Citation: 4C.167/2000 28.09.2000 E. A

A.- a) Martial Vincent, né le 17 mai 1954, exerce la profession d'agriculteur à Vallamand. Marié et père de trois enfants, il a collaboré jusqu'à la fin 1990 à l'exploitation du domaine de son père, puis s'est vu confier la responsabilité du domaine, qu'il a exploité depuis lors en qualité d'indépendant. Le 3 octobre 1984, Robert Durussel, dont la responsabilité civile de détenteur est couverte par la Mobilière Suisse, Société d'assurances (ci-après: la Mobilière), a perdu la maîtrise de son automobile sur la route reliant Vallamand-Dessus à Payerne et heurté de plein fouet la voiture venant en sens inverse, conduite par Martial Vincent, lequel a été grièvement blessé. Martial Vincent, qui ne portait pas de ceinture de sécurité, a souffert d'un traumatisme crânio-cérébral, d'une fracture ouverte multifragmentaire de la mandibule, de fractures médio-diaphysaires multifragmentaires des deux fémurs ainsi que d'une fracture du péroné droit; il a dû subir de multiples opérations, longues et douloureuses, qui ont nécessité son hospitalisation à plusieurs reprises. Il a été retenu que Durussel, asthmatique à l'époque de l'accident, a perdu la maîtrise de son véhicule à la suite d'une quinte de toux qui a entraîné une perte de conscience momentanée. Il a été libéré au pénal de l'accusation de lésions corporelles graves par négligence. b) Après l'accident, en raison de la faiblesse musculaire de ses jambes, Martial Vincent a dû progressivement abandonner l'élevage du bétail dans les années 1985-1986. Il n'a en outre plus exercé son activité accessoire de chauffeur poids lourds, qui lui procurait quelques milliers de francs par an. Enfin, il a abandonné sa charge de municipal. Martial Vincent a été incapable de travailler à 100 % du 3 octobre 1984 jusqu'en avril 1985, à 75 % depuis lors qu'au 29 novembre 1986, à nouveau à 100 % du 30 novembre 1986 au 1er février 1987, à 75 % du 2 février 1987 jusqu'au 31 mars 1987, et, enfin, à 50 % depuis le 1er avril 1987. Il a été mis au bénéfice d'une rente entière de l'assurance-invalidité depuis 1985, puis d'une demi-rente depuis le 1er janvier 1991. c) En octobre 1991, le conseil de Martial Vincent a confié une expertise à l'Office d'estimation de la Chambre vaudoise d'agriculture, lequel a mandaté l'expert Olivier David. Dans son rapport du 19 février 1992, celui-ci s'est efforcé de déterminer le revenu potentiel du domaine de Martial Vincent selon deux hypothèses de départ, la première tenant compte de l'orientation ancienne du domaine incluant l'élevage du bétail (Variante dite B) et la seconde (Variante dite A) retraçant l'orientation actuelle qu'a pris l'exploitation après que l'agriculteur a dû renoncer à élever du bétail. L'expert David a calculé les marges brutes des différentes branches de production (blé d'automne, orge d'automne, betteraves à sucre, oignons, etc.) en se fondant notamment sur le Dépouillement des données comptables pour la Suisse romande de la FAT, Station fédérale de recherches en économie d'entreprise et en génie rural, à Tänikon, puis il a soustrait du total les charges réelles de structure (frais de machines, de main d'oeuvre, d'amortissements, intérêts des dettes, etc.). Dans la Variante A, le revenu agricole a été fixé à 71 392 fr., alors que celui de la Variante B a été arrêté à 112 506 fr. L'expert a conclu que la modification de la structure de son exploitation, surtout par l'abandon du bétail, a fait subir à Martial Vincent pour l'année 1991 une perte de revenu agricole d'environ 41 000 fr., ce qui représente 36,5 % du revenu potentiel. d) Le 21 août 1992, Martial Vincent a ouvert action contre la Mobilière et lui a réclamé paiement de 778 743 fr.40 en capital. Il a par la suite réduit ses conclusions à 678 743 fr.40 après paiement d'un acompte de 100 000 fr., qui s'ajoutait à un précédent versement de 82 000 fr. opéré par la défenderesse avant procès. Le demandeur a décomposé ses prétentions de la manière suivante: "- Perte de gain future Fr. 773'502.-- - Inv. supplémentaires (mécanisation) Fr. 82'500.-- - Perte de gain accessoire future Fr. 80'000.-- - Frais suppl. (exemption armée et pompiers) Fr. 3'260.-- - Frais de transport Fr. 7'595. 40 - Indemnités aux tiers accompagnateurs Fr. 1'260.-- - Traitements dentaires futurs Fr. 4'176.-- - Frais de cure futurs Fr. 83'520.-- - Tort moral Fr. 50'000.-- soit au total Fr.1'085'813. 40 Dont à déduire- acomptes versés par la défenderesse Fr. 182'000.--- prétentions récursoires AI du chef de ses prestations futures Fr. 225'070.-- soit un total net en capital de Fr. 678'743. 40". En cours d'instance, l'expert comptable et fiscal Jean-David Monribot a été chargé d'une expertise judiciaire; il a déposé son rapport le 29 juin 1995, suivi d'un complément le 23 septembre 1996. Selon l'expert, dès lors que le demandeur est seul responsable de l'exploitation depuis le 1er janvier 1991, c'est, à défaut de comptabilité, sur la base des taxations fiscales liées à l'exploitation de l'ensemble du domaine, effectuées au regard de normes de revenu social tirées des statistiques FAT, qu'il convient de déterminer les revenus du domaine. Se fondant sur les statistiques FAT 1989/1991 et sur celles 1991/1993, l'expert Monribot a arrêté le revenu de l'exploitation selon l'orientation nouvelle (avec abandon du bétail, Variante A) à 71 392 fr. pour la première période et à 57 858 fr. pour la seconde; selon l'orientation ancienne (avec maintien de la production laitière, Variante B), il a estimé ce même revenu à 112 506 fr. (FAT 1989/1991) et 59 486 fr. (FAT 1991/1993). A suivre Monribot, la différence de revenu entre les deux variantes, déterminée sur une base statistique, atteint ainsi 41 114 fr. pour la période 1989/1991 et 1628 fr. pour la période 1991/1993. Un second expert a été commis pendant l'instruction, à savoir Michel Nicolet, d'Audict Fiduciaire S.A., lequel a déposé son rapport le 13 juin 1998. Au regard des normes FAT 1991/1993, cet expert a déterminé le revenu de l'exploitation à 50 921 fr. selon la Variante A et à 90 070 fr. selon la Variante B, d'où une différence de 39 149 fr. En procédure, le demandeur a admis que ses prétentions en réparation du préjudice découlant de son incapacité temporaire de travail avaient été couvertes par les prestations de l'assurance-invalidité jusqu'au 31 décembre 1990. La défenderesse a conclu à libération.