Citation: I 134/05 13.03.2006 E. 3.2.2

3.2.2.1 Selon la jurisprudence, les troubles somatoformes douloureux n'entraînent pas, en règle générale, une limitation de longue durée de la capacité de travail pouvant conduire à une invalidité (ATF 130 V 354 consid. 2.2.3). Il existe une présomption que les troubles somatoformes douloureux ou leurs effets peuvent être surmontés par un effort de volonté raisonnablement exigible (ATF 131 V 50). Pour les raisons qui viennent d'être exposées, il y a lieu de poser la même présomption en ce qui concerne la fibromyalgie. 3.2.2.2 Le Tribunal fédéral des assurances a toutefois reconnu qu'il existe des facteurs déterminés qui, par leur intensité et leur constance, rendent la personne incapable de fournir cet effort de volonté, et établi des critères permettant d'apprécier le caractère invalidant de troubles somatoformes douloureux (cf. ATF 130 V 354 et 131 V 50). Il est légitime d'admettre que ces circonstances sont également de nature à fonder, exceptionnellement, un pronostic défavorable dans les cas de fibromyalgie. A cet égard, on retiendra, au premier plan, la présence d'une comorbidité psychiatrique importante par sa gravité, son acuité et sa durée. Peut constituer une telle comorbidité un état dépressif majeur (en matière de troubles somatoformes douloureux, voir ATF 130 V 358 consid. 3.3.1 et la référence). Parmi les autres critères déterminants, doivent être considérés comme pertinents et transposables au contexte de la fibromyalgie, un processus maladif s'étendant sur plusieurs années sans rémission durable (symptomatologie inchangée ou progressive), des affections corporelles chroniques, une perte d'intégration sociale dans toutes les manifestations de la vie et l'échec de traitements ambulatoires ou stationnaires conformes aux règles de l'art (même avec différents types de traitement), cela en dépit de l'attitude coopérative de la personne assurée. En présence d'une comorbidité psychiatrique, il sera également tenu compte de l'existence d'un état psychique cristallisé résultant d'un processus défectueux de résolution du conflit, mais apportant un soulagement du point de vue psychique (profit primaire tiré de la maladie, fuite dans la maladie). Enfin, comme dans les cas de troubles somatoformes douloureux, on conclura à l'absence d'une atteinte à la santé ouvrant le droit aux prestations d'assurance si les limitations liées à l'exercice d'une activité résultent d'une exagération des symptômes ou d'une constellation semblable (par exemple une discordance entre les douleurs décrites et le comportement observé, l'allégation d'intenses douleurs dont les caractéristiques demeurent vagues, l'absence de demande de soins, de grandes divergences entre les informations fournies par le patient et celles ressortant de l'anamnèse, le fait que des plaintes très démonstratives laissent insensible l'expert, ainsi que l'allégation de lourds handicaps malgré un environnement psychosocial intact). 3.2.2.3 Une expertise psychiatrique est, en principe, nécessaire quand il s'agit de se prononcer sur l'incapacité de travail que les troubles somatoformes douloureux sont susceptibles d'entraîner (ATF 130 V 353 consid. 2.2.2 et 399 consid. 5.3.2). Quand bien même le diagnostic de fibromyalgie est d'abord le fait d'un médecin rhumatologue, il convient ici aussi d'exiger le concours d'un médecin spécialiste en psychiatrie, d'autant plus que, comme on l'a dit, les facteurs psychosomatiques ont, selon l'opinion dominante, une influence décisive sur le développement de cette atteinte à la santé. Une expertise interdisciplinaire tenant à la fois compte des aspects rhumatologiques et psychiques apparaît donc la mesure d'instruction adéquate pour établir de manière objective si l'assuré présente un état douloureux d'une gravité telle - eu égard également aux critères déterminants précités (consid. 3.2.2.2 supra) - que la mise en valeur de sa capacité de travail sur le marché du travail ne peut plus du tout ou seulement partiellement être exigible de sa part (voir aussi P. Henningsen, Zur Begutachtung somatoformer Störungen, in : Praxis 94/0025, p. 2007 ss). On peut réserver les cas où le médecin rhumatologue est d'emblée en mesure de constater, par des observations médicales concluantes, que les critères déterminants ne sont pas remplis, ou du moins pas d'une manière suffisamment intense, pour conclure à une incapacité de travail. 3.3 En l'occurrence, tous les médecins consultés jusqu'en juin 2003 ont considéré que les douleurs de l'assurée étaient essentiellement dues à des facteurs d'orde psychique. Pour la première fois le 23 juin 2003, la doctoresse V.________ a posé le diagnostic de fibromyalgie, sans prendre position sur la capacité de travail résiduelle de l'assurée. Contrairement à ce que soutiennent le docteur E.________ et la recourante, ce diagnostic ne justifie pas la mise en oeuvre d'une nouvelle expertise. Comme on l'a vu, les facteurs psychiques ont une influence décisive sur la manière d'apprécier l'incapacité de travail d'une personne atteinte de fibromyalgie. Or, le docteur P.________, au terme d'un rapport psychiatrique probant, a considéré qu'une reprise du travail à 100 % pouvait être exigée de l'assurée, malgré l'existence d'atteintes à la santé psychique (troubles de l'adaptation avec réaction anxio-dépressive, traits de personnalité anancastiques et de névrose de caractère). Selon ce médecin, la recherche de prestations d'assurance (profit secondaire tiré de la maladie, avec une attitude revendicatrice massive) constitue en l'occurrence un facteur déterminant sur l'évolution des plaintes de F.________, dont les activités habituelles ne sont par ailleurs pas entravées («elle détermine autrement et sans autre pouvoir s'occuper du ménage, des achats, s'occuper des enfants. Elle peut regarder sans autre et sans difficultés de concentration la télévision, lit le journal sans difficultés particulières. Elle fait de longues promenades»). Le docteur P.________ a encore mis en évidence une nette discordance entre les douleurs décrites et le comportement observé pendant l'entretien, avec une grande démonstrativité («[...] à peine assise et comme sur demande, elle pleure et se plaint immédiatement [...], ceci à plusieurs reprises tout en étant en même temps très confortablement et sans une quelconque crispation visible assise dans la chaise»; «lors de l'examen, elle ne montre pas de troubles affectifs particuliers, ne présente pas de trouble de l'éprouvé vital, ni une tristesse particulière, pleurant d'une façon inadéquate, surtout visiblement volontaire par rapport à l'obtention des prestations assécurologiques.»). Finalement, et toujours selon le docteur P.________, l'assurée est consciente que son état de santé lui permet de travailler et une reprise du travail est clairement exigible. Ces conclusions sont suffisamment précises, et sont émises au terme d'un rapport suffisamment probant pour nier l'existence d'une incapacité de travail en raison de troubles psychiques. Elle permettent également de retenir qu'eu égard à son état de santé psychique, la recourante est en mesure de surmonter sans incapacité de travail durable les conséquences d'une éventuelle fibromyalgie, diagnostiquée par la doctoresse V.________, sans que la mise en oeuvre des nouveaux moyens de preuve proposés en instance fédérale soit nécessaire. En particulier, une expertise pluridisciplinaire n'apparaît pas nécessaire, compte tenu des rapports établis par les différents médecins consultés jusqu'en juin 2003 et du caractère manifestement prédominant, en l'occurrence, des aspects psychiques de l'affection dont souffre la recourante.