Citation: 9C_260/2024 E. 6

L'argumentation de la recourante est fondée. Il apparaît en effet qu'à l'inverse de ce qu'a retenu la juridiction cantonale de manière insoutenable, le docteur E.________ n'a pas accordé la portée qu'il aurait dû aux divers avis produits par le docteur C.________ pendant la procédure administrative. La seule lecture de l'arrêt attaqué confirme déjà la contradiction invoquée par l'assurée à propos de la grande discordance existant entre les mêmes éléments anamnestiques cités par l'expert ou le psychiatre traitant pour retenir ou exclure un syndrome d'Asperger. Ainsi, tandis que le docteur C.________ mentionnait un manque d'autonomie ou d'empathie, une incapacité à s'organiser ou à comprendre les intentions des autres, une rigidité de comportement, un besoin de soutien des parents, des crises violentes, des problèmes de communication, des angoisses omniprésentes et un discours à côté de la raison commune, le docteur E.________ inférait l'absence de difficulté dans la gestion du quotidien de la longueur de la période pendant laquelle l'assurée avait été active professionnellement, de la stabilité de sa relation conjugale durant de nombreuses années ou du maintien de plusieurs relations amicales et d'interactions sur les réseaux sociaux, selon les constatations du tribunal cantonal. Bien que celui-ci ait expressément indiqué que l'expert avait tenu compte de tous ces symptômes, on ne retrouve toutefois dans son raisonnement aucune explication éclairant ces divergences notables. La référence aux critères diagnostiques du syndrome d'Asperger (F84.5 de la Classification internationale des troubles mentaux et des troubles du comportement [CIM-10] établie par l'Organisation mondiale de la santé) pour appuyer le point de vue de l'expert n'explique pas davantage cette divergence. On relèvera également que, pour soutenir le caractère convaincant de l'expertise, les premiers juges ont attaché beaucoup d'importance aux constatations de l'expert sur l'absence de symptôme psychotique et de traitement antipsychotique d'une part et à l'absence d'hospitalisation en milieu psychiatrique d'autre part. Or, si la juridiction cantonale avait cité l'intégralité du point F84.5 CIM-10, elle aurait pu non seulement relever que le syndrome d'Asperger se caractérisait par l'altération des interactions sociales réciproques (élément à propos duquel on ne retrouve dans l'arrêt attaqué aucune explication quant à l'appréciation fondamentalement différente de l'expert et du psychiatre traitant), mais aussi qu'il s'accompagnait parfois - pas nécessairement toujours - d'épisodes psychotiques au début de l'âge adulte. L'absence de symptôme psychotique et de traitement y relatif ne semble donc pas déterminant en l'occurrence, contrairement à ce que laisse accroire le tribunal cantonal. De plus, on peine à comprendre en quoi une hospitalisation constituerait un autre élément déterminant au regard de l'importante structure de soutien de l'assurée mise en place (un suivi intensif institué par l'Office de protection de l'enfant, une psychologue et une infirmière en psychiatrie en plus du soutien de l'ex-mari et des parents) que les premiers juges ont pourtant dûment relevé, mais dont ils n'ont tiré aucune conclusion. Il ressort au demeurant des différents rapports produits par le docteur C.________ tout au long de la procédure administrative que celui-ci a décrit de façon constante et circonstanciée les difficultés rencontrées par sa patiente dans sa vie personnelle, professionnelle et sociale - à tous âges et pas seulement au moment de l'établissement de son rapport - ainsi que les différentes stratégies mises en place par celle-ci pour y remédier ou les dissimuler (rapports des 17 septembre 2020 et 8 avril 2021). Il a pris position de manière tout autant circonstanciée sur le rapport d'expertise du 13 décembre 2021. Il a en particulier contesté la capacité de la recourante à gérer son quotidien de manière autonome, contrairement à ce qu'avait retenu le docteur E.________ sur la base de la description d'une journée type de travail, en réitérant ses observations cliniques et celles des multiples intervenants s'occupant de l'assurée. Il a aussi expliqué les raisons pour lesquelles le syndrome d'Asperger avait été long à diagnostiquer (rapport non daté reçu par l'office intimé le 6 avril 2022). Confronté à ces nombreuses critiques, l'expert a brièvement relevé quelques incertitudes, déclaré manquer d'éléments pour se prononcer et a établi une liste de questions à poser au psychiatre traitant (rapport du 24 juin 2022). Le docteur C.________ a répondu de façon très précise à ces questions. Il a singulièrement expliqué en détail pourquoi le diagnostic avait été posé tardivement, comment celui-ci s'était exprimé dans tous les domaines de la vie et à tous âges, pourquoi il avait échappé aux médecins traitants et experts antérieurs ou comment la situation avait évolué (rapport du 23 janvier 2023). Sa nouvelle appréciation correspondait pour l'essentiel à l'appréciation déjà faite auparavant. En réaction, le docteur E.________ s'est contenté de déclarer ne pas avoir assez d'éléments pour remettre en cause son appréciation initiale (rapport du 6 février 2023). Il apparaît dès lors que l'expert n'a pas apporté de réponses satisfaisantes aux nombreuses observations et objections consciencieusement motivées du psychiatre traitant. Il est tout particulièrement surprenant que les conclusions du docteur E.________ reposent surtout sur la capacité de la recourante à gérer sa vie quotidienne telle qu'elle ressortait de la description d'une journée type. Or, si une telle journée s'organisait avant tout autour des activités réalisées par les enfants et de quelques loisirs selon l'expert, le docteur C.________ a expliqué que sa patiente était incapable de s'occuper adéquatement de ses enfants sans l'importante structure institutionnelle et familiale de soutien mise en place et qu'elle ne s'en occupait en outre qu'un week-end sur deux, les lundis et mardis et un mercredi sur deux. Il s'agit d'une divergence fondamentale d'avis qui ne trouve pas d'explication dans l'arrêt attaqué, ni dans le rapport d'expertise. Dans ces circonstances, l'appréciation de la juridiction cantonale ne peut être suivie. Contrairement à cette appréciation, qui apparaît manifestement inexacte, l'assurée a soulevé assez d'éléments pour remettre en question ou au moins jeter le doute sur les conclusions du docteur E.________, l'arrêt attaqué ne levant pas ces doutes. Par conséquent, il y a lieu d'annuler cet arrêt ainsi que la décision administrative litigieuse et de renvoyer la cause à l'office intimé pour qu'il complète l'instruction par une expertise psychiatrique, puis rende une nouvelle décision.