# Swiss Caselaw Document

**Case Identifier:** f37b6e59-c0db-51a6-8d06-23be9160d2ab
**Source:** Vaud (VD)
**Court Level:** cantonal
**Decision Date:** 1992-12-15
**Language:** fr
**Title:** Vaud Tribunal cantonal Cour de droit administratif et public 15.12.1992 GE.1992.0035
**Docket/Reference:** 
**URL:** https://entscheidsuche.ch/docs/VD_Omni/VD_TC_031_GE-1992-0035_1992-12-15.html

## Full Text

canton de vaud

 

TRIBUNAL ADMINISTRATIF

- A R R E T -

du 15 décembre 1992

__________

sur le recours interjeté par A.________,
à ********, assisté de l'avocat Ch.-H. de Luze, 2, av. du Tribunal fédéral,
case postale 3393, à 1000 Lausanne 2,

contre

 

la décision du Département de la justice, de
la police et des affaires militaires, Etat civil cantonal (ci-après : le
département), du 27 février 1992, rejetant sa requête d'adoption en faveur des
enfants B.________ et C.________, nés les 11 octobre 1974 et 15 décembre 1977.

***********************************

 

Statuant dans sa séance du 25 novembre 1992,

le Tribunal administratif, composé de

M.           A. Zumsteg, juge

Mmes   C. Vuffray, assesseur

                M. Crot, assesseur

Greffier : Mme Y.-V. Chappuis-Rosselet, sbt

constate en fait  :

______________

A.                            B.________ et
C.________ sont nés les 11 octobre 1974 et 15 décembre 1977 à Lausanne et sont
inscrits au registre des naissances de cet arrondissement comme étant le fils
et la fille de M. D.________ et Mme E.________. Le couple s'est séparé en 1985.
Avec l'accord de leur mère, qui n'avait alors pas la possibilité de s'en
occuper, les enfants sont restés avec leur père, qui avait conservé
l'appartement familial. Cette situation a duré jusqu'au divorce des époux
D.________, prononcé par le Tribunal de district de Lausanne selon jugement du
22 novembre 1988. L'autorité parentale et la garde ont alors été confiées à la
mère qui, entre-temps, avait rencontré A.________ et s'était mise en ménage
avec lui depuis le printemps 1987. Dès la fin de l'année 1988, les enfants ont
rejoint leur mère.

                                Le 8 mars
1990, E.________ a épousé à Lausanne A.________, né le 15 avril 1954. Aucun
enfant n'est issu de cette union.

B.                            Par requête du
26 novembre 1990, A.________ a sollicité de l'Etat civil cantonal
l'autorisation d'adopter B.________ et C.________. L'Etat civil cantonal a
informé D.________ de la requête d'adoption de ses enfants et l'a invité à se
déterminer. Ce dernier a refusé de donner son consentement, par lettre du 8 février
1991.

                                Il résulte
des pièces du dossier que l'autorité intimée, jugeant la démarche du recourant
prématurée, lui a suggéré de surseoir momentanément à son projet afin de
permettre aux deux enfants "de prendre de l'âge et de la distance afin
de mieux mesurer les conséquences pour eux de cette adoption". Par
courrier du 6 janvier 1992, le recourant a toutefois fait part à l'autorité
intimée de sa détermination d'adopter C.________ et B.________.

                                Par décision
du 27 février 1992, le Département de la justice, de la police et des affaires
militaires a rejeté la requête d'adoption de A.________ au motif que le
consentement du père des enfants faisait défaut et qu'en l'espèce il ne pouvait
en être fait abstraction.

C.                            Par acte daté
du 16 mars 1992, A.________, agissant par l'intermédiaire de son avocat, a
interjeté recours contre cette décision, concluant, avec dépens, à la réforme
de la décision entreprise en ce sens qu'il y a lieu de se passer du
consentement de D.________ pour décider de l'adoption de B.________ et
C.________, la cause étant renvoyée au département pour complément
d'instruction et nouvelle décision. Les moyens invoqués à l'appui de son
recours seront examinés plus loin dans la mesure utile. Le recourant s'est
acquitté dans le délai imparti à cet effet d'une avance de frais de Fr. 500.--.

                                En date du
25 mars 1992, le département a transmis le dossier de la cause au Tribunal
administratif, préavisant implicitement au rejet du recours.

                                Le Service
de protection de la jeunesse (ci-après : SPJ) a établi le 8 juillet 1992  à
l'intention du Tribunal administratif un nouveau rapport de renseignements, en
complément à celui établi le 1er juillet 1991 pour l'Etat civil cantonal.

                                Le recourant
et l'autorité intimée se sont déterminés sur ce document le 20 juillet 1992,
D.________ le 8 août 1992.

                                Le Tribunal
administratif a tenu audience le 25 novembre 1992 en présence du recourant,
assisté de son conseil, de son épouse, de D.________ et des enfants B.________
et C.________. Le département était représenté par M. F. de Rougemont, chef du
Service de justice, ainsi que par Mme F.________, Ière secrétaire à l'Etat
civil cantonal. Mme G.________, assistante sociale, représentait le SPJ. Les
parties ont été entendues ensemble puis, avec leur accord, le tribunal a
procédé à l'audition séparée, à huis clos, des deux enfants, de M. D.________
et, enfin, des époux A.________.

Considérant en droit :

________________

1.                             Aux termes de
l'art. 264 a al. 3 CC, un époux peut adopter l'enfant de son conjoint s'il est
marié avec lui depuis deux ans ou s'il est âgé de 35 ans révolus. L'adoption
requiert le consentement du père et de la mère de l'enfant (art. 265 a al. 1
CC); il est en principe recueilli par l'autorité tutélaire, qui a aussi la
compétence de décider si les conditions permettant d'en faire abstraction (art.
265 c CC) sont réunies. Cette décision doit intervenir en règle générale avant
le début d'un placement en vue d'adoption (art. 265 d, al. 1er CC). Ce n'est
que lorsqu'il n'y a pas eu un tel placement que la décision sur le défaut du
consentement est prise au moment de l'adoption (art. 265 d, al. 2 CC); elle
appartient alors à l'autorité qui prononce celle-ci (C. Hegnauer, Droit suisse
de la filiation, 2ème édition, p. 77). En l'espèce, B.________ et C.________
n'ayant pas été placés en vue de l'adoption, la décision prise par le
département est conforme à l'art. 265 d, al. 2 CC.

2.                             Supprimant
les rapports de filiation existant entre l'enfant adopté et ses parents de
sang, l'adoption nécessite le consentement de ces derniers. Cette exigence
légale découle au premier chef des droits de la personnalité des parents
(Message du Conseil fédéral concernant la revision du code civil suisse,
adoption et art. 321 CC, FF 1971 I 1247) et a pour but, en particulier, de protéger
leur droit d'entretenir avec leur enfant, qui n'est plus sous leur autorité
parentale ou sous leur garde, les relations personnelles indiquées par les
circonstances. Le législateur de 1972 a toutefois assorti ce principe de
quelques exceptions (art. 265 c CC). Il a prévu que l'autorité peut faire
abstraction du consentement d'un des parents lorsque ce consentement ne peut
être obtenu pour des raisons objectives, lorsque l'un des parents est inconnu
ou absent pendant longtemps sans résidence connue, ou qu'il souffre d'une
incapacité durable de discernement ou lorsqu'il ne s'est pas soucié
sérieusement de l'enfant.

                                Concernant
l'application de ce dernier critère, la jurisprudence du Tribunal fédéral, qui
s'attachait auparavant uniquement à déterminer l'existence ou l'absence de
liens vivants entre le parent de sang et l'adopté, sans tenir compte des
circonstances objectives qui auraient pu empêcher la création de ces liens (ATF
107 II 23), a été quelque peu modifiée. Ainsi le Tribunal fédéral a considéré que
l'autorité ne pouvait sans autre se contenter d'examiner si les parents
naturels ont établi et entretenu avec leur enfant des liens vivants; l'autorité
doit encore rechercher si les circonstances empêchant l'existence de liens
vivants dépendent ou non de la volonté de l'intéressé et si celui-ci a cherché
à assumer sa responsabilité ou s'il s'est montré indifférent (ATF 108 II 523).
Le critère purement objectif de l'intérêt de l'enfant ne peut être utilisé
automatiquement dans toute sa rigueur car il ne prend en considération qu'un
résultat et non pas le comportement personnel du parent concerné. Les
circonstances concrètes doivent être élucidées et appréciées pour chaque cas
particulier (ATF 109 II 386). Dans une jurisprudence plus récente encore (ATF 111
II 324), le Tribunal fédéral a estimé que ne s'est pas soucié sérieusement de
ses enfants, le parent qui, sans marquer une indifférence totale, a cependant
manqué de constance dans ses efforts, ses essais de rapprochement ayant été
trop sporadiques et brefs. Un parent ne se soucie pas sérieusement de son
enfant lorsqu'il ne prend aucune part à son bien-être, s'en remet en permanence
à d'autres pour les soins dus à l'enfant et n'entreprend rien pour établir ou
entretenir une relation vivante avec lui. Peu importe de savoir si les efforts
auraient été couronnés de succès et si le comportement du parent habilité à
donner son consentement est critiquable ou non (ATF 113 II 381).

                                Le Tribunal
fédéral a récemment confirmé une décision du Conseil d'Etat du Canton de Vaud
du 13 septembre 1991 (R1 773/91) qui avait refusé de faire abstraction du
consentement d'une mère à qui l'on reprochait de ne pas s'être suffisamment
occupée de son fils, dont elle était séparée depuis une dizaine d'années, après
avoir accepté dans le cadre d'une procédure de divorce que l'autorité parentale
et le droit de garde sur son fils soient attribués au père. Elle n'avait fait
qu'un usage très modéré du large droit de visite que lui reconnaissait le
jugement, mais avait néanmoins eu des contacts avec son fils, à raison de trois
ou quatre fois par an, durant les dernières années tout au moins. Bien que ces
relations soient restées superficielles, le Conseil d'Etat avait considéré
qu'elles suffisaient à maintenir un lien vivant entre mère et fils, d'autant
que ce dernier continuait à manifester pour elle un certain attachement (ATF
non publié du 30 avril 1992).

                                Au regard de
cette jurisprudence, il convient donc d'examiner s'il existe des liens vivants
entre D.________ et ses enfants et, le cas échéant, si l'absence de tels liens
résulte de son attitude envers eux.

3.                             a) C.________
et B.________ ont partagé l'existence de leurs parents jusqu'à la séparation de
ceux-ci, en 1985. Depuis cette époque, ils ont tout d'abord vécu avec leur
père, jusqu'à fin 1988. Puis, dès ce moment, soit dès le prononcé du divorce,
ils ont rejoint leur mère à qui le jugement de divorce avait accordé l'autorité
parentale et le droit de garde.

                                D.________
disposait d'un large droit de visite dont il a très peu fait usage. Il explique
avoir été et être toujours très occupé par son travail. Son manque de
disponibilité était également imputable à sa situation personnelle,
sentimentale en particulier. Il reproche en outre aux époux A.________ de ne
rien faire pour faciliter les contacts.

                                En juillet
1991, dans son rapport de renseignements à l'état civil cantonal, le SPJ
relevait que "malgré l'absence de contacts réguliers et suivis entre
eux [le père et ses enfants], la rencontre ou l'évocation de leur père a
suscité et suscite encore de fortes émotions chez eux". Du rapport
complémentaire établi une année plus tard, en juillet 1992, on extrait ce qui
suit :

"[...].

Si, de son côté, M. D.________ se plaint du
manque d'intérêt que C.________ et B.________ lui manifestent ("ils ne me
téléphonent jamais", référence faite, par exemple, à son anniversaire),
les enfants, quant à eux, comprennent mal que leur père ne leur porte qu'un
intérêt occasionnel et inconstant ("il ne prend jamais de nos
nouvelles"), sans pour autant le désirer.

Leurs rencontres, très espacées, voire
inexistantes durant de longs mois, ont eu pour effet de creuser un fossé entre
eux. B.________ et C.________ disent n'avoir plus guère de choses à partager
avec lui, leurs intérêts et préoccupations étant par trop divergentes. M.
D.________ connaît peu leur vie de tous les jours et les enfants se disent en
mal de sujets de conversation communs.

Ils ne tiennent, en fait, plus à ces
rencontres qui ne leur apportent pas grand chose et s'ils les acceptent, c'est
principalement pour ne pas déplaire à leur père. Ils préfèrent être soit avec
des camarades de leur âge, soit avec le couple A.________, lequel leur propose
des activités beaucoup plus attractives, M. D.________ ne faisant guère
d'efforts pour varier et multiplier les propositions. Débordé
professionnellement, en butte à des difficultés sentimentales, M. D.________
nous a dit ne pas disposer du temps nécessaire pour s'occuper de ses enfants,
("je ne peux pas être partout"). En théorie, il aimerait avoir des
contacts réguliers avec eux (une fois par mois), mais il ne semble pas avoir
les moyens de réaliser concrètement ses intentions (du moins, ne les a-t-il pas
trouvés jusqu'à maintenant). M. D.________ "râle", tempête contre la
main-mise de M. A.________ sur ses enfants, mais il n'a guère oeuvré, à ce
jour, pour infléchir le cours des choses. En fait, M. D.________ a montré une
détermination et une volonté sans faille sur un point précis, son refus
d'accepter ce projet d'adoption, ceci malgré la tentative de négociation
effectuée par son ex-femme en mars 1992. Cette dernière lui a en effet proposé
de donner son consentement en échange duquel elle renoncerait à toute créance à
son égard, tout en lui laissant la possibilité de voir ses enfants; dans le cas
contraire, elle réclamerait les importants arriérés de pensions dus. Malgré une
situation financière difficile, M. D.________ a refusé catégoriquement cette
proposition qui l'a par ailleurs beaucoup choqué.

[...]."

                                Les
déclarations des parties et intéressés lors de l'audience du 25 novembre
confirment que D.________ a eu peu de contacts avec ses enfants. Ainsi, en 1989
et 1990, il a de temps en temps croisé l'un d'eux dans la rue et discuté
quelques instants avec lui. En 1991, il a mangé deux fois au restaurant avec eux,
à l'occasion de leurs anniversaires. Une autre rencontre avait également été
prévue en avril 1992, mais il semble que M. D.________ soit arrivé trop tard
pour emmener ses enfants, qui entre temps avaient fait d'autres projets pour
leur soirée. En mai 1992, devant le domicile de son ex-épouse, D.________ a
rencontré C.________, avec laquelle il a pu bavarder brièvement. Récemment
encore, il a tenté d'appeler son fils à l'occasion de ses dix-huit ans; n'ayant
pas réussi à le joindre, il lui a envoyé un télégramme depuis Paris.

                                b) D'une
manière générale on peut dire que si D.________ manque de constance dans ses
tentatives de rencontre avec ses enfants et se laisse assez facilement
décourager par ce qu'il considère comme un manque d'intérêt de leur part, il ne
s'est jamais désintéressé de leur sort et s'est efforcé de maintenir un contact
avec eux. Père et enfants souffrent manifestement de la distance qu'ont créée
entre eux leurs différences d'éducation et de milieu social. Se comprenant mal
mutuellement, ils éprouvent de la peine à établir un dialogue satisfaisant.
Mais la difficulté même de cette relation et la vive émotion que son évocation
suscite chez les enfants, montrent qu'il existe toujours un lien vivant, à
défaut d'une relation harmonieuse, entre leur père et eux. Il serait du reste
surprenant qu'il en aille autrement si l'on considère que B.________ et
C.________ vivaient il y a quelques années encore avec D.________, dont ils ont
partagé l'existence respectivement jusqu'à l'âge de 14 et 11 ans. Tel est
d'ailleurs le sentiment de l'assistante sociale du SPJ qui, questionnée à
l'audience sur le point de savoir si une relation vivante existait toujours
entre D.________ et ses enfants, a répondu - certes de façon nuancée - par
l'affirmative.

                                A ceci
s'ajoute que D.________, bien qu'il soit dans une situation financière
difficile, a catégoriquement refusé la proposition de son ex-femme l'invitant à
donner son consentement à l'adoption, en échange de quoi elle renoncerait à lui
réclamer les arriérés de pension dûs aux enfants. Le tribunal voit dans cette
attitude un indice supplémentaire de l'attachement que D.________, qui est un
homme rude ayant de la peine à manifester ses sentiments, porte à ses enfants.

                                c) Le
tribunal parvient ainsi à la conclusion que le lien qui unit D.________ à ses
enfants est toujours vivant au sens de la jurisprudence précitée et qu'on ne
saurait reprocher à ce dernier de commettre un abus de droit manifeste en
s'opposant à l'adoption.

                                C'est donc à
juste titre que l'autorité intimée a refusé de faire abstraction du
consentement de D.________ et a rejeté la requête d'adoption présentée par
A.________, les conditions de l'art. 265 c, ch. 2 n'étant pas réunies.

4.                             Conformément
à l'art. 55 LJPA, il y a lieu de mettre à la charge du recourant débouté un
émolument de justice de Fr. 800.--, montant qui sera partiellement compensé par
l'avance de frais effectuée.

Par ces motifs,

le Tribunal administratif

a r r ê t e  :

I.                       Le recours est
rejeté.

II.                      Un émolument de Fr.
800.-- est mis à la charge du recourant.

III.                     Il n'est pas alloué
de dépens.

Lausanne, le 15 décembre 1992/gz

 

Au
nom du Tribunal administratif  :

 

Le juge :                                                                                                                                               Le
greffier :

 

 

 

 

Le présent arrêt est notifié :

- au recourant, par l'intermédiaire
de son conseil, l'avocat Ch.-E. de Luze, sous pli recommandé; (annexe : un bulletin de
versement pour le solde de Fr. 300.-- dû au titre de frais de justice).

- au Département de la Justice, de la police et des
affaires militaires, Service de justice et législation;

- à M. D.________, sous pli
recommandé;

- au Service de Protection de la
Jeunesse.

 

Le présent arrêt est susceptible d'un
recours en réforme au Tribunal fédéral (art. 44 lit. c OJF), dans les 30 jours
dès sa notification.