Citation: I 671/02 26.06.2003 E. 5

5.1 Pour rendre ses conclusions, le docteur E.________ s'est appuyé sur l'ensemble du dossier médical de S.________ et sur trois entretiens personnels avec elle à l'aide d'une interprète serbo-croate; il s'est également entretenu avec le médecin traitant, le docteur C.________, ainsi que le conjoint de l'assurée, G.________. Au chapitre de son rapport intitulé «Evaluation» (pages 7 et 8), l'expert commence par rappeler la situation de S.________ sur le plan familial (mère de trois garçons, mari invalide depuis 1989, décès du frère en 1986 et de la mère en 1987, famille yougoslave émigrée) et sur le plan professionnel (ouvrière non qualifiée qui, depuis l'invalidité de son mari, «travaille courageusement pour ses quatre hommes»), puis donne une description de la genèse de la maladie de l'assurée (en 1993, premiers signes de surcharge; «(...) depuis les décès dans sa famille et l'invalidité de son mari, [S.________] perçoit autrement la fragilité de sa santé et celle de son entourage.»; apparition, à ce moment-là, d'une «tension anxieuse» et de «manifestations douloureuses avec leur cortège de fatigue, de troubles du sommeil (qui) ont entretenu le cercle vicieux»; «pourtant la patiente va travailler encore pendant trois années jusqu'en 1996»; puis le licenciement, qui signe «le début probable de sa décompensation»; «un vrai malheur de prendre une activité qui était enfin adaptée à son état douloureux, et une malchance de n'avoir pas pu respecter son horaire de travail par manque d'adaptation.»; ensuite les séjours hospitaliers et le tentamen médicamenteux en juin 1997). L'expert poursuit en déclarant notamment: «depuis lors quatre années se sont écoulées et Monsieur et Madame S.________ vivent l'enfer des douleurs chroniques, la dégradation de leur situation matérielle. (...)»; «lors de notre examen, la patiente est épuisée et véritablement aliénée par la douleur et le manque de sommeil. (...)»; «avec sa maladie elle a le sentiment d'avoir tout perdu, ses ressources personnelles de mère et d'épouse attentive et laborieuse, sa dignité d'être humain (...)»; «elle ne comprend pas ce qui lui arrive (...)»; «le moment présent est si insupportable, la révolte est telle qu'elle pense à mourir. (...)»;«comme elle avait voulu croire que son mari allait se rétablir, elle dit que ça ira peut-être mieux. (...)». Son évaluation se termine de la manière suivante: «De cette longue évolution de surcharge et d'épuisement résulte un effondrement des défenses psychiques se manifestant par une dépression grave et plus particulièrement par des douleurs ayant pris un caractère chronique, c'est-à-dire ne réagissant pas aux traitements administrés jusqu'ici. De plus on relève une modification du caractère sous forme d'irritabilité, de nervosité.». Le docteur E.________ pose alors le diagnostic de syndrome douloureux somatofome persistant (F 45.4). Plus loin (page 9 du rapport), l'expert prend position sur «les maladies de l'âme»: «(...) aujourd'hui cette maladie mentale (trouble somatoforme douloureux) est mal comprise, et de plus, en raison de son caractère invalidant ses conséquences sociales sont très lourdes.», et conclut en constatant: «(...) les médecins qui ne comprennent pas cette évolution psychique et somatique quittent le domaine de la médecine pour celui des préjugés. Le plus injuste et le plus inacceptable conduit à considérer ces malades comme des paresseux et même des tricheurs ! A lire cette longue et malheureuse histoire d'une femme courageuse qui lutte jusqu'à l'épuisement et l'effondrement, la médecine devrait offrir de la compréhension et de la clarté, à défaut d'un traitement. Dans la confusion actuelle les responsables administratifs et juridiques de l'Assurance invalidité ont opté pour le déni des maladies psychiques à expression somatique.» Dans la dernière partie de son rapport (pages 10 à 14), le docteur E.________ répond aux questions du tribunal et des parties. Il en ressort en substance que S.________ présente des troubles psychiques sous la forme notamment d'un épuisement, d'une perte d'intérêt et de l'estime de soi, d'insécurité profonde, d'anxiété, de sentiments d'injustice et de révolte associés à de l'irritabilité et des pensées suicidaires, que ces troubles résultent de la longue durée d'un stress élevé ayant altéré les possibilités de restauration des forces par le repos et conduit à un épuisement des facultés adaptatives, et que leur importance engendre une incapacité de travail complète dans toute activité lucrative et également dans les tâches ménagères, le pronostic étant très défavorable et pouvant encore s'aggraver. 5.2 On peut et on doit attendre d'un expert médecin, dont la mission diffère ici clairement de celle du médecin traitant, notamment qu'il procède à un examen objectif de la situation médicale de la personne expertisée, qu'il rapporte les constatations qu'il a faites de façon neutre et circonstanciée, et que les conclusions auxquelles il aboutit s'appuient sur des considérations médicales et non des jugements de valeur. D'un point de vue formel, l'expert fera preuve d'une certaine retenue dans ses propos nonobstant les controverses qui peuvent exister dans le domaine médical sur tel ou tel sujet: par exemple, s'il est tenant de théories qui ne font pas l'objet d'un consensus, il est attendu de lui qu'il le signale et en tire toutes les conséquences quant à ses conclusions. Enfin, son rapport d'expertise sera rédigé de manière sobre et libre de toute qualification dépréciante ou, au contraire, de tournures à connotation subjective, en suivant une structure logique afin que le lecteur puisse comprendre le cheminement intellectuel et scientifique à la base de l'avis qu'il exprime (voir à ce sujet Jacques Meine, L'expert et l'expertise - critères de validité de l'expertise médicale, p. 1 ss, ainsi que François Paychère, Le juge et l'expert - plaidoyer pour une meilleure compréhension, page 133 ss, in : L'expertise médicale, éditions Médecine & Hygiène, 2002; également ATF 125 V 352 consid. 3a, 122 V 160 consid. 1c et les références). Or, si l'on considère le contenu du rapport établi par le docteur E.________, en particulier les termes dans lesquels il a apprécié les plaintes de l'assurée et étayé son opinion d'expert, ainsi que les remarques pour le moins polémiques qu'il a exprimées à l'égard de l'administration et du corps médical, il s'en dégage la nette impression qu'il s'est érigé en défenseur de S.________ contre la position prise par l'office de l'assurance-invalidité. Ces éléments sont de nature à ébranler la crédibilité de ses conclusions, de sorte que pour cette raison déjà, on ne saurait les suivre. On ajoutera encore que sur le fond, l'analyse du docteur E.________ n'est pas convaincante. On n'apprend que très peu de chose sur la structure de personnalité de l'assurée et ses ressources psychiques envers la douleur. L'examen par le docteur E.________ de l'exigibilité d'une reprise d'activité professionnelle repose essentiellement sur la manière dont l'intimée elle-même ressent et assume ses facultés de travail alors qu'il y a lieu d'établir la mesure de ce qui est raisonnablement exigible d'un assuré le plus objectivement possible. A ce sujet, on peut relever que le docteur H.________ du Centre hospitalier Y.________ a, dès le début de la prise en charge médicale de l'assurée, émis un avis beaucoup plus nuancé que l'expert judiciaire (cf. les rapports des 4 novembre 1997 et 6 février 1998). En tout état de cause, une discussion suivie, dans l'expertise, sur l'existence et l'intensité des critères fondant un pronostic défavorable fait défaut. Finalement, certaines réponses de l'expert se trouvent pas en adéquation avec les questions qui lui ont été posées. Ainsi, appelé à se prononcer sur le point de savoir si l'assurée était atteinte d'une grande pathologie psychiatrique telle que, par exemple, une schizophrénie ou une paranoïa, le docteur E.________ a répondu : «Oui, l'assurée est atteinte d'une grande pathologie psychiatrique invalidante par épuisement et effondrement de ses défenses psychiques.». Toutefois, la question précitée suggérait bien plutôt un diagnostic concret d'une maladie psychique grave et non pas seulement des éléments qui pouvaient apparaître comme les causes ou les symptômes d'une maladie, au demeurant non précisée. 5.3 Au vu de ce qui précède, les premiers juges auraient dû accueillir les critiques que l'office avait déjà soulevées par-devant eux quant à la valeur probante du rapport d'expertise du docteur E.________, et ordonner une contre-expertise. Il convient par conséquent de leur renvoyer la cause pour ce faire. Le recours de l'office se révèle bien fondé. Par ces motifs, le Tribunal fédéral des assurances prononce: