Citation: 4A_34/2016 E. 4.3.3

4.3.3. Bien qu'elles s'en défendent dans leur réplique, les recourantes utilisent un procédé des plus critiquables en présentant leur grief de cette façon. Ce procédé consiste à reformuler la thèse qu'elles avaient soutenue devant l'instance arbitrale et à donner une coloration différente aux arguments qui l'étayaient, ceci pour leur permettre de classifier artificiellement ces arguments-là en deux catégories nouvelles et distinctes, du reste mises en évidence par des majuscules - "l'Argument de Probabilité et l'Argument de Minimisation" -, de manière à pouvoir soutenir que le Tribunal arbitral n'aurait examiné que l'un des deux pans de cette argumentation bicéphale. Semblable procédé n'est rien d'autre qu'une catégorisation simplificatrice de l'un des moyens de défense soumis aux arbitres, dans le but de faire accroire que ces derniers n'en auraient pas saisi la portée, pourtant évidente, et, de ce fait, auraient omis de l'examiner en violation du droit d'être entendu de la partie qui l'avait soulevé devant eux. Ce faisant, les recourantes cherchent, sinon à modifier, du moins à clarifier l'argumentation nettement moins explicite qu'elles ont développée dans leur écriture du 18 mai 2015, intitulée " Submission of Respondents 1 and 2 on Reverse Flow (pièce 17 annexée au recours), consacrée à la question litigieuse. Qui plus est, elles le font pour l'essentiel dans leur réplique où elles ne se bornent pas à répondre aux objections soulevées dans les réponses des intimées, mais s'emploient à compléter, de manière irrecevable toutefois (cf. consid. 2.2., 1er §, ci-dessus), les lacunes que comportaient leurs explications initiales. Contrairement à ce que les recourantes soutiennent dans la note 78 de leur mémoire de recours, la dualité de leur argumentation ne ressort pas de la structure même de leur écriture du 18 mai 2015. Si elles disaient vrai, on ne voit pas ce qui les aurait empêchées de diviser celle-ci en deux parties, qu'elles auraient intitulées comme elles le font dans le chapitre topique de leur recours, et dans lesquelles elles auraient développé séparément l'argument de probabilité et l'argument de minimisation. Au lieu de quoi, si l'on fait abstraction de l'introduction ainsi que de la conclusion figurant dans leur mémoire, elles ont divisé celui-ci en deux parties intitulées, respectivement, " I. The evidence concerning reverse flow " et " The impact of reverse flow on X.________'s case on damages ". A les en croire, elles auraient traité l'argument de probabilité dans le premier chapitre et auraient démontré ses conséquences dans la section C. du second chapitre. Quant à l'argument de minimisation, elles l'auraient inséré dans la section B. du second chapitre, autrement dit entre les deux passages consacrés à l'argument de probabilité. Outre que l'on y cherche en vain le pendant anglais des titres français donnés à ces deux arguments, le mémoire qui les accueille ne les met nullement en exergue comme le font l'acte de recours et la réplique. Sans doute est-il indéniable que le moyen relatif au devoir du lésé de diminuer son dommage effectif ( Schadensminderungspflicht) a bel et bien été soulevé dans l'écriture du 18 mai 2015, ce dont le Tribunal arbitral donne d'ailleurs quittance aux intéressées (sentence, n. 1380), mais il ne l'a pas été d'une manière aussi spécifique que le voudraient ces dernières, non plus que sur le même pied que le prétendu argument de probabilité. Force est d'admettre en réalité, avec l'intimée Y.________ (réponse, n. 76/77), que l'argument de minimisation, tel qu'il a été présenté aux arbitres, ne représente qu'un maillon de la chaîne logique du raisonnement unitaire que les recourantes ont cherché à opposer à la thèse soutenue par X.________. Ce raisonnement peut être formulé et résumé de la manière suivante: l'utilisation future du gazoduc en reverse flowest possible et vraisemblable; aussi X.________ était-elle tenue de tout mettre en oeuvre pour permettre cette utilisation, ceci au titre de son devoir de minimiser le dommage que lui avait causé B.________. Comme elle ne l'a pas fait, sa valeur actuelle ne saurait être calculée sur la base de celle que représenterait la valeur à la casse du pipeline, mais doit être estimée en fonction des revenus que X.________ pourrait tirer de l'utilisation du gazoduc en sens inverse pour l'importation du gaz israélien en Egypte. Appelé à se prononcer sur les mérites de ce raisonnement, le Tribunal arbitral, après avoir pris en compte les moyens de fait, de preuve et de droit avancés par chacune des parties, est arrivé à la conclusion, sus-indiquée (cf. consid. 4.3.1), qu'aucune preuve ne lui avait été présentée afin de démontrer l'existence d'une probabilité raisonnable que le pipeline de X.________ pourrait être et serait utilisé en reverse flow pour exporter du gaz depuis Israël vers l'Egypte. Et comme il appartenait, selon lui, à B.________ de fournir des éléments de preuve suffisants à cet égard, il a écarté l'argument par lequel cette partie entendait obtenir une augmentation sensible de la valeur de X.________ dans le cadre de l' Actual Scenario. Il va sans dire que la manière dont il a appliqué les dispositions pertinentes du droit anglais, apprécié les preuves versées au dossier de l'arbitrage et réparti le fardeau de la preuve de la possibilité d'un reverse flow échappe à l'examen du Tribunal fédéral, s'agissant d'une procédure de recours en matière d'arbitrage international. Les recourantes font grand cas du passage précité de la sentence où le Tribunal arbitral indique qu'il n'y a pas de preuve que X.________ ait été réceptive aux approches tentées par O.________ afin de débuter des négociations relatives à l'usage de son pipeline. De là à déduire, comme elles le font, que l'argument de minimisation aurait totalement échappé aux arbitres, il y a un pas que l'on ne saurait franchir, si l'on s'en tient à la manière dont elles l'ont présenté dans leur écriture du 18 mai 2015 et que l'on fasse abstraction de sa nouvelle mouture, telle qu'elle apparaît dans le mémoire de recours. Aussi les recourantes ne peuvent-elles s'en prendre qu'à elles-mêmes si le Tribunal arbitral n'a pas saisi la portée exacte de l'argumentation qu'elles lui ont présentée au sujet du reverse flow.