Citation: K 221/05 17.11.2006 E. 3

3.1 Il ressort de l'expertise du docteur B.________ que l'assuré présente un trouble de l'adaptation avec réaction mixte, anxieuse et dépressive. Au chapitre de l'humeur, l'expert décrit l'assuré comme quelqu'un d'essoufflé et au bord de la suffocation, tant il est harassé par sa désolante situation de faillite économique; il subit presque tragiquement les aléas juridiques d'une fin de contrat et il ressent douloureusement la situation d'assisté social. Cela étant, l'expert relève que l'assuré a bon espoir de retrouver un emploi à moyen terme, car il se sait disponible et compétent: il garde une bonne estime de lui-même sur ce plan-là. Au chapitre de l'angoisse, le docteur B.________ expose que l'assuré a la sensation de perte de contrôle en ayant des idées qui défilent dans la tête; sans médicaments, il passerait des nuits blanches à ruminer, il appréhende donc l'avenir; les fonctions intellectuelles sont altérées à mesure que les angoisses augmentent avec quelques difficultés de concentration; sur l'échelle de Hamilton, le score observé est de 17 ce qui traduit une anxiété majeure. Dans le cadre de l'analyse critique, l'expert rappelle que l'assuré a connu un épisode dépressif en 1998 et est donc plus susceptible qu'un autre à en faire un deuxième. Il explique que la rupture brutale des liens professionnels chez quelqu'un qui s'est totalement identifié à son travail et « qui se repose dessus psychiquement » est une blessure narcissique au sens psychanalytique; l'assuré perd un soutien et augmente son angoisse anaclitique, ses défenses s'effondrant, l'angoisse augmente; il a l'impression de n'être plus rien. Pour l'expert, il est difficile de dire que l'assuré n'a pas de capacité fonctionnelle actuellement; en effet d'un côté, il suit simplement l'attitude stratégique de son syndicat et de l'autre, il est bien actif à son domicile en qualité de chercheur d'emploi; on peut penser que s'il retrouve un emploi, il pourrait très rapidement l'intégrer, sinon immédiatement; tous les intervenants étaient d'avis que la réinsertion dans le monde du travail réduirait considérablement l'angoisse de l'assuré. L'expert suggère en conséquence à l'assuré d'envisager de démissionner avec effet immédiat pour justes motifs de santé et de s'inscrire au chômage, ce qui lui permettrait, selon lui, de recevoir immédiatement le 70 % de son salaire environ. Au vu de ces éléments, l'expert conclut que l'assuré présente une capacité de travail de 100 % environ dès le 21 décembre 2004. 3.2 La doctoresse D.________ conteste l'appréciation du docteur B.________ selon laquelle la question de l'incapacité de travail pourrait être résolue par une démission de l'assuré auprès de ses employeurs, supposés non solvables, et cela dès le 21 décembre 2004. Elle explique que l'employeur n'a jamais envoyé de lettre de congé à l'assuré et ce dernier n'a jamais donné sa démission. N'ayant pas touché les indemnités de salaire qui lui étaient dues depuis février 2004, l'assuré s'est retrouvé sans ressources financières; il est à la charge de l'assistance sociale. Comme il se trouve dans un contexte litigieux avec son employeur auquel il est encore lié, son état de santé s'en ressent forcément et une reprise du travail dans une autre activité ne peut être envisagée. Par ailleurs, elle ne comprend pas pourquoi un état maladif reconnu à l'origine d'une incapacité de gain pourrait se résoudre en une quinzaine de jours du simple fait d'une démission que l'assuré devrait donner. Selon elle, si celui-ci agissait de la sorte, ses droits légitimes ne seraient pas respectés: se retrouver au chômage et dans une situation d'insécurité par rapport à l'avenir est un élément existentiel susceptible plutôt d'exacerber l'état anxieux déjà important de l'intéressé. Dans le cadre de l'anamnèse, elle rappelle que l'assuré a consulté le docteur E.________, spécialiste en psychiatrie, en 1985-1986, pour une problématique d'anxiété marquée et, en 1991, où un soutien est mis en place pour favoriser un régime PSMF. En outre un un état dépressif a été soigné avec succès par le docteur P.________ en 1988, ainsi que trois rechutes du même type en 1996, 1997 et 2002 (parfois en relation avec des problèmes professionnels). C'est à partir de 1996-1997 qu'un suivi psychiatrique est mis en place chez le docteur M.________, relation thérapeutique fortement investie par le patient. Professionnellement, l'assuré a occupé plusieurs emplois et a le sentiment d'avoir été victime à deux ou trois reprises de harcèlement ou de mobbing suivi d'un état dépressif. L'affaire actuelle serait aussi le résultat d'un mobbing: l'assuré a préféré être engagé par la société X.________ SA plutôt que de rester au chômage, alors qu'il savait l'entreprise en difficulté. Il s'est dévoué dans l'exploitation pendant quelques mois, puis s'est vu retirer les clés de l'établissement pour apprendre que des employés avaient été engagés au noir. Cet épisode a suscité un sentiment d'injustice à l'origine d'énormes inquiétudes et a provoqué chez l'assuré un état dépressif et anxieux. Le fait qu'il ne touche aucune prestation de l'assurance perte de gain aggrave la symptomatologie. Sur le plan de l'observation clinique, les symptômes d'anxiété sont au premier plan avec les plaintes suivantes: engourdissement, bouffées de chaleur, incapacité de se détendre, manque d'assurance, crainte que le pire ne survienne, respiration difficile etc. Le score à l'inventaire d'anxiété de Beck s'élève à plus de 40, ce qui est élevé; à l'échelle de Hamilton on retrouve un score de plus de 15. A l'inventaire de Marks et Mathews, il semble bien que la phobie sociale soit actuellement au premier plan: peur de manger et de boire avec autrui, être regardé et dévisagé, parler ou agir en public avec des conduites d'évitement comme corollaires. Les sentiments associés à cette anxiété sont du registre dépressif et anxieux (être malheureux ou déprimé, irritable, en colère, tendu, paniqué, pensées inquiétantes). Les répercussions sur la qualité de vie sont qualifiées subjectivement d'importantes à sévères par l'assuré. Les plaintes dépressives sont également importantes. L'assuré évoque un avenir vécu sans espoir, un sentiment d'échec concernant sa vie, une perte de plaisir, une culpabilité, un sentiment d'être puni, une estime de lui médiocre, des idées suicidaires sans scénario de passage à l'acte, une irritabilité, une perte d'intérêt, une difficulté à prendre des décisions, des insomnies avec réveils précoces, une fatigabilité, une perte de libido, des préoccupations concernant sa santé physique. La doctoresse D.________ en conclut que l'état psychique est très atteint et que les affections diagnostiquées (anxiété généralisée, trouble dépressif récurrent, épisode actuel moyen, troubles mixtes de la personnalité ) justifient une incapacité de travail de 100 %. 3.3 Ainsi que le relève le médecin-conseil de l'assurance-maladie, le docteur L.________, ces deux expertises - qui concernent le même état de fait quoi qu'en dise l'intimée - sont beaucoup moins divergentes qu'il n'y paraît. Bien que les diagnostics ne se recouvrent pas, il n'y a pas de différence manifeste dans les observations cliniques. L'intensité des symptômes semble un peu plus importante chez la doctoresse D.________, mais elle peut s'expliquer par la longue durée de l'état maladif et du contexte litigieux (professionnel et assécurologique). Le docteur L.________ confirme d'ailleurs l'adéquation des diagnostics retenus par cette experte, compte tenu de la longue durée d'évolution des symptômes dépressifs et anxieux. Comme l'expose ce médecin, les deux experts ont constaté un état anxio-dépressif chez l'assuré et leurs divergences reflètent avant tout une différence de regard. Le docteur B.________ considère le problème d'une façon psycho-sociale (une rupture des liens professionnels qui entraîne une dépression) et il recherche une solution professionnelle, plutôt que médicale aux difficultés économiques de l'assuré. Quant à la doctoresse D.________, elle envisage la situation sous l'angle psychiatrique (persistance des symptômes psychiques sur plus d'une année) et défend prioritairement les intérêts d'un individu (cf. not. page 3 du rapport du docteur L.________). Dans la mesure où l'on peut attendre d'un spécialiste en psychiatrie qu'il examine la situation d'un assuré en priorité sous l'angle médical, on doit convenir que l'approche de la doctoresse D.________ tient plus justement compte de la réalité des troubles anxieux et dépressifs de l'assuré. Pour ce motif déjà l'appréciation de ce médecin paraît plus convaincante que celle du docteur B.________. Par ailleurs, l'analyse de la doctoresse D.________ est plus détaillée: celle-ci disposait de données anamnestiques plus importantes; en particulier, les renseignements médicaux concernant l'assuré sous l'angle psychique, selon les rapports rédigés par le docteur E.________ lors des deux prises en charge de 1985/86 et 1991. L'ensemble des éléments médicaux (anamnèse, plaintes de l'intéressé et observation clinique) analysés à la lumière des facteurs socio-professionnels l'ont conduite à retenir que l'assuré surestimait ses capacités et mettait en oeuvre un mécanisme de déni de sa fragilité narcissique, lorsqu'il se disait convaincu de son aptitude à travailler dans un contexte favorable. On doit ainsi souscrire au point de vue de la doctoresse D.________, selon lequel l'intrication entre les divers troubles constatés et surtout l'impact du trouble mixte de la personnalité réduisent considérablement les chances d'une réintégration possible dans le circuit économique normal et ceci malgré la bonne volonté évidente de l'assuré. Sur ce point, l'expert B.________ était également réservé, relevant que sur le plan qualitatif on pouvait seulement espérer que l'activité adaptée s'intègre à la fragilité narcissique du recourant. Nonobstant les critiques émises par l'intimée à l'encontre de l'expertise privée, il y a lieu de retenir la conclusion du docteur D.________ selon laquelle, l'assuré présentait au-delà du 14 janvier 2005, une incapacité de travail de 100 %. Cette appréciation est d'ailleurs corroborée par le rapport du 20 janvier 2006 du SMR/RAD/Rhône et par la décision d'octroi d'une rente entière de l'assurance-invalidité du 22 mars 2006.