Citation: 4C.370/2001 14.03.2002 E. 2

2.- a) Il y a abandon d'emploi selon l'art. 337d CO lorsque le travailleur quitte son poste abruptement sans justes motifs. L'application de cette disposition présuppose un refus du travailleur d'entrer en service ou de poursuivre l'exécution du travail confié. Dans ce cas, le contrat de travail prend fin immédiatement, sans que l'employeur doive adresser au salarié une résiliation immédiate de son contrat (Staehelin, Commentaire zurichois, n. 5 ad art. 337d CO; moins clair: Rehbinder, Commentaire bernois, n. 1 ad art. 337d CO; Brühwiler, Kommentar zum Einzelarbeitsvertrag, 2ème éd., p. 392). L'employeur a droit, aux conditions fixées par l'art. 337d CO, à une indemnité et, le cas échéant, à la réparation du dommage supplémentaire (ATF 121 V 277 consid. 3a). Lorsque l'abandon d'emploi ne résulte pas d'une déclaration expresse du salarié, il faut examiner s'il découle du comportement adopté par l'intéressé, c'est-à-dire d'actes concluants. Dans cette hypothèse, on se demandera si, compte tenu de toutes les circonstances, l'employeur pouvait, objectivement et de bonne foi, comprendre que le salarié entendait quitter son emploi (sur le principe de la confiance: ATF 123 III 165 consid. 3a; 122 III 106 consid. 5a, 420 consid. 3a). Contrairement aux constatations sur la volonté réelle et concordante des parties, le résultat de l'interprétation objective est une question de droit que le Tribunal fédéral peut revoir en instance de réforme (ATF 123 III 165 consid. 3a; 121 III 118 consid. 4b/aa; 119 II 449 consid. 3a). Le salarié est engagé pour travailler (art. 319 al. 1 et 321 CO). S'il se dispense de remplir cette obligation, il doit prévenir son employeur afin de sauvegarder fidèlement les intérêts de ce dernier (art. 321a al. 1 CO). L'employeur peut donc légitimement s'attendre que le salarié qui quitte abruptement son emploi l'informe spontanément de ses intentions. Le salarié qui ne satisfait pas à cette obligation ne saurait présumer que l'employeur continue de le considérer comme intéressé à conserver son emploi. Aussi, lorsque le travailleur s'abstient de prendre contact avec son employeur pendant une absence relativement longue, l'employeur peut-il en déduire, de bonne foi, qu'il ne souhaite plus conserver son poste. Le salarié, pour sa part, doit s'attendre que l'employeur tire une telle conclusion de son comportement. Ainsi, selon la jurisprudence, lorsque l'absence injustifiée du travailleur est de courte durée (p. ex. quelques jours après la fin des vacances), l'employeur ne peut déduire des circonstances que le travailleur a abandonné son emploi; il peut seulement lui reprocher un manquement de nature à justifier une résiliation immédiate des rapports de travail, au besoin après avertissement, soit en le mettant en demeure de reprendre le travail ou, le cas échéant, de présenter un certificat médical (ATF 108 II 301 consid. 3b). A l'inverse, une absence de plusieurs mois doit être considérée comme un refus de poursuivre les rapports de travail, même si, après coup, le travailleur offre inopinément de reprendre son poste. Dans ce cas, la durée de l'absence suffit en soi pour admettre que le salarié a démontré sa volonté d'abandonner son emploi (ATF 121 V 277 consid. 3a). Dans les situations intermédiaires, il faut trancher selon le principe de la confiance, à la lumière des circonstances du cas particulier. b) In casu, il ressort des faits souverainement établis par la juridiction cantonale qu'une altercation a eu lieu entre les intéressés au sujet du paiement des allocations familiales, le demandeur n'ayant pu prouver des voies de fait ou des menaces à son égard. A cette occasion, et devant l'obligation qui lui était imposée de produire des doubles de fiches de salaire sur-le-champ, l'employé a déclaré que s'il devait aller les chercher immédiatement il ne reviendrait plus. Il a accompagné cette déclaration de la restitution, désordonnée, de matériel de travail (remise de chaussures et jet d'un mètre et de clés). Dans le contexte de la dispute entre les parties, la déclaration du demandeur et le fait qu'il ne se soit pas présenté lui-même chez son employeur le lendemain, mais qu'il ait demandé sa réintégration par le biais du syndicat S.I.B. permettent difficilement d'admettre l'existence d'un refus de travailler conscient et définitif, même si, pour quelques heures ou quelques jours, le travailleur ne voulait plus se rendre chez son employeur. De même, la demande adressée à ce dernier de ne pas s'opposer à un changement d'emploi, articulée le 9 août 2000, si elle constitue un indice d'une volonté de refuser de poursuivre l'exécution du travail, ne revêt pas la portée à laquelle pouvait faire penser cette démarche, dans la mesure où, entre-temps, le demandeur avait reçu son congé avec effet immédiat, au motif de son absence injustifiée les 2 et 3 août 2000. Même si les circonstances dans lesquelles s'est déroulée l'altercation du 2 août 2000 n'ont pu être complètement établies, notamment en ce qui concerne les voies de fait qu'aurait subies le demandeur de la part du défendeur, il apparaît que celui-ci a placé celui-là dans une situation où il pouvait perdre son sang froid et commettre des actes irréfléchis. En exigeant immédiatement, en pleine aire agricole, la production de doubles de fiches de salaire que l'employé aurait dû sans délai aller chercher à son domicile, alors que l'employeur devait en détenir un exemplaire pour sa comptabilité au siège de son exploitation, soit à proximité, le défendeur a adopté une attitude qui pouvait apparaître comme purement vexatoire à son employé. En cela, il a contribué dans une large mesure à faire sortir le travailleur de ses gonds, de sorte qu'on ne peut de bonne foi interpréter le départ soudain du demandeur, avec la restitution désordonnée du matériel, comme une manifestation de la volonté de refuser définitivement de poursuivre l'exécution du travail (arrêt 4C.169/2001 du 22 août 2001, consid. 3b/bb). A la suite de ce mouvement de colère, le travailleur a presque immédiatement manifesté son intention de reprendre son poste, demandant sa réintégration par l'intermédiaire du syndicat S.I.B. On ne saurait en conséquence admettre raisonnablement que l'employeur puisse considérer comme irrévocable, dans ces circonstances établies souverainement, l'intention du travailleur de quitter son emploi à l'issue de la dispute du 2 août 2000, dont l'employeur est du reste en partie responsable. Il suit de là que les conditions de l'art. 337d CO n'étaient pas réunies, de sorte que la cour cantonale ne pouvait juger que le travailleur avait abandonné son emploi abruptement sans justes motifs, raison pour laquelle l'arrêt déféré doit être annulé.