Citation: 4P.192/2004 26.01.2005 E. 3

Invoquant l'art. 9 Cst., la recourante reproche à la Cour de justice de s'être livrée à une appréciation arbitraire des preuves sur quatre points, qui seront examinés ci-après. 3.1 Selon la jurisprudence, une décision est arbitraire lorsqu'elle est manifestement insoutenable, méconnaît gravement une norme ou un principe juridique clair et indiscuté, ou encore heurte de manière choquante le sentiment de la justice et de l'équité. Il ne suffit pas que sa motivation soit insoutenable; encore faut-il que la décision apparaisse arbitraire dans son résultat. A cet égard, le Tribunal fédéral ne s'écarte de la solution retenue que si celle-ci est insoutenable, en contradiction manifeste avec la situation effective, adoptée sans motif objectif et en violation d'un droit certain. Il n'y a pas arbitraire du seul fait qu'une autre solution paraît également concevable, voire même préférable (ATF 129 I 8 consid. 2.1 p. 9 et les arrêts cités). En matière d'appréciation des preuves, il y a arbitraire lorsque l'autorité ne prend pas en compte, sans raison sérieuse, un élément de preuve propre à modifier la décision, lorsqu'elle se trompe manifestement sur le sens et la portée d'un tel élément, ou encore lorsqu'elle tire des constatations insoutenables des éléments recueillis (ATF 129 I 8 consid. 2.1; 127 I 38 consid. 2a p. 41; 124 I 208 consid. 4a). Il appartient au recourant de démontrer, par une argumentation précise, en quoi la décision incriminée est arbitraire (ATF 130 I 258 consid. 1.3; 129 I 113 consid. 2.1; 125 I 71 consid. 1c p. 76). 3.2 Selon la recourante, les juges genevois ont retenu de manière insoutenable que les prêts venant à échéance en août 1999 avaient été reconduits avec son accord. La cour cantonale se serait fondée sur des «supputations hasardeuses tout à fait arbitraires et invraisemblables». A titre liminaire, la Cour de justice a exposé qu'elle n'entendait pas donner plus de poids aux déclarations du bénéficiaire de la recourante, entendu comme partie et immédiatement intéressé à l'issue du procès, qu'à celles du gestionnaire, pris comme un témoin assermenté mais employé de l'intimée. Sur la question du renouvellement des prêts, d'autres éléments du dossier ont conduit la cour cantonale à retenir la version présentée par le gestionnaire, qui avait déclaré avoir, lors de chaque échéance de prêt, y compris en août 1999, pris contact avec X.________ pour enregistrer ses instructions au sujet du montant, de la durée et du taux de l'emprunt. Contrairement à ce que la recourante prétend, ces éléments ne peuvent être qualifiés de supputations entachées d'arbitraire. Ainsi, par ses rapports fréquents et privilégiés avec le gestionnaire, X.________ était informé quasiment chaque jour de la situation des comptes de la recourante; dans ces conditions, il n'était pas insoutenable d'admettre qu'il connaissait l'échéance des deux prêts représentant le tiers des emprunts et qu'il devait se déterminer sur leur sort avec les représentants de la banque administrant les comptes. Il n'était pas arbitraire non plus selon de voir dans la politique d'investissement de la recourante un élément corroborant le témoignage du gestionnaire. En effet, la recourante avait adopté la position de reconduire les emprunts, ce qui ressortait d'un premier renouvellement de crédit et s'inscrivait dans la suite de la stratégie d'investissement déjà appliquée avec la banque T.________ depuis 1995. Contrairement à l'avis de la recourante, il n'était par ailleurs pas insoutenable d'admettre que X.________ avait donné suite aux deux appels de marge du début septembre 1999 en connaissance de cause, c'est-à-dire en sachant que certains prêts avaient été renouvelés le mois précédent. La recourante n'explique du reste pas en quoi le fait d'avoir accepté de vendre des actions du portefeuille constituerait précisément la preuve de l'ignorance de X.________ au sujet du renouvellement des prêts. Au demeurant, l'argumentation avancée dans le recours quant à la prétendue intention de X.________ de ne pas renouveler les prêts ne trouve aucun appui dans les faits. Enfin, la recourante ne démontre pas en quoi il était arbitraire de relever que la recourante n'a contesté le renouvellement des prêts que le 20 septembre 1999, soit après l'exécution du «stop loss». Sur le vu de ces considérations, le premier moyen fondé sur la violation de l'art. 9 Cst. doit être écarté. 3.3 La recourante fait ensuite grief à la Cour de justice d'avoir retenu arbitrairement que les parties avaient convenu une modification de la marge à un taux inférieur à 20%. Elle soutient que la banque ne l'a pas avisée, en octobre 1998, du dépassement de la marge de 20% et qu'elle a modifié ce taux unilatéralement à son détriment, alors que la seule consultation des relevés de comptes ne permettait pas de savoir si l'endettement excédait la marge fixée. La nouvelle fixation de la marge a fait l'objet, à fin 1998, d'une approbation formelle du comité de crédit de la banque. Pour forger sa conviction que le nouveau taux avait été convenu entre les parties, la cour cantonale s'est fondée sur plusieurs éléments. Elle a ainsi retenu que le bénéficiaire de la recourante s'était nécessairement rendu compte du dépassement de la marge lors de l'épisode de fin 1998 et depuis juillet 1999, car il entretenait des rapports téléphoniques quasi quotidiens avec le gestionnaire de l'intimée, demandait souvent par téléphone la position du compte et ne s'est jamais plaint de cette situation dont il tirait objectivement parti; de plus, X.________ avait une connaissance suffisante des marchés financiers, en tout cas dans le domaine de la spéculation sur le différentiel du taux entre le yen et le dollar américain, type de gestion qu'il pratiquait régulièrement depuis 1995. Même si la seule lecture d'un relevé de compte ne permet peut-être pas de connaître l'état du ratio entre l'endettement et la marge, les contacts téléphoniques très fréquents entre les représentants des parties étaient de nature à élucider une telle question. De surcroît, l'autorité cantonale pouvait retenir sans arbitraire que le bénéficiaire de la recourante était spécialement conscient de l'importance des marges convenues, puisque ce problème particulier avait motivé le changement d'établissement bancaire en 1997. Il en résulte que la cour cantonale a forgé sa conviction de manière soutenable. En conséquence, le grief d'arbitraire quant à la modification et au dépassement de la marge tombe à faux. 3.4 En troisième lieu, la recourante tient pour arbitraire la constatation cantonale selon laquelle un «stop loss» a été mis en place avec son accord. Elle reproche à la Cour de justice d'avoir repris la thèse de l'intimée sur la seule base de «supputations hypothétiques». En l'absence de preuve documentaire et face aux versions divergentes des deux parties, la juridiction cantonale a retenu le fait incriminé en se fondant essentiellement sur les témoignages des employés de l'intimée. Sur le vu de l'ensemble du dossier et du contexte, ce mode d'appréciation des preuves n'est pas critiquable au point de tomber sous le coup de l'interdiction de l'arbitraire, dans la mesure où les dépositions des employés de la banque explicitent un comportement cohérent par rapport aux intérêts des parties. Il est incontesté que X.________ et Y.________ ont échangé de très nombreux appels téléphoniques dans les quinze premiers jours de septembre 1999. Certes, la fréquence de ces entretiens ne constitue pas en soi une preuve de leur contenu. Il n'en demeure pas moins qu'ils sont intervenus à une période où l'évolution du cours du yen par rapport au dollar américain était défavorable aux investissements de la recourante au point que la marge n'était plus respectée. D'après ses documents internes, l'intimée a envisagé, dès la mi-août 1999, la pose d'un «stop loss» destiné à protéger les avoirs de la cliente et ceux de la banque. Parallèlement, au début septembre 1999, la recourante a, sur demande de la banque, donné l'ordre de vendre des actions de son portefeuille pour reconstituer la marge. Or, cette mesure s'est révélée insuffisante. Dans ces conditions, il n'était pas arbitraire de retenir que les fréquents entretiens téléphoniques de la première quinzaine de septembre 1999 avaient porté notamment sur la pose d'un «stop loss». Il ressort par ailleurs des dépositions des employés de la banque que le département des crédits entendait obtenir un «stop loss» à 107. Or, la limite a finalement été fixée à 104, soit à un niveau qui ménageait les intérêts de la cliente. Il n'est pas insoutenable d'en déduire que le «stop loss» a ainsi été fixé à 104 avec l'accord de X.________, désireux de pouvoir poursuivre la politique d'investissement menée jusqu'alors. On ne comprendrait en effet pas pourquoi la banque aurait unilatéralement fixé le «stop loss» à un niveau plus bas et augmenté ainsi son propre risque si la cliente, avertie de la mesure envisagée, n'avait pas exigé une telle réduction. Sur ce point, le moyen tiré d'une appréciation arbitraire des preuves doit également être rejeté. 3.5 La recourante s'en prend enfin à la constatation selon laquelle la mise en place d'opérations «swap» lors de la liquidation répondait à l'intérêt de la cliente. Elle invoque à cet égard le rapport d'expertise de S.________ SA qu'elle a produit dans la procédure; selon ce document, la banque n'a pas suivi les instructions de son client et a même augmenté son risque et les pertes correspondantes en mettant en place des opérations de change à terme. Pour écarter cette opinion, la cour cantonale aurait dû, à tout le moins, ordonner une expertise judiciaire. Par deux fois, la cour cantonale a souligné que la mise en place des opérations «swap» avait été acceptée par X.________. Contre cette constatation déterminante pour l'issue du litige, la recourante ne formule aucune critique conforme aux exigences de motivation posées par l'art. 90 al. 1 let. b OJ. Il est au surplus manifeste que ni un expert privé, ni un expert judiciaire n'était en mesure d'apporter a posteriori un élément probant sur la question du consentement ou du refus des opérations «swap» par la cliente. Dans ces conditions, la cour cantonale n'a pas méconnu l'art. 9 Cst. en ne tenant pas compte de l'expertise commandée par la recourante. Au demeurant, la Cour de justice a retenu, sur la base de deux témoignages émanant d'employés de l'intimée, que la mise en place des opérations «swap» était la suite logique de l'institution du «stop loss» et que la mesure adoptée était propre à garantir les intérêts de la cliente. Même s'il eût été plus judicieux de dire en quoi ces opérations étaient susceptibles de protéger les intérêts de l'investisseur, il n'était pas arbitraire pour autant de préférer la déposition de deux témoins, même employés d'une des parties, à une expertise privée, qui est assimilable à une déclaration de l'autre partie. 3.6 En conclusion, le recours doit être rejeté dans la mesure où il est recevable.