Citation: 5C.180/2004 14.01.2005 E. III

III. A Lugano, une opaque compagnie contrôlée par des islamistes intrigue les enquêteurs. En lançant sa croisade contre les réseaux financiers alimentant le terrorisme, le président Bush va semer la panique dans les banques. De New York à Singapour, en passant par Londres et Zurich, des centaines d'employés vont fiévreusement vérifier qu'aucun nom de client ou de société lié aux islamistes extrémistes ne figure dans leurs listes. Cette vaste traque n'épargne pas la Suisse. A Genève, Yeslam Binladin, demi-frère d'Oussama Ben Laden, a dû fournir des détails sur ses affaires à des inspecteurs fédéraux. Les banques islamiques, qui ont d'habitude une sainte horreur des projecteurs, entrouvrent leurs bureaux. Des dizaines d'établissements devront s'expliquer sur leurs liens d'affaires avec une sulfureuse banque soudanaise soupçonnée d'avoir été financée par l'ennemi public numéro un. Au Tessin, une opaque société est tirée de l'ombre. Kaspar Villiger, ministre des Finances, affirme que les coffres-forts helvétiques n'abritent pas d'argent terroriste. Jusqu'à aujourd'hui." Le premier volet du reportage proprement dit avait, quant à lui, la teneur suivante: "I. Un demi-frère sous haute surveillance. Berne s'intéresse à Yeslam Binladin, parent d'Oussama et citoyen suisse. Le discret homme d'affaires devient de plus en plus opaque à mesure que s'accroissent les pressions. SI L'ON EN CROIT SES PROCHES, IL N'ASPIRE QU'A UNE "VIE PAISIBLE ET SANS HISTOIRE", agrémentée de parties de tennis, randonnées à skis et déplacements en jet privé entre Genève, Londres et Cannes. Mais qu'il le veuille ou non, le discret Yeslam Binladin, devenu citoyen suisse en mai dernier, est aussi et surtout le demi-frère d'Oussama Ben Laden, le terroriste le plus recherché de la planète. Un objet d'étude légitime donc pour tous ceux - services secrets et policiers - qui s'intéressent à la galaxie financière de "l'ennemi numéro un des Etats-Unis" et tentent de découvrir les appuis extérieurs y compris familiaux dont il aurait pu bénéficier. La semaine passée aura été éprouvante pour Yeslam, convoqué en qualité de témoin par les inspecteurs fédéraux, dans le cadre d'une enquête ouverte contre X par le ministère public, après l'attentat du World Trade Center. Selon nos informations, Berne en a profité pour interroger l'homme d'affaires sur les activités de plusieurs de ses sociétés helvétiques, dont la Saudi Investment Company (SICO), et la Avcon Business Jets SA, filiale d'une compagnie d'aviation d'affaires, Avcon AG. Yeslam a reconnu que cette société offrait une formation de pilote. Par ailleurs, "Le Monde" du 26 septembre révèle que Yeslam aurait financé les cours de pilotage d'un policier cannois. Coïncidence troublante, dans la même école de Floride où certains kamikazes du 11 septembre ont également été entraînés. "Checking" à refaire Au printemps dernier, la police fédérale de Berne avait déjà procédé à certaines "vérifications". Semble-t-il concluantes, puisque le businessman séoudien, après moult péripéties (lire page 23) obtenait finalement un passeport suisse. Un "checking" qu'il va falloir recommencer. Car, si à ce stade, aucun élément ne permet de douter que Yeslam Binladin ait bien coupé les ponts "depuis une vingtaine d'années" comme il le dit, avec son demi-frère terroriste, l'hypothèse de connivences financières beaucoup plus tortueuses, brouillées au sein d'une nébuleuse de sociétés, est, elle, toujours prise au sérieux par certains services de renseignements. Américains en tête. En 1999, dans "Les dollars de la terreur" Richard Labévière fut le premier à mettre en doute la thèse officielle d'une rupture totale entre le terroriste Oussama et le reste du richissime clan Bin Laden - 54 frères et soeurs - à la tête de la SBG (Saudi Binladen Group), la plus grande entreprise de travaux publics du Moyen Orient. La SICO de Yeslam Binladin (créée en 1980 comme une filiale internationale de la maison mère SBG), était alors présentée comme le maillon clé de ce dispositif, en apparence légal, mais pouvant "dissimuler ce que les experts appellent le financement légal du terrorisme, sorte de blanchiment à l'envers". A l'époque, Yeslam Binladin ne jugea pas utile de déposer une plainte en diffamation expliquant, en privé, ne pas vouloir faire de publicité à un livre "bourré d'erreurs". Et trois ans après, aucune des interrogations sur les affaires du plus occidentalisé des Bin Laden n'a été désamorcée. Quand bien même de nouveaux éléments surgissent chaque jour. Le site français www.intelligenceonline.fr, généralement très bien informé, publiait récemment un rapport confidentiel sur "l'environnement économique d'Oussama Ben Laden", étudiant "les structures susceptibles par leur complexité et leur opacité d'avoir facilité des connexions et des connivences avec l'environnement économique, financier et terroriste d'Oussama Ben Laden". Dans ce document - résultat du travail d'un "expert international des enquêtes financières, dans le cadre d'une mission pour un organisme fiscal" - figure une fois de plus la SICO de Genève, entourée d'opaques structures offshore, elles-mêmes reliées à d'autres réseaux. Mis en cause, Yeslam Binladin refuse cependant toujours de recevoir directement la presse, ses réponses, communiquées par écrit à l'Hebdo, via son avocat Pierre de Preux, tiennent sur une page. Elles n'expliquent pas pourquoi, à l'été dernier, la SICO a quasiment été mise en sommeil, son capital passant d'un million de francs suisses à 100'000 francs : "Cette diminution est simplement liée au fait que la SICO, qui était une société financière, est devenue une société de services", lit-on dans le fax. Pourquoi décida-t-il d'investir dans l'aviation d'affaires, avec Avcon Business Jets (Genève) ? Réponse "Je suis un passionné d'aviation, de tennis, de ski et de cinéma". Selon Jürg Brand, son partenaire et avocat en Suisse alémanique, cette société genevoise est aujourd'hui "sur le point d'être liquidée", le reste du groupe Avcon ayant été vendu. Pierre de Preux, le défenseur genevois de Yeslam Binladin, promet quant à lui un "organigramme complet des sociétés". Toujours en cours de fabrication. Parmi les administrateurs de la SICO, les explications de Baudoin Dunant auraient également été les bienvenues. L'Hebdo s'est heurté à un "no comment" catégorique. Selon le rapport d'intelligenceonline, cet avocat genevois aurait en effet aidé à mettre en place un opaque réseau de sociétés offshore autour de la SICO. Un élément qui justement sème le doute dans l'esprit des spécialistes. Une naturalisation soudain embarrassante. Avant que Yeslam Binladin obtienne son passeport suisse, une intense activité de lobbying a été menée par ses partisans. Mais un étrange partenaire de tennis s'en est mêlé. Le "CAS BINLADIN" RESTERA DANS LES ANNALES DE L'HISTOIRE HELVETIQUE des naturalisations, tant il provoqua remous et levées de boucliers et fut entouré de manoeuvres sombres, dignes d'un roman policier. Pour certains et rétrospectivement, l'octroi à Yeslam Binladin - demi-frère du terroriste Oussama Ben Laden - d'un passeport suisse est soudain devenu "embarrassant" alors que d'autres, comme la conseillère d'Etat Martine Brunschwig Graf (libérale), se félicitent d'avoir au moins été "vigilants". Dans le déroulement du feuilleton, c'est elle qui redoubla d'énergie pour alerter ses collègues. En septembre 2000 le gouvernement genevois décidait "à l'unanimité, après mûre réflexion et sur la base de choses troublantes jamais démenties par personne", comme l'explique aujourd'hui une source, d'émettre un "préavis négatif". Du quasiment jamais vu, alors que tous les services en amont - dont la police fédérale et le fisc genevois - avaient donné leur feu vert. Piqué dans sa chair d'étranger modèle, Yeslam Binladin saisissait le Grand Conseil genevois, et obtenait gain de cause en mai dernier. Que s'est-il passé entre les deux ? Une intense activité de lobbying. Les "pro" Binladin estimant que la décision du Conseil d'Etat ne reposait que sur des "rumeurs" véhiculées par le livre de Richard Labévière; les "anti" cherchant frénétiquement des informations. Avec, au centre, les membres de la Commission de réexamen en matière de naturalisation, appelés à trancher. L'un d'eux raconte avoir "surfé des nuits entières sur Internet à la recherche d'éléments. Nous nous sommes adressés aux services de police, mais on se heurtait à chaque fois à un mur : ils disaient ne rien avoir, comme on dit "no comment". Que faisait donc la police fédérale, chargée des enquêtes touchant les réseaux terroristes, et qui semble aujourd'hui vouloir remettre son nez dans les affaires de Yeslam ? Urs Von Däniken, le chef du nouveau Service d'analyse et de prévention, garde le silence. Un spécialiste du renseignement confie que "depuis l'affaire des fiches, il est impossible de mener des enquêtes sérieuses dans ce domaine. Pour mettre quelqu'un sur écoute, il faut avoir des preuves. Avec les moyens du bord, rien n'a été trouvé sur Binladin. On ne pouvait pas lui refuser la citoyenneté". Yeslam Binladin tient, lui, à faire savoir, dans son maigre fax adressé à L'Hebdo, qu'il "entretient depuis des années des contacts avec les autorités de police de la Confédération et du canton de Genève". Et pour ajouter un brin de mystère à cette naturalisation mouvementée, son ami l'homme d'affaires Charles Rochat - l'un des administrateurs de la SICO -, raconte l'histoire d'un "premier secrétaire de la mission américaine à Genève" surgi à cette époque dans l'horizon de Yeslam Binladin, d'abord pour des parties de tennis. "Il a proposé ensuite de faire avancer le dossier, en échange d'une collaboration". Le supposé membre de la CIA se heurta à un refus net. Une belle démonstration du patriotisme helvétique de Yeslam Binladin." Cet article a pu être consulté durant quelque temps sur le site internet du magazine L'Hebdo; il n'y figure plus actuellement. A.c Yeslam Binladin se vit ouvrir les colonnes du numéro de L'Hebdo du 4 octobre 2001, pour un droit de réponse libellé comme suit : "Dans un article paru dans votre édition du 27 septembre 2001 sous le titre "Réseaux financiers islamistes : les trois pistes suisses", je suis mis en cause comme étant lié au financement d'activités terroristes. Cette accusation est dépourvue de tout fondement. J'ai le malheur de porter le même nom que mon demi-frère, Oussama, que je n'ai rencontré que quelques fois dans ma vie et avec lequel je n'ai plus eu de contacts depuis 20 ans environ. Au milieu des années 90, Oussama a été exclu de notre famille et le Gouvernement saoudien a gelé ses avoirs. La Sico, que je dirige, et les sociétés dans lesquelles j'ai des intérêts n'ont aucune relation directe ou indirecte, avec lui ou avec son entourage. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, j'ai condamné sans réserve cet acte effroyable de barbarisme et je me suis aussitôt mis à la disposition des autorités chargées de conduire l'enquête ouverte dans notre pays. Je souhaite que toute la lumière soit faite au plus vite et que les doutes qui sont injustement jetés sur ma personne puissent être définitivement levés. Yeslam Binladin".