Citation: 4A_333/2021 E. A

A.a. A.________ était propriétaire d'une importante collection d'art dont les pièces majeures étaient exposées dans sa maison de... (GE), sous alarme, et dans le jardin. Une partie était stockée dans une remise dépourvue d'alarme jouxtant le garage. Un grand portail haut d'un mètre huitante permettait d'accéder à la propriété; il était surplombé par une caméra de surveillance. Le 28 juin 2005, le prénommé (l'assuré) a souscrit auprès de Z.________ SA (ci-après: la compagnie d'assurances) une police d'assurance "Art privé" couvrant le vol jusqu'à 5'000'000 fr. par événement. Les objets d'art assurés étaient recensés dans une liste précisant pour chacun d'eux la "valeur agréée" qui devait être remboursée à l'assuré en cas de sinistre. A.b. Le 5 avril 2007, l'assuré est parti en vacances à Palma de Majorque en Espagne. Il devait y séjourner jusqu'au 21 avril 2007. Son majordome qui logeait habituellement dans la propriété était en congé du 4 au 16 avril 2007. L'entreprise de surveillance S.________ SA devait effectuer des rondes de nuit. Le 11 avril 2007, l'assuré a demandé à une personne de confiance de se rendre chez lui. L'intéressée a trouvé la porte du garage grande ouverte et en a avisé l'assuré. Elle n'a rien constaté d'anormal mais n'a pu accéder à la remise contiguë au garage qui était obstruée par des sacs de jardinage. Le 12 avril 2007, l'assuré a demandé à sa secrétaire de contrôler la remise. Elle a constaté que la porte avait été fracturée, qu'un des deux cylindres manquait et que l'autre avait été endommagé. Les étagères censées contenir la collection d'art africain avaient été vidées. Il subsistait un carton vide portant l'inscription "photos ". A.c. L'assuré a porté plainte pénale le 12 avril 2007 et annoncé le vol à la compagnie d'assurances le jour suivant, en déplorant la disparition d'une centaine de statuettes d'art africain. Le Ministère public genevois a classé la procédure le 15 février 2008. A.d. Le 27 février 2008, l'assuré s'est rendu à Paris auprès de E1.________, expert reconnu en art africain qui avait estimé plus d'une centaine de ses sculptures. Dans son cabinet se trouvaient plusieurs cartons contenant des objets d'art qu'un dénommé M.________ avait confiés à l'expert pour qu'il procède à leur estimation et leur vente. L'assuré a reconnu trois objets qui lui avaient été volés. A.e. La police française a arrêté M.________ le 6 mars 2008 et l'a mis en examen pour recel en état de récidive. Celui-ci a livré plusieurs versions des faits au cours de la procédure pénale française et des commissions rogatoires diligentées par la Suisse. Alors qu'il était entendu les 29 avril et 9 septembre 2008 par la juge d'instruction française, il a expliqué qu'un ami de longue date dénommé N.________ lui avait vendu une centaine de pièces d'art africain pour 15'000 euros. Il ne connaissait pas l'origine frauduleuse des pièces et n'imaginait pas que son ami ait pu le trahir en lui vendant des pièces volées. N.________ venait d'être assassiné le 7 avril 2008. En septembre 2008, l'assuré s'est plaint auprès de la magistrate française d'appels téléphoniques émanant prétendument de l'avocat du détenu, qui disait posséder la clé du petit portail ayant permis d'accéder dans sa propriété genevoise et l'informait que son client modifierait sa version des faits si l'assuré ne retirait pas sa plainte pénale. Lors d'un nouvel interrogatoire le 30 septembre 2008, M.________ a fait les révélations suivantes: - Il s'était rendu en Suisse à trois reprises avec N.________, entre octobre 2006 et mars 2007. Lors de la première venue en Suisse, N.________ lui avait dit qu'un proche voulait organiser une escroquerie à l'assurance. M.________ avait fait la connaissance de l'assuré, qui les attendait dans une voiture Twingo de couleur foncée, munie de trois portes. L'assuré avait plus de 70 ans, mesurait environ un mètre septante, portait des lunettes, avait un ventre bedonnant et des cheveux blancs légèrement dégarnis. Il conduisait très mal, voire dangereusement. Il se disait fragile depuis le décès de son épouse quelques années auparavant. Il s'était présenté comme l'inventeur de... [invention], ajoutant que sa situation financière était beaucoup moins prospère qu'auparavant: il s'était fait escroquer de nombreuses fois et copier, raison pour laquelle il envisageait cette escroquerie à l'assurance. Dans l'entrepôt de l'assuré se trouvaient des caisses en bois contenant les moules ayant servi à fabriquer [l'invention]. Ils avaient compté une centaine de pièces d'art. M.________ avait expliqué à l'assuré qu'il ne toucherait aucune somme des assureurs car il n'y avait pas de système d'alarme dans son entrepôt, mais l'intéressé n'était pas du même avis. Il avait recommandé aux deux acolytes de détruire ou de vendre les oeuvres, mais d'attendre au moins huit mois, le temps qu'il touche l'argent de l'assurance. - L'assuré leur avait expliqué que les enregistrements de la caméra de surveillance n'étaient pas conservés; au bout de quelques heures, les données étaient effacées et l'enregistrement se poursuivait sur la même bande. Il avait remis à N.________ une clé destinée à ouvrir le petit portail situé à côté de l'entrée des voitures. - M.________ jugeait possible de récupérer cette clé que N.________ affirmait avoir conservée. - Le faux cambriolage aurait dû avoir lieu entre le 25 et le 31 décembre 2006, pendant que l'assuré serait en vacances et son majordome en visite dans son pays (le Pakistan ou l'Inde). Finalement, celui-ci n'avait pas pu partir. Le faux cambriolage avait été repoussé au lundi de Pâques 9 avril 2007. M.________ n'y avait pas participé car il ne voulait prendre aucun risque. En revanche, il était d'accord d'acheter les pièces. Le forfait avait eu lieu entre 7 h 00 et 7 h 15. La société S.________ SA devait passer à la villa entre 6 h 30 et 7 h 00 au plus tard, raison pour laquelle l'assuré avait demandé à N.________ de ne pas intervenir avant 7 h 00. - M.________ avait ensuite rencontré N.________ à Paris, qui lui avait confirmé la survenance du cambriolage. Il avait vu dans le garage une Bentley jaune paille, une Ferrari rouge des années 60, une ancienne Alfa Romeo et un break BMW. A.f. Le 31 octobre 2008, la juge d'instruction française a reçu un courrier d'un tiers non identifié contenant une clé "ayant servi à perpétrer le vol simulé le lundi de Pâques 2007 entre 7 h 15 et 9 h 30", qui était présentée comme une copie de la clé du petit portail d'accès à la propriété de l'assuré. A.g. Entendu par la juge d'instruction française le 19 janvier 2009 et informé des déclarations de M.________, l'assuré a livré les explications suivantes: - il s'était fait dérober en juin 2008 une sacoche contenant les clés de sa propriété, ce qui l'avait conduit à changer les serrures de son domicile. Il avait conservé l'ancienne clé servant à ouvrir le petit portail, qu'il a présentée à la juge d'instruction. Cette dernière a pu constater qu'elle coïncidait parfaitement avec la clé reçue par courrier; elle a jugé "tout à fait probable que M.________ ou son ami [ait] ét[é] en possession d'une clé d'accès au jardin de [l'assuré]". - L'assuré a nié avoir rencontré M.________ et N.________. Il a tout au plus concédé l'exactitude de certains renseignements fournis par le premier nommé: il était bel et bien propriétaire d'une voiture Twingo de couleur foncée et des voitures de collection décrites. Les moules de [l'invention] qu'il avait inventée étaient entreposés dans la remise. Son employé de maison était de nationalité indienne. Il est en outre avéré que l'assuré était un mauvais conducteur, que son garage abritait les quatre autres véhicules évoqués par M.________, que les images de la caméra de surveillance n'étaient pas stockées mais "écrasées" au fur et à mesure pour être remplacées par des nouvelles, et que son majordome était indien. A.h. M.________ n'a pas eu de contact avec la compagnie d'assurances avant février 2009. Le 24 avril 2009, il lui a livré le récit du faux cambriolage commandité par l'assuré. Cette version se recoupait en substance avec les déclarations précitées (let. A.g), si ce n'est que le comparse niait désormais avoir assisté aux trois rencontres avec l'assuré à son domicile genevois. A.i. La compagnie d'assurances a refusé d'indemniser l'assuré, qui avait compris dès septembre 2007 qu'elle le soupçonnait d'être à l'origine du sinistre. Le 14 avril 2009, l'Office des poursuites du canton de Genève a reçu une réquisition de poursuite émanant de l'assuré, datée du 8 avril 2009, réclamant 1'000'000 fr. à la compagnie d'assurances. Celle-ci a reçu un commandement de payer le 14 mai 2009, dressé par l'Office des poursuites du canton de Zurich. Elle y a fait opposition. A.j. Par courrier du 25 mai 2009, la compagnie d'assurances a maintenu son refus d'indemniser l'assuré et déclaré, au surplus, que la créance était prescrite depuis le 13 avril 2009. A.k. Le 7 décembre 2010, le Tribunal de Grande Instance de Paris a reconnu M.________ coupable du recel de 98 objets d'art africain qu'il savait provenir d'un crime ou d'un délit commis au préjudice de l'assuré dans le courant du mois d'avril 2007. Il l'a condamné à quatre ans d'emprisonnement avec sursis partiel et a alloué un euro symbolique à l'assuré en guise de dédommagement. Les 98 objets lui ont été restitués ultérieurement.