés à l'article 1 § 1. »

    Article 16
   

    Demande d'indemnisation
   

« 1.  Pour obtenir le versement d'une indemnisation par l'État (...) les personnes mentionnées aux paragraphes 1 et 2 de l'article qui précède doivent soumettre une demande d'indemnisation. »

    Article 18
   

    Délais
   

« 1.  Toute demande d'indemnisation (...) doit être présentée dans les six mois suivant l'entrée en vigueur de la présente loi (...).

2.  Le paragraphe qui précède ne s'applique pas dans les cas où la victime est mineure au jour de l'entrée en vigueur de la présente loi. En pareil cas, la demande d'indemnisation peut être présentée dans un délai de six mois à compter de la majorité ou de l'émancipation de l'intéressé, sans préjudice des dispositions énoncées au paragraphe ci-dessous.

3.  Dans les cas où la victime est mineure à la date d'entrée en vigueur de la présente loi, le ministère public assure sa défense, sur demande dûment motivée de toute partie intéressée. »

    B. La pratique interne pertinente
   

52.  Le gouvernement portugais présente la jurisprudence suivante relativement à l'application de l'article 66 de la Constitution (paragraphe     40 ci-dessus) :

a)  Haute Cour de justice :

-  Arrêt du 19 avril 2012 (no 3920/07.8TBVIS.C1.S1), où il a été conclu que la pollution sonore causée par la diffusion de musique la nuit s'analysait en une violation du droit à un cadre de vie sain et écologiquement équilibré ;

-  Arrêt du 30 mai 2013 (no 2209/08.0TBTVD.L1.S1), où il a été établi que le droit à un cadre de vie sain et écologiquement équilibré devait primer le droit d'exercer une activité économique (dans l'affaire en cause, la génération d'énergie au moyen d'éoliennes) ;

-  Arrêt du 3 décembre 2015 (no 1491/06.1TBLSB.P2.S1), où la Haute Cour de justice était appelée à mettre en balance, d'une part, le droit à la qualité de vie, au repos et à un cadre de vie sain et équilibré, et, d'autre part, les intérêts sociaux et économiques liés à la planification routière ;

-  Arrêt du 3 mai 2018 (no 2115/04.7TBOVR.P3.S1), où la Haute Cour de justice a conclu que le droit au repos des auteurs du recours primait le droit du défendeur à exercer une activité de distribution d'énergie.

(b)  Cour administrative suprême :

-  Arrêt du 24 septembre 2003 (no 0130/02), où l'article 66 a été appliqué directement dans une affaire concernant un acte réglementaire qui s'inscrivait dans le cadre de la législation relative à la chasse ;

-  Arrêt du 10 mars 2010 (no 046262), où l'article 66 de la Constitution a été appliqué directement dans une affaire concernant un acte administratif qui avait été adopté dans le contexte de la planification routière.

    II. LES TEXTES INTERNATIONAUX PERTINENTS
   

53.  Les textes internationaux pertinents sont présentés dans l'arrêt Verein KlimaSeniorinnen Schweiz et autres c. Suisse [GC], no 53600/20, §§ 133-231, 9 avril 2024.

54.  Les éléments présentés ci-dessous concernent la juridiction et, dans la mesure pertinente et nécessaire, l'épuisement des voies de recours internes.

    A. Le système des Nations unies
   

55.  La partie pertinente de l'observation générale du Comité des droits de l'homme sur le droit à la vie[10] se lit comme suit :

« 22.  Les États parties doivent prendre des mesures appropriées pour protéger les personnes contre la privation de la vie par d'autres États, des organisations internationales et des entreprises étrangères agissant sur leur territoire ou dans d'autres zones sous leur juridiction. Ils doivent aussi prendre des mesures législatives et d'autres mesures pour veiller à ce que toute activité ayant lieu sur tout ou partie de leur territoire ou dans d'autres lieux sous leur juridiction mais ayant une incidence directe et raisonnablement prévisible sur le droit à la vie de personnes se trouvant en dehors de leur territoire, y compris si elle est menée par une entreprise basée sur leur territoire ou sous leur juridiction, soit compatible avec l'article 6, compte dûment tenu des normes internationales connexes relatives à la responsabilité des entreprises et au droit des victimes à un recours utile. »

56.  Dans son observation générale no 24 (obligations des États en vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels dans le contexte des activités des entreprises)[11], le Comité des droits économiques, sociaux et culturels s'est exprimé comme suit :

« 26.  (...) Les États parties étaient tenus de prendre les mesures nécessaires pour empêcher que des violations des droits de l'homme ne soient commises à l'étranger par des entreprises domiciliées sur leur territoire et/ou relevant de leur juridiction (c'est-à-dire des entreprises constituées en vertu de leur législation ou dont le siège statutaire, l'administration centrale ou le principal lieu d'activité se situent sur leur territoire), sans porter atteinte à la souveraineté des États hôtes ni diminuer les obligations de ceux-ci au titre du Pacte. (...)

(...)

28.  Des obligations extraterritoriales naissent lorsqu'un État partie est susceptible d'exercer une influence sur des événements qui se déroulent en dehors de son territoire, dans les limites imposées par le droit international, en contrôlant les activités des entreprises domiciliées sur son territoire et/ou relevant de sa juridiction, et, de ce fait, peut contribuer au plein exercice des droits économiques, sociaux et culturels en dehors de son territoire national. (...) »

57.  Dans l'observation générale no 26 sur les droits de l'enfant et l'environnement, mettant l'accent en particulier sur les changements climatiques[12], le Comité des droits de l'enfant (« le CRC ») s'est notamment exprimé comme suit :

« 84.  Des mécanismes chargés de recevoir les plaintes relatives à des préjudices imminents ou prévisibles ou à des violations passées ou présentes des droits de l'enfant devraient être mis en place. Les États devraient veiller à ce que ces mécanismes soient facilement accessibles à tous les enfants relevant de leur juridiction, sans discrimination, y compris aux enfants se trouvant en dehors de leur territoire qui sont touchés par des dommages transfrontières résultant d'actes ou d'omissions commis sur leur territoire. »

58.  Dans la décision Sacchi et consorts [13], le CRC a examiné[14] une plainte dont seize enfants de diverses nationalités l'avait saisi et qui était dirigée contre l'Argentine (la même plainte fut également introduite contre le Brésil, la France, l'Allemagne et la Türkiye). Les auteurs de cette plainte alléguaient qu'ils étaient des victimes des changements climatiques et que les États défendeurs étaient responsables a) d'avoir manqué à leur obligation de prévenir, en réduisant leurs émissions selon le « niveau d'ambition le plus élevé possible », les violations prévisibles des droits de l'homme que les changements climatiques peuvent causer, et, b) d'avoir retardé les fortes réductions des émissions de carbone qui étaient nécessaires pour protéger la vie et le bien-être des enfants, sur leur territoire et à l'étranger. Bien qu'il ait établi la juridiction des États défendeurs, le CRC a déclaré l'affaire irrecevable pour non-épuisement des voies de recours internes.

59.  Les parties pertinentes de la décision se lisent comme suit en ce qui concerne la question de la juridiction :

« 10.4  Le Comité prend note de la jurisprudence pertinente du Comité des droits de l'homme et de la Cour européenne des droits de l'homme concernant la compétence extraterritoriale. Néanmoins, cette jurisprudence concerne des situations factuelles qui sont très différentes de celles de l'affaire à l'examen. La communication des auteurs soulève de nouveaux problèmes de compétence en ce qui concerne les dommages transfrontières liés aux changements climatiques.

10.5  Le Comité prend également note de l'avis consultatif OC-23/17 de la Cour interaméricaine des droits de l'homme sur l'environnement et les droits de l'homme, qui est particulièrement pertinent pour la question de la compétence en l'espèce en ce qu'il précise la portée de la compétence extraterritoriale en relation avec la protection de l'environnement. (...)

10.7  [L]e Comité estime que le critère approprié en ce qui concerne l'établissement de la juridiction en l'espèce est celui retenu par la Cour interaméricaine des droits de l'homme dans son avis consultatif sur l'environnement et les droits de l'homme [précité]. Cela signifie que, lorsqu'un dommage transfrontière se produit, les enfants sont sous la juridiction de l'État sur le territoire duquel se trouve la source des émissions aux fins de l'article 5 (par. 1) du Protocole facultatif s'il y a un lien de causalité entre les actes ou omissions de l'État en question et les effets négatifs produits sur les droits d'enfants se trouvant en dehors de son territoire, lorsque l'État d'origine exerce un contrôle effectif sur la source des émissions en question. Le Comité considère que, si les éléments requis pour établir la responsabilité de l'État constituent une question de fond, il faut, même aux fins de l'établissement de la juridiction, que les dommages que les victimes disent avoir subis aient été raisonnablement prévisibles pour l'État partie au moment de ses actes ou omissions. »

60.  Sur l'épuisement des voies de recours internes, le CRC a suivi le raisonnement suivant :

    « 10.18  En l'espèce, le Comité note que les auteurs n'ont pas tenté d'engager de procédure dans l'État partie. Il note également que les auteurs affirment qu'ils se heurteraient à des obstacles considérables s'ils devaient épuiser les recours internes, car les procédures seraient excessivement lourdes, déraisonnablement longues et peu susceptibles de leur permettre d'obtenir une réparation effective. Il note en outre qu'ils soutiennent qu'il est fort probable que les tribunaux internes rejetteraient leurs demandes, qui portent sur l'obligation d'un État de coopérer avec d'autres États, en raison de la non-justiciabilité de la politique étrangère et de l'immunité de juridiction étrangère de l'État. Il considère néanmoins que la question des manquements de l'État partie pour ce qui est de la coopération internationale est soulevée en relation avec la forme d'action en réparation particulière envisagée par les auteurs et que ceux-ci n'ont pas suffisamment démontré qu'une telle action était nécessaire pour obtenir une réparation effective. De plus, il prend note de l'argument de l'État partie selon lequel les auteurs disposaient de voies de droit sous la forme d'un
    amparo
    en matière d'environnement en application de l'article 43 de la Constitution, ainsi que sous la forme d'un recours en réparation d'un dommage environnemental collectif en application de la loi générale sur l'environnement. Il prend également note de l'argument de l'État partie selon lequel les auteurs auraient pu s'adresser au Bureau du Défenseur général de la nation et au Bureau du Défenseur des droits des enfants et des adolescents pour engager de telles actions en application de la loi générale sur l'environnement, et auraient pu obtenir une aide juridique, qui est disponible pour ce type d'action. Il note que les auteurs affirment que l'exception d'
    arraigo
    prévue à l'article 348 du Code de procédure civile empêcherait ceux d'entre eux qui sont domiciliés à l'étranger d'engager une action en justice quelle qu'elle soit dans l'État partie. Il note toutefois que l'État partie a réfuté cette affirmation et que les auteurs n'ont pas fourni d'exemples d'affaires dans lesquelles des demandeurs non domiciliés dans l'État partie auraient été empêchés de se saisir des recours mentionnés par l'État partie pour obtenir des réparations similaires à celles qu'ils demandent. Enfin, il prend note de l'argument des auteurs selon lequel le Bureau du Défenseur général de la nation et le Bureau du Défenseur des droits de l'enfant constituent des recours discrétionnaires et ont donc peu de chances d'être utiles. Il note toutefois que les auteurs n'ont pas demandé à ces entités d'engager une action en leur nom et considère que le fait que le recours puisse être discrétionnaire en soi ne les dispense pas de formuler une telle demande, en particulier en l'absence de toute information qui démontrerait que ce recours n'a aucune chance d'aboutir et à la lumière des actions en justice déjà engagées sur la question de la dégradation de l'environnement dans l'État partie. Les auteurs n'ayant fourni aucune explication sur les raisons pour lesquelles ils n'ont pas tenté d'exercer ces recours, si ce n'est en déclarant qu'ils doutaient de pouvoir obtenir gain de cause de quelque manière que ce soit, le Comité estime qu'ils n'ont pas épuisé tous les recours internes utiles et disponibles dont ils pouvaient raisonnablement se prévaloir pour dénoncer la violation présumée des droits qu'ils tiennent de la Convention.
   

(...)

10.20  Le Comité note que les auteurs soutiennent que l'exercice des recours internes entraînerait des procédures déraisonnablement longues. Il note également que les auteurs citent quelques exemples d'affaires touchant à l'environnement dont la résolution a pris plusieurs années, mais qu'ils ne fournissent pas d'autres informations concrètes sur la durée de telles procédures dans l'État partie. Il note aussi que l'État partie fournit des exemples d'affaires touchant à l'environnement qui ont été traitées dans des délais raisonnables. Les auteurs n'ayant pas fourni d'informations précises montrant que les recours internes seraient inutiles ou indisponibles et n'ayant pas tenté de saisir les tribunaux de l'État partie, le Comité considère qu'ils n'ont pas épuisé les recours internes. »

    B. Le Conseil de l'Europe
   

61.  Dans l'affaire Fondation Marangopoulos pour les Droits de l'Homme (FMDH) c. Grèce[15], qui concernait l'article 11 (Droit à la protection de la santé) de la Charte sociale européenne, le Comité européen des droits sociaux s'est exprimé comme suit :

« 203.  À ce titre, les autorités nationales ne peuvent, à peine de manquer à leurs obligations, s'abstenir :

- d'élaborer et mettre régulièrement à jour un cadre législatif et réglementaire en matière environnementale suffisamment développé (...) ;

- de prévoir des dispositions particulières (adaptation des équipements, fixation de valeurs limites d'émissions, mesurage de la qualité de l'air, etc.) tant pour prévenir la pollution de l'air au niveau local que pour contribuer à la réduction de la pollution atmosphérique à l'échelle planétaire (...) ;

- d'assurer la mise en oeuvre effective des normes environnementales par des mécanismes de contrôle appropriés (...) ;

- d'informer, sensibiliser et éduquer le public, y compris en milieu scolaire, aux problèmes environnementaux en général et au niveau local (...) ;

- d'évaluer les risques sanitaires par une surveillance épidémiologique des populations concernées. »

    C. Les systèmes régionaux de protection des droits de l'homme
   

62.  Dans son observation générale no 3 (Droit à la vie)[16], la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a noté ce qui suit :

« (14) Un État respectera le droit à la vie des personnes à l'extérieur de son territoire. Un État a également certaines obligations de protéger le droit à la vie de ces personnes. La nature de ces obligations dépend par exemple de la mesure dans laquelle cet État exerce une juridiction, ou exerce autrement une autorité, un pouvoir ou un contrôle effectifs, sur l'auteur ou la victime (ou les droits de la victime) ou exerce un contrôle effectif sur le territoire sur lequel il est porté atteinte aux droits de la victime, ou si l'État adopte une conduite dont on peut raisonnablement prévoir qu'elle aboutisse à une privation illégale de la vie. En tout cas, le droit international coutumier interdit, sans limitation territoriale, la privation arbitraire de la vie. »

63.  Dans son avis consultatif OC-23/17[17], la Cour interaméricaine des droits de l'homme avait pour tâche de connaître d'une demande d'avis consultatif concernant la manière d'interpréter la Convention américaine relative aux droits de l'homme dans un cas où un projet d'infrastructure de grande envergure risquait d'avoir un impact sur l'environnement de toute la région. Les parties pertinentes de cet avis se lisent comme suit [traduction du greffe] :

« 2.  La notion de compétence au sens de l'article 1 § 1 de la Convention américaine couvre toute situation dans laquelle un État exerce une autorité ou un contrôle effectif sur un individu, que ce soit sur son territoire ou en dehors de celui-ci (...).

3.  Pour déterminer si les circonstances permettent d'établir la compétence d'un État, il convient d'examiner les circonstances factuelles et juridiques de chaque affaire donnée ; il ne suffit pas qu'un individu soit situé dans une zone géographique spécifique, comme la zone d'application d'un traité de protection environnementale (paragraphes 83 à 94 du présent avis).

4.  Aux fins de l'article 1 § 1 de la Convention américaine, il est entendu que tout individu dont les droits garantis par la Convention ont été violés du fait d'un dommage transfrontière est soumis à la compétence de l'État d'origine du dommage, l'État en question exerçant un contrôle effectif sur les activités menées sur son territoire ou relevant de sa compétence (paragraphes 95 à 103 du présent avis).

5.  Pour respecter et garantir le droit à la vie et à l'intégrité personnelle des individus relevant de leur compétence, les États ont l'obligation de prévenir tout dommage environnemental important sur leur territoire ou en dehors de celui-ci et, à cette fin, de réglementer, superviser et contrôler les activités relevant de leur compétence qui sont susceptibles de provoquer des dommages environnementaux significatifs, de réaliser des études d'impact environnemental en présence d'un risque de dommage environnemental important, de préparer un plan d'urgence dans le but d'établir des mesures et procédures de sécurité destinées à minimiser le risque d'accidents environnementaux majeurs, et d'atténuer tout dommage environnemental important ayant pu se produire (paragraphes 127 et 174 du présent avis).

6.  Les États doivent agir conformément au principe de précaution afin de protéger le droit à la vie et à l'intégrité personnelle dans des cas où plusieurs éléments plausibles donnent à penser qu'une activité donnée pourrait provoquer un dommage environnemental grave ou irréversible, et ce, même en l'absence de certitude scientifique (paragraphe 180 du présent avis). »

    III. APERÇU DE LA JURISPRUDENCE INTERNE RELATIVE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE
   

64.  On trouvera dans l'arrêt Verein KlimaSeniorinnen Schweiz et autres (précité, §§ 232-272) les extraits pertinents de différentes affaires relatives au changement climatique portées devant les juridictions nationales d'États membres du Conseil de l'Europe. La seule affaire dans laquelle s'est posée la question de l'extraterritorialité était l'affaire Neubauer et autres c. République fédérale d'Allemagne[18], où la Cour constitutionnelle fédérale allemande a eu à connaître de quatre recours constitutionnels relatifs à certaines dispositions de la loi fédérale du 12 décembre 2019 sur le changement climatique (Bundes-Klimaschutzgesetz) et à une allégation de manquement de l'État à son obligation de prendre des mesures supplémentaires pour réduire les émissions de GES.

65.  Dans cette affaire, les recours avaient été introduits notamment par des ressortissants du Bangladesh et du Népal. La Cour constitutionnelle fédérale a conclu les concernant à la non-violation de l'obligation de protection découlant des droits fondamentaux garantis par la Loi fondamentale. À cet égard, elle a tenu, en particulier, le raisonnement suivant [traduction du greffe] :

« 174.  Bien que cela apparaisse effectivement concevable en principe, il est inutile de décider à ce stade si les obligations de protection découlant des droits fondamentaux imposent également à l'État allemand l'obligation, vis-à-vis des requérants résidant au Bangladesh et au Népal, de prendre des mesures pour lutter contre les nuisances provoquées par le changement climatique mondial. Dans leurs propres pays, les requérants sont particulièrement exposés aux conséquences du réchauffement planétaire causé par les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Étant donné que les émissions de gaz à effet de serre ont des répercussions au niveau planétaire, la poursuite du réchauffement climatique ne pourra être empêchée que si tous les États prennent des mesures en faveur du climat. Cela signifie que les émissions de gaz à effet de serre doivent être ramenées en Allemagne aussi à des niveaux climatiquement neutres. Les émissions de gaz à effet de serre en Allemagne représentent actuellement à peine moins de 2 % des émissions annuelles au niveau mondial (...) C'est au législateur allemand qu'il appartient de limiter ces émissions.

175.  Si l'article 1 § 3 de la Loi fondamentale rend les droits fondamentaux opposables à l'État allemand, il ne restreint pas explicitement la portée de cette opposabilité au territoire allemand. Au contraire, l'opposabilité à l'État allemand des droits fondamentaux consacrés par la Loi fondamentale s'entend de manière globale (...) Pourtant, en dépit de ce caractère global de l'opposabilité des droits fondamentaux à l'État allemand, la Cour constitutionnelle fédérale a aussi dit que les protections spécifiques découlant des droits fondamentaux et leur portée à l'étranger peuvent varier en fonction des circonstances dans lesquelles elles s'appliquent. Il peut donc être nécessaire d'établir une distinction entre les différentes dimensions des droits fondamentaux - protection contre une ingérence de l'État, obligations positives de l'État, décisions concernant les valeurs consacrées par la Constitution, sources d'un devoir de protection, etc. (...) Les circonstances dans lesquelles les droits fondamentaux peuvent être invoqués aux fins de l'établissement d'un devoir de protection à l'égard d'individus résidant à l'étranger restent à clarifier totalement. En l'espèce, un devoir constitutionnel de protection pourrait naître du fait que les nuisances graves dont les requérants pâtissent ou pourraient pâtir en raison du changement climatique résultent dans une certaine - quoique moindre - mesure des émissions de gaz à effet de serre attribuables à l'Allemagne (...)

176.  Un devoir de protection à l'égard des requérants résidant au Bangladesh et au Népal différerait quoi qu'il en soit par sa nature de celui qui incomberait à l'État allemand vis-à-vis des personnes résidant en Allemagne. En général, la protection des droits fondamentaux offerte aux personnes résidant à l'étranger peut différer par sa teneur de celle accordée aux personnes résidant en Allemagne. Dans certaines circonstances, des ajustements et une différenciation sont nécessaires (...) Il en irait ainsi en l'espèce si le devoir de protection découlant des droits fondamentaux s'appliquait au bénéfice d'individus résidant au Bangladesh et au Népal.

(...)

178.  Il est vrai qu'en réduisant les émissions de gaz à effet de serre provenant d'Allemagne, l'État allemand pourrait protéger les personnes résidant à l'étranger contre les conséquences du changement climatique de la même manière qu'il pourrait protéger les personnes résidant en Allemagne. Le fait que l'État allemand ne puisse empêcher à lui seul les changements climatiques et ne puisse le faire qu'avec la participation du reste du monde ne l'exonèrerait pas, en principe, d'un devoir de protection découlant des droits fondamentaux en l'espèce (...) Cependant, l'État allemand ne disposerait pas, à l'égard des personnes résidant à l'étranger, de la même latitude pour prendre des mesures de protection complémentaires. Compte tenu des limites que le droit international impose à la souveraineté allemande, l'État allemand se trouve, dans la pratique, dans l'impossibilité de protéger les personnes résidant à l'étranger grâce à la mise en oeuvre de mesures d'adaptation en dehors de son territoire (...)

179.  Ceci n'exonère pas l'Allemagne de son obligation, tant au niveau politique qu'en vertu du droit international, de mettre en place des mesures positives visant à protéger les populations dans des pays plus pauvres ou touchés plus durement (...)

180.  Même si l'État allemand était tenu en vertu des articles 2 § 2, première phrase, et 14 § 1 de la Loi fondamentale d'accorder une protection aux requérants résidant au Bangladesh et au Népal en prenant des mesures pour limiter la hausse des températures, les dispositions litigieuses n'emporteraient pas violation d'un tel devoir de protection. (...) En particulier, l'Allemagne a ratifié l'Accord de Paris et le législateur fédéral - ainsi qu'il est indiqué dans la troisième phrase du paragraphe premier de la loi fédérale sur le changement climatique - a fondé la loi fédérale sur le changement climatique sur l'obligation faite à la République fédérale d'Allemagne de respecter cet accord et sur l'engagement pris par celle-ci de poursuivre l'objectif, de long terme, d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. Les articles 3 § 1, deuxième phrase, et 4 § 1, troisième phrase, de la loi fédérale sur le changement climatique, combinés avec l'Annexe 2, fixent des objectifs concrets de réduction pour la période allant jusqu'à 2030. Plusieurs autres lois énoncent des mesures destinées à limiter le changement climatique.

181.  (...) [L]a République fédérale d'Allemagne - et le législateur allemand en particulier - se serait acquittée de ce devoir de protection par son engagement, au niveau international, en faveur de la lutte contre le changement climatique, et par les mesures spécifiques de mise en oeuvre qu'elle a adoptées aux fins de cet engagement en faveur du climat (...) »

GRIEF

66.  Les requérants se plaignent de violations de leurs droits garantis par les articles 2, 3, 8 et 14 de la Convention à raison des effets présents et des graves effets futurs du changement climatique, qu'ils attribuent aux États défendeurs. Ils citent en particulier les vagues de chaleur, les feux de forêt et les fumées d'incendie, qui, selon eux, ont des effets sur leur vie, leur bien-être, leur santé mentale et les agréments de leur foyer.

 

Erwägungen

EN DROIT

67.  Dans sa partie pertinente, l'article 2 de la Convention se lit comme suit :

« 1.  Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi (...) »

68.  Aux termes de l'article 3 de la Convention,

« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. »

69.  La partie pertinente de l'article 8 de la Convention est ainsi libellée :

« 1.  Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile (...) »

70.  L'article 14 de la Convention est ainsi libellé :

« La jouissance des droits et libertés reconnus dans la (...) Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation. »

    I. THÈSES DES PARTIES
   

71.  Dans la synthèse qui figure ci-dessous sont exposés les arguments que les parties et les tiers intervenants ont présentés dans leurs observations écrites et leurs plaidoiries orales sur la recevabilité de l'affaire, concernant notamment les questions de la juridiction, de l'épuisement des voies de recours internes et de la qualité de victime.

    A. Les gouvernements défendeurs
   

72.  Au cours de la première série d'échanges écrits devant la Grande Chambre, tous les gouvernements défendeurs - à l'exception du gouvernement néerlandais (qui a soumis des observations séparées) et des gouvernements russe et ukrainien (qui n'ont pas soumis d'observations ; paragraphes 139- REF lt_pId0148 \h 146 ci-dessous) - ont présenté des observations communes[19]. Ils ont en outre soumis des observations propres à leur État, notamment pour clarifier les questions touchant aux voies de recours internes disponibles et aux mesures prises dans leur ordre juridique interne pour lutter contre le changement climatique.

73.  Lors de la seconde série d'échanges écrits, tous les gouvernements défendeurs - à l'exception des trois gouvernements susmentionnés et de la France - ont présenté des observations communes. La Suisse s'est bornée à réitérer les arguments qu'elle avait déjà exposés. Certains gouvernements défendeurs (Autriche, Bulgarie, Chypre, République tchèque, Finlande, Irlande, Lettonie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suède, Türkiye et Royaume-Uni) ont également présenté de brèves observations spécifiques à leurs États respectifs concernant principalement les deux points énoncés ci-dessus, à savoir l'épuisement des voies de recours internes et le fond de l'affaire.

74.  À l'audience, la majorité des gouvernements défendeurs se sont exprimés devant la Cour, présentant les observations communes suivantes : le conseil du gouvernement britannique a formulé des observations liminaires et abordé la question de la juridiction, l'agent du gouvernement belge a traité de la question de l'épuisement des voies de recours internes, et l'agent du gouvernement portugais s'est exprimé sur la question de la qualité de victime. Les représentants des gouvernements néerlandais, portugais et turc ont présenté des observations propres à leurs États respectifs.

75.  En outre, conformément aux instructions de la présidente, les gouvernements défendeurs - à l'exception des gouvernements néerlandais, russe et ukrainien - ont tous souscrit à la réponse commune aux questions de la Cour présentée par le gouvernement belge. Le gouvernement néerlandais a présenté des observations propres à son État en réponse aux questions de la Cour, et le gouvernement portugais a communiqué des observations séparées renvoyant à sa jurisprudence interne pertinente (paragraphe     52 ci-dessus).

    1. Observations communes
   

    a) Remarques générales
   

76.  Les Gouvernements affirment que les requérants ont tenté de contourner les conditions essentielles de recevabilité des requêtes soumises à la Cour qui sont prévues par la Convention. Ils estiment en particulier que les requérants cherchent à persuader la Cour de s'écarter radicalement de sa jurisprudence relative à la juridiction et qu'ils n'ont ni invoqué ni épuisé les voies de recours internes dans aucun des États défendeurs. Par conséquent, selon les Gouvernements, aucun des éléments factuels produits par les requérants, que ce soit dans leur requête initiale ou dans leurs observations, n'a jamais été examiné ou testé devant une juridiction nationale. Par ailleurs, les requérants demanderaient à la Cour d'opérer une extension radicale et considérable de sa jurisprudence quant à l'applicabilité et au champ des obligations tirées des articles 2, 3, 8 et 14 de la Convention. L'approche des requérants non seulement irait bien au-delà du rôle que la Cour est censée jouer dans le cadre du système de la Convention, mais elle serait également incompatible avec le cadre convenu au niveau international pour lutter contre le changement climatique. La requête introduite par les intéressés présenterait en outre toutes les caractéristiques d'une actio popularis. Ainsi, tout en reconnaissant la gravité de la menace à laquelle la communauté mondiale est confrontée en raison du changement climatique et de la nécessité impérieuse d'une action urgente pour faire face à cette menace, les gouvernements défendeurs estiment que cette requête doit être rejetée.

    b) Sur la juridiction
   

77.  Les Gouvernements soutiennent qu'à l'exception du Portugal, qui est selon eux l'État territorial en l'espèce étant donné que tous les requérants sont des ressortissants portugais résidant au Portugal, les requérants ne relèvent pas de la juridiction des États défendeurs.

78.  Les Gouvernements estiment que le cas d'espèce ne correspond à aucune des exceptions reconnues au principe de territorialité. Ils arguent en particulier qu'aucun État défendeur (autre que le Portugal) n'a exercé de contrôle effectif sur une zone quelconque du Portugal ou sur l'un quelconque des requérants. Ils considèrent en outre que la notion de « contrôle collectif » ne suffit pas pour établir la juridiction (ils renvoient à la décision Hussein c. Albanie et autres, no 23276/04, 14 mars 2006) et qu'il n'y a pas non plus de « circonstances spécifiques de nature procédurale » qui justifierait de reconnaître l'exercice par les États défendeurs de leur juridiction. Ils soutiennent que les requérants demandent en réalité à la Cour de reconnaître une conception causale de la juridiction, alors même, arguent-ils, que la Cour l'a depuis longtemps rejetée dans sa jurisprudence (ils renvoient à la décision Banković et autres c. Belgique et autres [GC], no 52207/99, § 75, CEDH 2001-XII) et ne l'a à ce jour jamais appliquée. Ils s'accordent à considérer que la notion de « juridiction » au sens de l'article 1 de la Convention ne permet pas une extension de la juridiction à une dimension extraterritoriale du changement climatique.

79.  En bref, les gouvernements défendeurs estiment que les faits de la cause ne permettent aux requérants d'invoquer aucune des exceptions reconnues au principe de territorialité. À l'appui de leur thèse, ils soutiennent : a) que les requérants ne sont pas des nationaux des États non territoriaux et qu'en toute hypothèse on ne saurait considérer la nationalité (y compris la citoyenneté de l'UE) comme le critère pertinent aux fins de l'établissement de la juridiction, b) que les requérants ne résident pas dans les États non territoriaux, c) que les États non territoriaux n'exercent pas leur contrôle sur le territoire où résident les requérants, et d) que les États non territoriaux n'exercent leur pouvoir, leur contrôle ou leur autorité ni sur la personne des requérants ni sur leurs biens.

80.  Les Gouvernements déclarent en outre que la principale question qui se pose sur le terrain de l'article 1 de la Convention est celle de savoir si les personnes concernées relèvent de la juridiction des États défendeurs. Ils soutiennent que la jurisprudence de la Cour ne permet pas d'étayer une interprétation de cette disposition qui reposerait sur les questions de savoir si des faits relèvent de la juridiction des États ou si l'État exerce un contrôle sur les « droits » ou les « intérêts » en cause. Ils estiment que l'interprétation faite par les requérants de la notion de juridiction ne cadre pas avec la jurisprudence récemment établie par la Cour dans la décision M.N. et autres c. Belgique ([GC], no 3599/18, 5 mai 2020). De l'avis des Gouvernements, la Cour ne devrait pas chercher à développer la notion de juridiction sans le consentement des États et d'une manière incohérente, imprévisible et dénuée de fondement. En effet, selon eux, une telle approche serait incompatible avec le principe de la sécurité juridique.

81.  Dans ce contexte, les Gouvernements rejettent également l'argument des requérants selon lequel certains « facteurs de rattachement » entre un État et des individus pourraient faire entrer en jeu la juridiction de l'État en question. Ils soutiennent qu'en toute hypothèse, les requérants n'ont fait état d'aucun facteur de rattachement spécifique et les arguments qu'ils formulent à cet égard ne trouvent aucun appui dans la jurisprudence de la Cour. Ils arguent qu'au contraire, les facteurs évoqués par les requérants se fondent principalement sur une notion causale de la juridiction, notion qui, selon eux, n'a jamais été reconnue dans la jurisprudence de la Cour. Ils ajoutent que les arguments des requérants n'ont pas non plus de fondement en droit international et que les intéressés ne tiennent pas compte du caractère planétaire des causes du changement climatique. Ainsi, à titre individuel, aucun des États défendeurs n'exercerait de « contrôle » sur les intérêts conventionnels allégués des requérants, ne « causerait » les effets allégués sur les requérants, ni n'aurait la « capacité » de protéger les intérêts allégués des requérants.

82.  Sur les spécificités et facteurs du changement climatique invoqués par les requérants (paragraphe 126 ci-dessus), les Gouvernements présentent les arguments suivants :

a)  Ils exposent que la Cour n'a jamais reconnu une notion de contrôle sur les « intérêts conventionnels des requérants » (quel que soit le sens précis de cette expression) comme fondement juridictionnel. Ils estiment que l'affirmation selon laquelle le changement climatique relève de la responsabilité de l'ensemble les États ne permet pas de conclure à l'existence d'un titre de juridiction dans le cadre de la Convention. Ils soutiennent qu'au regard de la Convention, c'est la responsabilité qui découle de la juridiction. Ils ajoutent qu'en toute hypothèse, les États défendeurs n'exercent en aucun cas un « contrôle » extraterritorial sur les « intérêts conventionnels » allégués des requérants.

    b)  Ils affirment que les causes du changement climatique sont d'ordre planétaire et que le lien de causalité entre les activités des États défendeurs et les effets allégués sur les requérants n'a donc pas été établi en l'espèce, et que pareille approche ne serait pas étayée par la jurisprudence de la Cour. Ils soutiennent que la base juridique retenue par le CRC dans la décision
    Sacchi et consorts
    est fondamentalement différente et est dénuée de pertinence jurisprudentielle pour la Cour, et que la communication à l'origine de cette affaire a quoi qu'il en soit été jugée irrecevable pour non-épuisement des voies de recours internes.
   

c)  Ils soutiennent que selon la jurisprudence de la Cour, la prévisibilité ou la connaissance ne peut servir pour établir la juridiction au titre de l'article 1. Ils considèrent que les États défendeurs ne peuvent être considérés comme « sachant » ou « prévoyant » que leurs émissions respectives de GES pourraient avoir des effets sur les droits conventionnels allégués des requérants, attendu qu'ils estiment en tout état de cause qu'ils n'ont violé aucune des obligations susceptibles de découler de la Convention à cet égard.

d)  Ils déclarent que rien dans la jurisprudence de la Cour ne vient accréditer la conclusion selon laquelle la durée des actes ou de leurs conséquences constitue un facteur pertinent pour déterminer l'existence d'un titre de juridiction. Ils ajoutent que la gravité des effets du changement climatique ne peut fonder un constat de juridiction.

    e)  Ils estiment que le fait que certains effets puissent se rapporter à des activités menées sur le territoire ou sous le contrôle d'un État est sans incidence sur la question de la juridiction (ils renvoient à la décision
    M.N. et autres c. Belgique
    , précitée).
   

    f)  Ils arguent que la capacité d'action d'un État n'est pas un facteur permettant de conclure à l'existence d'un titre de juridiction (ils renvoient à
    H.F. et autres c. France
    [GC], nos
    24384/19
    et
    44234/20
    , § 199, 14 septembre 2022). Ils estiment qu'en tout état de cause, les États défendeurs sont responsables, en termes cumulés, de moins de 15 % des émissions mondiales de GES. Ils soutiennent que le changement climatique a des causes et des conséquences à l'échelle planétaire et que le contexte approprié pour traiter cette question est le cadre juridique international établi par la CCNUCC et l'Accord de Paris, ainsi que la législation et les processus d'élaboration des politiques. Ils ajoutent qu'en toute hypothèse, les requérants relèvent de la juridiction de leur État territorial, le Portugal.
   

g)  Ils considèrent que les éléments de droit international invoqués par les requérants se rapportent aux obligations matérielles liées au changement climatique. Or, disent-ils, l'exercice de la juridiction est une condition nécessaire de la responsabilité et ne peut être déterminé sur le fondement d'obligations matérielles. Ils avancent qu'en toute hypothèse, la portée des autres instruments internationaux est différente et que ceux-ci ne peuvent pas être appliqués par la Cour.

83.  Les gouvernements défendeurs plaident qu'il n'est ni nécessaire ni souhaitable que la Cour développe sa jurisprudence sur la juridiction pour prendre en compte les caractéristiques spécifiques du changement climatique. Ils justifient ainsi leur position :

a)  Ils considèrent qu'étendre la compétence de la Cour n'est pas un moyen adéquat de traiter les décisions politiques complexes concernant le changement climatique. Ils ajoutent qu'il n'existe pas de consensus international général concernant ces questions et que les États participent déjà à des négociations au sein des enceintes multilatérales appropriées.

b)  Ils sont d'avis que la Cour ne devrait pas chercher à développer la notion de juridiction au sens de l'article 1 de la Convention d'une manière incohérente, imprévisible et dénuée de fondement. En effet, disent-ils, cela serait incompatible avec le principe de la sécurité juridique.

c)  Ils soutiennent que la Cour n'a jamais étendu le principe d'une interprétation selon la règle de l'« instrument vivant » à l'article 1, et qu'elle ne devrait pas conclure en ce sens.

d)  Ils estiment que l'approche suivie par les requérants, qui consiste à obtenir de la Cour qu'elle constate l'existence d'un titre de juridiction afin de pouvoir établir la responsabilité des États défendeurs au regard de la Convention, est erronée. Ils considèrent que pareille interprétation donnerait lieu à une approche qui, dans tous les cas, commanderait à la Cour de conclure à l'existence d'une juridiction afin que l'État ne puisse pas se soustraire à sa responsabilité. Ils ajoutent que de même, rien dans la jurisprudence de la Cour ne permet de dire qu'une « obligation d'agir », telle que celle invoquée par les requérants, pourrait démontrer l'exercice d'une juridiction extraterritoriale, et que la juridiction ne peut être établie au regard d'obligations négatives ou positives en vertu de la Convention.

e)  Ils avancent que, suivant l'approche habituelle de la Cour, la juridiction peut toujours être établie en ce qui concerne l'État territorial. Ils en concluent qu'il n'y a pas de vide juridique en matière de protection des droits de l'homme au sein du système de la Convention.

f)  Ils considèrent que conclure que les requérants relèvent de la juridiction de l'ensemble des États défendeurs n'aurait toujours pas pour effet d'assurer la protection concrète et effective des droits des intéressés. Ils estiment en effet que selon les chiffres produits par les requérants, la juridiction ferait toujours défaut pour plus de 85 % des émissions mondiales de GES.